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Title: Les Liaisons dangereuses - Lettres recueillies dans une Société et publiées pour - l'instruction de quelques autres
Author: Laclos, Choderlos de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Liaisons dangereuses - Lettres recueillies dans une Société et publiées pour - l'instruction de quelques autres" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr and the Hathi Trust at
https://www.hathitrust.org/)



  Au lecteur.

  Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, l'édition
  de 1913. Les notes ont été renumérotées et placées directement
  après le paragraphe auquel elles se rapportent.

  Quelques erreurs typographiques évidentes ont été corrigées.
  La liste de ces corrections se trouve à la fin du texte.

  Enfin, quelques erreurs de ponctuation ont été tacitement
  corrigées.



                       LES LIAISONS DANGEREUSES

                                  OU

           LETTRES RECUEILLIES DANS UNE SOCIÉTÉ ET PUBLIÉES
                 POUR L'INSTRUCTION DE QUELQUES AUTRES



    _Il a été tiré de cet ouvrage_

    10 exemplaires sur Japon Impérial
    (1 à 10)

    25 exemplaires sur papier d'Arches
    (11 à 35)

    Droits de reproduction réservés
    pour tous pays, y compris la
    Suède, la Norvège et le Danemark.



    [Illustration: PL. 1
    _C. Monnet inv._
    _Palas sc._
    FRONTISPICE DE L'ÉDITION DE 1782]



                        LES MAITRES DE L'AMOUR

                                L'Œuvre
                                  de
                          Choderlos de Laclos

                       LES LIAISONS DANGEREUSES

                                  OU

           _Lettres recueillies dans une Société et publiées
                pour l'instruction de quelques autres_

              (Texte intégral d'après l'édition de 1782)

            Ouvrage orné de douze illustrations hors texte
     D'APRÈS LES GRAVURES DE FRAGONARD FILS, MONNET ET Mlle GÉRARD

                     (_Édition de Londres, 1796_)

                                 PARIS
                       BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
                       4, RUE DE FURSTENBERG, 4

                                MCMXIII



INTRODUCTION


La biographie de Pierre-Ambroise-François Choderlos de Laclos tient en
quelques lignes. Né à Amiens en 1741, admis dans l'armée à dix-huit
ans, capitaine du génie à trente-sept, il fut attaché à la maison du
duc d'Orléans en qualité de secrétaire des commandements. Puis nous le
retrouvons successivement secrétaire général de l'Administration des
hypothèques, général de brigade commandant l'artillerie de l'armée du
Rhin, enfin inspecteur général de l'artillerie de l'armée de Naples. Il
mourut à Tarente le 5 novembre 1803.

La physionomie de ce soldat-écrivain a été souvent esquissée; elle le
fut de fort bonne main par M. Ad. Van Bever, dans l'édition luxueuse
publiée en 1908.

La question de l'identification des personnages de son célèbre roman
est réglée aussi, ainsi que l'a établi M. Van Bever, par les souvenirs
d'Alexandre de Tilly et de Stendhal (_Vie de Henry Brulard_).

_Les Liaisons dangereuses_ ont été composées à Grenoble, alors que
l'auteur y était officier d'artillerie, et certains personnages de
la ville ont pu servir de modèles à l'auteur, mais des personnages
ignorés, oubliés, sans relief d'aucune sorte, tandis que les héros et
héroïnes de Laclos pourraient être accusés d'un relief trop puissant.

Allut, dissertant sur _Aloysia Sigea_ de Chorier, «le livre infâme
dont l'auteur était avocat au Parlement de Grenoble, le traducteur
aussi, et l'éditeur un de messieurs les gens du roi», déclare d'abord
que les mœurs de la magistrature et du barreau de Grenoble lui
inspirent quelque défiance. Il ajoute qu'un siècle plus tard, on voit
l'auteur d'un autre livre impudique choisir ses types de débauche et
de perversité dans cette même société, dont les devanciers avaient
applaudi à ce déplorable scandale ou contribué, par une tolérance
coupable, à l'œuvre de corruption froidement méditée par Chorier.

  «J'ai ouï raconter, dit enfin Allut, par M. G. de L... que
  Choderlos de Laclos avait donné à son père, officier, comme lui,
  dans un régiment d'artillerie alors en garnison à Grenoble, un
  exemplaire de son roman, sur les marges duquel il avait écrit de
  sa main le nom de chacun de ceux, hommes et femmes, qu'il avait
  mis en scène, et qui tous appartenaient aux plus hautes classes
  de la société dans cette ville. Les aventures et les orgies
  étaient connues; l'auteur n'avait eu qu'à les raconter sous des
  noms d'emprunt[1].»

    [1] P. Allut. _Aloysia Sigea et Nicolas Chorier_, Lyon, 1862, p. 61.

Ces lignes sévères, trop sévères, sont comme un écho des implacables
appréciations des contemporains de Laclos. Nous voudrions précisément
évoquer, par quelques citations, l'atmosphère de l'époque où les
Lettres furent publiées. Ce fut, on le sait, comme la bombe de
l'anarchiste éclatant dans un milieu tranquille, satisfait de tout son
inconscient dévergondage.

Dès le 15 avril 1782, Grimm se fait l'interprète de l'émotion publique:

  «_15 avril 1782._--Depuis plusieurs années, il n'a pas encore
  paru de roman dont le succès ait été aussi brillant que celui des
  _Liaisons dangereuses, ou Lettres recueillies dans une société,
  et publiées pour l'instruction de quelques autres_, par M. C***
  de L***, avec cette épigraphe: _J'ai vu les mœurs de mon temps,
  et j'ai publié ces Lettres_. M. C*** de L*** est M. Choderlos de
  Laclos, officier d'artillerie; il n'était connu jusqu'ici que par
  quelques pièces fugitives insérées dans l'_Almanach des Muses_,
  et plus particulièrement par une certaine _Épître à Margot_ qui
  manqua lui faire une tracasserie assez sérieuse à cause d'une
  allusion peu obligeante pour Mme la comtesse Du Barry, dont la
  faveur, alors au comble, voulait être respectée.

  «On a dit de M. Rétif de La Bretonne qu'il était _le Rousseau
  du ruisseau_. On serait tenté de dire que M. de La Clos est le
  Rétif de la bonne compagnie. Il n'y a point d'ouvrage, en effet,
  sans en excepter ceux de Crébillon et de tous ses imitateurs,
  où le désordre des principes et des mœurs de ce qu'on appelle
  la bonne compagnie et de ce qu'on ne peut guère se dispenser
  d'appeler ainsi, soit peint avec plus de naturel, de hardiesse et
  d'esprit: on ne s'étonnera donc point que peu de nouveautés aient
  été reçues avec autant d'empressement; il faut s'étonner encore
  moins de tout le mal que les femmes se croient obligées d'en
  dire; quelque plaisir que leur ait pu faire cette lecture, il n'a
  pas été exempt de chagrin: comment un homme qui les connaît si
  bien et qui garde si mal leur secret ne passerait-il pas pour un
  monstre? Mais, en le détestant, on le craint, on l'admire, on le
  fête; l'homme du jour et son historien, le modèle et le peintre
  sont traités à peu près de la même manière.

  «En disant que le comte de Valmont, l'un des principaux
  personnages du nouveau roman, parvient, à force d'intrigue et
  de séduction, à triompher de la vertu d'une nouvelle Clarisse,
  abuse en même temps de l'innocence d'une jeune personne, les
  sacrifie l'une et l'autre à l'amusement d'une courtisane et
  finit par les réduire toutes deux au désespoir, on pourrait
  bien faire soupçonner que c'est là, selon toute apparence, le
  héros de notre histoire. Eh bien! tout sublime qu'il est dans
  son genre, ce caractère n'est encore que très subordonné à celui
  de la marquise de Merteuil, qui l'inspire, qui le guide, qui le
  surpasse à tous égards et qui joint encore à tant de ressources
  celle de conserver la réputation de la femme du monde la plus
  vertueuse et la plus respectable. Valmont n'est, pour ainsi
  dire, que le ministre secret de ses plaisirs, de ses haines et
  de sa vengeance; c'est un vrai Lovelace en femme; et comme les
  femmes semblent destinées à exagérer toutes les qualités qu'elles
  prennent, bonnes ou mauvaises, celle-ci, pour ne point manquer à
  la vraisemblance, se montre aussi très supérieure à son rival.

  «On croit bien qu'après avoir présenté à ses lecteurs des
  personnages si vicieux, si coupables, l'auteur n'a pas osé se
  dispenser d'en faire justice; aussi l'a-t-il fait. M. de Valmont
  et Mme de Merteuil finissent par se brouiller, un peu légèrement,
  à la vérité, mais des personnes de ce mérite sont très capables
  de se brouiller ainsi. M. de Valmont est tué par l'ami qu'il a
  trahi; la conduite de Mme de Merteuil est enfin démasquée; pour
  que sa punition soit encore plus effrayante, on lui donne la
  petite vérole, qui la défigure affreusement; elle y perd même un
  œil, et, pour exprimer combien cet accident l'a rendue hideuse,
  on fait dire au marquis de *** que _la maladie l'a retournée et
  qu'à présent son âme est sur sa figure_, etc.

  «Toutes les circonstances de ce dénoûment, assez brusquement
  amenées, n'occupent guère que quatre ou cinq pages; en
  conscience, peut-on présumer que ce soit assez de morale pour
  détruire le poison répandu dans quatre volumes de séduction, où
  l'art de corrompre et de tromper se trouve développé avec tout
  le charme que peuvent lui prêter les grâces de l'esprit et de
  l'imagination, l'ivresse du plaisir et le jeu très entraînant
  d'une intrigue aussi facile qu'ingénieuse? Quelque mauvaise
  opinion qu'on puisse avoir de la société en général et de celle
  de Paris en particulier, on y rencontrerait, je pense, peu de
  liaisons aussi dangereuses, pour une jeune personne, que la
  lecture des _Liaisons dangereuses_ de M. de La Clos. Ce n'est
  pas qu'on prétende l'accuser ici, comme l'ont fait quelques
  personnes, d'avoir imaginé à plaisir des caractères tellement
  monstrueux qu'ils ne peuvent jamais avoir existé: on cite plus
  d'une société qui a pu lui en fournir l'idée; mais, en peintre
  habile, il a cédé à l'attrait d'embellir ses modèles pour les
  rendre plus piquants, et c'est par là même que la peinture qu'il
  en fait est devenue bien plus propre à séduire ses lecteurs qu'à
  les corriger.

  «Un des reproches qu'on a fait le plus généralement à M. de La
  Clos, c'est de n'avoir pas donné aux méchancetés qu'il fait faire
  à ses héros un motif assez puissant pour en rendre au moins le
  projet plus vraisemblable. Le motif qui les fait concevoir est,
  en effet, assez frivole; c'est pour punir le comte de Gercourt
  de l'avoir quittée pour je ne sais quelle intendante que Mme de
  Merteuil emploie toutes les ressources de son esprit et toute
  l'adresse de son ami à perdre la jeune personne qu'il doit
  épouser. «Prouvons-lui, dit-elle à Valmont, qu'il n'est qu'un
  sot; il le sera sans doute un jour; ce n'est pas là ce qui
  m'embarrasse, mais le plaisant serait qu'il débutât par là...»
  Et c'est là l'objet important de tant d'intrigues, de tant de
  perfidies.

  «On peut douter si Valmont est amoureux de l'aimable présidente
  de Tourvel; en employant, pour la séduire, tout l'artifice
  imaginable, il semble qu'il n'ait d'autre but que celui d'assurer
  au vice l'espèce d'avantage qu'il peut usurper quelques moments
  sur la vertu même la plus pure. Mais ne pourrait-on pas faire
  le même reproche au caractère que Richardson donne à Lovelace?
  Lovelace est-il vraiment amoureux de Clarisse? Comme Valmont, il
  ne cherche _que le charme des longs combats et les détails d'une
  pénible défaite_.

  «Ce n'est pas sans quelque regret qu'on se permet d'en convenir;
  mais l'expérience le prouve trop bien tous les jours: à en juger
  par la conduite de beaucoup de gens, il faut bien que le vice
  ait ses plaisirs comme la vertu; et ce qui constitue décidément
  le caractère du méchant comme celui de l'homme vertueux, c'est
  de l'être sans aucun objet d'utilité personnelle et pour le seul
  plaisir de l'être. La société donne aux hommes tant de besoins,
  tant d'espèces d'amour-propre à contenter, elle leur laisse tant
  d'inquiétude, tant d'activité dont on ne sait le plus souvent que
  faire! Si la bonne compagnie offre assez de gens aimables qui
  ne trouvent que dans la tracasserie et dans les méchancetés de
  quoi occuper le vide de leur cœur, l'inutilité de leur existence,
  pourquoi refuser à Mme de Merteuil, au vicomte de Valmont
  l'honneur d'avoir été de ce nombre?

  «Pour avoir une juste idée de tout le talent qu'on ne peut
  s'empêcher de reconnaître dans l'ouvrage de M. de La Clos,
  il faut le lire d'un bout à l'autre; il n'y en a pas moins
  dans l'ensemble que dans les détails. Les caractères y sont
  parfaitement soutenus; la naïveté de la petite de Volanges est
  un peu bête, mais elle n'en est que plus vraie, et ce personnage
  contraste aussi heureusement avec l'esprit de Mme de Merteuil
  que les vices de celle-ci avec la vertu romanesque de Mme de
  Tourvel. L'extrême sécurité de Mme de Volanges sur la conduite
  de sa fille est peut-être ce qu'il y a de moins vraisemblable
  dans tout l'ouvrage; elle est justifiée cependant autant qu'elle
  peut l'être et par l'adresse de Mme de Merteuil et par cette
  confiance qu'une femme dont la vie fut toujours irréprochable
  prend si naturellement dans tout ce qui l'entoure. On peut croire
  sans peine que la fille d'une Mme de Merteuil serait, à coup sûr,
  mieux gardée que ne l'est la petite de Volanges; l'expérience du
  vice a, sur ce point, de grands avantages sur les habitudes de la
  vertu.

  «Parmi les épisodes qui enrichissent cette ingénieuse production,
  on ne peut se refuser au plaisir de citer celui de la fameuse
  aventure des Inséparables, dans laquelle le joli Prévan, après
  avoir triomphé glorieusement, dans la même nuit, de trois jeunes
  beautés, oblige le lendemain leurs amants à lui pardonner cette
  triple trahison, et à se croire ses meilleurs amis. L'aventure
  de Mme de Merteuil avec ce même Prévan est peut-être encore plus
  piquante. Son ami Valmont l'exhorte à s'en défier: «S'il peut
  gagner seulement une apparence, lui dit-il, il se vantera et
  tout sera dit; les sots y croiront, les méchants auront l'air
  d'y croire; quelles seront vos ressources...» Mme de Merteuil
  lui répond: «Quant à Prévan, je veux l'avoir, et je l'aurai; il
  veut le dire, et il ne le dira pas, en deux mots, voilà notre
  roman...» Et ce roman n'en est pas un; car Mme de Merteuil tient
  parole.

  «Il n'y a pas moins de variété dans le style de ces lettres
  qu'il n'y en a dans les différents caractères des personnages
  que l'auteur fait paraître sur la scène. La lettre du vicomte à
  son chasseur et la réponse de celui-ci ne sont pas au-dessous
  de celles de Lovelace et de son Joseph Leman; cependant elles
  n'ont d'autre rapport ensemble que celui d'être également vraies,
  également originales[2].»

    [2] _Correspondance littéraire, philosophique et critique_,
    par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., publiée par Maurice
    Tourneux. Paris, 1880, t. XIII, pp. 107 et suiv.


Voici maintenant les notes, au jour le jour, de Bachaumont:

  «_19 avril 1782._--Le livre à la mode aujourd'hui, c'est-à-dire
  celui qui fait la matière des conversations, est un roman
  intitulé _Les Liaisons dangereuses_, en quatre petits volumes.
  Il est attribué à M. de Laclos; officier d'artillerie, auteur de
  quelques opuscules en prose et en vers, et surtout de la fameuse
  _Épître à Margot_, qui parut en 1773, qu'on attribua à M. Dorat,
  et où la comtesse Dubarry était désignée sensiblement, ce qui
  obligeait le poète de garder l'anonymat.

  «Dans son dernier ouvrage, très noir, qu'on dit un tissu
  d'horreurs et d'infamies, on lui reproche d'avoir fait aussi ses
  héros trop ressemblants; on assure, d'ailleurs, qu'il est plein
  d'intérêt et bien écrit.»


Bien que nous semblions nous éloigner de notre sujet, nous croyons
devoir citer cette fameuse _Épître à Margot_, tant de fois reprochée à
M. de Laclos:

        ÉPITRE A MARGOT

        Pourquoi craindrais-je de le dire?
        C'est Margot qui fixe mon goût:
        Oui, Margot: cela vous fait rire...
        Que fait le nom? la chose est tout.
        Je sais que son humble naissance
        N'offre point à l'orgueil flatté,
        La chimérique jouissance
        Dont s'enivre la vanité;
        Que née au sein de l'indigence,
        Jamais un éclat fastueux,
        Sous le voile de l'opulence,
        N'a pu dérober ses aïeux;
        Que sans esprit, sans connaissance,
        A ces discours fastidieux
        Succède un stupide silence:
        Mais Margot a de si beaux yeux,
        Qu'un seul de ses regards vaut mieux
        Que fortune, esprit et naissance.
        Quoi! dans ce monde singulier,
        Triste jouet d'une chimère,
        Pour apprendre qui doit me plaire,
        Irai-je consulter d'Hozier?
        Non, l'aimable enfant de Cythère
        Craint peu de se mésallier.
        Souvent par l'amoureux mystère,
        Ce dieu, dans ses goûts roturiers,
        Donne le pas à la bergère,
        En dépit des seize quartiers.
        Et qui sait ce qu'à ma maîtresse
        Garde l'avenir incertain?
        Margot encor dans sa jeunesse
        N'est qu'à sa première faiblesse,
        Laissez-la devenir _catin_;
        Bientôt, peut-être, le destin
        La fera marquise ou comtesse.
        Joli minois, cœur libertin,
        Font bien des titres de noblesse.
        Margot est pauvre, j'en conviens;
        Qu'a-t-elle besoin de richesse?
        Doux appas, et vive tendresse,
        Ne sont-ce pas d'assez grands biens?
        Ne sait-on pas que toute belle
        Porte son trésor avec elle?
        Doux trésor, objet des désirs
        De l'étourdi, comme du sage,
        Où la nature, d'âge en âge,
        A su conserver nos plaisirs.
        Des autres biens qu'a-t-elle à faire?
        Source de peine et d'embarras,
        Qui veut en jouir les altère,
        Qui les garde n'en jouit pas.

        De son temps faire un bon usage,
        Voilà la richesse du sage,
        Et celle dont Margot fait cas.
        Margot, en ménagère habile,
        Mêlant l'agréable à l'utile,
        Peut aisément suffire à tout.
        Le travail est fort de son goût;
        Toute la journée elle file,
        Et toute la nuit elle... coud.
        Ainsi, malgré l'erreur commune,
        Margot me prouve, chaque jour,
        Que, sans naissance et sa fortune,
        On peut être heureux en amour.

        Reste l'esprit: j'entends d'avance
        Nos beaux diseurs, docteurs subtils
        Se récrier. Quoi, diront-ils,
        Point d'esprit! Quelle jouissance!
        Que deviendront les doux propos,
        Les bons contes, les jeux de mots,
        Dont un amant, avec adresse,
        Se sert auprès de sa maîtresse,
        Pour charmer l'ennui du repos!
        Si l'on est réduit à se taire,
        Quand tout est fait, que peut-on faire?
        Ah! les beaux esprits ne sont pas
        Grands docteurs dans cette science.
        Mais voyez le bel embarras,
        Quand tout est fait on recommence,
        Et même sans recommencer,
        Il est un plaisir plus facile,
        Et que l'on goûte sans penser.
        C'est le sommeil, repos utile
        Et pour les sens et pour le cœur,
        Et préférable à la langueur.
        De cette tendresse importune
        Qui, n'abondant qu'en beaux discours,
        Jure cent fois d'aimer toujours,
        Et ne le pense jamais une.

        O toi, dont je porte les fers,
        Doux objet d'un tendre délire,
        Le temps que j'emploie à t'écrire
        Est sans doute un temps que je perds.
        Jamais tu ne liras ces vers,
        Margot, car tu ne sais pas lire.
        Mais pardonne un ancien travers:
        De penser la triste habitude
        M'obsède encore, malgré moi,
        Et je fais mon unique étude
        Au moins de ne penser qu'à toi.
        A mes côtés viens prendre place,
        Le plaisir attend ton retour.
        Viens; et je troque, dans ce jour,
        Les lauriers ingrats du Parnasse
        Contre les myrtes de l'amour[3].

    [3] L'_Épître à Margot_ fut publiée intégralement dans _Les
    Fastes de Louis XV_. Villefranche, chez la veuve Liberté, 1782.
    Seconde partie, pp. 732 et suiv.


Reprenons les notes des _Mémoires secrets_:

  «_14 mai 1782._--Le roman des _Liaisons dangereuses_ a produit
  tant de tentations, par les allusions qu'on a prétendu y
  saisir, par la méchanceté avec laquelle chaque lecteur faisait
  l'application des portraits qui s'y trouvent à des personnes
  connues, il en a résulté enfin une clef générale, qui embrasse
  tant de héros et d'héroïnes de société, que la police en a arrêté
  le débit et a fait défendre aux endroits publics où on le lisait,
  de le mettre désormais sur leur catalogue.

  «L'auteur est fils d'un M. Choderlos, premier commis d'un
  intendant des finances, il a déjà éprouvé beaucoup de chagrin de
  la publicité de son ouvrage. Parce qu'il a peint des monstres, on
  veut qu'il en soit un, _fænum habet in cornu, longe fuge_. Il est
  allé à son régiment travailler à une justification.»

  «_28 mai 1782._--_Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies
  dans une société et publiées pour l'instruction de quelques
  autres_, par M. C... de L...

  «Tel est le titre du nouveau roman qui fait tant de bruit
  aujourd'hui et qu'on prétend devoir marquer dans ce siècle; il
  est en quatre parties formant quatre petits volumes.

  «Il est précédé d'un _Avertissement de l'éditeur_, persiflage, où
  prévenant les allusions qu'on pourrait trouver dans cet ouvrage,
  il donne à entendre que ce n'est qu'un roman, un roman gauche
  même, en ce qu'on y a peint des mœurs corrompues et dépravées,
  qui ne peuvent être de ce siècle de philosophie, où les hommes
  sont si honnêtes et les femmes si modestes et si réservées.

  «Suit une _Préface du rédacteur_, qui rend compte de la manière
  dont il a été chargé de publier cette correspondance. Il annonce
  en avoir élagué beaucoup de lettres et réservé seulement celles
  nécessaires, soit à l'intelligence des évènements, soit au
  développement des caractères. Quant au style, on a désiré que,
  malgré ses incorrections et ses fautes, il le laissât tel qu'il
  était, afin de conserver surtout la diversité des styles qui en
  fait un des principaux mérites.»

  «_13 juin 1782._--_Les Liaisons dangereuses_ remplissent
  parfaitement leur titre, et, malgré la réclamation générale
  élevée contre, on doit regarder ce roman comme très utile,
  puisque le vice, après avoir triomphé durant tout le cours de
  l'histoire, finit par être puni cruellement.

  «Il y a certainement beaucoup d'art dans l'ouvrage, à ne
  l'examiner que du côté de la fabrique, et si le principal héros
  n'est pas aussi vigoureusement peint encore que le Lovelace
  de Clarisse, il a des teintes propres, plus adaptées à nos
  mœurs actuelles; c'est un vrai _roué_ du jour; d'ailleurs il
  est secondé par une femme non moins unique dans son genre
  et dont l'auteur n'a point de modèle; c'est une création de
  son imagination. Tous les autres personnages sont également
  variés; et un mérite fort rare dans ces sortes de romans en
  lettres, c'est que, malgré la multiplicité des interlocuteurs
  de tout sexe, de tout rang, de tout genre, de toute morale et
  d'éducation, chacun a son style particulier très distinct.

  «Ce livre doit faire infiniment d'honneur au romancier, qui
  marche dignement sur les traces de M. de Crébillon le fils[4]».

    [4] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République
    des lettres en France depuis 1772 jusqu'à nos jours, ou Journal
    d'un observateur._ A Londres, chez John Adamson, 1777 et suiv.,
    tome XX.


Voici enfin quelques documents que nous extrayons du dossier donné à la
Bibliothèque Nationale par Mme Charles de Laclos, en 1849. Les lettres
ci-dessous se trouvent manuscrites dans les feuilles précédant le texte
du roman épistolaire. C'est une partie de la correspondance que Laclos
échangea, à propos de son livre, avec Mme Riccoboni, avec laquelle il
eut l'occasion de collaborer au théâtre.

Il est facile de voir combien les moralistes outrés, les débauchés
révoltés menèrent une campagne violente contre l'ouvrage et l'auteur.

  «Je ne suis pas surprise qu'un fils de M. de Choderlos écrive
  bien, l'esprit est héréditaire dans sa famille; mais je ne puis
  le féliciter d'employer ses talents, sa facilité, les grâces
  de son style à donner aux étrangers une idée si révoltante des
  mœurs de sa nation et du goût de ses compatriotes. Un écrivain
  distingué comme M. de la Clos, doit avoir deux objets en se
  faisant imprimer, celui de plaire, et celui d'être utile; en
  remplir un, ce n'est pas assez pour un homme honnête. On n'a pas
  besoin de se mettre en garde contre des caractères qui ne peuvent
  exister, et j'invite M. de la Clos à ne jamais orner le vice des
  agréments qu'il a prêtés à Mme de Merteuil.»


La réponse de Laclos ne figure pas dans le dossier. Suit aussitôt une
seconde lettre de Mme Riccoboni:

  «Vous êtes bien généreux, monsieur, de répondre par des
  compliments si polis, si flatteurs, si spirituellement exprimés,
  à la liberté que j'ai osé prendre d'attaquer le fond d'un
  ouvrage, dont le style et les détails méritent tant de louanges.
  Vous me feriez un tort véritable en m'attribuant la partialité
  d'un auteur. Je le suis de si peu de choses qu'en lisant un livre
  nouveau je me trouverais bien injuste et bien sotte si je le
  comparais aux bagatelles sorties de ma plume et croyais mes idées
  propres à guider celles des autres. C'est en qualité de femme,
  monsieur, de Française, de patriote zélée pour l'honneur de ma
  nation, que j'ai senti mon cœur blessé du caractère de Mme de
  Merteuil. Si comme vous l'assurez, ce caractère affreux existe,
  je m'applaudis d'avoir passé mes jours dans un petit cercle, et
  je plains ceux qui étendent assez leurs connaissances pour se
  rencontrer avec de pareils monstres.

  «Recevez mes sincères remerciements, monsieur, de l'agréable
  présent que vous avez bien voulu me faire. Tout Paris s'empresse
  à vous lire, tout Paris s'entretient de vous. Si c'est un bonheur
  d'occuper les habitants de cette immense capitale, jouissez de
  ce plaisir, personne n'a pu le goûter autant que vous. J'ai
  l'honneur d'être, monsieur, avec tous les sentiments qui vous
  sont dûs,

  «Votre très humble et très obéissante servante.

  «RICCOBONI.
  «_14 avril 1782._»


  «Me croire dispensée de vous répondre, monsieur, et me donner
  votre adresse, c'est au moins une petite contradiction. On vous
  aura dit que j'étais farouche? Je le suis en effet, mais l'antre
  où je me cache ne m'a pas rendue tout à fait impolie, et je
  reconnaîtrais mal la bonne opinion que vous daignez avoir de
  mon caractère si je paraissais insensible aux égards dont vous
  m'honorez. Une de vos expressions me semble assez singulière. Un
  militaire mettre au rang de ses _privations_ la négligence d'une
  femme dont il a pu entendre parler à sa grand'mère! Cela ne vous
  fait-il pas rire, monsieur?

  «Vous avez la fantaisie de me persuader, même de me convaincre
  par vos raisonnements, qu'un livre, où brille votre esprit,
  est le résultat de vos remarques et non l'ouvrage de votre
  imagination. N'est-ce pas là votre idée? En le supposant, toutes
  les campagnes n'offrent point l'aspect d'un joli paysage, et
  c'est au peintre à choisir les vues qu'il dessine. Oui, sans
  doute, monsieur, on a montré avant vous des monstres détestables,
  mais leur vice est puni par les lois. Tartuffe, que vous chargez
  à tort d'un désir incestueux, est un voleur adroit, mis à la
  fin de la pièce entre les mains de la justice. Molière a dû
  rassembler des traits frappants sur ce personnage, le théâtre
  exigeant une action vive et pressée. Votre second exemple,
  Lovelace, est un être de raison. La passion vraiment forte,
  vraiment tendre que Richardson lui donne pour Clarisse le met
  absolument hors de la nature. Votre libertin, indifférent et
  vain, s'en rapproche bien davantage, il trompe, il trahit de
  sang-froid, ce qu'un homme amoureux ne saurait faire.

  «Malgré tout votre esprit, malgré toute votre adresse à justifier
  vos intentions, on vous reprochera toujours, monsieur, de
  présenter à vos lecteurs une vile créature, appliquée dès sa
  première jeunesse à se former au vice, à se faire des principes
  de noirceur, à se composer un masque pour cacher à tous les
  regards le dessein d'adopter les mœurs d'une de ces malheureuses
  que la misère réduit à vivre de leur infamie. Tant de dépravation
  irrite et n'instruit pas. On s'écrie à chaque page: «Cela n'est
  point, cela ne saurait être!» L'exagération ôte au précepte la
  force propre à corriger. Un prédicateur emporté, fanatique,
  en damnant son auditoire, n'excite pas la moindre réflexion
  salutaire: il en a trop dit, on ne le croit pas, ce sont les
  vérités douces et simples qui s'insinuent aisément dans le cœur;
  on ne peut se défendre d'en être touché parce qu'elles parlent
  à l'âme et l'ouvrent au sentiment dont on veut la pénétrer.
  Un homme extrêmement pervers est aussi rare dans la société
  qu'un homme extrêmement vertueux. On n'a pas besoin de prévenir
  contre les crimes, tout le monde en conçoit de l'horreur, mais
  des règles de conduite seront toujours nécessaires, et ce sera
  toujours un mérite d'en donner. Vous avez tant de facilité,
  monsieur, un style si aimable, pourquoi ne pas les employer à
  présenter des caractères que l'on désire d'imiter? Vous prétendez
  aimer les femmes? Faites-les donc taire, apaisez leurs cris
  et calmez leur colère. Vous ne savez pas, monsieur, combien
  vous regretterez un jour leur amitié; elle est si douce, elle
  devient si agréable à votre sexe, quand ses passions amorties
  lui permettent de ne plus les regarder comme l'objet de son
  amusement. Les hommes s'estiment, se servent, s'obligent même;
  mais sont-ils capables de ces attentions délicates, de ces petits
  soins, de ces complaisances continuelles et consolantes, dont
  l'amitié des femmes fait seule goûter les charmes. Changez de
  système, monsieur, ou vous vivrez chargé de la malédiction de
  la moitié du monde, excepté de la mienne pourtant, car je vous
  pardonne de tout mon cœur et je vous excuserai même autant que
  je le pourrai, sans me faire arracher les yeux. J'ai l'honneur
  d'être, monsieur,

  «Votre très humble et très obéissante servante,
  «RICCOBONI.
  «_Vendredi 19 avril 1782._»


  «Vous croire dispensée de me répondre, madame, et vous donner mon
  adresse, c'est en effet une petite contradiction, mais désirer
  de recevoir de vos lettres et ne vous pas donner le moyen de
  me les faire parvenir en eût été une autre. Forcé de choisir,
  j'ai préféré, je l'avoue, le parti de mes désirs à celui de mes
  craintes; ce que je ne voulais pas devoir à mon indiscrétion,
  j'espérais l'obtenir de votre politesse, et il est si difficile
  de s'arrêter dans ses désirs, que je souhaite actuellement
  mériter qu'au moins par la suite, votre politesse ne soit plus
  le seul motif de votre correspondance. Je m'attends encore que
  cet espoir sera déçu, cependant si je connaissais quelques moyens
  pour qu'il ne le fût pas, je n'en négligerais aucun. C'est
  toujours même conduite, comme vous voyez; et que ce soit votre
  faute ou la mienne, j'ai bien peur de ne me pas corriger; je ne
  peux pas même gagner sur moi de ne pas trouver une _privation_
  dans votre silence! et cependant je me rappelle fort bien
  d'avoir entendu, comme vous dites, madame, parler de vous à ma
  grand'mère; j'en parle même encore tous les jours avec mon père,
  qui n'est plus jeune, et pour tout dire, je ne le suis plus
  moi-même, mais nos petits-neveux parleront aussi de vous à leur
  tour, et si après vous avoir lue, ils ne regardaient pas comme
  une privation de ne plus avoir à vous lire, j'estimerais bien
  peu le goût de la postérité. Je vous pardonne de me trouver des
  torts pour le plaisir que je trouve à m'en justifier; il n'en est
  pas de même de ceux que vous trouvez à mon ouvrage, une longue
  justification est si près d'être une justification ennuyeuse,
  qu'il ne faut pas moins que le cas infini que je fais de votre
  suffrage, pour me donner le courage de revenir sur ces objets.

  «Je conviens avec vous, madame, que _toutes les campagnes
  n'offrent point l'aspect d'un joli paysage_, et que _c'est au
  peintre à choisir les vues qu'il dessine_; mais si quelques-unes
  vous plaisent par le choix des sites riants, rejetterons-nous
  entièrement ceux qui préfèrent pour leurs tableaux les rochers,
  les précipices, les gouffres et les volcans? et la paisible
  habitante de Paris sera-t-elle autorisée à reprocher au peintre
  du Vésuve de calomnier la nature? Mais quoi! le même pinceau ne
  peut-il pas s'exercer tour à tour dans les deux genres? Si je
  m'en souviens bien, Vernet fit son tableau de la tempête avant
  celui du calme, et l'un n'a pas nui à l'autre.

  «Ce n'est pas que pour mon compte, je m'engage à courir l'autre
  carrière. Hé! qui osera se croire le talent nécessaire pour
  peindre les femmes dans tous leurs avantages! pour rendre, comme
  en lisant, et leurs forces et leurs grâces, et leur courage et
  même leurs faiblesses! toutes les vertus embellies, jusqu'aux
  défauts devenus séduisants! la raison sans raisonnements,
  l'esprit sans prétention! l'abandon de la tendresse et la réserve
  de la modestie; la solidité de l'âge mûr et l'enjouement folâtre
  de l'enfance! Que sais-je... mais surtout comment ne pas laisser
  là le tableau, pour courir après le modèle? Rousseau osa fixer
  Julie; il essaya de la peindre, il porta l'enthousiasme jusqu'au
  délire, et vingt fois cependant il resta en dessous de son sujet.

  «Sans doute une femme, née avec une belle âme, un cœur sensible
  et un esprit délicat, peut répandre sur le portrait qu'elle
  trace une partie du charme qu'elle possède; elle jouit dans son
  travail d'une paisible facilité; elle ne fait en quelque sorte
  que donner une contre-épreuve d'elle-même; mais quel homme assez
  froid, peut faire une étude tranquille d'un modèle enchanteur?
  Quelle main ne sera pas tremblante? Quels yeux ne seront point
  troublés?... et si cet homme impassible existe, il ne fera qu'une
  image imparfaite; dans son tableau sans vie et sans chaleur, je
  ne retrouverai plus la femme qu'il faut aimer, celle-là ne peut
  se reconnaître qu'aux transports qu'elle excite; et celui qui les
  ressent s'occupe-t-il à la peindre.

  «Vous voyez, madame, combien je suis loin encore _de faire taire
  les femmes, d'apaiser leurs cris et de calmer leur colère_.
  Heureusement, j'avais déjà quelques-unes d'elles pour amies
  et _mon criminel ouvrage_ ne m'a point encore attiré _leur
  malédiction_. Je me rappelle à ce sujet un mot de Julie, qui
  disait en parlant de Dieu: «Les réprouvés, dit-on, le haïssent,
  il faudrait donc qu'il m'empêchât de l'aimer». J'ose dire comme
  elle, je mets trop de prix à l'amitié des femmes, pour ne pas
  espérer de la conserver par titre même de noblesse encore. Pour
  vous, madame, il y aurait sûrement de l'indiscrétion à vous
  demander plus que de l'indulgence... Je sens qu'il faut m'arrêter
  ici pour ne pas tomber encore dans une petite contradiction.

  «Cette longue lettre ne répond, comme vous voyez, qu'à une partie
  de la vôtre, et je n'ai même dit encore qu'une partie de mes
  raisons sur les objets dont j'ai parlé. Si vous craignez un
  second volume, il sera nécessaire que vous me le fassiez savoir
  bientôt.

  «J'ai l'honneur d'être, etc...»


  «Cette lettre n'est, madame, que la continuation de celle que
  j'ai eu l'honneur de vous écrire il y a quelques jours, il me
  semble que votre silence me donne le droit de poursuivre, et j'en
  profite pour éclaircir les objets qui me restent à traiter avec
  vous.

  «Je n'ai point prétendu charger Tartuffe d'un désir incestueux;
  si je n'ai pas désigné Marianne par le mot de cette fille, c'est
  qu'écrivant sur un sujet si connu, j'étais assuré d'être entendu;
  c'est de plus que je ne prétendais pas apprécier le péché,
  mais seulement le procédé. Or l'action considérée sous cette
  face, et relativement à Orgon, me paraît absolument la même,
  il n'en est pas moins vrai que l'expression n'est pas exacte;
  et j'aurais dû dire, de _séduire la faveur de l'homme dont il
  épousait la fille_. Je me permets à mon tour une observation
  sur ce que vous me dites de cette pièce; c'est que Tartuffe
  n'est point puni _par les lois_, mais par l'autorité. Je fais
  cette remarque, parce qu'il me semble que le droit du moraliste,
  soit dramatique soit romancier, ne commence qu'où les lois se
  taisent. Molière lui-même m'a paru si bien être de son avis,
  qu'il a pris soin de mettre à l'abri des atteintes de la loi,
  jusqu'à la donation irrégulière d'Orgon à Tartuffe. C'est qu'en
  effet les hommes une fois rassemblés en société, n'ont droit de
  se faire justice que des délits que le gouvernement ne s'est pas
  chargé de punir. Cette justice du public est le ridicule pour les
  défauts et l'indignation pour les vices. La punition de Tartuffe
  n'est elle-même qu'une suite de l'indignation du prince, et le
  châtiment est motivé sur d'autres actions que celles qui se sont
  passées durant le cours de la pièce.

  «Mais combien cette salutaire indignation publique n'est-elle
  pas utile à réveiller sur les vices en faveur desquels elle
  semble se relâcher! C'est ce que j'ai voulu faire. Mme de M...
  et V... excitent, dans ce moment, une clameur générale, mais
  rappelez-vous les événements de nos jours, et vous retrouverez
  une foule de traits semblables, dont les héros des deux sexes ne
  sont ou n'ont été que mieux accueillis et plus honorés; j'ajoute
  même que je me suis particulièrement privé de quelques traits qui
  manquent à mon caractère, par la seule raison qu'ils étaient trop
  récents et trop connus, et que l'honnête homme en diffamant le
  vice, répugne cependant à diffamer les vicieux.

  «Les mœurs que j'ai peintes ne sont pourtant pas, madame, celles
  de _ces malheureux que la misère réduit à vivre de leur infamie_;
  mais ce sont celles de ces femmes plus viles encore qui savent
  calculer ce que le rang ou la fortune leur permettent d'ajouter à
  un vice infâme, et qui en redoublent le danger par la profanation
  de l'esprit et des grâces. Le tableau en est attristant, je
  l'avoue, mais il est vrai, et le mérite que je reconnais à
  travers des _sentiments qu'on désire d'imiter_, n'empêche pas,
  je crois, qu'il ne soit utile de peindre ceux dont on doit se
  défendre.

  «Je ne finirai pas cette lettre sans vous remercier, madame, de
  l'honnêteté avec laquelle vous avez combattu mon avis, et même
  encore de la complaisance que vous avez eue de la combattre;
  et je me félicite d'avoir fixé un moment sur moi l'attention
  volage du public. C'est particulièrement par l'occasion que j'ai
  trouvé de faire parvenir jusqu'à vous et de pouvoir vous adresser
  moi-même, l'assurance et l'hommage des sentiments d'estime et de
  respect que je vous ai voués pour la vie.

  «J'ai l'honneur d'être, etc.»


  «Avec de l'esprit, de l'éloquence et de l'obstination on a
  souvent raison, monsieur, ou du moins on réduit au silence
  les personnes qui n'aiment ni à disserter, ni à soutenir leur
  opinion avec trop de chaleur. Permettez-moi donc de terminer
  une dispute dont nos derniers neveux ne verraient pas la fin si
  elle continuait. Le brillant succès de votre livre doit vous
  faire oublier ma légère censure; parmi tant de suffrages, à quoi
  vous servirait celui d'une cénobite ignorée? Il n'ajouterait
  point à votre gloire. Dire ce que je ne pense pas me paraît une
  trahison, et je vous tromperais en feignant de me rendre à vos
  sentiments. Ainsi, monsieur, après un volume de lettres, nous
  nous retrouverions toujours au point d'où nous sommes partis.

  «J'ai l'honneur d'être votre très humble et obéissante servante,
  «RICCOBONI[5].
  «_Ce vendredi._»

    [5] Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, n° 12845,
    folios 13, 15, 26 à 31.


Pour contrebalancer des témoignages aussi manifestement partiaux, nous
ne connaissons pas de pages plus précises et plus suggestives que
celles consacrées par les frères de Goncourt à l'œuvre de Laclos.

  «A mesure que le siècle vieillit, qu'il accomplit son caractère,
  qu'il creuse ses passions, qu'il raffine ses appétits, qu'il
  s'endurcit et se confine dans la sécheresse et la sensualité de
  tête, il cherche plus résolument de ce côté l'assouvissement de
  je ne sais quels sens dépravés et qui ne se plaisent qu'au mal.
  La méchanceté, qui était l'assaisonnement, devient le génie de
  l'amour. Les «noirceurs» passent de mode, et la «scélératesse»
  éclate. Il se glisse dans les relations d'hommes à femmes quelque
  chose comme une politique impitoyable, comme un système réglé
  de perdition. La corruption devient un art égal en cruautés,
  en manques de foi, en trahisons, à l'art des tyrannies. Le
  machiavélisme entre dans la galanterie, et il la domine et la
  gouverne. C'est l'heure où Laclos écrit d'après nature ses
  _Liaisons dangereuses_, ce livre admirable et exécrable, qui est
  à la morale amoureuse de la France du XVIIIe siècle ce
  qu'est le traité du _Prince_ à la morale politique de l'Italie du
  XVIe.

  «Aux heures troubles qui précèdent la Révolution, au milieu
  de cette société traversée et pénétrée jusqu'au plus profond
  de l'âme, par le malaise d'un orage flottant et menaçant, on
  voit apparaître, pour remplacer les petits maîtres sémillants
  et impertinents de Crébillon fils, les grands maîtres de la
  perversité, les roués accomplis, les têtes fortes de l'immoralité
  théorique et pratique. Ces hommes sont sans entrailles, sans
  remords, sans faiblesse. Ils ont l'amabilité, l'impudence,
  l'hypocrisie, la force, la patience, la suite des résolutions,
  la constance de la volonté, la fécondité d'imagination. Ils
  connaissent la puissance de l'occasion, le bon effet d'un acte
  de vertu ou de bienfaisance bien placé, l'usage des femmes de
  chambre, des valets, du scandale, toutes les armes déloyales. Ils
  ont calculé de sang-froid tout ce qu'un homme peut se permettre
  «d'horreurs», et ils ne reculent devant rien. Ne pouvant prendre
  d'assaut, dans un secrétaire, le secret d'un cœur de femme, ils
  se prennent à regretter que le talent d'un filou n'entre pas
  dans l'éducation d'un homme qui se mêle d'intrigues. Leur grand
  principe est de ne jamais finir une aventure avant d'avoir en
  main de quoi déshonorer la femme: ils ne séduisent que pour
  perdre, ils ne trompent que pour corrompre. Leur joie, leur
  bonheur, c'est de faire «expirer la vertu d'une femme dans une
  lente agonie et de la fixer sur ce spectacle», et ils s'arrêtent
  à moitié de leur victoire, pour faire arrêter celle qu'ils
  ont attaquée, à chaque degré, à chaque station de la honte,
  du désespoir, lui faire savourer à loisir le sentiment de sa
  défaite, et la conduire à la chute assez doucement, pour que le
  remords la suive pas à pas. Leur passe-temps, leur distraction,
  dont ils rougissent presque, tant elle leur a peu coûté, est de
  subjuguer par l'autorité une jeune fille, une enfant, d'emporter
  son honneur en badinant, de la dépraver par désœuvrement; et
  c'est pour eux comme une malice de faire rire cette fille des
  ridicules de sa mère, de sa mère couchée à côté et qu'une cloison
  sépare de la honte et des risées de son sang! Le XVIIIe
  siècle a marqué là, à ce dernier trait, les dernières limites de
  l'imagination dans l'ordre de la férocité morale.

  «La femme égala l'homme, si elle ne le dépassa, dans ce
  libertinage de la méchanceté galante. Elle révéla un type nouveau
  où toutes les adresses, tous les dons, toutes les finesses,
  toutes les sortes d'esprit de son sexe se tournèrent en une sorte
  de cruauté réfléchie qui donne l'épouvante.

  «La rouerie s'éleva, dans quelques femmes rares et abominables,
  à un degré presque satanique. Une fausseté naturelle, une
  dissimulation acquise, un regard à volonté, une physionomie
  maîtrisée, un mensonge sans effort de tout l'être, une
  observation profonde, un coup d'œil pénétrant, la domination des
  sens, une curiosité, un désir de science qui ne leur laissaient
  voir dans l'amour que des faits à méditer et à recueillir,
  c'étaient à des facultés et à des qualités si redoutables que
  ces femmes avaient dû, dès leur jeunesse, des talents; et une
  politique capables de faire la réputation d'un ministre. Elles
  avaient étudié dans leur cœur le cœur des autres; elles avaient
  vu que chacun y porte un secret caché et elles avaient résolu de
  faire leur puissance avec la découverte de ce secret de chacun.

  «Décidées à respecter les dehors et le monde, à s'envelopper et
  à se couvrir d'une bonne renommée, elles avaient sérieusement
  cherché dans les moralistes et pesé elles-mêmes ce qu'on pouvait
  faire, ce qu'on devait penser, ce qu'on devait paraître. Ainsi
  formées, secrètes et profondes, impénétrables et invulnérables,
  elles apportent dans la galanterie, dans la vengeance, dans le
  plaisir, dans la haine un cœur de sang-froid, un esprit toujours
  présent, un ton de liberté, un cynisme de grande dame mêlé d'une
  hautaine élégance, une sorte de légèreté implacable. Ces femmes
  perdent un homme pour le perdre. Elles sèment la tentation dans
  la candeur, la débauche dans l'innocence. Elles martyrisent
  l'honnête femme, dont la vertu leur déplaît; et l'ont-elles
  touchée à mort? elles poussent ce cri de vipère: «Ah! quand
  une femme frappe dans le cœur d'une autre, la blessure est
  incurable...»

  «Elles font éclater le déshonneur dans les familles comme un
  coup de foudre: elles mettent aux mains des hommes les querelles
  et les épées qui tuent. Figures étonnantes qui fascinent et qui
  glacent! On pourrait dire d'elles, dans le sens moral, qu'elles
  dépassent de toute la tête la Messaline antique.

  «Elles créent, en effet, elles révèlent, elles incarnent en
  elles-mêmes une corruption supérieure à toutes les autres et que
  l'on serait tenté d'appeler une corruption idéale: le libertinage
  des passions méchantes, la luxure du Mal!

  «Et que l'on ne croie pas que ces types si complets, si parfaits,
  soient imaginés. Ils ne sortent pas de la tête de Laclos, ils ne
  sont pas le rêve d'un romancier; ils sont des individualités de
  ce monde, des personnages vivants de cette société. Les autorités
  du temps sont là pour attester leur ressemblance et pour mettre
  sur ces portraits les initiales de leurs noms. Le seul embarras
  est qu'on leur trouve trop de modèles. Valmont ne fait-il pas
  nommer un homme fameux? M. de Choiseul n'a-t-il pas commencé sa
  grande carrière par ce rôle d'homme à bonnes fortunes, de méchant
  impitoyable, de roué consommé, marchant à son but avec l'air
  étourdi, n'avançant ni un pas ni une parole sans un projet contre
  une femme, s'imposant aux femmes par le sarcasme, les menaçant
  de son esprit en triomphant par la peur? Mais que parle-t-on de
  Choiseul? Laclos n'avait-il pas sous les yeux le prototype de sa
  création dans la figure effrayante du marquis de Louvois, dans la
  figure de ce comte de Frise s'amusant à torturer Mme de Blot? Et
  pour la femme que Laclos a peinte et pour laquelle il a attribué
  tant de grâces et de ressources infernales, n'en avait-il pas
  rencontré l'original et ne l'avait-il pas étudiée sur le vif?
  Le prince de Ligne et Tilly n'affirment-ils pas, d'après la
  confidence de Laclos, qu'il n'a eu qu'à déshabiller la conscience
  d'une grande dame de Grenoble, la marquise L. T. D. P. M., qu'à
  raconter sa vie, pour trouver en elle sa marquise de Merteuil[6]?»

    [6] Ed. et J. de Goncourt.--_L'Amour au dix-huitième siècle._
    Paris, Charpentier, 1893, pages 111 et suiv.


Le manuscrit des _Liaisons dangereuses_ se trouve dans les collections
de la Bibliothèque Nationale, n° 12845 du fonds français: il fut donné
par Mme Charles de Laclos en 1849.

Ce manuscrit comprend un certain nombre de documents.

  Folio 1.--Une copie des armes de la famille du général de Laclos;

  Fol. 2 à 10.--Quelques pièces de vers de Laclos;

  Fol. 13 à 15 et 26 à 31.--Un certain nombre de lettres de Mme
  Riccoboni et les réponses de Laclos, que nous avons reproduites
  ci-dessus;

  Fol. 16 à 25 et 32 à 34.--Lettres diverses et épîtres en vers;

  Fol. 35.--Titre du roman:

    LE DANGER DES LIAISONS

    _ou_

    _Lettres recueillies dans une société_
    _et publiées pour l'instruction de quelques autres_
    par M. C..... D. L. C.

        J'ai vu les mœurs de ce siècle, et j'ai
        publié ces lettres (J. J. Rousseau, préface
        de la _Nouvelle Héloïse_).

La première ligne du titre a été biffée pour être remplacée par:

    LES LIAISONS DANGEREUSES

Un roman avait paru en 1753 sous le titre _Le Danger des liaisons, ou
Mémoires de la Baronne de Blémon_, par Mme de Saint-Aubin.

  Fol. 36.--Texte du contrat que Laclos conclut avec le libraire
  Durand pour la publication de son ouvrage.

    «Nous soussignés, sommes convenus de ce qui suit.

    «Savoir que moi Delaclos, capitaine d'artillerie etc., auteur
    du danger des liaisons.

    «Donne et cedde la première édition de mon ouvrage à Monsieur
    Durand libraire aux conditions ci-après.

    «1° Qu'il se chargera d'en payer l'impression tirée à deux
    milles.

    «2° Que pour se remplir de ses frais avances et déboursés,
    généralement quelconques, il gardera pour lui et pour ses mains
    le prix de la vente des douze cent premiers exemplaires.

    «3° Qu'il me tiendra compte des huit cent exemplaires restans
    (non compris les cinquante que je prélève dès à présent sur
    l'Edition entière) à raison de trois livres par exemplaire de
    bénéfice sur lesquels huit cent exemplaires j'aurai les deux
    tiers, ce qui formera seize cent livres et à M. Durand l'autre
    tiers faisant huit cent livres.

    «Et moi Durand acquiescant aux propositions ci-dessus je
    promets décharger M. de la Clos de tous frais relatifs à
    l'impression, brochure de son ouvrage, et de lui tenir compte
    des deux tiers de son bénéfice dans les huit cent exemplaires
    à mesure qu'il en aura été vendu un cent en un billet payable
    à l'échéance de six mois et ainsi de suite jusqu'à la fin de
    l'Edition fait double sous nos seings. Paris ce seize mars mil
    sept cent quatre-vingt-deux.

    J'approuve l'écrit cy dessus.
    DURAND neveu.

    J'approuve l'écrit cy dessus.
    DE LACLOS.


    Reçu à compte le vingt et un avril douze cent livres, et
    consenti à une seconde édition aux mêmes conditions que la
    première.

    Paris, 21 avril 1782.
    DE LACLOS.

    Approuvé le contenu cy dessus,
    Fait à Paris le 21 avril 1782.
    DURAND
    neveu.

    Reçu quatre cent livres pour fin de compte de la première
    édition le 7 mai 1782.
    DE LACLOS

  Fol. 38.--Note sur les lettres.

  Fol. 39.--Avertissement de l'éditeur.

  Fol. 40 à 126.--Le texte des _Liaisons dangereuses_, d'une
  écriture très serrée et presque sans ratures.

  Fol. 128 à 142.--Lettres et documents divers.

Nous remarquons qu'au folio 123 (recto), une lettre portant
primitivement le n° 155 est biffée de deux traits et suivie d'une
nouvelle lettre portant le même numéro. Voici le texte de la lettre
biffée:

  _LETTRE CLV_

  Le Vicomte de Valmont à Madame de Volanges.

  _Je sais, madame, que vous ne m'aimez point, je n'ignore pas
  davantage que vous m'avez toujours été contraire auprès de Mme
  de Tourvel et je ne doute pas non plus que vous ne soyez plus
  que jamais dans les mêmes sentiments, je conviens même que vous
  pouvez les croire fondés; cependant c'est à vous que je m'adresse
  et je ne crains pas non seulement de vous prier de remettre à Mme
  de Tourvel la lettre que je joins ici pour elle, mais encore de
  vous demander d'obtenir d'elle qu'elle la lise, de l'y disposer
  en l'assurant de mon repentir, de mes regrets et surtout mon
  amour. Je sens que ma démarche peut vous paraître étrange. Elle
  m'étonne moi-même, mais le désespoir saisit les moyens et ne les
  calcule pas. Et d'ailleurs, un intérêt si grand, si cher et qui
  nous est commun, doit écarter toute autre considération. Mme de
  Tourvel se meurt, Mme de Tourvel est malheureuse, il faut lui
  rendre la vie, la santé et le bonheur. Voilà l'objet à remplir;
  tous les moyens sont bons qui peuvent en assurer ou en hâter le
  succès. Si vous rejetez ceux que je vous offre, vous resterez
  responsable de l'événement: sa mort, vos regrets, mon éternel
  désespoir, tout sera votre ouvrage._

  _Je sais que j'ai outragé indignement une femme digne de toute
  mon adoration, je sais que mes torts affreux ont seuls causé tous
  les maux qu'elle ressent, je ne prétends dissimuler mes fautes ni
  les excuser; mais vous, madame, craignez d'en devenir complice en
  m'empêchant de les réparer. J'ai enfoncé le poignard dans le cœur
  de votre amie, mais je peux seul retirer le fer de la blessure,
  seul je connais les moyens de la guérir. Qu'importe que je sois
  coupable, si je puis être utile! Sauvez votre amie! sauvez-la!
  Elle a besoin de vos secours et non de votre vengeance._

  Paris, ce 5 décembre 17**.


A la suite de la lettre 175, au folio 126 (recto), est écrit le mot
_Fin_. Puis vient la note (1): «Des raisons particulières....», écrite
sur un papier différent, non pas de la même main, et collée sur le
folio du manuscrit.

Au folio 127 (recto) se trouve une lettre de la Présidente T... au
Vicomte de V..., qui ne porte pas de numéro, et ne figure dans aucune
des éditions antérieures à 1900. En voici le texte:

  La Présidente de Tourvel au Vicomte de Valmont.

  _O! mon ami, quel est donc le trouble que j'éprouve depuis
  l'instant où vous vous êtes éloigné de moi; quelque tranquillité
  me serait si nécessaire! Comment se fait-il que je sois livrée à
  une telle agitation qu'elle va jusqu'à la douleur et me cause
  un véritable effroi? Le croiriez-vous? Je sens que même pour
  vous écrire j'ai besoin de rassembler mes forces et de rappeler
  ma raison. Cependant, je me dis, je me répète que vous êtes
  heureux; mais, cette idée si chère à mon cœur et que vous avez
  si bien nommée le doux calmant de l'amour en est, au contraire,
  devenu le ferment et me fait succomber sous une félicité trop
  forte; tandis que, si j'essaye de m'arracher à cette délicieuse
  méditation, je retombe aussitôt dans les cruelles angoisses que
  je vous ai promis d'éviter et dont, en effet, je dois me garantir
  si soigneusement, puisqu'elles altéreraient votre bonheur. Mon
  ami, vous m'avez facilement appris à ne vivre que pour vous;
  apprenez-moi maintenant à vivre loin de vous... Non, ce n'est pas
  là ce que je veux dire, c'est plutôt que loin de vous je voudrais
  ne point vivre ou au moins oublier mon existence. Abandonnée à
  moi-même, je ne puis supporter ni mon bonheur ni ma peine; je
  sens le besoin du repos, et tout repos m'est impossible; j'ai
  vainement appelé le sommeil, le sommeil a fui loin de moi; je ne
  puis ni m'occuper, ni rester oisive; tour à tour un feu brûlant
  me dévore, un frisson mortel m'anéantit; tout mouvement me
  fatigue et je ne saurais rester en place. Enfin, que dirai-je?
  Je souffrirais moins dans l'ardeur de la plus violente fièvre,
  et, sans que je puisse ni l'expliquer ni le concevoir, je sens
  très bien pourtant que cet état de souffrance ne vient que de
  mon impuissance à contenir ou diriger une foule de sentiments au
  charme desquels cependant je me trouverais heureuse de pouvoir
  livrer mon âme tout entière._

  _Au moment même où vous êtes sorti, j'étais moins tourmentée;
  quelque agitation se joignait bien à mes regrets, mais je
  l'attribuais à l'impatience que me causait la présence de mes
  femmes qui entrèrent à l'instant et dont le service toujours
  trop long à mon gré, me paraissait se prolonger encore mille
  fois plus que de coutume. Je voulais surtout être seule; je
  ne doutais pas alors, qu'environnée de souvenirs si doux, je
  ne dusse trouver dans la solitude le seul bonheur dont votre
  absence me laissait susceptible. Comment aurais-je pu prévoir
  qu'aussi forte auprès de vous pour soutenir le choc de tant de
  sentiments divers, si rapidement éprouvés, je ne pourrais seule
  en supporter la réminiscence. J'ai été bientôt bien cruellement
  détrompée... Ici, mon tendre ami, j'hésite à vous dire tout...
  Cependant ne suis-je pas à vous, entièrement à vous, et dois-je
  vous cacher une seule de mes pensées? Ah! cela me serait bien
  impossible; seulement je réclame votre indulgence pour des fautes
  involontaires et que mon cœur ne partage pas: j'avais, suivant
  mon habitude, renvoyé mes femmes avant de me mettre au lit..._


_Les Liaisons dangereuses_ ont eu un grand nombre d'éditions, et
ont été traduites en presque toutes les langues. Il n'est guère de
génération qui n'ait voulu avoir son édition de cette œuvre remarquable.

La première date de 1782: elle comprenait quatre parties en quatre
volumes in-12 sans gravures. C'est celle que nous avons suivie.

Celle parue avec la rubrique _Londres 1796_, en deux volumes in-8, est
une des plus rares et des plus superbement illustrées: 2 frontispices
et 11 figures de Monnet, Mlle Gérard et Fragonard fils, que nous avons
reproduits dans notre édition.

A signaler aussi l'édition de 1820, en deux volumes in-8, avec des
figures de Dévéria; et récemment:

L'édition du _Mercure de France_, 1903, in-18, «collationnée sur le
manuscrit original».

L'édition de luxe, Paris Ferroud, 1908, tirée à 300 exemplaires in-8,
avec 22 lithographies en couleurs, dessinées et gravées par Lubin de
Beauvais;

Et l'édition de luxe, Paris, J. Chevrel et l'Édition, 1908, avec une
étude sur Choderlos de Laclos et une bibliographie des «Liaisons
dangereuses» par Ad. Van Bever; 20 eaux-fortes originales par Martin
Van Maële.



                             LES LIAISONS
                             DANGEREUSES,

                                  OU

                                LETTRES

               _Recueillies dans une Société, & publiées
                pour l'instruction de quelques autres._

                         Par M. C..... de L...


       J'ai vu les mœurs de mon tems, & j'ai publié ces Lettres.
            J.J. ROUSSEAU, _Préf. de la Nouvelle Héloise_.


                           PREMIÈRE PARTIE.


                             A AMSTERDAM;
                        _Et se trouve à PARIS_,
                   Chez DURAND Neveu, Libraire, à la
                         Sagesse, rue Galande.

                            M. DCC. LXXXII.



    [Illustration: Pl. II
    _C. Monnet inv._
    _N. Le Mire sc._
    LETTRE X]



AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR


Nous croyons devoir prévenir le public que, malgré le titre de
cet ouvrage et ce qu'en dit le rédacteur dans sa préface, nous ne
garantissons pas l'authenticité de ce recueil, et que nous avons même
de fortes raisons de penser que ce n'est qu'un roman.

Il nous semble de plus que l'auteur, qui paraît pourtant avoir cherché
la vraisemblance, l'a détruite lui-même, et bien maladroitement, par
l'époque où il a placé les événements qu'il publie. En effet, plusieurs
des personnages qu'il met en scène ont de si mauvaises mœurs qu'il est
impossible de supposer qu'ils aient vécu dans notre siècle; dans ce
siècle de philosophie, où les lumières, répandues de toutes parts, ont
rendu, comme chacun sait, tous les hommes si honnêtes et toutes les
femmes si modestes et si réservées.

Notre avis est donc que, si les aventures rapportées dans cet ouvrage
ont un fonds de vérité, elles n'ont pu arriver que dans d'autres lieux
ou dans d'autres temps, et nous blâmons beaucoup l'auteur qui, séduit
apparemment par l'espoir d'intéresser davantage en se rapprochant plus
de son siècle et de son pays, a osé faire paraître sous notre costume
et avec nos usages, des mœurs qui nous sont si étrangères.

Pour préserver au moins, autant qu'il est en nous, le lecteur trop
crédule de toute surprise à ce sujet, nous appuierons notre opinion
d'un raisonnement que nous lui proposons avec confiance, parce qu'il
nous paraît victorieux et sans réplique: c'est que sans doute les mêmes
causes ne manqueraient pas de produire les mêmes effets, que cependant
nous ne voyons point aujourd'hui de demoiselle, avec soixante mille
livres de rente, se faire religieuse, ni de présidente, jeune et jolie,
mourir de chagrin.



PRÉFACE DU RÉDACTEUR


Cet ouvrage, ou plutôt ce recueil, que le public trouvera peut-être
encore trop volumineux, ne contient pourtant que le plus petit nombre
des lettres qui composaient la totalité de la correspondance dont il
est extrait. Chargé de la mettre en ordre par les personnes à qui elle
était parvenue et que je savais dans l'intention de la publier, je
n'ai demandé, pour prix de mes soins, que la permission d'élaguer tout
ce qui me paraîtrait inutile; et j'ai tâché de ne conserver en effet
que les lettres qui m'ont paru nécessaires, soit à l'intelligence des
événements, soit au développement des caractères. Si l'on ajoute à ce
léger travail celui de replacer par ordre les lettres que j'ai laissé
subsister, ordre pour lequel j'ai même presque toujours suivi celui
des dates, et enfin quelques notes courtes et rares, et qui, pour la
plupart, n'ont d'autre objet que d'indiquer la source de quelques
citations, ou de motiver quelques-uns de ces retranchements que je me
suis permis, on saura toute la part que j'ai eue à cet ouvrage. Ma
mission ne s'étendait pas plus loin[7].

    [7] Je dois prévenir aussi que j'ai supprimé ou changé tous
    les noms des personnes dont il est question dans ces lettres,
    et que si, dans le nombre de ceux que je leur ai substitués,
    il s'en trouvait qui appartinssent à quelqu'un, ce serait
    seulement une erreur de ma part et dont il ne faudrait tirer
    aucune conséquence.

J'avais proposé des changements plus considérables et presque tous
relatifs à la pureté de diction ou de style, contre laquelle on
trouvera beaucoup de fautes. J'aurais désiré aussi être autorisé à
couper quelques lettres trop longues, et dont plusieurs traitent
séparément, et presque sans transition, d'objets tout à fait étrangers
l'un à l'autre. Ce travail, qui n'a pas été accepté, n'aurait pas suffi
sans doute pour donner du mérite à l'ouvrage, mais en aurait au moins
ôté une partie des défauts.

On m'a objecté que c'étaient les lettres mêmes qu'on voulait faire
connaître, et non pas seulement un ouvrage fait d'après ces lettres;
qu'il serait autant contre la vraisemblance que contre la vérité que de
huit à dix personnes qui ont concouru à cette correspondance, toutes
eussent écrit avec une égale pureté. Et sur ce que j'ai représenté
que loin de là il n'y en avait au contraire aucune qui n'eût fait de
fautes graves et qu'on ne manquerait pas de critiquer, on m'a répondu
que tout lecteur raisonnable s'attendrait sûrement à trouver des fautes
dans un recueil de lettres de quelques particuliers, puisque dans
tous ceux publiés jusqu'ici de différents auteurs estimés, et même de
quelques académiciens, on n'en trouvait aucun totalement à l'abri de
ce reproche. Ces raisons ne m'ont pas persuadé, et je les ai trouvées,
comme je les trouve encore, plus faciles à donner qu'à recevoir; mais
je n'étais pas le maître, et je me suis soumis. Seulement je me suis
réservé de protester contre et de déclarer que ce n'était pas mon avis;
ce que je fais en ce moment.

Quant au mérite que cet ouvrage peut avoir, peut-être ne
m'appartient-il pas de m'en expliquer, mon opinion ne devant ni ne
pouvant influer sur celle de personne. Cependant ceux qui, avant de
commencer une lecture, sont bien aises de savoir à peu près sur quoi
compter, ceux-là, dis-je, peuvent continuer; les autres feront mieux de
passer tout de suite à l'ouvrage même: ils en savent assez.

Ce que je puis dire d'abord, c'est que si mon avis a été, comme j'en
conviens, de faire paraître ces lettres, je suis pourtant bien loin
d'en espérer le succès; et qu'on ne prenne pas cette sincérité de ma
part pour la modestie jouée d'un auteur; car je déclare avec la même
franchise que, si ce recueil ne m'avait pas paru digne d'être offert
au public, je ne m'en serais pas occupé. Tâchons de concilier cette
apparente contradiction.

Le mérite d'un ouvrage se compose de son utilité ou de son agrément,
et même de tous deux, quand il en est susceptible; mais le succès, qui
ne prouve pas toujours le mérite, tient souvent davantage au choix
du sujet qu'à son exécution, à l'ensemble des objets qu'il présente
qu'à la manière dont ils sont traités. Or ce recueil contenant,
comme son titre l'annonce, les lettres de toute une société, il y
règne une diversité d'intérêt qui affaiblit celui du lecteur. De
plus, presque tous les sentiments qu'on y exprime, étant feints ou
dissimulés, ne peuvent même exciter qu'un intérêt de curiosité toujours
bien au-dessous de celui de sentiment, qui, surtout, porte moins à
l'indulgence et laisse d'autant plus apercevoir les fautes qui s'y
trouvent dans les détails que ceux-ci s'opposent sans cesse au seul
désir qu'on veuille satisfaire.

Ces défauts sont peut-être rachetés, en partie, par une qualité qui
tient de même à la nature de l'ouvrage: c'est la variété des styles,
mérite qu'un auteur atteint difficilement, mais qui se présentait ici
de lui-même, et qui sauve au moins l'ennui de l'uniformité. Plusieurs
personnes pourront compter encore pour quelque chose un assez grand
nombre d'observations, ou nouvelles, ou peu connues, et qui se trouvent
éparses dans ces lettres. C'est aussi là, je crois, tout ce qu'on y
peut espérer d'agréments, en les jugeant même avec la plus grande
faveur.

L'utilité de l'ouvrage, qui peut-être sera encore plus contestée, me
paraît pourtant plus facile à établir. Il me semble au moins que c'est
rendre un service aux mœurs que de dévoiler les moyens qu'emploient
ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de
bonnes, et je crois que ces lettres pourront concourir efficacement
à ce but. On y trouvera aussi la preuve et l'exemple de deux vérités
importantes qu'on pourrait croire méconnues, en voyant combien peu
elles sont pratiquées: l'une, que toute femme qui consent à recevoir
dans sa société un homme sans mœurs finit par en devenir la victime;
l'autre, que toute mère est au moins imprudente qui souffre qu'une
autre qu'elle ait la confiance de sa fille. Les jeunes gens de l'un
et de l'autre sexe pourraient encore y apprendre que l'amitié que les
personnes de mauvaises mœurs paraissent leur accorder si facilement
n'est jamais qu'un piège dangereux et aussi fatal à leur bonheur qu'à
leur vertu. Cependant l'abus, toujours si près du bien, me paraît ici
trop à craindre et loin de conseiller cette lecture à la jeunesse,
il me paraît très important d'éloigner d'elle toutes celles de ce
genre. L'époque où celle-ci peut cesser d'être dangereuse et devenir
utile me paraît avoir été très bien saisie, pour son sexe, par une
bonne mère qui non seulement a de l'esprit, mais qui a du bon esprit.
«Je croirais, me disait-elle, après avoir lu le manuscrit de cette
correspondance, rendre un vrai service à ma fille en lui donnant ce
livre le jour de son mariage.» Si toutes les mères de famille en
pensent ainsi, je me féliciterai éternellement de l'avoir publié.

Mais, en partant encore de cette supposition favorable, il me semble
toujours que ce recueil doit plaire à peu de monde. Les hommes et les
femmes dépravés auront intérêt à décrier un ouvrage qui peut leur
nuire; et, comme ils ne manquent pas d'adresse, peut-être auront-ils
celle de mettre dans leur parti les rigoristes, alarmés par le tableau
des mauvaises mœurs qu'on n'a pas craint de présenter.

Les prétendus esprits forts ne s'intéresseront point à une femme
dévote, que par cela même ils regarderont comme une femmelette, tandis
que les dévots se fâcheront de voir succomber la vertu et se plaindront
que la religion se montre avec trop peu de puissance.

D'un autre côté, les personnes d'un goût délicat seront dégoûtées par
le style trop simple et trop fautif de plusieurs de ces lettres, tandis
que le commun des lecteurs, séduit par l'idée que tout ce qui est
imprimé est le fruit d'un travail, croira voir dans quelques autres la
manière peinée d'un auteur qui se montre derrière le personnage qu'il
fait parler.

Enfin, on dira peut-être assez généralement que chaque chose ne vaut
qu'à sa place et que si d'ordinaire le style trop châtié des auteurs
ôte en effet de la grâce aux lettres de société, les négligences de
celles-ci deviennent de véritables fautes et les rendent insupportables
quand on les livre à l'impression.

J'avoue avec sincérité que tous ces reproches peuvent être fondés;
je crois aussi qu'il me serait possible d'y répondre, et même sans
excéder la longueur d'une préface. Mais on doit sentir que pour qu'il
fût nécessaire de répondre à tout, il faudrait que l'ouvrage ne pût
répondre à rien, et que si j'en avais jugé ainsi, j'aurais supprimé à
la fois la préface et le livre.



LES

LIAISONS DANGEREUSES



LETTRE PREMIÈRE

_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY, aux Ursulines de..._


Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole, et que les bonnets et
les pompons ne prennent pas tout mon temps; il m'en restera toujours
pour toi. J'ai pourtant vu plus de parures dans cette seule journée
que dans les quatre ans que nous avons passés ensemble; et je crois
que la superbe Tanville[8] aura plus de chagrin à ma première visite,
où je compte bien la demander, qu'elle n'a cru nous en faire toutes
les fois qu'elle est venue nous voir _in fiocchi_. Maman m'a consultée
sur tout; elle me traite beaucoup moins en pensionnaire que par le
passé. J'ai une femme de chambre à moi; j'ai une chambre et un cabinet
dont je dispose, et je t'écris à un secrétaire très joli, dont on m'a
remis la clef, et où je peux renfermer tout ce que je veux. Maman m'a
dit que je la verrais tous les jours à son lever; qu'il suffisait que
je fusse coiffée pour dîner, parce que nous serions toujours seules,
et qu'alors elle me dirait chaque jour l'heure où je devrais l'aller
joindre l'après-midi. Le reste du temps est à ma disposition, et j'ai
ma harpe, mon dessin et des livres comme au couvent, si ce n'est que la
mère Perpétue n'est pas là pour me gronder, et qu'il ne tiendrait qu'à
moi d'être toujours à rien faire; mais comme je n'ai pas ma Sophie pour
causer et pour rire, j'aime autant m'occuper.

    [8] Pensionnaire du même couvent.

Il n'est pas encore cinq heures; je ne dois aller retrouver maman qu'à
sept: voilà bien du temps si j'avais quelque chose à te dire! Mais on
ne m'a encore parlé de rien; et sans les apprêts que je vois faire et
la quantité d'ouvrières qui viennent toutes pour moi, je croirais qu'on
ne songe pas à me marier, et que c'est un radotage de plus de la bonne
Joséphine[9]. Cependant maman m'a dit si souvent qu'une demoiselle
devait rester au couvent jusqu'à ce qu'elle se mariât que puisqu'elle
m'en fait sortir, il faut bien que Joséphine ait raison.

    [9] Tourière du couvent.

Il vient d'arrêter un carrosse à la porte et maman me fait dire de
passer chez elle tout de suite. Si c'était le monsieur? Je ne suis pas
habillée, la main me tremble et le cœur me bat. J'ai demandé à la femme
de chambre si elle savait qui était chez ma mère: «Vraiment, m'a-t-elle
dit, c'est M. C***.» Et elle riait. Oh! je crois que c'est lui. Je
reviendrai sûrement te raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours
son nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu'à un petit
moment.

Comme tu vas te moquer de la pauvre Cécile! Oh! j'ai été bien honteuse.
Mais tu y aurais été attrapée comme moi. En entrant chez maman, j'ai
vu un monsieur en noir, debout auprès d'elle. Je l'ai salué du mieux
que j'ai pu et suis restée sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges
combien je l'examinais! «Madame, a-t-il dit à ma mère, en me saluant,
voilà une charmante demoiselle, et je sens mieux que jamais le prix de
vos bontés.» A ce propos si positif, il m'a pris un tremblement tel
que je ne pouvais me soutenir; j'ai trouvé un fauteuil et je m'y suis
assise, bien rouge et bien déconcertée. J'y étais à peine que voilà cet
homme à mes genoux. Ta pauvre Cécile alors a perdu la tête; j'étais,
comme a dit maman, tout effarouchée. Je me suis levée en jetant un cri
perçant... tiens, comme ce jour du tonnerre. Maman est partie d'un
éclat de rire, en me disant: «Eh bien! qu'avez-vous? Asseyez-vous et
donnez votre pied à monsieur.» En effet, ma chère amie, le monsieur
était un cordonnier. Je ne peux te rendre combien j'ai été honteuse:
par bonheur, il n'y avait que maman. Je crois que, quand je serai
mariée, je ne me servirai plus de ce cordonnier-là.

Conviens que nous voilà bien savantes! Adieu, il est près de six
heures, et ma femme de chambre dit qu'il faut que je m'habille. Adieu,
ma chère Sophie; je t'aime comme si j'étais encore au couvent.

_P.-S._--Je ne sais par qui envoyer ma lettre: ainsi j'attendrai que
Joséphine vienne.

  _Paris, ce 3 août 17**._



LETTRE II

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT, au château de..._


Revenez, mon cher vicomte, revenez: que faites-vous, que pouvez-vous
faire chez une vieille tante dont tous les biens vous sont substitués?
Partez sur-le-champ; j'ai besoin de vous. Il m'est venu une excellente
idée et je veux bien vous en confier l'exécution. Ce peu de mots
devrait suffire et, trop honoré de mon choix, vous devriez venir avec
empressement prendre mes ordres à genoux; mais vous abusez de mes
bontés, même depuis que vous n'en usez plus, et dans l'alternative
d'une haine éternelle ou d'une excessive indulgence, votre bonheur
veut que ma bonté l'emporte. Je veux donc bien vous instruire de mes
projets: mais jurez-moi qu'en fidèle chevalier, vous ne courrez aucune
aventure que vous n'ayez mis celle-ci à fin. Elle est digne d'un héros:
vous servirez l'amour et la vengeance; ce sera enfin une _rouerie_[10]
de plus à mettre dans vos mémoires: oui, dans vos mémoires, car je veux
qu'ils soient imprimés un jour et je me charge de les écrire. Mais
laissons cela et revenons à ce qui m'occupe.

    [10] Ces mots _roué_ et _rouerie_, dont heureusement la bonne
    compagnie commence à se défaire, étaient fort en usage à
    l'époque où ces lettres ont été écrites.

Mme de Volanges marie sa fille: c'est encore un secret; mais elle m'en
a fait part hier. Et qui croyez-vous qu'elle ait choisi pour gendre?
Le comte de Gercourt. Qui m'aurait dit que je deviendrais la cousine
de Gercourt? J'en suis dans une fureur... Eh bien! vous ne devinez pas
encore? Oh! l'esprit lourd! Lui avez-vous donc pardonné l'aventure de
l'intendante! Et moi, n'ai-je pas encore plus à me plaindre de lui,
monstre que vous êtes[11]? Mais je m'apaise, et l'espoir de me venger
rassérène mon âme.

    [11] Pour entendre ce passage, il faut savoir que le comte de
    Gercourt avait quitté la marquise de Merteuil pour l'intendante
    de ***, qui lui avait sacrifié le vicomte de Valmont, et que
    c'est alors que la marquise et le vicomte s'attachèrent l'un
    à l'autre. Comme cette aventure est fort antérieure aux
    événements dont il est question dans ces lettres, on a cru
    devoir en supprimer toute la correspondance.

Vous avez été ennuyé cent fois, ainsi que moi, de l'importance que met
Gercourt à la femme qu'il aura et de la sotte présomption qui lui fait
croire qu'il évitera le sort inévitable. Vous connaissez ses ridicules
préventions pour les éducations cloîtrées et son préjugé, plus ridicule
encore, en faveur de la retenue des blondes. En effet, je gagerais
que, malgré les soixante mille livres de rente de la petite Volanges,
il n'aurait jamais fait ce mariage si elle eût été brune, ou si elle
n'eût pas été au couvent. Prouvons-lui donc qu'il n'est qu'un sot: il
le sera sans doute un jour; ce n'est pas là ce qui m'embarrasse, mais
le plaisant serait qu'il débutât par là. Comme nous nous amuserions le
lendemain en l'entendant se vanter, car il se vantera; et puis, si une
fois vous formez cette petite fille, il y aura bien du malheur si le
Gercourt ne devient pas, comme un autre, la fable de Paris.

Au reste, l'héroïne de ce nouveau roman mérite tous vos soins. Elle
est vraiment jolie; cela n'a que quinze ans, c'est le bouton de rose;
gauche, à la vérité, comme on ne l'est point et nullement maniérée;
mais, vous autres hommes, vous ne craignez pas cela; de plus, un
certain regard langoureux qui promet beaucoup en vérité. Ajoutez-y que
je vous la recommande, vous n'avez plus qu'à me remercier et m'obéir.

Vous recevrez cette lettre demain matin. J'exige que demain, à sept
heures du soir, vous soyez chez moi. Je ne recevrai personne qu'à huit,
pas même le régnant chevalier: il n'a pas assez de tête pour une aussi
grande affaire. Vous voyez que l'amour ne m'aveugle pas. A huit heures
je vous rendrai votre liberté, et vous reviendrez à dix souper avec le
bel objet, car la mère et la fille souperont chez moi. Adieu, il est
midi passé, bientôt je ne m'occuperai plus de vous.

  _Paris, ce 4 août 17**._



LETTRE III

_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY_


Je ne sais encore rien, ma bonne amie. Maman avait hier beaucoup de
monde à souper. Malgré l'intérêt que j'avais à examiner, les hommes
surtout, je me suis fort ennuyée. Hommes et femmes, tout le monde m'a
beaucoup regardée, et puis on se parlait à l'oreille, et je voyais
bien qu'on parlait de moi: cela me faisait rougir; je ne pouvais m'en
empêcher. Je l'aurais bien voulu, car j'ai remarqué que quand on
regardait les autres femmes, elles ne rougissaient pas, ou bien c'était
le rouge qu'elles mettent qui empêche de voir celui que l'embarras leur
cause, car il doit être bien difficile de ne pas rougir quand un homme
vous regarde fixement.

Ce qui m'inquiétait le plus était de ne pas savoir ce qu'on pensait sur
mon compte. Je crois avoir entendu pourtant deux ou trois fois le mot
de _jolie_, mais j'ai entendu bien distinctement celui de _gauche_; et
il faut que cela soit bien vrai, car la femme qui le disait est parente
et amie de ma mère; elle paraît même avoir pris tout de suite de
l'amitié pour moi. C'est la seule personne qui m'ait un peu parlé dans
la soirée. Nous souperons demain chez elle.

J'ai encore entendu, après souper, un homme que je suis sûre qui
parlait de moi, et qui disait à un autre: «Il faut laisser mûrir cela,
nous verrons cet hiver.» C'est peut-être celui-là qui doit m'épouser;
mais alors ce ne serait donc que dans quatre mois! Je voudrais bien
savoir ce qui en est.

Voilà Joséphine, et elle me dit qu'elle est pressée. Je veux pourtant
te raconter encore une de mes _gaucheries_. Oh! je crois que cette dame
a raison!

Après le souper on s'est mis à jouer. Je me suis placée auprès de
maman; je ne sais pas comment cela s'est fait, mais je me suis endormie
presque tout de suite. Un grand éclat de rire m'a réveillée. Je ne
sais si l'on riait de moi, mais je le crois. Maman m'a permis de me
retirer, et elle m'a fait grand plaisir. Figure-toi qu'il était onze
heures passées. Adieu, ma chère Sophie; aime toujours bien ta Cécile.
Je t'assure que le monde n'est pas aussi amusant que nous l'imaginions.

  _Paris, ce 4 août 17**._



LETTRE IV

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL, à Paris._


Vos ordres sont charmants; votre façon de les donner est plus aimable
encore; vous feriez chérir le despotisme. Ce n'est pas la première
fois, comme vous savez, que je regrette de ne plus être votre esclave;
et tout _monstre_ que vous dites que je suis, je ne me rappelle jamais
sans plaisir le temps où vous m'honoriez de noms plus doux. Souvent
même je désire de les mériter de nouveau et de finir par donner, avec
vous, un exemple de constance au monde. Mais de plus grands intérêts
nous appellent; conquérir est notre destin; il faut le suivre:
peut-être au bout de la carrière nous rencontrerons-nous encore; car,
soit dit sans vous fâcher, ma très belle marquise, vous me suivez au
moins d'un pas égal, et depuis que, nous séparant pour le bonheur
du monde, nous prêchons la foi chacun de notre côté, il me semble
que dans cette mission d'amour vous avez fait plus de prosélytes que
moi. Je connais votre zèle, votre ardente ferveur; et si ce dieu-là
nous jugeait sur nos œuvres, vous seriez un jour la patronne de
quelque grande ville, tandis que votre ami serait au plus un saint de
village. Ce langage vous étonne, n'est-il pas vrai? Mais depuis huit
jours je n'en entends, je n'en parle pas d'autre; et c'est pour m'y
perfectionner que je me vois forcé de vous désobéir.

Ne vous fâchez pas et écoutez-moi. Dépositaire de tous les secrets
de mon cœur, je vais vous confier le plus grand projet que j'aie
jamais formé. Que me proposez-vous? de séduire une jeune fille qui
n'a rien vu, ne connaît rien; qui, pour ainsi dire, me serait livrée
sans défense; qu'un premier hommage ne manquera pas d'enivrer et que
la curiosité mènera peut-être plus vite que l'amour. Vingt autres
peuvent y réussir comme moi. Il n'en est pas ainsi de l'entreprise qui
m'occupe; son succès m'assure autant de gloire que de plaisir. L'amour
qui prépare ma couronne hésite lui-même entre le myrte et le laurier,
ou plutôt il les réunira pour honorer mon triomphe. Vous-même, ma
belle amie, vous serez saisie d'un saint respect, et vous direz avec
enthousiasme: «Voilà l'homme selon mon cœur.»

Vous connaissez la présidente Tourvel, sa dévotion, son amour conjugal,
ses principes austères. Voilà ce que j'attaque; voilà l'ennemi digne de
moi; voilà le but que je prétends atteindre;

        Et si de l'obtenir je n'emporte le prix,
        J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.

On peut citer de mauvais vers quand ils sont d'un grand poète[12].

    [12] La Fontaine.

Vous saurez donc que le président est en Bourgogne, à la suite d'un
grand procès (j'espère lui en faire perdre un plus important). Son
inconsolable moitié doit passer ici tout le temps de cet affligeant
veuvage. Une messe chaque jour, quelques visites aux pauvres du canton,
des prières du matin et du soir, des promenades solitaires, de pieux
entretiens avec ma vieille tante et quelquefois un triste wisk devaient
être ses seules distractions. Je lui en prépare de plus efficaces. Mon
bon ange m'a conduit ici pour son bonheur et pour le mien. Insensé! je
regrettais vingt-quatre heures que je sacrifiais à des égards d'usage.
Combien on me punirait en me forçant de retourner à Paris! Heureusement
il faut être quatre pour jouer au wisk, et comme il n'y a ici que le
curé du lieu, mon éternelle tante m'a beaucoup pressé de lui sacrifier
quelques jours. Vous devinez que j'ai consenti. Vous n'imaginez pas
combien elle me cajole depuis ce moment, combien surtout elle est
édifiée de me voir régulièrement à ses prières et à sa messe. Elle ne
se doute pas de la divinité que j'y adore.

Me voilà donc, depuis quatre jours, livré à une passion forte. Vous
savez si je désire vivement, si je dévore les obstacles; mais ce que
vous ignorez c'est combien la solitude ajoute à l'ardeur du désir.
Je n'ai plus qu'une idée; j'y pense le jour et j'y rêve la nuit.
J'ai bien besoin d'avoir cette femme pour me sauver du ridicule d'en
être amoureux, car où ne mène pas un désir contrarié? O délicieuse
jouissance, je t'implore pour mon bonheur et surtout pour mon repos.
Que nous sommes heureux que les femmes se défendent si mal! Nous ne
serions auprès d'elles que de timides esclaves. J'ai dans ce moment
un sentiment de reconnaissance pour les femmes faciles qui m'amène
naturellement à vos pieds. Je m'y prosterne pour obtenir mon pardon
et j'y finis cette trop longue lettre. Adieu, ma très belle amie, sans
rancune.

  _Du château de..., 5 août 17**._



LETTRE V

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._

Savez-vous, vicomte, que votre lettre est d'une insolence rare, et
qu'il ne tiendrait qu'à moi de m'en fâcher? Mais elle m'a prouvé
clairement que vous aviez perdu la tête, et cela seul vous a sauvé de
mon indignation. Amie généreuse et sensible, j'oublie mon injure pour
ne m'occuper que de votre danger; et quelque ennuyeux qu'il soit de
raisonner, je cède au besoin que vous en avez dans ce moment.

Vous, avoir la présidente Tourvel! mais quel ridicule caprice! Je
reconnais bien là votre mauvaise tête qui ne fait désirer que ce
qu'elle croit ne pas pouvoir obtenir. Qu'est-ce donc que cette
femme? Des traits réguliers si vous voulez, mais nulle expression;
passablement faite, mais sans grâces; toujours mise à faire rire
avec ses paquets de fichus sur la gorge et son corps qui remonte au
menton! Je vous le dis en amie, il ne vous faudrait pas deux femmes
comme celle-là pour vous faire perdre toute votre considération.
Rappelez-vous donc ce jour où elle quêtait à Saint-Roch et où vous me
remerciâtes tant de vous avoir procuré ce spectacle. Je crois la voir
encore, donnant la main à ce grand échalas en cheveux longs, prête à
tomber à chaque pas, ayant toujours son panier de quatre aunes sur
la tête de quelqu'un et rougissant à chaque révérence. Qui vous eût
dit alors que vous désireriez cette femme? Allons, vicomte, rougissez
vous-même et revenez à vous. Je vous promets le secret.

Et puis, voyez donc les désagréments qui vous attendent! Quel rival
vous avez à combattre? Un mari! Ne vous sentez-vous pas humilié à ce
seul mot? Quelle honte si vous échouez! et même combien peu de gloire
dans le succès! Je dis plus: n'en espérez aucun plaisir. En est-il avec
les prudes? j'entends celles de bonne foi: réservées au sein même du
plaisir, elles ne vous offrent que des demi-jouissances. Cet entier
abandon de soi-même, ce délire de la volupté où le plaisir s'épure par
son excès, ces biens de l'amour ne sont pas connus d'elles. Je vous
le prédis: dans la plus heureuse supposition, votre présidente croira
avoir tout fait pour vous en vous traitant comme son mari, et dans le
tête-à-tête conjugal le plus tendre on reste toujours deux. Ici c'est
bien pis encore; votre prude est dévote et de cette dévotion de bonne
femme qui condamne à une éternelle enfance. Peut-être surmonterez-vous
cet obstacle, mais ne vous flattez pas de le détruire: vainqueur de
l'amour de Dieu, vous ne le serez pas de la peur du Diable; et quand,
tenant votre maîtresse dans vos bras, vous sentirez palpiter son cœur,
ce sera de crainte et non d'amour. Peut-être, si vous eussiez connu
cette femme plus tôt en eussiez-vous pu faire quelque chose; mais
cela a vingt-deux ans et il y en a près de deux qu'elle est mariée.
Croyez-moi, vicomte, quand une femme s'est _encroûtée_ à ce point, il
faut l'abandonner à son sort: ce ne sera jamais qu'une _espèce_.

C'est pourtant pour ce bel objet que vous refusez de m'obéir, que vous
vous enterrez dans le tombeau de votre tante et que vous renoncez à
l'aventure la plus délicieuse et la plus faite pour vous faire honneur.
Par quelle fatalité faut-il donc que Gercourt garde toujours quelque
avantage sur vous? Tenez, je vous en parle sans humeur: mais, dans
ce moment, je suis tentée de croire que vous ne méritez pas votre
réputation; je suis tentée surtout de vous retirer ma confiance. Je ne
m'accoutumerai jamais à dire mes secrets à l'amant de Mme de Tourvel.

Sachez pourtant que la petite Volanges a déjà fait tourner une tête.
Le jeune Danceny en raffole. Il a chanté avec elle; et, en effet,
elle chante mieux qu'à une pensionnaire n'appartient. Ils doivent
répéter beaucoup de duos, et je crois qu'elle se mettrait volontiers à
l'unisson: mais ce Danceny est un enfant qui perdra son temps à faire
l'amour et ne finira rien. La petite personne, de son côté, est assez
farouche, et, à tout événement, cela sera toujours beaucoup moins
plaisant que vous n'auriez pu le rendre; aussi j'ai de l'humeur et
sûrement je querellerai le chevalier à son arrivée. Je lui conseille
d'être doux, car, dans ce moment, il ne m'en coûterait rien de rompre
avec lui. Je suis sûre que si j'avais le bon esprit de le quitter
à présent, il en serait au désespoir, et rien ne m'amuse comme un
désespoir amoureux. Il m'appellerait perfide, et ce mot de perfide m'a
toujours fait plaisir; c'est, après celui de cruelle, le plus doux à
l'oreille d'une femme, et il est moins pénible à mériter. Sérieusement,
je vais m'occuper de cette rupture. Voilà pourtant de quoi vous êtes
cause! aussi je le mets sur votre conscience. Adieu. Recommandez-moi
aux prières de votre présidente.

  _Paris, ce 7 août 17**._



LETTRE VI

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Il n'est donc point de femme qui n'abuse de l'empire qu'elle a su
prendre! Et vous-même, vous que je nommai si souvent mon indulgente
amie, vous cessez enfin de l'être, et vous ne craignez pas de
m'attaquer dans l'objet de mes affections! De quels traits vous osez
peindre Mme de Tourvel!... Quel homme n'eût point payé de sa vie cette
insolente audace? A quelle autre femme qu'à vous n'eût-elle pas valu
au moins une noirceur? De grâce, ne me mettez plus à d'aussi rudes
épreuves, je ne répondrais pas de les soutenir. Au nom de l'amitié,
attendez que j'aie eu cette femme si vous voulez en médire. Ne
savez-vous pas que la seule volupté a le droit de détacher le bandeau
de l'amour?

Mais que dis-je? Mme de Tourvel a-t-elle besoin d'illusion? non, pour
être adorable, il lui suffit d'être elle-même. Vous lui reprochez de
se mettre mal, je le crois bien: toute parure lui nuit, tout ce qui la
cache la dépare. C'est dans l'abandon du négligé qu'elle est vraiment
ravissante. Grâce aux chaleurs accablantes que nous éprouvons, un
déshabillé de simple toile me laisse voir une taille ronde et souple.
Une seule mousseline couvre sa gorge, et mes regards furtifs, mais
pénétrants, en ont déjà saisi les formes enchanteresses. Sa figure,
dites-vous, n'a nulle expression. Et qu'exprimerait-elle dans les
moments où rien ne parle à son cœur? Non, sans doute, elle n'a point,
comme nos femmes coquettes, ce regard menteur qui séduit quelquefois
et nous trompe toujours. Elle ne sait pas couvrir le vide d'une phrase
par un sourire étudié; et quoiqu'elle ait les plus belles dents du
monde, elle ne rit que de ce qui l'amuse. Mais il faut voir comme, dans
les folâtres jeux, elle offre l'image d'une gaîté naïve et franche!
comme, auprès d'un malheureux qu'elle s'empresse de secourir, son
regard annonce la joie pure et la bonté compatissante! Il faut voir,
surtout au moindre mot d'éloge ou de cajolerie, se peindre, sur sa
figure céleste, ce touchant embarras d'une modestie qui n'est point
jouée!... Elle est prude et dévote, et de là vous la jugez froide et
inanimée? Je pense bien différemment. Quelle étonnante sensibilité
ne faut-il pas avoir pour la répandre jusque sur son mari, et pour
aimer toujours un être toujours absent? Quelle preuve plus forte
pourriez-vous désirer? J'ai su pourtant m'en procurer une autre.

J'ai dirigé sa promenade de manière qu'il s'est trouvé un fossé à
franchir; et, quoique fort leste, elle est encore plus timide: vous
jugez bien qu'une prude craint de sauter le fossé[13]. Il a fallu
se confier à moi. J'ai tenu dans mes bras cette femme modeste. Nos
préparatifs et le passage de ma vieille tante avaient fait rire aux
éclats la folâtre dévote; mais, dès que je me fus emparé d'elle, par
une adroite gaucherie, nos bras s'enlacèrent mutuellement. Je pressai
son sein contre le mien, et, dans ce court intervalle, je sentis son
cœur battre plus vite. L'aimable rougeur vint colorer son visage, et
son modeste embarras m'apprit assez _que son cœur avait palpité d'amour
et non de crainte_. Ma tante cependant s'y trompa comme vous et se mit
à dire: «L'enfant a eu peur»; mais la charmante candeur de l'_enfant_
ne lui permit pas le mensonge et elle répondit naïvement: «Oh! non,
mais...» Ce seul mot m'a éclairé. Dès ce moment, le doux espoir a
remplacé la cruelle inquiétude. J'aurai cette femme; je l'enlèverai au
mari qui la profane; j'oserai la ravir au Dieu même qu'elle adore. Quel
délice d'être tour à tour l'objet et le vainqueur de ses remords! Loin
de moi l'idée de détruire les préjugés qui l'affligent! ils ajouteront
à mon bonheur et à ma gloire. Qu'elle croie à la vertu, mais qu'elle
me la sacrifie; que ses fautes l'épouvantent sans pouvoir l'arrêter,
et qu'agitée de mille terreurs elle ne puisse les oublier, les vaincre
que dans mes bras. Qu'alors, j'y consens, elle me dise: «Je t'adore»,
elle seule, entre toutes les femmes, sera digne de prononcer ce mot. Je
serai vraiment le dieu qu'elle aura préféré.

    [13] On reconnaît ici le mauvais goût des calembours qui
    commençait à prendre et qui depuis a fait tant de progrès.

Soyons de bonne foi: dans nos arrangements, aussi froids que faciles,
ce que nous appelons bonheur est à peine un plaisir. Vous le dirai-je?
je croyais mon cœur flétri, et ne me trouvant plus que des sens, je me
plaignais d'une vieillesse prématurée. Mme de Tourvel m'a rendu les
charmantes illusions de la jeunesse. Auprès d'elle, je n'ai pas besoin
de jouir pour être heureux. La seule chose qui m'effraye est le temps
que va me prendre cette aventure, car je n'ose rien donner au hasard.
J'ai beau me rappeler mes heureuses témérités, je ne puis me résoudre à
les mettre en usage. Pour que je sois vraiment heureux, il faut qu'elle
se donne, et ce n'est pas une petite affaire.

Je suis sûr que vous admireriez ma prudence. Je n'ai pas encore
prononcé le mot d'amour, mais déjà nous en sommes à ceux de confiance
et d'intérêt. Pour la tromper le moins possible, et surtout pour
prévenir l'effet des propos qui pourraient lui revenir, je lui ai
raconté moi-même, et comme en m'accusant, quelques-uns de mes traits
les plus connus. Vous ririez de voir avec quelle candeur elle me
prêche. Elle veut, dit-elle, me convertir. Elle ne se doute pas encore
de ce qu'il lui en coûtera pour le tenter. Elle est loin de penser
qu'_en plaidant_, pour parler comme elle, _pour les infortunées que
j'ai perdues_, elle parle d'avance dans sa propre cause. Cette idée
me vint hier au milieu d'un de ses sermons, et je ne pus me refuser
au plaisir de l'interrompre pour l'assurer qu'elle parlait comme un
prophète. Adieu, ma très belle amie. Vous voyez que je ne suis pas
perdu sans ressource.

_P.-S._--A propos, ce pauvre chevalier s'est-il tué de désespoir?
En vérité, vous êtes cent fois plus mauvais sujet que moi, et vous
m'humilieriez si j'avais de l'amour-propre.

  _Du château de..., ce 9 août 17**._



LETTRE VII

_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY_[14].


Si je ne t'ai rien dit de mon mariage, c'est que je ne suis pas plus
instruite que le premier jour. Je m'accoutume à n'y plus penser et je
me trouve assez bien de mon genre de vie. J'étudie beaucoup mon chant
et ma harpe; il me semble que je les aime mieux depuis que je n'ai plus
de maître, ou plutôt c'est que j'en ai un meilleur. M. le chevalier
Danceny, ce monsieur dont je t'ai parlé et avec qui j'ai chanté chez
Mme de Merteuil, a la complaisance de venir ici tous les jours et de
chanter avec moi des heures entières. Il est extrêmement aimable. Il
chante comme un ange et compose de très jolis airs dont il fait aussi
les paroles. C'est bien dommage qu'il soit chevalier de Malte! Il me
semble que s'il se mariait sa femme serait bien heureuse... Il a une
douceur charmante. Il n'a jamais l'air de faire un compliment et,
pourtant, tout ce qu'il dit flatte. Il me reprend sans cesse, tant
sur la musique que sur autre chose; mais il mêle à ses critiques tant
d'intérêt et de gaieté qu'il est impossible de ne pas lui en savoir
gré. Seulement, quand il vous regarde, il a l'air de vous dire quelque
chose d'obligeant. Il joint à tout cela d'être très complaisant. Par
exemple, hier, il était prié d'un grand concert, il a préféré de rester
toute la soirée chez maman. Cela m'a bien fait plaisir, car quand il
n'y est pas, personne ne me parle et je m'ennuie; au lieu que quand il
y est, nous chantons et nous causons ensemble. Il a toujours quelque
chose à me dire. Lui et Mme de Merteuil sont les deux seules personnes
que je trouve aimables. Mais adieu, ma chère amie, j'ai promis que je
saurais pour aujourd'hui une ariette dont l'accompagnement est très
difficile, et je ne veux pas manquer de parole. Je vais me remettre à
l'étude jusqu'à ce qu'il vienne.

  _De..., ce 7 août 17**._

    [14] Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, on supprime
    beaucoup de lettres de cette correspondance journalière; on ne
    donne que celles qui ont paru nécessaires à l'intelligence des
    événements de cette société. C'est pour le même motif qu'on
    supprime aussi toutes les lettres de Sophie Carnay et plusieurs
    de celles des acteurs de ces aventures.



LETTRE VIII

_La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._


On ne peut être plus sensible que je le suis, madame, à la confiance
que vous me témoignez, ni prendre plus d'intérêt que moi à
l'établissement de Mlle de Volanges. C'est bien de toute mon âme que je
lui souhaite une félicité dont je ne doute pas qu'elle ne soit digne,
et sur laquelle je m'en rapporte bien à votre prudence. Je ne connais
point M. le comte de Gercourt; mais, honoré de votre choix, je ne puis
prendre de lui qu'une idée très avantageuse. Je me borne, madame, à
souhaiter à ce mariage un succès aussi heureux qu'au mien, qui est
pareillement votre ouvrage, et pour lequel chaque jour ajoute à ma
reconnaissance. Que le bonheur de Mlle votre fille soit la récompense
de celui que vous m'avez procuré, et puisse la meilleure des amies être
aussi la plus heureuse des mères!

Je suis vraiment peinée de ne pouvoir vous offrir de vive voix
l'hommage de ce vœu sincère, et faire, aussi tôt que je le désirerais,
connaissance avec Mlle de Volanges. Après avoir éprouvé vos bontés
vraiment maternelles, j'ai droit d'espérer d'elle l'amitié tendre d'une
sœur. Je vous prie, madame, de vouloir bien la lui demander de ma part,
en attendant que je me trouve à portée de la mériter.

Je compte rester à la campagne tout le temps de l'absence de M. de
Tourvel. J'ai pris ce temps pour jouir et profiter de la société de la
respectable Mme de Rosemonde. Cette femme est toujours charmante: son
grand âge ne lui fait rien perdre; elle conserve toute sa mémoire et sa
gaieté. Son corps seul a quatre-vingt-quatre ans; son esprit n'en a que
vingt.

Notre retraite est égayée par son neveu, le vicomte de Valmont, qui a
bien voulu nous sacrifier quelques jours. Je ne le connaissais que de
réputation, et elle me faisait peu désirer de le connaître davantage;
mais il me semble qu'il vaut mieux qu'elle. Ici, où le tourbillon du
monde ne le gâte pas, il parle raison avec une facilité étonnante,
et il s'accuse de ses torts avec une candeur rare. Il me parle avec
beaucoup de confiance, et je le prêche avec beaucoup de sévérité. Vous
qui le connaissez, vous conviendrez que ce serait une belle conversion
à faire, mais je ne doute pas, malgré ses promesses, que huit jours
de Paris ne lui fassent oublier tous mes sermons. Le séjour qu'il fera
ici sera au moins autant de retranché sur sa conduite ordinaire, et je
crois que, d'après sa façon de vivre, ce qu'il peut faire de mieux est
de ne rien faire du tout. Il sait que je suis occupée à vous écrire,
et il m'a chargée de vous présenter ses respectueux hommages. Recevez
aussi le mien avec la bonté que je vous connais, et ne doutez jamais
des sentiments sincères avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

  _Du château de..., ce 9 août 17**._



LETTRE IX

_Madame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL._


Je n'ai jamais douté, ma jeune et belle amie, ni de l'amitié que vous
avez pour moi, ni de l'intérêt sincère que vous prenez à tout ce qui me
regarde. Ce n'est pas pour éclairer ce point, que j'espère convenu à
jamais entre nous, que je réponds à votre _réponse_, mais je ne crois
pas pouvoir me dispenser de causer avec vous au sujet du vicomte de
Valmont.

Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à trouver jamais ce nom-là dans vos
lettres. En effet, que peut-il y avoir de commun entre vous et lui?
Vous ne connaissez pas cet homme; où auriez-vous pris l'idée de l'âme
d'un libertin? Vous me parlez de sa _rare candeur_: oh! oui, la candeur
de Valmont doit être en effet très rare. Encore plus faux et dangereux
qu'il n'est aimable et séduisant, jamais, depuis sa plus grande
jeunesse, il n'a fait un pas ou dit une parole sans avoir un projet, et
jamais il n'eut un projet qui ne fût malhonnête ou criminel. Mon amie,
vous me connaissez; vous savez si des vertus que je tâche d'acquérir,
l'indulgence n'est pas celle que je chéris le plus. Aussi, si Valmont
était entraîné par des passions fougueuses, si, comme mille autres,
il était séduit par les erreurs de son âge, blâmant sa conduite, je
plaindrais sa personne et j'attendrais, en silence, le temps où un
retour heureux lui rendrait l'estime des gens honnêtes. Mais Valmont
n'est pas cela: sa conduite est le résultat de ses principes. Il sait
calculer tout ce qu'un homme peut se permettre d'horreurs sans se
compromettre; et pour être cruel et méchant sans danger, il a choisi
les femmes pour victimes. Je ne m'arrête pas à compter celles qu'il a
séduites: mais combien n'en a-t-il pas perdues?

Dans la vie sage et retirée que vous menez, ces scandaleuses aventures
ne parviennent pas jusqu'à vous. Je pourrais vous en raconter qui vous
feraient frémir; mais vos regards, purs comme votre âme, seraient
souillés par de semblables tableaux: sûre que Valmont ne sera jamais
dangereux pour vous, vous n'avez pas besoin de pareilles armes pour
vous défendre. La seule chose que j'ai à vous dire, c'est que, de
toutes les femmes auxquelles il a rendu des soins, succès ou non, il
n'en est point qui n'aient eu à s'en plaindre. La seule marquise de
Merteuil fait l'exception à cette règle générale; seule elle a su lui
résister et enchaîner sa méchanceté. J'avoue que ce trait de sa vie
est celui qui lui fait le plus d'honneur à mes yeux; aussi a-t-il
suffi pour la justifier pleinement aux yeux de tous, de quelques
inconséquences qu'on avait à lui reprocher dans le début de son
veuvage[15].

    [15] L'erreur où est Mme de Volanges nous fait voir qu'ainsi
    que les autres scélérats, Valmont ne décelait pas ses complices.

Quoi qu'il en soit, ma belle amie, ce que l'âge, l'expérience et
surtout l'amitié m'autorisent à vous représenter, c'est qu'on commence
à s'apercevoir dans le monde de l'absence de Valmont, et que si on
sait qu'il soit resté quelque temps en tiers entre sa tante et vous,
votre réputation sera entre ses mains; malheur le plus grand qui puisse
arriver à une femme. Je vous conseille donc d'engager sa tante à ne pas
le retenir davantage et, s'il s'obstine à rester, je crois que vous ne
devez pas hésiter à lui céder la place. Mais pourquoi resterait-il? Que
fait-il donc à cette campagne? Si vous faisiez épier ses démarches, je
suis sûre que vous découvririez qu'il n'a fait que prendre un asile
plus commode pour quelques noirceurs qu'il médite dans les environs.
Mais, dans l'impossibilité de remédier au mal, contentons-nous de nous
en garantir.

Adieu, ma belle amie; voilà le mariage de ma fille un peu retardé. Le
comte de Gercourt, que nous attendions d'un jour à l'autre, me mande
que son régiment passe en Corse, et comme il y a encore des mouvements
de guerre, il lui sera impossible de s'absenter avant l'hiver. Cela me
contrarie, mais cela me fait espérer que nous aurons le plaisir de vous
voir à la noce, et j'étais fâchée qu'elle se fît sans vous. Adieu; je
suis, sans compliment comme sans réserve, entièrement à vous.

_P.-S._--Rappelez-moi au souvenir de Mme de Rosemonde, que j'aime
toujours autant qu'elle le mérite.

  _De..., ce 11 août 17**._



LETTRE X

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


Me boudez-vous, vicomte? ou bien êtes-vous mort? ou, ce qui y
ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que pour votre présidente?
Cette femme, qui vous a rendu _les illusions de la jeunesse_, vous en
rendra bientôt aussi les ridicules préjugés. Déjà vous voilà timide
et esclave; autant vaudrait être amoureux. Vous renoncez à _vos
heureuses témérités_. Vous voilà donc vous conduisant sans principes
et donnant tout au hasard ou plutôt au caprice. Ne vous souvient-il
plus que l'amour est, comme la médecine, _seulement l'art d'aider à
la nature_? Vous voyez que je vous bats avec vos armes, mais je n'en
prendrai pas d'orgueil, car c'est bien battre un homme à terre. _Il
faut qu'elle se donne_, me dites-vous; eh! sans doute, il le faut;
aussi se donnera-t-elle comme les autres, avec cette différence que
ce sera de mauvaise grâce. Mais pour qu'elle finisse par se donner,
le vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette ridicule
distinction est bien un vrai déraisonnement de l'amour! Je dis l'amour,
car vous êtes amoureux. Vous parler autrement, ce serait vous trahir,
ce serait vous cacher votre mal. Dites-moi donc, amant langoureux, ces
femmes que vous avez eues, croyez-vous les avoir violées? Mais, quelque
envie qu'on ait de se donner, quelque pressée que l'on en soit, encore
faut-il un prétexte, et y en a-t-il de plus commode pour nous que celui
qui nous donne l'air de céder à la force? Pour moi, je l'avoue, une
des choses qui me flattent le plus est une attaque vive et bien faite,
où tout se succède avec ordre, quoique avec rapidité, qui ne nous met
jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une gaucherie
dont, au contraire, nous aurions dû profiter; qui sait garder l'air de
la violence jusque dans les choses que nous accordons et flatter avec
adresse nos deux passions favorites: la gloire de la défense et le
plaisir de la défaite. Je conviens que ce talent, plus rare que l'on ne
croit, m'a toujours fait plaisir, même alors qu'il ne m'a pas séduite,
et que quelquefois il m'est arrivé de me rendre uniquement comme
récompense. Telle, dans nos anciens tournois, la beauté donnait le prix
de la valeur et de l'adresse.

Mais vous, vous qui n'êtes plus vous, vous vous conduisez comme si vous
aviez peur de réussir. Eh! depuis quand voyagez-vous à petites journées
et par des chemins de traverse? Mon ami, quand on veut arriver, des
chevaux de poste et la grande route! Mais laissons ce sujet, qui me
donne d'autant plus d'humeur qu'il me prive du plaisir de vous voir.
Au moins écrivez-moi plus souvent que vous ne faites et mettez-moi au
courant de votre progrès. Savez-vous que voilà plus de quinze jours que
cette ridicule aventure vous occupe et que vous négligez tout le monde?

A propos de négligence, vous ressemblez aux gens qui envoient
régulièrement savoir des nouvelles de leurs amis malades, mais qui ne
se font jamais rendre la réponse. Vous finissez votre dernière lettre
par me demander si M. le chevalier est mort. Je ne réponds pas, et
vous ne vous en inquiétez pas davantage. Ne savez-vous plus que mon
amant est votre ami-né? Mais rassurez-vous, il n'est point mort ou s'il
l'était ce serait de l'excès de sa joie. Ce pauvre chevalier, comme
il est tendre, comme il est fait pour l'amour, comme il sait sentir
vivement! La tête m'en tourne. Sérieusement, le bonheur parfait qu'il
trouve à être aimé de moi m'attache véritablement à lui.

Ce même jour où je vous écrivais que j'allais travailler à notre
rupture combien je le rendis heureux! Je m'occupais pourtant tout de
bon des moyens de le désespérer quand on me l'annonça. Soit caprice
ou raison, jamais il ne me parut si bien. Je le reçus cependant avec
humeur. Il espérait passer deux heures avec moi, avant celle où ma
porte serait ouverte à tout le monde. Je lui dis que j'allais sortir;
il me demanda où j'allais, je refusai de le lui apprendre. Il insista:
_Où vous ne serez pas_, repris-je avec aigreur. Heureusement pour
lui, il resta pétrifié de cette réponse; car, s'il eût dit un mot, il
s'ensuivait immanquablement une scène qui eût amené la rupture que
j'avais projetée. Étonnée de son silence, je jetai les yeux sur lui
sans autre projet, je vous jure, que de voir la mine qu'il faisait.
Je retrouvai sur cette charmante figure cette tristesse à la fois
profonde et tendre à laquelle vous-même êtes convenu qu'il était si
difficile de résister. La même cause produisit le même effet: je fus
vaincue une seconde fois. Dès ce moment, je ne m'occupai plus que des
moyens d'éviter qu'il pût me trouver un tort. «Je sors pour affaire,
lui dis-je avec un air un peu plus doux, et même cette affaire vous
regarde, mais ne m'interrogez pas. Je souperai chez moi; revenez et
vous serez instruit.» Alors il retrouva la parole, mais je ne lui
permis pas d'en faire usage. «Je suis très pressée, continuai-je,
laissez-moi; à ce soir.» Il baisa ma main et sortit.

Aussitôt, pour le dédommager, peut-être pour me dédommager moi-même,
je me décide à lui faire connaître ma petite maison dont il ne se
doutait pas. J'appelle ma fidèle _Victoire_. J'ai ma migraine, je me
couche pour tous mes gens et, restée enfin seule avec _la véritable_,
tandis qu'elle se travestit en laquais, je fais une toilette de femme
de chambre. Elle fait ensuite venir un fiacre à la porte de mon jardin
et nous voilà parties. Arrivée dans ce temple de l'amour, je choisis
le déshabillé le plus galant. Celui-ci est délicieux, il est de mon
invention: il ne laisse rien voir et pourtant fait tout deviner. Je
vous en promets un modèle pour votre présidente, quand vous l'aurez
rendue digne de le porter.

Après ces préparatifs, pendant que Victoire s'occupe des autres
détails, je lis un chapitre du _Sopha_, une lettre d'_Héloïse_ et deux
contes de La Fontaine, pour recorder les différents tons que je voulais
prendre. Cependant mon chevalier arrive à ma porte avec l'empressement
qu'il a toujours. Mon suisse la lui refuse et lui apprend que je suis
malade: premier incident. Il lui remet en même temps un billet de moi,
mais non de mon écriture, suivant ma prudente règle. Il l'ouvre et y
trouve de la main de Victoire: «A neuf heures précises, au boulevard,
devant les cafés». Il s'y rend, et là un petit laquais qu'il ne connaît
pas, qu'il croit au moins ne pas connaître, car c'était toujours
Victoire, vient lui annoncer qu'il faut renvoyer sa voiture et le
suivre. Toute cette marche romanesque lui échauffait la tête d'autant,
et la tête échauffée ne nuit à rien. Il arrive enfin, et la surprise et
l'amour causaient en lui un véritable enchantement. Pour lui donner le
temps de se remettre, nous nous promenons un moment dans le bosquet,
puis je le ramène vers la maison. Il voit d'abord deux couverts mis,
ensuite un lit fait. Nous passions jusqu'au boudoir, qui était dans
toute sa parure. Là, moitié réflexion, moitié sentiment, je passai
mes bras autour de lui et me laissai tomber à ses genoux: «O mon ami!
lui dis-je, pour vouloir te ménager la surprise de ce moment, je me
reproche de t'avoir affligé par l'apparence de l'humeur, d'avoir pu
un instant voiler mon cœur à tes regards. Pardonne-moi mes torts; je
veux les expier à force d'amour». Vous jugez de l'effet de ce discours
sentimental. L'heureux chevalier me releva, et mon pardon fut scellé
sur cette même ottomane où vous et moi scellâmes si gaiement et de la
même manière notre éternelle rupture.

Comme nous avions six heures à passer ensemble, et que j'avais résolu
que tout ce temps fût pour lui également délicieux, je modérai ses
transports et l'aimable coquetterie vint remplacer la tendresse. Je
ne crois pas avoir jamais mis tant de soin à plaire, ni avoir été
jamais aussi contente de moi. Après le souper, tour à tour enfant et
raisonnable, folâtre et sensible, quelquefois même libertine, je me
plaisais à le considérer comme un sultan au milieu de son sérail, dont
j'étais tour à tour les favorites différentes. En effet, ses hommages
réitérés, quoique toujours reçus par la même femme, le furent toujours
par une maîtresse nouvelle.

Enfin, au point du jour, il fallut se séparer et, quoi qu'il dît, quoi
qu'il fît même pour me prouver le contraire, il en avait autant besoin
que peu d'envie. Au moment où nous sortîmes, et pour dernier adieu,
je pris la clef de cet heureux séjour et la lui remettant entre les
mains: «Je ne l'ai eue que pour vous, lui dis-je, il est juste que
vous en soyez maître; c'est au sacrificateur à disposer du temple.»
C'est par cette adresse que j'ai prévenu les réflexions qu'aurait pu
lui faire naître la propriété, toujours suspecte, d'une petite maison.
Je le connais assez pour être sûre qu'il ne s'en servira que pour moi,
et si la fantaisie me prenait d'y aller sans lui, il me reste bien une
double clef. Il voulait à toute force prendre jour pour y revenir;
mais je l'aime trop encore pour vouloir l'user si vite. Il ne faut se
permettre d'excès qu'avec les gens qu'on veut quitter bientôt. Il ne
sait pas cela, lui; mais, pour son bonheur, je le sais pour deux.

Je m'aperçois qu'il est trois heures du matin et que j'ai écrit un
volume, ayant le projet de n'écrire qu'un mot. Tel est le charme de la
confiante amitié, c'est elle qui fait que vous êtes toujours ce que
j'aime le mieux; mais, en vérité, le chevalier est ce qui me plaît
davantage.

  _De..., ce 12 août 17**._



LETTRE XI

_La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._


Votre lettre sévère m'aurait effrayée, madame, si par bonheur je
n'avais trouvé ici plus de motifs de sécurité que vous ne m'en donnez
de crainte. Ce redoutable M. de Valmont, qui doit être la terreur
de toutes les femmes, paraît avoir déposé son arme meurtrière avant
d'entrer dans ce château. Loin d'y former des projets, il n'y a pas
même porté de prétentions, et la qualité d'homme aimable, que ses
ennemis même lui accordent, disparaît presque ici pour ne lui laisser
que celle de bon enfant. C'est apparemment l'air de la campagne qui a
produit ce miracle. Ce que je vous puis assurer, c'est qu'étant sans
cesse avec moi, paraissant même s'y plaire, il ne lui est pas échappé
un mot qui ressemble à l'amour, pas une de ces phrases que tous les
hommes se permettent, sans avoir, comme lui, ce qu'il faut pour les
justifier. Jamais il n'oblige à cette réserve dans laquelle toute femme
qui se respecte est forcée de se tenir aujourd'hui, pour contenir les
hommes qui l'entourent. Il sait ne point abuser de la gaieté qu'il
inspire. Il est peut-être un peu louangeur, mais c'est avec tant de
délicatesse qu'il accoutumerait la modestie même à l'éloge. Enfin,
si j'avais un frère, je désirerais qu'il fût tel que M. de Valmont
se montre ici. Peut-être beaucoup de femmes lui désireraient une
galanterie plus marquée, et j'avoue que je lui sais un gré infini
d'avoir su me juger assez bien pour ne pas me confondre avec elles.

Ce portrait diffère beaucoup sans doute de celui que vous me faites,
et, malgré cela, tous deux peuvent être ressemblants en fixant les
époques. Lui-même convient d'avoir eu beaucoup de torts et on lui en
aura bien aussi prêté quelques-uns. Mais j'ai rencontré peu d'hommes
qui parlassent des femmes honnêtes avec plus de respect, je dirais
presque d'enthousiasme. Vous m'apprenez qu'au moins sur cet objet il
ne se trompe pas. Sa conduite avec Mme de Merteuil en est une preuve.
Il nous en parle beaucoup, et c'est toujours avec tant d'éloges et
l'air d'un attachement vrai, que j'ai cru, jusqu'à la réception de
votre lettre, que ce qu'il appelait amitié entre eux deux était bien
réellement de l'amour. Je m'accuse de ce jugement téméraire, dans
lequel j'ai eu d'autant plus de tort que lui-même a pris le soin de la
justifier. J'avoue que je ne regardais que comme finesse ce qui était
de sa part une honnête sincérité. Je ne sais, mais il me semble que
celui qui est capable d'une amitié aussi suivie pour une femme aussi
estimable n'est pas un libertin sans retour. J'ignore au reste si nous
devons la conduite sage qu'il tient ici à quelques projets dans les
environs, comme vous le supposez. Il y a bien quelques femmes aimables
à la ronde, mais il sort peu, excepté le matin, et alors il dit qu'il
va à la chasse. Il est vrai qu'il rapporte rarement du gibier, mais il
assure qu'il est maladroit à cet exercice. D'ailleurs, ce qu'il peut
faire au dehors m'inquiète peu, et si je désirais le savoir, ce ne
serait que pour avoir une raison de plus de me rapprocher de votre avis
ou de vous ramener au mien.

Sur ce que vous me proposez de travailler à abréger le séjour que M. de
Valmont compte faire ici, il me paraît bien difficile d'oser demander à
sa tante de ne pas avoir son neveu chez elle, d'autant qu'elle l'aime
beaucoup. Je vous promets pourtant, mais seulement par déférence et non
par besoin, de saisir l'occasion de faire cette demande, soit à elle,
soit à lui-même. Quant à moi, M. de Tourvel est instruit de mon projet
de rester ici jusqu'à son retour, et il s'étonnerait, avec raison, de
la légèreté qui m'en ferait changer.

Voilà, madame, de bien longs éclaircissements, mais j'ai cru devoir
à la vérité un témoignage avantageux à M. de Valmont, et dont il me
paraît avoir grand besoin auprès de vous. Je n'en suis pas moins
sensible à l'amitié qui a dicté vos conseils. C'est à elle que je
dois aussi ce que vous me dites d'obligeant à l'occasion du retard du
mariage de Mlle votre fille. Je vous en remercie bien sincèrement;
mais, quelque plaisir que je me promette à passer ces moments avec
vous, je les sacrifierais de bien bon cœur au désir de savoir Mlle
de Volanges plus tôt heureuse, si pourtant elle peut jamais l'être
plus qu'auprès d'une mère aussi digne de toute sa tendresse et de son
respect. Je partage avec elle ces deux sentiments qui m'attachent à
vous, et je vous prie d'en recevoir l'assurance avec bonté.

J'ai l'honneur d'être, etc.

  _De..., ce 13 août 17**._



LETTRE XII

_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._


Maman est incommodée, madame, elle ne sortira point et il faut que
je lui tienne compagnie; ainsi, je n'aurai pas l'honneur de vous
accompagner à l'Opéra. Je vous assure que je regrette bien plus de ne
pas être avec vous que le spectacle. Je vous prie d'en être persuadée.
Je vous aime tant! Voudriez-vous bien dire à M. le chevalier Danceny
que je n'ai point le recueil dont il m'a parlé, et que, s'il peut me
l'apporter demain, il me fera grand plaisir? S'il vient aujourd'hui, on
lui dira que nous n'y sommes pas, mais c'est que maman ne veut recevoir
personne. J'espère qu'elle se portera mieux demain.

J'ai l'honneur d'être, etc.

  _De..., ce 13 août 17**._



LETTRE XIII

_La Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES._


Je suis très fâchée, ma belle, et d'être privée du plaisir de vous voir
et de la cause de cette privation. J'espère que cette occasion se
retrouvera. Je m'acquitterai de votre commission auprès du chevalier
Danceny, qui sera sûrement très fâché de savoir votre maman malade.
Si elle veut me recevoir demain, j'irai lui tenir compagnie. Nous
attaquerons, elle et moi, le chevalier de Belleroche[16] au piquet;
et, en lui gagnant son argent, nous aurons, par surcroît de plaisir,
celui de vous entendre chanter avec votre aimable maître, à qui je le
proposerai. Si cela convient à votre maman et à vous, je réponds de moi
et de mes deux chevaliers. Adieu, ma belle; mes compliments à ma chère
Mme de Volanges. Je vous embrasse bien tendrement.

  _De..., ce 13 août 17**._

    [16] C'est le même dont il est question dans les lettres de Mme
    de Merteuil.



LETTRE XIV

_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._


Je ne t'ai pas écrit hier, ma chère Sophie, mais ce n'est pas le
plaisir qui en est cause, je t'en assure bien. Maman était malade et je
ne l'ai pas quittée de la journée. Le soir, quand je me suis retirée,
je n'avais cœur à rien du tout, et je me suis couchée bien vite pour
m'assurer que la journée était finie; jamais je n'en avais passé de
si longue. Ce n'est pas que je n'aime bien maman, mais je ne sais pas
ce que c'était. Je devais aller à l'Opéra avec Mme de Merteuil; le
chevalier Danceny devait y être. Tu sais bien que ce sont les deux
personnes que j'aime le mieux. Quand l'heure où j'aurais dû y être
aussi est arrivée, mon cœur s'est serré malgré moi. Je me déplaisais à
tout et j'ai pleuré, pleuré sans pouvoir m'en empêcher. Heureusement,
maman était couchée et ne pouvait pas me voir. Je suis bien sûre que le
chevalier Danceny aura été fâché aussi, mais il aura été distrait par
le spectacle et par tout le monde; c'est bien différent.

Par bonheur, maman va mieux aujourd'hui, et Mme de Merteuil viendra
avec une autre personne et le chevalier Danceny; mais elle arrive
toujours bien tard, Mme de Merteuil, et quand on est si longtemps
toute seule, c'est bien ennuyeux. Il n'est encore que onze heures. Il
est vrai qu'il faut que je joue de la harpe, et puis ma toilette me
prendra un peu de temps, car je veux être bien coiffée aujourd'hui.
Je crois que la mère Perpétue a raison, et qu'on devient coquette dès
qu'on est dans le monde. Je n'ai jamais eu tant d'envie d'être jolie
que depuis quelques jours, et je trouve que je ne le suis pas autant
que je le croyais, et puis, auprès des femmes qui ont du rouge, on
perd beaucoup. Mme de Merteuil, par exemple, je vois bien que tous les
hommes la trouvent plus jolie que moi; cela ne me fâche pas beaucoup,
parce qu'elle m'aime bien, et puis elle assure que le chevalier Danceny
me trouve plus jolie qu'elle. C'est bien honnête à elle de me l'avoir
dit! elle avait même l'air d'en être bien aise. Par exemple, je ne
conçois pas ça. C'est qu'elle m'aime tant! et lui... oh! ça m'a fait
bien plaisir! aussi, c'est qu'il me semble que rien que le regarder
suffit pour embellir. Je le regarderais toujours si je ne craignais de
rencontrer ses yeux, car, toutes les fois que cela m'arrive, cela me
décontenance et me fait comme de la peine, mais ça ne fait rien.

Adieu, ma chère amie, je vais me mettre à ma toilette. Je t'aime
toujours comme de coutume.

  _Paris, ce 14 août 17**._



LETTRE XV

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Il est bien honnête à vous de ne pas m'abandonner à mon triste sort.
La vie que je mène ici est réellement fatigante, par l'excès de son
repos et son insipide uniformité. En lisant votre lettre et le détail
de votre charmante journée, j'ai été tenté vingt fois de prétexter une
affaire, de voler à vos pieds et de vous y demander, en ma faveur,
une infidélité à votre chevalier, qui, après tout, ne mérite pas
son bonheur. Savez-vous que vous m'avez rendu jaloux de lui? Que me
parlez-vous d'éternelle rupture? J'abjure ce serment, prononcé dans le
délire: nous n'aurions pas été dignes de le faire si nous eussions dû
le garder. Ah! que je puisse un jour me venger dans vos bras du dépit
involontaire que m'a causé le bonheur du chevalier! Je suis indigne,
je l'avoue, quand je songe que cet homme, sans raisonner, sans se
donner la moindre peine, en suivant tout bêtement l'instinct de son
cœur, trouve une félicité à laquelle je ne puis atteindre. Oh! je la
troublerai... Promettez-moi que je la troublerai. Vous-même n'êtes-vous
pas humiliée? Vous vous donnez la peine de le tromper, et il est plus
heureux que vous. Vous le croyez dans vos chaînes! c'est bien vous qui
êtes dans les siennes. Il dort tranquillement, tandis que vous veillez
pour ses plaisirs. Que ferait de plus son esclave?

Tenez, ma belle amie, tant que vous vous partagez entre plusieurs, je
n'ai pas la moindre jalousie: je ne vois alors dans vos amants que les
successeurs d'Alexandre, incapables de conserver entre eux tous cet
empire où je régnais seul. Mais que vous vous donniez entièrement à
un d'eux! qu'il existe un autre homme aussi heureux que moi, je ne le
souffrirai pas; n'espérez pas que je le souffre. Ou reprenez-moi, ou au
moins prenez-en un autre et ne trahissez pas, par un caprice exclusif,
l'amitié inviolable que nous nous sommes jurée.

C'est bien assez, sans doute, que j'aie à me plaindre de l'amour. Vous
voyez que je me prête à vos idées et que j'avoue mes torts. En effet,
si c'est être amoureux que de ne pouvoir vivre sans posséder ce qu'on
désire, d'y sacrifier son temps, ses plaisirs, sa vie, je suis bien
réellement amoureux. Je n'en suis guère plus avancé. Je n'aurais même
rien du tout à vous apprendre à ce sujet sans un événement qui me donne
beaucoup à réfléchir et dont je ne sais encore si je dois craindre ou
espérer.

Vous connaissez mon chasseur, trésor d'intrigue et vrai valet de
comédie: vous jugez bien que ses instructions portaient d'être amoureux
de la femme de chambre et d'enivrer les gens. Le coquin est plus
heureux que moi, il a déjà réussi. Il vient de découvrir que Mme de
Tourvel a chargé un de ses gens de prendre des informations sur ma
conduite, et même de me suivre dans mes courses du matin, autant qu'il
le pourrait, sans être aperçu. Que prétend cette femme? Ainsi donc
la plus modeste de toutes ose encore risquer des choses qu'à peine
nous oserions nous permettre! Je jure bien... Mais, avant de songer
à me venger de cette ruse féminine, occupons-nous des moyens de
la tourner à notre avantage. Jusqu'ici ces courses qu'on suspecte
n'avaient aucun objet; il faut leur en donner un. Cela mérite toute mon
attention, et je vous quitte pour y réfléchir. Adieu, ma belle amie.

  _Toujours du château de..., ce 15 août 17**._



LETTRE XVI

_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._


Ah! ma Sophie, voici bien des nouvelles! je ne devrais peut-être pas
te les dire, mais il faut bien que j'en parle à quelqu'un; c'est plus
fort que moi. Ce chevalier Danceny... Je suis dans un trouble que je
ne peux pas écrire, je ne sais par où commencer. Depuis que je t'avais
raconté la jolie soirée[17] que j'avais passée chez maman avec lui et
Mme de Merteuil, je ne t'en parlais plus: c'est que je ne voulais plus
en parler à personne, mais j'y pensais pourtant toujours. Depuis il
était devenu si triste, mais si triste, si triste, que ça me faisait
de la peine; et quand je lui demandais pourquoi, il me disait que non;
mais je voyais bien que si. Enfin hier il l'était encore plus que de
coutume. Ça n'a pas empêché qu'il n'ait eu la complaisance de chanter
avec moi comme à l'ordinaire; mais, toutes les fois qu'il me regardait
cela me serrait le cœur. Après que nous eûmes fini de chanter, il alla
renfermer ma harpe dans son étui, et, en me rapportant la clef, il me
pria d'en jouer encore le soir, aussitôt que je serais seule. Je ne me
défiais de rien du tout; je ne voulais même pas, mais il m'en pria tant
que je lui dis que oui. Il avait bien ses raisons. Effectivement, quand
je fus retirée chez moi et que ma femme de chambre fut sortie, j'allai
pour prendre ma harpe. Je trouvai dans les cordes une lettre, pliée
seulement et point cachetée, et qui était de lui. Ah! si tu savais
tout ce qu'il me mande! Depuis que j'ai lu sa lettre, j'ai tant de
plaisir que je ne peux plus songer à autre chose. Je l'ai relue quatre
fois tout de suite, et puis je l'ai serrée dans mon secrétaire. Je la
savais par cœur, et, quand j'ai été couchée, je l'ai tant répétée que
je ne songeais pas à dormir. Dès que je fermais les yeux, je le voyais
là, qui me disait lui-même tout ce que je venais de lire. Je ne me
suis endormie que bien tard et aussitôt que je me suis réveillée (il
était encore de bien bonne heure), j'ai été reprendre sa lettre pour
la relire à mon aise. Je l'ai emportée dans mon lit, et puis je l'ai
baisée comme si... C'est peut-être mal fait de baiser une lettre comme
ça, mais je n'ai pas pu m'en empêcher.

    [17] La lettre où il est parlé de cette soirée ne s'est pas
    retrouvée. Il y a lieu de croire que c'est celle proposée dans
    le billet de Mme de Merteuil, et dont il est aussi question
    dans la précédente lettre de Cécile Volanges.

A présent, ma chère amie, si je suis bien aise, je suis aussi bien
embarrassée; car sûrement il ne faut pas que je réponde à cette
lettre-là. Je sais bien que cela ne se doit pas et pourtant il me le
demande, et, si je ne réponds pas, je suis sûre qu'il va encore être
triste. C'est pourtant bien malheureux pour lui! Qu'est-ce que tu
me conseilles? Mais tu n'en sais pas plus que moi. J'ai bien envie
d'en parler à Mme de Merteuil, qui m'aime bien. Je voudrais bien
le consoler, mais je ne voudrais rien faire qui fût mal. On nous
recommande tant d'avoir bon cœur! puis on nous défend de suivre ce
qu'il inspire, quand c'est pour un homme! ça n'est pas juste non plus.
Est-ce qu'un homme n'est pas notre prochain comme une femme et plus
encore? car enfin n'a-t-on pas son père comme sa mère, son frère comme
sa sœur? Il reste toujours le mari de plus. Cependant si j'allais faire
quelque chose qui ne fût pas bien, peut-être que M. Danceny lui-même
n'aurait plus bonne idée de moi! Oh! ça, par exemple, j'aime encore
mieux qu'il soit triste; et puis, enfin, je serai toujours à temps.
Parce qu'il a écrit hier, je ne suis pas obligée d'écrire aujourd'hui;
aussi bien je verrai Mme de Merteuil ce soir, et si j'en ai le courage
je lui conterai tout. En ne faisant que ce qu'elle me dira, je n'aurai
rien à me reprocher. Et puis peut-être me dira-t-elle que je peux lui
répondre un peu, pour qu'il ne soit pas si triste! Oh! je suis bien en
peine.

Adieu, ma bonne amie. Dis-moi toujours ce que tu penses.

  _De..., ce 19 août 17**._



LETTRE XVII

_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._


Avant de me livrer, mademoiselle, dirai-je au plaisir ou au besoin de
vous écrire, je commence par vous supplier de m'entendre. Je sens que
pour oser vous déclarer mes sentiments, j'ai besoin d'indulgence; si
je ne voulais que les justifier, elle me serait inutile. Que vais-je
faire après tout, que vous montrer votre ouvrage? Et qu'ai-je à vous
dire, que mes regards, mon embarras, ma conduite et même mon silence,
ne vous aient dit avant moi? Eh! pourquoi vous fâcheriez-vous d'un
sentiment que vous avez fait naître? Émané de vous, sans doute il est
digne de vous être offert; s'il est brûlant comme mon âme, il est pur
comme la vôtre. Serait-ce un crime d'avoir su apprécier votre charmante
figure, vos talents séducteurs, vos grâces enchanteresses, et cette
touchante candeur qui ajoute un prix inestimable à des qualités déjà
si précieuses? Non, sans doute; mais sans être coupable on peut être
malheureux, et c'est le sort qui m'attend si vous refusez d'agréer mon
hommage. C'est le premier que mon cœur ait offert. Sans vous je serais
encore, non pas heureux, mais tranquille. Je vous ai vue; le repos a
fui loin de moi, et mon bonheur est incertain. Cependant vous vous
étonnez de ma tristesse; vous m'en demandez la cause, quelquefois même
j'ai cru voir qu'elle vous affligeait. Ah! dites un mot, et ma félicité
sera votre ouvrage. Mais, avant de prononcer, songez qu'un mot peut
aussi combler mon malheur. Soyez donc l'arbitre de ma destinée. Pour
vous je vais être éternellement heureux ou malheureux. En quelles mains
plus chères puis-je remettre un intérêt plus grand?

Je finirai, comme j'ai commencé, par implorer votre indulgence. Je
vous ai demandé de m'entendre; j'oserai plus: je vous prierai de me
répondre. Le refuser, serait me laisser croire que vous vous trouvez
offensée, et mon cœur m'est garant que mon respect égale mon amour.

_P.-S._--Vous pouvez vous servir, pour me répondre, du même moyen
dont je me sers pour vous faire parvenir cette lettre; il me paraît
également sûr et commode.

  _De..., ce 18 août 17**._



LETTRE XVIII

_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._


Quoi! Sophie, tu blâmes d'avance ce que je vais faire! J'avais déjà
bien assez d'inquiétudes; voilà que tu les augmentes encore. Il est
clair, dis-tu, que je ne dois pas répondre. Tu en parles bien à ton
aise, et d'ailleurs tu ne sais pas au juste ce qui en est; tu n'es pas
là pour voir. Je suis sûre que si tu étais à ma place, tu ferais comme
moi. Sûrement, en général, on ne doit pas répondre, et tu as bien vu,
par ma lettre d'hier, que je ne le voulais pas non plus; mais c'est que
je ne crois pas que personne se soit jamais trouvé dans le cas où je
suis.

Et encore être obligée de me décider toute seule! Mme de Merteuil, que
je comptais voir hier au soir, n'est pas venue. Tout s'arrange contre
moi, c'est elle qui est cause que je le connais. C'est presque toujours
avec elle que je l'ai vu, que je lui ai parlé. Ce n'est pas que je lui
en veuille du mal, mais elle me laisse là au moment de l'embarras. Oh!
je suis bien à plaindre!

Figure-toi qu'il est venu hier comme à l'ordinaire. J'étais si troublée
que je n'osais le regarder. Il ne pouvait pas me parler parce que maman
était là. Je me doutais bien qu'il serait fâché, quand il verrait
que je ne lui avais pas écrit. Je ne savais quelle contenance faire.
Un instant après il me demanda si je voulais qu'il allât chercher ma
harpe. Le cœur me battait si fort, que ce fut tout ce que je pus faire
que de répondre que oui. Quand il revint, c'était bien pis. Je ne le
regardai qu'un petit moment. Il ne me regardait pas, lui, mais il avait
un air qu'on aurait dit qu'il était malade. Ça me faisait bien de la
peine. Il se mit à accorder ma harpe, et après, en me l'apportant,
il me dit: «Ah! Mademoiselle!...» Il ne me dit que ces deux mots-là,
mais c'était d'un ton que j'en fus toute bouleversée. Je préludais
sur ma harpe sans savoir ce que je faisais. Maman demanda si nous ne
chanterions pas. Lui s'excusa, en disant qu'il était un peu malade, et
moi, qui n'avais pas d'excuse, il me fallut chanter. J'aurais voulu
n'avoir jamais eu de voix. Je choisis exprès un air que je ne savais
pas; car j'étais bien sûre que je ne pourrais en chanter aucun, et on
se serait aperçu de quelque chose. Heureusement il vint une visite,
et, dès que j'entendis entrer un carrosse, je cessai et le priai de
reporter ma harpe. J'avais bien peur qu'il ne s'en allât en même temps,
mais il revint.

Pendant que maman et cette dame qui était venue causaient ensemble, je
voulus le regarder encore un petit moment. Je rencontrai ses yeux, et
il me fut impossible de détourner les miens. Un moment après je vis
ses larmes couler, et il fut obligé de se retourner pour ne pas être
vu. Pour le coup, je ne pus y tenir, je sentis que j'allais pleurer
aussi. Je sortis, et tout de suite j'écrivis avec un crayon, sur un
chiffon de papier: «Ne soyez donc pas si triste, je vous en prie; je
promets de vous répondre». Sûrement, tu ne peux pas dire qu'il y ait du
mal à cela; et puis c'était plus fort que moi. Je mis mon papier aux
cordes de ma harpe, comme sa lettre était, et je revins dans le salon.
Je me sentais plus tranquille. Il me tardait bien que cette dame s'en
fut. Heureusement, elle était en visite, elle s'en alla bientôt après.
Aussitôt qu'elle fut sortie, je dis que je voulais reprendre ma harpe,
et je le priai de l'aller chercher. Je vis bien, à son air, qu'il ne se
doutait de rien. Mais au retour, oh! comme il était content! En posant
ma harpe vis-à-vis de moi, il se plaça de façon que maman ne pouvait
voir, et prit ma main qu'il serra... mais d'une façon!... ce ne fut
qu'un moment, mais je ne saurais te dire le plaisir que ça m'a fait. Je
la retirai pourtant; ainsi je n'ai rien à me reprocher.

A présent, ma bonne amie, tu vois bien que je ne peux pas me dispenser
de lui écrire, puisque je le lui ai promis; et puis je n'irai pas lui
refaire du chagrin, car j'en souffre plus que lui. Si c'était pour
quelque chose de mal, sûrement je ne le ferais pas. Mais quel mal
peut-il y avoir à écrire, surtout quand c'est pour empêcher quelqu'un
d'être malheureux? Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne saurai pas bien
faire ma lettre; mais il sentira bien que ce n'est pas ma faute, et
puis je suis sûre que rien que de ce qu'elle sera de moi, elle lui fera
toujours plaisir.

Adieu, ma chère amie. Si tu trouves que j'ai tort, dis-le-moi; mais je
ne crois pas. A mesure que le moment de lui écrire approche, mon cœur
bat que ça ne se conçoit pas. Il le faut pourtant bien, puisque je l'ai
promis. Adieu.

  _De..., ce 20 août 17**._



LETTRE XIX

_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._


Vous étiez si triste, hier, monsieur, et cela me faisait tant de peine,
que je me suis laissée aller à vous promettre de répondre à la lettre
que vous m'avez écrite. Je n'en sens pas moins aujourd'hui que je ne
le dois pas; pourtant, comme je l'ai promis, je ne veux pas manquer à
ma parole, et cela doit bien vous prouver l'amitié que j'ai pour vous.
A présent que vous le savez, j'espère que vous ne me demanderez pas de
vous écrire davantage. J'espère aussi que vous ne direz à personne que
je vous ai écrit; parce que sûrement on m'en blâmerait, et que cela
pourrait me causer bien du chagrin. J'espère surtout que vous-même
n'en prendrez pas mauvaise idée de moi, ce qui me ferait plus de peine
que tout. Je peux bien vous assurer que je n'aurais pas eu cette
complaisance-là pour tout autre que vous. Je voudrais bien que vous
eussiez celle de ne plus être triste comme vous étiez, ce qui m'ôte
tout le plaisir que j'ai à vous voir. Vous voyez, monsieur, que je vous
parle bien sincèrement. Je ne demande pas mieux que notre amitié dure
toujours, mais, je vous en prie, ne m'écrivez plus.

J'ai l'honneur d'être,

  Cécile VOLANGES.
  _De..., ce 20 août 17**._



LETTRE XX

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


Ah! fripon, vous me cajolez de peur que je me moque de vous? Allons,
je vous fais grâce, vous m'écrivez tant de folies qu'il faut bien que
je vous pardonne la sagesse où vous tient votre présidente. Je ne
crois pas que mon chevalier eût autant d'indulgence que moi, il serait
homme à ne pas approuver notre renouvellement de bail, et à ne rien
trouver de plaisant dans votre folle idée. J'en ai pourtant bien ri, et
j'étais vraiment fâchée d'être obligée d'en rire toute seule. Si vous
eussiez été là, je ne sais où m'aurait menée cette gaieté; mais j'ai
eu le temps de la réflexion et je me suis armée de sévérité. Ce n'est
pas que je refuse pour toujours, mais je diffère et j'ai raison. J'y
mettrais peut-être de la vanité, et, une fois piquée au jeu, on ne sait
plus où l'on s'arrête. Je serais femme à vous enchaîner de nouveau, à
vous faire oublier votre présidente; et si j'allais, moi indigne, vous
dégoûter de la vertu, voyez quel scandale! Pour éviter ce danger, voici
mes conditions.

Aussitôt que vous aurez eu votre belle dévote, que vous pourrez m'en
fournir une preuve, venez, et je suis à vous. Mais vous n'ignorez pas
que dans les affaires importantes on ne reçoit de preuves que par
écrit. Par cet arrangement, d'une part, je deviendrai une récompense
au lieu d'être une consolation, et cette idée me plaît davantage;
de l'autre, votre succès en sera plus piquant en devenant lui-même
un moyen d'infidélité. Venez donc, venez au plus tôt m'apporter le
gage de votre triomphe: semblable à nos preux chevaliers qui venaient
déposer aux pieds de leurs dames les fruits brillants de leur victoire.
Sérieusement, je suis curieuse de savoir ce que peut écrire une prude
après un tel moment, et quel voile elle met sur ses discours, après
n'en avoir plus laissé sur sa personne. C'est à vous de voir si je me
mets à un prix trop haut, mais je vous préviens qu'il n'y a rien à
rabattre. Jusque-là, mon cher vicomte, vous trouverez bon que je reste
fidèle à mon chevalier, et que je m'amuse à le rendre heureux, malgré
le petit chagrin que cela vous cause.

Cependant si j'avais moins de mœurs, je crois qu'il aurait dans ce
moment un rival dangereux: c'est la petite Volanges. Je raffole de
cette enfant; c'est une vraie passion. Ou je me trompe, ou elle
deviendra une de nos femmes les plus à la mode. Je vois son petit cœur
se développer, et c'est un spectacle ravissant. Elle aime déjà son
Danceny avec fureur, mais elle n'en sait encore rien. Lui-même, quoique
très amoureux, a encore la timidité de son âge, et n'ose pas trop le
lui apprendre. Tous deux sont en adoration vis-à-vis de moi. La petite
surtout a grande envie de me dire son secret; particulièrement depuis
quelques jours je l'en vois vraiment oppressée et je lui aurais rendu
un grand service de l'aider un peu; mais je n'oublie pas que c'est une
enfant, et je ne veux pas me compromettre. Danceny m'a parlé un peu
plus clairement, mais, pour lui, mon parti est pris, je ne veux pas
l'entendre. Quant à la petite, je suis souvent tentée d'en faire mon
élève; c'est un service que j'ai envie de rendre à Gercourt. Il me
laisse du temps, puisque le voilà en Corse jusqu'au mois d'octobre.
J'ai dans l'idée que j'emploierai ce temps-là et que nous lui donnerons
une femme toute formée, au lieu de son innocente pensionnaire. Quelle
est donc, en effet, l'insolente sécurité de cet homme qui ose dormir
tranquille, tandis qu'une femme qui a à se plaindre de lui, ne s'est
pas encore vengée? Tenez, si la petite était ici dans ce moment, je ne
sais ce que je ne lui dirais pas.

Adieu, vicomte, bonsoir et bon succès, mais, pour Dieu, avancez donc.
Songez que si vous n'avez pas cette femme les autres rougiront de vous
avoir eu.

  _De..., ce 20 août 17**._



    [Illustration: PL. III
    _Fragonard fils inv._
    _Dupréel sc._
    LETTRE XXI]



LETTRE XXI

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Enfin, ma belle amie, j'ai fait un pas en avant, mais un grand pas, et
qui, s'il ne m'a pas conduit jusqu'au but, m'a fait connaître au moins
que je suis dans la route et a dissipé la crainte où j'étais de m'être
égaré. J'ai enfin déclaré mon amour, et quoiqu'on ait gardé le silence
le plus obstiné, j'ai obtenu la réponse peut-être la moins équivoque
et la plus flatteuse; mais n'anticipons pas sur les événements et
reprenons plus haut.

Vous vous souvenez qu'on faisait épier mes démarches. Eh bien! j'ai
voulu que ce moyen scandaleux tournât à l'édification publique, et
voici ce que j'ai fait. J'ai chargé mon confident de me trouver, dans
les environs, quelque malheureux qui eût besoin de secours. Cette
commission n'était pas difficile à remplir. Hier après-midi, il me
rendit compte qu'on devait saisir aujourd'hui, dans la matinée, les
meubles d'une famille entière qui ne pouvait payer la taille. Je
m'assurai qu'il n'y eût dans cette maison aucune fille ou femme dont
l'âge ou la figure pussent rendre mon action suspecte, et quand je fus
bien informé, je déclarai à souper mon projet d'aller à la chasse le
lendemain. Ici je dois rendre justice à ma présidente; sans doute elle
eut quelques remords des ordres qu'elle avait donnés, et n'ayant pas la
force de vaincre sa curiosité, elle eut au moins celle de contrarier
mon désir: il devait faire une chaleur excessive, je risquais de
me rendre malade, je ne tuerais rien et me fatiguerais en vain; et
pendant ce dialogue, ses yeux, qui parlaient peut-être mieux qu'elle ne
voulait, me faisaient assez connaître qu'elle désirait que je prisse
pour bonnes ces mauvaises raisons. Je n'avais garde de m'y rendre,
comme vous pouvez croire, et je résistai de même à une petite diatribe
contre la chasse et les chasseurs et à un petit nuage d'humeur qui
obscurcit, toute la soirée, cette figure céleste. Je craignis un moment
que ses ordres ne fussent révoqués et que sa délicatesse ne me nuisît.
Je ne calculais pas la curiosité d'une femme; aussi me trompais-je. Mon
chasseur me rassura dès le soir même, et je me couchai satisfait.

Au point du jour, je me lève et je pars. A peine à cinquante pas du
château, j'aperçois mon espion qui me suit. J'entre en chasse et
marche à travers champs vers le village où je voulais me rendre, sans
autre plaisir, dans ma route, que de faire courir le drôle qui me
suivait et qui, n'osant pas quitter les chemins, parcourait souvent, à
toute course, un espace triple du mien. A force de l'exercer, j'ai eu
moi-même une extrême chaleur et je me suis assis au pied d'un arbre.
N'a-t-il pas eu l'insolence de couler derrière un buisson qui n'était
pas à vingt pas de moi et de s'y asseoir aussi? J'ai été tenté un
moment de lui envoyer mon coup de fusil, qui, quoique de petit plomb
seulement, lui aurait donné une leçon suffisante sur les dangers de la
curiosité; heureusement pour lui, je me suis ressouvenu qu'il était
utile et même nécessaire à mes projets: cette réflexion l'a sauvé.

Cependant j'arrive au village; je vois de la rumeur, je m'avance,
j'interroge: on me raconte le fait. Je fais venir le collecteur, et,
cédant à ma généreuse compassion, je paie noblement cinquante-six
livres pour lesquelles on réduisait cinq personnes à la paille et au
désespoir. Après cette action si simple, vous n'imaginez pas quel chœur
de bénédictions retentit autour de moi de la part des assistants?
Quelles larmes de reconnaissance coulaient des yeux du vieux chef de
cette famille et embellissaient cette figure de patriarche, qu'un
moment auparavant l'empreinte farouche du désespoir rendait vraiment
hideuse! J'examinais ce spectacle lorsqu'un autre paysan, plus jeune,
conduisant par la main une femme et deux enfants et s'avançant vers
moi à pas précipités, leur dit: «Tombons tous aux pieds de cette image
de Dieu», et, dans le même instant, j'ai été entouré de cette famille
prosternée à mes genoux. J'avouerai ma faiblesse, mes yeux se sont
mouillés de larmes, et j'ai senti en moi un mouvement involontaire,
mais délicieux. J'ai été étonné du plaisir qu'on éprouve en faisant
le bien, et je serais tenté de croire que ce que nous appelons les
gens vertueux n'ont pas tant de mérite qu'on se plaît à nous le dire.
Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé juste de payer à ces pauvres gens le
plaisir qu'ils venaient de me faire. J'avais pris dix louis sur moi,
je les leur ai donnés. Ici ont recommencé les remerciements, mais ils
n'avaient plus ce même degré de pathétique: le nécessaire avait produit
le grand, le véritable effet, le reste n'était qu'une simple expression
de reconnaissance et d'étonnement pour des dons superflus.

Cependant, au milieu des bénédictions bavardes de cette famille, je ne
ressemblais pas mal au héros d'un drame, dans la scène du dénouement.
Vous remarquerez que dans cette foule était surtout le fidèle espion.
Mon but était rempli, je me dégageai d'eux tous et regagnai le château.
Tout calculé, je me félicite de mon invention. Cette femme vaut bien
sans doute que je me donne tant de soins; ils seront un jour mes titres
auprès d'elle et l'ayant, en quelque sorte, ainsi payée d'avance,
j'aurai le droit d'en disposer à ma fantaisie, sans avoir de reproche à
me faire.

J'oubliais de vous dire que pour mettre tout à profit, j'ai demandé à
ces bonnes gens de prier Dieu pour le succès de mes projets. Vous allez
voir si déjà leurs prières n'ont pas été en partie exaucées... Mais
on m'avertit que le souper est servi, et il serait trop tard pour que
cette lettre partît si je ne la fermais qu'en me retirant. Ainsi _le
reste à l'ordinaire prochain_. J'en suis fâché, car le reste est le
meilleur. Adieu, ma belle amie. Vous me volez un moment du plaisir de
la voir.

  _De..., ce 20 août 17**._



LETTRE XXII

_La présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._


Vous serez sans doute bien aise, Madame, de connaître un trait de
M. de Valmont, qui contraste beaucoup, ce me semble, avec tous ceux
sous lesquels on vous l'a représenté. Il est si pénible de penser
désavantageusement de qui que ce soit, si fâcheux de ne trouver que des
vices chez ceux qui auraient toutes les qualités nécessaires pour faire
aimer la vertu! Enfin vous aimez tant à user d'indulgence que c'est
vous obliger que de vous donner des motifs de revenir sur un jugement
trop rigoureux. M. de Valmont me paraît fondé à espérer cette faveur,
je dirais presque cette justice; et voici sur quoi je le pense.

Il a fait ce matin une de ces courses qui pouvaient faire supposer
quelque projet de sa part dans les environs, comme l'idée vous en
était venue, idée que je m'accuse d'avoir saisie peut-être avec trop
de vivacité. Heureusement pour lui, et surtout pour nous, puisque cela
nous sauve d'être injustes, un de mes gens devait aller du même côté
que lui[18], et c'est par là que ma curiosité répréhensible, mais
heureuse, a été satisfaite. Il nous a rapporté que M. de Valmont, ayant
trouvé au village de... une malheureuse famille dont on vendait les
meubles, faute d'avoir pu payer les impositions, non seulement s'était
empressé d'acquitter la dette de ces pauvres gens, mais même leur avait
donné une somme d'argent assez considérable. Mon domestique a été
témoin de cette vertueuse action, et il m'a rapporté de plus que les
paysans, causant entre eux et avec lui, avaient dit qu'un domestique,
qu'ils ont désigné et que le mien croit être celui de M. de Valmont,
avait pris hier des informations sur ceux des habitants du village qui
pouvaient avoir besoin de secours. Si cela est ainsi, ce n'est même
plus seulement une compassion passagère et que l'occasion détermine:
c'est le projet formé de faire du bien; c'est la sollicitude de la
bienfaisance, c'est la plus belle vertu des plus belles âmes; mais,
soit hasard ou projet, c'est toujours une action louable et dont le
seul récit m'a attendrie jusqu'aux larmes. J'ajouterai de plus, et
toujours par justice, que quand je lui ai parlé de cette action, de
laquelle il ne disait mot, il a commencé par s'en défendre et a eu
l'air d'y mettre si peu de valeur lorsqu'il en eut convenu, que sa
modestie en doublait le mérite.

    [18] Mme de Tourvel n'ose donc pas dire que c'était par son ordre?

A présent, dites-moi, ma respectable amie, si M. de Valmont est en
effet un libertin sans retour? S'il n'est que cela et se conduit
ainsi, que restera-t-il aux gens honnêtes? Quoi! les méchants
partageraient-ils avec les bons le plaisir sacré de la bienfaisance?
Dieu permettrait-il qu'une famille vertueuse reçût, de la main d'un
scélérat, des secours dont elle rendrait grâces à sa divine Providence?
et pourrait-il se plaire à entendre des bouches pures répandre leurs
bénédictions sur un réprouvé? Non. J'aime mieux croire que ces erreurs,
pour être longues, ne sont pas éternelles, et je ne puis penser que
celui qui fait du bien soit l'ennemi de la vertu. M. de Valmont n'est
peut-être qu'un exemple de plus du danger des liaisons. Je m'arrête
à cette idée qui me plaît. Si, d'une part, elle peut servir à le
justifier dans votre esprit, de l'autre elle me rend de plus en plus
précieuse l'amitié tendre qui m'unit à vous pour la vie.

J'ai l'honneur d'être, etc.

_P.-S._--Mme de Rosemonde et moi nous allons, dans l'instant, voir
aussi l'honnête et malheureuse famille, et joindre nos secours tardifs
à ceux de M. de Valmont. Nous le mènerons avec nous. Nous donnerons au
moins à ces bonnes gens le plaisir de revoir leur bienfaiteur; c'est,
je crois, tout ce qu'il nous a laissé à faire.

  _De..., ce 20 août 17**._



LETTRE XXIII

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Nous en sommes restés à mon retour au château: je reprends mon récit.

Je n'eus que le temps de faire une courte toilette et je me rendis au
salon, où ma belle faisait de la tapisserie, tandis que le curé du
lieu lisait la gazette à ma vieille tante. J'allai m'asseoir auprès
du métier. Des regards, plus doux encore que de coutume et presque
caressants, me firent deviner bientôt que le domestique avait déjà
rendu compte de sa mission. En effet, mon aimable curieuse ne put
garder plus longtemps le secret qu'elle m'avait dérobé, et, sans
crainte d'interrompre un vénérable pasteur dont le débit ressemblait
pourtant à celui d'un prône: «J'ai bien aussi ma nouvelle à débiter»,
dit-elle, et tout de suite elle raconta mon aventure, avec une
exactitude qui faisait honneur à l'intelligence de son historien. Vous
jugez comme je déployai toute ma modestie; mais qui pourrait arrêter
une femme qui fait, sans s'en douter, l'éloge de ce qu'elle aime? Je
pris donc le parti de la laisser aller. On eût dit qu'elle prêchait le
panégyrique d'un saint. Pendant ce temps, j'observais, non sans espoir,
tout ce que promettaient à l'amour son regard animé, son geste devenu
plus libre et surtout ce son de voix qui, par son altération déjà
sensible, trahissait l'émotion de son âme. A peine elle finissait de
parler: «Venez, mon neveu, me dit Mme de Rosemonde, venez, que je vous
embrasse». Je sentis aussitôt que la jolie prêcheuse ne pourrait se
défendre d'être embrassée à son tour. Cependant elle voulut fuir, mais
elle fut bientôt dans mes bras, et, loin d'avoir la force de résister,
à peine lui restait-il celle de se soutenir. Plus j'observe cette
femme, et plus elle me paraît désirable. Elle s'empressa de retourner
à son métier et eut l'air, pour tout le monde, de recommencer sa
tapisserie; mais moi, je m'aperçus bien que sa main tremblante ne lui
permettait pas de continuer son ouvrage.

Après le dîner, les dames voulurent aller voir les infortunés que
j'avais si pieusement secourus; je les accompagnai. Je vous sauve
l'ennui de cette seconde scène de reconnaissance et d'éloges. Mon cœur,
pressé d'un souvenir délicieux, hâte le moment du retour au château.
Pendant la route, ma belle présidente, plus rêveuse qu'à l'ordinaire,
ne disait pas un mot. Tout occupé de trouver les moyens de profiter
de l'effet qu'avait produit l'événement du jour, je gardais le même
silence. Mme de Rosemonde seule parlait et n'obtenait de nous que des
réponses courtes et rares. Nous dûmes l'ennuyer: j'en avais le projet,
et il réussit. Aussi, en descendant de voiture, elle passa dans son
appartement et nous laissa tête à tête, ma belle et moi, dans un salon
mal éclairé; obscurité douce, qui enhardit l'amour timide.

Je n'eus pas la peine de diriger la conversation où je voulais la
conduire. La ferveur de l'aimable prêcheuse me servit mieux que
n'aurait pu faire mon adresse. «Quand on est digne de faire le bien,
me dit-elle en arrêtant sur moi son doux regard, comment passe-t-on
sa vie à mal faire?--Je ne mérite, lui répondis-je, ni cet éloge, ni
cette censure, et je ne conçois pas qu'avec autant d'esprit que vous
en avez, vous ne m'ayez pas encore deviné. Dût ma confiance me nuire
auprès de vous, vous en êtes trop digne pour qu'il me soit possible
de vous la refuser. Vous trouverez la clef de ma conduite dans un
caractère malheureusement trop facile. Entouré de gens sans mœurs,
j'ai imité leurs vices; j'ai peut-être mis de l'amour-propre à les
surpasser. Séduit de même ici par l'exemple des vertus, sans espérer
de vous atteindre, j'ai au moins essayé de vous suivre. Et peut-être
l'action dont vous me louez aujourd'hui perdrait-elle tout son prix à
vos yeux, si vous en connaissiez le véritable motif! (Vous voyez, ma
belle amie, combien j'étais près de la vérité.) Ce n'est pas à moi,
continuai-je, que ces malheureux ont dû mes secours. Où vous croyez
voir une action louable, je ne cherchais qu'un moyen de plaire. Je
n'étais, puisqu'il faut le dire, que le faible agent de la divinité que
j'adore (ici elle voulut m'interrompre, mais je ne lui en donnai pas
le temps). Dans ce moment même, ajoutai-je, mon secret ne m'échappe
que par faiblesse. Je m'étais promis de vous le taire; je me faisais
un bonheur de rendre à vos vertus comme à vos appas un hommage pur que
vous ignoreriez toujours; mais, incapable de tromper, quand j'ai sous
les yeux l'exemple de la candeur, je n'aurai point à me reprocher avec
vous une dissimulation coupable. Ne croyez pas que je vous outrage
par une criminelle espérance. Je serai malheureux, je le sais; mais
mes souffrances me seront chères; elles me prouveront l'excès de mon
amour; c'est à vos pieds, c'est dans votre sein que je déposerai
mes peines. J'y puiserai des forces pour souffrir de nouveau; j'y
trouverai la bonté compatissante, et je me croirai consolé parce que
vous m'aurez plaint. O vous que j'adore! écoutez-moi, plaignez-moi,
secourez-moi.» Cependant j'étais à ses genoux et je serrais ses mains
dans les miennes; mais elle, les dégageant tout à coup et les croisant
sur ses yeux, avec l'expression du désespoir: «Ah! malheureuse!»
s'écria-t-elle, puis elle fondit en larmes. Par bonheur je m'étais
livré à tel point que je pleurais aussi, et, reprenant ses mains, je
les baignais de pleurs. Cette précaution était bien nécessaire; car
elle était si occupée de sa douleur qu'elle ne se serait pas aperçue de
la mienne, si je n'avais trouvé ce moyen de l'en avertir. J'y gagnai de
plus de considérer à loisir cette charmante figure, embellie encore par
l'attrait puissant des larmes. Ma tête s'échauffait et j'étais si peu
maître de moi, que je fus tenté de profiter de ce moment.

Quelle est donc notre faiblesse? Quel est l'empire des circonstances,
si moi-même, oubliant mes projets, j'ai risqué de perdre, par un
triomphe prématuré, le charme des longs combats et les détails d'une
pénible défaite; si, séduit par un désir de jeune homme, j'ai pensé
exposer le vainqueur de Mme de Tourvel à ne recueillir, pour fruit de
ses travaux, que l'insipide avantage d'avoir eu une femme de plus!
Ah! qu'elle se rende, mais qu'elle combatte; que, sans avoir la force
de vaincre, elle ait celle de résister; qu'elle savoure à loisir le
sentiment de sa faiblesse et soit contrainte d'avouer sa défaite.
Laissons le braconnier obscur tuer à l'affût le cerf qu'il a surpris;
le vrai chasseur doit le forcer. Ce projet est sublime, n'est-ce pas?
Mais peut-être serais-je à présent au regret de ne l'avoir pas suivi,
si le hasard ne fût venu au secours de ma prudence.

Nous entendîmes du bruit. On venait au salon. Mme de Tourvel, effrayée,
se leva précipitamment, se saisit d'un des flambeaux et sortit. Il
fallut bien la laisser faire. Ce n'était qu'un domestique. Aussitôt
que j'en fus assuré, je la suivis. A peine eus-je fait quelques pas
que, soit qu'elle me reconnût, soit un sentiment vague d'effroi, je
l'entendis précipiter sa marche et se jeter, plutôt qu'entrer, dans son
appartement, dont elle ferma la porte sur elle. J'y allai; mais la clef
était en dedans. Je me gardai bien de frapper: c'eût été lui fournir
l'occasion d'une résistance trop facile. J'eus l'heureuse et simple
idée de tenter de voir à travers la serrure, et je vis en effet cette
femme adorable à genoux, baignée de larmes et priant avec ferveur. Quel
Dieu osait-elle invoquer? En est-il d'assez puissant contre l'amour?
En vain cherche-t-elle à présent des secours étrangers: c'est moi qui
réglerai son sort.

Croyant en avoir assez fait pour un jour, je me retirai aussi dans mon
appartement et me mis à vous écrire. J'espérais la revoir au souper;
mais elle fit dire qu'elle s'était trouvée indisposée et s'était mise
au lit. Mme de Rosemonde voulut monter chez elle; mais la malicieuse
malade prétexta un mal de tête qui ne lui permettait de voir personne.
Vous jugez qu'après le souper la veillée fut courte et que j'eus aussi
mon mal de tête. Retiré chez moi, j'écrivis une longue lettre pour
me plaindre de cette rigueur, et je me couchai, avec le projet de la
remettre ce matin. J'ai mal dormi, comme vous pouvez voir, par la date
de cette lettre. Je me suis levé et j'ai relu mon épître. Je me suis
aperçu que je ne m'y étais pas assez observé, que j'y montrais plus
d'ardeur que d'amour et plus d'humeur que de tristesse. Il faudra la
refaire, mais il faudrait être plus calme.

J'aperçois le point du jour, et j'espère que la fraîcheur qui
l'accompagne m'amènera le sommeil. Je vais me remettre au lit, et, quel
que soit l'empire de cette femme, je vous promets de ne pas m'occuper
tellement d'elle qu'il ne me reste le temps de songer beaucoup à vous.
Adieu, ma belle amie.

  _De..., ce 21 août 17**, 4 heures du matin._



LETTRE XXIV

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._


Ah! par pitié, madame, daignez calmer le trouble de mon âme; daignez
m'apprendre ce que je dois espérer ou craindre. Placé entre l'excès du
bonheur et celui de l'infortune, l'incertitude est un tourment cruel.
Pourquoi vous ai-je parlé? Que n'ai-je su résister au charme impérieux
qui vous livrait mes pensées? Content de vous adorer en silence, je
jouissais au moins de mon amour, et ce sentiment pur, que ne troublait
point alors l'image de votre douleur, suffisait à ma félicité; mais
cette source de bonheur en est devenue une de désespoir depuis que
j'ai vu couler vos larmes, depuis que j'ai entendu ce cruel _Ah!
malheureuse!_ Madame, ces deux mots retentiront longtemps dans mon
cœur. Par quelle fatalité le plus doux des sentiments ne peut-il vous
inspirer que l'effroi! Quelle est donc cette crainte? Ah! ce n'est pas
celle de le partager: votre cœur que j'ai mal connu n'est pas fait pour
l'amour; le mien, que vous calomniez sans cesse, est le seul qui soit
sensible; le vôtre est même sans pitié. S'il n'en était pas ainsi,
vous n'auriez pas refusé un mot de consolation au malheureux qui vous
racontait ses souffrances; vous ne vous seriez pas soustraite à ses
regards, quand il n'a d'autre plaisir que celui de vous voir; vous ne
vous seriez pas fait un jeu cruel de son inquiétude, en lui faisant
annoncer que vous étiez malade, sans lui permettre d'aller s'informer
de votre état; vous auriez senti que cette même nuit, qui n'était pour
vous que douze heures de repos, allait être pour lui un siècle de
douleurs.

Par où, dites-moi, ai-je mérité cette rigueur désolante? Je ne crains
pas de vous prendre pour juge. Qu'ai-je donc fait? Que céder à un
sentiment involontaire inspiré par la beauté et justifié par la vertu;
toujours contenu par le respect, et dont l'innocent aveu fut l'effet
de la confiance et non de l'espoir. La trahirez-vous cette confiance
que vous-même avez semblé me permettre et à laquelle je me suis livré
sans réserve? Non, je ne puis le croire; ce serait vous supposer un
tort et mon cœur se révolte à la seule idée de vous en trouver un: je
désavoue mes reproches; j'ai pu les écrire, mais non pas les penser.
Ah! laissez-moi vous croire parfaite, c'est le seul plaisir qui me
reste. Prouvez-moi que vous l'êtes en m'accordant vos soins généreux.
Quel malheureux avez-vous secouru qui en eût autant besoin que moi?
Ne m'abandonnez pas dans le délire où vous m'avez plongé; prêtez-moi
votre raison, puisque vous avez ravi la mienne; après m'avoir corrigé,
éclairez-moi pour finir votre ouvrage.

Je ne veux pas vous tromper: vous ne parviendrez point à vaincre mon
amour, mais vous m'apprendrez à le régler: en guidant mes démarches, en
dictant mes discours, vous me sauverez au moins du malheur affreux de
vous déplaire. Dissipez surtout cette crainte désespérante; dites-moi
que vous me pardonnez, que vous me plaignez; assurez-moi de votre
indulgence. Vous n'aurez jamais toute celle que je vous désirerais;
mais je réclame celle dont j'ai besoin: me la refuserez-vous?

Adieu, madame; recevez avec bonté l'hommage de mes sentiments; il ne
nuit point à celui de mon respect.

  _De..., ce 20 août 17**._



LETTRE XXV

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Voici le bulletin d'hier.

A onze heures j'entrai chez Mme de Rosemonde, et, sous ses auspices,
je fus introduit chez la feinte malade, qui était encore couchée. Elle
avait les yeux très battus; j'espère qu'elle avait aussi mal dormi que
moi. Je saisis un moment où Mme de Rosemonde s'était éloignée pour
remettre ma lettre. On refusa de la prendre; mais je la laissai sur le
lit et allai bien honnêtement approcher le fauteuil de ma vieille tante
qui voulait être auprès _de son cher enfant_. Il fallut bien serrer la
lettre pour éviter le scandale. La malade dit maladroitement qu'elle
croyait avoir un peu de fièvre. Mme de Rosemonde m'engagea à lui tâter
le pouls, en vantant beaucoup mes connaissances en médecine. Ma belle
eut donc le double chagrin d'être obligée de me livrer son bras et de
sentir que son petit mensonge allait être découvert. En effet, je pris
sa main que je serrai dans une des miennes, pendant que de l'autre je
parcourais son bras frais et potelé; la malicieuse personne ne répondit
à rien, ce qui me fit dire en me retirant: «Il n'y a pas même la plus
légère émotion.» Je me doutai que ses regards devaient être sévères,
et, pour la punir, je ne les cherchai pas. Un moment après, elle dit
qu'elle voulait se lever et nous la laissâmes seule. Elle parut au
dîner qui fut triste; elle annonça qu'elle n'irait pas se promener, ce
qui était me dire que je n'aurais pas occasion de lui parler. Je sentis
bien qu'il fallait placer là un soupir et un regard douloureux; sans
doute elle s'y attendait, car ce fut le seul moment de la journée où
je parvins à rencontrer ses yeux. Toute sage qu'elle est, elle a ses
petites ruses comme une autre. Je trouvai le moment de lui demander _si
elle avait eu la bonté de m'instruire de mon sort_, et je fus un peu
étonné de l'entendre me répondre: _Oui, monsieur, je vous ai écrit_.
J'étais fort empressé d'avoir cette lettre; mais soit ruse encore, ou
maladresse, ou timidité, elle ne me la remit que le soir au moment de
se retirer chez elle. Je vous l'envoie ainsi que le brouillon de la
mienne; lisez et jugez, voyez avec quelle insigne fausseté elle affirme
qu'elle n'a point d'amour, quand je suis sûr du contraire; et puis
elle se plaindra si je la trompe après, quand elle ne craint pas de
me tromper avant! Ma belle amie, l'homme le plus adroit ne peut encore
que se tenir au niveau de la femme la plus vraie. Il faudra pourtant
feindre de croire à tout ce radotage, et se fatiguer de désespoir,
parce qu'il plaît à madame de jouer la rigueur! Le moyen de ne pas se
venger de ces noirceurs-là!... Ah! patience... mais adieu. J'ai encore
beaucoup à écrire.

A propos, vous me renverrez la lettre de l'inhumaine; il se pourrait
faire que par la suite elle voulût qu'on mît du prix à ces misères-là,
et il faut être en règle.

Je ne vous parle pas de la petite Volanges; nous en causerons au
premier jour.

  _Du château, ce 22 août 17**._



LETTRE XXVI

_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._


Sûrement, monsieur, vous n'auriez eu aucune lettre de moi, si ma
sotte conduite d'hier au soir ne me forçait d'entrer aujourd'hui en
explication avec vous. Oui, j'ai pleuré, je l'avoue; peut-être aussi
les deux mots que vous me citez avec tant de soin me sont-ils échappés;
larmes et paroles, vous avez tout remarqué; il faut donc vous expliquer
tout.

Accoutumée à n'inspirer que des sentiments honnêtes, à n'entendre que
des discours que je puis écouter sans rougir, à jouir par conséquent
d'une sécurité que j'ose dire que je mérite, je ne sais ni dissimuler
ni combattre les impressions que j'éprouve. L'étonnement et l'embarras
où m'a jeté votre procédé; je ne sais quelle crainte, inspirée par une
situation qui n'eût jamais dû être faite pour moi; peut-être l'idée
révoltante de me voir confondue avec les femmes que vous méprisez
et traitée aussi légèrement qu'elles; toutes ces causes réunies ont
provoqué mes larmes et ont pu me faire dire, avec raison je crois, que
j'étais malheureuse. Cette expression que vous trouvez si forte serait
sûrement beaucoup trop faible encore si mes pleurs et mes discours
avaient eu un autre motif; si au lieu de désapprouver des sentiments
qui doivent m'offenser, j'avais pu craindre de les partager.

Non, monsieur, je n'ai pas cette crainte; si je l'avais, je fuirais à
cent lieues de vous; j'irais pleurer dans un désert le malheur de vous
avoir connu. Peut-être même, malgré la certitude où je suis de ne point
vous aimer, de ne vous aimer jamais, peut-être aurais-je mieux fait de
suivre les conseils de mes amis: de ne pas vous laisser approcher de
moi.

J'ai cru, et c'est là mon seul tort, j'ai cru que vous respecteriez
une femme honnête, qui ne demandait pas mieux que de vous trouver
tel et de vous rendre justice; qui déjà vous défendait tandis que
vous l'outragiez par vos vœux criminels. Vous ne me connaissez pas;
non, monsieur, vous ne me connaissez pas. Sans cela vous n'auriez pas
cru vous faire un droit de vos torts; parce que vous m'avez tenu des
discours que je ne devais pas entendre, vous ne vous seriez pas cru
autorisé à m'écrire une lettre que je ne devais pas lire, et vous me
demandez de _guider vos démarches, de dicter vos discours_! Eh bien!
monsieur, le silence et l'oubli, voilà les conseils qu'il me convient
de vous donner, comme à vous de les suivre; alors, vous aurez, en
effet, des droits à mon indulgence; il ne tiendrait qu'à vous d'en
obtenir même à ma reconnaissance... Mais non, je ne ferai point une
demande à celui qui ne m'a point respectée; je ne donnerai point une
marque de confiance à celui qui a abusé de ma sécurité.

Vous me forcez à vous craindre, peut-être à vous haïr, je ne le voulais
pas; je ne voulais voir en vous que le neveu de ma plus respectable
amie; j'opposais la voix de l'amitié à la voix publique qui vous
accusait. Vous avez tout détruit et, je le prévois, vous ne voudrez
rien réparer.

Je m'en tiens, monsieur, à vous déclarer que vos sentiments
m'offensent, que leur aveu m'outrage, et surtout que, loin d'en venir
un jour à les partager, vous me forceriez à ne vous revoir jamais si
vous ne vous imposiez sur cet objet un silence qu'il me semble avoir
droit d'attendre, et même d'exiger de vous. Je joins à cette lettre
celle que vous m'avez écrite, et j'espère que vous voudrez bien de
même me remettre celle-ci; je serais vraiment peinée qu'il restât
aucune trace d'un événement qui n'eût jamais dû exister. J'ai l'honneur
d'être, etc.

  _De..., ce 21 août 17**._



LETTRE XXVII

_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._


Mon Dieu, que vous êtes bonne, madame! comme vous avez bien senti qu'il
me serait plus facile de vous écrire que de vous parler! Aussi, c'est
que ce que j'ai à vous dire est bien difficile; mais vous êtes mon
amie, n'est-il pas vrai? Oh! oui, ma bien bonne amie! Je vais tâcher de
n'avoir pas peur; et puis, j'ai tant besoin de vous, de vos conseils!
J'ai bien du chagrin, il me semble que tout le monde devine ce que je
pense, et surtout quand il est là, je rougis dès qu'on me regarde.
Hier, quand vous m'avez vue pleurer, c'est que je voulais vous parler,
et puis je ne sais quoi m'en empêchait, et quand vous m'avez demandé ce
que j'avais, mes larmes sont venues malgré moi. Je n'aurais pas pu dire
une parole. Sans vous, maman allait s'en apercevoir, et qu'est-ce que
je serais devenue? Voilà pourtant comme je passe ma vie, surtout depuis
quatre jours.

C'est ce jour-là, madame, oui, je vais vous le dire, c'est ce jour-là
que M. le chevalier Danceny m'a écrit: oh! je vous assure que quand
j'ai trouvé sa lettre, je ne savais pas du tout ce que c'était; mais,
pour ne pas mentir, je ne peux pas dire que je n'aie eu bien du plaisir
en la lisant; voyez-vous, j'aimerais mieux avoir du chagrin toute ma
vie que s'il ne me l'eût pas écrite. Mais je savais bien que je ne
devais pas le lui dire, et je peux bien vous assurer même que je lui ai
dit que j'en étais fâchée, mais il dit que c'était plus fort que lui et
je le crois bien; car j'avais résolu de ne pas lui répondre et pourtant
je n'ai pas pu m'en empêcher. Oh! je ne lui ai écrit qu'une fois, et
même c'était, en partie, pour lui dire de ne plus m'écrire; mais malgré
cela il m'écrit toujours, et comme je ne lui réponds pas, je vois bien
qu'il est triste et ça m'afflige encore davantage, si bien que je ne
sais plus que faire ni que devenir, et que je suis bien à plaindre.

Dites-moi, je vous en prie, madame, est-ce que ce serait bien mal de
lui répondre de temps en temps? seulement jusqu'à ce qu'il ait pu
prendre sur lui de ne plus m'écrire lui-même, et de rester comme nous
étions avant; car, pour moi, si cela continue, je ne sais pas ce que
je deviendrai. Tenez, en lisant sa dernière lettre, j'ai pleuré que ça
ne finissait pas, et je suis bien sûre que si je ne lui réponds pas
encore, ça nous fera bien de la peine.

Je vais vous envoyer sa lettre aussi ou bien une copie et vous jugerez;
vous verrez bien que ce n'est rien de mal qu'il demande. Cependant, si
vous trouvez que ça ne se doit pas, je vous promets de m'en empêcher;
mais je crois que vous penserez comme moi, que ce n'est pas là du mal.

Pendant que j'y suis, madame, permettez-moi de vous faire encore
une question: on m'a bien dit que c'était mal d'aimer quelqu'un;
mais pourquoi cela? Ce qui me fait vous le demander c'est que M. le
chevalier Danceny prétend que ce n'est pas mal du tout, et que presque
tout le monde aime; si cela était, je ne vois pas pourquoi je serais
la seule à m'en empêcher; ou bien est-ce que ce n'est un mal que pour
les demoiselles? car j'ai entendu maman elle-même dire que Mlle D...
aimait M. M... et elle n'en parlait pas comme d'une chose qui serait
si mal; et pourtant je suis sûre qu'elle se fâcherait contre moi si
elle se doutait seulement de mon amitié pour M. Danceny. Elle me traite
toujours comme une enfant, maman, et elle ne me dit rien du tout. Je
croyais, quand elle m'a fait sortir du couvent, que c'était pour me
marier, mais à présent il me semble que non; ce n'est pas que je m'en
soucie, je vous assure, mais vous, qui êtes amie avec elle, vous savez
peut-être ce qui en est, et si vous le savez j'espère que vous me le
direz.

Voilà une bien longue lettre, madame, mais puisque vous m'avez permis
de vous écrire, j'en ai profité pour vous dire tout et je compte sur
votre amitié.

J'ai l'honneur d'être, etc.

  _Paris, ce 23 août 17**._



LETTRE XXVIII

_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._


Eh quoi! mademoiselle, vous refusez toujours de me répondre! Rien ne
peut vous fléchir, et chaque jour emporte avec lui l'espoir qu'il avait
amené! Quelle est donc cette amitié que vous consentez qui subsiste
entre nous, si elle n'est pas même assez puissante pour vous rendre
sensible à ma peine; si elle vous laisse froide et tranquille, tandis
que j'éprouve les tourments d'un feu que je ne puis éteindre; si, loin
de vous inspirer de la confiance, elle ne suffit pas même à faire
naître votre pitié? Quoi! votre ami souffre et vous ne faites rien
pour le secourir! Il ne vous demande qu'un mot et vous le lui refusez!
et vous voulez qu'il se contente d'un sentiment si faible, dont vous
craignez encore de lui réitérer les assurances!

Vous ne voudriez pas être ingrate, disiez-vous hier; ah! croyez-moi,
mademoiselle, vouloir payer de l'amour avec de l'amitié, ce n'est pas
craindre l'ingratitude, c'est redouter seulement d'en avoir l'air.
Cependant je n'ose plus vous entretenir d'un sentiment qui ne peut que
vous être à charge, s'il ne vous intéresse pas; il faut au moins le
renfermer en moi-même en attendant que j'apprenne à le vaincre. Je sens
combien ce travail sera pénible; je ne me dissimule pas que j'aurai
besoin de toutes mes forces; je tenterai tous les moyens; il en est un
qui coûtera le plus à mon cœur: ce sera celui de me répéter souvent que
le vôtre est insensible. J'essayerai même de vous voir moins, et déjà
je m'occupe d'en trouver un prétexte plausible.

Quoi! je perdrais donc la douce habitude de vous voir chaque jour! Ah!
du moins je ne cesserai jamais de le regretter. Un malheur éternel sera
le prix de l'amour le plus tendre, et vous l'aurez voulu, et ce sera
votre ouvrage! Jamais, je le sens, je ne retrouverai le bonheur que
je perds aujourd'hui; vous seule étiez faite pour mon cœur; avec quel
plaisir je ferais le serment de ne vivre que pour vous! Mais vous ne
voulez pas le recevoir, votre silence m'apprend assez que votre cœur
ne vous dit rien pour moi, il est à la fois la preuve la plus sûre de
votre indifférence et la manière la plus cruelle de me l'annoncer.
Adieu, mademoiselle.

Je n'ose plus me flatter d'une réponse, l'amour l'eût écrit avec
empressement, l'amitié avec plaisir, la pitié même avec complaisance;
mais la pitié, l'amitié et l'amour sont également étrangers à votre
cœur.

  _Paris, ce 23 août 17**._



LETTRE XXIX

_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._


Je te le disais bien, Sophie, qu'il y avait des cas où on pouvait
écrire, et je t'assure que je me reproche bien d'avoir suivi ton
avis qui nous a tant fait de peine, au chevalier Danceny et à moi.
La preuve que j'avais raison, c'est que Mme de Merteuil, qui est une
femme qui sûrement le sait bien, a fini par penser comme moi. Je lui
ai tout avoué. Elle m'a bien dit d'abord comme toi, mais quand je lui
ai eu tout expliqué, elle a convenu que c'était bien différent; elle
exige seulement que je lui fasse voir toutes mes lettres et toutes
celles du chevalier Danceny, afin d'être sûre que je ne dirai que ce
qu'il faudra; ainsi, à présent, me voilà tranquille. Mon Dieu, que je
l'aime Mme de Merteuil! Elle est si bonne! et c'est une femme bien
respectable. Ainsi il n'y a rien à dire.

Comme je m'en vais écrire à M. Danceny et comme il va être content! Il
le sera encore plus qu'il ne le croit, car jusqu'ici je ne lui parlais
que de mon amitié, et lui voulait toujours que je dise mon amour. Je
crois que c'était bien la même chose, mais enfin je n'osais pas et il
tenait à cela. Je l'ai dit à Mme de Merteuil, elle m'a dit que j'avais
eu raison, et qu'il ne fallait convenir d'avoir de l'amour que quand on
ne pouvait plus s'en empêcher; or je suis bien sûre que je ne pourrai
pas m'en empêcher plus longtemps; après tout, c'est la même chose et
cela lui plaira davantage.

Mme de Merteuil m'a dit aussi qu'elle me prêterait des livres qui
parlaient de tout cela et qui m'apprendraient bien à me conduire et
aussi à mieux écrire que je ne fais; car, vois-tu, elle me dit tous mes
défauts, ce qui est la preuve qu'elle m'aime bien; elle m'a recommandé
seulement de ne rien dire à maman de ces livres-là, parce que ça aurait
l'air de trouver qu'elle a trop négligé mon éducation, et ça pourrait
la fâcher. Oh! je ne lui dirai rien.

C'est pourtant bien extraordinaire qu'une femme qui ne m'est presque
pas parente prenne plus de soin de moi que ma mère! C'est bien heureux
pour moi de l'avoir connue!

Elle a demandé aussi à maman de me mener après-demain à l'Opéra, dans
sa loge; elle m'a dit que nous y serions toutes seules, et nous
causerons tout le temps sans craindre qu'on nous entende; j'aime bien
mieux cela que l'Opéra. Nous causerons aussi de mon mariage, car
elle m'a dit que c'était bien vrai que j'allais me marier, mais nous
n'avons pas pu en dire davantage. Par exemple, n'est-ce pas encore bien
étonnant que maman ne m'en dise rien du tout?

Adieu, ma Sophie, je m'en vais écrire au chevalier Danceny. Oh! je suis
bien contente.

  _De..., ce 24 août 17**._



LETTRE XXX

_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._


Enfin, monsieur, je consens à vous écrire, à vous assurer de mon
amitié, de mon _amour_, puisque sans cela vous seriez malheureux. Vous
dites que je n'ai pas bon cœur; je vous assure bien que vous vous
trompez et j'espère qu'à présent vous n'en doutez plus. Si vous avez
eu du chagrin de ce que je ne vous écrivais pas, croyez-vous que ça
ne me faisait pas de la peine aussi? Mais c'est que, pour toute chose
au monde, je ne voudrais pas faire quelque chose qui fût mal, et même
je ne serais sûrement pas convenue de mon amour si j'avais pu m'en
empêcher; mais votre tristesse me faisait trop de peine. J'espère qu'à
présent vous n'en aurez plus et que nous allons être bien heureux.

Je compte avoir le plaisir de vous ce soir, et que vous viendrez de
bonne heure; ce ne sera jamais aussi tôt que je le désire. Maman soupe
chez elle et je crois qu'elle vous proposera d'y rester; j'espère que
vous ne serez pas engagé comme avant-hier. C'était donc bien agréable
le souper où vous alliez? car vous y avez été de bien bonne heure. Mais
enfin ne parlons pas de ça, à présent que vous savez que je vous aime,
j'espère que vous resterez avec moi le plus que vous pourrez; car je ne
suis contente que lorsque je suis avec vous, et je voudrais bien que
vous fussiez tout de même.

Je suis bien fâchée que vous êtes encore triste à présent, mais ce
n'est pas ma faute. Je demanderai à jouer de la harpe aussitôt que
vous serez arrivé, afin que vous ayez ma lettre tout de suite. Je ne
peux mieux faire.

Adieu, monsieur. Je vous aime bien, de tout mon cœur; plus je vous le
dis, plus je suis contente; j'espère que vous le serez aussi.

  _De..., ce 24 août 17**._



LETTRE XXXI

_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._


Oui, sans doute, nous serons heureux. Mon bonheur est bien sûr puisque
je suis aimé de vous; le vôtre ne finira jamais s'il doit durer autant
que l'amour que vous m'avez inspiré. Quoi! vous m'aimez, vous ne
craignez plus de m'assurer de votre _amour_! _Plus vous me le dites et
plus vous êtes contente_! Après avoir lu ce charmant _je vous aime_,
écrit de votre main, j'ai entendu votre belle bouche m'en répéter
l'aveu. J'ai vu se fixer sur moi ces yeux charmants qu'embellissait
encore l'expression de la tendresse. J'ai reçu vos serments de vivre
toujours pour moi. Ah! recevez le mien de consacrer ma vie entière à
votre bonheur; recevez-le, et soyez sûre que je ne le trahirai pas.

Quelle heureuse journée nous avons passée hier! Ah! pourquoi Mme de
Merteuil n'a-t-elle pas tous les jours des secrets à dire à votre
maman? Pourquoi faut-il que l'idée de la contrainte qui nous attend
vienne se mêler au souvenir délicieux qui m'occupe? Pourquoi ne puis-je
sans cesse tenir cette jolie main qui m'a écrit _Je vous aime_! la
couvrir de baisers et me venger ainsi du refus que vous m'avez fait
d'une faveur plus grande!

Dites-moi, ma Cécile, quand votre maman a été rentrée, quand nous avons
été forcés, par sa présence, de n'avoir plus l'un pour l'autre que
des regards indifférents; quand vous ne pouviez plus me consoler par
l'assurance de votre amour, du refus que vous faisiez de m'en donner
des preuves, n'avez-vous donc senti aucun regret? ne vous êtes-vous pas
dit: Un baiser l'eût rendu plus heureux, et c'est moi qui lui ai ravi
ce bonheur? Promettez-moi, mon aimable amie, qu'à la première occasion
vous serez moins sévère. A l'aide de cette promesse, je trouverai du
courage pour supporter les contrariétés que les circonstances nous
préparent, et les privations cruelles seront au moins adoucies par la
certitude que vous en partagez le regret.

Adieu, ma charmante Cécile, voici l'heure où je dois me rendre chez
vous. Il me serait impossible de vous quitter si ce n'était pour aller
vous revoir. Adieu, vous que j'aime tant! vous, que j'aimerai toujours
davantage!

  _De..., ce 25 août 17**._



LETTRE XXXII

_Madame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL._


Vous voulez donc, madame, que je croie à la vertu de M. de Valmont?
J'avoue que je ne puis m'y résoudre et que j'aurais autant de peine
à le juger honnête, d'après le seul fait que vous me racontez, qu'à
croire vicieux un homme de bien reconnu, dont j'apprendrais une faute.
L'humanité n'est parfaite dans aucun genre, pas plus dans le mal que
dans le bien. Le scélérat a ses vertus, comme l'honnête homme a ses
faiblesses. Cette vérité me paraît d'autant plus nécessaire à croire
que c'est d'elle que dérive la nécessité de l'indulgence pour les
méchants comme pour les bons, et qu'elle préserve ceux-ci de l'orgueil
et sauve les autres du découragement. Vous trouverez sans doute que je
pratique bien mal dans ce moment cette indulgence que je prêche; mais
je ne vois plus en elle qu'une faiblesse dangereuse, quand elle nous
mène à traiter de même le vicieux et l'homme de bien.

Je ne me permettrai point de scruter les motifs de l'action de M. de
Valmont; je veux croire qu'ils sont louables comme elle, mais en a-t-il
moins passé sa vie à porter dans les familles le trouble, le déshonneur
et le scandale? Écoutez, si vous voulez, la voix du malheureux qu'il a
secouru, mais qu'elle ne vous empêche pas d'entendre les cris de cent
victimes qu'il a immolées. Quand il ne serait, comme vous le dites,
qu'un exemple du danger des liaisons, en serait-il moins lui-même une
liaison dangereuse? Vous le supposez susceptible d'un retour heureux?
Allons plus loin; supposons ce miracle arrivé. Ne resterait-il pas
contre lui l'opinion publique, et ne suffit-elle pas pour régler votre
conduite? Dieu seul peut absoudre au moment du repentir: il lit dans
les cœurs. Mais les hommes ne peuvent juger les pensées que par les
actions, et nul d'entre eux, après avoir perdu l'estime des autres, n'a
droit de se plaindre de la méfiance nécessaire qui rend cette perte si
difficile à réparer. Songez surtout, ma jeune amie, que quelquefois il
suffit, pour perdre cette estime, d'avoir l'air d'y attacher trop peu
de prix; et ne taxez pas cette sévérité d'injustice, car outre qu'on
est fondé à croire qu'on ne renonce pas à ce bien précieux quand on a
droit d'y prétendre, celui-là est en effet plus près de mal faire qui
n'est plus contenu par ce frein puissant. Tel serait cependant l'aspect
sous lequel vous montrerait une liaison intime avec M. de Valmont,
quelque innocente qu'elle pût être.

Effrayée de la chaleur avec laquelle vous le défendez, je me hâte
de prévenir les objections que je prévois. Vous me citerez Mme de
Merteuil, à qui on a pardonné cette liaison; vous me demanderez
pourquoi je le reçois chez moi; vous me direz que, loin d'être rejeté
par les gens honnêtes, il est admis, recherché même dans ce qu'on
appelle la bonne compagnie. Je peux, je crois, répondre à tout.

D'abord Mme de Merteuil, en effet très estimable, n'a peut-être d'autre
défaut que trop de confiance en ses forces; c'est un guide adroit qui
se plaît à conduire un char entre les rochers et les précipices, et que
le succès seul justifie. Il est juste de la louer, il serait imprudent
de la suivre; elle-même en convient et s'en accuse. A mesure qu'elle a
vu davantage, ses principes sont devenus plus sévères, et je ne crains
pas de vous assurer qu'elle penserait comme moi.

Quant à ce qui me regarde, je ne me justifierai pas plus que les
autres. Sans doute je reçois M. de Valmont et il est reçu partout;
c'est une inconséquence de plus à ajouter à mille autres qui gouvernent
la société. Vous savez, comme moi, qu'on passe sa vie à les remarquer,
à s'en plaindre et à s'y livrer. M. de Valmont, avec un beau nom, une
grande fortune, beaucoup de qualités aimables, a reconnu de bonne heure
que pour avoir l'empire dans la société il suffisait de manier, avec
une égale adresse, la louange et le ridicule. Nul ne possède comme
lui ce double talent: il séduit avec l'un et se fait craindre avec
l'autre. On ne l'estime pas, mais on le flatte. Telle est son existence
au milieu d'un monde qui, plus prudent que courageux, aime mieux le
ménager que le combattre.

Mais ni Mme de Merteuil elle-même, ni aucune autre femme, n'oserait
sans doute aller s'enfermer à la campagne, presque en tête à tête
avec un tel homme. Il était réservé à la plus sage, à la plus modeste
d'entre elles de donner l'exemple de cette inconséquence; pardonnez-moi
ce mot, il échappe à l'amitié. Ma belle amie, votre honnêteté même
vous trahit par la sécurité qu'elle vous inspire. Songez donc que
vous aurez pour juges, d'une part, des gens frivoles qui ne croiront
pas à une vertu dont ils ne trouvent pas le modèle chez eux, et de
l'autre, des méchants qui feindront de n'y pas croire, pour vous punir
de l'avoir eue. Considérez que vous faites, dans ce moment, ce que
quelques hommes n'oseraient pas risquer. En effet, parmi les jeunes
gens dont M. de Valmont ne s'est que trop rendu l'oracle, je vois les
plus sages craindre de paraître liés trop intimement avec lui; et vous,
vous ne le craignez pas! Ah! revenez, revenez, je vous en conjure... Si
mes raisons ne suffisent pas pour vous persuader, cédez à mon amitié;
c'est elle qui me fait renouveler mes instances, c'est à elle à les
justifier. Vous la trouvez sévère, et je désire qu'elle soit inutile;
mais j'aime mieux que vous ayez à vous plaindre de sa sollicitude que
de sa négligence.

  _De..., ce 24 août 17**._



LETTRE XXXIII

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


Dès que vous craignez de réussir, mon cher vicomte, dès que votre
projet est de fournir des armes contre vous et que vous désirez moins
de vaincre que de combattre, je n'ai plus rien à dire. Votre conduite
est un chef-d'œuvre de prudence. Elle en serait un de sottise dans la
supposition contraire; et pour vous parler vrai, je crains que vous ne
vous fassiez illusion.

Ce que je vous reproche n'est pas de n'avoir point profité du moment.
D'une part, je ne vois pas clairement qu'il fût venu; de l'autre, je
sais assez, quoi qu'on en dise, qu'une occasion manquée se retrouve,
tandis qu'on ne revient jamais d'une démarche précipitée.

Mais la véritable école est de vous être laissé aller à écrire. Je
vous défie à présent de prévoir où ceci peut vous mener. Par hasard,
espérez-vous prouver à cette femme qu'elle doit se rendre? Il me
semble que ce ne peut être là qu'une vérité de sentiment et non de
démonstration, et que pour la faire recevoir, il s'agit d'attendrir
et non de raisonner; mais à quoi vous servirait d'attendrir par
lettres, puisque vous ne seriez pas là pour en profiter? Quand vos
belles phrases produiraient l'ivresse de l'amour, vous flattez-vous
qu'elle soit assez longue pour que la réflexion n'ait pas le temps d'en
empêcher l'aveu? Songez donc à celui qu'il faut pour écrire une lettre,
à celui qui se passe avant qu'on la remette; et voyez si, surtout une
femme à principes comme votre dévote, peut vouloir si longtemps ce
qu'elle tâche de ne vouloir jamais. Cette marche peut réussir avec
des enfants, qui, quand ils écrivent je vous aime, ne savent pas
qu'ils disent je me rends. Mais la vertu raisonneuse de Mme de Tourvel
me paraît fort bien connaître la valeur des termes. Aussi, malgré
l'avantage que vous aviez pris sur elle dans votre conversation, elle
vous bat dans sa lettre. Et puis, savez-vous ce qui arrive? Par cela
seul qu'on dispute, on ne veut pas céder. A force de chercher de bonnes
raisons, on en trouve, on les dit, et après on y tient, non pas tant
parce qu'elles sont bonnes que pour ne pas se démentir.

De plus, une remarque que je m'étonne que vous n'ayez pas faite, c'est
qu'il n'y a rien de si difficile en amour que d'écrire ce qu'on ne
sent pas. Je dis écrire d'une façon vraisemblable, ce n'est pas qu'on
ne se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou
plutôt on les arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre, il y règne
un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre
présidente est assez peu formée pour ne s'en pas apercevoir, mais
qu'importe? L'effet n'en est pas moins manqué. C'est le défaut des
romans; l'auteur se bat les flancs pour s'échauffer, et le lecteur
reste froid. _Héloïse_ est le seul qu'on en puisse excepter; et malgré
le talent de l'auteur, cette observation m'a toujours fait croire que
le fonds en était vrai. Il n'en est pas de même en parlant. L'habitude
de travailler son organe y donne de la sensibilité; la facilité des
larmes y ajoute encore; l'expression du désir se confond dans les
yeux avec celle de la tendresse; enfin, le discours moins suivi amène
plus aisément cet air de trouble et de désordre qui est la véritable
éloquence de l'amour; et surtout la présence de l'objet aimé empêche la
réflexion et nous fait désirer d'être vaincues.

Croyez-moi, vicomte, on vous commande de ne plus écrire; profitez-en
pour réparer votre faute et attendez l'occasion de parler. Savez-vous
que cette femme a plus de force que je ne croyais? Sa défense est
bonne, et sans la longueur de sa lettre et le prétexte qu'elle vous
donne pour rentrer en matière dans sa phrase de reconnaissance, elle ne
se serait pas du tout trahie.

Ce qui me paraît encore devoir vous rassurer sur le succès, c'est
qu'elle use trop de forces à la fois; je prévois qu'elle les épuisera
pour la défense du mot, et qu'il ne lui en restera plus pour celle de
la chose.

Je vous renvoie vos deux lettres et, si vous êtes prudent, ce seront
les dernières jusqu'après l'heureux moment. S'il était moins tard, je
vous parlerais de la petite Volanges qui avance assez vite et dont je
suis fort contente. Je crois que j'aurai fini avant vous et vous devez
en être bien heureux. Adieu pour aujourd'hui.

  _De..., ce 24 août 17**._



LETTRE XXXIV

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Vous parlez à merveille, ma belle amie, mais pourquoi vous tant
fatiguer à prouver ce que personne n'ignore? Pour aller vite en amour,
il vaut mieux parler qu'écrire; voilà, je crois, toute votre lettre.
Eh mais! ce sont les plus simples éléments de l'art de séduire. Je
remarquerai seulement que vous ne faites qu'une exception à ce principe
et qu'il y en a deux. Aux enfants qui suivent cette marche par timidité
et se livrent par ignorance, il faut joindre les femmes beaux esprits,
qui s'y laissent engager par amour-propre et que la vanité conduit dans
le piège. Par exemple, je suis bien sûr que la comtesse de B..., qui
répondit sans difficulté à ma première lettre, n'avait pas alors plus
d'amour pour moi que moi pour elle, et qu'elle ne vit que l'occasion de
traiter un sujet qui devait lui faire honneur.

Quoi qu'il en soit, un avocat vous dirait que le principe ne s'applique
pas à la question. En effet, vous supposez que j'ai le choix entre
écrire et parler, ce qui n'est pas. Depuis l'affaire du 29, mon
inhumaine, qui se tient sur la défensive, a mis à éviter les rencontres
une adresse qui a déconcerté la mienne. C'est au point que si cela
continue, elle me forcera à m'occuper sérieusement des moyens de
reprendre cet avantage; car assurément je ne veux être vaincu par elle
en aucun genre. Mes lettres même sont le sujet d'une petite guerre. Non
contente de n'y pas répondre, elle refuse de les recevoir. Il faut pour
chacune une ruse nouvelle, et qui ne réussit pas toujours.

Vous vous rappelez par quel moyen simple j'avais remis la première; la
seconde n'offrit pas plus de difficulté. Elle m'avait demandé de lui
rendre sa lettre, je lui donnai la mienne en place, sans qu'elle eût le
moindre soupçon. Mais, soit dépit d'avoir été attrapée, soit caprice,
ou enfin soit vertu, car elle me forcera d'y croire, elle refusa
obstinément la troisième. J'espère pourtant que l'embarras où a pensé
la mettre la suite de ce refus la corrigera pour l'avenir.

Je ne fus pas très étonné qu'elle ne voulût pas recevoir cette lettre
que je lui offrais tout simplement: c'eût été déjà accorder quelque
chose et je m'attends à une plus longue défense. Après cette tentative,
qui n'était qu'un essai fait en passant, je mis une enveloppe à ma
lettre, et prenant le moment de la toilette, où Mme de Rosemonde et la
femme de chambre étaient présentes, je la lui envoyai par mon chasseur,
avec ordre de lui dire que c'était le papier qu'elle m'avait demandé.
J'avais bien deviné qu'elle craindrait l'explication scandaleuse
que nécessiterait un refus. En effet, elle prit la lettre, et mon
ambassadeur, qui avait ordre d'observer sa figure, et qui ne voit
pas mal, n'aperçut qu'une légère rougeur et plus d'embarras que de
colère.

Je me félicitais donc, bien sûr, ou qu'elle garderait cette lettre, ou
que si elle voulait me la rendre, il faudrait qu'elle se trouvât seule
avec moi, ce qui me donnerait une occasion de lui parler. Environ une
heure après, un de ses gens entre dans ma chambre et me remet, de la
part de sa maîtresse, un paquet d'une autre forme que le mien et sur
l'enveloppe duquel je reconnais l'écriture tant désirée. J'ouvre avec
précipitation...

C'était ma lettre elle-même, non décachetée et pliée seulement en deux.
Je soupçonne que la crainte que je ne fusse moins scrupuleux qu'elle
sur le scandale lui a fait employer cette ruse diabolique.

Vous me connaissez, je n'ai pas besoin de vous peindre ma fureur.
Il fallut pourtant reprendre son sang-froid et chercher de nouveaux
moyens. Voici le seul que je trouvai.

On va d'ici, tous les matins, chercher les lettres à la poste, qui est
à environ trois quarts de lieue. On se sert, pour cet objet, d'une
boîte couverte à peu près comme un tronc, dont le maître de la poste a
une clef et Mme de Rosemonde l'autre. Chacun y met ses lettres dans la
journée, quand bon lui semble, on les porte le soir à la poste et le
matin on va chercher celles qui sont arrivées. Tous les gens, étrangers
ou autres, font ce service également. Ce n'était pas le tour de mon
domestique, mais il se chargea d'y aller, sous le prétexte qu'il avait
affaire de ce côté.

Cependant j'écrivis ma lettre. Je déguisai mon écriture pour l'adresse
et je contrefis assez bien, sur l'enveloppe, le timbre de _Dijon_.
Je choisis cette ville, parce que je trouvai plus gai, puisque je
demandais les mêmes droits que le mari, d'écrire aussi du même lieu et
aussi parce que ma belle avait parlé toute la journée du désir qu'elle
avait de recevoir des lettres de Dijon. Il me parut juste de lui
procurer ce plaisir.

Ces précautions une fois prises, il était facile de faire joindre cette
lettre aux autres. Je gagnais encore à cet expédient d'être témoin
de la réception, car l'usage est ici de se rassembler pour déjeuner
et d'attendre l'arrivée des lettres avant de se séparer. Enfin elles
arrivèrent.

Mme de Rosemonde ouvrit la boîte. «De Dijon, dit-elle, en donnant la
lettre à Mme de Tourvel.--Ce n'est pas l'écriture de mon mari», reprit
celle-ci d'une voix inquiète, en rompant le cachet avec vivacité. Le
premier coup d'œil l'instruisit, et il se fit une telle révolution sur
sa figure que Mme de Rosemonde s'en aperçut et lui dit: «Qu'avez-vous?»
Je m'approchai aussi, en disant: «Cette lettre est donc bien terrible?»
La timide dévote n'osait lever les yeux, ne disait mot, et, pour sauver
son embarras, feignait de parcourir l'épître qu'elle n'était guère en
état de lire. Je jouissais de son trouble et n'étant pas fâché de la
pousser un peu: «Votre air plus tranquille, ajoutai-je, fait espérer
que cette lettre vous a causé plus d'étonnement que de douleur.» La
colère alors l'inspira mieux que n'eût pu faire la prudence. «Elle
contient, répondit-elle, des choses qui m'offensent et que je suis
étonnée qu'on ait osé m'écrire».--Et qui donc? interrompit Mme de
Rosemonde.--Elle n'est pas signée, répondit la belle courroucée, mais
la lettre et son auteur m'inspirent un égal mépris. On m'obligera
de n'en plus parler.» En disant ces mots, elle déchira l'audacieuse
missive, en mit les morceaux dans sa poche, se leva et sortit.

Malgré cette colère, elle n'en a pas moins eu ma lettre et je m'en
remets bien à sa curiosité du soin de l'avoir lue en entier.

Le détail de la journée me mènerait trop loin. Je joins à ce récit le
brouillon de mes deux lettres, vous serez aussi instruite que moi.
Si vous voulez être au courant de cette correspondance, il faut vous
accoutumer à déchiffrer mes minutes, car pour rien au monde je ne
dévorerais l'ennui de les recopier. Adieu, ma belle amie.

  _De..., ce 25 août 17**._



LETTRE XXXV

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._


Il faut vous obéir, madame, il faut vous prouver qu'au milieu des
torts que vous vous plaisez à me croire, il me reste au moins assez de
délicatesse pour ne pas me permettre un reproche et assez de courage
pour m'imposer les plus douloureux sacrifices. Vous m'ordonnez le
silence et l'oubli! eh bien! je forcerai mon amour à se taire et
j'oublierai, s'il est possible, la façon cruelle dont vous l'avez
accueilli. Sans doute le désir de vous plaire n'en donnait pas le
droit, et j'avoue encore que le besoin que j'avais de votre indulgence
n'était pas un titre pour l'obtenir; mais vous regardez mon amour comme
un outrage, vous oubliez que si ce pouvait être un tort, vous en seriez
à la fois et la cause et l'excuse. Vous oubliez aussi qu'accoutumé à
vous ouvrir mon âme, lors même que cette confiance pouvait me nuire,
il ne m'était plus possible de vous cacher les sentiments dont je suis
pénétré, et ce qui fut l'ouvrage de ma bonne foi, vous le regardez
comme le fruit de l'audace. Pour prix de l'amour le plus tendre, le
plus respectueux, le plus vrai, vous me rejetez loin de vous. Vous me
parlez enfin de votre haine... Quel autre ne se plaindrait pas d'être
traité ainsi? Moi seul je me soumets, je souffre tout et ne murmure
point, vous frappez et j'adore. L'inconcevable empire que vous avez
sur moi vous rend maîtresse absolue de mes sentiments, et si mon amour
seul vous résiste, si vous ne pouvez le détruire, c'est qu'il est votre
ouvrage et non pas le mien.

Je ne demande point un retour dont jamais je ne me suis flatté. Je
n'attends pas même cette pitié, que l'intérêt que vous m'aviez témoigné
quelquefois pouvait me faire espérer. Mais je crois, je l'avoue,
pouvoir réclamer votre justice.

Vous m'apprenez, madame, qu'on a cherché à me nuire dans votre esprit.
Si vous en eussiez cru les conseils de vos amis, vous ne m'eussiez pas
même laissé approcher de vous: ce sont vos termes. Quels sont donc
ces amis officieux? Sans doute ces gens si sévères et d'une vertu si
rigide consentent à être nommés; sans doute ils ne voudraient pas se
couvrir d'une obscurité qui les confondrait avec de vils calomniateurs,
et je n'ignorerai ni leur nom, ni leurs reproches. Songez, madame, que
j'ai le droit de savoir l'un et l'autre, puisque vous me jugez d'après
eux. On ne condamne point un coupable sans lui dire son crime, sans
lui nommer ses accusateurs. Je ne demande point d'autre grâce et je
m'engage d'avance à me justifier, à les forcer à se dédire.

Si j'ai trop méprisé, peut-être, les vaines clameurs d'un public dont
je fais peu de cas, il n'en est pas ainsi de votre estime, et quand
je consacre ma vie à la mériter, je ne me la laisserai pas ravir
impunément. Elle me devient d'autant plus précieuse que je lui devrai
sans doute cette demande que vous craignez de me faire et qui me
donnerait, dites-vous, _des droits à votre reconnaissance_. Ah! loin
d'en exiger, je croirai vous en devoir si vous me procurez l'occasion
de vous être agréable. Commencez donc à me rendre plus de justice, en
ne me laissant plus ignorer ce que vous désirez de moi. Si je pouvais
le deviner, je vous éviterais la peine de le dire. Au plaisir de vous
voir ajoutez le bonheur de vous servir et je me louerai de votre
indulgence. Qui peut donc vous arrêter? ce n'est pas, je l'espère,
la crainte d'un refus? je sens que je ne pourrais vous la pardonner.
Ce n'en est pas un que de ne pas vous rendre votre lettre. Je désire
plus que vous qu'elle ne me soit plus nécessaire; mais accoutumé à
vous croire une âme si douce, ce n'est que dans cette lettre que je
puis vous trouver telle que vous voulez paraître. Quand je forme le
vœu de vous rendre sensible, j'y vois que plutôt que d'y consentir
vous fuiriez à cent lieues de moi; quand tout en vous augmente et
justifie mon amour, c'est encore elle qui me répète que mon amour vous
outrage, et lorsqu'en vous voyant, cet amour me semble le bien suprême,
j'ai besoin de vous lire, pour sentir que ce n'est qu'un affreux
tourment. Vous concevez à présent que mon plus grand bonheur serait de
pouvoir vous rendre cette lettre fatale; me la demander encore serait
m'autoriser à ne plus croire ce qu'elle contient; vous ne doutez pas,
j'espère, de mon empressement à vous la remettre.

  _De..., ce 21 août 17**._



LETTRE XXXVI

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._

(_Timbrée de Dijon._)


Votre sévérité augmente chaque jour, madame, et si j'ose le dire, vous
semblez craindre moins d'être injuste que d'être indulgente. Après
m'avoir condamné sans m'entendre, vous avez dû sentir en effet qu'il
vous serait plus facile de ne pas lire mes raisons que d'y répondre.
Vous refusez mes lettres avec obstination, vous me les renvoyez avec
mépris. Vous me forcez enfin de recourir à la ruse, dans le moment même
où mon unique but est de vous convaincre de ma bonne foi. La nécessité
où vous m'avez mis de me défendre suffira sans doute pour en excuser
les moyens. Convaincu d'ailleurs par la sincérité de mes sentiments,
que pour les justifier à vos yeux il me suffit de vous les faire
bien connaître, j'ai cru pouvoir me permettre ce léger détour. J'ose
croire aussi que vous me le pardonnerez et que vous serez peu surprise
que l'amour soit plus ingénieux à se produire, que l'indifférence à
l'écarter.

Permettez donc, madame, que mon cœur se dévoile entièrement à vous. Il
vous appartient, il est juste que vous le connaissiez.

J'étais bien éloigné, en arrivant chez Mme de Rosemonde, de prévoir le
sort qui m'y attendait. J'ignorais que vous y fussiez et j'ajouterai,
avec la sincérité qui me caractérise, que quand je l'aurais su,
ma sécurité n'en eût point été troublée; non que je ne rendisse à
votre beauté la justice qu'on ne peut lui refuser; mais accoutumé
à n'éprouver que des désirs, à ne me livrer qu'à ceux que l'espoir
encourageait, je ne connaissais pas les tourments de l'amour.

Vous fûtes témoin des instances que me fit Mme de Rosemonde pour
m'arrêter quelque temps. J'avais déjà passé une journée avec vous,
cependant je ne me rendis, ou au moins je ne crus me rendre qu'au
plaisir, si naturel et si légitime, de témoigner des égards à une
parente respectable. Le genre de vie qu'on menait ici différait
beaucoup sans doute de celui auquel j'étais accoutumé, il ne m'en
coûta rien de m'y conformer, et, sans chercher à pénétrer la cause du
changement qui s'opérait en moi, je l'attribuais uniquement encore à
cette facilité de caractère dont je crois vous avoir déjà parlé.

Malheureusement (et pourquoi faut-il que ce soit un malheur?), en vous
connaissant mieux je reconnus bientôt que cette figure enchanteresse,
qui seule m'avait frappé, était le moindre de vos avantages; votre âme
céleste étonna, séduisit la mienne. J'admirais la beauté, j'adorai la
vertu. Sans prétendre à vous obtenir, je m'occupai de vous mériter. En
réclamant votre indulgence pour le passé, j'ambitionnai votre suffrage
pour l'avenir. Je le cherchais dans vos discours, je l'épiais dans
vos regards, dans ces regards d'où partait un poison d'autant plus
dangereux, qu'il était répandu sans dessein et reçu sans méfiance.

Alors je connus l'amour. Mais que j'étais loin de m'en plaindre! Résolu
de l'ensevelir dans un éternel silence, je me livrais sans crainte
comme sans réserve à ce sentiment délicieux. Chaque jour augmentait
son empire. Bientôt le plaisir de vous voir se changea en besoin. Vous
absentiez-vous un moment? mon cœur se serrait de tristesse; au bruit
qui m'annonçait votre retour, il palpitait de joie. Je n'existais plus
que par vous et pour vous. Cependant, c'est vous-même que j'adjure,
jamais dans la gaieté des folâtres jeux, ou dans l'intérêt d'une
conversation sérieuse, m'échappa-t-il un mot qui pût trahir le secret
de mon cœur?

Enfin un jour arriva où devait commencer mon infortune, et par une
inconcevable fatalité une action honnête en devint le signal. Oui,
madame, c'est au milieu des malheureux que j'avais secourus que, vous
livrant à cette sensibilité précieuse qui embellit la beauté même
et ajoute du prix à la vertu, vous achevâtes d'égarer un cœur que
déjà trop d'amour enivrait. Vous vous rappelez, peut-être, quelle
préoccupation s'empara de moi au retour! Hélas! je cherchais à
combattre un penchant que je sentais devenir plus fort que moi.

C'est après avoir épuisé mes forces dans ce combat inégal qu'un hasard,
que je n'avais pu prévoir, me fit trouver seul avec vous. Là, je
succombai, je l'avoue. Mon cœur trop plein ne put retenir ses discours
ni ses larmes. Mais est-ce donc un crime? et si c'en est un, n'est-il
pas assez puni par les tourments affreux auxquels je suis livré?

Dévoré par un amour sans espoir, j'implore votre pitié et ne trouve
que votre haine; sans autre bonheur que celui de vous voir, mes yeux
vous cherchent malgré moi et je tremble de rencontrer vos regards.
Dans l'état cruel où vous m'avez réduit, je passe les jours à déguiser
mes peines et les nuits à m'y livrer; tandis que vous, tranquille et
paisible, vous ne connaissez ces tourments que pour les causer et vous
en applaudir. Cependant, c'est vous qui vous plaignez et c'est moi qui
m'excuse.

Voilà pourtant, madame, voilà le récit fidèle de ce que vous nommez mes
torts et que peut-être il serait plus juste d'appeler mes malheurs.
Un amour pur et sincère, un respect qui ne s'est jamais démenti,
une soumission parfaite: tels sont les sentiments que vous m'avez
inspirés. Je n'eusse pas craint d'en présenter l'hommage à la divinité
même. O vous, qui êtes son plus bel ouvrage, imitez-la dans son
indulgence! Songez à mes peines cruelles, songez surtout que, placé par
vous entre le désespoir et la félicité suprême, le premier mot que vous
prononcerez décidera pour jamais de mon sort.

  _De..., ce 23 août 17**._



LETTRE XXXVII

_La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._


Je me soumets, madame, aux conseils que votre amitié me donne.
Accoutumée à déférer en tout à vos avis, je le suis à croire qu'ils
sont toujours fondés en raison. J'avouerai même que M. de Valmont doit
être en effet infiniment dangereux, s'il peut à la fois feindre d'être
ce qu'il paraît ici et rester tel que vous le dépeignez. Quoi qu'il en
soit, puisque vous l'exigez, je l'éloignerai de moi, au moins j'y ferai
mon possible; car souvent les choses qui dans le fond devraient être
les plus simples, deviennent embarrassantes par la forme.

Il me paraît toujours impraticable de faire cette demande à sa tante;
elle deviendrait également désobligeante et pour elle et pour lui.
Je ne prendrais pas non plus, sans quelque répugnance, le parti de
m'éloigner moi-même, car outre les raisons que je vous ai déjà mandées
relatives à M. de Tourvel, si mon départ contrariait M. de Valmont,
comme il est possible, n'aurait-il pas la facilité de me suivre à
Paris? et son retour, dont je serais, dont au moins je paraîtrais
être l'objet, ne semblerait-il pas plus étrange qu'une rencontre à la
campagne, chez une personne qu'on sait être sa parente et mon amie?

Il ne me reste donc d'autre ressource que d'obtenir de lui-même qu'il
veuille bien s'éloigner. Je sens que cette proposition est difficile
à faire; cependant, comme il me paraît avoir à cœur de me prouver
qu'il a en effet plus d'honnêteté qu'on ne lui en suppose, je ne
désespère pas de réussir. Je ne serai pas même fâchée de le tenter et
d'avoir une occasion de juger si, comme il le dit souvent, les femmes
vraiment honnêtes n'ont jamais eu, n'auront jamais à se plaindre de ses
procédés. S'il part, comme je le désire, ce sera en effet par égard
pour moi; car je ne peux pas douter qu'il n'ait le projet de passer ici
une grande partie de l'automne. S'il refuse ma demande et s'obstine
à rester, je serai toujours à temps de partir moi-même et je vous le
promets.

Voilà, je crois, madame, tout ce que votre amitié exigeait de moi, je
m'empresse d'y satisfaire et de vous prouver que malgré _la chaleur_
que j'ai pu mettre à défendre M. de Valmont, je n'en suis pas moins
disposée non seulement à écouter, mais même à suivre les conseils de
mes amis.

J'ai l'honneur d'être, etc.

  _De..., ce 25 août 17**._



LETTRE XXXVIII

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


Votre énorme paquet m'arrive à l'instant, mon cher vicomte. Si la date
en est exacte, j'aurais dû le recevoir vingt-quatre heures plus tôt;
quoi qu'il en soit, si je prenais le temps de le lire, je n'aurais
plus celui d'y répondre. Je préfère donc de vous en accuser seulement
réception et nous causerons d'autre chose. Ce n'est pas que j'aie rien
à vous dire pour mon compte; l'automne ne laisse à Paris presque point
d'hommes qui aient figure humaine; aussi je suis, depuis un mois, d'une
sagesse à périr, et tout autre que mon chevalier serait fatigué des
preuves de ma constance. Ne pouvant m'occuper, je me distrais avec la
petite Volanges, et c'est d'elle que je veux parler.

Savez-vous que vous avez perdu plus que vous ne croyez à ne pas vous
charger de cette enfant? elle est vraiment délicieuse! cela n'a ni
caractère ni principes; jugez combien sa société sera douce et facile.
Je ne crois pas qu'elle brille jamais par le sentiment, mais tout
annonce en elle les sensations les plus vives. Sans esprit et sans
finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle, si l'on
peut parler ainsi, qui quelquefois m'étonne moi-même et qui réussira
d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur et de
l'ingénuité. Elle est naturellement très caressante et je m'en amuse
quelquefois; sa petite tête se monte avec une facilité incroyable, et
elle est alors d'autant plus plaisante qu'elle ne sait rien, absolument
rien de ce qu'elle désire tant de savoir. Il lui en prend des
impatiences tout à fait drôles: elle rit, elle se dépite, elle pleure
et puis elle me prie de l'instruire avec une bonne foi réellement
séduisante. En vérité, je suis presque jalouse de celui à qui ce
plaisir est réservé.

Je ne sais si je vous ai mandé que depuis quatre ou cinq jours j'ai
l'honneur d'être sa confidente. Vous devinez bien que d'abord j'ai fait
la sévère, mais aussitôt que je me suis aperçue qu'elle croyait m'avoir
convaincue par ses mauvaises raisons, j'ai eu l'air de les prendre pour
bonnes, et elle est intimement persuadée qu'elle doit ce succès à son
éloquence: il fallait cette précaution pour ne me pas compromettre.
Je lui ai permis d'écrire et de dire _j'aime_, et le même jour, sans
qu'elle s'en doutât, je lui ai ménagé un tête-à-tête avec son Danceny.
Mais figurez-vous qu'il est si sot encore qu'il n'en a seulement pas
obtenu un baiser! Ce garçon-là fait pourtant de fort jolis vers! Mon
Dieu! que ces gens d'esprit sont bêtes! celui-ci l'est au point qu'il
m'embarrasse, car enfin, pour lui, je ne peux pas le conduire.

C'est à présent que vous me seriez bien utile. Vous êtes assez lié avec
Danceny pour avoir sa confidence, et s'il vous la donnait une fois,
nous irions grand train. Dépêchez donc votre présidente, car enfin je
ne veux pas que Gercourt s'en sauve; au reste, j'ai parlé de lui hier
à la petite personne et le lui ai si bien peint que quand elle serait
sa femme depuis dix ans, elle ne le haïrait pas davantage. Je l'ai
pourtant beaucoup prêchée sur la fidélité conjugale; rien n'égale ma
sévérité sur ce point. Par là, d'une part, je rétablis auprès d'elle ma
réputation de vertu, que trop de condescendance pourrait détruire; de
l'autre, j'augmente en elle la haine dont je veux gratifier son mari.
Et enfin j'espère qu'en lui faisant accroire qu'il ne lui est permis
de se livrer à l'amour que pendant le peu de temps qu'elle a à rester
fille, elle se décidera plus vite à n'en rien perdre.

Adieu, vicomte; je vais me mettre à ma toilette où je lirai votre
volume.

  _De..., ce 27 août 17**._



LETTRE XXXIX

_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._


Je suis triste et inquiète, ma chère Sophie. J'ai pleuré presque toute
la nuit. Ce n'est pas que pour le moment je ne sois bien heureuse, mais
je prévois que cela ne durera pas.

J'ai été hier à l'Opéra avec Mme de Merteuil, nous y avons beaucoup
parlé de mon mariage et je n'en ai rien appris de bon. C'est M.
le comte de Gercourt que je dois épouser et ce doit être au mois
d'octobre. Il est riche, il est homme de qualité, il est colonel du
régiment de... Jusque-là tout va fort bien. Mais d'abord il est vieux:
figure-toi qu'il a au moins trente-six ans! et puis Mme de Merteuil
dit qu'il est triste et sévère, et qu'elle craint que je ne sois pas
heureuse avec lui. J'ai même bien vu qu'elle en était sûre et qu'elle
ne voulait pas me le dire, pour ne pas m'affliger. Elle ne m'a presque
entretenue toute la soirée que des devoirs des femmes envers leurs
maris; elle convient que M. de Gercourt n'est pas aimable du tout et
elle dit pourtant qu'il faudra que je l'aime. Ne m'a-t-elle pas dit
aussi qu'une fois mariée, je ne devais plus aimer le chevalier Danceny?
comme si c'était possible! Oh! je t'assure bien que je l'aimerai
toujours. Vois-tu, j'aimerais mieux plutôt ne pas me marier. Que ce M.
de Gercourt s'arrange, je ne l'ai pas été chercher. Il est en Corse à
présent, bien loin d'ici; je voudrais qu'il y restât dix ans. Si je
n'avais pas peur de rentrer au couvent, je dirais bien à maman que je
ne veux pas de ce mari-là; mais ce serait encore pis. Je suis bien
embarrassée. Je sens que je n'ai jamais tant aimé M. Danceny qu'à
présent, et quand je songe qu'il ne me reste plus qu'un mois à être
comme je suis, les larmes me viennent aux yeux tout de suite; je n'ai
de consolation que dans l'amitié de Mme de Merteuil; elle a si bon
cœur! elle partage tous mes chagrins comme moi-même et puis elle est
si aimable, que quand je suis avec elle je n'y songe presque plus.
D'ailleurs elle m'est bien utile, car le peu que je sais c'est elle
qui me l'a appris, et elle est si bonne que je lui dis tout ce que
je pense sans être honteuse du tout. Quand elle trouve que ce n'est
pas bien, elle me gronde quelquefois, mais c'est tout doucement, et
puis je l'embrasse de tout mon cœur, jusqu'à ce qu'elle ne soit plus
fâchée. Au moins celle-là je peux bien l'aimer tant que je voudrai
sans qu'il y ait du mal et ça me fait bien du plaisir. Nous sommes
pourtant convenues que je n'aurais pas l'air de l'aimer tant devant
le monde et surtout devant maman, afin qu'elle ne se méfie de rien au
sujet du chevalier Danceny. Je t'assure que si je pouvais toujours
vivre comme je fais à présent, je crois que je serais bien heureuse. Il
n'y a que ce vilain M. de Gercourt... Mais je ne veux pas t'en parler
davantage, car je redeviendrais triste. Au lieu de cela, je vais écrire
au chevalier Danceny; je ne lui parlerai que de mon amour et non de mes
chagrins, car je ne veux pas l'affliger.

Adieu, ma bonne amie. Tu vois bien que tu aurais tort de te plaindre
et que j'ai beau être _occupée_, comme tu dis, qu'il ne m'en reste pas
moins le temps de t'aimer et de t'écrire[19].

  _De..., ce 27 août 17**._

    [19] On continue de supprimer les lettres de Cécile Volanges et
    du chevalier Danceny, qui sont peu intéressantes et n'annoncent
    aucun événement.



LETTRE XL

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


C'est peu pour mon inhumaine de ne pas répondre à mes lettres, de
refuser de les recevoir; elle veut me priver de sa vue, elle exige
que je m'éloigne. Ce qui vous surprendra davantage, c'est que je
me soumette à tant de rigueur. Vous allez me blâmer. Cependant, je
n'ai pas cru devoir perdre l'occasion de me laisser donner un ordre,
persuadé d'une part que qui commande s'engage, et de l'autre que
l'autorité illusoire que nous avons l'air de laisser prendre aux
femmes est un des pièges qu'elles évitent le plus difficilement. De
plus, l'adresse que celle-ci a su mettre à éviter de se trouver seule
avec moi me plaçait dans une situation dangereuse, dont j'ai cru devoir
sortir à quelque prix que ce fût, car étant sans cesse avec elle, sans
pouvoir l'occuper de mon amour, il y avait lieu de craindre qu'elle ne
s'accoutumât enfin à me voir sans trouble; disposition dont vous savez
assez combien il est difficile de revenir.

Au reste, vous devinez que je ne me suis pas soumis sans condition.
J'ai même eu le soin d'en mettre une impossible à accorder, tant pour
rester toujours maître de tenir ma parole, ou d'y manquer, que pour
engager une discussion, soit de bouche ou par écrit, dans un moment
où ma belle est plus contente de moi, où elle a besoin que je le sois
d'elle, sans compter que je serais bien maladroit si je ne trouvais
moyen d'obtenir quelque dédommagement de mon désistement à cette
prétention, tout insoutenable qu'elle est.

Après vous avoir exposé mes raisons dans ce long préambule, je commence
l'historique de ces deux derniers jours. J'y joindrai comme pièces
justificatives la lettre de ma belle et ma réponse. Vous conviendrez
qu'il y a peu d'historiens aussi exacts que moi.

Vous vous rappelez l'effet que fit avant-hier matin ma lettre de
_Dijon_; le reste de la journée fut très orageux. La jolie prude arriva
seulement au moment du dîner et annonça une forte migraine, prétexte
dont elle voulut couvrir un des plus violents accès d'humeur que femme
puisse avoir. Sa figure en était vraiment altérée; l'expression de
douceur que vous lui connaissez s'était changée en un air mutin qui en
faisait une beauté nouvelle. Je me promets bien de faire usage de cette
découverte par la suite et de remplacer quelquefois la maîtresse tendre
par la maîtresse mutine.

Je prévis que l'après-dîner serait triste, et pour m'en sauver l'ennui,
je prétextai des lettres à écrire et me retirai chez moi. Je revins
au salon sur les six heures; Mme de Rosemonde proposa la promenade,
qui fut acceptée. Mais au moment de monter en voiture, la prétendue
malade, par une malice infernale, prétexta à son tour, et peut-être
pour se venger de mon absence, un redoublement de douleurs, et me fit
subir sans pitié le tête-à-tête de ma vieille tante. Je ne sais si les
imprécations que je fis contre ce démon femelle furent exaucées, mais
nous la trouvâmes couchée au retour.

Le lendemain, au déjeuner, ce n'était plus la même femme. La douceur
naturelle était revenue, et j'eus lieu de me croire pardonné. Le
déjeuner était à peine fini que la douce personne se leva d'un air
indolent et entra dans le parc; je la suivis, comme vous pouvez
le croire. «D'où peut naître ce désir de promenade? lui dis-je en
l'abordant.--J'ai beaucoup écrit ce matin, me répondit-elle, et ma
tête est un peu fatiguée.--Je ne suis pas assez heureux, repris-je,
pour avoir à me reprocher cette fatigue-là?--Je vous ai bien écrit,
répondit-elle encore, mais j'hésite à vous donner ma lettre. Elle
contient une demande, et vous ne m'avez pas accoutumée à en espérer le
succès.--Ah! je jure que s'il m'est possible.--Rien n'est plus facile,
interrompit-elle, et quoique vous dussiez peut-être l'accorder comme
justice, je consens à l'obtenir comme grâce.» En disant ces mots, elle
me présenta sa lettre; en la prenant, je pris aussi sa main, qu'elle
retira, mais sans colère et avec plus d'embarras que de vivacité. «La
chaleur est plus vive que je ne croyais, dit-elle, il faut rentrer.»
Et elle reprit la route du château. Je fis de vains efforts pour lui
persuader de continuer sa promenade, et j'eus besoin de me rappeler
que nous pouvions être vus pour n'y employer que de l'éloquence.
Elle rentra sans proférer une parole, et je vis clairement que cette
feinte promenade n'avait eu d'autre but que de me remettre sa lettre.
Elle monta chez elle en rentrant, et je me retirai chez moi pour lire
l'épître, que vous ferez bien de lire aussi, ainsi que ma réponse,
avant d'aller plus loin...



LETTRE XLI

_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._


Il me semble, monsieur, par votre conduite avec moi, que vous ne
cherchiez qu'à augmenter chaque jour, les sujets de plainte que j'avais
contre vous. Votre obstination à vouloir m'entretenir sans cesse
d'un sentiment que je ne veux ni ne dois écouter; l'abus que vous
n'avez pas craint de faire de ma bonne foi, ou de ma timidité, pour me
remettre vos lettres; le moyen surtout, j'ose dire peu délicat, dont
vous vous êtes servi pour me faire parvenir la dernière, sans craindre
au moins l'effet d'une surprise qui pouvait me compromettre; tout
devrait donner lieu de ma part à des reproches aussi vifs que justement
mérités. Cependant, au lieu de revenir sur ces griefs, je m'en tiens à
vous faire une demande aussi simple que juste, et si je l'obtiens de
vous, je consens que tout soit oublié.

Vous-même m'avez dit, monsieur, que je ne devais pas craindre un refus;
et quoique, par une inconséquence qui vous est particulière, cette
phrase même soit suivie du seul refus que vous pouviez me faire[20], je
veux croire que vous n'en tiendrez pas moins aujourd'hui cette parole
formellement donnée il y a si peu de jours.

    [20] Voyez lettre XXXV.

Je désire donc que vous ayez la complaisance de vous éloigner de moi,
de quitter ce château, où un plus long séjour de votre part ne pourrait
que m'exposer davantage au jugement d'un public toujours prompt à mal
penser d'autrui, et que vous n'avez que trop accoutumé à fixer les yeux
sur les femmes qui vous admettent dans leur société.

Avertie déjà depuis longtemps de ce danger par mes amies, j'ai
négligé, j'ai même combattu leur avis tant que votre conduite à mon
égard avait pu me faire croire que vous aviez bien voulu ne pas me
confondre avec cette foule de femmes qui, toutes, ont eu à se plaindre
de vous. Aujourd'hui que vous me traitez comme elles, que je ne peux
plus l'ignorer, je dois au public, à mes amis, à moi-même, de suivre
ce parti nécessaire. Je pourrais ajouter ici que vous ne gagneriez
rien à refuser ma demande, décidée que je suis à partir moi-même, si
vous vous obstiniez à rester, mais je ne cherche point à diminuer
l'obligation que je vous aurai de cette complaisance, et je veux bien
que vous sachiez qu'en nécessitant mon départ d'ici, vous contrarieriez
mes arrangements. Prouvez-moi donc, monsieur, que comme vous me l'avez
dit tant de fois, les femmes honnêtes n'auront jamais à se plaindre de
vous; prouvez-moi au moins que quand vous avez des torts avec elles,
vous savez les réparer.

Si je croyais avoir besoin de justifier ma demande vis-à-vis de vous,
il me suffirait de vous dire que vous avez passé votre vie à la rendre
nécessaire, et que pourtant il n'a pas tenu à moi de ne la jamais
former. Mais ne rappelons pas des événements que je veux oublier et
qui m'obligeraient à vous juger avec rigueur, dans un moment où je
vous offre de mériter toute ma reconnaissance. Adieu, monsieur, votre
conduite va m'apprendre avec quels sentiments je dois être, pour la
vie, votre très humble, etc.

  _De..., ce 25 août 17**._



LETTRE XLII

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._


Quelque dures que soient, madame, les conditions que vous m'imposez, je
ne me refuse pas de les remplir. Je sens qu'il me serait impossible de
contrarier aucun de vos désirs. Une fois d'accord sur ce point, j'ose
me flatter qu'à mon tour vous me permettrez de vous faire quelques
demandes, bien plus faciles à accorder que les vôtres, et que pourtant
je ne veux obtenir que de ma soumission parfaite à votre volonté.

L'une, que j'espère qui sera sollicitée par votre justice, est de
vouloir bien me nommer mes accusateurs auprès de vous; ils me font,
ce me semble, assez de mal pour que j'aie le droit de les connaître;
l'autre, que j'attends de votre indulgence, est de vouloir bien me
permettre de vous renouveler quelquefois l'hommage d'un amour qui va
plus que jamais mériter votre pitié.

Songez, madame, que je m'empresse de vous obéir, lors même que je ne
peux le faire qu'aux dépens de mon bonheur; je dirai plus, malgré la
persuasion où je suis que vous ne désirez mon départ que pour vous
sauver le spectacle, toujours pénible, de l'objet de votre injustice.

Convenez-en, madame, vous craignez moins un public trop accoutumé à
vous respecter pour oser porter de vous un jugement désavantageux, que
vous n'êtes gênée par la présence d'un homme qu'il vous est plus facile
de punir que de blâmer. Vous m'éloignez de vous comme on détourne ses
regards d'un malheureux qu'on ne veut pas secourir.

Mais tandis que l'absence va redoubler mes tourments, à quelle autre
qu'à vous puis-je adresser mes plaintes? de quelle autre puis-je
attendre des consolations qui vont me devenir si nécessaires? Me les
refuserez-vous, quand vous seule causez mes peines?

Sans doute vous ne serez pas étonnée non plus qu'avant de partir j'aie
à cœur de justifier auprès de vous, les sentiments que vous m'avez
inspirés; comme aussi que je ne trouve le courage de m'éloigner qu'en
en recevant l'ordre de votre bouche.

Cette double raison me fait vous demander un moment d'entretien.
Inutilement voudrions-nous y suppléer par lettres; on écrit des volumes
et on explique mal ce qu'un quart d'heure de conversation suffit
pour faire bien entendre. Vous trouverez facilement le temps de me
l'accorder, car, quelque empressé que je sois de vous obéir, vous savez
que Mme de Rosemonde est instruite de mon projet de passer chez elle
une partie de l'automne, et il faudra au moins que j'attende une lettre
pour pouvoir prétexter une affaire qui me force à partir.

Adieu, madame, jamais ce mot ne m'a tant coûté à écrire que dans ce
moment où il me ramène à l'idée de notre séparation. Si vous pouviez
imaginer ce qu'elle me fait souffrir, j'ose croire que vous me sauriez
quelque gré de ma docilité. Recevez au moins, avec plus d'indulgence,
l'assurance et l'hommage de l'amour le plus tendre et le plus
respectueux.

  _De..., ce 26 août 17**._



SUITE DE LA LETTRE XL

_du Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


A présent, raisonnons, ma belle amie. Vous sentez comme moi que
la scrupuleuse, l'honnête Mme de Tourvel, ne peut pas m'accorder
la première de mes demandes et trahir la confiance de ses amies
en me nommant mes accusateurs; ainsi, en promettant tout à cette
condition, je ne m'engage à rien. Mais vous sentez aussi que ce refus
qu'elle me fera deviendra un titre pour obtenir tout le reste, et
qu'alors je gagne, en m'éloignant, d'entrer en elle et de son aveu en
correspondance réglée, car je compte pour peu le rendez-vous que je lui
demande et qui n'a presque d'autre objet que de l'accoutumer d'avance à
n'en pas refuser d'autres, quand ils me seront vraiment nécessaires.

La seule chose qui me reste à faire avant mon départ est de savoir
quels sont les gens qui s'occupent à me nuire auprès d'elle. Je présume
que c'est son pédant de mari; je le voudrais, outre qu'une défense
conjugale est un aiguillon au désir, je serais sûr que du moment que ma
belle aura consenti à m'écrire, je n'aurais plus rien à craindre de son
mari, puisqu'elle se trouverait déjà dans la nécessité de le tromper.

Mais si elle a une amie assez intime pour avoir sa confidence et
que cette amie-là soit contre moi, il me paraît nécessaire de les
brouiller, et je compte y réussir; mais avant tout il faut être
instruit.

J'ai bien cru que j'allais l'être hier, mais cette femme ne fait rien
comme une autre. Nous étions chez elle au moment où l'on vint avertir
que le dîner était servi. Sa toilette se finissait seulement, et tout
en se pressant et en faisant des excuses, je m'aperçus qu'elle laissait
la clef à son secrétaire, et je connais son usage de ne pas ôter celle
de son appartement. J'y rêvais pendant le dîner lorsque j'entendis
descendre sa femme de chambre; je pris mon parti aussitôt; je feignis
un saignement de nez et sortis. Je volai au secrétaire, mais je trouvai
tous les tiroirs ouverts et pas un papier écrit. Cependant on n'a pas
d'occasion de les brûler dans cette saison. Que fait-elle des lettres
qu'elle reçoit? et elle en reçoit souvent. Je n'ai rien négligé, tout
était ouvert et j'ai cherché partout; mais je n'ai rien gagné que de me
convaincre que ce dépôt précieux reste dans ses poches.

Comment l'en tirer? Depuis hier je m'occupe inutilement d'en trouver
les moyens; cependant, je ne peux en vaincre le désir. Je regrette de
n'avoir pas le talent des filous. Ne devrait-il pas, en effet, entrer
dans l'éducation d'un homme qui se mêle d'intrigues? ne serait-il
pas plaisant de dérober la lettre ou le portrait d'un rival, ou de
tirer des poches d'une prude de quoi la démasquer? Mais nos parents
ne songent à rien, et moi j'ai beau songer à tout, je ne fais que
m'apercevoir que je suis gauche sans pouvoir y remédier.

Quoi qu'il en soit, je revins me mettre à table fort mécontent. Ma
belle calma pourtant un peu mon humeur par l'air d'intérêt que lui
donna ma feinte indisposition, et je ne manquai pas de l'assurer que
j'avais, depuis quelque temps, de violentes agitations qui altéraient
ma santé. Persuadée comme elle est que c'est elle qui les cause, ne
devait-elle pas en conscience travailler à les calmer? Mais, quoique
dévote, elle est peu charitable, elle refuse toute aumône amoureuse,
et ce refus suffit bien, ce me semble, pour en autoriser le vol. Mais
adieu, car, tout en causant avec vous, je ne songe qu'à ces maudites
lettres.

  _De..., ce 27 août 17**._



LETTRE XLIII

_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._


Pourquoi chercher, monsieur, à diminuer ma reconnaissance? Pourquoi
ne vouloir m'obéir qu'à demi et marchander en quelque sorte un
procédé honnête? Il ne vous suffit donc pas que j'en sente le prix?
Non seulement vous demandez beaucoup, mais vous demandez des choses
impossibles. Si, en effet, mes amis m'ont parlé de vous, ils ne l'ont
pu faire que par intérêt pour moi; quand même ils se seraient trompés,
leur intention n'en était pas moins bonne, et vous me proposez de
reconnaître cette marque d'attachement de leur part, en vous livrant
leur secret! J'ai déjà eu tort de vous en parler et vous me le faites
assez sentir en ce moment. Ce qui n'eût été que de la candeur avec tout
autre devient une étourderie avec vous, et me mènerait à une noirceur
si je cédais à votre demande. J'en appelle à vous-même, à votre
honnêteté, m'avez-vous cru capable de ce procédé? avez-vous dû me le
proposer? Non sans doute, et je suis sûre qu'en y réfléchissant mieux,
vous ne reviendrez plus sur cette demande.

Celle que vous me faites de m'écrire n'est guère plus facile à
accorder, et si vous voulez être juste, ce n'est pas à moi que vous
vous en prendrez. Je ne veux point vous offenser, mais avec la
réputation que vous vous êtes acquise et que, de votre aveu même,
vous méritez du moins en partie, quelle femme pourrait avouer être en
correspondance avec vous? et quelle femme honnête peut se déterminer à
faire ce qu'elle sent qu'elle serait obligée de cacher?

Encore, si j'étais assurée que vos lettres fussent telles que je
n'eusse jamais à m'en plaindre, que je pusse toujours me justifier à
mes yeux de les avoir reçues! peut-être alors le désir de vous prouver
que c'est la raison et non la haine qui me guide, me ferait passer
par-dessus ces considérations puissantes, et faire beaucoup plus que je
ne devrais en vous permettant de m'écrire quelquefois. Si en effet vous
le désirez autant que vous me le dites, vous vous soumettrez volontiers
à la seule condition qui puisse m'y faire consentir, et si vous avez
quelque reconnaissance de ce que je fais pour vous en ce moment, vous
ne différerez plus de partir.

Permettez-moi de vous observer à ce sujet que vous avez reçu une lettre
ce matin, et que vous n'en avez pas profité pour annoncer votre départ
à Mme de Rosemonde, comme vous me l'aviez promis. J'espère qu'à présent
rien ne pourra vous empêcher de tenir votre parole. Je compte surtout
que vous n'attendrez pas, pour cela, l'entretien que vous me demandez,
auquel je ne veux absolument pas me prêter, et qu'au lieu de l'ordre
que vous prétendez vous être nécessaire, vous vous contenterez de la
prière que je vous renouvelle. Adieu, monsieur.

  _De..., ce 27 août 17**._



    [Illustration: PL. IV
    _Godefroy inv. et sc._
    LETTRE XLIV]



LETTRE XLIV

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Partagez ma joie, ma belle amie: je suis aimé, j'ai triomphé de ce cœur
rebelle. C'est en vain qu'il dissimule encore, mon heureuse adresse
a surpris son secret. Grâce à mes soins actifs, je sais tout ce qui
m'intéresse: depuis la nuit, l'heureuse nuit d'hier, je me trouve dans
mon élément, j'ai repris toute mon existence, j'ai dévoilé un double
mystère d'amour et d'iniquité, je jouirai de l'un, je me vengerai de
l'autre, je volerai de plaisirs en plaisirs. La seule idée que je
m'en fais me transporte au point que j'ai quelque peine à rappeler ma
prudence, que j'en aurai peut-être à mettre de l'ordre dans le récit
que j'ai à vous faire. Essayons cependant.

Hier même, après vous avoir écrit ma lettre, j'en reçus une de la
céleste dévote. Je vous l'envoie, vous y verrez qu'elle me donne,
le moins maladroitement qu'elle peut, la permission de lui écrire,
mais elle y presse mon départ et je sentais bien que je ne pouvais le
différer trop longtemps sans me nuire.

Tourmenté cependant du désir de savoir qui pouvait avoir écrit contre
moi, j'étais encore incertain du parti que je prendrais. Je tentai de
gagner la femme de chambre et je voulus obtenir d'elle de me livrer les
poches de sa maîtresse, dont elle pouvait s'emparer aisément le soir
et qu'il lui était facile de replacer le matin, sans donner le moindre
soupçon. J'offris dix louis pour ce léger service, mais je ne trouvai
qu'une bégueule, scrupuleuse ou timide, que mon éloquence ni mon argent
ne purent vaincre. Je la prêchais encore quand le souper sonna. Il
fallut la laisser, trop heureux qu'elle voulût bien me promettre le
secret, sur lequel même vous jugez que je ne comptais guère.

Jamais je n'eus plus d'humeur. Je me sentais compromis et je me
reprochai, toute la soirée, ma démarche imprudente.

Retiré chez moi, non sans inquiétude, je parlai à mon chasseur, qui, en
sa qualité d'amant heureux, devait avoir quelque crédit. Je voulais, ou
qu'il obtînt de cette fille de faire ce que je lui avais demandé, ou au
moins qu'il s'assurât de sa discrétion; mais lui, qui d'ordinaire ne
doute de rien, parut douter du succès de cette négociation et me fit à
ce sujet une réflexion qui m'étonna par sa profondeur.

«Monsieur sait sûrement mieux que moi, me dit-il, que coucher avec une
fille ce n'est que lui faire faire ce qui lui plaît; de là à lui faire
faire ce que nous voulons, il y a souvent bien loin.»

        Le bon sens du maraud quelquefois m'épouvante[21].

    [21] Piron, _Métromanie_.

«Je réponds d'autant moins de celle-ci, ajouta-t-il, que j'ai lieu de
croire qu'elle a un amant et que je ne la dois qu'au désœuvrement de la
campagne. Aussi, sans mon zèle pour le service de monsieur, je n'aurais
eu cela qu'une fois». (C'est un vrai trésor que ce garçon!) «Quant
au secret, ajouta-t-il encore, à quoi servira-t-il de le lui faire
promettre, puisqu'elle ne risquera rien à nous tromper? Lui en reparler
ne ferait que lui mieux apprendre qu'il est important, et par là lui
donner plus d'envie d'en faire sa cour à sa maîtresse.»

Plus ces réflexions étaient justes, plus mon embarras augmentait.
Heureusement le drôle était en train de jaser, et comme j'avais besoin
de lui, je le laissais faire. Tout en me racontant son histoire avec
cette fille, il m'apprit que comme la chambre qu'elle occupe n'est
séparée de celle de sa maîtresse que par une simple cloison, qui
pouvait laisser entendre un bruit suspect, c'était dans la sienne
qu'ils se rassemblaient chaque nuit. Aussitôt je formai mon plan, je le
lui communiquai et nous l'exécutâmes avec succès.

J'attendis deux heures du matin et alors je me rendis, comme nous en
étions convenus, à la chambre du rendez-vous, portant de la lumière
avec moi, et sous prétexte d'avoir sonné plusieurs fois inutilement.
Mon confident, qui joue ses rôles à merveille, donna une petite scène
de surprise, de désespoir et d'excuse, que je terminai en l'envoyant
me faire chauffer de l'eau, dont je feignis avoir besoin, tandis que
la scrupuleuse chambrière était d'autant plus honteuse que le drôle,
qui avait voulu renchérir sur mes projets, l'avait déterminée à une
toilette que la saison comportait, mais qu'elle n'excusait pas.

Comme je sentais que plus cette fille serait humiliée, plus j'en
disposerais facilement, je ne lui permis de changer ni de situation ni
de parure, et après avoir ordonné à mon valet de m'attendre chez moi,
je m'assis à côté d'elle sur le lit qui était fort en désordre, et je
commençai ma conversation. J'avais besoin de garder l'empire que la
circonstance me donnait sur elle; aussi conservai-je un sang-froid qui
eût fait honneur à la continence de Scipion, et sans prendre la plus
petite liberté avec elle, ce que pourtant sa fraîcheur et l'occasion
semblaient lui donner le droit d'espérer, je lui parlai d'affaires
aussi tranquillement que j'aurais pu faire avec un procureur.

Mes conditions furent que je garderais fidèlement le secret, pourvu que
le lendemain, à pareille heure à peu près, elle me livrât les poches
de sa maîtresse. «Au reste, ajoutai-je, je vous avais offert dix louis
hier, je vous les promets encore aujourd'hui. Je ne veux pas abuser de
votre situation». Tout fut accordé, comme vous pouvez croire; alors je
me retirai et permis à l'heureux couple de réparer le temps perdu.

J'employai le mien à dormir, et à mon réveil, voulant avoir un prétexte
pour ne pas répondre à la lettre de ma belle avant d'avoir visité ses
papiers, ce que je ne pouvais faire que la nuit suivante, je me décidai
à aller à la chasse, où je restai presque tout le jour.

A mon retour, je fus reçu assez froidement. J'ai lieu de croire qu'on
fut un peu piqué du peu d'empressement que je mettais à profiter du
temps qui me restait, surtout après la lettre plus douce que l'on
m'avait écrite. J'en juge ainsi, sur ce que Mme de Rosemonde m'ayant
fait quelques reproches sur cette longue absence, ma belle reprit
avec un peu d'aigreur: «Ah! ne reprochons pas à M. de Valmont de se
livrer au seul plaisir qu'il peut trouver ici.» Je me plaignis de cette
injustice, et j'en profitai pour assurer que je me plaisais tant avec
ces dames que j'y sacrifiais une lettre très intéressante que j'avais à
écrire. J'ajoutai que, ne pouvant trouver le sommeil depuis plusieurs
nuits, j'avais voulu essayer si la fatigue me le rendrait, et mes
regards expliquaient assez le sujet de ma lettre et la cause de mon
insomnie. J'eus soin d'avoir toute la soirée une douceur mélancolique,
qui me parut réussir assez bien et sous laquelle je masquai
l'impatience où j'étais de voir arriver l'heure qui devait me livrer
le secret qu'on s'obstinait à me cacher. Enfin nous nous séparâmes et,
quelque temps après, la fidèle femme de chambre vint m'apporter le prix
convenu de ma discrétion.

Une fois maître de ce trésor, je procédai à l'inventaire avec la
prudence que vous me connaissez, car il était important de remettre
tout en place. Je tombai d'abord sur deux lettres du mari, mélange
indigeste de détails de procès et de tirades d'amour conjugal, que
j'eus la patience de lire en entier et où je ne trouvai pas un mot qui
eût rapport à moi. Je les replaçai avec humeur, mais elle s'adoucit
en trouvant sous ma main les morceaux de la fameuse lettre de Dijon,
soigneusement rassemblés. Heureusement il me prit fantaisie de la
parcourir. Jugez de ma joie en y apercevant les traces bien distinctes
des larmes de mon adorable dévote. Je l'avoue, je cédai à un mouvement
de jeune homme et baisai cette lettre avec un transport dont je ne me
croyais plus susceptible. Je continuai l'heureux examen, je retrouvai
toutes mes lettres de suite et par ordre de dates, et ce qui me surprit
plus agréablement encore fut de retrouver la première de toutes, celle
que je croyais m'avoir été rendue par une ingrate, fidèlement copiée de
sa main, et d'une écriture altérée et tremblante, qui témoignait assez
la douce agitation de son cœur pendant cette occupation.

Jusque-là j'étais tout entier à l'amour, bientôt il fit place à la
fureur. Qui croyez-vous qui veuille me perdre auprès de cette femme
que j'adore? Quelle furie supposez-vous assez méchante pour tramer une
pareille noirceur? Vous la connaissez: c'est votre amie, votre parente,
c'est Mme de Volanges. Vous n'imaginez pas quel tissu d'horreurs
l'infernale mégère lui a écrit sur mon compte. C'est elle, elle seule,
qui a troublé la sécurité de cette femme angélique; c'est par ses
conseils, par ses avis pernicieux que je me vois forcé de m'éloigner,
c'est à elle enfin que l'on me sacrifie. Ah! sans doute il faut séduire
sa fille, mais ce n'est pas assez, il faut la perdre, et puisque l'âge
de cette maudite femme la met à l'abri de mes coups, il faut la frapper
dans l'objet de ses affections.

Elle veut donc que je revienne à Paris! elle m'y force! soit, j'y
retournerai, mais elle gémira de mon retour. Je suis fâché que Danceny
soit le héros de cette aventure, il a un fonds d'honneur qui nous
gênera; cependant il est amoureux et je le vois souvent, on pourra
peut-être en tirer parti. Je m'oublie dans ma colère et je ne songe pas
que je vous dois le récit de ce qui s'est passé aujourd'hui. Revenons.

Ce matin, j'ai revu ma sensible prude. Jamais je ne l'avais trouvée si
belle. Cela devait être ainsi: le plus beau moment d'une femme, le seul
où elle puisse produire cette ivresse de l'âme, dont on parle toujours
et qu'on éprouve si rarement, est celui où, assurés de son amour, nous
ne le sommes pas de ses faveurs, et c'est précisément le cas où je me
trouvais. Peut-être aussi l'idée que j'allais être privé du plaisir de
la voir servait-il à l'embellir. Enfin, à l'arrivée du courrier on m'a
remis votre lettre du 27, et pendant que je la lisais j'hésitais encore
pour savoir si je tiendrais ma parole, mais j'ai rencontré les yeux de
ma belle et il m'aurait été impossible de lui rien refuser.

J'ai donc annoncé mon départ. Un moment après, Mme de Rosemonde nous
a laissés seuls, mais j'étais encore à quatre pas de la farouche
personne, que se levant avec l'air de l'effroi: «Laissez-moi,
laissez-moi, monsieur, m'a-t-elle dit, au nom de Dieu, laissez-moi.»
Cette prière fervente, qui décelait son émotion, ne pouvait que
m'animer davantage. Déjà j'étais auprès d'elle et je tenais ses mains
qu'elle avait jointes avec une expression tout à fait touchante; là
je commençais de tendres plaintes, quand un démon ennemi ramena Mme
de Rosemonde. La timide dévote, qui a en effet quelques raisons de
craindre, en a profité pour se retirer.

Je lui ai pourtant offert la main qu'elle a acceptée, et augurant
bien de cette douceur, qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps, tout
en recommençant mes plaintes j'ai essayé de serrer la sienne. Elle a
d'abord voulu la retirer, mais sur une instance plus vive elle s'est
livrée d'assez bonne grâce, quoique sans répondre ni à ce geste,
ni à mes discours. Arrivé à la porte de son appartement j'ai voulu
baiser cette main, avant de la quitter. La défense a commencé par être
franche, mais un _songez donc que je pars_, prononcé bien tendrement,
l'a rendue gauche et insuffisante. A peine le baiser a-t-il été donné,
que la main a retrouvé sa force pour échapper et que la belle est
entrée dans son appartement, où était sa femme de chambre. Ici finit
mon histoire.

Comme je présume que vous serez demain chez la maréchale de..., où
sûrement je n'irai pas vous trouver, comme je me doute bien aussi qu'à
notre première entrevue nous aurons plus d'une affaire à traiter, et
notamment celle de la petite Volanges, que je ne perds pas de vue, j'ai
pris le parti de me faire précéder par cette lettre, et toute longue
qu'elle est, je ne la fermerai qu'au moment de l'envoyer à la poste,
car au terme où j'en suis, tout peut dépendre d'une occasion, et je
vous quitte pour aller l'épier.


_P.-S. à huit heures du soir._

Rien de nouveau, pas le plus petit moment de liberté, du soin même pour
l'éviter. Cependant, autant de tristesse que la décence en permettait,
pour le moins. Un autre événement, qui peut ne pas être indifférent,
c'est que je suis chargé d'une invitation de Mme de Rosemonde à Mme de
Volanges, pour venir passer quelque temps chez elle à la campagne.

Adieu, ma belle amie, à demain ou après-demain au plus tard.

  _De..., ce 28 août 17**._



LETTRE XLV

_La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._


M. de Valmont est parti ce matin, madame, vous m'avez paru tant désirer
ce départ que j'ai cru devoir vous en instruire. Mme de Rosemonde
regrette beaucoup son neveu, dont il faut convenir qu'en effet la
société est agréable; elle a passé toute la matinée à m'en parler
avec la sensibilité que vous lui connaissez, elle ne tarissait pas
sur son éloge. J'ai cru lui devoir la complaisance de l'écouter sans
la contredire, d'autant qu'il faut avouer qu'elle avait raison sur
beaucoup de points. Je sentais de plus que j'avais à me reprocher
d'être la cause de cette séparation, et je n'espère pas pouvoir
la dédommager du plaisir dont je l'ai privée. Vous savez que j'ai
naturellement peu de gaieté et le genre de vie que nous allons mener
ici n'est pas fait pour l'augmenter.

Si je ne m'étais pas conduite d'après vos avis, je craindrais d'avoir
agi un peu légèrement, car j'ai vraiment été peinée de la douleur de
ma respectable amie, elle m'a touchée au point que j'aurais volontiers
mêlé mes larmes aux siennes.

Nous vivons à présent dans l'espoir que vous accepterez l'invitation
que M. de Valmont doit vous faire, de la part de Mme de Rosemonde, de
venir passer quelque temps chez elle. J'espère que vous ne doutez pas
du plaisir que j'aurai à vous y voir, et en vérité vous nous devez ce
dédommagement. Je serai fort aise de trouver cette occasion de faire
une connaissance plus prompte avec Mlle Volanges, et d'être à la portée
de vous convaincre de plus en plus des sentiments respectueux, etc.

  _De..., ce 29 août 17**._



LETTRE XLVI

_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._


Que vous est-il donc arrivé, mon adorable Cécile? Qui a pu causer
en vous un changement si prompt et si cruel? Que sont devenus vos
serments de ne jamais changer? Hier encore, vous les réitériez avec
tant de plaisir! Qui peut aujourd'hui vous les faire oublier? J'ai beau
m'examiner, je ne puis en trouver la cause en moi, et il m'est affreux
d'avoir à la chercher en vous. Ah! sans doute vous n'êtes ni légère, ni
trompeuse, et même dans ce moment de désespoir, un soupçon outrageant
ne flétrira point mon âme. Cependant, par quelle fatalité n'êtes-vous
plus la même? Non, cruelle, vous ne l'êtes plus! La tendre Cécile, la
Cécile que j'adore et dont j'ai reçu les serments n'aurait point évité
mes regards, n'aurait point contrarié le hasard heureux qui me plaçait
auprès d'elle; ou si quelque raison que je ne peux concevoir, l'avait
forcée à me traiter avec tant de rigueur, elle n'eût pas au moins
dédaigné de m'en instruire.

Ah! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, ma Cécile, ce que vous
m'avez fait souffrir aujourd'hui, ce que je souffre encore en ce
moment. Croyez-vous donc que je puisse vivre et ne plus être aimé de
vous? Cependant, quand je vous ai demandé un mot, un seul mot, pour
dissiper mes craintes, au lieu de me répondre vous avez feint de
craindre d'être entendue; et cet obstacle, qui n'existait pas alors,
vous l'avez fait naître aussitôt par la place que vous avez choisie
dans le cercle. Quand forcé de vous quitter je vous ai demandé l'heure
à laquelle je pourrais vous revoir demain, vous avez feint de l'ignorer
et il a fallu que ce fût Mme de Volanges qui m'en instruisît. Ainsi ce
moment toujours si désiré qui doit me rapprocher de vous, demain ne
fera naître en moi que de l'inquiétude, et le plaisir de vous voir,
jusqu'alors si cher à mon cœur, sera remplacé par la crainte de vous
être importun.

Déjà, je le sens, cette crainte m'arrête et je n'ose vous parler de mon
amour. Ce _je vous aime_, que j'aimais tant à répéter quand je pouvais
l'entendre à mon tour, ce mot si doux qui suffisait à ma félicité, ne
m'offre plus, si vous êtes changée, que l'image d'un désespoir éternel.
Je ne puis croire pourtant que ce talisman de l'amour ait perdu toute
sa puissance et j'essaie de m'en servir encore[22]. Oui, ma Cécile,
_je vous aime_. Répétez donc avec moi cette expression de mon bonheur.
Songez que vous m'avez accoutumé à l'entendre et que m'en priver c'est
me condamner un tourment qui, de même que mon amour, ne finira qu'avec
ma vie.

  _De..., ce 29 août 17**._

    [22] Ceux qui n'ont pas eu l'occasion de sentir quelquefois
    le prix d'un mot, d'une expression consacrés par l'amour, ne
    trouveront aucun sens dans cette phrase.



LETTRE XLVII

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Je ne vous verrai pas encore aujourd'hui, ma belle amie, et voici mes
raisons, que je vous prie de recevoir avec indulgence.

Au lieu de revenir hier directement, je me suis arrêté chez la comtesse
de ***, dont le château se trouvait presque sur ma route et à qui j'ai
demandé à dîner. Je ne suis arrivé à Paris que vers les sept heures et
je suis descendu à l'Opéra, où j'espérais que vous pouviez être.

L'Opéra fini, j'ai été revoir mes amies au foyer; j'y ai retrouvé
mon ancienne Émilie entourée d'une cour nombreuse, tant en femmes
qu'en hommes, à qui elle donnait le soir même à souper à P... Je ne
fus pas plus tôt entré dans ce cercle que je fus prié du souper par
acclamation. Je le fus aussi par une petite figure grosse et courte
qui me baragouina une invitation en français de Hollande, et que je
reconnus pour le véritable héros de la fête. J'acceptai.

J'appris, dans ma route, que la maison où nous allions était le prix
convenu des bontés d'Émilie pour cette figure grotesque, et que
ce souper était un véritable festin de noce. Le petit homme ne se
possédait pas de joie dans l'attente du bonheur dont il allait jouir;
il m'en parut si satisfait, qu'il me donna envie de le troubler, ce que
je fis en effet.

La seule difficulté que j'éprouvai fut de décider Émilie, que la
richesse du bourgmestre rendait un peu scrupuleuse. Elle se prêta
cependant, après quelques façons, au projet que je donnai de remplir de
vin ce petit tonneau à bière et de le mettre ainsi hors de combat pour
toute la nuit.

L'idée sublime que nous nous étions formée d'un buveur hollandais nous
fit employer tous les moyens connus. Nous réussîmes si bien qu'au
dessert il n'avait déjà plus la force de tenir son verre, mais la
secourable Émilie et moi l'entonnions à qui mieux mieux. Enfin, il
tomba sous la table, dans une ivresse telle qu'elle doit au moins durer
huit jours. Nous nous décidâmes alors à le renvoyer à Paris, et comme
il n'avait pas gardé sa voiture, je le fis charger dans la mienne, et
je restai à sa place. Je reçus ensuite les compliments de l'assemblée
qui se retira bientôt après et me laissa maître du champ de bataille.
Cette gaieté, et peut-être ma longue retraite, m'ont fait trouver
Émilie si désirable que je lui ai promis de rester avec elle jusqu'à la
résurrection du Hollandais.

Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu'elle vient
d'avoir, de me servir de pupitre pour écrire à ma belle dévote à qui
j'ai trouvé plaisant d'envoyer une lettre écrite du lit et presque
d'entre les bras d'une fille, interrompue même pour une infidélité
complète, et dans laquelle je lui rends un compte exact de ma situation
et de ma conduite. Émilie, qui a lu l'épître, en a ri comme une folle,
et j'espère que vous en rirez aussi.

Comme il faut que ma lettre soit timbrée de Paris, je vous l'envoie; je
la laisse ouverte. Vous voudrez bien la lire, la cacheter et la faire
mettre à la poste. Surtout n'allez pas vous servir de votre cachet ni
même d'aucun emblème amoureux, une tête seulement. Adieu, ma belle amie.

_P.-S._--Je rouvre ma lettre, j'ai décidé Émilie à aller aux
Italiens... Je profiterai de ce temps pour aller vous voir. Je serai
chez vous à six heures au plus tard et, si cela vous convient, nous
irons ensemble, vers les sept heures, chez Mme de Volanges. Il sera
décent que je ne diffère pas l'invitation que j'ai à lui faire de la
part de Mme de Rosemonde, de plus, je serai bien aise de voir la petite
Volanges.

Adieu, très belle dame. Je veux avoir tant de plaisir à vous embrasser
que le chevalier puisse en être jaloux.

  _De P..., ce 30 août 17**._



LETTRE XLVIII

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._

  _Timbrée de Paris._


C'est après une nuit orageuse et pendant laquelle je n'ai pas fermé
l'œil, c'est après avoir été sans cesse ou dans l'agitation d'une
ardeur dévorante, ou dans l'entier anéantissement de toutes les
facultés de mon âme, que je viens chercher auprès de vous, madame, un
calme dont j'ai besoin et dont pourtant je n'espère pas jouir encore.
En effet, la situation où je suis en vous écrivant me fait connaître
plus que jamais la puissance irrésistible de l'amour; j'ai peine à
conserver assez d'empire sur moi pour mettre quelque ordre dans mes
idées, et déjà je prévois que je ne finirai pas cette lettre sans
être obligé de l'interrompre. Quoi! ne puis-je donc espérer que vous
partagerez quelque jour le trouble que j'éprouve en ce moment? J'ose
croire cependant que si vous le connaissiez bien vous n'y seriez pas
entièrement insensible. Croyez-moi, madame, la froide tranquillité, le
sommeil de l'âme, image de la mort, ne mènent point au bonheur, les
passions actives peuvent seules y conduire, et malgré les tourments que
vous me faites éprouver, je crois pouvoir assurer sans crainte que,
dans ce moment, je suis plus heureux que vous. En vain m'accablez-vous
de vos rigueurs désolantes, elles ne n'empêchent point de m'abandonner
entièrement à l'amour, et d'oublier dans le délire qu'il me cause le
désespoir auquel vous me livrez. C'est ainsi que je veux me venger de
l'exil auquel vous me condamnez. Jamais je n'eus tant de plaisir en
vous écrivant; jamais je ne ressentis dans cette occupation une émotion
si douce et cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports;
l'air que je respire est plein de volupté, la table même sur laquelle
je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient
pour moi l'autel sacré de l'amour; combien elle va s'embellir à mes
yeux! j'aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours!
Pardonnez, je vous en supplie, au désordre de mes sens. Je devrais
peut-être m'abandonner moins à des transports que vous ne partagez pas;
il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s'augmente
à chaque instant et qui devient plus forte que moi.

Je reviens à vous, madame, et sans doute j'y reviens toujours avec le
même empressement. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi,
il a fait place à celui des privations cruelles. A quoi me sert-il
de vous parler de mes sentiments si je cherche en vain les moyens de
vous convaincre? Après tant d'efforts réitérés, la confiance et la
force m'abandonnent à la fois. Si je me retrace encore les plaisirs de
l'amour, c'est pour sentir plus vivement le regret d'en être privé. Je
ne me vois de ressource que dans votre indulgence et je sens trop, dans
ce moment, combien j'en ai besoin pour espérer de l'obtenir. Cependant,
jamais mon amour ne fut plus respectueux, jamais il ne dut moins vous
offenser; il est tel, j'ose le dire, que la vertu la plus sévère ne
devrait pas le craindre; mais je crains moi-même de vous entretenir
plus longtemps de la peine que j'éprouve. Assuré que l'objet qui la
cause ne la partage pas, il ne faut pas au moins abuser de ses bontés,
et ce serait le faire que d'employer plus de temps à vous retracer
cette douloureuse image. Je ne prends plus que celui de vous supplier
de me répondre, et de ne jamais douter de la vérité de mes sentiments.

  _Écrite de P..., datée de Paris, le 30 août 17**._



LETTRE XLIX

_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._


Sans être ni légère ni trompeuse, il me suffit, monsieur, d'être
éclairée sur ma conduite pour sentir la nécessité d'en changer; j'en ai
promis le sacrifice à Dieu, jusqu'à ce que je puisse lui offrir aussi
celui de mes sentiments pour vous, que l'état religieux dans lequel
vous êtes rend plus criminels encore. Je sens bien que cela me fera de
la peine, et je ne vous cacherai même pas que depuis avant-hier j'ai
pleuré toutes les fois que j'ai songé à vous. Mais j'espère que Dieu
me fera la grâce de me donner la force nécessaire pour vous oublier,
comme je la lui demande soir et matin. J'attends même de votre amitié
et de votre honnêteté, que vous ne chercherez pas à me troubler dans
la bonne résolution qu'on m'a inspirée et dans laquelle je tâche de
me maintenir. En conséquence, je vous demande d'avoir la complaisance
de ne me plus écrire, d'autant que je vous préviens que je ne vous
répondrais plus et que vous me forceriez d'avertir maman de tout ce qui
se passe, ce qui me priverait tout à fait du plaisir de vous voir.

Je n'en conserverai pas moins pour vous tout l'attachement qu'on puisse
avoir sans qu'il y ait du mal; et c'est bien de toute mon âme que je
vous souhaite toute sorte de bonheur. Je sens bien que vous allez ne
plus m'aimer autant, et que peut-être vous en aimerez bientôt une autre
mieux que moi. Mais ce sera une pénitence de plus de la faute que j'ai
commise en vous donnant mon cœur, que je ne devais donner qu'à Dieu et
à mon mari, quand j'en aurai un. J'espère que la miséricorde divine
aura pitié de ma faiblesse et qu'elle ne me donnera de peine que ce que
j'en pourrai supporter.

Adieu, monsieur; je peux bien vous assurer que s'il m'était permis
d'aimer quelqu'un, ce ne serait jamais que vous que j'aimerais. Mais
voilà tout ce que je peux vous dire, et c'est peut-être même plus que
je ne devrais.

  _De..., ce 31 août 17**._



LETTRE L

_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._


Est-ce donc ainsi, monsieur, que vous remplissez les conditions
auxquelles j'ai consenti à recevoir quelquefois de vos lettres? Et
puis-je ne _pas avoir à m'en plaindre_, quand vous ne m'y parlez que
d'un sentiment auquel je craindrais encore de me livrer, quand même je
le pourrais sans blesser tous mes devoirs?

Au reste, si j'avais besoin de nouvelles raisons pour conserver cette
crainte salutaire, il me semble que je pourrais les trouver dans votre
dernière lettre. En effet, dans le moment même où vous croyez faire
l'apologie de l'amour, que faites-vous au contraire, que m'en montrer
les orages redoutables? Qui peut vouloir d'un bonheur acheté au prix de
la raison et dont les plaisirs peu durables sont au moins suivis des
regrets, quand ils ne le sont pas des remords?

Vous-même, chez qui l'habitude de ce délire dangereux doit en
diminuer l'effet, n'êtes-vous pas cependant obligé de convenir qu'il
devient souvent plus fort que vous, et n'êtes-vous pas le premier à
vous plaindre du trouble involontaire qu'il vous cause? Quel ravage
effrayant ne ferait-il donc pas sur un cœur neuf et sensible, qui
ajouterait encore à son empire par la grandeur des sacrifices qu'il
serait obligé de lui faire?

Vous croyez, monsieur, ou vous feignez de croire que l'amour mène au
bonheur, et moi je suis si persuadée qu'il me rendrait malheureuse que
je voudrais n'entendre jamais prononcer son nom. Il me semble que d'en
parler seulement altère la tranquillité, et c'est autant par goût que
par devoir que je vous prie de vouloir bien garder le silence sur ce
point.

Après tout, cette demande doit vous être bien facile à m'accorder
à présent. De retour à Paris, vous y trouverez assez d'occasions
d'oublier un sentiment qui peut-être n'a dû sa naissance qu'à
l'habitude où vous êtes de vous occuper de semblables objets, et sa
force qu'au désœuvrement de la campagne. N'êtes-vous donc pas dans ce
même lieu où vous m'aviez vue avec tant d'indifférence? Y pouvez-vous
faire un pas sans y rencontrer un exemple de votre facilité à changer?
et n'y êtes-vous pas entouré de femmes qui, toutes plus aimables que
moi, ont plus de droits à vos hommages? Je n'ai pas la vanité qu'on
reproche à mon sexe; j'ai encore moins cette fausse modestie qui n'est
qu'un raffinement de l'orgueil; et c'est de bien bonne foi que je
vous dis ici que je me connais bien peu de moyens de plaire: je les
aurais tous que je ne les croirais pas suffisants pour vous fixer. Vous
demander de ne plus vous occuper de moi, ce n'est donc que vous prier
de faire aujourd'hui ce que déjà vous aviez fait et ce qu'à coup sûr
vous feriez encore dans peu de temps, quand même je vous demanderais le
contraire.

Cette vérité, que je ne perds pas de vue, serait, à elle seule, une
raison assez forte pour ne pas vouloir vous entendre. J'en ai mille
autres encore: mais, sans entrer dans cette longue discussion, je m'en
tiens à vous prier, comme je l'ai déjà fait, de ne plus m'entretenir
d'un sentiment que je ne dois pas écouter et auquel je dois encore
moins répondre.

  _De..., ce 1er septembre 17**._



LETTRE LI

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


En vérité, vicomte, vous êtes insupportable. Vous me traitez avec
autant de légèreté que si j'étais votre maîtresse. Savez-vous que
je me fâcherai et que j'ai dans ce moment une humeur effroyable?
Comment! vous devez voir Danceny demain matin; vous savez combien il
est important que je vous parle avant cette entrevue, et, sans vous
inquiéter davantage, vous me laissez vous attendre toute la journée
pour aller courir je ne sais où! Vous êtes cause que je suis arrivée
_indécemment_ tard chez Mme de Volanges et que toutes les vieilles
femmes m'ont trouvée _merveilleuse_. Il m'a fallu leur faire des
cajoleries toute la soirée pour les apaiser, car il ne faut pas fâcher
les vieilles femmes: ce sont elles qui font la réputation des jeunes.

A présent, il est une heure du matin et, au lieu de me coucher, comme
j'en meurs d'envie, il faut que je vous écrive une longue lettre, qui
va redoubler mon sommeil par l'ennui qu'elle me causera. Vous êtes bien
heureux que je n'aie pas le temps de vous gronder davantage. N'allez
pas croire pour cela que je vous pardonne: c'est seulement que je suis
pressée. Écoutez-moi donc, je me dépêche.

Pour peu que vous soyez adroit, vous devez avoir demain la confiance
de Danceny. Le moment est favorable pour la confiance: c'est celui
du malheur. La petite fille a été à confesse; elle a tout dit, comme
un enfant, et, depuis, elle est tourmentée à tel point de la peur du
diable qu'elle veut rompre absolument. Elle m'a raconté tous ses petits
scrupules avec une vivacité qui m'apprenait assez combien sa tête
était montée. Elle m'a montré sa lettre de rupture, qui est une vraie
capucinade. Elle a babillé une heure avec moi sans me dire un mot qui
ait le sens commun. Mais elle ne m'en a pas moins embarrassée, car
vous jugez que je ne pouvais risquer de m'ouvrir vis-à-vis d'une aussi
mauvaise tête.

J'ai vu pourtant, au milieu de tout ce bavardage, qu'elle n'en aime
pas moins son Danceny; j'ai remarqué même une de ces ressources qui ne
manquent jamais à l'amour et dont la petite fille est assez plaisamment
la dupe. Tourmentée par le désir de s'occuper de son amant et par la
crainte de se damner en s'en occupant, elle a imaginé de prier Dieu de
le lui faire oublier, et comme elle renouvelle cette prière à chaque
instant du jour, elle trouve le moyen d'y penser sans cesse.

Avec quelqu'un de plus _usagé_ que Danceny, ce petit événement serait
peut-être plus favorable que contraire; mais le jeune homme est si
céladon que, si nous ne l'aidons pas, il lui faudra tant de temps pour
vaincre les plus légers obstacles qu'il ne nous laissera pas celui
d'effectuer notre projet.

Vous avez bien raison; c'est dommage, et je suis aussi fâchée que
vous qu'il soit le héros de cette aventure; mais que voulez-vous? ce
qui est fait est fait, et c'est votre faute. J'ai demandé à voir sa
réponse[23]; elle m'a fait pitié. Il lui fait des raisonnements à perte
d'haleine pour lui prouver qu'un sentiment involontaire ne peut pas
être un crime: comme s'il ne cessait pas d'être involontaire, du moment
qu'on cesse de le combattre! Cette idée est si simple qu'elle est venue
même à la petite fille. Il se plaint de son malheur d'une manière
assez touchante, mais sa douleur est si douce et paraît si forte et
sincère, qu'il me semble impossible qu'une femme qui trouve l'occasion
de désespérer un homme à ce point, et avec aussi peu de danger ne soit
pas tentée de s'en passer la fantaisie. Il lui explique enfin qu'il
n'est pas moine, comme la petite le croyait, et c'est, sans contredit,
ce qu'il fait de mieux; car pour faire tant que de se livrer à l'amour
monastique, assurément MM. les chevaliers de Malte ne mériteraient pas
la préférence.

    [23] Cette lettre ne s'est pas retrouvée.

Quoi qu'il en soit, au lieu de perdre mon temps en raisonnements qui
m'auraient compromise, et peut-être sans persuader, j'ai approuvé le
projet de rupture, mais j'ai dit qu'il était plus honnête, en pareil
cas, de dire ses raisons que de les écrire; qu'il était d'usage aussi
de rendre les lettres et les autres bagatelles qu'on pouvait avoir
reçues, et paraissant entrer ainsi dans les vues de la petite personne,
je l'ai décidée à donner un rendez-vous à Danceny. Nous en avons
sur-le-champ concerté les moyens, et je me suis chargée de décider
la mère à sortir sans sa fille; c'est demain après-midi que sera cet
instant décisif. Danceny en est déjà instruit, mais, pour Dieu, si
vous en trouvez l'occasion, décidez donc ce beau berger à être moins
langoureux et apprenez-lui, puisqu'il faut lui tout dire, que la vraie
façon de vaincre les scrupules est de ne laisser rien à perdre à ceux
qui en ont.

Au reste, pour que cette ridicule scène ne se renouvelât pas, je n'ai
pas manqué d'élever quelques doutes dans l'esprit de la petite fille
sur la discrétion des confesseurs, et je vous assure qu'elle paye à
présent la peur qu'elle m'a faite par celle qu'elle a que le sien
n'aille tout dire à sa mère. J'espère qu'après que j'en aurai causé
encore une fois ou deux avec elle, elle n'ira plus raconter ainsi ses
sottises au premier venu[24].

Adieu, vicomte; emparez-vous de Danceny et conduisez-le. Il serait
honteux que nous ne fissions pas ce que nous voulons de deux enfants.
Si nous y trouvons plus de peine que nous ne l'avions cru d'abord,
songeons, pour animer notre zèle, vous, qu'il s'agit de la fille de Mme
de Volanges, et moi, qu'elle doit devenir la femme de Gercourt. Adieu.

  _De... ce 2 septembre 17**._

    [24] Le lecteur a du deviner depuis longtemps, par les mœurs de
    Mme de Merteuil, combien peu elle respectait la religion. On
    aurait supprimé tout cet alinéa, mais on a cru qu'en montrant
    les effets on ne devait pas négliger d'en faire connaître les
    causes.



LETTRE LII

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._


Vous me défendez, madame, de vous parler de mon amour, mais où trouver
le courage nécessaire pour vous obéir? Uniquement occupé d'un sentiment
qui devrait être si doux et que vous rendez si cruel, languissant
dans l'exil où vous m'avez condamné, ne vivant que de privations et
de regrets, en proie à des tourments d'autant plus douloureux qu'ils
me rappellent sans cesse votre indifférence, me faudra-t-il encore
perdre la seule consolation qui me reste, et puis-je en avoir d'autre
que de vous offrir quelquefois une âme que vous remplissez de trouble
et d'amertume? Détournerez-vous vos regards pour ne pas voir les
pleurs que vous faites répandre? Refuserez-vous jusqu'à l'hommage des
sacrifices que vous exigez? Ne serait-il donc pas plus digne de vous,
de votre âme honnête et douce, de plaindre un malheureux, qui ne l'est
que par vous, que de vouloir encore aggraver ses peines par une défense
à la fois injuste et rigoureuse?

Vous feignez de craindre l'amour, et vous ne voulez pas voir que vous
seule causez les maux que vous lui reprochez. Ah! sans doute, ce
sentiment est pénible quand l'objet qui l'inspire ne le partage point;
mais où trouver le bonheur, si un amour réciproque ne le procure pas?
L'amitié tendre, la douce confiance et la seule qui soit sans réserve,
les peines adoucies, les plaisirs augmentés, l'espoir enchanteur, les
souvenirs délicieux, où les trouver ailleurs que dans l'amour? Vous le
calomniez, vous qui, pour jouir de tous les biens qu'il offre, n'avez
qu'à ne plus vous y refuser, et moi j'oublie les peines que j'éprouve
pour m'occuper à le défendre.

Vous me forcez aussi à me défendre moi-même, car tandis que je consacre
ma vie à vous adorer, vous passez la vôtre à me chercher des torts:
déjà vous me supposez léger et trompeur, et abusant contre moi de
quelques erreurs, dont moi-même je vous ai fait l'aveu, vous vous
plaisez à confondre ce que j'étais alors avec ce que je suis à présent.
Non contente de m'avoir livré au tourment de vivre loin de vous, vous
y joignez un persiflage cruel sur des plaisirs auxquels vous savez
assez combien vous m'avez rendu insensible. Vous ne croyez ni à mes
promesses, ni à mes serments: eh bien! il me reste un garant à vous
offrir qu'au moins vous ne suspecterez pas; c'est vous-même. Je ne vous
demande que de vous interroger de bonne foi; si vous ne croyez pas à
mon amour, si vous doutez un moment de régner seule sur mon âme, si
vous n'êtes pas assurée d'avoir fixé ce cœur, en effet jusqu'ici trop
volage, je consens à porter la peine de cette erreur; j'en gémirai,
mais n'en appellerai point; mais si, au contraire, nous rendant justice
à tous deux, vous êtes forcée de convenir avec vous-même que vous
n'avez, que vous n'aurez jamais de rivale, ne m'obligez plus, je vous
en supplie, à combattre des chimères, et laissez-moi au moins cette
consolation de vous voir ne plus douter d'un sentiment qui, en effet,
ne finira, ne peut finir qu'avec ma vie. Permettez-moi, madame, de vous
prier de répondre positivement à cet article de ma lettre.

Si j'abandonne cependant cette époque de ma vie, qui paraît me nuire si
cruellement auprès de vous, ce n'est pas qu'au besoin les raisons me
manquassent pour la défendre.

Qu'ai-je fait, après tout, que ne pas résister au tourbillon dans
lequel j'avais été jeté? Entré dans le monde jeune et sans expérience,
passé, pour ainsi dire, de mains en mains par une foule de femmes qui,
toutes, se hâtent de prévenir par leur facilité une réflexion qu'elles
sentent devoir leur être agréable, était-ce donc à moi de donner
l'exemple d'une résistance qu'on ne m'opposait point, ou devais-je me
punir d'un moment d'erreur, et que souvent on avait provoqué, par une
constance à coup sûr inutile et dans laquelle on n'aurait vu qu'un
ridicule? Eh! quel autre moyen qu'une prompte rupture peut justifier
d'un choix honteux!

Mais, je puis le dire, cette ivresse des sens, peut-être même ce délire
de la vanité, n'a point passé jusqu'à mon cœur. Né pour l'amour,
l'intrigue pouvait le distraire et ne suffisait pas pour l'occuper;
entouré d'objets séduisants, mais méprisables, aucun n'allait jusqu'à
mon âme: on m'offrait des plaisirs, je cherchais des vertus, et
moi-même enfin je me crus inconstant, parce que j'étais délicat et
sensible.

C'est en vous voyant que je me suis éclairé: bientôt j'ai reconnu que
le charme de l'amour tenait aux qualités de l'âme; qu'elles seules
pouvaient en causer l'excès et le justifier. Je sentis enfin qu'il
m'était également impossible et de ne pas vous aimer, et d'en aimer une
autre que vous.

Voilà, madame, quel est ce cœur auquel vous craignez de vous livrer
et sur le sort de qui vous avez à prononcer: mais quel que soit le
destin que vous lui réservez, vous ne changerez rien aux sentiments qui
l'attachent à vous: ils sont inaltérables comme les vertus qui les ont
fait naître.

  _De..., ce 3 septembre 17**._



LETTRE LIII

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


J'ai vu Danceny, mais je n'en ai obtenu qu'une demi-confidence; il
s'est obstiné surtout à me taire le nom de la petite Volanges, dont il
ne m'a parlé que comme d'une femme très sage et même un peu dévote: à
cela près, il m'a raconté avec assez de vérité son aventure, et surtout
le dernier événement. Je l'ai échauffé autant que j'ai pu et l'ai
beaucoup plaisanté sur sa délicatesse et ses scrupules, mais il paraît
qu'il y tient, et je ne puis pas répondre de lui: au reste, je pourrai
vous en dire davantage après-demain. Je le mène demain à Versailles, et
je m'occuperai à le scruter pendant la route.

Le rendez-vous qui doit avoir lieu aujourd'hui me donne aussi quelque
espérance; il se pourrait que tout s'y fût passé à notre satisfaction,
et peut-être ne nous reste-t-il à présent qu'à en arracher l'aveu et
à en recueillir les preuves. Cette besogne vous sera plus facile qu'à
moi, car la petite personne est plus confiante, ou, ce qui revient au
même, plus bavarde que son discret amoureux. Cependant j'y ferai mon
possible.

Adieu, ma belle amie, je suis fort pressé; je ne vous verrai ni ce
soir, ni demain; si, de votre côté, vous avez su quelque chose,
écrivez-moi un mot pour mon retour. Je reviendrai sûrement coucher à
Paris.

  _De..., ce 3 septembre 17**, au soir._



LETTRE LIV

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


Oh! oui, c'est bien avec Danceny qu'il y a quelque chose à savoir! S'il
vous l'a dit, il s'est vanté. Je ne connais personne si bête en amour,
et je me reproche de plus en plus les bontés que nous avons pour lui.
Savez-vous que j'ai pensé être compromise par rapport à lui! et que ce
soit en pure perte! Oh! je m'en vengerai, je le promets.

Quand j'arrivai hier pour prendre Mme de Volanges, elle ne voulait plus
sortir, elle se sentait incommodée; il me fallut toute mon éloquence
pour la décider, et je vis le moment que Danceny serait arrivé avant
notre départ, ce qui eût été d'autant plus gauche que Mme de Volanges
lui avait dit la veille qu'elle ne serait pas chez elle. Sa fille et
moi nous étions sur les épines. Nous sortîmes enfin, et la petite me
serra la main si affectueusement en me disant adieu que, malgré son
projet de rupture, dont elle croyait de bonne foi s'occuper encore,
j'augurai des merveilles de la soirée.

Je n'étais pas au bout de mes inquiétudes. Il y avait à peine une
demi-heure que nous étions chez Mme de... que Mme de Volanges se trouva
mal en effet, mais sérieusement mal, et, comme de raison, elle voulait
rentrer chez elle; moi je le voulais d'autant moins que j'avais peur,
si nous surprenions les jeunes gens, comme il y avait tout à parier,
que mes instances auprès de la mère, pour la faire sortir, ne lui
devinssent suspectes. Je pris le parti de l'effrayer sur sa santé, ce
qui heureusement, n'est pas difficile, et je la tins une heure et demie
sans consentir à la ramener chez elle, dans la crainte que je feignis
d'avoir, du mouvement dangereux de la voiture. Nous ne rentrâmes enfin
qu'à l'heure convenue. A l'air honteux que je remarquai en arrivant,
j'avoue que j'espérai qu'au moins mes peines n'auraient pas été perdues.

Le désir que j'avais d'être instruite me fit rester auprès de Mme de
Volanges, qui se coucha aussitôt, et après avoir soupé auprès de son
lit, nous la laissâmes de très bonne heure, sous le prétexte qu'elle
avait besoin de repos, et nous passâmes dans l'appartement de sa fille.
Celle-ci a fait de son côté, tout ce que j'attendais d'elle: scrupules
évanouis, nouveaux serments d'aimer toujours, etc., etc.; elle s'est
enfin exécutée de bonne grâce, mais le sot Danceny n'a pas passé d'une
ligne le point où il était auparavant. Oh! l'on peut se brouiller avec
celui-là: les raccommodements ne sont pas dangereux.

La petite assure pourtant qu'il voulait davantage, mais qu'elle a su
se défendre. Je parierais bien qu'elle se vante ou qu'elle l'excuse;
je m'en suis même presque assurée. En effet, il m'a pris fantaisie
de savoir à quoi m'en tenir sur la défense dont elle était capable,
et moi, simple femme, de propos en propos, j'ai monté sa tête au
point... Enfin, vous pouvez m'en croire, jamais personne ne fut plus
susceptible d'une surprise des sens. Elle est vraiment aimable, cette
chère petite! Elle méritait un autre amant! Elle aura au moins une
bonne amie, car je m'attache sincèrement à elle. Je lui ai promis de
la former, et je crois que je lui tiendrai parole. Je me suis souvent
aperçue du besoin d'avoir une femme dans ma confidence, et j'aimerais
mieux celle-là qu'une autre; mais je ne puis en rien faire tant qu'elle
ne sera pas... ce qu'il faut qu'elle soit; c'est une raison de plus
d'en vouloir à Danceny.

Adieu, vicomte; ne venez pas chez moi demain, à moins que ce ne soit le
matin. J'ai cédé aux instances du chevalier pour une soirée de petite
maison.

  _De..., ce 4 septembre 17**._



LETTRE LV

_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._


Tu avais raison, ma chère Sophie; tes prophéties réussissent mieux que
tes conseils. Danceny, comme tu l'avais prédit, a été plus fort que le
confesseur, que toi, que moi-même; nous voilà revenus exactement où
nous étions. Ah! je ne m'en repens pas, et toi, si tu m'en grondes, ce
sera faute de savoir le plaisir qu'il y a à aimer Danceny. Il t'est
bien aisé de dire comment il faut faire, rien ne t'en empêche; mais si
tu avais éprouvé combien le chagrin de quelqu'un qu'on aime nous fait
mal, comment sa joie devient la nôtre et comme il est difficile de dire
non quand c'est oui que l'on veut dire, tu ne t'étonnerais plus de
rien: moi-même qui l'ai senti, bien vivement senti, je ne le comprends
pas encore. Crois-tu, par exemple, que je puisse voir pleurer Danceny
sans pleurer moi-même? Je t'assure bien que cela m'est impossible, et
quand il est content, je suis heureuse comme lui. Tu auras beau dire;
ce qu'on dit ne change pas ce qui est, et je suis bien sûre que c'est
comme ça.

Je voudrais te voir à ma place... Non, ce n'est pas là ce que je veux
dire, car sûrement je ne voudrais céder ma place à personne, mais je
voudrais que tu aimasses aussi quelqu'un; ce ne serait pas seulement
pour que tu m'entendisses mieux et que tu me grondasses moins, mais
c'est qu'aussi tu serais plus heureuse ou, pour mieux dire, tu
commencerais seulement alors à le devenir.

Nos amusements, nos rires, tout cela, vois-tu, ce ne sont que des jeux
d'enfants; il n'en reste rien après qu'ils sont passés. Mais l'amour,
ah! l'amour!... un mot, un regard, seulement de le savoir là, eh bien!
c'est le bonheur. Quand je vois Danceny, je ne désire plus rien; quand
je ne le vois pas, je ne désire que lui. Je ne sais comment cela se
fait; mais on dirait que tout ce qui me plaît lui ressemble. Quand
il n'est pas avec moi, j'y songe; et quand je peux y songer tout à
fait, sans distraction, quand je suis toute seule, par exemple, je
suis encore heureuse; je ferme les yeux et, tout de suite, je crois le
voir; je me rappelle ses discours et je crois l'entendre; cela me fait
soupirer; et puis je sens un feu, une agitation... Je ne saurais tenir
en place. C'est comme un tourment, et ce tourment-là fait un plaisir
inexprimable.

Je crois même que quand une fois on a de l'amour, cela se répand jusque
sur l'amitié. Celle que j'ai pour toi n'a pourtant pas changé; c'est
toujours comme au couvent: mais ce que je te dis, je l'éprouve avec Mme
de Merteuil. Il me semble que je l'aime plus comme Danceny que comme
toi, et quelquefois je voudrais qu'elle fût lui. Cela vient peut-être
de ce que ce n'est pas une amitié d'enfant comme la nôtre, ou bien de
ce que je les vois si souvent ensemble, ce qui fait que je me trompe.
Enfin, ce qu'il y a de vrai, c'est qu'à eux deux ils me rendent bien
heureuse; et, après tout, je ne crois pas qu'il y ait grand mal à ce
que je fais. Aussi je ne demanderais qu'à rester comme je suis; et il
n'y a que l'idée de mon mariage qui me fasse de la peine, car si M.
de Gercourt est comme on me l'a dit, et je n'en doute pas, je ne sais
pas ce que je deviendrai. Adieu, ma Sophie; je t'aime toujours bien
tendrement.

  _De..., ce 4 septembre 17**._



LETTRE LVI

_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._


A quoi vous servirait, monsieur, la réponse que vous me demandez?
Croire à vos sentiments, ne serait-ce pas une raison de plus pour les
craindre? et sans attaquer ni défendre leur sincérité, ne me suffit-il
pas, ne doit-il pas vous suffire à vous-même de savoir que je ne veux
ni ne dois y répondre?

Supposé que vous m'aimiez véritablement (et c'est seulement pour ne
plus revenir sur cet objet que je consens à cette supposition), les
obstacles qui nous séparent en seraient-ils moins insurmontables? et
aurais-je autre chose à faire qu'à souhaiter que vous pussiez bientôt
vaincre cet amour et surtout à vous y aider de tout mon pouvoir, en me
hâtant de vous ôter toute espérance? Vous convenez vous-même que _ce
sentiment est pénible quand l'objet qui l'inspire ne le partage point_.
Or vous savez assez qu'il m'est impossible de le partager; et quand
même ce malheur m'arriverait, j'en serais plus à plaindre, sans que
vous en fussiez plus heureux. J'espère que vous m'estimez assez pour
n'en pas douter un instant. Cessez donc, je vous en conjure, cessez de
vouloir troubler un cœur à qui la tranquillité est si nécessaire; ne me
forcez pas à regretter de vous avoir connu.

Chérie et estimée d'un mari que j'aime et respecte, mes devoirs et mes
plaisirs se rassemblent dans le même objet. Je suis heureuse, je dois
l'être. S'il existe des plaisirs plus vifs, je ne les désire pas; je
ne veux point les connaître. En est-il de plus doux que d'être en paix
avec soi-même, de n'avoir que des jours sereins, de s'endormir sans
trouble et de s'éveiller sans remords? Ce que vous appelez le bonheur
n'est qu'un tumulte des sens, un orage des passions dont le spectacle
est effrayant, même à le regarder du rivage. Eh! comment affronter ces
tempêtes? comment oser s'embarquer sur une mer couverte des débris de
mille et mille naufrages? Et avec qui? Non, monsieur, je reste à terre;
je chéris les liens qui m'y attachent. Je pourrais les rompre que je ne
le voudrais pas; si je ne les avais, je me hâterais de les prendre.

Pourquoi vous attacher à mes pas? pourquoi vous obstiner à me suivre?
Vos lettres, qui devaient être rares, se succèdent avec rapidité.
Elles devaient être sages, et vous ne m'y parlez que de votre fol
amour. Vous m'entourez de votre idée plus que vous ne le faisiez de
votre personne. Écarté sous une forme, vous vous reproduisez sous une
autre. Les choses qu'on vous demande de ne plus dire, vous les redites
seulement d'une autre manière. Vous vous plaisez à m'embarrasser par
des raisonnements captieux; vous échappez aux miens. Je ne veux plus
vous répondre, je ne vous répondrai plus... Comme vous traitez les
femmes que vous avez séduites! Avec quel mépris vous en parlez! Je veux
croire que quelques-unes le méritent, mais toutes sont-elles donc si
méprisables? Ah! sans doute, puisqu'elles ont trahi leurs devoirs pour
se livrer à un amour criminel. De ce moment, elles ont tout perdu,
jusqu'à l'estime de celui à qui elles ont tout sacrifié. Ce supplice
est juste, mais l'idée seule en fait frémir. Que m'importe, après tout?
Pourquoi m'occuperais-je d'elles ou de vous? De quel droit venez-vous
troubler ma tranquillité? Laissez-moi, ne me voyez plus; ne m'écrivez
plus, je vous en prie; je l'exige. Cette lettre est la dernière que
vous recevrez de moi.

  _De..., ce 5 septembre 17**._



LETTRE LVII

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


J'ai trouvé votre lettre hier, à mon arrivée. Votre colère m'a tout
à fait réjoui. Vous ne sentiriez pas plus vivement les torts de
Danceny, quand il les aurait eus vis-à-vis de vous. C'est sans doute
par vengeance que vous accoutumez sa maîtresse à lui faire de petites
infidélités; vous êtes un bien mauvais sujet! Oui, vous êtes charmante,
et je ne m'étonne pas qu'on vous résiste moins qu'à Danceny.

Enfin je le sais par cœur, ce beau héros de roman! il n'a plus de
secrets pour moi. Je lui ai tant dit que l'amour honnête était le bien
suprême, qu'un sentiment valait mieux que dix intrigues, que j'étais
moi-même, dans ce moment, amoureux et timide; il m'a trouvé enfin une
façon de penser si conforme à la sienne que, dans l'enchantement où
il était de ma candeur, il m'a tout dit et m'a juré une amitié sans
réserve. Nous n'en sommes guère plus avancés pour notre projet.

D'abord, il m'a paru que son système était qu'une demoiselle mérite
beaucoup plus de ménagements qu'une femme, comme ayant plus à perdre.
Il trouve surtout que rien ne peut justifier un homme de mettre une
fille dans la nécessité de l'épouser ou de vivre déshonorée, quand la
fille est infiniment plus riche que l'homme, comme dans le cas où il se
trouve. La sécurité de la mère, la candeur de la fille, tout l'intimide
et l'arrête. L'embarras ne serait point de combattre ses raisonnements,
quelque vrais qu'ils soient. Avec un peu d'adresse et aidé par la
passion, on les aurait bientôt détruits; d'autant qu'ils prêtent au
ridicule et qu'on aurait pour soi l'autorité de l'usage. Mais ce
qui empêche qu'il n'y ait de prise sur lui, c'est qu'il se trouve
heureux comme il est. En effet, si les premières amours paraissent, en
général, plus honnêtes et, comme on dit, plus pures; si elles sont, au
moins, plus lentes dans leur marche, ce n'est pas, comme on le pense,
délicatesse ou timidité: c'est que le cœur, étonné par un sentiment
inconnu, s'arrête, pour ainsi dire, à chaque pas pour jouir du charme
qu'il éprouve et que ce charme est si puissant pour un cœur neuf, qu'il
l'occupe au point de lui faire oublier tout autre plaisir. Cela est si
vrai qu'un libertin amoureux, si un libertin peut l'être, devient de
ce moment même moins pressé de jouir; et qu'enfin, entre la conduite
de Danceny avec la petite Volanges et la mienne avec la prude Mme de
Tourvel, il n'y a que la différence du plus au moins.

Il aurait fallu, pour échauffer notre jeune homme, plus d'obstacles
qu'il n'en a rencontrés; surtout qu'il eût un besoin de plus de
mystère, car le mystère mène à l'audace. Je ne suis pas éloigné de
croire que vous nous avez nui en le servant si bien; votre conduite eût
été excellente avec un homme _usagé_, qui n'eût eu que des désirs; mais
vous auriez pu prévoir que pour un homme jeune, honnête et amoureux,
le plus grand prix des faveurs est d'être la preuve de l'amour; et
que par conséquent, plus il serait sûr d'être aimé, moins il serait
entreprenant. Que faire, à présent? Je n'en sais rien; mais je n'espère
pas que la petite soit prise avant le mariage, et nous en serons pour
nos frais; j'en suis fâché, mais je n'y vois pas de remède.

Pendant que je disserte ici, vous faites mieux avec votre chevalier.
Cela me fait songer que vous m'avez promis une infidélité en ma faveur,
j'en ai votre promesse par écrit et je ne veux pas en faire _un billet
de la Châtre_. Je conviens que l'échéance n'est pas encore arrivée,
mais il serait généreux à vous de ne pas l'attendre; de mon côté, je
vous tiendrais compte des intérêts. Qu'en dites-vous, ma belle amie?
Est-ce que vous n'êtes pas fatiguée de votre constance? Ce chevalier
est donc bien merveilleux? Oh! laissez-moi faire, je veux vous forcer
de convenir que si vous lui avez trouvé quelque mérite, c'est que vous
m'aviez oublié.

Adieu, ma belle amie, je vous embrasse comme je vous désire; je défie
tous les baisers du chevalier d'avoir autant d'ardeur.

  _De..., ce 5 septembre 17**._



LETTRE LVIII

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._


Par où ai-je donc mérité, madame, et les reproches que vous me faites
et la colère que vous me témoignez? L'attachement le plus vif et
pourtant le plus respectueux, la soumission la plus entière à vos
moindres volontés; voilà en deux mots l'histoire de mes sentiments
et de ma conduite. Accablé par les peines d'un amour malheureux, je
n'avais d'autre consolation que celle de vous voir; vous m'avez ordonné
de m'en priver, j'ai obéi sans me permettre un murmure. Pour prix de ce
sacrifice vous m'avez permis de vous écrire, et aujourd'hui vous voulez
m'ôter cet unique plaisir. Me le laisserai-je ravir sans essayer de
le défendre? Non, sans doute; eh! comment ne serait-il pas cher à mon
cœur? C'est le seul qui me reste et je le tiens de vous.

Mes lettres, dites-vous, sont trop fréquentes! Songez donc, je vous
prie, que depuis dix jours que dure mon exil je n'ai passé aucun
moment sans m'occuper de vous et que, cependant, vous n'avez reçu
que deux lettres de moi. _Je ne vous y parle que de mon amour!_ Eh!
que puis-je dire, que ce que je pense? Tout ce que j'ai pu faire a
été d'en affaiblir l'expression et vous pouvez m'en croire, je ne
vous en ai laissé voir que ce qu'il m'a été impossible d'en cacher.
Vous me menacez enfin de ne plus me répondre. Ainsi l'homme qui vous
préfère à tout et qui vous respecte encore plus qu'il ne vous aime,
non contente de le traiter avec rigueur, vous voulez y joindre le
mépris! Et pourquoi ces menaces et ce courroux? Qu'en avez-vous besoin?
N'êtes-vous pas sûre d'être obéie, même dans vos ordres injustes?
M'est-il donc possible de contrarier aucun de vos désirs et ne l'ai-je
pas déjà prouvé? Mais abuserez-vous de cet empire que vous avez sur
moi? Après m'avoir rendu malheureux, après être devenue injuste, vous
sera-t-il donc bien facile de jouir de cette tranquillité que vous
assurez vous être si nécessaire? Ne vous direz-vous jamais: «Il m'a
laissée maîtresse de son sort et j'ai fait son malheur; il implorait
mes secours et je l'ai regardé sans pitié.» Savez-vous jusqu'où peut
aller mon désespoir? Non.

Pour calmer mes maux, il faudrait savoir à quel point je vous aime, et
vous ne connaissez pas mon cœur.

A quoi me sacrifiez-vous? A des craintes chimériques. Et qui vous les
inspire? Un homme qui vous adore; un homme sur qui vous ne cesserez
jamais d'avoir un empire absolu. Que craignez-vous? Que pouvez-vous
craindre d'un sentiment que vous serez toujours maîtresse de diriger
à votre gré? Mais votre imagination se crée des monstres et l'effroi
qu'ils vous causent vous l'attribuez à l'amour. Un peu de confiance et
ces fantômes disparaîtront.

Un sage a dit que pour dissiper ses craintes il suffisait presque
toujours d'en approfondir la cause[25]. C'est surtout en amour
que cette vérité trouve son application. Aimez, et vos craintes
s'évanouiront. A la place des objets qui vous effrayent vous trouverez
un sentiment délicieux, un amant tendre et soumis, et tous vos jours,
marqués par le bonheur, ne vous laisseront d'autre regret que d'en
avoir perdu quelques-uns dans l'indifférence. Moi-même, depuis que,
revenu de mes erreurs, je n'existe plus que pour l'amour, je regrette
un temps que je croyais avoir passé dans les plaisirs, et je sens que
c'est à vous seule qu'il appartient de me rendre heureux. Mais, je
vous en supplie, que le plaisir que je trouve à vous écrire ne soit
plus troublé par la crainte de vous déplaire. Je ne veux pas vous
désobéir, mais je suis à vos genoux, j'y réclame le bonheur que vous
voulez me ravir, le seul que vous m'avez laissé; je vous crie: écoutez
mes prières et voyez mes larmes. Ah! madame, me refuserez-vous?

  _De..., ce 7 septembre 17**._

    [25] On croit que c'est Rousseau dans _Émile_, mais la citation
    n'est pas exacte et l'application qu'en fait Valmont est bien
    fausse, et puis Mme de Tourvel avait-elle lu _Émile_?



LETTRE LIX

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Apprenez-moi, si vous savez, ce que signifie ce radotage de Danceny.
Qu'est-il donc arrivé et qu'est-ce qu'il a perdu? Sa belle s'est
peut-être fâchée de son respect éternel? Il faut être juste, on se
fâcherait à moins. Que lui dirai-je ce soir au rendez-vous qu'il me
demande et que je lui ai donné à tout hasard? Assurément je ne perdrai
pas mon temps à écouter ses doléances si cela ne doit nous mener à
rien. Les complaintes amoureuses ne sont bonnes à entendre qu'en
récitatif obligé ou en grandes ariettes. Instruisez-moi donc de ce qui
est et de ce que je dois faire, ou bien je déserte pour éviter l'ennui
que je prévois. Pourrai-je causer avec vous, ce matin? Si vous êtes
_occupée_, au moins écrivez-moi un mot et donnez-moi les réclames de
mon rôle.

Où étiez-vous donc hier? Je ne parviens plus à vous voir. En vérité,
ce n'était pas la peine de me retenir à Paris au mois de septembre.
Décidez-vous pourtant, car je viens de recevoir une invitation fort
pressante de la comtesse de B... pour aller la voir à la campagne; et
comme elle me le mande assez plaisamment, «son mari a le plus beau bois
du monde, qu'il conserve soigneusement pour les plaisirs de ses amis».
Or vous savez que j'ai bien quelques droits sur ce bois-là, et j'irai
le revoir si je ne vous suis pas utile. Adieu, songez que Danceny sera
chez moi sur les quatre heures.

  _De..., ce 8 septembre 17**._



LETTRE LX

_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._

  (Incluse dans la précédente.)


Ah! monsieur, je suis désespéré, j'ai tout perdu. Je n'ose confier au
papier le secret de mes peines, mais j'ai besoin de les répandre dans
le sein d'un ami fidèle et sûr. A quelle heure pourrai-je vous voir
et aller chercher auprès de vous des consolations et des conseils?
J'étais si heureux le jour où je vous ouvris mon âme! A présent, quelle
différence! tout est changé pour moi. Ce que je souffre pour mon compte
n'est encore que la moindre partie de mes tourments; mon inquiétude
sur un objet bien plus cher, voilà ce que je ne puis supporter. Plus
heureux que moi, vous pourrez la voir, et j'attends de votre amitié
que vous ne me refuserez pas cette démarche; mais il faut que je vous
parle, que je vous instruise. Vous me plaindrez, vous me secourrez; je
n'ai d'espoir qu'en vous. Vous êtes sensible, vous connaissez l'amour
et vous êtes le seul à qui je puisse me confier; ne me refusez pas vos
secours.

Adieu, monsieur; le seul soulagement que j'éprouve dans ma douleur est
de songer qu'il me reste un ami tel que vous. Faites-moi savoir, je
vous prie, à quelle heure je pourrai vous trouver. Si ce n'est pas ce
matin, je désirerais que ce fût de bonne heure dans l'après-midi.

  _De..., ce 8 septembre 17**._



LETTRE LXI

_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._


Ma chère Sophie, plains ta Cécile, ta pauvre Cécile: elle est bien
malheureuse! Maman sait tout. Je ne conçois pas comment elle a pu se
douter de quelque chose, et pourtant elle a tout découvert. Hier au
soir, maman me parut bien avoir un peu d'humeur, mais je n'y fis pas
grande attention et même, en attendant que sa partie fût finie, je
causai très gaiement avec Mme de Merteuil, qui avait soupé ici, et
nous parlâmes beaucoup de Danceny. Je ne crois pourtant pas qu'on ait
pu nous entendre. Elle s'en alla et je me retirai dans mon appartement.

Je me déshabillais quand maman entra et fit sortir ma femme de chambre;
elle me demanda la clef de mon secrétaire. Le ton dont elle me fit
cette demande me causa un tremblement si fort que je pouvais à peine
me soutenir. Je faisais semblant de ne la pas trouver, mais enfin il
fallut obéir. Le premier tiroir qu'elle ouvrit fut justement celui où
étaient les lettres du chevalier Danceny. J'étais si troublée que,
quand elle me demanda ce que c'était, je ne sus lui répondre autre
chose, sinon que ce n'était rien; mais quand je la vis commencer à lire
celle qui se présentait la première, je n'eus que le temps de gagner
un fauteuil et je me trouvai mal au point que je perdis connaissance.
Aussitôt que je revins à moi, ma mère, qui avait appelé ma femme de
chambre, se retira en me disant de me coucher. Elle a emporté toutes
les lettres de Danceny. Je frémis toutes les fois que je songe qu'il me
faudra reparaître devant elle. Je n'ai fait que pleurer toute la nuit.

Je t'écris au point du jour, dans l'espoir que Joséphine viendra. Si je
peux lui parler seule, je la prierai de remettre chez Mme de Merteuil
un petit billet que je vais lui écrire; sinon, je le mettrai dans ta
lettre et tu voudras bien l'envoyer comme de toi. Ce n'est que d'elle
que je puis recevoir quelque consolation. Au moins, nous parlerons de
lui, car je n'espère plus le voir. Je suis bien malheureuse! Elle aura
peut-être la bonté de se charger d'une lettre pour Danceny. Je n'ose
pas me confier à Joséphine pour cet objet, et encore moins à ma femme
de chambre, car c'est peut-être elle qui aura dit à ma mère que j'avais
des lettres dans mon secrétaire.

Je ne t'écrirai pas plus longuement, parce que je veux avoir le
temps d'écrire à Mme de Merteuil et aussi à Danceny, pour avoir ma
lettre toute prête, si elle veut bien s'en charger. Après cela, je
me recoucherai, pour qu'on me trouve au lit quand on entrera dans ma
chambre. Je dirai que je suis malade, pour me dispenser de passer chez
maman. Je ne mentirai pas beaucoup; sûrement je souffre plus que si
j'avais la fièvre. Les yeux me brûlent à force d'avoir pleuré, et j'ai
un poids sur l'estomac qui m'empêche de respirer. Quand je songe que
je ne verrai plus Danceny, je voudrais être morte. Adieu, ma chère
Sophie. Je ne peux pas t'en dire davantage, les larmes me suffoquent.

  _De..., ce 7 septembre 17**._

    _Nota._--On a supprimé la lettre de Cécile Volanges à la
    marquise, parce qu'elle ne contenait que les mêmes faits de la
    lettre précédente et avec moins de détails. Celle au chevalier
    Danceny ne s'est point retrouvée; on en verra la raison dans la
    lettre LXIII, de Mme de Merteuil au Vicomte.



LETTRE LXII

_Madame de VOLANGES au Chevalier DANCENY._


Après avoir abusé, monsieur, de la confiance d'une mère et de
l'innocence d'une enfant, vous ne serez pas surpris, sans doute, de
ne plus être reçu dans une maison où vous n'avez répondu aux preuves
de l'amitié la plus sincère, que par l'oubli de tous les procédés. Je
préfère de vous prier de ne plus venir chez moi, à donner des ordres à
ma porte, qui nous compromettraient tous également par les remarques
que les valets ne manqueraient pas de faire. J'ai droit d'espérer que
vous ne me forcerez pas de recourir à ce moyen. Je vous préviens aussi
que si vous faites à l'avenir la moindre tentative pour entretenir ma
fille dans l'égarement où vous l'avez plongée, une retraite austère
et éternelle la soustraira à vos poursuites. C'est à vous de voir,
monsieur, si vous craindrez aussi peu de causer son infortune que vous
avez peu craint de tenter son déshonneur. Quant à moi, mon choix est
fait et je l'en ai instruite.

Vous trouverez ci-joint le paquet de vos lettres. Je compte que
vous me renverrez en échange toutes celles de ma fille, et que vous
vous prêterez à ne laisser aucune trace d'un événement dont nous ne
pourrions garder le souvenir, moi sans indignation, elle sans honte, et
vous sans remords. J'ai l'honneur d'être, etc.

  _De... ce 7 septembre 17**._



LETTRE LXIII

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


Vraiment oui, je vous expliquerai le billet de Danceny. L'événement
qui le lui a fait écrire est mon ouvrage, et c'est, je crois, mon
chef-d'œuvre. Je n'ai pas perdu mon temps depuis votre dernière lettre,
et j'ai dit comme l'architecte athénien: «Ce qu'il a dit, je le ferai.»

Il lui faut donc des obstacles à ce beau héros de roman, et il s'endort
dans la félicité! Oh! qu'il s'en rapporte à moi, je lui donnerai de
la besogne, et je me trompe ou son sommeil ne sera plus tranquille.
Il fallait bien lui apprendre le prix du temps, et je me flatte qu'à
présent il regrette celui qu'il a perdu. Il fallait, dites-vous aussi,
qu'il eût besoin de plus de mystère; eh bien! ce besoin-là ne lui
manquera plus. J'ai cela de bon, moi, c'est qu'il ne faut que me faire
apercevoir de mes fautes: je ne prends point de repos que je n'aie tout
réparé. Apprenez donc ce que j'ai fait.

En rentrant chez moi avant-hier matin, je lus votre lettre; je la
trouvai lumineuse. Persuadée que vous aviez très bien indiqué la cause
du mal, je ne m'occupai plus qu'à trouver le moyen de le guérir. Je
commençai pourtant par me coucher, car l'infatigable chevalier ne
m'avait pas laissée dormir un moment et je croyais avoir sommeil, mais
point du tout: tout entière à Danceny, le désir de le tirer de son
indolence ou de l'en punir ne me permit pas de fermer l'œil, et ce
ne fut qu'après avoir bien concerté mon plan que je pus trouver deux
heures de repos.

J'allai le soir même chez Mme de Volanges et, suivant mon projet, je
lui fis confidence que je me croyais sûre qu'il existait entre sa fille
et Danceny une liaison dangereuse. Cette femme, si clairvoyante contre
vous, était aveuglée au point qu'elle me répondit d'abord qu'à coup sûr
je me trompais; que sa fille était une enfant, etc., etc. Je ne pouvais
pas lui dire tout ce que j'en savais, mais je citai des regards, des
propos, _dont ma vertu et mon amitié s'alarmaient_. Je parlai enfin
presque aussi bien qu'aurait pu faire une dévote et, pour frapper le
coup décisif, j'allai jusqu'à dire que je croyais avoir vu donner et
recevoir une lettre. «Cela me rappelle, ajoutai-je, qu'un jour elle
ouvrit devant moi un tiroir de son secrétaire, dans lequel je vis
beaucoup de papiers, que sans doute elle conserve. Lui connaissez-vous
quelque correspondance fréquente?» Ici la figure de Mme de Volanges
changea et je vis quelques larmes rouler dans ses yeux. «Je vous
remercie, ma digne amie, me dit-elle en me serrant la main, je m'en
éclaircirai.»

Après cette conversation, trop courte pour être suspecte, je me
rapprochai de la jeune personne. Je la quittai bientôt après pour
demander à la mère de ne pas me compromettre vis-à-vis de sa fille; ce
qu'elle me promit d'autant plus volontiers, que je lui fis observer
combien il serait heureux que cette enfant prît assez de confiance
en moi pour m'ouvrir son cœur, et me mettre à porté de lui donner
_mes sages conseils_. Ce qui m'assure qu'elle me tiendra sa promesse,
c'est que je ne doute pas qu'elle ne veuille se faire honneur de sa
pénétration auprès de sa fille. Je me trouvais, par là, autorisée
à garder mon ton d'amitié avec la petite, sans paraître fausse aux
yeux de Mme de Volanges, ce que je voulais éviter. J'y gagnais encore
d'être, par la suite, aussi longtemps et aussi secrètement que je
voudrais avec la jeune personne, sans que la mère en prît jamais
d'ombrage.

J'en profitai dès le soir même et, après ma partie finie, je chambrai
la petite dans un coin et la mis sur le chapitre de Danceny, sur lequel
elle ne tarit jamais. Je m'amusais à lui monter la tête sur le plaisir
qu'elle aurait à le voir le lendemain; il n'est sorte de folies que je
ne lui aie fait dire. Il fallait bien lui rendre en espérance ce que je
lui ôtais en réalité, et puis tout cela devait lui rendre le coup plus
sensible, et je suis persuadée que plus elle aura souffert, plus elle
sera pressée de s'en dédommager à la première occasion. Il est bon,
d'ailleurs, d'accoutumer aux grands événements quelqu'un qu'on destine
aux grandes aventures.

Après tout, ne peut-elle pas payer de quelques larmes le plaisir
d'avoir son Danceny? Elle en raffole. Eh bien! je lui promets qu'elle
l'aura, et plutôt même qu'elle ne l'aurait eu sans cet orage. C'est un
mauvais rêve dont le réveil sera délicieux, et, à tout prendre, il me
semble qu'elle me doit de la reconnaissance; au fait, quand j'y aurais
mis un peu de malice, il faut bien s'amuser:

        Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs[26].

    [26] Gresset, _Le Méchant_, comédie.

Je me retirai enfin, fort contente de moi. Ou Danceny, me disais-je,
animé par les obstacles, va redoubler d'amour, et alors je le servirai
de tout mon pouvoir, ou si ce n'est qu'un sot, comme je suis tentée
quelquefois de le croire, il sera désespéré et se tiendra pour battu;
or, dans ce cas, au moins me serai-je vengée de lui autant qu'il
était en moi, chemin faisant j'aurai augmenté pour moi l'estime de la
mère, l'amitié de la fille et la confiance de toutes deux. Quant à
Gercourt, premier objet de mes soins, je serais bien malheureuse ou
bien maladroite si, maîtresse de l'esprit de sa femme comme je le suis
et vais l'être plus encore, je ne trouvais pas mille moyens d'en faire
ce que je veux qu'il soit. Je me couchai dans ces douces idées; aussi
je dormis bien et me réveillai fort tard.

A mon réveil, je trouvai deux billets, un de la mère et un de la
fille, et je ne pus m'empêcher de rire en trouvant dans tous deux
littéralement cette même phrase: _C'est de vous seule que j'attends
quelque consolation_. N'est-il pas plaisant, en effet, de consoler
pour et contre, et d'être le seul agent de deux intérêts directement
contraires? Me voilà comme la Divinité, recevant les vœux opposés des
aveugles mortels et ne changeant rien à mes décrets immuables. J'ai
quitté pourtant ce rôle auguste pour prendre celui d'ange consolateur,
et j'ai été, suivant le précepte, visiter mes amis dans leur affliction.

J'ai commencé par la mère, je l'ai trouvée d'une tristesse qui déjà
vous venge en partie des contrariétés qu'elle vous a fait éprouver
de la part de votre belle prude. Tout a réussi à merveille; ma
seule inquiétude était que Mme de Volanges ne profitât de ce moment
pour gagner la confiance de sa fille, ce qui eût été bien facile en
n'employant avec elle que le langage de la douceur et de l'amitié, et
en donnant aux conseils de la raison l'air et le ton de la tendresse
indulgente. Par bonheur, elle s'est armée de sévérité, elle s'est enfin
si mal conduite que je n'ai eu qu'à applaudir. Il est vrai qu'elle a
pensé rompre tous nos projets par le parti qu'elle avait pris de faire
rentrer sa fille au couvent, mais j'ai paré ce coup et je l'ai engagée
à en faire seulement la menace, dans le cas où Danceny continuerait ses
poursuites, afin de les forcer tous deux à une circonspection que je
crois nécessaire pour le succès.

Ensuite j'ai été chez la fille. Vous ne sauriez croire combien la
douleur l'embellit! Pour peu qu'elle prenne de coquetterie, je vous
garantis qu'elle pleurera souvent; pour cette fois, elle pleurait sans
malice... Frappée de ce nouvel agrément que je ne lui connaissais pas
et que j'étais bien aise d'observer, je ne lui donnai d'abord que
de ces consolations gauches qui augmentent plus les peines qu'elles
ne les soulagent; et, par ce moyen, je l'amenai au point d'être
véritablement suffoquée. Elle ne pleurait plus et je craignis un moment
les convulsions. Je lui conseillai de se coucher, ce qu'elle accepta;
je lui servis de femme de chambre; elle n'avait point fait de toilette,
et bientôt ses cheveux épars tombèrent sur ses épaules et sur sa gorge
entièrement découvertes; je l'embrassai, elle se laissa aller dans mes
bras et ses larmes recommencèrent à couler sans effort. Dieu! qu'elle
était belle! Ah! si Magdeleine était ainsi, elle dut être bien plus
dangereuse pénitente que pécheresse.

Quand la belle désolée fut au lit, je me mis à la consoler de bonne
foi. Je la rassurai d'abord sur la crainte du couvent. Je fis naître
en elle l'espoir de voir Danceny en secret, et m'asseyant sur le
lit: «S'il était là», lui dis-je, puis brodant sur ce thème, je la
conduisis, de distraction en distraction, à ne plus se souvenir de tout
ce qu'elle était affligée. Nous nous serions séparées parfaitement
contentes l'une de l'autre, si elle n'avait voulu me charger d'une
lettre pour Danceny, ce que j'ai constamment refusé. En voici les
raisons, que vous approuverez sans doute.

D'abord, celle que c'était me compromettre vis-à-vis de Danceny, et si
c'était la seule dont je pus me servir avec la petite, il y en avait
beaucoup d'autres de vous à moi. Ne serait-ce pas risquer le fruit
de mes travaux, que de donner si tôt à nos jeunes gens un moyen si
facile d'adoucir leurs peines? Et puis, je ne serais pas fâchée de les
obliger à mêler quelques domestiques dans cette aventure, car enfin si
elle se conduit à bien, comme je l'espère, il faudra qu'elle se sache
immédiatement après le mariage; et il y a peu de moyens plus sûrs pour
la répandre, ou, si par miracle ils ne parlaient pas, nous parlerions,
nous, et il sera plus commode de mettre l'indiscrétion sur leur compte.

Il faudra donc que vous donniez aujourd'hui cette idée à Danceny, et
comme je ne suis pas sûre de la femme de chambre de la petite Volanges,
dont elle-même paraît se défier, indiquez-lui la mienne, ma fidèle
Victoire. J'aurai soin que la démarche réussisse. Cette idée me plaît
d'autant plus que la confidence ne sera utile qu'à nous et point à
eux, car je ne suis point à la fin de mon récit.

Pendant que je me défendais de me charger de la lettre de la petite, je
craignais à tout moment qu'elle ne me proposât de la mettre à la petite
poste, ce que je n'aurais guère pu refuser. Heureusement, soit trouble,
soit ignorance de sa part ou encore qu'elle tînt moins à la lettre qu'à
la réponse, qu'elle n'aurait pas pu avoir par ce moyen, elle ne m'en a
point parlé; mais, pour éviter que cette idée ne lui vînt ou au moins
qu'elle ne pût s'en servir, j'ai pris mon parti sur-le-champ, et en
rentrant chez la mère, je l'ai décidée à éloigner sa fille pour quelque
temps, à la mener à la campagne... Et où? Le cœur ne vous bat pas de
joie?... Chez votre tante, chez la vieille Rosemonde. Elle doit l'en
prévenir aujourd'hui; ainsi vous voilà autorisé à aller retrouver votre
dévote qui n'aura plus à vous objecter le scandale du tête-à-tête, et
grâce à mes soins, Mme de Volanges réparera elle-même le tort qu'elle
vous a fait.

Mais écoutez-moi et ne vous occupez pas si vivement de vos affaires que
vous perdiez celle-ci de vue; songez qu'elle m'intéresse.

Je veux que vous vous rendiez le correspondant et le conseil des
deux jeunes gens. Apprenez donc ce voyage à Danceny et offrez-lui
vos services. Ne trouvez de difficulté qu'à faire parvenir entre les
mains de la belle votre lettre de créance, et levez cet obstacle
sur-le-champ en lui indiquant la voie de ma femme de chambre. Il n'y a
point de doute qu'il n'accepte, et vous aurez pour prix de vos peines
la confidence d'un cœur neuf, qui est toujours intéressante. La pauvre
petite! comme elle rougira en vous remettant sa première lettre! Au
vrai, ce rôle de confident, contre lequel il s'est établi des préjugés,
me paraît un très joli délassement quand on est occupé ailleurs, et
c'est le cas où vous serez.

C'est de vos soins que va dépendre le dénouement de cette intrigue.
Jugez du moment où il faudra réunir les acteurs. La campagne offre
mille moyens, et Danceny, à coup sûr, sera prêt à s'y rendre à votre
premier signal. Une nuit, un déguisement, une fenêtre... que sais-je,
moi? Mais enfin, si la petite fille en revient telle qu'elle y aura
été, je m'en prendrai à vous. Si vous jugez qu'elle ait besoin de
quelque encouragement de ma part, mandez-le-moi. Je crois lui avoir
donné une assez bonne leçon sur le danger de garder des lettres pour
oser lui écrire à présent, et je suis toujours dans le dessein d'en
faire mon élève.

Je crois avoir oublié de vous dire que ses soupçons au sujet de sa
correspondance trahie s'étaient portés d'abord sur sa femme de chambre,
et que je les ai détournés sur le confesseur. C'est faire d'une pierre
deux coups.

Adieu, vicomte, voilà bien longtemps que je suis à vous écrire et mon
dîner en a été retardé; mais l'amour-propre et l'amitié dictaient ma
lettre, et tous deux sont bavards. Au reste, elle sera chez vous à
trois heures, et c'est tout ce qu'il vous faut.

Plaignez-vous de moi à présent, si vous l'osez, et allez revoir, si
vous en êtes tenté, le bois du comte de B... Vous dites qu'il le garde
pour le plaisir de ses amis! Cet homme est donc l'ami de tout le monde?
Mais adieu, j'ai faim.

  _De..., ce 9 septembre 17**._



LETTRE LXIV

_Le Chevalier DANCENY à Madame de VOLANGES._

_Minute jointe à la lettre LXVI du Vicomte à la Marquise._


Sans chercher, madame, à justifier ma conduite et sans me plaindre de
la vôtre, je ne puis que m'affliger d'un événement qui fait le malheur
de trois personnes, toutes trois dignes d'un sort plus heureux. Plus
sensible encore au chagrin d'en être la cause qu'à celui d'en être la
victime, j'ai souvent essayé, depuis hier, d'avoir l'honneur de vous
répondre sans pouvoir en trouver la force. J'ai cependant tant de
choses à vous dire qu'il faut bien faire un effort sur moi-même, et si
cette lettre a peu d'ordre et de suite, vous devez sentir assez combien
ma situation est douloureuse, pour m'accorder quelque indulgence.

Permettez-moi d'abord de réclamer contre la première phrase de votre
lettre. Je n'ai abusé, j'ose le dire, ni de votre confiance ni de
l'innocence de Mlle de Volanges; j'ai respecté l'une et l'autre dans
mes actions. Elles seules dépendaient de moi, et quand vous me
rendriez responsable d'un sentiment involontaire, je ne crains pas
d'ajouter que celui que m'a inspiré Mlle votre fille est tel qu'il peut
vous déplaire, mais non vous offenser. Sur cet objet qui me touche plus
que je ne puis vous dire, je ne veux que vous pour juge et mes lettres
pour témoins.

Vous me défendez de me présenter chez vous à l'avenir, et sans doute je
me soumettrai à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner à ce sujet, mais
cette absence subite et totale ne donnera-t-elle donc pas autant de
prise aux remarques que vous voulez éviter que l'ordre que, par cette
raison même, vous n'avez point voulu donner à votre porte? J'insisterai
d'autant plus sur ce point qu'il est bien plus important pour Mlle de
Volanges que pour moi. Je vous supplie donc de peser attentivement
toutes choses et de ne pas permettre que votre sévérité altère votre
prudence. Persuadé que l'intérêt seul de mademoiselle votre fille
dictera vos résolutions, j'attendrai de nouveaux ordres de votre part.

Cependant, dans le cas où vous me permettriez de vous faire ma cour
quelquefois, je m'engage, madame (et vous pouvez compter sur ma
promesse), à ne point abuser de ces occasions pour tenter de parler en
particulier à Mlle de Volanges ou de lui faire tenir aucune lettre. La
crainte de ce qui pourrait compromettre sa réputation, m'engage à ce
sacrifice et le bonheur de la voir quelquefois m'en dédommagera.

Cet article de ma lettre est aussi la seule réponse que je puisse
faire à ce que vous me dites sur le sort que vous destinez à Mlle de
Volanges, et que vous voulez rendre dépendant de ma conduite. Ce serait
vous tromper que de vous promettre davantage. Un vil séducteur peut
plier ses projets aux circonstances et calculer avec les événements,
mais l'amour qui m'anime ne me permet que deux sentiments: le courage
et la constance.

Quoi! moi consentir à être oublié de Mlle de Volanges, à l'oublier
moi-même? Non, non, jamais. Je lui serai fidèle; elle en a reçu le
serment et je le renouvelle en ce jour. Pardon, madame, je m'égare, il
faut revenir.

Il me reste un autre objet à traiter avec vous: celui des lettres que
vous me demandez. Je suis vraiment peiné d'ajouter un refus aux torts
que vous me trouvez déjà, mais, je vous en supplie, écoutez mes raisons
et daignez vous souvenir pour les apprécier que la seule consolation au
malheur d'avoir perdu votre amitié, est l'espoir de conserver votre
estime.

Les lettres de Mlle de Volanges, toujours si précieuses pour moi, me le
deviennent bien plus dans ce moment. Elles sont l'unique bien qui me
reste, elles seules me retracent encore un sentiment qui fait tout le
charme de ma vie. Cependant, vous pouvez m'en croire, je ne balancerais
pas un instant à vous en faire le sacrifice, et le regret d'en être
privé céderait au désir de vous prouver ma déférence respectueuse,
mais des considérations puissantes me retiennent et je m'assure que
vous-même ne pourrez les blâmer.

Vous avez, il est vrai, le secret de Mlle de Volanges, mais
permettez-moi de le dire, je suis autorisé à croire que c'est l'effet
de la surprise et non de la confiance. Je ne prétends pas blâmer une
démarche qu'autorise peut-être la sollicitude maternelle. Je respecte
vos droits, mais ils ne vont pas jusqu'à me dispenser de mes devoirs.
Le plus sacré de tous est de ne jamais trahir la confiance qu'on
nous accorde. Ce serait y manquer que d'exposer aux yeux d'un autre
les secrets d'un cœur qui n'a voulu les dévoiler qu'aux miens. Si
mademoiselle votre fille consent à vous les confier, qu'elle parle; ses
lettres vous sont inutiles. Si elle veut, au contraire, renfermer son
secret en elle-même, vous n'attendez pas sans doute que ce soit moi qui
vous en instruise.

Quant au mystère dans lequel vous désirez que cet événement reste
enseveli, soyez tranquille, madame, sur tout ce qui intéresse Mlle de
Volanges, je peux défier le cœur même d'une mère. Pour achever de vous
ôter toute inquiétude, j'ai tout prévu. Ce dépôt précieux qui portait
jusqu'ici pour suscription: _Papiers à brûler_, porte à présent:
_Papiers appartenant à Mlle de Volanges_. Ce parti que je prends
doit vous prouver aussi que mes refus ne portent pas sur la crainte
que vous trouviez dans ces lettres, un seul sentiment dont vous ayez
personnellement à vous plaindre.

Voilà, madame, une bien longue lettre. Elle ne le serait pas encore
assez si elle vous laissait le moindre doute de l'honnêteté de mes
sentiments, du regret sincère de vous avoir déplu et du plus profond
respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

  _De..., ce 7 septembre 17**._



LETTRE LXV

_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._

(Envoyée ouverte à la Marquise de Merteuil dans la lettre LXVI du
Vicomte.)


O ma Cécile, qu'allons-nous devenir? Quel Dieu nous sauvera des
malheurs qui nous menacent? Que l'amour nous donne au moins le courage
de les supporter! Comment vous peindre mon étonnement, mon désespoir
à la vue de mes lettres, à la lecture du billet de Mme de Volanges?
Qui a pu nous trahir? Sur qui tombent vos soupçons? Auriez-vous commis
quelque imprudence? Que faites-vous à présent? Que vous a-t-on dit? Je
voudrais tout savoir et j'ignore tout. Peut-être vous-même n'êtes-vous
pas plus instruite que moi.

Je vous envoie le billet de votre maman et la copie de ma réponse.
J'espère que vous approuverez ce que je lui dis. J'ai bien besoin que
vous approuviez aussi les démarches que j'ai faites depuis ce fatal
événement, elles ont toutes pour but d'avoir de vos nouvelles, de vous
donner des miennes et, que sait-on? peut-être de vous revoir encore et
plus librement que jamais.

Concevez-vous, ma Cécile, quel plaisir de nous retrouver ensemble, de
pouvoir nous jurer de nouveau un amour éternel et de voir dans nos
yeux, de sentir dans nos âmes que ce serment ne sera pas trompeur?
Quelles peines un moment si doux ne ferait-il pas oublier? Eh bien!
j'ai l'espoir de le voir naître et je le dois à ces mêmes démarches
que je vous supplie d'approuver. Que dis-je? je le dois aux soins
consolateurs de l'ami le plus tendre, et mon unique demande est que
vous permettiez que cet ami soit le vôtre.

Peut-être ne devais-je pas donner votre confiance sans votre aveu?
Mais j'ai pour excuse le malheur et la nécessité. C'est l'amour qui
m'a conduit; c'est lui qui réclame votre indulgence, qui vous demande
de pardonner une confidence nécessaire et sans laquelle nous restions
peut-être à jamais séparés[27]. Vous connaissez l'ami dont je vous
parle; il est celui de la femme que vous aimez le mieux: c'est le
vicomte de Valmont.

    [27] M. Danceny n'accuse pas vrai. Il avait déjà fait sa
    confidence à M. de Valmont avant cet événement. Voyez la
    lettre LVII.

Mon projet, en m'adressant à lui, était d'abord de le prier d'engager
Mme de Merteuil à se charger d'une lettre pour vous. Il n'a pas cru que
ce moyen pût réussir; mais au défaut de la maîtresse, il répond de la
femme de chambre qui lui a des obligations. Ce sera elle qui remettra
cette lettre et vous pourrez lui donner votre réponse.

Ce secours ne vous sera guère utile si, comme le croit M. de Valmont,
vous partez incessamment pour la campagne. Mais alors c'est lui-même
qui veut nous servir. La femme chez qui vous allez est sa parente. Il
profitera de ce prétexte pour s'y rendre dans le même temps que vous,
et ce sera par lui que passera notre correspondance mutuelle. Il assure
même que, si vous voulez vous laisser conduire, il nous procurera les
moyens de nous y voir sans risquer de vous compromettre en rien.

A présent, ma Cécile, si vous m'aimez, si vous plaignez mon malheur,
si, comme je l'espère, vous partagez mes regrets, refuserez-vous
votre confiance à un homme qui sera notre ange tutélaire? Sans lui,
je serais réduit au désespoir de ne pouvoir même adoucir les chagrins
que je vous cause. Ils finiront, je l'espère, mais, ma tendre amie,
promettez-moi de ne pas trop vous y livrer, de ne point vous en laisser
abattre. L'idée de votre douleur m'est un tourment insupportable. Je
donnerais ma vie pour vous rendre heureuse! Vous le savez bien. Puisse
la certitude d'être adorée porter quelque consolation dans votre âme!
La mienne a besoin que vous m'assuriez que vous pardonnez à l'amour les
maux qu'il vous fait souffrir.

Adieu, ma Cécile; adieu, ma tendre amie.

  _De..., ce 9 septembre 17**._



LETTRE LXVI

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Vous verrez, ma belle amie, en lisant les deux lettres ci-jointes,
si j'ai bien rempli votre projet. Quoique toutes deux soient datées
d'aujourd'hui, elles ont été écrites hier, chez moi et sous mes yeux:
celle à la petite fille dit tout ce que nous voulions. On ne peut que
s'humilier devant la profondeur de vos vues, si on en juge par le
succès de vos démarches. Danceny est tout de feu; et sûrement, à la
première occasion, vous n'aurez plus de reproches à lui faire. Si sa
belle ingénue veut être docile, tout sera terminé peu de temps après
son arrivée à la campagne; j'ai cent moyens tout prêts. Grâces à vos
soins, me voilà bien décidément _l'ami de Danceny_; il ne lui manque
plus que d'être _Prince_[28].

    [28] Expression relative à un passage d'un poème de M. de Voltaire.

Il est encore bien jeune, ce Danceny! Croiriez-vous que je n'ai jamais
pu obtenir de lui qu'il promît à la mère de renoncer à son amour? Comme
s'il était bien gênant de promettre quand on est décidé à ne pas tenir!
«Ce serait tromper», me répétait-il sans cesse: ce scrupule n'est-il
pas édifiant, surtout en voulant séduire la fille? Voilà bien les
hommes! tous également scélérats dans leurs projets, ce qu'ils mettent
de faiblesse dans l'exécution ils l'appellent probité.

C'est votre affaire d'empêcher que Mme de Volanges ne s'effarouche des
petites échappées que notre jeune homme s'est permises dans sa lettre;
préservez-nous du couvent; tâchez aussi de faire abandonner la demande
des lettres de la petite. D'abord il ne les rendra point, il ne le veut
pas, et je suis de son avis; ici, l'amour et la raison sont d'accord.
Je les ai lues ces lettres, j'en ai dévoré l'ennui. Elles peuvent
devenir utiles. Je m'explique.

Malgré la prudence que nous y mettrons, il peut arriver un éclat;
il ferait manquer le mariage, n'est-il pas vrai, et échouer tous
nos projets Gercourt? Mais comme, pour mon compte, j'ai aussi à me
venger de la mère, je me réserve en ce cas de déshonorer la fille. En
choisissant bien dans cette correspondance, et n'en produisant qu'une
partie, la petite Volanges paraîtrait avoir fait toutes les premières
démarches et s'être absolument jetée à la tête. Quelques-unes des
lettres pourraient même compromettre la mère et _l'entacheraient_ au
moins d'une négligence impardonnable. Je sens bien que le scrupuleux
Danceny se révolterait d'abord; mais comme il serait personnellement
attaqué, je crois qu'on en viendrait à bout. Il y a mille à parier
contre un que la chance ne tournera pas ainsi; mais il faut tout
prévoir.

Adieu, ma belle amie; vous seriez bien aimable de venir souper demain
chez la maréchale de...: je n'ai pas pu refuser.

J'imagine que je n'ai pas besoin de vous recommander le secret,
vis-à-vis Mme de Volanges, sur mon projet de campagne; elle aurait
bientôt celui de rester à la ville: au lieu qu'une fois arrivée, elle
ne repartira pas le lendemain; et si elle nous donne seulement huit
jours, je réponds de tout.

  _De..., ce 9 septembre 17**._



LETTRE LXVII

_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._


Je ne voulais plus vous répondre, monsieur, et peut-être l'embarras que
j'éprouve en ce moment est-il lui-même une preuve qu'en effet je ne le
devrais pas. Cependant je ne veux vous laisser aucun sujet de plainte
contre moi; je veux vous convaincre que j'ai fait pour vous tout ce que
je pouvais faire.

Je vous ai permis de m'écrire, dites-vous? J'en conviens; mais quand
vous me rappelez cette permission, croyez-vous que j'oublie à quelles
conditions elle vous fut donnée? Si j'y eusse été aussi fidèle que
vous l'avez été peu, auriez-vous reçu une seule réponse de moi? Voilà
pourtant la troisième; et quand vous faites tout ce qu'il faut pour
m'obliger à rompre cette correspondance, c'est moi qui m'occupe des
moyens de l'entretenir. Il en est un, mais c'est le seul; et si vous
refusez de le prendre, ce sera, quoi que vous puissiez dire, me prouver
assez combien peu vous y mettez de prix.

Quittez donc un langage que je ne puis ni ne veux entendre; renoncez
à un sentiment qui m'offense et m'effraye, et auquel, peut-être, vous
devriez être moins attaché en songeant qu'il est l'obstacle qui nous
sépare. Ce sentiment est-il donc le seul que vous puissiez connaître
et l'amour aura-t-il ce tort de plus, à mes yeux, d'exclure l'amitié?
Vous-même auriez-vous celui de ne pas vouloir pour votre amie celle
en qui vous avez désiré des sentiments plus tendres? Je ne veux pas le
croire: cette idée humiliante me révolterait, m'éloignerait de vous
sans retour.

En vous offrant mon amitié, monsieur, je vous donne tout ce qui est à
moi, tout ce dont je puis disposer. Que pouvez-vous désirer davantage?
Pour me livrer à ce sentiment si doux, si bien fait pour mon cœur, je
n'attends que votre aveu; et la parole, que j'exige de vous, que cette
amitié suffira à votre bonheur. J'oublierai tout ce qu'on a pu me dire;
je me reposerai sur vous du soin de justifier mon choix.

Vous voyez ma franchise, elle doit vous prouver ma confiance; il ne
tiendra qu'à vous de l'augmenter encore: mais je vous préviens que le
premier mot d'amour la détruit à jamais et me rend toutes mes craintes;
que, surtout, il deviendra pour moi le signal d'un silence éternel
vis-à-vis de vous.

Si, comme vous le dites, vous êtes _revenu de vos erreurs_,
n'aimerez-vous pas mieux être l'objet de l'amitié d'une femme honnête
que celui des remords d'une femme coupable? Adieu, monsieur; vous
sentez qu'après avoir parlé ainsi je ne puis plus rien dire que vous ne
m'ayez répondu.

  _De..., ce 9 septembre 17**._



LETTRE LXVIII

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._


Comment répondre, madame, à votre dernière lettre? Comment oser être
vrai quand ma sincérité peut me perdre auprès de vous? N'importe, il le
faut; j'en aurai le courage. Je me dis, je me répète qu'il vaut mieux
vous mériter que vous obtenir; et dussiez-vous me refuser toujours un
bonheur que je désirerai sans cesse, il faut vous prouver au moins que
mon cœur en est digne.

Quel dommage que, comme vous le dites, je sois _revenu de mes erreurs_!
avec quels transports de joie j'aurais lu cette même lettre à laquelle
je tremble de répondre aujourd'hui! Vous m'y parlez avec _franchise_,
vous me témoignez de la _confiance_, vous m'offrez enfin votre
_amitié_: que de biens, madame, et quels regrets de ne pouvoir en
profiter! Pourquoi ne suis-je plus le même?

Si je l'étais en effet; si je n'avais pour vous qu'un goût ordinaire,
que ce goût léger, enfant de la séduction et du plaisir, qu'aujourd'hui
pourtant on nomme amour, je me hâterais de tirer avantage de tout ce
que je pourrais obtenir. Peu délicat sur les moyens, pourvu qu'ils me
procurassent le succès, j'encouragerais votre franchise par le besoin
de vous deviner; je désirerais votre confiance dans le dessein de la
trahir; j'accepterais votre amitié dans l'espoir de l'égarer... Quoi!
madame, ce tableau vous effraye?... Eh bien! il serait pourtant tracé
d'après moi, si je vous disais que je consens à n'être que votre ami...

Qui, moi! je consentirais à partager avec quelqu'un un sentiment émané
de votre âme? Si jamais je vous le dis, ne me croyez plus. De ce
moment, je chercherai à vous tromper; je pourrai vous désirer encore,
mais, à coup sûr, je ne vous aimerai plus.

Ce n'est pas que l'aimable franchise, la douce confiance, la sensible
amitié soient sans prix à mes yeux... Mais l'amour! l'amour véritable
et tel que vous l'inspirez en réunissant tous ces sentiments, en leur
donnant plus d'énergie, ne saurait se prêter, comme eux, à cette
tranquillité, à cette froideur de l'âme qui permet des comparaisons,
qui souffre même des préférences. Non, madame, je ne serai point votre
ami; je vous aimerai de l'amour le plus tendre et même le plus ardent,
quoique le plus respectueux. Vous pourrez le désespérer, mais non
l'anéantir.

De quel droit prétendez-vous disposer d'un cœur dont vous refusez
l'hommage? Par quel raffinement de cruauté m'enviez-vous jusqu'au
bonheur de vous aimer? Celui-là est à moi, il est indépendant de vous;
je saurai le défendre. S'il est la source de mes maux, il en est aussi
le remède.

Non, encore une fois, non. Persistez dans vos refus cruels; mais
laissez-moi mon amour. Vous vous plaisez à me rendre malheureux! eh
bien, soit; essayez de lasser mon courage, je saurai vous forcer au
moins à décider de mon sort; et peut-être, quelque jour, vous me
rendrez plus de justice. Ce n'est pas que j'espère vous rendre
jamais sensible: mais, sans être persuadée, vous serez convaincue, vous
vous direz: «Je l'avais mal jugé.»

Disons mieux, c'est à vous que vous faites injustice. Vous connaître
sans vous aimer, vous aimer sans être constant, sont tous deux
également impossibles; et malgré la modestie qui vous pare, il doit
vous être plus facile de vous plaindre que de vous étonner des
sentiments que vous faites naître. Pour moi, dont le seul mérite
est d'avoir su vous apprécier, je ne veux pas le perdre; et loin de
consentir à vos offres insidieuses, je renouvelle à vos pieds le
serment de vous aimer toujours.

  _De..., ce 10 septembre 17**._



LETTRE LXIX

_Cécile VOLANGES au Chevalier DANCENY._

_Billet écrit au crayon et recopié par Danceny._


Vous me demandez ce que je fais: je vous aime et je pleure. Ma mère ne
me parle plus; elle m'a ôté papier, plumes et encre; je me sers d'un
crayon qui, par bonheur, m'est resté, et je vous écris sur un morceau
de votre lettre. Il faut bien que j'approuve tout ce que vous avez
fait; je vous aime trop pour ne pas prendre tous les moyens d'avoir
de vos nouvelles et de vous donner des miennes. Je n'aimais pas M.
de Valmont, et je ne le croyais pas tant votre ami, je tâcherai de
m'accoutumer à lui et je l'aimerai à cause de vous. Je ne sais pas
qui nous a trahis; ce ne peut être que ma femme de chambre ou mon
confesseur. Je suis bien malheureuse. Nous partons demain pour la
campagne; j'ignore pour combien de temps. Mon Dieu! ne plus vous voir!
Je n'ai plus de place. Adieu; tâchez de me lire. Ces mots tracés au
crayon s'effaceront peut-être, mais jamais les sentiments gravés dans
mon cœur.

  _De..., ce 10 septembre 17**._



LETTRE LXX

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


J'ai un avis important à vous donner, ma chère amie. Je soupai hier,
comme vous savez, chez la maréchale de ***; on y parla de vous, et j'en
dis non pas tout le bien que j'en pense, mais tout celui que je n'en
pense pas. Tout le monde paraissait être de mon avis et la conversation
languissait, comme il arrive toujours quand on ne dit que du bien de
son prochain, lorsqu'il s'éleva un contradicteur: c'était Prévan.

«A Dieu ne plaise, dit-il en se levant, que je doute de la sagesse
de Mme de Merteuil! Mais j'oserais croire qu'elle la doit plus à sa
légèreté qu'à ses principes. Il est peut-être plus difficile de la
suivre que de lui plaire; et comme on ne manque guère en courant après
une femme d'en rencontrer d'autres sur son chemin, comme, à tout
prendre, ces autres-là peuvent valoir autant et plus qu'elle; les uns
sont distraits par un goût nouveau, les autres s'arrêtent de lassitude;
et c'est peut-être la femme de Paris qui a eu le moins à se défendre.
Pour moi, ajouta-t-il (encouragé par le sourire de quelques femmes),
je ne croirai à la vertu de Mme de Merteuil qu'après avoir crevé six
chevaux à lui faire ma cour.»

Cette mauvaise plaisanterie réussit comme toutes celles qui tiennent
à la médisance; et pendant le rire qu'elle excitait, Prévan reprit sa
place, et la conversation générale changea. Mais les deux comtesses
de B***, auprès de qui était notre incrédule, en firent avec lui leur
conversation particulière, qu'heureusement je me trouvais à portée
d'entendre.

Le défi de vous rendre sensible a été accepté; la parole de tout dire a
été donnée et de toutes celles qui se donneraient dans cette aventure,
ce serait sûrement la plus religieusement gardée. Mais vous voilà bien
avertie et vous savez le proverbe.

Il me reste à vous dire que ce Prévan, que vous ne connaissez pas,
est infiniment aimable et encore plus adroit. Que si quelquefois vous
m'avez entendu dire le contraire, c'est seulement que je ne l'aime pas,
que je me plais à contrarier ses succès, et que je n'ignore pas de quel
poids est mon suffrage auprès d'une trentaine de nos femmes les plus à
la mode.

En effet, je l'ai empêché longtemps, par ce moyen, de paraître sur ce
que nous appelons le grand théâtre; et il faisait des prodiges, sans
en avoir plus de réputation. Mais l'éclat de sa triple aventure, en
fixant les yeux sur lui, lui a donné cette confiance qui lui manquait
jusque-là et l'a rendu vraiment redoutable. C'est enfin aujourd'hui le
seul homme, peut-être, que je craindrais de rencontrer sur mon chemin;
et votre intérêt à part, vous me rendrez un vrai service de lui donner
quelque ridicule chemin faisant. Je le laisse en bonnes mains, et j'ai
l'espoir qu'à mon retour, ce sera un homme noyé.

Je vous promets en revanche de mener à bien l'aventure de votre
pupille, et de m'occuper d'elle autant que de ma belle prude.

Celle-ci vient de m'envoyer un projet de capitulation. Toute sa lettre
annonce le désir d'être trompée. Il est impossible d'en offrir un moyen
plus commode et aussi plus usé. Elle veut que je sois _son ami_. Mais
moi qui aime les méthodes nouvelles et difficiles, je ne prétends pas
l'en tenir quitte à si bon marché, et assurément je n'aurai pas pris
tant de peine auprès d'elle pour terminer par une séduction ordinaire.

Mon projet, au contraire, est qu'elle sente, qu'elle sente bien la
valeur et l'étendue de chacun des sacrifices qu'elle me fera; de ne
pas la conduire si vite que le remords ne puisse la suivre; de faire
expirer sa vertu dans une lente agonie; de la fixer sans cesse sur ce
désolant spectacle, et de ne lui accorder le bonheur de m'avoir dans
ses bras qu'après l'avoir forcée à n'en plus dissimuler le désir. Au
fait, je vaux bien peu si je ne vaux pas la peine d'être demandé.
Et puis-je me venger moins d'une femme hautaine, qui semble rougir
d'avouer qu'elle adore?

J'ai donc refusé la précieuse amitié et m'en suis tenu à mon titre
d'amant. Comme je ne dissimule point que ce titre, qui ne paraît
d'abord qu'une dispute de mots, est pourtant d'une importance réelle
à obtenir, j'ai mis beaucoup de soin à ma lettre, et j'ai tâché d'y
répandre ce désordre qui peut seul peindre le sentiment. J'ai enfin
déraisonné le plus qu'il m'a été possible, car sans déraisonnement,
point de tendresse; et c'est, je crois, par cette raison que les femmes
nous sont si supérieures dans les lettres d'amour.

J'ai fini la mienne par une cajolerie, et c'est encore une suite de mes
profondes observations. Après que le cœur d'une femme a été exercé
quelque temps, il a besoin de repos; et j'ai remarqué qu'une cajolerie
était, pour toutes, l'oreiller le plus doux à leur offrir.

Adieu, ma belle amie. Je pars demain. Si vous avez des ordres à me
donner pour la comtesse de ***, je m'arrêterai chez elle au moins
pour dîner. Je suis fâché de partir sans vous voir. Faites-moi passer
vos sublimes instructions, et aidez-moi de vos sages conseils dans ce
moment décisif.

Surtout, défendez-vous de Prévan, et puissé-je un jour vous dédommager
de ce sacrifice! Adieu.

  _De..., ce 11 septembre 17**._



    [Illustration: PL. V
    _C. Monnet inv._
    _N. Le Mire sc._
    LETTRE LXXI]



LETTRE LXXI

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Mon étourdi de chasseur n'a-t-il pas laissé mon portefeuille à Paris!
Les lettres de ma belle, celles de Danceny pour la petite Volanges,
tout est resté, et j'ai besoin de tout. Il va partir pour réparer sa
sottise; et tandis qu'il selle son cheval, je vous raconterai mon
histoire de cette nuit, car je vous prie de croire que je ne perds pas
mon temps.

L'aventure, par elle-même, est bien peu de chose; ce n'est qu'un
réchauffé avec la vicomtesse de M... Mais elle m'a intéressé par les
détails. Je suis bien aise d'ailleurs de vous faire voir que si j'ai le
talent de perdre les femmes, je n'ai pas moins, quand je veux, celui
de les sauver. Le parti le plus difficile ou le plus gai est toujours
celui que je prends, et je ne me reproche pas une bonne action, pourvu
qu'elle m'exerce ou m'amuse.

J'ai donc trouvé la vicomtesse ici, et comme elle joignait ses
instances aux persécutions qu'on me faisait pour passer la nuit au
château: «Eh bien! j'y consens, lui dis-je, à condition que je la
passerai avec vous».--«Cela m'est impossible, me répondit-elle, Vressac
est ici.» Jusque-là, je n'avais cru que lui dire une honnêteté, mais
ce mot d'impossible me révolta comme de coutume. Je me sentis humilié
d'être sacrifié à Vressac, et je résolus de ne le pas souffrir:
j'insistai donc.

Les circonstances ne m'étaient pas favorables. Ce Vressac a eu la
gaucherie de donner de l'ombrage au vicomte, en sorte que la vicomtesse
ne peut plus le recevoir chez elle, et ce voyage chez la bonne comtesse
avait été concerté entre eux, pour tâcher d'y dérober quelques nuits.
Le vicomte avait même d'abord montré de l'humeur d'y rencontrer
Vressac; mais comme il est encore plus chasseur que jaloux, il n'en est
pas moins resté, et la comtesse, toujours telle que vous la connaissez,
après avoir logé la femme dans le grand corridor, a mis le mari d'un
côté et l'amant de l'autre et les a laissés s'arranger entre eux. Le
mauvais destin de tous deux a voulu que je fusse logé vis-à-vis.

Ce jour-là même, c'est-à-dire hier, Vressac, qui, comme vous pouvez
croire, cajole le vicomte, chassait avec lui, malgré son peu de goût
pour la chasse, et comptait bien se consoler la nuit entre les bras de
la femme, de l'ennui que le mari lui causait tout le jour; mais moi
je jugeai qu'il aurait besoin de repos, et je m'occupai des moyens de
décider sa maîtresse à lui laisser le temps d'en prendre.

Je réussis et j'obtins qu'elle lui ferait une querelle de cette même
partie de chasse, à laquelle, bien évidemment, il n'avait consenti que
pour elle. On ne pouvait prendre un plus mauvais prétexte, mais nulle
femme n'a mieux que la vicomtesse ce talent commun à toutes, de mettre
l'humeur à la place de la raison et de n'être jamais si difficile à
apaiser que quand elle a tort. Le moment, d'ailleurs, n'était pas
commode pour les explications, et ne voulant qu'une nuit, je consentais
qu'ils se raccommodassent le lendemain.

Vressac fut donc boudé à son retour. Il voulut en demander la cause,
on le querella. Il essaya de se justifier; le mari qui était présent,
servit de prétexte pour rompre la conversation; il tenta enfin de
profiter d'un moment ou le mari était absent pour demander qu'on voulût
bien l'entendre le soir; ce fut alors que la vicomtesse devint sublime.
Elle s'indigna contre l'audace des hommes qui, parce qu'ils ont éprouvé
les bontés d'une femme, croient avoir le droit d'en abuser encore, même
alors qu'elle a à se plaindre d'eux; et ayant changé de thèse par cette
adresse, elle parla si bien délicatesse et sentiment que Vressac resta
muet et confus, et que moi-même je fus tenté de croire qu'elle avait
raison, car vous saurez que, comme ami de tous deux, j'étais en tiers
dans cette conversation.

Enfin, elle déclara positivement qu'elle n'ajouterait pas les fatigues
de l'amour à celles de la chasse, et qu'elle se reprocherait de
troubler d'aussi doux plaisirs. Le mari rentra. Le désolé Vressac, qui
n'avait plus la liberté de répondre, s'adressa à moi, et après m'avoir
fort longuement conté ses raisons, que je savais aussi bien que lui,
il me pria de parler à la vicomtesse, et je le lui promis. Je lui
parlai en effet; mais ce fut pour la remercier et convenir avec elle de
l'heure et des moyens de notre rendez-vous.

Elle me dit que, logée entre son mari et son amant, elle avait
trouvé plus prudent d'aller chez Vressac que de le recevoir dans son
appartement, et que, puisque je logeais vis-à-vis d'elle, elle croyait
plus sûr aussi de venir chez moi; qu'elle s'y rendrait aussitôt que sa
femme de chambre l'aurait laissée seule, que je n'avais qu'à tenir ma
porte entr'ouverte et l'attendre.

Tout s'exécuta comme nous en étions convenus, et elle arriva chez moi
vers une heure du matin.

                          ... Dans le simple appareil
        D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil[29].

    [29] RACINE, Tragédie de _Britannicus_.

Comme je n'ai point de vanité, je ne m'arrête pas aux détails de la
nuit, mais vous me connaissez, et j'ai été content de moi.

Au point du jour, il a fallu se séparer. C'est ici que l'intérêt
commence. L'étourdie avait cru laisser sa porte entr'ouverte, nous la
trouvâmes fermée, et la clef était restée en dedans; vous n'avez pas
l'idée de l'expression de désespoir avec laquelle la vicomtesse me dit
aussitôt: «Ah! je suis perdue!» Il faut convenir qu'il eut été plaisant
de la laisser dans cette situation; mais pouvais-je souffrir qu'une
femme fût perdue pour moi, sans l'être par moi? Et devais-je, comme
le commun des hommes, me laisser maîtriser par les circonstances? Il
fallait donc trouver un moyen. Qu'eussiez-vous fait, ma belle amie?
Voici ma conduite, et elle a réussi.

J'eus bientôt reconnu que la porte en question pouvait s'enfoncer,
en se permettant de faire beaucoup de bruit. J'obtins donc de la
vicomtesse, non sans peine, qu'elle jetterait des cris perçants et
d'effroi, comme _Au voleur! A l'assassin!_ etc., etc. Et nous convînmes
qu'au premier cri j'enfoncerais la porte et qu'elle courrait à son lit.
Vous ne sauriez croire combien il fallut de temps pour la décider même
après qu'elle eut consenti. Il fallut pourtant finir par là, et au
premier coup de pied, la porte céda.

La vicomtesse fit bien de ne pas perdre de temps, car au même instant,
le vicomte et Vressac furent dans le corridor, et la femme de chambre
accourut aussi à la chambre de sa maîtresse.

J'étais seul de sang-froid, et j'en profitai pour aller éteindre une
veilleuse qui brûlait encore et la renverser par terre, car vous jugez
combien il eût été ridicule de feindre cette terreur panique en ayant
de la lumière dans sa chambre. Je querellai ensuite le mari et l'amant
sur leur sommeil léthargique, en les assurant que les cris auxquels
j'étais accouru, et mes efforts pour enfoncer la porte avaient duré au
moins cinq minutes.

La vicomtesse qui avait retrouvé son courage dans son lit, me seconda
assez bien et jura ses grands dieux qu'il y avait un voleur dans son
appartement; elle protesta avec plus de sincérité que de la vie elle
n'avait eu tant peur. Nous cherchions partout et nous ne trouvions
rien, lorsque je fis apercevoir la veilleuse renversée et conclus que,
sans doute, un rat avait causé le dommage et la frayeur; mon avis passa
tout d'une voix, et après quelques plaisanteries rebattues sur les
rats, le vicomte s'en alla le premier regagner sa chambre et son lit,
en priant sa femme d'avoir à l'avenir des rats plus tranquilles.

Vressac, resté seul avec nous, s'approcha de la vicomtesse pour lui
dire tendrement que c'était une vengeance de l'amour; à quoi elle
répondit en me regardant: «Il était donc bien en colère, car il s'est
beaucoup vengé; mais, ajouta-t-elle, je suis rendue de fatigue, et je
veux dormir.»

J'étais dans un moment de bonté; en conséquence, avant de nous séparer,
je plaidai la cause de Vressac et j'amenai le raccommodement. Les deux
amants s'embrassèrent, et je fus, à mon tour, embrassé par tous les
deux. Je ne me souciais plus des baisers de la vicomtesse, mais j'avoue
que celui de Vressac me fit plaisir. Nous sortîmes ensemble, et après
avoir reçu ses longs remerciements, nous allâmes chacun nous remettre
au lit.

Si vous trouvez cette histoire plaisante, je ne vous en demande pas le
secret. A présent que je m'en suis amusé, il est juste que le public
ait son tour. Pour le moment, je ne parle que de l'histoire, peut-être
bientôt en dirons-nous autant de l'héroïne?

Adieu, il y a une heure que mon chasseur attend; je ne prends plus le
moment de vous embrasser et de vous recommander surtout de vous garder
de Prévan.

  _Du château de..., ce 15 septembre 17**._



LETTRE LXXII

_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._

  (_Remise seulement le 14._)


O ma Cécile! que j'envie le sort de Valmont! Demain il vous verra.
C'est lui qui vous remettra cette lettre; et moi, languissant loin
de vous, je traînerai ma pénible existence entre les regrets et le
malheur. Mon amie, ma tendre amie, plaignez-moi de mes maux; surtout
plaignez-moi des vôtres; c'est contre eux que le courage m'abandonne.

Qu'il m'est affreux de causer votre malheur! Sans moi, vous seriez
heureuse et tranquille. Me pardonnez-vous? Dites, ah! dites que vous me
pardonnez; dites-moi aussi que vous m'aimez, que vous m'aimez toujours.
J'ai besoin que vous me le répétiez. Ce n'est pas que j'en doute,
mais il me semble que plus on en est sûr et plus il est doux de se
l'entendre dire. Vous m'aimez, n'est-ce pas? Oui, vous m'aimez de toute
votre âme. Je n'oublie pas que c'est la dernière parole que je vous
ai entendue prononcer. Comme je l'ai recueillie dans mon cœur! Comme
elle s'y est profondément gravée! Et avec quels transports le mien y a
répondu!

Hélas! dans ce moment de bonheur, j'étais loin de prévoir le sort
affreux qui nous attendait. Occupons-nous, ma Cécile, des moyens de
l'adoucir. Si j'en crois mon ami, il suffira, pour y parvenir, que vous
preniez en lui une confiance qu'il mérite.

J'ai été peiné, je l'avoue, de l'idée désavantageuse que vous paraissez
avoir de lui. J'y ai reconnu les préventions de votre maman: c'était
pour m'y soumettre que j'avais négligé, depuis quelque temps, cet
homme vraiment aimable, qui aujourd'hui fait tout pour moi, qui enfin
travaille à nous réunir, lorsque votre maman nous a séparés. Je vous en
conjure, ma chère amie, voyez-le d'un œil plus favorable. Songez qu'il
est mon ami, qu'il veut être le vôtre, qu'il peut me rendre le bonheur
de vous voir. Si ces raisons ne vous ramènent pas, ma Cécile, vous ne
m'aimez pas autant que je vous aime, vous ne m'aimez plus autant que
vous m'aimiez. Ah! si jamais vous deviez m'aimer moins... Mais non,
le cœur de ma Cécile est à moi, il y est pour la vie, et si j'ai à
craindre les peines d'un amour malheureux, sa constance au moins me
sauvera les tourments d'un amour trahi.

Adieu, ma charmante amie; n'oubliez pas que je souffre et qu'il ne
tient qu'à vous de me rendre heureux, parfaitement heureux. Écoutez le
vœu de mon cœur et recevez les plus tendres baisers de l'amour.

  _Paris, ce 11 septembre 17**._



LETTRE LXXIII

_Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES._

  (_Jointe à la précédente._)


L'ami qui vous sert a su que vous n'aviez rien de ce qu'il vous fallait
pour écrire, et il y a déjà pourvu. Vous trouverez dans l'antichambre
de l'appartement que vous occupez, sous la grande armoire, à main
gauche, une provision de papier, de plumes et d'encre, qu'il
renouvellera quand vous voudrez et qu'il lui semble que vous pouvez
laisser à cette même place, si vous n'en trouvez pas de plus sûre.

Il vous demande de ne pas vous offenser, s'il a l'air de ne faire
aucune attention à vous dans le cercle et de ne vous y regarder que
comme une enfant. Cette conduite lui paraît nécessaire pour inspirer
la sécurité dont il a besoin et pouvoir travailler plus efficacement
au bonheur de son ami et au vôtre. Il tâchera de faire naître les
occasions de vous parler quand il aura quelque chose à vous apprendre
ou à vous remettre, et il espère y parvenir si vous mettez du zèle à le
seconder.

Il vous conseille aussi de lui rendre à mesure les lettres que vous
aurez reçues, afin de risquer moins de vous compromettre.

Il finit par vous assurer que si vous voulez lui donner votre
confiance, il mettra tous ses soins à adoucir la persécution qu'une
mère trop cruelle fait éprouver à deux personnes, dont l'une est déjà
son meilleur ami et l'autre lui paraît mériter l'intérêt le plus tendre.

  _Au château de..., ce 14 septembre 17**._



LETTRE LXXIV

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


Eh! depuis quand, mon ami, vous effrayez-vous si facilement? Ce Prévan
est donc bien redoutable? Mais voyez combien je suis simple et modeste!
Je l'ai rencontré souvent, ce superbe vainqueur; à peine l'avais-je
regardé! Il ne fallait pas moins que votre lettre pour m'y faire faire
attention. J'ai réparé mon injustice hier. Il était à l'Opéra, presque
vis-à-vis de moi, et je m'en suis occupée. Il est joli au moins, mais
très joli; des traits fins et délicats! il doit gagner à être vu de
près. Et vous dites qu'il veut m'avoir! Assurément il me fera honneur
et plaisir. Sérieusement, j'en ai fantaisie, et je vous confie ici que
j'ai fait les premières démarches. Je ne sais pas si elles réussiront.
Voilà le fait.

Il était à deux pas de moi, à la sortie de l'Opéra, et j'ai donné très
haut rendez-vous à la marquise de... pour souper le vendredi chez la
maréchale. C'est, je crois, la seule maison où je peux le rencontrer.
Je ne doute pas qu'il ne m'ait entendu... Si l'ingrat allait n'y pas
venir? Mais, dites-moi donc, croyez-vous qu'il y vienne? Savez-vous que
s'il n'y vient pas, j'aurai de l'humeur toute la soirée? Vous voyez
qu'il ne trouvera pas tant de difficulté _à me suivre_; et ce qui vous
étonnera davantage, c'est qu'il en trouvera moins encore _à me plaire_.
Il veut, dit-il, crever six chevaux à me faire sa cour! Oh! je sauverai
la vie à ces chevaux-là. Je n'aurai jamais la patience d'attendre si
longtemps. Vous savez qu'il n'est pas dans mes principes de faire
languir quand une fois je suis décidée, et je le suis pour lui.

Oh! çà, convenez qu'il y a plaisir à me parler raison? Votre _avis
important_ n'a-t-il pas un grand succès? Mais que voulez-vous? je
végète depuis si longtemps! Il y a plus de six semaines que je ne me
suis pas permis une gaîté. Celle-là se présente: puis-je me la refuser?
le sujet n'en vaut-il pas la peine? en est-il de plus agréable, dans
quelque sens que vous preniez ce mot?

Vous-même vous êtes forcé de lui rendre justice; vous faites plus
que le louer, vous en êtes jaloux. Eh bien! je m'établis juge entre
vous deux; mais d'abord il faut s'instruire, et c'est ce que je veux
faire. Je serai juge intègre et vous serez pesés tous deux dans la
même balance. Pour vous, j'ai déjà vos mémoires, et votre affaire est
parfaitement instruite. N'est-il pas juste que je m'occupe à présent
de votre adversaire? Allons, exécutez-vous de bonne grâce et, pour
commencer, apprenez-moi, je vous prie, quelle est cette triple aventure
dont il est le héros. Vous m'en parlez comme si je ne connaissais autre
chose, et je n'en sais pas le premier mot. Apparemment, elle se sera
passée pendant mon voyage à Genève, et votre jalousie vous aura empêché
de me l'écrire. Réparez cette faute au plus tôt; songez que _rien de ce
qui l'intéresse ne m'est étranger_. Il me semble bien qu'on en parlait
encore à mon retour, mais j'étais occupée d'autre chose et j'écoute
rarement, en ce genre, tout ce qui n'est pas du jour ou de la veille.

Quand ce que je vous demande vous contrarierait un peu, n'est-ce pas le
moindre prix que vous deviez aux soins que je me suis donnés pour vous?
Ne sont-ce pas eux qui vous ont rapproché de votre présidente quand vos
sottises vous en avaient éloigné? N'est-ce pas encore moi qui ai remis
entre vos mains de quoi vous venger du zèle amer de Mme de Volanges?
Vous vous êtes plaint si souvent du temps que vous perdiez à aller
chercher vos aventures! A présent, vous les avez sous la main. L'amour,
la haine, vous n'avez qu'à choisir, tout couche sous le même toit; et
vous pouvez, doublant votre existence, caresser d'une main et frapper
de l'autre.

C'est même encore à moi que vous devez l'aventure de la vicomtesse.
J'en suis assez contente, mais, comme vous dites, il faut qu'on en
parle; car si l'occasion a pu vous engager, comme je le conçois, à
préférer pour le moment le mystère à l'éclat, il faut convenir pourtant
que cette femme ne méritait pas un procédé si honnête.

J'ai d'ailleurs à m'en plaindre. Le chevalier de Belleroche la trouve
plus jolie que je ne voudrais et, par beaucoup de raisons, je serai
bien aise d'avoir un prétexte pour rompre avec elle: or il n'en est
pas de plus commode que d'avoir à dire: «On ne peut plus voir cette
femme-là.»

Adieu, vicomte; songez que, placé où vous êtes, le temps est précieux:
je vais employer le mien à m'occuper du bonheur de Prévan.

  _Paris, ce 15 septembre 17**._



LETTRE LXXV

_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._

    _Nota._--Dans cette lettre, Cécile Volanges rend compte avec le
    plus grand détail de tout ce qui est relatif à elle dans les
    événements que le lecteur a vus lettres LXI et suivantes. On
    a cru devoir supprimer cette répétition. Elle parle enfin du
    vicomte de Valmont et elle s'exprime ainsi:


... Je t'assure que c'est un homme bien extraordinaire. Maman en dit
beaucoup de mal, mais le chevalier Danceny en dit beaucoup de bien, et
je crois que c'est lui qui a raison. Je n'ai jamais vu d'homme aussi
adroit. Quand il m'a rendu la lettre de Danceny, c'était au milieu de
tout le monde, et personne n'en a rien vu; il est vrai que j'ai eu
bien peur, parce que je n'étais prévenue de rien, mais à présent je
m'y attendrai. J'ai déjà fort bien compris comment il voulait que je
fisse pour lui remettre ma réponse. Il est bien facile de s'entendre
avec lui, car il a un regard qui dit tout ce qu'il veut. Je ne sais
pas comment il fait; il me disait, dans le billet dont je t'ai parlé,
qu'il n'aurait pas l'air de s'occuper de moi devant maman: en effet, on
dirait toujours qu'il n'y songe pas; et pourtant, toutes les fois que
je cherche ses yeux, je suis sûre de les rencontrer tout de suite.

Il y a ici une bonne amie de maman, que je ne connaissais pas, qui a
aussi l'air de ne guère aimer M. de Valmont, quoiqu'il ait bien des
attentions pour elle. J'ai peur qu'il ne s'ennuie bientôt de la vie
qu'on mène ici et qu'il ne s'en retourne à Paris: cela serait bien
fâcheux. Il faut qu'il ait bien bon cœur d'être venu exprès pour rendre
service à son ami et à moi! Je voudrais bien lui en témoigner ma
reconnaissance, mais je ne sais comment faire pour lui parler, et quand
j'en trouverais l'occasion, je serais si honteuse que je ne saurais
peut-être que lui dire.

Il n'y a que Mme de Merteuil avec qui je parle librement quand je parle
de mon amour. Peut-être même qu'avec toi, à qui je dis tout, si c'était
en causant, je serais embarrassée. Avec Danceny lui-même, j'ai souvent
senti, comme malgré moi, une certaine crainte qui m'empêchait de lui
dire tout ce que je pensais. Je me le reproche bien à présent et je
donnerais tout au monde pour trouver le moment de lui dire une fois,
une seule fois, combien je l'aime. M. de Valmont lui a promis que si je
me laissais conduire, il nous procurerait l'occasion de nous revoir.
Je ferai bien assez ce qu'il voudra, mais je ne peux pas concevoir que
cela soit possible.

Adieu, ma bonne amie, je n'ai plus de place[30].

  _Du château de..., ce 14 septembre 17**._

    [30] Mlle de Volanges ayant, peu de temps après, changé de
    confidente, comme on le verra par la suite de ces lettres, on
    ne trouvera plus dans ce Recueil aucune de celles qu'elle a
    continué d'écrire à son amie du couvent; elles n'apprendraient
    rien au lecteur.



LETTRE LXXVI

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Ou votre lettre est un persiflage que je n'ai pas compris, ou vous
étiez, en me l'écrivant, dans un délire très dangereux. Si je vous
connaissais moins, ma belle amie, je serais vraiment très effrayé, et,
quoi que vous en puissiez dire, je ne m'effrayerais pas trop facilement.

J'ai beau vous lire et vous relire, je n'en suis pas plus avancé; car,
de prendre votre lettre dans le sens naturel qu'elle présente, il n'y a
pas moyen. Qu'avez-vous donc voulu dire?

Est-ce seulement qu'il était inutile de se donner tant de soins contre
un ennemi si peu redoutable? Mais, dans ce cas, vous pourriez avoir
tort. Prévan est réellement aimable, il l'est plus que vous ne le
croyez; il a surtout le talent très utile d'occuper beaucoup de son
amour par l'adresse qu'il a d'en parler dans le cercle et devant tout
le monde, en se servant de la première conversation qu'il trouve. Il
est peu de femmes qui se sauvent alors du piège d'y répondre, parce
que toutes ayant des prétentions à la finesse, aucune ne veut perdre
l'occasion d'en montrer. Or vous savez assez que femme qui consent
à parler d'amour finit bientôt par en prendre ou, au moins par se
conduire comme si elle en avait. Il gagne encore à cette méthode, qu'il
a réellement perfectionnée, d'appeler souvent les femmes elles-mêmes en
témoignage de leur défaite, et, cela, je vous en parle pour l'avoir vu.

Je n'étais dans le secret que de la seconde main, car jamais je n'ai
été lié avec Prévan, mais enfin nous étions six, et la comtesse de
P..., tout en se croyant bien fine et ayant l'air en effet, pour tout
ce qui n'était pas instruit, de tenir une conversation générale, nous
raconta dans le plus grand détail et comme quoi elle s'était rendue
à Prévan, et tout ce qui s'était passé entre eux. Elle faisait ce
récit avec une telle sécurité qu'elle ne fut pas même troublée par un
sourire, qui nous prit à tous six en même temps, et je me souviendrai
toujours qu'un de nous ayant voulu, pour s'excuser, feindre de douter
de ce qu'elle disait, ou plutôt de ce qu'elle avait l'air de dire,
elle répondit gravement qu'à coup sûr nous n'étions aucun aussi bien
instruits qu'elle, et elle ne craignit pas même de s'adresser à Prévan
pour lui demander si elle s'était trompée d'un mot.

J'ai donc pu croire cet homme dangereux pour tout le monde; mais pour
vous, marquise, ne suffisait-il pas qu'il fût _joli, très joli_, comme
vous le dites vous-même, qu'il vous fît _une de ces attaques que vous
vous plaisez quelquefois à récompenser, sans autre motif que de les
trouver bien faites_, ou que vous eussiez trouvé plaisant de vous
rendre par une raison quelconque, ou... que sais-je? puis-je deviner
les mille et mille caprices qui gouvernent la tête d'une femme, et
par qui seuls vous tenez encore à votre sexe? A présent que vous
êtes avertie du danger, je ne doute pas que vous ne vous en sauviez
facilement, mais pourtant fallait-il vous avertir. Je reviens donc à
mon texte: qu'avez-vous voulu dire?

Si ce n'est qu'un persiflage sur Prévan, outre qu'il est bien long, ce
n'était pas vis-à-vis de moi qu'il était utile: c'est dans le monde
qu'il faut lui donner quelque bon ridicule, et je vous renouvelle ma
prière à ce sujet.

Ah! je crois tenir le mot de l'énigme! Votre lettre est une prophétie,
non de ce que vous ferez, mais de ce qu'il vous croira prête à faire au
moment de la chute que vous lui préparez. J'approuve assez ce projet;
il exige pourtant de grands ménagements. Vous savez comme moi que, pour
l'effet public, avoir un homme ou recevoir ses soins est absolument la
même chose, à moins que cet homme ne soit un sot, et Prévan ne l'est
pas, à beaucoup près. S'il peut gagner seulement une apparence, il se
vantera, et tout sera dit. Les sots y croiront, les méchants auront
l'air d'y croire; quelles seront vos ressources? Tenez, j'ai peur. Ce
n'est pas que je doute de votre adresse, mais ce sont les bons nageurs
qui se noient.

Je ne me crois pas plus bête qu'un autre; des moyens de déshonorer une
femme, j'en ai trouvé cent, j'en ai trouvé mille, mais quand je me suis
occupé de chercher comment elle pourrait s'en sauver, je n'en ai jamais
vu la possibilité. Vous-même, ma belle amie, dont la conduite est un
chef-d'œuvre, cent fois j'ai cru vous voir plus de bonheur que de bien
joué.

Mais après tout, je cherche peut-être une raison à ce qui n'en a point.
J'admire comment, depuis une heure, je traite sérieusement ce qui n'est
à coup sûr, qu'une plaisanterie de votre part. Vous allez vous moquer
de moi! Eh bien! soit; mais dépêchez-vous, et parlons d'autre chose.
D'autre chose! Je me trompe, c'est toujours de la même; toujours des
femmes à avoir ou à perdre, et souvent tous les deux.

J'ai ici, comme vous l'avez fort bien remarqué, de quoi m'exercer dans
les deux genres, mais non pas avec la même facilité. Je prévois que la
vengeance ira plus vite que l'amour. La petite Volanges est rendue,
j'en réponds; elle ne dépend plus que de l'occasion, et je me charge de
la faire naître. Mais il n'en est pas de même de Mme de Tourvel: cette
femme est désolante, je ne la conçois pas; j'ai cent preuves de son
amour, mais j'en ai mille de sa résistance, et, en vérité, je crains
qu'elle ne m'échappe.

Le premier effet qu'avait produit mon retour me faisait espérer
davantage. Vous devinez que je voulais en juger par moi-même, et, pour
m'assurer de voir les premiers mouvements, je ne m'étais fait précéder
par personne, et j'avais calculé ma route pour arriver pendant qu'on
serait à table. En effet, je tombai des nues, comme une divinité
d'opéra qui vient faire un dénouement.

Ayant fait assez de bruit en entrant pour fixer les regards sur moi,
je pus voir du même coup d'œil la joie de ma vieille tante, le dépit
de Mme de Volanges et le plaisir décontenancé de sa fille. Ma belle,
par la place qu'elle occupait, tournait le dos à la porte. Occupée
dans ce moment à couper quelque chose, elle ne tourna seulement pas la
tête, mais j'adressai la parole à Mme de Rosemonde, et au premier mot,
la sensible dévote ayant reconnu ma voix, il lui échappa un cri, dans
lequel je crus reconnaître plus d'amour que de surprise et d'effroi.
Je m'étais alors assez avancé pour voir sa figure; le tumulte de son
âme, le combat de ses idées et de ses sentiments, s'y peignirent de
vingt façons différentes. Je me mis à table à côté d'elle; elle ne
savait exactement rien de ce qu'elle faisait ni de ce qu'elle disait.
Elle essaya de continuer de manger, il n'y eut pas moyen; enfin, moins
d'un quart d'heure après, son embarras et son plaisir devenant plus
forts qu'elle, elle n'imagina rien de mieux que de demander permission
de sortir de table, et elle se sauva dans le parc, sous le prétexte
d'avoir besoin de prendre l'air. Mme de Volanges voulut l'accompagner;
la tendre prude ne le permit pas, trop heureuse sans doute de trouver
un prétexte pour elle seule et se livrer sans contrainte à la douce
émotion de son cœur.

J'abrégeai le dîner le plus qu'il me fut possible. A peine avait-on
servi le dessert que l'infernale Volanges, pressée apparemment du
besoin de me nuire, se leva de sa place pour aller trouver la charmante
malade; mais j'avais prévu ce projet, et je le traversai. Je feignis
donc de prendre ce mouvement particulier pour le mouvement général
et, m'étant levé en même temps, la petite Volanges et le curé du lieu
se laissèrent entraîner par ce double exemple, en sorte que Mme de
Rosemonde se trouva seule à table avec le vieux commandeur de T..., et
tous deux prirent aussi le parti d'en sortir. Nous allâmes donc tous
rejoindre ma belle, que nous trouvâmes dans le bosquet près du château,
et comme elle avait besoin de solitude et non de promenade, elle aima
autant revenir avec nous que nous faire rester avec elle.

Dès que je fus assuré que Mme de Volanges n'aurait pas l'occasion de
lui parler seule, je songeai à exécuter vos ordres, et je m'occupai
des intérêts de votre pupille. Aussitôt après le café, je montai chez
moi et j'entrai aussi chez les autres pour reconnaître le terrain; je
fis mes dispositions pour assurer la correspondance de la petite et,
après ce premier bienfait, j'écrivis un mot pour l'en instruire et lui
demander sa confiance; je joignis mon billet à la lettre de Danceny. Je
revins au salon. J'y trouvai ma belle établie sur une chaise longue et
dans un abandon délicieux.

Ce spectacle en éveillant mes désirs, anima mes regards; je sentis
qu'ils devaient être tendres et pressants, et je me plaçai de manière
à pouvoir en faire usage. Leur premier effet fut de faire baisser les
grands yeux modestes de la céleste prude. Je considérai quelque temps
cette figure angélique, puis, parcourant toute sa personne, je m'amusai
à deviner les contours et les formes à travers un vêtement léger,
mais toujours importun. Après être descendu de la tête aux pieds, je
remontai des pieds à la tête... Ma belle amie, le doux regard était
fixé sur moi; sur-le-champ il se baissa de nouveau; mais, voulant en
favoriser le retour, je détournai mes yeux. Alors s'établit entre
nous cette convention tacite, premier traité de l'amour timide, qui,
pour satisfaire le besoin mutuel de se voir, permet aux regards de se
succéder en attendant qu'ils se confondent.

Persuadé que ce nouveau plaisir occupait ma belle tout entière, je me
chargeai de veiller à notre commune sûreté; mais après m'être assuré
qu'une conversation assez vive nous sauvait des remarques du cercle,
je tâchai d'obtenir de ses yeux qu'ils parlassent franchement leur
langage. Pour cela je surpris d'abord quelques regards, mais avec tant
de réserve que la modestie n'en pouvait être alarmée, et pour mettre la
timide personne plus à son aise je paraissais moi-même aussi embarrassé
qu'elle. Peu à peu nos yeux, accoutumés à se rencontrer, se fixèrent
plus longtemps; enfin ils ne se quittèrent plus, j'aperçus dans les
siens cette douce langueur, signal heureux de l'amour et du désir, mais
ce ne fut qu'un moment et bientôt revenue à elle-même, elle changea,
non sans quelque honte, son maintien et son regard.

Ne voulant pas qu'elle put douter que j'eusse remarqué ses divers
mouvements, je me levai avec vivacité, en lui demandant, avec l'air
de l'effroi, si elle se trouvait mal. Aussitôt tout le monde vint
l'entourer. Je les laissai tous passer devant moi, et comme la petite
Volanges, qui travaillait à la tapisserie auprès d'une fenêtre, eut
besoin de quelque temps pour quitter son métier, je saisis ce moment
pour lui remettre la lettre de Danceny.

J'étais un peu loin d'elle, je jetai l'épître sur ses genoux. Elle
ne savait en vérité qu'en faire. Vous auriez trop ri de son air de
surprise et d'embarras; pourtant je ne riais point, car je craignais
que tant de gaucherie ne nous trahît. Mais un coup d'œil et un geste
fortement prononcés, lui firent enfin comprendre qu'il fallait mettre
le paquet dans sa poche.

Le reste de la journée n'eut rien d'intéressant. Ce qui s'est passé
depuis amènera peut-être des événements dont vous serez contente, au
moins pour ce qui regarde votre pupille; mais il vaut mieux employer
son temps à exécuter ses projets qu'à les raconter. Voilà d'ailleurs la
huitième page que j'écris et j'en suis fatigué; ainsi, adieu.

Vous vous doutez bien, sans que je vous le dise, que la petite a
répondu à Danceny[31]. J'ai eu aussi une réponse de ma belle, à qui
j'avais écrit le lendemain de mon arrivée. Je vous envoie les deux
lettres. Vous les lirez ou vous ne les lirez pas, car ce perpétuel
rabachage, qui déjà ne m'amuse pas trop, doit être bien insipide, pour
toute personne désintéressée.

Encore une fois, adieu. Je vous aime toujours beaucoup; mais je vous
en prie, si vous me reparlez de Prévan, faites en sorte que je vous
entende.

  _Du château de..., ce 17 septembre 17**._

    [31] Cette lettre ne s'est pas retrouvée.



LETTRE LXXVII

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._


D'où peut venir, madame, le soin cruel que vous mettez à me fuir?
Comment se peut-il que l'empressement le plus tendre de ma part,
n'obtienne de la vôtre que des procédés qu'on se permettrait à peine
envers l'homme dont on aurait le plus à se plaindre? Quoi! l'amour me
ramène à vos pieds, et quand un heureux hasard me place à côté de vous,
vous aimez mieux feindre une indisposition, alarmer vos amis, que de
consentir à rester près de moi! Combien de fois hier n'avez-vous pas
détourné vos yeux pour me priver de la faveur d'un regard? et si un
seul instant j'ai pu y voir moins de sévérité, ce moment a été si court
qu'il semble que vous ayez voulu moins m'en faire jouir, que me faire
sentir ce que je perdais à en être privé.

Ce n'est là, j'ose le dire, ni le traitement que mérite l'amour,
ni celui que peut se permettre l'amitié, et toutefois, de ces deux
sentiments, vous savez si l'un m'anime, et j'étais, ce me semble,
autorisé à croire que vous ne vous refusiez pas à l'autre. Cette amitié
précieuse, dont sans doute vous m'avez cru digne, puisque vous avez
bien voulu me l'offrir, qu'ai-je donc fait pour l'avoir perdue depuis?
me serai-je nui par ma confiance et me punirez-vous de ma franchise? Ne
craignez-vous pas au moins d'abuser de l'une et de l'autre? En effet,
n'est-ce pas dans le sein de mon amie que j'ai déposé le secret de
mon cœur? N'est-ce pas vis-à-vis d'elle seule que j'ai pu me croire
obligé de refuser des conditions qu'il me suffisait d'accepter, pour me
donner la facilité de ne les pas tenir, et peut-être celle d'en abuser
utilement? Voudriez-vous enfin, par une rigueur si peu méritée, me
forcer à croire qu'il n'eût fallu que vous tromper pour obtenir plus
d'indulgence?

Je ne me repens point d'une conduite que je vous devais, que je me
devais à moi-même; mais par quelle fatalité chaque action louable
devient-elle pour moi le signal d'un malheur nouveau!

C'est après avoir donné lieu au seul éloge que vous ayez encore daigné
faire de ma conduite, que j'ai eu, pour la première fois, à gémir
du malheur de vous avoir déplu. C'est après vous avoir prouvé ma
soumission parfaite, en me privant du bonheur de vous voir, uniquement
pour rassurer votre délicatesse, que vous avez voulu rompre toute
correspondance avec moi, m'ôter ce faible dédommagement d'un sacrifice
que vous aviez exigé, et me ravir jusqu'à l'amour qui seul avait pu
vous en donner le droit. C'est enfin après vous avoir parlé avec une
sincérité que l'intérêt même de cet amour n'a pu affaiblir, que vous
me fuyez aujourd'hui comme un séducteur dangereux, dont vous auriez
reconnu la perfidie.

Ne vous lasserez-vous donc jamais d'être injuste? Apprenez-moi du moins
quels nouveaux torts ont pu vous porter à tant de sévérité, et ne
refusez pas de me dicter les ordres que vous voulez que je suive; quand
je m'engage à les exécuter, est-ce trop prétendre que de demander à les
connaître?

  _De..., ce 15 septembre 17**._



LETTRE LXXVIII

_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._


Vous paraissez, monsieur, surpris de ma conduite et peu s'en faut même
que vous ne m'en demandiez compte, comme ayant le droit de la blâmer.
J'avoue que je me serais crue plus autorisée que vous à m'étonner et à
me plaindre; mais depuis le refus contenu dans votre dernière réponse,
j'ai pris le parti de me renfermer dans une indifférence qui ne laisse
plus lieu aux remarques ni aux reproches. Cependant, comme vous me
demandez des éclaircissements et que, grâce au Ciel, je ne sens rien
en moi qui puisse m'empêcher de vous les donner, je veux bien entrer
encore une fois en explication avec vous.

Qui lirait vos lettres me croirait injuste ou bizarre. Je crois mériter
que personne n'ait cette idée de moi; il me semble surtout que vous
étiez moins qu'un autre dans le cas de la prendre. Sans doute, vous
avez senti qu'en nécessitant ma justification, vous me forciez à
rappeler tout ce qui s'est passé entre nous. Apparemment vous avez cru
n'avoir qu'à gagner à cet examen: comme, de mon côté, je ne crois pas
avoir à y perdre, au moins à vos yeux, je ne crains pas de m'y livrer.
Peut-être est-ce, en effet, le seul moyen de connaître qui de nous deux
a le droit de se plaindre de l'autre.

A compter, monsieur, du jour de votre arrivée dans ce château, vous
avouerez, je crois, qu'au moins votre réputation m'autorisait à user
de quelque réserve avec vous et que j'aurais pu, sans craindre d'être
taxée d'un excès de pruderie, m'en tenir aux seules expressions de la
politesse la plus froide. Vous-même m'eussiez traitée avec indulgence
et vous eussiez trouvé simple qu'une femme aussi peu formée, n'eut pas
même le mérite nécessaire pour apprécier le vôtre. C'était sûrement là
le parti de la prudence, et il m'eût d'autant moins coûté à suivre que
je ne vous cacherai pas que quand Mme de Rosemonde vint me faire part
de votre arrivée, j'eus besoin de me rappeler mon amitié pour elle et
celle qu'elle a pour vous, pour ne pas lui laisser voir combien cette
nouvelle me contrariait.

Je conviens volontiers que vous vous êtes montré d'abord sous un aspect
plus favorable que je ne l'avais imaginé; mais vous conviendrez à votre
tour qu'il a bien peu duré et que vous vous êtes bientôt lassé d'une
contrainte, dont apparemment vous ne vous êtes pas cru suffisamment
dédommagé par l'idée avantageuse qu'elle m'avait fait prendre de vous.

C'est alors qu'abusant de ma bonne foi, de ma sécurité, vous n'avez
pas craint de m'entretenir d'un sentiment dont vous ne pouviez pas
douter que je ne me trouvasse offensée, et moi, tandis que vous ne vous
occupiez qu'à aggraver vos torts en les multipliant, je cherchais un
motif pour les oublier, en vous offrant l'occasion de les réparer, au
moins en partie. Ma demande était si juste que vous-même ne crûtes pas
devoir vous y refuser, mais vous faisant un droit de mon indulgence,
vous en profitâtes pour me demander une permission, que, sans doute,
je n'aurais pas dû accorder et que pourtant vous avez obtenue. Des
conditions qui y furent mises vous n'en avez tenu aucune, et votre
correspondance a été telle que chacune de vos lettres me faisait
un devoir de ne plus vous répondre. C'est dans le moment même où
votre obstination me forçait à vous éloigner de moi, que, par une
condescendance peut-être blâmable, j'ai tenté le seul moyen qui pouvait
me permettre de vous en rapprocher: mais de quel prix est à vos yeux un
sentiment honnête? Vous méprisez l'amitié, et dans votre folle ivresse,
comptant pour rien les malheurs et la honte, vous ne cherchez que des
plaisirs et des victimes.

Aussi léger dans vos démarches qu'inconséquent dans vos reproches, vous
oubliez vos promesses, ou plutôt vous vous faites un jeu de les violer
et après avoir consenti de vous éloigner de moi, vous revenez ici sans
y être rappelé; sans égard pour mes prières, pour mes raisons, sans
avoir même l'attention de m'en prévenir, vous n'avez pas craint de
m'exposer à une surprise dont l'effet, quoique bien simple assurément,
aurait pu être interprété défavorablement pour moi par les personnes
qui nous entouraient. Ce moment d'embarras que vous aviez fait naître,
loin de chercher à m'en distraire ou à le dissiper, vous avez paru
mettre tous vos soins à l'augmenter encore. A table, vous choisissez
précisément votre place à côté de la mienne: une légère indisposition
me force d'en sortir avant les autres et au lieu de respecter ma
solitude, vous engagez tout le monde à venir la troubler. Rentrée au
salon, si je fais un pas, je vous trouve à côté de moi; si je dis une
parole, c'est toujours vous qui me répondez. Le mot le plus indifférent
vous sert de prétexte pour ramener une conversation que je ne voulais
pas entendre, qui pouvait même me compromettre; car enfin, monsieur,
quelque adresse que vous y mettiez, ce que je comprends, je crois que
les autres peuvent aussi le comprendre.

Forcée ainsi par vous à l'immobilité et au silence, vous n'en continuez
pas moins de me poursuivre; je ne puis lever les yeux sans rencontrer
les vôtres. Je suis sans cesse obligée de détourner mes regards, et par
une inconséquence bien incompréhensible, vous fixez sur moi ceux du
cercle, dans un moment où j'aurais voulu pouvoir même me dérober aux
miens.

Et vous vous plaignez de mes procédés! et vous vous étonnez de mon
empressement à vous fuir! Ah! blâmez-moi plutôt de mon indulgence,
étonnez-vous que je ne sois pas partie au moment de votre arrivée.
Je l'aurais dû peut-être et vous me forcerez à ce parti violent, mais
nécessaire, si vous ne cessez enfin des poursuites offensantes. Non,
je n'oublie point, je n'oublierai jamais ce que je me dois, ce que je
dois à des nœuds que j'ai formés, que je respecte et que je chéris,
et je vous prie de croire que si jamais je me trouvais réduite à ce
choix malheureux, de les sacrifier ou de me sacrifier moi-même, je ne
balancerais pas un instant. Adieu, monsieur.

  _De..., ce 16 septembre 17**._



LETTRE LXXIX

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Je comptais aller à la chasse ce matin, mais il fait un temps
détestable. Je n'ai pour toute lecture qu'un roman nouveau, qui
ennuierait même une pensionnaire. On déjeunera au plus tôt dans deux
heures; ainsi malgré ma longue lettre d'hier, je vais encore causer
avec vous. Je suis bien sûr de ne pas vous ennuyer, car je vous
parlerai _du très joli Prévan_. Comment n'avez-vous pas su sa fameuse
aventure, celle qui a séparé les _inséparables_? Je parie que vous
vous la rappellerez au premier mot. La voici pourtant, puisque vous la
désirez.

Vous vous souvenez que tout Paris s'étonnait que trois femmes, toutes
trois jolies, ayant toutes trois les mêmes talents et pouvant avoir
les mêmes prétentions, restassent intimement liées entre elles depuis
le moment de leur entrée dans le monde. On crut d'abord en trouver la
raison dans leur extrême timidité, mais bientôt, entourées d'une cour
nombreuse dont elles partageaient les hommages, et éclairées sur leur
valeur par l'empressement et les soins dont elles étaient l'objet,
leur union n'en devint pourtant que plus forte, et l'on eût dit que le
triomphe de l'une était toujours celui des deux autres. On espérait
au moins que le moment de l'amour amènerait quelque rivalité. Nos
agréables se disputaient l'honneur d'être la pomme de discorde, et
moi-même je me serais mis alors sur les rangs, si la grande faveur où
la comtesse de... m'éleva dans ce même temps, m'eût permis de lui être
infidèle avant d'avoir obtenu l'agrément que je demandais.

Cependant nos trois beautés, dans le même carnaval, firent leur choix
comme de concert et loin qu'il excitât les orages qu'on s'en était
promis, il ne fit que rendre leur amitié plus intéressante par le
charme des confidences.

La foule des prétendants malheureux se joignit alors à celle des femmes
jalouses et la scandaleuse constance fut soumise à la censure publique.
Les uns prétendaient que dans cette société _des inséparables_ (ainsi
la nomma-t-on alors), la loi fondamentale était la communauté de bien
et que l'amour même y était soumis; d'autres assuraient que les trois
amants, exempts de rivaux, ne l'étaient pas de rivales; on alla même
jusqu'à dire qu'ils n'avaient été admis que par décence et n'avaient
obtenu qu'un titre sans fonction.

Ces bruits, vrais ou faux, n'eurent pas l'effet qu'on s'en était
promis. Les trois couples, au contraire, sentirent qu'ils étaient
perdus s'ils se séparaient dans ce moment; ils prirent le parti de
faire tête à l'orage. Le public, qui se lasse de tout, se lassa
bientôt d'une satire infructueuse. Emporté par sa légèreté naturelle,
il s'occupa d'autres objets; puis, revenant à celui-ci avec son
inconséquence ordinaire, il changea la critique en éloge. Comme ici
tout est de mode, l'enthousiasme gagna; il devenait un vrai délire
lorsque Prévan entreprit de vérifier ces prodiges, et de fixer sur eux
l'opinion publique et la sienne.

Il rechercha donc ces modèles de perfection. Admis facilement dans
leur société, il en tira un favorable augure. Il savait assez que les
gens heureux ne sont pas d'un accès si facile. Il vit bientôt, en
effet, que ce bonheur si vanté était, comme celui des rois, plus envié
que désirable. Il remarqua que, parmi ces prétendus inséparables, on
commençait à rechercher les plaisirs du dehors, qu'on s'y occupait même
de distraction; et il en conclut que les liens d'amour ou d'amitié
étaient déjà relâchés ou rompus, et que ceux de l'amour-propre et de
l'habitude conservaient seuls quelque force.

Cependant les femmes, que le besoin rassemblait, conservaient
entre elles l'apparence de la même intimité; mais les hommes, plus
libres dans leurs démarches, retrouvaient des devoirs à remplir ou
des affaires à suivre; ils s'en plaignaient encore, mais ne s'en
dispensaient plus et rarement les soirées étaient complètes.

Cette conduite de leur part fut profitable à l'assidu Prévan, qui,
placé naturellement auprès de la délaissée du jour, trouvait à offrir
alternativement et selon les circonstances, le même hommage aux trois
amies. Il sentit facilement que faire un choix entre elles, c'était
se perdre; que la fausse honte de se trouver la première infidèle
effaroucherait la préférée; que la vanité blessée des deux autres les
rendrait ennemies du nouvel amant et qu'elles ne manqueraient pas de
déployer contre lui la sévérité des grands principes; enfin, que la
jalousie ramènerait à coup sûr les soins d'un rival qui pouvait être
encore à craindre. Tout fût devenu obstacle, tout devenait facile dans
son triple projet, chaque femme était indulgente, parce qu'elle y était
intéressée, chaque homme, parce qu'il croyait ne pas l'être.

Prévan, qui n'avait alors qu'une seule femme à sacrifier, fut assez
heureux pour qu'elle prît de la célébrité. Sa qualité d'étrangère et
l'hommage d'un grand prince assez adroitement refusé, avaient fixé sur
elle l'attention de la cour et de la ville; son amant en partageait
l'honneur et en profita auprès de ses nouvelles maîtresses. La seule
difficulté était de mener de front ces trois intrigues, dont la marche
devait forcément se régler sur la plus tardive; en effet, je tiens d'un
de ses confidents que sa plus grande peine fut d'en arrêter une, qui se
trouva prête à éclore près de quinze jours avant les autres.

Enfin le grand jour arrivé, Prévan, qui avait obtenu les trois aveux,
se trouvait déjà maître des démarches et les régla comme vous allez
voir. Des trois maris, l'un était absent, l'autre partait le lendemain
au point du jour, le troisième était à la ville. Les inséparables amies
devaient souper chez la veuve future; mais le nouveau maître n'avait
pas permis que les anciens serviteurs y fussent invités. Le matin même
de ce jour, il fait trois lots des lettres de sa belle, il accompagne
l'un du portrait qu'il avait reçu d'elle, le second d'un chiffre
amoureux qu'elle-même avait peint, le troisième d'une boucle de ses
cheveux; chacune reçut pour complet ce tiers de sacrifice et consentit,
en échange, à envoyer à l'amant disgracié une lettre éclatante de
rupture.

C'était beaucoup, ce n'était pas assez. Celle dont le mari était à la
ville ne pouvait disposer que de la journée; il fut convenu qu'une
feinte indisposition la dispenserait d'aller souper chez son amie et
que la soirée serait toute à Prévan; la nuit fut accordée par celle
dont le mari fut absent, et le point du jour, moment du départ du
troisième époux, fut marqué par la dernière pour l'heure du berger.

Prévan, qui ne néglige rien, court ensuite chez la belle étrangère,
y porte et y fait naître l'humeur dont il avait besoin, et n'en sort
qu'après avoir établi une querelle qui lui assure vingt-quatre heures
de liberté. Ses dispositions ainsi faites, il rentra chez lui, comptant
prendre quelque repos; d'autres affaires l'y attendaient.

Les lettres de rupture avaient été un coup de lumière pour les amants
disgraciés; chacun d'eux ne pouvait douter qu'il n'eût été sacrifié à
Prévan, et le dépit d'avoir été joué, se joignant à l'humeur que donne
presque toujours la petite humiliation d'être quitté, tous trois,
sans se communiquer, mais comme de concert, avaient résolu d'en avoir
raison, et pris le parti de la demander à leur fortuné rival.

Celui-ci trouva chez lui les trois cartels, et il les accepta
loyalement; mais, ne voulant perdre ni les plaisirs, ni l'éclat de
cette aventure, il fixa les rendez-vous au lendemain matin et les
assigna tous les trois au même lieu et à la même heure. Ce fut à une
des portes du bois de Boulogne.

Le soir venu, il courut sa triple carrière avec un succès égal; au
moins s'était-il vanté depuis que chacune de ses nouvelles maîtresses
avait reçu trois fois le gage et le serment de son amour. Ici, comme
vous le jugez bien, les preuves manquent à l'histoire; tout ce que
peut faire l'historien impartial, c'est de faire remarquer au lecteur
incrédule, que la vanité et l'imagination exaltées peuvent enfanter des
prodiges et, de plus, que la matinée qui devait suivre une si brillante
nuit paraissait devoir dispenser de ménagement pour l'avenir. Quoi
qu'il en soit, les faits suivants ont plus de certitude.

Prévan se rendit exactement au rendez-vous qu'il avait indiqué; il y
trouva ses trois rivaux, un peu surpris de leur rencontre, et peut-être
chacun d'eux déjà consolé en partie en se voyant des compagnons
d'infortune. Il les aborda d'un air affable et cavalier, et leur tint
ce discours, qu'on m'a rendu fidèlement:

«Messieurs, leur dit-il, en vous trouvant rassemblés ici, vous
avez deviné sans doute que vous aviez tous trois le même sujet de
plainte contre moi. Je suis prêt à vous rendre raison. Que le sort
décide, entre vous, qui des trois tentera le premier une vengeance à
laquelle vous avez tous un droit égal. Je n'ai amené ici ni second, ni
témoins. Je n'en ai point pris pour l'offense, je n'en demande point
pour la réparation.» Puis, cédant à son caractère joueur: «Je sais,
ajouta-t-il, qu'on gagne rarement _le sept et le va_; mais, quel que
soit le sort qui m'attend, on a toujours assez vécu quand on a eu le
temps d'acquérir l'amour des femmes et l'estime des hommes.»

Pendant que ses adversaires étonnés se regardaient en silence, et que
leur délicatesse calculait peut-être que ce triple combat ne laissait
pas la partie égale, Prévan reprit la parole: «Je ne vous cache pas,
continua-t-il donc, que la nuit que je viens de passer m'a cruellement
fatigué. Il serait généreux à vous de me permettre de réparer mes
forces. J'ai donné mes ordres qu'on tînt ici un déjeuner prêt;
faites-moi l'honneur de l'accepter. Déjeunons ensemble, et surtout
déjeunons gaiement. On peut se battre pour de semblables bagatelles,
mais elles ne doivent pas, je crois, altérer notre humeur.»

Le déjeuner fut accepté. Jamais, dit-on, Prévan ne fut plus aimable.
Il eut l'adresse de n'humilier aucun de ses rivaux, de leur persuader
que tous eussent eu facilement les mêmes succès, et surtout de les
faire convenir qu'ils n'en eussent, pas plus que lui, laissé échapper
l'occasion. Ces faits une fois avoués, tout s'arrangeait de soi-même.
Aussi le déjeuner n'était-il pas fini qu'on y avait déjà répété dix
fois que de pareilles femmes ne méritaient pas que d'honnêtes gens
se battissent pour elles. Cette idée amena la cordialité; le vin la
fortifia; si bien que peu de moments après ce ne fut pas assez de
n'avoir plus de rancune, on se jura amitié sans réserve.

Prévan, qui, sans doute, aimait bien autant ce dénouement que l'autre,
ne voulait pourtant y rien perdre de sa célébrité. En conséquence,
pliant adroitement ses projets aux circonstances: «En effet, dit-il aux
trois offensés, ce n'est pas de moi, mais de vos infidèles maîtresses
que vous avez à vous venger. Je vous en offre l'occasion. Déjà je
ressens, comme vous-même, une injure que bientôt je partagerais;
car si chacun de vous n'a pu parvenir à en fixer une seule, puis-je
espérer de les fixer toutes trois? Votre querelle devient la mienne.
Acceptez, pour ce soir, un souper dans ma petite maison, et j'espère
ne pas différer plus longtemps votre vengeance.» On voulut le faire
expliquer; mais lui, avec ce ton de supériorité que la circonstance
l'autorisait à prendre: «Messieurs, répondit-il, je crois vous avoir
prouvé que j'avais quelque esprit de conduite; reposez-vous sur moi.»
Tous consentirent, et après avoir embrassé leur nouvel ami ils se
séparèrent jusqu'au soir, en attendant l'effet de ses promesses.

Celui-ci, sans perdre de temps, retourne à Paris et va, suivant
l'usage, visiter ses nouvelles conquêtes. Il obtint de toutes trois
qu'elles viendraient le soir même souper _en tête à tête_ à sa petite
maison. Deux d'entre elles firent bien quelques difficultés, mais que
reste-t-il à refuser le lendemain? Il donna le rendez-vous à une heure
de distance, temps nécessaire à ses projets. Après ces préparatifs,
il se retira, fit avertir les trois autres conjurés, et tous quatre
allèrent gaiement attendre leurs victimes.

On entend arriver la première. Prévan se présente seul, la reçoit avec
l'air de l'empressement, la conduit jusque dans le sanctuaire dont elle
se croyait la divinité, puis, disparaissant sur un léger prétexte, il
se fait remplacer aussitôt par l'amant outragé.

Vous jugez que la confusion d'une femme qui n'a point encore l'usage
des aventures, rendait, en ce moment, le triomphe bien facile; tout
reproche qui ne fut pas fait fut compté pour une grâce, et l'esclave
fugitive, livrée de nouveau à son ancien maître, fut trop heureuse de
pouvoir espérer son pardon en reprenant sa première chaîne. Le traité
de paix se ratifia dans un lieu plus solitaire, et la scène, restée
vide, fut alternativement remplie par les autres acteurs à peu près de
la même manière et surtout avec le même dénouement.

Chacune des femmes pourtant se croyait encore seule en jeu. Leur
étonnement et leur embarras augmentèrent quand, au moment du souper,
les trois couples se réunirent; mais la confusion fut au comble
quand Prévan, qui reparut au milieu de tous, eut la cruauté de faire
aux trois infidèles des excuses qui, en livrant leur secret, leur
apprenaient entièrement jusqu'à quel point elles avaient été jouées.

Cependant on se mit à table, et peu après la contenance revint; les
hommes se livrèrent, les femmes se soumirent. Tous avaient la haine
dans le cœur, mais les propos n'en étaient pas moins tendres; la gaieté
éveilla le désir qui, à son tour, lui prêta de nouveaux charmes. Cette
étonnante orgie dura jusqu'au matin, et quand on se sépara les femmes
durent se croire pardonnées; mais les hommes, qui avaient conservé
leur ressentiment, firent dès le lendemain une rupture qui n'eut point
de retour, et non contents de quitter leurs légères maîtresses, ils
achevèrent leur vengeance en publiant leur aventure. Depuis ce temps
une d'elles est au couvent, et les deux autres languissent, exilées
dans leurs terres.

Voilà l'histoire de Prévan; c'est à vous de voir si vous voulez ajouter
à sa gloire et vous atteler à son char de triomphe. Votre lettre m'a
vraiment donné de l'inquiétude, et j'attends avec impatience une
réponse plus sage et plus claire à la dernière que je vous ai écrite.

Adieu, ma belle amie, méfiez-vous des idées plaisantes ou bizarres qui
vous séduisent toujours trop facilement. Songez que dans la carrière
que vous courez l'esprit ne suffit pas, qu'une seule imprudence y
devient un mal sans remède. Souffrez enfin que la prudente amitié soit
quelquefois le guide de vos plaisirs.

Adieu. Je vous aime pourtant comme si vous étiez raisonnable.

  _De..., ce 18 septembre 17**._



LETTRE LXXX

_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._


Cécile, ma chère Cécile, quand viendra le temps de nous revoir? Qui
m'apprendra à vivre loin de vous? qui m'en donnera la force et le
courage? Jamais, non jamais je ne pourrai supporter cette fatale
absence. Chaque jour ajoute à mon malheur, et n'y point voir de terme!
Valmont, qui m'avait promis des secours, des consolations, Valmont me
néglige et peut-être m'oublie. Il est auprès de ce qu'il aime; il ne
sait plus ce qu'on souffre quand on est éloigné. En me faisant passer
votre dernière lettre, il ne m'a point écrit. C'est lui pourtant qui
doit m'apprendre quand je pourrai vous voir et par quel moyen. N'a-t-il
donc rien à me dire? Vous-même vous ne m'en parlez pas; serait-ce que
vous n'en partagez plus le désir? Ah! Cécile, Cécile, je suis bien
malheureux. Je vous aime plus que jamais, mais cet amour, qui fait le
charme de ma vie, en devient le tourment.

Non, je ne peux plus vivre ainsi, il faut que je vous voie, il le faut,
ne fût-ce qu'un moment. Quand je me lève, je me dis: «Je ne la verrai
pas.» Je me couche en disant: «Je ne l'ai point vue.» Les journées,
si longues, n'ont pas un moment pour le bonheur. Tout est privation,
tout est regret, tout est désespoir, et tous ces mots me viennent d'où
j'attendais tous mes plaisirs; ajoutez à ces peines mortelles mon
inquiétude sur les vôtres, et vous aurez une idée de ma situation. Je
pense à vous sans cesse et n'y pense jamais sans trouble. Si je vous
vois affligée, malheureuse, je souffre de tous vos chagrins; si je vous
vois tranquille et consolée, ce sont les miens qui redoublent. Partout
je trouve le malheur.

Ah! qu'il n'en était pas ainsi quand vous habitiez les mêmes lieux que
moi! Tout alors était plaisir. La certitude de vous voir embellissait
même les moments de l'absence; le temps qu'il fallait passer loin de
vous m'approchait de vous en s'écoulant. L'emploi que j'en faisais
ne vous était jamais étranger. Si je remplissais des devoirs, ils
me rendaient plus digne de vous; si je cultivais quelque talent,
j'espérais vous plaire davantage. Lors même que les distractions du
monde m'emportaient loin de vous, je n'en étais point séparé. Au
spectacle, je cherchais à deviner ce qui vous aurait plu: un concert
me rappelait vos talents et nos si douces occupations. Dans le cercle,
comme aux promenades, je saisissais la plus légère ressemblance. Je
vous comparais à tout; partout vous aviez l'avantage. Chaque moment du
jour était marqué par un hommage nouveau, et chaque soir j'en apportais
le tribut à vos pieds.

A présent, que me reste-t-il? Des regrets douloureux, des privations
éternelles et un léger espoir que le silence de Valmont diminue, que
le vôtre change en inquiétude. Dix lieues seulement nous séparent, et
cet espace, si facile à franchir, devient pour moi seul un obstacle
insurmontable! Et quand, pour m'aider à le vaincre, j'implore mon ami,
ma maîtresse, tous deux restent froids et tranquilles! Loin de me
secourir, ils ne me répondent même pas.

Qu'est donc devenue l'amitié active de Valmont? Que sont devenus
surtout vos sentiments si tendres, et qui vous rendaient si ingénieuse
pour trouver les moyens de nous voir tous les jours? Quelquefois, je
m'en souviens, sans cesser d'en avoir le désir, je me trouvais forcé de
le sacrifier à des considérations, à des devoirs; que ne me disiez-vous
pas alors? Par combien de prétextes ne combattiez-vous pas mes raisons!
Et qu'il vous en souvienne, ma Cécile, toujours mes raisons cédaient à
vos désirs. Je ne m'en fais point un mérite; je n'avais pas même celui
du sacrifice. Ce que vous désiriez d'obtenir, je brûlais de l'accorder.
Mais enfin je demande à mon tour, et quelle est cette demande, de vous
voir un moment, de vous renouveler et de recevoir le serment d'un amour
éternel. N'est-ce donc plus votre bonheur comme le mien? Je repousse
cette idée désespérante, qui mettrait le comble à mes maux. Vous
m'aimez, vous m'aimerez toujours; je le crois, j'en suis sûr, je ne
veux jamais en douter: mais ma situation est affreuse et je ne puis la
soutenir plus longtemps. Adieu, Cécile.

  _Paris, ce 18 septembre 17**._



LETTRE LXXXI

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


Que vos craintes me causent de pitié! Combien elles me prouvent ma
supériorité sur vous, et vous voulez m'enseigner, me conduire! Ah! mon
pauvre Valmont, quelle distance il y a encore de vous à moi! Non, tout
l'orgueil de votre sexe ne suffirait pas pour remplir l'intervalle qui
nous sépare. Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets, vous
les jugez impossibles! Être orgueilleux et faible, il te sied bien
de vouloir calculer mes moyens et juger de mes ressources! Au vrai,
vicomte, vos conseils m'ont donné de l'humeur, et je ne puis vous le
cacher.

Que pour masquer votre incroyable gaucherie auprès de votre présidente
vous m'étaliez comme un triomphe d'avoir déconcerté un moment cette
femme timide et qui vous aime, j'y consens; d'en avoir obtenu un
regard, un seul regard, je souris et vous le passe. Que sentant, malgré
vous, le peu de valeur de votre conduite, vous espériez la dérober à
mon attention en me flattant de l'effort sublime de rapprocher deux
enfants qui, tous deux, brûlent de se voir et qui, soit dit en passant,
doivent à moi seule l'ardeur de ce désir, je le veux bien encore.
Qu'enfin vous vous autorisiez de ces actions d'éclat pour me dire,
d'un ton doctoral, qu'_il vaut mieux employer son temps à exécuter
ses projets qu'à les raconter_; cette vanité ne me nuit pas et je la
pardonne. Mais que vous puissiez croire que j'aie besoin de votre
prudence, que je m'égarerais en ne déférant pas à vos avis, que je dois
leur sacrifier un plaisir, une fantaisie, en vérité, vicomte, c'est
aussi vous trop enorgueillir de la confiance que je veux bien avoir en
vous.

Et qu'avez-vous donc fait que je n'aie surpassé mille fois? Vous
avez séduit, perdu même beaucoup de femmes; mais quelles difficultés
avez-vous eues à vaincre? Quels obstacles à surmonter? Où est là le
mérite qui soit véritablement à vous? Une belle figure, pur effet du
hasard; des grâces, que l'usage donne presque toujours, de l'esprit à
la vérité, mais auquel du jargon suppléerait au besoin; une impudence
assez louable, mais peut-être uniquement due à la facilité de vos
premiers succès; si je ne me trompe, voilà tous vos moyens; car pour la
célébrité que vous avez pu acquérir, vous n'exigerez pas, je crois, que
je compte pour beaucoup l'art de faire naître ou de saisir l'occasion
d'un scandale.

Quant à la prudence, à la finesse, je ne parle pas de moi: mais quelle
femme n'en aurait pas plus que vous? Eh! votre présidente vous mène
comme un enfant.

Croyez-moi, vicomte, on acquiert rarement les qualités dont on peut se
passer. Combattant sans risque, vous devez agir sans précaution. Pour
vous autres hommes, les défaites ne sont que des succès de moins. Dans
cette partie si inégale, notre fortune est de ne pas perdre, et votre
malheur de ne pas gagner. Quand je vous accorderais autant de talents
qu'à nous, de combien encore ne devrions-nous pas vous surpasser, par
la nécessité où nous sommes d'en faire un continuel usage!

Supposons, j'y consens, que vous mettiez autant d'adresse à nous
vaincre que nous à nous défendre ou à céder, vous conviendrez au moins
qu'elle vous devient inutile après le succès. Uniquement occupé de
votre nouveau goût, vous vous y livrez sans crainte, sans réserve: ce
n'est pas à vous que sa durée importe.

En effet, ces liens réciproquement donnés et reçus, pour parler le
jargon de l'amour, vous seul pouvez, à votre choix, les resserrer ou
les rompre; heureuses encore si, dans votre légèreté, préférant le
mystère à l'éclat, vous vous contentez d'un abandon humiliant et ne
faites pas de l'idole de la veille la victime du lendemain!

Mais qu'une femme infortunée sente la première le poids de sa chaîne,
quels risques n'a-t-elle pas à courir si elle tente de s'y soustraire,
si elle ose seulement la soulever? Ce n'est qu'en tremblant qu'elle
essaie d'éloigner d'elle l'homme que son cœur repousse avec effort.
S'obstine-t-il à rester, ce qu'elle accordait à l'amour il faut le
livrer à la crainte:

        Ses bras s'ouvrent encor quand son cœur est fermé.

Sa prudence doit dénouer avec adresse ces mêmes liens que vous auriez
rompus. A la merci de son ennemi, elle est sans ressource s'il est sans
générosité, et comment en espérer en lui, lorsque, si quelquefois on le
loue d'en avoir, jamais pourtant on ne le blâme d'en manquer?

Sans doute vous ne nierez pas ces vérités que leur évidence a rendues
triviales. Si cependant vous m'avez vue disposant des événements et des
opinions, faire de ces hommes si redoutables le jouet de mes caprices
ou de mes fantaisies, ôter aux uns la volonté, aux autres la puissance
de me nuire, si j'ai su tour à tour, et suivant mes goûts mobiles,
attacher à ma suite ou rejeter loin de moi

        Ces Tyrans détrônés devenus mes esclaves[32];

si, au milieu de ces révolutions fréquentes, ma réputation s'est
pourtant conservée pure, n'avez-vous pas dû en conclure que, née pour
venger mon sexe et maîtriser le vôtre, j'avais su me créer des moyens
inconnus jusqu'à moi?

    [32] On ne sait si ce vers, ainsi que celui qui se trouve plus
    haut, _Ses bras s'ouvrent encor quand son cœur est fermé_, sont
    des citations d'ouvrages peu connus ou s'ils font partie de la
    prose de Mme de Merteuil. Ce qui le ferait croire, c'est la
    multitude de fautes de ce genre qui se trouvent dans toutes les
    lettres de cette correspondance. Celles du chevalier Danceny
    sont les seules qui en soient exemptes: peut-être que comme il
    s'occupait quelquefois de poésie, son oreille plus exercée lui
    faisait éviter plus facilement ce défaut.

Ah! gardez vos conseils et vos craintes pour ces femmes à délire et
qui se disent _à sentiment_; dont l'imagination exaltée ferait croire
que la nature a placé leurs sens dans leur tête; qui, n'ayant jamais
réfléchi, confondent sans cesse l'amour et l'amant; qui, dans leur
folle illusion, croient que celui-là seul avec qui elles ont cherché
le plaisir en est l'unique dépositaire, et vraies superstitieuses, ont
pour le prêtre le respect et la foi qui n'est dû qu'à la Divinité.

Craignez encore pour celles qui, plus vaines que prudentes, ne savent
pas au besoin consentir à se faire quitter.

Tremblez surtout pour ces femmes actives dans leur oisiveté, que vous
nommez _sensibles_ et dont l'amour s'empare si facilement et avec
tant de puissance, qui sentent le besoin de s'en occuper encore même
lorsqu'elles n'en jouissent pas et, s'abandonnant sans réserve à la
fermentation de leurs idées, enfantent par elles ces lettres si douces,
mais si dangereuses à écrire, et ne craignent pas de confier ces
preuves de leur faiblesse à l'objet qui les cause: imprudentes qui dans
leur amant actuel ne savent pas voir leur ennemi futur.

Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées? Quand
m'avez-vous vue m'écarter des règles que je me suis prescrites et
manquer à mes principes? Je dis mes principes, et je le dis à dessein,
car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, abandonnés au
hasard, reçus sans examen et suivis par habitude: ils sont le fruit de
mes profondes réflexions; je les ai créés et je puis dire que je suis
mon ouvrage.

Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j'étais vouée par
état au silence et à l'inaction, j'ai su en profiter pour observer et
réfléchir. Tandis qu'on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu
à la vérité, les discours qu'on s'empressait à me tenir, je recueillais
avec soin ceux qu'on cherchait à me cacher.

Cette utile curiosité, en servant à m'instruire, m'apprit encore à
dissimuler; forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux
yeux de ceux qui m'entouraient, j'essayai de guider les miens à mon
gré; j'obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que
vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai
de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je
quelque chagrin, je m'étudiais à prendre l'air de la sérénité, même
celui de la joie; j'ai porté le zèle jusqu'à me causer des douleurs
volontaires, pour chercher pendant ce temps l'expression du plaisir.
Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine pour réprimer
les symptômes d'une joie inattendue. C'est ainsi que j'ai su prendre
sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si
étonné.

J'étais bien jeune encore et presque sans intérêt, mais je n'avais
à moi que ma pensée, et je m'indignais qu'on pût me la ravir ou me
la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières armes, j'en
essayai l'usage; non contente de ne plus me laisser pénétrer, je
m'amusais à me montrer sous des formes différentes; sûre de mes gestes,
j'observais mes discours; je réglais les uns et les autres suivant les
circonstances ou même seulement suivant mes fantaisies: dès ce moment,
ma façon de penser fut pour moi seule et je ne montrai plus que celle
qu'il m'était utile de laisser voir.

Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l'expression des
figures et le caractère des physionomies; et j'y gagnai ce coup d'œil
pénétrant auquel l'expérience m'a pourtant appris à ne pas me fier
entièrement, mais qui, en tout, m'a rarement trompée.

Je n'avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la
plus grande partie de nos politiques doivent leur réputation, et je
ne me trouvais encore qu'aux premiers éléments de la science que je
voulais acquérir.

Vous jugez bien que, comme toutes les jeunes filles, je cherchais à
deviner l'amour et ses plaisirs, mais n'ayant jamais été au couvent,
n'ayant point de bonne amie et surveillée par une mère vigilante, je
n'avais que des idées vagues et que je ne pouvais fixer; la nature
même, dont assurément je n'ai eu qu'à me louer depuis, ne me donnait
encore aucun indice. On eût dit qu'elle travaillait en silence à
perfectionner son ouvrage. Ma tête seule fermentait; je ne désirais pas
de jouir, je voulais savoir; le désir de m'instruire m'en suggéra les
moyens.

Je sentis que le seul homme avec qui je pouvais parler sur cet objet
sans me compromettre était mon confesseur. Aussitôt je pris mon parti:
je surmontai ma petite honte et, me vantant d'une faute que je n'avais
pas commise, je m'accusai d'avoir fait _tout ce que font les femmes_.
Ce fut mon expression, mais en parlant ainsi, je ne savais en vérité,
quelle idée j'exprimais. Mon espoir ne fut ni tout à fait trompé, ni
entièrement rempli: la crainte de me trahir m'empêchait de m'éclairer;
mais le bon Père me fit le mal si grand que j'en conclus que le plaisir
devait être extrême et, au désir de le connaître, succéda celui de le
goûter.

Je ne sais où ce désir m'aurait conduite, et alors dénuée d'expérience,
peut-être une seule occasion m'eût perdue; heureusement pour moi, ma
mère m'annonça peu de jours après que j'allais me marier; sur-le-champ
la certitude de savoir éteignit ma curiosité et j'arrivai vierge entre
les bras de M. de Merteuil.

J'attendais avec sécurité le moment qui devait m'instruire, et j'eus
besoin de réflexion pour montrer de l'embarras et de la crainte. Cette
première nuit, dont on se fait pour l'ordinaire une idée si cruelle
ou si douce, ne me présentait qu'une occasion d'expérience: douleur
et plaisir, j'observai tout exactement et ne voyais dans ces diverses
sensations que des faits à recueillir et à méditer.

Ce genre d'étude parvint bientôt à me plaire, mais fidèle à mes
principes et sentant, peut-être par instinct, que nul ne devait être
plus loin de ma confiance que mon mari, je résolus, par cela seul que
j'étais sensible, de me montrer impassible à ses yeux. Cette froideur
apparente fut par la suite le fondement inébranlable de son aveugle
confiance; j'y joignis, par une seconde réflexion, l'air d'étourderie
qu'autorisait mon âge, et jamais il ne me jugea plus enfant que dans
les moments où je le louais avec plus d'audace.

Cependant, je l'avouerai, je me laissai d'abord entraîner par le
tourbillon du monde et je me livrai tout entière à ses distractions
futiles. Mais, au bout de quelques mois, M. de Merteuil m'ayant menée
à sa triste campagne, la crainte de l'ennui fit revenir le goût de
l'étude, et ne m'y trouvant entourée que de gens dont la distance avec
moi me mettait à l'abri de tout soupçon, j'en profitai pour donner un
champ plus vaste à mes expériences. Ce fut là surtout que je m'assurai
que l'amour, que l'on nous vante comme la cause de nos plaisirs, n'en
est au plus que le prétexte.

La maladie de M. de Merteuil vint interrompre de si douces occupations;
il fallut le suivre à la ville où il venait chercher des secours.
Il mourut, comme vous savez, peu de temps après, et quoique à tout
prendre, je n'eusse pas à me plaindre de lui, je n'en sentis pas moins
vivement le prix de la liberté qu'allait me donner mon veuvage, et je
me promis bien d'en profiter.

Ma mère comptait que j'entrerais au couvent ou reviendrais vivre avec
elle. Je refusai l'un et l'autre parti et tout ce que j'accordai à la
décence fut de retourner dans cette même campagne, où il me restait
bien encore quelques observations à faire.

Je les fortifiai par le secours de la lecture; mais ne croyez pas
qu'elle fût toute du genre que vous la supposez. J'étudiai nos mœurs
dans les romans, nos opinions dans les philosophes; je cherchai même
dans les moralistes les plus sévères ce qu'ils exigeaient de nous et je
m'assurai ainsi de ce qu'on pouvait faire, de ce qu'on devait penser
et de ce qu'il fallait paraître. Une fois fixée sur ces trois objets,
le dernier seul présentait quelques difficultés dans son exécution:
j'espérai les vaincre et j'en méditai les moyens.

Je commençais à m'ennuyer de mes plaisirs rustiques, trop peu variés
pour ma tête active; je sentais un besoin de coquetterie qui me
raccommoda avec l'amour, non pour le ressentir à la vérité, mais
pour l'inspirer et le feindre. En vain m'avait-on dit et avais-je lu
qu'on ne pouvait feindre ce sentiment: je voyais pourtant que, pour
y parvenir, il suffisait de joindre à l'esprit d'un auteur le talent
d'un comédien. Je m'exerçai dans les deux genres et peut-être avec
quelque succès, mais, au lieu de rechercher les vains applaudissements
du théâtre, je résolus d'employer à mon bonheur ce que tant d'autres
sacrifiaient à la vanité.

Un an se passa dans ces occupations différentes. Mon deuil me
permettant alors de reparaître, je revins à la ville avec mes grands
projets; je ne m'attendais pas au premier obstacle que j'y rencontrai.

Cette longue solitude, cette austère retraite avaient jeté sur moi un
vernis de pruderie qui effrayait nos plus agréables; ils se tenaient
à l'écart et me laissaient livrée à une foule d'ennuyeux qui tous
prétendaient à ma main. L'embarras n'était pas de les refuser, mais
plusieurs de ces refus déplaisaient à ma famille et je perdais dans ces
tracasseries intérieures le temps dont je m'étais promis un si charmant
usage. Je fus donc obligée, pour rappeler les uns et éloigner les
autres, d'afficher quelques inconséquences et d'employer à nuire à ma
réputation, le soin que je comptais mettre à la conserver. Je réussis
facilement, comme vous pouvez croire. Mais n'étant emportée par aucune
passion, je ne fis que ce que je jugeai nécessaire et mesurai avec
prudence les doses de mon étourderie.

Dès que j'eus touché le but que je voulais atteindre, je revins sur
mes pas et fis honneur de mon amendement à quelques-unes de ces femmes
qui, dans l'impuissance d'avoir des prétentions à l'agrément, se
rejettent sur celles du mérite et de la vertu. Ce fut un coup de partie
qui me valut plus que je n'avais espéré. Ces reconnaissantes duègnes
s'établirent mes apologistes, et leur zèle aveugle pour ce qu'elles
appelaient leur ouvrage, fut porté au point qu'au moindre propos qu'on
se permettait sur moi, tout le parti prude criait au scandale et à
l'injure. Le même moyen me valut encore le suffrage de nos femmes à
prétentions, qui, persuadées que je renonçais à courir la même carrière
qu'elles, me choisirent pour l'objet de leurs éloges toutes les fois
qu'elles voulaient prouver qu'elles ne médisaient pas de tout le monde.

Cependant ma conduite précédente avait ramené les amants, et pour me
ménager entre eux et mes infidèles protectrices, je me montrai comme
une femme sensible, mais difficile, à qui l'excès de sa délicatesse
fournissait des armes contre l'amour.

Alors je commençai à déployer sur le grand théâtre les talents que je
m'étais donnés. Mon premier soin fut d'acquérir le renom d'invincible.
Pour y parvenir, les hommes qui ne me plaisaient point furent toujours
les seuls dont j'eus l'air d'accepter les hommages. Je les employais
utilement à me procurer les honneurs de la résistance, tandis que je
me livrais sans crainte à l'amant préféré. Mais celui-là, ma feinte
timidité ne lui a jamais permis de me suivre dans le monde, et les
regards du cercle ont été ainsi toujours fixés sur l'amant malheureux.

Vous savez combien je me décide vite: c'est pour avoir observé que ce
sont presque toujours les soins antérieurs qui livrent le secret des
femmes. Quoi qu'on puisse faire, le ton n'est jamais le même, avant
ou après le succès. Cette différence n'échappe point à l'observateur
attentif, et j'ai trouvé moins dangereux de me tromper dans le
choix que de me laisser pénétrer. Je gagne encore par là d'ôter les
vraisemblances sur lesquelles seules on peut nous juger.

Ces précautions et celle de ne jamais écrire, de ne délivrer jamais
aucune preuve de ma défaite, pouvaient paraître excessives et ne
m'ont jamais paru suffisantes. Descendue dans mon cœur, j'y ai étudié
celui des autres. J'y ai vu qu'il n'est personne qui n'y conserve
un secret qu'il lui importe qui ne soit point dévoilé: vérité que
l'antiquité paraît avoir mieux connue que nous et dont l'histoire de
Samson pourrait n'être qu'un ingénieux emblème. Nouvelle Dalila, j'ai
toujours, comme elle, employé ma puissance à surprendre ce secret
important. Hé! de combien de nos Samson modernes ne tiens-je pas la
chevelure sous le ciseau? et ceux-là, j'ai cessé de les craindre: ce
sont les seuls que je me sois permis d'humilier quelquefois. Plus
souple avec les autres, l'art de les rendre infidèles pour éviter de
leur paraître volage, une feinte amitié, une apparente confiance,
quelques procédés généreux, l'idée flatteuse et que chacun conserve
d'avoir été mon seul amant, m'ont obtenu leur discrétion. Enfin, quand
ces moyens m'ont manqué, j'ai su, prévoyant mes ruptures, étouffer
d'avance, sous le ridicule ou la calomnie, la confiance que ces hommes
dangereux auraient pu obtenir.

Ce que je vous dis là, vous me le voyez pratiquer sans cesse, et vous
doutez de ma prudence! Eh bien! rappelez-vous le temps où vous me
rendîtes vos premiers soins: jamais hommage ne me flatta autant; je
vous désirais avant de vous avoir vu. Séduite par votre réputation, il
me semblait que vous manquiez à ma gloire; je brûlais de vous combattre
corps à corps. C'est le seul de mes goûts qui ait jamais pris un moment
d'empire sur moi. Cependant, si vous eussiez voulu me perdre, quels
moyens eussiez-vous trouvés? de vains discours qui ne laissent aucune
trace après eux, que votre réputation même eût aidé à rendre suspects,
et une suite de faits sans vraisemblance, dont le récit sincère aurait
l'air d'un roman mal tissu.

A la vérité, je vous ai depuis livré tous mes secrets, mais vous savez
quels intérêts nous unissent, et si de nous deux, c'est moi qu'on doit
taxer d'imprudence[33].

    [33] On saura dans la suite, lettre CLII, non pas le secret de
    M. de Valmont, mais à peu près de quel genre il était, et le
    lecteur sentira qu'on n'a pas pu l'éclaircir davantage sur cet
    objet.

Puisque je suis en train de vous rendre compte, je veux le faire
exactement. Je vous entends d'ici me dire que je suis au moins à la
merci de ma femme de chambre; en effet, si elle n'a pas le secret de
mes sentiments, elle a celui de mes actions. Quand vous m'en parlâtes
jadis, je vous répondis seulement que j'étais sûre d'elle, et la preuve
que cette réponse suffit alors à votre tranquillité, c'est que vous lui
avez confié depuis, et pour votre compte, des secrets assez dangereux.
Mais à présent que Prévan vous donne de l'ombrage et que la tête vous
en tourne, je me doute bien que vous ne me croyez plus sur ma parole.
Il faut donc vous édifier.

Premièrement, cette fille est ma sœur de lait, et ce lien qui ne nous
en paraît pas un, n'est pas sans force pour les gens de cet état;
de plus, j'ai son secret et mieux encore: victime d'une folie de
l'amour, elle était perdue si je ne l'eusse sauvée. Ses parents, tout
hérissés d'honneur, ne voulaient pas moins que la faire enfermer. Ils
s'adressèrent à moi. Je vis d'un coup d'œil, combien leur courroux
pouvait m'être utile. Je le secondai et sollicitai l'ordre, que
j'obtins. Puis, passant tout à coup au parti de la clémence auquel
j'amenai ses parents, et profitant de mon crédit auprès du vieux
ministre, je les fis tous consentir à me laisser dépositaire de cet
ordre et maîtresse d'en arrêter ou demander l'exécution, suivant que je
jugerais du mérite de la conduite future de cette fille. Elle sait donc
que j'ai son sort entre les mains, et quand, par impossible, ces moyens
puissants ne l'arrêteraient point, n'est-il pas évident que sa conduite
dévoilée et sa punition authentique ôteraient bientôt toute créance à
ses discours?

A ces précautions, que j'appelle fondamentales, s'en joignent mille
autres, ou locales, ou d'occasion, que la réflexion et l'habitude
font trouver au besoin; dont le détail serait minutieux, mais dont
la pratique est importante, et qu'il faut vous donner la peine de
recueillir dans l'ensemble de ma conduite, si vous voulez parvenir à
les connaître.

Mais de prétendre que je me sois donné tant de soins pour n'en pas
retirer de fruits, qu'après m'être autant élevée au-dessus des autres
femmes par mes travaux pénibles, je consente à ramper comme elles dans
ma marche, entre l'imprudence et la timidité; que surtout je pusse
redouter un homme au point de ne plus voir mon salut que dans la fuite?
Non, vicomte, jamais! Il faut vaincre ou périr. Quant à Prévan, je veux
l'avoir et je l'aurai; il veut le dire et il ne le dira pas: en deux
mots, voilà notre roman. Adieu.

  _De..., ce 20 septembre 17**._



LETTRE LXXXII

_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._


Mon Dieu, que votre lettre m'a fait de peine! J'avais bien besoin
d'avoir tant d'impatience de la recevoir! J'espérais y trouver de la
consolation, et voilà que je suis plus affligée qu'avant de l'avoir
reçue. J'ai bien pleuré en la lisant: ce n'est pas cela que je vous
reproche; j'ai déjà bien pleuré des fois à cause de vous sans que ça me
fasse de la peine. Mais, cette fois-ci, ce n'est pas la même chose.

Qu'est-ce donc que vous voulez dire, que votre amour devient un
tourment pour vous, que vous ne pouvez plus vivre ainsi, ni soutenir
plus longtemps votre situation? Est-ce que vous allez cesser de
m'aimer, parce que cela n'est pas si agréable qu'autrefois? Il me
semble que je ne suis pas plus heureuse que vous, bien au contraire;
et pourtant je ne vous aime que davantage. Si M. de Valmont ne vous a
pas écrit, ce n'est pas ma faute; je n'ai pas pu l'en prier, parce que
je n'ai pas été seule avec lui et que nous sommes convenus que nous ne
nous parlerions jamais devant le monde; et ça, c'est encore pour nous,
afin qu'il puisse faire plus tôt ce que vous désirez. Je ne dis pas que
je ne le désire pas aussi, et vous devez en être bien sûr: mais comment
voulez-vous que je fasse? Si vous croyez que c'est si facile, trouvez
donc le moyen, je ne demande pas mieux.

Croyez-vous qu'il me soit bien agréable d'être grondée tous les jours
par maman, elle qui auparavant ne me disait jamais rien, bien au
contraire? A présent, c'est pis que si j'étais au couvent. Je m'en
consolais pourtant en songeant que c'était pour vous; il y avait même
des moments où je trouvais que j'en étais bien aise; mais quand je
vois que vous êtes fâché aussi, et ça sans qu'il y ait du tout de ma
faute, je deviens plus chagrine que pour tout ce qui vient de m'arriver
jusqu'ici.

Rien que pour recevoir vos lettres c'est un embarras, que si M. de
Valmont n'était pas aussi complaisant et aussi adroit qu'il l'est, je
ne saurais comment faire, et pour vous écrire c'est plus difficile
encore. De toute la matinée je n'ose pas, parce que maman est tout près
de moi et qu'elle vient à tout moment dans ma chambre. Quelquefois
je le peux l'après-midi, sous prétexte de chanter ou de jouer de la
harpe; encore faut-il que j'interrompe à chaque instant pour qu'on
entende que j'étudie. Heureusement ma femme de chambre s'endort
quelquefois le soir, et je lui dis que je me coucherai bien toute
seule, afin qu'elle s'en aille et me laisse de la lumière. Et puis il
faut que je me mette sous mon rideau pour qu'on ne puisse pas voir de
clarté, et puis que j'écoute au moindre bruit pour pouvoir tout cacher
dans mon lit si on venait. Je voudrais que vous y fussiez pour voir!
Vous verriez bien qu'il faut bien aimer pour faire ça. Enfin il est
bien vrai que je fais tout ce que je peux et que je voudrais pouvoir en
faire davantage.

Assurément je ne refuse pas de vous dire que je vous aime et que je
vous aimerai toujours; jamais je ne l'ai dit de meilleur cœur, et
vous êtes fâché! Vous m'aviez pourtant bien assuré, avant que je vous
l'eusse dit, que cela suffisait pour vous rendre heureux. Vous ne
pouvez pas le nier: c'est dans vos lettres. Quoique je ne les aie plus,
je m'en souviens comme quand je les lisais tous les jours. Et parce que
nous voilà absents, vous ne pensez plus de même! Mais cette absence ne
durera pas toujours, peut-être? Mon Dieu, que je suis malheureuse, et
c'est bien vous qui en êtes cause!...

A propos de vos lettres, j'espère que vous avez gardé celles que maman
m'a prises et qu'elle vous a renvoyées; il faudra bien qu'il vienne un
temps où je ne serai plus si gênée qu'à présent, et vous me les rendrez
toutes. Comme je serai heureuse quand je pourrai les garder toujours
sans que personne ait rien à y voir! A présent je les remets à M. de
Valmont, parce qu'il y aurait trop à risquer autrement; malgré cela, je
ne lui en rends jamais que cela ne me fasse bien de la peine.

Adieu, mon cher ami. Je vous aime de tout mon cœur. Je vous aimerai
toute ma vie. J'espère qu'à présent vous n'êtes plus fâché, et si j'en
étais sûre je ne le serais plus moi-même. Écrivez-moi le plus tôt que
vous pourrez, car je sens que jusque-là je serai toujours triste.

  _Du château de..., ce 21 septembre 17**._



LETTRE LXXXIII

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._


De grâce, madame, renouons cet entretien si malheureusement rompu!
Que je puisse achever de vous prouver combien je diffère de l'odieux
portrait qu'on vous avait fait de moi; que je puisse, surtout, jouir
encore de cette aimable confiance que vous commenciez à me témoigner!
Que de charmes vous savez prêter à la vertu! Comme vous embellissez
et faites chérir tous les sentiments honnêtes! Ah! c'est là votre
séduction; c'est la plus forte; c'est la seule qui soit à la fois
puissante et respectable.

Sans doute il suffit de vous voir pour désirer de vous plaire; de vous
entendre dans le cercle pour que ce désir augmente. Mais celui qui a
le bonheur de vous connaître davantage, qui peut quelquefois lire dans
votre âme, cède bientôt à un plus noble enthousiasme et, pénétré de
vénération comme d'amour, adore en vous l'image de toutes les vertus.
Plus fait qu'un autre, peut-être, pour les aimer et les suivre,
entraîné par quelques erreurs qui m'avaient éloigné d'elles, c'est vous
qui m'en avez rapproché, qui m'en avez de nouveau fait sentir tout le
charme; me ferez-vous un crime de ce nouvel amour? Blâmerez-vous votre
ouvrage? Vous reprocheriez-vous même l'intérêt que vous pourriez y
prendre? Quel mal peut-on craindre d'un sentiment si pur et quelles
douceurs n'y aurait pas à le goûter?

Mon amour vous effraie? Vous le trouvez violent, effréné? Tempérez-le
par un amour plus doux; ne refusez pas l'empire que je vous offre,
auquel je jure de ne jamais me soustraire et qui, j'ose le croire, ne
serait pas entièrement perdu pour la vertu. Quel sacrifice pourrait me
paraître pénible, sûr que votre cœur m'en garderait le prix? Quel est
donc l'homme assez malheureux pour ne pas savoir jouir des privations
qu'il s'impose; pour ne pas préférer un mot, un regard accordés, à
toutes les jouissances qu'il pourrait ravir ou surprendre! Et vous avez
cru que j'étais cet homme-là et vous m'avez craint! Ah! pourquoi votre
bonheur ne dépend-il pas de moi! Comme je me vengerais de vous en vous
rendant heureuse! Mais ce doux empire, la stérile amitié ne le produit
pas; il n'est dû qu'à l'amour.

Ce mot vous intimide? et pourquoi? Un attachement plus tendre, une
union plus forte, une seule pensée, le même bonheur comme les mêmes
peines, qu'y a-t-il donc là d'étranger à votre âme? Tel est pourtant
l'amour, tel est au moins celui que vous inspirez et que je ressens.
C'est lui surtout qui, calculant sans intérêt, sait apprécier les
actions sur leur mérite et non sur leur valeur; trésor inépuisable des
âmes sensibles, tout devient précieux, fait par lui ou pour lui.

Ces vérités, si faciles à saisir, si douces à pratiquer, qu'ont-elles
donc d'effrayant? Quelles craintes peut aussi vous causer un homme
sensible, à qui l'amour ne permet plus un autre bonheur que le vôtre?
C'est aujourd'hui l'unique vœu que je forme: je sacrifierai tout
pour le remplir, excepté le sentiment qui l'inspire, et ce sentiment
lui-même consentez à le partager, et vous le réglerez à votre choix.
Mais ne souffrons plus qu'il nous divise lorsqu'il devrait nous réunir.
Si l'amitié que vous m'avez offerte n'est pas un vain mot, si, comme
vous me le disiez hier, c'est le sentiment le plus doux que votre âme
connaisse; que ce soit elle qui stipule entre nous, je ne la récuserai
point; mais juge de l'amour, qu'elle consente à l'écouter; le refus de
l'entendre deviendrait une injustice et l'amitié n'est point injuste.

Un second entretien n'aura pas plus d'inconvénients que le premier: le
hasard peut encore en fournir l'occasion; vous pourriez vous-même en
indiquer le moment. Je veux croire que j'ai tort; n'aimerez-vous pas
mieux me ramener que me combattre et doutez-vous de ma docilité? Si ce
tiers importun ne fût pas venu nous interrompre, peut-être serais-je
déjà entièrement revenu à votre avis; qui sait jusqu'où peut aller
votre pouvoir?

Vous le dirai-je? cette puissance invincible à laquelle je me livre
sans oser la calculer, ce charme irrésistible qui vous rend souveraine
de mes pensées comme de mes actions, il m'arrive quelquefois de les
craindre. Hélas! cet entretien que je vous demande est-ce à moi à le
redouter? Peut-être après, enchaîné par mes promesses, me verrai-je
réduit à brûler d'un amour que je sens bien qui ne pourra s'éteindre
sans oser implorer votre secours! Ah! madame, de grâce, n'abusez pas
de votre empire! Mais quoi! si vous devez en être plus heureuse, si
je dois vous en paraître plus digne de vous, quelles peines ne sont
pas adoucies par ces idées consolantes! Oui, je le sens, vous parler
encore c'est vous donner contre moi de plus fortes armes, c'est me
soumettre plus entièrement à votre volonté. Il est plus aisé de se
défendre contre vos lettres; ce sont bien vos mêmes discours, mais
vous n'êtes pas là pour leur prêter des forces. Cependant le plaisir
de vous entendre m'en fait braver le danger: au moins aurai-je ce
bonheur d'avoir tout fait pour vous, même contre moi, et mes sacrifices
deviendront un hommage. Trop heureux de vous prouver de mille manières,
comme je le sens de mille façons, que, sans m'en excepter, vous êtes,
vous serez toujours l'objet le plus cher à mon cœur.

  _Du château de..., ce 23 septembre 17**._



LETTRE LXXXIV

_Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES._


Vous avez vu combien nous avons été contrariés hier. De toute la
journée je n'ai pas pu vous remettre la lettre que j'avais pour vous;
j'ignore si j'y trouverai plus de facilité aujourd'hui. Je crains de
vous compromettre en y mettant plus de zèle que d'adresse, et je ne
me pardonnerais pas une imprudence qui vous deviendrait si fatale
et causerait le désespoir de mon ami, en vous rendant éternellement
malheureuse. Cependant je connais les impatiences de l'amour; je sens
combien il doit être pénible, dans votre situation, d'éprouver quelque
retard à la seule consolation que vous puissiez goûter dans ce moment.
A force de m'occuper des moyens d'écarter les obstacles, j'en ai trouvé
un dont l'exécution sera aisée si vous y mettez quelque soin.

Je crois avoir remarqué que la clef de la porte de votre chambre, qui
donne sur le corridor, est toujours sur la cheminée de votre maman.
Tout deviendrait facile avec cette clef, vous devez bien le sentir;
mais à son défaut je vous en procurerai une semblable et qui la
suppléera. Il me suffira, pour y parvenir, d'avoir l'autre une heure
ou deux à ma disposition. Vous devez trouver aisément l'occasion de la
prendre, et pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'elle manque, j'en joins
une ici à moi, qui est assez semblable, pour qu'on n'en voie pas la
différence, à moins qu'on ne l'essaie; ce qu'on ne tentera pas. Il
faudra seulement que vous ayez soin d'y mettre un ruban, bleu et passé,
comme celui qui est à la vôtre.

Il faudrait tâcher d'avoir cette clef pour demain ou après-demain, à
l'heure du déjeuner; parce qu'il vous sera plus facile de me la donner
alors et qu'elle pourra être remise à sa place pour le soir, temps
où votre maman pourrait y faire plus d'attention. Je pourrai vous la
rendre au moment du dîner, si nous nous entendons bien.

Vous savez que quand on passe du salon à la salle à manger, c'est
toujours Mme de Rosemonde qui marche la dernière. Je lui donnerai la
main. Vous n'aurez qu'à quitter votre métier de tapisserie lentement,
ou bien laisser tomber quelque chose de façon à rester en arrière: vous
saurez bien alors prendre la clef que j'aurai soin de tenir derrière
moi. Il ne faudra pas négliger, aussitôt après l'avoir prise, de
rejoindre ma vieille tante et de lui faire quelques caresses. Si, par
hasard, vous laissiez tomber cette clef, n'allez pas vous déconcerter;
je feindrai que c'est moi et je vous réponds de tout.

Le peu de confiance que vous témoigne votre maman et ses procédés
si durs envers vous, autorisent du reste cette petite supercherie.
C'est, au surplus, le seul moyen de continuer à recevoir les lettres
de Danceny et à lui faire passer les vôtres; tout autre est réellement
trop dangereux et pourrait vous perdre tous deux sans ressource; aussi
ma prudente amitié se reprocherait-elle de les employer davantage.

Une fois maîtres de la clef, il nous restera quelques précautions à
prendre contre le bruit de la porte et de la serrure: mais elles sont
bien faciles. Vous trouverez sous la même armoire où j'avais mis votre
papier, de l'huile et une plume. Vous allez quelquefois chez vous à
des heures où vous y êtes seule: il faut en profiter pour huiler la
serrure et les gonds. La seule attention à avoir est de prendre garde
aux taches qui déposeraient contre vous. Il faudra aussi attendre que
la nuit soit venue, parce que si cela se fait avec l'intelligence dont
vous êtes capable, il n'y paraîtra plus le lendemain matin.

Si pourtant on s'en aperçoit, n'hésitez pas à dire que c'est le
frotteur du château. Il faudrait, dans ce cas, spécifier le temps, même
les discours qu'il vous aura tenus: comme par exemple, qu'il prend
ce soin contre la rouille, pour toutes les serrures dont on ne fait
pas usage. Car vous sentez qu'il ne serait pas vraisemblable que vous
eussiez été témoin de ce tracas sans en demander la cause. Ce sont ces
petits détails qui donnent la vraisemblance et la vraisemblance rend
les mensonges sans conséquence, en ôtant le désir de les vérifier.

Après que vous aurez lu cette lettre, je vous prie de la relire et même
de vous en occuper: d'abord, c'est qu'il faut bien savoir ce qu'on
veut bien faire; ensuite, pour vous assurer que je n'ai rien omis. Peu
accoutumé à employer la finesse pour mon compte, je n'en ai pas grand
usage; il n'a pas même fallu moins que ma vive amitié pour Danceny
et l'intérêt que vous inspirez pour me déterminer à me servir de ces
moyens, quelque innocents qu'ils soient. Je hais tout ce qui a l'air de
la tromperie; c'est là mon caractère. Mais vos malheurs m'ont touché au
point que je tenterai tout pour les adoucir.

Vous pensez bien que cette communication une fois établie entre nous,
il me sera bien plus facile de vous procurer avec Danceny l'entretien
qu'il désire. Cependant, ne lui parlez pas encore de tout ceci; vous ne
feriez qu'augmenter son impatience, et le moment de la satisfaire n'est
pas encore tout à fait venu. Vous lui devez, je crois, de la calmer
plutôt que de l'aigrir. Je m'en rapporte là-dessus à votre délicatesse.
Adieu, ma belle pupille, car vous êtes ma pupille. Aimez un peu votre
tuteur et surtout ayez avec lui de la docilité; vous vous en trouverez
bien. Je m'occupe de votre bonheur et soyez sûre que j'y trouverai le
mien.

  _De..., ce 24 septembre 17**._



    [Illustration: PL. VI
    _C. Monnet inv._
    _Ph. Trière sc._
    LETTRE LXXXV]



LETTRE LXXXV

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


Enfin, vous serez tranquille et surtout vous me rendrez justice.
Écoutez et ne me confondez plus avec les autres femmes. J'ai mis à
la fin mon aventure avec Prévan; _à fin!_ entendez-vous bien ce que
cela veut dire? A présent vous allez juger qui de lui ou de moi pourra
se vanter. Le récit ne sera pas si plaisant que l'action; aussi ne
serait-il pas juste que, tandis que vous n'avez fait que raisonner bien
ou mal sur cette affaire, il vous en revînt autant de plaisir qu'à moi,
qui y donnait mon temps et ma peine.

Cependant, si vous avez quelque grand coup à faire, si vous devez
entreprendre quelque entreprise où ce rival dangereux vous paraisse à
craindre, arrivez. Il vous laisse le champ libre, au moins pour quelque
temps; peut-être même ne se relèvera-t-il jamais du coup que je lui ai
porté.

Que vous êtes heureux de m'avoir pour amie! Je suis pour vous une fée
bienfaisante. Vous languissez loin de la beauté qui vous engage: je dis
un mot et vous vous retrouvez auprès d'elle. Vous voulez vous venger
d'une femme qui vous nuit: je vous marque l'endroit où vous devez
frapper et la livre à votre discrétion. Enfin, pour écarter de la lice
un concurrent redoutable, c'est encore moi que vous invoquez et je
vous exauce. En vérité, si vous ne passez pas votre vie à me remercier
c'est que vous êtes un ingrat. Je reviens à mon aventure et la reprends
d'origine.

Le rendez-vous, donné si haut, à la sortie de l'Opéra[34], fut entendu
comme je l'avais espéré. Prévan s'y rendit et quand la maréchale lui
dit obligeamment qu'elle se félicitait de le voir deux fois de suite
à ses jours, il eut soin de répondre que depuis mardi soir il avait
défait mille arrangements pour pouvoir ainsi disposer de cette soirée.
_A bon entendeur, salut!_ Comme je voulais pourtant savoir, avec plus
de certitude, si j'étais ou non le véritable objet de cet empressement
flatteur, je voulus forcer le soupirant nouveau de choisir entre moi et
son goût dominant. Je déclarai que je ne jouerais point; en effet, il
trouva, de son côté, mille prétextes pour ne pas jouer, et mon premier
triomphe fut sur le lansquenet.

    [34] Voyez la lettre LXXIV.

Je m'emparai de l'évêque de... pour ma conversation; je le choisis à
cause de sa liaison avec le héros du jour, à qui je voulais donner
toute facilité de m'aborder. J'étais bien aise aussi d'avoir un
témoin respectable qui pût au besoin déposer de ma conduite et de mes
discours. Cet arrangement réussit.

Après les propos vagues et d'usage, Prévan s'étant bientôt rendu maître
de la conversation prit tour à tour différents tons pour essayer celui
qui pourrait me plaire. Je refusai celui du sentiment, comme n'y
croyant pas; j'arrêtai par mon sérieux sa gaieté, qui me parut trop
légère pour un début; il se rabattit sur la délicate amitié, et ce fut
sous ce drapeau banal que nous commençâmes notre attaque réciproque.

Au moment du souper, l'évêque ne descendait pas; Prévan me donna donc
la main et se trouva naturellement placé à table à côté de moi. Il
faut être juste; il soutint avec beaucoup d'adresse notre conversation
particulière en ne paraissant s'occuper que de la conversation
générale, dont il eut l'air de faire tous les frais. Au dessert, on
parla d'une pièce nouvelle qu'on devait donner le lundi suivant au
Français. Je témoignai quelques regrets de n'avoir pas ma loge; il
m'offrit la sienne, que je refusai d'abord, comme cela se pratique;
à quoi il répondit assez plaisamment que je ne l'entendais pas;
qu'à coup sûr il ne ferait pas le sacrifice de sa loge à quelqu'un
qu'il ne connaissait pas, mais qu'il m'avertissait seulement que Mme
la maréchale en disposerait. Elle se prêta à cette plaisanterie et
j'acceptai.

Remonté au salon, il demanda, comme vous pouvez croire, une place dans
cette loge; et comme la maréchale, qui le traite avec beaucoup de
bonté, la lui promit _s'il était sage_, il en prit l'occasion d'une de
ces conversations à double entente, pour lesquelles vous m'avez vanté
son talent. En effet, s'étant mis à ses genoux, comme un enfant soumis,
disait-il, sous prétexte de lui demander ses avis et d'implorer sa
raison, il dit beaucoup de choses flatteuses et assez tendres, dont
il m'était facile de me faire l'application. Plusieurs personnes ne
s'étant pas remises au jeu l'après-souper, la conversation fut plus
générale et moins intéressante; mais nos yeux parlèrent beaucoup.
Je dis nos yeux: je devrais dire les siens, car les miens n'eurent
qu'un langage, celui de la surprise. Il dut penser que je m'étonnais
et m'occupais excessivement de l'effet prodigieux qu'il faisait sur
moi. Je crois que je le laissai fort satisfait; je n'étais pas moins
contente.

Le lundi suivant, je fus au Français, comme nous en étions convenus.
Malgré votre curiosité littéraire, je ne puis vous rien dire du
spectacle, sinon que Prévan a un talent merveilleux pour la cajolerie
et que la pièce est tombée; voilà tout ce que j'y ai appris. Je voyais
avec peine finir cette soirée qui réellement me plaisait beaucoup, et,
pour la prolonger, j'offris à la maréchale de venir souper chez moi;
ce qui me fournit le prétexte de le proposer à l'aimable cajoleur,
qui ne demanda que le temps de courir, pour se dégager, jusque chez
les comtesses de P***[35]. Ce nom me rendit toute ma colère; je vis
clairement qu'il allait commencer les confidences; je me rappelai vos
sages conseils et me promis bien... de poursuivre l'aventure; sûre que
je le guérirais de cette dangereuse indiscrétion.

    [35] Voyez la lettre LXX.

Étranger dans ma société, qui ce soir-là était peu nombreuse, il me
devait les soins d'usage, aussi, quand on alla souper, m'offrit-il la
main. J'eus la malice, en l'acceptant, de mettre dans la mienne un
léger frémissement et d'avoir, pendant la marche, les yeux baissés et
la respiration haute. J'avais l'air de pressentir ma défaite et de
redouter mon vainqueur. Il le remarqua à merveille, aussi le traître
changea-t-il sur-le-champ de ton et de maintien. Il était galant, il
devint tendre. Ce n'est pas que les propos ne fussent à peu près les
mêmes, la circonstance y forçait, mais son regard, devenu moins vif,
était plus caressant, l'inflexion de sa voix plus douce, son sourire
n'était plus celui de la finesse, mais du contentement. Enfin, dans ses
discours, éteignant peu à peu le feu de la saillie, l'esprit fit place
à la délicatesse. Je vous le demande, qu'eussiez-vous fait de mieux?

De mon côté, je devins rêveuse, à tel point qu'on fut forcé de s'en
apercevoir, et quand on m'en fit le reproche, j'eus l'adresse de m'en
défendre maladroitement et de jeter sur Prévan un coup d'œil prompt,
mais timide et déconcerté et propre à lui faire croire que toute ma
crainte était qu'il ne devinât la cause de mon trouble.

Après souper, je profitai du temps où la bonne maréchale contait
une de ces histoires qu'elle conte toujours pour me placer sur mon
ottomane, dans cet abandon que donne une tendre rêverie. Je n'étais pas
fâchée que Prévan me vît ainsi; il m'honora, en effet, d'une attention
toute particulière. Vous jugez bien que mes timides regards n'osaient
chercher les yeux de mon vainqueur; mais dirigés vers lui d'une manière
plus humble, ils m'apprirent bientôt que j'obtenais l'effet que je
voulais produire. Il fallait encore lui persuader que je le partageais;
aussi quand la maréchale annonça qu'elle allait se retirer, je m'écriai
d'une voix molle et tendre: «Ah Dieu! j'étais si bien là!» Je me levai
pourtant; mais avant de me séparer d'elle, je lui demandai ses projets,
pour avoir un prétexte de dire les miens et de faire savoir que je
resterais chez moi le surlendemain. Là-dessus, tout le monde se sépara.

Alors je me mis à réfléchir. Je ne doutais pas que Prévan ne profitât
de l'espèce de rendez-vous que je venais de lui donner; qu'il n'y vînt
d'assez bonne heure pour me trouver seule et que l'attaque ne fût
vive; mais j'étais bien sûre aussi, d'après ma réputation, qu'il ne me
traiterait pas avec cette légèreté que, pour peu qu'on ait d'usage, on
n'emploie qu'avec les femmes à aventures ou celles qui n'ont aucune
expérience, et je voyais mon succès certain s'il prononçait le mot
d'amour, s'il avait la prétention, surtout, de l'obtenir de moi.

Qu'il est commode d'avoir affaire à vous autres, _gens à principes_!
quelquefois un brouillon d'amoureux vous déconcerte par sa timidité,
ou vous embarrasse par ses fougueux transports, c'est une fièvre qui,
comme l'autre, a ses frissons et son ardeur et quelquefois varie dans
ses symptômes. Mais votre marche réglée se devine si facilement!
L'arrivée, le maintien, le ton, les discours, je savais tout dès
la veille. Je ne vous rendrai donc pas notre conversation que vous
suppléerez aisément. Observez seulement que, dans ma feinte défense,
je l'aidais de tout mon pouvoir: embarras pour lui donner le temps de
parler, mauvaises raisons pour être combattue, crainte et méfiance
pour ramener les protestations, et ce refrain perpétuel de sa part,
_je ne vous demande qu'un mot_, et ce silence de la mienne qui semble
ne le laisser attendre que pour le faire désirer davantage; au travers
de tout cela, une main cent fois prise qui se retire toujours et ne
se refuse jamais. On passerait ainsi tout un jour, nous y passâme
une mortelle heure; nous y serions peut-être encore si nous n'avions
entendu entrer un carrosse dans ma cour. Cet heureux contretemps
rendit, comme de raison, ses instances plus vives, et moi, voyant le
moment arrivé où j'étais à l'abri de toute surprise, après m'être
préparée par un long soupir, j'accordai le mot précieux. On annonça, et
peu de temps après j'eus un cercle assez nombreux.

Prévan me demanda de venir le lendemain matin, et j'y consentis; mais,
soigneuse de me défendre, j'ordonnai à ma femme de chambre de rester
tout le temps de cette visite dans ma chambre à coucher, d'où vous
savez qu'on voit tout ce qui se passe dans mon cabinet de toilette, et
ce fut là que je le reçus. Libres dans notre conversation et ayant tous
deux le même désir, nous fûmes bientôt d'accord, mais il fallait se
défaire de ce spectateur importun; c'était où je l'attendais.

Alors, lui faisant à mon gré le tableau de ma vie intérieure, je lui
persuadai aisément que nous ne trouverions jamais un moment de liberté
et qu'il fallait regarder comme une espèce de miracle celle dont
nous avions joui hier, qui même laisserait encore des dangers trop
grands pour m'y exposer, puisqu'à tout moment on pouvait entrer dans
mon salon. Je ne manquai pas d'ajouter que tous ces usages s'étaient
établis parce que, jusqu'à ce jour, ils ne m'avaient jamais contrariée,
et j'insistai en même temps sur l'impossibilité de les changer sans me
compromettre aux yeux de mes gens. Il essaya de s'attrister, de prendre
de l'humeur, de me dire que j'avais peu d'amour, et vous devinez
combien tout cela me touchait. Mais voulant frapper le coup décisif,
j'appelai les larmes à mon secours. Ce fut exactement le _Zaïre, vous
pleurez_. Cet empire qu'il se crut sur moi et l'espoir qu'il en conçut
de me perdre à son gré lui tinrent lieu de tout l'amour d'Orosmane.

Ce coup de théâtre passé, nous revînmes aux arrangements. Au défaut
du jour, nous nous occupâmes de la nuit; mais mon suisse devenait un
obstacle insurmontable et je ne permettais pas qu'on essayât de le
gagner. Il me proposa la petite porte de mon jardin; mais je l'avais
prévu, et j'y créai un chien qui, tranquille et silencieux le jour,
était un vrai démon la nuit. La facilité avec laquelle j'entrai dans
tous ces détails était bien propre à l'enhardir, aussi vint-il à me
proposer l'expédient le plus ridicule, et ce fut celui que j'acceptai.

D'abord son domestique était sûr comme lui-même; en cela, il ne
trompait guère, l'un l'était bien autant que l'autre. J'aurais un grand
souper chez moi, il y serait, il prendrait son temps pour sortir seul.
L'adroit confiant appellerait la voiture, ouvrirait la portière et lui,
Prévan, au lieu de monter, s'esquiverait adroitement. Son cocher ne
pouvait s'en apercevoir en aucune façon; ainsi sorti pour tout le monde
et cependant resté chez moi, il s'agissait de savoir s'il pourrait
parvenir à mon appartement. J'avoue que d'abord mon embarras fut de
trouver contre ce projet d'assez mauvaises raisons pour qu'il pût avoir
l'air de les détruire; il y répondit par des exemples. A l'entendre,
rien n'était plus ordinaire que ce moyen; lui-même s'en était beaucoup
servi; c'était même celui dont il faisait le plus d'usage, comme le
moins dangereux.

Subjuguée par ces autorités irrécusables, je convins, avec candeur,
que j'avais bien un escalier dérobé qui conduisait très près de mon
boudoir, que je pouvais y laisser la clé et qu'il lui serait facile de
s'y enfermer et d'attendre, sans beaucoup de risques, que mes femmes
fussent retirées, et puis, pour donner plus de vraisemblance à mon
consentement, le moment d'après je ne voulais plus, je ne revenais à
consentir qu'à condition d'une soumission parfaite, d'une sagesse...
Ah! quelle sagesse! Enfin je voulais bien lui prouver mon amour, mais
non pas satisfaire le sien.

La sortie, dont j'oubliais de vous parler, devait se faire par la
petite porte du jardin; il ne s'agissait que d'attendre le point du
jour, le cerbère ne dirait plus mot. Pas une âme ne passe à cette
heure-là et les gens sont dans le plus fort du sommeil. Si vous
vous étonnez de ce tas de mauvais raisonnements, c'est que vous
oubliez notre situation réciproque. Qu'avions-nous besoin d'en faire
de meilleurs? Il ne demandait pas mieux que tout cela se sût, et
moi, j'étais bien sûre qu'on ne le saurait pas. Le jour fut fixé au
surlendemain.

Remarquez que voilà une affaire arrangée et que personne n'a encore vu
Prévan dans ma société. Je le rencontre à souper chez une de mes amies;
il lui offre sa loge pour une pièce nouvelle et j'y accepte une place.
J'invite cette femme à souper pendant le spectacle et devant Prévan, je
ne puis presque pas me dispenser de lui proposer d'en être. Il accepte
et me fait, deux jours après, une visite que l'usage exige. Il vient, à
la vérité, me voir le lendemain matin; mais, outre que les visites du
matin ne marquent plus, il ne tient qu'à moi de trouver celle-ci trop
leste, et je le remets en effet dans la classe des gens moins liés avec
moi, par une invitation écrite pour un souper de cérémonie. Je puis
bien dire comme Annette: _Mais voilà tout, pourtant!_

Le jour fatal arrivé, ce jour où je devais perdre ma vertu et ma
réputation, je donnai mes instructions à ma fidèle Victoire et elle les
exécuta comme vous le verrez bientôt.

Cependant le soir vint. J'avais déjà beaucoup de monde chez moi quand
on y annonça Prévan. Je le reçus avec une politesse marquée qui
constatait mon peu de liaison avec lui, et je le mis à la partie de la
maréchale, comme étant celle par qui j'avais fait cette connaissance.
La soirée ne produisit rien qu'un très petit billet que le discret
amoureux trouva moyen de me remettre et que j'ai brûlé suivant ma
coutume. Il m'y annonçait que je pouvais compter sur lui, et ce mot
essentiel était entouré de tous les mots parasites d'amour, de bonheur,
etc., qui ne manquent jamais de se trouver à pareille fête.

A minuit, les parties étant finies, je proposai une courte
macédoine[36]. J'avais le double projet de favoriser l'évasion de
Prévan et en même temps de la faire remarquer, ce qui ne pouvait
manquer d'arriver, vu sa réputation de joueur. J'étais bien aise aussi
qu'on pût se rappeler au besoin que je n'avais pas été pressée de
rester seule.

    [36] Quelques personnes ignorent peut-être qu'une macédoine
    est un assemblage de plusieurs jeux de hasard, parmi lesquels
    chaque coupeur a droit de choisir lorsque c'est à lui de tenir
    la main. C'est une des inventions du siècle.

Le jeu dura plus que je n'avais pensé. Le diable me tentait et je
succombai au désir d'aller consoler l'impatient prisonnier. Je
m'acheminais ainsi à ma perte, quand je réfléchis qu'une fois rendue
tout à fait je n'aurais plus sur lui l'empire de le tenir dans le
costume de décence nécessaire à mes projets. J'eus la force de
résister. Je rebroussai chemin et revins, non sans humeur, reprendre
ma place à ce jeu éternel. Il finit pourtant et chacun s'en alla. Pour
moi, je sonnai mes femmes, je me déshabillai fort vite et les renvoyai
de même.

Me voyez-vous, vicomte, dans ma toilette légère, marchant d'un pas
timide et circonspect, et d'une main mal assurée ouvrir la porte à
mon vainqueur? Il m'aperçut: l'éclair n'est pas plus prompt. Que vous
dirai-je? je fus vaincue, tout à fait vaincue, avant d'avoir pu dire
un mot pour l'arrêter ou pour me défendre. Il voulut ensuite prendre
une situation plus commode et plus convenable aux circonstances. Il
maudissait sa parure qui, disait-il, l'éloignait de moi; il voulait
me combattre à armes égales, mais mon extrême timidité s'opposa à ce
projet et mes tendres caresses ne lui en laissèrent pas le temps. Il
s'occupa d'autre chose.

Ses droits étaient doublés et ses prétentions revinrent; mais alors:
«Écoutez-moi, lui dis-je, vous aurez jusqu'ici un assez agréable
récit à faire aux deux comtesses de P*** et à mille autres; mais je
suis curieuse de savoir comment vous raconterez la fin de l'aventure.»
En parlant ainsi, je sonnais de toutes mes forces. Pour le coup,
j'eus mon tour et mon action fut plus vive que sa parole. Il n'avait
encore que balbutié quand j'entendis Victoire accourir et appeler _les
gens_ qu'elle avait gardés chez elle, comme je le lui avais ordonné.
Là, prenant mon ton de reine et élevant la voix: «Sortez, monsieur,
continuai-je, et ne reparaissez jamais devant moi.» Là-dessus, la foule
de mes gens entra.

Le pauvre Prévan perdit la tête, et croyant voir un guet-apens dans ce
qui n'était au fond qu'une plaisanterie, il se jeta sur son épée. Mal
lui en prit, car mon valet de chambre, brave et vigoureux, le saisit
au corps et le terrassa. J'eus, je l'avoue, une frayeur mortelle. Je
criai qu'on arrêtât et ordonnai qu'on laissât sa retraite libre, en
s'assurant seulement qu'il sortît de chez moi. Mes gens m'obéirent,
mais la rumeur était grande parmi eux; ils s'indignaient qu'on eût osé
manquer _à leur vertueuse maîtresse_. Tous accompagnèrent le malheureux
chevalier, avec bruit et scandale, comme je le souhaitais. La seule
Victoire resta et nous nous occupâmes pendant ce temps à réparer le
désordre de mon lit.

Mes gens remontèrent toujours en tumulte, et moi, _encore toute
émue_, je leur demandai par quel bonheur ils s'étaient encore trouvés
levés, et Victoire me raconta qu'elle avait donné à souper à deux de
ses amies, qu'on avait veillé chez elle et enfin tout ce dont nous
étions convenues ensemble. Je les remerciai tous et les fis retirer
en ordonnant pourtant à l'un d'eux d'aller sur-le-champ chercher un
médecin. Il me parut que j'étais autorisée à craindre l'effet de _mon
saisissement mortel_, et c'était un moyen sûr de donner du cours et de
la célébrité à cette nouvelle.

Il vint en effet, me plaignit beaucoup et ne m'ordonna que du repos.
Moi, j'ordonnai de plus à Victoire d'aller le matin de bonne heure
bavarder dans le voisinage.

Tout a si bien réussi qu'avant midi, et aussitôt qu'il a été jour chez
moi, ma dévote voisine était déjà au chevet de mon lit pour savoir la
vérité et les détails de cette horrible aventure. J'ai été obligée de
me désoler avec elle, pendant une heure, sur la corruption du siècle.
Un moment après, j'ai reçu de la maréchale le billet que je joins ici.
Enfin, avant cinq heures, j'ai vu arriver, à mon grand étonnement,
M...[37]. Il venait, m'a-t-il dit, me faire ses excuses de ce qu'un
officier de son corps avait pu me manquer à ce point. Il ne l'avait
appris qu'à dîner chez la maréchale et avait sur-le-champ envoyé ordre
à Prévan de se rendre en prison. J'ai demandé grâce et il me l'a
refusée. Alors j'ai pensé que, comme complice, il fallait m'exécuter
de mon côté et garder au moins de rigides arrêts. J'ai fait fermer ma
porte et dire que j'étais incommodée.

    [37] Le commandant du corps dans lequel M. de Prévan servait.

C'est à ma solitude que vous devez cette longue lettre. J'en écrirai
une à Mme de Volanges dont sûrement elle fera lecture publique et où
vous verrez cette histoire telle qu'il faut la raconter.

J'oubliais de vous dire que Belleroche est outré et veut absolument se
battre avec Prévan. Le pauvre garçon! Heureusement, j'aurai le temps
de calmer sa tête. En attendant, je vais reposer la mienne, qui est
fatiguée d'écrire. Adieu, vicomte.

  _Du château de..., ce 25 septembre 17**, au soir._



LETTRE LXXXVI

_La Maréchale de... à la Marquise de MERTEUIL._

(_Billet inclus dans la précédente._)


Mon Dieu! qu'est-ce donc que j'apprends, ma chère madame? Est-il
possible que ce petit Prévan fasse de pareilles abominations, et encore
vis-à-vis de vous! A quoi on est exposé! On ne sera donc plus en sûreté
chez soi! En vérité, ces événements-là consolent d'être vieille. Mais
de quoi je ne me consolerai jamais, c'est d'avoir été en partie cause
de ce que vous avez reçu un pareil monstre chez vous. Je vous promets
bien que si ce qu'on m'en a dit est vrai, il ne remettra plus les pieds
chez moi, c'est le parti que tous les gens honnêtes prendront avec lui
s'ils font ce qu'ils doivent.

On m'a dit que vous vous étiez trouvée bien mal et je suis inquiète
de votre santé. Donnez-moi, je vous prie, de vos chères nouvelles,
ou faites-m'en donner par une de vos femmes si vous ne le pouvez pas
vous-même. Je ne vous demande qu'un mot pour me tranquilliser. Je
serais accourue chez vous ce matin sans mes bains que mon docteur ne
me permet pas d'interrompre, et il faut que j'aille cet après-midi à
Versailles, toujours pour l'affaire de mon neveu.

Adieu, ma chère madame, comptez pour la vie sur ma sincère amitié.

  _Paris, ce 25 septembre 17**._



LETTRE LXXXVII

_La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES._


Je vous écris de mon lit, ma chère bonne amie. L'événement le plus
désagréable et le plus impossible à prévoir ma rendue malade de
saisissement et de chagrin. Ce n'est pas qu'assurément j'aie rien à
me reprocher, mais il est toujours si pénible pour une femme honnête
et qui conserve la modestie convenable à son sexe, de fixer sur elle
l'attention publique, que je donnerais tout au monde pour avoir pu
éviter cette malheureuse aventure, et que je ne sais pas encore si je
ne prendrai pas le parti d'aller à la campagne attendre qu'elle soit
oubliée. Voici ce dont il s'agit.

J'ai rencontré chez la maréchale de... un M. de Prévan que vous
connaissez sûrement de nom, et que je ne connaissais pas autrement.
Mais en le trouvant dans cette maison, j'étais bien autorisée, ce me
semble, à le croire en bonne compagnie. Il est assez bien fait de sa
personne et m'a paru ne pas manquer d'esprit. Le hasard et l'ennui du
jeu me laissèrent seule de femme entre lui et l'évêque de..., tandis
que tout le monde était occupé au lansquenet. Nous causâmes tous trois
jusqu'au moment du souper. A table, une nouveauté dont on parla lui
donna occasion d'offrir sa loge à la maréchale, qui accepta, et il
fut convenu que j'y aurais une place. C'était pour lundi dernier, au
Français. Comme la maréchale venait souper chez moi au sortir du
spectacle, je proposai à ce monsieur de l'accompagner, et il y vint.
Le surlendemain, il me fit une visite qui se passa en propos d'usage
et sans qu'il y eût du tout rien de marqué. Le lendemain, il vint me
voir le matin, ce qui me parut bien un peu leste; mais je crus qu'au
lieu de le lui faire sentir par ma façon de le recevoir, il valait
mieux l'avertir par une politesse que nous n'étions pas encore aussi
intimement liés qu'il paraissait le croire. Pour cela, je lui envoyai,
le jour même, une invitation bien sèche et bien cérémonieuse pour un
souper que je donnais avant-hier. Je ne lui adressai pas la parole
quatre fois dans toute la soirée, et lui, de son côté, se retira
aussitôt sa partie finie. Vous conviendrez que jusque-là rien n'a
moins l'air de conduire à une aventure; on fit, après les parties, une
macédoine qui nous mena jusqu'à près de deux heures, et enfin je me mis
au lit.

Il y avait au moins une mortelle demi-heure que mes femmes étaient
retirées, quand j'entendis du bruit dans mon appartement. J'ouvris mon
rideau avec beaucoup de frayeur et vis un homme entrer par la porte
qui conduit à mon boudoir. Je jetai un cri perçant et je reconnus, à
la clarté de ma veilleuse ce M. de Prévan, qui, avec une effronterie
inconcevable, me dit de ne pas m'alarmer; qu'il allait m'éclaircir le
mystère de sa conduite et qu'il me suppliait de ne faire aucun bruit.
En parlant ainsi, il allumait une bougie; j'étais saisie au point que
je ne pouvais parler. Son air aisé et tranquille me pétrifiait, je
crois encore davantage. Mais il n'eut pas dit deux mots que je vis quel
était ce prétendu mystère, et ma seule réponse fut, comme vous pouvez
croire, de me pendre à ma sonnette.

Par un bonheur incroyable, tous les gens de l'office avaient veillé
chez une de mes femmes et n'étaient pas encore couchés. Ma femme de
chambre qui en venant chez moi, m'entendit parler avec beaucoup de
chaleur, fut effrayée et appela tout ce monde-là. Vous jugez quel
scandale! Mes gens étaient furieux: je vis le moment où mon valet
de chambre tuait Prévan. J'avoue que pour l'instant, je fus fort
aise de me voir en force; en y réfléchissant aujourd'hui, j'aimerais
mieux qu'il ne fût venu que ma femme de chambre; elle aurait suffi et
j'aurais peut-être évité cet éclat qui m'afflige.

Au lieu de cela, le tumulte a réveillé les voisins, les gens ont
parlé, et c'est depuis hier la nouvelle de tout Paris. M. de Prévan est
en prison par ordre du commandant de son corps, qui a eu l'honnêteté de
passer chez moi, pour me faire des excuses, m'a-t-il dit. Cette prison
va encore augmenter le bruit, mais je n'ai jamais pu obtenir que cela
fût autrement. La ville et la cour se sont fait écrire à ma porte, que
j'ai fermée à tout le monde. Le peu de personnes que j'ai vues m'ont
dit qu'on me rendrait justice et que l'indignation publique était au
comble contre M. de Prévan: assurément il le mérite bien, mais cela
n'ôte pas le désagrément de cette aventure.

De plus, cet homme a sûrement quelques amis, et ses amis doivent être
méchants: qui sait, qui peut savoir ce qu'ils inventeront pour me
nuire? Mon Dieu, qu'une jeune femme est malheureuse! elle n'a rien fait
encore, quand elle s'est mise à l'abri de la médisance; il faut qu'elle
en impose même à la calomnie.

Mandez-moi, je vous prie, ce que vous auriez fait, ce que vous feriez
à ma place; enfin, tout ce que vous pensez. C'est toujours de vous que
j'ai reçu les consolations les plus douces et les aveux les plus sages;
c'est de vous aussi que j'aime le mieux à en recevoir.

Adieu, ma chère et bonne amie; vous connaissez les sentiments qui
m'attachent à vous pour jamais. J'embrasse votre aimable fille.

  _Paris, ce 26 septembre 17**._



LETTRE LXXXVIII

_CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT._


Malgré tout le plaisir que j'ai, monsieur, à recevoir les lettres de
M. le chevalier Danceny, et quoique je ne désire pas moins que lui que
nous puissions nous voir encore, sans qu'on puisse nous en empêcher,
je n'ai pas osé cependant faire ce que vous me proposez. Premièrement,
c'est trop dangereux; cette clef que vous voulez que je mette à la
place de l'autre lui ressemble bien assez à la vérité; mais pourtant,
il ne laisse pas d'y avoir encore de la différence, et maman regarde à
tout et s'aperçoit de tout. De plus, quoiqu'on ne s'en soit pas encore
servi depuis que nous sommes ici, il ne faut qu'un malheur, et si on
s'en apercevait, je serais perdue pour toujours. Et puis, il me semble
aussi que ce serait bien mal; faire comme cela une double clef, c'est
bien fort! Il est vrai que c'est vous qui auriez la bonté de vous en
charger; mais, malgré cela si on le savait, je n'en porterais pas moins
le blâme et la faute, puisque ce serait pour moi que vous l'auriez
faite. Enfin, j'ai voulu essayer deux fois de la prendre, certainement
cela serait bien facile, si c'était toute autre chose, mais je ne sais
pas pourquoi je me suis toujours mise à trembler et n'en ai jamais eu
le courage. Je crois donc qu'il vaut mieux rester comme nous sommes.

Si vous avez toujours la bonté d'être aussi complaisant que jusqu'ici,
vous trouverez toujours bien le moyen de me remettre une lettre. Même
pour la dernière, sans le malheur qui a voulu que vous vous retourniez
tout de suite dans un certain moment, nous aurions eu bien aisé. Je
sens bien que vous ne pouvez pas, comme moi ne songer qu'à ça; mais
j'aime mieux avoir plus de patience et ne pas tant risquer. Je suis
sûre que M. Danceny dirait comme moi, car toutes les fois qu'il voulait
quelque chose qui me faisait trop de peine, il consentait toujours que
cela ne fût pas.

Je vous remettrai, monsieur, en même temps que cette lettre, la
vôtre, celle de M. Danceny et votre clef. Je n'en suis pas moins
reconnaissante de toutes vos bontés, je vous prie bien de me les
continuer. Il est bien vrai que je suis bien malheureuse et que sans
vous je le serais encore bien davantage; mais, après tout c'est ma
mère, il faut bien prendre patience. Et pourvu que M. Danceny m'aime
toujours et que vous ne m'abandonniez pas, il viendra peut-être un
temps plus heureux.

J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec bien de la reconnaissance, votre
très humble et très obéissante servante.

  _De..., ce 26 septembre 17**._



LETTRE LXXXIX

_Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY._


Si vos affaires ne vont pas toujours aussi vite que vous le voudriez,
mon ami, ce n'est pas tout à fait à moi qu'il faut vous en prendre.
J'ai ici plus d'un obstacle à vaincre. La vigilance et la sévérité de
Mme de Volanges ne sont pas les seuls; votre jeune amie m'en oppose
aussi quelques-uns. Soit froideur ou timidité, elle ne fait pas
toujours ce que je lui conseille, et je crois cependant savoir mieux
qu'elle ce qu'il faut faire.

J'avais trouvé un moyen simple, commode et sûr de lui remettre vos
lettres, et même de faciliter par la suite, les entrevues que vous
désirez, mais je n'ai pu la décider à s'en servir. J'en suis d'autant
plus affligé que je n'en vois pas d'autre pour vous rapprocher d'elle
et que, même pour votre correspondance, je crains sans cesse de nous
compromettre tous trois. Or vous jugez que je ne veux ni courir ce
risque-là, ni vous exposer l'un et l'autre.

Je serais pourtant vraiment peiné que le peu de confiance de votre
petite amie m'empêchât de vous être utile; peut-être feriez-vous bien
de lui en écrire. Voyez ce que vous voulez faire, c'est à vous seul à
décider, car ce n'est pas assez de servir ses amis, il faut encore les
servir à leur manière. Ce pourrait être aussi une façon de plus de vous
assurer de ses sentiments pour vous, car la femme qui garde une volonté
à elle n'aime pas autant qu'elle le dit.

Ce n'est pas que je soupçonne votre maîtresse d'inconstance, mais elle
est bien jeune, elle a grand'peur de sa maman qui, comme vous le savez,
ne cherche qu'à vous nuire, et peut-être serait-il dangereux de rester
trop longtemps sans l'occuper de vous. N'allez pas cependant vous
inquiéter à un certain point de ce que je vous dis là. Je n'ai dans
le fond nulle raison de méfiance, c'est uniquement la sollicitude de
l'amitié.

Je ne vous écris pas plus longuement, parce que j'ai bien aussi
quelques affaires pour mon compte. Je ne suis pas aussi avancé que
vous, mais j'aime autant; et cela console et quand je ne réussirais pas
pour moi, si je parviens à vous être utile, je trouverai que j'ai bien
employé mon temps.

  _Au château de..., ce 26 septembre 17**._



LETTRE XC

_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._


Je désire beaucoup, monsieur, que cette lettre ne vous fasse aucune
peine, ou, si elle doit vous en causer, qu'au moins elle puisse être
adoucie par celle que j'éprouve en vous l'écrivant. Vous devez me
connaître assez à présent pour être bien sûr que ma volonté n'est pas
de vous affliger; mais vous sans doute, vous ne voudriez pas non plus
me plonger dans un désespoir éternel. Je vous conjure donc, au nom de
l'amitié tendre que je vous ai promise, au nom même des sentiments
peut-être plus vifs, mais à coup sûr pas plus sincères, que vous avez
pour moi, ne nous voyons plus; partez et jusque-là, fuyons surtout ces
entretiens particuliers et trop dangereux où, par une inconcevable
puissance, sans jamais parvenir à vous dire ce que je veux, je passe
mon temps à écouter ce que je ne devrais pas entendre.

Hier encore, quand vous vîntes me joindre dans le parc, j'avais bien
pour unique objet de vous dire ce que je vous écris aujourd'hui, et
cependant qu'ai-je fait? que m'occuper de votre amour... de votre
amour, auquel jamais je ne dois répondre! Ah! de grâce, éloignez-vous
de moi.

Ne craignez pas que mon absence altère jamais mes sentiments pour vous;
comment parviendrais-je à les vaincre, quand je n'ai plus le courage
de les combattre? Vous le voyez, je vous dis tout; je crains moins
d'avouer ma faiblesse que d'y succomber; mais cet empire que j'ai perdu
sur mes sentiments, je le conserverai sur mes actions; oui, je le
conserverai, j'y suis résolue, fût-ce aux dépens de ma vie.

Hélas! le temps n'est pas loin où je me croyais bien sûre de n'avoir
jamais de pareils combats à soutenir. Je m'en félicitais, je m'en
glorifiais peut-être trop. Le Ciel a puni, cruellement puni cet
orgueil; mais plein de miséricorde au moment même qu'il nous frappe, il
m'avertit encore avant la chute, et je serais doublement coupable si
je continuais à manquer de prudence, déjà prévenue que je n'ai plus de
force.

Vous m'avez dit cent fois que vous ne voudriez pas d'un bonheur acheté
par mes larmes. Ah! ne parlons plus de bonheur, mais laissez-moi
reprendre quelque tranquillité.

En accordant ma demande, quels nouveaux droits n'acquerrez-vous pas
sur mon cœur? Et ceux-là fondés sur la vertu, je n'aurai point à m'en
défendre. Combien je me plairai dans ma reconnaissance! Je vous devrai
la douceur de goûter sans remords un sentiment délicieux. A présent,
au contraire, effrayée de mes sentiments, de mes pensées, je crains
également de m'occuper de vous et de moi; votre idée même m'épouvante:
quand je ne peux la fuir, je la combats; je ne l'éloigne pas, mais je
la repousse.

Ne vaut-il pas mieux pour tous deux faire cesser cet état de trouble et
d'anxiété? O vous, dont l'âme toujours sensible, même au milieu de ses
erreurs, est restée amie de la vertu, vous aurez égard à ma situation
douloureuse, vous ne rejetterez pas ma prière! Un intérêt plus doux,
mais non moins tendre, succédera à ces agitations violentes; alors,
respirant par vos bienfaits, je chérirai mon existence et je dirai dans
la joie de mon cœur: «Ce calme que je ressens, je le dois à mon ami.»

En vous soumettant à quelques privations légères, que je ne vous impose
point, mais que je vous demande, croirez-vous donc acheter trop cher la
fin de mes tourments? Ah! si pour vous rendre heureux il ne fallait que
consentir à être malheureuse, vous pouvez m'en croire, je n'hésiterais
pas un moment... Mais devenir coupable!... non mon ami, non, plutôt
mourir mille fois.

Déjà assaillie par la honte à la veille des remords, je redoute et
les autres et moi-même; je rougis dans le cercle et frémis dans
la solitude: je n'ai plus qu'une vie de douleur; je n'aurai de
tranquillité que par votre consentement. Mes résolutions les plus
louables ne suffisent pas pour me rassurer; j'ai formé celle-ci dès
hier et cependant j'ai passé cette nuit dans les larmes.

Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous
demander le repos et l'innocence. Ah Dieu! sans vous eût-elle jamais
été réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien;
je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un
sentiment impérieux. Une plainte n'est pas un murmure. Faites par
générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments que
vous m'avez inspirés je joindrai celui d'une éternelle reconnaissance.
Adieu, adieu, monsieur.

  _De..., ce 27 septembre 17**._



LETTRE XCI

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._


Consterné par votre lettre, j'ignore encore, madame, comment je pourrai
y répondre. Sans doute, s'il faut choisir entre votre malheur et le
mien, c'est à moi à me sacrifier et je ne balance pas; mais de si
grands intérêts méritent bien, ce me semble, d'être avant tout discutés
et éclaircis, et comment y parvenir si nous ne devons plus nous parler
ni nous voir?

Quoi! tandis que les sentiments les plus doux nous unissent, une vaine
terreur suffira pour nous séparer peut-être sans retour! En vain
l'amitié tendre, l'ardent amour réclameront leurs droits; leurs voix ne
seront point entendues, et pourquoi? Quel est donc ce danger pressant
qui vous menace? Ah! croyez-moi, de pareilles craintes et si légèrement
conçues sont déjà, ce me semble, d'assez puissants motifs de sécurité.

Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des impressions
défavorables qu'on vous a données sur moi. On ne tremble point auprès
de l'homme qu'on estime; on n'éloigne pas surtout celui qu'on a jugé
digne de quelque amitié: c'est l'homme dangereux qu'on redoute et qu'on
fuit.

Cependant, qui fut jamais plus respectueux et plus soumis que moi?
Déjà vous le voyez, je m'observe dans mon langage; je ne me permets
plus ces noms si doux, si chers à mon cœur, et qu'il ne cesse de vous
donner en secret. Ce n'est plus l'amant fidèle et malheureux, recevant
les conseils et les consolations d'une amie tendre et sensible, c'est
l'accusé devant son juge, l'esclave devant son maître. Ces nouveaux
titres imposent sans doute de nouveaux devoirs, je m'engage à les
remplir tous. Écoutez-moi et si vous me condamnez, j'y souscris et
je pars. Je promets davantage: préférez-vous ce despotisme qui juge
sans entendre? Vous sentez-vous le courage d'être injuste? Ordonnez et
j'obéis encore.

Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l'entende de votre bouche.
Et pourquoi? m'allez-vous dire à votre tour. Ah! que si vous faites
cette question vous connaissez peu l'amour et mon cœur! N'est-ce donc
rien que de vous voir encore une fois? Eh! quand vous porterez le
désespoir dans mon âme, peut-être un regard consolateur l'empêchera
d'y succomber. Enfin, s'il me faut renoncer à l'amour, à l'amitié,
pour qui seuls j'existe, au moins vous verrez votre ouvrage et votre
pitié me restera; cette faveur légère quand même je ne la mériterais
pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez cher pour espérer de
l'obtenir.

Quoi! vous allez m'éloigner de vous! Vous consentez donc à ce que
nous devenions étrangers l'un à l'autre? que dis-je? vous le désirez,
et tandis que vous m'assurez que mon absence n'altérera point vos
sentiments, vous ne pressez mon départ que pour travailler plus
facilement à les détruire.

Déjà vous me parlez de les remplacer par de la reconnaissance. Ainsi le
sentiment qu'obtiendrait de vous un inconnu pour le plus léger service,
votre ennemi même en cessant de vous nuire, voilà ce que vous m'offrez!
et vous voulez que mon cœur s'en contente! Interrogez le vôtre:
si votre amant, si votre ami venaient un jour vous parler de leur
reconnaissance, ne leur diriez-vous pas avec indignation: Retirez-vous,
vous êtes des ingrats!

Je m'arrête et réclame votre indulgence. Pardonnez l'expression d'une
douleur que vous faites naître, elle ne nuira pas à ma soumission
parfaite. Mais je vous en conjure à mon tour, au nom de ces sentiments
si doux que vous-même vous réclamez, ne refusez pas de m'entendre, et
par pitié du moins pour le trouble mortel où vous m'avez plongé, n'en
éloignez pas le moment. Adieu, madame.

  _De..., ce 7 septembre 17**, au soir._



LETTRE XCII

_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._


O mon ami! votre lettre m'a glacé d'effroi. Cécile... O Dieu! est-il
possible? Cécile ne m'aime plus. Oui, je vois cette affreuse vérité
à travers le voile dont votre amitié l'entoure. Vous avez voulu me
préparer à recevoir un coup mortel; je vous remercie de vos soins, mais
peut-on en imposer à l'amour? Il court au-devant de ce qui l'intéresse;
il n'apprend pas son sort, il le devine. Je ne doute plus du mien;
parlez-moi sans détour, vous le pouvez et je vous en prie. Mandez-moi
tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce qui les a confirmés. Les
moindres détails sont précieux. Tâchez surtout de vous rappeler ses
paroles. Un mot pour l'autre peut changer toute une phrase; le même
a quelquefois deux sens... Vous pouvez vous être trompé: hélas! je
cherche à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle
quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses torts? J'aurais
dû prévoir ce changement par les difficultés que depuis un temps, elle
trouve à tout. L'amour ne connaît pas tant d'obstacles.

Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je tentais de
la voir? Cela est-il donc impossible? L'absence est si cruelle, si
funeste... et elle a refusé un moyen de me voir! Vous ne me dites pas
quel il était; s'il y avait en effet trop de danger, elle sait bien
que je ne veux pas qu'elle se risque trop. Mais aussi je connais votre
prudence et, pour mon malheur je ne peux pas y croire.

Que vais-je faire à présent? Comment lui écrire? Si je lui laisse voir
mes soupçons, ils la chagrineront peut-être, et s'ils sont injustes,
me pardonnerai-je de l'avoir affligée? Si je les lui cache c'est la
tromper et je ne sais point dissimuler avec elle.

Oh! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la toucherait.
Je la connais sensible; elle a le cœur excellent et j'ai mille preuves
de son amour. Trop de timidité, quelque embarras, elle est si jeune!
et sa mère la traite avec tant de sévérité! Je vais lui écrire; je me
contiendrai; je lui demanderai seulement de s'en remettre entièrement à
vous. Quand même elle refuserait encore, elle ne pourra pas au moins se
fâcher de ma prière et peut-être elle consentira.

Vous, mon ami, je vous fais mille excuses et pour elle et pour
moi. Je vous assure qu'elle sent le prix de vos soins, qu'elle en
est reconnaissante. Ce n'est pas méfiance, c'est timidité. Ayez de
l'indulgence, c'est le plus beau caractère de l'amitié. La vôtre m'est
bien précieuse et je ne sais comment reconnaître tout ce que vous
faites pour moi. Adieu, je vais écrire tout de suite.

Je sens toutes mes craintes revenir; qui m'eût dit que jamais il m'en
coûterait de lui écrire? Hélas! hier encore c'était mon plaisir le plus
doux.

Adieu, mon ami; continuez-moi vos soins et plaignez-moi beaucoup.

  _Paris, ce 27 septembre 17**._



LETTRE XCIII

_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._

  (_Jointe à la précédente._)


Je ne puis vous dissimuler combien j'ai été affligé en apprenant de
Valmont, le peu de confiance que vous continuez à avoir en lui. Vous
n'ignorez pas qu'il est mon ami, qu'il est la seule personne qui puisse
nous rapprocher l'un de l'autre; j'avais cru que ces titres seraient
suffisants auprès de vous; je vois avec peine que je me suis trompé.
Puis-je espérer qu'au moins vous m'instruirez de vos raisons? Ne
trouvez-vous pas encore quelques difficultés qui vous en empêcheront?
Je ne puis cependant deviner sans vous, le mystère de cette conduite.
Je n'ose soupçonner votre amour, sans doute aussi vous n'oseriez trahir
le mien. Ah! Cécile!...

Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me voir? un moyen
_simple, commode et sûr_[38]? Et c'est ainsi que vous m'aimez! Une si
courte absence a bien changé vos sentiments. Mais pourquoi me tromper?
Pourquoi me dire que vous m'aimez toujours, que vous m'aimez davantage?
Votre maman en détruisant votre amour, a-t-elle aussi détruit
votre candeur? Si au moins elle vous a laissé quelque pitié, vous
n'apprendrez pas sans peine les tourments affreux que vous me causez.
Ah! je souffrirais moins pour mourir.

    [38] Danceny ne sait pas quel était ce moyen, il répète
    seulement l'expression de Valmont.

Dites-moi donc, votre cœur m'est-il fermé sans retour? m'avez-vous
entièrement oublié? Grâce à vos refus, je ne sais ni quand vous
entendrez mes plaintes, ni quand vous y répondrez. L'amitié de Valmont
avait assuré notre correspondance; mais vous vous n'avez pas voulu;
vous la trouviez pénible, vous avez préféré qu'elle fût rare. Non, je
ne croirai plus à l'amour, à la bonne foi. Eh! qui peut-on croire si
Cécile m'a trompé?

Répondez-moi donc: est-il vrai que vous ne m'aimez plus? Non, cela
n'est pas possible; vous vous faites illusion; vous calomniez votre
cœur. Une crainte passagère, un moment de découragement, mais que
l'amour a bientôt fait disparaître, n'est-il pas vrai, ma Cécile? Ah!
sans doute et j'ai tort de vous accuser. Que je serais heureux d'avoir
tort! Que j'aimerais à vous faire de tendres excuses, à réparer ce
moment d'injustice par une éternité d'amour!

Cécile, Cécile, ayez pitié de moi! Consentez à me voir, prenez-en
tous les moyens! Voyez ce que produit l'absence des craintes,
soupçons, peut-être de la froideur! Un seul regard, un seul mot et
nous serons heureux. Mais quoi! puis-je encore parler de bonheur?
peut-être est-il perdu pour moi, perdu pour jamais. Tourmenté par la
crainte, cruellement pressé entre les soupçons injustes et la vérité
plus cruelle, je ne puis m'arrêter à aucune pensée; je ne conserve
d'existence que pour souffrir et vous aimer. Ah! Cécile, vous seule
avez le droit de me la rendre chère, et j'attends du premier mot que
vous prononcerez le retour du bonheur ou la certitude d'un désespoir
éternel.

  _Paris, ce 27 septembre 17**._



LETTRE XCIV

_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._


Je ne conçois rien à votre lettre, sinon la peine qu'elle me cause.
Qu'est-ce que M. de Valmont vous a donc mandé et qu'est-ce qui a pu
vous faire croire que je ne vous aimais plus? Cela serait peut-être
bien heureux pour moi, car sûrement j'en serais moins tourmentée, et
il est bien dur quand je vous aime comme je fais, de voir que vous
croyez toujours que j'ai tort, et qu'au lieu de me consoler, ce soit
de vous que me viennent toujours les peines qui me font le plus de
chagrin. Vous croyez que je vous trompe et que je vous dis ce qui n'est
pas! vous avez là une jolie idée de moi! Quand je serais menteuse
comme vous me le reprochez, quel intérêt y aurais-je? Assurément, si
je ne vous aimais plus je n'aurais qu'à le dire et tout le monde m'en
louerait; mais par malheur c'est plus fort que moi, et il faut que ce
soit pour quelqu'un qui ne m'en a pas d'obligation du tout!

Qu'est-ce que j'ai donc fait pour vous tant fâcher? Je n'ai pas osé
prendre une clef, parce que je craignais que maman ne s'en aperçût,
et que cela ne me causât encore du chagrin et à vous aussi à cause de
moi, et puis encore, parce qu'il me semble que c'est mal fait. Mais
ce n'était que M. de Valmont qui m'en avait parlé; je ne pouvais pas
savoir si vous le vouliez ou non, puisque vous n'en saviez rien. A
présent que je sais que vous le désirez, est-ce que je refuse de la
prendre cette clef? Je la prendrai dès demain, et puis nous verrons ce
que vous aurez encore à dire.

M. de Valmont a beau être votre ami, je crois que je vous aime bien
autant qu'il peut vous aimer, pour le moins, et cependant c'est
toujours lui qui a raison et moi j'ai toujours tort. Je vous assure que
je suis bien fâchée. Ça vous est bien égal parce que vous savez que je
m'apaise tout de suite; mais à présent que j'aurai la clef je pourrai
vous voir quand je voudrai, et je vous assure que je ne voudrai pas
quand vous agirez comme ça. J'aime mieux avoir du chagrin qui me vienne
de moi que s'il me venait de vous: voyez ce que vous voulez faire.

Si vous vouliez, nous nous aimerions tant! et au moins n'aurions-nous
de peines que celles qu'on nous fait! Je vous assure bien que si
j'étais maîtresse, vous n'auriez jamais à vous plaindre de moi; mais
si vous ne me croyez pas nous serons toujours bien malheureux, et ce
ne sera pas ma faute. J'espère que bientôt nous pourrons nous voir
et qu'alors nous n'aurons plus d'occasions de nous chagriner comme à
présent.

Si j'avais pu prévoir ça, j'aurais pris cette clef tout de suite; mais
en vérité je croyais bien faire. Ne m'en voulez donc pas, je vous en
prie. Ne soyez plus triste et aimez-moi toujours autant que je vous
aime; alors je serai bien contente. Adieu, mon cher ami.

  _Du château de..., ce 28 septembre 17**._



LETTRE XCV

_CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT._


Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me remettre
cette clef que vous m'aviez donnée pour mettre à la place de l'autre;
puisque tout le monde le veut, il faut bien que j'y consente aussi.

Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé à M. Danceny que je ne l'aimais
plus; je ne crois pas vous avoir jamais donné lieu de le penser, et
cela lui a fait bien de la peine et à moi aussi. Je sais bien que vous
êtes son ami, mais ce n'est pas une raison pour le chagriner, ni moi
non plus. Vous me feriez bien plaisir de lui mander le contraire la
première fois que vous lui écrirez et que vous en êtes sûr, car c'est
en vous qu'il a le plus de confiance, et moi quand j'ai dit une chose
et qu'on ne la croit pas, je ne sais plus comment faire.

Pour ce qui est de la clef, vous pouvez être tranquille; j'ai bien
retenu tout ce que vous me recommandiez dans votre lettre. Cependant,
si vous l'avez encore et que vous vouliez me la donner en même temps,
je vous promets que j'y ferai bien attention. Si ce pouvait être demain
en allant dîner, je vous donnerais l'autre clef après-demain à déjeuner
et vous me la remettriez de la même façon que la première. Je voudrais
bien que cela ne fût pas long, parce qu'il y aurait moins de temps à
risquer que maman ne s'en aperçût.

Et puis, quand une fois vous aurez cette clef-là, vous aurez bien la
bonté de vous en servir aussi pour prendre mes lettres, et comme cela,
M. Danceny aura plus souvent de mes nouvelles. Il est vrai que ce
sera bien plus commode qu'à présent; mais c'est que d'abord cela m'a
fait trop peur; je vous prie de m'excuser et j'espère que vous n'en
continuerez pas moins d'être aussi complaisant que par le passé. J'en
serai aussi toujours bien reconnaissante.

J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissante
servante.

  _De..., ce 28 septembre 17**._



    [Illustration: PL. VII
    _Mlle Gérard inv._
    _L. J. Masquelier sc._
    LETTRE XCVI]



LETTRE XCVI

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Je parie bien que depuis votre aventure, vous attendez chaque jour
mes compliments et mes éloges; je ne doute même pas que vous n'ayez
pris un peu d'humeur de mon long silence, mais que voulez-vous? j'ai
toujours pensé que quand il n'y avait plus que des louanges à donner à
une femme, on pouvait s'en reposer sur elle et s'occuper d'autre chose.
Cependant, je vous remercie pour mon compte et vous félicite pour le
vôtre. Je veux bien même, pour vous rendre parfaitement heureuse,
convenir que pour cette fois, vous avez surpassé mon attente. Après
cela, voyons si de mon côté j'aurai du moins rempli la vôtre en partie.

Ce n'est pas de Mme de Tourvel dont je veux vous parler, sa marche trop
lente vous déplaît; vous n'aimez que les affaires faites. Les scènes
filées vous ennuient, et pour moi je n'ai jamais goûté le plaisir que
j'éprouve dans ces lenteurs prétendues.

Oui, j'aime à voir, à considérer cette femme prudente, engagée sans
s'en être aperçue, dans un sentier qui ne permet plus de retour et dont
la pente rapide et dangereuse l'attire malgré elle, et la force à me
suivre. Là, effrayée du péril qu'elle court, elle voudrait s'arrêter
et ne peut se retenir. Ses soins et son adresse peuvent bien rendre
ses pas moins grands, mais il faut qu'ils se succèdent. Quelquefois
n'osant fixer le danger, elle ferme les yeux et se laissant aller,
s'abandonne à mes soins. Plus souvent, une nouvelle crainte qui
ranime ses efforts; dans son effroi mortel elle veut tenter encore de
retourner en arrière; elle épuise ses forces pour gravir péniblement
un court espace, et bientôt un magique pouvoir la replace plus près
de ce danger, que vainement elle avait voulu fuir. Alors n'ayant plus
que moi pour guide et pour appui, sans songer à me reprocher davantage
une chute inévitable, elle m'implore pour la retarder. Les ferventes
prières, les humbles supplications, tout ce que les mortels dans leur
crainte, offrent à la Divinité, c'est moi qui le reçois d'elle, et vous
voulez que, sourd à ses vœux et détruisant moi-même le culte qu'elle me
rend, j'emploie à la précipiter la puissance qu'elle invoque pour la
soutenir. Ah! laissez-moi du moins le temps d'observer ces touchants
combats entre l'amour et la vertu.

Eh quoi! ce même spectacle qui vous fait courir au théâtre avec
empressement, que vous y applaudissez avec fureur, le croyez-vous moins
attachant dans la réalité? Ces sentiments d'une âme pure et tendre, qui
redoute le bonheur qu'elle désire et ne cesse pas de se défendre, même
alors qu'elle cesse de résister, vous les écoutez avec enthousiasme;
ne seraient-ils sans prix que pour celui qui les fait naître? Voilà
pourtant, voilà les délicieuses jouissances que cette femme céleste
m'offre chaque jour, et vous me reprochez d'en savourer les douceurs!
Ah! le temps ne viendra que trop tôt où, dégradée par sa chute, elle ne
sera plus pour moi qu'une femme ordinaire.

Mais j'oublie, en vous parlant d'elle, que je ne voulais pas vous
en parler. Je ne sais quelle puissance m'y attache, m'y ramène sans
cesse, alors même que je l'outrage. Écartons sa dangereuse idée; que je
redevienne moi-même pour traiter un sujet plus gai. Il s'agit de votre
pupille, à présent devenue la mienne, et j'espère qu'ici vous allez me
reconnaître.

Depuis quelques jours, mieux traité par ma tendre dévote, et par
conséquent moins occupé d'elle, j'avais remarqué que la petite Volanges
était en effet fort jolie, et que s'il y avait de la sottise à en être
amoureux comme Danceny, peut-être n'y en avait-il pas moins de ma part
à ne pas chercher auprès d'elle une distraction que ma solitude me
rendait nécessaire. Il me parut juste aussi de me payer des soins que
je me donnais pour elle; je me rappelais, en outre, que vous me l'aviez
offerte avant que Danceny eût rien à y prétendre, et je me trouvais
fondé à réclamer quelques droits sur un bien qu'il ne possédait qu'à
mon refus et par mon abandon. La jolie mine de la petite personne, sa
bouche si fraîche, son air enfantin, sa gaucherie même fortifiaient ces
sages résolutions; je résolus d'agir en conséquence, et le succès a
couronné l'entreprise.

Déjà vous cherchez par quel moyen j'ai supplanté l'amant chéri; quelle
séduction convient à cet âge, à cette inexpérience. Épargnez-vous tant
de peine, je n'en ai employée aucune. Tandis que maniant avec adresse
les armes de votre sexe, vous triomphez par la finesse; moi, rendant à
l'homme des droits imprescriptibles, je subjuguais par l'autorité. Sûr
de saisir ma proie, si je pouvais la joindre, je n'avais besoin de ruse
que pour m'en approcher, et même celle dont je me suis servi ne mérite
pas ce nom.

Je profitai de la première lettre que je reçus de Danceny pour sa
belle, et après l'en avoir avertie par le signal convenu entre nous,
au lieu de mon adresse à la lui rendre, je la mis à n'en pas trouver
le moyen; cette impatience que je faisais naître, je feignais de la
partager, et après avoir causé le mal, j'indiquai le remède.

La jeune personne habite une chambre dont une porte donne sur le
corridor; mais, comme de raison, la mère en avait pris la clef. Il
ne s'agissait que de s'en rendre maître. Rien de plus facile dans
l'exécution; je ne demandais que d'en disposer deux heures et je
répondais d'en avoir une semblable. Alors correspondances, entrevues,
rendez-vous nocturnes, tout devenait commode et sûr; cependant, le
croiriez-vous? l'enfant timide prit peur et refusa. Un autre s'en
serait désolé; moi, je n'y vis que l'occasion d'un plaisir plus
piquant. J'écrivis à Danceny pour me plaindre de ce refus, et je fis si
bien que notre étourdi n'eut de cesse qu'il n'eût obtenu, exigé même de
sa craintive maîtresse, qu'elle accordât ma demande et se livrât toute
à ma discrétion.

J'étais bien aise, je l'avoue, d'avoir ainsi changé de rôle, et que
le jeune homme fît pour moi ce qu'il comptait que je ferais pour lui.
Cette idée doublait à mes yeux, le prix de l'aventure; aussi, dès que
j'ai eu la précieuse clef, me suis-je hâté d'en faire usage: c'était la
nuit dernière.

Après m'être assuré que tout était tranquille dans le château, armé
de ma lanterne sourde et dans la toilette que comportait l'heure et
qu'exigeait la circonstance, j'ai rendu ma première visite à votre
pupille. J'avais fait tout préparer (et cela par elle-même), pour
pouvoir entrer sans bruit. Elle était dans son premier sommeil et dans
celui de son âge, de façon que je suis arrivé jusqu'à son lit sans
qu'elle se soit réveillée. J'ai d'abord été tenté d'aller plus avant
et d'essayer de passer pour un songe; mais, craignant l'effet de la
surprise et le bruit qu'elle entraîne, j'ai préféré d'éveiller avec
précaution la jolie dormeuse, et suis en effet parvenu à prévenir le
cri que je redoutais.

Après avoir calmé ses premières craintes, comme je n'étais pas venu
là pour causer, j'ai risqué quelques libertés. Sans doute on ne lui
avait pas bien appris dans son couvent à combien de périls divers est
exposée la timide innocence et tout ce qu'elle a à garder pour n'être
pas surprise; car, portant toute son attention, toutes ses forces à se
défendre d'un baiser, qui n'était qu'une fausse attaque, tout le reste
était sans défense; le moyen de n'en pas profiter! J'ai donc changé
ma marche, et sur-le-champ j'ai pris poste. Ici nous avons pensé être
perdus tous deux: la petite fille, toute effarouchée, a voulu crier de
bonne foi; heureusement, sa voix s'est éteinte dans les pleurs. Elle
s'était jetée aussi au cordon de sa sonnette, mais mon adresse a retenu
son bras à temps.

«Que voulez-vous faire (lui ai-je dit alors), vous perdre pour
toujours? Qu'on vienne et que m'importe? A qui persuaderez-vous que je
ne sois pas ici de votre aveu? Quel autre que vous m'aura fourni le
moyen de m'y introduire? Et cette clef que je tiens de vous, que je
n'ai pu avoir que par vous, vous chargerez-vous d'en indiquer l'usage?»
Cette courte harangue n'a calmé ni la douleur, ni la colère, mais elle
a amené la soumission. Je ne sais si j'avais le ton de l'éloquence,
au moins est-il vrai que je n'en avais pas le geste. Une main occupée
pour la force, l'autre pour l'amour, quel orateur pourrait prétendre
à la grâce en pareille situation? Si vous vous la peignez bien, vous
conviendrez qu'au moins elle était favorable à l'attaque; mais moi, je
n'entends rien à rien et, comme vous dites, la femme la plus simple,
une pensionnaire, me mène comme un enfant.

Celle-ci, tout en se désolant, sentait qu'il fallait prendre un parti
et entrer en composition. Les prières me trouvant inexorable, il a
fallu passer aux offres. Vous croyez que j'ai vendu bien cher ce poste
important; non, j'ai tout promis pour un baiser. Il est vrai que le
baiser pris, je n'ai pas tenu ma promesse; mais j'avais de bonnes
raisons. Étions-nous convenus qu'il serait pris ou donné? A force de
marchander, nous sommes tombés d'accord pour un second, et celui-là, il
était dit qu'il serait reçu. Alors ayant guidé les bras timides autour
de mon corps, et la pressant de l'un des miens plus amoureusement, le
doux baiser a été reçu en effet; mais bien, mais parfaitement reçu:
tellement enfin que l'Amour n'aurait pas pu mieux faire.

Tant de bonne foi méritait récompense, aussi ai-je aussitôt accordé la
demande. La main s'est retirée, mais je ne sais par quel hasard je me
suis trouvé moi-même à sa place. Vous me supposez là bien empressé,
bien actif, n'est-il pas vrai? Point du tout. J'ai pris goût aux
lenteurs vous dis-je. Une fois sûr d'arriver, pourquoi tant presser le
voyage?

Sérieusement, j'étais bien aise d'observer une fois la puissance de
l'occasion, et je la trouvais ici dénuée de tout secours étranger. Elle
avait pourtant à combattre l'amour, et l'amour soutenu par la pudeur ou
la honte, et fortifié surtout par l'humeur que j'avais donnée et dont
on avait beaucoup pris. L'occasion était seule, mais elle était là,
toujours offerte, toujours présente, et l'amour était absent.

Pour assurer mes observations, j'avais la malice de n'employer de force
que ce qu'on en pouvait combattre. Seulement si ma charmante ennemie
abusant de ma facilité, se trouvait prête à m'échapper, je la contenais
par cette même crainte dont j'avais déjà éprouvé les heureux effets.
Eh bien! sans autre soin, la tendre amoureuse, oubliant ses serments a
cédé d'abord et fini par consentir; non pas qu'après ce premier moment
les reproches et les larmes ne soient revenus de concert; j'ignore
s'ils étaient vrais ou feints, mais, comme il arrive toujours, ils ont
cessé dès que je me suis occupé à y donner lieu de nouveau. Enfin, de
faiblesse en reproche et de reproche en faiblesse, nous ne nous sommes
séparés que satisfaits l'un de l'autre et également d'accord pour le
rendez-vous de ce soir.

Je ne me suis retiré chez moi qu'au point du jour et j'étais déjà rendu
de fatigue et de sommeil; cependant j'ai sacrifié l'un et l'autre au
désir de me trouver ce matin au déjeuner: j'aime de passion, les mines
de lendemain. Vous n'avez pas d'idée de celle-ci. C'était un embarras
dans le maintien! une difficulté dans la marche! des yeux toujours
baissés et si gros, et si battus! Cette figure si ronde s'était tant
allongée! Rien n'était si plaisant. Et pour la première fois, sa mère
alarmée de ce changement extrême, lui témoignait un intérêt assez
tendre, et la présidente aussi qui s'empressait autour d'elle! Oh! pour
ces soins-là, ils ne sont que prêtés; un jour viendra où on pourra les
lui rendre, et ce jour-là n'est pas loin. Adieu, ma belle amie.

  _Du château, ce 1er octobre 17**._



LETTRE XCVII

_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._


Ah! mon Dieu, madame, que je suis malheureuse! Qui me consolera dans
mes peines? Qui me conseillera dans l'embarras où je me trouve? Ce M.
de Valmont... et Danceny! non, l'idée de Danceny me met au désespoir...
Comment vous raconter? Comment vous dire?... Je ne sais comment faire.
Cependant mon cœur est plein... Il faut que je parle à quelqu'un, et
vous êtes la seule à qui je puisse, à qui j'ose me confier. Vous avez
tant de bonté pour moi! Mais n'en ayez pas dans ce moment-ci, je n'en
suis pas digne; que vous dirai-je? je ne le désire point. Tout le monde
ici m'a témoigné de l'intérêt aujourd'hui... ils ont tous augmenté
ma peine. Je sentais tant que je ne le méritais pas! Grondez-moi au
contraire; grondez-moi bien, car je suis bien coupable, mais après
sauvez-moi; si vous n'avez pas la bonté de me conseiller, je mourrai de
chagrin.

Apprenez donc... ma main tremble, comme vous voyez je ne peux presque
pas écrire, je me sens le visage tout en feu... Ah! c'est bien le rouge
de la honte. Eh bien! je la souffrirai; ce sera la première punition de
ma faute. Oui, je vous dirai tout.

Vous saurez donc que M. de Valmont, qui m'a remis jusqu'ici les lettres
de M. Danceny, a trouvé tout d'un coup que c'était trop difficile; il
a voulu avoir une clef de ma chambre. Je puis bien vous assurer que je
ne voulais pas; mais il a été en écrire à Danceny, et Danceny l'a voulu
aussi; et moi, ça me fait tant de peine quand je lui refuse quelque
chose, surtout depuis mon absence qui le rend si malheureux, que j'ai
fini par y consentir. Je ne prévoyais pas le malheur qui en arriverait.

Hier, M. de Valmont s'est servi de cette clef pour venir dans ma
chambre comme j'étais endormie; je m'y attendais si peu qu'il m'a fait
bien peur en me réveillant, mais comme il m'a parlé tout de suite je
l'ai reconnu et je n'ai pas crié; et puis l'idée m'est venue d'abord
qu'il venait peut-être m'apporter une lettre de Danceny. C'en était
bien loin. Un petit moment après, il a voulu m'embrasser et, pendant
que je me défendais comme c'est naturel, il a si bien fait, que je
n'aurais pas voulu pour toute chose au monde... mais lui voulait un
baiser auparavant. Il a bien fallu, car comment faire? d'autant que
j'avais essayé d'appeler, mais outre que je n'ai pas pu, il a bien su
me dire que s'il venait quelqu'un il saurait bien rejeter toute la
faute sur moi; et, en effet c'était bien facile à cause de cette clef.
Ensuite il ne s'est pas retiré davantage. Il en a voulu un second, et
celui-là je ne savais pas ce qui en était, mais il m'a toute troublée;
et après, c'était encore pis qu'auparavant. Oh! par exemple, c'est bien
mal ça. Enfin après..., vous m'exempterez bien de dire le reste; mais
je suis malheureuse autant qu'on peut l'être.

Ce que je me reproche le plus et dont pourtant il faut que je vous
parle, c'est que j'ai peur de ne pas m'être défendue autant que je le
pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait; sûrement je n'aime pas
M. de Valmont, bien au contraire, et il y avait des moments où j'étais
comme si je l'aimais... Vous jugez bien que ça ne m'empêchait pas de
lui dire toujours que non; mais je sentais bien que je ne faisais pas
comme je disais; et ça, c'était comme malgré moi; et puis aussi j'étais
bien troublée! S'il est toujours aussi difficile que ça de se défendre,
il faut y être bien accoutumée! Il est vrai que M. de Valmont a des
façons de dire qu'on ne sait pas comment faire pour lui répondre.
Enfin, croiriez-vous que quand il s'en est allé, j'en étais comme
fâchée, et que j'ai eu la faiblesse de consentir qu'il revînt ce soir:
ça me désole encore plus que tout le reste.

Oh! malgré ça, je vous promets bien que je l'empêcherai d'y venir. Il
n'a pas été sorti, que j'ai bien senti que j'avais eu bien tort de lui
promettre. Aussi, j'ai pleuré tout le reste du temps. C'est surtout
Danceny qui me faisait de la peine! toutes les fois que je songeais à
lui mes pleurs redoublaient que j'en étais suffoquée, et j'y songeais
toujours..., et à présent encore, vous en voyez l'effet, voilà mon
papier tout trempé. Non, je ne me consolerai jamais, ne fût-ce qu'à
cause de lui... Enfin, je n'en pouvais plus, et pourtant je n'ai pas pu
dormir une minute. Et ce matin en me levant quand je me suis regardée
au miroir, je faisais peur tant j'étais changée.

Maman s'en est aperçue dès qu'elle m'a vue et elle m'a demandé ce que
j'avais. Moi, je me suis mise à pleurer tout de suite. Je croyais
qu'elle m'allait gronder, et peut-être ça m'aurait fait moins de peine,
mais au contraire. Elle m'a parlé avec douceur. Je ne le méritais
guère. Elle m'a dit de ne pas m'affliger comme ça. Elle ne savait
pas le sujet de mon affliction. Que je me rendais malade! Il y a des
moments où je voudrais être morte. Je n'ai pas pu y tenir. Je me suis
jetée dans ses bras en sanglotant et en lui disant: «Ah! maman, votre
fille est bien malheureuse!» Maman n'a pas pu s'empêcher de pleurer un
peu et tout cela n'a fait qu'augmenter mon chagrin; heureusement elle
ne m'a pas demandé pourquoi j'étais si malheureuse, car je n'aurais su
que lui dire.

Je vous en supplie, madame, écrivez-moi le plus tôt que vous pourrez et
dites-moi ce que je dois faire, car je n'ai pas le courage de songer à
rien et je ne sais que m'affliger. Vous voudrez bien m'adresser votre
lettre par M. de Valmont, mais, je vous en prie, si vous lui écrivez en
même temps, ne lui parlez pas que je vous aie rien dit.

J'ai l'honneur d'être, madame, avec toujours bien de l'amitié, votre
très humble et très obéissante servante...

Je n'ose pas signer cette lettre.

  _Du château de..., ce 1er octobre 17**._



LETTRE XCVIII

_Madame de VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._


Il y a bien peu de jours ma charmante amie, que c'était vous qui me
demandiez des consolations et des conseils; aujourd'hui c'est mon tour
et je vous fais pour moi la même demande que vous me faisiez pour vous.
Je suis bien réellement affligée et je crains de n'avoir pas pris les
meilleurs moyens pour éviter les chagrins que j'éprouve.

C'est ma fille qui cause mon inquiétude. Depuis mon départ, je l'avais
bien vue toujours triste et chagrine, mais je m'y attendais et j'avais
armé mon cœur d'une sévérité que je jugeais nécessaire. J'espérais
que l'absence, les distractions détruiraient bientôt un amour que je
regardais plutôt comme une erreur de l'enfance que comme une véritable
passion. Cependant, loin d'avoir rien gagné depuis mon séjour ici, je
m'aperçois que cette enfant se livre de plus en plus à une mélancolie
dangereuse et je crains, tout de bon, que sa santé ne s'altère.
Particulièrement depuis quelques jours, elle change à vue d'œil. Hier,
surtout, elle me frappa, et tout le monde ici en fut vraiment alarmé.

Ce qui me prouve encore combien elle est affectée vivement, c'est que
je la vois prête à surmonter la timidité qu'elle a toujours eue avec
moi. Hier matin, sur la simple demande que je lui fis si elle était
malade, elle se précipita dans mes bras en me disant qu'elle était
bien malheureuse; et elle pleura aux sanglots. Je ne puis vous rendre
la peine qu'elle m'a faite; les larmes me sont venues aux yeux tout de
suite et je n'ai eu que le temps de me détourner pour empêcher qu'elle
ne me vît. Heureusement, j'ai eu la prudence de ne lui faire aucune
question et elle n'a pas osé m'en dire davantage: mais il n'en est pas
moins clair que c'est cette malheureuse passion qui la tourmente.

Quel parti prendre pourtant, si cela dure? ferai-je le malheur de ma
fille? tournerai-je contre elle les qualités les plus précieuses de
l'âme, la sensibilité et la constance? est-ce pour cela que je suis
sa mère? et quand j'étoufferais ce sentiment si naturel qui nous fait
vouloir le bonheur de nos enfants; quand je regarderais comme une
faiblesse ce que je crois, au contraire, le premier, le plus sacré
de nos devoirs; si je force son choix, n'aurai-je pas à répondre des
suites funestes qu'il peut y avoir? Quel usage à faire de l'autorité
maternelle que de placer sa fille entre le crime et le malheur!

Mon amie, je n'imiterai pas ce que j'ai blâmé si souvent. J'ai pu sans
doute, tenter de faire un choix pour ma fille; je ne faisais en cela
que l'aider de mon expérience: ce n'était pas un droit que j'exerçais,
je remplissais un devoir. J'en trahirais un, au contraire, en disposant
d'elle au mépris d'un penchant que je n'ai pas su empêcher de naître
et dont ni elle ni moi ne pouvons connaître ni l'étendue, ni la
durée. Non, je ne souffrirai point qu'elle épouse celui-ci pour aimer
celui-là, et j'aime mieux compromettre mon autorité que sa vertu.

Je crois donc que je vais prendre le parti le plus sage, de retirer
la parole que j'ai donnée à M. de Gercourt. Vous venez d'en voir les
raisons; elles me paraissent devoir l'emporter sur mes promesses. Je
dis plus: dans l'état où sont les choses, remplir mon engagement, ce
serait véritablement le violer. Car enfin, si je dois à ma fille de ne
pas livrer son secret à M. de Gercourt, je dois au moins à celui-ci de
ne pas abuser de l'ignorance où je le laisse et de faire pour lui tout
ce que je crois qu'il ferait lui-même, s'il était instruit. Irai-je, au
contraire, le trahir indignement quand il se livre à ma foi, et, tandis
qu'il m'honore en me choisissant pour sa seconde mère, le tromper dans
le choix qu'il veut faire de la mère de ses enfants? Ces réflexions si
vraies et auxquelles je ne peux me refuser, m'alarment plus que je ne
puis vous dire.

Aux malheurs qu'elles me font redouter, je compare ma fille, heureuse
avec l'époux que son cœur a choisi, ne connaissant ses devoirs que par
la douceur qu'elle trouve à les remplir; mon gendre également satisfait
et se félicitant chaque jour, de son choix; chacun d'eux ne trouvant
de bonheur que dans le bonheur de l'autre, et celui de tous deux se
réunissant pour augmenter le mien. L'espoir d'un avenir si doux doit-il
être sacrifié à de vaines considérations? Et quelles sont celles qui me
retiennent? uniquement des vues d'intérêt. De quel avantage sera-t-il
donc pour ma fille d'être née riche, si elle n'en doit pas moins être
esclave de la fortune?

Je conviens que M. de Gercourt est un parti meilleur, peut-être,
que je ne devais l'espérer pour ma fille; j'avoue même que j'ai
été extrêmement flattée du choix qu'il a fait d'elle. Mais enfin,
Danceny est d'une aussi bonne maison que lui; il ne lui cède en rien
pour les qualités personnelles; il a sur M. de Gercourt l'avantage
d'aimer et d'être aimé: il n'est pas riche à la vérité; mais ma fille
ne l'est-elle pas assez pour eux deux? Ah! pourquoi lui ravir la
satisfaction si douce d'enrichir ce qu'elle aime!

Ces mariages qu'on calcule au lieu de les assortir, qu'on appelle de
convenances et où tout se convient en effet, hors les goûts et les
caractères, ne sont-ils pas la source la plus féconde de ces éclats
scandaleux qui deviennent tous les jours plus fréquents? J'aime
mieux différer: au moins j'aurai le temps d'étudier ma fille que je
ne connais pas. Je me sens bien le courage de lui causer un chagrin
passager si elle en doit recueillir un bonheur plus solide: mais de
risquer de la livrer à un désespoir éternel, cela n'est pas dans mon
cœur.

Voilà, ma chère amie, les idées qui me tourmentent et sur quoi je
réclame vos conseils. Ces objets sévères contrastent beaucoup avec
votre aimable gaieté et ne paraissent guère de votre âge; mais votre
raison l'a tant devancé! Votre amitié d'ailleurs aidera votre prudence;
et je ne crains point que l'une ou l'autre se refusent à la sollicitude
maternelle qui les implore.

Adieu, ma charmante amie; ne doutez jamais de la sincérité de mes
sentiments.

  _Du château de..., ce 2 octobre, 17**._



    [Illustration: PL. VIII
    _Mlle Gérard inv._
    _P. Baquoy sc._
    LETTRE XCIX]



LETTRE XCIX

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Encore de petits événements, ma belle amie; mais des scènes seulement,
point d'actions. Ainsi, armez-vous de patience; prenez-en même
beaucoup, car tandis que ma présidente marche à si petits pas, votre
pupille recule, et c'est bien pis encore. Eh bien, j'ai le bon esprit
de m'amuser de ces misères-là. Véritablement, je m'accoutume fort
bien à mon séjour ici et je puis dire que dans le triste château de
ma vieille tante, je n'ai pas éprouvé un moment d'ennui. Au fait, n'y
ai-je pas jouissances, privations, espoir, incertitude? Qu'a-t-on
de plus sur un plus grand théâtre? des spectateurs? Hé! laissez
faire, ils ne manqueront pas. S'ils ne me voient pas à l'ouvrage,
je leur montrerai ma besogne faite; ils n'auront plus qu'à admirer
et applaudir. Oui, ils applaudiront; car je puis enfin prédire avec
certitude le moment de la chute de mon austère dévote. J'ai assisté ce
soir à l'agonie de la vertu. La douce faiblesse va régner à sa place.
Je n'en fixe pas l'époque plus tard qu'à notre première entrevue: mais
déjà je vous entends crier à l'orgueil. Annoncer sa victoire, se vanter
à l'avance! Hé! là, là, calmez-vous! Pour vous prouver ma modestie, je
vais commencer par l'histoire de ma défaite.

En vérité, votre pupille est une petite personne bien ridicule! C'est
bien un enfant qu'il faudrait traiter comme tel, et à qui on ferait
grâce en ne la mettant qu'en pénitence! Croiriez-vous qu'après ce
qui s'est passé avant-hier entre elle et moi, après la façon amicale
dont nous nous sommes quittés hier matin; lorsque j'ai voulu y
retourner le soir, comme elle en était convenue, j'ai trouvé sa porte
fermée en dedans? Qu'en dites-vous? on éprouve quelquefois de ces
enfantillages-là la veille, mais le lendemain! cela n'est-il pas
plaisant?

Je n'en ai pourtant pas ri d'abord; jamais je n'avais autant senti
l'empire de mon caractère. Assurément, j'allais à ce rendez-vous sans
plaisir et uniquement par procédé. Mon lit, dont j'avais grand besoin,
me semblait pour le moment, préférable à celui de tout autre et je
ne m'en étais éloigné qu'à regret. Cependant, je n'ai pas eu plutôt
trouvé un obstacle que je brûlais de le franchir; j'étais humilié,
surtout qu'un enfant m'eût joué. Je me retirai donc avec beaucoup
d'humeur; et dans le projet de ne plus me mêler de ce sot enfant, ni
de ses affaires, je lui avais écrit sur-le-champ, un billet que je
comptais lui remettre aujourd'hui et où je l'évaluais à son juste prix.
Mais, comme on dit, la nuit porte conseil; j'ai trouvé ce matin que,
n'ayant pas ici le choix des distractions, il fallait garder celle-là:
j'ai donc supprimé le sévère billet. Depuis que j'y ai réfléchi, je
ne reviens pas d'avoir eu l'idée de finir une aventure avant d'avoir
en main de quoi en perdre l'héroïne. Où nous mène pourtant un premier
mouvement! Heureux, ma belle amie, qui a su comme vous s'accoutumer
à n'y jamais céder! Enfin, j'ai différé ma vengeance; j'ai fait ce
sacrifice à vos vues sur Gercourt.

A présent que je ne suis plus en colère, je ne vois plus que du
ridicule dans la conduite de votre pupille. En effet, je voudrais bien
savoir ce qu'elle espère gagner par là! pour moi je m'y perds: si ce
n'est que pour se défendre, il faut convenir qu'elle s'y prend un peu
tard. Il faudra bien qu'un jour elle me dise le mot de cette énigme!
j'ai grande envie de le savoir. C'est peut-être seulement qu'elle se
trouvait fatiguée? franchement cela se pourrait; car sans doute elle
ignore encore que les flèches de l'amour, comme la lance d'Achille,
portent avec elles le remède aux blessures qu'elles font. Mais non,
à sa petite grimace de toute la journée, je parierais qu'il entre
là-dedans du repentir... là... quelque chose... comme de la vertu...
De la vertu!... c'est bien à elle qu'il convient d'en avoir? Ah!
qu'elle la laisse à la femme véritablement née pour elle, la seule
qui sache l'embellir, qui la ferait aimer!... Pardon, ma belle amie,
mais c'est ce soir même que s'est passé, entre Mme de Tourvel et moi,
la scène dont j'ai à vous rendre compte et j'en conserve encore
quelque émotion. J'ai besoin de me faire violence pour me distraire de
l'impression qu'elle m'a faite; c'est même pour m'y aider que je me
suis mis à vous écrire. Il faut pardonner quelque chose à ce premier
moment.

Il y a déjà quelques jours que nous sommes d'accord, Mme de Tourvel
et moi sur nos sentiments; nous ne disputons plus que sur les mots.
C'était toujours, à la vérité, _son amitié_ qui répondait _à mon
amour_: mais ce langage de convention ne changeait pas le fond des
choses, et quand nous serions restés ainsi j'en aurais peut-être été
moins vite, mais non pas moins sûrement. Déjà même il n'était plus
question de m'éloigner, comme elle le voulait d'abord; et pour les
entretiens que nous avons journellement, si je mets mes soins à lui en
offrir l'occasion, elle met les siens à la saisir.

Comme c'est ordinairement à la promenade que se passent nos petits
rendez-vous, le temps affreux qu'il a fait tout aujourd'hui ne me
laissait rien espérer: j'en étais même vraiment contrarié; je ne
prévoyais pas combien je devais gagner à ce contretemps.

Ne pouvant se promener, on s'est mis à jouer en sortant de table; et
comme je joue peu et que je ne suis plus nécessaire, j'ai pris ce temps
pour monter chez moi, sans autre projet que d'y attendre, à peu près,
la fin de la partie.

Je retournais joindre le cercle quand j'ai trouvé la charmante femme
qui entrait dans son appartement, et qui, soit imprudence ou faiblesse,
m'a dit de sa douce voix: «Où allez-vous donc? Il n'y a personne au
salon». Il ne m'en a pas fallu davantage, comme vous pouvez croire,
pour essayer d'entrer chez elle; j'y ai trouvé moins de résistance
que je ne m'y attendais. Il est vrai que j'avais eu la précaution de
commencer la conversation à la porte et de la commencer indifférente;
mais à peine avons-nous été établis que j'ai ramené la véritable et
que j'ai parlé de _mon amour à mon amie_. Sa première réponse, quoique
simple, m'a paru assez expressive: «Oh! tenez, m'a-t-elle dit, ne
parlons pas de cela ici»; et elle tremblait. La pauvre femme! elle se
voit mourir.

Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis quelque temps, assuré
du succès un jour ou l'autre et la voyant user tant de force dans
d'inutiles combats, j'avais résolu de ménager les miennes et d'attendre
sans effort qu'elle se rendît de lassitude. Vous sentez bien qu'ici il
faut un triomphe complet et que je ne veux rien devoir à l'occasion.
C'était même d'après ce plan formé et pour pouvoir être pressant, sans
m'engager trop, que je suis revenu à ce mot d'amour si obstinément
refusé; sûr qu'on me croyait assez d'ardeur, j'ai essayé un ton plus
tendre. Ce refus ne me fâchait plus, il m'affligeait; ma sensible amie
ne me devait-elle pas quelques consolations?

Tout en me consolant, une main était restée dans la mienne; le joli
corps était appuyé sur mon bras et nous étions extrêmement rapprochés.
Vous avez sûrement remarqué combien dans cette situation, à mesure que
la défense mollit, les demandes et les refus se passent de plus près;
comment la tête se détourne et les regards se baissent, tandis que
les discours toujours prononcés d'une voix faible, deviennent rares
et entrecoupés. Ces symptômes précieux annoncent, d'une manière non
équivoque, le consentement de l'âme; mais rarement a-t-il encore passé
jusqu'aux sens; je crois même qu'il est toujours dangereux de tenter
alors quelque entreprise trop marquée; parce que cet état d'abandon
n'étant jamais sans un plaisir très doux, on ne saurait forcer d'en
sortir sans causer une humeur qui tourne infailliblement au profit de
la défense.

Mais, dans le cas présent, la prudence m'était d'autant plus nécessaire
que j'avais surtout à redouter l'effroi que cet oubli d'elle-même ne
manquerait pas de causer à ma tendre rêveuse. Aussi, cet aveu que je
demandais, je n'exigeais pas même qu'il fût prononcé; un regard pouvait
suffire; un seul regard et j'étais heureux.

Ma belle amie, les beaux yeux se sont en effet levés sur moi, la bouche
céleste a même prononcé: «Eh bien! oui, je...» Mais, tout à coup le
regard s'est éteint, la voix a manqué et cette femme adorable est
tombée dans mes bras. A peine avais-je eu le temps de l'y recevoir que,
se dégageant avec une force convulsive, la vue égarée et les mains
élevées vers le ciel... «Dieu... ô mon Dieu, sauvez-moi», s'est-elle
écriée; et sur-le-champ, plus prompte que l'éclair, elle était à genoux
à dix pas de moi. Je l'entendais prête à suffoquer. Je me suis avancé
pour la secourir; mais elle prenant mes mains qu'elle baignait de
pleurs, quelquefois même embrassant mes genoux: «Oui, ce sera vous,
disait-elle, ce sera vous qui me sauverez! Vous ne voulez pas ma mort,
laissez-moi; sauvez-moi, laissez-moi; au nom de Dieu, laissez-moi!» Et
ces discours peu suivis s'échappaient à peine à travers des sanglots
redoublés. Cependant elle me tenait avec une force qui ne m'aurait pas
permis de m'éloigner; alors rassemblant les miennes, je l'ai soulevée
dans mes bras. Au même instant les pleurs ont cessé; elle ne parlait
plus: tous ses membres se sont raidis et de violentes convulsions ont
succédé à cet orage.

J'étais, je l'avoue, vivement ému, et je crois que j'aurais consenti à
sa demande quand les circonstances ne m'y auraient pas forcé. Ce qu'il
y a de vrai, c'est qu'après lui avoir donné quelques secours, je l'ai
laissée comme elle m'en priait, et que je m'en félicite. Déjà j'en ai
presque reçu le prix.

Je m'attendais qu'ainsi que le jour de ma première déclaration elle ne
se montrerait pas de la soirée. Mais, vers les huit heures, elle est
descendue au salon et a seulement annoncé au cercle qu'elle s'était
trouvée fort incommodée. Sa figure était abattue, sa voix faible et son
maintien composé; mais son regard était doux et souvent il s'est fixé
sur moi. Son refus de jouer m'ayant même obligé de prendre sa place,
elle a pris la sienne à mes côtés. Pendant le souper elle est restée
seule dans le salon. Quand on y est revenu, j'ai cru m'apercevoir
qu'elle avait pleuré; pour m'en éclaircir, je lui ai dit qu'il me
semblait qu'elle s'était encore ressentie de son incommodité; à quoi
elle m'a obligeamment répondu: «Ce mal-là ne s'en va pas si vite qu'il
vient!» Enfin, quand on s'est retiré, je lui ai donné la main et à la
porte de son appartement elle a serré la mienne avec force. Il est vrai
que ce mouvement m'a paru avoir quelque chose d'involontaire: mais tant
mieux; c'est une preuve de plus de mon empire.

Je parierais qu'à présent elle est enchantée d'en être là: tous les
frais sont faits; il ne reste plus qu'à jouir. Peut-être, pendant que
je vous écris, s'occupe-t-elle déjà de cette douce idée! et quand
même elle s'occuperait, au contraire, d'un nouveau projet de défense,
ne savons-nous pas bien ce que deviennent tous ces projets-là? Je
vous le demande, cela peut-il aller plus loin que notre prochaine
entrevue? Je m'attends bien par exemple, qu'il y aura quelques façons
pour l'accorder; mais bon! le premier pas franchi, ces prudes austères
savent-elles s'arrêter? Leur amour est une véritable explosion; la
résistance y donne plus de force. Ma farouche dévote courrait après
moi, si je cessais de courir après elle.

Enfin, ma belle amie, incessamment j'arriverai chez vous, pour vous
sommer de votre parole. Vous n'avez pas oublié, sans doute, ce que
vous m'avez promis après le succès; cette infidélité à votre chevalier?
êtes-vous prête? pour moi je le désire comme si nous ne nous étions
jamais connus. Au reste, vous connaître est peut-être une raison pour
le désirer davantage:

        Je suis juste et ne suis point galant[39].

    [39] Voltaire, comédie de _Nanine_.

Aussi ce sera la première infidélité que je ferai à ma grave conquête;
et je vous promets de profiter du premier prétexte pour m'absenter
vingt-quatre heures d'auprès d'elle. Ce sera sa punition de m'avoir
tenu si longtemps éloigné de vous. Savez-vous que voilà plus de deux
mois que cette aventure m'occupe? oui, deux mois et trois jours; il est
vrai que je compte demain, puisqu'elle ne sera véritablement consommée
qu'alors. Cela me rappelle que Mlle de B*** a résisté les trois mois
complets. Je suis bien aise de voir que la franche coquetterie a plus
de défense que l'austère vertu.

Adieu, ma belle amie; il faut vous quitter car il est fort tard. Cette
lettre m'a mené plus loin que je ne comptais; mais comme j'envoie
demain matin à Paris, j'ai voulu en profiter pour vous faire partager
un jour plus tôt la joie de votre ami.

  _Du château de..., ce 2 octobre 17**, au soir._



LETTRE C

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Mon amie, je suis joué, trahi, perdu; je suis au désespoir: Mme de
Tourvel est partie. Elle est partie et je ne l'ai pas su! et je n'étais
pas là pour m'opposer à son départ, pour lui reprocher son indigne
trahison! Ah! ne croyez pas que je l'eusse laissée partir; elle serait
restée; oui, elle serait restée, eussé-je dû employer la violence. Mais
quoi! dans ma crédule sécurité, je dormais tranquillement; je dormais
et la foudre est tombée sur moi. Non, je ne conçois rien à ce départ:
il faut renoncer à connaître les femmes.

Quand je me rappelle la journée d'hier! que dis-je? la soirée même! Ce
regard si doux, cette voix si tendre! et cette main serrée! et pendant
ce temps elle projetait de me fuir! O femmes, femmes! plaignez-vous
donc si l'on vous trompe! Mais oui, toute perfidie qu'on emploie est un
vol qu'on vous fait.

Quel plaisir j'aurai à me venger! Je la retrouverai cette femme
perfide; je reprendrai mon empire sur elle. Si l'amour m'a suffi pour
en trouver les moyens, que ne sera-t-il pas, aidé de la vengeance? Je
la verrai encore à mes genoux, tremblante et baignée de pleurs, me
criant merci de sa trompeuse voix; et moi je serai sans pitié.

Que fait-elle, à présent? que pense-t-elle? Peut-être elle s'applaudit
de m'avoir trompé et, fidèle aux goûts de son sexe, ce plaisir lui
paraît le plus doux. Ce que n'a pu la vertu tant vantée, l'esprit de
ruse l'a produit sans effort. Insensé! je redoutais sa sagesse: c'était
sa mauvaise foi que je devais craindre.

Et être obligé de dévorer mon ressentiment! n'oser montrer qu'une
tendre douleur quand j'ai le cœur rempli de rage! me voir réduit à
supplier encore une femme rebelle qui s'est soustraite à mon empire!
Devais-je donc être humilié à ce point? Et par qui? par une femme
timide et qui jamais ne s'est exercée à combattre. A quoi me sert de
m'être établi dans son cœur, de l'avoir embrasé de tous les feux de
l'amour, d'avoir porté jusqu'au délire le trouble de ses sens, si,
tranquille dans sa retraite, elle peut aujourd'hui s'enorgueillir de sa
fuite plus que moi de mes victoires? Et je le souffrirais? Mon amie,
vous ne le croyez pas; vous n'avez pas de moi cette humiliante idée!

Mais quelle fatalité m'attache à cette femme? Cent autres ne
désirent-elles pas mes soins? ne s'empresseront-elles pas d'y répondre?
Quand même aucune ne vaudrait celle-ci, l'attrait de la variété, le
charme des nouvelles conquêtes, l'éclat de leur nombre n'offrent-ils
pas des plaisirs assez doux? Pourquoi courir après celui qui nous fuit
et négliger ceux qui se présentent? Ah! pourquoi?... Je l'ignore, mais
je l'éprouve fortement.

Il n'est plus pour moi de bonheur, de repos que par la possession de
cette femme que je hais et que j'aime avec une égale fureur. Je ne
supporterai mon sort que du moment où je disposerai du sien. Alors,
tranquille et satisfait, je la verrai à son tour, livrée aux orages que
j'éprouve en ce moment, j'en exciterai mille autres encore. L'espoir et
la crainte, la méfiance et la sécurité, tous les maux inventés par la
haine, tous les biens accordés par l'amour, je veux qu'ils remplissent
son cœur, qu'ils s'y succèdent à ma volonté. Ce temps viendra... Mais
que de travaux encore! que j'en étais près hier! et qu'aujourd'hui je
m'en vois éloigné! Comment m'en rapprocher? Je n'ose tenter aucune
démarche; je sens que pour prendre un parti il faudrait être plus
calme, et mon sang bout dans mes veines.

Ce qui redouble mon tourment, c'est le sang-froid avec lequel chacun
répond ici à mes questions sur cet événement, sur sa cause, sur tout
ce qu'il offre d'extraordinaire... Personne ne sait rien, personne ne
désire de rien savoir; à peine en aurait-on parlé si j'avais consenti
qu'on parlât d'autre chose. Mme de Rosemonde chez qui j'ai couru ce
matin quand j'ai appris cette nouvelle, m'a répondu avec le froid de
son âge que c'était la suite naturelle de l'indisposition que Mme de
Tourvel avait eue hier, qu'elle avait craint une maladie et qu'elle
avait préféré d'être chez elle: elle trouve cela tout simple; elle en
aurait fait autant, m'a-t-elle dit; comme s'il pouvait y avoir quelque
chose de commun entre elles deux! entre elle, qui n'a plus qu'à mourir,
et l'autre, qui fait le charme et le tourment de ma vie!

Mme de Volanges, que d'abord j'avais soupçonnée d'être complice, ne
paraît affectée que de n'avoir pas été consultée sur cette démarche. Je
suis bien aise je l'avoue, qu'elle n'ait pas eu le plaisir de me nuire.
Cela me prouve encore qu'elle n'a pas autant que je le craignais, la
confiance de cette femme; c'est toujours une ennemie de moins. Comme
elle se féliciterait si elle savait que c'est moi qu'on a fui! comme
elle se serait gonflée d'orgueil si c'eût été par ses conseils! comme
son importance en aurait redoublé! Mon Dieu! que je la hais! Oh! je
renouerai avec sa fille; je veux la travailler à ma fantaisie; aussi
bien, je crois que je resterai ici quelque temps; au moins le peu de
réflexions que j'ai pu faire me porte à ce parti.

Ne croyez-vous pas en effet, qu'après une démarche aussi marquée, mon
ingrate doit redouter ma présence? Si donc l'idée lui est venue que je
pourrais la suivre, elle n'aura pas manqué de me fermer sa porte, et je
ne veux pas plus l'accoutumer à ce moyen qu'en souffrir l'humiliation.
J'aime mieux lui annoncer, au contraire, que je reste ici; je lui
ferai même des instances pour qu'elle y revienne, et quand elle sera
bien persuadée de mon absence, j'arriverai chez elle: nous verrons
comment elle supportera cette aventure. Mais il faut la différer pour
en augmenter l'effet et je ne sais encore si j'en aurai la patience;
j'ai eu vingt fois dans la journée, la bouche ouverte pour demander mes
chevaux. Cependant je prendrai sur moi; je m'engage à recevoir votre
réponse ici; je vous demande seulement, ma belle amie, de ne pas me la
faire attendre.

Ce qui me contrarierait le plus serait de ne pas savoir ce qui se
passe, mais mon chasseur qui est à Paris, a des droits à quelque accès
auprès de la femme de chambre: il pourra me servir. Je lui envoie
une instruction et de l'argent. Je vous prie de trouver bon que je
joigne l'un et l'autre à cette lettre et aussi d'avoir soin de les lui
envoyer par un de vos gens, avec ordre de les lui remettre à lui-même.
Je prends cette précaution parce que le drôle a l'habitude de n'avoir
jamais reçu les lettres que je lui écris quand elles lui prescrivent
quelque chose qui le gêne et que, pour le moment, il ne me paraît pas
aussi épris de sa conquête que je voudrais qu'il le fût.

Adieu, ma belle amie; s'il vous vient quelque idée heureuse, quelque
moyen de hâter ma marche, faites-m'en part. J'ai éprouvé plus d'une
fois combien votre amitié pouvait être utile; je l'éprouve encore en ce
moment, car je me sens plus calme depuis que je vous écris; au moins,
je parle à quelqu'un qui m'entend et non aux automates près de qui je
végète depuis ce matin. En vérité, plus je vais et plus je suis tenté
de croire qu'il n'y a que vous et moi dans le monde qui valions quelque
chose.

  _Du château de..., ce 3 octobre 17**._



LETTRE CI

_Le Vicomte de VALMONT à AZOLAN, son chasseur._

  (_Jointe à la précédente._)


Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti d'ici ce
matin, de n'avoir pas su que Mme de Tourvel en partait aussi, ou, si
vous l'avez su, de n'être pas venu m'en avertir. A quoi sert-il donc
que vous dépensiez mon argent à vous enivrer avec les valets? que le
temps que vous devriez employer à me servir vous le passiez à faire
l'agréable auprès des femmes de chambre, si je n'en suis pas mieux
informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos négligences! Mais je
vous préviens que s'il vous en arrive une seule dans cette affaire-ci,
ce sera la dernière que vous aurez à mon service.

Il faut que vous m'instruisiez de tout ce qui se passe chez Mme de
Tourvel: de sa santé; si elle dort; si elle est triste ou gaie; si elle
sort souvent et chez qui elle va; si elle reçoit du monde chez elle et
qui y vient; à quoi elle passe son temps; si elle a de l'humeur avec
ses femmes, particulièrement avec celle qu'elle avait amenée ici; ce
qu'elle fait quand elle est seule; si, quand elle lit, elle lit de
suite ou si elle interrompt sa lecture pour rêver; de même quand elle
écrit. Songez aussi à vous rendre l'ami de celui qui porte ses lettres
à la poste. Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission à
sa place, et quand il acceptera, ne faites partir que celles qui vous
paraîtront indifférentes et envoyez-moi les autres, surtout celles à
Mme de Volanges, si vous en rencontrez.

Arrangez-vous pour être encore quelque temps l'amant heureux de
votre Julie. Si elle en a un autre, comme vous l'avez cru, faites-la
consentir à se partager et n'allez pas vous piquer d'une ridicule
délicatesse: vous serez dans le cas de bien d'autres qui valent mieux
que vous. Si pourtant votre second se rendait trop importun, si
vous vous aperceviez par exemple, qu'il occupât trop Julie pendant
la journée et qu'elle en fût moins souvent auprès de sa maîtresse,
écartez-le par quelques moyens ou cherchez-lui querelle; n'en craignez
pas les suites, je vous soutiendrai. Surtout ne quittez pas cette
maison. C'est par l'assiduité qu'on voit tout et qu'on voit bien. Si
même le hasard faisait renvoyer quelqu'un des gens, présentez-vous pour
le remplacer, comme n'étant plus à moi. Dites, dans ce cas, que vous
m'avez quitté pour chercher une maison plus tranquille et plus réglée.
Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous en garderai pas moins à
mon service pendant ce temps; ce sera comme chez la duchesse de *** et,
par la suite Mme de Tourvel vous en récompensera de même.

Si vous aviez assez d'adresse et de zèle, cette instruction devrait
suffire; mais, pour suppléer à l'un et à l'autre, je vous envoie
de l'argent. Le billet ci-joint vous autorise, comme vous verrez, à
toucher vingt-cinq louis chez mon homme d'affaires, car je ne doute pas
que vous ne soyez sans le sou. Vous emploierez de cette somme, ce qui
sera nécessaire pour décider Julie à établir une correspondance avec
moi. Le reste servira à faire boire les gens. Ayez soin, autant que
cela se pourra, que ce soit chez le suisse de la maison, afin qu'il
aime à vous y voir venir. Mais n'oubliez pas que ce ne sont pas vos
plaisirs que je veux payer, mais vos services.

Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapporter, même ce qui lui
paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu'elle écrive dix phrases inutiles
que d'en omettre une intéressante, et souvent ce qui paraît indifférent
ne l'est pas. Comme il faut que je puisse être instruit sur-le-champ
s'il arrivait quelque chose qui vous parût mériter attention, aussitôt
cette lettre reçue, vous enverrez Philippe sur le cheval de commission,
s'établir à ***[40]; il y restera jusqu'à nouvel ordre; ce sera un
relais en cas de besoin. Pour la correspondance courante la poste
suffira.

    [40] Village à moitié chemin de Paris au château de Mme de Rosemonde.

Prenez garde de perdre cette lettre. Relisez-la tous les jours, tant
pour vous assurer de ne rien oublier que pour être sûr de l'avoir
encore. Faites enfin tout ce qu'il faut faire quand on est honoré de ma
confiance. Vous savez que si je suis content de vous, vous le serez de
moi.

  _Du château de..., ce 3 octobre 17**._



LETTRE CII

_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._


Vous serez bien étonnée, madame, en apprenant que je pars de chez vous
aussi précipitamment. Cette démarche va vous paraître extraordinaire,
mais que votre surprise va redoubler encore quand vous en saurez
les raisons! Peut-être trouverez-vous qu'en vous les confiant je ne
respecte pas assez la tranquillité nécessaire à votre âge, que je
m'écarte même des sentiments de vénération qui vous sont dus à tant de
titres? Ah! madame, pardon; mais mon cœur est oppressé, il a besoin
d'épancher sa douleur dans le sein d'une amie également douce et
prudente: quelle autre que vous pouvait-il choisir? Regardez-moi comme
votre enfant. Ayez pour moi les bontés maternelles; je les implore. J'y
ai peut-être quelques droits par mes sentiments pour vous.

Où est le temps où, tout entière à ces sentiments louables, je ne
connaissais point ceux qui, portant dans l'âme le trouble mortel que
j'éprouve, ôtent la force de les combattre en même temps qu'ils en
imposent le devoir? Ah! ce fatal voyage m'a perdue...

Que vous dirai-je enfin? J'aime, oui, j'aime éperdument. Hélas! ce mot
que j'écris pour la première fois; ce mot si souvent demandé sans être
obtenu, je payerais de ma vie la douceur de pouvoir une fois seulement
le faire entendre à celui qui l'inspire, et pourtant il faut le refuser
sans cesse! Il va douter de mes sentiments; il croira avoir à s'en
plaindre. Je suis bien malheureuse! Que ne lui est-il aussi facile
de lire dans mon cœur que d'y régner? Oui, je souffrirais moins s'il
savait que je souffre; mais vous-même, à qui je le dis, vous n'en aurez
encore qu'une faible idée.

Dans peu de moments, je vais le fuir et l'affliger. Tandis qu'il se
croira encore près de moi, je serai déjà loin de lui; à l'heure où
j'avais coutume de le voir chaque jour, je serai dans des lieux où
il n'est jamais venu, où je ne dois pas permettre qu'il vienne. Déjà
tous mes préparatifs sont faits; tout est là sous mes yeux; je ne puis
les reposer sur rien qui ne m'annonce ce cruel départ. Tout est prêt,
excepté moi!... et plus mon cœur s'y refuse, plus il me prouve la
nécessité de m'y soumettre.

Je m'y soumettrai sans doute, il vaut mieux mourir que de vivre
coupable. Déjà, je le sens, je ne le suis que trop; je n'ai sauvé que
ma sagesse, la vertu s'est évanouie. Faut-il vous l'avouer, ce qui me
reste encore je le dois à sa générosité. Enivrée du plaisir de le voir,
de l'entendre, de la douceur de le sentir auprès de moi, du bonheur
plus grand de pouvoir faire le sien, j'étais sans puissance et sans
force; à peine m'en restait-il pour combattre, je n'en avais plus pour
résister; je frémissais de mon danger, sans pouvoir le fuir. Eh bien!
il a vu ma peine et il a eu pitié de moi. Comment ne le chérirais-je
pas? je lui dois bien plus que la vie.

Ah! si en restant auprès de lui je n'avais à trembler que pour elle,
ne croyez pas que jamais je consentisse à m'éloigner. Que m'est-elle
sans lui, ne serais-je pas trop heureuse de la perdre? Condamnée à
faire éternellement son malheur et le mien; à n'oser ni me plaindre,
ni le consoler; à me défendre chaque jour contre lui, contre moi-même;
à mettre mes soins à causer sa peine, quand je voudrais les consacrer
tous à son bonheur: vivre ainsi n'est-ce pas mourir mille fois? voilà
pourtant quel va être mon sort. Je le supporterai cependant, j'en
aurai le courage. Oh! vous, que je choisis pour ma mère, recevez-en le
serment!

Recevez aussi celui que je fais de ne vous dérober aucune de mes
actions; recevez-le, je vous en conjure; je vous le demande comme
un secours dont j'ai besoin: ainsi engagée à vous dire tout, je
m'accoutumerai à me croire toujours en votre présence. Votre vertu
remplacera la mienne. Jamais, sans doute, je ne consentirai à rougir à
vos yeux et, retenue par ce frein puissant, tandis que je chérirai en
vous l'indulgente amie confidente de ma faiblesse, j'y honorerai encore
l'ange tutélaire qui me sauvera de la honte.

C'est bien en éprouver assez que d'avoir à faire cette demande. Fatal
effet d'une présomptueuse confiance! Pourquoi n'ai-je pas redouté plus
tôt ce penchant que j'ai senti naître? Pourquoi me suis-je flattée de
pouvoir à mon gré, le maîtriser ou le vaincre? Insensée! je connaissais
bien peu l'amour! Ah! si je l'avais combattu avec plus de soin,
peut-être eût-il pris moins d'empire! peut-être alors ce départ n'eût
pas été nécessaire, ou même, en me soumettant à ce parti douloureux,
j'aurais pu ne pas rompre entièrement une liaison qu'il eût suffi de
rendre moins fréquente! Mais tout perdre à la fois! et pour jamais! Oh!
mon amie!... Mais quoi! même en vous écrivant, je m'égare encore dans
des vœux criminels? Ah! partons, partons, et que du moins ces torts
involontaires soient expiés par mes sacrifices.

Adieu, ma respectable amie; aimez-moi comme votre fille, adoptez-moi
pour telle et soyez sûre que malgré ma faiblesse, j'aimerais mieux
mourir que de me rendre indigne de votre choix.

  _De..., ce 3 octobre 17**, à une heure du matin._



LETTRE CIII

_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._


J'ai été, ma chère belle, plus affligée de votre départ que surprise de
sa cause; une longue expérience et l'intérêt que vous inspirez avaient
suffi pour m'éclairer sur l'état de votre cœur, et s'il faut tout vous
dire, vous ne m'avez rien ou presque rien appris par votre lettre. Si
je n'avais été instruite que par elle, j'ignorerais encore quel est
celui que vous aimez; car, en me parlant de _lui_ tout le temps, vous
n'avez pas écrit son nom une seule fois. Je n'en avais pas besoin; je
sais bien qui c'est. Mais je le remarque, parce que je me suis rappelée
que c'est toujours là le style de l'amour. Je vois qu'il en est encore
comme au temps passé.

Je ne croyais guère être jamais dans le cas de revenir sur des
souvenirs si éloignés de moi et si étrangers à mon âge. Pourtant depuis
hier, je m'en suis vraiment beaucoup occupée, par le désir que j'avais
d'y trouver quelque chose qui pût vous être utile. Mais que puis-je
faire, que vous admirer et vous plaindre? Je loue le parti sage que
vous avez pris, mais il m'effraie, parce que j'en conclus que vous
l'avez jugé nécessaire et, quand on en est là, il est bien difficile de
se tenir toujours éloignée de celui dont notre cœur nous rapproche sans
cesse.

Cependant ne vous découragez pas. Rien ne doit être impossible à votre
belle âme, et quand vous devriez un jour avoir le malheur de succomber
(ce qu'à Dieu ne plaise!), croyez-moi, ma chère belle, réservez-vous
au moins la consolation d'avoir combattu de toute votre puissance. Et
puis ce que ne peut la sagesse humaine, la grâce divine l'opère quand
il lui plaît. Peut-être êtes-vous à la veille de ces secours, et votre
vertu, éprouvée dans ces combats terribles, en sortira plus pure et
plus brillante. La force que vous n'avez pas aujourd'hui, espérez que
vous la recevrez demain. N'y comptez pas pour vous en reposer sur elle,
mais pour vous encourager à user de toutes les vôtres.

En laissant à la Providence le soin de vous secourir dans un danger
contre lequel je ne peux rien, je me réserve de vous soutenir et
vous consoler autant qu'il serait en moi. Je ne soulagerai pas vos
peines, mais je les partagerai. C'est à ce titre que je recevrai
volontiers vos confidences. Je sens que votre cœur doit avoir besoin
de s'épancher. Je vous ouvre le mien; l'âge ne l'a pas encore refroidi
au point d'être insensible à l'amitié. Vous le trouverez toujours prêt
à vous recevoir. Ce sera un faible soulagement à vos douleurs, mais
au moins vous ne pleurerez pas seule, et quand ce malheureux amour,
prenant trop d'empire sur vous vous forcera d'en parler, il vaut mieux
que ce soit avec moi qu'avec _lui_. Voilà que je parle comme vous, et
je crois qu'à nous deux nous ne parviendrons pas à le nommer; au reste,
nous nous entendons.

Je ne sais si je fais bien de vous dire qu'il m'a paru vivement affecté
de votre départ; il serait peut-être plus sage de ne vous en pas
parler; mais je n'aime pas cette sagesse qui afflige ses amis. Je suis
pourtant forcée de n'en pas parler plus longtemps. Ma vue débile et ma
main tremblante ne me permettent pas de longues lettres, quand il faut
les écrire moi-même.

Adieu donc, ma chère belle, adieu, mon aimable enfant; oui, je vous
adopte volontiers pour ma fille, et vous avez bien tout ce qu'il faut
pour faire l'orgueil et le plaisir d'une mère.

  _Du château de..., ce 3 octobre 17**._



LETTRE CIV

_La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES._


En vérité, ma chère et bonne amie, j'ai eu peine à me défendre d'un
mouvement d'orgueil, en lisant votre lettre. Quoi! vous m'honorez
de votre entière confiance! vous allez même jusqu'à me demander des
conseils! Ah! je suis heureuse, si je mérite cette opinion favorable de
votre part; si je ne la dois pas seulement à la prévention de l'amitié.
Au reste, quel qu'en soit le motif, elle n'en est pas moins précieuse
à mon cœur, et l'avoir obtenue n'est à mes yeux qu'une raison de
plus pour travailler davantage à la mériter. Je vais donc (mais sans
prétendre vous donner un avis) vous dire librement ma façon de penser.
Je m'en méfie, parce qu'elle diffère de la vôtre; mais quand je vous
aurai exposé mes raisons, vous les jugerez, et si vous les condamnez,
je souscris d'avance à votre jugement. J'aurai au moins cette sagesse
de ne pas me croire plus sage que vous.

Si pourtant, et pour cette seule fois, mon avis se trouvait préférable,
il faudrait en chercher la cause dans les illusions de l'amour
maternel. Puisque ce sentiment est louable, il doit se trouver en vous.
Qu'il se reconnaît bien en effet, dans le parti que vous êtes tentée de
prendre! c'est ainsi que s'il vous arrive d'errer quelquefois, ce n'est
jamais que dans le choix des vertus.

La prudence est à ce qu'il me semble, celle qu'il faut préférer quand
on dispose du sort des autres, et surtout quand il s'agit de le fixer
par un lien indissoluble et sacré, tel que celui du mariage. C'est
alors qu'une mère, également sage et tendre, doit, comme vous le dites
bien, _aider sa fille de son expérience_. Or, je vous le demande
qu'a-t-elle à faire pour y parvenir? sinon de distinguer pour elle,
entre ce qui plaît et ce qui convient.

Ne serait-ce donc pas avilir l'autorité maternelle, ne serait-ce pas
l'anéantir que de la subordonner à un goût frivole, dont la puissance
illusoire ne se fait sentir qu'à ceux qui la redoutent et disparaît
sitôt qu'on la méprise? Pour moi, je l'avoue, je n'ai jamais cru à
ces passions entraînantes et irrésistibles dont il semble qu'on soit
convenu de faire l'excuse générale de nos dérèglements. Je ne conçois
pas comment un goût, qu'un moment voit naître et qu'un autre voit
mourir, peut avoir plus de force que les principes inaltérables de
pudeur, d'honnêteté et de modestie, et je n'entends pas plus qu'une
femme qui les trahit puisse être justifiée par la passion prétendue,
qu'un voleur ne le serait par la passion de l'argent, ou un assassin
par celle de la vengeance.

Eh! qui peut dire n'avoir jamais eu à combattre? Mais j'ai toujours
cherché à me persuader que, pour résister, il suffisait de le vouloir,
et jusqu'alors au moins mon expérience a confirmé mon opinion. Que
serait la vertu sans les devoirs qu'elle impose? son culte est dans
nos sacrifices, sa récompense dans nos cœurs. Ces vérités ne peuvent
être niées que par ceux qui ont intérêt de les méconnaître et qui, déjà
dépravés espèrent faire un moment d'illusion, en essayant de justifier
leur mauvaise conduite par de mauvaises raisons.

Mais pourrait-on le craindre d'un enfant simple et timide; d'un
enfant né de vous et dont l'éducation modeste et pure n'a pu que
fortifier l'heureux naturel? C'est pourtant à cette crainte, que j'ose
dire humiliante pour votre fille, que vous voulez sacrifier le mariage
avantageux que votre prudence avait ménagé pour elle! J'aime beaucoup
Danceny, et, depuis longtemps comme vous savez, je vois peu M. de
Gercourt; mais mon amitié pour l'un, mon indifférence pour l'autre, ne
m'empêchent point de sentir l'énorme différence qui se trouve entre ces
deux partis.

Leur naissance est égale, j'en conviens; mais l'un est sans fortune et
celle de l'autre est telle que, même sans naissance, elle aurait suffi
pour le mener à tout. J'avoue bien que l'argent ne fait pas le bonheur,
mais il faut avouer aussi qu'il le facilite beaucoup. Mlle de Volanges
est, comme vous dites, assez riche pour deux; cependant, soixante mille
livres de rente dont elle va jouir ne sont pas déjà tant quand on porte
le nom de Danceny, quand il faut monter et soutenir une maison qui y
réponde. Nous ne somme plus au temps de Mme de Sévigné. Le luxe absorbe
tout; on le blâme, mais il faut l'imiter, et le superflu finit par
priver du nécessaire.

Quant aux qualités personnelles que vous comptez pour beaucoup, et avec
beaucoup de raison, assurément M. de Gercourt est sans reproches de ce
côté, et à lui, les preuves sont faites. J'aime à croire, et je crois
qu'en effet Danceny ne lui cède en rien; mais en sommes-nous sûres?
Il est vrai qu'il a paru jusqu'ici exempt des défauts de son âge, et
que malgré le ton du jour il montre un goût pour la bonne compagnie
qui fait augurer favorablement de lui; mais qui sait si cette sagesse
apparente il ne la doit pas à la médiocrité de sa fortune? Pour peu
qu'on craigne d'être fripon ou crapuleux, il faut de l'argent pour
être joueur et libertin, et l'on peut encore aimer les défauts dont on
redoute les excès. Enfin il ne serait pas le millième qui aurait vu la
bonne compagnie uniquement faute de pouvoir mieux faire.

Je ne dis pas (à Dieu ne plaise!) que je croie cela de lui,
mais ce serait toujours un risque à courir; et quels reproches
n'auriez-vous pas à vous faire si l'événement n'était pas heureux! Que
répondriez-vous à votre fille qui vous dirait: «Ma mère, j'étais jeune
et sans expérience, j'étais même séduite par une erreur pardonnable à
mon âge; mais le Ciel qui avait prévu ma faiblesse, m'avait accordé
une mère sage pour y remédier et m'en garantir. Pourquoi donc, oubliant
votre prudence, avez-vous consenti à mon malheur? Était-ce à moi à me
choisir un époux quand je ne connaissais rien de l'état du mariage?
Quand je l'aurais voulu, n'était-ce pas à vous de vous y opposer? Mais
je n'ai jamais eu cette folle volonté. Décidée à vous obéir, j'ai
attendu votre choix avec une respectueuse résignation; jamais je ne
me suis écartée de la soumission que je vous devais, et cependant je
porte aujourd'hui la peine qui n'est due qu'aux enfants rebelles. Ah!
votre faiblesse m'a perdue...» Peut-être son respect étoufferait-il ces
plaintes, mais l'amour maternel les devinerait; et les larmes de votre
fille, pour être dérobées, n'en couleraient pas moins sur votre cœur.
Où chercherez-vous alors vos consolations? Sera-ce dans ce fol amour,
contre lequel vous auriez dû l'armer et par qui au contraire, vous vous
seriez laissée séduire?

J'ignore, ma chère amie, si j'ai contre cette passion une prévention
trop forte, mais je la crois redoutable, même dans le mariage. Ce n'est
pas que je désapprouve qu'un sentiment honnête et doux vienne embellir
le lien conjugal et adoucir en quelque sorte les devoirs qu'il impose,
mais ce n'est pas à lui qu'il appartient de le former, ce n'est pas à
l'illusion d'un moment à régler le choix de notre vie. En effet, pour
choisir, il faut comparer, et comment le pouvoir, quand un seul objet
nous occupe, quand celui-là même on ne peut le connaître, plongé que
l'on est dans l'ivresse et l'aveuglement?

J'ai rencontré, comme vous pouvez croire plusieurs femmes atteintes de
ce mal dangereux; j'ai reçu les confidences de quelques-unes. A les
entendre, il n'en est point dont l'amant ne soit un être parfait; mais
ces perfections chimériques n'existent que dans leur imagination. Leur
tête exaltée ne rêve qu'agréments et vertus, elles en parent à loisir
celui qu'elles préfèrent; c'est la draperie d'un dieu, portée souvent
par un modèle abject, mais quel qu'il soit, à peine l'ont-elles revêtu
que, dupes de leur propre ouvrage elles se prosternent pour l'adorer.

Ou votre fille n'aime pas Danceny, ou elle éprouve cette même illusion;
elle est commune à tous deux si leur amour est réciproque. Ainsi votre
raison pour les unir à jamais se réduit à la certitude qu'ils ne se
connaissent pas, qu'ils ne peuvent se connaître. Mais, me direz-vous,
M. de Gercourt et ma fille se connaissent-ils davantage? Non, sans
doute, mais au moins ne s'abusent-ils pas, ils s'ignorent seulement.
Qu'arrive-t-il dans ce cas, entre les deux époux que je suppose
honnêtes? c'est que chacun d'eux étudie l'autre, s'observe vis-à-vis
de lui, cherche et reconnaît bientôt ce qu'il faut qu'il cède de ses
goûts et de ses volontés pour la tranquillité commune. Ces légers
sacrifices se font sans peine, parce qu'ils sont réciproques et qu'on
les a prévus; bientôt ils font naître une bienveillance mutuelle, et
l'habitude, qui fortifie tous les penchants qu'elle ne détruit pas,
amène peu à peu cette double amitié, cette tendre confiance qui,
jointes à l'estime forment, ce me semble, le véritable, le solide
bonheur des mariages.

Les illusions de l'amour peuvent être plus douces, mais qui ne sait
aussi qu'elles sont moins durables? et quels dangers n'amènent pas le
moment qui les détruit! C'est alors que les moindres défaut paraissent
choquants et insupportables, par le contraste qu'ils forment avec
l'idée de perfection qui nous avait séduits. Chacun des deux époux
croit cependant que l'autre seul a changé et que lui vaut toujours ce
qu'un moment d'erreur l'avait fait apprécier. Le charme qu'il n'éprouve
plus, il s'étonne de ne le plus faire naître, il en est humilié;
la vanité blessée aigrit les esprits, augmente les torts, produit
l'humeur, enfante la haine, et de frivoles plaisirs sont payés enfin
par de longues infortunes.

Voilà, ma chère amie, ma façon de penser sur l'objet qui nous occupe;
je ne la défends pas, je l'expose seulement, c'est à vous à décider.
Mais si vous persistez dans votre avis, je vous demande de me faire
connaître les raisons qui auront combattu les miennes; je serai bien
aise de m'éclairer auprès de vous et surtout d'être rassurée sur le
sort de votre aimable enfant, dont je désire bien ardemment le bonheur,
et par mon amitié pour elle, et par celle qui m'unit à vous pour la vie.

  _Paris, ce 4 octobre 17**._



LETTRE CV

_La Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES._


Eh bien! petite, vous voilà donc bien fâchée, bien honteuse, et ce
M. de Valmont est un méchant homme, n'est-ce pas? Comment! il ose
vous traiter comme la femme qu'il aimerait le mieux. Il vous apprend
ce que vous mouriez d'envie de savoir! En vérité, ces procédés sont
impardonnables. Et vous, de votre côté, vous voulez garder votre
sagesse pour votre amant (qui n'en abuse pas); vous ne chérissez de
l'amour que les peines et non les plaisirs! Rien de mieux, et vous
figurerez à merveille dans un roman. De la passion, de l'infortune,
de la vertu par-dessus tout, que de belles choses! Au milieu de ce
brillant cortège, on s'ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend
bien.

Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre! Elle avait les
yeux battus le lendemain! Et que direz-vous donc quand ce seront ceux
de votre amant? Allez, mon bel ange, vous ne les aurez pas toujours
ainsi, tous les hommes ne sont pas des Valmont. Et puis, ne plus oser
lever ces yeux-là! Oh! par exemple, vous avez eu bien raison, tout le
monde y aurait lu votre aventure. Croyez-moi cependant, s'il en était
ainsi, nos femmes et même nos demoiselles auraient le regard plus
modeste.

Malgré les louanges que je suis forcée de vous donner, comme
vous voyez, il faut convenir pourtant que vous avez manqué votre
chef-d'œuvre: c'était de tout dire à votre maman. Vous aviez si bien
commencé! déjà vous vous étiez jetée dans ses bras, vous sanglotiez,
elle pleurait aussi; quelle scène pathétique! et quel dommage de ne
l'avoir pas achevée! Votre tendre mère toute ravie d'aise, et pour
aider à votre vertu, vous aurait cloîtrée pour toute votre vie, et là
vous auriez aimé Danceny tant que vous auriez voulu, sans rivaux et
sans péché; vous vous seriez désolée tout à votre aise, et Valmont à
coup sûr, n'aurait pas été troubler votre douleur par de contrariants
plaisirs.

Sérieusement, peut-on à quinze ans passés, être enfant comme vous
l'êtes? Vous avez bien raison de dire que vous ne méritez pas mes
bontés. Je voulais pourtant être votre amie, vous en avez besoin
peut-être avec la mère que vous avez et le mari qu'elle veut vous
donner! Mais si vous ne vous formez pas davantage, que voulez-vous
qu'on fasse de vous? Que peut-on espérer si ce qui fait venir l'esprit
aux filles, semble au contraire vous l'ôter?

Si vous pouviez prendre sur vous de raisonner un moment, vous
trouveriez bientôt que vous devez vous féliciter au lieu de
vous plaindre. Mais vous êtes honteuse et cela vous gêne! Hé!
tranquillisez-vous, la honte que cause l'amour est comme la douleur: on
ne l'éprouve qu'une fois. On peut encore la feindre après, mais on ne
la sent plus. Cependant le plaisir reste, et c'est bien quelque chose.
Je crois même avoir démêlé à travers votre petit bavardage, que vous
pourriez le compter pour beaucoup. Allons, un peu de bonne foi. Là,
ce trouble qui vous empêchait de _faire comme vous disiez_, qui vous
faisait trouver _si difficile de se défendre_, qui vous rendait _comme
fâchée_ quand Valmont s'en est allé, était-ce bien la honte qui la
causait? ou si c'était le plaisir? _et ses façons de dire auxquelles on
ne sait comment répondre_, cela ne viendrait-il pas de ses _façons de
faire_? Ah! petite fille vous mentez, et vous mentez à votre amie! Cela
n'est pas bien. Mais brisons là.

Ce qui pour tout le monde serait un plaisir, et pourrait n'être que
cela, devient dans votre situation un véritable bonheur. En effet,
placée entre une mère dont il vous importe d'être aimée et un amant
dont vous désirez de l'être toujours, comment ne voyez-vous pas que
le seul moyen d'obtenir ces succès opposés est de vous occuper d'un
tiers? Distraite par cette nouvelle aventure, tandis que vis-à-vis
de votre maman vous aurez l'air de sacrifier à votre soumission pour
elle un goût qui lui déplaît, vous acquerrez vis-à-vis de votre amant
l'honneur d'une belle défense. En l'assurant sans cesse de votre amour,
vous ne lui en accorderez pas les dernières preuves. Ces refus, si peu
pénibles dans le cas où vous serez, il ne manquera pas de les mettre
sur le compte de votre vertu; il s'en plaindra peut-être, mais il vous
en aimera davantage, et pour avoir le double mérite aux yeux de l'un
de sacrifier l'amour, à ceux de l'autre d'y résister, il ne vous en
coûtera que d'en goûter les plaisirs. O combien de femmes ont perdu
leur réputation, qui l'eussent conservée avec soin, si elles avaient pu
la soutenir par de pareils moyens!

Ce parti que je vous propose ne vous paraît-il pas le plus raisonnable,
comme le plus doux? Savez-vous ce que vous avez gagné à celui que vous
avez pris? C'est que votre maman a attribué votre redoublement de
tristesse à un redoublement d'amour, qu'elle en est outrée et que pour
vous en punir elle n'attend que d'en être plus sûre. Elle vient de m'en
écrire; elle tentera tout pour obtenir cet aveu de vous-même. Elle ira,
peut-être, me dit-elle, jusqu'à vous proposer Danceny pour époux, et
cela pour vous engager à parler. Et si, vous laissant séduire par cette
trompeuse tendresse, vous répondiez selon votre cœur, bientôt renfermée
pour longtemps, peut-être pour toujours, vous pleureriez à loisir votre
aveugle crédulité.

Cette ruse qu'elle veut employer contre vous, il faut la combattre par
une autre. Commencez donc, en lui montrant moins de tristesse, à lui
faire croire que vous songez moins à Danceny. Elle se le persuadera
d'autant plus facilement que c'est l'effet ordinaire de l'absence, et
elle vous en saura d'autant plus de gré qu'elle y trouvera une occasion
de s'applaudir de sa prudence, qui lui a suggéré ce moyen. Mais si,
conservant quelque doute, elle persistait pourtant à vous éprouver et
qu'elle vînt à vous parler de mariage, renfermez-vous, en fille bien
née, dans une parfaite soumission. Au fait, qu'y risquez-vous? Pour
ce qu'on fait d'un mari, l'un vaut toujours bien l'autre, et le plus
incommode est encore moins gênant qu'une mère.

Une fois plus contente de vous, votre maman vous mariera enfin, et
alors, plus libre dans vos démarches, vous pourrez à votre choix,
quitter Valmont pour prendre Danceny, ou même les garder tous deux.
Car, prenez-y garde, votre Danceny est gentil, mais c'est un de ces
hommes qu'on a quand on veut et tant qu'on veut; on peut donc se mettre
à l'aise avec lui. Il n'en est pas de même de Valmont: on le garde
difficilement, et il est dangereux de le quitter. Il faut avec lui
beaucoup d'adresse, ou, quand on n'en a pas, beaucoup de docilité.
Mais, aussi si vous pouviez parvenir à vous l'attacher comme ami, ce
serait là le bonheur! il vous mettrait tout de suite au premier rang de
nos femmes à la mode. C'est comme cela qu'on acquiert une consistance
dans le monde, et non pas à rougir et à pleurer, comme quand vos
religieuses vous faisaient dîner à genoux.

Vous tâcherez donc, si vous êtes sage de vous raccommoder avec Valmont,
qui doit être très en colère contre vous; et comme il faut savoir
réparer ses sottises, ne craignez pas de lui faire quelques avances;
aussi bien apprendrez-vous bientôt que si les hommes nous font les
premières, nous sommes presque toujours obligées de faire les secondes.
Vous avez un prétexte pour celles-ci, car il ne faut pas que vous
gardiez cette lettre, et j'exige de vous de la remettre à Valmont
aussitôt que vous l'aurez lue. N'oubliez pas pourtant de la recacheter
auparavant. D'abord, c'est qu'il faut vous laisser le mérite de la
démarche que vous ferez vis-à-vis de lui et qu'elle n'ait pas l'air de
vous avoir été conseillée; et puis, c'est qu'il n'y a que vous au monde
dont je sois assez l'amie pour vous parler comme je fais.

Adieu, bel ange, suivez mes conseils, et vous me manderez si vous vous
en trouvez bien.

_P.-S._--A propos, j'oubliais... un mot encore. Voyez donc à soigner
davantage votre style. Vous écrivez toujours comme une enfant. Je vois
bien d'où cela vient; c'est que vous dites tout ce que vous pensez et
rien de ce que vous ne pensez pas. Cela peut passer ainsi de vous à moi
qui n'avons rien de caché l'une pour l'autre, mais avec tout le monde,
avec votre amant surtout, vous auriez toujours l'air d'une petite
sotte. Vous voyez bien que quand vous écrivez à quelqu'un, c'est pour
lui et non pas pour vous: vous devez donc moins chercher à lui dire ce
que vous pensez que ce qui lui plaît davantage.

Adieu, mon cœur, je vous embrasse au lieu de vous gronder, dans
l'espérance que vous serez plus raisonnable.

  _Paris, ce 4 octobre 17**._



LETTRE CVI

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


A merveille, vicomte, et, pour le coup, je vous aime à la fureur. Au
reste, après la première de vos deux lettres, on pouvait s'attendre
à la seconde: aussi ne m'a-t-elle point étonnée; et tandis que déjà
fier de vos succès à venir, vous en sollicitiez la récompense et que
vous me demandiez si j'étais prête, je voyais bien que je n'avais pas
tant besoin de me presser. Oui, d'honneur; en lisant le beau récit de
cette scène tendre et qui vous avait si _vivement ému_; en voyant votre
retenue, digne des plus beaux temps de notre chevalerie, j'ai dit vingt
fois: Voilà une affaire manquée!

Mais c'est que cela ne pouvait pas être autrement. Que voulez-vous
que fasse une pauvre femme qui se rend et qu'on ne prend pas? Ma foi,
dans ce cas-là, il faut au moins sauver l'honneur, et c'est ce qu'a
fait votre présidente. Je sais bien que, pour moi, qui ai senti que
la marche qu'elle a prise n'est vraiment pas sans quelque effet, je
me propose d'en faire usage pour mon compte, à la première occasion
un peu sérieuse qui se présentera; mais je promets bien que si celui
pour qui j'en ferai les frais n'en profite pas mieux que vous, il peut
assurément renoncer à moi pour toujours.

Vous voilà donc absolument réduit à rien, et cela entre deux femmes,
dont l'une était déjà au lendemain, et l'autre ne demandait pas mieux
que d'y être. Eh bien! vous allez croire que je me vante et dire qu'il
est facile de prophétiser après l'événement, mais je peux vous jurer
que je m'y attendais. C'est que, réellement vous n'avez pas le génie
de votre état; vous n'en savez que ce que vous en avez appris et vous
n'inventez rien. Aussi, dès que les circonstances ne se prêtent plus à
vos formules d'usage et qu'il vous faut sortir de la route ordinaire,
vous restez court comme un écolier. Enfin un enfantillage d'une part;
de l'autre, un retour de pruderie, parce qu'on ne les éprouve pas tous
les jours, suffisent pour vous déconcerter, et vous ne savez ni les
prévenir, ni y remédier. Ah! vicomte! vicomte! vous m'apprenez à ne pas
juger les hommes par leur succès, et bientôt il faudra dire de vous: Il
fut brave tel jour. Et quand vous avez fait sottises sur sottises, vous
recourez à moi! Il semble que je n'aie rien autre chose à faire que de
les réparer. Il est vrai que ce serait bien assez d'ouvrage.

Quoi qu'il en soit, de ces deux aventures l'une est entreprise contre
mon gré, et je ne m'en mêle point; pour l'autre, comme vous y avez mis
quelque complaisance pour moi, j'en fais mon affaire. La lettre que je
joins ici, que vous lirez d'abord et que vous remettrez ensuite à la
petite Volanges, est plus que suffisante pour vous la ramener: mais
je vous en prie, donnez quelques soins à cette enfant et faisons-en
de concert, le désespoir de sa mère et de Gercourt. Il n'y a pas à
craindre de forcer les doses. Je vois clairement que la petite personne
n'en sera point effrayée, et nos vues sur elle une fois remplies elle
deviendra ce qu'elle pourra.

Je me désintéresse entièrement sur son compte. J'avais eu quelque envie
d'en faire au moins une intrigante subalterne et de la prendre pour
jouer _les seconds_ sous moi, mais je vois qu'il n'y a pas d'étoffe;
elle a une sotte ingénuité qui n'a pas cédé même au spécifique que vous
avez employé, lequel pourtant n'en manque guère, et c'est selon moi, la
maladie la plus dangereuse que femme puisse avoir. Elle dénote surtout
une faiblesse de caractère presque toujours incurable et qui s'oppose
à tout; de sorte que, tandis que nous nous occuperions à former cette
petite fille pour l'intrigue, nous n'en ferions qu'une femme facile.
Or je ne connais rien de si plat que cette facilité de bêtise, qui
se rend sans savoir ni comment, ni pourquoi, uniquement parce qu'on
l'attaque et qu'elle ne sait pas résister. Ces sortes de femmes ne sont
absolument que des machines à plaisir.

Vous me direz qu'il n'y a qu'à n'en faire que cela et que c'est assez
pour nos projets. A la bonne heure! mais n'oublions pas que, de ces
machines-là, tout le monde parvient bientôt à en connaître les ressorts
et les moteurs; ainsi que pour se servir de celle-ci sans danger, il
faut se dépêcher, s'arrêter de bonne heure et la briser ensuite. A la
vérité, les moyens ne nous manqueront pas pour nous en défaire, et
Gercourt la fera toujours bien enfermer quand nous voudrons. Au fait,
quand il ne pourra plus douter de sa déconvenue, quand elle sera bien
publique et bien notoire, que nous importe qu'il se venge, pourvu qu'il
ne se console pas? Ce que je dis du mari, vous le pensez sans doute de
la mère; ainsi cela vaut fait.

Ce parti que je crois le meilleur et auquel je me suis arrêtée, m'a
décidée à mener la jeune personne un peu vite, comme vous verrez
par ma lettre; cela rend aussi très important de ne rien laisser
entre ses mains qui puisse nous compromettre, et je vous prie d'y
avoir attention. Cette précaution une fois prise, je me charge du
moral, le reste vous regarde. Si pourtant nous voyons par la suite
que l'ingénuité se corrige, nous serons toujours à temps de changer
de projet. Il n'en aurait pas moins fallu, un jour ou l'autre, nous
occuper de ce que nous allons faire: dans aucun cas nos soins ne seront
perdus.

Savez-vous que les miens ont risqué de l'être et que l'étoile de
Gercourt a pensé l'emporter sur ma prudence? Mme de Volanges n'a-t-elle
pas eu un moment de faiblesse maternelle? Ne voulait-elle pas donner
sa fille à Danceny? C'était là ce qu'annonçait cet intérêt plus tendre
que vous aviez remarqué _le lendemain_. C'est encore vous qui auriez
été cause de ce beau chef-d'œuvre! Heureusement la tendre mère m'en a
écrit, et j'espère que ma réponse l'en dégoûtera. J'y parle tant vertu,
et surtout je la cajole tant, qu'elle doit trouver que j'ai raison.

Je suis fâchée de n'avoir pas eu le temps de prendre copie de ma
lettre pour vous édifier sur l'austérité de ma morale. Vous verriez
comme je méprise les femmes assez dépravées pour avoir un amant! Il
est si commode d'être rigoriste dans ses discours! cela ne nuit jamais
qu'aux autres et ne nous gêne aucunement... Et puis je n'ignore pas
que la bonne dame a eu ses petites faiblesses comme une autre dans son
jeune temps et je n'étais pas fâchée de l'humilier au moins dans sa
conscience; cela me consolait un peu des louanges que je lui donnais
contre la mienne. C'est ainsi que, dans la même lettre, l'idée de nuire
à Gercourt m'a donné le courage d'en dire du bien.

Adieu, vicomte, j'approuve beaucoup le parti que vous prenez de rester
quelque temps où vous êtes. Je n'ai point de moyens pour hâter votre
marche, mais je vous invite à vous désennuyer avec notre commune
pupille. Pour ce qui est de moi, malgré votre citation polie, vous
voyez bien qu'il faut encore attendre, et vous conviendrez sans doute
que ce n'est pas ma faute.

  _Paris, ce 4 octobre 17**._



LETTRE CVII

_AZOLAN au Vicomte de VALMONT._


MONSIEUR,

Conformément à vos ordres, j'ai été aussitôt la réception de votre
lettre, chez M. Bertrand, qui m'a remis les vingt-cinq louis, comme
vous lui aviez ordonné. Je lui en avais demandé deux de plus pour
Philippe, à qui j'avais dit de partir sur-le-champ, comme monsieur me
l'avait mandé, et qui n'avait pas d'argent; mais monsieur votre homme
d'affaires n'a pas voulu, en disant qu'il n'avait pas d'ordre de ça
de vous. J'ai donc été obligé de les donner de moi et monsieur m'en
tiendra compte si c'est sa bonté.

Philippe est parti hier au soir. Je lui ai bien recommandé de ne pas
quitter le cabaret, afin qu'on puisse être sûr de le trouver si on en a
besoin.

J'ai été tout de suite après chez Mme la présidente pour voir Mlle
Julie; mais elle était sortie et je n'ai parlé qu'à La Fleur, de qui
je n'ai pu rien savoir, parce que depuis son arrivée il n'avait été
à l'hôtel qu'à l'heure des repas. C'est le second qui a fait tout le
service et monsieur sait bien que je ne connaissais pas celui-là. Mais
j'ai commencé aujourd'hui.

Je suis retourné ce matin chez Mlle Julie et elle a paru bien aise de
me voir. Je l'ai interrogée sur la cause du retour de sa maîtresse;
mais elle m'a dit n'en rien savoir, et je crois qu'elle a dit vrai. Je
lui ai reproché de ne pas m'avoir averti de son départ, et elle m'a
assuré qu'elle ne l'avait su que le soir même en allant coucher madame,
si bien qu'elle a passé toute la nuit à ranger et que la pauvre fille
n'a pas dormi deux heures. Elle n'est sortie ce soir-là de la chambre
de sa maîtresse qu'à une heure passée, et elle l'a laissée qui se
mettait seulement à écrire.

Le matin, Mme de Tourvel, en partant, a remis une lettre au concierge
du château. Mlle Julie ne sait pas pour qui, elle dit que c'était
peut-être pour monsieur, mais monsieur ne m'en parle pas.

Pendant tout le voyage, madame a eu un grand capuchon sur sa figure, ce
qui faisait qu'on ne pouvait la voir; mais Mlle Julie croit être sûre
qu'elle a pleuré souvent. Elle n'a pas dit une parole pendant la route
et elle n'a pas voulu s'arrêter à ***[41], comme elle avait fait en
allant; ce qui n'a pas fait trop de plaisir à Mlle Julie, qui n'avait
pas déjeuné. Mais, comme je lui ai dit, les maîtres sont les maîtres.

    [41] Toujours le même village, à moitié chemin de la route.

En arrivant, madame s'est couchée, mais elle n'est resté au lit que
deux heures. En se levant, elle a fait venir son suisse et lui a donné
ordre de ne laisser entrer personne. Elle n'a point fait de toilette du
tout. Elle s'est mise à table pour dîner, mais elle n'a mangé qu'un peu
de potage et elle en est sortie tout de suite. On lui a porté son café
chez elle, et Mlle Julie est entrée en même temps. Elle a trouvé sa
maîtresse qui rangeait des papiers dans son secrétaire et elle a vu que
c'était des lettres. Je parierais bien que ce sont celles de monsieur,
et des trois qui lui sont arrivées dans l'après-midi, il y en a une
qu'elle avait encore devant elle tout au soir! Je suis bien sûr que
c'est encore une de monsieur. Mais pourquoi donc est-ce qu'elle s'en
est allée comme ça? ça m'étonne, moi! au reste, sûrement monsieur le
sait bien? Et ce ne sont pas mes affaires.

Mme la présidente est allée l'après-midi dans la bibliothèque, et elle
y a pris deux livres qu'elle a emportés dans son boudoir; mais Mlle
Julie assure qu'elle n'a pas lu dedans un quart d'heure dans toute
la journée, et qu'elle n'a fait que lire cette lettre, rêver et être
appuyée sur sa main. Comme j'ai imaginé que monsieur serait bien aise
de savoir quels sont ces livres-là, et que Mlle Julie ne le savait pas,
je me suis fait mener aujourd'hui dans la bibliothèque, sous prétexte
de la voir. Il n'y a de vide que pour deux livres: l'un est le second
volume des _Pensées chrétiennes_, et l'autre, le premier d'un livre
qui a pour titre _Clarisse_. J'écris bien comme il y a, monsieur saura
peut-être ce que c'est.

Hier au soir, madame n'a pas soupé, elle n'a pris que du thé.

Elle a sonné de bonne heure ce matin, elle a demandé ses chevaux tout
de suite et elle a été avant neuf heures du matin aux Feuillants, où
elle a entendu la messe. Elle a voulu se confesser, mais son confesseur
était absent et il ne reviendra pas de huit à dix jours. J'ai cru qu'il
était bon de mander cela à monsieur.

Elle est rentrée ensuite, elle a déjeuné et puis s'est mise à écrire,
et elle y est restée jusqu'à près d'une heure. J'ai trouvé occasion de
faire bientôt ce que monsieur désirait le plus: car c'est moi qui ai
porté les lettres à la poste. Il n'y en avait pas pour Mme de Volanges,
mais j'en envoie une à monsieur, qui était pour M. le président; il m'a
paru que ça devait être la plus intéressante. Il y en avait une aussi
pour Mme de Rosemonde, mais j'ai imaginé que monsieur la verrait
toujours bien quand il voudrait et je l'ai laissée partir. Au reste,
monsieur saura bien tout, puisque Mme la présidente lui écrit aussi.
J'aurai par la suite toutes celles qu'il voudra, car c'est presque
toujours Mlle Julie qui les remet aux gens, et elle m'a assuré que, par
amitié pour moi et puis aussi pour monsieur, elle ferait volontiers ce
que je voudrais.

Elle n'a même pas voulu de l'argent que je lui ai offert, mais je pense
bien que monsieur voudra lui faire quelque petit présent, et si c'est
sa volonté et qu'il veuille m'en charger, je saurai aisément ce qui lui
fera plaisir.

J'espère que monsieur ne trouvera pas que j'aie mis de la négligence
à le servir, et j'ai bien à cœur de me justifier des reproches qu'il
me fait. Si je n'ai pas su le départ de Mme la présidente, c'est au
contraire mon zèle pour le service de monsieur qui en est cause,
puisque c'est lui qui m'a fait partir à trois heures du matin, ce qui
fait que je n'ai pas vu Mlle Julie la veille au soir, comme de coutume,
ayant été coucher au Tournebride pour ne pas réveiller dans le château.

Quant à ce que monsieur me reproche d'être souvent sans argent, d'abord
c'est que j'aime à me tenir proprement, comme monsieur peut voir, et
puis, il faut bien soutenir l'honneur de l'habit qu'on porte; je sais
bien que je devrais peut-être un peu épargner pour la suite, mais je
me confie entièrement dans la générosité de monsieur, qui est si bon
maître.

Pour ce qui est d'entrer au service de Mme de Tourvel, en restant à
celui de monsieur, j'espère que monsieur ne l'exigera pas de moi.
C'était bien différent chez Mme la duchesse, mais assurément je n'irai
pas porter la livrée et encore une livrée de robe, après avoir eu
l'honneur d'être chasseur de monsieur. Pour tout ce qui est du reste,
monsieur peut disposer de celui qui a l'honneur d'être, avec autant de
respect que d'affection, son très humble serviteur.

  ROUX AZOLAN, _chasseur_.
  _Paris, ce 5 octobre 17**, à onze heures du soir._



LETTRE CVIII

_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._


O mon indulgente mère! que j'ai de grâces à vous rendre et que j'avais
besoin de votre lettre! Je l'ai lue et relue sans cesse; je ne pouvais
pas m'en détacher. Je lui dois les seuls moments moins pénibles que
j'aie passés depuis mon départ. Comme vous êtes bonne! La sagesse,
la vertu savent donc compatir à la faiblesse! Vous avez pitié de mes
maux! ah! si vous les connaissiez!... ils sont affreux. Je croyais
avoir éprouvé les peines de l'amour, mais le tourment inexprimable,
celui qu'il faut avoir senti pour en avoir l'idée, c'est de se séparer
de ce qu'on aime, de s'en séparer pour toujours!... Oui, la peine qui
m'accable aujourd'hui reviendra demain, après-demain, toute ma vie! Mon
Dieu, que je suis jeune encore et qu'il me reste de temps à souffrir!

Être soi-même l'artisan de son malheur, se déchirer le cœur de ses
propres mains, et tandis qu'on souffre ces douleurs insupportables,
sentir à chaque instant qu'on peut les faire cesser d'un mot et que ce
mot soit un crime! Ah! mon amie!...

Quand j'ai pris ce parti si pénible de m'éloigner de lui, j'espérais
que l'absence augmenterait mon courage et mes forces. Combien je
me suis trompée! Il me semble au contraire qu'elle ait achevé de
les détruire. J'avais plus à combattre, il est vrai; mais, même
en résistant, tout n'était pas privation; au moins je le voyais
quelquefois, souvent même, sans oser porter mes regards sur lui, je
sentais les siens fixés sur moi; oui, mon amie, je les sentais, il
semblait qu'ils réchauffassent mon âme, et sans passer par mes yeux
ils n'en arrivaient pas moins à mon cœur. A présent, dans ma pénible
solitude, isolée de tout ce qui m'est cher, tête à tête avec mon
infortune, tous les moments de ma triste existence sont marqués par mes
larmes, et rien n'en adoucit l'amertume, nulle consolation ne se mêle à
mes sacrifice, et ceux que j'ai faits jusqu'à présent n'ont servi qu'à
me rendre plus douloureux ceux qui me restent à faire.

Hier encore je l'ai bien vivement senti. Dans les lettres qu'on
m'a remises il y en avait une de lui; on était encore à deux pas
de moi que je l'avais reconnue entre les autres. Je me suis levée
involontairement, je tremblais, j'avais peine à cacher mon émotion;
et cet état n'était pas sans plaisir. Restée seule le moment d'après,
cette trompeuse douceur s'était évanouie et ne m'a laissé qu'un
sacrifice de plus à faire. En effet, pouvais-je ouvrir cette lettre,
que pourtant je brûlais de lire? Par la fatalité qui me poursuit, les
consolations qui paraissent se présenter à moi ne font au contraire,
que m'imposer de nouvelles privations, et celles-ci deviennent plus
cruelles encore par l'idée que M. de Valmont les partage.

Le voilà enfin ce nom qui m'occupe sans cesse et que j'ai eu tant
de peine à écrire; l'espèce de reproche que vous m'en faites m'a
véritablement alarmée. Je vous supplie de croire qu'une fausse honte
n'a point altéré ma confiance en vous, et pourquoi craindrais-je de
le nommer? Ah! je rougis de mes sentiments et non de l'objet qui les
cause. Quel autre que lui est plus digne de les inspirer? Cependant
je ne sais pourquoi ce nom ne se présente point naturellement sous ma
plume, et cette fois encore j'ai eu besoin de réflexion pour le placer.
Je reviens à lui.

Vous me mandez qu'il vous a paru _vivement affecté de mon départ_.
Qu'a-t-il donc fait? qu'a-t-il dit? a-t-il parlé de revenir à Paris?
Je vous en prie de l'en détourner autant que vous pourrez. S'il m'a
bien jugée, il ne doit pas m'en vouloir de cette démarche; mais il doit
sentir aussi que c'est un parti pris sans retour. Un de mes plus grands
tourments est de ne pas savoir ce qu'il pense. J'ai bien encore là sa
lettre..., mais vous êtes sûrement de mon avis, je ne dois pas l'ouvrir.

Ce n'est que par vous, mon indulgente amie, que je puis ne pas être
entièrement séparée de lui. Je ne veux pas abuser de vos bontés; je
sens à merveille que vos lettres ne peuvent pas être longues; mais vous
ne refuserez pas deux mots à votre enfant: un pour soutenir son courage
et l'autre pour l'en consoler. Adieu, ma respectable amie.

  _Paris, ce 5 octobre 17**._



LETTRE CIX

_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._


Ce n'est que d'aujourd'hui, madame, que j'ai remis à M. de Valmont
la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je l'ai gardée
quatre jours, malgré les frayeurs que j'avais souvent qu'on ne la
trouvât, mais je la cachais avec bien du soin, et quand le chagrin me
reprenait, je m'enfermais pour la relire.

Je vois bien que ce que je croyais un si grand malheur n'en est presque
pas un, et il faut avouer qu'il y a bien du plaisir, de façon que je ne
m'afflige presque plus. Il n'y a que l'idée de Danceny qui me tourmente
toujours quelquefois. Mais il y a déjà tout plein de moments où je n'y
songe pas du tout! aussi c'est que M. de Valmont est bien aimable!

Je me suis raccommodée avec lui depuis deux jours: ça m'a été bien
facile, car je ne lui avais encore dit que deux paroles qu'il m'a dit
que si j'avais quelque chose à lui dire, il viendrait le soir dans ma
chambre, et je n'ai eu qu'à répondre que je le voulais bien. Et puis,
dès qu'il y a été, il n'a pas paru plus fâché que si je ne lui avais
jamais rien fait. Il ne m'a grondée qu'après, et encore bien doucement,
et c'était d'une manière... Tout comme vous, ce qui m'a prouvé qu'il
avait aussi bien de l'amitié pour moi.

Je ne saurais vous dire combien il m'a raconté de drôles de choses
et que je n'aurais jamais crues, particulièrement sur maman. Vous me
feriez bien plaisir de me mander si tout ça est vrai. Ce qui est bien
sûr, c'est que je ne pouvais pas me retenir de rire; si bien qu'une
fois j'ai ri aux éclats, ce qui nous a fait bien peur, car maman aurait
pu entendre, et si elle était venue voir, qu'est-ce que je serais
devenue? C'est bien pour le coup qu'elle m'aurait remise au couvent!

Comme il faut être prudent, et que, comme M. de Valmont m'a dit
lui-même, pour rien au monde il ne voudrait risquer de me compromettre,
nous sommes convenus que dorénavant il viendrait seulement ouvrir la
porte et que nous irions dans sa chambre. Pour là, il n'y a rien à
craindre; j'y ai déjà été hier, et actuellement que je vous écris,
j'attends encore qu'il vienne. A présent, madame, j'espère que vous ne
me gronderez plus.

Il y a pourtant une chose qui m'a bien surprise dans votre lettre,
c'est ce que vous me mandez pour quand je serai mariée, au sujet de
Danceny et de M. de Valmont. Il me semble qu'un jour à l'Opéra vous me
disiez au contraire qu'une fois mariée, je ne pourrais plus aimer que
mon mari et qu'il me faudrait même oublier Danceny; au reste, peut-être
que j'avais mal entendu, et j'aime bien mieux que cela soit autrement,
parce qu'à présent je ne craindrai plus tant le moment de mon mariage.
Je le désire même, puisque j'aurai plus de liberté; j'espère qu'alors
je pourrai m'arranger de façon à ne plus songer qu'à Danceny. Je sens
bien que je ne serai véritablement heureuse qu'avec lui, car à présent
son idée me tourmente toujours et je n'ai de bonheur que quand je peux
ne pas penser à lui, ce qui est bien difficile, et dès que j'y pense,
je redeviens chagrine tout de suite.

Ce qui me console un peu c'est que vous m'assurez que Danceny m'en
aimera davantage; mais en êtes-vous bien sûre?... Oh! oui, vous ne
voudriez pas me tromper. C'est pourtant plaisant que ce soit Danceny
que j'aime et que M. de Valmont... Mais, comme vous dites, c'est
peut-être un bonheur! Enfin, nous verrons.

Je n'ai pas trop entendu ce que vous me marquez au sujet de ma façon
d'écrire. Il me semble que Danceny trouve mes lettres bien comme elles
sont. Je sens pourtant bien que je ne dois rien lui dire de tout ce qui
se passe avec M. de Valmont; ainsi vous n'avez que faire de craindre.

Maman ne m'a point encore parlé de mon mariage; mais laissez faire;
quand elle m'en parlera, puisque c'est pour m'attraper, je vous promets
que je saurai mentir.

Adieu, ma bonne amie; je vous remercie bien et je vous promets que je
n'oublierai jamais toutes vos bontés pour moi. Il faut que je finisse,
car il est près d'une heure; ainsi M. de Valmont ne doit pas tarder.

  _Du château de..., ce 10 octobre 17**._



LETTRE CX

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Puissances _du Ciel, j'avais une âme pour la douleur, donnez-m'en une
pour la félicité_[42]! C'est, je crois, le tendre Saint-Preux qui
s'exprime ainsi. Mieux partagé que lui, je possède à la fois les deux
existences. Oui, mon amie, je suis en même temps, très heureux et très
malheureux, et puisque vous avez mon entière confiance, je vous dois le
double récit de mes peines et de mes plaisirs.

    [42] _Nouvelle Héloïse._

Sachez donc que mon ingrate dévote me tient toujours rigueur. J'en
suis à ma quatrième lettre renvoyée. J'ai peut-être tort de dire la
quatrième, car ayant bien deviné dès le premier renvoi, qu'il serait
suivi de beaucoup d'autre, et ne voulant pas perdre ainsi mon temps,
j'ai pris le parti de mettre mes doléances en lieux communs, de ne
point dater, et depuis le second courrier, c'est toujours la même
lettre qui va et vient; je ne fais que changer d'enveloppe. Si ma belle
finit comme finissent ordinairement les belles et s'attendrit un jour,
au moins de lassitude, elle gardera enfin la missive et il sera temps
alors de me remettre au courant. Vous voyez qu'avec ce nouveau genre de
correspondance, je ne peux pas être parfaitement instruit.

J'ai découvert pourtant que la légère personne a changé de confidente;
au moins me suis-je assuré que, depuis son départ du château, il n'est
venu aucune lettre d'elle pour Mme de Volanges, tandis qu'il en est
venu deux pour la vieille Rosemonde, et comme celle-ci ne nous en a
rien dit, comme elle n'ouvre plus la bouche de _sa chère belle_, dont
auparavant elle parlait sans cesse, j'en ai conclu que c'était elle qui
avait la confidence. Je présume que d'une part, le besoin de parler
de moi, et de l'autre la petite honte de revenir vis-à-vis de Mme de
Volanges sur un sentiment si longtemps désavoué, ont produit cette
grande révolution. Je crains encore d'avoir perdu au change, car plus
les femmes vieillissent et plus elles deviennent revêches et sévères.
La première lui aurait bien dit plus de mal de moi; mais celle-ci lui
en dira plus de l'amour, et la sensible prude a bien plus de frayeur du
sentiment que de la personne.

Le seul moyen de me mettre au fait est, comme vous voyez, d'intercepter
le commerce clandestin. J'en ai déjà envoyé l'ordre à mon chasseur, et
j'en attends l'exécution de jour en jour. Jusque-là, je ne puis rien
faire qu'au hasard; aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement
tous les moyens connus, tous ceux des romans et de mes mémoires
secrets; je n'en trouve aucun qui convienne, ni aux circonstances de
l'aventure, ni au caractère de l'héroïne. La difficulté ne serait pas
de m'introduire chez elle, même la nuit, même encore de l'endormir et
d'en faire une nouvelle Clarisse; mais après plus de deux mois de soins
et de peines, recourir à des moyens qui me soient étrangers, me traîner
servilement sur la trace des autres, et triompher sans gloire!... Non
elle n'aura pas _les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu_[43].
Ce n'est pas assez pour moi de la posséder, je veux qu'elle se livre.
Or, il faut pour cela non seulement pénétrer jusqu'à elle, mais y
arriver de son aveu; la trouver seule et dans l'intention de m'écouter,
surtout lui fermer les yeux sur le danger, car si elle le voit, elle
saura le surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce qu'il faut faire,
plus j'en trouve l'exécution difficile, et dussiez-vous encore vous
moquer de moi, je vous avouerai que mon embarras redouble à mesure que
je m'en occupe davantage.

    [43] _Nouvelle Héloïse._

La tête m'en tournerait, je crois, sans les heureuses distractions que
me donne notre commune pupille; c'est à elle que je dois d'avoir encore
à faire autre chose que des élégies.

Croiriez-vous que cette petite fille était tellement effarouchée, qu'il
s'est passé trois grands jours avant que votre lettre ait produit tout
son effet? Voilà comme une seule idée fausse peut gâter le plus heureux
naturel!

Enfin, ce n'est que samedi qu'on est venu tourner autour de moi et me
balbutier quelques mots; encore prononcés si bas et tellement étouffés
par la honte, qu'il était impossible de les entendre. Mais la rougeur
qu'ils causèrent m'en fit deviner le sens. Jusque-là, je m'étais tenu
fier; mais fléchi par un si plaisant repentir je voulus bien promettre
d'aller trouver, le soir même la jolie pénitente; et cette grâce de ma
part fut reçue avec toute la reconnaissance due à un si grand bienfait.

Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les miens, j'ai
résolu de profiter de cette occasion pour connaître au juste la valeur
de cette enfant, et aussi pour accélérer son éducation. Mais pour
suivre ce travail avec plus de liberté j'avais besoin de changer le
lieu de nos rendez-vous, car un simple cabinet, qui sépare la chambre
de votre pupille de celle de sa mère ne pouvait lui inspirer assez de
sécurité pour la laisser se déployer à l'aise. Je m'étais donc promis
de faire _innocemment_ quelque bruit, qui pût lui causer assez de
crainte pour la décider à prendre à l'avenir, un asile plus sûr; elle
m'a encore épargné ce soin.

La petite personne est rieuse, et, pour favoriser sa gaieté, je
m'avisai dans nos entr'actes, de lui raconter toutes les aventures
scandaleuses qui me passaient par la tête, et pour les rendre plus
piquantes et fixer davantage son attention, je les mettais toutes sur
le compte de sa maman, que je me plaisais à chamarrer ainsi de vices et
de ridicules.

Ce n'était pas sans motif que j'avais fait ce choix; il encourageait
mieux que tout autre ma timide écolière, et je lui inspirais en même
temps le plus profond mépris pour sa mère. J'ai remarqué depuis
longtemps, que si ce moyen n'est pas toujours nécessaire à employer
pour séduire une jeune fille, il est indispensable et souvent même le
plus efficace, quand on veut la dépraver; car celle qui ne respecte
pas sa mère ne se respectera pas elle-même: vérité morale que je crois
si utile que j'ai été bien aise de fournir un exemple à l'appui du
précepte.

Cependant votre pupille, qui ne songeait pas à la morale, étouffait
de rire à chaque instant, et enfin, une fois elle pensa éclater. Je
n'eus pas de peine à lui faire croire qu'elle avait fait _un bruit
affreux_. Je feignis une grande frayeur, qu'elle partagea facilement.
Pour qu'elle s'en ressouvînt mieux, je ne permis plus au plaisir de
reparaître, et la laissai seule trois heures plus tôt que de coutume;
aussi convînmes-nous, en nous séparant, que dès le lendemain ce serait
dans ma chambre que nous nous rassemblerions.

Je l'y ai déjà reçue deux fois, et dans ce court intervalle l'écolière
est devenue presque aussi savante que le maître. Oui, en vérité, je
lui ai tout appris, jusqu'aux complaisances! je n'ai excepté que les
précautions.

Ainsi occupé toute la nuit, j'y gagne de dormir une grande partie du
jour, et comme la société actuelle du château n'a rien qui m'attire,
à peine parais-je une heure au salon dans la journée. J'ai même
d'aujourd'hui, pris le parti de manger dans ma chambre et je ne compte
plus la quitter que pour de courtes promenades. Ces bizarreries
passent sur le compte de ma santé. J'ai déclaré que j'étais _perdu de
vapeurs_; j'ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m'en coûte que de
parler d'une voix lente et éteinte. Quant au changement de ma figure,
fiez-vous-en à votre pupille. _L'amour y pourvoira[44]._

    [44] Regnard, _Folies amoureuses_.

J'occupe mon loisir en rêvant aux moyens de reprendre sur mon ingrate
les avantages que j'ai perdus, et aussi à composer une espèce de
catéchisme de débauche, à l'usage de mon écolière. Je m'amuse à
n'y rien nommer que par le mot technique, et je ris d'avance de
l'intéressante conversation que cela doit fournir entre elle et
Gercourt la première nuit de leur mariage. Rien n'est plus plaisant
que l'ingénuité avec laquelle elle se sert déjà du peu qu'elle sait de
cette langue! elle n'imagine pas qu'on puisse parler autrement. Cet
enfant est réellement séduisant. Ce contraste de la candeur naïve avec
le langage de l'effronterie, ne laisse pas de faire de l'effet; et, je
ne sais pourquoi, il n'y a plus que les choses bizarres qui me plaisent.

Peut-être je me livre trop à celle-ci, puisque j'y compromets mon
temps et ma santé; mais j'espère que ma feinte maladie, outre qu'elle
me sauvera l'ennui du salon, pourra m'être encore de quelque utilité
auprès de l'austère dévote, dont la vertu tigresse s'allie pourtant
avec la douce sensibilité! Je ne doute pas qu'elle ne soit déjà
instruite de ce grand événement et j'ai beaucoup d'envie de savoir
ce qu'elle en pense; d'autant plus que je parierais bien qu'elle ne
manquera pas de s'en attribuer l'honneur. Je réglerai l'état de ma
santé sur l'impression qu'il fera sur elle.

Vous voilà, ma belle amie, au courant de mes affaires comme moi-même.
Je désire avoir bientôt des nouvelles plus intéressantes à vous
apprendre, et je vous prie de croire que, dans le plaisir que je m'en
promets, je compte pour beaucoup la récompense que j'attends de vous.

  _Du château de..., ce 11 octobre 17**._



LETTRE CXI

_Le Comte de GERCOURT à Madame de VOLANGES._


Tout paraît, madame, devoir être tranquille dans ce pays, et nous
attendons de jour en jour, la permission de rentrer en France. J'espère
que vous ne douterez pas que je n'aie toujours le même empressement
à m'y rendre et à y former les nœuds qui doivent m'unir à vous et à
Mlle de Volanges. Cependant M. le duc de..., mon cousin, et à qui
vous savez que j'ai tant d'obligations, vient de me faire part de
son rappel de Naples. Il me mande qu'il compte passer par Rome et
voir, dans sa route, la partie d'Italie qui lui reste à connaître.
Il m'engage à l'accompagner dans ce voyage, qui sera environ de six
semaines ou deux mois. Je ne vous cache pas qu'il me serait agréable de
profiter de cette occasion, sentant bien qu'une fois marié, je prendrai
difficilement le temps de faire d'autres absences que celles que mon
service exigera. Peut-être aussi serait-il plus convenable d'attendre
l'hiver pour ce mariage, puisque ce ne peut être qu'alors que tous mes
parents seront rassemblés à Paris, et nommément M. le marquis de...,
à qui je dois l'espoir de vous appartenir. Malgré ces considérations,
mes projets à cet égard seront absolument subordonnés aux vôtres, et
pour peu que vous préfériez vos premiers arrangements, je suis prêt à
renoncer aux miens. Je vous prie seulement de me faire savoir le plus
tôt possible vos intentions à ce sujet. J'attendrai votre réponse ici
et elle seule réglera ma conduite.

Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentiments qui
conviennent à un fils, votre très humble, etc.

  Le comte DE GERCOURT.
  _Bastia, ce 10 octobre 17**._



LETTRE CXII

_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._

  (_Dictée seulement._)


Je ne reçois qu'à l'instant même, ma chère belle, votre lettre du
11[45], et les doux reproches qu'elle contient. Convenez que vous
aviez bien envie de m'en faire davantage, et que si vous ne vous étiez
pas ressouvenue que vous étiez _ma fille_, vous m'auriez réellement
grondée. Vous auriez été pourtant bien injuste! C'était le désir et
l'espoir de pouvoir vous répondre moi-même qui me faisaient différer
chaque jour, et vous voyez encore qu'aujourd'hui je suis obligée
d'emprunter la main de ma femme de chambre. Mon malheureux rhumatisme
m'a repris, il s'est niché cette fois sur le bras droit, et je suis
absolument manchotte. Voilà ce que c'est, jeune et fraîche comme vous
êtes, d'avoir une si vieille amie! on souffre de ses incommodités.

    [45] Cette lettre ne s'est pas retrouvée.

Aussitôt que mes douleurs me donneront un peu de relâche, je me promets
bien de causer longuement avec vous. En attendant, sachez seulement
que j'ai reçu vos deux lettres; qu'elles auraient redoublé, s'il était
possible, ma tendre amitié pour vous, et que je ne cesserai jamais de
prendre part, bien vivement, à tout ce qui vous intéresse.

Mon neveu est aussi un peu indisposé, mais sans aucun danger et sans
qu'il faille en prendre aucune inquiétude; c'est une incommodité légère
qui, à ce qu'il me semble, affecte plus son humeur que sa santé. Nous
ne le voyons presque plus.

Sa retraite et votre départ ne rendent pas notre petit cercle plus gai.
La petite Volanges, surtout, vous trouve furieusement à dire et bâille,
tant que la journée dure, à avaler ses poings. Particulièrement depuis
quelques jours, elle nous fait l'honneur de s'endormir profondément
toutes les après-dînées.

Adieu, ma chère belle, je suis toujours votre bien bonne amie, votre
maman, votre sœur même, si mon grand âge me permettait ce titre. Enfin
je vous suis attachée par tous les plus tendres sentiments.

  _Signé_: ADÉLAÏDE _pour_ Mme DE ROSEMONDE.
  _Du château de..., ce 14 octobre 17**._



LETTRE CXIII

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


Je crois devoir vous prévenir, vicomte, qu'on commence à s'occuper
de vous à Paris, qu'on y remarque votre absence et que déjà on en
devine la cause. J'étais hier, à un souper fort nombreux; il y fut dit
positivement que vous étiez retenu au village par un amour romanesque
et malheureux; aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les
envieux de vos succès et de toutes les femmes que vous avez négligées.
Si vous m'en croyez, vous ne laisserez pas prendre consistance à ces
bruits dangereux et vous viendrez sur-le-champ les détruire par votre
présence.

Songez que si une fois vous laissez perdre l'idée qu'on ne vous résiste
pas, vous éprouverez bientôt qu'on vous résistera en effet plus
facilement, que vos rivaux vont aussi perdre de leur respect pour vous
et oser vous combattre, car lequel d'entre eux ne se croit pas plus
fort que la vertu? Songez surtout que dans la multitude des femmes
que vous avez affichées, toutes celles que vous n'avez pas eues vont
tenter de détromper le public, tandis que les autres s'efforceront
de l'abuser. Enfin, il faut vous attendre à être apprécié peut-être
autant au-dessous de votre valeur que vous l'avez été au-dessus jusqu'à
présent.

Revenez donc, vicomte, et ne sacrifiez pas votre réputation à un
caprice puéril. Vous avez fait tout ce que nous voulions de la petite
Volanges, et, pour votre présidente, ce ne sera pas apparemment en
restant à dix lieues d'elle que vous vous en passerez la fantaisie.
Croyez-vous qu'elle ira vous chercher? Peut-être ne songe-t-elle déjà
plus à vous ou ne s'en occupe-t-elle encore que pour se féliciter de
vous avoir humilié. Au moins ici, pourrez-vous trouver quelque occasion
de reparaître avec éclat, et vous en avez besoin; et quand vous vous
obstineriez à votre ridicule aventure, je ne vois pas que votre retour
y puisse rien..., au contraire.

En effet, si votre présidente _vous adore_, comme vous me l'avez tant
dit et si peu prouvé, son unique consolation, son seul plaisir, doivent
être à présent de parler de vous et de savoir ce que vous faites, ce
que vous dites, ce que vous pensez et jusqu'à la moindre des choses
qui vous intéressent. Ces misères-là prennent du prix en raison des
privations qu'on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la
table du riche: celui-ci les dédaigne, mais le pauvre les recueille
avidement et s'en nourrit. Or, la pauvre présidente reçoit à présent
toutes ces miettes-là, et plus elle en aura, moins elle sera pressée de
se livrer à l'appétit du reste.

De plus, depuis que vous connaissez sa confidente vous ne doutez pas
que chaque lettre d'elle ne contienne au moins un petit sermon, et
tout ce qu'elle croit propre _à corroborer sa sagesse et fortifier
sa vertu_[46]. Pourquoi donc laisser à l'une des ressources pour se
défendre et à l'autre pour vous nuire?

    [46] _On ne s'avise jamais de tout!_ comédie.

Ce n'est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte que vous
croyez avoir faite au changement de confidente. D'abord, Mme de
Volanges vous hait, et la haine est toujours plus clairvoyante et plus
ingénieuse que l'amitié. Toute la vertu de votre vieille tante ne
l'engagera pas à médire un seul instant de son cher neveu, car la vertu
a aussi ses faiblesses. Ensuite vos craintes portent sur une remarque
absolument fausse.

Il n'est pas vrai que _plus les femmes vieillissent et plus elles
deviennent rêches et sévères_. C'est de quarante à cinquante ans que le
désespoir de voir leur figure se flétrir, la rage de se sentir obligées
d'abandonner des prétentions et des plaisirs auxquels elles tiennent
encore, rendent presque toutes les femmes bégueules et acariâtres. Il
leur faut ce long intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice,
mais dès qu'il est consommé, toutes se partagent en deux classes.

La plus nombreuse, celle de femmes qui n'ont eu pour elles que leur
figure et leur jeunesse, tombe dans une imbécile apathie et n'en
sort plus que pour le jeu et pour quelques pratiques de dévotion;
celle-là est toujours ennuyeuse, souvent grondeuse, quelquefois un
peu tracassière, mais rarement méchante. On ne peut pas dire non plus
que ces femmes soient ou ne soient pas sévères: sans idées et sans
existence, elles répètent sans le comprendre et indifféremment, tout ce
qu'elles entendent dire et restent par elles-mêmes absolument nulles.

L'autre classe, beaucoup plus rare, mais véritablement précieuse, est
celle des femmes qui, ayant eu un caractère et n'ayant pas négligé
de nourrir leur raison, savent se créer une existence quand celle de
la nature leur manque et prennent le parti de mettre à leur esprit
les parures qu'elles remplacent avant pour leur figure. Celles-ci
ont pour l'ordinaire le jugement très sain et l'esprit à la fois
solide, gai et gracieux. Elles remplacent les charmes séduisants par
l'attachante bonté et encore l'enjouement dont le charme augmente en
proportion de l'âge; c'est ainsi qu'elles parviennent en quelque sorte
à se rapprocher de la jeunesse en s'en faisant aimer. Mais alors,
loin d'être comme vous le dites, _rêches et sévères_, l'habitude de
l'indulgence, leurs longues réflexions sur la faiblesse humaine et
surtout les souvenirs de leur jeunesse, par lesquels seuls elles
tiennent encore à la vie, les placeraient plutôt, peut-être trop près
de la facilité.

Ce que je peux vous dire enfin, c'est qu'ayant toujours recherché
les vieilles femmes dont j'ai reconnu de bonne heure l'utilité des
suffrages, j'ai rencontré plusieurs d'entre elles auprès de qui
l'inclination me ramenait autant que l'intérêt. Je m'arrête là, car à
présent que vous vous enflammez si vite et si moralement, j'aurais peur
que vous ne devinssiez subitement amoureux de votre vieille tante, et
que vous ne vous enterrassiez avec elle dans le tombeau où vous vivez
déjà depuis si longtemps. Je reviens donc.

Malgré l'enchantement où vous me paraissez être de votre petite
écolière, je ne peux pas croire qu'elle entre pour quelque chose dans
vos projets. Vous l'avez prise: à la bonne heure! mais ce ne peut
pas être là un goût. Ce n'est même pas, à vrai dire, une entière
jouissance; vous ne possédez absolument que sa personne! Je ne parle
pas de son cœur, dont je me doute bien que vous ne vous souciez guère,
mais vous n'occupez seulement pas sa tête. Je ne sais pas si vous vous
en êtes aperçu, mais moi j'en ai la preuve dans la dernière lettre
qu'elle m'a écrite[47]; je vous l'envoie pour que vous en jugiez. Voyez
donc que quand elle parle de vous, c'est toujours _M. de Valmont_; que
toutes ses idées, même celles que vous lui faites naître, n'aboutissent
jamais qu'à Danceny; et lui, elle ne l'appelle pas monsieur, c'est bien
toujours _Danceny_ seulement. Par là, elle le distingue de tous les
autres et même en se livrant à vous, elle ne se familiarise qu'avec
lui. Si une telle conquête vous paraît _séduisante_, si les plaisirs
qu'elle donne _vous attachent_, assurément vous êtes modeste et peu
difficile. Que vous la gardiez, j'y consens; cela entre même dans mes
projets. Mais il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un quart
d'heure; il faudrait aussi avoir quelque empire et ne lui permettre,
par exemple, de se rapprocher de Danceny qu'après le lui avoir fait un
peu plus oublier.

    [47] Voyez la lettre CIX.

Avant de cesser de m'occuper de vous pour venir à moi, je veux encore
vous dire que ce moyen de maladie que vous m'annoncez vouloir prendre
est bien connu et bien usé. En vérité, vicomte, vous n'êtes pas
inventif! Moi, je me répète quelquefois, comme vous allez voir, mais je
tâche de me sauver par les détails et surtout le succès me justifie. Je
vais encore en tenter un et courir une nouvelle aventure. Je conviens
qu'elle n'aura pas le mérite de la difficulté, mais au moins sera-ce
une distraction et je m'ennuie à périr.

Je ne sais pourquoi, depuis l'aventure de Prévan, Belleroche m'est
devenu insupportable. Il a tellement redoublé d'attention, de
tendresse, de _vénération_, que je n'y peux plus tenir. Sa colère, dans
le premier moment, m'avait paru plaisante; il a pourtant bien fallu la
calmer, car c'eût été me compromettre que de le laisser faire: et il
n'y avait pas moyen de lui faire entendre raison. J'ai donc pris le
parti de lui montrer plus d'amour pour en venir à bout plus facilement:
mais lui a pris cela au sérieux; et depuis ce temps il m'excède par
son enchantement éternel. Je remarque surtout l'insultante confiance
qu'il prend en moi et la sécurité avec laquelle il me regarde comme
à lui pour toujours. J'en suis vraiment humiliée. Il me prise donc
bien peu, s'il croit valoir assez pour me fixer. Ne me disait-il pas
dernièrement que je n'aurais jamais aimé un autre que lui? Oh! pour le
coup, j'ai eu besoin de toute ma prudence, pour ne pas le détromper
sur-le-champ, en lui disant ce qui en était. Voilà, certes, un plaisant
monsieur, pour avoir un droit exclusif! Je conviens qu'il est bien fait
et d'une assez belle figure: mais, à tout prendre, ce n'est au fait
qu'un manœuvre d'amour. Enfin le moment est venu, il faut nous séparer.

J'essaie déjà depuis quinze jours, et j'ai employé tour à tour,
la froideur, le caprice, l'humeur, les querelles; mais le tenace
personnage ne quitte pas prise ainsi: il faut donc prendre un
parti plus violent, en conséquence je l'emmène à ma campagne, nous
partons après-demain. Il n'y aura avec nous que quelques personnes
désintéressées et peu clairvoyantes, et nous y aurons presque autant
de liberté que si nous y étions seuls. Là, je le surchargerai à tel
point d'amour et de caresses, nous y vivrons si bien l'un pour l'autre
uniquement, que je parie bien qu'il désirera plus que moi la fin de ce
voyage, dont il se fait un si grand bonheur; et s'il n'en revient pas
plus ennuyé de moi que je ne le suis de lui, dites, j'y consens, que je
n'en sais pas plus que vous.

Le prétexte de cette espèce de retraite est de m'occuper sérieusement
de mon grand procès, qui, en effet se jugera enfin au commencement
de l'hiver. J'en suis bien aise; car il est vraiment désagréable
d'avoir ainsi toute sa fortune en l'air. Ce n'est pas que je sois
inquiète de l'événement; d'abord j'ai raison, tous mes avocats me
l'assurent; et quand je ne l'aurais pas, je serais donc bien maladroite
si je ne savais pas gagner un procès, où je n'ai pour adversaires
que des mineurs encore en bas âge et leur vieux tuteur! Comme il ne
faut pourtant rien négliger dans une affaire si importante, j'aurai
effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne vous paraît-il pas
gai? cependant s'il me fait gagner mon procès et perdre Belleroche, je
ne regretterai pas mon temps.

A présent, vicomte, devinez le successeur; je vous le donne en cent.
Mais bon! ne sais-je pas que vous ne devinez jamais rien? hé bien,
c'est Danceny. Vous êtes étonné, n'est-ce pas? car enfin je ne suis pas
encore réduite à l'éducation des enfants! Mais celui-ci mérite d'être
excepté; il n'a que les grâces de la jeunesse et non la frivolité.
Sa grande réserve dans le cercle est très propre à éloigner tous les
soupçons, et on ne l'en trouve que plus aimable quand il se livre
dans le tête-à-tête. Ce n'est pas que j'en aie déjà eu avec lui pour
mon compte, je ne suis encore que sa confidente; mais sous ce voile
de l'amitié je crois lui voir un goût très vif pour moi, et je sens
que j'en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien dommage que tant
d'esprit et de délicatesse allassent se sacrifier et s'abrutir auprès
de cette petite imbécile de Volanges! J'espère qu'il se trompe en
croyant l'aimer: elle est si loin de le mériter! Ce n'est pas que je
sois jalouse d'elle; mais c'est que ce serait un meurtre, et je veux
en sauver Danceny. Je vous prie donc, vicomte, de mettre vos soins à
ce qu'il ne puisse se rapprocher de _sa Cécile_ (comme il a encore
la mauvaise habitude de la nommer). Un premier goût a toujours plus
d'empire qu'on ne croit, et je ne serais sûre de rien s'il la revoyait
à présent, surtout pendant mon absence. A mon retour je me charge de
tout et j'en réponds.

J'ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi: mais j'en ai fait
le sacrifice à ma prudence ordinaire; et puis, j'aurais craint qu'il
ne s'aperçût de quelque chose entre Belleroche et moi, et je serais
au désespoir qu'il eût la moindre idée de ce qui se passe. Je veux au
moins m'offrir à son imagination pure et sans tache; telle enfin qu'il
faudrait être pour être vraiment digne de lui.

  _Paris, ce 15 octobre 17**._



LETTRE CXIV

_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._


Ma chère amie, je cède à ma vive inquiétude et, sans savoir si vous
serez en état de répondre, je ne puis m'empêcher de vous interroger.
L'état de M. de Valmont que vous me dites _sans danger_, ne me laisse
pas autant de sécurité que vous paraissez en avoir. Il n'est pas
rare que la mélancolie et le dégoût du monde soient des symptômes
avant-coureurs de quelque maladie grave; les souffrances du corps,
comme celles de l'esprit, font désirer la solitude; et souvent on
reproche de l'humeur à celui dont on devrait seulement plaindre les
maux.

Il me semble qu'il devrait au moins consulter quelqu'un. Comment, étant
malade vous-même, n'avez-vous pas un médecin auprès de vous? Le mien
que j'ai vu ce matin, et que je ne vous cache pas que j'ai consulté
indirectement, est d'avis que, dans les personnes naturellement
actives, cette espèce d'apathie subite n'est jamais à négliger; et,
comme il me disait encore, les maladies ne cèdent plus au traitement,
quand elles n'ont pas été prises à temps. Pourquoi faire courir ce
risque à quelqu'un qui vous est cher?

Ce qui redouble mon inquiétude, c'est que, depuis quatre jours je ne
reçois plus de nouvelles de lui. Mon Dieu! ne me trompez-vous point sur
son état? Pourquoi aurait-il cessé de m'écrire tout à coup? Si c'était
seulement l'effet de mon obstination à lui renvoyer ses lettres, je
crois qu'il aurait pris ce parti plus tôt. Enfin, sans croire aux
pressentiments, je suis depuis quelques jours d'une tristesse qui
m'effraie. Ah! peut-être suis-je à la veille du plus grand des malheurs!

Vous ne sauriez croire, et j'ai honte de vous dire combien je suis
peinée de ne plus recevoir ces mêmes lettres, que pourtant je
refuserais encore de lire. J'étais sûre au moins qu'il s'était occupé
de moi! et je voyais quelque chose qui venait de lui. Je ne les ouvrais
pas ces lettres, mais je pleurais en les regardant: mes larmes étaient
plus douces et plus faciles; et celles-là seules dissipaient en partie
l'oppression habituelle que j'éprouve depuis mon retour. Je vous en
conjure, mon indulgente amie, écrivez-moi vous-même aussitôt que vous
le pourrez, et, en attendant, faites-moi donner chaque jour de vos
nouvelles et des siennes.

Je m'aperçois qu'à peine je vous ai dit un mot pour vous, mais vous
connaissez mes sentiments, mon attachement sans réserve, ma tendre
reconnaissance pour votre sensible amitié; vous pardonnerez au trouble
où je suis, à mes peines mortelles, au tourment affreux d'avoir à
redouter des maux dont peut-être je suis la cause. Grand Dieu! cette
idée désespérante me poursuit et déchire mon cœur; ce malheur me
manquait, et je sens que je suis née pour les éprouver tous.

Adieu, ma chère amie; aimez-moi, plaignez-moi. Aurai-je une lettre de
vous aujourd'hui?

  _Paris, ce 16 octobre 17**._



    [Illustration: PL. IX
    _Mlle Gérard inv._
    _Pauquet sc._
    LETTRE CXV]



LETTRE CXV

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


C'est une chose inconcevable ma belle amie, comme aussitôt qu'on
s'éloigne on cesse facilement de s'entendre. Tant que j'étais auprès
de vous, nous n'avions jamais qu'un même sentiment, une même façon de
voir; et parce que, depuis près de trois mois je ne vous vois plus,
nous ne sommes plus de même avis sur rien. Qui de nous deux a tort?
sûrement vous n'hésiteriez pas sur la réponse: mais moi plus sage, ou
plus poli je ne décide pas. Je vais seulement répondre à votre lettre
et continuer de vous exposer ma conduite.

D'abord, je vous remercie de l'avis que vous me donnez des bruits qui
courent sur mon compte; mais je ne m'en inquiète pas encore: je me
crois sûr d'avoir bientôt de quoi les faire cesser. Soyez tranquille,
je ne reparaîtrai dans le monde que plus célèbre que jamais, et
toujours plus digne de vous.

J'espère qu'on me comptera même pour quelque chose l'aventure de la
petite Volanges, dont vous paraissez faite si peu de cas: comme si
ce n'était rien que d'enlever en une soirée, une jeune fille à son
amant aimé, d'en user ensuite tant qu'on le veut et absolument comme
de son bien, et sans plus d'embarras d'en obtenir ce qu'on n'ose pas
même exiger de toutes les filles dont c'est le métier; et cela sans
la déranger en rien de son tendre amour; sans la rendre inconstante,
pas même infidèle: car, en effet je n'occupe seulement pas sa tête! en
sorte qu'après ma fantaisie passée, je la remettrai entre les bras de
son amant, pour ainsi dire sans qu'elle se soit aperçue de rien. Est-ce
donc là une marche si ordinaire? et puis croyez-moi, une fois sortie
de mes mains, les principes que je lui donne ne s'en développeront pas
moins; et je prédis que la timide écolière prendra bientôt un essor
propre à faire honneur à son maître.

Si pourtant on aime mieux le genre héroïque, je montrerai la
présidente, ce modèle cité de toutes les vertus, respectée même de
nos plus libertins, telle enfin qu'on avait perdu jusqu'à l'idée de
l'attaquer, je la montrerai, dis-je, oubliant ses devoirs et sa vertu,
sacrifiant sa réputation et deux ans de sagesse pour courir après le
bonheur de me plaire, pour s'enivrer de celui de m'aimer, se trouvant
suffisamment dédommagée de tant de sacrifices par un mot, par un
regard qu'encore elle n'obtiendra pas toujours. Je ferai plus, je la
quitterai, et je ne connais pas cette femme, ou je n'aurai point de
successeur. Elle résistera au besoin de consolation, à l'habitude du
plaisir, au désir même de la vengeance. Enfin elle n'aura existé que
pour moi, et que sa carrière soit plus ou moins longue, j'en aurai seul
ouvert et fermé la barrière. Une fois parvenu à ce triomphe, je dirai à
mes rivaux: «Voyez mon ouvrage et cherchez-en dans le siècle un second
exemple!»

Vous allez me demander aujourd'hui d'où vient cet excès de confiance?
C'est que depuis huit jours, je suis dans la confidence de ma belle;
elle ne me dit pas ses secrets, mais je les surprends. Deux lettres
d'elle à Mme de Rosemonde m'ont suffisamment instruit, et je ne lirai
plus les autres que par curiosité. Je n'ai absolument besoin pour
réussir, que de m'approcher d'elle, et mes moyens sont trouvés. Je vais
incessamment les mettre en usage.

Vous êtes curieuse, je crois?... Mais non, pour vous punir de ne pas
croire à mes intentions, vous ne les saurez pas. Tout de bon, vous
mériteriez que je vous retirasse ma confiance, au moins pour cette
aventure; en effet, sans le doux prix attaché par vous à ce succès, je
ne vous en parlerais plus. Vous voyez que je suis fâché. Cependant,
dans l'espoir que vous vous corrigerez, je veux bien m'en tenir à cette
punition légère, et revenant à l'indulgence, j'oublie un moment mes
grands projets, pour raisonner des vôtres avec vous.

Vous voilà donc à la campagne, ennuyeuse comme le sentiment et triste
comme la fidélité! Et ce pauvre Belleroche! vous ne vous contentez
pas de lui faire boire l'eau d'oubli, vous lui en donnez la question!
Comment s'en trouve-t-il? supporte-t-il bien les nausées de l'amour?
Je voudrais pour beaucoup qu'il ne vous en devînt que plus attaché;
je suis curieux de voir quel remède plus efficace vous parviendriez à
employer. Je vous plains en vérité, d'avoir été obligée de recourir à
celui-là. Je n'ai fait qu'une fois dans ma vie l'amour par procédé.
J'avais certainement un grand motif, puisque c'était à la comtesse
de..., et vingt fois entre ses bras, j'ai été tenté de lui dire:
«Madame, je renonce à la place que je sollicite et permettez-moi de
quitter celle que j'occupe.» Aussi, de toutes les femmes que j'ai eues,
c'est la seule dont j'ai vraiment plaisir à dire du mal.

Pour votre motif à vous, je le trouve à vrai dire, d'un ridicule rare;
et vous aviez raison de croire que je ne deviendrais pas le successeur.
Quoi! c'est pour Danceny que vous vous donnez toute cette peine-là?
Eh! ma chère amie, laissez-le adorer _sa vertueuse Cécile_ et ne vous
compromettez pas dans ces jeux d'enfants. Laissez les écoliers se
former auprès des _bonnes_ ou jouer avec les pensionnaires _à de petits
jeux innocents_. Comment allez-vous vous charger d'un novice qui ne
saura ni vous prendre, ni vous quitter, et avec qui il vous faudra tout
faire? Je vous le dis sérieusement, je désapprouve ce choix et quelque
secret qu'il restât, il vous humilierait au moins à mes yeux et dans
votre conscience.

Vous prenez, dites-vous, beaucoup de goût pour lui: allons donc, vous
vous trompez sûrement, et je crois même avoir trouvé la cause de votre
erreur. Ce beau dégoût de Belleroche vous est venu dans un temps de
disette, et Paris ne vous offrant pas le choix, vos idées toujours trop
vives, se sont portées sur le premier objet que vous avez rencontré.
Mais songez qu'à votre retour vous pourrez choisir entre mille, et si
enfin vous redoutez l'inaction dans laquelle vous risquez de tomber en
différant, je m'offre à vous pour amuser vos loisirs.

D'ici à votre arrivée, mes grandes affaires seront terminées de manière
ou d'autre, et sûrement, ni la petite Volanges, ni la présidente
elle-même ne m'occuperont pas assez alors pour que je ne sois pas à
vous autant que vous le désirez. Peut-être même d'ici là, aurai-je
déjà remis la petite fille aux mains de son discret amant. Sans
convenir, quoi que vous en disiez, que ce ne soit pas une jouissance
_attachante_, comme j'ai le projet qu'elle garde de moi toute sa vie
une idée supérieure à celle de tous les autres hommes, je me suis
mis avec elle, sur un ton que je ne pourrais soutenir longtemps sans
altérer ma santé, et, dès ce moment, je ne tiens plus à elle que par le
soin qu'on doit aux affaires de famille...

Vous ne m'entendez pas?... C'est que j'attends une seconde époque pour
confirmer mon espoir et m'assurer que j'ai pleinement réussi dans mes
projets. Oui, ma belle amie, j'ai déjà un premier indice que le mari
de mon écolière ne courra pas le risque de mourir sans postérité, et
que le chef de la maison de Gercourt ne sera à l'avenir qu'un cadet de
celle de Valmont. Mais laissez-moi finir à ma fantaisie cette aventure,
que je n'ai entreprise qu'à votre prière. Songez que si vous rendez
Danceny inconstant, vous ôtez tout le piquant de cette histoire.
Considérez enfin que, m'offrant pour représenter auprès de vous, j'ai
ce me semble, quelques droits à la préférence.

J'y compte si bien que je n'ai pas craint de contrarier vos vues en
encourant moi-même à augmenter la tendre passion du discret amoureux,
pour le premier et digne objet de son choix. Ayant donc trouvé hier
votre pupille occupée à lui écrire et l'ayant dérangée d'abord de
cette douce occupation pour une autre plus douce encore, je lui ai
demandé après, de voir sa lettre, et comme je l'ai trouvée froide et
contrainte, je lui ai fait sentir que ce n'était pas ainsi qu'elle
consolerait son amant, et je l'ai décidée à en écrire une autre sous ma
dictée, où, en imitant du mieux que j'ai pu son petit radotage, j'ai
tâché de nourrir l'amour du jeune homme par un espoir plus certain.
La petite personne était toute ravie, me disait-elle, de se trouver
parler si bien; et dorénavant je serai chargé de la correspondance. Que
n'aurai-je pas fait pour ce Danceny? J'aurai été à la fois son ami,
son confident, son rival et sa maîtresse! Encore en ce moment, je lui
rends le service de le sauver de vos liens dangereux. Oui, sans doute,
dangereux; car vous posséder et vous perdre, c'est acheter un moment de
bonheur par une éternité de regrets.

Adieu, ma belle amie; ayez le courage de dépêcher Belleroche le plus
que vous pourrez. Laissez là Danceny et préparez-vous à retrouver et à
me rendre les délicieux plaisirs de notre première liaison.

_P.-S._--Je vous fais compliment sur le jugement prochain du grand
procès. Je serai fort aise que cet heureux événement arrive sous mon
règne.

  _Du château de..., ce 19 octobre 17**._



LETTRE CXVI

_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._


Mme de Merteuil est partie ce matin pour la campagne; ainsi, ma
charmante Cécile, me voilà privé du seul plaisir qui me restait en
votre absence, celui de parler de vous à votre amie et à la mienne.
Depuis quelque temps, elle m'a permis de lui donner ce titre, et j'en
ai profité avec d'autant plus d'empressement qu'il me semblait par là,
me rapprocher de vous davantage. Mon Dieu! que cette femme est aimable!
et quel charme flatteur elle sait donner à l'amitié! Il semble que ce
doux sentiment s'embellisse et se fortifie chez elle de tout ce qu'elle
refuse à l'amour. Si vous saviez comme elle vous aime, comme elle se
plaît à m'entendre lui parler de vous!... C'est là sans doute ce qui
m'attache autant à elle. Quel bonheur de pouvoir vivre uniquement pour
vous deux, de passer sans cesse des délices de l'amour aux douceurs
de l'amitié, d'y consacrer toute mon existence, d'être en quelque
sorte, le point de réunion de votre attachement réciproque et de
sentir toujours que, m'occupant du bonheur de l'une, je travaillerais
également à celui de l'autre! Aimez, aimez beaucoup, ma charmante amie,
cette femme adorable. L'attachement que j'ai pour elle, donnez-y plus
de prix encore en le partageant. Depuis que j'ai goûté le charme de
l'amitié, je désire que vous l'éprouviez à votre tour. Les plaisirs que
je ne partage pas avec vous, il me semble n'en jouir qu'à moitié. Oui
ma Cécile, je voudrais entourer votre cœur de tous les sentiments les
plus doux; que chacun de ses mouvements vous fît éprouver une sensation
de bonheur, et je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu'une
partie de la félicité que je tiendrais de vous.

Pourquoi faut-il que ces projets charmants ne soient qu'une chimère
de mon imagination, et que la réalité ne m'offre au contraire que
des privations douloureuses et infinies? L'espoir que vous m'aviez
donné de vous voir à cette campagne, je m'aperçois bien qu'il faut y
renoncer. Je n'ai plus de consolation que celle de me persuader qu'en
effet cela ne vous est pas possible. Et vous négligez de me le dire,
de vous en affliger avec moi! Déjà, deux fois, mes plaintes à ce sujet
sont restées sans réponse. Ah! Cécile! Cécile! je crois bien que vous
m'aimez de toutes les facultés de votre âme, mais votre âme n'est pas
brûlante comme la mienne! Que n'est-ce à moi à lever les obstacles?
Pourquoi ne sont-ce pas mes intérêts qu'il me faille ménager au lieu
des vôtres? Je saurais bientôt vous prouver que rien n'est impossible à
l'amour.

Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette absence cruelle:
au moins ici, peut-être vous verrais-je. Vos charmants regards
ranimeraient mon âme abattue; leur touchante expression ranimerait mon
cœur, qui, quelquefois en a besoin. Pardon, ma Cécile; cette crainte
n'est pas un soupçon. Je crois à votre amour, à votre constance. Ah!
je serais trop malheureux si j'en doutais. Mais tant d'obstacles! et
toujours renouvelés! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il semble
que ce départ de Mme de Merteuil ait renouvelé en moi le sentiment de
tous mes malheurs.

Adieu, ma Cécile; adieu, ma bien-aimée. Songez que votre amant
s'afflige et que vous pouvez seule lui rendre le bonheur.

  _Paris, ce 17 octobre 17**._



LETTRE CXVII

_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._

  (_Dictée par Valmont._)


Croyez-vous donc, mon bon ami, que j'aie besoin d'être grondée pour
être triste, quand je sais que vous vous affligez? et doutez-vous que
je ne souffre autant que vous de toutes vos peines? Je partage même
celles que je vous cause involontairement, et j'ai, de plus que vous,
de voir que vous ne me rendez pas justice. Oh! cela n'est pas bien.
Je vois bien ce qui vous fâche: c'est que les deux dernières fois que
vous m'avez demandé de venir ici je ne vous ai pas répondu à cela;
mais cette réponse est-elle donc si aisée à faire? Croyez-vous que je
ne sache pas que ce que vous voulez est bien mal? Et pourtant, si j'ai
déjà tant de peine à vous refuser de loin, que serait-ce donc si vous
étiez là? Et puis, pour avoir voulu vous consoler un moment, je serais
affligée toute ma vie.

Tenez, je n'ai rien de caché pour vous, moi; voilà mes raisons, jugez
vous-même. J'aurais peut-être fait ce que vous voulez sans ce que je
vous ai mandé, que ce M. de Gercourt, qui cause tout notre chagrin,
n'arrivera pas encore de sitôt, et comme depuis quelque temps maman
me témoigne beaucoup plus d'amitié, comme de mon côté, je la caresse
le plus que je peux, qui sait ce que je pourrai obtenir d'elle? Et si
nous pouvions être heureux sans que j'aie rien à me reprocher, est-ce
que cela ne vaudrait pas bien mieux? Si j'en crois ce qu'on m'a dit
souvent, les hommes même n'aiment plus tant leurs femmes quand elles
les ont trop aimés avant de l'être. Cette crainte-là me retient encore
plus que tout le reste. Mon ami, n'êtes-vous pas sûr de mon cœur et ne
sera-t-il pas toujours temps?

Écoutez, je vous promets que si je ne peux pas éviter le malheur
d'épouser M. de Gercourt, que je hais déjà tant avant de le connaître,
rien ne me retiendra plus pour être à vous autant que je pourrai et
même avant tout. Comme je ne me soucie d'être aimée que de vous et
que vous verrez bien que si je fais mal il n'y aura pas de ma faute,
le reste me sera bien égal; pourvu que vous me promettiez de m'aimer
toujours autant que vous faites. Mais, mon ami, jusque-là, laissez-moi
continuer comme je fais, et ne me demandez plus une chose que j'ai de
bonnes raisons pour ne pas faire et que pourtant il me fâche de vous
refuser.

Je voudrais bien aussi que M. de Valmont ne fût pas si pressant pour
vous; cela ne sert qu'à me rendre plus chagrine encore. Oh! vous
avez là un bon ami, je vous l'assure! Il fait tout comme vous feriez
vous-même. Mais, adieu, mon cher ami; j'ai commencé bien tard à vous
écrire et j'y ai passé une partie de la nuit. Je vais me coucher et
réparer le temps perdu. Je vous embrasse, mais ne me grondez plus.

  _Du château de..., ce 18 octobre 17**._



LETTRE CXVIII

_Le Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL._


Si j'en crois mon almanach, il n'y a, mon adorable amie que deux
jours que vous êtes absente; mais si j'en crois mon cœur il y a deux
siècles. Or, je le tiens de vous-même, c'est toujours son cœur qu'il
faut croire; il est donc bien temps que vous reveniez, et toutes vos
affaires doivent être plus que finies. Comment voulez-vous que je
m'intéresse à votre procès si, perte ou gain, j'en dois également
payer les frais par l'ennui de votre absence? Oh! que j'aurais envie
de quereller! et qu'il est triste, avec un si beau sujet d'avoir de
l'humeur, de n'avoir pas le droit d'en montrer!

N'est-ce pas cependant une véritable infidélité, une noire trahison,
que de laisser votre ami loin de vous après l'avoir accoutumé à ne
pouvoir plus se passer de votre présence? Vous aurez beau consulter vos
avocats, ils ne vous trouveront pas de justification pour ce mauvais
procédé, et puis ces gens-là ne disent que des raisons, et des raisons
ne suffisent pas pour répondre à des sentiments.

Pour moi, vous m'avez tant dit que c'était par raison que vous faisiez
ce voyage, que vous m'avez tout à fait brouillé avec elle. Je ne veux
plus du tout l'entendre, pas même quand elle me dit de vous oublier.
Cette raison-là est pourtant bien raisonnable, et au fait, cela ne
serait pas si difficile que vous pourriez le croire. Il suffirait
seulement de perdre l'habitude de penser toujours à vous, et rien ici,
je vous assure, ne vous rappellerait à moi.

Nos plus jolies femmes, celles qu'on dit les plus aimables, sont encore
si loin de vous qu'elles ne pourraient en donner qu'une bien faible
idée. Je crois même qu'avec des yeux exercés, plus on a cru d'abord
qu'elles vous ressemblaient, plus on y trouve après de différence:
elles ont beau faire, beau y mettre tout ce qu'elles savent, il leur
manque toujours d'être vous, et c'est positivement là qu'est le
charme. Malheureusement, quand les journées sont si longues et qu'on
est désoccupé, on rêve, on fait des châteaux en Espagne, on se crée
sa chimère; peu à peu l'imagination s'exalte: on veut embellir son
ouvrage, on rassemble tout ce qui peut plaire, on arrive enfin à la
perfection, et, dès qu'on en est là, le portrait ramène au modèle, et
on est tout étonné de voir qu'on n'a fait que songer à vous.

Dans ce moment même, je suis encore la dupe d'une erreur à peu près
semblable. Vous croyez peut-être que c'était pour m'occuper de vous que
je me suis mis à vous écrire? Point du tout: c'était pour me distraire.
J'avais cent choses à vous dire, dont vous n'étiez pas l'objet, qui,
comme vous savez, m'intéressent bien vivement, et ce sont celles-là
pourtant dont j'ai été distrait. Et depuis quand le charme de l'amitié
distrait-il donc de celui de l'amour? Ah! si j'y regardais de bien
près, peut-être aurais-je un petit reproche à me faire! Mais, chut!
oublions cette légère faute, de peur d'y retomber, et que mon amie
elle-même l'ignore.

Aussi pourquoi n'êtes-vous pas là pour me répondre, pour me ramener
si je m'égare, pour me parler de ma Cécile, pour augmenter s'il est
possible, le bonheur que je goûte à l'aimer, par l'idée si douce que
c'est votre amie que j'aime? Oui, je l'avoue, l'amour qu'elle m'inspire
m'est devenu plus précieux encore, depuis que vous avez bien voulu en
recevoir la confidence. J'aime tant à vous ouvrir mon cœur, à occuper
le vôtre de mes sentiments, à les y déposer sans réserve! Il me semble
que je les chéris davantage à mesure que vous daignez les recueillir,
et puis je vous regarde et je me dis: C'est en elle qu'est renfermé
tout mon bonheur.

Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre sur ma situation. La dernière
lettre que j'ai reçu _d'elle_ augmente et assure mon espoir, mais le
retarde encore. Cependant ses motifs sont si tendres et si honnêtes que
je ne puis l'en blâmer ni m'en plaindre. Peut-être n'entendez-vous pas
trop bien ce que je vous dis là, mais pourquoi n'êtes-vous pas ici?
Quoiqu'on dise tout à son amie, on n'ose pas tout écrire. Les secrets
de l'amour, surtout sont si délicats, qu'on ne peut les laisser aller
ainsi sur leur bonne foi. Si quelquefois on leur permet de sortir, il
ne faut pas au moins les perdre de vue; il faut en quelque sorte, les
voir entrer dans leur nouvel asile. Ah! revenez donc, mon adorable
amie; vous voyez bien que votre retour est nécessaire. Oubliez enfin
les _mille raisons_ qui vous retiennent où vous êtes, ou apprenez-moi à
vivre où vous n'êtes pas.

J'ai l'honneur d'être, etc.

  _Paris, ce 16 octobre 17**._



LETTRE CXIX

_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._


Quoique je souffre encore beaucoup, ma chère belle, j'essaie de vous
écrire moi-même, afin de pouvoir vous parler de ce qui vous intéresse.
Mon neveu garde toujours sa misanthropie. Il envoie fort régulièrement
savoir de mes nouvelles tous les jours; mais il n'est pas venu une
fois s'en informer lui-même, quoique je l'en ai fait prier: en sorte
que je ne le vois pas plus que s'il était à Paris. Je l'ai pourtant
rencontré ce matin, où je ne l'attendais guère. C'est dans ma chapelle,
où je suis descendue pour la première fois depuis ma douloureuse
incommodité. J'ai appris aujourd'hui que depuis quatre jours il y va
régulièrement entendre la messe. Dieu veuille que cela dure!

Quand je suis entrée, il est venu à moi, et m'a félicitée fort
affectueusement sur le meilleur état de ma santé. Comme la messe
commençait, j'ai abrégé la conversation, que je comptais bien reprendre
après; mais il a disparu avant que j'aie pu le joindre. Je ne vous
cacherai pas que je l'ai trouvé un peu changé. Mais ma chère belle,
ne me faites pas repentir de ma confiance en votre raison, par des
inquiétudes trop vives; et surtout soyez sûre que j'aimerais encore
mieux vous affliger que vous tromper.

Si mon neveu continue à me tenir rigueur, je prendrai le parti,
aussitôt que je serai mieux, de l'aller voir dans sa chambre, et je
tâcherai de pénétrer la cause de cette singulière manie, dans laquelle
je crois bien que vous êtes pour quelque chose. Je vous manderai ce que
j'aurai appris. Je vous quitte ne pouvant plus remuer les doigts: et
puis, si Adélaïde savait que j'ai écrit, elle me gronderait toute la
soirée. Adieu, ma belle.

  _Du château de..., ce 20 octobre 17**._



LETTRE CXX

_Le Vicomte de VALMONT au Père ANSELME._

(_Feuillant du Couvent de la rue Saint-Honoré._)


Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, monsieur, mais je sais
la confiance entière qu'a en vous Mme la Présidente de Tourvel, et
sais de plus combien cette confiance est dignement placée. Je crois
donc pouvoir sans indiscrétion m'adresser à vous pour en obtenir un
service bien essentiel, vraiment digne de votre saint ministère, et où
l'intérêt de Mme de Tourvel se trouve joint au mien.

J'ai entre les mains des papiers importants qui la concernent, qui
ne peuvent être confiés à personne, et que je ne dois ni ne veux
remettre qu'entre ses mains. Je n'ai aucun moyen de l'en instruire,
parce que des raisons, que peut-être vous aurez sues d'elle, mais
dont je ne crois pas qu'il me soit permis de vous instruire, lui ont
fait prendre le parti de refuser toute correspondance avec moi: parti
que j'avoue volontiers aujourd'hui, ne pouvoir blâmer, puisqu'elle ne
pouvait prévoir des événements auxquels j'étais moi-même bien loin de
m'attendre, et qui n'étaient possibles qu'à la force plus qu'humaine
qu'on est forcé d'y reconnaître.

Je vous prie donc, monsieur, de vouloir bien l'informer de mes
nouvelles résolutions, et de lui demander, pour moi une entrevue
particulière où je puisse au moins réparer, en partie, mes torts par
mes excuses; et, pour dernier sacrifice, anéantir à ses yeux les
seules traces existantes d'une erreur ou d'une faute qui m'avait rendu
coupable envers elle.

Ce ne sera qu'après cette expiation préliminaire que j'oserai déposer
à vos pieds l'humiliant aveu de mes longs égarements, et implorer
votre médiation pour une réconciliation bien plus importante encore,
et malheureusement plus difficile. Puis-je espérer, monsieur, que vous
ne me refuserez pas des soins si nécessaires et si précieux? et que
vous daignerez soutenir ma faiblesse et guider mes pas dans un sentier
nouveau, que je désire bien ardemment de suivre, mais que j'avoue, en
rougissant, ne pas connaître encore.

J'attends votre réponse avec l'impatience du repentir qui désire de
réparer, et je vous prie de me croire, avec autant de reconnaissance
que de vénération,

  Votre très humble, etc.

_P.-S._--Je vous autorise, monsieur, au cas que vous le jugiez
convenable, à communiquer cette lettre en entier à Mme de Tourvel,
que je me ferai toute ma vie un devoir de respecter, et en qui je ne
cesserai jamais d'honorer celle dont le Ciel s'est servi pour ramener
mon âme à la vertu, par le touchant spectacle de la sienne.

  _Du château de..., ce 22 octobre 17**._



LETTRE CXXI

_La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY._


J'ai reçu votre lettre, mon trop jeune ami, mais avant de vous
remercier il faut que je vous gronde, et je vous préviens que si vous
ne vous corrigez pas, vous n'aurez plus de réponse de moi. Quittez
donc, si vous m'en croyez, ce ton de cajolerie, qui n'est plus que du
jargon, dès qu'il n'est pas l'expression de l'amour. Est-ce donc là
le style de l'amitié? non, mon ami, chaque sentiment a son langage
qui lui convient; à se servir d'un autre, c'est déguiser la pensée
qu'on exprime. Je sais bien que nos petites femmes n'entendent rien de
ce qu'on peut leur dire, s'il n'est traduit, en quelque sorte, dans
ce jargon d'usage; mais je croyais mériter, je l'avoue, que vous me
distinguassiez d'elles. Je suis vraiment fâchée et peut-être plus que
je ne devrais l'être, que vous m'ayez si mal jugée.

Vous ne trouverez donc dans ma lettre que ce qui manque à la vôtre,
franchise et simplesse. Je vous dirai bien, par exemple, que j'aurais
grand plaisir à vous voir et que je suis contrariée de n'avoir auprès
de moi que des gens qui m'ennuient, au lieu de gens qui me plaisent;
mais vous, cette même phrase, vous la traduirez ainsi: _Apprenez-moi à
vivre où vous n'êtes pas_; en sorte que quand vous serez, je suppose,
auprès de votre maîtresse, vous ne sauriez pas y vivre que je n'y sois
en tiers. Quelle pitié! et ces femmes, _à qui il manque toujours d'être
moi_, vous trouvez peut-être aussi que cela manque à votre Cécile!
voilà pourtant où conduit un langage qui, par l'abus qu'on en fait
aujourd'hui, est encore au-dessous du jargon des compliments, et ne
devient plus qu'un simple protocole auquel on ne croit pas davantage,
qu'au très humble serviteur!

Mon ami, quand vous m'écrivez, que ce soit pour me dire votre façon de
penser et de sentir, et non pour m'envoyer des phrases que je trouverai
sans vous, plus ou moins bien dites dans le premier roman du jour.
J'espère que vous ne vous fâcherez pas de ce que je vous dis là, quand
même vous y verriez un peu d'humeur; car je ne nie pas d'en avoir:
mais pour éviter jusqu'à l'air du défaut que je vous reproche, je ne
vous dirai pas que cette humeur est peut-être un peu augmentée par
l'éloignement où je suis de vous. Il me semble qu'à tout prendre, vous
valez mieux qu'un procès et deux avocats, et peut-être même encore que
_l'attentif_ Belleroche.

Vous voyez qu'au lieu de vous désoler de mon absence, vous devriez vous
en féliciter; car jamais je ne vous avais fait un si beau compliment.
Je crois que l'exemple me gagne et que je veux vous dire aussi des
cajoleries: mais non, j'aime mieux m'en tenir à ma franchise; c'est
donc elle seule qui vous assure de ma tendre amitié et de l'intérêt
qu'elle m'inspire. Il est fort doux d'avoir un jeune ami dont le cœur
est occupé ailleurs. Ce n'est pas là le système de toutes les femmes;
mais c'est le mien. Il me semble qu'on se livre avec plus de plaisir,
à un sentiment dont on ne peut rien avoir à craindre: aussi j'ai passé
pour vous, d'assez bonne heure peut-être, au rôle de confidente.
Mais vous choisissez vos maîtresses si jeunes, que vous m'avez fait
apercevoir pour la première fois, que je commence à être vieille!
C'est bien fait à vous de vous préparer ainsi une longue carrière de
constance, et je vous souhaite de tout mon cœur qu'elle soit réciproque.

Vous avez raison de vous rendre _aux motifs tendres et honnêtes_ qui,
à ce que vous me mandez, _retardent votre bonheur_. La longue défense
est le seul mérite qui reste à celles qui ne résistent pas toujours; et
ce que je trouverais impardonnable à toute autre qu'à une enfant comme
la petite Volanges, serait de ne pas savoir fuir un danger dont elle a
été suffisamment avertie par l'aveu qu'elle a fait de son amour. Vous
autres hommes vous n'avez pas d'idées de ce qu'est la vertu et de ce
qu'il en coûte pour la sacrifier! Mais pour peu qu'une femme raisonne,
elle doit savoir qu'indépendamment de la faute qu'elle commet, une
faiblesse est pour elle le plus grand des malheurs, et je ne conçois
pas qu'aucune s'y laisse jamais prendre, quand elle peut avoir un
moment pour y réfléchir.

N'allez pas combattre cette idée, car c'est elle qui m'attache
principalement à vous. Vous me sauverez des dangers de l'amour, et
quoique j'aie bien su sans vous m'en défendre jusqu'à présent, je
consens à en avoir de la reconnaissance et je vous en aimerai mieux et
davantage.

Sur ce, mon cher chevalier, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et
digne garde.

  _Du château de..., ce 22 octobre 17**._



LETTRE CXXII

_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._


J'espérais, mon aimable fille, pouvoir enfin calmer vos inquiétudes, et
je vois au contraire avec chagrin, que je vais les augmenter encore.
Calmez-vous cependant: mon neveu n'est pas en danger; on ne peut pas
même dire qu'il soit réellement malade. Mais il se passe sûrement en
lui quelque chose d'extraordinaire. Je n'y comprends rien; mais je suis
sortie de sa chambre avec un sentiment de tristesse, peut-être même
d'effroi, que je me reproche de vous faire partager et dont cependant
je ne puis m'empêcher de causer avec vous. Voici le récit de ce qui
s'est passé; vous pouvez être sûre qu'il est fidèle, car je vivrais
quatre-vingts autres années que je n'oublierais pas l'impression que
m'a faite cette triste scène.

J'ai donc été ce matin chez mon neveu; je l'ai trouvé écrivant et
entouré de différents tas de papiers qui avaient l'air d'être l'objet
de son travail. Il s'en occupait au point que j'étais déjà au milieu
de sa chambre qu'il n'avait pas encore tourné la tête pour savoir qui
entrait. Aussitôt qu'il m'a aperçue, j'ai très bien remarqué qu'en se
levant il s'efforçait de composer sa figure, et peut-être même est-ce
là ce qui m'y a fait faire plus d'attention. Il était, à la vérité sans
toilette et sans poudre, mais je l'ai trouvé pâle et défait et ayant
surtout la physionomie altérée. Son regard, que vous avons vu si vif et
si gai, était triste et abattu; enfin, soit dit entre nous, je n'aurais
pas voulu que vous le vissiez ainsi, car il avait l'air très touchant
et très propre à ce que je crois, à inspirer cette tendre pitié qui est
un des plus dangereux pièges de l'amour.

Quoique frappée de mes remarques, j'ai pourtant commencé la
conversation comme si je ne m'étais aperçue de rien. Je lui ai d'abord
parlé de sa santé et, sans me dire qu'elle soit bonne, il ne m'a point
articulé pourtant qu'elle fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa
retraite qui avait un peu l'air d'une manie, et je tâchais de mêler un
peu de gaieté à ma petite réprimande; mais lui m'a répondu seulement,
et d'un ton pénétré: «C'est un tort de plus, je l'avoue, mais il sera
réparé avec les autres.» Son air, plus encore que ses discours, a un
peu dérangé mon enjouement et je me suis hâtée de lui dire qu'il
mettait trop d'importance à un simple reproche de l'amitié.

Nous nous sommes donc remis à causer tranquillement. Il m'a dit peu de
temps après, que peut-être une affaire, _la plus grande affaire de sa
vie_, le rappellerait bientôt à Paris; mais comme j'avais peur de la
deviner, ma chère belle, et que ce début ne me menât à une confidence
dont je ne voulais pas, je ne lui ai fait aucune question et je me
suis contentée de lui répondre que plus de dissipation serait utile
à sa santé. J'ai ajouté que pour cette fois je ne lui ferais aucune
instance, aimant mes amis pour eux-mêmes; c'est à cette phrase si
simple que, serrant mes mains et parlant avec une véhémence que je ne
puis vous rendre: «Oui, ma tante, m'a-t-il dit, aimez, aimez beaucoup
un neveu qui vous respecte et vous chérit, et, comme vous dites,
aimez-le pour lui-même. Ne vous affligez pas de son bonheur et ne
troublez par aucun regret l'éternelle tranquillité dont il espère jouir
bientôt. Répétez-moi que vous m'aimez, que vous me pardonnez; oui, vous
me pardonnerez; je connais votre bonté, mais comment espérer la même
indulgence de ceux que j'ai tant offensés?» Alors il s'est baissé sur
moi pour me cacher, je crois, des marques de douleur que le son de sa
voix me décelait malgré lui.

Émue plus que je ne puis vous dire, je me suis levée précipitamment
et sans doute il a remarqué mon effroi, car sur-le-champ se composant
davantage: «Pardon, a-t-il repris, pardon, madame, je sens que je
m'égare malgré moi. Je vous prie d'oublier mes discours et de vous
souvenir seulement de mon profond respect. Je ne manquerai pas, a-t-il
ajouté, d'aller vous en renouveler l'hommage avant mon départ.» Il m'a
semblé que cette dernière phrase m'engageait à terminer ma visite, et
je me suis en allée en effet.

Mais plus j'y réfléchis et moins je devine ce qu'il a voulu dire.
Quelle est cette affaire: _la plus grande de sa vie_? A quel sujet me
demande-t-il pardon? D'où lui est venu cet attendrissement involontaire
en me parlant? Je me suis déjà fait ces questions mille fois sans
pouvoir y répondre. Je ne vois même rien là qui ait rapport à vous;
cependant, comme les yeux de l'amour sont plus clairvoyants que ceux de
l'amitié, je n'ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s'est passé
entre mon neveu et moi.

Je me suis reprise à quatre fois pour écrire cette longue lettre, que
je ferais plus longue encore sans la fatigue que je ressens. Adieu, ma
chère belle.

  _Du château de..., ce 20 octobre 17**._



LETTRE CXXIII

_Le Père ANSELME au Vicomte de VALMONT._


J'ai reçu, monsieur le vicomte, la lettre dont vous m'avez honoré, et
dès hier je me suis transporté suivant vos désirs, chez la personne en
question. Je lui ai exposé l'objet et les motifs de la démarche que
vous demandiez de faire auprès d'elle. Quelque attachée que je l'aie
trouvée au parti sage qu'elle avait pris d'abord, sur ce que je lui ai
remontré qu'elle risquait peut-être par son refus de mettre obstacle à
votre heureux retour et de s'opposer ainsi, en quelque sorte, aux vues
miséricordieuses de la Providence, elle a consenti à recevoir votre
visite, à condition, toutefois, que ce sera la dernière, et m'a chargé
de vous annoncer qu'elle serait chez elle jeudi prochain, 28. Si ce
jour ne pouvait pas vous convenir, vous voudrez bien l'en informer et
lui en indiquer un autre. Votre lettre sera reçue.

Cependant, monsieur le vicomte, permettez-moi de vous inviter à ne pas
différer sans de fortes raisons, afin de pouvoir vous livrer plus tôt
et plus entièrement aux dispositions louables que vous me témoignez.
Songez que celui qui tarde à profiter du moment de la grâce s'expose
à ce qu'elle lui soit retirée; que si la bonté divine est infinie,
l'usage en est pourtant réglé par la justice, et qu'il peut venir un
moment où le Dieu de miséricorde se change en un Dieu de vengeance.

Si vous continuez à m'honorer de votre confiance, je vous prie de
croire que tous mes soins vous seront acquis aussitôt que vous le
désirerez: quelque grandes que soient mes occupations, mon affaire la
plus importante sera toujours de remplir les devoirs du saint ministère
auquel je me suis particulièrement dévoué; et le moment le plus beau
de ma vie celui où je verrai mes efforts prospérer par la bénédiction
du Tout-Puissant. Faibles pécheurs que nous sommes, nous ne pouvons
rien par nous-mêmes! Mais le Dieu qui vous rappelle peut tout, et nous
devrons également à sa bonté, vous le désir constant de vous rejoindre
à lui, et moi les moyens de vous y conduire. C'est avec son secours que
j'espère vous convaincre bientôt que la Religion sainte peut donner
seule, même en ce monde, le bonheur solide et durable qu'on cherche
vainement dans l'aveuglement des passions humaines.

J'ai l'honneur d'être, avec une respectueuse considération, etc.

  _Paris, ce 25 octobre 17**._



LETTRE CXXIV

_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._


Au milieu de l'étonnement où m'a jetée, madame, la nouvelle que j'ai
apprise hier, je n'oublie pas la satisfaction qu'elle doit vous causer,
et je me hâte de vous en faire part. M. de Valmont ne s'occupe plus ni
de moi ni de son amour, et ne veut plus que réparer par une vie plus
édifiante, les fautes, ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J'ai été
informée de ce grand événement par le Père Anselme, auquel il s'est
adressé pour le diriger à l'avenir et aussi pour lui ménager une
entrevue avec moi, dont je juge que l'objet principal est de me rendre
mes lettres, qu'il avait gardées jusqu'ici malgré la demande contraire
que je lui en avais faite.

Je ne puis sans doute, qu'applaudir à cet heureux changement et m'en
féliciter si, comme il le dit, j'ai pu y concourir en quelque chose.
Mais pourquoi fallait-il que j'en fusse l'instrument et qu'il m'en
coûtât le repos de ma vie? Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il
arriver jamais que par mon infortune? Oh! mon indulgente amie,
pardonnez-moi cette plainte. Je sais qu'il ne m'appartient pas de
sonder les décrets de Dieu, mais tandis que je lui demande sans cesse,
et toujours vainement, la force de vaincre mon malheureux amour, il
la prodigue à celui qui ne la lui demandait pas et me laisse sans
secours, entièrement livrée à ma faiblesse.

Mais étouffons ce coupable murmure. Ne sais-je pas que l'enfant
prodigue à son retour, obtint plus de grâces de son père que le fils
qui ne s'était jamais absenté? Quel compte avons-nous à demander à
celui qui ne nous doit rien? Et quand il serait possible que nous
eussions quelques droits auprès de lui, quels pourraient être les
miens? Me vanterais-je d'une sagesse que déjà je ne dois qu'à Valmont?
Il m'a sauvée, et j'oserais me plaindre en souffrant pour lui! Non,
mes souffrances me seront chères si son bonheur en est le prix. Sans
doute il fallait qu'il revînt à son tour au Père commun. Le Dieu qui
l'a formé devait chérir son ouvrage. Il n'avait point créé cet être
charmant pour n'en faire qu'un réprouvé. C'est à moi de porter la peine
de mon audacieuse imprudence; ne devais-je pas sentir que, puisqu'il
m'était défendu de l'aimer, je ne devais pas me permettre de le voir.

Ma faute ou mon malheur est de m'être refusée trop longtemps à cette
vérité. Vous m'êtes témoin, ma chère et digne amie, que je me suis
soumise à ce sacrifice aussitôt que j'en ai reconnu la nécessité;
mais, pour qu'il fût entier, il y manquait que M. de Valmont ne la
partageât point. Vous avouerai-je que cette idée est à présent ce qui
me tourmente le plus? Insupportable orgueil qui adoucit les maux que
nous éprouvons par ceux que nous faisons souffrir! Ah! je vaincrai ce
cœur rebelle, je l'accoutumerai aux humiliations.

C'est surtout pour y parvenir que j'ai enfin consenti à recevoir jeudi
prochain, la pénible visite de M. de Valmont. Là, je l'entendrai me
dire lui-même que je ne suis plus rien, que l'impression faible et
passagère que j'avais faite sur lui est entièrement effacée! Je verrai
ses regards se porter sur moi sans émotion, tandis que la crainte de
déceler la mienne me fera baisser les yeux. Ces mêmes lettres qu'il
refusa si longtemps à mes demandes réitérées, je les recevrai de son
indifférence, il me les remettra comme des objets inutiles et qui ne
l'intéressent plus, et mes mains tremblantes, en recevant ce dépôt
honteux, sentiront qu'il leur est remis d'une main ferme et tranquille!
Enfin, je le verrai s'éloigner... s'éloigner pour jamais, et mes
regards qui le suivront ne verront pas les siens se retourner sur moi!

Et j'étais réservée à tant d'humiliation! Ah! que du moins je me la
rende utile en me pénétrant par elle du sentiment de ma faiblesse...
Oui, ces lettres qu'il ne se soucie plus de garder, je les conserverai
précieusement. Je m'imposerai la honte de les relire chaque jour,
jusqu'à ce que mes larmes en aient effacé les dernières traces, et
les siennes je les brûlerai comme infectées du poison dangereux qui
a corrompu mon âme. Oh! qu'est-ce donc que l'amour, s'il nous fait
regretter jusqu'aux dangers auxquels il nous expose; si, surtout on
peut craindre de le ressentir encore, même alors qu'on ne l'inspire
plus! Fuyons cette passion funeste qui ne laisse de choix qu'entre la
honte et le malheur, et souvent même les réunit tous deux, et qu'au
moins la prudence remplace la vertu.

Que ce jeudi est encore loin! que ne puis-je consommer à l'instant ce
douloureux sacrifice et en oublier à la fois et la cause et l'objet!
Cette visite m'importune; je me repens d'avoir promis. Hé! qu'a-t-il
besoin de me revoir encore? que sommes-nous à présent l'un à l'autre?
S'il m'a offensée, je le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir
réparer ses torts, je l'en loue. Je ferai plus, je l'imiterai; et
séduite par les mêmes erreurs, son exemple me ramènera. Mais quand son
projet est de me fuir, pourquoi commencer par me chercher? Le plus
pressé pour chacun de nous n'est-il pas d'oublier l'autre? Ah! sans
doute, et ce sera dorénavant mon unique soin.

Si vous le permettez, mon aimable amie, ce sera auprès de vous que
j'irai m'occuper de ce travail difficile. Si j'ai besoin de secours,
peut-être même de consolation, je n'en veux recevoir que de vous. Vous
seule savez m'entendre et parler à mon cœur. Votre précieuse amitié
remplira toute mon existence. Rien ne me paraîtra difficile pour
seconder les soins que vous voudrez bien vous donner. Je vous devrai ma
tranquillité, mon bonheur, ma vertu, et le fruit de vos bontés pour moi
sera de m'en avoir enfin rendue digne.

Je me suis, je crois beaucoup égarée dans cette lettre, je le présume
au moins par le trouble où je n'ai pas cessée d'être en vous écrivant.
S'il s'y trouvait quelques sentiments dont j'aie à rougir, couvrez-les
de votre indulgente amitié. Je m'en remets entièrement à elle. Ce n'est
pas à vous que je veux dérober aucun des mouvements de mon cœur.

Adieu, ma respectable amie. J'espère sous peu de jours, vous annoncer
celui de mon arrivée.

  _Paris, ce 25 octobre 17**._



    [Illustration: PL. X
    _Anonyme_
    LETTRE CXXV]



LETTRE CXXV

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


La voilà donc vaincue cette femme superbe qui avait osé croire qu'elle
pourrait me résister! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi,
et depuis hier elle n'a plus rien à m'accorder.

Je suis encore trop plein de mon bonheur pour pouvoir l'apprécier, mais
je m'étonne du charme inconnu que j'ai ressenti. Serait-il donc vrai
que la vertu augmentât le prix d'une femme jusque dans le moment même
de sa faiblesse? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de
bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance
plus ou moins bien feinte au premier triomphe? et ai-je trouvé nulle
part le charme dont je parle? ce n'est pourtant pas non plus celui
de l'amour; car enfin, si j'ai eu quelquefois auprès de cette femme
étonnante des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion
pusillanime, j'ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes.
Quand même la scène d'hier m'aurait, comme je le crois, emporté un
peu plus loin que je ne comptais; quand j'aurais un moment partagé le
trouble et l'ivresse que je faisais naître, cette illusion passagère
serait dissipée à présent, et cependant le même charme subsiste.
J'aurais même, je l'avoue, un plaisir assez doux à m'y livrer, s'il ne
me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme
un écolier par un sentiment involontaire et inconnu? Non, il faut,
avant tout le combattre et l'approfondir.

Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause! Je me plais au
moins dans cette idée et je voudrais qu'elle fût vraie.

Dans la foule des femmes auprès desquelles j'ai rempli jusqu'à ce jour
le rôle et les fonctions d'amant, je n'en avais encore rencontré aucune
qui n'eût, au moins, autant d'envie de se rendre que j'en avais de l'y
déterminer; je m'étais même accoutumé à appeler _prudes_ celles qui ne
faisaient que la moitié du chemin, par opposition à tant d'autres, dont
la défense provocante ne couvre jamais qu'imparfaitement les premières
avances qu'elles ont faites.

Ici, au contraire, j'ai trouvé une première prévention défavorable et
fondée depuis sur les conseils et les rapports d'une femme haineuse,
mais clairvoyante; une timidité naturelle et extrême, que fortifiait
une pudeur éclairée; un attachement à la vertu que la religion
dirigeait, et qui comptait déjà deux années de triomphe, enfin des
démarches éclatantes inspirées par ces différents motifs, et qui toutes
n'avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.

Ce n'est donc pas comme dans mes autres aventures, une simple
capitulation plus ou moins avantageuse et dont il est plus facile de
profiter que de s'enorgueillir; c'est une victoire complète, achetée
par une campagne pénible et décidée par de savantes manœuvres. Il n'est
donc pas surprenant que ce succès dû à moi seul, m'en devienne plus
précieux, et le surcroît de plaisir que j'ai éprouvé dans mon triomphe
et que je ressens encore n'est que la douce impression du sentiment de
la gloire. Je chéris cette façon de voir qui me sauve l'humiliation de
penser que je puisse dépendre en quelque manière de l'esclave même que
je me serais asservie, que je n'aie pas en moi seul la plénitude de mon
bonheur, et que la faculté de m'en faire jouir dans toute son énergie
soit réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre.

Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette importante
occasion, et vous pouvez être sûre que je ne me laisserai pas tellement
enchaîner, que je ne puisse toujours briser ces nouveaux liens, en
me jouant et à ma volonté. Mais je vous parle de ma rupture, et
vous ignorez encore par quels moyens j'en ai acquis le droit; lisez
donc, et voyez à quoi s'expose la sagesse en essayant de secourir la
folie. J'étudiais si attentivement mes discours et les réponses que
j'obtenais, que j'espère vous rendre les uns et les autres avec une
exactitude dont vous serez contente.

Vous verrez, par les deux copies des lettres ci-jointes[48], quel
médiateur j'avais choisi pour me rapprocher de ma belle et avec quel
zèle le saint personnage s'est employé pour nous réunir. Ce qu'il faut
vous dire encore et que j'avais appris par une lettre interceptée
suivant l'usage, c'est que la crainte et la petite humiliation d'être
quittée avaient un peu dérangé la prudence de l'austère dévote et
avaient rempli son cœur et sa tête de sentiments et d'idées qui, pour
n'avoir pas le sens commun, n'en étaient pas moins intéressants. C'est
après ces préliminaires nécessaires à savoir, qu'hier jeudi 28, jour
préfix et donné par l'ingrate, je me suis présenté chez elle en esclave
timide et repentant, pour en sortir en vainqueur couronné.

    [48] Lettres CXX et CXXII.

Il était six heures du soir quand j'arrivai chez la belle recluse,
car depuis son retour sa porte était restée fermée à tout le monde.
Elle essaya de se lever quand on m'annonça, mais ses genoux tremblants
ne lui permirent pas de rester dans cette situation: elle se rassit
sur-le-champ. Comme le domestique qui m'avait introduit eut à faire
quelque service dans l'appartement, elle en parut impatientée. Nous
remplîmes cet intervalle par les compliments d'usage. Mais pour ne rien
perdre d'un temps dont tous les moments étaient précieux, j'examinais
soigneusement le local et, dès lors, je marquai de l'œil le théâtre de
ma victoire. J'aurais pu en choisir un plus commode, car, dans cette
même chambre il se trouvait une ottomane. Mais je remarquai qu'en face
d'elle était un portrait du mari et j'eus peur je l'avoue, qu'avec
une femme si singulière un seul regard que le hasard dirigerait de ce
côté ne détruisît en un moment l'ouvrage de tant de soins. Enfin, nous
restâmes seuls et j'entrai en matière.

Après avoir exposé en peu de mots que le Père Anselme avait dû informer
des motifs de ma visite, je me suis plaint du traitement rigoureux
que j'avais éprouvé et j'ai particulièrement appuyé sur le _mépris_
qu'on m'avait témoigné. On s'en est défendu comme je m'y attendais et
comme vous vous y attendiez bien aussi, j'en ai fondé la preuve sur la
méfiance et l'effroi que j'avais inspirés, sur la suite scandaleuse
qui s'en était suivie, le refus de répondre à mes lettres, celui même
de les recevoir, etc., etc. Comme on commençait une justification qui
aurait été bien facile, j'ai cru devoir l'interrompre et pour me faire
pardonner cette manière brusque, je l'ai couverte aussitôt par une
cajolerie: «Si tant de charmes, ai-je donc repris, ont fait sur mon
cœur une impression si profonde, tant de vertus n'en ont pas moins
fait sur mon âme. Séduit, sans doute, par le désir de m'en rapprocher,
j'avais osé m'en croire digne. Je ne vous reproche point d'en avoir
jugé autrement, mais je me punis de mon erreur.» Comme on gardait le
silence de l'embarras, j'ai continué: «J'ai désiré, madame, ou de
me justifier à vos yeux ou d'obtenir de vous le pardon des torts
que vous me supposez, afin de pouvoir au moins terminer avec quelque
tranquillité des jours auxquels je n'attache plus de prix depuis que
vous avez refusé de les embellir.»

Ici, on a pourtant essayé de répondre: «Mon devoir ne me permettait
pas...» Et la difficulté d'achever le mensonge que le devoir exigeait
n'a pas permis de finir la phrase. J'ai donc repris du ton le plus
tendre: «Il est donc vrai que c'est moi que vous avez fui?--Ce départ
était nécessaire.--Et que vous m'éloignez de vous?--Il le faut.--Et
pour toujours?--Je le dois.» Je n'ai pas besoin de vous dire que
pendant ce court dialogue la voix de la tendre prude était oppressée et
que ses yeux ne s'élevaient pas jusqu'à moi.

Je jugeai devoir animer un peu cette scène languissante; ainsi, me
levant avec l'air du dépit: «Votre fermeté, dis-je alors, me rend toute
la mienne. Eh bien! oui, madame, nous serons séparés, séparés même
plus que vous ne pensez, et vous vous féliciterez à loisir de votre
ouvrage.» Un peu surprise de ce ton de reproche, elle voulut répliquer:
«La résolution que vous avez prise..., dit-elle.--N'est que l'effet
de mon désespoir, repris-je avec emportement. Vous avez voulu que je
sois malheureux; je vous prouverai que vous avez réussi au delà même
de vos souhaits.--Je désire votre bonheur», répondit-elle. Et le son
de sa voix commençait à annoncer une émotion assez forte. Aussi, me
précipitant à ses genoux et du ton dramatique que vous me connaissez:
«Ah! cruelle, me suis-je écrié, peut-il exister pour moi un bonheur
que vous ne partagiez pas? Où donc le trouver loin de vous? Ah!
jamais! jamais!» J'avoue qu'en me livrant à ce point, j'avais beaucoup
compté sur le secours des larmes; mais soit mauvaise disposition, soit
peut-être seulement l'effet de l'attention pénible et continuelle que
je mettais à tout, il me fut impossible de pleurer.

Par bonheur, je me ressouvins que pour subjuguer une femme tout moyen
était également bon et qu'il suffisait de l'étonner par un grand
mouvement pour que l'impression en restât profonde et favorable. Je
suppléai donc par la terreur à la sensibilité qui se trouvait en
défaut, et pour cela, changeant seulement l'inflexion de ma voix et
gardant la même posture: «Oui, continuai-je, j'en fais le serment à vos
pieds, vous posséder ou mourir.» En prononçant ces dernières paroles,
nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce que la timide personne
vit ou crut voir dans les miens, mais elle se leva d'un air effrayé et
s'échappa de mes bras, dont je l'avais entourée. Il est vrai que je ne
fis rien pour la retenir, car j'avais remarqué plusieurs fois que les
scènes de désespoir menées trop vivement, tombaient dans le ridicule
dès qu'elles devenaient longues, ou ne laissaient que des ressources
vraiment tragiques et que j'étais fort éloigné de vouloir prendre.
Cependant, tandis qu'elle se dérobait à moi, j'ajoutai d'un ton bas et
sinistre, mais de façon qu'elle pût m'entendre: «Eh bien! la mort!»

Je me relevai alors, et gardant un moment le silence, je jetai sur
elle comme au hasard, des regards farouches qui, pour avoir l'air
d'être égarés, n'en étaient pas moins clairvoyants et observateurs.
Le maintien mal assuré, la respiration haute, la contraction de tous
les muscles, les bras tremblants et à demi élevés, tout me prouvait
assez que l'effet était tel que j'avais voulu le produire; mais comme
en amour rien ne se finit que de très près et que nous étions alors
assez loin l'un de l'autre, il fallait avant tout se rapprocher. Ce
fut pour y parvenir que je passai le plus tôt possible à une apparente
tranquillité, propre à calmer les effets de cet état violent sans en
affaiblir l'impression.

Ma transition fut: «Je suis bien malheureux. J'ai voulu vivre pour
votre bonheur et je l'ai troublé. Je me dévoue pour votre tranquillité
et je la trouble encore.» Ensuite, d'un air composé, mais contraint:
«Pardon, madame; peu accoutumé aux orages des passions, je sais mal
en réprimer les mouvements. Si j'ai eu tort de m'y livrer, songez au
moins que c'est pour la dernière fois. Ah! calmez-vous, calmez-vous,
je vous en conjure.» Et, pendant ce long discours, je me rapprochais
insensiblement. «Si vous voulez que je me calme, répondit la belle
effarouchée, vous-même soyez donc plus tranquille.--Eh bien oui, je
vous le promets», lui dis-je. J'ajoutai d'une voix plus faible: «Si
l'effort est grand, au moins ne doit-il pas être long. Mais, repris-je
aussitôt d'un air égaré, je suis venu, n'est-il pas vrai pour vous
rendre vos lettres? De grâce, daignez les reprendre. Ce douloureux
sacrifice me reste à faire: ne me laissez rien qui puisse affaiblir mon
courage.» Et tirant de ma poche le précieux recueil: «Le voilà, dis-je,
ce dépôt trompeur des assurances de votre amitié! Il m'attachait à la
vie, reprenez-le. Donnez ainsi vous-même le signal qui doit me séparer
de vous pour jamais.»

Ici, l'amante craintive céda entièrement à sa tendre inquiétude: «Mais,
monsieur de Valmont, qu'avez-vous et que voulez-vous dire? La démarche
que vous faites aujourd'hui n'est-elle pas volontaire? N'est-ce pas
le fruit de vos propres réflexions et ne sont-ce pas elles qui vous
ont fait approuver vous-même le parti nécessaire que j'ai suivi par
devoir?--Eh bien! ai-je repris, ce parti a décidé le mien.--Et quel
est-il?--Le seul qui puisse en me séparant de vous, mettre un terme à
mes peines.--Mais, répondez-moi, quel est-il?» Là, je la pressai de
mes bras sans qu'elle se défendît aucunement, et jugeant par cet oubli
des bienséances combien l'émotion était forte et puissante: «Femme
adorable, lui dis-je en risquant l'enthousiasme, vous n'avez pas d'idée
de l'amour que vous inspirez; vous ne saurez jamais jusqu'à quel point
vous fûtes adorée et de combien ce sentiment m'était plus cher que
mon existence! Puissent tous vos jours être fortunés et tranquilles!
puissent-ils s'embellir de tout le bonheur dont vous m'avez privé!
Payez au moins ce vœu sincère par un regret, par une larme, et croyez
que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus pénible à mon
cœur. Adieu.»

Tandis que je parlais ainsi, je sentais son cœur palpiter avec
violence, j'observais l'altération de la figure, je voyais surtout
les larmes la suffoquer et ne couler cependant que rares et pénibles.
Ce ne fut qu'alors que je pris le parti de feindre de m'éloigner;
aussi, me retenant avec force: «Non, écoutez-moi, dit-elle
vivement.--Laissez-moi, répondis-je.--Vous m'écouterez, je le veux.--Il
faut vous fuir, il le faut!--Non!...» s'écria-t-elle. A ce dernier
mot, elle se précipita ou plutôt tomba évanouie entre mes bras. Comme
je doutais encore d'un si heureux succès, je feignis un grand effroi,
mais tout en m'effrayant, je la conduisais, ou la portais vers le lieu
précédemment désigné pour le champ de ma gloire; et en effet, elle ne
revint à elle que soumise et déjà livrée à son heureux vainqueur.

Jusque-là, ma belle amie, vous me trouverez, je crois, une pureté
de méthode qui vous fera plaisir, et vous verrez que je ne me suis
écarté en rien des vrais principes de cette guerre que nous avons
remarqué souvent être si semblable à l'autre. Jugez-moi donc comme
Turenne ou Frédéric. J'ai forcé à combattre l'ennemi, qui ne voulait
que temporiser; je me suis donné par de savantes manœuvres, le choix
du terrain et celui des dispositions; j'ai su inspirer la sécurité à
l'ennemi, pour le joindre plus facilement dans sa retraite; j'ai su
y faire succéder la terreur avant d'en venir au combat; je n'ai rien
mis au hasard que par la considération d'un grand avantage en cas de
succès et la certitude des ressources en cas de défaite; enfin je n'ai
engagé l'action qu'avec une retraite assurée par où je pusse couvrir et
conserver tout ce que j'avais conquis précédemment. C'est, je crois,
tout ce qu'on peut faire; mais je crains à présent, de m'être amolli,
comme Annibal, dans les délices de Capoue. Voilà ce qui s'est passé
depuis.

Je m'attendais bien qu'un si grand événement ne se passerait pas sans
les larmes et le désespoir d'usage; et si je remarquai d'abord un peu
plus de confusion et une sorte de recueillement, j'attribuai l'un
et l'autre à l'état de prude: aussi, sans m'occuper de ces légères
différences que je croyais purement locales, je suivais simplement
la grande route des consolations, bien persuadé que, comme il arrive
d'ordinaire, les sensations aideraient le sentiment, et qu'une seule
action ferait plus que tous les discours, que pourtant je ne négligeais
pas. Mais je trouvai une résistance vraiment effrayante, moins encore
par son excès que par la forme sous laquelle elle se montrait.

Figurez-vous une femme assise, d'une raideur immobile et d'une figure
invariable; n'ayant l'air ni de penser, ni d'écouter, ni d'entendre;
dont les yeux fixes laissent échapper des larmes assez contenues,
mais qui coulent sans effort. Telle était Mme de Tourvel pendant mes
discours; mais si j'essayais de ramener son attention vers moi par une
caresse, par le geste même le plus innocent, à cette apparente apathie
succédaient aussitôt la terreur, la suffocation, les convulsions, les
sanglots et quelques cris par intervalle, mais sans un mot articulé.

Ces crises revinrent plusieurs fois et toujours plus fortes; la
dernière même fut si violente que j'en fus entièrement découragé
et craignis un moment d'avoir remporté une victoire inutile. Je me
rabattis sur les lieux communs d'usage et dans le nombre se trouva
celui-ci: «Et vous êtes dans le désespoir, parce que vous avez
fait mon bonheur?» A ce mot, l'adorable femme se tourna vers moi,
et sa figure, quoique encore un peu égarée, avait pourtant déjà
repris son expression céleste.--«Votre bonheur! me dit-elle.» Vous
devinez ma réponse.--«Vous êtes donc heureux?» Je redoublai les
protestations.--«Et heureux par moi!» J'ajoutai les louanges et les
tendres propos. Tandis que je parlais, tous ses membres s'assoupirent;
elle retomba avec mollesse, appuyée sur son fauteuil, et m'abandonnant
une main que j'avais osé prendre: «Je sens, dit-elle, que cette idée me
console et me soulage.»

Vous jugez qu'ainsi remis sur la voie, je ne la quittai plus; c'était
réellement la bonne et peut-être la seule. Aussi quand je voulus tenter
un second succès, j'éprouvai d'abord quelque résistance, et ce qui
s'était passé auparavant me rendait circonspect: mais ayant appelé à
mon secours cette même idée de mon bonheur, j'en ressentis bientôt les
favorables effets: «Vous avez raison, me dit la tendre personne; je
ne puis plus supporter mon existence qu'autant qu'elle servira à vous
rendre heureux. Je m'y consacre tout entière: dès ce moment je me donne
à vous et vous n'éprouverez de ma part ni refus, ni regrets». Ce fut
avec cette candeur naïve ou sublime qu'elle me livra sa personne et ses
charmes et qu'elle augmenta mon bonheur en le partageant. L'ivresse fut
complète et réciproque; et, pour la première fois la mienne survécut au
plaisir. Je ne sortis de ses bras que pour tomber à ses genoux, pour
lui jurer un amour éternel; et, il faut tout avouer, je pensais ce que
je disais. Enfin, même après nous être séparés, son idée ne me quittait
point et j'ai eu besoin de me travailler pour m'en distraire.

Ah! pourquoi n'êtes-vous pas ici pour balancer au moins le charme de
l'action par celui de la récompense? Mais je ne perdrai rien pour
attendre, n'est-il pas vrai? et j'espère pouvoir regarder comme
convenu entre nous, l'heureux arrangement que je vous ai proposé
dans ma dernière lettre. Vous voyez que je m'exécute, et que, comme
je vous l'ai promis, mes affaires seront assez avancées pour pouvoir
vous donner une partie de mon temps. Dépêchez-vous donc de renvoyer
votre pesant Belleroche et laissez là le doucereux Danceny, pour
ne vous occuper que de moi. Mais que faites-vous donc tant à cette
campagne que vous ne me répondez seulement pas? Savez-vous que je vous
gronderais volontiers? Mais le bonheur porte à l'indulgence. Et puis
je n'oublie pas qu'en me replaçant au nombre de vos soupirants je dois
me soumettre, de nouveau à vos petites fantaisies. Souvenez-vous
cependant, que le nouvel amant ne veut rien perdre des anciens droits
de l'ami.

Adieu, comme autrefois... Oui, _adieu, mon ange! je t'envoie tous les
baisers de l'amour_.

_P.-S._--Savez-vous que Prévan, au bout de son mois de prison, a été
obligé de quitter son corps? C'est aujourd'hui la nouvelle de tout
Paris. En vérité, le voilà cruellement puni d'un tort qu'il n'a pas eu,
et votre succès est complet!

  _Paris, ce 29 octobre 17**._



LETTRE CXXVI

_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._


Je vous aurais répondu plus tôt, mon aimable enfant, si la fatigue de
ma dernière lettre ne m'avait rendu mes douleurs, ce qui m'a encore
privée tous ces jours-ci de l'usage de mon bras. J'étais bien pressée
de vous remercier des bonnes nouvelles que vous m'avez données de mon
neveu, et je ne l'étais pas moins de vous en faire pour votre compte,
de sincères félicitations. On est forcé de reconnaître véritablement
là un coup de la Providence qui, en touchant l'un, a aussi sauvé
l'autre. Oui, ma chère belle, Dieu, qui ne voulait que vous éprouver,
vous a secourue au moment où vos forces étaient épuisées; et malgré
votre petit murmure, vous avez je crois, quelques actions de grâces
à lui rendre. Ce n'est pas que je ne sente fort bien qu'il vous eût
été plus agréable que cette résolution vous fût venue la première,
et que celle de Valmont n'en eût été que la suite; il semble même,
humainement parlant, que les droits de notre sexe en eussent été mieux
conservés, et nous ne voulons en perdre aucun! Mais qu'est-ce que ces
considérations légères, auprès des objets importants qui se trouvent
remplis? Voit-on celui qui se sauve du naufrage se plaindre de n'avoir
pas eu le choix des moyens?

Vous éprouverez bientôt, ma chère fille, que les peines que vous
redoutez s'allégeront d'elles-même; et quand elles devraient subsister
toujours et dans leur entier, vous n'en sentirez pas moins qu'elles
seraient encore plus faciles à supporter que les remords du crime
et le mépris de soi-même. Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt
avec cette apparente sévérité: l'amour est un sentiment indépendant
que la prudence peut faire éviter, mais qu'elle ne saurait vaincre,
et qui, une fois né, ne meurt que de sa belle mort ou du défaut
absolu d'espoir. C'est ce dernier cas, dans lequel vous êtes, qui
me rend le courage et le droit de vous dire librement mon avis. Il
est cruel d'effrayer un malade désespéré qui n'est plus susceptible
que de consolations et de palliatifs; mais il est sage d'éclairer un
convalescent sur les dangers qu'il a courus, pour lui inspirer la
prudence dont il a besoin, et la soumission aux conseils qui peuvent
encore lui être nécessaires.

Puisque vous me choisissez pour votre médecin, c'est comme tel que je
vous parle et que je vous dis que les petites incommodités que vous
ressentez à présent, et qui, peut-être exigent quelques remèdes, ne
sont pourtant rien en comparaison de la maladie effrayante dont voilà
la guérison assurée. Ensuite, comme votre amie, comme l'amie d'une
femme raisonnable et vertueuse, je me permettrai d'ajouter que cette
passion qui vous avait subjuguée, déjà si malheureuse par elle-même, le
devenait encore plus par son objet. Si j'en crois ce qu'on m'en dit,
mon neveu, que j'avoue aimer peut-être avec faiblesse et qui réunit en
effet beaucoup de qualités louables à beaucoup d'agréments, n'est ni
sans danger pour les femmes, ni sans torts vis-à-vis d'elles et met
presque un prix égal à les séduire et à les perdre. Je crois bien que
vous l'auriez converti. Jamais personne, sans doute, n'en fut plus
digne: mais tant d'autres s'en sont flattées de même, dont l'espoir a
été déçu, que j'aime bien mieux que vous n'en soyez pas réduite à cette
ressource.

Considérez à présent, ma chère belle, qu'au lieu de tant de dangers que
vous auriez eu à courir, vous aurez, outre le repos de votre conscience
et votre propre tranquillité, la satisfaction d'avoir été la principale
cause de l'heureux retour de Valmont. Pour moi, je ne doute pas que ce
ne soit en grande partie, l'ouvrage de votre courageuse résistance,
et qu'un moment de faiblesse de votre part n'eût peut-être laissé mon
neveu dans un égarement éternel. J'aime à penser ainsi, et désire vous
voir penser de même; vous y trouverez vos premières consolations, et
moi, de nouvelles raisons de vous aimer davantage.

Je vous attends ici sous peu de jours, mon aimable fille, comme vous me
l'annoncez. Venez retrouver le calme et le bonheur dans les mêmes lieux
où vous l'aviez perdu; venez surtout vous réjouir avec votre tendre
mère d'avoir si heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnée
de ne rien faire qui ne fût digne d'elle et de vous!

  _Du château de..., ce 30 octobre 17**._



LETTRE CXXVII

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


Si je n'ai pas répondu, vicomte, à votre lettre du 19, ce n'est pas que
je n'en aie pas eu le temps; c'est tout simplement qu'elle m'a donné
de l'humeur, et que je ne lui ai pas trouvé le sens commun. J'avais
donc cru n'avoir rien de mieux à faire que de la laisser dans l'oubli;
mais puisque vous revenez sur elle, que vous paraissez tenir aux idées
qu'elle contient, et que vous prenez mon silence pour un consentement,
il faut vous dire clairement mon avis.

J'ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à moi seule tout
un sérail; mais il ne m'a jamais convenu d'en faire partie. Je croyais
que vous saviez cela. Au moins, à présent que vous ne pouvez plus
l'ignorer, vous jugerez facilement combien votre proposition a dû me
paraître ridicule. Qui, moi! je sacrifierais un goût, et encore un
goût nouveau, pour m'occuper de vous? Et pour m'en occuper comment?
en attendant à mon tour, et en esclave soumise, les sublimes faveurs
de votre _Hautesse_. Quand, par exemple, vous voudrez vous distraire
un moment de _ce charme inconnu_ que _l'adorable, la céleste_ Mme
de Tourvel, vous a fait seule éprouver, ou quand vous craindrez de
compromettre, auprès de _l'attachante Cécile_, l'idée supérieure que
vous êtes bien aise qu'elle conserve de vous; alors descendant jusqu'à
moi, vous y viendrez chercher des plaisirs moins vifs à la vérité,
mais sans conséquence; et vos précieuses bontés, quoique un peu rares,
suffiront de reste à mon bonheur.

Certes, vous êtes riche, en bonne opinion de vous-même; mais
apparemment je ne le suis pas en modestie; car j'ai beau me regarder,
je ne peux pas me trouver déchue jusque-là. C'est peut-être un tort que
j'ai; mais je vous préviens que j'en ai beaucoup d'autres encore.

J'ai surtout celui de croire que _l'écolier, le doucereux_ Danceny,
uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans s'en faire un mérite,
une première passion, avant même qu'elle ait été satisfaite, et
m'aimant enfin comme on aime à son âge, pourrait malgré ses vingt ans,
travailler plus efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs.
Je me permettrai même d'ajouter que, s'il me venait en fantaisie de lui
donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au moins pour le moment.

Et par quelles raisons, m'allez-vous demander? Mais d'abord il
pourrait fort bien n'y en avoir aucune, car le caprice qui vous ferait
préférer, peut également vous faire exclure. Je veux pourtant bien, par
politesse, vous motiver mon avis. Il me semble que vous auriez trop de
sacrifices à me faire; et moi, au lieu d'en avoir la reconnaissance
que vous ne manqueriez pas d'en attendre, je serais capable de croire
que vous m'en devriez encore! Vous voyez bien qu'aussi éloignés l'un
de l'autre par notre façon de penser, nous ne pouvons nous rapprocher
d'aucune manière; et je crains qu'il ne me faille beaucoup de temps,
mais beaucoup, avant de changer de sentiment. Quand je serai corrigée,
je vous promets de vous avertir. Jusque-là, croyez-moi, faites d'autres
arrangements, et gardez vos baisers, vous avez tant à les placer
mieux!...

_Adieu, comme autrefois_, dites-vous? Mais autrefois, ce me semble,
vous faisiez un peu plus de cas de moi; vous ne m'aviez pas destinée
tout à fait aux troisièmes rôles, et surtout vous vouliez bien attendre
que j'eusse dit oui avant d'être sûr de mon consentement. Trouvez donc
bon qu'au lieu de vous dire aussi, adieu comme autrefois, je vous dise,
adieu comme à présent.

Votre servante, monsieur le vicomte.

  _Du château de..., ce 31 octobre 17**._



LETTRE CXXVIII

_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._


Je n'ai reçu qu'hier, madame, votre tardive réponse. Elle m'aurait tuée
sur-le-champ, si j'avais eu encore mon existence en moi; mais un autre
en est possesseur, et cet autre est M. de Valmont. Vous voyez que je
ne vous cache rien. Si vous devez ne me plus trouver digne de votre
amitié, je crains moins encore de la perdre que de la surprendre. Tout
ce que je puis vous dire, c'est que, placée par M. de Valmont entre sa
mort ou son bonheur, je me suis décidée pour ce dernier parti. Je ne
m'en vante, ni ne m'en accuse; je dis simplement ce qui est.

Vous sentirez aisément, d'après cela, quelle impression a dû me faire
votre lettre, et les vérités sévères qu'elle contient. Ne croyez pas
cependant qu'elle ait pu faire naître un regret en moi, ni qu'elle
puisse jamais me faire changer de sentiment ni de conduite. Ce n'est
pas que je n'aie des moments cruels; mais quand mon cœur est le plus
déchiré, quand je crains de ne pouvoir plus supporter mes tourments, je
me dis: Valmont est heureux; et tout disparaît devant cette idée, ou
plutôt elle change tout en plaisirs.

C'est donc à votre neveu que je me suis consacrée; c'est pour lui que
je me suis perdue. Il est devenu le centre unique de mes pensées,
de mes sentiments, de mes actions. Tant que ma vie sera nécessaire
à son bonheur, elle me sera précieuse, et je la trouverai fortunée.
Si quelque jour il en juge autrement,... il n'entendra de ma part ni
plainte ni reproche. J'ai déjà osé fixer les yeux sur ce moment fatal
et mon parti est pris.

Vous voyez à présent combien peu doit m'affecter la crainte que vous
paraissez avoir qu'un jour M. de Valmont ne me perde; car, avant de
le vouloir, il aura donc cessé de m'aimer, et que me feront alors de
vains reproches que je n'entendrai pas? Seul, il sera mon juge. Comme
je n'aurai vécu que pour lui, ce sera en lui que reposera ma mémoire;
et s'il est forcé de reconnaître que je l'aimais, je serai suffisamment
justifiée.

Vous venez, madame, de lire dans mon cœur. J'ai préféré le malheur de
perdre votre estime par ma franchise à celui de m'en rendre indigne par
l'avilissement du mensonge. J'ai cru devoir cette entière confiance
à vos anciennes bontés pour moi. Ajouter un mot de plus, pourrait
vous faire soupçonner que j'ai l'orgueil d'y compter encore, quand au
contraire, je me rends justice en cessant d'y prétendre. Je suis, avec
respect, madame, votre très humble et très obéissante servante.

  _Paris, ce 1er novembre 17**._



LETTRE CXXIX

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Dites-moi donc, ma belle amie, d'où peut venir ce ton d'aigreur et
de persiflage qui règne dans votre dernière lettre? Quel est donc
ce crime que j'ai commis, apparemment sans m'en douter, et qui vous
donne tant d'humeur? J'ai eu l'air, me reprochez-vous, de compter sur
votre consentement avant de l'avoir obtenu; mais je croyais que ce qui
pourrait paraître de la présomption pour tout le monde, ne pouvait
jamais être pris, de vous à moi, que pour de la confiance, et depuis
quand ce sentiment nuit-il à l'amitié ou à l'amour? En réunissant
l'espoir au désir, je n'ai fait que céder à l'impulsion naturelle, qui
nous fait nous placer toujours le plus près possible du bonheur que
nous cherchons; et vous avez pris pour l'effet de l'orgueil ce qui
ne l'était que de mon empressement. Je sais fort bien que l'usage a
introduit, dans ce cas, un doute respectueux; mais vous savez aussi que
ce n'est qu'une forme, un simple protocole; et j'étais, ce me semble,
autorisé à croire que ces précautions minutieuses n'étaient plus
nécessaires entre nous.

Il me semble même que cette marche franche et libre, quand elle est
fondée sur une ancienne liaison, est bien préférable à l'insipide
cajolerie, qui affadit si souvent l'amour. Peut-être, au reste, le prix
que je trouve à cette manière, ne vient-il que de celui que j'attache
au bonheur qu'elle me rappelle; mais par là même, il me serait plus
pénible encore de vous voir en juger autrement.

Voilà pourtant le seul tort que je me connaisse, car je n'imagine pas
que vous ayez pu penser sérieusement qu'il existât une femme dans le
monde qui me parût préférable à vous, et encore moins, que j'aie pu
vous apprécier aussi mal que vous feignez de le croire. Vous vous êtes
regardée, me dites-vous à ce sujet, et vous ne vous êtes pas trouvée
déchue à ce point. Je le crois bien, et cela prouve seulement que votre
miroir est fidèle. Mais n'auriez-vous pas pu en conclure avec plus de
facilité et de justice, qu'à coup sûr je n'avais pas jugé ainsi de vous?

Je cherche vainement une cause à cette étrange idée. Il me semble
pourtant qu'elle tient, de plus ou moins près, aux éloges que je me
suis permis de donner à d'autres femmes. Je l'infère au moins de
votre affectation à relever les épithètes _d'adorable, de céleste,
d'attachante_, dont je me suis servi en vous parlant de Mme de Tourvel
ou de la petite Volanges. Mais ne savez-vous pas que ces mots, plus
souvent pris au hasard que par réflexion, expriment moins le cas que
l'on fait de la personne, que la situation dans laquelle on se trouve
quand on parle? Et si, dans le moment même où j'étais si vivement
affecté ou par l'une ou par l'autre, je ne vous en désirais pourtant
pas moins; si je vous donnais une préférence marquée sur toutes deux,
puisque enfin je ne pouvais renouveler notre première liaison qu'au
préjudice des deux autres, je ne crois pas qu'il y ait là si grand
sujet de reproche.

Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur le _charme
inconnu_ dont vous me paraissez aussi un peu choquée; car, d'abord,
de ce qu'il est inconnu, il ne s'ensuit pas qu'il soit plus fort. Hé!
qui pourrait l'emporter sur les délicieux plaisirs que vous seule
savez rendre toujours nouveaux, comme toujours plus vifs? J'ai donc
voulu dire seulement que celui-là était d'un genre que je n'avais pas
encore éprouvé, mais sans prétendre lui assigner de classe; et j'avais
ajouté, ce que je répète aujourd'hui, que, quel qu'il soit, je saurai
le combattre et le vaincre. J'y mettrai bien plus de zèle encore, si je
peux voir dans ce léger travail un hommage à vous offrir.

Pour la petite Cécile, je crois bien inutile de vous en parler. Vous
n'avez pas oublié que c'est à votre demande que je me suis chargé de
cette enfant, et je n'attends que votre congé pour m'en défaire. J'ai
pu remarquer son ingénuité et sa fraîcheur; j'ai pu même la croire un
moment _attachante_, parce que, plus ou moins, on se complaît toujours
un peu dans son ouvrage; mais assurément, elle n'a pas assez de
confiance en aucun genre pour fixer en rien l'attention.

A présent, ma belle amie, j'en appelle à votre justice, à vos
premières bontés pour moi; à la longue et parfaite amitié, à l'entière
confiance qui depuis ont resserré nos liens: ai-je mérité le ton
rigoureux que vous prenez avec moi? Mais qu'il vous sera facile de m'en
dédommager quand vous voudrez! Dites seulement un mot, et vous verrez
si tous les charmes et tous les attachements me retiendront ici, non
pas un jour, mais une minute. Je volerai à vos pieds et dans vos bras,
je vous prouverai, mille fois et de mille manières, que vous êtes, que
vous serez toujours, la véritable souveraine de mon cœur.

Adieu, ma belle amie; j'attends votre réponse avec beaucoup
d'empressement.

  _Paris, ce 3 novembre 17**._



LETTRE CXXX

_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._


Et pourquoi, ma chère belle, ne voulez-vous plus être ma fille?
Pourquoi semblez-vous m'annoncer que toute correspondance va être
rompue entre nous? Est-ce pour me punir de n'avoir pas deviné ce qui
était contre toute vraisemblance? ou me soupçonnez-vous de vous avoir
affligée volontairement? Non, je connais trop bien votre cœur, pour
croire qu'il pense ainsi du mien. Aussi la peine que m'a faite votre
lettre est-elle bien moins relative à moi qu'à vous-même!

O ma jeune amie! je vous le dis avec douleur; mais vous êtes bien trop
digne d'être aimée, pour que jamais l'amour vous rende heureuse. Hé!
quelle femme vraiment délicate et sensible, n'a pas trouvé l'infortune
dans ce même sentiment qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes
savent-ils apprécier la femme qu'ils possèdent?

Ce n'est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs procédés
et constants dans leur affection; mais, parmi ceux-là même, combien
peu savent encore se mettre à l'unisson de notre cœur! Ne croyez
pas, ma chère enfant, que leur amour soit semblable au nôtre. Ils
éprouvent bien la même ivresse; souvent même ils y mettent plus
d'emportement, mais ils ne connaissent pas cet empressement inquiet,
cette sollicitude délicate, qui produit en nous ces soins tendres
et continus, et dont l'unique objet est toujours l'objet aimé.
L'homme jouit du bonheur qu'il ressent, et la femme de celui qu'elle
procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée, influe
pourtant d'une manière bien sensible, sur la totalité de leur conduite
respective. Le plaisir de l'un est de satisfaire des désirs, celui de
l'autre est surtout de les faire naître. Plaire, n'est pour lui qu'un
moyen de succès; tandis que pour elle, c'est le succès lui-même. Et la
coquetterie, si souvent reprochée aux femmes, n'est autre chose que
l'abus de cette façon de sentir, et par là même en prouve la réalité.
Enfin, ce goût exclusif, qui caractérise particulièrement l'amour,
n'est dans l'homme qu'une préférence, qui sert, au plus, à augmenter un
plaisir, qu'un autre objet affaiblirait peut-être, mais ne détruirait
pas; tandis que dans les femmes, c'est un sentiment profond, qui
non seulement anéantit tout désir étranger, mais qui, plus fort que
la nature, et soustrait à son empire, ne leur laisse éprouver que
répugnance et dégoût, là même où semble devoir naître la volupté.

Et n'allez pas croire que des exceptions plus ou moins nombreuses,
et qu'on peut citer, puissent s'opposer avec succès à ces vérités
générales! Elles ont pour garant la voix publique qui, pour les hommes
seulement, a distingué l'infidélité de l'inconstance: distinction dont
ils se prévalent, quand ils devraient en être humiliés; et qui, pour
notre sexe, n'a jamais été adoptée que par ces femmes dépravées qui
en font la honte, et à qui tout moyen paraît bon, qu'elles espèrent
pouvoir les sauver du sentiment pénible de leur bassesse.

J'ai cru, ma chère belle, qu'il pourrait vous être utile d'avoir
ces réflexions à opposer aux idées chimériques d'un bonheur parfait
dont l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination: espoir
trompeur, auquel on tient encore, même alors qu'on se voit forcé de
l'abandonner, et dont la perte irrite et multiplie les chagrins déjà
trop réels, inséparables d'une passion vive! Cet emploi d'adoucir vos
peines ou d'en diminuer le nombre, est le seul que je veuille, que je
puisse remplir en ce moment. Dans les maux sans remèdes, les conseils
ne peuvent plus porter que sur le régime. Ce que je vous demande
seulement, c'est de vous souvenir que plaindre un malade, ce n'est pas
le blâmer. Eh! qui sommes-nous, pour nous blâmer les uns les autres?
Laissons le droit de juger à celui-là seul qui lit dans les cœurs, et
j'ose même croire qu'à ses yeux paternels, une foule de vertus peut
racheter une faiblesse.

Mais, je vous en conjure, ma chère amie, défendez-vous surtout de
ces résolutions violentes, qui annoncent moins la force qu'un entier
découragement; n'oubliez pas qu'en rendant un autre possesseur de votre
existence, pour me servir de votre expression, vous n'avez pas pu
cependant frustrer vos amis de ce qu'ils en possédaient à l'avance, et
qu'ils ne cesseront jamais de réclamer.

Adieu, ma chère fille; songez quelquefois à votre tendre mère, et
croyez que vous serez toujours, et par-dessus tout, l'objet de ses plus
chères pensées.

  _Du château de..., ce 4 novembre 17**._



LETTRE CXXXI

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


A la bonne heure, vicomte, et je suis plus contente de vous cette
fois-ci que l'autre; mais à présent, causons de bonne amitié et
j'espère vous convaincre que, pour vous comme pour moi, l'arrangement
que vous paraissez désirer serait une véritable folie.

N'avez-vous pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet
l'unique mobile de la réunion des deux sexes, ne suffit pourtant pas
pour former une liaison entre eux? et que, s'il est précédé du désir
qui rapproche, il n'est pas moins suivi du dégoût qui repousse? C'est
une loi de la nature, que l'amour seul peut changer; et de l'amour en
a-t-on quand on veut? Il en faut pourtant toujours, et cela serait
vraiment fort embarrassant, si on ne s'était pas aperçu qu'heureusement
il suffisait qu'il en existât d'un côté. La difficulté est devenue par
là de moitié moindre, et même sans qu'il y ait eu beaucoup à perdre; en
effet, l'un jouit du bonheur d'aimer, l'autre de celui de plaire, un
peu moins vif à la vérité, mais auquel je joins le plaisir de tromper,
ce qui fait équilibre, et tout s'arrange.

Mais dites-moi, vicomte, qui de nous deux se chargera de tromper
l'autre! Vous savez l'histoire de ces deux fripons qui se reconnurent
en jouant: «Nous ne nous serons rien, se dirent-ils, payons les cartes
par moitié»; et ils quittèrent la partie. Suivons, croyez-moi, ce
prudent exemple, et ne perdons pas ensemble un temps que nous pouvons
si bien employer ailleurs.

Pour vous prouver qu'ici votre intérêt me décide autant que le mien,
et que je n'agis ni par humeur, ni par caprice, je ne vous refuse pas
le prix convenu entre nous: je sens à merveille que pour une seule
soirée nous nous suffirons de reste; et je ne doute même pas que nous
ne sachions assez l'embellir pour ne la voir finir qu'à regret. Mais
n'oublions pas que ce regret est nécessaire au bonheur, et quelque
douce que soit notre illusion, n'allons pas croire qu'elle puisse être
durable.

Vous voyez que je m'exécute à mon tour, et cela sans que vous vous
soyez encore mis en règle avec moi: car, enfin, je devais avoir la
première lettre de la céleste prude; et pourtant, soit que vous y
teniez encore, soit que vous ayez oublié les conditions d'un marché qui
vous intéresse peut-être moins que vous ne voulez me le faire croire,
je n'ai rien reçu, absolument rien. Cependant, ou je me trompe, ou la
tendre dévote doit beaucoup écrire: car que ferait-elle quand elle est
seule? elle n'a sûrement pas le bon esprit de se distraire. J'aurais
donc, si je voulais, quelques petits reproches à vous faire; mais je
les passe sous silence, en compensation d'un peu d'humeur que j'ai eu
peut-être dans ma dernière lettre.

A présent, vicomte, il ne me reste plus qu'à vous faire une demande et
elle est encore autant pour vous que pour moi: c'est de différer un
moment, que je désire peut-être autant que vous, mais dont il me semble
que l'époque doit être retardée jusqu'à mon retour à la ville. D'une
part, nous n'aurions pas ici la liberté nécessaire; et, de l'autre,
j'y aurais quelque risque à courir: car il ne faudrait qu'un peu de
jalousie pour me rattacher de plus belle ce triste Belleroche, qui
pourtant ne tient plus qu'à un fil. Il en est déjà à se battre les
flancs pour m'aimer; c'est au point qu'à présent je mets autant de
malice que de prudence dans les caresses dont je le surcharge. Mais, en
même temps, vous voyez bien que ce ne serait pas là un sacrifice à vous
faire! une infidélité réciproque rendra le charme bien plus puissant.

Savez-vous que je regrette quelquefois que nous en soyons réduits
à ces ressources! Dans le temps où nous nous aimions, car je crois
que c'était de l'amour, j'étais heureuse; et vous, vicomte!... Mais
pourquoi s'occuper encore d'un bonheur qui ne peut revenir? Non, quoi
que vous en disiez, c'est un retour impossible. D'abord j'exigerais des
sacrifices que sûrement vous ne pourriez ou ne voudriez pas me faire,
et qu'il se peut bien que je ne mérite pas; et puis, comment vous
fixer? Oh! non, non, je ne veux seulement pas m'occuper de cette idée;
et malgré le plaisir que je trouve en ce moment à vous écrire, j'aime
bien mieux vous quitter brusquement.

Adieu, vicomte.

  _Du château de..., ce 6 novembre 17**._



LETTRE CXXXII

_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._


Pénétrée, madame, de vos bontés pour moi, je m'y livrerais tout entière
si je n'étais retenue, en quelque sorte, par la crainte de les profaner
en les acceptant. Pourquoi faut-il, quand je les vois si précieuses,
que je sente en même temps que je n'en suis plus digne? Ah! j'oserai
du moins vous en témoigner ma reconnaissance; j'admirerai surtout
cette indulgence de la vertu, qui ne connaît nos faiblesses que pour y
compatir et dont le charme puissant conserve sur les cœurs un empire si
doux et si fort, même à côté du charme de l'amour.

Mais puis-je mériter encore une amitié qui ne suffit plus à mon
bonheur? Je dis de même de vos conseils; j'en sens le prix et ne puis
les suivre. Et comment ne croirais-je pas à un bonheur parfait, quand
je l'éprouve en ce moment? Oui, si les hommes sont tels que vous le
dites, il faut les fuir, ils sont haïssables; mais qu'alors Valmont est
loin de leur ressembler! S'il a comme eux cette violence de passion
que vous nommez emportement, combien n'est-elle pas surpassée en lui
par l'excès de la délicatesse! O mon amie! vous me parlez de partager
mes peines, jouissez donc de mon bonheur; je le dois à l'amour, et de
combien encore l'objet en augmente le prix! Vous aimez votre neveu,
dites-vous, peut-être avec faiblesse? Ah! si vous le connaissiez comme
moi! je l'aime avec idolâtrie et bien moins encore qu'il ne le mérite.
Il a pu sans doute être entraîné dans quelques erreurs, il en convient
lui-même; mais qui jamais connut comme lui le véritable amour? Que
puis-je vous dire de plus? il le ressent tel qu'il l'inspire.

Vous allez croire que c'est là _une de ces idées chimériques dont
l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination_: mais dans ce cas,
pourquoi serait-il devenu plus tendre, plus empressé, depuis qu'il n'a
plus rien à obtenir? Je l'avouerai, je lui trouvais auparavant un air
de réflexion, de réserve, qui l'abandonnait rarement et qui souvent me
ramenait, malgré moi, aux fausses et cruelles impressions qu'on m'avait
données de lui. Mais depuis qu'il peut se livrer sans contrainte aux
mouvements de son cœur, il semble deviner tous les désirs du mien.
Qui sait si nous n'étions pas nés l'un pour l'autre! si ce bonheur
ne m'était pas réservé d'être nécessaire au sien! Ah! si c'est une
illusion, que je meure donc avant qu'elle finisse. Mais non; je peux
vivre pour le chérir, pour l'adorer. Pourquoi cesserait-il de m'aimer?
Quelle autre femme rendrait-il plus heureuse que moi? Et, je le sens
par moi-même; ce bonheur qu'on fait naître est le plus fort lien, le
seul qui attache véritablement. Oui, c'est ce sentiment délicieux qui
anoblit l'amour, qui le purifie en quelque sorte et le rend vraiment
digne d'une âme tendre et généreuse, telle que celle de Valmont.

Adieu, ma chère, ma respectable, mon indulgente amie. Je voudrais en
vain vous écrire plus longtemps: voici l'heure où il a promis de venir
et toute autre idée m'abandonne. Pardon! mais vous voulez mon bonheur,
et il est si grand dans ce moment que je suffis à peine à le sentir.

  _Paris, ce 7 novembre 17**._



LETTRE CXXXIII

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices que vous jugez que
je ne ferais pas, et dont pourtant le prix serait de vous plaire?
Faites-les-moi connaître seulement et si je balance à vous les offrir,
je vous permets d'en refuser l'hommage. Eh! comment me jugez-vous
depuis quelque temps, si, même dans votre indulgence, vous doutez de
mon sentiment ou de mon énergie? Des sacrifices que je ne voudrais ou
ne pourrais pas faire! Ainsi, vous me croyez amoureux, subjugué? et
le prix que j'ai mis au succès, vous me soupçonnez de l'attacher à la
personne? Ah! grâce au Ciel, je n'en suis pas encore réduit là, et je
m'offre à vous le prouver. Oui, je vous le prouverai, quand même ce
devrait être envers Mme de Tourvel. Assurément, après cela, il ne doit
pas vous rester de doute.

J'ai pu, je crois sans me compromettre, donner quelque temps à une
femme qui a au moins le mérite d'être d'un genre qu'on rencontre
rarement. Peut-être aussi la saison morte dans laquelle est venue cette
aventure, m'a fait m'y livrer davantage; et encore à présent, qu'à
peine le grand courant commence à reprendre, il n'est pas étonnant
qu'elle m'occupe presque en entier. Mais songez donc qu'il n'y a guère
que huit jours que je jouis du fruit de trois mois de soins. Je me suis
si souvent arrêté davantage à ce qui valait bien moins et ne m'avait
pas tant coûté!... et jamais vous n'en avez rien conclu contre moi.

Et puis, voulez-vous savoir la véritable cause de l'empressement que
j'y mets? la voici. Cette femme est naturellement timide; dans les
premiers temps elle doutait sans cesse de son bonheur, et ce doute
suffisait pour le troubler: en sorte que je commence à peine à pouvoir
remarquer jusqu'où va ma puissance en ce genre. C'est une chose que
j'étais pourtant curieux de savoir, et l'occasion ne s'en trouve pas si
facilement qu'on le croit.

D'abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est toujours le plaisir,
et n'est jamais que cela; et auprès de celles-là, de quelque titre
qu'on nous décore, nous ne sommes jamais que des facteurs, de simples
commissionnaires, dont l'activité fait tout le mérite et parmi
lesquels celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le mieux.

Dans une autre classe, peut-être la plus nombreuse aujourd'hui, la
célébrité de l'amant, le plaisir de l'avoir enlevé à une rivale, la
crainte de se le voir enlever à son tour, occupent les femmes presque
tout entières; nous entrons bien, plus ou moins, pour quelque chose
dans l'espèce de bonheur dont elles jouissent; mais il tient plus aux
circonstances qu'à la personne. Il leur vient par nous et non de nous.

Il fallait donc trouver pour mon observation, une femme délicate et
sensible, qui fît son unique affaire de l'amour, et qui, dans l'amour
même ne vît que son amant; dont l'émotion, loin de suivre la route
ordinaire, partît toujours du cœur pour arriver aux sens; que j'ai vue,
par exemple (et je ne parle pas du premier jour), sortir du plaisir
toute éplorée et, le moment d'après, retrouver la volupté dans un mot
qui répondait à son âme. Enfin il fallait qu'elle réunît encore cette
candeur naturelle, devenue insurmontable par l'habitude de s'y livrer,
et qui ne lui permet de dissimuler aucun des sentiments de son cœur.
Or, vous en conviendrez, de telles femmes sont rares et je puis croire
que, sans celle-ci je n'en aurais peut-être jamais rencontré.

Il ne serait donc pas étonnant qu'elle me fixât plus longtemps qu'une
autre, et si le travail que je veux faire sur elle exige que je la
rende heureuse, parfaitement heureuse, pourquoi m'y refuserais-je,
surtout quand cela me sert, au lieu de me contrarier? Mais, de ce
que l'esprit est occupé, s'ensuit-il que le cœur soit esclave? Non,
sans doute. Aussi le prix que je ne me défends pas de mettre à cette
aventure ne m'empêchera pas d'en courir d'autres, ou même de la
sacrifier à de plus agréables.

Je suis tellement libre que je n'ai seulement pas négligé la petite
Volanges, à laquelle pourtant je tiens si peu. Sa mère la ramène à
la ville dans trois jours, et moi, depuis hier j'ai su assurer mes
communications: quelque argent au portier et quelques fleurettes à
sa femme en ont fait l'affaire. Concevez-vous que Danceny n'ait pas
su trouver ce moyen si simple? et puis, qu'on dise que l'amour rend
ingénieux! il abrutit, au contraire ceux qu'il domine. Et je ne saurais
pas m'en défendre! Ah! soyez tranquille. Déjà je vais sous peu de
jours, affaiblir en la partageant, l'impression peut-être trop vive
que j'ai éprouvée, et si un simple partage ne suffit pas, je les
multiplierai.

Je n'en serai pas moins prêt à remettre la jeune pensionnaire à son
discret amant dès que vous le jugerez à propos. Il me semble que vous
n'avez plus de raison pour l'en empêcher, et moi je consens à rendre
ce service signalé au pauvre Danceny. C'est en vérité, le moins que je
lui doive pour tous ceux qu'il m'a rendus. Il est actuellement dans la
grande inquiétude de savoir s'il sera reçu chez Mme de Volanges; je le
calme le plus que je peux, en l'assurant que, de façon ou d'autre je
ferai son bonheur au premier jour, et, en attendant, je continue à me
charger de la correspondance, qu'il veut reprendre à l'arrivée de _sa
Cécile_. J'ai déjà six lettres de lui, et j'en aurai bien encore une ou
deux avant l'heureux jour. Il faut que ce garçon-là soit bien désœuvré!

Mais laissons ce couple enfantin et revenons à nous; que je puisse
m'occuper uniquement de l'espoir si doux que m'a donné votre lettre.
Oui, sans doute vous me fixerez, et je ne vous pardonnerais pas d'en
douter. Ai-je donc jamais cessé d'être constant pour vous? Nos liens
ont été dénoués et non pas rompus; notre prétendue rupture ne fut
qu'une erreur de notre imagination: nos sentiments, nos intérêts n'en
sont pas moins restés unis. Semblable au voyageur qui revient détrompé,
je reconnaîtrai, comme lui, que j'avais laissé le bonheur pour courir
après l'espérance, et je dirai comme d'Harcourt:

        Plus je vis d'étrangers, plus j'aimai ma patrie[49].

    [49] Du Belloi, _Tragédie du siège de Calais_.

Ne combattez donc plus l'idée ou plutôt le sentiment qui vous ramène
à moi, et après avoir essayé de tous les plaisirs dans nos courses
différentes, jouissons du bonheur de sentir qu'aucun d'eux n'est
comparable à celui que nous avions éprouvé, et que nous retrouverons
plus délicieux encore.

Adieu, ma charmante amie. Je consens à attendre votre retour: mais
pressez-le donc et n'oubliez pas combien je le désire.

  _Paris, ce 8 novembre 17**._



LETTRE CXXXIV

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


En vérité vicomte, vous êtes bien comme les enfants, devant qui il ne
faut rien dire et à qui on ne peut rien montrer qu'ils ne veuillent
s'en emparer aussitôt! Une simple idée qui me vient, à laquelle même
je vous avertis que je ne veux pas m'arrêter, parce que je vous en
parle, vous en abusez pour y ramener mon intention, pour m'y fixer
quand je cherche à m'en distraire, et me faire, en quelque sorte,
partager malgré moi vos désirs étourdis. Est-il donc généreux, à
vous, de me laisser supporter seule tout le fardeau de la prudence?
Je vous le redis, et me le répète plus souvent encore, l'arrangement
que vous me proposez est réellement impossible. Quand vous y mettriez
toute la générosité que vous me montrez en ce moment, croyez-vous donc
que je n'aie pas aussi ma délicatesse et que je veuille accepter des
sacrifices qui nuiraient à votre bonheur?

Or est-il vrai, vicomte, que vous vous faites illusion sur le sentiment
qui vous attache à Mme de Tourvel? C'est de l'amour, ou il n'en exista
jamais: vous le niez bien de cent façons, mais vous le prouvez de
mille. Qu'est-ce par exemple, que ce subterfuge dont vous vous servez
vis-à-vis de vous-même (car je vous crois sincère avec moi), qui vous
fait rapporter à l'envie d'observer le désir que vous ne pouvez ni
cacher, ni combattre, de garder cette femme? Ne dirait-on pas que
jamais vous n'en avez rendu une autre heureuse, parfaitement heureuse?
Ah! si vous en doutez, vous avez bien peu de mémoire! Mais non, ce
n'est pas cela. Tout simplement votre cœur abuse votre esprit et le
fait se payer de mauvaises raisons; mais moi, qui ai un grand intérêt à
ne pas m'y tromper, je ne suis pas si facile à contenter.

C'est ainsi qu'en remarquant votre politesse, qui vous a fait supprimer
soigneusement tous les mots que vous vous êtes imaginé m'avoir
déplu, j'ai vu cependant que peut-être sans vous en apercevoir, vous
n'en conserviez pas moins les mêmes idées. En effet, ce n'est plus
l'adorable, la céleste Mme de Tourvel, mais c'est _une femme étonnante,
une femme délicate et sensible_, et cela à l'exclusion de toutes les
autres; _une femme rare enfin_ et telle _qu'on n'en rencontrerait pas
une seconde_. Il en est de même de ce charme inconnu qui n'est pas
_le plus fort_. Eh bien! soit: mais puisque vous ne l'aviez jamais
trouvé jusque-là, il est bien à croire que vous ne la trouveriez pas
davantage à l'avenir, et la perte que vous feriez n'en serait pas moins
irréparable. Ou ce sont là, vicomte, des symptômes assurés d'amour, ou
il faut renoncer à en trouver aucun.

Soyez assuré que pour cette fois, je vous parle sans humeur. Je me suis
promis de n'en plus prendre; j'ai trop bien reconnu qu'elle pouvait
devenir un piège dangereux. Croyez-moi, ne soyons qu'amis et restons-en
là. Sachez-moi gré seulement de mon courage à me défendre; oui, de mon
courage, car il en faut quelquefois, même pour ne pas prendre un parti
qu'on sent être mauvais.

Ce n'est donc plus que pour vous ramener à mon avis par persuasion que
je vais répondre à la demande que vous me faites sur les sacrifices que
j'exigerais et que vous ne pourriez pas faire. Je me sers à dessein de
ce mot _exiger_, parce que je suis bien sûre que, dans un moment, vous
m'allez en effet trouver trop exigeante: mais tant mieux! Loin de me
fâcher de vos refus, je vous en remercierai. Tenez, ce n'est pas avec
vous que je veux dissimuler, j'en ai peut-être besoin.

J'exigerais donc, voyez la cruauté! que cette rare, cette étonnante
Mme de Tourvel ne fût plus pour vous qu'une femme ordinaire, une femme
telle qu'elle est seulement: car il ne faut pas s'y tromper, ce charme
qu'on croit trouver chez les autres, c'est en nous qu'il existe, et
c'est l'amour seul qui embellit tant l'objet aimé. Ce que je vous
demande là, tout impossible que cela soit, vous feriez peut-être bien
l'effort de me le promettre, de me le jurer même; mais, je l'avoue, je
n'en croirais pas de vains discours. Je ne pourrais être persuadée que
par l'ensemble de votre conduite.

Ce n'est pas tout encore, je serais capricieuse. Ce sacrifice de
la petite Cécile que vous m'offrez de si bonne grâce, je ne m'en
soucierais pas du tout. Je vous demanderais au contraire de continuer
ce pénible service jusqu'à nouvel ordre de ma part; soit que j'aimasse
à abuser ainsi de mon empire; soit que, plus indulgente ou plus juste,
il me suffît de disposer de vos sentiments, sans vouloir contrarier vos
plaisirs. Quoi qu'il en soit, je voudrais être obéie, et mes ordres
seraient bien rigoureux!

Il est vrai qu'alors je me croirais obligée de vous remercier; que
sait-on, peut-être même de vous récompenser. Sûrement, par exemple,
j'abrégerais une absence qui me deviendrait insupportable. Je vous
reverrais enfin, vicomte, et je vous reverrais... comment?... Mais vous
vous souvenez que ceci n'est plus qu'une conversation, un simple récit
d'un projet impossible, et je ne veux pas l'oublier toute seule...

Savez-vous que mon procès m'inquiète un peu? J'ai voulu enfin connaître
au juste quels étaient mes moyens; mes avocats me citent bien quelques
lois, et surtout beaucoup d'_autorités_, comme ils les appellent: mais
je n'y vois pas autant de raison et de justice. J'en suis presque à
redouter d'avoir refusé l'accommodement. Cependant je me rassure,
en songeant que le procureur est adroit, l'avocat éloquent, et la
plaideuse jolie. Si ces trois moyens devaient ne plus valoir, il
faudrait changer tout le train des affaires, et que deviendrait le
respect pour les anciens usages!

Ce procès est actuellement la seule chose qui me retienne ici. Celui
de Belleroche est fini: hors de Cour, dépens compensés. Il en est à
regretter le bal de ce soir; c'est bien le regret d'un désœuvré! Je
lui rendrai sa liberté entière à mon retour à la ville. Je lui fais
ce douloureux sacrifice, et je m'en console par la générosité qu'il y
trouve.

Adieu, vicomte, écrivez-moi souvent: le détail de vos plaisirs me
dédommagera au moins en partie des ennuis que j'éprouve.

  _Du château de..., ce 11 novembre 17**._



LETTRE CXXXV

_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._


J'essaie de vous écrire, sans savoir encore si je le pourrai. Ah!
Dieu, quand je songe qu'à ma dernière lettre c'était l'excès de mon
bonheur qui m'empêchait de la continuer! C'est celui de mon désespoir
qui m'accable à présent; qui ne me laisse de force que pour sentir mes
douleurs, et m'ôte celle de les exprimer.

Valmont... Valmont ne m'aime plus, il ne m'a jamais aimée. L'amour
ne s'en va pas ainsi. Il me trompe, il me trahit, il m'outrage. Tout
ce qu'on peut réunir d'infortunes, d'humiliations, je les éprouve, et
c'est de lui qu'elles me viennent.

Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon: j'étais si loin d'en
avoir! Je n'ai pas le bonheur de pouvoir douter. Je l'ai vu: que
pourrait-il me dire pour se justifier?... Mais que lui importe! il ne
le tentera seulement pas... Malheureuse! que lui feront tes reproches
et tes larmes? c'est bien de toi qu'il s'occupe!...

Il est donc vrai qu'il m'a sacrifiée, livrée même... et à qui?... une
vile créature... Mais que dis-je? Ah! j'ai perdu jusqu'au droit de
la mépriser. Elle a trahi moins de devoirs, elle est moins coupable
que moi. Oh! que la peine est douloureuse, quand elle s'appuie sur le
remords! Je sens mes tourments qui redoublent. Adieu, ma chère amie;
quelque indigne que je me sois rendue de votre pitié, vous en aurez
cependant pour moi, si vous pouvez vous former l'idée de ce que je
souffre.

Je viens de relire ma lettre, et je m'aperçois qu'elle ne peut vous
instruire de rien; je vais donc tâcher d'avoir le courage de vous
raconter ce cruel événement. C'était hier; je devais pour la première
fois depuis mon retour, souper hors de chez moi. Valmont vint me
voir à cinq heures; jamais il ne m'avait paru si tendre. Il me fit
connaître que mon projet de sortir le contrariait, et vous jugez que
j'eus bientôt celui de rester chez moi. Cependant, deux heures après,
et tout à coup, son air et son ton changèrent sensiblement. Je ne sais
s'il me sera échappé quelque chose qui aura pu lui déplaire; quoi qu'il
en soit, peu de temps après, il prétendit se rappeler une affaire qui
l'obligeait de me quitter, et il s'en alla: ce ne fut pourtant pas sans
m'avoir témoigné des regrets très vifs, qui me parurent tendres, et
qu'alors je crus sincères.

Rendue à moi-même, je jugeai plus convenable de ne pas me dispenser
de mes premiers engagements, puisque j'étais libre de les remplir. Je
finis ma toilette et montai en voiture. Malheureusement mon cocher
me fit passer devant l'Opéra, et je me trouvai dans l'embarras de la
sortie; j'aperçus à quatre pas devant moi, et dans la file à côté de
la mienne, la voiture de Valmont. Le cœur me battit aussitôt, mais ce
n'était pas de crainte; et la seule idée qui m'occupait était le désir
que ma voiture avançât. Au lieu de cela, ce fut la sienne qui fut
forcée de reculer et qui se trouva à côté de la mienne. Je m'avançai
sur-le-champ: quel fut mon étonnement de trouver à ses côtés une
fille, bien connue pour telle! Je me retirai, comme vous pouvez penser,
et c'en était déjà bien assez pour navrer mon cœur: mais ce que vous
aurez peine à croire c'est que cette même fille, apparemment instruite
par une odieuse confidence, n'a pas quitté la portière de la voiture,
ni cessé de me regarder, avec des éclats de rire à faire scène.

Dans l'anéantissement où j'en fus, je me laissai pourtant conduire dans
la maison où je devais souper: mais il me fut impossible d'y rester;
je me sentais à chaque instant, prête à m'évanouir, et surtout je ne
pouvais retenir mes larmes.

En rentrant, j'écrivis à M. de Valmont, et lui envoyai ma lettre
aussitôt; il n'était pas chez lui. Voulant à quelque prix que ce fût,
sortir de cet état de mort, ou le confirmer à jamais, je renvoyai avec
ordre de l'attendre: mais avant minuit mon domestique revint en me
disant que le cocher, qui était de retour, lui avait dit que son maître
ne rentrerait pas de la nuit. J'ai cru ce matin n'avoir plus autre
chose à faire qu'à lui redemander mes lettres et le prier de ne plus
revenir chez moi. J'ai en effet donné des ordres en conséquence; mais,
sans doute, ils étaient inutiles. Il est près de midi; il ne s'est
point encore présenté, et je n'ai pas même reçu un mot de lui.

A présent, ma chère amie, je n'ai plus rien à ajouter: vous voilà
instruite, et vous connaissez mon cœur. Mon seul espoir est de n'avoir
pas longtemps encore à affliger votre sensible amitié.

  _Paris, ce 15 novembre 17**._



LETTRE CXXXVI

_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._


Sans doute, monsieur, après ce qui s'est passé hier, vous ne vous
attendez plus à être reçu chez moi, et sans doute aussi vous le désirez
fort peu! Ce billet a donc moins pour objet de vous prier de n'y
plus venir, que de vous redemander des lettres qui n'auraient jamais
dû exister et qui, si elles ont pu vous intéresser un moment, comme
des preuves de l'aveuglement que vous aviez fait naître, ne peuvent
que vous être indifférentes à présent qu'il est dissipé, et qu'elles
n'expriment plus qu'un sentiment que vous avez détruit.

Je reconnais et j'avoue que j'ai eu tort de prendre en vous une
confiance dont tant d'autres avant moi avaient été les victimes; en
cela je n'accuse que moi seule: mais je croyais au moins n'avoir pas
mérité d'être livrée par vous, au mépris et à l'insulte. Je croyais
qu'en vous sacrifiant tout, et perdant pour vous seul mes droits à
l'estime des autres et à la mienne, je pouvais m'attendre cependant
à ne pas être jugée par vous plus sévèrement que par le public, dont
l'opinion sépare encore par un immense intervalle, la femme faible de
la femme dépravée. Ces torts, qui seraient ceux de tout le monde, sont
les seuls dont je vous parle. Je me tais sur ceux de l'amour; votre
cœur n'entendrait pas le mien. Adieu, monsieur.

  _Paris, ce 15 novembre 17**._



LETTRE CXXXVII

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._


On vient seulement, madame, de me rendre votre lettre; j'ai frémi en
la lisant, et elle me laisse à peine la force d'y répondre. Quelle
affreuse idée avez-vous donc de moi! Ah! sans doute, j'ai des torts;
et tels que je ne me les pardonnerai de ma vie, quand même vous les
couvririez de votre indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont
toujours été loin de mon âme! Qui, moi! vous humilier! vous avilir!
quand je vous respecte autant que je vous chéris; quand je n'ai
connu l'orgueil que du moment où vous m'avez jugé digne de vous! Les
apparences vous ont déçue; et je conviens qu'elles ont pu être contre
moi: mais n'aviez-vous donc pas dans votre cœur ce qu'il fallait pour
les combattre? et ne s'est-il pas révolté à la seule idée qu'il pouvait
avoir à se plaindre du mien? Vous l'avez cru cependant! Ainsi, non
seulement vous m'avez jugé capable de ce délire atroce, mais vous avez
même craint de vous y être exposée par vos bontés pour moi. Ah! si
vous vous trouvez dégradée à ce point par votre amour, je suis donc
moi-même bien vil à vos yeux?

Oppressé par le sentiment douloureux que cette idée me cause, je
perds à la repousser le temps que je devrais employer à la détruire.
J'avouerai tout: une autre considération me retient encore. Faut-il
donc retracer des faits que je voudrais anéantir, et fixer votre
attention et la mienne sur un moment d'erreur que je voudrais racheter
du reste de ma vie, dont je suis encore à concevoir la cause, et dont
le souvenir doit faire à jamais mon humiliation et mon désespoir? Ah!
si en m'accusant, je dois exciter votre colère, vous n'aurez pas au
moins à chercher loin votre vengeance; il vous suffira de me livrer à
mes remords.

Cependant, qui le croirait? cet événement a pour première cause le
charme tout-puissant que j'éprouve auprès de vous. Ce fut lui qui me
fit oublier trop longtemps une affaire importante, et qui ne pouvait se
remettre. Je vous quittai trop tard, et ne trouvai plus la personne que
j'allais chercher. J'espérais la rejoindre à l'Opéra, et ma démarche
fut pareillement infructueuse. Émilie que j'y trouvai, que j'ai connue
dans un temps où j'étais bien loin de connaître ni vous ni l'amour,
Émilie n'avait pas sa voiture et me demanda à la remettre chez elle à
quatre pas de là. Je n'y vis aucune conséquence, et j'y consentis. Mais
ce fut alors que je vous rencontrai; et je sentis sur-le-champ que vous
seriez portée à me juger coupable.

La crainte de vous déplaire ou de vous affliger est si puissante sur
moi qu'elle dut être et fut en effet bientôt remarquée. J'avoue même
qu'elle me fit tenter d'engager cette fille à ne pas se montrer; cette
précaution de la délicatesse a tourné contre l'amour. Accoutumée, comme
toutes celles de son état, à n'être sûre d'un empire toujours usurpé
que par l'abus qu'elles se permettent d'en faire, Émilie se garda bien
d'en laisser échapper une occasion si éclatante. Plus elle voyait mon
embarras s'accroître, plus elle affectait de se montrer; et sa folle
gaîté, dont je rougis que vous ayez pu un moment vous croire l'objet,
n'avait de cause que la peine cruelle que je ressentais, qui elle-même
venait encore de mon respect et de mon amour.

Jusque-là, sans doute, je suis plus malheureux que coupable; et ces
torts, _qui seraient ceux de tout le monde, et les seuls dont vous me
parlez_, ces torts n'existant pas, ne peuvent m'être reprochés. Mais
vous vous taisez en vain sur ceux de l'amour: je ne garderai pas sur
eux le même silence; un trop grand intérêt m'oblige à le rompre.

Ce n'est pas que, dans la confusion où je suis de cet inconcevable
égarement, je puisse sans une extrême douleur, prendre sur moi d'en
rappeler le souvenir. Pénétré de mes torts, je consentirais à en
porter la peine, ou j'attendrais mon pardon du temps, de mon éternelle
tendresse et de mon repentir. Mais comment pouvoir me taire, quand ce
qui me reste à vous dire importe à votre délicatesse?

Ne croyez pas que je cherche un détour pour excuser ou pallier ma
faute; je m'avoue coupable. Mais je n'avoue point, je n'avouerai jamais
que cette erreur humiliante puisse être regardée comme un tort de
l'amour. Eh! que peut-il y avoir de commun entre une surprise des sens,
entre un moment d'oubli de soi-même, que suivent bientôt la honte et
le regret, et un sentiment pur, qui ne peut naître que dans une âme
délicate, et s'y soutenir que par l'estime, et dont enfin le bonheur
est le fruit! Ah! ne profanez pas ainsi l'amour. Craignez surtout de
vous profaner vous-même, en réunissant, sous un même point de vue ce
qui jamais ne peut se confondre. Laissez les femmes viles et dégradées
redouter une rivalité qu'elles sentent malgré elles pouvoir s'établir,
éprouver les tourments d'une jalousie également cruelle et humiliante:
mais vous détournez vos yeux de ces objets qui souilleraient vos
regards; et, pure comme la Divinité, comme elle aussi punissez
l'offense sans la ressentir.

Mais quelle peine m'imposerez-vous, qui me soit plus douloureuse que
celle que je ressens? qui puisse être comparée au regret de vous avoir
déplu, au désespoir de vous avoir affligée, à l'idée accablante de
m'être rendu moins digne de vous? Vous vous occupez de punir! et moi,
je vous demande des consolations: non que je les mérite; mais parce
qu'elles me sont nécessaires, et qu'elles ne peuvent me venir que de
vous.

Si, tout à coup, oubliant mon amour et le vôtre, et ne mettant plus de
prix à mon bonheur, vous voulez au contraire me livrer à une douleur
éternelle, vous en avez le droit; frappez: mais si plus indulgente,
ou plus sensible, vous vous rappelez encore ces sentiments si tendres
qui unissaient nos cœurs; cette volupté de l'âme toujours renaissante
et toujours plus vivement sentie; ces jours si doux, si fortunés, que
chacun de nous devait à l'autre; tous ces biens de l'amour et que
lui seul procure; peut-être préférerez-vous le pouvoir de les faire
renaître à celui de les détruire. Que vous dirai-je enfin? j'ai tout
perdu, et tout perdu par ma faute; mais je puis tout recouvrer par vos
bienfaits. C'est à vous à décider maintenant. Je n'ajoute plus qu'un
mot. Hier encore vous me juriez que mon bonheur était bien sûr tant
qu'il dépendrait de vous! Ah! madame, me livrez-vous aujourd'hui à un
désespoir éternel!

  _Paris, ce 15 novembre 17**._



LETTRE CXXXVIII

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Je persiste, ma belle amie: non, je ne suis point amoureux; et ce n'est
point ma faute si les circonstances me forcent d'en jouer le rôle.
Consentez seulement et revenez; vous verrez bientôt par vous-même,
combien je suis sincère. J'ai fait mes preuves hier, et elles ne
peuvent être détruites par ce qui se passe aujourd'hui.

J'étais donc chez la tendre prude, et j'y étais bien sans aucune autre
affaire: car la petite Volanges, malgré son état, devait passer toute
la nuit au bal précoce de Mme V... Le désœuvrement m'avait fait désirer
d'abord de prolonger cette soirée, et j'avais même à ce sujet, exigé un
petit sacrifice; mais à peine fut-il accordé, que le plaisir que je me
promettais fut troublé par l'idée de cet amour que vous vous obstinez
à me croire, ou au moins à me reprocher; en sorte que je n'éprouvai
plus d'autre désir que celui de pouvoir à la fois m'assurer et vous
convaincre que c'était, de votre part, pure calomnie.

Je pris donc un parti violent et sous un prétexte assez léger, je
laissai là ma belle, toute surprise et sans doute encore plus affligée.
Mais moi, j'allai tranquillement joindre Émilie à l'Opéra; et elle
pourrait vous rendre compte que jusqu'à ce matin que nous nous sommes
séparés, aucun regret n'a troublé nos plaisirs.

J'avais pourtant un assez beau sujet d'inquiétude si ma parfaite
indifférence ne m'en avait sauvé: car vous saurez que j'étais à peine à
quatre maisons de l'Opéra, et ayant Émilie dans ma voiture, que celle
de l'austère dévote vint exactement ranger la mienne, et qu'un embarras
survenu nous laissa près d'un demi-quart d'heure à côté l'un de
l'autre. On se voyait comme à midi et il n'y avait pas moyen d'échapper.

Mais ce n'est pas tout; je m'avisai de confier à Émilie que c'était la
femme à la lettre. (Vous vous rappellerez peut-être cette folie-là,
et qu'Émilie était le pupitre[50].) Elle qui ne l'avait pas oubliée,
et qui est rieuse, n'eut de cesse qu'elle n'eût considéré tout à son
aise _cette vertu_, disait-elle, et cela avec des éclats de rire d'un
scandale à en donner de l'humeur.

    [50] Lettres XLVI et XLVII.

Ce n'est pas tout encore: la jalouse femme n'envoya-t-elle pas chez moi
dès le soir même? Je n'y étais pas: mais, dans son obstination, elle y
envoya une seconde fois avec ordre de m'attendre. Moi, dès que j'avais
été décidé à rester chez Émilie, j'avais renvoyé ma voiture, sans
autre ordre au cocher que de venir me reprendre ce matin; et comme en
arrivant chez moi il y trouva l'amoureux messager, il crut tout simple
de lui dire que je ne rentrerais pas de la nuit. Vous devinez bien
l'effet de cette nouvelle, et qu'à mon retour j'ai trouvé mon congé
signifié avec toute la dignité que comportait la circonstance.

Ainsi cette aventure, interminable selon vous, aurait pu, comme vous
voyez, être finie de ce matin; si même elle ne l'est pas, ce n'est
point, comme vous l'allez croire, que je mette du prix à la continuer,
c'est que, d'une part, je n'ai pas trouvé décent de me laisser quitter;
et, de l'autre, que j'ai voulu vous réserver l'honneur de ce sacrifice.

J'ai donc répondu au sévère billet par une grande épître de sentiments;
j'ai donné de longues raisons et je me suis reposé sur l'amour du soin
de les faire trouver bonnes. J'ai déjà réussi. Je viens de recevoir
un second billet, toujours bien rigoureux et qui confirme l'éternelle
rupture, comme cela devait être, mais dont le ton n'est pourtant plus
le même. Surtout on ne veut plus me voir: ce parti pris y est annoncé
quatre fois de la manière la plus irrévocable. J'en ai conclu qu'il n'y
avait pas un moment à perdre pour me présenter. J'ai déjà envoyé mon
chasseur pour s'emparer du suisse, et, dans un moment, j'irai moi-même
faire signer mon pardon: car dans les torts de cette espèce, il n'y
a qu'une seule formule qui porte absolution générale, et celle-là ne
s'expédie qu'en présence.

Adieu ma charmante amie, je cours tenter ce grand événement.

  _Paris, ce 15 novembre 17**._



LETTRE CXXXIX

_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._


Que je me reproche, ma sensible amie, de vous avoir parlé trop et trop
tôt de mes peines passagères! Je suis cause que vous vous affligez à
présent; ces chagrins qui vous viennent de moi, durent encore, et moi
je suis heureuse. Oui, tout est oublié, pardonné; disons mieux, tout
est réparé. A cet état de douleur et d'angoisses ont succédé le calme
et les délices. Oh! joie de mon cœur, comment vous exprimer! Valmont
est innocent, on n'est point coupable avec autant d'amour. Ces torts
graves, offensants, que je lui reprochais avec tant d'amertume, il ne
les avait pas, et si, sur un seul point j'ai eu besoin d'indulgence,
n'avais-je donc pas aussi mes injustices à réparer?

Je ne vous ferai point le détail des faits ou des raisons qui le
justifient; peut-être même l'esprit les apprécierait mal: c'est au
cœur seul qu'il appartient de les sentir. Si pourtant vous deviez me
soupçonner de faiblesse, j'appellerais votre jugement à l'appui du
mien. Pour les hommes, dites-vous vous-même, l'infidélité n'est pas
l'inconstance.

Ce n'est pas que je ne sente que cette distinction, qu'en vain
l'opinion autorise, n'en blesse pas moins la délicatesse: mais de quoi
se plaindrait la mienne, quand celle de Valmont en souffre plus encore?
Ce même tort que j'oublie, ne croyez pas qu'il se le pardonne ou s'en
console, et pourtant combien n'a-t-il pas réparé cette légère faute par
l'excès de son amour et celui de mon bonheur!

Ou ma félicité est plus grande, ou j'en sens mieux le prix depuis que
j'ai craint de l'avoir perdue: mais ce que je puis vous dire, c'est
que, si je me sentais la force de supporter encore des chagrins aussi
cruels que ceux que je viens d'éprouver, je ne croirais pas en acheter
trop cher le surcroît de bonheur que j'ai goûté depuis. O! ma tendre
mère, grondez votre fille inconsidérée, de vous avoir affligée par trop
de précipitation; grondez-la d'avoir jugé témérairement et calomnié
celui qu'elle ne devait pas cesser d'adorer; mais, en la reconnaissant
imprudente, voyez-la heureuse et augmentez sa joie en la partageant.

  _Paris, ce 15 novembre 17**, au soir._



LETTRE CXL

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Comment donc se fait-il, ma belle amie, que je ne reçoive point de
réponse de vous? Ma dernière lettre pourtant me paraissait en mériter
une, et depuis trois jours que je devrais l'avoir reçue, je l'attends
encore! Je suis fâché au moins; aussi ne vous parlerai-je pas du tout
de mes grandes affaires.

Que le raccommodement ait eu son plein effet; qu'au lieu de reproches
et de méfiance, il n'ait produit que de nouvelles tendresses; que ce
soit moi actuellement qui reçoive les excuses et les réparations dues
à ma candeur soupçonnée, je ne vous en dirai mot, et sans l'événement
imprévu de la nuit dernière, je ne vous écrirais pas du tout. Mais
comme celui-là regarde votre pupille et que vraisemblablement elle ne
sera pas dans le cas de vous en informer elle-même, au moins de quelque
temps, je me charge de ce soin.

Par des raisons que vous devinerez ou que vous ne devinerez pas, Mme
de Tourvel ne m'occupait plus depuis quelques jours, et comme ces
raisons-là ne pouvaient exister chez la petite Volanges, j'en étais
devenu plus assidu auprès d'elle. Grâce à l'obligeant portier, je
n'avais aucun obstacle à vaincre, et nous menions, votre pupille et
moi, une vie commode et réglée. Mais l'habitude amène la négligence:
les premiers jours nous n'avions jamais pris assez de précautions pour
notre sûreté; nous tremblions encore derrière les verrous. Hier, une
incroyable distraction a causé l'incident dont j'ai à vous instruire,
et si, pour mon compte, j'en ai été quitte pour la peur, il en coûte
plus cher à la petite fille.

Nous ne dormions pas, mais nous étions dans le repos et l'abandon qui
suivent la volupté, quand nous avons entendu la porte de la chambre
s'ouvrir tout à coup. Aussitôt je saute sur mon épée, tant pour ma
défense que pour celle de notre commune pupille; je m'avance et ne vois
personne; mais, en effet, la porte était ouverte. Comme nous avions de
la lumière, j'ai été à la recherche et n'ai trouvé âme qui vive. Alors
je me suis rappelé que nous avions oublié nos précautions ordinaires,
et sans doute la porte, poussée seulement ou mal fermée, s'était
rouverte d'elle-même.

En allant rejoindre ma timide compagne pour la tranquilliser, je ne
l'ai plus trouvée dans son lit; elle était tombée ou s'était sauvée
dans sa ruelle: enfin elle y était étendue sans connaissance et sans
autre mouvement que d'assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras!
Je parvins pourtant à la remettre dans son lit et même à la faire
revenir; mais elle s'était blessée dans sa chute, et elle ne tarda pas
à en ressentir les effets.

Des maux de reins, de violentes coliques, des symptômes moins
équivoques encore m'ont eu bientôt éclairé sur son état: mais, pour
le lui apprendre, il a fallu lui dire d'abord celui où elle était
auparavant, car elle ne s'en doutait pas. Jamais peut-être, jusqu'à
elle, on n'avait conservé tant d'innocence en faisant si bien tout ce
qu'il fallait pour s'en défaire. Oh! celle-là ne perd pas son temps à
réfléchir!

Mais elle en perdait beaucoup à se désoler, et je sentais qu'il
fallait prendre un parti. Je suis donc convenu avec elle que j'irais
sur-le-champ chez le médecin et le chirurgien de la maison, et qu'en
les prévenant qu'on allait venir les chercher, je leur confierais
le tout, sous le secret; qu'elle de son côté, sonnerait la femme
de chambre; qu'elle lui ferait ou ne lui ferait pas la confidence,
comme elle voudrait, mais qu'elle enverrait chercher du secours et
défendrait surtout qu'on réveillât Mme de Volanges, attention délicate
et naturelle d'une fille qui craint d'inquiéter sa mère.

J'ai fait mes deux courses et mes deux confessions le plus lestement
que j'ai pu, et de là je suis rentré chez moi, d'où je ne suis pas
encore sorti; mais le chirurgien, que je connaissais d'ailleurs, est
venu à midi me rendre compte de l'état de la malade. Je ne m'étais pas
trompé; mais il espère que, s'il ne survient pas d'accident, on ne
s'apercevra de rien dans la maison. La femme de chambre est du secret;
le médecin a donné un nom à la maladie, et cette affaire s'arrangera
comme mille autres, à moins que, par la suite, il ne nous soit utile
qu'on en parle.

Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous et moi? Votre
silence m'en ferait douter; je n'y croirais même plus du tout, si le
désir que j'en ai ne me faisait chercher tous les moyens d'en conserver
l'espoir.

Adieu, ma belle amie; je vous embrasse, rancune tenante.

  _Paris, ce 21 novembre 17**._



LETTRE CXLI

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


Mon Dieu, vicomte, que vous me gênez par votre obstination! Que vous
importe mon silence? Croyez-vous, si je le garde, que ce soit faute de
raisons pour me défendre? Ah! plût à Dieu! Mais non, c'est seulement
qu'il m'en coûte de vous les dire.

Parlez-moi vrai; vous faites-vous illusion à vous-même ou cherchez-vous
à me tromper? La différence entre vos discours et vos actions ne me
laisse de choix qu'entre ces deux sentiments: lequel est le véritable?
Que voulez-vous donc que je vous dise, quand moi-même je ne sais que
penser?

Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre dernière scène avec
la présidente, mais qu'est-ce donc qu'elle prouve pour votre système
ou contre le mien? Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez
assez cette femme pour ne la pas tromper, pour n'en pas saisir toutes
les occasions qui vous paraîtraient agréables ou faciles; je ne
doutais même pas qu'il ne vous fût à peu près égal de satisfaire avec
une autre, avec la première venue, jusqu'aux désirs que celle-ci seule
aurait fait naître, et je ne suis pas surprise que, pour un libertinage
d'esprit qu'on aurait tort de vous disputer, vous ayez fait une fois
par projet ce que vous aviez fait mille autres fois par occasion. Qui
ne sait que c'est là le simple courant du monde et votre usage à tous
tant que vous êtes depuis le scélérat jusqu'aux _espèces_! Celui qui
s'en abstient aujourd'hui passe pour romanesque, et ce n'est pas là, je
crois, le défaut que je vous reproche.

Mais ce que j'ai dit, ce que j'ai pensé, ce que je pense encore, c'est
que vous n'en avez pas moins de l'amour pour votre présidente; non pas,
à la vérité, de l'amour bien pur ni bien tendre, mais de celui que
vous pouvez avoir; de celui, par exemple, qui fait trouver à une femme
les agréments ou les qualités qu'elle n'a pas; qui la place dans une
classe à part et met toutes les autres en second ordre; qui vous tient
encore attaché à elle, même alors que vous l'outragez; tel enfin que
je conçois qu'un sultan peut le ressentir pour sa sultane favorite, ce
qui ne l'empêche pas de lui préférer souvent une simple odalisque. Ma
comparaison me paraît d'autant plus juste que, comme lui, jamais vous
n'êtes ni l'amant, ni l'ami d'une femme, mais toujours son tyran ou
son esclave. Aussi suis-je bien sûre que vous vous êtes bien humilié,
bien avili, pour rentrer en grâce avec ce bel objet, et, trop heureux
d'y être parvenu, dès que vous croyez le moment arrivé d'obtenir votre
pardon, vous me quittez _pour ce grand événement_.

Encore dans votre dernière lettre, si vous ne m'y parlez pas de cette
femme uniquement, c'est que vous ne voulez m'y rien dire _de vos
grandes affaires_; elles vous semblent si importantes que le silence
que vous gardez à ce sujet vous semble une punition pour moi. Et c'est
après ces mille preuves de votre préférence décidée pour une autre que
vous demandez tranquillement s'il y a encore _quelque intérêt commun
entre vous et moi_? Prenez-y garde, vicomte! si une fois je réponds, ma
réponse sera irrévocable, et craindre de la faire en ce moment, c'est
peut-être déjà en dire trop. Aussi je n'en veux absolument plus parler.

Tout ce que je peux faire, c'est de vous raconter une histoire.
Peut-être n'aurez-vous pas le temps de la lire ou celui d'y faire
assez attention pour la bien entendre? libre à vous. Ce ne sera, au
pis aller, qu'une histoire de perdue.

Un homme de ma connaissance s'était empêtré, comme vous, d'une femme
qui lui faisait peu d'honneur. Il avait bien par intervalle, le bon
esprit de sentir que tôt ou tard, cette aventure lui ferait tort,
mais quoiqu'il en rougît, il n'avait pas le courage de rompre. Son
embarras était d'autant plus grand qu'il s'était vanté à ses amis
d'être entièrement libre et qu'il n'ignorait pas que le ridicule qu'on
a augmente toujours en proportion qu'on s'en défend. Il passait ainsi
sa vie, ne cessant de faire des sottises et ne cessant de dire après:
_Ce n'est pas ma faute_. Cet homme avait une amie qui fut tentée un
moment de le livrer au public en cet état d'ivresse et de rendre ainsi
son ridicule ineffaçable; mais pourtant, plus généreuse que maligne, ou
peut-être encore par quelque autre motif, elle voulut tenter un dernier
moyen pour être, à tout événement, dans le cas de dire comme son ami:
_Ce n'est pas ma faute_. Elle lui fit donc parvenir sans aucun autre
avis la lettre qui suit, comme un remède dont l'usage pourrait être
utile à son mal.

«On s'ennuie de tout, mon ange, c'est une loi de la nature; ce n'est
pas ma faute.

«Si donc je m'ennuie aujourd'hui d'une aventure qui m'a occupée
entièrement depuis quatre mortels mois, ce n'est pas ma faute.

«Si, par exemple, j'ai eu juste autant d'amour que toi de vertu, et
c'est sûrement beaucoup dire, il n'est pas étonnant que l'un ait fini
en même temps que l'autre. Ce n'est pas ma faute.

«Il suit de là que depuis quelque temps je t'ai trompé, mais aussi ton
impitoyable tendresse m'y forçait en quelque sorte! Ce n'est pas ma
faute.

«Aujourd'hui, une femme que j'aime éperdument exige que je te sacrifie.
Ce n'est pas ma faute.

«Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure; mais
si la nature n'a accordé aux hommes que la confiance, tandis qu'elle
donnait aux femmes l'obstination, ce n'est pas ma faute.

«Crois-moi, choisis un autre amant, comme j'ai fait une autre
maîtresse. Ce conseil est bon, très bon; si tu le trouves mauvais, ce
n'est pas ma faute.

«Adieu, mon ange, je t'ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret;
je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n'est pas ma faute.»

De vous dire, vicomte, l'effet de cette dernière tentative et ce qui
s'en est suivi, ce n'est pas le moment, mais je vous promets de vous le
dire dans ma première lettre. Vous y trouverez aussi mon _ultimatum_
sur le renouvellement du traité que vous me proposez. Jusque-là, adieu
tout simplement...

A propos, je vous remercie de vos détails sur la petite Volanges; c'est
un article à réserver jusqu'au lendemain du mariage pour la Gazette de
médisance. En attendant, je vous fais mon compliment de condoléance sur
la perte de votre postérité. Bonsoir, vicomte.

  _Du château de..., ce 24 novembre 17**._



LETTRE CXLII

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j'ai mal lu ou mal entendu, et
votre lettre, et l'histoire que vous m'y faites, et le petit modèle
épistolaire qui y était compris. Ce que je puis vous dire, c'est que ce
dernier m'a paru original et propre à faire de l'effet; aussi je l'ai
copié tout simplement, et tout simplement encore je l'ai envoyé à la
céleste présidente. Je n'ai pas perdu un moment, car la tendre missive
a été expédiée dès hier au soir. Je l'ai préféré ainsi, parce que
d'abord je lui avais promis de lui écrire, et puis aussi parce que j'ai
pensé qu'elle n'aurait pas trop de toute la nuit pour se recueillir
et méditer _sur ce grand événement_, dussiez-vous une seconde fois me
reprocher l'expression.

J'espérais pouvoir vous renvoyer ce matin la réponse de ma bien-aimée,
mais il est près de midi, et je n'ai encore rien reçu. J'attendrai
jusqu'à cinq heures, et si alors je n'ai pas eu de nouvelles, j'irai en
chercher moi-même, car, surtout en procédés, il n'y a que le premier
pas qui coûte.

A présent, comme vous pouvez le croire, je suis fort empressé
d'apprendre la fin de l'histoire de cet homme de votre connaissance
si véhémentement soupçonné de ne savoir pas, au besoin, sacrifier
une femme. Ne se sera-t-il pas corrigé? et sa généreuse amie ne lui
aura-t-elle pas fait grâce?

Je ne désire pas moins de recevoir votre _ultimatum_, comme vous dites
si politiquement! Je suis curieux, surtout, de savoir si, dans cette
dernière démarche, vous trouverez encore de l'amour! Ah! sans doute
il y en a, et beaucoup! Mais pour qui? Cependant, je ne prétends rien
faire valoir, et j'attends tout de vos bontés.

Adieu, ma charmante amie; je ne fermerai cette lettre qu'à deux heures,
dans l'espoir de pouvoir y joindre la réponse désirée.


_A deux heures après midi._

Toujours rien, l'heure me presse beaucoup; je n'ai pas le temps
d'ajouter un mot, mais cette fois, refuserez-vous encore les plus
tendres baisers d'amour?

  _Paris, ce 27 novembre 17**._



    [Illustration: PL. XI
    _Mlle Gérard inv._
    _Simonet sc._
    LETTRE CXLIII]



LETTRE CXLIII

_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._


Le voile est déchiré, madame, sur lequel était peinte l'illusion de
mon bonheur. La funeste vérité m'éclaire et ne me laisse voir qu'une
mort assurée et prochaine, dont la route m'est tracée entre la honte et
le remords. Je la suivrai... je chérirai mes tourments s'ils abrègent
mon existence. Je vous envoie la lettre que j'ai reçue hier, je n'y
joindrai aucune réflexion, elle les porte avec elle. Ce n'est plus le
temps de se plaindre, il n'y a plus qu'à souffrir. Ce n'est pas de
pitié que j'ai besoin, c'est de force.

Recevez, madame, le seul adieu que je ferai et excusez ma dernière
prière; c'est de me laisser à mon sort, de m'oublier entièrement, de
ne plus me compter sur la terre. Il est un terme dans le malheur où
l'amitié même augmente nos souffrances et ne peut les guérir. Quand
les blessures sont mortelles, tout secours devient inhumain. Tout autre
sentiment m'est étranger que celui du désespoir. Rien ne peut plus
me convenir que la nuit profonde où je vais ensevelir ma honte. J'y
pleurerai mes fautes, si je puis pleurer encore! car, depuis hier, je
n'ai pas versé une larme. Mon cœur flétri n'en fournit plus.

Adieu, madame. Ne me répondez point. J'ai fait le serment sur cette
lettre cruelle de n'en plus recevoir aucune.

  _Paris, ce 27 novembre 17**._



LETTRE CXLIV

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Hier, à trois heures du soir, ma belle amie, impatienté de n'avoir pas
de nouvelles, je me suis présenté chez la belle délaissée; on m'a dit
qu'elle était sortie. Je n'ai vu dans cette phrase, qu'un refus de me
recevoir qui ne m'a ni fâché ni surpris, et je me suis retiré dans
l'espérance que cette démarche engagerait au moins une femme si polie,
à m'honorer d'un mot de réponse. L'envie que j'avais de la recevoir m'a
fait passer exprès chez moi vers les neuf heures, et je n'y ai rien
trouvé. Étonné de ce silence, auquel je ne m'attendais pas, j'ai chargé
mon chasseur d'aller aux informations et de savoir si la sensible
personne était morte ou mourante. Enfin, quand je suis rentré, il m'a
appris que Mme de Tourvel était sortie, en effet à onze heures du matin
avec sa femme de chambre; qu'elle s'était fait conduire au couvent
de... et qu'à sept heures du soir elle avait renvoyé sa voiture et ses
gens, en faisant dire qu'on ne l'attendit pas chez elle. Assurément,
c'est se mettre en règle. Le couvent est le véritable asile d'une
veuve; et si elle persiste dans une résolution si louable, je joindrai
à toutes les obligations que je lui ai déjà celle de la célébrité que
va prendre cette aventure.

Je vous le disais bien, il y a quelque temps, que malgré vos
inquiétudes, je ne reparaîtrais sur la scène du monde que brillant
d'un nouvel éclat. Qu'ils se montrent donc ces critiques sévères qui
m'accusaient d'un amour romanesque et malheureux; qu'ils fassent des
ruptures plus promptes et plus brillantes, mais non, qu'ils fassent
mieux: qu'ils se présentent comme consolateurs, la route leur est
tracée. Eh bien! qu'ils osent seulement tenter cette carrière que j'ai
parcourue en entier, et si l'un d'eux obtient le moindre succès, je lui
cède la première place. Mais ils éprouveront tous que quand j'y mets
du soin, l'impression que je laisse est ineffaçable. Ah! sans doute,
celle-ci le sera, et je compterais pour rien tous mes autres triomphes
si jamais je devais avoir auprès de cette femme un rival préféré.

Ce parti qu'elle a pris flatte mon amour-propre, j'en conviens, mais
je suis fâché qu'elle ait trouvé en elle une force suffisante pour
se séparer autant de moi. Il n'y aura donc entre nous deux d'autres
obstacles que ceux que j'aurai mis moi-même! Quoi! si je voulais me
rapprocher d'elle, elle pourrait ne le plus vouloir? que dis-je? ne
le pas désirer? n'en plus faire son suprême bonheur? Est-ce donc
ainsi qu'on aime? et croyez-vous, ma belle amie, que je doive le
souffrir? Ne pourrais-je pas, par exemple, et ne vaudrait-il pas mieux
tenter de ramener cette femme au point de prévoir la possibilité d'un
raccommodement qu'on désire toujours tant qu'on l'espère? Je pourrais
essayer cette démarche sans y mettre d'importance et, par conséquent,
sans qu'elle vous donnât d'ombrage. Au contraire! ce serait un simple
essai que nous ferions de concert, et quand même je réussirais, ce ne
serait qu'un moyen de plus de renouveler à votre volonté un sacrifice
qui a paru vous être agréable. A présent, ma belle amie, il me reste à
en recevoir le prix et tous mes vœux sont pour votre retour. Venez donc
vite retrouver votre amant, vos plaisirs, vos amies et le courant des
aventures.

Celle de la petite Volanges a tourné à merveille. Hier, que mon
inquiétude ne me permettait pas de rester en place, j'ai été, dans
mes courses différentes, jusque chez Mme de Volanges. J'ai trouvé
votre pupille déjà dans le salon, encore dans le costume de malade,
mais en pleine convalescence et n'en étant que plus fraîche et plus
intéressante. Vous autres femmes, en pareil cas, vous seriez restées un
mois sur votre chaise longue; ma foi, vivent les demoiselles! Celle-ci
m'a en vérité, donné envie de savoir si la guérison était parfaite.

J'ai encore à vous dire que cet accident de la petite fille a pensé
rendre fou votre _sentimentaire_ Danceny. D'abord c'était de chagrin;
aujourd'hui c'est de joie. _Sa Cécile_ était malade! Vous jugez que la
tête tourne dans un tel malheur. Trois fois par jour il envoyait savoir
des nouvelles et n'en passait aucun sans s'y présenter lui-même; enfin
il a demandé, par une belle épître à la maman, la permission d'aller la
féliciter sur la convalescence d'un objet si cher; Mme de Volanges y a
consenti; si bien que j'ai trouvé le jeune homme établi comme par le
passé, à un peu de familiarité près qu'il n'osait encore se permettre.

C'est de lui-même que j'ai su ces détails, car je suis sorti en même
temps que lui et je l'ai fait jaser. Vous n'avez pas l'idée de l'effet
que cette visite lui a causé. C'est une joie, ce sont des désirs, des
transports impossibles à rendre. Moi qui aime les grands mouvements,
j'ai achevé de lui faire perdre la tête en l'assurant que sous très peu
de jours je le mettrais à même de voir sa belle de plus près encore.

En effet, je suis décidé à la lui remettre aussitôt après mon
expérience faite. Je veux me consacrer à vous tout entier; et puis,
vaudrait-il la peine que votre pupille fût aussi mon élève si elle ne
devait tromper que son mari? Le chef-d'œuvre est de tromper son amant,
et surtout son premier amant! car, pour moi, je n'ai pas à me reprocher
d'avoir prononcé le mot d'amour.

Adieu, ma belle amie; revenez donc au plus tôt jouir de votre empire
sur moi, en recevoir l'hommage et m'en payer le prix.

  _Paris, ce 28 novembre 17**._



LETTRE CXLV

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


Sérieusement, vicomte, vous avez quitté la présidente? vous lui avez
envoyé la lettre que je vous avais faite pour elle? En vérité, vous
êtes charmant et vous avez surpassé mon attente! J'avoue de bonne foi
que ce triomphe me flatte plus que tous ceux que j'ai pu obtenir
jusqu'à présent. Vous allez trouver peut-être que j'évalue bien haut
cette femme que naguère j'appréciais si peu: point du tout; mais c'est
que ce n'est pas sur elle que j'ai remporté cet avantage: c'est sur
vous; voilà le plaisant et ce qui est vraiment délicieux.

Oui, vicomte, vous aimiez beaucoup Mme de Tourvel et même vous l'aimez
encore, vous l'aimez comme un fou; mais, parce que je m'amusais à
vous en faire honte, vous l'avez bravement sacrifiée. Vous en auriez
sacrifié mille plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit
pourtant la vanité! Le Sage a bien raison quand il dit qu'elle est
l'ennemie du bonheur.

Où en seriez-vous à présent, si je n'avais voulu que vous faire une
malice? Mais je suis incapable de tromper, vous le savez bien; et
dussiez-vous, à mon tour, me réduire au désespoir et au couvent, j'en
cours les risques et je me rends à mon vainqueur.

Cependant si je capitule, c'est en vérité pure faiblesse, car si je
voulais, que de chicanes n'aurais-je pas encore à faire! et peut-être
le mériteriez-vous. J'admire par exemple, avec quelle finesse ou quelle
gaucherie vous me proposez en douceur de vous laisser renouer avec la
présidente. Il vous conviendrait beaucoup, n'est-ce pas, de vous donner
le mérite de cette rupture sans y perdre les plaisirs de la jouissance?
Et comme alors, cet apparent sacrifice n'en serait plus un pour vous,
vous m'offrez de le renouveler à ma volonté! Par cet arrangement, la
céleste dévote se croirait toujours l'unique choix de votre cœur,
tandis que je m'enorgueillirais d'être la rivale préférée: nous serions
trompées toutes deux, mais vous seriez content, et qu'importe le reste?

C'est dommage qu'avec tant de talent pour les projets, vous en ayez si
peu pour l'exécution et que par une seule démarche inconsidérée vous
ayez mis vous-même un obstacle invincible à ce que vous désirez le plus.

Quoi! vous aviez l'idée de renouer et vous avez pu écrire ma lettre!
Vous m'avez donc crue bien gauche à mon tour! Ah! croyez-moi, vicomte,
quand une femme frappe dans le cœur d'une autre, elle manque rarement
de trouver l'endroit sensible, et la blessure est incurable. Tandis que
je frappais celle-ci, ou plutôt que je dirigeais vos coups, je n'ai
pas oublié que cette femme était ma rivale, que vous l'aviez trouvée
un moment préférable à moi et qu'enfin vous m'aviez placée au-dessous
d'elle. Si je me suis trompée dans ma vengeance, je consens à en porter
la faute. Ainsi, je trouve bon que vous tentiez tous les moyens, je
vous y invite même et vous promets de ne pas me fâcher de vos succès,
si vous parvenez à en avoir. Je suis si tranquille sur cet objet que je
ne veux plus m'en occuper. Parlons d'autre chose.

Par exemple, de la santé de la petite Volanges. Vous m'en direz des
nouvelles positives à mon retour, n'est-il pas vrai? Je serai bien aise
d'en avoir. Après cela, ce sera à vous de juger s'il vous conviendra
mieux de remettre la petite fille à son amant, ou de tenter de devenir
une seconde fois le fondateur d'une nouvelle branche des Valmont, sous
le nom de Gercourt. Cette idée m'avait paru assez plaisante, et en vous
laissant le choix, je vous demande pourtant de ne pas prendre de parti
définitif sans que nous en ayons causé ensemble. Ce n'est pas vous
remettre à un temps éloigné, car je serai à Paris incessamment. Je ne
peux pas vous dire positivement le jour, mais vous ne doutez pas que
dès que je serai arrivée, vous n'en soyez le premier informé.

Adieu, vicomte; malgré mes querelles, mes malices et mes reproches,
je vous aime toujours beaucoup et je me prépare à vous le prouver. Au
revoir, mon ami.

  _Du château de..., ce 29 novembre 17**._



LETTRE CXLVI

_La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY._


Enfin je pars, mon jeune ami, et demain au soir je serai de retour à
Paris. Au milieu de tous les embarras qu'entraîne un déplacement, je
ne recevrai personne. Cependant, si vous avez quelque confidence bien
pressée à me faire, je veux bien vous excepter de la règle générale,
mais je n'excepterai que vous; ainsi, je vous demande le secret de mon
arrivée. Valmont même n'en sera pas instruit.

Qui m'aurait dit, il y a quelque temps, que bientôt vous auriez ma
confiance exclusive, je ne l'aurais pas cru. Mais la vôtre a entraîné
la mienne. Je serais tentée de croire que vous y avez mis de l'adresse,
peut-être même de la séduction. Cela serait bien mal au moins! Au
reste, elle ne serait pas dangereuse à présent: vous avez vraiment bien
autre chose à faire! Quand l'héroïne est en scène on ne s'occupe guère
de la confidente.

Aussi n'avez-vous seulement pas eu le temps de me faire part de vos
nouveaux succès. Quand votre Cécile était absente, les jours n'étaient
pas assez longs pour écouter vos tendres plaintes. Vous les auriez
faites aux échos si je n'avais pas été là pour les entendre. Quand,
depuis, elle a été malade, vous m'avez même encore honorée du récit de
vos inquiétudes; vous aviez besoin de quelqu'un à qui les dire. Mais à
présent que celle que vous aimez est à Paris, qu'elle se porte bien et
surtout que vous la voyez quelquefois, elle suffit à tout et vos amis
ne vous sont plus rien.

Je ne vous en blâme pas: c'est la faute de vos vingt ans. Depuis
Alcibiade jusqu'à vous, ne sait-on pas que les jeunes gens n'ont jamais
connu l'amitié que dans leurs chagrins? Le bonheur les rend quelquefois
indiscrets, mais jamais confiants. Je dirais bien, comme Socrate:
_J'aime que mes amis viennent à moi quand ils sont malheureux_[51],
mais, en sa qualité de philosophe, il se passait bien d'eux quand ils
ne venaient pas. En cela, je ne suis pas tout à fait si sage que lui et
j'ai senti votre silence avec toute la faiblesse d'une femme.

    [51] Marmontel, _Conte moral d'Alcibiade_.

N'allez pourtant pas me croire exigeante: il s'en faut bien que je le
sois! Le même sentiment qui me fait remarquer ces privations me les
fait supporter avec courage quand elles sont la preuve ou la cause du
bonheur de mes amis. Je ne compte donc sur vous, pour demain au soir
qu'autant que l'amour vous laissera libre et désoccupé et je vous
défends de me faire le moindre sacrifice.

Adieu, chevalier; je me fais une vraie fête de vous revoir:
viendrez-vous?

  _Du château de..., ce 29 novembre 17**._



LETTRE CXLVII

_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._


Vous serez sûrement aussi affligée que je la suis, ma digne amie, en
apprenant l'état où se trouve Mme de Tourvel: elle est malade depuis
hier; sa maladie a pris si vivement et se montre avec des symptômes si
graves que j'en suis vraiment alarmée.

Une fièvre ardente, un transport violent et presque continuel, une
soif qu'on ne peut apaiser, voilà tout ce qu'on remarque. Les médecins
disent ne pouvoir rien pronostiquer encore et le traitement sera
d'autant plus difficile que la malade refuse avec obstination toute
espèce de remèdes: c'est au point qu'il a fallu la tenir de force pour
la saigner et il a fallu depuis en user de même deux autres fois pour
lui remettre sa bande, que, dans son transport, elle veut toujours
arracher.

Vous qui l'avez vue, comme moi, si peu forte, si timide et si douce,
concevez-vous donc que quatre personnes puissent à peine la contenir et
que, pour peu qu'on veuille lui représenter quelque chose, elle entre
dans des fureurs inexprimables? Pour moi, je crains qu'il n'y ait plus
que du délire et que ce ne soit une vraie aliénation d'esprit.

Ce qui augmente ma crainte à ce sujet, c'est ce qui s'est passé
avant-hier.

Ce jour-là, elle arriva vers les onze heures du matin, avec la femme
de chambre, au couvent de... Comme elle a été élevée dans cette maison
et qu'elle a conservé l'habitude d'y entrer quelquefois, elle y fut
reçue comme à l'ordinaire et elle parut à tout le monde tranquille
et bien portante. Environ deux heures après, elle s'informa si la
chambre qu'elle occupait étant pensionnaire était vacante, et sur
ce qu'on lui répondit que oui, elle demanda d'aller la revoir; la
prieure l'y accompagna avec quelques autres religieuses. Ce fut alors
qu'elle déclara qu'elle revenait s'établir dans cette chambre, que,
disait-elle, elle n'aurait jamais dû quitter, et qu'elle ajouta qu'elle
n'en sortirait _qu'à la mort_: ce fut son expression.

D'abord on ne sut que dire, mais, le premier étonnement passé, on
lui représenta que sa qualité de femme mariée ne permettait pas de
la recevoir sans une permission particulière. Cette raison ni mille
autres n'y firent rien, et dès ce moment, elle s'obstina non seulement
à ne pas sortir du couvent, mais même de sa chambre. Enfin, de guerre
lasse, à sept heures du soir, on consentit qu'elle y passât la nuit. On
renvoya sa voiture et ses gens et on remit au lendemain à prendre un
parti.

On assure que pendant toute la soirée, loin que son air ou son maintien
eussent rien d'égaré, l'un et l'autre étaient composés et réfléchis,
que seulement elle tomba quatre ou cinq fois dans une rêverie si
profonde qu'on ne parvenait pas à l'en tirer en lui parlant et que
chaque fois, avant d'en sortir, elle portait les deux mains à son
front, qu'elle avait l'air de serrer avec force; sur quoi une des
religieuses qui étaient présentes lui ayant demandé si elle souffrait
de la tête, elle la fixa longtemps avant de répondre et lui dit enfin:
«Ce n'est pas là qu'est le mal!» Un moment après, elle demanda qu'on la
laissât seule et pria qu'à l'avenir on ne lui fît plus de question.

Tout le monde se retira, hors sa femme de chambre, qui devait
heureusement coucher dans la même chambre qu'elle, faute d'autre place.

Suivant le rapport de cette fille, sa maîtresse a été assez tranquille
jusqu'à onze heures du soir. Elle a dit alors pouvoir se coucher, mais,
avant d'être entièrement déshabillée, elle se mit à marcher dans sa
chambre avec beaucoup d'action et des gestes fréquents. Julie, qui
avait été témoin de ce qui s'était passé dans la journée, n'osa lui
rien dire et attendit en silence pendant près d'une heure. Enfin, Mme
de Tourvel l'appela deux fois coup sur coup; elle n'eut que le temps
d'accourir et sa maîtresse tomba dans ses bras en disant: «Je n'en peux
plus.» Elle se laissa conduire à son lit et ne voulut rien prendre, ni
qu'on allât chercher aucun secours. Elle se fit mettre seulement de
l'eau auprès d'elle et elle ordonna à Julie de se coucher.

Celle-ci assure être restée jusqu'à deux heures du matin sans dormir et
n'avoir entendu pendant ce temps ni mouvement, ni plaintes. Mais elle
dit avoir été réveillée à cinq heures par les discours de sa maîtresse,
qui parlait d'une voix forte et élevée, et qu'alors lui ayant demandé
si elle n'avait besoin de rien et n'obtenant point de réponse, elle
prit de la lumière et alla au lit de Mme de Tourvel, qui ne la reconnut
point, mais qui, interrompant tout à coup les propos sans suite
qu'elle tenait, s'écria vivement: «Qu'on me laisse seule, qu'on me
laisse dans les ténèbres; ce sont les ténèbres qui me conviennent.»
J'ai remarqué hier par moi-même que cette phrase lui revient souvent.

Enfin, Julie profita de cette espèce d'ordre pour sortir et aller
chercher du monde et des secours, mais Mme de Tourvel a refusé l'un et
l'autre avec les fureurs et les transports qui sont revenus si souvent
depuis.

L'embarras où cela a mis tout le couvent a décidé la prieure à
m'envoyer chercher hier, à sept heures du matin. Il ne faisait pas
jour. Je suis accourue sur-le-champ. Quand on m'a annoncée à Mme de
Tourvel, elle a paru reprendre sa connaissance et a répondu: «Ah! oui,
qu'elle entre.» Mais quand j'ai été près de son lit, elle m'a regardée
fixement, a pris vivement ma main, qu'elle a serrée, et m'a dit d'une
voix forte, mais sombre: «Je meurs pour ne vous avoir pas crue.»
Aussitôt après se cachant les yeux, elle est revenue à son discours le
plus fréquent: «Qu'on me laisse seule, etc.», et toute connaissance
s'est perdue.

Ce propos qu'elle m'a tenu et quelques autres échappés dans son délire
me font craindre que cette cruelle maladie n'ait une cause plus cruelle
encore. Mais respectons les secrets de notre amie et contentons-nous de
plaindre son malheur.

Toute la journée d'hier a été également orageuse et partagée entre
des accès de transports effrayants et des moments d'un abattement
léthargique, les seuls où elle prend et donne quelque repos. Je n'ai
quitté le chevet de son lit qu'à neuf heures du soir et je vais y
retourner ce matin pour toute la journée. Sûrement je n'abandonnerai
pas ma malheureuse amie, mais ce qui est désolant, c'est son
obstination à refuser tous les soins et tous les secours.

Je vous envoie le bulletin de cette nuit, que je viens de recevoir et
qui, comme vous le verrez, n'est rien moins que consolant. J'aurai soin
de vous les faire passer tous exactement.

Adieu, ma digne amie, je vais retrouver la malade. Ma fille, qui est
heureusement presque rétablie, vous présente son respect.

  _Paris, 29 novembre 17**._



LETTRE CXLVIII

_Le Chevalier DANCENY à Madame de MERTEUIL._


O vous que j'aime! ô toi que j'adore! ô vous qui avez commencé mon
bonheur! ô toi qui l'as comblé! Amie sensible, tendre amante, pourquoi
le souvenir de ta douleur vient-il troubler le charme que j'éprouve?
Ah! madame, calmez-vous, c'est l'amitié qui vous le demande. O! mon
amie! sois heureuse, c'est la prière de l'amour.

Eh! quels reproches avez-vous donc à vous faire? croyez-moi, votre
délicatesse vous abuse. Les regrets qu'elle vous cause, les torts dont
elle m'accuse sont également illusoires, et je sens dans mon cœur qu'il
n'y a eu entre nous deux, d'autre séducteur que l'amour. Ne crains
donc plus de te livrer aux sentiments que tu inspires, de te laisser
pénétrer de tous les feux que tu fais naître. Quoi! pour avoir été
éclairés plus tard, nos cœurs en seraient-ils moins purs? non, sans
doute. C'est, au contraire, la séduction qui, n'agissant jamais que
par projets, peut combiner sa marche et ses moyens et prévoir au loin
les événements. Mais l'amour véritable ne permet pas ainsi de méditer
et de réfléchir; il nous distrait de nos pensées par nos serments, son
empire n'est jamais plus fort que quand il est inconnu, et c'est dans
l'ombre et le silence qu'il nous entoure de liens qu'il est également
impossible d'apercevoir et de rompre.

C'est ainsi qu'hier même, malgré la vive émotion que me causait l'idée
de votre retour, malgré le plaisir extrême que je sentis en vous
voyant, je croyais pourtant n'être encore appelé ni conduit que par la
paisible amitié, ou plutôt, entièrement livré aux doux sentiments de
mon cœur, je m'occupais bien peu d'en démêler l'origine ou la cause.
Ainsi que moi, ma tendre amie tu éprouvais sans le méconnaître, ce
charme impérieux qui livrait nos âmes aux douces impressions de la
tendresse, et tous deux nous n'avons reconnu l'amour qu'en sortant de
l'ivresse où ce Dieu nous avait plongés.

Mais cela même nous justifie au lieu de nous condamner. Non, tu n'as
pas trahi l'amitié et je n'ai pas davantage abusé de ta confiance. Tous
deux, il est vrai, nous ignorions nos sentiments, mais cette illusion,
nous l'éprouvions seulement sans chercher à la faire naître. Ah! loin
de nous en plaindre, ne songeons qu'au bonheur qu'elle nous a procuré;
et sans le troubler par d'injustes reproches, ne nous occupons qu'à
l'augmenter encore par le charme de la confiance et de la sécurité. O!
mon amie! que cet espoir est cher à mon cœur! Oui, désormais délivrée
de toute crainte et tout entière à l'amour, tu partageras mes désirs,
mes transports, le délire de mes sens, l'ivresse de mon âme, et chaque
instant de nos jours fortunés sera marqué par une volupté nouvelle.

Adieu, toi que j'adore! Je te verrai ce soir, mais te trouverai-je
seule? Je n'ose l'espérer. Ah! tu ne le désires pas autant que moi.

  _Paris, ce 1er décembre 17**._



LETTRE CXLIX

_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._


J'ai espéré hier presque toute la journée, ma digne amie, pouvoir vous
donner ce matin des nouvelles plus favorables de la santé de notre
chère malade, mais depuis hier au soir cet espoir est détruit et il ne
me reste que le regret de l'avoir perdu. Un événement, bien indifférent
en apparence, mais bien cruel par les suites qu'il a eues, a rendu
l'état de la malade au moins aussi fâcheux qu'il était auparavant, si
même il n'a pas empiré.

Je n'aurais rien compris à cette révolution subite si je n'avais reçu
hier l'entière confidence de notre malheureuse amie. Comme elle ne
m'a pas laissé ignorer que vous étiez instruite aussi de toutes ses
infortunes, je puis vous parler sans réserve sur sa triste situation.

Hier matin, quand je suis arrivée au couvent, on me dit que la malade
dormait depuis plus de trois heures, et son sommeil était si profond
et si tranquille, que j'eus peur un moment qu'il ne fût léthargique.
Quelque temps après, elle se réveilla et ouvrit elle-même les rideaux
de son lit. Elle nous regarda tous avec l'air de la surprise, et comme
je me levais pour aller à elle, elle me reconnut, me nomma et me pria
d'approcher. Elle ne me laissa le temps de lui faire aucune question
et me demanda où elle était, ce que nous faisions là, si elle était
malade et pourquoi elle n'était pas chez elle. Je crus d'abord que
c'était un nouveau délire, seulement plus tranquille que le précédent,
mais je m'aperçus qu'elle entendait fort bien mes réponses. Elle avait
en effet, retrouvé sa tête, mais non pas sa mémoire.

Elle me questionna, avec beaucoup de détail, sur tout ce qui lui était
arrivé depuis qu'elle était au couvent, où elle ne se souvenait pas
d'être venue. Je lui répondis exactement, en supprimant seulement ce
qui aurait pu la trop effrayer; et lorsqu'à mon tour je lui demandai
comment elle se trouvait, elle me répondit qu'elle ne souffrait
pas dans ce moment, mais qu'elle avait été bien tourmentée pendant
son sommeil et qu'elle se sentait fatiguée. Je l'engageai à se
tranquilliser et à parler peu, après quoi, je refermai en partie ses
rideaux, que je laissai entr'ouverts, et je m'assis près de son lit.
Dans le même temps, on lui proposa un bouillon qu'elle prit et qu'elle
trouva bon.

Elle resta ainsi environ une demi-heure, durant laquelle elle ne parla
que pour me remercier des soins que je lui avais donnés, et elle mit
dans ses remerciements l'agrément et la grâce que vous lui connaissez.
Ensuite elle garda pendant quelque temps un silence absolu, qu'elle ne
rompit que pour dire: «Ah! oui, je me ressouviens d'être venue ici»,
et un moment après elle s'écria douloureusement: «Mon amie, mon amie,
plaignez-moi, je retrouve tous mes malheurs.» Comme alors je m'avançai
vers elle, elle saisit ma main, et s'y appuyant la tête: «Grand Dieu!
continua-t-elle, ne puis-je donc mourir?» Son expression, plus encore
que ses discours, m'attendrit jusqu'aux larmes, elle s'en aperçut à ma
voix et me dit: «Vous me plaignez! Ah! si vous connaissiez!...» Et puis
s'interrompant: «Faites qu'on nous laisse seules, je vous dirai tout.»

Ainsi que je crois vous l'avoir marqué, j'avais déjà des soupçons sur
ce qui devait faire le sujet de cette confidence; et craignant que
cette conversation, que je prévoyais devoir être longue et triste, ne
nuisît peut-être à l'état de notre malheureuse amie, je m'y refusai
d'abord, sous prétexte qu'elle avait besoin de repos, mais elle insista
et je me rendis à ses instances. Dès que nous fûmes seules, elle
m'apprit tout ce que déjà vous avez su d'elle et que par cette raison
je ne vous répéterai point.

Enfin, en me parlant de la façon cruelle dont elle avait été sacrifiée,
elle ajouta: «Je me croyais bien sûre d'en mourir et j'en avais le
courage; mais de survivre à mon malheur et à ma honte, c'est ce qui
m'est impossible.» Je tentai de combattre ce découragement, ou plutôt
ce désespoir, avec les armes de la religion jusqu'alors si puissantes
sur elle, mais je sentis bientôt que je n'avais pas assez de force pour
ces fonctions augustes et je m'en tins à lui proposer d'appeler le
Père Anselme, que je sais avoir toute sa confiance. Elle y consentit
et parut même le désirer beaucoup. On l'envoya chercher en effet, et
il vint sur-le-champ. Il resta fort longtemps avec la malade et dit en
sortant que si les médecins en jugeaient comme lui, il croyait qu'on
pouvait différer la cérémonie des sacrements, qu'il reviendrait le
lendemain.

Il était environ trois heures après midi, et jusqu'à cinq, notre amie
fut assez tranquille, en sorte que nous avions tous repris de l'espoir.
Par malheur, on apporta alors une lettre pour elle. Quand on voulut la
lui remettre, elle répondit d'abord n'en vouloir recevoir aucune et
personne n'insista. Mais de ce moment, elle parut plus agitée. Bientôt
après, elle demanda d'où venait cette lettre; elle n'était pas timbrée;
qui l'avait apportée? on l'ignorait; de quelle part on l'avait remise?
on ne l'avait pas dit aux tourières. Ensuite elle garda quelque temps
le silence; après quoi elle recommença à parler, mais ses propos sans
suite nous apprirent seulement que le délire était revenu.

Cependant il y eut un intervalle tranquille, jusqu'à ce qu'enfin elle
demanda qu'on lui remît la lettre qu'on avait apportée pour elle. Dès
qu'elle eut jeté les yeux dessus, elle s'écria: «De lui! grand Dieu!»
et puis d'une voix forte, mais oppressée: «Reprenez-la, reprenez-la».
Elle fit sur-le-champ fermer les rideaux de son lit et défendit que
personne approchât; mais presque aussitôt nous fûmes bien obligées
de revenir auprès d'elle. Le transport avait repris plus violent que
jamais, et il s'y était joint des convulsions vraiment effrayantes. Ces
accidents n'ont plus cessé de la soirée, et le bulletin de ce matin
m'apprend que la nuit n'a pas été moins orageuse. Enfin, son état est
tel, que je m'étonne qu'elle n'y ait pas déjà succombé, et je ne vous
cache pas qu'il ne me reste que bien peu d'espoir.

Je suppose que cette malheureuse lettre est de M. de Valmont;
mais que peut-il encore oser lui dire? Pardon, ma chère amie, je
m'interdis toute réflexion; mais il est bien cruel de voir périr si
malheureusement une femme jusqu'alors si heureuse et si digne de l'être.

  _Paris, ce 2 décembre 17**._



LETTRE CL

_Le Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL._


En attendant le bonheur de te voir, je me livre, ma tendre amie, au
plaisir de t'écrire, et c'est en m'occupant de toi que je charme le
regret d'en être éloigné. Te tracer mes sentiments, me rappeler les
tiens est pour mon cœur une vraie jouissance, et c'est par elle que
le temps même des privations m'offre encore mille biens précieux à
mon amour. Cependant, s'il faut t'en croire, je n'obtiendrai point
de réponse de toi: cette lettre même sera la dernière et nous nous
priverons d'un commerce qui, selon toi, est dangereux _et dont nous
n'avons pas besoin_. Sûrement je t'en croirai si tu persistes, car que
peux-tu vouloir, que par cette raison même je ne le veuille aussi?
Mais avant de te décider entièrement, ne permettras-tu pas que nous en
causions ensemble?

Sur l'article des dangers, tu dois juger seule, je ne puis rien
calculer et je m'en tiens à te prier de veiller à ta sûreté, car je ne
puis être tranquille quand tu seras inquiète. Pour cet objet, ce n'est
pas nous deux qui ne sommes qu'un, c'est toi qui es nous deux.

Il n'en est pas de même _sur le besoin_; ici nous ne pouvons avoir
qu'une même pensée, et si nous différons d'avis, ce ne peut être que
faute de nous expliquer ou de nous entendre. Voici donc ce que je crois
sentir.

Sans doute, une lettre paraît bien peu nécessaire quand on peut se voir
librement. Que dirait-elle, qu'un mot, un regard ou même le silence
n'exprimassent cent fois mieux encore? Cela me paraît si vrai que dans
le moment où tu me parlas de ne plus nous écrire, cette idée glissa
facilement sur mon âme; elle la gêna peut-être, mais ne l'affecta
point. Tel à peu près, quand voulant donner un baiser sur ton cœur
je rencontre un ruban ou une gaze, je l'écarte seulement, et n'ai
cependant pas le sentiment d'un obstacle.

Mais depuis, nous nous sommes séparés, et dès que tu n'as plus été là,
cette idée de lettre est revenue me tourmenter. Pourquoi, me suis-je
dit, cette privation de plus? Quoi! pour être éloignés, n'a-t-on plus
rien à se dire? Je suppose que favorisé par les circonstances, on passe
ensemble une journée entière; faudra-t-il prendre le temps de causer
sur celui de jouir? Oui, de jouir, ma tendre amie; car auprès de toi,
les moments même du repos fournissent encore une jouissance délicieuse.
Enfin, quel que soit le temps, on finit par se séparer, et puis, on est
si seul! C'est alors qu'une lettre est précieuse, si on ne la lit pas,
du moins on la regarde... Ah! sans doute, on peut regarder une lettre
sans la lire, comme il me semble que la nuit j'aurais encore quelque
plaisir à toucher ton portrait...

Ton portrait, ai-je dit? Mais une lettre est le portrait de l'âme.
Elle n'a pas, comme une froide image, cette stagnance si éloignée de
l'amour; elle se prête à tous nos mouvements; tour à tour elle s'anime,
elle jouit, elle se repose... Tes sentiments me sont tous si précieux,
me priveras-tu d'un moyen de les recueillir?

Es-tu donc sûre que le besoin de m'écrire ne te tourmentera jamais?
Si dans la solitude ton cœur se dilate ou s'oppresse, si un mouvement
de joie passe jusqu'à ton âme, si une tristesse involontaire vient la
troubler un moment ce ne sera donc pas dans le sein de ton ami que tu
répandras ton bonheur ou ta peine? tu auras donc un sentiment qu'il ne
partagera pas? tu le laisseras donc rêveur et solitaire s'égarer loin
de toi? Mon amie... ma tendre amie! Mais c'est à toi qu'il appartient
de prononcer. J'ai voulu discuter seulement et non pas te séduire; je
ne t'ai dit que des raisons, j'ose croire que j'eusse été plus fort par
des prières. Je tâcherai donc, si tu persistes, de ne pas m'affliger;
je ferai mes efforts pour me dire ce que tu m'aurais écrit; mais tiens,
tu le dirais mieux que moi et j'aurais surtout plus de plaisir à
l'entendre.

Adieu, ma charmante amie; l'heure approche enfin où je pourrai te voir;
je te quitte bien vite, pour t'aller retrouver plus tôt.

  _Paris, ce 3 décembre 17**._



LETTRE CLI

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Sans doute, marquise, que vous ne me croyez pas assez peu d'usage pour
penser que j'aie pu prendre le change sur le tête-à-tête où je vous ai
trouvée ce soir et sur l'_étonnant hasard_ qui avait conduit Danceny
chez vous! Ce n'est pas que votre physionomie exercée n'ait su prendre
à merveille l'expression du calme et de la sérénité, ni que vous vous
soyez trahie par aucune de ces phrases qui quelquefois échappent au
trouble et au repentir. Je conviens même encore que vos regards dociles
vous ont parfaitement servie et que s'ils avaient su se faire croire
aussi bien que se faire entendre, loin que j'eusse pris ou conservé le
moindre soupçon, je n'aurais pas douté un moment du chagrin extrême
que vous causait _ce tiers importun_. Mais, pour ne pas déployer en
vain d'aussi grands talents, pour en obtenir le succès que vous vous en
promettiez pour produire enfin l'illusion que vous cherchiez à faire
naître, il fallait donc auparavant former votre amant novice avec plus
de soin.

Puisque vous commencez à faire des éducations, apprenez à vos élèves
à ne pas rougir et se déconcerter à la moindre plaisanterie, à ne pas
nier si vivement, pour une seule femme, les mêmes choses dont ils se
défendent avec tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur
encore à savoir entendre l'éloge de leur maîtresse sans se croire
obligés d'en faire les honneurs, et si vous leur permettez de vous
regarder dans le cercle, qu'ils sachent au moins auparavant déguiser
ce regard de possession si facile à reconnaître et qu'ils confondent
si maladroitement avec celui de l'amour. Alors vous pourrez les faire
paraître dans vos exercices publics sans que leur conduite fasse tort à
leur sage institutrice; et moi-même, trop heureux de concourir à votre
célébrité, je vous promets de faire et de publier les programmes de ce
nouveau collège.

Mais jusque-là je m'étonne, je l'avoue, que ce soit moi que vous ayez
entrepris de traiter comme un écolier. Oh! qu'avec toute autre femme
je serais bientôt vengé! que je m'en ferais de plaisir! et qu'il
surpasserait aisément celui qu'elle aurait cru me faire perdre! Oui,
c'est bien pour vous seule que je peux préférer la réparation à la
vengeance, et ne croyez pas que je sois retenu par le moindre doute,
par la moindre incertitude; je sais tout.

Vous êtes à Paris depuis quatre jours, et chaque jour vous avez vu
Danceny, et vous n'avez vu que lui seul. Aujourd'hui même votre porte
était encore fermée, et il n'a manqué à votre suisse, pour m'empêcher
d'arriver jusqu'à vous, qu'une assurance égale à la vôtre. Cependant
je ne devais pas douter, me mandiez-vous, d'être le premier informé
de votre arrivée, de cette arrivée dont vous ne pouviez pas encore me
dire le jour, tandis que vous m'écriviez la veille de votre départ.
Nierez-vous ces faits, ou tenterez-vous de vous en excuser? L'un et
l'autre sont également impossibles, et pourtant je me contiens encore!
Reconnaissez là votre empire; mais croyez-moi, contente de l'avoir
éprouvé, n'en abusez pas plus longtemps. Nous nous connaissons tous
deux, marquise; ce mot doit vous suffire.

Vous sortez demain toute la journée, m'avez-vous dit? A la bonne
heure, si vous sortez en effet, et vous jugez que je le saurai. Mais
enfin, vous rentrerez le soir, et pour notre difficile réconciliation,
nous n'aurons pas trop de temps jusqu'au lendemain. Faites-moi donc
savoir si ce sera chez vous, ou _là-bas_ que se feront nos expiations
nombreuses et réciproques. Surtout, plus de Danceny. Votre mauvaise
tête s'était remplie de son idée, et je peux n'être pas jaloux de ce
délire de votre imagination; mais songez que de ce moment, ce qui
n'était qu'une fantaisie deviendrait une préférence marquée. Je ne
me crois pas fait pour cette humiliation et je ne m'attends pas à la
recevoir de vous.

J'espère même que ce sacrifice ne vous en paraîtra pas un. Mais quand
il vous coûterait quelque chose, il me semble que je vous ai donné un
assez bel exemple! qu'une femme sensible et belle, qui n'existait que
pour moi, qui dans ce moment même meurt peut-être d'amour et de regret,
peut bien valoir un jeune écolier, qui, si vous voulez, ne manque ni de
figure ni d'esprit, mais qui n'a encore ni usage ni consistance.

Adieu, marquise, je ne vous dis rien de mes sentiments pour vous. Tout
ce que je puis faire en ce moment, c'est de ne pas scruter mon cœur.
J'attends votre réponse. Songez en la faisant, songez bien que plus il
vous est facile de me faire oublier l'offense que vous m'avez faite,
plus un refus de votre part, un simple délai, la graverait dans mon
cœur en traits ineffaçables.

  _Paris, ce 3 décembre 17**._



LETTRE CLII

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._


Prenez donc garde, vicomte, et ménagez davantage mon extrême timidité!
Comment voulez-vous que je supporte l'idée accablante d'encourir votre
indignation et surtout que je ne succombe pas à la crainte de votre
vengeance? d'autant que, comme vous savez, si vous me faisiez une
noirceur, il me serait impossible de vous la rendre. J'aurais beau
parler, votre existence n'en sera ni moins brillante ni moins paisible.
Au fait, qu'auriez-vous à redouter? D'être obligé de partir si on vous
en laissait le temps. Mais ne vit-on pas chez l'étranger comme ici? Et,
à tout prendre, pourvu que la cour de France vous laissât tranquille à
celle où vous vous fixeriez, ce ne serait pour vous que changer le lieu
de vos triomphes. Après avoir tenté de vous rendre votre sang-froid par
ces considérations morales, revenons à nos affaires.

Savez-vous, vicomte, pourquoi je ne me suis jamais remariée? Ce n'est
assurément pas faute d'avoir trouvé assez de partis avantageux, c'est
uniquement pour que personne n'ait le droit de trouver à redire à mes
actions. Ce n'est même pas que j'aie craint de ne pouvoir plus faire
mes volontés, car j'aurais bien toujours fini par là; mais c'est qu'il
m'aurait gêné que quelqu'un eût eu seulement le droit de s'en plaindre;
c'est qu'enfin je ne voulais tromper que pour mon plaisir et non par
nécessité. Et voilà que vous m'écrivez la lettre la plus maritale qu'il
soit possible de voir! Vous ne m'y parlez que de torts de mon côté et
de grâces du vôtre! Mais comment donc peut-on manquer à celui à qui on
ne doit rien? Je ne saurais le concevoir!

Voyons, de quoi s'agit-il tant? Vous avez trouvé Danceny chez moi, et
cela vous a déplu? A la bonne heure; mais qu'avez-vous pu en conclure?
Ou que c'était l'effet du hasard, comme je vous le disais, ou celui de
ma volonté, comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas votre
lettre est injuste; dans le second, elle est ridicule: c'était bien la
peine d'écrire! Mais vous êtes jaloux et la jalousie ne raisonne pas.
Eh bien! je vais raisonner pour vous.

Ou vous avez un rival, ou vous n'en avez pas. Si vous en avez un, il
faut plaire pour lui être préféré; si vous n'en avez pas, il faut
encore plaire pour éviter d'en avoir. Dans tous les cas, c'est la même
conduite à tenir; ainsi, pourquoi vous tourmenter? Pourquoi, surtout,
me tourmenter moi-même? Ne savez-vous donc plus être le plus aimable?
Et n'êtes-vous plus sûr de vos succès? Allons donc, vicomte, vous vous
faites tort. Mais ce n'est pas cela, c'est qu'à vos yeux je ne veux
pas que vous vous donniez tant de peine. Vous désirez moins mes bontés
que vous ne voulez abuser de votre empire. Allez, vous êtes un ingrat.
Voilà bien, je crois, du sentiment! Et pour peu que je continuasse,
cette lettre pourrait devenir fort tendre, mais vous ne le méritez pas.

Vous ne méritez pas davantage que je me justifie. Pour vous punir de
vos soupçons, vous les garderez; ainsi, sur l'époque de mon retour,
comme sur les visites de Danceny, je ne vous dirai rien. Vous vous
êtes donné bien de la peine pour vous en instruire, n'est-il pas vrai?
Eh bien! en êtes-vous plus avancé? Je souhaite que vous y ayez trouvé
beaucoup de plaisir; quant à moi, cela n'a pas nui au mien.

Tout ce que je peux donc répondre à votre menaçante lettre, c'est
qu'elle n'a eu ni le don de me plaire, ni le pouvoir de m'intimider,
et que pour le moment je suis on ne peut pas moins disposée à vous
accorder vos demandes.

Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez aujourd'hui, ce serait
vous faire une infidélité réelle. Ce ne serait pas là renouer avec
mon ancien amant, ce serait en prendre un nouveau, et qui ne vaut pas
l'autre à beaucoup près. Je n'ai pas assez oublié le premier pour m'y
tromper ainsi. Le Valmont que j'aimais était charmant. Je veux bien
convenir même que je n'ai pas rencontré d'homme plus aimable. Ah! je
vous en prie, vicomte, si vous le retrouvez, amenez-le-moi; celui-là
sera toujours bien reçu.

Prévenez-le cependant que, dans aucun cas, ce ne serait ni pour
aujourd'hui ni pour demain. Son _Menechme_ lui a fait un peu tort; et
en me pressant trop, je craindrais de m'y tromper, ou bien, peut-être
ai-je donné parole à Danceny pour ces deux jours-là? Et votre lettre
m'a appris que vous ne plaisantiez pas quand on manquait à sa parole.
Vous voyez donc qu'il faut attendre.

Mais que vous importe? Vous vous vengerez toujours bien de votre rival.
Il ne fera pas pis à votre maîtresse que vous ferez à la sienne,
et, après tout, une femme n'en vaut-elle pas une autre? Ce sont vos
principes. Celle même qui serait _tendre et sensible, qui n'existerait
que pour vous et qui mourrait enfin d'amour et de regret_ n'en serait
pas moins sacrifiée à la première fantaisie, à la crainte d'être
plaisanté un moment; et vous voulez qu'on se gêne? Ah! cela n'est pas
juste.

Adieu, vicomte, redevenez donc aimable. Tenez, je ne demande pas mieux
que de vous trouver charmant, et dès que j'en serai sûre, je m'engage à
vous le prouver. En vérité, je suis trop bonne.

  _Paris, ce 4 décembre 17**._



LETTRE CLIII

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._


Je réponds sur-le-champ à votre lettre et je tâcherai d'être clair, ce
qui n'est pas facile avec vous quand une fois vous avez pris le parti
de ne pas entendre.

De longs discours n'étaient pas nécessaires pour établir que chacun
de nous ayant en main tout ce qu'il faut pour perdre l'autre, nous
avons un égal intérêt à nous ménager mutuellement; aussi, ce n'est pas
de cela dont il s'agit. Mais encore le parti violent de se perdre et
celui, sans doute meilleur, de rester unis comme nous l'avons été, de
le devenir davantage encore en reprenant notre première liaison; entre
ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à prendre. Il n'était
donc pas ridicule de vous dire et il ne l'est pas de vous répéter que,
de ce jour même, je serai ou votre amant ou votre ennemi.

Je sens à merveille que ce choix vous gêne, qu'il conviendrait mieux
de tergiverser, et je n'ignore pas que vous n'avez jamais aimé à être
placée ainsi entre le oui et le non; mais vous devez sentir aussi que
je ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit sans risquer d'être
joué, et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C'est
maintenant à vous de décider; je peux vous laisser le choix, mais non
pas rester dans l'incertitude.

Je vous préviens seulement que vous ne m'abuserez pas par vos
raisonnements, bons ou mauvais; que vous ne me séduirez pas davantage
par quelques cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refus, et
qu'enfin, le moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux
que de vous donner l'exemple, et je vous déclare avec plaisir que je
préfère la paix et l'union; mais s'il faut rompre l'une ou l'autre, je
crois en avoir le droit et les moyens.

J'ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part sera pris de
la mienne pour une véritable déclaration de guerre; vous voyez que la
réponse que je vous demande n'exige ni longues ni belles phrases. Deux
mots suffisent.

  _Paris, ce 4 décembre 17**._


_Réponse de la Marquise DE MERTEUIL écrite au bas de la même lettre._

Eh bien! la guerre.



LETTRE CLIV

_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._


Les bulletins vous instruisent mieux que je ne pourrais le faire,
ma chère amie, du fâcheux état de notre malade. Tout entière aux
soins que je lui donne, je ne prends sur eux le temps de vous écrire
qu'autant qu'il y a d'autres événements que ceux de la maladie. En
voici un auquel certainement je ne m'attendais pas. C'est une lettre
que j'ai reçue de M. de Valmont, à qui il a plu de me choisir pour sa
confidente et même pour sa médiatrice auprès de Mme de Tourvel, pour
qui il avait aussi joint une lettre à la mienne. J'ai renvoyé l'une
en répondant à l'autre. Je vous fais passer cette dernière et je crois
que vous jugerez comme moi, que je ne pouvais ni ne devais rien faire
de ce qu'il me demande. Quand je l'aurais voulu, notre malheureuse
amie n'aurait pas été en état de m'entendre. Son délire est continuel.
Mais que direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont? D'abord, faut-il
y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde et jusqu'à la
fin[52]? Si pour cette fois il est sincère, il peut bien dire qu'il
a lui-même fait son bonheur. Je crois qu'il sera peu content de ma
réponse, mais j'avoue que tout ce qui me fixe sur cette malheureuse
aventure me soulève de plus en plus contre son auteur.

Adieu, ma chère amie, je retourne à mes tristes soins, qui le
deviennent bien davantage encore par le peu d'espoir que j'ai de les
voir réussir. Vous connaissez mes sentiments pour vous.

  _Paris, ce 5 décembre 17**._

    [52] C'est parce qu'on n'a rien trouvé dans la suite de cette
    correspondance qui pût résoudre ce doute qu'on a pris le parti
    de supprimer la lettre de M. de Valmont.



LETTRE CLV

_Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY._


J'ai passé deux fois chez vous, mon cher chevalier, mais depuis que
vous avez quitté le rôle d'amant pour celui d'homme à bonnes fortunes,
vous êtes comme de raison, devenu introuvable. Votre valet de chambre
m'a assuré cependant que vous rentreriez ce soir, qu'il avait ordre de
vous attendre; mais moi qui suis instruit de vos projets, j'ai très
bien compris que vous ne rentreriez que pour un moment, pour prendre
le costume de la chose et que sur-le-champ vous recommenceriez vos
courses victorieuses. A la bonne heure, et je ne puis qu'y applaudir;
mais peut-être, pour ce soir, allez-vous être tenté de changer leur
direction. Vous ne savez encore que la moitié de vos affaires; il faut
vous mettre au courant de l'autre, et puis, vous vous déciderez. Prenez
donc le temps de lire ma lettre. Ce ne sera pas pour vous distraire
de vos plaisirs puisqu'au contraire elle n'a d'autre objet que de vous
donner le choix entre eux.

Si j'avais eu votre confiance entière, si j'avais su par vous la partie
de vos secrets que vous m'avez laissée à deviner, j'aurais été instruit
à temps, et mon zèle, moins gauche, ne gênerait pas aujourd'hui votre
marche. Mais partons du point où nous sommes. Quelque parti que vous
preniez, votre pis-aller ferait toujours bien le bonheur d'un autre.

Vous avez un rendez-vous pour cette nuit, n'est-il pas vrai? avec une
femme charmante et que vous adorez? car, à votre âge, quelle femme
n'adore-t-on pas, au moins les huit premiers jours? Le lieu de la scène
doit encore ajouter à vos plaisirs. Une petite maison délicieuse, _et
qu'on n'a prise que pour vous_, doit embellir la volupté des charmes
de la liberté et de ceux du mystère. Tout est convenu; on vous attend,
et vous brûlez de vous y rendre! Voilà ce que nous savons tous deux,
quoique vous ne m'en ayez rien dit. Maintenant, voici ce que vous ne
savez pas et qu'il faut que je vous dise.

Depuis mon retour à Paris, je m'occupais des moyens de vous rapprocher
de Mlle de Volanges; je vous l'avais promis, et encore la dernière fois
que je vous en parlai, j'eus lieu de juger par vos réponses je pourrais
dire par vos transports, que c'était m'occuper de votre bonheur. Je
ne pouvais pas réussir à moi seul dans cette entreprise difficile,
mais après avoir préparé les moyens, j'ai remis le reste au zèle de
votre jeune maîtresse. Elle a trouvé dans son amour des ressources qui
avaient manqué à mon expérience; enfin, votre malheur veut qu'elle ait
réussi. «Depuis deux jours, m'a-t-elle dit ce soir, tous les obstacles
sont surmontés», et votre bonheur ne dépend plus que de vous.

Depuis deux jours aussi, elle se flattait de vous apprendre cette
nouvelle elle-même, et malgré l'absence de sa maman, vous auriez été
reçu: mais vous ne vous êtes seulement pas présenté! et pour vous dire
tout, soit caprice ou raison, la petite personne m'a paru un peu fâchée
de ce manque d'empressement de votre part. Enfin, elle a trouvé le
moyen de me faire aussi parvenir jusqu'à elle et m'a fait promettre
de vous rendre le plus tôt possible la lettre que je joins ici. A
l'empressement qu'elle y a mis, je parierais bien qu'il y est question
d'un rendez-vous pour ce soir. Quoi qu'il en soit, j'ai promis, sur
l'honneur et sur l'amitié, que vous auriez la tendre missive dans la
journée, et je ne puis ni ne veux manquer à ma parole.

A présent, jeune homme, quelle conduite allez-vous tenir? Placé entre
la coquetterie et l'amour, entre le plaisir et le bonheur, quel va être
votre choix? Si je parlais au Danceny d'il y a trois mois, seulement
à celui d'il y a huit jours, bien sûr de son cœur, je le serais de
ses démarches; mais le Danceny d'aujourd'hui, arraché par les femmes,
courant les aventures et devenu, suivant l'usage, un peu scélérat,
préférera-t-il une jeune fille bien timide, qui n'a pour elle que
sa beauté, son innocence et son amour, aux agréments d'une femme
parfaitement _usagée_?

Pour moi, mon cher ami, il me semble que, même dans vos nouveaux
principes, que j'avoue bien être aussi un peu les miens, les
circonstances me décideraient pour la jeune amante. D'abord c'en est
une de plus, et puis la nouveauté, et encore la crainte de perdre le
fruit de vos soins en négligeant de le cueillir; car enfin, de ce côté,
ce serait véritablement l'occasion manquée, et elle ne revient pas
toujours, surtout pour une première faiblesse; souvent dans ce cas,
il ne faut qu'un moment d'humeur, un soupçon jaloux, moins encore,
pour empêcher le plus beau triomphe. La vertu qui se noie se raccroche
quelquefois aux branches, et une fois réchappée, elle se tient sur ses
gardes et n'est plus facile à surprendre.

Au contraire, de l'autre côté, que risquez-vous? pas même une rupture,
une brouillerie tout au plus, où l'on achète de quelques soins le
plaisir d'un raccommodement. Quel autre parti reste-t-il à une femme
déjà rendue que celui de l'indulgence? Que gagnerait-elle à la
sévérité? la perte de ses plaisirs, sans profit pour sa gloire.

Si, comme je le suppose, vous prenez le parti de l'amour, qui me
paraît aussi celui de la raison, je crois qu'il est de la prudence
de ne point vous faire excuser au rendez-vous manqué; laissez-vous
attendre tout simplement; si vous risquez de donner une raison, on
sera peut-être tenté de la vérifier. Les femmes sont curieuses et
obstinées; tout peut se découvrir; je viens, comme vous savez, d'en
être moi-même un exemple. Mais si vous laissez l'espoir, comme il sera
soutenu par la vanité, il ne sera perdu que longtemps après l'heure
propre aux informations; alors demain vous aurez à choisir l'obstacle
insurmontable qui vous aura retenu: vous aurez été malade, mort s'il
le faut, ou toute autre chose dont vous serez également désespéré, et
tout se raccommodera.

Au reste, pour quelque côté que vous vous décidiez, je vous prie
seulement de m'en instruire, et comme je n'y ai pas d'intérêt, je
trouverai toujours que vous avez bien fait. Adieu, mon cher ami.

Ce que j'ajoute encore, c'est que je regrette Mme de Tourvel; c'est que
je suis au désespoir d'être séparé d'elle, c'est que je paierais de la
moitié de ma vie le bonheur de lui consacrer l'autre. Ah! croyez-moi,
on n'est heureux que par l'amour.

  _Paris, ce 5 décembre 17**._



LETTRE CLVI

_Cécile VOLANGES au Chevalier DANCENY._

  (_Jointe à la précédente._)


Comment se fait-il, mon cher ami, que je cesse de vous voir quand je ne
cesse pas de le désirer? n'en avez-vous plus autant d'envie que moi?
Ah! c'est bien à présent que je suis triste! plus triste que quand nous
étions séparés tout à fait. Le chagrin que j'éprouvais par les autres,
c'est à présent de vous qu'il me vient, et cela fait bien plus de mal.

Depuis quelques jours, maman n'est jamais chez elle, vous le savez
bien, et j'espérais que vous essayeriez de profiter de ce temps
de liberté; mais vous ne songez seulement pas à moi; je suis bien
malheureuse! Vous me disiez tant que c'était moi qui aimais le moins!
je savais bien le contraire, et en voilà bien la preuve. Si vous étiez
venu pour me voir, vous m'auriez vue en effet, car moi, je ne suis
pas comme vous, je ne songe qu'à tout ce qui peut nous réunir. Vous
mériteriez bien que je ne vous dise rien du tout ce que j'ai fait pour
ça et qui m'a donné tant de peine; mais je vous aime trop et j'ai tant
d'envie de vous voir que je ne peux m'empêcher de vous le dire. Et
puis, je verrai bien après si vous m'aimez réellement.

J'ai si bien fait que le portier est dans nos intérêts et qu'il m'a
promis que toutes les fois que vous viendriez, il vous laisserait
toujours entrer comme s'il ne vous voyait pas, et nous pouvons bien
nous fier à lui, car c'est un bien honnête homme. Il ne s'agit donc
plus que d'empêcher qu'on ne vous voie dans la maison, et ça, c'est
bien aisé, en n'y venant que le soir et quand il n'y aura plus rien à
craindre du tout. Par exemple, depuis que maman sort tous les jours,
elle se couche tous les jours à onze heures, ainsi nous aurions bien du
temps.

Le portier m'a dit que, quand vous voudriez venir comme ça, au lieu
de frapper à sa porte, vous n'auriez qu'à frapper à la fenêtre et
qu'il vous répondrait tout de suite, et puis, vous trouverez bien le
petit escalier, et comme vous ne pourrez pas avoir de la lumière, je
laisserai la porte de ma chambre entrouverte, ce qui vous éclairera
toujours un peu. Vous prendrez bien garde de ne pas faire de bruit,
surtout en passant auprès de la petite porte de maman. Pour celle de
ma femme de chambre, c'est égal, parce qu'elle m'a promis qu'elle ne
se réveillerait pas; c'est aussi une bien bonne fille! Et pour vous en
aller, ça sera tout de même. A présent nous verrons si vous viendrez.

Mon Dieu, pourquoi donc le cœur me bat-il si fort en vous écrivant!
Est-ce qu'il doit m'arriver quelque malheur, ou si c'est l'espérance de
vous voir qui me trouble comme ça! Ce que je sens bien, c'est que je
ne vous ai jamais tant aimé et que jamais je n'ai tant désiré de vous
le dire. Venez donc, mon ami, mon cher ami, que je puisse vous répéter
cent fois que je vous aime, que je vous adore, que je n'aimerai jamais
que vous.

J'ai trouvé moyen de faire dire à M. de Valmont que j'avais quelque
chose à lui dire, et lui, comme il est bien bon ami, il viendra
sûrement demain, et je le prierai de vous remettre ma lettre tout de
suite. Ainsi je vous attendrai demain au soir, et vous viendrez, sans
faute, si vous ne voulez pas que votre Cécile soit bien malheureuse.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur.

  _Paris, ce 4 décembre 17**, au soir._



LETTRE CLVII

_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._


Ne doutez, mon cher vicomte, ni de mon cœur, ni de mes démarches;
comment résisterais-je à un désir de ma Cécile? Ah! c'est bien elle,
elle seule que j'aime, que j'aimerai toujours! son ingénuité, sa
tendresse ont un charme pour moi, dont j'ai pu avoir la faiblesse de
me laisser distraire, mais que rien n'effacera jamais. Engagé dans
une autre aventure, pour ainsi dire sans m'en être aperçu, souvent
le souvenir de Cécile est venu me troubler jusque dans les plus doux
plaisirs, et peut-être mon cœur ne lui a-t-il jamais rendu d'hommage
plus vrai que dans le moment même où je lui étais infidèle. Cependant,
mon ami, ménageons sa délicatesse et cachons-lui mes torts; non pour la
surprendre, mais pour ne pas l'affliger. Le bonheur de Cécile est le
vœu le plus ardent que je forme; jamais je ne me pardonnerais une faute
qui lui aurait coûté une larme.

J'ai mérité, je le sens, la plaisanterie que vous me faites sur sur
ce que vous appelez mes nouveaux principes; mais vous pouvez m'en
croire, ce n'est point par eux que je me conduis dans ce moment, et dès
demain je suis décidé à le prouver. J'irai m'accuser à celle même qui
a causé mon égarement et qui l'a partagé: je lui dirai: «Lisez dans
mon cœur, il a pour vous l'amitié la plus tendre; l'amitié unie au
désir ressemble tant à l'amour!... Tous deux nous nous sommes trompés;
mais susceptible d'erreur, je ne suis point capable de mauvaise foi».
Je connais mon amie, elle est honnête autant qu'indulgente, elle fera
plus que me pardonner, elle m'approuvera. Elle-même se reprochait
souvent d'avoir trahi l'amitié; souvent sa délicatesse effrayait son
amour; plus sage que moi, elle fortifiera dans mon âme ces craintes
utiles que je cherchais témérairement à étouffer dans la sienne. Je
lui devrai d'être meilleur, comme à vous d'être plus heureux. O! mes
amis, partagez ma reconnaissance. L'idée de vous devoir mon bonheur en
augmente le prix.

Adieu, mon cher vicomte. L'excès de ma joie ne m'empêche point de
songer à vos peines et d'y prendre part. Que ne puis-je vous être
utile! Mme de Tourvel reste donc inexorable? On la dit aussi bien
malade. Mon Dieu, que je vous plains! Puisse-t-elle reprendre à la fois
de la santé et de l'indulgence et faire à jamais votre bonheur! Ce sont
les vœux de l'amitié; j'ose espérer qu'ils seront exaucés par l'amour.

Je voudrais causer plus longtemps avec vous, mais l'heure me presse et
peut-être Cécile m'attend déjà.

  _Paris, ce 5 décembre 17**._



LETTRE CLVIII

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._

  (_A son réveil._)


Eh bien, marquise, comment vous trouvez-vous des plaisirs de la nuit
dernière? n'en êtes-vous pas un peu fatiguée? Convenez donc que Danceny
est charmant! il fait des prodiges, ce garçon-là! Vous n'attendiez pas
cela de lui, n'est-il pas vrai? Allons, je me rends justice: un pareil
rival méritait bien que je lui fusse sacrifié. Sérieusement, il est
plein de bonnes qualités! Mais surtout, que d'amour, de constance,
de délicatesse! Ah! si jamais vous êtes aimée de lui comme l'est sa
Cécile, vous n'aurez point de rivales à craindre: il vous l'a prouvé
cette nuit. Peut-être à force de coquetterie, une autre femme pourra
vous l'enlever un moment; un jeune homme ne sait guère se refuser à des
agaceries provocantes, mais un seul mot de l'objet aimé suffit, comme
vous voyez, pour dissiper cette illusion; ainsi il ne vous manque plus
que d'être cet objet-là, pour être parfaitement heureuse.

Sûrement vous ne vous y tromperez pas, vous avez le tact trop sûr pour
qu'on puisse le craindre. Cependant l'amitié qui nous unit, aussi
sincère de ma part que bien reconnue de la vôtre, m'a fait désirer pour
vous l'épreuve de cette nuit; c'est l'ouvrage de mon zèle; il a réussi,
mais point de remerciements, cela n'en vaut pas la peine, rien n'était
plus facile.

Au fait, que m'en a-t-il coûté? un léger sacrifice et quelque peu
d'adresse. J'ai consenti à partager avec le jeune homme les faveurs de
sa maîtresse; mais enfin, il y avait bien autant de droit que moi, et
je m'en souciais si peu! La lettre que la jeune personne lui a écrite,
c'est bien moi qui l'ai dictée; mais c'était seulement pour gagner
du temps, parce que nous avions à l'employer mieux. Celle que j'y ai
jointe, oh! ce n'était rien, presque rien, quelques réflexions de
l'amitié pour guider le choix du nouvel amant; mais en honneur, elles
étaient inutiles; il faut dire la vérité, il n'a pas balancé un moment.

Et puis, dans sa candeur, il doit aller chez vous aujourd'hui vous
raconter tout, et sûrement ce récit-là vous fera grand plaisir! il vous
dira: _Lisez dans mon cœur_; il me le mande, et vous voyez bien que
cela raccommode tout. J'espère qu'en y lisant ce qu'il voudra, vous y
lirez peut-être aussi que les amants si jeunes ont leurs dangers, et
encore qu'il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.

Adieu, marquise, jusqu'à la première occasion.

  _Paris, ce 6 décembre 17**._



LETTRE CLIX

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._

  (_Billet._)


Je n'aime pas qu'on ajoute de mauvaises plaisanteries à de mauvais
procédés; ce n'est pas plus ma manière que mon goût. Quand j'ai à me
plaindre de quelqu'un, je ne le persifle pas, je fais mieux: je me
venge. Quelque content de vous que vous puissiez être en ce moment,
n'oubliez point que ce ne serait pas la première fois que vous vous
seriez applaudi d'avance, et tout seul dans l'espoir d'un triomphe qui
vous serait échappé à l'instant même où vous vous en félicitiez. Adieu.

  _Paris, ce 6 décembre 17**._



LETTRE CLX

_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._


Je vous écris de la chambre de votre malheureuse amie, dont l'état
est à peu près toujours le même. Il doit y avoir cet après-midi une
consultation de quatre médecins. Malheureusement c'est, comme vous le
savez, plus souvent une preuve de danger qu'un moyen de secours.

Il paraît cependant que la tête est un peu revenue la nuit dernière.
La femme de chambre m'a informée ce matin qu'environ vers minuit sa
maîtresse l'a fait appeler, qu'elle a voulu être seule avec elle et
qu'elle lui a dicté une assez longue lettre. Julie a ajouté que,
tandis qu'elle était occupée à en faire l'enveloppe, Mme de Tourvel
avait repris le transport, en sorte que cette fille n'a pas su à qui
il fallait mettre l'adresse. Je me suis étonnée d'abord que la lettre
elle-même n'ait pas suffi pour le lui apprendre; mais sur ce qu'elle
m'a répondu qu'elle craignait de se tromper, et que cependant sa
maîtresse lui avait bien recommandé de la faire partir sur-le-champ,
j'ai pris sur moi d'ouvrir le paquet.

J'y ai trouvé l'écrit que je vous envoie, qui en effet ne s'adresse
à personne pour s'adresser à trop de monde. Je croirais cependant
que c'est à M. de Valmont que notre malheureuse amie a voulu écrire
d'abord, mais qu'elle a cédé, sans s'en apercevoir, au désordre de ses
idées. Quoi qu'il en soit, j'ai jugé que cette lettre ne devait être
rendue à personne. Je vous l'envoie, parce que vous y verrez mieux que
je ne pourrais vous le dire quelles sont les pensées qui occupent la
tête de notre malade. Tant qu'elle restera aussi vivement affectée, je
n'aurai guère d'espérance. Le corps se rétablit difficilement, quand
l'esprit est si peu tranquille.

Adieu, ma chère et digne amie. Je vous félicite d'être éloignée du
triste spectacle que j'ai continuellement sous les yeux.

  _Paris, ce 6 décembre 17**._



LETTRE CLXI

_La Présidente de TOURVEL à..._

(_Dictée par elle et écrite par sa femme de chambre._)


Être cruel et malfaisant, ne te lasseras-tu point de me persécuter?
Ne te suffit-il pas de m'avoir tourmentée, dégradée, avilie, veux-tu
me ravir jusqu'à la paix du tombeau? Quoi! dans ce séjour de ténèbres
où l'ignominie m'a forcée de m'ensevelir, les peines sont-elles sans
relâche, l'espérance est-elle méconnue? Je n'implore point une grâce
que je ne mérite point; pour souffrir sans me plaindre, il me suffira
que mes souffrances n'excèdent pas mes forces. Mais ne rends pas mes
tourments insupportables. En me laissant mes douleurs, ôte-moi le
cruel souvenir des biens que j'ai perdus. Quand tu me les as ravis,
n'en retrace plus à mes yeux la désolante image. J'étais innocente et
tranquille, c'est pour t'avoir vu que j'ai perdu le repos, c'est en
t'écoutant que je suis devenue criminelle. Auteur de mes fautes, quel
droit as-tu de les punir?

Où sont les amis qui me chérissaient, où sont-ils? mon infortune les
épouvante. Aucun n'ose m'approcher. Je suis opprimée et ils me laissent
sans secours! Je meurs et personne ne pleure sur moi. Toute consolation
m'est refusée. La pitié s'arrête sur les bords de l'abîme où le
criminel se plonge. Les remords le déchirent et ses cris ne sont pas
entendus!

Et toi, que j'ai outragé; toi, dont l'estime ajoute à mon supplice;
toi, qui seul enfin aurais le droit de te venger, que fais-tu loin de
moi? Viens punir une femme infidèle. Que je souffre enfin des tourments
mérités. Déjà je me serais soumise à ta vengeance, mais le courage
m'a manqué pour t'apprendre ta honte. Ce n'était point dissimulation,
c'était respect. Que cette lettre au moins t'apprenne mon repentir.
Le Ciel a pris ta cause; il te venge d'une injure que tu as ignorée.
C'est lui qui a lié ma langue et retenu mes paroles; il a craint que tu
ne me remisses une faute qu'il voulait punir. Il m'a soustraite à ton
indulgence, qui aurait blessé sa justice.

Impitoyable dans sa vengeance, il m'a livrée à celui-là même qui m'a
perdue. C'est à la fois pour lui et par lui que je souffre. Je veux
le fuir, en vain, il me suit, il est là, il m'obsède sans cesse. Mais
qu'il est différent de lui-même! Ses yeux n'expriment plus que la
haine et le mépris. Sa bouche ne profère que l'insulte et le reproche.
Ses bras ne m'entourent que pour me déchirer. Qui me sauvera de sa
barbare fureur?

Mais quoi! c'est lui... Je ne me trompe pas, c'est lui que je revois.
O! mon aimable ami! reçois-moi dans tes bras, cache-moi dans ton sein;
oui, c'est toi, c'est bien toi! Quelle illusion funeste m'avait fait te
méconnaître! Combien j'ai souffert dans ton absence! Ne nous séparons
plus, ne nous séparons jamais. Laisse-moi respirer. Sens mon cœur,
comme il palpite! Ah! ce n'est plus de crainte, c'est la douce émotion
de l'amour. Pourquoi te refuser à mes tendres caresses? Tourne vers
moi tes doux regards! Quels sont ces liens que tu cherches à rompre?
pourquoi prépares-tu cet appareil de mort? qui peut altérer ainsi tes
traits? que fais-tu? Laisse-moi, je frémis! Dieu! c'est ce monstre
encore! Mes amies, ne m'abandonnez pas. Vous qui m'invitiez à le fuir,
aidez-moi à le combattre, et vous qui, plus indulgente, me promettiez
de diminuer mes peines, venez donc auprès de moi. Où êtes-vous toutes
deux? S'il ne m'est plus permis de vous revoir, répondez au moins à
cette lettre; que je sache que vous m'aimez encore.

Laisse-moi donc, cruel! quelle nouvelle fureur t'anime? Crains-tu qu'un
sentiment doux ne pénètre jusqu'à mon âme? Tu redoubles mes tourments,
tu me forces de te haïr. Oh! que la haine est douloureuse! comme
elle corrode le cœur qui la distille! Pourquoi me persécutez-vous?
que pouvez-vous encore avoir à me dire? ne m'avez-vous pas mis dans
l'impossibilité de vous écouter comme de vous répondre? N'attendez plus
rien de moi. Adieu, monsieur.

  _Paris, ce 5 décembre 17**._



LETTRE CLXII

_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._


Je suis instruit, monsieur, de vos procédés envers moi. Je sais aussi
que, non content de m'avoir indignement joué, vous ne craignez pas
de vous en vanter, de vous en applaudir. J'ai vu la preuve de votre
trahison écrite de votre main. J'avoue que mon cœur en a été navré et
que j'ai ressenti quelque honte d'avoir autant aidé moi-même à l'odieux
abus que vous avez fait de mon aveugle confiance; pourtant je ne vous
envie pas ce honteux avantage, je suis seulement curieux de savoir si
vous les conserverez tous également sur moi. J'en serai instruit, si,
comme je l'espère, vous voulez bien vous trouver demain, entre huit
et neuf heures du matin, à la porte du bois de Vincennes, village de
Saint-Mandé. J'aurai soin d'y faire trouver tout ce qui sera nécessaire
pour les éclaircissements qui me restent à prendre avec vous.

  _Le chevalier_ DANCENY.
  _Paris, ce 6 décembre 17**, au soir._



LETTRE CLXIII

_Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE._


MADAME,

C'est avec bien du regret que je remplis le triste devoir de vous
annoncer une nouvelle qui va vous causer un si cruel chagrin.
Permettez-moi de vous inviter d'abord à cette pieuse résignation que
chacun a si souvent admirée en vous et qui peut seule nous faire
supporter les maux dont est semée notre misérable vie.

M. votre neveu... Mon Dieu! faut-il que j'afflige tant une si
respectable dame! M. votre neveu a eu le malheur de succomber dans un
combat singulier qu'il a eu ce matin avec M. le chevalier Danceny.
J'ignore entièrement le sujet de la querelle, mais il paraît, par le
billet que j'ai trouvé encore dans la poche de M. le vicomte et que
j'ai l'honneur de vous envoyer, il paraît, dis-je, qu'il n'était pas
l'agresseur. Et il faut que ce soit lui que le Ciel ait permis qui
succombât.

J'étais chez M. le vicomte, à l'attendre, à l'heure même où on l'a
ramené à l'hôtel. Figurez-vous mon effroi en voyant M. votre neveu
porté par deux de ses gens et tout baigné dans son sang. Il avait deux
coups d'épée dans le corps, et il était déjà bien faible. M. Danceny
était aussi là, et même il pleurait. Ah! sans doute, il doit pleurer:
mais il est bien temps de répandre des larmes quand on a causé un
malheur irréparable!

Pour moi, je ne me possédais pas, et malgré le peu que je suis, je ne
lui en disais pas moins ma façon de penser. Mais c'est là que M. le
vicomte s'est montré véritablement grand. Il m'a ordonné de me taire,
et celui-là même qui était son meurtrier, il lui a pris la main, l'a
appelé son ami, l'a embrassé devant nous trois et nous a dit: «Je vous
ordonne d'avoir pour monsieur tous les égards qu'on doit à un brave et
galant homme.» Il lui a, de plus, fait remettre devant moi des papiers
fort volumineux, que je ne connais pas, mais auxquels je sais bien
qu'il attachait beaucoup d'importance. Ensuite il a voulu qu'on les
laissât seuls pendant un moment. Cependant j'avais envoyé chercher tout
de suite tous les secours, tant spirituels que temporels: mais, hélas!
le mal était sans remède. Moins d'une demi-heure après, M. le vicomte
était sans connaissance. Il n'a pu recevoir que l'extrême-onction, et
la cérémonie était à peine achevée qu'il a rendu son dernier soupir.

Bon Dieu! quand j'ai reçu dans mes bras, à sa naissance, ce précieux
appui d'une maison si illustre, aurais-je pu prévoir que ce serait dans
mes bras qu'il expirerait et que j'aurais à pleurer sa mort? Une mort
si précoce et si malheureuse! Mes larmes coulent malgré moi. Je vous
demande pardon, madame, d'oser ainsi mêler mes douleurs aux vôtres:
mais, dans tous les états, on a un cœur et de la sensibilité, et je
serais bien ingrat si je ne pleurais pas toute ma vie un seigneur qui
avait tant de bontés pour moi, qui m'honorait de tant de confiance.

Demain, après l'enlèvement du corps, je ferai mettre les scellés
partout, et vous pouvez vous en reposer entièrement sur mes soins.
Vous n'ignorez pas, madame, que ce malheureux événement finit la
substitution et rend vos dispositions entièrement libres. Si je
puis vous être de quelque utilité, je vous prie de vouloir bien me
faire passer vos ordres: je mettrai tout mon zèle à les exécuter
ponctuellement.

Je suis, avec le plus profond respect, madame, votre très humble, etc.,
etc.

  BERTRAND.
  _Paris, ce 7 décembre 17**._



LETTRE CLXIV

_Madame de ROSEMONDE à Monsieur BERTRAND._


Je reçois votre lettre à l'instant même, mon cher Bertrand, et
j'apprends par elle l'affreux événement dont mon neveu a été la
malheureuse victime. Oui, sans doute, j'aurai des ordres à vous donner,
et ce n'est que pour eux que je peux m'occuper d'autre chose que de ma
mortelle affliction.

Le billet de M. Danceny, que vous m'avez envoyé, est une preuve bien
convaincante que c'est lui qui a provoqué le duel, et mon intention est
que vous en rendiez plainte sur-le-champ et en mon nom. En pardonnant à
son ennemi, à son meurtrier, mon neveu a pu satisfaire à sa générosité
naturelle; mais moi, je dois venger à la fois sa mort, l'humanité et
la religion. On ne saurait trop exciter la sévérité des lois contre ce
reste de barbarie, qui infecte encore nos mœurs, et je ne crois pas
que ce puisse être dans ce cas que le pardon des injures nous soit
prescrit. J'entends donc que vous suiviez cette affaire avec tout le
zèle et toute l'activité dont je vous connais capable et que vous devez
à la mémoire de mon neveu.

Vous aurez soin, avant tout, de voir M. le président de... de ma part
et d'en conférer avec lui. Je ne lui écris pas, pressée que je suis de
me livrer tout entière à ma douleur. Vous lui ferez mes excuses et lui
communiquerez cette lettre.

Adieu, mon cher Bertrand; je vous loue et vous remercie de vos bons
sentiments, et suis pour la vie toute à vous.

  _Du château de..., ce 8 décembre 17**._



    [Illustration: PL. XII
    _Mlle Gérard inv._
    _Ph. Trière sc._
    LETTRE CLXV]



LETTRE CLXV

_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._


Je vous sais déjà instruite, ma chère et digne amie, de la perte
que vous venez de faire; je connaissais votre tendresse pour M. de
Valmont, et je partage bien sincèrement l'affliction que vous devez
ressentir. Je suis vraiment peinée d'avoir à ajouter de nouveaux
regrets à ceux que vous éprouvez déjà: mais, hélas! il ne vous reste
non plus que des larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l'avons
perdue, hier, à onze heures du soir. Par une fatalité attachée à son
sort et qui semblait se jouer de toute prudence humaine, ce court
intervalle qu'elle a survécu à M. de Valmont lui a suffi pour en
apprendre la mort, et, comme elle a dit elle-même, pour n'avoir pu
succomber sous le poids de ses malheurs qu'après que la mesure en a été
comblée.

En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle était sans
connaissance et, encore hier matin, quand son médecin arriva et que
nous nous approchâmes de son lit, elle ne nous reconnut ni l'un ni
l'autre, et nous ne pûmes obtenir ni une parole, ni le moindre signe.
Eh bien! à peine étions-nous revenus à la cheminée et pendant que le
médecin m'apprenait le triste événement de la mort de M. de Valmont,
cette femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit que la nature
seule ait produit cette révolution, soit qu'elle ait été causée par ces
mots répétés de _M. de Valmont_ et de _mort_, qui ont pu rappeler à la
malade les seules idées dont elle s'occupait depuis longtemps.

Quoi qu'il en soit, elle ouvrit précipitamment les rideaux de son
lit en s'écriant: «Quoi! que dites-vous? M. de Valmont est mort!»
J'espérais lui faire croire qu'elle s'était trompée, et je l'assurai
d'abord qu'elle avait mal entendu: mais loin de se laisser persuader
ainsi, elle exigea du médecin qu'il recommençât ce cruel récit, et sur
ce que je voulus essayer encore de la dissuader, elle m'appela et me
dit à voix basse: «Pourquoi vouloir me tromper? n'était-il pas déjà
mort pour moi!» Il a donc fallu céder.

Notre malheureuse amie a écouté d'abord d'un air assez tranquille,
mais bientôt après elle a interrompu le récit en disant: «Assez, j'en
ai assez.» Elle a demandé sur-le-champ qu'on fermât ses rideaux, et
lorsque le médecin a voulu s'occuper ensuite des soins de son état,
elle n'a jamais voulu souffrir qu'il approchât d'elle.

Dès qu'il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde et sa
femme de chambre, et, quand nous avons été seules, elle m'a priée de
l'aider à se mettre à genoux sur son lit et de l'y soutenir. Là elle
est restée quelque temps en silence et sans autre expression que celle
de ses larmes, qui coulaient abondamment. Enfin, joignant ses mains
et les levant vers le ciel; «Dieu tout-puissant, a-t-elle dit d'une
voix faible, mais fervente, je me soumets à ta justice; mais pardonne
à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui
soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta miséricorde!» Je me
suis permis, ma chère et digne amie, d'entrer dans ces détails sur un
sujet que je sens bien devoir renouveler et aggraver vos douleurs,
parce que je ne doute pas que cette prière de Mme de Tourvel ne porte
cependant une grande consolation dans votre âme.

Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se laissa
retomber dans mes bras, et elle était à peine replacée dans son lit
qu'il lui prit une faiblesse qui fut longue, mais qui céda pourtant aux
secours ordinaires. Aussitôt qu'elle eut repris connaissance, elle me
demanda d'envoyer chercher le Père Anselme, et elle ajouta: «C'est à
présent le seul médecin dont j'aie besoin; je sens que mes maux vont
bientôt finir.» Elle se plaignait beaucoup d'oppression et elle parlait
difficilement.

Peu de temps après, elle me fit remettre par sa femme de chambre une
cassette, que je vous envoie, qu'elle me dit contenir des papiers
à elle, et qu'elle me chargea de vous faire passer aussitôt après
sa mort[53]. Ensuite elle me parla de vous et de votre amitié pour
elle, autant que sa situation le lui permettait, et avec beaucoup
d'attendrissement.

    [53] Cette cassette contenait toutes les lettres relatives à
    son aventure avec M. de Valmont.

Le Père Anselme arriva vers les quatre heures et resta près d'une heure
seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la figure de la malade était
calme et sereine; mais il était facile de voir que le Père Anselme
avait beaucoup pleuré. Il resta pour assister aux dernières cérémonies
de l'Église. Ce spectacle, toujours si imposant et si douloureux,
le devenait encore plus par le contraste que formait la tranquille
résignation de la malade, avec la douleur profonde de son vénérable
confesseur, qui fondait en larmes à côté d'elle. L'attendrissement
devint général, et celle que tout le monde pleurait fut la seule qui ne
se pleura point.

Le reste de la journée se passa dans les prières usitées, qui ne furent
interrompues que par les fréquentes faiblesses de la malade. Enfin,
vers les onze heures du soir, elle me parut plus oppressée et plus
souffrante. J'avançai ma main pour chercher son bras; elle eut encore
la force de la prendre, et la posa sur son cœur. Je n'en sentis plus le
battement et, en effet, notre malheureuse amie expira dans le moment
même.

Vous rappelez-vous, ma chère amie, qu'à votre dernier voyage ici, il
y a moins d'un an, causant ensemble de quelques personnes dont le
bonheur nous paraissait plus ou moins assuré, nous nous arrêtâmes
avec complaisance sur le sort de cette même femme, dont aujourd'hui
nous pleurons à la fois les malheurs et la mort! Tant de vertus, de
qualités louables et d'agréments; un caractère si doux et si facile;
un mari quelle aimait et dont elle était adorée; une société où elle
se plaisait et dont elle faisait les délices; de la figure, de la
jeunesse, de la fortune; tant d'avantages réunis ont donc été perdus
par une seule imprudence! Oh! Providence; sans doute il faut adorer
tes décrets; mais combien ils sont incompréhensibles! Je m'arrête, je
crains d'augmenter votre tristesse en me livrant à la mienne.

Je vous quitte et vais passer chez ma fille, qui est un peu indisposée.
En apprenant de moi, ce matin, cette mort si prompte de deux personnes
de sa connaissance, elle s'est trouvée mal, et je l'ai fait mettre au
lit. J'espère cependant que cette légère incommodité n'aura pas de
suite. A cet âge-là, on n'a pas encore l'habitude des chagrins, et leur
impression en devient plus vive et plus forte. Cette sensibilité si
active est, sans doute une qualité louable; mais combien tout ce qu'on
voit chaque jour nous apprend à la craindre! Adieu, ma chère et digne
amie.

  _Paris, ce 9 décembre 17**._



LETTRE CLXVI

_Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE._


MADAME,

En conséquence des ordres que nous m'avez fait l'honneur de m'adresser,
j'ai eu celui de voir M. le président de..., et je lui ai communiqué
votre lettre, en le prévenant que, suivant vos désirs, je ne ferais
rien que par ses conseils. Ce respectable magistrat m'a chargé de vous
observer que la plainte que vous êtes dans l'intention de rendre contre
M. le chevalier Danceny, compromettrait également la mémoire de M.
votre neveu et que son honneur se trouverait nécessairement entaché
par l'arrêt de la Cour, ce qui serait sans doute un grand malheur.
Son avis est donc qu'il faut bien se garder de faire aucune démarche,
et que s'il y en avait à faire, ce serait, au contraire, pour tâcher
de prévenir que le ministère public ne prît connaissance de cette
malheureuse aventure, qui n'a déjà que trop éclaté.

Ces observations m'ont paru pleines de sagesse, et je prends le parti
d'attendre de nouveaux ordres de votre part.

Permettez-moi de vous prier, madame, de vouloir bien, en me les faisant
passer, y joindre un mot sur l'état de votre santé, pour laquelle je
redoute extrêmement le triste effet de tant de chagrins. J'espère que
vous pardonnerez cette liberté à mon attachement et à mon zèle.

Je suis avec respect, madame, votre, etc.

  _Paris, ce 10 décembre 17**._



LETTRE CLXVII

_Anonyme à Monsieur le Chevalier DANCENY._


MONSIEUR,

J'ai l'honneur de vous prévenir que ce matin, au parquet de la Cour,
il a été question, parmi MM. les gens du roi, de l'affaire que vous
avez eue avec M. le vicomte de Valmont, et qu'il est à craindre que le
ministère public n'en rende plainte. J'ai cru que cet avertissement
pourrait vous être utile, soit que vous fassiez agir vos protections
pour arrêter ces suites fâcheuses, soit, au cas que vous n'y puissiez
parvenir, pour vous mettre dans le cas de prendre vos sûretés
personnelles.

Si même vous me permettez un conseil, je crois que vous feriez bien,
pendant quelque temps, de vous montrer moins que vous ne l'avez fait
depuis quelques jours. Quoique ordinairement on ait de l'indulgence
pour ces sortes d'affaires, on doit néanmoins toujours ce respect à la
loi.

Cette précaution devient d'autant plus nécessaire, qu'il m'est revenu
qu'une Mme de Rosemonde, qu'on m'a dit tante de M. de Valmont, voulait
rendre plainte contre vous, et qu'alors la partie publique ne pourrait
pas se refuser à sa réquisition. Il serait peut-être à propos que vous
puissiez faire parler à cette dame.

Des raisons particulières m'empêchent de signer cette lettre. Mais
je compte que, pour ne pas savoir de qui elle vous vient, vous n'en
rendrez pas moins justice au sentiment qui l'a dictée.

J'ai l'honneur d'être, etc.

  _Paris, ce 10 décembre 17**._



LETTRE CLXVIII

_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._


Il se répand ici, ma chère et digne amie, sur le compte de Mme de
Merteuil, des bruits bien étonnants et bien fâcheux. Assurément, je
suis loin d'y croire et je parierais bien que ce n'est qu'une affreuse
calomnie; mais je sais trop combien les méchancetés, même les moins
vraisemblables, prennent aisément consistance et combien l'impression
qu'elles laissent s'efface difficilement, pour ne pas être très alarmée
de celles-ci, toutes faciles que je les crois à détruire. Je désirerais
surtout qu'elles pussent être arrêtées de bonne heure et avant d'être
plus répandues. Mais je n'ai su qu'hier, fort tard, ces horreurs qu'on
commence seulement à débiter; et quand j'ai envoyé ce matin chez Mme de
Merteuil, elle venait de partir pour la campagne où elle doit passer
deux jours. On n'a pas pu me dire chez qui elle était allée. Sa seconde
femme, que j'ai fait venir me parler, m'a dit que sa maîtresse lui
avait seulement donné ordre de l'attendre jeudi prochain, et aucun des
gens qu'elle a laissés ici n'en sait davantage. Moi-même je ne présume
pas où elle peut être; je ne me rappelle personne de sa connaissance
qui reste aussi tard à la campagne.

Quoi qu'il en soit, vous pourrez, à ce que j'espère, me procurer d'ici
à son retour, des éclaircissements qui peuvent lui être utiles, car on
fonde ces odieuses histoires sur des circonstances de la mort de M.
de Valmont, dont apparemment vous aurez été instruite si elles sont
vraies, ou du moins il vous sera facile de vous faire informer, ce que
je vous demande en grâce. Voici ce qu'on publie, ou, pour mieux dire,
ce qu'on murmure encore, mais qui ne tardera sûrement pas à éclater
davantage.

On dit donc que la querelle survenue entre M. de Valmont et le
chevalier Danceny est l'ouvrage de Mme de Merteuil, qui les trompait
également tous deux; que, comme il arrive presque toujours, les deux
rivaux ont commencé par se battre et ne sont venus qu'après aux
éclaircissements; que ceux-ci ont produit une réconciliation sincère,
et que, pour achever de faire connaître Mme de Merteuil au chevalier
Danceny et aussi pour se justifier entièrement, M. de Valmont a joint
à tous ses discours une foule de lettres formant une correspondance
régulière qu'il entretenait avec elle, et où celle-ci raconte
elle-même, et dans le style le plus libre, les anecdotes les plus
scandaleuses.

On ajoute que Danceny, dans sa première indignation, a livré ces
lettres à qui a voulu les voir et qu'à présent elles courent Paris.
On en cite particulièrement deux[54]: l'une où elle fait l'histoire
entière de sa vie et de ses principes, et qu'on dit le comble de
l'horreur; l'autre, qui justifie entièrement M. de Prévan, dont vous
vous rappelez l'histoire, par la preuve qui s'y trouve qu'il n'a fait
au contraire que céder aux avances les plus marquées de Mme de Merteuil
et que le rendez-vous était convenu avec elle.

    [54] Lettres LXXXI et LXXXV de ce Recueil.

J'ai heureusement les plus fortes raisons de croire que ces imputations
sont aussi fausses qu'odieuses. D'abord, nous savons toutes deux que
M. de Valmont n'était sûrement pas occupé de Mme de Merteuil, et j'ai
tout lieu de croire que Danceny ne s'en occupait pas davantage; ainsi,
il me paraît démontré qu'elle n'a pu être ni le sujet, ni l'auteur
de la querelle. Je ne comprends pas non plus quel intérêt aurait eu
Mme de Merteuil, que l'on suppose d'accord avec M. de Prévan, à faire
une scène qui ne pouvait jamais être que désagréable par son éclat et
qui pouvait devenir très dangereuse pour elle, puisqu'elle se faisait
par là un ennemi irréconciliable d'un homme qui se trouvait maître
d'une partie de son secret et qui avait alors beaucoup de partisans.
Cependant, il est à remarquer que, depuis cette aventure, il ne s'est
pas élevé une seule voix en faveur de Prévan, et que, même de sa part,
il n'y a eu aucune réclamation.

Ces réflexions me porteraient à le soupçonner l'auteur des bruits qui
courent aujourd'hui, et à regarder ces noirceurs comme l'ouvrage de la
haine et de la vengeance d'un homme qui, se voyant perdu, espère par ce
moyen répandre au moins des doutes et causer peut-être une diversion
utile. Mais de quelque part que viennent ces méchancetés, le plus
pressé est de les détruire. Elles tomberaient d'elles-mêmes, s'il se
trouvait, comme il est vraisemblable, que MM. de Valmont et Danceny ne
se fussent point parlé depuis leur malheureuse affaire et qu'il n'y eût
pas eu de papiers remis.

Dans mon impatience de vérifier ces fait, j'ai envoyé ce matin chez M.
Danceny; il n'est pas non plus à Paris. Ses gens ont dit à mon valet de
chambre qu'il était parti cette nuit, sur un avis qu'il avait reçu hier
et que le lieu de son séjour était un secret. Apparemment il craint les
suites de son affaire. Ce n'est donc que par vous, ma chère et digne
amie, que je puis avoir les détails qui m'intéressent et qui peuvent
devenir si nécessaires à Mme de Merteuil. Je vous renouvelle ma prière
de me les faire parvenir le plus tôt possible.

_P.-S._--L'indisposition de ma fille n'a eu aucune suite; elle vous
présente son respect.

  _Paris, ce 11 décembre 17**._



LETTRE CLXIX

_Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE._


MADAME,

Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd'hui bien
étrange, mais je vous en supplie, écoutez-moi avant de me juger, et
ne voyez ni audace ni témérité où il n'y a que respect et confiance.
Je ne me dissimule pas les torts que j'ai vis-à-vis de vous, et je ne
me les pardonnerais de ma vie si je pouvais penser un moment qu'il
m'eût été possible d'éviter de les avoir. Soyez même bien persuadée,
madame, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le suis pas de
regrets, et je peux ajouter encore avec sincérité que ceux que je vous
cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour croire à ces
sentiments dont j'ose vous assurer, il doit vous suffire de vous rendre
justice et de savoir que, sans avoir l'honneur d'être connu de vous,
j'ai pourtant celui de vous connaître.

Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos
chagrins et mes malheurs, on veut me faire craindre que, tout entière à
votre vengeance, vous ne cherchiez les moyens de la satisfaire jusque
dans la sévérité des lois.

Permettez-moi d'abord de vous observer à ce sujet qu'ici votre douleur
vous abuse, puisque mon intérêt sur ce point est essentiellement lié
à celui de M. de Valmont et qu'il se trouverait enveloppé lui-même
dans la condamnation que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais
donc, madame, pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur
des secours que sur des obstacles, dans les soins que je pourrais être
obligé de prendre pour que ce malheureux événement restât enseveli dans
le silence.

Mais cette ressource de complicité, qui convient également au coupable
et à l'innocent, ne peut suffire à ma délicatesse: en désirant de vous
écarter comme partie, je vous réclame comme mon juge. L'estime des
personnes qu'on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir
la vôtre sans la défendre, et je crois en avoir les moyens.

En effet, si vous convenez que la vengeance est permise, disons mieux,
qu'on se la doit, quand on a été trahi dans son amour, dans son amitié
et surtout dans sa confiance; si vous en convenez, mes torts vont
disparaître à vos yeux. N'en croyez pas mes discours, mais lisez si
vous en avez le courage, la correspondance que je dépose entre vos
mains[55]. La quantité de lettres qui s'y trouvent en original paraît
rendre authentiques celles dont il n'existe que des copies. Au reste,
j'ai reçu ces papiers, tels que j'ai l'honneur de vous les adresser, de
M. de Valmont lui-même. Je n'y ai rien ajouté et je n'en ai distrait
que deux lettres que je me suis permis de publier.

    [55] C'est de cette correspondance, de celle remise
    pareillement à la mort de Mme de Tourvel, et des lettres
    confiées aussi à Mme de Rosemonde par Mme de Volanges, qu'on a
    formé le présent Recueil, dont les originaux subsistent entre
    les mains des héritiers de Mme de Rosemonde.

L'une était nécessaire à la vengeance commune de M. de Valmont et
de moi, à laquelle nous avions droit tous deux, et dont il m'avait
expressément chargé. J'ai cru de plus, que c'était rendre service à
la société que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que
l'est Mme de Merteuil, et qui, comme vous pouvez le voir, est la seule,
la véritable cause de tout ce qui s'est passé entre M. de Valmont et
moi.

Un sentiment de justice m'a porté aussi à publier la seconde pour la
justification de M. de Prévan, que je connais à peine, mais qui n'avait
aucunement mérité le traitement rigoureux qu'il vient d'éprouver, ni
la sévérité des jugements du public, plus redoutable encore, et sous
laquelle il gémit depuis ce temps, sans avoir rien pour s'en défendre.

Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux lettres, dont je me
dois de garder les originaux. Pour tout le reste, je ne crois pas
pouvoir remettre en de plus sûres mains un dépôt qu'il m'importe
peut-être qui ne soit pas détruit, mais dont je rougirais d'abuser.
Je crois, madame, en vous confiant ces papiers, servir aussi bien les
personnes qu'ils intéressent, qu'en les leur remettant à elles-mêmes,
et je leur sauve l'embarras de les recevoir de moi, et de me savoir
instruit d'aventures, que sans doute elles désirent que tout le monde
ignore.

Je crois devoir vous prévenir à ce sujet que cette correspondance
ci-jointe n'est qu'une partie d'une collection bien plus volumineuse,
dont M. de Valmont l'a tirée en ma présence et que vous devez retrouver
à la levée des scellés, sous le titre, que j'ai vu, de _Compte ouvert
entre la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont_. Vous
prendrez, sur cet objet, le parti que vous suggérera votre prudence.

Je suis avec respect, madame, etc.

_P.-S._--Quelques avis que j'ai reçus et les conseils de mes amis
m'ont décidé à m'absenter de Paris pour quelque temps; mais le lieu
de ma retraite, tenu secret pour tout le monde, ne le sera pas pour
vous. Si vous m'honorez d'une réponse, je vous prie de l'adresser à la
commanderie de..., par P..., et sous le couvert de M. le commandeur
de... C'est de chez lui que j'ai l'honneur de vous écrire.

  _Paris, ce 12 décembre 17**._



LETTRE CLXX

_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._


Je marche, ma chère amie, de surprise en surprise et de chagrin en
chagrin. Il faut être mère pour avoir l'idée de ce que j'ai souffert
hier toute la matinée; et si mes plus cruelles inquiétudes ont été
calmées depuis, il me reste encore une vive affliction et dont je ne
prévois pas la fin.

Hier, vers dix heures du matin, étonnée de ne pas avoir encore vu
ma fille, j'envoyai ma femme de chambre pour savoir ce qui pouvait
occasionner ce retard. Elle revint le moment d'après fort effrayée
et m'effraya bien davantage en m'annonçant que ma fille n'était pas
dans son appartement et que depuis le matin sa femme de chambre ne l'y
avait pas trouvée. Jugez de ma situation! Je fis venir tous mes gens
et surtout mon portier: tous me jurèrent ne rien savoir et ne pouvoir
rien m'apprendre sur cet événement. Je passai aussitôt dans la chambre
de ma fille. Le désordre qui y régnait m'apprit bien qu'apparemment
elle n'était sortie que le matin: mais je n'y trouvai d'ailleurs aucun
éclaircissement. Je visitai ses armoires, son secrétaire; je trouvai
tout à sa place et toutes ses hardes à la réserve de la robe avec
laquelle elle était sortie. Elle n'avait seulement pas pris le peu
d'argent qu'elle avait chez elle.

Comme elle n'avait appris qu'hier tout ce qu'on dit de Mme de Merteuil,
qu'elle lui est fort attachée, et au point même qu'elle n'avait fait
que pleurer toute la soirée; comme je me rappelais aussi qu'elle
ne savait pas que Mme de Merteuil était à la campagne, ma première
idée fut qu'elle avait voulu voir son amie et qu'elle avait fait
l'étourderie d'y aller seule. Mais le temps qui s'écoulait sans qu'elle
revînt me rendit toutes mes inquiétudes. Chaque moment augmentait ma
peine, et tout en brûlant de m'instruire, je n'osais pourtant prendre
aucune information dans la crainte de donner de l'éclat à une démarche
que peut-être je voudrais après pouvoir cacher à tout le monde. Non, de
ma vie je n'ai tant souffert!

Enfin, ce ne fut qu'à deux heures passées que je reçus à la fois une
lettre de ma fille et une de la supérieure du couvent de... La lettre
de ma fille disait seulement qu'elle avait craint que je ne m'opposasse
à la vocation qu'elle avait de se faire religieuse et qu'elle n'avait
osé m'en parler: le reste n'était que des excuses sur ce qu'elle avait
pris sans ma permission, ce parti, que je ne désapprouverais sûrement
pas, ajoutait-elle, si je connaissais ses motifs, que pourtant elle me
priait de ne pas lui demander.

La supérieure me mandait qu'ayant vu arriver une jeune personne seule,
elle avait d'abord refusé de la recevoir; mais que l'ayant interrogée
et ayant appris qui elle était, elle avait cru me rendre service
en commençant par donner asile à ma fille, pour ne pas l'exposer
à de nouvelles courses, auxquelles elle paraissait déterminée. La
supérieure, en m'offrant comme de raison de me remettre ma fille,
m'invite, suivant son état, à ne pas m'opposer à une vocation qu'elle
appelle si décidée; elle me disait encore n'avoir pas pu m'informer
plus tôt de cet événement, par la peine qu'elle avait eue à me faire
écrire par ma fille, dont le projet était que tout le monde ignorât
où elle s'était retirée. C'est une cruelle chose que la déraison des
enfants!

J'ai été sur-le-champ à ce couvent; et après avoir vu la supérieure,
je lui ai demandé de voir ma fille: celle-ci n'est venue qu'avec peine
et bien tremblante. Je lui ai parlé devant les religieuses et je lui
ai parlé seule; tout ce que j'en ai pu tirer au milieu de beaucoup de
larmes est qu'elle ne pouvait être heureuse qu'au couvent; j'ai pris
le parti de lui permettre d'y rester, mais sans être encore au rang
des postulantes, comme elle le demandait. Je crains que la mort de
Mme de Tourvel et celle de M. de Valmont n'aient trop affecté cette
jeune tête. Quelque respect que j'aie pour la vocation religieuse, je
ne verrais pas sans peine et même sans crainte ma fille embrasser cet
état. Il me semble que nous avons déjà assez de devoirs à remplir, sans
nous en créer de nouveaux; et encore que ce n'est guère à cet âge que
nous savons ce qui nous convient.

Ce qui redouble mon embarras, c'est le retour très prochain de M. de
Gercourt; faudra-t-il rompre ce mariage si avantageux? Comment donc
faire le bonheur de ses enfants, s'il ne suffit pas d'en avoir le désir
et d'y donner tous ses soins? Vous m'obligerez beaucoup de me dire ce
que vous feriez à ma place; je ne peux m'arrêter à aucun parti: je ne
trouve rien de si effrayant que d'avoir à décider du sort des autres,
et je crains également de mettre dans cette occasion-ci la sévérité
d'un juge ou la faiblesse d'une mère.

Je me reproche sans cesse d'augmenter vos chagrins en vous parlant des
miens; mais je connais votre cœur: la consolation que vous pourriez
donner aux autres deviendrait pour vous la plus grande que vous
puissiez recevoir.

Adieu, ma chère et digne amie; j'attends vos deux réponses avec bien de
l'impatience.

  _Paris, ce 13 décembre 17**._



LETTRE CLXXI

_Madame de ROSEMONDE au Chevalier DANCENY._


Après ce que vous m'avez fait connaître, monsieur, il ne reste qu'à
pleurer et qu'à se taire. On regrette de vivre encore quand on apprend
de pareilles horreurs; on rougit d'être femme quand on en voit une
capable de semblables excès.

Je me prêterai volontiers, monsieur, pour ce qui me concerne, de
laisser dans le silence et l'oubli tout ce qui pourrait avoir trait et
donner suite à ces tristes événements. Je souhaite même qu'ils ne vous
causent jamais d'autres chagrins que ceux inséparables du malheureux
avantage que vous avez remporté sur mon neveu. Malgré ses torts, que
je suis forcée de reconnaître, je sens que je ne me consolerai jamais
de sa perte: mais mon éternelle affliction sera la seule vengeance que
je me permettrai de tirer de vous; c'est à votre cœur à en apprécier
l'étendue.

Si vous permettez à mon âge une réflexion qu'on ne fait guère au
vôtre, c'est que si on était éclairé sur son véritable bonheur, on ne
le chercherait jamais hors des bornes prescrites par les lois et la
religion.

Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement et volontiers le
dépôt que vous m'avez confié; mais je vous demande de m'autoriser à
ne le remettre à personne, pas même à vous, monsieur, à moins qu'il
ne devienne nécessaire à votre justification. J'ose croire que vous
ne vous refuserez pas à cette prière et que vous n'êtes plus à sentir
qu'on gémit souvent de s'être livré même à la plus juste vengeance.

Je ne m'arrête pas dans mes demandes, persuadée que je suis de votre
générosité et de votre délicatesse; il serait bien digne de toutes
deux, de remettre aussi entre mes mains les lettres de Mlle de
Volanges, qu'apparemment vous avez conservées et qui sans doute ne vous
intéressent plus. Je sais que cette jeune personne a de grands torts
avec vous: mais je ne pense pas que vous songiez à l'en punir; et ne
fût-ce que par respect pour vous-même, vous n'avilirez pas l'objet que
vous avez tant aimé. Je n'ai donc pas besoin d'ajouter que les égards
que la fille ne mérite pas sont au moins bien dus à la mère, à cette
femme respectable, vis-à-vis de qui vous n'êtes pas sans avoir beaucoup
à réparer: car, enfin, quelque illusion qu'on cherche à se faire par
une prétendue délicatesse de sentiments, celui qui le premier tente de
séduire un cœur encore honnête et simple se rend par là même le premier
fauteur de sa corruption et doit être à jamais comptable des excès et
des égarements qui la suivent.

Ne vous étonnez pas, monsieur, de tant de sévérité de ma part; elle est
la plus grande preuve que je puisse vous donner de ma parfaite estime.
Vous y acquerrez de nouveaux droits encore en vous prêtant, comme je le
désire, à la sûreté d'un secret dont la publicité vous ferait tort à
vous-même et porterait la mort dans un cœur maternel que déjà vous avez
blessé. Enfin, monsieur, je désire de rendre ce service à mon amie;
et si je pouvais craindre que vous me refusassiez cette consolation,
je vous demanderais de songer auparavant que c'est la seule que vous
m'ayez laissée.

J'ai l'honneur d'être, etc.

  _Du château de..., ce 15 décembre 17**._



LETTRE CLXXII

_Madame de ROSEMONDE à Madame de VOLANGES._


Si j'avais été obligée, ma chère amie, de faire venir et d'attendre
de Paris les éclaircissements que vous me demandez concernant Mme de
Merteuil, il ne me serait pas possible de vous les donner encore;
et, sans doute, je n'en aurais reçu que de vagues et d'incertains:
mais il m'en est venu que je n'attendais pas, que je n'avais pas lieu
d'attendre; et ceux-là n'ont que trop de certitude. O! mon amie,
combien cette femme vous a trompée!

Je répugne à entrer dans aucun détail sur cet amas d'horreurs; mais
quelque chose qu'on en débite, assurez-vous qu'on est encore au-dessous
de la vérité. J'espère, ma chère amie, que vous me connaissez assez
pour me croire sur ma parole, et que vous n'exigerez de moi aucune
preuve. Qu'il vous suffise de savoir qu'il en existe une foule que j'ai
dans ce moment même entre les mains.

Ce n'est pas sans une peine extrême que je vous fais la même prière
de ne pas m'obliger à motiver le conseil que vous me demandez
relativement à Mlle de Volanges. Je vous invite à ne pas vous opposer
à la vocation qu'elle montre. Sûrement nulle raison ne peut autoriser
à forcer de prendre cet état quand le sujet n'y est pas appelé; mais
quelquefois c'est un grand bonheur qu'il le soit; et vous voyez que
votre fille elle-même vous dit que vous ne la désapprouveriez pas si
vous connaissiez ses motifs. Celui qui nous inspire nos sentiments sait
mieux que notre vaine sagesse ce qui convient à chacun et, souvent
ce qui paraît un acte de sa sévérité en est au contraire un de sa
clémence.

Enfin, mon avis, que je sens bien qui vous affligera, et que par là
même vous devez croire que je ne vous donne pas sans y avoir beaucoup
réfléchi, est que vous laissiez Mlle de Volanges au couvent, puisque ce
parti est de son choix; que vous encouragiez, plutôt que de contrarier,
le projet qu'elle paraît avoir formé et que, dans l'attente de son
exécution, vous n'hésitiez pas à rompre le mariage que vous aviez
arrêté.

Après avoir rempli ces pénibles devoirs de l'amitié, et dans
l'impuissance où je suis d'y joindre aucune consolation, la grâce qui
me reste à vous demander, ma chère amie, est de ne plus m'interroger
sur rien qui ait rapport à ces tristes événements: laissons-les
dans l'oubli qui leur convient; et sans chercher d'inutiles et
d'affligeantes lumières, soumettons-nous aux décrets de la Providence,
et croyons à la sagesse de ses vues, lors même qu'elle ne nous permet
pas de les comprendre. Adieu, ma chère amie.

  _Du château de..., ce 15 décembre 17**._



LETTRE CLXXIII

_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._


O! mon amie! de quel voile effrayant vous enveloppez le sort de ma
fille! et vous paraissez craindre que je ne tente de le soulever! Que
me cache-t-il donc qui puisse affliger davantage le cœur d'une mère que
les affreux soupçons auxquels vous me livrez? Plus je connais votre
amitié, votre indulgence, et plus mes tourments redoublent: vingt fois,
depuis hier, j'ai voulu sortir de ces cruelles incertitudes et vous
demander de m'instruire sans ménagement et sans détour; et chaque fois
j'ai frémi de crainte en songeant à la prière que vous me faites de
ne pas vous interroger. Enfin, je m'arrête à un parti qui me laisse
encore quelque espoir; et j'attends de votre amitié que vous ne vous
refuserez pas à ce que je désire: c'est de me répondre si j'ai à peu
près compris ce que vous pouviez avoir à me dire; de ne pas craindre de
m'apprendre tout ce que l'indulgence maternelle peut couvrir et qui
n'est pas impossible à réparer. Si mes malheurs excèdent cette mesure,
alors je consens à vous laisser, en effet, ne vous expliquer que par
votre silence: voici donc ce que j'ai su déjà et jusqu'où mes craintes
peuvent s'étendre.

Ma fille a montré quelque goût pour le chevalier Danceny, et j'ai
été informée qu'elle a été jusqu'à recevoir des lettres de lui et
même jusqu'à lui répondre; mais je croyais être parvenue à empêcher
que cette erreur d'une enfant n'eût aucune suite dangereuse:
aujourd'hui que je crains tout, je conçois qu'il serait possible que
ma surveillance eût été trompée, et je redoute que ma fille, séduite,
n'ait mis le comble à ses égarements.

Je me rappelle encore plusieurs circonstances qui peuvent fortifier
cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille s'était trouvée mal à la
nouvelle du malheur arrivé à M. de Valmont; peut-être cette sensibilité
avait-elle seulement pour objet l'idée des risques que M. Danceny avait
courus dans ce combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant
tout ce qu'on disait de Mme de Merteuil, peut-être ce que j'ai cru la
douleur de l'amitié, n'était que l'effet de la jalousie ou du regret
de trouver son amant infidèle. Sa dernière démarche peut encore, ce me
semble, s'expliquer par le même motif. Souvent on se croit appelée à
Dieu, par cela seul qu'on se sent révoltée contre les hommes. Enfin, en
supposant que ces faits soient vrais et que vous en soyez instruite,
vous aurez pu, sans doute, les trouver suffisants pour autoriser le
conseil rigoureux que vous me donnez.

Cependant, s'il était ainsi, en blâmant ma fille, je croirais pourtant
lui devoir encore de tenter tous les moyens de lui sauver les tourments
et les dangers d'une vocation illusoire et passagère. Si M. Danceny n'a
pas perdu tout sentiment d'honnêteté, il ne se refusera pas à réparer
un tort dont lui seul est l'auteur, et je peux croire enfin que le
mariage de ma fille est assez avantageux pour qu'il puisse en être
flatté ainsi que sa famille.

Voilà, ma chère et digne amie, le seul espoir qui me reste; hâtez-vous
de le confirmer, si cela vous est possible. Vous jugez combien je
désire que vous me répondiez et quel coup affreux me porterait votre
silence[56].

    [56] Cette lettre est restée sans réponse.

J'allais fermer ma lettre quand un homme de ma connaissance est venu
me voir et m'a raconté la cruelle scène que Mme de Merteuil a essuyée
avant-hier. Comme je n'ai vu personne tous ces derniers jours, je
n'avais rien su de cette aventure; en voilà le récit, tel que je le
tiens d'un témoin oculaire.

Mme de Merteuil, en arrivant de la campagne, avant-hier jeudi, s'est
fait descendre à la Comédie-Italienne, où elle avait sa loge; elle y
était seule, et, ce qui dut lui paraître extraordinaire, aucun homme ne
s'y présenta pendant tout le spectacle. A la sortie elle entra, suivant
son usage, au petit salon qui était déjà rempli de monde; sur-le-champ
il s'éleva une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas
l'objet. Elle aperçut une place vide sur l'une des banquettes et elle
alla s'y asseoir; mais aussitôt, toutes les femmes qui y étaient déjà
se levèrent, comme de concert, et l'y laissèrent absolument seule. Ce
mouvement marqué d'indignation générale fut applaudi de tous les hommes
et fit redoubler les murmures qui, dit-on, allèrent jusqu'aux huées.

Pour que rien ne manquât à son humiliation, son malheur voulut que M.
de Prévan, qui ne s'était montré nulle part depuis son aventure, entrât
dans le même moment dans le petit salon. Dès qu'on l'aperçut, tout le
monde, hommes et femmes, l'entoura et l'applaudit; et il se trouva,
pour ainsi dire, porté devant Mme de Merteuil par le public qui faisait
cercle autour d'eux. On assure que celle-ci a conservé l'air de ne rien
voir et de ne rien entendre et qu'elle n'a pas changé de figure; mais
je crois ce fait exagéré. Quoi qu'il en soit, cette situation vraiment
ignominieuse pour elle, a duré jusqu'au moment où on a annoncé sa
voiture, et à son départ les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il
est affreux de se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été
le même soir, fort accueilli de tous ceux des officiers de son corps
qui se trouvaient là, et on ne doute pas qu'on ne lui rende bientôt son
emploi et son rang.

La même personne qui m'a fait ce détail m'a dit que Mme de Merteuil
avait pris la nuit suivante une très forte fièvre, qu'on avait cru
d'abord être l'effet de la situation violente où elle s'était trouvée;
mais qu'on sait, depuis hier au soir, que la petite vérole s'est
déclarée confluente et d'un très mauvais caractère. En vérité, ce
serait, je crois, un bonheur pour elle d'en mourir. On dit encore
que toute cette aventure lui fera peut-être beaucoup de tort pour son
procès, qui est près d'être jugé et dans lequel on prétend qu'elle
avait besoin de beaucoup de faveur.

Adieu, ma chère et digne amie. Je vois bien dans tout cela les méchants
punis; mais je n'y trouve nulle consolation pour leurs malheureuses
victimes.

  _Paris, ce 18 décembre 17**._



LETTRE CLXXIV

_Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE._


Vous avez raison, madame, et sûrement je ne vous refuserai rien de ce
qui dépendra de moi et à quoi vous paraîtrez attacher quelque prix. Le
paquet que j'ai l'honneur de vous adresser contient toutes les lettres
de Mlle de Volanges. Si vous les lisez, vous ne verrez peut-être
pas sans étonnement qu'on puisse réunir tant d'ingénuité et tant de
perfidie. C'est, au moins, ce qui m'a frappé le plus dans la dernière
lecture que je viens d'en faire.

Mais surtout peut-on se défendre de la plus vive indignation contre Mme
de Merteuil, quand on se rappelle avec quel affreux plaisir elle a mis
tous ses soins à abuser de tant d'innocence et de candeur?

Non, je n'ai plus d'amour. Je ne conserve rien d'un sentiment si
indignement trahi, et ce n'est pas lui qui me fait chercher à justifier
Mlle de Volanges. Mais, cependant, ce cœur si simple, ce caractère si
doux et si facile, ne seraient-ils pas portés au bien plus aisément
encore qu'ils ne se sont laissés entraîner vers le mal? Quelle jeune
personne, sortant de même du couvent, sans expérience et presque sans
idées, et ne portant dans le monde, comme il arrive presque toujours
alors, qu'une égale ignorance du bien et du mal; quelle jeune personne,
dis-je, aurait pu résister davantage à de si coupables artifices?
Ah! pour être indulgent, il suffit de réfléchir à combien de
circonstances indépendantes de nous tient l'alternative effrayante de
la délicatesse, ou de la dépravation de nos sentiments. Vous me rendiez
donc justice, madame, en pensant que les torts de Mlle de Volanges,
que j'ai sentis bien vivement, ne m'inspirent pourtant aucune idée de
vengeance. C'est bien assez d'être obligé de renoncer à l'aimer! il
m'en coûterait trop de la haïr.

Je n'ai eu besoin d'aucune réflexion pour désirer que tout ce qui la
concerne, et qui pourrait lui nuire, restât à jamais ignoré de tout
le monde. Si j'ai paru différer quelque temps de remplir vos désirs à
cet égard, je crois pouvoir ne pas vous en cacher le motif; j'ai voulu
auparavant être sûr que je ne serais point inquiété sur les suites de
ma malheureuse affaire. Dans un temps où je demandais votre indulgence,
où j'osais même croire y avoir quelques droits, j'aurais craint
d'avoir l'air de l'acheter en quelque sorte, par cette condescendance
de ma part; et, sûr de la pureté de mes motifs, j'ai eu je l'avoue,
l'orgueil de vouloir que vous ne puissiez en douter. J'espère que
vous pardonnerez cette délicatesse, peut-être trop susceptible à la
vénération que vous m'inspirez, au cas que je fais de votre estime.

Le même sentiment me fait vous demander, pour dernière grâce, de
vouloir bien me faire savoir si vous jugez que j'ai rempli tous les
devoirs qu'ont pu m'imposer les malheureuses circonstances dans
lesquelles je me suis trouvé. Une fois tranquille sur ce point, mon
parti est pris: je pars pour Malte; j'irai y faire avec plaisir et
y garder religieusement des vœux qui me sépareront d'un monde dont,
jeune encore, j'ai déjà eu tant à me plaindre; j'irai enfin chercher à
perdre, sous un ciel étranger, l'idée de tant d'horreurs accumulées, et
dont le souvenir ne pourrait qu'attrister et flétrir mon âme.

Je suis, avec respect, madame, votre très humble, etc.

  _Paris, ce 26 décembre 17**._



LETTRE CLXXV

_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._


Le sort de Mme de Merteuil paraît enfin rempli, ma chère et digne
amie, et il est tel que ses plus grands ennemis sont partagés entre
l'indignation qu'elle mérite et la pitié qu'elle inspire. J'avais bien
raison de dire que ce serait peut-être un bonheur pour elle de mourir
de sa petite vérole. Elle en est revenue il est vrai, mais affreusement
défigurée, et elle y a particulièrement perdu un œil. Vous jugez bien
que je ne l'ai pas revue, mais on m'a dit qu'elle était vraiment
hideuse.

Le marquis de..., qui ne perd pas l'occasion de dire une méchanceté,
disait hier, en parlant d'elle, que la maladie l'avait retournée et
qu'à présent son âme était sur sa figure. Malheureusement tout le monde
trouva que l'expression était juste.

Un autre événement vient d'ajouter encore à ses disgrâces et à ses
torts. Son procès a été jugé avant-hier, et elle l'a perdu tout d'une
voix. Dépens, dommages et intérêts, restitution des fruits, tout a été
adjugé aux mineurs, en sorte que le peu de fortune qui n'était pas
compromis dans ce procès est absorbé, et au delà par les frais.

Aussitôt qu'elle a appris cette nouvelle, quoique malade encore, elle a
fait ses arrangements et est partie seule dans la nuit et en poste. Ses
gens disent aujourd'hui qu'aucun d'eux n'a voulu la suivre. On croit
qu'elle a pris la route de la Hollande.

Ce départ fait plus crier encore que tout le reste, en ce qu'elle a
emporté ses diamants, objet très considérable et qui devait rentrer
dans la succession de son mari; son argenterie, ses bijoux, enfin,
tout ce qu'elle a pu, et qu'elle laisse après elle pour près de 50,000
livres de dettes. C'est une véritable banqueroute.

La famille doit s'assembler demain pour voir à prendre des arrangements
avec les créanciers. Quoique parente bien éloignée, j'ai offert d'y
concourir; mais je ne me trouverai pas à cette assemblée, devant
assister à une cérémonie plus triste encore. Ma fille prend demain
l'habit de postulante. J'espère que vous n'oublierez pas, ma chère
bonne amie, que dans ce grand sacrifice que je fais, je n'ai d'autre
motif, pour m'y croire obligée, que le silence que vous avez gardé
vis-à-vis de moi.

M. Danceny a quitté Paris il y a près de quinze jours. On dit qu'il va
passer à Malte et qu'il a le projet de s'y fixer. Il serait peut-être
encore temps de le retenir?... Mon amie!... ma fille est donc bien
coupable! Vous pardonnerez peut-être à une mère de ne céder que
difficilement à cette affreuse certitude.

Quelle fatalité s'est donc répandue autour de moi depuis quelque temps
et m'a frappée dans les objets les plus chers! Ma fille et mon amie!

Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une
seule liaison dangereuse! et quelles peines ne s'éviterait-on point
en y réfléchissant davantage! Quelle femme ne fuirait pas au premier
propos d'un séducteur? Quelle mère pourrait sans trembler, voir une
autre personne qu'elle parler à sa fille? Mais ces réflexions tardives
n'arrivent jamais qu'après l'événement; et l'une des plus importantes
vérités, comme aussi peut-être des plus généralement reconnues, reste
étouffée et sans usage dans le tourbillon de nos mœurs inconséquentes.

Adieu, ma chère et digne amie; j'éprouve en ce moment que notre raison,
déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l'est encore davantage
pour nous en consoler[57].

  _Paris, ce 14 janvier 17**._

    [57] Des raisons particulières et des considérations que nous
    nous ferons toujours un devoir de respecter nous forcent de
    nous arrêter ici.

    Nous ne pouvons, dans ce moment, ni donner au lecteur la suite
    des aventures de Mlle de Volanges, ni lui faire connaître les
    sinistres événements qui ont comblé les malheurs ou achevé la
    punition de Mme de Merteuil.

    Peut-être quelque jour nous sera-t-il permis de compléter cet
    ouvrage; mais nous ne pouvons prendre aucun engagement à ce
    sujet, et quand nous le pourrions, nous croirions encore devoir
    auparavant consulter le goût du public, qui n'a pas les mêmes
    raisons que nous de s'intéresser à cette lecture.

    (_Note de l'éditeur._)



BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX

4, rue de Furstenberg--PARIS

_Extrait du Catalogue_


Les Maîtres de l'Amour

Collection unique des œuvres les plus remarquables des littératures
anciennes et modernes traitant des choses de l'amour.

    _L'Œuvre du Divin Arétin_ (2 vol.) chaq. vol.               7 50
    _L'Œuvre du Marquis de Sade_                                7 50
    _L'Œuvre du Comte de Mirabeau_                              7 50
    _L'Œuvre du Chevalier Andréa de Nerciat_                    7 50
    _L'Œuvre de Giorgio Baffo_                                  7 50
    _L'Œuvre libertine de Nicolas Chorier_ (J. Meursius)        7 50
    _L'Œuvre libertine des poètes du XIXe siècle_               7 50
    _Le Théâtre d'amour au XVIIIe siècle_                       7 50
    _Le livre d'amour de l'Orient_ (I). Ananga-Ranga            7 50
    _L'Œuvre des Conteurs libertins de l'Italie_
      (XVIIIe siècle)                                           7 50
    _L'Œuvre de John Cleland_ (Mémoires de Fanny Hill)          7 50
    _L'Œuvre de Restif de la Bretonne_                          7 50
    _L'Œuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVe siècle)   7 50
    _L'Œuvre libertine de l'Abbé de Voisenon_                   7 50
    _L'Œuvre libertine de Crébillon le fils_                    7 50
    _Le Livre d'amour des Anciens_                              7 50
    _Le Livre d'amour de l'Orient_ (II).--Le Jardin parfumé     7 50
    _L'Œuvre libertine des Conteurs russes_                     7 50
    _L'Œuvre libertine de Corneille Blessebois_ (Le Rut)        7 50
    _L'Œuvre de Choudart-Desforges_ (Le Poète libertin)         7 50
    _L'Œuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa)              7 50
    _Le Livre d'amour de l'Orient_ (III).--Les Kama-Sutra       7 50


Le Coffret du Bibliophile

Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d'Arches (exemplaires
numérotés), et réservés aux souscripteurs.

    _Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho)                 6 fr.
    _Le Petit Neveu de Grécourt_                                6 »
    _Anecdotes pour l'histoire secrète des Ebugors_             6 »
    _Julie philosophe_ (Histoire d'une citoyenne active
      et libertine), 2 vol.                                    12 »
    _Correspondance de Mme Gourdan, dite «la Comtesse»_         6 »
    _Parapilla.--La F.....manie_                                6 »
    _Portefeuille d'un Talon Rouge_ (La Journée amoureuse)      6 »
    _Un été à la campagne_ (G. D.)                              6 »
    _Les Cannevas de la Pâris_ (Histoire de l'hôtel du Roule)   6 »
    _Souvenirs d'une cocodette_ (1870)                          6 »
    _Le Zoppino._ Texte italien et traduction française         6 »
    _La Belle Alsacienne_ (1801)                                6 »
    _Le Joujou des Demoiselles_                                 6 »
    _Lettres amoureuses d'un Frère à son élève_ (1878)          6 »
    _Thérèse philosophe_                                        6 »
    _Poèmes luxurieux du divin Arétin_ (Tariffa delle
      Puttane di Venegia)                                       6 »
    _Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle_                    6 »
    _La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy                  6 »
    _Zoloé et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade        6 »
    _De Sodomia_, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte
      latin et traduction française                             6 »
    _Le Canapé couleur de feu_, par Fougeret de Montbron        6 »


Chroniques Libertines

Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des chroniqueurs, des
pamphlétaires, des libellistes, des chansonniers, à travers les siècles.

    _Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal_, par
      H. Fleischmann                                            6 fr.
    _La vie libertine de Mlle Clairon, dite «Frétillon»_        6 »
    _Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez              6 »
    _Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_
      (Affaire du Collier)                                      6 »
    _Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann            6 »
    _Chronique scandaleuse et Chronique arétine au
      XVIIIe siècle_                                            6 »

Souscription aux six volumes parus de la 1re série, brochés, au lieu
de 36 fr., net, 30 fr.


La France Galante

    _Mignons et courtisanes au XVIe siècle_, par Jean Hervez   15 fr.
    _La Polygamie sacrée au XVIe siècle_                       15 »
    _Madame de Polignac et la Cour galante de
      Marie-Antoinette_, par H. Fleischmann                    12 »


Chroniques du XVIIIe Siècle

PAR JEAN HERVEZ

D'après les Mémoires du temps, les Rapports de police, les Libelles,
les Pamphlets, les Satires, les Chansons.

      I. _La Régence galante_                                  15 fr.
     II. _Les Maîtresses de Louis XV_                          15 »
    III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_              15 »
     IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes
           de Paris_                                           15 »
      V. _Les Galanteries à la Cour de Louis XVI_              15 »
     VI. _Maisons d'amour et Filles de joie_                   15 »

Souscription à la Série complète:

    Les 6 volumes sur papier simili hollande                   72 fr.
        ----      sur papier japon                            200 »


Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande.

       *       *       *       *       *

  Corrections.

  Page XXVI: «Berer» remplacé par «Bever» (par Ad. Van Bever).
  Page  25: «La Fontains» remplacé par «La Fontaine» (et deux
              contes de La Fontaine).
  Page  29, Lettre XII: «3» remplacé par «13» (De..., ce
              13 août 17**.).
  Page  50: «sûre» remplacé par «sûr» (quand je suis sûr du
              contraire).
  Page  52: «honner» remplacé par «honneur» (J'ai l'honneur
              d'être, etc.).
  Page  76: inséré «plus» (un des plus violents accès d'humeur).
  Page  83: «sommettrez» remplacé par «soumettrez» (vous vous
              soumettrez volontiers).
  Page  93: «connaîte» remplacé par «connaître» (me fait
              connaître plus que jamais).
  Page 121: «chose» remplacé par «choses» (peser attentivement
              toutes choses).
  Page 123: «j'honneur» remplacé par «j'ai l'honneur» (avec
              lequel j'ai l'honneur d'être).
  Page 123 (Note 27): inséré «à» (Il avait déjà fait sa
              confidence à M. de Valmont).
  Page 186: «passsa» remplacé par «passa» (une visite qui se
              passa en propos d'usage).
  Page 189: «amité» remplacé par «amitié» (la sollicitude de
              l'amitié).
  Page 193: «reconnaissrnce» remplacé par «reconnaissance» (vous
              parler de leur reconnaissance).
  Page 203: «occcupé» remplacé par «occupé» (je me suis occupé à
              y donner lieu).
  Page 229: inséré «on» (Que peut-on espérer).
  Page 232: «répare» remplacé par «réparer» (autre chose à faire
              que de les réparer).
  Page 250: «commme» remplacé par «comme» (loin d'être comme vous
              le dites).
  Page 265: «seulee» remplacé par «seules» (les seules traces
              existantes).
  Page 272: «regard» remplacé par «regards» (et mes regards qui
              le suivront).
  Page 287: «cs» remplacé par «ce» (depuis quand ce sentiment
              nuit-il).
  Page 299: «revenir» remplacé par «devenir» (qu'elle pouvait
              devenir un piège dangereux).
  Page 299: «voue» remplacé par «vous» (que vous ne pourriez pas
              faire).
  Page 320: «ncessamment» remplacé par «incessamment» (je serai
              à Paris incessamment).
  Page 325: «y» remplacé par «n'y» (qu'il n'y a eu entre nous).
  Page 326: «mon mon» remplacé par «mon» (O! mon amie!)
  Page 341: «ausssi» remplacé par «aussi» (c'est aussi une bien
              bonne fille).
  Page 345: «éloigné» remplacé par «éloignée» (Je vous félicite
              d'être éloignée).
  Page 356: «correspondancs» remplacé par «correspondance» (une
              correspondance régulière).
  Page 368: «indugent» remplacé par «indulgent» (Ah! pour être
              indulgent).





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Liaisons dangereuses - Lettres recueillies dans une Société et publiées pour - l'instruction de quelques autres" ***

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