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Title: La petite mademoiselle
Author: Montesquiou-Fézensac, Robert de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La petite mademoiselle" ***

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                      NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
 corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
 a^{bc}.



                               LA PETITE
                             MADEMOISELLE



                         ROBERT DE MONTESQUIOU

[Illustration]

                            LES PURGATOIRES

[Illustration]

                               LA PETITE
                             MADEMOISELLE

[Illustration]

                                 PARIS
                         ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
                         22, RUE HUYGHENS, 22


        Tous droits de traduction et de reproduction réservés.



                                  _A_

                     _l’Auteur des «Affranchis»,_

                            _ABEL HERMANT_

                _J’offre cette Histoire d’une Esclave._

                                             ROBERT DE MONTESQUIOU.



                        LA PETITE MADEMOISELLE


Ce qui suit, toutes proportions gardées, à moi modeste, «fut longtemps
ma _Quiquengrogne_»[1].

C’est la première réalisation d’art que j’aie essayée et, je l’avoue,
sans la réussir. Mais de bonne heure, j’en avais parlé, entre autres,
à Coppée, à Goncourt, à Judith Gautier, qui s’en amusaient; et hier
encore, celle-ci me questionnait rétrospectivement sur mon modèle
baroque. Ne serait-ce pas une si précieuse sollicitude qui m’a incité à
m’y reprendre et à mettre sur pied, de quelques coups d’ébauchoir moins
inexpérimentés, la folle statuette? Une telle attention ne méritait
pas moins. J’ai donc fait poser à nouveau Celle que Madame d’Aulnoy
aurait sans doute rangée parmi ses «pagodes» et qu’elle eût qualifiée
de «bamboche n’ayant pas plus d’une coudée de haut». Divertira-t-elle,
avec son comique macabre, falot, volontairement démantibulé,
caricatural et capricant? Apitoiera-t-elle, avec ses misères sans
grandeur, ceux que ne ralliera pas au parti de ses tortionnaires le
détachant déclic de ses frasques?

A ceux qui daigneraient consacrer une heure aux péripéties boîteuses
et heurtées de ce petit livre, longuement ruminé, vite accompli, je
demande surtout de ne pas oublier qu’il s’agit d’une _monographie_.
C’est l’excuse du retour incessant des mêmes personnages, pareils aux
éléments de ce vieux joujou, fait de pantins en bois découpé et armés
de maillets, dont la manœuvre indéfiniment renouvelée, mais toujours
primitive, se bornait, pour eux, à reparaître sans fin et à se taper
réciproquement sur la tête.

Puisse l’œuvrette bouffonne et légèrement pathétique dont j’avais trop
tôt abordé le plan qui me fascinait, sembler à certains que je connais
bien, et dont l’assentiment m’est cher, mériter, pour l’épigraphe
impressionnante que j’avais dès lors rêvé d’y inscrire, cette phrase de
la PEAU DE CHAGRIN:

_Quinteuses Demoiselles de Compagnie, composez-vous de gais visages,
endurez les vapeurs de votre prétendue bienfaitrice, portez ses
chiens, rivale de ses griffons anglais, amusez-la, devinez-la, puis_...
TAISEZ-VOUS!

N’est-ce pas une forme humaine et sociale de la peau de chagrin (forme
quelquefois entrevue, sans doute moins hyperboliquement, par plusieurs
d’entre nous) que cette peau de la plaisante et infortunée Miss
Winterbottom?



LA PETITE MADEMOISELLE



I


L’action a lieu au Vert-Marais, en Touraine, dans le voisinage
d’Yzeures.

La scène se passe en un salon de campagne, tendu de perse à bouquets.

C’est la fin de l’été et des vacances. Huit heures du soir, qui
viennent de sonner, marquent le moment où l’on sort de table, dans
ce château, pour permettre aux enfants de jouer à l’un de leurs jeux
favoris, avant le coucher, marqué pour neuf heures. Ces enfants, ce
sont deux fillettes, Berthe et Noémi, neuf et dix ans. De ces jeux,
le plus fréquent est le _Mistigris_, qui se joue, après le dessert,
dans la salle à manger, sur la table recouverte d’un plaid, et auquel
participent quelques serviteurs préférés. Vient ensuite le _Corbillon_,
bien connu. Il y a aussi «_Le petit chien de Monsieur le Curé n’aime
pas les O, que lui donnez-vous?_»--On doit répondre par un mot où ne
se rencontre pas cette voyelle. Encore «_J’aime mon ami par A, parce
qu’il est aimable; j’aime mon ami par B, parce qu’il est bon..._»
Ainsi de suite, jusqu’au bout de l’alphabet. Enfin «_Je reviens du
sérail._--_Qu’avez-vous rapporté?_--_Un éventail._»

Ce soir-là, c’est le tour du _Corbillon_, que se passent nos petites
demoiselles, assistées de leurs parents, l’Aïeule, la Marquise
d’Entragues, née Céline de Glion; le Comte et la Comtesse, son fils et
sa bru.

A la familière interrogation: «J_e vous vends mon corbillon, qu’y
met-on?_», nombre de réponses conformes ont été faites; boutons
et bouchons, totons et flacons, accompagnés de leurs congénères,
roulèrent tour à tour dans la corbeille traditionnelle. Mais les
grandes personnes ne répondent plus que distraitement à la question
monotone des petites filles. Une préoccupation est visible. A plusieurs
reprises, on interrompt le jeu pour prêter l’oreille. C’est que les
châtelains attendent, pour le soir même, et presque dans l’instant, la
Gouvernante Irlandaise qu’ils viennent d’arrêter, sur la recommandation
d’une amie, que nous appellerons Adèle (de Gersaint). Or, il s’agit de
ne pas retarder le sommeil des jeunes joueuses. La Comtesse, Henriette
(née de Falaisier), dame d’un caractère sec, personne méticuleuse
et ponctuelle, qui souffre d’une entérite chronique et supporte
malaisément un retard pour ses décisions, une entrave à ses desseins, a
réglé, par avance, dans son esprit, tous les détails de cette arrivée:
la présentation des élèves à l’Institutrice, avant les prières du soir,
auxquelles celle-ci devra prendre part; puis, la retraite, après de
restreints compliments de bienvenue. Il importe que rien ne vienne
déranger ce programme, et que, dès le lendemain, les leçons puissent
commencer, sous la direction de l’Étrangère, chaudement recommandée
par Adèle, une de ces amies toujours à l’affût de jouer un rôle, quand
ce n’est pas un tour, dans l’existence de leurs relations, et de
placer quelqu’un. Cette fois, les louanges, à l’égard de la nouvelle
protégée, sont intarissables: elle a «tous les talents», c’est une
«perle», et l’on ajoute, sans se soucier de poursuivre la métaphore:
«artiste jusqu’au bout des ongles!»

Ceci dit, la correspondante est forcée d’avouer qu’elle ne connaît pas
le sujet, et n’a jamais eu l’occasion d’apprécier personnellement aucun
de ses mérites ni de ses travaux. Mais... (suivent quantité de ces
raisons dont on se paie soi-même, pour se persuader qu’on est en droit
de vanter ce que l’on ignore, non sans risquer de graves ennuis pour
ceux qui vous accordent leur confiance.--A vrai dire, qu’est-ce qui les
y force?...)

Croissante impatience d’Henriette: «Mon Ami...» dit-elle, en
s’adressant au Comte (un de ces _mon ami_, dont l’aigre froideur suffit
à empoisonner toutes les phrases qu’il entame...), mon ami, voyez ce
qui se passe...omment expliquer ce retard?... c’est incompréhensible...
pensez-vous qu’il soit arrivé un accident?» le tout entrecoupé de
réflexions sur le _service d’hiver_ et le mauvais état des chemins.

Le «Calmez-vous, ma chère!» dont l’interpellé répond à ce déluge de
possibilités, n’est pas moins indifférent, mais il est plus soumis. Le
Comte a fait un mariage d’intérêt, en épousant cette cousine maigre,
déjà vieille fille, en apparence vouée au célibat, et dont la fortune,
assez respectable, a permis d’accorder, au castel familial, des
restaurations sans cesse ajournées, en même temps que d’acquérir des
terres.

La vieille Dame, qui craint fort de mécontenter sa bru, dont le
caractère désole sa bonhomie propre, mais de qui les revenus la lui
rendent sacrée, cherche une diversion, pendant que les futures élèves
de Mademoiselle poursuivent leur stupide petit jeu, dit _d’esprit_.

«Henriette--fait la marquise, complaisante--devrai-je me lever pour
recevoir Miss Winter?» (C’est le nom de la Gouvernante attendue).

Henriette regimbe: «Gardez-vous-en bien, ma mère, si vous ne voulez pas
me désobliger.»

«J’avais pensé, continue la vieille, que cela ne tirait pas
à conséquence, et pouvait passer pour une exception, un jour
d’arrivée...»--«Encore une fois, ma mère, je vous demande comme un
service de n’en rien faire. Il ne faut pas _lui_ donner de mauvaises
habitudes. Nous serions perdus. Tenez-vous-le pour dit, je vous en
conjure.»

Et la belle-mère, de conclure délibérément: «N’en parlons plus, ma
petite, je ferai comme il vous plaira.»

C’est ainsi que la voyageuse, à son insu, dans l’asile que la confiance
lui promet, comme l’espérance le lui dore, et avant même d’en avoir
franchi le seuil, se voit humiliée, presque offensée, ni plus ni moins
qu’un personnage de Dostoiewsky.



II


L’impatience de la Comtesse augmentait d’instant en instant. Elle
brodait avec fièvre. La Marquise, elle, tricotait avec plus de
souplesse. Si elle affectait la contrariété, c’était pour ne pas
accroître l’irritation de sa bru; mais, au fond, elle s’amusait de la
nouveauté, distrayante dans la solitude. Ce n’était rien de plus qu’un
vieil oiseau, cette vieille personne. Nulle intellectualité; toutes
les idées toutes faites; inaptitude au mal, comme au bien, du moins
dans le sens conscient et réfléchi de ces deux mots. Ajoutez une piété
superficielle qui rapporte tout au Bon Dieu, sans trop se préoccuper
de ce qu’il en fait, et débute par se le représenter tel qu’un grand
Monsieur rayonnant, qui reçoit dans son Paradis, comme le Pape, dans
son Vatican, ou Monsieur Boucicaut dans le Bon Marché, et tient compte
des préséances.

A celles-ci, elle demeure fort attachée, ainsi que le prouve cette
anecdote, laquelle remonte aux premières couches de la Comtesse, et ne
déparerait pas le récit d’un Mémorialiste.

La délivrance de cette dernière avait anticipé de beaucoup sur la date
prévue. On dut avoir recours à la sage-femme du village, pour remplacer
celle qu’on attendait de la ville voisine. Il était une heure du matin.
Cependant qu’à l’étage supérieur gémissait la patiente, la Marquise, en
costume de nuit assez suranné, attendait la Lucine villageoise. Elle
arrive. On l’annonce à la vieille Dame, qui fait signe de différer,
en dépit des circonstances pressantes, et ne consent à recevoir celle
dont les soins étaient urgents qu’après s’être renseignée sur sa
qualité. «Est-ce une _Dame_, ou une _Bonne Femme_?» demandait-elle à
l’introducteur. Et, pour préciser son postulatum: «Est-ce un _bonnet_,
ou un _chapeau_?»

Ce ne fut qu’après avoir acquis la certitude qu’il s’agissait d’une
paysanne, qu’elle fit entrer l’accoucheuse et lui dit, avec une
bénévole hauteur: «Allez, ma bonne femme, je vous recommande bien
Madame la Comtesse.»

N’allez pas croire, au moins, qu’elle y mît de la morgue; plutôt
de l’instinct des catégories. Elle n’eût pas voulu décerner au
«caillon»[2] ce qui n’était que pour les garnitures.



III


Elle collectionnait les _breloques_, les commandant par douze
douzaines, afin d’en inonder les ventes de charité, ou d’en décorer
les amis qui se contentent de peu. Mais sa plus proverbiale manie
consistait à _demander des adresses_, à tout bout de champ, hors de
propos, et presque sans jeter un regard sur l’objet qu’elle croyait
désirer.

Un jour, à Paris, rentrant de la promenade, on lui remit le billet
d’une visiteuse, dont le bristol l’enchanta. Vite, il fallut répondre,
pour savoir d’où venait la _carte-correspondance_. Celle qui y avait
inscrit son bonjour fit savoir, un peu embarrassée, que le mot avait
été tracé, par elle, chez Madame d’Entragues elle-même, sur le premier
carton venu, que lui présentait la concierge.

Traits de caractère: quelques années auparavant, on avait reçu la
visite d’une amie affligée de famille. Au cours de ce séjour, durant
une de ces interminables séances de salon qui sont la plaie des
villégiatures, Céline, qui adorait correspondre à vide, griffonnait
devant son «bonheur-du-jour»; elle gribouillait (sur les feuilles
blanches détachées des billets de faire-part) une lettre à Madame de
Gersaint, l’amie du cœur. Tout à coup, l’épistolière poussa un cri:
l’encrier venait de se renverser sur le quatorzième feuillet, bourré de
_nunus_, de l’épître envoie d’achèvement. Marie (l’invitée s’appelait
ainsi), Marie, complaisante, s’élança pour parer au désastre. Tandis
qu’elle rendait ce service, ses yeux furent invinciblement attirés par
son nom, au milieu d’une page. Elle lut, malgré soi, elle lut ceci:
«Marie est ici, avec ses cinq insupportables enfants. Ils consomment,
tous les matins, onze pots de lait, neuf pots de café, et je me demande
vraiment quand ils vont se décider à...»--_Reliqua desunt._ Le reste
manquait.

Quand tout fut remis en ordre, Céline acheva sa missive. Alors on
entendit une voix qui s’élevait. C’était la voix de Marie. Elle disait
doucement: «Céline, _avez-vous beaucoup de vaches_?»

Deuxième trait: Charles en était à sa seconde union. La première
avait été heureuse, et douloureuse à la fois. On s’aimait... vint la
maladie, puis la mort. Le désespoir du veuf fut poignant. Il exigea
le moulage de sa main nouée aux doigts de la défunte. Le résultat fut
un beau presse-papier de bronze patiné, que l’on fit encastrer dans le
mausolée.--Ces grands mouvements, en se refroidissant, créent parfois
des situations embarrassantes. Ce fut le cas. Au bout d’un temps (pas
très long), le presse-papier pesa sur toute la famille. Le survivant
portait bien toujours des bijoux d’émail noir et de bois durci, mais
n’en songeait pas moins au remariage. Quand il fut sérieusement
question de convoler, le poids de l’airain devint insupportable. Tout
le monde y pensait, aucun n’en parlait. L’instinct maternel arrangea
tout. Un après-midi, Céline, sans faire semblant de rien, dirigea la
promenade du côté de la tombe. O merveille! Le presse-papier avait
disparu. Soulagement muet auquel nul ne fit allusion, mais dont se
desserra la contrainte commune. Personne n’en croyait ses yeux.

Céline avait fait enlever, puis _enterrer_ cette pauvre étreinte de
cuivre vert-de-grisé, ni plus ni moins que si elle eût été en os et en
chair!

«Ils furent heureux, et eurent beaucoup d’enfants.»



IV


L’abnégation de Céline fut d’autant plus méritoire, en la circonstance,
que sa nature, toute portée à l’ordre étriqué, au rangement des
armoires, aux économies de chandelles, ne dut pas renoncer sans peine
à l’objet, ensemble artiste et humain, qu’elle immolait à la maternité
et qu’elle sacrifiait à la terre. Nécessité fait loi; mais, encore une
fois, il y eut presque une action d’éclat, une victoire de tempérament
dans cette réaction obscure.

L’exposé de certains détails le mettra mieux en lumière. Une telle
châtelaine avait réussi, on ne sait comment, à trouver un acquéreur
pour les vieux journaux; elle ficelait, par paquets de cent, les
timbres ordinaires, oblitérés, et recevait pour cela, d’un teinturier
qui en extrayait la couleur, un sou, quand la collection dépassait
plusieurs mille; elle retournait les enveloppes, décollait, puis
recollait leurs bords, et les employait, sous cette nouvelle forme, en
inscrivant l’adresse au revers. Aussi se montra-t-elle réfractaire à
l’usage des enveloppes doublées, mal commodes pour ce trafic.

Notez qu’elle n’était pas _avare_; elle était _utilisatrice_. Son
fils, qui l’aimait pourtant bien, ne put s’empêcher de rire, lorsqu’il
découvrit, au fond d’un tiroir, une boîte sur laquelle la bonne dame
avait tracé, de son écriture vieillotte: «Petits bouts de ficelle, _ne
pouvant servir à rien_.»

Est-il vrai qu’une telle femme ne fût pas avare? Voici, du moins,
comment elle conciliait la charité et l’économie. Du temps qu’elle
avait de bons yeux, elle se levait aussi tôt que la Grande Catherine,
laquelle, on le sait, allumait elle-même son feu, et faillit, un jour,
griller un ramoneur qui croyait pouvoir, de si bon matin, vaquer, sans
danger, à sa besogne charbonneuse. Céline piquait alors des paillettes
sur des abat-jour et des éventails, où elles contournaient, suivant un
procédé repris au XVIII^e siècle, de menues gravures pseudo Louis XVI.
Elle avait trouvé une débitante qui lui écoulait ça, prélevait un gain
et tondait sur la fourniture. Céline, elle, alimentait ses aumônes avec
ces profits, très consciencieusement, d’ailleurs. Jamais elle n’aurait
fait communiquer sa bourse de don et sa bourse de jeu. Peu casuiste,
elle vivait en bon ménage avec un sophisme. Elle ne donnait pas _du
sien_, comme nous le recommande l’Évangile; elle donnait l’argent des
autres, et se croyait en règle, parce que c’était le _fruit de son
travail_; oubliant qu’un tel geste n’est beau que s’il vient de ceux
qui sont _sans ressources_.

En un mot, elle prétendait utiliser la sueur d’un front qui n’avait
jamais connu cette noble couronne.



V


Quand cette incidente, qui fera pénétrer plus avant dans l’intimité de
nos personnages, n’aurait eu pour effet que de représenter le temps qui
s’écoule, elle ne serait pas sans nécessité. La pendule marque neuf
heures moins dix. Un roulement de voiture se fait entendre, le gravier
crie, le phaéton est devant le seuil.

La Marquise interrompt son tricot, dresse l’oreille et regarde
curieusement. La Comtesse, debout au milieu du salon, l’air digne,
sévère et déjà un peu irrité, lance un brusque rappel à ses filles qui
veulent courir vers la porte, mues par un élan timide, en même temps
que retenues par une crainte vague.

Seul, le Comte traverse le vestibule, gagne le perron, d’où on l’entend
discourir avec le cocher. Après quelques instants, il rentre, penaud
et goguenard: «Personne!--dit-il.--Et, pour plus de sûreté, François a
voulu attendre le second train. Le chef de gare a examiné les secondes;
pas un voyageur n’en est descendu. Seulement, il y a des colis,
paraît-il; beaucoup de colis. On ira les prendre demain matin.»

La Comtesse s’était rassise et remise à broder, silencieuse mais
furieuse. Puis, on l’entend pester et grincer: «Joli début!...»--Les
autres sont stupéfaits. Brusquement, elle s’est relevée, sonne,
bouscule les enfants, interdit la prière du soir, à cause de l’heure
tardive, enjoint à ses filles de dire un «Souvenez-vous» dans leur lit.

Celles-ci s’éloignent en reprenant leur _corbillon_.

Charles et sa mère gardent le silence, de crainte de déchaîner le
courroux d’Henriette. La porte s’entre-bâille, pour une dépêche,
apportée, de fort loin, par un exprès, venu à pied. La Comtesse la
saisit, l’ouvre, essaie de déchiffrer, sans y réussir (aveuglée qu’elle
est par le mécontentement), et tend le papier à son mari.

«C’est évidemment de la Gouvernante--conclut-il;--mais, d’où diable
nous écrit-elle... de Chinon? Qu’est-ce qu’elle a bien pu aller faire
là?»

Il lit: «Égarée par renseignement faux. Porterai plainte.» Signé:
_Winter_.

«Je ne distingue pas le dernier mot. Ce doit être un repentir de la
buraliste.» (Silence.) A Henriette: «Eh bien! ma chère, qu’est-ce que
vous dites de ça?» Elle, se déchaîne: «Je dis que Madame de Gersaint
a bien légèrement agi en nous adressant une cruche, une dinde ou une
toquée. Elle n’en fait jamais d’autres. Nous voilà dans de beaux draps!
(Henriette affectionne les expressions de lingerie.) Vous me rendrez
la justice que je ne voulais pas entendre parler de cette inconnue...
c’est vous qui l’avez exigé, ma mère...» Elle fait les demandes et
les réponses et, sans doute, à un signe de dénégation, réplique
verbeusement: «Si! si! vous avez objecté que les enfants allaient être
privées de leur cours, tant que durerait leur préparation à la Première
Communion, c’est-à-dire les deux ans que nous avons, à cause de cela,
décidé de séjourner ici; que les petites ne pouvaient s’exempter
de leçons... je vous demande un peu seulement ce que pourra leur
apprendre cette hurluberlu, qui n’est seulement pas capable de trouver
son chemin! En tout cas, elle ne leur enseignera pas l’exactitude. Je
suis atterrée et outrée. D’autant plus que les quelques mots de cette
ridicule dépêche sont autant d’indications de caractère. La sotte ne
veut pas avouer qu’elle s’est trompée. Elle accuse les autres et paraît
vouloir réclamer des dommages. Et voilà ce que nous avons introduit
chez nous, dans une minute d’erreur!»

Henriette continue de se lamenter et de fulminer. Les deux autres
cherchent à la calmer. L’heure s’écoule dans les plaintives
récriminations et les doléantes invectives. Puis, on se retire.

En passant devant la _nursery_, la Comtesse prête l’oreille. Tout
semble muet. Elle s’éloigne. Et cependant les deux bonnes pièces ne
dorment pas encore. Du fond de leur lit, elles poursuivent le colloque
idiot, et continuent de se tendre l’imbécile vannerie: «Je vous vends
mon corbillon, qu’y met-on?» interroge Berthe, pour la centième fois.
Et, vaguement ensommeillée, sans plus de frais d’imagination, l’autre
de répondre: «Un toton!»



VI


Des malles de proportions exagérées, de formes bizarres, d’apparence
coûteuse, des paniers revêtus de toile, de volumineux cartons à
chapeaux encombraient le vestibule, quand on descendit, le lendemain,
pour déjeuner. Même, la vieille Dame, qui marchait la première, et dont
la vue commençait à décroître, faillit se blesser à l’angle d’un de ces
coffres qui portaient tous, tracées en noir, sur un de leurs côtés, les
initiales W. B.

Quand les fillettes, conduites par leur maman, furent parties pour
le catéchisme, le Comte, resté seul avec sa mère, lui fit un aveu
par rapport à ces deux lettres. Le sens de la seconde, que, tout
d’abord, on ne s’expliquait pas, venait de lui apparaître, avec une
signification fort déplaisante qui ne pouvait manquer d’ajouter à la
contrariété d’Henriette. En un mot, n’y aurait-il pas une relation
entre cette majuscule et le mystérieux griffonnage qui accompagnait
la signature, dans le télégramme de la veille?--Mademoiselle portait
sans doute un nom composé. Or, quel ne serait pas le déplaisir de la
Comtesse si, d’aventure, on venait à découvrir que le deuxième nom de
Miss _Winter_ n’était autre que _Bottom_?

«En effet, mon bon ami, convint la vieille Dame, si je ne me trompe,
cela signifie quelque chose de très vilain en anglais.»--«Vous l’avez
dit, ma mère.»

--«En admettant que cela soit, fit rêveusement Céline, je ne
comprends pas pourquoi Winter... Qu’est-ce que l’hiver vient faire
là?»--Drôlement, Charles riposta: «L’hiver ou l’été, ma bonne maman, ça
nous est égal. Ce qui est embêtant, c’est l’_autre_. Tout le printemps
lui-même ne le masquerait pas. Vous vous rappelez la tache de Lady
Macbeth, «tous les parfums de l’Arabie ne parfumeraient pas cette
petite main». Ils n’en feraient pas davantage pour ce gros...»

Prudemment, on interrompit.

--«Ne vous tourmentez pas, mon fils», poursuivit la Marquise, toujours
optimiste et qui voulait conserver une lueur d’espoir, «ces textes
sont souvent fort mal transmis par les bureaux. Souhaitons que _ce ne
soit pas ça_!» Puis, elle ajouta: «En tout cas, si, par malheur, vous
avez deviné juste, nous devons faire tout ce qui dépend de nous pour
déguiser aussi longtemps que possible à Henriette, _la triste vérité_.»

Entre ces agressifs bagages figurait encore une paire de palettes fort
longues, un peu frustes, assez minces et très étroites, pointues à un
de leurs bouts qui se redressaient, et occupées au milieu par une sorte
de semelle mobile que rattachaient des courroies et des boucles.

A propos de ces deux incompréhensibles objets, on se perdit en
conjectures...



VII


Vers la fin de la journée, tout d’un coup, la Gouvernante arriva.
Aucune nouvelle n’étant venue d’elle, depuis la veille, la voiture ne
l’attendait pas au train. Elle accomplit donc à pied le trajet de la
gare au château. Un paysan la suivait, qui s’était offert pour porter
des colis à main, encore assez nombreux, parmi lesquels une caisse
de raisin et un étui à parapluies, lequel ressemblait à une gaine de
trombone.

L’Étrangère picorait une grappe de chasselas, quand elle fit son
entrée dans la cour. Une telle familiarité impressionna mal, car
l’arrivante eut tout de suite autant de témoins que de juges. Chacun,
à cette heure-là, rentrait de la promenade. La voyageuse s’expliqua,
sans embarras, avec volubilité. Elle était rassérénée et ne parlait
plus de se plaindre. Non, elle avait profité de sa mésaventure pour
recueillir des souvenirs de Rabelais, dont elle était enchantée.
Incontinent, sortirent d’un Guide Joanne, qu’elle tenait ouvert, des
cartes postales à l’effigie du Curé de Meudon; et, sous prétexte qu’il
était ecclésiastique, elle en offrit aux enfants, pour mettre dans leur
catéchisme.

On en conclut qu’elle était troublée et feignait une assurance qui
était loin de son cœur. En conséquence, ordre fut donné de conduire,
à son appartement, la nouvelle venue. Elle alla donc y ôter son
chapeau, lequel, tenant du boléro, du chapska et du bourdalou de
voyage, semblait sortir de chez le même faiseur qui avait confectionné
la casquette de Bovary enfant, ce couvre-chef dont Flaubert a écrit:
«Une de ces pauvres choses dont la laideur muette a des profondeurs
d’expression comme le visage d’un imbécile.»



VIII


L’impression que l’Institutrice avait causée était singulière.
Avantageuse, ou défavorable? Vraiment, on n’aurait su le dire. D’une
part, un air assez ouvert n’était pas sans parler en faveur de celle
qui venait d’arriver, contre laquelle je ne sais quoi d’extravagant
indisposait, d’autre part.

«Il faut attendre pour la juger, conclut la Marquise; elle est
dépaysée, _nous l’intimidons_.»

La vieille Dame parut se complaire à cette dernière affirmation, qui
lui sembla conforme à la dignité du lieu. Et c’est dans le même esprit
que l’on crut devoir interpréter la permission, demandée par Miss
Winter, de ne pas figurer à table, ce soir-là.

Comme, en retour, on la priait de faire dire ce qu’elle voulait pour
son dîner, la réponse fut qu’il lui suffirait d’un peu de caviar. Aucun
des habitants du château n’avait mangé de cette substance. C’est tout
juste s’ils savaient de quoi il était question.

La Comtesse donna ordre de porter, sur un plateau, dans la chambre
de Mademoiselle, une tranche de fromage de cochon, laquelle fut
redescendue intacte, le lendemain matin.



IX


Le jour suivant, l’Institutrice était au salon, quand ses hôtes
descendirent pour le repas d’onze heures et demie. Durant toute cette
collation, elle ne dit rien de singulier. On apprit seulement qu’elle
avait fait une éducation en Russie, ce qui expliqua le caviar, dont il
ne fut pas reparlé. C’était plus prudent. On connut aussi l’usage des
deux mystérieuses palettes. Elles s’appelaient des _skis_. Au cours de
plusieurs hivers passés dans le voisinage de Smolensk, l’Irlandaise
s’était adonnée à ce sport et les succès qu’elle y rencontrait avaient
fait d’elle une skieuse enragée. (Même, il y eut un saut qui lui valut
l’honneur de la reproduction en carte postale; mais le personnage ne
s’y distinguait pas. Secrètement, on s’en applaudit.) Aussi ne fut-ce
pas sans un visible chagrin que la nouvelle arrivée apprit qu’en notre
Touraine, la tombée des neiges ne dépasse pas l’agrément d’une chute
de manne; et que cette belle contrée, par ailleurs si prodigue de
richesses, n’offre que de faibles ressources à la vaillante tribu des
skieurs.

«Était-ce votre dernière place?» dit la Marquise, faisant allusion au
séjour de Smolensk.

Mademoiselle fut choquée de cette locution. Non, il y eut un essai
encore, à Versailles, dans une famille israélite. Madame de Gersaint
l’avait caché. (Ce fut le tour des amphitryons d’être choqués, en
apprenant que la personne chargée de préparer les enfants à leur
Première Communion avait séjourné chez les Hébreux. Enfin, il faut bien
gagner sa vie!)

Mais des difficultés avaient surgi. Cette propriété de Seine-et-Oise
était extrêmement soignée, excessivement. Chaque fois qu’un pas
s’imprimait sur le sable d’une allée, un tâcheron s’élançait pour
effacer la trace du pied malencontreux. Un jour que la Gouvernante
cheminait sous le couvert de tilleuls, un râteau jaillit d’un buisson.
Mais, dirigé maladroitement, il heurta, jusqu’à l’écorcher, le talon
de la promeneuse, qui était chaussée légèrement. Ce grief était venu
s’ajouter à d’autres.

«Vous n’avez rien de ce genre à redouter ici, Mademoiselle», fit la
Marquise, «Bourgault ne râtisse qu’une fois la semaine, et seulement
le devant du château.»

Ce Bourgault était chargé de l’entretien des parterres; mais la pédante
ne tarda pas à le surnommer Pilois, en souvenir de Madame de Sévigné
dont, on le sait, le jardinier s’appelait ainsi.

Suite des références et des noises.

L’entrée en servitude de Miss Winter chez les Juifs, coïncidant avec
la venue, en France, d’un Shah de Perse, les domestiques obtinrent un
congé en masse, pour voir passer le Prince Oriental. Une seule femme
de chambre fut privée de la sortie, à cause de l’Étrangère, elle-même
retenue par un lombago. _Inde iræ._ L’obligation de contempler les
reins d’une ennemie, au lieu d’admirer le bonnet d’astrakan d’un
souverain bronzé, irrita cette fille de service, qui chercha une
vengeance, laquelle lui fut fournie par une paire de bottines jaunes.
Elles furent cirées en noir par la camériste vindicative, dont leur
propriétaire exigea le renvoi... qu’on lui refusa. Il s’agissait de
la nièce d’une femme de charge, à laquelle on avait des obligations.
L’insulaire eut le dessous et, plutôt que de l’admettre, préféra
s’éloigner. On ne la retint pas.

Les bottines venaient de chez Thomas; elles avaient coûté deux cents
francs.

Ce que la narratrice se garda de conter, c’est un désagréable épisode
qui avait marqué son entrée dans le royaume d’Israël. Un matin qu’elle
dirigeait sa marche vers un banc de prédilection, où elle avait
accoutumé d’alimenter sa rêverie, elle se pencha imprudemment, sans
penser à mal, par-dessus la balustrade qui la séparait de l’Avenue.
Horreur! Au lieu de la silencieuse solitude d’une large voie qu’avait
naguère terrifiée le passage des tricoteuses, notre rêveuse avait,
devant soi, quinze derrières nus, quinze derrières de troupiers,
braqués tels que des pièces d’artillerie. Un campement de manœuvres
se tenait dans le voisinage, et ce coin relativement désert avait été
désigné, sans autre forme de procès, pour y établir _la feuillée_.

Mademoiselle s’enfuit vers les saules, comme Galatée; _sed cupit antè
videri_; elle désira d’être vue. Elle le fut, par le maître de céans,
qui passait par là, et auquel il lui fallut donner les raisons de son
trouble, comme les motifs de sa rougeur. Elle le fit _sous le sceau
du secret_. Monsieur Mayer se montra fort irrité. Ces contretemps-là
n’arrivent jamais qu’aux personnes extrêmement jalouses de l’éclat de
leur résidence. Une réclamation fut faite, qui aboutit, pas séance
tenante, avec des longueurs. Enfin, le provisoire établissement fut
changé de place. Mais une contrainte s’ensuivit; un tacite veto, durant
des semaines et des mois, pesa sur cette portion du parc. Et longtemps
après, quand la promenade put tendre, à nouveau, vers ce point qui
avait été le théâtre du drame, la conversation fléchissait. Le secret
n’avait pas été gardé.

Ces développements, on ne les connut que plus tard et, grâces à Dieu!
sans précision. Pour commencer, il fut convenu que la Gouvernante
donnerait, aux petites, des leçons d’anglais, qu’elle parlait avec
beaucoup d’élégance. Quant aux devoirs français, expédiés de Neuilly,
et de Versailles, par les Demoiselles de Bonduwe et l’Institution
Bellemanières, il suffirait d’en surveiller l’accomplissement, ce qui
serait facile, car l’Irlandaise paraissait «familiarisée avec notre
langage».

Sur ce propos, qui fut tenu, Miss prit des airs mystérieux, partit d’un
éclat de rire léger, et ajouta qu’elle «ferait ses preuves». Puis elle
conclut un peu sentencieusement, qu’on ne s’exprimait jamais bien que
dans une langue étrangère, parce que, celle-là, on prenait la peine
de l’apprendre; tandis que, pour la sienne, s’imaginant la connaître
de naissance, on en restait au rudiment. Elle réagirait contre cette
erreur.

La réflexion n’aurait peut-être pas paru sans justesse à un auditeur
d’esprit; mais comme il ne s’en trouvait pas là, elle passa inaperçue.

Au reste, les circonstances semblèrent favorables. Une atmosphère
d’indulgence régna dans le château. La Comtesse, elle-même, se montra
clémente. Sans doute elle se flattait d’en imposer au voisinage par
la distinction de ce choix. Les enfants paraissaient ravies de leur
maîtresse, qui fut déclarée _sympathique_, d’un commun accord.



X


Dans quelle mesure cette sympathie était-elle justifiée par ce qui
frappait le regard, quand on examinait l’Institutrice?

Elle n’avait pas d’âge. Une expression plus que juvénile, presque
enfantine, occupait son faciès, par ailleurs lisse et brillant, comme
celui des personnes qui font un fréquent usage de cold-cream. C’était
le cas de la Gouvernante qui, redoutant l’action de l’eau sur les
tissus, ne se débarbouillait qu’avec ce produit.

Signalement: une grande bouche assez bien meublée, sur les lèvres de
laquelle alternait le rire qui agace, avec la parole dogmatique dont
on est surpris. La voix était musicale, mais sans profondeur, quelque
chose comme un gazouillement. Elle tenait aussi de l’harmoniflûte,
mais pouvait s’élever dans la discussion--et on le pressentait--à une
hauteur insupportable.

Au-dessus d’un nez quelconque, des yeux qui, sans difformité ni
exiguïté, cependant réussissaient à ne pas être beaux, ce qui se
présente rarement dans l’ordre oculaire. Une chevelure qui, le matin
et l’après-midi des jours ordinaires, se montrait peu apprêtée; mais,
le soir, disparaissait sous une applique Boudard; celle-ci ordonnée
suivant le tour conventionnel dont la dotent les prospectus. Or, non
seulement celle qui le portait ne faisait pas mystère de ce postiche,
mais elle en était vaine. A plusieurs reprises, elle vanta les
mérites de l’«artiste capillaire», rendant justice, plus encore qu’à
son talent, ce qui eût été naturel, à sa délicatesse, ce qui semblait
moins en rapport avec le sujet. Miss Winter en donna l’explication.
Le célèbre coiffeur, qui n’employait jamais que des matériaux fournis
par lui, avait consenti, tout exceptionnellement, à faire entrer dans
la composition du frontail de cette cliente, deux chevelures dont elle
proposait l’apport. L’une d’elles lui venait d’une religieuse; l’autre,
d’une amie défunte. Et c’était, pour notre héroïne, plus que de la
coquetterie, une piété qui l’attachait à ce coiffage, lequel rappelait,
à la fois, le couvent et le mausolée.

Quant à la stature, elle était plutôt grande, la taille sans souplesse,
le corps sans rondeur; et cela se poursuivait de la sorte. Comme on le
voit, ce n’est qu’à un assemblage de négatives qu’il eût été donné de
réussir une description dans le signalement de ce modèle.

Tel n’était point sans doute son avis, car, un jour que Mademoiselle
avait parlé des trente beautés d’Hélène (ce qui déplut), elle ajouta,
non sans assurance, qu’elle connaissait une personne qui les possédait
toutes, sans exception, qu’elle les avait mesurées. C’est, on le sait,
la distance exacte qui, pour satisfaire aux lois de l’esthétique
corporelle, doit séparer un sourcil de l’autre, le nez, du menton,
ainsi de suite. Et l’on ne se représente guère une telle mensuration,
s’exerçant et se continuant jusqu’au bout, du fait de cette respectable
personne sur une autre qu’elle-même.

Les pieds et les mains étaient longs et étroits, ce que le sujet tenait
pour un signe d’aristocratie. La Comtesse, chez qui ces mêmes membres
avaient les mêmes défauts, se vit, par suite, sur ce point, dans
l’impossibilité de contredire Miss Winter.

Un être affligé d’une difformité physique la reproduit volontiers dans
ses ajustements. Une femme laide dispose les ailes de son chapeau avec
la même disgrâce qui se signale dans le désordre de ses traits.

C’était le cas d’Henriette.

Une fois que, chez un photographe, une amie bienveillante avait voulu
attenter à la rigidité de ce maintien et l’assouplir un peu, les
assistants entendirent un bruit sec, une sorte de craquement de cotret,
qui les avait fait se ressouvenir de certains cliquetis osseux, dans la
_Danse Macabre_ de Saint-Saëns.



XI


Nous avons examiné l’anatomie de Mademoiselle. De quoi tout cela
était-il recouvert? De ce que la Marquise appelait drôlement, et non
moins justement: des _nippes_. A savoir: de toilettes extrêmement
nombreuses (l’Institutrice en changeait parfois des semaines de
suite), sans que rien, dans leur contour ni leur couleur, fût jamais
venu réjouir la rétine. Leur caractéristique était de n’en pas avoir,
ni belles, ni laides, ni pauvres, ni riches, comme nées démodées. On
aurait dit des effets de la Nature plus que des produits de l’Art et
des applications de l’Industrie. Plutôt qu’avoir été tramé dans un
atelier, ou ajusté sur un établi, cela semblait s’être chiffonné sous
une coquille ou élancé hors d’une cosse.

Il y en avait de toutes les formes et de tous les tons; des beiges,
que l’Irlandaise mettait de préférence l’hiver; et de foncées, qu’elle
revêtait durant la canicule. Car cette antithèse était de son goût. On
la vit, une fois, descendre toute vêtue de blanc, un matin de janvier,
pour s’assortir à la neige.

Ce jour-là, les fillettes en profitèrent pour supplier leur Gouvernante
de leur donner une représentation de ski. Elle eut le tort de céder.
Son prestige en diminua, même aux yeux de l’acrimonieuse Henriette.
Une croyance s’était presque établie qui, de temps à autre, faisait
apparaître Mademoiselle comme une sorte de Séraphita Swedenborgiste,
glissant sur d’invisibles névés, telle qu’un Ange Norvégien, en
rupture de Ciel. Cette tradition s’infirma. On ne tint compte,
ni de la bonne volonté, ni des conditions plus que défavorables,
dérisoires, dans lesquelles la tentative s’était accomplie; ce fut un
four... qui faillit se terminer par un tour de reins. Dans sa lutte
disproportionnée entre le gel insuffisant et l’agilité des Scandes,
la skieuse fut vaincue. Elle dut garder le lit avec une foulure. La
médiocrité de l’accident ajoutait à sa confusion et au discrédit. La
mort seule eût semblé à la hauteur des légendes.

Une autre destinée de ces robes de Miss, ce n’était pas d’être usées,
ni malpropres (bien qu’elles parussent faites depuis très longtemps,
même quand on disait les porter pour la première fois), mais d’être
_fripées_. Cela va de soi. Elles prolongeaient leur existence sous
des couvercles; et le fer ne les rencontrait point. Mademoiselle ne
l’aurait pas manié; et, sans doute, à la suite d’expériences funestes
où sa dignité s’était vue compromise, il lui répugnait de demander,
à de fréquentes reprises, comme il aurait fallu, un service que, par
ailleurs, on ne lui proposait pas.

Il en résulte que, prié de donner votre avis sur les modes de Miss
Winter, le plus sage parti eût été d’affirmer qu’elles avaient l’air
_d’avoir fait le tour du Monde_.

En outre, elles abondaient en boutons qui ne boutonnent rien, et en
boutonnières qui ne s’ouvrent pas. Enfin, détail intime, Mademoiselle
ne portait pas de chemise. On sut qu’elle faisait usage d’une
_combinaison_.



XII


Les robes, les chapeaux eux-mêmes ne font pas toute la toilette. Le
prestige ou la déplaisance qui en émanent résultent d’une décoration
d’ensemble, laquelle emprunte à des détails et, très spécialement, aux
bijoux.

L’écrin de Mademoiselle était pauvre, cela va de soi. Il contenait
principalement du gypse et de l’ambre, de l’aventurine et de l’onyx,
des coquillages montés, des améthystes suisses et du lapis de
Chamounix, des coraux en branches, des agates herborisées, des perles
baroques et des turquoises mortes; un péridot, une aigue-marine, une
chrysoprase, un rubis-balai, une pierre de lune et un œil de tigre, une
perle Técla et un diamant de Bluze.

Ces pierrailles se succédaient, en alternant, sur du _changeant_ ou du
_chiné_, de l’écossais ou de la cheviotte.

Un fragment de succin, dans lequel était emprisonnée une patte de
coléoptère, induisait l’Institutrice à citer les vers de Chénier, les
jours qu’elle portait ce morceau d’ambre.

Mentionnons encore des laves du Vésuve et des scarabées de La
Bourboule. Il y avait aussi des cornes contre la _jettatura_ et un lot
de breloques, parmi lesquelles un flacon gros comme une noisette, dans
lequel séjournait de l’essence de roses, et que Mademoiselle comparait,
pour cela, aux pendants d’oreilles de Salammbô. Ajoutez un bracelet
en verre de la Mandchourie, un autre composé de tristes gemmes aux
noms oubliés, desquels les initiales, en s’additionnant, avaient jadis
orthographié un vocable chéri ou une parole d’amour. Une croix était
si grande que, découpée sur ce maigre sein, l’on eût dit de celles qui
s’érigent aux endroits où il est arrivé un accident.

Un minuscule ski en _titre fixe_ servait de broche. La Gouvernante
l’avait gagné dans un concours de cet exercice. C’était, pour elle, sa
violette des Jeux Floraux, son joujou de Clémence Isaure.

Enfin, un cœur en émail noir s’ornait d’une fantaisie en demi-perles.
C’était le cadeau nuptial de l’élève Russe. Comme celle-ci faisait
remarquer à sa mère, en hésitant sur les conditions de l’achat, qu’il
était pénible d’offrir, à une femme encore jeune, un médaillon _qui ne
s’ouvrait pas_, la Dame répondit d’un ton péremptoire: «C’est inutile,
_elle n’aurait rien à mettre dedans_.»

Dans quelle mesure convenait-il de tolérer ces fantaisies ou de s’en
irriter, la Comtesse ne le démêlait pas encore. La chose représentait
fort peu de dépense, un reste de jeunesse et un fond de naïveté,
trois motifs pour ne pas sévir. On songeait bien quelquefois à dire:
«Mademoiselle, nous serions heureux de vous voir adopter une coiffure
plate...» Mais personne n’aurait voulu se charger de cette commission
indiscrète. En outre, il y avait l’_applique_ dont la forme était
immodifiable. Les plumes de dindon qui s’y piquaient, à l’heure
du dîner, on les ramassait dans la basse-cour. Tout cela n’était
pas très méchant. En interdire l’usage ne devait-il pas sembler
inutilement sévère? Seules, les fleurs naturelles, épinglées au
corsage, déplaisaient nettement. On leur trouvait un air «romance»,
quelque chose de sentimental et de voluptueux qui pouvait troubler les
fillettes, en un mot qui résumait tout: _leur donner des idées_.



XIII


L’écrin de Mademoiselle contenait encore une perle baroque. Celle-ci
affectait une forme singulière, très singulière. Charles s’en aperçut
assez vite et fit part de l’observation à un ami qui répondit que la
chose lui était apparue, dès le premier jour. Les deux hommes rirent
avec gêne, parlèrent bas et se rangèrent au même avis, qui était que
le bijou ne devait plus être porté devant les enfants, lesquelles,
précisément, affectaient une naïve prédilection pour ce pendentif
et lui prodiguaient d’intempérantes caresses. C’était embarrassant.
Confier à Henriette le véritable motif d’une interdiction, en
apparence, arbitraire, paraissait difficile. Désagréable, mais
innocente, elle solliciterait des explications qui seraient
déplaisantes et ridicules. Le Comte prit le parti de simuler une
antipathie pour le joyau malencontreux, de le juger agaçant, d’en
exiger la disparition.

Un tel caprice, de la part de ce bon enfant, surprit, mais parut
admissible. La feinte réussit. A de certaines heures, la Comtesse
ne demandait pas mieux que d’infliger un pensum à sa Gouvernante.
Celle-ci, quand on lui parla de supprimer le pendant, eut un sourire
énigmatique... mais obéit.

Une seule fois, l’objet reparut. C’était un dimanche que tout le monde
était allé déjeuner dans le voisinage. Retenu par son mal de tête,
Charles était resté, et Mademoiselle n’avait pas été emmenée. La
parure proscrite se balançait au bas d’un ruban, sur lequel il y avait,
à cette heure, quelque chose d’inscrit. C’étaient ces mots:

  «Mais un, entre autres, me troubla.»

Le migrainé les retint pour les citer à son voisin. Celui-ci les
reconnut comme étant un vers de Verlaine, au sujet d’un coquillage.



XIV


«Je crains qu’elle ne sache rien faire de ses dix doigts», avait
articulé la Marquise. Mademoiselle eut-elle connaissance du propos qui
la calomniait? Le fait est qu’elle descendit, un matin, avec une bande
de tapisserie, «longue comme un jour sans pain». C’est l’expression
dont Henriette la désigna. L’ouvrage était divisé en l’on ne sait
combien de compartiments, occupés par des points différents et des
colorations diverses. On douta que la Gouvernante en eût exécuté la
moindre partie.

Le soir, ce fut le tour des fleurs artificielles. Miss Winter sortit
d’un carton des bandes de papier découpé, coloré et transparent,
qu’elle se mit à tourner en forme d’œillets, avec beaucoup de
dextérité. Nul subterfuge n’était plus possible, un contrôle
s’exerçait; malheureusement cela n’arrangeait pas les choses, car, si
le labeur n’était pas fort difficile, en revanche, le résultat était
fort laid. Cela sentait le carnaval de Nice et la redoute en deux tons.
Toutes les pièces de la maison furent gâtées, huit jours, des beaux
effets de cette flore d’emprunt. On en retrouvait de plantés jusque
dans le chignon des femmes de service.

Puis, Mademoiselle se mit à broder. Cette fois, les choses n’allèrent
pas sans beaucoup de façons. On la vit appliquer un ruban sur une
bande de toile cirée, pour éviter de se piquer les doigts qu’elle
avait osseux. Ensuite, le travail commença. Ces Dames crurent
observer qu’il consistait à tracer des lettres sur le tissu, avec des
soies de couleur. Quand ce fut fini, la broderie se trouva être un
protège-clavier que la Comtesse dénicha en ouvrant le piano pour faire
déchiffrer à Noémi, qui avait des dispositions, le _Gai Laboureur_, de
Schumann.

Or, sur ce ruban, il y avait écrit:

  «Duchesse, nommez-moi berger de vos sourires!»

On s’en tint aux suppositions, jusqu’à l’arrivée d’un voisin qui,
précisément, venait dîner, le soir de ce jour-là, et avait rendu
le même service, quand il s’était agi du Pauvre Lélian. C’était un
homme entre deux âges, Jacques Demelly, petit seigneur d’une vague
châtellenie. Il y vivait en chasseur érudit, propriétaire d’une
bibliothèque assez bien fournie, qu’il entretenait de volumes nouveaux.

Consulté par les Dames sur la singulière apostrophe qu’elles avaient
découverte dans l’instrument, il leur apprit que c’était un vers de
Mallarmé, poète, non sans célébrité, de «l’École de l’Incompréhensible».

Cet alexandrin, terminant un sonnet adressé à une femme dont les
dents étaient fort blanches, on pouvait supposer que l’auteur avait
entendu les comparer à des brebis. De là cette métaphore. Mais rien
n’était moins certain. Par suite, et dans le cas particulier de cette
transposition, la Grande Dame, c’était l’Harmonie, cette fois, et
l’ivoire du clavier apparaissait comme une dentition plus vaste.

Telle fut l’explication de Monsieur Demelly. Elle surprit, sans charmer.

Mademoiselle, qui s’était éloignée un instant, reparut alors. Elle
portait un livre, _les Torrens_, de Madame Guyon.

A leur suite, trouvant à qui parler, elle entama une conversation avec
le voisin, sur le sujet du _Quiétisme_. Ce fut transcendant... et
ennuyeux.

Au cours de cet entretien, le Comte distingua des mots qu’il se
promit de chercher dans le Dictionnaire, le lendemain matin.
C’étaient _succédané_, _empyreume_, _traumatisme_, _herméneutique_ et
_idiosyncrasie_.

Seulement, comme il avait oublié de les inscrire, il ne s’en souvint
plus, quand le moment fut venu, pour lui, d’en apprendre le sens.



XV


Mademoiselle se révélait comme _un caractère_. Henriette, à ce propos,
eut un mot pénible. Elle dit à la Marquise: «Vous imaginez-vous, ma
mère, quelle chose horrible ce serait qu’un caractère dans une cuisine?
On se représente bien un caractère dans une bibliothèque... mais dans
une cuisine!...»

Et elle s’éloigna en martelant: Un _caractère_ dans une _cuisine_!...»



XVI


Il y avait, sur la grande table ronde du salon, une boîte en acajou, de
forme oblongue et de dimension moyenne. Elle était divisée en autant
de compartiments que l’on compte de lettres dans l’alphabet; chacune
de ces consonnes, ou de ces voyelles, bien entendu, plusieurs fois
répétées, s’inscrivait sur une petite plaque d’ivoire et se plaçait à
son rang, dans son casier. De ces lettres, on composait des mots, plus
ou moins brefs ou difficiles, que l’on donnait ensuite à deviner, après
en avoir brouillé l’ordre. Cela aussi s’appelait un jeu. La Marquise
l’approuvait, affirmant qu’il ouvrait l’intelligence. Pour Noémi,
d’esprit paresseux, on se contentait de monosyllabes, tels que _fer_ ou
_or_, _rat_ ou _mur_.

Un matin, en sortant de table, Mademoiselle plongea rapidement ses
maigres doigts dans les cases de lettres. De ces dernières elle
assembla un vocable qui parut long et, brusquement, les jeta sur un
guéridon, sous les yeux du Comte, après les avoir désunies.

Il se mit au travail, le front entre ses paumes. Tout à coup on le vit
rougir et, sans explication, replacer les tablettes où Mademoiselle
les avait prises. Elle souriait. Nul ne sut jamais le mot qui avait
été donné, duquel, sans doute, les éléments se pouvaient ordonner de
plusieurs différentes manières.



XVII


Pour suppléer aux _jeux innocents_, que l’excès de leur bêtise rendait
coupables, selon Miss Winter, celle-ci inventa deux passe-temps. Le
premier se nommait le jeu de l’_épithète inévitable_. Miss lançait un
substantif; il fallait y répondre immédiatement par l’adjectif dont
l’usage courant en avait fait le compagnon inséparable.

C’est ainsi que le mot _bonté_ appelait le mot _inépuisable_; le
mot _méchanceté_, le mot _noire_; le mot _susceptibilité_, le mot
_exagérée_; et le mot _travail_, le mot _opiniâtre_, qualificatif dont
le mot _constipation_ avait aussi sa part. C’était comme la raquette
du verbe et le volant de Vaugelas. L’inventeuse en tenait pour ce
dernier titre.

L’autre jeu consistait à supposer que les ouvrages célèbres avaient
été écrits de nos jours et à en attribuer fantaisistement la paternité
à tel ou tel contemporain. _Les Liaisons dangereuses_, beaucoup de
personnes pourraient en être le Choderlos de Laclos, quant à l’intrigue
vécue; mais, un jour, après avoir attribué à Madame de *** qui était
prude et libidineuse, l’_Introduction à la Vie Dévote_, Mademoiselle
affirma que, si elle avait réellement composé l’ouvrage, celle à qui
elle l’attribuait l’aurait fait relier en peau de truie.

Cette réflexion ne fut pas du goût d’Henriette, qui en profita pour
mettre le veto sur les deux divertissements dont Mademoiselle
faisait, à vrai dire, deux monologues assez fastidieux. Au premier,
les fillettes préféraient _oui et non_. Demelly, seul, pouvait, non
moins que l’autre, le jouer avec l’Institutrice, et outre que c’était
ennuyeux, c’était peu convenable.



XVIII


«Mademoiselle,--avait dit la Marquise,--vous devriez nous organiser une
_surprise_ pour la fête de ma belle-fille.»

Mademoiselle répondit qu’elle s’en ferait un plaisir.

Vite on devina des préparatifs. Les enfants prirent des airs secrets.
Sans nul doute, sur la croix du pectoral, on leur avait fait jurer de
garder le silence. Plutôt que trahir rien de ce qui s’apprêtait, Berthe
aurait, à soi seule, renouvelé Coré, Dathan et Abiron, qui souriaient
dans la fournaise. Et Noémi aurait répondu: «_Pete, non dolet!_»

Il y eut, dans la direction de la cuisine, des allées et venues dont
on s’inquiéta, vu le danger qu’il y a, pour les mets, de se rencontrer
avec les épingles. Le Grand Albert fut consulté sur l’_Art de teindre
les cheveux en vert_. On composa des perruques de cette nuance avec du
chanvre trempé dans un bouillon d’herbes.

Une impatience était au salon, qu’il fallut dompter, sous le prétexte,
après tout plausible, que les intéressés ne sauraient être initiés aux
surprises qu’on leur réserve.

Quand vint le jour mémorable, les deux petites filles, vers le milieu
de l’après-midi, apparurent changées de proportions, aux yeux de leurs
parents stupéfaits: elles avaient doublé de volume. La Gouvernante dut
expliquer ceci que, pour ne pas trop retarder le coucher, elle avait
jugé bon de faire revêtir aux enfants les costumes qu’elles devaient
porter pour la représentation du soir. C’est eux qui gonflaient ainsi
les robes et les sarraus et donnaient, aux gentilles élèves de Miss
Winter, un aspect de potiches.

Monsieur le Curé et Jacques Demelly assistèrent au dîner.
L’Institutrice, à qui l’on avait abandonné le salon dès quatre heures
de l’après-midi, obtint l’autorisation de disparaître, au dessert, avec
sa troupe. Peu d’instants après, quelqu’un vint avertir que tout était
disposé. Les spectateurs gagnèrent leurs places.

Une lueur verdâtre éclairait la pièce, grâce à des abat-jour voilés de
gaze. Entre deux paravents, se creusait une grotte que les assistants
reconnurent avec effroi pour celle qui avait servi à la Crèche de Noël,
chez les Bonnes Sœurs. La familiarité de cet emprunt choqua. C’était
pis qu’une inconvenance, une profanation. La Comtesse se reprocha
d’avoir semblé l’autoriser par une ignorance coupable; et elle se
promit dorénavant de percer à jour les surprises.

Soudain, les lettres d’un transparent s’éclairèrent dans les fonds
et on lut, en caractères lumineux, ces deux mots: LE MONSTRE. Puis,
lentement, deux formes apparurent sur le devant de la grotte, qui était
en papier d’emballage, froissé avec art. A peine Monsieur le Curé
reconnut-il ses petites catéchumènes, sous l’aspect de divinités des
eaux, très pittoresquement accoutrées de fucus, d’algues et de goëmons
où se mêlaient des burgaus et des porcelaines.

Alors, une voix se fit entendre du fond de la caverne, avec des accents
de trompette marine. Elle clama:

 «Pour croire à la pieuvre, il faut l’avoir vue.

 Comparées à la pieuvre, les vieilles hydres font sourire.

 A de certains moments, on serait tenté de le penser, l’insaisissable,
 qui flotte en nos songes, rencontre, dans le possible, des aimants,
 auxquels ses linéaments se prennent, et de ces obscures fixations du
 rêve, il sort des êtres. L’Inconnu dispose du prodige et il s’en sert
 pour composer le monstre. Orphée, Homère et Hésiode n’ont pu faire que
 la Chimère; Dieu a fait la pieuvre.

 Quand Dieu veut, il excelle dans l’exécrable.»

Ici, la Comtesse remua sa chaise et regarda du côté du prêtre qui,
heureusement, était un peu sourd. Il dodelinait de la tête avec un air
d’approbation. La voix continua:

 «Le pourquoi de cette vérité est l’effroi du penseur religieux. Tous
 les idéals étant admis, si l’épouvante est un but, la pieuvre est un
 chef-d’œuvre.»

A cet instant, les deux sirènes, qui n’avaient pas quitté le plateau,
se mirent à dialoguer en ces termes:

  BERTHE.

  «La baleine a l’énormité...

  NOÉMI.

  ...a pieuvre est petite;

  BERTHE.

  L’hippopotame a une cuirasse...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre est nue;

  BERTHE.

  La jararaca a un sifflement...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre est muette;

  BERTHE.

  Le rhinocéros a une corne...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre n’a pas de corne;

  BERTHE.

  Le scorpion a un dard...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre n’a pas de dard;

  BERTHE.

  Le buthus a des pinces...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre n’a pas de pinces;

  BERTHE.

  L’alouate a une queue prenante...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre n’a pas de queue;

  BERTHE.

  Le requin a des nageoires tranchantes...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre n’a pas de nageoires;

  BERTHE.

  Le vespertilio-vampire a des ailes onglées...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre n’a pas d’ailes;

  BERTHE.

  Le hérisson a des épines...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre n’a pas d’épines;

  BERTHE.

  L’espadon a un glaive...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre n’a pas de glaive;

  BERTHE.

  La torpille a un foudre...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre n’a pas d’effluve;

  BERTHE.

  Le crapaud a un virus...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre n’a pas de virus;

  BERTHE.

  La vipère a un venin...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre n’a pas de venin;

  BERTHE.

  Le lion a des griffes...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre n’a pas de griffes;

  BERTHE.

  Le gypaète a un bec...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre n’a pas de bec;

  BERTHE.

  Le crocodile a une gueule...

  NOÉMI.

  ...la pieuvre n’a pas de dents.»

Alors, du creux de la grotte, la trompette reprit:

 «La pieuvre n’a pas de masse musculaire, pas de cri menaçant, pas
 de cuirasse, pas de corne, pas de dard, pas de pince, pas de queue
 prenante ou contondante, pas d’ailerons tranchants, pas d’ailerons
 onglés, pas d’épines, pas d’épées, pas de décharge électrique, pas de
 virus, pas de venin, pas de griffes, pas de bec, pas de dents.»

Sur cette conclusion, les deux sirènes s’unirent à la trompette marine
pour clamer:

 «La pieuvre est, de toutes les bêtes, la plus formidablement armée!...»

Il y eut un silence. Visiblement on attendait les bravos, qui ne
partirent point.

Seule, la trompette marine qui, on l’a deviné, n’était autre que
Mademoiselle, reprit sèchement:

 «Qu’est-ce que la pieuvre? C’est la ventouse.»

Et le morceau se poursuivit d’un ton saccadé, avec la description du
poulpe:

 «Cette forme ressemble à un parapluie fermé qui n’aurait pas de
 manche.--Chose épouvantable, c’est mou.--Elle a un aspect de scorbut
 et de gangrène. C’est de la maladie arrangée en monstruosité.--La
 nuit, pourtant, et particulièrement dans la saison du rut, elle
 est phosphorescente.--Elle a un seul orifice au centre de son
 rayonnement. Cet hiatus unique, est-ce l’anus, est-ce la bouche?
 C’est les deux. La même ouverture fait les deux fonctions, l’entrée et
 l’issue. Toute la bête est froide.»

Par bonheur, à cette minute, Monsieur le Curé, qui avait dit sa messe
de six heures du matin, fait un mariage et célébré un enterrement,
sans compter le catéchisme, Monsieur le Curé eut une défaillance.
Il sommeillait... il ronfla. Sur ce ronflement, Demelly, amusé, qui
guettait le passage, fut secoué d’une violente et bienveillante quinte
de toux, laquelle empêcha d’entendre certains termes que, d’ailleurs,
l’accent irlandais de l’Institutrice (il avait reparu) ne permettait
guère de distinguer. La Comtesse ne perçut ni le mot _rut_, ni tel
autre mot, et les images lui échappèrent.

Cela se poursuivit longtemps. A des affirmations du genre de
celles-ci, le prêtre acquiesça:

 «Dans l’absolu, être hideux, c’est haïr.--La pieuvre, c’est
 l’hypocrite. On n’y fait pas attention; brusquement, elle s’ouvre.»

Les jeunes coryphées, qui ne jouaient plus que des rôles de figurantes,
donnaient des signes de somnolence ou d’inattention; Noémi, même, mit
un doigt dans son nez d’océanide. Enfin cette suprême phrase retentit:

 «Car, ne l’oublions jamais, le mieux n’est trouvé que par le meilleur.»

C’était fini.

Mademoiselle sortit de sa spelonque. Il y eut de vagues compliments,
des remerciements étouffés, que le _manager_ ne jugea pas à la
hauteur de son effort. La Comtesse songeait à la dépense de luciline
qu’entraînent de tels excès. La Marquise n’avait rien compris à tout ce
«baragouin». L’on devinait bien que le scénario venait de plus haut.
Jacques soulagea l’ignorance générale en nommant Victor Hugo et _les
Travailleurs de la Mer_. Il y ajouta la délicatesse de ne pas paraître
rendre ce service. Henriette fut secrètement flattée de penser qu’on
avait récité du Victor Hugo pour sa fête, mais fort contrariée de
s’apercevoir que les effets visqueux des costumes avaient été obtenus
en faisant usage des housses du baromètre et de la pendule, deux
enveloppes en tarlatane gommée, et que Mademoiselle, sans en demander
l’autorisation, était allée prendre dans la lingerie. Enfin, ce n’était
pas le soir de gronder. Les sirènes furent envoyées au lit. Et la
vieille Dame, après avoir demandé à Jacques si tout ce qu’on avait
dit se prouvait bien dans le livre, avoua qu’elle aurait préféré _les
Deux Aveugles_, _la Grammaire_ ou le _Dîner de Madelon_. En tout cas,
si Mademoiselle s’était mis en tête de faire «déclamer» du Victor Hugo,
pourquoi n’avoir pas plutôt choisi l’_Ode sur la Naissance du Duc de
Bordeaux_?

Le lendemain, Miss Winter convint qu’elle avait songé à certains
retranchements, mais elle répugnait à cette impiété qui s’appelle la
«castration des textes».

Ce fut le terme qu’elle employa.



XIX


Mademoiselle manifesta l’intention de porter ainsi à la scène
quelques-uns de nos grands auteurs. Elle avait eu à se louer de ce
moyen qui faisait fraterniser la récréation avec l’étude. Il n’allait
pas sans trouble pour la vie de famille. Quoi de plus impatientant que
d’entendre, comme il advint, les deux futures communiantes, à tout bout
de champ, au coin de corridor, se lancer jusqu’à en faire une sorte
de _corbillon_ sous-marin, les fragments du couplet des poulpes: «_la
jararaca a un sifflement, l’espadon a un glaive..._», etc., etc...?

L’Institutrice eut beau affirmer que le procédé était excellent à
plusieurs points de vue, qu’il assouplissait l’esprit, et que la
phonétique y trouvait son compte, les petites interprètes de Victor
Hugo se virent interdire sévèrement l’exercice de linguistique.

Tout rentra dans l’ordre. Les leçons reprirent, l’instruction
religieuse se poursuivit. Décidément, Mademoiselle était une
_originale_. Telle quelle, on l’accepta. Les écolières adoraient leur
institutrice; même la plus jeune lui marquait une tendresse dont la
mère fut jalouse.

Un jour que Miss Winter avait conduit les enfants au catéchisme, toutes
trois revinrent en portant un paquet fort long, dont le contenu fut
étalé sur la table. C’était un ornement d’église, un ornement bleu. La
couleur n’en était pas liturgique, il ne pouvait servir. Monsieur le
Curé n’avait donc fait aucune difficulté de le céder, pour une somme
de cinquante francs, à Mademoiselle, qui en était enchantée, projetant
déjà de transformer la pale en dessous de lampe, l’étole, en réticule,
et le voile, en coussin.

Henriette bondit. Elle professait une aversion toute particulière
pour cette forme d’utilisation des objets du culte. Cette chrétienne
sincère, sinon très éclairée, lui attribuait une part de l’indifférence
ou du discrédit dans lesquels sont tombées beaucoup de pratiques
religieuses. Que deviennent le prestige et l’édification qui
s’attachaient au calice et à l’encensoir quand on retrouve, dans le
salon, ou dans l’atelier, le premier, métamorphosé en vase de fleurs,
et le second, en cassolette? La Comtesse s’élevait avec force contre
ces malédifiants abus. Mademoiselle ne pouvait tomber plus mal avec
son ornement désaffecté. Elle eut beau faire valoir qu’il était bleu,
hors d’usage, et forcément voué à l’obscurité du tiroir, non moins qu’à
l’interdiction de la sacristie, la Dame fut inexorable. C’était une
impiété de changer en voile de fauteuil un fragment d’étoffe qui avait
servi au Saint-Sacrement de l’Autel.

Mademoiselle se contenta de répondre que l’impiété, et celle-là,
plus notoire, avait commencé de se manifester en utilisant au
Saint-Sacrement de l’Autel des robes qui avaient dansé sur des corps
de Favorites. (L’étoffe était Louis-Quinze et d’une élégance qui
justifiait la supposition.)

A une personne d’esprit, la réflexion pouvait sembler judicieuse; mais,
encore une fois, la personne d’esprit ne se trouvait pas là.

Donc la Comtesse affirma qu’elle se chargeait de faire entendre raison
au Curé. Elle lui renvoya l’ornement.

Le prêtre retourna la somme directement à Mademoiselle, qui la refusa,
l’abandonnant pour les pauvres.



XX


Comment un tel état de choses pouvait-il se poursuivre? Plus aisément
qu’on ne croit. Hermant en donne une raison, avec sa cinglante
ironie. «La confiance--dit-il--est une manière d’être essentiellement
aristocratique. Les personnes intelligentes sont plutôt enclines à se
méfier.» C’est vrai. En outre, il n’est pas certain que le goût du
souffre-douleur soit absent du plaisir de vivre. Chez quelques-uns,
la soif de manifester leur autorité, par la répression, et leur
supériorité, par la suppression, leur fait trouver, dans la présence de
l’opprimé, une jouissance quelque peu sadique.

Mademoiselle la fournissait à la Comtesse, qui en usait, et en abusait,
sans savoir autant de gré qu’il eût fallu, à celle qui peuplait
sa solitude, distrayait son hivernage et faisait ressortir son
infaillibilité.

Une secrète envie se mêlait à ces ressorts. Henriette jouissait d’une
extraordinaire incapacité de lecture. Elle avait lu _Servitude et
Grandeur militaires_ d’Alfred de Vigny et, on ne sait pourquoi, _Le
Moulin Silencieux_, de Sudermann. Enfin, un voyage en Suisse et des
rencontres de table d’hôte lui avaient mis aux mains _La Montagne_, de
Michelet, dont elle citait volontiers l’appel au secours des arbres
verts, qu’elle nommait «le couplet de l’arolle».

On voit qu’elle ne choisissait pas mal, mais elle choisissait peu. En
effet, là s’arrêtait sa culture qui rendait difficile la citation.
Henriette le supportait avec peine. _Collée_ par l’Irlandaise, sur
le propos de Mallarmé, d’Olympio et de Madame Guyon, elle sentait la
menacer le déluge des guillemets et le démon de l’épigraphe. Elle
en prenait difficilement son parti, peut-être, au fond, admirative,
mais sans l’admettre, ni même se l’avouer. Aussi, et sans doute dans
l’espoir d’endiguer ainsi le torrent des textes, croyait-elle devoir
faire expier d’abord à cette fille savante les affronts que celle-ci
lui préparait sur le terrain de la littérature.

La dureté habituelle du visage d’Henriette, que renforçait la disgrâce
de ses mouvements, s’en était accrue. Et l’on ne saurait mieux dire,
pour résumer ce qu’il y avait d’illogique dans le _processus_ de ses
traits, qu’en alléguant qu’ils faisaient s’insurger un bec d’aigle
domestique dans une tête de poule coriace. Ajoutez-y quelque chose
de garçonnier, de brusque et de commun qui désobligeait, même sans le
vouloir, avec d’affreuses locutions telles que celle-ci: «C’est tapé!»
quand on lui citait une parole héroïque.

Un jour qu’on parlait de la chère et de certaine préférence accordée
par la Marquise, en matière de nourriture, à la langue et au rognon,
sur l’entrecôte et le bifteck, Henriette conclut: «Maman n’aime que la
fausse viande.» Mademoiselle partit d’un éclat de rire strident, qui ne
fut jamais expliqué, jamais pardonné, d’autant plus qu’elle y ajouta
de rappeler que le rognon n’était autre que «le filtre de l’urine». Le
croira-t-on, elle l’apprit ainsi à quelques-uns, pour ne pas dire à
tous! Personne ne lui sut gré de cette leçon. Le mets, qui, jusqu’à
ce jour, avait été honoré de la faveur de tous ces appétits, se vit
dédaigné, puis délaissé. Enfin, il disparut des menus.



XXI


Mademoiselle multipliait les leçons de choses; elle en tirait de tout
et à tout propos.

A la suite de la conversation sur la «fausse viande», elle prit la
mauvaise habitude de demander au cuisinier des explications sur chacun
des morceaux qu’il servait et, pour se rendre compte de la place
occupée, dans la structure de l’animal, par telle ou telle partie, de
se les faire désigner, à travers l’étoffe, sur l’académie même du chef.
C’était tantôt la selle, tantôt la côtelette, l’escalope ou le gigot.
Les fillettes trouvaient un plaisir extrême à cet examen et montraient
de grandes dispositions pour l’anatomie. Vatel s’amusait aussi de
cette comparaison. Cependant il témoigna d’un certain embarras, quand
Mademoiselle voulut absolument se faire indiquer où se logeait la
«pointe de culotte». L’étudiante se vit enjoindre de ne plus mettre les
pieds à la cuisine.

Cette fille était sublime de résignation dans l’obéissance; elle
protestait peu, mais sans insolence et sans platitude, s’inclinait
devant l’ordre, que jamais elle ne se faisait renouveler. Elle n’en
était pas moins incorrigible, si ce n’est indomptable, et laissait
reparaître, sur un autre point, son goût de la singularité et sa
propension à la bizarrerie.



XXII


Miss Winter entra au salon, furieuse. Elle certifia que la perfidie
prenait parfois, pour se manifester, la forme de l’éloge, et que
c’était la plus dangereuse. On lui demanda les raisons de cet éclat.
C’était, dans un journal qu’elle tenait à la main, cette affirmation,
par un courriériste, que «le siècle qui avait commencé par Victor Hugo,
finissait par Edmond Rostand».

Selon Mademoiselle, rien n’était plus injurieux et plus menaçant que
les comparaisons disproportionnées. Elle établit, tout d’abord, que
Rostand était un auteur dramatique et, à quelques rares exceptions
près, ne se donnait personnellement pour rien autre. Quand bien même,
par conséquent (ce dont l’allégation ferait sourire et que l’auteur
se garde bien de prétendre), _Cyrano_ serait égal à _Hernani_, et
_l’Aiglon_, à _Ruy Blas_, il y aurait toujours entre le géant-roi de
la _Forêt Mouillée_, et l’étincelant roitelet qui chantait dans ses
branches, toute la cataracte des volumes de poésie et de prose, dont
l’énumération ne finirait jamais, pas plus que l’illumination ne s’en
peut éteindre.

A peine avait-elle achevé ces mots que, cette énumération, elle se mit
à l’ébaucher de mémoire. Oui, on eut la surprise--un peu révérencieuse,
vraiment--de l’entendre crier: «_Odes et Ballades, Les Feuilles
d’Automne, Les Chants du Crépuscule, Les Rayons et les Ombres, Les
Voix intérieures, La Légende des Siècles, La Chanson des Rues et des
Bois, Les Contemplations, Les Châtiments, L’Année Terrible, L’Art
d’être Grand-Père, La Fin de Satan, Les Quatre Vents de l’Esprit, Toute
la Lyre!..._»

Mademoiselle lançait ces titres, d’un ton emphatique, exultant et
inspiré. On eût dit la Muse de Guernesey, la Sibylle du Romantisme.

Elle prit un temps, reprit haleine, et continua: «_La Pitié Suprême,
Religions et Religion, L’Ane, Le Pape, Dieu!_»

L’ordre dans lequel elle avait placé ces trois derniers titres parut
offensant.

Il y eut une pause. La voix de la Marquise s’éleva timidement:
«Calmez-vous, Mademoiselle, vous allez vous rendre malade!»

La sibylle n’entend rien, une horreur sacrée la possède. Elle poursuit:

«_Notre-Dame de Paris, Les Misérables, Les Travailleurs de la Mer,
L’Homme qui rit, Quatre-Vingt-Treize, Napoléon le Petit, Histoire d’un
Crime, Le Dernier Jour d’un Condamné, Claude Gueux, Han d’Islande,
Bug-Jargal..._»

Elle râlait. On s’empressa autour de l’Institutrice, craignant une
crise nerveuse; elle se dégagea en hurlant:

«_William Shakespeare, Le Rhin, Littérature et Philosophie Mêlées,
Choses Vues, Correspondance, Actes et Paroles, Depuis l’Exil!..._»

Miss tomba épuisée. Puis, rassemblant ses forces, d’un ton aigrelet,
qu’elle cherchait à rendre piquant, elle lança le titre de l’_unique
volume de vers_, que le courriériste, suivant elle, mal inspiré,
s’était permis d’opposer tacitement au Titan de Marine-Terrace. Et
comme dans un pincement de _pizzicato_, elle détailla, elle détacha:
«LES MUSARDISES».

Nul ne savait s’il devait rire ou pleurer. La situation était
embarrassante. Mademoiselle haletait. Chose étrange, la sincérité de
son mouvement agit sur les plus rebelles. La Comtesse elle-même sonna
pour demander de la fleur d’oranger, un verre d’eau sucrée.

On remonta, pour les leçons. Quand la Gouvernante fut rentrée dans la
salle d’études, avec ses élèves, la porte se rouvrit et l’on entendit
une voix qui vociférait, une voix de Théâtre d’Orange: «_Le Théâtre en
Liberté, Les Années Funestes, Dernière Gerbe..._»

La voix se perdit...



XXIII


Monsieur Demelly avait un défaut. Ce défaut était un album. Il
l’apporta, un soir, au Vert-Marais.

La Marquise écrivit: «Souvenir d’une vieille amie de votre
famille.»--La Comtesse, pour se montrer à la hauteur de Mademoiselle,
copia une citation de «_Servitude et Grandeur militaires_».--Charles se
contenta de cette interpellation familière: «A l’ami Jacques!»--Berthe
et Noémi tracèrent leurs noms au-dessous d’un vers de Victor Hugo,
calligraphié par Miss Winter. Ce vers disait incongrûment:

  «Car l’Enfance tient lieu de Foi.»

Quand ce fut le tour de la Gouvernante, elle inscrivit:

  «J’ai, dans l’âme, une fleur que nul ne peut cueillir!»



XXIV


Les textes élus par l’Institutrice, pour les dictées qu’elle imposait
à ses élèves, n’étaient pas sans étonner grandement ceux et celles qui
en avaient connaissance. C’était le cas de Jacques Demelly, à qui ces
Dames avaient recours, chaque fois (souvent) qu’il s’agissait de peser
la science de Mademoiselle et, s’il se pouvait, de la percer à jour.
Mais, bien que réel, son savoir à lui-même fut pris en défaut quand il
s’agit d’attribuer à tel ou tel auteur plus ou moins connu, le passage
suivant: «A des organismes autrement faits, d’autres domaines peuvent
être accessibles; on prétend que les fourmis pourraient voir la lumière
ultraviolette; l’échelle auditive des sauterelles est certainement
autre que la nôtre; peut-être quelques animaux possèdent-ils un organe
pour l’électricité, et la guêpe fouisseuse a peut-être un sens pour les
rayons N de Blondelot; nous ne pouvons en juger.»

On s’insurgea: «Pourquoi pas, plutôt, Mademoiselle, quelque jolie page
d’André Theuriet, par exemple?»

Mademoiselle n’alla pas si loin, dans la concession; mais, pour la
prochaine dictée, elle choisit, aux feuillets d’un gentil bouquin
d’autrefois, sur le service intérieur, _La Maison Réglée_, le passage
qui s’intitule ainsi: «_Manière d’apprêter les compotes pour les
personnes de considération._»



XXV


Mademoiselle avait un scrupule. Elle craignait que son délire Hugolâtre
ne l’eût entraînée trop loin, ou du moins, de s’être mal expliquée à ce
sujet. En effet, un doute pouvait planer; elle ne le voulait pas, ni
qu’on pût attribuer à de la méconnaissance, ses sentiments envers notre
brillant dramaturge national, pour qui elle avait du goût, sinon un
culte, et que la maladroite appréciation d’un journaliste, à force de
l’exalter avec excès, semblait plutôt menacer d’écrasement.

Pour tout remettre au point, l’Irlandaise résolut de confier à la Muse
d’Edmond Rostand la séance littéraire dont la fête de la Marquise vint
lui offrir une familiale occasion. La Comtesse, qui n’avait pas oublié
le demi-scandale de _la Pieuvre_, songea bien à enrayer le nouveau
festival; mais elle craignit de paraître peu gracieuse à l’égard de
sa belle-mère; et d’un commun accord, on pensa que l’auteur choisi,
justement sympathique à tant de masses, ne pouvait que se prêter à de
nobles déploiements rythmiques. Seulement, Henriette, qui redoutait une
nouvelle dépense de pétrole, décida que la _soirée_ ferait place à une
_matinée_. Cela éviterait aux enfants la veillée tardive et serait plus
commode pour Monsieur le Curé.

Miss dut à cette décision de pouvoir emprunter aux Bonnes Sœurs les
plus instruites de leurs petites élèves villageoises; ce qui lui
permit de renforcer le débit et d’organiser des ensembles. Il fut, en
outre, convenu que la récitation se bornerait à quelques morceaux, afin
de laisser du temps pour goûter et pour faire un tour.

A la déception générale, l’organisatrice ne fit pas porter son choix
sur quelqu’une de ces tirades célèbres qui ont fait la fortune d’une
œuvre, laquelle est, sinon dans toutes les mémoires, du moins dans
toutes les bouches; par exemple, le couplet des grands nez ou celui
du petit chapeau. Non, l’Étrangère, toujours dédaigneuse des routes
piétinées, voulut bien, d’abord, réciter elle-même le joli sonnet
intitulé _Sylvette_, avec lequel l’auteur fit offrande à Mademoiselle
Reichenberg de la brochure des _Romanesques_. Lorsque la récitante en
fut aux deux tercets, elle aigrit volontairement son timbre, déjà
sûret, pour l’assortir à ce qu’elle décrivait et réaliser quelque chose
du genre de ce que Gautier appelait une «_transposition d’art_». Voici
les vers:

  «Et ta voix, que faut-il, Suzanne, que j’en dise?
  Pastille pour la soif, piquante friandise,
  Cristallisation rose et verte à la fois,

  Tortillon à la poire, ou bien à la groseille,
  Fraîche vrille de sucre acidulé, ta voix
  Est un bonbon anglais qu’on suce avec l’oreille.»

Ainsi qu’il y avait lieu de le craindre, la métaphore ne fut pas
goûtée; cette inauguration du Drops dans la région auditive dépassait
les moyens de l’assistance; la subtilité effara. La Gouvernante n’en
prit pas d’ombrage. C’était un mérite de cette nature que de reléguer
le succès au second plan. Ce qui lui importait, c’était de se dévouer
pour une cause, avec désintéressement et, s’il le fallait, jusqu’au
martyre.

Elle se contenta donc d’un murmure, qu’elle feignit de croire
approbateur, et l’audition continua. Ce fut, alors, le tour de Berthe
qui, déjà, _disait_ avec beaucoup de goût, sous la direction de sa
Maîtresse. Elle détailla fort joliment, en dépit de leurs difficultés
verbales, les strophes à Catulle Mendès:

  «Ces vers légers, qu’ils sont profonds;
  Qu’ils sont tendres, ces vers bouffons!
  Vraiment, nous nous ébouriffons.

  Et que tu dises Eleutho,
  Ou quelque belle de Watteau,
  Ou Jeanne, du dernier bateau;

  Que ton marteau d’or pur concasse
  Du sucre, sur quelque cocasse,
  Ou que, dans une dédicace,

  Tu divinises la Sarah
  Que Paris perdit, mais qu’il r’a,
  La seule qui toujours sera...

  Tu fais toujours, divin pervers,
  Loucher tous les poètes vers
  La perfection de ton vers,

  Car il est le tissu qui, tulle
  (Mot vraiment ailé), s’intitule
  Moins léger que ton vers, Catulle!

  La taille même de Brandès,
  Elle est, dans sa souplesse d’S,
  Moins souple que ton vers, Mendès!»

Malheureusement, encore une fois, le succès ne répondit pas à
l’entreprise. Les pirouettes du modernisme, les clowneries prosodiques
trouvaient réfractaire cet orchestre châtelain. Mais, déjà, la
pauvrette, froidement accueillie par un parterre en méfiance, était
formée au stoïcisme, grâce à l’Institutrice qui lui avait tenu de
forts raisonnements sur l’incompréhension des foules. Le _bis_ fit
défaut. On s’obstina. La scène fut envahie par les jeunes villageoises.
Chacune d’elles portait à la main un feuillet sur lequel avaient été
copiés les vers composés, cette fois, pour Mariani, par l’homme de
Cambo. Mademoiselle, accompagnée de ses deux petites élèves, occupait
le centre du groupe. Tout à coup, dans un étonnant _tutti_, qui aurait
fait honneur à Habeneck, avec l’ombre de qui sa remplaçante rivalisait,
battant la mesure, de l’ivoire d’un coupe-papier, les voix se mirent à
scander:

  A MARIANI

  _dont j’ai toujours un flacon sur ma table de travail._

  Celui-là n’a rien bu de péremptoire, qui
                      N’a
  Bu qu’un kola banal ou qu’un vague quinqui
                      Na!
  Ni bisque ni piment, pour qui se maria
                      Ni
  Gingembre n’ont jamais valu le Maria
                      Ni
  Et c’est pourquoi je chanterai, Mariani,
                      Que
  Ton vin est digestif, réconfortant, toni-
                      Que;
  Et sans fin je ferai répéter à l’écho
                      Qu’à
  Tout élixir, toujours, je préfère ton Co-
                      Ca!

L’unisson retentit si parfait, si sonore, avec les dessus et les
basses de son clavier de voix, les unes aiguës, d’autres plus rudes,
mais toutes juvéniles et fraîches--des voix qui avaient gardé les
chèvres--que l’impression fut saisissante. L’hésitation fléchit, la
résistance céda; une seconde audition fut requise. Elle n’enleva pas
moins l’assemblée, d’ailleurs restreinte, mais dont les voisins qui
étaient venus s’y joindre, puis les parents des jeunes paysannes,
sans omettre les serviteurs de la maison, grossissaient le nombre et
l’importance.

Des flots de chocolat à l’eau noyèrent le triomphe; mais il fallut
encore une sérieuse, presque sévère intervention de la Comtesse, pour
empêcher, à force de récidives et de répétitions, par les interprètes
en liberté, l’air de bravoure, de tourner en scie.

La Marquise se plaignit un peu de n’avoir pas entendu plutôt le joli
passage où se trouve ce vers:

  «Écoutez, les Gascons, c’est toute la Gascogne!...»

et qui avait été récité aux familles, le jour de la distribution des
prix des Demoiselles de Bonduwe.

Miss Winter riposta qu’elle n’aimait pas les sentiers battus, que
chacun avait son système d’éducation et qu’il ne fallait pas compter la
voir entrer en lutte avec l’Institution Bellemanières.



XXVI


Mademoiselle eut la migraine, le lendemain. Elle n’en donna pas moins
ses leçons; seulement, avec une casserole sur la tête. C’était un vieux
remède bimétallique, dont elle vantait l’usage et préconisait les
effets.

Le soir, elle se sentait mieux et, se trouvant seule, s’offrit un
plaisir, celui de revêtir un costume de bain qu’elle avait apporté,
à tout hasard, en prévision d’un stage à la mer. Blouse et _trouses_
en fine serge, contournée de galons, bonnet de caoutchouc, sandales
à cothurnes, peignoir rayé, rien n’y manquait; et la baigneuse
platonique, la naïade sèche n’était pas loin de ressembler ainsi à la
figure principale de l’affiche qui, dans les gares, au temps de l’été,
reçoit pour mission de diriger le citadin suffocant, vers Veulettes ou
vers Le Tréport.

Elle s’admirait, devant la glace tachée de son trumeau, lorsque
brusquement la porte s’ouvrit. Trois cris retentirent, sans compter le
cri d’effroi poussé par Diane surprise. Les trois autres venaient de
la Comtesse et de ses filles, remontées pour prendre des nouvelles de
la Gouvernante, et qui s’étaient approchées, sur la pointe du pied,
craignant de réveiller la malade, qu’elles croyaient endormie.

La baigneuse s’expliqua. La chose n’en fit pas moins mauvais effet.
Cependant la Comtesse offrit à l’Institutrice de faire préparer, pour
elle, la baignoire du château, laquelle, depuis longtemps, n’avait
plus qu’un usage de fruitier, débordant de coings et de pommes. Miss
accepta pour le jour suivant.

Un peu avant l’heure marquée pour le plongeon, une femme de chambre
vint demander à l’Institutrice, au nom du pouvoir, si elle était dans
l’usage de prendre un «bain simple» ou d’y mélanger quelque ingrédient.

La chambrière repartit, avec cette note de l’écriture de Mademoiselle:
«_Serpolet, romarin, origan, marjolaine, lavande, sauge, pouillot,
basilic, menthe sauvage, hysope, mélisse, anis, fenouil, six poignées
de fleurs de bouillon blanc, une noix muscade et un gros clou de
girofle._»

«C’est bien,--dit la Comtesse,--qu’on lui porte _un sac de son_.»



XXVII


Du temps passa.

La Gouvernante donnait aussi des leçons de dessin. Mais, là encore, sa
recherche spontanée du bizarre lui faisait éliminer, du nombre de ses
modèles, les Anadyomènes d’usage et les habituels Discoboles.

D’abord, elle mit sous les yeux des débutantes les visions de William
Blake et les imaginations d’Aubrey Beardsley. Ni l’un ni l’autre
de ces choix n’était heureux. Le premier, avec son va-et-vient de
la conception terrifiante à la composition ingénue, ne serait pas
loin d’halluciner de jeunes cerveaux; l’autre, naturellement et
volontairement singulier, en dépit de son art complet et inimitable,
ne donnait d’autre leçon que celle d’être soi-même, en un mot, ne
représentait rien d’éducateur, dans le sens pédagogique du mot.
Excitant pour l’âge mûr, il n’offrait à des pensionnaires que des
éléments de cauchemar.

Le professeur se montra sensible à ces objections faites par Demelly,
sur un ton déférent, et en _a parte_. L’Irlandaise redescendit,
condescendit à la réalité. Elle fit copier aux enfants le portrait de
Madame Robineau, la centenaire de Metchnikoff, ou encore le canard âgé
de vingt-cinq ans, lequel fut la propriété du Docteur Jean Charcot; ou
bien enfin, la tortue, une fois et demie séculaire, dont l’Institutrice
remarquait doctoralement qu’elle aurait pu assister à l’exécution de
Louis XVI.

Quant à la musique, elle aussi jouait son rôle dans l’esthétique du
programme, mais toujours avec singularité. Un jour, Berthe apprit à sa
mère que Mademoiselle venait de réaliser un tour de force, en mettant
les paroles de l’_Ave Maria_ sur le _Prélude de l’Après-Midi d’un
Faune_, de Claude Debussy. C’était, paraît-il, tout ce qui pouvait
sembler de plus difficile au monde. Miss Winter se déclarait prête à
chanter le morceau, dans la tribune, au cours de la Messe de Minuit, à
la condition toutefois que l’on fît venir de Paris, tout exprès, pour
l’accompagner, Ricardo Vinès.

On haussa les épaules. La conclusion fut celle qui suit: «Si elle tient
absolument à chanter quelque chose, que ce soit le _Noël d’Adam_.»



XXVIII


Un journal reproduisit une page de Saint-Marceaux, à propos de la
danseuse anglaise, Isadora Duncan.

Cette lettre disait: «Pourquoi les rayons émanés d’un tel foyer de
beauté ne dissiperaient-ils pas un peu des tristes laideurs qui nous
entourent et contre lesquelles le verbe paraît sans action?»

Ce passage fit rire Miss Winter qui, impertinemment, affirma que,
parmi ces «tristes laideurs», elle ne serait pas loin de ranger... des
bustes sans expression et des statues de sucre. Mais elle rit encore
bien davantage quand, sur la fin de l’épître, elle lut ceci: «Vous
mériterez plus que tout autre, Isadora, que, dans l’avenir, sur la
stèle de votre tombeau, soit gravée la touchante inscription funéraire
de _la jeune danseuse_ antique: «Elle dansa et plut.»

Cela valait bien la peine d’avoir été célébré par Michelet, de
s’appeler l’Enfant Septentrion, d’être le _petit danseur_ le plus
illustre du monde, à tout jamais immortalisé par la pierre funèbre
encastrée dans la muraille d’Antibes... pour se voir contester son
sexe, en première page d’un grand quotidien, par celui que Miss appela:
le Michel-Ange de Rheims (sans qu’on pût savoir si elle y mettait de
l’éloge ou du blâme).

Et le rire de Mademoiselle se fit strident, fou, inextinguible et
immodéré... au point qu’on se vit obligé de la rappeler à l’ordre.

L’admonition était insuffisante, on en eut la preuve, quelques jours
plus tard. Elle fut fournie par un questionnaire de Presse qui
reproduisait une réplique de Monsieur Claretie. Interrogé sur la
première joie de ses jeunes ans, l’administrateur commençait ainsi, on
ne sait pourquoi, sa réponse: «Moi qui passe pour un homme heureux...»
(Voulait-il le faire croire?) Quoi qu’il en soit, la motion valut
encore, aux hôtes du Vert-Marais, les ricanants éclats de la lectrice
qui, délibérément, affirma qu’il existait des personnes aux regards
desquelles, et pour des raisons qu’elle détailla, l’existence de
Monsieur Claretie revêtait de tout autres aspects que ceux du bonheur.



XXIX


Mademoiselle n’en admirait pas moins les manifestations de la
Terpsichore étrangère et tout spécialement son projet d’une École de
Danse, en plein air, dans un paysage sacré, parmi les murmures de
la forêt et le gazouillement des sources. On verra que Miss Winter
caressait, elle aussi, un rêve similaire, dans l’ordre de la Pédagogie.

Mais là ne se bornaient point ses philanthropiques désirs. Une autre
création qui la hantait, c’était la fondation de ce qu’elle appelait
le _Musée des Aveugles_. Peu sensible aux plaisanteries que lui avait
values cette désignation, curieusement humanitaire, elle n’était
pas davantage accessible au blâme d’une fausse interprétation, qui
l’aurait accusée de manquer de respect, à l’égard de celle des
infirmités qui, entre toutes, mérite la déférence émue et l’attention
apitoyée. Sa bonne foi lui suffisait; aussi poursuivait-elle son but
avec ardeur, avec confiance, et de nombreuses adhésions l’assuraient
déjà que son appel avait été entendu, non moins que son aspiration
comprise. L’instigatrice avait reçu, mieux que des promesses, des dons,
pour cette association audacieuse: un dessin, d’après le Marquis de
Clermont-Tonnerre, par un imitateur de Burne-Jones; le portrait de Miss
Berthe Capel, par Jacques Blanche; un autre portrait, celui de Monsieur
Reynaldo Hahn, au piano, et bouche bée, par Madame Lucie Lambert,
pastel qui avait eu les honneurs du Salon et présentait un remarquable
exemple de ce que Baudelaire appelle «fureur stationnaire»; encore de
gracieuses œuvres par Flameng, et _tutti quanti_, sans omettre une
charmante composition du Duc de Guiche. Enfin, on avait tout lieu de
croire que la générosité, bien connue, de la Comtesse René de Béarn se
laisserait fléchir en faveur de l’Institut qu’une touchante devise:
_Art et Tâtonnement_ rendait, entre tous, sympathique. La noble Dame,
qui partage avec Madame Moore le titre envié de _Mécène féminin_,
abandonnerait, on voulait le croire, à cette intention, la célèbre Cène
de Dagnan-Bouveret, qui occupe le fond de la Byzance du Septième.

L’utilité de tels dons, demanderez-vous peut-être? Sans oublier
l’hommage rendu à ceux qu’il ne sied pas exclure du droit de posséder
les œuvres d’art, ne peut-on admettre que le toucher d’une toile de
Monticelli, par exemple, puisse offrir, avec ses reliefs, au subtil
doigté des protégés de Valentin Hauÿ, une volupté d’esthétique?

Mais il y a plus; les miracles de Lourdes en font foi, l’extrémité,
l’excès du désir jouent un rôle effectif dans les guérisons. Pourquoi
la juste soif de voir, d’admirer une peinture de Jacques Blanche ou de
Dagnan-Bouveret, ne parviendrait-elle pas à rendre, ne fût-ce qu’un
peu de la clarté du jour, à ce qui (toujours en trop grand nombre,
hélas!...) survit, parmi nous, de Bélisaire?

«Je vois!» s’écriait naguère une aveugle en écoutant la Duse clamer son
_Io vede!_ dans LA VILLE MORTE.

Celui qui devrait la vue à un tableau de Blanche commencerait-il par
regretter son nouvel état?



XXX


Un abus contre lequel il eût été difficile de s’élever sans faire
montre de tyrannie à l’égard de Mademoiselle, c’était celui que
prétend refréner, dans les hôtels de voyageurs, la recommandation qui
s’exprime ainsi: «On est prié de ne pas monter les journaux dans les
chambres.»--De la non-application de ce précepte résultait cependant
pour notre petite colonie, on vient de le voir, un véritable danger,
près duquel ne comptait que peu la dépense de lumière nécessitée par
une lecture tardive. Ce danger, c’était le thème nombreux fourni
à Miss Winter, pour sa conversation du lendemain, par l’épluchure
d’une foule d’alinéas gros de discussions et riches d’hérésies. Cela
donnait aux monologues de l’Étrangère quelque chose de kaléidoscopique
et de fatigant comme le jeu de cet appareil. A peine avait-elle fini
de parler du cadre en diamants que Madame Moore projetait d’offrir à
la Joconde, pour dégoter Madame de Béarn, dont la bordure soupçonnée
allait être offerte au Musée des Aveugles, que, tout aussitôt, elle
en venait aux arrestations opérées à la suite du Scandale Financier
Suisse. Sans transition, les visiteurs de Madame Ganderax étaient
pris à parti. La Gouvernante qui ne savait rien de cette Dame,
descendait armée de ce texte: «_Madame Ganderax recevra à quatre
heures, le premier jeudi de chaque mois, et tous les vendredis,
sauf le premier._» Une fois en possession d’un semblable filet,
l’Institutrice en tirait autant de variations que le célèbre duo des
_Voitures versées_ en fournit à son multiplicateur musical. Elle se
demandait de quel assemblage de prestiges la Dame inconnue pouvait
extraire et justifier l’espérance de voir des Parisiens, affairés et
distraits, garder présents à l’esprit, entre les vicissitudes du bridge
et du polo, du flirt et de l’art, de la religion et de la danse, les
quantièmes et les heures qu’une hôtesse, évidemment autoritaire, leur
signifiait par l’intermédiaire de la Presse, avec un raffinement de
difficultés, du genre de celles dont les pédagogues hargneux hérissent
des dictées ayant pour but de faire trébucher l’orthographe des
écoliers et s’effondrer leur syntaxe.

Munie d’un pareil thème, la lectrice lui faisait rendre des effets
qui, pour être singuliers, n’en étaient pas moins fastidieux. Elle
invitait à se représenter les clients du Ritz, leur _engagement book_,
à la main, en proie à toutes les combinaisons de la mnémotechnie, pour
se rappeler avec exactitude lequel, du jeudi ou du vendredi, était
celui qui, pris en défaut, n’aurait offert, aux arrivants déçus, que la
triste surprise de rencontrer _visage de bois_, chez Madame Ganderax,
sur le coup de quatre heures.

Cette note, péremptoire dans sa brièveté, excitait aussi la chercheuse:
_Madame Bulteau, grippée, ne recevra pas aujourd’hui._ Une telle image
évoquait d’abord les jujubes et le gargarisme, Géraudel et le Rigollot.
Évidemment le cas était foudroyant pour charger un avertissement, à
ce point tardif et, en somme, hasardeux (il y a des personnes qui
ne lisent pas de journaux, et qui font des visites) d’épargner les
trajets inutiles. Là encore, que de becs dans l’eau et de nez cassés!
Évidemment aussi l’influenzée s’en remettait à la Renommée aux cent
bouches de trompetter incontinent, aux quatre coins de Paris et de la
banlieue, sa décommande altière et mondiale.

Un tel jeu était assommant; Miss n’en avait cure. Et quand elle
consentait à changer de sujet, c’était pour demander l’intérêt que
pouvait trouver un quotidien à carillonner (comme des lecteurs à en
recevoir l’annonce) que le Comte Arthur de Gabriac, par exemple, venait
de «quitter Paris, pour retourner à Nice, en passant par l’Italie»; ou
que Mademoiselle Vacaresco, laquelle «met la dernière main à un roman
de mœurs paysannes roumaines, commencé depuis deux ans, vient de
visiter la Transylvanie en automobile».--Vraiment, _qu’est-ce que ça
faisait_?..

L’Irlandaise en conclut que la «prière d’insérer» avait, suivant elle,
porté un coup dangereux à la Presse Française, qui témoignait d’une
faiblesse, en prouvant une complaisance à l’innombrable et journalier
envoi de tant de vanités, occupées à donner aux nouvelles cosmiques
l’aspect de leur petit trantran et le son de leurs borborygmes.

Trop lancé pour s’arrêter en si beau chemin, notre Jonas féminin se
mit à prédire la ruine de Ninive. Comment désormais supporter des
attaches avec une civilisation dont l’état maladif se trahissait
par des soubresauts et des convulsions, que Mademoiselle qualifia
d’éclamptiques? Elle en cita quelques exemples et conclut: «On
laisse Villiers périr de misère et Verlaine crever de faim; mais
Monsieur Carnegie dépense cinq millions pour la création d’un héros
pacifique; et Monsieur Chauchard, deux cent mille francs, pour avoir un
enterrement Louis XV!»

Elle proclama que deux des maux dont notre temps mourait, c’était
l’_anticipation_ des réussites et l’_hydropisie_ des prodromes.
Elle basa son affirmation sur de nouvelles preuves. Au-dessous d’un
portrait de Bourget, publié plusieurs jours avant sa _Barricade_, il y
avait écrit: «l’Auteur du nouveau grand succès du Vaudeville.»--Qu’en
savait-on? à moins de se baser sur le succès des _Mauvais Bergers_ de
Mirbeau, ou de la _Nietzschéenne_ de Madame Lesueur?--Supposez que
la même rubrique ait été inscrite au-dessous du portrait de Monsieur
Prévost, à la veille des représentations de _Pierre et Thérèse_, qui
dut quitter silencieusement l’affiche, après avoir fait le minimum, que
serait-il advenu? Rien, il est vrai.--Monsieur Arnaud de Becquières
mijote un humble laïus qui, s’il réalise tout ce que lui laissent
de chances les moyens d’un orateur de cotillon, unis à ceux d’un
conducteur de _speechs_, ira peut-être jusqu’à mériter l’épithète de
«gentil». Avant que ce petit souffle ait eu le temps de s’enfler,
un grossissement, à la fois nasillard et phonographique, l’a déjà
transformé en orage sublime; ce ne sera rien moins qu’un «événement
triomphal». Tout juste le substantif et l’adjectif qu’il aurait convenu
d’appliquer à l’apparition du premier volume de la _Légende des
Siècles_!

Ici l’avocate respira, prit un temps, pour s’irriter bientôt après, en
lisant que la Duchesse de Rohan écrivait «dans la langue des dieux».
Mais comme le compte rendu ajoutait qu’au dernier «Gibou» poétique
de cette Dame, on avait entendu Monsieur Crottinet, l’Insulaire
en conclut que c’était un des dieux sus-nommés et, tout de suite,
cette constatation lui parut remettre les choses au point. Cependant
Cassandre, qui succédait à Jonas, s’irrita contre la coupable
complicité de la copie gratuite et de la demande d’insertion, qui se
mettaient de mèche pour qualifier de «régal littéraire» ce qui n’était
que rogatons sans littérature; parlant «du talent que l’on sait» quand
il aurait fallu dire: que l’on sait... ne pas être; et de «louanges
méritées», quand le langage d’une clef bien pensante aurait suffi à
s’exprimer là-dessus. Et l’insertion concluait: «Il faut, une fois de
plus, féliciter la Duchesse de Rohan, poète délicat elle-même, _des
encouragements donnés aux poètes_, qui n’ont pas toujours la faculté de
se faire entendre...»

La frondeuse rectifia: «Il faut, une fois de plus, blâmer la Duchesse
de Rohan des encouragements donnés aux poètes qui n’ont pas de talent,
à commencer par elle-même, etc., etc...»

Non, non, cent fois non, poursuivait le _discursus_ de l’énergumène, ce
n’est pas mériter des Lettres que d’agir, en ceci, comme le fait cette
Dame, c’est mériter des nasardes.

Les poètes, dignes de ce titre, trouvent toujours bien, une heure,
le moyen d’élever la voix, quand leur chant vaut d’être entendu. Et
cela, heureusement, tôt ou tard, rien ne saurait l’empêcher. Tel n’est
pas, à de rares exceptions près, le cas de ceux que fait entendre la
Duchesse; ceux-là ne relèvent que du silence et n’ont qu’à y gagner;
lui, de même, tant de fois supérieur à l’ébranlement de l’air par des
sonorités sans contrôle! Si, au contraire, l’auteur de tant de vers
de terre-à-terre (chez qui, je crois, il fréquente, les jours où le
thé a l’esprit de ne pas être poétique), obtenait de Monsieur Abel
Bonnard qu’il récitât ses belles strophes sur l’Amour de la Maison,
par exemple, ce serait «une autre paire de manches», comme dirait
Henriette. Mais ce n’est pas tous les jours fête, et surtout pas ceux
où les bons poètes qui, c’est plaisant à noter, se rendent volontiers
Boulevard des Invalides, en temps ordinaire, se feraient plutôt pendre
que de mêler leurs nobles accents à la confusion des langues.

Il y a les fillettes qui jouent à la Madame, les garçonnets qui jouent
au soldat ou au cheval et, généralement, tous les enfants, qui jouent
à la dînette. Tous ces diminutifs d’actes, sinon plus grands, du moins
plus tardifs, ce sont les imitations, les simagrées, pour ne pas dire
les singeries de l’âge, de l’armée, de l’équitation et de la cuisine.
C’est de la sorte que, chez la Duchesse de Rohan, l’on joue à la poésie.

Le Professeur Dieulafoy, dont l’érudition aurait parfaitement suffi,
en la circonstance, fit, un jour, à Monsieur Bourget, la grâce de lui
demander un nom pour un simulateur de maladies. L’Académicien répondit:
«Pathomime.» Que dirait l’auteur de _Cruelle Énigme_, si on lui
proposait pour le jeu (fort inférieur au _bridge_ et au _puzzle_) qui
se joue, chez la Duchesse de Rohan, le titre de Poétamime?

Mais tout cela n’était que joyeux et, au fond, assez inoffensif,
si ce n’est pour celle qui en portait la peine dans le jugement de
ses _vrais amis_, à jamais affligés de la voir sacrifier quelques
pouvoirs et d’aimables dons, à ces vaniteuses turlutaines; ce qui
était plus douloureux, c’était de lire, plus qu’avec fréquence, avec
continuité, le nom de Madame Alphonse Daudet, parmi les assistants
de ces «galéjades» que sa présence paraissait justifier, pour les
personnes qui ne connaissent pas son goût sévère, sa fine raillerie,
et son jugement sans mollesse. Que Mademoiselle Vacaresco applaudisse
Monsieur Crottinet, ce n’est qu’assortiment; mais quelle proportion
entre le grand nom de Lettres de l’auteur du _Petit Chose_, et ces
petites choses? La méchante se voilait la face. Il n’aurait plus manqué
que l’on vît là Madame Judith Gautier!..

Mais, après tout, elle n’eût que suivi, en cela, Monsieur Haraucourt,
lequel, s’il admet de voir présider des banquets, soi-disant
littéraires, par la Duchesse de Rohan, _considérée comme Poète_, prouve
du même coup, et indubitablement, que ces banquets-là n’ont rien à voir
avec les Lettres, même Hottentotes. Et nul n’est mieux à même d’en
juger que Monsieur Haraucourt, probe écrivain français.

Car, _on ne saurait assez le redire_, si la Bonne Dame (qui ne vient,
hélas! que pour ça!) n’exigeait pas de gâter le dessert, en s’y faisant
servir et resservir ses petits fours poétiques, _nulle ne serait mieux
qualifiée_, pour ce titre de Présidente. On n’en saurait trouver de
plus affable. Mais, comme poète, on n’en saurait trouver qui remplisse
moins les conditions.

Le tournant était périlleux. La Dame, comme Dame, éveillait de
respectueuses sympathies, éminemment justifiées, mais qu’elle brûlait
de transplanter incontinent sur le terrain de l’esthétique. Alors,
quand elle n’avait pas affaire aux snobs et aux complaisants, ça ne
marchait plus. Le fait est qu’elle n’avait pas encore obtenu d’un
écrivain, un peu digne de ce nom, l’article apologétique. Monsieur
Prévost lui-même, pourtant accessible aux musettes bleutées, faisait
la sourde oreille, et le bon Coppée, probablement pressenti, était
descendu dans la tombe, sans avoir critiqué _Lande Fleurie_, ce dont
le Bon Dieu lui avait su gré. Il fallait se contenter d’une conférence
de Montoya et d’un article de Monsieur Wiener. En revanche, des
personnes bien informées affirment que d’importants fragments d’un gros
travail sur les _Lucioles_ ont été trouvés dans les papiers légués à
l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres par Miss Lottie Collins,
la créatrice de Tara-ra-boum-de-Hay.

Quoi qu’il en soit, la Scudéry des Balkans (je ne parle pas de la
Reine) s’était prononcée dans le sens du déchaînement lyrique.

Une femme, entre toutes respectable par l’autorité de son talent et
la dignité de son caractère, se serait, paraît-il, efforcée de faire
entendre doucement à la chanteuse des _Ajoncs_, qu’un peu plus de
mesure apparaît désirable dans l’émission de l’alexandrin. Celle-ci
aurait répondu: «Vacaresco m’a pourtant recommandé de me _laisser
aller_.»--On la reconnaît bien là cette terrible _Fuite en Valachie_;
elle prêche d’exemple.

Cassandre n’avait plus de salive. Demelly crut devoir venir à son
secours, et à la rescousse; il sortit de sa poche un numéro du _Matin_
et se tailla un succès facile en lisant l’article intitulé: _La
Duchesse de Rohan fait inviter les poètes par son valet de chambre.
Cette manière offre des inconvénients._ On connaît l’anecdote, la
châtelaine distraite, si fort occupée à fêter Monsieur Crottinet,
qu’elle se trouve avoir, par mégarde, invité l’Ombre de Verlaine.
Contrairement à ce qu’on attendait, cette forme de gaffe d’outre-tombe
trouva l’auditrice indulgente, presque favorable. Elle dit simplement
que, si la bonne Dame en était à prendre les morts pour les vivants,
et Bussy-Rabutin, pour Mademoiselle Rabuteau, on devait trouver plus
naturel, désormais, de la voir confondre Victor Hugo avec Victor du
Bled, et les _Quatre Vents de l’Esprit_ avec les pets de nonne.

Pour atténuer le fâcheux effet produit par ce rapprochement, le
voisin entama quelques variations sur l’éternel _o tempora, o mores_!
Il conta qu’un de ses amis qui avait introduit, présenté, recommandé
chaleureusement un garçon, dans un intérieur jadis à la mode, s’en
était vu remercier par son protégé d’une façon inattendue: celui-ci
négligeait de le saluer quand il le rencontrait dans le salon dont
il lui devait l’accès. Ce récit eut le don de hausser Cassandre
jusqu’à l’invective héroïque. Elle cria: «S’il existe des maîtresses
de maison pour autoriser, pour favoriser de telles façons de faire,
ces amphytrionnes-là ont leur place d’honneur toute marquée dans la
République de Va-t’faire fiche et dans l’État de Va-comm’j’te-pousse,
où l’on mange avec ses doigts, après les avoir préalablement fourrés
dans son nez, sans compter celui des autres!...»

Voilà ce que valait, aux habitants du castel, la lecture, mal digérée
par Mademoiselle, des journaux du matin, potassés dans la nuit!



XXXI


Cependant toutes les surprises du genre Argus n’étaient pas
génératrices de tant de courroux; quelques-unes faisaient sourire.

Du nombre de celles-ci fut la déconvenue apprêtée au Marquis de
Clermont-Tonnerre, pour s’être insurgé, sinon à la légère, du
moins à la hâte, en lisant son nom dans le récit d’une réunion de
famille à laquelle il ne s’était pas rendu, pour des raisons, à ses
yeux, prépondérantes, puisqu’il nous en donnait avis, mais enfin
qui n’étaient pas seules, comme la suite le prouva. Donc, il fit
connaître au monde, par la voix des journaux, que sa présence avait
été mentionnée à tort, dans un compte rendu de soirée chez une de ses
cousines. Celle-ci répondit que cela était vrai; mais que le motif
qu’elle en voyait surtout, c’est qu’il n’est guère d’usage de se rendre
dans les maisons où l’on ne fut pas invité. Cette réponse, qui semblait
dictée par la logique des événements plutôt que par le goût de la
dispute, Mademoiselle la jugea «bien envoyée».

Quant au libellé des invitations, par exemple, celui-là perdait la
boussole, en même temps que toute décence, dans la forme de sabbat
qui prétendait encore au titre de monde. Demelly en cita des modèles
étonnants. Ce n’était point assez de s’être vu engager longtemps par
des dames peu affables, auxquelles suffit d’inscrire, sur leurs cartes,
un sec _sera chez elle_, qui fait souvent répondre mentalement: «Eh
bien, qu’elle y reste!..» il paraît que des Messieurs les avaient
imitées, croyant bien pouvoir tracer au crayon, sur leur rectangle, un
«sera chez lui» qui, celui-là, relevait du Docteur Goudron. D’autres
hôtesses (combien pressées!) ajoutaient simplement à leur nom les
trois mots _Tasse de Thé_, lesquels donnaient au destinataire, en
ouvrant l’enveloppe qui le visait, la sensation de recevoir dans
le nez un petit pot d’eau chaude. Quelqu’un, qui n’aimait pas ça,
fit semblant de croire qu’il s’agissait d’une comédie de salon, et
répondit qu’il se sentait encore trop voisin de la mort d’un parent,
pour assister à un spectacle, même intime. Mais cet ironiste n’était
pas dupe de son excuse; il savait très bien que la mince bluette, dont
il citait l’intitulé, ne serait pas du goût des spectateurs actuels,
fils et petits-fils de ceux que charmait encore «l’Invitation à la
Valse», remplacée aujourd’hui par la «Valse chaloupée», dans les plus
aristocratiques milieux, et jusque chez le Directeur du _Gaulois_.

Un Monsieur que l’on avait assuré de sa condoléance, plus catégorique,
lui, plus pythagorique, s’en tirait avec deux mots: «Très touché», et
donnait ainsi l’impression que le motif qui avait servi de prétexte à
cette brève correspondance n’était pas un deuil, mais un duel.

Enfin, une étrangère, en disant tout bonnement la vérité, triomphait
dans l’énoncé bizarre que deviennent aujourd’hui les formules autrefois
consacrées (et peut-être à juste titre, après tout): «Vous prie de lui
faire l’honneur, ou le plaisir..,»; l’étrangère, elle, priait de venir
prendre je ne sais plus quel breuvage «sur le toit».

Et comme son ronron était agréable, il y eut foule dans les gouttières,
à l’appel miaulant de l’aimable chatte.



XXXII


Mademoiselle se montra sévère pour un acte ébauché par la Princesse
Edmond de Polignac, acte d’un humanitarisme qui semblait se croire
_transcendant_... et n’était que _restreint_. Quand un vrai
philanthrope met des fortunes à la disposition d’un architecte, pour
construire des logements d’ouvriers (cela se voit), ces fortunes,
il les donne, il les abandonne, sans esprit de retour, si ce n’est
celui qui, dans ce monde ou dans l’autre, peut lui venir du dieu des
aumônes. Auprès de cela, quelle maigre figure faisait le demi-million
de l’Américaine cossue et ostentatoire, effectuant un placement,
sous couleur de bienfait, avec les reprises du loyer, des portes
et fenêtres! Quand une fois Monsieur Vaudoyer aurait aménagé les
chambrettes _modern-style_ et les jardinets Botticelliens augurés par
les prospectus, il n’y aurait plus qu’à y mettre du Maple, lequel, on
a tout lieu de le craindre, ne serait pas fourni par la donatrice à
quittances. De la sorte, la mention de cette générosité reversible,
sertie par la première page d’un grand quotidien, plutôt que l’allure
du geste d’une Élisabeth, d’un Martin ou d’un Vincent de Paul, prenait
l’aspect d’un écriteau de location, indicateur d’un petit coin pas cher
(quatre cents francs, le taux y était), compris le _bow-window_, pour
bourses plates. Tout cela, bien entendu, à l’évaluation de Miss Winter,
toujours subversive et assez cassante.

De cet exemple, elle rapprocha celui d’une Dame qui avait donné un
festival payant et, ce qui l’expliquait, pour les pauvres. Quand ce fut
fini, elle fit savoir qu’il n’y avait pas de bénéfices, mais qu’elle
donnerait _tout de même_ quelque chose. C’était son droit; c’était
aussi celui de la critique de faire observer qu’il y a des donateurs
qui donnent _pour donner_ et non pour louer, comme faisait la première
Dame; et des hôtesses qui engagent _pour engager_, comme ne faisait pas
la seconde.

Et Mademoiselle s’éleva, non sans force, si ce n’est sans aigreur,
contre ce qu’elle appela les munificences à baux et les invitations à
péage.



XXXIII


Les conceptions esthétiques de la Marquise de Ganay se virent encore
admises à l’honneur des discussions de Mademoiselle. L’occasion en
fut offerte par une exposition de pastels dont s’avisa la châtelaine
de Courance. Jamais le _bis repetitum_ n’atteignit un pareil chiffre,
dans l’ordre du rappel nominal. Il occupait une telle place, dans tous
les comptes rendus, ce nom de l’inspiratrice, que c’est à peine s’il
restait un blanc pour La Tour ou pour Perronneau, et qu’il n’aurait
pas même été fait allusion à Madame Lebrun (dans une évocation du
Dix-Huitième Siècle) si l’on n’avait eu le bon esprit d’exposer une
œuvre... _de son père_.--«La jeunesse est légère...», comme dit Ruy
Gomez, même quand elle n’a plus vingt ans. Quoi qu’il en soit, la
Presse ne tarissait pas d’éloges, envers celle qui avait su faire
violence aux collections les plus fermées, pour les convaincre de
s’associer à ce _mouvement_. Un mot qui devrait, pourtant, faire
réfléchir, quand il s’agit de pastels, à l’égard desquels il représente
l’attentat, pour ne pas dire l’anéantissement. Ce fut sans doute cette
réflexion qui inspirait à notre héroïne l’étrange protestation dont
elle étonna encore, déclarant que pas un des _iconoclastes_ n’avait
mérité ce titre à l’égal de la Marquise de Ganay; non, en vérité, pas
un de ces destructeurs d’images n’avait réussi, en une fois, un coup
digne d’être comparé à l’abolition simultanée de cent chefs-d’œuvre.
Elle exagérait, pour donner du poids à sa démonstration, car elle avoua
ensuite à Demelly que, parmi le stock, plusieurs «numéros» ne valaient
pas «tripette» (_sic_). Elle emprunta, pour la circonstance, cette
locution au vocabulaire de Madame la Comtesse.

Le voisin protesta, quant à ce qui touchait le soi-disant crime,
ce que Mademoiselle appelait: «le coup du Père François de la
peinture!»--Certes, il y a danger, pour ces poudres fragiles, non
fixées, à se voir changées de place; mais, enfin, Miss allait trop
loin. Elle n’en convint pas et se contenta de fournir comme preuve
(hélas! trop convaincante!) de ce qu’elle avançait, le partiel
évanouissement du portrait de Madame Favart, par Liotard. Quel
traitement, autre que celui du déplacement, aurait pu infliger, dans
le passé, à cette merveille, la perte de la précision chinoise qui en
avait dû faire le prix?--La coquine d’Irlandaise prédisait un sort
pareil à tous les ovales, à tous les rectangles dénichés par cette
nouvelle protectrice des arts. Et ce qui stupéfiait Miss Winter, c’est
qu’un geste, à ce point irréfléchi, dût être attribué à la fille d’un
Collectionneur, entre tous justement réputé pour son attachement aux
précieuses vieilleries, et dont la mémoire demeurait chère aux amateurs
d’antiquités rares.

Le Vert-Marais écoutait, effaré. Or, le générateur de cette scène
n’était autre qu’un numéro de Magazine, dont un feuillet se consacrait
à la célébration de la même personne, cette fois comme Présidente de la
Société des «Amis de Fontainebleau».

La frondeuse ne manqua pas de s’élever contre ces amitiés
architecturales, qui ne se sont, jusqu’à ce jour, signalées que par
«beaucoup de bruit pour rien», des achats sans intérêt et l’agitation
de Monsieur Fournier.

La feuille, _Vie Heureuse_ quelconque, ou occasionnel _Femina_, donnait
le portrait de Madame de G. Sans nul doute, cette _vue_ avait été prise
lors de certain _accident de pendule_, dont voici le schéma: l’objet,
signalé en vente comme pouvant avoir orné, dans le palais des carpes,
la chambre même qui fut occupée par Louis XVI, quelle conduite à tenir,
en l’occurrence, pour une monumentale Amitié, si ce n’est de replacer
ce cadran sur la tablette qui l’avait supporté?--Elle le _supporta_
mal. Ce qui fut dit, fut fait. On s’en repentit. Le bibelot acquis
par souscription se trouva n’avoir jamais eu le moindre rapport avec
le Pénitent de l’Abbé Edgeworth. Peut-être pas même un rapport de
fabrication, ni de date. Le Comité crut devoir (et fit bien) «imiter,
de Conrart, le silence prudent».

Mademoiselle n’en démordait point, la photo de la Présidente avait dû
être prise à l’heure marquée par la pendule inauthentique. Toute la
profondeur de Spinoza, tout le vertige de Rysbroeck, toute la sagesse
de Confucius avaient, pour le solenniser, élu domicile sur ce visage
présidentiel, lequel se rattachait aussi à Dürer, par _Melencolia_,
en pensant au balancier qui, décidément, n’avait rien rythmé pour le
Monarque.

La Dame était assise, devant son bureau-ministre. Elle songeait. Que
faire devant un bureau-ministre, «à moins que l’on ne songe»?

Évidemment, elle songeait... à la Comtesse Greffulhe!

Deux bougies, dont l’une s’inclinait d’admiration, ou fléchissait
de surprise (qui saura jamais interpréter le muet langage des
accessoires?...) deux bougies éclairaient la scène.

Elles étaient éteintes.



XXXIV


La conversation des jours qui suivirent s’en reprit à des motifs
antérieurs et, notamment, à cette récente mésaventure ducale. Le
sujet se présentait avec tant de netteté qu’il fit rendre des oracles
judicieux par des personnes sans jugement. L’Étrangère, suivant sa
coutume, s’accusa transcendante et catégorique. Comme entrée de jeu,
elle établit d’abord que l’événement mettait en fâcheuse posture les
deux Académiciens qui avaient, dit-on, présenté la Duchesse à la
Société des Gens de Lettres, Messieurs Jean Richepin et Paul Hervieu.
Mais ce n’était qu’un détail de la question, qui reposait tout entière
sur une erreur, aussi bien dans l’esprit de la dame que dans celui des
familiers qui entretenaient son illusion, bonnement quelques-uns, mais
les plus nombreux, par intérêt et par ruse. Cette illusion, c’était
croire--ou le feindre--que toutes ces blagues avaient _du rapport
avec la littérature_. Les soi-disant défenseurs de cette nouvelle et
regrettable attitude d’une femme qui longtemps, très longtemps, en
avait eu d’autres plus appréciables, enfourchaient ce dada de bois, et
le chevauchaient avec une apparente inconscience. Or, si le mensonge
construit savamment, et, mis en œuvre astucieusement, doit sembler
odieux (il ne s’agissait en rien de cela), l’erreur naïve, accréditée
avec une complicité niaise, peut du moins donner sur les nerfs. C’était
le cas. Une vierge buveuse, non de poésie, mais de thé poétique, ce
qui est l’opposé, s’attelait à ce plaidoyer, avec de soi-disant preuves
qui prouvaient toutes, précisément, le contraire de ce que recherchait
l’avocate, laquelle pataugeait en une parfaite pétition de principe, à
savoir: raisonnement sur un point de départ faux. Quoi de mieux assorti
à cette définition que de comparer aux «grandes dames qui témoignèrent
une sollicitude passionnée aux Lettres Françaises», une femme qui fait
réciter chez soi des vers sans vigueur, par des poètes sans veine?
Cela, en effet, c’était aimer les Lettres, comme Monsieur Pierre
Lafitte, que Monsieur Roujon, dans un toast à jamais célèbre, proclame,
lui aussi, «l’ami des Lettres», sans que cela soit bien démontré par
la publication des feuilles dont le principal attrait consiste à faire
deviner laquelle, de deux bottines, appartient à tel ou tel artiste,
et de deux mentons, quel est celui de telle ou telle comédienne.
C’était encore aimer la langue française, comme la Marquise de Ganay
chérit les pastels, pour les anéantir ou y attenter. Enfin, et en un
mot, représentez-vous une personne qui, sous prétexte d’amour pour les
roses, remplirait les vases de son appartement avec des chardons, des
ronces et des chandelles.

Non, ce que ne disait point la vierge avocate, ce que ne disait
personne, peut-être parce que personne ne s’en apercevait, pas même
l’héroïne de ce petit conflit, c’est que celle-ci poursuivait, avant
tout, pour ne pas dire sans souci du reste, le placement par elle-même,
ou quelqu’un de ses invités, d’un de ses ours, d’une de ses bêtes à
Bon-Dieu, d’un de ses papillons empaillés, ou du cormoran de Monsieur
Sarlovèze, ou du caniche Petto, d’hilarante mémoire, enfin de toute
cette arche de Noé, à rendre jaloux Monsieur Rostand, et qui, loin de
grouiller dans l’œuvre chère à Monsieur Chéramy, ne fait qu’immobiliser
l’animalité de bois des ménageries enfantines.

Lisez plutôt: «L’élégante assistance a beaucoup applaudi Madame
Marguerite Jules Martin (excusez du peu! Serait-ce, par hasard, un
pseudonyme de Mademoiselle Bartet? Ça changerait joliment les choses!)
et Monsieur Paul Rameau, qui ont dit avec grand talent plusieurs poèmes
et, entre autres, de la Duchesse de Rohan...»

«Ah! que cet _entre autres_ est, pour moi, plein de charmes!...»
s’écriait l’Irlandaise, faisant allusion au _quoi qu’on die_ de
Molière. «Croyez-moi, c’est à lui que la France reconnaissante et la
Littérature obligée doivent le Chambard poétique. Sans lui, on ne nous
donnerait à entendre ni Halst, ni Ott, ni Bédarieux, ni Riberolles,
ni Nastorg, ni Alibert, ni Boutilleau, ni Boutello, dont les œuvres,
jusqu’à ce jour, victimes de la conspiration du silence, jouent, au
cours de ces réunions, le rôle du pain à chanter qui fait avaler la
pilule. Et cette pilule-là, c’est l’inévitable fragment de _Lande
Fleurie_!»

Peut-être bien tout de même entrait-il, dans ce dessein, quelque
chose de _fraternel_; mais alors, seulement par raccroc. L’auteuresse
connaissait par expérience la démangeaison de faire entendre ce qui
ne mérite pas d’être entendu; et, du même coup, elle se l’évitait à
soi-même, cependant qu’elle l’épargnait à ses coadjuteurs en incapacité
littéraire et en infélicité poétique.

Les vrais poètes se passent très bien de dégoiser leurs œuvres;
celles-ci contiennent une vertu qui suffit à ceux-là, leur permet
d’attendre le légitime succès et la finale réussite. Mais les œuvres
qui ne contiennent rien, il faut bien en combler le vide par des bravos
fallacieux, pour donner le change sur ce néant.

Certaine incidente du plaidoyer qu’elle avait cité ne trouva pas
davantage grâce devant Miss Winter. Il parlait avec un mépris évident
des «Duchesses d’Amérique et de Judée, des Comtesses du Pont et du
Rant...» Or, ces Duchesses-là, et des deux sortes, nul ne l’ignore et
ne songe à l’en blâmer, sont des meilleures amies de la maîtresse de la
maison; cependant que, pour la circonstance, Madame de _Pont_ de Gault
s’unit à elles, et, peut-être bien, Madame de _Rantz_ de Saint-Brisson.
La vierge avocate en fut donc pour ses frais et pouvait même se vanter
d’avoir gaffé, comme font les amis plus empressés qu’adroits, qui
manœuvrent un pavé pour débarrasser d’une mouche.

Miss conclut l’entretien en condamnant la défenderesse aux dépens et
en décernant à l’accusée le titre, d’ailleurs non sans charme, ni sans
agrément, de l’«Aubernon couronnée».

La nuit porta conseil. Un retour sur le leitmotiv des _invitations
après décès_ trouva, le jour suivant, Mademoiselle de meilleure humeur.
Elle convint que le groupe, parmi lequel la Duchesse invitait le défunt
à prendre place, rendait, seul, l’engagement indigne d’un tel hôte,
littérairement s’entend, cela va de soi. Si, au contraire, la Dame
s’était contentée de donner une réception en l’honneur de l’Ombre de
Verlaine, qu’elle y eût ajouté quelques Ombres fameuses, son attitude
aurait paru digne de se voir assimiler à celle de Louis de Bavière qui,
les soirs qu’il faisait organiser, pour soi, une audition Wagnérienne,
prétendait que les grands spectres du passé envahissaient le reste de
la salle. Un des poètes chers à la Gouvernante avait noté cela, dans
une pièce qui méritait au moins le titre de mystérieuse.

C’est égal, si l’on avait invité l’Ombre de Mademoiselle Vacaresco,
elle aurait eu du corps, même de la rondeur; et si l’on y avait joint
l’Ombre de Monsieur Crottinet, qu’est-ce qui serait resté?...

On en était à ce point d’interrogation, quand le facteur remit
une lettre à la bavarde. Ce pli contenait des potins de Paris et,
notamment, cette nouvelle qu’un poème de la Duchesse de Rohan,
intitulé _Le Radeau_, allait être récité dans une matinée à
bénéfice; mais, à cause du bruit qui se faisait, par anticipation,
autour de _Chantecler_ et de son bestiaire, le Comité souhaitait
obtenir de l’Auteuresse la permission de modifier légèrement, pour la
circonstance, le titre de la poésie et de l’orthographier: _Le Rat
d’eau_.

Tout faisait espérer que la bonne grâce, bien connue, de la grande Dame
se plierait, sans difficulté, à cette modification sans importance.

La lettre renfermait encore un _instantané_ qui semblait avoir été
rédigé par le Diable Boiteux ou l’Ange du Bizarre, le Roi Midas ou le
Roi Freiligrath, la Reine Baba ou le Pape des Papous. Il comparait
la Duchesse de Rohan à... VIRGILE, et ajoutait qu’elle s’était fait
«une âme à la Pierre Loti». Vraiment, il y avait ça... qui se
compliquait encore. L’Aïeule se trouvait avoir certain petit-fils
(«cet âge est sans pitié») évidemment le plus terrible des enfants
terribles, puisqu’il couronnait de roses sa bonne-maman, fleurs sans
doute empoisonnées, car à peine en était-elle ceinte que grand’mère se
mettait à dégoiser du Musset, dans le parc, pour donner la réplique à
son gendre, qui se trouvait être le «parrain de Max Dearly». Il y avait
encore ça. Qu’est-ce que Jérôme Bosch aurait pu inventer de plus, le
peintre des cauchemars?...

Visions terrifiantes, que couronnait, à son tour, un regret à l’adresse
de Mam’zelle Vacaresco, seule jugée capable de supporter sans broncher
un pareil spectacle. On s’en doutait un peu.

Mademoiselle fondit en larmes.

Tout de même, le lendemain, elle écrivit pour avoir le volume
qui avait inspiré l’_instantané_, alléchée soudain, à l’espoir
d’y retrouver du Jérôme Bosch. Elle fut déçue par d’assommantes
compilations sur le passé comme sur l’avenir de la Mingrélie, qui
sentaient, d’une lieue, la collaboration de famille et prétendaient
donner du poids à... ce qui n’en avait pas.

Là-dessus, la pauvre dame, bien persuadée de faire concurrence au
délicieux livre de la Princesse Bibesco, saupoudrait de vieux ana
Bonapartistes, et de quelques blagues, des compliments à l’adresse des
buffets.

Ça ne valait pas le voyage. Décidément, seuls, les vers de la Duchesse
de Rohan méritaient d’être lus. Mademoiselle se le tint pour dit.



XXXV


Il y avait à prendre et à laisser dans les interminables diatribes qui
bourdonnaient au long des corridors et des allées, comme des essaims
désaccordés de guêpes sans venin et d’abeilles sans miel. Mademoiselle
ruminait, récriminait, incriminait, fulminait.

C’était assez, n’est-ce pas? de ces répétitions, dites des
_couturières_, que le Théâtre avait, d’abord, tolérées, puis admises,
enfin légalisées, imprudemment, selon Miss, puisqu’elles prouvaient
la place envahissante prise par les chiffons dans l’Art Dramatique
d’aujourd’hui. L’Irlandaise les comparait au _lierre_, dont on se
passe quand il y a des _sculptures_. Non, ce n’était point assez,
paraît-il, puisqu’une littérature pareillement de _couturière_,
autrefois non pas reléguée, mais traitée selon son mérite et placée
en son lieu, quand elle occupait un coin de page éloignée, affleurait
maintenant à la surface des grands journaux, qu’elle diminuait avec des
néologismes jaillis du cerveau, plutôt bouillonné que bouillonnant, des
rhétoriciens de garnitures.

Ces textes s’accompagnaient (pas toujours) de gravures de modes, en
révolte contre l’art spécial, savant, technique et raisonnable, naguère
attribué à ces sortes de reproductions, du temps qu’elles exigeaient
la représentation exacte de falbalas nommés, tels que des _biais_, des
_berthes_ ou des _engageantes_, afin que, sur l’inspection du tracé de
ces atours, on pût les rééditer à l’étranger, ou en province.

A vrai dire, à quoi servirait ce détail, en des jours où la toilette
se contente d’arborer une amazone à la queue coupée et d’habiller les
femmes comme de la soie d’un parapluie dont on a retiré les baleines,
ou de les enrouler, telles que des cigares, d’étoffes tournées en
manière de feuilles de tabac? Pour la coiffure, le parapluie retrouve
ses baleines, se pose sur les têtes; la lionne en avale le manche, fixe
un plumeau sur le sommet du riflard, et voilà toute trouvée l’_exquise_
toilette de la dame _délicieuse_. Car ce sont les épithètes que l’on
inflige désormais invariablement aux choses et aux personnes. «Nous y
reviendrons!» clamait la plaignante.

Ces gravures de modes actuelles semblent échappées du burin de je ne
sais combien d’Helleu au rabais; ces commentaires, on les croirait
giclés par la plume d’un Gautier à vingt-cinq centimes (pas la ligne,
l’article!).

«Goûtez-y! Goûtez-en!...», criait notre Juvénal en cornette, qui tirait
de sa poche une coupure toute frissonnante de linons «incrustés»,
de corsages «ennuagés» et de cotillons «allurés», servis de pair
et présentés à égalité avec les embarras diplomatiques, les crises
cosmiques, les décès et les désastres. Franchement, qu’était-ce que ce
charabia de comptoir et de cabinet d’essayage, pour voisiner de si près
avec la prose d’écrivains qui se respectent?

Et Miss ajoutait: «Qu’est-ce que ça peut bien nous faire que tout
cela «fasse honneur» à Drecoll ou à Redfern?... Pas moins vrai que ça
nous... _ennuage_!»

D’autres filets moins tempérants osent ajouter, à des nomenclatures
d’affiquets, des descriptions de visages, proclamés «charmants» sous
des touffes d’oreilles d’ours en velours ou de sureaux en graines. Ceci
fâchait tout rouge notre Érynnie. A ce propos elle rappelait, non sans
quelque bon sens, la réclamation d’un prédicateur qu’on faisait mine
d’applaudir en chaire. «Les bravos dans l’église,--affirmait ce digne
homme,--ce ne serait déjà pas très convenable; mais que serait-ce des
sifflets?--Je ne pourrais cependant pas accepter les premiers, quand
votre satisfaction me les décerne, sans admettre que vous m’infligiez
les autres, les jours que je vous aurais déplu.»--C’était judicieux,
c’était juste.

Le raisonnement, selon l’Institutrice, s’appliquait aux épithètes des
comptes rendus mondains. Du moment qu’une figure peut être proclamée
belle sous l’héliotrope ou le mélilot, il faut bien supporter de lire,
une autre fois, que telle ou telle binette a été jugée désagréable sous
le gratteron ou la fraccinelle. Et c’est une iniquité d’infliger à de
respectables matrones, qui n’en peuvent mais, ces phraséologies de
machine à écrire, qui pis est, de machine à coudre.

Mais c’est bien une autre affaire quand les adjectifs _exquis_ et
_délicieux_ viennent naïvement infliger leur affront à d’honnêtes
dames. Car Mademoiselle l’estimait ainsi. Avait-elle tort? Le rouge lui
montait au visage pour une mère de famille taxée de «délicieuse» ou
d’«exquise», par un récit de fête. Suivant elle, une semblable maldonne
dans l’usage des mots et le chapitre des éloges, motivait un envoi de
témoins, de la part d’un fils, d’un frère, d’un époux. On objectait
à Miss que ces deux qualificatifs étaient clichés d’avance, qu’ils
ne tiraient pas à conséquence, vu qu’on les mettait à toute sauce,
témoin la récente exposition d’un peintre certifié _délicieux_, et de
ses œuvres affirmées _exquises_, sans que rien, chez ce gros homme,
l’assimile à un bon fruit, ni dans sa production vague et flasque,
dénuée de personnalité, hors celle de tous les maîtres, tour à tour,
pillés sans bonheur, motive la comparaison de ce résidu de cartons et
de chevalets, avec une jolie fleur.

La Gouvernante refusait de se laisser convaincre et en venait aux
mots _select_ et _restreint_. Comme les notes où figuraient ceux-là
émanaient visiblement des personnes dont elles parlaient, Miss Winter
jugeait ces notes irréfléchies et, ces personnes, mal inspirées.
Suivant elle, les gens _bien_ et les gens de bien reçoivent tout le
monde, ou, du moins, de tous les mondes, puisque chacun d’eux peut
contenir des sujets de mérite. Il en résulte qu’une telle insistance
à se montrer scrupuleux sur le choix de ses invités devait cacher une
tare personnelle, en tout cas, s’accusait surtout (l’Insulaire en avait
fait la remarque) chez des parvenues que l’on avait longtemps _refusé
de recevoir_, et qui croyaient se dédommager ainsi, tandis qu’elles ne
faisaient au contraire que rappeler de vieux échecs.

Elle ajoutait que la plupart des grandes vedettes de la Mondanité
d’aujourd’hui n’auraient pas osé prétendre à lire leur nom dans un
compte rendu, il y a seulement quinze années.

Sur ce, le Timon femelle concluait par une évocation à la fois
pathétique et comique, des ruines de la Société Parisienne, parcourue
par sept femmes, qu’elle nommait (Mesdames P... B... C... M... M... de
F... et de P...), lesquelles, armées de lanternes sourdes, cherchaient,
non pas seulement, comme Diogène, un homme, mais un Duc.

Et comme il n’y en avait plus beaucoup, du moins d’authentiques, les
sept lanternes se fixaient à la fois sur le même; et comme c’en était
un vrai, qui se montrait bon garçon, les sept lanternes crépitaient de
plaisir.

Et s’inspirant du titre d’un drame antique, _Les Sept devant Théba_,
l’Étrangère appelait ces dames: les sept devant... (suivait le nom
Ducal.)

Heureusement, depuis longtemps, on n’écoutait plus; Mademoiselle,
dégrisée de ses considérations, revenait à soi et se retrouvait au bout
de ses preuves à l’appui et au fond du parc.

Un arbre magnifique se dressait près d’elle. Des glands se détachaient
des rameaux avec un bruit sec. Leur chute résonnait sur le sol comme
des larmes dures pleurant un passé trop tôt révolu. La promeneuse
solitaire leva les yeux vers les branches; elle eut un sourire attristé
et ironique; sa bouche se tordit, comme si le secret du bien et du mal
allait en sortir. D’un regard circulaire, elle sonda la solitude et la
vérifia. Puis, prenant à témoin le Ciel et la Terre, elle brandit un
journal qui se froissait dans sa main, et relatait le séjour d’Édouard
VII à Biarritz. Alors, elle s’écria d’une voix sibylline: «Autrefois,
les Rois rendaient la justice sous les chênes... et maintenant... _ils
dînent avec Madame Moore_!...»



XXXVI


Une circonstance Européenne amena sur le tapis la question des Trônes.
Mademoiselle ne manqua pas de citer, à ce propos, certaine appréciation
de Tolstoï qui «n’en tient pas» pour les Monarques. Tout à coup, par
une de ces déconcertantes sautes d’opinion qui ôtaient du poids à ses
réquisitoires, l’Étrangère parut rapporter son décret à l’égard de ceux
qu’elle nommait: «les snobs Biarrots»; et lisant, dans _le Gaulois_,
la liste des Parisiennes amitiés du Prince Anglais, elle s’offusqua de
n’y pas rencontrer le nom de l’Américaine forte. «L’amitié de Madame
Moore ne serait-elle pas tenue pour décorative?...» s’écriait-elle avec
indignation. Puis, elle ajouta, on ne sait dans quel esprit: «Ça vaut
bien la peine de se donner tant de mal!»

Le soir, le sujet fut repris; on venait d’apprendre que la même Dame,
qui s’était pourtant fendue, à cette occasion, d’une couronne de gros
pois de senteur, non seulement s’était vue privée, par les quotidiens,
d’une relation de cet envoi, mais n’avait pas été invitée au Service
commémoratif de Paris. Miss déclara que les Amitiés ornementales
pouvaient être considérées comme des valeurs de commerce (on dit:
un commerce de sentiment). Par suite, s’en voir privé, dans une
nomenclature, constitue un préjudice, conséquemment, un délit, qu’il
importera de réprimer. Le premier procès plaidé et gagné, dans ce
sens, aurait une bien autre portée que de minces victoires dont on
fait grand état, sur le terrain de la propriété littéraire, etc., etc.;
la serinette, une fois déclenchée, elle divagua.

On en revint aux _Mondanités_, parmi lesquelles l’Aristocratie était
toujours en bonne posture, témoin cette belle soirée donnée par la
Comtesse de Lapisse:

«Le cotillon était conduit par Monsieur de Monchy.»



XXXVII


Le bruit courut que la Comtesse Edmond de Pourtalès avait refusé
de s’entendre réciter au nez, devant une intimité de quinze cents
personnes, qu’elle avait conviées dans les Salons d’un hôtel garni, de
soi-disant vers d’André de Fouquières. Mademoiselle crut d’abord que
c’était par modestie et elle approuva. Mais un journal ayant joué au
pseudo-poète le tour de publier l’ode refusée, le motif de ce refus
apparut tout autre. C’est que, tout simplement, la Bonne Dame l’avait
trouvée mauvaise. Mademoiselle n’approuva pas moins. Et comme, dans le
compte rendu qui relatait ces choses, il y avait ce passage, parlant de
la même mondaine: «Depuis _tant de lustres_ qu’elle tient le sceptre
de l’élégance Parisienne», Miss se demanda si le chroniqueur qui avait
trouvé cela s’imaginait avoir écrit une phrase aimable.

Enfin, on connut par Demelly qu’une Dame, dite de Lettres, avait envoyé
à un écrivain de génie, un livre (?) d’elle, lequel portait cette
simple dédicace: «A la suite du dîner de telle date.» Mademoiselle
observa sèchement qu’un verre d’eau tiède, absorbé après un dîner,
pouvait amener des accidents fâcheux; c’était donc mal remercier
l’Auteur de tant de beaux ouvrages que de lui offrir ça, si ce n’est
comme rince-bouche.



XXXVIII


Berthe se vit infliger un pensum. Mademoiselle saisit un journal qui
se trouvait là et contenait cette phrase: «Ne voit-on pas fréquemment
deux grands peintres, un Besnard ou un Jacques Blanche, exécuter, sans
esprit de concurrence, le portrait d’une même personnalité? La valeur
respective des œuvres s’accroît encore d’un savoureux parallèle.»

Ce passage, Miss le fit copier cent fois par l’enfant.

Quand la chose fut connue, elle étonna. Discrètement, Demelly en
demanda la raison à l’Institutrice, qui répondit: «La petite ne
_comprend_ pas encore. Plus tard, elle me saura gré de la forte et
délicate leçon que je lui donne aujourd’hui. Puisse celle-ci lui
inspirer, pour toute sa vie, la sage crainte des _rapprochements sans
proportions_ et des comparaisons inégales!»

Que répondre à cela?

Elle dit encore, à cette occasion: «Un peintre qui, chargé de peindre
un portrait, place à côté de son modèle une lampe éteinte, prouve du
même coup, hélas! qu’il a cette lampe dans l’esprit et dans le cœur.»

Un article parut, à propos d’un ballet Slave qui faisait florès à
Paris. Le signataire de ce «papier» s’exprimait ainsi: «Nous autres
peintres, chargeons nos palettes!»--On sentait que la vessie allait
donner dur. Mademoiselle se demanda si Besnard aurait écrit: «Nous
autres peintres...» et si Rodin se serait écrié: «Nous autres
sculpteurs!» Elle en douta, et fut d’avis qu’une telle expression
semblait plutôt venir d’une personne désireuse de se prouver à soi, en
même temps que de persuader aux masses, qu’elle était bien _du bateau_.
C’était donc indiquer, n’est-ce pas? que tous les spectateurs ne se
rangeaient point à cet avis et, par suite, diminuer son propre prestige.

A peine a-t-elle lu ces mots, que la Comtesse René de Béarn sent
fléchir sa foi dans le blaireau d’Auteuil, et que le Duc de Guiche, qui
n’en avait jamais douté, soudain mordu d’inquiétude, se met à loucher
dans la direction de Monsieur Flameng, et se demande avec terreur si la
_vérité esthétique_ ne serait pas là.

Un autre journal annonça une matinée au profit de «La Manécanterie des
Petits Chanteurs à la Croix de Bois». La séance devait avoir lieu dans
la Salle Byzantine de la Comtesse René au Gros-Caillou.

L’événement inspira encore à l’Irlandaise des réflexions dont plusieurs
étaient saugrenues. Elle dit que la recette ne serait pas forte et que,
par suite, il était aisé d’épargner aux objets d’art que _ne pouvait
manquer_(?) de contenir cette salle, l’approche d’un public souvent
désordonné. Certes, il y avait de l’abnégation, de la part d’une
collectionneuse, à laisser envahir son musée par des spectateurs à dix
francs. La charité est toujours estimable; mais on peut la concilier
avec le légitime goût de ne pas voir troubler, dans leur saint repos,
les personnages de la «Cène». Une dame qui paie cinq cent mille francs
un Boucher, de Taraval, peut, sans se gêner, témoigner de son zèle
pour «La Manécanterie des Petits Chanteurs à la Croix de Bois» et
épargner, au Dieu du Bouveret, des regards payants.

Mademoiselle pria donc Demelly d’évaluer ce que pouvait déterminer
d’élans magnanimes, dans le Tout-Paris, l’œuvre à la désignation peu
simple, et décida de prélever la somme, sur ses propres appointements,
afin de l’envoyer au Siège de la Société, pour que la byzantine paix ne
fût pas troublée.

On l’en empêcha.



XXXIX


Miss Winter projetait encore une communication à l’Académie de
Médecine; une interpellation, qui devait porter sur le _songe_. La
question qui préoccupait Mademoiselle, et sur quoi elle voulait
contraindre le Corps Médical à s’expliquer, était celle qui suit: les
Docteurs recommandent à leurs patients d’éviter les contrariétés autant
qu’ils le peuvent, sous le prétexte qu’elles ruinent la santé, abrègent
l’existence. Or, les rêves nocturnes sont, eux aussi, hantés par les
troubles et les inquiétudes, au point de causer des soubresauts,
des sueurs glacées. Ces inconscientes agitations ont-elles, sur
l’organisme, les mêmes fâcheux effets que les craintes réfléchies?
Dans ce cas, au lieu d’aller dormir sur le Temple de Sérapis, pour
avoir des songes, comme les Anciens de l’Égypte, les contemporains ne
devraient-ils pas demander à leur pharmacien quelque bonne décoction
qui leur fît goûter, comme l’écrit Mallarmé:

        ...le lourd sommeil sans songes,
  Planant sous les rideaux inconnus du remords?

Telle, l’importante interrogation que Mademoiselle préparait à la
Faculté, et qui allait lui tomber, ainsi que la Comtesse n’aurait pas
manqué de le formuler, si elle en avait eu connaissance, «comme une
prune sur l’œil».

En attendant, Miss n’approuva pas la dénomination inventée par
Monsieur Bourget, pour désigner un simulateur de maladie. Le titre
de _pathomime_ déplut à l’Étrangère. Et, quand on lui en demanda la
raison, elle eut le toupet de répondre, en ricanant, qu’elle lui
trouvait un faux air de _pétomane_.



XL


Il passa, dans le voisinage, une troupe foraine qui donna des
représentations de la _Passion_. Après enquête, l’_entertainment_,
d’irrévérencieux qu’il avait paru tout d’abord, se trouva être fort
édifiant. Toute la famille, qui s’y porta, revint enthousiaste. Et
Mademoiselle résolut de reproduire en diminutif les phases du Sacré
Drame. A cet effet, elle fit venir de Villers-Cotterets, où on les
fabrique, un fort lot de poupards en carton, sans bras ni jambes, avec
trois cailloux dans le ventre. Ce fut à ces grossières marionnettes
qu’elle confia le soin de figurer les saints personnages. Non
seulement elle n’y mettait pas d’irrespect, mais haussait la visée
jusqu’à la théorie. Il lui semblait (peut-être pas à tort) que la
disparate entre la fin et les moyens, si l’édification n’en résultait
pas moins, ne ferait que mieux ressortir la suréminence de l’action,
et son inspiration surhumaine. Elle fabriqua donc, à grand renfort de
veilles, toute une garde-robe de prétoire et de sanhédrin, laquelle
tenait du Rembrandt et du Bida, du Tissot et du Munkaczy.

Cette fois, pourtant, une imprudence éventa la mèche. La Directrice
insista auprès du maître d’hôtel pour qu’on lui procurât du sirop de
groseille. La chose était de trop d’importance pour qu’il n’en fût pas
référé à la Patronne. Celle-ci voulut savoir. Mademoiselle avoua que
ce liquide devait, à la scène du Calvaire, gicler hors d’un fétu de
paille, qui représenterait le roseau, et simuler le sang du Sauveur.

Miss Winter se vit signifier qu’on lui savait gré de l’intention, mais
qu’elle eût à ne pas s’obstiner dans son entreprise.



XLI


Mademoiselle eut une idée, mauvaise... Elle fit réciter du Robert de
Montesquiou, à l’occasion de la Noël.

Son nom était connu; nous ne disons pas, bien entendu, au point de
vue historique, sa famille ayant été, nul n’en ignore, illustrée par
des capitaines; nous disons: de par ses ouvrages. Miss Winter, qui
le prenait sous sa protection, ajoutait: «_Connu_ de cette façon
qui consiste... à être _méconnu_.» Quoi qu’il en soit, c’était
une personnalité assez singulière, et conforme au signalement de
Beaumarchais, «loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là...» etc. Seulement,
ceux-là étaient plus nombreux, d’ailleurs mal renseignés par la langue
courante et, comme d’ordinaire, peu désireux qu’il en fût autrement,
asservis aux opinions toutes faites.

Ce qui, sans doute, les aurait gênés, s’ils y avaient attaché de
l’importance (ce n’est jamais le cas, le monde n’alimentant guère que
des sentiments sans application, dans l’amitié comme dans la haine),
ce qui les aurait gênés, c’est que _ceux-ci_, peu multipliés, étaient
considérables, entêtés, presque entichés qu’ils se montraient dans leur
prédilection dévouée aux intérêts du poète; car c’en était un, du moins
ils le prétendaient, et qui paraissait tirer de cette approbation,
avec la sienne (quand il se l’accordait, pas tous les jours), le goût
et le pouvoir de poursuivre une œuvre un peu célèbre et point du tout
familière, à laquelle il n’avait demandé--et cela du moins semblait un
mérite--que la joie de la produire, et celle de se voir estimer par
ceux qu’il aimait. Ajoutez un renom de méchanceté problématique, en
même temps que d’une bonté quelquefois prouvée.

Le Vert-Marais ne se prononçait pas entre ces divers prestiges et ces
litiges variés. Ce qu’il ressentait sans se le définir, c’est cette
_sympathie aristocratique_ dont ne peuvent se défendre les membres d’un
même groupe, ne fût-ce que pour se prouver qu’ils en font partie, mais
qui a pour contrepoids immédiat la _haine de l’individu_.

Quant à la métaphysique et à la métrique du poète, pour lequel
l’Institutrice faisait montre d’un goût immodéré, que le voisin de
lettres n’était pas loin de partager, elles échappaient à la jugeotte
de nos hobereaux Parisianisés, qui, d’ailleurs, n’en avaient cure, et
dont le sens critique appartenait au genre confus de leurs pareils,
frappés de cette redoutable impuissance et de cette triste infirmité
qui consistent à ne pas démêler de distance intellectuelle, et à ne pas
voir de différence littéraire, entre Théophile Gautier et la Duchesse
de Rohan.

Un vague renom d’amphigouri, concernant l’auteur élu par la Gouvernante
pour son nouvel essai de récitation, suffisait au renseignement de ses
auditeurs. Il ne dépassait, ni en mauvaise foi, ni en incapacité, ni
en incuriosité, l’appréciation générale qui ayant, à tort ou à raison,
collé cette étiquette sur les premiers ouvrages de l’écrivain, n’était
pas près d’en démordre, d’abord parce que c’est commode de ne pas se
déjuger, ensuite parce que, s’il est toujours ennuyeux de changer
d’avis, cela devient tout à fait pénible quand le premier présentait
l’avantage d’être désobligeant.

       *       *       *       *       *

Malheureusement, cette fois encore, le morceau choisi par Miss, dans
l’œuvre qu’elle voulait faire apprécier, ne fut pas heureux. C’était,
tiré du Poème LES PAONS, ce sonnet intitulé: _Crèche_:

  Murillo le peint brun, Raphaël le veut blond,
  Et Luini, dans sa main, fait fleurir l’ancolie;
  Un autre y mit l’œillet ou la gemme polie,
  Ceux qui veulent de lui, son doux sourire, l’ont.

  Il suffit d’un discours sans apprêt et peu long,
  Où le cœur ingénu s’entr’ouvre et se déplie;
  Non moins que le vin pur, il accepte la lie
  Et sait gré d’un caillou comme d’un cacholong.

  C’est le Maître du Ciel et de la Terre, l’Astre
  Qui fait trembler le crime et fait fuir le désastre,
  Et qui remplit de flamme ou d’ombre le Saint-Lieu.

  C’est le petit Jésus de frisure et de cire
  Qu’en allant l’adorer la fillette désire,
  Pour en faire, à la fois, sa poupée et son Dieu.

Au dernier vers, la Comtesse se révolta cette fois, carrément: «A la
fin, Mademoiselle, on dirait que vous le faites exprès. Nous vous avons
engagée pour préparer nos petites filles à leur Première Communion;
au lieu de cela, vous contrariez notre influence. Il semble que vous
preniez plaisir à introduire, dans votre système d’éducation, un
élément d’irrespect religieux qui nous blesse et nous scandalise.
Permettez-moi d’attirer tout particulièrement votre attention sur ce
travers de votre méthode.»

L’interpellée se défendit et, avec elle, le poète. Elle voyait, au
contraire, dans son image finale, une charmante familiarité entre
l’enfance du Sauveur de ce Monde, et celle du bébé venu pour lui
rendre hommage.

L’explication ne fut pas admise; et, se penchant vers l’oreille de sa
belle-fille, la Marquise lui chuchota: «Pouvez-vous me dire, ma petite,
ce que c’est qu’un cacholong?»--Et la Comtesse de répondre: «J’imagine,
ma mère, que ce doit être une espèce de cachalot.»

Dans l’espoir imprudent d’achever sur un succès une récitation dont le
début n’avait pas été heureux, l’Irlandaise risqua, du même poète, le
sonnet suivant, sur le même sujet:

  Elle verse sur vous son âme de cristal,
  O doux Enfant Jésus, la Vierge du Corrège
  Qui touche votre front de son profil de neige,
  Ce profil si penché qu’il est horizontal.

  Les fleurettes des champs lui font piédestal,
  Les oiselets des bois lui chantent leur arpège,
  Et pour que la longueur de la route s’abrège,
  Des anges ont voilé le soleil de métal.

  Un très humble témoin, aussi blanc qu’une hermine,
  Dans le gazon ténu trottinait et chemine...
  Le Maître l’aperçoit, l’examine et le peint.

  A ce rongeur lustré, dont l’œil est une étoile,
  Le grave honneur échoit d’intituler la toile
  Du divin Allegri, cette «Vierge au Lapin».

L’expérience n’était pas mieux inspirée. En dépit de l’espoir de rachat
qu’avait fait concevoir, une minute, le début de ce petit poème, la
pièce finissait de façon quasiment burlesque. Pas un des assistants,
sauf Demelly, ne voulut admettre que l’Étrangère et, avec elle, son
diable d’auteur, n’eussent inventé la désignation inconvenante du
tableau décrit. On connaissait, on admettait, la Vierge au _Voile_, la
Vierge à la _Chaise_, la Vierge au _Chardonneret_; mais quel peintre
assez dénué de goût, de tact et, disons-le, de piété, pouvait admettre
d’intituler une toile religieuse, du nom d’un animal de choux (fût-il
le merle blanc des ruminants) indécemment juxtaposé à celui de la
Reine du Ciel?--L’incriminée essaya de se défendre en parlant de Dürer
qui, lui, avait été plus loin, puisqu’une Madone de ce Maître portait,
Mademoiselle l’affirma, le titre encore plus singulier de «La Vierge au
Singe».

La riposte était trop forte. Bien qu’appuyée de preuves historiques et
de l’assentiment d’un Demelly, la famille ne l’accepta point.

Dans l’espoir de regagner du terrain, l’Insulaire, inclinée à la
démence, comme tout ce que Jupiter veut perdre, risqua un dernier
enjeu. Elle s’était procuré, on ne sait comment, un des trois cents
portraits dont l’auteur de ces fâcheux sonnets composait, dit-on, une
galerie posthume. Elle le récita:

  «Je vis dans ce qui sert, à Gothon, de figure,
  Poindre une expression soudain bizarre et dure,
  Intense, sans beauté, profonde, sans grandeur,
  Féroce, sans danger, craintive, sans pudeur,
  Et je me dis: «J’ai vu, quelque part, ce dosage
  De feux éteints... mais ce n’est pas dans un visage.
  Cette contre façon de ce qu’est un regard,
  Je suis certain d’avoir vu cela quelque part,
  Mais où?...»--J’en étais là du mouvement réflexe
  Quand bientôt je cessai, Monsieur, d’être perplexe,
  Car, c’était, ce regard, j’y pensais tout à coup,
  Celui que le trottoir nomme un _regard d’égout_!»

Un silence glacial accueillit cette manifestation si parfaitement
dénuée de bienséance, de galanterie, de politesse, de décence, de bon
ton, de bon goût et de bon sens. C’était complet.

On coupa court à la suite du récital et Miss dut rengainer ce qu’elle
avait encore préparé d’un programme décidément mal choisi.

Mademoiselle n’en remplissait pas moins ses devoirs religieux avec
exactitude et, il faut lui rendre cette justice, avec une sincérité
qui n’était pas apparente, mais qui admettait les accommodements.

A ce propos, Charles fit une observation qu’il se garda bien de
communiquer. La grand’messe du village était fort longue, en proie aux
hurlements des chantres, à d’interminables prônes, dans une atmosphère
assez nauséeuse. Miss Winter qui, sous prétexte de modestie, s’était
réfugiée dans un coin d’ombre de la tribune, lisait, lisait, lisait,
jusque pendant le sermon, à la malédification d’Henriette. Elle lisait,
bien entendu, dans son paroissien, que recouvrait une enveloppe de
livre. Qu’aurait-elle bien osé lire d’autre?

Hélas! il faut l’avouer, tout excepté ça! Elle faisait l’oraison, non
pas dans Racine, mais dans Rosny, dont elle célébrait _les Xipehuz_,
dans Edgar Poë, dont elle dévorait l’_Ange du Bizarre_, dans Alfred
Jarry, dont elle parcourait _Ubu Roi_, dans Marc Twain, dont elle
goûtait _la Peur du Tonnerre_.

Et Charles qui riait, à part soi, d’une telle façon de suivre l’office,
grommelait tout bas: «Quand on pense que ce sont là, ses quatre
Évangélistes!»...



XLII


A la suite de ces incidents, on parla de la Galanterie Française.
Mademoiselle conta une anecdote qui lui venait de Paris.

Un écrivain distingué, Monsieur B..., se vit battre froid, par
l’éminent directeur d’un périodique, lorsqu’il offrait de sa copie,
naguère assez justement fêtée. On lui en fit savoir la cause. C’était
de légères et légitimes chiquenaudes, données, sans amertume, à un
vieux bas-bleu de la maison qui, au bâillement universel, foisonnait
d’aphorismes vides et de raisonnements creux. _Fit savoir_ n’est
que trop exact, car la chose fut signifiée à Monsieur B... par un
secrétaire. Néanmoins, en souvenir de relations qui avaient paru
amicales, Monsieur B... écrivit en personne au patron, une lettre
affectueuse. Celle-ci demeura sans réponse. Monsieur A..., au nom de
la _galanterie française_, que ne respectait pas moins Monsieur B...,
mais qui n’était nullement mise en cause par une courtoise critique
d’écrivain à écrivain, Monsieur A... avait oublié la _politesse
française_, qui tout de même est la sœur aînée.

Moralité: Monsieur B... crut alors pouvoir se permettre, à l’égard du
bas-bleu, que sa longue production publique en rendait justiciable, un
essai de critique un peu plus sérieuse, et agréablement sévère, dont il
s’était jusqu’à ce jour abstenu par _amitié pour Monsieur A..._ qui
se trouvait ainsi avoir déterminé précisément le contraire de ce qu’il
souhaitait.

Ce récit n’intéressa pas du tout le salon. Miss voulut se rattraper en
faisant cette autre narration.

Des amis aimables--on peut se le demander--voulurent, un jour, mener un
artiste chez une Dame qui recevait. Au lieu de faire valoir aux yeux de
l’artiste, pour le décider, les mérites de la personne, ces étonnants
amis bandèrent les yeux de ce visiteur. L’étrange façon d’entendre
l’amitié, d’un côté, et, de l’autre, la présentation! Miss rageait
de ne pas savoir le nom de la Dame, à qui elle aurait voulu écrire,
de la part de l’Humanité tout entière, pour la consoler de l’affront
dont elle était victime, du fait de ceux qui, au lieu de juger que la
clairvoyance devait donner le désir de la connaître, paraissaient
penser que, pour lui rendre visite, il fallait... _ne pas voir clair_.

Ce nouvel épisode n’eut pas plus de succès. Franchement, ce n’était que
justice.



XLIII


Miss avait, à Chatou, un correspondant goguenard qui fit, un jour,
une mauvaise farce. Prié à dîner par une très aimable Dame, qui
lui détailla les convives, il connut que parmi ceux-ci, devait
figurer l’honorable directeur de la _Revue des Deux Mondes_. Au lieu
d’acquiescer avec reconnaissance, l’invité répondit:

  «Madame,

 «J’habite la campagne. Je ne viens pas beaucoup à Paris. Monsieur
 Charmes publie les vers(?) de la Duchesse de Rohan, plutôt que les
 miens (est-ce une preuve de compétence et de goût?). Cet homme-là ne
 mérite pas son nom. Il doit manger des _Lucioles_; et comme vous ne
 pouvez manquer d’être une excellente maîtresse de maison, par le seul
 fait que vous vous abstenez de rimer, vous obtiendrez, sans nul doute,
 du maître d’hôtel, de servir, tout crus, au patron du périodique
 démodé, quelques _vers_ luisants. Et comme vous devez être difficile
 sur la marchandise, ce ne seront pas ceux de la Duchesse de Rohan.

 «Quoi qu’il en soit, ça me ferait de la peine (je suis de la Société
 Protectrice des Animaux) de voir croquer par cette bouche classique,
 ces petites bêtes lumineuses et inoffensives.

  «Veuillez agréer, Madame, etc...»

Cette lettre, que son correspondant lui avait communiquée, Miss la lut
à ses maîtres, qui ne la jugèrent justiciable que du panier.

Et ce fut un nouveau grief mutuel.

Le même mauvais plaisant en eut encore «une bien bonne». Un Américain
était venu à Paris pour composer une bibliothèque; il achetait les
belles éditions, les faisait signer, dédicacer par les auteurs; et cela
devait constituer, pour l’avenir, au delà des mers, une collection
précieuse. Le plan, excellent, présentait une lacune, dont le
bibliophile convenait, dans la circulaire manuscrite dont il se faisait
précéder: la présence dans son temple d’une quantité de mécréants de
Lettres qui s’y étaient faufilés. Un choix plus mûr les en rejetait,
mais il en restait.

Il y avait aussi un cahier qui subissait le même inconvénient; il
regorgeait des signatures sans intérêt de ceux qui, la plume trempée,
s’embusquent à tous les coins de rue, dans l’espoir de lever le lapin
de l’album, et d’y cracher le coup de fusil de l’encre grise ou bleue.
Autant dire qu’il foisonnait de Vacaresco, de Pomairols et de Liégeard,
mais qu’on n’y lisait point les noms de France, de Loti ou de Barrès,
de Mirbeau, d’Hermant ou de Bataille. Ceux-là emploient leurs plumes à
d’autres exploits. Le mauvais plaisant fut sollicité. Jupiter facétieux
permet parfois qu’on sollicite les mauvais plaisants. Le nôtre répondit:

«J’ai lu, Monsieur, dans votre excellente notice, avec autant
d’inquiétude que de sollicitude, qu’une neurasthénie, contractée
au cours de vos travaux, ne vous permettait plus que de signer
vos lettres. Souffrez que je ne risque point le même mal, dont me
frapperait incontinent l’honneur de signer, à mon tour, entre
Mam’zelle Vacaresco et Stephen Liégeard.

  «Veuillez agréer, Monsieur, etc...»

       *       *       *       *       *

Les Balkans n’avaient pas plus de chance avec Miss. Celle qu’on nomme
la Reine de Roumanie, Carmen Silva pour les intimes, lui donnait
tout particulièrement sur les nerfs. Elle s’entêtait à la considérer
comme une préfète sauvage et raseuse; tout lui paraissait _toc_ dans
cette royauté-là et cette sensibilité-là. Pour la réfuter, et même
la contredire, il aurait fallu ne pas voir une photo de cette Dame,
la représentant occupée à tendre, dans la direction d’une Madone
épouvantée, une couronne fausse et une lyre simulée. Et, dessous,
il y avait écrit: «Ma couronne et ma lyre aux pieds de la _Mater
Dolorosa_...»

Non, mais imaginez-vous l’idée que peut nourrir, du pouvoir suprême
et de la véritable piété, une personne qui fait fabriquer un bandeau
de papier et un instrument en carton pour poser avec ça devant un
appareil, et tracer au-dessous du résultat cette bourde prétentieuse!

«Oh! là! là!» n’aurait pas manqué de s’écrier Mademoiselle, si elle
n’avait pas ignoré cette expression qui, heureusement, lui était
inconnue.

Un troisième trait du mauvais plaisant fut encore rapporté. «Nous
sommes deux ennemis mortels!» se serait prétentieusement écriée, en
parlant de lui, une vieille pianiste Versaillaise, aussi célèbre par
sa platitude que par la démangeaison dont souffraient ses invités,
sous l’action de sa présence circulante. Le mauvais plaisant répondit:
«Autant qu’un oiseau de Paradis peut être l’ennemi d’un pou!»

Mademoiselle en profita pour ergoter à perte de vue et d’ouïe, sur la
possibilité d’une telle inimitié, dans l’ordre de l’Histoire Naturelle.

Une autre Dame dit encore, du même: «_Nous sommes_ brouillés.» Il le
sut et répondit: «Je suis heureux d’en être sûr.»--C’est la même qui
voulait se faire passer pour sorcière (elle l’était d’aspect) et qui
disait: «Cela porte malheur de se fâcher avec moi.»--«Le mieux--en
conclut le mauvais plaisant--c’est donc de commencer par ne pas la
connaître.»



XLIV


Miss Winter reçut de la Gare un bulletin d’arrivée. Elle revêtit
des airs mystérieux et affectueux qui inquiétèrent. Commencer à la
connaître, elle, c’était ne pas ignorer que ses mystères ressemblaient
à des maléfices et, ses grâces, à des méfaits. Quand ces dames surent
qu’il s’agissait d’un colis mesurant plusieurs mètres, l’inquiétude
devint de l’anxiété. On envoya le tombereau. Les fillettes piétinaient
d’impatience, la Marquise en mourait. La caisse, grande comme le pont
de Kehl, à quoi Heine compare le cercueil de ses amours, fut déposée
devant l’Orangerie, où Mademoiselle exigea de s’enfermer avec Prosper,
chargé d’outils. On entendit des coups sourds, qui devinrent éclatants.
Charles, justement, avait la migraine. C’était jouer de malheur. Puis,
tout retomba au silence.

Au bout d’une demi-heure, Miss reparut, rouge, essoufflée, des brins
de paille dans sa coiffure défaite. Elle se plaignait de l’emballage,
qui avait détérioré l’objet, un ours empaillé que la voyageuse avait
rapporté de Russie, et qu’elle priait la Comtesse d’agréer, comme
porte-bonheur.

Tant de naïveté, unie à l’énormité, non moins qu’à la gentillesse,
ne se pouvait méconnaître. Le groupe de famille se dirigea donc vers
la serre. Prosper, admiratif, contemplait le fauve, lequel, debout,
menaçant et débonnaire, s’appuyait, d’une patte, sur un gourdin de
frêne, de l’autre, présentait un bouquet de violettes enrubanné. La
donatrice fit observer qu’on y pouvait substituer un plateau, qui
servirait aux cartes de visites. Une odeur de camphre et de poivre,
de vétiver et de naphtaline émanait du colosse, que ces préservatifs
n’avaient pu sauver de la pelade. Un croc manquait; on le chercha dans
les copeaux. Leurs vrilles adhéraient au poil. Un œil se détacha,
qu’il faudrait recoller. C’était triste. Devenu Cyclope, le roi de la
Montagne ressemblait à Buloz.

Henriette, consternée, remercia froidement. Le déballage avait excédé
le temps de la récréation. L’Institutrice s’en excusa et remonta avec
les enfants.

Céline consola sa bru et redit, une fois de plus, qu’il fallait «tenir
compte de l’intention».--Le cadeau, plutôt malencontreux, jouirait
quelques jours des honneurs de l’antichambre. S’il y tenait trop de
place, la salle d’études lui donnerait asile. Henriette répliqua, non
sans sagesse, qu’il distrairait des devoirs. Et la Marquise, toujours
conciliatrice, conclut sur ce mot: «Il nous restera encore la ressource
de l’offrir aux Bonnes Sœurs.»

Néanmoins, le séjour de l’ours dans le vestibule se prolongea plus
longtemps qu’on ne l’aurait cru. Il était aimable. Son bâillement
tenait du sourire. Retrouvé par Prosper, et replacé, le croc faisait
bon effet. Les yeux étaient durs, mais d’accord. Une assiette de laque
présentait les cartes des voisins. La chose avait dû coûter un prix
énorme. Miss Winter hasarda des chiffres qui parurent fabuleux, mais
augmentèrent la considération accordée au frère d’Atta-Troll. Loger
chez des moniales un mâle de telles proportions pourrait sembler une
inconvenance, en même temps qu’un gaspillage, et mécontenter l’Évêché,
non sans déplaire au Gouvernement. _Danaos_ demeura. Le hallebardier
velu ne tarda pas à tirer ce surnom d’une de ces plaisanteries de
château que rend viables une bêtise soutenue par une apparence
d’esprit. Elle venait de Charles qui, en présence du porteur de
violettes fanées et de bristols cornés, avait eu cette réminiscence
banalement classique: _Timeo Danaos et dona ferentes_. Avec une
pédanterie de potache mûr, il en expliqua le sens aux siens, qui
l’ignoraient. La rubrique resta; mais, par une sorte d’entente tacite,
on l’appliquait à Mademoiselle, à ses générosités intempérantes, à ses
intempestives munificences.

Telle fut la récompense de ce bienfait disproportionné.



XLV


Au nom de ses élèves, la Gouvernante sollicita une faveur, celle de les
conduire à une petite foire locale qui se tenait dans le voisinage et
se bornait à quelques baraques. Le projet ne plut pas à la Comtesse,
qui dut néanmoins consentir, bon gré, mal gré, la chose étant requise
en récompense d’une composition réussie. Un refus aurait diminué «le
cœur à l’ouvrage».

Des recommandations furent faites: «Ne pas essayer sa chance plus d’une
fois, ne pas rendre visite aux _phénomènes_, ne pas _faire scandale_,
etc., etc.» On s’engagea.

Le retour était attendu avec impatience. Il fut tardif, premier grief.
Le visage des arrivantes, plutôt que la joie, exprimait un peu de
perplexité, mêlée à quelque bouffonnerie. Nulle explication. Berthe
avait gagné un lapin vivant qui fut déclaré, affreux et envoyé aux
clapiers. Noémi disparaissait sous la découpure comestible et burlesque
d’un cochon monstre, à propos duquel Miss Winter rappela le texte
célèbre:

  _Plaudite, porcelli, porcorum pigra propago_
  _Progreditur..._

C’était un porcelet de pain d’épices, perlé d’anis colorés, et sur
lequel un fil de sucre écrivait, on ne sait pourquoi, le nom de
_Clotilde_.

Mademoiselle serrait entre ses doigts un paquet ovoïde qui faisait
penser à l’œuf de Colomb. Le mystère gisait là, on n’en pouvait douter.

«Faut-il _le_ montrer?»... dirent enfin les voix.

Bravement la gagnante dénoua des bandelettes: un pot de chambre
apparut; c’était le vase de nuit rigolo des tourniquets forains. Un œil
s’ouvrait au fond de la faïence, un œil de tête d’expression, aux cils
invraisemblables.

Cet apport n’eut aucun succès. Les engagements n’étaient pas tenus.
Quoi de plus _scandaleux_ que de voir la personne chargée de
représenter la science et la religion, auprès de ces jeunes dauphines
que sont toujours un peu, pour les paysans, les petites demoiselles
du château, disputer aux galopins le récipient cynique, et revenir
chargée du lot malencontreux, entre tous, à éviter? L’Institutrice
n’en faisait jamais d’autres; une fatalité blagueuse la désignait
pour être le bouc émissaire de la gaffe et le tourmenteur de la
famille. L’événement pouvait prendre de graves proportions, avoir des
conséquences politiques, compromettre une réélection de maire ou de
marguillier. Une feuille de chou départementale ne manquerait pas de
s’emparer du fait-divers et de mêler, à ce propos, le nom des aïeux à
des plaisanteries d’alcôve.

Miss n’attachait aucun prix à l’éditeur responsable de toutes ces
probabilités, et l’oublia sur la table entre des corbeilles à ouvrage.
Elle avait cru faire rire; une fois de plus, elle manquait son coup.

Le corps du délit, on ne pouvait le détruire, dans cette demeure
où le gaspillage était synonyme d’impiété; on ne saurait davantage
l’utiliser, sous un toit où la décence était ombrageuse. Il fut
relégué dans un cabinet noir où s’accumulaient des vieilleries.

L’événement, au contraire, démontra que les châtelains s’exagèrent
souvent leur importance et que la vanité crée parfois des dangers
imaginaires: aucun journal ne parla du pot. On lui pardonna; mais son
exil fut maintenu.

Puis on s’occupa d’une tombola villageoise.

Charles, missionné par Henriette, de choisir des lots, entre des
ustensiles cassés et des bibelots hors d’usage, remua la poussière du
galetas. Un rire lui revint, à l’aspect du «thomas» confus et menaçant,
qui s’arrondissait dans l’ombre. Quelque chose de complémentaire, non
moins que d’inattendu, courait sur sa panse, et retint le regard du
visiteur; une sorte de phylactère compliqué, où des mots s’agençaient,
était venu (de par quelle mystérieuse main?), s’inscrire sur le
vaisseau répudié.

Leur assemblage formait ce vers, modifié, de la _Conscience_ que, par
hasard, le lecteur se trouvait connaître, et qu’il reconnut:

  «L’œil était dans la _conque_ et regardait Caïn!»



XLVI


Il serait interminable, inutile et fastidieux de continuer à décrire
ici les phases d’une existence monotone, continuellement fouettée
par les bizarreries d’une Institutrice, à la fois docile et rebelle,
attendrissante et exaspérante, ingénue et braque, vertueuse, mais
dévergondée d’imagination et goulue de textes. On en avait pris son
parti, lui tenant compte de ses qualités, tolérant ses défauts.

Le printemps était venu. L’an suivant seulement, les fillettes devaient
s’approcher de la Sainte-Table. Mais elles assistèrent, dans l’église
du village, aux cérémonies où leur place était marquée pour l’année
d’après. Puis Monseigneur daigna venir donner la Confirmation et
accepter une hospitalité de quelques jours au Château du Vert-Marais.

Une difficulté se présenta. Depuis longtemps déjà le bâtiment subissait
des réparations. Les travaux n’avançaient pas. Ce retard valait à la
Gouvernante d’habiter une chambre «au-dessus de sa condition», la
chambrette qu’on lui destinait n’étant pas encore disponible. La visite
épiscopale modifia tout cela. Il fallut aviser. L’appartement occupé
par l’Irlandaise devait être attribué au Grand Vicaire. On pria Miss
Winter d’émigrer dans la salle d’études.

Avec cette bonne grâce qui lui était naturelle, qu’on ne pouvait
méconnaître et qui était faite de distinction native, de politesse
innée, de délicatesse de cœur, d’innocence, de fierté, de bravoure, en
même temps que de résignation, d’indifférence et peut-être de dédain,
l’exilée consentit. Les malles furent transportées dans la chambre de
travail, heureusement assez vaste, et qui occupait l’emplacement d’une
ancienne lingerie. Elle était mansardée et prenait le jour par deux
tabatières, qui perçaient irrégulièrement le plafond.

Mademoiselle s’en consola en pensant qu’elle aurait du moins de bonnes
armoires, pour soulager un peu de l’emprisonnement à l’étroit, beaucoup
d’objets opprimés dans ses coffres. Elle dut renoncer à cette illusion.
Il n’en était rien. On lui apprit que ces placards étaient affectés
à la charpie de la Marquise Céline, qui en parfilait incessamment.
Elle avait commencé de bonne heure et, sa vue baissant, une telle
occupation, d’agréable qu’elle était, au début, lui devint nécessaire
pour lutter contre un principe goutteux qui menaçait de l’ankylose
ses doigts déformés. Aussi l’on se garda d’initier la brave Dame aux
progrès de l’antiseptie, laquelle, depuis longtemps, interdit dans les
pansements la dangereuse intervention des vieilles loques effrangées.
L’excellente Céline, pieusement abusée, continua donc son petit
ouvrage; et la charpie encombra les armoires dont on refusait l’usage à
la résidente, sans autre utilité que de perdre du temps et de dégourdir
les phalanges.

Dans un rentrant, on installa un lit de sangle, qui fut recouvert
d’une housse à fleurs déteintes. Un paravent dissimula une table de
toilette et ses ustensiles, car la fille savante dont la conversation
abordait résolument toutes les matières physiologiques, se montrait
d’une farouche pudeur pour toutes les phases de l’habillement et les
circonstances du lavage. Ce paravent était recouvert d’une étoffe à
dessins voyants, géométriques et sans signification précise, dont le
voisinage est redoutable en cas de fièvre, car le délire y découvre des
profils terrifiants et des imaginations de hantise.

Aux murs, le papier, d’ailleurs laid, manquait par endroits. Si
ce local avait commencé par être une lingerie, il tournait au
garde-meuble, pis encore, au fourre-tout, hospitalisant, de-ci de-là,
le bric-à-brac hors d’usage. C’est dire que le décor en était affreux
et disparate, composé de tout ce qu’on refuse de détruire, en songeant
au prix que jadis coûta un objet dont il faudrait payer pour s’en
défaire. Il y avait aussi des souvenirs de professeurs sans talent,
des ouvrages d’amis. C’est ainsi qu’on voyait un écureuil empaillé,
voisiner avec un vieil astrolabe. Le rongeur perdait son poil, et la
noisette que le naturaliste lui avait placée entre les dents ayant
disparu, il maintenait sa mâchoire entr’ouverte sans motif plausible et
affectait ainsi une ressemblance avec un cousin éloigné, qui faisait
rire les espiègles.

Peinte sur velours, une pêche au frottis ressemblait à un derrière
de poupée. Des sépias chocolateuses auraient pu se voir attribuer à
cet Alexandre de Brébian qui en était le héros, au dire de Balzac.
Des daguerréotypes, dans des ovales de tissu fané, mais cerclé
d’or, fatiguaient le regard, de leur aspect irisé, miroitant et
indéchiffrable. C’étaient des parents oubliés, des morts inconnus,
restés bouclés, sérieux et grimaçants, dans leurs vêtements surannés,
pantalons écossais et robes à cages.

L’Ethnographie réclamait ses droits; protégée par Édouard Charton, elle
faisait tolérer, et même encadrer des nudités éléphantiasiques. La
déformation est comme le latin, elle brave l’honnêteté; des mamelles
démesurées ressemblent à des cache-nez ou à des calebasses. Totalement
nue, une femme Mundurucu faisait pendant à une boule de poils, qui
était un enfant Samoyède.

Toutes les économiques horreurs que l’on rapporte de voyage à des
femmes de chambre indulgentes, étaient venues échouer là. Il y
avait des pétrifications de Sainte-Allyre, des sébilles russes, des
sculptures suissesses, des coquilles normandes, des bois de Spa, des
mosquées en moelle de sureau, des fruits en albâtre colorié; tout ce
qui porte, sans le mériter, l’affreux nom de presse-papier, mais, en
réalité, ne presse jamais rien que le cuir des bureaux et le tapis des
tables.

A travers ces objets incohérents, les trèfles à quatre feuilles du
maroquin Viennois rencontraient les hirondelles en bois d’olivier
de la mosaïque Niçoise. Il y avait des plombs sans ouvrages, des
pelotes sans épingles, et dont l’une affectait la forme d’un petit
cochon en peluche rose; il y avait des porte-cannes, sans cannes,
des porte-pipes, sans pipes, des porte-montre, sans montres, des
porte-bonheur, sans bonheur!... Des paniers, où s’inscrivait le mot
_Crevettes_, alternaient avec des couffins monégasques, sur lesquels
on avait brodé: _au revoir_! Tout cela souhaitait de vieux bonjours et
des adieux périmés, parlait de vacances passées et de plaisirs pris par
d’autres. C’était Corozaïn et Bethsaïda que cette Salle d’Études; elle
ressemblait à ces couvertures bigarrées que les Religieuses composent
en assemblant des losanges de chiffons inutilisables, et la malléable
réceptivité des enfants semblait devoir s’y échantillonner d’un
arlequin de sensations choquantes et heurtées, divergentes et pauvres.

On admirait encore un groupe composé de racines noueuses, des
bonshommes aux trognes égrillardes et tuméfiées, aux membres
sarmenteux, et qui manœuvraient des bouffardes torses, des violons
gauchis; sorte de collaboration en relief entre Töpffer et Rowlandson,
issue des ateliers de la Nature.

De plus graves tableautins succédaient à ces représentations, se
juxtaposaient à ces ustensiles. Une carte, fixée au mur par deux
bâtons transversaux, faisait miroiter sur sa toile cirée toutes les
mesures de capacité, depuis le centilitre jusqu’au stère. En pendant,
on avait placé un objet hétéroclite, d’apparence utile, mais en
réalité, rien autre que fort encombrant. C’était un cadre de forme
oblongue, traversé, dans le sens de la longueur, par trois tringles
de fer rouillé, sur lesquelles glissaient malaisément des billes
colorées. L’appareil avait servi jadis pour marquer les points au
billard, avant que ce meuble ait disparu de la maison, au bénéfice
d’un patronage. Mais, à la dernière heure, on avait hésité devant
l’abandon du cadre-marquoir, qui «pouvait servir», affirmait quelqu’un.
L’on ne songe pas assez au rôle que joue une telle réflexion, dans
l’encombrement des demeures.

Enfin, dans un angle, menaçants et debout, comme les pirogues de la
neige, hélas! absente, se dressaient les skis. Un temps, suspendus aux
porte-manteaux du vestibule, leur énormité inutile, leur inemployable
vélocité avaient impatienté la Comtesse, qui les fit monter dans la
Salle d’Études.

Cet ostracisme peina l’Étrangère, en même temps qu’il redoubla son
héroïsme. L’exil des objets hausse leur noblesse, jusqu’à la rendre
quasiment humaine. Miss Winter n’était-elle pas, elle aussi, une
exilée?... Les palettes devinrent pour elle presque fraternelles.

C’est égal, tout cela n’était pas agréable à voir en se réveillant, à
cette minute initiale où, selon l’expression de Madame Valmore, on va
«d’un jour encore essayer le fardeau».

Comme on demandait à Mademoiselle si elle se trouverait bien dans ce
décor, elle se dirigea, sans mot dire, vers le tableau noir qui se
dressait sur un chevalet, puis, saisissant un bout de craie, elle
traça ces vers de Verlaine:

  «Le Ciel est, par-dessus le toit,
      Si bleu, si calme...»

Et, au-dessous, elle écrivit de mémoire, avec beaucoup de vivacité, la
phrase musicale correspondante, dans la mélodie de Reynaldo Hahn.



XLVII


Toute la maison était en émoi: Monseigneur Faradey venait d’arriver,
avec son Grand Vicaire, l’Abbé Lorgner.

C’étaient deux personnes bien différentes. Le premier, homme corpulent,
représentait le diplomate d’Église, avec tout juste ce qu’il faut
d’esprit pour se baser sur un ventre. Sa finesse qui était réelle,
mais ne s’élevait pas au-dessus des calculs du Normand, pouvait aller
jusqu’à l’astuce; quelques-uns disaient: jusqu’à l’intrigue. Il
régnait par la sacristie, où les Oies du Frère Philippe, désireuses
de se placer légitimement, rencontrent non plus le villageois, mais
le citadin qui cherche à vendre son veau ou à louer sa génisse.
Monseigneur faisait des mariages, et les défaisait. Cela finissait par
un douaire. Néanmoins le Prélat ne ralliait pas toutes les oreilles de
ces Dames. On en avait eu la preuve, lors des derniers inventaires,
au cours desquels, taxé de mollesse par une ouaille récalcitrante, il
avait essuyé l’affront d’entendre retentir, dans le saint parvis même,
en guise de rappel à l’ordre, à lui adressé, le qualificatif à la fois
sévère et familier de «vieille andouille!»

Une telle admonition, dans sa brièveté, le fit réfléchir. Il avait
«rouspetté» (comme eût, sans doute, dit son adversaire) et même
failli démissionner. Mais on lui persuada que le terme n’avait rien
d’offensant, même était courant, dans les meilleurs milieux, car enfin
«n’est pas Cauchon qui veut...», ajouta le familier qui lui en donnait
l’assurance, et faisant allusion à l’Évêque de Beauvais, l’ennemi
de Jeanne d’Arc. La plaisanterie, si elle excédait les bornes de la
bonhomie, ne dépassa pas, du moins, celles du fumoir. Il y en avait un
à l’Évêché.

Tout autre était le second, Monsieur le Grand Vicaire, homme chez qui
la subtilité s’associait à l’intégrité, non moins que la sainteté, à
la malice. Son supérieur hiérarchique le détestait cordialement, pour
sa suréminence intellectuelle et morale; mais comme le prélat en usait
pour la rédaction de ses mandements et la direction de sa métropole,
il se contentait de paraître blâmer affectueusement les goûts
esthétiques du chanoine, ses pèlerinages à Oberammergau et à Séville;
et il ajoutait que, si le Bon Dieu faisait, un jour, place, dans son
Paradis, à un prêtre d’une culture si universelle, ce ne pourrait être
parce que celui-ci aurait mis en pratique le passage des Textes Saints:
_Quia nescivit litteraturas_.



XLVIII


Cette visite fit éclore une révélation longtemps retardée et qui ne
contribua pas peu à indisposer Henriette. Jusqu’à ce jour, on avait
réussi à lui cacher la seconde partie du nom de la Gouvernante; mais
celle-ci, chargée des menus pour l’agape du lendemain, profita de la
circonstance et fit se démesurer en ronde, sur le bristol qui lui était
destiné, les quatre syllabes de _Winterbottom_.

Elle en était fière, allant jusqu’à prétendre que le Bottom de
Shakspeare avait réellement existé et qu’elle descendait de lui.

Une autre fois, elle s’égara jusqu’à faire observer que, dans
l’illustration des Livres de Médecine, le mot _figure_ est presque
toujours écrit sous le... contraire.

De sa part, cette plaisanterie parut, s’il se peut, encore plus
déplacée.

Jamais on ne connut son prénom; tantôt elle signait _Ethel_, tantôt
_Ludmille_, tantôt _Rogatienne_. Charles dit: «Je la soupçonne de
s’appeler Joséphine. Comment cela se dit-il en anglais?»



XLIX


Mademoiselle, avec le manque d’opportunité qui la caractérisait,
fit demander à la Comtesse si elle pouvait, pour cette occasion de
l’épiscopal banquet, revêtir une robe-pantalon (d’ailleurs fort
convenable) qu’on venait de lui expédier de Paris, et qu’elle avait
commandée tout exprès. Les minutes étaient comptées. A peine en
restait-il assez pour éviter le scandale. Le retard, occasionné par le
changement de toilette, eut cependant pour déplorable effet d’amener
l’Institutrice au salon un quart d’heure après que tout le monde y fut
réuni. Elle n’y apparut pas moins souriante, dans une robe d’un brun
tirant sur le vert, qu’elle dit se nommer _caca dauphin_. Par bonheur
ces malséantes sonorités n’arrivèrent pas à l’oreille de l’Évêque.

La Marquise, toujours portée à l’indulgence, fit signe à la
retardataire de s’approcher d’elle et lui dit à l’oreille:
«Mademoiselle, je tenais à vous dire un mot, au sujet des «fondus
au parmesan». Je les fais, pour la circonstance, exceptionnellement
servir dans les coquilles d’argent, dont je n’ai qu’une douzaine et
demie. Vous voudrez bien attendre le second tour. Mais comme certaines
personnes ne mangent pas de ce mets, vous en aurez très probablement.
J’ai prévenu Prosper.»

C’était, on s’en souvient, le nom du maître d’hôtel, celui-là même qui
appelait la Gouvernante: «Mam’zelle Waintère».



L


Le déjeuner fut d’abord froid. Monseigneur était d’appétit, comme
on dit «d’attaque». Il mangea et reprit des truites frites, qu’il
affectionnait tout spécialement. Une longe aux salsifis eut encore
les honneurs de sa récidive. Mais la conversation languissait. On
avait parlé d’un empoisonnement par les champignons, qui n’avait pas
peu contribué à lier les langues. Mademoiselle comprit, à n’en pas
douter, que le moment était venu, pour elle, de sauver l’honneur d’une
famille dont l’injustice ne faisait que rehausser un tel procédé; elle
se dévoua, et s’adressant directement à l’Évêque avec un son de voix
cristallin, qui se détacha sur le silence général et stupéfia les
adultes, mais que les enfants admirèrent, elle souhaita connaître de Sa
Grandeur, s’il était canonique de penser que deux passages du _Colloque
des Neuf Rochers_, du Bienheureux Suso, pussent s’appliquer, l’un, à
l’Erreur de Lamennais, l’autre, à la Catastrophe de Messine.

Le Prélat qui, s’il connaissait dans ses grandes lignes le schisme
du révolté de La Chesnaye, ne possédait, en revanche, pas le moindre
renseignement sur l’œuvre, non plus que sur la personne du Bienheureux
Henri, lança, dans la direction de l’Abbé Lorgner, un coup d’œil à la
fois protecteur, autoritaire et hagard. L’abbé comprit à son tour; il
en avait l’habitude, avec tout ce qu’il faut pour ça; et, de même que
Mademoiselle avait décidé de sauver l’honneur de la famille, il sauva,
lui, l’honneur de son Évêque.

Il n’ignorait pas l’existence du document mystique et prouva, en
citant cette date, qu’il savait aussi fort bien que le colloque avait
été dicté, à ce Frère, par la Sagesse Éternelle, en 1352. Il avait
fait de son côté, Monsieur le Grand Vicaire, les mêmes réflexions que
Mademoiselle, sur les deux passages auxquels, évidemment, elle faisait
allusion; il put les reconstituer de mémoire. Tout d’abord, il s’agit
bien, n’est-ce pas? de cet homme qui, après avoir escaladé le dernier
Rocher de la Perfection, s’en est vu précipiter, et jusqu’au bas de
la montagne, pour «avoir commencé de se complaire en lui-même et en
sa science; il a recherché les hommes pour discourir avec eux, faire
paraître son mérite et sa supériorité, et il est tombé, comme Lucifer!
Il est captif du Démon et il enseigne une doctrine pleine d’erreurs et
d’hérésies.»--«Rien n’empêche, il me semble, Monseigneur, poursuivit
l’abbé, d’établir une relation entre le catholique dissident duquel
Mademoiselle a prononcé le nom, et la figure de coupable orgueil que
nous présente le religieux du Quatorzième...»

Monseigneur acquiesça. Tout le monde demeurait attentif, dans un bruit
de fourchettes interrompu. Les serviteurs eux-mêmes étaient «épatés».
L’Irlandaise triomphait visiblement. Elle prit à sa charge la citation
du second texte, sur le propos des chrétiens qui «foulent tout aux
pieds».--«Il y a peu de temps, précise le mystique Allemand, Dieu les
a _avertis avec bonté_, en leur _envoyant des pestes_, de _grandes
catastrophes_...»

A cet endroit, le Dignitaire se rattrapa: «La Miséricorde de Dieu est
infinie,--conclut-il avec une autorité pleine d’onction,--sa droite,
quand elle nous semble cruelle, peut n’être que l’intermédiaire de sa
clémence, à l’heure même où elle nous apparaît comme l’instrument de sa
justice.»

Et il reprit de la purée de haricots rouges.



LI


Jusqu’à la fin du repas, Mademoiselle savoura modestement sa victoire
que ses élèves partageaient sans la bien comprendre. La Comtesse
elle-même n’était pas éloignée de vouloir participer au succès de
son employée. Elle essaya bien de placer une citation du _Moulin
Silencieux_, mais sans impressionner. On passa au salon, où l’Évêque
félicita ses hôtes d’abriter chez eux «un puits de science». Celle
à qui Monseigneur daignait décerner ce titre joignit à sa réussite
de n’en pas abuser pour se faire valoir à nouveau. Elle craignit de
déplaire à Henriette et voulut se retirer. Celle-ci la retint pour
parer à de nouvelles éventualités de silence, et l’Institutrice eut
encore une conversation transcendante avec le Grand Vicaire.

Elle expliqua les visions de Catherine Emmerich, par une comparaison
avec les plaques sensibles. Étant donné l’Infini, les rayons
photographiques émanant d’une scène ou émis par un spectacle, sont
toujours en marche sur un point de l’espace. Le cerveau de la voyante
pouvait être considéré comme un cliché qui intercepterait à la distance
voulue,--à peine quelques milliards de lieues,--et fixerait des
instantanés de la Passion (Mademoiselle s’excusait pour l’apparente
indécence de ces termes), à l’aide d’un kodak du Calvaire.

La théorie parut excessive à Monsieur Lorgner, mais non condamnable.
L’heure des cérémonies approchait. L’Évêque prit congé de la compagnie,
et comme il ne devait pas reparaître au salon, il fit ses adieux. Quand
ce fut le tour de la théologienne de s’incliner devant le Prélat,
Monseigneur daigna lui sourire, au nom de tant de savoir et d’à-propos,
et en mémoire du sacrement de Confirmation qu’il allait administrer,
fit délicatement retentir, sur la joue de Miss Winter, une légère
claque d’approbation, de représailles et de familiarité, à laquelle
Mademoiselle répondit en déposant un baiser pieux sur l’anneau de
topaze brûlée.

Au cours de ces fêtes pastorales, Miss enfreignit une prescription et
fit sinon reparaître, du moins entrevoir la perle proscrite, car elle
l’avait enveloppée d’un petit morceau de velours vert, délicatement
découpé en forme d’une feuille de vigne.

Après le départ de Sa Grandeur, il fut vaguement question de réintégrer
l’Institutrice dans la chambre qui lui avait été reprise; mais la
Comtesse, qui gardait rancune de sa propre éclipse, décida que
Mademoiselle était très bien où elle était, et qu’il n’y avait pas lieu
d’infliger au personnel ce surcroît de travail.



LII


On était au lendemain de ces événements. Onze heures et demie venaient
de sonner la minute exacte où, chaque jour, les six habituels
personnages de ce monotone scénario se réunissaient dans le salon
et s’y donnaient froidement le bonjour, avant de passer à table. La
Marquise descendait toujours la première, et il n’y avait pas d’exemple
qu’elle n’eût devancé les siens, à ce moment-là, dans la jolie chambre
de cretonne fleurie. Aussi fut-ce un étonnement général, mêlé de
quelque inquiétude, quand, plusieurs minutes après l’heure ordinaire,
la vieille Dame n’apparut point. On allait députer Berthe vers son
aïeule, que tous supposaient retenue chez elle par quelque retardement,
quand un cri terrible, suivi de la chute d’un corps, partit de la
bibliothèque. Tous s’élancèrent. La douairière gisait, presque
inanimée, au pied de l’échelle dont elle venait de choir. Trois volumes
de l’Encyclopédie Larousse accablaient de leur poids sa frêle carcasse.

Elle avoua, dans la suite, que, mordue à son tour par le démon de la
citation, elle avait cherché de quoi l’alimenter, dans les tomes trop
pesants qui déterminèrent sa dégringolade.

Un épanchement de synovie se déclara, dont la blessée parut devoir ne
se remettre jamais.



LIII


Mademoiselle eut beau s’évertuer, on lui garda rancune de cet accident,
bien qu’elle n’en fût que la cause involontaire. Elle résolut de se le
faire pardonner. La fête de Monsieur le Curé lui en offrit, cette fois,
l’occasion. Mise en garde par de successives écoles, la Comtesse voulut
s’opposer; mais l’impotente, clouée sur sa chaise longue, souhaitait
d’être amusée... on reparla de _surprise_; Henriette exigea d’y être
mêlée; elle avait compté sans l’obstination, qui l’emporta.

De nouveau, le célèbre _ad augusta per angusta_ parut être la
devise du trio des artistes. Les préparatifs furent hermétiques.
Rien ne transpira. Sur l’heure des trois coups, l’Institutrice et
ses deux élèves, toutes trois embobelinées, encapuchonnées de leurs
_waterproofs_, disparurent derrière le paravent qui leur servait de
coulisses, puis reparurent transformées.

Miss Winter se tenait au centre, vêtue d’une tunique blanche, serrée à
la ceinture par une cordelière. Son teint était bronzé. Une perruque de
chanvre passée à la suie recouvrait sa coiffure et lui donnait l’air
d’un jeune lévite moricaud, d’un Éliacin mulâtre.

A ses côtés se tenaient les deux néophytes dans un pareil accoutrement,
avec cette différence que la chevelure de la cadette était roulée comme
celle des vicaires qui portent des cheveux longs; distinction qui,
sans doute, indiquait un rôle d’homme.

Tout à coup Mademoiselle se mit à psalmodier, d’un ton, que l’on jugea
biblique; elle disait: «Je suis brune, mais je suis belle, ô filles de
Jérusalem, je suis la rose de Cédar et le muguet des vallées.»

Et Berthe, qui représentait le _Chœur_, nettement détacha: «Qui est
celle-ci qui s’élève du désert, comme une colonne de fumée montant des
parfums de myrrhe, d’encens, et de toutes les poudres du parfumeur?»

Puis ce fut le tour de Noémi, _l’Époux_, qui débita, en bégayant un
peu, mais tout de même avec gentillesse: «Que vous êtes belle, ô mon
amie, que vous êtes belle!... sans parler de ce qui doit être tenu
secret! Vos cheveux sont comme un troupeau de chèvres nouvellement
tondues.--Chacune de vos joues est comme une pomme de grenade... pour
ne rien dire de ce qui est caché.--Votre col est comme la Tour de
David, qui est bâtie avec des boulevards; votre nez est haut et grand
comme la Tour du Liban, qui regarde du côté de Damas. Ma sœur, mon
épouse est un jardin fermé et une fontaine scellée.»

Et Mademoiselle répondit en baissant les yeux: «Que mon Bien-Aimé
vienne dans son jardin et mange du fruit de ses arbres!...»

Alors Berthe: «Revenez, revenez, ô Sulamite, afin que nous vous
considérions.»

La Sulamite continua: «Mon Bien-Aimé est blanc et vermeil, vous le
distingueriez entre dix mille. Ses joues sont comme de petits parterres
de plantes aromatiques. Les jambes sont comme des colonnes de marbre,
posées sur des bases d’or. Mon Bien-Aimé est comme un bouquet de
myrrhe, puisse-t-il demeurer entre mes mamelles!»...

«Pas un mot de plus, Mademoiselle!» cria la Comtesse, debout, pâle
de colère. «Je vous l’avais bien dit, ma mère; Monsieur le Curé,
excusez-nous. Pour votre fête, cette ridicule et profane mascarade!...»

«Ridicule mascarade, le _Cantique des Cantiques_...» balbutiait la
Gouvernante, simplement surprise, sincèrement désolée.

Les deux fillettes restaient debout, gauches et décontenancées. On eût
dit deux traversins noués par le milieu, ou deux sacs de farine.

«Allez ôter ce carnaval, petites sottes!» vociféra Henriette, au comble
de la fureur.

O Berthe, ô Noémi, c’était évidemment le _Petit Savoyard_, de Guiraud,
qu’il eût fallu que Mademoiselle vous fît apprendre!...



LIV


Trois jours après, Mademoiselle était remerciée: la Comtesse avait
trouvé, largement ouvert sur le pupitre de l’Institutrice, et tout
souillé de macules artificielles, mais naturistes, dont l’auteur en
avait volontairement zébré le revers, le numéro XXVIII de l’_Assiette
au Beurre_ (12 octobre 1901) intitulé: LES EMMERDEURS.



LV


Il y avait eu un chant du Cygne. Mademoiselle gardait rancune du peu
d’enthousiasme marqué pour son projet de solo. Une occasion s’offrit à
elle, d’une revanche à la fois discrète et retentissante. On l’avertit,
plusieurs jours d’avance, qu’elle devrait accompagner ses élèves à une
messe basse, qui serait célébrée, dans le village, pour le repos de
l’âme d’une paysanne, naguère employée au château.

Cette modeste cérémonie suivait son cours, en présence de quelques
ouailles, quand celles-ci eurent l’étonnement d’entendre résonner
la voix enrouée d’un orgue-chaudron qui n’avait pas parlé depuis
des lustres. C’était un affreux instrument, sorte de _tacot_ de la
musique, jadis acheté d’occasion dans une basilique de banlieue. Depuis
longtemps on avait dû renoncer à en faire usage. Le _bourdon_ et le
_prestant_ s’y confondaient; son rythme devenait poussif; et quand
on risquait le _Grand Jeu_, il semblait qu’un vol de canards enragés
se fût déchaîné dans l’abside. Néanmoins, Berthe, déjà bonne petite
Sainte Cécile, réussit à dompter ces éléments et plaqua de nobles
accords. Noémi soufflait. Tout à coup, une voix s’éleva «pareille au
bruit des Grandes Eaux» comme la voix apocalyptique. C’était l’organe
de Mademoiselle, qui chantait _Sulla tomba oscura_, de Beethoven. Les
ondes sonores emplirent le vaisseau avec une richesse incroyable,
si l’on en croit la rumeur populaire et, peut-être, avec un style
surprenant. Mais personne ne se trouvant là qui pût en juger, la chose
resta obscure, comme la tombe du morceau.

Les fillettes certifièrent avec exaltation que «c’était magnifique».
Une femme de chambre, secrètement interrogée, répondit qu’elle «se
croyait au théâtre». Des paysans affirmèrent que ça leur avait paru
«bien gentil». Des voisins, un maréchal-ferrant et des batteurs
de fléau, que le timbre fit s’interrompre de leur bruyant labeur,
n’étaient pas loin de penser, dans ce bourg encore dévot, qu’il ne
s’agît là d’un miracle. Le chant fut perçu à une grande distance. Un
sourd l’entendit. Un vitrail se brisa.

Pour éviter de nouveaux désagréments, la famille feignit d’ignorer.

Quant à Monsieur le Curé, il se déclara flatté du rehaut qu’un tel
concours apportait à cet humble obit célébré dans sa paroisse; mais,
d’une part, l’exception pouvait créer des jalousies; et de l’autre, une
santé (la sienne) qui exigeait des ménagements, s’accommoderait mal
d’une récidive aussi sonore; le saisissement causé par un tel mélange
du grave et de l’aigu lui ayant, à ce brave desservant, au beau milieu
du _memento_, ce fut son expression, «donné des tranchées».



LVI


Seule, la petite Berthe rencontra sa Gouvernante, dans un corridor,
à l’heure des apprêts du départ. Mademoiselle l’embrassa et lui dit
son chagrin de n’avoir pu réaliser, avant ces événements, une belle
audition de Walt Witmann, à laquelle elle attachait une importance
toute particulière; mais qu’elle regrettait surtout de devoir partir
sans avoir pu faire interpréter, par sa chère petite élève, _le pas de
la Joueuse d’osselets, dansant de joie, sur le rivage de Chalcis, en
face de la Mer_. Cette danse devait être exécutée, pieds et jambes nus.
Miss Winter avait, dans cette intention, correspondu avec la Maison
Liberty, qui venait d’expédier les paquets.

Et la fillette pleura, en admirant la mousseline de soie.



LVII


Tout le monde était au salon, quand Mademoiselle quitta sa chambre
pour se rendre à la gare. Personne ne sortit pour lui dire adieu. Ce
qui restait dû de ses appointements lui avait été remis par une femme
de service, et dans une enveloppe cachetée. Pas un mot de remerciement
n’accompagnait la somme. L’Institutrice répondit par un «solde de tout
compte» qu’elle avait signé et déposé parmi des cartes de visites, sur
le plateau de Danaos. Ce devoir accompli, elle descendit le perron.
Seul, Prosper, le maître d’hôtel, l’accompagna jusqu’à la voiture, en
portant les sacs et les skis de la répudiée, à laquelle il souhaita bon
voyage. Elle lui glissa un billet de cinquante francs, dans la main,
qu’elle serra.

Il avait toujours eu un faible pour la Gouvernante, qu’il servait
avec soin, la protégeant contre les rancunes de l’office. Un soir de
grand dîner, à l’heure de la desserte, Miss Winter traversait la salle
à manger pour transmettre un ordre. Elle aperçut le vieux serviteur
en train de boire ce qui restait d’un vin de dessert qu’elle avait
laissé. Il se tourna vers elle, et s’excusa, en ajoutant avec bonhomie:
«Mademoiselle est la seule qui ne me dégoûte pas ici.»



LVIII


Le soir du départ de la Gouvernante, Noémi eut des convulsions. Sa
douleur, un instant muette, avait éclaté avec excès. C’était une enfant
un peu bornée, pour laquelle Mademoiselle multipliait les neuvaines, à
Saint Goar, patron des «demeurés».

L’enfant s’était prise, pour son Institutrice, d’une passion
incroyable. On craignit pour ses jours. Elle fut, une huitaine, entre
la vie et la mort. Quand elle se releva, elle était fort pâle. Une
légère déformation de visage survécut à l’attaque et «pourrait bien
ne jamais disparaître», au dire du Docteur qui exigea, sous peine de
rechute, que le nom de Miss Winterbottom ne fût jamais prononcé, en
entier, devant son ancienne élève.



LIX


Les jours qui suivirent le départ de l’Institutrice amenèrent la
découverte d’une succession de pot-aux-roses.

D’abord, elle avait laissé, pour les enfants, deux cadeaux de Première
Communion, deux volumes trop beaux, d’anciennes éditions, aux reliures
rares; l’une d’elles--et cela augmentait encore le délit--aux armes de
la Pompadour!...

Le premier de ces deux livres, pour Berthe, c’était _Les Sept Châteaux
de l’Ame_, de Sainte Thérèse, sur lesquels elle avait tracé cette
épigraphe de Swedenborg:

«La présence des enfants constitue une grande part du Ciel.»

Le second, c’était, pour l’autre communiante, _les Dix-Huit Pas
d’Angèle de Foligno_. Sur cet opuscule, Mademoiselle avait inscrit ces
deux vers de Victor Hugo:

  «Je regarde une rose faire
  Sa première Communion.»

«Tout cela est impie et fou!» s’était écriée la Comtesse. Et elle avait
confisqué les ouvrages.

Ensuite, une courrier continua d’arriver, qu’Henriette prit sur elle de
décacheter, pour s’assurer qu’il ne contenait rien qui fût attentatoire
à la dignité de la maison, Ce fut agir sagement. Elle découvrit que
l’Étrangère entretenait des relations suivies avec l’_Intermédiaire
du Chercheur_ et le _Petit Office des Curieux_, que son érudition
touche-à-tout lui permettait de renseigner sur des textes dont on
ignorait la provenance.

C’est ainsi que Miss Winter n’ayant pu notifier assez tôt son
changement de place, une lettre de remerciements la chercha encore au
Vert-Marais. Elle provenait d’un correspondant, pour qui l’Insulaire
avait retrouvé le berceau de deux étranges phrases. La première disait
simplement: «Plusieurs autheurs dignes de foy disent qu’il y a des
hommes, lesquels ont assez de lait aux mamelles pour nourrir un enfant.
Ce qui prouve que ce n’est pas la suppression des ordinaires qui fait
que les femmes en ont lorsqu’elles sont nourrices...» etc.

A son tour, l’autre phrase s’exprimait ainsi: «Chez les peuples
primitifs, l’homme et la femme sont souvent difficiles à distinguer
l’un de l’autre.»

La lettre contenait des timbres-poste, destinés à un règlement.
L’Irlandaise n’ayant pas laissé d’adresse, la Comtesse les employa pour
sa correspondance et en versa le montant à la Caisse des Enfants de
Marie.

Il vint aussi une épître d’un bouquiniste qui avertissait sa cliente
qu’il tenait à sa disposition l’_Éloge du Pou_, de Heinsius, et ne
tarderait pas à lui procurer, selon la demande qu’elle en avait faite,
_l’Art de méditer sur la garde-robe_.

Une enveloppe fut encore trouvée, à l’adresse de Mariani. Elle
contenait ces simples mots: «Dans Enrico Caruso, il y a Coca.»



LX


Mais ce n’était encore rien; il y eut plus extraordinaire. En visitant
la salle d’études, le Comte trouva, derrière un meuble où l’objet
avait glissé, un cahier qui portait ce titre, inscrit de la main du
Professeur:


QUESTIONNAIRE

POUR L’ANNÉE CONSÉCUTIVE A LA PREMIÈRE COMMUNION

 Quel est le peuple chez lequel les femmes conçoivent à cinq ans
 et meurent à huit?--Quel est celui dont l’odeur fait fuir les
 crocodiles?--Quelle partie du monde a donné naissance à des hommes qui
 portent, dans un œil, une prunelle double, et dans l’autre, l’effigie
 d’un cheval?--En quelle autre région du globe les hommes ont-ils
 les pieds tournés en dedans, et huit doigts à chaque pied?--Dans
 quelles circonstances les femmes mettent-elles au monde des enfants
 privés d’ongles?--Comment se nomme le serpent qui a une tête au bout
 de la queue?--Est-il vrai que l’ibis puisse être considéré comme
 l’inventeur du clystère?--Quel est l’oiseau qui devient chauve à
 la saison des raves?--Dans quel pays les perdrix ont-elles deux,
 cœurs?--Quelle sorte d’animal est appelé «ficedule» en automne
 et, l’hiver, «mélancoryphe»?--Quelle est la durée de la vie des
 ichneumons?--Quel rapport unit les lobes du foie de la souris avec
 les phases de la Lune?--Pourquoi les fourmis ne touchent-elles pas
 au second des lobes du foie de la grenouille buissonnière?--Le nom
 de l’animal dont le second estomac présente un tuf noirâtre propre à
 servir de remède dans les accouchements laborieux?--La vulve d’une
 truie primipare est-elle préférable quand elle s’appelle _ejectitia_
 ou lorsqu’elle se nomme _porcaria_?--Le nom du vent qui féconde les
 cavales, en Espagne?--Le nom de la pierre qui présente une sorte
 de grossesse?--Celui des œufs pondus par certaines poules, sans
 l’approche du mâle?--Quel prix fut payé le rossignol blanc que l’on
 offrit à Agrippine?--A quelle espèce appartenait le poisson qui, sous
 le règne de Caligula, fut payé onze cent soixante-huit de nos francs,
 par Asinius Celer?--De quel bois étaient les tables dont il est dit
 que Cicéron en posséda une, qui valait deux cent dix mille francs
 de notre monnaie; Juba, une autre de deux cent soixante-deux mille
 francs; et Céthègus, une troisième, de deux cent quatre-vingt-quatorze
 mille?--Quel est le Roi d’Épire dont le gros orteil guérissait des
 affections de la rate; le Prince qui vint au monde les pieds les
 premiers; quelle est la Princesse qui couva un œuf de poule et le fit
 éclore; celle qui traînait à sa suite cinq cents ânesses pour son bain
 de lait?--A quel vin Livie Augusta, qui passa quatre-vingt-deux ans,
 attribuait-elle sa longévité?--Quelles sont les phases de la Lune que
 Tibère observait pour se faire couper les cheveux?--Quel territoire
 avait fourni les juments hermaphrodites qui s’attelaient au char de
 Néron?--Le nom de cette ancienne Romaine qui n’a jamais craché et de
 ce personnage consulaire qui n’a jamais éructé?--Le nom de ce Grec
 qui récitait, comme s’il les avait eus sous les yeux, tous les livres
 d’une bibliothèque; de cette comédienne qui parut sur le théâtre
 pendant cent ans; de cet historien qui paya vingt et un mille de nos
 francs un plat de langues d’oiseaux _ayant parlé_; de ce personnage
 qui, proscrit par les triumvirs, fut trahi, dans sa cachette, par les
 parfums qu’il exhalait; de cette femme qui mit des boucles d’oreilles
 à une murène qu’elle aimait; de cette joueuse de lyre du Roi Ptolémée,
 qui fut chérie à la fois par une oie et par un bélier; du poète dont
 la maîtresse obtint les faveurs d’un éléphant; de l’arbre pour lequel
 se passionna l’orateur Passiénus Crispus, au point de l’arroser avec
 du vin, de l’étreindre, et de se coucher auprès de lui?--Le changement
 des femmes, en hommes, est-il une fable?--Sous quels consulats une
 fille devint-elle garçon, à Casinum; et Arescon (lequel avait porté le
 nom d’Arescuse et pris mari) prit-il femme, après qu’il lui eut poussé
 de la barbe?

Puis, comme grisé par ce tournoiement d’exceptions et cette valse de
monstruosités, le questionnaire s’achevait sur cette bacchanale:

 Est-il vrai qu’une baguette de myrte, portée à la main, exempte de
 fatigue les voyageurs; que le faîne donne de la gaîté aux cochons;
 qu’il y ait des arbres qui dorment; que les cailles soient sujettes
 à l’épilepsie; que les perdrix soient lubriques au point qu’il leur
 suffise, pour concevoir, d’entendre la voix du mâle; que la femme
 d’Egnatius Mecenius ait été tuée à coups de bâton, pour avoir bu
 du vin au tonneau; qu’un serpent ait aboyé, lors de l’expulsion
 des Tarquins; que le seul remède contre la rage soit la racine de
 cynorrhodon; que Sémiramis ait été amoureuse d’un cheval _usque
 ad coïtum_; que l’eau dans laquelle on a trempé une chouette soit
 souveraine contre la pépie; que Zanclès de Samothrace ait vu repousser
 ses dents à l’âge de cent années; qu’Aristodème de Messènes, qui tua
 trois cents Lacédémoniens, avait le cœur velu; que le caritoblepharon
 soit efficace dans les philtres d’amour?... Et cætera, et cætera.

Sur la fin de cet opuscule, Mademoiselle affirmait ne pas vouloir
borner à la seule antiquité son exégèse tératologique, mais l’appliquer
à toutes les époques de l’Histoire, et la conduire jusqu’à nos jours.

Le Comte se félicita du hasard qui le faisait seul confident de ce
manuel inouï. La nécessité d’en cacher l’existence à son épouse ne lui
parut pas douteuse; mais il crut devoir consulter sa mère, sans lui
détailler le factum. Comme il l’interrogeait sur le placement auquel
semblait, suivant elle, devoir aboutir tant de science, la vieille
répondit: «Dans les latrines.»

Charles songeait à suivre le conseil; survint Demelly, qui s’offrit à
escamoter le répertoire litigieux et, l’ayant obtenu, sous condition
de silence, rentra chez lui pour vérifier, dans de poudreux bouquins,
l’exactitude, qui s’avéra, de tout ce que son ami tenait pour des agues
ou des loufoqueries.



LXI


Averti par cette fâcheuse trouvaille, Charles craignit qu’Henriette
n’en fît quelqu’une du même genre et ne se rencontrât, à son tour,
avec un nouveau spécimen des compilations de Miss. Ténébreusement, il
continua ses fouilles. Bien lui en prit. D’un calepin encore traînant
et que Jacques déchiffra, il résulta que l’Institutrice préparait
un Essai sur Mademoiselle Deluzy, celle de ses sœurs en servitude
rebellée, que l’Histoire a rendue responsable d’un crime historique.
L’Étrangère rédigeait aussi un mémoire sur la Papesse Jeanne, et un
autre sur la Chevalière d’Éon, sans oublier une étude approfondie sur
le cas de Madame Bulteau.

Il y avait encore une «Lettre aux Survivants de l’Aristocratie». Cette
lettre débutait ainsi: «Vous êtes ce qui reste des palmes de ce beau
châle de cachemire, que représentait naguère ce noble groupe dont vous
faites encore partie, d’autant plus respectable qu’il est vaincu. Ces
palmes, portées par vos ancêtres (qui les transposaient dans l’ordre de
la gloire), elles sont rongées par ces grosses mites qui s’appellent
Mesdames... (il y avait les noms!) Or, au lieu de leur opposer le
camphre de votre dédain, vous leur souhaitez bon appétit, que dis-je?
vous gobez leurs dîners!»

Des notes pour la rédaction de ces divers travaux s’entrecoupaient
d’adresses et de panacées: les «lotions kallo-poïétiques», le
«plastikos», un masque à porter, la nuit, pour empêcher les
«boursouflures en bajoues et les mentons superposés»; la «toile
divine», un préservatif contre la patte d’oie, lequel se pouvait
employer «partout où les rides sont susceptibles de se produire».
Enfin, un «corset dermophile, pour la réfection de la gorge.»

Mademoiselle préconisait encore l’efficacité des lunettes rouges,
contre le mal de mer, l’emploi de la bière pour le lavage des cheveux
dorés; mais, en revanche, voyait toutes sortes d’inconvénients
sibyllins à la mode des oiseaux naturalisés, pour la garniture des
chapeaux, non moins qu’à l’usage des robes vertes.

Le carnet ne fut pas jugé digne de rejoindre le questionnaire
abracadabrant, et dut se contenter du sort auquel ce dernier s’était vu
condamner par la Némésis de la châtelaine.

Ceux qui seraient tentés de juger sévère une pareille décision,
changeront-ils d’avis, en apprenant qu’à tout ce fatras se joignait
un projet de brochure: _De l’heureux emploi des cocus dans les
Administrations_?

L’Insulaire prétendait avoir observé que le cornard, pour se
réhabiliter de ce qui lui avait mérité ce titre, ne demandait qu’à
faire montre et preuve, sur tous autres terrains que celui du lit,
d’une infinité de trésors et de valeurs.



LXII


Il était huit heures du matin; Charles, encore au lit, finissait de
prendre son café au lait. Il fumait un cigare initial, auquel il
attribuait un pouvoir laxatif et qu’il désignait, à cause de cela, d’un
titre à la fois ridicule et indécent. Le fumeur fut étonné de voir
reparaître Prosper, qu’il savait, à ce moment-là, occupé ailleurs,
pour un temps assez long: le jardinier voulait parler à Monsieur
le Comte.--Çà, c’était plus qu’insolite, extraordinaire. Bourgault
(Mademoiselle, on s’en souvient, l’avait surnommé Pilois) ne sortait
guère de son potager, tout juste pour apporter les légumes à la
cuisine et, les fruits, à l’office. On le fit monter. D’abord, dans
ses galoches plates qui sont comme la doublure des sabots quittés, il
se balança, d’un pied sur l’autre, au-devant du lit de son maître, et
faisant passer, de droite à gauche, sa casquette qu’il tenait à la
main, d’un air ensemble embêté et tragique. Charles l’observait en se
grattant la tête, interrogatif et un peu niais.

«Qu’y a-t-il?» demanda enfin ce dernier.

«Il y a, Monsieur le Comte,--lui répliqua l’employé,--que je viens
de faire une découverte qui n’est pas ordinaire...» Il s’expliqua.
Bellotte, la chienne de chasse, qui l’accompagnait dans sa tournée
matinale, était tombée en arrêt devant une touffe de dahlias, puis,
après avoir gémi, hurlé, donné des signes d’inquiétude et de dégoût,
se mit à déterrer du massif un objet affreux, que le témoin prit,
à distance, pour un long gant déchiqueté, mais qui, finalement, se
trouva être un bras, un bras humain, mi-desséché, mi-putréfié, hideux
et fétide. Bourgault l’avait caché sous une cloche à melons, dans une
cabane.

Charles écoutait ahuri, hébété, stupide: «Êtes-vous bien
sûr--dit-il--que ce n’est pas une peau de lapin, ou quelque charogne
amenée à cet état par l’humidité de la terre?--Bourgault se montra
froissé: «Si Monsieur me croit capable de prendre un bras d’homme pour
une peau de lapin--fit-il--Monsieur peut venir voir.»

Charles le congédia et lui donna rendez-vous dans l’Orangerie, après
avoir recommandé le silence. Il n’y avait pas de quoi se vanter de ces
trouvailles-là.

Une heure après, d’Entragues arrivait chez Demelly, l’horrible objet
s’étant trouvé cruellement conforme au signalement du jardinier. Toute
idée de crime semblait néanmoins devoir être écartée; personne n’avait
disparu dans le pays.

Le voisin bouquinait déjà, dans son cabinet de travail. Charles fut
surpris, mécontent même de le voir sourire à son récit pathétique.
L’embarras, qui sait? peut-être les tracas policiers où un tel incident
pouvait jeter de vieilles relations, y avait-il là motif de s’égayer,
pour un ami de vingt ans?

«Rassure-toi, mon vieux--conclut celui-ci--c’est encore un tour de ta
gouvernante.» Et il rappelait l’arrivée de certain envoi, quelques
semaines passées, une caisse, encore une caisse! expédiée par une
clinique; puis l’emprisonnement, sous prétexte de migraine, de
l’Institutrice enfermée dans sa chambre comme dans une ville assiégée,
au point de se faire passer des vivres par la fente d’une porte qui
laissait, elle, passer une odeur fade, un relent nauséeux que ne
s’expliquaient pas les domestiques. Plus de doute, Miss Winter s’était
fait expédier, par un carabin, un fragment de cadavre, pour ses études
d’autopsie et de dissection, dont, à ce moment-là, elle était férue.

Charles, convaincu et penaud, tout de même requinqué par tant de
vraisemblance, remonta dans sa charette anglaise. Demelly était
décidément l’ami sûr. Madame même ne serait pas mise au courant.
Bourgault, à la nuit tombée, inhuma, dans le voisinage d’une mare aux
grenouilles, le fragment brachial de ce qui avait été un peu d’humanité
vivante et dolente.

Plus tard, les deux voisins se souvinrent de l’air allègre et amène
dont Miss avait étonné, en sortant de son incarcération volontaire. On
crut qu’elle s’était purgée. Tout le jour, elle fut de complaisance
inlassable, de grâce agressive, au point de tourmenter de _tarentelles_
et de _toccatas_, de _polonaises_ et de _chacones_, jouées avec un brio
qu’on ne lui connaissait pas, le piano de la famille.

Et Demelly se rappela ce détail, qui l’avait alors intrigué: une légère
tache mêlée de noir et de rouge, qui, sur le poignet en lingerie de la
pianiste, mettait une gouttelette de sang caillé, pareille à une bête à
bon Dieu, attirée par les accords de Chopin et de Liszt.



LXIII


Mademoiselle eut une de ces chances dont la Providence
bienveillante--ou le Hasard aveugle--entrecoupe parfois la déveine.
Elle fut engagée, séance tenante, dans un intérieur Italien dirigé par
une veuve qui voulait faire apprendre l’anglais à sa fillette. Cette
Dame demeurait avec son frère. Tous deux avaient hérité une collection
extraordinaire, d’un vieux prêtre, sorte de Cousin Pons Florentin,
autant dire un Sauvageot de la Péninsule.

Il y avait là, sans compter les toiles célèbres et les meubles
historiques, toutes les majoliques, des églomisés, des arcenciélés et
des murrhins, des champlevés, des bronzes patinés, des marbres blonds,
des ivoires fouillés et dorés, des cuirs gaufrés, des bois ajourés, des
porcelaines intactes dont les débris auraient eu plus d’éclat et plus
de valeur que des émeraudes et des turquoises; il y avait des lustres
qui paraissaient des jets d’eau solidifiés, des brocatelles plus
lourdes que des orfrois, des cuivres qui auraient pu servir de bijoux
à une Joséphine. Les connaissances de Miss Winter seraient précieuses
pour l’établissement d’un catalogue dont la rédaction alternerait avec
les dictées étrangères. On s’applaudissait mutuellement d’une rencontre
qui semblait devoir donner satisfaction d’un côté et de l’autre,
d’autant mieux qu’une part de l’initiative en revenait à Demelly.
En confidence, peu après son départ, Mademoiselle lui ayant écrit,
il l’avait secrètement adressée à un gros bonnet du Pacifisme qui,
d’emblée, avait offert ce poste.

Soudain, tout se gâta.

Pour la première fois depuis l’arrivée de l’Institutrice, la famille
reçut. Le sanctuaire, naguère jalousement gardé par l’abbé fameux,
on le vit envahir par des invités qui ressemblaient à une bande
d’excursionnistes Cook. Tout cela circulait parmi les chefs-d’œuvre,
avec infiniment moins de compréhension que les personnages de
_l’Assommoir_, au milieu des tableaux du Louvre. Coupeau, lui,
goguenardait devant les cuisses de l’Antiope. Aucun de ces invités ne
souriait même devant un nu de Cranach ou une fantaisie de Breughel.
Tous ces gens étaient faits pour passer leur vie dans une pièce
tendue d’un papier à quinze sous le rouleau, répétant à satiété une
scène de guinguette ou une bergerie Louis XVI. C’était aussi comme
les pensionnaires du Professeur Plume, qu’on aurait lâchés dans une
pinacothèque privée. Mieux encore, on eût dit les Mercenaires de
Salammbô, s’apprêtant à briser les coupes, avec d’autres choses d’art
«dont ils ne comprennent pas l’usage», dit Flaubert, «et qui, à cause
de cela, les exaspèrent». L’Irlandaise se souvint aussi de la belle
parole de Villiers: «Nul ne comprend que ce qu’il peut _reconnaître_.»
Personne ne reconnaissait rien.

Les bibelots non plus ne reconnaissaient pas de tels spectateurs.
Une dame portait une coiffure en forme de rond de cuir, à propos de
laquelle l’Insulaire eut un souvenir de famille. Elle pensa: «Le rond
de cuir, c’est l’auréole de Bottom.» Une autre vieille grosse dame
Yankee, Madame Boose, ressemblait à un «crapaud de Chantecler.... après
le sifflet». Ainsi la jugea un artiste qui s’enfuit d’effroi. Une
troisième dame parla d’Aimé Morot devant un Roger Van der Weyden. C’en
était trop. Mademoiselle disparut.

On l’aurait jugée souffrante, si l’on avait pris garde à sa
disparition, qui passa inaperçue.

Deux heures après, quand on s’avisa qu’elle était absente, un
domestique vint dire qu’elle était partie.

«Vous voulez dire sortie», répliqua la veuve. Non, partie avec son
bagage et pour toujours, sans réclamer le salaire dû, qu’on ne sut
jamais où lui adresser.

La fugitive avait cru de son devoir de reconnaissance d’aller trouver
directement, à Paris, le personnage qui lui avait valu cette position
distante, mais lucrative. Elle lui narra l’épisode. Il fit quelques
objections... qui ne furent pas entendues.

Miss n’avait pas voulu prolonger son séjour chez des personnes dont
la façon de faire répondait à cette définition de l’Écriture: «_Dare
sanctum canibus[3]!_»

Nulle rancune, vraiment, ne l’animait contre ces aimables seigneurs;
mais, à qui ne se sentait ni le droit de les admonester, ni le pouvoir
de les éclairer, leur voisinage devenait redoutable, générateur de
quotidiens endolorissements, de permanents et cuisants malaises.
Mademoiselle ne voulait pas participer à ce qu’elle appelait une
profanation, un sabbat bourgeois dans un lieu saint; _non, elle ne le
voulait pas_. Ses yeux brillaient de la flamme du _De Viris illustribus
Romæ_. C’est difficile de conseiller des compromissions à une personne
qui vous répond comme si elle était Horatius Coclès.

Puis, l’intransigeante fille se répandit en sentences augurales.
D’abord, elle cita (elle citait toujours!) elle cita la réflexion
indignée de Madame Valmore: «Et Dieu voit cela!» que suivit à son tour
celle de Daudet: «Il y a des moments où Dieu n’est pas raisonnable!...»

«Mais, Mademoiselle...», objectait le Pacifiste. Elle répondait: «Ils
font fouler par des troupeaux les tapis de la mosquée.»

«Cependant, Mademoiselle...», poursuivait l’interlocuteur. Elle
continuait: «Après le départ de tels invités, on ne sait qu’une chose,
c’est que la fiente des oiseaux est plus petite que la déjection des
aumailles.»

«Vous allez trop loin, Mademoiselle...», s’exclama le monsieur. Et elle
conclut: «Dieu les avait nommés gardiens de la Maison de Scaurus, et
ils y ont installé le _Five o’clock d’Augias_!»

Avisé de cette nouvelle escapade de sa protégée, Demelly se donna bien
de garde d’en souffler mot à ses voisins.



LXIV


Avec la délicatesse qui était en elle, et lui faisait pardonner
certains travers, Mademoiselle tint à renseigner Demelly sur les motifs
de son abdication. Ce qu’elle avait énoncé au Pacifiste, elle l’écrivit
au hobereau.

Une autre chose que l’insurgée ne pardonnait pas à ses nouveaux
maîtres, sympathiques mais irréfléchis, c’était ce qu’elle dénommait
du titre irrespectueux de «chambardement»; à savoir: remuer de
vénérables objets, les déloger des places que le propriétaire décidé,
mais décédé, avait, il semble, résolument et pour toujours, assignées
à ses richesses presque sacrées, ou de leur associer des trouvailles
insuffisamment authentiques. C’est ainsi que, dans un angle, rendu
naguère presque pythien par la solennité d’un portrait de Sibylle, on
voyait se suspendre impudemment la ceinture de chasteté de Lucrèce
Borgia.

Une fois narré le détail de cette aventure, la correspondante changea
de sujet. Une Troupe Italienne triomphait alors à Paris. Miss, qui
l’était allée voir, donna son avis sur le spectacle composé d’opéras
démodés, montés avec luxe, et qu’elle se permit de comparer à ces repas
du Siège, tout du long desquels l’art des cuisiniers et l’astuce des
coulis rendaient supportables la dureté du cheval, l’impureté du rat et
la médiocrité du chien.

Puis, elle fit encore un brusque saut de côté dans la Littérature,
grâce auquel l’épître se terminait ainsi (empressons-nous de l’ajouter)
avec une irrévérence plus encore à plaindre qu’à blâmer:

«Et pendant ce temps-là, Madame Guillaume Beer fait l’éloge de Monsieur
Charles de Pomairols, en attendant que Monsieur Charles de Pomairols
fasse l’éloge de Madame Guillaume Beer. _Vicinus vicinum fricat._»

Enfin Mademoiselle revenait à la musique, en guise de _coda_. Au cours
de ce rapide passage dans la Ville Lumière, sa bonne étoile la fit
assister à une Matinée Artistique; elle y entendit Madame Charles Max,
vêtue de son éternel fourreau esthétique, et zézayant du Widor.



LXV


Cette même matinée offrit encore à Miss un sujet d’amusement. Il y
avait là une Dame Chilienne surchargée de bijoux énormes qu’elle
portait, d’ailleurs, sans affectation, parce qu’elle les avait, et
qu’il faut bien se faire honneur de ce qu’on a. Survint une petite
personne, à la fois entravée et agitée, dont toute la parure consistait
en un pendentif genre faux Lalique. D’un coup de monocle circulaire,
elle avisa notre bijoutière et résolut de lui en remontrer (Henriette
aurait dit «boucher un coin») dans le sens de l’éclat. Donc, elle se
mit à lui dégoiser, séance tenante, un Gotha de facture, au cours
duquel s’entre-choquaient des prénoms et des principautés, des duchés
et des particules. Il y avait des morganatiques et des médiatisés, des
_Anna_, des _Marie_, des _Rose_ et jusqu’à des _Violette_. Une fois
asséné ce coup de caveçon pseudo-aristocratique, la petite personne
s’éloigna, fière de son effet, sûre de son fait.

La Chilienne qui, pendant ce temps-là, roulait de ses cabochons et
clignait de ses facettes, demeurait à la fois indifférente et effarée:
«Pourquoi est-ce qu’elle m’a dit tout ça?» conclut-elle simplement
dans l’oreille de sa voisine. Celle-ci, qui était maligne, songeait,
avec cet intérieur tutoiement qui fait justice des écrins: «Elle t’a
dit tout ça pour les beaux yeux de tes pierres. Son pendentif n’étant
pas de force à lutter avec tes solitaires, elle t’a sorti ce qu’elle
considère comme des carats sociaux dont, malheureusement, plusieurs
sont en _toc_.»

Mademoiselle faisait encore son profit d’une histoire de peintre,
un peintre dont François Premier n’aurait peut-être pas ramassé le
pinceau, mais dont le Baron de Nucingen et le Père Grandet auraient
écouté les conseils. Les hésitations de sa brosse cherchaient à se
consoler avec les erreurs de sa plume. Celle-ci, donc, s’étant exercée
à propos d’une troupe de ballets étrangers, rendit hommage de son
mieux (qui était le moindre) à tous les sujets, sauf un, qui était
le premier, dont le mérite lui échappait au point qu’il s’abstint de
le mentionner. Entre-temps, des voix autorisées ayant proclamé cette
grande artiste, notre Grassou, qui avait omis de la nommer, résolut de
la peindre et entreprit de la «raser» (toujours selon le vocabulaire
d’Henriette) pour obtenir des séances, lesquelles devaient débuter par
des photographies.

La Dame vint, posa devant l’appareil qui devait fournir au peintre les
_positifs_ éléments d’un chef-d’œuvre... et, deux jours après, _reçut
la note du photographe_, qu’elle régla (_sic!_). Comble de dommage et
de déveine, ces photographies, assez niaises pour représenter une Arabe
dans une attitude Égyptienne, avaient été prises devant un buste, qui
avait tout l’air d’être celui du dieu des Vents!

Notre institutrice en disponibilité, qui recueillait, en vue d’une
prochaine éducation, des exemples de valeur morale, nota celui-ci,
dans son calepin, au-dessous de cette rubrique appropriée: _Exquise
Délicatesse_.

Une autre rubrique était encore la suivante: _Suprême Éloge_. «Quelle
est, disait l’Étrangère, sous cette inspiration, la plus belle louange
qui se puisse adresser à un propriétaire faisant les honneurs de sa
nouvelle résidence? Serait-ce, par exemple, de dire: «Vous voici enfin
logé conformément à votre mérite...» ou bien: «Que ce cadre est digne
de vous!» Grave erreur! Le compliment qui, pour sembler un peu inverse,
n’en apparaît pas moins comme le plus complet, parce qu’il émane
véritablement de la sincérité, de l’émotion, de l’élan, sera celui-ci:
«_Voilà ce qu’il nous aurait fallu!_»

C’est ainsi qu’un frère, renseigné sur les effrayants résultats d’une
opération faite à son frère, s’était écrié, non pas: «Comme il a dû
souffrir!» mais: «_Il faudra que je me surveille!_»

Ceci fut encore conté. Sollicitée pour une entreprise de charité,
une dame-auteur riche et pingre avait répondu: «Je vous donnerai mon
talent.» Elle n’en avait point. Une autre dame, en tête d’un petit
bouquin de vers offert à un homme de génie, avait écrit: «Devant qui je
suis sans orgueil.»--Pourquoi en aurait-elle eu?

On voit que la visiteuse n’avait pas perdu son temps à ce thé
philosophique.

Il en fut de même à certain dîner chic où elle figurait en guise de
bout de table. Miss entendit une invitée de marque dire, de leur
hôte, que c’était un Abailard naturel qui aurait pu jouer le rôle des
chapons, sans le secours du couteau, et garder le sérail sans plus de
cérémonie. Il en résultait que la patronne aurait, elle-même, pu jouer
le rôle de _la Vestale_, sans Spontini, et d’Iphigénie, sans Tauride.

L’Irlandaise, qui avait la bosse de la reconnaissance, jugea que, du
fait d’une telle conviée, c’était mal remercier d’avoir été invitée à
«bouffer» dans la pâte tendre.

En faisant choix de cette expression, L’Insulaire députa, dans la
direction du Vert-Marais, un souvenir à la fois ironique et attendri.



LXVI


Le mauvais plaisant avait reçu, d’un publiciste, une lettre qui
renfermait cette phrase: «_En principe_, l’Académie Française,
_pour quiconque tient une plume_, demeure _la plus désirable des
récompenses_, le _couronnement_ et comme la _consécration de toute une
carrière_.»

Il répondit: «Monsieur, je débute par n’être que partiellement de votre
avis. Tout dépend de la place que l’on occupe, sous la coupole, et des
voisins qu’elle vous assigne, quand vous siégez.

«S’asseoir entre Monsieur France et Monsieur Loti, Monsieur Loti et
Monsieur Barrès, doit être tenu pour une bien désirable récompense;
mais, si avoir, à sa droite, Monsieur Prévost et, à sa gauche, Monsieur
Doumic, peut occuper le temps d’un dîner pas trop long, en faire le
couronnement et la consécration d’une vie d’effort et de travail ne
devrait-il pas sembler exagéré?

«Peut-être, même sans doute, prendre place entre Balzac et Michelet,
Gautier et d’Aurevilly, Veuillot et Hello, Baudelaire et Verlaine,
aurait-il représenté naguère plus de couronne et de sacre, que le fait
de se sentir enclavé entre Camille Rousset et Camille Doucet, encastré
entre Boissier et Legouvé.

«En un mot, certains fauteuils, pas énormément, se terminent par des
auréoles; mais beaucoup commencent par des ronds de cuir... et s’en
tiennent là.

«Vous conviendrez, Monsieur, que, _pour quiconque tient une plume_»,
il y a lieu, «_en principe_», d’établir une différence bien nette,
entre les deux formes de «_couronnements_» indiqués par ces deux sortes
de nimbes.

«En outre, et enfin, se rassembler quarante, pendant quarante ans, dans
l’espoir vain de décider l’orthographe du mot _bluet_ et de préciser
le sexe du vocable _automne_, ne saurait-on imaginer une plus sûre
apothéose pour _une vie d’effort et de travail_?

«Veuillez agréer, Monsieur, etc...»



LXVII


L’année suivante, les anciennes élèves de Mademoiselle s’approchèrent
de la Sainte Table. Personne ne fut admis à remplacer l’Institutrice.
L’expérience avait averti. On avait bien pensé à prendre une Suissesse,
Kettly Schiffli; mais quelqu’un objecta qu’elle ne devait savoir que
le _ranz des vaches_; cela refroidit. Henriette suffisait, grâce à un
échange de lettres avec les Demoiselles de Bonduwe et un programme
châtié, fourni par l’Institution Bellemanières. Cette combinaison
économique et prudente, qui réussit fort bien, accrut les regrets de
ne pas s’en être avisé plus tôt; ce qui aurait épargné des ridicules
scandaleux et jusqu’à des accidents de personnes.

Cependant la Marquise achevait de se remettre et le gentil visage
de Noémi cessa de porter les traces de ce qui avait paru être un
commencement d’hémiplégie.

Une satisfaction d’amitié s’unit à ces bonheurs intimes: Jacques
Demelly se maria. Il épousa une Angevine qui partageait ses goûts et,
selon l’expression même d’Henriette, devint «une charmante recrue».

Quelques semaines après cet heureux événement, le nouvel époux reçut
un colis postal recommandé, qui contenait une fort jolie édition des
_Baisers_ de Dorat. Comme il se demandait qui avait bien pu lui faire
ce cadeau approprié, il reconnut l’écriture de la Gouvernante, sur la
feuille de garde, où se rythmait encore un quatrain de la _Chanson des
Rues et des Bois_:

  «Pancrace entre au lit de Lucinde
  Et l’heureux hymen est bâclé,
  Quand le Maire a mis le coq d’Inde
  Avec la fauvette, sous clé...»

Il en rit avec sa compagne, qu’il avait initiée aux extravagances de la
Donatrice; mais ne crut pas devoir parler, au Vert-Marais, de ce drôle
de présent nuptial.



LXVIII


L’an qui suivit, le séjour en Touraine fut écourté. On se reposait de
cette longue période de pieux exercices. Puis les habitudes reprirent
et, sauf quelques visites de châteaux, ou des bains de mer prescrits,
le temps se distribua entre Paris et le Vert-Marais.

Après une saison citadine, on goûta la fraîcheur du domaine tourangeau;
puis l’automne préluda, les jours décrurent. Une sorte de bout-de-l’an
involontaire se célébra dans les esprits. Nul n’y faisait allusion,
mais pas un ne laissait de penser aux épisodes peu communs qui, deux
années en arrière, avaient marqué la même époque et ricoché sur les
mornes eaux de la saison des feuilles mortes.

Un matin d’octobre, Henriette revêtit un air inaccoutumé. On la sentait
lourde d’une de ces nouvelles dont la ville ne ferait qu’une bouchée,
mais que la campagne détaille parcimonieusement, pour prolonger peine
ou plaisir.

Quand la prosaïque personne, devenue soudain presque mystérieuse, eut
éloigné les enfants, sous un prétexte tiré de loin, elle délia sa
langue:

«N’allez pas vous affecter outre mesure de ce que je vais vous
apprendre--dit-elle à sa belle-mère, d’un ton à la fois autoritaire et
pénétré--je m’empresse d’ajouter qu’_il ne s’agit pas là d’un malheur_.»

La Marquise interrompit son ouvrage, d’un geste de saisissement, dans
lequel il y avait de la terreur de savoir et de l’avidité d’apprendre.

«Encore une fois, ma mère, ce n’est _rien de sérieux_... C’est
seulement Adèle qui m’écrit que... _Mademoiselle n’est plus_.»

La Marquise poussa un léger cri et, du coup, laissa tomber son tricot
presque dans l’âtre. Une odeur de laine brûlée se répandit par la
chambre, et le bouton en cire à cacheter qui remplaçait la boule
absente de l’aiguille d’écaille, fondit à la chaleur.

Satisfaite de ce premier effet, Henriette reprit, non sans une
condescendante solennité: «La malheureuse fille devait périr victime
de ses insanités; Dieu lui pardonne! n’en faisons pas moins. Vous vous
souvenez de cette grotesque invention dont elle nous avait entretenus,
son projet d’une École où les leçons se donneraient dans l’obscurité?
Elle a trouvé la mort parmi les fondations de cet établissement
insensé. Il y a une masse de détails.»

Monsieur le Curé et le ménage Demelly entraient à ce moment. Cette
augmentation de son public enchanta Henriette, qui recommença le récit
et en arriva aux fioritures.

Miss Winterbottom, en possession d’une petite fortune qui lui venait
d’héritage et se grossissait de gains assez importants réalisés avec
l’_Intermédiaire du Chercheur_, avait résolu de mener à bien la haute
ambition de sa vie. Il s’agissait de l’établissement d’un pensionnat,
dans des conditions toutes spéciales, basées sur de transcendantes
observations et des raisonnements irréductibles.

L’Irlandaise prétendait que l’inattention des écoliers, imputable
à la distraction par les regards, non moins qu’à la promiscuité,
il est facile de la vaincre, avec le concours de la solitude et la
collaboration des ténèbres. Il suffirait donc de pratiquer dans le
rocher (pour éviter trop de constructions) autant de niches qu’on
voulait instruire d’élèves; toutes ces cellules étant reliées entre
elles par des cornets acoustiques, transformés en véhicules de savoir.
Ainsi lancée sans entraves dans le cerveau de l’enfant, chaque idée y
devait fructifier avec une abondance et une intensité dont Mademoiselle
avait évalué les proportions, non sans une précision mathématique.

L’exaltation avec laquelle la Novatrice exposait ses plans avait
rallié certains adeptes, malheureusement moins entre ceux, méfiants,
qui pouvaient l’aider de leurs ressources, que parmi d’autres, moins
réservés, qui devaient l’entraîner à sa perte.

Madame de Gersaint qui l’avait vue, à cette occasion, était demeurée
tremblante d’une description, laquelle s’avérait plus voisine du
Docteur Goudron, et de sa maison de soins, que proche de Fénelon et de
«l’Éducation des Filles».

En ce qui concerne la construction de son collège obscur (lequel
devait porter le nom de _Black-School_), l’Insulaire s’était résolue
à consulter un architecte dont les travaux lui avaient paru dignes
d’attention, au cours d’une visite à l’Exposition de Peinture. Ce
novateur s’appelait Garas et s’était fait remarquer par des épures
impressionnantes, mais en apparence inexécutables, qu’il intitulait:
«Mes Temples» et qui semblaient moins inspirées par Vitruve que dictées
par une table tournante. Il y avait le Temple à l’_Industrie_, à
la _Musique_, à l’_Art Dramatique_, à la _Vie_, à la _Mort_, à la
_Pensée_ (ce dernier dédié à Beethoven).

L’Irlandaise avait jugé qu’un tel homme réaliserait au mieux son projet
profond; mais elle ne put rencontrer l’architecte et dut se contenter
de l’étude qu’elle fit elle-même des documents exposés. Elle y ajouta
un sérieux examen des demeures spirituelles décrites par le médium
Sardou: la maison de Mozart et celle de Hahnemann.

Enflammée par ces spectacles, plutôt que munie de ces pièces, elle
partit pour la Cordillère des Andes, où des avantages de climat et des
facilités de paiement lui rendaient sa tâche moins ardue. Elle comptait
sur les éblouissants résultats de sa méthode, en même temps que sur
une infinité de prospectus, pour lui rallier l’opinion mondiale, et
lui mériter la confiance des familles. Les travaux commencèrent.
Mademoiselle les surveillait avec une vaillante allégresse. Les
fourmilières et les ruches lui servaient aussi de modèles, et elle
avait tout spécialement étudié ces sortes de fortifications que les
abeilles inventèrent, dans le but de parer à l’accident nouveau que
représentait, pour elles, la venue, d’Amérique, du sphinx de la pomme
de terre «extrêmement avide de miel», au dire de Michelet.

«J’abrège,--conclut Henriette, secrètement flattée de l’attention
ébahie que lui accordait son auditoire,--au cours d’une de ses
visites dans les alvéoles de son futur prytanée, l’infortunée Miss
Winterbottom (la Comtesse prononçait maintenant ce nom avec une nuance
de considération), l’infortunée Miss Winterbottom fit un faux pas et
trouva la mort. Ses restes ne purent être retrouvés; elle avait disparu
dans une crevasse, au bord de laquelle on dut se contenter de jeter un
peu d’eau bénite et de lancer quelques prières.

«Plusieurs membres officieux de la Société en actions qu’elle voulait
fonder se sont procuré son livre d’adresses et nous demandent si
nous voulons participer à la continuation des travaux qui restent en
suspens.»

«Vous ne comptez pas répondre, je suppose, Henriette...» dit la
Marquise.

«C’est le parti le plus simple, en même temps que le plus sage et le
plus économique--répondit la Comtesse--quoique parfois ces soi-disant
recherches du délire se voient reprises par des esprits pratiques et
transformées en découvertes de génie.»

Une subite clémence lui était venue, à la suite du succès qu’elle
sortait de remporter et qui la dédommageait amplement de n’avoir pu
briller devant l’Évêque.

«Pour le moment,--continua-t-elle,--le plus pressé, à ce qu’il me
semble, serait de dire une messe pour le repos de cette âme, plus
évaporée que coupable. N’est-ce pas votre avis, Monsieur le Curé?»--Il
acquiesça.

Restait à s’entendre sur le jour. Tous étaient pris par des cérémonies,
des mariages, des obits, ou des intentions déjà fixées. Une seule
matinée put être reconquise. Quand tout fut arrêté, Monsieur le Doyen
fit observer que le quantième choisi, étant désigné par l’_Ordo_
pour le propre d’un Confesseur Pontife, ni le noir ni même le violet
ne seraient tolérés par la liturgie; quel que dût être le regret de
l’officiant de ne pouvoir assortir sa parure aux sombres exigences d’un
pareil sacrifice, l’Église avait de ces sévérités, l’ornement rouge
s’imposait.

On le regretta. Outre qu’il y a toujours quelque chose d’un peu
choquant à voir célébrer en couleurs vives un service en l’honneur
des défunts, la chasuble de deuil, alourdie de raisins d’argent,
becquetés par des colombes de maillechort, venait de chez Poussielgue
et constituait un des trésors de la petite basilique rurale. Au
contraire, l’ornement rouge était quelque peu cousin de celui, azuré,
que Mademoiselle avait rêvé d’acquérir. Fantaisiste, à sa manière, il
faisait mieux que de tirer sur le rose; on ne pouvait se le dissimuler,
il était «cuisse de nymphe émue».

Le rappeler eût été de mauvais goût; on se sépara, non sans avoir
évoqué plusieurs souvenirs du passage de l’Étrangère, triés parmi
ceux qui la mettaient en scène avec dignité, car la Comtesse, dont
elle était devenue la protégée d’outre-tombe, ne permit pas qu’on fît
allusion à quoi que ce fût de badin, sur le chapitre de la trépassée.

Ce renouveau de sympathie donna du regret de ne point posséder l’image
de celle qui en était le prétexte. N’était-ce pas, en effet, moins que
rien, l’essai photographique dû à un amateur... malheureux qui, dans
une minute de distraction, commit une erreur, et fit usage d’une plaque
ayant déjà servi à prendre une cascade? La combinaison de la chute
d’eau et du personnage produisit un résultat désastreux, que l’on jugea
décent de soustraire aux plaisanteries douteuses, en anéantissant le
double cliché.



LXIX


Malheureusement, le jour venu, un vendredi, le temps fut détestable.
Le jeudi, le soleil avait paru, laissant espérer, pour la messe basse
du lendemain, une température clémente et capable d’assurer, à l’ombre
de feu Miss, le rassemblement, en son nom, au pied des autels, de ceux
qu’avaient naguère malédifiés ses récitations enfin pardonnées. Mais,
durant la nuit, le baromètre eut un sursaut; on se réveilla dans la
tempête. Sortir, il n’y fallait pas songer, pour la Marquise, d’autant
que, par une malechance bizarre, un éparvin et un séton clouaient à
l’écurie l’attelage composé de deux juments valétudinaires. Charles
était grippé, Henriette fléchit, les adolescentes chaudement vêtues
s’insurgeaient à l’idée que la pieuse diversion promise pourrait
bien se voir substituer les exercices fastidieux et coutumiers du
pensionnat de Seine-et-Oise. Cependant on admettait encore de confier
les écolières à une femme de chambre, pour cet exode peu distant, vu
qu’il semblait indispensable que le château fût représenté au petit
office vaguement funéraire qui se préparait; mais la rafale redoubla
et tourna en trombe. Il ne pouvait être question de se risquer au
dehors, par cette atmosphère, laquelle joua le même tour aux Demelly,
qui regardèrent à deux fois avant de retarder un repas et de risquer un
rhume pour ces mânes légers.

Berthe et Noémi, restées très enfants, boudaient un peu contre la
bourrasque; une idée leur vint qui tournait la difficulté, tout
en faisant la part du cœur: «Maman, si nous lisions la Messe, à
l’intention de Mademoiselle, devant la chapelle de notre alcôve?»...
proposèrent-elles.

La velléité parut louable et fut exaucée.

Cet autel, moins pour prier que pour rire, leur restait de leur
enfance, dont il avait été la gloire et la joie. Dressé sur une table
de nuit drapée, entre les lits des deux sœurs, il tenait du sanctuaire
et du joujou, avec ses fleurs artificielles, ses statuettes stéarinées
ou polychromes et la réduction de cent objets de culte, mis à l’échelle
des bébés et reproduits en faux.

Une émotion vint aux jeunes prêtresses, en songeant qu’elles allaient
officier en l’honneur de Celle qui les avait amusées et qu’elles
avaient aimée. Sagement, elles demandèrent la permission d’allumer les
minuscules bougies de couleur, qui se dressaient dans les candélabres
de plomb, entre les tarlatanes étoilées. Et, sur l’autorisation qui
leur en fut accordée par leur mère, elles s’éloignèrent, follement
rieuses, sans prendre garde aux cris désordonnés de leur aïeule qui
protestait, et les poursuivit dans le corridor, des longs éclats d’une
recommandation dont elle abusait et qui lui était propre: «Prenez bien
garde au feu!... Prenez bien garde au feu!»

Les Grands Défunts sont rares; les Grands Prêtres aussi. On n’a
pas toujours l’apologiste qu’on mérite, on est le mort qu’on peut.
L’Oraison Funèbre baisse de ton, comme plusieurs choses. Bossuet n’est
plus là. Henriette d’Angleterre non plus.

Ce fut le «Madame est morte!» de la _Petite Mademoiselle_.


       Paris.--Typ. PH. RENOUARD, 19, rue des Saints-Pères--2709



                                ERRATA


 Page 13, ligne 20, au lieu de: envoie, lisez: en voie

 Page 71, ligne 6, au lieu de: ouvrages, lisez: vieux ouvrages

 Page 129, ligne 18, au lieu de: _vede_, lisez: _vedo_

 Page 208, ligne 19, au lieu de: piédestal, lisez: un piédestal

 Page 211, ligne 7, au lieu de: contre façon, lisez: contrefaçon

 Page 220, ligne 15, au lieu de: dont, lisez: de laquelle

 Page 236, ligne 3, au lieu de: continuellement, lisez: perpétuellement

 Page 250, ligne 2, au lieu de: familier, lisez: paroissien

 Page 270, ligne 21, au lieu de: Les, lisez: Ses

 Page 284, ligne 13, au lieu de: elle, lisez: Miss

 Page 285, ligne 12, au lieu de: une, lisez: un

 Page 293, ligne 12, au lieu de: agues, lisez: blagues

 Page 302, ligne 14, au lieu de: charette, lisez: charrette

 Page 318, ligne 7, au lieu de: devait, lisez: allait

 Page 318, ligne 14, au lieu de: qui, lisez: qui, lui



                          TABLE DES MATIÈRES


               CHAPITRE       I.            Page    1
                             II.                    9
                            III.                   12
                             IV.                   17
                              V.                   21
                             VI.                   27
                            VII.                   31
                           VIII.                   34
                             IX.                   36
                              X.                   45
                             XI.                   50
                            XII.                   54
                           XIII.                   59
                            XIV.                   62
                             XV.                   67
                            XVI.                   68
                           XVII.                   70
                          XVIII.                   71
                            XIX.                   87
                             XX.                   92
                            XXI.                   97
                           XXII.                   99
                          XXIII.                  104
                           XXIV.                  106
                            XXV.                  108
                           XXVI.                  117
                          XXVII.                  120
                         XXVIII.                  123
                           XXIX.                  126
                            XXX.                  130
                           XXXI.                  149
                          XXXII.                  154
                         XXXIII.                  157
                          XXXIV.                  164
                           XXXV.                  176
                          XXXVI.                  186
                         XXXVII.                  189
                        XXXVIII.                  191
                          XXXIX.                  196
                             XL.                  199
                            XLI.                  202
                           XLII.                  214
                          XLIII.                  218
                           XLIV.                  225
                            XLV.                  230
                           XLVI.                  236
                          XLVII.                  248
                         XLVIII.                  252
                           XLIX.                  254
                              L.                  256
                             LI.                  261
                            LII.                  265
                           LIII.                  267
                            LIV.                  273
                             LV.                  274
                            LVI.                  278
                           LVII.                  280
                          LVIII.                  282
                            LIX.                  284
                             LX.                  288
                            LXI.                  294
                           LXII.                  298
                          LXIII.                  304
                           LXIV.                  312
                            LXV.                  315
                           LXVI.                  322
                          LXVII.                  325
                         LXVIII.                  328
                           LXIX.                  340



                              FOOTNOTES:

[1] C’est, on s’en souvient, le titre d’un Roman, longtemps annoncé,
de Victor Hugo, et qui n’a jamais paru. Miss Winterbottom avait des
compagnes de geôle. Que je puisse les ressusciter, comme j’ai fait
de cette défunte-ci, et je les lui donnerai pour société, dans ces
_Purgatoires_.

[2] Nom du bonnet paysan.

[3] Livrer les choses saintes aux roquets et aux molosses.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La petite mademoiselle" ***

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