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Title: Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française - en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales - des autres langues
Author: Quitard, Pierre Marie
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française - en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales - des autres langues" ***

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                      NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
 corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
 a^{bc}.



                             DICTIONNAIRE

                ÉTYMOLOGIQUE, HISTORIQUE ET ANECDOTIQUE

                            DES PROVERBES.



Toute contrefaçon sera poursuivie.

Seront réputés contrefaits, les exemplaires qui ne porteront pas la
signature de l’Éditeur.

[Illustration]

                    IMPRIMERIE D’HIPPOLYTE TILLIARD

                    RUE S.-HYACINTHE-S.-MICHEL, 30.



                             DICTIONNAIRE

                Étymologique, Historique et Anecdotique

                             DES PROVERBES

                                ET DES

             LOCUTIONS PROVERBIALES DE LA LANGUE FRANÇAISE

                              EN RAPPORT

                          AVEC DES PROVERBES

           ET DES LOCUTIONS PROVERBIALES DES AUTRES LANGUES


                           Par P. M. QUITARD


                                 PARIS

                     P. BERTRAND, LIBRAIRE-ÉDITEUR

                     Rue Saint-André-des-Arts, 38

              STRASBOURG, Vve LEVRAULT, rue des Juifs, 33


                                 1842



PRÉFACE.


L’origine des proverbes doit remonter aux premiers âges du monde.
Dès que les hommes, mus par un instinct irrésistible, et poussés, on
peut le dire, par la volonté toute-puissante du Créateur, se furent
réunis en société; dès qu’ils eurent constitué un langage suffisant
à l’expression de leurs besoins, les proverbes prirent naissance et
furent comme le résumé naturel des premières expériences de l’humanité.
Ils consistaient alors en quelques formules simples et naïves comme
les mœurs dont ils étaient le résultat et le reflet. S’ils avaient
pu se conserver, s’ils étaient parvenus jusqu’à nous sous leur forme
primitive, ils seraient le plus curieux monument du progrès des
premières sociétés; ils jetteraient un jour merveilleux sur l’histoire
de la civilisation, dont ils marqueraient le point de départ avec une
irrécusable fidélité.

L’Ecclésiaste, qui dut se modeler sur les sages des anciens jours,
disait, il y a près de trois mille ans: _Occulta proverbiorum exquiret
sapiens, et in absconditis parabolarum conversabitur: Le sage tâchera
de pénétrer dans le secret des proverbes et se nourrira de ce qu’il
y a de caché dans les paraboles._ Les sept sages de la Grèce et
Pythagore eurent la même pensée que l’Ecclésiaste. Socrate et Platon
firent des recueils de proverbes pour leur usage. Aristote les imita
et fut à son tour imité par ses disciples, Cléarque et Théophraste.
Les stoïciens Chrysippe et Cléanthe se livrèrent au même travail. Tous
ces philosophes regardaient les proverbes comme les restes de cette
langue qui avait servi à l’instruction des premiers hommes, et que Vico
appelle _la langue des dieux_. C’est sous forme de proverbes que les
prêtres avaient fait parler les oracles, que les législateurs avaient
donné leurs lois, que les sages et les savants avaient résumé leur
doctrine et leur expérience.

On sait combien, parmi les Romains, Caton l’ancien aimait et
recherchait les proverbes. Plus tard, deux grammairiens, Zenobius et
Diogenianus, qui vivaient sous l’empereur Adrien, en firent l’objet de
leurs travaux, et s’appliquèrent à en recueillir un grand nombre.

Les proverbes jouirent de la même faveur dans le moyen-âge, et furent
soigneusement étudiés par les philosophes et les savants. Apostolius,
Érasme et Adrien Junius travaillèrent successivement à réunir ceux qui
étaient épars dans les auteurs grecs et latins. Joseph Scaliger publia
les vers proverbiaux des Grecs; André Scot, les adages des anciens
Grecs et ceux du Nouveau-Testament; Martin del Rio, ceux de la Bible;
Novarinus, ceux des Pères de l’Église; Jean Drusus, ceux des Hébreux.
Un grand nombre de ceux des Arabes et des Persans furent traduits en
latin par Scaliger, Erpenius et Levinus Warnerus. Boxhornius joignit à
son _Traité des origines gauloises_ les proverbes de l’ancienne langue
britannique. Ceux de l’espagnol forent recueillis par Hernand Nunez,
surnommé par ses compatriotes _el commentador Griego_. Les proverbes
qui avaient cours en Italie, en France, en Allemagne, en Angleterre,
eurent également leurs compilateurs, et Grutère ne les jugea pas
indignes d’être réunis, dans son _Florilegium ethicopoliticum_, aux
sentences des bons auteurs grecs et latins. Depuis, tous les peuples de
l’Europe ont eu des recueils du même genre; et cela ne pouvait manquer
d’arriver.

C’est qu’en effet, comme le dit fort bien Rivarol, _les proverbes sont
les fruits de l’expérience des peuples, et comme le bon sens de tous
les siècles réduit en formule_.

Cependant notre langue, à mesure qu’elle se perfectionna, à mesure
qu’elle prit ses habitudes de sévérité et de précision rigoureuse,
sembla dédaigner les proverbes familiers et naïvement énergiques que
nos vieux auteurs aimaient tant à employer; elle les jugea indignes
d’elle, et, par une fausse délicatesse voisine de la pruderie,
elle priva notre littérature d’un assez grand nombre de locutions
originales, de tours vifs et piquants, d’expressions pittoresques et
plaisantes.

Dans des temps comme les nôtres, où la naïveté des pensées et du
langage a presque disparu pour faire place à un positif sec et dénué
de couleur, la langue proverbiale ne saurait avoir autant d’importance
que dans l’antiquité et dans le moyen-âge; mais elle est encore fort
curieuse à étudier. Elle résume tous les faits sociaux, car elle
comprend et embrasse tout ce qui occupe l’activité des hommes en
société; elle éclaire l’histoire de la civilisation et des idées,
dont elle reproduit, dans ses transformations diverses, la physionomie
caractéristique.

En observant avec soin les différences et les changements successifs
de la langue proverbiale, on pourrait marquer toutes les phases
de l’esprit des peuples. Chaque époque a ses opinions dominantes,
lesquelles se traduisent en formules populaires, et les proverbes d’un
siècle expliquent ses goûts, ses habitudes, et l’originalité spéciale
qui le différencie de tous les autres. En changeant de qualités ou de
vices, la société change de proverbes, et cela explique pourquoi les
proverbes disent quelquefois le pour et le contre.

Il faut distinguer dans les proverbes une vérité générale qui est
de tous les temps et de tous les lieux, et qui subsiste toujours
la même, malgré les changements et les révolutions, et une vérité
particulière qui appartient à une époque ou à plusieurs époques à peu
près semblables. La première résume d’une manière universelle l’esprit
de l’humanité tout entière; la seconde résume particulièrement l’esprit
de tel ou tel peuple, avec la couleur du temps et les traits de la
physionomie nationale.

Les proverbes qui expriment des sentiments universels, se retrouvent
toujours et partout. Ils sont les mêmes chez tous les peuples, quant au
fond; ils ne varient que dans la forme: d’où l’on peut croire qu’ils
n’ont pas été empruntés par un peuple à un autre peuple, mais qu’ils
sont nés spontanément chez toutes les nations et dans tous les pays,
par le seul fait du sens commun. La différence de la forme paraît
prouver qu’il n’y a pas eu traduction.

Les proverbes qui sont fondés sur des opinions particulières et sur des
coutumes locales, ne sortent guère du pays où ils sont nés; car ils ne
seraient pas compris hors du milieu et des circonstances qui les ont
inspirés. Ce sont des plantes indigènes qui perdraient leur parfum et
leur saveur en changeant de climat.

On pourrait donc distinguer les proverbes en proverbes généraux et
en proverbes particuliers. Les premiers comprendraient les sentences
basées sur une vérité d’expérience généralement admise par le sens
commun de tous les peuples. C’est ce qu’on a appelé _la sagesse des
nations_; et ce qui justifie ce titre, c’est que parmi ceux-là, il
n’y en a point qui ne contiennent quelque observation judicieuse, ou
quelque enseignement utile. Si l’on en trouve quelqu’un qui paraisse
offrir un caractère dépourvu de moralité, on doit croire qu’il n’est
pas entendu dans son vrai sens. La conscience du genre humain n’a
jamais rien consacré d’immoral.

Les seconds comprendraient les sentences basées aussi sur une vérité
d’expérience, mais sur une vérité particulière et locale, propre à tel
ou tel peuple. Cette dernière classe comprendrait encore les dictons et
les expressions figurées qui ont trait à certains usages nationaux.

Il existe dans notre langue, comme dans tous les idiomes, un assez
grand nombre de ces locutions figurées qu’on serait tenté de prendre
pour des éléments d’un chiffre de convention plutôt que pour ceux d’un
langage fondé sur l’analogie. Quoique tout le monde se soit familiarisé
avec ces locutions par suite de leur fréquente apparition dans le
discours et de l’emploi routinier qu’on en fait, sans y réfléchir, dans
le langage journalier, il n’est peut-être personne qui ne se trouvât
embarrassé de les expliquer et d’en donner la raison. La cause d’un
tel embarras, c’est qu’elles n’ont point conservé d’application au
sens propre dans lequel elles furent primitivement employées; c’est
que, devenues semblables à ces médailles allégoriques qu’on ne sait
à quels événements rapporter, elles ne sont aujourd’hui que de pures
métaphores dont l’origine semble s’être effacée et perdue. Pour en
avoir la signification complète, pour en apprécier exactement toute la
valeur, il faudrait les ramener, sur leur trace presque insaisissable,
au point même de leur départ, et les replacer à côté des objets qui
les ont fait naître; car le mot garde toujours quelque obscurité, tant
qu’il n’est pas éclairé du reflet de la chose. Mais un pareil travail,
tout précieux qu’il pourrait être, ne sourit point à nos philologues.
Atteints d’une manie trop commune dans notre siècle, ces messieurs ne
s’attachent plus guère qu’aux généralités, qui souvent ne prouvent rien
à force d’être vagues et arbitraires, et ils dédaignent l’explication
des faits particuliers qui, bien observés et bien commentés,
jetteraient une si vive lumière sur la science philologique.

Quant à moi, je l’avoue, je regarde comme une chose fort importante
d’éclaircir par de bons commentaires ces expressions d’origine obscure
ou inconnue, ces expressions préservées de toutes les vicissitudes de
notre idiome par une protection spéciale qui les a pour ainsi dire
stéréotypées. Elles rappellent des traditions pleines d’intérêt; elles
retracent une image fidèle et naïve de la vie de nos aïeux; ce sont des
mœurs et des coutumes formulées par le langage; à ce titre, elles se
rattachent essentiellement à l’histoire nationale; à ne les considérer
même qu’au point de vue de la curiosité, elles offrent presque toujours
quelque chose d’original et de piquant qui peut éveiller l’esprit et
qui mérite bien de fixer l’attention.

La raison des sobriquets n’est pas moins intéressante à connaître et
à expliquer. Les sobriquets donnés à des villes, à certaines classes
d’hommes, à certaines factions politiques font partie de l’histoire des
mœurs et des coutumes. Ils dessinent en quelque sorte la physionomie
des diverses époques, en résumant, par des dénominations bizarres, mais
expressives, le tour d’esprit et les usages particuliers des différents
peuples. Ils n’ont, du reste, ni le même intérêt, ni la même portée
que les proverbes. Remarquons, en passant, que notre temps est fertile
en sobriquets qui trouvent de l’écho, tandis qu’il n’a peut-être pas
produit un proverbe que l’usage général ait consacré. C’est que le
proverbe appartient aux époques synthétiques où l’union d’un peuple se
fonde sur la communauté d’idées et de sentiments généralement admis, de
traditions reconnues et acceptées, qui rapprochent les hommes par le
doux lien des habitudes identiques et de la sympathie. Le sobriquet,
au contraire, semble appartenir plus particulièrement aux époques
de confusion et de désordre. Il sert comme d’étiquette aux passions
politiques; il classe et divise les hommes en catégories. En un mot, on
peut le considérer comme un symptôme de l’anarchie intellectuelle, du
morcellement des partis et de l’éparpillement des idées. Notre époque
ne pouvait donc manquer d’être fertile en sobriquets.

Revenons aux proverbes. L’étude aujourd’hui en est fort négligée, comme
le sont presque toutes les études qui n’ont pas une valeur commerciale
et industrielle. Notre siècle, sous prétexte de _positivisme_ (mot
barbare créé de nos jours et bien digne de ce qu’il exprime), semble
avoir abandonné le culte de l’intelligence et la recherche des choses
spirituelles pour se livrer spécialement aux soins du corps et aux
charmes du _confortable_. Toutefois, quoi qu’il fasse, l’intelligence
ne saurait perdre ses droits et sa prééminence; et les travaux qui
tendent à éclairer l’histoire des usages et de la morale des peuples
offriront toujours quelque intérêt aux hommes qui veulent s’instruire.

Pour faire comprendre le but du livre que je publie, je dois dire ce
que j’entends par proverbes:

J’ai pris ce terme dans le sens que lui attribue cette charmante
définition d’Érasme, _Celebre dictum scita quadam novitate insigne_,
et, à l’exemple de cet esprit si fin et si ingénieux, j’ai regardé le
piquant du tour et l’originalité de l’expression comme la condition
expresse des vrais proverbes.

Cependant mon intention, non plus que celle d’Érasme lui-même, n’a
pas été de n’en admettre que de tels: mon recueil eût été réduit à
des proportions trop exiguës. Néanmoins, je n’ai pas cherché à le
grossir de ces locutions grossières _traînées dans les ruisseaux des
halles_, de ces mots disgracieux, de ces sales dictons qui se trouvent
souvent dans la bouche des gens sans éducation. Plus scrupuleux que
la plupart des parémiographes[1], j’ai laissé dans son bourbier
natal toute cette phraséologie de la canaille. S’il m’a fallu citer
quelques-unes de ces façons de parler un peu libres de nos anciens
poëtes ou prosateurs, parce qu’il était important de les expliquer,
je n’ai jamais oublié ces élégantes paroles de saint Augustin, _de
pudendis cogit nos necessitas loqui, pudor autem circumloqui_; et,
dans mes explications, j’ai toujours déguisé sous des termes mesurés et
décents tout ce qui m’a paru susceptible de mal sonner à des oreilles
délicates. Mon Dictionnaire est consacré à ces maximes d’une sagesse
traditionnelle, à ces formules du sens commun qui, jetées dans la
circulation universelle, forment la monnaie courante de la raison et de
l’esprit des peuples, à ces expressions pleines d’allusions à des faits
curieux, singulières à force d’être naturelles, et dont la vulgarité ne
détruit pas le sel. Il ne contient aucun article qui ne se distingue
par quelque trait moral, historique ou littéraire, ou par quelque
observation étymologique fondée sur l’origine des choses plutôt que sur
celle des mots.

La langue proverbiale est à peu près aujourd’hui une langue morte, et
il est certain que la lecture de nos vieux auteurs, qui ont fait un si
fréquent usage des proverbes, exige, pour être complétement fructueuse,
une sorte de commentaire de cette langue.

Ce commentaire, je me suis attaché à le mettre dans mon livre. Mon
but a été surtout de réunir et de condenser tout ce qui peut servir
à étudier l’histoire des mœurs par l’histoire des expressions. Sous
ce rapport, j’ose dire que mon ouvrage a quelque chose de neuf, et
qu’il se distingue de tous ceux qui l’ont précédé[2]. Les nombreux
matériaux que j’ai recueillis, l’explication nouvelle d’un grand nombre
de proverbes et de locutions incomprises, les anecdotes, bons mots
et pensées philosophiques, semés dans une foule d’articles, donneront
peut-être quelque utilité et quelque agrément à mon travail. Pour y
jeter plus d’intérêt et de variété, j’ai souvent rapproché et comparé
les proverbes et les expressions proverbiales des différents peuples,
d’une manière propre à récréer et à éclairer l’esprit par la diversité
des formes originales sous lesquelles se reproduit la même pensée.
Qu’on me permette de citer en exemple cette série de proverbes sur
l’hypocrisie:

Les Français disent: _Le diable chante la grand’messe_.

Les Portugais: _Detras de la cruz esta el diablo: le diable se tient
derrière la croix_.

Les Espagnols: _Por las haldas del vicario sube el diablo al
campanario: par les pans de la robe du vicaire, le diable monte au
clocher_.

Les Italiens: _Non sì tosto si fa un tempio a dio che il diavolo ci
fabbrica una cappella appresso: on n’a pas plus tôt bâti une église à
Dieu, que le diable s’y fait une chapelle_.

Les Anglais comme les Italiens: _Where God has his church the devil
will have his chapel_.

Les Allemands: _O uber die schlaue Sunde, die cinen Engel vor jeden
Teufel stellt: que le crime est rusé! Il place un ange devant chaque
démon_. Ce qui revient à notre expression, _couvrir son diable du plus
bel ange_, dont la reine de Navarre a fait usage dans sa XII^e nouvelle.

L’Evangile compare l’hypocrite à _un sépulcre blanchi, plein d’éclat au
dehors et de pourriture au dedans_.

A ces tableaux comparatifs qui révèlent le tour d’esprit et le
caractère moral des différentes nations, j’ai ajouté soigneusement
un grand nombre de faits philologiques propres à jeter du jour sur
l’histoire des mœurs et des coutumes, histoire si importante à
connaître, et souvent si peu connue. Enfin, j’ai expliqué beaucoup
de proverbes par des citations précieuses et significatives puisées
dans nos classiques. J’ai regardé des citations de ce genre, comme
un ornement pour mon livre, et comme une source de plaisir pour mes
lecteurs.

Il m’a paru intéressant et curieux de montrer ce que nos grands
écrivains ont tiré quelquefois d’une pensée vulgaire, et comment ils
ont su souvent transformer avec bonheur le proverbe qui contenait, pour
ainsi dire en germe, quelques unes de leurs plus belles expressions.
Cette partie de mon travail ne sera pas, j’ose l’espérer, la moins
précieuse, et je puis affirmer en toute sincérité qu’elle est presque
toujours neuve.

En terminant, je dois dire ici que mes recherches sur les proverbes
avaient été conçues et dirigées de manière à suivre la langue
proverbiale, dans tous ses détails, depuis les troubadours jusqu’à
notre époque. Si je n’eusse pris le parti de réduire mon livre, il
formerait deux ou trois forts volumes in-octavo. Mais un travail
aussi long eût trouvé difficilement un éditeur. J’ai dû me borner à
la publication actuelle, qui ne laisse pas, telle qu’elle est, d’être
beaucoup plus complète que toutes les autres du même genre, puisqu’elle
contient plus de cinq cents origines nouvelles.

Puissé-je avoir réussi à faire un recueil qui ne soit pas dépourvu
d’utilité! C’est là toute mon ambition.



DICTIONNAIRE ÉTYMOLOGIQUE, HISTORIQUE ET ANECDOTIQUE DES PROVERBES.



A


A.—_Être marqué à l’a._

C’est être doué de quelque qualité éminente, être distingué par un
mérite supérieur.

On prétend que cette expression est fondée sur l’usage de marquer
les monnaies de France selon l’ordre des signes alphabétiques, parce
que les pièces fabriquées à Paris, dont la marque est un A, ont été
réputées de meilleur aloi que les pièces fabriquées dans les villes
de province. Mais il est plus probable qu’elle est fondée sur la
prééminence qu’a toujours eue l’A dans l’alphabet de presque toutes les
langues, et qu’elle est un emprunt fait aux anciens, qui employaient
les lettres pour désigner divers personnages et donnaient à ceux du
premier ordre la dénomination d’Alpha ou d’A.

Martial (épig. 57, liv. II), parlant d’un certain Codrus, renommé parmi
les jeunes gens de Rome à cause de l’élégance de sa parure, l’appelle
_Alpha penulatorum_, ce qui signifie littéralement, _l’Alpha de ceux
qui portent le manteau_.

Autrefois, en Alsace, les prébendes étaient titrées, selon leur valeur,
par les lettres de l’alphabet. Il y avait des chanoines appelés
Chanoine A, Chanoine B, Chanoine C, etc.

_Il n’a pas fait une panse d’a._

C’est-à-dire, il n’a pas fait la moindre chose.

Panse d’a ne se dit que du petit a, parce que le petit a commence à
se former par un c ou demi-rond qui ressemble à une panse ou ventre.
Il ne faut donc pas employer le grand A lorsqu’on écrit cette phrase
proverbiale, car le signe serait sans rapport avec la chose signifiée.


=ABATTU.=—_L’abattu veut toujours lutter._

On consent rarement à s’avouer plus faible que son adversaire.
L’amour-propre trouve presque toujours des raisons pour déguiser une
défaite, et il donne ordinairement à ces raisons l’accent du défi.
C’est l’éloquence de Périclès qui, renversé par Thucydide à la lutte,
prouvait aux spectateurs que c’était lui qui avait terrassé Thucydide.

On dit aussi dans un sens analogue: _Plus on bat le tambour, plus
il fait de bruit_. Les Provençaux expriment la même idée par cette
comparaison spirituelle: _Faire comme les cigales, qui chantent quand
on les frotte._ Il faut savoir que, pour faire chanter les cigales
qu’on a prises, on les roule entre les doigts; car le son rauque et
monotone que rendent ces insectes ne part point du gosier, comme
l’a prétendu saint Ambroise, très bon prélat, mais très mauvais
naturaliste: il vient de deux instruments qui sont placés aux deux
côtés de leur ventre, et qui consistent en deux membranes élastiques
dont la cavité renferme des parties écailleuses sur lesquelles ces
membranes flottent avec bruit.


=ABBAYE.=—_Pour un moine l’abbaye ne faut point._

C’est-à-dire que dans une société on ne s’abstient point de faire
ce qu’on a projeté ou de se livrer à la joie, quoiqu’un des membres
manque ou s’y oppose. _Faut_, dans ce vieux proverbe, est la troisième
personne du présent indicatif du verbe faillir.


=ABBÉ.=—_Attendre quelqu’un comme les moines l’abbé._

C’est ne pas l’attendre.—Cette façon de parler s’emploie
particulièrement lorsqu’une personne invitée à dîner n’arrive point à
l’heure indiquée, et que les autres convives se mettent à table. Elle
est fondée sur l’ancienne coutume des couvents où les moines étaient
dispensés d’attendre leur supérieur, dès l’instant que le son de la
cloche des repas, _sonus epulantis_, les avait appelés au réfectoire.
Leur devise était ce refrain d’une prose gastronomique qu’ils
chantaient sans doute avec plus de plaisir qu’aucune hymne de leur
bréviaire.

  _O beata viscera,
  Nulla sit vobis mora!_

  Loin de vous tout retard, entrailles bienheureuses!

Les Allemands disent: _Mit der linken Hand auf einem warten. Attendre
quelqu’un avec la main gauche_, c’est-à-dire, pendant que la droite est
occupée à porter les morceaux à la bouche.

_Il n’y a point de plus sage abbé que celui qui a été moine_.

L’homme qui a pratiqué les devoirs de l’obéissance est celui qui
pratique le mieux les devoirs du commandement. (Voyez le proverbe: _il
faut apprendre à obéir pour savoir commander_.)

_Le moine répond comme l’abbé chante._

Les inférieurs se montrent d’ordinaire du même sentiment et tiennent le
même langage que les supérieurs.—Un sénateur romain disait à Tibère:
_Si primo loco censueris Cæsar, habebo quod sequar. César, si vous
émettez le premier une opinion, je ne pourrai que la suivre_.

  _Regis ad exemplar totus componitur orbis._ (HORACE.)

  Le bedeau de la paroisse est toujours de l’avis de monsieur le curé.

_Pour un moine on ne laisse pas de faire un abbé._

L’absence ou l’opposition d’un individu n’empêche point une compagnie
de délibérer ou de conclure une affaire.

  _Être comme l’abbé Rognonet
  Qui de sa soutane ne put faire un bonnet._

Comparaison proverbiale qu’on applique à une personne qui ne sait
tirer aucun parti d’une position avantageuse, et qui gâte la meilleure
affaire par sa sotte maladresse. On dit aussi, dans le même sens:
_Tailler sa besogne sur le patron de l’abbé Rognonet_.

L’abbé Rognonet est un être imaginaire, qui a tiré son nom, suivant les
uns, du verbe _rogner_, dont l’action devait lui être familière, et,
suivant les autres, du verbe _rognoner_, par allusion à la mauvaise
humeur à laquelle il se laissait emporter toutes les fois que,
voyant son opération manquée, il était obligé de la recommencer pour
la manquer encore. L’histoire de ce malencontreux personnage a été
probablement suggérée par un passage de Rabelais (liv. IV, ch. 52), où
Carpalim, valet de Panurge, parlant du tailleur Groingnet, ainsi nommé
sans doute du vieux verbe _groingner_ (grogner), fait le détail suivant
des infortunes survenues à ce tailleur dans l’exercice de son métier,
parce qu’il avait employé en patrons et en mesures un parchemin sur
lequel était écrite une vieille clémentine ou décrétale du pape Clément
V: «O cas estrange! touts habillements taillez sus tels patrons, et
pourtraicts sus telles mesures, feurent guastez et perdus, robbes,
cappes, manteaulx, sayons, juppes, cazacquins, collets, pourpoincts,
cottes, gonnelles, verdugualles. Groingnet, cuidant tailler une cappe,
tailloit la forme d’une braguette; en lieu d’ung sayon tailloit ung
chappeau à prunes succées; sus la forme d’ung cazacquin tailloit une
aumusse; sus le patron d’ung pourpoinct tailloit la guise d’une paelle.
Ses varlets l’avoir cousue la deschiquetoient par le fond et sembloit
d’une paelle à fricasser chastaignes. Pour ung collet faisoit ung
brodequin. Sus le patron d’une verdugualle faisoit ung tabourin de
souisse. Tellement que le paovre homme par justice fut condamné à payer
les estoffes de touts ses chalands et de présent en est au saphran.
(Voyez le mot _Safran_.) Punition dist homenaz et vengeance divine!»


=ABOMINATION.=—_L’abomination de la désolation._

Expression tirée de l’Écriture sainte, pour désigner les plus grands
excès de l’impiété, la plus grande profanation. Elle s’emploie
proverbialement et familièrement pour se récrier avec emphase contre
une chose qui choque les usages reçus.

«L’abomination de la désolation, dit Bossuet, est la même chose que
les armées des payens autour de Jérusalem.... Le mot d’abomination,
dans l’usage de la langue sainte, signifie idole. Les armées romaines
portaient dans leurs enseignes les images de leurs césars et de leurs
dieux; ces enseignes étaient aux soldats un objet de culte; et parce
que les idoles, selon l’ordre de Dieu, ne devaient jamais paraître
dans la terre sainte, les armées romaines en étaient bannies.... Quand
Jérusalem fut assiégée, elle était environnée d’autant d’idoles qu’il
y avait d’enseignes, et l’abomination ne parut jamais tant où elle ne
devait pas être, c’est-à-dire dans la terre sainte et autour du temple.»


=ABONDANCE.=—_Abondance de biens ne nuit pas._

Proverbe sur lequel Voltaire a très spirituellement enchéri par ce joli
vers, qui est aussi devenu proverbe:

  Le superflu, chose très nécessaire.

Mais il n’est pas absolument vrai que l’abondance ne nuise point, car
elle amène quelquefois des inconvénients fâcheux, comme le remarque
cet autre proverbe: _Abondance engendre fâcherie_; et d’ailleurs elle
est regardée par les philosophes comme contraire au bonheur, qui ne
se rencontre guère que _dans un état frugal, entre la pauvreté et les
richesses_, suivant l’expression de Fléchier.

_L’abondance des biens de la terre nous rend nécessiteux de ceux du
ciel._

C’est-à-dire que l’effet ordinaire des richesses est de détourner
ceux qui les possèdent de la pratique des vertus chrétiennes. Le
Saint-Esprit, dans la Bible, appelle les richesses des trésors
d’iniquité; et le Sauveur, dans l’Évangile, les signale comme le plus
grand obstacle au salut: de là ce proverbe ascétique, qui a servi et
qui servira encore de texte à plus d’un sermon, sans guérir personne de
l’envie des richesses.

_La trop grande abondance ne parvient point à maturité._

Les épis trop pressés dans un champ se renversent les uns sur les
autres par l’effet de la pluie ou du vent; les fruits trop nombreux sur
un arbre en épuisent le suc nourricier, ou en font rompre les branches
sous leur poids: et c’est ainsi que l’excessive abondance nuit à la
maturité. Mais ce proverbe, très vrai au propre, a également sa juste
application au figuré, pour signifier que trop de choses entreprises
à la fois ne pouvant obtenir tous les soins que chacune d’elles
réclame en particulier, sont exposées à ne pas réussir ou à ne réussir
qu’imparfaitement.

_De l’abondance du cœur la bouche parle._

On ne peut guère s’empêcher de parler des choses dont on a le cœur
plein; quand le cœur est plein, il faut que la bouche déborde: ou bien:
en suivant l’impulsion de son cœur, dans ses discours, on ne manque
point de paroles éloquentes.

Ce proverbe est littéralement traduit des paroles suivantes de
l’évangile selon saint Mathieu (ch. 6, v. 45), _Ex abundantia cordis os
loquitur_.

Les Basques disent: _Bihozaren beharguile mihia._ _La langue est
l’ouvrière du cœur._


=ABSENCE.=—_L’absence est l’ennemie de l’amour._

On dit aussi: _Loin des yeux et loin du cœur_; ce qui paraît pris de ce
vers de Properce (élégie 21, liv. III):

  _Quantum oculis, animo tum procul ibit amor._

Un bel esprit, écrivant à un voyageur, lui rappelait ce proverbe et
ajoutait plaisamment: «Hâtez-vous donc d’oublier la maîtresse que vous
avez laissée à Paris; car il est bon de prévenir les infidèles.»

_Un peu d’absence fait grand bien._

Les personnes qui s’aiment se revoient avec plus de plaisir après
une courte séparation. Le sentiment, affaibli par l’habitude d’être
ensemble, se retrempe dans l’absence. «L’imagination, dit Montaigne
(_Ess._, liv. III, ch. 9), embrasse plus chaudement et plus
continuellement ce qu’elle va quérir que ce que nous touchons. Comptez
vos amusements journaliers: vous trouverez que vous êtes le plus absent
de votre ami, quand il vous est présent. Son assistance relâche votre
attention et donne liberté à votre pensée de s’absenter à toute heure,
pour toute occasion.»

Les deux passages suivants de Saadi offrent une explication plus
sensible. «Abuhurra allait tous les jours rendre ses devoirs à Mahomet,
à qui Dieu veuille être propice. Le prophète lui dit: Abuhurra, viens
me voir plus rarement, si tu veux que notre amitié s’accroisse; de trop
fréquentes visites l’useraient trop promptement.»—«Un plaisant disait:
Depuis le temps qu’on vante la beauté du soleil, je n’ai jamais ouï
dire que personne en soit devenu plus amoureux. C’est, lui répondit-on,
parce qu’on le voit tous les jours, si ce n’est en hiver où il se cache
quelquefois sous les nuages; mais alors même on en connaît mieux le
prix.»

  La beauté même à l’œil sait-elle toujours plaire?
  Vous croyez que le temps la détruit ou l’altère:
  L’habitude, voilà son plus triste ennemi.
  A qui nous voit toujours on ne plaît qu’à demi.

  (BARTHE, _Art d’aimer_.)

M. Raynouard parle d’un tenson manuscrit où est discutée cette
question: «Laquelle est plus aimée, ou la dame présente, ou la dame
absente? Qui induit le plus à aimer, ou les yeux ou le cœur?» Cette
question, dit-il, fut soumise à là décision de la cour d’amour de
Pierrefeu et de Signe; mais l’histoire ne dit pas quelle fut la
décision.

Il ne faut pas croire pourtant que l’absence ait une influence
vivifiante sur toutes les passions. Elle augmente les grandes et
diminue les petites. La Rochefoucauld l’a comparée au vent, qui allume
le feu et éteint les bougies.


=ABSENT.=—_Absent n’est point sans coulpe ni présent sans excuse._

Vieux proverbe dont le sens moral est qu’on doit s’abstenir de
condamner les personnes qui sont inculpées pendant leur absence,
puisque si elles étaient présentes elles trouveraient peut-être quelque
moyen de se disculper. Les condamnés par défaut gagnent quelquefois
leurs procès en s’expliquant devant les juges.

Nous avons laissé perdre le mot _coulpe_, qui n’est plus usité que dans
le proverbe et dans le style marotique. Cependant le mot n’est remplacé
exactement par aucun autre. Nos bons écrivains devraient chercher à
le remettre en crédit, à l’exemple de J.-J. Rousseau, qui l’a employé
heureusement plusieurs fois dans ses _Confessions_.

_Les absents ont tort._

C’est-à-dire qu’on les oublie ou que, si l’on s’occupe d’eux, c’est
presque toujours à leur désavantage. Les Latins disaient: _Absens hæres
non erit._ _Point d’héritage pour l’absent._

L’emploi le plus fréquent de ce proverbe a lieu pour signifier
simplement qu’on rejette la faute de beaucoup de choses sur les
absents, et qu’on parle d’eux avec peu de ménagement.

  L’éloge des absents se fait sans flatterie. (GRESSET.)

Les absents qu’on épargne le moins sont ceux qui se font attendre,
parce que leurs défauts viennent se présenter naturellement aux yeux de
ceux qui sont obligés d’attendre. _On compte les défauts de celui qu’on
attend_, dit le proverbe espagnol.

_Les os sont pour les absents._

Et même pour les retardataires: _Tardè venientibus ossa_.

Proverbe de table qui s’emploie aussi quelquefois par extension pour
signifier que, dans une affaire à laquelle plusieurs sont intéressés,
celui qui ne fait point valoir ses droits par sa présence est
ordinairement le plus mal partagé.


=ACCOMMODEMENT.=—_Un mauvais accommodement vaut mieux qu’un bon
procès._

On dit aussi: _Un maigre accord est préférable à un gras procès_.

Suivant un autre proverbe, _On achète toujours les procès argent
comptant_.—On sait que les plaideurs sont obligés de payer cher la
justice, car c’est une chose trop rare pour qu’ils puissent l’obtenir à
bon marché.

«Les tribunaux sont des arènes d’où le vainqueur sort presque toujours
mutilé.» (M. LÉON GOZLAN.)

  ..... N’entreprends point même un juste procès,
  N’imite point ces fous dont la sotte avarice
  Va de ses revenus engraisser la justice;
  Qui, toujours assignant et toujours assignés,
  Souvent demeurent gueux de vingt procès gagnés.

  (BOILEAU, épit. 2.)


=ACCORD.=—_Être de tous bons accords._

Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne d’humeur
aisée et de bonne composition: est une métaphore empruntée de la
musique. On a dit autrefois: _Être comme la quinte, laquelle est de
tous bons accords_. Phrase qui se trouve, je crois, dans Rabelais.

Etienne Tabourot publia, en 1560, son _Livre des bigarrures et
touches_, sur le titre duquel il déguisa son nom sous celui de
_seigneur des accords_, et prit pour devise un tambourin avec ces
mots: _à tous accords_, voulant faire entendre par là qu’il savait
s’accommoder au goût de tout le monde[3].

Les _bigarrures et touches du seigneur des accords_ sont un recueil
de règles appuyées de beaucoup d’exemples pour composer, tant en
latin qu’en français, des facéties de toute espèce, comme les rébus
ordinaires, les rébus de Picardie, les étymologies, les anagrammes, les
allusions, les équivoques, les entend-trois (mots à triple entente),
les antistrophes ou contre-petteries, les acrostiches simples et
doubles, les échos ou rimes redoublées, les rimes enchaînées, les
vers rapportés ou coupés, les vers numéraux, les vers rétrogrades par
lettre, et par mots, etc., etc.

Ce recueil, dont la meilleure édition est de 1662, fesait les
délices de nos joyeux ancêtres, qui l’appelaient _un grenier à
sel_, dénomination justifiée par les plaisanteries piquantes et
curieuses qu’on y trouve à chaque chapitre. En voici une sur diverses
interprétations données aux quatre lettres S, P, Q, R, qui signifient,
comme on sait, _Senatus Populus Que Romanus_. Les sibylles, dit le
seigneur des accords, que je cite de mémoire, ont regardé ces initiales
comme une allusion prophétique à la venue du Messie, et les ont
expliquées ainsi: _Salvat Populum Quem Redemit_. Beda les a entendues
par dérision des Goths, _Stultus Populus Quærit Romana_; et les Goths,
par dérision des habitants de Rome, _Sono Poltroni Questi Romani_.
Les Français y ont trouvé _Si Peu Que Rien_; et les protestants
d’Allemagne, _Sublato Papâ Quietum Regnum_. Quelqu’un les voyant
tracées sur une tapisserie, dans la chambre d’un pape nouvellement élu,
dit, en les lisant: _Sancte Pater Quare Rides?_ Et le saint-père, les
répétant en sens inverse, répondit: _Rideo Quia Papa Sum_.


=ACCOUCHÉE.=—_Le caquet de l’accouchée._

On appelle ainsi une causerie bruyante et frivole que font des femmes
réunies chez une accouchée, et, par extension, un babil intarissable et
insignifiant.

Cette expression était déjà proverbiale au commencement du quatorzième
siècle, où le suprême bon ton exigeait que l’accouchée tînt cercle
avec les amies qui venaient la visiter, et qu’elle déployât, pour
les bien recevoir, un luxe de représentation aussi exagéré que sa
fortune et son rang le lui permettaient. Une dame, noble et riche,
en pareille circonstance, prenait soin de faire décorer sa chambre,
où la réunion avait lieu, des plus beaux meubles et des plus belles
tentures qu’ornaient ses chiffres et ses devises; elle y faisait
étaler, comme dans un bazar oriental, ses bijoux les plus précieux
et tout cet attirail de toilette que les Latins nommaient le _monde
féminin_, _mundus muliebris_. Elle-même, placée sur un lit magnifique
ainsi que sur un trône, se montrait aux regards merveilleusement parée
et toute resplendissante de l’éclat des pierreries. On peut voir sur
ce sujet des particularités curieuses dans la _Cité des dames_ de
Christine de Pisan. Voici ce qu’on trouve dans un autre ouvrage fort
ancien, intitulé: _le Miroir des vanités et pompes du monde_. «Il y
a la caquetoire parée tout plein de fins carreaux pour asseoir les
femmes qui surviennent, et auprès du lit une chaise ou faudeteul garni
et couvert de fleurs. L’accouchée est dans son lit, plus parée que une
épousée, coiffée à la coquarte, tant que diriez que c’est la tête d’une
marote ou d’une idole. Au regard des brasseroles, elles sont de satin
cramoisi ou satin paille, satin blanc, velours, toile d’or ou toile
d’argent, ou autre sorte que savent bien prendre ou choisir. Elles ont
carquans autour du col, bracelets d’or, et sont plus phalerées que
idoles ou roines de cartes. Leur lit est couvert de fins draps de lin
de Hollande, ou toile cotonine tant déliée que c’est rage, et plus uni
et poli que marbre. Il leur semble que serait une grande faute, si un
pli passait l’autre. Au regard du chalit, il est de marqueterie ou de
bois taillé à l’antique et à devises.»

Il y a un livre, imprimé en 1623, qui est intitulé: _Recueil général
des caquets de l’accouchée_.

_Elle est parée comme une accouchée._

Cette locution, dont on se sert en parlant d’une femme qui est fort
parée dans son lit, doit son origine à l’usage rapporté dans l’article
précédent.


=ACCUSÉ.=—_Il faut garder une oreille pour l’accusé._

Il faut écouter celui qu’on accuse avant de le condamner.

Cette recommandation, qu’on fait particulièrement en faveur des
absents, est une allusion au trait d’Alexandre-le-Grand qui, jugeant
un jour une cause, se boucha une oreille avec le doigt pendant le
plaidoyer de l’accusateur, et dit aux assistants: Je réserve cette
oreille tout entière pour l’accusé.


=ACTION.=—_Une bonne action ne reste jamais sans récompense._

Saint Augustin, _De civitate Dei_, a dit que Dieu récompense en cette
vie les vertus purement humaines, comme celles des anciens Romains,
parce qu’il ne les récompense point dans l’autre; et cette opinion
a été la doctrine de plusieurs écoles. Il est permis, sans doute, de
différer d’avis sur ce point avec saint Augustin et ses disciples;
mais il faut convenir que, même dans ce monde, l’ordre naturel des
événements offre souvent les plus fortes apparences d’une rétribution
morale, ce qui suffit pour défendre le proverbe contre les démentis que
lui donne l’ingratitude.


=ADMIRATEUR.=—_A sot auteur sot admirateur._

Au jugement de saint Jérôme, il n’y a pas de si sot écrivain qui ne
trouve un lecteur semblable à lui. _Nullus tam imperitus scriptor est,
qui lectorem non inveniat similem sui._ (_Præf. in lib._ XII _comment.
in Isai._)—Boileau a enchéri sur cette pensée lorsqu’il a dit:

  Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.

On pourrait enchérir encore sur le vers de Boileau, attendu que pour
un sot auteur il y a souvent cent plus sots admirateurs.—Champfort
demandait plaisamment: Combien faut-il de sots pour faire un public?


=ADMIRATION.=—_L’admiration est la fille de l’ignorance._

C’est-à-dire que les ignorants sont grands admirateurs.

  Tout est géant dans la nature
  Aux yeux étroits du peuple nain.

  (THOMAS.)

Quelqu’un a très bien dit: Moins on sait, plus on croit; moins on
comprend, plus on admire; et Vauvenargues a remarqué avec raison que
l’admiration est moins souvent une preuve de la perfection des choses
que de l’imperfection de notre esprit.

«Les sots admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes
d’esprit ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous
les sentiments. Rien ne leur est nouveau: ils admirent peu; ils
approuvent.» (LA BRUYÈRE.)

On allonge quelquefois le proverbe en disant: _L’admiration est la
fille de l’ignorance et la mère des merveilles_.—Nous remarquerons,
sur cette adjonction, que l’idée qu’elle exprime se retrouve dans
une ingénieuse allégorie de la fable qui fait naître de l’Admiration
la déesse de l’Arc-en-ciel; car Iris, fille de Thaumas, suivant la
signification de _Thaumas_ en grec, c’est Iris, fille de l’Admiration.


=ADVERSITÉ.=—_L’adversité rend sage._

Parce qu’elle éveille la réflexion et l’expérience: c’est pourquoi
Sénèque a très bien dit: _Sua cuique calamitas tanquàm ars assignatur_.
_A chacun est assignée sa part de misère, comme un art qu’il doit
apprendre pour se rendre habile._

Il faut remarquer cependant que l’influence de l’adversité n’est
vraiment salutaire que dans la première jeunesse, lorsqu’on peut
contracter encore l’habitude de penser et de réfléchir. Passé cet âge,
elle afflige plus qu’elle n’éclaire. La jeunesse, dit J.-J. Rousseau,
est le temps d’étudier la sagesse; la vieillesse est le temps de la
pratiquer. L’adversité ne profite que pour le temps qu’on a devant
soi. Est-il temps, au moment qu’il faut mourir, d’apprendre comment on
aurait dû vivre?

Ces observations philosophiques sont très bien résumées dans un
proverbe écossais dont voici la traduction littérale: _L’adversité est
saine à déjeûner, indifférente à dîner, et mortelle à souper_.


=AFFAIRE.=—_Dieu nous garde d’un homme qui n’a qu’une affaire._

Parce qu’un homme qui n’a qu’une affaire, dit Leroux, en est
ordinairement si occupé, qu’il en fatigue tout le monde.—La pensée
suivante de Montesquieu semble avoir été écrite pour servir de
commentaire à ce proverbe. «Les gens qui ont peu d’affaires sont de
très grands parleurs: moins on pense, plus on parle. Ainsi les femmes
parlent plus que les hommes: à force d’oisiveté, elles n’ont point à
penser.»

_Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints._

Il vaut mieux avoir affaire au roi qu’à ses ministres, et, en général,
à un homme puissant qu’à ses subalternes.

Voltaire s’est amusé à rattacher l’origine de ce proverbe à un conte
spirituel et plaisant, que je vais transcrire. «Il y avait autrefois
un roi d’Espagne, qui avait promis de distribuer des aumônes
considérables à tous les habitants d’auprès de Burgos, qui avaient
été ruinés par la guerre. Ils vinrent aux portes du palais; mais
les huissiers ne voulurent les laisser entrer qu’à condition qu’ils
partageraient avec eux. Le bonhomme Cardéro se présenta le premier
au monarque, se jeta à ses pieds et lui dit: Grand roi, je supplie
votre altesse royale[4] de faire donner à chacun de nous cent coups
d’étrivières. Voilà une plaisante demande! dit le roi; pourquoi me
faites-vous cette prière? C’est, dit Cardéro, que vos gens veulent
absolument avoir la moitié de ce que vous nous donnerez. Le roi rit
beaucoup, et fit un présent considérable à Cardéro: de là vient le
proverbe qu’_Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_.»

_Se non e vero, e bene trovato_, si ce n’est vrai, c’est bien trouvé,
mais trouvé pourtant après Straparole, qui, dans la troisième fable de
sa septième Nuit, fait jouer au bouffon Cimaroste, introduit auprès
du saint-père, un rôle pareil à celui que Voltaire fait jouer au
bonhomme Cardéro. La seule différence notable qu’il y ait entre les
deux narrations, c’est que le proverbe ne se trouve pas mentionné
dans celle de l’auteur italien; ce qui prouverait, s’il en était
besoin, qu’il a dû sa naissance à quelque autre fait. Tout porte à
croire qu’il a été imaginé par allusion aux saints gélifs ou saints
vendangeurs, ainsi nommés parce que leurs fêtes, qui arrivent au mois
d’avril, sont notées dans le calendrier populaire comme des jours où
la gelée est pernicieuse aux semences et aux vignes. Ces saints, qu’on
désigne aussi par le diminutifs Georget, Marquet, Jacquet, Croiset,
Pérégrinet et Urbinet, étaient rendus responsables, autrefois, de la
maligne influence de la saison, sur laquelle on croyait qu’ils avaient
autorité; et les agriculteurs ainsi que les vignerons à qui elle
causait quelque dommage, regrettant de les avoir invoqués en vain,
leur adressaient des reproches, qui se résumèrent dans la formule
proverbiale: _Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_.
Mais il est à remarquer qu’ils ne s’en tenaient pas d’ordinaire à
une telle plainte. On lit, dans le Recueil des Statuts synodaux
des églises de Cahors et Rhodez, par D. Martenne, que souvent ils
fustigeaient et mutilaient leurs statues, lacéraient leurs images,
les foulaient aux pieds et les traînaient dans la boue, à travers les
ronces et les orties, jusqu’à la rivière, où ils les précipitaient,
en poussant des cris d’insulte et de réprobation. _Sanctorum imagines
seu statuas irreverenti ausu tractantes, cum est intemperies aëris vel
tempestatis,... in terra protrahunt, in orticis vel spinis supponunt,
verberant, dilaniant, percutiunt et submergunt penitus reprobantes_,
etc.

Rabelais a dit, par plaisanterie sans doute, que François de
Dinteville, évêque d’Auxerre, voulant faire cesser de tels désordres,
avait eu la pensée de faire transférer les saints gélifs dans le temps
de la canicule, et de mettre la mi-août au mois d’avril.

Un chapelain du cardinal de Richelieu fit une variante assez plaisante
au proverbe _Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_. Un
jour qu’il avait attendu longtemps son éminence, à qui des occupations
importantes fesaient oublier la messe, il se crut dispensé de la dire,
et, sortant de la chapelle, il entra dans une salle voisine, où deux de
ses amis étaient à déjeuner. Invité à se mettre à table avec eux, il
hésita d’abord, et puis il se laissa aller à la tentation. Mais à peine
eut-il porté le premier morceau à la bouche qu’on vint le chercher
pour remplir son ministère, chose que sa conscience lui défendait
de faire, puisqu’il n’était plus à jeun. Comme il se lamentait sur
l’alternative fâcheuse à laquelle il se trouvait réduit d’offenser Dieu
ou de déplaire au cardinal, on lui conseilla d’aller s’excuser auprès
du cardinal, qui entendrait facilement raison. Mais le pauvre abbé, qui
connaissait bien son homme, n’envisagea qu’avec frayeur la démarche
qu’on lui proposait, et il ne put s’empêcher, dit-on, de s’écrier: _Oh!
j’aime mieux avoir affaire à Dieu qu’à monsieur le cardinal_.

_Les affaires font les hommes._

Pour signifier qu’une personne peu habile peut le devenir beaucoup à
force de pratiquer les affaires.

_A demain les affaires._

C’est-à-dire, amusons-nous aujourd’hui sans penser à aucune affaire.

Pendant que Thèbes gémissait sous le joug des Spartiates, Archias,
gouverneur de cette ville, fut invité un jour, avec ses principaux
officiers, chez un riche citoyen, nommé Philidas, à un repas somptueux,
après lequel de séduisantes courtisanes devaient se joindre aux
convives pour célébrer avec eux la fête de Vénus qui avait lieu ce
jour-là. Comme il était plongé dans les délices de la bonne chère,
un messager lui apporta des lettres où se trouvait dévoilé le secret
d’une conjuration qui était sur le point d’éclater; il les rejeta en
s’écriant: _A demain les affaires sérieuses_, et il demanda qu’on allât
chercher les femmes promises à ses désirs; mais à la place et sous le
vêtement de ces femmes, les conjurés, dont son hôte était le complice
et dont Pélopidas était le chef, furent introduits dans la salle du
festin, et l’insensé, qui attendait des caresses, ne reçut que des
coups de poignard. Cet événement, qui amena l’affranchissement de la
Béotie, obtint une grande célébrité dans la Grèce, et la phrase _à
demain les affaires_, passant de bouche en bouche, devint un proverbe
que les insouciants et les amis de la joie affectent maintenant de
prendre pour devise, et qu’ils feraient mieux de prendre pour leçon.


=AFFECTION.=—_L’affection aveugle la raison._

On n’aperçoit pas ordinairement les défauts des personnes qu’on aime,
et souvent même on prend ces défauts pour des qualités, car l’illusion
est un effet nécessaire du sentiment, dont la force se mesure presque
toujours par le degré d’aveuglement qu’il produit.

  Le cœur a ses raisons que la raison ignore.

_On voit toujours par les yeux de son affection._

  Et, fût-il plus parfait que la perfection,
  L’homme voit par les yeux de son affection. (REGNIER, sat. 5.)

L’historiette suivante servira de commentaire à ce proverbe.

Un bon curé et une dame galante se trouvaient dans un observatoire.
Ils avaient ouï dire que la lune était habitée, ils le croyaient, et,
le télescope en main, tous les deux tâchaient d’en reconnaître les
habitants. Si je ne me trompe, dit d’abord la dame, j’aperçois deux
ombres: elles s’inclinent l’une vers l’autre. Je n’en doute point, ce
sont deux amants heureux.... Eh! non, madame, s’écria le curé: les deux
ombres que vous voyez sont deux clochers d’une cathédrale.—Ce conte
est notre histoire; nous n’apercevons le plus souvent dans les choses
que ce que nous désirons y trouver. Sur la terre comme dans la lune,
des passions différentes nous font toujours voir ou des amants ou des
clochers.


=AFFLICTION.=—_L’affliction ne guérit pas le mal._

_Non est auxilium flere_ (Ovide). _Les larmes ne sont d’aucun secours._
Il ne faut pas épuiser à pleurer ses peines les forces qu’on peut avoir
pour les adoucir. Le temps le plus mal employé, dit le duc de Lévis,
est celui qu’on donne à ses regrets, à moins qu’on n’en tire des leçons
pour l’avenir.

Scapin fait un excellent calcul lorsque, au lieu de s’affliger, il rend
grâce à Dieu de tout le mal qui ne lui est point arrivé.


=AFRIQUE.=—_Qu’y a-t-il de nouveau en Afrique?_

_Quid novi fert Africa?_

Cette interrogation proverbiale, fréquemment employée parmi nous, au
sens propre, depuis dix ans que nous sommes campés en Afrique, nous est
venue des Romains. On prétend qu’elle dut sa naissance à la curiosité
vivement excitée chez eux par les événements multipliés qui se
succédèrent dans cette région, lorsqu’ils en firent la conquête; mais
on se trompe, car la chose se disait longtemps avant l’époque dont on
parle. Pline le naturaliste (liv. VIII, ch. 16) en donne l’explication
suivante: «La rareté des eaux en Afrique attire les bêtes féroces vers
les bords d’un petit nombre de rivières; et, comme la violence ou
le plaisir accouple alors des animaux de différentes espèces, il en
provient des monstres; de là le proverbe grec que l’_Afrique apporte
toujours quelque chose de nouveau_.»

Ce proverbe se trouve dans Aristote en ces termes: Ότι άεὶ φἐρει τι
λιϐὐη ϰαινὀν. Il n’est donc pas d’origine romaine, et il fait allusion
aux monstruosités que la contrée africaine a produites plus que toute
autre et en tout temps. Peut-être était-il présent à l’esprit de
Pythagore, lorsque ce philosophe disait: «Si tu veux voir des monstres,
ne va pas en Afrique; voyage chez un peuple en révolution.»


=ÂGE.=—_L’âge n’est fait que pour les chevaux._

Pour dire qu’il ne faut pas reprocher à quelqu’un son âge, et qu’il
vaut mieux considérer ses qualités que ses années.


=AGIOS.=—_Voilà bien des agios._

Voilà bien des discours, des cérémonies, des prétentions.

_Agios_ est un mot grec par lequel commencent trois versets qui sont
chantés trois fois chacun, la veille de Pâques, pendant l’adoration de
la croix. Ce mot, qui signifie saint dans la langue d’où il est tiré,
se trouve employé chez nos vieux auteurs comme synonyme de _oraison_,
_prière_. Mais aujourd’hui il n’est plus qu’un terme d’emphase dont le
peuple se sert dans les diverses acceptions énoncées en tête de cet
article.

_Les agios d’une mariée de village._

On désigne ainsi une toilette extraordinaire et ridicule; mais dans
ce cas on devrait écrire _agiaux_, vieux mot qui veut dire affiquet,
et qui dérive, suivant M. Éloi Johanneau, du latin _aculeolus_,
_aiguille de tête_. Rabelais parle de _gimpes et agiaux_. On trouve
écrit _agiaulx_ dans des livres antérieurs au sien, et cette manière
d’orthographier est plus près de l’étymologie que je viens de
rapporter, _Aculéols_, _acuols_, _agiaulx_, voilà les transformations
successives du mot pour devenir _agiaux_ ou _agios_.


=AGNEAU.=—_D’où vient l’agneau, là retourne la peau._

Proverbe synonyme de ceux-ci, qui sont plus usités: _Ce qui vient de la
flûte s’en retourne au tambour_.—_Bien mal acquis ne profite point._


=AHAN.=—_Suer d’ahan._

C’est se donner une grande peine, une fatigue extraordinaire.

Le mot _ahan_, d’où vient le verbe _ahanner_, qu’on employait autrefois
pour dire _haleter en travaillant_, est l’onomatopée du cri de
respiration précipitée que laissent échapper les bûcherons dans leurs
travaux. La plupart de nos vieux auteurs, depuis Jean de Meung jusqu’à
Montaigne, et quelques écrivains des deux derniers siècles, se sont
servis de ce terme très expressif. Je citerai Rabelais et Voltaire. Le
premier a dit, dans son nouveau prologue du livre IV: «O Jupiter! _vous
en suâtes d’ahan_, et de votre sueur tombant en terre naquirent les
choux-cabus.» Le second, dans une de ses lettres, parlant de certains
rimailleurs, les a désignés par la périphrase suivante: «Ces pauvres
diables qui _suent d’ahan_ dans leurs greniers pour chanter la volupté.»

Le père Labbe, qui regarde aussi le mot _ahan_ comme une onomatopée,
cite la naïveté plaisante d’un petit garçon qui disait à son père,
filetoupier ou batteur de chanvre, dans l’idée de le soulager d’une
partie de son travail: «Mon père, contentez-vous de battre, je vais
_faire ahan_ pour vous.»


=AIDE.=—_Bon droit a besoin d’aide._

Il ne faut pas se fier sur la justice de sa cause, quoiqu’il ne soit
pas impossible de gagner une cause juste, comme l’a remarqué finement
La Bruyère; il est nécessaire, pour en assurer le succès, de solliciter
et de faire agir des amis et des protecteurs.—_Plus valet favor in
judice quam lex in Codice._ _La faveur chez le juge vaut mieux que la
loi dans le Code._

Lamotte a dit qu’un juge a toujours

  Pour les présents des mains, pour les belles des yeux.

Vers qui ressemble beaucoup à ceux-ci de La Fontaine, liv. VIII, fab. 7:

  Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles,
            Ni les mains à celle de l’or.

_Bon droit a besoin d’aide_ est un proverbe ancien dans notre langue,
car il se trouve dans le recueil des proverbes français, mis en vers
latins, que Jean de la Vêprie publia en 1519.

  _Indiget auxilio vel bona causa bono._

_Un peu d’aide fait grand bien._

 Les Anglais disent: _Many hands make light work._ _Plusieurs mains
 avancent l’ouvrage._

_Aller à la cour des aides._

Ce calembourg proverbial s’emploie en parlant d’une personne qui se
fait aider en quelque ouvrage, d’une personne qui va aux emprunts chez
ses amis, et d’une femme galante qui ne se contente pas de son mari.

L’ancienne cour des aides tirait son nom ainsi que son origine des
généraux des aides, institués, en 1356, pour connaître des discussions
auxquelles pourraient donner lieu l’imposition et la perception des
subsides ou aides réclamés par le roi Jean; mais elle n’avait été
établie comme tribunal que sous le règne de François I^{er}.

=AIDER.=—_Aide-toi, le Ciel t’aidera._

Pour signifier qu’on prie vainement le ciel de favoriser une
entreprise, si l’on ne travaille soi-même à la faire réussir. «De
nostre part convient nous évertuer, et, comme dit le sainct envoyé,
estre coopérateurs avec lui-même.» (Rabelais, liv. IV, chap. 23.)

 Quand nous n’agissons point les dieux nous abandonnent. (VOLT.)

Les Lacédémoniens recommandaient d’implorer l’assistance des dieux avec
les bras étendus et non pas avec les bras croisés.

Les Athéniens disaient: Φιλεῖ τῷ ϰἀμνοντι συγϰἀμνειν Θἑος. _Dieu aime à
seconder celui qui travaille._

Les Basques rendent la même pensée en ces termes: _Iaincoa, ahalcor
bad’ere, esta ahanscor._ _Quoique Dieu soit bon ouvrier, il veut qu’on
l’aide._

Les Espagnols se servent de cette phrase élégamment figurée: _Por agua
del cielo no dexes tu riego._ _Pour l’eau du ciel n’abandonne pas
l’arrosoir[5]._

Les Écossais s’expriment ainsi: _Do the likeliest, and God will do the
best._ _Fais ce qui convient, et Dieu fera le reste._

  Le Ciel bénit toujours la main laborieuse.

On sait que le proverbe _Aide-toi, le Ciel t’aidera_, a été mis en
action par La Fontaine, dans la fable du _Charretier embourbé_, qui a
contribué beaucoup à le rendre très populaire.


=AIGLE.=—_L’aigle ne chasse point aux mouches._

L’homme supérieur dédaigne les bagatelles, ne descend point à des
petitesses.

C’est la traduction littérale de l’adage latin: _Aquila non capit
muscas._ Christine de Suède, qui affectait de se montrer ennemie des
petits détails, avait souvent cet adage à la bouche.

Les Latins disaient encore dans un sens analogue: _De minimis non curat
prætor_, parce que le préteur ne jugeait point les causes qui avaient
peu d’importance.

_L’aigle n’engendre point la colombe._

Pour dire que les vertus et les talents sont héréditaires, ce qui est
rarement vrai, surtout des talents.

Ce proverbe est traduit d’Horace, qui a dit, dans l’ode 3^e du liv. IV:

  _..... Nec imbellem feroces
  Progenerant aquilæ columbam._

  Et l’aigle, courageuse et fière,
  N’engendre point de tourtereaux. (J.-B. ROUSSEAU.)


=AIGUILLE.=—_Il faut une aiguille pour la bouche et deux pour la
bourse._

C’est-à-dire que le mauvais emploi de l’argent est moins préjudiciable
que le mauvais emploi des paroles.

_Chercher une aiguille dans une botte de foin._

C’est chercher une chose aussi difficile à trouver que le serait une
aiguille tombée dans une botte de foin.

_Disputer sur la pointe d’une aiguille._

C’est-à-dire sur une chose qui n’en vaut pas la peine, sur la moindre
bagatelle.

On a prétendu que cette expression est venue de la longue apostrophe
que Pymante, personnage de la pièce de _Clitandre_ par Corneille,
adresse à l’aiguille avec laquelle Doris lui a crevé un œil. Mais une
preuve sans réplique que l’expression n’est point venue de là, c’est
qu’elle se trouve dans les vers suivants de Regnier, mort plusieurs
années avant que Corneille eût écrit:

  On n’avait point de peur qu’un procureur fiscal
  Formât sur une aiguille un long procès-verbal.

Il est probable qu’elle est née d’une allusion aux disputes qui
s’élèvent parmi les enfants, au jeu de _la poussette_, lorsque, dans un
cas douteux, les uns prétendent que la pointe d’une aiguille qui vient
d’être poussée avec le doigt se trouve placée de manière à rendre le
coup valable, tandis que les autres soutiennent le contraire.

Les Grecs disaient: _Disputer sur l’ombre d’un âne_. Ce qui était fondé
sur une historiette que Démosthène conta aux Athéniens pour ramener
leur attention, un jour qu’il les haranguait, sans en être écouté,
en faveur d’un homme qu’il voulait dérober au supplice. Un voyageur,
dit-il, allait d’Athènes à Mégare, monté sur un âne qu’il avait loué.
C’était au temps de la canicule, et vers le milieu du jour; ne pouvant
résister à la rage du soleil et ne trouvant pas même un buisson sur
la route pour se mettre à l’abri, il prit le parti de descendre de sa
monture, de s’asseoir près d’elle et de se rafraîchir à son ombre;
l’ânier qui l’accompagnait revendiqua cette place, alléguant qu’il
n’avait pas loué l’ombre de sa bête. La dispute s’échauffa, des paroles
on en vint aux coups, et il en résulta un procès... Après avoir
parlé de la sorte, Démosthène allait reprendre sa harangue; mais les
auditeurs, dont il avait piqué la curiosité, voulurent savoir quelle
avait été la décision des juges sur une telle affaire. L’orateur alors
releva éloquemment cette puérilité dans l’intérêt de son client, en
leur reprochant d’accorder leur attention à une dispute sur l’_ombre
d’un âne_, tandis qu’ils la refusaient à une cause où il s’agissait de
la vie et de l’honneur d’un homme.

Les Latins disaient: _Rixari de lanâ caprinâ._ _Disputer sur la laine
d’une chèvre._ Expression qui se trouve dans ce vers d’Horace:

  _Alter rixatur de lanâ sæpe caprinâ._


=AIGUILLETTE.=—_Courir l’aiguillette._

Cette expression est, dit-on, fondée sur une coutume observée
anciennement à Beaucaire, la veille de la foire, par les femmes de
mauvaise vie qui, ce jour-là, célébraient la fête de sainte Magdeleine,
leur patronne, en faisant une course publique où la plus agile gagnait
un paquet d’aiguillettes. Ce n’était point sans un motif particulier
qu’un pareil prix leur était assigné par les autorités du lieu; car
l’enseigne de ces femmes était une aiguillette que chacune d’elles
portait sur l’épaule gauche. Ainsi le voulait une ordonnance par
laquelle Louis IX avait réglé leur costume, ordonnance que la reine
Jeanne, comtesse de Provence, fit observer, un siècle après, dans le
comtat Venaissin.

On ne peut dire précisément à quelle époque fut établie la course de
Beaucaire. Peut-être est-elle aussi ancienne que la foire qui fut
instituée, à ce qu’on prétend, par Raymond VI comte de Toulouse, en
reconnaissance du zèle que les Beaucairois avaient montré pour ses
intérêts pendant la guerre des Albigeois[6]. On ne peut préciser non
plus à quelle époque cette course fut supprimée. Golnitz, qui en a
parlé dans son Ulysse gallo-belge, écrit en 1630, nous apprend qu’elle
n’existait plus alors depuis longtemps.

On fesait courir aussi les courtisanes en Italie, et le prix qu’on leur
donnait, ou le _patio_, était un coupon de velours ou de brocard, ou de
quelque autre étoffe précieuse.

Certains étymologistes ont pensé que la qualification de _coureuse_
donnée à une femme galante est venue d’une allusion à cette espèce de
course. Il est plus probable que cette espèce de course, au contraire,
a été la conséquence de la qualification de _coureuse_, qui est d’une
haute antiquité. Salomon, dans ses Proverbes (ch. 7, v. 9), appelle la
courtisane _mulier vaga_, c’est-à-dire _coureuse_; et Properce se sert
du même terme, dans ce vers de la cinquième élégie du premier livre:

  _Non est illa vagis similis collata puellis._

Celle que tu recherches ne ressemble point aux coureuses.


_Nouer l’aiguillette._

  Ami lecteur, vous avez quelquefois
  Ouï conter qu’on nouait l’aiguillette. (VOLTAIRE.)

Cette expression, dont on se sert pour désigner un prétendu maléfice
auquel le peuple attribue le pouvoir de réduire les nouveaux mariés
à un état d’impuissance, est venu, dit un excellent commentateur de
Regnier, de ce que, autrefois, le haut-de-chausses tenait au pourpoint
par un lacet nommé aiguillette, ajustement dont le costume de l’Avare,
conservé au théâtre dans cette pièce de Molière, peut donner une idée.
C’est l’explication la plus décente, et je m’y tiens. Si l’on en désire
une autre, on saura bien la trouver sans moi.

On a cru, dans tous les temps, qu’il y avait des sorciers capables
d’empêcher la consommation du mariage, et cette croyance, tout absurde
qu’elle est, a été partagée par des philosophes, des saints, des
législateurs et des papes. Platon, livre XI des Lois, conseille aux
nouveaux époux de se prémunir contre les charmes ou ligatures qui
trompent l’espoir du lit conjugal. Saint Augustin, Traité septième,
de l’Évangile selon saint Jean, spécifie les divers sortiléges usités
en pareil cas. Charlemagne, dans ses Capitulaires, condamne à des
peines afflictives les fauteurs de cette œuvre d’iniquité, et plusieurs
pontifes ont fulminé des bulles contre eux.

La superstition avait suggéré un assez grand nombre de moyens pour
empêcher ou pour rompre le nouement de l’aiguillette. Un des plus
anciens, que rapportent les auteurs qui ont écrit sur les cérémonies
nuptiales, consistait à frotter de graisse de loup le haut et les
poteaux de la porte de la maison où les mariés devaient coucher;
et il est à remarquer que le mot latin _uxor_, épouse, est venu de
cette onction faite par l’épouse. On a dit d’abord _unxor_, du verbe
_ungere_, _oindre_, et puis _uxor_. Ne riez pas de cette étymologie:
elle a été reconnue, excellente par Festus, saint Isidore de Séville,
Arnobe, Donat, Servius, Brisson, etc., etc.

Chez nos bons aïeux, on avait soin de mettre du sel dans ses poches
ou des sous marqués dans ses souliers, avant d’aller à l’église
pour la cérémonie du mariage. Quelquefois on fesait cette cérémonie
pendant la nuit, en cachette, afin qu’il n’y eût que des personnes
non suspectes; quelquefois aussi on frappait la tête et la plante des
pieds des fiancés avec des bâtons ou autrement, pendant qu’agenouillés
ils recevaient la bénédiction nuptiale. (Thiers, _Traité des
superstitions_.)

Lorsque ces préservatifs contre le sortilége n’avaient pas été assez
efficaces, on perçait un tonneau de vin blanc dont on n’avait encore
rien tiré, et on fesait passer dans l’anneau nuptial le premier vin
qui en coulait.—On usait aussi de plusieurs pratiques religieuses,
indiquées dans quelques rituels, pour guérir _les hommes froids et
maléficiés, homines frigidos et maleficiatos_.

Le père Théophile Raynaud a écrit sérieusement qu’il était permis, en
ce cas, de renouveler le mariage qu’on avait contracté, et il en cite
plusieurs exemples. Cependant l’Église condamna formellement cette
folle idée qui s’était accréditée.


=AILE.=—_Tirer pied ou aile de quelqu’un ou de quelque chose._

C’est en tirer de manière ou d’autre au moins une partie de ce qu’on
prétend en avoir.

Expression métaphorique que l’on croit être prise du tir de l’oie.

On donne à ce jeu cruel, qui se pratique dans nos villages, une origine
très ancienne et très singulière. Il fut, dit-on, institué par les
Gaulois, en mémoire du revers que fit éprouver aux soldats de Brennus
la vigilance de l’oiseau gardien du Capitole. Si le fait est vrai, il
peut être cité comme modèle de la vengeance la plus persévérante qu’il
y ait jamais eu. Mais il faut avouer qu’il eût mieux valu amnistier
l’innocente parenté des oies romaines, qui, après tout, n’avaient fait
que leur devoir.

_En avoir dans l’aile._

Cette expression est une allusion à l’état d’un oiseau blessé à l’aile,
qui ne peut plus voler. Elle s’emploie en parlant d’une personne
amoureuse à qui sa passion ne permet plus de voltiger, ou d’une
personne qui a éprouvé quelque disgrâce.

_En avoir dans l’aile_, se dit encore pour signifier: _Être dans la
cinquantaine_. En ce sens, l’expression est une allusion homonymique du
mot _aile_ à la lettre numérale =L=, qui signifie _cinquante_ dans le
système des chiffres romains, dont voici l’explication:

La lettre M marqua _mille_, parce qu’elle est la première du mot latin
_mille_. Cette lettre eut d’abord ces deux formes CIƆ et CIƆ, dont une
moitié, tracée ainsi IƆ ou D, constitua le demi-mille ou cinq cents.
Le C, qui représenta le nombre _cent_, en sa qualité d’initiale du mot
_centum_, eut primitivement cette figure C qui, coupée en deux par le
milieu, donna L ou _cinquante_, moitié de cent.—Quant aux chiffres
de la première dizaine, ils furent faits à l’imitation des doigts de
la main sur lesquels on comptait, en commençant par l’auriculaire.
I fut mis pour _un_, II pour _deux_, III pour _trois_, IIII pour
_quatre_, V pour _cinq_, parce que le pouce et l’index écartés forment
une espèce de V; et X, composé de deux V réunis par la pointe, valut
_dix_, nombre égal à celui des doigts des deux mains.—Dans la suite,
on réforma le chiffre IIII pour la commodité ou l’abréviation de
l’écriture, et l’on eut IV, en plaçant I comme unité diminutive devant
V, ce qui désigne une main moins un doigt. On mit aussi la même unité
devant X, pour marquer la même diminution, et X, à son tour, servit à
priver de toute la valeur numérique qu’il a les chiffres L et C qui en
furent précédés, de sorte que XL devint le signe XXXX _quarante_, et XC
de LXXXX, _quatre-vingt-dix_, etc.


=AIMER.=—_Il faut aimer pour être aimé._

Proverbe rapporté par Sénèque, _Si vis amari, ama_, et très bien
expliqué dans ce passage de J.-J. Rousseau: «On peut résister à tout,
hors à la bienveillance, et il n’y a pas de moyen plus sûr de gagner
l’affection des autres que de leur donner la sienne.... On sent qu’un
tendre cœur ne demande qu’à se donner, et le doux sentiment qu’il
cherche vient le chercher à son tour.»

La bonté, dit Bossuet, est le premier attrait que nous avons en
nous-même pour gagner les autres hommes. Les cœurs sont à ce prix, et
celui dont la bonté n’est pas le partage, par une juste punition de sa
dédaigneuse insensibilité, demeure privé du plus grand bien de la vie
humaine, c’est-à-dire des douceurs de la société.

_C’est trop aimer quand on en meurt._

Ce proverbe est du moyen âge, dont il atteste la simplicité. Il n’a
plus d’application dans notre siècle égoïste. On dit, au contraire,
aujourd’hui: _Mort d’amour et d’une fluxion de poitrine._

_Mieux vaut aimer bergères que princesses._

On a voulu chercher une origine historique à ce proverbe qui est né
peut-être d’une réflexion naturelle, et l’on a trouvé cette origine
dans l’affreux supplice que subirent deux gentilshommes normands,
Philippe d’Aunai et Gautier, son frère, convaincus d’avoir eu, pendant
trois ans, un commerce adultère avec les princesses Marguerite
et Blanche, épouses des deux fils de Philippe-le-Bel, Louis et
Charles. Les chroniques en vers de Godefroy de Paris (manuscrits
de la Bibliothèque royale, n^o 6812) nous apprennent que les deux
coupables furent écorchés vifs, traînés, après cela, dans la prairie
de Maubuisson tout fraîchement fauchée, puis décapités et pendus par
les aisselles à un gibet. Quant aux deux princesses, elles furent
honteusement tondues et incarcérées. Marguerite fut étranglée, dans la
suite, au château Gallard, par ordre de son mari Louis-le-Hutin, qui
voulut se remarier, en montant sur le trône. Blanche languit dans une
longue captivité.

_Aimer mieux de loin que de près._

Expression qui a beaucoup de rapport avec ce vers qu’Alcyone adresse à
Céix (Métamorph. d’Ovid., liv. IX):

  _Jam via longa placet, jam sum tibi carior absens._

Il est très vrai qu’on aime mieux certaines personnes lorsqu’on n’est
plus auprès d’elles, parce que leurs défauts, rendus moins sensibles
et presque effacés par l’éloignement, ne contrarient plus la tendre
impulsion du cœur. Mais ce n’est point là ce qu’on entend d’ordinaire
quand on dit _aimer mieux de loin que de près_. Cette phrase ne
s’emploie guère que pour signifier qu’on ne se soucie point d’avoir un
commerce assidu avec une personne.

_Feindre d’aimer est pire que d’être faux monnayeur._

Il n’est pas besoin d’observer que ce proverbe est du temps des Amadis.

_Il faut connaître avant d’aimer._

Maxime bonne pour l’amitié, mais inutile pour l’amour, qui n’est jamais
déterminé par la réflexion.

_Aime comme si tu devais un jour haïr._

Ce mot, que Scipion regardait comme le plus odieux blasphème contre
l’amitié, est attribué à Bias par Aristote, qui dit dans sa Rhétorique:
«L’amour et la haine sont sans vivacité dans le cœur des vieillards;
suivant le précepte de Bias, ils aiment comme s’ils devaient haïr
un jour; ils haïssent comme s’ils devaient un jour aimer.» Cependant
Cicéron ne peut croire que la première partie de cette sentence
appartienne à un homme aussi sage que Bias: la seconde, en effet,
est seule digne de lui. Il est probable, comme le remarque M.
Jos-Vict-Leclerc, que le philosophe de Priène s’était contenté de
dire: _Haïssez comme si vous deviez aimer_, et qu’on a ajouté le reste
pour former antithèse et pour appuyer une fausse maxime d’une grande
autorité. Quoi qu’il en soit, cette maxime n’en est pas moins passée en
proverbe, par une espèce de fatalité qui, trop souvent, fait retenir ce
qui est mal et oublier ce qui est bien. Mais ce n’a pas été pourtant
sans une forte opposition. Tous les auteurs qui ont écrit sur l’amitié
se sont attachés à la combattre. Les deux meilleures réfutations qu’on
en ait faites sont ce mot de César, _J’aime mieux périr une fois que de
me défier toujours_, et ces vers de Gaillard que La Harpe a cités dans
son _Cours de Littérature_:

  Ah! périsse à jamais ce mot affreux d’un sage,
  Ce mot, l’effroi du cœur et l’effroi de l’amour:
  «Songez que votre ami peut vous trahir un jour!»
  Qu’il me trahisse, hélas! sans que mon cœur l’offense,
  Sans qu’une douloureuse et coupable prudence,
  Dans l’obscur avenir, cherche un crime douteux.
  S’il cesse un jour d’aimer, qu’il sera malheureux!
  S’il trahit nos secrets, je dois encor le plaindre.
  Mon amitié fut pure et je n’ai rien à craindre.
  Qu’il montre à tous les yeux les secrets de mon cœur;
  Ces secrets sont l’amour, l’amitié, la douleur,
  La douleur de le voir, infidèle et parjure,
  Oublier ses serments comme moi son injure.

Vivre avec nos ennemis, dit La Bruyère, comme s’ils devaient être un
jour nos amis, et vivre avec nos amis comme s’ils pouvaient devenir nos
ennemis, n’est ni selon la nature de la haine, ni selon les règles de
l’amitié. Ce n’est point une maxime de morale, mais de politique.

_Qui m’aime, me suive._

Philippe VI de Valois était à peine sur le trône de France qu’il
fut engagé à la guerre contre les Flamands. Comme son conseil ne
paraissait pas approuver cette guerre qu’il embrassait avec une extrême
avidité, il porta sur Gaucher de Châtillon[7] un de ces regards qui
semblent vouloir enlever les suffrages. «Et vous, seigneur connétable,
lui dit-il, que pensez-vous de tout ceci? Croyez-vous qu’il faille
attendre un temps plus favorable?—Sire, répondit le guerrier, qui
a bon cœur, a toujours le temps à propos. «Philippe, à ces mots, se
lève transporté de joie, court au connétable, l’embrasse et s’écrie:
_Qui m’aime, si me suive!_ Saint-Foix, qui rapporte le fait, prétend
que ce fut l’origine du proverbe; mais il est sûr que ce n’en fut que
l’application. Le proverbe existait longtemps auparavant, puisqu’il se
trouve dans ce vers de Virgile:

  _Pollio, qui te amat veniat quo te quoque gaudet._

Il remonte jusqu’à Cyrus, qui exhortait ses soldats en s’écriant: _Qui
m’aime, me suive!_

  _Qui bien aime, bien châtie._

  _Qui benè amat, benè castigat._

Le conseil exprimé par ce proverbe, étranger aux mœurs actuelles,
fut un des points fondamentaux de la méthode du stoïcien Chrysippe
pour l’éducation des enfants. Il paraît même avoir fait partie de
la doctrine socratique, si l’on en juge par la quatrième scène du
cinquième acte des _Nuées_ d’Aristophane, où un disciple de Socrate
est représenté battant son père, en disant: «Battre ce qu’on aime est
l’effet le plus naturel de tout sentiment d’affection; aimer et battre
ne sont qu’une même chose. Τοῦτ ἔς̓  ευνοεῖν τὸ τὐπτειν.»

_Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a._

Proverbe qui se trouve dans presque toutes les langues; tant la vérité
qu’il exprime est généralement reconnue. _Il n’y pas de maladie plus
cruelle_, disaient les Celtes, _que de n’être pas content de son sort_.

_Aime-moi un peu, mais continue._

Pour dire qu’on préfère une affection modérée mais durable, à une
affection excessive qui est sujette à passer promptement.

_Qui aime Bertrand aime son chien._

Pour signifier que quand on aime quelqu’un, il faut aimer aussi tout ce
qui l’intéresse.


=AIR.=—_Prendre ou se donner de grands airs._

C’est-à-dire de grandes manières, trancher du grand seigneur.

Le mot _air_ a été mis ici pour _erre_, qui signifie manière de
vivre, d’agir, train de vie, comme dans cette autre locution, _Aller
grand’erre_, dont on se sert, dit Barbasan, pour exprimer qu’une
personne a un grand train, un grand équipage, qu’elle est somptueuse en
habits. Roquefort observe qu’on n’a écrit _air_ pour _erre_ que dans le
dix-huitième siècle et dans les nouveaux dictionnaires.


=ALCHIMIE.=—_Faire de l’alchimie avec les dents._

C’est n’avoir ni pain ni pâte, et mâcher à vide.—C’est encore se
refuser la nourriture nécessaire, et chercher, comme l’avare, à remplir
sa bourse par l’épargne de sa bouche.—Le roi Midas, dont les aliments
se convertissaient en or, fesait de l’alchimie avec les dents.


=ALGARADE.=—_Faire une algarade à quelqu’un._

C’est lui faire une insulte bruyante et imprévue.—Plusieurs
étymologistes prétendent que le mot _algarade_ a été formé du nom des
Algériens, à cause des invasions subites que ces corsaires fesaient
autrefois sur les côtes de la Méditerranée. Il me semble qu’il a dû
être formé par métaplasme du cri _à la garade_, que les habitants
de nos contrées méridionales sont habitués à faire entendre pour
avertir de quelque danger. Mais les doctes ont prononcé qu’il est
venu de l’espagnol _algarada_, qu’ils dérivent du verbe arabe _gara_,
_molester_, _agir avec perfidie_, et de l’article _al_, pareillement
arabe.


=ALIBORON.=—_Maître Aliboron ou Aliborum._

Ignorant qui fait l’entendu et qui se croit propre à tout. Antoine de
Arena a dit dans son poëme macaronique intitulé _Modus de choreando
bene_:

  _Mestrus Aliborus omnia scire putans._

Ce mot est plus ancien que ne l’a cru Court de Gébelin qui en a
attribué le premier emploi à Rabelais; car l’auteur de _la Passion à
personnages_ s’en était servi antérieurement dans ce vers injurieux
que le satellite Gadifer adresse au Sauveur (feuillet 207 de l’édition
in-4^o gothique):

 Sire roy, maistre Aliborum.

Pour en expliquer l’origine on a fait beaucoup de conjectures, dont la
plus ingénieuse est celle du savant Huet évêque d’Avranches. D’après
lui, ce terme, né au barreau, fut originairement un sobriquet donné
à un avocat qui, plaidant en latin, selon l’ancien usage, et voulant
détourner les juges d’admettre les _alibi_ allégués par sa partie
adverse, s’était écrié sottement: _Non habenda est ratio istorum
aliborum_, comme si _alibi_ eût été déclinable.

Le docte Le Duchat a imaginé une espèce de généalogie d’_Aliboron_,
qu’il fait descendre d’Albert-le-Grand. Cet Albert, réputé alchimiste
et magicien, est, dit-il, le prototype d’_Albéron_, _Auberon_ ou
_Obéron_, roi de féerie, dont le pouvoir opère des merveilles dans le
roman de Huon de Bordeaux; et d’_Albéron_ est venu _Aliboron_, qui,
l’on doit l’avouer, ne fait pas grand honneur à ses ancêtres.

Sarazin et La Fontaine ont vu tout simplement un âne dans _Aliboron_.
Le premier a dit dans le _Testament du Goulu_:

  Ma sotane est pour _maistre aliboron_,
  Car la sotane à sot âne appartient.

Et le second, dans la treizième fable du deuxième livre, _Les Voleurs
et l’Ane_:

  Arrive un troisième larron
  Qui saisit _maître aliboron_.

Sarazin et La Fontaine, en donnant un tel nom à cet animal, n’ont fait,
à mon avis, que lui rendre ce qui lui appartient. Je crois qu’Aliboron
est le mot patois _aribourou_, francisé avec le changement de _r_
en _l_, si commun en lexicologie; et _aribourou_, composé de _ari_,
_va_, et de _bourou_, _baudet_, c’est-à-dire, _Va, baudet!_ est, dans
les idiomes méridionaux dérivés de la langue romane, un cri dont les
âniers se servent pour faire marcher leurs bêtes, et dont les mauvais
plaisants font une espèce de _macte animo_ ironique qu’ils adressent
aux sots qui extravaguent.


=ALLELUIA.=—_Enterrer l’alleluia._

On dit qu’on enterre l’_alleluia_, pour marquer le temps où l’on cesse
de le chanter aux offices, c’est-à-dire le samedi veille du dimanche de
la Septuagésime; et il est à remarquer qu’autrefois cette expression
avait une signification littérale, comme le prouve un article intitulé
_Sepelitur alleluia_, qui se trouve dans les statuts de l’église
de Toul, rédigés au xv^e siècle. L’enterrement de l’_alleluia_ se
fesait très solennellement dans la cathédrale de cette ville, entre
nones et vêpres, en présence de tout le chapitre. Les enfants de
chœur officiaient et portaient une espèce de bière, qui représentait
l’_alleluia_ décédé, et qui était accompagnée des croix, des torches,
de l’eau bénite et de l’encens. Il fallait que ces enfants et ceux qui
suivaient le cercueil fissent entendre des plaintes et des lamentations
jusqu’au cloître, où la fosse était préparée pour l’inhumation.

_Fouetter l’alleluia._

Cette expression désignait autrefois une cérémonie qui se fesait
aussi dans quelques diocèses, le samedi veille du dimanche de la
Septuagésime. Un enfant de chœur lançait dans l’église une toupie
autour de laquelle était écrit _alleluia_ en lettres d’or, et, le fouet
à la main, il la poussait le long du pavé, jusqu’à ce qu’elle fût tout
à fait dehors. L’église alors, comme une mère complaisante, fesait dans
sa liturgie la part de la récréation des jeunes clercs.

_Alleluia d’automne._

Le peuple appelle ainsi, dans quelques endroits du midi de la France,
une joie inconvenante et déplacée, comme le serait un _alleluia_ chanté
à l’office des morts qu’on fait en automne; ce qui revient au proverbe
de l’Ecclésiastique (ch. 22, v. 6): _Musica in luctu, importuna
oratio_: _Un discours à contre-temps est comme une musique pendant le
deuil._—Saint Grégoire-le-Grand avait ordonné que l’_alleluia_ (terme
hébreu, qui signifie _louez Dieu_) fût chanté toute l’année. Dès lors
ce mot fut joint à toutes les prières, comme le _Gloria Patri_ à tous
les psaumes. Les rubricaires le placèrent même dans l’office des morts,
d’où il fut ôté par décision expresse du onzième canon du quatrième
concile de Tolède. De là l’expression _Alleluia d’automne_, qu’on
pourrait regarder aussi comme une altération de _Alleluia d’Othon_,
expliqué plus bas.

On dit encore: _Alleluia de Carême_, et c’est une superstition notée
par Thiers (liv. IV, ch. 3), qu’il ne faut point chanter l’_alleluia_
en Carême, de peur de faire pleurer la bonne Vierge.

_Alleluia d’Othon._

L’empereur Othon II fit une irruption en France et s’avança, à la tête
de soixante mille Allemands, jusqu’à Paris, qu’il assiégea, au mois
d’octobre 978. Il s’approcha d’une des portes de la cité et la frappa
de sa lance. Ensuite il monta sur le haut de Montmartre, et fit chanter
_alleluia_ en l’honneur d’une telle prouesse. Mais Lothaire, qui arriva
sur ces entrefaites avec les troupes du comte Hugues-Capet et du duc de
Bourgogne Henri, troubla la joie inconsidérée de ce fier conquérant, le
mit en déroute, le poursuivit jusqu’à Soissons, et s’empara de tous ses
bagages. L’_alleluia_ d’Othon passa en proverbe, et servit autrefois à
désigner une réjouissance intempestive ou une fanfaronnade suivie de
quelque effet désagréable pour laefanfaron.


=ALLEMAND.=—_Faire une querelle d’Allemand._

Faire une querelle sans sujet ou pour un très mince sujet. Ce que les
Italiens appellent _Pigliar la cagione del petrosello._ _Prendre la
cause du persil._

Les Allemands, que Ronsard appelle _la gent pronte au tabourin_,
c’est-à-dire prompte à faire du bruit, furent longtemps d’incommodes
voisins pour la France, et se montrèrent toujours prêts à saisir le
moindre prétexte pour faire des irruptions sur son territoire. De là
est venue probablement notre expression proverbiale. Elle peut être
venue aussi de ce que les seigneurs allemands, autrefois fort adonnés
aux plaisirs de la table, se cherchaient dispute à tout propos, une
fois qu’ils étaient échauffés par le vin.—On disait, au moyen âge:
_Li plus ireux_ (les plus enclins à l’_ire_ ou à la colère) _sont en
Allemaingne_.

_C’est du haut allemand._

C’est inintelligible. Molière a dit (_Dépit amour._, act. II, sc. 7):

  Mon père, quoiqu’il eût la tête des meilleures,
  Ne m’a jamais rien fait apprendre que mes heures,
  Qui, depuis cinquante ans, dites journellement,
  _Ne sont encor pour moi que du haut allemand_.

On trouve dans plusieurs passages de Rabelais, notamment dans le
prologue du livre 4: _N’y entendre que le haut allemand._

Cette expression est fondée sur l’ignorance générale où étaient nos
pères du langage des habitants de l’Allemagne supérieure, avec lesquels
ils n’avaient presque point de commerce. Ce langage, au reste, n’était
pas toujours bien compris des habitants de l’Allemagne inférieure,
comme l’atteste l’aventure des trois Bavarois, _de tribus Bavaris_,
rapportée par Bebelius, au livre 3^e de ses Facéties. Le pur saxon, ou
le haut allemand, ne commença à prévaloir sur les nombreux dialectes
germaniques et à devenir familier que par suite du choix qu’en firent
les premiers écrivains de la réforme.


=ALLER.=—_On ne va jamais si loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on
va._

Ce proverbe est aussi anglais. Cromwell le répétait quelquefois, pour
marquer qu’il faut avoir un but déterminé.


=ALLOBROGE.=—_C’est un Allobroge._

C’est un original, un sot, un rustre.—On dit aussi: _Agir, parler,
raisonner, écrire comme un Allobroge._ Voltaire a dit: De très
mauvaises tragédies barbares, _écrites dans un style d’Allobroge_, ont
réussi.

L’emploi de ce mot dans un sens de mépris n’est pas nouveau, car il se
trouve dans plusieurs auteurs latins, notamment dans Juvénal, qui nous
apprend qu’un certain Rufus, rhéteur gaulois établi à Rome, qualifiait
Cicéron de la sorte:

  _Rufus qui toties Ciceronem allobroga dixit._ (Sat. 7, v. 214.)

Les Allobroges étaient un ancien peuple établi dans la partie des
Gaules qu’on appelle aujourd’hui le Dauphiné et la Savoie, pays
montagneux, d’où dériva leur nom formé, suivant Boxhornius, des
mots celtiques _all_, _haut_, et _brog_, _pays_; c’est-à-dire le
_haut pays_ ou la _montagne_. L’opinion désavantageuse qu’on se fait
ordinairement de l’esprit et des manières des montagnards fut sans
doute la cause du ridicule attaché au nom des Allobroges, et à celui
de leurs descendants, car on dit aussi populairement, en parlant d’un
homme grossier: _C’est un Savoyard._ Mais il y a une autre raison de
cette dernière expression: c’est que la plupart des gens qui viennent
de Savoie en France pour travailler n’exercent guère que des métiers
méprisés, comme celui de ramoneur. Ceci soit dit sans blesser la
susceptibilité des bons habitants de cette contrée, qui tiennent à être
nommés _Savoisiens_.


=ALMANACH.=—_Faire des almanachs._

Fleury de Bellingen donne cette explication: «Passer le temps, comme on
dit, à compter les étoiles et tomber dans les misères en négligeant les
affaires importantes, ainsi que cet astrologue qui, la vue fixée sur le
ciel, ne prenait pas garde à la fosse qui était devant lui et y tomba.»

_Faire des almanachs_ s’emploie aujourd’hui le plus souvent pour
signifier faire des pronostics en l’air, se remplir la tête d’idées
fausses, d’imaginations extravagantes. On dit aussi dans le même sens
qu’un homme est _un faiseur d’almanachs_.

_Prendre des almanachs de quelqu’un._

On dit à un homme qui a prédit juste ce qui devait arriver dans
une affaire, qu’une autre fois _on prendra de ses almanachs_, pour
signifier qu’on suivra ses conseils ou qu’on ajoutera foi à ses
prédictions.


=ALOUETTE.=—_Il attend que les alouettes lui tombent toutes rôties
dans le bec._

Ce proverbe, qu’on applique à un fainéant qui ne veut se donner aucune
peine pour gagner sa vie, n’est point venu, comme le pense l’abbé
Tuet, d’une allusion à la manne qui tombait du ciel pour nourrir les
Israélites: il est fondé sur une tradition de l’âge d’or qu’on a fait
revivre dans celle du _pays de Cocagne_. Voyez l’article sur cette
expression, et vous y trouverez un fragment d’un poète grec où il est
dit que, pendant l’âge d’or, _les grives toutes rôties_ volaient dans
les bouches que l’appétit fesait ouvrir.

On trouve dans les prophéties de Nahum, ch. 3: _Fici cadunt in os
comedentis._

_Si le ciel tombait il y aurait bien des alouettes prises._

Réponse proverbiale qu’on fait pour se moquer d’une supposition absurde
par une autre plus absurde:

  _Si cælum caderet multæ caperentur alaudæ._

Les Grecs disaient dans le même sens: _Que serait-ce, si le ciel
tombait?_ Et notez que chez eux la possibilité de la chute du ciel
n’était pas une supposition, mais une croyance entretenue par leurs
poëtes qui le représentaient soutenu sur les épaules chancelantes
d’Atlas, et par quelques physiciens qui le croyaient fait de pierres
de taille. Les Gaulois croyaient aussi à la chute du ciel, comme
le prouve la réponse de leurs envoyés auprès d’Alexandre-le-Grand,
lorsqu’il allait soumettre les Gètes au delà du Danube. Ce prince, qui
les reçut à sa table, leur ayant demandé ce qu’ils craignaient le plus
au monde:—Rien, s’écrièrent-ils, si ce n’est que le ciel ne tombe et
ne nous écrase. Paroles qui firent dire au conquérant: Αλαζόνίς Κἐλτοὶ
εἰσίν. _Ils sont fiers, les Gaulois._


=ALPHABET.=—_La colère se passe en disant l’alphabet._

Les vers suivants de Molière (_École des Femmes_, act. II, sc. 4)
expliquent très bien ce proverbe, qui se trouve parmi les six mille
proverbes recueillis par Gomes de Trier, sous le titre de _Jardin de
récréation auquel croissent et fleurissent rameaux, fleurs et fruits_.
Amsterdam, 1611.

  Un certain Grec disait à l’empereur Auguste,
  Comme une instruction utile autant que juste,
  Que, lorsqu’une aventure en colère nous met,
  Nous devons, avant tout, dire notre alphabet,
  Afin que, dans ce temps, notre ire se tempère,
  Et qu’on ne fasse rien que l’on ne doive faire.

C’est Athénodore, philosophe originaire de Tharse, qui donna à
l’empereur Auguste ce remède contre la colère. Il voulait lui faire
entendre par là, dit Sénèque, que la réflexion est le meilleur moyen
pour réprimer les premiers mouvements de cette passion impétueuse.

  _Interit ira mora._ (OVID.) La colère se passe quand on en retarde
        l’effet.


=AMANDE.=—_Il faut casser le noyau pour en avoir l’amande._

Il faut prendre de la peine avant de retirer du profit de quelque
chose. Les Latins disaient: _Qui nucleum esse vult frangit nucem_; _qui
veut manger la noix doit en casser la coque_. Rabelais (Prologue du
1^{er} livre) recommande de _rompre l’os pour en sucer la moelle_.


=AMANDIER.=—_Il vaut mieux être mûrier qu’amandier._

Il y a plus de profit à être sage qu’à être fou.—L’amandier est
considéré comme le symbole de l’imprudence, parce que sa floraison trop
hâtive l’expose aux gelées du printemps; et le mûrier comme celui de la
prudence, parce qu’il fleurit à une époque où il ne peut éprouver aucun
dommage.


=AMANT.=—_L’ame d’un amant vit dans un corps étranger._

Cet adage ingénieux, rapporté par Plutarque dans la vie de
Marc-Antoine, signifie qu’un amant est tout entier à sa passion et ne
s’appartient pas à lui-même. L’ame d’un amant vit plus dans ce qu’elle
aime que dans ce qu’elle anime, _Anima plus vivit ubi amat quam ubi
animat_, parce que, disent les philosophes, elle est par nécessité là
où elle anime, tandis qu’elle est par choix et par inclination là où
elle aime.

_La bourse d’un amant est liée avec des feuilles de porreau._

C’est-à-dire qu’elle n’est pas liée, parce que les feuilles de porreau,
qui se rompent aussitôt qu’on veut les nouer, ne peuvent servir de lien.

Ce proverbe, qui était usité chez les Grecs et chez les Latins, et
qui est cité dans les Symposiaques de Plutarque (liv. I, quest. 5),
s’emploie pour marquer la prodigalité des amants. Cette prodigalité,
dont on pourrait citer des milliers d’exemples remarquables, ne s’est
jamais manifestée par un trait plus charmant que celui qui a inspiré à
Delille les vers suivants:

  Que j’aime ce mortel qui, dans sa douce ivresse,
  Plein d’amour pour les lieux où jouit sa tendresse,
  De ses doigts que paraient des anneaux précieux
  Détache un diamant, le jette et dit: «Je veux
  Qu’un autre aime après moi cet asile que j’aime,
  Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même!»
  Cœur noble et délicat! dis-moi quel diamant
  Égale un trait si pur, et vaut ton sentiment.

Cet amant était milord Albemarle, le même qui, voyant un soir
mademoiselle Gaucher, sa maîtresse, occupée à regarder fixement une
étoile, s’écria: _Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne pourrais pas
vous la donner._

Le sentiment qui respire dans ce mot, où le cœur s’est exprimé avec
tant d’esprit et de délicatesse, se retrouve sous une forme non moins
naïve qu’originale dans ces vers d’une vieille ballade qui est insérée
parmi les ballades de Villon, mais qui n’est pas de Villon:

  Or elle a tort, car noise ne rancune
  Onc n’eut de moi: tant lui fus gracieux
  Que s’elle eût dit: donne-moi de la lune,
  J’eusse entrepris de monter jusqu’aux cieux.


=AME.=—_Être l’ame damnée de quelqu’un._

C’est être dévoué à toutes ses volontés, à tous ses désirs.

Cette façon de parler fait allusion à l’esprit familier, démon ou _ame
damnée_, que tout sorcier est supposé avoir à ses ordres.


=AMENDE.=—_Les battus paient l’amende._

Lorsqu’il s’élevait quelque différend chez nos aïeux, et que rien
n’indiquait de quel côté la balance de la justice devait pencher, leur
législation autorisait le juge à remettre la décision de l’affaire
au sort des armes. Il prononçait qu’_il échéait gage de bataille_,
et les deux parties, après avoir entendu la messe célébrée pour la
circonstance, _missa pro duello_, allaient plaider leur cause en champ
clos, sous les yeux des magistrats. Les nobles combattaient à cheval,
armés de pied en cap, les vilains à pied, tenant un bâton d’une main et
un bouclier de l’autre. La victoire était la preuve du droit, comme le
combat en était la discussion, parce que l’on croyait que _Dieu pris
pour juge_ fesait toujours triompher celui qui avait raison. Lorsque
la contestation avait lieu en matière criminelle, le vaincu, s’il
ne succombait pas sous les coups de son adversaire, était livré au
bourreau; lorsqu’elle avait lieu en matière civile, il n’était pas mis
à mort, il était seulement obligé de faire satisfaction au vainqueur,
et de payer une amende plus ou moins forte. De là le proverbe: _Les
battus paient l’amende._

On dit aussi: _C’est la coutume de Lorris, les battus paient l’amende._
Ce qui est venu de ce que, autrefois, à Lorris, en Orléanais, tout
créancier qui réclamait une somme, sans pouvoir fournir la preuve de sa
créance, avait droit de contraindre son débiteur à un duel judiciaire à
coups de poings, dans lequel le vaincu avait toujours tort, et de plus
était amendé au profit du seigneur du lieu.

Cette coutume, fondée, dit-on, sur un titre octroyé par Philippe-le-Bel
à la châtellenie de Lorris, était suivie dans plusieurs autres
endroits; elle paraît avoir existé également à Paris, dans le quartier
nommé _l’Apport_ ou la _porte Baudoyer_, comme le prouvent des lettres
de rémission de 1374, où se trouve cette phrase: «Ce serait grief que
le blessé fisse les frais de l’écot pour la réconciliation, _et le
droit de la porte Baudoyer, qui est battu, si l’amende_.»


=AMI.=—_Au besoin on connaît l’ami._

Proverbe tiré de ce passage de l’Ecclésiastique (ch. 12, v. 9): _In
bonis viri, immici illius in tristitia, in malitia illius amicus
agnitus est_: quand un homme est heureux, ses ennemis sont tristes, et
quand il est malheureux, on connaît quel est son ami.

  _Amicus certus in re incertâ cernitur._ (ENNIUS.)

 La bonté du cheval se connaît à la guerre, et la fidélité de l’ami
 dans la mauvaise fortune. (PLUTARQUE.)

_Le faux ami ressemble à l’ombre d’un cadran._

Cette ombre se montre lorsque le soleil brille, et elle n’est plus
visible quand il est voilé par les nuages.

Les anciens comparaient les faux amis aux hirondelles, qui paraissent
dans la belle saison et disparaissent dans la mauvaise.

  _Donec eris felix, multos numerabis amicos
  Tempora si fuerent nubila, solus eris._ (OVIDE, élég. 5.)

(Tant que vous serez heureux, vous aurez des amis; mais si la fortune
vous devient contraire, ils vous laisseront seul.)

Nous avons encore une comparaison proverbiale qui a inspiré cet
ingénieux quatrain à Mermet, poëte du seizième siècle:

  Les amis de l’heure présente
  Ont le naturel du melon:
  Il faut en essayer cinquante
  Avant d’en trouver un de bon.

_Rien de plus commun que le nom d’ami, rien de plus rare que la chose._

  _Vulgare amici nomen, sed rara est fides._ (PHÆDR., lib. III, fab. 9.)

Heureux celui qui, dans sa vie, peut trouver l’ombre d’un ami! disait,
dans une comédie de Ménandre, un jeune homme qui n’osait croire à la
réalité d’un bien si précieux.

Aristote s’écriait: O mes amis, il n’y a plus d’amis! et Caton
prétendait qu’il fallait tant de choses pour faire un ami, que cette
rencontre n’arrivait pas en trois siècles.

L’amitié est bien bête de compagnie, disait Plutarque, mais non pas
bête de troupeau. Remarque très vraie, car les amitiés célèbres n’ont
jamais existé qu’entre deux personnes.

C’est un assez grand miracle de se doubler, a dit Montaigne; n’en
connaissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler.

On connaît cette boutade spirituelle de Chamfort: Dans le monde, vous
avez trois sortes d’amis: vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se
soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent.

Hélas! pourquoi faut-il que ces chers amis à qui nous donnons notre
confiance ne soient presque toujours que de chers ennemis!

_Qui cesse d’être ami ne l’a jamais été._

  _Qui desinit esse amicus, amicus non fuit._

Ce bel adage se trouve en grec dans le troisième discours de Dion
Chrysostôme, qui l’a développé, en disant que le caractère de l’amitié
est de ne point changer, et que si quelqu’un est infidèle à une
personne avec qui il était lié, il déclare par cette conduite qu’il
ne l’aimait point véritablement, car s’il eût été son ami, il serait
demeuré tel. C’est exactement la pensée que le père de Neuville a
exprimée d’une manière si heureuse dans un de ses sermons, en parlant
de _la cour, où les heureux n’ont point d’amis, puisqu’il n’en reste
point aux malheureux_.

_Un bon ami vaut mieux que cent parents._

Ce proverbe a sa raison dans cet autre: _Beaucoup de parents et peu
d’amis._

Delille a dit:

  Le sort fait les parents, le choix fait les amis.

Dorat avait dit avant Delille:

  C’est le hasard qui fait les frères
  Et la vertu fait les amis.

_Un ami est un autre nous-même._

Mot de Zénon, fondateur de la secte des stoïciens.

_Qui n’est pas grand ennemi n’est pas grand ami._

C’est-à-dire, celui qui n’est pas capable de bien haïr, n’est pas
capable de bien aimer; celui qui ne peut mettre beaucoup d’ardeur à se
venger de ses ennemis, ne peut non plus en mettre beaucoup à servir ses
amis.—L’auteur des _Loisirs d’un Ministre d’état_ désapprouve très
fort ce proverbe, qui mesure sur les degrés de la haine les degrés
de l’amitié. «Distinguons, dit-il, entre les excès dans lesquels les
passions peuvent nous entraîner et les suites d’une liaison sage et
réfléchie. L’amitié ne doit être que de ce dernier genre. Si elle
devenait passion, elle cesserait d’être aussi estimable et aussi
respectable qu’elle l’est; elle aurait tous les dangers de l’amour,
qui fait faire autant de fautes que la haine et la vengeance. Dieu
nous garde de trop aimer aussi bien que de trop haïr! Cependant, il
faut bien aimer jusqu’à un certain point: le cœur de l’homme a besoin
de ce sentiment, et ce sentiment fait du bien à notre esprit, quand
il ne l’aveugle point. Mais la haine et le désir de la vengeance ne
peuvent jamais que nous tourmenter. On est heureux de ne point haïr;
mais en aimant d’une manière sensée, ne peut-on pas servir ardemment
ses amis, mettre de la vivacité, de la suite, même de la ténacité dans
les affaires qui les intéressent? Eh! faut-il donc être cruel pour les
uns parce que l’on est tendre pour les autres, persécuteur pour être
serviable? non. Pour moi, je déclare que je suis un faible ennemi,
non-seulement en force, mais en intention, quoique je sois ami très
zélé et très essentiel.»

_Ami jusqu’aux autels._

C’est-à-dire dans tout ce qui n’est pas contraire à la religion.

Ce proverbe, rapporté par Aulu-Gelle et par Plutarque, est une réponse
de Périclès à un de ses amis qui l’engageait à faire un faux serment en
sa faveur. Il est fondé sur l’usage antique de jurer, la main posée sur
un autel.

François I^{er} en fit une noble application lorsque, en 1534, il
écrivit au roi d’Angleterre, Henri VIII, qui lui conseillait de se
séparer de l’église romaine comme il venait de le faire: _Je suis votre
ami, mais jusqu’aux autels._

_On ne peut dire ami celui avec qui on n’a pas mangé quelques minots de
sel._

Aristote et Plutarque se sont servis de ce proverbe, dont le sens est
que l’amitié ne peut se former subitement, et qu’elle a besoin d’être
confirmée par le temps. «Semblable aux vins généreux dont les années
augmentent le prix, dit Cicéron, plus elle est vieille, plus elle est
parfaite; et c’est avec raison qu’on pense qu’il faut manger ensemble
plusieurs boisseaux de sel pour la consommer.»

L’amitié est aussi comparée au vin dans l’Ecclésiastique (ch. 9, v.
15): _Vinum novum amicus novus: vetarescet et cum suavitate bibes
illud._ _Le nouvel ami est comme un vin nouveau: il vieillira, et alors
tu le boiras avec plaisir._

_Amicitia pactum salis_, _amitié, pacte de sel_, est un proverbe du
moyen âge pour exprimer que l’amitié doit s’établir lentement et être
toujours durable. Les mots _pactum salis_ sont employés dans les livres
saints, où ils signifient une alliance inviolable, par allusion à la
nature du sel qui empêche la corruption. _Num ignoratis quod Dominus
Deus Israël dederit regnum David super Israël in sempiternum ipsi et
filiis ejus in_ PACTUM SALIS. Il était recommandé dans le Lévitique
d’offrir du sel dans tous les sacrifices, _In omnii oblatione tuâ
offeres sal_ (lib. II, cap. 13). Homère a donné au sel l’épithète de
_divin_; Pythagore le regardait comme le symbole de la justice, et
il voulait que la table en fût toujours pourvue. Vatable croit que
les Francs admettaient le sel dans leurs pactes, pour montrer qu’ils
dureraient toujours; et quelques auteurs ont pensé que le nom de _loi
salique_ a pu dériver de cet usage.

_Il vaut mieux perdre un bon mot qu’un ami._

Ce proverbe doit être fort ancien. Quintilien a dit, dans ses
_Institutions oratoires_, l. VI, ch. 3: _Lædere numquam velimus, longe
que absit propositum illud: potius amicum quam dictum perdidit._

_Un ami en amène un autre._

Une personne invitée dans une maison y mène quelquefois une autre
personne qu’on n’attendait pas, et la présentation se fait avec des
excuses auxquelles on répond: _Un ami en amène un autre._

_Ami de Platon, mais plus ami de la vérité._

  _Amicus Plato sed magis amica veritas._

Ce proverbe est un mot d’Aristote attaquant quelques opinions
philosophiques de son maître Platon.

_Ami au prêter, ennemi au rendre._

Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Plaute: Si vous redemandez
l’argent que vous avez prêté, vous trouverez souvent que d’un ami votre
bonté vous a fait un ennemi.

  _...... Si quis mutuum quid dederit,
  Cum repetit, inimicum amicum beneficio invenit suo._

(_Trinum_, act. IV, sc. 3.)

On trouve dans G. Meurier: _Au prêter Dieu, au rendre diable._

Les Espagnols ont ce proverbe: _Qui prête ne recouvre; s’il recouvre,
non tout; si tout, non tel; si tel, ennemi mortel._

Les Anglais disent: _Qui prête son argent à son ami perd au double._
C’est-à-dire l’argent et l’ami.

_Vieux amis et comptes nouveaux._

Pour dire que c’est un moyen de conserver ses amis que d’avoir ses
comptes toujours bien réglés avec eux. _Les vases neufs et les vieux
amis sont les meilleurs_, disaient les Grecs et les Latins, dans un
sens analogue.

_Les bons comptes font les bons amis._

Proverbe dont on fait ordinairement l’application pour s’excuser de
revoir un compte ou un mémoire présenté par un ami.

_Il ne faut pas compter avec ses amis._

Ce proverbe, en opposition avec les deux précédents, signifie qu’il
faut se montrer plutôt généreux qu’intéressé dans les affaires qu’on
peut avoir avec ses amis.

Les Turcs disent: _L’amitié mesure par tonneaux et le commerce par
grains._

_Entre amis, tout doit être commun._

Ce proverbe est fort ancien. Épicure blâmait Pythagore de l’avoir
appliqué littéralement en obligeant ses disciples à mettre en commun
tout ce qu’ils possédaient.—«Si j’ai un véritable ami, disait-il,
ne suis-je pas aussi maître de ses biens que s’il m’en eût fait le
dépositaire? Y a-t-il moins de mérite à donner son cœur que ses
richesses? Je ne dois pas abuser de la tendresse de cet ami; ce qu’il
possède, je dois le ménager comme ma propre fortune: mais je lui fais
un outrage si j’exige qu’il la confie à un tiers pour nos besoins
communs.»

_Il faut aimer ses amis avec leurs défauts._

C’est-à-dire qu’il faut être indulgent pour les défauts de ses amis,
car l’indulgence augmente l’amitié, et la sévérité la diminue. Il ne
s’agit ici que de ces petits défauts qui ne tirent point à conséquence.
La complaisance pour les vices des amis serait contraire à la morale et
même à l’amitié.

  Pour les cœurs corrompus l’amitié n’est point faite. (VOLTAIRE.)

_Il faut éprouver les amis aux petites occasions et les employer aux
grandes._

_Il faut louer tout bas ses amis._

Madame Geoffrin établissait comme autant de règles, 1^o qu’il faut
rarement louer ses amis dans le monde; 2^o qu’il ne faut les louer que
généralement et jamais par tel ou tel fait, en citant telle ou telle
action, parce qu’on ne manque jamais de jeter quelque doute sur le
fait ou de chercher à l’action quelque motif qui en diminue le mérite;
3^o qu’il ne faut pas même les défendre lorsqu’ils sont attaqués trop
vivement, si ce n’est en termes généraux et en peu de paroles, parce
que tout ce qu’on dit en pareil cas ne sert qu’à animer les détracteurs
et à leur faire outrer la censure.

Ces conseils sont le développement de notre proverbe, qui est pris du
passage suivant des Proverbes de Salomon (ch. 27, v. 14): _Qui laudat
amicum suum voce altâ erit illi loco maledictionis._ _Qui loue son ami
à haute voix, attire sur lui la malédiction._

_Les amis de nos amis sont nos amis._

C’est-à-dire qu’ils ne doivent pas nous être indifférents, et qu’ils
ont des droits à nos égards.

_Il est bon d’avoir des amis partout._

Ce proverbe a donné lieu à un vieux conte qui a été mis en rimes de la
manière suivante par je ne sais quel auteur:

  Une dévote, un jour, dans une église,
  Offrit un cierge au bienheureux Michel,
  Un autre au diable.—Oh! oh! quelle méprise!
  Mais c’est au diable. Y pensez-vous? ô ciel!
  —Laissez, dit-elle, il ne m’importe guères;
  Il faut toujours penser à l’avenir.
  On ne sait pas ce qu’on peut devenir,
  Et les amis sont partout nécessaires.

L’abbé Tuet rapporte qu’un Visigoth arien, nommé Agilane, disait un
jour sérieusement à Grégoire de Tours, qu’on peut choisir, sans crime,
telle religion que l’on veut, et que c’était un proverbe de sa nation,
qu’en passant devant un temple de païens et une église de chrétiens, il
n’y a point de mal de faire la révérence devant l’un et devant l’autre.
Ce Visigoth, faisant son offrande à saint Michel, n’aurait sûrement pas
oublié l’estafier du bienheureux.

_Il faut se dire beaucoup d’amis et s’en croire peu._

Parce que, en se disant beaucoup d’amis, on peut obtenir quelque
considération, et, en se croyant peu d’amis, on est moins exposé à se
laisser tromper par ceux qui abusent de ce titre.

  _Dieu me garde de mes amis!
  Je me garderai de mes ennemis._

On peut se garantir de la vengeance d’un ennemi déclaré, mais il n’y
a point de préservatif contre la trahison qui se présente sous les
couleurs de la bienveillance et de l’amitié.

Stobée rapporte (pag. 721) que le roi Antigone, sacrifiant aux dieux,
les priait de le protéger contre ses amis, et qu’il répondait à ceux
qui lui demandaient le motif de cette prière: _C’est que connaissant
mes ennemis, je puis m’en préserver._

On lit dans l’Ecclésiastique (ch. 6, v. 13): _Ab inimicis tuis
separare et ab amicis tuis attende._ _Séparez-vous de vos ennemis, et
gardez-vous de vos amis._

Les Italiens disent comme nous:

  _Di chi mi fido quarda mi Dio!
  Degli altri mi guardaro io._

En visitant les _pozzi_ du palais du doge, à Venise, j’ai trouvé ces
deux vers sur un mur dans un de ces cachots où le conseil des Dix
enfermait ses victimes; ils y avaient été tracés de la main d’un prêtre
qui avait eu le bonheur d’échapper à son horrible captivité par une
issue qu’il s’était ouverte en arrachant du pavé une large dalle posée
sur un égout aboutissant au canal voisin.

Les Allemands ont le même proverbe, et Schiller l’a employé dans une de
ses tragédies.

_Le plus bel âge de l’amitié est la vieillesse._

  Le temps qui flétrit tout embellit l’amitié.

_Il faut découdre et non déchirer l’amitié._

Mot de Caton l’ancien, rapporté par Cicéron en ces termes: _Amicitiæ
sunt dissuendæ magis quām discindendæ._

C’est quelquefois un malheur nécessaire de renoncer à certains amis;
alors il faut s’en éloigner insensiblement, sans aigreur et sans
colère, et faire voir qu’en se détachant de l’amitié on ne veut pas la
remplacer par l’inimitié; car il n’y a rien de plus honteux que d’être
en guerre ouverte après une liaison intime.

«Il ne faut pas croire, dit très bien madame de Lambert, qu’après les
ruptures vous n’ayez plus de devoirs à remplir; ce sont les devoirs
les plus difficiles, et où l’honnêteté seule vous soutient. On doit du
respect à l’ancienne amitié. Il ne faut point appeler le monde à vos
querelles; n’en parlez jamais que quand vous y êtes forcé pour votre
propre justification; évitez même de trop charger l’ami infidèle, etc.»

_Il ne faut pas laisser croître l’herbe sur le chemin de l’amitié._

Il ne faut pas négliger ses amis. Les Celtes disaient: «Sachez que, si
vous avez un ami, vous devez le visiter souvent. Le chemin se remplit
d’herbes, et les arbres le couvrent bientôt si l’on n’y passe sans
cesse.»

_L’amitié rompue n’est jamais bien soudée._

Les Espagnols disent par la même métaphore: _Amigo quebrado, soldado,
mas nunca sano._ _Ami rompu peut bien être soudé, mais il n’est jamais
sain._

Il n’y a guère de réconciliation tout à fait sincère; la défiance ou la
trahison s’y mêlent presque toujours. Asmodée, parlant de sa dispute
avec Paillardoc, a dit avec autant de vérité que de finesse: «On nous
réconcilia, nous nous embrassâmes, et, depuis ce temps, nous sommes
ennemis mortels.»

Il y a un proverbe patois fort ingénieux, dont voici la traduction
littérale: _L’amitié rompue ne se renoue point sans que le nœud
paraisse ou se sente._


=AMOUR.=—_Amour et mort, rien n’est plus fort._

Rien ne résiste à l’amour ni à la mort. C’est la belle pensée de
l’Écriture sainte: _Fortis ut mors dilectio_; _l’amour est fort comme
la mort_.

_L’amour le plus parfait est le plus malheureux._

Les contrariétés auxquelles l’amour est soumis en prouvent la
perfection. Tous les romans semblent faits pour confirmer la vérité
de ce proverbe. On n’y voit que des amants poursuivis par une fatale
destinée et dont la constance s’affermit sous les coups du malheur.

_L’amour fait perdre le repas et le repos._

Ce proverbe est l’un des trente-un articles du _Code d’amour_ qui
se trouve dans l’ouvrage intitulé: _Livre de l’art d’aimer et de la
réprobation de l’amour_, par maître André, chapelain de la Cour
royale de France. Voici cet article: _Minus dormit et edit quem amoris
cogitatio vexat._

Le souci ronge ceux qui aiment, dit l’auteur de l’_Imitation_. Ovide a
dit dans son _Héroïde_ de Pénélope à Ulysse:

  _Res est solliciti plena timoris amor._

  L’amour est toujours plein d’un inquiet effroi.

Les Italiens ont ce proverbe: _Chi ha l’amor nel petto ha sprone nei
fianchi_; _qui a l’amour au cœur a l’éperon aux flancs_.

_L’amour sied bien aux jeunes gens et déshonore les vieillards._

  _Amare juveni fructus est, crimen seni._ (LABERIUS.)

L’_amour_, disait Louis XII, _est le roi des jeunes gens, et le tyran
des vieillards_.

  _Est in camtie ridiculosa Venus._ (OVIDE.)

  _Turpè senex miles._ (Id.)

 C’est une grande difformité dans la nature qu’un vieillard amoureux.
 (LA BRUYÈRE.)

  _Lorsqu’un vieux fait l’amour,_
  _La mort court à l’entour._

L’amour hâte la fin de la vie d’un vieillard. L’amour chez le vieillard
est comme le gui qui fleurit sur un arbre mort.

  _Qui se marie par amour_
  _A bonnes nuits et mauvais jours._

Une femme d’esprit disait à son fils, pour le dissuader de faire
un mariage d’amour, qui est ordinairement un mariage pauvre:
Souvenez-vous, mon fils, qu’il n’y a qu’une chose qui revienne tous les
jours dans le ménage: c’est le pot-au-feu.

_Après l’amour le repentir._

Hélas! nous ne pouvons aimer toujours, et le repentir nous prend où
l’amour nous laisse.

_L’amour et la pauvreté font ensemble mauvais ménage._

Le ménage le plus uni cesse de l’être quand il est pauvre. La pauvreté
tue l’amour. Les Anglais disent: _When poverty comes in at the door,
love flies out at the window_; _lorsque la pauvreté entre par la porte,
l’amour s’envole par la fenêtre_.

_L’amour ne loge point sous le toit de l’avarice._

Le Code d’amour déjà cité dit: _Amor semper ab avaritiæ consuevit
domicitiis exulare._

_L’amour apprend aux ânes à danser._

La légèreté et la souplesse singulières avec lesquelles les ânes, au
mois de mai, bondissent et se trémoussent dans la prairie auprès des
ânesses, ont donné lieu à ce proverbe, dont le sens est que l’amour
polit le naturel le plus inculte.

_L’amour porte la musique._

Les amants aiment à chanter leurs plaisirs et leurs peines. De là ce
proverbe, qu’on trouve expliqué dans les Symposiaques de Plutarque
(liv. I, quest. 5). Les Anglais disent: _Love was the mother of
poetry._ _Amour engendra poésie._ Ce qui a été ingénieusement développé
dans le _Spectateur_, n^o 377.

_A battre faut l’amour._

_Faut_ est ici la troisième personne du présent indicatif du verbe
_faillir_, et ce proverbe, tiré du latin, _Injuria solvit amorem_,
signifie que les mauvais traitements font cesser l’amour.—Cependant
le cas n’est point sans exceptions. On sait que les femmes moscovites
mesuraient l’amour qu’elles inspiraient sur la violence avec laquelle
elles étaient battues, et qu’il n’y avait ni paix ni contentement pour
elles avant d’avoir éprouvé la pesanteur du bras marital. _Experientia
testatur fœminas moscoviticas verberibus placari._ (Drex., _de
Jejunio_, lib. I, cap. 2.)

Une vieille chanson languedocienne attribue aux filles de Montpellier
le même goût.

  Lei castagnos aou brasié
  Pétoun qan soun pas mourdudos;
  Les fillos de Mounpelié
  Plouroun qan soun pas batudos.

Ce qu’un ancien traducteur a rendu ainsi vers par vers.

  Les châtaignes au brasier
  Pètent de n’être mordues;
  Les filles de Montpellier
  Pleurent de n’être battues.

Il y a encore une exception très remarquable au proverbe, et ce sont
les deux parfaits modèles des amants qui l’ont fournie. Le sensible
Abeilard fustigeait quelquefois la sensible Héloïse, qui ne l’en aimait
pas moins. Lui-même, parlant à elle-même, raconte la chose dans une de
ses lettres, où il avoue d’un cœur contrit les scandaleux excès de sa
passion immodérée: _In ipsis diebus dominicæ passionis;.... te notentem
ac dissuadentem sæpiùs minis ac flagellis ad consensum trahebam._ _Les
jours mêmes de la passion de notre Seigneur,.... lorsque tu me refusais
ce que je demandais ou que tu m’exhortais à m’en priver, ne t’ai-je pas
trop souvent forcée par des menaces et par des coups de fouet à céder
à mes désirs?_ Ausone avait deviné le cœur d’Héloïse, lorsqu’il disait
en peignant les qualités d’une maîtresse accomplie (épig. 77): _Je veux
qu’elle sache recevoir des coups, et qu’après les avoir reçus, elle
prodigue ses caresses à son amant._

_On revient toujours à ses premières amours._

Parce qu’on espère y trouver un bonheur que ne donnent point les autres.

      Ce premier sentiment de l’ame
  Laisse un long souvenir que rien ne peut user,
      Et c’est dans la première flamme
      Qu’est tout le nectar du baiser. (LEBRUN.)

_Que la nuit me prenne là où sont mes amours!_

Pour dire qu’on s’attarde volontiers dans un endroit où l’on se plaît,
auprès des personnes qu’on aime.

Ce vœu tendre et délicat ne serait pas déplacé auprès du vœu de
Léandre, dans l’Anthologie ou _Choix de fleurs_. C’est vraiment une
fleur d’amour.

_Il n’y a point de laides amours._

_L’objet qu’on aime est toujours beau._

«Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa
passion; il lui donne un éclat que la nature ne lui donne pas, et il
est ébloui de ce faux éclat. La lumière du soleil, qui est la vraie
joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle.»

(BOSSUET.)

  _Quisquis amat ranam ranam putat esse Dianam._

  Quiconque aime une grenouille prend cette grenouille pour Diane.

C’est Diane Limnatis, déesse des marais et des étangs.

Les habitants de l’île de Chypre avaient érigé des autels à Vénus
barbue. Les Romains adoraient Vénus louche, comme on le voit dans
le second livre de l’_Art d’aimer_ d’Ovide, et dans le _Festin de
Trimalcion_, par Pétrone. Ils disaient même proverbialement, en parlant
d’une belle qui avait le rayon du regard faussé: _Si pæta, est Veneri
similis._ _Si elle est louche, elle ressemble à Vénus._ Horace nous
apprend qu’un certain Balbinus trouvait des grâces dans le polype
d’Agna sa maîtresse.

Le meilleur développement du proverbe, _Il n’y a pas de laides amours_,
est dans les vers suivants, tirés de la traduction libre que Molière
avait faite de Lucrèce, et placés dans la cinquième scène du deuxième
acte du _Misanthrope_.

  .... L’on voit les amants vanter toujours leur choix;
  Jamais leur passion n’y voit rien de blàmable,
  Et dans l’objet aimé tout leur paraît aimable.
  Ils comptent les défauts pour des perfections,
  Et savent y donner de favorables noms:
  La pâle est aux jasmins en blancheur comparable;
  La noire à faire peur, une brune adorable;
  La maigre a de la taille et de la liberté;
  La grasse est, dans son port, pleine de majesté;
  La malpropre, sur soi de peu d’attraits chargée,
  Est mise sous le nom de beauté négligée;
  La géante paraît une déesse aux yeux;
  La naine, un abrégé des merveilles des cieux;
  L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne;
  La fourbe a de l’esprit; la sotte est toute bonne;
  La trop grande parleuse est d’agréable humeur,
  Et la muette garde une honnête pudeur.
  C’est ainsi qu’un amant, dont l’amour est extrême,
  Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.


=AMOUREUX.=—_Amoureux transi._

Cette expression, dont on se sert pour désigner un amoureux timide,
novice, froid, fait allusion à un ancien usage des justiciables
volontaires des cours d’amour, espèce d’énergumènes qui avaient
formé, sous le règne de Philippe V, une société ou confrérie nommée
_la Ligue des amants_, dont l’objet était de prouver l’excès de
leur passion par une opiniâtreté invincible à braver les ardeurs de
l’été et les rigueurs de l’hiver. Dans les chaleurs extrêmes, ils
allumaient de grands feux pour se chauffer, et ne sortaient de chez eux
qu’enveloppés d’épaisses fourrures. Quand il gelait à pierre fendre,
ils se couvraient très légèrement, et allaient, par le froid, par la
neige ou par la pluie, soupirer à la porte de leurs maîtresses, où ils
se tenaient jusqu’à ce qu’ils les eussent aperçues, _étant parfois
tellement morfondus et transis dans l’attente_, dit un vieux auteur,
_qu’on entendait claquer leurs dents comme les becs des cigognes_.
Cette dévotion d’amour, poussée ainsi jusqu’au martyre, éclatait
en outre par une foule de pratiques minutieuses et d’expressions
alambiquées. Tel confrère élisait son domicile à l’enseigne de la
Passion, rue du Sacrifice, paroisse de la Sincérité; tel autre
demeurait sur la place de la Persévérance, hôtel de l’Assiduité,
etc. Il existe un ouvrage rare et curieux, intitulé: _l’Amoureux
transy_, par Jehan Boucher. Cet ouvrage, qui ne porte point de date,
est une espèce de code galant de cette secte jadis si fameuse par ses
extravagances et par ses niaiseries sentimentales.


=AN.=—_Je m’en moque comme de l’an quarante._

On croyait beaucoup à la fin du monde, dans le commencement du onzième
siècle. C’était une opinion alors universellement répandue que les
_mille ans et plus_ qu’on prétendait assignés par Jésus-Christ lui-même
comme terme à son église et à la société entière, devaient expirer
en l’an quarante de ce siècle. La peur avait gagné tous les esprits.
Les pécheurs se convertissaient en foule, et chacun parlait de se
faire ermite. Mais lorsque celle époque si redoutable fut passée, on
changea de langage, et l’on dit _Je m’en moque comme de l’an quarante_,
expression qui est encore usitée en parlant d’une chose qui ne doit
inspirer aucune crainte.


=ANE.=—_Un âne en gratte un autre._

  _Asinus asinum fricat._

On voit quelquefois deux ânes se mettre l’un contre l’autre et se
frotter pour apaiser les démangeaisons de leur peau. De là ce proverbe
qui s’emploie au figuré, en parlant de deux sots qui échangent entre
eux des compliments ou des éloges.

  _L’âne de la communauté
  Est toujours le plus mal bâté._

Pour dire qu’on néglige communément ce que l’on possède en commun:
_Communiter negligitur quod communiter possidetur._

_L’âne de la montagne porte le vin et boit de l’eau._

Proverbe qu’on emploie en parlant d’un sot dupé qui a la peine sans
avoir le profit.

On sait que les montagnards transportent à dos d’âne ou de mulet leur
vin enfermé dans des outres, parce que la difficulté des chemins ne
leur permet point de le transporter sur un chariot.

_L’âne au milieu des singes._

On désigne ainsi un imbécile qui se trouve parmi des gens malins
auxquels il sert de jouet.

_Pour un point Martin perdit son âne._

Un ecclésiastique, nommé Martin, qui possédait l’abbaye d’Asello, en
Italie, voulut faire inscrire sur la porte ce vers latin:

  _Porta patens esto. Nulli claudaris honesto._

  Porte reste ouverte. Ne sois fermée à aucun honnête homme.

C’était à une époque où la ponctuation, longtemps abandonnée, venait
d’être remise en usage. Martin, étranger à cet art, s’adressa à un
copiste qui n’en savait pas plus que lui. Le point, qui devait être
après le mot _esto_, fut placé après le mot _nulli_, et changea le sens
de cette manière:

  _Porta patens esto nulli. Claudaris honesto._

  Porte ne reste ouverte pour personne. Sois fermée à l’honnête homme.

Le pape, informé d’une inscription si mal séante, priva l’abbé Martin
de son abbaye qu’il donna à un autre. Le nouveau titulaire corrigea la
faute du malheureux vers, auquel il ajouta le suivant:

  _Uno pro puncto caruit Martinus asello._

  Martin, pour un seul point, perdit son asello.

Ce qui revenait à cette formule de l’antique jurisprudence des Romains:
_Qui cadit virgulà, caussâ cadit_; et comme _asello_ signifie également
_un âne_, l’équivoque donna lieu au dicton: _Pour un point Martin
perdit son âne._

Quelques parémiographes, jugeant cette explication trop recherchée,
prétendent qu’il faut dire: _Pour un poil Martin perdit son âne_,
et ils fondent leur opinion sur celle de Nicot qui dit dans son
Dictionnaire: L’âne d’un nommé Martin avait été perdu ou volé à la
foire. Notre homme, en le cherchant, apprit qu’un particulier venait
d’en trouver un, et, comme il ne douta point que ce ne fût le sien,
il courut le réclamer; mais celui qui l’avait trouvé demanda: De
quelle couleur est le poil de la bête?—Il est gris, répondit le
réclamant.—Non, répliqua l’autre, il est noir. Et c’est ainsi que
_pour un poil Martin perdit son âne_.

La véritable origine est la première que j’ai rapportée, et ce qui le
prouve, c’est qu’en Italie, d’où nous est venu le dicton, on dit aussi:
_Per un punto Martin perse la cappa_, _pour un point Martin perdit la
chape_, c’est-à-dire la dignité abbatiale dont la chape était l’insigne.

On a tort de dire: _Faute d’un point_ Martin perdit son âne, au lieu de
_pour un point_, etc. Cette variante qui fausse l’explication que j’ai
donnée, ne se trouve pas dans les vieux recueils. Évidemment elle est
moderne.

_Être comme l’âne de Buridan._

C’est être tout-à-fait indécis entre deux partis ou deux avantages
offerts.

Jean de Buridan, né à Béthune en Artois, célèbre dialecticien du
quatorzième siècle, voulant prouver que, si les bêtes ne sont point
déterminées par quelque motif externe, elles n’ont pas la force de
choisir entre deux objets égaux, avait imaginé un argument sophistique
dans le genre du crocodile[8] des stoïciens, afin de soutenir sa
thèse avec succès contre toutes les objections. Il supposait un âne
également pressé de la soif et de la faim, entre un seau d’eau et une
mesure d’avoine faisant la même impression sur ses organes. Ensuite il
demandait: que fera cet animal? Si ceux qui voulaient bien discuter
avec lui cette grave question répondaient: il demeurera immobile; le
docteur répliquait: il mourra donc de soif et de faim entre l’eau
et l’avoine. S’ils lui disaient, au contraire: il ne sera pas assez
bête pour se laisser mourir; sa conclusion était: il se tournera donc
d’un côté plutôt que d’un autre; il a donc le libre arbitre. Son
raisonnement embarrassa tous les philosophes du temps, et son âne,
devenu fameux parmi ceux des écoles, obtint les honneurs du proverbe.

Spinoza (_Éthiq._, part. 2, p. 89) parle de l’ânesse au lieu de l’âne
de Buridan, et il avoue sans façon qu’un homme qui serait dans le cas
de cette bête, mourrait de faim et de soif. Montaigne (_Ess._, liv. II,
chap. 14) exprime la même opinion. «Qui nous logerait, dit-il, entre
la bouteille et le jambon avec un égal appétit de boire et de manger,
il n’y aurait sans doute remède que de mourir de soif et de faim, n’y
ayant aucune raison qui nous incline à la préférence.»

Bayle trouve ce raisonnement absurde, et le réfute ainsi: «L’homme a
deux moyens de se dégager des piéges de l’équilibre. L’équilibre ne
le ferait pas demeurer dans l’inaction, comme Spinoza le prétend; il
y a le remède de penser qu’il ne dépend pas des objets: 1º je veux
préférer ceci à cela, parce qu’il me plaît d’en user ainsi; 2º il
pourrait agir en tirant ce qu’il a à faire à la courte-paille.»

_C’est le pont aux ânes._

On se sert de cette expression en parlant des choses qui sont connues
des esprits vulgaires et ne peuvent embarrasser que des ignorants
de la première espèce, justement assimilés aux baudets qu’on voit
s’arrêter devant un pont de bois dont les planches mal jointes leur
laissent entrevoir le cours de l’eau, car ces animaux ont ordinairement
une si grande peur de se noyer, que, suivant la remarque de Pline le
naturaliste (liv. VIII, ch. 4), _ils se précipiteraient à travers les
flammes pour éviter de se mouiller les pieds_. La même expression
s’emploie aussi pour signifier les lieux communs et les réponses
banales à l’usage des ignorants, et, dans ce sens, elle est une
allusion à ces vieux recueils de solutions ou de thèmes tout faits,
auxquels on donnait autrefois le nom de _pont aux ânes_, à cause
de l’interrogatif _an_ qui figurait au commencement de toutes les
questions énoncées en latin. C’est un véritable calembourg, où _pont
aux ânes_ a été substitué à _pont aux an_, qui signifie le moyen de
passer sur ces _an_ comme sur une rivière, c’est-à-dire de surmonter
les difficultés.

On trouve dans le vingt-huitième chapitre du deuxième livre de Rabelais
le passage suivant, qui confirme l’explication que je viens de donner:
«O qui pourra maintenant racompter comment se porta Pantagruel contre
les trois cents géants! O ma muse! ma Calliope! ma Thalie! inspire-moy
à ceste heure! Restaure-moy mes esperits; car voici _le pont aux
ânes de logicque_; voici le trébuchet, voici la difficulté de povoir
exprimer l’horrible bataille qui feut faicte.»

_Les ânes de Beaune._

L’animosité des Athéniens contre les Thébains n’est pas plus célèbre
que celle des habitants de Dijon contre les habitants de Beaune. S’il
faut en croire les Dijonais, l’air seul du pays de leurs adversaires
est abrutissant, et c’est à qui racontera les simplicités beaunoises
le plus ridicules. La querelle de Piron avec les Beaunois n’a pas peu
contribué à fortifier le préjugé qui leur est défavorable. Tous les
jeux de mots auxquels peut donner lieu la comparaison d’un sot avec un
âne ont été employés d’une manière plus ou moins heureuse, et jusqu’à
satiété. Mais de telles plaisanteries sont-elles fondées? Les habitants
de Beaune ont-ils l’esprit plus lourd et la conception plus tardive
que ceux de Dijon? Il n’y a rien qui le prouve, et le proverbe n’a pas
été fait pour populariser le béotisme qu’on leur impute. Il est venu
de ce que, dans le XIII^e siècle, il y avait à Beaune une famille de
négociants distingués dont le nom était Asne. Lorsqu’on voulait parler
d’un commerce bien établi, on citait les Asne de Beaune. Depuis, ce nom
est passé aux habitants, et c’est sur cette misérable équivoque que
roulent tous les quolibets qui sont faits sur leur compte.

_La sépulture des ânes._

Au moyen âge, ceux qui mouraient déconfès ou excommuniés étaient jetés
dans les champs ou à la voirie, comme des charognes. C’est ce qu’on
appelait la _sépulture des ânes_. On lit dans une vieille charte:
_Extrà cimeterium sepulturâ asinorum sepulti._ La même expression se
trouve dans un passage de la bulle d’excommunication fulminée par
le pape Grégoire V contre le roi Robert et la reine Berthe. Voici
ce passage littéralement traduit du latin: «Qu’ils n’aient d’autre
_sépulture_ que celle _des ânes_, afin qu’ils soient aux nations
futures un exemple d’opprobre et de malédiction.» Cette expression est
prise de l’Écriture sainte, où l’on voit qu’il fut prédit par Jérémie
que Joachim aurait la _sépulture d’un âne_; prophétie qui se vérifia
lorsque Nabuchodonosor fit massacrer ce roi de Juda et jeter son corps
hors de la ville, avec défense de l’inhumer.


=ANGE.=—_Écrire comme un ange._

Ange Vergèce, célèbre calligraphe, venu de l’île de Candie, sa patrie,
à Paris, vers 1540, donna lieu, dit-on, à cette expression proverbiale
par la beauté de son écriture qui servit d’original aux graveurs
des caractères de l’alphabet grec pour les impressions royales sous
François I^{er}. La bibliothèque royale possède trois beaux manuscrits
grecs de cet hellène, qui était attaché au collége royal en qualité
d’_écrivain du roi en lettres_ grecques.

_Être aux anges._

C’est être transporté de joie.—Les Grecs et les Romains disaient dans
le même sens: _Être admis aux plus secrets mystères_, par allusion aux
jouissances que devaient éprouver les initiés aux mystères d’Eleusis,
lorsqu’ils étaient admis par l’hiérophante, après de nombreuse
épreuves, à la connaissance de ces mystères, si secrets, dit Tibulle
(élég. 5, liv. III), qu’il n’était pas permis de les révéler même aux
dieux.

_Boire aux anges._

Saint Césaire, évêque d’Arles, dit, dans sa sixième homélie, que,
de son temps, au commencement du VI^e siècle, on poussait si loin
la débauche de vin que, lorsqu’on ne pouvait presque plus boire, on
adressait, pour s’y exciter encore, des santés aux saints et aux anges.
Cette superstition d’ivrogne, renouvelée des Grecs qui, à la fin d’un
repas, vidaient quelques coupes de plus en l’honneur des dieux, a donné
naissance à l’expression _boire aux anges_, c’est-à-dire _boire au delà
de sa soif_, ou, comme s’exprime Rabelais, _boire pour la soif à venir_.

_Voir les anges violets._

On dit de quelqu’un qui a reçu un coup sur les yeux, qu’_il a vu les
anges violets_, qu’_on lui a fait voir les anges violets_. C’est une
allusion à l’éblouissement lumineux qui accompagne d’ordinaire ces
sortes de coups, à la couleur violette de la partie contuse, à celle du
costume épiscopal qui est aussi violette, et à l’usage où l’on était
autrefois de désigner les évêques par le nom d’_anges_ que saint Jean
l’évangéliste leur a donné dans le deuxième chapitre de son Apocalypse.

L’Académie s’est bornée à dire que _Voir les anges violets_ signifie
avoir des visions creuses; mais il est certain que cette expression a
toujours été employée dans le sens que j’ai donné et comme synonyme de
cette autre plus usitée aujourd’hui: _Voir trente-six chandelles._


=ANGLAIS.=—_Être poursuivi par les Anglais._

C’est être poursuivi par des créanciers rigides.—Le mot Anglais, pris
dans ce sens, fut introduit, suivant Borel, à l’époque de l’occupation
de la France par les Anglais qui, s’étant emparés de tout l’argent
du pays, prêtaient aux habitants à des conditions fort dures, et se
conduisaient comme de vrais Arabes envers leurs malheureux débiteurs.
D’autres étymologistes pensent qu’il fut employé à l’occasion des
impôts extraordinaires établis pour la rançon du roi Jean, prisonnier à
Londres. Estienne Pasquier le fait venir des réclamations des Anglais
qui prétendaient que cette rançon, fixée à trois millions d’écus d’or,
par le traité de Bretigny, n’avait pas été entièrement payée.

  Oncques ne vys Anglois de vostre taille,
  Car, à tout coup, vous criez: baille, baille. (MAROT.)


=ANGUILLE.=—_Il y a quelque anguille sous roche._

Pour signifier qu’il y a dans une affaire quelque chose de caché et de
dangereux dont il faut se défier.

Le mot anguille, venu du latin _anguilla_, dont la racine est _anguis_,
_serpent_, se prenait autrefois pour serpent, et il a gardé cette
acception dans notre proverbe, qui correspond à celui des Grecs: _Le
scorpion dort sous la pierre_; et à celui des Latins: _Latet anguis in
herba_, _le serpent est caché sous l’herbe_.

On désigne encore les couleuvres, en certains endroits, sous le nom
d’_anguilles de haie_.

_Écorcher l’anguille par la queue._

C’est commencer par où il faudrait finir.

_Rompre l’anguille au genou._

C’est tenter l’impossible, car une anguille, qui glisse toujours des
mains, ne peut se rompre sur le genou comme un bâton. M. de Mennechet
dit dans une annotation à la page 209 de l’_Histoire de l’estat de
France sous le règne de François II_: «_Rompre l’anguille au genou_,
signifie rompre une étoffe nouée à l’endroit du nœud.» Ce qui est un
équivalent, et non une explication de l’expression proverbiale.

On trouve dans Rabelais, _Rompre l’andouille au genou_.

Les Espagnols disent: _Soldar el azogue_, _souder le vif-argent_; et
les Italiens: _Pigliar il vento con le reti_, _prendre le vent au
filet_.

_Il ressemble aux anguilles de Melun, il crie avant qu’on l’écorche._

On représentait un jour à Melun le mystère de saint Barthélemy qui,
suivant le martyrologe, fut écorché et mis en croix: un étudiant de
cette ville, nommé Languille, chargé de faire le rôle du martyr, fut
tellement épouvanté, au moment où les bourreaux le saisirent pour
simuler le supplice, qu’il ne put s’empêcher de pousser des cris. Et
de là vint la locution proverbiale qu’on applique à une personne qui
s’effraie sans sujet, qui se plaint avant de sentir le mal. D’après
cette explication, donnée par Fleury de Bellingen, il faudrait dire:
_Il ressemble à Languille_, et non pas _aux anguilles de Melun_; mais
la seconde version, quoique fautive, n’est pas moins usitée que la
première, et le Dictionnaire de l’Académie l’a consacrée.


=ANGOISSE.=—_Faire avaler à quelqu’un des poires d’angoisse._

C’est lui faire essuyer de mauvais traitements dont il ne peut se
plaindre. Allusion à la poire d’angoisse, petite boule de fer qui,
étant glissée pur les voleurs dans la bouche d’un homme qu’ils
voulaient dépouiller, et s’y détendant par la pression d’un ressort
secret, accroissait son volume au point de lui couper la parole et de
ne pouvoir être retirée qu’avec l’aide d’un serrurier. Machine vraiment
diabolique dont l’invention a été attribuée par quelques auteurs
au capitaine Gaucher qui servait, du temps de la ligue, au pays de
Luxembourg, et par quelques autres à un Toulousain nommé Palioly, chef
d’une bande de filous établie à Paris. L’Académie semble croire que
cette locution fait allusion à la poire d’Angoisse, fruit _si âpre et
si revéche au goût_, dit-elle, _qu’on a de la peine à l’avaler_. Mais
elle se trompe, car ce fruit est assez doux dans sa maturité, et les
Parisiens, qui le trouvaient fort bon autrefois, devaient en faire une
consommation assez considérable, puisque les colporteurs le criaient
dans les rues. Témoin ce vers des _Crieries de Paris_, par Guillaume de
la Villeneuve:

  Poires d’Angoisse crier haut.

L’instrument de fer a été nommé _poire d’angoisse_, parce qu’il est
en forme de poire et qu’il cause de _l’angoisse_ ou de la douleur; le
fruit a tiré son nom de celui d’_Angoisse_ ou _Angoissement_ (d’autres
disent _Angoisserent_), village du Limousin où il fut primitivement
connu et devint très abondant.


=ANNÉE.=—_Les années de Pierre._

C’est-à-dire vingt-cinq années de pontificat, parce que saint Pierre
fut à la tête de l’Église de Rome pendant vingt-cinq années. On dit
à chaque nouveau pape qu’on élève sur la chaire de l’apôtre: _Sancta
pater, non videbis annos Petri_; _saint-père, vous ne verrez pas les
années de Pierre_. Et en effet, aucun pape ne les a vues. La raison
en est toute simple: c’est que pour être un _sujet papable_, dit
l’histoire des conclaves, il faut être cardinal d’un âge avancé et
d’une complexion dont on ne puisse attendre ni un long règne ni de trop
vigoureuses résolutions.

En examinant la liste des papes, on voit que le terme moyen de leur
règne est d’environ huit ans. Pie VII est le pontife qui a gouverné le
plus longtemps l’Église depuis saint Pierre. S’il eût vécu un an de
plus, la prophétie proverbiale aurait été démentie, et Rome, alors,
aurait été exposée aux plus grands malheurs et à la destruction,
suivant l’opinion superstitieuse des habitants de cette ville.


=ANTAN.=—_Parler des neiges d’antan._

C’est-à-dire de choses qui sont passées et dont on ne doit plus
s’occuper. On trouve dans la dix-neuvième satire de Régnier: _Discourir
des neiges d’antan._

_Antan_ est un vieux mot formé par contraction des deux mots latins
_ante annum_, et signifiant _l’autre année_, _l’année d’avant_.
L’expression des _neiges d’antan_, qu’on n’emploie guère aujourd’hui, a
été pendant longtemps en grande vogue, à cause de la fameuse ballade
de Villon sur _les dames du temps jadis_, dont voici quelques vers:

  . . . . . . . . Où est la reine
  Qui commanda que Buridan
  Fût jeté dans un sac en Seine?
  Mais où sont les neiges d’antan?
  La reine, blanche comme un lys,
  Qui chantait à voix de sirène,
  Berthe au grand pied, Biétris, Alys,
  Harembouges qui tint le Maine,
  Et Jeanne, la bonne Lorraine,
  Qu’Anglais brûlèrent à Rouen,
  Où sont-ils, vierge souveraine?
  Mais où sont les neiges d’antan?


=ANTIFE.=—_Battre l’antife._

Antife est un terme d’argot employé par les gueux et les filous pour
désigner une église, lieu qu’ils fréquentent de préférence, parce
qu’ils y trouvent les chances les plus favorables au succès de leur
industrie, au milieu de la foule qui s’y rend. C’est dans ce sens que
l’auteur du poëme de _Cartouche_ s’est servi de ce mot, qui paraît
être le même qu’_antive_, féminin d’_antif_ (antique), vieux adjectif
tombé en désuétude. Ainsi, l’expression populaire _battre l’antife_,
qui correspond figurément à _battre le pavé des rues_, ou, comme on dit
encore, _battre l’estrade_, signifie, au propre, _battre le pavé des
églises_, acception qui n’est pas usitée.


=APOTHICAIRE.=—_Apothicaire sans sucre._

Le sucre, cette précieuse denrée que le vieux poëte Eustache Deschamps
appelait l’_auxiliaire de la civilisation_, fit son entrée dans le
monde, au commencement du XIV^e siècle, par l’officine des apothicaires
qui lui attribuaient toute sorte de vertus curatives et l’employaient
dans tous les remèdes: de là cette expression, _Apothicaire sans
sucre_, par laquelle on désigne tout marchand mal assorti et toute
personne qui manque de quelque chose d’essentiel à sa profession.

On trouve dans de vieux auteurs, _Apothicaire sans caffetin_. Le sucre
blanc raffiné était autrefois appelé _caffetin_. Ce mot est dans une
ordonnance rendue par le roi Jean, en 1353.


=APÔTRE.=—_Faire le bon apôtre._

Chercher à tromper en contrefaisant l’homme de bien. On dit encore
ironiquement, _C’est un bon apôtre_, en parlant de quelqu’un qui
déguise sa malice sous les apparences de la bonté, qui affecte une
candeur, une probité qu’il n’a pas.—Allusion à la conduite de l’apôtre
Judas, qui portait la trahison dans le cœur en faisant à son divin
maître des protestations d’attachement et de fidélité.


=APPÉTIT.=—_L’appétit vient en mangeant._

 Plus on a, plus on veut avoir.—Autant croît le désir que le trésor.

C’est la réponse que fit Amyot à Charles IX, dont il avait été le
précepteur, un jour que ce roi lui témoignait sa surprise de ce
qu’ayant paru d’abord borner son ambition à un petit bénéfice qu’il
avait obtenu, il demandait encore le riche évêché d’Auxerre. Mais
cette réponse, qu’on croit avoir été l’origine du proverbe, n’en fut
que l’application. Amyot, en s’exprimant ainsi, répétait simplement un
mot rapporté par Rabelais dans le cinquième chapitre de _Gargantua_,
et attribué à Angeston[9], qui n’en était peut-être pas l’inventeur.
Ovide, parlant d’Erisichton, condamné par Cérès à une famine dévorante,
avait dit:

  . . . . . . . . _Cibus omnis in illo
  Causa cibi est._ (_Metam._, lib. VIII, fab. 11.)

  Tout aliment l’excite à d’autres aliments.

Et Quinte-Curce (liv. VII, ch. 8) avait mis la phrase suivante dans
le discours des Scythes à Alexandre: _Primus omnium satietate parasti
famem._ _Tu es le premier chez qui la satiété ait engendré la faim._
Cependant, il est juste de dire que si Angeston a pris la pensée de ces
deux auteurs, il se l’est appropriée par l’heureuse originalité avec
laquelle il l’a rendue en français.

_Pain dérobé réveille l’appétit._

  Pain dérobé que l’on mange en cachette,
  Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achète. (LA FONT.)

On lit dans les Proverbes de Salomon (ch. 9, v. 17): _Aquæ furtivæ
dulciores sunt, et panis absconditus suavior._ _Les eaux dérobées sont
plus douces, et le pain pris en cachette est plus agréable._ C’est de
là qu’a été tiré notre proverbe, qui signifie que nous trouvons une
certaine douceur dans les choses qui nous sont défendues, que l’objet
de nos désirs nous plaît d’autant mieux qu’il est moins permis.—Les
Latins disaient: _Dulce pomum quum abest custos._ _Le fruit est doux en
l’absence du gardien._

  _Nitimur in vetitum semper cupimusque negata._ (OVID, lib. III, éleg.
        4.)

 Nous nous roidissons toujours contre ce qui nous est défendu, et nous
 désirons ce qu’on nous refuse.

  Tel est le cœur humain, surtout celui des femmes:
  Un ascendant mutin fait naître dans nos ames,
  Pour ce qu’on nous permet un dégoût triomphant,
  Et le goût le plus vif pour ce qu’on nous défend. (PIRON, _Métrom._)


=ARBRE.=—_Quand l’arbre est tombé, tout le monde court aux branches._

Pour dire que tout le monde cherche à retirer quelque avantage de la
disgrâce qui atteint un homme élevé en dignité.

_On ne jette des pierres qu’à l’arbre chargé de fruits._

Il n’y a que l’homme distingué qui soit en butte aux traits envenimés
de la critique: les détracteurs attaquent le mérite et laissent en paix
la médiocrité. Un vieux proverbe les assimile aux _chiens qui n’aboient
qu’après la pleine lune sans se soucier du croissant_.


=ARC.=—_Débander l’arc ne guérit pas la plaie._

Il ne suffit pas, pour réparer ou pour guérir le mal qu’on a fait, de
renoncer au moyen d’en faire.

Lorsque le roi René perdit Isabelle de Lorraine, sa première épouse,
qu’il aimait beaucoup, il prit pour devise un arc dont la corde était
rompue, avec ces mots italiens: _Arco per lentare, piaga non sana_,
dont notre proverbe est la traduction, et il mit cette devise dans un
beau livre d’Heures qu’il peignit pour Jeanne de Laval, sa seconde
épouse, à laquelle il était aussi tendrement attaché. La Bibliothèque
royale conserve ce précieux ouvrage, qui présente sur toutes les pages
les lettres R I enlacées avec grâce, et sur toutes les marges plusieurs
autres devises relatives aux deux princesses.


=ARCHIDIACRE.=—_Crotté en archidiacre._

C’est-à-dire bien crotté, parce que les archidiacres étaient tenus
autrefois de faire à pied leurs visites, dans toutes les saisons, chez
tous les curés de leur archidiaconé. Le temps a fait disparaître cet
usage et la locution qui s’y rattache.


=ARGENT.=—_L’argent est un bon serviteur, mais c’est un mauvais
maître._

Ce proverbe a été attribué au chancelier Bacon, mais il existait avant
Bacon; peut-être a-t-il été inspiré par ce vers d’Horace:

  _Imperat aut servit collecta pecunia cuique;_

ou bien par ce mot sur Caligula: «Il n’y eut jamais un meilleur esclave
ni un plus mauvais maître.»

Il faut pouvoir dire de l’argent ce que le philosophe Aristippe disait
d’une belle courtisane: «Je possède Laïs sans qu’elle me possède.»

_L’argent fait tout._

  _Nummus vincit, nummus regnat, nummus imperat._

On lit dans l’Ecclésiaste: _Pecuniæ obediunt omnia._

Les Italiens disent: _Il danaro e un compendio del poter humano._

_Argent comptant porte médecine_,

pour signifier qu’il est d’un grand secours, qu’il guérit bien des maux.

_L’argent est un remède à tout mal, hormis à l’avarice._

  L’esprit, le temps, l’argent, sont trois grands médecins;
  L’argent seul!... est-il rien, excepté l’avarice,
  Que ce doux élixir n’endorme et ne guérisse?

(PIRON, _École des Pères_, act. III, sc. 3.)

_Argent fait perdre et pendre gent._

Nos pères, qui aimaient les jeux de mots, disaient encore: _Argent ard
gent_. _Ard_ est la troisième personne du présent indicatif du vieux
verbre _ardre_ ou _arder_ (brûler).

Les Italiens disent: _Qui veut s’enrichir dans un an se fait pendre
dans six mois._

_Qui a de l’argent a des pirouettes_ (ou _des cabrioles_).

Ce proverbe signifie, au propre, que celui qui a de l’argent saute
et danse volontiers, et, au figuré, qu’il a de quoi se réjouir, de
quoi satisfaire ses fantaisies et se procurer tout ce qui lui plaît;
explication plus juste et plus naturelle que celle qu’on trouve dans la
plupart des auteurs, qui disent seulement que _celui qui a de l’argent
a de tout_, laissant à deviner pour quel motif il est question de
pirouettes ou de cabrioles.

_Chargé d’argent comme un crapaud de plumes._

Le proverbe précédent nous a montré l’homme qui a de l’argent plein
de légèreté et prêt à entrer en danse; celui-ci assimile l’homme sans
argent à un lourd reptile: en effet, quand on a la bourse bien garnie,
on se sent plus léger, comme si le contentement était une espèce de
ressort secret qui favorise l’aisance des mouvements; et quand on a
la bourse vide, on se sent plus lourd, comme si la tristesse était un
poids invisible sous lequel on ne peut avoir une allure dégagée: deux
faits qui sont en raison inverse des lois du système de gravité. Il
est probable que cette différence a été présente à l’esprit de l’homme
qui le premier a imaginé de dire _chargé d’argent comme un crapaud
de plumes_; elle est du moins caractérisée dans cette expression. On
sait que l’_argent_ et les _plumes_ se confondent sous une même idée,
dans plusieurs façons de parler usitées parmi le peuple, comme _se
remplumer_, _plumer quelqu’un_, _avoir des plumes de quelqu’un au jeu_,
_laisser ses plumes au jeu_, etc.

Les Polonais disent: _Nu comme un saint turc_, parce que les dervis
ou derviches, religieux turcs qui font profession de pauvreté, vont
toujours les jambes nues et la poitrine découverte, à l’imitation des
gymnosophistes indiens, qui avaient adopté la nudité comme emblème de
leur amour pour la vérité nue.

_L’argent est rond pour rouler._

Maxime des prodigues.

_L’argent est plat pour s’entasser._

Maxime des avares.

_Semer l’argent._

Cette expression fut d’abord employée littéralement pour désigner
une prodigalité mémorable qui eut lieu dans une cour plénière tenue
à Beaucaire par Raymond V, comte de Toulouse, en 1174. Le sire de
Simiane, d’autres disent Bertrand de Raiembaus ou Raibaux, cherchant
à surpasser en magnificence tous ses rivaux, fit labourer avec douze
paires de taureaux blancs les cours et les environs du château, et
y fit semer 30,000 sous en deniers, somme équivalente à 600 marcs
d’argent fin, puisque 50 sous formaient alors un marc.

_L’argent prêté veut être racheté._

C’est-à-dire que celui qui a prêté son argent a autant de peine à le
recouvrer qu’il en aurait à le gagner, car on trouve presque toujours
dans la main qui l’a reçu la main qui refuse de le rendre.

_Ne prêtez point votre argent à un grand seigneur._

Proverbe pris des paroles de l’Ecclésiastique (ch. 9, v. 1): _Noli
fænerari homini fortiori te: quod si fæneraveris quasi perditum habe._
_Ne prêtez point votre argent à un homme plus puissant que vous; et si
vous le lui avez prêté, tenez-le pour perdu._

Le conseil que donne ce proverbe se trouvait fort bon à suivre dans
l’ancien temps, où les grands seigneurs pouvaient facilement abuser de
leur position pour faire attendre longtemps tout créancier bourgeois
qui réclamait son argent, et pour le punir de cette liberté grande:
c’était alors un de leurs plaisirs et même un de leurs priviléges.
Les registres du parlement et les taxes des chancelleries royales
constatent qu’ils obtenaient quelquefois des _lettres de non payer_;
et l’on sait que Philippe de Valois, voulant se montrer reconnaissant
envers ceux qui avaient aidé à son élévation, leur octroya de pareilles
lettres, en grande quantité. Le témoignage de ces faits n’est pas
consigné dans l’histoire seulement, il l’est aussi dans le langage,
car on dit, en parlant d’un débiteur qui tarde à satisfaire à ses
engagements: _Il se croit dispensé de payer ses dettes._

Les Basques se servent du proverbe suivant: _Ne prête pas ton argent à
celui à qui tu serais obligé de le redemander le chapeau à la main._

_Si vous voulez savoir le prix de l’argent, essayez d’en emprunter._

En ce cas, il faut payer l’argent au poids de l’or.

_L’argent ne sent pas mauvais._

On dit aussi: _L’argent n’a point d’odeur._

L’empereur Vespasien, ayant mis un impôt sur les latrines, contre
l’avis de son fils Titus, prit une pièce du premier argent qu’il en
retira, et l’approcha du nez de ce prince, en disant: «Cela sent-il
mauvais?» ce qui donna lieu au proverbe, dont Juvénal s’est servi:

  . . . . . . _Lucri bonus est odor ex re
  Qualibet._ (Sat. 14, v. 204.)

 L’argent qu’on gagne sent toujours bon, de quelque part qu’il vienne.

Ennius avait dit:

  _Unde habeas curat nemo, sed oportet habere._

  Personne ne s’informe d’où vous avez, mais il faut avoir.

Les Anglais disent: _Money is welcome, though it comes in a dirty
clout._ _L’argent est toujours bien venu, quoiqu’il arrive dans un
torchon sale._

_Plaie d’argent n’est point mortelle._

Pour exprimer qu’un malheur est supportable lorsqu’on peut l’adoucir
par quelque sacrifice d’argent.

Les Russes disent: _Ce qu’on peut éviter à force d’argent n’est point
un malheur; le vrai malheur est d’avoir dans sa poche une bourse vide._

_Qui n’a point argent en bourse ait miel en bouche._

Quand on est pauvre, il faut filer doux, n’avoir que d’agréables
paroles, car si l’on passe au riche quelques grossièretés, on n’en
passe aucune au pauvre.

_Ne touchez point à l’argent d’autrui, car le plus honnête homme n’y
ajouta jamais rien._

Avertissement qu’on donne, par manière de plaisanterie, à quelqu’un qui
prend dans ses mains de l’argent qui ne lui appartient pas.

_Avoir de l’esprit argent comptant._

Cette expression est littéralement traduite de l’expression latine
_Habere ingenium in numerato_, dont l’empereur Auguste se servait pour
caractériser le talent du célèbre Vinicius, et dont Quintilien a fait
l’application à un orateur habile à improviser sur toute sorte de
sujets. L’abbé Gedoin l’a rendue ainsi: _Avoir toutes les richesses de
son esprit en argent comptant._

Un vieux traducteur avait dit: _Én bonne pécune nombrée._

_Argent sous corde._

On dit _Jouer, payer argent sous corde_, dans le même sens que _Jouer,
payer argent comptant_, ou _argent sur table_. C’est une métaphore
prise du jeu de paume, où l’on met l’argent sous la corde.


=ARGOULET.=—_C’est un pauvre argoulet._

Les argoulets étaient des arquebusiers à cheval, qui existèrent depuis
Louis XI jusqu’à Henri II. Comme dans le dernier temps ils n’étaient
pas considérables, dit Ménage, en comparaison des autres cavaliers,
on employa le nom d’_argoulet_ pour désigner un chétif soldat, et par
extension un homme de néant.


=ARISTARQUE.=

Célèbre grammairien de Samos, qui fut chargé par Ptolémée Philadelphe
de revoir les poëmes d’Homère, dont il donna l’édition que nous avons
aujourd’hui. Dans cette importante révision, il fit preuve d’une
critique si sage et si judicieuse, que son nom, devenu appellatif,
a servi depuis à désigner un censeur juste, profond et éclairé.
C’est ce que les Romains entendaient par _un Aristarque_, comme le
prouve un passage de l’_Art poétique_ d’Horace, où il est dit: _Fiet
Aristarchus_, etc. C’est aussi ce que nous entendons, mais quelquefois
nous y attachons une idée particulière de sévérité.


=ARISTOTE.=—_Faire le cheval d’Aristote._

On dit _Faire le cheval d’Aristote_, pour désigner une pénitence qui
est imposée dans le jeu du gage touché, ou dans quelque autre jeu
semblable, et qui consiste à prendre la posture d’un cheval, afin de
recevoir sur son dos une dame qu’on doit promener ainsi dans le cercle
où elle doit être embrassée par les joueurs. Cette pénitence est sans
doute une allusion à l’usage symbolique d’après lequel le vassal ou le
vaincu se mettait aux pieds du suzerain ou du vainqueur, une bride à la
bouche et une selle sur le dos[10].

Quant à l’expression singulière par laquelle elle est désignée ici,
elle doit son origine à un fabliau intitulé _le Lai d’Aristote_, dont
voici le canevas[11].

Alexandre-le-Grand, épris d’une jeune et belle Indienne, semblait
avoir perdu le goût des conquêtes. Ses guerriers en murmuraient, mais
aucun d’eux n’était assez hardi pour lui en exprimer le mécontentement
général. Son précepteur Aristote s’en chargea: il lui représenta qu’il
ne convenait pas à un conquérant de négliger ainsi la gloire pour
l’amour; que l’amour n’était bon que pour les bêtes, et que l’homme
esclave de l’amour méritait d’être envoyé paître comme elles. Une telle
remontrance, autorisée sans doute par les mœurs du temps jadis, qui
étaient bien différentes des nôtres, fit impression sur le monarque, et
il se décida, pour apaiser les murmures de son armée, à ne plus aller
chez sa maîtresse; mais il n’eut pas le courage de défendre qu’elle
vînt chez lui. Elle accourut tout éplorée pour savoir la cause de son
délaissement, et elle apprit ce qu’avait fait Aristote. «Eh quoi!
s’écria-t-elle, le seigneur Aristote a de l’humeur contre le penchant
le plus naturel et le plus doux? Il vous conseille d’exterminer
par la guerre des gens qui ne vous ont fait aucun mal, et il vous
blâme d’aimer qui vous aime! C’est une déraison complète, c’est une
impertinence inouïe qui réclame une punition exemplaire, et, si vous
voulez bien le permettre, je me charge de la lui infliger.» Son amant
ne s’opposa point à ses projets, et dès ce moment elle mit tout en
œuvre pour séduire le philosophe. _Ce que veut une belle est écrit dans
les cieux_, et l’égide de la sagesse ne met pas à couvert de ses traits
vainqueurs. Le vieux censeur des plaisirs l’apprit à ses dépens. Son
cœur, surpris par les galanteries les plus adroites, se révolta contre
sa morale. Vainement il crut l’apaiser en recourant à l’étude et en se
rappelant toutes les leçons de Platon: une image charmante venait sans
cesse se placer devant ses yeux et détournait vers elle seule toutes
les méditations auxquelles il se livrait. Enfin il reconnut que l’étude
et Platon ne sauraient le défendre contre une passion si impérieuse, et
son esprit subtil lui révéla que le meilleur moyen de la vaincre était
d’y succomber. Dès l’instant il laissa là tous les livres et ne songea
qu’aux moyens d’avoir un entretien secret avec la jeune Indienne. Un
jour qu’elle fesait une promenade solitaire dans le jardin du palais
impérial, il accourut auprès d’elle, et à peine l’eut-il abordée qu’il
se jeta à ses pieds, en lui adressant une pathétique déclaration.
L’enchanteresse feignit de ne pas y croire pour se la faire répéter.
Cette manière de prolonger les jouissances de l’amour-propre était
alors en usage chez le beau sexe. Obligée enfin de s’expliquer, elle
répondit qu’elle ne pouvait ajouter foi à des aveux si extraordinaires
sans des preuves bien convaincantes. Toutes celles qu’il était possible
d’exiger lui furent offertes. «Eh bien, reprit-elle, après cela, il
faut satisfaire un caprice. Toute femme a le sien: celui d’Omphale
était de faire filer un héros, et le mien est de chevaucher sur le
dos d’un philosophe. Cette condition vous paraîtra peut-être une
folie; mais la folie est à mes yeux la meilleure preuve d’amour.» Il
fut fait comme elle le désirait. Qu’y a-t-il en cela d’étonnant? Le
dieu malin qui change un âne en danseur, comme dit le proverbe, peut
également changer un philosophe en quadrupède. Voilà notre vieux barbon
sellé, bridé, et l’aimable jouvencelle à califourchon sur son dos.
Elle le fait trotter de côté et d’autre, et pendant qu’il s’essouffle
à trotter, elle chante joyeusement un lai d’amour approprié à la
circonstance. Enfin, quand il est bien fatigué, elle le presse encore
et le conduit... devinez où?—elle le conduit vers Alexandre, caché
sous un berceau de verdure d’où il examinait cette scène réjouissante.
Peignez-vous, si vous le pouvez, la confusion d’Aristote, lorsque le
monarque, riant aux éclats, l’apostropha de cette manière: «O maître!
est-ce bien vous que je vois dans ce grotesque équipage? Vous avez donc
oublié la morale que vous m’avez faite, et maintenant c’est vous qu’il
faut mener paître.» La raillerie semblait sans réplique; mais l’homme
habile a réponse à tout.—«Oui, c’est moi, j’en conviens, répondit le
philosophe en se redressant. Que l’état où vous me voyez serve à vous
mettre en garde contre l’amour. De quels dangers ne menace-t-il pas
votre jeunesse, lorsqu’il a pu réduire un vieillard si renommé par sa
sagesse à un tel excès de folie?»

Cette seconde leçon était meilleure que la première. Alexandre parut
l’approuver, et il promit de la méditer auprès de la jeune Indienne.
C’était là qu’on lui reprochait d’avoir perdu sa raison, c’était là
qu’il devait la retrouver. Il y réussit, mais ce fut, dit-on, par
l’effet du temps, plutôt que par celui de la leçon. Le temps, pour
guérir de l’amour, en sait beaucoup plus qu’Aristote.


=ARLEQUIN.=—_Les trente-six raisons d’Arlequin._

On appelle ainsi des raisons superflues. Arlequin, dans une comédie du
théâtre italien, excuse son maître de ce qu’il ne peut se rendre à une
invitation, pour trente-six raisons. La première c’est qu’il est mort.
On le dispense des autres.

DU PERSONNAGE D’ARLEQUIN.

Un comédien italien venu en France avec sa troupe, sous le règne de
Henri III, ayant fréquenté la maison du président de Harlay, grand
amateur de ses facéties, fut surnommé, dit-on, par ses camarades
_Arlechino_ (le petit Harlay), ce qui lui donna occasion d’équivoquer
un jour facétieusement, en disant à ce magistrat: «Il y a parenté
entre nous au cinquième degré: vous êtes Harlay premier, et je suis
Harlay-quint.» Telle fut, suivant Ménage, l’origine du nom d’Arlequin.
Mais quoique cet auteur ait rapporté sérieusement une telle étymologie,
on ne doit la prendre que pour ce qu’elle vaut, c’est-à-dire pour une
plaisanterie. Court de Gébelin la rejette avec raison, parce que le
fait sur lequel elle repose ne lui paraît pas avéré et ne s’accorde
guère avec les mœurs graves et austères du président de Harlay. Il
pense que _arlequin_ est un mot composé de l’article _al_, où _l_
s’est changé en _r_, et de _lecchino_, diminutif de _lecco_, qui, en
italien, désigne un homme adonné à la gloutonnerie, un _lécheur de
plats_. En effet, Arlequin se montre constamment avec ce défaut sur la
scène de sa patrie; mais il s’en est un peu corrigé en s’établissant
en France. Ce qu’il y avait de trop grossier dans ses goûts a été
modifié par l’heureuse influence de notre pays. Il s’est aussi amendé
sur son penchant à la grotesque bouffonnerie, et il a su joindre à
ses lazzi un esprit et une malice de meilleur ton, qui sont devenus
les traits distinctifs de son caractère. Florian est le seul auteur
de quelque mérite qui se soit avisé de lui attribuer des qualités
contraires. Il lui a prêté de la timidité et de la bonhomie; il en a
fait tour à tour un bon fils, un bon époux, un bon père, et il a su mêm
le rendre intéressant dans ces divers rôles. Cependant une pareille
innovation, quoique justifiée par le succès, a été regardée justement
comme une faute capitale; car il n’est jamais permis de dénaturer à
ce point des mœurs consacrées au théâtre. D’ailleurs Arlequin a perdu
beaucoup plus qu’il n’a gagné dans cette réforme. Le sentiment fait
un contraste bizarre avec son costume, et ne va nullement à sa figure
de grillon[12]. Combien est préférable la joyeuse humeur qui l’anime
sur le théâtre de Gherardi! C’est là qu’il est dans son véritable
élément. Tout ce qu’il y fait, tout ce qu’il y dit est marqué au coin
de l’originalité la plus plaisante. Qui pourrait ne pas applaudir à
ses nombreuses saillies? elles feraient rire un Anglais attaqué du
_spleen_. Boileau, qui se connaissait en bons mots, les a louées en
désignant le recueil des comédies dont elles font le principal mérite
sous le titre de _Grenier à sel_. Je ne puis résister au désir d’en
citer quelques-unes.

«Il n’y a dans le monde que trois sortes de gens: les trompeurs, les
trompés et les trompettes.»

«Un financier est un homme qui a sauté du derrière de la voiture dans
l’intérieur, en évitant la roue.»

«L’amour d’une femme est un sable mouvant sur lequel on ne peut bâtir
que des châteaux en Espagne.»

«On ne fait pas l’amour à Paris; on l’achète tout fait.»

Ce dernier mot a été attribué au spirituel marquis de Caraccioli, mais
il était imprimé dans une arlequinade avant que M. le marquis eût
appris à lire.

Le personnage d’Arlequin n’est point moderne comme son nom; je vais
essayer de le prouver en établissant sa généalogie. Il descend
en droite ligne d’une famille originaire du pays des Osques, et
transplantée dans la cité de Romulus. Cette famille est celle des
sannions ou bouffons qui jouaient les fables atellanes, ainsi nommées
de la ville d’Atella, d’où ils étaient venus, vers les premiers temps
de la république, pour ranimer les Romains découragés par une peste
affreuse. C’est peut-être en mémoire d’un tel service que ces comédiens
ne furent jamais confondus avec les autres; ils jouissaient de tous les
droits des citoyens, et les jeunes patriciens se fesaient un honneur de
s’associer à leurs jeux scéniques. Plusieurs écrivains de l’antiquité,
qui ont pris soin de nous transmettre quelques-uns de leurs faits et
gestes, assurent qu’il n’y avait rien de si divertissant. Cicéron,
émerveillé de leur jeu, s’écrie: _Quid enim potest tam ridiculum quam
sannio esse, qui ore, vultu, imitandis moribus, voce, denique corpore
ridetur ipso?_ (_de Oratore_, lib. II, cap. 61.) Le costume de ces
mimes, tout à fait étranger aux habitudes grecques et aux habitudes
romaines, se composait d’un pantalon de diverses couleurs, avec une
veste à manches, pareillement bigarrée, qu’Apulée, dans son Apologie,
désigne par le nom de _centunculus_, _habit de diverses pièces cousues
ensemble_. Ils avaient la tête rasée, dit Vossius, et le visage
barbouillé de noir de fumée: _Rasis capitibus et fuligine faciem
obducti_. Tous ces traits caractéristiques se trouvent retracés dans
des portraits empreints sur des vases antiques sortis des fouilles
d’Herculanum et de Pompéia; et l’on peut en conclure que jamais
descendant de noble race n’a offert une ressemblance de famille aussi
frappante que celle qui existe entre Arlequin et ses aïeux.

Les sannions conservèrent toujours le privilége d’amuser les maîtres
du monde, et ce privilége ne fut pas même suspendu par les guerres
civiles qui désolèrent Rome, comme s’il eût dû servir de compensation
à tant de désastres. Dans la suite, un tyran qui ne voulait laisser
aucune consolation à ses sujets, Tibère, entreprit vainement de le
faire cesser, en bannissant des acteurs si chéris; il se vit obligé
de les rappeler pour apaiser la multitude prête à se révolter. Les
peuples tiennent encore plus à leurs amusements qu’à leurs droits
politiques, et il n’y a point de révolution qui puisse les leur
enlever entièrement. Les beaux sermons de saint Jérôme, de saint
Augustin, de Tertullien, de Lactance et de quelques autres pères de
l’Église, n’eurent pas le pouvoir d’affaiblir le goût du public pour
les jeux mimiques, en les présentant comme incompatibles avec les
mœurs chrétiennes. Lorsque les hordes du Nord fondirent sur l’Italie,
l’empire éternel disparut, mais les sannions restèrent. Leur gaieté
pourtant sembla s’être perdue parmi les ruines. Ils ne consacrèrent
point aux plaisirs des vainqueurs un talent que ces barbares étaient
sans doute indignes d’apprécier, et ils se contentèrent de reparaître
dans les réjouissances annuelles du carnaval et dans les farces du
moyen âge. La _comedia dell’arte_ vint enfin les relever de cette
décadence et les réhabiliter dans une partie de leurs anciennes
fonctions. Ils prirent alors le nom de _zanni_, qu’ils portent encore
en Italie, et qui est évidemment le même que celui de sannions. Ils
revêtirent aussi l’habit de trente-six couleurs, affecté à ce genre
de comédie, qui représente des corporations individualisées, chaque
losange servant à marquer une corporation. Ce que j’ai dit plus haut
de l’emploi de cette bigarrure allégorique dans les fables atellanes
prouve qu’elle n’est pas de l’invention des modernes; il est probable
que son origine remonte aux Égyptiens. Le dieu Monde chez ce peuple,
dit Porphyre, était figuré debout et revêtu des épaules aux pieds d’un
magnifique manteau nuancé de mille couleurs[13]. Ce manteau était
l’emblème de la nature; l’habit d’Arlequin est l’emblème de la société.


=ARMES.=—_Se battre à armes égales._

Les armes dont on se servait dans les anciens duels devaient être
parfaitement égales. C’étaient des épées qu’on nommait _jumelles_,
parce qu’on les renfermait dans le même fourreau.

_Il n’est pas de plus belles armes que les armes de vilain._

_Armes_ se prend ici pour armoiries. «Ces glorieuses marques, dit
Mézeray, n’appartenaient autrefois qu’aux vrais gentilshommes,
c’est-à-dire, à ceux qui étaient tels par des services militaires; et
elles fesaient l’une des plus illustres parties de la succession dans
leurs maisons. Aujourd’hui tout le monde en porte; les plus roturiers
en sont les plus curieux. Ceux qui sont de profession contraire à
celle des armes ne parlent que de leurs armoiries. Ils font passer des
rébus de la vile populace, des allusions grossières sur leurs noms,
des chiffres de marchands, des enseignes de boutiques et des outils
d’artisans, dans les escus, à l’ombre des couronnes, des timbres, des
cimiers et des supports; ils ont, par une hardiesse insupportable,
choisi les pièces les plus illustres, et donné sujet de dire qu’_il
n’est point de plus belles armes que les armes de vilain_.» (_Abrégé
chronol. de l’Hist. de France_, t. II, p. 493, in-12. Paris, 1676.)

Ce proverbe a son application au figuré, en parlant d’une personne qui
fait un pompeux étalage de qualités feintes ou affectées.


=ARMOIRIES.=—_Les armoiries des gueux._

Lorsqu’un pauvre fait l’important, qu’il a l’air de trancher du grand
seigneur, on lui conseille de prendre _les armoiries des gueux_. Ces
armoiries sont deux carottes de tabac en croix avec ces mots autour:
_Dieu vous bénisse._

On dit aussi: _Le blason des gueux._


=ART.=—_L’art est de cacher l’art._

Le grand art de l’homme fin, dit Montaigne, est de ne le point
paraître: où est l’apparence de la finesse, l’effet n’y est plus.

En littérature, toute la perfection de l’art consiste, suivant la
remarque de Fénelon, à montrer si naïvement la simple nature qu’on le
prenne pour elle.

Quand l’art ne laisse aucune trace dans un ouvrage, le lecteur
s’imagine qu’il aurait pu le faire lui-même, et ce sentiment d’un
amour-propre qui se flatte le rend singulièrement indulgent envers
l’auteur. Ce n’est pas tout, quand l’art ne se montre pas, le plaisir
de le deviner est laissé aux lecteurs, et ceux qui sont faits pour
deviner savent gré à l’auteur de leur avoir ménagé ce plaisir.


=ARTICHAUT.=—_Faire d’une rose un artichaut._

C’est faire d’une belle chose une laide, d’une bonne une mauvaise. On
dit aussi dans le même sens, _Faire d’une pendule un tourne-broche_.

Allusion à l’histoire d’un barbouilleur chargé de peindre une rose
pour enseigne sur la porte d’un cabaret; il mit tant de vert-de-gris
dans le fond de ses mélanges, que les teintes légères du rouge furent
absorbées, et la rose en séchant devint un artichaut.


=ASPERGES.=—_En moins de temps qu’il n’en faut pour cuire des
asperges._

Cette expression proverbiale et comique, employée par Rabelais (liv.
V, ch. 7), est traduite de l’expression latine: _Citiùs quàm asparagi
coquuntur._ Érasme, qui la rapporte dans ses Adages, observe qu’elle
était familière à l’empereur Auguste.


=ASSEZ.=—_Il n’y a point assez, s’il n’y a trop._

Ce proverbe, qu’on exprimait autrefois d’une manière abrégée qui
prêtait à l’équivoque, _Assez n’y a, si trop n’y a_, renferme une
observation morale d’une grande vérité: c’est qu’on forme sans cesse
des désirs immodérés. Les grands enfants, qu’on appelle les hommes,
ressemblent à ce petit enfant gâté qui, invité à fixer lui-même le
nombre des hochets qui devaient lui être donnés, ne répondait que par
ces mots: _Donnez-m’en trop._

Sénèque écrivait à Lucilius (épit. 119): _Quod naturæ satis est homini
non est; inventus est qui concupisceret aliquid post omnia._ Ce qui
suffit à la nature ne suffit point à l’homme; il s’en est trouvé un
(Alexandre-le-Grand) qui, maître de tout, désirait quelque chose de
plus que tout.

Les Yolofs, habitants de la Sénégambie occidentale, disent: _Rien ne
peut suffire à l’homme que ce qu’il n’a pas._

Beaumarchais a très spirituellement enchéri sur notre proverbe,
lorsqu’il a mis dans la bouche de son Figaro, parlant de l’amour, ce
mot charmant qui est aussi devenu proverbe: _Trop n’est pas assez._


=ASSIETTE.=—_Deux gloutons ne s’accordent point en une même assiette._

Pas plus que _deux chiens après un os_. Ce proverbe est du temps où
plusieurs personnes mangeaient à la même assiette. Les Espagnols
disent: _A dos pardales, en una espiga, nunca ay liga._ _Entre deux
moineaux à un épi, il n’y a jamais de ligue._

_Faire l’assiette._

On disait autrefois _l’assiette d’une table_, pour l’ordre dans lequel
on devait y être assis; et _faire l’assiette_ ou _ordonner l’assiette_,
c’était désigner la place de chaque convive. Cette expression, qui
n’est plus d’usage, se trouve dans la traduction des Symposiaques de
Plutarque par Amyot; il serait bon de la rétablir, car elle épargnerait
une périphrase. _L’assiette_ se disait aussi pour _le service_.


=ASTROLOGUE.=—_Il n’est pas grand astrologue._

C’est-à-dire, il manque d’esprit, de prévoyance, d’habileté. Nos bons
aïeux avaient foi à l’astrologie, et ils regardaient les astrologues
comme des hommes du plus grand génie. (Voyez l’expression _Faire la
pluie et le beau temps_.)

_C’est un grand astrologue, il devine les fêtes quand elles sont
venues._

Expression ironique, en parlant de quelqu’un qui manque de perspicacité.


=ATTENDRE.=—_Tout vient à point à qui sait attendre._

Pour dire que les affaires ont un point de maturité qu’il faut attendre
et qu’il est dangereux de prévenir. «La science des occasions et des
temps, dit Bossuet, est la principale partie des affaires. Il faudrait
transcrire toutes les histoires saintes et profanes pour savoir ce que
peuvent dans les affaires les temps et les contre-temps. Précipiter
ses affaires, c’est le propre de la faiblesse, qui est contrainte de
s’empresser dans l’exécution de ses desseins, parce qu’elle dépend des
occasions.»

_Omnibus hora certa est, et tempus suum cuilibet cæpto sub cœlis._
(Ecclésiast., ch. 3, v. 1). _Il y a pour tout un moment fixé, et chaque
entreprise a son temps marqué sous les cieux._

_Il ne faut pas se faire attendre ni arriver trop tôt._

On est impoli quand on se fait attendre, et gênant quand on arrive trop
tôt.

_Ne t’attends qu’à toi-même._

C’est-à-dire, ne compte pas sur la protection ou sur le secours
d’autrui. La meilleure protection, les meilleurs secours que tu puisses
avoir, il faut les chercher en toi-même; tu les trouveras dans ta bonne
conduite, dans ton travail, dans ton économie, etc. C’est l’adage des
Grecs: _Si tu veux du bien, tire-le de toi-même._ «Faites-vous, s’il
se peut, dit Vauvenargues, une destinée qui ne dépende point de la
bonté trop inconstante et trop peu commune des hommes. Si vous méritez
des honneurs, si la gloire suit votre vie, vous ne manquerez ni d’amis
fidèles, ni de protecteurs, ni d’admirateurs. Soyez donc d’abord par
vous-même, si vous voulez acquérir les étrangers. Ce n’est point à
une ame courageuse à attendre son sort de la seule faveur et du seul
caprice d’autrui; c’est à son travail à lui faire une destinée digne
d’elle.»


=ATTENTE.=—_L’attente tourmente._

_Spes quæ differtur affligit animam._ (Salomon, Parab., cap. 13, v.
12.) _L’espérance différée afflige l’ame._

L’attente est douce, dit Montaigne, mais elle s’aigrit comme le lait.

Montesquieu appelle l’attente une chaîne qui lie tous nos plaisirs.


=AUNE.=—_ Au bout de l’aune faut_ (manque) _le drap._

Au propre, quelque grande que soit une pièce de drap, on en voit le
bout à force de l’auner; au figuré, quelque étendue que soit une
ressource, on l’épuise à force d’en user. Il n’y a rien dont on ne
trouve la fin.

Les Grecs exprimaient la même idée par un tour de paradoxe passé dans
la langue latine en ces termes: _Quidquid extremum breve._

_Savoir ce qu’en vaut l’aune._

Se dit d’une chose dont on a fait l’expérience à ses dépens.

_Il ne faut pas mesurer les autres à son aune._

Il ne faut pas juger d’autrui par soi-même.

_Les hommes ne se mesurent pas à l’aune._

Il ne faut pas juger du mérite des hommes par la taille.


=AUTEL.=—_Il en prendrait sur l’autel._

Cette expression, dont on se sert pour caractériser un homme avide du
bien d’autrui, et, en général, toute personne que rien n’arrête quand
il s’agit de se procurer des jouissances, est un emprunt que nous avons
fait aux Latins, qui disaient dans le même sens, _Edere de patellâ_,
comme on le voit dans cette phrase de Cicéron: _Atqui reperias asotos
ita non religiosos ut edant de patellâ._ (_De finib. bonor et malor_,
lib. II.) _Il y a des libertins si peu scrupuleux, qu’ils mangeraient
dans le plat du sacrifice._ Le mot _patella_ signifie une espèce de
vase où l’on mettait quelque partie réservée d’une victime, ainsi que
les viandes offertes aux dieux pénates nommés, pour cette raison,
_patellarii_.

_Il faut que le prêtre vive de l’autel._

On fesait autrefois une distinction entre _l’église_ et _l’autel_,
en donnant le nom _d’église_ aux revenus fixes du clergé, et le nom
_d’autel_ aux offrandes des fidèles, parce que ces offrandes étaient
ordinairement déposées sur l’autel. Le premier lot appartenait à
des feudataires ecclésiastiques, et le second à des vicaires ou
desservants. Quelques évêques prétendirent être maîtres de _l’autel_
aussi bien que de _l’église_, comme on le voit dans une lettre de
saint Abbon, qui les en blâme beaucoup; et cet acte de cupidité peu
évangélique fit naître le proverbe comme une juste réclamation.

On dit: _Il faut que le prêtre vive de l’autel_, pour signifier qu’il
doit avoir un salaire qui le laisse sans inquiétude sur les besoins de
la vie; mais, suivant une remarque de Gusman d’Alfarache, il faut qu’il
vive de l’autel pour servir à l’autel, et non pas qu’il serve à l’autel
pour vivre de l’autel.

Le proverbe s’emploie aussi, par extension, pour exprimer qu’une
personne qui exerce une profession honorable doit y trouver un honnête
profit.


=AVALEUR.=—_Avaleur de charrettes ferrées._

C’est-à-dire fanfaron, faux brave.

On lit dans la satire Ménippée: «Douze ou quinze mille fendeurs
de nazeaux et _mangeurs de charrettes ferrées_.» Cette expression
proverbiale n’est pas nouvelle; car Athénée a dit (_Deipnosoph._, liv.
VI): _C’est un mangeur de lances et de catapultes._


=AVARE.=—_L’avare et le cochon ne sont bons qu’après leur mort._

L’assimilation de l’avare et du cochon donne à ce proverbe quelque
chose de spirituel et de piquant, qui le rend préférable au proverbe
latin que P. Syrus a renfermé dans ce vers:

  _Avarus, nisi cum moritur, nil recte facit._

  L’avare ne fait qu’une bonne chose, c’est de mourir.

_A père avare, enfant prodigue._

Le fils d’un avare se voyant exposé à beaucoup de privations, se fait
escompter par des usuriers la riche succession qu’il attend, et comme
il a pris en horreur l’avarice de son père, il se jette dans l’excès
contraire.

L’observation qui sert de fondement à ce proverbe se trouve dans
l’Ecclésiaste (ch. 5, v. 13-14): _Est infirmitas pessima quam vidi
sub sole, divitiæ conservatæ in malum domini sui: pereunt enim in
afflictione pessimâ. Generavit filium qui in summâ egestate erit._ Il y
a une maladie bien fâcheuse que j’ai vue sous le soleil, des richesses
conservées avec soin pour le tourment de celui qui les possède: il les
voit périr dans une extrême affliction. Il a mis au monde un fils qui
sera réduit à la dernière misère.—A père pilleur, fils gaspilleur.


=AVARICE.=—_Quand tous vices sont vieux, avarice est encore jeune._

L’âge et les réflexions, dit Massillon, guérissent d’ordinaire les
autres passions, au lieu que l’avarice semble se ranimer et prendre de
nouvelles forces dans la vieillesse. Ainsi l’âge rajeunit, pour ainsi
dire, cette indigne passion. Elle se nourrit et s’enflamme par les
remèdes mêmes qui guérissent et éteignent toutes les autres. Plus la
mort approche, plus on couve des yeux son misérable trésor.

_Avarice passe nature._

L’avare se prive des commodités de la vie; il est mal logé, mal vêtu,
mal nourri; il souffre du froid et du chaud, et il endure la faim
pour satisfaire une passion plus forte en lui que nature, une passion
qui lui fait _jeter ses entrailles hors de lui_, selon l’expression
énergique de l’Ecclésiaste.

Un proverbe anglais compare l’avare au chien placé dans la roue d’un
tourne-broche: _A covetous man like a dog in a wheel, roasts meat for
others._

_L’avarice est comme le feu, plus on y met de bois, plus il brûle._

Cette comparaison proverbiale se trouve dans le Traité des Bienfaits,
par Sénèque (liv. II, ch. 27): _Multò concitatior est avaritia in
magnarum opum congestu collocata, ut flammæ acrior vis est quo ex
majore incendio emicuit._ Il en est de l’avarice comme du feu, dont
la violence augmente en proportion des matières combustibles qui lui
servent d’aliment.

Ovide, avant Sénèque, avait également comparé au feu la faim dévorante
d’Erisichton, symbole frappant de l’avarice. (_Métamorph._, liv. VIII,
fab. 11.)

_Avarice de temps seule est louable._

Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit, en parlant du temps: _Cujus solius
honesta est avaritia._


=AVENIR.=—_Nul ne sait ce que lui garde l’avenir._

C’est un proverbe qui se trouve parmi ceux de Salomon (ch. 27, v. 1):
_Ignoras quid superventura pariet dies._ Tu ignores ce que produira le
jour de demain. C’est aussi un proverbe latin, dont Varron fit le titre
d’une de ses satires: _Nescis quid vesper serus trahat._ Tu ne sais
pas les événements que peut amener le soir.

M. Dussault rapporte, dans un article du _Journal des Débats_, que la
chevalière d’Éon avait coutume de dire: _On ne sait pas ce qu’il y a de
caché dans la matrice de la Providence._ Si l’axiome n’est pas nouveau,
l’expression est assurément neuve.

_Il ne faut pas se fier sur l’avenir._

Il ne faut pas que les espérances que l’on fonde sur l’avenir fassent
négliger les soins du présent. Fontenelle disait: «Nous tenons le
présent dans nos mains; mais l’avenir est une espèce de charlatan
qui, en nous éblouissant les yeux, nous l’escamote. Pourquoi souffrir
que des espérances vaines ou douteuses nous enlèvent des jouissances
certaines!»

Les Basques ont ce proverbe: _Gueroa alderdi_; _l’avenir est perclus
de la moitié de ses membres_, pour signifier, je crois, que l’avenir
qu’on a en vue n’arrive presque jamais, ou que, s’il arrive, il n’est
ni tel qu’on le désire, ni tel qu’on le craint. «Il est des millions
de millions d’avenirs possibles, dit M. de Chateaubriand. De tous ces
avenirs un seul sera, et peut-être le moins prévu. Si le passé n’est
rien, qu’est-ce que l’avenir, sinon une ombre au bord du Léthé qui
n’apparaîtra peut-être jamais dans ce monde? Nous vivons entre un néant
et une chimère.»

  _Quid brevi fortes jaculamur ævo
  Multa?_ (HORACE, od. 16, lib. II.)

  Pourquoi, si loin de nous, lancer dans l’avenir
  L’espoir d’une existence aussi prompte à finir?

_Bien fou qui s’inquiète de l’avenir._

Ce proverbe ne doit pas s’entendre à la lettre, car il signifierait
qu’il est sage de négliger les soins de l’avenir, de laisser au hasard
la disposition de notre vie, et de ne pas pourvoir à l’intervalle qu’il
y a entre nous et la mort; ce qui offrirait une maxime déraisonnable,
ce qui assimilerait ta prudence à la folie. Il signifie simplement
qu’il ne faut point se livrer à des prévoyances inquiètes de l’avenir,
parce qu’elles détruisent la sécurité du présent et ne laissent aucune
paix à l’homme.

Il ne faut point, dit Bossuet, avoir une prévoyance pleine de souci
et d’inquiétude, qui nous trouble dans la bonne fortune; mais il faut
avoir une prévoyance pleine de précaution, qui empêche que la mauvaise
fortune ne nous prenne au dépourvu.

_Par le passé l’on connaît l’avenir._

Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Sophocle: _L’homme sage
juge de l’avenir par le passé._ Les Espagnols disent: _Por el hilo
sacarás el ovillo, y por lo pasado lo no venido._ _Par le fil tu
tireras le peloton, et par le passé l’avenir._

Rien n’est tel que l’expérience du passé pour découvrir l’avenir;
car l’avenir reproduit le passé, n’est qu’_un passé qui recommence_,
suivant l’expression de M. Nodier. _Quidquid jàm fuit, nunc est; et
quod futurum est, jàm fuit_ (Ecclésiaste, ch. 3, v. 15). _Tout ce qui
est déjà arrivé arrive encore maintenant; et les événements futurs ont
déjà existé._ Pour bien juger de l’avenir, il importe donc de consulter
le passé. Voulez-vous savoir, s’écrie Bossuet, ce qui fera du bien
ou du mal aux siècles futurs? Regardez ce qui en a fait aux siècles
passés: il n’y a rien de meilleur que les choses éprouvées.


=AVERTI.=—_Un homme averti en vaut deux._

Un homme qui a pris ses précautions, qui se tient sur ses gardes, est
doublement fort. Quelques auteurs ont altéré ce proverbe, en écrivant:
_Un bon averti en vaut deux._

_Qui dit averti, dit muni._

Muni se prend ici dans le sens de fortifié.

Le proverbe anglais qui correspond au nôtre est: _Fore-warned,
fore-armed._ _Averti d’avance, armé d’avance._


=AVEUGLE.=—_Être réduit à chanter la chanson de l’aveugle._

C’est-à-dire, être réduit à la misère. Voltaire, après avoir employé
cette expression, parle de la chanson de l’aveugle, dont il cite ce
couplet, qu’il a refait à sa manière:

  Dieu, qui fait tout pour le mieux,
  M’a fait une grande grâce:
  Il m’a crevé les deux yeux
  Et réduit à la besace.

_Nous verrons, dit l’aveugle._

Dicton qui trouve son application lorsqu’une personne ignorante, ou
sans connaissance de la chose dont il s’agit, s’ingère de donner des
avis.

_C’est un aveugle qui juge des couleurs._

Ce proverbe, qui ne paraît susceptible d’aucune exception, en a eu
pourtant plusieurs assez remarquables. Il s’est rencontré des aveugles
qui ont su très bien distinguer les couleurs au simple toucher, comme
on peut le voir dans le _Journal des Savants_, du 3 septembre 1685.

Voici comment le fait s’explique: les couleurs, dit le père Regnault
dans ses _Entretiens physiques_, ne sont dans les objets colorés que
des tissus de parties propres à diriger vers nos yeux plus ou moins de
rayons efficaces, avec des vibrations plus ou moins fortes. Il ne faut
qu’une nouvelle tissure de parties pour offrir à la vue une couleur
nouvelle. Le marbre noir réduit en poudre blanchit, et l’écrevisse en
cuisant passe du vert au rouge, etc. Il y a sur une montagne de la
Chine une statue qui présente un phénomène de la même espèce: elle se
colore diversement suivant les diverses variations de l’atmosphère,
et elle marque ainsi le temps comme un baromètre. Ce changement dans
les couleurs n’arrive qu’autant que les corps acquièrent une nouvelle
disposition de parties; et comme un tact bien exercé suffit pour faire
reconnaître et apprécier cette nouvelle disposition, il s’ensuit qu’il
n’est pas impossible à un aveugle de juger des couleurs.—Malgré cela,
on appliquera toujours très bien le proverbe à un homme qui juge des
choses sans les connaître.


=AVIS.=—_Autant de têtes, autant d’avis._

  _Quot capita tot sensus._

Il n’y a peut-être pas dans le monde deux opinions absoluā ment les
mêmes. Comme le microscope nous fait voir des différences entre des
choses qui semblent n’en offrir aucune, entre deux gouttes d’eau, par
exemple, un examen attentif peut nous en faire reconnaître entre des
opinions que nous jugeons identiques. M. Delaville a dit, dans son
_Folliculaire_, avec autant de raison que d’esprit:

  Les gens du même avis ne sont jamais d’accord.

Une pareille divergence tient à beaucoup de causes. Voici les
principales: la raison humaine a diverses faces, et ne se présente
pas du même côté à toute sorte d’esprits. La manière de juger, dit
Bernardin de Saint-Pierre, diffère, dans chaque individu, suivant
sa religion, sa nation, son état, son tempérament, son sexe, son
âge, la saison de l’année, l’heure même du jour, et surtout d’après
l’éducation, qui donne la première et la dernière teinture à nos
jugements. Les impressions que chacun reçoit des objets, quoique ces
objets restent les mêmes, varient à l’infini, comme le remarque Suard,
suivant la disposition où chacun se trouve, et nos jugements sont
moins l’expression de la nature des choses que de l’état de notre âme
En outre, les mots dont on se sert pour énoncer les jugements étant
souvent impropres, mal définis et mal compris, les font paraître encore
plus discordants.

        On donne à ces mots des sens doubles;
  Et, faute de s’entendre, on se bat pour des riens.
  Montaigne a bien raison, quand il dit que nos troubles
        Sont presque tous grammairiens. (FR. DE NEUFCHATEAU.)

_Un bon avis vaut un œil dans la main._

Un bon avis éclaire la conduite qu’on doit tenir; il dirige l’action
comme l’œil dirige la main.


=AVOCAT.=—_Avocat de Ponce-Pilate._

Avocat sans cause. C’est, dit Moisant de Brieux, une misérable allusion
à ces mots de Ponce-Pilate, dans l’Évangile: _Ego nullam invenio...
causam._ _Je ne trouve aucune cause._

_Avocat du diable._

Cette expression, qu’on applique à quelqu’un qui parle en faveur des
vices, qui soutient des opinions contraires aux doctrines de la foi,
est venue de l’usage établi anciennement de disputer pour et contre, en
public et même dans les églises, sur les objets les plus importants et
les plus respectables de la religion. Celui qui défendait les mauvais
principes était appelé _avocat du diable_.

Cette expression peut être venue tout aussi bien d’un autre usage qui
consistait à citer le diable en justice pour lui demander réparation
ou cessation de quelque mal dont on l’accusait d’être l’auteur, par
exemple, du dégât fait dans la campagne par les mulots ou par les
chenilles, qu’on excommuniait formellement, en ce cas. On lui fesait
le procès suivant les règles de la jurisprudence, et on lui donnait un
défenseur nommé d’office qui devenait pour lors à juste titre _l’avocat
du diable_.


=AVRIL.=—_Poisson d’avril._

Tout le monde sait que le poisson d’avril est une fausse nouvelle qu’on
fait accroire à quelqu’un, une course inutile qu’on lui fait faire le
premier jour d’avril, qui est appelé, pour cette raison, _la journée
des dupes_. Mais il est très peu de personnes qui sachent au juste ce
qui a donné naissance à une telle mystification, et il semble que les
étymologistes aient pris à tâche de la renouveler pour leurs lecteurs,
en voulant en expliquer l’origine. Quelques-uns prétendent que la chose
et le mot viennent de ce qu’un prince de Lorraine, que Louis XIII
fesait garder à vue dans le château de Nancy, se sauva en traversant
la Meurthe à la nage, le premier avril, ce qui fit dire aux Lorrains
qu’on avait donné aux Français un poisson à garder; mais la chose et le
mot existaient avant le règne de Louis XIII. D’autres les rapportent
à la pêche qui commence au premier jour d’avril. Comme la pêche est
alors presque toujours infructueuse, elle a donné lieu, suivant eux, à
la coutume d’attrapper les gens simples et crédules, en leur offrant
un appât qui leur échappe comme le poisson, en avril, échappe aux
pêcheurs. Fleury de Bellingen pense que le _poisson d’avril_ est
une allusion aux courses que les Juifs, par manière d’insulte et de
dérision, firent faire au Messie, à l’époque de sa passion, arrivée
vers le commencement d’avril, en le renvoyant d’Anne à Caïphe, de
Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode, et d’Hérode à Pilate. Une telle
origine paraît même assez vraisemblable, dans un temps de grossière
piété comme le moyen âge, où l’on traduisait en spectacles et en
divertissements, dans les rues comme sur les théâtres, les histoires de
l’Ancien et du Nouveau Testament, le tout pour la plus grande gloire de
Dieu et pour l’édification des fidèles. Cependant il est peu probable
que le mot _poisson_ ne soit autre que celui de _passion_ corrompu par
l’ignorance du vulgaire, ainsi que le prétend l’auteur cité. Il y a sur
ce mot une seconde conjecture, d’après laquelle, bien loin d’avoir été
introduit par altération, il l’aurait été par choix, en remplacement
du nom de Christ, qui ne pouvait figurer dans un jeu à cause de la
coutume religieuse de ne jamais le prononcer sans faire quelque
démonstration de respect; et le choix aurait été d’autant plus naturel,
que les chrétiens primitifs, obligés de couvrir leur doctrine d’un
voile mystérieux pour se soustraire aux persécutions, avaient désigné
le divin législateur par le terme grec ΊΧθϒ̄̃Σ (poisson), dans lequel
se trouvent les initiales des cinq mots sacrés: Ίησοῦς, Χριστὸς, θεὸς,
ϒίὸς, Σωτἠρ, Jésus, Christ, Dieu, Fils, Sauveur.

L’explication de Fleury de Bellingen, ainsi rectifiée, s’accorderait
assez bien avec l’opinion de ceux qui regardent le _poisson d’avril_
comme une institution politique conçue par le clergé, à une époque
où l’année commençait au mois d’avril et où l’imprimerie n’avait pas
encore rendu communs l’art de lire et l’usage des calendriers; mais
est-il certain que cette institution soit d’une date aussi ancienne?
J’avoue que je n’ai pu découvrir aucun document qui le prouve, tandis
que j’en ai trouvé plusieurs qui autorisent à penser le contraire. Par
exemple, Gilbert Cousin (Gilbertus Cognatus), le seul des nombreux
parémiographes du seizième siècle qui ait rapporté l’expression de
_poisson d’avril_ (_aprilis piscis_), ne lui a consacré qu’un article
de trois lignes où l’on voit simplement que c’était une dénomination
sous laquelle ses contemporains désignaient un proxénète, parce que le
poisson dont cet infame entremetteur porte le nom[14] dans le langage
du bas peuple est excellent à manger au mois d’avril. Or, il est très
probable que si le jeu du _poisson d’avril_ avait été connu du temps
de Gilbert Cousin, celui-ci n’aurait pas manqué d’en parler, et il est
permis de conclure de son silence et de celui des autres auteurs, que
ce jeu n’eut point l’origine qu’on lui attribue. Tout porte à croire
qu’il ne fut établi, ou du moins ne fut nommé comme nous le nommons
maintenant, que vers la fin du seizième siècle, précisément lorsque
l’année cessa de commencer en avril, conformément à une ordonnance
que Charles IX rendit en 1564, et que le parlement n’enregistra qu’en
1567. Par suite d’un tel changement, les étrennes qui se donnaient en
avril ou en janvier indifféremment, ayant été réservées pour le jour
initial de ce dernier mois, on ne fit plus le premier avril que des
félicitations de plaisanterie à ceux qui n’adoptaient qu’avec regret le
nouveau régime; on s’amusa à les mystifier par des cadeaux simulés ou
par des messages trompeurs, et comme au mois d’avril le soleil vient de
quitter le signe zodiacal des poissons, on donna à ces simulacres le
nom de _poissons d’avril_.

Le peuple alors était très familiarisé avec l’idée du zodiaque, parce
que le zodiaque jouait un rôle important dans l’astrologie judiciaire,
en faveur de laquelle existait un préjugé dominant, et parce qu’il
était représenté sur le portail et dans les roses des principales
églises, avec des bas-reliefs qui correspondaient à chacun de ses
signes et indiquaient les travaux de chaque mois. Il faut observer que
de tous les peuples chez qui le divertissement du premier avril est
en usage, il n’y a que les Français qui l’aient désigné par le signe
des poissons transporté en avril, si l’on excepte les Italiens, qui
emploient quelquefois cette expression analogue, _Pescar l’aprile_;
_pêcher l’avril_. Les Allemands disent: _In den April schicken_,
_envoyer dans l’avril_; et les Anglais: _To make april fool_, _faire
un sot d’avril_, ce qui leur est commun avec les Hollandais. Les
Espagnols, qui font le jeu à la fête des Innocents, lui donnent le nom
de cette fête.

Je terminerai cet article en rapportant un poisson d’avril des plus
singuliers. L’électeur de Cologne, frère de l’électeur de Bavière,
étant à Valenciennes, annonça qu’il prêcherait le premier avril. La
foule fut prodigieuse à l’église. L’électeur monta en chaire, salua
son auditoire, fit le signe de la croix, et s’écria d’une voix de
tonnerre: _Poisson d’avril!_ puis il descendit en riant, tandis que des
trompettes et des cors de chasse fesaient un tintamarre digne de cette
scène si peu d’accord avec la gravité ecclésiastique.



B


=B.=—_Être marqué au B._

C’est avoir quelque défaut corporel dont le nom commence par la lettre
B; être bancal, ou bègue, ou bigle, ou boiteux, ou borgne, ou bossu.

_Il faut se défier des gens marqués au B._

_Cave a signatis._ Les gens marqués au B se trouvant exposés, chaque
jour, à des railleries, ont ordinairement le caractère aigri par la
contrariété qu’ils en éprouvent et l’esprit excité par le besoin d’y
riposter. Ainsi, ils deviennent doublement redoutables. De là l’opinion
qu’il faut se défier d’eux, opinion qui a été presque toujours exagérée
par une espèce de superstition. Chez les Romains, les défauts corporels
étaient regardés comme des signes de mauvais augure et de méchanceté.
On en voit la preuve dans ces deux vers de Martial (liv. XII, épigr.
54):

  _Crine ruber, niger ore, brevis pede, lumine læsus,
  Rem magnam præstas, Zoile, si bonus es._

 Avec cette crinière rousse, ce visage noir, ce pied boiteux et cet œil
 unique, tu es un vrai phénomène, Zoile, si tu es bon.

Chez les Hébreux, le Lévitique excluait de l’autel les aveugles,
les bossus, les manchots, les boiteux, les borgnes, les galeux, les
teigneux, les nez trop longs et les nez trop courts.

_Ne savoir ni A ni B._

Les Latins, pour désigner un homme tout à fait ignorant, se servaient
du proverbe suivant qu’ils avaient reçu des Grecs: _Nec litteras
didicit nec natare._ _Il ne sait ni lire ni nager._ Ce qui fait voir
qu’à Rome, ainsi qu’à Athènes, la natation était jugée tellement utile,
qu’on l’enseignait aux enfants avec le même soin que la lecture.
L’empereur Auguste ne voulut pas qu’un autre que lui montrât à nager
à ses petits-fils; et Trajan fut loué par son panégyriste comme très
habile nageur.

_On n’a pas plutôt dit A qu’il faut dire B._

On n’a pas plutôt dit ou fait une chose qu’on est entraîné à en dire
ou à en faire une autre pour satisfaire à l’exigence d’autrui. Une
concession ne va presque jamais seule.

Ce proverbe est aussi allemand: _Wer A sagt muss auch B sagen._

Quelqu’un a dit: Si j’avouais que mon ami est borgne, on voudrait me
faire avouer qu’il est aveugle.


=BABOUIN.=—_Baiser le babouin._

C’était autrefois l’usage, dit Richelet, de tracer avec du charbon sur
la porte ou sur le mur d’un corps de garde certaine figure grotesque
qui représentait d’ordinaire un babouin (espèce de gros singe dont
la queue est très courte et le museau très allongé), et lorsqu’un
soldat avait commis quelque faute, il était condamné par ses camarades
à baiser cette figure. Ce qui donna lieu à l’expression proverbiale
_Baiser le babouin_, c’est-à-dire faire des soumissions honteuses et
forcées.

_Taisez-vous, petit babouin; laissez parler votre mère qui est plus
sage que vous._

C’est ce qu’on dit à un jeune étourdi qui veut se mêler de la
conversation des personnes âgées ou qui tient des propos déplacés.
Ici le mot _babouin_, dérivé du latin _babus_, _babuinus_, signifie
_bambin_.

Nos vieux parémiographes attribuent à ce proverbe l’origine suivante,
qui a tout l’air d’un conte fait après coup.

Une jeune villageoise, atteinte du mal secret qui fait mourir les
bergères, allait, soir et matin, se prosterner devant une image de
Vénus tenant par la main son fils Cupidon, et là, dans l’effusion de
son ame, elle priait presque à haute voix la déesse qui prend pitié des
cœurs en peine d’opérer sa guérison, en lui faisant épouser un beau
jeune homme qu’elle aimait. Certain espiègle caché derrière l’autel,
l’ayant entendue, voulut s’amuser à ses dépens, et s’écria malignement:
_Ce beau jeune homme n’est pas pour vous._ La suppliante ingénue crut
que ces mots étaient partis de la bouche de Cupidon, et elle répliqua
d’un ton de dépit: _Taisez-vous, petit babouin; laissez parler votre
mère qui est plus sage que vous._


=BADAUD.=—_Badaud de Paris._

Le père Labbe a émis sur ce sobriquet des conjectures vraiment
curieuses. On doute, dit-il, si c’est pour avoir été _battus au dos_
par les Normands, ou pour avoir _bien battu et frotté leur dos_,
ou bien à cause de l’ancienne porte _Baudaye_ ou _Badaye_, que les
Parisiens ont été appelés _badauds_. Un autre étymologiste prétend
qu’ils ont dû cette dénomination, dérivée du mot celtique _badawr_,
_batelier_, à leur goût pour la navigation; car il y avait chez eux
une corporation de bateliers connus, au commencement du cinquième
siècle, sous le titre de _Mercatores aquæ parisiaci_, _Marchands
parisiens par eau_, dont l’institution remontait peut-être au delà du
temps de Jules César, et dont les Romains s’étaient avantageusement
servis pour le transport des vivres et des munitions de guerre.—Le
_Mercure de France_ (25 avril 1779) donne l’explication suivante:
«Rabelais rapporte (liv. V, ch. 1) que Platon comparait les niais et
les ignorants à des gens nourris dans des navires, d’où, comme si l’on
était enfermé dans un baril, on ne voit le monde que par un trou. De
ce nombre sont les _badauds de Paris en Badaudois_, par rapport à la
cité de Paris, laquelle, étant dans une île de la figure d’un bateau,
a donné lieu aux habitants de prendre une nef pour armoiries de leur
ville. Comme ils ne quittent pas légèrement leurs foyers, rien de
plus naturel que le sobriquet de _badauds_ qu’on leur a appliqué par
allusion au bateau des armoiries de Paris.»

Bien des lecteurs penseront peut-être qu’ils feraient un acte de
badauderie en attachant quelque importance à ces étymologies, et ils
seront de l’avis de Voltaire, que, si l’on a qualifié de _badaud_ le
peuple parisien plus volontiers qu’un autre, c’est uniquement parce
qu’il y a plus de monde à Paris qu’ailleurs, et par conséquent plus de
gens inutiles qui s’attroupent pour voir le premier objet auquel ils
ne sont pas accoutumés, pour contempler un charlatan ou un charretier
dont la charrette sera renversée sans qu’ils lui aident à la relever.
Il est libre à chacun d’attribuer à tel motif qu’il jugera convenable
la préférence accordée aux badauds de Paris sur les badauds de tous les
autres lieux.

Remarquons, en terminant cet article, que la badauderie des Parisiens a
été très bien peinte dans le petit livre qui est intitulé: _Voyage de
Paris à Saint-Cloud par mer et par terre._


=BAGUE.=—_Avoir une belle bague au doigt._

C’est posséder une belle propriété dont on peut se défaire aisément
avec avantage; c’est occuper un emploi qui rapporte de bons honoraires
sans assujettir à un grand travail.—Cette expression est un reste de
l’usage observé autrefois en France, pour mettre en possession les
acquéreurs et les donataires, et nommé _l’investiture de l’anneau_,
parce qu’un anneau sur lequel les parties contractantes avaient juré
était remis au nouveau propriétaire comme un titre spécial de la
propriété. Afin de constater l’ancienneté de cet usage, qui avait lieu
particulièrement pour lu saisine du fief ecclésiastique, je citerai
l’acte de fondation du monastère de Myssy, nommé depuis Saint-Maximin,
aujourd’hui Saint-Mesmin-sur-Loiret, qui fut donné à Euspice et à son
neveu Maximin par Clovis, en 497, un an après la bataille Tolbiac. Le
texte porte: _Per annulum tradidimus_; _nous avons livré par l’anneau_.
C’est la première fondation de ce genre qu’ait faite un monarque franc.

On employait autrefois une autre expression proverbiale qui avait
quelque rapport au même usage: _Laisser l’anneau à la porte_,
c’est-à-dire faire l’abandonnement de sa maison et de ses biens.

_Bagues sauves._

On dit d’une personne qui sort heureusement d’une affaire ou d’un
péril, qu’_elle en sort bagues sauves_. Ce qui est pris de la formule
militaire _Sortir vie et bagues sauves_, qu’on emploie dans les
capitulations pour garantir à une garnison qu’en évacuant la place elle
sera à l’abri de toute attaque et conservera ses _bagues_ ou bagages.


=BAGUETTE.=—_Commander à la baguette._

C’est commander d’une manière hautaine et dure. _Être servi à la
baguette_, c’est être servi avec respect et promptitude. Ces façons de
parler font apparemment allusion à la baguette magique dont la vertu
ne connaît point d’obstacle. Cependant quelques parémiographes pensent
qu’elles ont rapport à la baguette des huissiers ou des écuyers.


=BAHUTIER.=—_Ressembler aux bahutiers qui font plus de bruit que de
besogne._

C’est-à-dire faire beaucoup d’embarras et peu d’ouvrage, parce que
les bahutiers, après avoir cogné un clou, donnent plusieurs coups de
marteau qui semblent inutiles, avant d’en cogner un second.


=BAIE.=—_Donner à quelqu’un des baies._

C’est le tromper, lui en faire accroire. Estienne Pasquier pense que
cette locution est venue de la _Farce de Patelin_ dans laquelle le
berger Agnelet, cité en justice par son maître qui l’accuse d’avoir
égorgé ses moutons, fait l’imbécile, d’après le conseil de l’avocat, et
ne répond que par des _bée bée_ ou bêlements au juge qui l’interroge et
à l’avocat lui-même, lorsque celui-ci lui demande son paiement. Ménage
n’adopte pas cette explication, trouvant plus naturel de dériver le mot
_baie_ (tromperie) de l’italien _baia_, qui a la même signification.

M. Ch. Nodier observe que le mot _baie_ est mal orthographié, et que
la lettre _i_ devrait y être remplacée par la lettre _y_, car il est
la racine de notre ancien verbe _bayer_. Un homme à qui l’on donne des
_bayes_, dit-il, est un homme sujet à s’ébahir de peu de chose.


=BAILLER.=—_La bailler belle à quelqu’un._

On pense généralement que le pronom _la_, par lequel commence cette
phrase proverbiale, représente le substantif _bourde_ (_défaite_,
_mensonge_, _raillerie_), qui est sous-entendu, et que le verbe
_bailler_ doit se prendre comme synonyme de _donner_. Mais M. Charles
Nodier croit que ce verbe a usurpé la place de _bayer_ (tromper); je le
crois aussi, et je regarde le mot _belle_ (voyez ce mot) comme employé
adverbialement pour _bel_ ou _bellement_. Un fait qui me paraît le
prouver, c’est que nos anciens auteurs ont dit _bailler belle_, sans
substantif ni pronom. Cette manière de s’exprimer se trouve dans la
_Farce de Patelin_ et dans les _pièces de Luynes_, où je lis (pag.
401): _C’est baille-luy belle et du tout rien_; c’est-à-dire, ce sont
des promesses sans effet.

Je ne prétends pas, toutefois, qu’il faille revenir à écrire _bayer
belle_ au lieu de _bailler belle_. La locution _la bailler belle_
ou _la donner belle_ est aujourd’hui la seule admise et la seule
rationnelle avec l’emploi du pronom.


=BÂILLEUR.=—_Un bon bâilleur en fait bâiller deux._

  _Oscitante uno deindè oscitat et alter._


Ce proverbe, dont on se sert pour exprimer la contagion du mauvais
exemple, doit être fort ancien. Socrate (_Charmid._) dit que ses
doutes se sont communiqués à Critias avec la même facilité que les
bâillements se communiquent.


=BAISE-MAIN.=—_A belles baise-mains._

On dit faire une chose, recevoir une grâce _à belles baise-mains_,
pour signifier avec soumission et reconnaissance. _Baise-mains_ n’est
féminin que dans cette expression adverbiale, venue de la coutume de
rendre hommage à une personne, soit en lui baisant la main, soit en se
baisant la main.

Cette coutume, très ancienne et presque universellement répandue, a été
également partagée entre la religion et la société. Dans l’antiquité la
plus reculée, on saluait le soleil, la lune et les étoiles en portant
la main à la bouche. Job assure qu’il n’a point donné dans cette
superstition: _Si vidi solem cùm fulgeret aut lunam incedentem clarè,
et osculatus sum manum meam ore meo._

On lit dans l’Écriture: «Je me suis réservé, dit le Seigneur, sept
mille hommes qui n’ont point fléchi les genoux devant Baal, et qui ne
l’ont point adoré en baisant la main.»

Salomon rapporte que les flatteurs et les suppliants de son temps ne
cessaient point de baiser les mains de leurs patrons jusqu’à ce qu’ils
en eussent obtenu les faveurs qu’ils désiraient. Priam baisait les
mains d’Achille, teintes du sang de son fils Hector, pour le conjurer
de lui rendre le corps de ce malheureux fils.

Les Romains adoraient les dieux en portant la main droite à la bouche:
_In adorando_, dit Pline, _dexteram ad osculum referimus_. Ils fesaient
de même, dans les premiers temps de la république, pour témoigner leur
respect; mais ce n’étaient que des subalternes qui agissaient ainsi à
l’égard des supérieurs; les personnes libres se donnaient simplement
la main ou s’embrassaient. L’amour de la liberté alla si loin, dans la
suite, que les soldats mêmes ne rendaient pas volontiers ce devoir à
leurs généraux, et l’on regarda comme quelque chose d’extraordinaire la
démarche des soldats de l’armée de Caton, qui allèrent tous lui baiser
la main, lorsqu’il fut obligé de quitter le commandement. Plus tard,
ils devinrent moins délicats: la grande considération dont jouirent
les tribuns, les consuls et les dictateurs, porta les particuliers
à vivre avec eux d’une manière plus respectueuse; au lieu de les
embrasser comme auparavant, ils étaient trop heureux de leur baiser
la main, et c’est ce qu’ils appelaient _accedere ad manum_. Sous les
empereurs, cette conduite devint un devoir essentiel, même pour les
grands dignitaires, car les courtisans d’un rang inférieur devaient
se contenter d’adorer la pourpre, ce qu’ils faisaient en se mettant
à genoux pour toucher la robe impériale avec la main droite qu’ils
portaient ensuite à leur bouche; mais cet honneur devint avec le temps
le partage exclusif des consuls et des premiers officiers de l’état. Il
ne fut permis aux autres de saluer l’empereur que de loin, en portant
la main à la bouche de la même manière que dans l’adoration des dieux.
Dioclétien fut le premier qui se fit baiser les pieds.

Fernand Cortez trouva l’usage des baise-mains établi au Mexique, où
plus de mille seigneurs vinrent le saluer, en touchant la terre avec
leurs mains qu’ils portaient ensuite à la bouche.

En France, les courtisans étaient admis à l’honneur de baiser la main
du roi, les vassaux baisaient celle de leur suzerain, et les fidèles
baisaient celle du prêtre, lorsqu’ils allaient à l’offrande, ce qui a
fait désigner l’offrande par le nom de _baise-main_. Cette dernière
pratique a été remplacée par le baisement de la patène; les deux
autres n’existent plus. On regarde aujourd’hui comme une trop grande
familiarité ou comme une trop grande bassesse de baiser la main de
ceux avec qui on est en société. Aussi _Je vous baise les mains_, qui
était autrefois une expression de civilité, n’est plus qu’une formule
ironique.


=BAISER.=—_Le baiser est un fruit qu’il faut cueillir sur l’arbre._

Proverbe galant et spirituel qu’on adresse à une femme qui envoie
des baisers avec la main. Ces baisers sont appelés _baisers d’été_,
parce que, n’ayant rien d’échauffant, ils conviennent très bien à la
chaude saison; et c’est ce que paraît indiquer le souffle dont on les
accompagne ordinairement.

_Les baisers sont retournés._

C’est ce que disent les femmes du peuple à quelque malotru pour lui
signifier que ce n’est pas à leur visage, mais à un autre endroit
qu’elles lui permettront d’appliquer ses lèvres. Je ne me souviens pas
si Jean della Casa, archevêque de Bénévent, a indiqué spécialement cet
endroit dans son fameux chapitre sur les baisers qu’on peut prendre
honnêtement sur diverses parties du corps; mais Owen l’a désigné dans
une charade dont le mot est _os-culum_, et dont voici les deux derniers
vers:

  _Syllaba prima meo debetur tota marito
  Sume tibi reliquas, non ero dura, duas._

  La première syllabe est toute à mon époux;
  Prenez, je le veux bien, les deux autres pour vous.


=BALAI.=—_Avoir rôti le balai._

Ceux qui fréquentaient le sabbat devaient s’y rendre avec un balai dont
ils tenaient la tête entre les mains et le manche entre les jambes,
ce qui les fit appeler à la Ferté-Milon _chevaucheurs de ramon_, et à
Verberie _chevaucheurs d’escouvette_ (_ramon_ et _escouvette_ sont deux
vieux mots qui signifient _balai_). Tous les nouveaux admis au sabbat
étaient dressés à ce manége. _ Edoctus quisque,_ dit Gaguin, _scopam
sumere et inter femora equitis instar ponere._ Une fois passés maîtres
en sorcellerie, ils pouvaient aller à l’assemblée infernale sur un
cheval, sur un âne ou sur un bouc. Quelquefois même ils n’avaient pas
besoin de monture; il leur suffisait de se frotter de certain onguent
ou de prononcer certaines paroles dont la vertu toute seule les y
transportait, en les faisant passer par les tuyaux des cheminées; mais
avant de jouir de ce privilége vraiment magique, il fallait qu’ils
eussent bien chevauché sur le balai. Lorsque le balai avait fait le
service exigé, il était _rôti_, c’est-à-dire brûlé dans le grand
brasier destiné à faire bouillir la _grande chaudière des maléfices_,
et le sorcier à qui il appartenait se dévouait par cet acte symbolique
à la géhenne des feux éternels pour ne plus être séparé de Satan, son
seigneur et maître. Telle est l’idée que la crédulité superstitieuse
du moyen âge attachait à la combustion du balai. Il est tout naturel
qu’elle ait donné naissance à l’expression proverbiale dont on se sert
en parlant d’un homme ou d’une femme qu’on accuse grossièrement d’avoir
mené une vie fort déréglée.

Cette origine a été indiquée par Regnier, lorsqu’il a dit dans sa
plaisante description des meubles d’une courtisane, satire 11:

  Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat,
  Un _balet_ pour brusler en allant au sabbat.

Moisant de Brieux a donné une autre origine que je vais rapporter,
parce qu’on y trouve la preuve que _rôtir_ a été employé dans le sens
de _brûler_. «_Rôtir le balai_, dit-il, signifiait autrefois _brûler
un fagot_ en compagnie, entrer en goguette au point de rôtir le balai
faute d’autre bois.»


=BALLE.=—_Enfant de la balle._

On appelle ainsi proprement l’enfant d’un maître de jeu de paume, et
figurément celui qui est élevé dans la profession de son père.

_La balle cherche le joueur._

L’occasion se présente d’elle-même à celui qui sait en profiter. On dit
aussi, dans le même sens, _Au bon joueur la balle_.

_Prendre la balle au bond._

Saisir adroitement une occasion.

_Renvoyer la balle à quelqu’un._

Se décharger sur quelqu’un d’un soin, d’un travail, riposter vivement.

_A vous la balle._

Cela vous regarde.

Toutes ces expressions sont des métaphores prises du jeu de paume, qui
était un des principaux exercices de nos bons aïeux.

_De balle._

Cette expression, jointe à un substantif, sert à marquer le mépris,
comme dans _marquis de balle_, _juge de balle_, _musicien de balle_,
_rimeur de balle_. En ce cas, la métaphore n’est point tirée du jeu
de paume, mais de la profession de ces marchands forains appelés
_porte-balles_, qui mettent dans une balle leurs marchandises presque
toujours d’assez mauvais aloi. _De balle_ signifie la même chose que
_de pacotille_.


=BAN.=—_Convoquer le ban et l’arrière-ban._

Cette expression s’emploie figurément en parlant d’une personne qui
s’adresse à tous ceux dont elle peut espérer du secours ou quelque
appui pour le succès d’une affaire.

«Quand les rois, dit M. de Chateaubriand, sémonnaient, pour le service
du fief militaire, leurs vassaux directs, les ducs, comtes, barons,
chevaliers, chatelains, cela s’appelait le _ban_; quand ils sémonnaient
leurs vassaux directs et leurs vassaux indirects, c’est-à-dire
les seigneurs et les vassaux des seigneurs, les possesseurs
d’arrière-fiefs, cela s’appelait l’_arrière-ban_. Ce mot est composé
de deux mots de l’ancienne langue, _har_, camp, et _ban_, appel;
d’où le mot de basse latinité _heribarinum_. Il n’est pas vrai que
l’_arrière-ban_ soit le réitératif de _ban_.»


=BANNIÈRE.=—_Aller au-devant de quelqu’un avec la croix et la
bannière._

C’est ainsi que le clergé de Rome allait au-devant de l’exarque ou
représentant de l’empereur, pour lui rendre hommage; ce cérémonial fut
observé par le pape Adrien I^{er}, lorsque Charlemagne fit son entrée
à Rome, comme l’atteste le passage suivant du _Liber Pontificalis_ (t.
III, part. 1, p. 185): _Obviam illi ejus sanctitas dirigens venerabiles
cruces, id est signa, sicut mos est ad exarchum aut patricium
suscipiendum, eum cum insigni honore suscipi fecit._ On fesait les
mêmes honneurs aux rois et aux princes dans les villes et les villages
où ils passaient. «Quant le roy (saint Louis) arriva en Aire, dit
Joinville, ceulx de la cité le vindrent recevoir jusques à la rive de
la mer, o (avec) leurs processions à trez grant joye.» Les seigneurs
dans leurs fiefs étaient reçus d’une semblable manière. C’est de cet
usage qu’est venue notre expression proverbiale dont on se sert pour
marquer une réception fort honorable.

_Il faut l’aller chercher avec la croix et la bannière._

Se dit d’une personne qui se fait attendre, et cette façon de parler
est fondée sur un ancien usage observé dans quelques chapitres,
notamment dans celui des chanoines de Bayeux. Lorsqu’un de ces pieux
fainéants ne se rendait pas aux vigiles, appelées depuis matines, qu’on
chantait dans la nuit, quelques-uns de ses confrères étaient députés
vers lui processionnellement, avec la croix et la bannière, comme pour
faire une réprimande à sa paresse. Cet usage durait encore, dit-on, en
1640.

_Faire de pennon bannière._

Le pennon était l’enseigne d’un gentilhomme bachelier qui avait sous
lui vingt hommes d’armes; la bannière était l’enseigne d’un gentilhomme
banneret qui commandait à cinquante hommes d’armes. Le pennon se
terminait en queue, et la bannière avait une forme carrée. Quand le
bachelier passait banneret, la cérémonie consistait à couper la queue
de son pennon qui devenait ainsi sa bannière. De là l’expression
héraldique _Faire de pennon bannière_, qui est passée en proverbe
pour dire, s’élever en grade, être promu d’une dignité à une dignité
supérieure.

_Cent ans bannière, cent ans civière._

C’est-à-dire que les grandes maisons finissent par déchoir. On les
a comparées aux pyramides dont la vaste masse se termine en petite
pointe. La bannière était autrefois l’attribut des hauts seigneurs.
On appelait _maison bannière_, _chevalier bannière_, la maison et
le chevalier qui avaient un nombre de vassaux suffisant pour lever
bannière, et l’on donnait par opposition le nom de _civière_ à un noble
sans fief et du dernier ordre, comme on le voit dans ces deux vers
extraits de l’histoire des archevêques de Brême:

  _Erat dacus nobilis sanguine regali
  Ex matre, sed genitor miles civeralis._

Les Espagnols se servent du proverbe suivant: _Abaxanse los adarves
y alcance los muladares._ _Les murs s’abaissent et les fumiers se
haussent._ C’est-à-dire les grands deviennent petits et les petits
deviennent grands.

  _Irus et est subito qui modo cresus erat._ (OVID.)

Platon disait: Il n’est point de roi qui ne soit descendu de quelque
esclave; il n’est point d’esclave qui ne soit descendu de quelque roi.


=BANQUET.=—_Banquet de diables._

Repas où il n’y a point de sel. On dit, dans le même sens, _Souper de
sorciers_, et ces deux expressions ont une origine commune; elles sont
dérivées d’une croyance superstitieuse qui attribuait aux diables et
aux sorciers la plus forte horreur pour le sel, attendu que le sel est
le symbole de l’éternité, et qu’étant exempt de corruption il peut en
préserver toutes choses. C’est ce que dit Morésin dans son curieux
ouvrage intitulé _Papatus_ (p. 154): _Salem abhorrere constat diabolum
et ratione optimâ nititur, quia sal æternitatis est et immortalitatis
signum neque putredine neque corruptione infestatur unquam sed ipse ab
his omnia vindicat._


=BAPTISÉ.=—_N’attendez rien de bon d’un homme mal baptisé._

C’est une superstition bien ancienne qu’il y a des noms heureux et des
noms malheureux, et que la destinée de chaque individu est pour ainsi
dire écrite dans celui qu’il porte. Cette superstition était fort
accréditée chez les Romains, qui cherchaient ordinairement à connaître
par un présage appelé _Omen nominis_, si les personnes auxquelles on
confiait la direction de quelque affaire, soit publique, soit privée,
rempliraient leur mission avec succès. Ils détestaient les noms dont
la signification rappelait quelque chose de triste ou de désagréable,
et quand ils levaient des troupes, le consul devait prendre soin que
les premiers noms inscrits sur le contrôle fussent de bon augure, comme
ceux de Valérius, Victor, Faustus, etc. S’il ne se trouvait personne
qui les portât, on les inscrivait toujours, après les avoir prêtés à
des soldats imaginaires. Nos pères croyaient aussi à la fatalité des
noms, et l’histoire en offre plus d’une preuve. On sait qu’on augura
mal de la paix conclue à Saint-Germain-en-Laye, entre les calvinistes
et les catholiques, deux ans avant la Saint-Barthélemy, et nommée _paix
boiteuse et mal assise_, parce que M. de Biron, qui était boiteux, et
M. de Mesmes, seigneur de Malassise, s’en étaient mêlés.

M. A.-A. Monteil, dans son curieux _Traité de matériaux manuscrits_ (t.
II, p. 169), parle d’un manuscrit du dix-septième siècle, intitulé:
_Nomancie cabalistique, ou la science du nom et du surnom des personnes
dont l’on veut connaître l’événement._


=BAPTISTE.=—_Tranquille comme Baptiste._

Se dit d’un homme qui montre de l’indolence et de l’apathie dans
quelque circonstance où il devrait agir. C’est une allusion au rôle des
niais qui, dans les anciennes farces, étaient désignés ordinairement
par le nom de Baptiste.


=BARAGOUIN.=

Langage corrompu et inintelligible. Deux voyageurs bas-bretons, qui ne
connaissaient d’autre idiome que celui de leur province, arrivèrent
dans une ville où l’on ne parlait que français. Pressés de la faim
et de la soif, ils eurent beau crier _bara_, qui veut dire _pain_,
et _gouin_, qui veut dire _vin_, ils ne furent compris de personne,
tant qu’ils ne s’avisèrent point d’indiquer par des gestes les objets
de leur besoin; et cette aventure donna, dit-on, naissance au mot
_baragouin_. Que l’anecdote soit vraie ou fausse, l’étymologie de
_baragouin_ n’en est pas moins, suivant Ménage, dans les mots _bara_
et _gouin_ ou _guin_, qui, dans le bas-breton dérivé du celtique,
signifient _pain_ et _vin_, deux choses dont on apprend d’abord les
noms quand on étudie une langue étrangère. Dire de quelqu’un qu’il
_parle baragouin_ ou qu’il _baragouine_, c’est faire entendre qu’il ne
sait de l’idiome dont il use que les mots de _pain_ et de _vin_.

On trouve cette autre étymologie dans le Chevréana: «Baragouin vient de
_bar_, qui signifie _dehors_, _champ_, _campagne_, et de _gouin_ qui
signifie _gens_. Ainsi, _parler baragouin_, c’est parler comme les gens
du dehors et les étrangers.»


=BARBE.=—_Faire barbe de paille à Dieu._

Cette expression, dont on se sert pour marquer la conduite intéressée
d’un hypocrite qui ne fait que de mauvaises offrandes à l’église,
tout en ayant l’air d’en faire de bonnes, a été corrompue par la
substitution de _barbe_ à _jarbe_ ou gerbe. On a dit primitivement
_faire jarbe de foarre à Dieu_, en parlant d’un payeur de dîmes qui
ne donnait que des gerbes où il y avait peu de grain et beaucoup de
_foarre_, _foerre_, _fouerre_ ou _fuerre_ (mots dérivés de _foderum_,
qui, dans la basse latinité, signifie paille longue de tout blé).
Rabelais dit de Gargantua (liv. I, ch. 2): _il faisait gerbe de feurre
aux dieux_.

_Faire la barbe à quelqu’un._

C’est le braver; c’est lui faire affront, ou bien l’emporter sur lui,
l’effacer en esprit, en talent, etc. Le cardinal de Richelieu disait,
dans ce dernier sens, en parlant de son affidé, le père Joseph,
surnommé l’éminence grise: «Je ne connais en Europe aucun ministre
ni plénipotentiaire qui soit capable de faire la barbe à ce capucin,
quoiqu’il y ait belle prise.» Cette expression figurée est venue de
l’usage de porter la barbe longue et du déshonneur attaché à l’avoir
rasée, comme on le verra dans l’article suivant que j’ai déjà publié
dans le journal _la Presse_, du 27 octobre 1838. Tous les faits qu’il
contient sont historiques; j’en préviens les lecteurs, afin que le
mensonge de la forme sous laquelle je les ai présentés ne leur fasse
point suspecter la vérité du fond.

POGONOLOGIE, DISCOURS SUR L’HISTOIRE DE LA BARBE.

Plusieurs savants, qui ont écrit de beaux et bons traités sur la
barbe, en font remonter l’origine au sixième jour de la création. Ce
ne fut point l’homme enfant que Dieu voulut faire. Adam, en sortant
de ses mains, eut une grande barbe suspendue au menton, et il lui fut
expressément recommandé, ainsi qu’à toute sa descendance masculine,
de conserver avec soin ce glorieux attribut de la virilité, par ce
précepte transmis de patriarche en patriarche et consigné depuis dans
le Lévitique: _Non radetis barbam._ Il est même à remarquer que ce fut
le seul des commandements divins que les hommes ne transgressèrent
point avant le déluge; car dans l’énumération des crimes qui amenèrent
ce grand cataclysme, il n’est pas question qu’ils se soient jamais fait
raser. Quoi qu’il en soit, Noé et ses fils étaient prodigieusement
barbus lorsqu’ils sortirent de l’arche, et les peuples qui naquirent
d’eux mirent longtemps leur gloire à leur ressembler. Les Assyriens
renoncèrent les premiers à cette noble coutume; mais qu’on ne s’imagine
point que ce fut de gaieté de cœur: leur reine Sémiramis les y força.
Il entrait dans sa politique, disent quelques historiens, de se
déguiser en homme, afin de passer pour un homme aux yeux de ses sujets
peu disposés à obéir à une femme; et comme son déguisement pouvait
être aisément trahi par l’absence de la barbe, car on n’en avait
point encore inventé de postiche, elle voulut effacer cette marque
caractéristique qui empêchait de confondre les mentons des deux sexes,
et elle fit tomber, en un jour, sous le fer de la tyrannie toutes les
barbes de ses états.

C’est ainsi que s’opéra, par la volonté d’une reine ambitieuse, cette
étrange révolution qui devait changer la _face_ de tous les peuples;
elle s’étendit rapidement de l’Assyrie jusqu’en Égypte, où elle trouva
de puissants promoteurs parmi les prêtres. Ces prêtres novateurs
introduisirent dans les temples de nouvelles effigies de dieux
représentés chauves et rasés, et ils fascinèrent tellement les esprits
par la superstition, que chaque Égyptien s’empressa de se débarrasser,
non-seulement du poil du menton, mais de celui de tout le corps, comme
d’une superfluité impure. Dès lors une loi religieuse assujettit la
nation à une tonte générale, à l’instar d’un troupeau de moutons. Il
faut pourtant observer qu’une pareille loi ne devint rigoureusement
obligatoire que dans les circonstances où l’on était en deuil de la
mort du bœuf Apis. Dans les autres cas, on pouvait rester velu en toute
sûreté de conscience. Il suffisait d’avoir la précaution de se couper
de très près la barbe, qu’il n’était pas permis de laisser pousser
deux jours de suite, excepté lorsqu’un nouvel Apis avait paru.

Mais pendant que les Égyptiens traitaient la barbe avec tant de mépris,
le ciel, sans cesse attentif à placer le bien à côté du mal, appela
chez eux les Israélites qui savaient apprécier ce qu’elle valait. Ce
peuple, quoique esclave de l’autre, ne cessa point de porter la barbe
en présence de ses oppresseurs, et il est certain que sa persévérance
à cet égard contribua beaucoup dans la suite à le soustraire à sa
captivité; car, je vous le demande, Moïse et Aaron auraient-ils pu
opérer sa délivrance s’ils eussent été des blancs-becs? Non, non;
croyons-en le témoignage d’un docte rabbin qui nous assure que le
Seigneur avait communiqué une vertu divine à leurs barbes, comme il
attacha plus tard une force miraculeuse à la chevelure de Samson, et
ne nous étonnons plus, après cela, qu’Israël, malgré l’inconstance de
son caractère, ait toujours considéré la barbe, soit comme un gage
de salut, soit comme un objet de religieuse vénération, et qu’il ait
entrepris une guerre exterminatrice pour en venger l’honneur outragé.
David mit à feu et à sang le pays des Ammonites qui avaient eu
l’insolence de couper la moitié de la barbe à ses ambassadeurs. Jugez
de ce qu’eût fait ce roi dans son indignation, s’ils eussent poussé le
sacrilége jusqu’à la leur couper tout entière.

C’était alors l’époque brillante de la barbe. Quel éclat elle répandit
depuis les rives du Jourdain jusqu’aux bords de l’Eurotas! Nommerait-on
une gloire qui ait été séparée de la sienne? La barbe obtint des Grecs
enthousiastes les honneurs de l’apothéose. Elle flotta majestueusement
sur la poitrine de leurs dieux, comme un attribut de la puissance
céleste. Elle s’arrondit avec grâce autour du menton de Vénus, adorée
dans l’île de Chypre sous le nom de Vénus barbue; elle fut consacrée
à la miséricorde, en mémoire de l’usage des suppliants qui pressaient
dans leurs mains pieuses la barbe de ceux dont ils cherchaient à
émouvoir la compassion; elle figura dans plusieurs lois au même titre
que les choses saintes et inviolables; elle para les héros, plus
redoutables avec elle, d’un lustre non moins beau que celui des
trophées; elle devint même une décoration glorieuse décernée aux veuves
argiennes qui, sous la conduite de la noble Télésilla, avaient vengé le
meurtre de leurs maris, en chassant de leur ville les armées réunies
des deux rois de Sparte, Démarate et Cléomène. Le décret rendu à ce
sujet établissait que ces veuves, en se remariant, auraient le droit
de porter une barbe feinte au menton, quand elles entreraient dans la
couche nuptiale. Ce décret, cité par Plutarque, est assurément un des
plus remarquables qui aient jamais été faits. Il suffirait seul pour
prouver combien les Grecs étaient plus sages que nous dans le choix
des insignes qu’ils accordaient à la valeur. Ces insignes, ils les
prenaient parmi les attributs de la virilité, tandis que nous allons
les chercher parmi les ornements des femmes. Nous n’offrons que des
rubans à nos héros; ils donnaient des barbes à leurs héroïnes.

Parcourez les fastes de la Grèce, vous n’y trouverez point d’événement
célèbre où la barbe n’ait été mêlée. On pourrait démontrer que
l’influence de la barbe fut une des premières causes de la
civilisation, des beaux-arts et de la philosophie, qui jetèrent tant
de splendeur sur cette contrée favorisée du ciel. La barbe, compagne
inséparable des législateurs et des rages, relevait admirablement
leur dignité et leur prêtait cet ascendant qui subjuguait les hommes;
la barbe se jouait parmi les cordes de la lyre des poëtes jaloux de
chanter ses louanges; la barbe était le signe caractéristique des
philosophes, dont le mérite se mesurait sur sa longueur. Y eut-il
jamais sous le soleil rien de plus magnifique et de plus respectable
que les barbes de Minos, de Nestor, de Musée, d’Homère, de Lycurgue, de
Pythagore, de Thalès, de Solon, d’Anacréon, de Miltiade, d’Aristide, de
Thémistocle, de Périclès, d’Hippocrate, de Socrate, de Platon, etc.,
etc., etc.? On disait avec raison: _Tant vaut la barbe, tant vaut
l’homme_; et il est à remarquer que pendant le temps où cet adage fut
en honneur, la Grèce occupa le premier rang parmi les nations. On peut
même croire qu’elle n’en aurait point été dépossédée, si elle n’eût
pas adopté la sotte coutume de se raser. Ce qu’il y a d’incontestable,
c’est que son asservissement par les Macédoniens date de cette
innovation, introduite, à ce que dit Athénée, par un mauvais citoyen
dont le nom s’est perdu dans le sobriquet flétrissant de _korsès_, qui
signifie _tondu_ ou _rasé_.... Réfléchissez à cet événement, peuples de
la terre, et gardez-vous bien de faire repasser vos rasoirs!!!

Oui, c’est un fait digne de la plus sérieuse considération, que la
barbe se montra constamment auprès du berceau des empires, et le rasoir
auprès de leur tombeau. L’histoire universelle, qui offre tant de
contradictions sur d’autres points, n’a jamais varié sur celui-ci. Je
pourrais en rapporter mille preuves irréfragables, mais il serait trop
long de les chercher au milieu des matières diverses qu’elle embrasse,
matières dont la totalité, suivant l’abbé Langlet, ne formerait pas
moins de trente mille volumes de mille pages chacun. Je prierai mes
bénévoles lecteurs de m’en croire sur parole, et je me bornerai à leur
citer l’exemple des Romains. Ce grand peuple portait la barbe lorsqu’il
expulsa les Tarquins, et l’on sait que, dans la suite, les sénateurs
aimèrent mieux se faire massacrer sur leurs chaises curules que de
la laisser profaner par les mains des Gaulois. L’attachement qu’elle
inspirait, accru par un trait si sublime, dura quatre siècles et demi.
Ce ne fut que vers l’an de Rome 454, que des barbiers pénétrèrent
dans cette ville, arrivés de Sicile, à la suite de Ticinus Ménas.
Des barbiers! quel cortége pour un consul! les ombres héroïques des
vieux Romains en frémirent d’indignation dans leurs sépulcres, mais
leurs enfants dégénérés applaudirent à la nouveauté insensée, et
livrèrent avec empressement l’honneur de leurs mentons au tranchant
du rasoir qui jusque-là n’avait été employé dans Rome qu’à couper un
caillou[15]. Cependant, afin de détourner le courroux des dieux barbus
de l’Olympe, qu’une telle conduite ne pouvait manquer d’irriter, ils
eurent soin de leur consacrer les poils abattus. Cet acte religieux
du dépôt de la barbe, _officium barbæ positæ_, fut renouvelé depuis
par tous ceux qui se firent raser pour la première fois, et chacun se
piqua d’y joindre autant de luxe et de magnificence que son rang le
lui permettait. Les historiens nous apprennent que Néron, en pareille
circonstance, monta les cent degrés du _clivus sacer_ (colline sacrée),
à l’instar d’un triomphateur, pour aller déposer au Capitole, sur
l’autel de Jupiter, les premiers poils de sa barbe, enfermés dans un
vase d’or orné de perles du plus grand prix. Espérait-on compenser
la perte de la barbe par un appareil pompeux? Il eût été bien plus
avantageux de la conserver au menton que de la faire figurer auprès des
dépouilles opimes. C’est ce que pensèrent plusieurs empereurs, et ils
s’efforcèrent de la rétablir. Les plus célèbres de ces réformateurs
furent Adrien et Julien, surtout ce dernier, qui signala son avénement
au trône en chassant mille barbiers du palais impérial, et qui accabla
les misopogons[16] des traits de la satire. L’empire alors brilla d’un
reflet de son antique splendeur; mais, hélas! ce n’était que l’éclat
d’un flambeau près de s’éteindre. Les misopogons et les barbiers
reparurent, et, peu de temps après, les soldats du Nord, qui portaient
de longues barbes, vinrent soumettre les Romains rasés.

  _Tantæ molis erat romanam_ radere _gentem!_

Les Francs, qu’on vit s’élever parmi ces conquérants et fonder une
monarchie qui ne tarda pas à dominer sur les autres, les Francs,
passionnés d’abord pour les seules moustaches, comprirent bientôt
que ce relief incomplet ne pouvait suffire à leur figure martiale.
Ils laissèrent croître leur barbe, et avec elle crût leur pouvoir.
Elle devint chez eux, aussi bien que la chevelure, un attribut
de la liberté, et il n’y eut presque point de relations sociales
ni d’affaires importantes où elle ne fut appelée à jouer un rôle.
S’agissait-il, par exemple, d’attacher à des contrats de vente
ou de donation un caractère spécial de validité, les vendeurs ou
les donateurs offraient trois ou quatre poils de leur barbe, qui
étaient insérés dans les sceaux des titres remis aux acquéreurs, ou
aux donataires. Voulait-on témoigner des égards ou de l’affection
à quelqu’un, s’engager à le protéger, le recevoir en adoption,
lui accorder une investiture; tous ces actes se confirmaient par
l’attouchement de la barbe, qui les rendait plus sacrés. Les traités
politiques même étaient sanctionnés par ce moyen. Aimoin rapporte que
Clovis, voulant conclure une alliance avec Alaric, roi des Visigoths,
lui envoya des ambassadeurs pour le prier de venir toucher sa barbe. On
croit que cet attouchement se fesait tantôt avec les mains et tantôt
avec des ciseaux; mais, en ce cas, le fer n’avait pas une action
destructive. Il ne tranchait que l’extrémité des poils pour leur donner
une forme régulière. Celui qui était chargé de cette opération, où l’on
retrouve quelques traits de ressemblance avec la cérémonie du dépôt
de la barbe alors en usage chez plusieurs peuples chrétiens, prenait
le titre et les obligations de parrain ou père adoptif. Il se fesait
suppléer quelquefois par un prêtre qui récitait des prières dont les
formules existent dans le Sacramentaire de saint Grégoire. Les poils
coupés étaient enveloppés dans de la cire sur laquelle on imprimait
l’image du Christ, et ils étaient remis ensuite au parrain qui les
déposait dans un lieu consacré, comme une dépouille vouée à Dieu. Cette
destination religieuse des rognures de la barbe était bien préférable
à celle que les Grecs, les Romains et les Lombards du même temps
donnaient à la barbe entière, en l’envoyant en présent, lorsqu’ils
voulaient offrir des gages précieux d’estime et de dévouement que Paul
Diacre appelle _les assurances d’une amitié inviolable_. Les Francs
tenaient trop à leur barbe pour en faire cadeau à un homme, quel qu’il
fût; d’ailleurs c’était pour eux une espèce d’infamie d’avoir la barbe
tout à fait coupée, et la peine la plus terrible que Dagobert put
infliger à Sadragrésil, duc d’Aquitaine, après l’avoir fait fustiger,
fut de ne pas lui laisser un poil au menton.

Il existait alors une indissoluble union entre le diadème et la barbe,
et l’on sait que la première formalité pour opérer la déchéance
des rois consistait à leur raser la tête et le visage. Charlemagne
eut grand soin d’ordonner, dans ses Capitulaires, qu’aucun de ses
descendants ne fût exposé à cet outrage régicide, et certes une telle
précaution était très digne du grand homme qui fesait trembler tout
l’Occident devant sa barbe, surtout lorsqu’il jurait _par sa barbe et
par saint Denis_. Les paladins qui, sous son règne, se signalèrent
par tant d’exploits, attachaient la plus grande gloire à conserver
intact le poil de leur menton, et à couper celui des mentons de
leurs adversaires. Un de ces paladins portait sur ses épaules, comme
un trophée, un manteau tissu de ce poil moissonné par son glaive;
un autre couchait sur un lit d’honneur dont les matelas en étaient
garnis, et cela était mille fois plus beau que de reposer sur des
lauriers. Mais on doutera peut-être de la vérité de ces deux traits,
parce qu’ils ne sont consignés que dans des livres de chevalerie. Et
quand même ils auraient été imaginés à plaisir, ce que je suis bien
loin de penser, ils serviraient du moins à prouver de quelle haute
considération la barbe jouissait en ces temps héroïques. Ses honneurs
et ses prérogatives se maintinrent jusqu’au douzième siècle. Il faut
dire pourtant que, dans cet intervalle, la manière de la porter subit
diverses modifications. Tantôt on la façonna en triangle, tantôt
en losange et tantôt en trapèze, selon les lois de la plus exacte
géométrie; quelquefois on l’arrangea de telle sorte que la face humaine
eut l’apparence de celle d’un bouc. On lui donna aussi la forme
d’un hérisson: dans ce dernier cas, elle était confondue avec les
moustaches et taillée pour faire une bordure circulaire à la bouche.
Enfin, on l’amoindrit considérablement, afin qu’elle échappât aux
bulles d’interdiction lancées contre elle par le pape Grégoire VII.
Cet implacable ennemi de toutes les puissances de la terre ne pouvait
ménager la barbe; mais devait-il être égaré par la haine qu’il lui
portait jusqu’à devenir l’imitateur du plus grand adversaire de la
papauté, de Photius, patriarche de Constantinople, qui s’était séparé
de l’Église romaine, et avait excommunié la barbe du pape Nicolas
I^{er}?[17] Quel étrange spectacle que celui d’un pontife prenant pour
modèle un eunuque schismatique! Cependant ses violentes persécutions
n’eurent pas tout leur effet. Les ecclésiastiques qui par état
renonçaient aux pompes du monde, furent les seuls qui se firent raser
entièrement. Un archevêque de Rouen trouva mauvais que les séculiers,
malgré les défenses de Grégoire, conservassent un privilége que n’avait
plus le clergé. Il fulmina des mandements contre ce reste de barbe et
ordonna de l’abolir sous peine d’excommunication. Les dévots obéirent;
les autres furent indignés: on se disputa, on s’arma des deux côtés, et
l’on vit naître une guerre civile de la barbe. Enfin, Louis VII, dit le
Jeune, docile aux volontés sacerdotales, se fit raser publiquement par
Pierre Lombard, évêque de Paris, malgré les représentations d’Éléonore,
sa femme, qui s’écria, dans son dépit, qu’elle avait cru épouser un
roi, et qu’elle n’avait épousé qu’un moine. Les courtisans, toujours
singes du prince, imitèrent Louis, et l’on n’aperçut plus que des
mentons pelés. C’est alors que commença à se former une corporation
de barbiers qui choisirent, dans la suite, saint Louis pour leur
patron, sans doute à cause de la faveur spéciale que ce monarque avait
accordée à son barbier Labrosse, indigne parvenu, qui fut pendu sous le
successeur de son maître.

Une des plus belles actions de Philippe de Valois fut de restaurer la
barbe. Sous son règne, on poussa le luxe jusqu’à la parfumer, à l’orner
de paillettes d’or et à la galonner, c’est-à-dire à y suspendre des
glands dorés nommés _galands_, ce qui, d’après certain étymologiste
dont je cite l’opinion sans l’adopter, pourrait bien avoir introduit le
terme de galanterie, car, dit-il, les dames se montraient jalouses de
caresser des barbes si bien arrangées. Ce noble usage cessa dans le
siècle suivant. Les barbiers redevinrent nombreux et puissants. On sait
la grande fortune d’Olivier-le-Daim, barbier de Louis XI; on sait aussi
comment il expia son élévation. Ce misérable fut pendu comme l’avait
été Labrosse, et tous les deux l’avaient bien mérité.

François I^{er}, qui aspirait à tous les genres de gloire, n’oublia pas
celle de la barbe, honteusement négligée après Philippe de Valois. Les
détracteurs de ce roi chevalier ont prétendu qu’il ne laissait croître
la sienne que pour regagner en poils ce qu’il avait perdu en cheveux,
depuis qu’un tison lancé d’une fenêtre par le capitaine de Lorge, comte
de Montgommery, lui avait endommagé le crâne; mais il est certain qu’il
agit ainsi par un autre motif. Il sentait toute la valeur de la barbe,
et, ce qui le prouve sans réplique, c’est qu’il fit vendre le droit de
la porter. Une ordonnance rendue par lui, en 1533, envoyait ramer sur
les galères les Bohémiens, les vilains, et tous ceux qui oseraient la
porter sans y être autorisés et sans payer la redevance imposée. Il est
vrai que la barbe dont il est question n’était pas une barbe roturière.
Elle était une prérogative du costume de cour, et elle équivalait à un
titre de noblesse.

Sous Henri IV, on vit paraître des barbes de toutes les espèces. Il y
en avait de façonnées en toupet, en éventail, en feuille d’artichaut,
en queue d’hirondelle. Mais aucune d’elles ne valait la barbe grise du
bon Béarnais _sur laquelle le vent de l’adversité avait soufflé_. O la
plus vénérable des barbes! maudite soit la langue qui ne proférera pas
tes louanges!

Quel dommage qu’un aussi grand roi que Louis XIV n’ait pas eu pour la
barbe les mêmes égards que pour la perruque! C’est un des plus grands
reproches qu’on puisse lui adresser.

Tel fut le sort de la barbe chez les principales nations. Il serait
trop long de raconter celui qu’elle éprouva chez les autres. Je dirai
cependant qu’aucun peuple n’eut jamais pour elle un plus grand amour
que les Espagnols et les Portugais. C’était une passion qui conservait
quelquefois sa force après le trépas. Je n’exagère point. Voici ce
que don Sébastien de Cobarruvias raconte à ce sujet: «Cid Rai-Dios,
gentilhomme castillan, étant mort, un juif, qui le haïssait, se glissa
furtivement dans la chambre où le corps reposait sur un lit de parade.
Il se mettait déjà en posture de lui tirer la barbe, lorsque le corps
se leva soudain, et dégaînant à moitié son épée qui se trouvait près de
lui, causa une telle frayeur au juif qu’il s’enfuit comme s’il eût eu
cinq cents diables à ses trousses. Le corps se remit ensuite sur le lit
comme auparavant.»

La barbe avait alors autant de prix que l’or et les diamants. Un moyen
sûr de se procurer de l’argent était d’emprunter sur sa barbe ou sur
ses moustaches, comme fit le grand Albukerque. Une telle hypothèque
offerte aux prêteurs les plus intraitables fesait sur eux l’effet d’un
talisman. Oh! pourquoi sa vertu n’est-elle plus la même aujourd’hui?
Ces maudits barbiers ont tout gâté. Ce sont eux sans doute qui, pour
engager tout le monde à se faire raser, ont inventé le dicton: _Prêter
sur la barbe d’un capucin_, c’est-à-dire _prêter sans garantie_;
mais les barbiers passeront, je l’espère, et la barbe restera. Déjà
son règne a recommencé parmi nous, et ce qui présage qu’il sera
glorieux, c’est qu’il a été ramené par la jeune France. Honneur à ces
incomparables jeunes gens qui ont si bien préludé à la restauration de
la barbe par la guerre contre les perruques! quelle gloire pour eux
d’être barbus dans un siècle où les barbons n’ont point de barbe!

Mais ce n’est point assez. La réforme qu’ils ont faite en appelle une
autre. Le costume actuel ne saurait convenir à la majesté de la barbe.
Ils doivent le supprimer. Puissent-ils adopter celui de ces héros
du moyen âge dont nous admirons les portraits dans ces précieuses
tapisseries qui décoraient jadis les lambris des palais des rois et des
châteaux des grands seigneurs! Oh! qu’il me tarde de voir luire ce jour
heureux où les habits étriqués des fashionables seront remplacés par
les magnifiques vêtements de Geoffroi le barbu et de Baudoin à la belle
barbe!


=BARBOUILLÉE.=—_Se moquer de la barbouillée._

Se dit d’une personne qui débite des choses absurdes et ridicules, qui
fait des propositions exagérées et extravagantes, ou d’une personne
qui, ayant bien fait ses affaires, se moque de tout ce qui peut arriver
et de tout ce qu’on peut dire et faire. C’est ainsi que cette locution
se trouve expliquée dans le _Dictionnaire de l’Académie_. J’ajouterai
qu’elle s’emploie aussi quelquefois pour signifier qu’on se moque
de ses créanciers, et que cette acception en désigne l’origine. La
_barbouillée_ signifie proprement la cédule, ordinairement barbouillée,
de l’huissier qui cite le débiteur en justice, ou le billet par lequel
le débiteur s’est engagé à payer.


=BARQUE.=—_A barque désespérée Dieu fait trouver le port._

Là où les secours humains sont inutiles, éclate la protection de Dieu.
Plus l’infortune est grande, disent les Allemands, plus Dieu est près,
_Je grosser die Noth deste naher Gott_.

Les Grecs et les Latins avaient ce proverbe: _Si Dieu le veut, tu
navigueras sur une claie._


=BARRES.=

Les barres sont un jeu de course entre certaines limites, «lequel,
dit Nicot, se joue par deux bandes, l’une front à front de l’autre,
en plaine campagne, saillants de leurs rangs les uns sur les autres,
file à file, pour tascher à se prendre prisonniers. Là où le premier
qui attaque l’escarmouche est sous les barres de celuy de la bande
opposite qui sort sur luy, et cestuy sous les barres de celuy qui de
l’autre part saut (s’élance) en campagne sur luy, et ainsi les uns
sur les autres, tant que les deux troupes soient entièrement meslées.
Ayant par advanture tel jeu prins tel nom, parce que telles bandes
estoient retenues de _barres_ ou _barrières_ qu’on leur ouvroit, quand
il estoit proclamé qu’on laissast aller les vaillants joueurs que les
Latins appellent _carceres_.» Ce jeu, qui est semblable à celui de la
_palestre_, chez les Grecs et les Romains, a donné lieu à plusieurs
expressions proverbiales.

_Jouer aux barres._

Se chercher sans se joindre, parce qu’au jeu de barres on poursuit ceux
qui fuient, et on fuit ceux qui poursuivent.

_Avoir barres sur quelqu’un._

Avoir quelque avantage sur lui; comme le joueur de barres sur ceux de
ses adversaires qui sont partis du camp avant lui.

_Ne faire que toucher barres._

Ne point s’arrêter dans un endroit; à l’exemple du coureur qui, rentré
au camp en repart aussitôt pour s’élancer à la poursuite de ceux devant
lesquels il fuyait.


=BASILIC.=—_Regard de basilic._

C’est une ancienne croyance populaire, encore existante chez les
paysans, que les vieux coqs pondent quelquefois un œuf qui éclot dans
le fumier et produit une espèce particulière de basilic, reptile
redoutable auquel on attribue le pouvoir de tuer par son seul regard
quiconque s’y trouve exposé, et de se tuer lui-même quand il se voit
dans une glace[18]. De là ces expressions proverbiales: _Lancer des
regards de basilic_, et _Faire des yeux de basilic à quelqu’un_;
c’est-à-dire des regards et des yeux enflammés de fureur qui
donneraient la mort, s’ils le pouvaient, à la personne contre laquelle
ils sont dirigés.

Les vieux coqs ne se mêlent pas de la procréation du basilic, et
le basilic n’a pas la puissance destructive qu’on lui suppose. Les
auteurs qui, dans un siècle d’ignorance, ont prétendu qu’il laissait
échapper de ses rayons visuels un poison meurtrier, ne méritent aucune
foi; ils ont extravagué, et Borel a extravagué plus qu’eux encore,
lorsqu’il a parlé dans ses Centuries d’un individu de sa connaissance
dont les regards avaient une maligné si pernicieuse, si terrible,
qu’ils fesaient périr les petits enfants, desséchaient les mamelles des
nourrices, les plantes et les fruits, corrodaient et perçaient toute
espèce de verres. Quel embarras n’aurait pas éprouvé cet homme-basilic,
s’il eût été obligé de porter des lunettes!


=BASQUE.=—_Courir comme un Basque._

Les Basques ont été toujours renommés pour leur agilité, et c’est parmi
eux que les grands seigneurs choisissaient autrefois leurs coureurs.

_Le tour du Basque._

On appelle ainsi le croc-en-jambe, parce que les Basques sont très
habiles à faire ce tour de lutte en portant rapidement un pied sur le
jarret d’un adversaire à qui ils appliquent en même temps un coup dans
l’estomac, ce qui le jette aussitôt à la renverse.


=BASSIN.=—_Cracher au bassin_ ou _au bassinet._

Contribuer malgré soi à quelque dépense.

On dit que cette locution est venue de ce qu’autrefois on se servait
d’un bassin au lieu d’une bourse pour faire la quête dans les
églises, ce qui se pratique encore dans quelques endroits; mais cette
explication ne donne pas la raison du mot _cracher_ employé dans le
sens de _donner de l’argent_. En voici une autre:

Dans un vieux _recueil de proverbes en figures au nombre de deux
cents_, dont quelques-unes représentent des circonstances de la vie
des gueux, on voit le roi de Gueuserie, nommé Guillot ou grand Coësre,
comme celui des bohémiens, présidant une assemblée publique de ses
sujets. Il est revêtu d’un ample manteau en loques; il a pour trône
le dos d’un coupeur de bourses sur lequel il est assis, pour sceptre
un bâton noueux fait en forme de béquille, et pour diadème un chapeau
entouré de coquillages. A ses pieds est un bassin de cuivre, et à
son côté une estrade du haut de laquelle son archi-suppôt debout lit
et explique une ordonnance qui oblige tous les gueux, excepté les
principaux officiers, à payer une contribution à laquelle ils sont
tenus. Chacun se prépare en rechignant à déposer dans le bassin sa
quote-part de la somme demandée; et c’est ce qui s’appelle en terme
d’argot _cracher au bassin_ ou _au bassinet_, pour marquer sans doute
qu’on éprouve autant de peine à tirer son argent de sa bourse qu’un
catarrheux en éprouve à expectorer ses mucosités.


=BASTILLE.=—_Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille._

  Prenez-moi ces abbés, ces fils de financiers
  Dont, depuis cinquante ans, les pères usuriers,
  Volant à toute main, ont mis dans leur famille
  _Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille_.

(REGNIER, sat. 13.)

  Autant d’argent que le feu roi
  En avait mis dans la Bastille. (MAYNARD.)

Ce roi est Henri IV. Son trésor, gardé à la Bastille, se composait en
1604 de sept millions d’or, et en 1610 de quinze millions huit cent
soixante-dix mille livres d’argent comptant serré dans les chambres
voûtées, coffres et caques, outre dix millions qu’on en avait tirés
pour bailler au trésorier de l’épargne. C’est textuellement ce que dit
Sully dans ses mémoires. Cette richesse, qui n’était point destinée aux
dépenses publiques, provenait de l’administration sage et économe de ce
ministre, qui probablement l’avait déposée à la Bastille, parce qu’il
était gouverneur de cette forteresse. Avant lui le trésor des rois de
France avait été placé successivement au Temple, au Louvre et dans une
tour de la cour du palais.

On trouve dans le roman de Gérard de Roussillon, une expression
proverbiale très analogue à celle qui vient d’être expliquée: _Il a
volé plus d’avoir qu’il n’y en a dans Pavie._ Allusion au trésor des
rois lombards qui était dans cette ville.


=BATEAU.=—_Arriver en trois bateaux._

Cette expression proverbiale et comique, qu’on emploie en parlant
d’une personne ou d’une chose dont on veut relever l’importance, est
une allusion à l’usage de faire escorter par des vaisseaux de guerre
un vaisseau de transport qui est richement chargé ou qui a quelque
passager illustre à son bord. Elle se trouve dans le chapitre 16 du
livre I de Rabelais, où il est parlé de la jument de Gargantua,
_amenée de Numidie en trois quarraques et ung brigantin_. Elle se
trouve aussi dans la fable de La Fontaine intitulée: _le Léopard et le
Singe qui gagnent de l’argent à la foire_. Le singe dit au public qu’il
harangue pour l’attirer à son spectacle:

        Votre serviteur Gille,
      Cousin et gendre de Bertrand,
      Singe du pape en son vivant,
    Tout fraîchement arrive en cette ville;
  _Arrive en trois bateaux_ exprès pour vous parler.

Le peuple dit aujourd’hui _Arriver en quatre bateaux_, dans une
acception de reproche, en parlant d’une personne qui affiche des
prétentions, se donne de grands airs, fait de l’embarras dans une
société où elle paraît.


=BÂTON.=—_Être réduit au bâton blanc._

On prétend que cette expression est un allusion à l’ancien usage
d’après lequel les soldats d’une garnison qui avait capitulé sortaient
de la place avec un bâton à la main, c’est-à-dire avec un bois de lance
dégarni de fer. Mais on se trompe certainement; car l’usage dont on
parle ne fut introduit que parce que le bâton dépouillé de son écorce
était un symbole de dénûment et de sujétion affecté particulièrement
aux suppliants et aux prisonniers. On sait qu’aux termes de la loi
salique, le meurtrier, obligé de quitter le pays lorsqu’il ne pouvait
payer la composition, sortait de sa maison, _en chemise, déceint,
déchaux et bâton en main_, _palo in manu_. Une disposition analogue
se trouve dans cette formule des archives de Bade: _Partir avec petit
bâton et du bien faire l’abandon_ (Grimm., 133). On voit dans _les
Antiquités d’Anvers_, par Gramaye, que les confrères de l’arc de la
ville de Welda se présentèrent devant les statues des saints avec des
baguettes blanches dans leurs mains en signe de dépendance. «Je ne
plains pas les garçons, dit Luther: un garçon vit partout, pourvu qu’il
sache travailler; mais le pauvre petit peuple des filles doit chercher
sa vie avec _un bâton blanc_ à la main.» (_Mém. de Luther_, par M.
Michelet, II, p. 160.)

C’est une coutume en Hollande, que les servantes qui sont sans place
courent les rues en portant des _bâtons blancs_.

_Le tour du bâton._

On appelle ainsi les profits casuels et souvent illicites d’un emploi.

Cette expression vient, suivant Borel, des deux mots _bas_ et _ton_,
parce que lorsqu’on veut faire un gain injuste on ne le dit qu’à voix
basse (_d’un bas ton_) à l’oreille des personnes qu’on met dans ses
intérêts. Lamonnoye la tire du petit bâton avec lequel les joueurs de
gobelets exécutent leurs tours de passe-passe. Moisant de Brieux pense
qu’elle fait allusion au bâton des maîtres d’hôtel. Elle peut tout
aussi bien faire allusion au bâton des huissiers, ou mieux encore au
bâton des juges suppléants qui, toutes les fois qu’ils étaient appelés
à remplacer les titulaires, dans le temps de la féodalité, grevaient
les plaideurs de quelque dépense surérogatoire. Les seigneurs les y
autorisaient pour se dispenser de les payer, et partageaient même avec
eux. C’est ce qui rendait la justice seigneuriale beaucoup plus chère
que la justice royale, et fesait dire que _Justice coute moult souvent
plus que ne vaut_.

_Faire sauter à quelqu’un le bâton._

L’obliger à faire quelque chose contre son gré.

Allusion à un amusement des bergers qui, faisant sortir le troupeau de
la bergerie ou l’y faisant rentrer, se placent sur la porte avec un
bâton élevé à une certaine hauteur, pour se donner le plaisir de le
faire sauter à leurs bêtes.—On dit aussi _Sauter le bâton_ dans le
même sens que _Franchir le pas_, franchir l’obstacle.

_Faire une chose à bâtons rompus._

On a regardé cette façon de parler comme une allusion aux exercices du
tournoi où les chevaliers, dans les joûtes de plaisir, se servaient
de lances mornées qui se nommaient _bâtons rompus_[19], tandis que
dans les joûtes sérieuses, ils fesaient usage de lances acérées,
deux manières de combattre qui différaient entre elles, comme
l’escrime et le duel. Mais une telle explication fausserait l’idée
qu’on attache à l’expression _Faire une chose à bâtons rompus_, qui
ne signifie point _faire une chose peu sérieusement et par manière
de jeu_, comme on l’imagine, mais bien, _faire une chose après de
fréquentes interruptions et à diverses reprises_. Cette expression est
une métaphore prise d’une batterie de tambour, qui consiste à faire
jouer les bâtons ou baguettes alternativement et par intervalle, ce
qui s’appelle _rompre les bâtons_. Elle est proprement le contraire
de _aller rondement_, autre métaphore prise aussi d’une batterie de
tambour qu’on nomme le _roulement_.


=BAUME.=—_Fleurer comme baume._

Exhaler une odeur agréable. On dit proverbialement et figurément, _Cela
fleure comme baume_, en parlant d’une affaire qui paraît bonne et
avantageuse.

_Donner du baume de Galaad._

S’apitoyer sur le malheur au lieu de le secourir; donner de l’eau
bénite de cour.

Cette expression est venue d’un vieux livre intitulé: _Le Baume de
Galaad_, qui fut fait pour la consolation des malheureux.—Le pays
de Galaad, en Judée, était la patrie du prophète Elie, dont les
paroles avaient la vertu de guérir les maux, _Cujus verba erant
medicina_; et il produisait tant d’essences balsamiques, qu’on disait
proverbialement, _Porter des parfums à Galaad_, dans le même sens que
_Porter du blé en Egypte, du safran en Cicile, des roses à Prestum, des
chouettes à Athènes, de l’eau à la mer_, etc.

Autrefois on appelait aussi _baume_, ce qu’on appelle aujourd’hui
_pot-de-vin_ ou _épingles_, c’est-à-dire le cadeau fait à la suite d’un
contrat. Dans le livre intitulé _Droits et coutumes de Champagne que le
roi Thiébaut établit_, on lit: «Une somme d’argent déboursée par forme
de _baulme_, à la suite du bail.» Cette signification du mot _baume_,
fesait ressortir par opposition celle de _baume de Galaad_.

Les Italiens nomment plaisamment l’égoïste dont la bienfaisance
ne consiste qu’en paroles; _Amico da stranuti_, _Ami pour les
éternuements_, parce qu’on ne peut tirer de lui qu’un _Dieu vous
bénisse_.


=BAVETTE.=—_Tailler des bavettes._

Babiller, bavarder.—Cette expression populaire est une espèce de
calembourg où le mot _bavette_, qui signifie la partie haute d’un
tablier destinée à couvrir la poitrine, se prend dans le sens de
_bavardage_ qu’il avait autrefois. Les femmes du peuple disent en se
séparant après une longue causerie: _Maintenant que nous avons taillé
des bavettes, il faut aller les coudre_; c’est-à-dire, maintenant que
nous avons bavardé, il faut aller travailler.


=BEAU.=—_Cela doit être beau, car je n’y comprends rien._

Ainsi s’exprime le bel esprit Desmazures, dans une comédie de
Destouches, et il ne fait que répéter ce que plusieurs philosophes ont
dit avant lui très sérieusement.

Le poëte Lucrèce (_De rerum naturâ_, lib. 1) parle en ces termes
d’Héraclite surnommé Skoteinòs, _le ténébreux_.

  _Clarus ob obscuram linguam magis inter inanes
  Quamde graves inter graios, qui vera requirunt.
  Omnia enim stolidi magis admirantur amantque
  Inversis quæ sub verbis latitantia cernunt._

(C’est par l’obscurité de son langage qu’il s’attira la vénération
des hommes superficiels, mais non pas des sages Grecs accoutumés à
réfléchir; car la stupidité n’admire et n’aime que les opinions cachées
sous des termes mystérieux.)

Montaigne, qui cite les vers de Lucrèce, fait les réflexions suivantes:
«La difficulté est une monnoie que les savants emploient comme les
joueurs de passe-passe, pour ne découvrir l’inanité de leur art, et de
laquelle l’humaine bêtise se paye aisément..... On voit Aristote à bon
escient se couvrir souvent d’obscurité si expresse et si inextricable,
qu’on n’y peut rien choisir de son avis. Non Aristote seulement, mais
la plupart des philosophes ont affecté la difficulté pour faire valoir
la vanité du sujet, et amuser la curiosité de notre esprit. Epicure a
évité la facilité» (c’est-à-dire d’être clair et facile à entendre).
(Ess., liv. II, chap. 12.)

Quintilien dit: «J’en ai vu plusieurs qui prenaient à tâche d’être
obscurs, et ce vice n’est pas nouveau; car je trouve dans Tite-Live
que, de son temps, il y avait un maître qui recommandait à ses
disciples de jeter de l’obscurité dans tous leurs discours: de là
cet éloge incomparable: _Cela est fort beau: je ne l’ai pas entendu
moi-même._»

Lycophron, poëte grec, dont le nom est devenu proverbialement
appellatif pour désigner un auteur inintelligible, affectait dans ses
vers une obscurité énigmatique, et il protestait publiquement qu’il
se pendrait s’il se trouvait quelqu’un qui pût entendre son poëme de
la _Prophétie de Cassandre_; en quoi il ne prenait pas un engagement
téméraire. Ce poëme, demeuré inexplicable jusqu’à ce jour, malgré tous
les efforts des grammairiens, des scoliastes et des commentateurs, a
été justement comparé à ces souterrains où l’air est si épais et si
étouffé, que les flambeaux qu’on y apporte s’y éteignent.

Hégel, philosophe allemand, mort en 1830, regardait la clarté comme une
qualité d’un ordre inférieur. Dans sa préface de l’Encyclopédie, il a
formellement énoncé cette pensée, qu’_un philosophe doit être obscur_,
et dans tous ses écrits il s’est très bien conformé à ce précepte.

Nous avons aujourd’hui bon nombre d’écrivains qui _croient passer pour
sublimes à force d’être obscurs_, et qui se figurent que le proverbe
doit tourner pour eux de l’ironie à l’éloge. Laissons-les se complaire
dans cette opinion; car si tout doit se compenser, comme le prétend M.
Azaïs, n’est-il pas juste que ces nouveaux Lycophrons prennent leur
obscurité pour le dernier terme du génie, lorsqu’on prend leur génie
pour le dernier terme de l’obscurité?


=BEC.=—_N’avoir que du bec._

_Bec_ pour _caquet_, se trouve dans Villon, Coquillart, Marot, etc.,
et dans plusieurs autres locutions proverbiales que je vais rapporter.

_Faire le bec à quelqu’un._

C’est le styler, lui faire la leçon, lui apprendre ce qu’il doit
répondre pour ne rien dire de compromettant dans une affaire.

_Prendre quelqu’un par le bec._

C’est prendre quelqu’un par ses paroles, l’amener à se couper dans son
discours, le faire tomber en contradiction.

On a remarqué qu’il n’y a pas dans la langue française de mot plus
ancien que le mot _bec_, qui se retrouve dans tous les dialectes
celtiques. Suétone (_In Vitell._, cap. 18) nous apprend que le
toulousain Antonius Primus, ami du poëte Martial et poëte lui-même,
dont la victoire valut l’empire à Vespasien, avait été surnommé BEC par
ses compatriotes.

_Les bègues sont ceux qui ont le plus de bec._

  _Balbutientes plus cæteris loquuntur._

Ceux qui parlent moins bien sont ceux qui parlent davantage. Il semble
qu’ils ne puissent énoncer une idée qu’en recourant à un nombre infini
de paroles, de même que les bègues ne parviennent à articuler un mot
qu’à force d’en répéter les syllabes. L’esprit des premiers et tout
juste comme la langue des seconds.

Ce proverbe s’emploie pour critiquer des prétentions ridicules et sans
fondement.

_Caquet-bon-bec, la poule à ma tante._

On appelle ainsi une cajoleuse, une enjoleuse.

M. de Walckenaer croit que l’expression vraiment comique de
_caquet-bon-bec_ est de l’invention de La Fontaine, qui dit en parlant
de la pie dans la fable 11 du livre XII;

  _Caquet-bon-bec_ alors de jaser au plus dru.

Mais il se trompe, puisque le dicton dont elle fait partie se trouve
dans _les Curiosités françaises d’Antoine Oudin_, recueil imprimé en
1640, c’est-à-dire 54 ans avant le douzième livre des fables, qui ne
parut qu’en 1694.

Ce dicton a fourni à M. de Junquières le titre d’un poëme badin qui est
d’une lecture agréable.

_Tenir quelqu’un le bec dans l’eau._

Le tenir dans l’incertitude, en différant de prendre une détermination
sur une affaire qui l’intéresse, l’amuser par de vaines espérances.
C’est comme si l’on disait _le tantaliser_, car cette expression
est évidemment une allusion au supplice de Tantale, que les poëtes
représentent plongé jusqu’au menton dans un étang dont l’eau, échappant
sans cesse à ses lèvres desséchées, l’empêche d’apaiser la soif
brûlante qui le dévore.

_Passer la plume par le bec à quelqu’un._

Le frustrer des espérances qu’on lui a données; le prendre pour dupe ou
pour jouet.

Cette façon de parler a sans doute été prise, dit Moisant de Brieux,
de ce qui se pratique à la campagne par les paysans, qui passent
effectivement une plume par le bec ou dans les narines des oies et
des canes, quand ils veulent les empêcher de couver. Cependant,
ajoute-t-il, _un grand homme_ croit qu’elle fait allusion à une
espiéglerie de clercs ou d’écoliers qui, pour faire pièce à un nouveau
venu, lui tirent la plume lorsqu’il la met à la bouche, et lui
barbouillent les lèvres d’encre. Voilà deux origines au lieu d’une, et
toutes deux sont probables. Mais quelle est celle qu’il faut préférer?
En vérité, je ne le sais, et je ne cherche pas à le savoir, car je ne
vois pas que ceux qui le savent aient un grand avantage sur ceux qui
l’ignorent. J’espère que mes lecteurs voudront bien penser comme moi.


=BÉCASSE.=—_La bécasse est bridée._

Locution métaphorique dont on se sert en parlant d’un sot qui se laisse
attraper, qui se laisse prendre à quelque piége, comme la bécasse au
lacet vulgairement appelé _bride_.

Le nom de bécasse s’emploie proverbialement dans plusieurs langues
comme synonyme d’imbécile, parce que cet oiseau est d’un instinct si
obtus et d’un naturel si stupide, qu’il ne sait éviter aucun piége.
Pour cette raison le vieux naturaliste Belon l’a qualifié de _moult
sotte bête_, et les habitants de la Barbarie, au rapport du docteur
Shaw, l’ont appelé _hammar el hadjel_, l’_âne des perdrix_.

_Sourd comme une bécasse._

Les bécasses se tiennent ordinairement tapies dans les grandes haies
et dans les taillis les plus épais; le bruit qu’on fait pour les en
chasser est presque toujours inutile. Elles ne partent guère que
lorsque le chien est près de les atteindre, et souvent même sous
les pieds du chasseur. C’est ce qui a fait croire à la surdité de
cet oiseau et a fait prendre cette prétendue surdité pour terme de
comparaison proverbiale.

_La lune des bécasses._

C’est ainsi que les chasseurs nomment la pleine lune de novembre, parce
que, pendant ce mois, qui est la principale époque du passage des
bécasses, elles se promènent par troupes, au clair de la lune, pour
chercher leur nourriture qu’elles ne trouvent pas si facilement au
grand jour, car le grand jour blesse leurs yeux. Ce qui, pour le dire
en passant, a donné lieu aux Espagnols de nommer cet oiseau _gallina
ciega_, _poule aveugle_.


=BÉGUINE.=—_C’est une béguine._

Les béguines étaient des religieuses dont les uns attribuent
l’institution à sainte Bègue, sœur de sainte Gertrude, et les autres
à saint Lambert Berggh, dit le Bègue, prêtre de l’église de Liège
au douzième siècle. Leur nom, qu’on fait dériver de celui de leur
fondatrice ou de celui de leur fondateur, vient peut-être du verbe
saxon _beggin_, _prier_. Louis IX les appela en France, où elles furent
établies dans un grand nombre de villes. Comme elles occupèrent à Paris
le couvent de _l’Ave-Maria_, elles y prirent, vers la fin du quinzième
siècle, le titre de _Cordelières de l’Ave-Maria_, que certains auteurs
ont prétendu leur avoir été donné parce qu’elles étaient habituées à
proférer ces deux mots de la salutation angélique aussi souvent que les
soldats en profèrent d’autres beaucoup moins religieux. Ces pieuses
filles, qui avaient réveillé le mysticisme en plusieurs contrées
de l’Europe, se relâchèrent de leur ferveur. L’histoire des ordres
monastiques dit qu’elles fesaient volontiers toute sorte de vœux,
excepté celui de ne pas se marier et de ne pas jouir des plaisirs
du monde. Alors un préjugé défavorable se forma sur leur compte, et
le discrédit dans lequel elles tombèrent donna lieu à l’expression
proverbiale qu’on emploie pour désigner une femme d’une dévotion
ridicule et même suspecte.

Observons que, du temps même de saint Louis, on désignait un dévot par
le terme de _béguin_, qui n’a pas conservé cette acception. La preuve
en est dans cette phrase de Joinville: «Quant le roy estoit en joye, si
me disoit: Séneschal, pourquoy preud’homme vaut mieux que _béguin_?»


=BÉJAUNE.=—_Montrer son béjaune._

On dit que _quelqu’un a montré son béjaune_, ou qu’_on lui a fait voir
son béjaune_, pour signifier qu’il a montré ou qu’on lui a fait voir
son inexpérience, son ineptie. _Béjaune_ est une altération de _bec
jaune_, terme de fauconnerie par lequel on désigne, en prenant la
partie pour le tout, un jeune oiseau qui n’est pas encore sorti du nid
et qui a réellement le bec jaune. Comme cet oiseau ne sait rien faire,
sa dénomination a été appliquée aux personnes novices et peu habiles.
Dans le _Roman de la Rose_, la vieille dit à Belaccueil:

  Si n’en savez quartier ne aulne,
  Car _vous avez le bec trop jaune_.

Les Allemands se servent d’une pareille métaphore; ils appellent un
niais, _Gelbschnabel_, _jaune-bec_.

Dans l’ancienne Université de Paris, les étudiants nouveaux venus et
les régents qui débutaient recevaient le nom de _béjaunes_, et ils
étaient soumis à payer un droit de bien-venue nommé aussi _le béjaune_,
dont l’intendance était déférée, dans les écoles de théologie, à un
individu qui prenait le titre d’_abbé des béjaunes_. Ce fonctionnaire
devait monter sur un âne, à la fête des Innocents, parcourir la ville
escorté de ses subordonnés, et faire sur eux certaines aspersions. On
rapporte qu’il fut condamné en 1476, par arrêt de la Faculté, à une
amende de _huit sols_, pour avoir mal rempli son office. On délivrait
des _lettres de béjaune_ aux clercs de la Bazoche, en attestation du
service qu’ils avaient fait chez les maîtres-procureurs, lorsqu’ils
voulaient eux-mêmes le devenir.


=BÉLÎTRE.=—_C’est un bélître._

C’est un misérable, un homme vil. Ce mot, qu’on croit formé du latin
_balatro_, qui signifie gueux, coquin, parasite, s’employait autrefois
pour mendiant, dans une acception qui n’avait rien de reprochable. Les
pèlerins de la confrérie de Saint-Jacques, à Pontoise, avaient pris
le titre de _Bélistres_, et les quatre ordres mendiants s’appelaient
_les quatre ordres de Bélistres_. Montaigne a donné un féminin au
mot bélître dans cette phrase remarquable (_Essais_, liv. III, chap.
10): «Desdaignons cette faim de renommée et d’honneur, basse et
_bélistresse_, qui nous le fait coquiner de toute sorte de gens par des
moyens abjects et à quelque prix que ce soit. C’est déshonneur d’estre
ainsi honoré.»


=BELLE.=—_Il l’a échappé belle._

Il a évité heureusement un danger ou un malheur. On s’étonne de l’usage
qui veut qu’on écrive ici au masculin le participe _échappé_, qu’il
faudrait écrire, dit-on, au féminin, parce qu’il se trouve précédé
d’un régime de ce genre indiqué par le mot _belle_. Cependant cet
usage ne viole pas la loi de l’accord, car le régime qu’on croit du
féminin est du masculin, et le mot _belle_ qu’on suppose adjectif de
ce régime n’est l’est point. _Il l’a échappé belle_ doit s’analyser
ainsi: _il l’a_ (le malheur) _échappé belle_, c’est-à-dire _d’une belle
manière_ ou _bellement_. Si le résultat de l’analyse était: _il l’a_
(la chose) _échappée belle_, c’est-à-dire _étant belle_, la locution
mentirait à la pensée, elle présenterait un sens différent de celui
qu’elle a, à moins qu’elle ne fût entendue ironiquement. Mais ce n’est
point de cette façon qu’il convient de l’entendre. Le mot _belle_ ne se
rapporte donc pas au régime du participe; il fait partie de l’adverbe
_bellement_, dont la terminaison _ment_, qui, comme on sait, signifie
_manière_, a été ellipsée, et sa fonction est de modifier le verbe. Les
auteurs de la langue romane usaient ordinairement de la même ellipse,
lorsqu’ils avaient à mettre des adverbes terminés en _ment_ à la suite
l’un de l’autre; ils n’en écrivaient qu’un seul dans son entier,
le premier ou le dernier, à leur choix. Ils disaient, par exemple:
_Il l’a échappé bellement et heureuse_, ou _Il l’a échappé belle et
heureusement_; et notre expression n’est sans doute qu’un démembrement
de la leur. Le grammairien Bescher pensait qu’elle pouvait être un
démembrement de cette autre: _Il l’a échappé bel et bien_, l’adverbe
_bel_ ayant été confondu par l’orthographe avec l’adjectif _belle_, à
cause de la ressemblance de prononciation.

Quoi qu’il en soit, on n’est pas fondé à penser que la règle de
l’accord du participe ait pu être méconnue dans la locution _Il l’a
échappé belle_, qui est née précisément à une époque où tout participe
s’accordait, qu’il fût suivi ou précédé de son complément direct.

_Les belles ne sont pas pour les beaux._

Les hommes les plus beaux ne sont pas les plus heureux en amour. Les
mères et les maris les redoutent et les observent; les femmes tendres
croient qu’ils s’aiment trop; les fières ne leur trouvent point assez
de soumission; celles qui craignent la médisance les jugent dangereux
pour leur réputation. Ils coûtent trop cher à celles qui paient; ils
ne donnent rien à celles qui se font payer: d’ailleurs ils n’ont point
ces craintes obligeantes d’être quittés qui flattent tant la vanité
féminine; au contraire, ils menacent de quitter eux-mêmes, et ils
reçoivent les faveurs comme des tributs mérités.

  _Fastus inest pulchris sequiturque superbia formam._

_Ce ne sont pas les plus belles qui font les grandes passions._

La raison de cette observation proverbiale est très bien développée
dans le passage suivant de Montesquieu (_Essai sur le goût_): «Il
y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme
invisible, une grâce naturelle qu’on n’a pu définir, et qu’on a été
forcé d’appeler _le je ne sais quoi_. Il me semble que c’est un
effet naturellement fondé sur la surprise. Nous sommes touchés de ce
qu’une personne nous plaît plus qu’elle ne nous a paru d’abord devoir
nous plaire, et nous sommes agréablement surpris de ce qu’elle a su
vaincre des défauts que les yeux nous montrent et que le cœur ne croit
plus. Voilà pourquoi les femmes laides ont très souvent des grâces et
qu’il est rare que les belles en aient; car une belle personne fait
ordinairement le contraire de ce que nous avions attendu; elle parvient
à nous paraître moins aimable; après nous avoir surpris en bien, elle
nous surprend en mal; mais l’impression du bien est ancienne, et celle
du mal est nouvelle. Aussi les belles personnes font-elles rarement
les grandes passions, presque toujours réservées à celles qui ont des
grâces, c’est-à-dire des agréments que nous n’attendions pas et que
nous n’avions pas sujet d’attendre.»


=BÉNÉDICITÉ.=—_Être du quatorzième bénédicité._

C’est être simple et idiot; mauvaise allusion à ces paroles,
_Benedicite omnes bestiæ et pecora domino_, qui forment le quatorzième
verset du cantique chanté par les trois jeunes Israélites, Misach,
Sydrac et Abdenago, dans la fournaise où Nabuchodonosor les avait fait
jeter pour les punir d’avoir refusé de se prosterner devant sa statue
qu’il avait exposée aux adorations de ses sujets, dans la campagne de
Dura près de Babylone.


=BÉNÉFICE.=—_Bénéfice à l’indigne est maléfice._

Si l’on avait, dit le comte de Maistre, des observations morales
comme on a des observations météorologiques, on verrait que les
envahissements de l’orgueil, les violations de la foi jurée, ou les
biens mal acquis sont autant d’anathèmes dont l’accomplissement est
inévitable sur les individus et sur les familles.

Le prophète Jérémie (ch. XXXI, v. 29.) a exprimé la même pensée dans
ces paroles passées en proverbe chez les Hébreux: _Patres comederunt
uvam acerbam et dentes filiorum obstrepuerunt._ _Les pères ont mangé le
verjus, et les dents de leurs fils en ont été agacées._

Saint Grégoire de Nazianze appelle le gain illicite _les arrhes du
malheur_, dans un beau vers grec traduit ainsi en latin:

  _Infortunii arrha certa quæstus est malus._

Les Romains disaient dans le même sens: _Aurum habere Tolosanum_,
_avoir de l’or de Toulouse_; proverbe dont nous nous servons également,
et dont voici l’origine: Il y avait autrefois à Toulouse, dans un
temple qui est devenu, dit-on, l’église de Saint-Sernin, un trésor de
cent mille livres pesant d’or, et de cent mille livres pesant d’argent,
suivant les écrivains qui ont le moins exagéré dans le calcul de cette
richesse. Ce trésor n’avait point de garde, parce que la croyance
générale était qu’il porterait malheur à ceux qui l’enlèveraient. Le
consul Servilius Cépion, étant entré dans la ville, qui s’était donnée
aux Romains pour échapper à la domination des Cimbres, se moqua d’un
pareil préjugé, et, n’écoutant que son avarice, il ordonna de piller
le temple. Ensuite, il fit partir le butin pour Marseille, d’où on
devait le transporter à Rome; mais il envoya secrètement des assassins
qui égorgèrent les conducteurs, et il se l’appropria par ce nouveau
crime. L’année suivante, sa folle témérité perdit l’armée et causa un
des plus épouvantables désastres qu’aient jamais essuyés les Romains.
Il fut destitué de son commandement, dépouillé de ses biens et exilé du
sénat. Tous les spoliateurs eurent également un sort misérable, qui fut
regardé comme un châtiment infligé par les dieux; et de là vint l’adage
de _l’or de Toulouse_, usité dans les Gaules pour signifier que les
larcins n’attirent sur leurs auteurs que des calamités.

B. Thomas à Villanova (de Villeneuve) rapporte un proverbe semblable,
souvent cité dans les écrits des Pères de l’Église: _De Jericho sibi
aliquid reservare_, _se réserver quelque chose du butin de Jéricho_. Ce
qui est fondé sur la punition d’Achan, lapidé, avec toute sa famille,
par ordre de Josué, pour s’être emparé d’un manteau d’écarlate, de deux
cents sicles d’argent et d’une règle d’or, à la prise de Jéricho.

_On ne peut avoir en même temps femme et bénéfice._

Il y avait autrefois des bénéfices que, durant certains mois, les
collecteurs, patrons laïques, étaient obligés de conférer aux gradués
de l’Université. Mais ces gradués ne pouvaient y être nommés
lorsqu’ils étaient mariés. De là ce proverbe, dont le sens est qu’on ne
peut cumuler deux avantages.

_Les chevaux courent les bénéfices et les ânes les attrapent._

On n’accorde pas toujours les places ou les grâces à ceux qui les
méritent.

Ce proverbe fut originairement, dit-on, un mot de Louis XII. Ce roi
voulut désigner sous le nom _d’ânes_, par une espèce de calembourg,
certains seigneurs ignorants qui couraient à franc-étrier pour aller
solliciter quelque bénéfice vacant, et qui l’obtenaient d’ordinaire,
parce qu’ils arrivaient les premiers, grâce à leurs chevaux.

Les Espagnols disent dans le même sens: _Le plus mauvais pourceau mange
le meilleur gland._


=BÉNITIER.=—_Pisser au bénitier._

C’est braver le respect humain, faire quelque grande sottise et même
quelque action criminelle d’une manière éclatante, pour faire parler de
soi.

  A faux titre insolents et sans fruit hasardeux
  _Pissent au bénestier_, afin qu’on parle d’eux. (REGNIER.)

Les Grecs avaient une expression non moins énergique: ἑν πυθἰου
κἑϚαι (_In Pythii templo cacare_). Cette expression, par laquelle
ils indiquaient quelque chose d’impie et de dangereux, était venue,
dit Érasme, de ce que le tyran Pisistrate avait défendu de faire des
ordures contre le temple d’Apollon Pythien, et avait impitoyablement
puni de mort un étranger en contravention à la défense.

_S’agiter comme un diable au fond d’un bénitier._

Cette comparaison proverbiale est fondée sur l’ancienne coutume
d’exorciser les possédés et les sorciers en les plongeant la tête la
première dans une cuve remplie d’eau bénite. Une vieille chronique,
dans laquelle il est parlé de ces immersions singulières, offre une
peinture curieuse du dépit du démon ainsi condamné au baptême, et des
moyens dont il usait pour s’y soustraire. En voici un passage propre à
égayer les lecteurs: _Coactus dæmon per posteriora egredi talem dedit
crepitum ut omne dolium a compage suâ solveretur._ «Le diable, forcé
de s’évader par les voies inférieures, fit entendre une détonation
si forte, que les douves de la cuve volèrent dispersées de côté et
d’autre.»


  =BERCEAU.=—_Ce qu’on apprend au berceau
            Dure jusqu’au tombeau._

Ce proverbe, qui fait sentir toute l’importance de la première
éducation, en rappelant que les impressions et les leçons reçues dans
l’enfance sont ineffaçables, s’exprimait autrefois de cette manière:
_Ce qui s’apprend au ber dure jusqu’au ver._

Les Espagnols disent: _Lo que en la leche se mama en la mortaja se
derrama._ _Ce qu’on suce avec le lait au suaire se répand._


=BERLOQUE.=—_Battre la berloque._

La berloque ou breloque est une batterie de tambour par laquelle on
annonce aux soldats le moment de nettoyer la caserne ou d’aller aux
distributions. Comme cette batterie semble être sans règle et sans
suite, on a dit proverbialement, _Battre la berloque_ ou _la breloque_,
dans le sens de divaguer, déraisonner.


=BERTHE.=—_Au temps où Berthe filait._

C’est-à-dire au bon vieux temps. En ce temps-là le fuseau et la
quenouille formaient le symbole de la mère de famille, et les femmes
du premier rang s’occupaient à filer comme les humbles ménagères.
Tanaquil, épouse de Tarquin l’ancien, était devenue célèbre chez les
Romains par son zèle dans l’accomplissement de ce soin domestique. Chez
les Francs, il en fut de même de Berthe, épouse de Pépin et mère de
Charlemagne.

  Dans le palais comme sous la chaumière,
  Pour revêtir le pauvre et l’orphelin,
  Berthe filait et le chanvre et le lin:
  On la nomma _Berthe la filandière_.

Ces vers sont extraits d’un épisode du chant IX du poëme de
_Charlemagne_ par Millevoye, qui a emprunté cet épisode d’Adenès,
trouvère du douzième siècle, auteur du roman en vers de _Berthe au
grand pied_, dont M. Paulin Paris a donné une excellente édition.

Les Provençaux disent: _Au temps où Marthe filait._ Ce qui place le
bon vieux temps à l’origine du christianisme; car il s’agit ici de
cette Marthe qui, suivant une tradition populaire, ayant été chassée
de Jérusalem et exposée sur un vaisseau sans voiles et sans avirons,
avec son frère Lazare, sa sœur Marie Magdelène et quelques disciples
du Sauveur, aborda miraculeusement sur les côtes de Provence, où
elle prêcha la foi et sanctifia par une pénitence exemplaire, dans
la grotte nommée _Sainte-Baume_, la fin d’une vie dont elle avait
passé la première moitié au milieu des plaisirs, dans son château de
Béthanie.—L’expression des Provençaux n’est pas toujours employée dans
le même sens que la nôtre; on s’en sert souvent pour rappeler un temps
d’opulence, de prospérité, de vigueur, dont on a joui, pour marquer et
pour regretter les honneurs passés.

Je dirai pour les lecteurs qui aiment les étymologies des noms propres,
que celui de _Berthe_, en francique ou en théotisque, signifie
_brillante_, _splendide_, et que celui de _Marthe_, en hébreu, signifie
_maîtresse_.


=BÊTE.=—_Prendre du poil de la bête._

C’est chercher le remède dans la chose même qui a causé le mal, comme
font les buveurs qui dissipent le malaise que leur a laissé l’ivresse
de la veille par l’ivresse du lendemain.

Cette expression est fondée sur la croyance populaire que le poil de
certains animaux, appliqué sur la morsure qu’ils ont faite, en opère la
guérison. _Del can che morde il pelo sana_, dit le proverbe italien:
_Du chien qui mordit le poil guérit._

Pline rapporte (liv. XXIX, ch. 5) qu’à Rome on croyait guérir ou
préserver de l’hydrophobie un homme mordu par un chien, en faisant
entrer dans la plaie de la cendre des poils de la queue de cet animal.

_Porter sa bête dans sa figure._

Expression fondée sur l’opinion de quelques physionomistes qui
enseignent qu’il existe des rapports frappants de ressemblance entre
la tête de certains animaux et celle de certains hommes. Le napolitain
J.-B. Porta, qui le premier a donné des développements à cette opinion,
dans son _Traité de la physionomie_, soutenait que la figure du divin
Platon, telle qu’elle est représentée sur des médailles antiques, a son
parfait analogue dans un chien braque. Le peintre Lebrun, séduit par le
système de Porta, chercha à l’accréditer, et il composa une collection
de dessins comparés qui offrent les analogies les plus curieuses; il
y joignit même un texte qui s’est perdu, et auquel son élève Nivelon
a tâché de suppléer par des interprétations. Les idées de Lebrun,
répandues dans le monde, y occupèrent tant les esprits, qu’il ne fut
plus question que d’elles. On ne pouvait paraître dans un cercle sans
se soumettre à l’inspection des curieux et s’entendre demander: _Quelle
bête portez-vous dans votre figure?_ Et c’est alors que naquit cette
expression suffisamment expliquée par ce qu’on vient de lire.

La ressemblance que Lebrun prétendait trouver au physique entre les
hommes et les animaux, Diderot a prétendu la trouver au moral. Il a
dit, en parlant de la variété de la raison humaine, qu’elle correspond
seule à toute la diversité de l’instinct des animaux. «De là vient,
ajoute-t-il, que, sous la forme bipède de l’homme, il n’y a aucune bête
innocente ou malfaisante dans l’air, au fond des forêts, dans les eaux,
que vous ne puissiez reconnaître. Il y a l’homme-loup, l’homme-tigre,
l’homme-renard, l’homme-pourceau, l’homme-mouton (et celui-ci est le
plus commun), l’homme-anguille, l’homme-serpent, l’homme-brochet,
l’homme-corbeau, etc. Rien de plus rare qu’un homme qui soit homme de
toute pièce. Aucun de nous qui ne tienne un peu de son analogue animal.»

_Morte la bête, mort le venin._

Un ennemi mort n’est plus en état de nuire.

Le duc d’Orléans régent fit de ce proverbe une application qui prouve
qu’il avait fort peu d’affection pour le cardinal Dubois dont il
subissait si complètement l’influence. A la mort de ce ministre, qui
l’avait forcé de rompre ses liaisons avec le comte de Nocé, le chef des
roués, il écrivit au favori disgracié: «Reviens, mon cher Nocé. _Morte
la bête, mort le venin._ Je t’attends ce soir à souper.»

_Au temps où les bêtes parlaient._

Rabelais prétend qu’il n’y a que trois jours, et l’on peut, si l’on
veut, abréger encore l’intervalle.

Cette expression, dont on se sert pour faire une facile épigramme ou
pour signifier le temps jadis, n’est point venue, comme on pourrait le
croire, des fictions de l’apologue qui attribue à tous les animaux la
faculté de parler. Elle est fondée sur une observation philosophique
d’un très grand sens, et elle désigne proprement l’époque primitive où
les hommes, vivant dans les bois, ignoraient l’art sublime de fixer
la parole par le moyen des signes, n’avaient par conséquent qu’une
intelligence bornée peu différente de l’instinct des bêtes, n’étaient
en un mot que des bêtes parlantes.


=BIEN.=—_Bien perdu, bien connu._

On ne connaît le véritable prix des choses que lorsqu’on ne les possède
plus. Ce proverbe est tiré des deux vers suivants de Plaute (Comédie
_des Captifs_, acte I, scène 2):

  .......... _Nostra intelligimus bona,
  Cum quæ in potestate habuimus, ea amisimus._

C’est après avoir perdu les biens dont nous jouissions que nous sentons
ce qu’ils valent.

_Il ne faut attendre son bien que de soi-même._

Le quatrain suivant, de je ne sais quel auteur, explique très bien ce
proverbe:

  Je ne puis me plaindre de rien,
  Chacun prend part à ma disgrâce;
  Tout le monde me veut du bien,
  Et j’attends toujours qu’on m’en fasse.

_Il ne faut pas délibérer pour faire le bien._

Parce qu’en délibérant on perd souvent l’occasion de faire le bien:
_Deliberando sæpe boni perit occasio._

Ce proverbe n’est pas d’une vérité absolue. Il est besoin quelquefois
de délibérer pour faire le bien, car le bien peut être suivi du
mal.—Le père Jouvency a dit dans une scène qu’il a ajoutée au
_Phormion_ de Térence: _Benefacta male collocata malefacta existimo._
_Je pense que les bienfaits mal placés sont de mauvaises actions._

_Bien vient à mieux, et mieux à mal._

On dit aussi: _Le bouton devient rose, et la rose gratte-cul._

Il a dans les choses de ce monde une progression ascendante et une
progression descendante auxquelles les vertus mêmes sont soumises.
Semblables aux anges que le patriarche aperçut en songe, elles ont une
échelle double par laquelle elles montent d’un côté jusqu’au ciel et
redescendent de l’autre sur la terre.

_Le bien lui vient en dormant._

Se dit d’une personne qui devient riche sans rien faire.

On prétend que ce proverbe fut inventé par Louis XI qui, ayant trouvé
un prêtre endormi dans un confessional, dit aux seigneurs de sa suite:
«Afin que cet ecclésiastique puisse un jour se vanter que le bien lui
est venu en dormant, je lui donne le premier bénéfice vacant.» Mais
ce proverbe était en usage chez les anciens; il se trouve dans les
apophthegmes de Plutarque et dans la phrase suivante de la dernière
_Verrine_ de Cicéron: _Non idem mihi licet quod iis qui nobili
genere nati sunt, quibus omnia populi romani beneficia dormientibus
deferuntur._ _Je n’ai pas le même privilége que ces nobles, à qui
toutes les faveurs du peuple romain viennent en dormant._ C’est une
allusion aux pêcheurs dont les nasses restant la nuit dans la rivière,
se remplissent de poissons pendant qu’ils dorment.

Élien (liv. II, chap. 10) rapporte que Timothée eut un bonheur si rare
dans tous les siéges qu’il entreprit, qu’on imagina de le peindre
endormi, ayant à la main un filet où la fortune poussait les villes. On
ne sait si c’est la flatterie ou l’envie qui avait suggéré l’idée de ce
tableau.

_On trouve plutôt le mal que le bien._

On cherche le bien sans le trouver, disait Démocrite; on trouve le mal
sans le chercher.

_Il faut faire le bien pour lui-même._

C’est une maxime de Confucius, passée en proverbe, pour signifier que
le bien ne doit pas être fait en vue de quelque récompense, mais qu’il
doit être une œuvre désintéressée et toute du cœur.


=BIENFAIT.=—_Rien ne vieillit plus vite qu’un bienfait._

Rien ne s’oublie plus vite qu’un bienfait. Je ne sais si c’est
Isocrate ou Aristote qui a dit le premier le mot suivant, attribué à
l’un et à l’autre: «On n’a jamais vu de bienfait parvenir à l’extrême
vieillesse.»—Le poëte Stésichore a fait sur le même sujet un beau vers
dont voici la traduction:

  Le bienfait disparaît avec le bienfaiteur.

_Un bienfait n’est jamais perdu._

Un bienfait porte intérêt dans un cœur reconnaissant, et si celui qui
l’a reçu l’oublie, Dieu s’en souvient et en tient compte à son auteur.
Voici un apologue très original qui semble avoir été fait exprès pour
graver ce proverbe dans la mémoire.

Dieu dit un jour à ses saints de se tenir prêts à fêter l’arrivée
d’un nouvel élu avec tous les honneurs du cérémonial observé dans la
cour céleste à l’égard d’un petit nombre de rois admis à l’éternelle
béatitude; et les saints se hâtèrent de courir à l’entrée du Paradis,
afin de recevoir de leur mieux un hôte si important et si rare. Ils
pensaient que ce devait être un grand monarque qui venait d’expirer;
mais, au lieu du personnage qu’ils attendaient, ils ne virent arriver
qu’un pied, un pied en chair et en os, détaché du corps dont il avait
fait partie. Il était surmonté d’une riche couronne, et il s’avançait
fièrement au milieu d’eux en passant entre leurs jambes. Saisis
d’étonnement à la vue de ce phénomène, ils s’en demandaient l’un à
l’autre l’explication, et personne ne pouvait la donner. En ce moment
apparut au-dessus de leurs têtes l’archange Gabriel qui s’envolait à
tire-d’aile vers notre globe. Ils l’interrogèrent, et il leur repondit:
Le pied couronné que vous voyez est celui d’un roi. Ce roi, allant un
jour à la chasse, aperçut un chameau qui était attaché à un arbre et
qui s’efforçait d’allonger le cou vers un baquet plein d’eau placé hors
de sa portée. Le prince compatit à la peine de l’animal et rapprocha de
lui le baquet avec le pied, afin qu’il pût s’y désaltérer. C’est pour
cette bonne action, la seule qu’il ait faite dans sa vie, que son pied
est venu à Dieu, tandis que le reste de son corps est allé au diable.
Le Très-Haut m’envoie publier cette nouvelle sur la terre, pour que les
hommes se souviennent _qu’un bienfait n’est jamais perdu_.

_On s’attache par ses bienfaits._

C’est une bonté de la nature, dit Chamfort; il est juste que la
récompense de bien faire soit d’aimer.


=BIGOT.=

Lorsque Rollon reçut de Charles-le-Simple l’investiture de la Normandie
dont il fut le premier duc, on lui représenta que, dans cette
cérémonie, il devait rendre hommage au roi son suzerain en lui baisant
les pieds. Le fier Danois répondit qu’il ne baiserait jamais les pieds
de qui que ce fût. Pour ne pas rompre le traité, on consentit qu’un de
ses officiers s’acquittât en son nom de ce devoir; mais celui-ci prit
le pied de Charles pour le porter à sa bouche, et le leva si haut, que
le prince fut jeté à la renverse. D’anciens auteurs rapportent que
Rollon, en protestant qu’il ne baiserait pas les pieds du roi, s’écria
dans sa langue: _Nese by Goth!_ _non par Dieu!_ et que de là vient
le nom de _bigot_, qu’on appliqua d’abord aux Normands qui juraient
souvent de la sorte, et ensuite aux dévots outrés et superstitieux
ainsi qu’aux faux dévots.


=BILLET.=—_Billet à La Châtre._

Le marquis de La Châtre était depuis quelques jours l’amant heureux de
Ninon de Lenclos, lorsqu’il reçut l’ordre de se rendre à l’armée. Une
séparation, en pareil cas, est une chose bien cruelle. La Châtre ne put
penser à la sienne qu’avec une extrême terreur, car il pressentait
le tort que devait lui faire l’absence auprès d’une belle habituée à
regarder l’amour comme une sensation et non comme un sentiment. Pour se
rassurer l’esprit, il chercha une garantie contre l’inconstance de sa
maîtresse. Il exigea d’elle qu’elle s’engageât par écrit à lui rester
fidèle... Ninon eut beau lui représenter l’extravagance d’un pareil
acte; obligée de céder pour se soustraire à d’incessantes importunités,
elle lui signa un fameux billet où elle fesait de tous les serments
celui qu’elle était le moins en état de tenir, le serment de n’en
jamais aimer d’autre que lui. Mais elle ne se crut pas liée un seul
instant par un engagement si téméraire; et dans le moment même où elle
manquait à la foi jurée de la manière la moins équivoque, elle s’écria
plusieurs fois: _Ah! le bon billet qu’a La Châtre!_ Saillie plaisante
qui est devenue proverbe, pour signifier une assurance peu solide sur
laquelle il ne faut pas compter.


=BISCORNU.=—_Raisonnement biscornu._

C’est un mauvais dilemme, et par extension, un raisonnement faux,
baroque.—On sait que le dilemme est une espèce de syllogisme composé
de deux propositions contraires entre lesquelles il n’y a point de
milieu, et dont on laisse le choix à un adversaire, pour tirer contre
lui de celle qu’il choisira une conséquence sans réplique. Il faut
donc rigoureusement que ce syllogisme ne soit pas susceptible d’être
rétorqué par la personne à qui on l’oppose, car en établissant ainsi le
pour et le contre il n’aurait aucune valeur. Or, comme dans l’ancienne
école on nommait _argument cornu_, à cause de sa force, un bon dilemme
qui ne donnait absolument raison qu’à l’un des deux argumentateurs,
on nomma aussi _argument_ ou _raisonnement biscornu_, c’est-à-dire
doublement cornu, un mauvais dilemme qui pouvait tour à tour servir
d’arme à l’un et à l’autre. On peut voir un exemple curieux de cette
manière d’argumenter également favorable à l’attaque et à la défense
dans l’article consacré au proverbe, _De mauvais corbeau mauvais œuf_.


=BISCUIT.=—_S’embarquer sans biscuit._

Tenter une entreprise sans avoir pris les précautions qu’elle exige.
Métaphore empruntée des marins, qui ne s’embarquent jamais qu’après
s’être munis de la quantité de biscuit dont ils ont besoin pour la
traversée.


=BISQUE.=—_Prendre bien sa bisque._

Certains étymologistes pensent que cette locution signifie se _mettre
en mesure_, et qu’elle fait allusion à la bisque, ou pique de
_Biscaye_, que les régiments d’infanterie employaient pour tenir contre
la cavalerie, et que les colonels de ces régiments portaient encore du
temps de Charles IX, lorsqu’ils marchaient à leur tête. Mais _Prendre
bien sa bisque_ se dit généralement dans le sens de profiter habilement
de quelque avantage, et c’est une métaphore prise du jeu de paume, où
l’on appelle _bisque_ un avantage de quinze points qu’un joueur reçoit
d’un autre, et qu’il compte en tel endroit de la partie qu’il veut.

_Donner quinze et bisque à quelqu’un._

C’est avoir sur quelqu’un une si grande supériorité, qu’elle permet de
lui faire un double avantage.


=BISSESTRE.=—_Porter bissestre._

_Bissestre_ ou _bissêtre_ se dit pour malheur, comme dans ces vers de
Molière (_l’Étourdi_, acte V, sc. 7):

  Il va nous faire encor quelque nouveau _bissêtre_.

C’est une altération de _bissexte_, qui s’est employé dans le même
sens, parce que le _bissexte_, ou le jour qu’on ajoute au mois de
février dans les années bissextiles, était autrefois réputé malheureux,
par une superstition que nos aïeux avaient reçue des Romains. Voici
l’origine de ce mot.

Lorsque le calendrier fut réformé à Rome, quarante-six ans avant l’ère
chrétienne, par les soins de Jules César, alors souverain pontife, on
calcula que l’année était composée de trois cent soixante-cinq jours,
plus six heures, et l’on décida que ces heures annuellement répétées
ne seraient employées qu’après qu’elles auraient formé un jour entier.
Or, le quantième assigné à ce jour, qui devait revenir tous les quatre
ans, fut le 24 février, que l’on compta double en ce cas; et comme
le 24 février était appelé, chez les Romains, _sextus ante calendas
martii_, _le sixième avant les calendes de mars_, il joignit à cette
dénomination celle de _bis-sextus_, _deux fois sixième_ ou _bissexte_.


=BLANC.=—_Il n’est pas blanc._

C’est-à-dire, il est dans une situation fâcheuse, embarrassante,
dangereuse.

Les Latins disaient, d’après les Grecs: _Quem fortuna nigrum pinxerit
hunc non universum ævum candidum reddere poterit._ _Celui que la
fortune a peint en noir ne sera jamais blanc._ Ce proverbe, qui,
suivant Erasme, est une allusion à la coutume de marquer les suffrages
par des pierres noires et par des pierres blanches, a probablement
donné lieu à notre dicton.

Les Turcs se servent d’une expression analogue. Ils disent, dans un
sens de louange: _Avoir un visage blanc_, et dans un sens de reproche:
_Avoir un visage noir_. Le dervis qui consacra la nouvelle milice
des janissaires (_yenni cheri_ ou _nouveaux soldats_), leur donna
sa bénédiction en ces termes: «Puisse votre valeur être toujours
brillante, votre épée tranchante et votre bras victorieux! puisse votre
lance être toujours suspendue sur la tête de vos ennemis, et, quelque
part que vous alliez, puissiez-vous en revenir _avec un visage blanc_!»


=BLANQUE.=—_Hasard à la blanque._

La _blanque_ était une espèce de jeu de hasard en forme de loterie
qui avait été importé d’Italie, où on l’appelait _bianca_ (blanche),
sous-entendant _carta_, parce que les billets blancs, qui ne fesaient
gagner personne, sortaient de l’urne en nombre beaucoup plus
considérable que les billets noirs ou écrits qui apportaient quelque
lot. De là l’expression, _Hasard à la blanque_, pour signifier à tout
hasard, qu’il en arrive ce qu’il pourra. De là aussi, cette autre
expression, _Trouver blanque_, c’est-à-dire, ne trouver rien, être déçu
dans son attente.

  Est-il un financier noble depuis un mois
  Qui n’ait son dîner sûr chez madame Guerbois?
  Et que de vieux barons pour le leur trouvent blanque!

  (BOURSAULT, _les Mots à la mode_, sc. 8.)

_Blanque_ a été employé encore populairement, dans une acception
adverbiale qui équivaut à inutilement, sans effet, sans succès. _Il
fera cela blanque. Si vous y comptez...blanque._ Et c’est probablement
cette espèce d’adverbe qui se trouve altéré dans la locution _Faire
chou blanc_, dont le peuple se sert en parlant, au propre, d’une arme à
feu qui rate, et, au figuré, d’une entreprise qui avorte. Le mot _chou_
est une onomatopée du bruit de la détente ou de l’amorce, et le mot
_blanc_, pour _blanque_, exprime que ce bruit est en pure perte.


=BLOIS.=—_Toutes les femmes de Blois sont rousses et acariâtres._

Un voyageur anglais, passant à Blois, écrivit sur son album que
toutes les femmes de cette ville étaient rousses et acariâtres; et
sur quoi avait-il ainsi condamné tout le sexe blaisois? il n’avait
vu que la maîtresse de son auberge. De là ce dicton dont on se
sert en plaisantant pour réfuter une personne qui veut conclure du
particulier au général, et imputer à tous des défauts ou des vices qui
n’appartiennent qu’à un individu ou à très peu d’individus.

Il y a des gens qui révoquent en doute cette anecdote, et qui veulent
trouver quelque rapport entre ce dicton et le vieux sobriquet de
_Chèvres de Blois_, appliqué aux dames de cette ville. (_Voy._ ce
sobriquet.)


=BŒUF.=—_Promener comme le bœuf gras._

Cette comparaison s’applique à une demoiselle que ses parents
conduisent affublée de toutes les parures de la mode aux promenades,
aux spectacles et aux bals, dans l’espoir qu’elle y trouvera des
épouseurs.

La promenade du bœuf gras, semblable à la procession du bœuf Apis en
Égypte, reproduit une cérémonie du culte astronomique qui était en
usage chez les Gaulois, comme le prouvent les célèbres bas-reliefs
trouvés en 1711 au-dessous du chœur de Notre-Dame de Paris, dans
lesquels le taureau Kymrique, est figuré revêtu d’un ornement en forme
d’étole qui représente le zodiaque, et surmonté de trois grues qui sont
le symbole de la lune.


=BOHÈME.=—_Vivre comme un Bohème._

Se dit d’un homme qui est toujours errant, qui n’a ni feu ni lieu. On
dit aussi: _C’est une maison de Bohème_, en parlant d’une maison où il
n’y a ni ordre ni règle.

Ces façons de parler font allusion à ces aventuriers basanés qui
courent les pays en exerçant la chiromancie, et qui ressemblent
trait pour trait aux ambubaies d’Horace. Le nom de _Bohèmes_ ou de
_Bohémiens_ leur a été donné parce que les premiers qui parurent en
Europe étaient porteurs de passeports que Sigismond, roi de Bohème,
leur fit délivrer, en 1417, pour débarrasser d’eux son royaume. Ils
étaient, dit-on, originaires de l’Égypte, d’où les Mameluks les avaient
chassés, et c’est à cause de cela qu’ils ont été également appelés
_Égyptiens_.

Le nom de _Bohèmes_ peut être dérivé aussi du vieux mot français
_boem_, auquel certains glossateurs attribuent la signification de
voleur; et certains autres celle d’ensorceleur.—Les _Bohèmes_ ou
_Gougots_ ont toujours été accusés de vol et de sortilége.


=BOIRE.=—_Boire à la santé de quelqu’un._

Cette expression, en usage dans toute l’Europe, n’a pas besoin d’être
expliquée. La coutume d’où elle est venue, ou la philotésie, remonte
à la plus haute antiquité. Les Égyptiens, les Assyriens, les Hébreux
et les Perses se plaisaient à l’observer. Chez les Grecs et chez
les Romains, c’était une cérémonie consacrée par la religion, par
l’amitié, par la reconnaissance, par l’estime, par l’admiration, etc.,
en l’honneur des dieux, des personnes chéries, des magistrats, des
hommes célèbres et des événements glorieux; à Rome, elle commençait
ordinairement par l’invocation de Jupiter Sospitator, et de la déesse
Hygie, pour laquelle on vidait des coupes appelées _Pocula salutoria_
ou _Pocula bonæ salutis_. Les grâces et les muses étaient aussi
honorées d’un culte particulier: on saluait les premières par trois
rasades, et les dernières par neuf, ce qui donna lieu au proverbe, _Aut
ter aut novies bibendum_, _il faut boire trois fois ou neuf fois_, que
le poëte Ausonne a développé dans ce distique:

  _Ter bibe vel toties ternos; sic mystica lex est,
  Vel tria potanti vel ter tria multiplicanti._

Ensuite venait le tour des convives. Celui qui voulait en saluer un
autre lui disait avant de boire: _Propino tibi salutem!_ ou _Benè te!_
ou _Dii tibi adsint!_ Il ajoutait quelquefois: _Benè me!_ et cette
formule était la plus raisonnable.

  Le vin ne tourne à ma santé
  Qu’autant que je le bois moi-même. (PARNY.)

_Propino tibi_ est une expression qui signifie proprement, _je bois à
toi le premier_: on entendait par là que la personne à l’intention de
laquelle on vidait sa coupe usât de réciprocité, et, dans certains cas,
on lui transmettait cette coupe, après en avoir goûté la liqueur, afin
qu’elle l’achevât.

Quand on portait la santé d’une maîtresse, la galanterie exigeait qu’on
bût autant de cyathes qu’il y avait de lettres à son nom, témoin ce
vers de Martial:

  _Omnis ab infuso numeretur amica Falerno._

  Que le nom de chaque amie soit _épelé en rasades_ de Falerne.

Les cyathes étaient versés dans un vase de grandeur à les contenir pour
être avalés d’un seul coup.

Les anciens Danois employaient dans leurs festins solennels diverses
coupes dont chacune était affectée à un usage spécial et était nommée
conformément à cet usage. Ils avaient _la coupe des dieux_, qu’ils
prenaient pour demander des grâces au Ciel ou pour souhaiter un règne
heureux à un prince; la coupe consacrée à Brag, dieu de l’éloquence et
de la poésie, ou le _Bragarbott_, qu’ils réservaient toujours pour la
bonne bouche, et _la coupe de mémoire_, dont ils ne se servaient qu’aux
funérailles des rois. L’héritier de la couronne restait assis sur un
banc, en face du trône, jusqu’à ce qu’on lui eût présenté cette _coupe
de mémoire_, et, après l’avoir bue, il montait sur le trône. C’était
une espèce de sacre par la boisson.

Les premiers chrétiens, dans leurs agapes, exprimaient, en buvant, des
vœux pour la santé du corps et pour le bonheur de la vie future; ce
qui dégénéra en grands abus plusieurs siècles après. On but alors en
l’honneur de la Sainte-Trinité et de tous les bienheureux du paradis
(voyez _Boire aux anges_, page 60); et cette coutume devint une telle
source d’ivrognerie, que divers conciles la condamnèrent, et que
Charlemagne la prohiba par un article de ses Capitulaires.

Cet empereur défendit en outre à ses soldats de boire à la santé les
uns des autres, parce qu’il en résultait des querelles et des combats
entre les buveurs et ceux qui ne voulaient pas leur faire raison.

Dans le temps des Vaudois, les inquisiteurs éprouvaient la foi d’un
chrétien suspect en lui ordonnant de boire à saint Martin, parce que
saint Martin était le patron des buveurs, et peut-être aussi parce
qu’il s’était montré le protecteur de certains hérétiques de son
époque, en leur ménageant la clémence de l’empereur Maxime qui voulait
les sacrifier au zèle sanguinaire de quelques évêques.

Des historiens dignes de foi rapportent que les Écossais n’élisaient
jamais un évêque avant de s’assurer qu’il était bon buveur, ce qu’ils
fesaient en lui présentant le verre de saint Magnus, qu’il devait vider
d’un trait. L’accomplissement de cette condition, assez difficile à
remplir vu la grande capacité du verre, était regardé comme un présage
certain que l’épiscopat serait heureux.

Les moines, au moyen âge, fêtaient les anniversaires des personnes
qui leur avaient laissé quelque legs, en mettant à sec de grandes
bouteilles, appelées _pocula charitatis_, dans une assemblée
gastronomique appelée _charitas vini_ ou _consolatio vini_. On assure
qu’ils portaient la santé du testateur décédé, en s’écriant: _Vive
le mort!_ Les Flamands instituèrent un grand nombre de ces charités
qui servirent à enrichir les monastères. C’était une croyance
superstitieuse que les morts étaient réjouis par ces pieuses orgies:
_Plenius inde recreantur mortui_, dit une charte de l’abbaye de
Kedlinbourg en Allemagne. Voilà sans doute la raison qui engagea un
chanoine d’Auxerre nommé Bouteille à fonder, en 1270, un obit en vertu
duquel on devait étendre un drap mortuaire sur le pavé du chœur de
l’église, avec quatre grandes bouteilles de vin placées aux quatre
coins de ce drap, et une cinquième au beau milieu, pour le profit des
chantres qui assisteraient au service.

Quelques partisans de ces cérémonies d’ivrognes cherchèrent dans le
temps à les autoriser par des passages tirés de l’Écriture sainte; mais
il faut reconnaître que la discipline ecclésiastique ne cessa point de
s’opposer à de pareils abus.

_Puisque le vin est tiré, il faut le boire._

C’est-à-dire, puisque l’affaire est engagée, il faut la poursuivre,
il faut en courir les risques. Proverbe originairement employé comme
une formule de défi entre des convives qui se piquaient de _boire
d’autant_, ou à qui mieux mieux, et qui entendaient par là que ceux
qu’ils provoquaient leur fissent raison eux-mêmes, au lieu de se faire
suppléer par des champions bachiques buvant en sous-ordre; car il était
quelquefois permis dans les anciennes orgies, comme dans les anciens
duels, de recourir à des combattants substitués.

Cette guerre d’ivrognes, à laquelle se plaisaient beaucoup nos bons
aïeux, a été décrite avec des particularités curieuses par quelques
érudits de la fin du moyen âge qui en font remonter l’origine aux
temps les plus reculés. Suivant eux, il n’y a pas eu de grand peuple
qui n’ait fait éclater pour elle un vif et durable enthousiasme,
depuis l’époque où le patriarche Noé trouva l’heureux secret de
multiplier les raisins et d’en exprimer le jus. Les Hébreux, les
Babyloniens, les Grecs et les Romains la regardèrent toujours comme
une affaire importante et glorieuse. Mais il faut croire qu’elle fut
en plus grand honneur chez les Perses, si l’on en juge par le trait
de Cyrus-le-Jeune, qui prétendait fonder sur les succès qu’il y avait
obtenus des titres suffisants pour être nommé roi à la place de son
frère Artaxerxès-Mnémon, qu’il taxait d’être _mauvais buveur_. Il se
croyait plus recommandable par ce singulier avantage que par tout
autre, à l’exemple de Darius I^{er} qui, en mourant, avait ordonné
de graver sur son tombeau: _J’ai pu boire beaucoup de vin et le bien
porter_. Tant il est vrai que la vanité humaine s’attache moins à une
vertu commune qu’à un vice extraordinaire!

Cyrus-le-Jeune eût obtenu ce qu’il désirait chez les Scythes, qui, au
rapport d’Aristote, élisaient pour roi celui qui buvait le mieux.

Plus d’un roi électif, en Pologne, a dû en partie sa nomination au
courage qu’il a montré, le verre à la main, en faisant raison aux
palatins qui ont toujours passé pour d’intrépides buveurs: témoin le
dicton, _Boire comme un Polonais_.

_Boire tanquam sponsus._—_Boire comme un fiancé._

Cette expression proverbiale, qui signifie boire largement, se trouve
dans le cinquième chapitre de Gargantua. Fleury de Bellingen la fait
venir des noces de Cana, où la provision de vin fut épuisée; sur quoi
l’abbé Tuet fait la remarque suivante: «Le texte sacré dit bien qu’à
ces noces le vin manqua, mais non pas que l’on y but beaucoup, encore
moins que l’époux donna l’exemple de l’intempérance. J’aimerais mieux
tirer le proverbe des amants de Pénélope, qui passaient le temps à
boire, à danser, etc. Horace appelle _sponsos Penelopes_ les personnes
livrées à la débauche.»

Aucune de ces explications ne me paraît admissible; en voici une
nouvelle que je propose. Autrefois, en France, on était dans l’usage
de _boire le vin des fiançailles_. Le fiancé, dans cette circonstance,
devait souvent vider son verre pour faire raison aux convives qui lui
portaient des santés; et de là vint qu’on dit, _Boire tanquam sponsus_
et _Boire comme un fiancé_.

D. Martenne cite un Missel de Paris, du quinzième siècle, où il est
dit: «Quand les époux, au sortir de la messe, arrivent à la porte de
leur maison, ils y trouvent le pain et le vin. Le prêtre bénit le pain
et le présente à l’époux et à l’épouse pour qu’ils y mordent; le prêtre
bénit aussi le vin et leur en donne à boire; ensuite il les introduit
lui-même dans la maison conjugale.»

Aujourd’hui encore, dans la Brie, on offre aux époux qui reviennent de
l’église une soupière de vin chaud et sucré.

En Angleterre, on fesait boire autrefois aux nouveaux mariés du vin
sucré dans des coupes qu’on gardait à la sacristie parmi les vases
sacrés, et on leur donnait à manger des oublies ou des gaufres qu’ils
trempaient dans leur vin. De vieux Missels attestent cette coutume, qui
fut observée aux noces de la reine Marie et de Philippe II.

Selden (_uxor hebraica_) a signalé parmi les rites de l’église grecque
une semblable coutume, qu’il regarde comme un reste de la confarréation
des anciens.

Stiernhook (_De jure suevorum et gothorum_, p. 163, édition de 1572)
rapporte une scène charmante qui avait lieu aux fiançailles chez les
Suèves et les Goths. «Le fiancé entrant dans la maison où devait se
faire la cérémonie, prenait la coupe dite maritale, et après avoir
écouté quelques paroles du paranymphe sur son changement de vie, il
vidait cette coupe en signe de constance, de force et de protection, à
la santé de sa fiancée, à qui il promettait ensuite la morgennétique
(_morgenneticam_), c’est-à-dire une dot pour prix de la virginité.
La fiancée témoignait sa reconnaissance, puis elle se retirait pour
quelques instants, et ayant déposé son voile, elle reparaissait sous le
costume de l’épouse, effleurait de ses lèvres la coupe qui lui était
présentée et jurait amour, fidélité, diligence et soumission.»

Les idylles de Théocrite et les églogues de Virgile n’offrent pas de
tableau plus gracieux.

_Boire comme un chantre._

Le chant augmente la soif, de là vient la réputation qu’ont les
chanteurs d’être des buveurs infatigables.

  Les gens de ce métier ont toujours la pépie,

a dit Poisson, et le vers de ce fameux Crispin n’a rien d’exagéré.

C’est une opinion populaire, consignée par Laurent Joubert dans son
_Ramas de propos vulgaires_, que, quand on a bu on chante mieux. Elle a
été accréditée, sans doute, par les chantres eux-mêmes, afin qu’on eût
de l’indulgence pour leur péché favori.

_Boire comme un sauneur._

C’est-à-dire beaucoup, parce que les sauneurs ou marchands de sel
sont toujours très altérés.—Rabelais a dit: «Panocrates, remontrant
que c’était mauvaise diète ainsi boire après dormir; c’est, répondit
Gargantua, la vraie vie des Pères; car de ma nature, _je dors
salé_.»—Les viandes salées sont appelées _aiguillons de vin_, parce
qu’elles excitent à boire.

On dit aussi: _Boire comme un sonneur_, parce que celui qui sonne les
cloches, en éprouve beaucoup de fatigue, et que la fatigue augmente la
soif.

_C’est la mer à boire._

Se dit d’une chose qui présente des difficultés extrêmes, des obstacles
insurmontables.

Les monarques de l’antiquité se plaisaient, comme les bergers de
Virgile, à se proposer des énigmes ou des questions difficiles, à la
condition que le moins habile à les expliquer se soumettrait à payer
une amende considérable. L’histoire des Hébreux nous apprend que
Salomon et Hiran, roi de Tyr, mettaient leur honneur à l’emporter l’un
sur l’autre en subtilité dans ces sortes de jeux d’esprit. Amasis,
roi d’Egypte, avait une semblable ambition. Son rival était un roi
d’Éthiopie, qui lui porta un jour le défi de boire la mer, et de ce
défi, si l’on en croit Plutarque, devait dépendre la possession d’un
vaste territoire. Amasis, fort embarrassé, envoya consulter en Grèce
le philosophe Bias qui lui répondit: «Écrivez au prince éthiopien que
vous êtes prêt à boire la mer telle qu’elle est maintenant, et que vous
attendez pour commencer qu’il ait détourné tous les fleuves qui s’y
rendent.»

L’auteur de la vie d’Ésope rapporte que ce fabuliste, esclave de
Xantus, usa du même expédient afin de tirer d’embarras son maître qui
s’était soumis à la même épreuve.

_Qui fait la faute la boit._

Les anciens et nos aïeux, à leur imitation, avaient coutume, dans les
jours de gala, de choisir un des convives pour faire observer les lois
de la table. Celui à qui ce soin était confié se nommait _symposiarque_
en Grèce, _modimperator_ à Rome, et _roi du festin_ en France. Il
réglait le nombre des santés, ainsi que la manière de les porter, et
il condamnait quiconque n’observait pas l’étiquette à boire quelque
coup de plus, soit de vin pur, soit de vin trempé. Si le condamné
ne voulait pas le faire, il était obligé de sortir de table, et il
recevait sur la tête la liqueur qu’il avait refusée. C’est sans doute
de cette punition qu’est venu le proverbe, _Qui fait la faute_, ou _Qui
fait la folie, la boit_.

On dit dans le même sens: _Il faut boire ce que l’on a brassé_. C’est
une métaphore prise de l’art du brasseur.

_Après grâces Dieu but._

Regnier s’est servi de ce proverbe dans sa deuxième satire:

  Après grâces Dieu but, ils demandent à boire.

Et voici comment son excellent commentateur, M. Viollet Le Duc, l’a
expliqué: «Un auteur grave (Béotius Epo, _Comment. sur le chap. des
Décrétales, Ne clerici vel monachi_, etc., cap. 1, n. 13) dit que
les Allemands, fort adonnés à la débauche, ne se mettaient point en
peine de dire grâces après leur repas. Pour réprimer cet abus, le
pape Honorius III donna des indulgences aux Allemands qui boiraient
un coup après avoir dit grâces. L’origine de cette façon de parler ne
vient-elle pas plutôt de cet endroit de l’Évangile: _Et accepto calice,
gratias agens dedit eis et biberunt ex illo omnes?_»

_Buvez, ou allez vous-en._

Ce proverbe, dont le sens moral est qu’il faut s’accommoder à l’humeur
des personnes avec qui l’on vit ou s’en séparer, est venu d’une loi des
Grecs sur les festins publics. Cette loi ordonnait à tout convive qui
ne voulait pas boire comme il le devait de quitter la table, après que
l’un des trois officiers préposés à la surveillance des banquets lui
avait adressé une sommation en ces termes: ἤ πίθι, ἤ ἄπιθι, _ou bois,
ou va-t’en_.


=BOIS.=—_Avoir l’œil au bois._

C’est être sur ses gardes, agir avec précaution; parce que les
voyageurs en passant près d’un bois y regardent toujours, afin de ne
pas se laisser surprendre par les voleurs qui peuvent en sortir.

_Il est du bois dont on les fait._

Il a les qualités requises pour obtenir telle ou telle dignité.

L’abbé Tuet croit que cette expression est venue d’un proverbe grec
qu’Apulée attribue à Pythagore, et qu’il rapporte traduit ainsi en
latin dans sa première apologie: _Non e quovis ligno fiat Mercurius_.

  De tout bois, comme on dit, Mercure, on me façonne.

  (REGNIER.)

Un tronc de figuier suffisait pour faire la statue d’un dieu aussi
grossier que Priape; mais il fallait un bois plus précieux pour celle
de Mercure, le dieu des beaux-arts.

_Porter bien son bois._

Se tenir bien droit en marchant, avoir un maintien, un port distingué.
Cette locution figurée s’employa primitivement au propre, en parlant
d’un homme d’armes qui portait avec grâce sa pique ou sa lance qu’on
nommait _bois_. Montaigne a dit (liv. I, chap. 33): _Rompre un bois_,
pour rompre une lance.


=BOISSEAU.=—_Il ne faut pas cacher la lumière sous le boisseau._

Il ne faut pas laisser inutiles les talents dont on est doué. Proverbe
pris des paroles de l’Évangile selon saint Marc (ch. 4, v. 21),
_Numquid venit lucerna ut sub modio ponatur vel sub lecto_.

On disait à un homme modeste: Il y a des fentes au boisseau sous lequel
se cachent les vertus.


=BOISSON.=—_Il est de l’ordre de la boisson._

C’est un franc buveur.

Il y avait, au commencement du XVIII^e siècle, un _Ordre de la boisson_
ou _de l’étroite observance_, dont le fondateur et grand-maître était
M. de Posquière, né dans la petite ville d’Aramon, sur la rive droite
du Rhône, homme célèbre parmi les _coteaux_ et les gourmets de son
temps. Le quartier-général de cet ordre était à Villeneuve-lez-Avignon,
dans une maison de campagne appelée _Ripaille_. Tous ceux qui y étaient
admis prenaient des noms et des devises analogues à leur caractère
ou à leur goût particulier en fait de mets et de coulis, comme
_frère Jean des vignes_, _frère Splendide_, _frère Roger-bon-temps_,
_frère Magnifique_, _frère Templier_, _frère de Flaconville_, _frère
Boit-sans-eau_, _frère Boit-sans-cesse_, etc. Tous les diplômes
commençaient par cette formule:

  Frère François Réjouissant,
  Grand-maître d’un ordre bachique,
  Ordre fameux et florissant,
  Fondé pour la santé publique,
  A ceux qui ce présent statut
  Verront et entendront, salut, etc.

Ils étaient imprimés par _frère Museau cramoisi au papier raisin_, et
expédiés par _frère l’Altéré_ secrétaire. On y remarquait un écusson
entouré de pampres, et un cachet en cire rouge figurant deux mains,
dont l’une versait du vin d’une bouteille et l’autre le recevait dans
un verre, avec ces mots: _Donec totum impleat_.

Chaque candidat était tenu de donner aux chevaliers qui assistaient à
sa réception un festin où l’on se servait de la _coupe de cérémonie_,
qui était d’un diamètre prodigieux, et le compte-rendu de la fête
était consigné dans une gazette très spirituelle envoyée dans toute
l’étendue de l’ordre, qu’on divisait en dix cercles, savoir: Champagne,
Bourgogne, Languedoc, Provence, Guyenne, Nèkre, Rhin, Espagne, Italie,
Archipel.

Cette réunion d’aimables épicuriens cessa d’exister peu de temps après
la mort du grand-maître, qui finit tranquillement ses jours, en 1735,
au milieu de ses amis, auxquels il recommanda d’inscrire ces vers sur
son tombeau:

  Ci gît le seigneur de Posquière,
  Qui, philosophe à sa manière,
  Donnait à l’oubli le passé,
  Le présent à l’indifférence,
  Et, pour vivre débarrassé,
  L’avenir à la Providence.


=BOITEUX.=—_Il faut attendre le boiteux._

Il faut attendre la confirmation d’une nouvelle avant d’y croire.

Cette façon de parler, dit Voltaire, signifie le Temps, que les anciens
figuraient sous l’emblème du vieillard boiteux qui avait des ailes,
pour faire voir que le mal arrive trop vite et le bien trop lentement.

_Il ne faut pas clocher devant les boiteux._

Ce proverbe, que nous avons emprunté des Grecs, ne signifie pas, dit
l’abbé Morellet, qu’il ne faut pas contrefaire les gens qui ont un
défaut corporel, mais bien qu’il ne faut pas faire une friponnerie
devant un fripon, parce qu’il s’en aperçoit plus facilement qu’un
autre. Un boiteux s’efforce communément de dissimuler son infirmité,
et ses confrères sont ceux qu’il peut tromper le plus difficilement.
C’est ce qu’on peut dire aussi des bossus. L’abbé Hubert, bossu de
beaucoup d’esprit, disait à un bossu qui se cachait de l’être: Monsieur
avoue-t-il?


=BONHOMME.=—_Petit bonhomme vit encore._

Il existait autrefois une superstition qui avait lieu à la naissance
des enfants, et qui consistait à allumer plusieurs lampes auxquelles
on imposait des noms divers d’anges ou de saints, afin de transporter
ensuite au nouveau-né comme gage de longue vie le nom de celle qui
avait été le plus longtemps à s’éteindre. Cette superstition, dont
saint Chrysostôme (tome X de ses œuvres, p. 107) avait déjà signalé la
présence au quatrième siècle, durait encore au quatorzième, où elle
était pratiquée aussi pour guérir les malades à l’agonie, ainsi que
nous l’apprend saint Bernard de Sienne[20]. Après s’être maintenue
pendant mille ans, elle ne pouvait pas disparaître sans laisser quelque
trace. Il nous en est resté l’expression métaphorique _Petit bonhomme
vit encore_, devenue la formule d’un jeu qu’on croit dérivé de l’usage
antique observé, à la fête des lampadromies, par les jeunes Athéniens
qui couraient dans la lice en se donnant de main en main un flambeau,
emblème de la propagation de la vie.


=BONNET.=—_Opiner du bonnet._

Adopter l’opinion d’autrui sans examen. Ducange dit que, dans plusieurs
couvents, les vieillards opinaient de la voix, tandis que les jeunes
n’opinaient que par une inflexion de tête, _capitis inflexione_, ou
en portant la main à leur bonnet. De là cette expression, ainsi que la
suivante: _Passer du bonnet_, c’est-à-dire, passer tout d’une voix sur
une affaire.

A Rome, on opinait des pieds. Ceux qui adoptaient l’avis de quelqu’un
allaient se ranger de son côté, ce qui les fit appeler _pedarii_, et
donna lieu à la locution _In alienam sententiam pedibus ire_. Labérius
comparait une pareille manière d’opiner à une tête sans langue. _Caput
sine linguâ pedaria sententia est._

Le mot _bonnet_ a une origine curieuse. Il servit primitivement à
désigner une certaine étoffe qui se fabriquait, dit-on, dans la ville
de Saint-Bonnet, par la même raison que celui de Caudebec a servi à
désigner des chapeaux qui sortaient des manufactures de la ville de
Caudebec. Comme la plupart des couvre-chef étaient faits de cette
étoffe, ils en reçurent le nom.

_Porter le bonnet vert._

Expression autrefois très usitée en parlant d’un débiteur qui avait
fait faillite ou cession de biens en justice, parce que celui qui se
trouvait dans ce cas était condamné à porter _un bonnet vert_, et ne
pouvait paraître en public sans en avoir la tête couverte, sous peine
d’être constitué prisonnier par ses créanciers, conformément à un usage
observé en France jusque sous le règne de Louis XIV, comme l’attestent
ces vers de la première satire de Boileau:

  Ou que d’un bonnet vert le salutaire affront
  Flétrisse les lauriers qui lui couvent le front.

Cet usage, si peu d’accord avec les mœurs françaises, d’échapper au
châtiment par la honte, était venu d’Italie vers la fin du XVI^e
siècle, suivant les arrêts rapportés par nos jurisconsultes.

Pasquier pense que la couleur verte du bonnet signifiait que le failli
ou le cessionnaire était devenu pauvre par sa folie, attendu que cette
couleur était affectée aux fous. (_Recherches_, liv. IV, ch. 10.) Le
dictionnaire de Trévoux, au contraire, croit qu’elle annonçait qu’il
était entièrement libéré après avoir fait l’abandonnement de ses biens,
parce qu’elle était le symbole de la liberté.

Cette dernière raison me paraît préférable, et c’est encore à elle
qu’il faut attribuer la coutume de sceller en cire verte et en lacs de
soie verte les lettres de grâce, d’abolition et de légitimation.

Les évêques adoptèrent la couleur verte pour leurs chapeaux. L’abbé
Tuet dit que ce fut en signe de leur exemption, et que ces chapeaux
verts qu’on trouve dans leurs armoiries furent introduits en France par
Tristan de Salazar, archevêque de Sens, qui les tira d’Espagne, où ils
avaient paru dès l’an 1400.

_C’est un bonnet rouge._

Le bonnet rouge était autrefois un attribut de haute noblesse, et
quand on voulait parler d’un bon gentilhomme, on disait qu’il portait
_bonnet rouge_, ou qu’il était _bonnet rouge_. Mais les expressions
ont quelquefois une destinée malheureuse, et celle-ci devait cesser
de désigner de grands personnages pour ne plus désigner que des
forçats et des anarchistes pires que des forçats. Voici comment
elle passa de la gloire à l’opprobre. Quelques soldats du régiment
suisse de Château-Vieux qui s’était révolté à Nancy, en 1790,
avaient été condamnés aux galères. Délivrés quelque temps après par
les révolutionnaires devenus tout-puissants, ils furent appelés à
Paris où des banquets et des fêtes les attendaient. _Ces honnêtes
criminels_ y parurent en triomphe sous le costume du bagne qu’on
les félicitait d’avoir ennobli. Le bonnet rouge dont ils avaient
la tête couverte fut regardé comme une couronne civique, et tous
les ardents révolutionnaires s’empressèrent de l’adopter. Telle est
l’histoire exacte de ce fameux bonnet que le peintre David façonna à la
ressemblance de l’antique bonnet phrygien, pour en coiffer la statue de
la Liberté.

_Avoir la tête près du bonnet._

Les auteurs qui ont expliqué cette locution pensent qu’elle est une
variante de cette autre, _Avoir la tête chaude_, et qu’elle signifie en
développement, _Être porté à la colère_, comme si l’on avait la tête
chaude dans son bonnet, car la chaleur fait monter le sang à la tête
et dispose à l’emportement. Pour moi, je crois que les deux phrases
ne présentent qu’une fausse analogie, et ne peuvent être assimilées
ni pour le fond ni pour la forme. Quand on dit d’un homme qu’_Il a la
tête près du bonnet_, on n’indique pas seulement qu’il est sujet à
s’emporter, on indique aussi que ses emportements sont voisins de la
folie, désignée par le bonnet qu’elle a ici pour attribut, ainsi que
dans ce vieux proverbe, _A chaque fou plaît son bonnet_. C’est une
allusion au bonnet qui était autrefois la coiffure distinctive des fous
en titre d’office.

Ce bonnet rappelle la fameuse boutade de Triboulet, fou de François
I^{er}. Il disait un jour devant son maître: Si l’empereur
Charles-Quint est assez peu sensé pour voyager en France sur la parole
de notre roi qui a tant de raisons de le traiter en ennemi, je lui
donnerai mon bonnet.—Et s’il y voyage, répondit le monarque, sans
avoir à s’en repentir?—Alors, répliqua Triboulet, je reprendrai mon
bonnet pour en faire présent à Votre Majesté.

_Chausser son bonnet._

S’opiniâtrer, n’en vouloir pas démordre, suivre les mouvements de son
caprice.

_Mettre son bonnet de travers._

Se livrer à sa mauvaise humeur. C’est le désordre de l’esprit
représenté par le désordre de la coiffure.


=BORGNE.=—_Borgne de Provence._

C’est-à-dire aveugle, parce que les Provençaux, dans leur patois,
disent _borgne_ pour _aveugle_.

_Au pays des aveugles les borgnes sont rois._

Plusieurs dictionnaires disent à tort: _Au royaume des aveugles_, etc.,
car la substitution du mot _royaume_ au mot _pays_ détruit le sel de ce
proverbe, pris du latin, _In regione cæcorum rex est luscus_.


=BOSSE.=—_Donner dans la bosse._

Locution populaire introduite à l’époque du système de Law, cet homme
qui fit tourner la roue de fortune, et qui ne sut pas en maîtriser le
mouvement. Pendant que les capitalistes, fascinés par les promesses de
ce financier, couraient en foule échanger leurs écus contre le papier
de la banque de Mississipi, qu’il avait établie rue Quincampoix, à
Paris, un bossu, qui se tenait assidûment dans l’hôtel où se fesaient
les échanges, parvint à gagner beaucoup d’argent en offrant sa bosse
pour pupitre aux spéculateurs pressés de signer des billets; et, comme
on désignait alors ce beau négoce par l’expression, _Donner dans le
Mississipi_, on trouva plaisant d’admettre une variante indiquée par
la circonstance, en disant des _mississipiens_ pris pour dupes qu’_ils
avaient donné dans la bosse_.

L’expression _Donner dans_ a été signalée comme récente au commencement
du dix-huitième siècle dans un livre curieux imprimé à Bruxelles en
1701, et intitulé: _La politesse, l’esprit et la délicatesse de la
langue française, par l’auteur de l’Éloquence du temps_. Mais elle est
beaucoup plus ancienne dans certaines expressions proverbiales, telles
que _Donner dans la visière_, _Donner dans le panneau_, etc.


=BOSSU.=—_Rire comme un bossu._

On a observé que les bossus montrent en général de la gaieté, et qu’ils
sont habitués à rire et à faire rire, même à leurs dépens; ce qui
pourrait bien être une espèce de tactique à laquelle ils se seraient
façonnés de longue main, afin de prévenir les plaisanteries dont ils
sont toujours menacés ou de les repousser avec plus d’avantage, après
avoir eu l’air d’être eux-mêmes peu affectés du vice de conformation
qui les leur attire.

_Les bossus d’Orléans._

On croit qu’il y a, ou du moins qu’il y avait autrefois à Orléans un
plus grand nombre de bossus qu’en aucune autre ville de France, et une
vieille tradition, rapportée par La Fontaine, explique facétieusement
ce phénomène de la manière suivante: La Beauce fut primitivement un
pays couvert de monts. Les Orléanais, gens pour la plupart délicats et
fainéants, qui voulaient marcher à leur aise, se plaignirent au Destin
d’avoir toujours à grimper en parcourant ce pays. Mais le Destin irrité
leur répondit:

  Vous faites les mutins; et dans toutes les Gaules
  Je ne vois que vous seuls qui des monts vous plaigniez.
      Mais puisqu’ils nuisent à vos pieds
      Vous les aurez sur vos épaules.
      Alors les monts de s’aplanir,
      De s’égaler, de devenir
      Un terrain uni comme glace,
      Et bossus de naître en leur place.

On trouve une autre explication dans un article du _Mercure de France,
mars 1734_. Suivant l’auteur de cet article, le sobriquet de _bossus_
aurait été appliqué aux habitants d’Orléans, parce qu’une sorte de
gale ou mal épidémique dont ils furent atteints leur couvrit le corps
de certaines _bosses_, qui n’étaient point des gibbosités, mais des
_feux_ ou _clous_. Un vieux rituel à l’usage du clergé de cette ville
contient une formule de prière où le curé demande à Dieu de délivrer
ses paroissiens de ces bosses.


=BOTTE.=—_A propos de bottes._

Régnier Desmarais dit dans sa grammaire: «_A propos_ est entièrement du
style familier; et non-seulement il s’emploie fort ordinairement dans
la conversation à la liaison de deux choses qui ont d’ailleurs quelque
convenance ensemble, comme, _A propos de cela je vous dirai_; _à propos
de ce que vous dites_; _à propos de tableaux, je sais un homme qui en a
de beaux à vendre_, mais on s’en sert aussi à lier des choses qui n’ont
aucun rapport l’une avec l’autre, comme, _A propos, j’avais oublié de
vous dire_. Et c’est de l’abus qu’on fait de cette sorte de conjonction
de transition qu’est venue la phrase proverbiale _A propos de bottes_,
qui se dit comme par reproche d’un pareil abus.»

Il se peut qu’elle soit venue de là, ainsi que celle des Italiens, _A
propositio di un chiodo di carro_, _à propos d’un clou de charrette_;
mais elle peut avoir eu une origine historique que je vais rapporter.

Un seigneur de la cour de François I^{er} venait de perdre un
procès. Le roi lui demanda quel était le prononcé du jugement.—Sire,
répondit-il, le jugement porte que je dois être débotté.—Débotté,
dites-vous?—Oui, sire; j’ai bien compris ces mots: _Dicta curia
debotavit et debotat dictum actorem_, etc.—Ah! je vous entends, reprit
le monarque en riant; vous me signalez un abus toujours subsistant,
malgré mes ordonnances[21]; l’avis n’est pas à dédaigner. Colin,
lecteur royal, était présent à ce dialogue. Il s’éleva contre l’usage
barbare de rendre la justice en latin, et depuis, toutes les fois
que l’occasion s’en offrit, il soutint la même thèse en répétant le
_debotavit et debotat_ à l’appui de ses arguments. La plaisanterie
eut un bon effet. Elle porta François I^{er} à donner l’ordonnance
de Villers-Cotterets, qui prescrivit que dorénavant tous les arrêts
judiciaires seraient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties _en
langage maternel françois et non autrement_. Cette célèbre ordonnance,
à l’exécution de laquelle on tint la main, excita le mécontentement
des gens de pratique dont elle bouleversait le protocole. Ils crurent
en faire une grande critique en disant qu’elle était venue _à propos
de bottes_, et c’est alors que fut mise en vogue cette expression
pour signifier une chose faite ou dite hors de propos, sans motif
raisonnable. Je dis seulement _fut mise en vogue_, car elle existait
déjà. Je me souviens de l’avoir trouvée dans un livre antérieur au
règne de François I^{er}, avec une annotation marginale qui en a
rapporté l’origine à une autre époque et à une autre cause. L’époque
est celle de l’occupation de la France par les Anglais, et la cause
est le caprice des officiers de leur armée dans la manière d’imposer
certaines villes et certains villages que leur roi leur avait assignés
comme fiefs. Non contents d’en percevoir les revenus ordinaires, ils
se fesaient payer encore assez fréquemment de fortes sommes pour
_leurs souliers et pour leurs bottes_, ce qui introduisit l’expression
proverbiale par allusion à une telle bizarrerie.

_Mettre du foin dans ses bottes._

Au temps des chaussures à la poulaine, dont la grandeur était
proportionnée au rang de ceux qui les portaient, on garnissait
ordinairement de foin les vides que les pieds ne devaient pas remplir
dans ces chaussures; et c’est ce qui donna lieu à l’expression
proverbiale, _Il a mis du foin dans ses bottes_, qu’on emploie en
parlant d’un homme devenu riche par des moyens peu honnêtes. C’est
comme si l’on disait: voilà un homme dont les bottes n’ont pas été
faites pour lui; ou bien, en passant du sens propre au sens figuré,
voilà un homme dont la fortune ne lui est pas venue légitimement.

_Il y a laissé ses bottes._

Il y est mort.—Métaphore tirée des hommes de guerre d’autrefois,
qui partaient bien bottés et bien éperonnés pour des expéditions
dangereuses d’où ils ne revenaient pas toujours. _Il y a laissé
ses houseaux_ est absolument la même métaphore, car les _houseaux_
étaient une espèce de bottines ou de brodequins qui se fermaient avec
des boucles et des courroies. Ces deux expressions ne s’employèrent
primitivement qu’en parlant des nobles ou chevaliers auxquels
une pareille chaussure était spécialement affectée, parce qu’ils
combattaient seuls à cheval. Les roturiers combattaient à pied, et
portaient des guêtres; ce qui donna naissance à la locution, _Il y a
laissé ses guêtres_, plus communément usitée aujourd’hui que les deux
autres.

_Graisser ses bottes._

Ce qui a été dit dans l’article précédent explique pourquoi cette façon
de parler signifie se préparer à la mort, être sur le point de faire le
grand voyage.


=BOUC.=—_C’est le bouc émissaire._

Se dit d’une personne sur laquelle ont fait retomber toutes les fautes,
à laquelle on impute tous les torts, et qu’on accuse de tous les
malheurs qui arrivent.

Cette expression, tirée de l’Écriture sainte, est une allusion à
la fête des expiations que les Juifs célébraient tous les ans, le
dixième jour du septième mois appelé _tifri_, correspondant au mois de
septembre. En ce jour solennel, on amenait au grand-prêtre deux boucs,
sur lesquels il jetait le sort, à l’entrée du tabernacle du témoignage,
afin de connaître par ce moyen celui des deux dont le sang était
destiné à laver les fautes de la nation et dont la chair devait être
offerte en holocauste. Aussitôt que la victime était désignée, il la
consacrait par sa bénédiction, puis, étendant les mains, il confessait
et déplorait à haute voix les iniquités d’Israël, en chargeait la
tête de l’autre bouc, et proférait des imprécations contre cet
animal réprouvé qu’il désignait sous le nom d’_Azazel_, qui signifie
_émissaire_ ou renvoyé. C’est ainsi que les Septante et la Vulgate ont
expliqué ce terme hébreu que quelques interprètes ont regardé, par pure
conjecture, comme un surnom particulier du démon, et quelques autres
comme une désignation du désert où la bête maudite était menée et mise
en liberté, car on ne la tuait point, de peur qu’elle ne parût immolée
à l’esprit des enfers, et son conducteur était obligé de se laver le
corps et les vêtements avant de rejoindre ses concitoyens.

La fête des expiations, dit M. Salvador, était une espèce d’amnistie
morale, car tous les citoyens, toutes les familles devaient déposer
leurs ressentiments aux pieds du Dieu qui leur en donnait un si
généreux exemple.

Spencer, auteur d’un ouvrage curieux sur les lois des Hébreux, prétend
que le culte rendu aux boucs en Egypte et ailleurs fut une des raisons
qui engagèrent Moïse à choisir un de ces animaux pour objet de
malédiction.

Quelques historiens rapportent que les magistrats de Marseille,
dans l’antiquité, avaient adopté un usage pareil à celui du bouc
émissaire. Ils fesaient nourrir pendant une année, de la manière la
plus somptueuse, un malheureux destiné à servir de victime expiatoire,
en temps de peste. Après ce délai, ils le paraient de fleurs et
de bandelettes sacrées, le promenaient en cérémonie autour de la
ville, priaient les dieux de détourner sur sa tête tous les maux qui
menaçaient les habitants, et le précipitaient dans la mer, en le
chargeant d’imprécations.


=BOUCHE.=—_Faire venir l’eau à la bouche._

C’est faire naître le désir d’une chose.

Cette expression, tout à fait conforme à celle des Latins, _Salivam
movere_, est fondée sur la sensation qu’on éprouve dans les organes
dégustateurs à la vue où à la pensée d’un mets délicieux. La bouche
alors se mouille, et tout l’appareil papillaire, dit Brillat-Savarin,
est quelquefois en titillation depuis la pointe de la langue jusque
dans les profondeurs de l’estomac.

_Qui garde sa bouche garde son ame._

Traduction littérale de ces paroles de Salomon: _Qui custodit os suum
custodit animam suam_. (Prov., c. 13, v. 3.)

_Bouche en cœur au sage, cœur en bouche au fou._

«La démangeaison de parler emporte le fou; la circonspection mesure
toutes les paroles du sage. L’un s’échauffe en discourant, et s’engage;
l’autre pèse tout dans une balance juste, et ne dit que ce qu’il veut.»
(BOSSUET.)

Ce proverbe est tiré de l’Ecclésiastique (chap. 21, v. 29): _In ore
fatuorum cor illorum in corde sapientium os illorum_. Ce qui revient à
ces paroles de Salomon: _L’insensé répand tout d’un coup tout ce qu’il
a dans l’esprit; le sage ne se hâte pas, et se réserve pour l’avenir_.

Les Arabes disent d’une manière hardiment figurée: _Le sage se repose
sur la racine de sa langue, et le fou voltige sur le bout de la sienne_.

_Il arrive bien des choses entre la bouche et le verre._

Ce proverbe est tiré d’un vers grec qu’Aulu-Gelle a traduit par cet
hexamètre latin:

  _Multa cadunt inter calices supremaque labra._

Il signifie qu’il suffit d’un moment pour faire manquer une affaire par
un accident imprévu.

On trouve dans le _Roman de Renard_:

  Entre bouche et cuillier
  Avient souvent grant encombrier.

Les Romains disaient, et nous disons aussi comme eux: _De la coupe à
la bouche il y a souvent bien du vin perdu_.—Les Romains, lorsqu’ils
prenaient leurs repas, étaient dans l’habitude de se coucher sur des
lits garnis de coussins où ils appuyaient le coude gauche. Cette
manière d’être à table, connue sous le nom de _lectisterne_, rendait
très difficile l’ingestion des liquides ou l’action de boire, et elle
exigeait une attention particulière pour ne pas répandre mal à propos
le vin contenu dans les larges coupes dont on se servait alors; de là
le proverbe. Les Espagnols disent: _De la mano a la boca se pierde la
sopa_, _de la main à la bouche se perd la soupe_.

_Sa bouche dit à ses oreilles que son menton touche à son nez._

Phrase proverbiale et comique dont on se sert pour désigner une laide
figure dont le menton et le nez sont rapprochés au-dessus d’une bouche
très fendue qui semble, comme on dit, vouloir mordre les oreilles.


=BOUDIN.=—_Envoyer de son boudin à quelqu’un._

C’est faire présent d’un plat de son métier à quelqu’un.

Le porc est, de temps immémorial, la nourriture favorite du peuple.
Lorsqu’un paysan tue son porc, il en met le sang à profit en faisant du
boudin, et comme le boudin n’est pas de garde, il en donne à ses amis
et connaissances qui lui en donnent, à leur tour, quand ils sont dans
le même cas.

_Cela s’en est allé en eau de boudin._

Cela s’est réduit à rien.

On croit que cette locution est tirée du conte du _Bûcheron_ ou des
_souhaits inutiles_, et qu’elle a été corrompue par le peuple qui a
substitué _eau de boudin_ à _aune de boudin_. Mais telle qu’elle
est, elle peut très bien s’expliquer, car on appelle _eau de boudin_
l’eau dans laquelle on lave les boyaux qui doivent former l’enveloppe
du boudin; et cette eau n’est bonne qu’à jeter. Les Italiens disent:
_Tutto sene andato in limatura_, _tout s’en est allé en limaille_.


=BOUILLIE.=—_Faire de la bouillie pour les chats._

Se tourmenter pour une chose dont personne ne doit tirer aucun
avantage, parce que les chats, dit Feydel, ne mangent point de bouillie
dans la crainte qu’ils ont de se salir les barbes.


=BOULE.=—_Tenir pied à boule._

Être assidu, ne point abandonner une affaire.

Métaphore empruntée de l’action du joueur qui accompagne la boule qu’il
vient de lancer, comme pour en régler le mouvement et l’arrêter au but.


=BOURBIER.=—_Il n’est que d’être crotté pour affronter le bourbier._

Le sens moral de ce proverbe est qu’après avoir fait quelques taches
à son honneur on ne craint plus d’y en ajouter de nouvelles, car
l’habitude de l’infamie finit par produire l’impudence, qui brave
ouvertement le respect humain et cherche à compenser par l’abandon de
toute pudeur la perte de toute considération. On connaît la réponse
d’une femme de la cour à madame de Cornuel qui venait de lui faire
des représentations sur le désordre de sa conduite: _Eh! madame,
laissez-moi jouir de ma mauvaise réputation_. Nous avons aujourd’hui
bien des gens qui semblent avoir pris ce mot pour devise. Comme ces
malades qui, dans les temps d’épidémie, se vautrent au milieu de la
boue, ils se plongent publiquement dans leur turpitude; ils aiment
mieux montrer à découvert leurs souillures que de les cacher sous le
voile de l’hypocrisie, pour ne pas rendre un dernier hommage à la vertu.


=BOURGES.=—_Les armes de Bourges._

On dit d’un ignorant assis dans un fauteuil, qu’_il représente les
armes de Bourges_, et voici l’origine assignée par Ménage à ce dicton:
«César s’étant rendu maître de Bourges, y établit un gouverneur nommé
_Asinius Pollio_. La ville fut ensuite assiégée par les Gaulois, tandis
que le gouverneur était malade de la goutte. Comme elle était sur le
point d’être prise d’assaut, Asinius se fit porter en litière ou en
chaise, pour animer ses troupes par sa présence, ce qui lui réussit
très bien. On ne parla plus que du succès qu’avait eu Asinius dans
sa chaise; on fit peut-être un tableau le représentant dans cette
position, et on le regarda comme l’armoirie la plus honorable pour la
ville. Mais par la suite le nom d’_Asinius_ se changea en _Asinus_.
La mémoire du vrai sens se perdit avec celle du trait historique, et
l’idée _d’un âne dans une chaise_, _Asinus in cathédra_, resta pour
toujours.» Un manuscrit de la bibliothèque du Vatican, cité par l’abbé
Bordelon, rapporte la même origine, avec cette différence qu’Asinius
Pollio, au lieu d’être un général romain, était un général gaulois qui
combattait contre l’armée de César.

Il est plus probable que le dicton a été imaginé par allusion à
quelque professeur ignorant de l’université de Bourges, quoique cette
université ait eu parmi ses professeurs des hommes justement célèbres
dans la jurisprudence civile et canonique, comme Alciat, Baron,
Duarenus, Balduin, Cujas, etc. C’est par une semblable allusion que
les Italiens disent: _Arma di Catania, un asino in una cathedra_. _Les
armes de Catane, un âne dans une chaise._


=BOURGUIGNON.=—_Jurer comme un Bourguignon._

On disait dans le treizième siècle: _Li plus renieurs sont en
Bourgogne_, parce que les habitants de cette province avaient souvent
à la bouche les mots, _Je renie Dieu, si je ne dis vrai_. C’est sans
doute au fréquent usage de ce juron et d’autres semblables qu’il
faut rapporter l’expression proverbiale moderne comme une variante
de l’ancienne, car rien ne prouve que les Bourguignons se soient
signalés par une autre manière de jurer qui est particulière aux
Normands, et qui a donné lieu au dicton, _Jureurs de Bayeux_. (Voy. ce
Dictionnaire).

_Les Bourguignons ont les boyaux de soie._

Les Bourguignons ne sont pas gens à _faire_, comme on dit, _ventre
de son et habit de velours_ ou _de soie_: ils tiennent pour maxime
proverbiale qu’_un bon repas vaut mieux qu’un bel habit_, et ils ont
soin de dépenser le moins qu’ils peuvent en frais de toilette, afin
de dépenser le plus qu’ils peuvent en frais de table. C’est un goût
qui paraît avoir régné de tout temps parmi eux. Sidoine Apollinaire
attribue à leurs ancêtres un penchant gastronomique des plus prononcés.
Luitprand rapporte la même chose, et Paradin qui cite, dans son
_Histoire de Bourgogne_, le témoignage de ces deux auteurs, y joint
la remarque suivante: «Encore aujourd’hui les Bourguignons retiennent
l’ancienne façon de faire, car je crois qu’en toute la Gaule il n’y a
nation en laquelle se fassent plus de banquets et de joyeusetés. Au
reste, l’on les dit avoir _ventre de veloux_, pour raison des bonnes
chères.»

_Bourguignons salés._

On pourrait penser que les Bourguignons, adonnés aux plaisirs de la
table, ont été nommés ainsi à cause de leur goût pour les viandes
salées, qui excitent l’appétit et la soif. Cependant telle n’a pas été
l’origine de ce sobriquet. Plusieurs auteurs prétendent qu’il fait
allusion au sort de quelques soldats bourguignons qui, s’étant rendus
maîtres d’Aigues-Mortes pendant les troubles du règne de Charles VII,
furent massacrés par les habitants de cette ville et jetés dans une
grande fosse, d’autres disent dans une grande cuve de pierre, avec
beaucoup de sel; soit qu’on cherchât à conserver leurs cadavres pour
les produire dans la suite comme un témoignage d’un acte si courageux
de fidélité envers le roi légitime, soit qu’on voulût empêcher qu’ils
n’infectassent l’air en se putréfiant, car l’un et l’autre motif sont
également allégués. Mais ce fait, que lesdits auteurs rapportent à l’an
1422, est justement révoqué en doute, et, en supposant qu’il fût vrai,
il ne pourrait avoir donné lieu au sobriquet, puisqu’il y a au _trésor
des chartes_ des lettres d’abolition de 1410 où se trouve cette phrase
citée par Ducange: «Le suppliant dist qu’il avoit plus chier estre
bastard que _Bourguignon salé_.»

E. Pasquier raconte que, dans le temps où les Bourguignons étaient
établis au delà du Rhin, ils avaient de fréquents démêlés avec les
Allemands pour des salines dont ils leur disputaient la propriété, et
que _leurs voisins, les voyant en ce point piquez et continuer leurs
discordes au sujet du sel, s’induisirent facilement à les appeler
salez_.—Suivant La Monnoye, les Bourguignons ayant embrassé le
christianisme avant les autres peuples de Germanie, ceux qui restèrent
païens les surnommèrent _salés_, par dérision et par allusion au sel
qu’on mettait alors dans la bouche de ceux qu’on baptisait.—Le Duchat
croit que l’épithète accolée à leur nom est venue de la _salade_ ou
_bourguignotte_, espèce de casque particulier à leur milice, et son
opinion paraît confirmée par le dicton rimé que voici:

  _Bourguignon salé_,
  L’épée au côté,
  La barbe au menton;
  Saute Bourguignon.

Il est plus vraisemblable pourtant que _Bourguignon salé_ s’est dit
à cause des salines nombreuses qui ont existé dans l’ancien comté de
Bourgogne, et qui ont fait donner le nom de Salins à l’une des villes
de ce comté.

On appelle aussi _Bourguignon salé_ un homme qui mêle beaucoup de sel à
ses aliments.


=BOURREAU.=—_Se faire payer en bourreau._

Se faire payer d’avance.—Autrefois le bourreau percevait, en vertu du
droit d’avage[22] qui lui était dévolu, une contribution, en argent ou
en nature, sur les denrées de la halle, le jour où il devait faire une
exécution. On dit même qu’en certains lieux il attendait pour se mettre
à l’œuvre qu’un officier de la justice lui eût jeté sur l’échafaud, en
présence de la foule, la somme qui lui revenait. C’est sur cet usage
qu’est fondée la locution.

On rapporte à l’an 1260 l’origine du nom de _bourreau_, qu’on fait
dériver de celui du clerc Richard Borel, qui possédait le fief de
Bellemcombre à la charge de faire pendre les voleurs du canton, et qui
prétendait que le roi lui devait des vivres tous les jours de l’année
en conséquence de ces fonctions. Mais cette origine ne me paraît point
admissible, quoiqu’elle soit consignée dans les _Olim_[23], car le nom
de Borel, pris dans le sens de _bourreau_, est antérieur à l’époque
assignée. Odon ou Eudes I^{er}, qui était duc de Bourgogne sous le
règne de Louis VII, avait été surnommé _Borel_, parce qu’il ne se
fesait aucun scrupule d’assassiner les riches voyageurs qui passaient
sur ses terres, pour s’emparer de leur argent; chose assez commune,
au reste, dans ces temps barbares, parmi les gentilshommes, ou _gens
pille-hommes_, comme dit Rabelais, et désignée par l’expression _aller
à la proie_.

On ne sait pas précisément quelle est l’étymologie du mot _bourreau_.
Le père Labbe le fait venir par contraction de _bouchereau_, petit
boucher; et Ménage de _buccarus_, _buccarellus_, _burellus_, qui a
la même signification. Caseneuve le tire du grec _borros_, dévoreur
de chair humaine; et il observe que, dans un glossaire, _manger la
chair_ est pris pour _bourreler_. Suivant Borel, il est dérivé du
latin _burrus_, roux, parce que les gens roux sont méchants, où parce
que l’exécuteur de la haute justice en divers lieux était vêtu d’une
livrée jaune et rouge. Ducange veut qu’il ait sa racine dans le mot
_bourrée_, faisceau de verges, à cause du supplice de la fustigation.
Eusèbe Salverte croit qu’il a été formé du bourguignon _buro_, _lance_.
Il me semble qu’il peut l’avoir été tout aussi bien de _borellus_,
nom d’une arme prohibée: _Borellus inter arma prohibita numeratur_,
dit le glossaire de Carpentier. C’était peut-être l’arme affectée à
l’exécuteur des hautes-œuvres.


=BOUTEILLE.=—_Porter les bouteilles._

C’est-à-dire marcher lentement, comme un homme qui porte des bouteilles
marche dans la crainte de les casser.

La Fontaine s’est servi de cette expression dans la fable intitulé:
_L’âne chargé d’éponges, et l’âne chargé de sel_.

  L’un, d’éponges chargé, marchait comme un courrier;
            Et l’autre, se faisant presser,
            _Portait_, comme on dit, _les bouteilles_.


=BRAIES.=—_Sortir les braies nettes d’une affaire._

S’en retirer heureusement.—Allusion à certain accident auquel sont
exposés les poltrons à qui la peur donne ordinairement la colique.
Les _braies_ étaient une espèce de haut-de-chausses ou de culotte que
portaient nos ancêtres.


=BRAVE.=—_Brave à trois poils._

Sous Charles IX, on désignait par cette dénomination les spadassins qui
portaient une longue moustache terminée en pointe de chaque côté à la
lèvre supérieure, et un bouquet de la même forme au menton. C’étaient
des hommes de la même espèce que ceux qui, sous Charles V et ses
successeurs, étaient appelés _mauvais garçons_.


=BRAY.=—_Faire comme le curé de Bray._

«Le curé de Bray, dit M. A*** (l’abbé de Feletz) dans _le Journal des
Débats_, avait tant applaudi aux travaux de l’assemblée constituante,
qu’on ne doutait point que la constitution décrétée par cette assemblée
n’eût obtenu le plus haut degré de son admiration. Il s’extasiait
surtout sur la _démocratie royale_: on le croyait irrévocablement
fixé à cette forme de gouvernement; on n’imaginait point qu’il fût
possible d’obtenir son assentiment pour une autre. Cependant le trône
est renversé, et le curé de Bray est enchanté. La république est
proclamée, il est transporté. La constitution de 1793 lui paraît le
chef-d’œuvre de l’esprit humain. Le gouvernement révolutionnaire, qui
suspend cette constitution, est à ses yeux une conception sublime. Le 9
thermidor, qui détruit ce gouvernement et renverse le comité du salut
public, si cher au bon curé, sauve cependant la patrie. La constitution
de l’an III en fixe les destinées, et le directoire est à jamais le
régulateur de la France, enfin libre et heureuse. Le curé de Bray
n’avait pas manqué d’envoyer à tous ces gouvernements ses adhésions,
ses soumissions, ses félicitations. Il en était là de ses variations
politiques et de ses admirations toujours croissantes, lorsqu’un de
ses paroissiens, zélé pour la gloire de son pasteur, et craignant
qu’elle ne fût compromise par une pareille versatilité dans ses
discours et sa conduite, tâcha de lui faire observer, avec beaucoup de
ménagements, que peut-être cette rapide succession d’adresses à toutes
les factions et de serments à toutes les constitutions pourrait enfin
exciter quelques soupçons sur la fermeté de ses principes et le faire
accuser à la rigueur de légèreté dans ses actions et d’inconstance
dans ses opinions. «Moi, léger! s’écria le curé tout étonné; moi,
inconstant et variable dans mes opinions, dans mes principes! Eh! j’ai
toujours voulu être curé de Bray. Il n’y a pas d’homme au monde plus
constant que moi.» Nous espérons que cette admirable constance et cette
imperturbable ténacité de caractère ne se seront jamais démenties,
et que M. le curé aura toujours regardé comme le meilleur des
gouvernements, dans le meilleur des mondes possibles, tous ceux qui se
sont succédé depuis le directoire, où finit son histoire. Nous espérons
surtout qu’il est toujours curé de Bray.»

Cette spirituelle biographie expose très bien les titres en vertu
desquels le curé de Bray est devenu le prototype de ces chevaliers
de la circonstance, vulgairement appelés _girouettes_, qui savent si
adroitement se prêter aux exigences de tous les événements et revêtir
le caractère de tous les régimes; mais elle pèche contre la vérité
historique, en faisant de ce personnage un membre du clergé français
auquel il n’a jamais appartenu. Il est anglais, témoin le proverbe:
_The vicar of Bray is the vicar of Bray still_. _Le curé de Bray est
toujours le curé de Bray._ Il a dû sa célébrité à une chanson dans
laquelle il explique lui-même les motifs qui l’ont porté à changer
quatre fois de religion en passant du catholicisme au protestantisme,
_et vice versâ_, sous les règnes successifs de Charles II, de Jacques
II, de Guillaume III et de la reine Anne. Voici le refrain de cette
chanson:

  _And this is law, I will maintain_
    _Until my dying day, sir,_
  _That whatsoever king shall reign,_
    _I will be vicar of Bray, sir._

Et ceci est ma loi, je la soutiendrai jusqu’au jour de ma mort, que,
quel que soit le roi qui règne, je serai vicaire de Bray[24].


=BREBIS.=—_Qui se fait brebis, le loup le mange._

Il est quelquefois dangereux d’avoir trop de douceur; les méchants
profitent de l’excessive bonté d’une personne pour l’opprimer. On
dit aussi dans le même sens: _Faites-vous miel, et les mouches vous
mangeront_.

Un berger priait son père de lui donner un conseil qui fût le résultat
de sa longue expérience: «Mon fils, répondit le vieillard, sois bon,
car il est avantageux de l’être; mais sois-le de manière que le loup
n’ose te montrer les dents.»

_A brebis tondue Dieu mesure le vent._

Dieu proportionne à nos forces les afflictions qu’il nous envoie.

_Il ne faut qu’une brebis galeuse pour infecter tout un troupeau._

  _Morbida facta pecus totum corrumpit ovile._

Il ne faut qu’un homme corrompu dans une compagnie pour la corrompre
tout entière. La contagion du mauvais exemple donné par ceux qu’on
fréquente a tant de puissance, qu’elle agit sur les personnes mêmes
qui semblent les plus propres à y résister par la solidité de leurs
principes. C’est une remarque très fine et très judicieuse de Chamfort
que, quelque importuns, quelque insupportables que nous soient les
défauts de ceux avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d’en prendre
une partie. Être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère
n’est pas même un préservatif contre eux.

_Brebis qui bêle perd sa goulée._

Il ne faut pas perdre en paroles un temps qu’il importe d’employer à
l’action. Ce proverbe s’applique particulièrement pour signifier qu’à
table il ne faut pas trop parler, si l’on ne veut pas être dupe de
l’avidité des convives.

_Brebis comptées, le loup les mange._

Proverbe pris de celui qu’on trouve dans la septième églogue de
Virgile: _Non ovium curat numerum lupus_. Il s’employait autrefois,
comme on le voit dans les Adages d’Érasme (Chil. II, centur. IV,
n^o 99), pour dire que, si un voleur timide s’abstient de toucher
à certains objets parce qu’il sait qu’on les a comptés, un hardi
voleur n’est jamais arrêté par une telle considération. Aujourd’hui
ce proverbe se prend dans un sens plus général: il signifie que les
précautions ne garantissent pas toujours d’être trompé, et même que
l’excès de précaution expose quelquefois à l’être. Les joueurs s’en
servent fréquemment, et ils entendent qu’il ne faut point compter son
argent pendant qu’on joue, car c’est une superstition de la plupart
d’entre eux que l’argent compté appelle une mauvaise chance qui le fait
vite passer en d’autres mains.


=BRETAGNE.=—_Qui a Bretagne sans Jugon a chape sans chaperon._

Le château de Jugon, qui fut démoli en 1420, était la principale
forteresse de la Bretagne. Il garantissait ce pays des incursions
de l’ennemi, comme le chaperon, dont le manteau appelé _chape_ ou
_pluvial_ était surmonté, garantissait le voyageur de la pluie en lui
couvrant la tête et les épaules.

_Oncle_ ou _tante à la mode de Bretagne._

Nulle part la parenté ne s’étend aussi loin qu’en Bretagne; elle
y dépasse le douzième degré, en se comptant double dans plusieurs
cas. Ainsi les enfants donnent le titre d’_oncle_ ou de _tante_,
non-seulement au frère ou à la sœur, mais au cousin-germain ou à la
cousine-germaine de leur père ou de leur mère, comme ils en reçoivent
par réciprocité le titre de neveu ou de nièce.

On raconte qu’un capucin, prêchant à la prise d’habit de la fille de sa
cousine-germaine, s’écria: «Quel honneur pour vous, ô ma cousine, qui
devenez la belle-mère du Seigneur, et quelle gloire pour moi qui vais
être l’oncle du bon Dieu à la mode de Bretagne!»

Je ne garantis pas l’anecdote; il se pourrait pourtant qu’elle fût
vraie, et que le capucin eût voulu enchérir sur saint Jérôme, qui
disait à Paula pour la féliciter d’avoir voué au ciel la virginité de
sa fille Eustochium: _Socrus dei esse cœpisti_. _Vous avez commencé
d’être la belle-mère de Dieu._ (_D. Hieron opera_, t. 1, p. 140, _ad
Eustochium_.)


=BRETON.=—_Qui fit Breton fit larron._

La vérité n’a point été sacrifiée à la rime dans ce proverbe, comme
le prétend Fleury de Bellingen, car s’il est vrai que les habitants
de la Bretagne, d’après sa remarque, ne sont pas plus adonnés au vol
que ceux des autres provinces, il n’en a pas été toujours ainsi. La
manière barbare dont ils pillaient les vaisseaux échoués sur leurs
côtes en est une preuve. Les seigneurs riverains, qui retiraient les
principaux bénéfices de ce brigandage connu sous le nom de _droit de
bris_, recouraient ordinairement, pour le rendre plus productif, à un
moyen aussi singulier qu’inhumain. Ils fesaient promener pendant la
nuit, près des récifs, un bœuf qui portait sur la tête une lanterne
allumée et qui avait une jambe liée, afin qu’il imitât par sa marche
claudicante les ondulations du fanal d’un navire, de manière à tromper
ceux qui étaient en mer et à les attirer sur les écueils. Le clergé
même ne restait pas tout à fait étranger à ces mœurs sauvages. Obligé
de céder aux ordres des seigneurs et de la populace, il ordonnait
quelquefois des processions et des prières publiques pour que l’année
fût _heureuse en naufrages_.

Une autre preuve de l’esprit de pillage des anciens Bretons, c’est que
dans le quatorzième siècle ils formaient la plus grande partie des
bandes de routiers et de brigands qui infestaient la France. Les mots
_Bretons et pillards_, _Britones et pillardi_, se trouvent presque
toujours réunis dans les anciennes chartes et chroniques pour désigner
cette soldatesque mercenaire et effrénée.


=BRIC.=—_De bric et de broc._

Métaphore empruntée des instruments de travail dont on se sert tour à
tour par les deux bouts. En langue celtique, _bric_ signifie _tête_, et
_broc_ signifie _pointe_. Ainsi _faire une chose de bric et de broc_,
c’est s’y prendre de toutes les manières, y employer tous ses moyens.


=BRIOCHE.=—_Faire une brioche._

C’est faire une faute en musique, et par extension en quelque chose que
ce soit. Cette expression fut introduite à l’époque de la fondation de
l’Opéra en France. Les musiciens attachés à ce théâtre avaient imaginé
de condamner à une amende pécuniaire celui d’entre eux qui manquerait
aux règles de l’harmonie en exécutant sa partition, et le produit des
amendes était destiné à l’achat d’une brioche qu’ils devaient manger
ensemble dans une réunion où les amendés figuraient ayant chacun une
petite image de ce gâteau suspendue à la boutonnière en guise de
décoration. Un tel usage ne fut pas jugé propre à les rendre moins
fautifs dans leur art, et le grand nombre de repas qu’il amena ne fit
pas concevoir une haute idée de leur talent. Bientôt ils se virent
exposés à la raillerie du public, qui prit le mot de _brioche_ pour
synonyme de faute, bévue; et l’amour-propre alors l’emportant sur la
friandise, ils décidèrent qu’ils pourraient faire désormais autant de
_brioches_ qu’ils voudraient sans être obligés d’en payer aucune.


=BUDGET.=

Ce mot peut être regardé comme proverbial à cause du fréquent emploi
qu’on en fait journellement dans toutes les classes de la société.
Grands et petits, riches et pauvres, chacun parle de son budget. On dit
un _budget de cuisinière_, _un budget d’apothicaire_, comme un budget
de ministre. Je dois donc consigner ici l’histoire et la généalogie
de ce mot, qui sont assez curieuses[25]. Il est d’origine française,
et nous avons eu la bonté de le recevoir de seconde main des Anglais,
qui nous l’ont rendu défiguré et méconnaissable. Qui pourrait croire
qu’il vient de _poche_, et que c’est là précisément ce qu’il signifie?
On objectera peut-être qu’il a bien changé sur la route; mais il n’est
besoin que de la tracer pour se retrouver. _Poche_ a fait le diminutif
_pochette_, et par la facilité qu’a le _p_ de se changer en _b_,
pochette a insensiblement coulé en _bogète_, _bougette_, vieux mots
dont le dernier a été conservé dans plusieurs éditions du Dictionnaire
de l’Académie avec son augmentatif _bouge_, qui garde encore son
acception originaire dans cette locution, _bien remplir ses bouges_,
c’est-à-dire bien remplir ses poches ou faire un gros gain, et qui
partout ailleurs signifie un petit endroit propre à resserrer divers
objets dans une maison, comme la poche sert à le faire dans un habit.
_Bulge_, qui veut dire enveloppe, bourse, valise, est la racine de
tous ces mots.—A présent, on doit trouver assez facile le passage de
_bogète_ en _budget_, surtout chez les Anglais qui donnent à l’_u_ le
son de l’_o_; et il faut remarquer en outre que les Languedociens ont
toujours dit dans leur patois _lou bugé_ ou _lou budjet_ en parlant
d’une garderobe ou d’un petit endroit dans lequel ils renferment
diverses choses.


=BUISSON.=—_Il n’y a si petit buisson qui n’ait son ombre._

Ce proverbe s’emploie dans deux sens opposés, pour dire qu’il n’y a
rien de si petit qui ne puisse être avantageux ou préjudiciable. C’est
ainsi que les Latins disaient: _Etiam unus capillus habet umbram
suam_, _un cheveu même a son ombre_. On prétend que l’ombre du buisson
est devenue proverbiale à cause de cet apologue de la Bible:—«Les
arbres voulurent se choisir un roi. Ils s’adressèrent d’abord à
l’olivier et lui dirent: Règne. L’olivier répondit: Je ne quitterai pas
le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier dit qu’il aimait
mieux ses figues que l’embarras du pouvoir suprême. La vigne donna la
préférence à ses raisins. Enfin les arbres s’adressèrent au buisson, et
le buisson répondit: Je vous offre mon ombre.»

On sent tout ce qu’il y a de hardi dans cette idée, mais elle est
dans la Bible. Ce ne sont pas les philosophes, dit Chamfort, c’est le
Saint-Esprit à qui elle appartient.

_Trouver buisson creux._

C’est ne pas trouver ce qu’on s’attendait à trouver. Les chasseurs
appellent _buisson creux_, un buisson dans lequel il n’y a point de
gibier.

_Il a battu les buissons et un autre a pris les oisillons._

Il s’est donné des peines dont un autre a profité. Moisant de Brieux
explique ainsi ce proverbe: «On fait en hiver une petite chasse aux
flambeaux et entre deux haies: un valet porte un bouleau ou autre
arbrisseau plein de glu; d’autres valets battent de côté et d’autre les
buissons, d’où les oiseaux sortant vont donner à la lumière et dans le
bouleau où ils demeurent pris. Nous appelons cela _aller au bouleau_.»

Ce proverbe a une célébrité historique. Le duc de Bedfort, régent
de France pour Henri VI roi d’Angleterre, en fit une application
imprudente, en répondant à Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, qui
demandait à garder en dépôt la ville d’Orléans; et cette réponse,
dont le prince bourguignon fut offensé, le détermina à se séparer des
Anglais, dans un temps où ces derniers avaient le plus grand besoin
d’un si puissant allié pour résister aux efforts de Charles VII.


=BUREAU.=—_Bureau vaut bien écarlate._

Les petits peuvent avoir autant de mérite que les grands.

Le bureau, ou la bure, est une étoffe grossière dont s’habillaient
autrefois les gens du commun, tandis que l’écarlate, qui est d’un
assez grand prix, servait à parer les hauts seigneurs. Lacroix du
Maine attribue l’invention de ce proverbe à Michel Bureau, abbé de
la Couture, en 1518. Celui-ci, étant en discussion avec le cardinal
de Luxembourg, lui dit dans un accès de vivacité: _Bureau vaut bien
écarlate_. Aulu-Gelle, dans ses _Nuits attiques_, liv. II, rapporte un
proverbe qui correspond au nôtre: _Sous le chapeau d’un paysan, est le
conseil d’un prince_.

_Fin comme bureau teint._

C’est-à-dire très grossier, parce que cette étoffe, lorsqu’elle est
teinte, est pire qu’auparavant.

_Bureau d’adresse._

On appelle ainsi proprement un endroit indiqué au public pour donner
ou recevoir certains renseignements, et figurément une personne qui
s’informe de tout ce qui se passe et va le débiter de côté et d’autre.
Jean-Jacques Rousseau a dit dans ses Rêveries, sixième promenade:
«Quand ma personne fut affichée par mes écrits, je devins dès lors le
_Bureau d’adresse_ de tous les souffreteux ou soi-disant tels, et de
tous les aventuriers qui cherchaient des dupes.»


  =BUVEUR.=—_Ce que le sobre tient au cœur
           Est sur la langue du buveur._

Les Espagnols disent: _El vino anda sin calças_, _le vin va sans
chausses_.

_Les méchants sont buveurs d’eau._

La chanson dit que _c’est bien prouvé par le déluge_. Mais, sans doute,
il ne faut pas aller chercher si loin la raison de ce proverbe. Il
paraît fondé sur l’observation que ceux qui boivent de l’eau sont moins
expansifs que ceux qui boivent du vin, l’expansion étant regardée comme
une marque de bonté. Cependant, s’il ne remonte pas jusqu’au déluge,
il est d’une assez grande antiquité; car Eschine, voulant accuser
Démosthène de méchanceté, lui reprochait d’être _buveur d’eau_.



C


=CAGOT.=

Court de Gebelin dérive ce mot de _caco-deus_, rapporté par Ducange.
_Caco_, dit-il, signifiant _faux_, sera devenu _cagot_, hypocrite; et
comme l’hypocrite a toujours le nom de Dieu à la bouche, et l’emploie à
tout, il aura été surnommé, chez les peuples qui appellent Dieu _God_,
_kakle-God_, _caquette-Dieu_, et insensiblement _cak-god_ et _cagot_.

Rabelais donne à _cagot_ une origine moins honnête. C’est, suivant lui,
la première personne de l’indicatif présent du verbe italien _cagare_,
qu’il est difficile de traduire en français par le mot propre; et dans
son _Ile sonnante_, il nous montre les cagots comme atteints de la
maladie des harpies.

D’autres prétendent que _cagot_ vient de _cagoule_. Mais il est positif
que _cagoule_ est beaucoup moins ancien que _cagot_. _Cagoule_ ne
date que du seizième siècle, et il a été introduit par corruption de
_cogule_ (cuculla), espèce de capuce ou capuchon.

Il est probable que _cagot_ s’est formé par contraction de
_caas-goths_, _chiens goths_, dénomination injurieuse déjà usitée en
507 pour désigner les Goths, à cause de leur attachement à l’arianisme,
objet de scandale et de haine pour nos catholiques ancêtres qui
traitèrent ces malheureux, réfugiés dans les Pyrénées, comme les
Indiens traitent les parias et les poulichis.

Disons un mot de cette espèce de _Cagots_ dont les pères avaient
renversé et fondé plusieurs empires. Cette race, vouée à la persécution
des Francs qui la vainquirent à la bataille de Vouillé, fut obligée de
se cacher dans les plus secrets réduits des montagnes pour conserver
ses habitudes religieuses. Elle y contracta des maladies héréditaires
qui la réduisirent à un état pareil à celui des crétins. Lorsque,
dans la suite, elle abjura l’arianisme et se réunit à la communion
romaine, il lui fut impossible de se régénérer. Les Cagots furent alors
regardés comme ladres et infects. On leur défendit sous les peines
les plus sévères d’habiter dans les villes et les villages, et d’être
chaussés et habillés autrement que de rouge. Ils ne pouvaient entrer
que par une porte particulière dans les églises, où ils avaient des
siéges séparés du reste des fidèles. Les sacrements même leur étaient
interdits en certains endroits par la même raison qu’aux bêtes. On ne
recevait point leur témoignage en justice, et c’était par grâce que la
coutume de Béarn avait établi que les dépositions de sept d’entre eux
équivaudraient à une déposition légale. Aujourd’hui ils ne sont plus
exposés à la réprobation des autres hommes, mais ils restent toujours
accablés des infirmités que la viciation du sang et de la lymphe peut
produire. Leurs traits son difformes et livides. Cependant on y démêle
quelque trace d’une origine étrangère que la dégradation de l’espèce
n’a pas effacée entièrement. Leur moral paraît frappé d’imbécillité.

On comprend dans la race des Cagots ces êtres disgraciés de la nature
appelés _cahets_ en Guienne et en Gascogne; _coliberts_ dans le Maine,
l’Anjou, le Poitou et l’Aunis; _cacoux_ et _caqueux_ en Bretagne; et
_caffons_ dans les deux Navarres. Ce nom de caffon, qu’on fait dériver
de l’espagnol _cafo_, lépreux, est tout à fait semblable à celui de
_caffoni_ que les habitants des environs de Rome et de Naples donnent
aux paysans les plus grossiers.


=CAHIN-CAHA.=—_Aller cahin-caha._

C’est-à-dire d’une manière inégale, incertaine, tant bien que mal, de
mauvaise grâce. Ces deux mots, suivant Ménage, viennent de _Quà hìnc
quà hàc_, _deçà et delà_.

_L’esprit de l’homme_, dit un proverbe cité par Martin Delrio, _va
clochant de côté et d’autre_, _claudicans in duas partes_, c’est-à-dire
_cahin-caha_. Luther l’a comparé à un paysan ivre à cheval, et qui
redressé d’un côté, tombe de l’autre.

Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, accusé de favoriser
tantôt les jésuites et tantôt les jansénistes, fut surnommé
_Cahin-caha_, comme on le voit dans cette épitaphe épigrammatique qu’on
lui fit le jour de sa mort:

  Ci-gît Louis Cahin-caha,
  Qui dévotement appela,
  De oui de non s’entortilla,
  Puis dit ceci, puis dit cela,
  Perdit la tête et s’en alla.

Tout le monde connaît la chanson de _Cahin-caha_ par Pannard que
Marmontel appelait le La Fontaine du vaudeville. Elle fut tellement
goûtée quand elle parut, que Pannard, en publiant ses œuvres, ne crut
pouvoir trouver de meilleur moyen pour en assurer le succès que de
mettre au titre: _Par l’auteur de Cahin-caha_.


=CAILLE.=—_Chaud comme une caille._

On a reconnu, dit Buffon, généralement plus de chaleur dans les cailles
que dans les autres oiseaux, et c’est de là qu’est venue l’expression
proverbiale.

Maris qui voulez être aimés de vos femmes, femmes qui voulez être
aimées de vos maris, vous n’avez qu’à prendre un couple de cailles dont
vous extrairez les deux cœurs pour les porter sur vous, à savoir: le
mari celui du mâle, et la femme celui de la femelle, et vous pouvez
compter que vous ferez très bon ménage. Ce n’est pas moi qui donne
cette précieuse recette, c’est Antoine Mizauld, médecin français du
seizième siècle, auteur d’un livre de _Centuries_ où il l’a consignée.
(Cent. 8, n. 18.)


=CAILLETTE.=

Ce mot, qu’on applique à une personne frivole et babillarde, est
regardé par quelques étymologistes comme un diminutif de _caille_,
oiseau qui jabotte sans cesse, et par quelques autres comme un dérivé
de _cail_, qui, en celtique, désigne une jeune fille de village.

Marot a employé _caillette_ dans le sens de timide, peureux ou niais,
dans les vers suivants:

  Bref, si jamais j’en tremble de frisson,
  Je suis content qu’on m’appelle _caillette_.

Peut-être aussi a-t-il voulu faire allusion à _Caillette_, fou de
François I^{er}. Quoi qu’il en soit, le mot a eu les trois acceptions
que je viens d’indiquer, et même celle de _badaud_; car les badauds de
Paris ont été surnommés _caillettes_.

On appelait autrefois et l’on appelle encore, je crois,
_caillette-maman_, un petit garçon habitué à se tenir comme une
fillette auprès de sa mère au lieu d’aller jouer avec ses camarades.


=CALENDES.=—_Renvoyer aux calendes grecques._

Les Romains appelaient calendes le premier jour de chaque mois où les
créanciers avaient coutume d’exiger l’argent qu’ils avaient prêté, et
ce mot venait du verbe latin _calo_, j’appelle, je convoque, parce
que ce jour là un pontife annonçait au peuple _convoqué_ le retour
de la nouvelle lune. Mais les Grecs n’avaient point de calendes, et
c’est ce qui donna lieu au proverbe _Renvoyer aux calendes grecques_,
c’est-à-dire à une époque chimérique.

La plupart des étymologistes font venir _calendes_ d’un verbe grec;
mais il n’est pas probable que les Romains aient pris le mot dans la
langue d’un peuple qui ne connaissait pas la chose.

Philippe II, roi d’Espagne, avait envoyé à Élisabeth, reine
d’Angleterre, un message ainsi conçu:

  _Te veto ne pergas bello defendere belgas.
  Quæ Drakus eripuit nunc restituantur oportet.
  Quas pater evertit jubeo te condere cellas,
  Relligio papæ fac restituatur ad unguem._

Élisabeth répondit sur-le-champ par ces vers:

  _Ad græcas, bone rex, fient mandata calendas._


=CÂLIN.=—_Faire le câlin._

C’est cacher la finesse sous un air niais, indolent, et prendre un ton
doucereux pour se ménager l’esprit d’une personne dont on veut obtenir
quelque chose.

Le mot _câlin_ a une origine douteuse; il peut venir du verbe _caler_,
qui signifie au figuré céder, se soumettre, comme dans cette phrase de
Montaigne (liv. III, chap. 12): «Eust-on ouy de la bouche de Socrate
une voix suppliante? Cette superbe vertu eust-elle _calé_ au plus fort
de sa montre?»

Un étymologiste a dérivé _câlin_ des paroles que l’exécuteur des
hautes-œuvres adressa à Dom Carlos, infant d’Espagne, pour l’engager à
ne pas se débattre au moment où il allait l’étrangler par ordre d’un
père barbare: _Calla, calla, senor Dom Carlos! todo lo que se haze es
por su bien_. _Tout doux, tout doux, seigneur Dom Carlos! tout ce qui
se fait est pour votre bien._


=CALOMNIE.=—_La calomnie s’arme du vraisemblable._

Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit (_Quest. natur._, préf. du
liv. IV): _C’est toujours à l’aide du vrai que le mensonge attaque
la vérité_. La même pensée se trouve dans la vie d’Alexandre par
Plutarque, chap. 75.

Le calomniateur ne manque pas de sagacité pour découvrir et pour
attaquer le côté le plus faible. Son propre est d’exagérer plutôt que
d’inventer. C’est un adroit faussaire de la vérité.

_Calomniez, calomniez: il en reste toujours quelque chose._

On est généralement disposé à penser qu’une personne à qui l’on
reproche beaucoup est nécessairement coupable de quelque chose, et
ce pernicieux préjugé fait le succès du calomniateur. De là ce mot,
que Beaumarchais a mis dans la bouche de Basile, mais qu’il n’a pas
inventé; car avant lui Bacon l’avait cité comme proverbial dans son
ouvrage de _La dignité et de l’accroissement des sciences_, liv. VIII,
chap. 2, et le traducteur français de cet ouvrage l’avait rendu en ces
termes: _Va! calomnie hardiment: il en restera quelque chose_.


=CAMÉLÉON.=—_C’est un caméléon._

Se dit d’un homme qui change d’avis et de conduite suivant les
circonstances, parce que les anciens, de qui nous avons emprunté
cette expression métaphorique, croyaient que le caméléon n’avait pas
de couleurs propres et individuelles, et qu’il réfléchissait comme
une glace toutes celles des objets environnants. Mais cette opinion,
quoique adoptée par Aristote, Pline, Élien, etc., a paru erronée aux
naturalistes modernes. Le caméléon, disent-ils, est un reptile de la
famille des lézards; sa taille n’excède guère quatorze pouces, en y
comprenant la queue qui en a sept. Sa tête est surmontée d’une espèce
de pyramide cartilagineuse rejetée en arrière. L’ouverture de sa gueule
est vaste, mais très peu apparente, à cause de l’union très exacte des
deux mâchoires. Il ne se nourrit pas de vent et d’air, comme l’ont
prétendu les naturalistes de l’antiquité: il mange des mouches, des
vers et d’autres insectes qu’il trouve sur le sommet des arbres, où il
se plaît à se promener, en s’aidant de sa queue qu’il roule autour des
rameaux. Sa peau est d’un tissu transparent, et ses couleurs changent,
varient, s’altèrent, suivant la nature des impressions qu’il éprouve,
le degré de chaleur ou les effets de la lumière auxquels il est exposé:
les teintes les plus habituelles sont le rouge, le jaune, le noir,
le vert, le blanc. Le célèbre Bichat attribuait particulièrement
cette variation de couleurs à la quantité d’air que l’animal aspire,
et combine avec le sang artériel. En effet, le caméléon possède la
faculté d’avaler une grande quantité d’air; il s’enfle et se désenfle
à volonté, ce qui l’a fait appeler par Tertullien une _peau vivante_;
et chaque fois qu’il use d’une telle prérogative, son corps reflète
des nuances diverses. La nuit, et lorsqu’il se refroidit, il prend
une couleur blanche, et quand il est mort il la conserve. Voilà les
observations vraies, fidèles et sûres auxquelles on doit s’en tenir. Le
reste n’est qu’un mensonge poétique; mais comme ce mensonge n’a rien de
dangereux, on ne cessera point de voir dans le caméléon l’emblème de
la flatterie, l’image ou le modèle des courtisans, qui, suivant leurs
intérêts ou leurs passions, se parent de toutes les nuances, adoptent
toutes les livrées, se couvrent de tous les masques.


=CAMELOT.=—_Quand le camelot a pris son pli, c’est pour toujours._

L’étoffe appelée camelot, parce que originairement elle était faite
de poil de chameau, ne perd que très difficilement les mauvais plis
qu’elle a pris. De là le proverbe, qu’on applique à une personne
incorrigible.


=CANCAN.=—_Faire du cancan d’une chose._

C’est faire du bruit d’une chose pour un motif frivole.

Le mot _quanquàm_ (quoique) était fort à la mode au seizième siècle;
les orateurs de l’Université l’affectionnaient particulièrement. Ils
regardaient comme un trait de génie de le faire figurer le premier
en tête de leurs discours, et ils en avaient fait, en raison de
cette prééminence, le nom d’une harangue latine récitée en public
par un écolier à l’ouverture des thèses de philosophie; mais la
prononciation de ce mot passait alors pour défectueuse. On disait
_kankam_, à la manière gothique. Le célèbre Ramus soutint qu’il fallait
dire _couancouam_, conformément à la prononciation romaine, et les
professeurs du collége royal se rangèrent à son avis. Les docteurs
de Sorbonne s’opposèrent à l’innovation, et défendirent de l’adopter
sous peine de leur censure. Cette menace eut bientôt son effet: un
jeune ecclésiastique s’étant avisé, dans un discours d’apparat, de
faire entendre le _couancouam_ réprouvé, nos docteurs scandalisés
s’assemblèrent, crièrent à l’hérésie, et déclarèrent vacant un
bénéfice que le beau diseur possédait. Celui-ci, très peu résigné à
son rôle de victime grammaticale, interjeta appel au parlement. Il
parut à l’audience escorté d’une foule de maîtres, de sous-maîtres et
d’écoliers. Ramus était chargé de défendre sa cause. Il parla avec
toute l’autorité du talent et de la raison; il ne négligea point de
faire ressortir le ridicule des partisans de _kankam_. Les juges
rendirent un arrêt qui réhabilita le bénéficiaire, et laissa à chacun
_la liberté de prononcer comme il voudrait_. C’est de ce fameux litige,
dans lequel se trouve peut-être la vraie cause de l’assassinat de
Ramus, que plusieurs étymologistes font venir le mot _cancan_, employé
d’abord pour signifier une discussion orageuse sur un sujet de peu
d’importance, et appliqué depuis à tous les bavardages de société où
il entre de la médisance. Quelques autres pensent qu’il a été formé
par onomatopée du cri des canards; mais leur opinion pour être admise
a besoin d’être appuyée de faits qui établissent qu’il était en usage
avant la dispute de Ramus avec la Sorbonne, et jusqu’ici ils n’en ont
rapporté aucun. La remarque faite par Buffon, que le verbe _cancaner_
exprime le cri désagréable des perroquets dans le langage des Français
d’Amérique, ne peut leur fournir une induction probante en ce cas,
puisque l’établissement de ces colons est postérieur à l’époque dont il
est question.


=CAPHARNAÜM.=—_C’est un capharnaüm._

Capharnaüm ou Capernaüm était une ville de la Judée, située à
l’extrémité septentrionale du lac de Génézareth, dans la province
de Galilée. L’éloignement où cette province se trouvait de la Judée
proprement dite, la tenant en dehors de l’influence morale de
Jérusalem, l’avait souvent exposée aux troubles intérieurs, et lui
avait fait donner par le prophète Isaïe la dénomination de _contrée
de ténèbres et d’ignorance_ (ce qui est rappelé dans l’évangile selon
saint Mathieu, chap. 4, v. 16). C’est de là qu’on a dit par allusion en
parlant d’une assemblée où le désordre et la confusion régnent: _C’est
un capharnaüm_.


=CAPON.=—_Faire le capon._

C’est faire un acte de poltronnerie ou de lâcheté, chercher à tromper,
dissimuler pour arriver à ses fins; et, dans un sens spécial, hanter
quelque tripot afin d’y prêter à gros intérêts de l’argent aux joueurs.

Le terme de _capon_ s’appliqua primitivement aux Juifs. Il y a une
charte de Philippe-le-Bel qui appelle leur communauté _Societas
caponum_, et le lieu de leurs assemblées _Domus societatis caponum_,
_maison de la société des capons_ ou _chapons_. On ne sait pas au
juste pourquoi ils furent désignés ainsi; mais les raisons qui firent
depuis employer ce terme comme synonyme de poltron, lâche, fourbe,
hypocrite, usurier, s’expliquent aisément par les habitudes de
cette race autrefois proscrite et malheureuse. Il ne leur était pas
permis de paraître en public sans une marque jaune sur l’estomac.
Philippe-le-Hardi les obligea même de porter une corne sur la tête.
Il leur était défendu de se baigner dans la Seine; et quand on les
pendait, c’était toujours entre deux chiens. En horreur au peuple
qui leur fesait essuyer toute sorte d’avanies, exposés aux mauvais
traitements des seigneurs qui voulaient les rançonner, victimes de
l’avarice des princes qui les chassaient pour s’emparer de leurs biens
et qui leur accordaient ensuite la permission de revenir moyennant de
fortes sommes, les Juifs nécessairement devaient manquer de courage,
opposer la ruse et l’hypocrisie à la violence, et chercher à réparer
par l’usure d’iniques spoliations.


=CAPUCIN.=—_Un verre de vin est la chemise d’un capucin._

D’après un précepte d’hygiène, il faut, lorsqu’on est en sueur, ou
changer de chemise ou boire un verre de vin. Or, les capucins, qui ne
portaient point de chemise d’après la règle de saint François leur
fondateur, buvaient en ce cas un verre de vin, et de là le proverbe.

On dit aussi: _Un verre de vin vaut un habit de velours_. Ce qui a
beaucoup d’analogie avec un proverbe latin qui se trouve dans le festin
de Trimalcion: _Calda potio vestiarius est_. Le vin est désigné ici
par les mots _calda potio_, _chaude boisson_, pour exprimer la chaleur
qu’il a naturellement et non la chaleur qui lui est communiquée par le
feu. C’est ainsi que l’eau est appelée, dans un sens opposé, _frigida
potio_, _froide boisson_.


=CAQUETÉ.=—_Les morceaux caquetés se digèrent mieux._

Le plaisir de la conversation mêlé à celui de la bonne chère est
un préservatif contre l’indigestion, parce qu’en parlant on mange
plus lentement, et que les aliments s’imbibent mieux de salive, deux
points importants pour les gastronomes qui tiennent à conserver un bon
estomac, et qui pensent avec Brillat-Savarin qu’_on ne vit pas de ce
qu’on mange_, mais de ce qu’on digère.

C’est à tort qu’on a regardé ce proverbe comme inventé par Piron, car
il est beaucoup plus ancien que cet auteur.


=CARAT.=—_A vingt-quatre carats._

On dit qu’une personne est sotte, impertinente, folle, etc., _à
vingt-quatre carats_, pour signifier qu’elle l’est au souverain degré,
parce qu’on divisait autrefois en carats le titre de l’or qu’on
divise actuellement en millièmes, et parce que l’or le plus pur était
alors défini à vingt-quatre carats, quoiqu’il ne fût réellement qu’à
vingt-trois carats sept huitièmes, à cause de l’affinage.

Le savant auteur des _Amusements philologiques_ rapporte une étymologie
curieuse du mot _carat_. Ce mot, qu’on a écrit primitivement
_karat_, vient de l’arabe _kouara_, qui est le nom d’un arbre appelé
_corallodendron_ par les naturalistes, sans doute à cause de la
couleur de sa fleur et de son fruit rouges comme du corail. Ce fruit,
renfermé dans une coque ronde extrêmement dure, est une espèce de
fève marquée d’une raie noire dans le milieu. Les fèves du _kouara_,
ou les carats, ne variant presque pas de poids lorsqu’elles sont bien
sèches, servirent à peser l’or chez les Shangallas dès les premiers
âges du monde; et de là vint la manière d’estimer ce métal plus ou
moins fin à tant de carats. Du pays de l’or, en Afrique, le carat passa
dans l’Inde, où il fut aussi employé comme poids dans le commerce des
pierres précieuses et surtout des diamants.


=CARDINAL.=—_Qui entre pape au conclave en sort cardinal._

Tous les cardinaux ont le même droit à la tiare, et il n’en est pas
un seul peut-être qui ne désire l’obtenir; mais comme plusieurs
d’entre eux ne peuvent raisonnablement compter que sur leur propre
suffrage, ils se désistent d’une prétention inutile en faveur de ceux
dont ils jugent l’élection avantageuse à leurs intérêts: il se forme
alors dans le conclave divers partis qui épuisent les ressources de
la cabale pour parvenir à leurs fins. Lorsqu’un de ces partis a des
chances probables de succès, les opposants pour l’ordinaire, faisant
de nécessité vertu, se joignent à lui de peur de s’aliéner par une
résistance vaine le nouveau maître qu’il va leur donner: si de part et
d’autre, au contraire, l’influence est à peu près égale, la rivalité
continue jusqu’à ce que, de guerre lasse, on s’accorde à choisir dans
un rang neutre quelque sujet dont la vieillesse peut bien faire espérer
à l’intrigue une prochaine occasion de s’exercer avec plus d’avantage,
mais n’en est pas moins, quoi qu’on dise, une solide garantie pour la
morale religieuse. Et c’est ainsi que se vérifie, à la confusion des
ambitieux, le proverbe, _Qui entre pape au conclave en sort cardinal_.

Le cardinal Julien de la Rouvère, promu au pontificat sous le nom de
Jules II, en 1503, fit exception à ce proverbe. Il usa si bien de
ses moyens d’influence pour assurer son élection, qu’elle précéda, à
proprement parler, l’entrée des cardinaux dans le conclave.


=CARÊME.=—_Il ne faut pas prêcher sept ans pour un carême._

Il ne faut pas répéter sans cesse et sottement la même chose. Ce
proverbe a été imaginé par allusion à cet autre: _Si le carême durait
sept ans, tu serais un habile homme à Pâques_. C’est-à-dire, si tu
avais l’instruction que peuvent donner les sermons prononcés dans le
carême pendant sept ans, tu cesserais après ce temps d’être compté
parmi les imbéciles.

_Arriver comme marée en carême._

C’est-à-dire fort à propos, comme la marée ou le poisson dans le carême.

_Arriver comme mars en carême._

Se dit d’une chose qui arrive toujours en certain temps, comme le mois
de mars dans le carême.


=CASAQUE.=—_Tourner casaque._

C’est-à-dire changer de parti.

On a prétendu que cette locution était fondée sur la conduite versatile
du duc de Savoie, Charles Emmanuel I^{er}, qui, tantôt l’allié de la
France, tantôt l’allié de l’Espagne, retournait son justaucorps blanc
d’un côté et rouge de l’autre, quand il abandonnait la cause du premier
de ces pays pour celle du second. Mais la locution date d’une époque
plus ancienne; elle est née au commencement des guerres de la réforme.
Comme les catholiques et les religionnaires portaient des casaques de
couleur différente, celui qui voulait passer d’un camp dans l’autre
avait soin de mettre la sienne à l’envers quand il s’approchait des
postes avancés, afin de faire connaître qu’il ne se présentait pas
en ennemi; et cet acte de transfuge, alors très commun, s’appelait
proprement _Retourner_ ou _Tourner casaque_.

Nous disons aussi: _Changer de casaque_;—_Changer
d’écharpe_;—_Changer de cocarde_; et il est à remarquer que le
prophète Sophonie (c. 1, v. 8) a dit dans le même sens: _Indui veste
peregrinâ_, _revêtir un habit étranger_.

Le recueil d’Oudin rapporte cette autre expression proverbiale:
_Porter casaque de diverses couleurs_, c’est-à-dire se ranger
facilement à toutes sortes de partis.


=CASTILLE.=—_Avoir castille avec quelqu’un._

Ce mot qui, dans le langage familier, signifie un différend, une petite
querelle, désignait anciennement l’attaque d’une tour ou d’un château.
Il fut employé depuis, dit Lacurne de Sainte-Palaye, pour les jeux
militaires qui n’étaient que la représentation des véritables combats.
La cour de France, en 1546, passant l’hiver à la Roche-Guyon, s’amusait
à faire des _castilles_ (châteaux ou forteresses en bois) que l’on
attaquait et l’on défendait avec de pelotes des neige. Mais le bon
ordre que Nitharda fait remarquer dans les jeux militaires de son temps
ne régnait point dans celui-ci. La division se mit entre les chefs, la
dispute s’échauffa, et il en coûta la vie au duc d’Enghein.


=CATHERINE.=—_Rester pour coiffer sainte Catherine._

C’était autrefois l’usage, en plusieurs provinces, le jour où une
jeune fille se mariait, de confier à une de ses amies qui désirait
faire bientôt comme elle, le soin d’arranger la coiffure nuptiale,
dans l’idée superstitieuse que cet emploi portant toujours bonheur,
celle qui le remplissait ne pouvait manquer d’avoir à son tour un
époux dans un temps peu éloigné; et l’on trouve encore au village plus
d’une jouvencelle qui, sous le charme d’une telle superstition, prend
secrètement ses mesures afin d’attacher la première une épingle au
bonnet d’une fiancée. Or, comme cet usage n’a pu jamais être observé à
l’égard d’aucune des saintes connues sous le nom de Catherine, puisque,
d’après la remarque des légendaires, toutes sont mortes vierges, on a
pris de là occasion de dire qu’une vieille fille _reste pour coiffer
sainte Catherine_, ce qui signifie en développement qu’il n’y a chance
pour elle d’entrer en ménage qu’autant qu’elle aura fait la toilette de
noces de cette sainte, condition impossible à remplir.

Cette explication, qui ma été communiquée, est bonne à connaître, parce
qu’elle rappelle des faits assez curieux; mais elle me paraît un peu
trop compliquée: en voici une autre plus simple, fondée sur l’ancienne
coutume de coiffer les statues des saintes dans les églises. Comme
on ne choisissait que des vierges pour coiffer sainte Catherine, la
patrone des vierges, il fut très naturel de considérer ce ministère
comme une espèce de dévolu pour celles qui vieillissaient sans espoir
de mariage, après avoir vu toutes les autres se marier.

Les Anglais disent dans le même sens: _To carry a weeping willow
branch_, _porter la branche du saule pleureur_, soit par allusion à
la romance _du saule_, où gémit une amante délaissée, soit parce que
cet arbre, étant l’emblème de la mélancolie, peut très bien servir
d’attribut à ce caractère malheureux que M. de Balzac appelle _la
nature élégiaque et désolée de la vieille fille_.


=CATHOLIQUE.=—_Catholique à gros grains._

Mauvais catholique qui ne dit de son chapelet que les _pater_ marqués
par de gros grains, et passe les _ave_ marqués pour de petits grains,
beaucoup plus nombreux que les autres. Cette expression était très
usitée du temps de la ligue; et le fanatique Ravaillac, qui assassina
Henri IV, l’employait fréquemment pour désigner le duc d’Épernon. Le
fait est consigné dans une pièce du procès instruit contre ce régicide.


=CEINTURE.=—_Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée._

On lit dans les Paraboles de Salomon (ch. 22, v. 1): _Melius est
nomen bonum quam divitiæ multæ_, _la bonne renommée vaut mieux que
les grandes richesses_; et probablement notre proverbe n’est qu’une
traduction de cette phrase; car, _ceinture_ s’est dit pour impôt,
trésor (_voy._ Ducange, _Zona reginæ_), dans un temps où l’on portait
la bourse attachée à la ceinture, et où la ceinture et la bourse
n’étaient souvent qu’une seule et même chose. Cependant il passe pour
avoir une autre origine que voici.

On se donnait autrefois le baiser de paix à l’église, d’après un
usage établi par le pape Léon II, vers la fin du septième siècle,
quand le prêtre prononçait les paroles _Que la paix du Seigneur soit
avec vous!_ La reine Blanche, épouse de Louis VIII, donna un jour ce
baiser de paix à une courtisane dont le costume annonçait une dame
honnête, et cette méprise, qui lui fut très déplaisante, la porta à
faire rendre une ordonnance pour défendre aux femmes de mauvaise vie la
robe à collet renversé et à queue avec _la ceinture dorée_, ordonnance
que le parlement de Paris renouvela en 1420. Comme on ne tint pas la
main à l’exécution de ce règlement, la ceinture cessa bientôt d’être
une marque de distinction, et les femmes sages, que l’uniformité de
l’habillement confondit avec les autres, s’en consolèrent par le
témoignage de leur conscience, en disant: _Bonne renommée vaut mieux
que ceinture dorée_.

Lacurne de Sainte-Palaye n’admet point cette explication. Il dit que
lorsque les tournois eurent ruiné la plupart des nobles et dégradé la
chevalerie, la ceinture d’or des chevaliers fut souvent accordée à
l’intrigue et à la richesse, au lieu de rester le prix du courage et
de la vertu, et qu’un tel abus fit naître le proverbe, qu’on a depuis
appliqué mal à propos aux dames seulement, puisque les hommes ont
toujours porté la ceinture aussi bien qu’elles.


=CÉLESTIN.=—_Voilà un plaisant célestin._

Les religieux de l’ordre de saint Benoît, nommés célestins parce qu’ils
furent institués par le pape Célestin V, ont pu donner lieu à ce dicton
par l’orgueil que leur inspiraient leurs richesses, leurs nombreux
priviléges et la grande faveur dont ils jouirent auprès de quelques-uns
de nos rois. Cependant Richelet assure qu’il a eu une autre origine.
Autrefois, à Rouen, dit-il, les célestins n’étaient exempts de payer
l’entrée de leur boisson qu’à la charge qu’un des frères de leur
couvent précéderait la première des charrettes sur lesquelles on
transportait cette boisson, et qu’il sauterait et danserait en passant
devant l’hôtel du gouverneur de la ville: un jour, le frère chargé d’un
pareil office parut extrêmement gai; ses gestes excitèrent un rire
universel, et le gouverneur s’écria: _Voilà un plaisant célestin!_
Mot qui passa en proverbe pour désigner un homme dont l’esprit est un
peu aliéné, un bouffon arrogant, un original qui n’observe pas les
convenances. Richelet avait appris cette anecdote du père Le Comte,
célestin.

Suivant un historien de la ville de Rouen, les célestins n’étaient pas
seulement tenus de sauter et de danser pour avoir droit de passage avec
une charrette chargée, il fallait aussi qu’ils jouassent du flageolet
en passant.


=CERNOIR.=—_Faire de l’arbre d’un pressoir le manche d’un cernoir._

C’est réduire presque à rien une chose considérable, se ruiner par de
folles dépenses. Les Italiens disent: _Far d’una lancia una spinella_;
_faire d’une lance une épingle_.

L’arbre d’un pressoir est une pièce de bois fort longue et fort
grosse, tandis que le manche d’un cernoir est un morceau de bois
fort court et fort petit. Le mot _cernoir_, que l’Académie a omis
dans son dictionnaire, désigne un couteau destiné à cerner les noix,
c’est-à-dire à les séparer de leur coque pour en faire des cerneaux.


=CHAMEAU.=—_Rejeter le moucheron et avaler le chameau._

Éviter de petites fautes et s’en permettre de grandes.—Cette
expression est prise de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 23, v. 24)
où Jésus-Christ adresse ces paroles aux pharisiens hypocrites: «Malheur
à vous, guides aveugles, qui faites passer votre boisson de peur
d’avaler un moucheron, et qui avalez un chameau! _Excolantes culicem et
camelum glutientes._»

Les Italiens disent: _Scrupoleggiare sul galateo e peccare contra
il decalogo_; _être scrupuleux sur le galatée et pécher contre le
décalogue_.—Le galatée est un traité sur la politesse composé par
Jean della Casa, archevêque de Bénévent, orateur et poëte italien du
seizième siècle. Cet ouvrage, qui jouit d’une réputation méritée, fut
imprimé en 1560 à Florence sous ce titre: _Galateo, owero de costumi_.

_Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille,
qu’à un riche d’entrer dans le ciel._

Proverbe tiré de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 19, v. 24).
Quelques interprètes pensent que ce proverbe a été altéré par la
substitution d’un _e_ à un _i_ dans l’orthographe du mot hébreu
que la vulgate traduit par chameau, et qu’il faudrait traduire par
_câble_, en admettant leur rectification. Mais ils se trompent; et ce
qui le prouve, c’est cet autre proverbe familier aux anciens Juifs, et
rapporté dans la Talmud[26]: _Serais-tu comme ceux de Pumbédéta, qui
font passer un éléphant par le trou d’une aiguille?_


=CHAMPAGNE.=—_Être du régiment de Champagne._

C’est se moquer de l’ordre.—Dans un bal qui fut donné en 1747, au
palais de Versailles, en réjouissance du mariage du dauphin fils de
Louis XV, un inconnu prit place sur une banquette réservée, et voulut
y rester malgré l’injonction que lui fit un garde du corps de se
mettre ailleurs. Comme cette injonction réitérée devint impérieuse, il
répondit: _Je m’en moque_, en se servant d’une expression militaire
que je ne rapporte pas très historiquement; et il ajouta: _Si cela ne
vous convient pas, monsieur, je suis un tel, colonel du régiment de
Champagne_. Une dame témoin de cette scène se trouvait également sur un
siége qui était destiné à une autre; invitée à son tour de quitter la
place, elle s’écria fièrement: _Je n’en ferai rien, je suis aussi du
régiment de Champagne_. Le mot fit rire et passa en proverbe.

Quelques officiers français qui étaient allés à Berlin, ayant été admis
à l’honneur de faire leur cour au grand Frédéric, l’un deux se présenta
devant Sa Majesté sans uniforme et en bas blancs. Le monarque lui
demanda: Quel est votre nom?—Le marquis de Beaucour, Sire.—Et votre
régiment?—Le régiment de Champagne.—Ah! ah! repartit Frédéric en lui
tournant le dos, _ce régiment où l’on se moque de l’ordre_. Après cela
il ne lui adressa plus la parole et il causa beaucoup avec tous les
autres qui étaient en uniforme et en bottes.

_Regarder en Picardie pour voir si la Champagne brûle._

On dit aussi _Regarder en Gatinois_, etc., témoin ces vers d’un poëte
comique:

  ......Son œil qui toujours dissimule
  Regarde en Gatinois la Champagne qui brûle.

Cette locution signifie avoir des yeux louches, des yeux qui prennent
leur visée d’une manière si oblique, qu’en se dirigeant vers la
Champagne ils semblent se tourner du côté de la Picardie, lors même
que le point de mire leur est indiqué par un incendie, c’est-à-dire
par l’objet le plus apparent. Ces provinces sont situées, par rapport
à Paris, de telle sorte qu’on ne saurait les regarder à la fois de
cette ville, ou de quelque autre lieu intermédiaire, sans une extrême
divergence dans les rayons visuels. Les Anglais disent: _To look at
once on the ground, and at the north pole star_; _regarder à la fois
vers la terre et vers l’étoile polaire_. Presque tous les peuples
emploient des phrases proverbiales de la même espèce pour désigner
l’action de loucher. Mais ce sont les Grecs qui leur en ont fourni le
modèle. On trouve dans la comédie des _Chevaliers_ par Aristophane
(acte I, sc. 3): _Tourner l’œil droit du côté de la Carie et le gauche
du côté de la Chalcédoine_, parce que la Carie et la Chalcédoine, jadis
tributaires d’Athènes, l’une au midi, l’autre au nord de cette ville,
étaient placées aux deux extrémités de l’Asie, et séparées par un
espace qui comprenait la mer Égée, l’Hellespont et la Propontide.—Nous
disons aussi: _Tourner un œil en Normandie et l’autre en Picardie_.

_Il ne sait pas toutes les foires de Champagne._

Cela se dit d’un homme qui se croit bien informé du fond et des détails
d’une affaire, et qui ne l’est point. Les foires de Champagne, dont il
est fait mention, dès l’an 427, dans une lettre de Sidoine Apollinaire
à saint Loup, étaient fort célèbres au moyen âge, en raison de leur
ancienneté et de leur importance commerciale. Elles offraient un
point central de réunion aux marchands d’Espagne, d’Italie et des
Pays-Bas, qu’on y voyait arriver en foule, et elles trouvaient dans la
législation simple et commode qui les régissait toute sorte d’éléments
de prospérité. Mais il cessa d’en être ainsi à dater du règne de
Philippe-le-Bel devenu maître de la Champagne par sa femme. Elles
furent multipliées dans un intérêt tout fiscal, et donnèrent lieu à une
grande quantité de règlements qui gênèrent beaucoup les transactions.
A ces embarras s’en joignirent d’autres produits par la variation et
l’altération des monnaies dont il n’était pas facile d’établir le pair;
et il fut très naturel de juger de l’habileté d’un négociant d’après la
connaissance qu’il avait de ce qui concernait ces foires.


=CHAMPENOIS.=—_Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font
cent bêtes._

«On donne à ce dicton, dit l’abbé Tuet, une origine qui a tout l’air
d’un conte. Lorsque César fit la conquête des Gaules, le principal
revenu de la Champagne consistait en troupeaux de moutons qui payaient
au fisc un impôt en nature. Le vainqueur, pour favoriser le commerce
de cette province, exempta de la taxe tous les troupeaux au-dessous de
cent bêtes; alors les Champenois ne formèrent plus que des troupeaux de
quatre-vingt-dix-neuf moutons. Cela n’était pas si bête; mais César,
instruit de la ruse, ordonna qu’à l’avenir le berger de chaque troupeau
serait compté pour un mouton et paierait comme tel.»

Thibault IV, comte de Champagne, voulant faire face aux dépenses
occasionnées par les fêtes qu’il donnait, mit aussi un impôt sur les
troupeaux de cent moutons, et usa du même expédient que César pour
faire payer cet impôt que ses sujets prétendaient éluder à la façon de
leurs aïeux. Mais le dicton paraît antérieur à ce second fait, auquel
il se rattacherait avec plus de vraisemblance qu’au premier.

Les Champenois le regardent comme une allusion à leur excessive bonté
qu’on a voulu assimiler à la bêtise, et ils soutiennent que la bêtise
leur a été imputée fort gratuitement, puisque la Champagne a produit,
aussi souvent que toute autre contrée de la France, des talents
éminents dans tous les genres. Je crois qu’ils ont raison, et je leur
conseille de prendre pour devise ces deux vers de Juvénal:

  _Summos posse viros et magna exempla daturos
  Vervecum in patriâ crassoque sub aëre nasci._

 Des hommes supérieurs, et dont la vie est fertile en grands exemples,
 peuvent naître dans une atmosphère épaisse et dans la patrie des
 moutons.

Cette expression _vervecum patria_, _la patrie des moutons_, était
proverbiale chez les anciens, qui croyaient que l’air de certains lieux
abrutissait les hommes, lorsqu’il était favorable aux animaux. C’est
à cause de cela que les Béotiens passaient pour les sots de la Grèce
et les Campaniens pour les sots de l’Italie. Il est très probable que
les Champenois en France auront été victimes du même préjugé fortement
réveillé dans les esprits par le nom latin _Campani_ qui leur est
donné dans les chartes du moyen âge, et qui est le même que celui des
habitants de l’ancienne Campanie. L’homonymie leur a porté malheur.


=CHANCELIER.=—_Il faut se défier de la messe du chancelier._

Le chancelier de L’Hôpital, qui avait défendu les calvinistes avec tant
de courage et d’éloquence, était accusé par les catholiques intolérants
de pencher pour le calvinisme, quoiqu’il assistât régulièrement à la
messe; et le proverbe fut l’expression de ce reproche, que beaucoup de
personnes encore aujourd’hui regardent comme fondé. Mais il est certain
que ce grand homme ne fut pas moins opposé à l’esprit de secte qu’à
l’esprit de persécution. S’il en eût été autrement, Adrien Turnèbe, son
contemporain, ne lui aurait pas adressé une belle épître en vers latins
qui le loue dignement et roule en partie sur cette opinion remarquée
d’une manière trop vague par les historiens, que les huguenots
voulaient rendre les Français à la barbarie en les empêchant d’étudier
les langues et les auteurs de l’antiquité.


=CHANDELEUR.=—_A la Chandeleur, les grandes douleurs._

Ces grandes douleurs sont les grands froids qui se font ordinairement
sentir vers le commencement de février, temps où arrive la fête de
la Chandeleur, ainsi nommée à cause de l’extraordinaire quantité de
chandelles de cire qu’on portait autrefois à la procession et aux
offices de cette fête. Chaque fidèle en avait une, quelquefois deux;
ce qui était moins un signe de piété que de superstition, car on
attribuait à ces luminaires consacrés, de même que les païens aux
flambeaux de Cérès[27], une foule de vertus surnaturelles propres
à conjurer les vents, les tonnerres, les grêles, les tempêtes, les
spectres nocturnes et les démons, comme le disent les vers suivants:

  _Mira est candelis illis et magna potestas;
  Nam tempestates creduntur tollere diras
  Accensæ, simul et sedare tonitrua cœli,
  Dæmonas atque malos arcere horrendaque noctis
  Spectra, atque infaustæ mala grandinis atque pruinæ, etc._

  (NAOGEORGUS Hospinian, lib. IV _Regni papistici_.)


=CHANDELLE.=—_Devoir à Dieu une belle chandelle._

On dit d’une personne sauvée de quelque danger qu’_elle doit à Dieu une
belle chandelle_, par allusion à la coutume d’offrir des chandelles
de cire à Dieu et aux saints, en reconnaissance de leur protection.
Autrefois ces chandelles étaient plus ou moins belles, selon le degré
d’importance qu’on attachait aux grâces obtenues. Les grands seigneurs
offraient des cierges égaux à leur corps en poids et en longueur, et
cela s’appelait _donner son pesant de cire_. Louis XI se fit remarquer
plusieurs fois par cette dévotion.

Les habitants de Paris, après la bataille de Poitiers où le roi Jean
fut fait prisonnier, eurent un tel effroi des gens de guerre qui
ravageaient la campagne, qu’ils offrirent à Notre-Dame une bougie
roulée comme une corde et assez longue, dit-on, pour faire le tour de
leur ville.

_A chaque saint sa chandelle._

Il faut faire la cour à chaque personne qui peut nous faire du bien ou
du mal.

_Donner une chandelle à Dieu et une au diable._

C’est se ménager adroitement la faveur de deux partis opposés.—Robert
de La Mark avait fait peindre sur ses enseignes sainte Marguerite avec
le diable, et lui-même, à genoux en leur présence, tenant une chandelle
dans chaque main. Cette singulière peinture avait pour inscription
les mots suivants: «Si Dieu ne me veut aider, le diable ne saurait me
manquer.» Le fait est rapporté par Brantôme.

_La chandelle qui va devant vaut mieux que celle qui va derrière._

Sous l’écorce grossière de ce proverbe, dit l’abbé Tuet, est cachée une
belle pensée, savoir: que les aumônes qu’on fait durant sa vie sont
plus méritoires que les legs pieux qu’on laisse après sa mort.

_Moucher la chandelle comme le diable sa mère._

C’est en arracher la mèche en voulant la moucher.—Un voleur, surnommé
le Diable, étant conduit au pied de la potence, demanda à embrasser
sa mère avec laquelle il était brouillé. On la lui amena, et lorsque
cette pauvre femme se fût jetée dans les bras de son fils, ce scélérat
lui saisit le nez avec les dents, et en arracha un morceau qu’il lui
cracha au visage, en disant: Si vous m’aviez corrigé dans mon enfance,
je n’aurais pas commis les crimes qui m’ont fait condamner au supplice,
et vous n’auriez pas été mouchée de la sorte. Cette anecdote, qui n’est
qu’une variante de la fable d’Ésope intitulée _le Voleur et sa Mère_, a
été l’origine de notre expression proverbiale.

La Mésangère a donné cette autre explication: «Le diable, c’est le
soleil; sa mère, c’est la lune à qui il arrache le nez, quand elle est
en décours.» Mais, où a-t-il pris que la lune ait jamais été regardée
comme la mère du soleil?

_Il y a des nouvelles à la chandelle._

Cela se dit lorsqu’on voit se former au lumignon ou à la mèche d’une
chandelle des boutons nommés champignons, qui sont supposés annoncer
l’arrivée de quelque lettre, ou la visite de quelque étranger. C’est
le reste d’une superstition qui leur attribuait jadis bien d’autres
présages. Suivant qu’ils apparaissaient brillants ou ternes, rouges
ou bleus, flamboyants ou fumants, on les regardait comme des indices
des événements heureux ou malheureux auxquels on devait s’attendre, et
même de la présence des anges ou des diables dans sa maison; et les
gens du peuple pouvaient lire leur destinée dans les lampes, comme les
monarques dans les comètes, également bien.

_C’est un bon enfant, il ne mange pas des bouts de chandelle._

On sous entend: _Mais il sait où l’on en vend_; et c’est pour cela
que cette locution populaire, qui paraît vouloir dire, _il n’est
pas bête_, signifie le contraire. Elle fait allusion à un ancien
usage de galanterie, qui consistait à avaler des bouts de chandelle
allumés, pour l’amour de sa maîtresse. Shakespeare a dit dans son
_Henri IV_ (part. II, act. 3, sc. 4): _Drinks off candles’ ends for
flap-dragons_; _il avale des bouts de chandelle pour un brûlot_. _Le
flap-dragons_ désigne des grains de raisin qu’on fesait brûler dans un
verre d’eau-de-vie, et qu’on avalait tout enflammés. La même chose se
pratique encore fréquemment dans le midi de la France, avec un quartier
de poire ou de pomme, qu’on larde d’un morceau d’amande ou de noix, en
guise de mèche.

Il y a en Normandie cet autre dicton: _Il ne mange pas des bouts de
chandelle le vendredi_. Ce qui est fondé, à ce qu’on prétend, sur
l’histoire d’une vieille dévote qui était à confesse un vendredi soir.
Au moment où elle sortait du confessionnal, le prêtre lui recommanda
de moucher des chandelles placées tout près de là sur un pupitre; elle
crut entendre qu’il lui disait de les manger, et elle se mit, en effet,
à donner un commencement d’exécution à cet acte qu’elle regardait comme
une partie essentielle de la pénitence qui lui avait été imposée. Mais
fatiguée de mâcher et de remâcher sans en venir à bout, elle s’écria
piteusement: Ah! mon père, je ne pourrai jamais avaler la mèche!—Eh!
qui vous oblige à le faire? répondit le confesseur étonné.—Hélas!
mon père, c’est vous, pour mes péchés.—Moi, madame! vous vous
êtes étrangement méprise. Allez, allez, et dites votre chapelet en
expiation, afin que Dieu vous pardonne d’avoir fait gras un jour maigre
comme le vendredi.


=CHAPE.=—_Se débattre de la chape à l’évêque._

C’est disputer à qui s’emparera d’un objet sur lequel ceux qui se le
disputent n’ont aucun droit de propriété, comme la chape de l’évêque
qui n’appartient qu’à lui seul; ou, dans un autre sens, c’est contester
pour une chose à laquelle aucun des contestants n’a ni ne peut avoir
d’intérêt.

Le concile de Pontion en Champagne, dans l’année 876, défend de
piller les meubles d’un évêque après sa mort, et ordonne aux économes
de l’église de les tenir en réserve, afin qu’ils soient remis au
successeur, ou appliqués à quelques usages pieux pour le repos de l’âme
du défunt. C’est de cet abus de piller les meubles de l’évêque après sa
mort qu’est venue, suivant quelques auteurs, l’expression proverbiale:
_Se débattre_ ou _Disputer de la chape à l’évêque_, _De capâ episcopi
litigare_. D’autres en rapportent l’origine à une coutume anciennement
pratiquée en Berri, lorsque l’archevêque de Bourges fesait sa première
entrée dans la cathédrale. Le peuple, qui attendait le prélat à la
porte, lui enlevait sa chape attachée sur ses épaules par un simple fil
de soie, et la déchirait en s’en disputant les lambeaux.—Cette coutume
avait été introduite sans doute à l’imitation de celle des premiers
chrétiens qui découpaient les vêtements de leurs évêques morts, pour
s’en distribuer les morceaux comme de saintes reliques.

_Chercher_ ou _Trouver chape-chute_.

C’est chercher ou trouver l’occasion de profiter de la négligence ou
du malheur d’autrui. La même expression s’emploie aussi pour dire:
chercher ou trouver quelque aventure désagréable, fâcheuse. Le sens de
ces locutions est déterminé par les mots qui les précèdent ou qui les
suivent.

_Attendre chape-chute_ n’est pas susceptible d’avoir deux sens opposés.
Il signifie attendre bonne aubaine, bonne fortune.

  Messer loup attendait chap-chute à la porte.

  (LA FONTAINE, liv. IV, fab. 16.)

_Chut_, _chute_, qu’on a remplacé par _chu_, _chue_, dont on ne se
sert plus guère, est le participe du verbe _choir_; et _chape-chute_
est la même chose que _chape tombée_.


=CHAPEAU.=—_Frère chapeau._

On donnait autrefois le surnom de _frère chapeau_, chez les religieux
mendiants, à un frère qui avait l’emploi d’accompagner un père dans
les quêtes, parce que ce frère portait un chapeau au lieu de capuchon.
Maintenant on appelle quelquefois ainsi, par allusion, un homme qui
s’attache à quelque patron pour lui servir de compère, et pour faire
valoir son mérite dans le monde. Mais on entend plus souvent par _frère
chapeau_ un vers oiseux, qui n’est amené que par le besoin de rimer le
distique, auquel il va tout juste comme un œil postiche à un borgne.
Cette dernière acception a été créée par Boileau.

_C’est la plus belle rose de son chapeau._

C’est-à-dire le plus grand, le plus précieux de ses avantages. On dit
aussi: _C’est le plus beau fleuron de sa couronne_.—Le chapeau, chapel
ou chapelet de roses, était une couronne que nos pères se plaisaient à
porter dans les circonstances solennelles. Cette couronne était aussi
le prix qu’un servant d’amour recevait de sa très honorée dame, dont
les blanches mains la lui posaient sur la tête.

_Être comme saint Roch en chapeau._

Cette expression proverbiale qu’on emploie pour dire qu’on est
abondamment pourvu d’une chose, qu’on en a plus qu’il n’en faut, est
fort controversée. Les uns prétendent que le mot _chapeau_ doit y être
écrit au singulier, les autres qu’il doit y être écrit au pluriel.
Diderot a adopté la dernière orthographe dans cette phrase de _Jacques
le fataliste et son maître_: «Te voilà en chirurgiens _comme saint Roch
en chapeaux_;» et l’éditeur des œuvres de ce philosophe a remarqué,
dans une note, que saint Roch avait trois chapeaux, avec lesquels on le
voit souvent représenté. Cependant on a soupçonné cet éditeur d’avoir
pris sous son bonnet les trois chapeaux de saint Roch, et j’avoue pour
mon compte que, n’ayant pu découvrir aucune preuve du fait iconologique
dont il parle, je suis porté à croire que saint Roch a toujours été
peint avec un seul chapeau, le chapeau de pèlerin, mais si grand, à la
vérité, qu’il en vaut bien trois.

Les lecteurs voudront bien choisir entre les deux explications, ou
attendre des renseignements plus positifs. Une si grave question ne
peut manquer d’être résolue dans une nouvelle édition du chapitre des
chapeaux cité par Sganarelle.

_Qui a bonne tête ne manque pas de chapeaux._

L’homme habile trouve toujours le moyen de se procurer ce qui lui est
nécessaire, et de réparer les pertes qu’il a éprouvées.


=CHAPELET.=—_Il faut se défier du chapelet du connétable._

Proverbe auquel donna lieu la singulière dévotion du connétable Anne
de Montmorency, qui avait toujours son chapelet à la main pendant la
marche de l’armée, et, tout en le roulant entre ses doigts, commandait
tantôt de mettre le feu à un village, tantôt de faire main basse sur
une garnison, et tantôt de châtier ou de pendre quelque soldat.

On disait aussi: _Il faut se défier du cure-dent de monsieur l’amiral_,
parce que l’amiral de Coligni agissait à peu près de la même manière en
se curant les dents.


=CHAPITRE.=—_N’avoir pas voix en chapitre._

C’est n’être pas consulté, n’avoir aucun crédit, parce qu’il n’y
avait que les principaux personnages d’un chapitre qui eussent voix
délibérative.—Le _chapitre_, lieu de l’assemblée d’une communauté
religieuse, fut ainsi nommé, parce qu’on y lisait _un chapitre_,
_capitulum_, de la règle et de l’Écriture. L’usage de faire des
réprimandes dans cette assemblée, appelée aussi _chapitre_, a introduit
dans notre langue le verbe _chapitrer_.


=CHAPON.=—_Qui chapon mange chapon lui vient._

Le bien vient à ceux qui en ont déjà; l’argent cherche l’argent.

  _Semper eris pauper, si pauper es, Æmiliane,
  Dantur opes nullis nil nisi divitibus._ (MARTIAL.)

 Si tu es pauvre, Emilien, tu seras toujours pauvre. Les richesses ne
 sont données qu’à ceux qui sont déjà riches.


=CHARBON.=—_Le méchant est comme le charbon._

On sous-entend: s’il ne vous brûle, il vous noircit.

_Le charbon n’est jamais si bien éteint qu’en s’approchant du feu il ne
se rallume._

Le méchant n’est jamais si bien corrigé de ses vices, qu’il ne s’y
livre encore sous l’influence de l’occasion.

_Amasser des charbons ardents sur la tête de son ennemi._

Cette expression est littéralement traduite des Paraboles de Salomon
(ch. 25, v. 22): _Prunas congregare super caput inimici_. Ce que les
pères de l’Église expliquent en ces termes: Celui qui fait du bien à
son ennemi, le rend par là plus inexcusable, et le livre à la colère
divine, représentée par les charbons ardents.


=CHARBONNIER.=—_La foi du charbonnier._

Le diable déguisé en docteur de Sorbonne entra un jour dans la cabane
d’un charbonnier qu’il voulait tenter, et lui dit: Que crois-tu?—Je
crois ce que croit la sainte Église.—Et que croit la sainte
Église?—Elle croit ce que je crois. L’esprit malin vit échouer toutes
ses ruses contre de telles réponses, et fut obligé de renoncer à son
projet. De ce conte est venue, dit-on, l’expression de _la foi du
charbonnier_, pour signifier une foi simple et sans examen.

_Charbonnier est maître chez soi._

François I^{er} s’étant égaré à la chasse entra, à la nuit tombante,
dans la cabane d’un charbonnier dont il trouva la femme seule et
accroupie auprès du feu. C’était en hiver, et le temps était pluvieux.
Le roi demanda à souper et à passer la nuit; mais il fallut attendre le
retour du mari, ce qu’il fit en se chauffant assis sur l’unique chaise
qu’il y eût dans la cabane. Arrive enfin le charbonnier, las de son
travail, tout mouillé et fort affamé. Le compliment d’entrée ne fut
pas long. A peine eut-il salué son hôte et secoué son chapeau couvert
de pluie, qu’il se fit rendre le siége que le roi occupait, et prit la
place la plus commode en disant: J’agis ainsi sans façon, parce que
c’est mon habitude et que cette chaise est à moi.

  Or, par droit et par raison,
  Chacun est maître en sa maison.

François I^{er} applaudit au proverbe, et s’assit sur une sellette
de bois. On soupa, on régla les affaires du royaume. Le charbonnier
se plaignait des impôts, et voulait qu’on les supprimât. Le prince
eut de la peine à lui faire entendre raison. Eh bien! soit, répondit
notre homme; mais ces défenses rigoureuses contre la chasse, les
approuvez vous aussi? Je vous crois fort honnête homme, et je pense
que vous ne me dénoncerez pas. J’ai là un morceau de sanglier qui en
vaut bien un autre, mangeons-le; et que le _grand nez_[28] n’en sache
rien. François I^{er} promit tout, soupa avec appétit, se coucha sur
des feuilles sèches et dormit bien. Le lendemain, sa suite l’ayant
rejoint, il se fit connaître au charbonnier qui se crut perdu; il lui
paya généreusement l’hospitalité qu’il en avait reçue et lui permit
la chasse. C’est à cette aventure, rapportée dans les Commentaires de
Blaise de Montluc, qu’on attribue le proverbe _Charbonnier est maître
chez soi_, qui n’est qu’une variante de celui dont le charbonnier se
servit.


=CHARITÉ.=—_Charité bien ordonnée commence par soi-même._

_Prima sibi charitas._ Les Polonais expriment ainsi la même pensée:
_Kazdi ma rence do siebie_, _chacun porte les mains tournées vers soi_.
On disait dans le moyen âge, avant que le concile de Trente, par une
décision prise à la pluralité de trois voix, eût imposé le célibat
aux prêtres, _Le prêtre baptise son enfant le premier_, ce qui se dit
encore en Angleterre, où les ecclésiastiques sont mariés.

Il est juste, ou du moins naturel de songer à ses propres besoins
plutôt qu’à ceux des autres. Tel est le sens dans lequel on applique
ordinairement notre proverbe dont l’égoïsme a fait sa maxime favorite;
mais il a aussi un sens conforme à la charité chrétienne: c’est
qu’avant de morigéner les autres, et de prétendre leur imposer des
lois, il faut se morigéner soi-même, s’imposer à soi-même des lois.

_Pour réformer ce qui va mal, il faut commencer par sa maison_, dit un
autre proverbe.


=CHARYBDE.=—_Tomber de Charybde en Scylla._

D’un péril en un autre.—De mal en pis.—Un ancien journal, _La feuille
villageoise_, a donné l’explication suivante: «Les tremblements de
terre et les volcans, fléaux terribles auxquels la Sicile fut sujette
de tout temps, firent crouler dans la Méditerranée l’isthme qui
attachait le sol sicilien au reste de l’Italie. De là vient le détroit
de Scylla et de Charybde, deux écueils opposés et redoutables. Charybde
est du côté de la Sicile et près de Messine, Scylla du côté de l’Italie
au bord de la Calabre. Charybde est un gouffre vaste et profond dans
lequel la mer s’enfonce en tournoyant, avec une rapidité qui ne permet
pas aux vaisseaux de résister ni de revirer de bord; Scylla est un
rocher menaçant, au pied duquel sont plusieurs autres rochers et des
cavernes souterraines où les flots se précipitent. On les entend mugir
de loin; en approchant, le bruit redouble. Si le pilote effrayé, en
voyant d’un côté des rochers contre lesquels il va se briser et de
l’autre un gouffre où il va se perdre, ne garde pas un juste milieu, il
ne se sauve d’un rocher que pour se jeter dans un abîme, ou d’un abîme
que pour se briser contre un rocher. De là le proverbe, _Tomber de
Charybde en Scylla_.»

On pense que ce proverbe a dû être usité chez les anciens; cependant
il n’est consigné dans aucun de leurs écrits; et il se trouve pour la
première fois dans l’_Alexandréide_, poëme en vers latins de Philippe
Gaultier, auteur du moyen âge. Ce poëte, dans son livre V, vers
299-301, apostrophe ainsi Darius fuyant devant Alexandre:

  ..........._Nescis, heu! perdite, nescis
  Quem fugias: hostes incurris, dum fugis hostem;
  Incidis in Scyllam cupiens vitare Charybdim._

Les Espagnols disent: _Escape del trueno y di en el relampago_,
proverbe remarquable qui peut se traduire par ce vers:

  En fuyant le tonnerre on tombe sous la foudre.

Quoique les mots _tonnerre_ et _foudre_ dans l’usage commun se prennent
assez ordinairement l’un pour l’autre, ils offrent néanmoins une
différence de signification qu’il faut distinguer si l’on veut parler
exactement. Le _tonnerre_ est le bruit ou l’explosion, et la _foudre_
est le feu ou le coup de l’électricité.


=CHAT.=—_Acheter chat en poche._

C’est acheter une chose sans l’avoir vue, faire un marché de
dupe.—L’auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie_
prétend que ce dicton a été altéré dans son orthographe, qu’il rectifie
ainsi: _Acheter chat’en poche_, ce qui signifie au propre, suivant
lui, _Acheter un bijou chatoyant sans l’avoir fait démonter_. Mais son
interprétation n’est pas admissible. Il s’agit certainement, non d’un
bijou, mais d’un chat mis à la place d’un lièvre dans une poche de
gibecière pour tromper un acheteur de peu de précaution, et la preuve
en est dans cet autre dicton qui a la même signification, _Acheter le
chat pour le lièvre_.—Montaigne a dit (liv. III, ch. 5), _Acheter chat
en sac_.

_Il est comme le chat qui tombe toujours sur ses pieds._

Comparaison proverbiale fréquemment employée en parlant d’une
personne qui sait se tirer avec adresse de toutes les situations
embarrassantes.—«Les chats, quand ils tombent d’un lieu élevé, tombent
ordinairement sur leurs pieds, quoiqu’ils les eussent d’abord en haut
et qu’ils dussent par conséquent tomber sur la tête. Il est bien sûr
qu’ils ne pourraient pas eux-mêmes se renverser ainsi en l’air où
ils n’ont aucun point fixe pour s’appuyer; mais la crainte dont ils
sont saisis leur fait courber l’épine dorsale de manière que leurs
entrailles sont poussées en haut; ils allongent en même temps la tête
et les jambes vers les lieux d’où ils sont tombés, comme pour les
retrouver, ce qui donne à ces parties une plus grande action de levier.
Ainsi leur centre de gravité vient à être différent de leur centre de
figure et placé au-dessus. Il s’ensuit que ces animaux vent faire un
demi-tour en l’air, et retourner leurs pattes en bas, ce qui leur sauve
presque toujours la vie. La plus fine connaissance de la mécanique ne
ferait pas mieux dans cette occasion que ce que fait un sentiment de
peur confus et aveugle.» (_Mémoires de l’Académie des Sciences_, an
1700, p. 156.)

_Chat échaudé craint l’eau froide._

Quand on a été attrapé en quelque chose, on craint tout ce qui a
l’apparence d’une nouvelle surprise. L’auteur de l’histoire des chats
prétend que ces animaux ne peuvent être dupés deux fois, et qu’ils
sont armés de défiance non-seulement contre ce qui les a trompés, mais
contre tout ce qui fait naître l’idée d’une nouvelle tromperie.—On dit
aussi: _Chat échaudé ne revient pas en cuisine._

 _Le chat qui a été mordu par un serpent appréhende jusqu’à la corde._
 (Proverbe arabe.)

  _Tranquillas etiam naufragus horret aquas._ (OVIDE.)

 Celui qui a été exposé au naufrage redoute jusqu’aux eaux tranquilles.

_Qui naquit chat court après les souris._

C’est-à-dire que les inclinations originelles conservent
leur influence, et que le naturel perce toujours en dépit de
l’éducation.—Proverbe dérivé d’une fable d’Ésope mise en vers par La
Fontaine, dans laquelle il s’agit d’une chatte changée en femme qui,
oubliant sa métamorphose à la vue d’une souris, s’élance sur cet animal
pour le dévorer.

Ce proverbe est très usité en Italie, _chi gata nasce sorice piglia_;
et un auteur de ce pays lui a attribué une autre origine que je
rapporterai, car elle se rattache à une anecdote curieuse. Dante et
Cecco avaient l’habitude de se proposer l’un à l’autre des questions
philosophiques à résoudre. Un jour ils disputèrent sur celle-ci: _L’art
l’emporte-t-il sur la nature?_ Dante se prononça pour l’affirmative, et
il allégua l’exemple de son chat qu’il avait dressé à tenir entre les
pattes une chandelle allumée pour se faire éclairer pendant le repas du
soir. Cecco soutint la négative, en disant qu’il pourrait opposer au
fait cité quelque fait plus concluant encore, et les deux antagonistes
se séparèrent sans avoir pu s’accorder. Le lendemain la dispute
recommença de plus belle. Dante crut la terminer à son avantage par
l’expérience du chat. Aussitôt que le docile animal fut en fonction,
Cecco tira une boîte de sa poche, l’ouvrit, et lacha deux souris qu’il
y avait enfermées. Le chat ne les eut pas plutôt aperçues qu’il laissa
tomber la chandelle, et se précipita à leur poursuite, donnant par là
gain de cause à Cecco.

Dante changea dès lors d’opinion, et il proclama la supériorité de la
nature sur l’art, dans un vers de sa _Divina comedia_, où il dit que
la nature est _la fille de Dieu_, tandis que l’art n’en est que _le
petit-fils_.

_C’est un nid de souris dans l’oreille d’un chat._

Cela se dit pour marquer une situation périlleuse ou une chose
impossible.

_Propre comme une écuelle à chat._

Pour bien comprendre cette comparaison, il faut connaître la différence
qui distingue la netteté de la propreté. Le chat rend l’écuelle nette à
force de la lécher; mais cette écuelle n’est pourtant pas propre. Elle
ne devient telle qu’après avoir été lavée. C’est pour cela qu’on dit
très bien d’une personne ou d’une chose dont la propreté est équivoque,
qu’_Elle est propre comme une écuelle à chat_.

_Appeler un chat un chat._

C’est-à-dire, nommer les choses par leur nom.—On connaît ce vers de
Boileau passé en proverbe à cause de sa simplicité et du sens naïf
qu’il renferme:

  J’appelle un chat un chat et Rolet un fripon.

Rolet était procureur au parlement de Paris, où on l’avait surnommé
l’_Ame damnée_. Son improbité présentait un caractère si peu douteux et
si public, que le président de Lamoignon disait ordinairement _c’est un
Rolet_, quand il voulait désigner un insigne fripon. Ce procureur, que
Furetière, dans son Roman bourgeois, a peint sous le nom de Volichon,
ayant été convaincu d’avoir fait revivre une obligation de cinq cents
livres, dont il avait déjà reçu le paiement, fut condamné par un arrêt
du mois d’août 1681 au bannissement pour neuf années, à quatre mille
livres de réparation civile et à d’autres amendes.

Les Grecs disaient: _Appeler une figue une figue et un bateau un
bateau_, ce que Rabelais a eu en vue dans cette phrase: «Nous sommes
simples gens puisqu’il plaît à Dieu, et _appelons les figues figues_.»
(Pantagr., liv. IV, ch. 54.)

Les Latins avaient la même expression que les Grecs, en y remplaçant le
mot bateau par le mot _hoyau_: _Ficus, ficus, ligonem, ligonem vocare_.

_Emporter le chat._

C’est s’en aller sans payer ou sans prendre congé. Ce dicton a les deux
acceptions que je viens d’indiquer dans le recueil d’Oudin, ainsi que
dans tous les anciens recueils. L’abbé Tuet et La Mésangère ne lui ont
attribué que la dernière, sans doute parce qu’elle leur a paru seule
conforme à l’origine qu’ils en voulaient donner. Le premier a pensé
qu’il pouvait être une allusion à quelque trait trop peu important pour
qu’on en eût conservé la mémoire, par exemple, au trait d’un homme qui,
emportant le chat d’une maison, se serait sauvé sans dire adieu, dans
la crainte que l’animal ne vînt à miauler et à découvrir le vol. Le
second l’a rattaché à un usage observé encore dans les Vosges, où une
jeune fille congédie un jeune garçon qui n’est plus dans ses bonnes
grâces en lui faisant l’envoi d’un chat, Je crois qu’il doit être
expliqué différemment. Ce n’est que par calembourg que le mot chat
s’entend ici d’un animal; il désigne proprement une monnaie du même nom
qui était autrefois en grande circulation, particulièrement dans le
Poitou. Le Glossaire de Ducange parle de cette monnaie au mot _Chatus_,
et rapporte cette phrase d’une charte de 1459: _Confessus est recepisse
in chatis et aliâ monetâ..._ Il avoua avoir reçu en chats et autre
monnaie... Ainsi _Emporter le chat_ c’est emporter l’argent, s’en aller
sans payer, et par extension, partir sans prendre congé.

_Payer en chats et en rats._

Les chats, comme je viens de le dire, étaient une monnaie qui avait
cours autrefois. _Payer en chats_ pourrait donc signifier payer en
espèces sonnantes; mais en ajoutant _et en rats_, on fait entendre
qu’il n’est question d’espèces que par plaisanterie ou par calembourg,
et l’expression s’emploie en parlant des personnes qui paient fort
mal ou qui ne paient pas du tout. L’Académie dit qu’elle signifie
payer en bagatelles, en toute sorte d’effets de mince valeur. Cette
signification, qui repose sur une fausse interprétation, est très
moderne.

_La nuit tous chats sont gris._

La nuit, il est facile de se méprendre; ou, dans un sens particulier
qui est le plus usité, il n’y a point de différence pour la vue,
pendant l’obscurité, entre les belles et les laides, _Hélène n’a aucun
avantage sur Hécube_, comme dit Henri Étienne. Les Grecs se servaient
d’un proverbe analogue passé dans la langue latine en ces termes:
_Sublatâ lucernâ, nihil discriminis inter mulieres_; _quand la lampe
est ôtée, les femmes ne diffèrent pas l’une de l’autre_. Plutarque
rapporte, dans son traité _Des préceptes du mariage_, qu’une belle
et chaste dame cita ce proverbe à Philippe roi de Macédoine, pour
l’engager à cesser les poursuites amoureuses dont elle était l’objet de
la part de ce roi.

_Il ne faut pas faire passer tous les chats pour des sorciers._

Il ne faut pas conclure du particulier au général; il ne faut pas
imputer à tous les fautes ou les vices de quelques individus.—Ce
proverbe fut sans doute originairement une réclamation de quelque bonne
femme amie des chats contre une croyance superstitieuse qui les fesait
regarder non-seulement comme inséparables compagnons des sorciers,
mais comme sorciers eux-mêmes. On allait jusqu’à les accuser de se
rendre à un sabbat général, la veille de la Saint-Jean. Aussi était-ce
œuvre pie de faire ce jour-là des perquisitions dans les gouttières,
de s’emparer de tous les matous qui s’y étaient réfugiés, et de les
enfermer dans une grande cage qu’on plaçait sur le feu de joie pour
en faire un auto-da-fé. Cette coutume bizarre existait en plusieurs
villes de France, particulièrement à Paris, où un fournisseur breveté
était chargé d’apporter sur le bûcher que le roi devait allumer _un sac
rempli de chats, afin de faire rire Sa Majesté_. Elle ne fut abolie
qu’au commencement du règne de Louis XIV.


=CHAUSSES.=—_Va te promener, tu auras des chausses._

Les religieux et les religieuses de la congrégation des feuillants[29]
devaient suivre pieds nus le chemin du paradis, conformément aux
statuts de leur ordre, et ils marchèrent sans bas avec des socques
jusqu’en 1715, où un bref du pape Clément XI, sollicité par leur
supérieur, les obligea de renoncer à un usage qui entraînait des
inconvénients plus graves encore que les rhumes et les catarrhes. Avant
cette réforme, il ne leur était permis d’être chaussés que lorsqu’ils
allaient à la campagne, et de là vint le dicton, _Va te promener, tu
auras des chausses_, dont on se sert pour renvoyer un mendiant ou un
importun.

_Gentilhomme de Beauce, qui se tient au lit quand on raccommode ses
chausses._

Les gentilshommes de Beauce fesaient autrefois triste figure à cause
de leur extrême pauvreté. Rabelais a dit d’eux, dans son _Gargantua_,
qu’_ils déjeunaient de bâiller_, parce qu’on bâille beaucoup quand on a
le ventre creux. Il semble qu’alors l’estomac, par ses tiraillements,
veuille forcer la bouche à s’ouvrir, afin qu’elle lui transmette les
aliments dont il a besoin.

On dit aussi: _Gentilhomme de Beauce, qui vend ses chiens pour avoir du
pain_.


=CHAUSSURE.=—_Cordonnier, borne-toi à la chaussure._

Apelle venait de terminer un beau tableau. Il l’exposa aux regards
du public, et se tint caché derrière une toile pour écouter les
observations auxquelles son ouvrage donnerait lieu. Un cordonnier y
signala un défaut dans la chaussure du principal personnage, et le
peintre le corrigea. Le lendemain, le même cordonnier, enhardi par le
succès de la remarque qu’il avait faite la veille, s’avisa de critiquer
la jambe. Apelle indigné se montra et lui dit: _Cordonnier, borne-toi à
la chaussure_.

Voltaire disait à maître André, son perruquier, qui avait composé une
tragédie et la lui avait dédiée: _Maître André, faites des perruques_.

Louis XV dit un jour au peintre Latour, qui fesait son portrait, un
mot noble et spirituel dont le sens est parfaitement analogue à celui
du proverbe. L’artiste, tout en travaillant, causait avec Sa Majesté,
qui avait la bonté de le permettre; mais naturellement indiscret, il
poussa la témérité jusqu’à s’écrier: Au fait, Sire, nous n’avons point
de marine.—Et Vernet donc? répliqua le monarque.


=CHEMIN.=—_Qui trop se hâte reste en chemin._

Ce proverbe est de Platon, qui s’en servait pour recommander de ne pas
agir avec précipitation, mais de suivre une marche bien mesurée. Caton
l’ancien avait coutume de dire: _Sat cito, si sat bene_; _assez tôt,
si assez bien_. Tout cela revient au mot célèbre de Chilon, _hâte-toi
lentement_, que l’empereur Auguste se plaisait à répéter, et qu’Erasme
appelait le roi des adages.

Il faut se hâter lentement dans les affaires importantes, surtout dans
l’étude; car on gagne bien du temps en n’allant pas trop vite, et l’on
ne peut bien connaître que ce qu’on a examiné en grand détail.

_A chemin battu il ne croît point d’herbe._

Dans une profession ou dans un négoce dont trop de personnes se mêlent
il n’y point de gain à faire.

_Tout chemin mène à Rome._

Quelques moyens qu’on emploie, on peut, en s’y prenant bien, parvenir
au but qu’on se propose. La Fontaine (liv. XII, fable 27) a fait une
application plaisante de ce proverbe à la canonisation.

_Mener quelqu’un par un chemin où il n’y a point de pierres._

Le traiter fort durement, sans qu’il puisse se défendre; car les
pierres sont les armes de ceux qui n’ont pas d’autres moyens de défense.

_Aller par quatre chemins._

Expression qui a été quelquefois employée pour dire: aller sans savoir
où l’on va, sans avoir un but fixe. Elle fait peut-être allusion à ce
qui se pratiquait chez les Francs lorsqu’on affranchissait un esclave.
On plaçait cet esclave dans un carrefour qu’on appelait la place des
Quatre-Chemins, _Compitam quatuor viarum_, parce qu’elle aboutissait
à quatre chemins, et on prononçait cette formule: Qu’il soit libre,
et qu’il aille où il voudra. Le malheureux affranchi, qui n’avait pas
de demeure, devait probablement errer sur ces quatre chemins pour
en trouver une où l’on voulût le recevoir.—Cette expression n’est
plus guère en usage maintenant que pour exprimer une manière d’agir
qui manque de franchise. _Il ne faut pas aller par quatre chemins_,
c’est-à-dire, il ne faut pas chercher des détours.


=CHEMINÉE.=—_Il faut faire une croix à la cheminée._

C’est ce qu’on dit à la vue d’un événement agréable et inattendu,
particulièrement quand on voit venir dans une maison une personne qui
n’y avait point paru depuis longtemps, et qui y était désirée. Les
Italiens disent qu’_il faut faire une croix avec un charbon blanc_,
_Segnare col carbon bianco_, pour faire ressortir la rareté du fait par
la rareté du signe.

L’abbé Tuet conjecture qu’on a écrit primitivement, _Mettre la croye
à la cheminée_, et que ce mot _croye_, qui signifie _craie_, a été
remplacé, dans la suite, par le mot _croix_. Mais il semble que nos
dévots aïeux ont dû penser plutôt au signe du christianisme qu’ils
étaient habitués à tracer partout et en toute occasion. Quoi qu’il
en soit, la cheminée choisie pour recevoir la croix ou la craie,
donne à entendre qu’il s’agit d’un événement agréable marqué par des
traits blancs, les plus apparents de tous, sur un mur noirci par la
fumée. Ainsi notre expression correspond exactement pour le sens à
l’expression latine, _Dies albo notanda lapillo_, _jour digne d’être
marqué par une pierre blanche_. Ce qui est une allusion à l’usage
pratiqué chez les Thraces et les Crétois, de noter les jours heureux
par des cailloux blancs et les jours malheureux par des cailloux noirs.

_Se chauffer à la cheminée du roi Réné._

C’est se chauffer au soleil, ou, comme on dit encore: _Se chauffer aux
dépens du bon Dieu_.—Le roi Réné, forcé de renoncer à la couronne
de Sicile, revint gouverner paisiblement son comté de Provence, où
il vécut au milieu de ses sujets comme un père au milieu de ses
enfants. On le voyait presque tous les jours, en hiver, environné de
bourgeois et de gens du peuple, faire sa promenade dans les endroits
abrités contre le vent du mistral ou du mistrau, et prendre sa place
au soleil à côté d’eux pour se pénétrer de ses rayons. Ce qui donna
lieu à l’expression très usitée chez les Provençaux, _Se chauffer à la
cheminée du roi Réné_.


=CHEMISE.=—_Que ta chemise ne sache ta guise._

C’est-à-dire ta façon de penser.—Le sénateur Q. Metellus le
Macédonique fut, dit on, l’inventeur de ce proverbe, en répondant à
quelqu’un qui lui demandait à quoi tendaient les marches et les travaux
qu’il fesait faire à ses troupes, après avoir levé le siége de la ville
de Contébrie en Espagne: _Si ma tunique savait mon secret, je brûlerais
à l’instant ma tunique_.—La tunique était un vêtement de laine sans
manches qui se portait sous la toge, et servait de chemise aux Romains.

_La chemise est plus proche que le pourpoint._

Les Latins disaient: _Tunica pallio propior est_, la tunique est
plus proche que le manteau; et les Grecs: _Le genou est plus proche
que la jambe_. Nous disons encore: _La peau est plus proche que
la chemise_.—Ces proverbes signifient que les droits à notre
bienveillance doivent se mesurer sur les degrés de la parenté, ou que
nous devons penser à nos propres affaires avant de penser à celles
de nos parents et amis.—Le pourpoint était un vêtement d’homme qui
couvrait la partie supérieure du corps, depuis le cou jusqu’aux aines.
Les paysans de la Provence et du Languedoc portent encore ce vêtement
qu’ils appellent _rebonde_.


=CHERTÉ.=—_Cherté foisonne._

Lorsqu’une marchandise est chère, les vendeurs ayant intérêt à s’en
dessaisir et les consommateurs à s’en priver, elle se trouve partout
en abondance. Lorsqu’elle est bon marché, au contraire, elle devient
quelquefois très rare, soit parce que ceux qui la possèdent attendent
pour s’en défaire une occasion plus avantageuse, soit parce que les
spéculateurs se hâtent de l’accaparer. L’historien Socrate (_Hist. de
l’église_, liv. II) nous apprend que l’empereur Julien ayant voulu
baisser le prix des denrées à Antioche, y causa une horrible disette;
et ce fait prouve combien Duclos a eu raison de dire: «La nature donne
les vivres et les hommes font la famine.»


=CHEVAL.=—_L’œil du maître engraisse le cheval._

Tout va mieux dans une maison quand le maître surveille lui-même ses
affaires.—Plutarque cite ce proverbe dans son traité qui a pour titre:
_Comment il faut nourrir les enfants_ (ch. 27), et il le donne comme
une réponse faite par un écuyer à quelqu’un qui avait demandé quelle
était la chose qui engraissait le plus un cheval.

_Le cheval du père Canaye._

Le père Canaye, jésuite, né à Paris en 1594, était un très mauvais
cavalier qui disait qu’il lui fallait un cheval très doux et très
facile à gouverner, _equus mitis et mansuetus_, comme on le voit
dans un petit ouvrage fort ingénieux attribué à Charleval, et inséré
dans les œuvres de Saint-Évremond, sous le titre de _Conversation
du maréchal d’Hocquincourt et du père Canaye_. Les vers suivants,
extraits de l’_Anglomane_, comédie de Saurin, offrent l’application et
l’explication de cette locution proverbiale:

  Il vous faut un cheval comme au père Canaye,
      Un doux et paisible animal
      Qui plus que son maître soit sage,
      Et qui ne songe point à mal,
  Tandis que votre esprit dans la lune voyage.

_A cheval donné, il ne faut point regarder à la bouche._

Il faut toujours avoir l’air de trouver bon ce qu’on a reçu en présent
et ne point chercher à le déprécier. _Non oportet equi dentes inspicere
donati_; _il ne faut point inspecter les dents d’un cheval donné_.

_Il n’est si bon cheval qui ne bronche._

Les plus habiles sont sujets à se tromper.—On raconte qu’un membre du
parlement de Toulouse allégua ce proverbe devant le roi ou son ministre
comme une espèce d’excuse de l’assassinat juridique de Calas, perpétré
par ce parlement, et qu’il lui fut répondu: _Passe pour un cheval; mais
toute l’écurie!_...

Les Italiens disent: _Erra il prete a l’altare_, _le prêtre se trompe à
l’autel_. Nous disons encore: _Il n’est si bon qui ne faille_.

_Cela ne se trouve point dans le pas d’un cheval._

C’est une chose qui ne se trouve point facilement.—Le vieux Géronte
s’écrie dans les _Fourberies de Scapin_ (acte II, sc. 2): «Croit-il,
le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d’un
cheval?» Cette façon de parler fait allusion à une vieille superstition
d’après laquelle la trouvaille d’un fer de cheval était regardée comme
un présage de fortune. Cette superstition se rattachait à une légende
rapportée sous le proverbe: _Il ne faut pas mépriser les petites
choses._

Il y a un vers latin de je ne sais quel auteur du moyen âge qui me
paraît propre à justifier l’explication que je viens de donner:

  _Copia nummorum ferro non pendet equino._

_Il est bien aisé d’aller à pied, quand on tient son cheval par la
bride._

Une privation n’est point pénible quand on se l’impose volontairement,
et qu’on peut la faire cesser sans retard; ou, dans un autre sens, il
fait bon poursuivre une affaire lorsqu’elle ne coûte d’autre peine que
celle qu’on veut bien se donner et qu’on a des moyens tout prêts pour
en faciliter et en assurer le succès.—On se sert particulièrement de
ce proverbe en réponse à quelqu’un qui, étant en position de faire
une chose à l’aise, s’étonne qu’elle paraisse difficile et hasardeuse
à ceux qui n’ont pas les mêmes facilités que lui.—Montaigne a dit
(liv. III, ch. 3): «_Il a bel aller à pied, qui mène son cheval par la
bride_. Mon ame se rassasie et se contente de ce droit de possession.»

_C’est un bon cheval de trompette._

Il est accoutumé au bruit et ne s’en épouvante pas. Les Italiens
disent: _E una cornacchia di campanile_, _c’est une corneille de
clocher_. Cet oiseau ne redoute ni carillon ni tocsin.

_Parler à cheval à quelqu’un._

C’est-à-dire avec hauteur et dureté, comme fesait, dans les joutes et
dans les tournois, un chevalier qui demandait raison à un autre.

_C’est son grand cheval de bataille._

C’est la chose sur laquelle il s’appuie et compte le plus dans une
discussion ou dans une affaire, comme le guerrier d’autrefois sur son
_grand cheval de bataille_.

_Monter sur ses grands chevaux._

Parler avec hauteur et emportement.—Les chevaliers avaient des
chevaux pour la route et des chevaux pour le combat. Ces derniers,
appelés _dextriers_ ou _destriers_, parce que les écuyers chargés de
les conduire les tenaient à leur _dextre_ ou droite, étaient d’une
taille plus élevée que les autres, et, quand l’ennemi paraissait, ils
étaient amenés à leurs maîtres, qui _montaient_ alors _sur leurs grands
chevaux_, _sur leurs grands chevaux de bataille_, pour se lancer dans
la mêlée.


=CHÈVRE.=—_Ménager la chèvre et le chou._

C’est ménager deux intérêts opposés, pourvoir à deux inconvénients
contraires. Cette locution est fondée sur le problème suivant qu’on
propose aux enfants pour exercer leur sagacité: Un batelier doit passer
en trois fois du bord d’un fleuve à l’autre bord un loup, une chèvre
et un chou, sans laisser la chèvre exposée à la dent du loup, ou le
chou à la dent de la chèvre. Comment faut-il qu’il s’y prenne? Voici
la solution de ce problème: il faut qu’il passe 1º la chèvre, 2º le
chou qu’il gardera dans son bateau, 3º le loup qu’il débarquera avec le
chou.

La locution _Ménager la chèvre et le chou_ s’applique d’ordinaire en
mauvaise part, et ce n’est point sans raison. Il y a par le temps qui
court tant de gens qui ne _ménagent la chèvre et le chou_ que dans
l’espoir de mettre le chou au pot et la chèvre à la broche! comme dit
très bien M. A. A. Monteil.

_Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute._

Suivant Feydel, ce proverbe ne concerne pas les hommes. Il ne concerne
pas même les femmes en général, et il n’a guère d’application que pour
imposer silence poliment à une femme qui se plaint de son mari. Tel
est, en effet, le sens qu’il a eu autrefois; mais le sens actuel est
que toute personne doit se résigner à vivre dans l’état où elle se
trouve engagée, dans le lieu où elle est établie. Le texte a subi aussi
un changement. Dans plusieurs éditions du _Dictionnaire de l’Académie_,
il était énoncé ainsi: _Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle y
broute_; dans celle de 1835, on a supprimé l’avant-dernier mot autorisé
par l’usage ancien de la langue, et condamné par l’usage moderne qui le
regarde comme une périssologie.

_Il aimerait une chèvre coiffée._

Cette expression, qu’on emploie en parlant d’un homme qui s’éprend
de toutes les femmes quelque laides qu’elles soient, n’est pas aussi
hyperbolique qu’elle le paraît. On peut en voir la preuve dans le
_Lévitique_ (ch. 17, v. 7), dans le traité de Plutarque, _Que les
bêtes usent de la raison_ (ch. 17), et dans un chapitre des _Mémoires
d’Artagan_, où il est parlé de deux mille chèvres qui étaient couvertes
de caparaçons de velours avec des galons d’or, et avaient la tête parée
d’ornements de poupée.

Rhulières rapporte qu’à une époque qu’il ne précise point, la cour de
Russie s’amusa à célébrer le mariage d’un bouffon avec une chèvre.

On connaît la fameuse épigramme de l’Anthologie qui a été traduite par
Voltaire, et qui commence par ce vers:

  Charmantes filles de Mendès, etc.

_On n’a jamais vu chèvre morte de faim._

La chèvre trouve à vivre partout; elle broute également les plantes
de toute espèce, les herbes grossières et les arbrisseaux chargés
d’épines. De là ce proverbe, qu’on emploie pour signifier qu’il y a
de l’avantage à prendre l’habitude de n’être point difficile sur les
aliments et de manger de tout.

_Prendre la chèvre._

«La chèvre, dit Buffon, est vive, capricieuse et vagabonde...
L’inconstance de son naturel se marque par l’irrégularité de ses
actions; elle marche, elle s’arrête, elle court, elle bondit, elle
saute, s’approche, s’éloigne, se montre, se cache, ou fuit, comme par
caprice et sans autre cause déterminante que celle de la vivacité
bizarre de son sentiment intérieur; et toute la souplesse des organes,
tout le nerf du corps, suffisent à peine à la pétulance et à la
rapidité de ces mouvements qui lui sont naturels.» Quelqu’un qui
courrait après une chèvre échappée pour la prendre serait donc obligé
de se donner une agitation extraordinaire, et il éprouverait en même
temps beaucoup d’impatience. On croit que de là est venue l’expression,
_Prendre la chèvre_, pour dire se fâcher, s’emporter sans raison.

Peut-être vaudrait-il mieux rapporter cette expression au jeu de la
_cabre_ ou de la _chèvre_, espèce de trépied de bois que les joueurs
renversent avec des bâtons lancés d’une distance de vingt à trente pas,
et que l’un d’eux relève dans un rond marqué, jusqu’à ce qu’il ait
mis la main sur quelqu’un de ceux qui osent franchir ses lignes pour
reprendre leurs bâtons, tandis que ce trépied est debout. Le _cabrier_
ou _chevrier_, c’est-à-dire l’individu chargé de garder la chèvre ou
de _prendre la chèvre_, suivant les termes techniques du jeu, ne cesse
de se démener, afin de redresser son trépied fréquemment abattu, et
de poursuivre ses adversaires entrés dans son quartier. Il va, vient,
court de côté et d’autre, s’élance par sauts et par bonds, et présente
l’image naturelle d’un homme qui se laisse emporter à tous les brusques
mouvements que l’impatience et la colère peuvent produire.

Ce jeu, en usage dans quelques départements du midi, fesait autrefois
le délassement des soldats, et l’on peut s’étonner que Rabelais ait
oublié de l’ajouter à la liste des deux cent-quinze jeux _auxquels
s’esbattait_ le jeune Gargantua, _après s’estre lavé les mains de vin
frais, et s’estre escuré les dents avec un pied de porc_.

_Les chèvres de Blois._

Ce sobriquet, rapporté par Guill. Crétin (page 176), fut autrefois
donné aux femmes de Blois, parce que, dit Le Duchat, _elles étaient
toutes, généralement parlant, laides et de mauvais air, de vraies
chèvres coiffées_.

Je crois que le sexe blaisois possède aujourd’hui toutes les qualités
opposées aux défauts signalés dans cette citation, dont il ne saurait
se plaindre, s’il est vrai qu’il n’y ait que la vérité qui offense.


=CHEVRIER.=—_Les chevriers de Nîmes._

Le territoire de cette ville comprenait autrefois une très vaste lande
aujourd’hui défrichée, où l’on fesait paître beaucoup de chèvres. De là
le sobriquet de _Cabriers ou Chevriers de Nîmes_.

On dit, en Languedoc et en Provence, d’un homme qui brave le respect
humain: _Il fait parler de lui comme le chevrier de Nîmes_. Ce qui
vient, dit-on, de ce qu’un chevrier nîmois, rustique Érostrate, voulut
mettre le feu à la Maison carrée pour se rendre célèbre.


=CHIEN.=—_Chien qui aboie ne mord pas._

C’est-à-dire que celui qui fait le plus de menaces n’est pas celui qui
est le plus à craindre.—Ce proverbe est très ancien. Quinte-Curce nous
apprend qu’il était usité chez les Bactriens. _Apud Bactryanos vulgo
usurpabant canem timidum vehementius latrare quam mordere._—Les Turcs
disent: _Le chien aboie, mais la caravane passe_.

_Un chien regarde bien un évêque._

On ne doit pas s’offenser d’être regardé par un inférieur.

Ce dicton, qu’on adresse à un sot dont la susceptibilité s’irrite quand
on fixe les yeux sur lui, signifie en développement: Êtes-vous donc un
objet si sacré qu’il faille baisser respectueusement la vue en votre
présence, et un homme ne peut-il vous regarder, lorsqu’un chien peut
regarder un évêque qui est un personnage bien au-dessus de vous? Quant
au rapprochement du chien et de l’évêque, qui fait le sel de ce dicton,
il n’a pas été produit par le simple caprice de l’imagination, qui
aurait pu choisir tout aussi bien un chien et un roi, un chien et un
pape; il a probablement sa raison dans ce fait historique peu connu:
c’est qu’autrefois il était défendu aux évêques d’avoir chez eux aucun
chien. La défense avait été faite par le second concile de Mâcon,
le 23 octobre 585, afin que les fidèles qui iraient leur demander
l’hospitalité ne fussent point exposés à être mordus.

  _C’est le chien de Jean de Nivelle,
  Il s’enfuit quand on l’appelle._

Jean II, duc de Montmorency, voyant que la guerre allait se rallumer
entre Louis XI et le duc de Bourgogne, fit sommer à son de trompe ses
deux fils, Jean de Nivelle et Louis de Fosseuse, de quitter la Flandre
où ils avaient des biens considérables, et de venir servir le roi.
Ni l’un ni l’autre n’obéirent; leur père, irrité, les déshérita en
les traitant de _chiens_.—Suivant le dictionnaire de Trévoux, Jean
de Montmorency, seigneur de Nivelle, ayant donné un soufflet à son
père, fut cité au parlement, proclamé et sommé à son de trompe pour
comparaître en justice. Mais plus on l’appelait, plus il se hâtait
de fuir du côté de la Flandre. Il fut traité de _chien_, à cause de
l’horreur qu’inspiraient son crime et son impiété.

Telle est l’explication généralement adoptée; en voici une autre
moins connue et peut-être plus exacte. Il y avait autrefois sur le
haut du clocher de Nivelle un homme de fer, appelé Jean de Nivelle,
qui frappait les heures sur la cloche de l’horloge. Comme les heures,
représentées par des statues, ne se montraient que pour disparaître
à mesure que ce jaquemart semblait les appeler avec son marteau, on
disait d’une personne qui se dérobait à un appel, qu’elle était _comme
les heures de Jean de Nivelle_. Le peuple, qui abrége volontiers les
termes, même aux dépens du sens, supprima les _heures_, en attribuant
le rôle qui leur appartenait à Jean de Nivelle; et plus tard,
probablement à l’époque où l’on traita de _chien_ le seigneur du même
nom, il introduisit cette épithète dans le dicton.

La Fontaine paraît avoir cru qu’il s’agissait d’un véritable chien,
lorsqu’il a dit:

  Une traîtresse voix bien souvent vous appelle;
        Ne vous pressez donc nullement.
  Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,
        Que le chien de Jean de Nivelle.

Les Italiens disent: _Far come il can d’Arlotto che chiamato se
la batte_; _faire comme le chien d’Arlotto, qui décampe quand on
l’appelle_. Ici le mot _chien_ désigne l’animal de ce nom.

_Jamais bon chien n’aboie à faux._

Proverbe qu’on applique à un homme qui ne menace point sans frapper, ou
à un homme dont les paroles et les résolutions ne restent point sans
effet.

_Il n’est pas nécessaire de montrer le méchant au chien._

Proverbe fort ancien, qui se trouve dans le petit lexique de l’ancienne
langue bretonne, à la suite des origines gauloises de Boxhornius:
_Nid rhaid dangos diriaid i gwn_.—Le chien est doué d’un instinct
merveilleux qui le tient constamment en garde contre les hommes
capables de nuire ou de faire du mal à son maître. Il les connaît aux
vêtements, à la physionomie, à la voix, à la démarche, aux gestes.
Il semble même qu’averti par l’odorat, il les devine avant de les
apercevoir. De là ce proverbe, dont le sens est qu’il n’est pas besoin
de signaler à un homme habile et vigilant les piéges qu’il doit éviter.

_Bon chien chasse de race._

Les enfants tiennent ordinairement des inclinations et des mœurs de
leurs parents. Ce proverbe, appliqué à un homme, s’emploie en bonne
et en mauvaise part; appliqué à une femme, il se prend toujours en
mauvaise part.

_Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage._

On trouve aisément un prétexte quand on veut quereller ou perdre
quelqu’un.

_Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée._

Il arrive toujours quelque accident aux gens querelleurs.

_Battre le chien devant le lion._

C’est châtier le faible devant le fort, ou le petit devant le grand,
pour une faute que l’un et l’autre ont commise. _Ma fille_, disent les
Turcs, _c’est à vous que je parle, afin que ma bru me comprenne._

_Entre chien et loup._

Cette expression, qui a de l’analogie avec le πρῶτη υπ̓ Αμφιλυκη des
Grecs (_à la première heure autour du loup_), est fort ancienne en
France, puisqu’on lit dans les Formules de Marculfe, auteur du VII^e
siècle, _Infra horam vespertinam_, INTER CANEM ET LUPUM. Elle s’emploie
pour dire: à l’heure du crépuscule du soir, _lorsque n’étant plus jour
il n’est pas encore nuit_; _sideribus dubiis_. Mais ce n’est point
par allusion à la difficulté qu’éprouve alors la vue de discerner les
objets sans se méprendre entre ceux qui se ressemblent, sans confondre,
par exemple, un chien avec un loup, ou un loup avec un chien, comme
l’ont prétendu tous les glossateurs qui ont adopté pour explication ces
deux vers de Baïf:

  Lorsqu’il n’est jour ne nuit, quand le vaillant berger
  Si c’est un chien ou loup ne peut au vrai juger.

L’expression _Entre chien et loup_ désigne proprement l’intervalle qui
sépare le moment où le chien est placé à la garde du bercail et le
moment où le loup profite de l’obscurité qui commence pour aller rôder
à l’entour, car c’est un usage, de tout temps observé par les bergers,
de lâcher le chien ou de le mettre en sentinelle aussitôt que la chute
du jour les avertit que le loup ne tardera pas à sortir du bois; et de
là vient sans doute qu’on ne peut dire _Entre loup et chien_, comme on
dit _Entre chien et loup_, car l’ordre des faits serait interverti.

On trouve dans des lettres de rémission de 1409: «A l’heure tarde,
_quæ vulgariter vocatur_ INTER CANEM ET LUPUM, _à l’heure d’encour_
(entour) _chien et leu_.» Madame de Sévigné a employé substantivement
l’expression _Entre chien et loup_, pour signifier des idées douteuses
ou obscures. On lit dans sa 802^e lettre à madame de Grignan: «Il me
semble que vous êtes une substance qui pense beaucoup. Que ce soit du
moins d’une couleur à ne pas vous noircir l’imagination. Pour moi,
j’essaie d’éclaircir mes _entre chiens et loups_, autant qu’il m’est
possible.»

_Leurs chiens ne chassent point ensemble._

Les chiens savent pénétrer les sentiments de leur maître et s’y
conformer. Prévenants pour ses amis, ils se déclarent contre ses
ennemis, et s’éloignent même par un instinct naturel des chiens qui
leur appartiennent. De là cette expression proverbiale, qu’on emploie
en parlant des personnes qui ne sont pas en bonne intelligence.

_Les chiens d’Orléans._

Mathieu Paris, dans la vie de Henri III roi d’Angleterre, rapporte que
les Orléanais furent appelés _chiens_, pour être demeurés tranquilles
spectateurs et même approbateurs de la violence qui fut faite aux
écoliers et au clergé de leur ville par les pastoureaux, brigands dont
les bandes fanatiques désolèrent la France durant la captivité de
saint Louis. Il paraît que ce fut leur évêque qui les qualifia de la
sorte dans une bulle qu’il fulmina contre eux à cause de leur lâche
silence. Si cette origine est vraie, dit l’abbé Tuet, il faut prendre
le sobriquet dans le sens du passage de l’Écriture, _Canes muti non
valentes latrare_... _chiens muets qui ne savent pas aboyer_. Mais
Lemaire, dans ses _Antiquités d’Orléans_, pense que ce sobriquet fut
donné aux Orléanais parce qu’ils firent preuve de fidélité envers nos
rois.

_Il n’est chasse que de vieux chiens._

Parce que les vieux chiens sont les plus habiles à dépister le gibier
dont ils connaissent toutes les ruses. Le sens figuré du proverbe est,
qu’il n’y a point d’hommes plus propres au conseil et aux affaires que
les vieillards, à cause de leur expérience.

Camus, évêque de Belley, fit un jour à ce proverbe une variante assez
singulière. Peu partisan des saints nouveaux, il s’écria dans un
de ses sermons: Je donnerais cent de nos saints nouveaux pour un
ancien. _Il n’est chasse que de vieux chiens_; _il n’est châsse que
de vieux saints._—Il avait peut-être raison dans le fond, à cause de
certains abus de la canonisation. Mais il avait tort dans la forme,
et l’on aurait pu lui adresser cette interrogation proverbiale de
l’_Ecclésiastique_ (ch. 13, v. 22): _Quæ communicatio sancto homini ad
canem?_ _quel rapport a le saint avec le chien?_

  _D’oiseaux, de chiens, d’armes, d’amours,
  Pour un plaisir mille doulours._

Ce vieux proverbe atteste combien les anciens seigneurs français
devaient prendre à cœur tout ce qui concernait la fauconnerie, la
vénerie, les tournois et la galanterie, quatre objets importants de
leurs occupations et de leurs goûts.

_Rompre les chiens._

Au propre, c’est rappeler les chiens de la voie qu’ils suivaient,
leur faire quitter ce qu’ils chassaient; au figuré, c’est interrompre
des propos qui prenaient une tournure désagréable pour quelqu’un des
auditeurs, ramener la conversation sur un autre sujet.


=CHOSE.=—_Il ne faut pas mépriser les petites choses._

Notre Seigneur Jésus-Christ, dit une vieille légende, se promenant un
jour avec quelques-uns de ses disciples, aperçut un morceau de fer
de cheval qui se trouvait sous les pas de saint Pierre, et il invita
cet apôtre à le ramasser; mais celui-ci, dédaignant une si pauvre
trouvaille, le repoussa du pied. Le Seigneur ne dit rien, se baissa
modestement et le prit dans sa main. Bientôt après, un atelier de
forgeron s’offrit sur la route. Il y entra et vendit le fragment de
fer pour lequel il reçut trois sous. Avec cet argent, il acheta des
cerises, les mit dans un pan de sa robe, et continua la promenade.
Lorsque tout le monde fut bien fatigué, il laissa tomber les cerises
l’une après l’autre. Saint Pierre, qui avait grand’soif, s’empressa
de s’en emparer à mesure qu’elles tombaient, et se désaltéra en les
mangeant. Comme il portait la dernière à la bouche, le fils de Dieu,
qui l’avait vu faire sans avoir l’air de le regarder, se tourna vers
lui en souriant et lui dit avec beaucoup de douceur: «Pierre, tu n’as
pas voulu te baisser une fois pour prendre le morceau de fer, et tu
t’es baissé plus de cent pour prendre les cerises, dont tu aurais été
privé si j’avais été aussi dédaigneux que toi de ce débris. Tu sens
maintenant le tort que tu as eu: souviens toi donc qu’il ne faut jamais
mépriser les petites choses, et qu’elles ont souvent d’importants
résultats.»—_Celui qui méprise les petites choses_, dit un autre
proverbe, _n’en aura jamais de grandes_.

_Il ne faut pas négliger les petites choses._

«Parfois petite négligence accouche d’un grand mal, dit le bonhomme
Richard: faute d’un clou, le fer du cheval se perd; faute du fer, on
perd le cheval; et faute du cheval, le cavalier lui-même est perdu,
parce que l’ennemi l’atteint et le tue: le tout pour n’avoir pas fait
attention à un clou de fer de cheval.»

Qu’on examine les grandes affaires, et l’on verra que la négligence des
menus détails les empêche presque toujours de réussir. _Qui spernit
modica paulatim decidet_ (Ecclésiastique, ch. 19, v. 1), _qui ne fait
pas attention aux petites choses, tombera peu à peu_.

L’attention aux petites choses, dit Confucius, est l’économie de la
vertu.


=CHOU.=—_Envoyer quelqu’un planter ses choux._

C’est le reléguer à la campagne, le priver de son emploi. La Dixmerie
prétend que Dioclétien donna lieu à cette expression proverbiale
lorsque, après avoir abdiqué l’empire, il vivait à Salone sa
patrie, occupé à cultiver son jardin. Les députés du sénat étant
venus l’engager à remonter sur le trône, il leur montra des choux
supérieurement plantés de ses mains, en disant: «Voilà mes nouveaux
sujets: ils répondent à mes soins, ils ne sont jamais indociles; je ne
veux pas les échanger contre d’autres.»

_Chou pour chou, Aubervilliers vaut bien Paris._

Autrefois, le terrain du village d’Aubervilliers était presque
entièrement planté de choux qui passaient pour meilleurs que ceux des
autres endroits. De là ce proverbe, dont on se sert pour égaler sous
quelque rapport deux choses dont l’une a été trop rabaissée, ou pour
signifier que chaque chose a une qualité qui la rend recommandable.

_Arrive qui plante, ce sont des choux._

Cette phrase proverbiale, dont le second membre explique le premier,
s’employa primitivement pour dire qu’on n’attachait point d’importance
à une chose, et qu’on en laissait le soin à qui voudrait. Elle ne
s’emploie aujourd’hui que pour signifier la résolution qu’on a prise de
faire une chose, au risque de tout ce qui peut arriver; et le dernier
membre de la phrase est presque toujours supprimé.

_Il s’y entend comme à ramer des choux._

C’est-à-dire, il ne s’y entend pas du tout, il n’a pas la moindre
connaissance de la chose dont il veut se mêler. Ramer signifie soutenir
des plantes grimpantes avec des rames, petits branchages qu’on fiche
en terre. On rame les pois, dont les tiges ont besoin de support parce
qu’elles s’élèvent à une certaine hauteur; mais on ne rame point les
choux.


=CHOUETTE.=—_Larron comme une chouette._

La chouette dont il est ici question est une espèce de corneille, le
petit choucas, que les Latins nommaient _monedula_, parce que cet
oiseau aime beaucoup à prendre et à cacher les pièces d’argent et
d’or qu’il peut trouver. _Monedula_, dit Vossius, _quasi monetula
a surripiendis monetis_.—On dit aussi: _Larron comme une pie_, et
l’histoire de la pie voleuse est bien connue.

_Faire la chouette._

C’est jouer seul contre plusieurs qui jouent alternativement.

_Être la chouette d’une société._

C’est être l’objet ordinaire des railleries de cette société.

Ces expressions sont des métaphores empruntées de la chasse à la pipée.
Cette chasse est due à l’antipathie naturelle qu’ont les oiseaux de
jour pour les oiseaux de nuit. Le pipeur, caché dans une loge de
feuillage, au pied d’un arbre qu’il a couvert de petits tuyaux de
paille enduits de glu, imite le cri de la chouette ou fait crier une
chouette qu’il a avec lui. A ce cri, les oiseaux irrités accourent
pour se jeter sur l’ennemi nocturne qui ose se montrer en plein jour.
Le plus petit roitelet, n’écoutant que sa haine et son courage, arrive
comme les autres, impatient de donner aussi son coup de bec. Ils se
posent sur l’arbre fatal, ils voltigent de branche en branche afin de
découvrir la chouette. La glu s’attache à leurs ailes, arrête leurs
pieds délicats et les livre au chasseur qui s’applaudit du succès de la
ruse.—Le mot _pipée_ est une onomatopée du cri, ou, comme dit Nicod,
du _pippis_ des petits oiseaux, parce que dans cette chasse on imite
aussi le cri de ces petits oiseaux, ou l’on en fait crier un qu’on a
pris, afin d’attirer les autres.


=CHRÊME.=—_Être du bon chrême._

C’est être fort crédule. Mauvaise allusion au saint-chrême, dont
l’évêque oint le front de ceux qu’il confirme dans la foi. On trouve
dans _les XV joyes de Mariage_ (p. 64, éd. de 1726): «Le bonhomme est
de la bonne foy et _du bon cresme_.»


=CHUTE.=—_De grande montée, grande chute._

Leçon donnée aux ambitieux. La fortune est inconstante: _E summo retro
volvi suevit_, dit Tite-Live. Ainsi monter ce n’est souvent qu’élever
sa chute; et plus une chute est élevée, plus elle creuse un abîme
profond.

  ......._Tolluntur in altum
  Ut lapsu graviore ruant._ (CLAUDIEN.)

Les Espagnols emploient le même proverbe en y ajoutant un exemple tiré
de l’histoire naturelle: _De gran subida gran cayda: por su mal nacen
las alas a la hormida_; _de grande montée, grande chute: pour son mal
naissent les ailes à la fourmi_.

Nous disons encore: _Qui saute le plus haut, descend le plus bas_.—Les
Italiens disent: _A cader va chi troppo in alto sale_; _c’est se
précipiter que de s’élancer trop haut_.


=CIMETIÈRE.=—_Il a de l’esprit, il a couché au cimetière._

_Ingenio valet in cœmeterio dormivit._ C’est comme si l’on disait:
c’est un adroit, un rusé pèlerin; car ce proverbe est venu de ce que
des pèlerins, faisant vœu de ne coucher sous le toit d’aucun homme
vivant, allaient passer la nuit dans les cimetières, où ils trouvaient
des vivres préparés pour leur subsistance par les soins compatissants
du clergé. La conduite de ces pieux voyageurs eut une conséquence
remarquable. Comme le peuple se rendait auprès d’eux pour acheter des
croix, des rosaires, des agnus, des scapulaires, etc., il en résulta
l’usage des foires tenues dans les lieux des sépultures. Ces foires,
à la vérité, n’y restèrent pas longtemps, parce que les synodes s’y
opposèrent; mais alors elles furent transférées sur les terrains
adjacents; et de là vient qu’on voit encore aujourd’hui des marchés
près des anciens cimetières en plusieurs lieux de France et d’autres
pays.


=CIRE.=—_Comme de cire._

On dit de deux hommes de même humeur, de même inclination, qu’_ils sont
égaux comme de cire_, et d’un habit qui ne fait pas un pli, qu’_il est_
ou qu’_il va comme de cire_. Regnier-Desmarais observe que dans ces
deux phrases il n’y a nulle construction, et que, pour y en trouver
quelqu’une, il faut y rétablir plusieurs mots ellipsés, savoir: que
les deux hommes sont égaux comme deux figures de cire sorties du même
moule; que l’habit est ou va comme celui qu’une statue de cire prend
dans le moule. Les Espagnols se servent, ajoute-t-il, d’une expression
tout à fait semblable à la dernière phrase, en parlant d’un habit qui
vient extrêmement bien à la taille: _Le viene como de molde_; _il va
comme s’il sortait du moule, comme s’il était moulé_.

_Comme de cire_, ou simplement _de cire_, signifie aussi, fort à
propos. «Ah! vous voilà, infante de mon ame! vous arrivez _comme de
cire_. Il y a longtemps que je vous attendais.» (Théât. ital. de
Gherardi, _Naissance d’Amadis_, sc. 6.)

  Tels dons étaient pour des dieux,
  Pour des rois voulais-je dire.
  L’un et l’autre y vient de cire.
  Je ne sais quel est le mieux. (LA FONTAINE.)

_Cela va de cire._

Locution elliptique dont la construction pleine est celle-ci: _Cela
va_ comme si c’était _de cire_; c’est-à-dire, cela va bien, cela va
à souhait, cela va à merveille, parce que la cire est une matière
molle et ductile qu’on façonne comme on veut. Telle est l’explication
généralement adoptée. Mais il y en a une autre assez vraisemblable,
d’après laquelle le mot _cire_ aurait la signification de son homonyme
_sire_ (seigneur), qui s’écrivait autrefois de même (voyez _C’est un
pauvre sire_). Et, dans ce cas, notre locution ainsi rectifiée, _Cela
va de sire_, reproduirait exactement celle des Italiens, _Questa cosa
va da signore_; _cette chose va comme si elle était faite par un
seigneur_. Ce qui paraît fondé sur l’opinion qu’un seigneur, qui a
toujours plus de facilité, plus de moyens que le commun des hommes, ne
peut manquer de faire toutes choses merveilleusement.


=CLAUDE.=—_Être bien Claude._

L’empereur Claude a donné lieu à cette expression proverbiale, qu’on
applique à un niais, à un idiot. Affligé, pendant son enfance, de
maladies graves et opiniâtres, il ne fut jugé propre à aucune fonction.
Auguste, son grand-oncle maternel, n’en faisait pas le moindre cas; et
Antonia, sa mère, qui le traitait d’ébauche et d’avorton de la nature,
disait, toutes les fois qu’elle voulait taxer quelqu’un de bêtise: _Il
est plus imbécile que mon fils Claude_. Une telle opinion se trouva
souvent confirmée par les sottises qu’il fit dans le cours de sa vie.
Il prenait si peu garde à ses actions et à ses paroles, qu’il médita
un édit pour permettre de soulager, à table, le ventre et l’estomac de
l’incommodité des vents, et qu’il s’écria un jour en plein sénat, à
propos de bouchers et de marchands de vin: Je vous le demande, pères
conscrits, qui peut vivre sans andouillettes? Malgré des disparates si
extraordinaires, il ne manquait pas d’instruction. Il inventa, dans
sa jeunesse, trois nouvelles lettres qu’il fit ajouter dans la suite
à l’alphabet, et dont il fit adopter l’usage pour les livres, actes
publics et inscriptions de son temps. Il s’appliqua à la littérature,
et composa plus de cinquante volumes, parmi lesquels se trouvaient les
mémoires de sa vie, une apologie de Cicéron et deux histoires, l’une
des Étrusques, l’autre des Carthaginois. Le philosophe Sénèque, qui
l’avait loué pendant sa vie, le peignit, après sa mort, métamorphosé en
citrouille dans l’_Apocoloquintose_. Et cette satire contribua beaucoup
à accréditer les idées défavorables attachées au nom de Claude.


=CLEF.=—_Mettre les clefs sur la fosse._

C’est-à-dire renoncer à la succession. Cette expression a été
littérale. On faisait autrefois acte de renonciation à un héritage en
déposant les clefs, qui étaient le symbole de la propriété, sur le
tombeau du testateur. «Et là (à Arras), la duchesse Marguerite (épouse
de Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne), renonça à ses biens, meubles,
pour le doute qu’elle ne trouvât trop grandes dettes, en mettant sur sa
représentation sa ceinture, avec sa bourse et les clefs, comme il est
de coutume, et de ce demanda instrument à un notaire public qui était
là présent.» (Monstrelet.)


=CLERC.=—_Ce n’est pas un grand clerc._

Ce n’est pas un habile homme. Autrefois on disait _clerc_ pour savant,
_mauclerc_ pour ignorant, et _clergie_ pour science, parce qu’il n’y
avait un peu d’instruction que parmi le clergé, les nobles tenant
à honte de savoir quelque chose.—La vie d’un clerc était alors
réputée si précieuse, qu’on avait établi en France, en Angleterre et
en Allemagne, un privilége nommé _bénéfice de clergie_, _beneficium
clericorum_, en vertu duquel on fesait grâce à un homme qui méritait
la corde, lorsqu’il avait pu lire dans le livre des psaumes certains
passages désignés par les juges; mais comme ces juges eux-mêmes ne
savaient pas lire, ils s’en rapportaient à l’aumônier de la prison. Dès
que celui-ci avait dit: _Legit ut clericus_, _il lit comme un clerc_,
le coupable était mis en liberté sans autre punition que d’être marqué
légèrement d’un fer chaud à la paume de la main.

_Faire un pas de clerc._

C’est commettre quelque faute par inadvertance ou par inexpérience. On
disait autrefois _vice de clerc_ dans le même sens que _pas de clerc_.

_Les plus grands clercs ne sont pas les plus fins._

Ce qu’un personnage de Rabelais exprime plaisamment par ce mauvais
latin: _Magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes_.

Les savants, toujours trop occupés de leurs travaux pour attacher
beaucoup d’importance aux détails vulgaires, sont souvent dans une
profonde ignorance des choses de la société. Ils ne paraissent guère
dans un cercle sans se faire remarquer par leurs distractions ou leurs
gaucheries, et c’est ce qui a donné lieu à cet autre proverbe: _Que les
gens d’esprit sont bêtes!_ par lequel la médiocrité de l’homme du monde
se console de leur supériorité.

Jean-Paul-Frédéric Richter a merveilleusement mis en action et
développé cette pensée proverbiale dans un ouvrage fort original
et fort comique, intitulé: «Voyage, aventures, exploits et jours
d’angoisse d’un aumônier de régiment, avec une apologie de sa valeur,
et une narration de ses hauts-faits, contenus dans une épître
panégyrique et catéchétique.» Cet aumônier est un puits de science. Il
n’y a rien qu’il ne connaisse et qu’il n’approfondisse, et avec tout
cela il est le plus niais des mortels. _Hors sa science, il ne sait
absolument rien_, comme disait le valet du père Griffet, en parlant de
son maître.

L’un de nos meilleurs critiques, M. Philarète Chasles, a donné un
excellent article sur cet ouvrage dans la _Revue de Paris_.


=CLOCHE.=—_Fondre la cloche._

C’est prendre un parti sur une chose qui est demeurée longtemps en
suspens, venir à la conclusion d’une affaire qui a été longtemps
agitée.—La fonte d’une cloche est une opération sérieuse qui demande
beaucoup de préparatifs.

_Étonné_ ou _Penaud comme un fondeur de cloche._

Qu’on se figure la surprise que doit éprouver un homme qui a employé
beaucoup de temps, de soins et d’argent pour la fonte d’une cloche,
lorsque, défaisant le moule dans lequel la matière a été coulée, il
trouve que l’opération est manquée; on concevra sans peine combien
est juste cette comparaison proverbiale, par laquelle on exprime le
désappointement et la confusion de ceux qui voient avorter une affaire
dont ils croyaient le succès assuré.

On cite plusieurs fondeurs de cloche morts de douleur de n’avoir pas
réussi dans leur ouvrage; on en cite aussi plusieurs morts de joie
d’avoir réussi. Parmi ces derniers figure Jean Masson, qui fondit la
grosse cloche de Rouen, connue sous le nom de George d’Amboise.

_Qui n’entend qu’une cloche n’entend rien._

On ne peut connaître une affaire et la juger sur le rapport de l’une
des deux parties; il faut écouter les raisons qui peuvent être
alléguées par chacune d’elles.—On dit aussi _Qui n’entend qu’une
cloche n’entend qu’un son_.

_Gentilshommes de la cloche._

On appelait ainsi avant la révolution les maires et les échevins,
à qui l’exercice de leurs fonctions conférait un droit de noblesse
dans seize villes de France, savoir: Abbeville, Angers, Angoulême,
Bourges, Cognac, Lyon, Nantes, Niort, Paris, Péronne, Poitiers, La
Rochelle, Saint-Jean-d’Angely, Saint-Maixent, Toulouse et Tours. Cette
dénomination venait de ce que les assemblées où se fesait l’élection de
ces officiers municipaux étaient convoquées au son de la cloche.

_On fait dire aux cloches tout ce qu’on veut._

Ce dicton s’applique aux personnes qui ne parlent ordinairement que
d’après les idées qu’on leur suggère et qui font écho aux paroles des
autres.

Comment puis-je gagner le ciel? demandait un riche laboureur à un
religieux mendiant. Celui-ci lui répondit par ce passage qui se
trouvait, disait-il, dans le catéchisme de son couvent: _Audite
campanas monasterii; dicunt: dando, dando, dando_. _Écoutez tes cloches
du monastère; elles disent que c’est par des dons, des dons, des dons._

On conte qu’une veuve alla consulter son curé pour savoir si elle
ferait bien de se remarier. Elle alléguait qu’elle était sans appui
et qu’elle avait un excellent valet fort habile dans le métier de feu
son mari.—C’est bien, lui dit le curé; mariez-vous avec lui.—Mais,
ajouta-t-elle, il y a du danger à cela: je crains que mon valet ne
devienne mon maître.—En ce cas, ne l’épousez point, répliqua le
curé.—Comment ferai-je donc? s’écria-t-elle; car je ne puis soutenir
seule le poids des affaires que m’a laissées mon pauvre défunt, et
j’ai besoin absolument de quelqu’un qui le remplace.—Eh bien! prenez
ce quelqu’un.—Cependant s’il avait un mauvais caractère, s’il ne
songeait qu’à s’emparer de mes biens et à les dissiper.—Alors, ne
le prenez pas. C’est ainsi que le curé ajustait ses réponses aux
arguments de la veuve et abondait toujours dans leur sens. Voyant enfin
qu’elle aspirait à de secondes noces et qu’elle avait un penchant
décidé pour son valet, il lui conseilla d’écouter attentivement les
cloches de l’église et d’agir suivant ce qu’elles lui diraient. Quand
elles sonnèrent, elle interpréta leur son conformément à ses désirs
et entendit fort distinctement ces paroles: _Prends ton valet, prends
ton valet_. En conséquence elle se hâta de le prendre. Mais bientôt
après elle fut menée rudement et battue par ce nouveau mari, et de
maîtresse qu’elle était elle se trouva servante. Dans sa douleur, elle
alla se plaindre au curé du conseil qu’il lui avait donné, maudissant
le jour où elle avait été trompée par les cloches. Le curé lui répondit
qu’elle ne les avait pas bien entendues. Pour le lui prouver il les
fit sonner encore, et la pauvre femme comprit alors qu’elles disaient:
_Ne le prends pas, ne le prends pas_. Le malheur lui avait donné de
l’intelligence.

J’ai traduit littéralement cette dernière historiette du troisième
sermon latin _De viduitate_ (du veuvage), par Jean Raulin, moine de
Cluny, prédicateur du XV^e siècle, qui ne le cède en rien à Maillard, à
Barlette et à Menot. Rabelais en a copié les principaux traits dans les
chapitres 9, 27 et 28 de son troisième livre.


=CLOU.=—_Un clou chasse l’autre._

Proverbe pris du latin: il se trouve dans cette phrase de la quatrième
Tusculane de Cicéron: _Novo amore veterem amorem, tanquam clavo clavum,
ejiciendum putant_; _ils pensent qu’un nouvel amour doit remplacer un
ancien amour, comme un clou chasse l’autre_.

_River le clou à quelqu’un._

C’est le mettre à la raison une fois pour toutes. Métaphore empruntée
des galériens à qui on rive le clou qui ferme leur collier, pour
empêcher qu’ils ne se déchaînent. Le _Roman de la Rose_ emploie souvent
cette expression dans ce sens (Le Duchat).


=COCAGNE.=—_Pays de Cocagne._

Je transcrirai ici ce que j’ai dit sur cette expression proverbiale
dans le _Journal de la langue française_, en réponse à un abonné qui
m’avait demandé, 1º d’expliquer ce que c’est que le _pays de Cocagne_;
2º de rapporter les diverses étymologies qu’on a données du nom de ce
pays; 3º de dire quelle est celle qui est la meilleure.

1º On appelle _pays de Cocagne_ un pays d’abondance et de bonne chère.
Cette expression sert de titre à un fabliau, où l’auteur raconte
qu’étant allé à Rome pour l’absolution de ses péchés, il fut envoyé
en pénitence par le pontife dans un pays qui a été béni de Dieu
particulièrement.

  Ce pays a nom Cokaigne,
  Qui plus i dort, plus i gaigne.

Les murs des maisons sont construits de divers comestibles: les
chevrons sont d’esturgeons, les couvertures de lard, les lattes de
saucisses; sur tous les chemins et dans toutes les rues sont des tables
dressées où l’on va librement s’asseoir, et des boutiques ouvertes où
l’on peut prendre ce qu’on veut sans payer. Il y a une rivière dont
un côté est d’excellent vin rouge, et l’autre côté d’excellent vin
blanc; il y pleut trois fois la semaine une ondée de flans chauds,
etc...; partout des concerts et des danses; jamais querelle ni guerre,
parce que tout y est en commun; toutes les femmes y sont belles, peu
farouches et si complaisantes, qu’après les avoir choisies à son gré,
on peut à son gré les quitter au bout de l’année, les plus longs
engagements ne passant pas ce terme. Mais ce qu’il y a de merveilleux,
c’est que dans ces lieux favorisés du ciel existe la fontaine de
Jouvence. Devient-on vieux? on va s’y baigner, et l’on en sort n’ayant
plus que vingt ans.

Tel est le pays de Cocagne, dont on fait honneur à l’imagination d’un
trouvère du treizième siècle, mais qui se retrouve pourtant trait pour
trait (excepté la fontaine de Jouvence), dans les descriptions que des
poëtes grecs ont faites de l’âge d’or. Voici comment Phérécrate, auteur
comique athénien du temps de Platon, a parlé du retour de cet âge:
«Qu’avons-nous besoin de laboureurs, de charrues, de taillandiers, de
forgerons, de semences, d’échalas? Des fleuves de sauce noire, sortant
à gros bouillons des sources de Plutus, vont couler dans les rues,
roulant des pains faits avec de la fine fleur de farine, et des gâteaux
délicieux; il n’y aura qu’à puiser. Jupiter faisant pleuvoir du vin
capnias, arrosera les toits des maisons, d’où découleront des ruisseaux
de cette précieuse liqueur avec des tartelettes au fromage, de la purée
toute chaude, et du _vermicelle_ assaisonné de lis et d’anémones. Les
arbres qui sont sur les montagnes porteront, au lieu de feuilles, des
intestins de chevreaux rôtis, des calmars bien tendres et des grives
braisés.»

Voici comment Téléclide, autre auteur comique athénien, a décrit
les délices de l’âge d’or: «Il ne coulait que du vin dans tous les
torrents. Les gâteaux se disputaient avec les pains autour de la bouche
des hommes, suppliant qu’on les avalât, si l’on voulait manger tout ce
qu’il y avait de plus blanc en ce genre. Les tables étaient couvertes
de poissons qui venaient dans chaque demeure se rôtir eux-mêmes. Un
fleuve de sauce coulait auprès des lits, roulant des morceaux de viande
cuite, et des ragoûts étaient auprès des convives pour qui voulait en
prendre, de sorte que chacun pouvait manger à discrétion des bouchées
bien tendres et bien arrosées... Des petits-pâtés et des grives toutes
rôties volaient dans le gosier. On entendait le bruit des gâteaux qui
se poussaient et repoussaient autour de la bouche pour entrer.»

On peut voir dans le sixième livre des _Deinosophites_ d’Athénée
le texte des fragments que je viens de citer, en me servant de la
traduction de M. Hubert.

2º Les étymologistes se sont épuisés en conjectures sur l’origine du
mot _Cocagne_, dont Ménage n’a point parlé. Lamonnoye, qui le regardait
à tort comme peu ancien dans notre langue, parce qu’il ne l’avait
trouvé ni dans Marot, ni dans Rabelais, ni même dans Regnier, en a
donné une explication ridicule. _Cocagne_, dit-il, est un pays imaginé
par le fameux Merlin Cocaye, qui, tout au commencement de sa première
Macaronée, après avoir invoqué Togna, Pedrala, Mafelina, et autres
muses burlesques, décrit les montagnes qu’elles habitent comme un
séjour de sauces, de potages, de brouets, de ragoûts, de restaurants,
où l’on voit couler des fleuves de vin et des ruisseaux de lait. Ce
pays, ajoute-t-il, à dû tirer son nom de celui de son inventeur, et
_Cocagne_ n’est qu’une altération de _Cocaye_.

Le savant évêque d’Avranches, Huet, qui fesait dériver _gogaille_ de
_gogue_, espèce de farce piquante ou de saupiquet, a prétendu que _pays
de cocagne_ est venu de _pays de gogaille_.

Suivant d’autres, il y a en Italie, sur la route de Rome à Lorette, une
petite contrée appelée _Cocagna_, dont la situation est très agréable,
le terroir très fertile, et où les denrées sont excellentes et à bon
marché; et c’est là qu’ils trouvent le modèle du _pays de Cocagne_.

Les commentateurs de Rabelais, MM. Eloi Johanneau et Esmangard, disent
sur cette explication: «Il nous paraît très vraisemblable que c’est
du nom de ce pays qu’on a fait celui de _pays de Cocagne_, et que le
nom de _Cocagna_ vient du proverbe: _Il est à son aise comme un coq
en pâte_; ou du latin _coccus_, graine de kermès, cochenille; ou du
languedocien _coco_, pain mollet, au sucre et aux œufs.» Il faut avouer
que ces messieurs, en cette circonstance, n’ont pas fait preuve de leur
sagacité ordinaire.

L’opinion de Furetière est que dans le haut Languedoc on appelle
_Cocagne_ un petit pain de pastel, avant qu’il soit réduit en poudre
et vendu aux teinturiers, et que, comme le pastel ne croît que dans
des terres fertiles, on a donné le nom de _Cocagne_ à ce pays, où il
est d’un très grand revenu, et par extension à tout pays où règnent
l’abondance et la bonne chère.

On lit dans l’ouvrage de Chaptal, de la _Chimie appliquée à
l’agriculture_ (tome 2, page 352), le passage suivant, qui semble
confirmer l’opinion de Furetière: «Avant la découverte de l’indigo,
qui ne commença à paraître en Europe que dans les premières années du
dix-septième siècle, les environs de Toulouse et surtout le Lauraguais,
fournissaient une énorme quantité de pastel. Les coques de pastel qu’on
y préparait jouissaient de la première réputation en Europe. Ce pays
était devenu si riche, qu’on l’a appelé _pays de Cocagne_, du nom de
son industrie. Cette dénomination a passé en proverbe pour désigner un
pays riche et très fertile.

«Deux cent mille balles de coques étaient exportées, chaque année, par
le seul port de Bordeaux. Les étrangers en éprouvaient un si pressant
besoin que, pendant les guerres que nous avions à soutenir, il était
constamment convenu que ce commerce serait libre et protégé, et que les
vaisseaux étrangers arriveraient désarmés dans nos ports pour y venir
chercher ce produit. Les établissements de Toulouse ont été fondés
par des fabricants de pastel. Lorsqu’il fallut assurer la rançon de
François I^{er}, prisonnier en Espagne, Charles-Quint exigea que le
riche Béruni, fabricant de coques, servît de caution.»

3^o Aucune des étymologies qu’on vient de lire n’est admissible, car
elles se fondent toutes sur des faits qui sont moins anciens que le
mot _Cocagne_, dont, par conséquent, ils ne peuvent avoir été la
source. Je crois que _Cocagne_, autrefois _Cokaigne_, _Coquaigne_, ou
_Cokaine_, est dérivé du latin _coquina_, _cuisine_, _bonne chère_.
Cette opinion me paraît confirmée par ce qu’a dit le savant Hickes,
en traçant l’origine du mot anglais _Cockney_: «_Coquin_, _coquine_,
olim apud gallos, otio, gulæ et ventri deditos, ignavum, ignavam,
desidiosum, desidiosam, segnem significabant. Hinc urbanos utpote a
rusticis laboribus ad vitam sedentariam et quasi desidiosam avocatos
pagani nostri olim _Cokaignes_, quod nunc scribitur _Cockneys_,
vocabant, et poeta hic noster in monacos et moniales ut segne genus
hominum qui desidiæ dediti, ventri indulgebant et coquinæ amatores
erant, malevolentissime invehitur, monasteria et monasticam vitam,
in descriptione terræ cokaineæ parabolice perstringens.» (Gramm.
anglo-sax. ling. veter, septentr. Thesaurus, tome I, page 254.)

Le fabliau de Cocagne, où l’auteur a eu certainement pour but de
peindre les molles délices de la vie monastique, a fourni à Rabelais le
modèle et les principaux traits du pays de _Papimanie_.

Dans l’introduction du vingtième livre, titre 2, p. 220, de l’_Histoire
Macaronique_ de Merlin Cocaye, il est question des _royaumes de crespes
et beignets, où on a accoutumé de mener une vie heureuse_. C’est une
contrée où les arbres portent pour fruits des tourtes et des tartes,
et où les _vignes sont liées avec des saucisses_, trait qui est devenu
un proverbe italien correspondant à l’expression _C’est un pays de
Cocagne_.

  _Vi si legano le viti con le salciccis._

Nos matelots ont imaginé un pays de _Giboutou_ ou de _Gipoutou_,
qu’ils placent au trente-sixième degré au delà de la lune. C’est là,
disent-ils, que les cochons, portant du sel dans une oreille, du poivre
dans l’autre et de la moutarde sous la queue, courent tout rôtis, avec
une fourchette et un couteau sur le dos; et coupe qui veut.

Notez que les Latins s’exprimaient à peu près de la même manière, en
parlant d’un pays où l’on pouvait vivre à gogo: _Dices hic porcos
coctos ambulare_, _vous diriez que les cochons y courent tout rôtis_.
Cette phrase se trouve dans le _Festin de Trimalcion_.


=CŒUR.=—_Le cœur mène où il va._

Chacun se laisse entraîner par son penchant. _Trahit sua quemque
voluptas._—J.-J. Rousseau a observé que nous n’avons guère de
mouvement machinal dont nous ne puissions trouver la cause dans notre
cœur, si nous savions bien l’y chercher.

Ce proverbe est une pensée de Confucius.

_Avoir le cœur gros._

Avoir du chagrin. L’opinion populaire que les personnes mélancoliques
ont le cœur plus gros que les autres, a donné lieu à cette expression
proverbiale à l’appui de laquelle on peut citer plusieurs exemples
rapportés par Rioland. Ce médecin assure qu’en faisant la dissection de
quelques personnes de ce tempérament, il avait trouvé des cœurs très
volumineux, entre autres celui de Marie de Médicis qui n’avait pas
manqué de chagrins et d’afflictions. On sait que cette reine, veuve de
Henri IV, mère de Louis XIII et belle-mère du roi d’Espagne, du roi
d’Angleterre et du duc de Savoie, sacrifiée par son fils au cardinal de
Richelieu et abandonnée de toute sa famille, mourut dans un grenier, à
Cologne, le 3 juillet 1645.

_Apprendre par cœur._

On a regardé le cœur comme le siége de la mémoire. De là les mots
_recorder_, _se recorder_, _recordance_, _recordation_, en latin
_recordari_, _recordatio_: de là aussi l’expression _apprendre par
cœur_. Rivarol dit que cette expression, si ordinaire et si énergique,
vient du plaisir que nous prenons à ce qui nous touche et nous flatte.
La mémoire, en effet, est toujours aux ordres du cœur.

_Faire quelque chose de grand cœur._

C’est-à-dire volontiers et avec plaisir. L’abbé Tuet croit que _grand
cœur_ a été mis dans cette phrase par altération de _gréant cœur_, qui
se trouve, dit-il, dans nos vieux auteurs, et signifie _de cœur qui
agrée_. Mais on peut douter de la vérité de cette assertion dont il
n’apporte aucune preuve. _Grand cœur_ s’est toujours dit pour _cœur
généreux_; et on lit dans _Justin_: _Magno corde aliquid facere_,
_faire quelque chose de grand cœur_.

_Avoir le cœur à la bouche._

S’exprimer avec franchise. Dans le langage hiéroglyphique des
Égyptiens, la franchise était représentée par un cœur suspendu à un
gosier.

_Remettre le cœur au ventre à quelqu’un._

C’est lui rendre le courage.—Le ventre est chez beaucoup de gens le
siége de l’énergie. Le dîner change leur timidité en audace: poltrons
avant de se mettre à table, ils sont crânes quand ils en sortent.

_Avoir un cœur de citrouille._

Celte expression, dont on se sert quelquefois en parlant d’une personne
qu’on veut taxer de mollesse ou de lâcheté, se trouve dans les _Adages
des pères de l’Église_. Elle est dérivée de l’expression latine
employée par Tertullien contre Marcion: _Peponem cordis loco hahere_,
_avoir pour cœur un melon_ ou _une citrouille_. La même métaphore se
trouve aussi dans l’Iliade (chant 2, v. 235), où Thersite appelle les
Grecs πέπονες, _melons_ ou _citrouilles_.

On sait que Ninon de l’Enclos, avant d’avoir fait du marquis de Sévigné
un homme charmant, lui reprochait plaisamment d’avoir _un cœur de
citrouille fricassée dans de la neige_.


=COFFRE.=—_Il s’y entend comme à faire un coffre._

Il ne s’y entend point du tout. Autrefois les coffres tenaient lieu de
commodes et de siéges. C’étaient des meubles élégants et précieux dont
la confection exigeait certain talent; et les coffretiers appartenaient
moins à la classe des artisans qu’à celle des artistes.

_Drôle comme un coffre._—_Rire comme un coffre._—_Raisonner comme un
coffre._

Le dessus des coffres était garni de cuir historié où l’on remarquait
beaucoup d’inscriptions, de devises et de figures grotesques. Les trois
expressions citées sont des allusions à ces peintures généralement fort
drôles, fort joyeures et fort bizarres.

L’usage des arabesques peintes ou sculptées sur les coffres date d’une
époque très reculée. Pausanias cite comme un des plus anciens monuments
de l’art des Grecs le coffre de Cypsélus, fait de bois de cèdre et
orné de figures en relief exécutées en or et en ivoire. Les sujets
représentés sur ce coffre avaient été choisis d’une manière arbitraire
dans les mythes de l’antiquité et n’offraient aucun rapport entre eux.

_Piquer le coffre._

A la cour et chez les seigneurs, il n’y avait guère que des coffres
pour s’asseoir, particulièrement dans les antichambres. De là cette
expression, maintenant hors d’usage, qui signifie proprement: attendre
assis sur un coffre qu’on pique d’impatience.

_Mourir sur le coffre._

C’est mourir misérablement, dit Oudin, en suivant la cour, ou au
service de quelque grand. On connaît ces deux vers qui terminent la
fameuse épitaphe de _Tristan l’Hermite_:

  Je vécus dans la peine, attendant le bonheur,
  Et _mourus sur un coffre_, en attendant mon maître.

Cette façon de parler était encore proverbiale sous Louis XIV. Madame
de Sévigné rapporte dans sa 411^e lettre que Turenne, faisant ses
adieux au cardinal de Retz, lui dit: «Sans ces affaires où peut-être
on a besoin de moi, je me retirerais comme vous; et je vous donne ma
parole que, si j’en reviens, _je ne mourrai pas sur le coffre_.»


=COGNÉE.=—_Il ne faut pas jeter le manche après la cognée._

Il ne faut pas abandonner une affaire, renoncer à une entreprise par
chagrin, par dégoût ou par découragement. Allusion à l’apologue du
bûcheron qui, ayant laissé tomber dans un gouffre le fer de sa cognée,
et désespérant de l’en retirer, y jeta le manche dont il pouvait encore
faire usage.


=COIFFÉ.=—_Il est né coiffé._

Cette expression s’applique à une personne constamment heureuse, par
allusion à la membrane appelée _coiffe_ qui enveloppe la tête de
quelques enfants, au moment de leur naissance, et qui a été regardée,
dans tous les temps et chez presque tous les peuples, comme un présage
de bonheur. Les Grecs tiraient de cette coiffe, nommée _amnion_ dans
leur langue, l’augure favorable de l’_amniomancie_. Les sages-femmes
de Rome, dit Lampride, la vendaient très cher aux avocats, persuadés
qu’en la portant sur eux comme une amulette ils seraient doués d’une
éloquence irrésistible qui leur ferait gagner les causes les plus
difficiles. Nos pères pensaient qu’elle était une marque visible de la
protection céleste. Ils la fesaient bénir ordinairement par un prêtre,
et si elle leur offrait quelque ressemblance avec la mitre épiscopale,
ils consacraient à la vie religieuse les enfants qui l’avaient apportée
en naissant. C’était à leurs yeux la meilleure preuve de vocation.

La superstition qui attribue une vertu de talisman à _ce chapeau
de Fortunatus_, comme dit le peuple, n’est pas encore entièrement
détruite en France. Cependant elle y est beaucoup moins commune qu’en
Angleterre, où l’on met quelquefois sur les affiches et dans les
journaux qu’il y a _une coiffe de nouveau-né à vendre_: ce qui fait
toujours affluer les acheteurs.


=COLIN-TAMPON.=—_Je m’en moque comme de Colin-tampon._

Cette expression, dont on se sert pour marquer le peu de cas ou le
mépris qu’on fait d’une personne ou d’une chose, date du règne de
François I^{er}. _Colin-tampon_ est un sobriquet que les soldats de
ce prince formèrent par onomatopée du bruit des tambours battant la
marche des Suisses, et qu’ils appliquèrent aux Suisses, après les
avoir vaincus à Marignan. Je crois que le mot se trouve, avec beaucoup
d’autres du même genre, dans la célèbre chanson du musicien Jannequin
sur cette bataille. Les _Mémoires de l’état de France sous Charles
IX_ (t. II, f^o 208), où il est parlé d’une bravade que les Rochelois
assiégés firent aux Suisses de l’armée assiégeante, désignent ces
derniers par la dénomination de _Colins-tampons_. «Les Rochelois
crioient par dessus la muraille que l’on fît aller les _Colins-tampons_
à l’assaut, et qu’ils avoient bons coutelas et espées pour découper
leurs grandes piques.»


=COLLIER.=—_Être franc du collier._

C’est être brave, serviable, agir avec franchise. Métaphore empruntée,
dit Le Duchat, des chevaux, de la bonté desquels on juge par la
franchise ou par la lâcheté qu’ils mettent à tirer du collier.


=COLOMB.=—_C’est l’œuf de Colomb._

Cela se dit d’une chose qu’on n’a pu faire et qu’on trouve facile après
coup.—Les détracteurs de Cristophe-Colomb lui disputaient l’œuvre de
son génie, en objectant que rien n’était plus aisé que la découverte
du Nouveau-Monde. Vous avez raison, leur dit le célèbre navigateur;
aussi je ne me glorifie pas tant de la découverte que du mérite d’y
avoir songé le premier. Prenant ensuite un œuf dans sa main, il leur
proposa de le faire tenir sur sa pointe. Tous l’essayèrent, aucun n’y
put parvenir. La chose n’est pourtant pas difficile, ajouta Colomb,
et je vais vous le prouver: en même temps il fit tenir l’œuf sur sa
pointe qu’il aplatit en le posant.—Oh! s’écrièrent-ils alors, rien
n’était plus aisé.—J’en conviens, messieurs, mais vous ne l’avez point
fait et je m’en suis avisé seul. Il en est de même de la découverte du
Nouveau-Monde. Tout ce qui est naturel paraît facile quand il est une
fois trouvé. La difficulté est d’être l’inventeur.

La même anecdote, dit Voltaire, est rapportée du Brunelleschi, grand
artiste qui réforma l’architecture à Florence longtemps avant que
Colomb existât. La plupart des bons mots ne sont que des redites.


=COLOMBE.=—_Craignez la colère de la colombe._

N’irritez pas une personne d’un naturel doux, car son emportement
est des plus terribles; ne provoquez pas le courroux d’une femme,
car elle ne connaît point de bornes dans sa fureur. _Notumque
furens quid fœmina possit_ (Virg.); _on sait ce que peut une femme
furieuse_.—L’_Ecclésiastique_ dit: _Non est ira super iram mulieris_
(ch. 25, v. 23); _il n’y a pas de colère au-dessus de la colère de la
femme_.

Ce proverbe est fondé sur une double expression des livres saints, _ira
columbæ_ et _gladius columbæ_, qui ne peut être comprise sans connaître
l’histoire ou plutôt la fable de Sémiramis. Voici donc en résumé ce que
Diodore de Sicile, Lucien et quelques autres écrivains de l’antiquité
nous apprennent sur cette reine. La nymphe Dercéto ou Atergatis, ayant
violé les lois de la pudeur, devint enceinte d’une fille qu’elle
mit au jour et abandonna sur une montagne voisine du lac Ascalon, où
elle se précipita, après avoir tué son séducteur, dans le désespoir
qu’elle avait conçu d’une faiblesse dont elle ne pouvait supporter la
honte. Mais les dieux, touchés de son malheureux sort, la changèrent en
poisson depuis les pieds jusqu’à la ceinture, et conservèrent la partie
supérieure de son corps dans son état naturel. Composé monstrueux qui,
pour le dire en passant, a fourni à Horace l’idée de ce vers si connu:

  _Desinit in piscem mulier formosa superne[30]._

Quant à sa fille, elle fut nourrie par des colombes, et elle prit de
cette circonstance merveilleuse le nom de Sémiramis, qui en syriaque
signifie _colombe des champs_. Parvenue au trône d’Assyrie, elle
décerna à sa mère les honneurs divins, et prescrivit l’abstinence
du poisson comme un des principaux actes du culte de la nouvelle
déesse. Elle ordonna également qu’on eût un respect religieux pour
les colombes: en tuer une, même par mégarde, était un sacrilége qui
devait s’expier par une mort violente. Après une règne glorieux, elle
eut aussi son apothéose. Ses peuples, disposés à la regarder comme une
divinité par l’admiration qu’elle leur avait inspirée, furent persuadés
qu’elle s’était métamorphosée en un des oiseaux qui avaient soigné son
enfance, et qu’elle présidait encore sous cette forme aux destinées
de l’empire. C’est ainsi qu’elle obtint à double titre le nom de _la
Colombe_; mais elle n’en eut jamais la douceur, car elle fit périr le
roi Ninus, son époux, pour régner à sa place. Qu’on ajoute à ce crime
les guerres que les Babyloniens firent dans la suite aux Israélites,
guerres d’extermination commandées souvent par les oracles de son
temple et conduites toujours sous des enseignes décorées de son image,
on aura alors l’explication naturelle de la _colère_ et _du glaive
de la colombe_ dont Jérémie a parlé dans plusieurs passages de ses
_Lamentations_, comme on pourrait parler de la colère et du glaive de
l’aigle romaine, par une de ces figures que les détracteurs du style
des prophètes appellent bizarres et obscures, parce qu’ils n’en savent
point distinguer la justesse et la clarté.

Il n’est pas besoin d’examiner comment cette expression appliquée
abusivement à la colombe, oiseau que l’Évangile désigne comme un modèle
de douceur, _estote mitis sicut columbæ_, a donné lieu au proverbe
_Timete iram columbæ_, _craignez la colère de la colombe_.

Les Italiens disent dans le même sens: _Guardati d’aceto di vin dolce_;
_garde-toi du vinaigre fait avec du vin doux_.


=COMMENCEMENT.=—_Heureux commencement est la moitié de l’œuvre._

Proverbe traduit de ce vers latin:

  _Dimidium facti, qui bene cœpit, habet._

Les Grecs avaient le même proverbe.

_Commencement n’est pas fusée._

On dit aussi: _N’a pas fait qui commence_.

On entreprend volontiers un travail qui sourit à l’imagination, sans
avoir réfléchi aux difficultés qu’il peut présenter; mais dès qu’on y
a mis la main, on éprouve un embarras qui glace la première ardeur, et
l’on se laisse gagner par le découragement qui, bien souvent, ne permet
pas de continuer.

Ces proverbes s’appliquent particulièrement à une personne disposée à
croire qu’elle ne trouvera point d’obstacle entre le commencement et la
fin d’une entreprise.


=COMMISSAIRE.=—_Faire chère de commissaires._

Dans le temps des conférences entre les catholiques et les
religionnaires pour discuter les points de doctrine qui les divisaient,
les commissaires des deux partis mangeaient ordinairement à la même
table, et comme, les jours d’abstinence, on servait du maigre pour les
uns et du gras pour les autres, on appela _chère de commissaires_ un
repas où l’on trouvait chair et poisson, et par extension, un repas où
l’on avait des mets de toute espèce.

Quelques étymologistes pensent que cette expression est d’une date plus
ancienne, et ils en font remonter l’origine jusqu’à l’établissement des
_missi dominici_, commissaires que Charlemagne envoya, en 802, dans les
diverses provinces de ses états pour examiner la conduite des moines,
abbés, juges, gouverneurs, etc., qui, pour se les rendre favorables,
les traitaient de leur mieux.

Les Latins disaient: _Epulæ saliares_, _festins des saliens_. Les
prêtres du dieu Mars, nommés saliens, _a saliendo_, à cause des danses
qu’ils fesaient dans leurs processions, étaient fort considérés des
Romains, qui croyaient descendre de ce dieu, et ils recevaient de tout
le monde des présents dont ils alimentaient le luxe de leur table. Ils
avaient en outre dans chacun des quatorze quartiers de Rome un hospice
où le public les traitait de la manière la plus splendide, pendant les
quatorze jours consacrés à leurs promenades religieuses, dans le mois
de mars.


=COMPAGNIE.=—_La mauvaise compagnie pend l’homme._

Celui qui fréquente des mauvais sujets en contracte les vices, et ces
vices le conduisent à l’échafaud. Ce vieux proverbe est remarquable par
la hardiesse de l’expression qui distingue aussi cet autre proverbe:
_Le bruit pend l’homme_.

On dit dans le même sens: _Par compagnie on se fait pendre_.

_Il n’y a si bonne compagnie qui ne se quitte._

On cite ce proverbe lorsque, sous prétexte de quelque affaire, on
laisse les personnes avec qui l’on se trouve; mais on s’expose à
entendre quelqu’une d’elles y ajouter ce complément épigrammatique:
_Comme disait le roi Dagobert à ses chiens_.


=COMPAGNON.=—_Qui a compagnon a maître._

On est assez souvent obligé de renoncer à sa volonté pour se conformer
à celle de son compagnon. Les associés sont dépendants l’un de l’autre.


=COMPARAISON.=—_Comparaison n’est pas raison._

On a tort de chercher des preuves dans les comparaisons. Cette manière
commune de raisonner est opposée aux principes de la saine logique, car
les mêmes circonstances ne se rencontrent jamais dans deux objets.

_Toute comparaison cloche._

Toute comparaison offre toujours quelque chose d’irrégulier et
d’incomplet.

_Toute comparaison est odieuse._

On n’est pas content de se voir placer sur la même ligne que les
autres; on veut être mis hors de pair, car l’amour-propre est le grand
ennemi de l’égalité. Aussi l’effet ordinaire d’une comparaison qu’on
établit entre deux personnes est-il de les blesser toutes deux; chacune
d’elles trouvant que son mérite est rabaissé, et que celui de l’autre
est exagéré.—La Fontaine a très bien dit, à la fin d’une lettre écrite
à madame de Bouillon, sœur de madame de Mazarin:

  Vous vous aimez en sœurs, cependant j’ai raison
          D’éviter la comparaison.
  L’or se peut partager, mais non pas la louange.
  Le plus grand orateur, quand ce serait un ange,
  Ne contenterait pas, en semblables desseins,
  Deux belles, deux héros, deux auteurs ou deux saints.


=CONNAITRE.=—_Connais-toi toi-même._

Cette sentence de Chilon était écrite en lettres d’or dans le temple de
Delphes. Les anciens la trouvaient si admirable, qu’ils ne pouvaient
croire qu’un homme en fût l’auteur; et ils l’attribuaient à la divinité
même.

«Se connaître, dit Charron, est la première chose que nous enjoint la
raison; c’est le fondement de la sagesse. Dieu, nature, les sages et
tout le monde prêche l’homme à se connaître. Qui ne connaît ses défauts
ne se soucie de les amender; qui ignore ses nécessités, ne se soucie
d’y pourvoir; qui ne sent pas son mal et sa misère, n’avise point aux
réparations et ne court point aux remèdes.»—Il n’y a donc rien de
plus important et de plus nécessaire que la connaissance de soi-même.
Qui se connaît, connaît aussi les autres; car _chaque homme_, comme le
remarque Montaigne, porte la forme entière de l’humaine condition.


=CONSEIL.=—_La nuit porte conseil._

Ce proverbe, pris du latin, _in nocte consilium_, signifie qu’il y
a du danger à suivre son premier mouvement, qu’il faut réfléchir à
une affaire avant de l’entreprendre, et qu’il est utile de mettre
l’intervalle d’une nuit entre le projet et l’exécution, ou, comme on
dit encore, _de consulter l’oreiller_.

Les Arabes disent: _Confiez-vous aux réflexions du lendemain_.

_Écoute les conseils de tous et prends celui qui te convient._

_Écoute les conseils de tous_, parce que l’ignorant même peut en donner
un bon. _Prends celui qui te convient_, parce que tu dois seul en
éprouver les effets, et que _les conseilleurs_, comme on dit, _ne sont
pas les payeurs_.

Un proverbe grec recommande de _choisir un conseil entre mille_.
L’_Ecclésiastique_ (ch. VI, v. 6) fait la même recommandation.


=CONTENTEMENT.=—_Contentement passe richesse._

Une vie tranquille vaut mieux que de grands biens.—Les Latins
disaient: _La pauvreté que la joie accompagne est un trésor_.

  _Paupertas, cum læta venit, ditissima res est._


=CONTE.=—_Contes de ma mère l’oie._

Contes niais, ridicules.—Cette expression est prise d’un ancien
fabliau, dans lequel une mère oie est représentée instruisant de
petits oisons, et leur faisant des contes dignes d’elle et d’eux. Ils
l’écoutent si attentivement, qu’ils semblent absorbés dans la situation
qu’elle leur peint, et bridés par l’intérêt qu’elle leur inspire.
(_Bibliothèque des romans._)

_Faire des contes bleus._

C’est faire des contes frivoles, sans vraisemblance, comme ceux de
la _Bibliothèque bleue_, ainsi appelée parce que les petits livres
qui la composent ont des couvertures de papier _bleu_, et sont même
quelquefois imprimés sur papier _bleu_. Cette bibliothèque, très connue
dans les campagnes, sortit des presses de Jean Oudot, imprimeur à
Troyes en Champagne, vers la fin du seizième siècle. Les almanachs de
Pierre l’Arrivey, autre imprimeur de cette ville, sont regardés comme
faisant partie de la _Bibliothèque bleue_.

On dit aussi dans le même sens: _Faire des contes jaunes_, parce que la
couleur des couvertures et du papier desdits livres était quelquefois
_jaune_.


=COQ.=—_Le coq de la paroisse._

Au propre, c’est le coq qui est placé sur la flèche d’un clocher, comme
emblème de la vigilance chrétienne; au figuré, c’est l’homme qui, dans
un village, est au-dessus des autres par la fortune, ou par quelque
charge, ou par la considération dont il jouit.

_Coq de paroisse_, s’est dit autrefois dans une acception injurieuse,
comme l’atteste cette phrase qu’on lit dans des lettres de rémission
de l’an 1467: «Icelluy Godefroy dist au suppliant: Vous estes un très
mauvais homme et n’estes que ung pilleur de gens, et estes droictement
_ung coq de paroisse_.»

On appelle aussi _le coq de la paroisse_ ou _le coq du village_, un
galant qui courtise toutes les belles du lieu.

_Être comme un coq en pâte._

C’est être dans son lit bien chaudement, enveloppé de couvertures et
d’oreillers, comme un coq-faisan dans un pâté d’où l’on ne voit sortir
que sa tête par une ouverture de la croûte de dessus.—Cette expression
signifie aussi: avoir tout à souhait dans un lieu.


=COQ-À-L’ÂNE.=—_Faire des coq-à-l’âne._

C’est dire des choses sans suite et sans liaison, comme ferait un
discoureur qui, par un brusque changement de propos, passerait du coq à
l’âne.—Ménage prétend que Marot a inventé le terme de _coq-à-l’âne_,
en intitulant ainsi une de ses épîtres. Mais on voit dans l’_Art
poétique françois_, de Thomas Sibilet, contemporain de Marot, que nos
anciens poëtes appelaient _coc-à-l’asne_ certaine espèce de satire,
_pour la variété des non-cohérents propos que les François expriment
par le proverbe du_ SAULT DU COQ A L’ASNE.

Il y a une fable très ancienne dans laquelle figure un coq raisonnant
avec un âne. Comme le dialogue, dans cette pièce burlesque, n’a pas le
sens commun, il est probable que c’est à cause de cela qu’on a désigné
un raisonnement absurde par le mot composé _coq-à-l’âne_, et qu’on a
dit _faire des coq-à-l’âne_ et _sauter du coq à l’âne_.

Il y a parmi les chansons de Collé un _coq-à-l’âne en proverbes_, dont
voici le premier couplet:

      Trop parler nuit,
      Trop gratter cuit,
    Trop manger n’est pas sage.
      A barbon gris
      Jeune souris.
    L’amour est de tout âge.
  Enfants d’Paris, quel temps fait-il?
  Il pleut là bas, il neige ici.
      Pendant la nuit
      Tous chats sont gris.
    Pour faire route sûre,
      Si l’amour va
      Cahin-caha,
    Ménage ta monture.


=COQUECIGRUE.=—_A la venue des coquecigrues._

C’est-à-dire jamais.—Coquecigrue, dans ce proverbe, désigne un
oiseau fabuleux dont le nom, suivant quelques auteurs, est composé
des trois mots _coq_, _cygne_, _grue_, et suivant Huet, est dérivé
de _Néphélococcygie_, ville imaginaire qu’Aristophane fait bâtir en
l’air par des oiseaux. Il y en a qui prétendent que la _coquecigrue_
est l’oiseau aquatique appelé _clyster_ chez les anciens et révéré
des apothicaires, parce qu’il passait pour leur avoir révélé l’art de
donner des lavements.—On dit d’une personne qui raisonne de travers,
qu’_elle raisonne comme une coquecigrue_; et d’une personne qui conte
des choses incroyables, ridicules, extravagantes, qu’_elle conte des
coquecigrues_.

Le poëte Saint-Amand, pour exprimer qu’un auteur se livre aux caprices
de son imagination, dit en deux jolis vers qu’il se plaît à lancer:

  Dans les champs de l’azur, sur le parvis des nues,
  Son esprit à cheval sur des coquecigrues.


=COQUELUCHE.=—_Être la coqueluche de quelqu’un._

C’est être l’objet de ses préférences, de son admiration, l’objet dont
il raffole, l’objet dont _il est coiffé_, comme on dit. Cette façon de
parler fait allusion à la _coqueluche_, espèce de bonnet autrefois fort
à la mode, dont les dames se paraient.

Mézerai rapporte qu’il y eut en France, sous Charles VI, en 1414, un
étrange rhume qu’on nomma _coqueluche, lequel tourmenta toute sorte
de personnes et leur rendit la voix si enrouée, que le barreau et les
colléges en furent muets_. Le même rhume reparut en 1510, sous le règne
de Louis XII.—Valériola, dans l’appendice de ses _Lieux communs_,
prétend que le nom donné à cette épidémie fut imaginé par le peuple,
parce que ceux qui en étaient atteints portaient une _coqueluche_ ou
capuchon pour se tenir chaudement. Ménage et Monet sont du même avis.
Cependant le médecin Lebon a écrit que cette maladie fut appelée
_coqueluche_ à cause du coquelicot dont on faisait un looch pour la
guérir.

La Bruyère disait de Benserade, représenté dans le _Livre des
Caractères_ sous le nom de Théobalde, qu’il était _la coqueluche des
femmes_; que lorsqu’il racontait quelque chose qu’elles n’avaient pas
entendu, elles ne manquaient pas de s’écrier: Voilà qui est divin!
qu’est-ce qu’il a dit?

Benserade, bel-esprit fieffé, débitait peut-être à ces dames des
galanteries dans le genre de celles qu’il a mises dans sa tragédie
de _la Mort d’Achille_, où ce héros, charmé de l’aveu de l’amour de
Polyxène, lui exprime ainsi son ivresse:

  Ah! je me vois si haut en cet amour ardent
  Que je ne puis aller au ciel qu’en descendant!


=COQUILLE.=—_A qui vendez-vous vos coquilles? à ceux qui reviennent du
Mont-Saint-Michel?_

Cela se dit à quelqu’un qui a la prétention de passer pour habile
devant de plus habiles que lui, ou qui a le dessein d’en tromper
d’autres par des finesses et des ruses dont ils ne peuvent être
dupes.—Le Mont-Saint-Michel, en Normandie, est un rocher au milieu
d’une grande grève que la mer couvre de son reflux. Il fut autrefois
un lieu de pèlerinage très renommé, et les pèlerins en revenaient
toujours munis de coquilles qu’ils avaient ramassées sur la grève.


=CORBEAU.=—_De mauvais corbeau mauvais œuf._

On donne pour fondement à ce proverbe une aventure plaisante de Corax
le Syracusain. Cet homme, qui a été regardé comme l’inventeur de la
rhétorique, parce qu’il fut le premier qui en traça par écrit certaines
règles, avait mis à prix l’enseignement de son art qu’il fesait
consister principalement dans l’emploi d’une argumentation captieuse
et sophistique. Un jeune Sicilien, nommé Tisias, se fît recevoir dans
son école, jaloux d’étudier ces subtilités oratoires au développement
desquelles il consacra, dans la suite, un ouvrage didactique plus
étendu que celui de Corax. Il compta, en y entrant, une certaine somme,
et promit d’en remettre une autre après avoir gagné la première affaire
qu’il aurait à plaider. Cependant, lorsque ses études furent terminées,
au lieu d’aviser aux moyens d’accomplir sa promesse, il affecta de ne
se charger d’aucun procès. Le maître, alors, pensant que la conduite de
l’élève était un parti pris d’éluder le paiement, le cita en justice,
et l’attaqua par ce dilemme où il avait ramassé toute la cause: «Jeune
homme, tu n’es pas moins insensé qu’ingrat de vouloir retenir mon
salaire, car tu ne saurais y réussir, soit que tu gagnes, soit que tu
perdes: vainqueur, tu paieras en vertu de notre convention, et vaincu,
tu paieras encore par arrêt du tribunal.»

Un pareil argument semblait sans réplique; mais le rusé Tisias avait
réponse à tout; il le rétorqua de cette manière: «Sage maître, vous
vous trompez. Il est évident que je ne serai obligé de payer dans aucun
cas, puisque, si je perds, la dette n’existera point d’après notre
accord, et, si je gagne, elle sera annulée par le jugement.» A ces
mots, la foule des curieux, que la renommée des deux plaideurs avait
attirés à l’audience, se récrièrent d’admiration, et les juges, n’osant
pas résoudre une question qui leur présentait un véritable apore[31],
prononcèrent pour toute sentence, Κακου Κόρακος Κακὀν ῶον, _de mauvais
corbeau, mauvais œuf_, par allusion au nom de Corax qui, en grec, veut
dire _corbeau_, peut-être aussi à celui de Tisias signifiant _qui paie_
ou _qui punit_; et ces paroles passèrent, dit-on, en proverbe. Le
proverbe était connu avant cette circonstance, et les juges n’en firent
que l’application. Il doit son origine à une antique erreur populaire
qu’Élien a prise pour une vérité. «Le corbeau, dit cet auteur, dans son
Histoire des animaux, est dévoré par ses petits lorsque la vieillesse
l’empêche de pourvoir à leur subsistance, et c’est à cause de cet
acte de voracité qu’on a dit: _De mauvais corbeau mauvais œuf_, pour
signifier des vices héréditaires.»

_Les corbeaux ne crèvent pas les yeux aux corbeaux._

Les gens de la même espèce ne se nuisent pas entre eux.

On prétend que les corbeaux, qui vont toujours droit aux yeux de leur
proie, respectent les yeux des corbeaux avec lesquels ils viennent à se
battre, et même que lorsqu’un de ces oiseaux perd la vue, de quelque
manière que ce soit, il devient un objet de commisération pour les
autres qui prennent soin de le nourrir. Telle est l’opinion populaire
sur laquelle le proverbe a été fondé. Ajoutons que ce proverbe est
fort ancien en France. Grégoire de Tours nous apprend que le roi
Chilpéric s’en servait pour reprocher aux évêques leur partialité
en faveur des Pépins qui avaient su gagner le clergé par de grandes
largesses. L’application, en ce cas, était d’autant plus naturelle que
les Pépins avaient occupé eux-mêmes les premières places de l’Église,
et que les ecclésiastiques avaient été déjà désignés par le sobriquet
de _corbeaux_, à cause de leurs robes noires, et peut-être de leur
rapacité.


=CORDE.=—_Gens de sac et de corde._

On place l’origine de cette expression sous le règne de Charles VI,
marqué par plusieurs séditions populaires; les agents de l’autorité
s’emparaient secrètement des principaux factieux, les enfermaient dans
des sacs liés par le haut avec une corde, et allaient les précipiter
dans la Seine, pendant la nuit, sous le Pont-au-Change, ou bien hors
de la ville, au-dessus des Célestins, devant la tour de Billy.—Ce
supplice fut renouvelé, sous Louis XI, contre les criminels de
lèse-majesté qu’on jetait dans la Loire, enfermés dans un sac qui
portait cette inscription: _Laissez passer la justice du roi_.

De semblables exécutions avaient été en usage chez les Grecs. Platon,
poëte comique, qui vivait un siècle après le philosophe du même nom,
fut cousu dans un sac et jeté à la mer.

Le parricide, chez les Romains, était noyé dans un sac où l’on
enfermait avec lui un chien, un coq, une vipère et un singe. (Voy. le
discours de Cicéron: _pro Roscio Amerino_.)

Dans l’_Histoire de la sultane de Perse et des visirs_, contes turcs,
composés au XV^e siècle, par Chec-Zade, précepteur d’Amurat II, on voit
une marâtre qui fait mettre dans un sac et précipiter dans la mer le
fils de son mari.

Quelques auteurs assignent une autre origine à l’expression
proverbiale: avant le règne de Charles VI, disent-ils, on appelait
_sacards_ ou _gens de sac_ de bonnes gens qui, en temps de peste,
allaient, vêtus d’un sac, mettre les morts en terre. Comme ils se
relâchèrent de leur probité et dérobèrent ce qui leur venait sous la
main dans les maisons où ils entraient, la dénomination par laquelle
ils étaient désignés se prit en mauvaise part et fut accolée à celle de
_gens de corde_, pour n’en faire qu’une avec elle.

J’aime mieux croire que l’expression _Gens de sac et de corde_, dont on
fait l’application à de mauvais garnements qui ne méritent pas moins
d’être noyés que d’être pendus, est née tout naturellement d’une double
allusion aux anciens supplices du _sac_ et de la _corde_.

_Filer sa corde._

Se conduire de manière à être pendu.—Les Italiens disent: _Faire comme
l’araignée qui travaille à se pendre_.

Charpentier, ennemi déclaré de Furetière, tira contre lui de ce
proverbe une devise fort piquante qui avait pour corps une araignée
suspendue à son fil, et pour ame ces mots: _Lavora per impiccarsi_,
avec les vers suivants:

  Je ne vis que de saleté,
  Je ne me plais que dans l’ordure,
  Je suis l’horreur de la nature,
  Et fais un ouvrage empesté.
  Les dieux, dont je souille l’image
  Avec mon seul attouchement,
  M’ordonnent, pour mon châtiment,
  De me pendre à mon propre ouvrage.


=CORDELIERS.=—_Il ne faut pas parler latin devant les cordeliers._

Il ne faut point raisonner sur une matière devant ceux qui la
connaissent parfaitement. Les cordeliers avaient la réputation d’être
très bons latinistes, et cela leur valut l’honneur de figurer dans ce
proverbe, synonyme de cet autre plus ancien: _Il ne faut point parler
latin devant les clercs_.

Les Espagnols disent: _En casa del Moro no hables algarabia_, _ne parle
point arabe dans la maison d’un Maure_.

_Faire tout à rebours comme les cordeliers d’Antibes._

Cette comparaison proverbiale, dont on se sert en quelques endroits de
la Provence et du Languedoc pour marquer une sotte maladresse, doit son
origine à un fait qui peut fournir une nouvelle preuve à l’opinion de
ceux qui regardent certaines pratiques de l’ancienne fête des Innocents
comme dérivées des saturnales. «Lorsque cette fête se célébrait dans
le couvent des cordeliers d’Antibes, les frères coupe-choux et les
marmitons occupaient la place des pères, et, revêtus d’ornements
tournés à l’envers, portant au nez des lunettes garnies d’écorce de
citron, ils marmottaient confusément quelques mots de prière qu’ils
feignaient de lire dans des livres tournés à l’envers.» (_Voyageur à
Paris_, t. II, pag. 21.)

_Se confesser comme les cordeliers de Metz._

Cette locution proverbiale a dû son origine à un fait historique que je
vais rapporter dans tous ses détails.

Au mois d’octobre 1555, le P. Léonard, gardien d’un couvent de
cordeliers à Metz, homme d’un esprit actif et intrigant, qui avait
donné de grandes preuves de dévouement aux Français, et qui, à ce
titre, avait obtenu d’eux une confiance illimitée, forma le projet
de les déposséder de cette ville dont ils s’étaient rendus maîtres
trois ans auparavant, et de la livrer, à condition qu’il en serait
fait évêque, aux troupes de Charles-Quint cantonnées à Thionville.
Il communiqua son plan à la reine douairière de Hongrie, régente des
Pays-Bas, et, après avoir reçu l’assurance qu’elle emploierait de son
côté tous les moyens propres à le faire réussir, il s’empressa de
le mettre à exécution, de concert avec ses religieux séduits par la
perspective des honneurs et des richesses dont il avait su flatter leur
ambition. On était loin de soupçonner qu’il n’y eût pas un seul honnête
homme parmi ces moines. L’estime publique qui les environnait servit
de voile à la perfidie de leurs desseins. Ils introduisirent chez eux
un certain nombre de soldats impériaux sous le costume ecclésiastique,
en les faisant passer pour des confrères qui venaient assister à un
chapitre général. Le succès de ce stratagème semblait garantir celui
de la conspiration. Elle était déjà à la veille d’éclater, lorsque M.
de Villevieille, gouverneur de Metz, reçut avis d’un espion, qu’il
entretenait à Thionville, que le commandant de cette place avait admis
plusieurs cordeliers à des conférences nocturnes, et qu’il s’occupait
mystérieusement des préparatifs de quelque expédition importante.
Cette nouvelle fut pour lui un trait de lumière. Il prit à l’instant
ses mesures contre toute espèce de surprise, courut visiter le
couvent, à la tête de sa garde, et se saisit de tous les traîtres, à
l’exception du gardien, qui fut arrêté bientôt après en revenant de
Thionville où il était allé mettre la dernière main à son ouvrage. Cet
aventurier, réduit par les aveux de quelques-uns de ses complices à
l’impossibilité de nier le complot, en révéla les circonstances sans
attendre la torture. Il déclara que la nuit suivante le feu devait être
mis en différents quartiers de la ville, et que, dans le temps où les
habitants et la garnison auraient été occupés à l’éteindre, un corps
ennemi, arrivé à la faveur de l’ombre, aurait escaladé les remparts,
tandis que les soldats auxquels il avait donné asile seraient venus
seconder cette entreprise, en attaquant brusquement par derrière tout
ce qui s’y serait opposé. La terreur et la confusion produites par
des événements si imprévus ne pouvaient manquer de faire réussir le
complot. M. de Villevieille ne se contenta point de l’avoir déconcerté,
il voulut encore le faire tourner contre les ennemis. Il alla se mettre
en embuscade sur le chemin de Thionville, les tailla en pièces pendant
qu’ils s’avançaient avec confiance, et revint triomphant à Metz, où il
s’occupa de faire instruire le procès des conspirateurs. La crainte de
donner un sujet de joie aux ennemis de l’Église fit tenir quelque temps
leur sort indécis. Mais enfin Léonard et vingt de ses moines furent
condamnés à la peine capitale. On rapporte qu’enfermés dans la même
chambre et invités à se préparer à la mort en se confessant les uns
aux autres, ces malheureux, au lieu d’employer leur temps à ce dernier
devoir, éclatèrent en reproches contre leur gardien, le massacrèrent
sur la place, dans un accès de désespoir, et maltraitèrent si fort
quatre autres religieux, qu’on fut obligé de les transporter sur une
charrette avec le corps mort de Léonard jusqu’au lieu de l’exécution.
Cette dispute tragique donna lieu à l’expression proverbiale dont on se
sert en parlant des gens qui se battent au lieu de s’expliquer.


=CORINTHE.=—_Il n’est pas donné à tous d’aller à Corinthe._

_Non homini cuivis contingit adire Corinthum._

Les parémiographes anciens sont partagés en deux avis sur l’origine de
ce proverbe: les uns le font venir de ce que le port de Corinthe était
d’un abord difficile pour les vaisseaux qui y fesaient quelquefois
naufrage; les autres, et c’est le plus grand nombre, le regardent comme
une allusion à la conduite d’une célèbre courtisanne de cette ville,
Laïs, qui mettait la jouissance de ses charmes à un prix excessif;
ce qui fit dire à Démosthène: _Je n’achète pas si cher un repentir_;
mot qui fait plus d’honneur à la parcimonie qu’à la continence de cet
orateur.


=CORNES.=—_Porter des cornes._

Dans la haute antiquité, les cornes étaient un symbole de la dignité
et de la puissance. On représentait Jupiter-Ammon, Sérapis, Isis et
Astarté avec des cornes; on en plaçait une belle paire sur le front du
dieu Pan, qui passait pour l’inventeur de l’ordre des batailles et de
l’arrangement des armées en deux lignes formées l’une à la droite et
l’autre à la gauche du centre; d’où vint l’expression latine _cornua
exercitus_ (les cornes de l’armée) que nous rendons par _les ailes de
l’armée_. Bacchus était ainsi figuré cornu, soit parce que les premiers
vases dont on se servit pour boire furent des cornes de bœuf, comme le
remarque Diodore de Sicile (t. I, liv. III), soit à cause de la vertu
du vin qui donne de la vigueur aux faibles et de l’audace aux poltrons.
Et pour exprimer cet effet du vin, on disait poétiquement qu’il prêtait
des cornes aux buveurs. De là ces vers d’Horace dans l’ode à son
amphore:

  _Tu spem reducis mentibus anxiis,
  Viresque, et_ addis cornua pauperi.

Ce qu’Ovide (_de Arte amandi_, lib. I) a imité ainsi:

  _Tunc veniunt risus_, _tunc_ pauper cornua sumit.

Apollon et Diane avaient quelques autels qui étaient construits de
cornes entrelacées, et Martial (_de Spectac._, epig. 15) parle d’un de
ces autels comme d’une merveille. Mais les cornes n’étaient pas des
attributs exclusivement consacrés aux dieux; elles servaient d’insignes
à plusieurs héros. Les rois de Macédoine portaient des cornes de
bélier à leur casque. Suivant Clément d’Alexandrie, Alexandre-le-Grand
ne quitta jamais cette marque de distinction; et de là vint le nom
d’_Alexandre aux deux cornes_, _Zou cornaïn_, que lui donne Mahomet
dans le Coran (ch. 18). Enfin les cornes sont, dans la Bible même,
des symboles sacrés; et les images qui nous retracent Moïse au sortir
de son entrevue avec l’Éternel sur le mont Sinaï, nous présentent le
front de ce législateur décoré de cornes. _Cornutam Moysi faciem_, dit
la Vulgate. Il est vrai pourtant que les interprètes entendent par ces
cornes des croissants de feu.

N’est-il pas étrange qu’après avoir employé les cornes à des usages
si respectables, on en ait fait, dans la suite, le ridicule et odieux
ornement de la tête des maris trompés? Quelle peut être la raison
de cela? Cette raison, on la trouve dans les habitudes du bouc qui
supporte tranquillement la rivalité d’un autre bouc, sans le regarder
même de travers, quoique Virgile ait dit, pour un cas extraordinaire,
à la vérité: _Transversa tuentibus hircis_. Il est certain que les
Grecs désignaient sous le nom de bouc, άϊξ, l’époux d’une femme lascive
comme une chèvre, et qu’ils appelaient _fils de chèvre_ les enfants
illégitimes. L’expression _Planter des cornes à quelqu’un_ leur fut
même connue, car elle est dans ces mots Κἕρατα αυτὧ ποιηϚαι, dont
Artémidore s’est servi en son _Traité des songes_ (liv. II, ch. 12),
où il dit que rêver de cornes est un fâcheux pronostic pour un mari.
Nous apprenons en outre de l’historien Nicetas que l’empereur Andronic
voulant reprocher aux habitants de Constantinople l’inconduite de leurs
femmes, fesait dresser sur les principales places de cette ville les
plus beaux bois de cerf qu’il pouvait se procurer.

Les Romains attachaient aussi aux cornes une signification pareille.
Ils avaient l’expression _Vulcanus corneus_, qui répond exactement à
notre _mari encornaillé_; et c’est à quoi Plaute a voulu sans doute
faire allusion par un jeu de mots lorsque, employant _corne_ pour
_lanterne_, il a dit dans son _Amphitryon_ (act. I, sc. 1): _Quo
ambulas, tu qui Vulcanum in cornu conclusum geris? où vas-tu, toi qui
portes Vulcain enfermé dans une corne?_

Je puis citer encore ce vers d’Ovide:

  _Atque maritorum capiti non cornua desunt._

En Italie, on donne à l’époux d’une femme infidèle le sobriquet de
_becco_ (_bouc_), que Molière a francisé dans ces vers de _l’École des
Femmes_ (act. IV, sc. 6):

  Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu
  Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.

Voltaire a prétendu à tort que les cornes métaphoriques sont venues
des cornettes, espèce de coiffure dont les dames se paraient au XV^e
siècle, et dont je parlerai dans un article particulier. Longtemps
avant l’introduction de cette coiffure, les expressions _cornard_,
_cornu_ et _porteur de cornes_ avaient été employées comme synonymes de
_sot_, dans le sens qu’a ce mot d’après le vieux proverbe, _Qui demeure
trop à se marier, il s’avance d’être sot_, et d’après ce vers d’une de
nos comédies,

  Épouser une sotte est pour n’être point _sot_.

Elles se trouvent chez plusieurs poëtes de la langue romane, parmi
lesquels je citerai les troubadours Bertrand de Ventadour, Pierre
d’Auvergne et Guillaume de Bergedan. D’ailleurs, ce fut anciennement
en France un malicieux usage de railler les maris _nés_, comme on dit,
_sous le signe du Capricorne_, en arborant des cornes à leur porte,
la veille de la fête de saint Jean qu’on leur donnait pour patron, à
cause de l’homonymie de ce saint avec Jan ou Janus, à qui sa double
tête avait fait attribuer le même ministère. A Paris, on poussait plus
loin l’avanie. L’homme convaincu de s’être laissé déshonorer par sa
femme, était condamné à mettre un grand bonnet à cornes, et à parcourir
les rues sur un âne, la tête tournée vers la queue qu’il tenait à la
main, tandis que cette femme menait l’animal par la bride, et qu’un
crieur public répétait à haute et intelligible voix: _On en fera autant
à celui qui le sera_. Une semblable coutume était établie aussi en
Catalogne; mais pendant la promenade que le patient fesait à pied, il
était fouetté par son infidèle, laquelle l’était en même temps par le
bourreau, et, après cela, il était obligé de payer l’amende. Ces folles
punitions n’auraient-elles pas eu pour principe cette observation assez
juste que les déréglements des femmes proviennent, en très grande
partie, des torts des maris?

Les Espagnols comparent le mari résigné qui ferme les yeux sur
l’inconduite de sa femme, _à l’escargot qui, pour se délivrer
d’inquiétude, échangea ses yeux pour des cornes_.

  _El caracol, por quitar de enojos,
  Por los cuernos troco los ojos._

Ce proverbe fort original, dont on se sert aussi dans le midi de la
France, est fondé sur une tradition populaire qui dit que l’escargot,
qu’on suppose aveugle, fut créé avec de bons yeux, mais qu’étant sans
cesse exposé à les avoir blessés en rampant sur la terre, il pria le
bon Dieu de les lui ôter, et de les remplacer par des cornes, dont il
espérait retirer plus d’avantage: ce qui lui fut accordé.

J’ai entendu chanter dans un village du département de l’Aveyron une
vieille chanson patoise qui rappelle cette singulière tradition, et qui
se termine par un couplet piquant dont je vais reproduire l’idée, à
défaut des paroles que j’ai oubliées:

  Celui que le guignon fit naître
  Sous le signe ingrat du bélier,
  Se tourmente pour mieux connaître
  Ce qu’il ferait bien d’oublier.
  Eh! qu’espère-t-il que souffrance
  D’une ombrageuse vigilance
  Qui doit lui prouver qu’il est sot?
  Veut-il fuir des chagrins sans bornes?
  Qu’il change ses yeux pour des cornes,
  A l’exemple de l’escargot.

On emploie le nom de _cornélius_ pour synonyme de _cornard_, comme on
le voit dans ce vers du _Sganarelle_ de Molière (sc. 6):

  Et l’on va m’appeler seigneur _cornélius_.

L’évêque de Belley disait à un mari qui se plaignait hautement:
«Taisez-vous donc; il vaut mieux être _Cornelius Tacitus que Publius
Cornelius_.»


=CORNEILLE.=—_Y aller de cul et de tête, comme une corneille qui abat
des noix._

C’est se donner beaucoup de mouvement pour venir à bout de quelque
chose.

La corneille est très friande d’une espèce de noix fort grosse que
Rabelais appelle _noix grollière_, terme dérivé de _grolle_ (ou
_graille_), nom qu’on donnait autrefois à cet oiseau, et que les
naturalistes donnent aujourd’hui au freux, autre oiseau de semblable
espèce. La corneille préfère cette noix à toutes les autres, parce que
la coque en est moins dure; et lorsqu’elle se sent excitée par la faim,
elle s’envole sur un noyer, s’accroche du bec et des griffes à quelque
branche, et l’agite aussi fortement qu’elle peut pour en abattre le
fruit qui, s’entr’ouvrant dans la chute, lui offre un aliment plus
facile à extraire de l’enveloppe où il est contenu.

En quelques endroits, on donne métaphoriquement le nom de _corneille_ à
l’homme chargé d’abattre les noix, parce qu’il ressemble à la corneille
par l’agitation qu’il se donne et par la couleur d’un mauvais vêtement
dont il s’affuble d’ordinaire, à cause des taches que font les écales.

_Bayer aux corneilles._

S’amuser à regarder en l’air niaisement, et par extension, faire le
badaud.—_Bayer_ ou _béer_ signifie ici _regarder bouche béante_: état
qui est naturel au badaud, et qui est nécessaire d’ailleurs pour sa
respiration, lorsqu’il lève la tête en haut afin de contempler le vol
élevé des corneilles.


=CORNETTE.=—_Porter la cornette._

On disait autrefois d’un homme qu’_il portait la cornette_ lorsque
sa femme _portait la culotte_; mais aujourd’hui cette expression ne
désigne plus un mari en puissance de femme, _vir uxorius_, comme
disaient les Latins; elle s’emploie dans le même sens que _porter des
cornes_.

La cornette, ou le hennin, était une espèce de bonnet à deux cornes
très élevées, dont l’introduction fut due à Isabeau de Bavière. Toutes
les dames s’empressèrent de l’adopter, et c’était à qui aurait les
hennins les plus riches, les cornes les plus élevées. De ces cornes
descendaient en flottant sur les épaules des crêpes, des franges et
d’autres ornements. Comme une pareille coiffure coûtait fort cher,
les maris s’en plaignirent beaucoup. Les confesseurs, surtout les
moines, se réunirent à eux, et la traitèrent d’invention diabolique.
Un carme nommé _Connéette_ l’anathématisa par dix-sept sermons qu’il
prêcha à Lille, vers l’année 1427, et il engagea les jeunes gens
à parcourir les rues avec des crochets pour abattre les hennins et
les jeter dans la boue. Un autre carme, peut-être le même, fit de
semblables prédications à Paris. Mais son éloquence fut impuissante
contre la mode, qui ne parut s’arrêter un moment que pour reprendre
de nouvelles forces. «Après son département, dit Paradin, les femmes
relevèrent leurs cornes, et firent comme les limaçons, lesquels, quand
ils entendent quelque bruit, retirent et resserrent tout bellement
leurs cornes; ensuite, le bruit passé, ils les relèvent plus grandes
que devant. Ainsi firent les dames, car les hennins ne furent jamais
plus grands, plus pompeux et plus superbes, qu’après le département du
carme.»


=CORPS-SAINT.=—_Enlever quelqu’un comme un corps-saint._

C’est l’enlever promptement, de vive force, sans qu’il ait le temps ni
le moyen de résister.

_Corps-saint_ n’est point, comme l’ont cru plusieurs étymologistes,
une corruption de _corsin_ ou _cahorsain_, double nom d’usuriers
italiens, qui appartenaient, dit-on, à la famille des _Corsini_,
célèbres marchands de Florence, et qui s’étaient établis à Cahors,
lesquels, étant venus à Paris, furent enlevés, dans une nuit, par ordre
de l’autorité supérieure. Le mot est écrit ainsi qu’il doit l’être,
et désigne réellement le corps d’un saint. Rien n’était plus commun,
au moyen âge, que l’enlèvement d’une telle relique fort précieuse
pour les bourgs et villes qui en avaient la possession, à cause de
la nombreuse affluence de fidèles et de pèlerins qu’elle y attirait.
Cet enlèvement était considéré comme une œuvre pie par ceux qui le
fesaient, et ils y employaient beaucoup d’adresse, de promptitude
et quelquefois de violence, pour mettre en défaut la vigilance des
légitimes propriétaires. L’historien d’Abbeville dit: «Le grand nombre
de corps saints que renferme l’abbaye de Sainte-Saulve, de Montreuil,
n’est-il pas un témoignage de la cupidité des comtes de Flandre? Ces
corps saints n’ont-ils pas été tous volés? Le nez de saint Wilbrod ne
provient-il pas du prieuré de Wetz, en Hollande? le nombril de saint
Adhelme, d’un monastère normand?»


=COTEAU.=—_Être de l’ordre des coteaux._

Cette expression fut très usitée dans le XVII^e siècle pour désigner de
fins gourmets qu’on appelait _chevaliers de l’ordre des coteaux_, ou
tout simplement _coteaux_.

                      Ces hommes admirables,
  Ces petits délicats, ces vrais amis de tables
  Et qu’on en peut nommer les dignes souverains,
  Savent tous les _coteaux_ où croissent les bon vins;
  Et leur goût leur ayant acquis cette science,
  Du grand nom de _coteaux_ on les appelle en France.

  (DE VILLIERS, coméd. des _Coteaux, ou marquis friands_.)

«Le dîner de M. Valavoir effaça entièrement le nôtre, non par la
quantité des viandes, mais par l’extrême délicatesse qui a surpassé
celle de tous nos _coteaux_.» (MADAME DE SÉVIGNÉ, _lettre 124_.)

«Il y a des grands qui se laissent appauvrir et maîtriser par des
intendants, et qui se contentent d’être gourmets ou _coteaux_.» (LA
BRUYÈRE.)

        Certain hâbleur à la gueule affamée,
  Qui vint à ce festin, conduit par la fumée,
  Et qui s’est dit _profès dans l’ordre des coteaux_,
  A fait, en bien mangeant, l’éloge des morceaux.

  (BOILEAU, sat. 3.)

Des Maizeaux, auteur de la _Vie de Saint-Évremond_, a observé que
Boileau, le père Bouhours et Ménage, ont rapporté inexactement
l’origine des _coteaux_, et il a donné l’explication suivante qu’il
tenait de son héros, et qu’on doit regarder comme la meilleure. «M. de
Saint-Evremond, dit-il, se rendit fameux par son raffinement sur la
bonne chère. Mais dans la bonne chère on cherchait moins la somptuosité
et la magnificence que la délicatesse et la propreté. Tels étaient
les repas du commandeur de Souvré, du comte d’Olonne, et de quelques
autres seigneurs qui tenaient table. Il y avait entre eux une espèce
d’émulation à qui ferait paraître un goût plus fin et plus délicat. M.
de Lavardin, évêque du Mans, et cordon-bleu, s’était mis aussi sur les
rangs. Un jour que M. de Saint-Evremond mangeait chez lui, cet évêque
se prit à le railler sur sa délicatesse et sur celle du comte d’Olonne
et du marquis de Bois-Dauphin.—Ces messieurs, dit le prélat, outrent
tout, à force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient manger
que du veau de rivière, il fout que leurs perdrix viennent d’Auvergne,
que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Versine. Ils ne sont
pas moins délicats sur le fruit; et pour le vin, ils n’en sauraient
boire que des trois coteaux d’Aï, de Haut-Villiers et d’Avenay....
M. de Saint-Évremond ne manqua pas de faire part à ses amis de cette
conversation, et ils répétèrent si souvent ce qu’il avait dit des
coteaux, et en plaisantèrent en tant d’occasions, qu’on les appela _les
trois coteaux_.»


=COUCOU.=—_Avaler comme un coucou._

Le coucou est un nourrisson insatiable et qui le paraît d’autant plus,
que de petits oiseaux, tels que le rouge-gorge, la fauvette, le chantre
et le troglodite, dans les nids desquels il éclot, ont de la peine à
fournir de la subsistance à un hôte d’une si grande dépense, surtout
lorsqu’ils ont en même temps une famille à nourrir, comme cela arrive
quelquefois. De là l’expression _Avaler comme un coucou_.

_Maigre comme un coucou._

Le coucou est très maigre au printemps, et c’est alors seulement que
cette façon de parler a sa juste application, car, en automne, il
devient excessivement gras, et fournit un assez bon mets aux amateurs.

_Ingrat comme un coucou._

Des auteurs soupçonnent, dit Gueneau de Montbeillard, que le coucou,
après avoir déposé son œuf dans le nid de la fauvette, y revient
quand cet œuf est éclos, et chasse ou mange les enfants de la maison
pour mettre le sien plus à son aise. D’autres veulent que ce soit
celui-ci qui en fasse sa proie, ou du moins qui les rende victimes de
sa voracité, en s’appropriant les subsistances que peut fournir la
pourvoyeuse commune. D’autres encore supposent que cet intrus, honteux
de l’être, s’envole dès qu’il peut remuer les ailes à la recherche de
la véritable mère, et qu’avant de prendre son essor, le nourrisson
dévore sa nourrice qui lui a donné jusqu’à son propre sang, en tuant
et en lui faisant manger jusqu’à ses propres petits. Tous ces crimes,
dont plusieurs sont physiquement impossibles, ont excité l’indignation
de Mélanchton, qui a écrit une belle harangue contre le coucou. Il n’en
fallait pas tant pour faire de cet oiseau un archétype d’ingratitude,
et donner lieu au proverbe, qui est peut-être né en Allemagne où il est
beaucoup plus usité qu’en France. _Undankbar wie der Kuckuck._


=COUDE.=—_Lever le coude._

C’est-à-dire boire.

On dit aussi _Plier le coude_. L’expression se trouve dans les
_Serrées_ de Bouchet, et dans un vieux almanach qui indique les jours
où il est bon de _bien plier le coude_.

Pour vous exhorter encore plus, disait Franklin, dans votre piété et
votre reconnaissance envers la providence divine, réfléchissez, mes
amis, sur la situation qu’elle a donnée au coude. Si le coude avait été
placé près de la main, ou près de l’épaule, le verre aurait toujours
été porté bien au delà de la bouche, et nous aurions été tantalisés.
Mais nous voilà en état de boire à notre aise, le verre venant
justement à la bouche. Adorons donc, le verre à la main, cette sagesse
bienveillante; adorons et buvons!

_Le mal de l’œil, il faut le panser avec le coude._

Il n’est guère possible de porter le coude à l’œil. De là ce proverbe
qui s’explique par cet autre: _Qui veut guérir ses yeux, doit
s’attacher les mains_.


=COURTAUD.=—_Courtaud de boutique._

On appelle ainsi un commis marchand, et l’on croit que ce nom est venu
de ce qu’autrefois les garçons de boutique, ainsi que les artisans,
portaient des habits à taille courte, tandis que les gens considérables
n’en portaient qu’à longue taille. Mercier, dans sa _Néologie_,
prétend qu’il a été formé de deux mots que le maître marchand dit au
garçon, en l’envoyant sur les traces du chaland qui se retire sans
acheter parce qu’on a surfait: _Cours tôt_, c’est-à-dire cours vite
après lui.


=COURTISAN.=—_Un courtisan doit être sans humeur et sans honneur._

C’est ainsi que le duc d’Orléans, régent de France, a défini le parfait
courtisan. Ce mot spirituel, qui a mérité les honneurs du proverbe,
pourrait bien lui avoir été inspiré par le souvenir d’un passage de
Sénèque, où il est dit qu’un homme qui avait vieilli au service des
rois répondit à quelqu’un qui lui demandait comment, à la cour, il
avait pu parvenir, contre l’ordinaire, à un âge aussi avancé: C’est en
recevant des outrages, et en remerciant.

Un autre courtisan disait: Ne se brouille pas avec moi qui veut.

Henri Estienne (_Dialogue du langage françois italianisé_) donne cette
recette curieuse pour devenir vrai courtisan: «Prenez trois livres
d’impudence, mais de la plus fine, qui croît en un rocher qu’on nomme
_front d’airain_, deux livres d’hypocrisie, une livre de dissimulation,
trois livres de la science de flatter, deux livres de bonne mine; le
tout cuit au jus de bonne grâce, par l’espace d’un jour et d’une nuit,
afin que les drogues se puissent bien incorporer ensemble: après, il
faut passer cette décoction par une étamine de large conscience; puis,
quand elle est refroidie, y mettre six cuillerées d’eau de patience,
et trois d’eau de bonne espérance. Voilà un breuvage souverain pour
devenir vrai courtisan, en toute perfection de courtisanisme.»


=CRAMOISI.=—_Sot en cramoisi._

C’est un sot de la première espèce, et dont la sottise ne s’effacera
jamais. Rien n’est plus durable que le cramoisi, qui est moins
une couleur particulière que la perfection de quelque couleur que
ce soit; et de là vient, comme l’a remarqué Le Duchat, qu’on dit
_rouge-cramoisi_, _violet-cramoisi_[32]. On lit dans Rabelais
(liv. V, ch. 46): _Rimer en cramoisi_, c’est-à-dire faire des vers
aussi excellents dans leur genre que l’est le cramoisi en fait de
couleur.—Aujourd’hui l’expression _en cramoisi_ ne s’adapte plus
guère qu’à un mot pris en mauvaise part, et dont on veut étendre le
sens péjoratif. Il en est de même en italien: _Poltrone in cremisino_
signifie poltron au suprême degré.

Le mot _cramoisi_ vient du mot arabe _kermès_ passé dans notre langue,
où il désigne en général la couleur rouge et l’insecte qui la produit.
Le peuple dit _kermoisi_, et il est à observer que le peuple a conservé
la prononciation primitive qui est la plus conforme à l’étymologie.
On attribue à ce pauvre peuple bien des fautes qui n’en sont point
réellement, afin de cacher celles des réformateurs grammairiens.


=CRACOVIE.=—_Avoir ses lettres de Cracovie._

Les lettres de Cracovie, ainsi nommées par allusion au verbe _craquer_
(mentir), sont des brevets qu’on expédie aux grands hâbleurs. _Avoir
ses lettres de Cracovie_, signifie donc être reconnu et proclamé
menteur.

Il y avait autrefois au jardin du Palais-Royal, d’autres disent au
jardin du Luxembourg, un arbre qu’on appelait l’_arbre de Cracovie_,
pour la raison que je viens d’indiquer, ou parce que les nouvellistes
se réunissaient d’ordinaire sous son ombre, pendant les troubles de
Pologne. Le prototype de ces _cracovistes_ était un abbé dont on
ignorait le vrai nom, et qu’on désignait par le sobriquet de l’_abbé
trente mille hommes_, attendu qu’avec ce nombre de soldats, ni plus ni
moins, il se fesait fort d’exécuter heureusement ses plans de campagne;
il eut pour successeur le fameux Métra, bourgeois désœuvré à qui les
membres du corps diplomatique envoyaient toutes les nouvelles qu’ils
voulaient répandre. Mais celui-ci établit son quartier-général aux
Tuileries, sur la terrasse des Feuillants.


=CRÉPIN.=—_C’est tout son saint-crépin._

C’est tout son avoir. On dit aussi: _Porter tout son
saint-crépin_;—_Perdre tout son saint-crépin_. Ces façons de parler
populaires sont venues de ce que les garçons cordonniers qui, courant
le pays, portent leurs outils dans un sac ou dans une boîte et
appellent ce petit bagage _saint-crépin_, du nom du saint qu’ils ont
pris pour patron, parce qu’il fut, dit-on, cordonnier de son vivant,
ou bien à cause de l’analogie qu’il y a entre _crépin_ et _crepida_,
bottine, pantoufle, car les avis sont partagés sur ce point.

_Offre de saint Crépin._

Cette expression, particulièrement usitée en Dauphiné, a dû son origine
à un tableau qu’on voyait autrefois à Grenoble dans une chapelle
consacrée à saint Crépin et à saint Crépinian frères martyrs. Saint
Crépinian était représenté coupant des souliers, et saint Crépin en
tenant une paire pour la donner à un pauvre qui lui demandait la
charité. Comme ces souliers ne passaient jamais de la main qui les
offrait dans celle qui les attendait, on appella _offre de saint
Crépin_, une offre qui ne se réalise point.


=CRITIQUE.=—_La critique est aisée et l’art est difficile._

Joli vers de Destouches, qui a remplacé le proverbe: _Il est aisé de
reprendre et malaisé de faire mieux_. Mais c’est à tort qu’on croit
réfuter la critique en citant ce vers; car de ce que la critique est
aisée, il ne s’ensuit pas qu’elle soit fausse.


=CROCHET.=—_Aller aux congres sans crochet._

C’est entreprendre une affaire sans avoir les moyens de l’exécuter.
Les congres sont de grosses anguilles de mer qui se tiennent dans
le creux des rochers d’où on les retire avec des crochets de fer
attachés à de longues perches; ce qu’on ne pourrait effectuer sans ces
instruments.—On dit de même, et plus fréquemment: _Aller aux mûres
sans crochet_.


=CROCODILE.=—_Larmes de crocodile._

Larmes fausses et hypocrites, larmes d’un traître qui cherche à
émouvoir la compassion pour mieux tromper.—Cette expression, qui
était très usitée chez les Grecs et chez les Latins, est fondée sur la
croyance que le crocodile pleure et gémit en imitant la voix humaine,
lorsque du milieu des roseaux, où il se cache, il voit un passant qu’il
veut attirer pour en faire sa proie.


=CROIX.=—_Chacun porte sa croix en ce monde._

Chacun a son affliction. Les peines, dit La Rochefoucauld, sont jetées
également dans tous les états des hommes.—Ce proverbe est tiré de
l’évangile où le Sauveur dit: _Si quis vult me sequi deneget semetipsum
et tollat crucem suam_ (Saint Marc, ch. VIII, v. 34; Saint Luc, ch. IX,
v. 23). Celui qui veut me suivre doit renoncer à lui-même et porter sa
croix.

Le mot _croix_, pris dans le sens d’affliction, s’employait de même
chez les Latins. Plaute, Térence, Cicéron, Columelle et d’autres
auteurs en offrent plusieurs exemples.

_A dix il faut faire une croix._

Proverbe qu’on emploie après une énumération de certaines qualités
ou de certains défauts pour indiquer le nombre ou le degré élevé qui
paraît y mettre le comble.

Mascarille, comptant les bévues de l’Étourdi, dans cette comédie de
Molière (acte I, sc. 11) s’écrie:

                                    Et trois:
  Quand nous serons à dix nous ferons une croix.

«Ce proverbe vient peut-être de ce que, pour marquer dix en chiffres
romains, on fait ce qu’on appelle une croix de saint André[33], ou
croix de Bourgogne, X.—Court de Gebelin, dans son excellente _Histoire
de la parole_, in-8, p. 123, dit que la croix fut la peinture de la
perfection de dix, nombre parfait.» (BRET., _Commentaire de Molière_).

_Faire une croix à la porte de quelqu’un._

Cette expression, dont on se sert pour dire qu’on ne veut plus aller
dans la maison de quelqu’un, est fondée sur un usage des chevaliers
qui, passant devant le château d’une personne de mauvaise renommée, ne
daignaient pas y entrer, et fesaient une note d’infamie à la porte en y
traçant une croix.

_Jouer à croix et à pile._

Tout le monde connaît le jeu désigné par cette expression, qui est
venue de ce que les monnaies du temps de saint Louis et de quelques-uns
de ses successeurs, portaient sur une face l’empreinte d’une _croix_,
et sur l’autre celle de deux _piles_ ou piliers. Les uns pensent,
avec l’historien italien Villani, que ces piles représentaient des
bernicles, instruments de torture dont ce roi avait été menacé durant
sa captivité, et dont les figures devaient rester pour rappeler un tel
affront jusqu’à ce que lui ou ses barons en eussent tiré vengeance.
Les autres croient qu’elles étaient des colonnes pareilles à celle
que Louis-le-Débonnaire avait fait mettre sur ses monnaies où elles
soutenaient une église surmontée d’une croix, avec cette légende:
XRISTIANA RELIGIO[34].

Les monnaies de plusieurs villes de la Grèce et celles de Rome
offraient d’un côté la tête de Janus, et de l’autre un vaisseau, qui
était quelquefois remplacé chez les Grecs par une guirlande. Ces
signes avaient été choisis en raison de ce que Janus passait pour
l’inventeur de l’argent monnayé, des vaisseaux et des guirlandes. Les
Romains jouaient comme nous en jetant en l’air une pièce de monnaie,
et ils disaient: _Caput aut navis_, _tête ou vaisseau_. Macrobe et
saint Augustin parlent de ce jeu. Les Italiens disent: _Fiore o santo_,
_fleur ou saint_, parce que les monnaies de Florence et de quelques
autres villes sont marquées de ces signes. L’expression des Espagnols
est: _castillo y léon_, par allusion aux figures empreintes sur leurs
pièces, dont un côté présente un château qui forme les armes du royaume
de Castille, et l’autre un lion qui forme les armes du royaume de Léon.
En Angleterre, on appelle _king’s side_, _côté du roi_, celui où est
l’effigie du monarque, et _cross’ side_, _côté de la croix_, celui où
se trouve ce signe du christianisme.

_Jeter une chose à croix et à pile._

C’est abandonner une chose aux chances du hasard.

_N’avoir ni croix ni pile._

C’est n’avoir pas le sou.


=CROSSE.=—_Crosse d’or, évêque de bois._

Quelqu’un ayant demandé à saint Boniface, qui vivait dans le huitième
siècle, s’il était permis de se servir de calices de bois dans les
saints mystères, ce saint répondit en soupirant: «Autrefois l’église
avait des calices de bois, et des évêques d’or; aujourd’hui elle a des
calices d’or, et des évêques de bois.» C’est de là qu’est venu notre
dicton satirique contre le luxe du haut clergé qui ne mérite plus un
pareil reproche.


=CROUPIÈRE.=—_Tailler des croupières à quelqu’un._

Cette locution, dont on se sert au figuré pour dire susciter des
embarras, de mauvaises affaires à quelqu’un, fut employée d’abord au
propre, en parlant d’un corps de cavalerie mis en déroute et poursuivi
par l’ennemi qui, frappant à coups de lance sur la croupe des chevaux,
coupait ou _taillait les croupières_.


=CRUCHE.=—_C’est une cruche._

C’est un imbécile, un idiot.—On mettait autrefois de belles
inscriptions sur les vases sacrés et sur ceux qui servaient pour
l’ornement dans les maisons, mais on n’en mettait pas sur les cruches
destinées au service du ménage. De là l’usage d’appeler un homme docte,
_vas scientiæ_, _vase de science_[35]. De là aussi, par opposition,
l’usage d’appeler un ignorant, _une cruche_ ou _un cruchon_.

_C’est une cruche sans anse._

C’est-à-dire un sot difficile à manier, et sur lequel la raison n’a
point de prise, _un animal indécrottable_.

_Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise._

A force de retomber dans les mêmes fautes ou de s’exposer au danger, on
finit par y périr.—Proverbe qu’on trouve appliqué aux templiers dans
une chronique manuscrite en vers qui est citée par M. Raynouard, et qui
paraît être du commencement du XIV^e siècle. _Tant va pot à eue_ (eau)
_qu’il brise._

On connaît la variante grivoise que Beaumarchais a faite à ce proverbe,
_Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle s’emplit_.


=CUIR.=—_Faire un cuir._

Sous le règne de Louis XIV, vivait un personnage célèbre dans les rues
de Paris, Philibert le Savoyard, dont d’Assoucy a tracé le portrait
burlesque, dans la relation de son voyage de Châlons-sur-Saône à Lyon,
et dont Boileau a fait mention dans les vers suivants de sa neuvième
épître:

  Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages
  Occuper les loisirs des laquais et des pages,
  Et souvent, dans un coin renvoyés à l’écart,
  Servir de second tome aux airs du Savoyard!

Cet homme, aveugle comme Homère et se croyant poëte comme lui,
gagnait sa vie à composer des rapsodies rimées et à les chanter sur
le Pont-Neuf, son Parnasse ordinaire, près du cheval de bronze qu’il
nommait son Pégase. On raconte que, pour mieux faire admirer le volume
extraordinaire de sa voix, il se plaisait à la marier au carillon de la
Samaritaine dont elle formait le dessus. Alors il entonnait de toute la
force de ses poumons les _pataqui_, _pataquiès du savetier_, pot-pourri
remarquable par ce vice d’élocution qui consiste à mettre des _s_ et
des _t_ finals à la place l’un de l’autre ou sans nécessité. Et c’est,
dit-on, d’une allusion à cette chanson grivoise, où le mot _cuir_ était
souvent répété, qu’est venue la locution populaire _faire un cuir_,
laquelle s’emploie pour désigner une liaison de mots irrégulière et
mal sonnante, à peu près dans le même sens qu’on dit, _parler comme un
savetier, comme un faiseur de savates_.

Telle est l’explication que j’ai donnée, il y a une dizaine d’années,
dans le _Journal grammatical_, et que d’autres journaux ont reproduite;
mais aujourd’hui il me paraît plus naturel et plus exact de penser
que l’expression _Faire un cuir_ a été imaginée comme variante de
l’expression _Écorcher la langue_, en raison de l’analogie que
présentent _écorcher_ et _faire un cuir_.

On dit aussi: _Faire un velours_, par allusion à _Faire un cuir_; mais
les puristes ne confondent pas ces deux façons de parler. Il y a cette
différence entre le _cuir_ et le _velours_, que le premier marque une
liaison rude, et le second une liaison douce. _Il va-t-à Paris_ est un
_cuir_; _Il va-z-à Paris_ est un _velours_.

_Faire du cuir d’autrui large courroie._

C’est être fort libéral du bien des autres, le dépenser mal à propos.
Expression fort ancienne dans notre langue, car elle se trouve dans ces
vers d’Hélinand, poëte qui vivait sous Louis VII:

  Faire son preu (profit) d’autruy dommage
  Et d’autruy cuir larges correies.

Plaute a dit: _De meo tergo degitur corium_, _le cuir est pris de mon
dos_, pour signifier: c’est à mes risques et périls qu’on fait la chose.


=CUIRASSE.=—_Trouver le défaut de la cuirasse._

C’est-à-dire le côté faible, le point vulnérable d’une personne
ou d’une chose. On disait autrefois, au propre: _Le défaut de la
cuirasse_, pour signifier l’endroit où la cuirasse _défaillait_,
manquait, et laissait à découvert une partie du corps dans laquelle on
pouvait enfoncer le poignard.

_Petite cuisine agrandit la maison._

La modération ou l’économie dans les dépenses de table enrichit une
maison.


=CUJAS.=—_Commenter les œuvres de Cujas._

Le célèbre juriste Cujas laissa en mourant une fille âgée de treize
ans, nommée Suzanne, laquelle fut bien loin d’être aussi chaste que sa
patronne. Le président de Thou, qui s’intéressait beaucoup à elle, se
hâta de la marier, aussitôt qu’elle eut atteint sa quinzième année,
pour prévenir les suites de son tempérament amoureux; mais il ne put
empêcher, dit Bayle, qu’elle ne devançât le mariage; et depuis ses
noces, elle continua si ouvertement ses galanteries que son mari, qui
était un honnête gentilhomme, en mourut de chagrin. Elle en épousa un
autre, et alla de mal en pis. Les élèves en droit, qui étaient toujours
bien reçus chez elle, désertaient l’école pour lui faire la cour. Ils
appelaient cela _commenter les œuvres de Cujas_, et cette expression
passa en proverbe pour désigner les privautés des écoliers avec la
fille du maître.

Le professeur de droit Edmond Mérille, dépité de voir Suzanne Cujas
enlever tous les jours quelque étudiant à son cours, fit contre elle
cette épigramme latine qui est assez bien tournée:

  _Viderat immensos Cujati nata labores_
      _Æternum patri promeruisse decus._
  _Ingenio haud poterat tam magnum æquare parentem_
      _Filia: quod potuit corpore fecit opus._

Nicolas de Catherinot a écrit la vie de Suzanne Cujas, dans laquelle il
a voulu faire revivre la Quartilla de Pétrone et l’Alix de Marot.


=CUL.=—_Être à cul._

C’est ne savoir plus que faire ni que dire.—Allusion à un usage
autrefois observé dans l’Université de Paris, où les écoles étaient
jonchées de paille sur laquelle les étudiants étaient assis. Chacun
d’eux se levait pour répondre lorsqu’il était interrogé, et s’il
demeurait court, dans l’examen qu’il avait à subir, il était obligé de
se rasseoir, ce qui s’appelait _être à cul_ ou _être mis de cul_, comme
on le voit dans cette phrase de Rabelais (liv. II): «Il tint contre
tous les régents et orateurs, et _les mit de cul_.»

Lamonnoye, dans le _Glossaire alphabétique_ qui se trouve à la suite
des _Noëls bourguignons_, donne une autre explication que je vais
rapporter, quoiqu’elle me paraisse moins bonne que la première. «_Le
diable est à cul._ C’est comme si l’on disait: le diable est poussé
à bout; il est réduit à demeurer, pour toute défense, le _cul_ rangé
contre un mur; il est _acculé_. On appelle _accul_ le lieu où l’on est
acculé.»

_Cul-de-plomb._

Le peuple, habitué à joindre l’image à la pensée, appelle ainsi un
homme de bureau qui, du matin au soir, cloué sur son siége et courbé
sur son ouvrage, semble avoir perdu l’usage de ses facultés locomotives.

_Demeurer entre deux selles le cul à terre._

Cela se dit d’une personne qui prétendant à deux choses n’en obtient
aucune, ou qui ayant deux moyens de réussir dans une affaire ne réussit
par aucun des deux.


=CULOTTE.=—_Porter la culotte._

On dit aussi: _Porter le haut-de-chausses_.—Ces deux expressions,
parfaitement synonymes, s’emploient en parlant d’une femme qui maîtrise
son mari. Fleury de Bellingen a pensé qu’elles avaient leur fondement
dans l’histoire ancienne, et voici l’explication singulière qu’il en
a donnée: «La reine Sémiramis prévoyant, après la mort de Ninus son
époux, que les Assyriens ne voudraient pas se soumettre à l’empire
d’une femme, et voyant que son fils Zaméis, ou Ninias, comme le nomme
Justin, était trop jeune pour tenir les rênes d’un si grand état, elle
se prévalut de la ressemblance naturelle qu’il y avait entre la mère et
l’enfant, se vêtit des habits de son fils et lui donna les siens, afin
qu’étant pris pour elle et elle pour lui, elle pût régner en sa place.
Plus tard, ayant acquis l’amour de ses sujets, elle se fit connaître
pour ce qu’elle était et fut jugée digne du trône. Quand nous disons
des femmes généreuses qu’_elles portent le haut-de-chausses_, nous
faisons allusion à cette reine qui régna en habit d’homme.»

On trouvera sans doute que Fleury de Bellingen est allé chercher
trop loin l’origine d’une locution française. Cependant il aurait pu
l’aller chercher plus loin encore, si la fantaisie lui en eût pris.
Son imagination, au lieu de s’arrêter à la reine d’Assyrie, n’avait
qu’à remonter à la mère du genre humain; il lui était tout aussi aisé
de démontrer qu’Ève _porta la culotte_, dans le sens propre comme dans
le sens figuré de l’expression, car la Bible, parlant de nos premiers
parents occupés à faire un voile à leur nudité, dit textuellement:
_Consuerunt folia ficus et fecerunt sibi perizomata_; ce qu’un
ancien traducteur a rendu en ces termes: _Ils cousirent des feuilles
de figuier et s’en firent des culottes_. L’auteur des _Illustres
Proverbes_ aurait du moins obtenu par une telle explication le suffrage
de toutes les femmes, charmées de voir dans un article des livres
saints la preuve irrécusable qu’elles n’ont pas moins que les hommes le
droit _de porter culotte_.

Mais faisons trève à la plaisanterie, et cherchons une origine plus
raisonnable. Hue Piaucelle, un de nos plus anciens poëtes, a composé
un fabliau intitulé: _Sire Hains et dame Anieuse_. Ces deux époux
n’étaient jamais d’accord; la femme contrecarrait sans cesse le mari.
Celui-ci fatigué lui dit un jour: «Écoute, tu veux être la maîtresse,
n’est-ce pas? moi, je veux être le maître; or, tant que nous ne
céderons ni l’un ni l’autre, il ne sera pas possible de nous accorder:
il faut, une fois pour toutes, prendre un parti; et puisque la raison
n’y fait rien, décidons-en autrement.» Quand il eut parlé de la sorte,
il prit un haut-de-chausses qu’il porta dans la cour de la maison,
et proposa à la dame de le lui disputer, à condition que la victoire
donnerait pour toujours à qui l’obtiendrait une autorité pleine et
entière dans le ménage. Elle y consentit; la lutte s’engagea en
présence de la commère Aupais et du voisin Simon choisis pour témoins,
et sire Hains, après avoir éprouvé la plus opiniâtre résistance de dame
Anieuse, finit par emporter le prix de ce combat judiciaire.—L’abbé
Massieu et Le Grand d’Aussy pensent que le fabliau de Piaucelle a
donné lieu aux expressions: _Porter le haut-de-chausses_ et _Porter la
culotte_.

Qu’on me permette aussi une conjecture. Il me semble que ces
expressions ont dû s’introduire à une époque où les caleçons et les
hauts-de-chausses fesaient partie de l’habillement des dames nobles, et
où celles de ces dames qui avaient pris des maris bourgeois jouissaient
du privilége de leur commander et même de leur infliger la correction
avec des verges lorsqu’ils ne se montraient pas assez soumis. Ces
faits, qu’on serait tenté de regarder comme des épisodes fabuleux
de l’_Histoire du monde renversé_, sont attestés par de graves et
véridiques historiens, notamment par M. A. A. Monteil qui connaît mieux
que personne les usages et les coutumes de notre nation.

Toutefois je ne tiens pas à ma conjecture, et je suis tout disposé
à convenir, si l’on veut, que les expressions dont il s’agit n’ont
été fondées sur aucun fait historique. Rien n’était plus naturel que
d’attribuer le costume du mari à la femme qui aspire à jouer le rôle du
mari.

_C’est un sans-culotte._

Un écrivain qui voulait faire sa cour aux philosophes, pour être
de l’Académie, s’avisa de composer contre le poëte Gilbert, leur
antagoniste, une pièce satirique qu’il intitula _le Sans-culotte_,
par allusion au dénûment de ce poëte. Le terme nouveau, mis en vogue
dans les salons des riches, servit à désigner les auteurs pauvres
qui, comme Gilbert, étaient réduits à porter _la livrée du Parnasse_,
c’est-à-dire des vêtements vieux et râpés; et quelques années plus
tard il fut employé comme un dard invincible contre tous ceux dont
les écrits ou les discours tendaient au nivellement révolutionnaire.
C’est ainsi que le nom de _va-nu-pieds_ avait été appliqué par les
_partisans_ aux gens du peuple qui s’étaient révoltés par suite de la
haine que leur inspiraient ces financiers. Telle est, d’après Mercier,
la véritable explication du mot _sans-culotte_ (voy. le _Nouveau
Paris_, t. III, ch. 99). J’y joindrai, pour la compléter, les détails
suivants que je dois à l’obligeance de M. le lieutenant-colonel Eugène
Labaume, auteur de l’_Histoire monarchique et constitutionnelle de la
révolution française_, qui s’imprime en ce moment. Le côté gauche de
l’Assemblée législative, dit ce savant historien, voulant détruire
la violente opposition du côté droit, feignit d’agir au nom de la
nation, dont il se disait l’unique mandataire, afin de mettre en
mouvement la commune et les sections de Paris qui se considéraient
comme ayant une autorité souveraine. Danton, chef du district et du
club des cordeliers, fut choisi pour être leur formidable organe. Le
10 novembre 1790, il présenta à la barre de l’Assemblée une pétition
contre MM. de Saint-Priest, Champion de Cicé et Latour-du-Pin, et il
demanda que leur procès s’instruisît immédiatement sur la dénonciation
formelle des districts parisiens. C’était la première fois que le parti
populaire intervenait d’une manière aussi directe dans une question
de gouvernement. Le président, au lieu de repousser une démarche à la
fois illégale et téméraire, répondit à Danton que l’objet de sa demande
serait pris en considération et que le chef suprême de la nation ne s’y
opposerait pas. Il lui accorda les honneurs de la séance et lui permit
d’assister à la discussion. Comme la plupart de ceux qui accompagnaient
Danton étaient tout déguenillés, le marquis de Laqueille voulut les
flétrir par un nom emprunté des nudités de la misère, et il les appela
des _sans-culotte_; mais les cordeliers et les jacobins adoptèrent
comme un titre d’honneur ce nom donné par le mépris, et l’on sait
combien ils le rendirent fameux.


=CYGNE.=—_Le chant du cygne._

«Les anciens ne s’étaient pas contentés de faire du cygne un chantre
merveilleux; seul entre tous les oiseaux, qui frémissent à l’aspect
de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et
préludait par des sons harmonieux à son dernier soupir. C’était,
disaient-ils, près d’expirer et faisant à la vie un adieu triste et
tendre, que le cygne rendait ces accents si doux et si touchants,
et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, d’une voix basse,
plaintive et lugubre, formaient son chant funèbre. On entendait ce
chant lorsque, au lever de l’aurore, les vents et les flots étaient
calmés; on avait même vu des cygnes expirant en musique et chantant
leurs hymnes funéraires. Nulle fiction en histoire naturelle, nulle
fable chez les anciens n’a été plus célébrée, plus répétée, plus
accréditée; elle s’était emparée de l’imagination vive et sensible
des Grecs: poëtes, orateurs, philosophes même, l’ont adoptée comme
une vérité trop agréable pour vouloir en douter. Il faut bien leur
pardonner leurs fables; elles étaient aimables et touchantes; elles
valaient bien de tristes, d’arides vérités; c’étaient de doux emblèmes
pour les ames sensibles. Les cygnes, sans doute, ne chantent point leur
mort; mais toujours, en parlant du dernier essor et des derniers élans
d’un beau génie prêt à s’éteindre, on rappellera avec sentiment cette
expression touchante: _C’est le chant du cygne_.» (BUFFON.)



D


=D.=—_Tout se fait dans le monde par quatre grands D._

Ces quatre grands D signifient: Dieu, Diable, Dame, Denier.


=DADA.=—_C’est son dada._

_Dada_ est un terme emprunté de la langue des enfants, qui l’ont formé
par onomatopée de l’allure du cheval, pour désigner cet animal. Dans la
locution proverbiale, il signifie une idée qu’on se plaît à caresser,
dont on est entiché, à laquelle on revient toujours. C’est le milieu
précis entre la passion et la monomanie.—On dit dans le même sens:
_C’est son califourchon_. Le mot _califourchon_, qui ne s’emploie
substantivement que dans cette phrase figurée, signifierait au propre
la manière d’être affourché sur une monture, sur un dada, jambe deçà,
jambe delà.


=DAME.=

Espèce d’interjection dont on se sert pour exprimer quelque surprise,
quelque impatience, ou pour donner plus de force à une assertion. C’est
un reste de l’usage de nos dévots aïeux qui appelaient, invoquaient,
prenaient à témoin la vierge nommée _Sainte-Dame_, _Notre-Dame_,
expressions que nos vieux auteurs ont employées dans le même sens
que nous employons l’interjection _dame_. On trouve dans la farce de
_Patelin_:

  _Sainte-Dame!_ comme il barbote!

Et dans l’_Apparition du maréchal de Chabannes_, par Guillaume Cretin:

                              _Notre-Dame!_
  Ce bon roy pris sans avoir secours d’âme.

De _Notre-Dame_ est venue, par aphérèse, l’exclamation _tre-dame_,
usitée dans le langage de la populace.


=DAMER.=—_Damer le pion à quelqu’un._

C’est avoir une supériorité marquée sur lui, et par extension, le
supplanter.—Métaphore tirée du jeu de dames, où celui qui dame un pion
à son adversaire, c’est-à-dire qui lui fait l’avantage d’une dame, est
beaucoup plus habile que lui.

Le jeu de dames est, dit-on, un allusion à une distinction féodale. Le
pion ou dame simple représente la damoiselle qui était la femme d’un
écuyer, et la dame damée représente la dame épouse d’un chevalier,
laquelle était au-dessus de la première.


=DANAÏDES.=—_Le tonneau des Danaïdes._

On compare au tonneau des Danaïdes un travail inutile, une mémoire où
rien ne laisse de trace, un cœur dont rien ne remplit les désirs, un
prodigue qui dissipe à mesure qu’il reçoit.

On connaît la fable des Danaïdes qui, pour avoir égorgé leurs maris, la
première nuit de leurs noces, furent éternellement condamnées à remplir
d’eau, dans le tartare, un tonneau sans fond.


=DANGER.=—_Au danger on connaît les braves._

La meilleure explication de ce proverbe se trouve dans l’anecdote
suivante rapportée par le cardinal Maury. «Le courage se montre surtout
lorsqu’il lutte contre les obstacles et les dangers; sa force est dans
le combat. Un brave soldat disait, à la vue de la citadelle de Namur,
le lendemain de l’assaut: J’escaladai hier ce rocher au milieu du
feu; je n’y grimperais pas aujourd’hui.—Vraiment, je le crois bien,
répondit un autre; on ne nous tire plus des coups de fusils de là-haut.»

Ce trait est aussi beau dans son genre que celui d’Ajax provocant
Jupiter et s’écriant au milieu des ténèbres:

  Grand Dieu, rends-nous le jour et combats contre nous!

Il y a un bel adage allemand employé par Schiller: _Verdopple die
Gefahr, spricht der Held, nicht die Helfer_; _double les dangers, dit
le héros, et non pas les auxiliaires_.

_Le danger dissout tous les liens._

Ce proverbe n’est que trop vrai, malgré quelques exceptions honorables
qui font honneur à l’humanité. On voit régner, dans les temps de peste
et de famine, tous les vices hideux d’un égoïsme dénaturé; il n’y a
plus alors ni parents ni amis. Les cœurs glacés par la terreur sont
inaccessibles à la pitié. On dirait que le ciel qui les châtie permet
qu’ils renoncent aux affections généreuses, afin qu’ils restent sans
consolation.

_Danger passé, saint moqué._

_Scampato il pericolo, gabbato il santo._ On dit aussi: _Péril passé,
promesses oubliées_. Ces proverbes font allusion aux vœux qu’on fait
sur mer pendant la tempête, et qu’on oublie d’ordinaire aussitôt
qu’on est arrivé au port. Dans les _Facéties_ de Pogge, il est parlé
d’un marin qui, sur le point de faire naufrage, vouait à la Vierge un
cierge de la grosseur d’un mât; comme on lui représentait qu’il n’en
trouverait point de pareil chez aucun marchand: Bon, répondit-il, si
nous échappons, il faudra bien qu’elle se contente d’une petite bougie.
La Fontaine a rapporté un trait de la même espèce dans la fable 12^e du
liv. IX:

      Un passager, pendant l’orage,
  Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans:
  Il n’en avait pas un. Vouer cent éléphants
      N’aurait pas coûté davantage.
  Oh! combien le péril enrichirait les dieux,
  Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire!
  Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère
      De ce qu’on a promis aux cieux.
  On compte seulement ce qu’on doit à la terre.
  Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier;
      Il ne se sert jamais d’huissier.


=DANSE.=—_Après la panse, la danse._

Les Espagnols disent: _Barriga caliente, pie durmiente_; _à panse
chaude, pied endormi_. Ces deux proverbes, dont l’un caractérise la
vivacité française, et l’autre la gravité castillane, expriment, d’une
manière contradictoire, qu’on ne doit pas interrompre la digestion par
un travail sérieux, et ils sont fondés sur cet aphorisme de l’école de
Salerne:

  _Post cœnam, stabis—vel passus mille meabis._

  Après dîner tu te reposeras—ou tu feras mille pas.

Mais notre proverbe s’emploie presque toujours pour signifier que
lorsqu’on a fait bonne chère, on ne songe qu’à se divertir. C’est le
sens qu’il avait chez les Grecs de qui nous l’avons emprunté, comme on
peut le voir dans les _Causes naturelles_ de Plutarque (ch. 21), où il
est rapporté.

L’usage de danser en sortant de table n’a jamais cessé d’exister dans
les fêtes villageoises. Aussitôt que les paysans ont satisfait leur
appétit, ils sautent et folâtrent sur l’herbe, au son des musettes ou
du tambourin, et ils se moquent des citadins qui digèrent mollement sur
des canapés.

Théophraste, dans ses _Caractères_, a signalé comme un contre-temps
ridicule l’invitation de danser faite à un homme à jeun.

_Donner une danse à quelqu’un._

C’est le châtier, parce que celui qu’on châtie se débat sous les coups
qu’il reçoit, et semble exécuter une espèce de danse.—Les Grecs
disaient, dans le même sens: _Faire chanter à quelqu’un le bonheur des
tortues_. Ce qui s’explique par ce passage d’une comédie d’Aristophane:
«O tortues, que votre enveloppe vous rend heureuses! vous êtes trois
fois plus heureuses que moi avec ma peau. Cette écaille placée sur
votre dos vous empêche de sentir les coups; mais, hélas! rien ne
garantit mon dos, et dès qu’on me bâtonne je suis à la mort.»

Le mot _danse_, au XV^e siècle, était souvent employé pour signifier
des remontrances, des reproches, une moralité, une leçon, une
correction; et c’est pour cela qu’il servit de titre à plusieurs
ouvrages, tels que _la Danse macabre_, _la Danse des morts, la Danse
des femmes_, _la Danse des aveugles_ ou _Danse aux aveugles_, etc.

Avant la révolution on donnait au bourreau, par euphémisme, la
dénomination de _maître à danser_, et on le désignait même ainsi
sur les registres de la chambre de la grande chancellerie. Rabelais
l’appelait l’_aveugle qui fait danser_, parce qu’il exécute aveuglément
les arrêts de la justice.


  =DANSER.=—_Qui bien chante et qui bien danse
           Fait un métier qui peu avance._

Ce proverbe, qui manque aujourd’hui de vérité, est une preuve que les
chanteurs et les danseurs ne fesaient pas fortune chez nos aïeux aussi
facilement que chez nous. _Autres temps, autres mœurs._


=DARIOLETTE.=

Nom propre devenu appellatif pour désigner une entremetteuse d’amour,
parce qu’il était celui de la confidente d’Élisenne dans le roman
d’_Amadis_. Cette confidente, la perle des soubrettes, fut ainsi
nommée, suivant Le Duchat, à cause de son vêtement _riolé_ (rayé). Mais
M. Éloi Johanneau pense que _dariolette_ est venu de _dariole_, petite
pièce de pâtisserie contenant de la crème, et a été appliqué à une
jeune fille friande de cette espèce de pâtisserie, ce qui a plus de sel
et de vérité.

Scarron, dans son _Virgile travesti_, liv. IV, dit de la sœur de Didon:

  En un cas de nécessité
  Elle eût été dariolette.

Regnier, sat. 5, appelle _dariolet_ un entremetteur.

  Doncq’ la même vertu le dressant au poulet,
  De vertueux qu’il fut, le rend _dariolet_.


=DÉ.=—_Le dé en est jeté._

C’est-à-dire la résolution en est prise, et elle sera exécutée, quoi
qu’il en puisse arriver. _Alea jacta est_, proverbe célèbre que César
prononça lorsqu’il était prêt à passer le Rubicon pour marcher contre
Rome. Les Latins, de qui nous l’avons reçu, l’avaient eux-mêmes reçu
des Grecs: έῤῥίφθη ὸ ϰύϐος


=DÉCHAUSSER.=—_Il ne faut pas se déchausser pour manger cela._

C’est ce que dit un gaillard de bon appétit, à la vue d’un mets qu’il
se flatte d’avaler promptement, sans crainte d’en avoir l’estomac
surchargé. L’abbé Tuet pense que cette locution populaire peut être
fondée sur la coutume des anciens qui, au moment du repas, quittaient
leur chaussure pour se mettre sur les lits disposés autour de la table.


=DÉCOUDRE.=—_Il faut en découdre._

C’est-à-dire en venir aux mains, se prendre corps à corps. On prétend
que cette locution populaire est fondée sur ce que les soldats
portaient autrefois des jaques ou casaques garnies de coton ou de
crin sous plusieurs double de toile qu’il fallait en quelque sorte
désassembler, _découdre_, dans le _combat au joindre_, pour que le
poignard pût pénétrer jusqu’à la chair. Il est plus naturel de penser
qu’elle est fondée sur ce que, en se saisissant au collet, comme font
les gens du peuple, on _découd_ ou déchire ses habits.


=DÉCOUVRIR.=—_Plus on se découvre plus on a froid._

Plus on se dit malheureux, plus on est privé du secours d’autrui. Les
hommes ne font guère du bien qu’à ceux qui peuvent le leur rendre,
et quand on leur montre qu’on est sans ressource, on les trouve
sans obligeance. _Qui chante ses maux épouvante_, suivant un autre
proverbe.—Le secret de notre indigence, a dit un homme d’esprit, doit
être le plus délicat et le mieux gardé de nos secrets.


=DÉFIANCE.=—_La défiance est mère de sûreté._

C’est-à-dire qu’il faut être toujours sur ses gardes pour éviter d’être
trompé.—Ce proverbe, qui nous exhorte à nous défier de nos semblables,
est peu conforme à l’humanité et sent la misanthropie. Il n’y a
point de sagesse à croire tous les hommes trompeurs, et la défiance
poussée à l’excès empoisonnerait la vie. Gardons-nous de ce rigorisme
antiphilosophique, et si nous ne pouvons nous fier à beaucoup de gens,
ayons du moins la consolation de nous fier à quelqu’un.

«J’aime beaucoup mieux être trompé, dit Bossuet, que de vivre
éternellement dans la défiance, fille de la lâcheté et mère de la
dissension. Laissez-moi errer, je vous prie, de cette erreur innocente
que la prudence, que l’humanité, que la vérité même m’inspire; car
la prudence m’enseigne à ne précipiter pas mon jugement, l’humanité
m’ordonne de présumer plutôt le bien que le mal, et la vérité m’apprend
de ne m’abandonner pas témérairement à condamner les coupables, de peur
que, sans y songer, je ne flétrisse les innocents par une condamnation
injurieuse.»


=DÉFRUCTU.=—_C’est un bon défructu._

Le _défructu_ (mot oublié dans la dernière édition du _Dictionnaire de
l’Académie_) était, autrefois, un bon repas qui avait lieu la veille de
Noël, et qui se nommait ainsi, non pas, comme on l’a prétendu, à cause
des fruits qu’on n’y servait point, mais à cause de l’antienne _De
fructu ventris tui_, etc., chantée, ce jour-là, aux secondes vêpres,
sur le psaume 131, d’où elle est extraite. L’usage voulait que cette
antienne fût entonnée par un notable séculier qui se trouvait placé
dans le chœur où il attendait que le chapier vînt la lui annoncer.
Celui-ci se présentait au moment marqué, et après quelques salutations,
lui offrait une branche d’oranger garnie de son fruit, ou une branche
de laurier à laquelle était attachée une orange. Mais une telle
distinction ne se fesait pas en vain, car celui qui en était l’objet ne
pouvait se dispenser d’inviter à souper le clergé de la paroisse, et de
donner aux chantres la desserte avec une certaine somme d’argent; et de
là vint l’expression: _C’est un bon défructu_, pour signifier un bon
régal, ou bien encore une bonne gratification, un bon pourboire.

Cette cérémonie fort ancienne fut interdite, en 1551, par le concile
provincial de Narbonne, parce qu’elle dégénérait presque toujours en
grands abus. Cependant elle se maintint dans plusieurs diocèses qui
n’étaient point sous la juridiction de ce concile, et elle existait
encore vers le milieu du XVII^e siècle. Une chronique rapporte comme un
fait curieux, qu’à cette époque Claude Girardin, lieutenant général
au bailliage d’Auxerre, ayant été élu _coryphée du défructu_ dans la
cathédrale de cette ville, fit les honneurs de sa nouvelle charge _avec
tant de magnificence que plus ne se pouvait_.


=DÉGOÛTÉ.=—_Au dégoûté le miel est amer._

On trouve dans les Proverbes de Salomon (c. XXVII, v. 7): _Anima
satiata calcabit favum_; _l’ame rassasiée méprisera le rayon de
miel_.—Nous disons encore: _A ventre soûl, cerises sont amères_.


=DÉLUGE.=—_Après moi le déluge._

Pour faire entendre qu’on se moque de tout ce qui pourra arriver quand
on ne sera plus. Proverbe qui répond à un proverbe grec ainsi traduit
en latin:

  _Me mortuo, conflagret humus incendiis._

  Que la terre après moi des flammes soit la proie.

Néron ayant entendu citer ce proverbe par un de ses courtisans,
s’écria: _J’aime mieux que l’incendie ait lieu de mon vivant_, et il
agit en conséquence en mettant le feu à Rome. Caligula n’était pas allé
si loin; il s’était contenté de répéter souvent le proverbe, digne
expression de son féroce égoïsme.

Les Indiens disent: _Quand je me noie, tout le monde se noie_.


=DEMAIN.=—_Ne remets pas à demain ce que tu peux faire aujourd’hui._

Parce que les délais peuvent compromettre les meilleures affaires.
Ceux qui disent _Je ferai demain_ sont des imprudents. Les Latins les
comparaient aux corbeaux dont le croassement semble faire entendre
_cras, cras, demain, demain_, ce qui avait donné lieu à l’expression
_Sponsio corvina_, _promesse de corbeau_, dont saint Augustin s’est
servi plusieurs fois.—Voici des réflexions de deux auteurs anglais
dans lesquelles le sens moral du proverbe se trouve développé d’une
manière élégante et originale. «Sois sage aujourd’hui: c’est folie
de différer. Demain le fatal exemple de la veille t’entraînera, et
toujours ainsi jusqu’à ce que la sagesse ne soit plus en ton pouvoir.
Les délais sont les ravisseurs du temps. Ils nous enlèvent nos
années l’une après l’autre. Enfin la vie nous échappe et laisse à la
merci d’un seul instant les grands intérêts de l’éternité. Si cette
erreur était moins commune, ne serait-elle pas bien étrange? mais
qu’elle soit si commune, cela n’est-il pas plus étrange encore?....
Tous les hommes se préparent à vivre sans jamais sortir des liens de
l’enfance. Ils se font tous l’honneur de croire qu’ils reviendront un
jour à la raison, et sur la foi de ce retour, leur orgueil reçoit des
félicitations toujours prêtes, au moins les leurs. Ils applaudissent
à leur future conversion. Qu’elle est édifiante, en effet, cette vie
qu’ils ne connaîtront jamais! Le temps confié à leurs mains devient le
patrimoine de la folie. Celui qui appartient au destin, ils le lèguent
à la sagesse..... Au milieu des meilleures intentions, l’homme forme et
reforme de nouveaux plans, puis il meurt le même.»

  (YOUNG.)

«Demain, dis-tu? Demain! c’est un fripon qui joue son indigence
contre ta richesse, qui reçoit ton argent comptant et le rembourse en
souhaits, en espérances, en promesses, monnaie des sots; détestable
banqueroute dont un créancier trop crédule est la dupe! Demain! c’est
un jour qu’on ne trouve nulle part dans les vieux registres des âges,
si ce n’est peut-être dans le calendrier des fous. La sagesse rejette
ce mot et ne veut point de société avec ceux qui s’en servent.... C’est
un enfant du caprice dont l’extravagance est la mère. Il est de la même
étoffe que les songes et aussi vain que les chimériques visions de la
nuit. Crois-moi, mon ami, arrête les moments présents; car sois certain
que ce sont de vrais délateurs; et quoiqu’ils s’échappent sans bruit,
sans laisser de trace après eux, ils vont droit au ciel, où ils rendent
compte de ta folie... Arrête le moment présent, mon cher Horatio,
imprime sur ses ailes le sceau de la sagesse. Voilà ce qui vaut mieux
qu’un royaume, et ce qui est plus précieux que tous les dons brillants
de la fortune. Oh! ne le laisse pas échapper de tes mains; mais, comme
ce bon patriarche dont parlent nos annales, saisis l’ange au vol et
retiens-le jusqu’à ce qu’il t’ait béni.» (COTTON.)

Le proverbe est fort ancien. Blaise de Montluc, dans ses _Commentaires_
(liv. II, p. 540), l’appelle _la devise d’Alexandre-le-Grand_, et le
rapporte en ces termes: _Ce que tu peux faire anuit, n’attends pas
au lendemain_. Le mot _anuit_ est synonyme de aujourd’hui. Les uns
prétendent qu’il a pris cette signification de l’usage de compter par
nuits établi chez les Gaulois, ainsi que chez les Hébreux, les Arabes,
les Germains, les Islandais, etc.; les autres pensent qu’il a été formé
par contraction de _ante noctem_ (avant la nuit); mais ces étymologies
sont justement révoquées en doute: il est évident que _anuit_ est
dérivé de la préposition _en_ et du vieux substantif _huy_ ou _hui_
qui signifie jour. _En hui_ est une expression qui se trouve dans nos
plus anciens livres, notamment dans le _Roman de Rou_, par Robert Wace.
Robert d’Artois disait aux Flamands qu’il conduisait: «Nous bevrons
encore _en hui_ de ces bons vins de Saint-Omer.» (Cette phrase est dans
la _Chronique publiée par M. Sauvage_, p. 156.)


=DÉMÉNAGEMENT.=—_Trois déménagements valent un incendie._

Lorsqu’on déménage on brûle beaucoup de papiers et d’autres objets
qu’on juge inutiles ou embarrassants; de là ce proverbe qu’on emploie
pour marquer les inconvénients et les dégâts qui résultent de trop
fréquents déménagements.


=DÉMÉNAGER.=—_On n’est jamais si riche que quand on déménage._

Parce que lorsqu’on déménage on trouve toujours qu’on a trop de choses
à emporter. Fontenelle (d’autres disent le président Hénault) fit une
application spirituelle et plaisante de ce proverbe. Après un examen de
conscience pour une confession générale qu’il voulut faire vers la fin
de sa vie, il s’écria: _En vérité, l’on n’est jamais si riche que quand
on déménage_.


=DÉMENTI.=—_Un démenti vaut un soufflet._

Proverbe qui signifie également qu’un démenti doit être vengé par un
soufflet, et qu’un démenti, qui équivaut à un soufflet, est un soufflet
en paroles.—Le préjugé sur lequel est fondé ce proverbe remonte aux
premiers temps de notre monarchie. C’était alors une injure des plus
graves que d’appeler quelqu’un _menteur_, et le titre XXXII^e de la
loi salique, rédigée sous Clovis, infligeait à ceux qui s’en rendaient
coupables la grosse amende de 600 deniers.—Les Grecs et les Romains se
donnaient des démentis sans en recevoir d’affront, et sans entrer en
querelle. Ils ne connaissaient pas la chimère du point d’honneur qui
n’a jamais fait d’autres héros que _les héros du meurtre_.


=DÉNICHEUR.=—_A d’autres, dénicheur de merles._

Expression dont on se sert pour faire entendre à une personne qu’on
pénètre sa malice déguisée, et qu’on ne s’y laissera pas prendre.
Elle a tiré son origine de l’historiette suivante, racontée par
Boursault dans ses _Lettres à Babet_. Un jeune manant de vingt-deux
ou vingt-trois ans, étant à confesse, s’accusa d’avoir rompu la haie
de son voisin pour aller reconnaître un nid de merles. Le prêtre lui
demanda si les merles étaient pris.—Non, lui répondit-il; je ne les
trouve pas assez forts, et je n’irai les dénicher que samedi au soir.
Il y alla en effet ce jour-là; mais il trouva la place vide, et il ne
douta point que son confesseur n’eût enlevé les oiseaux. Cependant il
n’osa lui en rien dire. Quelques mois après, un jubilé l’ayant obligé
de retourner à confesse, il s’accusa d’aimer une jeune villageoise, et
d’en être assez aimé pour obtenir ses faveurs. Quel âge a-t-elle? dit
le prêtre.—Dix-sept ans.—Elle est sans doute jolie?—Oui, très jolie,
la plus jolie de tout le village.—Et dans quelle rue demeure-t-elle?
ajouta promptement le confesseur.—_A d’autres, dénicheur de merles_,
lui répliqua tout aussi promptement le jeune homme; je ne me laisse pas
attraper deux fois.


=DENT.=—_C’est l’histoire de la dent d’or._

Métaphore proverbiale usitée en parlant d’une chose qui a passé pour
vraie pendant quelque temps, et qui est enfin reconnue fausse.—Le
bruit se répandit, vers 1593, qu’un enfant de Silésie avait une dent
molaire en or qui avait poussé naturellement dans sa gencive. A cette
nouvelle, revêtue d’un certain caractère d’authenticité, plusieurs
savants d’Allemagne s’empressèrent d’aller sur les lieux pour examiner
un tel phénomène. Jacques Horstius, professeur en médecine à
l’Université de Helmstad, ne fut pas des derniers à s’y rendre, et il
publia, en 1595, une dissertation par laquelle il prétendait démontrer
que la dent d’or était à la fois naturelle et merveilleuse, et qu’elle
présageait l’abaissement du Grand-Turc[36] qui affligeait alors les
chrétiens. Rullandus, Ingolsterus, Libavius, et d’autres savants en
_us_, expliquèrent aussi, à leur tour, par des arguments opposés, la
formation de cette dent métallique; mais leurs doctes explications
n’éclaircirent pas la chose. L’honneur de la découverte était réservé à
un orfèvre qui sut détacher de la fameuse dent une enveloppe d’or qui y
avait été appliquée avec l’adresse la plus parfaite. Van Dale a donné
sur ce sujet quelques détails curieux dans le dernier chapitre de son
livre _de Oraculis_.

_Avoir une dent de lait contre quelqu’un._

C’est avoir contre lui une vieille animosité, une animosité sucée pour
ainsi dire avec le lait.

_Malgré vous et vos dents._

Feydel, auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie
française_, a prétendu, après d’autres grammairiens, que la locution
originaire était _Malgré vous et vos aidants_, et que le mot _aidants_
devint ensuite _dents_ par la figure que les lexicographes appellent
aphérèse, comme _Antoinette_ est devenu _Toinette_. L’abbé Morellet lui
reproche d’assimiler deux cas très différents. «On ne peut accourcir,
dit-il, un mot entrant dans une locution qui n’est pas d’un usage
habituel, et surtout l’accourcir en l’altérant de manière à le rendre
inintelligible, comme _dants_ au lieu de _aidants_. Il faut que
l’étymologiste nous explique comment _dants_ est devenu _dents_. Les
dents, arme naturelle de l’homme et des animaux, sont prises figurément
dans beaucoup de locutions pour tous les moyens de défense et d’attaque
qu’on peut employer; on dit: _Montrer les dents_, _Avoir une dent
contre quelqu’un_, _Déchirer à belles dents_, etc., toutes phrases dans
lesquelles la substitution d’_aidants_ à _dents_ serait ridicule.»

L’explication de l’abbé Morellet vaut beaucoup mieux que celle de
Feydel, et elle peut être confirmée par cette expression de la basse
latinité du moyen âge: _Malegratibus dentium ejus_, qu’on trouve dans
le _Glossaire_ de Carpentier. Cependant il faut observer qu’on trouve
aussi _Malgré vous et vos dans_, c’est-à-dire malgré vous et ceux qui
sont plus puissants que vous. _Dan_, _dant_ ou _damp_ est un vieux mot
qui signifie seigneur, maître.


=DÉPOUILLER.=—_Il faut dépouiller le vieil homme._

C’est-à-dire renoncer à ses vieilles habitudes. _Dépouiller le vieil
homme_ ou _Se dépouiller du vieil homme_, est une expression employée
dans l’Écriture sainte pour signifier se défaire des inclinations de
la nature corrompue. Elle est fondée sur la coutume de revêtir le
néophite de nouveaux habits. Tous les mystères anciens prescrivaient de
_dépouiller le vieil homme_ à l’entrée du sanctuaire.

_On ne se dépouille pas tout à fait du vieil homme._

On ne se défait pas entièrement des penchants vicieux qu’on a
contractés depuis longtemps; on en conserve toujours quelque reste en
passant d’une vie mondaine à une vie pieuse. Ainsi Rachel, quittant
la maison paternelle pour suivre Jacob dans la sainte demeure des
patriarches, emportait secrètement ses _téraphim_, idoles qu’elle avait
adorées dans son enfance.

_Il ne faut pas se dépouiller_, ou _se déshabiller, avant de se
coucher_.

Il ne faut pas donner son bien avant sa mort.—Proverbe fort ancien
dans notre langue, car il fut employé dans la réponse que fit
Guillaume-le-Conquérant, lorsque son fils Robert-Courte-Heuse ou
Courte-Cuisse, qui s’était révolté contre lui, proposait de se
soumettre en obtenant la possession de la Normandie comme apanage.
Ce proverbe paraît pris de l’_Ecclésiastique_, qui dit, ch. XXXIII:
«Ne donnez point pouvoir sur vous, pendant votre vie, à votre fils, à
votre femme, à votre frère, ou à votre ami; ne donnez point à un autre
le bien que vous possédez, de peur que vous ne vous en répentiez, et
que vous ne soyez réduit à leur en demander avec prière. Tant que vous
vivrez et que vous respirerez, que personne ne vous fasse changer sur
ce point; car il vaut mieux que ce soient vos enfants qui vous prient,
que d’être réduit à attendre ce qui vous viendra d’eux..... Distribuez
votre succession le jour que finira votre vie et à l’heure de votre
mort.»

Les Espagnols disent qu’il faut frapper d’un maillet le front de celui
qui donne son bien avant sa mort. _Quien da lo suyo antes de su muerte,
que le den con un maço en la frente._

Ces proverbes ont été inspirés par l’égoïsme; mais ils ne sont que
trop justifiés par l’ingratitude des héritiers souvent pires que les
vautours, car les vautours ne s’attachent qu’aux cadavres. _Si vultur
es, cadaver expecta_, disaient les Latins à l’homme avide qui voulait
dévorer la succession d’un parent encore en vie.

Le parti le plus raisonnable à prendre est indiqué dans ce passage
de Montaigne: «Un père atterré d’années et de maux, privé par sa
faiblesse, et faute de santé, de la commune société des hommes, il se
fait tort et aux siens de couver inutilement un grand tas de richesses.
Il est assez en estat, s’il est sage, pour avoir désir _de se
dépouiller pour se coucher_, non pas jusques à la chemise, mais jusques
à une robe de nuit bien chaude. Le reste des pompes de quoy il n’a plus
que faire, il doit en estrenner volontiers ceux à qui par ordonnance
naturelle cela doit appartenir.»


=DÉRATÉ=.—_Courir comme un dératé._

C’est courir vite et longtemps.—Locution fondée sur la croyance
populaire que les meilleurs coureurs ont dû leur agilité extraordinaire
à l’oblitération ou à l’absence de la rate, viscère abdominal dont le
gonflement douloureux est regardé comme la principale cause qui empêche
de courir longtemps. Cette croyance est venue comme beaucoup d’autres
de la fabuleuse antiquité. Pline le naturaliste a dit sérieusement
(liv. XXVI, ch. 13): «La prêle (_equisetum_) employée en décoction dans
un vase de terre neuf, à la quantité qu’il peut en contenir, jusqu’à
la réduction du tiers, étant bue, pendant trois jours, par hémines,
consume la rate des coureurs, qu’on prépare à cette recette par une
abstinence de toute nourriture grasse ou huileuse durant vingt-quatre
heures.»

Il y eut autrefois en France, vers la fin du dix-septième siècle, une
compagnie de chirurgiens qui prétendirent qu’il serait très avantageux
pour les hommes de se faire ôter la rate; et afin de rassurer les
esprits contre les craintes que devait causer cette extraction, ils
s’avisèrent de dérater des chiens qui ne laissèrent pas, dit-on, de
manger, de courir et de sauter comme auparavant. Mais ces animaux
étant morts quelque temps après, personne ne voulut se soumettre à
l’opération cruelle et bizarre qu’ils avaient subie.


=DÉSIRER.=—_Qui désire est en peine._

Tout désir suppose privation, et toutes les privations qu’on éprouve
sont pénibles. C’est dans la disproportion de nos désirs et de nos
facultés, dit Jean-Jacques Rousseau, que consiste notre misère. Un
être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être
absolument heureux..... Diminuez l’excès des désirs par les facultés,
et mettez une égalité parfaite entre la puissance et la volonté.

Une tradition orientale rapporte qu’Oromase apparut un jour au
vertueux Usbeck, et lui dit: Forme un souhait, je l’accomplirai à
l’instant.—Source de lumière, répondit le sage, je te prie de borner
mes désirs aux seuls biens dont je ne puis manquer.

_N’est pas pauvre qui a peu, mais qui désire beaucoup._

Proverbe qui se trouve dans Sénèque: _Non qui parum habet sed qui plus
cupit pauper est_.

Voulez-vous rendre riche Pithoclès? écrivait Épicure à son ami
Idoménée; ne lui donnez point de l’argent, mais ôtez-lui des désirs.

On demandait à Cléanthe, philosophe stoïcien: Quel est le meilleur
moyen de devenir riche?—C’est, répondit-il, d’être pauvre de désirs.

Les désirs ne sont au fond que des besoins; et il n’y a vraiment
d’homme pauvre que celui qui ne peut trouver ce qu’il désire dans ce
qu’il possède.

C’est une grande richesse, disait saint Paul, que de se contenter de ce
qu’on a.

 Qui borne ses désirs est toujours assez riche. (VOLTAIRE.)

C’est un grand bonheur d’avoir ce qu’on désire, disait quelqu’un à
un philosophe. Celui-ci répliqua: C’en est un bien plus grand de ne
désirer que ce qu’on a.


=DEUIL.=—_Deuil joyeux._

Deuil d’héritier, deuil pour se conformer à l’usage et pour sauver
les apparences; douleur sur le visage, et joie dans le cœur. C’est ce
que les Grecs et les Latins désignaient par l’expression, _Pleurer au
tombeau de sa belle-mère_.

_Tous vont au convoi du mort, et chacun pleure son deuil._

On n’est guère sensible qu’à ses propres peines, et ce n’est que par un
secret retour sur soi que l’on compatit à celles des autres. Il entre
toujours une certaine dose d’égoïsme dans la composition du sentiment
qu’on appelle la pitié; quelquefois même il n’y entre pas autre chose.
On connaît l’histoire de cette dame qui, rentrant chez elle toute
transie de froid, avait ordonné à ses gens de distribuer une voie de
bois aux pauvres. Aussitôt qu’elle se fut placée dans une bergère
commode auprès d’un bon feu, elle commença par modifier son ordre,
et finit par le rétracter tout à fait en disant: Le temps s’est bien
radouci.


=DEVISE.=—_Entendre la devise._

C’est-à-dire les propos galants. Cette expression se trouve dans une
ancienne pièce qui a pour titre: _Nouvelle moralité d’une pauvre fille
villageoise, laquelle aima mieux avoir la tête coupée par son père
que d’être violée par son seigneur, faicte à la louange et honneur
des chastes et honnestes filles, à quatre personnages_. Le valet du
seigneur dit à la jeune villageoise qui repousse les propositions qu’il
vient lui faire de la part de son maître:

  Vous n’entendez point la devise,
  Pauvre sotte!

Le mot _devise_ est un des plus anciens de la langue française, et
depuis près de huit cents ans il y a peu d’auteurs chez lesquels il ne
se trouve employé en sens divers, comme le remarque le père Ménétrier
dans la _Science et l’Art des devises_. Geoffroy de Villehardouin, sous
Philippe-Auguste, donne le nom de _devise_ à un testament. _Devise_ se
prend pour volonté dans une traduction manuscrite d’Ovide faite sous
le règne de Jean-le-Bon: _Lors fera Diex_ (Dieu) _à sa devise_. Les
limites et bornes des champs s’appelaient aussi _devises_, apparemment
du latin _dividere_, diviser. Enfin le même terme servait aussi à
désigner les habits mi-partis de deux couleurs, comme ceux des échevins
de quelques villes, les livrées, les armoiries et plusieurs autres
choses qui distinguaient les personnes et marquaient leur dignité.


=DIABLE.=—_La beauté du diable._

C’est la fraîcheur de la jeunesse qui prête quelque agrément à la
figure la moins jolie. La raison de cette expression est une enigme
dont le mot se trouve dans ce proverbe: _Le diable était beau quand il
était jeune_. Le temps de la jeunesse du diable est celui où il était
au rang des anges du ciel d’où il fut banni et précipité dans l’enfer à
cause de sa rébellion.

_Le diable n’est pas si noir qu’on le fait._

Pour signifier qu’une personne n’a pas autant de vices ou de défauts
qu’on lui en suppose.—Nos anciens poëtes, dit Fauchet, appellent le
diable _malfez_ ou _maufez_ (mal fait), et les peintres le représentent
horrible et hideux, comme s’il avait perdu cette beauté qui fit monter
Luciabel en si grand orgueil.

_Crever l’œil du diable._

Parvenir en dépit de l’envie.—Le diable est ici l’envieux dont le
regard passe pour nuisible, d’après une vieille superstition que nous
ont transmise les anciens, et que Virgile a rappelée dans ce vers de sa
troisième églogue:

  _Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos._

_Envoyer quelqu’un au diable de Vauvert._

Le château de Vauvert (vallon vert) était autrefois regardé comme un
repaire de diables. On y entendait toutes les nuits des hurlements
horribles et un bruit affreux de chaînes traînées, disait-on, par
des spectres. Saint Louis donna ce château inhabité aux Chartreux
qui le lui avaient demandé, et aussitôt que ces religieux en eurent
pris possession, le sabbat fut à jamais conjuré. Mais le souvenir
de la terreur qu’il avait fait naître se conserva dans l’expression
proverbiale: _Envoyer_ ou _Aller au diable de Vauvert_, et par
corruption, _au diable vert_.

Le château de Vauvert était situé hors des murs de Paris, dans une
prairie, vers l’entrée de la grande allée qui se dirige du jardin du
Luxembourg à l’Observatoire. L’ancienne rue de Vauvert qui conduisait à
ce manoir infernal prit le nom de rue d’Enfer, qu’elle porte encore.

_Quand le diable dit ses patenôtres, il veut te tromper._

Lorsqu’un méchant parle ou agit comme un homme de bien, il médite
quelque perfidie.

 Le crime prend souvent l’accent de la vertu. (GRESSET.)

On appelle _patenôtres du diable_, les prières de l’hypocrite qui,
_sous le nom de Dieu, commet toute sorte de mal_, comme dit le proverbe
hébreu. Il y a une vieille épigramme anglaise intitulée: _Patenôtre_
ou _Pater du diable_ (_the devil’s Pater_), dont le principal mérite
consiste à être en vers, soit qu’on la lise en allant de gauche à
droite, soit qu’on la lise en revenant de droite à gauche, avec
cette différence qu’elle exprime des bénédictions d’un côté et des
malédictions de l’autre.

_Le diable chante la grand’messe._

Ce proverbe, employé par Rabelais, s’applique à l’hypocrite.

Les Portugais disent: _Detras de la cruz esta el diablo_; _le diable
est derrière la croix_.

Les Espagnols: _Por las haldas del vicario sube el diablo al
campanario_; _par les pans de la robe du vicaire, le diable monte au
clocher_.

Les Anglais: _Were god hat is church the devil will his chapel_; _il
n’y a point d’église où le diable n’ait sa chapelle_.

Les Italiens comme les Anglais: _Non sì tosto si fa un tempio a Dio
come il diavolo ci fabrica una capella apresso_.

Les Allemands: _O uber die schlaue Sunde, die einen Engel vor jeden
Teufel slellt_; _que le crime est rusé! il place un ange devant chaque
démon_. Ce qui revient à l’expression française: _Couvrir son diable du
plus bel ange_, dont la reine de Navarre s’est servie dans sa _Nouvelle
douzième_.

L’Évangile compare l’hypocrite à _un sépulcre blanchi, plein d’éclat au
dehors et de pourriture au dedans_.

_Le diable n’est pas toujours à la porte d’un pauvre homme._

Un homme malheureux ne l’est pas toujours.

Les Turcs disent: _Ne meurs pas, ô mon âne! le printemps viendra, et
avec lui croîtra le trèfle_.

_Tirer le diable par la queue._

Avoir de la peine à subsister; ne pouvoir chasser la misère.

Il faut procéder, dans l’explication de certaines locutions
proverbiales, comme au jeu du baguenaudier. Elles sont tellement
enchaînées l’une à l’autre, rentrent si bien l’une dans l’autre, qu’il
est nécessaire d’avoir la clef de celle-ci pour trouver la clef de
celle-là. Veut-on, par exemple, découvrir la raison du dicton: _Tirer
le diable par la queue_, on doit la chercher en prenant pour point
de départ un proverbe antérieur qui nous apprend que _le diable_,
c’est-à-dire le malheur personnifié dans l’être infernal, _est souvent
à la porte d’un pauvre homme_. Ce proverbe a fait supposer entre le
diable et le pauvre homme une lutte dans laquelle celui-ci, n’osant
attaquer de front son adversaire, sans doute à cause des cornes et des
griffes, le saisit par derrière afin de l’éloigner de son logis; et
l’inutilité de ses efforts a été rendue par une métaphore empruntée de
ces bêtes récalcitrantes qui s’obstinent à avancer au lieu de reculer
quand on les tire par la queue.

Le mitron qui tire le diable par la queue, est un symbole de la lutte
incessante de l’homme contre le malheur, et du travail opiniâtre auquel
il est condamné pour se procurer de quoi vivre.

On connaît cette phrase originale que M. Victor Hugo, dans sa _Lucrèce
Borgia_, a mise dans la bouche de Gubetta: «Il faut que la queue du
diable lui soit soudée, chevillée et vissée à l’échine d’une manière
bien triomphante, pour qu’il résiste à l’innombrable multitude de gens
qui la tirent perpétuellement.»

Le comte de Conflans plaisantait un jour le cardinal de Luynes de
ce qu’il se fesait porter la queue par un chevalier de Saint-Louis.
L’éminence piquée au jeu répondit que tel avait été toujours son usage,
et que parmi ses caudataires il s’en était même trouvé un qui prenait
le nom et les armoiries des Conflans.—Il n’y a rien d’étonnant en
cela, repartit le comte avec gaieté: dans ma famille on a été réduit
plus d’une fois _à tirer le diable par la queue_.

_Le diable bat sa femme et marie sa fille._

Ce dicton, employé fréquemment pour signifier qu’il pleut et qu’il
fait soleil à la fois, a pour fondement une tradition mythologique
que je vais rapporter, d’après un fragment de Plutarque qu’Eusèbe
nous a conservé dans sa _Préparation évangélique_ (liv. III, ch.
1).—Jupiter était brouillé avec Junon qui se tenait cachée sur
le mont Cythéron. Ce dieu, errant dans le voisinage, rencontra le
sculpteur Alalcomène qui lui dit que, pour la ramener, il fallait la
tromper et feindre de se marier avec une autre. Jupiter trouva le
conseil fort bon et voulut le mettre sur l’heure en pratique. Aidé
d’Alalcomène il coupa un grand chêne remarquable par sa beauté, forma
du tronc de cet arbre la statue d’une belle femme, lui donna le nom
de Dédala, et l’orna de la brillante parure de l’hyménée. Après cela,
le chant nuptial fut entonné, et des joueurs de flûte, que fournit
la Béotie, l’accompagnèrent du son mélodieux de leurs instruments.
Junon instruite de ces préparatifs descendit à pas précipités du mont
Cythéron, vint trouver Jupiter, se livra à des transports de jalousie
et de colère, et fondit sur sa rivale pour la maltraiter; mais ayant
reconnu la supercherie, elle changea ses cris en éclats de rire, se
réconcilia avec son époux, se mit joyeusement à la tête de la noce
qu’elle voulut voir achever, et institua, en mémoire de l’événement, la
fête des _dédales_ ou des _statues_ qu’on célébra depuis, tous les ans,
en grande pompe, à Platée en Béotie.

La dispute du Jupiter et de Junon est une allégorie de la lutte du
principe igné représenté par ce dieu, et du principe humide représenté
par cette déesse. Lorsque ces deux principes, ne se tempérant pas l’un
par l’autre, ont rompu l’harmonie qui doit régner entre eux, il y a
trouble et désordre dans les régions atmosphériques. La domination
du premier produit une sécheresse brûlante, et celle du second amène
des torrents de pluie. Ce dernier accident survint sans doute dans
la Béotie qui fut inondée, ainsi que l’indique le séjour de Junon
sur le Cythéron; et lorsque la terre dégagée des eaux eut reparu, on
dit que la sérénité rendue à l’air par le calme était l’effet de la
réconciliation des deux divinités, comme le mauvais temps avait été
l’effet de leur division.

Après cette explication, il est presque superflu d’ajouter que Jupiter
qui triomphe du courroux de Junon, ou, suivant l’expression de
Plutarque, le principe igné qui se montre plus fort que le principe
humide, est le _diable qui bat sa femme_, qui l’emporte sur sa femme,
tandis que le même dieu qui fait la noce de la statue, dont il est
l’auteur ou le père, est le _diable qui marie sa fille_. On sait que
Jupiter a reçu le nom de _diable_ et de _grand diable_ dans le langage
des chrétiens.

Les Italiens se servent du dicton _le nozze del diavolo_, _les noces du
diable_, pour marquer cette coïncidence du soleil et de la pluie dans
l’atmosphère qui tend à reprendre sa sérénité.

_Faire le diable à quatre._

C’est faire beaucoup de bruit ou de désordre, s’emporter à l’excès.
Les Italiens disent: _Far el diavolo e la versiera_, _faire le diable
et la sorcière_.

Dans l’enfance du théâtre français, où l’on jouait les saints,
la vierge et Dieu, on jouait aussi les diables. Les pièces qui
représentaient ces êtres infernaux s’appelaient petites diableries ou
grandes diableries; petites, lorsqu’il y avait moins de quatre diables,
et grandes, lorsqu’il y en avait quatre. De là l’expression _Faire le
diable à quatre_.

Cette sorte de spectacle populaire, dit le savant Huet, se donnait aux
grandes fêtes et dans les cimetières des églises. Il était surtout en
usage dans les villes du Poitou, où il avait été imaginé pour frapper
de terreur les pécheurs endurcis et les ramener à la religion.

Il y a un ancien recueil de _Diableries_, qui a été publié par un nommé
Brigadier. C’est une collection curieuse à laquelle sa rareté donne
aujourd’hui beaucoup de prix.

_Le diable devenu vieux se fit ermite._

On voit dans la légende que plusieurs diables fatigués de leur
méchanceté y ont renoncé en vieillissant pour embrasser l’état
monastique. Par exemple, le diable Puck est entré au service des
dominicains de Schewerin dans le Mecklembourg, ainsi que l’atteste le
livre intitulé: _Veridica ratio de dæmonio Puck_; le diable Bronzet
s’est fait moine dans l’abbaye de Montmajor près d’Arles; et le diable
que les Espagnols appellent _Duende_ a porté aussi le capuchon[37].
C’est probablement à cette démonologie que se rattache le proverbe.
Peut-être aussi fait-il allusion à l’histoire de Robert-le-Diable, père
de Richard-sans-Peur, duc de Normandie. Robert-le-Diable, ainsi nommé à
cause de sa conduite pleine de désordre et d’irréligion, se convertit
vers la fin de ses jours, et se retira dans un désert pour y faire
pénitence, comme on le voit dans le livre intitulé: _Vie du terrible
Robert-le-Diable, lequel après fut surnommé l’Omme-Dieu_; in-4^o
gothique. Lyon, Mareschal, 1496.

Le proverbe s’adresse aux hommes qui viennent à résipiscence après
une jeunesse dissipée; mais la malignité l’applique particulièrement
aux femmes que la vieillesse fait tourner du côté des litanies, et
qui trouvent dans une dévotion, feinte ou réelle, le refuge d’une
galanterie repentante ou répudiée.

On dit de ces pénitentes retardataires qu’_elles offrent à Dieu les
restes du démon_, pensée originale que j’ai prise pour fondement de
l’épigramme suivante:

  La vieille Arsinoé, fuyant les railleries
  Des amants échappés à ses galanteries,
  Dévote par dépit, dans un mystique lieu,
  Fait des restes du diable un sacrifice à Dieu.

_Martyr du diable._

Cette expression, autrefois proverbiale, a été employée dans un sermon
latin de Jean Gerson, pour désigner un homme livré à l’_ensorcellement
des niaiseries_, _fascinationi nugarum_, et continuellement tourmenté
dans des agitations pleines de l’esprit du monde mais vides de l’esprit
de Dieu.—Elle pourrait s’appliquer très bien à ces petits-maîtres
et à ces petites-maîtresses qui mettent leur corps à la torture pour
paraître avec plus d’éclat sous les livrées de la mode, ainsi qu’à ces
êtres blasés qui poursuivent si laborieusement de coupables voluptés,
et qui portent presque toujours la peine de leurs plaisirs.

M***, presque septuagénaire, s’est avisé de prendre une épouse de
dix-huit ans. Il cherche à racheter par des excès de jeune homme son
insuffisance de vieillard. Il promène en tous lieux madame qui a besoin
de distractions; il l’accompagne aux spectacles et aux bals; il ne
prend de repos ni le jour ni la nuit, il est condamné aux plaisirs
forcés. C’est vraiment un _martyr du diable_.

_C’est le valet du diable, il fait plus qu’on ne lui commande._

Cette façon de parler, qui se prend d’ordinaire en mauvaise part,
s’applique à un homme qui, par zèle ou par tout autre motif, fait
plus qu’on n’exige de lui. Elle est probablement venue de ce que,
dans les _mystères_ et les _diableries_, les valets de Satan, étaient
souvent représentés allant au delà de ses ordres, afin de signaler leur
dévouement pour ses intérêts.

_Il a les quatre poils du diable._

Autrefois, lorsqu’on voulait attacher aux contrats de vente ou de
donation un caractère spécial de validité, c’était l’usage que les
vendeurs ou les donateurs offrissent trois ou quatre poils de leur
barbe, qui étaient insérés dans les sceaux des titres remis aux
acquéreurs ou aux donataires, comme l’atteste la formule suivante citée
par Ducange, au mot _barba_: «Pour que cet écrit reste à toujours fixe
et stable, j’y ai apposé la force de mon sceau, _avec trois poils de ma
barbe_.» C’est par allusion à cet usage qu’on dit en certains endroits,
notamment du côté de la Suisse, pour désigner un rusé fripon qui vient
à bout de tout ce qu’il entreprend, comme s’il avait fait pacte avec
l’esprit infernal: _Cet homme a les quatre poils du diable_.

_Ce qui vient du diable retourne au diable._

Ce qui est acquis par des moyens illégitimes ne se conserve pas, ou ne
fait aucun profit.—Richard-Cœur-de-Lion avait coutume d’employer ce
proverbe en parlant de sa famille qui, depuis Robert-le-Diable, père
de Guillaume-le-Conquérant, s’était souillée de toutes sortes de vices
et de crimes. _Du diable nous venons_, disait-il, _et au diable nous
retournons_. Saint Bernard avait dit le même mot en parlant de Henri
II, père de Richard-Cœur-de-Lion. _De diabolo venit et ad diabolum
ibit_; _il vient du diable, et au diable il retournera_. (J. BRONTON,
_Ap. scr. fr._, XIII, 215.)

_Quand il dort le diable le berce._

Mot proverbial dont on se sert en parlant d’un homme inquiet,
impatient, malicieux, qui ne songe qu’à tourmenter les autres,
et qui se tourmente lui-même. Les Allemands nous ont pris ce mot
pour nous l’appliquer. _Quand le Français dort_, disent-ils, _le
diable le berce_. Ce qui est parfaitement vrai, si l’on en restreint
l’application à la vivacité française pour laquelle _le repos est un
état violent et incommode_.

_Si le diable sortait de l’enfer pour se battre, il se présenterait
aussitôt un Français pour accepter le défi._

Et c’est le cas de dire que le diable aurait affaire à forte partie.

L’ardeur guerrière du Français est très bien caractérisée dans ce vieux
proverbe.

_De jeune ange vieux diable._

On a observé que les caractères pleins de douceur dans le premier
âge ont, en général, beaucoup de vivacité et de malice dans un autre
âge. Ce changement est peut-être moins un effet de la nature que de
l’éducation. C’est ainsi que le rosier, qui naît sans épines sur les
hautes Alpes, se hérisse de pointes acérées lorsqu’il est cultivé dans
nos jardins.

_C’est le diable à confesser._

Expression très usitée en parlant d’une personne dont on ne peut tirer
quelque aveu, ou dont on ne peut obtenir ce qu’on désire, et par
extension, d’une chose très difficile, presque impossible.

_Loger le diable dans sa bourse._

  Un homme n’ayant plus ni crédit ni ressource,
      _Et logeant le diable en sa bourse_,
      C’est-à-dire n’y logeant rien.

  (LA FONTAINE, fable 16 du livre IX.)

On a prétendu que cette expression devait son origine à une anecdote
qui est racontée fort agréablement dans l’épigramme suivante de notre
vieux poëte Saint-Gelais:

  Un charlatan disait en plein marché
  Qu’il montrerait le diable à tout le monde.
  Si n’y eust nul, tant fust-il empesché,
  Qui ne courust pour voir l’esprit immonde.
  Lors une bourse assez large et profonde,
  Il leur déploye et leur dit: Gens de bien,
  Ouvrez vos yeux, voyez, y a-t-il rien?
  —Non, dit quelqu’un des plus près regardans.
  —Et c’est, dit-il, le diable; oyez-vous bien
  Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans?

Ce n’est point de là certainement que l’expression est venue. Elle
a précédé l’anecdote qui lui doit une bonne partie de son sel, et
elle est née à une époque où toutes les monnaies étaient frappées à
l’effigie de la croix, signe très redouté du diable, comme chacun sait:
ce qui donna lieu d’imaginer que si le diable voulait se glisser dans
une bourse, il fallait nécessairement qu’il n’y eût ni sou ni maille.
Cette explication se justifie par un vieux proverbe fort original que
voici: _Le plus odieux de tous les diables est celui qui danse dans la
poche, quand il n’y a pas la moindre pièce marquée du signe de la croix
pour l’en chasser_.

_Les menteurs sont les enfants du diable._

Le diable est nommé _le père du mensonge_ dans l’Écriture sainte,
et le mot grec διἁϐολος, d’où dérive le nom du _diable_, signifie
_calomniateur_.

_Envoyer quelqu’un à tous les mille diables._

On croit que cette expression proverbiale fait allusion à une bande de
voleurs qui exercèrent un fameux brigandage, en 1523, dit l’historien
Duplex, et se firent nommer _les mille diables_.


=DIAMANT.=—_C’est un diamant sous le marteau._

Cette expression, par laquelle on désigne un homme fort et constant
dans ses disgraces, est fondée sur une vieille opinion populaire
qui attribuait au diamant plusieurs vertus qu’il n’a point, et
particulièrement celle de résister à l’action du marteau. Cette opinion
est consignée dans _le Propriétaire des choses_, liv. XVI, ch. 8, où
il est dit que le diamant est de tous les corps le plus dur, que le
marteau ne peut le briser, ni le feu le détruire, mais que le sang d’un
jeune bouc a la faculté de le dissoudre. _Credat judæus Apella._


=DIEU.=—_L’homme propose et Dieu dispose._

C’est-à-dire que les desseins des hommes ne réussissent qu’autant qu’il
plaît à Dieu; que leurs entreprises tournent fréquemment au contraire
de leurs projets et de leurs espérances. Les Espagnols disent: _Los
dichos en nos, los hechos en dios_; _les dits en nous, les faits en
Dieu_.

Il y a souvent dans les affaires les mieux concertées des rencontres
imprévues qui les font échouer ou réussir, comme pour prouver
l’insuffisance des calculs humains et manifester la supériorité de la
Providence. _L’homme dispose sa voie_, dit la Sagesse, _et Dieu conduit
ses pas_; ce que Fénelon a redit heureusement dans cette phrase de son
beau sermon pour la fête de l’Épiphanie: «Dieu ne donne aux passions
humaines, lors même qu’elles semblent décider de tout, que ce qu’il
leur faut pour être les instruments de ses desseins. Ainsi, _l’homme
s’agite et Dieu le mène_.»

Écoutons Bossuet sur la même matière. «Il n’y a point de hasard,
dit-il, dans le gouvernement des affaires humaines, et la fortune n’est
qu’un mot qui n’a aucun sens. Tout est sagesse et providence. On a
beau compasser dans son esprit tous ses discours et tous ses desseins,
l’occasion apporte toujours je ne sais quoi d’imprévu; en sorte qu’on
dit et qu’on fait toujours plus ou moins qu’on ne pensait. Et cet
endroit inconnu à l’homme dans ses propres actions et dans ses propres
démarches, c’est l’endroit secret par où Dieu agit, et le ressort
secret qu’il remue.»

_Aux petits des oiseaux Dieu donne leur pâture._

La providence de Dieu est grande, elle pourvoit à la subsistance de
toutes les créatures.—Les Espagnols disent: _Les petits oiseaux des
champs ont le bon Dieu pour maître-d’hôtel_. Il y a dans leur proverbe
je ne sais quel mélange de fierté et de confiance qui caractérise la
pauvreté castillane, habituée à ne pas travailler et à vivre au soleil,
dans des vestibules de palais et sous des porches d’église.

_Servir Dieu, c’est régner._

Parce que celui qui sert Dieu maîtrise toutes ses passions, et règne
sur lui-même. Ce proverbe est la traduction littérale de cette pensée
d’un père de l’Église, _Servire Deo regnare est_. Il a beaucoup
d’analogie avec ce qu’a dit Horace (Ode 6, liv. III):

  _Dis te minorem quod geris imperas._

_Dieu donne le froid selon le drap._

Dieu proportionne les peines qu’il nous envoie aux forces que nous
avons pour les supporter.—Henri Étienne, qui ne laisse guère échapper
l’occasion de ridiculiser les moines, prétend dans le chapitre 32 de
son _Apologie d’Hérodote_, que quelques-uns d’entre eux avaient traduit
par ce proverbe la belle expression du psaume 147, v. 16, _Dat nivem
sicut lanam_, dont Godeau a fait la paraphrase suivante:

      Lorsque la froidure inhumaine
  De leur vert ornement dépouille les forêts,
  Sous une neige épaisse il couvre les guérets,
  Et la neige a pour eux la chaleur de la laine.

_Dieu vous bénisse!_

Polydore Virgile prétend que du temps de saint Grégoire-le-Grand, en
591, il régna dans l’Italie une épidémie violente qui fesait mourir
en éternuant ceux qui en étaient atteints, et que le pontife ordonna
des prières accompagnées de vœux pour arrêter les progrès du mal, ce
qui introduisit la coutume de dire: _Dieu vous bénisse!_ Mais cette
coutume date d’une époque bien antérieure au sixième siècle. Elle a
existé de toute antiquité dans toutes les parties de l’ancien monde, et
les navigateurs qui ont découvert le nouveau l’y ont trouvée établie.
Plusieurs auteurs qui en ont recherché l’origine, l’attribuent à
diverses raisons qu’ils déduisent de la religion, ou de la morale, ou
de la physique. Je vais rapporter ce que j’ai pu recueillir de plus
curieux sur cette matière traitée par Skookius, par Bartolin, par
Strada et par d’autres savants.

HISTOIRE DE L’ÉTERNUMENT.

Lorsque notre père Adam fut devenu mortel par sa désobéissance,
Dieu, disent les rabbins, décida, dans sa sagesse, que ce pécheur
éternuerait une fois, et que ce serait au moment de rendre l’esprit.
Il n’y eut pas, ajoutent-ils, d’autre genre de mort naturelle parmi
les hommes jusqu’à Jacob. Ce patriarche, moins résigné que ses
prédécesseurs à une pareille fin, et craignant de quitter ce monde
à chaque bâillement qu’il fesait, obtint du Seigneur la révocation
d’un tel arrêt. Il éternua et resta vivant, à la grande surprise de
ceux qui l’entendirent. Ce miracle pourtant ne détruisit pas toutes
les frayeurs que causait le mortel éternument. On crut que ses effets
pourraient bien n’avoir été que différés, et l’on contracta l’habitude
d’y remédier par des vœux. Ces vœux furent si efficaces, que le signe
du trépas devint celui de la vie. Les enfants commencèrent dès lors à
éternuer en naissant, et dans la suite le fils de la Sunamite, rappelé
du tombeau à la voix du prophète Élysée, marqua sa résurrection par
sept éternuments consécutifs qui, suivant la remarque d’un mélomane,
retentirent en formant les sept tons de la gamme.

Il serait difficile de trouver un sens raisonnable au récit des
rabbins, peu scrupuleux, comme on sait, à donner des énigmes sans
mot. Ce que les mythologues ont imaginé sur le même sujet vaut un peu
mieux. Lorsque Prométhée, disent-ils, eut façonné sa statue d’argile,
il alla dérober, avec l’aide de Minerve, le feu céleste dont il avait
besoin pour l’animer, et il l’apporta sur la terre dans un flacon
hermétiquement bouché qu’il ouvrit ensuite sous le nez de cette statue
pour le lui faire aspirer. Aussitôt que le phlogistique divin se fut
insinué dans le cerveau, elle agita sa tête en éternuant. Prométhée
ravi lui dit: _Bien te fasse!_ et ce souhait fit tant d’impression
sur la nouvelle créature, qu’elle ne l’oublia jamais et le répéta
toujours, dans le même cas, à ses descendants qui l’ont perpétué
jusqu’à nous. Cette fiction ingénieuse prouve du moins que les secrets
de l’électricité, dont elle est une allégorie, n’étaient pas tout à
fait inconnus dans les temps les plus reculés; mais elle ne décide pas
la question qui nous occupe.

Aristote et d’autres philosophes ont cru trouver la solution de cette
question dans le respect religieux qu’on avait jadis pour la tête,
regardée comme la partie la plus noble du corps humain et le siége
de l’ame, cet être immatériel et pensant émané de la divinité même à
qui le cerveau fut consacré pour cette raison. C’est à cause de cela,
assurent-ils, que l’éternument fut toujours accueilli avec une grande
vénération, et qu’il obtint même des adorations en certains pays où
l’on se mettait à genoux aussitôt qu’il se fesait entendre.

Les Siamois ont une opinion différente. Ils sont persuadés qu’il y
a dans leur enfer plusieurs juges écrivant sans cesse sur un livre
tous les péchés des hommes qui doivent paraître un jour devant leur
tribunal; que le premier de ces juges, nommé Prayomppaban, est
incessamment occupé à feuilleter ce registre où la dernière heure de
chaque créature humaine est marquée, et que les personnes dont il
lit l’article ne manquent jamais d’éternuer au même instant; ce qui
dénote qu’elles ont bon nez. Ainsi l’éternument est de la part de ces
personnes un signe de détresse pour avertir la compassion d’implorer
l’assistance divine en leur faveur.

Avicène et Cardan le regardent comme une espèce de convulsion qui fait
craindre l’épilepsie, et ils prétendent que les souhaits dont il est
accompagné n’ont pas d’autre fondement que cette crainte.

Suivant d’autres médecins, l’éternument est une crise avantageuse dans
plusieurs maladies, et une preuve du bon état du cerveau dans presque
toutes les circonstances. Voilà pourquoi il a toujours obtenu des
compliments de la part de ceux qui l’entendent.

Un auteur anonyme a fait l’hypothèse suivante: Parmi les enfants
qui viennent de naître, quelques-uns ne respirent que quelques
instants après qu’ils sont au monde, et d’autres restent tellement
plongés dans un état de mort apparente qu’il faut avec des liqueurs
irritantes leur communiquer la chaleur et la vie. Dans tous les cas
possibles, le premier effet de l’air et le premier signe d’existence
qu’ils donnent est l’éternument: cette espèce de convulsion générale
semble les réveiller en sursaut. C’est alors que commence le jeu de
la respiration, l’harmonie parfaite, et le libre exercice de chaque
organe. Au comble de ses vœux, ou dans l’excès même de ses craintes,
un père n’a qu’un souhait à faire, un souhait qu’il répétera, ou
qui retentira dans son cœur, à chaque secousse qui fait tressaillir
l’enfant: c’est qu’il vive, que le Dieu des cieux le conserve. Ainsi
cet usage, en apparence frivole, ridicule, bizarre, inexplicable, est
l’image et l’expression du sentiment le plus pur excité par le tableau
le plus touchant de la nature. C’est la trace de la plus douce émotion
et de l’élan irrésistible de l’homme vers son plus cher ouvrage; c’est
le souvenir de la première chaîne d’affection qui se soit formée autour
d’un nouveau membre de la société, du premier _vivat_ qui soit sorti
de la bouche des hommes. Enfin cet usage, dans quelque sens qu’on le
prenne, est le cri général, universel de la tendresse paternelle, de
la piété filiale, de l’amitié fraternelle, de toutes les plus douces
affections de l’homme dans l’âge d’or; et cet âge, du moins sous ce
rapport, existera toujours pour les ames sensibles.

On voit par ce qu’on vient de lire que l’habitude de saluer ceux qui
éternuent, quoique attribuée à des causes diverses, est des plus
antiques, des plus répandues et des plus constantes. Pour la rendre
telle, il a fallu sans doute des motifs plus puissants que ceux de la
civilité qui, soumise à diverses modifications dépendantes des temps,
des lieux et des mœurs, n’aurait pu seule la propager partout, de
siècle en siècle, et d’une manière si uniforme. On doit y reconnaître
l’influence de la superstition établie à demeure fixe dans l’esprit
humain dominé toujours par elle, soit à son insu, soit de son
consentement, soit malgré lui, par l’entremise des passions dont elle
est inséparable. La superstition, dans ce cas, a été favorisée par des
législateurs qui n’y ont rien vu que d’honnête. Témoin ce précepte du
Sadder, abrégé du Zend-Avesta de Zoroastre; «Dis _Ahuno-var_ et _Ashim
vuhû_, lorsque tu entends éternuer.»

Examinons maintenant les idées qui ont été attachées à l’éternument,
et les cérémonies auxquelles il a donné lieu chez plusieurs peuples,
soit anciens, soit modernes. Les Égyptiens, les Grecs et les Romains le
prenaient pour un avertissement divin de la conduite qu’ils devaient
tenir en telle ou telle circonstance, et pour un présage, tantôt
favorable et tantôt funeste, des événements de la vie. Il y avait chez
eux des devins qui fesaient métier d’expliquer ce qu’il signifiait,
selon l’endroit, le temps et l’heure où il était venu, selon le
bruit plus ou moins fort qu’il avait fait, et selon la position de
la tête d’où il était parti. S’il paraissait d’heureux augure, on
rendait grâces aux dieux, et l’on se hâtait de conclure les affaires
qu’on avait le plus à cœur; mais s’il ne présageait rien de bon, on
s’abstenait de toute entreprise importante, de sortir de chez soi,
de manger même; jusqu’à ce qu’on eût rompu le maléfice par certaines
pratiques religieuses ou par l’acceptation volontaire de quelque petit
malheur en remplacement de celui qu’on croyait avoir à redouter. Les
poëtes et les historiens ont pris plaisir à nous faire connaître de
semblables préjugés, et s’il faut en citer des exemples,

  Les exemples fameux ne nous manqueront pas.

Lorsque Pénélope, obsédée par ses amants, priait les dieux immortels de
lui ramener Ulysse, son fils Télémaque fit un éternument si fort que
tout le palais en retentit; et la chaste princesse se livra dès lors à
la joie, ne doutant plus de l’accomplissement de sa prière, quoiqu’elle
l’eût faite en vain tant de fois.

Les Athéniens, partis pour une expédition navale, voulaient rentrer
dans le port parce que Thimothée, leur amiral, avait éternué. Eh quoi!
leur dit-il, vous vous étonnez de ce qu’un homme sur dix mille a le
cerveau humide!

Pendant que Xénophon exhortait les troupes à un parti périlleux, mais
nécessaire, un soldat éternua. L’armée se persuada que son nez, qui
était sans doute très remarquable, avait été choisi par les dieux pour
sonner à la fois la charge et la victoire. Décidée aussitôt par ce
pronostic bien plus que par l’éloquence de son chef, elle offrit un
sacrifice au bon événement et brava tous les dangers avec confiance.

Les bonnes gens pensent que Socrate ne devint le plus sage des hommes
qu’à force d’étudier la philosophie et de lutter contre ses passions;
c’est une erreur. Qu’on lise Plutarque, _De genio Socratis_, on verra
qu’il dut principalement cet avantage aux éternuments par lesquels son
génie l’avertissait.

On croyait que l’amour éternuait à la naissance des belles et les
destinait ainsi à partager avec les Grâces et Vénus l’encens des
mortels. Aussi le plus joli compliment qu’un galant petit-maître de
Rome pût adresser à celle dont il était épris consistait-il à lui dire:
_Sternuit tibi amor_, _l’amour a éternué pour vous_. Ce que Parny s’est
peut-être rappelé lorsqu’il a dit à son Éléonore:

  Éternuez en assurance,
  Le dieu d’amour vous bénira.

L’éternument eut quelquefois le privilége d’adoucir la férocité d’un
tyran. Tibère devenait affable lorsqu’il avait éternué sous l’influence
du bon quart-d’heure, et il se promenait sur un char dans les rues pour
recevoir les félicitations de ses sujets.

Cette précieuse civilité n’avait pas lieu seulement à l’égard des
autres: on ne négligeait point de se la faire à soi-même. Martial parle
d’un certain Proclus dont le nez, curieux morceau d’histoire naturelle,
avait son bout si distant des oreilles que le pauvre homme ne pouvait
s’entendre éternuer pour former en son propre honneur le vœu ordinaire.

L’auteur de l’_Histoire de la conquête du Pérou_ rapporte que lorsque
le cacique de Guachoia ou Guacaya éternuait, ses sujets étaient
avertis de cet heureux événement par des signaux publics, afin qu’ils
se prosternassent en l’honneur de leur maître et qu’ils priassent le
soleil de le protéger, de l’éclairer et d’être toujours avec lui.

Quand le roi de Monomotapa éternue, a dit quelque part Helvétius, tous
les courtisans sont obligés d’éternuer aussi; et l’éternument gagnant
de la cour à la ville et de la ville en province, l’empire paraît
affligé d’un rhume général.

Chez le roi de Sennar, les choses se passent d’une manière plus
curieuse encore. Aussitôt que ce prince a éternué, tous ceux qui sont
en sa présence lui tournent le dos en faisant une pirouette et en se
donnant une claque sur la fesse droite. Ils prétendent que le salut de
l’état dépend de cette manœuvre. Ne nous en moquons pas, car nous le
faisons dépendre aussi quelquefois de choses qui, pour paraître plus
sérieuses, n’en sont pas moins risibles.

Les anabaptistes et les quakers ont proscrit le culte de l’éternument.
Ce qu’ils ont fait là par esprit de secte et par singularité, on le
fait maintenant dans le monde pour éviter la gêne et pour se conformer
au bon ton qui ne permet plus de dire _Dieu vous bénisse_ à quelqu’un,
si ce n’est à un pauvre auquel on refuse la charité. Je suis assurément
bien éloigné de trouver mauvais qu’on éternue sans cérémonie et tout à
son aise; mais bien des gens n’approuvent pas les réformateurs, et ils
regardent comme funeste l’abolition d’une coutume si religieusement
observée pendant tant de siècles.

_Ressembler au bon Dieu de Gibelou._

Cette comparaison, qu’on emploie en parlant d’une personne mal
accoutrée et chargée de plusieurs pièces d’habillement l’une sur
l’autre, est fondée sur une tradition populaire qui rapporte que les
habitants de Gibelou avaient coutume d’envelopper la statue de l’enfant
Jésus de chiffons de toute espèce.

_Promettre ou jurer ses grands dieux._

Les païens, comme on sait, avaient de _grands dieux_ et de _petits
dieux_, et les engagements qu’ils prenaient en jurant par les grands
dieux étaient plus solennels et plus sacrés que ceux qu’ils prenaient
en jurant par les petits dieux.


=DINDON.=—_Être le dindon de la farce._

Les pères de comédie qui jouent des rôles de dupes étaient autrefois
appelés _pères dindons_, par allusion à ces oiseaux de basse-cour,
dont on a fait le symbole de la sottise. De là cette expression _Être
le dindon de la farce_, ou _Être le dindon d’une chose_.

_C’est la danse des dindons._

Cette métaphore proverbiale, qu’on emploie en parlant d’une chose qu’on
a l’air de faire de bonne grâce, quoique ce soit à contre-cœur, est
fondée sur l’historiette suivante qui paraît être d’une tradition fort
ancienne:

Un de ces hommes dont le métier est de spéculer sur la curiosité
publique, fit annoncer à son de trompe, un jour de foire, dans une
petite ville de province, qu’il donnerait un ballet de dindons. La
foule s’empressa d’accourir à ce spectacle extraordinaire; la salle
fut remplie; des cris d’impatience commandèrent le lever de la toile;
le théâtre se découvrit enfin, et l’on vit paraître les acteurs de
basse-cour qui sautaient précipitamment, tantôt sur un pied et tantôt
sur l’autre, en déployant leur voix aigre et discordante sur tous
les tons, tandis que le directeur s’escrimait à les diriger avec une
longue perche pour leur faire observer les règles du _chassez_ et du
_croisez_. Cette scène burlesque produisit sur les assistants un effet
difficile à d’écrire. Les uns se récriaient de surprise, les autres
applaudissaient avec transport; ceux-ci trépignaient de joie, ceux-là
poussaient des éclats de rire immodérés; et l’engouement général était
tel que personne ne soupçonnait pourquoi les dindons se donnaient tant
de mouvement. On s’aperçut enfin que c’était pour se soustraire au
contact d’une tôle brûlante sur laquelle ils étaient placés. Quelques
étincelles échappées d’un des fourneaux disposés sous cette tôle
découvrirent le secret de la comédie. Mais en même temps la peur du
feu gagna l’assemblée: dans un instant tout y fut _tohu bohu_, et les
spectateurs et les acteurs, se précipitant pêle-mêle, se sauvèrent
comme ils purent, les premiers avec un pied de nez, et les seconds avec
des pieds à la sainte-menehould.


=DÎNER.=—_Qui dort dîne._

«Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, est tirée de l’école
de médecine, où l’on enseigne que le sommeil tient lieu d’aliment
lorsque, l’estomac étant plein de crudités, il faut dégager la nature,
et lui donner loisir de les cuire, sans la surcharger de nouvelles
viandes.»

On trouve dans Rabelais (liv. V, ch. 5): _Qui dort, il boit._

_Que le riche dîne deux fois._

Proverbe ancien qu’on lit dans le festin de Trimalcion en ces termes:
_Tu beatior es? bis prande, bis cœna; si tu es plus riche que moi,
dîne et soupe deux fois._—C’est une espèce de défi donné au riche
par le pauvre dont le pain grossier a pour assaisonnement un appétit
vigoureux, tandis que tout le luxe des festins les plus raffinés ne
peut suppléer à cet attrait que le riche ne connaît pas. On sait le
mot de ce financier accosté, comme il rentrait chez lui, à l’heure du
dîner, par un malheureux qui demandait l’aumône en s’écriant: J’ai
faim.—Que ce coquin dit-il, est heureux! il a faim!


=DIRE.=—_Bien dire fait rire, bien faire fait taire._

Ce proverbe s’applique aux personnes qui démentent et décréditent par
leur conduite la morale qu’elles prêchent dans leurs discours, et qui
font rire d’elles par leurs beaux préceptes, parce qu’elles ne se font
pas applaudir par leurs bonnes actions.

_Tout est dit._

_Nullum est jam dictum, quod non dictum sit prius._ (Térence.)

Cet adage, qu’une critique décourageante veut ériger en dogme
littéraire, n’est pas absolument vrai. Tout est pensé peut-être, mais
tout n’est pas dit; et s’il n’y a point d’idées tout à fait nouvelles,
il peut y avoir des expressions neuves, car la combinaison des mots
est infinie, et c’est un art créateur que celui de les placer, de
les assortir, de les embellir l’un par l’autre, en leur ménageant
des reflets étrangers, et en leur faisant trouver dans ces échanges
réciproques des couleurs toujours variées. Il en est du langage comme
de la lumière qui, sans changer dans son essence, prend mille teintes
différentes, suivant les combinaisons d’un habile opticien.


=DISEUR.=—_L’entente est au diseur._

_Unusquisque verborum suorum optimus interpres est._ Celui qui parle
est toujours censé le plus habile à comprendre et à expliquer ce qu’il
dit, lors même qu’il lui est impossible de le faire; ce qui n’est
pas aussi rare qu’on pourrait l’imaginer, car il y a bon nombre de
discoureurs auxquels cela ne manque pas d’arriver, parce qu’une sotte
vanité les engage à débiter inconsidérément des phrases sur tout, quand
ils n’ont des idées sur rien. On peut dire d’eux, avec Sterne, que leur
tête creuse est comme le tourne-broche que la fumée seule fait aller.

Le philosophe Phavorin adressait à un bavard de cette espèce
l’apostrophe suivante, rapportée par Aulu-Gelle: _An scire atque
intelligere neminem vis quæ dicas? Quidni, homo inepte, ut quod vis
abunde consequaris, taces?_

  Si ton esprit veut cacher
  Les belles choses qu’il pense,
  Dis-moi, qui peut t’empêcher
  De te servir du silence?      (MAYNARD.)

Spéron-Spéroni, écrivain italien du XVI^e siècle, explique très bien
comment des gens qui s’énoncent clairement pour eux-mêmes, dans leurs
discours ou leurs écrits, sont obscurs pour les auditeurs ou les
lecteurs. C’est, dit-il, que ces gens vont de la pensée à l’expression,
tandis que les autres vont de l’expression à la pensée.

_Diseur de bons mots, mauvais caractère._

Mot de Pascal, répété par La Bruyère, et passé en proverbe, pour blâmer
ces mauvais plaisants qui cherchent à faire briller leur esprit aux
dépens de leur cœur, et qui _aiment mieux perdre un ami qu’un bon mot_.

_Les grands diseurs ne sont pas les grands faiseurs._

Ceux qui se vantent le plus, qui promettent le plus, sont ordinairement
ceux qui font le moins. Nous disons encore: _Grand vanteur, petit
faiseur._

_Chi e largo di bocca e stetto di mano, qui est large de bouche est
étroit de main._ (Proverbe italien.)

_La lengua luengua es senal de mano corta, la langue longue est signe
de main courte._ (Proverbe espagnol.)

_Great cry and little wool, grand cri et peu de laine._—Proverbe
anglais, qui est venu de ce que, dans plusieurs _mystères_, le diable
était représenté tondant les soies de ses cochons.


=DOIGT.=—_Mettre le doigt dessus._

C’est deviner, découvrir une chose. Les Latins disaient: _Rem acu
tangere_, _toucher la chose avec l’aiguille._ Ce que Cicéron appliqua
plaisamment à un sénateur dont le père avait été tailleur.

_Savoir une chose sur le bout du doigt._

La savoir parfaitement de mémoire. C’est une variante de _Savoir sur
l’ongle_, expression traduite de l’expression latine _ad unguem_
qu’Erasme regarde comme une métaphore empruntée des marbriers qui
tâtent à l’ongle la jointure des marbres rapportés, pour juger si elle
est bien faite.

_Mon petit doigt me l’a dit._

Phrase proverbiale qu’on adresse aux enfants, pour leur faire croire
qu’on sait la vérité de quelque chose qu’ils refusent d’avouer. Elle
a été agréablement employée par Molière dans une scène du _Malade
imaginaire_ que tout le monde connaît.

«Quelques auteurs ont estimé, dit le père Labbe, qu’il fallait
expliquer _Mon petit doigt me l’a dit_, par _mon petit dé_ (_dé_ pour
_dex_, ou dieu) _me l’a dit_, faisant allusion au génie de Socrate, à
la nymphe Egérie de Numa, et autres démons familiers; ces démons étant
présumés inspirer ceux qu’ils favorisaient, et leur parler à l’oreille.»

Il est plus probable que cette phrase est née de l’usage de porter
à l’oreille le petit doigt, nommé _auriculaire_ pour cette raison.
Un père, en y portant le sien, aura feint qu’il lui révélait quelque
chose, et ce trait imité par d’autres sera passé en coutume.

Lorsque le général Beurnonville fit son fameux rapport sur une victoire
qui ne lui avait coûté que le petit doigt d’un tambour, un plaisant
composa une chanson dont le refrain était:

  Holà! citoyen Beurnonville,
  Le petit doigt n’a pas tout dit.

_Il ne faut pas mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce._

Il ne faut pas se mêler des querelles d’un mari et de sa femme, et en
général des personnes qui sont naturellement unies. Une scène comique
de Molière fait voir à quoi s’expose l’indiscret conciliateur.—Ce
proverbe est plaisamment travesti dans le _Médecin malgré lui_ (act. I,
sc. 2), où Sganarelle l’énonce ainsi: _Entre l’arbre et le doigt il ne
faut pas mettre l’écorce._


=DON.=—_Il n’y a pas de plus bel acquêt que le don._

Il n’y a pas de bien acquis d’une plus belle manière que celui qui nous
est donné.

_Jamais un don ne vaut autant qu’au moment où l’on désire l’obtenir._

Ce proverbe a été employé par le troubadour Savary de Mauléon qui en
est peut-être l’inventeur.


=DONNER.=—_Qui tôt donne, deux fois donne._

Traduction littérale de cette pensée de Sénèque: _Bis dat qui cito
dat._ «La règle de la vraie bienfaisance, dit ce philosophe, est de
donner comme nous voudrions recevoir, de bon cœur, promptement et
sans hésiter. Un bienfait n’est pas agréable quand le bienfaiteur le
garde trop longtemps dans ses mains, qu’il ne le lâche qu’avec peine,
et comme s’il se l’arrachait. Après le refus, rien de plus dur que
l’irrésolution. Elle manque à coup sûr la reconnaissance. En effet,
le principal mérite du bienfait consistant dans la bienveillance,
témoigner par ses délais qu’on oblige à contre-cœur, ce n’est pas
donner, c’est mal défendre ce qu’on donne.»

On perd la grâce et le mérite d’un don quand on ne l’accorde pas le
plus tôt qu’on peut. Un don qui se fait trop attendre, est gâté quand
il arrive.

«Ne dites point à votre ami qui vous demande quelque chose: _Allez
et revenez, je vous le donnerai demain_, lorsque vous pouvez le lui
donner à l’heure même.» (Proverbe de Salomon.)

Si devant servir aujourd’hui ton prochain, tu attends à demain, fais
pénitence. (_Zend-Avesta_ de Zoroastre.)

_On ne donne rien pour rien._

On ne donne que pour recevoir. Les présents qu’on fait ne sont que les
arrhes de ceux qu’on attend.—Ce n’est pas là donner, dit Pline le
jeune, c’est avec des présents trompeurs qui cachent l’hameçon et la
glu dérober le bien d’autrui, _Viscatis humatisque muneribus non sua
promere sed aliena corripere._ (Epist. 30, lib. IX.)

Les Italiens disent: _Chi da ensegna rendere_, _qui donne enseigne à
rendre_; et les Arabes: _Qui apporte, emporte_.

_Donner un œuf pour avoir un bœuf._

Les Latins employaient dans le même sens ce jeu de mots: _Pileum donat
ut pallium recipiat, il donne un bonnet pour avoir un manteau._ Les
Espagnols ont les deux dictons suivants: _Con una sardina pescar una
trucha, avec une sardine pêcher une truite._—_Meter aguja y sacar
reja, mettre une aiguille et tirer un soc de charrue._


=DORMIR.=—_Dormir la grasse matinée._

Quelqu’un a prétendu, je crois que c’est Pasquier, que le mot _grasse_
a été mis ici par métonymie, parce que ceux qui dorment beaucoup
prennent de l’embonpoint; mais ce mot s’explique très bien sans figure
dans le sens de _grande_ qu’il a quelquefois; et l’expression _Dormir
la grasse matinée_, ou _la grande matinée_, est traduite du latin _Mane
totum dormire_.

Les Espagnols disent, d’une manière heureuse: _Hazer plazer al sueno,
faire plaisir au sommeil_; ce qui rappelle ces jolis vers de Vergier
sur La Fontaine:

  Il laisse à son gré le soleil
  Quitter l’empire de Neptune,
  Et dort tant qu’il plaît au sommeil.

Nous disons encore proverbialement: _Faire honneur au soleil._ Cet
honneur consiste à le laisser lever le premier.


=DOS.=—_Il tombe sur le dos et se casse le nez._

Expression plaisante dont on se sert en parlant d’un homme tout à
fait malencontreux. Les Basques disent: _Les vers s’engendrent dans
sa salière_;—les Provençaux: _Il ferait faire naufrage à une barque
chargée de crucifix_;—les Italiens: _Si romperebbe il collo in un filo
di paglia, il se casserait le cou contre un brin de paille._—Nous
disons encore: _Il se noierait dans un verre d’eau ou dans un crachat._


=DOUBLURE.=—_Fin contre fin n’est pas bon à faire doublure._

On ne réussit pas à tromper aussi fin que soi. _Ars deluditur
arte._—Les Italiens disent: _Duro con duro non fece mai bono muro, dur
contre dur ne fit jamais bon mur._


=DOUCEUR.=—_Plus fait douceur que violence._

Proverbe dont La Fontaine est peut-être l’auteur.—Un autre proverbe
dit: _On prend plus de mouches avec du lait_, ou _du miel, qu’avec du
vinaigre._


=DOUTE.=—_Dans le doute abstiens-toi._

Tant que nous ignorons ce que nous devons faire, la sagesse consiste
à rester dans l’inaction, car il vaut mieux ne rien faire que de
s’exposer à mal faire.—Ce proverbe se trouve dans le Zend-Avesta de
Zoroastre qui passe pour en être l’inventeur. Cicéron l’a rapporté
et expliqué en ces termes: _Quod dubites ne feceris; æquitas enim
lucet per se, dubitatio autem cogitationem significat injuriæ._ Ce
qui se trouve très bien traduit dans cette phrase du deuxième sermon
de Bossuet, pour le dimanche de la Passion: «Quand nous doutons de
la justice de nos entreprises, c’est une bonne maxime de se désister
tout à fait. L’équité reluit assez d’elle-même, et le doute semble
envelopper dans son obscurité quelque dessein d’injustice.»


=DOUTER.=—_Qui doute ne se trompe point._

_Qui dubitat non errat._ C’est en opinant qu’on se trompe, et non pas
en doutant.

  _Error opinando non dubitando venit._


=DRAGÉE.=—_Tenir la dragée haute à quelqu’un._

C’est différer de lui accorder une chose promise; c’est offrir un vain
appât à son espérance.

Cette locution est venue d’un jeu dans lequel on excite la convoitise
des enfants en faisant voltiger devant eux une dragée suspendue par un
long fil au bout d’un bâton, sans qu’il leur soit permis de la saisir
autrement qu’avec la bouche.


=DRAP.=—_Mettre quelqu’un dans de beaux draps blancs._

C’est médire beaucoup de lui, découvrir tous ses défauts, et par
extension, le placer dans une situation embarrassante. Mettez un
Maure en de beaux draps blancs, dit Le Duchat, c’est de quoi le faire
paraître encore plus noir.


=DRAPEAU.=—_Le drapeau déchiré fait la gloire du capitaine._

Il en est de même de la fortune délabrée de l’homme vertueux. La vertu,
dit Rivarol, tire sa gloire des persécutions qu’elle endure, comme le
drapeau de guerre tire son lustre de ses lambeaux déchirés.

Le mot _drapeau_, autrefois _drapel_, qu’on croit dérivé, dans le sens
d’enseigne, de l’italien _drapello_, n’est pas très ancien en français.
Il fut introduit au XVI^e siècle par les capitaines qui tenaient à
honneur d’avoir fait les guerres d’Italie sous François I^{er}, et
qui voulaient faire entendre par ce mot que leur bannière avait été
déchirée, car _drapel_ (morceau de drap, chiffon) emportait autrefois
un pareil sens.


=DUIRE.=—_Ce qui nuit à l’un duit à l’autre._

Ce qui est mauvais pour l’un est bon pour l’autre. Le verbe _duire_,
que La Bruyère a mis dans la liste des mots qu’il regrettait, signifie
_convenir_, et ne s’emploie qu’à la troisième personne.



E


=EAU.=—_Il n’est pire eau que l’eau qui dort._

Ce proverbe nous est venu des anciens, car on lit dans Quinte-Curce
(liv. VII) que les Bactriens disaient: _Altissima flumina minimo sono
labuntur_, _les fleuves les plus profonds sont ceux qui coulent avec le
moins de bruit_. Il se trouve avec explication dans les vers suivants
extraits du livre IV des _Distiques de Caton_, qui furent composés dans
le VII^e ou le VIII^e siècle par un moine dont on ignore le vrai nom:

  _Demissos animo et tacitos vitare memento:
  Quod flumen tacitum est forsan latet altius unda._

 Évite les gens sournois et taciturnes, car il n’y a peut-être pas dans
 le fleuve d’eau plus profonde que l’eau dormante.

_L’eau échauffée prend plus vite la gelée._

C’est une opinion depuis longtemps répandue parmi le peuple, que l’eau
qui a bouilli est plus susceptible de passer à l’état de congélation.
Ce que Descartes, dans son traité des _Météores_ (discours 1^{er}),
explique de la manière suivante: «On peut voir par expérience que l’eau
qu’on a tenue longtemps sur le feu se gèle plus tôt que d’autre, dont
la raison est que celles de ses parties qui peuvent le moins cesser de
se plier (d’être liquides) s’évaporent pendant qu’on la chauffe.»—De
là le proverbe employé figurément pour signifier que la trop grande
ardeur qu’on met à faire une chose est sujette à se refroidir bien
vite, ou que le caractère le plus prompt à se livrer à l’emportement
est aussi le plus prompt à en revenir.

_Croyez cela et buvez de l’eau._

Dicton qu’on adresse à une personne qui a l’air de croire ou de vouloir
faire accroire quelque nouvelle dénuée de vraisemblance. C’est comme si
on lui disait: La chose est difficile à avaler, et puisque vous voulez
bien l’avaler, buvez de l’eau pour la faire passer.

_Mettre de l’eau dans son vin._

C’est revenir de son emportement, rabattre de ses menaces ou de quelque
résolution excessive, rentrer dans les bornes de la modération.—On
peut regarder, au premier aperçu, comme une singularité frappante
les éloges unanimes que les philosophes et les historiens grecs ont
consacrés à la découverte du vin trempé, comme si elle eût été de
nature à mériter l’admiration de la postérité; mais si l’on déroule
la grande liste des crimes que l’ivresse a produits, il est impossible
de ne pas approuver leur opinion, et de ne pas applaudir à la sagesse
des peuples antiques qui érigèrent des statues à celui qui leur apprit
à mêler de l’eau dans le vin _pour modérer_, comme dit Platon, _une
divinité furieuse par la présence d’une divinité sobre_[38], ou _pour
calmer_, comme dit Plutarque, _les ardeurs de Bacchus par le commerce
des nymphes_. Ces peuples pensaient qu’un service si important ne
pouvait leur avoir été rendu par un homme sans l’inspiration de quelque
dieu. Ils en attribuaient l’idée à Bacchus lui-même, et l’exécution
à divers personnages. Pythagore cite Achéloüs comme le véritable
inventeur, dans ses _Apothéoses_ qui commencent en ces termes:
«Crotoniates, gardez la mémoire d’Achéloüs, magistrat suprême d’Étolie,
qui le premier mit de l’eau dans le vin.» Pline le naturaliste nomme
un certain Staphilus. Quelques écrivains parlent d’Amphyction, roi
d’Athènes, et quelques autres de Cranaüs, également roi de la même
ville. Montaigne, adoptant cette dernière tradition, a dit dans ses
_Essais_ (liv. III, ch. 13): «Cranaüs, roy des Athéniens, fut inventeur
de cet usage de tremper le vin, utilement ou non, j’en ai vu desbattre.»

Voici une application plaisante de l’expression proverbiale. Deux
personnes disputaient un jour chaudement sur ce vers où il est parlé
des Romains:

  Ils buvaient le falerne et les larmes du monde.

L’une d’elles soutenait qu’il était fort beau, et à chaque explication
qu’elle en donnait, l’autre ne répondait que par ces mots: Qu’est-ce
que cela prouve? Le poëte Lemière, témoin de la discussion, dit: Cela
prouve évidemment que les Romains _mettaient de l’eau dans leur vin_.

_L’eau trouble est le gain du pêcheur._

Les pêcheurs prennent beaucoup plus de poissons dans l’eau trouble
que dans l’eau claire; de même, les intendants font leur profit dans
l’administration d’un bien où le maître lui-même ne met pas bon ordre.
De là ce proverbe, et l’expression proverbiale _Pêcher en eau trouble_,
c’est-à-dire tourner à son avantage les désordres qui se présentent, ou
ceux même qu’on a suscités exprès dans les affaires, soit publiques,
soit particulières.—Les Grecs disaient dans le même sens: _Troubler
l’eau du lac pour pêcher des anguilles_. Ce qu’Aristophane applique à
un mauvais citoyen excitant des troubles dans l’état afin de s’enrichir
aux dépens du public.

_Ne faire que de l’eau claire._

C’est s’occuper sans succès de quelque affaire, y perdre son temps
et sa peine.—Le malin Furetière donnait pour devise à l’Académie
française un iris causé par les rayons du soleil qui lui était opposé,
avec ce quatrain:

  Pendant que le soleil m’éclaire
  Je parais de grande valeur;
  Mais ma plus brillante couleur
  Ne fait que de l’eau toute claire.

_Revenir sur l’eau._

C’est rétablir ses affaires, recouvrer du crédit, rentrer en faveur.
Cette expression est une métaphore prise de l’écorce du liége qu’on ne
peut enfoncer dans l’eau sans qu’elle remonte à la surface, aussitôt
qu’elle cesse d’être retenue par la main.

Pindare, dans ses _Pythiques_ (ode 2), s’est comparé à cette écorce
qui surnage toujours au milieu de l’agitation des flots; _immersabilis
undis_, comme dit Horace.

_Les eaux sont basses._

Cette façon de parler métaphorique s’emploie pour signifier que la
bourse d’une personne est à peu près sans argent, parce que les eaux
basses sont ordinairement sans poisson.


=ÉCHELLE.=—_Après lui il faut tirer l’échelle._

Il s’agit ici de l’échelle patibulaire sur laquelle on fesait monter
les condamnés afin de les accrocher à la potence. L’usage où l’on
était, lorsqu’il y avait plusieurs complices, de pendre le plus
coupable le dernier, et par conséquent de _retirer l’échelle après
lui_ puisqu’il ne restait personne à exécuter, donna lieu à cette
expression qu’on devrait employer, ce me semble, en mauvaise part, et
dont on se sert le plus souvent en bonne part, pour dire que quelqu’un
a si bien fait en quelque chose qu’il ne faut pas prétendre à l’égaler.


=ÉCHO.=—_Dans la tempête adore l’écho._

Maxime de Pythagore, qui signifie, dans les troubles civils, retire-toi
à la campagne.—Pope interprète différemment cette maxime dont le texte
grec est traduit plus littéralement de la manière suivante: _Quand les
vents s’élèvent, rends tes hommages à l’écho_. Il pense que Pythagore
a voulu dire: Quand tes oreilles sont frappées de toutes sortes de
rumeurs, n’ajoute foi qu’au second rapport. Mais une telle explication
n’est point reçue, quoiqu’elle soit plus naturelle que l’autre, et plus
conforme à la nature de l’écho.

Les Grecs exprimaient encore l’avantage de ne point se mêler aux
agitations populaires par ce proverbe: _La foudre épargne ceux qui
dorment_; car ils croyaient que le corps de l’homme, pendant le
sommeil, était dans un état propre à neutraliser les effets du feu
du ciel. Les lecteurs curieux de connaître les raisons physiques sur
lesquelles se fondait cette opinion erronée, les trouveront dans les
_Symposiaques_ de Plutarque (liv. IV, quest. 19).—Les Chinois disent:
_L’hirondelle qui est dans son nid voit d’un œil tranquille les
batailles des vautours_.

Une pareille doctrine peut être utile sans doute aux intérêts de
quelques individus, mais elle est nuisible aux intérêts de l’état. Le
devoir du vrai citoyen, dans un temps d’émeutes, est de paraître sur
la place publique pour y donner l’exemple du courage civil. Une loi
de Solon, tout à fait contraire au précepte de Pythagore, décernait
des peines contre ceux qui gardaient la neutralité quand les partis en
venaient aux mains. L’objet de cette loi était d’arracher l’homme de
bien à une inaction funeste, de le jeter au milieu des factieux, et de
sauver la cité par l’ascendant de la vertu.


=ÉCOLE.=—_Révéler les secrets de l’école._

C’est apprendre aux étrangers ce dont les confrères seuls doivent être
instruits.—Dacier rapporte l’origine de cette expression à la loi
fondamentale de l’école de Pythagore qui défendait de communiquer aux
profanes les dogmes de sa doctrine. Platon, Aristote, les épicuriens,
les stoïciens, et presque tous les philosophes de l’antiquité avaient
aussi dans leur enseignement plusieurs choses que leurs disciples
étaient obligés de tenir secrètes.

_Faire l’école buissonnière._

Cette expression, suivant les uns, fait allusion à la conduite de
certains pédagogues qui, pour se soustraire à un droit qu’ils devaient
payer aux chantres de l’église de Notre-Dame, allaient établir leurs
classes en plein air, hors de la ville. Elle est venue, suivant les
autres, de ce que les luthériens et les calvinistes, dont on ne
tolérait pas les écoles, en avaient de clandestines qui se tenaient
dans les halliers et les bois. Les deux explications se fondent
également sur un arrêt du 5 août 1552, par lequel le parlement défendit
tout enseignement que le chantre de Paris n’aurait pas autorisé, et
particulièrement les _écoles buissonnières_. Mais l’expression est
beaucoup plus ancienne que les faits auxquels on a voulu la rattacher.
Elle existait au commencement du XIII^e siècle, et s’appliquait aux
conciliabules secrets des Albigeois. Elle se trouve implicitement dans
un passage de _la Nouvelle de l’Hérétique_ (_las Novas del Heretge_),
poëme du troubadour Izarn, missionnaire dominicain et inquisiteur
employé à convertir ces hérétiques. L’auteur, parlant à un théologien
de la secte proscrite, lui dit: Tu n’as garde de prêcher ta doctrine
dans les églises, ni sur les places; _tu la prêches dans les bois, dans
les broussailles et les buissons_.

  Tu no vols demostrar ta predicatio
  En gleyza ne en plassa, ni vols dir ton sermo,
  _Sinon o fas en barta, en bosc, o en boisso_[39].

Si l’on veut assigner une origine historique à la locution, c’est là
certainement qu’il faut la chercher. Mais n’est-il pas plus naturel
de penser qu’on a dit _Faire l’école buissonnière_ par la même
raison qu’on dit _Prendre ou Se donner campos_, en faisant allusion
aux escapades des écoliers villageois qui vont courir les champs et
chercher des nids dans les haies et les buissons?


=ÉCOSSAIS.=—_Fier comme un Écossais._

Il n’y a pas de pays plus propre que l’Écosse à rappeler ses habitants
à l’humilité, et cependant les Écossais sont de tous les êtres les plus
enclins à se glorifier. On serait tenté de croire que la nature a voulu
développer chez eux ce penchant outre mesure afin de les empêcher de
reconnaître les désavantages de ce sol triste et pauvre où elle les
a placés. Leur misère a toujours une compensation toute prête dans
leur excessive admiration d’eux-mêmes, et surtout dans leurs extrêmes
prétentions à une antique noblesse. Garrick racontait plaisamment sur
ce sujet que s’étant arrêté un soir dans une auberge, à quelques lieues
d’Edimbourg, il n’y avait trouvé que des domestiques gentilshommes
qu’il entendait parler entre eux de cette manière:—Monsieur le
comte, conduisez le cheval à l’écurie.—Madame la comtesse, mettez
le couvert.—Monsieur le marquis, nettoyez les bottes.—Madame la
marquise, faites donc du feu.—M. le baron, quand servirez-vous la
soupe? etc.... Rien n’est donc plus juste que le proverbe qui leur
reproche un orgueil exagéré, proverbe usité en Angleterre depuis un
temps immémorial, _Proud as a Scotchman_, et naturalisé en France dans
le XV^e siècle, à l’occasion des compagnies d’élite que Charles VII,
pendant ses guerres contre les Anglais, avait composées de soldats
fournis par des seigneurs d’Écosse dévoués à sa cause. Ces soldats
étrangers avaient beaucoup de priviléges honorifiques avec une paie
considérable, et leurs fonctions, en les approchant de la personne du
roi, leur donnait une excessive importance à leurs propres yeux, comme
aux yeux de tous les Français.


=ÉCOUTE-S’IL-PLEUT.=—_C’est un écoute-s’il-pleut._

Un _écoute-s’il-pleut_ est proprement un moulin qui ne va que par des
écluses et qui, manquant d’eau fort souvent, semble écouter s’il en
tombera du ciel. Au figuré, c’est un homme qui a besoin du secours
d’autrui pour faire quelque chose, un homme qui s’attend à des choses
qui n’arrivent presque jamais, une espérance très incertaine, une
promesse illusoire, une mauvaise défaite.


=ÉCOUTE.=—_Qui se tient aux écoutes entend souvent son fait._

La raison en est toute simple: c’est qu’ordinairement on ne se tient
aux écoutes que pour surprendre les paroles de ceux qu’on soupçonne
de malveillance, ou avec lesquels on a quelque chose à démêler.—On
appelle proprement _écoutes_ les endroits où l’on se cache pour écouter
ce qui se dit.

Plutarque a comparé les oreilles d’un curieux à des ventouses qui
attirent tout ce qu’il y a de mauvais.

L’Ecclésiaste dit (ch. VII, v. 22): «Que votre cœur ne se rende
point attentif à toutes les paroles qui se disent, de peur que vous
n’entendiez votre serviteur parler mal de vous. _Cunctis sermonibus
qui dicuntur ne accomodes cor tuum, ne forte audias servum tuum
maledicentem tibi._»


=ÉCRIT.=—_Les paroles s’envolent, et les écrits restent._

_Verba volant et scripta manent._—Ce proverbe a deux sens: le premier
est qu’en affaires il faut traiter par écrit, et non verbalement; ce
qu’on exprime encore par cette phrase burlesque: _Les effets sont des
mâles, et les paroles sont des femelles_; c’est-à-dire les effets ont
plus de force que les paroles.

Le second sens est qu’on ne saurait être assez prudent quand on écrit
quelque chose, parce qu’un écrit venant à tomber entre les mains des
malveillants qui l’interprètent à leur façon, peut attirer à son
auteur des désagréments ou des persécutions. On sait que le cardinal
de Richelieu soutenait qu’il n’avait besoin que de deux lignes de
l’écriture d’un homme pour y trouver de quoi le faire pendre.

Fabio Mirto, archevêque de Nazareth, qui fut trois fois nonce du pape
en France dans le XVII^e siècle, voulant montrer combien il faut
prendre de précautions pour écrire, disait: «Il ne se trouve point
dans tous les évangiles que notre Seigneur Jésus-Christ ait écrit plus
d’une fois; encore ne l’a-t-il fait que sur le sable, afin que le vent
effaçât l’écriture.»

On lit dans l’_Inconséquence du jugement public_, par Diderot, ce joli
passage: «J’ai cent fois dit aux amants: n’écrivez point; les lettres
vous perdront. Tôt ou tard le hasard en détournera une de son adresse.
Le hasard combine tous les cas possibles, et il ne lui faut que du
temps pour amener la chance fatale.»

Les Italiens ont ce proverbe: _Pensa molto, parla poco, scrivi meno_;
_pense beaucoup, parle peu, écris moins_.


=ÉCUELLE.=—_Manger à la même écuelle._

Au temps de la chevalerie, dit Legrand d’Aussy, la galanterie avait
imaginé de placer à table les convives par couple, homme et femme.
La politesse et l’habileté des maîtres ou maîtresses de maison
consistaient à savoir bien assortir les couples qui n’avaient qu’une
assiette commune; ce qui s’appelait _manger à la même écuelle_,
expression qui, détournée du sens propre au figuré, s’employa pour
marquer accointance, comme le prouvent ces deux vers d’un fabliau où il
est parlé d’un oncle qui vivait scandaleusement avec sa nièce:

  Et si sachiez que chascun jour
  En une escuelle menjoient.

  (_Manuscr. de la Bibl. du Roi_, n. 7588.)

Les dévots eux-mêmes suivaient l’usage de manger à la même écuelle par
esprit d’humilité. Une vie de sainte Élisabeth en vers, célébrant la
charité de cette sainte envers les pauvres, dit:

  Mengier les fit en s’escuelle.

  (_Manuscr. de la Bibl. du Roi_, n. 7218.)

Au reste, cet usage, bon ou mauvais, ajoute Legrand d’Aussy, s’est
conservé longtemps en France, et même il a subsisté en partie à la
cour jusque sous Louis XIV. «Le roi, dit la duchesse de Montpensier
dans ses _Mémoires_ (t. IV, p. 17), ne mettait pas la main à un plat
qu’il ne demandât si on en voulait, et ordonnait de manger avec lui.
Pour moi qui ai été nourrie dans un grand respect, cela m’étonnait,
et j’ai été longtemps à m’accoutumer à en user ainsi. Quand j’ai vu
que les autres le faisaient, et que la reine me dit un jour que le roi
n’aimait pas les cérémonies et qu’il voulait qu’on mangeât à son plat,
alors je le fis.»

_Qui s’attend à l’écuelle d’autrui, dîne sauvent par cœur._

C’est-à-dire qu’on est souvent désappointé lorsqu’on attend quelque
chose des autres, comme celui qui croyant trouver à bien dîner chez
quelqu’un, y dîne fort mal ou n’y dîne pas.

_Il a bien plu dans son écuelle._

C’est-à-dire, il a beaucoup hérité.


=ÉGLISE.=—_Près de l’église et loin de Dieu._

Cela se dit d’une personne qui loge près d’une église et qui remplit
mal ses devoirs de chrétien. Il se dit aussi quelquefois par extension,
en parlant d’un faux dévot.

_Se marier en face de l’église._

Les usages de nos pères sont presque toujours la véritable source où
nous devons puiser l’explication de certaines façons de parler dont
nous sommes embarrassés de nous rendre raison; autrement il n’y a pas
moyen de sortir de cet embarras. Si nous voulons savoir, par exemple,
pourquoi l’on dit _Se marier en face de l’église_, il ne faut point
se mettre l’esprit à la torture pour découvrir dans le sens figuré,
comme on a prétendu le faire, l’origine de cette expression qui peut
paraître assez étrange. Il faut se rapporter à l’ancienne coutume de
commencer devant la porte de l’église la cérémonie du mariage qui se
fait aujourd’hui dans l’intérieur. Notre expression est née de cette
coutume, et elle date d’une époque très reculée; car elle se trouve au
vingt-sixième chapitre du III^e livre de Guillaume de Newbridge, savant
anglais qui écrivait en latin il y a plus de six cents ans. Voici le
passage où cet auteur l’a consignée, en faisant mention du mariage de
Henri II Plantagenet avec Éléonore d’Aquitaine, épouse divorcée du roi
de France Louis VII dit le jeune: _Solutamque a lege prioris viri_ IN
FACIE ECCLESIÆ _quâdam illicitâ licentiâ ille mox suo accepit conjugio_.

Dans un missel de 1555, à l’usage de l’église de Salisbury, se trouve
cette recommandation: _Statuantur vir et mulier ante ostium ecclesiæ,
sive_ IN FACIEM ECCLESIÆ, _coram deo et sacerdote et populo; que
l’homme et la femme soient placés devant la porte de l’église, ou_ EN
FACE DE L’ÉGLISE, _en présence de Dieu, du prêtre et du peuple_.

On sait que le mariage de Henri de Béarn, depuis Henri IV, avec
Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, eut lieu le 18 août 1572, par
le ministère du cardinal de Bourbon, sur un brillant échafaud dressé à
la porte de l’église de Notre-Dame.

Ces faits, et beaucoup d’autres semblables que je pourrais citer,
prouvent qu’en France et en Angleterre on se mariait encore devant
la façade de l’église vers la fin du seizième siècle. Cependant il
faut observer que, dans la mauvaise saison et les jours pluvieux, on
fesait la cérémonie sous le porche; d’où l’on ne tarda pas à passer
dans la chapelle. Mais quels étaient donc les motifs qui avaient pu
faire adopter le mariage en plein air? Quelques auteurs pensent que cet
usage était un reste des mœurs païennes. Plusieurs peuples antiques,
particulièrement les Étrusques, disent-ils, se mariaient dans la rue,
devant la porte de la maison où l’on entrait pour la conclusion de la
cérémonie.

A cette raison Selden en ajoute une autre, dans son _Uxor hebraica_
(operar., t. III, p. 680): c’est que la dot ne pouvait être légalement
assignée qu’en face de l’église.


=ÉLÉPHANT.=—_Faire d’une mouche un éléphant._

C’est exagérer une chose pour lui donner de l’importance; c’est,
comme dit Pascal, _grossir un néant en montagne_. Cette expression
proverbiale était en usage chez les Grecs, car elle se trouve
littéralement dans Lucien: ἐλἐφαντα ἐϰ μνας ποιειν.

On pourrait appliquer souvent à certains exagérateurs le mot plaisant
de Goldsmith à Johnson qui avait l’habitude de traduire les choses les
plus simples en style très ampoulé: «Je crois, docteur, que si vous
vouliez écrire une fable sur de petits poissons, vous feriez parler ces
petits poissons comme des baleines.»


=ELLÉBORE.=—_Avoir besoin de deux grains d’ellébore._

Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne qu’on
veut taxer de folie, nous est venue des anciens qui employaient
l’ellébore pour purger le cerveau des fous.—Cette plante croissait
abondamment dans les trois îles d’Antycire, et c’est pour cela que les
Romains disaient dans le même sens: _Naviget Antyciram, qu’il aille
à Antycire_.—_O tribus Antyciris caput insanabile! ô têtes que ne
pourraient guérir tous les remèdes des trois Antycires!_

Archigenès, médecin fameux qui vivait sous Trajan, avait donné lieu
à une autre expression proverbiale très analogue; comme il excellait
dans le traitement des maladies mentales, on disait d’un homme qui
paraissait privé de la raison: _Il a besoin d’Archigenès_, comme on
dirait aujourd’hui: il a besoin d’Esquirol ou de Leuret. Suidas nous
apprend que ce médecin, natif d’Apamée en Syrie et établi à Rome, avait
beaucoup écrit sur son art et sur la physique.


=EMPLOI.=—_L’emploi fait connaître un homme._

Ce proverbe est littéralement traduit d’une sentence grecque attribuée
à Solon par Sophocle, et à Bias par Aristote. Il s’applique à peu près
dans le même sens que cet autre: _A l’œuvre on connaît l’ouvrier_.


=EMPRUNT.=—_Emprunt n’est pas avance._

Il est plutôt retard; car les intérêts qu’il faut payer retiennent plus
longtemps l’emprunteur dans la gêne. L’emprunt finit presque toujours
par _ronger une fortune ou grossir une misère_, comme dit le bonhomme
Richard. Le distique suivant, dont la pensée appartient à Socrate,
indique une bonne manière d’emprunter, à laquelle il faut recourir
quand on ne veut point mettre de l’arriéré dans ses affaires:

  Voulez-vous sûrement rétablir vos finances?
  Empruntez de vous-même en bornant vos dépenses.

_L’emprunt du Gascon._

Le quatrain suivant, de M. Capelle, fait très bien connaître quelle est
cette espèce d’emprunt:

        Je commence à manquer de vivres,
        J’attends des fonds de mon pays:
  Prêtez-moi donc neuf francs.—Neuf! je n’en ai que six.
  —Eh bien! donnez toujours: vous me devrez trois livres.


=ENCENS.=—_Selon les gens l’encens._

Il y a des vers latins dialogués dans lesquels le diable et un moine
échangent les paroles suivantes, que les uns regardent comme le
principe et les autres comme la conséquence du dicton:

  Diabolus. _Super latrinam non debes dicere primam._

  Monachus. _Quod vadit supra do Deo, tibi quod vadit infra._

Voici une imitation de ces vers:

  Un jour le diable ayant trouvé
  Saint Pacome sur un privé,
  Qui disait tout bas ses matines,
  S’écria: Dans un sale lieu,
  Pacome, peux-tu prier Dieu,
  Et faire un autel des latrines!
  Lors le bon moine lui repart:
  Que cela ne te mette en peine;
  Ce qui monte en haut, Dieu le prenne;
  Ce qui tombe en bas soit ta part.

Je ne sais si le fait attribué à saint Pacome est rapporté dans quelque
légende, mais il y en a un d’analogue que citent plusieurs historiens.
L’impératrice Agnès, veuve de Henri III surnommé le Noir, chargea,
disent-ils, un évêque de faire cette belle question à Pierre Damiani,
savant ecclésiastique regardé comme l’oracle de son siècle: _Utrum
liceret homini inter ipsum debiti naturalis egerium aliquid ruminare
psalmorum?_ A quoi Pierre Damiani répondit qu’il était permis de
réciter les psaumes aux latrines tout en faisant ses besoins naturels,
puisque saint Paul avait dit dans sa première épître à Thimothée (ch.
II, v. 8): _Volo ergo viros orare in omni loco_, _je veux qu’on prie en
tout lieu_.

_L’encens entête et tout le monde en veut._

Le pape Jean XXII, avait coutume de dire, _Tu m’aduli ma mi piace_.
_Tu me flattes, mais tu me plais._ Mot charmant dont on trouve une
traduction originale dans cet autre mot plus charmant encore qui était
familier à Henri IV: _Tu me flattes, mais va toujours_. Je ne sais
si ce n’est pas le même pape qui, étant comparé à Dieu lui-même par
un moine italien, s’écria: _C’est un peu fort, mais ça fait toujours
plaisir_.

Les louanges les plus outrées sont toujours bien accueillies; si ce
n’est comme l’expression exacte de la vérité, c’est du moins comme le
témoignage indulgent de la bienveillance qu’on se flatte d’inspirer;
tout en reconnaissant qu’elles ne sont pas justes, on les croit
sincères, et il n’y a personne qui ne soit charmé de voir les autres se
tromper ainsi à son avantage. Cependant il en est d’ordinaire de ces
louanges comme des calomnies, dont il reste toujours quelque fâcheux
effet.

  L’encens noircit l’idole en fumant pour sa gloire. (MERCIER.)


=ENCLUME.=—_Il faut être enclume ou marteau._

Proverbe qu’on emploie pour signifier qu’on est réduit par des
circonstances inévitables à la fâcheuse alternative de souffrir du mal
ou d’en faire: «_Il faut être enclume ou marteau dans ce monde_, disait
Chamfort; il faut que le cœur se brise ou se bronze.»

_Il vaut mieux être marteau qu’enclume._

C’est-à-dire, il vaut mieux battre que d’être battu.

_Être entre le marteau et l’enclume._

C’est être entre deux inconvénients, entre deux maux. M. Laromiguière
fit un jour une application très plaisante et très philosophique de
cette expression proverbiale. On lui lisait un article du _Mercure de
France_ (mai 1809), dans lequel Andrieux attaquant une proposition
de Condillac avait dit entre autres choses: «Pour bien faire une
langue ou pour la refaire et la corriger, il faut raisonner; mais on
ne peut raisonner qu’avec une langue bien faite: il sera donc toujours
impossible de raisonner faute d’une langue bien faite, et de bien
faire une langue faute de raisonner.» En entendant cette phrase, notre
philosophe interrompit son lecteur et s’écria: Qu’est-ce que cela
signifie? Pour bien faire une lime, il faut une lime, pour bien faire
un marteau, il faut un marteau, pour bien faire une enclume, il faut
une enclume; ou, pour le dire d’une manière tout à fait analogue à
celle du critique, pour faire une enclume il faut un marteau, et pour
faire un marteau, il faut une enclume. Donc il est impossible qu’il
existe des marteaux et des enclumes. Voilà Andrieux, ajouta-t-il,
_entre le marteau et l’enclume_, et c’est bien sans la moindre malice
que je l’y ai placé.

Les Latins disaient comme nous: _Inter malleum et incudem_, _entre le
marteau et l’enclume_. Ils disaient aussi: _Inter sacrum et saxum_,
_entre l’autel et la pierre_. Métaphore empruntée des sacrifices qui
se fesaient à l’occasion d’une alliance jurée entre deux nations. Le
sacrificateur tuait un cochon sur l’autel, en le frappant avec une
pierre, et il disait: Que Jupiter frappe le peuple qui violera le
traité comme je frappe la victime.

_A dure enclume, marteau de plume._

C’est-à-dire que les coups du malheur deviennent légers pour l’homme
armé de patience et de résignation, comme le seraient ceux d’un marteau
de plume sur une enclume solide.


=ENFANT.=—_Traiter quelqu’un en enfant de bonne maison._

Autrefois les enfants de bonne maison étaient envoyés _en apprentissage
d’honneur, bravoure et courtoisie_, dans les châteaux des seigneurs
suzerains dont ils devenaient les valetons et les pages. Ils n’étaient
jamais refusés en cette école de noblesse et de loyauté, dit Froissard,
car c’eût été injure et discourtoisie; aussi tel châtelain en
avait-il quelquefois plus de cinquante à son service. Ces jeunes gens
remplissaient l’office de domestiques auprès de leurs maîtres et de
leurs maîtresses. Ils les servaient à table, fesaient leurs messages
et les suivaient en voyage. La discipline à laquelle ils étaient soumis
était sévère, et ils ne pouvaient guère l’enfreindre sans recevoir la
correction. De là cette façon de parler: _Traiter quelqu’un en enfant
de bonne maison_, c’est-à-dire le châtier, ou, pour employer une
expression qui a la même origine, _le fouetter comme un page_.

_Les hommes sont de grands enfants._

«Encore que la nature, en nous faisant croître par certains progrès,
nous fasse espérer enfin la perfection, et qu’elle ne semble ajouter
tant de traits nouveaux à l’ouvrage qu’elle a commencé que pour y
mettre la dernière main, néanmoins nous ne sommes jamais tout à fait
formés. Il y a toujours quelque chose en nous que l’âge ne mûrit
point, et c’est pourquoi les faiblesses et les sentiments de l’enfance
s’étendent toujours bien avant, si l’on n’y prend garde, dans toute la
suite de la vie.» (Bossuet.)

  L’enfance passe, mais l’enfantillage reste.

_Les enfants sont ce qu’on les fait._

Proverbe qui se trouve dans les _Adelphes_ de Térence (act. III,
sc. 5): _Ut quemque suum volt esse, ita est_. _Chaque enfant est ce
que son père veut qu’il soit._—C’est une erreur de croire que les
enfants apportent en naissant des inclinations bonnes ou mauvaises
qui déterminent leur conduite. Ces inclinations leur surviennent, et
la destinée morale de chacun d’eux est attachée à l’éducation qu’il
reçoit, comme la plante à sa racine.

_Il n’y a plus d’enfants._

On commence à avoir de la malice de bonne heure.—Les Latins disaient:
_Pueri nasum rhinocerotis habent_, _les enfants ont un nez de
rhinocéros_, parce que, à Rome, on regardait un long nez comme un signe
de malice, et qu’il n’y a pas de nez plus long que celui du rhinocéros,
à cause de la corne pointue qui s’y trouve. C’est même de là que cet
animal a tiré son nom, qui signifie _nez cornu_.

Une jeune fille de sept ou huit ans répondit un jour à sa mère
qui voulait lui faire accroire que les enfants naissaient sous des
choux: Je sais bien qu’ils viennent d’ailleurs.—Et d’où viennent-ils
donc, mademoiselle?—Du ventre des femmes.—Qui vous appris cette
sottise?—Maman, c’est l’_Ave Maria_.

Voici un joli quatrain du vieux poëte Ogier de Gombauld:

  Nos enfants, messieurs et mesdames,
  A quinze ans passent nos souhaits:
  Tous nos fils sont des hommes faits,
  Toutes nos filles sont des femmes.


=ENFOURNER.=—_A mal enfourner on fait les pains cornus._

Le mauvais succès d’une affaire, d’une entreprise, vient ordinairement
de ce qu’on s’y est mal pris d’abord.


=ENGRENER.=—_Le premier venu engrène._

Ce proverbe, usité pour dire que la diligence dans les affaires en
facilite et en assure le succès, est une formule qu’on trouve dans
toutes les anciennes coutumes, qui voulaient que la personne arrivée la
première au moulin fût aussi la première à moudre. La coutume de Marsal
admettait pourtant une exception en faveur de la ménagère qui allaitait.


=ENNEMI.=—_Il faut se défier d’un ennemi réconcilié._

L’Ecclésiastique dit: «Ne vous fiez jamais à votre ennemi, car sa
malice est comme la rouille qui revient toujours au cuivre. Quoiqu’il
s’humilie et qu’il aille tout courbé, soyez vigilant et donnez-vous de
garde de lui. _Non credas inimico tuo in æternum, sicut enim æramentum
ærugina nequit in illius. Etsi humiliatus vadat curvus, adjice animum
tuum et custodi te ab illo._» (Cap. XII, v. 10 et 11.)

_Il faut faire un pont d’or à l’ennemi qui fuit._

«Jamais ne faut mettre son ennemi en lieu de désespoir, parce que telle
nécessité lui multiplie sa force et accroist le courage qui ja estoit
deject et failly; et n’y a meilleur remède de salut à gens estonnés et
recrus que de n’espérer aulcun. Quantes victoires ont été tollues des
mains des vainqueurs par les vaincus, quand ils ne se sont contemptez
de raison! Ouvrez à vos ennemis toutes les portes et chemins, et plus
tôt leur _faictes un pont d’argent_ afin de les renvoyer.» (RABELAIS,
liv. IV, ch. 43.)

Ce proverbe a été employé par Napoléon dans un des bulletins de la
grande armée.—Il nous est venu des Romains, qui disaient: _Hosti
fugienti pontem substerne aureum._—On en a attribué l’invention à
Scipion l’Africain; mais ce grand capitaine ne fit que formuler une
pensée bien connue avant lui des guerriers et des politiques. On sait
que Lycurgue, dans une de ses lois, avait recommandé aux Spartiates
de ne poursuivre l’ennemi qu’autant qu’il le fallait pour assurer la
victoire, et de ne pas le pousser à un héroïque désespoir.

_Les présents des ennemis sont funestes._

Ce proverbe est tiré de l’_Ajax furieux_ de Sophocle (v. 665). Ajax
mourut percé du glaive qu’Hector lui avait donné, et Hector fut attaché
au char d’Achille avec le baudrier qu’il avait reçu d’Ajax. Cette
tradition est rappelée par Virgile dans le IV^e livre de l’_Énéide_,
lorsqu’il suppose que Didon se sert de l’épée du fils d’Anchise pour se
donner la mort.

_Il n’y a point de petit ennemi._

Il ne faut s’exposer à l’inimitié de personne, car celui-là même qui
paraît le moins en état de nuire peut faire beaucoup de mal, en se
vengeant.—Les Grecs avaient un proverbe correspondant passé dans la
langue latine en ces termes: _Inest et formicæ bilis, la fourmi même
a sa bile_.—Les Turcs disent: _Tiens pour un éléphant ton ennemi, ne
fût-il pas plus gros qu’une fourmi._


=ENSEIGNE.=—_A bon vin point d’enseigne._

Ce qui est bon n’a pas besoin d’être vanté, prôné.—On dit aussi: _A
bon vin il ne faut point de bouchon._ Le mot _bouchon_ désigne ici un
petit paquet de paille ou d’herbe entortillée qu’on met à la porte
d’un cabaret.—Les Latins employaient le lierre au même usage, parce
que cette plante était consacrée à Bacchus, et ils disaient: _Vino
vendibili suspensâ hederâ nihil opus._—Les Espagnols disent: _El bon
vino la venta trahe consigo, le bon vin porte sa vente à soi._

_A bonnes enseignes._

Dans les tournois, les dames donnaient à leurs chevaliers ce qu’elles
appelaient _faveurs_, _joyaux_, _noblesses_, _noblois_, _connaissances_
ou _enseignes_. Ces dons étaient une écharpe, un voile, un bracelet,
un nœud, une boucle, etc., qui servaient à parer la cotte d’armes
comme d’un signe de reconnaissance. C’est de cet usage qu’est venue
l’expression _A bonnes enseignes_, qui s’emploie pour signifier: à bon
titre, à juste titre, avec des garanties, avec des sûretés. Exemples:
Il ne faut donner des éloges qu’_à bonnes enseignes_.—Il ne faut
prêter son argent qu’_à bonnes enseignes_.

On dit aussi: _A fausses enseignes_ dans un sens contraire. «Giles,
évêque de Reims...., jouissait _à fausses enseignes_ de quelques terres
appartenant au roi.» (PASQUIER, _Recherch._, p. 129.)—_A telles
enseignes que..._, est une expression qui équivaut à celle-ci: La
preuve en est que...


=ENTENDRE.=—_Il ne faut pas condamner sans entendre._

Ce proverbe est une formule de droit. Pour en constater l’ancienneté en
France, je remarquerai qu’un article de la _constitution perpétuelle_
dressée sous Clotaire II, en 614, par l’aristocratie laïque et
l’aristocratie ecclésiastique réunies, défendit aux juges de condamner
un homme libre ou même un esclave sans l’avoir entendu.

_Il faut entendre les deux parties._

«Il faut comparer les objections aux preuves; il faut savoir ce
que chacun oppose aux autres, et ce qu’il leur répond.—Plutarque
(_Contredits des philosophes stoïques_) rapporte que les stoïciens,
entre autres bizarres paradoxes, soutenaient que dans un jugement
contradictoire, il était inutile d’entendre les deux parties: Car,
disaient-ils, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne l’a pas
prouvé. S’il l’a prouvé, tout est dit, et la partie adverse doit
être condamnée; s’il ne l’a pas prouvé, il a tort, et il doit être
débouté.—Sitôt que chacun prétend avoir seul raison, pour choisir
entre tant de partis, il faut les écouter tous; ou l’on est injuste.»
(J.-J. Rousseau, _Émile_, liv. IV, note.)

Sénèque dit dans sa _Médée_ (act. II, sc. 2): _Celui qui a prononcé sur
une affaire après n’avoir entendu que l’une des parties intéressées,
s’est montré injuste, quoiqu’il ait prononcé avec justice_.

  _Qui statuit aliquid, parte mauditâ alterâ,
  Æquum licet statuerit, haud æquus fuit._


=ENVIE.=—_Il vaut mieux faire envie que pitié._

Ce proverbe est très ancien, car il est rapporté par Hérodote. Il
existe dans presque toutes les langues.

_L’envie nuit plus à son sujet qu’à son objet._

En d’autres termes: L’envie est plus préjudiciable à celui qui
l’éprouve qu’à celui qui la cause. C’est une maxime de l’école:
_Invidia plus officit subjecto quam objecto_.—Horace a très bien dit:
_L’envieux maigrit de l’embonpoint d’autrui_.

  _Invidus alterius macrescit rebus opimis._

_Les envieux mourront, mais non jamais l’envie._

Philippe Garnier, dans son recueil imprimé à Francfort en 1612, a cité
ce proverbe avec ce vers latin où on le retrouve trait pour trait:

  _Invidus acer obit sed livor morte carebit._

C’est donc à tort qu’on en a attribué l’invention à Molière qui l’a mis
dans la bouche de madame Pernelle.

_Envie passe avarice._

Ce proverbe a été mis en action dans un vieux fabliau dont voici les
principaux traits: Un avare et un envieux faisant route ensemble
rencontrèrent saint Martin dans une plaine, et marchèrent quelque temps
avec lui, sans se douter qu’ils eussent un tel compagnon de voyage. Le
saint ne se fit connaître qu’au moment de les quitter, et il leur dit
pour les éprouver: «Il ne tient qu’à vous de mettre à profit l’avantage
d’avoir fait ma rencontre. Que l’un des deux me demande ce qu’il
voudra, je promets de le lui accorder sur-le-champ. Quant à l’autre,
je me réserve de faire moi-même sa part, en lui donnant le double de ce
que le premier aura demandé.»

Voilà nos hommes bien joyeux, mais en même temps bien embarrassés, et
quoiqu’ils n’eussent qu’à ouvrir la bouche pour obtenir une grande
fortune, l’un et l’autre s’obstinaient à la tenir fermée afin de
recevoir deux fois davantage. L’avare ne pouvait consentir à se priver
de ce qu’il n’aurait pas eu l’esprit de souhaiter, ni l’envieux à jouir
de tous les biens qui lui seraient échus en partage, à la condition de
voir son camarade plus riche que lui: ils s’exhortaient mutuellement
à former le vœu le plus magnifique, mais chacun d’eux conseillé
par sa passion se gardait de céder à une pareille instance. Enfin
l’avare transporté de fureur se précipita sur l’envieux en menaçant
de l’assommer s’il continuait à se taire. Eh bien! je vais parler,
répondit celui-ci, et tu n’y gagneras rien. En même temps, par un
trait unique de vengeance ou plutôt de caractère, il s’écria: Grand
saint Martin, faites-moi la grâce de me priver d’un œil. Il n’eut pas
plus tôt dit que la chose fut faite. L’un se trouva borgne et l’autre
aveugle, et ce fut le seul bénéfice qu’ils retirèrent de leur position.
Ainsi le vice fut puni par le vice même, mais il ne fut pas corrigé.
Le pouvoir du saint n’allait pas jusque-là. Il ne put même obtenir que
l’envieux servît de conducteur à l’avare qui ne pouvait regagner seul
son logis.


=ÉPAULE.=—_Jeter ses dettes derrière l’épaule._

  Il est à Paris plus d’un drôle
  Empruntant dans tous les quartiers
  Et _jetant_ assez volontiers
  _Les dettes derrière l’épaule_.      (H. MOREL.)

D’après une ancienne coutume consacrée par la loi salique, au titre de
_Chrenecruda_ ou de la cession, l’homme qui était dans l’impossibilité
de payer intégralement la composition exigée de lui, devait produire
douze témoins chargés d’attester par serment son insolvabilité.
Reconduit ensuite à son logis, il y ramassait, aux quatre coins, un
peu de poussière qu’il mettait dans le creux de sa main gauche; après
quoi, se plaçant sur le seuil et tenant le poteau de la porte avec
la main droite, il jetait cette poussière derrière son épaule à son
plus proche parent, pour signifier sans doute qu’il se déchargeait sur
lui de sa dette et qu’il le rendait responsable du déshonneur qu’il y
avait pour la famille à ne pas l’acquitter. C’est de cet usage que sont
venues, dit-on, les expressions _Jeter ses dettes derrière l’épaule_ ou
_par dessus l’épaule_, et _Payer par dessus l’épaule_, pour signifier
ne point payer.

Remarquons qu’il y avait chez les Hébreux une façon de parler analogue,
_Rejeter quelque chose derrière soi_, dont le sens était: n’en pas
tenir compte, l’oublier. _Tu as rejeté derrière toi toutes mes fautes_,
dit Ézéchias à Dieu, dans son cantique.

Pasquier, dans ses _Recherches_ (liv. VIII, ch. 47), a donné une
autre explication. «Nous disons _un homme estre riche_ ou _vertueux
par dessus l’épaule_, nous mocquans de luy et voulans signifier n’y
avoir pas grands traicts de vertu ou de richesse en luy. Duquel dire
appris-je l’origine et dérivaison par quelques joueurs de flux... Il
advint qu’un quidam, en se riant, dist qu’il avoit deux as en son jeu,
et les exhibant sur la table, fut trouvé que c’estoient deux varlets,
chacun desquels, comme l’on sçait, porte une unité sur _l’espaule_: à
quoi ayant appresté par son mensonge à rire à la compagnie, il répondit
véritablement qu’il en avait deux, mais que c’estoit _par dessus
l’espaule_, qui est prendre ce propos (dont nous faisons un proverbe)
en sa vraye signification; car chaque teste, soit cœurs, careaux,
trèfle et picque, a un as dessus l’espaule pour faire cognoistre de
quel jeu ils sont roys, roynes ou varlets; et toutefois, ceste unité
ne représente pas un as: parquoy, si nous voulons rapporter ce commun
proverbe à ce jeu, nous le trouverons estre dit avec quelque fondement
de raison, combien qu’autrement il semble avoir esté inventé à crédit
et par une témérité populaire.»

_Porter quelqu’un sur les épaules._

C’est en être ennuyé, fatigué.—Métaphore empruntée probablement de
l’usage symbolique d’après lequel le vainqueur te mettait sur les
épaules du vaincu et le chevauchait même, pour marquer qu’il le tenait
sous sa dépendance absolue. Cet usage, dont les temps féodaux offrent
plus d’un exemple, était né dans les âges antiques, et les Grecs
y fesaient sans doute allusion lorsque, voulant exprimer l’extrême
insolence d’un homme, ils disaient proverbialement qu’_il montait à
cheval sur les épaules de quelqu’un_. Leur expression avec laquelle la
nôtre est en rapport, comme un effet avec une cause, a été conservée
par Eschile, qui s’en est servi plusieurs fois dans ses _Euménides_
(vers 145, 718 et 781). Des auteurs latins l’ont aussi employée.
Plaute, dans l’_Asinaire_ (act. III, sc. 3), fait dire à Liban parlant
à Argyrippe:

  _Vehes, Pol, hodie me, si quidem hoc argentum ferre speras._

 Par Pollux, il faut qu’aujourd’hui je monte à cheval sur toi, si tu
 veux avoir cet argent.

Horace met le vers suivant dans la réponse de la magicienne Canidie
(ode 17 du liv. V):

  _Vectabor humeris tunc ego inimicis eques._

 Alors je serai portée comme un cavalier sur tes épaules ennemies.

Notez que, dans un conte des _Mille et une Nuits_, le supplice dont
Canidie menace le poëte est infligé par un magicien à un malheureux
qu’il a ensorcelé.

Les évêques adoptèrent dès le dixième siècle, pour la cérémonie de
leur intronisation, l’usage de se faire porter sur les épaules des
principaux seigneurs du royaume, auxquels ils inféodèrent des terres
sous cette expresse condition; et c’est de là qu’ils prirent, dit-on,
le nom de _prélat_ formé de _prælatus_, _porté devant_. Un évêque de
Paris somma un frère de saint Louis de lui rendre personnellement
ce devoir, dont Philippe-Auguste s’était acquitté par procureur,
comme seigneur de Corbeil et de Montlhéry, et dont Charles V et ses
successeurs, jusqu’à Charles IX inclusivement, s’acquittèrent de la
même manière envers les évêques d’Auxerre, depuis la réunion de ce
comté à la couronne. Les Montmorency, soumis à une telle servitude
envers l’évêque de Paris, s’en tenaient d’autant plus honorés qu’ils
avaient le premier rang parmi les barons qui la partageaient. De là,
suivant Millin, leurs titres de _premiers barons de la chrétienté_, ce
nom de _chrétienté_ étant alors spécialement consacré pour désigner
la cour, la juridiction, les droits et toutes les prérogatives
épiscopales. De là aussi le cri de cette illustre maison: _Dieu aide
au premier baron chrétien_.

Il ne faut pas croire pourtant que les seigneurs portassent eux-mêmes
les évêques. Ceux-ci auraient couru risque d’être culbutés. Les barons
mettaient seulement la main sur le brancard, et en laissaient le
fardeau à de vigoureux mercenaires. C’est ce qu’atteste ce passage
d’un procès-verbal: _Tandem in jam dictâ cathedrâ, ab ecclesiâ sancti
Martini ad turrem carnotensem, à quatuor hominibus ex parte baronum
deputatis magnifice portatus est_.


=ÉPÉE.=—_A vaillant homme courte épée._

La valeur supplée aux armes.—Les Lacédémoniens, si renommés par leur
courage, avaient des épées très courtes. Un d’eux, à qui l’on en
demandait la raison, répondit: C’est pour frapper l’ennemi de plus
près. L’épée romaine, qui a conquis le monde, n’était pas plus longue
que celle des Lacédémoniens.

_Se faire blanc de son épée._

«Cette expression signifie au propre et dans la langue de l’escrime, se
couvrir pour ainsi dire de son épée par la rapidité de ses mouvements;
au figuré, se vanter, se prévaloir de son courage, de son crédit, de
ses moyens de toute espèce. On a prétendu qu’elle était tirée des
anciens jugements de Dieu par les armes, le vainqueur demeurant absous,
_blanc_ ou blanchi du crime imputé; mais elle est manifestement plus
nouvelle. Je suis sûr de l’avoir entendu employer au propre pour
signifier l’action de celui qui fait avec son épée le moulinet, qui
s’en couvre pour ainsi dire tout entier et qui éblouit son adversaire.»
(L’abbé MORELLET.)


=ÉPELER.=—_Épeler en rasades._

C’est boire autant de coups qu’il y a de lettres dans le nom de la
personne dont on porte la santé. Cet usage, qui n’est guère plus de
mode, a inspiré à Ronsard les vers suivants:

  Ores, amis, qu’on n’oublie
        De l’amie
  Le nom qui nos cœurs lia!
  Qu’on vide autant cette coupe,
        Chère troupe,
  Que de lettres il y a.

  Neuf fois, au nom de Cassandre,
        Je vais prendre
  Neuf fois du vin du flacon,
  Afin de neuf fois le boire,
        En mémoire
  Des neuf lettres de son nom.

Voyez l’article _Boire à la santé_.


=ÉPERON.=—_Gagner ses éperons._

C’est bien mériter, justifier d’une manière brillante les avantages et
les récompenses qu’on obtient.—Allusion aux éperons dorés qui étaient
donnés aux chevaliers dans la cérémonie de leur réception.

_Vilain ne sait ce que valent éperons._

Cet ancien proverbe, qu’on applique à des gens qui semblent incapables
de sentir le mérite ou le prix des bonnes et belles choses, est venu
de ce qu’autrefois les nobles seuls servaient à cheval, tandis que les
roturiers ou vilains servaient à pied.


=ÉPERVIER.=—_On ne saurait faire d’une buse un épervier._

C’est-à-dire d’un sot un habile homme.—Les fauconniers dressaient très
bien l’épervier à la chasse; mais ils ne pouvaient en faire autant de
la buse, qui passe pour le plus stupide des oiseaux de proie.—Les
Anglais disent: _You cannot make a silken purse of a sow’s ear_. _On ne
peut faire une bourse de soie avec l’oreille d’un cochon._

_Mariage d’épervier: la femelle vaut mieux que le mâle._

Expression prise de la fauconnerie, pour dire qu’une femme est plus
habile que son mari. La femelle de l’épervier est plus grosse et plus
forte que le mâle.


=ÉPINE.=—_L’épine en naissant va la pointe devant._

Pour signifier que le naturel du méchant se manifeste dès la plus
tendre enfance. _Venena statim à radicibus pestifera sunt_, _les
plantes vénéneuses le sont dès leur racine même_.—Les Anglais disent
dans le même sens: _It early pricks that will be a thorn_, _de bonne
heure pique ce qui deviendra une épine_.

_Qui sème épines n’aille déchaux._

Celui qui cherche à faire du mal aux autres s’expose à le voir retomber
sur lui-même. Le mot _déchaux_, qui signifie déchaussé, n’est plus
usité qu’en parlant de quelques religieux qui portaient des sandales
sans bas, comme les carmes nommés _carmes déchaux_.


=ÉPINGLE.=—_Être tiré à quatre épingles._

Cette expression, qu’on applique à une personne fort soigneuse de sa
parure, fait allusion à l’usage ou à la mode d’employer quatre épingles
pour arrêter un fichu sur le dos, l’assujettir sur les deux épaules et
le tenir croisé sur le sein. L’importance des _quatre épingles_ dans
la toilette est attestée par le passage suivant d’un _règlement de la
paroisse de Saint-Jacques-de-l’Hôpital_ de Paris, rédigé il y a plus de
trois cents ans: «Le crieur est tenu avant la fête de monseigneur saint
Jacques, d’aller par la ville avec sa clochette et vestu de son corset,
crier la confrérie. _Item_, doit à chasque pèlerin et pèlerine _quatre
épingles_ pour attacher les quatre cornets des mantelets des hommes et
les chapeaux de fleurs des femmes, etc.»


=ÉPITAPHE.=—_L’épitaphe est la dernière des vanités._

Toutes les fois que je vois de magnifiques épitaphes, disait
l’académicien Charpentier, il me prend envie d’écrire au-dessous:
Puisque l’homme n’est qu’infirmité et qu’orgueil, passant, tu le
vois ici tout entier: l’infirmité dans le tombeau, et l’orgueil sur
l’épitaphe.


=ERGO-GLU.=

On disait autrefois _ergo-gluc_.—C’est un terme des écoles pour
signifier de grands raisonnements qui ne concluent rien. Quelques-uns
prétendent qu’il est venu, par altération, de la phrase _ergo
Guoguelu dixit_, _or Guoguelu l’a dit_, phrase usitée dans l’ancienne
université, par allusion à un maître sot de ce nom, qui ne cessait
d’argumenter à tort et à travers. Suivant quelques autres, _ergo-glu_
serait l’abrégé de _ergo glu capiuntur aves_, _donc les oiseaux se
prennent avec de la glu_. Ce qui revient à ce que Molière fait dire
au _Médecin malgré lui_: «Il arrive que ces vapeurs _ossabundus_,
_nequeis_, _nequer_, _potarinum_, _quipsa_, _milus_..., voilà justement
pourquoi votre fille est muette.»—_Glu_ ou _gluc_ est, à ce qu’ils
prétendent, un mot tronqué pour _gluce_, ablatif de _glux_, _glucis_,
qui, dans quelques auteurs, se trouve employé comme synonyme de _glus_,
_glutinis_, colle, glu.


=ESCLAVE.=—_Être esclave de sa parole._

Chez les Germains et chez les Francs, les guerriers qui se piquaient
d’une valeur à toute épreuve, avaient l’habitude de s’attacher une
chaîne de fer autour d’un bras ou autour des flancs, et juraient
solennellement de ne la déposer qu’après avoir accompli quelque
fait d’armes extraordinaire, voulant prouver ainsi qu’ils étaient
capables de pousser l’héroïsme au point d’aliéner le plus précieux de
leurs biens, la liberté, afin de la racheter par un triomphe digne
d’elle[40]. A leur imitation, les chevaliers et les pèlerins du moyen
âge adoptèrent cet emblème de la servitude, comme le signe spécial des
_emprises_, c’est-à-dire des entreprises qu’une promesse irrévocable
les obligeait d’exécuter. En voici un exemple remarquable: Jean de
Bourbon, duc de Bourbonnais, jaloux de fuir l’oisiveté, d’acquérir de
la gloire et de mériter la bonne grâce de sa dame, rassembla dans son
palais, en 1414, seize chevaliers et écuyers de nom et d’armes qui,
animés des mêmes sentiments, firent vœu avec lui, devant les autels, de
porter tous les dimanches, à la jambe gauche, un anneau de prisonnier
en or pour les chevaliers, et en argent pour les écuyers, jusqu’à ce
qu’ils eussent trouvé à combattre contre un nombre égal de chevaliers
et d’écuyers anglais. L’expression _Être esclave de sa parole_ est
probablement un reste de cet usage qu’on retrouve chez presque tous
les peuples, même chez les sauvages, qui entourent leur nez de petites
plaques de métal, pour se souvenir des engagements qu’ils ont pris. Il
se peut aussi qu’elle soit venue d’un usage semblable observé à l’égard
des débiteurs, qui devenaient esclaves lorsqu’ils n’acquittaient pas
leurs dettes selon la parole qu’ils avaient donnée, comme l’atteste le
passage suivant des _Assises de Jérusalem_ (ch. 119): «Si aucun autre
que chevalier doit dète...., il doit estre livré à celui à qui il doit
ladite dète; et il le peut tenir comme son esclaf, tant que il ou
aultre pour lui ait paié ou faict son gré de ladite dète, et il le doit
tenir sans fer, mais que un anneau de fer au bras pour reconnoissance
que il est à pooir d’autrui pour dète.»

Quelques auteurs ont fait dériver l’expression _Être esclave de sa
parole_ de ce que, chez les Gaulois, le débiteur insolvable allait
trouver son créancier, lui présentait une paire de ciseaux, et devenait
son esclave en se laissant couper les cheveux.

Le mot esclave a aussi une origine historique. Il est formé de
_sclavus_, _sclave_, _esclavon_ ou _slave_, nom d’un peuple originaire
de la Scythie, parce que beaucoup de Slaves faits prisonniers, soit à
l’époque de leur établissement sur les côtes de l’Adriatique, soit à
l’époque de leur irruption sur les frontières françaises, sous le règne
de Dagobert, furent vendus comme serfs dans les principaux marchés
de l’Italie et de la France[41]. Ce mot doit être ajouté à la liste
de ceux qui ont dégénéré; car dans la langue d’où il a été tiré il
signifie _illustre_, _glorieux_.


=ESPAGNE.=—_Faire des châteaux en Espagne._

C’est prendre son imagination pour architecte et bâtir dans le vide,
c’est-à-dire former des projets en l’air, se repaître d’agréables
chimères. On a fait plusieurs conjectures sur cette façon de parler
proverbiale, sans en donner une explication satisfaisante. Certain
étymologiste a voulu voir en elle une allusion aux mines d’or et
d’argent qui se trouvaient jadis en Espagne, où une tradition
mythologique avait placé la demeure souterraine de Plutus, et même aux
pommes d’or du jardin des Hespérides, quoique ce jardin fût sur la
côte d’Afrique. Fleury de Bellingen l’a rapportée à la conduite de
Q. Métellus le Macédonique, qui, désespérant de réduire par la force
la ville hispanienne de Contébrie, en leva le siége, dans l’intention
de la surprendre par la ruse, et parcourut la province, où il élevait
de côté et d’autre des redoutes, des forts et des châteaux, ouvrages
qui étant abandonnés, lorsqu’il changeait de quartier, semblaient
n’annoncer que des projets vains et extravagants. Estienne Pasquier dit
qu’elle est venue de ce que, autrefois, les Espagnols ne construisaient
point de châteaux de peur que les Maures, aux incursions desquels ils
étaient sans cesse exposés, ne s’en emparassent et n’en fissent des
fortifications pour se maintenir dans leur conquête. Suivant l’abbé
Morellet, elle est née de l’opinion qui fit regarder l’Espagne, devenue
maîtresse des métaux précieux du Mexique et du Pérou, comme le pays le
plus riche et la source des richesses les plus abondantes.

Il n’est pas besoin de montrer le vice ou le ridicule des deux
premières interprétations. Quant à la dernière, elle s’appuie sur un
anachronisme bien prouvé par ce vers du _Roman de la Rose_, publié
longtemps avant la découverte du Nouveau-Monde:

  Lors feras chasteaulx en Espagne.

Celle de Pasquier n’est pas dépourvue de vérité; mais elle est
présentée d’une manière incomplète; car si elle nous apprend pourquoi
l’on appelle _châteaux en Espagne_ des choses qui n’existent que dans
l’imagination, elle nous laisse à deviner pourquoi l’on n’appelle
ces choses ainsi qu’autant qu’elles forment de douces, d’heureuses
illusions. Le proverbe n’a pas été fondé seulement sur ce que l’Espagne
n’avait point de châteaux, il l’a été aussi, et peut-être en raison de
cela même, sur ce qu’elle paraissait très propre à en avoir de bons et
de beaux. C’est vers la fin du XI^e siècle qu’il a pris naissance, à
une époque de féodalité où l’on construisait beaucoup de châteaux, et
où toutes les idées de grandeur et de fortune étaient liées à l’idée
de ces édifices. Cette époque est celle où Henri de Bourgogne, suivi
d’un grand nombre de chevaliers, alla conquérir gloire et butin sur les
Infidèles au delà des Pyrénées, et obtint, en récompense des services
qu’il rendit à Alphonse, roi de Castille, la main de Thérèse, fille
de ce prince, avec le comté de Lusitanie, qui devint, sous son fils
Alphonse Henriquès, le royaume de Portugal. Le succès de ces illustres
aventuriers excita l’émulation et les espérances de la noblesse
française, et il n’y eut pas de fils de bonne mère qui ne se flattât
de fonder, comme eux, quelque riche établissement; qui ne fît dans son
esprit _des châteaux en Espagne_.

La même ambition avait été déjà excitée dans toutes les têtes par
la considération des grands biens échus en partage aux principaux
guerriers de Guillaume-le-Conquérant, et elle avait donné lieu à
l’expression _Faire des châteaux en Albanie_, dont le sens est
absolument semblable à celui de _Faire des châteaux en Espagne_. Ce nom
d’Albanie, synonyme d’Albion, s’appliquait alors à l’Angleterre, où les
Normands bâtissaient beaucoup de châteaux. Les Saxons n’y en avaient
fait construire que très peu; _Munitiones quas galli castella nuncupant
anglicis provinciis paucissimæ fuerant_ (_Ord. Vit._, XI, 240), et cela
fut cause que la perte de la bataille d’Hastings entraîna pour eux la
perte de tout le pays.

  Je vais, je viens, le trot et puis le pas,
  Je dis un mot, puis après je le nye,
  Et si tu bastis sans reigle ni compas,
  Tout fin seulet, _les chasteaulx d’Albanye_.      (VERGIER D’HONNEUR.)

La duchesse de Villars disait que, pour se guérir de la manie de faire
des _châteaux en Espagne_, il suffisait de voyager dans ce pays. Mot
encore plus vrai aujourd’hui que de son temps.

On dit qu’une personne fait des _cachots en Espagne_, par opposition
aux _châteaux en Espagne_, et pour signifier qu’elle se forge des
chimères tristes, qu’elle voit tout en noir. Cette expression fut
justement appliquée à M. de Ximenès, que son ami, M. d’Autrep,
définissait plaisamment en ces termes: «C’est un homme qui aime
mieux la pluie que le beau temps, et qui ne peut entendre chanter le
rossignol sans s’écrier: Ah! la vilaine bête!»

M. Ch. Nodier a créé une autre expression qui me paraît heureuse,
lorsqu’il a dit, dans sa charmante pièce intitulée: _Changement de
Domicile_:

  Quand je rêve tout seul, à travers la campagne,
  Je me creuse parfois _des fosses en Espagne_.
  Il est bon d’être à l’aise où l’on sera toujours.
  Je voudrais y descendre à la fin des beaux jours.
  Que chercher aux forêts si ce n’est une tombe?


=ESPÉRANCE.=—_L’espérance est le pain des malheureux._

Les malheureux se nourrissent d’espérance, ils suppléent par
l’espérance aux biens dont ils sont privés. Eh! que deviendraient-ils,
si elle ne les soutenait, si elle ne fesait luire ses rayons
consolateurs sur ce fond d’agonie où se traîne leur misérable existence?

_L’espérance est le viatique de la vie._

L’espérance est la compagne inséparable de l’homme sur le chemin qu’il
parcourt du berceau à la tombe, et c’est elle qui le fait vivre jusqu’à
son dernier soupir. La devises des philosophes elpistiques, _Dum spiro,
spero_, _tant que je respire, j’espère_, appartient à tout le genre
humain.

_L’espérance est le songe d’un homme éveillé._

Sentence d’Aristote passée en proverbe.—L’espérance, en effet, est
de la même nature que les songes. Il n’y a rien en elle de réel. Elle
fait luire à nos yeux de belles veilles de jours fortunés auxquelles
nous ne trouvons pas de lendemain; elle nous offre de beaux vergers en
fleurs dont nous ne cueillons pas les fruits; elle étend devant nous un
horizon doré où la gloire, la fortune, les plaisirs qui nous invitent
ne sont plus, à notre approche, que des fantômes. Rivarol l’a définie
très spirituellement: _Un emprunt fait au bonheur_. Mais cet emprunt
est presque toujours usuraire; car il faut payer d’un temps précieux
qu’elle nous enlève les chimériques rêves que nous lui devons. Ainsi
elle est bien plutôt un vol fait au présent en faveur d’un avenir
qui n’existera peut-être jamais. Le sage compte peu sur elle; il en
laisse les illusions aux ames faibles ou malheureuses qui ne savent pas
trouver en elles-mêmes ce qu’il leur faut; il la considère comme ce
mirage trompeur dont l’éclat ne brille d’ordinaire que sur les sables
arides des déserts.

Les Arabes disent: _Qui a de longues espérances a de longues
douleurs_.—Ils disent aussi: _Qui voyage sur le char de l’espérance a
la pauvreté pour compagne_.

Les Italiens ont ce proverbe: _Assai guadagna chi vano sperar perde_.
_Gagne beaucoup qui perd une vaine espérance._

_Espérance bretonne._

Cette expression, fréquemment employée par les troubadours et les
trouvères, pour marquer une espérance toujours déçue et jamais rebutée,
s’explique par celle-ci: _Attendre comme les Bretons Arthur_, qui
est également familière à ces poëtes et qui a la même origine et la
même signification.—Cet Arthur ou Artus, héros de la romancerie
anglo-normande qui lui attribue l’institution de l’ordre de la
Table-Ronde, fut le dernier roi des Bretons-Siluriens[42]. Après avoir
défendu longtemps son pays avec succès contre les Angles du nord, les
Saxons de l’occident et les Danois qu’il vainquit en douze batailles
successives, il fut complétement défait à Camblan, vers 542. Blessé
mortellement dans cette affaire, il se fit transporter en un lieu
inconnu, où il termina sa glorieuse vie. Ses soldats étonnés de ne pas
le voir reparaître allèrent à sa recherche, et, comme ils ne trouvèrent
nulle part son tombeau, ils se persuadèrent qu’il n’était pas mort. La
superstition du temps accueillit cette idée exploitée par la politique
nationale comme moyen de résistance contre les vainqueurs; et bientôt
ce fut une croyance populaire qu’Arthur reviendrait un jour régner sur
l’Angleterre affranchie du joug étranger, et qu’il y ramènerait le
siècle d’or. En attendant, il était censé dormir du sommeil d’Endymion
au pied du mont Etna, par l’effet d’un philtre magique que les
enchanteurs Merlin et Thaliessin lui avaient donné pour prolonger son
existence, après l’avoir guéri de sa blessure. Les chants patriotiques
des bardes le représentaient tantôt guerroyant en Palestine contre
les Infidèles, et tantôt errant dans les forêts des deux Bretagnes.
Cette espérance du retour d’Arthur s’accrut à mesure que le peuple fut
opprimé. Elle fut assez générale sous la domination despotique des rois
normands. Henri II, à qui elle inspirait des inquiétudes, imagina un
moyen pour la faire cesser. Il se rendit à Glassenbury, dans le pays
de Galles, fit faire des fouilles en un lieu que des vers chantés en
sa présence par un pâtre indiquaient comme l’endroit de la sépulture
d’un grand homme, et l’on en retira un cercueil de pierre décoré
d’une petite croix de plomb, sur laquelle était écrit: _Hic jacet
inclytus rex Arthurius in insulâ Avaloniâ_. Cette prétendue découverte
ne produisit pas néanmoins l’effet qu’il en attendait. L’espérance
bretonne continua à régner. Elle était si vive au temps d’Alain de
l’Isle, que ce savant a écrit dans ses explications des prophéties de
Merlin: «On serait lapidé en Bretagne, si l’on osait dire qu’Arthur est
mort.» (_Explanat. in proph. Merlini_, p. 19, lib. I.)


=ESPRIT.=—_Avoir l’esprit enfoncé dans la matière._

Cette expression, dont on se sert pour désigner un esprit épais, est
empruntée de l’expression latine _demersus in corpus homo_, _homme
plongé dans le corps_, qu’on trouve dans Pline le naturaliste.

L’obésité a toujours été regardée comme l’indice de la stupidité,
et quelques médecins ont cherché à démontrer par des raisonnements
physiologiques la vérité de cette opinion qui avait donné lieu au
proverbe suivant, que les Romains tenaient des Grecs:

  _Subtile pectus venter obesus non parit._

On dit aussi: _Avoir la forme enfoncée dans la matière_, locution que
Molière a mise en vogue, lorsqu’il a cherché à la faire tomber en la
reléguant dans le jargon des _Précieuses ridicules_. Ce mot _forme_
signifie sans doute ici l’esprit ou l’ame, que des philosophes anciens
nommaient _la forme essentielle_.

_Bienheureux les pauvres d’esprit._

L’évangile selon saint Mathieu (ch. V, v. 3) dit: _Beati pauperes
spiritu, quoniam ipsorum est regnum cælorum_; _bienheureux les pauvres
d’esprit, car le royaume des cieux leur appartient_; ce qui doit
s’entendre des hommes qui ont le cœur et l’esprit entièrement détachés
des biens de la terre. Mais on a voulu l’entendre de ceux qui sont
dépourvus d’esprit, et c’est sur ce fondement que le langage proverbial
a proclamé la béatification ou la canonisation de la bêtise.

_Les grands esprits se rencontrent._

Les grands esprits, habitués à voir les choses telles qu’elles sont,
doivent nécessairement se rencontrer quelquefois, lorsque leur
attention se porte sur le même objet. De là ce proverbe qui s’emploie
par plaisanterie, lorsque deux personnes ont ou prétendent avoir à la
fois la même pensée, et qui sert bien souvent d’excuse aux plagiaires.

S’il y avait un recueil des rencontres des écrivains dans un ordre
chronologique, on y découvrirait bien des vols plaisamment déguisés, et
si une loi obligeait à la restitution littéraire, on verrait bien des
ouvrages volumineux auxquels il resterait à peine quelques feuillets.
Ce n’est pas sans raison qu’on a dit: _Un auteur est un homme qui prend
dans les livres tout ce qui lui passe par la tête_.


=ESTOMAC.=—_Mauvais cœur et bon estomac._

Maxime par laquelle sont énoncées les deux conditions auxquelles les
égoïstes attachent le bonheur. Elle a quelque vérité sous ce rapport
qu’en étouffant sa sensibilité et en digérant très bien, on éviterait
beaucoup de souffrances morales et de souffrances physiques; mais elle
est d’une fausseté révoltante sous tous les autres rapports. Le secret
d’être heureux ne peut consister à n’aimer que soi et à se soustraire
au devoir essentiel de la société; car il exclurait les jouissances
les plus douces, les plus délicates et les plus nobles du cœur humain.
Le bonheur dépend du sentiment encore plus que des nombreux avantages
qu’on possède, et peut-être le bonheur n’est-il que le sentiment.

On pense que la maxime anti-sociale _Mauvais cœur et bon estomac_ fut
inventée, ou du moins accréditée, par Fontenelle, dont la vie longue et
tranquille en offrit constamment l’application.


=ESTRADE.=—_Battre l’estrade._

Battre le pavé, perdre son temps à courir les rues, être désœuvré.—Le
mot _estrade_, suivant Henri Estienne, ne vient point de l’italien
_strada_, mais du latin _strata_, que quelques auteurs, notamment
Eutrope, ont employé dans le sens de _pavé_, au lieu de _strata via_.
On trouve dans Virgile, _per strata viarum_. L’expression _Battre
l’estrade_ et le vieux verbe _estrader_ se disaient primitivement,
au propre, en parlant de certains soldats à pied et à cheval chargés
d’aller à la découverte et de battre le pays. Ces soldats étaient
appelés _estradiots_, nom que plusieurs étymologistes font dériver du
grec στρατιὠτης, _soldat_, parce que les premiers qui eurent cette
fonction avaient été tirés de la Grèce.


=ÉTAMINE.=—_Passer par l’étamine._

  Aussitôt qu’une fois ma verve me domine,
  Tout ce qui s’offre à moi passe par l’étamine.

L’_étamine_ est le nom d’une étoffe fort mince et fort claire, dont
les vieilles bourgeoises avaient coutume de se vêtir autrefois. Comme
ces vieilles étaient sévères, malignes et bavardes, on disait des
personnes critiquées ou tancées par elles, qu’elles avaient passé par
l’étamine.—Telle est l’origine qu’on attribue à cette expression, qui
peut être venue tout aussi bien d’une allusion à l’_étamine_ ou tamis
des apothicaires.


=ÉTOILE.=—_Son étoile commence à blanchir_, ou _à pâlir_.

Expression dont on peut faire l’application à la décadence de plus
d’une qualité brillante, et dont on se sert spécialement pour marquer
la chute prochaine d’un homme en faveur. C’est une double allusion
à l’état des étoiles, qu’on voit blanchir ou pâlir aussitôt que le
jour se lève, et à l’influence qui leur est attribuée sur la destinée
humaine.—Cette rêverie astrologique a donné lieu à ces autres
expressions proverbiales: _Être né sous une heureuse étoile_,—_Être né
sous une malheureuse étoile_,—_Ne pouvoir résister à son étoile_.


=ÉTRANGLER.=—_Je veux que ce morceau m’étrangle, si..._

Ducange pense que cette formule d’affirmation métaphorique est venue
d’une épreuve judiciaire qui fut introduite au commencement du onzième
siècle, et qui consistait à faire avaler aux gens accusés de vol, un
morceau de pain et un morceau de fromage sur lesquels on avait dit
la messe. Le pain était d’orge sans levain, et le fromage de lait de
brebis du mois de mai. La difficulté d’avaler ces morceaux qui pesaient
chacun neuf deniers constatait la culpabilité.

Lorsque les Siamois veulent connaître de quel côté est le bon droit
dans certaines affaires civiles ou criminelles, ils obligent les deux
parties à prendre des pilules purgatives; et la personne qui les garde
plus longtemps dans son estomac obtient gain de cause.


=ÊTRE.=—_Connaître les êtres d’une maison._

C’est en connaître les coins et recoins, ou les endroits les plus
cachés.—Cette expression est très ancienne, car elle se trouve dans le
manuscrit du _Roman du Renard_:

  Lors s’en vint droict à la fenestre
  Com cil qui bien _savoat l’estre_.

Elle se trouve aussi dans beaucoup d’autres ouvrages de notre
littérature primitive; mais il est à remarquer que le mot _êtres_
y figure écrit de cinq manières différentes, à savoir: _estres_,
_aistres_, _aitres_, _astres_, et _âtres_, sans que son acception varie
avec son orthographe. Les étymologistes s’accordent à dire que ce mot
est dérivé du latin _atrium_. Cependant Huon de Villeneuve, remarquant
qu’il signifie quelquefois _route_, _chemin_, le fait venir de _strada_.


=ÉTREINDRE.=—_Qui trop embrasse mal étreint._

Il faut mesurer ses entreprises à ses forces ou à ses moyens: celui qui
entreprend trop ne réussit point.

  Mais d’embrasser tant de matières
  En ung coup, tout n’est pas empraint.
  _Qui trop embrasse, mal estraint._      (G. COQUILLART.)

Plus les bras sont étendus, plus leur action est bornée: ils ne
saisissent bien que les objets autour desquels ils se replient. Il en
est des facultés de l’esprit comme des bras. Les exercer sur trop de
matières à la fois, c’est les affaiblir. Il faut les concentrer pour
qu’elles aient toute leur énergie. Musschembroëck disait: _Dum omnia
volumus scire, nihil scimus_;_ en voulant tout savoir, nous ne savons
rien_.

  _Pluribus intentus minor est ad singula sensus._

On avait érigé à Buffon une statue où on lisait ces mots: _Naturam
amplectitur omnem_, _il embrasse toute la nature_. Un plaisant y
ajouta: _Qui trop embrasse mal étreint_. Buffon alors fit supprimer
l’éloge et la critique.


=ÉVÉNEMENT.=—_Les grands événements procèdent des petites causes._

Cette maxime, passée en proverbe, est devenue le sujet et le titre
d’un ouvrage où sont rapportées beaucoup de petites particularités
qui ont influé sur de grandes affaires. Cependant la disproportion
qu’on remarque entre la cause et l’effet n’est pas aussi réelle qu’on
se l’imagine. La Harpe regarde cette disproportion apparente comme la
suite nécessaire de la différence de rang et de pouvoir. «Les passions,
dit-il, c’est-à-dire les affections qui ne sont pas dans l’ordre de
la raison, sont petites en elles-mêmes, comme l’avarice, l’amour, la
jalousie, etc., ou très susceptibles de petitesses, comme l’orgueil,
l’ambition, la haine, la vengeance, etc. Elles occasionnent les mêmes
incidents chez ceux qui gouvernent et chez ceux qui sont gouvernés,
avec cette différence que, dans les conditions inférieures, ces
incidents n’ont qu’une influence obscure et bornée, et qu’ils en ont
une très étendue et très sensible dans les personnes qui ont entre
leurs mains les destinées publiques, et qui ne sont pas toujours mues
par des ressorts proportionnés à l’importance de la chose publique, et
dans un rapport exact avec le devoir et avec le bien général.»

Jean-Baptiste Say a dit sur le même sujet: «Les petites causes amènent
parfois de grands événements; mais c’est lorsque ses grands événements
sont mûrs pour arriver. Elles sont causes _occasionnelles_ et non pas
_efficientes_. Un souffle fait tomber une poire; il est cause de cet
événement, si vous voulez; mais ce n’est pas le souffle qui a produit
la poire; c’est la terre, le soleil et le temps; le temps! élément si
important dans toutes les choses de ce monde!

«Je conviens que de très petits événements ont eu de graves
conséquences; mais ils sont plus rares qu’on ne croit, et agissent
plutôt négativement que positivement. Certes si, au moment où Alexandre
préparait son expédition contre la Perse, il eût avalé de travers une
arête, et qu’il en eût été étouffé, il est probable que la conquête de
l’Asie n’eût pas eu lieu. Dès lors point de ces royaumes grecs fondés
en Syrie, en Égypte; point de Cléopâtre; la bataille d’Actium n’eût
pas été perdue par Antoine; Auguste ne serait pas monté sur le trône
du monde, etc. Mais il serait arrivé des événements analogues, parce
que l’univers était mûr pour eux. Pascal ne me semble pas fondé à
dire que si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de
la terre était changée. César lui-même se fût-il noyé en passant le
Rubicon, Rome n’évitait pas l’esclavage; Rome devait être gouvernée par
le sabre, parce que les Romains avaient été trop avides de triomphes
militaires; et si ce n’eût été par le sabre de César, ç’aurait été par
un autre.»

Voltaire a bien mal raisonné aussi, lorsqu’il a écrit: «Si Léon X
avait donné des indulgences à vendre aux moines augustins qui étaient
en possession du débit de cette marchandise, il n’y aurait point de
protestants.» Le protestantisme était un feu couvé pendant la plus
grande partie du moyen âge, et ce volcan devait avoir nécessairement
son éruption.


=EXCEPTION.=—_Il n’y a point de règle sans exception._

Quelque générale que soit une règle, elle n’est point applicable à tous
les cas particuliers.

_L’exception confirme la règle._

L’exception, tout en dérogeant à la règle, en constate l’existence; de
la nécessité où l’on est de violer la règle en certains cas, se tire
précisément la preuve qu’elle existe. Le mot _confirme_ n’est pas ici
d’une exactitude rigoureuse; _suppose_ vaudrait peut-être mieux.


=EXCUSE.=—_Qui s’excuse s’accuse._

Trop de soins à se justifier produisent souvent un préjugé contraire.
Quiconque est innocent n’insiste guère pour qu’on ne le croie point
coupable, et il laisse les excuses à ceux qui en ont besoin.—Toute
excuse implique quelque idée de faute. _Nescio quid peccati portat
secum omnis purgatio._ (Térence.)


=EXIL.=—_Ceux qui passent de l’exil au pouvoir sont avides de sang._

Marius et Tibère n’ont que trop justifié ce proverbe; la vie de
l’empereur Andronic en montra la justesse. Le nombre des victimes de ce
tyran, dit Gibbon, donnerait une idée moins frappante de sa cruauté que
la dénomination de _jours de l’alcyon_ (jours tranquilles) appliquée
à l’espace bien rare dans son règne d’une semaine où il se reposa de
verser du sang.


=EXPÉRIENCE.=—_Expérience passe science._

C’est-à-dire que les leçons de l’expérience valent mieux que celles de
tous les maîtres.—_Usus frequens omnium magistrorum præcepta superat._
(Cicéron.)


=EXTRÊME.=—_Les extrêmes se touchent._

Napoléon disait: _Du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas_.



F


=FABLE.=—_Être la fable du public._

C’est être pour le public un sujet de comédie ou un objet de risée. Les
Latins disaient: _Esse fabula aliorum_, en prenant le mot _fabula_ dans
l’acception d’_entretien_, _discours_, et peut-être aussi dans celle
de _pièce de théâtre_. Cette locution, dont la nôtre est littéralement
traduite, a été employée par Cicéron, par Horace, par Ovide, etc.
Racine a fait dire à Achille (_Iphigénie_, act. II, sc. 7):

  Suis-je, sans le savoir, la fable de l’armée?


=FÂCHER.=—_Qui se fâche a tort._

On n’a recours aux invectives que quand on manque de preuves: Entre
deux controversistes, il y a cent à parier contre un que celui qui aura
tort se fâchera. Prométhée dit à Jupiter, dans un dialogue de Lucien:
«Tu prends ta foudre au lieu de répondre, donc tu as tort.»


=FACE.=—_Face d’homme porte vertu._

On dit aussi: _Face d’homme fait vertu._—Ces proverbes signifient que
la présence d’un homme sert beaucoup à ses affaires. Ils s’appliquent
particulièrement lorsque l’arrivée d’une personne dans une société fait
changer de mal en bien les propos qu’on y tenait sur son compte.


=FAGOT.=—_Sentir le fagot._

C’est être soupçonné d’hérésie, d’impiété.—Cette façon de parler fait
évidemment allusion au supplice du feu qu’on infligeait autrefois aux
hérétiques; mais on a eu tort de prétendre qu’elle a été introduite
sous le règne de François II, qui institua les _chambres ardentes_
chargées de prononcer un pareil supplice contre les luthériens et les
calvinistes. Elle existait déjà sous le règne de François I^{er}.
Il est probable qu’elle remonte au temps des Albigeois, que Simon
de Montfort, vicaire du pape Innocent III, livrait aux flammes par
centaines; témoin l’exécution qu’il fit faire, en 1210, à Minerbe, où
cent cinquante furent consumés sur un horrible bûcher allumé par le
fanatisme. On peut même croire qu’elle a une origine plus ancienne
encore, en raison de l’analogie qu’elle présente avec la dénomination
de _sarmentitii_, usitée chez les Romains, à ce que nous apprend
Tertullien, pour désigner les chrétiens qu’ils faisaient brûler avec
des fagots de sarment.

_Il y a fagots et fagots._

Ce proverbe, qu’on emploie fréquemment pour signifier qu’il y a de la
différence entre des choses de même sorte, ou entre des personnes de
même état, a été inventé ou du moins mis en vogue par Molière, qui
fait dire à Sganarelle (_Médecin malgré lui_, act. 1, sc. 6): «_Il y a
fagots et fagots_, mais pour ceux que je fais...»

_Conter des fagots._

C’est conter des bagatelles, des choses frivoles ou fausses et sans
vraisemblance.—On prétend que la plus ancienne de nos feuilles
périodiques, la _Gazette de France_[43], donna lieu à cette phrase
proverbiale presque aussitôt qu’elle parut. Comme elle ne se publiait
pas alors par abonnement, des colporteurs étaient chargés de la crier
dans les rues: or, il arriva qu’un de ces colporteurs rencontra un jour
sur son chemin un marchand de fagots qui s’obstina à marcher à côté
de lui; l’un et l’autre se piquèrent d’une risible émulation; ce fut
à qui saurait le mieux enfler sa voix pour avertir les acheteurs, et
comme leurs cris alternatifs _Gazette!_ _Fagots!_ firent événement pour
tout le quartier, on s’égaya sur la réunion fortuite ou calculée de ces
deux mots, et l’on prit l’habitude de les employer dans une acception
synonymique.

Cette explication peut s’appeler un _fagot_, car elle repose sur un
fait moins ancien que la locution, laquelle est venue tout simplement
d’un allusion à la mauvaise foi des marchands de bois, qui comptant
les fagots qu’ils vendent de manière à tromper sur la quantité ou sur
la qualité. Une phrase de la vieille farce intitulée: _La querelle
de Gaultier Garguille et de Périne sa femme_, ne laisse aucun doute
sur ce sujet. «Tu me renvoies de Caïphe à Pilate; _tu me contes des
fagots pour des cotterets_.» _Conter_ est mis ici pour _compter_;
la différence que l’œil remarque entre ces deux homonymes ne fait
rien à la chose; dérivés l’un et l’autre, suivant Nicot, du verbe
latin _computare_, ils étaient autrefois confondus sous le rapport de
l’orthographe. Les livres imprimés avant la fin du dix-septième siècle
en offrent des preuves multipliées. Le docte M. de Walckenaer cite une
édition de Boileau où l’on trouve:

  Parmi les Pelletiers ou conte les Corneilles.

Il ajoute que dans la rédaction officielle de l’_Entrée du roi et de la
reine_, le 26 août 1660, on lit en gros caractères: CHAMBRE DES CONTES.

J’indiquerai, à mon tour, une pièce de Ronsard où _conter_ pour
_compter_ revient à chaque couplet:

  Si tu peux me _conter_ les fleurs
  Du printemps, etc.

Un fait que je garantis, c’est que _conter_, dans le sens de
_calculer_, _énumérer_, a été employé plus souvent que _compter_ par
les auteurs du seizième siècle et du dix-septième siècle.

Madame de Forgeville demandait un jour à d’Alembert: Quel bien avaient
fait à l’humanité les encyclopédistes.—Quel bien? répondit le
philosophe; ils ont abattu la forêt des préjugés qui la séparait du
chemin de la vérité.—En ce cas, répliqua-t-elle en riant, je ne suis
plus surprise s’_ils nous ont débité tant de fagots_.


=FAILLIR.=—_On apprend en faillant._

C’est-à-dire en se trompant. Les erreurs que l’on commet tournent par
la suite au profit de l’instruction. L’esprit humain est comme ce géant
de la fable qui se relevait plus fort de ses chutes.—Les Espagnols ont
ce beau proverbe: _Quien estropieça, si no cae, el camino adelanta._

  Qui bronche sans tomber accélère ses pas.


=FAIM.=—_La faim de Sancerre._

Expression proverbiale dont a fait usage le pseudonyme Orasius Tubero
(Lamothe Le Vayer), qui a dit d’un homme affamé: _Il avait la faim de
Sancerre dans les entrailles_ (dialogue IV, _Des rares et éminentes
qualités des ânes de ce temps_).

Les calvinistes, assiégés, en 1573, pendant huit mois, dans la ville de
Sancerre, par les troupes de Charles IX, que commandait le maréchal de
La Châtre, furent réduits à un tel excès de famine, qu’ils mangèrent
des cuirs, des parchemins, des herbes vénéneuses et des bêtes immondes
de toute espèce. On rapporte même qu’un père et une mère furent surpris
dévorant le cadavre de leur propre fille qui était morte de faim.


=FAIRE.=—_Fais ce que dois, advienne que pourra._

Cette belle devise, passée en proverbe, respire le plus moral de tous
les sentiments, le sentiment du devoir, qui prescrit de faire les
bonnes actions sans en espérer de récompense, en s’exposant même à
des inconvénients ou à des malheurs. L’homme qui, par respect humain,
transige avec un tel sentiment, n’est pas véritablement vertueux. Un
ancien s’écrie dans son indignation contre ces gens dont la vertu ne
veut se montrer qu’avec l’approbation du vulgaire: _Non vis esse justus
sine gloriâ: at me Hercule sæpè justus esse debebis cùm infamiâ. Tu
ne veux pas être juste sans gloire, mais, par Hercule, tu dois l’être
souvent, même avec infamie._

_Fais ce que je dois et non ce que je fais._

Ce proverbe, qu’on suppose être la réponse d’un prédicateur auquel on
reproche d’avoir une conduite en contradiction avec sa doctrine, a
son origine et son explication dans ces paroles de l’évangile selon
saint Mathieu (ch. XXIII, v. 2 et 3): _Super cathedram Moysi sederunt
pharisæi. Omnia ergo quæcumque dixerint vobis servate et facite:
secundum opera vero eorum nolite facere; dicunt enim et non faciunt.
Les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse: observez donc et
faites tout ce qu’ils vous diront, mais ne faites pas ce qu’ils font;
car ils disent ce qu’il faut faire, et ne le font pas._

Zénon comparait les hommes qui parlent bien et qui vivent mal à la
monnaie d’Alexandrie, qui était belle mais pleine d’alliage.—Montaigne
les appelait des _dupeurs d’oreille_.—D’après un adage ingénieux
des saints Pères, ils ressemblent au bluteau qui garde le son et
donne la farine: _Cribrum pollinarium furfures sibi servat, aliis
farinam exhibet_.—Nous disons dans le même sens: _La cloche appelle
à l’église, mais elle n’y entre pas_.—Les Anglais disent: _The friar
preached against stealing when he had pudding in his sleeve_. _Le moine
prêchait contre le vol pendant qu’il avait le boudin dans sa manche._


=FAMILIARITÉ.=—_La familiarité engendre le mépris._

Lorsqu’on est familier avec ses inférieurs, on cesse d’en être
respecté. Saint Bernard dit: _Familiaris dominus fatuum nutrit servum_.
_Un maître familier nourrit un valet impertinent._—Les Italiens
disent: _Dimestichezza di padrone, capello di matto_; _familiarité de
maître, chapeau de fou_, c’est-à-dire signe de folie.


=FAMINE.=—_La famine amène la peste._

Un mal est souvent l’avant-coureur ou la cause d’un plus grand mal. Ce
proverbe, traduit du latin _Famem pestilentia sequitur_, fut employé
au propre d’une manière bien éloquente par M. de Merainville, évêque
de Chartres, qui dit à Louis XV, en lui demandant des secours pour les
pauvres de son diocèse dans une grande cherté de grains: Sire, vous
vivez dans l’abondance et vous ne connaissez pas la famine; mais _la
famine amène la peste_, et la peste atteint les rois.


=FANTAISIE.=—_La fantaisie fait la loi à la raison._

Le mot _fantaisie_ désignait autrefois l’imagination: il désigne
aujourd’hui un désir vif et singulier qui tient du caprice, et dans
cette dernière acception il ne convient pas moins au proverbe que dans
la première. Le désir, comme l’imagination, est un tyran qui fait
presque toujours céder la raison.


=FARINE.=—_Gens de même farine._

On a prétendu que les comédiens, qui se saupoudraient le visage de
farine et qui étaient vus de mauvais œil dans un siècle dévot, à cause
de l’excommunication lancée contre eux par l’Église, ont donné lieu à
cette expression proverbiale, toujours prise en mauvaise part. Mais il
est évident qu’on s’est trompé, puisque cette expression était usitée
chez les Latins. On lit dans Sénèque: _Omnes hi sunt ejusdem farinæ_;
_ces gens-là sont tous de même farine_, c’est-à-dire ils sont tous de
même espèce, ils ne valent pas mieux l’un que l’autre.

_Réussir mieux en pain qu’en farine._

Réussir mieux à la fin que dans le commencement d’une entreprise,
terminer heureusement une affaire qui avait été d’abord mal engagée.

_Quand Dieu envoie la farine, le diable enlève le sac._

Vieux proverbe français et italien qu’on emploie en parlant d’une
occasion avantageuse dont on n’a pu profiter.—Les Anglais disent:
_When it rains omelettes, the devil upsets the plates_. _Quand il pleut
des omelettes, le diable enlève les assiettes._


=FATRAS.=—_C’est du fatras._

Cette expression, employée pour désigner une mauvaise compilation, un
amas confus de pensées et d’expressions inutiles ou incohérentes, fait
sans doute allusion à une ancienne pièce de poésie nommée _fatras_, où
un même vers était souvent répété, comme dans l’exemple suivant:

  Le prisonnier
  Qui n’a argent
  Est en danger,
  Le prisonnier.
  Pendre ou noyer
  Le fait l’agent,
  Le prisonnier
  Qui n’a argent.

On dit aussi quelquefois, dans un sens analogue: _C’est de la
riqueraque_. On appelait autrefois _riqueraque_ une sorte de longue
chanson composée de vers de six ou sept syllabes, à rimes croisées,
à peu près dans le même genre que le _fatras_. Pierre Lefèvre, curé
de Merai, fait mention de ces deux espèces de poëmes dans son _Art de
pleine rhétorique_.

=FÉE.=—_Il ne faut pas courroucer la fée._

C’est-à-dire, il ne faut pas irriter une personne puissante dont le
ressentiment est redoutable. Ce proverbe s’emploie aussi dans le même
sens que le proverbe _Il ne faut pas réveiller le chat qui dort_.—La
croyance aux fées était autrefois en France une opinion populaire
qui n’est pas encore entièrement détruite. On distinguait les fées
en bienfaisantes et malfaisantes. La crainte qu’inspiraient ces
dernières était extrême, et avait donné lieu à plusieurs pratiques
superstitieuses au moyen desquelles on espérait les empêcher de faire
du mal. Le Grand d’Aussy (_Recueil de fabliaux_, tom. I, page 79)
raconte qu’à l’abbaye de Poissy, fondée par saint Louis, on célébrait,
tous les ans, une messe pour préserver les religieuses du pouvoir des
fées.


=FEMME.=—_Ce que femme veut, Dieu le veut._

Il n’y a pas moyen de résister à la volonté des femmes: ce qu’elles
veulent se fait presque toujours, comme si Dieu le voulait.—Ce
proverbe, qui égale l’opiniâtreté du sexe à la puissance divine, a
inspiré à La Chaussée ce joli vers:

  Ce que veut une femme est écrit dans le ciel.

Les Latins avaient deux adages analogues qu’ils appliquaient aux
hommes comme aux femmes: _Nobis animus est deus_; _notre esprit est
un dieu pour nous_.—_Quod volumus sanctum est_; _ce que nous voulons
est saint_ ou _sacré_. Le premier est rapporté en grec par Plutarque,
qui en attribue l’invention à Menandre; le second est cité par saint
Augustin.

_Il faut chercher une femme avec les oreilles plutôt qu’avec les yeux._

Il faut considérer la bonne réputation plutôt que la beauté de celle
qu’on veut prendre pour épouse. Ne regarder qu’à la beauté dans le
choix d’une épouse, c’est vouloir, comme disait la reine Olympias, _se
marier pour les yeux_, ou, suivant l’expression de Corneille, _épouser
un visage_.

Lamothe Levayer dit que le sommeil dans lequel Dieu plongea notre
premier père, au moment où il voulut lui donner une compagne, est un
avis de nous défier de notre vue et de prendre une femme, les yeux
fermés.

_La plus belle femme ne peut donner que ce qu’elle a._

C’est-à-dire, lorsqu’une personne fait tout ce qu’elle peut, il ne
faut pas en exiger davantage.—Ce proverbe n’est pas juste sous tous
les rapports, car une femme donne précisément ce qu’on croit recevoir
d’elle, puisque, en ce genre, c’est l’imagination qui fait le prix de
ce qu’on reçoit. Les faveurs qu’elle accorde ont plus que leur _réalité
propre_, suivant l’heureuse expression de Montesquieu.

_La plus honnête femme est celle dont on parle le moins._

«Les anciens, dit Jean-Jacques Rousseau dans sa lettre à d’Alembert,
avaient en général un très grand respect pour les femmes; mais ils
marquaient ce respect en s’abstenant de les exposer au jugement du
public, et croyaient honorer leur modestie en se taisant sur leurs
autres vertus. Ils avaient pour maxime que le pays où les mœurs étaient
les plus pures était celui où l’on parlait le moins des femmes, et
que la femme la plus honnête était celle dont on parlait le moins.
C’est sur ce principe qu’un Spartiate entendant un étranger faire de
magnifiques éloges d’une dame de sa connaissance, l’interrompit en
colère: Ne cesseras-tu point, lui dit-il, de médire d’une femme de
bien? De là venait aussi que, dans leur comédie, les rôles d’amoureuses
et de filles à marier ne représentaient jamais que des esclaves ou des
filles publiques.»

Quoique nous n’ayons point pour les femmes le même respect que les
anciens, nous n’en avons pas moins adopté la maxime proverbiale dont
ils se servaient comme d’une espèce de critérium qui leur fesait
reconnaître le degré d’estime qu’ils devaient à chacune d’elles. Il
y a même dans notre langue une expression vulgaire qui confirme la
vérité de cette maxime: c’est l’expression _Faire parler de soi_; quand
elle s’applique à une femme, elle emporte toujours une idée de blâme,
tandis qu’elle se prend généralement dans un sens d’éloge quand elle se
rapporte à un homme. _Cette femme fait parler d’elle_ est une phrase
qui signifie que cette femme donne lieu à de mauvais propos sur son
compte par une conduite répréhensible; _Cet homme fait parler de lui_
se dit ordinairement pour exprimer que cet homme se distingue par ses
talents ou par ses belles actions.

_Prends le premier conseil d’une femme et non le second._

Les femmes jugent mieux d’instinct que de réflexion: _elles ont
l’esprit primesautier_, suivant l’expression de Montaigne; elles savent
pénétrer le secret des cœurs et saisir le nœud des intrigues et des
affaires avec une merveilleuse sagacité, et les soudains conseils
qu’elles donnent sont presque toujours préférables aux résultats
d’une lente méditation. C’est pour cela sans doute que les peuples
celtiques les regardaient comme des êtres inspirés, leur attribuaient
le don des oracles, et leur accordaient une grande influence dans les
délibérations politiques.

Les Chinois ont un proverbe tout à fait semblable au nôtre: _Les
premiers conseils des femmes_, disent-ils, _sont les meilleurs, et
leurs dernières résolutions les plus dangereuses_.

_Qui de femme honnête est séparé, d’un don divin est privé._

Une femme honnête est vraiment _un don divin_, et il n’y a pas de
plus grand malheur pour un mari que d’en être privé; car il perd avec
elle un sage conseil dans ses entreprises, une douce consolation dans
ses chagrins, une heureuse assistance dans ses infirmités, une source
d’agréments et de joie dans toutes les situations de la vie. Et quel
trésor sur la terre pourrait valoir cette fidèle amie, cette tendre
bienfaitrice, ou plutôt cette providence de tous les instants? _Procul
et de ultimis finibus pretium ejus._ (Salomon, _Prov._, c. 31, v. 10.)

_Il n’est attention que de vieille femme._

Une jeune femme ne s’occupe guère que d’elle-même. Elle est enivrée de
sa beauté au point de croire qu’elle n’a pas besoin d’autre séduction
pour régner sur les hommes. Mais il n’en est pas de même d’une femme
qui commence à vieillir: elle sent que son empire ne peut plus se
maintenir par des charmes qu’elle voit s’altérer chaque jour. Elle
sacrifie sa vanité aux intérêts de son cœur; elle s’applique à fixer
l’homme qu’elle aime par les attraits de la bonté; elle est toujours
aux petits soins pour lui, et il n’y a pas de douces prévenances, de
délicates attentions qu’elle ne lui prodigue.

Ce proverbe s’entend aussi de certaines fonctions domestiques confiées
aux femmes. Il est reconnu qu’une vieille femme s’en acquitte plus
soigneusement qu’une jeune. Par exemple: elle est bien meilleure
garde-malade, car elle ne cherche pas autant à prendre ses aises et ne
craint pas que la privation de sommeil lui donne un teint pâle avec des
yeux battus.

_Maison faite et femme à faire._

Il faut acheter une maison toute faite afin de ne pas être exposé
aux inconvénients et aux dépenses qu’entraîne la bâtisse; et il faut
prendre une jeune femme dont le caractère ne soit pas formé, afin de
pouvoir la façonner sans peine à sa manière de vivre.

_La femme est toujours femme._

C’est-à-dire toujours faible, toujours légère, toujours inconstante.
_Varium et mutabile semper femina._ (Virg.)

_Foi de femme est plume sur l’eau._

Un proverbe des Scandinaves dit: _Ne vous fiez point aux paroles de la
femme, car son cœur a été fait tel que la roue qui tourne._

_Il ne faut pas se fier à femme morte._

Ce proverbe nous est venu des Grecs et des Latins. Diogénien rapporte
qu’il a dû son origine à la funeste aventure d’un jeune homme qui,
étant allé visiter le tombeau de sa marâtre, fut écrasé par la chute
d’une colonne élevée sur ce tombeau.

_Si la femme était aussi petite qu’elle est bonne, on lui ferait un
habillement complet et une couronne avec une feuille de persil._

Manière originale et comique de classer la bonté de la femme parmi les
infiniment petits.

  _Bonne femme, mauvaise tête:_
  _Bonne mule, mauvaise bête._

Jean Nevizan, professeur de droit à Turin, au commencement du seizième
siècle, dit dans son curieux ouvrage intitulé: _Sylva nuptialis, la
Forêt nuptiale_, que Dieu forma dans la femme toutes les parties du
corps qui sont douces et aimables, _quæ sunt dulcia et amicabilia_;
mais que pour la tête il ne voulut pas s’en mêler, et qu’il en
abandonna la façon au diable: _de capite noluit se impedire, sed
permissit illud facere dæmoni_.

_Femme rit quand elle peut, et pleure quand elle veut._

Un autre proverbe dit grossièrement: _A tout heure chien pisse et femme
pleure._—Ovide prétend que la facilité des larmes chez les femmes est
le résultat d’une étude particulière.

  _Ut flerent oculos erudiere suos._

_Une femme ne cèle que ce qu’elle ne sait pas._

C’est-à-dire qu’une femme est incapable de garder un secret. Mais ceci
doit s’entendre d’un secret qui lui est confié, et non d’un secret qui
lui appartient en propre; car elle cache toujours très bien ce qu’il
lui importe personnellement de cacher: par exemple, son indiscrétion ne
va jamais jusqu’à révéler son âge.

_A qui Dieu veut aider sa femme lui meurt._

On dit aussi: _A qui perd sa femme et un denier, c’est grand dommage
de l’argent._ Ces deux proverbes, usités chez nos aïeux, démentent
formellement la réputation de galanterie qu’on a voulu leur faire.

_Ce n’est rien; c’est une femme qui se noie._

Mauvaise plaisanterie de quelque Sganarelle. Celui de Molière en fait
une de la même espèce. Lorsque la suivante de Célie l’appelle en
s’écriant: _Ma maîtresse se meurt_, il lui répond:

            Quoi! n’est-ce que cela?
  Je croyais tout perdu de crier de la sorte.

Un proverbe espagnol venge le beau sexe de l’injustice du nôtre; une
femme y dit: _Ce n’est rien; c’est mon mari que l’on tue._

Je partage le sentiment exprimé par La Fontaine dans ces vers du début
de sa fable intitulée _La femme qui se noie_:

  Je ne suis pas de ceux qui disent: _Ce n’est rien;_
          _C’est une femme qui se noie_.
  Je dis que c’est beaucoup, et ce sexe vaut bien
  Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie.

_Il est permis de battre sa femme, mais il ne faut pas l’assommer._

Ce proverbe a été originairement une formule de droit. Plusieurs
anciennes chartes de bourgeoisie autorisaient les maris, en certaines
provinces, à battre leurs femmes, même jusqu’à effusion de sang,
pourvu que ce ne fût point avec un fer émoulu, et qu’il n’y eût point
de membre fracturé. Les habitants de Villefranche en Beaujolais
jouissaient d’un pareil privilége qui leur avait été concédé par
Humbert IV, sire de Beaujeu, fondateur de leur ville. Quelques
chroniques assurent que le motif d’une telle concession fut l’espérance
où était ce seigneur d’attirer un plus grand nombre d’habitants,
espérance qui fut promptement réalisée.

On trouve dans l’_Art d’aimer_, poëme d’un trouvère, le passage
suivant: «Garde-toi de frapper ta dame et de la battre. Songe que vous
n’êtes point unis par le mariage, et que, si quelque chose en elle te
déplaît, tu peux la quitter.»

La _Chronique bordelaise_, année 1314, rapporte ce fait singulier:
A Bordeaux, un mari accusé d’avoir tué sa femme comparut devant les
juges, et dit pour toute défense: Je suis bien fâché d’avoir tué ma
femme; mais c’est sa faute, car elle m’avait grandement irrité. Les
juges ne lui en demandèrent pas davantage, et ils le laissèrent se
retirer tranquillement, parce que la loi, en pareil cas, n’exigeait du
coupable qu’un témoignage de repentir.

Un de ces vieux almanachs qui indiquaient à nos bons aïeux les actions
qu’ils devaient faire jour par jour donne, en plusieurs endroits,
l’avertissement que voici: _Bon battre sa femme en hui._

Cette odieuse coutume, qui se maintint légalement en France, suivant
Fournel, jusqu’au règne de François I^{er}, paraît avoir été fort
répandue dans le treizième siècle; mais elle remonte à une époque plus
reculée. Le chapitre 131 des lois anglo-normandes porte que le mari est
tenu de châtier sa femme comme un enfant, si elle lui fait infidilité
pour son voisin. _Si deliquerit vicino suo, tenetur eam castigare quasi
puerum._ Un article du concile tenu à Tolède l’an 400 dit: Si la femme
d’un clerc a péché, le clerc peut la lier dans sa maison, la faire
jeûner et la châtier, sans attenter à sa vie, et il ne doit pas manger
avec elle jusqu’à ce qu’elle ait fait pénitence.

Comment des ministres de la religion chrétienne, qui a tant fait pour
l’émancipation et la dignité des femmes, ont-ils pu concevoir la pensée
de les soumettre à une pénalité si brutale et si dégradante! Ils
auraient dû être conduits par l’esprit de cette religion, où tout est
amour et charité, à proclamer le principe de la loi indienne qui dit
dans une formule pleine de délicatesse et de poésie: «Ne frappe pas une
femme, eût-elle commis cent fautes, pas même avec une fleur.»

Remarquons, du reste, que le droit de battre n’a pas toujours appartenu
aux maris exclusivement. La dame noble qui avait épousé un roturier
pouvait lui infliger la correction avec des verges, toutes les fois
qu’elle jugeait cela convenable. (Voyez la fin de l’article: _Porter la
culotte._)

Jean Belet, dans son _Explication de l’office divin_, parle d’un
singulier usage de son temps: La femme, dit-il, bat son mari la
troisième fête de Pâques, et le mari bat sa femme le lendemain: ce
qu’ils font pour marquer qu’ils se doivent la correction l’un à l’autre
et empêcher qu’ils ne se demandent, en ce saint temps, le devoir
conjugal[44].

_Qui femme a, noise a._

Saint Jérôme dit: _Qui non litigat cœlebs est_, _celui qui n’a point
de dispute est dans le célibat_, ce qui paraît avoir été un proverbe
de son temps, inventé probablement par quelque moine. Ainsi il est
décidé par l’autorité même d’un père de l’Église que les querelles sont
inséparables de l’état de mariage. Mais est-ce avec raison que le tort
de ces querelles est imputé aux femmes seule? Consultez ces dames;
elles répondront toutes qu’il appartient en entier aux maris, qui ont
voulu les charger des reproches qu’ils méritent eux-mêmes. Après cela,
tâchez de résoudre, si vous le pouvez, une question qui divise le genre
humain en deux opinions si tranchées. Le plus sage est de croire que
ces opinions sont également fondées. Il est plus facile, dit très bien
Montaigne, d’accuser un sexe que d’excuser l’autre.

  _Temps pommelé et femme fardée
  Ne sont pas de longue durée._

Le temps est pommelé lorsqu’il y a des couches de ces petits nuages qui
ressemblent à des flocons de laine et qui sont appelés, en quelques
endroits, les _éponges du ciel_, par une métaphore assez heureuse. Ce
signe paraît-il quand il fait beau, c’est une preuve que les vapeurs
se condensent; se montre-t-il quand il fait mauvais, c’est une preuve
qu’elles se divisent; et dans les deux cas il indique un changement
prochain dans l’état de l’atmosphère.—Le fard est un cosmétique
pernicieux à la peau: les femmes qui en font usage sont flétries bien
promptement, et c’est là tout ce qu’elles gagnent à vouloir _mettre sur
leur visage plus que Dieu n’y a mis_, comme dit le troubadour Pierre de
Résignac.

_Il faut toujours que la femme commande._

Le désir le plus vif et l’étude la plus constante des femmes, de mère
en fille, depuis que le monde existe, c’est, dit-on, de dominer. Elles
ont pour y parvenir une tactique merveilleuse qui ne se trouve presque
jamais en défaut. Les hommes ne savent pas y résister. Ce n’est qu’en
apparence qu’ils sont les maîtres, et le droit du plus fort, dont ils
se glorifient, n’est rien en comparaison du droit du plus fin, dont
elles ne se vantent pas.

Un vieux Minnesinger, dans un accès de gynécomanie poétique, a cherché
à montrer par une allégorie singulière que la femme est réellement la
maîtresse: il l’a représentée assise sur un trône superbe, avec douze
étoiles pour couronne, et la tête de l’homme pour marche-pied.

On a prétendu à tort que, dans l’antiquité, le beau sexe fut
généralement réduit à une espèce de servage. Cet état, inconciliable
avec le caractère dont il est doué, n’a pu exister que par exception,
et chez un petit nombre de peuples. Il ne serait pas difficile de
prouver que la gynécocratie politique et la gynécocratie domestique ont
été plus en usage dans les siècles antérieurs au christianisme que dans
les siècles postérieurs. Voici quelques faits historiques assez curieux
à l’appui de cette assertion. Sémiramis fit une loi réputée longtemps
inviolable qui attribuait aux femmes l’autorité sur les hommes. La
législation des Sarmates prescrivit qu’en toutes choses, dans les
familles et dans les villes, les hommes fussent sous le gouvernement
des femmes. En Égypte, chaque mari devait être esclave de la volonté de
la sienne: il s’y engageait formellement par une clause indispensable
exigée dans tous les contrats de mariage. A Carras, en Assyrie, il
y avait un temple dédié à la lune où l’on n’admettait que ceux qui
fesaient hautement profession de se montrer toujours soumis à leurs
épouses, et l’on assure que de toute la contrée les dévots pèlerins ne
cessaient d’y affluer.

_Femme qui prend, se vend;—Femme qui donne, s’abandonne._

Ce proverbe, qu’on divise quelquefois en deux, n’a une juste
application qu’en matière galante. C’est une sentence émanée des
anciennes cours d’amour.

_Des femmes et des chevaux, il n’y en a point sans défauts._

La perfection n’appartient à aucun être sur la terre, et sans doute
il n’en faut pas chercher le modèle chez les femmes. Mais les hommes
sont-ils donc moins imparfaits qu’elles? La vérité est que les femmes
ont plus de petits défauts, et les hommes plus de vices achevés.

_Que les femmes fassent les femmes et non les capitaines._

Ce n’est point un ridicule imaginaire que signale ce proverbe. Les
dames françaises, à diverses époques, affichèrent réellement des
prétentions militaires, non-seulement dans leurs discours, mais dans
leurs actions, comme si elles n’avaient pas eu de passe-temps plus
agréable que d’imiter les Marphises et les Bradamantes; et plusieurs
histoires, notamment les _Antiquités de Paris_, par Sauval, an 1457,
parlent des _capitainesses_ investies du commandement de certaines
places fortes. Cette manie, à laquelle contribua sans doute beaucoup la
lecture des romans chevaleresques, prit un nouveau développement dans
le seizième siècle, lorsque l’imprimerie eut multiplié les exemplaires
de plusieurs de ces livres, par les soins de François I^{er}, qui les
jugeait propres à favoriser le projet qu’il avait de faire revivre
l’ancienne chevalerie dans une nouvelle chevalerie de sa façon. Les
sallons devinrent alors des espèces d’écoles d’amour et de guerre, où
les dames se montraient jalouses de donner des leçons dans les deux
arts. Elles tenaient en honneur d’exercer en public une sorte d’empire
sur leurs amants; elles les engageaient dans telle ou telle faction de
l’époque, et les envoyaient, parés d’écharpes et de faveurs, remplir le
rôle qu’elles leur avaient assigné. Souvent même elles leur fesaient la
conduite, et traversaient la ville à cheval, caracolant à côté d’eux,
ou montées en croupe avec eux.

_Les femmes sont trop douces, il faut les saler._

Cette ironie proverbiale, qui s’entend sans commentaire, fait allusion
à l’ancienne farce des _Femmes salées_, dont il est parlé dans
l’_Histoire du Théâtre français_. Voici la piquante analyse que M.
A.-A. Monteil a donnée de cette pièce curieuse imprimée à Rouen,
chez Abr. Cousturier, en 1558.—«Des maris sont venus se plaindre que
leur ménage sans cesse paisible était sans cesse monotone, que leurs
femmes étaient trop douces. L’un d’eux a proposé de les faire saler.
Aussitôt voilà un compère qui se présente, qui se charge de les bien
saler: on lui livre les femmes; et le parterre et les loges de rire.
Les femmes, quelques instants après, reviennent toutes salées, et leur
sel mordant et piquant se portant au bout de la langue, elles accablent
d’injures leurs maris; et le parterre et les loges de rire. Les maris
veulent alors faire dessaler leurs femmes: le compère déclare qu’il
ne le peut; et le parterre et les loges de rire davantage. Enfin la
pièce si plaisamment nouée est encore plus plaisamment dénouée, car
les maris, qui sont des maris parisiens, c’est-à-dire des maris de la
meilleure espèce, qu’on devrait semer partout, particulièrement dans
le Nouveau-Monde, au lieu de dessaler, comme en province, leurs femmes
avec un bâton, se résignent à prendre patience; et le parterre et les
loges de rire encore davantage, de ne pouvoir plus applaudir, de ne
cesser de se tenir les côtés de rire.»

_Trois femmes font un marché._

C’est-à-dire qu’elles échangent autant de paroles qu’il s’en échange
dans un marché. Le proverbe italien associe une oie aux trois femmes:
_Tre donne e una oca fan un mercato._—On trouve dans le recueil de
Gabriel Meurier: _Deux femmes font un plaid, trois un grand caquet,
quatre un plein marché._—Les Auvergnats disent: _Les femmes sont
faites de langue, comme les renards de queue._

_La langue des femmes est leur épée, et elles ne la laissent pas
rouiller._

Proverbe que nous avons reçu des Chinois, qui, du reste, ne se bornent
pas à une telle plaisanterie sur l’intempérance de la langue féminine;
car un de leurs livres classiques met le babil fatigant au nombre des
sept causes de divorce que les épouses ont à craindre.

Les Allemands ont fait une variante grossière à ce proverbe. Ils
disent: _Die Weiber fuhren das Schwert im Maule, darum muss man sie
auf die Scheide schlagen. Les femmes portent l’épée dans la bouche,
c’est pourquoi il faut les frapper sur la gaine._

Ils disent encore: _Einer todten Frau der muss man die Zunge besonders
todt schlagen_. _A femme trépassée, il faut tuer la langue en
particulier._

D’après un proverbe du moyen âge, la langue des femmes est tellement
vivace, que l’amputation même n’en peut arrêter le caquet: _Lingua
mulieris ne quidem excisa silet._ L’idée de ce proverbe, que saint
Grégoire de Nazianze a rappelé dans la première de ses _épîtres_,
paraît avoir été suggérée par une plaisanterie d’Ovide, qui raconte
que la langue d’une femme ayant été arrachée de son palais, s’agitait
parterre en parlant toujours. Étrange pouvoir de l’habitude!

  La rage du babil est-elle donc si forte
  Qu’elle doive survivre en une langue morte!

Un auteur facétieux a prétendu que la langue, chez les femmes, n’est
pas l’unique instrument des paroles, et que les bonnes commères ne
resteraient pas muettes quand même elles seraient privées de cet
instrument. Il cite à l’appui de son assertion l’exemple d’une jeune
fille portugaise qui, étant née sans langue, jasait du matin au soir;
ce qui donna lieu au distique suivant:

  _Non mirum elinguis mulier quod multa loquatur:
  Mirum eum linguâ quod taceat mulier._
  Il se peut que sans langue une femme caquette,
  Mais non qu’en ayant une elle reste muette.


=FESSE-MATHIEU.=—_C’est un fesse-mathieu._

C’est un avare, un usurier.—Le Duchat pense que cette dénomination est
venue par corruption de _feste-Mathieu_, c’est-à-dire _fête-Mathieu_,
parce que saint Mathieu, qui était publicain, ou, suivant l’expression
de l’Évangile, _sedebat in telonio_, est _fêté_ par les collecteurs,
les financiers et les prêteurs à intérêt, auxquels il a été donné pour
patron. Le même motif, ajoute cet auteur, a fait dire, _Enrichir saint
Mathieu_, pour signifier, faire gagner les usuriers, comme on le voit
dans ces deux vers de Joachim du Bellay:

  Et puis mettre tout en gage
  Pour _enrichir saint Mathieu_.

On trouve, dans le _Glossaire de la langue romane_, le terme de
_fesse-maille_ dans le sens de vilain, avare. Le peuple désigne
par celui de _fesse-pinte_ un intrépide buveur, un ivrogne; ce qui
s’explique très bien de la même manière que _fesse-mathieu_.

Quelques étymologistes prétendent que _fesse-mathieu_ est une
abréviation corrompue de, il _fait_ le _Mathieu_, ou il _fait_ comme
saint _Mathieu_; quelques autres veulent qu’il soit venu de _face à
Mathieu_, face ou mine d’usurier. Mais l’opinion de Le Duchat me semble
préférable à toutes les autres.


=FER.=—_Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud._

Il faut poursuivre une affaire quand elle est en bon train, quand
l’heureuse tournure qu’elle a prise en favorise le succès, comme il
faut battre le fer quand son incandescence le rend malléable. Ce
proverbe est littéralement traduit d’un proverbe latin que Sénèque a
employé dans son _Apocoloquintose_: _Oportet ferrum tundere, dum rubet._


=FÊTE.=—_Il n’y a point de fête sans lendemain._

Proverbe qu’on emploie lorsque, après s’être diverti un jour, on
propose de se divertir encore le jour suivant. Il est fondé sur l’usage
de donner suite, le lendemain, aux réjouissances gastronomiques de
la veille. Nos bons aïeux, fort adonnés à la bonne chère, aimaient
beaucoup cette manière de festiner en deux journées. Les Romains
avaient le même goût, et ils fesaient suivre chaque repas de noces d’un
second repas, qu’ils appelaient _repotia_, du verbe _repotare_, parce
qu’ils y achevaient de boire les amphores entamées dans le premier.

_Il ne faut pas chômer les fêtes avant qu’elles soient venues._

C’est-à-dire, il ne faut pas se réjouir d’avance. Une joie prématurée
peut être frustrée dans son attente; elle n’est bien souvent que le
prélude de la douleur.

  Tel qui rit vendredi dimanche pleurera.

Le proverbe s’emploie aussi pour signifier qu’il ne faut pas s’affliger
avant le temps. Gros-Réné dit à Éraste, dans le _Dépit amoureux_ (acte
I, sc. 1):

  Pourquoi subtiliser et faire le capable
  A chercher des raisons pour être misérable?
  Sur des soupçons en l’air je m’irais alarmer!
  _Laissons venir la fête avant de la chômer._

_Aux bonnes fêtes les bons coups._

C’est aux bonnes fêtes que se commettent les mauvaises actions et
qu’arrivent les plus grands désordres. La principale cause en est dans
l’inoccupation de la populace qui, ces jours-là, fréquente plus les
cabarets que les églises, parait en foule dans les rues et sur les
places publiques, et se livre à ses passions avec moins de retenue,
comme si elle y était enhardie en se voyant si nombreuse.


=FÉTU.=—_Cela ne vaut pas un fétu._

C’est-à-dire un brin de paille. Expression usitée en parlant d’une
chose dont on ne fait pas le moindre cas.—Les Grecs disaient de même:
Όυδὲ γρὐ; et les Latins: _Ne festuca quidem._

_C’est un cogne-fétu._

On dit aussi: _Il ressemble à cogne-fétu; il se tue et ne fait rien._
«Un _cogne-fétu_, suivant Le Duchat, est proprement un homme qui se
tuerait à vouloir enfoncer un fétu entre deux briques, en l’aiguisant
aussi souvent qu’il s’épointerait.» Les Grecs et les Romains donnaient
le nom de _Callipide_ à cette espèce de gens qui, tout en ayant l’air
de faire beaucoup, ne font absolument rien. Suétone nous apprend
que Tibère fut appelé ainsi parce que, après avoir fait de grands
préparatifs de voyage, plusieurs années de suite, pour aller visiter
les principales villes de son empire, il ne sortait pas de Rome ou
des environs.—Callipide était un histrion dont le talent consistait
à se mouvoir avec une rapidité extraordinaire sans changer de place.
La tradition de ce rôle de planipède s’est conservée dans une farce
italienne où l’on voit Arlequin, représentant le plus agile des
coureurs, prendre un élan qui semble devoir le porter au delà du
théâtre et qui ne le fait pas avancer d’une semelle, ses pieds étant
sans cesse ramenés dans les traces qu’ils viennent de quitter.


=FEU.=—_Il faut faire feu qui dure._

Il faut vivre d’économie et ne pas dépenser son bien tout à la fois.
C’est une variante de la maxime de Pythagore: _Ne mets pas au feu le
fagot entier._

_Il ne faut pas attiser le feu avec l’épée._

Autre maxime symbolique de Pythagore, pour signifier qu’il ne faut pas
irriter une personne courroucée. Nous disons dans le même sens: _Il ne
faut pas jeter de l’huile sur le feu._

_Faire du feu violet_, ou _Faire feu violet_.

Faire quelque chose qui a d’abord de la vivacité, de l’éclat, mais qui
se dément bientôt. C’est une métaphore empruntée, suivant Le Duchat, du
feu d’artifice violet.

Les Provençaux disent dans le même sens: _Aco soun d’Espagnaous,
ce sont des Espagnols_; et par _Espagnols_ ils entendent les
étincelles qui jaillissent du feu en pétillant et qui s’éteignent à
l’instant même. Cette dénomination est venue de ce que les soldats de
Charles-Quint, après avoir fait des progrès très rapides lors de leur
irruption en Provence, échouèrent tout à coup devant Marseille, et
furent obligés de s’enfuir précipitamment. En Poitou, les étincelles
sont désignées par le nom de _Bretons_. J’ignore si c’est pour une
raison semblable à celle que je viens de rapporter, ou parce que les
Bretons avaient des habits rouges.

Nos patois sont pleins d’allusions de la même espèce.

_Mettre le feu sous le ventre à quelqu’un._

L’irriter, l’aigrir, le mettre en colère.—Métaphore prise de certains
animaux qu’on excite au combat en leur mettant du feu sous le ventre.
C’est le moyen que les Indiens emploient pour faire battre deux
éléphants. En Espagne et en France, on anime la fureur des taureaux
dans l’arène avec des pétards.

_J’en mettrais la main au feu._

Formule d’affirmation métaphorique dont le sens et l’origine se
rattachent à l’épreuve ou jugement de Dieu par le feu, qu’on employait
au moyen âge pour constater la vérité d’un fait dans les cas douteux.
L’accusé était obligé de saisir avec la main droite une barre de fer
bénit qu’il devait porter à une distance de neuf à douze pas, ou bien
de plonger cette main dans un gantelet de fer également bénit qui
sortait de la fournaise. La main était ensuite enveloppée d’un linge
sur lequel les juges apposaient leurs sceaux; et s’il n’y avait pas
de trace de brûlure lorsqu’on levait l’appareil, trois jours après,
c’était une preuve d’innocence. Cette ordalie, qui a existé chez
presque tous les peuples, fut peut-être imaginée dans l’Inde où son
antiquité remonte au règne des dieux. Sitah, épouse de Ram (sixième
incarnation de Wishnou), y fut soumise. Elle monta sur un fer rouge
pour se purger des soupçons injurieux de son époux. _Le pied de Sitah_,
disent les historiens, _était enveloppé dans l’innocence, et la chaleur
dévorante fut pour elle un lit de roses_. Les Grecs, à une époque très
reculée, usèrent aussi du même moyen de se disculper d’une accusation.
Dans l’_Antigone_ de Sophocle (v. 264), les Thébains, soupçonnés
d’avoir favorisé l’enlèvement du corps de Polynice, s’écrient: «Nous
étions prêts à manier le fer brûlant, à marcher à travers les flammes
et à prendre les dieux à témoin que nous ne sommes point coupables de
cette action, et que nous n’avons point été de complicité avec celui
qui l’a méditée ou qui l’a faite.»

Dans un _Voyage en Lybie_, imprimé à Paris, en 1643, dont l’auteur est
Claude Jeannequin, sieur de Rochefort, né à Châlons-sur-Marne, on lit
qu’au Sénégal un homme accusé de vol ou d’assassinat est obligé de
toucher trois fois un fer rouge avec sa langue, et qu’il est déclaré
innocent lorsqu’il sort de cette épreuve sans que la langue ait été
endommagée par le contact.

La _Relation des derniers voyages de Burckard dans le Levant_ nous
apprend que la même chose se pratique encore aujourd’hui chez les
Arabes bedouins. Dans chacune des principales tribus des Anézés, il y
a un juge suprême appelé _Mebasscha_, au tribunal duquel ressortissent
toutes les causes d’une solution difficile. Si ses efforts pour
concilier les parties restent sans succès, il ordonne qu’on allume du
feu devant lui, il y fait rougir une de ces grandes cuillers de fer
dont les Arabes se servent pour faire brûler le café, il la retire,
en lèche l’extrémité supérieure des deux côtés, la remet ensuite dans
le brasier, commande à l’accusé de se laver d’abord la bouche avec de
l’eau, et puis de lécher, comme lui-même l’a fait, le _beschaa_ (c’est
le nom donné au fer rouge). Si l’accusé n’a pas la langue brûlée,
il gagne sa cause; dans le cas contraire, il la perd. Du reste, ce
n’est pas au protecteur tout-puissant de l’innocence que les Arabes
attribuent le succès de celui qui échappe à cette dangereuse épreuve;
c’est au diable qu’ils en font honneur, et ils citent tel individu qui
par la grâce du diable a léché vingt fois le _beschaa_ sans en éprouver
aucun mal.

Dans la Dalmatie, on trouve aussi de rusés fripons qui bravent
impunément le contact du fer rouge et de l’eau bouillante dont la
superstition admet encore l’usage en ce pays. Ils ont pour cela,
sans doute, le même secret que les jongleurs dits _incombustibles_.
Selon toutes les probabilités, un pareil secret dut être connu dans
l’antiquité; plusieurs faits historiques attestent qu’il le fut dans
le moyen âge, entre autres, celui de l’épouse de l’empereur Henri II,
la princesse Kunégonde, qui marcha sur des socs rougis au feu, et
n’en souffrit pas la moindre atteinte. Une ordalie si contraire à la
raison ne se serait pas maintenue peut-être pendant tant de siècles
si quelques thaumaturges, en possession des moyens de s’y exposer
sans danger, n’en eussent fait l’objet de leur industrie clandestine.
C’est par le savoir-faire de certains hommes influents plutôt que par
l’ignorance du peuple que les abus se sont perpétués de tout temps.


=FÈVE.=—_C’est le roi de la fève._

Au propre, c’est celui à qui est échue la fève du gâteau qu’on partage
dans les familles, la veille ou le jour de la fête de l’Épiphanie.
Au figuré, c’est un chef sans autorité. La cérémonie du _roi de la
fève_ paraît être dérivée des repas des saturnales, où les convives se
partageaient, dit-on, un gâteau, tiraient au sort la royauté du festin,
et saluaient celui qui en était investi en criant: _Phœbe domine_,
comme on crie aujourd’hui: _Le roi boit_. Cette espèce d’invocation
à Phébus passa même chez les chrétiens, et elle fut en usage dans
toute la France jusqu’au dix-septième siècle. On plaçait sous la table
un enfant représentant le dieu des augures, quand on procédait à la
distribution du gâteau, afin qu’il nommât tour à tour les personnes qui
devaient en recevoir leur part, et, chaque fois qu’on le consultait,
on lui disait _Phœbe_, comme si l’on eût interrogé le dieu lui-même.
De là les expressions _phœbissare_ et _phœbe facere_, usitées en
basse latinité pour signifier ce que nous appelons maintenant _tirer
la fève_. De là aussi la dénomination de _Roi de la fève_, qui n’est
qu’une altération des mots _Phœbe domine_; et ce qui confirme une telle
étymologie, c’est qu’autrefois on mettait un denier dans le gâteau et
non une fève.

Observons que celui qui était nommé roi du festin de cette manière
purgeait ordinairement le paganisme de son élection par un acte de
christianisme. Il traçait des croix avec de la craie bénite sur la
table et sur les murs de la salle à manger, et l’on attribuait à ces
croix une vertu souveraine contre les démons, les spectres et les
sorciers, comme le disent les vers suivants de Naogeorgus Hospinian:

  _Qui cretâ acceptâ crucibus laquearia pingit
  Omnia: vis ingens illis et magna potestas
  Dæmonas adversum, lemuresque artesque magorum._

Vers le milieu du siècle dernier, on fesait à Paris, pour la fête des
rois, un si grand nombre de gâteaux, qu’on y employait cent muids de
farine. Cette particularité est consignée dans le dispositif d’un arrêt
du parlement par lequel l’usage de ces gâteaux fut défendu pendant le
terrible débordement de la Seine qui eut lieu, en 1740, depuis le 7
décembre jusqu’au 18 février. La raison de la défense était la crainte
qu’on avait de manquer de pain, malgré les magasins de blé dont la
ville était remplie.

_Les fèves fleurissent._

_Florent fabæ._ Dicton dont on se sert lorsqu’on veut taxer
d’extravagance les discours ou les actes d’une personne, parce qu’on
pense vulgairement que l’odeur exhalée par la fleur des fèves affecte
les cerveaux faibles, et détermine la folie. Mais cette opinion, qu’on
fait remonter aux enseignements de Pythagore, et qu’on appuie de
l’autorité de Pline le naturaliste, est tout à fait déraisonnable. Si
Pythagore a recommandé de s’abstenir de fèves, ce n’a point été parce
qu’il les jugeait propres à causer une aliénation mentale; et si Pline
a observé (liv. XXIV, ch. 17) que la folie ne se guérit jamais si bien
qu’elle ne se manifeste encore par quelques retours, à l’époque de la
floraison des fèves, ce n’a point été non plus pour établir entre ces
plantes et cette maladie la relation d’une cause à un effet: il a voulu
simplement proportionner ses observations à l’esprit de la multitude
habituée à distinguer les diverses parties de l’année par la succession
des phénomènes de la végétation. Le fait ne tient pas à la nature des
plantes, mais à la révolution de l’année qui ramène souvent avec le
printemps des accès périodiques d’affections cérébrales.

  _Cum faba florescit stultorum copia crescit._

_En avoir pour sa mine de fèves._

Porter la peine de sa témérité, de son imprudence. C’est comme si l’on
disait, en avoir pour ses folies, parce que les fèves sont le symbole
de la folie. Les Grecs, pour désigner un homme dont la folie était
insupportable, le nommaient _mangeur de fèves_. La même dénomination
existe dans le patois du département de l’Aveyron, où l’on appelle
_macho-fabos_, _mache-fèves_, celui qui fait preuve d’imbécillité ou
d’extravagance.

_Il n’est pas fou_, dit un vieux proverbe, _mais il tient un peu de la
fève_. Ce qui signifie: il n’est pas fou, mais il a tout ce qu’il faut
pour l’être.

Dans le _Festin de Pierre_ par Molière (act. II, sc. 1), le paysan
Pierrot dit à Charlotte: «Oh! parguienne! sans vous, _il en avait
pour sa maine de fèves_.» _Maine_ est-il ici une altération du vieux
mot mainée (poignée), comme le prétendent plusieurs commentateurs,
ou bien du mot _mine_, mesure de capacité dont il est question dans
l’expression proverbiale? Il me semble que Molière, en mettant cette
expression dans la bouche d’un paysan, a voulu simplement traduire
_mine_ en jargon. Du reste _maine_ et _mine_ sont égaux pour le sens
général.


=FIACRE.=—_Cela n’empêche pas son fiacre d’aller._

Un cocher de fiacre avait été cité devant le parlement de Paris.
Comme il ne parut pas assez coupable pour mériter une condamnation,
la cour se contenta de lui dire qu’elle le blâmait; et notre homme,
s’imaginant que ce blâme équivalait à une défense expresse de continuer
son métier, se mit à gémir de la rigueur d’un jugement qui lui ôtait
son gagne-pain; mais, averti de sa méprise, il passa subitement de la
tristesse à la joie, et s’écria: Je vous demande bien pardon, messieurs
les juges; blâmez-moi tant que vous voudrez, puisque _cela n’empêche
pas mon fiacre d’aller_. Ces paroles firent rire, et devinrent d’un
usage proverbial en parlant des gens qui vont toujours leur train, quoi
qu’on dise d’eux.


=FIDELIUM.=—_Passer les choses par un fidelium._

C’est ne remplir ses obligations qu’en gros, ne s’acquitter de ce qu’on
doit faire que d’une manière incomplète et nonchalante.

Suivant E. Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 33), cette façon de
parler fait allusion à la négligence de certains prêtres qui se bornent
à dire une messe générale pour le repos de l’âme de plusieurs trépassés
à chacun desquels ils devraient consacrer une messe particulière,
et qui croient être quittes envers eux en les comprenant tous
nominativement dans le _fidelium_, dernière oraison de l’office des
morts.

On lit dans la _satyre Menippée_: «Les autres villes n’eussent pas
brûlé du feu de la rébellion, _si leurs députés eussent passé par le
même fidelium_,» c’est-à-dire si leurs députés eussent été traités de
la même manière, eussent été enveloppés dans la même condamnation. Tel
est le sens relatif qu’il faut donner ici à l’expression proverbiale.


=FIER.=—_Fier comme Artaban._

Cette comparaison proverbiale, qu’on applique à une personne ridicule
par l’exagération de sa fierté, date seulement du dix-septième siècle,
et elle fait allusion au caractère orgueilleux d’Artaban, personnage
d’un roman de la Calprenède, qui obtint alors une grande vogue. C’est à
tort qu’on l’a rapportée à une époque antérieure, en la fondant sur le
trait historique du roi des Parthes, Artaban IV, qui jura de poursuivre
la guerre contre Rome jusqu’à ce que le dernier Romain ou le dernier
Parthe eût péri, et qui, dans l’ivresse d’un succès, prit le double
diadème avec le titre de grand roi.

_Fier comme un pou._

Cette comparaison méprisante est une abréviation de cette autre,
aujourd’hui inusitée: _Fier comme un pou sur son fumier_. Le mot _pou_
y figure comme synonyme de coq. Voici un passage de la vie de saint
Hilaire où il a la même signification. «Quand Hilaires fu entrez ou
concile, le pape li dist: Tu es Hilaires li gauz; et Hylaires li
respondist: Je ne suis pas galz, c’est-à-dire pous, mais je suis de
France, et ne suis mie nez de geline.» (Vita ss. mss. ex cod. 28, s.
Vict. Paris, fol. 28, vº, col. 1.)

_Fier comme un pou_, se dit d’un homme qui se glorifie dans sa
turpitude. C’est ainsi qu’on dit encore: _Gallus cantat in suo
sterquilinio_; proverbe du moyen âge qui fut peut-être présent à
l’esprit de Napoléon lorsque, voulant adopter l’aigle pour enseigne
impériale, il répondit à ceux qui lui conseillaient de prendre le coq
gaulois: Non, non; _c’est un oiseau qui chante sur le fumier_.

_Fier comme un pou sur une gale._

Dans cette comparaison, à laquelle peut avoir donné lieu la précédente
encore plus ancienne, _Fier comme un pou sur son fumier_, le mot
_pou_ ne désigne plus le coq, mais l’insecte qui s’engendre de la
malpropreté. On trouve dans _Le pédant joué_ de Cyrano de Bergerac
(act. II, sc. 2), _Se carrer comme un pou sur une rogne_.


=FIERABRAS.=

Les grammairiens pensent que le nom de _fierabras_ a été formé par
altération de la phrase _il fiert à bras_, dans laquelle _fiert_ est
la troisième personne du présent indicatif du verbe _férir_, frapper;
et en conséquence de cette opinion, ils posent en règle qu’il doit
présenter dans sa contexture graphique les trois éléments dont il se
compose, liés l’un à l’autre par des traits d’union, de la manière
suivante: _fier-à-bras_. Mais une telle étymologie et une telle
orthographe, quoique adoptées par l’Académie, ne sauraient prévaloir
raisonnablement, car elles ne sont fondées que sur une hypothèse
qu’aucun fait ne vient justifier. C’est ce que je puis démontrer sans
peine en traçant l’histoire et la généalogie de _fierabras_, qui sont
assez curieuses. _Fierabras_ a dû sa première origine à la combinaison
de l’adjectif et du substantif latin _ferrea brachia_, _bras de fer_,
dont voici les transformations successives. De _ferrea brachia_ la
latinité corrompue fit _ferrebracchia_, mot cité dans le _Glossaire_ de
Ducange, et employé dans nos plus anciennes chroniques pour désigner
des guerriers forts et vaillants, parmi lesquels je citerai Baudouin,
comte de Flandre, sous le règne de Charles-le-Chauve, Guillaume, fils
de Tancrède de Hauteville et frère de Robert Guiscard, et Guillaume
IV, comte de Poitou. A _ferrebracchia_ la langue romane substitua
_ferabras_, qui, dans l’épopée chevaleresque du cycle de Charlemagne,
devint le nom d’un géant sarrasin, héros d’un poëme dont il n’est resté
qu’une seule copie qu’on a imprimée à Berlin, il y a quelques années.
_Ferabras_ fut enfin remplacé par _fierabras_, qui, dans le livre des
_Douze pairs_, se trouve appliqué au même géant sarrasin, et dans le
manuscrit en vers des _Miracles de la Vierge_, est une dénomination
du diable. _Fera_ dans _ferabras_ et _fiera_ dans _fierabras_ sont
des adjectifs qui ont été conservés dans quelques patois méridionaux
où l’on appelle une fourche de fer _fourca fera_ et _fource fiera_,
expression que La Fontaine a reproduite dans sa fable intitulée _Le
loup, la mère et l’enfant_.

  Un chien de cour l’arrête; épieux et fourches fières
        L’ajustent de toutes manières.

Tous ces faits établissent, ce me semble, d’une manière incontestable
que les grammairiens ont erré complétement lorsqu’ils ont prétendu que
_fierabras_ était formé de trois mots, et qu’il devait s’écrire en
trois mots. Mais, dira-t-on, quelle est l’orthographe qu’il convient
de lui donner?—Je réponds, celle qu’ont adoptée les anciens auteurs,
qui ont tous mis _fierabras_ en un seul mot, et je ne crains pas
d’ajouter que si la question cesse d’être envisagée sous un point de
vue particulier pour être généralisée, c’est-à-dire pour s’appliquer
aux noms composés qui sont de la même espèce, elle doit être résolue
de la même manière. Ce serait mettre une sorte de contradiction entre
les signes et les choses signifiées que de figurer séparément les
mots, au lieu de les confondre dans un même tout syllabique, lorsque
ces mots dépouillent leur acception individuelle pour former un nom
général dont le sens doit frapper l’esprit d’une manière indivisible,
comme _fierabras_, où il n’est plus question de l’idée de l’adjectif,
ni celle du substantif, mais d’une troisième idée qui fait oublier les
deux autres, quoiqu’elle résulte de leur combinaison.


=FIÈVRE.=—_La fièvre de Saint-Vallier._

Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, père de la célèbre Diane
de Poitiers, ayant été arrêté après la fuite du connétable de Bourbon,
dont il était le parent et l’ami, fut condamné à être décapité, en
place de Grève, par arrêt du 24 janvier 1524, comme complice de ce
prince et criminel de lèse-majesté. Mais il fut préservé du supplice
par des lettres de rémission arrivées au moment même où il allait se
baisser pour recevoir le coup de la hache du bourreau[45]. Presque tous
les historiens rapportent que la terreur qui le frappa, quand on lui
lut son arrêt de mort, fit blanchir ses cheveux en quelques heures,
et qu’en allant de la prison à l’échafaud, il fut saisi d’une fièvre
extraordinaire qu’ils attribuent à la même cause, quoique les actes du
procès et le rapport de Braillon, médecin du parlement, prouvent que
c’était une fièvre invétérée qui lui avait fait obtenir un sursis, et
lui avait épargné les tourments de la question. C’est à cette fièvre,
regardée comme l’effet subit de la peur, que fait allusion l’expression
proverbiale, employée pour signifier le tremblement qu’éprouve un homme
en présence du danger.

On trouve dans les Contes d’Eutrapel: _Il en fut quitte pour une once
de la peur de Saint-Vallier_.


=FIGUE.=—_Faire la figue à quelqu’un._

C’est lui montrer le pouce placé entre le doigt du milieu et l’index,
pour lui faire nargue. Cette expression est fort ancienne; car elle
se trouve dans le roman de Jauffre, que M. Raynouard dit avoir été
composé, au plus tard, vers le commencement du treizième siècle.

  _Et li fels la figa denant_:
  Tenetz, dis-el, en vostra gola.

On prétend qu’elle est fondée sur un fait historique rapporté par
plusieurs auteurs, entre autres, Albert Krantz, _Saxonia_, lib. VI,
c. 6;—Herman Cornerus, _Apud Eccard_, II, 729;—Paradin, _de antiq.
statu Burgundiæ_, 1542, pag. 49 et 50;—et Rabelais, liv. IV, ch. 15.
Les Milanais, disent ces auteurs, s’étant révoltés, en 1162, contre
Frédéric I^{er}, chassèrent de leur ville la princesse Béatrix, épouse
de cet empereur, après l’avoir promenée sur une mule nommée _Tacor_, le
visage tourné vers la queue, qu’elle était obligée de tenir à la main,
en guise de bride. Frédéric, brûlant de venger un tel affront, marcha
précipitamment contre les rebelles, les réduisit à l’impossibilité
de résister, fit placer par le bourreau une figue dans l’anus de la
mule, ordonna que chacun l’en retirât avec les dents et la remit en
place de la même manière, après l’avoir présentée à l’exécuteur des
hautes-œuvres, en disant: _Ecco la fica_, _voilà la figue_; le tout
sous peine d’être pendu à l’instant. Quelques-uns aimèrent mieux périr
que de se soumettre à cette humiliation; mais la crainte du supplice y
détermina tous les autres. Les Italiens, depuis lors, quand ils veulent
mortifier les Milanais, leur reprochent un acte si honteux par le signe
de dérision qui s’appelle, chez eux, _Far la fica_, et chez nous,
_Faire la figue_.

M. Sismonde-Sismondi regarde ce fait comme faux, parce qu’il ne
l’a trouvé consigné dans aucun écrit contemporain et pour d’autres
raisons qu’il a exposées dans l’article _Béatrix_ de la _Biographie
universelle_. S’il en est ainsi, et je crois qu’il n’est guère permis
d’en douter lorsqu’on a lu ce que dit ce savant historien, l’expression
doit avoir une origine différente de celle qui lui est attribuée. D’où
est-elle donc venue? Le mot _fica_, _figue_, n’y désigne-t-il pas une
tout autre chose qu’un fruit? Et Rabelais ne semble-t-il pas avoir
voulu indiquer ce qu’il faut entendre par ce mot, lorsqu’il a donné
à la mule le nom hébreu de _Tacor_, signifiant un fic qui s’engendre
au fondement? Tout porte à croire qu’il s’agit d’une allusion obscène
que saisiront facilement ceux qui savent l’extension de sens de
_fica_ dans les écrits licentieux de l’Arétin. Ce qui ajoute encore
à la probabilité de la conjecture, c’est qu’en Italie il y a aussi
l’expression _Far la castagna_ (faire la châtaigne ), tout à fait
synonyme de _Far la fica_. Or le terme de _castagna_, comme celui de
_fica_, prend très fréquemment une acception déshonnête dans le langage
de ce pays, ainsi que dans nos patois méridionaux.

Les Latins disaient: _Ostendere medium unguem_. Mais cette locution
employée par Juvénal (sat. X, v. 53) n’exprimait pas la même chose que
la nôtre. Millin s’est étrangement trompé lorsqu’il l’a traduite par
_montrer la moitié de l’ongle_ ou _le bout du pouce entre deux doigts_;
elle signifiait: _montrer le doigt du milieu_, la partie y étant prise
pour le tout, et elle était la même que cette autre: _Digitum porrigere
medium_. Il n’y avait pas, chez les anciens, de plus forte marque de
mépris que de narguer quelqu’un avec le doigt du milieu, nommé _verpus,
à verrendo podice_, suivant l’abbé Tuet. Perse appelle ce doigt
_infâme_, et Martial _impudique_.

_Moitié figue, moitié raisin._

Moitié de gré, moitié de force, en partie bien, en partie mal.—Les
Italiens disent: _Moitié mâle, moitié femelle_; et les Auvergnats:
_Moitié chien, moitié lièvre_.


=FIL.=—_Sa vie ne tient qu’à un fil._

Cette locution, très usitée en parlant d’un moribond, est prise, dit
Moisant de Brieux, ou de la fable qui nous représente les Parques
filant les jours de chaque homme, ou bien de l’épreuve que Denys le
tyran fit subir à son courtisan Damoclès, en faisant placer au-dessus
de sa tête une épée suspendue à un fil. La même métaphore se trouve
dans ce vers d’Ovide:

  _Omnia sunt hominum tenui pendentia filo._

_A toile ourdie, Dieu envoie le fil._

Dieu aide à celui qui a bien commencé.


=FILER.=—_On ne peut filer si l’on ne mouille._

Proverbe usité parmi les buveurs, pour dire qu’il faut humecter
fréquemment le gosier quand on mange; car de même qu’on ne peut bien
tordre la filasse sans la mouiller, de même on ne peut bien tordre les
morceaux sans les arroser.

_Filer le parfait amour._

C’est nourrir longtemps un amour tendre et romanesque. Cette façon
de parler fait allusion à la conduite d’Hercule, filant aux pieds de
la reine Omphale. Elle a été probablement introduite dans la langue
proverbiale à l’époque où les confrères de la passion représentaient le
_Mystère d’Hercule_ sur leur théâtre. On sait que ce titre de _Mystère_
consacré à certains ouvrages dramatiques s’appliquait à un sujet
profane comme à un sujet religieux.

_Dame qui moult se mire, peu file._

Les Espagnols disent: _La muger quanto mas mira la cara, tanto mas
destruye la casa_. Ce qui est rendu exactement par cet ancien jeu de
mots: _Plus la femme mire sa mine, plus sa maison elle mine_.

Il fut un temps où la principale occupation des dames était de filer.
De vieux portraits les représentent avec une quenouille attachée sur
le sein du côté gauche, et avec un miroir suspendu à leur ceinture du
côté droit. Elles ne quittaient guère ces deux attributs; ils étaient
pour ainsi dire des pièces essentielles de leur costume. Mais l’un
fesait tort à l’autre, et celui du travail devait être fréquemment
négligé pour celui de la coquetterie. Le dernier finit par l’emporter.
Les dames cessèrent de filer, et se mirèrent tout à leur aise.—Jean
des Caurres, auteur du seizième siècle, dit dans ses œuvres morales
que les courtisanes et _damoiselles masquées_ de son temps portaient
le miroir sur le ventre, et il ajoute qu’un pareil usage tendait à
devenir général: _Si est ce qu’avec le temps, il n’y aura bourgeoise,
ni chambrière qui par accoutumance n’en veuille porter_. Cependant cet
usage ne s’est pas conservé. Le beau sexe l’a jugé inutile depuis que
les moindres appartements ont été ornés de trumeaux et de glaces où il
peut se mirer et s’admirer de la tête aux pieds.


=FILLE.=—_Faire d’une fille deux gendres._

C’est promettre une seule et même chose à deux personnes, ou retirer
deux profits d’une seule et même chose. Cette expression proverbiale
est traduite de celle des Latins: _Unicâ filiâ duos parare generos_.

_Quand la fille est mariée, viennent des gendres._

Quand on n’a plus besoin d’une chose, viennent des gens qui vous
l’offrent. Ce dont on n’a plus que faire se trouve facilement.


=FILS.=—_Chacun est le fils de ses œuvres._

Chaque homme est ce que ses œuvres ou ses qualités personnelles le font
être; il tire sa valeur réelle de lui-même.

_Au demeurant le meilleur fils du monde._

_Le meilleur fils du monde_ se disait autrefois dans le même sens
que _Le meilleur enfant du monde_. Ce vers devenu proverbe, qui se
place comme un _Gloria patri_ à la suite des critiques qu’on fait de
quelqu’un, est pris de la charmante épître où Marot raconte à François
I^{er} comment il a été volé par son valet.

  J’avais un jour un valet de Gascogne,
  Gourmand, ivrogne et assuré menteur,
  Pipeur, larron, jureur, blasphémateur,
  Sentant la hart de cent pas à la ronde,
  _Au demeurant le meilleur fils du monde_.

C’est, dit Laharpe, un trait bien plaisant que ce vers après
l’énumération de pareilles qualités.


=FIN.=—_La fin couronne l’œuvre._

_Finis coronat opus._ Il ne suffit pas de bien commencer; l’essentiel
est de bien finir; c’est la fin qui accomplit l’œuvre.

_En toute chose, il faut considérer la fin._

Le grand défaut des hommes est de ne pas prévoir. Ils n’ont qu’une
idée générale des inconvénients attachés à la plupart des affaires
qu’ils veulent entreprendre; ils s’engagent et trouvent mille accidents
imprévus. Alors ils désirent retourner en arrière; mais il est trop
tard: il faut qu’ils subissent la peine de leur imprévoyance. On ne
saurait donc mieux faire que de méditer ce proverbe, et de l’avoir
toujours présent à l’esprit avec cette sage maxime du cardinal de
Retz: «Il faut toujours tâcher de former ses projets de façon que leur
irréussite même soit suivie de quelque avantage.»


=FION.=—_Donner le fion à une chose._

«Un Français enseignait à des mains royales à faire des boutons. Quand
le bouton était fait, l’artiste disait: _A présent, sire, il faut lui
donner le fion_. A quelques mois de là, le mot revint dans la tête du
roi. Il se mit à compulser tous les dictionnaires, et il n’y trouva
pas ce mot. Il appela un Neuchâtelois qui était à sa cour, et lui dit:
Apprenez moi ce que c’est que le _fion_ dans la langue française. Sire,
répondit le Neuchâtelois, le _fion_, c’est la bonne grâce.» (Mercier,
_Tableau de Paris_, tome V, ch. 70.)

D’après le _Dictionnaire du bas langage_, imprimé en 1808, le
_fion_ est le poli, le dernier soin qu’on donne à un ouvrage pour le
perfectionner.


=FLAMBE.=—_Soldat de la petite flambe._

C’est la même chose que _Chevalier de la petite épée_. En termes
d’argot, _la petite flambe_, comme _la petite épée_, désigne un couteau
à l’usage des coupeurs de bourses; et c’est pour cela qu’_être flambé_
se dit dans le même sens qu’être ruiné.


=FLAMBEAU.=—_C’est l’éclat d’un flambeau près de s’éteindre._

Lorsqu’un flambeau est près de s’éteindre, il jette une lueur plus
éclatante; l’air qui en soulève la flamme devenue plus légère,
communique à ses parties languissantes une agitation qui les ranime
et leur donne cette vivacité d’un instant à laquelle on compare les
derniers éclairs du génie et les traits inattendus de vigueur qui font
espérer la guérison d’un mourant.


=FLAMBERGE.=—_Mettre flamberge au vent._

Expression employée le plus souvent dans un sens ironique pour dire,
tirer l’épée, dégaîner. La _flamberge_, ou grande _flambe_, était une
épée très ancienne dont la lame imitait les ondulations de la flamme
par la configuration de son coupant, et présentait l’image du glaive de
feu que tenait à sa main l’ange chargé de garder l’entrée du paradis
terrestre. Renaud de Montauban se servait d’une _flamberge_, et l’on
a regardé à tort le nom de _flamberge_ comme particulier à l’arme du
héros.—Notez que _flambe_, d’où vient _flamberge_, s’est dit autrefois
pour flamme.


=FLANC.=—_Se battre les flancs._

Cette locution, qu’on emploie en parlant d’une personne dont les grands
efforts pour faire une chose n’obtiennent qu’un très petit résultat,
est une métaphore prise des habitudes du lion qui se bat les flancs de
sa queue lorsqu’il veut s’exciter au combat.—Les Grecs usaient d’une
pareille métaphore en appelant Alcée _la queue du lion_. Mais leur
expression n’était pas ironique comme la nôtre; elle caractérisait le
mâle génie de ce poëte qui animait leur valeur.


=FLANDRE.=—_Faire flandre._

C’est _faire_ comme en _Flandre_, c’est-à-dire faire faillite,
s’évader; car autrefois les banqueroutiers étaient plus communs en
Flandre que partout ailleurs, en raison du grand nombre de commerçants
qu’il y avait dans ce pays.


=FLANDRIN.=—_C’est un grand flandrin._

De quel pays est donc ce grand jeune homme, dont le jargon est si
singulier et les manières si empruntées? demandait une dame, en parlant
d’un étranger qui venait de sortir d’un salon où il avait fait sa
première entrée. On lui répondit: Il est de la Flandre. Une semaine
après, se trouvant dans la même société, et n’y revoyant pas cet
original: Où est donc, dit-elle, le grand flandrin? Alors tout le monde
de rire, et de répéter le mot, appliqué depuis comme un sobriquet aux
hommes élancés, fluets, de mauvaise contenance et même un peu niais.

On pensera peut-être que l’anecdote a été faite à plaisir, et l’on
adoptera plus volontiers l’opinion des lexicographes qui disent que
l’expression est une métaphore prise des chevaux flamands maigres et
allongés, que les maquignons appellent _flandrins_.


=FLATTER.=—_Qui te flatte veut te tromper._

  _Fistula dulce canit volucrem dum decipit anceps._

 La flûte fait entendre de doux sons quand l’oiseleur trompe l’oiseau.

Suivant le proverbe basque, _le flatteur est proche parent du traître_.
_Lausengaria traidorearen hurren ascasia._

Les Italiens disent: _Gola degli adulatori sepolcro aperto_; _bouche
des flatteurs, sépulcre ouvert_; ce qui est traduit littéralement de
ces paroles du psalmiste: _Sepulcrum patens est guttur eorum_.

_Pessimum inimicorum genus laudantes_ (Tacite, in _Agric._, cap. 41).
_Les flatteurs sont la pire espèce des ennemis._


=FLEUR.=—_Qui peint la fleur n’en peut peindre l’odeur._

  _Qui pingit florem non pingit floris odorem._

Avis aux hypocrites. Leur vertu simulée ne saurait parvenir à passer
pour naturelle, et toujours elle se reconnaît comme la fleur peinte
ou artificielle à l’absence de ce parfum exquis qu’exhale la véritable
vertu.


=FLEURETTE.=—_Conter fleurettes._

Tenir des propos galants.—Cette expression est venue, suivant la
remarque de Le Noble, de ce qu’il y avait en France, sous Charles VI,
des pièces de monnaie marquées de petites fleurs et nommées, pour cette
raison, _florettes_ ou _fleurettes_, de même qu’on nomme encore florins
une monnaie d’or ou d’argent qui portait primitivement l’empreinte
d’une fleur. Ainsi _conter fleurettes_ aurait d’abord signifié compter
de l’argent aux belles pour les séduire, ce qui est bien souvent le
moyen le plus persuasif, d’après ce vieux proverbe: _Amour peut moult,
argent peut tout_. Ceux qui rejettent cette origine allèguent la
différence qu’il y a entre _conter_ et _compter_; mais ce n’est point
là une bonne raison, puisque autrefois ces deux mots étaient confondus
sous le rapport de l’orthographe, comme je l’ai prouvé en expliquant la
locution _conter des fagots_. Cependant je n’adopte point l’opinion de
Le Noble, je crois qu’il est plus naturel d’entendre par _fleurettes_
les fleurs du langage. Les Grecs disaient: ῥῶδα εἴρειν, et les Latins
de même, _rosas loqui_. On trouve, dans quelques auteurs français du
quinzième siècle, _dire florettes_[46], et il existe un vieux livre
intitulé: «_Les fleurs de bien dire_, recueillies aux cabinets des plus
rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses de
l’un et de l’autre sexe, avec un amas des plus beaux traits dont on use
en amour, par forme de dictionnaire. Paris, 1598, chez Guillemot.»


=FLÛTE.=—_Ce qui vient de la flûte s’en retourne au tambour._

Nous disons encore: _Ce qui vient de flot s’en retourne de marée_, ce
que le flux amène est emporté par le reflux.

Les Latins disaient: _Salis onus undè venerat illuc abiit_, par
allusion au naufrage d’une cargaison de sel, substance qui, comme on
sait, est formée d’eau de mer.

Les Italiens disent: _Farina del diavolo se riduce in crusca_. _Farine
du diable se change en recoupe._

Les Anglais disent: _What is got over the devil’s back, is spent under
his belly_. _Ce qui est gagné sur le dos du diable est dépensé sous son
ventre._

Tous ces proverbes, fondés sur des comparaisons différentes, ont la
même signification, et reviennent à celui-ci: _Biens mal acquis ne
profitent point_. _Malè parta malè dilabuntur._

_Il est du bois dont on fait les flûtes._

Cette expression s’emploie en parlant d’un homme qui par complaisance
ou par faiblesse, n’ose contredire personne. Elle s’explique par cette
autre: _Il est de tous bons accords_.

_Il souvient toujours à Robin de ses flûtes._

On se rappelle volontiers les goûts, les penchants de sa jeunesse;
on revient facilement à d’anciennes habitudes. Le Duchat dit que ce
proverbe est venu d’un ami de la bouteille, nommé Robin, qui, n’osant
plus, à cause de la goutte dont il était tourmenté, boire dans de
grands verres appelés _flûtes_, ne pouvait cependant en perdre le
souvenir[47].


=FLÛTEUR.=—_Les flûteurs d’Orléans._

M. Fétis dit qu’il y avait à Orléans, sous le règne de François I^{er}
et de Henri II, des flûteurs qui jouaient de la flûte à neuf trous.
Mais la célébrité proverbiale des flûteurs d’Orléans date d’une époque
plus reculée. Martial d’Auvergne en a parlé.


=FOI.=—_Par ma foi._

Ce juron fut d’un grand usage et d’une grande valeur dans les temps où
l’on se battait en France pour la foi. Aujourd’hui, il est à peu près
insignifiant.

_Foi de gentilhomme, un autre gage vaut mieux._

Les anciens gentilshommes ne se piquaient pas de tenir les promesses
qu’ils fesaient aux vilains, et les vilains, fatigués d’être dupes de
ces promesses, y attachaient fort peu de valeur. De là ce proverbe, où
la franche défiance des derniers accuse la foi suspecte des premiers.


=FOIRE.=—_La foire n’est pas sur le pont._

Il n’est pas nécessaire de tant se presser.—Locution fondée sur une
ancienne coutume autorisant les petits marchands, après la clôture
d’une foire, à continuer leur vente, pendant une demi-journée ou une
journée entière, dans un quartier particulier, ordinairement près d’un
pont et sur le pont même.


=FOIREUX.=—_Les foireux de Blois._

Les habitants de Blois assurent que ce sobriquet n’a rien d’offensant
pour eux, et qu’il leur a été appliqué à cause de plusieurs foires
accordées à leur ville par nos anciens rois.


=FOLLE.=—_Tout le monde en veut au cas de la reine folle._

Brantôme, dans ses _Dames galantes_, rapporte cet ancien proverbe, que
Le Duchat explique ainsi: «Quelque qualifiée que soit une femme, dès
qu’elle s’en laisse conter, chacun se croit en droit d’aspirer à ses
faveurs.»

Les Italiens disent de cette femme, dont la qualité compromise par la
galanterie n’impose plus à personne, qu’elle est comme le bénitier où
chacun vient tremper le doigt, quoiqu’il soit sacré. _Ella e la pila
dell’acqua benedetta._


=FONTAINE.=—_Il ne faut pas dire: Fontaine, je ne boirai pas de ton
eau._

Il ne faut pas assurer qu’on n’aura pas besoin de telle personne ou
de telle chose.—Allusion à l’aventure d’un ivrogne qui jurait sans
cesse qu’il ne boirait jamais d’eau et qui se noya dans le bassin
d’une fontaine. Cette aventure est rappelée dans les vers suivants de
l’Arioste:

  _Come veleno e sangue viperino,
  L’acqua fuggia, quanto fuggir si puote.
  Or quivi muore, e quel che più l’annoia
  El sentir che nell’acqua sene muoia._

Il fuyait l’eau comme le poison et le sang de vipère, autant qu’il est
possible de la fuir. Cependant il y laissa la vie, et sa plus grande
douleur fut de sentir qu’il mourait dans l’eau.


=FORCE.=—_Force n’est pas droit._

Ce proverbe se trouve dans Huon de Villeneuve.

  _Force n’est mie drois_: piéça l’ai oi dire.

On dit aussi: _Où force règne droit n’a lieu_.


=FORGERON.=—_A force de forger on devient forgeron._

_Fabricando fit faber._ Par l’exercice on parvient à faire les choses
facilement; l’usage est un excellent maître.


=FORMALISTE.=—_Dieu nous garde des formalistes._

«Les formalistes s’attachent tout aux formes et aux dehors, pensent
être quittes et irrépréhensibles en la poursuite de leurs passions et
cupidités, pourvu qu’ils ne fassent rien contre la teneur des lois et
qu’ils n’omettent rien des formalités. Voilà un richard qui a ruiné et
mis au désespoir de pauvres familles; mais ça été en demandant ce qu’il
a cru être sien, et ce par voie de justice. Qui peut le convaincre
d’avoir mal fait? O combien de méchancetés se commettent sous le
couvert des formes! On a bien raison de dire: Dieu nous garde des
formalistes!» (Charron.)


=FORTUNE.=—_Faire fortune._

«C’est une si belle phrase et qui dit une si bonne chose qu’elle est
d’un usage universel. On la connaît dans toutes les langues: elle plaît
aux étrangers et aux barbares; elle règne à la cour et à la ville;
elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l’un et
de l’autre sexe: il n’y a point de lieux sacrés où elle n’ait pénétré,
point de désert ni de solitude où elle soit inconnue.» (La Bruyère.)

_Bien danse à qui la fortune chante._

Proverbe qu’on applique à une personne qui voit tout lui succéder à
souhait, et qui doit moins les avantages qu’elle obtient à une habile
conduite qu’à l’aveugle faveur de la fortune.

_Chacun a dans sa vie un souris de la fortune._

_Semel in omni vitâ cuique arridet fortuna._—Proverbe du moyen-âge que
le cardinal Impériali avait sans doute présent à l’esprit lorsqu’il
disait ces paroles citées par Montesquieu: «Il n’y a point d’homme que
la fortune ne vienne visiter une fois dans sa vie; mais lorsqu’elle
ne le trouve pas prêt à la recevoir, elle entre par la porte et sort
par la fenêtre.» Heureux celui qui sait profiler de cet instant avant
lequel la fortune ne lui sourit point encore, et après lequel elle ne
lui sourit plus!

_Grande fortune, grande servitude._

_Magna fortuna, magna servitus._—Celui qui possède une grande fortune
est obligé d’exercer beaucoup de surveillance et de se livrer à
une foule de soins qui ne lui laissent aucun repos, de sorte que,
dans cette occupation continuelle, il semble moins être le maître
que l’esclave de ses richesses; et presque toujours il devient tel
réellement.

_Être affligé d’une grande fortune._

C’est être fort riche. Il y a peu d’expressions plus philosophiques et
plus vraies que celle-ci, quoiqu’elle semble énoncer un paradoxe. En
effet, les prestiges d’une grande fortune n’ont qu’une courte durée et
les jouissances qu’elle donne sont promptement suivies de la satiété;
car, lorsqu’on peut avoir tout ce qu’on désire, on finit bien vite par
ne plus rien désirer. Alors, il ne reste plus au possesseur blasé que
les inconvénients, les embarras et les inquiétudes inséparables des
richesses trop abondantes; et cet état malheureux ne fait qu’empirer,
s’il n’a pas la sagesse d’y remédier en pratiquant la bienfaisance.
_Les richesses sans la vertu_, dit Sapho, _sont des hôtesses trop
fâcheuses_.


=FOSSÉ.=—_Au bout du fossé la culbute._

On pense à tort que le mot _bout_ est ici un mot impropre qu’il
faudrait remplacer par le mot _bord_. D’après un usage féodal, les
manants tenus d’amuser le seigneur châtelain et sa compagnie, en
certains jours de fête, devaient franchir, à qui mieux mieux, un fossé
plein d’eau, qui allait en s’évasant d’un bout à l’autre. Les sauteurs
commençaient par la partie la plus étroite et continuaient jusqu’à ce
qu’ils fussent arrivés à la plus large. C’est là qu’ils aspiraient à
signaler leur agilité. Mais il était fort rare que leur élan dépassât
la distance des deux bords, et presque tous tombaient dans l’eau la
tête la première. De là ce dicton, _Au bout du fossé la culbute_, dont
on se sert lorsque, se conduisant avec étourderie ou avec audace, on
veut faire entendre que, s’il en résulte pour soi des suites fâcheuses,
on ne s’en plaindra point, on les verra d’un œil indifférent.


=FOU.=—_Le fou se trahit lui-même._

Traduction littérale d’un proverbe latin qui se trouve dans Sénèque:
_Stultus ipse se prodit_.

Le cœur de l’insensé publie à haute voix ses folles pensées. _Cor
insipientium provocat stultitiam._ (Salom., _Prov._, chap. XII, v. 25.)

Le cardinal Mandruce disait: Ce n’est pas être fou que de faire une
folie, mais c’est l’être que de ne pas savoir la cacher. Le proverbe
allemand qui correspond au nôtre est très spirituel: _Der Kuckuck
seinen einigen Namen ruft aus_. _Le coucou chante son propre nom._

Celui des Italiens se fait remarquer par le même caractère:

_Se tacesse la gallina non si saprebbe che a fatto l’uovo._ _Si la
poule n’avait pas chanté, l’on ne saurait pas qu’elle a pondu._

_Qui ne sait être fou n’est pas sage._

La multitude des fous est si grande, que la sagesse est obligée de se
mettre sous leur protection. _Sanitatis patrocinium est insanientium
turba._ (St Augustin, _de Civit. Dei_, lib. VI, c. 10.)

Il faut avoir un peu de folie, qui ne veut avoir plus de sottise.
(Montaigne, _Ess._, liv. III, ch. 9.)

On n’est estimé sage qu’autant qu’on est fou de la folie commune.
(Fontenelle.)

_Il vaut mieux être fou avec tous que sage tout seul._

Le sage qui se trouve en compagnie des fous ne doit pas afficher un
rigorisme déplacé, parce qu’il ne peut lui revenir rien de bon d’une
pareille conduite.

  La raison même a tort quand elle ne plaît pas.      (LACHAUSSÉE.)

Il y a de la folie à vouloir se montrer sage tout seul, et de la
sagesse à savoir à propos contrefaire le fou.

J’ai toujours vu, dit Montesquieu, que, pour réussir dans le monde, il
faut avoir l’air fou et être sage.

_Un fou avise un sage._

«Tous les jours, la sotte contenance d’un autre m’avertit et m’avise...
Ce temps n’est propre qu’à nous amender à reculons, par disconvenance
plus que par convenance, par différence que par accord. Étant peu
appris par les bons exemples, je me sers des mauvais, desquels la leçon
est ordinaire.» (Montaigne, _Ess._, liv. III, ch. 8.)

On demandait à Lokman de quels maîtres il avait appris la sagesse, il
répondit: De ceux qui ne la pratiquaient point.

Les poisons, disait Confucius, deviennent des antidotes entre les mains
d’un médecin habile: il en est de même des mauvais exemples pour le
sage.

C’est d’après ce principe, inhumainement appliqué, que les magistrats
de Lacédémone fesaient enivrer un ilote qu’ils offraient en spectacle à
leurs concitoyens, pour leur inspirer l’horreur de l’ivrognerie.

_Les fous sont plus utiles aux sages que les sages aux fous._

Paroles de Caton l’Ancien qui sont passées en proverbe.

_Sans les fous, les sages ne pourraient pas vivre._ (Proverbe turc.)

_Les sages vont chercher de la lumière, et les fous leur en donnent._
(Proverbe espagnol.)

_Au rire on connaît le fou._

Le rire, dit Oxenstiern, est la trompette de la folie.

L’abbé Damascène, espèce d’astrologue italien, a fait un traité où
il distingue les tempéraments des hommes par leur manière de rire.
Cet appréciateur burlesque prétend que le _ha ha ha_ caractérise
les flegmatiques, le _hé hé hé_ les bilieux, le _hi hi hi_ les
mélancoliques, le _ho ho ho_ les sanguins. Il ne fait pas mention
expressément du rire des fous; mais ce rire est facile à reconnaître,
malgré ses innombrables variétés. C’est celui qui naît tout à coup
sans sujet, c’est-à-dire sans sujet apparent, car il est toujours
produit par quelque hallucination. Salomon le compare au bruit que font
les épines en brûlant sous la marmite, _Sicut vox spinarum sub ollâ,
ita risus stultorum_. (Ecclés., c. VII, v 7.) Les épines pétillent
beaucoup, se consument promptement, donnent peu de chaleur et ne font
pas bouillir la marmite. Il en est de même de la joie des fous: elle
éclate d’une manière bruyante, n’a pas de consistance, ne dure qu’un
moment et n’amène pas de bon résultat.

_Plus fou que ceux de Béziers._

Le troubadour Giraud de Borneil dit qu’un baiser qu’il a reçu de
sa dame l’a rendu _plus fou que ceux de Béziers_. C’est encore un
espèce de proverbe injurieux que _Dans chaque maison de Béziers il y
a la chambre d’un fou_; et les habitants de cette ville paraissent
reconnaître la notoriété du fait, lorsqu’ils disent en parlant
d’eux-mêmes: _Nous avons tous de l’esprit, mais ils sont fous_.

Il y a aussi un dicton qui reproche aux habitants de Béziers d’être
capables de pousser la folie jusqu’au déicide. Lorsqu’on cite le vers
proverbial auquel a donné lieu la beauté de leur pays,

  _Si Deus in terris, vellet habitare Bliteris,_

 Si Dieu descendait sur la terre, il viendrait habiter Béziers,

On ne manque guère d’ajouter, _ut iterum crucifigeretur_, _pour être
crucifié de nouveau_.

_Plus on est des fous, plus on rit._

Un fou rit beaucoup, témoin l’expression proverbiale _Rire comme
un fou_, et plusieurs fous réunis rient encore davantage, car ils
s’excitent l’un l’autre à la joie.

_Fou qui se tait passe pour sage._

_Stultus quoque si tacuerit sapiens reputabitur, et si compresserit
labia sua intelligens._ (Salomon, _Parab._, c. XVII, v. 23). _L’insensé
même passe pour sage lorsqu’il se tait, et pour intelligent lorsqu’il
tient sa bouche fermée._

_Dieu aide à trois sortes de personnes: aux fous, aux enfants et aux
ivrognes._

Il semble, en effet, que Dieu leur accorde une protection spéciale
pour les préserver des malheurs et des dangers qui les menacent
continuellement.

_Tous les fous ne portent pas la marotte._

Proverbe qui a le même sens que cet autre: _Tous les fous ne sont
pas aux Petites-Maisons_.—Les Italiens disent: _Se tutti i pazzi
portassero una beretta bianca, pareremmo un branco d’oche_. _Si tous
les fous portaient le bonnet blanc, nous ressemblerions à un troupeau
d’oies._


=FOUETTER.=—_Chacun se fait fouetter à sa guise._

Chacun fait comme il veut, en ce qui le touche personnellement.—Un
Espagnol repris de justice était conduit sur un âne d’un lieu à un
autre, et frappé à coups de fouet pendant tout le trajet, conformément
à l’ancienne coutume du pays. Comme on le raillait d’affecter, en
subissant sa peine, une gravité mal placée, qui l’empêchait de piquer
sa bête pour la faire aller plus vite, il répondit qu’il voulait que
cela fût ainsi, et qu’il était bien maître de _se faire fouetter à sa
guise_. C’est de là, dit-on, qu’est venu le proverbe. On peut croire,
avec plus de raison, qu’il a dû son origine à un autre fait que voici:
Les moines, dès le onzième siècle, avaient trouvé bon de se donner
mutuellement la discipline par esprit de pénitence, mais tous ne se
conformaient pas à cet usage avec le même zèle. Les capucins, qui se
fouettaient chaque jour vigoureusement, reprochaient aux Augustins de
ne se fouetter que trois jours par semaine, avec mollesse, et ceux-ci
leur répliquaient: _Chacun se fait fouetter à sa guise_.

La flagellation monastique n’avait d’autre lénitif que le chant
du psaume _Miserere_, pendant la durée duquel on ne cessait de
l’appliquer. Et c’est ce qui donna lieu de dire proverbialement d’un
homme bien battu: _Il en a eu depuis miserere jusqu’à vitulos_; depuis
le premier jusqu’au dernier mot de ce psaume.


=FOURGON.=—_La pelle se moque du fourgon._

Proverbe dont on fait l’application à une personne qui reproche à
un autre des ridicules ou des défauts qu’elle a elle-même. Le mot
_fourgon_ désigne ici une perche à laquelle est emmanché un long
morceau de fer recourbé par le bout, qui sert à remuer le bois ou
la braise dans le four.—Les Espagnols disent: _Dice la sartena a
la caldera: Tirte alla, culo negro_. _La poêle dit au chaudron:
Retire-toi, cul noir._

On disait autrefois: _Le piètre se moque du boiteux_; et par le mot
_piètre_, formé de _pes tritus_ (pied trituré, broyé), on entendait un
boiteux des deux pieds. Ce mot n’existe plus que comme adjectif dans le
sens de mesquin, chétif, de nulle valeur, en parlant des choses et des
personnes.


=FRANÇAIS.=—_Parler français._

La langue française est moins susceptible qu’aucune autre
d’amphibologie et d’obscurité, grâce à l’heureuse simplicité de sa
construction qui, conformant presque toujours, dit M. Allou, la
phrase à l’ordre direct, fait que l’enchaînement des mots s’y trouve
exactement le même que celui des éléments dont se compose la pensée.
Ce caractère lui est tellement propre, qu’on peut établir en axiome de
grammaire que _ce qui n’est pas clair n’est pas français_; et c’est à
cause de cela sans doute qu’elle a été choisie pour la rédaction des
traités diplomatiques dont on peut dire que l’unique bonne foi c’est la
clarté. Mais il faut observer qu’elle n’a pas été choisie, ainsi qu’on
le croit communément, sous le règne de Louis XIV. Le congrès de Nimègue
ne fit alors que consacrer l’usage dès longtemps reçu de l’employer,
dans les transactions politiques, comme l’interprète la plus fidèle et
comme la garantie la plus assurée qu’à l’avenir _on ne sèmerait plus la
guerre dans des paroles de paix_.

On voit, d’après ce que je viens de dire, que l’expression _parler
français_ doit signifier: s’exprimer sans détour, sans équivoque,
énoncer franchement sa pensée. C’est dans ce sens que Montaigne l’a
employée en parlant des femmes qui, après avoir fait mauvais ménage
avec leurs maris, paraissent inconsolables quand ils sont morts.
«Est-ce pas, s’écrie-t-il, de quoy ressusciter de despit, qui m’aura
craché au nez, pendant que j’estoy, me vienne frotter les pieds quand
je ne suis plus? Ne regardez pas à ces yeux moites et à ceste piteuse
voix. Regardez ce port, ce teinct et l’embonpoint de ces joues soubs
ces grands voiles. C’est par là qu’_elle parle françois_.»

Montaigne dit encore: «_Il faut parler françois_, il faut montrer ce
qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot.»

Les Latins se servaient de l’expression _latinè loqui_, _parler latin_,
à laquelle ils attachaient le même sens.

_Parler français_ signifie aussi parler avec autorité, d’un ton
menaçant; et il n’est pas besoin de remarquer que cette nouvelle
acception n’a pas été fondée sur le caractère de la langue, mais sur
celui du peuple qui la parle.


=FRANCOLIN.=—_Muet comme un francolin pris._

Le francolin, que Gesnerus nomme gelinotte sauvage et perdrix de
montagne, est un oiseau pulvérateur qui multiplie beaucoup. Il ne
s’apprivoise pas et devient muet dans l’état de captivité; mais il
recouvre la voix quand la liberté lui est rendue. C’est ce que dit
le vieux naturaliste Belon, dans le quatrain suivant de son livre
intitulé: _Portraits d’oiseaux_:

  Le francolin étant oiseau de pris,
  En liberté chante et se tait en cage;
  Aussy celui qui a peu de langage
  Est dit _Muet comme un francolin pris_.


=FRELAMPIER.=—_C’est un frelampier._

C’est un homme de peu ou de rien.—Les uns dérivent ce mot de
_frélampe_, menue monnaie de douze à quinze deniers, qui d’ordinaire
était entre les mains des pauvres gens; d’autres, avec plus de raison
peut-être, le font venir de _frère lampier_, frère allumeur de lampes
dans les couvents. Borel l’explique par _charlatan_; mais cette
acception n’est plus usitée, si elle l’a été.


=FRELUQUET.=—_C’est un freluquet._

C’est un homme léger, frivole, un damoiseau qui n’a d’autre mérite que
sa parure. Le mot _freluquet_ est dérivé du roman _Freluque_ rapporté
dans le _Glossaire_ de Roquefort, qui le traduit par bouquet, flocon,
petit paquet de cheveux.


=FRÉQUENTER.=—_Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es._

On prend les goûts et les mœurs des personnes avec lesquelles on vit.
La communication a tant d’influence sur l’homme, qu’elle ne lui permet
pas d’avoir un caractère à soi. Elle le modifie et lui pétrit une
ame sur le moule de ses liaisons, nourrit Achille avec la moelle des
lions quand il est chez les Centaures, et l’habille en femme parmi les
courtisans de Lycomède.


  =FRÈRE.=—_Le frère est ami de nature,
                    Mais son amitié n’est pas sûre._

Ce distique proverbial est une traduction de la phrase suivante de
Cicéron: _Cum propinquis amicitiam natura ipsa peperit, sed ea non
satis habet firmitatis_. (_De Amicitiâ_, cap. VI.)

On voit que Legouvé ne doit pas avoir eu beaucoup de peine à faire ce
vers charmant.

  Un frère est un ami donné par la nature[48].

_La borne sied très bien entre les champs de deux frères._

«C’est à la vérité, dit Montaigne, un beau nom et plein de dilection
que le nom de frère; mais ce meslange de biens, ces partages, et
que la richesse de l’un soit la pauvreté de l’autre, cela destrempe
merveilleusement et relasche cette soudure fraternelle.»

Il y a un proverbe espagnol qui dit: _Partir como hermanos: lo mio,
mio; lo tuyo de entrambos_. _Partager comme frères: le mien est mien;
le tien est à nous deux._

Remarquons pour l’honneur de la fraternité, que l’expression française
_Partager en frères_ exprime une pensée différente; elle signifie:
partager également, amiablement, sans contestation. Il faut avouer
pourtant qu’elle est rarement exacte dans son application.


=FRIANDISE.=—_Avoir le nez tourné à la friandise._

Le peuple de Paris disait autrefois, en parlant d’un gourmand: _Il est
comme saint Jacques-de-l’Hôpital, il a le nez tourné à la friandise_,
phrase proverbiale venue de ce que l’image de saint Jacques, placée
sur le portail de l’église, regardait la _rue aux Oues_ (aux Oies),
dans laquelle il y avait beaucoup de rôtisseurs dont les boutiques
étaient garnies d’oies rôties, mets très estimé de nos bons aïeux[49].
C’est de cette phrase qu’on a pris l’expression _Avoir le nez tourné
à la friandise_, en y attachant un nouveau sens; car on l’applique
ordinairement à une jeune femme qui a l’air coquet et éveillé, l’air
d’aimer le plaisir.


=FRICASSÉE.=—_Sentir de loin la fricassée._

Avoir un pressentiment des inconvénients ou des dangers auxquels on
s’exposerait en acceptant une invitation.—Cette façon de parler,
employée par Brantôme (_Capitaines étrangers_, t. II, p. 177), fait
allusion, suivant Le Duchat, au repas où furent arrêtés les comtes
d’Egmont et de Horn, malheureuses victimes de la tyrannie de Philippe
II.


=FRINGALE.=—_Avoir la fringale._

C’est-à-dire un appétit désordonné, une faim dévorante.—Ce mot est une
corruption de _faim-valle_. La mauvaise habitude qu’a le peuple de dire
_fraim_ pour _faim_ a changé d’abord _faim-valle_ en _fraim-valle_,
puis en _fraim-galle_, et finalement en _fringale_. Quant à
l’étymologie de _faim-valle_, M. Ch. Nodier pense qu’elle est assez
difficile à trouver. «Il faut peut-être la chercher, ajoute-t-il, dans
cette vieille expression employée par Baïf (feuillet 22 des _Mimes et
enseignements_, 1581):

  Tout l’été chanta la cigale,
  Et l’hiver elle eut la faim-vale.

«_Vale_ est ici adverbe, et vient de _valdè_; ou adjectif, et vient de
_valens_, ou de _valida_.»


=FROID.=—_Souffler le chaud et le froid._

C’est parler tantôt pour, tantôt contre une personne ou une chose; en
dire tantôt du bien, tantôt du mal, suivant les circonstances et les
dispositions de ceux à qui l’on parle.

Plutarque, dans son _Traité du premier froid_, ch. VII, rapporte cette
expression qu’il explique en disant, d’après Aristote, que quand on
souffle la bouche ouverte, on exhale un air intérieur qui est chaud, et
que quand on souffle les lèvres serrées, on ne fait que pousser l’air
extérieur qui est froid.

On connaît l’apologue où figure un satyre qui, voyant un villageois
souffler tour à tour dans ses doigts pour les rechauffer et sur son
potage pour le refroidir, s’écrie: «Je n’aurai jamais amitié ni
accointance avec un homme qui d’une même bouche _souffle le chaud et
le froid_.» Cet apologue n’a pas été l’origine, mais l’application de
l’expression proverbiale, qui remonte à la plus haute antiquité.

Si vous soufflez l’étincelle, il en sortira un feu ardent; si vous
«crachez dessus, elle s’éteindra; et c’est la bouche qui fait l’un et
l’autre.» (Ecclésiastique, ch. II, v. 14.)


=FRONDEUR.=—_C’est un frondeur._

On sait que cette expression, employée figurément et dans un sens
politique, naquit à l’époque où le cardinal de Mazarin gouvernait
la France. Voici l’origine qu’elle eut, suivant Ménage. Le duc
d’Orléans, dit cet auteur, s’était rendu au parlement pour empêcher
qu’on y mît en délibération quelques propositions qu’il jugeait
désavantageuses au ministère. Le conseiller Le Coigneux de Bachaumont
engagea alors plusieurs de ses confrères à remettre la chose à une
autre séance à laquelle le prince n’assisterait pas, et il ajouta
qu’il fallait imiter les _frondeurs_ qui ne frondaient pas en présence
des commissaires, mais qui frondaient en leur absence, malgré les
défenses de ceux-ci. (Ces _frondeurs_ étaient des enfants de Paris
qui, divisés par bandes armées de frondes, s’attaquaient à coups de
pierres, prenaient la fuite quand ils voyaient accourir les agents de
la police, et revenaient sur le champ de bataille, aussitôt qu’ils
ne les apercevaient plus.) Quelques jours après, Le Coigneux de
Bachaumont, entendant opiner quelques membres du parlement en faveur du
ministre, dit qu’il allait _fronder_ cet avis. Ses amis applaudirent à
l’expression; Marigny de Nevers, poète satirique, l’employa dans ses
vaudevilles contre Mazarin, et de là vinrent les mots _frondeur_ et
_fronde_, dont le premier servit à désigner tout opposant aux actes de
ce ministre, et le second le parti de l’opposition.


=FUMÉE.=—_Il n’y a point de feu sans fumée._

Quelque précaution qu’on prenne pour cacher une passion vive, on ne
peut s’empêcher de la laisser paraître. Quelquefois même on la découvre
par le soin qu’on met à la tenir secrète.

_Il n’y a point de fumée sans feu._

En général, il ne court point de bruit qui n’ait quelque fondement. Les
Italiens disent: _Non si grida mai al lupo ch’ egli non sia in paese_.
_On ne crie jamais au loup qu’il ne soit dans le pays._

_La fumée s’attache au blanc._

La calomnie s’attache à la vertu; elle noircit l’innocence.

_La fumée suit_ ou _cherche les belles_.

Ce proverbe est fort ancien, car il se trouve dans un passage d’Athénée
(_Deipnos._ liv. VI), où un parasite dit: _Comme la fumée je vole
aux belles_. Gilbert Cousin qui le rapporte ainsi en latin, _Fumus
pulchriorem persequitur_, n’en donne pas l’origine. Il se pourrait
qu’il fût venu de ce que les belles, mettant d’ordinaire plus de
recherche que les autres dans leur parure, font choix d’étoffes
blanches ou brillantes, dont la fumée ternit facilement le lustre. Il
s’applique par plaisanterie aux personnes qui se plaignent de la fumée;
mais il se prend quelquefois dans une acception morale, pour signifier
que l’envie poursuit le mérite.


=FUMIER.=—_L’œil du fermier vaut fumier._

La surveillance du fermier ou du maître, dans la culture de ses
terres, sert autant que les engrais pour les rendre productives. Caton
le censeur la regardait comme le fondement de l’économie rurale, et
la recommandait en disant: _Frons occipitio prior_; ce que Pline
le naturaliste a expliqué par cette remarque: _Frontem domini plus
prodesse quam occipitium non mentiuntur. On a bien raison de dire que
le front du maître est plus utile que son occiput._


=FURIE.=—_La furie française._

Cette expression date, dit-on, de la bataille de Fornoue que Charles
VIII remporta, en 1495, sur les troupes réunies du pape, de l’empereur
et de la république de Venise. Les ennemis, au nombre de trente-cinq
à quarante mille hommes, furent culbutés par seize mille Français et
prirent la fuite, incapables de se rallier, en s’écriant: _Non possiamo
resistere a la furia francese_; paroles que Le Tasse a rappelées dans
le septième chant de la _Jérusalem délivrée_, pour caractériser la
valeur impétueuse de notre nation, l’_impeto franco_.

Quelque accréditée que soit l’origine que je viens de rapporter, elle
ne me paraît pas admissible. _La furie française_ était proverbiale
longtemps avant la bataille de Fornoue. Gilbert Cousin, qui écrivait
trente-cinq ans après cet événement, n’en a pas même parlé dans
l’article de ses Adages intitulé: _Gallica furia_. Il a donné pour
fondement à cette expression la remarque faite par César et par
quelques autres historiens, que les habitants des Gaules ont toujours
été à la guerre plus que des hommes dans le premier choc, et moins
que des femmes dans le second. «Telle est la nature et la complexion
des François, dit Rabelais (liv. IV, ch. 48), qu’ils ne valent qu’à
la première poincte; lors ils sont pires que des diables: mais s’ils
séjournent, ils sont moins que femmes.»

Aristote a donné le nom d’_audace Celtique_ à cette intrépidité qui
fait qu’on se précipite dans le danger en se jouant de sa vie.


=FUSEAU.=—_Le fuseau doit suivre le hoyau._

La femme doit filer quand l’homme pioche; il ne faut pas qu’elle reste
oisive quand il travaille.


=FUSÉE.=—_C’est une fusée difficile à démêler._

C’est une intrigue qui n’est pas aisée à débrouiller; c’est une affaire
qui cause beaucoup d’embarras. Allusion à la difficulté qu’on éprouve,
en filant, à démêler la filasse qui garnit la quenouille.—Cette
expression métaphorique est fort ancienne et se trouve dans beaucoup
de langues. Elle fut employée heureusement par l’eunuque Narsès, à
qui l’impératrice Sophie avait envoyé une quenouille avec un fuseau,
en lui faisant dire qu’un demi-homme comme lui devait filer avec les
femmes, au lieu de commander les armées. Les victoires de Narsès
étaient une assez bonne réponse à cette insultante raillerie; mais on
prétend que, ne pouvant maîtriser son indignation à la vue des signes
de la servitude domestique à laquelle il était rappelé, il s’écria
fièrement: Annoncez à l’impératrice que j’accepte son présent et que je
lui filerai _une fusée très difficile à démêler_. Bientôt après il tint
parole, en appelant en Italie Alboin, roi des Lombards.


=FUSIL.=—_Se coucher en chien de fusil._

Expression très pittoresque et très usitée parmi le peuple pour dire:
rassembler ses membres, se tenir tout pelotonné dans son lit à cause du
froid.



G


=GABATINE.=—_Donner de la gabatine à quelqu’un._

C’est le tromper, lui en faire accroire, se moquer de lui. _Gabatine_
est dérivé du vieux mot _gab_ ou _gabe_, qui signifiait: raillerie,
moquerie. On avait aussi autrefois le verbe _gaber_ ou _gabber_, et
l’on disait dans le même sens: _gaber_ ou _gabber quelqu’un_.


=GABEGIE.=—_Il y a là dessous de la gabegie._

C’est-à-dire quelque intrigue, quelque manége, quelque artifice dont
il faut se défier. «Ce mot trivial, dit M. Ch. Nodier, est d’un
usage si commun dans le peuple, qu’il n’est pas permis de l’omettre
dans les dictionnaires, et qu’il est du moins curieux d’en chercher
l’étymologie. Il est évident qu’il nous a été apporté par les
Italiens, et que c’est une des compensations de peu de valeur que nous
avons reçues d’eux en échange des innombrables altérations que leur
prononciation efféminée a fait subir à notre langue. _Gabegie_ ou
_gabbegie_ est fait de _gabba_ et de _bugia_, ruse et mensonge.»


=GALBANUM.=—_Donner du galbanum à quelqu’un._

Lui donner de fausses espérances, l’amuser par de vaines
promesses.—Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, vient de ce
que, pour faire tomber les renards dans le piége, on y met des rôties
frottées de galbanum dont l’odeur plaît extrêmement à ces animaux et
les attire. Le galbanum est une espèce de gomme produite par une plante
du même nom.


=GALÈRE.=—_Qu’allait-il faire dans cette galère?_

Ce proverbe dont on fait l’application à un homme qui s’est _embarqué
dans une mauvaise affaire_, doit son origine à une scène des
_Fourberies de Scapin_, où le vieux Géronte, apprenant que son fils
Léandre est retenu dans une galère turque, d’où il ne peut sortir qu’en
donnant cinq cents écus qu’il le prie de lui envoyer, s’écrie jusqu’à
six fois: _Que diable allait-il faire dans cette galère?_ Cette scène,
que tout le monde connaît, est imitée d’une scène du _Pédant joué_, où
le principal personnage, placé dans la même situation que Géronte, et
obligé de compter cent pistoles pour le rachat de son fils, dit aussi à
plusieurs reprises: _Que diable aller faire dans la galère d’un Turc?_
Mais l’imitation est bien supérieure à l’original, et si l’esprit de
Cyrano de Bergerac a trouvé le refrain auquel reviennent toujours les
deux avares, c’est le génie de Molière qui l’a rendu comique, et en a
fait un proverbe qu’on n’oubliera jamais.


=GALIMATHIAS.=—_C’est du galimathias._

Cette expression naquit au barreau, selon le savant Huet, à l’époque
où l’on plaidait en latin. Il s’agissait, un jour, d’un litige survenu
au sujet d’un coq appartenant à un nommé Mathias. Certain avocat,
extrêmement diffus, répéta si souvent dans son plaidoyer les mots
_gallus_ et _Mathias_, que la langue finit par lui fourcher; au lieu
de dire _gallus Mathiæ_ (le coq de Mathias), il dit _galli Mathias_
(Mathias du coq), ce qui égaya beaucoup l’auditoire, et donna lieu
d’appeler _galimathias_ tout discours embrouillé et confus.

Il y a deux sortes de _galimathias_, disait Boileau, le _galimathias
simple_, et le _galimathias double_. Le _galimathias simple_ est celui
que le lecteur n’entend pas, mais que l’auteur entend; le _galimathias
double_ est celui qui ne peut être entendu ni du lecteur ni de l’auteur.

Je citerai comme exemple curieux du _galimathias double_ une phrase
facétieuse de Rabelais, dans laquelle cet auteur a eu probablement en
vue d’imiter et de faire ressortir l’inextricable confusion des titres
de parenté établis par les généalogistes. «En après Pantagruel, lisant
les belles chroniques de ses ancêtres, trouva Geoffroy de Lusignan, dit
Geoffroy à la grand’dent, grand-père du beau-cousin de la sœur aînée
de la tante du gendre de l’oncle de la bruz de sa belle-mère, estait
enterré à Maillezais, etc. (Liv. II, ch. 5.)

On lisait un jour à Voltaire une pièce de vers de la façon d’un
amateur nommé M. de Gali.—Il ne manque à cet ouvrage qu’un seul mot,
s’écria-t-il, c’est celui de _Mathias_, qu’il faut placer immédiatement
après le nom de l’auteur.

Voltaire avait créé le terme _galithomas_, pour exprimer certaine
enflure voisine du _galimathias_, qu’on trouve quelquefois dans le
style de Thomas, dont Gilbert a dit:

  Thomas assommant, quand sa lourde éloquence
  Souvent, pour ne rien dire, ouvre une bouche immense.

La réputation méritée de Thomas comme orateur et comme poète n’a pas
permis que ce terme fût sanctionné par l’usage.


=GANT.=—_Jeter le gant à quelqu’un._

Le défier au combat.

_Ramasser ou relever le gant._

Accepter le défi.

Ces expressions sont venues de l’usage où l’on était autrefois de
décider par les armes et en champ clos certaines affaires civiles ou
criminelles. Les deux parties se présentaient devant les juges, leur
exposaient les faits qui les portaient à recourir au combat judiciaire,
et se donnaient réciproquement un démenti. Aussitôt après, l’une
d’elles jetait à terre son _gant_ que l’autre ramassait, et, l’épée à
la main, elles s’attaquaient avec fureur, jusqu’à ce que la victoire
eût prononcé sur le différend.

_Avoir perdu ses gants._

Cela se dit d’une demoiselle qui a eu quelque commerce de galanterie,
parce qu’autrefois un des plus grands témoignages d’amour qu’une
demoiselle pût accorder à un homme qu’elle croyait épouser, c’était de
lui donner ses gants. Élisabeth, reine d’Angleterre, éprise de Robert
d’Évreux, comte d’Essex, lui fit présent d’un de ses gants pour qu’il
le portât sur son chapeau; faveur dont elle n’honora jamais aucun autre
soupirant, car on prétend qu’elle en eut un assez grand nombre, quoi
qu’en dise cette épitaphe qu’elle ordonna de mettre sur son tombeau:
_Ci gît Élisabeth, qui régna vierge et mourut vierge. Hic sita est
Elisabeth quæ virgo regnavit, virgo obiit._ (Cambden, ad ann. 1559.)

_Vous n’en aurez pas les gants._

C’est ce qu’on dit à une personne qui annonce une chose déjà connue,
qui propose un expédient déjà proposé, et qui, avec la prétention
de donner du nouveau, ne donne que du vieux.—Allusion à l’usage de
gratifier d’une paire de gants celui qui apportait une bonne nouvelle.
Cet usage, suivant Le Duchat, est venu d’Espagne, où il est appelé la
_paragante_, mot qui signifie proprement _pour des gants_, et qui se
trouve employé comme synonyme de récompense dans ces vers de Molière:

  Dessus l’avide espoir de quelque _paragante_
  Il n’est rien que leur art avidement ne tente.

En France, les bourgeois donnaient des gants, et les grands seigneurs
donnaient quelque pièce de l’habillement; cela avait lieu surtout
au treizième et au quatorzième siècle. On sait que Duguesclin
se dépouillait fort souvent de sa robe pour en faire présent au
gentilhomme ou au trouvère qui lui apportait bon message ou plaisir, et
que ceux-ci le remerciaient de sa magnificence en épelant son nom en
rasades, c’est-à-dire en vidant un nombre de coupes égal à celui des
lettres de ce noble nom.

Cette coutume de récompenser par des vêtements est de toute antiquité;
il n’y a guère de peuple chez lequel elle n’ait été pratiquée: je me
bornerai à citer les Grecs, les Romains et les Arabes. Aristophane
parle d’un habit qu’on devait donner à un poète pour avoir chanté les
louanges d’une cité. Martial nous dit qu’à Rome on gratifiait les
poètes d’habits neufs. En Arabie, on fesait de semblables cadeaux, et
Mahomet donna son manteau au poète Kaab. En Orient, on donne encore des
fourrures et des étoffes.


=GAUTIER ET GARGUILLE.=—_Se moquer de Gautier et de Garguille._

Se moquer de tout le monde. Regnier a dit (sat. XIII):

  Au reste, n’épargnez ni Gaultier ni Garguille.

«Gaultier et Garguille étaient deux bouffons qui jouaient dans les
farces avant que le théâtre français se fût perfectionné. Leurs noms
ont passé en proverbe pour signifier des personnes méprisables et
sans distinction. L’auteur du _Moyen de parvenir_ a dit dans le même
sens: _Venez, mes amis, mais ne m’amenez ni Gaultier ni Guillaume_.
Celle façon de parler est moins ancienne que l’autre; car on trouve
_Gautier et Garguille_ dans le premier des contes imprimés sous le nom
de Bonaventure des Periers, dont la permission d’imprimer est de l’an
1557: _Riez_, dit-il, _et ne vous chaille si ce fut Gaultier ou si ce
fut Garguille_.» (M. Viollet Le Duc, Commentaire de Regnier.)


=GELER.=—_Plus il gèle, plus il étreint._

Plus il arrive de maux, plus il est difficile de les supporter.


=GÉNIE.=—_Il n’y a point de génie sans un grain de folie._

_Nullum magnum ingenium sine mixturâ dementiæ_, dit Sénèque, qui
attribue cette pensée à Aristote; cependant Aristote n’a exprimé cette
pensée d’une manière formelle dans aucun de ses ouvrages. Mais dans
un de ses problèmes, il s’est proposé une question qui la renferme
implicitement, et qui peut avoir donné lieu au résultat présenté par
Sénèque: cette question est énoncée ainsi: «Pourquoi ceux qui se sont
distingués, soit en philosophie, soit en politique, soit en poésie,
soit dans les arts, ont-ils tous été mélancoliques?» (_Probl._, sect.
30.)

Platon fait entendre aussi qu’on se flatte vainement d’exceller dans un
art, surtout dans la poésie, si, guidé seulement par les règles, on ne
se sent transporté de cette fureur presque divine qui est en ce genre
le caractère le plus sensible et le moins équivoque d’une véritable
inspiration.

En effet, sans l’enthousiasme, sans cette fièvre de l’ame, il n’est
point de productions immortelles dans les arts imitatifs, et un poète,
un musicien, un peintre, un statuaire, n’enfantent rien qui frappe, qui
émeuve, qui transporte; en un mot, tout ce qui est sublime, tout ce qui
surpasse la nature, est le fruit de l’enthousiasme et quelquefois même
d’une sorte de folie dont l’enthousiasme est fort près. L’histoire des
beaux arts nous apprend que plusieurs artistes et écrivains célèbres
furent sujets à des accès de folie causés par une exaltation d’esprit
à laquelle ils durent souvent leurs plus grands succès; têtes aliénées
par l’imagination. Il est sûr que les passions fortes décomposent
l’être moral, et lui donnent pour ainsi dire une autre nature ou du
moins une autre manière d’être, soit en bien, soit en mal.

C’est là sans doute ce qui a donné lieu au proverbe, qu’on emploie
comme une sorte de reproche contre le génie, car on veut que le génie
soit toujours sage, sans penser, dit, je crois, Helvétius, qu’il est
l’effort des passions, rarement compatibles avec la sagesse.—Pascal
remarque à ce sujet, que l’_extrême esprit est accusé de folie, et que
rien ne passe pour bon que la médiocrité_.

Il faut reconnaître pourtant que les grands talents se trouvent
rarement dans un homme sans de grands défauts, et que les erreurs les
plus monstrueuses ont toujours été l’œuvre des plus grands génies.


=GEORGE.=—_Laissez faire à George, il est homme d’âge._

On croit que ce proverbe est un mot que répétait souvent Louis XII,
pour exprimer sa confiance dans l’habileté du cardinal George d’Amboise
son ministre; non que ce ministre fût réellement un homme d’âge,
puisqu’il mourut à cinquante ans, mais parce qu’il déployait dans
l’administration des affaires publiques une expérience comparable
à celle des plus sages vieillards. _Être homme d’âge_ signifiait
alors, être homme d’expérience.—Le cardinal George d’Amboise, dit
Montesquieu, trouva les intérêts du peuple dans ceux du roi, et les
intérêts du roi dans ceux du peuple.

_Être monté comme un saint George._

Être monté sur un cheval fort bon ou fort beau.—Saint George était né
en Cappadoce, pays renommé, chez les anciens, pour les chevaux. Il est
toujours représenté, suivant l’usage de l’église romaine, monté sur un
cheval de bataille, armé de toutes pièces, et terrassant un dragon de
sa lance. C’est ainsi qu’on le voit sur le collier de l’ordre de la
jarretière, dont il est le patron. Les empereurs d’Orient l’avaient
fait peindre de la même manière sur l’un des douze étendards portés
dans les grandes cérémonies. Les armoiries de Russie furent aussi un
saint George à cheval jusqu’en 1482, où le grand-duc Iwan III, qui
avait épousé la princesse Sophie, petite-fille de Manuel II Paléologue,
les quitta pour prendre celles de l’empire grec, renversé par Mahomet
II, c’est-à-dire, l’aigle noir à deux têtes.

_Rendre les armes à saint George._

«Les légendaires racontent que saint George, après divers voyages,
s’arrêta à Silène, ville de Lybie (quelques-uns disent à Melitène,
ville d’Arménie), qui était infestée par un dragon épouvantable. Ce
cavalier, armé de pied en cap, attaqua le dragon et lui passa un
lien au cou. Le monstre se soumit à lui par l’effet d’une puissance
invisible et surnaturelle, et se laissa conduire sans résistance; de
sorte qu’_il rendit_, pour ainsi dire, _les armes à saint George_. Ce
fait miraculeux est cité sous l’empire de Dioclétien, en l’année 299 de
l’ère chrétienne.» (M. Viollet Le Duc, _Comment._ de Regnier.)

_Brave comme saint George._

Expression employée par plusieurs auteurs, notamment par Regnier (sat.
VII).—Les chevaliers avaient choisi saint George pour patron, et ils
recevaient leurs grades _au nom de Dieu et de monsieur saint George_.
Ceux qui devaient se battre en duel prenaient à témoin _saint George
le bon chevalier_ dans les serments qu’ils fesaient. Le cri de guerre
des Anglais était _saint George_, comme celui des Français était _saint
Denys_. L’historien Guido rapporte que Robert, comte de Flandre, qui se
signala parmi les premiers croisés, fut appelé _filius Georgii_, _fils
de saint George_, à cause de sa grande vaillance. L’église romaine
avait coutume d’invoquer _saint George_, avec saint Maurice et saint
Sébastien, dans les expéditions des chrétiens contre les ennemis de la
foi. Le nom de _Géorgie_, donné à une province de l’Asie, est venu de
ce que les habitants de cette province, en combattant les infidèles,
se plaçaient toujours sous la protection de _saint George_, en qui
ils avaient une confiance particulière. Gautier de Metz rappelle ce
dernier fait dans les vers suivants, extraits de son roman intitulé _La
mappemonde_.

  Celle gent sont boin crestien,
  Et ont à nom _Georgien_.
  Car _saint George_ crient toujours,
  En bataille et ès estours
  Contre payens, et si l’aourent
  Sur tous outres et l’honnourent.


=GIBELET.=—_Avoir un coup de gibelet._

On sous-entend _à la tête_, et l’on suppose que la cervelle de la
personne à laquelle on applique cette expression s’est éventée, comme
le vin s’évente quelquefois, après que le tonneau où il est contenu
a été percé avec le petit forêt qu’on appelle _gibelet_. On dit
dans le même sens: _Avoir un coup de marteau_.—_Avoir un coup de
hache._—_Avoir la tête fêlée._


=GIBET.=—_Le gibet ne perd jamais ses droits._

C’est-à-dire que les criminels sont punis tôt ou tard. Ce proverbe
n’est pas toujours vrai, et il est démenti par cet autre, _Le gibet
n’est que pour les malheureux_, dont le sens est, que les richesses et
le crédit sauvent ordinairement les grands criminels.

On rapporte que Charles-Quint, passant un jour devant un gibet, ôta son
chapeau pour le saluer très respectueusement. Nous avons ajourd’hui
bien des gens qui seraient tentés d’en faire autant devant l’échafaud.
Ils le regardent comme une des bases de la civilisation; ils pensent
que, si la civilisation touche au ciel par des théorèmes, elle n’a
pas sur la terre de plus solide appui que l’échafaud. C’est de la
présence de cet instrument de justice que vient toute leur sécurité.
Ils ressemblent trait pour trait à un homme dont voici l’histoire:—Cet
homme, échappé d’un naufrage, aborde sur une côte escarpée. Le danger
qu’il vient de courir remplit encore ses sens de terreur. Il se figure
qu’il foule une terre inhospitalière; son imagination troublée ne lui
montre que des anthropophages prêts à le dévorer; il se glisse entre
les rochers et les arbres, précipitant ou suspendant ses pas tour à
tour, et croyant entendre son arrêt de mort dans le moindre bruit; il
arrive enfin à un endroit marqué par des traces humaines. A cette vue,
il recule épouvanté; mais, ô bonheur inespéré! en se détournant, il a
découvert un gibet. A l’instant, son cœur ne bat plus que de joie; il
lève les yeux au ciel, et s’écrie: Dieu soit béni! je suis dans un pays
civilisé.

_Malheureux comme un gibet._

Dans l’antiquité, le gibet était fait du bois de certains arbres
appelés _malheureux_, maudits par la religion et réputés stériles,
tels que le peuplier, l’aune et l’orme. _Infelices arbores, damnatæque
religionis, quæ nec seruntur nec ferunt fructum, quales populus, alnus,
ulmus._ (Pline, _Hist. nat._, lib. XXVI.) C’est probablement de là
qu’est venue l’expression proverbiale.—On dit aussi: _Plus malheureux
que le bois dont on fait le gibet_, ce que Pasquier a pris pour titre
du chapitre 40 du livre VIII de ses _Recherches_, où il prétend que
cette expression fait allusion au gibet de Montfaucon qui porta
malheur à tous ceux qui le firent construire ou réparer. En effet,
remarque-t-il, Enguerrant de Marigny, premier auteur de ce gibet, y fut
pendu; _un général des finances_ de Charles-le-Bel, Pierre Rémy, qui
ordonna de le reconstruire, y fut attaché à son tour, sous le règne de
Philippe de-Valois; «et de notre temps, ajoute-t-il, Jean Moulnier,
lieutenant civil de Paris, y ayant fait mettre la main pour le refaire,
la fortune courut sur lui, sinon de la penderie, comme aux deux autres,
pour le moins d’amende honorable, à laquelle il fut condamné.»

Cette tradition sur le gibet de Montfaucon rappelle celle des Romains
sur le _cheval Séien_. C’était un superbe animal qu’une généalogie
fabuleuse fesait descendre des chevaux de Diomède qui dévorèrent leur
maître; et l’on croyait que la destinée avait voulu qu’il eût une
sorte de ressemblance avec ces chevaux, en attachant fatalement à sa
possession la perte de son possesseur. Cnéius Séius, à qui il appartint
d’abord, fut livré au bourreau par Marc-Antoine. Dolabella, qui en
fit l’acquisition, périt bientôt après de mort violente. Deux autres
acquéreurs, Cassius et Marc-Antoine, l’auteur du supplice du premier
propriétaire, eurent une fin tragique. Enfin, un cinquième, Nigidius,
se noya avec ce funeste cheval, en traversant la rivière de Marathon;
et le souvenir de tant de malheurs passa en proverbe. On disait à Rome
d’un homme poursuivi par une fatalité constante qui ne lui permettait
de réussir en rien: _Equum habet seianum_; _il a le cheval séien ou le
cheval de Séius_.

_Si le gibet avait une bouche comme il a des oreilles, il appellerait à
lui bien des gens._

Ce vieux proverbe, tombé en désuétude, est fondé sur un usage de la
législation pénale d’autrefois: le bourreau coupait les oreilles des
filous repris de justice, ce qui s’appelait _essoriller_, et il les
clouait au gibet. Ce supplice fut infligé, sous Charles VIII, à Dojac,
qui avait été l’un des ministres de Louis XI.—En Angleterre, les
auteurs qui déplaisaient au gouvernement étaient attachés au pilori
par les oreilles; et une telle punition fut en vigueur jusque sous le
protectorat de Cromwell.


=GILLE.=—_Faire Gille._

S’esquiver, s’enfuir. On prétend que cette façon de parler fait
allusion à la conduite de saint Œgydius, dont on a transformé le nom en
celui de saint Gille, prince qui prit la fuite pour ne pas être forcé
d’accepter la couronne qu’on lui offrait.

On trouve dans le _Ménagiana_ l’exorde d’un sermon qui fut prêché,
le jour de la fête de ce saint, par le père Boulanger, surnommé le
_petit-père André_. Je pense que mes lecteurs ne seront pas fâchés
que je le rapporte ici. «Messieurs, s’écria le facétieux prédicateur,
quoiqu’il soit ordinaire de trouver du niais partout où il y a du
_Gille_, témoin le proverbe si commun, _Gille le niais_, il n’en est
cependant pas ainsi du grand saint dont nous célébrons la mémoire; car,
s’il a été _Gille_, il n’a point été niais; au lieu que la plupart
des chrétiens d’aujourd’hui sont tous des niais, par cela même qu’ils
ne sont pas des _Gilles_. C’est, messieurs, ce que je me propose de
vous faire voir dans mon discours, dont voici tout le plan et toute
l’économie. _Gille_ n’a point été niais, parce qu’il a été assez avisé
pour devenir un saint: première proposition. Vous serez tous des
niais, qui tomberez sottement dans les filets du diable, si vous ne
changez de vie et ne devenez des _Gilles_, comme votre glorieux patron:
seconde proposition. Voilà les deux raisons qui feront le partage de
ce discours, après que nous aurons imploré le secours de celle qui fit
_faire Gille_ au diable, lorsque l’ange lui dit: _Ave, Maria_, etc.»


=GLACE.=—_Rompre la glace._

Lever les premières difficultés dans une affaire, hasarder une
première démarche, une tentative qui exige de la hardiesse, et de la
fermeté.—Cette expression, traduite du latin _scindere glaciem_, est
une métaphore prise, suivant Érasme, de la coutume des marins qui,
se trouvant arrêtés au passage de quelque fleuve gelé, envoient des
hommes en avant, pour rompre la glace et frayer le chemin.


=GLOSE.=—_La glose d’Orléans est pire que le texte._

Les Orléanais ont de l’esprit, mais ils l’ont tourné à la raillerie; et
c’est probablement ce qui leur a valu l’épithète de _guépins_ (voyez ce
mot), et a donné lieu au proverbe que _la glose d’Orléans est pire que
le texte_; car le propre des railleurs est d’ajouter toujours quelque
chose aux faits qu’ils rapportent, ce qui s’appelle broder et détruire
le texte par la glose. Telle est l’explication que Lemaire, dans ses
_Antiquités d’Orléans_, ch. 19, donne de ce proverbe cité dans une
lettre de Jean de Cervantes, évêque de Ségovie, au pape Æneas Sylvius,
dans la _Forêt nuptiale_ de Jean Nevizan (liv. V, n. 25), et dans les
_Instituts_ de Pierre de Belle-Perche, en latin, _de Bellâ perticâ_
(liv. IV, tit. 6). Ce dernier auteur dit: _Glossa Aurelianensis est quæ
destruit textum_. _La glose d’Orléans est celle qui détruit le texte._


=GNAC.=—_Il y a du gnac._

C’est-à-dire quelque chose de suspect dont il faut se défier.
Cette locution rappelle l’histoire d’un courtisan qui, sortant des
appartements du Louvre, cherchait vainement son manteau à l’endroit où
il l’avait déposé. Il demanda quelles étaient les personnes qui étaient
sorties avant lui, dans l’espérance qu’il pourrait le retrouver chez
quelqu’une d’elles; mais comme il entendit nommer un gentilhomme gascon
dont le nom se terminait en _gnac_: Ah! s’écria-t-il, puisqu’il y a du
_gnac_, mon manteau est perdu.—Regnier a fait allusion à ce trait dans
le vers suivant:

  En mémoire aussitôt me tomba la Gascogne. (Sat. X.)

Notez que _gasconner_ s’est dit autrefois pour escamoter, et qu’il a
été employé dans ce sens par Brantôme.


=GODARD.=—_Servez M. Godard! sa femme est en couches._

Le nom de _Godard_, que le peuple aujourd’hui donne spécialement au
mari d’une femme en couches, signifiait autrefois un homme adonné aux
plaisirs de la table, habitué à prendre toutes ses aises. C’était
un synonyme de _Godon_, autre vieux mot que le prédicateur Olivier
Maillard a employé dans plusieurs de ses sermons, notamment dans le
vingt-quatrième, où le mauvais riche est appelé _Unus grossus godon qui
non curabat nisi de ventre_; _un gros godon qui n’avait cure que de son
ventre_.

Le proverbe a deux acceptions très distinctes. Si on l’applique
à un homme à qui un enfant vient de naître, c’est une formule de
félicitation équivalente à un _Gloria patri_, une exclamation d’amical
et joyeux enthousiasme en faveur de la paternité. Dans tous les autres
cas, c’est une ironie emphatique contre les prétentions d’un paresseux
qui voudrait qu’on lui fît sa besogne, ou d’un indiscret qui, en
réclamant quelque service, montre une exigence déplacée, ou bien encore
d’un impertinent qui se donne des airs de commander.

Ce proverbe est venu sans doute de ce que, autrefois, dans le Béarn
et dans les provinces limitrophes, le mari d’une femme en couches se
mettait au lit pour recevoir les visites des parents et des amis, et
s’y tenait mollement plusieurs jours de suite, pendant lesquels il
avait soin de se faire servir des mets succulents. Une telle étiquette,
désignée par l’expression _Faire la couvade_, qui en indique clairement
le motif, se rattachait probablement à quelque tradition du culte des
Géniales, dieux qui présidaient à la génération. Elle n’était pas moins
ancienne que singulière. Apollonius de Rhodes (_Argaunotiq._, ch. II),
en signale l’existence sur les côtes des Tiburéniens, où _les hommes_,
dit-il, _se mettent au lit quand les femmes sont en couches, et se font
soigner par elles_. Diodore de Sicile et Strabon rapportent qu’elle
régnait de leur temps en Espagne, en Corse et en plusieurs endroits
de l’Asie, où elle s’est conservée parmi quelques tribus de l’empire
Chinois. Les premiers navigateurs qui abordèrent au Nouveau-Monde l’y
trouvèrent établie, et il n’y a pas longtemps qu’elle était encore
observée par les naturels du Mexique, des Antilles et du Brésil.

La locution populaire _Faire l’accouchée_, c’est-à-dire se tenir au
lit par oisiveté et mollesse, prendre ses aises, se délicater, ne
serait-elle pas venue aussi d’une allusion à l’usage de la _couvade_?


=GOGO.=—_Avoir tout à gogo._—_Vivre à gogo._

Avoir tout en abondance.—Vivre à son aise, dans l’abondance—_Gogo_
est une réduplication du celtique _go_, qui signifie: _beaucoup_, _en
profusion_. Les Anglais disent: _To be born with a silver spoon in the
mouth_. _Être né avec une cuiller d’argent à la bouche._


=GONIN.=—_C’est un maître Gonin._

Un homme fin, rusé, fourbe. Regnier a dit (sat. X):

  Pour s’assurer si c’est ou laine, ou soie, ou lin,
  Il faut en devinaille être _maître Gonin_.

Sur quoi Brossette fait celle remarque: «Brantôme, vers la fin du
premier volume de ses _Dames galantes_, parle d’un _maître Gonin_,
fameux magicien, ou soi-disant tel, qui, par les tours merveilleux de
son art, divertissait la cour de François I^{er}. Un autre _maître
Gonin_, petit-fils du précédent, et beaucoup moine habile si l’on
en croit Brantôme, vivait sous Charles IX. Delrio, tome II de ses
_Disquisitions magiques_, en rapporte un fait par où, s’il était
véritable, le petit-fils ne cédait en rien au grand-père»[50].

Il y avait aussi, sous Louis XIII, un nouveau _maître Gonin_, habile
joueur de gobelets qui se tenait sur le Pont-Neuf. Mais ce n’est pas
la dextérité de ces personnages célèbres dans les rues de Paris qui a
donné lieu à l’expression proverbiale. Elle est plus ancienne qu’eux.
Le nom de _Gonin_ d’ailleurs n’est point patronymique; il vient de
_gone_, qui signifiait particulièrement une robe de moine, dans
l’ancienne langue romane, et il a servi à désigner ceux qui portaient
cette robe. Un _tour de maître Gonin_, c’est proprement un tour de
moine.


=GORGE.=—_Faire rendre gorge à quelqu’un._

C’est l’obliger à rendre ce qu’il a pris illicitement; métaphore
empruntée de la fauconnerie, où l’on appelle _gorge_ la mangeaille de
l’oiseau de proie, qui se la voit souvent arracher du jabot par le
fauconnier, lorsque celui-ci veut qu’il chasse.

_L’oiseau ne vole pas sur sa gorge._

Au propre, l’oiseau ne vole pas à la poursuite du gibier, quand il est
repu; au figuré, l’on ne doit pas se livrer à un violent exercice en
sortant de table.

_Faire une gorge chaude de quelque chose._

_Gorge chaude_ est un terme de vénerie par lequel on désigne la viande
du gibier vivant ou récemment tué qu’on donne aux oiseaux de proie; et
c’est parce que ces oiseaux sont très friands d’une telle curée, qu’on
a dit des personnes qui se réjouissent d’une chose, qu’_elles en font
une gorge chaude_ ou _des gorges chaudes_.


=GOUJON.=—_Avaler le goujon._

Se laisser attraper, se laisser prendre à une supercherie, à un conte,
comme font M. et madame Oronte dans la comédie de _Crispin rival_,
lorsqu’ils ajoutent foi à deux fripons de valets qui leur parlent de
deux étangs où l’on pêche tous les ans pour 2,000 francs de goujons.


=GOUSSAUT.=—_C’est un franc Goussaut._

Un seigneur de la cour de Louis XIII fesait une partie de piquet dans
un cercle. Ayant reconnu qu’il n’avait pas bien écarté, il s’écria: _Je
suis un franc Goussaut_. Or, _Goussaut_ était le nom d’un président
qui jouait très mal et qui passait pour un imbécile. Ce président
se trouvait par hasard derrière le joueur, qui ne le croyait pas si
près. Choqué de l’expression, il répondit avec colère: Vous êtes un
sot. Et l’autre repartit, sans se déconcerter: Vous avez raison; c’est
précisément cela que j’ai voulu dire.

On a prétendu que la locution a dû son origine à cette anecdote, mais
elle a été prise indubitablement de la fauconnerie, où le terme de
_goussaut_ s’emploie pour désigner un oiseau peu allongé et trop lourd
pour la volerie, comme la buse.


=GOÛT.=—_Il ne faut pas disputer des goûts._

Voltaire a expliqué ainsi ce proverbe: «On dit qu’_il ne faut point
disputer des goûts_, et on a raison, quand il n’est question que du
goût sensuel, de la répugnance qu’on a pour une certaine nourriture,
de la préférence qu’on donne à une autre: on n’en dispute point, parce
qu’on ne peut corriger un défaut d’organes. Il n’en est pas de même
dans les arts: comme ils ont des beautés réelles, il y a un bon goût
qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore; et on corrige
souvent le défaut d’esprit qui donne un goût de travers. Il y a aussi
des ames froides, des esprits faux, qu’on ne peut ni échauffer, ni
redresser. C’est avec eux qu’il ne faut point disputer des goûts, parce
qu’ils n’en ont point.»


=GOUTTE.=—_La goutte est comme les enfants des princes; on la baptise
tard._

On se contentait d’ondoyer les enfants des princes du sang au moment de
leur naissance, et on ne les baptisait que lorsqu’ils avaient atteint
l’âge de douze ans[51]. C’est ce qui a fait dire que la goutte leur
ressemble, d’après la peine qu’éprouvent les goutteux à convenir qu’ils
sont travaillés de cette maladie.—_Les goutteux sont martyrs avant
d’être confesseurs_, dit un autre proverbe plus ancien.

_Goutte tracassée est à demi-pansée._

L’exercice est un bon remède contre la goutte.

  _Au mal de la goutte_
  _Le mire ne voit goutte._

Ovide a dit la même chose dans ce vers:

  _Tollere nodosam nescit medicina padagram._

_Mire_ est un vieux mot qui signifie médecin et chirurgien.

_La goutte vient de la feuillette ou de la fillette._

Jeu de mots proverbial que répétait souvent l’historien Mézeray, qui
passe pour en être l’auteur.


=GRÂCE.=—_Donner le coup de grâce à quelqu’un._

Faire quelque chose qui achève de le perdre, de le ruiner.—On appelait
autrefois _coup de grâce_, le coup que le bourreau donnait sur
l’estomac à un criminel roué vif, afin d’abréger ses souffrances.

_Apprêter la table bien fournie à la bonne grâce._

Expression citée dans les _Adages de l’Ancien et du Nouveau Testament_
par le jésuite Martin Del Rio, qui la regarde comme une allusion au
culte de _bonne grâce_ ou bonne fortune à laquelle on consacrait des
tables couvertes de mets exquis, pour se ménager ses faveurs. Cette
expression, dont se servent les villageois, dans quelques localités du
midi de la France, pour dire bien traiter ses convives, leur prodiguer
les délices de la bonne chère, était généralement usitée autrefois et
signifiait de plus: se donner du bon temps, jouir des douceurs de la
vie, se livrer à ses joyeux penchants; toutes acceptions conformes à
celles que les Latins attachaient à l’adage _indulgere genio_, que je
crois devoir traduire par _choyer son bon génie_, car cet adage me
paraît avoir la même origine que notre expression. Ce qui me porte
à penser ainsi, c’est que le bon génie et la bonne fortune furent
toujours adorés et fêtés ensemble. Ces deux divinités recevaient les
mêmes honneurs, à Rome, dans un temple du Capitole, dont leurs statues,
chefs-d’œuvre de Praxitèle, fesaient un des plus beaux ornements; elles
avaient un autel commun dans l’antre de Trophonius; Orphée ne les a
jamais séparées dans ses hymnes, et le prophète Isaïe les a réunies
dans ce passage remarquable, traduit en latin d’après la version des
Septante: _Qui ponitis mensam gad et impletis meni libamen_, etc.
_Vous qui dressez la table pour la bonne fortune et qui préparez des
libations pour le bon génie_, etc. C’est saint Jérome qui nous apprend
que _gad_ signifie la bonne fortune, et _meni_ le bon génie.


=GRAIN.=—_Être dans le grain._

Être à son aise, être dans quelque affaire avantageuse.—Métaphore
empruntée des animaux qui sont nourris de grain et qui en ont plus
qu’il ne leur en faut.


=GRAISSER.=—_Graisser la patte à quelqu’un._

Le gagner en lui fesant un cadeau ou lui donnant de l’argent. La
Mésangère a prétendu que le mot _patte_ désignait ici un pied de
chevreuil ou autre bête fauve, suspendu à un cordon de porte, et il
s’est fondé sur l’expression plus récente _graisser le marteau_,
c’est-à-dire, donner la pièce au portier d’une maison dont on veut se
faciliter l’entrée. Mais ce mot doit s’entendre de la main de l’homme
qui se laisse corrompre par un présent. Dans le temps où l’on payait la
dime _de carnibus porcinis_ (des chairs de porc), _Graisser la patte_
s’employait littéralement pour exprimer l’action d’un redevancier qui
remettait, de la main à la main, au commissaire-dimeur quelque portion
de la denrée soumise au droit, dans la vue de capter sa bienveillance
ou d’apprivoiser sa rigidité[52]. Les solliciteurs donnaient aussi
du lard aux personnes qu’ils voulaient intéresser en leur faveur. Le
lard était au moyen-âge un mets fort estimé et il jouissait de tous
les priviléges dont les poulardes du Mans et les dindes truffées sont
aujourd’hui en possession.


=GRAPIN.=—_Se noyer dans la mare à Grapin._

Cette espèce de proverbe qu’on emploie en parlant d’un discoureur
qui perd le fil de ses idées et reste court, est un mot de Pierre
Emmanuel de Coulanges. Cet aimable chansonnier, proche parent et ami
de madame de Sévigné, occupait une charge de conseiller au parlement,
quoique son caractère léger et jovial le rendit peu propre aux graves
fonctions de la magistrature. Un jour qu’il rapportait, aux enquêtes
du palais, l’affaire d’une mare d’eau que se disputaient deux paysans,
dont l’un se nommait Grapin, il s’embrouilla dans le détail des faits,
et, interrompant brusquement sa narration, il dit aux juges: «Pardon,
messieurs, je sens que je me noie dans la mare à Grapin, et je suis
votre serviteur.» Le lendemain il vendit sa charge, et ne songea plus
qu’à faire de jolies chansons et de bons diners.


=GRATTE-CUL.=—_Il n’est point de si belle rose qui ne devienne
gratte-cul._

Il n’y a pas de si belle personne qui, en vieillissant, ne devienne
laide. Les Italiens disent: _Non fû mai cosi bella scarpa che non
diventasse brutta ciabatta_; _il n’y a jamais eu si beau soulier qui ne
soit devenu laide savatte_.

  _Non semper idem floribus est honos
  Vernis..._      (HORACE, lib. II, od. II.)

 Les fleurs du printemps ne conservent pas toujours leur beauté.


=GREC.=—_Être Grec._

Les Grecs ayant de l’instruction, quand les autres peuples étaient dans
l’ignorance, ont dû nécessairement passer pour habiles. De là cette
expression qu’on applique à un homme fin, adroit, subtil, rusé, et
même perfide. Les Romains donnaient le même sens au verbe _græcari_,
_agir à la manière des Grecs_, et ils appelaient l’art de tromper, _ars
pelasga_, _art des Grecs_.

On dit d’un homme peu instruit ou peu industrieux, qu’_il n’est pas
grand Grec_, ou _habile Grec_.

_Passez, c’est du grec._

C’est-à-dire, ne vous occupez pas, ne vous mêlez pas de cela, car
vous n’y entendez rien. Cette locution a sans doute tiré son origine
de la coutume des glossateurs. On prétend que lorsqu’ils tombaient
sur quelque mot grec dans les manuscrits latins, ils cessaient
d’interpréter, et en donnaient pour raison que c’était du grec qui ne
pouvait être lu: _Græcum est, non potest legi_.


=GREDIN.=—_C’est un gredin._

Il y avait autrefois chez les grands seigneurs des valets du dernier
ordre qui se tenaient toujours sur les _gradins_, c’est-à-dire sur
les degrés de l’escalier, sans jamais entrer dans l’appartement. On
leur donnait à cause de cela le nom de _gredins_, corrompu de celui
de _gradins_, et ce nom devint par la suite un terme injurieux, pour
signifier un homme du néant, un homme sans naissance, sans bien ni
qualités, un mauvais gueux.

_Gredin_ s’emploie aussi pour désigner un fripon, et l’on prétend que,
dans ce sens, l’expression est une métaphore prise du chien du même
nom, dont la mauvaise réputation vient de ce que les individus de la
race à laquelle il appartient sont uniquement propres à quêter et à
piller. Certain fournisseur du temps du directoire, ne manquait jamais
d’appeler gredins ceux de ses agents qui trompaient sa confiance. Ne
me parlez pas de ce gredin-là, disait-il d’un de ses employés les plus
intelligents: c’est un chien qui quête, mais qui ne rapporte pas.


=GRELOT.=—_Attacher le grelot._

Faire le premier pas dans une entreprise difficile, hasardeuse. Dans
la fable de La Fontaine, _Conseil tenu par les rats_, l’assemblée
décide, sur l’avis de son doyen, qu’il faut attacher un grelot au cou
du terrible chat Rodilard. La résolution est unanime, mais nul ne se
présente pour l’exécution:

  Chacun fut de l’avis de monsieur le doyen,
  Chose ne leur parut à tous plus salutaire.
  La difficulté fut d’_attacher le grelot_,
  L’un dit: je n’y vois point; je ne suis pas si sot;
  L’autre: je ne saurais; si bien que sans rien faire
  On se quitta.

L’expression a été popularisée par notre inimitable fabuliste; mais
elle n’est pas de son invention. Il y a un proverbe chinois qui dit:
_Celui qui a attaché le grelot doit le détacher_. Celui qui a commencé
une entreprise doit la terminer.


=GRENIER.=—_Quand la maison est trop haute, il n’y a rien au grenier._

Quand une personne a la taille trop élevée, elle a la tète vide. C’est
une opinion fort ancienne et fort répandue que la nature développe le
corps outre mesure aux dépens de l’esprit, et que ce qu’elle ajoute au
premier elle le retranche au second: _Quod corporis addit moli detrahit
ingenio natura_.—Un proverbe latin traduit du grec dit: _Amens qui
longus, un homme grand est un sot_.

Le petit abbé Cosson, disputant un jour avec un impertinent de haute
taille et de peu d’intelligence, finit brusquement par lui dire:
«Brisons là, monsieur; un rez-de-chaussée ne peut pas tenir tête à
six étages.» Comme son interlocuteur n’avait pas l’air de comprendre:
«Rien n’est plus semblable, ajouta-t-il, qu’un homme de six pieds et
une maison de six étages. C’est toujours le sixième qui est le plus mal
meublé.»

Le chancelier Bacon avait fait la même comparaison avant lui. Interrogé
par Jacques I^{er} sur ce qu’il pensait d’un ambassadeur français,
homme fort grand, à qui ce roi venait de donner audience: «Sire,
répondit-il, les gens de cette taille sont quelquefois semblables
aux maisons de cinq ou six étages, dont le plus haut appartement est
d’ordinaire le plus mal garni.»


=GRENOBLE.=—_Faire la reconduite de Grenoble._

C’est accompagner quelqu’un à coups de pierres; le renvoyer en le
maltraitant.

Quelques-uns pensent que ce dicton est né d’une allusion à l’échec
qu’éprouva Lesdiguières, lorsque, voulant surprendre Grenoble, il en
fut repoussé à coups de pierres. Quelques autres le font venir des
rixes si fréquentes, dans cette ville, entre les compagnons du devoir
et les cordonniers, dont les uns voulant chasser les autres, les
poursuivent à coups de pierres.


=GRENOUILLE.=—_Faire le métier de la grenouille._

C’est boire et babiller; double occupation des ivrognes.

_Il n’est pas cause que les grenouilles n’ont point de queue._

On sait que les petits des grenouilles, ou les tétards, ont une longue
queue qui disparaît à mesure que leur corps se développe. C’est sur
ce changement, regardé par le peuple comme un phénomène merveilleux,
qu’est fondé le dicton, dont on se sert ironiquement pour signifier
qu’un homme ne fait rien d’extraordinaire, qu’il n’a pas la moindre
intelligence.


=GRIBOUILLE.=—_Il est fin comme gribouille, qui se cache dans l’eau,
de peur de la pluie._

On trouve dans le recueil de Philippe Garnier: _Il est aussi sot que
Dorie, qui se cache dans l’eau, de peur de la pluie_. _Gribouille_
et _Dorie_ sont des êtres imaginaires, des types de la sottise de
certaines gens qui, pour éviter un inconvénient, se jettent dans
un autre inconvénient encore plus grand.—On dit aussi, _c’est un
gribouille_, pour un sot, un imbécile, un niais. Borel pense que ce nom
vient du grec γρυτοπώλης (regrattier, fripier). D’autres le croient
forgé à plaisir.


=GRIGOU.=—_C’est un grigou._

Un misérable qui n’a pas de quoi vivre; un avare fieffé qui se refuse
jusqu’au nécessaire. Ce mot dit Roquefort, vient de l’italien _grieco_,
ou de l’espagnol _griego_, qui a la même signification. L’abbé Morellet
le fait dériver du latin _gregarius_.


=GRINGALET.=—_C’est un gringalet._

On se sert beaucoup de cette expression pour désigner, au physique, un
homme maigre, fluet, et au moral, un homme sans aveu, sans consistance,
sans considération. Nos lexicographes ne regardent pas ce mot comme
français, car aucun ne le cite. On peut croire pourtant qu’il l’est ou
du moins qu’il l’a été, puisqu’il se trouve dans Perceval.


=GRIVE.=—_Soûl comme une grive._

Ce n’est pas sans raison qu’on a fait de cet oiseau le type proverbial
de l’ivresse. Les grives sauvages s’enivrent fortement à manger
du raisin mûr qu’elles aiment beaucoup, et les grives apprivoisées
s’enivrent plus fortement encore à boire du vin pur, pour lequel elles
ont un goût particulier. Linnée (_Fauna suecica_, p. 71) parle d’une
litorne ou tourdelle, espèce de grive, qui, ayant été élevée chez un
cabaretier, se rendit si familière, qu’elle courait sur la table et
allait boire du vin dans les verres; elle en but tant qu’elle devint
chauve; mais, après avoir été privée de cette liqueur, pendant un an
qu’elle passa en cage, elle reprit ses plumes.


=GRUE.=—_Faire la grue._

C’est-à-dire regarder en l’air, parce que la grue est un oiseau à long
cou qui a la tête et les yeux dirigés en l’air. Le peuple, qui est
toujours disposé à chercher des merveilles en l’air, est appelé _le
peuple grue_. Dans cette dernière expression, _grue_ se prend pour
bête, imbécile, comme dans le proverbe suivant: _Maître Gonin est mort,
le monde n’est plus grue_.

_Faire le pied de grue._

Lorsque les grues s’arrêtent quelque part, dit Pline le naturaliste
(liv. X, c. 23), quelques-unes font le guet pendant la nuit, posées
sur un pied et tenant de l’autre un petit caillou dont la chute, quand
elles s’endorment, révèle leur négligence, ou interrompt leur sommeil:
les autres se tiennent, tantôt sur un pied et tantôt sur l’autre. De là
cette expression triviale, _Faire le pied de grue_, pour dire attendre
longtemps sur ses pieds.

_Un moineau dans la main vaut mieux qu’une grue qui vole._

Il faut préférer un petit avantage qui est certain à un grand avantage
qui est incertain.

La grue figure dans ce proverbe par la raison qu’on mangeait beaucoup
de grues en France dans le treizième et le quatorzième siècle; comme on
peut le voir dans le vieux livre intitulé: _Viandier pour appareiller
toutes manières de viandes_, par Taillevent.


=GUÉPIN.=—_Les guépins d’Orléans._

L’esprit fin et railleur des Orléanais leur a fait donner ce sobriquet
de _guépins_, qui est dérivé du bas latin _guespa_ pour _vespa_, guêpe,
comme l’indiquent ces vers de Théodore de Bèze:

  _Aurelias vocare vespas suevimus.
  Ut dicere olim mos erat nasum atticum._

Bonaventure des Périers, dans son _conte d’une dame d’Orléans qui
aimait un écolier_, oppose le terme de _guépin_ à civil et poli.
C’était, dit-il, une dame gentille et honnête, encore qu’elle fût
_guespine_.

Dans la _Relation de l’entrée de l’empereur Charles-Quint à Orléans_,
en 1539, _guespin_ est employé pour étudiant de la ville d’Orléans.

On trouve dans le _Mercure_ d’octobre 1732, une autre origine que
voici: «Orléans est une des plus anciennes villes des Gaules, fondée
par une colonie grecque sortie des environs de l’Épire, 250 ans après
la destruction de Troie. Orléans fut la plus savante ville des Gaules.
On remarquait dans ses habitants un certain génie brillant qu’on ne
remarquait pas dans les autres Gaulois; aussi leur donna-t-on le nom
de γόεσπος (goespos) qui en grec signifie _pierre brillante_. C’était
une espèce de caillou transparent qui se trouvait aux environs de
l’Épire, et qui a longtemps décoré les temples des Grecs. Le nom leur
est resté depuis, et, par corruption de langage, a été changé en celui
de _guespin_ ou _guépin_.»


=GUEULE.=—_Venir la gueule enfarinée._

C’est-à-dire dans l’espérance d’obtenir ce qu’on désire, avec une
sotte confiance, inconsidérément.—Cette façon de parler est, suivant
Le Duchat, une métaphore empruntée des boulangers qui, au moment
d’enfourner, sèment de la farine à la _gueule_ ou bouche de leur four,
afin de juger par la manière dont la farine s’allume, si le four a le
degré de chaleur convenable. N’est-elle pas plutôt une allusion aux
farces dites _enfarinées_, dans lesquelles l’acteur chargé du rôle de
Gilles ou de Pierrot, se montre toujours le visage saupoudré de farine?
(Voyez _Jean farine_.)

_A goupil endormi, rien ne lui chet en gueule._

On ne gagne rien à vivre dans l’inaction.—Goupil primitivement
voulpil, est un vieux mot dérivé de _vulpillus_ diminutif de _vulpes_
(renard), et _chet_ est la troisième personne du présent de l’indicatif
du vieux verbe _chéir_ ou _chéer_ (choir, tomber.)


=GUEUX.=—_Gueux comme un rat._

Ne serait-ce pas gueux comme un _ras_ qu’il faudrait dire? On ne voit
pas, en effet, en quoi un rat est plus gueux qu’un autre animal de
son espèce, tandis que _ras_, au lieu de _rat_, donne l’idée d’un
malheureux, qui, condamné à être rasé ou tondu publiquement, reste dans
l’abandon et la misère.

On dit plus fréquemment, _gueux comme un rat d’église_; ce qui est tout
à fait juste, car un rat n’a presque rien à manger dans une église.
Il est probable que cette dernière comparaison a été imaginée pour
rectifier l’inexactitude de la première plus anciennement usitée.

_Les gueux ne sont jamais hors de leur chemin._

Parce que les gueux n’ont point de demeure fixe. Il en est de même de
ceux qui disputent sans avoir des notions déterminées; et ce proverbe
leur est justement appliqué.


=GUI.=—_A gui l’an neuf! où au gui l’an neuf!_

C’est le cri antique, le cri gaulois, par lequel les Druides
annonçaient en chantant le premier jour de l’année, jour consacré à la
distribution du gui de chêne.

  _Ad viscum, viscum Druidæ cantare solebant._      (OVIDE.)

Il est encore usité aujourd’hui, en plusieurs endroits, comme refrain
de quelques couplets que les enfants font entendre devant les portes
des maisons, pour demander des étrennes.


=GUIGNON.=—_Porter guignon._

Porter malheur.—Le mot _guignon_, dérivé du verbe _guigner_ (regarder
du coin de l’œil ou de travers), a reçu la signification de malheur, à
cause des maléfices attribués par la superstition à cette manière de
regarder, qui est celle de l’envie.

  _Non istic oblique oculo mea commoda quisquam,
  Limat._      (HORACE, lib. I, épist. 14.)

 Ici personne ne trouble mon bonheur par son œil oblique.

Les Espagnols appellent, _mal de ojos_, _mal des yeux_, non le mal
qu’on reçoit, mais celui qu’on donne par les yeux. C’est la fascination
du mauvais œil.


=GUILLEDOU.=—_Courir le guilledou._

Aller souvent, et surtout la nuit, dans les lieux de débauche.
_Guilledou_, suivant Ménage, est dérivé de _gildonia_, espèce
d’ancienne société ou confrérie, encore existante en quelques endroits
d’Allemagne, dans laquelle on fesait des festins qui pouvaient servir
de prétexte à d’autres débauches.—Suivant Le Duchat, _courir le
guilledou_ est une corruption de _courir l’aiguillette_, et peut
signifier proprement courir les grands corps de garde, de tout temps
pratiqués dans les portes des villes, sous des tours dont les flèches
se terminent en pointe comme l’aiguillette d’un clocher. Une de ces
portes est appelée _guildou_ dans l’_Histoire du roi Charles VII_
(édition du Louvre, in-folio, p. 783); et, dans l’histoire du même
prince, attribuée à Alain Chartier, sous l’année 1446, il est parlé
d’un château de Bretagne appelé _Guilledou_, soit à cause de sa tour,
soit parce qu’il était situé sur quelque pointe de montagne.—L’abbé
Morellet, donne l’étymologie suivante: «Le propos d’un homme qui court
les lieux de prostitution est tout naturellement _will do you...?_
_Voulez-vous...?_ si l’on considère que le _w_ anglais se change
souvent en _g_, et que _dou_ a pu remplacer _do you_ pour la plus
grande facilité de la prononciation, on comprend aisément comment
_courir le guilledou_ est mener la vie d’un libertin, demandant aux
filles _will you?_ ou _will do you...?_


=GUILLOT.=—_Être logé chez Guillot le songeur._

C’est être absorbé dans ses pensées, dans ses réflexions. Moisant de
Brieux conjecture que, _Guillot le songeur_ a été mis pour Guillan le
pensif, chevalier de la cour du roi Lisvard qui l’appelait le plus
grand rêveur du monde, parce qu’il pensait tellement à sa dame, qu’il
s’oubliait souvent lui-même.

_Qui croit guiller Guillot, Guillot le guille._

_Guiller_ est un vieux mot qui signifie tromper.—Borel assure que
ce proverbe vient d’un seigneur de l’Albigeois, nommé Guillot de
Ferrières, homme très rusé sous une apparence de bonhomie.



H


=HABIT.=—_L’habit ne fait pas le moine._

Il ne faut pas juger des personnes pur l’extérieur.—On a donné
diverses origines à ce proverbe. Quelques auteurs prétendent qu’il fut
imaginé à une époque où les moines affectaient de porter le heaume avec
les éperons dorés, et se paraient d’un costume mondain, sous lequel ils
avaient plutôt l’air de chevaliers que d’ecclésiastiques (S. Norbert,
_Stat._—S. Bernard, APOLOG. CX, n. 25). Quelques autres pensent qu’il
fut introduit par les jurisconsultes canoniques, qui décidèrent que
la profession était nécessaire pour posséder un bénéfice régulier, et
qu’il ne suffisait pas du noviciat et de la prise d’habit, ou, ce qui
revient au même, que l’_habit ne fesait pas le moine_. (Godefroy, _sur
la coutume de Normandie_). On lit dans les _Décrétales_ de Grégoire
IX, qui siégeait dès l’an 1227: _Cùm monachum non faciat habitus, sed
professio regularis_.

Je crois que le proverbe est antérieur aux faits auxquels on a voulu
le rattacher, et qu’il est venu par imitation de celui des anciens
_Isiacum linostolia non facit_, la robe de lin ne fait pas le prêtre
d’Isis.—Les prêtres de la déesse Isis étaient revêtus de longues robes
de lin semblables aux aubes de nos prêtres, ce qui leur a fait donner,
par Ovide, la dénomination de _linigera turba_.

On trouve L’_habit ne fait pas l’ermite_, dans le fabliau intitulé:
_Frère Denise, Cordelier_, par Rutebœuf.

_Si l’habit du pauvre a des trous, celui du riche a des taches._

Proverbe qui revient à cette sentence latine traduite d’un vers grec de
Théognis: _Virtutem egestas, divitiæ vitium tegunt, les haillons de la
misère couvrent la vertu, le manteau de la fortune couvre le vice_.

Il semble, dit Platon, que l’or et la vertu soient placés des deux
côtés d’une balance, et qu’on ne puisse ajouter au poids du premier
sans que l’autre devienne au même instant plus léger.

_L’habit volé ne va pas au voleur._

Les biens mal acquis ne profitent point.

_Porter un habit de deux paroisses._

Autrefois les paroisses étaient tenues de lever à leurs frais pour
l’armée un certain nombre de pionniers, qu’elles devaient, en outre,
équiper complétement; mais chacune d’elles avait le droit de revêtir
les siens d’une livrée particulière: d’où il résultait que, lorsque
deux paroisses réunies ne fournissaient qu’un seul homme, le costume
dont elles l’affublaient était mi-partie de deux étoffes de différente
couleur. Ce qui donna naissance à l’expression proverbiale _porter
un habit de deux paroisses_, qui n’a pas besoin d’être expliquée
au propre, et qui signifie, au figuré, agir ou parler tantôt d’une
manière, tantôt d’une autre, être ce qu’on nomme communément un _homme
à deux visages_, ou comme disaient les Latins, _homo bilinguis_, _un
homme à deux langues_, ou _à deux paroles_.

La Fontaine a dit, dans la onzième fable du livre XII:

  Quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux
      _Porter habit de deux paroisses_.

Vers qui présentent heureusement les deux acceptions de notre
expression proverbiale; car le fabuliste, tout en parlant dans le sens
moral, a voulu rappeler aussi le sens propre, par allusion au plumage
noir et blanc de la pie.


=HABITUDE.=—_L’habitude est une seconde nature._

_Ferme in naturam consuetudo vertitur._ (Cicéron, _de invent._, lib. I,
cap. 2.) L’habitude est un composé des impressions répétées que font
sur nous l’instruction, l’exercice, l’opinion et l’exemple. Une fois
qu’elle est établie, elle n’a pas moins d’empire que la nature avec
laquelle elle se confond si bien, qu’un philosophe n’a pas craint de
dire: On appelle l’habitude une seconde nature, et peut-être la nature
n’est-elle qu’une première habitude.


=HAIE.=—_N’approchez pas des haies._

Dans un village du Poitou, une femme, après une grosse maladie, tomba
en léthargie. On pensa qu’elle avait perdu la vie, on l’enveloppa d’un
linge seulement, selon la coutume des pauvres gens du pays, et on la
porta au cimetière. Les porteurs ayant passé à travers des buissons,
les épines la piquèrent, et elle revint de sa léthargie, si bien
qu’elle vécut encore quatorze ans. Au bout de ce temps, elle mourut, ou
du moins son mari crut qu’elle était assez morte pour être enterrée.
Il la fit porter de nouveau au dernier asile, et lui-même voulut
accompagner son corps; mais en arrivant à l’endroit des buissons, il
s’écria à plusieurs reprises: _N’approchez pas des haies_. Ce qui
devint un proverbe dont le sens moral est: ne fréquentez pas les gens
qui peuvent vous faire du mal; éloignez-vous de la société des méchants.


=HALLEBARDE.=—_Cela rime comme hallebarde et miséricorde._

Cela ne rime pas du tout.—Certain parémiographe a prétendu qu’il faut
entendre ici par miséricorde une dague de ce nom[53], avec laquelle
les hommes de guerre d’autrefois achevaient un ennemi terrassé, en
l’enfonçant dans le défaut de son armure, et il a indiqué l’extrême
différence de la miséricorde, arme très courte qu’on portait à
la ceinture, et de la hallebarde, arme très longue qu’on portait
sur l’épaule, comme raison du proverbe employé, suivant lui, pour
ridiculiser l’assimilation de deux choses disproportionnées ou
disparates.

Cette origine ne me paraît pas admissible, en voici une autre qui est
rapportée dans plusieurs recueils, et qui a du moins le mérite d’être
fort plaisante, si elle n’a pas celui d’être vraie.

Un petit boutiquier de Paris, nommé J. Cl. Bombet, fort ignorant de
tout ce qui ne concernait pas son petit négoce, eut le chagrin de voir
mourir le suisse de l’église Saint-Eustache, avec lequel il était très
lié. Il voulut rendre ses regrets publics, en composant pour feu son
ami une belle épitaphe, mais la grande difficulté était de la faire
en vers, car il n’avait aucune espèce de notion sur la poésie. Il
s’adressa à un maître d’école qui n’en savait guère davantage, et lui
demanda quelles étaient les règles de cet art. Le magister, d’un air
doctoral, lui répondit que, quoiqu’une pièce de vers dût rouler sur
un sujet unique, il fallait néanmoins, autant qu’il était possible,
que chaque vers pût présenter en lui-même une idée indépendante, que,
quant à la rime, il était nécessaire que les trois dernières lettres
du second vers fussent les mêmes que les trois dernières du précédent.
Le bonhomme retint bien cette leçon, et, après beaucoup de travail, il
accoucha du quatrain suivant:

            Ci gît mon ami Mardo_che_.
  Il a voulu être enterré à Saint-Eusta_che_.
  Il y porta trente-deux ans la halleba_rde_.
            Dieu lui fasse misérico_rde_.

  (Par son ami J. Cl. BOMBET, 1727.)

Il fit graver cette sublime épitaphe sur la pierre tumulaire, et de là
vint le proverbe _cela rime comme hallebarde et miséricorde_.

La véritable explication de ce proverbe, bien antérieur à la date de
l’épitaphe, se rattache à un fait littéraire que voici. Nos anciens
versificateurs regardaient deux consonnes suivies d’un e muet, comme
suffisantes pour constituer une rime féminine, ce qui parut plus tard
un abus auquel on remédia en exigeant que cette rime fut double et
résultat du son qui se lie immédiatement à la syllabe muette. Ainsi,
les rimes de _hallebarde_ et _miséricorde_, qui étaient admises d’après
le premier principe, furent proscrites d’après le second, et elles
devinrent dès-lors le type proverbial des rimes défectueuses.

On dit aussi: _Cela rime comme bûche et poche.—Cela rime comme corne
et lanterne._


=HARDI.=—_Hardi comme un saint Pierre._

Cela se dit d’une personne qui nie effrontément une chose, comme fit
saint Pierre, lorsqu’il renia trois fois Jésus-Christ.


=HARENG.=—_La caque sent toujours le hareng._

Proverbe qu’on applique à une personne qui, par quelque action ou
par quelque parole, fait voir qu’elle retient encore quelque chose
de la bassesse de son origine ou des mauvaises impressions qu’elle a
reçues.—On dit aussi: _Le mortier sent toujours les aulx_.

  _Quo semel est imbuta recens servabit odorem
  Testa diu._      (HORACE, liv. I, épit. 2.)


=HARO.=—_Crier haro sur quelqu’un._

C’est se récrier avec indignation sur ce qu’il fait ou dit mal à
propos.—L’opinion la plus accréditée sur le mot _haro_ est celle qui
le fait dériver de Rol ou Rollon, chef des Normands, qui, en vertu du
traité de Saint-Clair sur Epte, en 912, se fit baptiser pour épouser
Giselle, fille de Charles-le-Simple, et devint le premier duc de
Normandie sous le nom de Robert, parce que Robert, duc de France et
de Paris, lui avait servi de parrain. Rollon fut, dit-on, après sa
conversion, un souverain si zélé pour le maintien de l’ordre et de
la justice, et si redouté des méchants, que son nom seul prononcé
réprimait leurs entreprises. Les lois qu’il fit contre le vol furent si
exactement observées, qu’on n’osait même ramasser ce qu’on trouvait,
dans la crainte d’être accusé de l’avoir dérobé. Un jour, qu’il
chassait dans la forêt de Roumare, un seigneur franc, qui était parmi
les officiers de sa suite, lui ayant dit qu’il se croirait perdu s’il
avait le malheur de passer tout seul, de nuit, dans cette forêt: vous
avez tort, répondit le duc, car vous y seriez en sureté comme chez
vous. En même temps il détacha un collier d’or qu’il portait à son
cou, et le suspendit à un arbre, en jurant qu’aucun homme n’aurait la
hardiesse d’y toucher. En effet, trois ans après, lorsqu’il mourut,
le collier était encore suspendu à l’arbre d’où on le retira pour le
mettre dans son cercueil. On a conclu de ces divers traits et de la
ressemblance qu’il y a entre l’exclamation _ha! Rol_ et _haro_ que ce
dernier mot, ainsi que l’usage de faire arrêt sur quelqu’un ou sur
quelque chose était un reste d’invocation à Rol ou Rollon. Cependant
l’usage et le mot existaient avant le prince normand; ce qui a fait
croire à quelques auteurs qu’il fallait les rapporter à Harold, prince
danois, qui était grand conservateur de la justice à Mayence, en 815;
mais c’est encore une erreur. _Haro_ est un dérivé du verbe celtique
_haren_ (crier, appeler en aide), et il est le même que son homonyme
_harau_ qui signifie secours. On trouve dans le _Vieux Testament en
vers_: _harau, harau, je me repens_.

Quant à l’usage de faire arrêt pour procéder ensuite en justice,
il était connu des Romains qui le nommaient _quiritatio quiritum_.
Lorsqu’ils étaient injustement opprimés, du temps de la république,
ils invoquaient par une plainte publique l’assistance des citoyens;
et du temps de l’empire, ils s’écriaient: _O César!_ ce dernier cri
était si respecté qu’après qu’il avait été proféré, on cessait toute
poursuite pour recourir à la décision de l’empereur, même quand il
s’agissait d’un criminel que l’on conduisait au supplice. Nous voyons,
dans le III^e livre du roman d’Apulée, que l’_âne d’or_, en traversant
un village, s’efforça de faire entendre ce cri pour être délivré
des voleurs qui l’emmenaient. Il prononça assez distinctement _ô_ à
plusieurs reprises, mais il ne put venir à bout de dire _César_.

La clameur de _haro_ fut si révérée en Normandie, que lorsqu’on allait
enterrer Guillaume-le-Conquérant dans l’église de Saint-Étienne de
Caen, qu’il avait fait bâtir, un bourgeois de la ville nommé Ascelin,
fit suspendre les funérailles par cette clameur. Il disait que
l’emplacement de cette église avait été usurpé sur le champ de son père
Arthur par le prince, et il s’opposait à ce que l’usurpateur y fût
inhumé. On vérifia le fait à l’instant, et on donna soixante sols à
Ascelin pour la place de la sépulture, avec promesse de lui payer dans
quelque temps le reste de sa terre.


=HATE.=—_La trop grande hâte est cause du retardement._

_Qui nimiùm properat seriùs absolvit_ (Tite-Live, lib. XXII, c. 39).
_Qui se hâte trop finit plus tard._

_Festinatio tarda est_ (Q. Curt., lib. IX, c. 9). _On se retarde par
trop de précipitation._

_Ipsa se velocitas implicat_ (Senec., _Épist._ 44). _L’extrême
promptitude s’embarrasse elle-même._


=HATER.=—_Qui se hâte trop se fourvoie._

On ne fait bien les choses qu’à propos, en y employant le temps et les
soins nécessaires. La précipitation gâte tout; _elle est imprévoyante
et aveugle_. _Festinatio improvida et cæca_ (Tite-Live, lib. XXII, c.
5).

Il y a un proverbe grec rapporté par Aristote, et passé dans la langue
latine en ces termes: _Canis festinans cæcos parit catulos. Le chien
en se hâtant fait des petits aveugles._ Ce proverbe est fondé sur
l’opinion erronée que le chien qui se presse trop dans l’acte de la
génération risque de produire des petits difformes.


=HAUBERGEON.=—_Maille à maille se fait le haubergeon._

Pour exprimer qu’on doit faire les choses avec ordre et les unes après
les autres, ou qu’en faisant de petites épargnes, on peut amasser
beaucoup de bien.—Le haubergeon, ancienne arme défensive, était une
espèce de cotte ou de chemise de mailles faite de plusieurs petits
anneaux de fer accrochés ensemble.


=HERBE.=—_Mauvaise herbe croît toujours._

Proverbe qu’on applique par plaisanterie aux enfants qui croissent
beaucoup. Les Espagnols disent: _yerva mala no la empece la elada_. _A
mauvaise herbe la gelée ne nuit point._

_Sur quelle herbe avez-vous marché?_

C’est ce qu’on dit à quelqu’un qui se livre à des saillies de mauvaise
humeur ou de folle gaîté, sans qu’on sache pour quel motif.—On avait
jadis tant de foi à la vertu de certaines herbes qu’on les croyait
capables d’opérer par le seul contact. Telle herbe égarait le voyageur
qui avait marché dessus (elle se nommait l’_herbe de fourvoiement_);
telle autre le rendait furieux, telle autre le rendait fou, etc.: de
là l’expression proverbiale.—Les Romains disaient d’un homme prêt à
s’emporter sans raison: _Il a marché sur une pierre mordue d’un chien
enragé_. _Tetigit lapidem a cane morsum._

_Manger son blé en herbe._

Dépenser d’avance son revenu.—Les Italiens disent: _Mangiare l’agresto
il giugno_. _Manger le verjus au mois de juin._—Un dissipateur
demandait à un médecin pourquoi les matières qu’il rendait étaient
vertes. C’est, répondit l’esculape, parce que _vous avez mangé votre
blé en herbe_.

_Écouter l’herbe lever._

Expression dont on se sert quelquefois pour indiquer une attention
scrupuleuse et niaise, comme le serait celle d’une personne qui
prêterait l’oreille au bruit de la végétation. L’extrême finesse d’ouïe
nécessaire pour entendre ce bruit a été attribuée à un compagnon de
Fortunatus dans le roman de ce nom.

_Il y a employé toutes les herbes de la Saint-Jean._

Expression très usitée en parlant de quelqu’un qui a usé de toute sorte
de remèdes pour se guérir de quelque maladie, ou qui a mis en œuvre
tous les moyens imaginables pour réussir dans quelque affaire. Elle
est fondée sur une croyance superstitieuse qui attribuait des vertus
merveilleuses à certaines plantes cueillies le jour de la Saint-Jean,
dans l’intervalle qui s’écoule entre les premières lueurs de l’aurore
et le lever du soleil. Non-seulement on regardait ces plantes comme un
excellent spécifique, mais on se figurait qu’elles pouvaient préserver
du tonnerre, des incendies et des maléfices. Les femmes qui n’avaient
point d’enfants en fesaient des ceintures qu’elles portaient dans
l’espoir de devenir fécondes. (Thiers, _Trait. des superst._, liv. IV,
c. 3, et liv. V, c. 3.—L. Joubert, _Erreurs popul._, liv. II, c. 2.)


=HÈRE.=—_C’est un pauvre hère._

C’est un homme sans mérite, sans considération, _un pauvre sire_.
Ce mot est dérivé de l’allemand _Herr_, qui signifie Seigneur. Une
métathèse de sens fort commune en a fait en français un terme de
mépris. C’est ainsi que deux autres mots allemands fort nobles, _ross_
et _buch_, coursier et livre, sont devenus chez nous _rosse_ et
_bouquin_.


=HÉRÉSIE.=—_Un sot ne fait point d’hérésie._

Ce proverbe est, dans l’application qu’on en fait, une critique
déguisée sous la forme de la louange, une manière ironique d’excuser
la sottise. Il est fondé sur cette vérité incontestable que l’auteur
d’une hérésie doit allier à l’énergie du caractère l’exercice des
facultés intellectuelles; car on ne remue point les hommes sans
ces deux puissants leviers. M. de Châteaubriand, dans ses _Études
historiques_, a très bien montré l’affinité des hérésies et des
systèmes philosophiques: «L’hérésie, dit-il, cette branche gourmande
du christianisme, ne cessa de pousser avec vigueur, et reproduisit de
son côté le fruit philosophique dont le germe l’avait fait naître.» Il
s’est rencontré dans cette pensée avec Tertullien et avec saint Jérôme.
Le premier accusait les écrits de Platon d’avoir fourni la matière
de la plupart des hérésies, et le second disait que les erreurs des
hérétiques avaient toujours eu leur repaire dans les broussailles de la
métaphysique d’Aristote.


=HÉRITIER.=—_Un troisième héritier ne jouit pas des biens mal acquis._

Ce proverbe est traduit de ce vers latin:

  _De male quæsitis non gaudet tertius hæres._

Il a pour pendant cet autre proverbe: _Qui bien acquiert possède
longuement_.

_N’est héritier que celui qui jouit._

Il ne faut compter sur un héritage que lorsqu’on le tient. Un autre
proverbe dit: _Qui attend les souliers d’un mort, risque d’aller pieds
nus_.


=HÉROS.=—_Il n’y a point de héros pour son valet de chambre._

On croit que ce proverbe a été inventé par le maréchal de Catinat, qui
disait: _Il faut être bien héros pour l’être aux yeux de son valet de
chambre_. La pensée qu’il exprime se trouve dans le passage suivant de
Montaigne: «Tel a été miraculeux au monde à qui sa femme et son valet
n’ont rien vu seulement de remarquable. Peu d’hommes ont été admirés
par leurs domestiques. Nul n’a été prophète non-seulement en sa maison,
mais en son pays, dit l’expérience des histoires.» (_Ess._, liv. III,
c. 2.)

«Écoutez ceux qui ont approché autrefois de ces hommes que la gloire
des succès avait rendus célèbres; souvent ils ne leur trouvaient
de grand que le nom: l’homme désavouait le héros. Leur réputation
rougissait de la bassesse de leurs mœurs et de leurs autres penchants;
la familiarité trahissait la gloire de leurs succès. Il fallait
rappeler l’époque de leurs grandes actions pour se rappeler que c’était
eux qui les avaient faites.» (Massillon.)

La plupart des héros sont comme de certains tableaux, pour les estimer
il ne faut pas les regarder de trop près. (La Rochefoucauld.)

  Pour son siècle incrédule un héros n’est qu’un homme.

  (M. de LAMARTINE.)


=HEUR.=—_Il n’y a qu’heur et malheur._

C’est-à-dire que le hasard décide de la plupart des choses. Les Grecs
avaient un proverbe semblable, qu’Amyot a traduit ainsi:

  Tous faits humains dépendent de fortune,
  Non de conseil ni de prudence aucune.

Plutarque, dans son _Traité de la fortune_, s’est attaché à démontrer
la fausseté de ce proverbe, qui attribue tout au sort et ne laisse rien
à la prudence. Cependant il est vrai de dire que la raison humaine est
presque toujours en défaut, et que la fortune semble se moquer d’elle
en donnant des résultats différents à des entreprises semblables;
ce qui revient à la pensée de Juvénal, que de deux scélérats qui
commettent le même crime l’un est mis en croix et l’autre élevé sur un
trône,

                                    _Multi_
  _Committunt eadem diverso crimina fato.
  Ille crucem sceleris prelium tulit, hic diadema._

L’Ecclésiasle dit: _Vidi sub sole nec velocium esse cursum, nec fortium
bellum, nec sapientium panem, nec doctorum divitias, nec artificum
gratiam, sed tempus casumque in omnibus_ (c. IX, v. 2). _J’ai vu sous
le soleil que le prix de la course n’est point pour les plus légers, ni
la gloire pour les plus vaillants, ni le pain pour les plus sages, ni
les richesses pour les plus habiles, ni la faveur pour les meilleurs
ouvriers; mais que tout se fait par rencontre et à l’aventure._

«L’heur et le malheur sont à mon gré deux souveraines puissances. C’est
imprudence d’estimer que l’humaine prudence puisse remplir le rôle de
la fortune.» (Montaigne.)


=HEURE.=—_L’heure du berger._

L’heure, l’occasion favorable aux amants.—Ce nom de _berger_, employé
comme synonyme d’amant, a été introduit dans notre langue par les
pastorales galantes.

_L’heure du berger_ se prend aussi pour le temps propre à réussir en
quelque chose que ce soit.—Danton, mécontent de la journée du 20 juin,
où Louis XVI n’avait pas été assassiné, disait: _Ils ne savent donc pas
que le crime a aussi son heure du berger._ Ce mot caractérise Danton.

_Chercher midi à quatorze heures._

Chercher des difficultés où il n’y en a point, allonger inutilement ce
qu’on peut faire ou dire d’une manière plus courte, vouloir expliquer
d’une manière détournée quelque chose de fort clair.—Cette locution
est fondée sur la division du cadran en vingt-quatre heures, dont
la première, commençant toujours une demi-heure après le coucher du
soleil, qui varie progressivement, fait changer celle qui doit marquer
le milieu du jour, en raison de la durée que comprend celle variation,
de sorte que midi peut se trouver tour à tour de dix-neuf à quinze,
mais jamais à quatorze heures. Une telle manière de mesurer le temps,
encore usitée en Italie, le fut autrefois en France. Il s’est conservé
plusieurs petites montres du XV^e siècle où les vingt-quatre heures
sont exactement marquées.

On connaît les jolis vers de Voltaire pour servir d’inscription à un
cadran solaire placé sur la façade d’une auberge:

  Vous qui fréquentez ces demeures,
  Êtes-vous bien? tenez vous-y,
  Et n’allez point chercher midi
        A quatorze heures.


=HEUREUX.=—_N’est heureux que qui le croit être._

Le bonheur ne consiste guère que dans l’imagination. En général, la
mesure du bonheur comme du malheur d’un homme, c’est l’idée qu’il en a.

_A l’heureux l’heureux._

La fortune vient ordinairement à celui qui est heureux: _In beato omnia
beata_.

_Plus heureux que sage._

On assigne à ce dicton une origine mythologique qu’on fait remonter
jusqu’à la fondation d’Athènes. Neptune, irrité que Minerve eût obtenu
l’honneur, qu’il lui avait disputé, de donner un nom à cette ville,
en maudit les habitants, et les voua au génie des mauvais conseils,
pour les punir de ne s’être pas prononcés en sa faveur; mais la déesse
corrigea le maléfice en mettant sous la protection de la fortune toutes
les folles entreprises que son peuple adoptif pourrait former, et l’on
dit dès lors de ce peuple: _Il est plus heureux que sage_. Ce qui
s’applique aujourd’hui à tout homme qui réussit malgré ses imprudences.

_Heureux comme un roi._

Ce bonheur a peut-être existé dans les temps les plus reculés; mais
Dieu sait ce qu’il est aujourd’hui. Il y a peu de malheurs qui ne lui
soient préférables, et pourtant existe-t-il quelqu’un qui, une fois
dans sa vie, n’ait envié le sort des rois?—Si j’étais roi, disait
un petit pâtre, je garderais mes moutons à cheval.—Et moi, disait
un autre, je mangerais de la soupe à la graisse dans une écuelle de
velours. Ils pensaient aux bénéfices de la place et non à ses charges.

_Plus heureux qu’un enfant légitime._

On dit aussi _heureux comme un bâtard_, ce qui est la même chose.
Les enfants issus d’unions prohibées sentent, de bonne heure, qu’ils
doivent tirer toutes leurs ressources d’eux-mêmes, et ils s’accoutument
aussi de bonne heure à faire tous leurs efforts pour échapper à l’état
de délaissement et d’humiliation où la société semble vouloir les
retenir. Rien ne les détourne de ce but; leur vie entière est une lutte
opiniâtre contre les obstacles; leurs facultés acquièrent beaucoup
de force et d’énergie sous l’impulsion du besoin; ils finissent par
sortir vainqueurs de ces épreuves, et deviennent quelquefois des
hommes célèbres. Alors la fortune les adopte et leur donne de grandes
destinées. L’histoire dépose de cette vérité, consacrée jusque dans la
fable, par l’exemple de tant de dieux et de héros. Bacchus, Hercule,
Romulus, etc., avaient une origine entachée de bâtardise. Il en était
de même de Guillaume, qui conquit l’Angleterre; de Dunois, qui délivra
la France, et d’une foule d’autres guerriers illustres, tels que le
duc de Vendôme, le duc de Berwich, le maréchal de Saxe, etc. C’est
probablement de là que sont nées les deux expressions proverbiales. Il
se peut aussi, dit M. A. V. Arnault, que le sens de ces expressions
soit venu de ce que, privés de parents, mais exempts de maîtres, les
bâtards sont placés, par leur malheur même, plus près de l’indépendance
que le commun des hommes. En songeant à ce malheur là plus d’un
légitime, impatient du joug, a pu s’écrier: _heureux comme un bâtard_.

_On ne doit appeler personne heureux avant sa mort._

Mot de Solon à Crésus.—«Cet adage semble rouler sur de bien faux
principes. On dirait, par une telle maxime, qu’on ne devrait le nom
d’heureux qu’à un homme qui le serait constamment depuis sa naissance
jusqu’à sa dernière heure. Cette série de moments agréables est
impossible par la constitution de nos organes, par celle des éléments,
de qui nous dépendons, par celle des hommes, dont nous dépendons
davantage: prétendre être toujours heureux est la pierre philosophale
de l’ame. C’est beaucoup pour nous de n’être pas longtemps dans un état
triste; mais celui qu’on supposerait avoir toujours joui d’une vie
heureuse et qui périrait misérablement, aurait certainement mérité le
nom d’heureux jusqu’à sa mort, et on pourrait prononcer hardiment qu’il
a été le plus heureux des hommes. Il se peut très bien que Socrate
ait été le plus heureux des Grecs, quoique des juges superstitieux
et absurdes ou iniques, ou tout cela ensemble, l’aient empoisonné
juridiquement, à l’âge de soixante-dix ans, sur le soupçon qu’il
croyait un seul Dieu. Cette maxime philosophique tant rebattue, _nemo
ante obitum felix_, paraît donc absolument fausse en tous sens, et si
elle signifie qu’un homme heureux peut mourir d’une mort malheureuse,
elle ne signifie rien que de trivial.» (Voltaire, _Dict. phil._, art.
HEUREUX.)

«A mon advis, c’est le vivre heureusement, et non, comme disait
Anthisthènes, le mourir heureusement, qui fait l’humaine félicité.»
(Montaigne, _Ess._, liv. III, c. 2.)


=HEURTER.=—_On se heurte toujours où l’on a mal._

Il n’en est pas ainsi sans doute, car on prend des précautions; mais
il semble qu’il en soit ainsi, parce que les moindres coups reçus à un
endroit sensible sont des coups qui comptent, tandis qu’ailleurs ils
passent inaperçus.


=HIC.=—_Voilà le hic._

Les lecteurs d’une pièce manuscrite ou imprimée, dans les temps voisins
de l’imprimerie, mettaient souvent à côté des endroits remarquables le
monosyllabe _hic_, abrégé de _hic sistendum, hic advertendum_ (ici il
faut s’arrêter, faire attention), et cet usage, étant devenu familier,
a amené fort naturellement la façon de parler proverbiale: _c’est là le
hic_; c’est là la principale difficulté de l’affaire, l’argument le
plus fort de la cause. (L’abbé Morellet.)


=HIRONDELLE.=—_Une hirondelle ne fait pas le printemps._

Il n’y a point de conséquence à tirer d’un seul exemple. Ce proverbe
est la traduction littérale d’un proverbe latin qui est littéralement
traduit d’un proverbe grec cité par Aristote. (_Morale_, liv. I.)

_Hirondelles de carême._

On appelait ainsi, dit M. Saignes, les sœurs de Sainte-Claire,
religieuses qui fesaient vœu de pauvreté, et qui voyageaient tous les
ans pour recueillir les aumônes des fidèles, parce qu’elles étaient,
comme les hirondelles, vêtues de noir et de blanc, et qu’elles
quittaient leurs couvents au commencement du carême. Elles paraissaient
avec le printemps, dont l’une d’elles était toujours l’image. Elles
voyageaient par couples solitaires; leur nid était dans les abbayes,
les prieurés, les presbytères. Elles revenaient fidèlement aux lieux
qui les avaient accueillies; leur robe noire, leur colerette blanche,
leur teint vermeil et leurs yeux piquants en fesaient un des plus
jolis oiseaux de nos climats. Le vent de la révolution a détruit leurs
asiles, et ce n’est pas une des moindres pertes que nous ayons à
regretter.


=HOC.=—_Cela m’est hoc._

Cela m’est assuré.—Cette expression a été employée par La Fontaine
dans la fable 8^e du liv. V:

  Oh! que n’es-tu mouton! _car tu me serais hoc._

Elle est venue, suivant Ménage, du jeu appelé le _hoc_, dans lequel
on dit _hoc_, en jouant certaines cartes qui font gagner. L’abbé
Morellet pense qu’elle a une origine plus ancienne, fondée sur le fait
bien connu de la distinction des deux parties de la France, l’une en
deçà, l’autre au delà de la Loire, en langue _d’oil_ et en langue
_d’hoc_, c’est-à-dire en deux pays, dans l’un desquels, pour exprimer
le contentement, on disait _oil_, tandis que dans l’autre on disait
_hoc_. (_Oil_ et _hoc_ signifient _oui_.) De là, ajoute-t-il, il a été
tout naturel de dire _cela vous est hoc_, pour je vous accorde ce que
vous demandez, tenez-vous en sûr; j’y consens, je dis _hoc_[54].


=HONNEUR.=—_L’honneur est le loyer de la vertu._

C’est-à-dire le prix, la récompense de la vertu. Ce proverbe est
littéralement traduit des paroles suivantes de saint Cyrille,
rapportées par Stobiée: μιϚθὸς ἀρετὴς ἔπαινος

  Trop tard, hélas! la gloire arrive,
  Et toujours sa palme tardive
  Croît plus belle sur un cercueil.      (FONTANES.)

_Les honneurs changent les mœurs._

_Honores mutant mores et non sæpe in meliores._

Plutarque (_Vie de Sylla_, c. 64) rapporte que ce proverbe fut fait
pour Sylla qui, dans sa jeunesse, s’étant montré d’un caractère jovial,
doux et compâtissant, devint, pendant sa dictature, sévère, cruel,
implacable.

Jean de Meung, dans le _Roman de la Rose_, soutient que les honneurs ne
changent pas les mœurs, qu’ils ne font que les démasquer;

  Car honneurs ne sont pas muance,
  Ains sont signes de démonstrance
  Quels mœurs en eulx devant avoient
  Quant ès petits estats estoient.

Philippe II, roi d’Espagne, disait que peu d’estomacs étaient capables
de digérer les grandes fortunes, et qu’une mauvaise nourriture
n’engendrait pas tant de corruption dans les corps que les honneurs
dans les esprits mal faits.

C’est beaucoup tirer de notre ami, dit La Bruyère, si, étant monté en
faveur, il est encore un homme de notre connaissance.

  _Il villano nobilitato non cognosce suo padre._
  Le vilain anobli ne connaît pas son père.


=HONNI.=—_Honni soit qui mal y pense._

Suivant une tradition vulgaire, mais qui n’est appuyée d’aucune
autorité ancienne, la comtesse Alix de Salisbury, dans un bal donné à
la cour d’Édouard III, roi d’Angleterre, laissa tomber en dansant le
ruban bleu qui attachait un élégant bas de chausse qu’on portait alors.
Le monarque s’empressa de le ramasser, et ayant vu sourire plusieurs
courtisans, qui n’avaient pas l’air de croire que cette faveur fût due
au simple hasard, il dit à haute voix: _Honni soit qui mal y pense_. Et
comme tout événement susceptible d’une tournure galante était célébré
avec éclat parmi les guerriers de cette époque, le prince, en mémoire
de celui-ci, institua l’ordre de la jarretière, auquel il donna pour
devise les mots qu’il avait prononcés. Cette origine, quelque frivole
qu’elle paraisse, n’est pas incompatible avec les mœurs de ce siècle
(1349), et il est difficile, en effet, de rendre raison autrement de
la devise et du signe particulier de la jarretière, ni l’un ni l’autre
n’ayant aucun rapport sensible à des coutumes et à des ornements
militaires de ce temps[55].

Le duc d’Orléans, père du roi Louis-Philippe, avait fait inscrire,
dit-on, dans ses écuries la devise de l’ordre de la jarretière, en
changeant l’orthographe du dernier mot: _Honni soit qui mal y_ PANSE.


=HONTEUX.=—_Il n’y a que les honteux qui perdent._

Il ne faut pas se laisser dominer par une mauvaise honte; faute de
hardiesse et de confiance, on manque de bonnes occasions. _Honte fait
dommage_, dit un autre proverbe.

_Jamais honteux n’eut belle amie._

En amour il faut être entreprenant. Les honteux ne gagnent rien auprès
des femmes; elles sont comme le paradis, qui veut qu’on lui fasse
violence, suivant l’expression de l’Évangile: _Vim patitur regnum
cœlorum_.


=HORLOGE.=—_Il est plus difficile d’accorder les philosophes que les
horloges._

Ce proverbe est une phrase retournée de Sénèque, qui a dit dans son
Apocoloquintose, en parlant de la mort de l’empereur Claude: «Je ne
puis vous apprendre l’heure précise de cet événement; il sera plus
facile d’accorder les philosophes que les horloges. _Horam non possum
tibi certam dicere: facilius inter philosophos quàm inter horlogia
conveniet._»

Charles-Quint, retiré dans un monastère d’Hiéronimites, à Saint-Just,
en Estramadure, après avoir abdiqué l’empire, avait toujours sur sa
table une trentaine d’horloges de poche, ou montres, auxquelles il
voulait faire marquer la même heure[56]. Comme il ne pouvait y réussir,
il s’écriait: «Quoi, cela m’est impossible! et quand je régnais j’ai pu
croire que je ferais penser mes sujets de la même manière en matière de
religion! O mon Dieu! quelle était donc ma folie!» Un domestique entre
étourdiment dans sa cellule, renverse la table et brise les montres.
Charles se prend à rire, et lui dit: Plus habile que moi, tu viens de
trouver le seul moyen de les mettre d’accord.


=HOROSCOPE.=—_L’horoscope des trois papes._

Un docteur de Louvain, tirant l’horoscope de trois ecclésiastiques en
même temps, leur prédit à tous trois qu’ils seraient papes, et ils le
furent en effet: c’est ce qu’on appelle _l’horoscope des trois papes_
(Léon X, Adrien VI et Clément VII). L’astrologie peut tirer vanité de
cette prédiction, à laquelle croira qui voudra.


=HOTE.=—_Qui compte sans son hôte compte deux fois._

On se trompe ordinairement quand on compte sans celui qui a intérêt à
l’affaire, quand on espère ou qu’on se promet une chose qui ne dépend
pas absolument de soi.—Les fréquents démêlés des voyageurs avec leurs
hôtes, lorsqu’il s’agit de régler les comptes, ont donné lieu à ce
proverbe.


=HUCHE.=—_Enflé du vent de la huche._

Expression proverbiale qu’on applique à une personne dont les joues
sont rebondies, et qui a le pain à discrétion.—On appelait autrefois
_vent de la huche_ un vent qu’on fesait en ouvrant et fermant avec
précipitation la huche ou le pétrin. Ce vent était réputé très
salutaire dans plusieurs maladies; on croyait surtout qu’il pouvait
guérir ceux qui avaient le visage couvert de dartres, et donner de
l’embonpoint aux gens d’une excessive maigreur, lorsqu’ils étaient
exposés à son action trois fois chaque matin, pendant neuf jours
consécutifs. Il est fort probable que l’expression proverbiale est née
d’une allusion à cette pratique superstitieuse.


=HUITRE.=—_C’est une huître à l’écaille._

On a regardé l’huître comme étant placée au dernier degré de
l’animalité, quoiqu’il y ait au-dessous d’elle un assez grand nombre
d’animaux qui lui sont inférieurs sous le rapport de l’organisation,
ainsi que des résultats de l’organisation, et l’on a cru que ce
bivalve, jugé incapable de se mouvoir, était à peine doué de
sensibilité, et totalement dépourvu des facultés de l’instinct: de là
l’expression proverbiale dont on se sert pour désigner une personne
fort stupide.

_Raisonner comme une huître._

C’est-à-dire fort mal, en dépit du bon sens.—Cette expression peut
être dérivée de la même observation que la précédente; cependant on
pense qu’elle est provenue d’une allusion aux discours tenus par une
huître dans la _Circé_ de Giovanne Baptista Gelli, poète et philosophe
florentin. Cet ouvrage, qui fut très répandu et très goûté en France au
XVI^e siècle, représente Ulysse dialoguant avec ses compagnons changés
en bêtes, et cherchant à leur persuader de reprendre la forme humaine,
que la magicienne Circé doit leur rendre, pourvu qu’ils en témoignent
le désir. Le premier auquel il s’adresse est une huître, qui se montre
fort contente de l’être, et qui veut prouver par une foule de raisons
qu’une huître vaut mieux qu’un homme. Il s’adresse ensuite tour à tour
aux autres; mais tous, à l’exception du dernier, qui est l’éléphant,
lui répondent par de semblables arguments; _ils raisonnent comme
l’huître_.


=HUPPÉ.=—_Les plus huppés y sont pris._

C’est-à-dire ceux qui se croient les plus habiles y sont pris.

Autrefois les personnes les plus considérables avaient leur couvre-chef
orné d’une _huppe_ ou d’une _houppe_; la _huppe_ était une touffe de
plumes et la _houppe_ un flocon de soie, de fil ou de laine. Fauchet
remarque qu’on disait _les plus huppés_ en parlant des gens de guerre,
et _les plus houppés_ en parlant des clercs ou gens de lettres.
Les raisons sur lesquelles était fondée cette différence n’ont pas
entièrement cessé d’exister. Encore aujourd’hui l’ecclésiastique et
l’homme de robe, quand ils sont en fonction, portent un bonnet surmonté
d’une houppe, et certains militaires ont un plumet à leur chapeau ou à
leur casque.—Montaigne a dit _des plus crêtés pour des plus huppés_.
(_Ess._, liv. III, ch. 5.)



I


=I.=—_Mettre les points sur les i._

L’addition du point sur l’_i_ minuscule est une invention moderne.
Son origine date de l’époque où l’on adopta les caractères gothiques.
Deux _i_ se confondant quelquefois avec un _u_, on les distingua
par des accents tirés de gauche à droite, et cet usage s’étendit à
l’_i_ simple, quoique, selon l’auteur du _Dictionnaire diplomatique_,
l’_i_ simple pût s’en passer. Les accents devinrent des points au
commencement du XVI^e siècle. Ce dernier changement, adopté d’abord
par quelques copistes, parut vétilleux à quelques autres, et de là vint
la locution _mettre les points sur les i_, dont on fait l’application à
une personne qui pousse l’exactitude jusqu’à la minutie.


=ILOTE.=—_Traiter quelqu’un comme un ilote._

C’est-à-dire avec une excessive rigueur.—Les ilotes étaient
originairement les habitants de la ville d’Hélos, située près de
l’embouchure de l’Eurotas, en Laconie. Devenus tributaires de Sparte
sous le règne d’Agis, ils entreprirent de reconquérir leur indépendance
sous celui de Sous; mais ayant été vaincus, ils furent réduits en
esclavage avec toute leur postérité, et distribués dans les terres des
vainqueurs pour être employés aux travaux de l’agriculture. Depuis
lors, traités toujours avec barbarie, quelquefois égorgés par milliers,
sous prétexte que leur trop grand nombre pouvait les porter à la
révolte, ces malheureux se perpétuèrent dans cet état d’oppression
jusqu’au temps de la domination romaine. L’empereur Auguste leur rendit
la liberté et leur permit de prendre le nom d’_Eleuthéro-Laconiens_,
en mémoire de leur affranchissement. Ce qui n’empêcha pas celui
d’_ilotas_ de rester comme synonyme d’esclaves.—Ils auraient dû être
appelés _hélotes_, dit l’abbé Gedoyn, mais parce qu’ils étaient λιλῶτες
(prisonniers de guerre), ils furent appelés _hilotes_ ou _ilotes_, tant
à cause du nom d’Hélos qu’à cause de leur état.


=IMAGINATION.=—_L’imagination est la folle du logis._

L’imagination est de toutes les facultés intellectuelles la plus
sujette à s’égarer quand la raison ne lui sert pas de guide; elle est
la cause de beaucoup d’écarts, de beaucoup de folies. Théophraste
compare l’imagination sans jugement à un cheval sans frein.—Cette
dénomination proverbiale de _folle du logis_ a été employée pour la
première fois par sainte Thérèse. Montaigne, Malbranche, Voltaire,
etc., ont pris plaisir à la répéter.


=IMPOSSIBLE.=—_A l’impossible nul n’est tenu._

Dieu lui-même ne peut pas l’impossible, et s’il fesait, par exemple,
d’une buse un épervier, ce qui serait un grand miracle, il ne pourrait
faire également que cet épervier n’eût pas été une buse.—Bien des
gens allèguent ce proverbe pour se dispenser d’accomplir des devoirs;
mais leur mauvaise volonté est la cause de ce qu’ils attribuent à une
impossibilité prétendue. _Nolle in causâ est, non posse prætenditur._
(Senec. _Épist._ 116.)

Les Basques disent: _Ésina ascar-ago da es sina_. _L’impossible a plus
de force que le serment._


=INCENDIE.=—_Il ne faut qu’une étincelle pour allumer un grand
incendie._

Ce proverbe est vrai au figuré comme au propre, et il n’importe pas
moins de prendre garde à l’étincelle qui peut mettre le feu à la
cervelle d’un homme, qu’à l’étincelle qui peut mettre le feu à sa
maison.


=INGRAT.=—_Obliger un ingrat, c’est perdre le bienfait._

Cela est vrai des bienfaits qui partent d’un espoir intéressé, mais
non de ceux qui partent d’un sentiment généreux. Dans ce dernier
cas, un bienfait ne peut être perdu, puisque la bienfaisance porte
sa récompense avec elle; et en supposant même qu’il puisse l’être,
ne vaut-il pas mieux que ce soit dans les mains de l’ingrat que dans
celles du bienfaiteur?

_Obliger un ingrat, c’est acheter la haine._

On ne peut guère être indifférent envers un bienfaiteur, et si l’on
n’est point reconnaissant on est ingrat. La reconnaissance produit
l’amour, et l’ingratitude la haine; par conséquent les bienfaits sont
comme des arrhes de l’une ou de l’autre de ces affections. Pourquoi la
première est-elle si rare et la seconde si commune? Serait-ce parce
que la bienfaisance est presque toujours exercée sans délicatesse
et que l’obligé se trouve placé à l’égard du bienfaiteur comme un
débiteur à l’égard d’un créancier? Ou bien faut-il en chercher la
raison dans cet orgueil secret qui révolte le cœur de l’homme contre
toute supériorité?—Quelqu’un a dit spirituellement à ce sujet: _Dieu a
commandé le pardon des injures, et non pas celui des bienfaits_.

_Qui oblige fait des ingrats._

Quand j’accorde une grâce, disait Louis XIV, je fais un ingrat et vingt
mécontents.

Un des plus grands obstacles à la bienfaisance, ou du moins un prétexte
spécieux pour ne pas l’exercer, c’est la crainte de l’ingratitude.
Cette crainte qui, poussée à l’excès, devient l’inhumanité même, a
dicté le proverbe florentin: _Non fai bene e non avrai male!_ _Ne
fais point de bien, et tu n’auras point de mal._ Maxime détestable, à
laquelle trop de faits donnent une apparence de fondement.

Opposons à cette maxime un adage oriental qui présente le plus beau
précepte de la charité évangélique: _Donne du pain à un chien, dût-il
te mordre_.


=INJURE.=—_Qui supporte une injure s’en attire une nouvelle._

_Veterem ferendo injuriam, invitas novam._ (TÉRENCE.)—La conclusion
à tirer de ce proverbe n’est pas qu’il faut se venger d’une injure,
car la vengeance n’est pas permise, et loin de remédier au mal elle
peut souvent l’accroître, mais qu’il faut repousser une injure de
telle sorte qu’elle n’ose plus se renouveler; ce qui se fait toujours
plus sûrement par une noble fierté de caractère que par d’odieuses
représailles.

_Le meilleur remède des injures, c’est de les mépriser._

_Convicia, si irascare, agnita videntur: spreta exolescunt._ (Tacite,
_Annal._, liv. IV, c. 34.) _S’irriter des injures, c’est presque
reconnaître qu’elles sont méritées; les mépriser, c’est en détruire
tout l’effet._—Un grand cœur doit dédaigner les offenses. Quand on me
fait une offense, disait Descartes, je tâche d’élever mon ame si haut
que l’offense ne parvienne pas jusqu’à elle.


=INNOCENT.=—_C’est un innocent fourré de malice._

La Monnoye pense qu’au lieu d’_innocent fourré de malice_, on a dit
primitivement _innocente fourrée de malice_, par équivoque d’une
sorte de robe nommée _innocente_ avec une fille ou femme qui fait
l’_innocente_, la simple, et qui dans l’ame ne l’est point.

_Donner les innocents._

La fête des innocents se célébrait autrefois d’une façon singulière.
On tâchait de surprendre le matin, au lit, les jeunes personnes et
de leur donner le fouet par forme de jeu. Cette indécente parodie du
martyre qu’Hérode fit subir aux enfants de Bethléem et des environs,
était désignée par l’expression _donner les innocents_, ou par le verbe
_innocenter_ dont Marot s’est servi dans l’épigramme suivante, qui
indique jusqu’où pouvait aller l’abus de la chose:

  Très chère sœur, si je savois où couche
  Votre personne, au jour des innocents,
  De bon matin j’irois à votre couche
  Veoir ce gent corps que j’aime entre cinq cents.
  A donc ma main (veu l’ardeur que je sens)
  Ne se pourroit bonnement contenter
  De vous toucher, tenir, taster, tenter:
  Et si quelqu’un survenoit d’aventure,
  Semblant ferois de vous innocenter.
  Seroit-ce pas honneste couverture?

_Aux innocents les mains pleines._

On dirait qu’il y a une providence qui protège les innocents et les
imbéciles, les fait réussir dans leurs entreprises et ne les laisse
manquer de rien. (Voyez le proverbe, _Les sots sont heureux_.)


=INNOVER.=—_Il est dangereux d’innover._

Cette maxime est bonne ou mauvaise suivant les circonstances. Mais
remarquons qu’en général les peuples l’adoptent lorsqu’il faut la
rejeter, et qu’ils la rejettent lorsqu’il faut l’adopter. C’est parce
qu’ils paraissent souvent ne changer que par inquiétude, éprouvent des
révolutions qu’ils n’ont ni méditées, ni prévues, et se conduisent
comme au hasard.

Ce mauvais résultat de l’innovation a donné lieu à cette autre
maxime: _Non innovetur etiam in melius_. _Qu’on n’innove pas même en
mieux._—Richard Hooker, théologien anglais, surnommé le Judicieux,
qui a écrit sur les lois de la discipline ecclésiastique, dit que le
changement du pis au mieux n’est jamais sans inconvénient, car il y
a dans la constance et la stabilité un avantage général et durable
qui doit contrebalancer toujours les avantages lents et tardifs d’une
correction graduelle.


=INTENTION.=—_C’est l’intention qui fait l’action._

C’est l’intention, ou la fin qu’on se propose en agissant, qui apprécie
et détermine le degré de bonté ou de méchanceté de l’action.—On dit
aussi: _L’intention vaut le fait_, en présumant que celui qui a voulu
l’action en a voulu toutes les suites.

_La bonne intention doit être réputée pour le fait._

C’est-à-dire qu’après s’être montré bien intentionné à l’égard de
quelqu’un, on mérite sa reconnaissance pour le bien qu’on a voulu lui
faire, comme si on le lui avait fait.—Ce proverbe ne doit s’employer
que dans un sens restreint et déterminé par une juste appréciation
des faits. Il serait absurde de l’appliquer à de bonnes intentions
exécutées avec une imprudence impardonnable et suivies d’un effet
nuisible. Il ne faut pas qu’un sot puisse le prendre pour excuse, et
prétendre qu’on doive lui être obligé, lorsqu’il aura compromis ou
desservi quelqu’un par ses sottises avec les meilleures intentions du
monde, lorsqu’il se sera conduit comme l’ours émoucheur qui casse la
tête à son maître avec un pavé, pour le délivrer de l’importunité d’une
mouche.

Les bonnes intentions sont trop souvent alléguées pour justifier des
fautes, et elles ont trop souvent de mauvais effets peu différents du
mal fait à dessein, pour mériter d’être prises en considération. Aussi,
est-ce avec raison qu’un proverbe, usité en Portugal, en Espagne et en
France, dit que _l’enfer est pavé de bonnes intentions_. Ce que Bossuet
s’est rappelé peut-être lorsque, tonnant contre les vices déguisés en
vertus, il s’est écrié avec une admirable énergie: _Toutes ces vertus
dont l’enfer est rempli_.


=IOTA.=—_Cela ne vaut pas un iota._

L’iota est la plus petite lettre de l’alphabet grec, la naine des
lettres, suivant l’expression de Cœlius, _pumilio litterarum, quod
omnium et figurâ et sono tenuissima sit et minima_. C’est pourquoi il a
été employé comme synonyme de la plus petite chose dans ce passage de
l’Évangile selon saint Mathieu: _Iota unum aut unus apex non præteribit
à lege donec omnia fiant_. Il serait donc naturel de penser que la
locution a été introduite par cela seul. Cependant on lui attribue
une autre origine que je vais rapporter avec quelque détail, parce
qu’elle se rattache à un fait important de l’histoire ecclésiastique,
celui du triomphe momentané de l’arianisme. Les fauteurs de cette
hérésie et les Eusébiens, qui avaient été toujours d’accord pour
attaquer le dogme de la consubstantialité, s’étant divisés à cause de
la fausse proposition de foi faite à Ancyre, l’empereur Constance,
intéressé à réunir les deux partis, crut y réussir en convoquant un
concile d’Orient et un concile d’Occident. Le premier fut tenu à
Séleucic, ville d’Isaurie. Saint Hilaire, qui y assista et qui nous en
a laissé une relation, dit qu’il n’y eut pas plus de quinze évêques
défenseurs de la bonne doctrine attaquée par cinq cents autres. Il s’y
manifesta une telle divergence d’opinions parmi les sectaires, qu’ils
se séparèrent sans avoir rien conclu. Le second, où les orthodoxes
se trouvaient en majorité, eut lieu à Rimini dans la Romagne. Il
fut également troublé par une dispute des plus opiniâtres, à propos
d’un iota que les novateurs voulaient introduire dans le mot grec
_omoousion_, _consubstantiel_, qui serait alors devenu _omoIousion_,
_de semblable substance_, ce qui n’aurait exprimé qu’imparfaitement
l’essence divine du Fils égal au Père. Ce changement favorable aux
progrès de l’erreur d’Arius fut repoussé. Mais l’empereur, qui voulait
qu’on l’adoptât, parvint à gagner par la ruse et par la violence dix
évêques que le concile avait députés vers lui pour l’instruire de ses
actes, et il leur fit souscrire une formule contraire à la décision
rendue. Puis il se hâta de les renvoyer à leur assemblée dont il avait
eu soin de retarder la clôture. Elle refusa d’abord de communiquer avec
eux; ensuite la plupart des membres se relâchèrent de cette rigueur et
signèrent à leur tour. A la vérité, ils croyaient ne faire qu’un acte
de conciliation, puisque la formule était catholique dans le fond,
mais dès qu’ils s’aperçurent que les ennemis de la foi triomphaient
à la faveur de la forme, ils se rétractèrent malgré les persécutions
de Constance. L’iota fut alors proscrit et méprisé, et l’on affecta de
dire, pour désigner une chose de nulle valeur, _qu’elle ne valait pas
un iota_.


=ISRAÉLITE.=—_C’est un bon israélite._

Dans l’Évangile selon saint Jean (ch. i, v. 47), Jésus-Christ dit de
Nathanaël, qui était un homme bon, franc, sincère, craignant Dieu et
aimant la justice: _Ecce verè israelita in quo dolus non est._ _Voilà
un véritable israélite en qui il n’y a nul artifice._ C’est de là
qu’est venu l’usage d’appeler _bon israélite_ un homme plein de candeur
et même un peu simple.

Racine s’est souvenu sans doute de l’expression de l’Évangile,
lorsqu’il a dit dans la première scène d’Athalie:

  Je vois que l’injustice en secret vous irrite,
  Que vous avez encor le cœur israélite.



J


=JACOBIN.=—_C’est un Jacobin._

C’est un ardent révolutionnaire, un anarchiste.

Au commencement de la révolution, lorsque la manie des clubs anglais
se répandit en France, le premier qui s’y forma fut le club composé
des députés de la Bretagne, auxquels se réunirent bientôt un grand
nombre de députés étrangers à la Bretagne, tels que Barnave, Rabaud de
Saint-Étienne, Péthion, Buzot, etc.; il s’établit à Versailles sous le
titre des _Amis de la constitution_, mais quand l’Assemblée nationale
eut suivi le roi à Paris, il s’y transporta aussi et choisit pour
lieu de ses séances le couvent des jacobins[57], situé dans la rue
Saint-Honoré, d’où il prit le nom de _club des Jacobins_. C’est là que
ses membres professèrent ces sanglantes doctrines qui bouleversèrent
la France et imprimèrent la terreur à toute l’Europe. Chose étrange!
c’était ce même couvent où s’étaient tenues les assemblées de cette
sainte ligue, dont l’un des actes les plus religieux fut l’assassinat
de Henri III, par Jacques Clément, et les mêmes voûtes qui avaient
entendu jurer la mort de ce roi et celle de Henri IV, son successeur,
retentirent de cris de mort contre Louis XVI.


=JALOUSIE.=—_Il n’y a point d’amour sans jalousie._

On lit dans saint Augustin: _Qui non zelat, non amat. Qui n’est pas
jaloux n’aime point._—Un des articles du _Code d’amour_ était conçu
en ces termes: _Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi_. _La
vraie jalousie fait toujours croître l’amour._

On dit aussi: _La jalousie est la sœur de l’amour_. Proverbe qui a
inspiré au chevalier de Boufflers ce joli quatrain:

  L’amour, par ses douceurs et ses tourments étranges,
  Nous fait trouver le ciel et l’enfer tour à tour.
    _La jalousie est la sœur de l’amour_,
    Comme le diable est le frère des anges.


=JAMBE.=—_Jouer quelqu’un sous jambe._

Métaphore prise du jeu de paume ou du jeu de boules, dans lesquels
un habile joueur, qui fait sa partie avec une mazette, s’amuse
quelquefois à jouer sous jambe afin de mieux montrer sa supériorité.
Cette expression s’emploie pour marquer l’avantage qu’on croit avoir
sur quelqu’un, le peu de cas qu’on fait de l’adresse ou du savoir de
quelqu’un, exemple: _Je jouerais cet homme sous jambe ou par dessous
jambe_.

_Prendre ses jambes à son cou._

S’enfuir de toute sa vitesse. Cette expression très hardie paraît
fondée sur ce que, dans la rapidité de la fuite, la tête jetée en avant
du corps a l’air de se mêler au mouvement des jambes. Les Anglais et
les Allemands rendent la même idée par des figures analogues. Les
premiers disent: _to go neck and heels together_; _aller cou et talons
ensemble_; et les seconds: _Kopf über, Kopf unter laufen_; _courir la
tête, tantôt dessus tantôt dessous_, ou d’une autre manière: _Über Hals
und Kopf laufen_; _courir sur cou et tête_.


=JAQUEMART.=—_Armé comme un jaquemart._

On pense généralement que cette expression désigne _Jaquemar_ de
Bourbon, troisième fils de Jacques de Bourbon, connétable de France
sous le roi Jean. C’était un seigneur fort brave, qui se signala
dans toutes les guerres et dans tous les tournois de son temps,
particulièrement dans ceux qui furent célébrés à Paris, en 1389, à
l’occasion du mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière. Il ne
se montrait en public qu’armé à l’avantage, disant que les armes
n’étaient faites que pour cela, et, de son vivant même, son nom, devenu
appelatif, était appliqué aux hommes qu’on voyait armés de pied en cap.

D’autres prétendent que l’expression _armé comme un Jaquemart_,
rappelle une statue de métal représentant un homme armé, qu’on mettait
autrefois à côté des horloges, pour frapper les heures sur le timbre.
Cette statue, suivant l’ancien _Dictionnaire des origines_, tirait son
nom de celui de _Jacques Marc_, habile ouvrier qui en fut l’inventeur.
Suivant Ménage, au contraire, elle était ainsi nommée à cause de la
_jaque_ dont elle était revêtue et du _marteau_ qu’elle avait à la
main; _jaque mart_, étant l’abrégé de jaque marteau.


=JAR.=—_Entendre le jar._

Être fin, rusé, difficile à tromper. _Jar_ est l’abrégé de _jargon et
entendre le jar_ ou _le jargon_, c’est proprement entendre un langage
auquel les autres ne comprennent rien.

Le radical _jar_ ou _jars_ désigne un oison, et la terminaison _gon_
est dérivée du mot celtique _comps_ qui signifie langage. Cette
étymologie, donnée par M. Nodier, est d’autant plus probable que
_jargon_ s’est dit originairement du bruit que font les oisons.


=JARDIN.=—_Jeter des pierres dans le jardin de quelqu’un._

Cette locution, très usitée pour signifier des sarcasmes ou des
quolibets lancés indirectement, est une allusion au scopélisme[58],
crime de ceux qui jetaient des pierres dans la terre d’autrui, pour
empêcher de la cultiver. Le scopélisme, né de la haine des pasteurs
contre les agriculteurs, était très fréquent dans l’antiquité. Il avait
lieu quelquefois dans le moyen-âge, malgré la sévérité des lois qui en
condamnaient les fauteurs à la peine capitale. Il existe encore chez
les Arabes nomades, qui disposent les pierres dans une forme mystique,
pour avertir que ceux qui labourent le champ où elles sont placées
seront poignardés.


=JARDINIER.=—_C’est le chien du jardinier, qui ne mange pas de choux
et n’en laisse pas manger._

Cela se dit d’un homme qui ne jouit pas d’une chose qu’il possède, et
qui ne permet pas que les autres en jouissent. Les Grecs et les Latins
disaient: _C’est un chien dans une crèche_, parce que le chien ne mange
pas d’avoine et empêche le cheval d’en manger.


=JARNAC.=—_Coup de jarnac._

Coup de traître, coup imprévu, et même mortel.—Quelques auteurs
pensent que cette expression fait allusion au meurtre de Louis de
Bourbon, tué, en 1569, sous les murs de la ville de Jarnac, par
Montesquiou dont Voltaire a dit dans la Henriade:

 Barbare Montesquiou, moins guerrier qu’assassin.

Suivant l’opinion la plus accréditée, elle est venue du fameux
duel qui eut lieu, le 10 juillet 1547, dans la cour du château de
Saint-Germain-en-Laye, en présence de Henri II, entre Guy Chabot de
Jarnac et François Vivonne de Lachataigneraie. Celui-ci était l’homme
le plus fort de la cour, et le plus redouté dans ces sortes de combats.
Jarnac, quoique affaibli par une fièvre lente, le terrassa, au grand
étonnement des spectateurs, en lui donnant inopinément un coup sur
le jarret; mais il ne voulut pas lui ôter la vie, et, s’adressant
au roi, dont Lachataigneraie était le favori: Sire, dit-il, je suis
assez vengé si vous me croyez innocent de la mauvaise action dont
j’ai été accusé par mon adversaire[59].—Me le donnez-vous, répondit
Henri II.—Oui, sire, pourvu que vous me teniez homme de bien.—Vous
avez fait votre devoir, reprit le monarque, et votre honneur vous est
rendu.—Après cela le vainqueur fut conduit par les héraults à l’église
de Notre-Dame, où il rendit grâces à Dieu et fit appendre ses armes.
Cependant Lachataigneraie, honteux de sa défaite, déchira les bandages
qu’on avait mis sur sa blessure, et mourut peu de jours après. Henri
II fut si fâché de sa mort qu’il jura solennellement d’abolir le duel
judiciaire, et en effet il n’y en eut pas d’autre depuis lors.

L’expression de _coup de Jarnac_ a été sans doute popularisée par ce
duel, mais en a-t-elle tiré réellement son origine? Il paraît qu’elle
a existé antérieurement pour désigner le coup d’une espèce de poignard
nommé _jarnac_, peut-être parce qu’il était fabriqué dans la ville
de Jarnac, comme un autre poignard, dont le manche s’adapte au bout
du fusil, a été nommé baïonnette de la ville de Baïonne où il a été
inventé.


=JARNICOTON.=

_Jarnidieu_ ou _je renie Dieu_, était autrefois un juron très usité
dans certains moments d’impatience et de colère. Henri IV l’avait
souvent à la bouche. Le père Coton jésuite, son confesseur, l’engagea
à se défaire de cette mauvaise habitude, et voyant qu’il y retombait
toujours: Sire, lui dit-il, s’il vous faut absolument renier quelqu’un,
reniez tout autre que Dieu; reniez-moi plutôt.—Eh! bien, soit,
répondit le prince; je dirai désormais je renie Coton. Il tint parole,
et ce nouveau juron passa dans le langage populaire sous les termes
corrompus _jernicoton_ et _jarnicoton_.


=JEAN.=

  _Jean!_ que dire sur _Jean_? C’est un terrible nom,
  Que jamais n’accompagne une épithète honnête.
  _Jean-des-Vignes_, _Jean-Lorgne_.., où vais-je? Trouvez bon
          Qu’en si beau chemin je m’arrête.
                                (Madame DESHOUILIÈRES.)

On donne le nom de _Jean_ à un benet, à un mari qui souffre patiemment
les infidélités de sa femme. L’acception de dénigrement attachée à ce
nom, soit seul, soit accompagné d’une épithète, vient sans doute de ce
qu’il a été souvent confondu avec son homonyme _jan_, dont on peut voir
l’explication dans l’article CORNES.

_Faire comme saint Jean, qui donnait le baptême sans l’avoir reçu._

Se mêler d’enseigner ce qu’on n’a pas appris.


=JEAN DE LAGNY.=—_C’est un Jean de Lagny, il n’a pas hâte._

Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, allait à Paris à la tête de ses gens,
lorsqu’il reçut à Châtillon-sur-Seine un ordre du roi qui lui défendait
de poursuivre sa route. Malgré cette défense, il s’avança jusqu’à
Lagny où il séjourna deux mois, pendant lesquels il envoya plusieurs
messages en cour, dans l’espérance d’obtenir ce qu’on lui refusait.
Mais toutes ses démarches ayant été inutiles, il se retira en Flandre.
Les Parisiens se moquèrent de la longue inaction où il était resté et
l’appelèrent _Jean de Lagny qui n’a hâte_, sobriquet passé depuis en
proverbe.


=JEAN DES VIGNES.=

On croit que ce sobriquet proverbial date de la bataille de Maupertuis
ou de Poitiers, dont les suites furent si désastreuses pour notre
nation. Le roi Jean commandait plus de cinquante mille hommes contre
le prince Noir qui n’en avait que quinze mille, retranchés, à la
vérité, dans un poste avantageux, sur un coteau couvert de vignes, et
par conséquent d’un accès très difficile à la cavalerie, qui fesait
alors la principale force des armées. L’ennemi, à la faveur de cette
position, pouvait opposer une résistance vigoureuse; cependant
sa perte n’en était pas moins assurée, parce que les vivres lui
manquaient. Aussi demanda-t-il une capitulation de retraite, pour
laquelle il proposait de payer tous les frais de la guerre, de rendre
toutes ses conquêtes, et de ne plus combattre contre la France pendant
sept ans. Il semblait convenable de rejeter ses offres et d’exiger
qu’il demeurât prisonnier; mais il y avait de la folie à vouloir le
forcer dans ses retranchements, lorsqu’on était certain de l’obliger,
en l’affamant, à se rendre à discrétion sous peu de jours. Tel fut
l’avis des capitaines les plus expérimentés. Le monarque refusa de
l’adopter, en disant que c’était une honte de prétendre vaincre sans
coup férir; et, par une ardeur toujours si naturelle et quelquefois
si funeste aux Français, on brusqua imprudemment l’attaque en lançant
un corps de gendarmerie dans un défilé montant contre les Anglais,
ou plutôt contre les Gascons qui formaient les trois quarts de leurs
troupes. Ce corps, resserré dans un lieu qui ne permettait pas de faire
agir plus de quatre combattants de front, fut culbuté, et sa fuite jeta
le plus grand désordre dans le reste de l’armée, que le prince Noir
fit charger aussitôt avec impétuosité. Les cavaliers français, dont le
plus grand nombre avait reçu l’ordre de se tenir à pied, n’eurent pas
le temps de se remettre sur leurs arçons, et ceux qui purent le faire
se virent entravés dans tous leurs mouvements par les vignes au milieu
desquelles ils étaient placés. Tous les moyens que le désespoir est
capable de suggérer furent en vain employés pour ressaisir l’avantage.
Il resta tout entier aux Anglais, et le roi Jean, fait prisonnier dans
la mêlée, reconnut, malheureusement trop tard, que la bravoure et la
supériorité du nombre ne sont pas toujours des gages assurés du succès
des armes. Son inexpérience pendant cette sanglante journée lui fit
donner le surnom de _Jean des Vignes_, appliqué depuis à tout mal avisé
qui s’enferre lui-même.

_Mariage de Jean des Vignes, tant tenu, tant payé._

C’est ce qu’on appelle, dans le langage de la galanterie, _une
passade_, c’est-à-dire un commerce avec une femme que l’on quitte
aussitôt après qu’on l’a possédée. _Jean des Vignes_ est une altération
de _gens des vignes_, et l’expression rappelle ces unions illicites qui
se forment entre les vendangeurs et les vendangeuses de divers pays, et
qui ne durent que le temps de la vendange.


=JEAN DE WERT.=—_Je m’en moque comme de Jean de Wert._

_Jean de Wert_, fameux général allemand, ainsi nommé du village de
Wert, en Gueldre, lieu de sa naissance, s’était emparé de plusieurs
places de la Picardie, en 1636. Il avait rendu son nom extrêmement
redoutable. Ayant été fait prisonnier deux ans après, avec trois autres
généraux, à la bataille de Rhinfeld, par le duc de Weimar, allié de
la France, il fut envoyé à Paris, où sa défaite fut célébrée dans
une foule de chansons populaires. Alors il ne resta plus de trace
de la terreur qu’il avait inspirée. Les enfants même, dont il était
devenu l’épouvantail comme un autre Croquemitaine, furent tout à fait
rassurés, et de là vient l’expression proverbiale, employée dans le
même sens que _Je m’en moque comme de l’an quarante_, ou _Je m’en moque
comme de Colin-Tampon_.

On trouve dans le _Mercure Galant_ du mois de mai 1702 (page 77) un
article curieux de Mlle L’héritier sur _Jean de Wert_, où il est dit
que le temps de la captivité de ce général fut appelé proverbialement
_le temps de Jean de Wert_.


=JEAN-FARINE.=—_C’est un Jean-Farine._

C’est un niais, un benet. Ce terme populaire est venu des farces
enfarinées, où l’acteur qui fesait le personnage d’un imbécile avait la
figure saupoudrée de farine et le nom de Jean-Farine. C’est ce qu’on a
nommé depuis le Gilles ou le Pierrot.


=JEAN-LORGNE.=—_C’est un Jean-Lorgne._

Un sot, un niais, un badaud.—_Jean-lorgne_, ou _Jan-lorgne_ est une
abréviation de _Jean_, ou _Jan qui lorgne_. On dit aussi faire le
Jan-Lorgne.

  Tandis que, _faisant les Jan-Lorgnes_,
  Nous regardions de tout côté.      (_Voyage de Bréme._)


=JEU.=—_Le jeu ne vaut pas la chandelle._

La chose dont il s’agit ne mérite pas les soins qu’on prend, la peine
qu’on se donne, la dépense qu’on fait. Ce proverbe a été heureusement
appliqué dans la phrase suivante: «Si les astres qui peuplent le
firmament n’étaient destinés qu’à nous égayer la vue, _le jeu ne
vaudrait pas la chandelle_.»

_Être à deux de jeu._

Expression dont on se sert en parlant de deux personnes qui ont, à
l’égard l’une de l’autre, un avantage ou un désavantage égal; de deux
personnes qui se sont rendu réciproquement de mauvais offices, et de
deux personnes qui ont été maltraitées de même dans une affaire. C’est
une métaphore tirée du jeu de paume, où l’on dit que les joueurs sont
_à deux de jeu_, lorsque, dans une partie divisée en huit jeux ou
en six jeux, ils ont pris, chacun sept jeux ou chacun cinq jeux. Il
faut alors que l’un des deux prenne deux jeux de suite pour gagner la
partie, attendu qu’un seul jeu lui donne seulement l’avantage.

_On verra beau jeu si la corde ne rompt._

C’est le mot des danseurs de corde qui promettent de faire voir les
merveilles de leur art aux spectateurs. Il est passé en proverbe pour
signifier qu’une affaire ou une entreprise aura des effets surprenants,
si les moyens qu’on doit employer ne manquent pas.

_Ce sont des jeux de prince._

Il y a une sorte de cruauté qui s’exerce plus de gaieté de cœur que
par vengeance. Elle paraît appartenir au caractère des princes plus
particulièrement qu’à celui des hommes d’une condition inférieure, car
_faire du mal est_, dit-on, _un plaisir de grand seigneur_, et c’est
pour cela qu’on appelle _jeux de prince_ des jeux ou des amusements,
dans lesquels on se met peu en peine du mal qui peut en résulter pour
autrui.

Christine, reine de Suède, assistait, en 1642, à une des séances
de l’Académie française, pendant que cette illustre compagnie
s’assemblait chez le chancelier Séguier, qui avait concouru avec
Richelieu à son établissement, et qui, pour cette raison, en avait été
nommé protecteur. On lui présenta le _Dictionnaire_ qui n’était pas
encore imprimé, et le hasard voulut qu’en l’ouvrant, elle tombât sur
l’expression _jeux de prince, jeux qui ne plaisent qu’à ceux qui les
font_: ce qui lui causa quelque étonnement. Les académiciens, voyant
cela, éprouvèrent de l’embarras, mais la reine ayant souri, ils firent
de même, et l’expression qu’ils étaient peut-être sur le point de
supprimer, fut conservée.


=JEUDI.=—_La semaine des trois jeudis._

On propose quelquefois aux enfants, pour exercer leur intelligence
dans l’étude des usages du globe terrestre, un problème qui consiste
à trouver trois dates différentes et vraies du même temps, comme
trois jeudis dans une semaine, à l’égard de trois personnes dont la
première aurait fait le tour de la terre par l’orient et la seconde par
l’occident, tandis que la troisième n’aurait pas changé de lieu.

Pour résoudre ce problème, il suffit de se rappeler que, la terre étant
ronde, le soleil n’en peut éclairer à la fois toutes les parties, et
que cet astre, dont la marche apparente est d’orient en occident,
parcourant en 24 heures son cercle de 360 degrés, doit se montrer une
heure plus tôt à un pays plus oriental de 15 degrés, deux heures plus
tôt à un pays plus oriental de 30 degrés, et ainsi de suite.

Cela posé, cher lecteur, partons de Paris en idée et faisons le tour
du globe d’un pas égal, vous par l’orient, moi par l’occident. Lorsque
nous aurons parcouru 15 degrés chacun, vous compterez midi et je ne
compterai que dix heures. Il sera midi dans l’endroit où vous vous
trouverez, une heure plus tôt qu’à Paris, et dans celui où je me
trouverai, une heure plus tard qu’à Paris. A 180 degrés, ou 12 fois 15
degrés, vous aurez midi, douze heures avant cette ville, et je l’aurai,
douze heures après elle. Les 360 degrés ou 24 fois 15 degrés achevés,
il y aura donc un jour de gagné de votre côté et un jour de perdu de
mon côté. Si, à notre retour, il est jeudi par rapport à Paris, il
sera vendredi par rapport à vous et mercredi par rapport à moi. Ainsi
l’ami que nous reverrons pourra dire: C’est aujourd’hui jeudi; vous
répondrez: C’était hier; je répliquerai: C’est demain; et ce sera là
justement _la semaine des trois jeudis_, passée en proverbe comme
synonyme de _calendes grecques_, pour désigner une époque chimérique à
laquelle on a coutume de renvoyer, par le temps qui court, les effets
des belles promesses.

Ici se présentent naturellement deux faits historiques qui
paraissent avoir suggéré la première idée de _la semaine des trois
jeudis_.—Lorsque Ferdinand Magellan eut passé, en 1519, le détroit qui
porte son nom, et qu’il fut arrivé aux Indes, il se trouva un jour de
différence entre son calcul et celui des Européens qui avaient fait le
trajet par l’orient, et de part et d’autre on s’accusa de négligence,
car la cause réelle de ce mécompte n’était pas encore connue.—Varenius
rapporte qu’à Maca, ville maritime de la Chine, les Portugais
comptaient habituellement un jour de plus que les Espagnols ne
comptaient aux Philippines, et qu’il était dimanche pour les premiers,
tandis qu’il n’était que samedi pour les seconds, quoiqu’ils fussent
peu éloignés les uns des autres. Cela venait, de ce que les Portugais
avaient fait le voyage par le cap de Bonne-Espérance ou par l’orient,
et les Espagnols par l’occident, c’est-à-dire en partant de l’Amérique
et en traversant la mer du Sud.

Rabelais est, je crois, le premier auteur qui ait parlé de la semaine
_tant renommée par les annales, qu’on nomme la sepmaine des trois
jeudis_. (_Pantagruel_, ch. 1.)

_La semaine des deux jeudis._

Cette expression proverbiale était usitée longtemps avant la
précédente. On prétend que le pape Benoît XII y donna lieu lorsqu’il
fit son entrée à Paris, parce que cette entrée, annoncée pour le jeudi,
fut remise, à cause de la pluie, au vendredi, jour auquel on fit gras
en l’honneur de l’événement, comme si c’eût été un jeudi.

On lit dans les poésies de G. Coquillart, page 219, édition de Paris,
1723:

  La propre veille de Saint-Jhean,
  En la _sepmaine à deux jeudis_,
  Il fut fait et créé notaire
  Au balliage de Pauquaire.


=JEÛNE.=—_Double jeûne, double morceau._

Le vingt-troisième canon du concile d’Elvire avait institué des jeûnes
doubles, c’est-à-dire de deux jours de suite, sans rien manger le
premier de ces deux jours. De là le proverbe, dont le sens moral est
très bien développé dans le passage suivant de Bossuet: «Moins une
chose est permise, plus elle a d’attraits. Le devoir est une espèce
de supplice. Ce qui plaît par raison ne plaît presque pas. Ce qui est
dérobé à la loi nous semble plus doux. Les viandes défendues nous
paraissent plus délicieuses durant le temps de pénitence. La défense
est un nouvel assaisonnement qui en relève le goût.»

Les Basques disent: _Barurac hirur asse_, _le jeûne a trois soûlées_.
Ces trois soûlées sont le souper de la veille, le dîner du jour et le
déjeûner du lendemain.

Notre proverbe se rend encore de cette manière: _Double jeûne, double
collation_.—Le mot _collation_ a une origine curieuse. Formé du latin
_collatio_, conférence, il servit d’abord à désigner un usage pieux
des couvents, qui consistait à lire les conférences des pères de
l’Eglise, _collationes patrum_; et pendant longtemps _faire collation_
ne signifia pas autre chose que vaquer à cet exercice, pour lequel on
se réunissait, vers la fin de la journée, dans le cloître ou dans le
chapitre. J’indique ces localités, parce que le sens de l’expression
resta le même tant qu’elles furent consacrées à la conférence. Le
nouveau sens qu’on y attacha depuis prit naissance au réfectoire,
où les moines jugèrent plus commode de se rassembler, lorsque, sous
prétexte de l’épuisement que pouvait leur causer le travail des
mains qui leur était expressément recommandé, ils eurent obtenu la
permission de prendre un verre d’eau ou de vin, auquel ils ajoutèrent,
bientôt après, un petit morceau de pain, afin que leur santé ne fût
point altérée pour avoir bu sans manger, _frustulum panis ne potus
noceat_, comme dit la règle des chartreux. Ce simple rafraîchissement
des jours de jeûne ayant passé des monastères dans le monde, et
s’étant accru de quelques friandises à mesure qu’on avança l’heure du
dîner[60], finit par devenir beaucoup plus considérable que l’unique
réfection qu’il était autrefois permis de prendre ces jours-là, et
voilà comment l’acception ascétique du mot _collation_ se perdit dans
une acception gastronomique.


=JEUNE.=—_Si jeune savait et vieux pouvait, jamais disette n’y aurait._

Ce proverbe doit être fort ancien dans notre langue. L’abbé Suger
rapporte qu’on entendit souvent Louis VI, sur la fin de sa vie, se
plaindre du malheur de la condition humaine qui réunit rarement _le
savoir et le pouvoir_.

_Ceux à qui Dieu veut du bien meurent jeunes._

Proverbe fondé sur l’opinion des philosophes qui comptaient la mort au
nombre des biens. Il rappelle l’aventure de Cléobis et Biton, jeunes
Argiens, cités par Solon à Crésus comme parfaitement heureux. Revenant
vainqueurs des jeux olympiques, ils arrivèrent chez leur mère Cydippe
au moment où elle devait se rendre, sur un char traîné par des bœufs,
au temple de Junon, dont elle était la prêtresse. L’heure pressait,
et les bœufs n’étaient pas là. Les deux frères s’attelèrent au char
et conduisirent leur mère, qui les bénit et pria Junon d’accorder à
leur piété filiale la récompense qu’elle jugerait la meilleure. Après
la cérémonie, ils soupèrent avec Cydippe, s’endormirent d’un profond
sommeil, et, le lendemain, ils furent trouvés morts dans leur lit.

Ce proverbe est réfuté par un raisonnement de Sapho, qu’Aristote nous a
conservé dans sa _Rhétorique_ (liv. II, ch. 23): _La mort est un mal_,
disait Sapho, _et la preuve que les dieux en ont jugé ainsi, c’est
qu’aucun d’eux n’a encore voulu mourir_.


=JOCRISSE.=—_C’est un jocrisse._

C’est ce qu’on dit d’un benêt qui se laisse mener par sa femme, qui
s’occupe des soins les plus bas du ménage. On sait que la fonction
la plus importante des _jocrisses_ français est de _mener les poules
pisser_; celle des _jocrisses_ grecs et latins était de les traire.
Deux choses que les seuls _jocrisses_ peuvent supposer faisables.


=JOSSE.=—_Vous êtes orfèvre, monsieur Josse._

Ce proverbe, qu’on applique à un homme qui donne un avis intéressé,
est de l’invention de Molière, qui l’a employé dans la 1^re scène du
1^{er} acte de _l’Amour médecin_. C’est la réponse que fait Sganarelle
à l’orfèvre Josse, qui lui conseille d’acheter une belle garniture
de diamants, ou de rubis, ou d’émeraudes, comme le meilleur moyen de
rendre la santé à sa fille malade.


=JOUEUR.=—_De deux regardeurs il y en a toujours un qui devient
joueur._

Il est bien rare qu’on ne devienne pas joueur quand on prend plaisir
à voir jouer. C’est pour n’avoir point su éviter l’occasion de voir
jouer, que des milliers de malheureux, entraînés du spectacle à
l’action, ont perdu leur fortune, leur honneur et quelquefois leur vie.
Le quatrième concile d’Orléans, voulant préserver les ecclésiastiques
de ce danger, leur défendit de voir jouer, sous peine de trois ans
d’interdiction.


=JOUR.=—_Ce qui se fait de nuit paraît au grand jour._

L’origine et l’explication de ce proverbe se trouvent dans ce passage
de l’Évangile selon saint Luc (ch. XII, v. 2 et 3): _Nihil autem
opertum est quod non reveletur, neque absconditum quod non sciatur:
quoniam quæ in tenebris dixistis, in lumine dicentur; et quod in aurem
locuti estis in cubieulo, prædicabitur in tectis_. _Il n’y a rien de
caché qui ne vienne à être découvert, ni rien de secret qui ne vienne
à être connu, car ce que vous avez dit dans les ténèbres sera redit en
plein jour, et ce que vous avez dit à l’oreille dans une chambre sera
prêché sur les toits._

_Les jours se suivent et ne se ressemblent pas._

La vie est un enchaînement de chances opposées. Aujourd’hui bien,
demain mal, et _vice versâ_. Les Grecs exprimaient proverbialement la
même pensée par un vers d’Hésiode, qu’Érasme a traduit ainsi en latin:

 _Ipsa dies quandoque parens, quandoque noverca._ La journée est tantôt
 une bonne mère et tantôt une marâtre.

_Hier, aujourd’hui, demain, sont les trois jours de l’homme._

Proverbe dont on se sert pour exprimer la brièveté de la vie humaine.


=JUBÉ.=—_Faire venir quelqu’un à jubé._

C’est l’obliger à céder, à se soumettre, à dire: _ordonnez_, disposez
de moi comme il vous plaira. _Jube_, impératif du verbe latin _jubeo_,
signifie _ordonnez_.


=JUGEMENT.=—_Beaucoup de mémoire et peu de jugement._

Ce proverbe est dirigé contre les érudits riches du fonds d’autrui
et pauvres de leur propre fonds; mais il ne veut pas dire que la
mémoire soit contraire au jugement, car sans la mémoire le jugement
n’existerait pas, ou du moins il deviendrait inutile; et d’ailleurs
l’expérience prouve que tous les grands esprits ont possédé ces deux
facultés à un degré supérieur. Il signifie simplement que le trop grand
développement de la première nuit au développement de la seconde, que
l’excessive abondance des idées empruntées entraîne la disette des
idées propres, et qu’une science, ainsi composée d’éléments recueillis
de tous côtés et presque toujours disparates, doit produire une sorte
de confusion au milieu de laquelle l’esprit de justesse ne peut guère
se montrer. En effet, nous voyons que ceux qui s’appliquent à cultiver
leur mémoire plutôt qu’à méditer, à penser d’après les autres plutôt
qu’à penser d’après eux-mêmes, perdent en esprit de réflexion ce qu’ils
acquièrent en connaissances, qu’à mesure que leur mémoire s’étend leur
raison se rétrécit. «Le temps qu’on emploie à savoir ce que d’autres
ont pensé, dit J.-J. Rousseau, étant perdu pour apprendre à penser
soi-même, on a plus de lumières acquises et moins de vigueur d’esprit.»

Hobbes disait plaisamment, mais avec assez de raison: «Si j’avais lu
autant qu’un tel, je serais aussi sot que lui.» Or, qu’est-ce qu’un
sot, si ce n’est l’homme qui a beaucoup de mémoire et peu de jugement,
et qui fait briller sa mémoire aux dépens de son jugement?—C’est ce
qu’exprime d’une manière aussi spirituelle qu’originale ce proverbe des
Auvergnats: _Jean a étudié pour être bête_.


=JUMENT.=—_Jamais coup de pied de jument ne fit mal à un cheval._

Un galant homme ne s’offense point de recevoir un coup ou une injure
d’une femme. Les Espagnols disent: _Coces de yegua amores para el
rocin_. _Ruades de jument sont amours pour le roussin._ Les Latins
disaient d’après les Grecs: _Jucunda sunt amicæ dextræ verbera_. _Les
coups d’une main amie sont doux._


=JURER.=—_Jurer sur la parole du maître._

Adopter aveuglément et soutenir les opinions d’un homme à qui l’on a
pour ainsi dire soumis sa raison. L’expression latine jurare in _verba
magistri_, dont la nôtre est la traduction, était venue par imitation
de cette autre _jurare in verba imperatoris_, employée à Rome, dès
les premiers temps de la république, pour désigner le serment que les
soldats fesaient à leur général, sous la dictée de celui-ci, d’exécuter
sans examen tous les ordres qu’il donnerait.


=JUREUR.=—_Jureurs de Bayeux._

On a prétendu que les Normands ne se fesaient aucun scrupule de lever
la main en justice afin de rendre de faux témoignages, qu’ils étaient
toujours prêts à jurer trois fois plutôt qu’une, quand il devait
leur en revenir quelque profit, et qu’ils avaient tous pour devise
ce mot caractéristique de l’un d’eux: _J’en jurerais, mais je ne le
parierais pas_. Mais les Normands de Bayeux ont obtenu le renom
proverbial d’être plus déterminés _jureurs_ que les autres; et il est
probable qu’ils l’ont mérité. Pourtant il n’a pas été dû uniquement à
l’excellence de leur savoir-faire; il est venu surtout de ce que leur
ville était autrefois abondamment pourvue de châsses et de reliques,
sur lesquelles on venait solennellement jurer de tous les lieux de
la Normandie. C’est sur les châsses et les reliques de Bayeux que
Guillaume reçut les serments d’Harold.


=JUSTICE.=—_L’extrême justice est une extrême injure._

«La justice n’est pas toujours inflexible, ne montre pas toujours
un visage sévère. Elle doit être exercée avec quelque tempérament,
et elle-même devient inique et insupportable quand elle use de tous
ses droits. La droite raison, qui est son guide, lui prescrit de se
relâcher quelquefois, et la bonté qui modère sa rigueur extrême est une
de ses parties principales... La justice est établie pour maintenir la
société parmi les hommes. La condition pour conserver parmi nous la
société, c’est de nous supporter mutuellement dans nos défauts... La
faiblesse commune de l’humanité ne nous permet pas de nous traiter les
uns les autres en toute rigueur.» (Bossuet.)

«La justice, dit Montesquieu, consiste à mesurer la peine à la faute,
et _l’extrême justice est une injure_, lorsqu’elle n’a nul égard aux
considérations raisonnables qui doivent tempérer la rigueur de la
loi.»—Notez que cette pensée est la synthèse de toute la doctrine
de cet immortel publiciste sur la composition des lois. Il a posé en
principe que _l’esprit de modération doit être celui du législateur_.

Le proverbe nous est venu des anciens, et il est la traduction
littérale des mots suivants qu’on trouve dans Cicéron: _Summum jus,
summa injuria_.

Le fameux parasite Montmaur fit une application plaisante de ce
texte latin. Un jour qu’il dînait chez le chancelier Séguier, il eut
son habit taché par du _jus_, qu’un domestique y laissa tomber en
desservant, et comme il soupçonnait ce magistrat d’être l’auteur de
cette mauvaise plaisanterie, il dit en le regardant: _Summum jus,
summa injuria_. Jeu de mots fort ingénieux pour ceux qui entendent le
latin.

_On aime la justice dans la maison d’autrui._

  Même aux yeux de l’injuste un injuste est horrible;
  Et tel qui n’admet point la probité chez lui,
  Souvent à la rigueur l’exige chez autrui.      (BOILEAU, sat. XI.)

Nous aimons à trouver la justice chez les autres; car elle est la
meilleure garantie qu’ils puissent nous offrir. Mais la justice a des
droits bien faibles sur nous _dès qu’elle entre en concurrence avec
nous-mêmes_, suivant l’expression de Massillon. La plupart des hommes
voudraient inféoder la justice à leur intérêt, et ils ne savent être
tout-à-fait justes que dans ce qui ne leur profite pas directement. «La
justice n’est chez eux, comme l’a remarqué Vauvenargues, que la crainte
de souffrir l’injustice.»

J.-J. Rousseau a dit sur le même sujet, dans sa _Lettre à d’Alembert_:
«Le cœur de l’homme est naturellement droit sur ce qui ne se rapporte
pas personnellement à lui. Dans les querelles dont nous sommes
spectateurs, nous prenons à l’instant le parti de la justice, et il
n’y a point d’acte de méchanceté qui ne nous donne une très vive
indignation, tant que nous n’en tirons aucun profit; mais quand notre
intérêt s’y mêle, bientôt nos sentiments se corrompent, et c’est alors
seulement que nous préférons le mal qui nous est utile au bien que nous
fait aimer la nature. N’est-ce pas un effet naturel de la constitution
des choses, que le méchant tire un double avantage de son injustice et
de la probité d’autrui? Quel traité plus avantageux pourrait-il faire
que d’obliger le monde entier d’être juste, excepté lui seul, en sorte
que chacun lui rendit fidèlement ce qui lui est dû, et qu’il ne rendît
ce qu’il doit à personne. Il aime la vertu sans doute, mais il l’aime
dans les autres, parce qu’il espère en profiter, et il n’en veut pas
pour lui-même parce qu’elle lui serait coûteuse.»

Toutes ces réflexions expliquent très bien la raison du proverbe: mais
ne peut-on penser pour l’honneur de l’humanité que cette révolte, que
nous éprouvons à l’aspect de l’injustice, ne vient pas seulement de ce
qu’une injustice faite à quelqu’un est une menace faite à tous; qu’elle
a aussi sa cause dans un sentiment plus noble et plus moral?



L


=LABUTTE.=—_Père Labutte._

Ami du vin et du plaisir, qui satisfait ses goûts en cachette, afin que
rien ne vienne troubler ses jouissances.

Le père Labutte est un religieux mendiant dont le nom a été popularisé
par une vieille chanson. Sterne a parlé de ce personnage imaginaire
dans la phrase suivante qui justifie et complète l’explication que je
donne: «Le père Labutte qu’on a tant chanté, qui boit quand personne ne
le voit, et qui a bu sans que personne l’ait vu; le père Labutte est
bien connu même de qui ne l’a pas vu, et l’on se représente aisément sa
figure... l’imagination supplée à sa présence.»

Les Italiens disent: _Fra Gaudentio_, _frère Gaudence_.


=LAGNY.=—_Il a été à Lagny, il sait combien vaut l’orge._

Ce dicton s’applique à un homme qui s’est attiré quelque mauvais
traitement par ses indiscrètes plaisanteries.

Le duc de Lorges, assiégeant la ville de Lagny, était l’objet des
railleries des assiégés qui, se croyant assez forts pour lui résister,
fesaient beaucoup de quolibets sur son nom. Il jura de s’en venger en
s’écriant: _Je leur apprendrai combien vaut Lorges_. Aussitôt qu’il les
eut réduits par la force des armes, il leur fit essuyer toutes sortes
d’affronts dont le souvenir leur devint si odieux, dans la suite,
qu’il suffisait de prononcer le mot _orge_ pour les mettre en fureur.
Si quelque étranger commettait cette imprudence, ils le saisissaient
sur-le-champ et le plongeaient dans une fontaine, en expiation de
l’insulte qu’ils prétendaient en avoir reçue. De là le dicton et le jeu
de société en dialogue, _combien vaut l’orge_.


=LAINE.=—_Se laisser manger la laine sur le dos._

Souffrir tout, ne pas savoir se défendre, comme les brebis qui
souffrent patiemment que les corbeaux se fixent sur leur dos et leur
arrachent la laine.


=LAMBIN.=—_C’est un Lambin._

Denys Lambin, professeur au collége de France, vers le milieu du XVI^e
siècle, donna plusieurs commentaires sur Plaute, Lucrèce, Cicéron,
Horace, etc., dans lesquels on trouva une érudition vaste, mais
fastidieuse par la prolixité des remarques, et ce fut par allusion à
ce défaut que s’introduisirent les expressions proverbiales _c’est
un Lambin, il ne fait que lambiner_, dont on se sert en parlant de
quelqu’un qui met beaucoup de lenteur dans ce qu’il fait, qui n’en
finit pas.


=LAME.=—_La lame use le fourreau._

La vivacité de l’esprit use le corps.—«Ce proverbe, dit M. de Bonald,
exprime une vérité certaine en physiologie, autant qu’en morale; et je
crois que la première cause et la plus active de la dissolution, tantôt
plus prompte, tantôt plus lente de nos organes, est leur faiblesse
relativement à la force de la volonté et à l’exigence continuelle de ce
maître impérieux. De là ces désirs qui nous tourmentent, ces efforts
qui nous consument, ces chimères de plaisirs ou de travaux qui font le
malheur des méchants et souvent le désespoir des gens de bien, et cette
lutte éternelle de l’homme intérieur contre l’homme extérieur, rebelle
par impuissance aux volontés de l’ame, et dont la force apparente,
comparée à celle de l’ame, n’est jamais qu’une faiblesse réelle.»


=LANCE.=—_Rompre une lance ou des lances._

La lance était l’arme principale dont les chevaliers se servaient.
Ils fesaient _assaut de lances_ dans les tournois, et souvent ils en
brisaient plusieurs en se chargeant l’un l’autre vigoureusement. De
là les expressions, autrefois employées au propre et maintenant au
figuré, _rompre une lance_ ou _des lances avec quelqu’un_, c’est-à-dire
se mesurer avec lui à quelque exercice, à quelque jeu d’adresse, lui
disputer un avantage, une supériorité, et _rompre une lance_ ou _des
lances pour quelqu’un_, c’est-à-dire prendre son parti, le défendre
contre ceux qui l’attaquent.

_Baisser la lance devant quelqu’un._

C’est lui céder, reconnaître sa supériorité, car le chevalier baissait
sa lance en présence d’un autre chevalier à qui il voulait rendre
hommage ou contre qui il n’osait se mesurer. On dit aussi _baisser la
lance_ pour fléchir, mollir, se relâcher. Mais il ne faut pas confondre
cette expression avec cette autre, _baisser les lances_, qui, dans nos
anciens auteurs, signifie engager le combat, parce que les champions
couraient l’un sur l’autre, l