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Title: Sanguines
Author: Louÿs, Pierre
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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SANGUINES



ŒUVRES DE PIERRE LOUŸS

    ASTARTÉ, poèmes.--1892                   épuisé.
    LES CHANSONS DE BILITIS.--1894           1 vol.
    APHRODITE.--1896                         1 vol.
    LA FEMME ET LE PANTIN.--1898             1 vol.
    LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE.--1901      1 vol.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

50 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.

15 exemplaires numérotés sur papier du Japon.

15 exemplaires numérotés sur papier Whatmann.



PIERRE LOUŸS

SANGUINES

ONZIÈME MILLE

PARIS

BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1903

Tous droits réservés.


A MON FRÈRE



L'HOMME DE POURPRE


I

Dans les jardins verts de la blanche Ephèse, nous étions deux
jeunes apprentis avec le vieillard Bryaxis.

Lui, venait de s'asseoir dans un siège de pierre aussi pâle que
son visage. Il ne parlait point. Il grattait la terre du bout de
son bâton usé.

Nous, par respect pour son grand âge et pour sa grande gloire
plus vénérable encore, nous nous tenions debout en face de sa
personne, adossés à deux cyprès noirs et n'osant ouvrir la bouche
alors qu'il ne disait rien.

Immobiles, nous le considérions avec une sorte de piété dont il
semblait avoir conscience. Nous lui savions gré de survivre à
tous ceux que nous aurions voulu connaître; nous l'aimions de se
montrer à nous, simples enfants nés trop tard pour entendre les
voix héroïques; et, pressentant les jours prochains où personne
ne le verrait plus, nous cherchions en silence les invisibles
liens qui l'unissaient à son œuvre éclatante. Ce front avait
conçu, ce pouce avait modelé dans l'argile de l'ébauche, une frise
et douze statues pour le tombeau de Mausole, les cinq colosses
dressés devant la ville de Rhodes, le Taureau de Pasiphaé qui fait
rêver les yeux des femmes, le formidable Apollon de bronze et le
Séleucos Triomphant de la nouvelle capitale... Plus je contemplais
leur auteur, et plus il me paraissait que les dieux avaient dû
façonner de leurs mains ce sculpteur de la lumière, avant de
descendre jusqu'à lui pour qu'il les révélât aux hommes.


Tout à coup, un pas de course, un sifflet, un cri de gaieté: le
petit Ophélion bondit entre nous.

--Bryaxis! fit-il. Ecoute ce que toute la ville sait déjà. Si je
suis le premier à te l'apprendre, je déposerai une fève devant
l'Artémis... Mais d'abord, salut! J'avais oublié.

Vite, il nous fit du coin de l'œil un clignement qui pouvait
passer aussi pour un salut, à moins que cela ne voulût dire:
préparez-vous bien. Et aussitôt, il commença:

--Tu savais, mon bon vieux, que Clésidès faisait le portrait de la
Reine?

--On m'en avait parlé.

--Mais la fin de l'histoire, on te l'a dite aussi?

--Il y a donc une histoire?

--S'il y en a une! Tu ne sais rien! Clésidès était venu tout
exprès d'Athènes, il y a huit jours. On l'amène au palais, la
Reine n'était pas prête! elle se permettait d'être en retard.
Enfin elle se montre, salue à peine son peintre, et pose... si
l'on peut appeler cela poser. Il paraît qu'elle remuait tout le
temps, sous prétexte que l'amour lui avait donné des crampes.
Clésidès dessinait tant bien que mal, au vol des gestes, et de
très méchante humeur, comme tu peux l'imaginer. Son esquisse même
n'était pas faite, quand voici la Reine qui se retourne et déclare
qu'elle veut poser de dos!

--Sans raison?

--Parce que son dos, disait-elle, est aussi parfait que le reste
et doit figurer dans le tableau. Clésidès a beau protester qu'il
est peintre et non statuaire, qu'on ne tourne pas derrière un
panneau et qu'on ne peut dessiner une femme vue de tous les côtés
sur la même planche, elle répond que c'est sa volonté, que les
lois de l'art ne sont pas les siennes, qu'elle a vu le portrait
de sa sœur en Perséphone, de sa mère en Dêmêtêr, et qu'elle,
Stratonice, à elle toute seule, posera pour les Trois Grâces.

--Ce n'est pas bête, dit Bryaxis.

Notre camarade s'offusqua.

--Pourtant si Clésidès avait répondu non? Il en était libre, je
pense. On ne donne pas d'ordres à un artiste. Cette petite en use
avec nous d'une façon que nous ne supporterons pas. Jamais son
père n'aurait fait cela! Lorsqu'il mit le siège devant Rhodes où
Protogène travaillait son Iasyle...

--Je sais, dit Bryaxis. Continue.

--Bref. Clésidès était fort en colère, encore qu'il n'en montrât
rien. Il termine son étude de dos, la Reine se lève, lui demande
de revenir le lendemain, il accepte et la quitte. Bon.

Ophélion se croisa les bras.

--Le lendemain, savez-vous qui l'attendait? Une servante sur un
tabouret.

--Stratonice, dit-elle, est fatiguée, ce matin. Elle ne posera
plus, mon maître, et c'est moi qui la remplacerai tant que son
portrait ne sera pas fini. Ainsi en a-t-elle décidé.

Nous éclatâmes de rire et Bryaxis lui-même ne s'en défendit point.

Ophélion poursuivait gaiement:

--L'esclave n'était pas mal faite. Clésidès poussa les scrupules
jusqu'à lui donner les crampes de rigueur afin qu'elle ressemblât
ainsi de plus près à sa maîtresse. Puis il expliqua d'un ton sec
qu'il n'avait plus besoin d'elle, et rentra chez lui avec ses
dessins.

--Cette fois, il a eu raison! m'écriai-je. La Reine se moquait,
vraiment.

--En chemin, comme il passait le long du port marchand, il aperçut
un marinier dont quelqu'un lui avait dit qu'il voyait la Reine
en secret, bien que personne n'en eût la preuve. C'est Glaucon,
vous le connaissez bien. Clésidès le manda chez lui, le paya, le
fit poser et quatre jours plus tard il avait terminé deux petits
tableaux injurieux qui représentaient la Reine entre les bras de
cet homme, d'abord de face et ensuite de dos...

--Comme elle l'avait désiré, interrompis-je.

--A peu près. La nuit dernière (à quelle heure? on n'en sait
rien), il a fixé les deux planches peintes au mur du palais de
Seleucos: sans doute il a pu s'enfuir sur une barque après sa
vengeance publiée, car on ne trouve sa trace nulle part.

Nous nous récriâmes:

--La Reine va en mourir de rage!

--La Reine? Elle le sait déjà et si elle est furieuse au fond,
elle le dissimule à merveille. Pendant toute la matinée, une foule
énorme a défilé devant ces affiches à scandale. On a prévenu
Stratonice, qui a voulu voir, elle aussi. Suivie de quatre-vingts
personnes de la cour, elle s'est arrêtée devant chacun des deux
sujets, approchant et reculant pour juger tour à tour du détail
et de l'ensemble... J'étais là, et comme je la suivais des yeux
avec frisson, me demandant qui de nous elle allait mettre à mort
lorsque sa fureur éclaterait: «Je ne sais pas lequel est le
meilleur, dit-elle; mais tous deux sont excellents.»

Bryaxis, au milieu de notre exultation, leva simplement les
sourcils en donnant à son vieux visage les plis de la surprise et
de l'estime:

--Elle prouve qu'elle n'est pas moins spirituelle qu'impudente,
fit-il. L'histoire est curieuse en effet. Mais comment en
êtes-vous si fiers, mes enfants? Il me semble que le rôle de
l'artiste ne vaut pas celui du modèle, dans l'anecdote que je
viens d'entendre?

--Si la Reine avait osé, dit Ophélion, elle aurait fait poursuivre
Clésidès jusqu'au delà des mers, et tuer comme un chien. Mais
alors tout le pays grec l'aurait traitée en femme barbare, elle
qui veut se croire Athénienne par le hasard qui l'a fait naître
dans un Parthénon devenu Porneion. Stratonice tient l'Asie dans sa
main comme une mouche, et elle a reculé devant un homme qui a pour
toute arme une boulette de cire. Désormais l'Artiste est le roi
des rois, le seul être inviolable qui vive sous le soleil. Voilà
pourquoi nous sommes fiers!

Le vieillard fit une moue assez dédaigneuse:

--Tu es jeune, répliqua-t-il. De mon temps on disait déjà la même
formule, et peut-être avec plus de raisons. Lorsque Alexandre,
timidement, essayait d'expliquer «pourquoi» tel tableau lui
paraissait bon, mon ami Apelle le faisait taire en disant qu'il
prêtait à rire aux gamins qui broyaient ses couleurs. Et Alexandre
s'excusait... Eh bien! je n'ai jamais trouvé que ces sortes
d'anecdotes valussent le mal qu'on se donne pour en faire le
récit. Quels que soient le respect ou la hauteur du roi envers
les peintres contemporains, les tableaux n'en sont ni meilleurs
ni pires: tout cela est donc indifférent. Au contraire, il peut
être bon et même grand, qu'un artiste ose et puisse se mettre, non
pas au-dessus du roi quelconque dont l'armée passe le long de ses
murs, mais plus haut que les lois humaines, et plus haut que les
lois divines, le jour où ses muses lui commandent de fouler aux
pieds tout ce qui n'est pas elles.

Bryaxis s'était dressé.

Nous murmurâmes:

--Qui a fait cela?

--Personne, peut-être, dit le vieillard avec un songe dans les
yeux. Personne... si ce n'est Parrhasios... Et encore fit-il
bien?... Je le croyais autrefois. Aujourd'hui, je ne sais plus que
penser.

Ophélion me jeta un regard étonné. Mais je ne pouvais rien lui
apprendre.

--Nous ne te comprenons pas, dis-je à Bryaxis.

Il pensa nous mettre sur la voie.

--Le Prométhée... fit-il tout bas.

--Eh bien?

--Vous ne savez pas?... Vous ne savez pas comment Parrhasios a
peint le Prométhée de l'Acropole?

--On ne nous l'a pas dit.

--Vous ne connaissez pas cette horrible scène? la tragédie de mort
et de hurlements d'où ce tableau est sorti dans le sang comme
l'enfant d'une accouchée?

--Parle... Dis-nous toute la scène; nous n'en savons rien.

Un instant, Bryaxis suspendit son regard sur nos jeunes têtes
comme s'il hésitait à nous plonger de force un pareil souvenir
dans l'âme...

Puis il se détermina:

--Eh bien! oui. Je vous la dirai.


II

Ce que je vous raconte, mes enfants, s'est passé la dernière année
de la cent septième Olympiade, l'année même où Platon mourut: il y
a bien cinquante ans de cela.

J'étais alors dans Halicarnasse et je venais d'achever ma part
de labeur au tombeau de Mausole le Chevelu: part ingrate s'il
en fut jamais. Scopas qui nous dirigeait avait trouvé bon de
décorer tout seul la façade orientale du monument, c'est-à-dire
qu'à l'heure du matin où se font les sacrifices, les marbres de
notre maître resplendissaient en pleine lumière, et, vraiment, on
ne voyait qu'eux. A son camarade Timothée, il avait attribué la
face latérale sud, un peu moins intéressante et deux fois plus
étendue. Leokharès s'était chargé du fronton occidental; quant
à moi, j'avais pris ce dont personne ne voulait, le côté nord,
travail énorme et perpétuellement dans l'ombre. Pendant cinq ans,
je sculptai ainsi des Victoires et des Amazones qui vivaient au
soleil comme des femmes, mais chaque fois qu'il me fallait en
fixer une pour toujours dans la zone obscure du mausolée, il me
semblait la voir mourir, et je pleurais, mes petits enfants.

Enfin, ma tâche vint à son terme. Je me préoccupai de rentrer en
Attique. Cette année-là, comme aujourd'hui, la mer Egée était
peu sûre. Guerre partout. Haines de ville à ville. Athènes,
d'ailleurs, était vaincue. Le jour où je voulus partir, je ne
trouvai pas d'armateur qui se souciât d'aller au Pirée. Les
Cariens, en bons négociants, se retournaient vers le vainqueur,
et dès que la prise d'Olynthe eut fait tomber Khalkis dans les
mains du Macédonien, tous les marchands d'Halicarnasse gonflèrent
leurs voiles vers l'Eubée pour y vendre des robes de Cos avec des
courtisanes de Cnide.

Moi aussi, je partis pour Khalkis. L'Euripe, me disais-je, n'est
pas large, et d'Aulis, par Tanagre et la route d'Akharnées,
j'aurai bientôt gagné Athènes. Ce voyage sur mer fut désagréable;
on me traita fort mal dans mon coin, où pourtant je tenais peu
de place. Mon nom alors n'avait pas le même son qu'aujourd'hui
sans doute, et le Mausolée était trop neuf pour mériter qu'on
l'estimât. Les autres passagers se contentaient de savoir que
j'étais citoyen d'Athènes, et cela suffisait bien pour qu'ils se
moquassent, puisque Athènes était malheureuse.

Un matin, le soleil avait déjà passé les cimes des hauteurs
orientales, lorsque nous abordâmes à Khalkis au milieu d'une foule
immense. Je m'y perdis avec plaisir.

En interrogeant quelqu'un, j'appris qu'il y avait hors des portes
un extraordinaire marché. Philippe, à la chute d'Olynthe, après
avoir rasé la ville, avait emmené en esclavage la population tout
entière: environ quatre-vingt mille têtes. La vente avait lieu
depuis deux jours. On comptait qu'elle durerait trois mois.

Aussi la ville regorgeait-elle d'étrangers, d'acheteurs et de
curieux. Mon interlocuteur, qui était marchand de vins, ne se
plaignait pas de cette cohue; mais il me confia que son voisin,
lequel vendait à l'ordinaire des esclaves cotés fort cher, s'était
ruiné du jour au lendemain, tant la baisse avait été prompte.
J'entends encore le tavernier me dire avec de grands gestes:

--Enfin, un Thrace de vingt ans, on sait ce que cela vaut, par les
dieux! Quand on en achetait douze pour cultiver une plaine, on
comptait bien douze sacs d'or frappés à la chouette! Eh bien! va,
va marquer les prix; le cours est tombé à cinquante drachmes. Juge
par là des autres! Jamais cela ne s'est vu! Il y a trois mille
vierges au marché: on les écoule à vingt-cinq drachmes; ne crois
pas que je parle au hasard: vingt-deux, vingt-cinq, vingt-huit
drachmes lorsqu'elles ont la peau très blanche. Ah! Philippe est
un grand roi!

Cet homme me dégoûtait. Je me séparai de lui, et je suivis la
multitude jusqu'au delà des portes ouvertes, dans la vaste prairie
en pente où les Olynthiens étaient parqués.

A grand'peine je me frayais un chemin entre les groupes en
mouvement, et je ne savais plus dans quel sens diriger une marche
si contrariée, lorsque je vis passer devant moi un cortège
extravagant et majestueux devant lequel la foule s'écartait.


Six esclaves sarmates s'avançaient deux par deux, chacun portant
une charge d'or et des coutelas à la ceinture. Derrière eux, un
négrillon tenait horizontalement comme une patère à libations,
une longue crosse de cèdre rose serrée par un lacet d'or: la
canne auguste du Maître. Enfin, gigantesque et pesant, couronné
de fleurs, la barbe imprégnée de parfums, soutenu par les deux
épaules aux cous de deux jolies filles, enveloppé dans une robe de
pourpre dont la surface était énorme et repoussant les herbes avec
ses larges pieds, je vis Parrhasios lui-même, semblable au Bakkhos
indien, et ses yeux s'abaissèrent sur moi.

--Si tu n'es pas Bryaxis, me dit-il en fronçant le sourcil,
comment te permets-tu de prendre son visage?

--Et toi, si tu n'es pas le fils de Sémélé, qui t'a donné ces
vastes boucles, cette stature dionysiaque et cette robe de pourpre
tissée par les Grâces de Naxos?

Il sourit. Sans même dégager son bras du soutien charmant qui
l'élargissait, il me tendit comme un plat d'or par-dessus une
courtisane, sa grande main chargée d'anneaux, et serra la mienne
sur un sein découvert.

--Khariklo, dit-il à la jeune fille de droite, prends mon ami d'un
bras qui lui soit doux, et continuons notre promenade. Bientôt le
soleil serait trop ardent pour que ton fard n'en souffrît point.

Nous repartîmes donc tous enlacés. Parrhasios imprimait à la
marche un balancement vaste et scandé, pompeux comme un hexamètre
où le petit pas des femmes eût battu le dactyle.

En trois mots, il s'enquit de mes œuvres et de ma vie. A chacune
de mes réponses, il disait vivement: «C'est parfait», afin de
couper court aux explications. Puis il se mit à parler de lui.

--Comprends bien que je t'ai pris sous ma protection, disait-il,
car pas un citoyen d'Athènes, hors moi seul, n'est en sûreté chez
le Macédonien, et si le moindre différend t'avait conduit devant
la justice, je n'aurais pas donné deux oboles, ce matin, de ton
indépendance. Désormais, te voilà tranquille.

--Je ne suis pas, répondis-je, d'un naturel tremblant; mais je ne
doute guère qu'ici même et si tu donnais ton nom...

--C'est fait, déclara-t-il. Je me suis annoncé. Lorsque Philippe
a su que je lui faisais l'honneur de visiter sa nouvelle ville où
il n'installe que des goujats, il a dépêché sur ma route à dix
stades du pont de l'Euripe un officier de son palais. Cet homme
m'apportait des présents royaux, entre autres six colosses du Nord
et les deux belles filles que tu vois: la force pour m'ouvrir la
marche, la grâce pour fleurir ma personne.

--Des Macédoniennes? demandai-je.

--Macédoniennes de Rhodes! firent-elles en éclatant de rire.

Et Parrhasios, d'un geste généreux, conclut:

--Elles seront dans ton lit ce soir. Moi, j'en ai laissé d'autres
avec mes bagages; mais tu peux être seul, ami: accepte ces roses
de ma main. Leur jeune peau doit être éclatante sur un tapis de
pourpre sombre.


Nous approchions du grand marché. Il s'arrêta, et, me regardant:

--Au fait, tu ne me demandes pas ce que je viens chercher ici!

--Je n'osais.

--Le devines-tu?

--Non certes. Je ne pense pas que tu veuilles un esclave, puisque
Philippe te donne les siens. Ni une femme, puisque celles-ci...

--Je suis venu d'Athènes à Khalkis pour trouver un modèle, mon
petit. Te voilà tout surpris. Je m'y attendais bien.

--Un modèle? Il n'y en a donc plus entre l'Académie et le Pirée?

--Environ quatre cent quarante mille, pour moi, dit Parrhasios
orgueilleusement; la population de l'Attique. Et cependant je
cherche un modèle au marché des Olynthiens. Voici pourquoi. Tu vas
comprendre.

Il se redressa:

--Je fais, dit-il, un Prométhée.

En prononçant un pareil nom, il resta la bouche ouverte et toute
l'horreur de son sujet passa dans le pli de ses sourcils.

--Des Prométhées, tu le sais, il y en a sous tous les portiques.
Timagoras en a vendu un. Apollodore en a tenté un autre. Zeuxis a
cru pouvoir... mais pourquoi rappeler tant de piteuse peinture? On
n'a jamais fait de Prométhée.

--Je le crois, répondis-je.

--On a représenté des paysans nus attachés sur des rochers de bois
et le visage tordu par je ne sais quelle grimace qui trahit un
mal de dents; mais Prométhée Forgeron du Feu, Prométhée Créateur
de l'Homme et sa lutte avec l'Aigle-Dieu entre le Caucase et la
Foudre, ah! non! Bryaxis! on n'a pas fait cela. Ce Prométhée
grandiose, je le vois comme ta face, et je veux en clouer l'image
à la muraille du Parthénon.

Disant cela, il quitta l'appui de ses deux femmes, prit sa canne
d'or au petit porteur et traça de grands gestes dans l'air.

--Depuis deux mois j'y travaillais, j'avais trouvé des rochers
superbes dans les domaines de Kratès au promontoire d'Astypalée.
Toutes mes études étaient finies. Le fond de mon paysage: prêt.
La ligne de la figure: en place. Et tout à coup me voici barré:
je ne peux pas trouver une tête. Oh! s'il s'agissait d'un Hermès,
d'un Apollon ou d'un Pan, tous les citoyens d'Athènes seraient
fiers de poser chez moi; mais prendre pour modèle un homme dont
le génie resplendisse sur le visage et ligoter cet homme par les
pieds, par les poings, sur la charpente d'un praticable, tu le
vois bien, ce n'est pas possible. On ne peut disloquer ainsi que
les membres d'un esclave. Et ces gens ont des têtes de brutes! Ce
sont des Encelades, des Typhons; ce ne sont pas des Prométhées.
Pourquoi? parce que nous manquons d'esclaves qui aient été de
libres Hellènes. Eh bien! Philippe nous en apporte; je suis venu
les prendre où il les vend.

Je frémis.

--Un Olynthien? dis-je. Un allié vaincu? Mais où comptes-tu faire
ce tableau?

--A Athènes!

--Sur le sol d'Athènes ton esclave sera libre.

--Il sera selon ma volonté.

--Mais alors, si tu le traites en captif, n'as-tu pas peur que les
lois...?

--Les lois? dit Parrhasios avec un sourire. Les lois sont dans
ma main comme les plis de ce manteau, que je jette derrière mon
épaule.

Et d'un mouvement magnifique, il s'enveloppa de pourpre et de
soleil.


III

Le marché aux Olynthiens s'étendait devant nous.

A perte de vue, et formant en ligne droite six larges voies
parallèles, des estrades de planches étaient dressées sur des
tréteaux de hauteur médiocre qui montaient environ à mi-cuisse des
passants.

La population de toute une ville se massait là devant une seconde
foule: l'une, marchandise, et l'autre, acheteuse. Quatre-vingt
mille hommes, femmes, enfants, les mains liées derrière le dos,
les pieds entravés de cordes lâches, attendaient, la plupart
debout, le Maître inconnu qui les emmènerait vers un point
mystérieux de la terre hellène. Un soldat en gardait quarante et
s'improvisait crieur d'hommes. Derrière les tables, des serviteurs
ramassés dans les faubourgs, faisaient circuler l'eau et le pain
nécessaires à la nourriture de cette multitude asservie, et un
grand bruit s'élevait toujours, comme la voix perpétuelle d'une
fête.

Parrhasios pénétra dans la rue principale où s'exposaient à droite
et à gauche, nus comme un peuple de marbre, les jeunes gens et
les jeunes filles qui avaient paru valoir les hauts prix. A mon
étonnement, je ne surpris rien de morne dans leurs regards plutôt
curieux. La douleur humaine a son terme que la jeunesse voit venir
bientôt. Depuis la ruine de leurs maisons, ces beaux êtres avaient
usé jusqu'au bout tout ce qu'ils pouvaient donner de jours et de
nuits à l'appréhension ou au désespoir: rien n'en paraissait plus
sur leurs physionomies. Les jeunes gens sans doute avaient repris
confiance dans leur évasion future. Peut-être les jeunes filles
songeaient-elles à l'amour dont on allait combler leur couche et
qu'elles méconnaissaient assez pour le convoiter, quel qu'il fût.
Bref, par inconscience ou par bravade, ils affectaient une bonne
humeur.

La foule autour d'eux se poussait, empressée à l'examen, plus
indécise devant l'achat. Peu d'hommes se décidaient vite au milieu
d'une telle mise en vente. On touchait beaucoup aux esclaves.
Des mains éprouvaient les muscles d'une jambe, la délicatesse
d'une peau, la fermeté d'un sein tendu, la carrure d'un poing
viril. Et puis ces gens passaient à l'estrade voisine, espérant
trouver mieux encore. Parrhasios fit halte un instant aux pieds
d'une adolescente élancée, dont la longue forme blanche était une
harmonie.

--Voilà, dit-il, une belle enfant.

Aussitôt le vendeur se précipita:

--C'est la plus belle du marché, seigneur. Vois comme elle est
droite! et comme elle est blanche! Seize ans depuis hier...

--Dix-huit, rectifia la jeune fille elle-même.

--Tu mens, par Dzeus! Elle n'en a que seize, seigneur, il ne faut
pas la croire. Regarde ses cheveux noirs relevés par le peigne.
Quand elle les dénoue, ils lui tombent aux jarrets. Regarde ses
mains, ses longs doigts qui n'ont pas même touché la quenouille.
Elle est fille d'un sénateur...

--Ne parle pas de mon père, fit-elle très gravement.

--Quand je ne le dirais pas, cela se verrait, affirma le vendeur.
Elle est belle comme une Néréide, souple comme une épée, douce
comme une biche au bois,--enfin voici qui vaut tout le reste:
vierge comme à sa naissance.

Et la brusquant de ses mains cyniques, il nous en découvrit la
preuve.

Parrhasios battait le sol sec du bout de sa canne sonore.

--Vierge, dit-il, je n'y tenais pas. Il me suffisait qu'elle fût
belle. Ote-lui ces entraves qui nuisent à sa grâce, et, vite,
qu'elle remette son vêtement. Je l'achète. Quel est son nom?

--Artémidora, dit-elle.

--Eh bien, Artémidora, sache que tu es désormais à la suite de
Parrhasios.

Elle ouvrit de grands yeux, hésita naïvement:

--Tu es... tu serais le Parrhasios que...

--Je le suis, répondit son maître.

Et la remettant à la garde des gens qui l'accompagnaient, il
reprit sa marche en avant.

Puis il daigna m'expliquer:

--Ecartelée sur le Caucase, cette jeune fille offrirait un
charmant spectacle. Cependant je ne l'ai pas prise à dessein
d'achever avec elle le Prométhée dont je t'ai parlé. Elle me
servira de modèle pour certains petits tableaux obscènes, auxquels
je délasse mon esprit pendant mes heures de loisir, et qui sont
loin d'être, tu le sais, la moins noble partie de mon œuvre.

Nous marchâmes longtemps devant les tréteaux. La foule avait
encore grossi. Le soleil devenait plus difficilement tolérable
dans cette vaste plaine sans ombre, au milieu d'un peuple houleux.
Artémidora s'était ornée d'abord de sa tunique blanche, puis de
la ceinture des vierges remontée au-dessous des seins, et ses
cheveux disparaissaient dans le sommet d'un voile bleuâtre qui
enveloppait tout son corps. Elle se retournait souvent pour nous
voir; et je m'aperçus alors qu'en s'habillant soudain elle avait
revêtu presque une âme nouvelle. Son visage s'était métamorphosé.
Elle nous observait avec inquiétude, comme si elle avait cherché
à savoir lequel de tous ces hommes allait lui faire outrage, et
oubliant déjà dans quelle nudité nous avions connu sa personne,
elle repoussait son voile plissé avec ce joli mouvement du coude
gauche en arrière qui veut dissimuler le globe de la croupe.

Déjà nous avions parcouru la moitié de la rue principale, quand
Parrhasios s'arrêta.

--Non, me dit-il, ce que je cherche n'est pas ici. La jeunesse du
corps et la beauté du front ne se rencontrent point ensemble.
Aussi bien Prométhée n'est-il pas un éphèbe. Coupons court vers
la droite; suivons au hasard: j'ai plus de chances de trouver mon
homme parmi les esclaves de second prix.

A peine avions-nous fait trois pas dans la deuxième allée à
droite, il étendit les mains et cria:

--Le voici!


Je m'approchai avec curiosité.

L'homme qu'il me désignait ainsi touchait à la cinquantaine.
De très haute taille et de proportions excellentes, il avait
le front large, l'arcade sourcilière puissante et musclée, le
nez robuste et géométrique, les narines épanouies, les oreilles
profondes. Ses cheveux étaient gris, sa barbe encore brune, courte
et roulée en boucles rondes aussi expressives que ses traits. Les
fortes attaches de son cou formaient une sorte de piédestal, qui
donnait, par un singulier rapport, une autorité plus grande à
l'intelligence de ses yeux.

Parrhasios l'interpella:

--Comment t'appelles-tu?

--Outis.

--Je ne te demande pas de littérature, mon brave, mais le nom que
tu as reçu de ton père, et tu me répondras, je pense?

--Depuis un mois je m'appelle Outis. Si j'ai porté un nom ancien,
il ne me plaît pas de te dire lequel.

--Pourquoi?

--Ni de te dire pourquoi, fils de chien.

Parrhasios, hors de lui-même, devint plus rouge que son manteau.
Le vendeur, tout alarmé, avança des bras suppliants.

--Ne l'écoute pas, seigneur, il parle comme un insensé. Et c'est
pure malice de sa part, car il a plus de cervelle que moi. Il est
médecin. Pour la science comme pour l'habileté, il n'avait pas son
pareil dans Olynthe. Je te dis là ce que tout le monde répète, car
il était célèbre jusqu'en Macédoine. On m'a dit que depuis trente
ans il a guéri plus d'Olynthiens que nous n'avons pu en tuer le
jour où nous avons pris la ville. Ce sera un esclave précieux
dès que tu l'auras mis à la chaîne et qu'il aura senti le bâton;
car il fait encore l'insolent, mais il changera de ton comme les
autres. Alors, si tu sais le mener, tu ne connaîtras pas la mort
avant ton centième hiver. Donne-moi trente drachmes et Nicostrate
sera ta chose pour toujours.

--Nicostrate? répéta Parrhasios vers moi. En effet. Je connais ce
nom. Mon indifférence est totale envers sa science de médecin.
Toutes mes drogues sont dans ma cave et l'une me guérit fort bien
des indigestions que l'autre donne. Quand parfois je suis enrhumé,
je ne m'applique pas d'autre emplâtre qu'une belle fille aux seins
brûlants sur ma poitrine étendue, et je compte bien vivre cent ans
sans l'aide de cet apothicaire.

Se tournant vers le vendeur, il ordonna:

--Ote-lui ses vêtements.

Nicostrate se laissa faire, impuissant et dédaigneux.

Parrhasios continua de commander.

--Mets-le de face, et les bras tombants. Bien... De côté... De
dos... A droite maintenant... Encore de face... Marché conclu.

Il claqua légèrement de la main mon épaule et me dit à mi-voix:

--Superbe! mon petit.

Et je ne lui répondis point, car je me sentais secoué d'un frisson
qui était presque de l'envie.


Cinquante ans sont passés; l'espace d'une vie humaine. J'ai vu des
milliers de modèles: jamais un qui fût comparable à ce Nicostrate
d'Olynthe.

Il était la statue de l'Homme dans toute sa grandeur, à l'âge où
la force devient de la puissance. Parrhasios le nommait Prométhée;
mais n'importe quel nom éternel n'eût pas été moins digne de son
nouvel esclave. Cet homme dans mon atelier pendant un an de mon
travail, et j'eusse fait assez d'ébauches pour emplir toute ma
carrière de Dzeus, de Ploutons, de Poseidons, des quinze dieux à
barbe grise qu'on appelle les Dominateurs. Il évoquait l'Olympe à
ses pieds. Quand il allongeait le bras, on y voyait le Trident,
et quand il le haussait, on y voyait la Foudre. Les lignes de ses
pectoraux s'unissaient à ses épaules avec un air de majesté qui
divinisait tous les gestes.

Ah! pensai-je, Parrhasios songe à me donner des femmes, comme
si j'allais passer mes soirs entre les stèles du Céramique, et
certes, il ne comprend pas que je renoncerais à l'amour lui-même
en échange de son Nicostrate. Les dieux lui inspireront-ils de me
l'envoyer jamais, fût-ce pour une journée?

Ainsi je remuais en mon cœur des malaises de jalousie; et puis je
me consolais à demi en sachant que, si ce n'était le marbre, au
moins la cire allait fixer de sa matière presque aussi pure tout
ce qui brillait là d'immortel.

En effet, Nicostrate fut perdu pour le marbre.

Je ne l'eus jamais pour modèle.

Le malheureux ne posa qu'une fois, et vous allez savoir comment.


IV

Je revins seul, à cheval, à travers l'Attique. Pendant mes cinq
années d'absence, des créanciers avaient vendu le peu de bien
que je possédais, et je descendis simplement dans une hôtellerie
d'Athènes pour les longues semaines nécessaires à ma nouvelle
installation.

Parrhasios m'avait suivi à quelques jours d'intervalle. Apprenant
dans quel lieu modeste j'avais fait porter mes bagages, il ne
voulut point que j'acceptasse d'autre hospitalité que la sienne et
me fit dire qu'il m'attendait.

Le lendemain, je me rendis chez lui, seul, et pour décliner son
offre.

Il habitait, à mi-chemin entre le Céramique et l'Académie, un
palais de marbre et d'airain, près de la maisonnette où vivait
Platon. Ses jardins s'étendaient très bas jusqu'aux rives bleues
du Cyclobore, et de l'autre côté, remontant vers la route, ils
entouraient l'édifice blanc d'arbres inutiles et fastueux.

Par une faiblesse inattendue chez un homme de sa valeur,
Parrhasios aimait à donner l'ostentation de la richesse. Sa
fortune était immense: il faisait qu'on n'en doutât point. Et
d'ailleurs, prenant leur part de plaisir à toutes les voluptés
offertes, il voulait éprouver sans cesse le marbre frais, les
soies fines, la peau plus douce encore des vierges, la pourpre
seyant au visage, l'or inaltérable et solaire. C'est pourquoi sa
maison ressemblait au palais d'Artaxercès.

Il m'accueillit au seuil de la grande cour intérieure qui lui
servait d'atelier.

Debout, toujours drapé de soie rouge et la bandelette au front
comme un dieu olympien, il m'ouvrit ses larges bras. Puis je
pénétrai à ses côtés dans l'illustre salle, matrice de chefs
d'œuvre, où je fus ému de me retrouver.

--Mon Prométhée? répondit-il à ma question. Non. Je ne le sens pas
mûr encore. Ce Nicostrate a besoin d'être médité quelque temps,
et je pressens que ma première conception du sujet va éclater en
morceaux dès que j'y ferai entrer sa personne. Dans quelques jours
nous verrons bien.

Je lui demandai s'il se reposait, mais c'était mal le connaître.
La peinture était sa vie même. Revenu de voyage au milieu de la
nuit, il avait commencé un tableau le matin.

--Viens, me dit-il brusquement. Je suis content que tu puisses le
voir: cette petite chose est une merveille. Je n'ai jamais rien
fait de plus beau.

C'était encore un trait de son caractère, que d'estimer ses œuvres
à leur valeur suprême et de comprendre l'admiration que tout le
peuple grec vouait à son grand nom.

Le panneau commencé reposait obliquement sur un chevalet
de bois de sycomore dont les deux montants, prêts à se
rejoindre, se recourbaient en cols de cygnes d'or. Je me penchai
respectueusement et vis un singulier sujet qui, pourtant, ne
me surprit point dans l'atelier de Parrhasios. Son tableau
représentait un paysage sylvestre et frais à voir, où s'allongeait
sur le côté une nymphe endormie, ses flèches à la main. Un satyre,
penché devant elle, lui soulevait la tunique jusqu'à la ceinture
avec une expression de gourmandise bestiale. Derrière, un deuxième
satyre à genoux assaillait la vierge directement, sans troubler
son jeune sommeil qui devait être bien profond. C'était tout.

Mais comme je relevais les yeux, j'aperçus à quelques pas, étendue
sur une banquette, la confuse Artémidora entre les deux barbares
Sarmates qui venaient de poser avec elle le mouvement de cette
rouge esquisse.

Et Parrhasios m'expliqua:

--Oui. J'aime ces tableaux de vie intense, et je ne montre
le Désir de l'Homme qu'à l'instant de son paroxysme et de sa
réalisation. Socrate, qui avait commencé par être un mauvais
sculpteur avant de devenir un bon philosophe, voulait me voir
peindre l'amour avec des regards et des pensées. C'était d'une
absurde critique. La peinture est dessin et couleur: sa langue ne
parle que par gestes, et le geste le plus expressif est celui par
quoi elle triomphe. J'ai peint Akhilleus à l'instant où il tue. Sa
colère immobile, je la laisse au poète. Mais en voilà assez, nous
nous comprenons.

Il s'assit devant son chevalet et commanda:

--Reprenez la pose.

Alors Artémidora leva ses yeux noirs vers nous et d'une voix qui
me laissa troublé elle murmura:

--Devant lui?

Mais Parrhasios n'entendait point. Parrhasios chantait déjà. Avec
son pinceau fin dont le manche était d'ivoire et creusé en roseau,
il ajouta les derniers traits à l'esquisse afin d'en accentuer
encore l'impeccable et pur dessin. Puis deux de ses jeunes
apprentis lui apportèrent ses instruments.

--Tu le vois, me dit-il en souriant, j'ai cessé de peindre à la
détrempe. Voilà de la cire et des fers selon le procédé nouveau.
Ces jeunes gens de l'Ecole de Sikyone, je les battrai sur leur
terrain!

On eût dit, en effet, à le voir, qu'il avait toujours employé ce
procédé de Polygnote récemment remis à la mode. Ses petites boîtes
à cire étaient disposées dans un coffret déjà maculé par l'usage.
Il y plongeait avec mesure le fin cautère chauffé au fourneau, en
retirait une gouttelette de cire colorée, la posait à sa place
et la mêlait aux autres avec une sûreté de main qui m'arrachait
parfois un sourire d'enthousiasme.

Tout en peignant, il m'apprenait comment on mêlait la cire aux
couleurs et quelles couleurs étaient les bonnes, à l'exclusion
de toutes les autres. Son blanc venait de l'île de Mélos, celui
de Samos étant trop gras. Il aimait le cinabre indien, plus
solide que le cinabre d'Ephèse, plus coûteux aussi, d'ailleurs.
La sandaraque couleur de flamme et l'arménion d'un bleu si pâle,
convenaient aux vêtements féminins. Il estimait le noir d'ivoire
que le jeune Apelle venait d'inventer, mais il s'en tenait pour sa
part au noir plus docile aux mélanges, fabriqué (lorsqu'on peut
en prendre) avec les os calcinés des morts et ravis aux tombeaux
anciens.

Ainsi se passa la journée sans que je sentisse la fuite des
heures, sinon quand Parrhasios commandait: «Reposez-vous!» et
qu'Artémidora toujours plus rougissante, cachait son visage dans
ses mains.

Vers la fin du jour, il se leva, criant aux apprentis:

--Faites chauffer la plaque!

Et se retournant vers moi, il me dit:

--C'est fini.

On lui apporta la plaque rouge qui lançait des étincelles. Il la
saisit par le piton avec des tenailles à longues branches. Il la
promena très lentement devant le tableau horizontal, où la cire
montait à la surface en fixant au bois sec son âme multicolore.

Et voilà comment fut achevée, entre l'aube d'un jour et le
crépuscule, la «Nymphe surprise» de Parrhasios, qui est maintenant
à Syracuse.


Parrhasios regarda son œuvre avec une négligente complaisance,
et secouant sa belle main expressive, il cria comme pour cent
personnes:

--Oui. C'est un exercice avant la bataille.

Distrait, je demandai:

--Quelle bataille?

Il parut s'étonner que je n'eusse pas compris. A grands pas, il
traversa la pièce, ouvrit une porte: Nicostrate à la chaîne leva
les yeux sur nous. Parrhasios se haussa devant lui, et, les doigts
passés dans la barbe, il murmura comme pour lui seul:

--Ma bataille de dieu contre cet être humain.


V

Je restai un mois entier occupé dans Athènes à des affaires
personnelles, qui ne me permettaient pas de retourner chez
Parrhasios.

Athènes était vraiment en deuil depuis la chute des Olynthiens. Le
marché de Khalkis, la vente d'un peuple allié,--ce scandale et cet
affront aux portes mêmes de l'Attique,--était le sujet de tous les
discours, le songe de tous les silences.

Contre Philippe, on ne pouvait rien. Kratès ne voulait pas la
guerre, et Démosthéne lui-même ne la demandait plus. Mais Eschine,
en revenant du Péloponèse, avait rencontré sur sa route des
troupeaux d'Olynthiens conduits comme des bêtes, et il lui avait
suffi de raconter ce passage d'esclaves, pour soulever à sa voix
l'indignation du peuple contre les cités coupables.

Un jour, ce fut pis encore: on apprit que dans la ville même, un
citoyen traitait en femme captive une malheureuse Olynthienne.
L'homme fut arrêté, jugé, condamné à mort sur-le-champ.

Alarmé, je vis Parrhasios menacé d'un sort semblable et laissant
là toute affaire, je descendis jusqu'à son palais, afin de
l'avertir s'il en était temps.

Portes et rideaux étaient fermés lorsque je parvins à son mur.
L'esclave ne voulait pas me laisser franchir le seuil. Il me
fallut insister, montrer mon angoisse, affirmer qu'il y allait de
la vie de son maître. Je passai enfin, et suivant en courant la
grande galerie vide, je soulevai la portière.


Je n'oublierai jamais le regard lent et grave que me jeta
Parrhasios lorsqu'il me vit entrer. Il peignait debout,
gigantesque devant un panneau de bois noir qui était presque de sa
taille. Le ciel vaguement orageux donnait à sa haute stature une
apparence extra-humaine. La sérénité de son visage était telle,
que les traits n'y paraissaient plus: les rides mêmes s'étaient
effacées, ainsi qu'il arrive aux cadavres des grands vieillards
couchés dans la paix des morts.

Il ne me parla point. Il ne me regarda plus. La tige chaude entre
les doigts, il portait les larmes de cire entre la boîte et le
panneau droit, d'une main aussi sûre et aussi tranquille que s'il
avait créé le monde avec des gouttes de couleur.

C'est alors que, suivant son œil fixé tour à tour sur son œuvre
et sur un point de la vaste salle, j'aperçus, tumultueux et nu,
écartelé des quatre membres à la croupe d'une roche véritable,
Nicostrate qui tirait, couvert de tous ses muscles, sur quatre
cordes retordues.

Longtemps, je restai immobile, retenant mon souffle, ne sachant
plus ce que j'étais venu faire et dire. Mon cerveau nageait tout
entier dans les merveilles de la vue. Mes autres sens ne me
parlaient plus et j'avais moins de pensée qu'on n'en a en songe.

       *       *       *       *       *

Tout à coup, Parrhasios prononça un mot... Du moins, il me sembla
l'entendre.

Et ce mot, c'était:

--Crie!

Et sa voix était calme comme son geste et son front.

--Crie! répéta Parrhasios.

Nicostrate poussa violemment un éclat de rire forcé qui remua la
salle. Et il dit qu'il ne crierait point! qu'il était maître de
son visage! qu'on n'attacherait pas ses traits, comme ses membres,
avec des câbles à la roche! qu'il empêcherait bien ce tableau
de se faire! puis il vomit l'écume de sa rage avec des éclats
d'injures.

La face de Parrhasios ne s'altéra pas d'une ligne. Il posa le
cautère qu'il tenait à la main, en prit lentement un autre qui
chauffait à blanc dans le fourneau voisin, et, mesurant la
place exacte où le vautour de son tableau fouillait le foie de
Prométhée, il dit à un esclave sarmate:

--Tiens. A droite. Sous la dernière côte. Touche légèrement, sans
pénétrer.

Nicostrate vit cet homme s'avancer jusqu'à lui. Il gardait un
sourire très pâle et la chair grésilla sans qu'il eût dit un mot.

Mais, bientôt, ses yeux défaillirent. Une sueur atroce coula de
ses tempes. Il se mit à hurler d'abord, puis à gémir d'une voix
secouée comme un sanglot de petit enfant.

Parrhasios, impassible, observait son visage.

       *       *       *       *       *

Combien de temps ceci dura-t-il? Je ne sais plus. Jusqu'au soir,
je pense. Je ne sais pas davantage à quelle heure j'eus la force
de me traîner hors de cette salle, car je défaillais de la tête
aux pieds. Au moment où je passais la porte, j'entendis un silence
soudain, puis une voix dans l'éloignement:

--L'imbécile! criait Parrhasios. Il est mort un instant trop tôt!

       *       *       *       *       *

Lorsqu'on sut le lendemain dans Athènes, comment Parrhasios avait
accompli le «Prométhée enchaîné» qu'il destinait au Parthénon, il
n'y eut dans toute la ville qu'un seul cri d'horreur.

Le peuple se porta en foule sur la route du Cyclobore et vint
assaillir la maison du peintre, dont les portes étaient fermées.

--Un Olynthien! Un homme libre! Un vaincu du Macédonien!

--Le poison pour son meurtrier!

Je me mêlai à cette foule hostile, non pas pour sauver mon ami,
car moi aussi je pensais alors qu'il méritait tous les supplices,
et les hurlements de Nicostrate grondaient toujours dans mes
oreilles. Mais j'allai, suivant la cohue, poussé par le mouvement
du peuple, et je parvins avec le troupeau sous les murailles
assiégées.

La foule cria longtemps. La maison semblait morte. Pas un esclave
sur le seuil. Pas une voix derrière les rideaux qui pendaient
entre les colonnes, immobiles et refermés.

Enfin Parrhasios lui-même, entre deux rideaux qui s'ouvrirent,
apparut au premier étage, les bras croisés dans sa robe royale et
le front toujours ceint de la bandelette sacrée.

Une tempête de cris monta jusqu'à lui:

--Assassin! Barbare! Allié de Philippe! criait la foule. Où
est-il, cet Olynthien? Nous lui ferons des funérailles comme à un
général vainqueur. Et le poison pour toi! le poison pour toi!


Parrhasios laissa cette colère se déchaîner et se ralentir.
Puis, saisissant à ses pieds, par les deux côtés du panneau, le
«Prométhée» qu'il venait de peindre, il le souleva lentement et
comme religieusement, d'abord au-dessus de la balustrade, puis
au-dessus même de son front, si bien qu'il fut caché par lui, et
l'Œuvre apparut à la place de l'Homme.


Une brusque secousse ébranla cette foule qui s'approcha encore. Un
prodige lui apparaissait: le tableau de la douleur humaine et de
l'éternelle défaite par la souffrance et par la mort, palpitait
au-dessus de ses têtes. Devant ses innombrables yeux, le sommet
de la grandeur tragique se découvrait là pour la première fois.
Elle frémit. Quelques hommes pleurèrent. Un silence de temple se
répandit jusqu'aux dernières bouches de la multitude, et comme des
huées essayaient de renaître, une acclamation tonnante les étouffa
dans le bruit de la Gloire.

    Le Caire, 1901.



DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT


ARCAS

Jeune fille aux yeux noirs...

MELITTA

Ne me touche pas!

ARCAS

Non certes; je reste loin, tu le vois, sœur d'Aphrodite, jeune
fille aux cheveux bouclés comme des grappes de raisins. Je
m'arrête sur le bord de la route, et je ne peux plus m'en aller,
tu le vois, ni vers ceux qui m'attendent, ni vers ceux que j'ai
quittés.

MELITTA

Va! va! tu parles vainement, chevrier sans chèvres, coureur de
chemins vagues! Si tu ne peux plus suivre la route, va-t'en alors
à travers champs; mais n'entre pas dans ma prairie, toi que je ne
connais pas; ou j'appelle!

ARCAS

Qui donc appellerais-tu dans cette solitude?

MELITTA

Les dieux! qui m'entendront.

ARCAS

Ah! petite fille! Les dieux sont plus loin de toi que je ne suis à
présent, et fussent-ils même à tes côtés, ils ne me défendraient
pas de te dire que tu es belle, car ils sont fiers de ton visage
et ils savent bien que c'est leur chef-d'œuvre.

MELITTA

Tais-toi, chevrier. Va-t'en. Ma mère m'a défendu d'écouter aucun
homme. Je suis ici pour garder mes brebis laineuses et leur faire
brouter l'herbe jusqu'au soleil couchant. Je ne dois pas entendre
la voix des garçons qui passent sur la route avec le vent du soir
et les poussières ailées.

ARCAS

Pourquoi?

MELITTA

Je ne le sais pas. Ma mère le sait pour moi. Il n'y a pas encore
treize ans que je suis née sur son lit de feuilles, et je serais
bien imprudente si je ne faisais pas tout ce qu'elle veut
m'ordonner.

ARCAS

Tu ne l'as pas comprise, enfant, ta mère si bonne et si sage et si
belle, et si vénérable. Elle t'a parlé des hommes barbares qui
traversent parfois les campagnes, le bouclier sur le bras gauche
et l'épée dans la main droite. Ceux-là seraient méchants pour
toi, car tu es faible et ils sont forts. Dans les cités qu'ils
ont prises pendant les détestables guerres, ils ont tué beaucoup
de jeunes vierges presque aussi belles que tu l'es et ils ne
t'épargneraient pas s'ils te trouvaient sur leur chemin. Mais moi,
quel mal pourrais-je te faire? Je n'ai que ma peau de mouton sur
l'épaule et ma baguette à la main. Regarde-moi. Suis-je donc si
terrible?

MELITTA

Non, chevrier. Tes paroles sont douces et je les écouterais
longtemps... Mais les plus douces paroles sont perfides, m'a-t-on
dit, lorsque la bouche d'un jeune homme les murmure à l'une de
nous.

ARCAS

Me répondras-tu si je te pose une question?

MELITTA

Oui.

ARCAS

A quoi songeais-tu, sous l'olivier noir, lorsque j'ai passé?

MELITTA

Je ne veux pas te le dire.

ARCAS

Je le sais.

MELITTA

Dis-le-moi.

ARCAS

Si tu me permets d'approcher. Autrement je resterai muet. Je ne
puis te dire cela qu'à l'oreille puisque c'est ton secret et non
le mien. Tu veux bien que je m'approche? que je te prenne la main?

MELITTA

A quoi pensais-je?

ARCAS

A ta ceinture de noces.

MELITTA

Oh! qui t'a répété... Ai-je parlé tout haut? Es-tu dieu, chevrier,
pour lire de si loin dans les yeux des filles? Ne me regarde pas
ainsi! ne cherche pas à lire ce que je pense à l'instant...

ARCAS

Tu songeais à ta ceinture de noces et à l'inconnu qui la
dénouerait, avec quelques-unes de ces douces paroles que tu crains
autour de toi. Celles-là aussi seront-elles perfides?

MELITTA

Je ne les ai jamais entendues...

ARCAS

Mais tu entends les miennes, et tu vois mes yeux...

MELITTA

Je ne veux plus les voir...

ARCAS

Tu les vois dans ton songe.

MELITTA

O chevrier!...

ARCAS

Quand je te prends la main, pourquoi frissonnes-tu? Quand mon bras
se referme autour de ta poitrine, pourquoi t'inclines-tu? Pourquoi
ta faible tête cherche-t-elle mon épaule?...

MELITTA

O chevrier!

ARCAS

Comment serais-tu ainsi presque nue dans mes bras si je n'étais
pas déjà presque ton époux?

MELITTA

Mais non, tu ne l'es pas; laisse-moi, laisse-moi, j'ai peur,
va-t'en, je ne te connais pas; laisse-moi, tes mains me font mal,
laisse-moi, je ne te veux pas!

ARCAS

Pourquoi me parles-tu, petite fille, avec la bouche de ta mère?

MELITTA

Non, ce n'est pas elle, c'est moi qui te parle. Je suis sage;
laisse-moi, chevrier. J'aurais honte de faire comme Naïs, ou
comme Philyra ou Chloë qui n'attendirent point le jour de leurs
noces pour apprendre les secrets d'Aphrodite et enfanter
mystérieusement. Non, non, je ne te céderai pas! tu peux déchirer
ma tunique, je ne te céderai pas, chevrier! je m'étranglerais
plutôt de mes mains.

ARCAS

Pourquoi encore? Et que t'ai-je fait? J'ai touché cette tunique,
je ne l'ai pas déchirée. J'ai baisé ta ceinture, je ne l'ai pas
dénouée. Eh bien, soit! je t'abandonne, je te délivre, je te
laisse... Va-t'en!... Pourquoi ne t'en vas-tu pas?

MELITTA

Laisse-moi pleurer.

ARCAS

Crois-tu donc que je t'aime assez peu pour te ravir à toi-même?
T'aurais-je ainsi parlé depuis que tu m'entends si je ne te
demandais qu'un instant de plaisir tel que toutes les bergères
m'en pourraient donner? Est-ce que mes yeux ne t'ont pas
appris... Mais tu ne les regardes plus, mes yeux. Tu caches les
tiens, et tu pleures..

MELITTA

ARCAS

Pourtant, si tu l'avais voulu, j'aurais tant aimé passer à tes
pieds toute une vie d'amour et de tendres paroles. J'aurais mis
mes deux bras autour de ton corps, ma tête sur ton sein, ma bouche
sous la tienne, et tu aurais dénoué tes cheveux pour m'en faire
des caresses autour de nos baisers... Écoute! si tu l'avais voulu,
je t'aurais fait une hutte verte avec des branches fleuries et
des herbes fraîches, pleines encore de cigales chantantes et
de scarabées d'or, précieux comme des bijoux. C'est là que tu
m'aurais enfermé toutes les nuits, et que sur le lit blanc de mon
manteau étendu, nos deux cœurs auraient battu éternellement l'un
contre l'autre.

MELITTA

Oh! laisse-moi pleurer encore...

ARCAS

Loin de moi?

MELITTA

Dans tes bras... dans tes yeux...

ARCAS

Mon amour... Le soir monte, et la lumière s'en va, comme un être
ailé, vers le ciel... La terre est déjà noire. On ne voit plus au
loin que la longue voie lactée du ruisseau qui scintille comme
un fleuve d'étoiles autour de notre champ... Mais c'est trop de
clarté...

MELITTA

Oui, c'est trop... conduis-moi.

ARCAS

Viens... Le bois où nous nous glissons entre les branches
caressantes est si profond que, même le jour, les divinités en
ont peur. On ne voit jamais dans les sentiers les doubles sabots
des satyres suivre les pieds légers des nymphes. On n'y voit pas
entre les feuilles les yeux verts des hamadryades fixer les yeux
craintifs des hommes. Mais nous n'aurons pas peur puisque nous
sommes ensemble, tous les deux, toi, et moi...

MELITTA

Non. Je pleure malgré moi, mais je t'aime et je te suis. Un dieu
est dans mon cœur! Parle-moi! Parle encore! Un dieu est dans ta
voix.

ARCAS

Mets tes cheveux autour de mon cou, ton bras autour de ma ceinture
et ta joue contre ma joue. Prends garde, voici des pierres. Baisse
les yeux, voici des racines. La mousse glisse sous nos pieds nus,
et la terre est fraîche... Mais ton sein est chaud sous ma main.

MELITTA

Ne le cherche pas. Il est petit, il est jeune, il n'est pas
beau. L'automne dernier je n'en avais pas plus qu'au jour de ma
naissance. Mes amies se moquaient de moi. C'est au printemps que
je l'ai vu croître, avec les bourgeons sur les arbres... Ne le
caresse pas ainsi... Je ne peux plus marcher.

ARCAS

Viens pourtant... Ici nous sommes dans les ténèbres. Je ne vois
plus ton visage. Nous ne sommes ni toi ni moi. Ne me donne plus
tes lèvres: je veux revoir tes yeux. Viens jusqu'au vieil arbre
là-bas, qui est devant le clair de lune. Sa grande ombre rampe
jusqu'à nous, suis-la...

MELITTA

Il est grand comme un palais...

ARCAS

Le palais de tes noces, qui s'ouvre pour nous deux au fond de la
nuit sacrée...

MELITTA

J'entends du bruit... Ce sont les palmes...

ARCAS

Les palmes bruissantes du cortège nuptial.

MELITTA

Ces étoiles...

ARCAS

Ce sont les torches.

MELITTA

Et ces voix...

ARCAS

Ce sont les dieux.

MELITTA

O chevrier, je suis entrée ici, vierge comme Artémis qui nous
éclaire de loin à travers les branches noires, et qui, peut-être,
écoute mon serment. Je ne sais pas si j'ai bien fait de te suivre
où je t'ai suivie, mais un souffle était en moi, un esprit que
ta voix a fait naître... et tu m'as donné le bonheur, comme un
immortel, en me donnant la main.

ARCAS

Jeune fille aux yeux noirs, ni ton père ni mon père n'ont préparé
notre union devant l'autel de leurs foyers en échangeant ta
richesse et la mienne. Nous sommes pauvres, donc nous sommes
libres. Si quelqu'un nous marie ce soir, lève les yeux: ce sont
les Olympiens protecteurs des bergers.

MELITTA

Mon époux, quel est ton nom?

ARCAS

ARCAS. Et le tien?

MELITTA

MELITTA.

    Biarritz, 1903.



UNE VOLUPTÉ NOUVELLE


I

Il y a quatre ans, peut-être cinq, j'habitais plusieurs jours par
semaine un rez-de-chaussée incommode, mais clandestin et costumé,
dans une rue qui communiquait par une de ses extrémités avec le
petit parc Monceau: détail sans intérêt pour moi, car la grille
en était fermée tous les soirs avant minuit, de sorte que je n'y
pouvais passer précisément à l'heure où j'apprécie la marche en
plein air.

Une nuit, comme je me trouvais là, en conversation silencieuse
avec deux chats de faïence bleue accroupis sur une table blanche,
j'hésitais à choisir entre deux passe-temps de solitude: écrire un
sonnet régulier en fumant des cigarettes, ou fumer des cigarettes
en regardant le tapis du plafond.

L'important est d'avoir toujours une cigarette à la main; il faut
envelopper les objets d'une nuée céleste et fine qui baigne les
lumières et les ombres, efface les angles matériels, et, par un
sortilège parfumé, impose à l'esprit qui s'agite un équilibre
variable d'où il puisse tomber dans le songe.

Ce soir-là, j'avais l'intention d'écrire et le désir de ne rien
faire; en d'autres termes, c'était une soirée qui ressemblait à
toutes les autres et allait fatalement se terminer devant une
feuille de papier vierge et un cendrier plein de cadavres, quand
je fus tout à coup tiré de mes pensées par un coup de sonnette
inattendu.

Je levai la tête. Je me persuadai que, le vendredi 9 juin, je
n'attendais personne à cette heure de nuit; mais, comme un second
coup de sonnette suivit de très près le premier, j'allai à la
porte et je tirai la serrure.


La porte ouverte, je vis une femme.

Elle se tenait enveloppée dans un manteau flottant qui était de
drap beige comme un vêtement de voyage, mais broché d'entrelacs
comme une sortie de bal. Cela se serrait autour du cou par une
chenille ronde et touffue d'où la tête émergeait à peine, toute
brune sous les cheveux teints en blond. Le visage était jeune,
sensuel, un peu railleur; deux yeux très noirs, une bouche très
rouge.


--Veux-tu bien me permettre de passer, dit-elle en penchant la
tête sur l'épaule.

Je m'effaçai, avec l'étonnement particulier d'un homme qui voit
entrer chez lui, à l'heure où l'on ne reçoit guère que les amies
les plus intimes, une femme qui ne lui rappelle pas le moindre
souvenir, et qui le tutoie dès la première phrase.

--Chère amie, lui dis-je timidement quand je l'eus suivie dans ma
chambre; chère amie, ne m'accuse pas, je te reconnais à merveille,
mais je ne sais par quelle infortune je ne puis à l'instant me
rappeler ton nom. Ne serait-ce pas Lucienne? ou Tototte?

Elle eut un sourire d'indulgence et, sans répondre, elle défit son
manteau. Sa robe était de soie vert-d'eau, ornée de gigantesques
iris tissés avec la robe elle-même et dont les tiges montaient en
fusées le long du corps jusqu'à un décolletage carré qui montrait
nu le bout des seins. Elle portait à chaque bras un petit serpent
d'or aux yeux d'émeraude. Un collier de grosses perles à deux
rangs brillaient sur sa peau foncée, en marquant la naissance du
cou qui était mobile et arrondi.

--Si tu me reconnais, dit-elle, c'est que tu m'as vue en rêve. Je
suis Callistô, fille de Lamia. Pendant dix-huit cents ans, mon
tombeau est resté en paix dans les bois fleuris de Daphné, près
des collines où fut la voluptueuse Antioche. Mais maintenant, les
tombeaux voyagent. On m'a emmenée à Paris et mon ombre suivait la
pierre qui contenait mes cendres fines. Longtemps encore, j'ai
dormi enfermée dans les caves glaciales du Louvre. J'y serais
toujours si un grand païen, un saint homme, M. Louis Ménard, le
seul qui se souvienne aujourd'hui des rites et des gestes divins,
n'avait prononcé devant ma tombe les paroles traditionnelles qui
savent rendre aux pauvres mortes une vie éphémère et nocturne.
Pendant sept heures, chaque nuit, je me promène dans ta sale
ville...

--Oh! pauvre fille! interrompis-je. Comme tu dois trouver le monde
changé!

--Oui et non. Je trouve les maisons noires; les costumes laids et
le ciel lugubre (quelle singulière idée vous avez eue de venir
habiter sous un pareil climat!) Je trouve que la vie est plus
sotte et que les gens ont l'air moins heureux; mais si j'ai une
stupéfaction, c'est bien de revoir à chaque pas toutes les choses
que j'ai connues. Comment! en dix-huit cents ans vous n'avez fait
que cela! Rien de plus nouveau? Rien de mieux, vraiment? Ce que
j'ai vu dans vos rues, dans vos champs, dans vos maisons, c'est
tout, c'est bien tout?... Quelle misère, mon ami!

L'étonnement qu'elle me vit prendre pouvait tenir lieu de
réplique. Elle sourit et s'expliqua:

--Tu vois comment je suis habillée? me dit-elle. J'ai la robe
qu'on a mise avec moi au tombeau. Regarde-la. De mon temps, on
s'habillait avec de la laine, du fil et de la soie. En revenant
sur terre, je croyais trouver tous ces vieux tissus disparus même
des mémoires. Je m'imaginais (pardonne-moi) qu'après de si longues
années les hommes auraient découvert des étoffes merveilleuses
comme le soleil ou la lune, et plus voluptueuses au toucher que
la peau d'une vierge ou d'un fruit. Mais non, de quoi vous
habillez-vous? de laine, de fil et de soie... Oh! je sais, vous
avez trouvé les cotonnades, et vous en enveloppez les nègres, qui
vous semblent inconvenants dans l'état où ils se promènent. C'est
peut-être extrêmement moral... Tu aimes beaucoup le coton? Tu es
fier de sa découverte? Moi, je ne peux pas même sentir sous mes
doigts cette chose qui colle et qui se défait. Enfin, avez-vous
une étoffe mieux drapée que la laine? non; plus fine que le fil de
lin? plus lumineuse que la soie... Mais réponds toi-même.

Elle poursuivit:

--De mon temps, on se chaussait avec du cuir... On connaissait
les mules, les souliers de couleur, les pantoufles fourrées, les
bottines montantes... Tiens, tes souliers de cycliste, découverts
avec une bride un peu plus haut, c'est une forme phrygienne.
Regarde maintenant les miens: ils sont en maroquin olive et dorés
aux petits fers comme une reliure. Admire-les. Tu n'en trouveras
pas d'aussi beaux chez le fournisseur de tes amies.

Elle poursuivit encore:

--De mon temps, pour faire les bijoux, on se servait de deux
métaux précieux: l'or et l'argent. En avez-vous trouvé un
troisième? On en faisait des colliers, des bagues, des bracelets,
des boucles d'oreilles, des diadèmes et des broches. J'ai retrouvé
tout cela rue de la Paix, identique. Nous connaissions les perles,
l'émeraude, le diamant, l'opale, la pierre de lune, le rubis, le
saphir et toutes les silices nuancées qui viennent de l'Arabie et
de l'Inde aujourd'hui comme autrefois. Par hasard, auriez-vous
créé une pierre précieuse en dix-huit siècles? Une seule, dis-m'en
une, je t'en prie! une pierre que je n'aie pas connue, une bague
que je n'aie pas mise à mon doigt; un bijou nouveau, même monté
en or comme les miens, puisque tu n'as pas de métal plus rare à
m'offrir, mais portant dans ses griffes une gemme inventée?

Sa voix s'était animée peu à peu jusqu'à un ton de reproche et de
dépit. Je fis un geste beaucoup plus calme.

--Callistô, répondis-je, tu me parais attacher une importance
exagérée aux ornements dont les femmes se chargent et qui n'ont
pas d'autre excuse que d'occuper, par leur choix difficile et leur
composition méticuleuse, une vie stagnante et désœuvrée. Il est
évident aujourd'hui, après dix mille ans d'efforts infructueux
chez tous les peuples, qu'une jeune fille ne saurait jamais être
plus belle par l'art du couturier, du brodeur et de l'orfèvre
qu'à l'instant où elle se montre toute nue comme les dieux l'ont
créée. Ce simple costume, je ne doute pas que les Grecs ne l'aient
connu...

--Mieux que tes compatriotes.

--Vous ne l'avez pas inventé; n'en sois pas fière. Je reconnais
que, de nos jours, on le travestit encore plus mal que du temps où
tu es née; mais du mauvais au pire la différence importe-t-elle?
On ne peut pas habiller les femmes. C'est un axiome. Nous ne le
détruirons pas. Si les vérités esthétiques pouvaient se démontrer
par théorèmes, M. Poincaré aurait déjà prouvé mathématiquement
qu'il est inutile d'exercer l'imagination humaine à la recherche
de cette découverte, aussi certainement chimérique que la
trisection des angles. Pour ma part, je ne m'afflige pas d'un
insuccès qui persiste parce qu'il est éternel; et je me contente
d'admirer la femme dans sa pureté primitive (qui, elle aussi, est
immuable) avec l'émotion antique de ceux qui touchèrent Hélène.

Elle me regarda plus fixement en penchant la tête vers moi, et me
dit avec lenteur:

--Es-tu sûr, ô présomptueux! que les femmes n'aient pas changé?


II

Ce qu'elle fit immédiatement après avoir dit ces mots, je ne sais
si je l'ai vu, dans le trouble où j'étais.

Comment elle quitta ses bagues, fit glisser quatre bracelets,
ouvrit son collier, laissa tomber ses vêtements en même temps que
ses lourds cheveux, je ne pourrais le dire. Ce fut si rapide et
si éclatant qu'il m'en est resté dans la mémoire un éblouissement
plein d'ombres.

Jusque-là, je n'avais pas cru avec certitude à la réalité de
l'aventure. Les apparitions longtemps prises pour surnaturelles,
et désormais tenues plus volontiers comme obéissant aux lois
d'une nature profonde et mal connue, se présentent parfois avec
les caractères d'une matérialité qui n'est démentie par aucun de
nos sens et qui peut égarer un esprit incrédule ou simplement
prévenu contre l'invraisemblance.

Je me demandais depuis une heure si je n'étais pas mystifié par
une lectrice extravagante: quelque étrangère, pensais-je, assez
immodeste et assez délibérée pour se rendre la nuit dans une
chambre à coucher où on ne l'invite point, veut sans doute faire
oublier le dessein banal qui l'entraîne, en considération du soin
qu'elle apporte à le dissimuler dans une robe de théâtre. J'avais
répondu dans le sens où elle me conduisait elle-même, avec la
réserve d'un interlocuteur complaisant qui, par déférence ou par
curiosité, ne veut pas déchirer trop tôt le tissu d'une comédie
laborieuse et intéressante.

Mais dès qu'elle fut nue, je compris qu'elle venait à moi du fond
du passé...

Je me souviens très bien qu'au moment où j'en eus la certitude,
j'ébauchai, si je n'achevai pas, tous les mouvements qu'un
instinct religieux m'inspirait invinciblement. Je me retins à
ma chaise pour ne pas me mettre à genoux et je la regardais, en
inclinant le front, avec un sentiment de sacrilège, comme si une
personne aussi miraculeuse ne devait pas être contemplée avec les
mêmes yeux qui voyaient les femmes vivantes.


Callistô était grande. Elle avait le torse étroit et rond, la
taille haut placée, les jambes très longues. Ses articulations
fines étaient d'une fragilité qui me ravissait; et même dans ses
cuisses musclées on devinait des os délicats. Épilée, mais pure
et sans fards, sa peau luisait comme au sortir du bain, brune
d'un léger ton uniforme, presque noire au bout des seins, au bord
allongé des paupières et dans la ligne courte du sexe. Je ne
saurais expliquer comment sa beauté ne pouvait s'être accomplie ni
sous notre climat, ni même dans notre temps, car cette évidence
ne naissait d'aucun détail, mais seulement d'une harmonie et
peut-être d'une clarté. Pour affirmer une différence entre elle
et les femmes de mon époque, j'étais obligé de croire sans autre
preuve à mon discernement, comme un collectionneur distingue le
vrai du faux sans que parfois il puisse démontrer qu'il se fonde
sur un indice particulier pour établir sa conviction.

Comme pour se mettre à ma portée, elle s'étendit sur une chaise
longue.

--Vous auriez pu au moins perfectionner les femmes, reprit-elle
en souriant. Et, tu le vois, les races ont perdu. Vos médecins,
qui méprisent les nôtres, pourquoi laissent-ils aujourd'hui tes
maîtresses moins belles que mes sœurs? La terre où nous vécûmes
ne s'est pas engloutie. L'Oronte descend toujours du fond des
montagnes de cèdres. Smyrne survit. Sparte est morte, mais Athènes
est ressuscitée. Siècle vaniteux et débile, pourquoi remplaces-tu
les Ioniennes par le mélange des Levantines, et que n'as-tu créé
des sélections de femmes, comme tu crées des familles de roses? Tu
ne peux pas. Ton effort est celui d'un enfant. Le nôtre fut celui
des dieux.


Pendant qu'elle me parlait (je n'étais guère en esprit de discuter
contre elle), une terreur comme on n'en a guère que dans le
frisson du demi-sommeil, m'étreignait les tempes. Je tremblais
qu'elle ne me quittât tout à coup, comme un être fluide, un
néant de lumière, et je me demandais si mes yeux seuls auraient
l'illusion de sa présence charnelle; si je pourrais, du bout du
doigt, sur la peau tendre de sa hanche, la toucher.

--Viens! dit-elle en riant. Je ne suis pas une ombre. Donne-moi la
main.

Et cambrant les reins sur la chaise longue, elle passa mon bras
autour de son corps, qui pesa, voluptueux, sur mes doigts.

Puis, avec un entêtement qui ne voulait point se démentir, elle
reprit sa conférence.

--Mille ans avant que je ne fusse belle, les hommes s'unissaient
aux femmes à peu près comme les boucs aux chèvres. Tu as lu
Homère? Ni Argos, ni Troie, n'ont connu d'autres plaisirs que ceux
de l'acte sauvage dont les animaux se contentent. Même le baiser
sur la bouche était ignoré de Briséis. Jamais Andromaque ne tendit
sa poitrine à d'autres lèvres qu'à celles de son petit enfant.
Jamais autour des flancs d'Hélène, une main ouverte et légère ne
souleva le frémissement qui naît de la caresse humaine.

Elle ferma les yeux.

--Et puis, tout à coup, en un jour, l'antique Orient où je suis
née prit aux dieux, comme un feu éternellement jeune, le seul don
qui les distinguât des autres habitants de la terre: il inventa la
volupté.

» O jours de sève! jeunesse du monde! Pour la première fois,
les lèvres d'un homme et d'une femme, laissant les fruits, se
savourèrent. La grande âme brûlante d'Aphrodite inspira le corps
des amants, et chaque jour un plaisir nouveau--un plaisir nouveau,
tu m'entends?--descendait de l'Olympe bleu dans les larges lits
gémissants. Ce fut une ivresse effrénée: de Babylone au mont Eryx,
tous les parfums, toutes les soieries, les fleurs, les arts et
les femmes, formèrent le triomphe qui suivit la découverte de la
joie. Les jeunes filles enfin libérées d'une barbarie héréditaire,
conscientes de leurs sens et de leurs désirs, ouvrirent leurs
narines à la rose et leurs corps charmants à la bouche. Pendant
des siècles on augmenta le trésor des sensualités. De mon temps,
dans Antioche et dans Alexandrie, les femmes l'enrichissaient
encore. Moi-même, moi, Callistô, fille de Lamia, c'est moi qui ai
trouvé ceci...

Mais je reculai...

Elle se rit.

--Ah! tu as peur! Eh bien, parle à ton tour; voyons! Pendant les
dix-neuf cents ans de mon sommeil dans le tombeau, quelle joie
inconnue avez-vous conquise? Je te demandais tout à l'heure une
perle nouvelle. Je te demande maintenant un amour que je n'aie
pas expérimenté. Sans doute, depuis si longtemps, on a dû révéler
des jouissances toutes neuves. J'attends que tu m'invites à les
partager.


Elle se maintenait avec sécurité dans ses positions d'ironie et je
devinai bien que pendant ses longues courses nocturnes à travers
la ville, elle avait essayé en vain de compléter son éducation;
aussi ne tentai-je rien dans cette impossible voie.

--Prends patience, lui dis-je simplement. Vois-tu, nous avons
commencé par tout oublier. Et puis, nous réinventons. C'est ce
qu'on appelle l'histoire de la civilisation moderne. Il est
arrivé au monde, peu d'années après ton trépas, des calamités
sans exemple et qui auraient pu être irréparables. Ce fut d'abord
la naissance et la singulière fortune d'une religion qui, à son
origine, était moralement admirable; mais qui, dénaturée par des
israélites trop grossiers ou trop adroits, a stérilisé l'effort
de ta race et semé du sel sur les ruines d'Athènes. Ensuite, ce
furent des invasions de barbares; quand le déluge de Judée eut
pourri le bois du vaisseau, les rats y pénétrèrent et le mirent
en pièces. Cela dura jusqu'au jour nouveau où l'on vit monter
de l'Orient, comme une aurore, les livres sauvés du désastre et
revenus de Constantinople. Nous mîmes cent ans à les lire. Depuis
qu'ils sont étudiés, trois siècles à peine ont vécu. Mais le temps
est à nous, peut-être. Laisse-nous le temps, Callistô.

Elle eut un sourire de dérision.

--Trouveras-tu, répondit-elle, dans les parchemins de tes musées
la tradition de Rhodopis? Vos archéologues, qui possèdent si bien
la politique de Périclès et la stratégie d'Alexandre, ont-ils
reconstitué la science d'Aspasie et de Thaïs? Savent-ils si la
tombe où repose la poussière fine de Phryné n'a pas enfermé pour
toujours le secret d'une volupté perdue?

» Cette tradition, je l'ai encore. Veux-tu la connaître? Je te
l'abandonne...


III

Quelles que soient les curiosités des jeunes filles qui liront
ce fragment de mémoires, je ne pousserai pas plus avant la
description de ce qui suivit; d'abord parce que j'ai déjà écrit,
sur les documents de Callistô, tout un livre qui est _Aphrodite_;
et ensuite, parce qu'une certaine réserve me retiendrait peut-être
encore, à présenter, sous une forme personnelle, le détail d'une
nuit excessive.

Callistô mit pied à terre vers midi. Elle me fit observer avec
douceur que le soleil était levé déjà, et que, par la faute d'un
éclairage perfectionné, nous ne nous en étions pas aperçus.

--Vous détruisez la Nuit; vous ne connaissez plus l'Aube,
dit-elle d'une voix triste. Autrefois, le spectacle des lueurs
du matin était la récompense des longues veilles épuisantes.
Maintenant, vous passez votre vie dans une lumière monotone et
vous ne savez même plus regarder les Ténèbres.

Je m'inquiétai.

--Midi!... mais tu m'avais parlé, pour toi, d'une vie bornée aux
heures nocturnes. Comment puis-je encore te garder ici?

--C'est affaire entre moi et Perséphone, fit-elle avec un sourire
singulier. Causons. Je n'ai pas fini d'injurier ton époque.

J'étais un peu las, et cependant nerveux.

--Assez, dis-je, je t'en prie. Parlons de nous, veux-tu? Laissons
le monde, meilleur ou pire... Toi seule m'intéresses.

--Alors, écoute-moi. Tu n'es pas convaincu. Je continuerai jusqu'à
ce que tu avoues. Vraiment, je reviens désolée de mon second
voyage sur la terre. J'aurais dû rester au tombeau, avec le rêve
d'un temps plus pur où j'avais grandi dans la joie. J'ai besoin
de dire à quelqu'un sur quelles déceptions je termine ma promenade
et que j'en veux à ton siècle pour toutes les surprises qu'il ne
m'a pas offertes. Vois-tu, le monde est un jeune homme qui donnait
des espérances et qui est en train de rater sa vie.

--Je ne sais pas... Il me semble pourtant que nous avons beaucoup
pensé, beaucoup créé depuis ta mort. Le siècle où nous vivons
n'est pas si méprisable.

--Il l'est! un peu par son impuissance et plus encore par sa
fatuité. Non! vous ne pensez pas; et vous ne créez pas! Vous êtes
des Phéniciens habiles à reproduire les modèles inventés par ma
race, mais ailleurs que chez nous vous ne les trouvez pas, et vous
n'existez que dans notre ombre.

Elle fit un geste.

--Promène-toi dans les rues de Paris. Partout notre âme éternelle
éclate à la façade des monuments, aux chapiteaux des colonnes et
sur le front des statues. Après avoir échafaudé, pendant un moyen
âge barbare et chétif, de misérables bâtisses qui s'écroulent déjà
(c'est heureux!), vous, les hommes des temps modernes, incapables
de créer, vous êtes revenus à nos ruines et depuis quatre cents
ans vous faites des mosaïques de pierre avec les morceaux de nos
temples. Une colonne trouvée en Sicile a engendré deux mille
églises et autant de gares de chemins de fer. Même à des besoins
nouveaux vous ne savez pas donner une architecture nouvelle. Avec
l'airain de vos canons vous recopiez la colonne trajane, et vous
faites des salles de quatuor qui sont du style corinthien. Après
nous qui sculptions le marbre et qui fondions le bronze au moule,
vous n'avez rien trouvé, pas une pierre naturelle, pas un alliage
chimique, plus digne de reproduire la figure humaine. Et le seul
grand de vos sculpteurs n'est devenu ce qu'il a été que parce
qu'on a trouvé sous terre un torse d'Apollonios, un débris sans
tête, sans bras et sans jambes; une ruine lamentable, mais œuvre
créée, celle-là; œuvre créatrice. Écoliers!

Elle prit deux livres dans une bibliothèque et les jeta sur le
tapis.

--Votre pensée, comme votre art, est parasite de nos cadavres. Ce
n'est pas Descartes, c'est Parménide qui a dit que la pensée était
identique à l'être. Ce n'est pas Kant, c'est encore Parménide qui
a dit que la pensée était identique à son objet. Et dans ces deux
phrases, les écoles modernes se pelotonnent tout entières; elles
n'en sortiront pas. Partout où votre science devient générale,
c'est-à-dire philosophique, elle se repose, encore aujourd'hui,
sur nos assises fondamentales. Les maîtres d'Euclide ont fixé
pour toujours les rapports immuables des lignes. Archimède s'est
servi du calcul intégral bien avant votre Leibnitz, qui nous
doit également sa métaphysique. Au lieu de méditer devant la
chute des pommes, Newton, que vous révérez, aurait pu se borner à
lire une page de notre Aristote, où sa théorie de la gravitation
universelle était exposée depuis deux mille ans. Sur la
constitution de la matière, qui est le problème de Dieu, Démocrite
en savait autant que lord Kelvin; son hypothèse reste seule
admise. Enfin, au moment où vous êtes sur le point de concevoir
une science universelle et centrale, dont la loi suffirait à
expliquer la totalité des phénomènes,--quelle est cette science
et quelle est cette loi? Celles dont Héraclite a donné, voici
deux mille quatre cents ans, l'expression définitive:--le feu se
transforme en mouvement; le mouvement se transforme en feu; et
c'est là le monde.

J'étais épuisé.

--O Callistô, suppliai-je, écoute mes paroles ailées; tu es
beaucoup trop savante. J'avais bien entendu dire que les
courtisanes antiques étaient des femmes de rare intellectualité,
mais ce n'est pas cela, sans doute, qui les a faites si belles.
Aujourd'hui si Mme de Pougy, malgré son beau talent littéraire,
voulait entretenir M. Boutroux des sujets qui le préoccupent, elle
ne réussirait pas à l'intéresser autant qu'une Aspasie parlant à
Xénophon. Et pourtant, je la préfère, parce qu'elle discourt plus
volontiers d'une robe que d'une loi thermodynamique, et c'est une
conversation qui sied mieux à son corps flexible. D'ailleurs le
charme d'une femme s'accroît toujours au moment où elle se tait;
mais c'est une vérité spéciale dont l'évidence n'apparaît qu'aux
hommes.


Elle attendit en silence que j'eusse terminé; puis avec un
entêtement victorieux, elle recommença:

--Quoi qu'il en soit, depuis deux mille ans vous n'avez découvert
ni...

--Nous avons découvert l'Amérique, interrompis-je patiemment.

--Cela n'est pas vrai!

--Callistô, ne dis pas d'absurdités.

--Je répète et je soutiens que l'Amérique a été découverte par
Aristote, et que ceci n'est pas une thèse paradoxale, mais un
fait historique et patent. Aristote savait que la terre était
ronde, et (tu peux le lire dans ses œuvres) il avait conseillé de
chercher le chemin des Indes «par l'occident, au-delà des colonnes
d'Héraklès». C'est le projet qu'a repris Colomb. Mais on a
toujours estimé que la gloire d'une découverte revient au cerveau
qui conçoit et non à l'ouvrier qui exécute. Quand Leverrier a
découvert Neptune...

--Eh bien! dis-je au comble de la lassitude, tu conviens donc au
moins de ceci: nous avons découvert Neptune.

--Et quand cela serait! On a découvert Neptune! Tu es étonnant!
Depuis hier, je te supplie de me révéler un plaisir nouveau, une
conquête vers le bonheur, une victoire sur les larmes. Et on a
découvert Neptune! Je rentre dans la vie après vingt siècles,
anxieuse de tout, jalouse des merveilles que je suppose inventées,
me demandant si je ne vais pas pleurer pendant ma vie d'ombre
éternelle, pour être venue au monde trop tôt: et on a découvert
Neptune! Un plaisir! un plaisir! plaisir de l'esprit, plaisir des
sens, que m'importe! Vais-je donc redescendre aux plaines Élysées
sans emporter avec moi le frisson d'une volupté nouvelle?


Elle étendit les mains... Puis, brusquement:

--D'ailleurs, c'est Pythagore qui a découvert Neptune.

Je m'affaissai.

--Parfaitement, expliqua-t-elle inexorable. Pythagore avait trouvé
que le système solaire devait se composer de dix astres. Je ne
sais sur quoi il se fondait pour affirmer ce chiffre; mais comme
son disciple Philolaos devait discerner plus tard, sans aucun
instrument à lentille, et bien des siècles avant Copernic, le
double mouvement de la terre autour de son axe et autour du feu
central; comme sans doute il ne t'est pas possible de comprendre
comment une pareille découverte a été établie avec le seul secours
du raisonnement, tu n'as pas le droit de préjuger que l'hypothèse
de Pythagore ait été avancée témérairement et se soit confirmée
par hasard. J'ai dit.


Je ne luttais plus.

--Veux-tu une cigarette? demandai-je.

--Comment?

--Je dis: Veux-tu une cigarette? Sans doute, cela aussi nous vient
de la Grèce, puisque c'est Aristote qui a...

--Non. Je ne vais pas jusque-là. J'avoue que nous ignorions cette
inepte habitude, qui consiste à s'emplir la bouche avec de la
fumée de feuilles. Mais je pense que tu ne prétends pas m'offrir
ceci comme un plaisir?

--Qui sait? As-tu essayé?

--Jamais! Comment, tu es de ceux qui se livrent à cet exercice
ridicule?

--Soixante fois par jour. C'est même la seule occupation régulière
dont j'aie consenti à charger ma vie.

--Et elle te plaît?

--Je crois véritablement que je me résignerais à ne pas toucher
la main d'une femme pendant une semaine tout entière, plutôt que
de me voir séparé de mes cigarettes pendant le même laps.

--Tu exagères.

--Presque pas.

Elle était devenue rêveuse.

--Eh bien! donne-moi une cigarette.

--Je te l'offrais.

--Allume-la. Comment fait-on? On aspire?

--Les jeunes filles soufflent dedans; mais ce n'est pas le
meilleur moyen. Il vaut mieux aspirer, en effet. Prends une
bouffée. Ferme les yeux. Une autre...

En quelques minutes, Callistô avait mis en cendres son petit
rouleau de feuilles orientales. Elle en jeta le bout à demi
consumé, où le fard de ses lèvres avait laissé du rouge.

Il y eut un silence.

Elle évitait même de me regarder. Elle avait pris le paquet carré
dans sa main, qui me parut agitée comme par une légère émotion,
et après qu'elle l'eut examiné sur les quatre faces, je vis
qu'elle ne me le rendait pas.


Lente, avec le soin qu'on apporte aux objets les plus précieux,
elle le posa près du cendrier, sur le bord d'un divan clair où
elle étendit son long corps foncé.

    1898.



ESCALE EN RADE DE NEMOURS


M. Walter H..., dont le nom est aujourd'hui trop célèbre pour
qu'il soit nécessaire de l'écrire en toutes lettres, a été mon ami
pendant vingt-quatre heures, un jour où nous avons failli périr
ensemble.

Lui et moi, nous étions montés, sans nous connaître, sur un
transatlantique de cabotage, la _Ville-de-Barcelone_, qui faisait
le service des ports entre la blanche Tanger, Gibraltar et Oran.
Tempête sur toute la mer. Les journaux espagnols achetés à Malaga,
racontaient l'engloutissement du plus beau croiseur de la flotte,
la _Reina-Regente_, coulé bas sous une trombe de vent, avec
quatre cent cinquante-cinq officiers et matelots, dans les mêmes
parages. Je revois encore l'aspect de ces journaux funèbres et la
liste immense des morts emplissant la première page noire, depuis
l'amiral commandant jusqu'aux laveurs de sentines.

Nous partîmes le même jour, au milieu d'une fausse accalmie qui
ne dura pas une demi-heure. Sitôt que le navire eut franchi la
ligne vert sombre de la pleine mer, il bondit, plongea, rebondit
plus haut, se coucha sur le flanc droit et frémit de toutes ses
membrures comme un petit oiseau terrifié sous l'explosion de
l'ouragan.

Une vague passa par-dessus le vaisseau et s'abattit sur lui de
toute sa masse. Une autre en fit le tour. Une autre et cent
autres. Toute la nuit, nous entendîmes l'effondrement des flots
pesants sur le pont et ses planches plaintives. Quelquefois
nous sautions sur le faîte d'une lame comme un œuf vide dans le
panache d'un jet d'eau, et alors l'hélice émergée tourbillonnait
en l'air avec un bruit strident qui sifflait la sirène au milieu
de l'orage. Par moments, entre deux minutes assourdissantes, nous
traversions de si profonds silences que nous pensions avoir _déjà_
coulé. Heures incomparables de grandeur et de beauté tragique.

Le lendemain matin, quand je montai sur le pont, à la fin de la
tempête, un grand Marocain brun, drapé d'un burnous blanc dont les
plis s'enfuyaient au fil de la rafale, s'approcha du capitaine.

--Quand c'est n's arrivons Melilla? dit-il.

--A Melilla? fit le commandant. Pas de sitôt, mon ami. Dans une
quinzaine. Au prochain voyage.

--Qu'est-ce tu dis, dans une quinzaine? Je vais Melilla, jord'hui.

--Oui. Eh bien! tu iras de Nemours. Nous avons filé devant Melilla
sans relâche. J'aurais coulé mon bâtiment si j'avais abordé cette
nuit, par le temps que nous avons eu.

L'Arabe, de fureur, claqua des dents. Il grogna un _Yekreb beïtak_
où toute sa colère était grondante; puis il s'éloigna sur le pont
en se tenant aux bastingages et en promenant son regard noir sur
la côte de sa patrie qui fermait l'horizon à l'est.

       *       *       *       *       *

La salle à manger dont je poussai la porte restait vide, ou
à peu près. Deux autres passagers, sur cinquante, avaient pu
quitter leur cabine. C'était d'abord une vaillante voyageuse, la
vieille marquise de S..., mère d'un député français que M. Jaurès
combattait déjà. C'était ensuite M. Walter H... Celui-ci m'adressa
la parole, avec la bonne humeur joyeuse qui succède aux mauvaises
nuits de mer et qui ressemble au sourire de la convalescence.

--Je viens de passer cinq ans au Maroc, me dit-il, et je vais
en Perse, par Marseille, Constantinople et Batoum. Dites-moi,
aimez-vous les Arabes?

Sur ce mot, nous fûmes en sympathie.

Walter H... avait alors vingt-neuf ans. Son visage était bruni par
le soleil d'Afrique et rasé comme à Oxford, mais assez français de
ligne et d'expression. Il avait couru toutes les routes du Maroc
et même un peu du Sahara. Il parlait la langue arabe avec une
telle perfection que je le vis un jour, dans les faubourgs d'Oran,
cerné par un groupe d'indigènes qui le prenaient pour un musulman
costumé en roumi.

--Ah! disait-il, vous ne connaîtrez les vrais Arabes que le jour
où vous irez là-bas, entre Fez et Marrakech, sous le Djebel
Aïachin. Partout ailleurs, sujet des Turcs, sujet des Français,
des Anglais, l'Arabe a déjà perdu la noblesse de son caractère
avec son indépendance. Tripolitains négociants, Tunisiens adoucis
et revêtus de soies bleuâtres, Algérois fonctionnaires ou rentiers
pacifiques, les premiers de la race sont courbés sous la servitude
de l'Europe; et autour de ceux-là grouille la foule pauvre et
craintive, qui se soulèverait sans doute à la bonne occasion,
mais qui, jusque-là, tend la main.

--Tandis qu'au Maroc...

--Oh! là-bas! Là-bas, il y a une race antique qui, depuis
l'origine du monde, n'a jamais été esclave. Je crois que cela est
unique chez les peuples de la terre. Là-bas survivent encore huit
millions d'hommes libres, fils des grands conquérants qui, d'une
seule chevauchée, galopèrent un jour de la mer des Indes au bassin
de la Loire, et campèrent à peu près sur leurs positions. Ce sont
les vieux Sarrasins! Allez les voir: ils sont superbes!

Cependant, le navire s'était arrêté sur ses ancres, dans une rade
aux lignes harmonieuses: le village de Nemours s'allongeait devant
la Méditerranée, Nemours, le seul point de la terre marocaine où
flotte le drapeau français, le seul vallon que le maréchal Bugeaud
sut obtenir du sultan, après la victoire de l'Isly.

Nous descendîmes dans un canot qui devait nous conduire à terre.
Le Marocain mécontent que j'avais entrevu sur le pont nous suivit
et prit place sur le banc du milieu.

Je le considérai: il avait laissé tomber le capuchon blanc de
son burnous, et sa fine tête se dressait, portée par un cou
admirable. Les traits de son visage étaient composés de tous ceux
que nous estimons nécessaires à la noblesse d'une expression. Une
majesté consciente flottait dans son sourcil et jetait son ombre à
l'œil noir. Ses lèvres minces et ses narines attestaient sa race
absolument pure.

Walter H... le fit parler. Il s'appelait El Hadj Omar ben
Abd-el-Nebi, caïd de Sidi-Mallouk.

Plusieurs fois déjà, au retour de Tanger, il avait gagné sa tribu
par l'escale de Melilla, les sentiers du Riff et les bords de la
rivière; mais, détourné de sa route habituelle, il s'inquiétait du
chemin à suivre par Nemours et Lalla-Marnia, car la grande tribu
d'Oudjda n'était point amie de la sienne.

Désignant deux pistolets qui sortaient de sa ceinture jaune, je
lui dis:

--Tu es armé.

Il eut une moue de mépris et un mouvement d'épaules.

--Des pétards, murmura-t-il.

A ce moment, nous abordâmes.

Et, quand nous fûmes tous trois à terre, en marche dans la vallée
fleurie qui monte au sortir du village, El Hadj Omar défit un pli
de son manteau blanc, prit avec précaution, presque avec respect,
le coutelas qu'il tenait caché le long de sa cuisse et le présenta
horizontalement.

--Ça, c'est une arme, dit-il.


Ce coutelas était long comme les deux tiers du bras. La poignée en
était courte, mais solide et bien en main, sans autre garde qu'une
languette de cuivre qui recouvrait le talon. La lame apparut, d'un
bleu noir, habillée par des dentelles d'or de ses damasquinures
fines, et toute nue au fil du tranchant.

El Hadj Omar pinça la nervure avec le bout du pouce et de
l'index. Sa main fila jusqu'à la pointe aiguë, et la contourna en
s'échappant, comme si elle eût passé autour du feu.


--Avec ça, dit-il encore, mon frère a tué d'un coup un homme et
une femme. D'un coup du poing. C'est un bon couteau.

Un homme et une femme? Nous voulûmes savoir l'histoire. Le
Marocain hésitait. Enfin, il se laissa prier.

Nous nous assîmes sur un talus vert, dans un tournant de la vallée
où les fleurs inondaient la terre. Une végétation prodigieuse
descendait des flancs de la montagne; térébinthes et palmiers
nains, phyllireas, micocouliers. Des buissons de myrtes et
de lentisques et de bruyères arborescentes environnaient les
jujubiers couverts de feuilles printanières. Des tamaris et des
buplèvres croissaient au bord d'une eau fuyante où frissonnaient
des lauriers-roses.

Et tel fut le récit que nous entendîmes dans cette vallée
paradisiaque:

       *       *       *       *       *

El Hadj Omar avait eu un frère, Mahmoud ben Abd-el-Nebi, caïd,
avant lui, de Sidi-Mallouk.

Mahmoud était déjà mari de trois femmes et, depuis longtemps, il
ne songeait plus à de nouvelles épousailles lorsqu'il rencontra
une jeune fille errante, et devint fou d'amour pour elle, tout à
coup.

Elle se nommait Djouhera. Djouhera est un mot qui veut dire
«la perle». Elle venait des plaines de la Tunisie et portait
le costume de son village: une simple tunique rouge ouverte
sur le flanc droit et laissant voir le sein dans le bâillement
de l'étoffe. C'était une fille de berger, si toutefois sa mère
disait vrai, car on ne savait rien de clair sur elles deux, sinon
qu'elles avaient l'air de deux bohémiennes mécréantes. Mais rien,
sur terre ni dans les rêves, n'était plus beau que Djouhera.

Aussi, Mahmoud ne fut-il pas insensé, mais plutôt malheureux et
maudit, le jour où il trouva cette fille sur sa route, car elle
se promenait à visage découvert et chacun pouvait voir sa bouche,
et n'était-ce pas assez pour le malheur d'un homme? Il était tout
naturel que Mahmoud l'emmenât d'abord pour la saisir et l'épousât
ensuite pour s'en faire aimer, si Dieu le voulait bien. Mais Dieu
ne le voulut pas.

Djouhera ne donna rien à Mahmoud, que son petit corps indifférent.
En échange, elle obtint tout, même le divorce des premières femmes
et l'assentiment du cadi. Elle devint maîtresse absolue de son
mari et de la maison. Et, lorsqu'elle n'eut plus rien à vaincre,
elle porta plus loin ses désirs, voulut aussi les autres hommes.

Quels furent alors ses amants? et qui pourrait les compter? Jamais
la femme d'un caïd ne s'était ainsi débauchée. Elle montait le
soir sur les terrasses, le visage dévoilé, la robe entr'ouverte,
et si un homme l'apercevait, elle lui souriait, au lieu de
s'enfuir. Les jeunes gens de la tribu connurent l'un après l'autre
qu'elle acceptait toujours celui qui était là. Elle attirait le
premier venu près d'une porte basse au fond de son jardin, sous
les branches tombantes d'un amandier rose, et jamais on ne put la
surprendre, car elle goûtait le plaisir de sa chair avec une telle
promptitude que ses rendez-vous les plus tendres duraient l'espace
d'une étreinte.

Or, un soir, au milieu d'un de ces frissons furtifs, Djouhera
devint amoureuse.

Cela lui prit comme une puberté, tout à coup, à sa grande
surprise. Un certain Abdallah, aussi pauvre qu'elle-même l'avait
été jadis, un garçon qui dormait, l'été, sur la terre, et l'hiver,
dans la mosquée, fut celui qui la transporta depuis la volupté
jusqu'à la passion. Elle s'enfuit à cheval, avec lui.

Pendant des jours et des jours, Mahmoud chercha leur trace sans
pouvoir la trouver, car la jeune femme était partie en habits
d'homme et galopait comme un chasseur de lions. Si désespéré qu'il
fût, Mahmoud était bien décidé à lui pardonner plutôt que de la
perdre et quelque honte qu'on lui en fît, car son amour avait
dispersé dans le néant tout ce qu'il y avait en lui d'orgueil.

Mais il ne savait pas qu'il dût voir ce qu'il vit.

Lorsque au terme de sa poursuite il pénétra enfin dans la chambre
d'auberge où il retrouvait Djouhera, les deux amants étaient
si enivrés l'un de l'autre qu'ils ne l'entendirent pas entrer.
Mahmoud cria deux fois: «Djouhera!... Djouhera!...» puis, sans
savoir ce qu'il faisait, il perça d'un seul geste le jeune homme
sur la femme et la femme avec lui, et le plancher par-dessous.

L'homme mourut sur le coup. Djouhera poussa un cri faible, mais
long comme un cri d'extase. Elle ouvrit tout à fait ses yeux
d'agonisante, tourna la tête et murmura:

--O Mahmoud, c'est Dieu qui t'envoie... Je priais Dieu de me faire
mourir au milieu de ma félicité. C'est lui qui vient d'armer
ta main... Oh! Dieu! quelle belle nuit est ma dernière nuit...
Toi, Mahmoud, tu mourras dans la souffrance, dans la vieillesse
et la maladie... Et moi je m'en vais dans un évanouissement de
bonheur... Sois béni, Mahmoud; sois béni, Mahmoud; sois béni...

Et plusieurs fois, elle répéta jusqu'à sa dernière haleine:

--Sois béni, Mahmoud; sois béni, béni...


El Hadj Omar, ayant achevé son récit, tira une seconde fois du
fourreau le coutelas où je crus voir, vaguement, des reflets
rouges. Puis, nous reprîmes notre promenade le long de la vallée
fleurie. A nos pieds, un marmot arabe agaçait dans le sable sec un
petit scorpion noir, furibond et retroussé.

    Biarritz, 1903.



LA FAUSSE ESTHER


Au milieu du catalogue rouge, je lus ce prodigieux article:

    MANUSCRIT.--Fragment d'un journal intime (1836-1839),
    par Mlle Esther van Gobseck, philosophe néerlandaise       50 fr.

    Intéressant. Détails inédits sur Fichte.

Les principaux types romanesques dont le public conserve le
souvenir, acquièrent souvent une célébrité qui dépasse celle des
personnages historiques de même ordre. Si peu balzacien que puisse
être le lecteur, il me permettra de supposer qu'il n'ignore pas
Esther Gobseck. Lui-même lisant cette annonce eût manifesté une
extrême surprise, personne n'en saurait douter.

Une heure plus tard, j'étais chez le libraire et le document
m'appartenait. On voulut l'envelopper; je n'y consentis pas, et
dans la voiture qui me ramenait je commençai de l'examiner.


Mon acquisition était une sorte de registre couvert d'un papier
à fleurs. A la première page, Mlle Gobseck, ou plutôt son
homonyme, avait aquarellé d'une main timide et sage deux bouquets
de roses liés par un ruban d'azur. Une hirondelle et un papillon,
qui se trouvaient être de la même taille, volaient au-dessus de
la composition, et vers le milieu de la feuille se lisait cette
calligraphie:

_IIe CAHIER DE MON JOURNAL_

_Commencé le 5 mars 1836_ (_Anniversaire!_)

_Terminé le..._

Le catalogue avait dit vrai. Mlle Gobseck parlait de Fichte;
sinon pour l'avoir connu (puisque le grand Johann-Gottlieb était
mort depuis 1814) au moins pour avoir eu l'honneur d'entendre
parler son fils Hermann, pendant un séjour en Prusse.

De même l'annonce avait dûment traité de philosophe cette
Néerlandaise.

La philosophie et Mlle Gobseck étaient inséparables; mais au
cours de cette sympathie entre une abstraction et une réalité, la
première ne donnait guère, encore que la seconde crût recevoir
beaucoup. Le zèle de Mlle Gobseck à évoluer de la raison pure
jusqu'à la raison pratique n'avait d'égale que la résistance
sourde opposée à ses efforts par sa lente cérébralité. Les thèses
et les antithèses qui s'affrontaient dans son esprit ne se
rencontraient nulle part ailleurs dans le champ de l'intelligence
humaine, et elle en tirait des synthèses qui étaient d'abord
remarquables par la surprise qu'elles ne lui causaient pas.

Mais rien ne la décourageait. Mlle Gobseck éprouvait à l'égard
de la philosophie cette _Liebe ohne Wiederliebe_, cette passion
non partagée, que l'on s'accorde à regarder comme incomparable, en
sentiment comme en expression. Elle aimait à régler sa vie en tous
temps d'après ses principes, je veux dire d'après les principes
des maîtres. Elle se gardait de croire aux critériums trompeurs
de ses sens, aux conseils néfastes de ses goûts, aux fallacieux
bavardages de ses opinions personnelles, et rien ne lui semblait
véritable, légitime ou digne de foi, qui ne reposât d'abord sur un
enseignement. Sa paix intérieure était à ce prix.

Les années 1836 et 1837 n'amenèrent aucun événement notable dans
son existence. La petite ville, où elle passait des jours sans
tristesses ni joies et parfaitement exempts de surprises, donnait
un horizon tranquille à ses méditations régulières. En 1838, elle
fit un voyage en Prusse, voyage d'études et de perfectionnement,
au cours duquel toute aventure lui fut, semble-t-il, épargnée.


Ce préambule exposé pour l'instruction du lecteur, je me
bornerai à transcrire les dernières pages du journal que j'ai
sous les yeux sans insister autrement sur ce qu'elles présentent
d'extraordinaire.


I

    28 mars 1839.

«Mina est venue me voir ce matin, à cinq heures et demie.
D'habitude, je ne la vois jamais avant le lever du soleil, bien
qu'elle et moi nous travaillions de bonne heure... Je suis allée
lui ouvrir, une chandelle en main et mes cheveux sur le dos, dans
une tenue où je n'aime pas à me montrer; mais je me coiffais et je
ne l'attendais pas.

«Je lui ai dit: «Qu'y a-t-il?»

«Et elle m'a répondu: «Ah! Esther!»

«Bien inquiète, je l'ai fait asseoir, et je lui ai demandé si elle
n'était pas malade, ou si son grand-père n'était pas plus mal, ou
si peut-être la petite sœur... mais il ne s'agissait pas d'elle;
il s'agissait de moi, hélas!

«Elle tenait deux volumes à la main et elle me les tendit en
disant:

«--Lis toi-même.»

«Je lus: H. de Balzac, _la Femme supérieure_, et je repris:

«--Qu'y a-t-il là-dedans?

«--Ce qu'il y a, répondit-elle. Il y a que ces deux volumes
contiennent trois romans, et que dans le troisième il est question
de toi, sous les traits d'une fille perdue.

«Elle m'avait dit cela si brusquement... Je me trouvai mal tout de
suite et perdis conscience...

«Lorsque je fus de nouveau capable de l'entendre, Mina continuait:

«--Oui, oui, c'est affreux, mais il faut que tu lises, Esther,
il faut que tu lises. C'est une Hollandaise, te dis-je; elle
s'appelle Esther comme toi; Gobseck, comme ton père: c'est ton
nom, c'est toi enfin, à toutes les pages de cet horrible livre.
S'il continue de se vendre, ce roman de l'enfer, tu es déshonorée,
ma fille, comprends-tu; il faut agir tout de suite, aller à Paris,
parler à l'auteur...»

«Miséricorde! quel malheur sur moi! Mina m'a montré quelques
pages. Ce troisième roman s'appelle _la Torpille_[1]... Esther
Gobseck... Esther Gobseck... En effet, c'est moi, c'est le nom
de mon père... et dans quelle compagnie, Seigneur! dans quelles
maisons! Ah! mon Dieu! quel malheur sur moi! Mon Dieu! Mon Dieu!
je n'y survivrai pas! Mon Dieu! faut-il avoir vécu comme je l'ai
fait pendant vingt-sept ans selon la sagesse et parfois au prix
de quelles luttes avec mes penchants naturels! faut-il avoir
tout sacrifié aux fortifications de cette maison pure où je veux
qu'habite mon âme et se cultive mon esprit! faut-il avoir renoncé
même aux félicités du mariage pour se voir à la fin souillée
moralement, salie par un Français que je ne connais même point,
traînée sous mon propre nom dans la boue du ruisseau de Paris...
Ah! mon Dieu! quel malheur sur moi!

[Note 1: La première partie de _Splendeurs et Misères_ parut
sous ce titre en octobre 1838, en même temps que la _Femme
supérieure_ et la _Maison Nucingen_.--P. L.]

«Que faire? que faire à présent? Comment serai-je reçue par ce
romancier si j'ose me présenter à lui? Sais-je seulement si
je serai respectée chez un homme assez débauché pour écrire
ces infamies? Et puis, qui me dit que tout cela n'est pas une
vengeance, une machination ourdie contre moi? J'ai des ennemis
dans la ville, bien que je n'aie fait de mal à personne. Certains
en veulent à ma famille, d'autres à ma fortune, d'autres à mon
savoir. Et puis... et puis... le mal est fait...»


II

    Paris, 12 avril.

«Je suis venue. En vérité, je ne sais pas ce que je fais ici, mais
je suis venue... Mina le voulait pour mon honneur. Elle m'a dit
qu'il était encore temps d'agir pour éviter un mal plus grave...
Si du moins elle m'accompagnait, si je pouvais faire avec elle
cette visite qui m'épouvante... Mais je suis seule ici dans cette
ville, où mon nom, depuis six mois, est un nom infâme...»


III

    13 avril.

«Où demeure M. de Balzac? Comment me renseigner? Je suis entrée ce
matin chez son éditeur et j'ai posé la question. Un employé m'a
dit: «Qui êtes vous?» et comme je n'osais pas me nommer, il m'a
répondu grossièrement:

«--Ah? alors, une créancière? Eh bien! si on vous demande
l'adresse de Balzac, vous direz que vous ne la savez pas.

«Je suis partie... A mon hôtel on ne connaît pas même le nom de ce
monsieur. Il n'est pas si célèbre que Mina me l'avait dit.

«Et cependant ses romans sont chez tous les libraires. J'ai vu,
ce soir, la _Torpille_ au Palais-Royal et je me suis enfuie en me
cachant. Il me semble toujours que les passants me dévisagent,
qu'ils me reconnaissent dans les rues...»


IV

    15 avril.

«Enfin je sais. M. de Balzac: aux Jardies, Sèvres, sur la route de
Ville-d'Avray, après l'arcade du chemin de fer.

«J'irai demain matin de bonne heure, pour être certaine de le
trouver chez lui.

«Ah! aurai-je assez de courage?»


V

    16 avril, midi.

«Je ne crois pas que l'on se soit moqué de moi, mais quel homme
singulier que cet écrivain!...

«A sept heures, j'avais pris au Carrousel l'omnibus de Sèvres et
je m'étais fait arrêter à l'arcade de Ville-d'Avray.

«J'ai trouvé sans peine la maison. Elle est située à mi-côte d'une
colline, sous un parc, en plein midi, devant une admirable vue.
Partout des bois, des forêts, des vallons. La brume du matin était
si fraîche et si douce autour de moi que je me sentais pleine de
vaillance et décidée à être forte lorsque j'ai sonné à la grille.

«Un domestique m'ouvre:

«--Monsieur de Balzac?

«--Monsieur vient de se coucher.

«--Il est souffrant?

«--Non, madame. Monsieur se couche tous les jours vers huit heures
du matin. Monsieur travaille la nuit.

«Vraiment, je ne crois pas qu'il se soit moqué de moi... A Paris,
on ne voit guère d'existences normales... Tous les Français sont
de tels originaux.

«--Madame peut revenir à six heures du soir, m'a dit le
domestique, si Madame tient à voir Monsieur.

«Je reviendrai donc, mais cette journée d'attente me fait mal aux
nerfs et m'enlève toute mon énergie. Maintenant j'ai peur, je suis
épuisée d'impatience et d'appréhensions.»


VI

    16 avril, soir.

«Si cette journée n'est pas un rêve, j'en resterai folle ou j'en
mourrai. Je ne comprends pas moi-même comment j'ai le courage d'en
écrire le récit après l'avoir vécue; mais il n'importe, j'écris
machinalement, sans voir, dans un bourdonnement cérébral qui
emporte ma raison.

«Je suis entrée chez cet homme à six heures, je crois... je ne
sais plus... Ah! pourquoi Mina m'a-t-elle fait lire ces pages que
peut-être j'eusse ignorées! Pourquoi le destin s'acharne-t-il sur
ma tête! Ah! pauvre moi! pauvre moi!

«Le domestique m'avait demandé qui annoncer... J'ai donné mon nom;
j'espérais qu'ainsi M. de Balzac saurait tout de suite quel était
l'objet de ma démarche.

«Pendant cinq minutes je suis restée seule dans une antichambre
qui n'avait pas de sièges. Les quatre murs en étaient blancs, et
sur le plâtre on avait écrit au charbon: _Ici une fresque par
Delacroix... Ici un bas-relief de Rude... Ici une tapisserie des
Gobelins..._ Je ne sais quoi encore... Il me vint à l'esprit que
j'étais chez un fou... Mais non... Ce n'est pas lui qui est fou.
C'est moi qui suis folle, ce soir. Lui, il a raison, il a toujours
raison.

«On a ouvert une porte, j'ai fait trois pas, je n'ai vu
personne... Et soudain une voix terrible m'a crié du fond de la
pièce:


«--Qui vous autorise, mademoiselle, à prendre le nom d'Esther
Gobseck?»


«Ah! cette voix! elle résonne encore dans ma pauvre tête en
démence...

«J'ai levé les yeux. Un homme était devant moi, gros et laid et
cependant superbe, avec de longs cheveux droits comme j'en ai vu
porter aux étudiants prussiens. Il était debout derrière un bureau
où il y avait bien dix mille feuilles de papier, plus mêlées, plus
houleuses que les flots de la mer, et, par-dessus cet océan, il me
regardait avec des prunelles noires que je voyais luire jusqu'à
moi, bien qu'il tournât le dos à la lumière du jour.

«--Ah! monsieur», murmurai-je presque défaillante.

«Les mots mouraient sur mes lèvres.

«Il frappa du poing le bois de son bureau et répéta plusieurs fois:


«--Qui vous autorise? qui vous autorise?»


«Alors je ne sais plus comment j'en trouvai la force, mais je
réussis à murmurer:

«--Monsieur, _je suis_ Esther Gobseck.»

«Il porta tout son buste en avant, me foudroya d'un regard que je
ne pus soutenir, et partit d'un éclat de rire qui secoua les murs
comme la commotion d'une bombe.

«--Vous? dit-il. Vous!! Esther Gobseck!»

«J'inclinai la tête.

«--Mademoiselle, reprit-il plus calme, cette plaisanterie est
détestable. Si vous voulez me cacher votre identité, libre à vous.
Prenez un pseudonyme ou ne vous nommez point, mais ne ravissez pas
le nom d'une autre! Le nom est la propriété la plus sacrée que
possède la personne humaine.»


«D'une main tremblante, j'ouvris ma serviette portefeuille et je
lui tendis mon passeport où mon signalement se trouvait exposé.

«--Prenez-en connaissance, monsieur. Les pièces sont signées du
bourgmestre...»

«Il lut, relut, dit à plusieurs reprises: «Etrange... curieux...
singulier...» Puis il me considéra longuement, et, de pâle que
j'étais je devins extrêmement rouge.

«--C'est en règle, fit-il enfin. Il n'y a rien à dire. Vous êtes
Esther Gobseck... si extraordinaire que cela puisse sembler.»


«Il chiffonna un papier qu'il jeta dans une corbeille, s'assit,
et, se retournant soudain vers moi:

«--Alors vous allez me donner tout de suite un renseignement dont
j'ai besoin. De quoi se composait le mobilier de votre chambre à
coucher lorsque vous êtes entrée à l'Opéra comme petite danseuse?

«--Petite danseuse! m'écriai-je révoltée. Mais monsieur, je n'ai
jamais été petite danseuse! je suis philosophe fichtiste.

«Furieux, il frappa de nouveau le bois du meuble:

«--Mademoiselle, je vous répète que cette facétie est déplacée.
De deux choses l'une: ou bien vous n'êtes pas Esther Gobseck (et
c'est ce que j'ai cru tout d'abord), ou bien si vous êtes Esther
Gobseck, vous êtes la Torpille.

«--La Torpille, c'est moi? balbutiai-je égarée.

«--Mais bien entendu! Et la Torpille n'est pas philosophe
fichtiste!»


«Après un silence, il se leva, étendit sa main dans ma direction
et me dit les choses stupéfiantes que je vais essayer d'écrire si
j'en ai encore la force. L'autorité de sa voix était telle que je
ne l'interrompis à aucun moment.


«Vous êtes née en 1805, de Sarah van Gobseck et de père inconnu.
Votre mère, ruinée par Maxime de Trailles, est morte assassinée
par un officier dans une maison du Palais-Royal, au mois de
décembre 1818. A cette date, vous aviez treize ans et, depuis
plusieurs années déjà, guidée par votre mère Sarah, vous meniez la
triste vie des petites prostituées impubères. C'est alors que vous
êtes entrée à l'Opéra. Plusieurs habitués vous entretenaient,
parmi lesquels Clément des Lupeaulx. J'aurais bien besoin de
savoir quel fut le mobilier de votre chambre à coucher vers
cette époque; mais puisque vous ne voulez rien dire, passons.
En 1823, on complote de vous envoyer à Issoudun chez le vieux
Jean-Jacques Rouget sur le point d'épouser sa bonne, et que l'on
voudrait, grâce à vous, détourner de ce mariage indigne. Le
projet ne réussit pas. Je passe encore sur les embarras d'argent
qui attristèrent votre dix-huitième année, embarras qui vous
obligent à un expédient honteux. A la fin de cette année 1823,
vous rencontrez par hasard Lucien de Rubempré au théâtre, vous
le recevez dans votre appartement situé rue de Langlade. Vous
l'adorez, il vous aime, et je ne vous apprendrai point comment,
par l'entremise de Vautrin, le baron de Nucingen fait votre
fortune et celle de Lucien tout ensemble. Maintenant, écoutez-moi
bien.»

«Je l'écoutais, au comble de l'horreur.

«--Nucingen vous est odieux, ma fille. Il a trente-huit ans de
plus que vous. Il est antipathique et même répulsif. Vous le
subissez avec une aversion croissante. Ecoutez-moi bien: le 13
mai, après une soirée donnée en son honneur, vous absorberez
une perle noire contenant un topique javanais, et vous mourrez
instantanément. Tel est le sort que je vous réserve.»

«Hélas! je tremblais comme une feuille.

«--Comment le savez-vous, monsieur? bégayai-je.

«--Comment je le sais? cria-t-il. Quelle inepte question! c'est
moi qui vous ai faite!»

       *       *       *       *       *


VII

    17 avril.

«Ma raison revient peu à peu.

«Maintenant j'y vois clair. La situation s'illumine. C'est la
lutte de deux certitudes entre elles, et pas autre chose, pas
autre chose.

«Je crois (je crois) que j'ai vingt-sept ans, que je suis née à
Maestricht en 1812, que je porte le nom de mon père et que j'ai
toujours vécu en honnête fille; mais au fond quelle preuve ai-je
de cela? aucune.

«Je ne me fonde ni sur un principe rationnel, ni sur une vérité
d'expérience, ni sur une sensation pour affirmer que telle est
ma vie. Je ne puis donc examiner que deux représentations pour
arriver à la connaissance adéquate de mon passé: mon propre
souvenir ou le témoignage d'autrui. Or, dans le cas actuel, ce
sont des représentations antagonistes. Reste donc à déterminer
laquelle des deux primera l'autre.

«Eh bien, je me sens encore mentalement trop atteinte pour
accorder la suprématie à ma certitude personnelle. L'homme qui
m'a parlé hier me domine, je n'en puis pas douter. Considérer
son esprit comme inférieur au mien serait de ma part une insigne
niaiserie. Sa clairvoyance a été la lumière de ma raison égarée.
J'ai vécu ces jours-ci dans une hallucination dont je n'avais
pas même conscience, et qui, par un phénomène inexplicable, m'a
donné des souvenirs fictifs au moment où je perdais mes souvenirs
conformes.

«Ma personnalité s'est dédoublée si complètement que je ne puis
pas savoir à quelle date exacte s'est faite la métamorphose de
mon moi, car je ne trouve à mon service qu'une mémoire faussée
de fond en comble. Je me sens vivre dans l'état mental du rêve,
acceptant comme vraisemblables des événements chimériques et toute
une longue suite de souvenirs que M. de Balzac, par son témoignage
formel, réduit à néant.»


VIII

    18 avril.

«Ainsi je suis une de ces femmes... Mon Dieu! je ne m'en doutais
guère, je ne voyais pas la vérité; mais quelle folie de la
nier; quelle folie! Ma sensation intervient pour corroborer le
témoignage. Je ne suis pas physiquement pure; ma chasteté n'est
qu'intellectuelle, j'ai les sens impérieux d'une courtisane; mon
corps est brûlé d'un feu intérieur. Comment le nier, hélas! et
toutes mes faiblesses! et toutes les faiblesses de ma volonté!»


IX

    19 avril.

«Ce soir je suis sortie pour accomplir mon destin; mais quelle
étrange métamorphose est la mienne! J'ai totalement oublié mes
habitudes premières. La seule pensée d'y revenir m'effarouche et
la timidité m'étrangle au moment d'articuler un mot.

«Un inconnu que j'ai osé aborder m'a prise sans doute pour une
mendiante, car il m'a jeté cinquante centimes et ne m'a pas
invitée à le suivre. Peut-être n'ai-je pas le costume... Peut-être
aussi n'ai-je pas la voix.»

       *       *       *       *       *


X

    5 mai.

«La fin approche, la fin de ma pauvre destinée. Je sais bien,
quoique je n'ose pas l'écrire; je sais trop bien pourquoi le 13
mai prochain, comme l'a prédit M. de Balzac, je passerai de la vie
à la mort en avalant une perle noire...

«Une perle noire, contenant un topique javanais... Où la trouver,
cette perle noire qui renferme l'éternité? Je vais de boutique en
boutique, chez les pharmaciens, chez les herboristes... On m'offre
des poisons, mais pas celui-là... (Oh! Dieu! l'horrible vie, et
que la mort me sera douce!)... Je veux un topique javanais, un
topique javanais dans une perle noire... M. de Balzac l'ordonne
ainsi.»

       *       *       *       *       *

(Le manuscrit s'arrête là. Suivent 41 pages blanches.)



LA CONFESSION DE MLLE X


L'abbé de Couézy n'aimait pas qu'on lui fît certaines questions,
même du ton le plus honnête, sur son expérience du confessionnal.
Mais il ne se passait guère de jour où quelqu'un ne les lui posât
point.

On eût pu dire de lui qu'il était mondain, à la condition
que cette épithète n'impliquât rien de désobligeant pour son
caractère, car on le voyait presque aussi souvent à l'église que
dans les salons, et, s'il s'en fallait de quelque chose, c'est
qu'une messe est une cérémonie plus brève qu'une visite ou un
dîner. L'abbé de Couézy était religieux.

Le trait dominant de sa physionomie grasse et fine était d'abord
l'intelligence et, plus spécialement, la perspicacité. Lorsqu'il
regardait un nouveau venu, ses petits yeux faisaient lentement le
tour du personnage à découvrir; puis les paupières se refermaient
avec un singulier battement, comme des lèvres qui murmurent: «Va,
maintenant, je sais qui tu es.»

Il confessait tout Paris. Les dames le choisissaient en foule
pour directeur de leurs consciences toujours justement alarmées.
On le savait assez homme du monde pour ne pas envoyer à Rome une
pénitente paisiblement relapse dans un adultère de tout repos; et
cependant son indulgence était assez mesurée pour qu'en se jetant
à ses pieds nul repentir même éphémère n'eût la certitude absolue
d'être pardonné à l'avance. Quand les dames consentent à pécher,
on serait mal venu de leur dire que leur faute n'existe point.

Eh bien! lorsque l'abbé de Couézy en visite quittait le canapé du
salon pour le fauteuil de cuir du fumoir brumeux, lorsqu'il se
glissait avec discrétion au milieu des causeries entre hommes,
il arrivait que sa présence transformait aussitôt la forme des
discours sans en altérer le fond, sinon par réticence. On le
prenait volontiers pour informateur, encore qu'il se refusât
avec indignation à jouer ce rôle. Les habiles, tentant d'obtenir
ses confidences en les faisant dévier insensiblement du général
au particulier, débutaient par cette phrase ou quelque autre
semblable:

--Vous, monsieur l'abbé, vous qui connaissez notre époque mieux
que personne, qu'est-ce que vous pensez des mœurs?

Et lui, en agitant les mains:

--Que me demandez-vous là! s'écriait-il. Mais je ne puis rien
dire! je ne puis rien dire! Nous ne devons retenir de chaque
confession que l'expérience nécessaire à bien entendre les autres
et à acquérir par là un esprit juste, ou plutôt encore judicieux
à l'égard des cas difficiles. Mais s'il nous est défendu de
révéler une confession, même anonyme, à plus forte raison ne
devons-nous pas exposer le sommaire de tous les aveux, en tirer
la quintessence et l'offrir aux curiosités sous prétexte de
philosophie.

Le jour où je l'entendis prononcer cette phrase, quelqu'un en
releva le dernier mot:

--Si cette philosophie était salutaire?

--Elle ne peut être que funeste, monsieur, comme toute morale qui
s'appuie sur la description de la faute à éviter. L'homme n'est
complètement démoralisé que dans les pays qui souffrent d'une
surabondance de moralistes. Constater l'extension d'un vice avec
le dessein d'en inspirer l'horreur, c'est d'abord oublier que
l'auditeur retient l'exemple donné, lequel lui servira d'excuse
s'il tombe dans le même égarement. Aussi je me garderai bien de
vous dire ce que je sais des mœurs de mon temps, car les vôtres en
deviendraient pires et j'en serais plus affligé que vous.

Nous convînmes avec modestie que l'abbé de Couézy parlait d'or.
Pourtant la même voix insista:

--Tout le monde n'a pas votre réserve, monsieur l'abbé. J'ai
rencontré dernièrement un prêtre qui a été deux ans vicaire tout
près d'ici, à Sainte-Clotilde. Il est épouvanté de ce qu'il
a entendu pendant ses deux années de confession au faubourg.
Épouvanté. Il ne s'en cache pas. Adultères partout, séduction des
jeunes filles, avortements, infanticides, empoisonnement du père
ou de l'époux... il se passe des choses effroyables au sein des
familles, et personne ne le sait, hors le confessionnal. Tout
scandale qui germe est écrasé dans l'œuf. D'autres sont admis,
reçus, imposés s'il le faut. On voit se multiplier partout, comme
une peste, un vice presque inconnu autrefois des hautes classes...
Vous savez lequel, monsieur l'abbé?

--Oh! il y en a beaucoup, fit doucement l'abbé de Couézy. Je ne
saurais trop celui que vous voulez désigner.

--L'inceste, mais oui, tout simplement. Qui de nous a jamais
entendu parler d'inceste il y a vingt ans? Dans ma jeunesse
on ne connaissait cela que par la Bible. Un homme qui aurait
mis à mal sa sœur ou sa fille eût été tenu pour fou et enfermé
comme tel puisque le Code pénal ne prévoit pas le cas. Et voici
qu'aujourd'hui c'est la faute à la mode. On n'entend plus que cela
au confessionnal, si mes renseignements sont bons. Le premier
amant, c'est le frère. Nous revenons aux Ptolémées. Le frère
initie, déniaise, pervertit, séduit, est aimé. Si d'aventure il
n'y a que des filles dans la chambre des enfants, leur crime se
complique ou se simplifie, je vous laisse le choix du terme...

L'abbé garda le silence.

--Enfin, dites une opinion, répéta l'interlocuteur. Suis-je bien
informé? Vous qui confessez toute la rue de Varennes, trouvez-vous
que j'aie noirci le tableau des mœurs du temps? Au sujet de
l'inceste, en particulier, ai-je calomnié les jeunes filles?
Avouent-elles, voyons, confessent-elles?


L'abbé de Couézy s'accouda au fauteuil avec un sourire très fin,
à peine dessiné sous les yeux, et qui semblait s'adresser à
lui-même... Puis il chuchota:

--Oui, mais elles se vantent.


En relevant les paupières l'abbé constata qu'on ne l'avait pas
compris. Nous faisions la mine de gens qui attendent une réponse
grave et qui reçoivent une pirouette. Il s'expliqua, un peu blessé.

--Si je parlais ici, devant des confesseurs, je n'aurais rien
de plus à dire. On aurait assez entendu ma pensée; mais il est
naturel que vous ne pressentiez pas toute l'intuition qu'il nous
faut exercer pour discerner le vrai du faux, entre les réticences
sur les faits que l'on nous cache, et les exagérations sur les
fautes que l'on nous expose.

--Exagérations?

--Très fréquentes... Comprenez bien d'abord ceci: le confessionnal
n'est un lieu mystérieux et redoutable que pour les paroissiens
qui s'en tiennent éloignés. Les fidèles qui, tous les samedis,
viennent s'agenouiller sur son petit banc finissent par y
acquérir une familiarité dont vous ne vous doutez point. Nous les
rassurons, cela est indispensable; sans nos encouragements nous
ne saurions jamais rien; mais, il arrive assez souvent que notre
affabilité dépasse le but; et vous allez savoir comment.

L'abbé de Couézy baissa la voix:

--A onze ans, les jeunes filles viennent à nous. Elles confessent
d'abord leurs petits péchés: colère, gourmandise ou paresse; puis,
tout à coup, vers treize ou quatorze ans, elles parviennent à
l'âge d'un péché nouveau dont l'aveu leur cause une honte extrême.
Quelques-unes ne peuvent jamais se résoudre à nous en parler.
Alors, comme d'une part il n'y a pas d'exemple qu'aucune d'elles
s'en soit corrigée avant son mariage; comme, d'autre part, elles
comprennent vite qu'une absolution imméritée les met dans un état
d'impénitence plus grave que l'impénitence simple, elles luttent
pendant un an ou deux, et désertent le confessionnal: celles-là
sont perdues pour l'Église... Tout à l'opposé, nous voyons des
jeunes filles s'enhardir avec une aisance qui nous confond. Au
début ce n'est pas impudeur de leur part, loin de là; c'est
piété, humilité, soumission, mortification. Mais quoi? tout cela
se métamorphose. Insensiblement l'aveu, lui aussi, devient une
habitude agréable... S'il arrive que le péché ait des complices,
s'il peut donner matière à la narration d'une aventure; si une
amie, un cousin, un danseur y est mêlé, alors ce sont des récits
qui n'en finissent point, et plus nous répétons: «Ma chère enfant,
pas de détails!» plus on nous répond: «Mon père, il faut bien que
je vous explique, sans cela vous ne comprendriez pas.»

Nous nous regardâmes sans mot dire.

--Eh bien! (et c'est là que je voulais en venir) certaines jeunes
filles, nerveuses à l'excès, s'accusent sans aucune mesure. Elles
nous en disent plus qu'il n'y en a. Peut-être inconsciemment elles
regardent comme également réalisés les péchés qu'elles ont sur
le cœur et ceux qu'elles ont dans la tête. Elles s'attribuent
les vices qu'elles n'osent pas commettre. Elles nous présentent
comme s'étant déroulée sur le canapé d'un petit salon une scène
qui a véritablement commencé là, mais qui ne s'est terminée que
dans leur cerveau... Voilà ce dont il faut avertir le confesseur
débutant, sous peine de le voir juger avec trop de rigueur les
coutumes du siècle. Parmi les histoires que l'on nous raconte, les
plus vilaines sont «arrangées». Encore une fois, le confessionnal
n'est pas un lieu extra-terrestre: là, comme ailleurs, on se vante
de tout, même du mal que l'on n'a pas fait.

L'abbé se renversa dans son fauteuil en homme qui vient de
trancher un différend.

Cependant, nous n'étions pas convaincus. Le même contradicteur se
chargea de le lui dire:

--Je ne doute pas, monsieur l'abbé, que vous ne soyez un
psychologue fort expert, et plus apte qu'aucun de nous à pénétrer
les secrètes pensées. Les hommes qui savent ainsi regarder au
delà des prunelles possèdent un don inestimable autant qu'il est
rare, et pourtant ce don-là connaît des limites, même chez ceux
qui le possèdent au plus haut degré. Sur quoi vous fondez-vous
pour démasquer le mensonge? Sur votre seul jugement. Il n'y a ni
preuves, ni témoins au confessionnal. Croyez-vous être certain
que, pendant ces confessions graves auxquelles vous n'ajoutez pas
foi, votre jugement échappe à l'influence d'un optimisme préconçu?
Ne pensez-vous jamais que telle scène invraisemblable est par
conséquent apocryphe? Les médecins qui s'occupent de psychopathie
ont pour axiome que tout est possible. Vous ne paraissez pas être
de leur avis.

De la tête, l'abbé fit un geste vague qui signifiait: «Ce
n'est pas la question.» Puis, après un silence calculé, il dit
simplement:

--J'ai des preuves.

Tous nos regards les lui demandaient. Brusquement résolu, il
croisa les jambes:

--Au fait, je puis parler, dit-il. A l'instant je me retranchais
derrière des secrets inviolables. Mais j'ai reçu naguère une
confession de femme que je puis révéler sans péché, vous en
conviendrez tout à l'heure.


Il releva la tête sur le haut du dossier avec un sourire
circulaire et imperceptiblement vaniteux, qui semblait prendre
conscience des curiosités éveillées. Enfin, il commença le récit:

--A une époque que je ne précise pas, j'étais prêtre dans une
paroisse de Paris que je ne dirai pas davantage: il vous suffira
de savoir que mon église s'élevait très loin de Saint-Thomas et
que mes ouailles étaient des pauvres. Comme j'attendais, un jour,
devant le confessionnal, l'heure où mes pénitentes devaient se
présenter, je vis approcher une personne fort élégante, mais d'une
élégance sobre et qui n'était assurément pas ma paroissienne:
certains chapeaux ne se portent guère qu'entre les Invalides et
le Palais-Bourbon. Elle avait le visage et la taille d'une jeune
fille de vingt-huit ans; il est d'ailleurs inutile que je vous la
décrive. Sur mon invitation elle s'agenouilla, et voici ce que
j'appris d'elle après un préambule où elle m'avertissait que sa
confession serait grave.

» Depuis douze ans elle se tenait éloignée de la communion. A
dix-sept ans, voyageant seule avec son père dans l'intérieur de
l'Italie, elle arrive un soir à Pise dans un hôtel comble où tous
deux sont contraints d'accepter une simple chambre à deux lits:
circonstance funeste qui les égare. Désormais, dans la suite du
voyage, ils ne s'inscrivent plus sur les registres comme «Monsieur
et Mademoiselle», mais comme «Monsieur et Madame», afin de
conserver partout leur liberté d'appartement. Jusqu'à cet endroit
du récit, rien d'extraordinaire, n'est-ce pas?

Il y eut des exclamations.

--Au retour, continua l'abbé de Couézy imperturbable, la situation
se maintient, plus dissimulée sans doute (car la jeune fille
a encore sa mère), mais jamais interrompue. Sous prétexte de
longues promenades côte à côte, les coupables vont cacher leurs
erreurs dans un appartement loué. Je passe, bien entendu, sur
le détail de ces fautes, encore que la pénitente ne m'ait fait
grâce d'aucune explication. Mais, tout à coup, le père meurt...
Pendant les deux années qui suivent, la santé morale de la
jeune fille s'altère gravement. Ses sens, éveillés à l'extrême,
se contiennent mal sous la surveillance maternelle. Plusieurs
mariages projetés échouent. Des troubles nerveux interviennent,
accompagnés et suivis de souffrances. Une nuit, incapable de
résister davantage à la tentation du péché, elle se lève, pénètre
dans la chambre de son jeune frère qui a quatorze ans, et, sans
ruse, sans prétexte, muette et folle, le prend dans son lit.
Elle m'a conté cette terrible scène dont elle avait encore la
violence dans la voix, disant tout, luttes, refus, prières, et
la résistance chrétienne de l'enfant, lequel ne peut toutefois
commander à son corps et finit par être surmonté. Pendant quinze
jours elle le garde à elle, moins hostile mais de plus en plus
tourmenté par le remords, et enfin la première confession du petit
le lui arrache pour jamais. Plus elle le prie, plus il s'obstine,
s'enferme à clef, menace de tout dire. Alors, messieurs, elle
l'empoisonne... Instruite par un procédé qu'elle trouve dans un
feuilleton populaire, elle se procure un poison lent, sans traces
ni douleurs, mais qui tue peu à peu. Elle voit sa victime dépérir
et s'éteindre sous ses yeux qui ne lui pardonnent point. Chaque
jour elle lui laisse mentalement à choisir entre le crime et le
tombeau, sans démasquer la main qui soulève la pierre et enfin la
laisse retomber.

       *       *       *       *       *

L'œil du prêtre nous parcourut avec un éclair tragique, resta
quelque temps allumé d'horreur et, nous regardant toujours en
face, prit un sourire de franche gaieté.

Pour nous, en écoutant cette histoire, nous avions oublié jusqu'au
bout qu'il s'agissait d'une confession suspecte. Le ton du
narrateur était si formellement affirmatif que nous avions perdu
de vue l'occasion, l'objet du récit.

--Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela? demanda quelqu'un.

--Pas un mot. Rien, mais rien, pas une scène, pas un détail, pas
un personnage, pas un fait, rien, littéralement rien, ce qui
s'appelle rien... Six mois après avoir reçu cette confession, je
changeais de paroisse; la mère de la jeune fille devenait ma
pénitente et moi le familier de sa maison. Il y a de ces hasards,
n'est-ce pas? J'appris successivement que jamais Mlle X...
n'avait voyagé en Italie; que son père était mort lorsqu'elle
avait deux ans; qu'elle avait toujours été fille unique, et enfin
que sa réputation restait inattaquable. Ainsi, non seulement
l'histoire était fausse, mais il était matériellement impossible
qu'elle fût véritable en l'une quelconque de ses parties, puisque
les deux complices n'avaient pas existé. Ainsi tout le roman que
vous venez d'entendre,--le premier inceste, le second, l'hôtel
de Pise, l'appartement de Paris, le deuil, la scène violente, la
confession de l'enfant, la lutte, le poison,--tout cela, et les
mille détails que je ne vous ai pas dits, tout cela, je le répète,
avait pris naissance dans le cerveau d'une vierge chrétienne qui
n'allait même pas au bal tant elle fuyait les tentations.


L'abbé de Couézy se leva, et, terminant sa longue visite par un
peu de latin et un peu de malice:

--_Lasciva pagina_, dit-il, _vita proba_. Avec ces quatre mots si
clairs on ferait le portrait moral d'une petite jeune fille.



L'AVENTURE EXTRAORDINAIRE

DE MADAME ESQUOLLIER


I

Lorsqu'en sortant de l'Opéra, suivie de sa jeune sœur Armande,
Mme Esquollier se fut assise dans son coupé automobile:

--Eh bien? dit-elle. Ton impression?

--D'abord; physiquement, il est délicieux!

--Bon. Inutile de continuer. Tu es prise, ma chérie. Embrasse-moi.
C'est conclu.

Elles s'enlacèrent avec tendresse, mais Armande protesta:

--Non, non, tu vas trop vite, Madeleine. Qu'importe qu'il me
plaise? Je lui ai déplu. Il a passé une heure à me faire des
critiques, et moi, comme une sotte, à les mériter.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--J'ai une trop jolie robe, paraît-il. Ce n'est pas une robe de
jeune fille, c'est une robe d'actrice.

--Quel petit insolent!

--Ce n'est pas tout, ma chère. Il a trouvé singulier qu'on
me mène à l'Opéra un jour de ballet. Son père et sa mère ont
été présentés (de loin) un soir où l'on jouait _Zampa_ et les
_Rendez-vous bourgeois_, pièces convenables, à son avis. J'ai eu
le malheur de lui dire que _Zampa_ était une histoire de viols,
et il m'a regardé d'un air suffoqué. Je lui ai dit aussi que les
_Rendez-vous bourgeois_ apprenaient aux jeunes filles comment on
introduit un monsieur dans sa chambre, et il est devenu tout pâle.

--Mais aussi pourquoi...

--Je ne sais pas. J'étais énervée jusqu'au bout des ongles. Il
m'aimait, je le sentais bien. Alors je prenais plaisir à le
scandaliser pour qu'il m'aime encore avec mes défauts... Mais je
crois que j'ai été trop loin.

--Qu'est-ce que tu as pu lui dire?

--Je lui ai montré dans un coin de la scène les deux petites
Italiennes dont tu m'avais parlé l'autre jour et je lui ai
confié...

--Que c'était un ménage?

--Oui.

--Ça, par exemple, c'est une gaffe.

--N'est-ce pas? soupira la jeune fille.

--Et qu'est-ce qu'il a répondu?

--Il m'a demandé avec qui.

Madeleine éclata de rire entre ses gants, et conclut, sans égards
pour les sentiments de sa sœur:

--Mon enfant, ce garçon est une perle. Je ne te laisserai pas
manquer un pareil mari. Tu l'épouseras. Il est précieux.

Puis, sans transition:

--Ah ça! dit-elle, mais nous roulons depuis vingt minutes. Quel
chemin suivons-nous donc?


Armande effaça la buée qui embrumait la vitre, et dit:

--Je ne vois rien... Il fait noir...

--Comment, il fait noir? dans les Champs-Elysées?

A son tour elle se pencha, prolongea son regard dans les ténèbres
et aperçut vaguement le sol gris d'une route qui n'était pas
bordée de maisons.

--Je... balbutia-t-elle... je ne sais pas où nous sommes... Ce
n'est plus Paris... Alexandre est fou... Arrêtons-le...

Vivement elle toucha le bouton de la sonnette.

Mais à peine les notes claires du timbre avaient-elles tinté dans
le silence, on entendit près du siège un double déclic rapide, et
l'automobile fonça en avant, avec un vrombissement de coléoptère,
au maximum de la vitesse.


II

La secousse rejeta en arrière les deux sœurs qui, d'une seule
voix, gémirent:

--Ah! mon Dieu!

Madeleine baissa la tête et, par la glace d'avant, regarda vers le
siège:

--Mon Dieu! dit-elle encore. Ce n'est pas Alexandre...

--Tu dis?

--Nous sommes enlevées... Ce n'est pas Alexandre qui conduit.

--Je vais sauter...

--Armande, tu es folle!... nous faisons du quarante; tu sauterais
à la mort!

Si elles n'avaient été ensemble, chacune d'elles eût pourtant
sauté; mais par un sentiment analogue à celui que nous éprouvons
au bord d'un gouffre lorsque le péril de nos compagnons nous donne
plus de vertige que notre danger, Armande et Madeleine pensèrent
en même temps: «_Moi_, je pourrais sauter, mais _elle_ se tuerait.»

Leurs mains qui tremblaient se cherchèrent, se prirent et se
maintinrent serrées sur le cuir des coussins.

La vitesse du coupé restait excessive. Au passage d'un petit
caniveau, un choc brusque plaqua les ressorts, souleva deux roues
qui tourbillonnèrent à vide, et tout fléchit, rebondit, frissonna
pendant une courte minute; puis la course reprit, unie et rapide,
comme une rivière qui file par delà le brisant.

Immobiles au fond de la voiture, les deux sœurs, froides
d'épouvante, s'étaient tues. Madeleine, en femme qui a tout connu
de la vie et des hommes, songeait:

--Si ce n'était que _cela_! S'ils ne nous tuaient point!

Armande ne s'attachait même pas au pis aller de cette espérance.
Elle n'était pas assez ingénue pour ignorer rien de ce qui
l'attendait, et la pauvre petite devenait folle d'horreur. Hélas!
elle s'était fait de son premier amour futur une idée si lyrique
et si précise à la fois! elle avait rêvé tant de nuits à ce
qu'elle entendait qu'il fût pour rester digne de sa petite âme
orgueilleuse et sentimentale! tant de nuits elle s'était juré de
ménager au moins celui-là, quitte à faire mépris des autres! déjà
elle l'entrevoyait dans la brume blanche d'un songe heureux à la
veille de ses fiançailles, et tout allait sombrer au fond de cette
aventure...

--Ah! cria-t-elle tout à coup, Madeleine! j'aime mieux sauter...
c'est une meilleure fin...

Mais au même instant l'automobile s'arrêta presque, tourna,
franchit un porche, parcourut une grande cour déserte et stoppa
devant un perron.

Madeleine murmura:

--Il est trop tard, ma petite.


Un homme d'une quarantaine d'années, chauve, élégant et obséquieux
venait d'ouvrir la portière, et saluait.

Armande poussa un cri:

--Monsieur, tuez-moi! tuez-moi!--et naïvement elle ajouta:--Mais
ne m'approchez point!

--Mademoiselle, fit l'inconnu, je ne vous approcherai en aucune
façon, mais veuillez me suivre, le temps presse. Il est inutile de
crier: la maison est seule au milieu des bois.

Madeleine descendit la première. Armande suivit, mais si
défaillante qu'elle manqua le marchepied. On la soutint. Un léger
clair de lune qui venait d'apparaître argenta les sorties de
bal, les deux profils livides, les cheveux très coiffés. Elles
entrèrent, par le perron.

Toute la maison était éclairée. L'inconnu, précédant ses victimes,
traversa un vestibule dallé, deux salons et une petite pièce.
Il chemina dans un corridor qui paraissait faire tout le tour du
château et qui déroutait les orientations. Enfin il ouvrit une
dernière porte, fit passer devant lui les deux jeunes femmes et
les enferma sans les accompagner.

Dans la pièce où elles pénétrèrent, une vieille personne était
debout, qui salua, elle aussi, tout de noir vêtue.

--Madame... Mademoiselle...

Puis, sans autre préambule, sa voix sèche articula:

--Veuillez me permettre de vous déshabiller.

--De nous... de nous... bégaya Madeleine.

Elle n'acheva pas. La vieille dame avait déjà décroché la boucle
du manteau, retiré les épingles de la ceinture et fait glisser la
jupe autour du premier jupon. Avec la même dextérité ses doigts
minces firent sauter les agrafes du corsage et les épaulettes
filèrent le long des faibles bras poudrés.

--Vous aussi, mademoiselle, reprit la même voix sèche.

Déjà pâle, Armande blêmit. Elle jeta un regard désespéré vers
sa sœur qui venait de se jeter sur un canapé, secouée des pieds
à la tête par une convulsion nerveuse. Sans défense, ni force,
ni courage elle s'abandonna comme une morte aux mains qui la
dépouillaient. La vieille dame prit les deux robes sur son bras
gauche, sortit vivement et, par derrière, referma la porte à clef.


La jeune fille était restée debout. Elle tomba sur les genoux
devant un fauteuil, sanglotante, et se mit à prier. Elle priait
presque à voix haute en pleurant dans ses mains jointes, avec
une ferveur épouvantée, balbutiante et lamentable. Elle invoqua
les trois saints qui l'avaient toujours protégée, promit à l'un
des cierges, à l'autre des aumônes, au troisième un vase d'autel
acheté chez un bon orfèvre. Elle jura de faire une neuvaine,
d'observer le jeûne pendant le carême sans réclamer aucune
dispense, et fit vœu, si elle se mariait, de ne pas tromper
son mari pendant toute la première année, jusqu'au trois cent
soixante-cinquième jour, quelles que fussent les circonstances...


Le temps passait. La pendule de la chambre sonna quatre heures du
matin.

Tordue sur son canapé, Madeleine agitait ses bras raidis et
donnait des coups de poings au dossier du meuble.

--J'en ai assez!! j'en ai assez!! cria-t-elle. C'est horrible,
cette attente! je serai morte de peur quand ils arriveront!... On
ne torture pas ainsi deux malheureuses femmes!... mais qu'est-ce
que ces monstres veulent donc faire de nous?... Pourquoi ne
viennent-ils pas! pourquoi ne viennent-ils pas!..


Et puis un accès de tendresse les jeta dans les bras l'une de
l'autre.

--Ma chérie! mon Armande! ma petite Armande! ma petite sœur
aimée!... ne crains rien, mon amour, je te défendrai, va!... Moi,
cela n'a pas d'importance... mais, toi, je ne veux pas qu'ils te
touchent, et ils ne te toucheront pas... je te couvrirai de mon
corps...

Un pas sonna dans le couloir sourd.


--Seigneur! mon Dieu! Les voici!


III

La clef entra dans la serrure avec un bruit si déchirant
qu'Armande poussa un cri d'angoisse comme si cela se passait déjà
dans sa petite virginité.

La porte ouverte, cependant, on ne vit dans l'entrebâillement que
la vieille dame portant sur le bras les deux robes.

Les jeunes femmes s'étaient reculées jusqu'à l'extrémité de la
pièce.

--Madame... Mademoiselle... dit la voix sèche... veuillez me
permettre de vous rhabiller.

--Hein? fit Madeleine... mais je... mais alors...

La septuagénaire ne s'arrêta point à des stupéfactions qui
vraisemblablement ne l'étonnaient pas elle-même. Merveilleusement
experte à fermer les agrafes, comme elle s'était montrée apte à
les défaire, elle remit les deux robes où elle les avait prises,
évasa le décolletage, aéra les dentelles, allongea les plis des
jupes et sortit avec un salut.

A sa place, l'inconnu rentra.


Il était en habit, le front découvert et les mains gantées...
peut-être un peu plus semblable à un maître d'hôtel qu'à un homme
du monde; mais la différence est parfois si faible! disons qu'il
avait l'aspect d'un conférencier mondain.

--Mesdames, dit-il posément, j'avais d'abord eu dessein de vous
faire reconduire chez vous avec mes excuses laconiques, sans
donner d'autre explication aux mystères de votre enlèvement. Mais
la curiosité féminine est un élément avec lequel nul ne saurait
trop compter. Si je ne vous dis point mon secret, vous chercherez
à l'apprendre, et en vous perdant vous me perdrez moi-même. J'ai
donc intérêt à vous le dire pour que vous vous en teniez là.


Il ferma les yeux, les rouvrit, et continua en souriant:

--Vous avez cette nuit, sur vous, les deux plus jolies robes de
Paris...

--Hélas! fit Madeleine les mains sur le front, c'était donc pour
cela!

--L'une de mes clientes, une jeune étrangère, a vu ces deux robes
lundi à l'Opéra. Elle a voulu les mêmes à n'importe quel prix.
J'aurais pu, cela va sans dire, copier leur forme extérieure et ce
qui fait leur élégance propre, sans le secours d'aucun stratagème,
car le coup d'œil d'un couturier photographie un corsage avec
la sûreté d'un objectif; mais vos robes sont couvertes par
deux dessins de broderie dont la fantaisie est absolument
déconcertante, même pour un ornemaniste. On ne pouvait imiter
cela qu'à la condition de tenir la jupe et le corsage étalés,
_sans plis_, sur une table de coupeur. Il fallait donc, Mesdames,
que je me les procurasse.

Il prit une chaise par le dossier, la pencha vers lui et reprit:

--Le plus simple était de les demander à votre femme de chambre,
en la payant convenablement. J'y ai certes pensé; mais, par
malheur pour moi, cette fille est stupide. En cas de découverte,
de plainte et de procès (il faut tout prévoir), elle n'eût
jamais résisté à cinq minutes d'interrogatoire devant un juge
d'instruction. Servi par elle, j'étais pris avec elle, et c'était
une triste fin pour un artiste de mon rang. J'ai mieux aimé jouer
le tout pour le tout et faire enlever les robes avec ce qu'elles
contenaient. Cela, du moins, était digne de moi.

Les deux sœurs, hébétées devant cette audace, se regardèrent sans
dire un mot.

--J'ai donc acheté votre chauffeur et je l'ai remplacé par le
mien. L'échange s'est fait dans l'encombrement de la rue Auber
pendant un arrêt prévu qui se produit toujours aux sorties du
théâtre. Le même dévoué serviteur (c'est du mien que je parle ici)
va vous reconduire à votre hôtel. Deux dames peuvent très bien
revenir du bal à six heures du matin sans étonner personne. Vous
ne serez donc pas compromises. D'autre part, votre intérêt le plus
élémentaire est de garder un silence absolu sur cette histoire;
car je n'ai pas besoin de vous dire que, si vous la racontiez, vos
amis la répéteraient... avec un certain sourire.


Madeleine ne parut pas entendre l'insulte. Elle était toute à
sa joie d'échapper à l'affreux cauchemar et se sentait anéantie
devant l'assurance de cet homme.

Elle se pencha vers Armande:

--C'est une grâce de Dieu que mon mari ne soit pas là! Quelle
chance que ce départ pour la chasse!

--Pour la chasse? dit le couturier. Je crois que mes
renseignements sont meilleurs. Il était indispensable que monsieur
votre époux fût absent pendant la nuit de nos projets. Une
personne fort à la mode s'est éprise de passion pour lui...

--Vous dites!


Il conclut en s'inclinant:

--C'est ce qui nous coûte le plus cher.


IV

Le lendemain matin, Mme Esquollier garda le silence, en effet,
sur son aventure, car elle dormit jusqu'à deux heures, épuisée
de fatigue et d'émotions. Mais sa meilleure amie, Mme de
Lalette, ayant alors forcé sa porte, Madeleine éprouva le besoin
irrésistible de s'épancher dans sa tendresse, et elle lui révéla
le dramatique événement.

Lorsqu'elle eut tout dit, jusqu'au dernier mot, elle prit son
amie par les deux mains, lui fit jurer de n'en parler à personne,
expliqua longuement qu'elle ne pouvait pas saisir la justice
parce que l'instruction de l'affaire la couvrirait de ridicule
assurément, et peut-être de scandale; que si elle ne poursuivait
pas, il valait mieux dissimuler tout à fait et n'instruire âme qui
vive de ce qui s'était passé, car le monde comprendrait encore
moins pourquoi elle se tenait tranquille si l'anecdote devenait
publique. Bref, elle comptait absolument sur la discrétion de sa
chère Yvonne... Mme de Lalette promit.

Malheureusement l'histoire était trop belle. Les femmes ne gardent
bien que les petites confidences, pour mériter un jour par là
de recevoir les grands aveux, et de les répandre. Le soir même,
Mme de Lalette se trouva dans un salon où elle comptait douze
amies, aussi discrètes qu'elle-même (et c'était beaucoup dire).
Sous le sceau du secret de la tombe, elle raconta le fantastique
enlèvement.


Le récit fut conduit avec beaucoup d'art. Pas un instant elle
ne laissa voir que l'aventure se terminait par un dénouement de
comédie. L'effet du début fut saisissant. Des dames criaient:
«C'est horrible!» Toutes se voyaient emportées dans l'automobile
fantôme par le chauffeur mystérieux. L'impression fut si violente
qu'elle persista jusqu'à la fin: un concert d'indignation
accueillit le dernier discours, celui de l'infâme couturier.

--Vraiment, dit une dame, il ne faut plus s'étonner de rien!

--Un enlèvement à l'Opéra!

--Paris devient inhabitable!

--Nous vivons chez les Apaches!

Une vieille fille ne manqua pas d'observer que l'heureuse
conclusion de la scène était due à un miracle; car si la petite
Armande n'avait pas fait de vœu, les choses eussent tourné tout
autrement pour elle.

Une autre protesta qu'elle n'oserait plus sortir sans un cavalier,
après le coucher du soleil, et qu'elle aurait toujours un stylet
dans le corsage, un stylet empoisonné, avec le mot _Muerte_ gravé
sur le plat, puisque le mélodrame devenait la vie réelle.

Mme de Lalette, seule, ne disait rien, n'ajoutait pas un
commentaire à son récit terminé.

--Et vous, Yvonne, qu'en pensez-vous? demanda une petite voix.

Elle fit une moue indifférente.

--Moi? oh! je pense... je pense...

--Eh bien?

--Je pense que c'est se donner beaucoup de mal pour expliquer un
retour à sept heures du matin.


Alors une explosion de joie et de gaîté transporta les douze
amies, et au milieu des cris, des rires, des caquets, des
applaudissements, on entendit la petite voix perçante qui
gazouillait avec délices:

--Ah! chérie!... Peste que vous êtes!



UNE ASCENSION AU VENUSBERG


Au mois d'août 1891, comme je venais d'entendre à Bayreuth
_Tannhäuser_, _Tristan_ et, pour la neuvième fois, _Parsifal_, je
vécus une quinzaine de jours dans le verdoyant Marienthal, près de
la vieille cité d'Eisenach.

La chambre que j'occupais s'ouvrait au couchant sur la haute
Wartburg et à l'est sur le mont Hœrsel que les prêtres et les
poètes nommèrent jadis le Venusberg. L'Etoile de Wolfram,
elle-même, apparaissait au ciel léger de ce pays wagnérien.

J'étais alors si enclin au péché qu'après m'être accoudé une fois
à la fenêtre occidentale, devant les tours de Luther, l'idée ne
me vint plus d'y retourner, même en songe. Le Venusberg m'attirait
à lui.

Seul, de toutes les montagnes voisines qui, vêtues de sapins noirs
ou de prairies mouillées, dessinaient une robe sur la terre,
le Venusberg était nu, et tout à fait semblable au sein gonflé
d'une femme. Parfois les crépuscules rouges faisaient nager sur
lui les pourpres de la chair. Il palpitait; vraiment il semblait
vivre à certaines heures du soir, et alors on eût dit que la
Thuringe, comme une divinité couchée dans une tunique verte et
noire, laissait monter le sang de ses désirs jusqu'au sommet de sa
poitrine nue.

Pendant de longues soirées je regardai, chaque jour, cette
transfiguration de la colline de Vénus. Je la regardais de loin.
Je ne m'approchais pas. Il me plaisait de ne pas croire à son
existence naturelle, car le plaisir est exquis de simplifier
les réalités jusqu'au pur aspect de leur symbole et de rester à
la distance où l'œil n'est pas forcé de voir les choses telles
qu'elles sont. J'avais peur qu'une fois pour toujours l'illusion
s'évanouît et ne reparût plus le jour où j'aurais touché du pied
le sol véritable de la montagne.

Cependant, un matin, je me mis en route...

Je suivis d'abord le chemin de Gotha, coupé de ponts et de
ruisseaux verts; puis un sentier dans les champs. Je n'avais pas
levé les yeux du niveau des prairies quand, trois heures plus
tard, j'arrivai au terme. Alors je regardai en avant.


Vu de près, le mont Hœrsel était roussâtre et pelé, sans terres,
sans herbes, sans eaux; brûlé par un feu intérieur comme si la
malédiction légendaire continuait d'arrêter à sa base toutes les
verdures nouvelles qui donnaient la vie aux autres montagnes. Le
sentier où je m'engageai était fait de cailloux et de lichens
morts, parfois presque indistinct dans un désert de pierre,
parfois nettement conduit entre de hautes roches rouillées. Il
s'élevait jusqu'au sommet où une petite maison grise avait
été construite, qui opposait des murailles épaisses aux libres
violences du vent.

J'entrai là, et j'appris qu'on y pouvait déjeuner. Déjeuner sur
le Venusberg! C'était le coup de grâce. Je le reçus, à ma honte,
assez volontiers, car, malgré mon désenchantement, j'avais faim.

Les deux filles de l'aubergiste absent me servirent sur une
petite table un _Wiener Schnitzl_ qui était peut-être plus saxon
que viennois, et un Niersteiner un peu aigre. J'étais en pleine
réalité. La salle propre et claire, les rideaux blancs aux
fenêtres, le carrelage fraîchement lavé, une lumineuse chambre à
coucher qu'on apercevait par une porte ouverte, tout acheva de
me persuader que je ne mangeais pas chez des sorcières, comme un
instant, hélas! je l'avais espéré. Ces deux jeunes filles étaient
des esprits sans détour, qui ne voulaient prendre aucune part à la
damnation du pays.

Il est vrai qu'à la fin du repas l'aînée se retira discrètement,
et qu'aussitôt la seconde enfant eut un sourire d'invitation qui
prouvait son bon naturel; mais, dans les auberges allemandes, les
servantes ne voient guère de limites précises aux bontés que l'on
doit avoir pour un jeune voyageur qui passe, et ordinairement cela
n'indique pas qu'elles aient pactisé dans l'ombre avec une déesse
maudite.

Nous causâmes. Elle était assez obligeante pour comprendre mon
allemand, bien que je le parlasse à peu près comme un nègre du
Kamerun. Je lui demandai un certain nombre de renseignements
topographiques sur ce que j'ignorais du pays. Elle me les donna de
fort bonne grâce.

--N'oubliez pas, dit-elle, de visiter la grotte.

--Quelle grotte?

--La Venushœhle.

--Il y a une grotte de Vénus?

--Mais oui! on l'appelle comme cela, je ne sais pas pourquoi, mais
c'est la Venushœhle; il ne faut pas que vous redescendiez de la
montagne sans avoir visité la Venushœhle.

Inquiet, et même presque jaloux, je voulus apprendre si beaucoup
d'étrangers étaient venus la voir, cette grotte dont le nom seul
m'avait secoué d'un frisson...

La jeune fille répondit tristement:

--Personne! Voyez-vous, la montagne n'est pas assez haute
pour tenter les ascensionnistes, et elle l'est trop pour les
promeneurs. Nous ne voyons jamais d'étrangers. A peine, de loin en
loin, un chasseur d'Eisenach vient déjeuner ici, ou y passer la
nuit; mais vous êtes le premier Français que j'aie vu depuis ma
naissance...

--Où est le chemin de la grotte?

--Prenez le sentier à gauche. Vous y serez dans cinq minutes.
Peut-être trouverez-vous à l'entrée un homme assis sur une pierre.
Ne faites pas attention à ce qu'il vous dira: c'est un fou.

       *       *       *       *       *

Comment, il y avait une grotte de Vénus dans les flancs du
Hœrselberg! mais alors le pays de Tannhäuser avait tout conservé
de sa terrible légende!

... La grotte de la Déesse était là, en effet. Et l'homme y était
aussi.


Petite, elliptique en hauteur, couronnée de ronces brunes et
fines, elle apparaissait comme le symbole nécessaire de la
montagne, comme une autre justification du vieux conte germanique,
plus frappante encore que l'aspect charnel du Venusberg à
l'horizon... L'intérieur, où je plongeais du regard, était
obscur, étroit et bas. Des flaques d'eau, des baies ténébreuses,
se partageaient le sol indistinct. Il devait être difficile d'y
pénétrer sans être souillé par la fange, mais je ne sais quel
charme incompréhensible m'attirait dans cette nuit humide...


--Où allez-vous? dit l'homme brusquement.

--Au fond de la grotte...

--Au fond de la grotte? mais il n'y a pas de fond, Monsieur. C'est
l'Ouverture de la Terre.

--Bien, fis-je avec patience. Je n'irai pas loin... je sortirai
bientôt.

Ses longues joues creuses s'empourprèrent. Il frappa sa canne du
poing.

--Ah! vous sortirez bientôt! Ha! Ha! vous croyez qu'on peut entrer
là et en sortir à volonté! Vous prenez peut-être cette grotte pour
un but d'ascension ou pour une curiosité géologique? Êtes-vous
envoyé par une Agence Cook ou par un Musée d'histoire naturelle?
Venez-vous écrire votre nom sur la roche, ou ramasser des pierres
pour votre collection?... Vous pensez que vous allez découvrir
ici des lacs souterrains, des poissons aveugles, des stalactites
architecturales et des voûtes rocheuses couvertes de cristaux!
Vous allez étudier la spéléologie de la Venushœhle! Ha! Ha! c'est
admirable! Mais vous êtes donc un fou comme les autres! Vous ne
comprenez donc pas! Vous ne _savez_ donc pas... que Vénus est là
toute en chair et ses millions de nymphes alentour, plus vivantes
que vous, puisque immortelles!

--Monsieur, fis-je, je crois ce que vous me dites; mais vous me
connaissez bien mal si vous imaginez que la présence de Vénus
puisse me retenir d'entrer ici.

--L'Enfer! cria-t-il.

--Il ne me déplaît pas de le mériter au prix des faveurs qu'elle
décerne.

Le fou esquissa un geste qui signifiait évidemment: Vous ne me
comprenez pas du tout. Puis il se prit le front dans les mains et
continua de parler.

--Hœrselberg! Hœllenberg plutôt[2]! ils arriveront jusqu'à toi
sans avoir pressenti ton horreur éternelle, toi qui attends
les purs, toi qui punis les chastes, toi qui consumeras dans
l'éternité les mauvais avares de la chair, ô Brasier! Ils auront
vécu leur vie solitaire rebelles à la grande loi divine, et ils
ne connaîtront ton atroce brûlure que le jour où, à la force de
l'Épée, le Messager des Ames les plongera dans le gouffre. Ils
ont des yeux et ils ne voient point, ils ont des oreilles et ils
n'entendent point, ils ont des bouches et ils ne... Mon Dieu! ce
sont des fous! des fous! des fous!

[Note 2: _Hœllenberg_: Montagne d'enfer.]


Tout à coup, se tournant vers moi, il hurla:

--Comment pouvez-vous rêver que le Venusberg puisse devenir un
motif de damnation, puisque _le Venusberg est l'Enfer lui-même_!

Je fis un mouvement.

--Hélas! gémit-il. Hélas! mon Dieu! (et ses mains descendaient de
ses yeux sur sa barbe). Hélas? serai-je le seul vivant à connaître
la Vérité, la Vérité, la Vérité.. Ce sera donc en vain que tous
les Patriarches auront placé Vénus en regard de Dieu comme son
antithèse effrayante, et personne n'aura su qu'elle était Satan?
Ce sera donc en vain que la tradition antique aura dépeint les
Satyres avec ces cornes, cette queue noire, ces jambes de bouc,
ces pieds fourchus: personne n'aura deviné qu'ils étaient les
Démons. Et quant aux flammes éternelles, personne au monde n'aura
compris qu'elles sont les milliards de femmes nues qui dansent
là...

Il frappa la terre.

--... là! sous nos pieds!

Il tremblait jusqu'à la nuque.


--Depuis que l'homme pense, depuis que l'homme écrit et enseigne,
il dit, il répète, il crie qu'il n'est pire torture que d'aimer.
Comment n'a-t-il pas pressenti que dans le monde de l'éternelle
torture, cette torture-là seule lui serait infligée! Et quelle
autre imaginerait-il qui fût plus épouvantable!


Il prit alors une posture de voyant et sa main s'agita au milieu
de son regard:

--Oui, dit-il, c'est là... c'est là... Du jour où nous ne serons
plus que des cadavres pourrissants et des âmes affolées d'effroi,
c'est là que nous irons en foule, nous, nous tous, nous tous
les pécheurs, brûler de l'horrible feu qui est la Convoitise.
A chaque jour et à chaque heure nous désirerons, jusqu'à la
souffrance, des femmes plus belles que les femmes, et à l'instant
de la possession nous les verrons, comme sur terre, s'évanouir
en vaines fumées. Mais ce qui est ici un spasme, une transe, un
cri, un sanglot,--ce qui suffit à préparer la malédiction d'une
vie humaine par l'enfantement du souvenir futur,--sera là-bas
le perpétuel frisson, l'angoisse ininterrompue, le supplice des
années, et des siècles des siècles... Ah! Dieu!... Tel est le
destin qui m'attend.


Ses yeux se fixèrent sur une pierre du sol. Hochant la tête il
reprit, d'une voix affreusement altérée:

--J'ai mal vécu, Monsieur; voici comment.

«Je suis né de parents protestants, dans la montagne de la
Wartburg, là même où Luther, voici plus de trois siècles, édifia
sa mauvaise doctrine. Ma jeunesse fut pieuse, ma vie austère et
noble. Pourtant dès ma quatorzième année je ne pouvais regarder
une femme sans être assailli de désirs terribles. Je les matai.
C'étaient des luttes atroces qui me laissaient, au matin, le
front trempé de sueur et les mâchoires tremblantes. Je croyais
rester pur en vivant sans amour, insensé que j'étais, aveugle
sur moi-même! Pour rester pur je me serais tué de ma main avant
d'accomplir le péché. Jamais ceux qui n'ont pas connu ces combats
nocturnes entre un devoir religieux et la volonté forcenée du
corps, jamais ceux-là n'ont connu la douleur!--Et je luttais
ainsi pour une ombre, et je sais maintenant que je luttais contre
Dieu!--Plus tard je me suis marié, Monsieur, mais marié envers
le monde. Cette femme et moi nous nous étions juré de ne laisser
s'unir que nos âmes, afin de les conserver, pensions-nous,
supérieures. C'est de la sorte que peu à peu je me suis damné par
ma faute en mentant chaque jour à la loi de la vie; et désormais
_il n'est plus temps_ pour moi de suivre le droit chemin de ma
jeunesse perdue. Je suis vierge. Ah! malheur aux vierges! car
l'amour qu'ils ont repoussé pendant leur existence brève les
suppliciera justement dans l'infini des peines futures!

       *       *       *       *       *

Il me saisit le bras:

--Écoutez!... le soleil descend... Voici l'heure... Tous les soirs
je viens ici et doucement la Déesse chante... Elle m'appelle de
loin... elle m'attire... Je viens comme au jour de ma mort, comme
au jour de ma chute dans la Venushœhle... Ah! ne dites pas un mot.
_Elle va nous parler._

Je ne sais si le calme de ces dernières paroles, ou l'expression
de cet homme, ou le serrement de sa main me persuadèrent qu'il
disait vrai,--mais un frisson brusque m'enveloppa et je prêtai
l'oreille.

C'était une sensation que je ne connaissais point. J'attendais,
non pas au hasard, mais avec une absolue exactitude de prévision,
l'événement prédit par le fou.

Je ne puis mieux comparer l'état d'esprit où je me trouvais qu'à
celui d'un passant, qui, ayant vu l'éclair et connaissant la
distance de l'orage, attend le tonnerre céleste à une seconde
déterminée.

Le temps qui me séparait du prodige diminua d'abord d'un quart,
puis de moitié, puis des trois quarts et à l'instant précis où
j'en voyais la fin, une bouffée de parfums traîna jusqu'à nous
l'écho languissant d'une... Voix...

    Octobre 1896.



LA PERSIENNE


Voici mon secret, me dit-elle enfin. Puisque ceci vous inquiète,
cher ami, je vous dirai ce soir pourquoi je n'ai jamais voulu me
marier.

Votre question est plus affectueuse que le silence des autres,
où je lis quelquefois tant de réticences blessantes. On n'ignore
pas, en effet, la fortune de toute ma famille, et lorsqu'une jeune
fille riche ne se marie point, c'est toujours la faute de son
orgueil, ou de son ambition, ou de sa laideur, ou de ses mœurs:
suppositions entre lesquelles le monde a le choix libre pour juger
ma vie, s'il ne les adopte à la fois, charitablement, toutes les
quatre.

Croyez-le, je n'ai pas refusé mes prétendants pour eux-mêmes.
C'est le mari, c'est l'homme, l'amant légal ou non, c'est lui
dont je me suis écartée avec une espèce de terreur qui commence à
peine à s'éteindre maintenant que la quarantaine me couvre d'une
sauvegarde... Ne devinez pas encore: mon histoire n'est pas celle
d'un amour malheureux; non, non, je n'ai jamais aimé; j'ai été
vieille trop tôt, un soir, à dix-sept ans...

Écoutez-moi. Ce ne sera pas long.

Au fait... peut-être ne comprendrez-vous guère pourquoi un
événement si banal, si connu, a dépouillé ma vie de toutes ses
joies futures. Il s'agit d'un fait-divers: vous en lisez de
semblables à la troisième page de tous les journaux, et je ne suis
même pas l'un des personnages du récit que je vais vous conter.
Si mon existence solitaire en a frissonné si longtemps, cela
tient à ce que j'ai vu cette chose, vu de mes yeux, à un pas de
ma personne. Vous qui l'entendrez comme une anecdote, vous ne
sentirez rien de ce que j'ai senti.

       *       *       *       *       *

Mlle N... posa le front sur sa main et commença ainsi, le
regard fixé à terre, sans jamais lever les yeux vers moi:

--Il y a vingt-cinq ans, ma mère et moi nous habitions un vieil
hôtel particulier à l'ombre de Saint-Sulpice. Hôtel simple: ni
cour, ni communs; toutes les fenêtres sur la rue, mais la rue
calme comme une allée de forêt.

Une nuit, en pleine été, il faisait, dans ma chambre, une chaleur
étouffante et je ne dormais pas. Ouvrir ma fenêtre, je n'osais,
de peur de réveiller ma mère. Après une heure d'insomnie, je
me levai, chaussai des mules, et descendis en chemise le grand
escalier, jusqu'au salon du rez-de-chaussée.

Ici... comprenez bien la disposition du salon. L'hôtel avait eu
autrefois un jardin, comme lui longeant la rue. Ce terrain vendu
à des constructeurs, la Ville en avait exproprié une partie pour
l'alignement. Une fenêtre du salon s'ouvrait donc sur un coin
sombre, en retrait, mystérieux et noir, où les rayons du gaz ne
pénétraient pas.

En entrant dans la pièce, je vis qu'on n'avait pas fermé cette
fenêtre-là. Les persiennes seules étaient closes. Épuisée de
chaleur et presque suffocante, je montai sur l'appui, je me retins
du bout des doigts aux lattes obliques de la persienne et je
respirai, des pieds à la tête, la délicieuse fraîcheur nocturne.

C'est le dernier instant de plaisir sans mélange que j'aie eu dans
mon passé.


Je n'étais pas là depuis une minute lorsque, de l'autre côté, un
couple survint.

L'homme entraînait la jeune fille dans ce coin d'ombre et de
secret. Lui, c'était un faux ouvrier, un de ceux qui travaillent
trois semaines et qui chôment six mois parce que leur beauté leur
permet de mépriser le travail honnête. Elle, je la reconnus tout
de suite. C'était une fille de quinze ans à qui ma mère avait
fait beaucoup de bien et qui venait d'un patronage où, plus d'une
fois, j'étais entrée. Elle portait une jupe noire trop courte, une
camisole grise et pas de corset (d'ailleurs elle en avait à peine
besoin). La petite natte de ses cheveux était relevée par une
épingle au sommet de sa tête blonde.

Son compagnon, qui la tenait par les deux épaules, lui dit avec
hâte.

--Et ici? Veux-tu?

Elle répondit pâlement:

--Laissez-moi,... laissez-moi...

Au ton de sa voix, on sentait qu'elle avait répété cette phrase
deux cents fois depuis le restaurant.

L'homme reprit.

--Voyons, ma gosse, tu m'as dit qu'oui; c'est oui. T'as pas deux
idées comme ça. Ce qui est dit est dit, pas vrai?... On est bien
ici, pourquoi qu'tu veux pas?

--Non... pas là... pas là...

--Alors, où qu'tu veux? T'as pas le rond, moi non plus; je peux
pas te payer une chambre. Si tu viens jusqu'aux fortifs, marche,
on en a pour une heure.

Elle fit signe que non. L'homme devint nerveux.

--Titine, cause-moi en face. Me gobes-tu, oui ou non?... Parce que
si c'est non, tu sais, j'en ai d'autres...

La pauvre petite éclata en sanglots. Elle pleurait si fort contre
la persienne où j'étais appuyée que je sentais tous les sursauts
de ce pauvre jeune cœur bouleversé.

--Oui, je vous aime bien, disait-elle. Mais pas pour ça, pas
pour ça... Je ne sais pas comment dire, mais ce n'est pas ça,
l'amour... Je vous aime... parce que vous êtes doux, parce que
vous parlez autrement que les autres, parce que je suis toute
contente quand je vous vois arriver. Je vous aime pour vous
embrasser, oh! ça, tant que vous voudrez, tous les soirs, tout le
temps! Mais, depuis que vous me parlez de ces choses-là, non, vous
savez, je ne veux pas... surtout avec vous... il me semble que ça
serait mal.

L'homme haussa les épaules et se mit à jurer.

--Ah! sacrée maboule de gonzesse...

Beaucoup d'autres choses que je ne peux pas dire.

Puis, tirant de son gilet un couteau... un couteau... mais un
couteau de boucher... quelque chose comme une épée, il planta cela
dans la persienne, à la hauteur de ma poitrine et dit d'une voix
violente et basse:

--Maintenant, c'est à nous deux. Si tu ressautes je te pique.


La jeune fille se raidit. Il y eut une scène atroce...

La rue était absolument déserte et le silence tellement pur, que
seul, le silence des champs est aussi calme. On n'entendait même
pas la rumeur de la ville. Quelle heure était-il? Peut-être deux
heures du matin. Tout dormait dans le quartier, hors ce couple, et
moi,--spectatrice atterrée.

Si près de moi que j'aurais pu la toucher en étendant seulement
les doigts, la jeune fille résistait avec une énergie qui lui
donnait presque de la vigueur.

Elle s'était courbée en deux, la tête basse, les genoux serrés.
Elle soufflait comme une bête haletante. Dès qu'on lui maîtrisait
les bras, elle fermait ses jambes d'enfant, et dès qu'on lui
touchait les jupes, elle luttait avec les mains... Cela dura très
longtemps, plus que vous ne pouvez croire; mais, comme dans la
chanson grecque où, à la fin, Charon terrasse le berger,--à la
fin, elle fut vaincue.

Alors, elle battit l'air de ses bras, s'accrocha à quelque chose
qui était planté dans la persienne... Elle ne savait pas quoi, la
pauvre enfant; elle ne savait plus que c'était un couteau, et,
avec sa main armée par hasard, elle repoussa une fois encore
celui qui la blessait horriblement, au corps et à l'âme, pour
jamais.

Hélas! la chair humaine, ce n'est rien, c'est une boue molle et
fine qui cède au premier coup... Le couteau entra dans la gorge et
brilla de l'autre côté.

Un jet de sang...

(Ici, le long du cou, il y a deux artères énormes, d'où le sang
jaillit comme d'un cœur...)

Un jet de sang chaud fusa par la persienne fendue et vint
m'arroser la ceinture.

L'homme, étouffé par la lame, les yeux exorbités, ouvrait une
bouche effrayante d'où ne sortait pas un soupir; mais, lorsqu'il
tomba sur la face, ce fut elle, la meurtrière, qui, reculant et
sautelant comme un petit oiseau noir, poussa, dans le silence de
la rue, trois cris... trois cris d'horreur...

Ah! ces hurlements à la mort! je n'ai jamais rien entendu de plus
épouvantable.

       *       *       *       *       *

Ce qui se passa ensuite... peu vous importe, n'est-ce pas? Ma
mère, éveillée en sursaut, craignant pour moi, me cherchant,
trouvant mon lit vide, appelant mon nom dans tout l'hôtel et me
découvrant, enfin, debout sur cette fenêtre, toute grasse et rouge
d'un sang qu'elle crut d'abord le mien... ce n'est pas pour cette
partie du drame que je vous ai fait un tel récit.

Le reste suffit au fond de mon souvenir. J'avais dix-sept ans. En
une demi-heure, moi qui ne savais rien des réalités, j'avais tout
appris d'elles, tous les secrets de la vie, de l'amour et de la
mort; et ce que les romans appellent le désir! et ce que c'est
qu'un homme amoureux! et ce que c'est aussi qu'un homme mort.

Si le monde ignore pourquoi j'ai voulu vivre seule, vous, du
moins, cher ami, désormais vous le saurez.



L'IN-PLANO

CONTE DE PAQUES


I

Quand la grande porte se fut refermée avec le claquement de sa
forte serrure, la petite Cile ne sut pas d'abord si elle devait
rire ou pleurer, tant elle ignorait profondément les émotions de
la solitude.

Depuis douze ans, c'est-à-dire depuis le jour de sa naissance,
on ne l'avait jamais laissée plus de cinq minutes seule avec
elle-même. Le soir elle s'endormait dans la chambre de sa mère,
qui ne voulait pas la quitter la nuit; le matin, elle travaillait
sous le regard de sa jeune gouvernante; l'après-midi, elle
devenait le centre charmant et l'objet aimé de toute la famille.
Dix personnes autour d'elle ne l'étonnaient point; mais elle ne
connaissait pas plus la solitude que Siegfried ne connut la peur.

Et, cependant, elle était seule, tout à fait seule, pour deux
longues heures encore, elle n'en pouvait pas douter.

Son père avait quitté Paris pour la chasse. Sa mère venait de
sortir en voiture, emmenant le cocher avec le valet de pied.
La femme de chambre et son mari le valet de chambre étaient en
province, où les avait appelés l'enterrement d'un parent. Le chef
et la fille de cuisine sortaient chacun de leur côté, comme ils
en avaient le droit tous les dimanches, Mlle Cile était donc
restée sous la garde unique et peut-être un peu jeune, de sa
gouvernante madrilène, qui lui apprenait l'espagnol.

Malheureusement, Señorita (comme l'appelait sa petite élève)
semblait avoir ses raisons d'aller se promener, elle aussi. Elle
était, ce jour-là, inconcevablement distraite, et nerveuse, et
prête à pleurer. Cile l'aimait bien, et s'enquit de sa peine.
Alors, brusquement, Señorita lui dit qu'elle allait sortir,
qu'elle ne pouvait pas l'emmener, que dans deux heures, sans
faute, elle serait de retour; mais que pour rien au monde il ne
fallait le dire à Madame, et que Cile lui prouverait sa tendre
affection en restant plus sage encore, toute seule, qu'elle ne
l'aurait été devant sa maîtresse.

Cile promit, sans savoir ce qu'elle promettait puisque la solitude
et elle ne s'étaient jamais rencontrées. Señorita piqua une grande
épingle dans son chapeau noir, embrassa vivement la petite fille
immobile, et les deux portes s'étaient refermées avant que Cile
eût rien compris à ce qui venait de lui arriver.


Mélancolique, elle s'assit doucement sur la chaise qui se
trouvait derrière elle, et poussa un gros soupir.

Tout le monde l'avait abandonnée.

Ainsi, des cent personnes qui l'aimaient tant et le lui répétaient
sans cesse, parents, grands-parents, domestiques, gouvernante,
oncles, tantes, cousines, amies, pas une âme n'était restée là
pour avoir l'honneur de lui faire sa cour. Tout le monde aimait
donc «ailleurs», et comment expliquer cela? Cile n'avait jamais
prévu la détresse d'une situation pareille.

Elle se leva sur la pointe du pied, alla de chambre en chambre, et
de salon en salon. Le vaste hôtel où elle était née l'intimidait
pour la première fois. Après avoir beaucoup réfléchi, Cile observa
que la maison déserte avait reçu en plein jour le silence de la
nuit, et rien n'est plus mystérieux que certains bouleversements
des heures par les ténèbres du son comme par celles de la lumière.
Sans doute, le soleil était vif au dehors, mais dans le calme
soudain des choses autour d'elle, Cile tremblait comme sous une
éclipse.

Elle se mit lentement, sagement, au piano, ouvrit le premier
tome de Schumann à la corne qui marquait son morceau le plus
facile: «Retour du théâtre», et elle voulut jouer. Mais l'éclat du
premier accord la fit sauter de son tabouret par terre, tant il se
répercuta violemment sur les quatre murs, et elle jugea prudent de
ne pas continuer.

Toujours à petits pas, elle courut vers la fenêtre: la grande cour
pavée, les doubles communs, les hautes portes closes de la remise
et de l'écurie composaient comme d'habitude le décor trop connu et
toujours désert de ses contemplations pensives. Même la niche du
chien prenait un aspect de maison vide, depuis le départ pour la
chasse. Cile souffla sur la vitre lisse, et doucement écrivit dans
la buée blanchâtre:--Je m'ennuie.


Mais, soudain, une idée, une éclatante idée, illumina sa petite
cervelle.

L'hôtel n'avait que trois étages, et tout le troisième était
occupé par une vaste bibliothèque, interdite à la jeune Cile. En
vérité, elle n'imaginait rien de tout à fait inaccessible que deux
régions supérieures: d'abord cette bibliothèque, et, ensuite,
le firmament. Qui l'empêchait d'explorer, pendant son heure
d'indépendance, la première et la plus tentante des zones qu'elle
ne connaissait point? Qui l'empêchait? Sa conscience? Non. Cile
avait beaucoup de conscience, mais seulement à l'égard des fautes
ou des péchés dont elle comprenait la noirceur. Au troisième
étage comme au premier elle était bien résolue à ne rien faire de
condamnable. Elle y serait sage, ne casserait rien, marcherait
sur la pointe du pied, ne laisserait aucune trace de sa visite
secrète...

Un peu tremblante, elle monta.

Chaque marche nouvelle, où ses pantoufles roses n'avaient jamais
posé leur semelle flexible, l'effrayait à la fois et l'intéressait
comme une bande de terrain vierge dans un voyage de découvertes.
Il y en eut vingt-huit jusqu'au sommet. Lorsqu'elle eut atteint la
rampe horizontale, Cile se pencha tout émue avec le sentiment de
fouler la cime du monde.

Sur le palier, la double porte était restée entr'ouverte. Poussée
par l'enfant craintive, elle tourna majestueusement dans l'ombre,
telle la porte du Mystère,--et Cile entra, sur la pointe du pied.


II

Cette bibliothèque s'allongeait en forme de cathédrale, très
haute, très profonde et très sombre, avec des vitraux au-dessus
des rayons. Des multitudes de livres bruns (Cile pensa: plus
de dix millions de livres) couvraient les murs à droite et à
gauche, et même au fond, dans le lointain. Cile aimait beaucoup
les livres. Comme on devait s'amuser avec tant d'histoires! Sans
doute, elle pouvait bien se donner la permission d'en lire un peu.
D'abord on ne le saurait pas. Et puis, cela ne faisait de mal à
personne. Pourquoi le lui défendait-on?

Seulement, l'embarras était grand de choisir un volume entre dix
millions. Lequel prendre? Le plus beau. Et le plus beau, c'était
le plus grand. Il se trouva que justement devant elle, tout en bas
du plus haut meuble, se dressait le dos noir et or d'un in-plano
gigantesque.


Oh! celui-là, par exemple, ce n'était pas un livre, bien sûr. On
ne faisait pas de livres pareils.

Cile se rappela qu'on lui avait donné, autrefois, comme cadeau de
Noël, un grand jeu enfermé dans une boîte en forme de reliure.

--Si c'était un jeu! se dit-elle.

Et elle se pencha pour lire le titre.

En majuscules dorées, le titre se lisait:

    HAGIOGRAPH

    HISPANOR

Les connaissances bibliographiques et latines de la lectrice
étaient encore trop élémentaires pour qu'elle sût compléter la
phrase sous sa forme véritable: _Hagiographorum hispanorum opera
selectissima_.

Elle mit un doigt dans sa bouche, et se dit, après réflexion:

--Un hagiographe Hispanor... ça doit être un jeu mécanique.


Ceci décidé, sa résolution fut prise. Elle saisit avec les deux
mains l'énorme in-plano presque aussi grand qu'elle, le tira, fit
un effort qui tendit ses reins en arrière... Le volume, arraché
de sa place éternelle, glissa, bascula, oscilla et retomba tout
debout, sur la tranche.

Cile respira largement, fière de sa force, et plus encore de son
audace; mais elle ne se hasarda point à transporter une si lourde
charge. Toujours avec les deux mains, elle fit tourner le premier
plat sur ses gonds comme une porte sourde, et elle recula de
quelques pas.


L'obscurité augmentait autour d'elle. Le jour baissait, baissait
rapidement. Un long rayon, descendu d'un vitrail bleuâtre,
frappait le frontispice noir du livre qu'elle venait d'ouvrir.

Une sainte espagnole y était gravée en costume de carmélite,
devant un paysage vaguement africain. Elle tenait un fouet d'une
main, et de l'autre un grand cœur qui dégouttait de sang.

Cile, effrayée, recula encore.


Bientôt, il n'y eut plus rien d'éclairé dans la vaste salle, que
le fantôme triste et pâle de la Sainte; mais plus les alentours
s'obscurcissaient de noir, plus elle-même s'illuminait de blanc.

Elle paraissait grandir, bouger, remuer les yeux.

Un souffle d'air venait du paysage animer les plis de ses
vêtements.

Elle penchait la tête.

Elle parla enfin.

--Cécile...

La pauvre petite, presque morte d'effroi, tomba sur les genoux.

--Madame... dit-elle.

Puis, se reprenant comme une enfant sage, et pensant, à propos,
qu'il fallait dire «ma sœur» à toutes les religieuses, elle
murmura poliment:

--Ma Sainte...

L'apparition répondit:

--Ne crains pas.

--Oh! je n'ai pas peur, dit Cile, toute blanche, mais je suis bien
intimidée... Pardonnez-moi, ma Sainte.

Tout en parlant, elle considérait le costume flottant de
l'immortelle, la tunique brune, le scapulaire, les pieds nus dans
les sandales, et, par-dessus toute la stature, le vaste manteau
blanc comme une lumière.

--Viens plus près, dit la Sainte, plus près. Que puis-je pour toi?
As-tu quelque chose à me dire, ou plutôt, à me demander?

Cile s'enhardit:

--Plutôt à vous demander, ma Sainte. Il y a tant de choses que je
voudrais savoir! Et vous devez savoir tout, puisque vous venez du
ciel.

--Eh bien, je te permets de me poser trois questions. Trois, pas
une de plus. Je t'écoute. Et je te répondrai, mon enfant.


Tout de suite, l'enfant posa la première:

--Pourquoi me défend-on de venir ici?

La Sainte lentement répondit:

--Parce que les poutres, et les planches, et les feuilles, et les
gravures de toute cette bibliothèque sont le tronc et les branches
et les feuilles et les fleurs de l'Arbre de la Science du Bien et
du Mal.

--La Science du Bien et du Mal, répéta l'enfant. Qu'est-ce que
c'est?

--C'est la connaissance de la vie.

--La Vie... répéta-t-elle encore. Oh! qu'est-ce que sera ma vie?

La Sainte frissonna imperceptiblement.

--Ce serait ta dernière question, petite Cile, réfléchis bien!
N'aimerais-tu pas mieux m'en poser une autre?

Mais la petite, peu à peu rassurée, insistait:

--Non! non! c'est tout ce que je veux savoir.

--Si je te réponds, tu regretteras de m'avoir interrogée.

Cile hésita, pâlit de nouveau, et reprit d'une voix très douce:

--Ma Sainte, répondez-moi, vous me l'avez promis.


Alors l'apparition éleva vers le ciel sa main qui tenait un grand
cœur de pourpre, et les gouttes de sang se mirent à tomber,
d'abord une à une, comme des larmes, puis par ruisseaux, comme des
sanglots.

--Je pourrais, dit-elle sourdement, ouvrir le livre de ta
vie, savoir comment... de quel côté... sous quelle forme...
et les circonstances... A quoi bon? Toutes les vies humaines
sont nivelées sous le même rouleau et, quelle que soit ta vie,
elle sera la Vie... Écoute-moi bien, ma pauvre enfant. Tu vis
d'illusion et d'espoirs: ton illusion s'évanouira; tous tes
espoirs seront fauchés; jamais! jamais tu n'obtiendras ni de
conserver ce que tu chéris, ni de posséder ce que tu désires,
ni de réaliser ce que tu rêves. Tu poursuivras le bonheur d'une
poursuite insensée; tu le verras partout à portée de la main, et
toujours ta main retombera sur le vide, tes genoux sur la terre,
et ton front sur tes genoux avec tant de sanglots que tu te
croiras mourir... Tu mourras cent fois avec tes cent rêves; ton
dernier jour n'est pas le plus noir de ceux qui te restent à vivre.


Un flot de sang ruissela du cœur suspendu.


--Écoute-moi bien... Tu aimeras. Un sentiment nouveau, étrange,
inexprimablement lumineux et tendre envahira ton âme crédule, qui
le prendra pour le bonheur, et plus il t'aura promis d'allégresse,
plus il flagellera ton corps et ton esprit avec son triple fouet
d'horreur, de désespoir et de dégoût. Quel que soit ton amour, il
mourra dans les larmes et tes douleurs seront telles que tu ne
peux pas les imaginer...


Le cœur se gonfla plusieurs fois à toute violence. Le sang rouge
en ruisselait toujours.


--Écoute-moi encore... Tu seras mère. Ah! cette fois tu croiras
vraiment avoir trouvé le chemin de la vie bienheureuse. Ton
enfant! Ton enfant! Comme tu le désireras! Quel avenir enchanté tu
rêveras pour toi-même et pour lui dans tes bras! Mais du jour où
Dieu te l'aura promis, tes larmes ne cesseront plus de couler sur
tes joues. Douleurs horribles pour l'obtenir, efforts et peines
de tous les jours pour le conserver à la vie, terreur s'il est
malade, déchirement inguérissable si Dieu te le reprend comme il
te l'a donné. Alors tu connaîtras que le malheur monte comme une
marée à l'assaut de la vie humaine, et sans cesse, d'année en
année, grossit ses vagues de sanglots.


Le cœur s'élargissait tel qu'un soleil du soir. On ne voyait
presque plus sa forme, car le sang débordait tout autour de lui.


--Enfin, reprit la Sainte, fais le compte aujourd'hui de tous
ceux que tu aimes et sache que pas un d'eux ne sera près de ton
chevet le jour où, vieille femme et presque une étrangère dans un
monde nouveau, tu mourras, affreusement seule. Tu verras, l'un
après l'autre, tes quatre grands-parents si bons et tant aimés
disparaître des lieux où tu les embrassais. Tu verras ta mère
expirer, peut-être après une agonie dont tu frissonneras pour
toujours. Tu mettras ton père mort dans un cercueil de chêne,
entre deux couches de sciure de bois pour que sa pourriture ne
filtre pas à terre, par les fentes de la caisse reclouée sur son
front...

--Ah!!!

Cile, au dernier degré de l'épouvante, criait, pleurait, tendait
les mains...

--Non... non... ma Sainte... non... ne me dites pas...

Elle se jeta en suppliant dans les plis du manteau de lumière;
mais à travers la vision impondérable, elle toucha l'énorme
in-plano toujours debout sur sa tranche... Le volume chancela en
arrière, s'abattit de toute sa hauteur et son bruit formidable
tonna dans la voûte retentissante, pendant qu'au sein du nuage de
poussière bleuâtre s'effaçait et fuyait sainte Thérèse de Jésus.


Au même instant la porte s'ouvrait... Brusquement quatorze jets de
foudre enflammèrent le lustre électrique, et Cile entendit la voix
de son père crier sur un ton de fureur qu'elle ne lui avait jamais
connu:

--Cécile! méchante enfant! c'est ici que je te trouve!

Ah! la pauvre petite n'était guère en état de répondre. Elle
écouta la colère paternelle avec une espèce d'égarement; elle vit
dans cet éclat de voix le commencement des malheurs de la vie, et
dans une explosion de larmes elle se coucha sur le plancher.


III

--Je veux mourir tout de suite, tout de suite; je veux mourir tout
de suite... répétait-elle.

Le père inquiet, s'approcha, la releva, la prit sur ses genoux,
l'interrogea. Que s'était-il passé? Qu'est-ce que tout cela
signifiait? Pourquoi était-elle entrée là? et pourquoi ces cris de
désespoir? Mais Cile ne voulait pas répondre. Cile ne voulait plus
que mourir.


Elle sanglota pendant une heure sans pouvoir expliquer sa peine.
Elle pleurait, la tête perdue sur l'épaule de son père, qui la
berçait un peu. Et tout à coup elle raconta ce que lui avait dit
la Sainte, avec une petite voix blanche, monotone et désespérée
comme en ont les personnes mourantes qui prononcent leurs
dernières paroles.

Son père l'écoutait parler. Il ne voulait montrer qu'une émotion
souriante; mais, malgré les efforts de toute sa volonté, il ne put
s'empêcher d'avoir les yeux en larmes et resta plus pâle que la
petite lorsqu'elle eut achevé son récit...

Alors il l'embrassa de plus près. Ses deux larges mains
affectueuses enveloppèrent des deux côtés la petite tête blonde
inondée de pleurs, et il lui dit avec une extrême tendresse:

--Mon enfant... mon petit... console-toi... Tu as été punie, tu
le vois, parce que tu m'avais désobéi. Voilà ce qui arrive aux
petites filles qui vont dans les bibliothèques. Elles lisent sur
la vie certaines choses qu'elles n'ont pas besoin de savoir...

Il reprit après une hésitation:

--... et qui ne sont pas vraies.

Cile leva ses yeux d'enfant grave:

--Pas vraies?... Comment, pas vraies?... Ce que m'a dit la Sainte
n'est pas vrai?

--La Sainte a voulu t'effrayer, pour ta pénitence, ma chérie; mais
la vie est tout le contraire du tableau qu'elle t'en a fait. La
vie est belle... La vie est douce... La vie est bonne... Tout est
bonheur.

Et, de nouveau, il s'efforça de sourire.


L'enfant le regarda longtemps... puis elle le serra de toute sa
force, en tremblant de la tête aux pieds.



TABLE


    L'HOMME DE POURPRE                  1

    DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT         55

    UNE VOLUPTÉ NOUVELLE                73

    ESCALE EN RADE DE NEMOURS           107

    LA FAUSSE ESTHER                    123

    LA CONFESSION DE Mlle X             161

    L'AVENTURE EXTRAORDINAIRE DE MADAME
    ESQUOLLIER                          181

    UNE ASCENSION AU VENUSBERG          205

    LA PERSIENNE                        223

    L'IN-PLANO                          235


IMPRIMÉ

PAR

PHILIPPE RENOUARD

19, rue des Saints-Pères

PARIS





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Sanguines" ***

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