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Title: Madame de Chevreuse - Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle
Author: Cousin, Victor
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Madame de Chevreuse - Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.



    MADAME
    DE CHEVREUSE



    IMPRIMERIE PILLET ET DUMOULIN
    Rue des Grands-Augustins, 5, à Paris.



    MADAME
    DE CHEVREUSE

    NOUVELLES ÉTUDES
    SUR LES FEMMES ILLUSTRES ET LA SOCIÉTÉ
    DU XVIIe SIÈCLE

    PAR

    VICTOR COUSIN

    SEPTIÈME ÉDITION

    [Illustration]

    PARIS
    LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
    PERRIN ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS, 35

    1886
    Réserve de tous droits



AVANT-PROPOS

Les deux biographies de Mme de Chevreuse et de Mme de Hautefort, font
partie d'un ouvrage où nous avons essayé de peindre, dans toute sa
vérité et sous toutes ses faces, la lutte mémorable que le cardinal
Mazarin eut à soutenir, en 1643, au début de son ministère et de la
Régence d'Anne d'Autriche contre les Importants, ces devanciers des
Frondeurs[1]. Parmi les nombreux et puissants adversaires que Mazarin
rencontra sur sa route, l'histoire nous montre au premier rang deux
femmes, qui déjà avaient tenu tête à Richelieu, et qui donnèrent de
grands soucis à son successeur. Mme de Chevreuse et Mme de Hautefort.
Elles ne nous ont point séduit à leurs opinions et à leur cause; mais en
les étudiant avec attention, à l'aide de documents nouveaux et
authentiques, nous n'avons pu nous défendre d'une vive admiration pour
elles, à des titres bien différents, et nous avons pris plaisir à
retracer le génie remuant de l'une et la vertu un peu superbe de
l'autre. Il nous semblait que dans le vaste et sérieux tableau que nous
avions entrepris, ces deux portraits, d'un coloris moins sévère,
pouvaient avoir l'avantage de reposer les yeux sans les distraire, nous
souvenant de la méthode de nos maîtres qui n'ont presque jamais manqué
d'introduire dans leurs plus didactiques compositions d'apparents
épisodes, devenus bientôt la lumière et la gloire de leurs ouvrages[2].
Mais, à la réflexion, nous avons reconnu que de tels exemples n'étaient
pas faits pour nous, et nous nous sommes décidé, non sans quelque
regret, à publier séparément ces deux morceaux, pour faire suite à nos
études sur la société et les femmes illustres du XVIIe siècle. Mme de
Chevreuse et Mme de Hautefort prennent bien naturellement leur place à
côté de Jacqueline Pascal et de Mme de Longueville, et dans la noble et
charmante compagnie que Mme de Sablé rassemblait à Port-Royal.

  [1] On peut en voir une ébauche dans une suite d'articles du
  _Journal des Savants_, intitulés: CARNETS AUTOGRAPHES DU CARDINAL
  MAZARIN, années 1854, 1855 et 1856.

  [2] Sur cette méthode des grands artistes, de Pascal, de Bossuet,
  de Montesquieu, de Rousseau, de Buffon, de Bernardin de
  Saint-Pierre, et de M. de Chateaubriand, voyez les dernières
  pages de notre écrit: ÉTUDES SUR LES PENSÉES DE PASCAL.

Seulement, on voudra bien remarquer que ces deux biographies se
ressentent de leur destination première. Nos deux héroïnes nous avaient
occupé surtout comme adversaires de Richelieu et de Mazarin, et comme
les deux actrices les plus intéressantes du grand drame de 1643. Ce
drame terminé, nous devions nous borner à une simple et rapide esquisse
du reste de la vie encore bien agitée de Mme de Chevreuse; et nous
aurions changé de sujet si, après avoir fait connaître Mme de Hautefort,
nous nous étions engagé dans l'histoire de la duchesse de Schomberg. Un
jour nous retrouverons Mme de Chevreuse dans la Fronde[3], et nous avons
déjà vu la duchesse de Schomberg chez la marquise de Sablé[4].

  [3] Voyez Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. I et IV.

  [4] Mme DE SABLÉ, chap. III et IV.

Avertissons encore que, sous une apparence un peu romanesque, c'est
toujours ici un livre d'histoire, pour lequel nous osons réclamer le
mérite d'une scrupuleuse exactitude, et où même, s'il nous est permis de
le dire, on pourra reconnaître le premier essai d'une méthode assez
nouvelle qui consisterait, d'une part, à laisser là les récits convenus
pour percer, à force de recherches, jusqu'aux faits réels et certains,
si difficiles à retrouver après tant d'années; et, de l'autre, à ne se
point contenter de la figure extérieure des événements et à tâcher de
découvrir leurs causes véritables, non pas des causes générales,
éloignées et en quelque sorte étrangères, mais ces causes particulières,
directes, vivantes, qui résident dans le cœur des hommes, dans leurs
sentiments, leurs idées, leurs vertus et leurs vices; à poursuivre enfin
dans l'histoire l'étude de l'humanité, qui est, à nos yeux, la grande et
suprême étude, le fond immortel de toute saine philosophie.

Nous exposerons plus tard cette méthode en l'appliquant sur une plus
grande échelle. Dans les limites de la biographie, elle était
naturellement de mise: on verra donc ici les passions des individus
composer leur destinée, et sous les scènes extérieures auxquelles
s'arrête ordinairement l'histoire, les scènes secrètes et mystérieuses
de l'âme, dont les premières ne sont que la manifestation à la fois
brillante et obscure. On entrera dans un commerce plus intime avec les
deux grands Cardinaux qui ont continué et fait prévaloir la politique
d'Henri IV; on apprendra à mieux connaître leur vrai caractère, les
ressorts cachés de leur conduite, leur génie si semblable et si
différent. On pourra aussi se faire une idée de ce qu'étaient les femmes
en France dans la première moitié du XVIIe siècle par les deux types
opposés que nous présentons. Mme de Hautefort, si nous ne l'avons pas
trop défigurée, est à peu près assurée de plaire par le pur éclat de sa
beauté, la vivacité généreuse de son esprit, la délicatesse et la fierté
de son cœur, et son irréprochable vertu. Nous ne donnons pas Mme de
Chevreuse comme un modèle à suivre; mais nous espérons que tant
d'intrépidité, de constance, d'héroïsme, bien ou mal employé,
obtiendront grâce pour des fautes que nous ne pouvions taire. Nous
sommes sûr au moins que son exemple ne sera point contagieux. En vérité,
il ne semble guère à craindre que, sur les pas de Marie de Rohan,
l'ambition ou l'amour égarent les femmes de notre temps jusqu'à leur
faire entreprendre la guerre civile, tramer des conspirations
formidables, regarder en face deux victorieux tels que Richelieu et
Mazarin, jeter au vent la fortune et toutes les douceurs de la vie,
préférer trois fois l'exil à la soumission, et combattre sans relâche
pendant trente années pour ne se reposer que dans la victoire, la
solitude et le repentir. Non: le foyer où s'allumaient de pareilles
passions, est éteint; l'aristocratie française, avec son énergie
aventureuse, avec ses vertus et ses vices, est depuis longtemps
descendue dans la tombe; il n'y aura plus de Mme de Chevreuse ni de Mme
de Longueville; le moule en est brisé pour toujours, et les belles
dames du faubourg Saint-Germain et de la Chaussée-d'Antin peuvent
lire aujourd'hui sans danger le récit des orages de ces vies
extraordinaires, comme elles lisent sans en être fort émues les discours
de l'Émilie de Corneille, ou les incomparables amours de Chimène et de
Pauline, de Mandane et de la princesse de Clèves.

Du moins il reste démontré que désormais il est impossible d'écrire
l'histoire de Richelieu et de Mazarin sans y faire à Mme de Chevreuse,
comme à son amie la reine Anne, une place éminente, un peu au-dessous
des deux grands politiques.

Nous ne craignons pas aussi d'appeler l'attention du lecteur sur les
Appendices qui forment une partie considérable de ces deux volumes, et
contiennent des pièces entièrement nouvelles, du plus grand intérêt pour
l'histoire politique et pour l'histoire des mœurs.

    1862. V. C.



MADAME DE CHEVREUSE



CHAPITRE PREMIER

1600-1622

   LE CARACTÈRE,--LA PERSONNE,--LA FAMILLE DE MARIE DE ROHAN.--NÉE EN
   DÉCEMBRE 1600, ELLE ÉPOUSE EN SEPTEMBRE 1617 LE FUTUR DUC ET
   CONNÉTABLE DE LUYNES.--PLUS JUSTE APPRÉCIATION DE LA CARRIÈRE DE
   LUYNES: IL LE FAUT CONSIDÉRER COMME UN PRÉDÉCESSEUR INÉGAL DE
   RICHELIEU.--LE MARIAGE DE LUYNES ET DE MARIE DE ROHAN PARFAITEMENT
   HEUREUX. SON MARI L'INITIE AUX AFFAIRES; ELLE L'Y SERT, ET PREND
   SUR LUI UN GRAND EMPIRE.--A LA FIN DE 1618, NOMMÉE SURINTENDANTE
   DE LA MAISON DE LA REINE, ELLE EXCITE D'ABORD LA JALOUSIE D'ANNE
   D'AUTRICHE, PUIS DEVIENT SA FAVORITE, COMME LUYNES ÉTAIT LE FAVORI
   DU ROI.--ENFANTS QU'ELLE EUT DE SON MARI.--VEUVE EN 1621, ELLE SE
   REMARIE EN 1622 AVEC LE DUC DE CHEVREUSE, DE LA MAISON DE
   LORRAINE.


Si nos lecteurs ne sont pas fatigués de nos portraits de femmes du XVIIe
siècle, nous voudrions bien leur présenter encore deux figures
nouvelles, également mais diversement remarquables, deux personnes que
le caprice du sort jeta dans le même temps, dans le même parti, parmi
les mêmes événements, et qui, loin de se ressembler, expriment pour
ainsi dire les deux côtés opposés du caractère et de la destinée de la
femme: toutes deux d'une beauté ravissante, d'un esprit merveilleux,
d'un courage à toute épreuve; mais l'une aussi pure que belle, unissant
en elle la grâce et la majesté, semant partout l'amour et imprimant le
respect, quelque temps l'idole et la favorite d'un roi, sans que l'ombre
même d'un soupçon injurieux ait osé s'élever contre elle, fière jusqu'à
l'orgueil envers les heureux et les puissants, douce et compatissante
aux opprimés et aux misérables, aimant la grandeur et ne mettant que la
vertu au-dessus de la considération, mêlant ensemble le bel esprit d'une
précieuse, les délicatesses d'une beauté à la mode, l'intrépidité d'une
héroïne, par-dessus tout chrétienne sans bigoterie, mais fervente et
même austère, et ayant laissé après elle une odeur de sainteté; l'autre,
peut-être plus séduisante encore et d'un attrait irrésistible, puisque
Richelieu lui-même y succomba, jetée dans toutes les extrémités du parti
catholique et ne pensant guère à la religion, trop grande dame pour
daigner connaître la retenue et n'ayant d'autre frein que l'honneur,
livrée à la galanterie et comptant pour rien le reste, méprisant pour
celui qu'elle aimait le péril, l'opinion, la fortune, plus remuante
qu'ambitieuse, jouant volontiers sa vie et celle des autres, et après
avoir passé sa jeunesse dans des intrigues de toute sorte, traversé plus
d'un complot, laissé sur sa route plus d'une victime, parcouru toute
l'Europe en exilée à la fois et en conquérante et tourné la tête à des
rois, après avoir vu Chalais monter sur l'échafaud, Châteauneuf
précipité du ministère dans une prison de dix années, le duc de Lorraine
dépouillé de ses États, la reine Anne humiliée et vaincue et Richelieu
triomphant, soutenant jusqu'au bout la lutte, et la renouvelant contre
Mazarin, toujours prête, dans ce jeu de la politique devenu pour elle un
besoin et une passion, à descendre aux menées les plus ténébreuses ou à
se porter aux résolutions les plus téméraires; d'un coup d'œil
incomparable pour reconnaître la vraie situation et l'ennemi du moment,
d'un esprit assez ferme et d'un cœur assez hardi pour entreprendre de
le détruire à tout prix; amie dévouée, ennemie implacable sans connaître
la haine, l'adversaire enfin le plus redoutable qu'aient rencontré tour
à tour Richelieu et Mazarin. On entrevoit que nous voulons parler de Mme
de Hautefort et de Mme de Chevreuse.

Est-il besoin d'ajouter que nous n'entendons pas tracer des portraits de
fantaisie, et que si parfois nous avons l'air de raconter des aventures
de roman, c'est en nous conformant à toute la sévérité des lois de
l'histoire? On peut donc compter et bientôt on reconnaîtra que ces
peintures en apparence légères méritent toute confiance, et qu'elles
reposent sur des témoignages contemporains éprouvés ou sur des documents
nouveaux qui peuvent défier la critique.

Nous commencerons par Mme de Chevreuse. Elle remonte plus haut dans le
XVIIe siècle que Mme de Hautefort. Il faut dire aussi qu'elle a occupé
une situation plus élevée, joue un rôle plus considérable, et que son
nom appartient à l'histoire politique encore plus qu'à celle de la
société et des mœurs.

Mme de Chevreuse en effet a possédé presque toutes les qualités du grand
politique; une seule lui a manqué, et celle-là précisément sans laquelle
toutes les autres ne sont rien et tournent en ruine: elle ne savait pas
se proposer un juste but, ou plutôt elle ne choisissait pas elle-même;
c'était un autre qui choisissait pour elle. Mme de Chevreuse était femme
au plus haut degré; c'était là sa force et aussi sa faiblesse. Son
premier ressort était l'amour ou plutôt la galanterie[5], et l'intérêt
de celui qu'elle aimait lui devenait son principal objet. Voilà ce qui
explique les prodiges de sagacité, de finesse et d'énergie qu'elle a
déployés en vain à la poursuite d'un but chimérique qui reculait
toujours devant elle et semblait l'attirer par le prestige même de la
difficulté et du péril. La Rochefoucauld[6] l'accuse d'avoir porté
malheur à tous ceux qu'elle a aimés: il est encore plus vrai de dire que
tous ceux qu'elle a aimés l'ont précipitée à leur suite dans des
entreprises téméraires. Ce n'est pas elle apparemment qui a fait de
Charles IV, duc de Lorraine, un brillant aventurier; de Chalais, un
étourdi assez fou pour s'engager contre Richelieu sur la foi du duc
d'Orléans; de Châteauneuf, un ambitieux impatient du second rang, se
croyant capable du premier et l'étant peut-être[7]. Il ne faut pas
croire qu'on connaît Mme de Chevreuse quand on a lu le portrait célèbre
que Retz en a tracé; car ce portrait est outré et chargé comme tous ceux
de Retz, et destiné à amuser la curiosité maligne de Mme de Caumartin:
sans être faux, il est d'une sévérité poussée jusqu'à l'injustice. «Je
n'ai jamais vu qu'elle, dit-il[8], en qui la vivacité suppléât au
jugement. Elle lui donnoit même assez souvent des ouvertures si
brillantes qu'elles paroissoient comme des éclairs, et si sages qu'elles
n'auroient pas été désavouées par les plus grands hommes de tous les
siècles. Ce mérite, toutefois, ne fut que d'occasion. Si elle fût venue
dans un siècle où il n'y eût point eu d'affaires, elle n'eût pas
seulement imaginé qu'il y en pût avoir. Si le prieur des Chartreux lui
eût plu, elle eût été solitaire de bonne foi. M. de Lorraine la jeta
dans les affaires, le duc de Buckingham et le comte de Holland l'y
entretinrent, M. de Châteauneuf l'y amusa. Elle s'y abandonna parce
qu'elle s'abandonnoit à tout ce qui plaisoit à celui qu'elle aimoit,
sans choix, et purement parce qu'il falloit qu'elle aimât quelqu'un. Il
n'étoit pas même difficile de lui donner un amant de partie faite[9];
mais dès qu'elle l'avoit pris, elle l'aimoit uniquement et fidèlement,
et elle nous a avoué, à Mme de Rhodes et à moi, que par un caprice,
disoit-elle, elle n'avoit jamais aimé ce qu'elle avoit estimé le plus, à
la réserve du pauvre Buckingham. Son dévouement à la passion qu'on
pouvoit dire éternelle, quoiqu'elle changeât d'objet, n'empêchoit pas
qu'une mouche lui donnât des distractions[10]; mais elle en revenoit
toujours avec des emportements qui les faisoient trouver agréables.
Jamais personne n'a fait moins d'attention sur les périls, et jamais
femme n'a eu plus de mépris pour les scrupules et pour les devoirs; elle
ne connoissoit que celui de plaire à son amant.» De cette peinture, qui
ferait envie à Tallemant et à Saint-Simon, retenez au moins ces traits
frappants et fidèles: le coup d'œil prompt et sûr de Mme de Chevreuse,
son courage à toute épreuve, sa loyauté et son dévouement en amour.
D'ailleurs Retz se trompe entièrement sur l'ordre de ses aventures, il
en oublie et il en invente; il a l'air de regarder comme des bagatelles
les événements auxquels les passions de Mme de Chevreuse lui firent
prendre part, tandis qu'il n'y en a pas eu de plus grands, de plus
tragiques même. A l'entendre, c'est le duc de Lorraine qui l'a mise
dans les affaires, et le comte de Holland qui l'y retint, brouillant
ainsi toutes les dates, et n'ayant pas l'air de se douter qu'avant
Charles IV et Holland elle avait connu un tout autre politique, qu'elle
avait été la femme dévouée du duc et connétable de Luynes, et que
ç'avait été là sa vraie, sa première école. Enfin, il ne faut pas
oublier que dans la Fronde, Retz et Mme de Chevreuse avaient fini par ne
plus s'entendre, et que ce n'est pas lui, mais bien elle qui avait vu
clair dans la vraie situation des affaires et dans le dernier parti qui
restât à prendre. Tandis que Retz s'enfonçait dans des résolutions
désespérées et des combinaisons chimériques, le coup d'œil prompt et
sûr de Mme de Chevreuse lui montra vite la seule voie de salut, la
nécessité de se rallier à l'unique pouvoir qui subsistait et dont elle
accrut la force[11]. De là l'humeur et le dépit partout sensibles dans
ce portrait exagéré à plaisir. Appartenait-il bien, en vérité, au
remuant et déréglé coadjuteur d'être le censeur impitoyable d'une femme
dont il a surpassé les égarements de tout genre? Ne s'est-il pas trompé
tout autant et bien plus longtemps qu'elle? A-t-il montré dans le combat
plus d'adresse et de courage, et dans la défaite plus d'intrépidité et
de constance? Mais Mme de Chevreuse n'a pas écrit des mémoires d'un
style aisé et piquant où elle relève sa personne aux dépens de tout le
monde. Pour nous, nous lui reconnaissons deux juges, et qui ne sont pas
suspects, Richelieu et Mazarin. Richelieu a tout fait pour la gagner,
et, n'y pouvant parvenir, il l'a traitée comme une ennemie digne de lui:
plusieurs fois il l'a exilée, et quand après sa mort les portes de la
France s'ouvraient à tous les proscrits, son implacable ressentiment,
lui survivant dans l'âme de Louis XIII expirant, les fermait à Mme de
Chevreuse. Lisez avec attention les carnets et les lettres
confidentielles de Mazarin, vous y verrez la profonde et continuelle
inquiétude qu'elle lui inspire en 1643. Plus tard, pendant la Fronde, il
s'est fort bien trouvé de s'être réconcilié avec elle, et d'avoir suivi
ses conseils, aussi judicieux qu'énergiques. Enfin, en 1660, quand
Mazarin, victorieux de toutes parts, ajoute le traité des Pyrénées à
celui de Westphalie, et que don Luis de Haro le félicite sur le repos
qu'il va goûter après tant d'orages, le cardinal lui répond qu'on ne se
peut promettre de repos en France, et que les femmes mêmes y sont fort à
craindre. «Vous autres Espagnols, lui dit-il, vous en parlez bien à
votre aise, vos femmes ne se mêlent que de faire l'amour; mais en France
ce n'est pas de même, et nous en avons trois qui seraient capables de
gouverner ou de bouleverser trois grands royaumes: la duchesse de
Longueville, la princesse Palatine et la duchesse de Chevreuse[12].»

  [5] Mme de Motteville, tome Ier de l'édition d'Amsterdam de 1750,
  page 198: «Je lui ai ouï dire à elle-même, sur ce que je la
  louois un jour d'avoir eu part à toutes les grandes affaires qui
  étoient arrivées en Europe, que jamais l'ambition ne lui avoit
  touché le cœur, mais que son plaisir l'avoit menée, c'est-à-dire
  qu'elle s'étoit intéressée dans les affaires du monde seulement
  par rapport à ceux qu'elle avoit aimés.» C'est à quoi se réduit
  le passage de Retz, que nous citerons tout à l'heure.

  [6] _Mémoires_, collection Petitot, deuxième série, tome LI, p.
  339.

  [7] Sur Chateauneuf, son ambition et sa capacité, voyez Mme DE
  LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. II.

  [8] _Mémoires_, édition d'Amsterdam, 1731, p. 210.

  [9] Calomnie ridicule, dont le seul et unique prétexte est la
  dernière liaison de Mme de Chevreuse avec le marquis de Laigues,
  au milieu de la Fronde. Voyez notre dernier chapitre.

  [10] Cette grande accusation n'a pas la portée qu'on lui pourrait
  donner: elle signifie seulement que Mme de Chevreuse «étoit
  distraite dans ses discours,» comme nous l'apprend Mme de
  Motteville, t. Ier, p. 198.

  [11] Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. I et III.

  [12] _Vie de Mme de Longueville_, par Villefore, édition de 1739,
  IIe partie, p. 33.--Mme de Motteville, tome Ier, _ibid._: «J'ai
  ouï dire à ceux qui l'ont connue particulièrement qu'il n'y a
  jamais eu personne qui ait si bien connu les intérêts de tous les
  princes et qui en parlât si bien, et même je l'ai entendu louer
  de sa capacité.»

Un mot sur la beauté de Mme de Chevreuse, car cette beauté a fait une
grande partie de sa destinée. Tous les témoignages contemporains
s'accordent à la célébrer. Un portrait peint, à peu près de grandeur
naturelle, que possède M. le duc de Luynes et qu'il a bien voulu nous
laisser voir[13], lui donne une taille ravissante, le plus charmant
visage, de grands yeux bleus, de fins et abondants cheveux d'un blond
châtain, le plus beau sein, et dans toute sa personne un piquant mélange
de délicatesse et de vivacité, de grâce et de passion. On retrouve ce
caractère de la beauté de Mme de Chevreuse dans deux excellents
portraits gravés du temps: l'un, de Le Blond[14], la représente dans sa
première jeunesse, avec ses grands yeux, son beau sein, et les cheveux
frisés et crêpés du commencement de Louis XIII; l'autre, de Daret, lui
donne quelques années de plus et les cheveux flottants sur de riches
épaules, comme en plein XVIIe siècle[15]. Ferdinand l'a peinte déjà
vieille[16]; mais, en ce dernier portrait même, on sent encore que la
grande beauté a passé par là, et la finesse, la distinction, la vivacité
et la grâce ont survécu.

  [13] Ce portrait n'est pas un original; c'est une copie, mais
  ancienne.

  [14] Portrait in-folio fort rare et qui ne se trouve guère qu'au
  cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale.

  [15] In-4º, dans la collection de Daret, et reproduit par Harding
  en Angleterre. C'est le portrait qui est en tête de ce volume.
  Ajoutons bien vite que les petits vilains portraits de Moncornet
  n'ont aucun rapport avec Mme de Chevreuse à aucun âge.

  [16] L'admirable original de Ferdinand est chez M. le duc de
  Luynes. Balechou l'a gravé pour _l'Europe illustre_.

Marie de Rohan appartenait à cette vieille et illustre race, issue des
premiers souverains de la Bretagne, qui par elle-même et ses branches
diverses, sans compter ses alliances, couvrit et posséda longtemps une
partie considérable de la Bretagne et de l'Anjou, se divisa presque
également au XVIe siècle et dans la première moitié du XVIIe entre le
parti catholique et le parti protestant, tour à tour servit avec éclat
ou combattit la royauté, et dont les traits héréditaires, marqués dans
l'un et dans l'autre sexe, étaient particulièrement la hauteur de l'âme,
la hardiesse et la constance. Au siége de La Rochelle, deux femmes,
après avoir enduré toutes les rigueurs de la famine, comme les derniers
des soldats, et s'être longtemps nourries comme eux de chair de cheval,
aimèrent mieux rester prisonnières entre les mains de l'ennemi que de
signer la capitulation. C'était Catherine de Parthenai et Anne de Rohan,
la mère et la sœur de ce fameux duc Henri de Rohan, le chef des
calvinistes français, le politique et l'homme de guerre du parti, et
sans contredit notre plus grand écrivain militaire avant Napoléon[17].
La femme de ce même Henri de Rohan, Marguerite de Béthune, fille de
Sulli, défendit Castres contre le maréchal de Thémines. Son frère
Soubise, l'intrépide amiral, après la prise de La Rochelle, plutôt que
de servir Richelieu et les catholiques vainqueurs, s'exila et alla
mourir en Angleterre. Dans le cours des siècles, la noble maison n'a pas
cessé de produire des héroïnes au cœur résolu, comme aussi, il faut
bien le dire, des beautés plus brillantes que sévères. A cet égard,
celle dont nous allons retracer l'histoire n'avait pas dégénéré de sa
race, et elle était bien du sang des Rohan.

  [17] Voyez _le Parfait Capitaine, autrement l'abrégé des guerres
  des commentaires de César_, édition elzévirienne de 1639.

Elle était fille d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon, serviteur zélé
d'Henri III et d'Henri IV, grand veneur en 1602, et plus tard gouverneur
de l'Ile-de-France. Sa mère était Madeleine de Lenoncourt, de la grande
maison des Lenoncourt de Lorraine, fille d'Henri de Lenoncourt,
troisième du nom, et de Françoise de Laval, sœur du maréchal de
Bois-Dauphin. Elle avait pour frère le prince de Guymené, moins célèbre
par lui-même que par sa femme, Anne de Rohan, cette belle princesse de
Guymené, que les mémoires de Retz ont trop fait connaître[18]. Enfin un
second mariage de son père lui donna pour belle-mère, en 1628, Marie de
Bretagne, fille du comte de Vertus, une des femmes les plus belles et
les plus décriées de son temps[19].

  [18] Voyez sur Mme de Guymené, outre les _Mémoires_ de Retz, Mme
  DE SABLÉ, chapitres III et IV.

  [19] Voyez la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III.

Marie de Rohan naquit presque avec le XVIIe siècle, en décembre 1600;
elle perdit sa mère étant encore en très-bas âge, et à moins de dix-sept
ans, en septembre 1617, on lui fit épouser celui qui devait s'appeler
bientôt le duc et connétable de Luynes.

Que faut-il penser de ce personnage si célèbre et si peu connu, auquel
fut d'abord unie la destinée de Marie de Rohan? Luynes n'est-il qu'un
favori vulgaire, comme le maréchal d'Ancre qu'il a renversé, ou ses
talents ont-ils fait une partie considérable de sa fortune? Son pouvoir
a-t-il été utile ou funeste à la France? Problème aussi intéressant que
difficile, qui attend encore un sérieux examen.

La passion a parlé d'abord avec son empire accoutumé, et le préjugé a
docilement suivi. L'_Histoire de la mère et du fils_[20], attribuée à un
contemporain véridique, a fait l'opinion générale, et, sur ces peintures
si vives et en apparence si fidèles, il a été reçu et il est resté à peu
près établi que l'élévation de Luynes vient du caprice d'un roi presque
enfant, qui prend un de ses pages, un petit gentilhomme, pour en faire
un premier ministre, parce qu'il le trouve habile dans l'art de la
chasse aux oiseaux. Mais on sait aujourd'hui que l'_Histoire de la mère
et du fils_ n'est point de Mézerai, mais de Richelieu; c'est le
commencement même de ses mémoires, si précieux, si admirables à tant
d'égards, mais destinés, comme tous les mémoires, à tromper la postérité
au profit de leur auteur. Or, Richelieu avait bien des raisons de haïr
Luynes: c'est Luynes qui, en 1617, détruisit le cabinet dont l'évêque de
Luçon faisait partie, et c'est lui encore qui, à la fin de l'année 1620,
malgré la cour habile que lui fit l'ambitieux évêque, ne se laissant pas
séduire à l'apparence, l'empêcha d'être cardinal et arrêta quelque temps
sa fortune. Aussi Richelieu, dont les rancunes étaient implacables, et
qui joignait toutes les petitesses de la vanité à toutes les grandeurs
de l'ambition et de l'orgueil, s'applique partout à rabaisser Luynes:
il passe le bien sous silence; il met le mal en relief avec un soin,
avec un art qui nulle part dans les mémoires n'est aussi sensible; et,
singulier aveuglement de la haine, il va jusqu'à lui reprocher
précisément ce que plus tard il a fait lui-même et ce qui le place si
haut dans l'histoire.

  [20] Amsterdam, 1731, 2 vol. in-12.

Richelieu, dans son second ministère, a poursuivi avec une vigueur
incomparable, et avec un succès souvent acheté bien cher, trois
grands objets: 1º la suprématie du pouvoir royal, au-dessus de
cette république féodale de grands seigneurs qui divisaient,
opprimaient, dévoraient la France; 2º l'abaissement de la maison
d'Autriche qui depuis Charles-Quint affectait la domination de
l'Europe; 3º la soumission politique et militaire des protestants,
dont il fallait assurément respecter la liberté religieuse, mais en
les empêchant de former un État dans l'État, et d'occuper des
places fortes où l'autorité publique ne pénétrait point, et d'où
ils pouvaient fomenter impunément des troubles et donner la main à
l'étranger. Mais cette grande entreprise, d'où peu à peu est sortie
la France nouvelle, ce n'est pas Richelieu qui le premier l'a
conçue, comme il le dit et comme il a fini par le persuader, c'est
Henri IV; et après Henri IV, celui qui l'a reprise et servie, avec
plus ou moins de génie et d'éclat, c'est incontestablement Luynes,
tandis que Richelieu a commencé par servir le parti contraire, sous
le maréchal d'Ancre et sous la reine mère, dont il fut d'abord le
courtisan et le favori avant d'en devenir l'ennemi irréconciliable.

Le grand roi avait à peine fermé les yeux que ses desseins étaient
oubliés et que sa veuve, la régente, Marie de Médicis, embrassait une
politique toute différente. Henri IV s'était déclaré le protecteur de
l'indépendance de l'Italie, et par conséquent l'allié du Piémont, de
Venise et de Mantoue, que convoitait l'ambition espagnole, déjà
maîtresse de Naples et du Milanais. Marie de Médicis laissa l'Espagne
entrer, d'un côté, dans le Montferrat, qui appartenait alors au duc de
Mantoue, et même franchir la frontière piémontaise, et de l'autre,
chercher querelle à Venise, protéger contre elles les Uscoques, ces
pirates de l'Adriatique, et faire effort pour s'emparer de la Valteline,
afin de s'ouvrir une libre communication entre ses possessions d'Italie
et ses possessions d'Allemagne. Henri IV, pour unir plus étroitement le
Piémont et l'Angleterre à la France, voulait donner une de ses filles au
prince de Piémont et une autre au prince de Galles. Marie de Médicis, se
faisant tout espagnole, maria, le même jour, sa fille aînée avec
l'infant d'Espagne, qui devint bientôt Philippe IV, et Louis XIII avec
Anne d'Autriche. Quiconque voulait plaire à la régente et à son favori
Concini célébrait l'alliance espagnole et les mariages qui semblaient la
sceller à jamais, et nul ne l'a plus vantée que ce même Richelieu, qui
devait lui porter le coup mortel. Dans ses mémoires, il se défend avec
chaleur d'avoir jamais été partisan de l'Espagne. Il avait donc oublié
la _Harangue prononcée en la salle du Petit-Bourbon, le_ _23 février
1615, à la clôture des Estats tenus à Paris, par révérend père en Dieu,
messire Armand-Jean du Plessis de Richelieu, évesque de Luçon_[21].
Richelieu y félicite le roi d'avoir, tout majeur qu'il était, «remis les
rênes de ce grand empire en la main de la reyne, sa mère, afin qu'elle
eût pour quelque temps la conduite de son Estat.» «L'Espagne et la
France, dit-il, n'ont rien à craindre estant unies, puisque estant
séparées elles ne peuvent recevoir de mal que d'elles-mêmes.» Et,
s'adressant à la reine mère, il lui dit: «La France se reconnoist,
madame, obligée à vous départir tous les honneurs qui s'accordoient
anciennement aux conservateurs de la paix et de la tranquillité
publique.» Vains compliments! au lieu de jouir de la paix, la France
allait revoir les horreurs de la guerre civile. Les grands, n'étant plus
contenus par une main ferme, renouvelaient leurs vieilles prétentions et
devançaient la Fronde. Les protestants redoublaient d'audace, et,
s'appuyant sur eux, Henri de Bourbon, prince de Condé, reprenait ses
rêves de régence: on était forcé d'en venir à cette extrémité d'arrêter
et de mettre à la Bastille le premier prince du sang. Pendant ce temps,
l'évêque de Luçon, grâce à ses adroites flatteries, était devenu
secrétaire des commandements de la reine mère et grand aumônier de la
jeune reine, infante d'Espagne; de là, en caressant le maréchal d'Ancre
et le parti espagnol, il s'était fait nommer ambassadeur auprès du
cabinet de Madrid, nomination considérée comme un triomphe par
l'ambassadeur d'Espagne, duc de Monteleone[22], mais qui resta sans
effet, parce que bientôt après, en novembre 1616, à l'aide de ses deux
amis, le garde des sceaux Mangot et Barbin surintendant des finances, et
par la protection déclarée du tout-puissant favori, Richelieu entra dans
le ministère, au poste de secrétaire d'État des affaires étrangères. Il
y mit sa haute capacité au service des passions régnantes.

  [21] Paris, 1615, en la boutique de Nivelle, chez Sébastien
  Cramoisy, rue Saint-Jacques, avec privilége du roi, in-12, de 64
  pages.

  [22] Le duc le représentait alors à sa cour comme l'homme de
  France qui pouvait le mieux servir les intérêts de sa Majesté
  Catholique. Voyez _Lettres du cardinal de Richelieu_, publiées
  par M. Avenel, t. Ier, p. 19.

La scène change à l'avénement de Luynes. Loin de retenir son jeune
maître dans les amusements vulgaires auxquels jusque-là on l'avait
abandonné, Luynes l'exhorte à s'occuper du gouvernement et à faire son
métier de roi. Il tire de leur disgrâce les vieux ministres d'Henri IV,
et avec eux il remet en honneur les maximes du grand roi et les fait
prévaloir peu à peu, au dedans et au dehors, par ce mélange de finesse,
de douceur, et, au besoin, de résolution qui est le trait de son
caractère. Sans rompre avec l'Espagne, Luynes s'en dégage; il renoue
avec l'Angleterre et reprend en main la cause de l'indépendance
italienne; il resserre notre alliance avec Venise et avec le Piémont,
marie la seconde sœur du roi avec Victor-Amédée et négocie l'union de
la troisième avec le prince de Galles. Il tient quelque temps la reine
mère éloignée de la cour et des affaires sans rigueurs inutiles, puis il
l'y ramène après l'avoir deux fois vaincue. Tour à tour, il s'accommode
avec les grands et leur fait la guerre. Il incorpore à la monarchie,
range à nos institutions et à nos lois le Béarn et la Navarre. Enfin,
c'est en poursuivant avec une énergie et une constance, que la fortune
n'a point couronnées, la juste répression des protestants révoltés
contre les prescriptions les plus formelles de l'édit de Nantes, c'est à
la suite du siége de Montauban, précurseur de celui de La Rochelle, que
Luynes a succombé, donnant son sang pour frayer la route au succès d'un
autre. Il a donc été, dans la mesure de son génie et des circonstances,
le restaurateur de la politique d'Henri IV et le prédécesseur inégal et
incomplet de Richelieu. Tel est, à nos yeux, le titre de Luynes à
l'estime de la patrie, et ce titre-là, toutes les attaques intéressées
du grand cardinal, tous les pamphlets, sérieux ou frivoles, ni même bien
des fautes et de grands défauts ne l'effaceront point[23].

  [23] Cette opinion qui peut sembler paradoxale, n'est pas ici
  légèrement avancée; elle se fonde sur une étude sérieuse et
  détaillée des principaux actes du ministère de Luynes. Voyez le
  _Journal des Savants_ de l'année 1861, LE DUC ET CONNÉTABLE DE
  LUYNES.

D'ailleurs, il ne faut pas s'imaginer que Luynes soit parti d'aussi bas
qu'on le dit pour arriver en un jour à ce pouvoir presque souverain
qu'il a exercé pendant cinq années.

Sans examiner les généalogies vraies ou fausses que des dictionnaires
complaisants, et même le Père Anselme et Moreri, donnent aux Luynes, et
en ne remontant pas au delà du père de celui qui nous intéresse, on ne
peut nier qu'Honoré d'Albert de Luynes n'ait fait bonne figure sous
Henri III et sous Henri IV. Il se signala par son courage dans toutes
les guerres du temps, et se fit un nom parmi les plus braves: on
l'appelait _le capitaine Luynes_. Compromis, à tort ou à raison, dans
l'affaire de La Mole et de Coconas, et offensé des propos que tenait à
ce sujet un officier de la garde écossaise, célèbre par ses succès dans
les combats particuliers, il le provoqua, et c'est en cette circonstance
qu'eut lieu, en champ clos, au bois de Vincennes, en présence de Henri
III et de toute la cour, le dernier duel que les rois aient autorisé.
Luynes en sortit vainqueur. Dès que parut Henri IV, il s'attacha à sa
fortune et lui rendit des services qui furent récompensés par le
gouvernement d'une place forte alors importante et considérée comme une
des clefs du Midi, le Pont-Saint-Esprit. Il s'était marié à une personne
d'une bonne famille du Comtat, et joignit ainsi à sa très petite
seigneurie de Luynes, en Provence, entre Aix et Marseille, deux autres
seigneuries du Comtat, tout aussi médiocres, Cadenet et Brantes. Il eut
trois fils qui prirent les noms de ces trois terres, et quatre filles,
dont une a été religieuse et les trois autres ont fait d'assez beaux
mariages. Le capitaine Luynes mourut en 1592. Son fils aîné, Charles
d'Albert de Luynes, né le 5 août 1578, commença très-vraisemblablement
par être page du comte du Lude, François de Daillon, sénéchal d'Anjou,
le grand-père d'Henri de Daillon fait duc par Louis XIV et grand maître
de l'artillerie. Il attira près de lui ses deux frères Cadenet et
Brantes, et, sous les auspices de ce grand seigneur, ils passèrent
ensemble au service du roi Henri IV, qui les mit auprès du petit
Dauphin. Une fois là, les trois frères se poussèrent. On estimait
particulièrement en eux la tendre amitié qui les unissait. Ils vivaient
d'une pension de douze cents écus que l'aîné tenait du roi. Ils étaient
bien faits, adroits dans tous les exercices, de manières distinguées, et
empressés à plaire. Charles d'Albert surtout, sans être d'une beauté
régulière, avait une figure si aimable qu'on disait de lui, comme de
Henri de Guise, que pour le haïr il fallait ne pas le voir. Il s'insinua
dans les bonnes grâces du jeune prince en le servant dans ses jeux et
dans ses goûts, et en dressant à son usage des oiseaux de proie, alors
peu connus, nommés pies-grièches, qui fondaient sur les petits oiseaux
et les rapportaient à leur maître. L'inclination née de ces puérils
amusements se fortifia avec l'âge et s'étendit à toutes choses. Luynes
était discret, modeste, très-poli et très-fin. Sa faveur innocente
n'inquiéta d'abord personne: il en profita, et sa fortune grandit vite.
Avant 1617, il était déjà conseiller d'État, gentilhomme ordinaire de la
chambre, gouverneur de la ville et du château d'Amboise en Touraine, et
capitaine du château des Tuileries. En 1615, il avait été envoyé sur la
frontière d'Espagne, au-devant d'Anne d'Autriche, pour lui remettre la
première lettre du jeune roi, et le 30 octobre 1616 il acquit la charge
importante de grand fauconnier de France.

Compagnon assidu de Louis XIII, Luynes recevait souvent, dans leurs
longs entretiens, les douloureux épanchements de cette âme mélancolique,
de cet esprit inquiet, soupçonneux, jaloux, né pour se tourmenter
lui-même, et qui alors se faisait une peine et une injure de la
domination de sa mère et de celle du maréchal d'Ancre. Il y avait en
Louis XIII, à côté de tous ses défauts, des instincts de roi dignes de
son père Henri IV, et il s'indignait de voir un étranger incapable
usurper le gouvernement de son État, tandis qu'on le reléguait dans un
coin du Louvre. Il souffrait encore d'une autre blessure plus secrète et
plus vive. Marie de Médicis avait trop laissé paraître la préférence
qu'elle éprouvait pour son second fils, Gaston, duc d'Anjou, depuis duc
d'Orléans, qui était, en effet, un très-gracieux et aimable enfant.
Cette injuste préférence mit de bonne heure dans le cœur du jeune roi
un sentiment qu'il ne s'avoua jamais bien à lui-même, que le temps
n'éteignit point, et qui a été le ressort caché de bien des événements.
Le roi se plaignit donc à son confident du jour de la tyrannie de
Concini, comme, plus tard, Baradat, Saint-Simon, Cinq-Mars, Mlle de
Lafayette et Mme d'Hautefort l'entendirent se plaindre de la tyrannie de
Richelieu. Peu à peu le dévouement et l'ambition suggérèrent à Luynes la
pensée de servir son royal ami et de se servir lui-même en brisant le
joug qui leur pesait à l'un et à l'autre. Mais le fin courtisan mit un
masque sur sa pensée, et s'appliqua à prévenir ou à désarmer les
soupçons de Marie de Médicis en l'accablant de protestations de zèle. On
dit pourtant que l'Italien entrevit le danger et que Luynes ne fit
guère que frapper le premier. Quoi qu'il en soit, il est impossible de
ne pas reconnaître qu'il fallait une énergie peu commune pour former une
semblable entreprise et jouer sa tête sur la parole d'un roi de seize
ans; comme il fallait assurément une habileté profonde et une prudence
consommée pour dérober cette conspiration à la vigilance de ministres
tels que Barbin, Mangot et Richelieu, saisir le juste moment de
l'exécution, pendant que le maréchal d'Ancre envoyait toutes ses forces
contre les grands seigneurs partout révoltés, concerter et arrêter le
plan de la terrible journée du 24 avril 1617, préparer et assurer le
lendemain, fonder un gouvernement. Luynes avait alors trente-neuf ans.

Il hérita de celui qu'il venait de renverser. A toutes les charges qu'il
possédait déjà, il ajouta celles du maréchal d'Ancre; il eut aussi,
comme on disait alors, la confiscation du maréchal, c'est-à-dire sa
fortune et celle de sa femme presque entière, accessoire accoutumé du
succès dans les mœurs du temps[24]; et quand, le lendemain de la
conspiration victorieuse, il songea à s'affermir par un grand mariage,
il avait le choix des plus illustres alliances. Louis XIII voulait lui
faire épouser Mlle de Vendôme, fille d'Henri IV et de Gabrielle
d'Estrées, la sœur du duc César de Vendôme et du grand prieur, la nièce
du marquis de Cœuvres, le futur duc et maréchal d'Estrées[25]; et
l'ambitieuse famille ne demandait pas mieux que d'acquérir à ce prix le
favori du roi. Mais Luynes craignit de s'engager dans le parti des
Vendôme et de se donner des beaux-frères qui voudraient le dominer et se
servir de lui au lieu de le servir. Par le même motif, il déclina la
main d'une autre fille d'Henri IV, Mlle de Verneuil, n'entendant pas se
laisser entraîner dans les orgueilleuses prétentions et les ténébreuses
intrigues de sa mère, Henriette de Balzac d'Entragues. On lui proposa
encore une des plus riches héritières de France, la fille unique de
Philibert-Emmanuel d'Ailli, vidame d'Amiens[26]. Il préféra Mlle de
Montbazon, très-riche assurément et de grande qualité, dont le père
occupait une haute charge de cour et pouvait être à son gendre un appui
considérable, en même temps que la facilité de son humeur et un esprit
sensé mais médiocre le devaient rendre un instrument sûr et docile. Il
n'était pas besoin aussi de la finesse et de la pénétration de Luynes
pour comprendre de quel secours lui serait dans tous ses desseins une
jeune femme qui unissait déjà tant d'intelligence à tant de beauté.
Comme nous l'avons dit, il avait alors trente-neuf ans, et Mlle de
Montbazon n'en avait pas dix-sept; mais, outre qu'il était d'une figure
encore très-agréable, d'une douceur et d'une politesse accomplies, il
venait de braver de grands périls pour monter à un poste où il allait en
trouver de tout aussi grands. Il y avait là de quoi toucher le cœur de
la belle Marie, et leur union fut parfaitement heureuse[27]. Ils se
convenaient par le contraste même de leurs caractères, l'une vive et
impétueuse, l'autre réfléchi et circonspect jusqu'à l'apparence de
l'incertitude. Luynes se complut à la former; il lui donna les premières
leçons de la politique du temps qui ne connaissait point les scrupules
et se composait surtout d'intrigue et d'audace. Marie de Rohan profita
vite à cette école. Selon la nature ardente et dévouée que nous lui
avons reconnue, elle mit au service de celui qu'elle aimait tout ce
qu'il y avait en elle de grâces engageantes et de ferme courage. Luynes
l'initia à tous ses secrets, la mit de moitié dans tous ses desseins et
se gouverna par ses conseils. Un témoin contemporain très-bien informé
assure qu'elle exerçait sur son mari un grand empire[28].

  [24] APPENDICE, notes du chapitre Ier.

  [25] Catherine-Henriette, légitimée de France, qui épousa on 1619
  le duc d'Elbeuf.

  [26] Plus tard, en 1619, il la fit obtenir à son frère Cadenet,
  et c'est sur la terre de Chaulnes, que lui apporta
  Claire-Charlotte d'Ailli, que Cadenet assit son titre de duc et
  maréchal de Chaulnes.

  [27] Mme DE MOTTEVILLE, tome Ier, page 11: «La duchesse de Luynes
  était très-bien avec son mari.»

  [28] Guido Bentivoglio, nonce du pape en France. Voyez APPENDICE,
  notes du chap. Ier.

Le premier intérêt du favori de Louis XIII était de garder le cœur du
roi pour lui et les siens, et de s'emparer aussi de la confiance de la
reine Anne, afin d'être maître assuré de toute la cour. Il y introduisit
donc sa jeune femme en lui donnant pour instruction de s'appliquer à
gagner les bonnes grâces de la reine et du roi. Elle y réussit à
merveille, et en décembre 1618, elle fut nommée surintendante de la
maison d'Anne d'Autriche à la place de la connétable de Montmorenci.
Anne et celle qui était chargée de la conduire étaient à peu près du
même âge et dans la première fleur de la jeunesse; elles se lièrent
aisément, et plus tard nous verrons cette amitié grandir et résister à
bien des épreuves. Mais il y eut d'abord un léger nuage entre les deux
amies. Soit que la belle surintendante eût un peu trop suivi les
instructions de son mari et employé trop habilement les manœuvres de la
coquetterie pour plaire au roi, soit plutôt que celui-ci voulût être
agréable à Luynes en montrant à sa femme les attentions les plus
flatteuses, la reine qui était Espagnole et jalouse, en conçut un
chagrin qui ne céda qu'aux plus vives démonstrations de la tendresse du
roi et à l'évidente innocence de ses relations avec la séduisante
duchesse. En effet, loin de séparer les deux époux, Luynes et sa femme
s'appliquèrent à les rapprocher, et c'est même Luynes qui, se prévalant
de sa familiarité avec Louis XIII, osa lui faire une sorte de violence
pour triompher de sa timidité et de sa froideur naturelle[29]. Depuis,
Anne d'Autriche et Marie de Rohan redoublèrent d'affection l'une pour
l'autre, et la duchesse de Luynes devint tout aussi chère à la reine que
son mari l'était au roi.

  [29] APPENDICE, notes du chap. Ier.

L'année 1621 vit le terme des prospérités et de la carrière de Luynes:
il périt le 14 décembre devant Monheur, après avoir été forcé de lever
le siége de Montauban, dans cette fameuse campagne, si bien commencée,
si mal terminée, où le nouveau connétable, fier de ses premiers succès,
s'obstina à continuer la guerre, dans une saison défavorable, contre les
protestants admirablement retranchés, commandés par des chefs habiles et
se battant avec l'énergie du désespoir. Il laissait une fille, morte
assez tard sans alliance dans la plus haute dévotion, avec un fils né en
1620 sous les plus heureux auspices, pendant le plus grand éclat de la
faveur de son père, et en présence de la jeune reine, qui n'avait pas
voulu quitter un moment son amie[30] tant qu'avait duré le travail de
l'accouchement. Le roi avait été le parrain de cet enfant. Louis-Charles
d'Albert, second duc de Luynes, sans être ni militaire ni politique,
porta fort bien son nom, s'honora par sa généreuse amitié pour les
solitaires de Port-Royal, traduisit en français les _Méditations_ de
Descartes, et écrivit, sous le nom de M. de Laval, d'estimables livres
de piété. Il eut pour fils ce vertueux ami de Fénelon et de
Beauvilliers, dont les descendants ont dignement continué, dans les
armes et dans l'Église, l'illustre maison jusqu'au duc actuel qui n'en
est pas le moindre ornement.

  [30] Voyez l'APPENDICE, notes du chap. Ier.

La duchesse et connétable de Luynes épousa en secondes noces, à la fin
de l'année 1622, Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, un des fils de
Henri de Guise, grand chambellan de France, dont le plus grand mérite
était celui de son nom, accompagné de la bonne mine et de la vaillance
qui ne pouvaient manquer à un prince de la maison de Lorraine;
d'ailleurs de peu de capacité, sans nul ordre dans ses affaires et bien
peu édifiant dans ses mœurs, ce qui explique et atténue les torts de sa
femme. De ce nouveau mariage il ne sortit que des filles. Deux furent
religieuses: l'une, Anne-Marie, naquit à Londres en 1625, et mourut en
1652, abbesse du Pont-aux-Dames; l'autre, Henriette de Lorraine, née en
1631, devint abbesse de Jouarre, dans le diocèse de Meaux, eut d'assez
vives contestations avec Bossuet, son évêque, sur l'étendue du pouvoir
des abbesses, puis déposant volontairement la dignité pour laquelle elle
avait combattu, se retira à Port-Royal où elle termina sa vie en
1693[31]. La troisième est cette belle Mlle de Chevreuse, Charlotte de
Lorraine, née en 1627, morte sans alliance en 1652, qui a joué un rôle
dans la Fronde, à côté de sa mère, eut la faiblesse d'écouter Retz, à ce
que Retz nous assure, et qu'en récompense il n'a pas oublié de peindre
en caricature pour divertir celle à laquelle il écrivait[32].

  [31] _Gallia Christiana_, tome VIII, page 1715; _Vie de Bossuet_,
  par M. de Beausset, tome II, livre VII.--Il ne faut pas confondre
  cette abbesse de Jouarre avec sa nièce, Mme Albert de Luynes,
  fille du second duc de Luynes, qui a été aussi, avec une de ses
  sœurs, religieuse à Jouarre, et à laquelle Bossuet a écrit tant
  de lettres touchantes.

  [32] _Mémoires_, tome Ier, page 221.

La duchesse de Luynes apporta à son second époux, entre autres
avantages, le magnifique hôtel que le connétable avait fait bâtir à si
grands frais dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre, à côté de l'hôtel de
Rambouillet, et qui devint successivement l'hôtel d'Épernon et l'hôtel
de Longueville[33]. De son côté, le duc de Chevreuse fit entrer dans sa
nouvelle famille, avec un second duché, un des châteaux que les Guise
possédaient autour de Paris, le château de Dampierre, près de Chevreuse,
si célèbre au XVIIe siècle, reconstruit au commencement du XVIIIe à la
façon de Mansard, et qui aujourd'hui, encore embelli par un goût
délicat, est une des plus nobles demeures que nous connaissions[34].

  [33] Voyez la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. II, p.
  129-130.

  [34] M. le duc de Luynes a fait de l'antique château des Guise un
  séjour à la fois splendide et charmant qui peut rivaliser avec
  les plus célèbres résidences de l'aristocratie anglaise. Où
  trouver ailleurs cette grandeur et cette simplicité, cet exquis
  sentiment de la nature et de l'art, ces belles eaux, ces
  magnifiques promenades, et aussi cette vaste bibliothèque, ces
  admirables portraits de famille, ces peintures ou du moins ces
  grandes esquisses de M. Ingres, et cette statue de Louis XIII, en
  argent massif, monument d'une généreuse reconnaissance? Et
  lorsqu'on vient à penser que celui qui a rassemblé toutes ces
  belles choses a consacré sa fortune au bien public en tout genre,
  qu'il nous a donné l'acier de Damas, les ruines de Sélinonte,
  l'histoire de la maison d'Anjou à Naples, la Minerve du
  Parthénon; que depuis trente ans, secondé par une compagne digne
  de lui, il répand les asiles, les écoles, les hospices, encourage
  et soutient les savants et les artistes, lui-même un des premiers
  archéologues de l'Europe, ami d'une liberté sage, et favorable à
  toutes les bonnes causes populaires, on se dit: Il y a donc
  encore un grand seigneur en France!



CHAPITRE DEUXIÈME

1623-1626

 LA DUCHESSE DE CHEVREUSE BIEN DIFFÉRENTE DE LA DUCHESSE DE
   LUYNES.--FAUTE DE POUVOIR AIMER SON NOUVEAU MARI, ELLE SE DONNE A LA
   REINE ANNE, DONT L'INTÉRÊT, BIEN OU MAL ENTENDU, DEVIENT SON
   PRINCIPAL ET CONSTANT OBJET.--ANNE d'AUTRICHE OPPRIMÉE PAR MARIE DE
   MÉDICIS, Mme DE CHEVREUSE LA CONSOLE ET AUSSI LA COMPROMET.--ELLE
   AIME LE COMTE DE HOLLAND, AMBASSADEUR D'ANGLETERRE, ET ELLE TACHE
   D'ENGAGER LA REINE AVEC BUCKINGHAM.--ELLE ACCOMPAGNE AVEC SON MARI
   LA NOUVELLE REINE D'ANGLETERRE A LONDRES. SES SUCCÈS A LA COUR DE
   CHARLES Ier.--HOLLAND ET BUCKINGHAM LA METTENT DANS LEURS INTRIGUES
   CONTRE RICHELIEU.--QUE BUCKINGHAM N'A JAMAIS ÉTÉ SON AMANT.--LA
   RÉSISTANCE DE LA REINE ANNE AU MARIAGE DE MONSIEUR AVEC Mlle DE
   MONTPENSIER, SUSCITE UNE CONSPIRATION A LAQUELLE Mme DE CHEVREUSE
   PREND UNE GRANDE PART.--HENRI DE TALLEYRAND, COMTE DE
   CHALAIS.--ODIEUSE CONDUITE DU DUC D'ORLÉANS QUI TRAHIT TOUS SES
   COMPLICES.--FAIBLESSE DE CHALAIS EN PRISON POUSSÉE JUSQU'A LA
   BASSESSE. TROMPÉ PAR RICHELIEU, IL S'EMPORTE CONTRE Mme De CHEVREUSE
   ET LA DÉNONCE, PUIS SE RÉTRACTE, ET MEURT AVEC COURAGE.--PREMIER
   EXIL DE Mme DE CHEVREUSE.


Luynes au tombeau, la reine mère, Marie de Médicis, reprit son ascendant
sur le faible Louis XIII, qui céda à la nécessité, et auquel on donna,
pour l'amuser, un nouveau favori sans conséquence, le jeune, aimable et
insignifiant Baradat. Elle s'empressa aussi de faire part de sa nouvelle
puissance à celui qui l'avait si bien servie dans ses prospérités à la
fois et dans ses disgrâces. En 1622, l'évêque de Luçon obtint enfin ce
chapeau de cardinal dont le désir passionné lui avait fait rechercher
dans les derniers temps la faveur et l'alliance[35] de Luynes qui, tout
aussi fin que lui, et discernant bien l'usage que l'ambitieux évêque
pourrait faire de cette haute dignité, la lui promit, mais sans se
presser de la lui donner. Puis, en avril 1624, le nouveau cardinal
rentra en triomphateur dans le cabinet, et commença ce second et
glorieux ministère qui dura près de vingt années, et qui diffère
essentiellement du premier. Il n'y porta pas en effet la politique du
maréchal d'Ancre, mais celle-là même qu'il avait tant combattue dans
Luynes. Comme lui, il ne se hâta point de rompre la paix avec l'Espagne,
et parce que la reine mère, sa protectrice, était tout Espagnole, et
parce qu'il lui importait avant tout de raffermir au dedans l'ordre
ébranlé par tant de secousses[36]. Il acheva la complète incorporation
du Béarn et de la Navarre à la France, et repoussa fermement les
prétentions usurpatrices des protestants, en attendant que le moment fût
venu de renouveler la campagne de 1621, de refaire le siége de Montauban
et de soumettre La Rochelle. Il avait vu de près à Angers autour de la
reine mère, dans les tristes affaires de 1620, l'égoïsme des grands,
leur peu de foi, leur ambition déréglée, leur avidité insatiable; et
forcé de les ménager d'abord, il se proposait bien de ne pas subir
longtemps leur joug et de ne leur livrer ni la royauté ni la France.
Ceux-ci à leur tour ne tardèrent pas à reconnaître que sur le cadavre de
Luynes il s'était élevé un second Luynes, bien plus redoutable que le
premier; et, selon leur habitude, après s'être empressés autour du
nouveau favori de Marie de Médicis, comme ils l'avaient fait en 1617
autour du favori de Louis XIII, dès qu'ils désespérèrent de le gouverner
au profit de leur vanité et de leur fortune, ils se mirent à recommencer
leurs vieilles intrigues, et Richelieu vit bientôt s'agiter contre lui
ses anciens complices d'Angers, couvrant habilement leurs vues
personnelles d'un apparent dévouement à Monsieur, le jeune duc d'Anjou,
qui sera bientôt le duc d'Orléans, et, bien entendu, s'appuyant sur
l'étranger, sur la catholique Espagne ou sur la protestante Angleterre,
sur le remuant duc de Lorraine, et particulièrement sur l'ambitieuse
Savoie, impatiente de s'agrandir à tout prix et aux dépens de qui que ce
soit, l'Italie, l'Autriche ou la France. C'est ainsi que Richelieu fut
amené peu à peu à rompre avec son ancien parti, et plus tard avec le
chef de ce parti, Marie de Médicis elle-même. Mais n'anticipons pas sur
les événements, et bornons-nous à bien marquer ce point essentiel, qu'au
début même de son second ministère, au lieu de continuer le conspirateur
de 1620, Richelieu se montra le vrai successeur de Luynes et reprit
tous ses desseins, mais avec le génie qui a rendu son nom immortel.

  [35] Il avait, en 1620, marié sa nièce, Mlle de Pontcourlai, à M.
  de Combalet, neveu de Luynes, qui la laissa veuve de très-bonne
  heure.

  [36] _Mémoires_, collection Petitot, t. II, p. 403: «Il faut
  pourvoir au cœur, c'est-à-dire au dedans.» _Ibid._, p. 407: «Il
  ne faut pas aussi entrer en rupture avec les Espagnols et venir
  avec eux à une guerre déclarée.»

Pendant que s'accomplissait dans la pensée ou plutôt dans la situation
du grand cardinal, cet important et heureux changement, un autre en sens
contraire se faisait aussi dans la duchesse de Luynes, devenue la
duchesse de Chevreuse. Comme elle ne choisissait pas son but elle-même,
mais le recevait des mains de la personne qui l'intéressait, après avoir
servi avec fidélité et dévouement Luynes, qu'elle aimait, n'ayant pas
retrouvé dans M. de Chevreuse un mari fait pour la captiver, elle se
donna tout entière à la reine Anne, sa maîtresse et son amie; et
l'intérêt, bien ou mal entendu, de la reine la jeta dans une tout autre
voie que celle qu'elle avait jusqu'alors suivie. En sorte que le même
caractère, dans des circonstances diverses, lui dicta tour à tour les
conduites les plus opposées.

Du temps de Luynes, et grâce à ses soins, le jeune roi avait fini par
aimer tendrement sa femme; il s'était complu à l'entourer d'honneur et
de considération, et lorsqu'il était parti pour la grande et brillante
campagne de 1620, il l'avait laissée à Paris à la tête du gouvernement.
Mais l'orgueilleuse Marie de Médicis, en reprenant possession de son
pouvoir, relégua dans l'ombre la jeune reine; on dit même qu'elle
s'appliqua et réussit à éloigner d'elle Louis XIII, afin de régner sur
lui sans partage. Anne d'Autriche, Espagnole et fière, et en même temps
belle, jeune, ayant besoin d'aimer et d'être aimée, ressentit amèrement
les nouvelles froideurs de son mari, qu'elle croyait avoir vaincues;
toute sa consolation était la compagnie de sa vive et hardie
surintendante. Nous avons ici le témoignage de la véridique et si bien
informée Mme de Motteville.

«La reine Marie de Médicis s'étant raccommodée avec le roi, la paix
entre la mère et le fils brouilla le mari et la femme; et la reine mère
étant persuadée que pour être absolue sur ce jeune prince, il falloit
que cette jeune princesse ne fût pas bien avec lui, elle travailla avec
tant d'application et de succès à entretenir leur mésintelligence, que
la reine, sa belle-fille, n'eut aucun crédit ni aucune douceur depuis ce
temps-là. Toute sa consolation étoit la part que la duchesse de Luynes,
qui étoit remariée avec le duc de Chevreuse, prince de la maison de
Lorraine, prenoit à ses chagrins, qu'elle tâchoit d'adoucir par tous les
divertissements qu'elle proposoit, lui communiquant, autant qu'elle
pouvoit, son humeur galante et enjouée pour faire servir les choses les
plus sérieuses et de la plus grande conséquence de matière à leur gaieté
et à leur plaisanterie: _A giovine cuor tutto è gioco_[37].»

  [37] _Mémoires_, t. Ier, p. 12. Mme de Motteville dit même, p.
  11, qu'auparavant et encore en 1622, la reine étant grosse, se
  blessa en courant après sa surintendante qui était encore la
  duchesse et connétable de Luynes. Bassompierre, _Mémoires_,
  collection Petitot, 2e série t. XX, p. 376: «La reine devint
  grosse, et c'étoit de six semaines, quand un soir... s'en
  retournant coucher et passant près la grande salle du Louvre, Mme
  la connétable de Luynes et Mlle de Verneuil la tenant sous les
  bras et la faisant courir, elle broncha et tomba, dont elle se
  blessa et perdit son fruit... On fit savoir au roi comme et en
  quelle façon elle s'étoit blessée, et il s'anima tellement contre
  les deux dames, qu'il manda à la reine qu'il ne vouloit plus que
  Mlle de Verneuil et Mme la connétable fussent auprès d'elle, et
  leur écrivit à chacune une lettre pour leur faire savoir qu'elles
  eussent à se retirer du Louvre.» Le mariage de la connétable avec
  le duc de Chevreuse, qui avait beaucoup de crédit auprès du roi,
  arrangea tout, et sauva pour quelque temps la surintendante,
  _Mémoires_ de Fontenai-Mareuil, collection Petitot, 1re série, t.
  L, p. 350.

La cour de France était alors très-brillante, et la galanterie à l'ordre
du jour. C'était le temps où la marquise de Sablé soutenait et
accréditait de son esprit et de sa beauté les maximes chevaleresques
que les Espagnols avaient empruntées des Mores. Elle prétendait «que les
hommes pouvoient sans crime avoir des sentiments tendres pour les
femmes, que le désir de leur plaire leur donnoit de l'esprit et leur
inspiroit de la libéralité et toutes sortes de vertus; et que, d'un
autre côté, les femmes, qui étoient l'ornement du monde et faites pour
être servies et adorées, ne devoient souffrir des hommes que leurs
respects[38].» Anne, dans son pays, avait été de bonne heure accoutumée
à ces maximes, et elle était fort portée à les mettre en pratique. Belle
et sensible, elle aimait à plaire, et dans l'injuste abandon où la
laissait Louis XIII, elle ne s'interdisait point de recevoir des
hommages. La Rochefoucauld, qui l'a bien connue, dit «qu'avec beaucoup
de vertu, elle ne s'offensoit pas d'être aimée[39].» Elle le fut, et Mme
de Motteville ne fait pas difficulté de nous apprendre que le beau et
vaillant duc Henri de Montmorenci conçut de tendres sentiments pour
elle, et que même le héros de l'ancienne galanterie, le grand écuyer de
Bellegarde, déjà un peu sur le retour de l'âge, lui fit une cour assez
publique, sans que la réputation de la reine en eût éprouvé la moindre
atteinte. Mais les choses ne se passèrent pas toujours ainsi. Mme de
Chevreuse, qui n'avait pas la piété et la sagesse d'Anne d'Autriche, ne
se retint pas longtemps sur la pente glissante de l'amour platonique;
elle céda aux séductions de la jeunesse et du plaisir, et elle manqua
d'y entraîner sa maîtresse. De là bien des fautes, dont nous
détournerions les yeux si elles ne se liaient à d'importants événements,
et n'exprimaient de la façon la plus frappante ce mélange de la
galanterie et de la politique, qui est l'un des traits particuliers des
mœurs de l'aristocratie et de la haute société au XVIIe siècle.

  [38] Mme de Motteville, t. Ier, p. 13, et Mme DE SABLÉ, chap.
  Ier, p. 13 et 14.

  [39] _Mémoires_, _ibid._, p. 338.

En l'année 1624, le cardinal de Richelieu avait repris une des
meilleures pensées de Luynes, et renoué la négociation autrefois
commencée pour faire épouser au prince de Galles, fils du roi
d'Angleterre, la troisième fille d'Henri IV, la dernière sœur de Louis
XIII. D'abord, ce mariage empêchait celui du prince anglais avec une
infante d'Espagne, dont il était question depuis assez longtemps, et qui
eût été un accroissement redoutable de la puissance espagnole en Europe.
L'alliance anglaise nous était aussi fort précieuse, parce qu'elle
promettait d'enlever à la faction protestante de France l'appui de
l'Angleterre, et ce n'est pas la faute des plus sages desseins si
quelquefois des circonstances imprévues les renversent. L'amour vint
ici, contre sa coutume, seconder la politique. Le prince de Galles, en
traversant la France, avait vu la belle et aimable Henriette-Marie, et
il en était devenu éperdument épris; il pressa donc son père de demander
pour lui la main de la princesse, et Jacques Ier envoya à Paris, outre
son ministre accoutumé, deux ambassadeurs extraordinaires pour traiter
cette grande affaire, qui fut conclue le 10 novembre 1624. L'un des deux
ambassadeurs, et le principal, était Henri Rich, lord Kensington, de la
maison de Warwick, premier comte de Holland, celui qui joua un rôle dans
la révolution d'Angleterre, commanda un moment l'armée royale, et monta,
en 1649, sur le même échafaud que lord Capel et lord Hamilton. Il devint
amoureux de Mme de Chevreuse. Il était jeune et bien fait[40]; il lui
plut. Voilà, selon nous, le vrai début de Mme de Chevreuse dans l'amour
coupable et dans les intrigues de toute espèce où elle a consumé sa vie.

  [40] La Rochefoucauld, _ibid._, p. 340. La Porte qui était alors
  porte-manteau de la reine Anne, et qui vit Holland à la cour,
  dit, _Mémoires_, collection Petitot, 2e série, t. LIX, p. 295:
  «Un des plus beaux hommes du monde, mais d'une beauté efféminée.»
  On nous assure qu'il y a en Angleterre, chez le comte de
  Breadalbane, un portrait du beau Holland.

A la mort de Jacques Ier, le prince de Galles, devenu roi d'Angleterre
sous le nom de Charles Ier, au mois de mars 1625, ordonna à ses
ambassadeurs d'abréger tous les délais et de hâter la cérémonie des
fiançailles. Grâce au crédit de Holland et de son ami Buckingham,
favori du nouveau roi comme il l'avait été du précédent, Charles Ier
choisit le duc de Chevreuse, grand chambellan de France, pour épouser
Madame en son nom et pour la conduire en Angleterre: en même temps, on
obtint de Louis XIII que le duc emmènerait avec lui sa femme qui devait
être une des parures du cortége. Cet arrangement donnait aux deux amants
le moyen de se voir souvent et l'espoir de ne pas se séparer trop vite.

Holland était un homme de plaisir et d'intrigue. Il exerça une mauvaise
influence sur Mme de Chevreuse. Il prit sur elle un tel empire, qu'il
lui persuada d'engager sa royale maîtresse dans quelque belle passion
semblable à la leur, et il lui désigna son ami, le premier ministre
d'Angleterre, le beau, le brillant, le magnifique Buckingham, comme le
seul homme qui pût être agréé de la reine de France. Anne d'Autriche et
Buckingham ne s'étaient jamais vus. Il fallait leur ménager l'occasion
de se voir et de s'entendre. Les deux galants conspirateurs «trouvèrent
toutes les facilités qu'ils désiroient auprès de la reine et du duc de
Buckingham[41]». Celui-ci, qui était tout aussi léger que Holland et
aimait passionnément les aventures extraordinaires, se fit envoyer par
Charles Ier en France pour l'y représenter particulièrement et faire
plus d'honneur à la nouvelle reine. Il partit de Londres en toute hâte,
arriva à Paris le 24 mai, et descendit dans ce bel hôtel de Luynes de
la rue Saint-Thomas-du-Louvre qui s'appelait alors l'hôtel de
Chevreuse[42]. Il se montra à la cour «avec plus d'éclat[43], de
grandeur et de magnificence que s'il eût été roi. La reine lui parut
encore plus aimable que son imagination ne la lui avoit pu représenter,
et il parut à la reine l'homme du monde le plus digne de l'aimer. Ils
employèrent la première audience de cérémonie à parler d'affaires qui
les touchoient plus vivement que celles des deux couronnes, et ils ne
furent occupés que des intérêts de leur passion[44].» Le duc de
Buckingham resta sept jours à Paris[45], «retardant son départ le plus
qu'il lui étoit possible, et se servant de sa qualité d'ambassadeur pour
voir la reine[46].» Le 2 juin, la nouvelle reine d'Angleterre quitta
Paris et s'achemina à petites journées vers Calais. Marie de Médicis et
la reine Anne accompagnèrent leur fille et leur belle-sœur jusqu'à
Amiens. Le duc de Chaulnes, gouverneur de la ville, leur fit une
réception magnifique, et c'est là que se passa la scène fameuse où Anne
d'Autriche apprit à ses dépens que le jeu qu'elle jouait était mal sûr.
Buckingham était entreprenant, Mme de Chevreuse fort complaisante, et la
reine ne se sauva qu'à grand'peine. «Un soir, dit La Rochefoucauld[47],
que la reine se promenoit assez seule dans un jardin, le duc de
Buckingham y entra avec le comte de Holland, dans le temps que la reine
se reposoit dans un cabinet. Ils se trouvèrent seuls; le duc étoit
hardi, l'occasion favorable, et il essaya d'en profiter avec si peu de
respect, que la reine fut contrainte d'appeler ses femmes et de leur
laisser voir une partie du trouble et du désordre où elle étoit.» Quand,
quelques jours après, Buckingham vint officiellement prendre congé
d'elle, il la trouva en voiture avec la princesse de Conti; en
s'inclinant à la portière pour baiser le bout de sa robe, il lui fallut
se couvrir un peu du rideau pour cacher les larmes qui lui échappaient.
Anne d'Autriche fut si émue que la princesse de Conti, qui était à côté
d'elle, lui dit en badinant qu'elle pouvait répondre au roi de sa vertu,
mais non pas de sa cruauté, et que les larmes de cet amant avaient dû
attendrir son cœur, puisque ses yeux l'avaient du moins regardé avec
quelque pitié[48]. Le duc de Buckingham partit «passionnément amoureux
de la reine et tendrement aimé d'elle[49].» Arrivé à Boulogne et près de
passer la mer, «par un emportement que l'amour seul rend excusable,» il
feignit d'avoir reçu du roi Charles une lettre qui l'obligeait de
retourner sur ses pas pour avoir une nouvelle conférence avec la reine
mère; et en revenant à Amiens, après avoir entretenu Marie de Médicis de
l'affaire simulée qui lui avait servi de prétexte, il s'en alla bien
vite saluer une dernière fois la reine Anne. «Elle était au lit[50]; il
entra dans sa chambre, se jetta à genoux devant elle, et fondant en
larmes, il lui tenoit les mains. La reine n'étoit pas moins touchée,
lorsque la comtesse de Lannoi, sa dame d'honneur, s'approcha du duc et
lui fit approcher un siége en lui disant qu'on ne parloit point à genoux
à la reine. Le duc de Buckingham remonta à cheval en sortant et reprit
le chemin d'Angleterre.» Ajoutez que la reine s'était fort bien prêtée
à cette visite, ou que du moins elle la connaissait; car à Boulogne,
Buckingham avait fait part à Mme de Chevreuse de la démarche où
l'entraînait sa passion, et celle-ci s'était empressée de l'écrire à la
reine[51].

  [41] La Rochefoucauld, _ibid._

  [42] _Mercure françois_, 1625, p. 365 et 366: «Le duc arriva en
  poste à Paris le 24e jour de mai, et fut logé à l'hôtel du duc de
  Chevreuse, l'hôtel le plus richement meublé qui soit à présent en
  France, et où le peuple de Paris fut plusieurs jours par admiration
  voir le riche équipage qu'avoit fait faire ce prince, lequel par
  ordre de Sa Majesté très-chrétienne, devoit, avec la duchesse sa
  femme, accompagner la reine en Angleterre.»

  [43] La Rochefoucauld, _ibid._

  [44] Mme de Motteville, _ibid._, p. 15 et 16: «Le duc de Buckingham
  fut le seul qui eut l'audace d'attaquer son cœur. Il étoit bien
  fait, beau de visage; il avoit l'âme grande, il étoit magnifique,
  libéral, et favori d'un grand roi. Il avoit tous les trésors à
  dépenser et toutes les pierreries de la couronne d'Angleterre pour
  se parer. Il ne faut pas s'étonner si avec tant d'aimables qualités
  il eut de si hautes pensées, de si nobles mais si dangereux et
  blâmables désirs, et s'il eut le bonheur de persuader à tous ceux
  qui en ont été les témoins, que ses respects ne furent point
  importuns.»

  [45] _Mercure françois_, _ibid._

  [46] La Rochefoucauld, _ibid._

  [47] _Ibid._--Voici le récit parfaitement conforme de La Porte,
  alors au service de la reine, _Mémoires_, _ibid._, p. 296: «La reine
  logea dans une maison où il y avoit un fort grand jardin le long de
  la rivière de Somme; la cour s'y promenoit tous les soirs, et il
  arriva une chose qui a bien donné occasion aux médisans d'exercer
  leur malignité. Un soir que le temps étoit fort serein, la reine qui
  aimoit à se promener tard, étant en ce jardin, le duc de Buckingham
  la menoit, milord Rich menoit Mme de Chevreuse. Après s'être bien
  promenée, la reine se reposa quelque temps et toutes les dames
  aussi; puis elle se leva, et dans le tournant d'une allée où les
  dames ne la suivirent pas sitôt, le duc de Buckingham se voyant seul
  avec elle, à la faveur de l'obscurité qui commençoit à chasser la
  lumière, s'émancipa fort insolemment, jusqu'à vouloir caresser la
  reine, qui en même temps fit un cri auquel tout le monde accourut.
  Putange, écuyer de la reine, qui la suivoit de vue, arriva le
  premier, et arrêta le duc qui se trouva fort embarrassé, et les
  suites eussent été dangereuses pour lui si Putange ne l'eût laissé
  aller; tout le monde arrivant là-dessus, le duc s'évada, et il fut
  résolu d'assoupir la chose autant que l'on pourroit.» Le récit de
  Mme de Motteville ne diffère pas véritablement de ceux-là: «On a
  fort parlé d'une promenade qu'elle fit dans le jardin de la maison
  où elle logeoit. J'ai vu des personnes qui s'y trouvèrent qui m'ont
  instruite de la vérité. Le duc de Buckingham qui y fut, la voulant
  entretenir, Putange, écuyer de la reine, la quitta pour quelques
  moments, croyant que le respect l'obligeoit de ne pas écouter ce que
  ce seigneur anglais lui vouloit dire. Le hasard alors les ayant
  menés dans un détour d'allée où une palissade les pouvoit cacher au
  public, la reine dans cet instant, surprise de se voir seule, et
  apparemment importunée par quelques sentiments très-passionnés du
  duc, elle s'écria en appelant son écuyer, le blâma de l'avoir
  quittée... Si en cette occasion elle montra que son cœur pouvoit
  être susceptible de quelque impression de tendresse qui la convia
  d'écouter les discours fabuleux d'un homme qui l'aimoit, il faut
  avouer aussi que l'amour de la pureté et ses sentiments honnêtes
  l'emportèrent sur tout le reste.»--Telle est cette scène du jardin
  d'Amiens, que Tallemant a chargée à sa façon de détails grossiers.
  Mais nous ne croyons pas le moins du monde à une autre scène qui
  aurait eu lieu à Paris, dans le petit jardin du Louvre, et après
  laquelle la reine aurait envoyé Mme de Chevreuse demander à
  Buckingham s'il était sûr qu'elle ne fût pas en danger d'être
  grosse, ainsi que le dit Retz dans le manuscrit original de ses
  mémoires, que reproduit fidèlement l'édition de M. Aimé Champollion,
  Paris, 1859, t. III, p. 238. C'est vraisemblablement la scène
  d'Amiens que Mme de Chevreuse aura racontée à Retz, qui au bout de
  vingt ans se sera agrandie et embellie dans l'imagination libertine
  du cardinal, et qu'il aura transportée du jardin d'Amiens dans celui
  du Louvre.

  [48] Mme de Motteville, _ibid._, p. 18.

  [49] La Rochefoucauld, _ibid._

  [50] La Rochefoucauld, _ibid._--Mme de Motteville, _ibid._, p.
  19: «Il vint se mettre à genoux devant son lit, baisant son drap
  avec des transports si extraordinaires qu'il étoit aisé de voir
  que sa passion étoit violente et de celles qui ne laissent aucun
  usage de la raison à ceux qui en sont touchés. La reine m'a fait
  l'honneur de me dire qu'elle en fut embarrassée, et cet embarras,
  mêlé de quelque dépit, fut cause qu'elle demeura longtemps sans
  lui parler. La comtesse de Lannoi, alors sa dame d'honneur, sage,
  vertueuse et âgée, qui étoit au chevet du lit, ne voulant point
  souffrir que le duc fût en cet état, lui dit avec beaucoup de
  sévérité que ce n'étoit point la coutume en France, et voulut le
  faire lever. Mais lui sans s'étonner, combattit contre la vieille
  dame, disant qu'il n'étoit pas Français; puis, s'adressant à la
  reine, lui dit tout haut les choses les plus tendres, mais elle
  ne lui répondit que par des plaintes de sa hardiesse, sans être
  peut-être très en colère.»

  [51] Mme de Motteville, _ibid._: «La reine savoit par des lettres
  de la duchesse qui accompagnoit la reine d'Angleterre, qu'il
  étoit arrivé; elle en parla devant Nogent en riant, et ne
  s'étonna point quand elle le vit.»--Reconnaissons que La Porte
  parle ici autrement que Mme de Motteville et surtout que La
  Rochefoucauld, et qu'il a vu ce qu'il raconte; mais peut-être
  n'a-t-il vu que l'apparence, et le dessous des cartes lui a-t-il
  échappé. _Ibid._, p. 297: «Comme la reine avoit beaucoup d'amitié
  pour Mme de Chevreuse, elle avoit bien de l'impatience d'avoir de
  ses nouvelles. La reine, tant pour cela que pour mander à Mme de
  Chevreuse ce qui se passoit à Amiens et ce que l'on disoit de
  l'aventure du jardin, m'envoya en poste à Boulogne, où j'allai et
  revins continuellement tant que la reine d'Angleterre y séjourna.
  Je portois des lettres à Mme de Chevreuse et j'en rapportois des
  réponses qui paraissoient être de grande conséquence, parce la
  reine avoit commandé à M. le duc de Chaulnes de faire tenir les
  portes de la ville ouvertes à toutes les heures de la nuit, afin
  que rien ne me retardât. Malgré la tempête il arriva une chaloupe
  d'Angleterre qui passa un courrier lequel portoit des nouvelles
  si considérables qu'elles obligèrent MM. de Buckingham et de
  Holland de les apporter eux-mêmes à la reine mère. Il se
  rencontra que je partois de Boulogne en même temps qu'eux, et les
  ayant toujours accompagnés jusqu'à Amiens, je les quittai à
  l'entrée de la ville. Ils allèrent au logis de la reine mère qui
  étoit à l'évêché, et j'allai porter mes réponses à la reine, avec
  un éventail de plumes que la duchesse de Buckingham, qui étoit
  arrivée à Boulogne, lui envoyoit. Je lui dis que ces Messieurs
  étoient arrivés, et que j'étois venu avec eux. Elle fut surprise,
  et dit à M. de Nogent Bautru qui étoit dans sa chambre: _Encore
  revenus, Nogent; je pensois que nous en étions délivrés_. Sa
  Majesté étoit au lit, car elle s'étoit fait saigner ce jour-là.
  Après qu'elle eut lu ses lettres et que je lui eus rendu compte
  de tout mon voyage, je m'en allai et ne retournai chez elle que
  le soir assez tard. J'y trouvai ces Messieurs, qui y demeurèrent
  beaucoup plus tard que la bienséance ne le permettoit à des
  personnes de cette condition, lorsque les reines sont au lit, et
  cela obligea Mme de la Boissière, première dame d'honneur de la
  reine, de se tenir auprès de Sa Majesté tant qu'ils y furent, ce
  qui leur déplaisoit fort. Toutes les femmes et tous les officiers
  de la couronne ne se retirèrent qu'après que ces Messieurs furent
  sortis.»


Telles sont les romanesques et téméraires aventures dans lesquelles Mme
de Chevreuse et lord Holland embarquèrent la reine de France. Grâce à
Dieu, elles se sont arrêtées là: Anne et Buckingham ne se sont jamais
revus.

Sur la fin de juin, Mme de Chevreuse arriva à Londres avec le cortége
royal. Elle effaça toutes les beautés de la cour d'Angleterre[52]. Pour
reconnaître l'hospitalité qu'il avait reçue à l'hôtel de Chevreuse, le
duc de Buckingham «fit paroître toute sa magnificence et celle d'un
royaume dont il étoit le maître: il reçut l'amie de la reine avec tous
les honneurs qu'il auroit pu rendre à la reine elle-même[53].» Déjà Mme
de Chevreuse était fort liée avec la reine Henriette-Marie, et elle plut
infiniment à Charles Ier. Elle fit la conquête de plus d'un seigneur
anglais, par exemple lord Montaigu, et le comte Guillaume de Craft, page
de la nouvelle reine, jeunes cavaliers brillants et frivoles, mais dont
plus tard le dévouement ne lui fit jamais défaut. Elle fut aussi
très-vivement frappée de la puissance maritime de la Grande-Bretagne;
elle admira la flotte[54] qu'on équipait alors et qui bientôt devait se
tourner contre nous. Comme on le pense bien, Holland la dirigea pendant
tout ce voyage, et ne négligea rien pour faire valoir les brillantes et
solides qualités de celle qu'il aimait. Il en parlait sans cesse au roi
Charles et aux ministres, la présentant comme une personne que
l'Angleterre devait attacher à ses intérêts; en même temps il écrivait à
Richelieu des merveilles de la conduite habile de Mme de Chevreuse, des
services qu'elle rendait, de son crédit sur le roi et sur la reine, et
en leur nom il appelait sur elle les grâces de la cour de France[55]. En
vain le cardinal, instruit des menées secrètes de Mme de Chevreuse avec
Buckingham et avec le cabinet anglais, pressait le retour du grand
chambellan et de sa femme: l'adroite duchesse affectait en public de
vouloir revenir en France, et sous main, à l'aide de Buckingham et de
Holland, elle se faisait inviter par Charles Ier à rester quelque temps
encore. Elle en avait une bien bonne raison, et qui n'était pas feinte:
elle était dans un état de grossesse avancée, et c'est à Londres qu'elle
mit au jour la première fille qu'elle ait eue du duc de Chevreuse, et
dont la reine d'Angleterre a été la marraine, la future abbesse du
Pont-aux-Dames[56].

  [52] Bois-d'Annemets, qui accompagnait alors Monsieur, frère du
  roi, dit qu'au milieu de toutes les dames anglaises venues à la
  rencontre de la nouvelle reine, la comtesse d'Amblie, la marquise
  d'Hamilton, etc., «Mme de Chevreuse, qui avoit été ordonnée avec
  M. son mari pour passer avec la reine en Angleterre, leur fit
  confesser que toutes leurs beautés n'étoient rien au prix de la
  sienne.» _Mémoires d'un favori du duc d'Orléans_, Leyde, 1668, p.
  41.

  [53] La Rochefoucauld, _ibid._, p. 342.

  [54] Mme de Motteville, _ibid._, p. 23.

  [55] Nous tirons ces détails d'une lettre inédite de Holland.
  Voyez APPENDICE, notes du chap. II.

Quoi qu'en dise Retz, nous sommes persuadé que Buckingham n'a jamais été
autre chose à Mme de Chevreuse que l'intime ami de son amant, le chef du
parti dans lequel Holland l'entraîna. Nous ne saurions où placer les
amours de Buckingham avec Mme de Chevreuse. Elle le vit pour la première
fois en France, en mai 1625, et alors Buckingham était dans toute
l'ivresse de sa passion pour la reine Anne; elle le revit bientôt après
à Londres, mais avec Holland, qui la conduisait, et, Retz le dit
lui-même, quand elle aimait, c'était fidèlement et uniquement. Ce n'est
pas à vingt-quatre ans qu'on se moque à ce point d'un premier
attachement, et le rôle de la pauvre femme n'est déjà pas assez beau
dans cette affaire pour se complaire à l'enlaidir encore. Elle se trouva
mal, il est vrai, en apprenant la nouvelle de l'assassinat de
Buckingham. Rien de plus naturel: elle perdait en lui un ami éprouvé, le
confident de ses premières amours, son plus solide appui dans les luttes
où elle était engagée. Aux propos hasardés de Retz, nous opposons le
récit bien lié de La Rochefoucauld, et le silence de Tallemant, qui
n'aurait pas manqué d'ajouter ce trait à sa chronique scandaleuse, s'il
en avait jamais entendu parler. Ainsi, sans avoir la prétention de voir
bien clair en pareilles choses, surtout après deux siècles, mais en
suivant notre habitude de ne rien admettre que sur des témoignages
certains, nous estimons qu'on doit rayer Buckingham de la liste, encore
trop nombreuse, des amants de Mme de Chevreuse.

  [56] Voyez plus haut, chap. Ier, p. 34.

Mais il est difficile de n'y pas mettre le beau, le léger et malheureux
Chalais.

C'est encore son dévouement à la reine Anne qui jeta Mme de Chevreuse
dans cette conspiration «la plus effroyable, dit Richelieu, dont jamais
les histoires aient fait mention,» et où, dit-il encore, «Mme de
Chevreuse fit plus de mal que personne[57].» En voici le fond et les
principales circonstances.

  [57] _Mémoires_, t. III, p. 64 et p. 105.

Ainsi que nous l'avons dit, Anne d'Autriche souffrait de l'orgueil et de
la domination de Marie de Médicis; mais le chemin qu'elle avait pris
pour relever ou adoucir sa situation l'avait empirée. La reine mère
n'avait pas manqué de se faire une arme contre elle auprès du roi des
imprudences que nous avons racontées. Déjà, sous un spécieux prétexte,
on lui avait ôté Mme de Chevreuse comme surintendante de sa maison[58];
mais leur commune disgrâce n'avait fait que resserrer leurs liens. A son
retour d'Angleterre, encore toute pleine des magnificences de Buckingham
et des vives marques de sa passion pour la reine[59], Mme de Chevreuse
ne cessait d'en entretenir Anne d'Autriche, de réveiller et d'animer
ses souvenirs[60]. De son côté Buckingham brûlait du désir de revoir la
reine, et il fit toute sorte d'efforts pour retourner en France, sous
divers prétextes politiques[61]. Mais Richelieu et le roi n'étaient pas
tentés de lui ouvrir les portes du Louvre. D'ailleurs les espérances
d'intime union entre la France et l'Angleterre que le mariage de madame
Henriette avait fait naître, s'étaient rapidement évanouies, et se
tournaient en menaces d'une prochaine rupture. Le contrat de mariage de
Madame lui garantissait, de la façon la plus positive, la plus grande
liberté religieuse, une chapelle, un père de l'Oratoire pour confesseur,
d'abord le père de Bérulle, puis le père de Sanci, et un évêque pour
grand aumônier, avec un clergé convenable. Mais l'ombrageux calvinisme
de l'Angleterre se souleva contre le spectacle du culte catholique à
Londres, au sein du palais du roi, et Buckingham persuada au roi Charles
qu'il n'était pas obligé d'observer scrupuleusement des stipulations qui
blessaient l'opinion publique de son pays et compromettaient son
gouvernement. On renvoya donc la plus grande partie des officiers et des
dames que la reine avait amenés avec elle[62], et on lui composa une
maison tout anglaise. On la gêna de toutes les manières dans l'exercice
de sa religion, on tourmenta les prêtres français et leur chef, l'évêque
de Mende; on alla jusqu'à dire ouvertement à la reine que l'intérêt du
roi son mari exigeait qu'elle se fît protestante[63]. Voilà comme on
entendait alors en Angleterre la liberté religieuse. Charles Ier aimait
la belle Henriette, qui joignait aux grâces de sa personne un esprit
insinuant et le cœur de la fille d'Henri IV. Buckingham craignit
qu'elle ne prît de l'ascendant sur le roi et ne diminuât cette absolue
autorité qui le faisait maître de la cour et de tout le royaume. Le
jaloux et ambitieux favori s'appliqua donc, par toute sorte de
manœuvres déplorables, à mettre assez mal ensemble le roi et la jeune
reine; et celle-ci, malgré sa douceur et sa patience, fut bientôt
réduite à faire connaître à sa mère, Marie de Médicis, et à son frère,
Louis XIII, l'oppression dans laquelle elle gémissait: elle demandait
même à revenir en France. Enfin l'amiral des Rochelois, l'obstiné et
audacieux Soubise, le frère du duc de Rohan, s'était emparé de plusieurs
vaisseaux français: pour ne pas les rendre après l'accommodement
passager qu'on avait fait avec les protestants de La Rochelle, il les
avait menés dans un port anglais, et au mépris de la foi publique on
faisait difficulté de les restituer. Mais Richelieu n'était pas homme à
supporter de pareils affronts, et il adressait à Londres d'énergiques
réclamations[64]. Les deux gouvernements s'aigrissaient de jour en jour
davantage. Buckingham et Richelieu se regardaient d'un œil ennemi; ils
voyaient bien qu'ils ne s'entendraient jamais, et travaillèrent à se
détruire. Richelieu comptait sur l'opposition toujours croissante du
parlement qui venait de mettre en accusation l'incapable et présomptueux
ministre de Charles; Buckingham comptait sur nos éternelles divisions,
sur cette faction protestante vaincue mais non pas soumise, dont il
tenait un des chefs dans sa main à Londres, prêt à le lancer contre la
France, sur le mécontentement peu dissimulé des grands, qui
n'admettaient point qu'un ministre prétendît gouverner dans l'intérêt
général et non dans leur intérêt particulier, et s'apprêtaient à tirer
l'épée contre Richelieu, comme ils l'avaient fait contre Luynes et
contre le maréchal d'Ancre. Il y avait dans l'air un bruit sourd de
conspirations et de révoltes[65].

  [58] _Mémoires de Bassompierre_, collection Petitot, t. III, p. 3
  et 4.

  [59] Nous n'admettons ni ne rejetons la célèbre histoire des
  ferrets de diamants, parce que cette histoire n'a pour elle
  qu'une seule autorité; mais cette autorité est celle de La
  Rochefoucauld. _Ibid._, p. 343: «Le duc de Buckingham étoit
  galant et magnifique; il prenoit beaucoup de soin de se parer aux
  assemblées. La comtesse de Carlisle (ancienne maîtresse du duc,
  gagnée par Richelieu), qui avoit tant d'intérêt de l'observer,
  s'aperçut qu'il affectoit de porter des ferrets de diamants
  qu'elle ne lui connaissoit pas; elle ne douta point que la reine
  de France ne les lui eût donnés, mais pour en être encore plus
  assurée, elle prit le temps à un bal d'entretenir en particulier
  le duc et de lui couper les ferrets, dans le dessein de les
  envoyer au cardinal. Le duc de Buckingham s'aperçut le soir de ce
  qu'il avoit perdu, et jugeant d'abord que la comtesse de Carlisle
  avoit pris ses ferrets, il appréhenda les effets de sa jalousie,
  et qu'elle ne fût capable de les remettre entre les mains du
  cardinal pour perdre la reine. Dans cette extrémité, il dépêcha à
  l'instant même un ordre de fermer les ports d'Angleterre, et
  défendit que personne n'en sortît, sous quelque prétexte que ce
  pût être, avant un temps qu'il marqua. Cependant il fit refaire
  en diligence des ferrets semblables à ceux qu'on lui avoit pris,
  et les envoya à la reine en lui rendant compte de ce qui étoit
  arrivé. Cette précaution de fermer les ports retint la comtesse
  de Carlisle; la reine évita de cette sorte la vengeance de cette
  femme irritée, et le cardinal perdit un moyen assuré de
  convaincre la reine et d'éclaircir le roi de tous ses doutes,
  puisque les ferrets venoient de lui et qu'il les avoit donnés à
  la reine.» Cette anecdote nous semble par trop romanesque et
  invraisemblable; c'est un bruit de salon qu'aura recueilli La
  Rochefoucauld, tandis que les autres aventures que nous avons
  admises s'appuient sur plusieurs témoignages, et particulièrement
  sur celui de Mme de Motteville.

  [60] Mme de Motteville, _ibid._, p. 23 et 24.

  [61] _Ibid._, p. 22.

  [62] _Mercure françois_, 1626, p. 227 et 261-265.

  [63] Voyez l'APPENDICE, notes du chap. II.

  [64] Lettres inédites de Richelieu à M. de Blainville, ambassadeur
  en Angleterre, des 10 et 11 novembre 1625: «Les Anglais semblent
  n'avoir de chaleur que quand il faut embrasser un parti
  préjudiciable à la France... La France pourroit bien s'accommoder
  avec l'Espagne plutôt que de souffrir toujours les hauteurs de
  Buckingham... Lui faire connoître que s'il veut venir en France, il
  faut qu'il fasse exécuter les articles du mariage, qu'autrement il
  n'y sera pas le bien venu. Tel est le naturel des Anglais, que si on
  parle bas avec eux, ils parlent haut, et que si on parle haut, ils
  parlent bas.» Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. XXXVII,
  année 1625.

  [65] Richelieu, _Mémoires_, t. III, p. 50: «Dès le commencement
  de l'année (1626), c'étoit un bruit commun qui couroit par la
  cour et dans tout l'État qu'il s'y formoit une grande cabale, et
  que l'on méprisa d'abord; mais quand on vit qu'il s'augmentoit de
  jour à autre, que l'on considéra qu'en telles matières tels
  bruits sont d'ordinaire avant-coureurs des vérités, et que
  celui-ci étoit accompagné de divers avis tant du dehors que du
  dedans du royaume, on jugea qu'on ne pouvoit le négliger sans
  péril.»

C'est sur ces entrefaites que la reine mère et le roi songèrent à
établir Monsieur, qui atteignait sa dix-huitième année. Ils lui
destinèrent Marie de Bourbon, la fille unique du dernier duc de Bourbon
Montpensier, princesse aimable et la plus riche héritière du royaume. Ce
projet réunissait toutes sortes d'avantages, mais il blessait Anne
d'Autriche qui, n'ayant pas d'enfants, redoutait une belle-sœur qui
pouvait en avoir, et deviendrait alors toute-puissante par l'ombre seule
du trône qui l'attendait après la mort du roi. Ce mariage lui semblait
le comble de la disgrâce, le dernier coup porté à toutes ses espérances.
Elle se décida à «tout faire pour empêcher ce mariage,» comme elle le
dit elle-même à Mme de Motteville: aveu bien grave qu'il importe de
recueillir[66]. Mme de Chevreuse embrassa la cause de la reine avec son
ardeur accoutumée et cet énergique dévouement qui ne recule devant aucun
danger, ni aussi devant aucun scrupule.

  [66] Mme de Motteville, _ibid._, p. 27: «La reine même m'a fait
  l'honneur de me dire qu'elle avoit fait alors tout ce qu'elle put
  pour empêcher le mariage de Monsieur... parce qu'elle croyoit que
  ce mariage, que la reine mère vouloit, étoit tout à fait contre
  ses intérêts, étant certain que cette princesse (sa belle-sœur)
  venant à avoir des enfants, elle qui n'en avoit point ne seroit
  plus considérée.»

Il s'agissait d'amener Monsieur à refuser le mariage qu'on lui
proposait. Mais on ne pouvait arriver à Monsieur que par un homme qui
était en possession de sa confiance et presque de sa personne, son
gouverneur, le surintendant général de sa maison et le chef de ses
conseils, Ornano, le fils du célèbre colonel corse et maréchal de ce
nom, lui-même longtemps colonel général des Corses et fait tout
récemment maréchal; personnage très-considérable, à la fois politique et
militaire. La reine s'adressa donc au maréchal[67]. Ainsi c'est elle qui
a donné le branle à cette affaire; tout le reste n'a été qu'une suite de
moyens jugés successivement nécessaires pour atteindre le but marqué.
Or, marcher à un but quel qu'il fût par tous les moyens quels qu'ils
fussent, pourvu qu'ils promissent d'y conduire, c'était là précisément
le génie de Mme de Chevreuse.

  [67] Mme de Motteville, _ibid._, p. 27: «Elle employa à ce
  dessein le maréchal d'Ornano qui étoit son serviteur.» Il est
  vrai qu'elle ajoute que la reine lui fit parler par une tierce
  personne, et n'eut jamais d'intelligence avec les gens de
  Monsieur. Cela se peut, mais il est indubitable qu'Anne fit mieux
  que de parler à des gens de Monsieur contre le mariage projeté,
  et qu'elle en parla à Monsieur lui-même. Voyez la déposition de
  Monsieur, plus bas, p. 70.

Elle connaissait depuis longtemps Ornano: il avait été l'un des
complices les plus résolus de Luynes dans l'entreprise contre le
maréchal d'Ancre, et c'est à Luynes qu'il devait sa charge auprès de
Monsieur. Il avait rassemblé autour de lui et tenait dans sa main la
plupart des anciens amis du connétable, Modène, Déagent, Marsillac et
d'autres, tous gens de tête et de cœur, impatients de n'être plus rien
et capables de tout oser. Lui-même était aussi hardi qu'ambitieux.
Maître du frère du roi, il le poussait sans cesse à prendre dans l'État
la place que lui donnait sa naissance, afin que la sienne s'en élevât
d'autant. Lorsque le jeune prince avait obtenu de faire partie du
conseil, Ornano avait demandé à l'accompagner et à y siéger avec le rang
et le titre de secrétaire d'État. Le refus qu'il avait essuyé l'avait
irrité contre Richelieu, et son inquiète ambition commençait à chercher
d'autres voies. Mme de Chevreuse n'eut donc pas grand'peine à le gagner
à la cause de la reine. Elle lui envoya d'ailleurs la belle princesse de
Condé à qui le maréchal faisait une sorte de cour, et qui acheva de le
décider. La princesse agissait dans l'intérêt des Condé, naturellement
opposés à un mariage qui plaçait au-dessus d'eux dans la maison royale
les Montpensier leurs cadets, et Mr le Prince, après avoir autrefois
engagé sa fille, la future duchesse de Longueville, au prince de
Joinville, le fils aîné du duc de Guise, rêvait de la faire épouser au
duc d'Orléans, afin de confondre les deux familles et d'approcher
toujours un peu plus du trône. Les Soissons pensaient en cela comme les
Condé, et le jeune comte désirait pour lui-même Mlle de Montpensier. Sa
mère, Mme la Comtesse, avait un grand ascendant sur Alexandre de
Vendôme, grand prieur de France, personnage aussi redoutable par son
audace que par ses artifices, et qui, lui aussi, comme Ornano, croyait
avoir à se plaindre du cardinal, auprès duquel il avait en vain
sollicité de pouvoir traiter avec le duc de Montmorency de la charge de
grand amiral. Il avait aisément entraîné son frère aîné, César de
Vendôme, gouverneur de Bretagne, qui, portant très-haut le nom de fils
de Henri IV, trouvait toujours qu'on ne lui rendait pas ce qui lui était
dû à lui et aux siens, et depuis la mort de son père s'était jeté dans
tous les complots des grands. Tous ensemble avaient fait effort auprès
de Monsieur, et ils avaient réussi à le détourner du mariage qui portait
atteinte à leurs intérêts et contrariait tant la reine. Quelles raisons
lui donnèrent-ils? Leur suffit-il de présenter à son goût du plaisir
l'attrait d'une indépendance prolongée, ou de faire rougir sa vanité
d'une docilité qui lui donnerait l'air d'un enfant entre les mains de sa
mère, de son frère et du cardinal, et lui ôterait toute importance en
France et en Europe? Ou firent-ils briller à ses yeux la perspective
d'une autre alliance, par exemple, celle d'une princesse étrangère qui
le mettrait hors de la dépendance du roi de France et lui permettrait de
jouer un plus grand rôle? Ou enfin osèrent-ils lui laisser entrevoir la
main même de la jeune et belle Anne d'Autriche, après la mort du roi,
que faisaient paraître imminente et sa mauvaise santé et des prédictions
d'astrologues? Le bruit de ce dernier projet s'est au moins fort
répandu, et il a passé dans les mémoires du temps. La reine a toujours
protesté qu'elle n'avait jamais trempé dans une aussi coupable pensée,
si elle était venue à l'esprit de personne, et nous l'en croyons; mais
nous connaissons assez Mme de Chevreuse pour être assuré qu'elle ne se
serait pas fait le moindre scrupule de compromettre la reine pour la
mieux servir, et que, comme l'en accuse Richelieu[68], elle n'hésita
pas, sans en parler à la reine, à bercer d'une semblable espérance les
oreilles crédules du jeune prince, si elle jugea qu'elle pouvait par là
le décider et arriver à ses fins. Elle fit bien davantage.

  [68] C'est à quoi Richelieu se réduit avec raison, _ibid._, p.
  107. Voy. ce que dit Monsieur lui-même, plus bas, p. 70.

«Mme de Chevreuse, dit La Rochefoucauld[69], avoit beaucoup d'esprit,
d'ambition et de beauté; elle étoit galante, vive, hardie,
entreprenante. Elle se servoit de tous ses charmes pour réussir dans ses
desseins.» Or, il y avait alors dans la maison même du roi, et tout près
de sa personne, comme maître de la garde-robe, un jeune et brillant
gentilhomme qui avait été nourri et élevé avec Louis XIII, et qu'il
aimait beaucoup: Henri de Talleyrand, comte de Chalais, d'une ancienne
maison souveraine du Périgord, et de plus, par sa mère, petit-fils du
maréchal de Montluc. Quoiqu'il ne fût que le cadet de sa maison, il en
était le représentant le plus en vue. Il avait vingt-huit ans[70]; il
était bien fait, et à des manières agréables[71] il joignait cette
bravoure téméraire qui ne déplaît pas aux dames. Il avait fait avec
honneur la terrible campagne de 1621 contre les protestants, et s'était
distingué aux siéges de Montpellier et de Montauban. Il sortait d'un
duel qui avait fait beaucoup de bruit et où il avait tué le comte de
Pongibault, de la maison de Lude. Maître de la garde-robe, il se
plaignait d'un emploi qui le condamnait à l'oisiveté, et demandait
instamment celui de maître général de la cavalerie légère. Il était
entré fort avant dans la société et la confiance du duc d'Orléans, à ce
point que les domestiques du prince ne croyaient pas lui faire mieux
leur cour qu'en témoignant à Chalais une grande déférence. Il se prit
d'une passion extraordinaire pour Mme de Chevreuse[72]; elle
l'encouragea, et le précipita au plus épais de la ligue déjà toute
formée autour de Monsieur pour empêcher son mariage avec Mlle de
Montpensier.

  [69] _Mémoires_, _ibid._, p. 330.

  [70] Interrogatoire de Chalais, p. 31 du recueil de La Borde:
  _Pièces du procès de Henri de Tallerand, comte de Chalais,
  décapité en 1626_. Londres, 1781.

  [71] De La Rochefoucauld, _ibid._: «Sa personne et son esprit
  étoient agréables.» Fontenai-Mareuil, _ibid._, p. 23: «M. de
  Chalais étoit jeune, bien fait, fort adroit à toute sorte
  d'exercices, mais surtout d'agréable compagnie, ce qui le rendoit
  bien venu parmi les femmes, qui le perdirent enfin.»

  [72] La Rochefoucauld, _ibid._

Ornano était, avec Mme de Chevreuse, l'âme de cette ligue. Quoi qu'en
dise Richelieu, il ne fut jamais question de porter la main sur le roi,
nul n'y pensa, et ce n'est là qu'un sinistre épouvantail jeté par le
cardinal sur toute cette affaire: c'est bien assez qu'on n'y puisse
méconnaître un de ces crimes d'État que le succès seul peut absoudre,
comme quelques années auparavant il avait absous le complot de Luynes:
fatal souvenir, trompeuse analogie qui égara Ornano et Mme de Chevreuse:
elle était trop jeune encore pour savoir ce qu'une longue expérience lui
fit si bien comprendre à la fin de la Fronde, quelle différence c'est en
France d'avoir le roi pour soi ou contre soi.

Averti des menées du maréchal au dedans et au dehors, sûr de la reine
mère et sûr aussi du roi qui lui déclara qu'il voulait lui servir de
second dans cette rencontre, Richelieu, le 4 mai 1626, fit arrêter
Ornano à Fontainebleau même, et l'envoya à Vincennes avec la ferme
intention de lui faire son procès. Cette arrestation inattendue tomba
comme la foudre sur la tête des conspirateurs. C'en était fait, non pas
seulement de leurs desseins, mais de leurs personnes, si on instruisait
le procès d'Ornano, et il n'y eut parmi eux qu'une seule pensée et un
seul cri: délivrer le maréchal. Ils s'adressèrent donc à Monsieur, et le
pressèrent d'obtenir du cardinal la liberté de son gouverneur, et, s'il
n'y parvenait pas, comme ils s'y attendaient bien, de recourir à l'un de
ces deux moyens: ou sortir de la cour, protester hautement, et se
retirer dans quelque lieu sûr, ou s'en prendre au cardinal et se défaire
de celui qui leur faisait obstacle. Pendant tout le mois de mai ils ne
cessèrent de représenter avec force cette alternative au jeune prince;
ils agitèrent avec lui les deux partis à prendre, et tour à tour le
poussèrent à l'un et à l'autre. Il est établi:

1º Qu'une fois l'un des deux partis, et le plus violent, celui de se
défaire du cardinal, fut arrêté; qu'en conséquence Monsieur, avec les
conjurés les plus résolus, devait aller trouver le cardinal à sa maison
de campagne de Fleury, et là le poignarder, s'il refusait de mettre en
liberté le maréchal; qu'il y eut en effet une tentative d'exécution, que
le jeune duc, bien accompagné, se rendit à Fleury, mais que le cœur lui
manqua, et que le cardinal, averti, se tira d'affaire;

2º Que le comte de Soissons offrit 400,000 écus à Monsieur pour quitter
la cour et commencer la guerre;

3º Que Monsieur envoya un de ses aumôniers, l'abbé d'Obasine, au duc
d'Épernon, en Guyenne, pour l'inviter à se déclarer en sa faveur; et
Chalais, un de ses gentilshommes, en Lorraine, à Metz, au marquis de La
Valette, pour lui demander de les recevoir dans cette place;

4º Que Monsieur avait écrit en Piémont à sa sœur et à son beau-frère,
Victor-Amédée, et qu'il entretenait une correspondance avec
l'Angleterre; que le duc de Savoie, qui conspirait la perte de Richelieu
comme il avait fait celle de Luynes et auparavant celle de Henri IV,
avait promis un secours de dix mille hommes, et Buckingham une puissante
diversion, et en désespoir de cause un inviolable asile.

La plus grande partie du mois de mai se perdit en conversations et en
tentatives infructueuses. Cependant Monsieur était allé trouver
Richelieu et s'était plaint de l'arrestation de son gouverneur, disant
qu'autant il eût valu l'arrêter lui-même, car il était coupable si le
maréchal l'était. Il le prit d'abord assez haut, mais Richelieu le prit
plus haut encore; il répondit au prince qu'il s'agissait de crimes
effroyables, et finit par l'intimider, ce qui n'était pas difficile. Le
roi et la reine mère se mirent de la partie, et, moitié en le caressant,
moitié en lui montrant un visage sévère, le 31 mai, ils lui firent jurer
sur les saints évangiles de ne jamais se séparer du roi et de porter
loyalement à sa connaissance tout ce qu'il apprendrait qui pût être
contraire à son service. On lui fit signer un écrit, évidemment dressé
par Richelieu, et qu'il a inséré dans ses Mémoires, par lequel le duc
prenait l'engagement solennel de n'être qu'un cœur et qu'une âme avec
sa mère et son frère. Le faible jeune homme jura et signa tout ce qu'on
voulut, mais sans se croire engagé à rien, et en faisant ses réserves
mentales[73]. En effet, au milieu des pathétiques effusions du 31 mai,
et tout en jurant à son frère de l'instruire de tout ce qu'il
apprendrait contre son service, il ne lui dit pas un mot de la
conspiration qui se tramait, et de retour parmi ses amis, sans leur rien
dire aussi de ce qui venait de se passer, il leur renouvela toutes les
promesses qu'il leur avait faites, et reprit avec eux les délibérations
commencées.

  [73] C'était déjà une habitude et un principe pour le duc
  d'Orléans. «La reine mère disant à Monsieur qu'il avoit manqué à
  l'écrit si solemnel duquel le roi avoit voulu qu'elle fût
  dépositaire, il a répondu qu'il l'avoit signé, mais qu'il ne
  l'avoit pas promis de bouche... Le roi et la reine le firent
  souvenir que plusieurs fois depuis il avoit juré solemnellement
  de ne penser jamais à chose quelconque qui tendit à le séparer
  d'avec le roi; il a dit qu'il réservoit toujours quelque chose en
  jurant.» Pièce inédite tirée des archives des affaires
  étrangères. Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre II.

Le duc de Vendôme se préparait à lui offrir une retraite assurée dans
son gouvernement de Bretagne. Il armait en secret, mettait ses places
fortes en ordre, nouait des intelligences avec La Rochelle, et engageait
le duc Henri de Montmorenci, grand amiral de France, à ménager la flotte
des protestants qui ne périraient pas, disait-il, sans un immense
dommage de l'aristocratie française, laquelle avait besoin d'eux pour
s'y appuyer dans l'occasion. Richelieu s'aperçut des mouvements du duc
de Vendôme, et, sentant de quelle importance il était d'étouffer
l'insurrection à sa naissance dans une grande province voisine de La
Rochelle et ouverte à l'Angleterre, il persuada au roi de s'y porter de
sa personne pour y rétablir son autorité menacée. Il s'avança donc vers
Nantes, et le duc de Vendôme et le grand-prieur n'ayant pu se dispenser,
sans afficher la révolte, de venir présenter leurs hommages au roi, le
cardinal, le 12 juin, se saisit des deux frères et les envoya dans la
citadelle d'Amboise. Il connaissait alors si peu la portée et les chefs
de la conspiration, qu'en partant pour Nantes il avait laissé derrière
lui, à Paris, le comte de Soissons pour y commander au nom du roi.
Monsieur y était aussi. Plus que jamais on le pressa de se déclarer et
de se joindre au comte de Soissons. Le duc promettait toujours, parlait
beaucoup et ne faisait rien. Un ordre du roi l'appela près de lui à
Nantes; il s'y achemina à petites journées.

Privée d'Ornano et du grand-prieur, à demi vaincue, mais ne désespérant
pas d'elle-même, Mme de Chevreuse n'avait plus qu'une ressource, mais
qui, bien employée, pouvait tout rétablir ou tout remettre en question,
l'influence de Chalais sur Monsieur, et elle s'en servit jusqu'au
dernier moment avec la constance, l'audace et l'adresse qui déjà la
distinguaient. Chalais restait le dernier sur la scène. Sans cesse
aiguillonné par Mme de Chevreuse, enflammé et soutenu par l'espoir de
plaire à la belle duchesse, de conquérir son cœur et sa personne, il ne
perdit pas une occasion de pousser Monsieur du côté par où il penchait,
fuir et se jeter dans quelque place forte, Metz ou La Rochelle. Il
s'était ménagé d'utiles auxiliaires dans les deux jeunes favoris du
jeune duc, Puylaurens et Bois-d'Annemetz, tous deux hardis et résolus;
il avait avec eux de secrètes conférences, et ils réussirent ensemble à
persuader au prince de quitter la cour. A Blois, il paraissait décidé:
il voulait se retirer à La Rochelle; ses deux favoris l'en dissuadèrent
par motif de religion. Il envoya son aumônier au duc d'Épernon avec un
billet qu'il écrivit de sa main et que lui dicta Bois-d'Annemetz[74].
Il reçut là un courrier du comte de Soissons, lui offrant de l'argent
et des troupes[75]. Chalais se chargea de préparer sa retraite et de lui
ménager partout de libres passages; il se chargea aussi d'envoyer un
messager à La Valette, et disait à Bois-d'Annemetz et à Puylaurens:
«Vous voyez comme je me confie en vous; s'il se savoit quelque chose de
notre dessein, vous feriez La Mole et Coconas, et moi quelque chose de
par-dessus[76].» A Nantes même, le plan de la fuite de Monsieur fut
arrêté: ce devait être pendant une grande chasse, et la chose sembla
moins manquer par la volonté du duc que par de fortuites circonstances.

  [74] _Mémoires d'un Favori_, p. 78.

  [75] _Ibid._, etc., p. 81.

  [76] _Ibid._, p. 79.

Tandis que Chalais travaillait ainsi à satisfaire Mme de Chevreuse, pour
tromper et endormir Richelieu il lui faisait une cour assidue, et lui
donnait même quelquefois des renseignements utiles[77]. Mais il n'était
pas de force à jouer longtemps un semblable jeu avec le vigilant,
soupçonneux et pénétrant cardinal. Plus d'une fois, étonné et incertain
devant des apparences et des allures si contraires, Richelieu se
demandait et demandait autour de lui: Qu'est-ce que Chalais[78]? La plus
lâche trahison le lui apprit. Chalais avait confié une partie de ses
secrets à un de ses amis, Roger de Gramont, comte de Louvigni, le
dernier des enfants du comte de Gramont, gouverneur de Bayonne,
l'indigne cadet du futur duc et maréchal de Gramont. On prétend que
Louvigni, étant devenu amoureux de Mme de Chevreuse, s'irrita de la
préférence qu'obtenait le maître de la garde-robe[79]. D'autres disent
qu'ayant demandé à Chalais de lui servir de second dans un duel contre
le comte de Candale, frère du marquis de La Valette et le fils aîné du
duc d'Épernon, Chalais, qui avait de puissants motifs de ménager les
d'Épernon, avait prié Louvigni de l'excuser, et que celui-ci furieux
s'était écrié: «Je vois ce que c'est, vous voulez rompre d'amitié avec
moi; je changerai aussi d'ami et de parti[80].» Et il alla dire au
cardinal tout ce qu'il savait[81]. Sur-le-champ, le 8 juillet, Richelieu
fit arrêter Chalais à Nantes, et en même temps faisant comparaître
Monsieur devant le roi et devant la reine mère, il lui imprima un tel
effroi que le malheureux prince, perdant la tête, renouvela et surpassa
la triste scène du 31 mai. Non-seulement il consentit au mariage contre
lequel il s'était tant révolté, mais il découvrit le plus intime de la
conspiration dont il était le chef, il livra sans pitié son gouverneur
pour lequel il avait montré un si grand zèle, et révéla les
intelligences du maréchal avec les grands et avec l'étranger, quand
l'infortuné était à Vincennes sous la main de Richelieu, menacé de
porter sa tête sur un échafaud. Il trahit également le grand-prieur de
Vendôme; il apprit au cardinal que c'était le grand-prieur qui lui avait
donné le conseil d'aller à Fleury le poignarder s'il ne délivrait
Ornano. Il dénonça le comte de Soissons, Longueville, Soubise et bien
d'autres. Et quant à Chalais, avec lequel la veille encore il méditait
les moyens de s'enfuir, il lui rendit toute défense impossible par les
aveux les plus circonstanciés. Enfin il avoua que la reine Anne l'avait
plusieurs fois supplié de ne consentir du moins au mariage proposé qu'à
la condition qu'on mît d'abord le maréchal en liberté[82], et il déclara
que depuis plus de deux ans Mme de Chevreuse disait qu'il ne fallait
pas qu'il se mariât, et qu'il épouserait la reine après la mort du roi.
Encore on pourrait comprendre une pareille faiblesse, si le jeune prince
eût craint pour sa vie; mais un tel danger était bien loin de lui, et,
dès qu'il épousait Mlle de Montpensier, il ne s'agissait pour lui que
d'un apanage plus ou moins considérable. C'était là aussi tout ce qui
l'occupait; il réclama avec force un grand apanage: il ne lui échappa
pas un mot de tendresse, de commisération, d'intérêt véritable pour ses
malheureux complices. Il demanda grâce, il est vrai, pour Ornano, mais
le maréchal fit bien de mourir vite en prison, car Monsieur ne l'aurait
pas plus sauvé qu'il ne sauva Chalais, qu'il ne sauva Montmorenci, qu'il
ne sauva Cinq-Mars. Il intercéda aussi en faveur de Chalais, mais
seulement par ce motif bien digne de son égoïsme, que si on faisait
mourir Chalais, il ne trouverait plus personne pour le servir. Déjà
Richelieu nous avait donné quelque idée des aveux du prince, mais nous
les avons aujourd'hui tels qu'ils sortirent de sa bouche, consignés jour
par jour dans des procès-verbaux officiels, car il comparut devant une
sorte de tribunal; il subit des interrogatoires, un secrétaire d'État
écrivit ses réponses, et toutes ces ignominies sont maintenant sous nos
yeux, revêtues du caractère le plus authentique; nous les avons trouvées
dans les papiers de Richelieu, et les mettons au jour pour la première
fois[83].

  [77] Il est donc tout naturel que ce double jeu l'ait rendu
  suspect à bien des gens, _Mémoires d'un Favori_, p. 82: «Je vais
  vous dire une chose que vous ne trouverez pas mal plaisante, qui
  est que d'abord le pauvre Chalais vouloit trouver son compte de
  tous les côtés. Il voyoit M. le cardinal qui lui proposoit des
  honneurs et des charges en cas qu'il voulût servir le roi auprès
  de Monsieur, même qu'il pouvoit avoir la charge de maistre de
  camp de la cavalerie légère, et mettre la sienne à couvert. Le
  pauvre homme lui promettoit merveilles, puis nous venoit dire le
  contraire.» Fontenai-Mareuil dit aussi, _ibid._, p. 23, qu'au
  milieu de l'affaire et malgré tous ses engagements, Chalais se
  rapprocha de Richelieu, mais que «Mme de Chevreuse lui en fit
  tant de reproches et le pressa si fort que, rien n'étant quasi
  impossible à une femme aussi belle et avec autant d'esprit que
  celle-là, il n'y put résister, et il aima mieux manquer au
  cardinal de Richelieu et à lui-même qu'à elle, de sorte qu'ayant
  aussitôt fait changer Monsieur, il le rendit plus révolté que
  jamais.» Nulle part nous ne voyons que Chalais ait été blâmé de
  Mme de Chevreuse pour ses communications avec le cardinal dont
  elle connaissait le secret.

  [78] _Mémoires d'un Favori_, etc., p. 82 et 86.

  [79] Mme de Motteville, _ibid._, t. Ier, p. 26.

  [80] _Mercure françois_, 1626, p. 336.

  [81] On sera bien aise de savoir que le misérable qui déshonorait
  ainsi le nom de Gramont, étant sorti de France, fut tué en duel
  en 1629 à Bruxelles.

  [82] Pièce inédite déjà citée: «Monsieur a dit que la reine
  régnante l'a prié par différentes fois de ne pas achever le
  mariage sans que le maréchal fût mis en liberté.»--La même pièce:
  «Monsieur ayant sçu que Chalais avoit dit que le fondement de
  l'opposition que les dames faisoient au mariage étoit afin que si
  le roi venoit à mourir la reine pût épouser Monsieur, il dit au
  cardinal de Richelieu: Il est vrai qu'il y a plus de deux ans que
  je sçais que Mme de Chevreuse a tenu ce langage.» APPENDICE,
  notes du chapitre II.

  [83] Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre II.

Mais voici un autre spectacle presque aussi honteux. Il semble que
Chalais ait entrepris de lutter de bassesse avec Monsieur. Lui qui avait
souvent bravé la mort dans les combats particuliers et sur les champs de
bataille en a peur tout à coup, et recule jusqu'aux dernières extrémités
de la lâcheté devant l'échafaud qu'il ne pouvait éviter. Les dépositions
du prince l'accablaient, et lui-même confessa sans réserve tout ce qu'il
avait fait. Il n'eut pas même à se défendre d'avoir voulu assassiner le
roi, cette odieuse accusation n'ayant pas été suivie. Il n'était pas de
ceux qui avaient conçu et formé la grande conspiration qui du pied du
trône s'étendait à travers tout le royaume jusque chez l'étranger, mais
il s'y était associé. S'il avait peu connu les trames du maréchal
Ornano, il n'avait ignoré aucune de celles du grand-prieur de Vendôme;
il y avait pris part, et comme lui et avec lui il avait pressé Monsieur
de ne pas abandonner son gouverneur, et de recourir pour le sauver à
l'un des moyens que le grand-prieur proposait. Il était évidemment le
complice du comte de Soissons, puisque, après l'arrestation des Vendôme,
il lui avait écrit de ne pas venir à la cour parce qu'il y aurait le
même sort qu'eux. Et, ce qui suffisait à constituer un crime d'État au
premier chef, il avait à plusieurs reprises engagé le frère du roi à se
retirer dans quelque place d'où il pût soulever le royaume: il avait
même envoyé un messager au commandant de la forteresse de Metz pour lui
demander d'y recevoir le prince et ses amis. Ce messager à son retour
était tombé entre les mains de Richelieu, et son interrogatoire, que
nous avons retrouvé[84], ne laisse aucun doute sur ce point capital.
Ajoutez qu'il y avait contre Chalais bien des circonstances aggravantes:
il était maître de la garde-robe; il faisait partie de cette haute
domesticité qui lui imposait plus particulièrement une loyauté à toute
épreuve; et c'est lui, l'un des premiers serviteurs du roi, qui avait
mis la main dans un complot entrepris pour renverser le gouvernement du
roi. Il s'était introduit dans la maison et dans la confiance du
cardinal; il avait affecté le plus grand zèle pour ses intérêts; il lui
avait rendu même plus d'un important service pour mieux couvrir ses
desseins. Une conspiration qui avait pensé ébranler tout l'État ne
pouvait passer impunie: il fallait un solennel et exemplaire châtiment
pour bien avertir les grands du royaume qu'il y allait de leur tête à
lutter contre la couronne. On ne pouvait s'en prendre à un prince du
sang tel que le comte de Soissons, qui d'ailleurs était en fuite et hors
de France, ni à des fils d'Henri IV tels que les Vendôme. Le maréchal
Ornano se mourait à Vincennes. Chalais était donc la victime désignée
pour cette juste et nécessaire expiation. Aussi on le livra à une
commission composée de conseillers d'État, de maîtres des requêtes et de
membres du parlement de Bretagne, parmi lesquels on rencontre le père de
Descartes qui fit l'office de rapporteur. Cette commission s'assembla à
Nantes, présidée par le nouveau garde des sceaux, Michel de Marillac. Le
procès s'instruisit selon les formes accoutumées et dura quarante jours.
Chalais ne comprit pas que tout cet appareil judiciaire n'était pas
déployé en vain, et que rien ne pouvait le sauver. Il crut se tirer
d'affaire par des aveux aussi étendus qu'on le souhaita. Non-seulement
il fit connaître tous ses complices, mais il indiqua comme favorables en
secret à leur cause et opposés au cardinal plusieurs grands seigneurs,
ainsi que l'avait fait Monsieur; il grossit même cette liste de suspects
en nommant sans nécessité le duc de Bouillon, Senneterre, l'ami du comte
de Soissons, le père du futur maréchal, et ce fameux commandeur de Jars,
de la maison de Rochechouart[85], qui plus tard, jeté aussi en prison, y
garda un si courageux silence et monta sans pâlir sur l'échafaud où, à
la place du coup mortel, il reçut inopinément sa grâce sans l'avoir
jamais demandée. Chalais la demanda dès le premier jour; il la demanda
sans cesse au roi, à la reine mère, à Richelieu. Il ne se contenta pas
de descendre aux supplications les plus humbles, et de faire valoir en
sa faveur les renseignements que plus d'une fois il avait donnés au
cardinal et qui lui avaient été fort utiles, prétendant que si le
cardinal n'avait pas été poignardé à Fleury, il le lui devait; il alla
jusqu'à dire, et en cela il se calomniait lui-même, que s'il avait
plusieurs fois écrit au comte de Soissons, c'était «pour entretenir
créance et avoir moyen de découvrir ce qui se passoit, afin de servir le
roi et le cardinal[86].» Il s'offrit même à les servir encore; il
promit, si on voulait lui faire grâce, de donner avis de tout ce qui se
ferait chez Monsieur, particulièrement pendant le procès du maréchal
Ornano. «Encore[87] qu'il ne faille point douter, dit-il, que le
maréchal ne soit coupable, et que le roi n'ait assez de lumière de sa
faute, néantmoins lui répondant y servira beaucoup, tant à découvrir ses
anciennes cabales qu'à faire connoître ceux qui solliciteroient pour
lui... Il ne doute point que Monsieur étant à Paris, plusieurs grands et
quantité de gentilshommes ne l'excitent à faire quelques remuements et
des violences au cardinal: il les découvrira tous jusqu'au dernier
conseiller.» «Il vous est nécessaire, écrit-il à Richelieu[88], d'avoir
quelqu'un auprès de Monsieur... Il y a bien des grands prieurs en
France[89], et Monsieur verra bien des fois le jour des personnes qui ne
vous aiment guère... Si[90] le maréchal a été assez ingrat pour
méconnoître les bons offices que vous lui avez faits, et qu'au bout de
seize mois il vous ait trompé, assurez-vous, Monseigneur, que je ne suis
pas Corse, et qu'en seize siècles cela ne m'entrera pas dans l'esprit...
Je donnerai les apparences[91] à Monsieur et les services effectifs à
qui je les dois.»

  [84] Cette pièce décisive n'est pas dans le recueil de Laborde;
  nous l'avons rencontrée aux archives des affaires étrangères,
  FRANCE, t. XXXVIII. Voyez l'APPENDICE.

  [85] Sur le commandeur de Jars, voyez dans le chapitre suivant la
  fin de l'affaire de Châteauneuf, et surtout notre écrit sur Mme
  DE HAUTEFORT, où l'on voit la noble jeune fille et le brave
  commandeur s'élever ensemble au suprême degré de la générosité et
  du dévouement.

  [86] Premier interrogatoire de Chalais, du 10 juillet, recueil de
  Laborde, p. 39.

  [87] Second interrogatoire du 28 juillet, _ibid._, p. 83.

  [88] Troisième lettre à Richelieu, _ibid._, p. 222.

  [89] Cinquième lettre, recueil de Laborde, p. 227.

  [90] Troisième lettre, _ibid._, p. 223.

  [91] Recueil de Laborde, p. 228.

Du moins, pendant quelque temps et jusqu'à la fin de juillet, en
trahissant tout le monde, Chalais avait gardé sa foi à Mme de Chevreuse.
Ni dans ses dépositions officielles, ni dans ses conversations avec
Richelieu, il n'avait prononcé ce nom. Mais emporté par la passion qui
déjà lui avait fait faire tant de fautes, il céda au besoin de se
rappeler à celle qu'il aimait toujours, et de lui faire hommage de ses
souffrances. Il lui adressa des lettres remplies de l'adoration et du
dévouement le plus chevaleresque, et écrites dans le jargon alors à la
mode qui convenait bien mieux dans la bouche des mourants de l'hôtel de
Rambouillet, que dans celle d'un homme aussi sérieusement menacé. En les
lisant, on se demande si Mme de Chevreuse s'était rendue à l'amour de
Chalais, ou si elle ne l'avait pas laissé sur ces espérances enivrantes
et enflammées, qui transforment leur objet encore peu connu en une
divinité dont on achèterait la possession au prix de tous les
sacrifices[92]. A ces lettres imprudentes, qui évidemment ne lui
arrivaient qu'après avoir passé par les mains de Richelieu, Mme de
Chevreuse pouvait-elle répondre autrement qu'elle ne fit? Le domestique
de Chalais écrit à son maître[93], le 4 août: «J'ai baillé la lettre à
Madame; elle m'a dit qu'elle ne fait point de réponse, que sa vie et son
honneur dépendent de cela véritablement; elle m'a dit sur sa vie qu'elle
le servira sans écrire; elle lui baille cent mille baisemains.» Le 7
août: «Mme de Chevreuse a été bien aise; elle servira plus qu'on ne
demande, mais elle ne peut écrire.» Il paraît que ce silence si naturel
blessa Chalais, qui peut-être même ne reçut pas les lettres de son
domestique et ne connut pas les réponses de Mme de Chevreuse. L'habile
Richelieu partit de là pour jeter des soupçons dans l'âme du prisonnier,
et l'aigrir contre la duchesse. Il la lui représenta[94] comme l'ayant
fort oublié, occupée d'autres amours, et s'étant sauvée elle-même à ses
dépens; manœuvre accoutumée d'une police déloyale qui s'étudie à
tromper les accusés les uns sur les autres, et, en faisant accroire à
chacun d'eux qu'il est trahi par son complice, le pousse à le trahir à
son tour. Nous pouvons assurer que dans tous les papiers qui ont passé
sous nos yeux, nous n'avons pas découvert l'ombre même d'une faiblesse
de la part de Mme de Chevreuse. Mais le pauvre Chalais tomba dans le
piége qu'on lui tendait, et le dépit de l'amour et du dévouement trompé
ôtant tout frein à son ardent désir de complaire au cardinal et d'en
obtenir sa grâce par des révélations importantes et inattendues, peu à
peu il commença, ce qu'il n'avait pas fait jusque-là, à parler des
dames, particulièrement de Mme de Chevreuse, et, passant sur elle de
l'adoration à l'injure, il finit par la charger des accusations les plus
graves. Il déclara que c'était elle qui l'avait engagé dans ce complot
auquel auparavant il était resté entièrement étranger, «qu'elle avoit
grande affection et liaison avec le maréchal d'Ornano sur l'affaire de
Monsieur[95], qu'elle travaille à unir ensemble M. le Prince, M. le
Comte et M. de Montmorenci, ainsi que les Huguenots par le moyen de Mme
de Rohan[96], qu'elle l'avoit exhorté[97] à faire tout ce qu'il pourroit
pour délivrer le grand-prieur, et qu'il n'y avoit rien qu'elle ne voulût
faire pour cela, et qu'à toute occasion elle disoit à Monsieur: Ne
voulez point faire sortir de prison le maréchal? qu'elle excitoit le
grand-prieur à conseiller à Monsieur de quitter la cour et de faire
violence à M. le cardinal, et qu'elle disoit continuellement au
grand-prieur: Monsieur n'aura-t-il pas de ressentiment pour le
maréchal[98]? que par ces mots: Monsieur ne se souviendra-t-il pas du
maréchal? on entendoit: Monsieur ne fera-t-il pas violence au cardinal?
qu'il le sait parce que le grand-prieur et Mme de Chevreuse le lui ont
dit, et que Mme de Chevreuse étoit dans la confidence du dessein qui se
devoit exécuter à Fleury[99],» c'est-à-dire du dessein d'assassiner le
cardinal. Enfin, pour bien montrer à Richelieu qu'il n'y a pas de
sacrifices qu'il ne soit prêt à lui faire, après celui de la personne
qu'il avait tant aimée et à laquelle, la veille encore, il prodiguait
les plus ardents hommages, il compromet jusqu'à la reine elle-même, et
répète le bruit injurieux «qu'il a ouï dire que si Dieu rappeloit le
roi, Monsieur pourroit épouser la reine[100].» Chalais ne pouvait
descendre plus bas encore qu'en s'engageant à se faire l'espion de la
reine et de Mme de Chevreuse, comme il avait promis d'être celui de
Monsieur. Il croit nuire à Mme de Chevreuse, il la relève au contraire
en la peignant obstinément attachée à la reine et à ses amis. «C'est
elle, dit-il, qui a embarqué le maréchal d'Ornano, et elle lui conserve
plus inviolablement que jamais l'amitié promise[101].» «Si elle vouloit,
s'écrie-t-il, je jure qu'elle pourroit dire de belles choses,» excitant
ainsi à la faire arrêter. Il la surveillera, il la démasquera, il lui
ôtera toute influence, «il ne veut plus vivre que pour la damner[102].»
Et sans cesse il rappelle au cardinal «les grandes choses qu'il feroit
parmi les dames[103].»

  [92] Voici trois de ces lettres, que nous tirons du recueil de
  Laborde, p. 210, etc. _Première lettre_: «Si mes plaintes ont
  touché les âmes les plus insensibles quand mon soleil manquoit de
  luire dans les allées dédiées à l'amour, où seront ceux qui ne
  prendront part à mes sanglots dans une prison où ses rayons ne
  peuvent jamais entrer, et mon sort (est) d'autant plus rigoureux
  qu'il me défend de lui faire savoir mon cruel martyre? Dans cette
  perplexité, je me loue de mon maître qui fait seulement souffrir
  le corps, et murmure contre les merveilles de ce soleil, dont
  l'absence tue l'âme et cause une telle métamorphose que je ne
  suis plus moi-même que dans la persistance de l'adorer, et mes
  yeux qui ne servoient qu'à cela sont justement punis de leur trop
  grande présomption par plus de larmes versées que n'en causa
  jamais l'amour.»--_Deuxième lettre_: «Puisque ma vie dépend de
  vous, je ne crains pas de l'hasarder pour vous faire savoir que
  je vous aime; recevez-en donc ce petit témoignage, et ne
  condamnez pas ma témérité. Si ces beaux yeux que j'adore
  regardent cette lettre, j'augure bien de ma fortune; et s'il
  advient le contraire, je ne souhaite plus ma liberté puisque j'y
  trouve mon supplice.»--_Troisième lettre_: «Ce n'est pas de cette
  heure que j'ai reconnu de la divinité en vos beautés, mais bien
  commencé-je à apprendre qu'il faut vous servir comme déesse,
  puisqu'il ne m'est pas permis de vous faire savoir mon amour,
  sans courre fortune de la vie; prenez-en donc du soin puisqu'elle
  vous est toute dédiée, et si vous la jugez digne d'être
  conservée, dites au compagnon de mes malheurs qu'il vous
  souviendra quelquefois que je suis le plus malheureux des hommes.
  Il ne faut que lui dire oui.»

  [93] Recueil de Laborde, p. 68, etc.

  [94] Recueil de Laborde, p. 241 et 242, onzième lettre à
  Richelieu: «Depuis que vous me fîtes l'honneur de me dire qu'elle
  avoit médit de moi, je n'ai plus eu d'autre intérêt que de me
  conserver, etc.»

  [95] Recueil de Laborde, p. 96.

  [96] _Ibid._, p. 139-140.

  [97] _Ibid._, p. 97.

  [98] _Ibid._, p. 127.

  [99] _Ibid._, p. 137-138.

  [100] Recueil de Laborde, p. 93.

  [101] _Ibid._, p. 243.

  [102] _Ibid._

  [103] _Ibid._, p. 228.

On souffre en vérité d'avoir à transcrire de pareilles bassesses, et on
voudrait les pouvoir imputer à un accès de fureur jalouse qui aurait
troublé l'esprit de l'infortuné dans la sombre solitude d'un cachot.
D'ailleurs elles furent inutiles. Dès que Richelieu sentit qu'il avait
tiré de Chalais tout ce qu'il en pouvait espérer, le procès marcha vite,
et l'inévitable sentence fut rendue le 18 août. Le lendemain on la lut
au prisonnier. Elle rendit Chalais à lui-même. Il se souvint qu'il était
gentilhomme et Talleyrand, il rougit de sa conduite envers Mme de
Chevreuse, et sur la sellette il rétracta tout ce qu'il avait dit sur
elle, déclarant particulièrement «qu'elle ne l'avoit jamais détourné du
service qu'il devoit au roi[104].» Il chargea son confesseur d'aller
demander pardon à la reine d'avoir mêlé son nom dans une pareille
affaire[105], et quelques heures après, soutenu par les prières de sa
vieille mère, la digne fille du maréchal de Montluc, agenouillée dans
une église voisine[106], le 19 août 1626, il présentait avec fermeté sa
tête à la hache du bourreau sur le premier échafaud dressé par
Richelieu.

  [104] On ne conçoit pas pourquoi la _Relation de ce qui s'est
  passé au procès de Chalais_, tirée du cabinet de Dupuy, et qui
  est dans le recueil d'Auberi, _Mémoires pour l'histoire du
  cardinal duc de Richelieu_, t. Ier, p. 570, ne fait pas mention
  de cette rétractation de Chalais; mais elle est dans le recueil
  de Laborde, p. 168 et 179, séance du 19 août: «Et nous a dit de
  son propre mouvement que le contenu en toutes les lettres qu'il a
  écrites concernant les dames, étoit faux et ne savoit du tout
  rien de Mme de Chevreuse,... et particulièrement a dit qu'elle ne
  l'a jamais détourné du service qu'il devoit au roi.»

  [105] Mme de Motteville, _ibid._, p. 29: «Il pria son confesseur
  d'aller trouver le roi pour lui en dire la vérité, et d'aller de
  sa part demander pardon à la reine... Outre ces grandes paroles,
  sorties d'un homme qui alloit mourir, la mère de Chalais vint
  trouver la reine pour lui en faire satisfaction. Cette visite m'a
  été dite par des personnes qui étoient présentes quand elle fit
  cette déclaration.»

  [106] _Relation_, etc., dans le recueil d'Auberi. Elle dit à un
  archer des gardes du corps: «Dites à mon fils que je suis
  contente de l'assurance qu'il me donne de mourir en Dieu, et que
  si je pensois que ma vue ne l'attendrit pas trop, je l'irois
  trouver et ne l'abandonnerois point que sa tête ne fût séparée de
  son corps, mais que ne pouvant l'assister comme cela, je m'en
  vais prier Dieu pour lui.» La Porte, mettant en action ces nobles
  paroles, prétend que «Mme de Chalais monta sur l'échafaud avec
  son fils, et l'assista courageusement jusqu'à sa mort.»
  _Mémoires_, _ibid._, p. 302.

Ainsi finit Chalais, et la première conspiration à laquelle prit part
Mme de Chevreuse. Le mois d'août était à peine écoulé, que le maréchal
Ornano succombait à Vincennes sous la menace du procès qui l'attendait.
Le grand prieur le suivit à quelques années de distance, en février
1629. Le duc César de Vendôme ne sortit de prison qu'en 1630, et perdit
pour toujours son gouvernement de Bretagne. Le comte de Soissons s'exila
quelque temps lui-même en Suisse et en Italie. Pour Monsieur, il en fut
quitte pour épouser une des princesses les plus aimables de France, avec
une dot immense, et l'opulent apanage[107] que lui méritait bien cette
première trahison qui devait être suivie de tant d'autres. Mais un an
après, la nouvelle duchesse d'Orléans mourait en donnant le jour à une
fille qui fut la grande Mademoiselle. Déjà le roi avait été fort
mécontent des coquetteries de la reine avec Buckingham: cette fois il
lui ôta à jamais sa confiance et son cœur. Sa jalouse et soupçonneuse
nature lui persuada aisément qu'il y avait eu quelque intrigue entre
elle et son frère, non pas peut-être pour se défaire de lui, mais pour
s'unir ensemble un jour; toute sa vie il garda cette amère conviction,
et quand à son lit de mort la reine lui jura avec larmes qu'elle était
innocente, il répondit que dans son état il était obligé de lui
pardonner, mais non de la croire. Dans les premiers transports de sa
colère, il la fit comparaître devant un conseil, où elle fut traitée en
criminelle; on ne lui donna qu'un pliant au lieu d'un fauteuil, comme
si elle eût été sur la sellette, et le roi l'accusa d'être entrée dans
un complot pour avoir un autre mari. La reine indignée s'écria qu'elle
aurait trop peu gagné au change, et elle reprocha avec énergie à sa
belle-mère et au cardinal de travailler à lui nuire dans l'esprit du
roi[108]. Puis elle courba un peu plus la tête, renferma dans son sein
la haine qu'elle portait à Richelieu, et se résigna, pour quelque temps
du moins, à passer sa triste jeunesse dans la solitude de son palais, de
toutes parts surveillée, et n'ayant plus un cœur ami pour y verser ses
ennuis et ses souffrances. Mme de Chevreuse apprit à ses dépens ce qu'il
en coûte de trop aimer une reine. Elle courut grand risque d'être
enveloppée dans le funeste procès. Sur les dépositions de Chalais, le
tribunal avait ordonné[109] qu'elle serait arrêtée pour être interrogée
sur les charges qui s'élevaient contre elle. Le décret de prise de corps
fut rédigé, signé par les juges, et remis au roi qui, dans un conseil
tenu chez la reine mère, le montra au duc de Chevreuse. Celui-ci obtint
à grand'peine qu'on se contenterait de la menace[110]. Elle quitta
Nantes quelques jours avant la terrible exécution[111], et alla
s'enfermer à Dampierre, espérant qu'elle y pourrait laisser passer la
tempête. Mais on la trouva encore trop près de la reine, et elle reçut
l'ordre de sortir de France[112]. Il lui fallut donc renoncer à toutes
les douceurs de la vie, aux magnificences de son hôtel de la rue
Saint-Thomas-du-Louvre, à sa belle retraite de Dampierre, et aller, à
vingt-cinq ans, chercher un asile sur une terre étrangère. Aussi, dit
Richelieu, «elle fut transportée de fureur; elle s'emporta jusqu'à dire
qu'on ne la connoissoit pas, qu'on pensoit qu'elle n'avoit l'esprit qu'à
des coquetteries, qu'elle feroit bien voir, avec le temps, qu'elle étoit
bonne à autre chose, qu'il n'y avoit rien qu'elle ne fît pour se venger,
et qu'elle s'abandonneroit à un soldat des gardes plutôt que de ne pas
tirer raison de ses ennemis[113].» Elle aurait bien souhaité aller en
Angleterre, où elle était sûre de l'appui de Holland, de Buckingham et
de Charles Ier lui-même: cette permission ne lui fut pas accordée, et
elle prit le chemin de la Lorraine.

  [107] Monsieur changea le titre de duc d'Anjou pour celui de duc
  d'Orléans, et il eut le duché d'Orléans, le duché de Chartres, le
  comté de Blois, avec cent mille livres de revenu, plus cent mille
  livres de pension, et une somme de cinq cent soixante mille
  livres, _Mercure françois_, 1626, p. 385, etc.

  [108] Voyez La Porte et Mme de Motteville.

  [109] _Relation_, etc., dans le recueil d'Auberi, p. 573 et 574.

  [110] Le P. Griffet assure, t. Ier, p. 513 de son _Histoire du règne
  de Louis XIII_, qu'elle fut interrogée sans être confrontée, et il
  renvoie à Brienne, lequel dit seulement que le roi donna ordre à Mme
  de Chevreuse de se retirer à Dampierre avec défense d'en sortir,
  _Mémoires_, collect. Petitot, 2e série, t. XXXV, p. 434.

  [111] La _Relation_: «Elle partit de Nantes, le lundi 17 aoust.»

  [112] Archives des Affaires étrangères, FRANCE, t. XXXIX, fol. 316.
  «Sire, ce porteur m'ayant trouvé à quatre lieues de Dampierre, je
  n'ai pu plus tôt satisfaire à la volonté de Votre Majesté. J'y serai
  (à Dampierre), demain au matin, pour en même temps donner ordre à
  l'éloignement de ma femme avec l'obéissance que je dois à ses
  commandements, étant, Sire,

    Votre très-humble, très-obéissant et très-fidèle
    sujet et serviteur.

    De Gallardon, ce 29 août.

    CHEVREUSE.»


  [113] _Mémoires_, t. III, p. 110.



CHAPITRE TROISIÈME

1627-1637

 Mme DE CHEVREUSE EN LORRAINE. LE DUC CHARLES IV. NOUVELLE LIGUE
   CONTRE RICHELIEU. VICTOIRE DU CARDINAL. MME DE CHEVREUSE RENTRE EN
   FRANCE.--ELLE EST D'ABORD ASSEZ BIEN AVEC RICHELIEU.--SA LIAISON
   AVEC LE GARDE DES SCEAUX CHATEAUNEUF.--LETTRES D'AMOUR ET
   D'INTRIGUE.--NOUVELLE DISGRACE.--MME DE CHEVREUSE RELÉGUÉE EN
   TOURAINE. CRAFT, MONTAIGU, LA ROCHEFOUCAULD.--AFFAIRES DE 1637.
   INTELLIGENCE DE LA REINE ANNE AVEC M. DE MIRABEL, A BRUXELLES, ET
   AVEC SON FRÈRE LE CARDINAL-INFANT, PENDANT QUE LA FRANCE ET
   L'ESPAGNE SONT EN GUERRE. ELLE CORRESPOND AUSSI AVEC Mme DE
   CHEVREUSE, QUI ELLE-MÊME CORRESPOND AVEC LE DUC DE LORRAINE ET
   L'ENGAGE AVEC L'ESPAGNE.--DÉCOUVERTE DE CES INTRIGUES. LA REINE
   ANNE PLUS QUE JAMAIS MALTRAITEE.--MME De CHEVREUSE CRAINT D'ÊTRE
   ARRÊTÉE ET PREND LE PARTI DE SE SAUVER EN ESPAGNE.--AVENTURES DE
   SA FUITE DEPUIS TOURS JUSQU'A LA FRONTIÈRE ESPAGNOLE.


Mme de Chevreuse arriva en Lorraine dans l'automne de 1626. On sait
qu'au lieu d'un refuge, elle y trouva le plus éclatant triomphe. Sa
beauté éblouit le nouveau duc de Lorraine Charles IV, qui, se déclarant
ouvertement son adorateur, en fit la reine de ces brillants tournois à
la barrière de Nancy, illustrés par le burin de Callot. Elle n'a pas
été, comme le dit La Rochefoucauld et comme on l'a tant répété, la
première cause des malheurs de ce prince; non: la vraie cause des
malheurs de Charles IV[114] était dans son caractère, dans son ambition
présomptueuse, ouverte à toutes les chimères, et qui rencontrait devant
elle, en France, un politique tel que Richelieu. N'oublions pas qu'ils
étaient déjà brouillés bien avant que Mme de Chevreuse ne mît le pied à
Nancy. Richelieu revendiquait plusieurs parties des États du duc, et
celui-ci, placé entre l'Autriche et la France, commençait à se déclarer
pour la première contre la seconde. C'était l'homme le plus fait pour
entrer dans les sentiments de Mme de Chevreuse, comme elle était
admirablement faite pour seconder ses desseins. Elle trouva Charles IV
déjà uni à l'Empire; elle l'unit aussi à l'Angleterre, dont Buckingham
disposait; elle renoua ses anciennes intelligences avec les ennemis de
Richelieu, particulièrement avec la Savoie, et renouvela ainsi la ligue
formée sous le maréchal Ornano, en lui donnant, comme toujours, à
l'intérieur l'appui du parti protestant, que gouvernaient ses parents,
Rohan et Soubise. Le plan était sérieux: une flotte anglaise, conduite
par Buckingham lui-même, devait débarquer à l'île de Ré et se joindre
aux protestants de La Rochelle; le duc de Savoie, avec le comte de
Soissons, qui était venu chercher un asile auprès de lui, devait
descendre à la fois dans le Dauphiné et dans la Provence, le duc de
Rohan, à la tête des protestants du midi, soulever le Languedoc, enfin
le duc de Lorraine marcher sur Paris par la Champagne. L'agent principal
de ce plan, chargé de porter des paroles à tous les intéressés, était
mylord Montaigu, personnage d'une activité et d'un courage à toute
épreuve, qui passa la moitié de sa vie dans des intrigues galantes et
politiques, et la finit dans une ardente dévotion. Il était alors ami
particulier de Holland et de Buckingham. Il allait sans cesse de Londres
à Turin et à Nancy[115]. Richelieu épiait toutes ses démarches, et en
novembre 1627 il le fit arrêter jusque sur le territoire lorrain, pour
s'emparer des papiers dont il était porteur, qui lui découvrirent toute
la conspiration. La reine Anne y était si fort mêlée qu'elle trembla à
la nouvelle de l'arrestation de Montaigu, et n'eut de repos qu'après
s'être bien assurée qu'elle n'était pas nommée dans les papiers du
prisonnier, et qu'elle ne le serait pas dans ses interrogatoires[116].
Renfermé assez longtemps à la Bastille, Montaigu montra qu'il était un
serviteur des dames d'une autre trempe que Chalais: il garda un
généreux silence sur la reine et sur Mme de Chevreuse. Mais le cardinal
ne s'y trompa pas; il vit parfaitement que cette vaste machination était
l'ouvrage de la duchesse, et que celle-ci n'avait agi qu'avec le
consentement de la reine[117]. Il se hâta de faire face au péril qui le
menaçait avec sa promptitude et sa vigueur accoutumées. L'Angleterre,
poussée par l'impétueux Buckingham, était entrée la première en
campagne: elle rencontra une résistance sur laquelle elle n'avait pas
compté. L'attaque sur l'île de Ré échoua; Buckingham battu fut forcé à
une retraite honteuse, et à peine avait-il remis le pied sur le sol
anglais que le poignard d'un assassin terminait sa vie, le 2 septembre
1628. Le mois suivant, La Rochelle, le foyer et le boulevard de tous les
complots protestants, La Rochelle, qui passait pour imprenable, cédait à
la constance et à l'habileté du cardinal. Étonnés de pareils succès, le
duc de Lorraine et le duc de Savoie demeurèrent immobiles; la coalition
était dissoute, et l'Angleterre demandait la paix, en mettant parmi ses
conditions les plus pressantes le retour en France de Mme de Chevreuse,
devenue une puissance politique pour laquelle on fait la paix et la
guerre. «C'étoit une princesse aimée en Angleterre, à laquelle le roi
portoit une particulière affection, et il la voudroit assurément
comprendre en la paix, s'il n'avoit honte d'y faire mention d'une femme;
mais il se sentiroit très-obligé si Sa Majesté ne lui faisoit point de
déplaisir. Elle avoit l'esprit fort, une beauté puissante dont elle
savoit bien user, ne s'amollissant par aucune disgrâce, et demeurant
toujours en une même assiette d'esprit[118]:» portrait moins brillant,
mais tout autrement sérieux et fidèle que celui de Retz, et qui pourrait
bien être de la main même de Richelieu, étant assez vraisemblable que le
cardinal, selon sa coutume, aura ici plutôt résumé à sa manière que
reproduit textuellement la dépêche du négociateur anglais. Quoi qu'il
en soit, Richelieu, qui désirait vivement, La Rochelle une fois soumise,
n'avoir plus sur les bras les Rohan, les protestants et l'Angleterre,
afin de porter toutes ses forces contre l'Espagne, accepta la condition
demandée, et à la fin de l'année 1628 Mme de Chevreuse eut la permission
de revenir à Dampierre.

  [114] Sur Charles IV, sa liaison avec Mme de Chevreuse, la ligue
  qu'ils formèrent ensemble contre Richelieu et l'extraordinaire
  influence qu'elle conserva toujours sur lui, nous renvoyons avec
  confiance au t. Ier de l'excellent ouvrage de M. le comte
  d'Haussonville, _Histoire de la réunion de la Lorraine à la
  France_.

  [115] Voyez les _Mémoires_ de Richelieu, t. III., p. 311 et suiv.

  [116] La Porte, _Mémoires_, p. 304: «La nouvelle de l'arrestation
  de mylord Montaigu mit la reine en une peine extrême, craignant
  d'être nommée dans les papiers de mylord, et que cela venant à
  être découvert, le roi, avec qui elle n'étoit pas en trop bonne
  intelligence, ne la maltraitât et ne la renvoyât en Espagne,
  comme il auroit fait assurément; ce qui lui donna une telle
  inquiétude qu'elle en perdit le dormir et le manger. Dans cet
  embarras elle se souvint que j'étois dans la compagnie des
  gendarmes qui devoit être du nombre des troupes commandées pour
  la conduite de mylord. C'est pourquoi elle s'informa à Lavau où
  j'étois; il me trouva et me conduisit après minuit dans la
  chambre de la reine d'où tout le monde étoit retiré. Elle me dit
  la peine où elle étoit, et que, n'ayant personne à qui elle se
  pût fier, elle m'avoit fait chercher, croyant que je la servirois
  avec affection et fidélité; que de ce que je lui rapporterois
  dépendoit son salut ou sa perte; elle me dit toute l'affaire, et
  qu'il falloit que, dans la conduite que nous ferions de mylord
  Montaigu, je fisse en sorte de lui parler et de savoir de lui si,
  dans les papiers qu'on lui avoit pris, elle n'y étoit point
  nommée, et que si d'adventure il étoit interrogé lorsqu'il seroit
  à la Bastille, et pressé de nommer tous ceux qu'il savoit avoir
  eu connoissance de cette ligue, il se gardât bien de la nommer...
  Je dis à mylord Montaigu la peine où étoit la reine; à cela il me
  répondit qu'elle n'étoit nommée ni directement ni indirectement
  dans les papiers qu'on lui avoit pris, et m'assura que s'il étoit
  interrogé il ne diroit jamais rien qui lui pût nuire, quand même
  on le devroit faire mourir.» Quand La Porte rapporta cette
  réponse à la reine, celle-ci, dit La Porte, tressaillit de joie.

  [117] _Mémoires_, _ibid._, t. IV, p. 11: «Le tout suscité par Mme
  de Chevreuse, qui agissoit en cela du consentement de la reine.»
  _Ibid._, p. 80: «Une demoiselle qu'elle chassa donna avis que sa
  liaison avec la reine régnante étoit plus étroite que jamais, et
  qu'elle lui disoit qu'elle n'avoit rien à craindre, ayant
  l'empereur, l'Espagne, l'Angleterre, la Lorraine et beaucoup
  d'autres pour elle.» La Rochefoucauld, _ibid._, p. 344: «On sait
  assez que le duc de Buckingham vint avec une puissante flotte
  pour secourir La Rochelle, qu'il attaqua l'île de Ré sans la
  prendre, et qu'il se retira avec un succès malheureux; mais tout
  le monde ne sait pas que le cardinal accusa la reine d'avoir
  concerté cette entreprise avec le duc de Buckingham pour faire la
  paix des huguenots, et lui donner un prétexte de revenir à la
  cour et de revoir la reine.»

  [118] _Mémoires_ de Richelieu, t. IV, p. 74.

Il y eut là quelques années de repos dans cette vie agitée. Du fond de sa
retraite, Mme de Chevreuse vit plus d'une fois changer la face des
affaires et de la cour. Elle vit Marie de Médicis revêtue de nouveau, en
1629, du titre et des fonctions de régente, de nouveau aussi dépouillée
de son pouvoir en 1630, après la célèbre journée des dupes, et, plus
maltraitée par son ancien favori qu'elle ne l'avait jamais été par
Luynes, s'enfuir en 1631 à Bruxelles, se mettre sous la protection de
l'Espagne et à la tête des ennemis de Richelieu. Elle vit le duc
d'Orléans, après avoir voulu épouser la belle Marie de Gonzague, une des
filles du duc de Mantoue, devenu amoureux de Marguerite de Lorraine,
sœur de Charles IV, l'épouser contre la volonté du roi, et s'en aller à
Bruxelles grossir et fortifier le parti de la reine mère. Anne d'Autriche
et Mme de Chevreuse étaient naturellement de ce parti, et le secondaient
de tous leurs vœux, mais en ayant grand soin de les cacher sous des
démonstrations contraires, devant le cardinal tout-puissant et irrité,
prodiguant sans pitié les destitutions, les emprisonnements, les exils,
et faisant monter tour à tour, en 1632, sur l'échafaud de Chalais, son
ancien ami le maréchal de Marillac, coupable surtout d'être resté fidèle
à leur commune maîtresse, et le dernier descendant des deux grands
connétables de Montmorency, le vainqueur de Veillane, qui s'était laissé
engager dans la révolte la plus insensée par les conseils de sa femme,
dévouée à la reine mère, et sur la parole du duc d'Orléans. Mme de
Chevreuse avait appris à mettre un voile sur ses plus chers sentiments:
peu à peu elle reparut à la cour en ayant l'air de ne chercher que le
plaisir. Elle avait à peine trente-deux ans, et il était difficile encore
de la voir impunément. On dit que Richelieu ne fut pas insensible à sa
beauté. Pourquoi s'en étonner? D'autres grands politiques, Henri IV,
Charlemagne, César, ont aussi aimé la beauté, et le XVIIe siècle est
particulièrement le siècle de la galanterie. C'est une tradition
accréditée que le cardinal fit quelque temps une cour inutile mais fort
pressante à la reine Anne. Nous écartons les propos grossiers de
Tallemant[119]; nous n'ajoutons pas foi à l'incroyable récit du jeune
Brienne[120], mais son père[121], mais La Rochefoucauld[122], mais
Retz[123], parlent de l'inclination que le cardinal a ressentie pour la
reine; et celle-ci a conté elle-même à Mme de Motteville «qu'un jour il
lui parla d'un air très-galant et lui fit un discours fort
passionné[124].» C'est encore Mme de Motteville qui nous apprend que
Richelieu, «malgré la rigueur qu'il avait eue pour Mme de Chevreuse, ne
l'avoit jamais haïe, et que sa beauté avoit eu des charmes pour
lui[125].» Il essaya de lui plaire, et un moment l'entoura d'attentions
et d'hommages[126]. L'habile duchesse se garda bien de les repousser,
sans les trop accueillir. Le cardinal s'efforça de lui persuader de
rompre avec le duc de Lorraine[127]. Tantôt elle résistait, tantôt elle
donnait des espérances[128], et mettait même son influence sur le duc de
Lorraine au service des desseins de Richelieu[129]. Mais au fond son âme
demeurait inébranlablement attachée à sa cause et à ses amis, et au
tout-puissant cardinal elle préféra un de ses ministres, celui sur lequel
il avait le plus droit de compter: elle le lui enleva d'un regard, et le
conquit au parti des mécontents.

  [119] Tallemant, _Historiette du cardinal de Richelieu_, t. Ier,
  p. 350.

  [120] _Mémoires inédits_, publiés par M. Barrière en 1828, t.
  Ier, p. 274.

  [121] _Mémoires de Brienne_, collect. Petitot, 2e série, t.
  XXXVI, p. 60.

  [122] _Ibid._, p. 343 et 345.

  [123] Édition d'Amsterdam, 1731, t. Ier, p. 10.

  [124] _Mémoires_, _ibid._, p. 34.

  [125] _Ibid._, p. 62.

  [126] Il est certain qu'en 1632 Mme de Chevreuse était bien avec
  le cardinal. On en peut juger par les deux billets suivants que
  nous tirons des archives des affaires étrangères, FRANCE, 1632,
  t. LXII et LXIII: «Monsieur, je ne m'estimois pas si heureuse
  d'être en votre souvenir dans les occupations où vous êtes. Je me
  trouve agréablement trompée en cette opinion. Cela me fait
  espérer que je le serai peut-être encore à mon avantage touchant
  les sentiments où vous êtes pour moi. Je le souhaite aussi
  passionnément que véritablement. Je suis résolue de vous
  témoigner par toutes les actions de ma vie que je suis comme je
  le dois, Monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,
  M. DE ROHAN. _P. S._ Je vous envoierois d'autres lettres en
  échange de celles que vous m'avez envoyées, si je ne craignois
  pas que la quantité vous importunât.»--«1er août 1632. Monsieur,
  si j'avois aussi bien pu refuser de donner cette lettre à ce
  gentilhomme, comme je sais m'empêcher de vous importuner à toutes
  heures de mes supplications, vous n'auriez pas eu la peine de la
  lire. Il faut que vous le souffriez encore, s'il vous plaît,
  Monsieur, pour que je satisfasse à la créance qu'a le maître de
  ce porteur qu'il obtiendra la demande qu'il vous fait, pourvu que
  vous la teniez de moi. Ma créance n'étant pas tout à fait de
  même, j'estime que je fais mieux de vous laisser voir cette
  demande dans la lettre qu'il vous écrit, crainte de vous ennuyer
  d'un trop long discours; et par cette même raison je ne vous
  dirai pas davantage, sinon que je serai jusqu'à la mort,
  Monsieur, votre très-humble et très-obligeante servante, M. DE
  ROHAN.» La Porte dit aussi qu'alors Mme de Chevreuse passait pour
  être en faveur auprès du cardinal, _ibid._, p. 317.

  [127] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. LVII, année
  1631. Bouthillier à Richelieu: «J'ai donné le mémoire à Mme de
  Chevreuse; elle m'a dit force choses qui seroient inutiles et
  trop longues à vous dire. J'essayai de lui faire comprendre
  qu'elle ne pouvoit écrire un mot à M. de Lorraine.»

  [128] _Ibid._, Mémoire pour interroger René Seguin, prisonnier à
  la Bastille, pris au retour d'un voyage en Flandre. «...Il avoit
  charge de parler à Mme de Chevreuse pour la gagner et la porter à
  desservir le roi, ce qu'elle a découvert à Sa Majesté, et ce
  qu'il n'est pas à propos que Seguin sache.»

  [129] Par exemple au traité de Vic en 1632. Voyez M. d'Haussonville,
  t. Ier, p. 295.

Charles de l'Aubépine, marquis de Châteauneuf, d'une vieille famille de
conseillers et de secrétaires d'État, avait succédé en 1630 à Michel de
Marillac dans le poste de garde des sceaux; il le devait à la faveur de
Richelieu et au dévouement qu'il lui avait montré. Il avait poussé ce
dévouement bien loin, car il présida à Toulouse la commission qui jugea
Henri de Montmorenci, et par là il mit à jamais contre lui les
Montmorenci et les Condé. Châteauneuf avait donné des gages sanglants à
Richelieu, et ils semblaient inséparablement unis. Le cardinal l'avait
comblé, comme il faisait tous les siens. Châteauneuf avait été
successivement nommé ambassadeur, chancelier des ordres du roi,
gouverneur de Touraine. C'était un homme consommé dans les affaires,
laborieux, actif, et doué de la qualité qui plaisait le plus au
cardinal, la résolution; mais il avait une ambition démesurée qu'il
conserva jusqu'à la fin de sa vie; l'amour s'y joignant la rendit
aveugle[130]. On ne se peut empêcher de sourire quand on se rappelle ce
que dit Retz, que Châteauneuf amusa Mme de Chevreuse avec les affaires;
cet amusement-là était d'une espèce toute particulière: on y jouait sa
fortune et quelquefois sa tête, et l'intrigue où l'un et l'autre
s'engagèrent était si téméraire, que pour cette fois nous admettons que
ce ne fut pas Châteauneuf qui y jeta Mme de Chevreuse, et que c'est elle
bien plutôt qui y poussa l'amoureux garde des sceaux.

  [130] Richelieu, _Mémoires_, t. VII, p. 326: «On avoit fait le
  sieur de Châteauneuf garde des sceaux à l'éloignement du sieur de
  Marillac, croyant qu'il n'auroit d'autre mouvement que celui que
  le commandement du roi lui donneroit ou l'intérêt de son service,
  d'autant que jusque-là il avoit fait paroître n'avoir autre
  intention, et depuis quelques années étoit toujours demeuré
  attaché auprès du cardinal, servant avec beaucoup de témoignages
  d'affection et de fidélité; mais dès qu'il se vit émancipé par
  l'autorité de sa charge et en état d'agir seul, lors les
  intentions qu'il avoit tenues cachées auparavant par respect et
  par crainte commencèrent à paroître. Il se porta dans les cabales
  de la cour, particulièrement celle des dames factieuses dont la
  principale étoit la duchesse de Chevreuse, l'esprit et la
  conduite de laquelle avoient été souvent désagréables au roi,
  comme non-seulement n'ayant jamais manqué à être de toutes les
  mauvaises parties qui avoient été faites contre son service, mais
  même en ayant quasi toujours été un très-dangereux chef de
  parti.»

Châteauneuf avait alors cinquante ans[131], et le sentiment qu'il avait
conçu pour Mme de Chevreuse devait être une de ces passions fatales qui
précèdent et qui marquent la fuite suprême de la jeunesse. Pour Mme de
Chevreuse, elle partagea dans toute leur étendue les dangers et les
malheurs de Châteauneuf, et jamais plus tard elle ne consentit à séparer
sa fortune de la sienne. Elle portait au moins dans ses égarements ce
reste d'honnêteté que, lorsqu'elle aimait quelqu'un, elle l'aimait avec
une fidélité sans bornes, et que l'amour passé il lui en demeurait une
amitié inviolable. Déjà, depuis quelque temps, Richelieu s'était aperçu
que son garde des sceaux n'était plus le même. Son génie soupçonneux,
secondé par sa pénétration et une incomparable police, l'avait mis sur
la trace des manœuvres les plus secrètes de Châteauneuf, et lui-même
s'est complu à rassembler tous les indices de la trahison de son ancien
ami dans des pages jusqu'ici restées inédites et qui nous semblent un
chapitre égaré de ses Mémoires[132]. Au mois de novembre 1632, à
Bordeaux, pendant une assez grave maladie du cardinal, tandis que le
cardinal La Valette, le P. Joseph et Bouthillier veillaient avec anxiété
autour de son lit, le garde des sceaux, subjugué par Mme de Chevreuse
et séduit par elle à la cause de la reine Anne, partagea tous les
divertissements des deux jeunes femmes, et les accompagna dans un voyage
de plaisir à La Rochelle. Cette conduite avait éclairé et irrité
Richelieu; et à son retour à Paris, le 25 février 1633, Châteauneuf fut
arrêté, et tous ses papiers saisis. On y trouva cinquante-deux lettres
de la main de Mme de Chevreuse où, sous des chiffres faciles à pénétrer
et à travers un jargon transparent, on reconnaissait les sentiments de
Châteauneuf et de la duchesse. Il y avait aussi beaucoup de lettres du
commandeur de Jars, du comte de Holland, de Montaigu, de Puylaurens, du
comte de Brion, du duc de Vendôme et de la reine d'Angleterre elle-même.
Ces papiers furent apportés au cardinal, qui les garda selon sa coutume;
après sa mort on les trouva dans sa cassette, et ils arrivèrent ainsi,
avec bien d'autres, en la possession du maréchal de Richelieu, qui les
communiqua au père Griffet pour son _Histoire du règne de Louis
XIII_[133]. Une copie assez ancienne est aujourd'hui entre les mains de
M. le duc de Luynes, dont l'esprit est trop élevé pour songer à dérober
à l'histoire les fautes, d'ailleurs bien connues, de son illustre
aïeule, surtout quand ces fautes portent encore la marque d'un noble
cœur et d'un grand caractère. Nous avons pu examiner ces curieux
manuscrits[134], et particulièrement les lettres de Mme de Chevreuse.
Elles confirment ce que nous dit Mme de Motteville de l'impression que
la beauté de Mme de Chevreuse avait faite sur le cardinal: on y voit
qu'il lui rendait des soins, qu'il était jaloux[135] de Châteauneuf, et
que celui-ci s'alarmait des ménagements qu'elle gardait envers le
premier ministre pour mieux cacher leur commerce. On ne lira pas sans
intérêt divers passages de ces lettres encore inédites où se montre
l'esprit délié à la fois et audacieux de la duchesse, son empire sur le
garde des sceaux, et la haine intrépide qu'elle portait au cardinal
parmi les déférences qu'elle lui prodiguait.

  [131] Il était né en 1580. Un admirable portrait au crayon de D.
  Demonstier, gravé par Ragot, le représente en garde des sceaux,
  d'une mine ferme et relevée.

  [132] Nous avons rencontré ce curieux fragment aux archives des
  affaires étrangères, FRANCE, t. CI, la dernière pièce du volume,
  sous ce titre: _Mémoire de M. le Cardinal de Richelieu contre M.
  de Châteauneuf_. 12 pages de la main bien connue de Charpentier,
  l'un des secrétaires du cardinal. Voyez l'APPENDICE, notes du
  chap. III.

  [133] Tom. II, p. 392.

  [134] Nous en donnons au moins l'exact inventaire dans l'APPENDICE,
  notes du chap. III.

  [135] La jalousie de Richelieu contre Châteauneuf paraît aussi
  dans cet endroit des _Mémoires_ de La Porte, _ibid._, p. 322: «Le
  cardinal m'interrogea fort sur ce que faisoit la reine, si M. de
  Châteauneuf alloit souvent chez elle, s'il y étoit tard, et s'il
  n'alloit pas ordinairement chez Mme de Chevreuse.» Ailleurs
  encore La Porte raconte que le cardinal le questionnait beaucoup
  «sur la conduite de Mme de Chevreuse et de M. de Châteauneuf.»

«Mme de Chevreuse[136] se plaint à M. de Châteauneuf de son serviteur
qui a si peu d'assurance en la générosité et amitié de son maître, et
fait bien pis quand il demande si Mme de Chevreuse le néglige pour
l'avoir promis au cardinal. Vous avez tort d'avoir eu cette pensée, et
l'âme de Mme de Chevreuse est trop noble pour qu'il y entre jamais de
lâches sentiments. C'est pourquoi je ne considère non plus la faveur du
cardinal que sa puissance, et je ne ferai jamais rien d'indigne de moi
pour le bien que je pourrois tirer de l'une ni pour le mal que pourroit
me faire l'autre. Croyez cela si vous voulez me faire justice. Je vous
la rendrai toute ma vie, et souhaite que vous y ayez de l'avantage, car
je prendrai grand plaisir à vous contenter et j'aurai grand'peine à vous
déplaire. Voilà, en conscience, mes sentiments, et vous n'en avez point
si vous manquez jamais à votre maître.

  [136] Disons une fois pour toutes que, dans l'original, Mme de
  Chevreuse est désignée par le no 28, Châteauneuf par le no 38, le
  cardinal par le no 22, Louis XIII par le no 23, la reine Anne par
  le no 24, M. de Chevreuse par le no 57, etc.

«Mme de Chevreuse a vu le cardinal, qui a demeuré deux heures chez la
Reine. Il lui a fait des compliments inimaginables et dit des louanges
extraordinaires devant Mme de Chevreuse, à qui il a parlé fort
froidement, affectant une grande négligence et indifférence pour elle
qui l'a traité à son accoutumé sans faire semblant de s'apercevoir de
son humeur. Sur une picoterie qu'il lui a voulu faire, Mme de Chevreuse
l'a raillé jusqu'à en venir au mépris de sa puissance. Cela l'a plus
étonné que mis en colère, car alors il a changé de langage et s'est mis
dans des civilités et humilités grandes. Je ne sais si ç'a été qu'en la
présence de la reine il n'a pas voulu montrer de mauvaise humeur, ou
bien pour ne vouloir pas se brouiller avec Mme de Chevreuse. Demain je
dois le voir à deux heures. Je vous manderai ce qui se passera. Soyez
assuré que Mme de Chevreuse ne sera plus au monde lorsqu'elle ne sera
plus à vous.»

«Je crois que je suis destinée pour l'objet de la folie des
extravagants. Le cardinal me le témoigne bien; mais quelque peine que
nous donne sa mauvaise humeur, je n'en suis pas si affligée que de celle
de 37[137], qui, sans s'arrêter à ma prière ni aux considérations que je
lui ai représentées, veut aller où est Mme de Chevreuse, et dit qu'il
n'y a rien qui l'en puisse empêcher, encore même que Mme de Chevreuse ne
le veuille pas de peur de fâcher le cardinal s'il le découvroit. Je vous
avoue que le discours de 37 m'a très affligée, car je ne le saurois
souffrir. Je suis bien marrie que 37 m'ait donné tant de sujets de le
fâcher après m'en avoir tant donné de me louer de lui. Je suis résolue
de ne pas le voir s'il vient contre ma volonté, et même de ne pas
recevoir ses lettres s'il ne se repent pas de la façon dont il parle à
Mme de Chevreuse, qui ne peut souffrir ce langage d'âme du monde que de
vous.»

  [137] Quel est l'adorateur importun caché sous ce chiffre?
  N'est-ce pas le comte de Brion? Voyez plus bas, p. 101, 102, 107,
  109.

«Mme de Chevreuse n'a point eu de nouvelles du cardinal. S'il est aussi
aise de n'ouïr point parler de moi comme je le suis de n'ouïr plus
parler de lui, il est bien content, et moi hors de la persécution dont
le temps et notre bon esprit nous délivreront.

«La tyrannie du cardinal s'augmente de moments en moments. Il peste et
enrage de ce que Mme de Chevreuse ne va pas le voir. Je lui avois écrit
deux fois avec des compliments dont il est indigne, ce que je ne lui
eusse jamais rendu sans la persécution que M. de Chevreuse m'a faite
pour cela, me disant que c'étoit acheter le repos. Je crois que les
faveurs du roi ont mis au dernier point sa présomption. Il croit
épouvanter Mme de Chevreuse de sa colère, et se persuade, à mon opinion,
qu'il n'y a rien qu'elle ne fît pour l'apaiser; mais elle aime mieux se
résoudre à périr qu'à faire des soumissions au cardinal. Sa gloire m'est
odieuse. Il a dit à mon mari que mon humeur étoit insupportable à un
homme de cœur comme lui, et qu'il étoit résolu de ne me plus rendre
aucun devoir particulier, puisque je n'étois pas capable de donner à lui
seul mon amitié et ma confiance. C'est vous seul que je veux qui sache
ceci. Ne faites pas semblant à M. de Chevreuse de le savoir. Il a eu une
petite brouillerie avec moi à cause qu'il a été si intimidé par
l'insolence du cardinal qu'il m'a voulu persécuter pour que je l'endure
bassement. J'estime tant votre courage et votre affection que je veux
que vous sachiez tous les intérêts de Mme de Chevreuse. Elle se fie si
entièrement en vous qu'elle tient ses intérêts aussi chers entre vos
mains qu'aux siennes. Aimez fidèlement votre maître, et quelque
persécution qu'on puisse lui faire, croyez qu'il se montrera toujours
digne de l'être par toutes ses actions.

«Je ne vous fais point d'excuse de ne vous avoir pas écrit aujourd'hui,
mais je veux que vous croyiez que je n'ai pas laissé de songer souvent à
vous, quoique mes lettres ne vous l'aient pas témoigné. Je ne vous
saurois bien représenter l'entrevue du cardinal et de Mme de Chevreuse
qu'en vous disant qu'il témoigne à votre maître autant de passion que
Mme de Chevreuse en a cru autrefois dans le cœur de 33[138]; mais
comme Mme de Chevreuse l'a toujours estimée véritable là, elle la croit
fausse en celui du cardinal, qui dit n'avoir plus de réserve pour elle,
voulant faire absolument tout ce qu'elle ordonnera, pourvu qu'elle vive
en sorte avec lui qu'il se puisse assurer d'être en son estime et
confiance par-dessus tout ce qui est sur la terre... Celui qui m'avoit
promis de me dire des nouvelles fut hier ici, mais fort triste, et deux
ou trois fois il me sembla qu'il me vouloit parler, dont je lui donnai
assez moyen; mais il fut muet, et à moins de deviner, je ne saurois rien
connoître de ses sentiments. Dès que j'en saurai la vérité, vous ne
l'ignorerez pas, et j'en userai avec lui et avec tout autre comme je
vous ai promis, soyez-en sûr, et que jamais les promesses du cardinal ne
m'ébranleront. Est-il besoin que je vous assure de cela? Seroit-il
possible que vous en eussiez seulement soupçon? Je serois au désespoir
si je le croyois; mais j'ai trop bonne opinion de vous pour ne vivre pas
certaine que vous ne l'avez pas mauvaise de moi.

  [138] Le duc de Lorraine ou le comte de Holland.

«Je suis désespérée de ce que le cardinal a mandé à Mme de Chevreuse ce
soir. Il lui a envoyé un exprès pour la conjurer de deux choses: la
première, de ne point parler à Brion (François Christophe de Levis,
comte de Brion, un des favoris du duc d'Orléans, le futur duc de
Damville); la seconde de ne point voir M. de Châteauneuf; en ce dernier
seul est ma peine. Toutefois, ma résolution de témoigner mon affection
à M. de Châteauneuf est plus forte que toute la considération du
cardinal. C'est pourquoi j'ai mandé au cardinal que je ne me pouvois pas
défendre des prières que M. de Chevreuse me fait de voir M. de
Châteauneuf pour mille affaires qu'il a. La plus grande que j'aye est de
me revenger des obligations que j'ai à M. de Châteauneuf, à qui je suis
plus véritablement que toutes les personnes du monde.

«Il n'y a pas de divertissement ni de lassitude capable de m'empêcher de
penser à vous et de vous en donner des marques. Ces trois lignes sont
une preuve de cette vérité, et je veux qu'elles vous servent d'assurance
d'une autre, qui est que si M. de Châteauneuf est aussi parfait
serviteur en effets qu'en paroles, Mme de Chevreuse sera plus
reconnaissant maître en ses actions qu'en ses discours.

«Je ne doute pas de la peine où vous êtes, et vous proteste que Mme de
Chevreuse la partage bien s'en croyant la cause. Mandez-moi comment je
vous pourrai voir sans que le cardinal le sache, car je ferai tout ce
que vous jugerez à propos pour cela, souhaitant passionnément de vous
entretenir, et ayant bien des choses à vous dire qui ne se peuvent pas
bien expliquer par écrit, surtout touchant 37[139] et le cardinal, mais
du dernier beaucoup davantage, l'ayant vu ce soir et trouvé plus résolu
à persécuter Mme de Chevreuse que jamais. Il est sorti bien d'avec elle;
mais jamais elle ne l'a trouvé comme aujourd'hui, si inquiet, et des
inégalités telles en ses discours que souvent il se désespéroit de
colère, et en un moment s'apaisoit et étoit dans des humilités extrêmes.
Il ne peut souffrir que Mme de Chevreuse estime M. de Châteauneuf, et ne
sauroit l'empêcher, je vous le promets, mon fidèle serviteur, que
j'appelle ainsi parce que je le crois tel. Adieu, il faut que je vous
voye à quelque prix que ce soit. Faites-moi réponse et prenez garde au
cardinal, car il épie Mme de Chevreuse et M. de Châteauneuf, en qui Mme
de Chevreuse se fie comme à elle-même.

  [139] Voyez plus haut, p. 99.

«Il est vrai que je voudrois avoir donné de ma vie et vous avoir vu
hier. Je sortis le soir et faillis aller pour cela chez votre sœur
(Élisabeth de L'Aubespine, qui avait épousé André de Cochefilet, comte
de Vaucellas). Si le cardinal vous parle de la visite de Mme de
Chevreuse, dites que ce fut pour l'affaire de la princesse de Guymené
(belle-sœur de Mme de Chevreuse); mais je veux que vous lui témoigniez
être mal satisfait de votre maître et le mépriser. Je sais que vous
aurez de la peine en cela. Toutefois vous m'obéirez parce qu'il est
absolument nécessaire. C'est pourquoi je vous le recommande. Prenez-y
occasion bien adroitement, et n'envoyez pas chez moi. Vous aurez souvent
de mes nouvelles, et toute ma vie des preuves de mon affection. Je serai
aujourd'hui où vous allez.

«Encore que je me porte mal, je ne veux pas laisser de vous dire comme
s'est passée la visite de Mme de Chevreuse au cardinal. Il lui a parlé
de sa passion qu'il dit être au point de lui avoir causé son mal par le
déplaisir du procédé[140] de Mme de Chevreuse avec lui. Il s'est étendu
en de longs discours de plainte de la conduite de Mme de Chevreuse,
surtout touchant M. de Châteauneuf, concluant qu'il ne pouvoit plus
vivre dans les sentiments où il est pour Mme de Chevreuse, si elle ne
lui témoignoit d'être en d'autres pour lui que par le passé; à quoi Mme
de Chevreuse a répondu qu'elle avoit toujours essayé de donner sujet au
cardinal d'être satisfait d'elle, et qu'elle vouloit lui en donner plus
que jamais. Le cardinal a pressé au dernier point Mme de Chevreuse pour
savoir comment M. de Châteauneuf étoit avec elle, disant que tout le
monde l'y croyoit en une intelligence extrême, ce que j'ai absolument
désavoué. Je ne vous en veux dire davantage à cette heure, mais croyez
que je vous estime autant que je le méprise, et que je n'aurai jamais de
secret pour M. de Châteauneuf ni de confiance pour le cardinal.

  [140] Dans le texte, _procédure_ qui était alors le mot usité.

«Je vous confirme la promesse que je vous fis de la dernière religion.
Si j'en ai fait quelque difficulté, ce n'est pas que j'aye changé de
volonté depuis, mais ç'a été pour voir si vous étiez bien ferme dans la
vôtre. Il est vrai en cette occasion que vous me priez de ce que je
désire pour vous rendre plus coupable si vous y manquez, et moi plus
excusable en ce que j'aurai fait.

«Pourvu que votre affection soit aussi parfaite que la bague que vous
m'envoyez, vous n'aurez jamais sujet de rougir pour avoir fait un
mauvais présent à votre maître, ni de l'avoir reçu.

«Je veux partager avec vous le regret que vous avez de vous éloigner
sans me voir. J'ai plus de haine de la tyrannie du cardinal que vous,
mais je la veux surmonter et non pas m'en plaindre, puisque le premier
sera un effet de courage et le dernier seroit un acte de foiblesse.
Jamais je n'eus tant d'envie de vous entretenir qu'à cette heure. Le
cardinal jure que Mme de Chevreuse sera mal avec vous dans peu, que M.
de Châteauneuf n'aime pas Mme de Chevreuse et en fait des railleries
avec 47 (dame inconnue, peut-être Mme de Puisieux, que Châteauneuf avait
longtemps aimée). Pour ce qui la regarde, je me moque de cela; je crois
M. de Châteauneuf fidèle et affectionné pour moi et le serai toute ma
vie pour lui, pourvu que, comme il a mérité que j'aye pris cette bonne
opinion de lui, il ne se rende pas digne que je la perde. Je suis au
désespoir de ne pouvoir vous envoyer aujourd'hui la peinture de Mme de
Chevreuse, que je vous ai promise.

«Vous vous obligez à beaucoup; mais il faut que vous sachiez que la
moindre faute est capable de me fâcher extrêmement. C'est pourquoi
prenez garde à ce que vous promettez. Cela seroit déshonorant[141] pour
vous si vos actions n'étoient conformes à vos paroles et honteux à moi
de le souffrir. Je vous dis encore un coup que vous ne vous engagiez
pas tant, si vous n'êtes bien assuré de ne manquer jamais à rien. Je
m'obligerai de peu tant que je ne me serai pas attendue à tout; mais
quand vous me l'aurez promis, et que je l'aurai reçu, je ne serai plus
satisfaite de vous si j'y remarque la moindre réserve.

  [141] Dans le texte, _déshonorable_ que l'analogie donne naturellement
  en opposition à _honorable_.

«Je vous conseille, ne pouvant pas encore dire que je vous commande et
ne voulant plus dire que je vous prie, de porter le diamant que je vous
envoye, afin que voyant cette pierre, qui a deux qualités, l'une d'être
ferme, l'autre si brillante qu'elle paroît de loin et fait voir les
moindres défauts, vous vous souveniez qu'il faut être ferme dans vos
promesses pour qu'elles me plaisent, et ne point faire de fautes pour
que je n'en remarque point.

«Le cardinal est en meilleure humeur qu'il n'avoit été depuis son retour
pour Mme de Chevreuse. Il m'a écrit ce soir qu'il étoit en des peines
extrêmes de mon mal, que toutes les faveurs du roi ne le touchoient
point en l'état où j'étois, et que la gayeté que M. de Châteauneuf avoit
aujourd'hui a ôté l'opinion qu'il aime Mme de Chevreuse, à qui il a dit
sa maladie sans que cela l'ait touché, et que si Mme de Chevreuse avoit
vu sa mine, elle le croiroit le plus dissimulé ou le moins affectionné
homme du monde, ce qui l'obligeroit à ne l'aimer jamais ou à ne jamais
le croire. Sur cela, Mme de Chevreuse promet à M. de Châteauneuf que, ne
se gouvernant pas par les avis du cardinal, elle fera les deux, l'aimant
et le croyant toujours.

«Je crois que M. de Châteauneuf est absolument à Mme de Chevreuse, et
je vous promets qu'éternellement Mme de Chevreuse traitera M. de
Châteauneuf comme sien. Quand toute la terre négligeroit M. de
Châteauneuf, Mme de Chevreuse le saura toute sa vie si dignement estimer
que, s'il l'aime véritablement comme il dit, il aura sujet d'être
content de sa fortune, car toutes les puissances de la terre ne
sauroient me faire changer de résolution. Je vous le jure, et je vous
commande de le croire et de m'aimer fidèlement.

«Hier au soir le cardinal envoya savoir des nouvelles de Mme de
Chevreuse et lui écrivit qu'il mouroit d'envie de la voir, qu'il avoit
bien des choses à lui dire, étant plus que jamais à Mme de Chevreuse,
qui fait peu de cas de cette protestation et beaucoup de celle que M. de
Châteauneuf lui a faite d'être absolument à elle. Demain, je vous en
dirai davantage. Aimez toujours votre maître, il se porte mal et n'est
sorti ces deux jours que par contrainte; mais en quelque état qu'il
puisse être et quoi qu'il lui puisse jamais arriver, il mourra plutôt
que de manquer à ce qu'il vous a promis.

«Hier, à six heures du soir, le cardinal de La Valette vint voir Mme de
Chevreuse de la part du cardinal de Richelieu. Il lui parla avec douleur
et soumission en faveur de son maître. Ensuite de cela il fit force
admirations de Mme de Chevreuse et mille galanteries à sa mode qui sont
des sottises à la mienne. J'ai répondu fort civilement et froidement. 37
est au désespoir; il dit qu'il veut se perdre puisque Mme de Chevreuse
ne le veut pas voir, qu'il lui seroit à charge toute sa vie qu'il n'a
jamais chérie que pour ce qu'il croyoit qu'elle pourroit un jour être
agréable et utile à Mme de Chevreuse, qu'en ayant perdu l'espérance à
cette heure il avoit perdu l'envie de vivre, et que ce sera la dernière
importunité que j'aurai de lui. J'espère que votre affection est à
l'épreuve de tout. Je vous demande cette grâce et vous promets que tant
que Mme de Chevreuse vivra, vous en recevrez d'elle. Cette lettre est
écrite dès hier. Depuis, le cardinal de La Vallette m'a fait écrire
mille compliments de la part du cardinal de Richelieu.

«Il n'y a plus moyen de dire autre chose pour le diamant; mais quoique
le cardinal soupçonne Mme de Chevreuse, ou elle lui en ôtera l'opinion,
ou elle lui en donnera une autre, qui est que toutes ses prospérités ne
sont pas capables d'assujettir Mme de Chevreuse jusqu'au point de
dépendre de ses humeurs s'il en prend d'extravagantes pour elle. Ne vous
inquiétez pas de cette affaire, mais bien de la santé de votre maître
qui est fort mauvaise et l'arrête au lit, puisque, si vous le perdiez,
vous n'en trouverez jamais un pareil en fidélité et affection.

«Je n'ai pas moins d'envie de vous voir que vous de m'entretenir, mais
je suis en peine comment en trouver les moyens, car il ne faut pas que
le cardinal sache que nous nous sommes vus, si on ne le veut mettre hors
des gonds. Mandez-moi donc comment il faut faire pour que je vous voye
sans que le cardinal le puisse savoir.

«Je vous commanderai toujours, hors cette fois que je vous demande une
grâce qui est la plus grande que vous me puissiez faire, c'est que M.
de Châteauneuf ne doute jamais de Mme de Chevreuse et s'assure qu'il ne
perdra jamais les bonnes grâces de son maître que Mme de Chevreuse ne
perde la vie, ce qu'elle auroit regret qui arrivât avant d'avoir prouvé
à M. de Châteauneuf combien il est estimé de Mme de Chevreuse, encore
que ce soit plus qu'elle ne lui a promis. Mais un bon maître ne sauroit
craindre de faillir en obligeant son serviteur, quand il se témoigne
plein de fidélité et d'affection. Le cardinal veut persuader à Mme de
Chevreuse qu'il a le cœur rempli de tous les deux pour elle qui ne
croit pas ses paroles. Je donnerois de ma vie pour vous entretenir, mais
je ne sais comment faire, car il ne faut pas que le cardinal puisse le
savoir. Parlez-en avec le porteur pour en trouver les moyens, et croyez
qu'il n'y a que la mort qui me puisse ôter les sentiments où je suis
pour vous.

«Jamais il n'y eut rien de pareil à l'extravagance du cardinal. Il a
envoyé à Mme de Chevreuse et lui a écrit des plaintes étranges. Il dit
qu'elle a perpétuellement raillé avec Germain (lord Jermin, agent et ami
très-particulier de la reine d'Angleterre), afin qu'il dît en son pays
le mépris qu'elle faisoit de lui, qu'il sait assurément que Mme de
Chevreuse et M. de Châteauneuf sont en intelligence, et que vos gens ne
bougent de chez moi, que je reçois Brion à cause qu'il est son ennemi
pour lui faire dépit, que tout le monde dit qu'il est amoureux de moi,
qu'il ne sauroit plus souffrir mon procédé. Voilà l'état où est le
cardinal. Mandez-moi ce que vous apprendrez de cela, et ne faites
semblant d'en rien savoir. Je verrai le cardinal ici et vous ferai
savoir ce qui se passera. Croyez que, quoi qu'il puisse arriver à votre
maître, il ne fera rien d'indigne de lui ni qui vous doive faire honte
d'être à lui. Je me porte un peu mieux, et plus résolue que jamais
d'estimer M. de Châteauneuf jusqu'à la mort comme je vous l'ai promis.»

Et ce n'était pas là un pur commerce de galanterie: il y avait dessous
une intrigue politique très-compliquée. Le duc d'Orléans venait de
nouveau de quitter la France, et on s'agitait autour de lui pour lui
persuader de ne pas rester en Lorraine et à Bruxelles, et d'aller
chercher, avec la reine sa mère, un asile auprès de sa sœur en
Angleterre. Pour cela, il fallait changer le ministère anglais et
renverser le grand trésorier attentif à maintenir la paix avec la France
et à éviter tout motif de querelle et de guerre entre les deux pays. Une
cabale puissante conspirait sa perte, et à la tête de cette cabale était
ou passait pour être la reine Henriette, et à la suite de la reine lord
Holland, ennemi personnel du grand trésorier, lord Montaigu et le
commandeur de Jars, serviteurs dévoués et chevaleresques de la belle
Henriette. On a peine à comprendre aujourd'hui comment un homme d'État
tel que Châteauneuf a pu s'engager dans une entreprise aussi contraire à
ses intérêts qu'à ses devoirs; mais Mme de Chevreuse avait réussi à
faire passer dans l'esprit du garde des sceaux cette opinion alors
très-spécieuse, qui plus tard a entraîné le politique et réfléchi duc de
Bouillon, et qui était à Mme de Chevreuse le fond de ses espérances et
le ressort de toute sa conduite: Louis XIII et Richelieu ont un pied
dans la tombe; le premier des deux qui mourra emportera l'autre;
l'avenir appartient donc au duc d'Orléans, qui déjà est presque roi, à
la reine Anne, à la reine mère, qui ont pour eux l'Empire, l'Angleterre
et l'Espagne; attendons et préparons cet infaillible avenir, et
gardons-nous de nous donner à un homme dont la destinée est si précaire.

Quel ne fut pas le courroux du superbe et impérieux cardinal lorsqu'il
apprit qu'il avait été ainsi joué par une femme et trahi par un ami! Sa
vengeance s'appesantit sur l'infidèle garde des sceaux. Il le tint
enfermé dans le château fort d'Angoulême pendant dix longues années. Le
frère de Châteauneuf, le marquis d'Hauterive, put à peine se sauver à la
faveur de la nuit et se réfugier en Hollande. On s'empara de son neveu,
le marquis de Leuville, qu'on garda longtemps en prison; on jeta à la
Bastille le commandeur de Jars, ami particulier du garde des sceaux, et
dont on avait saisi des lettres fort équivoques; on lui fit son procès à
Troyes; il fut condamné à avoir la tête tranchée pour crime de
correspondance avec l'étranger, et, comme nous l'avons dit, il ne reçut
sa grâce que sur l'échafaud.

Par un étrange contraste, Mme de Chevreuse, ménagée par Richelieu dans
un reste d'espérance, n'eut pas d'autre punition que de se retirer à
Dampierre, avec l'ordre de ne point revenir à Paris sans la permission
du roi. Le cardinal croyait avoir besoin d'elle pour les affaires de
Lorraine, où déjà son influence sur le duc Charles avait été fort utile,
et pouvait l'être encore dans les nouvelles et difficiles négociations
qui aboutirent au traité du 6 septembre 1633. Charles IV était alors
plus engagé que jamais contre Richelieu: en favorisant le mariage du duc
d'Orléans avec sa sœur Marguerite, il s'était comme enchaîné à la cause
du duc et de la reine mère, et poussé par eux il avait rassemblé des
troupes et fait des mouvements qui avaient contraint le cardinal, pour
l'occuper chez lui et l'empêcher de se joindre à l'armée impériale, de
lui jeter les Suédois sur les bras. Mais Charles IV avait les qualités
de ses défauts: il soutenait ses téméraires entreprises de la plus
brillante valeur et d'une vraie capacité militaire; il avait fait
essuyer plus d'un échec aux Suédois, et il pouvait sortir de là des
complications redoutables. Il importait à la France d'être tranquille du
côté de la Lorraine, pour disposer librement de ses forces en Allemagne
au service de ses alliés et en Flandre contre les Espagnols. Il
s'agissait d'amener le duc Charles à désarmer en même temps que les
Suédois, en donnant des sûretés bien plus grandes qu'aux précédents
traités, en remettant même Nancy en dépôt provisoire entre nos mains.
Pour persuader Charles IV, Richelieu avait, ce semble, une raison bien
suffisante, l'impossibilité de toute résistance, une puissante armée
française étant déjà dans le cœur de la Lorraine et maîtresse de toutes
les places fortes. Le cardinal donna-t-il à Mme de Chevreuse la tâche
ingrate de seconder et d'adoucir la nécessité[142]? Du moins il est
certain que, grâce à une protection qui ne pouvait être désintéressée,
Mme de Chevreuse put demeurer quelque temps à Dampierre avec son mari
et ses enfants. Mais elle ne s'y amusait guère. La reine aussi ne
s'amusait pas davantage dans sa prison du Louvre. Les deux nobles amies
avaient besoin de se voir pour soulager leurs peines en s'en
entretenant, et vraisemblablement aussi pour aviser aux moyens de les
faire cesser. Plus d'une fois le soir, à l'ombre naissante, Mme de
Chevreuse vint à Paris, s'introduisit furtivement au Val-de-Grâce, saint
monastère dans le faubourg Saint-Jacques où se retirait souvent Anne
d'Autriche; elle y voyait quelques moments la reine, et au milieu de la
nuit s'en retournait à Dampierre. Bientôt on découvrit ou on soupçonna
ces visites clandestines, et on exila de nouveau Mme de Chevreuse, non
pas comme la première fois hors de France, où son activité et son
influence eussent été bien plus redoutables, mais à cent lieues de la
cour et de la reine, en Touraine, dans une terre de son premier mari.

  [142] M. d'Haussonville, si bien informé, ne donne aucun rôle à Mme
  de Chevreuse ni dans le traité de Liverdun en 1632 ni dans celui de
  1633. Le passage suivant de La Porte prolonge pourtant jusqu'en 1633
  l'influence diplomatique de Mme de Chevreuse, puisqu'il la place
  après l'arrestation de Châteauneuf qui est du 25 février de cette
  année. Avouons toutefois que les détails contenus dans ce passage se
  rapportent au traité de Vic conclu le 6 janvier 1632; nous ne le
  donnons pas moins ici parce qu'il montre quels étaient, soit en
  1633, soit en 1632, les sentiments de Mme de Chevreuse et aussi ceux
  de la reine, et à quel point celle-ci s'affligeait des succès de
  Richelieu, alors même que ces succès profitaient à la France.
  _Ibid._, p. 327: «M. de Châteauneuf fut envoyé à Angoulême, qu'on
  lui donna pour prison, et où il demeura toujours depuis jusqu'à la
  fin du ministère. Pour Mme de Chevreuse, elle demeura à la cour à
  cause du besoin qu'en avoit le cardinal pour ses affaires en
  Lorraine; car le duc de Lorraine, excité par Monsieur, ayant voulu
  faire quelques mouvements, la peur qu'on eut qu'ils n'attirassent
  l'Empereur dans leur parti fit qu'on suscita les Suédois qui étoient
  en Allemagne et qu'on les fit entrer en Lorraine. Le duc leva
  aussitôt une belle armée pour s'opposer à cette invasion; mais le
  roi, pour le désarmer sans coup férir, lui envoya l'abbé Du Dorat,
  qui étoit à M. de Chevreuse; et Mme de Chevreuse même, quoique cette
  négociation ne lui plût pas, cependant, pour montrer son zèle à M.
  le cardinal, agit dans cette affaire contre ses propres sentiments,
  ne croyant pas le duc de Lorraine si facile; mais elle fut trompée,
  car l'abbé Du Dorat ayant trouvé cette altesse à Strasbourg avec son
  armée, fit si bien qu'il l'engagea à la licencier, et l'abbé en eut
  pour récompense la trésorerie de la Sainte-Chapelle. Cependant le
  roi, qui ne s'attendoit pas à cela, partit pour Metz, et étant à
  Château-Thierry il m'envoya avec des lettres de Mme de Chevreuse
  trouver à Nancy M. le duc de Vaudemont... A mon retour je trouvai le
  roi à Châlons, et de là je suivis la cour à Metz, où l'on apprit que
  le duc de Lorraine avoit licencié ses troupes. Cette nouvelle fâcha
  fort la reine et Mme de Chevreuse, qui pourtant n'en témoignèrent
  rien; mais la reine ne put s'empêcher de lui reprocher sa folie
  d'une plaisante manière: elle me commanda de faire un _tababare_ ou
  bonnet à l'anglaise, de velours vert, chamarré de passements d'or,
  doublé de panne jaune, avec un bouquet de fleurs vertes et jaunes,
  et de le porter de sa part au duc de Lorraine. C'étoit un grand
  secret, car si le roi et le cardinal l'eussent sçu, quelques
  railleries qu'elles en eussent pu faire, ils eussent bien vu leur
  intention. J'allai donc en poste à Nancy trouver cette altesse, à
  qui ayant demandé à parler, on me fit entrer dans sa chambre, et
  m'ayant reconnu il imagina bien que j'avois quelque chose de
  particulier à lui dire; il me prit par la main et me mena dans son
  cabinet, où je lui donnai la lettre que la reine lui écrivoit.
  Pendant qu'il la lut, j'accommodai le bonnet avec les plumes, et je
  lui dis ensuite que la reine m'avoit commandé de lui donner cela de
  sa part; il le mit sur sa tête, se regarda dans un miroir, et se mit
  à rire... Il fit réponse, et je retournai à Metz, où je trouvai la
  reine en grande impatience de savoir comment son présent avoit été
  reçu.»

Qu'on juge du mortel ennui qui dut accabler la belle et vive duchesse,
ensevelie jeune encore dans le fond d'une province, loin de toutes les
émotions qui lui étaient devenues nécessaires, loin de toute intrigue de
politique et d'amour. Elle resta en Touraine près de quatre années,
depuis la fin de 1633 jusqu'au milieu de 1637. C'était pour elle un
divertissement fort médiocre de tourner la vieille tête de l'archevêque
de Tours, Bertrand d'Eschaux[143]; et, pour se soutenir, elle avait
grand besoin des visites de plus jeunes adorateurs: il ne manqua pas de
s'en présenter.

  [143] La Rochefoucauld, _ibid._, p. 355. Cet archevêque devait
  avoir alors plus de quatre-vingts ans, car on lit dans la
  _Gazette_ de l'an 1641, no 619, p. 315: «Le sieur d'Eschaux,
  archevêque de Tours, ci-devant évêque de Bayonne, et premier
  aumônier du roi, âgé de quatre-vingt-six ans, est mort le 21 mai
  en son palais archiépiscopal de Tours.»

Lord Montaigu et le comte de Craft, envoyés en France par le roi et la
reine d'Angleterre, passèrent à Paris la fin de l'année 1634. Les
plaisirs de la cour, dans l'épuisement du trésor, et avec la guerre qui
tenait éloignée la fleur de la noblesse française, n'étaient point assez
vifs pour faire oublier aux deux gentilshommes anglais celle qu'ils
avaient vue autrefois à Londres dans tout l'éclat de la beauté et de la
puissance, et ils vinrent l'un après l'autre en Touraine consoler la
belle exilée.

Mme de Chevreuse coquetta beaucoup avec Craft, et peut-être parce que le
jeune comte lui était agréable dans sa solitude, et aussi parce qu'elle
mettait du prix à s'attacher un gentilhomme qui avait toute la
confiance de la reine Henriette et une assez grande importance à la cour
d'Angleterre. Elle y réussit parfaitement, et Craft ne la quitta, en
février 1635, qu'avec le plus ardent enthousiasme pour sa beauté, son
esprit et son courage. Il épanche sa jeune admiration dans les lettres
passionnées qu'il lui adresse de Calais et de Londres[144]. Il lui
sacrifie toutes les femmes qu'il rencontre. Il ne voit plus autour de
lui que faiblesse et bassesse en comparaison des nobles sentiments et de
la grandeur d'âme dont il emporte avec lui l'image. Il est résolu à tout
braver pour conserver l'estime de sa belle amie; cette estime lui est le
premier de tous les biens, et il ne demande à être traité que selon ce
qu'elle lui verra faire. Était-ce un second Chalais que venait
d'acquérir Mme de Chevreuse? Grâce à Dieu, celui-là ne fut pas mis aux
mêmes épreuves que le premier.

  [144] Nous avons trouvé ces lettres de Craft dans un manuscrit de
  la Bibliothèque impériale, ancien fond françois no 9241, in-fol.;
  au dos: _Choses diverses_; à la garde: «Lettres curieuses
  interceptées du cardinal infant et des ministres d'Espagne,
  adressées à la roine, à Mme de Chevreuse, Mme du Fargis et autres
  personnes considérables en ce temps-là, pendant le ministère du
  cardinal de Richelieu, venues après sa mort de son cabinet; et
  quelques dépêches durant le courant de l'année 1639, venant du
  même lieu, tant du roi que dudit cardinal, adressées à M.
  l'archevêque de Bourdeaux, etc.» Il y a six lettres de Craft à
  Mme de Chevreuse. En voici un extrait.--_Première lettre_: De
  Calais, 5 février 1635. Le mauvais temps l'arrêtant à Calais, il
  lui écrit avant de s'embarquer. Il ne voit rien au monde digne
  d'une pensée que Mme de Chevreuse. «Il va en son païs avec cette
  opinion et ne la changera jamais. Il aimeroit mieux mourir pour
  elle que vivre et jouir de toutes les choses qu'il peut avoir en
  ce monde, sans la bonne opinion de Mme de Chevreuse. Il a pris la
  résolution de ne jamais rien faire qui méritât le contraire de
  cette bonne opinion; car son âme et son cœur est tout à elle, et
  son pauvre serviteur la prie de les garder jusqu'à ce que ses
  actions l'en rendent indigne.»--_Deuxième lettre_ non datée: «Le
  seul contentement qu'il ait en son absence est de regarder son
  portrait, ce qu'il fait souvent, et ne verra rien autre chose
  avec plaisir jusqu'à ce qu'il la revoye. C'est la seule chose au
  monde pourquoi il a plaisir de vivre, qui lui fera mépriser toute
  autre considération, et le dispose à se rendre digne d'elle,
  qu'il adorera toute sa vie de tout son cœur et de toute son
  âme.»--_Troisième lettre._ Il est enfin arrivé à Calais. Il ne
  veut pas l'importuner en lui racontant la peine qu'il a eue pour
  y venir; seulement il veut la supplier de continuer sa bonne
  opinion de lui. Le temps fera voir que la passion qu'il a pour
  elle est plus grande qu'il ne le peut exprimer. «Il ne désire
  autre usage d'elle qu'elle le croira mériter par ses actions
  (_sic_).»--_Quatrième lettre._ «Il est à cette heure sur le bord
  de la mer, avec un temps contraire qui lui fait craindre d'y
  demeurer longtemps sans partir. Si c'étoit au retour, le temps
  l'ennuieroit bien, mais, comme il est, toutes choses et lieux lui
  sont semblables... Il la prie de lui mander ce que N. (serait-ce
  Montaigu?) lui aura dit de lui et s'il a quelque soupçon de leur
  amitié, laquelle de son côté ne diminuera jamais. Il appréhende
  plus que jamais son païs, «ne pouvant espérer de voir aucune
  chose qui lui puisse porter de contentements. La seule chose qui
  lui reste pour le consoler est l'espérance qu'elle continuera ce
  qu'elle lui a promis; possédant cela, il méprisera toute autre
  chose au monde, etc.»--_Cinquième lettre._ Il est arrivé hier à
  Londres... «Il n'a jamais été si bien traité par N. (serait-ce la
  reine d'Angleterre?) ni mieux reçu. _Elle_ lui a demandé forces
  nouvelles de Mme de Chevreuse et de $ (serait-ce la reine Anne?)
  et si l'amitié continuoit si grande entre eux. Elle croit qu'il
  est amoureux ou de $ ou de Mme de Chevreuse, mais ne peut dire
  laquelle. Mme de Chevreuse doit lui avoir moins d'obligation que
  jamais de la passion qu'il a pour elle, car tout le monde ici est
  si bas et si méprisable, qu'il n'a contentement ni bien que quand
  la nuit vient pour être seul et penser à Mme de Chevreuse. Il a
  manqué être noïé en passant la mer; il a été trois jours et trois
  nuits entre Douvres et Calais en la plus grande tempête qui ait
  jamais été... Tout le monde ici est si plein de bassesse qu'il
  n'ose avoir familiarité avec personne, mais se console en
  lui-même en aimant Mme de Chevreuse, et en méprisant toutes
  choses ici, jusques aux plus considérées et adorées en ce païs...
  Il croit que l'honneur et la vraie générosité du monde est
  réduite en elle et en son amitié. Ses actions lui témoigneront
  que toute sa vie sera employée à la mériter. Si elle veut lui en
  donner permission, il est prêt à retourner pour la voir, et il la
  conjure par toute son amitié de le lui permettre; en attendant il
  la supplie de lui mander de ses nouvelles pour le soulager. Il y
  a longtemps qu'il n'en a eu, ce qui lui donne peur; mais quand il
  considère ses promesses, il bannit de son esprit toutes ses
  craintes, et toutes autres, et n'aime et n'aimera jamais
  qu'elle.»--_Sixième lettre._ «Il lui donne des nouvelles de
  Londres. La comtesse de Carlisle a dit d'elle tant de mal qu'il a
  été obligé de lui dire «qu'elle étoit devenue si laide elle-même,
  que l'envie qu'elle portoit aux autres la fesoit parler comme
  cela.»--Les choses qu'il voit ici sont si peu considérables,
  qu'il la prie de croire «que tant plus il voit le monde, tant
  plus il ne voit qu'elle d'adorable, ce qui est cause qu'il ne
  pourra jamais vivre sans une grande passion pour elle. Il ne se
  peut consoler qu'en pensant qu'il n'y a rien au monde de digne
  qu'elle. Il ne désire être traité par elle que selon ses actions,
  etc.»

Lord Montaigu était un tout autre homme que Guillaume de Craft; la
politique l'occupait plus que la galanterie, bien qu'il les mêlât
ensemble, selon le goût et les habitudes du temps. Ennemi de Richelieu,
son grand objet était d'unir contre lui le duc de Lorraine, le duc de
Savoie, l'Angleterre et l'Espagne. Le coup de main dont il avait été la
victime en 1627, au lieu de l'intimider, n'avait fait que l'animer
davantage, et il persévérait dans tous ses desseins. Il était parvenu à
entretenir en secret au Val-de-Grâce Anne d'Autriche, pour laquelle,
ainsi que pour la reine Henriette, il professait le dévouement le plus
désintéressé. Il s'était aussi rendu en Touraine auprès de Mme de
Chevreuse. La reine lui avait donné une lettre pour son amie, où elle
lui disait qu'elle portait bien envie à Montaigu de pouvoir passer une
heure avec elle, et plaisantait un peu le fidèle et courageux
gentilhomme sur le sentiment qui l'entraînait vers les bords de la
Loire. Voici la réponse qu'elle reçut[145]:

«Cet excès de bonté qui vous fait désirer d'être une heure en ce lieu
pour rendre heureux ceux qui y sont, me donne la liberté de répondre à la
raillerie que vous faites à M. de Montaigu sur son séjour ici. J'avoue
que c'est avec sujet que vous croyez que ce lui est un avantage d'être
quelque temps à Tours, mais pour une raison bien différente de celle que
vous en donnez: il est certain qu'il avoit besoin de n'être plus auprès
de vous pour lui faire voir qu'il étoit encore mortel puisqu'il ne
demeuroit pas toujours avec les anges. Si j'ai du crédit auprès d'eux, il
sera bientôt en cette félicité; c'est à mon avis le plus grand bien qu'il
sçauroit avoir, et non pas le moindre qui vous peut arriver[146]. Je ne
m'ose flatter de l'espérance d'un tel bonheur pour moi, ni ne me lasse
point de le souhaiter, mais je m'afflige bien de vous dire tant de fois,
sans vous le témoigner une seule, que je suis parfaitement votre très
humble et très obéissante servante,

    «M. DE ROHAN.»

  [145] Nous la tirons du même manuscrit qui contient les lettres
  de Craft.

  [146] Il y a là, ce semble, une indirecte allusion aux services
  que peut rendre Montaigu à la reine, dans leurs communs intérêts.

C'est aussi vers ce temps-là que Mme de Chevreuse fit la connaissance de
La Rochefoucauld. Il entrait alors dans le monde, et en vrai jeune homme
il se jeta d'abord dans le parti des dames qui était celui de
l'opposition[147]; il se prit d'un grand attachement pour la belle
reine persécutée, et surtout pour sa charmante dame d'atours, Mme de
Hautefort. Demeurant à Verteuil, près d'Angoulême, il n'était pas fort
loin de Tours. La reine Anne, touchée, comme le sera plus tard Mme de
Longueville, des apparences chevaleresques du jeune et brillant
gentilhomme, lui donna toute sa confiance, et désira que Mme de
Chevreuse et lui se connussent. «Nous fûmes bientôt, dit La
Rochefoucauld[148], dans une très grande liaison... En allant et
revenant j'étois souvent chargé par l'une ou par l'autre de commissions
périlleuses.» Il ne s'agissait donc pas seulement entre la reine Anne et
son ancienne surintendante d'un échange de compliments et de nouvelles
de leur santé. Non: Mme de Chevreuse employait mieux son activité et ses
loisirs; elle était le centre et le lien d'une correspondance
mystérieuse entre la reine de France, le duc de Lorraine et le roi
d'Espagne.

  [147] Sur La Rochefoucauld, ses premières impressions politiques,
  et sa conduite à cette époque de sa vie, voyez LA JEUNESSE DE MME
  DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 294, etc.

  [148] _Mémoires_, _ibid._, p. 355.

La reine se servait pour ce commerce secret de La Porte, un de ses
valets de chambre en qui elle avait une absolue confiance qu'il justifia
bien, comme on va le voir. Quelquefois la reine écrivait la nuit dans
l'intérieur de ses appartements du Louvre; quelquefois elle se rendait
au Val-de-Grâce, en apparence pour y faire ses dévotions, et elle y
écrivait des lettres que la supérieure, Louise de Milley, la mère de
Saint-Étienne, doublement dévouée à Anne d'Autriche et comme catholique
et comme Espagnole[149], se chargeait de faire arriver à leur adresse.
La reine croyait agir dans une ombre impénétrable, mais la police du
soupçonneux cardinal était aux aguets. Un billet d'Anne à Mme de
Chevreuse, confié par La Porte à un homme dont il se croyait sûr et qui
le trahit, fut intercepté, La Porte arrêté, jeté dans un cachot de la
Bastille, interrogé tour à tour par les suppôts les plus habiles du
cardinal, Laffemas et La Poterie, par le chancelier Pierre Séguier et
par Richelieu lui-même. En même temps le chancelier, accompagné de
l'archevêque de Paris, se fit ouvrir les portes du Val-de-Grâce, pénétra
dans la cellule de la reine, fouilla tous ses papiers, et interrogea la
supérieure, la mère de Saint-Étienne, après lui avoir fait commander par
l'archevêque de dire la vérité au nom de l'obéissance qu'il lui devait
et sous peine d'excommunication. La reine en cette affaire eut beaucoup
à souffrir, et courut les plus grands dangers.

  [149] _Gallia Christiana_, t. VIII, p. 584. La mère de Saint-Étienne
  fut abbesse de 1626 jusqu'au 13 août 1637, où elle fut forcée de
  donner sa démission, et remplacée par Marie de Burges, la mère de
  Saint-Benoît. Elle était née en Franche-Comté, et toute sa famille
  était au service de l'Espagne; son frère était même gouverneur de
  Besançon.

Écoutons La Rochefoucauld, qui, ce semble, devait être parfaitement
informé, puisqu'il était alors, avec Mme de Hautefort et Mme de
Chevreuse, le confident le plus intime d'Anne d'Autriche: «On accusoit
la reine d'avoir des intelligences avec le marquis de Mirabel, ministre
d'Espagne... On lui en fit un crime d'État... Plusieurs de ses
domestiques furent arrêtés, ses cassettes furent prises; M. le
chancelier l'interrogea comme une criminelle; on proposa de la renfermer
au Havre, de rompre son mariage et de la répudier. Dans cette extrémité,
abandonnée de tout le monde, manquant de toutes sortes de secours et
n'osant se confier qu'à Mme de Hautefort et à moi, elle me proposa de
les enlever toutes deux et de les emmener à Bruxelles. Quelques
difficultés et quelques périls qui parussent dans un tel projet, je puis
dire qu'il me donna plus de joie que je n'en avois eu de ma vie. J'étois
dans un âge où l'on aime à faire des choses extraordinaires et
éclatantes, et je ne trouvois pas que rien le fût davantage que
d'enlever en même temps la reine au roi son mari et au cardinal de
Richelieu qui en étoit jaloux, et d'ôter Mme de Hautefort au roi qui en
étoit amoureux. Heureusement les choses changèrent; la reine ne se
trouva pas coupable, l'interrogatoire du chancelier la justifia, et Mme
d'Aiguillon adoucit le cardinal de Richelieu[150].» Tout ce récit nous
est un peu suspect. Nous ne pouvons croire que la reine ait eu la folle
idée que lui prête La Rochefoucauld; il aura pris une plaisanterie pour
une proposition sérieuse, et il la rapporte pour se donner, selon sa
coutume, un air d'importance. Il n'était pas d'ailleurs, quoi qu'il en
dise, assez hardi pour se charger d'une entreprise aussi téméraire, et
nous le verrons très-circonspect en des occasions bien moins
périlleuses. D'autre part l'interrogatoire du chancelier n'a point
justifié la reine, et la reine ne s'est point trouvée innocente; loin de
là, elle a été trouvée et elle-même s'est reconnue coupable, et c'est à
ses aveux qu'elle dut le pardon qui lui fut accordé. Mme de Motteville
le déclare formellement, bien entendu en défendant, comme à son
ordinaire, l'innocence de sa maîtresse: «La reine, dit-elle[151], avoit
été réduite à ce point de ne pouvoir obtenir de pardon qu'en signant de
sa propre main qu'elle étoit coupable de toutes les choses dont elle
étoit accusée, et elle le demanda au roi en des termes fort humbles et
fort soumis... Chacun étoit dans cette croyance qu'elle étoit innocente.
Elle l'étoit en effet autant qu'on le croyoit à l'égard du roi; mais
elle étoit coupable, si c'étoit un crime d'avoir écrit au roi d'Espagne,
son frère, et à Mme de Chevreuse. La Porte, domestique de la reine, m'a
conté lui-même toutes les particularités de cette histoire. Il me les a
apprises dans un temps où il étoit disgracié et mal satisfait de cette
princesse, et ce qu'il m'en a dit doit être cru. Il fut arrêté
prisonnier comme étant le porteur de toutes les lettres de la reine,
tant pour l'Espagne que pour Mme de Chevreuse. Il fut interrogé trois
fois dans la Bastille par La Poterie. Le cardinal de Richelieu le voulut
interroger lui-même en présence du chancelier. Il le fit venir chez lui
dans sa chambre, là où il fut questionné et pressé sur tous les
articles sur quoi on désiroit de pouvoir confondre la reine. Il demeura
toujours ferme sans rien avouer... refusant les biens et les récompenses
qu'on lui promettoit, et acceptant plutôt la mort que d'accuser la reine
de choses dont il disoit qu'elle étoit innocente. Le cardinal de
Richelieu, admirant sa fidélité, et persuadé qu'il ne disoit pas vrai,
souhaita d'être assez heureux pour avoir à lui un homme aussi fidèle que
celui-là. On avoit surpris aussi une lettre en chiffres de la reine
qu'on montra à cette princesse. Elle ne put qu'elle ne l'avouât, et,
pour ne pas montrer de dissemblance, il fallut faire avertir La Porte de
ce que la reine avoit dit, afin qu'il en fît autant. Ce fut en cette
occasion que Mme de Hautefort, qui étoit encore à la cour, voulant
généreusement se sacrifier pour la reine, se déguisa en demoiselle
suivante pour aller à la Bastille faire donner une lettre à La Porte, ce
qui se fit avec beaucoup de peine et de danger pour elle par l'habileté
du commandeur de Jars, qui étoit encore prisonnier. Comme il étoit
créature de la reine et qu'il avoit gagné beaucoup de gens en ce
lieu-là, ils firent tomber la lettre entre les mains de La Porte. Elle
lui apprenoit ce que cette princesse avoit confessé, si bien qu'étant
tout de nouveau interrogé par Laffemas et menacé de la question
ordinaire et extraordinaire même, il fit semblant de s'en épouvanter, et
dit que si on lui faisoit venir quelque officier de la reine, homme de
créance, il avoueroit tout ce qu'il savoit. Laffemas croyant l'avoir
gagné, lui dit qu'il pouvoit nommer celui qu'il voudroit, et que sans
doute on le lui feroit venir. La Porte demanda un nommé Larivière,
officier de la reine, qu'il savoit être des amis de Laffemas, et dont il
n'avoit pas bonne opinion, ce que cet homme accepta avec grande joie. Le
roi et le cardinal firent venir ce Larivière. On lui commanda d'aller
voir La Porte sans voir la reine, et gagné par les promesses qu'on lui
fit, il s'engagea de faire tout ce qu'on voudroit. Il fut mené à la
Bastille, et il commanda de la part de la reine à La Porte de dire tout
ce qu'il savoit de ses affaires. La Porte fit semblant de croire que
c'étoit la reine qui l'envoyoit, et lui dit, après bien des façons, ce
que la reine avoit déjà avancé, et protesta n'en pas savoir davantage.
Le cardinal de Richelieu fut alors confondu, et le roi demeura
satisfait. La Porte, homme de bien et sincère, m'a assuré qu'ayant vu
les lettres dont il était question et sachant ce qu'elles contenoient,
il y avoit lieu de s'étonner qu'on pût former des accusations contre la
reine, qu'il y avoit seulement des railleries contre le cardinal de
Richelieu, et qu'assurément elles ne parloient de rien qui fût contre le
roi ni contre l'État.» La Porte, dans ses Mémoires, confirme ce récit de
Mme de Motteville: «La reine[152], dit-il, se voyant sans enfants et ses
ennemis dans une puissance absolue, elle avoit sujet de craindre qu'ils
ne prissent cette occasion pour la perdre en la faisant répudier et
renvoyer en Espagne, et faire épouser Mme d'Aiguillon au roi. Ces
réflexions lui donnèrent de grandes inquiétudes, et n'ayant aucun sujet
de consolation, elle en voulut chercher dans ses proches et dans les
autres personnes qui lui étoient affectionnées et qui avoient les mêmes
ennemis. Pour y parvenir elle tâcha d'entretenir correspondance avec le
roi d'Espagne et le cardinal infant son frère, avec l'archiduchesse
gouvernante des Pays-Bas sa tante, avec le duc de Lorraine et avec Mme
de Chevreuse. Comme elle avoit peu de domestiques qui ne fussent
pensionnaires du cardinal, et qu'elle avoit assez de preuves de ma
fidélité, elle jeta les yeux sur moi pour ses correspondances: elle me
donna les clefs de ses chiffres et de ses cachets; en sorte qu'étant au
Val-de-Grâce et les soirs au Louvre, quand tout le monde étoit retiré,
après avoir fait tout ce qu'elle pouvoit pour tromper ses espions, elle
écrivoit ses lettres en espagnol qu'elle me donnoit après pour les
mettre en chiffre, et lorsque je recevois les réponses, je les
déchiffrois en les mettant en espagnol pour les lui donner. Je lui
faisois signe de l'œil, en sorte qu'elle prenoit son temps pour me
parler, et je les lui donnois sans qu'on s'en apperçût. Pour faire tenir
ces lettres en Flandre et en Espagne, nous avions un secrétaire
d'ambassade[153] en Flandre, qui les donnoit au marquis de Mirabel, qui
étoit ambassadeur d'Espagne pour l'archiduchesse, après l'avoir été en
France. Cet ambassadeur faisoit tenir tous nos paquets à leurs adresses,
et nous recevions les réponses par les mêmes voies. Pour la Lorraine,
nous avions l'abbesse de Jouarre, de la maison de Guise, que j'allois
voir fort souvent; et pour les lettres de Mme de Chevreuse, je les lui
envoyois à Tours par la poste, et je recevois ses réponses par la même
voie; outre que la reine et elle s'écrivoient encore par le moyen de
ceux qui alloient ou qui passoient à Tours. Nos lettres étoient écrites
avec une eau en l'entreligne d'un discours indifférent, et en lavant le
papier d'une autre eau l'écriture paroissoit. Ainsi la reine avoit des
nouvelles de toutes parts sans qu'on s'en apperçût... Notre
correspondance dura jusqu'au mois d'août 1637.» Le fidèle La Porte
n'hésite pas à affirmer qu'il n'y avait pas de finesse dans les lettres
de la reine et de Mme de Chevreuse, et «qu'on[154] embarqua Mme de
Chevreuse dans cette affaire pour faire croire au public que c'étoit une
grande cabale contre l'État; car il étoit de la coutume de son Éminence
de faire passer des choses de rien pour de grandes conspirations.»

  [150] _Mémoires_, _ibid._, p. 352 et suiv.

  [151] _Mémoires_, t. Ier, p. 80.

  [152] _Mémoires_, _ibid._, p. 331.

  [153] Le secrétaire de l'ambassade d'Angleterre en Flandre, nommé
  Gerbier.

  [154] _Mémoires_, _ibid._, p. 346.

Reste à savoir si en effet il n'y avait là que _des choses de rien_,
comme dit La Porte. Nous venons d'entendre les amis de la reine, mais il
faut entendre aussi Richelieu[155]; il faut entendre surtout des témoins
bien autrement sûrs que tous les mémoires, c'est-à-dire les documents
originaux et authentiques d'après lesquels Richelieu a écrit. Ces
documents irrécusables sont les lettres mêmes de la reine Anne que La
Porte a représentées à Mme de Motteville comme si parfaitement
innocentes, ou du moins un certain nombre de ces lettres que la police
du cardinal intercepta et qui de ses mains sont tombées entre les
nôtres[156]. Beaucoup d'autres sans doute ont échappé à Richelieu et
sont parvenues à leur adresse, mais celles-là suffisent à établir que
pendant les années 1635 et 1636 et plusieurs mois de l'année 1637,
tandis que la France et l'Espagne se faisaient une guerre à outrance sur
la frontière de Flandre, la reine entretenait une correspondance suivie
avec le marquis de Mirabel, naguère ambassadeur d'Espagne en France, et
depuis résidant à Bruxelles, ainsi qu'avec le cardinal infant lui-même,
le général en chef de l'armée espagnole qui avait franchi la frontière
et après avoir pris Corbie menaçait Amiens. Cette correspondance passait
en grande partie par les mains d'une personne que ne nomment pas même ni
La Rochefoucauld ni Mme de Motteville ni La Porte, à savoir Mme du
Fargis, la femme du comte du Fargis, ancien ambassadeur de France en
Espagne, le négociateur du célèbre traité de Monçon, elle-même ancienne
dame d'atours de la reine Anne avant Mme de Hautefort, qu'on avait
éloignée de la cour en 1630 à cause des mauvais conseils qu'on
l'accusait de donner à sa maîtresse, et qui, dès 1634, réfugiée en
Flandre, y servait d'agent secret à Anne d'Autriche[157]. Sans doute, la
plupart de ces lettres ne contiennent guère que des marques d'intérêt
accordées par la reine à une femme qui s'était perdue pour elle, et
qu'elle se faisait un devoir de recommander à la générosité de
l'Espagne, avec des témoignages bien naturels de politesse et
d'affection envers un ancien serviteur tel que Mirabel et envers son
frère, le cardinal infant; mais, n'en déplaise à La Rochefoucauld, à Mme
de Motteville et à La Porte, il y a aussi bien autre chose encore dans
les lettres qui sont sous nos yeux. D'abord la reine laisse exprimer à
Mme Du Fargis et au marquis de Mirabel des vœux et des espérances
qu'une reine de France aurait dû repousser; ensuite elle-même se permet
quelquefois un langage plus digne d'une Espagnole que d'une Française;
enfin elle reçoit d'importantes nouvelles d'Angleterre, de Lorraine, de
la reine mère, de Monsieur, de la jeune duchesse d'Orléans, du comte de
Soissons et du duc de Bouillon, qu'elle se garde bien de communiquer au
gouvernement du roi, et elle transmet à un gouvernement ennemi des
renseignements qui pouvaient être fort préjudiciables à l'État. Par
exemple, en 1637, la France s'efforçait d'acquérir le duc de Lorraine
dont les talents militaires et la petite mais solide armée pouvaient
être d'un grand poids dans la balance des événements. L'Espagne, de son
côté, disputait le duc à la France, et Mme de Chevreuse ne négligeait
rien pour engager Charles IV dans la cause espagnole. Mais ce qu'on ne
savait pas, et ce qu'on voit clairement ici, c'est que Mme de Chevreuse
ne fut guère que l'instrument de la reine Anne, et que, dans un moment
décisif, lorsque Richelieu espérait entraîner le duc de Lorraine, la
reine, instruite d'un pareil secret, se hâte de le communiquer à son
frère le cardinal infant, et lui adresse une lettre qu'elle le prie
d'envoyer au comte-duc Olivarès, dans laquelle elle fait vivement sentir
la nécessité de maintenir la vaillante épée de Charles IV au service de
Sa Majesté catholique, c'est-à-dire contre la France, et annonce qu'elle
emploie à cet effet Mme de Chevreuse[158]. En sorte qu'en vérité, sans
être Laffemas ou La Potherie, il est bien difficile de ne pas avouer que
la reine Anne avait sacrifié son devoir à sa passion.

  [155] _Mémoires_, t. X, p. 195, etc.

  [156] Manuscrit de la Bibliothèque impériale, ancien fonds
  françois, no 9241. Voyez plus haut, p. 116, dans la note.

  [157] Le manuscrit précité renferme une trentaine de lettres de
  Mme du Fargis à la reine, une douzaine de la reine à Mme du
  Fargis, cinq ou six lettres en espagnol de la reine à M. de
  Mirabel, autant à son frère le cardinal, avec les réponses de
  ceux-ci. Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre III.

  [158] Manuscrit de la Bibliothèque impériale, no 9241, fol. 41,
  verso. Carta de la Reyna al cardinale Infante para embiar al
  Conde Duque, 28 may 1637: «Por ser cosa che importa mucho al
  servicio del Rey el conservar en el al Duque de Lorena, he
  procurado con mi amiga (Mme de Chevreuse) que hallasse una
  comodidad segura conque poder escrivir a l'amigo (le duc de
  Lorraine), ha me dicho que la tiene, etc.» Voyez l'APPENDICE,
  notes du chapitre III.

Mais nous possédons un témoignage plus péremptoire, s'il est possible,
celui d'Anne d'Autriche elle-même qui, voyant saisies ses lettres de
Flandre et celles qu'elle avait écrites à Mme de Chevreuse, et se
croyant menacée des derniers malheurs, pour les conjurer et apaiser le
roi et son ministre, finit par dire toute la vérité. Ces aveux précis et
détaillés, que le P. Griffet avait connus et qu'on vient de retrouver
tout récemment[159], portent le dernier coup aux apologies intéressées
de ses défenseurs, et justifient pleinement la conduite et le récit de
Richelieu. La reine confessa: 1º en ce qui concernait Mme de Chevreuse,
que, lorsqu'elle était reléguée à Dampierre, en 1633, avant d'être
exilée en Touraine, la duchesse était venue deux fois en secret au
Val-de-Grâce; que depuis elle lui avait écrit plusieurs fois à ce même
Val-de-Grâce et y avait même adressé un messager; que de Touraine elle
lui avait proposé de rompre son ban et de venir déguisée la trouver à
Paris; qu'elle correspondait avec le duc de Lorraine, et qu'elle avait
reçu un envoyé du duc; 2º pour elle-même, qu'en effet elle a écrit
toutes les lettres interceptées, qu'elle les écrivait de sa main, les
donnait à La Porte qui les donnait à Auger, secrétaire de l'ambassade
d'Angleterre à Paris, et que celui-ci les faisait passer à Gerbier,
résident d'Angleterre à Bruxelles, lequel les remettait à leur adresse;
que souvent elle s'était plaint dans ses lettres de l'état où elle était
en des termes qui devaient déplaire au roi; qu'elle avait signalé à la
cour de Madrid le voyage d'un religieux envoyé en Espagne avec une
mission secrète; qu'elle avait aussi averti qu'il y avait lieu de
craindre que l'Angleterre, au lieu de demeurer unie à l'Espagne, ne s'en
détachât et ne s'entendît avec la France; qu'enfin elle avait fait
savoir que la France travaillait à s'accommoder avec le duc de Lorraine,
afin que le cabinet de Madrid prît ses mesures pour empêcher cet
accommodement.

  [159] Les diverses déclarations de la reine, avec les
  interrogatoires de la supérieure du Val-de-Grâce et ceux de La
  Porte, avaient été conservées dans la cassette de Richelieu, et
  elles étaient passées dans les archives du maréchal de ce nom,
  qui les avait communiquées au P. Griffet, comme il avait fait les
  papiers de Châteauneuf. Depuis, ces précieux documents avaient
  été dispersés: la Bibliothèque impériale les a acquis dernièrement.
  _Supplément françois_, no 4068, avec ce titre: _Pièces relatives à
  l'affaire du Val-de-Grâce_, 1637. Voyez l'APPENDICE, notes du
  chapitre III.

Comme on le pense bien, on n'avait amené Anne d'Autriche à faire de
pareils aveux qu'avec des peines infinies. D'abord elle avait tout nié,
et dit que si elle avait plusieurs fois écrit à Mme de Chevreuse,
ç'avait toujours été sur des choses indifférentes. Au mois d'août 1637,
le jour de l'Assomption, après avoir communié, elle avait fait venir son
secrétaire des commandements, Le Gras, et elle lui avait juré sur le
saint sacrement, qu'elle venait de recevoir, qu'il était faux qu'elle
eût une correspondance en pays étranger, et elle lui avait commandé
d'aller dire au cardinal le serment qu'elle faisait. Elle fit venir
aussi le P. Caussin, jésuite, confesseur du roi, et lui renouvela le
même serment. Puis, deux jours après, voyant qu'il n'y avait pas moyen
de s'en tenir à une dénégation aussi absolue, elle commença par avouer à
Richelieu qu'à la vérité elle avait écrit en Flandre à son frère, le
cardinal infant, mais pour savoir des nouvelles de sa santé, et autres
choses d'aussi peu de conséquence. Richelieu lui ayant montré qu'on en
savait davantage, elle fit retirer sa dame d'honneur, Mme de Sénecé,
Chavigny et de Noyers, qui étaient présents, et, restée seule avec le
cardinal, sur l'assurance qu'il lui donna du plein et absolu pardon du
roi si elle disait la vérité, elle avoua tout, en témoignant une extrême
confusion d'avoir fait des serments contraires. Pendant cette triste
confession, appelant à son secours les grâces et les ruses de la femme,
et couvrant ses vrais sentiments de démonstrations affectueuses, elle
s'écria plusieurs fois: «Quelle bonté faut-il que vous ayez, monsieur le
cardinal!» Et protestant d'une reconnaissance éternelle, elle lui dit:
«Donnez-moi la main,» et lui présenta la sienne comme un gage de sa
fidélité; mais le cardinal s'y refusa par respect, se retirant au lieu
de s'approcher[160]. L'abbesse du Val-de-Grâce fit comme la reine; après
avoir tout nié, elle avoua ce qu'elle savait. Le roi et Richelieu
pardonnèrent, mais en faisant signer à la reine une sorte de formulaire
de conduite auquel elle devait se conformer religieusement. On lui
interdit provisoirement l'entrée du Val-de-Grâce et de tout couvent
jusqu'à ce que le roi lui en donnât de nouveau la permission; on lui
défendit d'écrire jamais qu'en présence de sa première dame d'honneur et
de sa première femme de chambre, qui devaient en rendre compte au roi,
ni d'adresser une seule lettre en pays étranger par aucune voie directe
ou indirecte, sous peine de se reconnaître elle-même déchue du pardon
qu'on lui accordait. La première à la fois et la dernière de ces
prescriptions se rapportaient à Mme de Chevreuse: le roi commandait à sa
femme de ne jamais écrire à Mme de Chevreuse, «parce que ce prétexte,
disait-il, a été la couverture de toutes les écritures que la reine a
faites ailleurs.» Il lui commande aussi de ne plus voir ni Craft, qu'on
avait trouvé mêlé à toutes les intrigues de Flandres[161], ni «les
autres entremetteurs de Mme de Chevreuse.» On le voit, c'est toujours
Mme de Chevreuse que Louis XIII et Richelieu considèrent comme le
principe de tout mal, et ils ne se croient bien sûrs de la reine
qu'après l'avoir séparée de sa dangereuse amie.

  [160] _Mémoires_ de Richelieu, t. X, p. 201, et, dans l'APPENDICE,
  la _Relation_ de la main du cardinal.

  [161] Le nom de Craft se rencontre en effet plusieurs fois dans
  les lettres de Mme Du Fargis. Voyez l'APPENDICE.

Mais que fallait-il faire de celle-ci? Fallait-il la laisser à Tours, ou
l'arrêter, ou lui faire quitter la France? Il est curieux de voir
quelles furent à cet égard les délibérations du cardinal avec lui-même
et avec le roi. Il rend involontairement un bien grand hommage à la
puissance de Mme de Chevreuse en établissant par une suite de raisons,
un peu scolastiquement déduites à sa manière, que le pire des partis
serait de la laisser sortir de France: «Cet esprit est si dangereux,
qu'étant dehors il peut porter les affaires à de nouveaux ébranlements
qu'on ne peut prévoir[162].» C'est elle qui, disposant absolument du duc
Charles, lui a persuadé de donner asile en Lorraine à Monsieur, duc
d'Orléans; c'est elle aussi qui a poussé l'Angleterre à la guerre; si on
la jette hors du royaume, elle empêchera le duc de Lorraine de
s'accommoder; «elle donnera grand branle aux Anglois à ce à quoi elle
les voudra porter;» elle remuera de nouveau pour le commandeur de Jars
et pour Châteauneuf, elle suscitera mille difficultés intérieures et
extérieures, et le cardinal conclut à la retenir en France.

  [162] _Mémoires_, _ibid._, p. 224, etc.

Pour cela, il y avait deux voies à prendre, la violence ou la douceur.
Le cardinal fait voir beaucoup d'inconvénients à la violence, qui serait
infailliblement suivie de tant de sollicitations importunes de la part
de toute la famille de Mme de Chevreuse et de toutes les puissances de
l'Europe, qu'il serait fort difficile d'y résister avec le temps. Il
propose donc de la gagner par la douceur et de la traiter comme on avait
traité la reine, mais à la condition qu'elle serait aussi sincère et
répondrait aux questions qui lui seraient adressées. Connaissant Mme de
Chevreuse, il prévoit qu'elle ne fera aucun aveu, et il oublie de nous
dire ce qu'alors il aurait fait. On avait pardonné à la reine humiliée
et repentante; mais quelle conduite aurait-on tenue envers la fière et
habile duchesse persévérant dans d'absolues dénégations? Content de
l'avoir séparée d'Anne d'Autriche, Richelieu l'aurait-il laissée libre
et tranquille en Touraine? Est-il bien sincère quand il l'assure? ou
l'ancien charme agissait-il encore, et ce cœur de fer, cette âme
impitoyable ne pouvait-elle se défendre d'une faiblesse involontaire
pour une femme qui rassemblait en sa personne et portait au plus haut
degré ces deux grands dons si rarement unis, la beauté et le courage?

Il lui fit parler comme étant toujours son ami; il lui rappela quels
ménagements il avait eus pour elle dans l'affaire de Châteauneuf, et, la
sachant en ce moment assez dépourvue, il lui envoya de l'argent. La
duchesse fit beaucoup de cérémonies pour le recevoir; quelque temps elle
le refusa[163], et, lorsque la nécessité finit par la contraindre à
l'accepter, elle ne le prit pas comme un don, mais comme un prêt, et
demanda pour toute grâce au cardinal de l'assister dans le juste procès
qu'elle poursuivait pour être séparée de biens d'avec son mari, procès
qu'elle gagna quelque temps après. Sur les questions qui lui furent
adressées, elle répondit sans s'étonner et avec sa fermeté accoutumée.
Ne pouvant nier qu'elle eût proposé à la reine de se rendre à Paris
déguisée, puisqu'on avait saisi la lettre où la reine rejetait cette
proposition, elle déclara qu'en cela elle n'avait eu d'autre désir que
d'avoir l'honneur de saluer sa souveraine, et qu'aussi le besoin de ses
affaires l'appelait à Paris; que, loin de songer à animer la reine
contre le cardinal, son intention était d'employer le crédit qu'elle
pouvait avoir sur elle à la bien disposer en faveur du premier ministre.
Et, payant Richelieu de la même monnaie, elle lui rendit avec usure ses
démonstrations d'amitié; mais au fond du cœur elle s'en défiait. En
vain les envoyés de Richelieu, le maréchal La Meilleraie, l'évêque
d'Auxerre, et surtout l'abbé Du Dorat, ancien serviteur de la maison de
Lorraine et trésorier de la Sainte-Chapelle, avec qui elle était assez
liée, lui dit-il tout ce qu'il put imaginer pour lui persuader la bonne
foi du cardinal; elle ne vit dans cette bienveillance empressée qu'un
leurre habile pour endormir sa vigilance et lui inspirer une fausse
sécurité. Elle pensa à ses amis le commandeur de Jars et Châteauneuf,
tous deux languissant encore dans les cachots de Richelieu, et elle
résolut de tout entreprendre plutôt que de partager leur sort.

  [163] M. le duc de Luynes nous communique une lettre de Mme de
  Chevreuse à Richelieu, tout à fait de ce temps, où elle décline
  l'offre spontanée du cardinal, en lui exprimant toute sa
  reconnaissance et en l'assurant qu'elle ne s'adressera pas à un
  autre si elle est forcée de recourir à un emprunt. «Monsieur, je me
  trouve avec autant de ressentiments de vos bontés que d'impuissance
  à les exprimer; mais puisque vous me croyez digne de tant de
  bienfaits, j'ose m'assurer que vous ne douterez pas de ma
  reconnaissance, encore que je ne vous la puisse représenter par mes
  paroles ni témoigner par mes services... J'ai prié le porteur de
  vous dire sur le sujet de l'offre qu'il m'a faite de votre part, que
  je n'ai pas oublié cette même preuve de votre générosité que vous me
  donnâtes la dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir, ni les
  termes où je demeurai d'accepter ces grâces de vous, si la fortune
  me contraignoit à les recevoir jamais d'aucun. L'état où je suis
  n'est pas jusqu'ici assez malheureux pour que je puisse prendre
  cette liberté; mais je n'en suis pas moins sensible à cette bonté
  dont l'intention présentement tient lieu de l'effet dans mon âme...»

Cependant, Anne d'Autriche avait senti, dans son propre intérêt, le
besoin d'avertir Mme de Chevreuse de tout ce qui se passait; et ayant
promis de n'avoir aucun commerce avec elle, elle chargea La
Rochefoucauld, qui s'en allait en Poitou, de lui dire ce qu'elle n'osait
lui écrire elle-même. La Rochefoucauld venait de faire la même promesse
à son père et à Chavigny, l'homme de confiance du cardinal, et lui, qui
prétend qu'il aurait volontiers enlevé la reine et Mme de Hautefort,
s'arrêta avec une admirable conscience devant l'engagement qu'il venait
de prendre; il pria Craft, ce même gentilhomme anglais, si suspect au
roi et à Richelieu, de faire la commission de la reine[164], et
celui-ci, qu'enflammaient l'amour et l'honneur, n'hésita point. De son
côté, Mme de Hautefort, dans le plus vif de la crise, avait envoyé à
Tours un de ses parents, M. de Montalais, dire à Mme de Chevreuse le
véritable état des affaires, et il avait été convenu qu'on lui
adresserait des Heures reliées en vert si tout prenait une tournure
favorable, et que des Heures reliées en rouge lui seraient la marque
qu'elle se hâtât de pourvoir à sa sûreté. Une méprise fatale sur le
signe convenu, avec une défiance profonde des vraies intentions de
Richelieu et du roi, précipita Mme de Chevreuse dans une résolution
extrême: elle aima mieux se condamner à un nouvel exil que de courir le
risque de tomber entre les mains de ses ennemis, et elle s'enfuit de
Touraine pour gagner l'Espagne à travers tout le midi de la France.

  [164] La Rochefoucauld, _Mémoires_, p. 354.

Elle ne voulut de confident que son vieil adorateur, l'archevêque de
Tours. Comme il était du Béarn et avait des parents sur la frontière, il
lui donna des lettres de créance avec tous les renseignements
nécessaires et les divers chemins qu'elle devait prendre. Mais, pressée
de fuir, elle oublia tout, partit le 6 septembre 1637[165] en carrosse,
comme pour faire une promenade, puis, à neuf heures du soir, elle monta
à cheval déguisée en homme, et au bout de cinq ou six lieues elle se
trouva sans lettres et sans itinéraire, sans femme de chambre, et suivie
seulement de deux domestiques. Elle ne put changer de cheval pendant
toute la nuit, et le lendemain elle arriva, sans avoir pris une heure de
repos, à Ruffec, à une lieue de Verteuil, où demeurait La Rochefoucauld.
Au lieu de lui demander l'hospitalité, elle lui écrivit le billet
suivant: «Monsieur, je suis un gentilhomme françois et demande vos
services pour ma liberté et peut-être pour ma vie. Je me suis
malheureusement battu. J'ai tué un seigneur de marque. Cela me force de
quitter la France promptement, parce qu'on me cherche. Je vous crois
assez généreux pour me servir sans me connoître. J'ai besoin d'un
carrosse et de quelque valet pour me servir.» La Rochefoucauld reconnut
la main de la duchesse, et lui envoya ce qu'elle désirait. Le carrosse
lui fut d'un grand secours, car elle était épuisée de fatigue. Son
nouveau guide la conduisit sur-le-champ à une autre maison de La
Rochefoucauld, où elle arriva au milieu de la nuit; elle laissa là le
carrosse et les deux domestiques qui l'avaient accompagnée, et avec le
seul guide qui lui avait été donné elle remonta à cheval, et se dirigea
vers la frontière d'Espagne. Dans l'état où elle se trouvait, la selle
de sa monture était toute baignée de sang: elle dit que c'était un coup
d'épée qu'elle avait reçu à la cuisse. Elle coucha sur du foin dans une
grange et prit à peine quelque nourriture. Mais, aussi belle, aussi
séduisante sous le costume noir d'un cavalier que dans les brillants
atours de la grande dame, les femmes, en la voyant, admiraient sa bonne
mine; pendant cette course aventureuse, elle fit malgré elle autant de
conquêtes que dans les salons du Louvre, et, ainsi que le dit La
Rochefoucauld, elle montra «plus de pudeur et de cruauté que les hommes
faits comme elle n'ont accoutumé d'en avoir[166].» Une fois, elle
rencontra dix ou douze cavaliers commandés par le marquis d'Antin, et il
lui fallut s'écarter de sa route pour éviter d'être reconnue. Une autre
fois, dans une vallée des Pyrénées, un gentilhomme qui l'avait vue à
Paris lui dit qu'il la prendrait pour Mme de Chevreuse si elle était
vêtue d'une autre façon, et le bel inconnu se tira d'affaire en
répondant qu'étant parent de cette dame, il pouvait bien lui ressembler.
Son courage et sa gaieté ne l'abandonnèrent pas un moment, et, pour
peindre la vaillante amazone, on fit une chanson où elle disait à son
écuyer:

    La Boissière, dis-moi,
    Vais-je pas bien en homme?
    --Vous chevauchez, ma foi,
    Mieux que tant que nous sommes, etc.[167]

  [165] _Extrait de l'information faite par le président Vignier,
  de la sortie faite par Mme de Chevreuse hors de France_, avec
  diverses pièces à l'appui, Bibliothèque impériale, _collection
  Dupuy_, nos 499, 500, 501, réunis en un seul volume. Voyez
  l'APPENDICE, notes sur le chapitre III.

  [166] La Rochefoucauld, p. 356.--Tallemant, t. I, p. 250, se
  complaît à raconter les choses les plus singulières, mais nous ne
  rapportons que les faits certains et authentiques. _Extrait de
  l'information_, etc.: «Une bourgeoise de ce bourg-là passa
  fortuitement et la vit couchée sur ce foin et s'écria: Voilà le
  plus beau garçon que je vis jamais! Monsieur, dit-elle,
  venez-vous-en reposer chez moi; vous me faites pitié, etc.»

  [167] Tallemant, _ibid._

Celui qui l'accompagnait la pressant de lui apprendre son nom, elle lui
dit avec un ton mystérieux qu'elle était le duc d'Enghien que des
affaires extraordinaires et le service du roi forçaient de sortir de
France, ce qui peut nous donner une idée de sa tournure à cheval et du
ton décidé et résolu qu'elle avait. Puis, prenant confiance en son guide
et n'aimant pas à porter longtemps un masque, elle lui avoua qu'elle
était la duchesse de Chevreuse. Elle n'atteignit l'Espagne qu'avec des
fatigues inouïes et à travers mille périls[168]. Un peu avant de
franchir la frontière, elle écrivit au gentilhomme qui avait pensé la
reconnaître dans les Pyrénées, et avait eu pour elle toutes sortes
d'égards et de politesses, qu'il ne s'était pas trompé, qu'elle était en
effet celle qu'il avait cru, et «qu'ayant trouvé en lui une civilité
extraordinaire, elle prenoit la liberté de le prier de lui procurer des
étoffes pour se vêtir conformément à son sexe et à sa condition[169].»
Arrivée enfin en Espagne, elle s'élança pour la deuxième fois, avec sa
résolution accoutumée, dans tous les hasards de l'exil, n'emportant avec
elle que sa beauté, son esprit et son courage. Elle avait envoyé, par un
de ses gens, à La Rochefoucauld, toutes ses pierreries, qui valaient
200,000 écus, le priant de les recevoir en don si elle mourait, ou de
les lui rendre quelque jour.

  [168] _Extrait de l'information_: «Malbasty (le guide que lui
  avait donné La Rochefoucauld) lui dit qu'elle se perdroit,
  qu'elle rencontreroit mille voleurs, qu'elle n'avoit qu'un seul
  homme avec elle, qu'il craignoit qu'on lui fît du déplaisir...
  Elle offrit audit Malbasty un grand rouleau de pistoles, etc.»

  [169] La Rochefoucauld, _Mémoires_, _ibid._

Au bruit de la fuite de Mme de Chevreuse, Richelieu s'émut, et il fit
tout pour l'empêcher de sortir de France. Les ordres les plus précis
furent expédiés, non pour l'arrêter, mais pour la retenir. M. de
Chevreuse fit courir après sa femme l'intendant de leur maison,
Boispille, avec l'assurance qu'elle n'avait rien à craindre. Le cardinal
envoya aussi un de ses affidés, le président Vignier, pour lui porter
non-seulement la permission de résider à Tours en pleine liberté, mais
l'espérance de revenir bientôt à Dampierre. En même temps Vignier avait
l'ordre d'interroger le vieil archevêque, ainsi que La Rochefoucauld et
ses gens, et d'en tirer tous les renseignements qui pouvaient éclairer
le ministre[170]. Ni Boispille, ni Vignier ne purent atteindre la belle
fugitive, et elle avait touché le sol de l'Espagne que le président
arrivait à peine à la frontière. Il voulut du moins remplir sa mission
autant qu'il était en lui, et il envoya un héraut sur le territoire
espagnol signifier à Mme de Chevreuse le pardon du passé et l'invitation
de revenir en France. Elle n'apprit toutes ces démarches que lorsqu'elle
était déjà à Madrid.

  [170] Ce sont ceux que Dupuy a recueillis ou plutôt résumés de
  mémoire; nous les avons retrouvés nous-même, et nous en avons
  fait usage pour établir notre récit. C'est en cette occasion que
  La Rochefoucauld fut interrogé et mis huit jours à la Bastille.
  Voyez ses _Mémoires_, surtout LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE,
  4e édition, chapitre IV, p. 296, etc., et l'APPENDICE du présent
  volume, notes sur le chapitre III.



CHAPITRE QUATRIEME

1637-1643

 MME DE CHEVREUSE EN ESPAGNE, PUIS EN ANGLETERRE.--LONGUE
   NÉGOCIATION AVEC RICHELIEU POUR RENTRER EN FRANCE. COMMENT CETTE
   NÉGOCIATION ÉCHOUE.--LE PARTI DES ÉMIGRÉS A LONDRES. MARIE DE
   MÉDICIS, LE DUC DE LA VALETTE, LA VIEUVILLE, SOUBISE.--MME DE
   CHEVREUSE S'EN VA EN FLANDRES.--ELLE PREND PART A LA CONSPIRATION
   DU COMTE DE SOISSONS.--AFFAIRE DE CINQ-MARS.--MORT DE RICHELIEU.
   DÉCLARATION ROYALE DE LOUIS XIII MOURANT, DU 20 AVRIL 1643, QUI
   CONDAMNE MME DE CHEVREUSE A UN EXIL PERPÉTUEL. LA RÉGENTE LA
   RAPPELLE.


On comprend l'accueil que fit le roi d'Espagne à l'intrépide amie de sa
sœur. Il avait envoyé au-devant d'elle plusieurs carrosses à six
chevaux, et à Madrid il la combla de toutes sortes de marques d'honneur.
Mme de Chevreuse avait alors trente-sept ans. A tous ses moyens de
plaire elle joignait le prestige des aventures romanesques qu'elle
venait de traverser, et l'on dit que Philippe IV grossit le nombre de
ses conquêtes[171]. Elle était déjà tout Anglaise et toute Lorraine;
elle devint Espagnole. Elle se lia avec le comte-duc Olivarès, et prit
un grand ascendant sur les conseils du cabinet de Madrid. Elle le dut
sans doute à son esprit et à ses lumières, mais particulièrement à la
noble fierté qu'elle déploya en refusant les pensions et l'argent qu'on
lui offrait, et en parlant toujours de la France comme il appartenait à
l'ancienne connétable de Luynes[172].

  [171] Mme de Motteville, t. Ier, p. 93.

  [172] Bibliothèque impériale, _Manuscrits de Colbert, affaires de
  France_, in-fol., t. II, fol. 9. _Mémoire de ce que Mme de
  Chevreuse a donné charge au sieur de Boispille de dire à
  monseigneur le cardinal_: «Elle ne s'est obligée à rien du tout
  en Espagne et ne se trouvera pas qu'elle ait pris un teston, fors
  les bonnes chères et traitemens... Elle a parlé comme elle devoit
  en Espagne, et croit que c'est une des choses qui l'a le plus
  fait estimer du comte-duc.» APPENDICE, notes du chapitre IV.

Néanmoins, quelque agrément que lui donnât en Espagne la faveur déclarée
du roi, de la reine et du premier ministre, elle n'y demeura pas
longtemps. La guerre des deux pays rendait sa situation trop délicate;
ses lettres pénétraient difficilement en France; on n'osait lui écrire,
tant la police de Richelieu était redoutée, tant on craignait d'être
accusé de correspondre avec l'ennemi et avec Mme de Chevreuse.
L'intendant même de sa maison, Boispille, recevant d'elle une lettre,
dit au messager qui lui demandait une réponse: Nous ne faisons pas de
réponse en Espagne. Aussi, pour avoir plus de liberté et pour être plus
près de la France, elle prit le parti de passer dans un pays neutre et
même ami, et au commencement de l'année 1638 elle arriva en Angleterre.

Mme de Chevreuse fut reçue et traitée à Londres comme elle l'avait été à
Madrid. Elle y retrouva le premier de ses adorateurs, le comte de
Holland, encore très-puissant auprès du roi, lord Montaigu, son ami de
tous les temps, Craft, toujours passionné pour elle, et bien d'autres
gentilshommes anglais et français, qui s'empressèrent de lui faire
cortége. Elle avait toujours beaucoup plu à Charles Ier, et l'aimable
Henriette, en revoyant celle qui autrefois l'avait conduite à son royal
époux, l'embrassa et voulut qu'elle s'assît devant elle, distinction
tout à fait inusitée dans la cour d'Angleterre. Le roi et la reine
écrivirent en sa faveur au roi Louis XIII, à la reine Anne et au
cardinal de Richelieu. Mme de Chevreuse réclamait la pleine et entière
jouissance de son bien, qui lui avait été naguère accordée, et ensuite
retirée depuis sa fuite en Espagne. Au printemps de 1638, la grossesse
de la reine Anne, étant devenue publique, avait rempli la France
d'allégresse et ouvert tous les cœurs à la bienveillance et à
l'espérance. Mme de Chevreuse profita de cet événement pour adresser à
la reine la lettre suivante qu'Anne d'Autriche pouvait très-bien montrer
à Louis XIII, et qui pourtant, sous sa réserve et sa circonspection
diplomatique, laisse paraître la réciproque et intime affection de la
reine et de l'exilée[173]:


    «A LA REINE, MA SOUVERAINE DAME,

   «Madame, je ne serois pas digne de pardon si j'avois pu et manqué
   de rendre compte à Votre Majesté du voyage que mon malheur m'a
   obligée d'entreprendre. Mais la nécessité m'ayant contrainte
   d'entrer en Espagne, où le respect de Votre Majesté m'a fait
   recevoir et traiter mieux que je ne méritois, celui que je vous
   porte m'a fait taire jusqu'à ce que je fusse en un royaume qui,
   étant en bonne intelligence avec la France, ne me donne pas sujet
   d'appréhender que vous ne trouviez pas bon d'en recevoir des
   lettres. Celle-ci parlera devant toute chose de la joie
   particulière que j'ai ressentie de la grossesse de Votre Majesté.
   Dieu récompense et console tous ceux qui sont à elle par ce
   bonheur, que je lui demande de tout mon cœur d'achever par
   l'heureux accouchement d'un dauphin. Encore que ma mauvaise
   fortune m'empêche d'être des premières à le voir, croyez que mon
   affection au service de Votre Majesté ne me laissera pas des
   dernières à m'en réjouir. Le souvenir que je ne saurois douter que
   Votre Majesté n'ait de ce que je lui dois et celui que j'ai de ce
   que je lui veux rendre, lui persuaderont assez le déplaisir que ce
   m'a été de me voir réduite à m'éloigner d'elle pour éviter les
   peines où j'appréhendois que des soupçons injustes ne me missent.
   Il m'a fallu priver de la consolation de soulager mes maux en les
   disant à Votre Majesté, jusqu'à cette heure que je puis me
   plaindre à elle de ma mauvaise fortune, espérant que sa protection
   me garantira de la colère du roi et des mauvaises grâces de M. le
   cardinal. Je n'ose le dire moi-même à Sa Majesté et ne le fais pas
   à M. le cardinal, m'assurant que votre générosité le fera, et
   rendra agréable ce qui pourroit être importun de ma part. La vertu
   de Votre Majesté m'assure qu'elle l'exercera volontiers en cette
   occasion, et qu'elle emploiera sa charité pour me dire, ce que je
   sais, qu'elle est toujours elle-même. Votre Majesté saura, par les
   lettres du roi et de la reine de la Grande-Bretagne l'honneur
   qu'ils me font. Je ne le saurois mieux exprimer qu'en disant à
   Votre Majesté qu'il mérite sa reconnoissance. Je crois que vous
   approuverez ma demeure en leur cour, que cela ne me rendra pas
   digne d'un mauvais traitement, et que l'on ne me refusera point
   les choses que l'autorité de Votre Majesté et le soin de M. le
   cardinal m'avoient procurées avant mon départ, et que je demande à
   monsieur mon mari. En quoi je supplie Votre Majesté de me
   protéger, afin que j'en aie bientôt les effets si justes que j'en
   attends.»

  [173] Manuscrits de Colbert, _ibid._

En même temps qu'elle réclamait son bien, Mme de Chevreuse songeait à
acquitter une dette qui pesait à sa fierté. A Tours, elle avait bien été
forcée d'accepter l'argent que lui avait envoyé Richelieu; mais, ainsi
que nous l'avons dit[174] elle l'avait accepté comme un simple prêt, et
sous le couvert de la lettre officielle à la reine Anne qu'on vient de
lire, était un petit billet confidentiel et réservé à la reine seule, où
nous voyons que la reine de France avait elle-même autrefois emprunté de
l'argent à son ancienne surintendante. Celle-ci, en effet, la conjure de
payer M. le cardinal sur ce qu'elle lui doit, et, si elle le peut,
«d'achever le surplus de la dette[175].»

  [174] Plus haut, p. 136.

  [175] Manuscrits de Colbert, _ibid._

Ces derniers mots, et bien d'autres de lettres subséquentes, nous
apprennent que depuis sa sortie de France, n'ayant rien voulu recevoir
de l'étranger, Mme de Chevreuse avait épuisé toutes ses ressources, et
que, n'ayant pas la disposition de son bien, elle en était réduite à
Londres à faire des dettes toujours croissantes, et auxquelles elle ne
savait comment satisfaire. Pendant ce temps-là M. de Chevreuse, qui
avait mis sa maison dans le plus triste état, et pour la rétablir
n'espérait que dans la raison et le crédit de sa femme, ne cessait
d'intercéder auprès du roi et du premier ministre pour qu'on la laissât
revenir en France. Le cardinal en était resté avec elle à l'offre de
pardon et d'_abolition_, comme on disait alors, que le président Vignier
avait été lui porter jusqu'à la frontière d'Espagne. Outre les raisons
générales de souhaiter son retour, que lui-même a développées, Richelieu
en avait une toute particulière en ce moment: il traitait avec le duc de
Lorraine; plus que jamais il s'efforçait de l'attirer à un accommodement
qui lui permît de rassembler toutes les forces de la France contre
l'Autriche et contre l'Espagne. Il avait donc le plus grand intérêt à
ménager Mme de Chevreuse, toute-puissante sur l'esprit du duc, qui tour
à tour avait nui et servi, qui déjà, à ce qu'il croyait, avait, en 1637,
empêché l'accommodement désiré, et pouvait l'empêcher encore. De son
côté, Mme de Chevreuse était lasse de l'exil; elle soupirait après son
bel hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre et son beau château de
Dampierre, après ses enfants, après sa fille, l'aimable Charlotte, qui
grandissait loin de sa mère, sans être, comme ses sœurs, destinée à la
carrière ecclésiastique. Elle frémissait à la pensée de la douloureuse
alternative qui chaque jour la pressait davantage, ou d'être forcée de
recourir à l'Angleterre et à l'Espagne, ou d'engager ses pierreries
qu'elle avait fait redemander à La Rochefoucauld[176]. Elle tenait à
cette riche parure, souvenir d'un temps plus heureux; car Mme de
Chevreuse était femme, elle en avait les faiblesses comme les grâces, et
quand la passion et l'honneur ne la jetaient pas au milieu des périls,
elle se complaisait dans toutes les élégances de la vie[177]. C'est ce
mélange de mollesse féminine et de virile énergie qui est le trait
particulier de son caractère, et qui la rendait propre à toutes les
situations, aux douceurs et à l'abandon de l'amour, comme à l'agitation
des intrigues et des aventures. C'est avec ces divers sentiments qu'elle
se décida à reprendre avec Richelieu une négociation qui n'avait jamais
été entièrement abandonnée, et dont le succès paraissait assez facile,
puisque des deux parts on le souhaitait presque également.

  [176] Voyez sur cette particularité LA JEUNESSE DE MME DE
  LONGUEVILLE, 4e édit., chapitre IV, p. 237, etc. Il ne faut pas
  croire d'ailleurs que ces pierreries fussent celles de la pauvre
  Éléonore Galigai, la maréchale d'Ancre; car dans le partage que
  fit Louis XIII des richesses du maréchal et de sa femme, c'est à
  la reine Anne qu'il donna les joyaux et les bijoux. Voyez dans
  l'APPENDICE les notes du chapitre Ier.

  [177] Mme de Chevreuse, comme son petit-fils, aimait les arts et
  les encourageait. Elle a été la protectrice de l'excellent
  graveur Pierre Daret, qui lui a dédié sa collection des
  _Illustres François et estrangers de l'un et de l'autre sexe_,
  in-4º, 1654. Cette dédicace nous apprend des choses qui ne se
  trouvent dans aucune des biographies de cet artiste, pas même
  dans l'_Abécédaire_ de Mariette, et qui font le plus grand
  honneur à Mme de Chevreuse. Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre
  IV.

Cette négociation dura plus d'une année. Le cardinal autorisa
l'intendant de la maison de Chevreuse, Boispille, et l'abbé Du Dorat, à
se rendre en Angleterre pour mener à bien cette affaire délicate. Ils y
mirent bien du temps, y prirent bien des peines; plus d'une fois il leur
fallut retourner de Londres à Paris et de Paris à Londres pour aplanir
les difficultés qui s'élevaient. Le fil souvent rompu se renouait pour
se rompre encore. Le cardinal et la duchesse désiraient fort sincèrement
s'accommoder; mais, se connaissant bien, ils voulaient prendre l'un
envers l'autre des sûretés presque inconciliables. Quand on a sous les
yeux les pièces diverses auxquelles a donné lieu cette longue
négociation[178], on y reconnaît tout l'esprit et le caractère de
Richelieu et de Mme de Chevreuse, les artifices habituels du cardinal
avec sa hauteur mal dissimulée, la souplesse de la belle dame, son
apparente soumission et ses précautions inflexibles. Successivement,
Richelieu se relâche davantage de sa rigueur accoutumée; mais ses
prétentions, perçant toujours sous la courtoisie la plus recherchée,
avertissent Mme de Chevreuse de prendre garde à elle et de ne faire
aucune faute devant un homme qui n'oubliait rien et qui pouvait tout.
C'est un curieux spectacle de les voir, pendant plus d'une année,
employer toutes les manœuvres de la plus fine diplomatie et épuiser les
ressources d'une habileté consommée pour se persuader l'un l'autre et
s'attirer vers le but commun qu'ils désiraient tous les deux, sans y
parvenir et se pouvoir guérir de leurs réciproques et incurables
défiances. Faisons connaître les traits principaux, les commencements,
le progrès, les péripéties et la fin inévitable de cette singulière
correspondance.

  [178] La bibliothèque nationale possède deux manuscrits qui la
  contiennent tout entière: l'un, que le père Griffet a connu et
  mis à profit, et que déjà plus d'une fois nous avons cité, est le
  tome II des _Manuscrits de Colbert, affaires de France_; ce ne
  sont que des copies, souvent assez défectueuses; l'autre,
  _Supplément françois_, no 4067, renferme, il est vrai, moins de
  pièces, mais originales, parmi lesquelles il y a plusieurs
  lettres autographes de Richelieu et de Mme de Chevreuse. Voyez
  l'APPENDICE, notes du chapitre IV.

Elle s'ouvre le 1er juin 1638 par une lettre de Mme de Chevreuse. La
duchesse remercie le cardinal des assurances de bienveillance qu'on lui
a données de sa part; elle lui avoue que si l'année précédente elle
s'est résolue à quitter la France, ç'a été par appréhension des soupçons
qu'il paraissait nourrir envers elle; elle a voulu laisser au temps le
soin de les dissiper: «J'espère, lui dit-elle, que le malheur qui m'a
contraint de sortir de France s'est lassé de me poursuivre... Je serois
très-aise d'être tout à fait guérie des craintes que j'ai eues en
reconnoissant que mes ennemis ne sont pas plus puissants que mon
innocence[179].» La lettre, en feignant de la confiance et de l'abandon,
est fort calculée et réservée. Mme de Chevreuse se garde bien d'engager
une polémique sur le passé, mais elle y revient un peu pour sonder
Richelieu, ne voulant pas s'exposer à rentrer en France pour y être
recherchée sur sa conduite antérieure; aussi a-t-elle soin de placer
habilement et sans déclamation le mot d'innocence. Dès cette première
lettre, on comprend le jeu de Mme de Chevreuse, qui consiste à prendre
doucement ses sûretés. Cesser de se dire innocente, c'eût été se
remettre entre les mains de Richelieu, qui, au premier mécontentement
feint ou réel, pouvait s'armer de ses aveux et l'en accabler. La réponse
du cardinal découvre aussi, et selon nous, découvre un peu trop sa
secrète pensée: elle est, comme en général toute sa politique, captieuse
à la fois et impérieuse. Au milieu des démonstrations d'une politesse un
peu maniérée, il lui dit: «Ce que vous me mandez est conçu en tels
termes que, n'y pouvant consentir sans agir contre vous-même par excès
de complaisance, je ne veux pas répondre de peur de vous déplaire en
voulant vous servir. En un mot, Madame, si vous êtes innocente, votre
sûreté dépend de vous-même, et si la légèreté de l'esprit humain,
pour ne pas dire celle du sexe, vous a fait relâcher quelque chose dont
Sa Majesté ait sujet de se plaindre, vous trouverez en sa bonté tout ce
que vous pouvez en attendre.» Mme de Chevreuse comprend aisément la
finesse du cardinal; mais, pour ne laisser subsister aucune équivoque,
elle lui adresse un mémoire où elle lui rend compte de toute sa conduite
et des motifs qui l'ont déterminée à sortir de France. Elle a fui, parce
que, tout en lui prodiguant les bonnes paroles, on essayait de lui faire
avouer qu'elle avait écrit au duc de Lorraine pour l'empêcher de rompre
avec l'Espagne et de s'entendre avec la France, et que, ne pouvant
avouer une faute qu'elle n'avait pas commise, et voyant qu'on en était
persuadé et qu'on alléguait même des lettres interceptées, elle avait
mieux aimé quitter son pays que d'y rester soupçonnée et en un perpétuel
danger. Richelieu s'empresse de la rassurer, mais au contraire il
l'épouvante en paraissant convaincu qu'elle a fait ce qu'elle est bien
décidée à ne jamais avouer. Était-ce une bien heureuse manière de lui
inspirer de la confiance que de lui rappeler l'affaire de Châteauneuf,
et de lui insinuer assez clairement qu'on a en main des preuves qui
dispensaient de tout aveu de sa part? «Quand le sieur de Boispille vous
alla trouver, je lui dis ce que j'estimois pour votre service et votre
sûreté, qui consistoit à mon avis à ne tenir rien de caché; ce à quoi
j'estimois que vous vous dussiez porter d'autant plus facilement, que
l'expérience vous a fait connoître, par ce qui s'est passé au fait de M.
de Châteauneuf, qu'en ce qui vous intéresse, ce dont vos amis ont la
preuve en main est plus secret que s'ils ne l'avoient point. Tant s'en
faut qu'on ait voulu vous faire avouer une chose qu'on ne sût pas, qu'on
voudroit ne savoir pas ce qu'on sait, pour ne pas vous obliger à le
dire[180].» Peut-on s'étonner, après cela, que Mme de Chevreuse recule,
ou du moins qu'elle soit fort embarrassée? Elle écrit le 8 septembre au
cardinal pour lui exprimer sa reconnaissance des bontés qu'il lui
témoigne, et en même temps le trouble où la jette la conviction
manifestement arrêtée dans son esprit, qu'elle est réellement coupable.
Sa lettre peint à merveille ses perplexités: «Considérez l'état où je
suis, très-satisfaite d'un côté des assurances que vous me donnez de la
continuation de votre amitié, et de l'autre fort affligée des soupçons
ou pour mieux dire des certitudes que vous dites avoir d'une faute que
je n'ai jamais commise, laquelle, j'avoue, seroit accompagnée d'une
autre si, l'ayant faite, je la niois, après les grâces que vous me
procurez du roi en l'avouant. Je confesse que ceci me met en un tel
embarras, que je ne vois aucun repos pour moi dans ce rencontre. Si vous
ne vous étiez pas persuadé si certainement de savoir cette faute, ou que
je la pusse avouer, ce seroit un moyen d'accommodement; mais vous
laissant emporter à une créance si ferme contre moi qu'elle n'admet
point de justification, et ne me pouvant faire coupable sans l'être,
j'ai recours à vous-même, vous suppliant, par la qualité d'ami que votre
générosité me promet, d'aviser un expédient par lequel Sa Majesté puisse
être satisfaite, et moi retourner en France avec sûreté, n'en pouvant
imaginer aucun, et me trouvant dans de grandes peines.»

  [179] Manuscrits de Colbert, _ibid._

  [180] Manuscrits de Colbert, lettre du 24 juillet 1638.

Or, voici l'expédient qu'inventa Richelieu pour délivrer Mme de
Chevreuse des inquiétudes qui la tourmentaient: il lui envoya une
déclaration royale par laquelle elle était autorisée à rentrer en France
avec un pardon absolu pour sa conduite passée, et notamment pour ses
négociations avec le duc de Lorraine contre le service du roi. En
recevant cette grâce fort inattendue, Mme de Chevreuse protesta contre
le pardon d'une faute qu'à aucun prix elle ne voulait reconnaître, ne
s'avouant coupable que de sa sortie précipitée du royaume. Ses ombrages
s'accroissant par le moyen même qu'on avait pris pour les dissiper, elle
se mit à examiner, à la lumière d'une attention défiante, tous les
termes de cette déclaration, et elle trouva bien du louche dans ce qui
se rapportait à son retour à Dampierre. Il n'était pas dit nettement
qu'elle y pourrait demeurer en liberté. La seule privation à laquelle
elle se condamnait était celle de ne plus voir la reine et de
n'entretenir aucune correspondance étrangère. Hormis cela, elle
demandait une entière liberté; elle demandait surtout que, sous un air
de pardon, on ne la noircît pas d'une faute qu'elle prétendait n'avoir
pas commise. Elle refuse donc, le 23 février 1639, l'abolition qui lui
est envoyée, et demande des explications sur la manière dont il lui sera
permis de vivre en France. Le cardinal, irrité de voir découvertes et
éludées toutes ses feintes, s'emporte et laisse paraître le fond de sa
pensée dans une lettre du 14 mars à l'abbé Du Dorat, où il se plaint que
Mme de Chevreuse ne veuille pas reconnaître ses négociations avec les
étrangers, comme si, dit-il, «on avoit jamais vu de malade guérir d'un
mal dont il ne veut pas qu'on le croye malade[181].» Il n'entend pas non
plus laisser Mme de Chevreuse séjourner à Dampierre plus de huit ou dix
jours, et elle devra se retirer dans quelqu'une de ses terres éloignées
de Paris. Il consent toutefois à modifier l'abolition royale qui avait
déplu à Mme de Chevreuse, et il lui en envoie une autre un peu adoucie,
comme une preuve extrême de sa condescendance et de la bonté du roi.

  [181] Manuscrits de Colbert, folio 18. L'original est au _Supplément
  françois_, no 4067.

Cette déclaration nouvelle était encore bien loin d'être celle que
désirait Mme de Chevreuse; elle n'y était pas seulement absoute de sa
sortie de France, mais «des autres fautes et crimes qu'elle avoit pu
commettre contre la fidélité qu'elle devoit au roi,» et Richelieu
revenait par un détour à son but, imposer indirectement au moins à la
malheureuse exilée une sorte de confession de crimes qu'elle soutenait
n'avoir pas commis, confession à la fois humiliante et dangereuse, et
qui la mettait à sa merci. Cependant, tel était le désir de la pauvre
femme de revoir sa patrie et sa famille, qu'après avoir réclamé de
nouveau et inutilement, elle se résigna à cette grâce suspecte. Elle fit
plus; Richelieu s'étant empressé de remettre à l'abbé Du Dorat et à
Boispille l'argent nécessaire pour acquitter les dettes qu'elle avait
contractées en Angleterre, et lui permettre de sortir de cette cour
comme il convenait à sa dignité et à son rang, elle consentit à laisser
signer en son nom, aux deux agents intermédiaires, un écrit destiné à
satisfaire Richelieu sans trop la compromettre, où, en termes
très-généraux, elle parlait humblement de sa mauvaise conduite
passée[182], et s'engageait, pourvu qu'on la laissât vivre en toute
liberté à Dampierre, à ne jamais venir secrètement à Paris. Elle avait
dû vaincre bien des scrupules, étouffer bien des défiances, et faire
céder ses secrets instincts aux sollicitations de sa famille, aux
instances de l'abbé Du Dorat et de Boispille, et à la parole solennelle
que lui renouvela Richelieu dans une dernière lettre du 13 avril 1639.

  [182] Manuscrit de Colbert, _ibid._

Les choses en étaient là: la fière duchesse avait courbé la tête sous le
poids de l'exil et du malheur; elle allait partir, déjà elle avait fait
ses adieux à la reine d'Angleterre; un vaisseau était prêt qui devait la
conduire à Dieppe, où un carrosse l'attendait, quand tout à coup à la
fin du mois d'avril, elle reçut la lettre suivante, ni datée ni signée,
que nous transcrivons fidèlement:

«Il ne faudroit pas vous être ce que je vous suis pour manquer de vous
dire que si vous aimez Mme de Chevreuse, vous empêchiez sa perte, qui
est indubitable en France, où on la veut pour sa ruine. Ceci n'est pas
une opinion; il n'y a autre remède qu'à suivre cet avis pour garantir
Mme de Chevreuse, dont le cardinal a dit affirmativement trop de mal,
touchant l'Espagne et M. de Lorraine, pour n'en plus rien dire à
l'avenir. Enfin, il n'y a que patience pour Mme de Chevreuse à cette
heure, ou perdition sûre, et regret éternel pour celui qui écrit.»

De quelque part que vînt ce billet, on peut juger s'il troubla Mme de
Chevreuse. Il répondait à tous les instincts de son cœur et à la
connaissance que, de longue main, elle avait acquise des implacables
ressentiments du cardinal. Elle suspendit ou prolongea ses préparatifs
de départ, et, aussi loyale que prudente, elle montra à Boispille ce
qu'elle venait de recevoir, l'autorisant à le communiquer à Richelieu.

Un mois à peine écoulé, elle reçut une autre lettre du même genre, non
plus anonyme, mais signée de l'homme au monde qui lui était le plus
dévoué:

«Je suis certain du dessein qu'a fait M. le cardinal de Richelieu de
vous offrir toutes choses imaginables pour vous obliger de retourner en
France, et aussitôt vous faire périr malheureusement. Le marquis de
Ville, qui a parlé à lui et à M. de Chavigny, vous en pourra rendre plus
savante, comme l'ayant ouï lui-même. Je l'attends à toute heure, et si
je croyois pouvoir assez sur votre esprit pour vous divertir de prendre
cette résolution, je m'en irois me jeter à vos pieds pour vous faire
connoître votre perte absolue, et vous conjurer, par tout ce qui vous
peut être au monde de plus cher, d'éviter ce malheur, trop cruel à toute
la terre, mais à moi plus insupportable qu'à tout le reste du monde,
vous protestant que si ma perte pouvoit procurer votre repos,
j'estimerois cette occasion très-heureuse qui me la procureroit, et que
rien autre chose ne me fait vous servir que votre seule considération,
étant pour jamais, Madame, votre très-affectionné serviteur,

    «CHARLES DE LORRAINE.
    «Cirk, le 26 mai 1639.»

Ce nouvel avis porta à son comble l'anxiété de Mme de Chevreuse. Elle
fit passer à Richelieu cette seconde lettre, comme elle avait fait la
première, pour lui montrer qu'elle n'était pas retenue par de médiocres
motifs, et le faire juge de ses incertitudes. Elle déclara aussi qu'elle
ne partirait point avant d'avoir vu et entendu le marquis de Ville, que
lui annonçait le duc de Lorraine.

Henri de Livron, marquis de Ville, était un gentilhomme lorrain, plein
d'esprit et de valeur, attaché à son pays et à son prince, qui, fait
prisonnier, mis à la Bastille, puis relâché par Richelieu, avait été
rejoindre le duc Charles dans les Pays-Bas. Il vint à Londres dans les
premiers jours du mois d'août 1639, et fit tous ses efforts pour
persuader à Mme de Chevreuse de rompre avec le cardinal. La duchesse
voulut qu'il s'expliquât devant Boispille, et que celui-ci rendît compte
à Richelieu de cette conférence. Le marquis de Ville demeura
inébranlable dans son opinion, et il ne demanda pas mieux que de rédiger
et signer cette déposition: «Un nommé Lange, m'ayant accompagné l'hiver
dernier depuis Paris jusqu'à Charenton, me dit qu'il savoit l'affection
que j'avois au service de Mme de Chevreuse, qui l'obligeoit de
s'adresser à moi pour me dire qu'elle étoit perdue si elle retournoit à
cette heure en France. Le pressant de me dire ce qu'il savoit
particulièrement sur ce sujet, après avoir tiré parole de moi que je ne
le dirois qu'à son altesse de Lorraine ou à Mme de Chevreuse, il me dit
qu'il n'y avoit que deux jours que M. le cardinal, en parlant à M. de
Chavigny de Mme de Chevreuse, témoignoit d'être fort mal satisfait de
ce qu'elle persistoit à nier d'avoir conseillé à M. de Lorraine de ne
s'accommoder pas avec la France. De quoi M. de Chavigny faisoit aussi
fort l'étonné, disant tous deux que cette affaire est bien éclaircie, et
que, Mme de Chevreuse étant en France, on la feroit bien parler françois
avec ses lettres qu'ils avoient, qu'elle ne croit pas, et que si elle
les pensoit tromper, elle se trompoit elle-même. Disant savoir ceci
comme l'ayant ouï lui-même. A Londres, ce 8 août 1639. Henri de Livron,
marquis de Ville.» Cet écrit fut loyalement envoyé à Richelieu comme les
précédents.

Nous le demandons: tout cela ne devait-il pas faire la plus forte
impression sur l'esprit de Mme de Chevreuse? Pouvait-elle se rappeler
sans terreur les sollicitations obstinées du cardinal pour lui arracher,
par diverses voies directes et indirectes, un aveu bien indifférent,
s'il n'avait l'intention de s'en servir contre elle? Ne connaissait-elle
pas son humeur altière, la passion qu'il avait de tenir tout le monde à
ses pieds, et d'avoir toujours de quoi perdre ses ennemis? Quiconque a
ressenti les amertumes et les misères de l'exil ne s'étonnera pas que
l'infortunée duchesse fût descendue jusqu'à subir des conditions
pénibles et mal sûres, dans l'ardent désir de retrouver la patrie et le
foyer domestique. Qui pourrait aussi la blâmer d'avoir hésité, sur des
avis tels que ceux que nous venons de rapporter, à franchir le pas après
lequel, si par malheur elle s'était trompée, il n'y avait plus pour elle
que des regrets éternels et un désespoir sans ressource?

Bientôt un autre conseil, qui lui était un ordre, l'enchaîna sur la
terre étrangère. Celle pour qui, depuis dix années, elle avait tout
souffert et tout bravé, son auguste amie, sa royale complice, Anne
d'Autriche, lui fit dire de ne pas se fier aux apparences. Un jour, à
Saint-Germain, la reine, rencontrant M. de Chevreuse, lui demanda des
nouvelles de la duchesse. Celui-ci répondit qu'il avait fort à se
plaindre de Sa Majesté qui seule empêchait sa femme de revenir. La reine
lui dit qu'il avait grand tort de se plaindre d'elle, qu'elle aimait
bien Mme de Chevreuse, qu'elle souhaitait bien de la revoir, mais
qu'elle ne lui conseillerait jamais de rentrer en France[183]. Il parut
à Mme de Chevreuse qu'Anne d'Autriche devait être bien informée, et elle
se décida à suivre un avis parti de si haut. Elle ne toucha point à
l'argent de Richelieu, et lui écrivit une dernière fois le 16 septembre,
lui représentant ses incertitudes et ses embarras, et lui demandant du
temps pour apaiser les inquiétudes qui travaillaient son esprit. Le même
jour elle annonce à son mari, à Du Dorat et à Boispille, sa résolution
définitive. «Je désire bien vivement, dit-elle à son mari, me voir en
France en état de remédier à nos affaires et de vivre doucement avec
vous et mes enfants; mais je connois tant de périls dans le parti d'y
aller, comme je sais les choses, que je ne le puis prendre encore,
sachant que je n'y puis servir à votre avantage ni au leur, si j'y suis
dans la peine. Ainsi il me faut chercher avec patience quelque bon
chemin qui enfin me mène là, avec le repos d'esprit que je ne puis
encore trouver... J'ai appris des particularités très-importantes dont
je suis absolument innocente, ainsi que peut-être on le reconnoît à
cette heure, et dont toutes les apparences montrent qu'on me vouloit
accuser. Je ne puis pas m'expliquer plus clairement sur cela.»--A l'abbé
Du Dorat: «Je m'étonne comme on me peut accuser de feindre des
appréhensions imaginaires pour n'aller pas jouir des biens véritables,
au lieu de me plaindre des peines où ma mauvaise fortune me réduit.»--A
Boispille: «Depuis votre départ, j'ai eu tant de nouvelles connoissances
de la continuation de mon malheur dans les soupçons qu'il donne de moi,
qu'il m'est impossible de me résoudre à m'aller exposer à tout ce qu'il
peut produire... Croyez que je souhaite si passionnément mon retour, que
je passe par-dessus beaucoup de choses, mais il y en a qui m'arrêtent
avec tant de raison qu'il faut nécessairement que je demeure encore où
je suis. Je sens et sens trop les incommodités de cet éloignement, pour
ne le pas faire finir aussitôt que j'y verrai jour. En attendant, il
vaut mieux souffrir que périr[184].»

  [183] Lettre de l'abbé Du Dorat à Richelieu, Manuscrits de Colbert,
  fol. 47.

  [184] Manuscrits de Colbert, fol. 53, etc.

Ainsi s'évanouirent les dernières espérances d'un rapprochement sincère
entre deux personnes qu'attiraient l'une vers l'autre et que séparaient
avec la même force d'insurmontables instincts, qui se connaissaient trop
pour ne pas se craindre, et pour se fier à des paroles dont elles
n'étaient point avares, sans exiger de sérieuses garanties qu'elles ne
pouvaient ni ne voulaient donner. A Tours, deux ans auparavant, Mme de
Chevreuse avait mieux aimé reprendre une seconde fois le chemin de
l'exil que de risquer sa liberté; à Londres aussi elle préféra supporter
les douleurs de l'exil, consumer ses derniers beaux jours dans les
privations et les fatigues, pour demeurer libre, avec l'espoir de lasser
la fortune à force de courage, et de faire payer cher ses souffrances à
leur auteur.

Au milieu de l'année 1639, Marie de Médicis, fatiguée de la vie errante
qu'elle menait dans les Pays-Bas, à la merci du gouvernement espagnol,
qui lui avait prodigué les promesses dans l'espoir d'en tirer parti, et
qui la délaissait la voyant impuissante à le servir, résolut de venir
demander un asile à sa fille, la reine d'Angleterre. Celle-ci
pouvait-elle donc repousser sa vieille mère, malade et réduite aux
dernières extrémités? L'impitoyable Richelieu accuse Mme de
Chevreuse[185] d'avoir soutenu et secondé la résolution de la reine
Henriette; il lui fait un crime d'avoir été, elle-même exilée et
malheureuse, mêler ses respectueux hommages à ceux de la cour
d'Angleterre envers la veuve d'Henri IV, la mère de Louis XIII et de
trois grandes princesses, qui venait d'essuyer sur l'Océan une tempête
de sept jours, et arrivait dénuée, abattue, mourante, triste objet de la
compassion universelle. Richelieu trouve dans ces hommages et dans les
visites que fit Mme de Chevreuse à Marie de Médicis, des intrigues et
des complots. Ce sont là vraisemblablement les accusations dont se
plaint à mots couverts Mme de Chevreuse dans ses dernières lettres. Elle
les repousse avec assez de vraisemblance; il paraît bien qu'elle se tint
tranquille et même fort circonspecte aussi longtemps qu'elle conserva
l'espoir d'une sincère réconciliation avec Richelieu; mais lorsqu'elle
se crut bien sûre qu'il la trompait, l'attirait en France pour l'avoir
en sa dépendance et au besoin la faire enfermer, ayant à peu près rompu
avec lui, elle se considéra comme délivrée de tout scrupule, elle ne
songea plus qu'à lui rendre guerre pour guerre, et resserra ses
engagements avec l'Espagne.

  [185] _Mémoires_, t. X, p. 484.

Quelque temps après Marie de Médicis, vint encore à Londres chercher un
refuge une autre victime du cardinal, un autre proscrit, intéressant au
moins par l'incroyable iniquité des formes du jugement rendu contre lui:
l'ancien gouverneur de Metz, le marquis, devenu duc de La Valette, un
des fils du vieux duc d'Épernon, le propre frère du cardinal de La
Valette, l'un des généraux et des confidents de Richelieu, qui peut-être
l'avait sauvé par ses conseils à la journée des dupes, et dont l'épée
l'avait tant de fois fort bien servi dans les Pays-Bas et en Italie. Le
duc de La Valette avait commis une grande faute. Au siége de Fontarabie,
placé sous les ordres de M. le Prince, il avait fait échouer cette
importante entreprise en ne secondant pas son général comme il le
devait. Sans doute, ainsi que son père, il n'aimait pas Richelieu, il
ne servait qu'à contre-cœur, il avait été indirectement mêlé à
l'affaire de Chalais; mais avait-il trahi à Fontarabie et s'entendait-il
déjà avec l'Espagne? Rien ne le prouve, et tout porte à croire que la
seule jalousie envers le prince de Condé l'avait fait manquer à son
devoir. Une juste punition eût satisfait l'armée; l'excès de la
condamnation et le scandale du procès révoltèrent tous les honnêtes
gens. Au lieu d'être traduit devant le parlement en sa qualité de duc et
pair, selon les règles de la justice du temps, Bernard de La Valette fut
livré à une commission, comme l'avait été le maréchal de Marillac. Le
duc, voyant qu'on en voulait à sa vie, s'enfuit, et on le jugea par
contumace de la façon la plus inouïe. Le roi assembla dans sa chambre un
certain nombre de membres du parlement, le premier président, les
présidents à mortier, quelques conseillers d'État, quelques ducs et
pairs bien choisis; il en forma une sorte de tribunal, se mit à sa tête,
présida lui-même, et, malgré la résistance généreuse de la plupart des
membres du parlement, qui demandaient que l'affaire leur fût renvoyée
selon toutes les ordonnances, il força ces prétendus juges de
délibérer[186], d'adopter les tristes conclusions du procureur général,
et on déclara le duc de La Valette criminel de lèse-majesté, coupable
de perfidie, trahison, lâcheté et désobéissance; il fut condamné à être
décapité, ses biens confisqués, et ses terres mouvant de la couronne
réunies au domaine du roi. Le procureur général, Mathieu Molé eut
grand'peine à se faire décharger du soin de mettre à exécution cette
odieuse sentence, et l'illustre contumace fut décapité en effigie, sur
la place de Grève, le 8 juin 1639. Une telle façon de procéder en
matière criminelle, était le renversement de toutes les lois du royaume.
Puisqu'elle consterna des magistrats attachés au roi et qui certes
n'étaient pas des factieux, tels que les présidents Lejay, Novion,
Bailleul, de Mesmes, Bellièvre, est-il surprenant qu'elle ait révolté
l'âme d'une femme, et que Mme de Chevreuse ait conjuré Charles Ier de
recevoir dans ses États le noble fugitif? Remarquez bien que le duc de
La Valette n'arriva en Angleterre qu'à la fin d'octobre 1639, lorsque
Mme de Chevreuse n'avait plus aucun ménagement à garder envers
Richelieu. Elle intercéda si vivement auprès de Charles Ier que, malgré
l'opinion contraire du conseil des ministres, grâce à l'intervention de
la reine, elle obtint pour le duc la permission de venir résider à
Londres, et même d'être présenté au roi, mais en particulier et en
secret, pour ne pas trop blesser la France[187]: vaine précaution, qui
ne sauva pas le roi Charles des rancunes vindicatives de Richelieu. Le
cardinal, voyant que Mme de Chevreuse l'emportait sur lui auprès du roi
d'Angleterre, et qu'elle le poussait vers ses ennemis, travailla plus
que jamais à susciter au malheureux roi des embarras domestiques qui le
missent hors d'état de nuire à la France; il poursuivit dans l'ombre ses
pratiques artificieuses auprès des parlementaires, et surtout auprès des
puritains d'Écosse[188].

  [186] Il faut voir cette scène inouïe, non pas seulement dans la
  relation détaillée et suspecte que publièrent les amis de La
  Valette, et qui se trouve parmi les pièces imprimées à la suite des
  _Mémoires_ de Montrésor, mais dans les _Mémoires_ d'Omer Talon,
  Collection Petitot, 2e série, t. LX, p. 186-197.

  [187] _Mémoires_ de Richelieu, t. X, p. 498 et 499.

  [188] Voyez la lettre de Richelieu au comte d'Estrade du 2 décembre
  1637; voyez aussi dans l'APPENDICE diverses lettres de 1639 de
  Boispille au cardinal, où il lui donne des nouvelles du peu de
  progrès de l'armée royaliste en Écosse avec une satisfaction mal
  dissimulée, qui trahit les sentiments de celui auquel il écrit.
  Voyez surtout à la Bibliothèque impériale, fond de Harlai, 223/23 un
  manuscrit in-fol., contenant des _Lettres du sieur de Montereul,
  secrétaire de monsieur de Bellièvre, ambassadeur en Angleterre,
  escrittes au dit sieur de Bellièvre, ès années 1638, 1639, 1640 et
  1641, ensemble les duplicata des lettres qu'il escrivoit à la cour_.
  Montereul, chargé d'affaires en l'absence de l'ambassadeur, adresse
  à Bellièvre et au ministre des affaires étrangères de France, le
  comte de Chavigni, les renseignements les plus précieux sur l'état
  des partis en Angleterre, les débats des chambres, les fautes de la
  cour, et les progrès de l'opposition qu'il raconte avec une sorte de
  triomphe. Ce manuscrit est de la plus grande importance pour
  l'histoire des premiers commencements de la révolution d'Angleterre.
  On y voit fort bien que la France se réjouissait des embarras
  intérieurs qui empêchaient le gouvernement anglais de faire cause
  commune avec l'Espagne, et se servait du fanatisme protestant qui
  repoussait toute alliance avec Sa Majesté catholique. Il est curieux
  d'y trouver Pim, ce grand patriote, s'entendant fort bien avec
  Montereul, et protestant de son zèle pour les intérêts de la France,
  comme plus tard le fera Sidnei. Richelieu fit imprimer le _Manifeste
  des Écossois_, lorsqu'ils s'avancèrent en 1641 vers l'Angleterre,
  dans la _Gazette_ de cette année, no 34, p. 161. «On ne peut douter,
  dit l'exact et savant père Griffet, t. III, p. 158, que Richelieu
  n'ait été un des premiers auteurs de la révolution qui conduisit
  dans la suite Charles Ier sur l'échafaud et Cromwell sur le trône.
  M. de Brienne paraît en convenir, mais il a soin de remarquer que
  les _choses allèrent bien plus loin que le cardinal ne l'avoit prévu
  et qu'il ne l'eût souhaité_.»

De son côté, Mme de Chevreuse ne s'endormit pas. Une fois son ancien
duel avec Richelieu renouvelé, elle forma à Londres, avec la reine mère,
avec le duc de La Valette, avec l'habile et infatigable Soubise, avec le
marquis de La Vieuville, ancien surintendant général des finances que le
cardinal avait accusé et fait déclarer coupable de concussion, une
petite mais puissante faction d'émigrés qui, s'appuyant en secret sur la
reine Henriette, secondés par lord Montaigu, devenu ardent catholique et
le conseiller intime de la reine, par le chevalier d'Igby et par
d'autres grands seigneurs, entretenant aussi d'étroites intelligences
avec la cour de Rome par son envoyé en Angleterre, Rosetti[189],
surtout avec le cabinet de Madrid, encourageant et enflammant en France
les espérances de tous les mécontents, semaient de toutes parts des
obstacles sur la route de Richelieu et amassaient des périls sur sa
tête.

  [189] Aussi lorsque plus tard, en 1643, le pape destina le cardinal
  Rosetti à le représenter au congrès de Münster, le successeur de
  Richelieu n'hésita pas à l'exclure, en se fondant particulièrement
  sur ce que, pendant sa mission en Angleterre, Rosetti s'était fort
  lié avec Mme de Chevreuse, et qu'elle l'avait entièrement gagné.
  BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE, fond Gaignière, vol. 510, in-fol. sous ce
  titre: _Dépesches importantes sur la paix d'Italie des années 1643
  et 1644_. Lettre de la reine à M. de Fontenai-Mareuil, 25 septembre
  1643: «Vous avez fait entendre (aux ministres du pape) les raisons
  qui me convioient à faire exclusion au cardinal Rosetti de la
  légation de la paix, non pour avoir eu communication très-étroite
  avec Fabroni (confident et ministre de la reine mère), mais pour
  l'avoir affectée avec les ministres d'Espagne pendant son séjour en
  Angleterre qu'ils veulent excuser sur le but de la religion; mais il
  faudrait être bien simple pour s'y laisser prendre, et ne pas voir
  que, sous couleur de traiter d'une affaire, on en embarque une
  autre. Il n'est pas possible que leur ayant rendu compte de sa
  mission, il ne leur ait pas mandé qu'il avoit des communications
  très-secrètes et fréquentes avec la duchesse de Chevreuse, et qu'ils
  ignorent combien elle a recherché de nuire à l'État, les desseins
  pernicieux qu'elle a concertés et essayé d'advancer, et qu'enfin
  agissant avec beaucoup d'esprit offensé, et comme font d'ordinaire
  les femmes qui pour contenter leurs passions vont toujours aux
  extrêmes, elle n'a rien omis à promettre ou à embarquer qui pût
  causer la ruine de la France.»

En 1640, Mme de Chevreuse était, à Londres, le chef avoué des ennemis du
cardinal, et en commerce public avec l'Espagne et avec le duc de
Lorraine, réfugié dans les Pays-Bas et à peu près passé au service de
l'Autriche. Le marquis de Ville ayant été envoyé par le duc en
Angleterre pour obtenir la permission de faire des recrues[190], avait
amené avec lui six beaux chevaux dont son maître faisait cadeau à Mme de
Chevreuse; il était descendu à son hôtel et avait pris logement chez
elle. Le marquis de Velada, grand d'Espagne, gouverneur de Dunkerque,
ambassadeur extraordinaire à Londres, avant même de voir le roi, avait
été faire visite à Mme de Chevreuse, et s'était servi de son carrosse
pour aller à sa première audience[191]. Elle protégeait et dirigeait à
Londres les émissaires du prince Thomas de Savoie, tout à fait devenu
un général espagnol, qui nous faisait la guerre en Flandre, et menaçait
le trône de sa belle-sœur, la duchesse de Savoie, veuve de
Victor-Amédée, Madame Royale, la sœur de Louis XIII[192]. Rencontrant
de tous côtés la main de Mme de Chevreuse, Richelieu sentit mieux que
jamais qu'elle lui faisait plus de mal partout ailleurs qu'en France,
et il s'avisa d'un dernier moyen pour la contraindre à y revenir. Il mit
en avant le duc de Chevreuse[193]. Celui-ci, poussé à la fois par
l'intérêt et par l'honneur, écrivit au roi et à la reine d'Angleterre,
dans les premiers mois de l'année 1640, les lettres les plus pressantes
où il les suppliait de ne pas encourager la désobéissance de sa femme
aux ordres du roi et aux siens; et puisque ni Boispille ni Du Dorat
n'avaient pu réussir auprès d'elle, il annonça hautement sa résolution
de venir lui-même la chercher. Cette résolution épouvanta Mme de
Chevreuse[194]. Elle connaissait son mari: elle savait qu'après tout il
était Guise, et qu'à une assez grande faiblesse de caractère il joignait
une intrépidité, une audace qui ne reculerait devant aucune extrémité,
et qu'évidemment couvert et soutenu par le cardinal, il était homme à
l'enlever l'épée à la main, en plein jour, à Londres, au milieu de tous
ses amis. En vain le roi Charles Ier et la reine Henriette lui promirent
leur protection; elle reconnut qu'il n'y avait d'asile assuré pour elle
que sur le sol espagnol, et elle céda aux instances du duc de Lorraine
qui la faisait inviter par M. de Ville à se rendre auprès de lui en
Flandre. Elle reçut de la reine Henriette un riche présent d'adieu, et
apprenant que M. de Chevreuse faisait ses préparatifs pour passer la
mer, elle le prévint, remit à Craft le soin de ses affaires en
Angleterre, et, le 1er mai[195], partit de Londres accompagnée d'une
brillante escorte, du marquis de Velada et du résident d'Espagne, du
duc de La Valette, du marquis de La Vieuville et de son fils, du marquis
de Ville, de lord Montaigu et de Craft, et d'un officier du roi, le
comte de Niewport chargé par Sa Majesté Britannique de la couvrir de sa
protection si on rencontrait M. de Chevreuse sur la route, et de la
conduire avec les plus grands honneurs jusqu'aux limites de ses États.
Le 5 mai, elle s'embarqua à Rochester pour Dunkerque[196], suivie du
fidèle comte de Craft, qui ne voulut la quitter que le plus tard
possible, et elle alla s'établir à Bruxelles. Là, n'ayant plus de mesure
à garder, elle se donna tout entière et ouvertement à l'Espagne, y
attacha de plus en plus le duc Charles, ainsi que les principaux émigrés
français de Londres, La Valette et Soubise[197]. Elle se lia étroitement
avec don Antonio Sarmiento, le plus influent ministre d'Espagne dans les
Pays-Bas. On ne sait pas communément, mais nous pouvons établir qu'en
1641 elle prit une assez grande part à l'affaire du comte de Soissons,
c'est-à-dire à la conspiration la plus formidable qui ait été tramée
contre Richelieu.

  [190] Manuscrit déjà cité de la Bibliothèque impériale, _Lettres
  de Montereul_. Dépêche du 15 mars 1640: «Le marquis de Ville
  vient pour avoir permission du roi de faire passer en Flandre
  mille Anglois pour joindre aux troupes du duc Charles. A quoi il
  n'aura pas peu de difficulté, quelque crédit qu'y employe Mme de
  Chevreuse.»--Dépêche du 5 avril: «Le marquis de Ville vient aussi
  avec six beaux chevaux que le duc Charles envoye à Mme de
  Chevreuse, pour laquelle il y a peu d'apparence que le voyage de
  M. Du Dorat puisse être utile.»--Dépêche du 12 avril: «Le marquis
  de Ville arriva vendredi matin, il alla descendre chez Mme de
  Chevreuse; il s'est toujours servi d'un de ses carrosses, et a
  mangé chez elle...»

  [191] _Ibid._ Dépêche du 12 avril: «M. le marquis de Velada, grand
  d'Espagne, gouverneur de Dunkerque, ambassadeur extraordinaire en
  Angleterre, est arrivé hier... A peine arrivé, il alla visiter Mme
  de Chevreuse.»--Dépêche du 19: «Le marquis de Velada eut hier la
  première audience du roi et de la reine... Mme de Chevreuse lui
  envoya son beau carrosse... Cela ne l'empêche pas d'assurer qu'elle
  retourne en France dans quinze jours. La reine dit encore hier qu'il
  n'étoit pas besoin de lui préparer un logement à Greenwich, parce
  qu'elle alloit en France avant la fin du mois, et qu'elle
  n'attendoit que de l'argent pour payer ses dettes avant de partir.
  Je ne puis me persuader qu'elle exécute ce qu'elle promet: il me
  semble que le chemin de chez l'ambassadeur d'Espagne à Whitehall
  n'est pas le plus droit pour aller en France.»

  [192] _Ibid._ Dépêche du 2 février 1640: «Le sieur Hallot a été fort
  mal reçu de la reine quand il lui a rendu ses lettres du prince
  Thomas; elle lui a dit qu'elle ne pouvoit voir de bon œil une
  personne qui venoit de la part de celui qui faisoit un si mauvais
  traitement à sa sœur. Il est bien avec Mme de Chevreuse et avec M.
  de La Valette, et voit fort souvent les ministres de la reine
  mère.»--Dépêche du 16 février: «Le sieur Hallot a été visité par M.
  de La Vieuville, qui y demeura longtemps, et par Fabroni qui fut
  longtemps enfermé avec lui, avant qu'il eût envoyé ses dépêches en
  Flandres où il écrit beaucoup; il écrit aussi en France, et dit
  qu'il vient en cette cour pour faire agréer au roi les actions du P.
  Thomas, et essayer de tirer d'ici quelques secours pour ce
  prince.»--Dépêche du 23 février: «Hallot se trouva ces jours passés
  chez Mme de Chevreuse avec La Colle (?), où Hallot parla fort
  longtemps des affaires de Savoie à l'avantage du P. Thomas. La Colle
  lui avoua franchement qu'il seroit fâché si les affaires alloient si
  bien pour ce prince, et lui dit que pour lui il étoit du côté de Mme
  de Savoie. Alors Hallot haussa la voix et lui repartit: Est-il
  possible que vous osiez parler en ces termes, étant des amis de Mme
  de Chevreuse et vous trouvant dans son logis?»

  [193] On ne croyait pas que l'idée du voyage du duc de Chevreuse en
  Angleterre lui fût venue spontanément, et Montereul écrit à M. de
  Bellièvre, le 3 mai 1640: «On vous croit ici l'auteur du voyage de
  M. son mari en ces quartiers.»

  [194] Dépêche de Montereul du 29 mars 1640: «Mme de Chevreuse a été
  extrêmement surprise par la nouvelle de la résolution qu'avoit prise
  M. son mari de venir en Angleterre... On n'a jamais vu un tel
  trouble... Elle parloit de s'enfuir en Flandre si le roi ne l'eût
  assurée que, s'étant mise sous sa protection, il ne permettroit pas
  qu'on la pût forcer à retourner en France. Mme de Chevreuse le dit
  ainsi, mais d'autres m'ont dit que la promesse du roi n'étoit pas si
  précise, et que la reine lui avoit seulement fait dire qu'elle la
  prenoit en sa protection. Elle dépêcha dimanche dernier un courrier
  en France pour détourner M. de Chevreuse de venir ici, en cas qu'il
  eût ce dessein.»--Dépêche du 12 avril: «Un autre objet du voyage de
  M. de Ville, est pour assurer Mme de Chevreuse qu'elle sera bien
  venue en Flandre, au cas qu'elle soit obligée de s'y retirer; ce qui
  est conforme à ce qu'elle a dit à la reine depuis l'arrivée de ce
  marquis, qu'elle étoit résolue d'aller en Flandre devant un mois. La
  reine l'a dit ainsi, et a ajouté qu'elle avoit bien de la peine à le
  croire.»--Dépêche du 25 avril: «Mme de Chevreuse dépescha en France,
  vendredi dernier, un de ses valets de chambre. Elle fait croire
  qu'elle est résolue de passer en Flandre si M. de Chevreuse vient en
  Angleterre, comme on lui mande et comme l'écrit M. Leicester. On me
  donne avis que M. de La Valette a dit à table qu'il alloit écrire en
  France qu'elle partoit demain pour Flandre, ce qui me fait croire
  qu'elle n'en fera rien que le plus tard qu'il lui sera possible, et
  qu'elle voudroit bien n'être pas obligée d'y aller du tout. M. de
  Soubise arriva en cette ville samedi dernier. M. de La Valette et M.
  Le Coigneux (un des conseillers du duc d'Orléans) la voient fort
  souvent. On m'a averti de plusieurs endroits qu'ils avoient dessein
  de brouiller en France. On m'a dit qu'ils avoient quelque entreprise
  sur Oleron. Il y a peu d'apparence qu'ils soient aidés par le roi
  d'Angleterre.»

  [195] _Ibid._ Dépêche du 3 mai: «Mme la duchesse de Chevreuse, après
  avoir remis de jour en jour son voyage de Flandre, partit de Londres
  mardi premier jour de ce mois, à onze heures du matin, accompagnée
  du marquis de Velada et du résident d'Espagne, qui la quittèrent à
  huit milles d'ici, de M. le duc de La Valette, du marquis de La
  Vieuville, père et fils, du marquis de Ville, des sieurs Montaigu et
  Craft. Le comte de Niewport l'a aussi accompagnée jusqu'aux dunes;
  on croit que c'est par ordre du roi de la Grande-Bretagne, pour
  assurer M. le duc de Chevreuse, si elle le rencontre par les
  chemins, que le roi la tient en sa protection jusques à ce qu'elle
  soit hors de ses États... Il y a apparence, et par les coffres
  qu'elle a laissés chez Craft, à ce qu'on m'a dit, et par quelques
  paroles qui ont échappé à ceux qui ont plus de part à ses secrets,
  qu'elle fera tous ses efforts pour revenir dans cinq ou six mois,
  encore que le galland de diamants que lui a donné la reine de la
  Grande-Bretagne, qui est estimé dix mille escus, semble être un
  présent pour un dernier adieu... Ceux qui font de plus prudentes
  réflexions sur les choses qui se passent en cette cour, disent que
  cette fuite ne devroit pas retarder le voyage de M. de Chevreuse en
  ces quartiers, puisque, outre qu'il soutiendroit ici l'honneur de la
  nation, étant d'autre condition que les ambassadeurs d'Espagne, et
  qu'il aideroit à achever de ruiner en cette cour les mauvais
  François qui demeurent, et desquels il auroit juste sujet de se
  plaindre comme étant cause du malheur de Mme sa femme; il pourroit
  encore tirer parole du roi de la Grande-Bretagne que Mme de
  Chevreuse ne reviendroit plus en ses États, ce qu'on croit que ce
  roi promettroit volontiers, particulièrement s'il paroissoit y être
  forcé.»

  [196] Dépêche du 10 mai: «Mme de Chevreuse s'embarqua samedi 5 de ce
  mois, à Rochester, où elle revint en diligence de Cantorberi sur une
  fausse allarme qu'elle eut que M. le duc, son mari, étoit déjà à
  Douvres. Bien que son voyage ait été résolu assez promptement, il ne
  s'est pas exécuté sans peine et sans regret de la part de ceux
  qu'elle servoit ici. Ils l'ont à peine vue partir, qu'ils ont
  commencé leurs instances pour la faire revenir; de sorte qu'on croit
  que la venue de M. de Chevreuse ne seroit pas inutile pour
  l'empêcher... Comme vous jugez bien, M. Craft a suivi Mme de
  Chevreuse.»--Dépêche du 17 mai: «Mme de Chevreuse arriva à Dunkerque
  il y eut mardi huit jours.»

  [197] _Ibid._ Dépêche du 6 novembre 1640: «On me donne avis que M.
  de La Valette et M. de Soubise ont traité avec le roi d'Espagne par
  l'entremise de Mme de Chevreuse (alors en Flandre), que le marquis
  de Malvezzi a été envoyé ici pour ce traité, lequel a été conclu il
  y a quatre mois, que M. de La Valette promet de faire soulever la
  Guyenne et les provinces voisines (dont son père, le duc d'Épernon,
  était gouverneur),... qu'il touche mille écus chaque mois depuis ce
  traité,... que M. de Soubise reçoit pareille pension d'Espagne,...
  que M. Marmet, ministre (protestant), reçoit aussi pension
  d'Espagne...»

Louis de Bourbon, comte de Soissons, prince du sang, avait été nourri,
par sa mère, l'orgueilleuse Anne de Montafié, dans des prétentions dont
aucune n'avait été satisfaite. En 1616, voyant le prince de Condé jeté
en prison et menacé d'y mourir sans enfants, Mme la Comtesse avait conçu
l'espoir que le titre de premier prince du sang retomberait bientôt sur
la tête de son fils. Mais en 1619 M. le Prince était sorti de Vincennes
et avait repris son rang au-dessus des cadets de sa maison. Sous le
ministère de Luynes, le jeune comte avait osé prétendre à la main de
Madame Henriette-Marie; elle lui avait échappé, et avait été donnée un
peu plus tard à Charles Ier. M. le Comte et sa mère s'étaient alors
tournés contre Luynes, et ils avaient été, en 1620, à Angers grossir le
parti de Marie de Médicis. Sous Richelieu, convoitant pour lui-même la
riche héritière des Montpensier, le comte de Soissons avait vu de
très-mauvais œil le projet de la marier au duc d'Orléans, et pour faire
échouer ce projet il n'avait point hésité à se jeter au milieu de la
conspiration qui avait si tristement fini dans les cachots de Vincennes
et sur la place publique de Nantes. Afin d'éviter le sort du grand
prieur de Vendôme, il avait pris la fuite et s'était retiré d'abord en
Suisse, puis en Piémont, auprès de son beau-frère, le prince Thomas de
Savoie. Plus tard, il avait fait sa paix avec le roi et Richelieu par
l'intermédiaire de son autre beau-frère, le duc de Longueville, et en
1636 on lui confia, sous le duc d'Orléans, le commandement de l'armée de
Flandre; il y avait montré une valeur brillante et même des talents
militaires, sans remporter toutefois de grands avantages. C'est vers ce
temps-là, et lorsqu'ils étaient encore à l'armée, que le duc d'Orléans
et le comte de Soissons formèrent cette mystérieuse conspiration
d'Amiens que Richelieu a toujours ignorée, où les deux princes tinrent
un moment entre leurs mains l'ennemi qu'ils devaient frapper, et le
laissèrent échapper par un soudain retour de conscience ou par défaut
de résolution. Les conjurés eurent peur d'eux-mêmes: le duc d'Orléans se
retira bien vite à Blois, et le comte de Soissons à Sedan, auprès du duc
de Bouillon. Frédéric-Maurice, le frère aîné de Turenne, était un homme
de guerre et un politique, encore plus ambitieux, tout aussi capable, et
moins prudent que son père. Sa place forte de Sedan, placée sur la
frontière de la France et de la Belgique, lui semblait un asile d'où il
pouvait braver toutes les menaces du cardinal. Le duc de Bouillon et le
comte de Soissons se connaissaient depuis longtemps. Ils formèrent une
ligue nouvelle, mieux concertée et plus puissante que celle de
Montmorenci. Les circonstances étaient aussi bien plus favorables.
Richelieu, en tendant tous les ressorts du gouvernement, en perpétuant
la guerre, en aggravant les charges publiques, en opprimant les corps,
en frappant aussi les particuliers, avait soulevé bien des haines, et il
ne gouvernait guère plus que par la terreur. Son génie imposait; la
grandeur de ses desseins parlait à quelques esprits d'élite; mais cette
dureté continue et tant de sacrifices sans cesse renaissants fatiguaient
le plus grand nombre, à commencer par le roi. Le favori du jour, le
grand écuyer Cinq-Mars minait et noircissait le plus qu'il pouvait le
cardinal dans l'esprit de Louis XIII. Il connaissait la conspiration du
comte de Soissons, et sans en faire partie, il la favorisait. On pouvait
compter sur lui pour le lendemain. La reine Anne, toujours en disgrâce
malgré les deux fils qu'elle venait de donner à la France, faisait au
moins des vœux pour la fin d'un pouvoir qui l'opprimait. Monsieur avait
engagé sa parole, il est vrai bien peu sûre. On s'était ménagé de vastes
intelligences dans toutes les parties du royaume, dans le clergé, dans
le parlement. On conspirait jusque dans la Bastille, où le maréchal de
Vitry et le comte de Cramail, tout prisonniers qu'ils étaient, avaient
préparé un coup de main avec un secret admirablement gardé. L'abbé de
Retz, qui avait alors vingt-cinq ans, préludait à sa carrière
aventureuse par cet essai de guerre civile, qu'il avait même songé à
inaugurer par un assassinat[198]. Le duc de Guise, échappé de
l'archevêché de Reims et réfugié dans les Pays-Bas[199], allait sans
cesse de Bruxelles à Sedan et de Sedan à Bruxelles; il devait, quand le
moment serait venu, se joindre aux conjurés et combattre avec eux. Mais
le plus grand, le plus solide espoir du comte de Soissons reposait sur
l'Espagne: elle seule pouvait le mettre en état de sortir de Sedan, de
marcher sur Paris et de briser le pouvoir de Richelieu; aussi
envoya-t-il à Bruxelles un de ses gentilshommes les plus braves et les
plus intelligents pour négocier avec les ministres espagnols et en
obtenir de l'argent et des soldats. Ce gentilhomme s'appelait Alexandre
de Campion. Il rencontra à Bruxelles Mme de Chevreuse, et lui fit part
de la mission dont il était chargé. Elle s'empressa de le seconder de
tout son crédit. Comme nous verrons reparaître plus d'une fois ce
personnage dans la vie de Mme de Chevreuse, et au milieu des plus
tragiques aventures, il nous faut bien nous y arrêter quelques moments
et le faire un peu connaître.

  [198] Voyez dans le premier volume des _Mémoires_ tout le détail de
  cette affaire.--L'auteur de la _Conjuration de Fiesque_ s'attribue
  en cette occasion des discours politiques imités de Salluste, comme
  ses portraits, et où abondent les maximes d'État, selon la mode
  virile du temps, dont Richelieu est l'auteur et Corneille
  l'interprète. Les discours ont pu être ajoutés après coup pour
  donner au lecteur une grande idée du génie précoce de Retz, mais le
  récit, sauf toujours la charge ordinaire, est exact et s'accorde
  parfaitement avec les documents les plus certains.

  [199] Sur le duc de Guise, voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE,
  chapitre III.--On lit dans la _Gazette_ de Renaudot, pour l'année
  1641, no 61, p. 314: «Le 20 de ce mois de mai, le duc de Guise
  arriva de Sedan à Bruxelles, où il fut souper chez la duchesse de
  Chevreuse et coucher chez don Antonio Sarmiento.» Et dans le no 64,
  p. 327, sous la date du 28 mai: «Le secrétaire du duc de Bouillon
  est parti d'ici (Bruxelles) pour Sedan, où le duc de Guise est aussi
  retourné.»

Lui-même au reste a pris soin de se peindre dans un ouvrage intitulé
_Recueil de Lettres qui peuvent servir à l'histoire, et diverses
Poésies, à Rouen, aux dépens de l'auteur_, 1657. Cet écrit, destiné
seulement à quelques personnes, fort peu remarqué dans le temps, et
depuis aussi peu connu que s'il n'avait jamais été, n'en est pas moins,
quoique le titre le dise, très précieux pour l'histoire. Il est dédié à
cette célèbre Gillonne d'Harcourt, comtesse de Fiesque, un des aides de
camp de Mademoiselle pendant la guerre de la Fronde, femme d'esprit,
intrigante et galante. Le livre est à l'avenant. Alexandre de Campion
s'y montre plein de prétentions au bel esprit et à la galanterie; il
recueille avec soin tous les petits vers qu'il fit dans sa jeunesse pour
les belles d'alors, et donne sans façon les lettres qu'autrefois il
écrivit, dans les circonstances les plus délicates, au comte de
Soissons, au duc de Vendôme, au duc de Beaufort, au comte de Beaupuis, à
de Thou, au duc de Bouillon, au duc de Guise, à Mme de Montbazon et à
Mme de Chevreuse. On voit dans ces lettres qu'Alexandre de Campion, né,
en 1610, d'une très bonne famille de Normandie, entré à vingt-quatre
ans, en 1634, au service du jeune comte de Soissons, en qualité de
gentilhomme, le suivit dans ses diverses campagnes, s'y distingua, et
partagea peu à peu sa confiance avec Bardouville, Beauregard,
Saint-Ibar, Varicarville, braves officiers et gens d'honneur, mais
inquiets et un peu brouillons, qui flattaient l'ambition de leur maître,
et le poussaient à jouer un grand rôle en France en renversant le
cardinal de Richelieu. Alexandre de Campion nous apprend que, dès
l'année 1636, le comte de Soissons méditait déjà ce qu'il exécuta un peu
plus tard, qu'il s'entendait parfaitement avec le duc de Bouillon, et
que l'un et l'autre s'efforcèrent d'attirer à Sedan le duc d'Orléans,
afin de lever de là l'étendard de la révolte et de contraindre le roi à
sacrifier son ministre. Campion alla à Blois pour décider le duc
d'Orléans et lui indiquer les moyens les plus sûrs de se rendre à Sedan.
En même temps il négociait avec Richelieu par le moyen du père Joseph.
La fin de l'année 1636 et toute l'année 1637 se passèrent en ces
intrigues, qui échouèrent par la peur qu'au moment d'agir éprouvèrent
les conjurés à s'embarquer dans une pareille entreprise. Pendant que le
comte de Soissons était réfugié à Sedan, son confident, resté à Paris,
travaillait à lui faire des partisans par tous les moyens. Il se lia
avec Cinq-Mars, et tandis que le comte avait un engagement secret avec
une personne qu'il aimait et qui n'est pas ici nommée, Alexandre de
Campion ne laissait pas de faire espérer sa main à diverses princesses
et à leurs familles. En 1640, le complot, qui n'avait jamais été
entièrement abandonné, se ranime et s'achève entre le duc de Bouillon et
le comte de Soissons. Le grand écuyer, sans y entrer directement, promet
son appui[200]. Emmanuel de Gondi, autrefois général des galeres,
maintenant prêtre de l'Oratoire, père du duc de Retz et du futur
cardinal, les présidents de Mesmes et Bailleul, sont consultés, non
comme complices, mais comme amis. Richelieu les devine, et les éloigne
de la cour et de Paris[201]. Après être resté quelque temps sur ce
théâtre périlleux où il vit souvent l'abbé de Retz[202], Campion est
bientôt réduit à fuir lui-même à Sedan. On l'envoie à Bruxelles négocier
avec l'Espagne. C'est alors qu'il connut Mme de Chevreuse. La politique
fit-elle seule les frais de cette liaison? Nous l'ignorons; mais lorsque
Alexandre de Campion raconte au comte de Soissons tout ce qu'il doit à
Mme de Chevreuse, le comte, jeune et galant, plaisante un peu son jeune
et galant gentilhomme sur ses succès auprès de la belle duchesse, et
celui-ci lui répond avec une apparente modestie, mêlée d'assez de
fatuité: «3 juin 1641. M. de Châtillon (qui commandait l'armée envoyée
par Richelieu contre les rebelles) ne vous fait guère de peur, puisque
vous songez à me railler dans votre lettre, et c'est me savoir peu de
gré des services que je vous rends en réunissant une illustre personne
avec vous, et en vous procurant une amie qui ne l'avoit jamais été. Elle
est persuadée de votre amitié par les compliments que vous lui faites
dans votre lettre; mais si elle avoit vu celle que vous m'écrivez,
peut-être n'agiroit-elle pas avec tant de chaleur, vos railleries
n'étant pas trop obligeantes pour elle. Elle a écrit au comte-duc, de
sorte que son assistance ne vous sera pas inutile; même, comme elle a
tout pouvoir sur don Antonio Sarmiento, elle l'a fait écrire de la même
manière, et elle a un très grand zèle pour vous. Je ne sais si vous en
seriez quitte à si bon marché que vous pensez, si l'état de vos affaires
vous obligeoit à faire un tour ici, ou si les siennes lui faisoient
prendre le chemin de Sedan; mais si vous m'en croyez, vous n'aurez pas
si bonne opinion de moi, puisqu'il est constant que j'envisage ces
sortes de déités qui sont au-dessus de moi avec respect et vénération,
et que comme elles n'ont garde de s'abaisser jusqu'à moi, je m'empêche
bien d'élever mes prétentions jusqu'à elles. Après avoir parlé
sincèrement, j'ose espérer que vous m'épargnerez à l'avenir, et elle
aussi, qui se charge de solliciter vos affaires comme les siennes
propres.» En effet, Mme de Chevreuse, sans qu'il soit besoin de lui
prêter des raisons plus particulières, servit avec chaleur une
entreprise dirigée contre l'ennemi commun. Elle écrivit au comte-duc
Olivarès, et appuya vivement auprès de lui les demandes du comte de
Soissons et du duc de Bouillon. A Bruxelles, elle entraîna don Antonio
Sarmiento, et elle donna à Campion, ainsi qu'à l'abbé de Merci, agent
d'intrigues au service de l'Espagne, des lettres pour le duc de
Lorraine, où elle le pressait de ne pas manquer cette occasion suprême
de réparer ses malheurs passés et de porter un coup mortel à Richelieu.
Charles IV, sollicité à la fois par Mme de Chevreuse, par son parent le
duc de Guise, par le ministre espagnol, surtout par son inquiète et
aventureuse ambition, rompit l'alliance solennelle qu'il venait de
contracter tout récemment avec la France, entra dans le traité de
l'Espagne et du comte de Soissons, et fit diligence pour aller au
secours de Sedan. Le général Lamboy et le colonel de Metternic
accoururent de Flandre avec six mille impériaux. En même temps Mme de
Chevreuse et les émigrés firent jouer tous les ressorts qui étaient
entre leurs mains. La France et l'Europe étaient dans l'attente. Jamais
Richelieu ne courut un plus grand danger, et la perte de la bataille de
la Marfée lui serait peut-être devenue funeste, si le comte de Soissons
n'eût trouvé la mort dans son triomphe.

  [200] Recueil d'Alexandre de Campion: lettres: «20 août 1640. M. le
  Grand est fort satisfait de ce que j'ai joint les compliments de M.
  Bouillon aux vôtres. Il m'a chargé de lui en faire beaucoup de sa
  part, et surtout de vous assurer qu'en temps et lieu vous verrez des
  marques que c'est tout de bon quand il vous a protesté par moi qu'il
  étoit votre très humble serviteur. Il est assuré du dessein que M.
  le cardinal a eu de le perdre: vous devez juger par là de ses
  intentions. Il se ménage fort avec la reine, Monsieur et vous, et en
  use assez adroitement. Personne ne sait que je le vois, et si la
  prospérité ne l'aveugle point, il est capable d'entreprendre quelque
  chose d'importance. En tout cas, si l'on vous poussoit et que vous
  fussiez nécessité de vous défendre pour ne vous laisser pas
  opprimer, il est bon d'avoir un protecteur auprès du roi, et un
  esprit ulcéré qui pour son propre intérêt ne perdra pas l'occasion
  de détruire celui qui le veut perdre. Je sais bien que ceux qui ne
  l'aiment pas blâmeront son ingratitude, à cause que M. le cardinal
  est son bienfaiteur; mais cela ne vous regarde pas...» Transcrivons
  encore cette lettre à De Thou du 3 mars 1641, un an avant l'affaire
  qui le conduisit à l'échafaud: «Je vous avoue que les raisons que
  vous m'alléguâtes il y a dix jours dans les Carmes-Déchaussés, ni
  celles que vous m'écrivez, ne me persuadent en aucune manière, et
  que je n'ai rien à ajouter à la réponse que je vous fis. Un voyage
  comme celui où votre ami et vous me voulez embarquer, qui sera
  d'abord suspect à *** qui ne m'aime pas, m'expose à sa vengeance et
  n'aboutit à rien. Je connois les gens, et un dessein de le ruiner
  par le cabinet est une chimère qui le perdra et peut-être vous
  aussi.» Il y a encore dans le _Recueil_ une autre lettre à De Thou
  où Alexandre de Campion lui annonce qu'il lui renvoie un portrait,
  des lettres et des bijoux que son ami lui avait confiés, qu'ainsi il
  pourra les rendre «à cette illustre personne pour laquelle on vous
  accuse de soupirer.» Il doit être ici question de Mme de Guymené.

  [201] _Ibid._ Lettre du 24 décembre 1640: «...Je montrerai vos
  lettres, suivant votre ordre, à madame votre mère, au père de Gondi
  et à MM. les présidents de Mesme et de Bailleul... Mais je prendrai
  la liberté de vous dire que j'eusse été bien aise de les voir en
  particulier, de peur que M. le cardinal ne sache qu'ils sont de vos
  amis, cela leur pouvant nuire s'il le découvre.»--«Du 21 janvier
  1641. Je ne doute point du déplaisir que vous avez eu de
  l'éloignement du père de Gondi et des deux présidents. Je me doutois
  bien qu'on sauroit qu'ils seroient venus à l'hôtel de Soissons.»

  [202] _Mémoires_, t. Ier, p. 26.

Mme de Chevreuse est-elle restée étrangère en 1642 à la nouvelle
conspiration de Monsieur, de Cinq-Mars et du duc de Bouillon? Ce serait
donc la seule à laquelle elle n'ait pas pris part. Il est bien douteux
qu'elle ne fût pas dans le secret, ainsi que la reine Anne, dont
l'intelligence avec Cinq-Mars et Monsieur ne peut pas être contestée.
Tout en se ménageant très soigneusement avec Louis XIII et avec son
ministre, Anne d'Autriche n'avait pas abandonné ses anciens sentiments
ni même ses desseins, et elle eût pu être compromise dans l'affaire du
comte de Soissons, si nous en croyons ces mots d'un billet d'Alexandre
de Campion à Mme de Chevreuse, du 15 août 1641: «N'ayez point de peur
des lettres qui parlent de la _personne du monde pour qui vous avez le
plus de dévouement_; M. de Bouillon et moi nous avons brûlé toutes
celles qui étoient dans la cassette du comte.» Quant au complot de
Cinq-Mars, la reine le connaissait certainement, et elle y donna les
mains. La Rochefoucauld l'affirme plusieurs fois comme une chose où il a
été mêlé: «L'éclat du crédit de M. Le Grand, dit-il, réveilla les
espérances des mécontents; la reine et Monsieur s'unirent à lui; le duc
de Bouillon et plusieurs personnes de qualité firent la même chose. M.
de Thou vint me trouver de la part de la reine pour m'apprendre sa
liaison avec M. le Grand, et qu'elle lui avoit promis que je serois de
ses amis[203].» Le duc de Bouillon déclare aussi que la reine
s'entendait avec Monsieur et avec le grand écuyer, et qu'elle-même lui
avait demandé son concours: «La reine[204], que le cardinal avoit
persécutée en tant de manières, ne douta point que si le roi venoit à
mourir, ce ministre ne voulût lui ôter ses enfants pour se faire donner
la régence[205]. Elle fit rechercher le duc de Bouillon par de Thou
secrètement et avec beaucoup d'instances. Elle lui fit demander que, le
roi venant à mourir, il voulût lui promettre de la recevoir dans Sedan
avec ses deux enfants, ne croyant pas, tant elle étoit persuadée des
mauvaises intentions du cardinal et de son pouvoir, qu'il y eût aucun
lieu de sûreté pour eux dans toute la France. De Thou dit encore au duc
de Bouillon que, depuis la maladie du roi, la reine et Monsieur
s'étoient liés étroitement ensemble, et que c'étoit par Cinq-Mars que
leur liaison avoit été faite. Deux jours après, de Thou souhaita que la
reine témoignât au duc de Bouillon la satisfaction qu'elle avoit de la
manière dont il avoit répondu aux choses qui lui avoient été dites de sa
part; ce qu'elle ne put faire qu'en peu de paroles et en passant pour
aller à la messe, se remettant du reste à de Thou comme ayant en lui une
confiance entière.» Turenne écrivant un an après à sa sœur, Mlle de
Bouillon, lui dit: «Vous pouvez juger combien il doit être sensible à
mon frère de voir la reine et Monsieur tout-puissants, et d'avoir perdu
Sedan pour l'amour d'elle[206].» Or, où la reine Anne s'était si fort
engagée, Mme de Chevreuse n'avait guère dû s'abstenir. Ajoutez qu'elle
était depuis longtemps très-liée avec de Thou, qui s'était compromis
pour elle dans une affaire qu'il nous est impossible de déterminer, mais
où nous savons qu'il eut grand'peine à obtenir son pardon du cardinal,
comme il le reconnaît lui-même dans le tragique procès qui le conduisit
à l'échafaud[207]. Un ami de Richelieu, qui ne se nomme pas, mais qui
paraît bien informé, n'hésite point à mettre Mme de Chevreuse, ainsi que
la reine, parmi ceux qui alors ont voulu le renverser: «M. le Grand,
écrit-il au cardinal[208], a été poussé à son mauvais dessein par la
reine mère, par sa fille (la reine d'Angleterre) qui est en Hollande,
par la reine de France, par Mme de Chevreuse, par Montaigu et autres
papistes du parti malin d'Angleterre.» Enfin le cardinal lui-même, dans
les premiers jours de juin 1642, retiré à Tarascon pour sa santé sans
doute, mais aussi pour sa sûreté, avec ses deux confidents les plus
dévoués, Mazarin et Chavigni, et les fidèles régiments de ses gardes, se
sentant environné de périls sans savoir encore d'où ils viennent, et
faisant représenter à Louis XIII la gravité de la situation, cite ce
qu'on lui écrit des mouvements que se donne Mme de Chevreuse parmi les
indices les plus alarmants[209].

  [203] _Mémoires_, _ibid._, p. 362 et 363.

  [204] _Mémoires_ de la vie de Fréd.-Maurice de la Tour d'Auvergne,
  duc de Bouillon (par son secrétaire Langlade), Paris, 1692, in-12.

  [205] Cette crainte n'était pas dépourvue de fondement. Richelieu
  s'efforçait en effet de se faire donner par le roi la tutelle de ses
  enfants; et il y était presque parvenu, comme nous le voyons dans ce
  précieux document que nous tirons des archives des affaires
  étrangères, FRANCE, t. CI, lettre de Chavigni à Richelieu, du 28
  juillet 1642: «Le roi m'a dit depuis quelques jours qu'il se
  souvenoit que lors de sa grande maladie au camp de Perpignan, M. le
  Grand lui tint des discours pour le disposer à lui donner la tutelle
  de ses enfants après sa mort, sans pourtant lui en parler
  ouvertement. Sur quoi, prenant occasion d'exagérer l'effronterie et
  l'horrible ambition de ce scélérat, et de faire connoître à sa
  Majesté en général qu'il falloit qu'une personne eût toutes les
  qualités qu'il n'avoit pas pour être capable d'une telle charge,
  elle me dit: Si Dieu me met en état de penser à ce qui se fera après
  moi, je ne les puis laisser qu'à monseigneur le cardinal. Sur quoi
  je ne répondis rien que des protestations, de la part de son
  Éminence, de passion et de tendresse pour un si bon maître, etc.»

  [206] _Lettres et Mémoires_, etc., publiés par le général Grimoard,
  in-fº, t. Ier, p. 40.

  [207] _Nouveaux Mémoires d'histoire, de critique et de littérature_,
  par M. l'abbé d'Artigny, t. IV. _Pièces originales concernant le
  procès de MM. de Bouillon, Cinq-Mars et de Thou._ Interrogatoire du
  6 juillet 1642, et surtout deuxième interrogatoire du 24 juillet:
  «Interpellé que pour ses sentiments il les a trop fait connoître en
  l'affaire de Mme de Chevreuse, a dit que pour l'affaire de Mme de
  Chevreuse, ayant la parole de M. le cardinal il s'en tient assuré,
  sachant bien qu'il ne fait pas de grâce à demi.»

  [208] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CI, lettre
  anonyme du 4 juillet.

  [209] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CII, mémoire
  inédit de Richelieu: «Il faut que MM. de Chavigny et de Noyers
  parlent au roi et lui disent que le cardinal, voulant partir de
  Narbonne, suivant son conseil, pour changer d'air, et ne sachant
  quel changement son transport apporteroit à son mal, a voulu
  témoigner de l'extrême confiance qu'il a en Sa Majesté en lui
  découvrant ce qui s'apprend de toutes parts. Les lettres du prince
  d'Orange, la gazette de Bruxelles, celle de Cologne, les préparatifs
  de la reine mère pour venir, les litières et mulets achetés, ce qui
  s'écrit par lettres sûres de Mme de Chevreuse, ce qui s'écrit encore
  de nos côtes de France, les bruits qu'il y a dans toutes les armées,
  les avis qui viennent de toutes les cours d'Italie, les espérances
  des Espagnols, soit du côté d'Espagne, soit de Flandres, la
  résolution que Monsieur a prise de ne point venir contre ce qu'il
  avoit promis, attendant peut-être l'événement du tonnerre, toutes
  ces choses ont obligé à en avertir le roi, afin qu'il mette tel
  ordre qu'il lui plaira à des bruits qui ruinent les affaires.»

Mais bientôt l'œil de Richelieu perce la nuit qui l'enveloppe; il voit
clair dans les menées du grand écuyer que depuis longtemps il
surveillait: une trahison, dont le secret est demeuré impénétrable à
toutes les recherches depuis deux siècles, fait tomber entre ses mains
le traité conclu avec l'Espagne, par l'intermédiaire de Fontrailles, au
nom de Monsieur, de Cinq-Mars et du duc de Bouillon. Dès lors, le
cardinal se tient assuré de la victoire. Il connaissait Louis XIII; il
savait qu'il avait pu, dans quelque accès de son humeur mobile et
bizarre, se plaindre de son ministre auprès de son favori, souhaiter
même d'en être délivré, et prêter l'oreille à d'étranges propos[210];
mais il savait aussi à quel point il était roi et Français, et dévoué à
leur commun système. Il se hâta donc d'envoyer Chavigni à Narbonne avec
les preuves authentiques du traité d'Espagne. A la vue de ces
preuves[211], Louis se trouble; il a peine à en croire ses yeux, il
tombe dans une sombre mélancolie, et il n'en sort qu'avec des éclats
d'indignation contre celui qui a pu abuser ainsi de sa confiance et
conspirer avec l'étranger. On n'a pas besoin de l'enflammer; il est le
premier à demander une punition exemplaire; pas un jour, pas une heure
il ne s'attendrit sur la jeunesse d'un coupable qui lui a été si cher;
il ne pense qu'à son crime, et signe sans hésiter l'arrêt de sa mort.
S'il épargne le duc de Bouillon, c'est pour acquérir Sedan. Il fait
grâce à son frère, le duc d'Orléans, mais en le déshonorant et en lui
ôtant tout pouvoir dans l'État. Sur un bruit parti d'un domestique
de Fontrailles, et que les mémoires de Fontrailles confirment
pleinement[212], ses soupçons se portent sur la reine[213], et on ne
parvint jamais à lui arracher de l'esprit qu'ici, comme dans l'affaire
de Chalais, Anne d'Autriche ne s'entendît avec Monsieur. Qu'eût-il dit
s'il avait lu la relation de Fontrailles, les mémoires du duc de
Bouillon, le billet de Turenne et la déclaration de La Rochefoucauld? A
nos yeux, l'accord de ces témoignages est décisif. Les paroles du duc de
Bouillon et de La Rochefoucauld sont telles qu'on n'en peut révoquer en
doute l'autorité qu'en imputant à l'un et à l'autre non pas une erreur,
mais un mensonge, et un mensonge à la fois gratuit et odieux. La reine
fit tout au monde pour conjurer ce nouvel orage et persuader son
innocence au roi et à Richelieu. Nous avons vu qu'en 1637 les
protestations les plus solennelles, les serments les plus saints ne lui
avaient pas coûté pour démentir d'abord ce qu'ensuite il lui avait bien
fallu confesser. En 1642, elle eut recours aux mêmes moyens. Elle
descendit à des humilités aussi incompatibles avec une bonne conscience
qu'avec sa dignité et son rang. Elle fit paraître «une grande horreur
pour l'ingratitude du grand écuyer;» elle déclara qu'elle se remettait
sans réserve entre les mains du cardinal, qu'elle ne voulait plus se
gouverner que par ses conseils, et qu'elle chercherait désormais tout
son bonheur en ses enfants, dont elle abandonnait l'éducation à
Richelieu. Elle lui écrivit elle-même pour lui demander avec tendresse
des nouvelles de sa santé, comme autrefois elle lui avait demandé sa
main et offert la sienne en signe d'éternelle alliance, ajoutant
très-humblement qu'il ne se donnât pas la fatigue de lui répondre[214].

  [210] Voyez les _MÉMOIRES_ de Montglat, collect. Petitot, t. Ier, p.
  375.

  [211] Les détails de toute cette affaire ne sont nulle part, pas même
  dans le père Griffet; on ne les trouvera qu'aux Archives des affaires
  étrangères, FRANCE, t. CII. Pendant tous les premiers jours de juin il
  est bien question autour de Richelieu des troubles intérieurs du roi,
  des intrigues de Cinq-Mars, resté à Narbonne auprès de lui, et des
  dangers du cardinal; mais du traité avec l'Espagne et de quoi que ce
  soit de semblable, pas un seul mot. C'est le 12 juin que tout est
  éclairci par ce billet de Chavigni et de de Noyers à Richelieu:
  «Narbonne, ce 12 juin à dix heures du matin.--M. de Chavigny est
  arrivé ce matin une heure avant que le roi fût éveillé. M. de Noyers
  et lui, après avoir conféré ensemble, ont été trouver Sa Majesté, à
  laquelle ils ont rendu compte bien au long de toutes les affaires dont
  elle a lu elle-même les mémoires. Toutes les résolutions ont été
  prises conformes aux sentiments de son Éminence, et les dépêches s'en
  feront ce jour sans faillir. Le roi approuve le voyage de M. Castelan
  en Piémont. CHAVIGNY, DE NOYERS.» Ici tout est frappant. Le 11 juin
  Richelieu a dû recevoir la décisive nouvelle. A l'instant même il a
  envoyé Chavigny au roi avec les preuves, et aussi avec les mesures par
  lui proposées. Chavigny a voyagé toute la nuit, et le 12 au matin,
  avec de Noyers, il a vu le roi, qui a lu les mémoires adressés par
  Richelieu, entendu les explications des deux ministres, et
  immédiatement approuvé et adopté les mesures nécessaires, entre autres
  l'envoi de Castelan à l'armée d'Italie pour arrêter le duc de
  Bouillon. Le 12, Louis XIII n'avait pas hésité. Mais depuis ses
  réflexions avaient été très-sombres. Lettre de de Noyers à Chavigni,
  retourné à Tarascon, du 15 juin: «Je pense que l'on sera contraint de
  chercher le moyen de faire parler au roi M. de M. (azarin), car il lui
  revient d'étranges pensées en l'esprit. Il me dit hier qu'il avoit
  douté si l'on n'auroit pas mis un nom pour l'autre. J'ai dit là-dessus
  tout ce que vous pouvez imaginer, mais le roi est toujours dans une
  profonde rêverie. Le roi s'est trouvé mal toute la nuit, et sur les
  deux heures Sa Majesté a pris médecine, puis elle a dormi deux heures.
  Je l'ai vue ce matin et lui ai dit des nouvelles de son Éminence, dont
  elle a été bien aise d'apprendre l'amendement. En même temps je lui ai
  fait voir l'extrait de la lettre de M. de Courbonne, et par icelle
  l'accommodement de son Éminence de Savoie et l'avis sur les îles. Sur
  quoi elle n'a fait aucune réflexion, et elle m'a dit: Quel saut a fait
  M. le Grand! et cela deux ou trois fois de suite...» Autre lettre du
  même jour: «J'estime que le plus tôt que M. le cardinal Mazarin
  pourroit venir ici seroit le mieux, car en vérité je reconnois que Sa
  Majesté a besoin de consolation et qu'elle a le cœur fort
  serré.»--Lettre du 17 juillet; de Noyers à Richelieu sur les
  dispositions du roi: «Le roi nous a dit à l'oreille que Sedan valoit
  bien une abolition, mais que pour M. le Grand il ne lui pardonneroit
  jamais, et qu'il l'abandonnoit aux juges pour en faire selon leur
  conscience.»--Lettre du 19 juillet: «Le roi a eu la pensée de sauver
  la vie à M. de Bouillon pour avoir Sedan, mais de ne laisser pas de
  faire condamner M. le Grand.»--Lettre de Chavigni à Richelieu du 26
  août: «...Le roi me parlant il y a deux jours du procès des conjurés,
  me dit qu'il n'auroit point l'esprit en repos qu'il ne vît M. le Grand
  châtié, et que c'étoit un monstre d'ingratitude et de méchanceté.»

  [212] _Relation de Fontrailles_, collection Petitot, t. LIV, p. 438:
  «Soudain que je fus seul avec M. de Thou (à Carcassonne après le
  voyage d'Espagne), il me dit le voyage que je venois de faire, ce
  qui me surprit fort, car je croyois qu'il lui eût été celé. Quand je
  lui demandai comme quoi il l'avoit appris, il me déclara en
  confiance fort franchement qu'il le savoit de la reine, et qu'elle
  le tenoit de Monsieur. A la vérité, je ne la croyois pas si bien
  instruite, quoique je n'ignorasse pas que Sa Majesté eût fort
  souhaité qu'il se pût former une cabale dans la cour, et qu'elle y
  avoit contribué de tout son pouvoir, pour ce qu'elle n'en pouvoit
  que profiter.»

  [213] Archives des affaires étrangères. FRANCE, t. CII. Chavigni à
  Richelieu, 24 octobre: «Le roi fit hier assez mauvaise chère à la
  reine... Il est toujours fort animé contre elle et en parle à tous
  moments.»

  [214] Archives des affaires étrangères, _ibid._, t. CI, lettre de Le
  Gras, secrétaire des commandements de la reine, à Chavigni.
  Saint-Germain, 2 juillet 1642: «Cette extrême ingratitude lui est en
  telle horreur qu'elle en témoigne ses sentiments au roi par la
  lettre qu'elle vous prie de lui rendre, ainsi qu'à son éminence
  celle ci-jointe.» _Ibid._, Chavigni à Richelieu, du 28 juillet:
  «J'ai trouvé la reine tellement reconnoissante des obligations
  qu'elle a à monseigneur, qu'il seroit bien difficile de lui faire
  changer la résolution qu'elle a prise de ne plus rien faire que par
  les conseils de son Éminence, et de se jeter entièrement entre ses
  bras. Elle m'a commandé de lui donner cette assurance de sa part.»
  _Ibid._, le même au même, 12 août: «...Je suis persuadé que la
  tendresse que la reine témoigne pour monseigneur est sans
  dissimulation, et qu'il n'y a rien au monde plus aisé que l'y
  entretenir, ne demandant autre grâce dans le monde que d'être auprès
  de messieurs ses enfants, sans y prétendre aucun pouvoir, ni se
  mêler de leur éducation dont elle souhaite passionnément que
  monseigneur soit le maître. Elle m'a commandé d'en assurer son
  Éminence, et qu'elle est dans une extrême impatience de le voir.»
  _Ibid._, t. CII, Le Gras à Chavigni, sans date: «La reine envoyant
  son écuyer ordinaire au roi pour se réjouir de sa guérison, et
  savoir de ses nouvelles, écrit aussi à son éminence pour le même
  sujet. Elle vous prie encore de dire à son éminence que ne désirant
  point lui donner peine, sachant bien qu'il ne peut encore signer,
  elle n'attend point de réponse, et ne se tiendra pas moins assurée
  de son affection pour elle.»

Anne fit bien plus, elle ne se borna pas à la dissimulation et au
mensonge: dans ce péril extrême, elle alla jusqu'à se tourner contre la
courageuse amie qui se dévouait pour elle. Elle l'eût embrassée comme
une libératrice, si la fortune se fût déclarée en sa faveur; vaincue et
désarmée, elle l'abandonna. Comme elle avait protesté de son horreur
pour la conspiration qui avait échoué et pour ses deux imprudents et
infortunés complices qui montèrent, sans la nommer, sur l'échafaud,
ainsi, voyant le roi et Richelieu déchaînés contre Mme de Chevreuse et
bien décidés à repousser les nouvelles instances que faisait sa famille
pour obtenir son rappel, la reine, loin d'intercéder pour son ancienne
favorite, se joignit à ses ennemis; et, afin de donner le change sur ses
propres sentiments et de paraître applaudir à ce qu'elle ne pouvait
empêcher, elle demanda comme une grâce toute particulière qu'on tînt la
duchesse éloignée de sa personne et même de la France. «La reine, écrit
à Richelieu son ministre des affaires étrangères, Chavigny[215], la
reine m'a demandé avec soin s'il étoit vrai que Mme de Chevreuse revînt;
et, sans attendre ce que je lui repondrois, elle m'a témoigné qu'elle
seroit marrie de la voir présentement en France, qu'elle la connoissoit
pour ce qu'elle étoit, et elle m'a ordonné de prier Son Éminence de sa
part, si elle avoit quelque envie de faire quelque chose pour Mme de
Chevreuse, que ce fût sans lui permettre son retour en France. J'ai
assuré Sa Majesté qu'elle auroit satisfaction sur ce point.»--«Je n'ai
jamais vu une plus véritable et plus sincère satisfaction que celle qu'a
eue la reine d'apprendre ce que je lui ai dit de la part de Monseigneur.
Elle proteste que non-seulement elle ne veut point que Mme de Chevreuse
l'approche, mais qu'elle est résolue, comme à son propre salut, de ne
plus souffrir que personne lui parle contre la moindre chose de son
devoir[216].»

  [215] Archives des affaires étrangères, _ibid._ Lettre déjà citée
  du 28 juillet.

  [216] _Ibid._ Lettre déjà citée du 12 août.

Voilà donc Mme de Chevreuse tombée, ce semble, au dernier degré du
malheur. Sa situation était affreuse; elle souffrait dans toutes les
parties de son cœur; plus d'espoir de revoir sa patrie, ses enfants, sa
fille Charlotte. Ne tirant presque rien de France, elle était à bout de
ressources, d'emprunts et de dettes. Elle apprenait combien il est dur
_de monter et de descendre l'escalier de l'étranger_[217], d'avoir à
subir tour à tour la vanité de ses promesses et la hauteur de ses
dédains. Et pour qu'aucune amertume ne lui fût épargnée, celle qui lui
devait au moins une fidélité silencieuse se rangeait ouvertement du côté
de la fortune et de Richelieu. Elle passa ainsi quelques mois bien
douloureux, sans nul autre soutien que son courage. Tout à coup, le 4
décembre 1642, le redouté cardinal, victorieux de tous ses ennemis au
dehors et au dedans, maître absolu du roi et de la reine, succombe au
faîte de la puissance. Louis XIII ne tarda pas à le suivre; mais, forcé
bien malgré lui de confier la régence à la reine et de nommer son frère
lieutenant général du royaume, il leur imposa un conseil sans lequel ils
ne pouvaient rien, et où dominait, en qualité de premier ministre,
l'homme le plus dévoué au système de Richelieu, son ami particulier, son
confident et sa créature, le cardinal Jules Mazarin. Ce n'était point
assez de cette mesure bizarre qui, par défiance de la future régente,
mettait en quelque sorte la royauté en commission; Louis XIII ne crut
avoir assuré après lui le repos de ses États qu'en confirmant et en
perpétuant, autant qu'il était en lui, l'exil de Mme de Chevreuse. Dans
sa pieuse aversion pour la vive et entreprenante duchesse, il avait
coutume de l'appeler _le Diable_. Il n'aimait guère plus, il craignait
presque autant, l'ancien garde des sceaux Châteauneuf, enfermé dans la
citadelle d'Angoulême. Comme si l'ombre du cardinal le gouvernait encore
à son lit de mort, avant d'expirer il inscrivit dans son testament, dans
la déclaration royale du 21 avril[218] contre Châteauneuf et Mme de
Chevreuse, cette clause extraordinaire: «D'autant, dit le roi, que pour
de grandes raisons, importantes au bien de notre service, nous avons été
obligé de priver le sieur de Châteauneuf de la charge de garde des
sceaux de France, et de le faire conduire au château d'Angoulême, où il
a demeuré jusqu'à présent par nos ordres, nous voulons et entendons que
ledit sieur de Châteauneuf demeure au même état qu'il est de présent
audit château d'Angoulême jusques après la paix conclue et exécutée, à
la charge néanmoins qu'il ne pourra lors être mis en liberté que par
l'ordre de la dame régente, avec l'avis du conseil qui ordonnera d'un
lieu pour sa retraite dans le royaume ou hors du royaume, ainsi qu'il
sera jugé pour le mieux. Et comme notre dessein est de prévoir tous les
sujets qui pourroient en quelque sorte troubler l'établissement que nous
avons fait pour conserver le repos et la tranquillité de notre État, la
connoissance que nous avons de la mauvaise conduite de la dame duchesse
de Chevreuse, des artifices dont elle s'est servie jusques ici pour
mettre la division dans notre royaume, les factions et les intelligences
qu'elle entretient au dehors avec nos ennemis nous font juger à propos
de lui défendre, comme nous lui défendons, l'entrée de notre royaume
pendant la guerre, voulons même qu'après la paix conclue et exécutée
elle ne puisse retourner dans notre royaume que par les ordres de ladite
dame reine régente, avec l'avis dudit conseil, à la charge néanmoins
qu'elle ne pourra faire sa demeure ni être en aucun lieu proche de la
cour et de ladite dame reine.» Ces solennelles paroles désignaient Mme
de Chevreuse et Châteauneuf comme les deux plus illustres victimes du
règne qui allait finir, mais aussi comme les chefs de la politique
nouvelle qui semblait appelée à remplacer celle de Richelieu. Louis XIII
rendit le dernier soupir le 14 mai 1643. Quelques jours après, le même
parlement qui avait enregistré son testament, le réformait; la nouvelle
régente était délivrée de toute entrave et mise en possession de
l'absolue souveraineté; Châteauneuf sortait de prison, et Mme de
Chevreuse quittait Bruxelles en triomphe pour revenir en France et à la
cour.

  [217] Dante.

  [218] Cette déclaration a été imprimée, mais elle est si rare, et
  elle est si curieuse et si importante, que nous la donnons dans
  l'APPENDICE, notes du chapitre IV.



CHAPITRE CINQUIÈME

MAI, JUIN ET JUILLET 1643

 RETOUR DE MME DE CHEVREUSE A PARIS ET A LA COUR.--NOUVELLES
   DISPOSITIONS DE LA REINE. ANNE D'AUTRICHE ET MAZARIN.--EFFORTS DE
   MME DE CHEVREUSE CONTRE LE SYSTÈME ET LES CRÉATURES DE RICHELIEU,
   ET EN FAVEUR DE L'ANCIEN PARTI DE LA REINE. SES SOLLICITATIONS
   POUR CHATEAUNEUF.--POUR LES VENDÔME.--POUR LA ROCHEFOUCAULD.--SA
   POLITIQUE INTÉRIEURE ET EXTÉRIEURE.--ELLE EST LE VRAI CHEF DU
   PARTI DES IMPORTANTS.--VAINCUE DANS TOUTES SES DÉMARCHES AUPRÈS DE
   LA REINE, ELLE SONGE A RECOURIR A D'AUTRES MOYENS.--LA CRISE
   DEVENUE INÉVITABLE ÉCLATE A L'OCCASION DE LA QUERELLE DE MME DE
   MONTBAZON ET DE MME DE LONGUEVILLE.


_La Gazette_ de Renaudot, le Moniteur du temps[219], contenait, le 20
juin 1643, l'article suivant:

«Leurs Majestés ayant envoyé à Bruxelles le sieur de Boispille,
intendant de la maison du duc de Chevreuse, pour haster le retour de la
duchesse sa femme, elle en partit le 6 de ce mois accompagnée de vingt
carrosses des seigneurs et dames les plus qualifiés de cette cour-là,
qui l'ayant conduite jusques à Notre-Dame-de-Hau, elle vint le lendemain
coucher à Mons en Hainault, passant au travers de l'armée espagnole
campée dans la vallée dudit Mons, et de là par Condé arriva le 9 à
Cambrai, estant partout bien dignement reçue des chefs et gouverneurs
du païs, et par chacun en leur gouvernement accompagnée jusques à une
lieue au delà dudit Cambrai, où le sieur d'Hocquincourt[220] l'alla
recevoir sur la frontière de France, et l'ayant conduite à Péronne dont
il était gouverneur, lui fit faire une réception magnifique. Elle y fut
aussi complimentée par la duchesse de Chaulne, et de là conduite le
douzième jour par le duc de Chaulne (son beau-frère, le second frère du
connétable de Luynes) en sa maison où ils la traitèrent splendidement.
Et estant partie de Chaulne le mesme jour, elle alla coucher à Roye; le
13 à la Versine, maison du sieur de Saint-Simon, frère du duc du mesme
nom, où elle fust aussi très bien reçue et traitée de mesme, et où le
duc de Chevreuse l'attendoit. Enfin le 14 de ce mois, elle arriva à
Paris dix ans après en estre sortie; dans laquelle absence cette
princesse a fait voir ce que peut un excellent esprit comme le sien,
malgré tous les traits de la fortune que sa constance a surmontés. Elle
alla saluer à l'instant Leurs Majestés, en laquelle visite elle reçut
tant de témoignages de l'affection de la reine, et lui rendit aussi tant
de preuves de son zèle à tout ce qui regarde son service et tant de
résignation à ses volontés, qu'il parut bien que la longueur du temps,
ni la distance des lieux, ni les espines des affaires, ne peuvent rien
que sur les âmes vulgaires. Aussi le grand cortége de cette cour qui la
visite incessamment, et qui rend trop petit le grand espace de son
hostel[221], ne ravit point tant un chacun en admiration comme la
remarque qu'on a faite que les fatigues de ses longs voyages, ni les
efforts de cette rigoureuse fortune n'ont apporté aucun changement à sa
magnanimité naturelle, ni, ce qui est le plus extraordinaire, à sa
beauté.»

  [219] Dans son no 77, p. 519.

  [220] Le futur maréchal d'Hocquincourt, homme de guerre et de
  plaisir, politique incertain, qui, dans la Fronde, erra de Mazarin à
  Condé, et écrivit à Mme de Montbazon: _Péronne est à la belle des
  belles._

  [221] Non pas le petit hôtel de Luynes, sur le quai des
  Grands-Augustins, au coin de la rue Gît-le-Cœur, demeure du fils du
  connétable, dont Perelle a donné une charmante petite gravure, et où
  le chancelier Séguier se réfugia pendant la Fronde, quand la
  populace l'attaqua sur le pont Neuf allant au Parlement, mais
  l'hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, qui, comme nous l'avons
  déjà dit, devint depuis l'hôtel d'Épernon, et plus tard, en 1663,
  l'hôtel de Longueville. Mme de Chevreuse fit bâtir alors,
  par le célèbre architecte Lemuet, le bel hôtel de la rue
  Saint-Dominique-Saint-Germain, que Perelle a aussi représenté, et
  qu'habite encore aujourd'hui M. le duc de Luynes.

Voilà l'apparence; voici maintenant la vérité.

Mme de Chevreuse avait alors quarante-trois ans. Sa beauté, éprouvée par
les fatigues, se soutenait encore, mais commençait à décliner. Le goût
de la galanterie subsistait, mais amorti, et celui des affaires prenait
le dessus. Elle avait vu les hommes d'État les plus célèbres de
l'Europe; elle connaissait presque toutes les cours, le fort et le
faible des divers gouvernements, et elle avait acquis une grande
expérience. Elle espérait retrouver la reine Anne telle qu'elle l'avait
laissée, n'aimant pas les affaires et très-disposée à se laisser
conduire à ceux pour qui elle avait une affection particulière; et comme
Mme de Chevreuse se croyait la première affection de la reine, elle
pensait bien exercer sur elle le double ascendant de l'amitié et de la
capacité. Plus ambitieuse pour ses amis que pour elle-même, elle les
voyait déjà récompensés de leurs longs sacrifices, remplaçant partout
les créatures de Richelieu, et à leur tête, comme premier ministre,
celui qui, pour elle, s'était séparé du cardinal triomphant, et avait
supporté un emprisonnement de dix années. Elle ne faisait pas grand état
de Mazarin qu'elle ne connaissait point, qu'elle n'avait jamais vu, et
qui lui paraissait sans appui à la cour et en France, tandis qu'elle se
sentait portée par tout ce qu'il y avait d'illustre, de puissant,
d'accrédité. Elle se croyait sûre de Monsieur, son ancien complice en
tant de conspirations, et que devait aisément gouverner sa femme, la
belle Marguerite, sœur de Charles IV. Elle disposait à peu près de la
maison de Rohan et de la maison de Lorraine, particulièrement du duc de
Guise et du duc d'Elbeuf, comme elle tout récemment revenus de Flandre.
Elle comptait sur les Vendôme, le père et ses deux fils, le duc de
Mercœur et le duc de Beaufort, sur le duc de La Valette et sur La
Vieuville, ses anciens compagnons d'exil en Angleterre, sur le duc de
Bouillon, si maltraité dans la même cause, sur La Rochefoucauld dont
l'esprit et les prétentions lui étaient connus, sur milord Montaigu, qui
possédait alors toute la confiance d'Anne d'Autriche, sur La Châtre, ami
des Vendôme et colonel général des Suisses, sur Tréville, sur Beringhen,
sur Jars, sur La Porte, et sur tant d'autres qui sortaient d'exil, de
prison ou de disgrâce. Parmi les femmes, sa belle-mère et sa belle-sœur
lui semblaient tout acquises, Mme de Montbazon et Mme de Guymené, les
deux grandes beautés du jour, qui traînaient après elles une cour
nombreuse d'adorateurs anciens et nouveaux. Elle savait aussi qu'un des
premiers actes de la régente avait été de rappeler auprès de sa personne
deux nobles victimes de Richelieu, Mme de Senecé et Mme de Hautefort,
dont la piété et la vertu conspireraient utilement avec d'autres
influences et leur donneraient un précieux appui dans l'intérieur le
plus particulier d'Anne d'Autriche. Tous ces calculs semblaient
certains, toutes ces espérances parfaitement fondées, et Mme de
Chevreuse quitta Bruxelles dans la ferme persuasion qu'elle allait
rentrer au Louvre en conquérante. Elle se trompait: la reine était
changée ou bien près de l'être.

Le temps est venu de remettre Anne d'Autriche à la place qui lui
appartient dans l'histoire. Ce n'était pas une personne ordinaire.
Belle, ayant besoin d'être aimée, et en même temps vaine et fière, elle
avait été blessée des froideurs et des négligences de son mari, et, par
esprit de vengeance et aussi de coquetterie, elle s'était complu à faire
autour d'elle plus d'une passion, sans franchir jamais, même avec
Buckingham, les bornes d'une galanterie espagnole plus ou moins vive.
Elle avait supporté impatiemment d'être traitée sans conséquence, privée
de tout crédit et tenue en une sorte de disgrâce permanente par le roi
et par Richelieu; de là une opposition sourde, mais constante, au
gouvernement du cardinal. Elle s'était même engagée dans diverses
entreprises qui, comme nous l'avons vu, lui avaient fort mal réussi et
l'avaient jetée en d'assez grands dangers. Elle appelait alors à son
aide une autre de ses qualités de femme et d'Espagnole, la
dissimulation. Le malheur lui avait enseigné vite «cette laide, mais
nécessaire vertu,» comme dit Mme de Motteville[222], et on a pu
reconnaître qu'elle y avait fait de rapides progrès. Naturellement
paresseuse, elle n'aimait pas les affaires, mais elle était sensée, même
courageuse, capable d'entendre et de suivre la raison. Jusque-là elle
avait joué un double jeu: se faire en secret des partisans, encourager
et pousser les mécontents, tâcher d'échapper au joug du cardinal,
et cependant lui faire bonne mine, l'endormir par de fausses
démonstrations, s'humilier au besoin, gagner du temps et attendre.
Depuis la mort de Richelieu, se sentant plus forte et de ses deux
enfants et de la maladie irrémédiable de Louis XIII, elle n'avait eu
qu'un seul but, auquel elle avait tout sacrifié: être régente, et elle y
était parvenue, grâce à une rare patience, à des ménagements infinis, à
une conduite habile et soutenue, grâce aussi au service inespéré que lui
rendit Mazarin, qui jouissait alors d'un grand crédit auprès du roi.
Anne n'avait rien négligé pour désarmer les ressentiments de son mari;
elle n'avait cessé de l'entourer de soins, passant les jours et les
nuits auprès de lui; elle lui avait protesté avec larmes qu'elle ne lui
avait jamais manqué, et que toutes les accusations dont on l'avait
chargée dans l'affaire de Chalais, étaient sans fondement. Elle avait
fort peu gagné sur l'esprit du roi; il s'était contenté de répondre,
ainsi que nous l'avons dit:

«Dans l'état où je suis, je dois lui pardonner, mais je ne suis pas
obligé de la croire[223].» Il voulait l'exclure de la régence, avec son
frère, le duc d'Orléans, qu'il n'estimait ni n'aimait. Mazarin eut
grand'peine à lui faire comprendre qu'il était impossible de priver le
reine du titre de régente, et que tout ce qu'on pouvait faire était de
lui ôter toute influence, à l'aide d'un conseil fortement constitué dont
elle serait obligée de suivre les avis en se conformant à la majorité
des voix. Anne subit sans murmure ces dures et humiliantes conditions;
elle reconnut la déclaration royale du 21 avril, qui resserrait son
autorité dans des bornes fort étroites et consacrait l'exil de
Châteauneuf et de Mme de Chevreuse; elle la signa et s'engagea à la
maintenir. Après tout, elle était en possession de la régence, et comme
elle la devait à la combinaison même qui limitait son pouvoir, loin de
savoir mauvais gré de cette combinaison à celui qui en était l'auteur,
elle la regarda comme un premier service qui méritait quelque
reconnaissance. Voilà ce que n'ont pas vu la plupart des historiens,
mais ce qui n'a pas échappé à la pénétration de La Rochefoucauld, mêlé à
toutes les intrigues de ce moment. «Le cardinal Mazarin, dit-il,
justifia en quelque sorte cette déclaration injurieuse; il la fit passer
comme un service important qu'il rendoit à la reine, et comme le seul
moyen qui pouvoit faire consentir le roi à la régence. Il lui fit voir
qu'il lui importoit peu à quelles conditions elle la reçût, pourvu que
ce fût du consentement du roi, et qu'elle ne manqueroit pas de moyens
dans la suite pour affermir son pouvoir et pour gouverner seule. Ces
raisons, appuyées de quelques apparences et de toute l'industrie du
cardinal, étoient reçues de la reine avec d'autant plus de facilité que
celui qui les disoit commençoit à ne lui être pas désagréable[224].»

  [222] Tome Ier, p. 186.

  [223] La Rochefoucauld, _Mémoires_, p. 369.

  [224] La Rochefoucauld, _ibid._

Mazarin, en effet, n'avait jamais été pour rien dans les déplaisirs que
la reine avait essuyés: elle n'avait donc aucune raison d'être contre
lui, sinon qu'il avait été un des amis particuliers de Richelieu; mais
il n'avait aucune des manières du cardinal, il avait pris part au rappel
de bien des exilés, et défendu la régence de la reine contre les
ombrages du roi. Sa capacité était éprouvée, et Anne, avec sa paresse et
son inexpérience, au début d'un règne qu'environnaient de toutes parts,
au dedans et au dehors, les plus grandes difficultés, avait besoin de
quelqu'un qui lui laissât l'honneur de l'autorité suprême, mais qui se
chargeât du poids des affaires; et en regardant parmi ses amis, elle
n'en voyait aucun dont les talents fussent assez certains pour emporter
sa confiance. Elle faisait grand cas de l'esprit de La Rochefoucauld,
mais elle ne pouvait songer à un aussi jeune ministre. Les deux hommes
qui, avec lui, étaient le plus près d'elle, le duc de Beaufort, le plus
jeune fils du duc de Vendôme, et son grand aumônier, Potier, évêque de
Beauvais, lui paraissaient des serviteurs dévoués pour qui elle se
proposait de faire beaucoup un jour, mais sans oser leur remettre encore
le gouvernement. Attendre un peu lui semblait donc le parti le plus
sage. Mazarin eut avec la reine plus d'une entrevue secrète. Il s'y
montra empressé à la servir, ne répugnant pas à lui sacrifier
quelques-uns des anciens ministres de Richelieu qui lui déplaisaient le
plus, et à s'entendre avec ceux de ses amis envers lesquels elle se
croyait des obligations indispensables. Il eut l'art de se mettre assez
bien avec l'évêque de Beauvais, qui gouvernait la conscience de la
reine. Il le trompa, il trompa le duc de Beaufort et tout le monde, en
affectant un grand désintéressement et en faisant mine d'être tout prêt
à s'en aller jouir à Rome, au sein de sa famille et des arts, des
avantages et des honneurs du cardinalat[225].

  [225] Voyez sur ces commencements de Mazarin, La Rochefoucauld,
  Mme de Motteville, La Châtre, l'un et l'autre Brienne.

Enfin, il est un point délicat que La Rochefoucauld touche à peine, mais
que l'histoire ne peut laisser dans l'ombre, à moins de négliger ce qui
fit d'abord la force de Mazarin et devint bientôt le nœud et la clef de
la situation: Anne d'Autriche était femme, et Mazarin ne lui déplut pas.
Nous l'avons dit ailleurs[226]: «Après avoir été longtemps opprimée,
l'autorité royale souriait à Anne d'Autriche, et son âme espagnole avait
besoin de respects et d'hommages. Mazarin les lui prodigua. Il se mit à
ses pieds pour arriver jusqu'à son cœur. Au fond, elle n'était guère
touchée de la grande accusation qu'on élevait déjà contre lui, qu'il
était étranger, car elle aussi elle était étrangère; peut-être même lui
était-ce là un attrait mystérieux, et trouvait-elle un charme
particulier à s'entretenir avec son premier ministre dans sa langue
maternelle, comme avec un compatriote et un ami. Ajoutez à tout cela les
manières et l'esprit de Mazarin: il était souple et insinuant, toujours
maître de lui-même, d'une sérénité inaltérable dans les circonstances
les plus graves, plein de confiance en sa bonne étoile, et répandant
cette confiance autour de lui. Il faut dire aussi que, tout cardinal
qu'il était, Mazarin n'était pas prêtre; qu'Anne d'Autriche avait à
peine quarante et un ans et qu'elle était belle encore; que son ministre
avait le même âge, qu'il était fort bien fait et de la figure la plus
agréable, où la finesse s'unissait à une certaine grandeur. Il avait
promptement reconnu que sans famille, sans établissement, sans appui en
France, environné de rivaux et d'ennemis, toute sa force était dans la
reine. Il s'appliqua donc, par-dessus toutes choses, à pénétrer dans son
cœur, comme aussi l'avait tenté Richelieu; mais il possédait bien
d'autres moyens pour y réussir. Le beau et doux cardinal réussit donc.
Une fois maître du cœur[227] il dirigea aisément l'esprit d'Anne
d'Autriche, et lui enseigna l'art difficile de poursuivre toujours le
même but à l'aide des conduites les plus diverses, selon la diversité
des circonstances.»

  [226] LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, 4e édit., ch. III, p. 223,
  etc.

  [227] Voyez l'examen de cette question aussi importante qu'obscure
  dans Mme DE HAUTEFORT, chap. IV; voyez surtout les lettres jusqu'ici
  inédites d'Anne d'Autriche, citées dans l'APPENDICE de cet ouvrage.

Mais combien ne fallut-il pas à Mazarin de temps et de soins pour amener
là Anne d'Autriche et triompher peu à peu de ses scrupules de toute
sorte! L'histoire des progrès de Mazarin dans le cœur de la reine est
l'histoire véritable des trois premiers mois de la régence. Anne
commença par se résoudre sans répugnance, le 18 mai 1643, à garder, pour
quelque temps au moins, le ministre que lui laissait et lui recommandait
Louis XIII. On verra où elle en était arrivée le 2 septembre de la même
année.

Il lui était impossible de conserver la disposition de la déclaration
royale qui établissait Mazarin premier ministre, chef du conseil sous M.
le Prince, puisqu'elle voulait faire casser par le parlement toute cette
partie du testament du feu roi, comme limitant, contre tous les usages,
l'autorité de la régente. Il fut donc convenu, dans des conciliabules
préliminaires, que Mazarin renoncerait à l'espèce de droit que lui
donnait la déclaration royale, mais qu'en même temps la régente, dégagée
de toute entrave, lui offrirait spontanément à peu près le même rang, en
sorte qu'il tiendrait son pouvoir, non de la volonté du roi défunt, mais
de la libre faveur de la reine. Tout cela fut arrêté entre eux dans un
tel secret que la surprise fut fort grande et générale lorsque, le 18
mai, on vit le parlement investir la régente de l'autorité souveraine,
et le même jour, le cardinal Mazarin mis à la tête du cabinet. Il y
avait eu là une trame habilement ourdie que la reine avait cachée à tous
ceux de ses amis qui étaient opposés à Mazarin. Et dès ce jour aussi, le
cardinal put reconnaître qu'il avait trouvé, dans la reine Anne, en fait
de dissimulation et de conduite politique, une écolière digne de lui et
déjà très-avancée.

Mazarin s'établit de bonne heure auprès d'Anne d'Autriche par le double
talent d'homme d'État laborieux et infatigable et de courtisan consommé.
Il prit sur lui tous les soucis du gouvernement, et lui renvoya
l'honneur des succès qui ne se firent pas attendre. Il mit une adresse
et une constance merveilleuses à l'éclairer sans jamais la blesser. Son
grand art fut de lui persuader qu'il ne voulait du pouvoir que pour la
mieux servir; qu'étranger, sans famille et sans amis, il dépendait
entièrement d'elle et voulait tirer d'elle seule tout son appui. Un
pareil langage, soutenu d'une capacité de premier ordre, ne pouvait
manquer de plaire, et on peut dire avec vérité que la veuve de Louis
XIII avait déjà auprès d'elle un autre Richelieu dans les premiers jours
de juin 1643, lorsque Mme de Chevreuse quitta Bruxelles.

Disciple et confident de Richelieu et de Louis XIII, Mazarin avait
hérité de leur opinion et de leurs sentiments sur Mme de Chevreuse. Sans
l'avoir jamais vue, il la connaissait, et il la redoutait profondément,
ainsi que son ami Châteauneuf. Une favorite d'un tel esprit, d'un tel
caractère, pleine de séduction et de courage, ayant dans sa main un
homme ambitieux et capable, et en secret attachée au duc de Lorraine, à
l'Autriche et à l'Espagne, était absolument incompatible avec la faveur
à laquelle il aspirait et avec tous ses desseins diplomatiques et
militaires. Il sentit qu'il n'y avait pas place à la fois pour elle et
pour lui dans le cœur d'Anne d'Autriche, et il s'apprêta à la
combattre, mais à sa manière, doucement et par degrés, selon les
occasions.

Mazarin avait un secret et puissant allié contre Mme de Chevreuse dans le
goût nouveau et toujours croissant de la reine pour le repos et la vie
tranquille. Elle s'était autrefois un peu agitée parce qu'elle souffrait
de plus d'une manière; maintenant, parvenue au pouvoir suprême, heureuse
et commençant à s'attacher, elle avait peur des troubles et des
aventures, et elle craignait Mme de Chevreuse presque autant qu'elle
l'aimait. L'habile cardinal s'appliqua à nourrir ces inquiétudes. Il
s'appuya sur la princesse de Condé, alors très en crédit auprès de la
reine par son propre mérite, par celui de son mari, M. le Prince, par les
éclatants exploits de son fils, le duc d'Enghien, par les services de son
gendre, le duc de Longueville, qui avait honorablement commandé les
armées en Italie et en Allemagne, et par sa fille Mme de Longueville,
récemment mariée et déjà les délices des salons et de la cour. Mme la
Princesse, Charlotte-Marguerite de Montmorency, si célèbre autrefois par
sa beauté, avait aussi, comme la reine Anne, aimé les hommages; mais,
quoique belle encore, elle était devenue sérieuse et d'une piété assez
vive. Elle n'aimait pas Mme de Chevreuse, et elle détestait Châteauneuf
qui, en 1632, à Toulouse, avait présidé au jugement et à la condamnation
de son frère Henri. Elle avait donc travaillé, de concert avec Mazarin, à
détruire ou du moins à affaiblir Mme de Chevreuse auprès de la reine. On
s'était armé de la dernière volonté de Louis XIII, et on était parvenu à
faire presque un scrupule à la reine d'y manquer si vite. On lui avait
fait entendre que les anciens jours ne pouvaient revenir, que les
amusements et les passions de la première jeunesse étaient «de mauvais
accompagnements[228]» d'un autre âge, qu'elle était avant tout mère et
reine, que Mme de Chevreuse, emportée et dissipée, ne lui convenait plus,
qu'elle n'avait porté bonheur à personne, et qu'en la comblant de biens
et d'honneurs on acquitterait suffisamment envers elle la dette de la
reconnaissance.

  [228] Ce sont les paroles mêmes de Mme de Motteville, t. Ier, p.
  162. Ce passage est si important qu'il nous faut le donner ici tout
  entier: «On en fit autant et plus (de visites et de compliments) à
  Mme de Chevreuse comme à celle qui avoit régné dans le cœur de la
  reine, et qui dans toutes ses disgrâces avoit toujours conservé des
  intelligences avec elle et avoit paru posséder entièrement son
  amitié. On y pouvoit ajouter les obligations de ses souffrances qui
  l'avoient menée promener par toute l'Europe; et quoique ses voyages
  eussent servi à sa gloire et à lui donner le moyen de triompher de
  mille cœurs, ils étoient tous à l'égard de la reine des chaînes qui
  la devoient lier à elle plus étroitement que par le passé. Mais les
  choses de ce monde ne peuvent pas toujours demeurer en même état;
  cette vicissitude naturelle à l'homme fit que la duchesse de
  Chevreuse, qui étoit appréhendée et mal servie par ceux qui
  prétendoient au ministère, ne trouva plus en la reine ce qu'elle y
  avoit laissé, et ce changement fit aussi que la reine de son côté ne
  trouva plus en elle les mêmes agréments qui l'avoient autrefois
  charmée. La souveraine étoit devenue plus sérieuse et plus dévote,
  et la favorite étoit demeurée dans les mêmes sentiments de
  galanterie et de vanité qui sont de mauvais accompagnements pour un
  âge avancé. Ses rivaux et ses rivales dans la faveur avoient dit à
  la reine qu'elle vouloit la gouverner; et la reine étoit tellement
  prévenue de cette crainte qu'elle eut quelque peine à se résoudre à
  la faire revenir si vite, vu les défenses que le roi lui en avoit
  faites, ce qui en effet étoit louable en la reine et lui devoit être
  d'une grande considération. Mme la Princesse, qui haissoit Mme de
  Chevreuse et qui étoit d'humeur approchante de celle de la reine,
  avoit travaillé de tout son pouvoir à la dégoûter d'elle. L'absence
  en quelque façon avoit servi à détruire l'ancienne favorite dans
  l'esprit de la reine, et la présence avoit beaucoup contribué à
  l'amitié ou plutôt à l'habitude qu'elle avoit prise avec Mme la
  Princesse. Quand cette importante exilée arriva, la reine néantmoins
  parut avoir beaucoup de joie de la revoir, et la traita assez bien.
  J'étois revenue à la cour depuis peu de jours. Aussitôt que j'eus
  l'honneur d'approcher de la reine j'en vis les sentiments sur Mme de
  Chevreuse, et je connus que le nouveau ministre avoit travaillé
  autant qu'il lui avoit été possible à lui faire voir ses défauts...»

Pour rendre ce qu'elle devait à son rang et à leur ancienne amitié, la
reine envoya La Rochefoucauld au-devant de la duchesse, en le chargeant
aussi de l'avertir des nouvelles dispositions où elle la trouverait.
Avant son départ, La Rochefoucauld eut avec Anne d'Autriche un sérieux
entretien où il fit tout pour la regagner à Mme de Chevreuse. «Je lui
parlai, dit-il, avec plus de liberté peut-être que je ne devois. Je lui
remis devant les yeux la fidélité de Mme de Chevreuse pour elle, ses
longs services, et la dureté des malheurs qu'elle lui avoit attirés. Je
la suppliai de considérer de quelle légèreté on la croiroit capable,
quelle interprétation on donneroit à cette légèreté, si elle préféroit
le cardinal Mazarin à Mme de Chevreuse. Cette conversation fut longue et
agitée; je vis bien que je l'aigrissois[229].» Cependant il alla
au-devant de Mme de Chevreuse sur la route de Bruxelles; il la
rencontra à Roye. Montaigu l'y avait devancé. La Rochefoucauld venait au
nom de la reine, et Montaigu au nom de Mazarin. Ce n'était plus le
brillant et ardent Montaigu, l'ami de Holland et de Buckingham, l'un des
chevaliers de la séduisante duchesse; l'âge aussi l'avait changé: il
était devenu dévot, et à quelques années de là il entra dans l'Église.
Il appartenait par dessus tout à la reine et par conséquent il était
résigné à Mazarin[230]. Il venait donc s'efforcer d'unir l'ancienne
favorite et le favori nouveau. La Rochefoucauld, toujours appliqué à se
donner le beau rôle et un air de grand politique, assure qu'il supplia
Mme de Chevreuse de ne pas prétendre d'abord à gouverner la reine, de
songer uniquement à reprendre dans son esprit et dans son cœur la place
qu'on avait essayé de lui ôter, et de se mettre en état de protéger ou
de détruire un jour le cardinal, selon les circonstances et selon la
conduite qu'il tiendrait lui-même. Mme de Chevreuse avait voulu entendre
aussi un autre de ses amis, moins illustre, mais plus dévoué, cet
Alexandre de Campion quelle avait connu à Bruxelles deux ans auparavant,
et qui après la mort du comte de Soissons était passé au service des
Vendôme avec son frère Henri, officier d'une bravoure éprouvée. Elle
avait invité Alexandre de Campion à venir à sa rencontre à Péronne, et
il paraît que celui-ci lui parla comme La Rochefoucauld, si on en juge
par le billet qu'il lui écrivit à la fin de mai, avant de quitter Paris
pour aller la rejoindre[231]: «Je ne sais, lui dit-il, ce que M. de
Montaigu aura négocié avec vous, mais je suis certain qu'il vous offrira
de l'argent de la part de M. le cardinal Mazarin pour payer vos dettes,
et qu'il a fait espérer qu'il noueroit une étroite amitié entre vous et
lui. Je crois qu'il n'aura pas trouvé votre esprit trop disposé à faire
cette liaison, tant parce que vos principaux amis de France ne sont pas
fort bien avec lui qu'à cause qu'il paroît uni avec la famille de feu M.
le cardinal. Pour moi, le conseil que je prends la liberté de vous
donner sur ce sujet est que vous ne preniez aucune résolution à fond que
vous n'ayez vu la reine, sur les sentiments de qui vous aurez joie de
régler votre conduite, à cause du zèle que je sais que vous avez pour
elle et de l'amitié qu'elle a pour vous. Je sens bien, de l'humeur dont
je vous connois, que j'aurai plus de peine à vous retenir qu'à vous
pousser, vu l'amitié que vous m'avez fait l'honneur de me témoigner pour
une certaine personne (évidemment Châteauneuf); car hors cette
considération et celle de beaucoup de gens d'honneur engagés dans le
même vaisseau, je ne vois pas qu'il soit nécessaire de perpétuer une
haine et de la faire aller par delà la mort de nos ennemis. Je n'aimois
pas M. le cardinal, mais je ne veux mal à aucun de sa race. Après tout,
Madame, ce que je pourrois vous mander n'est pas la vingtième partie de
ce que j'aurai à vous dire, et j'ose vous assurer que dès Péronne vous
serez aussi instruite des sentiments de la plupart du monde que si vous
étiez à Paris.» Mme de Chevreuse écouta tour à tour ses trois amis,
promit de suivre leurs conseils et les suivit en effet, mais dans la
mesure de son caractère et dans celle de l'intérêt du parti qu'elle
servait depuis longtemps et qu'elle ne pouvait abandonner. Comme la
reine montra beaucoup de joie de la revoir, elle ne remarqua pas de
différence dans les sentiments d'Anne d'Autriche, et elle se persuada
que sa présence assidue lui rendrait bientôt son ancien empire.

  [229] _Mémoires_, _ibid._, p. 378.

  [230] Il avait été pour Mazarin dans les conciliabules qui avaient
  précédé la régence, et nous trouvons dans les Archives des affaires
  étrangères, FRANCE, CIV, un fragment d'une lettre de Montaigu à la
  reine, sans date, mais à peu près de ce temps-là, où dans un langage
  mystique il l'engage à fermer l'oreille aux mécontents et à rester
  unie à son ministre.

  [231] _Recueil_, etc.

       *       *       *       *       *

La première chose que se proposa Mme de Chevreuse fut le retour de
Châteauneuf. La Rochefoucauld nous fait ici de l'ancien garde des sceaux
un portrait justement avantageux, où il laisse entrevoir quel
gouvernement ses amis les Importants[232] voulaient donner à la France:
c'est celui que rêvèrent plus tard les premiers Frondeurs, et plus tard
encore les amis du duc de Bourgogne, les derniers Importants du XVIIe
siècle. «Le bon sens et la longue expérience dans les affaires de M. de
Châteauneuf, dit La Rochefoucauld[233], étoient connus de la reine. Il
avoit souffert une rigoureuse prison pour avoir été dans ses intérêts;
il étoit ferme, décisif, il aimoit l'État, et il étoit plus capable que
nul autre de rétablir l'ancienne forme du gouvernement que le cardinal
de Richelieu avoit commencé à détruire. Il étoit de plus intimement
attaché à Mme de Chevreuse, et elle savoit assez les voies les plus
certaines de le gouverner. Elle pressa donc son retour avec beaucoup
d'instance.» Déjà Châteauneuf avait obtenu que la dure prison où il
avait gémi dix ans fût changée en une sorte de retraite dans quelqu'une
de ses maisons[234]: Mme de Chevreuse demanda la fin de cet exil adouci,
et qu'elle pût revoir celui qui avait tant souffert pour la reine et
pour elle. Mazarin comprit qu'il fallait céder, mais il ne le fit que
lentement, n'ayant jamais l'air de repousser lui-même Châteauneuf, et
mettant toujours en avant la nécessité de ménager les Condé, surtout
Mme la Princesse, qui, comme nous l'avons dit, haïssait en lui le juge
de son frère. Châteauneuf fut donc rappelé, mais avec cette réserve
accordée aux dernières volontés du roi, qu'il ne paraîtrait pas à la
cour, et se tiendrait à sa maison de Montrouge, près de Paris, où ses
amis pourraient le visiter.

  [232] Voyez plus bas, p. 233, les motifs de cette dénomination;
  voyez aussi LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, p. 224:
  «On appelait ainsi les chefs des mécontents, à cause des airs
  d'importance qu'ils se donnaient, blâmant à tort et à travers toutes
  les mesures du gouvernement, affectant une sorte de profondeur et de
  subtilité quintessenciée qui les séparait des autres hommes.»

  [233] _Mémoires_, _ibid._, p. 380.

  [234] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. C, p. 135, lettre
  autographe de Châteauneuf à Chavigny, du 23 mars 1643, encore du
  vivant de Louis XIII, où il le remercie de l'assistance qu'il a
  prêtée à sa sœur, Mme de Vaucelas pour tenter de «le sortir de la
  rude et misérable condition où il est détenu depuis dix ans, dedans
  un âge fort avancé, et plein de maladies qui le travaillent
  continuellement.» Il ne fut élargi que dans les premiers jours de la
  régence. _Ibid._, p. 404: «Angoulesme, 25 may 1643. Sire, je rends
  très humbles grâces à Votre Majesté de celle qu'il lui a plu me
  faire après une si longue détention, en me permettant de me retirer
  dans une de mes maisons. Ce sera pour y employer si peu qu'il me
  reste de jours à prier Dieu pour qu'il lui plaise donner à Vostre
  Majesté de longues et heureuses années. Ce sont les supplications
  les plus dévotes que lui faict, Sire, de Votre Majesté, le très
  humble et très obéissant subject et serviteur, CHÂTEAUNEUF.

Il s'agissait de le porter de là au ministère. Châteauneuf était vieux,
mais ni son énergie ni son ambition ne l'avaient abandonné, et Mme de
Chevreuse se faisait un point d'honneur de le replacer dans ce poste de
garde des sceaux qu'il avait occupé autrefois et perdu pour elle, et que
tous les anciens amis de la reine voyaient avec indignation entre les
mains d'une des créatures les plus compromises de Richelieu, Pierre
Séguier. C'était un très-habile homme, laborieux, instruit, plein de
ressources, sans aucun caractère, que sa souplesse, jointe à sa
capacité, rendait fort commode et utile à un premier ministre. Sa
conduite sévère dans le procès de de Thou lui avait attiré la haine des
Importants, et même de beaucoup d'honnêtes gens mal instruits de la part
réelle et certaine[235] que de Thou avait prise au complot du grand
écuyer. Dans cette même affaire, le garde des sceaux avait fait subir un
interrogatoire à Monsieur, et auparavant, en 1637, il n'avait pas
respecté l'asile de la reine au Val-de-Grâce. Il s'était beaucoup
enrichi, et sa fortune avait fait faire à ses filles d'illustres
mariages. Un cri s'élevait contre lui, et de divers côtés on demandait
son renvoi. Deux choses le sauvèrent. D'abord on ne s'entendait pas sur
son successeur: Châteauneuf était le candidat des Importants et de Mme
de Chevreuse, mais le président Bailleul, surintendant des finances,
convoitait la place pour lui-même; l'évêque de Beauvais craignait dans
le cabinet un collègue tel que Châteauneuf, et les Condé le
repoussaient. Puis, Séguier avait une sœur qui était très-chère à la
reine, la mère Jeanne, supérieure du couvent des Carmélites de Pontoise.
Les vertus de la sœur plaidaient en faveur du frère, et Montaigu, tout
dévoué à la mère Jeanne, défendit le garde des sceaux que soutenait sous
main le cardinal.

  [235] Voyez dans les _Mémoires de M. de Montrésor_, Leyde, 1665,
  2 vol. in-12, la pièce intitulée _Rapport du procès_, t. Ier, p.
  228.

Mme de Chevreuse, reconnaissant qu'il était à peu près impossible de
surmonter une si forte opposition, prit un autre chemin pour arriver au
même but: elle se contenta de demander pour son ami le moindre siége
dans le cabinet, sachant bien qu'une fois là, Châteauneuf saurait bien
faire le reste et agrandir sa situation. Le président Bailleul,
surintendant des finances, n'ayant pas montré dans cette charge une
grande capacité, il fallut lui donner un nouvel auxiliaire quand le
comte d'Avaux, avec lequel il partageait les finances, s'en alla au
congrès de Münster. Mme de Chevreuse insinua à la reine qu'elle pouvait
bien introduire Châteauneuf dans le conseil en lui donnant la succession
de d'Avaux, emploi modeste qui ne pouvait faire ombrage à Mazarin; mais
celui-ci comprit la manœuvre et la déjoua[236]. Il persuada assez
aisément à la reine de maintenir Bailleul, qui était chancelier de sa
maison et qu'elle aimait, en mettant auprès de lui, comme contrôleur
général, l'habile d'Hemery, qui plus tard le remplaça entièrement.

  [236] CARNETS AUTOGRAPHES DE MAZARIN, IIe carnet, p. 10: «Non faccia
  sua Maestà sopraintendente Chatonof, se non vuol restabilirlo
  intieramente.»

En même temps qu'elle travaillait à tirer de disgrâce l'homme sur qui
reposaient toutes ses espérances politiques, Mme de Chevreuse, n'osant
pas attaquer directement Mazarin, minait insensiblement le terrain
autour de lui et préparait sa ruine. Son œil exercé lui fit reconnaître
quel était le point d'attaque le plus favorable dans l'assaut qu'il
s'agissait de livrer à la reine, et le mot d'ordre qu'elle donna fut
d'entretenir et de porter à son comble le sentiment général de
réprobation que tous les proscrits, en rentrant en France, soulevaient
et répandaient contre la mémoire de Richelieu. Ce sentiment était
partout, dans les grandes familles décimées ou dépouillées, dans
l'Église trop fermement conduite pour ne s'être pas crue opprimée, dans
les parlements réduits à leur rôle judiciaire et qui aspiraient à en
sortir; il était vivant encore dans le cœur de la reine, qui ne pouvait
avoir oublié les profondes humiliations que Richelieu lui avait fait
subir et le sort que peut-être il lui réservait. Cette tactique réussit,
et de toutes parts il s'éleva sur les violences, la tyrannie et par
contre-coup sur les créatures de Richelieu, une tempête que Mazarin eut
bien de la peine à conjurer[237].

  [237] Voyez dans la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, p.
  222, la lettre que Mazarin écrit sur ce sujet au duc de Brézé, le 28
  mai 1643.

Mme de Chevreuse supplia la reine de réparer les longs malheurs des
Vendôme en leur donnant ou l'amirauté, à laquelle était attaché un
pouvoir immense, ou le gouvernement de Bretagne, que le chef de la
famille, César de Vendôme, avait autrefois occupé, mais qu'il avait
justement perdu dans les tristes affaires de 1626, où son frère le
grand-prieur avait laissé la vie et lui-même subi un long
emprisonnement[238]. Par là, Mme de Chevreuse se proposait un double but:
l'élévation d'une maison amie et la ruine des deux familles qui avaient
le plus servi Richelieu et pouvaient le mieux soutenir Mazarin. Le
maréchal de La Meilleraie, parent de Richelieu, grand-maître de
l'artillerie et nouvellement investi du gouvernement de Bretagne, était
un homme de guerre plein d'autorité et en possession de plusieurs
régiments. Le duc Maillé de Brézé, beau-frère du cardinal, était aussi
maréchal, gouverneur d'une grande province, l'Anjou, et son fils, Armand
de Brézé, alors à la tête de l'amirauté, passait déjà, malgré sa
jeunesse, pour le premier homme de mer de son temps. Mazarin para le coup
que lui portait la duchesse à force d'adresse et de patience, ne refusant
jamais, éludant toujours, et appelant à son aide le temps, son grand
allié, comme il l'appelait. Lui-même, avant le retour de Mme de
Chevreuse, il s'était efforcé de gagner le duc de Vendôme et de le mettre
dans ses intérêts. A la mort de Richelieu, il avait fort contribué à son
rappel, et depuis il lui avait fait toutes sortes d'avances; mais il
avait reconnu assez vite qu'il ne pouvait le satisfaire qu'en se
perdant. Le duc César de Vendôme, fils de Henri IV et de la duchesse de
Beaufort, avait de bonne heure porté très-haut ses prétentions, et
s'était montré aussi remuant, aussi factieux qu'un prince légitime. Il
avait passé sa vie dans les révoltes et les conspirations. Sa longue
prison de 1626 à 1630 ne l'avait pas éclairé, et en 1641 il avait été
forcé de s'enfuir en Angleterre sur l'accusation d'avoir tenté
d'assassiner Richelieu. Il n'était rentré en France qu'après la mort du
cardinal, et, comme on se l'imagine bien, il ne respirait que vengeance.
«Il avoit beaucoup d'esprit, dit Mme de Motteville, et c'étoit tout le
bien qu'on en disoit[239].» Contre l'ambition des Vendôme, Mazarin
suscita habilement celle des Condé, qui ne souhaitaient pas
l'agrandissement d'une maison trop voisine de la leur. Ils se devaient
aussi à eux-mêmes de soutenir les Brézé, devenus leurs parents par le
mariage de Claire-Clémence Maillé de Brézé, fille du duc et sœur du
jeune et vaillant amiral, avec le duc d'Enghien; en sorte que Mazarin
n'eut pas trop de peine à retenir entre des mains fidèles le commandement
de la flotte et celui des grandes places maritimes de France. Mais il
était bien difficile de conserver la Bretagne à La Meilleraie devant les
réclamations d'un fils de Henri IV qui l'avait eue autrefois et la
redemandait comme une sorte de propriété de famille, puisqu'il la tenait
de son beau-père, le duc de Mercœur. Mazarin se résigna donc à sacrifier
La Meilleraie, mais il le fit le moins possible. Il persuada à la reine
de s'attribuer à elle-même le gouvernement de Bretagne, et de n'y avoir
qu'un lieutenant-général, charge évidemment au-dessous de Vendôme, et qui
demeura à La Meilleraie. Celui-ci ne se pouvait offenser d'être le second
de la reine, et pour tout arranger et satisfaire entièrement un
personnage de cette importance, Mazarin demanda bientôt pour lui le titre
de duc que le feu roi lui avait promis, et la survivance de la grande
maîtrise de l'artillerie pour son fils, ce même fils auquel un jour il
donnera, avec son nom, sa propre nièce, la belle Hortense.

  [238] Plus haut, chap. II.

  [239] _Mémoires_, t. Ier, p. 126.

Mazarin était d'autant moins porté à favoriser le duc de Vendôme, qu'il
avait alors un rival dangereux auprès de la reine dans son fils cadet,
le duc de Beaufort, jeune, brave, ayant tous les dehors de la loyauté et
de la chevalerie, et affectant pour Anne d'Autriche un dévouement
passionné qui n'était pas fait pour déplaire. Quelques jours avant la
mort du roi, elle avait remis ses enfants à la garde du jeune duc. Cette
marque de confiance lui avait enflé le cœur; il conçut des espérances
qu'il laissa trop paraître et qui finirent par offenser la reine; et,
pour comble d'inconséquence, il se mit à porter publiquement les chaînes
de la belle et décriée duchesse de Montbazon. D'ailleurs, Beaufort
n'avait pas même l'ombre d'un homme d'État: peu d'esprit, nul secret,
incapable d'application et d'affaires, et capable seulement de quelque
action hardie et violente. La Rochefoucauld nous le peint ainsi[240]:
«Le duc de Beaufort étoit celui qui avoit conçu de plus grandes
espérances. Il avoit été depuis longtemps particulièrement attaché à la
reine. Elle venoit de lui donner une marque publique de son estime en
lui confiant M. le dauphin et M. le duc d'Anjou un jour que le roi avoit
reçu l'extrême-onction. Le duc de Beaufort, de son côté, se servoit
utilement de cette distinction et de ses autres avantages pour établir
sa faveur par l'opinion qu'il affectoit de donner qu'elle étoit déjà
tout établie. Il étoit bien fait de sa personne, grand, adroit aux
exercices et infatigable; il avoit de l'audace et de l'élévation, mais
il étoit artificieux en tout et peu véritable; son esprit étoit pesant
et mal poli; il alloit néanmoins assez habilement à ses fins par ses
manières grossières; il avoit beaucoup d'envie et de malignité; sa
valeur étoit grande, mais inégale.» Retz n'accuse point Beaufort
d'artifices comme La Rochefoucauld, mais il le représente comme un
présomptueux de la dernière incapacité[241]: «M. de Beaufort n'en étoit
pas jusqu'à l'idée des grandes affaires, il n'en avoit que l'intention;
il en avoit ouï parler aux Importants, et il avoit un peu retenu de leur
jargon, et cela, mêlé avec les expressions qu'il avoit très-fidèlement
tirées de Mme de Vendôme[242], formoit une langue qui auroit déparé le
bon sens de Caton. Le sien étoit court et lourd, et d'autant plus qu'il
étoit obscurci par la présomption. Il se croyoit habile, et c'est ce qui
le faisoit paroître artificieux, parce que l'on connoissoit d'abord
qu'il n'avoit pas assez d'esprit pour cette fin. Il étoit brave de sa
personne et plus qu'il n'appartenoit à un fanfaron.» Ces deux portraits
sont vrais sans doute, mais au début de la régence, en 1643, les défauts
du duc de Beaufort n'étaient pas aussi déclarés et paraissaient moins
que ses qualités. La reine ne perdit que peu à peu le goût qu'elle avait
pour lui. Dans le commencement, elle lui avait proposé la place de grand
écuyer, vacante depuis la mort de Cinq-Mars, qui l'aurait chaque jour
approché de sa personne[243]. Beaufort eut la folie de refuser cette
place, espérant davantage; puis, se ravisant trop tard, il l'avait
redemandée, mais alors inutilement. Plus sa faveur diminuait, plus
croissait son irritation, et bientôt il se mit à la tête des ennemis de
Mazarin.

  [240] _Mémoires_, t. Ier, p. 372.

  [241] Tome Ier, p. 216.

  [242] Sa mère, Mme de Vendôme, était une personne de la plus
  haute dévotion et qui en avait le langage.

  [243] C'est Mazarin lui-même qui nous donne ce renseignement
  jusqu'ici ignoré, IIe carnet, p. 72 et 73.

Mme de Chevreuse espéra être plus heureuse en demandant le gouvernement
du Havre pour un tout autre personnage, d'un dévouement éprouvé et de
l'esprit le plus fin et le plus rare, La Rochefoucauld. Elle eût ainsi
récompensé des services rendus à la reine et à elle-même, fortifié et
agrandi un des chefs du parti des Importants, et diminué Mazarin en
enlevant un commandement considérable à une personne dont il était sûr,
la nièce de Richelieu, la duchesse d'Aiguillon. Le cardinal réussit à
la sauver sans paraître s'en mêler. «Cette dame, dit Mme de
Motteville[244], qui, par ses belles qualités, surpassoit en beaucoup de
choses les femmes ordinaires, sut si bien défendre sa cause, qu'elle
persuada à la reine qu'il étoit nécessaire pour son service qu'elle lui
laissât cette importante place, lui disant que n'ayant plus en France
que des ennemis, elle ne pouvoit trouver de sûreté ni de refuge que dans
la protection de Sa Majesté, qui en seroit toujours la maîtresse; qu'au
contraire, celui auquel elle vouloit donner ce gouvernement avoit trop
d'esprit, qu'il étoit capable de desseins ambitieux, et pourroit, sur le
moindre dégoût, se mettre de quelque parti, et qu'ainsi il étoit
important, pour le bien de son service, qu'elle gardât cette place pour
le roi. Les larmes d'une femme qui avoit été autrefois si fière
arrêtèrent d'abord la reine, qui, après avoir fait réflexion sur ses
raisons, trouva à propos de laisser les choses en l'état où elles
étoient.» C'est sans doute Mazarin qui suggéra à la duchesse d'Aiguillon
les solides et politiques raisons qui persuadèrent la reine, tant elles
s'accordent avec le langage qu'il tient sans cesse à la reine dans ses
carnets. Mme de Motteville dit qu'il «la confirma dans l'inclination
qu'elle avoit de conserver le Havre à la duchesse d'Aiguillon.» Ici,
comme en bien d'autres choses, l'art de Mazarin fut d'avoir l'air de
confirmer seulement la reine dans les résolutions qu'il lui inspirait.

  [244] _Mémoires_, t. Ier, p. 136.

Remarquez que ce n'est pas nous qui prêtons ces divers desseins et
cette conduite bien liée à Mme de Chevreuse, mais La Rochefoucauld, qui
devait être parfaitement informé: il la lui attribue[245] et dans sa
propre affaire et dans celle des Vendôme. Mazarin ne s'y trompe pas, et
plus d'une fois, dans ses notes secrètes, on lit ces mots: «Mes plus
grands ennemis sont les Vendôme et Mme de Chevreuse qui les anime.» Il
nous apprend aussi qu'elle avait formé le projet de marier sa fille, la
belle Charlotte, qui avait déjà seize ans[246], avec le fils aîné du duc
de Vendôme, le duc de Mercœur, tandis que son frère, Beaufort, aurait
épousé cette aimable et noble Mlle d'Épernon qui, déjouant ces projets
et de bien plus grands, se jeta à vingt-quatre ans dans un couvent de
Carmélites[247]. Ces mariages, qui auraient rapproché, uni, fortifié
tant de grandes maisons médiocrement attachées à la reine et à son
ministre, effrayèrent le successeur de Richelieu; il engagea la reine à
les faire échouer en secret, trouvant que c'était déjà bien assez du
mariage de la belle Mlle de Vendôme avec le brillant et inquiet duc de
Nemours[248].

  [245] _Mémoires_, t. Ier, p. 380-384.

  [246] Charlotte-Marie de Lorraine était née en 1627.

  [247] LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. Ier, p. 101-106.

  [248] Ier carnet, p. 112.

Quand on suit avec attention le détail des intrigues contraires de Mme
de Chevreuse et de Mazarin, on ne sait trop à qui des deux donner le
prix de l'habileté, de la sagacité, de l'adresse. Mazarin sut faire
assez de sacrifices pour avoir le droit de n'en pas faire trop,
ménageant tout le monde, ne désespérant personne, promettant beaucoup,
tenant le moins possible, et entourant Mme de Chevreuse elle-même de
soins et d'hommages, sans se faire aucune illusion sur ses sentiments.
Elle, de son côté, le payait de la même monnaie. La Rochefoucauld dit
que dans ces premiers temps Mme de Chevreuse et Mazarin étaient en
coquetterie l'un avec l'autre. Mme de Chevreuse, qui avait toujours mêlé
la galanterie à la politique, essaya, à ce qu'il paraît, le pouvoir de
ses charmes sur le cardinal. Celui-ci ne manquait pas de lui prodiguer
les paroles galantes, et «essayoit même quelquefois de lui faire croire
qu'elle lui donnoit de l'amour.» Ce sont les propres termes de La
Rochefoucauld[249]. D'autres femmes aussi n'auraient pas été fâchées de
plaire un peu au premier ministre, entre autres la princesse de Guymené,
une des plus grandes beautés de la cour de France, et qui n'était pas
d'une humeur farouche. Elle et son mari étaient favorables à Mazarin,
malgré tous les efforts de Mme de Montbazon, sa belle-mère, et de Mme de
Chevreuse, sa belle-sœur. On pense bien que Mazarin soignait fort Mme
de Guymené et ne se faisait pas faute de lui adresser mille compliments
comme à Mme de Chevreuse, mais il n'allait pas plus loin, et les deux
belles dames ne savaient trop que penser de tant de compliments et de
tant de réserve. En badinant, elles se demandaient quelquefois à qui des
deux il en voulait, et comme il n'avançait pas, tout en continuant ses
protestations galantes, «ces dames, dit Mazarin, en concluent que je
suis impuissant[250].»

  [249] _Mémoires_, t. Ier, p. 383.

  [250] IIIe carnet, p. 39: «Si esamina la mia vita e si conclude che
  io sia impotente.»

Ce jeu dura quelque temps, mais le naturel finit par l'emporter sur la
politique. Mme de Chevreuse s'impatienta de n'obtenir que des paroles et
presque rien de sérieux et d'effectif. Elle avait eu quelque argent pour
elle-même, soit en remboursement de celui qu'autrefois elle avait prêté
à la reine, ainsi que nous l'avons vu[251], soit pour l'acquittement des
dettes qu'elle avait contractées pendant son exil dans l'intérêt d'Anne
d'Autriche. Dès les premiers jours, elle avait tiré son ami et protégé
Alexandre de Campion du service des Vendôme, pour le placer dans la
maison de la reine en un rang convenable[252]. On avait remis
Châteauneuf dans sa place de chancelier des ordres du roi, et plus tard
même on lui rendit son ancien gouvernement de Touraine[253], après la
mort du marquis de Gèvres, tué au mois d'août, devant Thionville. Mais
Mme de Chevreuse trouvait que c'était faire bien peu pour un homme du
mérite de Châteauneuf, qui pour la reine avait joué sa fortune et sa vie
et souffert un emprisonnement de dix années. Elle reconnut aisément que
les perpétuels retardements des grâces toujours promises et toujours
différées pour les Vendôme et pour La Rochefoucauld étaient autant
d'artifices du cardinal, et qu'elle était sa dupe; elle se plaignit et
commença à se permettre des mots piquants et moqueurs. C'étaient des
armes qu'elle fournissait à Mazarin contre elle-même. Il fit sentir à la
reine que Mme de Chevreuse la voulait gouverner, qu'elle avait changé de
masque et non de caractère, qu'elle était toujours la personne
passionnée et remuante qui, avec tout son esprit et son dévouement,
n'avait jamais fait que du mal à la reine, et n'était capable que de
perdre les autres et de se perdre elle-même. Peu à peu, de sourde et
cachée qu'elle était, la guerre entre eux se déclara de plus en plus. La
Rochefoucauld a peint admirablement le commencement et les progrès de
cette lutte curieuse. Les carnets de Mazarin l'éclairent d'un jour
nouveau, et relèvent infiniment Mme de Chevreuse en faisant voir à quel
point Mazarin la redoutait.

  [251] Voyez le chapitre IV, p. 147.

  [252] _Recueil_, etc., lettre du 12 juin 1643: «Je suis à la reine
  qui me fait l'honneur de me bien traiter. J'ai toutes les entrées
  libres, et même elle m'a accordé un don dont on me fait espérer que
  je tirerai près de cent mille écus. Mme de Chevreuse qui est bien
  avec elle me continue la confiance qu'elle a toujours témoigné avoir
  en moi.»

  [253] IIe carnet, p. 22, et parmi les _Lettres françaises_ de
  Mazarin conservées à la bibliothèque Mazarine, celle du 13 août 1643
  où le cardinal annonce à Châteauneuf que la reine lui rend le
  gouvernement de Touraine. Une autre lettre du 2 janvier 1644 le
  qualifie en effet de _conseiller du roi en ses conseils, chancelier
  de ses ordres, et gouverneur de Touraine_.

Partout il la considère comme le véritable chef du parti des Importants:
«C'est Mme de Chevreuse, dit-il sans cesse, qui les anime tous.»--«Elle
s'applique à fortifier les Vendôme; elle tâche d'acquérir toute la
maison de Lorraine; elle a déjà gagné le duc de Guise, et par lui elle
s'efforce de m'enlever le duc d'Elbeuf.»--«Elle voit très-clair en
toutes choses; elle a fort bien deviné que c'est moi qui, en secret,
agis auprès de la reine pour l'empêcher de rendre au duc de Vendôme le
gouvernement de Bretagne. Elle l'a dit à son père, le duc de Montbazon,
et à Montaigu.»--«Elle se brouille avec Montaigu lui-même, parce qu'il
fait obstacle à Châteauneuf en soutenant le garde des sceaux
Séguier.»--«Mme de Chevreuse ne se décourage pas. Elle dit que les
affaires de Châteauneuf ne sont pas du tout désespérées, et elle ne
demande que trois mois pour faire voir ce qu'elle peut. Elle supplie les
Vendôme de prendre patience, et les soutient en leur promettant bientôt
un changement de scène.»--«Mme de Chevreuse espère toujours me faire
renvoyer. La raison qu'elle en donne, c'est que, quand la reine lui a
refusé de mettre Châteauneuf à la tête du gouvernement, elle a dit
qu'elle ne pouvait le faire présentement et qu'il fallait avoir égard à
moi, d'où Mme de Chevreuse a conclu que la reine avait beaucoup d'estime
et d'affection pour Châteauneuf, et que, quand je ne serai plus là, la
place est assurée à son ami. De là leurs espérances et les illusions
dont ils se nourrissent.»--«L'art de Mme de Chevreuse et des Importants
est de faire en sorte que la reine n'entende que des discours favorables
à leur parti et dirigés contre moi, et de lui rendre suspect quiconque
ne leur appartient pas et me témoigne quelque affection.»--«Mme de
Chevreuse et ses amis publient que bientôt la reine appellera
Châteauneuf, et par là ils abusent tout le monde et portent ceux qui
songent à leur avenir à l'aller voir et à rechercher son amitié. On
excuse la reine du retard qu'elle met à lui donner ma place, en disant
qu'elle a encore besoin de moi pendant quelque temps.»--«On me dit que
Mme de Chevreuse dirige en secret Mme de Vendôme (sainte personne qui
avait un grand crédit sur le clergé[254]), et lui donne des
instructions, afin qu'elle ne se trompe pas, et que toutes les machines
employées contre moi aillent bien à leur but[255].»

  [254] Voyez plus haut, p. 222.

  [255] IIe carnet, p. 65, 68, 75; IIIe carnet, p. 11, 19, 25, 29, 44.

Ce dernier passage prouve que Mme de Chevreuse, sans être dévote le
moins du monde, savait fort bien se servir du parti dévot, qui était
très puissant sur l'esprit d'Anne d'Autriche et donnait à Mazarin de
grands soucis.

La principale difficulté du premier ministre était de faire comprendre à
la reine Anne, sœur du roi d'Espagne, et d'une piété tout espagnole,
qu'il fallait, malgré les engagements qu'elle avait tant de fois
contractés, malgré les instances de la cour de Rome et malgré celles des
chefs de l'épiscopat, continuer l'alliance avec les protestants
d'Allemagne et avec la Hollande, et persister à ne vouloir qu'une paix
générale où nos alliés trouveraient leur compte aussi bien que nous,
tandis qu'on répétait continuellement à la reine qu'on pouvait faire une
paix particulière, et traiter séparément avec l'Espagne à des conditions
très convenables, que par là on ferait cesser le scandale d'une guerre
impie entre le roi très chrétien et le roi catholique, et qu'on
procurerait à la France un soulagement dont elle avait grand besoin.
C'était là la politique de l'ancien parti de la reine. Elle était au
moins spécieuse, et comptait de nombreux appuis parmi les hommes les
plus éclairés et les plus attachés à l'intérêt de leur pays. Mazarin,
disciple et héritier de Richelieu, avait des pensées plus hautes, mais
qu'il n'était pas aisé de faire entrer dans l'esprit d'Anne d'Autriche.
Il y parvint peu à peu, grâce à des efforts sans cesse renouvelés et
ménagés avec un art infini, grâce surtout aux victoires du duc
d'Enghien, car en toutes choses c'est un avocat bien éloquent et bien
persuasif que le succès. Cependant la reine demeura assez longtemps
indécise, et on voit, dans les carnets de Mazarin, pendant la fin de
mai, tout le mois de juin et celui de juillet, que le plus grand effort
du cardinal est de porter la régente à ne point abandonner ses alliés et
à soutenir fermement la guerre. Mme de Chevreuse, avec Châteauneuf,
défendait la vieille politique du parti, et travaillait à y ramener Anne
d'Autriche: «Mme de Chevreuse, dit Mazarin, fait dire de tous côtés à la
reine que je ne veux pas la paix, que j'ai les mêmes maximes que le
cardinal de Richelieu, qu'il est nécessaire et qu'il est facile de faire
une paix particulière.» Il s'élève plusieurs fois contre les dangers
d'un pareil arrangement, qui eût rendu inutiles les sacrifices de la
France pendant tant d'années: «Mme de Chevreuse, s'écrie-t-il, veut
ruiner la France!» Il savait que, liée intimement avec Monsieur, son
ancien complice dans toutes les conspirations ourdies contre Richelieu,
elle l'avait séduit à l'idée d'une paix particulière en lui faisant
espérer pour sa fille, Mlle de Montpensier, un mariage avec l'archiduc,
qui lui aurait apporté le gouvernement des Pays-Bas. Il savait qu'elle
avait gardé tout son crédit sur Charles IV, et le maréchal de L'Hôpital,
qui commandait du côté de la Lorraine, lui faisait dire de se défier de
toutes les protestations du duc Charles, parce qu'il appartenait
entièrement à Mme de Chevreuse. Il savait enfin qu'elle se vantait de
pouvoir faire promptement la paix au moyen de la reine d'Espagne, dont
elle disposait. Aussi supplie-t-il la reine Anne de repousser toutes les
propositions de Mme de Chevreuse, et de lui dire nettement qu'elle ne
veut entendre à aucun arrangement particulier, qu'elle est décidée à ne
pas se séparer de ses alliés, qu'elle souhaite une paix générale, que
c'est pour cela qu'elle a envoyé à Münster des ministres qui traitent
cette grande affaire, et qu'il est superflu de lui en parler
davantage[256].

  [256] IIIe carnet, p. 27, 43 et 55.

       *       *       *       *       *

Battue sur ces différents points, Mme de Chevreuse ne se tint pas pour
vaincue. Voyant qu'elle avait inutilement employé l'insinuation, la
flatterie, la ruse, toutes les intrigues ordinaires des cours, cette âme
hardie ne recula pas devant l'idée de recourir à d'autres moyens de
succès. Elle continua de faire agir les dévots et les évêques, elle
suivit ses trames politiques avec les chefs des Importants, et en même
temps elle se rapprocha de cette petite cabale qui formait en quelque
sorte l'avant-garde du parti, composée d'hommes nourris dans les anciens
complots, habitués et toujours prêts à des coups de main, qui jadis
s'étaient embarqués dans plus d'une entreprise désespérée contre
Richelieu, et que, dans un cas extrême, on pouvait lancer aussi contre
Mazarin. Les mémoires du temps, et particulièrement ceux de Retz et de
La Rochefoucauld, les font assez connaître. C'étaient le comte de
Montrésor, le comte de Fontrailles, le comte de Fiesque, le comte
d'Aubijoux, le comte de Beaupuis, le comte de Saint-Ybar, Barrière,
Varicarville, bien d'autres encore, esprits absurdes, cœurs intrépides,
professant les maximes les plus outrées et une sorte de culte pour de
Thou, parce qu'il était mort pour son ami, invoquant sans cesse la
vieille Rome et Brutus, mêlant à tout cela des intrigues galantes, et
s'exaltant dans leurs chimères par le désir de plaire aux dames.
C'étaient eux surtout qui s'étaient fait donner le nom d'Importants par
leurs airs d'importance, par leur affectation de capacité et de
profondeur et par leurs discours ténébreux[257]. Leur chef favori était
le duc de Beaufort, que nous connaissons, personnage à peu près de la
même étoffe, composé à la fois d'extravagant et d'artificieux, mais
d'une grande apparence de loyauté et de bravoure, et se donnant pour un
homme d'exécution, d'ailleurs absolument gouverné par Mme de Montbazon,
la jeune belle-mère de Mme de Chevreuse. L'ancienne maîtresse de Chalais
n'eut pas de peine à acquérir cette petite faction; elle la caressa
habilement, et, avec l'art d'une conspiratrice exercée, elle fomenta
tout ce qu'il y avait en eux de faux honneur, de dévouement
quintessencié et de courage chevaleresque. Mazarin, qui, comme
Richelieu, avait une admirable police, averti des démarches de Mme de
Chevreuse, comprit le danger qu'il allait courir. Il savait bien qu'elle
ne se liait pas sans dessein avec des hommes comme ceux-là. Il était
parfaitement instruit de tout ce qui se passait et se disait dans leurs
conciliabules: «Ils ne parlent entre eux, dit-il dans les notes qu'il
écrit pour la reine et pour lui-même, que de générosité et de
dévouement; ils répètent sans cesse qu'il faut savoir se perdre,[258] et
c'est Mme de Chevreuse qui les entretient et les unit dans ces maximes
si funestes à l'État.»--«Saint-Ybar (un de ceux qui, avec Montrésor,
avaient proposé à Monsieur et au comte de Soissons, à Amiens, en 1636,
de les défaire de Richelieu) est vanté par Mme de Chevreuse comme un
héros[259].»--«Visite de Campion, serviteur dévoué de la dame.»--«Mme de
Chevreuse veut acheter une des îles de la Loire pour y établir les deux
Campion et aller de temps en temps y voir en secret l'agent espagnol,
Sarmiento[260].»--«Mme de Chevreuse les anime tous. Elle dit que, si on
ne prend pas la résolution de se défaire de moi, les affaires n'iront
pas bien, que les grands seigneurs seront tout aussi asservis
qu'auparavant, que mon pouvoir auprès de la reine s'accroîtra toujours,
et qu'il faut se hâter avant que le duc d'Enghien ne revienne de
l'armée[261].»

  [257] Aux portraits si connus que La Rochefoucauld et Retz nous ont
  laissés des Importants on peut ajouter les lignes suivantes
  d'Alexandre de Campion, _Recueil_: «J'ai des amis qui n'ont pas
  toute la prudence qui seroit à désirer; ils se font un honneur à
  leur mode, et donnent des habits si extraordinaires à la vertu
  qu'elle me semble déguisée, de sorte qu'en cas qu'ils aient
  toutes les qualités essentielles ils s'en servent si mal que
  l'applaudissement qu'ils se sont attiré ne servira peut-être qu'à
  leur destruction.»

  [258] IIe carnet, p. 70: «...Si predica siempre que es menester
  perdierse.»

  [259] _Ibid._, p. 83: «Saint-Ibar portato dalla dama come un eroe.»

  [260] Était-ce par pure politique, ou n'y avait-il pas là quelque
  mélange de galanterie? Ailleurs Mazarin prétend qu'à Bruxelles don
  Antonio Sarmiento était bien avec la duchesse; mais il ne faut pas
  oublier qu'il ne dit cela qu'après coup, au milieu de la Fronde,
  dans le dernier emportement de l'inimitié, et que nulle part nous
  n'avons rencontré la moindre trace de cette liaison. Voyez les
  _Lettres du cardinal Mazarin_, etc., par M. Ravenel, Paris, 1836, p.
  15.

  [261] IIIe carnet, p. 5, 24 et 25: «Que los majores enemigos que yo
  tenia eran los Vandomos et la dama que li anima todos, diciendo que
  se no si teneria luogo la resolucion de deshacerce de my, los
  negotios (no) irian bien, los grandes serian tan sujetos come antes,
  y yo siempre mas poderia con la reyna, y que era menester darse
  prima antes que Anghien concluviesse.»

On ne pouvait être mieux informé, et le plan de Mme de Chevreuse et des
chefs des Importants se dessinait clairement aux yeux de Mazarin: ou
bien, par leurs intrigues incessantes et habilement concertées auprès de
la reine, lui faire abandonner un ministre pour lequel elle ne s'était
pas encore hautement déclarée, ou traiter ce ministre comme Luynes avait
fait le maréchal d'Ancre, comme le grand prieur et Chalais, et ensuite
Montrésor et Saint-Ybar, avaient voulu traiter Richelieu. La première
partie du plan ne réussissant pas, on commençait à penser sérieusement à
la seconde, et Mme de Chevreuse, la forte tête du parti, proposait avec
raison d'agir avant le retour du duc d'Enghien, car le duc à Paris
couvrait Mazarin: il fallait donc profiter de son absence pour frapper
le coup décisif. Le succès paraissait certain et même assez facile. On
était sûr d'avoir pour soi le peuple, qui, épuisé par une longue guerre
et gémissant sous le poids des impôts, devait accueillir avec joie
l'espérance de la paix. On comptait sur l'appui déclaré des parlements,
brûlant de reprendre dans l'État l'importance que Richelieu leur avait
enlevée et que leur disputait Mazarin. On avait toutes les sympathies
secrètes et même publiques de l'épiscopat, qui, avec Rome, détestait
l'alliance protestante et réclamait l'alliance espagnole. On ne pouvait
douter du concours empressé de l'aristocratie, qui regrettait toujours
sa vieille et turbulente indépendance, et dont les représentants les
plus illustres, les Vendôme, les Guise, les Bouillon, les La
Rochefoucauld, étaient ouvertement contraires à la domination d'un
favori étranger, sans fortune, sans famille, et encore sans gloire. Les
princes du sang eux-mêmes se résignaient à Mazarin plutôt qu'ils ne
l'aimaient. Monsieur ne se piquait pas d'une grande fidélité à ses amis,
et le politique prince de Condé y regarderait à deux fois avant de se
brouiller avec les victorieux. Il caressait tous les partis et n'était
attaché qu'à ses intérêts. Son fils ferait comme son père, et on le
gagnerait en le comblant d'honneurs. Le lendemain, nulle résistance, et
le jour même presque aucun obstacle. Les régiments italiens de Mazarin
étaient à l'armée; il n'y avait guère de troupes à Paris que les
régiments des gardes, dont presque tous les chefs, Chandenier, Tréville,
La Châtre, étaient dévoués au parti. La reine elle-même n'avait pas
encore renoncé à ses anciennes amitiés. Sa prudence même était mal
interprétée. Comme elle voulait tout ménager et tout adoucir, elle
donnait de bonnes paroles à tout le monde, et ces bonnes paroles étaient
prises comme des encouragements tacites. Elle n'avait pas jusque-là
montré une grande fermeté de caractère; on lui croyait bien quelque goût
pour le cardinal; on ne se doutait pas de la force toujours croissante
d'un attachement de quelques mois.

De son côté, Mazarin ne se faisait aucune illusion. Il n'était donc pas
maître encore du cœur d'Anne d'Autriche, puisqu'à ce moment,
c'est-à-dire pendant le mois de juillet 1643, dans ses notes les plus
intimes, il montre une extrême inquiétude. La dissimulation dont tout le
monde accusait la reine l'effraie lui-même, et on le voit passer par
toutes les alternatives de la crainte et de l'espérance. Il est curieux
de saisir et de suivre les mouvements contraires de son âme. Dans ses
lettres officielles aux ambassadeurs et aux généraux[262] il affecte une
sécurité qu'il n'a point: avec ses amis particuliers, il laisse échapper
quelque chose de ses perplexités, elles paraissent à nu dans les
carnets. On y voit ses troubles intérieurs et ses instances passionnées
pour que la reine se déclare. Il feint avec elle le plus entier
désintéressement: il ne demande qu'à faire place à Châteauneuf, si elle
a pour Châteauneuf quelque secrète préférence. La conduite ambiguë
d'Anne d'Autriche le désole, et il la conjure ou de lui permettre de se
retirer, ou de se prononcer pour lui.

  [262] Voyez la précieuse collection déjà citée de lettres italiennes
  et françaises de Mazarin, 5 vol. in-fol. provenant de Colbert, qui
  sont aujourd'hui à la bibliothèque Mazarine: Lettres de 1642 à 1645.

«Tout le monde dit que Sa Majesté a des engagements envers Châteauneuf.
S'il en est ainsi, que Sa Majesté me le dise. Si elle veut lui confier
ses affaires, je me retirerai quand elle voudra[263].»--«Ils disent que
Sa Majesté est la personne du monde la plus dissimulée, qu'on ne doit
pas s'y fier, et que, si elle témoigne faire cas de moi, c'est par pure
nécessité, et que toute sa confiance réelle est en eux[264].»--«Si Sa
Majesté veut me conserver et tirer parti de moi, il faut qu'elle quitte
le masque, et qu'elle montre par des effets le cas qu'elle fait de ma
personne[265].»--«Je ne cherche que le goût et la satisfaction de Sa
Majesté; mais la vérité me force de lui dire qu'il est impossible de la
bien servir avec ces perpétuelles incertitudes, tandis que je travaille
jour et nuit pour remplir mes devoirs[266].»--«Il est certain que les
Importants continuent à se rassembler au jardin des Tuileries, que ceux
qui se disent les plus grands serviteurs de la reine crient contre son
gouvernement, qu'ils sont contre moi plus que jamais, et concluent
toujours en disant que, s'ils ne peuvent me détruire par l'intrigue, ils
tenteront d'autres moyens[267].»--«Je reçois mille avis de prendre garde
à moi[268].»--«Ils crient contre la reine plus que jamais. Ils sont
furieux contre Beringhen et Montaigu. Ils disent que le premier fait un
très vilain métier, et qu'ils donneront au second mille coups de bâton;
qu'il est absolument nécessaire de perdre tous ceux qui sont pour
moi[269].»--«On me dit que beaucoup de gens sont si fort animés contre
moi, qu'il est impossible qu'il ne m'arrive pas quelque grand
malheur[270].»

  [263] IIe carnet, p. 21 et 22.

  [264] _Ibid._, p. 42.

  [265] _Ibid._, p. 65: «Sy S. M. quiere conservar me de manera que
  puede ser de provechio a su servitio, es menester quitarse la
  masqhera, y azer obras que declarase la proteccion que quiere tener
  de mi persona.»

  [266] _Ibid._, p. 77: «Es imposible servir con estos sobresaltos,
  mientras travajo di dia y de noche per complir a mis obligationes.»

  [267] IIe carnet, p. 76: «Es sierto que continuan juntarse al jardin
  de Tullieri, que ablan contra el gobierno de la reyna los que se
  dicen sus majores serbidores, y que son contra my mas que nunca,
  hasta concluir siempre que sy per cabalas no podrano destruirme,
  intentaran otros modos.»

  [268] _Ibid._, p. 93: «Ricevo mille avvisi di guardarmi.»

  [269] IIIe carnet, p. 18: «Los Importantes ablan contra la reyna mas
  que nunca. Estan desperados contra Belingan y Montagu; dicen que el
  primero es un alcahuete (maquereau), y que all'otro daran mil palos;
  que es menester perder todos los que fueran de mi parte.»

  [270] _Ibid._, p. 24: «Que muchas personas eran de manera animadas
  contra my que era imposibile que no me succediesse algun gran mal.»

Il déclare qu'il se retirerait bien volontiers si, en se retirant, il
croyait faire cesser l'orage. «Ah! s'écrie-t-il, si la mer pouvait
s'apaiser par mon sacrifice, je m'y précipiterais comme Jonas s'est
précipité dans la bouche de la baleine[271].» Il fait de tristes
réflexions sur l'extrême difficulté de gouverner les hommes, et surtout
les Français, par la raison et par le sentiment du bien public. Il se
rend à lui-même cette justice qu'il n'a pas mal servi la France. Dans
les premiers jours de son ministère, le 23 mai, il avait dit à la
reine[272]: «Que votre Majesté me croie pendant trois mois, et ensuite
qu'elle fasse ce qu'elle voudra.» Trois mois n'étaient pas écoulés, et
la France, victorieuse à Rocroi, était sur le point d'enlever à
l'Autriche la place qui gardait le passage du Rhin. Au delà des Alpes,
elle était l'arbitre des différends des princes italiens; le pape
lui-même reconnaissait sa médiation en dépit de l'opposition de
l'Espagne, et en Angleterre le roi et le parlement s'adressaient
également à la France pour obtenir son appui[273]. Et le principal
auteur de cette prospérité était calomnié, outragé, menacé; il ne savait
pas si quelque officier des gardes, ou quelqu'un des insensés que tenait
dans sa main Mme de Chevreuse, ne lui réservait pas le sort du maréchal
d'Ancre. A la fin du mois de juin, dans une lettre à son ami le cardinal
Bichi, il lui parle comme il se parle à lui-même dans les carnets.
«Chacun voit, dit-il, que je n'épargne aucune fatigue, et que cette
couronne n'a pas de serviteur plus zélé, plus fidèle, plus
désintéressé; et pourtant je songe toujours à retourner dans mon pays,
quand je pourrai le faire sans me manquer à moi-même, à mes devoirs et à
la France; car, bien que tous mes desseins soient bons, bien que je me
rende ce témoignage que je n'en ai pas un qui n'ait pour objet la gloire
de Sa Majesté, je ne laisse pas de rencontrer mille oppositions et d'en
prévoir de plus grandes encore dans l'avenir, les Français n'ayant point
de sérieux attachement à l'intérêt de l'État, et prenant en aversion
tous ceux qui le mettent au-dessus des intérêts particuliers. Aussi, je
le confie à Votre Éminence, je passe la vie la plus malheureuse, et sans
la bonté de la reine, qui me donne mille preuves d'affection, je n'y
tiendrois pas[274].»

  [271] IIe carnet, p. 76: «Sy la mar puede sosegarse con echarmi
  como Jonas en la bocca de la balena!»

  [272] Ier carnet, p. 108.

  [273] IIIe carnet, p. 65: «La riputazione della Francia non è in
  cattivo stato, poiche, oltre li progressi che dà per tutto fanno le
  armi sue, è arbitra S. M. delle differenze dei principi d'Italia, e
  di quelle del re d'Inghilterra con il parlamento, non ostante che li
  Spagnuoli faccino il possibile e combattino per ogni verso questa
  qualità, sino a minacciare il papa se adherisce alli sentimenti ed
  alla mediazione di Francia.»

  [274] Bibliothèque Mazarine, _Lettres italiennes de Mazarin_, 30
  juin 1643, fol. 181.

Rien n'était changé à la fin de juillet et dans les premiers jours du
mois d'août 1643, ou plutôt tout s'était aggravé; la violence des
Importants croissait chaque jour; la reine défendait son ministre, mais
elle ménageait aussi ses ennemis; elle hésitait à prendre l'attitude
décidée que lui demandait Mazarin, non-seulement dans son intérêt
particulier, mais dans celui du gouvernement. Tout à coup un incident,
fort insignifiant en apparence, mais qui grandit peu à peu, fit éclater
la crise inévitable, força la reine à se déclarer et Mme de Chevreuse à
s'enfoncer davantage dans l'entreprise funeste qui déjà était entrée
dans sa pensée: nous voulons parler de la querelle de Mme de Montbazon
et de Mme de Longueville.

Nous avons ailleurs raconté en détail[275] cette querelle, et l'on
connaît l'une et l'autre dame. Rappelons seulement que la duchesse de
Montbazon, par son mariage avec le père de Mme de Chevreuse, se trouvait
la belle-mère de Marie de Rohan, quoiqu'elle fût plus jeune qu'elle, que
le duc de Beaufort lui était publiquement une sorte de cavalier servant,
que le duc de Guise lui faisait une cour très-bien accueillie, et
qu'ainsi de tous côtés elle appartenait aux Importants. Parmi ses
nombreux amants, elle avait compté le duc de Longueville, qu'elle aurait
bien voulu retenir, et qui venait de lui échapper en épousant Mlle de
Bourbon. Ce mariage avait fort irrité la vaine et intéressée duchesse;
elle détestait Mme de Longueville, et saisit avec une ardeur aveugle
l'occasion qui se présenta de porter le trouble dans le nouveau ménage.
Un soir, dans son salon de la rue de Béthizy ou de la rue Barbette[276],
elle ramassa des lettres écrites par une femme, qu'un imprudent venait
de laisser tomber. Elle en amusa toute la compagnie. Ces lettres
n'étaient que trop claires. On chercha de qui elles pouvaient venir. La
duchesse de Montbazon osa les attribuer à Mme de Longueville. Ce bruit
injurieux se répandit vite. On comprend quelle fut l'indignation de
l'hôtel de Condé. Mme la Princesse vint demander hautement justice à la
reine: une réparation fut exigée et convenue. La duchesse de Montbazon,
forcée d'y consentir, s'exécuta d'assez mauvaise grâce. Quelques jours
après, la reine s'étant rendue avec Mme la Princesse au jardin de
Renard, à une collation que lui donnait Mme de Chevreuse, Mme de
Montbazon s'y était trouvée, et, quand la reine l'avait fait prier de
prendre quelque prétexte pour se retirer et éviter de se rencontrer avec
Mme la Princesse, l'insolente duchesse avait refusé d'obéir. Cette
offense, faite à la reine elle-même, ne pouvait demeurer impunie, et le
lendemain Mme de Montbazon recevait l'ordre de quitter la cour et de
s'en aller dans une de ses terres près de Rochefort. Les amis et amants
de la dame jetèrent les hauts cris; tout le parti des Importants s'émut,
et l'affaire changea de face; de particulière qu'elle était, elle devint
générale, comme souvent à la guerre un engagement particulier, une
manœuvre précipitée, entraîne toute l'armée et détermine une bataille.

  [275] Voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, etc.

  [276] Sur l'hôtel Montbazon, voyez Sauval, t. II, p. 124.

Il était difficile de se mettre sur un plus mauvais terrain. D'abord la
duchesse de Montbazon était aussi décriée pour ses mœurs et son
caractère que célèbre par sa beauté, et elle attaquait une jeune femme
qui commençait à peine à paraître et déjà était l'objet de l'admiration
universelle, d'une beauté à la fois éblouissante et gracieuse qui la
faisait comparer à un ange, d'un esprit merveilleux, du cœur le plus
noble, et la personne du monde que les Importants auraient dû le plus
ménager, car sa générosité naturelle ne la portait pas du côté de la
cour et donnait même quelque ombrage au premier ministre. Mme de
Longueville n'était alors occupée que de bel esprit, d'innocente
galanterie, et surtout de la gloire de son frère le duc d'Enghien. Il y
avait même en elle, il faut l'avouer, quelques germes d'une Importante,
que plus tard sut trop bien développer La Rochefoucauld[277]. L'injure
qui lui était faite, et dont les honteux motifs étaient visibles,
révolta tous les cœurs honnêtes. L'emportement de Beaufort en cette
occasion avait été aussi très-blâmé. Il avait autrefois adressé ses
vœux à Mlle de Bourbon, qui ne les avait pas accueillis, de sorte que
sa conduite avait un air de vengeance odieuse[278]. D'ailleurs l'effort
de Mme de Chevreuse était d'ôter à Mazarin ses appuis: elle excitait
contre lui et faisait agir auprès de la reine les dévots et les dévotes;
or Mme de Longueville n'était pas moins l'idole des Carmélites et du
parti des saints que de l'hôtel de Rambouillet. Enfin le duc d'Enghien,
déjà couvert des lauriers de Rocroy et tout prêt d'y ajouter ceux de
Thionville, était si évidemment l'arbitre de la situation que Mme de
Chevreuse insistait avec force pour qu'on se défît de Mazarin, pendant
que le jeune duc était occupé au loin, et avant qu'il ne revînt de
l'armée. Le blesser dans une sœur qu'il adorait, le mettre contre soi
sans aucune nécessité et hâter son retour, était une vraie
extravagance: aussi tout ce qu'il y avait de sensé parmi les
Importants, La Rochefoucauld, La Châtre, Alexandre de Campion,
s'étaient-ils empressés d'apaiser et de terminer cette déplorable
affaire; et Mme de Chevreuse, attentive à faire sa cour à la reine, en
même temps qu'elle ourdissait une trame ténébreuse contre son ministre,
lui avait préparé chez Renard une petite fête, destinée à dissiper les
derniers effets de ce qui s'était passé. Mais toute sa politique avait
échoué devant la sotte fierté d'une femme sans esprit comme sans
cœur[279].

  [277] A peu près vers ce temps, ou du moins encore dans l'année
  1644, Mazarin trace un portrait sévère de Mme de Longueville où il
  ne la calomnie pas, mais où il ne lui passe rien, et met le doigt
  sur tous ses défauts sans relever ses qualités, comme si déjà il
  pressentait en elle sa plus redoutable ennemie. LA JEUNESSE DE MME
  DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 271 et 272.

  [278] _Ibid._, chap. II, p. 199.

  [279] Alexandre de Campion, dans le _Recueil_ plusieurs fois cité,
  lettre à Mme de Montbazon: «Si mon avis eût été suivi chez Renard,
  vous seriez sortie pour obéir à la reine, vous n'habiteriez pas la
  maison de Rochefort, et nous ne serions pas dans le péril dont nous
  sommes menacés.»

Cependant Mazarin avait mis à profit les fautes de ses adversaires.
D'assez bonne heure il avait vu avec joie et il avait accru avec art
l'inimitié des maisons de Condé et de Vendôme. A mesure que les Vendôme
se déclaraient plus ouvertement contre lui, il ménageait d'autant plus
les Condé. Il s'était posé à lui-même cette question: Que faudra-t-il
faire si les Vendôme et les Condé en viennent à un éclat, bien entendu
en supposant que l'intérêt de l'État ne soit pas engagé dans leur
querelle[280]? La question avait été fort aisément résolue, car
l'intérêt de l'État et celui du cardinal s'étaient réunis pour le jeter
du côté des Condé. Pendant que Mme de Montbazon et Beaufort faisaient
cette insulte à Mme de Longueville, on apprenait à Paris que le
vainqueur de Rocroy venait de terminer le siége difficile de Thionville
et d'ouvrir à la France une des portes de l'Allemagne. L'épée du jeune
duc semblait porter partout la victoire avec elle. Le marquis de Gêvres,
qui donnait de si grandes espérances, avait été tué; Gassion était
grièvement blessé; Turenne et Praslin étaient occupés en Italie;
Guébriant, serré de près par Mercy, venait de repasser le Rhin. Le duc
d'Enghien, avec son audace et sa popularité toujours croissante, pouvait
seul exercer assez d'ascendant sur l'armée pour la ramener en Allemagne,
et dissiper l'épouvante qu'avait laissée le souvenir de la défaite de
Nortlingen. Dans le conseil, M. le Prince prêtait à Mazarin un appui
intéressé et incertain, mais nécessaire et utile. Mme la Princesse était
la meilleure amie de la reine, elle était déclarée pour le cardinal et
contre son rival Châteauneuf. Servir les Condé, c'était donc servir
l'État et se servir lui-même. Le choix de Mazarin ne pouvait pas être
douteux, et l'on dit que, loin d'apaiser la reine, il l'anima[281].

  [280] IIIe carnet, p. 100: «Come dovrei governarmi se nascesse
  querela trà il duca d'Enghien e la casa di Vendomo, senza che vi
  fosse intrigato il servitio della regina?»

  [281] Mme de Motteville, t. Ier, p. 83.

Dans cette critique circonstance que restait-il à faire à Mme de
Chevreuse? Elle s'était efforcée de contenir Mme de Montbazon, mais elle
ne pouvait l'abandonner ni s'abandonner elle-même. Elle résolut donc de
suivre avec énergie le tragique projet devenu la dernière espérance, la
suprême ressource du parti. Déjà elle avait ouvert l'avis de se défaire
de Mazarin. Par Mme de Montbazon, elle avait entraîné Beaufort. Celui-ci
avait rassemblé les hommes d'action dont nous avons parlé et qui lui
étaient entièrement dévoués. Un complot avait été formé et toutes les
mesures concertées pour surprendre et tuer le cardinal.



CHAPITRE SIXIEME

AOUT ET SEPTEMBRE 1643

  CONSPIRATION DE MME DE CHEVREUSE ET DE BEAUFORT CONTRE
   MAZARIN.--LA ROCHEFOUCAULD ET RETZ NIENT CETTE CONSPIRATION.--PLAN
   ET DÉTAILS DE TOUTE L'AFFAIRE D'APRÈS LES CARNETS ET LES LETTRES
   DU CARDINAL, ET LES AVEUX D'HENRI DE CAMPION.--LA CONSPIRATION
   ÉCHOUE. BEAUFORT EST ARRÊTÉ ET MME DE CHEVREUSE RELÉGUÉE DE
   NOUVEAU EN TOURAINE.


Ne nous étonnons pas trop d'une semblable entreprise de la part de deux
femmes et d'un petit-fils de Henri IV. A cette grande époque de notre
histoire, entre la Ligue et la Fronde, l'énergie et la force étaient les
traits distinctifs de l'aristocratie française. La vie de cour et une
molle opulence ne l'avaient pas encore énervée. Tout alors était
extrême, le vice comme la vertu. On attaquait et l'on se défendait avec
les mêmes armes. On avait massacré le maréchal d'Ancre; plus d'une fois
on avait voulu assassiner Richelieu; lui, de son côté, ne se faisait pas
faute de dresser des échafauds. Corneille exprime ces mœurs du temps.
Son Émilie entre aussi dans un assassinat, et elle n'est pas moins
représentée comme une parfaite héroïne. Mme de Chevreuse était depuis
longtemps accoutumée aux conspirations; elle était audacieuse et sans
scrupule; elle ne s'était pas entourée de Saint-Ybar, de Varicarville,
de Campion, pour passer son temps en discours inutiles. Elle n'était pas
restée étrangère aux desseins qu'ils avaient autrefois tramés contre
Richelieu; en 1643, elle s'appliqua à enflammer encore leur courage et
leur dévouement; et c'est avec raison, selon nous, que Mazarin lui
attribue la première pensée du projet que devait accomplir Beaufort.

Bien entendu, les Importants et leurs héritiers les Frondeurs nient ce
projet et le donnent pour une invention du cardinal. Ce point est de la
dernière importance et mérite un sérieux examen. Comme cette
conspiration, imaginaire ou réelle, a décidé entre Mme de Chevreuse et
Mazarin, l'histoire, est tenue de rechercher avec soin si Mazarin doit
en effet toute sa carrière et le grand avenir qui s'ouvrit alors devant
lui à un mensonge habilement imaginé et audacieusement soutenu, ou si
c'est Mme de Chevreuse et les Importants qui, après avoir tout essayé
contre lui, et en voulant le détruire à main armée, se sont eux-mêmes
détruits et ont été les artisans de son triomphe. Pour nous, nous sommes
convaincu et nous croyons pouvoir établir que le complot attribué aux
Importants, loin d'être une chimère, était le dénoûment presque forcé de
la situation violente que nous avons décrite.

La Rochefoucauld, sans avoir partagé les folles espérances de ses amis
et mis la main dans leur téméraire entreprise, se fait un point
d'honneur de les défendre après leur déroute et s'applique à couvrir la
retraite. Il affecte[282] de douter si le complot qui fit alors tant de
bruit était véritable ou supposé. A ses yeux, le plus vraisemblable est
que le duc de Beaufort, par une fausse finesse, tenta de faire prendre
l'alarme au cardinal, croyant qu'il suffisait de lui faire peur pour
l'obliger à sortir de France, et que ce fut dans cette vue qu'il fit des
assemblées secrètes et leur donna un air de conjuration. La
Rochefoucauld se fait surtout le chevalier de l'innocence de Mme de
Chevreuse, et il se déclare très-persuadé qu'elle ignorait les desseins
du duc de Beaufort.

  [282] _Mémoires_, t. Ier, p. 388.

Après l'historien des Importants, celui des Frondeurs tient à peu près
le même langage. Comme La Rochefoucauld, Retz n'a qu'un but dans ses
Mémoires, se donner un air capable et faire une grande figure en tout
genre, en mal comme en bien; il est souvent plus véridique, parce qu'il
a encore moins de ménagement pour les autres, et qu'il est plus disposé
à sacrifier tout le monde, excepté lui. Nous ne concevons pas ici sa
retenue ou son incrédulité. Il savait fort bien que la plupart des gens
accusés d'avoir pris part à cette affaire avaient déjà trempé dans plus
d'une affaire semblable. Lui-même nous apprend qu'il avait conspiré avec
le comte de Soissons, qu'il l'avait blâmé de n'avoir pas frappé
Richelieu à Amiens, et qu'avec son cousin La Rochepot, lui, abbé de
Retz, avait formé le dessein de l'assassiner aux Tuileries pendant la
ceremonie du baptême de Mademoiselle[283]. La coadjutorerie de
l'archevêché de Paris, que venait de lui accorder la régente, en
considération des services et des vertus de son père, l'avait adouci, il
est vrai; mais ses anciens complices, qui n'avaient pas été aussi bien
traités que lui, étaient demeurés fidèles à leur cause, à leurs
desseins, à leurs habitudes. Retz est-il sincère quand il refuse de
croire qu'ils aient tenté contre Mazarin ce qu'il leur avait vu
entreprendre, et ce qu'il avait lui-même entrepris contre Richelieu?
Dans sa haine aveugle, il rejette tout sur Mazarin: il prétend qu'il eut
peur ou qu'il feignit d'avoir peur. C'est l'abbé de La Rivière qui, pour
se délivrer de la rivalité du comte de Montrésor auprès du duc
d'Orléans, aurait persuadé à Mazarin qu'il y avait un complot tramé
contre lui, où Montrésor était mêlé. C'est aussi M. le Prince qui aurait
essayé de perdre Beaufort, dans la crainte que son fils le duc d'Enghien
ne se commît avec lui dans quelque duel, comme il voulait le faire, pour
venger sa sœur, pendant la courte apparition qu'il fit à Paris après la
prise de Thionville. Enfin, «ce qui a fait, dit Retz, que je n'ai jamais
cru à ce complot, est que l'on n'en a jamais vu ni déposition ni indice,
quoique la plupart des domestiques de la maison de Vendôme aient été
longtemps en prison. Vaumorin et Ganseville, auxquels j'en ai parlé cent
fois dans la Fronde, m'ont juré qu'il n'y avoit rien au monde de plus
faux; l'un étoit capitaine des gardes, l'autre écuyer de M. de
Beaufort[284].»

  [283] _Mémoires_, t. Ier.

  [284] _Mémoires_, t. Ier, p. 65.

Tout à l'heure on verra se dissiper d'eux-mêmes ces derniers motifs, les
seuls qui méritent quelque attention; mais commençons par opposer aux
deux opinions suspectes de Retz et de La Rochefoucauld des témoignages
plus désintéressés, et avant tout le silence de Montrésor[285], qui,
tout en protestant que ni lui, ni son ami, le comte de Béthune,
n'avaient trempé dans la conjuration imputée au duc de Beaufort, ne dit
pas un seul mot contre la réalité de cette conjuration, dont il n'eût
pas manqué de se moquer s'il l'avait crue imaginaire. Mme de Motteville,
qui n'a pas l'habitude d'accabler les malheureux, après avoir rapporté
avec impartialité les bruits différents de la cour, raconte des
faits[286] qui lui semblent authentiques et qui sont décisifs. Un des
historiens contemporains les mieux informés n'exprime pas ici le moindre
doute: «Les Importants, dit Montglat, voyant qu'ils ne pouvoient chasser
le cardinal, résolurent de s'en défaire par le fer, et tinrent pour ce
sujet plusieurs conseils à l'hôtel de Vendôme[287].» Cette opinion est
confirmée par les renseignements nouveaux et nombreux que nous
fournissent les carnets de Mazarin et ses lettres confidentielles.

  [285] _Mémoires_, édit. de Leyde, ou collect. Petitot, t. LIX.

  [286] _Mémoires_, t. Ier, p. 184.

  [287] _Mémoires_, collect. Petitot, t. LXIX, p. 419.

Écartons la supposition de Retz, que Mazarin ait eu peur légèrement ou
qu'il ait feint d'avoir peur d'un simulacre de conspiration. Sur le
courage de Mazarin nous en appelons à La Rochefoucauld lui-même. «Au
contraire du cardinal de Richelieu, qui avoit l'esprit hardi et le cœur
timide, le cardinal Mazarin, dit-il, avoit plus de hardiesse dans le
cœur que dans l'esprit[288].» Mazarin avait commencé par être
militaire; il avait donné plus d'une preuve d'intrépidité,
particulièrement à Casal, où il se jeta entre deux armées toutes prêtes
à en venir aux mains. Sans doute il s'appliquait à conjurer les périls,
mais, quand il n'avait pu les prévenir, il savait y faire face avec
fermeté. Mazarin n'était donc pas homme à prendre l'épouvante sur de
vaines apparences; et, d'un autre côté, il n'avait pas besoin de feindre
des alarmes imaginaires, car le danger était certain, et, dans le
progrès toujours croissant de son crédit auprès de la reine, quelle
ressource, encore une fois, restait aux Importants, sinon l'entreprise
qu'ils avaient autrefois tentée contre Richelieu, et qu'ils pouvaient
aisément renouveler contre son successeur? Mazarin n'avait pas encore de
gardes, et il connaissait assez Mme de Chevreuse pour avoir pris fort au
sérieux la proposition qu'elle avait faite dans les conciliabules de
l'hôtel de Vendôme. Pesez bien cette considération: dans ses carnets
Mazarin n'est pas sur un théâtre; il n'écrit pas pour le public; il
montre ses sentiments vrais; et là on le voit, non pas intimidé, mais
ému.

  [288] _Mémoires_, t. Ier, p. 374.

Il se sent environné d'assassins, et il est convaincu que c'est
Mme de Chevreuse qui les dirige. Il suit tous leurs mouvements; il
recueille tous leurs propos; il rassemble les moindres indices; il
compte et il nomme les chefs et les soldats.

«Mme de Chevreuse fait entrer les frères Campion.»

«Chaque jour on fait venir une foule de gens.»

«On trame certainement quelque entreprise. On parle de me prendre dans
le faubourg Saint-Germain. On a l'air de vendre ses chevaux en public et
sous main on en achète.»

«Plessis-Besançon (officier très distingué, intendant militaire et
conseiller d'État, attaché à Mazarin) a dit qu'autour de l'hôtel de
Vendôme il y avoit plus de quarante personnes armées.»

«M. de Bellegarde m'a dit avoir su que, si, en revenant de Maisons, je
n'avois pas été dans le carrosse de son Altesse Royale, Beaufort
m'auroit assassiné. Tous les domestiques du comte d'Orval ont vu,
pendant trois ou quatre soirs consécutifs, douze ou quinze personnes
armées de pistolets, entre l'hôtel de Créqui et le sien, de manière que
je devois être pris au milieu.»

«On est allé proposer au duc de Guise et à ses parents de me tuer; mais
ils n'ont pas écouté cette proposition.»

«L'Argentière a rencontré Beaufort et Beaupuis (le comte de Beaupuis,
fils unique du comte de Maillé) qui rentroient au Louvre, d'où le
premier étoit sorti quand la reine s'étoit retirée dans son oratoire.
L'Argentière lui dit: «Mon maître, il faut qu'il y ait quelque
querelle, car j'ai rencontré quinze ou vingt gentilshommes à cheval,
bien montés et avec des pistolets.» Beaufort a répondu: «Que veux-tu que
j'y fasse?»

«J'ai reçu l'avis que l'on vouloit me prendre, quand j'allois en voiture
chez M. le duc d'Orléans, dans le faubourg Saint-Germain (le duc
d'Orléans demeurait au Luxembourg depuis la mort de sa mère Marie de
Médicis).--Le mercredi, le duc de Vendôme, en causant avec le maréchal
d'Estrées, lui a dit deux fois: «Je voudrois que mon fils Beaufort fût
mort[289].»

  [289] IIIe carnet, p. 28, 34, 70, 82, 84, 85 et 91; IVe carnet,
  p. 5.

Ces citations, que nous aurions pu multiplier, prouvent incontestablement
qu'aux yeux de Mazarin la conspiration était réelle. C'est pourquoi il
fit tout pour porter la lumière dans cette trame ténébreuse. Après
quelque temps, il déféra l'affaire à la justice ordinaire, au tribunal le
plus indépendant et même le moins bien disposé en sa faveur, le parlement
de Paris. Elle fut instruite selon toutes les formes, et comme s'il
s'agissait du dernier des particuliers. Les indices abondaient, quoi
qu'en dise Retz, et ce n'est pas la faute de Mazarin si les dernières
preuves manquèrent. Promptement avertis par les affidés qu'ils avaient à
la cour, autour de la reine et de Mazarin lui-même, les Importants
n'eurent pas de peine à faire évader les conspirateurs les plus
compromis.

«Je n'ai pas fort à me louer du chevalier du Guet,» dit Mazarin[290].
--«Brillet, Fouqueret, Lié et d'autres, au nombre de vingt-quatre,
se sont enfuis. On croit qu'ils se sont embarqués pour l'Angleterre sur
un vaisseau qui les attendoit depuis trois semaines[291].» Loin
de les laisser échapper à leur aise, Mazarin les poursuivit longtemps
avec une ardeur opiniâtre jusqu'en Hollande. Le 16 avril 1644,
il écrit à Beringhen, qui était alors en mission auprès du
prince d'Orange: «On m'a donné avis que Brillet et Fouqueret, qui sont
les deux personnes qui ont eu le plus de part dans la confidence de M.
de Beaufort, et auxquelles il s'est le plus ouvert dans la conspiration
qui avoit été faite contre ma personne, sont allés servir dans les
troupes en Hollande, ayant pris de grandes barbes qu'ils ont laissées
croître, afin de n'être pas connus, et qu'ils ont changé de noms,
Brillet se faisant appeler La Ferrière. Je vous prie de faire toutes les
diligences possibles pour vérifier si cela est, et de donner ordre,
quand vous reviendrez, à quelque personne confidente, de veiller de près
à leurs actions, parce que nous songerions au moyen de les avoir[292].»

  [290] IIIe carnet, p. 88.

  [291] IVe carnet, p. 8.

  [292] BIBLIOTHÈQUE MAZARINE, _Lettres de Mazarin; lettres
  françaises_, t. I, fol. 274, recto.

Celui que Mazarin signale dans ses carnets et dans ses lettres comme le
confident intime de Beaufort et après lui le principal accusé, le comte
de Beaupuis, fils du comte de Maillé, avait trouvé le moyen de se mettre
à couvert des premières recherches; il était parvenu à sortir de France
et avait été chercher un asile à Rome sous la protection déclarée de
l'Espagne. Il n'y a sorte de démarches que Mazarin n'ait faites pour
obtenir de la cour de Rome qu'elle remît Beaupuis à la France, afin
qu'il fût légalement jugé. Non-seulement il en fit faire la demande
officielle par M. de Grémonville, alors accrédité auprès du saint-siége,
mais il en écrivit lui-même à tout ce qu'il avait d'amis sûrs, au
cardinal Grimaldi, à son beau-frère Vincent Martinozzi, à Paul Macarani,
à Zongo Ondedei[293]; il les presse de faire tout ce qui sera en eux
pour obtenir l'extradition de Beaupuis; il leur suggère les raisons les
plus fortes, qu'il les charge de faire valoir auprès du saint-père: que
Beaupuis était le principal confident de Beaufort, qu'il était le lien
entre Beaufort et les autres accusés; que ce lien supprimé, la justice
ne peut plus avoir son cours; qu'il s'agit d'un crime qui doit
particulièrement toucher le sacré collége et le saint-père, un
assassinat tenté sur la personne d'un cardinal; que c'est la reine
elle-même qui réclame Beaupuis; qu'il est question d'un de ses
domestiques, Beaupuis étant enseigne dans une compagnie des gardes à
cheval, emploi de confiance, qui oblige à un surcroît de fidélité; que
Beaupuis ne sera pas livré à ses ennemis, comme on le prétendait, mais
au parlement, dont l'indépendance était bien connue. Le pape ne put
d'abord s'empêcher, au moins pour la forme, de faire mettre Beaupuis au
château Saint-Ange. Mais on l'en fit bientôt sortir, et on lui donna un
logement particulier où il pouvait recevoir à peu près tout le monde.
Mazarin se plaint très-vivement d'une telle indulgence. «On s'arrange,
dit-il, pour qu'au besoin il puisse s'échapper, ou bien on fournit au
duc de Vendôme toute facilité de le faire empoisonner, afin qu'avec
Beaupuis soit anéantie la principale preuve de la trahison de son fils.
Si tout cela se passoit en Barbarie, on en seroit indigné. Et cela se
passe à Rome, dans la capitale de la chrétienté, sous les yeux et par
l'ordre d'un pape!» Un agent intelligent et dévoué, M. de Gueffier,
devait recevoir Beaupuis des mains du saint-père, prendre _tous les
moyens imaginables_ pour ne pas se laisser enlever son prisonnier sur la
route de Rome à Civita-Vecchia, le mettre sur un vaisseau et le conduire
en France. Dans son indignation, Mazarin menace les protecteurs de
Beaupuis de la vengeance du jeune roi, «qui, pour n'avoir que sept ans,
n'en a pas moins les bras fort longs.» Il ne cessa ses poursuites qu'à
la fin de l'année 1645, lorsqu'il eut bien reconnu que le nouveau pape,
Innocent X, qui avait succédé à Urbain VIII, le cardinal-neveu Pamphile
et le secrétaire d'État Pancirolle, appartenaient entièrement au parti
espagnol, et que la France n'avait à attendre ni faveur ni justice de
la cour pontificale.

  [293] _Lettres italiennes de Mazarin_, t. I, lettre à Ondedei, du 25
  mars 1645, fol. 226, verso; _ibid._, lettre du 8 mai à Vincenzo
  Martinozzi, fol. 240, verso; _ibid._, lettre du 26 mai à Paolo
  Macarani, fol. 246; _ibid._, lettre du 2 juin au cardinal Grimaldi,
  fol. 248; _ibid._, lettre à Ondedei, du même jour; _ibid._, lettre
  au cardinal Grimaldi, du 15 juillet, et à Ondedei, du 5 septembre;
  au cardinal Grimaldi, 2 juin 1645, fol. 248; à Ondedei, 2 juin 1645;
  au cardinal Grimaldi, 15 juillet 1645; à Ondedei, 5 septembre 1645.
  Voyez l'APPENDICE.

A défaut de Beaupuis, Mazarin aurait bien voulu mettre la main sur
quelqu'un des frères Campion, intimement liés avec Beaufort et avec Mme
de Chevreuse, et trop haut placés dans la confiance de l'un et de
l'autre, pour ne pas avoir tous leurs secrets. Lui-même il se plaint,
ainsi que nous l'avons vu, d'être assez mal secondé. Et puis, il avait
affaire à des conspirateurs émérites, consommés dans l'art de se mettre
à couvert et de faire perdre leurs traces, à l'active et infatigable
duchesse de Chevreuse, et au duc de Vendôme qui, pour sauver son fils,
s'appliqua à faire évader tous ceux dont les dépositions auraient pu
servir à le convaincre, ou les gardait en quelque sorte entre ses mains,
cachés et comme enfermés à Anet. Mazarin ne put saisir que des hommes
obscurs qui avaient ignoré le complot, et ne pouvaient donner aucune
lumière.

Cependant parmi eux étaient deux gentilshommes qui, sans avoir connu le
fond de l'entreprise, avaient au moins assisté à plusieurs assemblées
qu'on avait tenues sous le prétexte assez bien choisi de prendre en main
la défense de la duchesse de Montbazon. Mazarin les nomme; c'étaient MM.
d'Avancourt et de Brassy, gentilshommes de Picardie, d'un courage à
toute épreuve, amis intimes de Lié, capitaine des gardes de Beaufort et
l'un des conspirateurs. Ganseville et Vaumorin, sur le témoignage
desquels Retz s'appuie pour prétendre qu'il n'y a jamais eu de
conspiration, n'avaient pas d'importance. Vaumorin pouvait être devenu,
en 1649, capitaine des gardes du duc de Beaufort, mais il ne l'était pas
en 1643, c'était Lié; et Ganseville était un des domestiques qu'on
n'avait pas mis dans la confidence. Ils ne savaient rien: ils ont donc
très-bien pu dire à Retz pendant la Fronde ce que celui-ci leur fait
dire. Mais d'Avancourt et Brassy savaient quelque chose: aussi le duc de
Vendôme les fit-il instamment prier de venir à Anet. Arrêtés et mis à la
Bastille, intimidés ou gagnés, ils firent, quoi qu'en dise Retz, des
dépositions assez graves et fournirent de sérieux indices, mais qui
s'arrêtaient à Henri de Campion et à Lié, les seuls conjurés qu'ils
eussent connus. Mazarin ne négligea rien pour remonter plus haut et
tirer parti de la seule capture un peu précieuse qu'il eût faite:
«Presser, dit-il[294], l'examen des deux prisonniers. Faire appeler le
maître de la maison du Sauvage située à côté de l'hôtel de Vendôme, où
logeoient Avancourt et Brassy, ainsi que l'aubergiste près de la
rivière, chez lequel il y avoit onze personnes le lundi soir. Interroger
les laquais des susdits Avancourt et Brassy, etc.»--«Le frère de Brassy
dit que Vendôme est mécontent d'eux, parce qu'ils se sont laissé prendre
sans se défendre[295].» Les Importants s'inquiétaient fort des
révélations que pouvaient faire les deux prisonniers. Mazarin fit
répandre le bruit qu'Avancourt et Brassy ne disaient pas grand'chose, et
que l'affaire s'en allait à rien, afin d'endormir la vigilance et les
alarmes des fugitifs et de les enhardir à sortir de leur retraite et à
venir se faire prendre à Paris. «Tremblay[296] (gouverneur de la
Bastille) m'a dit que Limoges (l'évêque de Limoges, Lafayette, un des
chefs des Importants dans l'Église) me vouloit grand mal, qu'il l'avoit
sollicité pour savoir ce que disoient les deux prisonniers, et qu'il
avoit fini par dire que le cardinal Mazarin seroit attrapé, ne les ayant
fait arrêter et mettre à la Bastille que pour justifier, du moins en
apparence, l'injure faite au duc de Beaufort. J'ai ordonné à Tremblay de
dire à Limoges que les deux prisonniers ne faisoient aucun aveu et
qu'ils se défendoient très-bien, pour le confirmer dans l'opinion qu'il
avoit, et pour que, donnant avis de cela à Vendôme, comme il ne manquera
pas de le faire, ceux qui sont en fuite se rassurent et reviennent, en
sorte qu'on puisse mettre la main sur quelqu'un d'eux.»

  [294] Carnet IVe, p. 8.

  [295] Personne, à Paris, ne doutait qu'on ne suivît très-sérieusement
  l'affaire des deux gentilshommes. Une correspondance privée fort
  curieuse, conservée aux Archives des affaires étrangères, FRANCE, t.
  CV, contient une lettre d'un nommé Gaudin à Servien, l'habile
  diplomate, sous la date du 31 octobre 1643, où se trouve le passage
  suivant, qui reproduit presque dans les mêmes termes celui des
  carnets: «L'on a fait recherche des hotelleries au fauxbourg
  Saint-Germain où les deux gentilshommes emprisonnés dans la Bastille
  ont logé. En voyant qu'on ne pouvait rien découvrir par leurs
  interrogatoires et ceux de leurs laquais, on a aussi emprisonné les
  hotes et hotesses desdites hotelleries, à sçavoir, du Sauvage et de
  quelque autre, pensant les intimider et tirer quelque confession du
  fait dont ils sont soupçonnés; ce qui n'a non plus servi; et ils ont
  été relâchés.»

  [296] IVe carnet, p. 9.

Mais pourquoi nous épuiser à démontrer que Mazarin ne joua pas la
comédie dans le procès intenté aux conspirateurs, qu'il les poursuivit
avec bonne foi et avec vigueur, et qu'il était parfaitement convaincu
qu'un projet d'assassinat avait été formé contre lui, lorsque
l'existence de ce projet est d'ailleurs avérée, lorsque, à défaut d'une
sentence du parlement, qui avait dû s'arrêter dans la défaillance de
preuves suffisantes, Beaupuis, ni aucun des Campion, ni Lié, ni Brillet,
n'ayant pu être saisis, on possède mieux que cela, à savoir, l'aveu
plein et entier d'un des principaux conjurés, avec le plan et tous les
détails de l'affaire, exposés dans des Mémoires trop tard connus, mais
dont l'authenticité ne peut être contestée? Nous voulons parler des
précieux mémoires d'Henri de Campion[297], frère de l'ami de Mme de
Chevreuse, que celui-ci avait fait entrer avec lui au service du duc de
Vendôme et particulièrement du duc de Beaufort. Henri avait accompagné
le duc dans sa fuite en Angleterre après la conspiration de Cinq-Mars,
et il en était revenu avec lui; il possédait toute sa confiance, et il
ne raconte rien où il n'ait pris lui-même une part considérable. Henri
était d'un caractère bien différent de son frère Alexandre. C'était un
homme instruit, plein d'honneur et de bravoure, sans jactance aucune,
éloigné de toute intrigue, et né pour faire son chemin par les routes
les plus droites dans la carrière des armes. Il a écrit ses Mémoires
dans la solitude, où, après la perte de sa fille et de sa femme, il
était venu attendre la mort au milieu des exercices d'une solide piété.
Ce n'est pas en cet état qu'on est disposé à inventer des fables, et il
n'y a pas de milieu: ce qu'il dit est tel qu'il le faut croire
absolument, ou, si l'on doute qu'il dise la vérité, il le faut
considérer comme le dernier des scélérats. Aucun intérêt n'a pu conduire
sa plume, car il a composé ses Mémoires, ou du moins il les a achevés,
un peu après la mort de Mazarin, ne songeant donc pas à lui faire sa
cour par de bien tardives révélations, et deux ans à peine avant que
lui-même s'éteignît en 1663. Il écrit véritablement devant Dieu et sous
la seule inspiration de sa conscience.

  [297] _Mémoires de Henri de Campion_, etc., 1807, à Paris, chez
  Treuttel et Würtz, in-8º. Petitot en a donné seulement un extrait
  à la suite des _Mémoires de La Châtre_, t. LI de sa collection.

Or, ouvrez ses Mémoires, vous y verrez de point en point confirmés tous
les renseignements qui remplissent les carnets de Mazarin. Rien n'y
manque, tout se rapporte, tout correspond merveilleusement. Il semble en
vérité que Mazarin, en écrivant ses notes, ait eu sous les yeux les
Mémoires d'Henri de Campion, ou que Henri de Campion, en écrivant ses
Mémoires, ait eu sous les yeux les carnets de Mazarin: il les complète à
la fois et il les résume.

Déjà son frère Alexandre, dans ses lettres du mois d'août[298], laisse
échapper plus d'une parole mystérieuse. Il écrit à Mme de Montbazon
exilée: «Il ne faut pas vous désespérer, Madame, il est encore quelque
demi-douzaine d'honnêtes gens qui ne se rendent pas... Votre illustre
amie ne vous abandonnera point. S'il falloit renoncer à votre amitié
pour être sage, il y a des gens qui aimeroient mieux passer pour fous
toute leur vie.» Comme Montrésor, il ne dit pas une seule fois qu'il n'y
eut pas de complot formé contre Mazarin, ce qui est une sorte d'aveu
tacite; et quand l'orage éclate, il prend le parti de se cacher,
conseille à Beaupuis d'en faire autant, et termine par ces mots
significatifs: «On ne s'embarque pas dans les affaires de la cour pour
être maître des événements, et comme on profite des bons, il faut se
résoudre à souffrir des mauvais.» Henri de Campion lève ce voile déjà
fort transparent.

  [298] _Recueil_ souvent cité.

Il déclare nettement qu'il y eut un projet de se défaire de Mazarin, et
que ce projet fut conçu, non par Beaufort, mais par Mme de Chevreuse de
concert avec Mme de Montbazon: «Je crois, dit-il, que le dessein du duc
ne venoit pas de son sentiment particulier, mais des persuasions des
duchesses de Chevreuse et de Montbazon, qui avoient un entier pouvoir
sur son esprit et une haine irréconciliable contre le cardinal. Ce qui
me fait parler ainsi, c'est que, pendant qu'il fut dans cette
résolution, je remarquois toujours qu'il y avoit une répugnance
intérieure qui, si je ne me trompe, étoit emportée par la parole qu'il
pouvoit avoir donnée à ces dames.» Il y a donc eu complot, et son
véritable auteur, Mazarin l'avait bien dit et Campion le répète, c'est
Mme de Chevreuse, car Mme de Montbazon n'était pour elle qu'un
instrument.

Beaufort, une fois séduit, séduisit son ami intime, le fils du comte de
Maillé, le comte de Beaupuis, enseigne de la garde à cheval de la reine.
Mme de Chevreuse leur adjoignit Alexandre de Campion, le frère aîné de
Henri, avec lequel nous avons fait connaissance. «Elle l'aimoit
beaucoup,» dit Henri de Campion, d'une façon qui, s'ajoutant aux paroles
ambiguës d'Alexandre que nous avons rapportées[299], donne à entendre
que celui-ci pouvait bien être alors en effet un des nombreux
successeurs de Chalais. Alexandre avait trente-trois ans, et son frère
avoue qu'il avait contracté auprès du comte de Soissons le goût et
l'habitude de la faction. Beaupuis et Alexandre de Campion approuvèrent
le complot qui leur fut communiqué, «le premier, dit Henri de Campion,
croyant que c'étoit pour lui le moyen d'arriver à de plus grandes
charges, et mon frère y voyant l'avantage de Mme de Chevreuse et par
conséquent le sien.»

  [299] Voyez le chapitre IV, p. 181-182.

Tels furent les deux premiers complices de Beaufort. Un peu plus tard,
il s'ouvrit à Henri de Campion, un de ses principaux gentilshommes, à
Lié, capitaine de ses gardes, et à Brillet, son écuyer. Là s'arrêta le
secret. Bien d'autres gentilshommes et domestiques de la maison de
Vendôme devaient participer à l'action, mais ne reçurent aucune
confidence; d'où l'on comprend l'ignorance de Vaumorin et de Ganseville
et ce qu'ils ont pu dire à Retz pendant la Fronde. L'affaire était bien
conçue et digne de Mme de Chevreuse. Il y avait à peine cinq ou six
conjurés, très-capables de garder le secret, et qui le gardèrent;
au-dessous d'eux, des hommes d'action, qui ne savaient pas ce qu'ils
devaient faire; et par derrière, les hommes du lendemain, sur lesquels
on comptait pour applaudir au coup, quand il aurait été fait, sans qu'on
eût jugé à propos de les mettre de la partie. Du moins Henri de Campion
ne nomme pas même Montrésor, Béthune, Fontraille, Varicarville,
Saint-Ybar, ce qui explique pourquoi Mazarin, tout en ayant l'œil sur
eux, ne les fit point arrêter. Henri de Campion ne parle pas non plus de
Chandenier, de La Châtre, de Tréville, du duc de Bouillon, du duc de
Retz, de Guise, de La Rochefoucauld, dont les sentiments n'étaient pas
douteux, mais qui n'en étaient pas au point de mettre la main dans un
assassinat; et cela explique encore le silence de Mazarin à leur égard,
en ce qui regarde la conspiration de Beaufort, bien qu'il ne se fît pas
la moindre illusion sur leurs dispositions, et sur le parti qu'ils
auraient pris si l'affaire eût réussi, ou même si une lutte sérieuse
s'était engagée.

Le complot resta quelque temps entre Mme de Chevreuse, Mme de Montbazon,
Beaufort, Beaupuis et Alexandre de Campion. La dernière résolution ne
fut prise qu'à la fin du mois de juillet ou dans les premiers jours
d'août, c'est-à-dire précisément au milieu de la querelle de Mme de
Montbazon et de Mme de Longueville, qui commença la crise et ouvrit la
porte à tous les événements qui suivirent. C'est alors seulement que
Beaufort en parla à Henri de Campion, en présence de Beaupuis. Le crime
de Mazarin était de continuer Richelieu. «Le duc de Beaufort me dit
qu'il croyoit que j'avois remarqué que le cardinal Mazarin rétablissoit
à la cour et par tout le royaume la tyrannie du cardinal de Richelieu,
avec plus d'autorité et de violence qu'il n'en avoit paru sous le
gouvernement de celui-ci; qu'ayant entièrement gagné l'esprit de la
reine et mis tous les ministres à sa dévotion, il étoit impossible
d'arrêter ses mauvais desseins qu'en lui ôtant la vie; que le bien
public l'ayant fait résoudre de prendre cette voie, il m'en instruisoit
en me priant de l'assister de mes conseils et de ma personne dans
l'exécution. Beaupuis prit la parole pour représenter avec chaleur les
maux que la trop grande autorité du cardinal de Richelieu avoit causés à
la France, et conclut en disant qu'il falloit prévenir de pareils
inconvénients avant que son successeur ait rendu les choses sans
remède.» A la conclusion près, ce sont les vues et le langage des
Importants et des Frondeurs, de La Rochefoucauld et de Retz. Henri de
Campion se donne comme ayant combattu d'abord le projet du duc avec tant
de force, que plus d'une fois il l'ébranla; mais les deux duchesses le
remontaient bien vite, et Beaupuis et Alexandre de Campion, au lieu de
le retenir, l'animaient. Quelque temps après, Beaufort ayant déclaré
qu'il avait pris son parti, Henri de Campion se rendit à deux
conditions: «L'une, dit-il, de ne point mettre la main sur le cardinal,
puisque je me tuerois plutôt moi-même que de faire une action de cette
nature; l'autre, que, s'il faisoit entreprendre l'exécution hors de sa
présence, je ne me résoudrois jamais à m'y trouver, tandis que, s'il y
étoit lui-même, je me tiendrois sans scrupule auprès de sa personne,
pour le défendre dans les accidents qui pourroient arriver, mon emploi
auprès de lui et mon affection m'y obligeant également. Il m'accorda ces
deux choses, en témoignant m'en estimer davantage, et ajouta qu'il se
trouveroit à l'exécution, afin de l'autoriser de sa présence.»

Le plan était d'attaquer le cardinal dans la rue, pendant qu'il faisait
des visites en voiture, n'ayant d'ordinaire avec lui que quelques
ecclésiastiques, avec cinq ou six laquais. On devait se présenter en
force et à l'improviste, faire arrêter le carrosse et frapper Mazarin.
Pour cela, il fallait qu'un certain nombre de domestiques de la maison
de Vendôme, qui n'étaient pas dans la confidence, se trouvassent tous
les jours, dès le matin, dans des cabarets autour de la demeure du
cardinal, qui était alors à l'hôtel de Clèves, près du Louvre. Parmi les
domestiques qu'on n'avait pas mis dans le secret, Henri de Campion nomme
positivement Ganseville. On devait leur adjoindre «les sieurs
d'Avancourt et de Brassy, Picards, gens fort déterminés et intimes amis
de Lié.» On donnait ce prétexte que les Condé se proposant de faire
affront à Mme de Montbazon, le duc de Beaufort, pour s'y opposer,
voulait avoir sous la main une troupe de gentilshommes à cheval et
armés. Les rôles étaient d'avance distribués. Ceux-ci devaient arrêter
le cocher du cardinal; ceux-là devaient ouvrir les deux portières et le
frapper, pendant que le duc serait là, à cheval, avec Beaupuis, Henri de
Campion et d'autres, pour combattre et dissiper ceux qui tenteraient de
résister. Alexandre de Campion devait rester auprès de la duchesse de
Chevreuse et à ses ordres; et elle-même devait plus que jamais être
assidue auprès de la reine, pour préparer les voies à ses amis, et, en
cas de succès, entraîner la régente du côté des victorieux.

Plusieurs occasions favorables d'exécuter ce plan se présentèrent. Une
première fois, Henri de Campion étant avec son monde dans la petite rue
du Champ-Fleuri, dont une extrémité donne dans la rue Saint-Honoré et
l'autre près du Louvre, vit le cardinal sortir de l'hôtel de Clèves, en
carrosse, avec l'abbé de Bentivoglio, le neveu du célèbre cardinal de ce
nom, quelques ecclésiastiques et quelques valets. Campion demanda à l'un
d'eux où le cardinal allait, on lui répondit: chez le maréchal
d'Estrées. «Je vis, dit Campion, que, si je voulois donner cet avis, sa
mort étoit infaillible. Mais je crus que je serois si coupable devant
Dieu et devant les hommes que je n'eus point la tentation de le faire.»

Le lendemain on sut que le cardinal devait aller faire une collation
chez Mme du Vigean, dans sa charmante maison de La Barre, à l'entrée de
la vallée de Montmorency, où était Mme de Longueville[300] et où devait
aussi se trouver la reine, qui était déjà partie.

  [300] Voyez la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. II et chap.
  III. C'est vraisemblablement aussi la partie de plaisir que
  décrit Scarron, t. VII, p. 178, _Voyage de la Reine à La Barre_.

Le cardinal s'y rendait de son côté, et n'avait avec lui, dans son
carrosse, que le comte d'Harcourt. Beaufort commanda à Campion
d'assembler sa troupe et de courir après; mais Campion lui
représenta que, si on attaquait le cardinal en compagnie du comte
d'Harcourt, il fallait se décider à les tuer tous deux, d'Harcourt
étant trop généreux pour voir frapper Mazarin sous ses yeux sans le
défendre, et que le meurtre de d'Harcourt soulèverait contre eux
toute la maison de Lorraine.

Quelques jours après on eut avis que le cardinal devait aller dîner à
Maisons, chez le maréchal d'Estrées, ainsi que le duc d'Orléans. «Je fis
consentir le duc, dit Campion, que, si le ministre étoit dans le
carrosse de son Altesse Royale, le dessein ne s'exécuteroit pas; mais il
dit que, s'il étoit seul, il falloit qu'il mourût. Le matin il fit
préparer des chevaux et se tint dans les Capucins avec Beaupuis, près de
l'hôtel de Vendôme, postant un valet de pied dans la rue pour l'avertir
quand le cardinal passeroit, et m'enjoignant de me tenir avec ceux que
j'avois coutume d'assembler à l'Ange (nom d'un cabaret), dans la rue
Saint-Honoré, assez proche de l'hôtel de Vendôme, et que, si le cardinal
alloit sans le duc d'Orléans, je montasse à cheval avec tous ces
messieurs, et l'allasse prendre en passant aux Capucins. Je fus, ajoute
Campion, dans l'inquiétude que l'on peut penser, jusqu'à ce que, voyant
passer le carrosse du duc d'Orléans, j'aperçus le cardinal dans le fond
avec lui.»

Enfin, l'irritation de Beaufort ayant été portée à son comble par l'exil
de Mme de Montbazon, qui est certainement du 22 août[301], le duc,
aiguillonné par Mme de Chevreuse, par la passion et par un faux honneur,
devint lui-même impatient d'agir. Voyant que, le jour, il se rencontrait
sans cesse des difficultés dont il était bien loin de deviner la cause,
il résolut d'exécuter le coup pendant la nuit, et dressa une embuscade
dont le succès semblait assuré, et que Campion nous fait connaître. Le
cardinal allait tous les soirs chez la reine et s'en revenait assez
tard. On l'attaquerait à son retour entre le Louvre et l'hôtel de
Clèves. On aurait des chevaux tout prêts dans quelque hôtellerie
voisine. Le duc lui-même s'y tiendrait avec Beaupuis et Campion, pendant
que le ministre serait chez la reine, et, sitôt qu'il sortirait, ils
s'avanceraient tous les trois et feraient venir les autres qui, en
attendant, se tiendraient à cheval, sur le quai, le long de la rivière,
tout auprès du Louvre. Tout cela se pouvait très-bien faire la nuit,
sans éveiller aucun soupçon.

  [301] Voyez dans la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, la
  lettre de cachet adressée à Mme de Montbazon.

Songez que celui qui fournit ces détails si précis est un des principaux
conjurés, qu'il écrit à une assez grande distance de l'événement, en
sûreté, et, encore une fois, sans nul intérêt, ne craignant plus rien de
Mazarin, qui vient de mourir, et n'en attendant rien; songez qu'en
parlant comme il le fait il accuse son propre frère, que, sans doute il
s'attribue de louables intentions et même quelques bonnes actions, mais
qu'il confesse être entré dans le complot, et que, si l'exécution avait
eu lieu, il y aurait pris part, en combattant à côté de Beaufort. Le
procès déféré au parlement n'ayant pas abouti faute de preuves, Campion
n'imaginait pas que Mazarin eût jamais connu «les circonstances du
complot, ni ceux qui en savoient le fond et qui y étoient employés.» Il
dit aussi «qu'à présent que le cardinal est mort il n'y a plus à
craindre de nuire à personne en disant les choses comme elles sont.» Il
ne se défend donc pas, il se croit à l'abri de toute recherche, il écrit
seulement pour soulager sa conscience. Or, ce qu'il dit, c'est
précisément, sans qu'il s'en doute, ce que Mazarin, de son côté, avait
tiré de ses diverses informations.

Nous avons vu quelle importance Mazarin attachait à l'arrestation
d'Avancourt et de Brassy, et quel art il mit à répandre le bruit que
dans leurs interrogatoires ils ne disaient rien, pour ôter toute
inquiétude à ceux qu'ils auraient pu compromettre, et par là les attirer
à Paris, où ils n'auraient pas manqué d'être pris. Henri de Campion nous
apprend qu'il s'agit ici particulièrement de lui, et il semble qu'il
traduise en français l'un des passages italiens des carnets: «On mena,
dit-il, à la Bastille Avancourt et Brassy, où ils déposèrent que je les
avois fait assembler plusieurs fois, de la part du duc de Beaufort,
pour les intérêts de Mme de Montbazon, à ce que je leur avois dit. Cela
ne donnoit pas motif d'interroger le duc, puisqu'ils avouoient qu'il ne
leur avoit pas parlé; ainsi il n'eût pas manqué de nier d'avoir donné
les ordres que je leur avois portés de sa part; on connut alors que l'on
ne pouvoit travailler à son procès avant de me prendre, afin de trouver
matière à l'interroger d'après mes propres dépositions, et de nous si
bien embarrasser tous deux que l'on pût découvrir la trace de l'affaire.
La preuve de cette conspiration importoit essentiellement au cardinal,
qui, ne faisant que de s'établir dans le gouvernement et affectant de le
faire par la douceur, avoit été assez malheureux d'être contraint, en
débutant, de faire une violence contre un des plus grands du royaume,
pour son intérêt particulier, sans qu'il parût une conviction qui
l'obligeât à traiter le duc avec cette rigueur. Le cardinal, désespéré
de ne pouvoir persuader les autres de ce dont il étoit entièrement
assuré, avoit un grand désir de m'avoir entre ses mains. Il jugea
néanmoins qu'il falloit me donner le temps de me rassurer afin de me
prendre avec plus de facilité.»

Nous pourrions ajouter à tout cela qu'Henri de Campion, recherché et
serré de près dans sa retraite d'Anet chez le duc de Vendôme, s'étant
enfui de France et ayant été retrouver à Rome son ami le comte de
Beaupuis, rend compte des efforts opiniâtres que fit Mazarin pour
obtenir l'extradition de celui-ci, la résistance du pape Innocent X, les
égards qu'on eut pour Beaupuis lorsqu'on fut bien forcé de le mettre au
château Saint-Ange; toutes choses qui, se rencontrant également dans les
carnets et les lettres de Mazarin et dans les mémoires d'Henri de
Campion, mettent hors de doute la parfaite sincérité des démarches du
cardinal et l'exactitude de ses renseignements.

N'en est-ce pas assez pour réduire à néant les doutes intéressés de La
Rochefoucauld et les dénégations passionnées du chef de la Fronde, le
très-spirituel mais très-peu véridique cardinal de Retz, le plus ardent
et le plus opiniâtre des ennemis de Mazarin? Quant à nous, il nous
semble ou qu'il n'y a plus de certitude en histoire, ou qu'il faut
considérer désormais comme un point absolument démontré qu'il y eut un
projet arrêté de tuer Mazarin, que ce projet a été conçu par Mme de
Chevreuse, en quelque sorte imposé par elle à Beaufort à l'aide de Mme
de Montbazon, que Beaufort a eu pour complices principaux le comte de
Beaupuis et Alexandre de Campion, que Henri de Campion est entré plus
tard dans l'affaire, à la pressante sollicitation du duc, ainsi que deux
autres officiers d'un rang secondaire; que pendant le mois d'août il y a
eu diverses tentatives sérieuses d'exécution, particulièrement une
dernière après l'exil de Mme de Montbazon, le dernier d'août ou plutôt
le 1er septembre, et que cette tentative-là n'a manqué que par des
circonstances tout à fait indépendantes de la volonté des conspirateurs.

Comment la dernière tentative d'assassinat formée contre Mazarin,
l'embuscade nocturne si bien dressée le 1er septembre 1643,
échoua-t-elle? Ici, sans nous arrêter à discuter les conjectures d'Henri
de Campion, bornons-nous à dire que Mazarin, qui était sur ses gardes,
prévint le coup qui lui était destiné, en n'allant pas chez la reine le
soir où on devait le frapper, pendant qu'il reviendrait du Louvre. Le
lendemain, la scène était changée. Le bruit s'était répandu que le
premier ministre avait pensé être tué par Beaufort et ses amis, mais
qu'il avait échappé, et que la fortune se déclarait en sa faveur. Un
projet d'assassinat, surtout lorsqu'il est manqué, excite toujours une
extrême indignation, et celui qui est sorti d'un grand danger et paraît
destiné à l'emporter trouve aisément des défenseurs. Une foule de gens,
qui eussent peut-être appuyé Beaufort victorieux, vinrent offrir leurs
services et leurs épées au cardinal, et dans la matinée il se rendit au
Louvre, escorté de trois cents gentilshommes.

Depuis quelques jours, Mazarin avait compris qu'il lui fallait à tout
prix éclaircir la situation, et que le moment était venu de porter la
reine à prendre un parti. L'occasion était décisive. Si le péril qu'il
venait de courir, et qui n'était que suspendu sur sa tête, ne suffisait
pas à tirer la reine de ses incertitudes, c'est qu'elle ne l'aimait
point; et Mazarin savait bien qu'au milieu des dangers qui
l'entouraient, toute sa force était dans l'affection de la reine, et que
de là dépendaient et son salut présent et son avenir. Aussi, soit
politique, soit passion sincère, c'est toujours au cœur d'Anne
d'Autriche qu'il s'adressait, et au début de la crise il s'était dit à
lui-même: «Si je croyais que la reine se sert de moi par nécessité, sans
avoir d'inclination pour ma personne, je ne m'arrêterais pas ici trois
jours[302].» Mais, nous l'avons assez fait entendre, Anne d'Autriche
aimait Mazarin. Chaque jour, en le comparant à ses rivaux, elle
l'appréciait davantage. Elle admirait la justesse et la lucidité de son
esprit, sa finesse et sa pénétration, cette puissance de travail qui lui
faisait porter le poids du gouvernement avec une aisance merveilleuse,
son coup d'œil si sûr, sa profonde prudence et en même temps la
judicieuse vigueur de ses résolutions. Elle voyait les affaires de la
France partout prospérer entre ses mains fermes et habiles. Le cardinal
n'était pour rien, il est vrai, dans l'immortelle bataille qui venait
d'inaugurer avec tant d'éclat le nouveau règne; mais il était pour
beaucoup dans les succès qui avaient suivi et montré à l'Europe étonnée
que la journée de Rocroy n'était pas un heureux hasard. Quand tout le
monde dans le conseil s'était opposé au siége de Thionville, quand M. le
Prince lui-même y était contraire, quand Turenne consulté n'osait pas se
déclarer, c'est Mazarin qui avait insisté avec une énergie
extraordinaire pour qu'on profitât de la victoire de Rocroy, et qu'on
rapprochât la France du Rhin. La proposition première venait sans doute
du jeune vainqueur, mais Mazarin avait eu le mérite de la comprendre,
de la soutenir et de la faire triompher. Si jamais premier ministre
n'avait été servi par un tel général, jamais aussi général n'avait été
servi par un tel ministre; et, grâce à tous les deux, le 11 du mois
d'août, pendant que messieurs les Importants mettaient leur génie à
faire un indigne affront à la noble sœur du héros qui venait de sauver
la France et qui allait l'agrandir, pendant qu'ils déployaient leur
éloquence dans les salons ou aiguisaient leurs poignards dans de
ténébreux conciliabules, Thionville, alors une des premières places de
l'Empire, se rendait après une défense opiniâtre; nous pouvions marcher
au secours du maréchal de Guébriant, couvrir l'Alsace, passer le Rhin,
et aller faire tête à Mercy. La régence d'Anne d'Autriche s'ouvrait sous
les plus brillants auspices. Et en même temps le ministre auquel la
reine devait tant, au lieu de s'imposer à elle et de prétendre la
gouverner, était à ses pieds et lui prodiguait des soins, des respects,
des tendresses qu'elle n'avait jamais connues. Loin qu'il lui parut
ressembler à l'impérieux et triste Richelieu, elle pouvait se rappeler,
avec une émotion agréable, les paroles de Louis XIII, lorsque pour la
première fois il lui présenta Mazarin: «Il vous plaira, Madame, parce
qu'il ressemble à Buckingham.» Mais c'était Buckingham avec un bien
autre génie. Elle dut frémir, quand Mazarin mit sous ses yeux tous les
indices de l'odieuse entreprise formée contre lui. Il y eut là entre eux
de suprêmes explications. Plus que jamais, il dut la presser de lever
le masque[303], de sacrifier à une nécessité manifeste les ménagements
qu'elle s'étudiait à garder, de braver un peu plus les discours de
quelques dévots et de quelques dévotes, et de lui permettre enfin de
défendre sa vie. Jusque-là Anne d'Autriche hésitait par des raisons qui
se comprennent. L'insolence de Mme de Montbazon l'avait déjà fort
irritée; la conviction qu'elle acquit des nombreuses tentatives
d'assassinat qui avaient échoué par hasard et pouvaient se renouveler la
décida, et c'est dans les derniers jours du mois d'août 1643 qu'il faut
placer la date certaine de l'ascendant déclaré, public et sans rival, de
Mazarin sur Anne d'Autriche. Il ne lui avait jamais déplu; il commença à
lui agréer dans le mois qui précéda la mort de Louis XIII; elle le nomma
premier ministre au milieu de mai, un peu par goût et beaucoup par
politique; peu à peu le goût s'accrut, et devint assez fort pour
résister à toutes les attaques; ces attaques, en passant aux dernières
extrémités et en lui faisant craindre pour la vie même de Mazarin,
précipitèrent la victoire de l'heureux cardinal, et, le lendemain du
dernier guet-apens nocturne où il devait périr, Mazarin était le maître
absolu du cœur de la reine, et plus puissant que ne l'avait été
Richelieu après la journée des Dupes.

  [302] IIIe carnet, p. 10, en espagnol: Sy yo creyera lo que dicen
  que S. M. se sierve di mi per necessidad, sin tener alguna
  inclinacion, no pararia aqui tres dias.»

  [303] IIe carnet, p. 65: «Quitarse la masqhera.»

Nous avons en vain recherché dans les carnets quelques traces des
explications que Mazarin dut avoir avec la reine en cette grave
conjoncture. Ces explications-là ne sont point de celles qu'on puisse
oublier, et dont il soit besoin de tenir note. Cependant nous
rencontrons un passage obscur écrit en espagnol, où nous saisissons
assez distinctement les mots suivants: «Je ne devrais plus avoir aucun
doute depuis que la reine, dans un excès de bonté, m'a dit que rien ne
pourrait m'ôter le poste qu'elle m'a fait la grâce de me donner auprès
d'elle; néanmoins, comme la crainte est une compagne inséparable de
l'affection, etc[304].» Vers ce temps-là, Mazarin étant tombé un peu
malade à force de travaux et de soucis, et ayant pris la jaunisse, a
écrit cette ligne fort courte, mais qui donne beaucoup à penser: «La
jaunisse, fruit d'un amour extrême[305].»

  [304] IIIe carnet, p. 45: «...mas contodo esto siendo el temor un
  compagnero inseparabile dell'affeccion, etc., etc.»

  [305] IVe carnet, p. 3: «La giallezza cagionata dà soverchio
  amore.»

Mme de Motteville était de service auprès de la reine Anne, lorsqu'au
bruit de l'assassinat qui n'avait pas réussi les courtisans
s'empressèrent de venir au Louvre protester de leur dévouement. La
reine, tout émue, lui dit[306]: «Vous verrez devant deux fois
vingt-quatre heures comme je me vengerai des tours que ces méchants amis
me font.» «Jamais, dit Mme de Motteville, le souvenir de ce peu de mots
ne s'effacera de mon esprit. Je vis en ce moment par le feu qui brillait
dans les yeux de la reine, et par les choses qui en effet arrivèrent le
lendemain et le soir même, ce que c'est qu'une personne souveraine,
quand elle est en colère et qu'elle peut tout ce qu'elle veut.» Si la
fidèle dame d'honneur eût été moins discrète, elle eût pu ajouter:
surtout quand cette personne souveraine est une femme et qu'elle aime.

  [306] _Mémoires_, t. Ier, p. 185.

Mazarin avait dit[307]: «Les menées contre moi ne cesseront point tant
qu'on verra auprès de Sa Majesté un parti puissant déclaré contre moi,
et capable de gagner l'esprit de la reine s'il m'arrivait quelque
disgrâce.» La défaite de ce parti fut demandée par Mazarin et accordée
par Anne d'Autriche, et les mesures les plus nécessaires immédiatement
arrêtées.

  [307] IIIe carnet, p. 93 et dernière: «Ogniuno mi dice che li
  disegni contra me non cesseranno, finche si vedrà che appresso di
  S. M. vi è un potente partito contro di me, e capace d'acquistar
  lo spirito di S. M. quando mi succeda una disgrazia.»

Ce qui pressait le plus et ne pouvait être différé d'un jour, c'était de
se mettre à l'abri de tout nouvel assassinat et de profiter du premier
mouvement de l'indignation publique contre l'auteur du complot et ceux
qui y avaient pris part. Or, l'auteur apparent du complot, c'était le
duc de Beaufort, aidé de ses principaux officiers et de quelques
gentilshommes de la maison de Vendôme. Il fallait donc arrêter Beaufort
et lui faire son procès. La reine y consentit. On peut juger par là de
l'autorité que Mazarin avait prise, et jusqu'où Anne d'Autriche pourrait
aller un jour pour défendre un ministre qui lui était cher. Le duc de
Beaufort était, avant la mort de Louis XIII, l'homme en qui la reine
avait le plus de confiance, et pendant quelque temps on l'avait cru
destiné au rôle de favori. Depuis, il avait bien gâté ses affaires par
ses airs avantageux et par son évidente incapacité, surtout par sa
liaison publique avec Mme de Montbazon; mais la reine avait une assez
grande faiblesse pour lui, et au bout de trois mois signer l'ordre de
son arrestation était un grand pas, nécessaire, il est vrai, mais
extrême, et qui était le signe manifeste d'un entier changement dans le
cœur et les relations intimes d'Anne d'Autriche. La dissimulation
qu'elle mit dans cette affaire marque la fermeté réfléchie de sa
résolution.

La journée du 2 septembre est vraiment solennelle dans l'histoire de
Mazarin, et nous pourrions dire dans celle de la France, car elle a vu
le raffermissement de la royauté, ébranlée par la mort de Richelieu et
de Louis XIII, et la ruine du parti des Importants. Ils ne s'en
relevèrent qu'au bout de cinq ans, en 1648, à la Fronde, où ils
reparurent toujours les mêmes, avec les mêmes desseins et la même
politique au dedans et au dehors, et, après avoir soulevé de sanglants
et stériles orages, vinrent de nouveau se briser contre le génie de
Mazarin et l'invincible fidélité d'Anne d'Autriche.

Le 2 septembre au matin, Paris et la cour retentissaient du bruit de
l'embuscade tendue la veille à Mazarin entre le Louvre et l'hôtel de
Clèves. Les cinq conspirateurs qui avec Beaufort y avaient mis la main,
à savoir le comte de Beaupuis, Alexandre et Henri de Campion, Brillet et
Lié, avaient pris la fuite et s'étaient mis en sûreté. Beaufort et Mme
de Chevreuse ne pouvaient les imiter; fuir, pour eux, c'eût été se
dénoncer eux-mêmes. L'intrépide duchesse n'avait donc pas hésité à
paraître à la cour, et elle était auprès de la régente dans la soirée du
2 septembre, avec une autre personne, étrangère à ces trames ténébreuses
et même incapable d'y ajouter foi, une bien différente ennemie de
Mazarin, la pieuse et noble Mme de Hautefort. Pour le duc, insouciant et
brave, il était allé le matin à la chasse, et à son retour il alla,
selon sa coutume, présenter ses hommages à la reine. En entrant au
Louvre il rencontra sa mère, Mme de Vendôme, et sa sœur la duchesse de
Nemours, qui avaient tout le jour accompagné la reine et remarqué son
émotion. Elles firent tout ce qu'elles purent pour l'empêcher de monter,
et le conjurèrent de s'éloigner quelque temps. Lui, sans se troubler,
leur répondit comme autrefois le duc de Guise: «On n'oserait,» et il
entra dans le grand cabinet de la reine, qui le reçut de la meilleure
grâce du monde et lui fit toutes sortes de questions sur sa chasse,
«comme si, dit Mme de Motteville[308], elle n'avoit eu que cette pensée
dans l'esprit. Le cardinal étant arrivé sur cette douceur, elle se leva
et lui dit de la suivre. Il parut qu'elle vouloit aller tenir conseil
dans sa chambre. Elle y passa suivie seulement de son ministre. En même
temps le duc de Beaufort, voulant sortir, trouva Guitaut, capitaine des
gardes, qui l'arrêta et lui fit commandement de le suivre au nom du roi
et de la reine. Le prince, sans s'étonner, après l'avoir considéré
fixement, lui dit: Oui, je le veux; mais cela, je l'avoue, est assez
étrange. Puis, se tournant du côte de Mmes de Chevreuse et de Hautefort,
qui étoient là et causoient ensemble, il leur dit: Mesdames, vous voyez,
la reine me fait arrêter..... Le lendemain, continue Mme de Motteville,
pendant qu'on peignoit la reine, elle nous fit l'honneur de nous dire, à
deux de ses femmes et à moi, que deux ou trois jours auparavant, étant
allée se promener à Vincennes, où M. de Chavigny lui avoit donné une
magnifique collation, elle avoit vu le duc de Beaufort fort enjoué, et
qu'alors il lui vint dans l'esprit de le plaindre, disant en elle-même:
_Hélas! ce pauvre garçon dans trois jours sera peut-être ici, où il ne
rira pas._ Et la demoiselle Filandre, première femme de chambre, me jura
que la reine pleura ce soir-là en se couchant.» La bonne dame d'honneur,
toujours attentive à taire ou à nier ce qui pourrait nuire à sa
maîtresse, et à relever ce qui lui est favorable, se complaît ici à
célébrer sa douceur et son humanité. Nous voyons surtout dans la
conduite d'Anne d'Autriche une dissimulation profonde, comme Mme de
Motteville ne peut s'empêcher de le remarquer: il est évident que tout
était concerté d'avance entre la reine et Mazarin, et si les larmes
qu'elle répandit en cette circonstance montrent ce qu'il lui en coûta de
faire mettre en prison un ancien ami, elles prouvent aussi, et encore
bien plus, à quel point l'ami nouveau lui devait être cher pour en
avoir obtenu un tel sacrifice.

  [308] Tome Ier, p. 185.

Le lendemain matin, le duc de Beaufort fut conduit à ce même château de
Vincennes où, quelques jours auparavant, il avait été se promener et
faire collation avec la reine. Le peuple de Paris, toujours ami des
résolutions hardies quand elles réussissent, ne s'émut nullement de la
disgrâce de celui qu'un jour il devait adorer, et en voyant passer sur
le chemin de Vincennes le futur roi des faubourgs et des halles, il
avait applaudi, à ce qu'assure Mazarin, et s'était écrié avec joie:
«Voilà celui qui voulait troubler notre repos![309]» Les plus dangereux
des Importants reçurent l'ordre de s'éloigner de Paris. Montrésor,
Béthune, Saint-Ybar, Varicarville et quelques autres, furent confinés en
province sous une exacte surveillance, ou même quittèrent la France. On
commanda aux Vendôme de se retirer à Anet[310]; et le château d'Anet
étant bientôt devenu ce qu'avait été à Paris l'hôtel de Vendôme, l'asile
des conspirateurs, Mazarin les réclama du duc César, qui se garda bien
de les livrer. Le cardinal fut presque réduit à assiéger en règle le
château. Il menaça d'y pénétrer de vive force pour y saisir les
complices de Beaufort; ne supportant pas ce scandale d'un prince qui
bravait impunément la justice et les lois, il songeait à en avoir
raison, et il allait prendre une résolution énergique, quand le duc de
Vendôme se décida lui-même à quitter la France, et s'en alla en Italie
attendre la chute de Mazarin, comme autrefois il avait attendu en
Angleterre celle de Richelieu.

  [309] IIIe carnet, p. 88: «Tutto il popolo gode e diceva: eccolà
  quello che voleva turbar il nostro riposo!»

  [310] Mme de Motteville, t. Ier, p. 190: «On envoya ordre à M. et
  à Mme de Vendôme et à M. de Mercœur de sortir incessamment de
  Paris. Le duc de Vendôme s'en excusa d'abord sur ce qu'il était
  malade, mais pour le presser d'en partir et lui faire faire son
  voyage plus commodément, la reine lui envoya sa litière.»

L'arrestation de Beaufort, la dispersion de ses complices, de ses amis,
de sa famille, était la première, l'indispensable mesure que devait
prendre Mazarin pour faire face au danger le plus pressant. Mais que lui
eût-il servi de frapper le bras s'il eût laissé subsister la tête, si
Mme de Chevreuse était restée là, toujours empressée à entourer la reine
de soins et d'hommages, assidue à la cour, retenant ainsi et ménageant
les dernières apparences de son ancienne faveur pour soutenir et
encourager dans l'ombre les mécontents, leur souffler son audace, et
susciter de nouveaux complots? Elle avait encore dans sa main les fils
mal rompus de la conspiration, et à côté d'elle était un homme trop
expérimenté pour se laisser compromettre en de pareilles menées, mais
tout prêt à en profiter, et que Mme de Chevreuse s'était appliquée à
faire paraître à la reine, à la France et à l'Europe, comme très-capable
de conduire les affaires. Mazarin n'hésita donc pas, et le lendemain
même de l'arrestation de Beaufort, le 3 septembre, Châteauneuf était
invité à venir saluer la reine, et à se rendre ensuite dans son
gouvernement de Touraine[311]. L'ancien garde des sceaux de Richelieu
trouva que c'était déjà quelque chose d'être sorti ouvertement de
disgrâce, d'avoir repris le rang éminent qu'il avait jadis occupé dans
les ordres du roi et le gouvernement d'une grande province. Son ambition
allait bien plus haut; il la garda et l'ajourna, obéit à la reine, se
ménagea habilement avec elle, et se maintint fort bien avec son
ministre, en attendant qu'il le pût remplacer.

  [311] IIIe carnet, p. 40: «Permissione a Chatonof di veder la regina
  ed ordine di andar in Turena.» Olivier d'Ormesson, dans son Journal
  donne cet ordre sous la date du 3 septembre 1643.

Mme de Chevreuse n'eut pas la sagesse de Châteauneuf. Elle ne sut pas
faire bonne mine à mauvais jeu, ou elle était trop engagée pour quitter
sitôt la partie. La Châtre, qui était un de ses amis les plus
particuliers et qui la voyait tous les jours, raconte[312] que le soir
même où Beaufort fut arrêté au Louvre, «Sa Majesté lui dit qu'elle la
croyoit innocente des desseins du prisonnier, mais que néanmoins elle
jugeoit à propos que, sans éclat, elle se retirât à Dampierre, et
qu'après y avoir fait quelque séjour elle se retirât en Touraine.» Mme
de Chevreuse fut bien forcée d'aller à Dampierre; mais là, au lieu de se
tenir tranquille, elle remua ciel et terre pour sauver ceux qui
s'étaient compromis pour elle. Elle recueillit chez elle Alexandre de
Campion[313] et lui fournit l'argent et tout ce qui lui était
nécessaire pour se dérober sûrement aux poursuites du cardinal.
Intrépide pour elle-même, accoutumée aux tempêtes, elle s'inquiétait
par-dessus tout du sort de ses amis, et en sachant plusieurs à Anet elle
y envoyait sans cesse[314]. Elle commença même à renouer de nouvelles
trames, et trouva moyen de faire parvenir une lettre à la reine[315]. On
lui adressait message sur message pour hâter son départ[316]. On lui
envoyait Montaigu, on lui envoyait La Porte[317]. Elle les recevait avec
hauteur, et différait sous divers prétextes. Nous avons vu qu'en allant
au-devant d'elle, à son retour de Bruxelles, Montaigu lui avait offert,
de la part de la reine et de Mazarin, de lui payer les dettes qu'elle
avait contractées pendant tant d'années d'exil; elle avait déjà reçu de
grosses sommes; elle ne voulait partir qu'après que la reine aurait
accompli toutes ses promesses[318]. Elle quitta la cour et Paris la
douleur dans l'âme et en frémissant, comme Annibal en quittant l'Italie.
Elle sentait que la cour et Paris et l'intérieur de la reine étaient le
vrai champ de bataille, et que s'éloigner, c'était abandonner la
victoire à l'ennemi. Sa retraite fut un deuil à tout le parti
catholique, aux amis de la paix et de l'alliance espagnole, et au
contraire une joie publique pour les amis de l'alliance protestante. Le
comte d'Estrade vint au Louvre de la part du prince d'Orange, auprès
duquel il était accrédité, en remercier officiellement la régente[319].

  [312] _Mémoires_, t. LI de la collect. Petitot, p. 244.

  [313] _Recueil_, etc., p. 133: «Je ne pouvois désirer une plus
  grande consolation dans mes malheurs que la permission que vous me
  donnez d'aller à Dampierre; la crainte que vous me témoignez avoir
  qu'on me surprenne sur les chemins est très-obligeante, mais je
  prendrai si bien garde à moi que ce malheur ne m'arrivera pas. Je ne
  marcherai point de jour, et les nuits sont si obscures que je ne
  serai vu de personne.»

  [314] IVe carnet, p. 1: «Hebert, mestre d'hotel di Mma di Cheverosa,
  tre volte in tre giorni a Aneto dà M. di Vendomo.»

  [315] IVe carnet, p. 3: «Lettera per altra strada di Cheverosa
  alla regina.»

  [316] IIIe carnet, p. 81 et 82: «Allontanar Cheverosa che fà
  mille caballe.»

  [317] La Châtre, _ibid._ Voyez aussi une lettre inédite de La Porte,
  BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE, IIe portefeuille du docteur Valant, p. 107.
  Voyez l'APPENDICE.

  [318] IIIe carnet, p. 86: «Mma di Cheverosa sortita havendo somme
  considerabili di denari contanti. S. M. sa ben li suoi disegni, e
  che se li da 200 mil lire, come pretende, vi havrà havute 400 mil
  lire.» Journal d'Olivier d'Ormesson: «19 septembre. Au conseil,
  j'ouïs Monsieur demander si on avoit payé les deux cent mille livres
  à Mme de Chevreuse qu'on lui avoit promises.» La Châtre, _ibid._:
  «Elle s'opiniâtra de toucher, avant que de partir, quelque argent
  qu'on lui avoit promis.»

  [319] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CV, lettre de
  Gaudin à Servien, du 31 octobre 1643: «Le sieur de l'Estrade a fait
  un compliment à Sa Majesté, de la part du prince d'Orange, sur
  l'éloignement de Mme de Chevreuse, disant qu'elle avoit fait voir
  par cette action la bonne intention qu'elle a pour la considération
  de ses alliés, puisque dès son arrivée ladite dame lui proposa la
  paix très-facile, et que les Espagnols quitteroient bien volontiers
  tout ce que les François ont pris, pourvu qu'on leur accordât
  seulement une chose, qui est l'abandonnement des Suédois et des
  Hollandois.»



CHAPITRE SEPTIÈME

1643-1679


   MME DE CHEVREUSE RELÉGUÉE ENCORE UNE FOIS EN TOURAINE. ELLE Y
   RESTE PRÈS DE DEUX ANNÉES SANS ABANDONNER SES DESSEINS CONTRE
   MAZARIN.--ELLE REÇOIT L'ORDRE DE SE RETIRER A ANGOULÊME. CRAIGNANT
   D'ÊTRE EMPRISONNÉE, ELLE S'ENFUIT DANS L'HIVER DE 1645 ET
   S'EMBARQUE A SAINT-MALO SUR UN PETIT BATIMENT QUI EST PRIS EN MER
   PAR LES PARLEMENTAIRES ANGLAIS. ELLE MANQUE D'ÊTRE LIVRÉE A
   MAZARIN, ET OBTIENT A GRAND'PEINE DES PASSE-PORTS POUR DUNKERQUE
   ET LES PAYS-BAS.--MME DE CHEVREUSE EN FLANDRE PENDANT LES ANNÉES
   1645, 1646, 1647. MÊMES INTRIGUES QU'EN 1640, 1641, 1642.--LA
   FRONDE EN 1648 CONTINUE ET TERMINE LES CONSPIRATIONS PRÉCÉDENTES:
   MÊME FIN, MÊMES MOYENS ET PRESQUE MÊMES HOMMES.--MME DE CHEVREUSE
   REVIENT A PARIS EN 1649. SON RÔLE DANS LA FRONDE. ELLE EST
   L'AUTEUR DU SEUL PLAN QUI POUVAIT SAUVER LA FRONDE, PERDRE MAZARIN
   ET ASSURER LE TRIOMPHE RAISONNABLE DE L'ARISTOCRATIE.--ELLE SE
   RÉCONCILIE A PROPOS AVEC LA REINE ET MAZARIN.--PLUS TARD ELLE
   CONTRIBUE A LA PERTE DE FOUQUET ET A L'ÉLÉVATION DE COLBERT.--SA
   RETRAITE ET SA MORT EN 1679.


Voilà donc, dans l'automne de 1643, Mme de Chevreuse reléguée en
Lorraine, comme elle l'avait été dix ans auparavant; mais alors, en ses
plus cruels déplaisirs, il lui restait une consolation, une espérance,
un asile qu'elle croyait inviolable, l'affection d'Anne d'Autriche;
tandis qu'ici, c'était Anne d'Autriche elle-même qui la bannissait de sa
présence. Cette amère pensée s'aggravait encore de la solitude qui ne
tarda pas à se faire autour d'elle. Après avoir été comme la reine de
la Touraine et de l'Anjou, et y avoir tenu longtemps une sorte de cour
souveraine, grâce à sa naissance et aux grands biens qu'elle y
possédait, elle et son père le duc de Montbazon, et son frère le prince
de Guymené, le maître du vaste domaine et de l'admirable château du
Verger[320], elle se vit peu à peu abandonnée de ceux-là mêmes qui lui
devaient le plus, mais qu'entraînaient et dominaient les succès
constants de Mazarin. Le spectacle de cette lâche ingratitude révolta à
la fois et tenta la générosité d'un ancien favori du duc d'Orléans,
exilé en Lorraine comme Mme de Chevreuse, le célèbre comte de Montrésor,
dont on a déjà rencontré plusieurs fois le nom dans ce récit[321], homme
d'honneur à la mode des Importants, c'est-à-dire fidèle à sa parole,
dévoué à son parti et à ses amis, prêt à braver pour eux tous les
périls, mais en même temps libre de tout scrupule et accoutumé à ne
reculer devant aucune extrémité. Le comte de Montrésor était, avec son
cousin le comte de Saint-Ybar[322], le type du parfait conspirateur.
C'est Montrésor qui, succédant à Puylaurens dans la confiance du duc
d'Orléans, l'engagea en 1636 dans le complot d'Amiens, pendant que de
son côté Saint-Ybar y engageait le comte de Soissons. Mais le hardi
gentilhomme avait fini par se lasser de servir un prince aussi prompt à
entrer dans toutes les entreprises favorables à ses intérêts,
qu'empressé d'en sortir en livrant les siens pour se sauver lui-même.
D'ailleurs une haute et longtemps secrète amitié[323], en remplissant
son ambition et son cœur, commençait à l'enlever à ses habitudes
aventureuses. Il n'avait pas pris part à la conspiration de
Beaufort[324], mais sa liaison hautement avouée avec les Importants, son
caractère, ses maximes, sa vie tout entière l'avaient rendu suspect, et
il avait été invité, ainsi que Saint-Ybar, à s'éloigner quelque temps de
Paris. Il était donc venu en Touraine, et y trouvant Mme de Chevreuse
délaissée, sa fierté naturelle, l'estime et le respect que lui
inspiraient le courage et le malheur, le portèrent à se rapprocher de la
noble disgraciée, et à lui offrir ses services[325]. Ils se virent
assez souvent pour inquiéter Mazarin, même au delà de la vérité. Le
cardinal était convaincu que Mme de Chevreuse n'était pas femme à se
résigner jamais à la défaite et à l'impuissance. Il n'ignorait pas
qu'elle écrivait à Paris à son parent le duc de Guise, pour savoir s'il
était vrai qu'il désapprouvât sa conduite et par là réveiller la
chevalerie dont il faisait profession[326]. Elle écrivait aussi à sa
belle-mère, Mme de Montbazon, reléguée à Rochefort, et les deux exilées
s'excitaient l'une l'autre à tout entreprendre pour renverser leur
ennemi commun[327]. Elle ranima les intelligences qu'elle n'avait jamais
cessé d'entretenir avec l'Angleterre, l'Espagne et les Pays-Bas. Son
principal appui, le centre et l'intermédiaire de ses intrigues, était
Lord Goring, ambassadeur d'Angleterre auprès de la cour de France[328].
Le comte de Craft, alors à Paris, s'agitait bruyamment pour Mme de
Chevreuse, comme le commandeur de Jars intriguait sourdement pour
Châteauneuf. Sous le manteau de l'ambassade d'Angleterre, une vaste
correspondance s'était établie entre Mme de Chevreuse, Vendôme, Bouillon
et tous les mécontents.

  [320] Disons-le en passant avec un regret douloureux: ce beau
  château, l'honneur de l'Anjou, qu'ont habité tant de grands
  personnages, depuis le maréchal de Gié, et où plus d'un roi de
  France reçut une noble hospitalité, n'est depuis longtemps qu'un
  débris et un souvenir. Les anciens seigneurs du Verger l'ont vendu,
  racheté, détruit à la fin du XVIIIe siècle. Ils ont abandonné le
  tombeau de leurs aïeux et le sol de la patrie pour aller jouir, en
  Autriche, d'une oisive opulence, au lieu de rester parmi nous, de
  partager notre destinée, bonne ou mauvaise, de renouveler leur
  gloire et de continuer la nôtre.

  [321] Plus haut, chap. V, p. 233, chap. VI, p. 252.

  [322] _Ibid._, et plus bas, p. 304. Voyez surtout Retz, t. I.

  [323] Montrésor fut aimé, dit-on, par Mlle de Guise, qui pour
  demeurer fidèle à cette liaison ne voulut pas se marier. Sur Mlle
  de Guise, voyez Mme de Motteville, t. Ier, p. 48, et p. 418.

  [324] C'est aussi ce qui se tire du silence de Campion; voyez
  plus haut, chap. VI, p. 266.

  [325] Montrésor, _Mémoires_, _ibid._, p. 355. «La demeure de Mme de
  Chevreuse à Tours me donnoit sujet de la voir de fois à autres, et
  bien que ce fût rarement je ne laissai pas de prendre plus de
  connoissance de son humeur et tempérament de son esprit que je n'en
  avois eu dans tout le temps qu'elle avoit été plus heureuse et en
  plus grande considération. L'abandonnement quasi général où elle
  étoit de tous ceux qu'elle avoit obligés et qui s'étoient liés
  d'amitié et unis d'intérêt avec elle me fit juger du peu de foi que
  l'on doit ajouter aux hommes du siècle présent, par l'état auquel se
  trouvoit une personne de cette qualité si universellement délaissée
  dans sa disgrâce; ce qui augmenta le désir en moi de m'employer à
  lui rendre mes services avec plus de soin et d'affection dans les
  occasions qui se pourroient offrir. Je n'ignorois pas que les
  conséquences que l'on voudroit tirer des visites dont j'avois
  l'honneur de m'acquitter vers elle, ne fussent capables de me nuire
  et de troubler ma tranquillité; mais l'estime et le respect que
  j'avois pour sa personne et ses intérêts m'engagèrent d'en courir
  volontiers le hasard, en observant toutefois cette précaution
  qu'elles ne fussent trop fréquentes ni qu'il y eût aucune
  affectation de sa part ni de la mienne. Les traverses dont toute sa
  vie avoit été agitée n'étoient pas prêtes à finir.»

  [326] IVe carnet, p. 14.

  [327] _Ibid._, p. 48 et 49: «Più animate che mai et in speranza
  di far qualche cosa contra me con il tempo.»

  [328] _Ibid._, p. 95 et 96: «26 febraio 1643 (lisez 1644),
  l'imbasciator Gorino, lega strettissima con Cheverosa e Vandomo
  et altri della corte e fuori. Risolutione di unir questa caballa
  a Spagnuoli, e disfarsi del cardinale. Il suddetto spedisce
  di continuo a Cheverosa, Vandomo et altri. È stato sempre
  spagnolissimo, et hora più che mai. Dice che il cardinale una volta
  à basso, il detto partito trionfara. Giar (Jars), confidentissimo di
  Gorino, è sempre in speranza del ritorno di Chatonof. Craft, più
  bruglione, più spagnolo, et più del partito del suddetto... Ha detto
  mille improperii della regina... S. M. faccia scriver una buona
  lettera al Re e Regina d'Inghilterra dolendosi del procedere de'
  suoi ministri e di quello scrisse Gorino, etc.»

Lorsque dans l'été de 1644 la reine d'Angleterre vint chercher un asile
en France et qu'elle alla prendre les eaux de Bourbon[329], Mme de
Chevreuse désira passionnément revoir celle qui autrefois l'avait si
bien accueillie, et la reine Henriette qui, comme sa mère Marie de
Médicis, était du parti catholique et espagnol, eût été charmée
d'épancher son cœur dans celui d'une ancienne et fidèle amie. Mais elle
ne crut pas se pouvoir livrer à son inclination sans la permission de la
reine qui lui donnait une si noble hospitalité. Anne d'Autriche répondit
par politesse que la reine, sa sœur, était libre de toutes ses
démarches, mais on lui fit dire sous main par le commandeur de Jars
qu'il ne convenait pas qu'elle reçût la visite d'une personne brouillée
avec Sa Majesté[330]. Cette nouvelle disgrâce, ajoutée à tant d'autres,
porta à son comble l'irritation de la duchesse. Elle redoubla d'efforts
pour briser le joug qui l'opprimait. Mazarin connaissait et surveillait
toutes ses manœuvres. Il fit arrêter à Paris l'intendant de sa
maison[331], et, même quelque temps après, son médecin, dans le carrosse
même de sa fille. La duchesse se plaignit vivement d'un tel procédé dans
une lettre qu'elle trouva le secret de faire arriver jusqu'à la reine.
Elle prétend qu'on fit descendre Mlle de Chevreuse de voiture, «deux
archers lui tenant le pistolet à la gorge, et criant sans cesse: tue,
tue, et autant aux femmes qui estoient avec elle[332]». Elle ne manque
pas de protester de son innocence et d'en appeler de l'inimitié de
Mazarin à la justice d'Anne d'Autriche. Mais le médecin qu'on avait
arrêté, conduit à la Bastille, fit des aveux qui mirent sur la trace de
choses fort graves, et un exempt des gardes du corps alla porter à Mme
de Chevreuse l'ordre de s'éloigner davantage de Paris et de se retirer à
Angoulême: l'exempt était même chargé de l'y mener. Il y avait à
Angoulême un château fort, servant de prison d'État, où son ami
Châteauneuf avait été détenu pour elle pendant dix années. Ce souvenir,
toujours présent à l'imagination de Mme de Chevreuse, l'épouvanta; elle
craignit que ce ne fût la retraite où on la voulait conduire[333], et,
préférant toutes les extrémités à la prison, elle se décida à se
rengager dans les aventures qu'elle avait affrontées en 1637, et à
reprendre pour la troisième fois le chemin de l'exil.

  [329] Mme de Motteville, t. Ier, p. 233, etc.--Craft accompagnait la
  reine d'Angleterre. Voyez l'APPENDICE, notes sur le chap. VII, _Mme
  de Chevreuse en Touraine_.

  [330] Ve carnet, p. 105: «S. Maestà puol dire al commendatore di
  Giar e a madamigella di Fruges che, sebbene S. M. per civiltà ha
  detto che per veder o no Mma di Cheverosa non sa ne curava, ad ogni
  modo la regina della gran Bretagna non dovrebbe admetter la visita
  d'una persona che per sua mala condotta ha perdute le grazie di S.
  M.»

  [331] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CVII, lettre de
  Gaudin à Servien du 31 mai.

  [332] _Ibid._ «Tours, 20 novembre 1644. MADAME, Encore que le seul
  bien que j'avois espéré, dans l'esloignement de l'honneur de votre
  présence, ait esté de mériter celui de votre souvenir par la
  continuation de mes devoirs, je me suis privée de l'un et de
  l'autre, depuis que j'ai sceu que cette retenue vous seroit une plus
  agréable marque de mon obéissance, que j'ai tasché toujours de
  tesmoigner à V. M., plus tost par ce que j'ai cru plus conforme à
  ses intentions que par ce qui me pouvoit d'advantage satisfaire.
  Mais, comme V. M. m'a asseurée que le temps de cette absence ne
  diminueroit rien de la bonté qu'elle a fait cognoistre à tout le
  monde pour les choses qui me touchent, je crois, Madame, qu'autant
  vous avez pu juger de mon respect par le temps qu'il y a que je me
  suis retranchée la satisfaction de ces devoirs, autant je puis
  espérer de V. M. qu'elle aura agréable que j'y aie recours aux
  occasions importantes à mon repos. J'avois eu pouvoir sur moi de me
  retenir à la première qui s'est présentée de la détention de mon
  controlleur, quoique vous ne pouvez plus douter, Madame, que dans la
  créance que j'ai de son innocence, il ne m'ait été extrêmement
  sensible que cette qualité de mon domestique ait été la seule
  présomption de son crime. Mais je vous advoue que celle qui est
  arrivée encor depuis 4 ou 5 jours par l'emprisonnement d'un médecin
  italien, qui est chez moi depuis quelque temps, me touche tellement
  que je ne puis croire estre assez malheureuse pour que V. M. refuse
  cet accès à mes justes ressentiments; ce qui s'est fait encor avec
  des violences qui ne furent jamais pratiquées en semblables choses,
  aiant pris l'occasion pour cela qu'il estoit dans le carrosse de ma
  fille, laquelle on fist descendre, deux archers lui tenant le
  pistolet à la gorge et lui criant sans cesse tue, tue, et autant aux
  femmes qui estoient avec elle. Ce procédé est si extraordinaire que,
  comme j'attends de votre justice qu'elle me fasse rendre
  satisfaction en la personne de ma fille, j'ose me promettre de même
  que votre bonté m'asseurera à l'advenir contre de telles rencontres;
  et j'ai de si fascheuses expériences de mon malheur que V. M.
  trouvera bon que je lui demande protection avec d'autant plus
  d'instance que m'ayant ordonné de demeurer en ce lieu où je me suis
  privée du seul bien que je souhaite au monde, c'est la seule
  consolation qui me reste que d'y avoir sûreté pour moi et ma maison,
  et de pouvoir prier Dieu en repos qu'il vous comble d'autant de
  prospérités que vous en désire, Madame, de V. M., la très-humble et
  très-obéissante sujette, MARIE DE ROHAN.»

  [333] Montrésor, _ibid._, p. 356: «Ce traitement (l'emprisonnement
  de son médecin) souffert par un homme qui étoit son domestique,
  précéda de peu de jours celui qui arriva en sa personne. Riquetty,
  exempt des gardes du corps du roy, fut envoyé à Tours pour lui
  porter le commandement de se retirer à Angouleme où il la devoit
  mener. La crainte d'y être retenue et mise sous sûre garde dans la
  citadelle, fit une telle impression dans son esprit qu'elle se
  résolut à s'exposer à tous les autres périls qui lui pourroient
  arriver, pour se garantir de celui de la prison qu'elle croyoit être
  inévitable à moins d'y pourvoir promptement.»

       *       *       *       *       *

Mais combien les circonstances étaient changées autour d'elle, et
qu'elle-même était changée! Sa première sortie de France, en 1626, avait
été un continuel triomphe. Jeune, belle, partout adorée, elle n'avait
quitté la ville de Nancy et le duc de Lorraine, à jamais soumis à
l'empire de ses charmes, que pour revenir à Paris troubler le cœur de
Richelieu. En 1637, sa fuite en Espagne lui avait été déjà une épreuve
plus sévère; il lui avait fallu traverser déguisée toute la France,
braver plus d'un péril, endurer bien des souffrances, pour trouver au
bout de tout cela cinq longues années d'agitations impuissantes. Du
moins elle était encore soutenue par la jeunesse et par le sentiment de
cette beauté irrésistible qui lui faisait en tout lieu des serviteurs,
jusque sur les trônes. Elle avait foi aussi dans l'amitié de la reine,
et elle comptait bien qu'un jour cette amitié lui paierait le prix de
tous ses sacrifices. Maintenant l'âge commençait à se faire sentir; sa
beauté, penchant vers son déclin, ne lui promettait plus que de rares
conquêtes. Elle comprenait qu'en perdant le cœur de la reine, elle
avait perdu la plus grande partie de son prestige en France et en
Europe. La fuite du duc de Vendôme, que celle du duc de Bouillon allait
bientôt suivre, laissait les Importants sans aucun chef considérable.
Elle avait reconnu que Mazarin était un ennemi tout aussi habile et tout
aussi redoutable que Richelieu. La victoire semblait d'intelligence avec
lui. Le propre frère de Bouillon, Turenne, sollicitait l'honneur de le
servir, et le duc d'Enghien lui gagnait bataille sur bataille. Elle
savait, aussi que le cardinal avait entre les mains de quoi la faire
condamner et la tenir enfermée toute sa vie. Quand tout l'abandonnait,
cette femme extraordinaire ne s'abandonna point[334]. Dès que l'exempt
Riquetti lui eut signifié l'ordre dont il était porteur, elle prit son
parti avec sa promptitude accoutumée, et accompagnée de sa fille
Charlotte, qui ne voulut pas la quitter, et de deux domestiques, elle
gagna par des chemins de traverse les bocages de la Vendée et les
solitudes de la Bretagne, et elle vint à quelques lieues de Saint-Malo
demander un asile au marquis de Coetquen, gouverneur de cette place. Le
noble Breton ne refusa pas l'hospitalité à une femme du sang des Rohan.
Il lui procura même les moyens de quitter la France et d'échapper à ses
ennemis. Elle déposa ses pierreries entre ses mains, comme autrefois
entre celles de La Rochefoucauld, et, après avoir écrit un billet
d'adieu à Montrésor, vers la fin de l'hiver de 1645, elle s'embarqua
avec sa fille, à Saint-Malo, sur un petit bâtiment qui devait la
conduire a Darmouth, en Angleterre, d'où elle comptait passer à
Dunkerque et en Flandre. Mais des navires de guerre du parti du
parlement croisaient dans ces parages: ils rencontrèrent et prirent la
misérable barque et la menèrent à l'île de Wight. Là Mme de Chevreuse
fut reconnue, et comme on la savait l'amie de la reine d'Angleterre, les
parlementaires n'étaient pas éloignés de lui faire un assez mauvais
traitement et de la livrer à Mazarin. Heureusement elle rencontra comme
gouverneur à l'île de Wight le comte de Pembrock, qu'elle avait
autrefois connu. Elle s'adressa à sa courtoisie[335], et grâce à son
intervention, elle obtint à grand'peine des passe-ports qui lui
permirent de gagner Dunkerque et de là les Pays-Bas espagnols[336].

  [334] Montrésor, _ibid._: «Pour l'exécuter (ce projet d'évasion), il
  falloit beaucoup d'invention et d'adresse qui ne lui manquèrent
  point... Elle se sauva de Tours dès le même jour, accompagnée de
  mademoiselle sa fille, qui ne la voulut point abandonner, et de deux
  domestiques tels qu'elle les avoit pu choisir avec une extrême
  diligence. Elle se rendit en Bretagne, chez le marquis de Coetquen,
  de qui elle reçut les services et les assistances qu'elle s'étoit
  promises, par la facilité qu'il donna à son embarquement.
  Cette résolution hasardeuse pouvant être sujette à beaucoup
  d'inconvénients, n'ayant au dehors nulle retraite assurée, elle
  jugea qu'il étoit plus à propos de confier ses pierreries au marquis
  de Coetquen que de les emporter avec elle. Cette considération
  l'obligea de les laisser entre ses mains, et la bonne volonté
  qu'elle conservoit pour moi à m'écrire une lettre qui contenoit
  plusieurs témoignages de l'honneur de son souvenir, et des excuses
  infiniment obligeantes de ne m'avoir pas consulté dans une rencontre
  si importante, sur ce qu'il avoit fallu qu'elle usât nécessairement
  d'une si grande précipitation qu'elle n'avoit pas eu un moment de
  délibérer pour m'en faire entrer en connoissance.» Plus tard, elle
  pria le marquis de Coetquen de remettre ses pierreries à Montrésor,
  qui les rendit à un envoyé de Mme de Chevreuse. Mais Mazarin,
  croyant mettre la main sur quelque grand mystère, fit arrêter
  Montrésor et le tint quelque temps en prison, jusqu'à ce que, mieux
  informé, et surtout pressé par Mlle de Guise, il le relâcha en
  lui faisant des excuses. Voyez les Mémoires de Montrésor,
  _ibid._--Disons aussi que Mazarin, si sévère envers Montrésor, qu'il
  savait un conspirateur dangereux, montra de l'indulgence envers le
  marquis de Coetquen dont les intentions avaient été honorables. Dans
  ses _Lettres françaises_ conservées à la Bibliothèque Mazarine, nous
  trouvons celle-ci qui lui fait honneur, et que Richelieu peut-être
  n'aurait pas écrite. Fol. 376: à M. le marquis de Couaquin, 7 mai
  1645: «J'ai vu par celle que vous avez pris la peine de m'écrire,
  l'avis que vous me donnez du passage de madame la duchesse de
  Chevreuse dans l'une de vos maisons. Sur quoi ayant entretenu le
  gentilhomme que je vous renvoye, j'ai estimé superflu de vous écrire
  ici le particulier de ce que je lui en ai dit. M'en remettant donc à
  sa vive voix, je me contenterai de vous assurer que j'ai reçu comme
  je dois les preuves que vous me donnez de votre affection pour le
  service du roi en cette rencontre. Je n'ai pas manqué de représenter
  à la reine tout ce que je devois, _excusant ce qui s'est passé par
  les raisons que vous mandez_, et par celles que le dit gentilhomme a
  déduites, etc.»

  [335] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CVI, p. 162.
  Lettre de Mme de Chevreuse à «M. le comte de Pembroc, de l'île
  d'Ouit, du 29 avril 1645»: «MONSIEUR, La continuation de mon
  malheur m'obligeant à sortir promptement de France pour conserver
  en un pays neutre la liberté que le pouvoir de mes ennemis me
  vouloit oster dans le mien, le seul chemin que j'aye trouvé
  favorable pour éviter cette disgrâce a esté de m'embarquer à
  Saint-Malo pour passer en Angleterre et delà en Flandres, pour me
  rendre au pays de Liége, d'où en sûreté je puisse justifier mon
  innocence, si l'on me veut écouter, ou au moins me garantir de la
  persécution que la haine et l'artifice du cardinal Mazarin m'a
  procurée depuis un an et demi. M'estant mise en chemin à cette
  intention dans une barque que je trouvai preste à partir pour
  Darthemouth, d'où je faisois estat en arrivant d'envoyer quérir
  les passe-ports qui me seroient nécessaires pour aller à Douvres
  et m'y embarquer pour Dunkerque, elle a été prise par deux
  capitaines des navires de guerre qui sont sous l'autorité du
  Parlement, dans lesquels je suis arrivée en cette isle d'Ouit,
  dont j'ay appris que vous estiez gouverneur, ce qui m'a bien
  resjouie, m'assurant en vostre vertu et courtoisie que vous ne me
  refuserés pas la supplication que je vous fais de demander à
  Messieurs du Parlement un passe-port pour aller d'ici à Douvres
  et m'y embarquer pour passer à Dunkerque où le misérable estat de
  mes affaires me presse de me rendre au plustot. C'est une grâce
  que j'espère de la justice de messieurs du Parlement, qu'ils
  auront la bonté de ne pas me faire attendre, puisque la confiance
  que j'ay en leur générosité et la résolution où je suis de ne me
  rendre jamais indigne d'en recevoir des effets, m'en peut
  justement faire espérer le bien que j'attendrai impatiemment par
  le retour de ce porteur que j'envoye exprès pour ce subject à
  Londres avec l'homme de vostre lieutenant en cette isle, duquel
  je crois que vous recevrés un compte plus particulier des
  accidents de mon voyage. Je les abrége le plus que je puis pour
  ne vous importuner pas d'un si long discours, et il suffit de
  vous faire entendre le besoing que j'ay de vostre assistance en
  l'estat où je suis pour avoir promptement le passe-port que je
  demande à Messieurs du Parlement, et de vous supplier de croire
  que je n'aurai jamais de satisfaction entière que je ne vous aye
  témoigné par mes services que vous avés obligé une personne qui
  sera toute sa vie parfaitement, Monsieur, Votre très-humble et
  très-affectionnée servante, MARIE DE ROHAN, duchesse de
  Chevreuse.»

  [336] Archives des affaires étrangères, t. CIX, Gaudin à Servien,
  20 mai 1645: «L'on écrit d'Angleterre que Mme de Chevreuse est
  encore à l'île de Wick, que messieurs du Parlement ne lui ont
  voulu bailler navire ni passe-port pour passer à Dunkerque,
  etc.»--BIBLIOTHÈQUE MAZARINE, lettres françaises de Mazarin,
  folio 415, 22 juillet 1645: «On peut juger, dit Mazarin, si on a
  une grande haine pour Mme de Chevreuse, puisque, lorsqu'elle
  étoit au pouvoir des parlementaires d'Angleterre, ils ont offert
  de la remettre entre nos mains, et qu'on ne s'en est pas soucié.»

Elle s'établit quelque temps à Liége, s'appliquant à maintenir et à
resserrer de plus en plus entre le duc de Lorraine, l'Autriche et
l'Espagne, une alliance qui était la dernière ressource des Importants
et le dernier fondement de son propre crédit. Cependant Mazarin avait
repris tous les desseins de Richelieu, et comme lui il s'efforçait de
détacher le duc de Lorraine de ses deux alliés. Le duc était alors
éperdument épris de la belle Béatrix de Cusance, princesse de
Cantecroix. Mazarin travailla à gagner la dame, et il proposa à
l'entreprenant Charles IV de rompre avec l'Espagne et d'entrer en
Franche-Comté avec le secours de la France, lui promettant de lui
laisser tout ce qu'il aurait conquis[337]. Il parvint à mettre dans ses
intérêts la sœur même du duc Charles, l'ancienne maîtresse de
Puylaurens, la princesse de Phalzbourg, alors bien déchue, et qui lui
rendait un compte secret et fidèle de tout ce qui se passait autour de
son frère. Mazarin lui demandait surtout de le tenir au courant des
moindres mouvements de Mme de Chevreuse; il savait qu'elle était en
correspondance avec le duc de Bouillon, qu'elle disposait du général
impérial Piccolomini par son amie Mme de Strozzi[338], et même qu'elle
avait gardé tout son crédit sur le duc de Lorraine, malgré les charmes
de la belle Béatrix. A l'aide de la princesse de Phalzbourg, il suit
toutes ses démarches, et lui dispute pied à pied, Charles IV,
quelquefois vainqueur, fort souvent battu dans cette lutte
mystérieuse[339].

  [337] IVe carnet, p. 81 et 82; carnet Ve, p. 18, 68 et 115.

  [338] Carnet V, p. 48: «Mma di Cheverosa, gran corrispondenza con
  lui (le duc de Bouillon) e con Piccolomini, e questo con Buglione.
  La Strozzi governa Piccolomini e la Strozzi è tutta di Mma di
  Cheverosa.»

  [339] BIBLIOTHÈQUE MAZARINE, lettres françaises de Mazarin à Mme la
  princesse de Phalzbourg, 23 juillet 1645, fol. 415. «...6 (Mazarin)
  ne doute point d'être déchiré de Mme de Chevreuse, mais tout le
  monde sait que le plus grand crime qu'il ait commis envers elle,
  c'est de l'avoir bien servie, et d'avoir recherché avec tous les
  soins imaginables son amitié à son retour de Flandres. Il est
  malaisé d'être bon François, de travailler pour la grandeur de ce
  royaume, de ne vouloir pas de négociations particulières avec les
  Espagnols, et de contenter Mme de Chevreuse. Elle hait 6 parce
  qu'elle l'a offensé au dernier point. Elle se dit persécutée et
  innocente; mais son médecin qui est à la Bastille après avoir fait
  par son ordre le voyage d'Espagne, n'en est pas d'accord, et outre
  cela 6 avoit en main de quoi la confondre, si la crainte de l'être
  ne lui eût fait prendre la résolution de s'enfuir. Je prie Dieu
  qu'il envoye à 6 le mal qu'il veut à Mme de Chevreuse. La plus
  grande punition qu'elle puisse avoir sera le remords qu'elle aura
  toujours dans son âme d'avoir si mal correspondu à son devoir, et de
  s'être perdue de gaieté de cœur, quand il étoit en son pouvoir
  d'être une des plus heureuses femmes qui fût au monde. On ne doute
  point qu'elle n'aura rien oublié pour imprimer dans l'esprit du duc
  de Lorraine qu'il ne doit jamais se fier ni à (la reine) ni à
  (Mazarin); et comme elle ne manque pas d'artifice, et croit avoir un
  grand ascendant sur l'esprit de ce prince, je ne doute point qu'elle
  ne lui fasse de grandes impressions...»--Lettre du 30 septembre
  1645, _ibid._, fol. 448: «.....Mme de Chevreuse aussi bien que
  quelques autres personnes qui pourroient avoir dans ce royaume les
  mêmes intentions qu'elle de brouiller, ne peuvent rendre un plus
  mauvais service aux Espagnols que de leur donner, comme elles font,
  de fausses espérances sur lesquelles, comme on croit aisément ce
  qu'on désire, ils pourroient s'embarquer obstinément dans la
  conduite de la guerre, sans songer sérieusement aux moyens de faire
  la paix, qui semble être le plus grand bien qui leur puisse arriver
  dans l'état présent des affaires. Mme la princesse de Phalsbourg a
  fort bien jugé ce que c'étoit que l'affaire du Languedoc; tout y est
  plus tranquille que dans Fontainebleau même, et il ne dépend que de
  Leurs Majestés de prendre telle résolution qu'elles voudront et de
  la faire exécuter avec toute facilité; on sera pourtant bien aise
  d'apprendre la continuation de la conduite et des intrigues de
  ladite dame.....»--Du 11 novembre, fol. 468: «M. le cardinal
  remercie Mme la princesse de Phalsbourg des nouvelles marques
  qu'elles lui a données de son affection... il la supplie de lui
  donner souvent des nouvelles de ce qui se passe par delà, et
  particulièrement de Mme de Chevreuse...»--Du 2 décembre, fol. 476...
  «Il seroit extrêmement important de découvrir le sujet pour lequel a
  été arrêté l'homme de Mme de Chevreuse, et la reine prie la
  princesse de Phalsbourg de ne rien oublier pour en savoir la vérité,
  puisque l'on a déjà ici quelques lumières, par le côté de Liége, de
  certaines propositions que ladite dame avoit faites aux ministres
  d'Espagne, qui sont par delà...»--Du 23 décembre, fol. 492... «Le
  cardinal remercie très-humblement Mme la princesse des avis qu'elle
  lui a donnés; il la supplie de continuer à lui faire la même grâce,
  et particulièrement en ce qui concerne Mme de Chevreuse, laquelle,
  selon les avis qu'on en a de divers endroits, ne songe qu'à faire
  des menées contre ledit cardinal... Le cardinal Mazarin a tâché de
  servir toujours sincèrement le duc de Lorraine, et il a cru que
  ce ne seroit pas un petit bien pour la France que celui de
  l'attachement d'un prince de tant de mérite, et si capable
  d'augmenter dans la guerre les prospérités de ce royaume. Ledit
  cardinal a été fort marri que tous ses soins n'aient pas produit
  l'effet qu'il s'étoit promis, ayant fait accorder par la reine
  toutes les satisfactions que ledit duc pouvoit raisonnablement
  désirer. Il est vrai qu'à présent ledit cardinal n'a pas grand
  crédit sur ce point, n'ayant pas réussi aux promesses positives
  qu'il avoit faites que le duc de Lorraine entreroit en ce pays,
  moyennant ce qu'il avoit arrêté avec Plessis Besançon...»--Mme de
  Chevreuse correspondait aussi de Liége avec les mécontents de
  l'intérieur comme on le voit par une lettre de Mazarin du 28
  septembre de cette même année 1645 à l'abbé de La Rivière, _ibid._,
  fol. 453: «J'ai souvent eu les mêmes avis que vous me donnez de la
  correspondance des Importans avec la dame dont vous m'écrivez. Nous
  nous en entretiendrons à notre première vue.»

L'avantage demeura à Mme de Chevreuse. Son ascendant sur le duc de
Lorraine, né de l'amour, mais lui survivant, et plus fort que toutes les
nouvelles amours de ce prince inconstant, le retint au service de
l'Espagne, et fit échouer les projets de Mazarin. Peu à peu elle
redevint l'âme de toutes les intrigues qui se formaient contre le
gouvernement français. Elle ne le combattait pas seulement au dehors;
elle lui suscitait au dedans des difficultés sans cesse renaissantes.
Entourée de quelques émigrés ardents et opiniâtres, entre autres du
comte de Saint-Ybar, un des hommes les plus résolus du parti, elle
soutenait en France les restes des Importants, et partout attisait le
feu de la sédition. Passionnée et maîtresse d'elle-même, elle gardait un
front serein au milieu des orages, en même temps qu'elle déployait une
activité infatigable pour surprendre les côtés faibles de l'ennemi. Se
servant également du parti protestant et du parti catholique, tantôt
elle méditait une révolte en Languedoc, ou un débarquement en Bretagne;
tantôt, au moindre symptôme de mécontentement que laissait échapper
quelque personnage considérable, elle travaillait à l'enlever à Mazarin.
En 1647, son œil perçant discerna au sein même du congrès de Münster
des signes de mésintelligence entre l'ambassadeur français le duc de
Longueville et le premier ministre, qui en effet ne s'entendaient
guère[340], et elle a la triste gloire d'avoir dès lors fondé de trop
justes espérances sur l'ambition mal réglée et l'humeur mobile du duc
d'Enghien, tout récemment devenu prince de Condé[341].

  [340] Voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chapitre IV, p.
  288, et p. 321-326.

  [341] Une pièce de la dernière importance et qui jette un grand
  jour sur toutes les intrigues de Mme de Chevreuse en 1646 et
  1647, et aussi sur l'état des esprits en France à la veille de la
  Fronde, et sur l'ambition inquiète qui avait pénétré dans la
  maison de Condé, c'est un mémoire d'un agent espagnol, que nous
  avons déjà rencontré dans l'affaire du comte de Soissons, l'abbé
  de Mercy, mémoire adressé au gouvernement des Pays-Bas, et où
  l'abbé montre tout ce que pourraient contre Mazarin, Saint-Ybar
  et surtout Mme de Chevreuse, s'ils étaient mieux soutenus. Cette
  pièce est intitulée: _Mémoire sur ce qui s'est négocié et traité
  au voyage de l'abbé de Mercy en Hollande entre lui, le comte de
  Saint-Ybar et Mme la duchesse de Chevreuse_. La pièce est datée
  du 27 septembre 1647, et signée P. Ernest de Mercy. Elle fait
  partie des papiers de la secrétairerie d'État espagnole qui se
  trouvent dans les archives générales du royaume de Belgique à
  Bruxelles. Voyez l'APPENDICE, notes sur le chapitre VII, _Mme de
  Chevreuse en Flandre_.

Le temps fait un pas, et en 1648 la conspiration, qui depuis tant
d'années était pour ainsi parler en permanence, cherchant de tous côtés,
au dedans et au dehors, une occasion favorable, la trouve enfin et
éclate à Paris, le lendemain même de cette victoire de Lens qui portait
un si terrible coup à la puissance espagnole et nous valut le traité de
Westphalie. Ailleurs[342], nous nous sommes suffisamment expliqué sur la
Fronde, sur ses causes générales et particulières, sur son caractère
véritable; nous lui avons ôté son masque, s'il est permis de le dire:
nous avons fait voir quelle elle est et d'où elle vient, et qu'au lieu
de la prendre pour le premier élan de l'esprit nouveau, il la faut
considérer comme le suprême effort de l'esprit ancien pour ramener en
arrière la monarchie vers un passé mal défini[343], où l'aristocratie
se complaisait à asseoir l'idéal de la vraie constitution de la France,
parce qu'elle y contemplait l'image de l'anarchique domination qu'elle
avait jadis exercée, et dont elle rêvait le retour. Ici, nous avons la
confiance que, si on a suivi avec un peu d'attention le cours de cette
histoire, on reconnaîtra, sans la moindre difficulté et avec la plus
parfaite évidence, que la Fronde est tout simplement la dernière et la
plus considérable des révoltes que nous avons racontées, depuis celle
qui s'éleva contre Luynes, en 1620, jusqu'à celle des Importants en
1643: même fin, mêmes moyens, et nous pourrions presque dire mêmes
personnages. La fin est celle que Mme de Chevreuse marquait elle-même au
mois d'août 1643, lorsqu'elle disait aux Importants, pour les exciter à
frapper Mazarin, que sans ce coup de main leurs affaires iraient mal, et
que «les grands n'auraient pas plus d'indépendance qu'auparavant»:
langage assez clair, assez significatif, ce semble[344]. Les moyens sont
toujours la ligue des grands seigneurs, protestants et catholiques, la
connivence volontaire ou forcée du Parlement, surtout l'appui de
l'étranger. L'espoir de cet appui est en quelque sorte le fond commun de
toutes les entreprises que couronne la Fronde. En 1620, la reine mère et
la comtesse de Soissons, le duc de Nemours, le duc de Longueville, les
Vendôme s'entendaient avec le duc de Savoie. En 1626, le duc d'Orléans,
le comte de Soissons, le maréchal Ornano, le duc et le grand prieur de
Vendôme, comptaient sur la Savoie et sur l'Angleterre[345]. En 1632,
l'Espagne était derrière l'insurrection de Montmorency et du duc
d'Orléans. En 1641, le comte de Soissons et le duc de Bouillon étaient
d'intelligence avec l'Espagne et l'Empire; Retz était venu de Paris en
Flandre pour conférer avec don Miguel de Salamanca et le colonel de
Metternich, et il y avait des régiments autrichiens à la Marfée. En
1642, le duc d'Orléans, Cinq-Mars et Bouillon avaient un traité signé
avec la cour de Madrid. En 1643, toute la politique des Importants
reposait sur l'alliance espagnole dont ils se croyaient assurés. De
même, en 1648, dès les premiers jours, Retz et Bouillon entrent en
communication avec l'Espagne; le Parlement, qui vient de refuser
audience à un messager du roi, reçoit sur les fleurs de lis un envoyé de
l'archiduc, introduit par un prince du sang[346], et il applaudit à ses
flatteries. Tour à tour, Bouillon, Turenne, Condé, deviennent et
demeurent plus ou moins longtemps des généraux espagnols. Maintenant,
si des choses on en vient aux hommes, et si on examine bien ceux qui
figurent aux premiers rangs de la Fronde, on sera frappé de voir
qu'excepté Condé et Turenne, jusqu'alors étrangers aux intrigues
politiques, et qui n'y entrent, contre leur intérêt et leur génie,
qu'entraînés, l'un par sa sœur, l'autre par son frère, tous les autres
ont déjà passé sous nos yeux et pris part aux divers complots que nous
avons traversés sur les pas de Mme de Chevreuse. Ceux-là seuls manquent
à ce rendez-vous général des factieux de tous les temps depuis la mort
d'Henri IV, que la prison, l'exil ou l'échafaud ont dévorés. Voilà bien
leur chef accoutumé, l'incertain duc d'Orléans, qu'attire et épouvante
le fantôme de l'autorité souveraine; poussé par la vanité jusqu'au seuil
de l'usurpation, et se laissant très-bien nommer, par un parlement
asservi, lieutenant général du royaume, mais incapable de soutenir un
tel personnage, retombant bien vite de la témérité dans la peur, et
tenant toujours quelque bassesse en réserve pour se tirer d'embarras. A
défaut du grand prieur de Vendôme, mort avec Ornano dans les cachots de
Vincennes, la Fronde ramène sur la scène le duc de Vendôme lui-même, le
plus vieux conspirateur de France, qui a conspiré contre le maréchal
d'Ancre, contre Luynes, contre Richelieu, contre Mazarin. A côté de lui
est son fils cadet, le duc de Beaufort, celui que nous avons vu, en
1643, tenter à plusieurs reprises d'assassiner Mazarin; échappé de
prison en 1648, il se donne pour une victime du despotisme, et se fait
le héros de la populace. Si le comte de Soissons et le grand écuyer
Cinq-Mars ne sont plus, leur complice est là qui les continue: après
avoir combattu Richelieu à la Marfée, Bouillon, avec son frère Turenne,
combat encore à outrance son successeur, à Paris, à Bordeaux, à Stenay,
à Rethel; sauf à finir, s'il y trouve son compte, par s'accommoder avec
lui et par le servir, avec la même vigueur et plus de succès, à Bleneau
et au faubourg Saint-Antoine. Châteauneuf avait osé lutter en secret
contre Richelieu; il aspire ouvertement à remplacer Mazarin. Sans doute
l'éclat de La Rochefoucauld dans la Fronde lui vient de Mme de
Longueville; mais ce n'est pas elle qui l'y a jeté; c'est lui au
contraire qui a entraîné la sœur de Condé dans la route qu'il suivait
depuis longtemps. Sa conduite dès 1637, ses menées équivoques en 1642,
son opposition à la faveur naissante de Mazarin, ses prétentions
contenues et dissimulées, mais au fond très-vives et mal satisfaites,
tout destinait le discret Important de 1643 à devenir l'un des chefs des
Frondeurs. Enfin nous connaissons Retz: lui-même a pris soin de nous
apprendre ce qu'il avait imaginé et tenté bien avant 1648. Quand à
vingt-cinq ans on a conçu l'idée d'assassiner un cardinal à l'autel;
quand on a pu tramer avec des prisonniers, au sein même de la Bastille,
le complot le plus extraordinaire pour appuyer dans Paris, par une
révolte habilement concertée, l'insurrection du comte de Soissons;
quand, à force d'activité, d'adresse et d'audace on a su être à la fois
dans la même semaine, à Sedan avec Soissons et Bouillon, en Flandre
avec des ministres et des généraux étrangers, à l'archevêché avec des
curés et des officiers de la milice bourgeoise, dans la chaire de
Notre-Dame et aussi dans plus d'un boudoir, on n'est certes pas un
novice dans l'art des conspirations, et on est préparé à tout
entreprendre à la cour, au parlement, sur la place publique, afin de se
frayer une route au cardinalat et de là au ministère[347].

  [342] Voyez les dernières pages de LA JEUNESSE DE MME DE
  LONGUEVILLE, et Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, surtout
  chapitre IV.

  [343] Plus haut, chap. V, p. 215, nous avons vu La Rochefoucauld
  vanter Châteauneuf comme «plus capable que nul autre de rétablir
  l'ancienne forme de gouvernement que le cardinal de Richelieu
  avoit commencé à détruire.» Mais La Rochefoucauld oublie de nous
  dire quelle était cette ancienne forme de gouvernement qu'il
  s'agissait de rétablir. En indiquant Richelieu comme celui qui a
  commencé à la détruire, il semble la placer sous Henri IV; mais
  si telle était sa pensée, il ne pouvait se tromper davantage, car
  c'est précisément Henri IV qui a commencé l'œuvre de Richelieu.
  Il faut donc remonter plus haut. Retz l'a bien senti, et pour
  retrouver cette ancienne et libre constitution de la France dont
  il prétend qu'il poursuivait le rétablissement, il erre à travers
  l'histoire, et il est forcé de reculer jusqu'au moyen âge, car il
  avoue que Richelieu reçut cette constitution altérée et corrompue
  depuis très longtemps, et il ne l'accuse que «d'avoir fait un
  fond de toutes les mauvaises intentions et de toutes les
  ignorances des _deux derniers siècles_.» _Mémoires_, t. Ier,
  livre II, etc. Or, on sait de quelle heureuse et libérale
  constitution jouissait la France deux siècles avant le XVIIe.

  [344] Voyez plus haut, chap. V, p. 235.

  [345] Voyez plus haut, chap. II, p. 64.

  [346] LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 338.

  [347] Sur tous les personnages ici indiqués, voyez LA JEUNESSE DE
  MME DE LONGUEVILLE, etc., et MME DE LONGUEVILLE PENDANT LA
  FRONDE.

Au bruit des premiers mouvements et des succès croissants de la Fronde,
Mme de Chevreuse se serait hâtée d'accourir à Paris, si l'armée royale,
qui en faisait le siége, ne lui en eût barré le chemin. Elle se vit donc
forcée de rester encore quelque temps en Flandre, et c'est à ce retard
involontaire qu'elle doit d'avoir rencontré à Bruxelles celui qui devait
fixer à jamais son cœur et lui être un dernier ami. Le marquis Geoffroi
de Laigues, gentilhomme de Limoges, pauvre mais ambitieux, qui venait de
se démettre de sa compagnie des gardes pour se donner tout entier aux
Frondeurs, avait été envoyé par eux dans les Pays-Bas, au commencement
de 1649, afin de traiter en leur nom avec l'Espagne. Retz assure que
Montrésor, lorsque Laigues quitta Paris, l'engagea, dans l'intérêt de la
cause commune, à tâcher de plaire à Mme de Chevreuse, toute-puissante
sur le gouvernement espagnol. Quoi qu'il en soit de cette anecdote[348],
il est certain que Laigues se prit d'une admiration passionnée pour
l'illustre exilée, qui sans doute avait perdu cette beauté célèbre,
victorieuse de tant de cœurs, mais qui conservait encore bien des
attraits[349], relevés par l'éclat d'une haute position et de talents du
premier ordre. Laigues était jeune, un peu fat et d'un esprit assez
médiocre, du moins au jugement de Retz[350], mais d'une figure, d'une
bravoure, d'un dévouement à racheter plus d'un défaut. Mme de Chevreuse
se laissa aimer, et tous deux finirent par s'attacher si bien l'un à
l'autre, qu'ils ne se quittèrent plus. On dit même, pour épuiser ici ce
dernier épisode de la vie intime de Mme de Chevreuse, qu'à la mort de
son mari, en 1657, elle s'unit à Laigues par un de ces mariages de
conscience alors assez à la mode[351].

  [348] _Mémoires_, t. Ier, Voilà l'unique fait, plus ou moins sûr,
  d'où Retz tire cette belle conclusion qui fait autant d'honneur à
  sa logique qu'à sa délicatesse: «Qu'il n'étoit pas difficile de
  donner un amant à Mme de Chevreuse, de partie faite.» Voyez plus
  haut, chap. Ier, p. 14.

  [349] Retz, qui, comme nous l'avons déjà fait remarquer, chap. Ier,
  p. 15, finit par détester Mme de Chevreuse, parce qu'elle refusa de
  le suivre dans les derniers et extravagants projets dont nous
  parlerons tout à l'heure, prétend qu'en 1649 elle n'avait plus même
  de restes de beauté; cela ne se peut, car elle en avait encore en
  1657, comme on le voit par le portrait de Ferdinand, gravé par
  Balechou, dans l'_Europe illustre_ d'Odieuvre, où elle est
  représentée en veuve, avec une figure si fine, si expressive, si
  distinguée.

  [350] _Mémoires_, _ibid._: «Laigues qui avoit une grande valeur,
  mais peu de sens et beaucoup de présomption.»

  [351] _Mémoires du jeune Brienne_, par M. Barrière, t. II, chap.
  XIX, p. 178: «Le marquis de Laigues qui certainement étoit mari
  de conscience de la duchesse.»

Dans les premiers mois de 1649, et tant que dura la guerre de Paris,
elle resta en Flandre, y tenant en quelque sorte le rang d'ambassadrice
de la Fronde. Elle n'eut pas de peine à faire comprendre à l'Espagne de
quel suprême intérêt il lui était de favoriser une insurrection qui
semblait faite exprès pour elle, et venait à propos arrêter l'essor de
la France et sauver Bruxelles et les Pays-Bas. Mais elle eut besoin de
toute son autorité pour triompher de la lenteur espagnole, et décider
l'archiduc à envoyer à Paris un agent habile, qui sût engager doucement
le parlement dans la guerre civile sans qu'il s'en doutât, et animer les
chefs et les généraux du parti, en leur promettant des subsides et des
soldats. Elle fit plus: elle obtint qu'on assemblerait au plus vite une
petite armée qui, sous le commandement du comte de Fuensaldagne, irait
faire sa jonction, vers la Picardie et la Champagne, avec l'armée
d'Allemagne que Turenne devait soulever et mener à ce rendez-vous. En
même temps, elle avait persuadé au duc de Lorraine que l'occasion était
unique pour venger ses injures et réparer ses malheurs. Charles IV avait
promis de se mettre à la tête des troupes qui lui restaient et que
soudoyait l'Autriche, et d'aller se réunir à Turenne et à Fuensaldagne.
En sorte que tous les trois, concertant leurs mouvements, devaient faire
de leurs divers corps une masse irrésistible, la lancer sur la capitale,
percer l'armée royale disséminée autour de ses murs, et venir à Paris
donner la main à la Fronde et dicter des lois à la reine. Mme de
Chevreuse se croyait assurée du succès; elle se proposait d'accompagner
Fuensaldagne, et déjà son arrivée triomphante était annoncée à Paris
dans une brochure d'un titre pompeux: _l'Amazone françoise au secours
des Parisiens, ou l'approche des troupes de Mme la duchesse de
Chevreuse_[352]. L'entreprise était hardie et bien conçue: elle échoua,
le principal ressort sur lequel on comptait ayant manqué. En vain
Turenne s'efforça d'entraîner dans sa révolte l'armée d'Allemagne qu'il
commandait: Mazarin et Condé la lui disputèrent, et parvinrent même à
lui enlever, par des largesses faites à propos, cette fameuse cavalerie
weymarienne qui semblait appartenir au grand capitaine, et qui, sous
lui, avait tant contribué à la victoire de Nortlingen. Turenne,
abandonné par d'Erlach et par tous les généraux, put à peine s'échapper
avec quelques officiers. Cet échec inattendu arrêta le duc de Lorraine;
et bientôt la paix précipitée de Ruel, en désarmant pour quelque temps
la Fronde, ôta à Fuensaldagne tout prétexte d'intervenir. C'est à
l'ombre de cette paix, ou plutôt de cette trêve, que Mme de Chevreuse
revint à Paris au milieu d'avril 1649.

  [352] Cette mazarinade est si peu connue que nous en donnerons ici
  une idée. Comme presque toutes les mazarinades elle est in-4º; elle
  n'a pas plus de huit pages. «_A Paris, chez Jean Henault, au palais,
  dans la salle Dauphine, à l'Ange Gardien. MDCXLIX. Avec
  permission._» On y fait un éloge emphatique et pédantesque de la
  naissance, de l'héroïsme et de la beauté de Mme de Chevreuse. «La
  beauté du corps est souvent un indice de la beauté de l'âme, pour ce
  que de la qualité du tempérament se forme la qualité des coutumes,
  et que l'excellence de la forme procède en quelque façon de la belle
  disposition de la matière.»--«Cette princesse, d'un courage
  inflexible à tous les abaissements de la fortune, et qui n'a jamais
  voulu plier sous la tyrannie des mauvais favoris, ne veut pas
  souffrir que nous languissions dans la servitude. Elle s'avance à
  notre aide, et rassemblant des troupes de toutes parts, elle nous
  promet sous peu un secours qui ne sera point infructueux. Cet ange
  de bataille dans l'armée des bons Français s'apprête à se couronner
  de lauriers que nous moissonnerons ensemble. Plusieurs ont assemblé
  des richesses pour relever leur fortune; mais cette princesse, qui
  ne tire la sienne que de sa naissance, alliée aux royales maisons de
  France, de Navarre, de Milan et de Bretagne, ne fait qu'un
  marchepied de tous ses biens pour monter à la gloire.»--«Chacun suit
  ses conseils comme des oracles, et tous se rendent sous son
  étendard. Cette incomparable princesse, ayant appris l'état de nos
  affaires présentes, après avoir rallié diverses troupes de cavalerie
  du Barrois et de la Champagne, a, selon les avis que nous en avons
  reçus, passé déjà la rivière de Somme avec la diligence nécessaire
  en cette pressante occasion, et s'alliant à l'armée de Monsieur le
  maréchal de Turenne, nous espérons que par un commun accord de tous
  les bons François, nous achèverons heureusement ce que nous avons
  commencé avec tant de justice pour l'intérêt et le repos publics; et
  nous conjurons le Dieu des armées que cette princesse vive pour
  reculer nos sépultures, que le ciel lui rende autant de biens
  qu'elle en fait à la terre, que la France partage sa gloire avec
  elle, et que les siècles à venir conservent a jamais la mémoire et
  le nom glorieux de cette amazone françoise sous le nom de Mme la
  duchesse de Chevreuse.»

Elle y retrouva ses anciens et ses récents compagnons d'exil, ses
complices de tous les temps, le duc d'Orléans avec sa femme, la belle et
ambitieuse Marguerite, la sœur du duc de Lorraine, qu'elle avait vue
autrefois à Bruxelles, auprès de la reine mère, alors ennemie déclarée
de Richelieu qui voulait faire casser son mariage, et maintenant presque
aussi opposée à Mazarin, et agissant auprès de son mari sous
l'inspiration et dans l'intérêt de son frère; le duc de Vendôme et le
duc de Bouillon qui, comme elle, avait quitté la France après la déroute
des Importants; le duc de Beaufort qui restait asservi à Mme de
Montbazon, et dont elle pouvait disposer encore; La Rochefoucauld,
toujours inquiet, incertain et mécontent malgré une illustre conquête;
son ami Chateauneuf conservant sous les glaces de l'âge tous les feux de
l'ambition, et plus impatient que jamais de ressaisir le pouvoir; enfin
dans des rangs secondaires Alexandre de Campion, Montrésor, Saint-Ybar
et bien d'autres qui s'empressèrent de lui faire cortége. Retz était le
seul homme supérieur du parti qu'elle ne connût pas; elle le rechercha,
et si l'on en croit Retz, aussi avantageux en galanterie qu'en
politique, la belle Charlotte de Lorraine, qu'une vie errante et de
tristes exemples avaient trop disposée aux aventures, leur devint un
étroit lien. Mme de Chevreuse n'avait guère alors moins de cinquante
ans. Son cœur était au repos dans une dernière et sérieuse affection.
L'expérience avait mis le sceau à ses grandes qualités; son génie était
alors dans toute sa force: elle n'avait rien perdu de sa clairvoyance,
de sa décision, de son audace, et l'âge l'avertissait qu'elle n'avait
plus de fautes à faire, de disgrâces et d'exils à braver, qu'il lui
fallait à tout prix réussir, établir solidement sa fortune et sa
destinée. Elle mit donc son énergie naturelle sous la conduite de cette
mâle et forte prudence qui n'a rien à voir avec la timidité des âmes
faibles, et qui n'appartient qu'aux grands courages éclairés et mûris
par le temps.

On n'attend point que nous suivions pas à pas Mme de Chevreuse et nous
engagions nous-même dans le dédale des intrigues de la Fronde. Ce
serait une tâche trop étendue. Disons seulement ici que Mme de Chevreuse
joua un des principaux rôles dans ce dernier acte du long drame des
conspirations des grands au XVIIe siècle. Attachée au fond du parti et à
ses intérêts essentiels, elle le dirigea constamment à travers bien des
écueils, avec un admirable mélange de vigueur et d'adresse qui lui donne
une place éminente parmi les politiques de cette grande époque. Elle est
l'auteur du seul plan qui, selon nous, aurait pu sauver la Fronde, et la
justifier en fondant un gouvernement aristocratique en France dans des
conditions raisonnables.

Mazarin qui, en 1643, s'était habilement servi, comme nous l'avons
montré[353], de l'ambition des Condé contre celle des Vendôme et de
leurs amis les Importants, avait eu recours, à la fin de 1649, à une
manœuvre à peu près semblable. Fatigué de la protection altière du
vainqueur de l'insurrection parisienne, il s'était en secret réconcilié
avec les vaincus; et Mme de Chevreuse, avec son ferme bon sens, avait
très-bien vu qu'il fallait par-dessus tout séparer Mazarin et Condé, et
n'avoir pas sur les bras deux pareils ennemis à la fois. Elle n'avait
donc pas hésité à répondre aux avances de Mazarin, et elle l'avait aidé
à mettre impunément la main sur le héros de Rocroy et de Lens, et à
l'envoyer remplacer Beaufort à Vincennes. Mais une fois délivré du joug
de M. le Prince, le cardinal avait trouvé fort pesant celui de ses
nouveaux alliés; il ne s'était pas piqué de tenir ses engagements, et,
s'égarant dans ses propres finesses, s'abusant sur sa force et sur celle
de ses adversaires, il avait tenté de se retourner contre la Fronde, et
de la dominer à son tour. Il avait affaire à une personne digne de lui
tenir tête, et qui ne tarda pas à lui faire payer cher sa faute. Mme de
Chevreuse comprit vite que Mazarin lui échappait, et se retournant aussi
contre lui avec sa promptitude ordinaire, elle prêta l'oreille aux amis
de Condé, et proposa à la princesse Palatine, Anne de Gonzague, qui
négociait, en leur nom, une combinaison où sans doute elle trouvait son
compte, mais qui était aussi dans l'intérêt général du parti, et
assurait son triomphe en mettant en commun toutes ses forces. Il
s'agissait de former une véritable ligue aristocratique, sous les
auspices des deux premiers princes du sang, le duc d'Orléans et Condé,
inséparablement unis, appelant à eux tous les grands du royaume depuis
trop longtemps divisés, ralliant par là la meilleure partie de la
noblesse française, et composant, de leurs amis les plus capables, un
ministère puissant, auquel le parlement devait prêter son concours. Le
nœud de cette combinaison était le double mariage du petit duc
d'Enghien avec une des filles du duc d'Orléans, et du jeune prince de
Conti avec Mlle de Chevreuse. La Palatine, que Retz ne craint pas
d'égaler à la reine Élisabeth d'Angleterre dans le gouvernement d'un
État, et que nous comparons plus volontiers à Mazarin pour le le génie
diplomatique, approuva la proposition de Mme de Chevreuse, et s'empressa
de la transmettre à Mme de Longueville, alors enfermée dans Stenay avec
Turenne après la perte de la bataille de Rethel, et tout près d'y être
assiégée. Celle-ci l'accepta et la fit accepter à ses frères et à son
mari à la fin de 1650. Delà, 1º un traité général, donnant satisfaction
aux divers intérêts engagés dans la Fronde, et constituant la ligue dont
nous avons parlé; 2º deux traités particuliers pour les deux mariages
qui en étaient la condition et la garantie. Ces trois traités furent
conclus et signés le 30 janvier 1651[354]; et grâce aux fortes
manœuvres de Mme de Chevreuse, secondée par le duc d'Orléans et par
Retz, au milieu de février, une tempête soudaine et irrésistible
emportait Mazarin dans l'exil et faisait sortir les Princes de prison.
Alors se leva l'espérance de jours heureux pour la Fronde. Elle était
victorieuse sans que l'autorité royale fût avilie; l'aristocratie
prenait les rênes de l'État en donnant la main au parlement; et, comme
nous l'avons dit ailleurs[355], «le duc d'Orléans à la cour auprès de la
reine et du jeune roi, Condé, Bouillon et Turenne à la tête des armées,
Châteauneuf dans le cabinet, Molé dans le parlement, Beaufort sur la
place publique, et derrière la scène Mme de Chevreuse, la Palatine et
Mme de Longueville les dirigeant et les unissant tous, sans parler de
Retz qu'on faisait cardinal en attendant le ministère; c'était
assurément là un plan qui fait le plus grand honneur aux fermes esprits
qui l'avaient conçu.» Trois mois n'étaient pas écoulés que l'habileté de
la reine Anne, inspirée de loin et conduite par Mazarin, renversait tout
ce plan en faisant rompre l'engagement sur lequel il reposait[356]; Mme
de Chevreuse, profondément blessée dans son orgueil et dans ses intérêts
de mère et de chef de parti, se séparait à jamais des Condé; et tandis
qu'eux-mêmes se brouillaient peu à peu avec la cour, elle leur ôtait
aussi l'appui du duc d'Orléans, du parlement, d'une grande partie de la
Fronde, et ne leur laissait que la ressource désespérée de la guerre
civile. Puis, se rapprochant de la reine, profitant de son aversion pour
M. le Prince et de l'absence de Mazarin, plus heureuse qu'en 1643, elle
lui persuada enfin de rappeler Châteauneuf dans ce poste de garde des
sceaux qu'un amour insensé lui avait fait perdre et qu'une amitié fidèle
et infatigable lui rendit. Châteauneuf, une fois garde des sceaux,
devint bientôt l'âme du cabinet; il y déploya un sens, une résolution,
une vigueur qui firent bien voir que Mme de Chevreuse ne s'était pas
trompée, et n'avait pas trop présumé de la capacité de son ami en
l'opposant tour à tour aux deux grands cardinaux. Entre ses mains fermes
et habiles, le gouvernement reprit une force nouvelle. L'armée royale,
bien payée, bien commandée, et rapidement lancée sur la trace de Condé,
lui enleva le Berri, Bourges, Montrond, et le poursuivit dans la
Saintonge et dans la Guyenne. Un rival de Mazarin s'élevait. Celui-ci le
sentit, et, sous le prétexte d'apporter à la reine le renfort des
troupes qu'il venait de rassembler en Allemagne, il rompt son ban, mène
en toute hâte sa petite armée à travers mille périls des bords du Rhin
jusqu'à Poitiers où la cour s'était avancée, et là, retrouvant tout
entière l'affection d'Anne d'Autriche, il ne tarde pas à ressaisir son
autorité et son rang. Châteauneuf, après avoir été le premier, ne se
résigna pas à être le second, et, satisfait d'avoir revu quelque temps
le pouvoir et honoré par une mâle conduite les derniers jours de force
et de vie que lui avait donnés l'ambition, il se retira à propos pour
lui-même et pour Mazarin[357].

  [353] Chapitre V.

  [354] Nous avons retrouvé et publié l'un des deux exemplaires
  originaux du traité général, avec les signatures authentiques, et
  donné aussi les deux traités particuliers, Mme DE LONGUEVILLE
  PENDANT LA FRONDE, chap. Ier, et _Appendice_, notes du chap. Ier,
  p. 371-384. Nous reproduisons ici le traité pour le mariage de
  Mlle de Chevreuse avec Armand de Bourbon, prince de Conti.
  «Messieurs les princes de Condé et de Conty, et Monsieur et
  Madame de Longueville, recognoissant combien leur union avec son
  Altesse Royale leur est honorable et advantageuse au public, et
  que les alliances peuvent beaucoup servir à l'affermir, nous ont
  conviée, Anne de Gonzague, princesse Palatine, de faire trouver
  bon à son Altesse Royale que M. le prince de Conty recherchast en
  mariage Mlle de Chevreuse qui a l'honneur d'estre de la maison de
  Mme la duchesse d'Orléans, et honorée particulièrement de la
  bienveillance de Son Altesse; ce qui ayant été agréé par sadite
  Altesse et receu avec respect par Mme de Chevreuse, nous,
  princesse palatine, promettons au nom et en vertu du pouvoir que
  nous avons de Messieurs les princes et de Mme de Longueville, et
  engageons la foy et l'honneur de M. le prince de Conty, que,
  sitôt qu'il sera en liberté, il passera les articles qui seront
  trouvés raisonables entre luy et Mlle de Chevreuse, et l'épousera
  en face de nostre mère sainte Église, et avons déclaré que M. le
  Prince, M. et Mme de Longueville ont aussy trouvé bon que nous
  engageassions leur foy et leur honneur qu'ils consentiront,
  agréeront et approuveront ledit mariage; et pour la validité de
  cest article, il a esté signé par son Altesse Royale d'une part,
  et Mme la princesse Palatine, d'autre; et Mme de Chevreuse y est
  intervenue; et a esté signé en double.--Fait le 30 janvier 1651,
  GASTON, ANNE DE GONZAGUE, MARIE DE ROHAN.»

  [355] LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIe SIÈCLE, chap. Ier, p. 54.

  [356] Voyez les détails de cette intrigue obscure et compliquée
  dans le Ier chap. de Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE.

  [357] Châteauneuf fut garde des sceaux un peu plus d'une année,
  de mars 1650 jusqu'en avril 1651. Il mourut en 1653 à l'âge de
  soixante-treize ans. On voyait autrefois son tombeau et celui de
  sa famille dans la cathédrale de Bourges; il n'y reste plus que
  sa statue en marbre avec celle de son père Claude de l'Aubespine
  et de sa mère Marie de La Châtre, de la main de Philippe de
  Buister.

Ici éclatent les divisions qui ont amené la ruine de la Fronde à travers
une déplorable succession de fautes et de crimes. Aveuglé par une
présomption opiniâtre, jugeant mal et le temps et la situation et les
hommes, Retz s'obstine à poursuivre le rêve de toute sa vie, le
cardinalat, puis le ministère[358]; et ayant surpris l'un par des
prodiges d'adresse, il croit pouvoir conquérir l'autre par des prodiges
d'audace; il persiste à vouloir et à chercher un gouvernement entre
Mazarin et Condé, avec un peuple et un parlement fatigués et l'incapable
duc d'Orléans. L'instinct politique et le coup d'œil exercé de Mme de
Chevreuse la sauvèrent d'une telle erreur. Elle reconnut qu'en temps de
révolution un tiers parti est une chimère, et qu'au fond tout sérieux
appui manquait à l'entreprise du nouveau cardinal. Elle ne mettait pas
son courage à tenter l'impossible. Pour résister encore à Mazarin avec
quelques chances de succès, il eût fallu se donner sans retour et sans
réserve à Condé qui avait au moins son épée et l'Espagne, mais elle ne
le voulait pas. Elle sentait d'ailleurs autour d'elle et en elle-même
que la fièvre de la Fronde était passée, et qu'après tant d'agitations
un pouvoir solide et durable était le premier besoin de la France. Elle
voyait bien dans Mazarin les défauts qui avaient tant choqué les
instincts héroïques de Condé et de sa sœur comme l'esprit élevé de
Retz, et qui encore aujourd'hui obscurcissent auprès de la postérité
l'importance de ses services et le mettent au-dessous de Richelieu que
la grandeur n'abandonne jamais; mais elle ne fermait pas les yeux à ses
rares qualités: elle était frappée de sa prodigieuse puissance de
travail, de sa constance, de sa pénétration, de son habileté à traiter
avec les hommes. Il avait aussi pour elle un mérite immense: il était
heureux; il était évidemment inséparable de la reine et par conséquent
du roi; il était nécessaire. Mme de Chevreuse fit donc comme la Palatine
et Molé: sans avoir un grand goût pour Mazarin, elle s'y résigna, le
supporta d'abord, puis le servit.

  [358] Qu'il me soit permis de détacher ici de notre ouvrage sur Mme
  DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. Ier, le portrait suivant de
  Retz, qui n'est pas un portrait de fantaisie: «Né plus remuant
  encore qu'ambitieux, mauvais prêtre, impatient de son état, et
  s'étant longtemps agité pour en sortir, Paul de Gondy s'était formé
  aux cabales en composant ou traduisant la vie d'un conspirateur
  célèbre; puis passant vite de la théorie à la pratique, il était
  entré dans un des plus sinistres complots ourdis contre Richelieu,
  et pour son coup d'essai il avait fait la partie, lui jeune abbé,
  d'assassiner le cardinal à l'autel pendant la cérémonie du baptême
  de Mademoiselle. En 1643, il n'eût pas manqué de se jeter parmi les
  Importants, mais le titre de coadjuteur de Paris qu'on venait de lui
  accorder en récompense des services et des vertus de son père
  l'arrêta. La Fronde semblait faite tout exprès pour lui. Il en fut
  un des pères avec La Rochefoucauld. En vain, dans ses mémoires, il
  met en avant des considérations générales: il ne travaillait que
  pour lui-même, ainsi que La Rochefoucauld, lequel du moins a la
  bonne foi d'en convenir. Forcé de rester dans l'Église, Retz voulait
  y monter le plus haut possible. Il aspirait au chapeau de cardinal;
  il l'obtint bientôt, grâce à d'incroyables manœuvres; mais son
  objet suprême était le poste de premier ministre, et pour y parvenir
  voici le double jeu qu'il imagina et qu'il joua jusqu'au bout.
  Voyant que Mazarin et Condé n'étaient pas des chefs de gouvernement
  qui pussent laisser à d'autres à côté d'eux une grande importance,
  il entreprit de les renverser l'un par l'autre, de faire sa route
  entre eux deux, et d'élever sur leur ruine le duc d'Orléans sous le
  nom duquel il eût gouverné. C'est pourquoi il poussait incessamment
  et le duc d'Orléans et le Parlement et le peuple à exiger, comme la
  première condition de tout accommodement avec la cour, le renvoi de
  Mazarin; et en même temps il se portait dans l'ombre comme un
  bienveillant conciliateur entre la royauté et la Fronde, promettant
  à la reine, le sacrifice indispensable accompli, d'aplanir toutes
  les difficultés et de lui donner Monsieur en le séparant de Condé.
  Tel est le vrai ressort de tous les mouvements de Retz en apparence
  les plus contraires: d'abord le cardinalat, puis le ministère sous
  les auspices du duc d'Orléans associé en quelque sorte à la royauté,
  sans Mazarin ni Condé. Il a beau envelopper son secret d'un voile de
  bien public, ce secret éclate par les efforts mêmes qu'il fait
  pour le cacher, et il n'a pas échappé à la pénétration de La
  Rochefoucauld, son complice au début de la Fronde, puis son
  adversaire, qui l'a parfaitement connu et l'a peint de main de
  maître, comme aussi Retz a très-bien connu et peint admirablement La
  Rochefoucauld. Retz a été le mauvais génie de la Fronde: il l'a
  toujours empêché d'aboutir, soit avec Mazarin, soit avec Condé,
  parce qu'il ne voulait qu'un gouvernement faible où il pût dominer.
  Pour arriver à son but, il était capable de tout: intrigues
  souterraines, pamphlets anonymes, sermons hypocrites dans la chaire
  sacrée, discours étudiés au parlement, émeutes populaires et coups
  de main désespérés, etc.»

Comme on le pense bien, Mazarin s'empressa de mettre à profit les
nouvelles dispositions de Mme de Chevreuse. Ainsi que Richelieu, il ne
l'avait jamais combattue qu'à regret; il connaissait tout ce qu'elle
valait, ce qu'elle avait fait, ce qu'elle pouvait faire encore. Il
savait que c'était elle qui, en 1643, avait armé contre lui Beaufort,
qu'en 1650 elle avait inventé le plan le plus redoutable qui ait jamais
menacé sa fortune, l'indissoluble union de ses plus grands ennemis,
qu'en 1651 elle avait tiré les Princes de prison et l'avait contraint
lui-même à prendre le chemin de l'exil. Alors il lui avait rendu guerre
pour guerre, il n'avait rien négligé pour la perdre, il ne lui avait
épargné ni l'injure, ni même la calomnie[359]. Mais dès qu'il put
espérer de l'adoucir et de la gagner, il l'entoura de soins et
d'hommages, rechercha ses conseils, et se trouva souvent fort heureux de
les suivre[360]. Elle lui acquit en secret le duc de Lorraine, sur
lequel son influence resta toujours la même, et il n'est pas difficile
de reconnaître sa main cachée derrière les mouvements divers et souvent
contraires de Charles IV à la fin de la Fronde. Redevenue l'amie d'Anne
d'Autriche, et étroitement unie à Mazarin, elle concourut aux triomphes
de la royauté et elle en prit sa part: elle rétablit les affaires de sa
maison, et travailla efficacement à la fortune de tous les siens, parmi
lesquels elle mit toujours au premier rang le marquis de Laigues[361].

  [359] _Lettres du cardinal Mazarin à la Reine, à la Princesse
  palatine, etc., écrites pendant sa retraite hors de France en 1651
  et 1652, etc., par_ M. RAVENEL. Dans les deux premières lettres,
  Mazarin exaspéré rassemble tout ce qui se peut dire de vrai et aussi
  d'exagéré contre Retz et Mme de Chevreuse alors parfaitement unis.

  [360] Voyez à la Bibliothèque impériale, fonds Gaignière, no 2799,
  un Recueil inédit de lettres autographes et chiffrées de Mazarin à
  l'abbé Fouquet, frère du futur surintendant, où Mazarin demande sans
  cesse l'opinion et les bons offices de Mme de Chevreuse.

  [361] Aussi l'exigeante et ombrageuse comtesse de Maure lui
  reproche-t-elle plus d'une fois de garder son crédit pour M. de
  Laigues. Mme DE SABLÉ, _Appendice XXII_, p. 504-505. Voyez aussi à
  la Bibliothèque impériale, Saint-Germain françois, no 709, t. XLVI,
  p. 91, lettre de Mme de Chevreuse au chancelier Séguier, avril 1668,
  où elle lui recommande une affaire de M. de Laigues contre Mme de
  Nouveaux--Parmi les grâces que Mme de Chevreuse sollicita, la plus
  singulière est celle d'une sorte de suzeraineté sur les îles de la
  Martinique, qu'elle se proposait d'acquérir. Voilà du moins ce qui
  résulte de la pièce suivante, archives des affaires étrangères,
  registres d'Amérique: «_Mémoire de Mme la duchesse de Chevreuse pour
  Son Éminence._» «Au-devant des grandes isles de l'Amérique possédées
  par les Espagnols, il y en a plusieurs moindres appelées Antilles, à
  quinze cents lieues de France, pour lesquelles peupler il se forma,
  en 1626, à Paris, une société ou compagnie à qui le roy en accorda
  la seigneurie et propriété avec plusieurs beaux droits et priviléges
  contenus en les lettres de concession du mois de mars 1642. Mais
  cette compagnie, voyant qu'elle ne pouvoit qu'avec grande peine et
  beaucoup de frais continuer ainsi qu'elle avoit commencé le
  peuplement de ces isles, résolut de s'en défaire. Ainsi elle vendit
  en 1649 celle de la Guadeloupe et autres voisines à monsieur Houël;
  en 1650 celle de la Martinique et autres en dépendantes à feu
  monsieur Duparquet, et en 1651 celle de Sainct-Christofle avec les
  autres restantes à l'ordre de Malthe, auquel le roy a depuis cédé
  tous ses autres droits royaux à la seule réserve de l'hommage, avec
  la redevance d'une couronne d'or de mil escus à chaque mutation de
  roy, ainsi qu'il est plus amplement porté par les lettres patentes
  du mois de mars 1653. A présent, madame de Chevreuse ayant appris
  que les enfants de feu M. Duparquet avoient dessein de vendre les
  isles de la Martinique dont ils sont seigneurs, elle a eu pensée de
  les achepter en cas qu'il plaise au roy de lui accorder sur lesdites
  isles, non comprises en la susdite vente faite à l'ordre de Malthe,
  les mesmes droits qu'elle a accordés audit ordre sur les isles de
  Sainct-Christofle, et faire que ma dite dame en jouisse à un titre
  plus honorable et plus relevé que ne font les particuliers qui en
  sont seigneurs, se soumettant aussi à l'hommage avec quelque
  redevance à chaque mutation de roy, à y entretenir toujours la
  religion catholique, apostolique et romaine, à ne les jamais faire
  passer en d'autres mains que de François et à toutes les autres
  conditions qu'il plaira à Sa Majesté de lui imposer.»

Après la mort de Mazarin, Mme de Chevreuse rend encore un dernier et
immense service à sa famille et à la France: elle devina Colbert; elle
contribua à son élévation et à la perte de Fouquet[362]; et la fière
mais la judicieuse Marie de Rohan donna son petit-fils le duc de
Chevreuse, l'ami de Beauvilliers et de Fénelon, à la fille d'un
bourgeois de génie, le plus grand administrateur qu'ait eu la France.
Parvenue au comble du crédit et de la considération[363], elle se retira
peu à peu du monde, et, ainsi que ses deux illustres émules, Mme de
Longueville et la princesse Palatine, elle acheva dans une paix
profonde la carrière la plus agitée du XVIIe siècle.

  [362] Mémoires du jeune Brienne, t. Ier, ch. VII, p. 218: «Elle
  fit alliance avec les Colbert et maria son petit-fils à la fille
  d'un homme qui n'auroit jamais cru, dix ans auparavant, faire ses
  filles duchesses. Il fallut écraser pour cela le pauvre M.
  Fouquet; elle le sacrifia sans scrupule à l'ambition de son
  compétiteur. Je raconterai bientôt cette intrigue avec des
  particularités nouvelles. Mme de Chevreuse la conduisit avec
  ardeur; c'est la dernière action de sa vie.» _Ibid._, t. II, ch.
  IV, p. 178: «La duchesse de Chevreuse étoit avec le marquis de
  Laigues à Fontainebleau pour cette affaire (celle de Fouquet).
  Elle avoit obligé celui-ci à s'allier à M. Colbert le ministre,
  qui n'étoit même alors que contrôleur des finances... Ayant
  conservé assez d'ascendant sur l'esprit de la reine mère, elle la
  fit consentir à la perte de M. Fouquet, quoique Sa Majesté
  l'aimât, parce qu'il l'avoit toujours bien fait payer de son
  douaire et des pensions considérables que le roi son fils lui
  donnoit depuis sa majorité.» A l'appui de ces renseignements,
  nous trouvons parmi les papiers de Fouquet, qui étaient dans la
  fameuse cassette et qui sont aujourd'hui conservés dans l'armoire
  de Baluze à la Bibliothèque impériale, armoire V, paquet 4, no 3,
  diverses lettres d'un agent secret du surintendant l'avertissant
  que Mme de Chevreuse travaille contre lui et tâche de lui enlever
  la protection de la reine mère. Cet agent, qui devait être un
  seigneur de la cour, avait gagné indirectement le confesseur
  d'Anne d'Autriche, et c'est par lui qu'il savait les manœuvres
  de Mme de Chevreuse. Lettre du 21 juillet 1661: «Je n'ai pu rien
  sçavoir de plus particulier de chez Mme de Chevreuse; mais depuis
  peu le bonhomme de confesseur est venu ici pour voir la personne
  dont j'ai eu l'honneur de vous parler autrefois. Il lui a conté
  tout ce qu'il sçavoit, et entre autres choses lui a dit que
  depuis quelque temps Mme de Chevreuse lui avoit fait de grandes
  recherches, qu'elle lui avoit envoyé Laigues plusieurs fois,
  qu'il lui avoit parlé fort dévotement pour le gagner, mais
  surtout qu'il lui avoit parlé contre vous, Monseigneur. Je ne
  m'étendrai pas de quelle sorte, car ce bonhomme a dit qu'il
  l'avoit conté à M. Pélisson. Il me suffira donc de vous faire
  sçavoir sur cela que le bonhomme de cordelier se plaint un peu de
  ce qu'en faisant un éclaircissement à la reine mère, vous l'aviez
  comme cité, et que lui disant qu'elle alloit à Dampierre parmi
  vos ennemis et qu'on lui avoit dit des choses contre vous, comme
  elle nioit qu'on lui eût jamais parlé de la sorte, vous lui dites
  de le demander au père confesseur; que le lendemain la reine lui
  avoit dit qu'elle ne pouvoit comprendre comment vous sçaviez
  toutes choses et que vous aviez des espions partout.» Lettre du 2
  août: «Mme de Chevreuse a été ici, et l'on m'a promis de me dire
  des choses qui sont de la dernière conséquence sur cela, sur le
  voyage de Bretagne (le voyage de Bretagne et l'arrestation de
  Fouquet sont du commencement de septembre), sur certaines
  résolutions très secrètes du roy et sur des mesures prises contre
  vous.»--Lettre du 4 août: «Mme de Chevreuse, lorsqu'elle fut ici,
  fut voir deux fois le confesseur de la reine mère. Cependant ce
  bonhomme cacha cela à M. Pélisson qui l'ayant été voir lui
  demanda s'il ne l'avoit point vue, ce qu'il lui nia, comme il a
  dit depuis. Il a encore dit des choses qu'il a données sous un
  fort grand secret et qui sont de très-grande conséquence. La
  personne qui les sçait fait difficulté de me les dire, parce que
  Mme de Chevreuse y est mêlée, et que lui étant aussi proche elle
  a peine à me les dire.»

  [363] Nous sommes bien aise de pouvoir compter Mme de Chevreuse
  parmi les rares personnes qui ont défendu Port-Royal. En 1664, on
  avait calomnié auprès du roi M. d'Andilli, et il avait été exilé
  chez son fils, M. de Pompone. Mme DE SABLÉ, _Appendice V_, p. 381
  et 382: «Mme de Chevreuse n'était pas plus janséniste que
  moliniste, mais elle se connaissait en grandeur d'âme, et elle
  admirait Port-Royal. Son fils, le duc de Luynes, était dévoué au
  saint monastère et il y avait mis ses filles; c'était Mme de
  Chevreuse qui était venue elle-même les chercher, lorsqu'on avait
  fermé les écoles de Port-Royal-des-Champs. Elle prit hautement la
  défense de d'Andilli et en parla avec force à Louis XIV; noble
  conduite que nous nous empressons de relever, parce qu'elle fait
  voir que Mme de Chevreuse a pu faire bien des fautes, mais qu'il
  lui faut tenir compte aussi de la constante générosité qui l'a
  toujours mise du côté des opprimés contre les oppresseurs».
  Suivent diverses lettres de d'Andilli à Mme de Sablé qui nous
  donnent les détails de cette affaire.

On dit qu'elle aussi, sur la fin de ses jours, elle ressentit
l'impression de la grâce, et tourna vers le ciel ses yeux fatigués de la
mobilité des choses de la terre. Successivement elle avait vu tomber
autour d'elle tout ce qu'elle avait aimé et haï, Richelieu et Mazarin,
Louis XIII et Anne d'Autriche, la reine d'Angleterre et sa fille
l'aimable Henriette, Châteauneuf et le duc de Lorraine. Sa fille
bien-aimée, la belle Charlotte, s'était éteinte entre ses bras au milieu
de la Fronde. Celui qui le premier l'avait détournée du devoir, le beau
et frivole Holland, était monté sur l'échafaud de Charles Ier, et son
dernier ami, plus jeune qu'elle, le marquis de Laigues, l'avait précédée
dans la tombe. Elle reconnut qu'elle avait donné son âme à des chimères,
et se voulant mortifier dans le sentiment même qui l'avait perdue,
l'altière duchesse devint la plus humble des femmes; elle renonça à
toute grandeur; elle quitta son magnifique hôtel du faubourg
Saint-Germain, bâti par Le Muet, et se retira à la campagne, non pas à
Dampierre, qui lui eût trop rappelé les jours brillants de sa vie
passée, mais dans une modeste maison, appelée la Maison-Rouge, à Gagny,
près de Chelles. C'est là qu'elle attendit sa dernière heure, loin
des regards du monde, et qu'elle mourut sans bruit à l'âge de
soixante-dix-neuf ans, la même année que Retz et Mme de Longueville, un
an avant La Rochefoucauld, quelques années à peine avant la Palatine et
Condé. Elle ne voulut ni solennelles funérailles ni oraison funèbre.
Elle défendit qu'on lui donnât aucun des titres qu'elle avait appris à
mépriser. Elle souhaita être obscurément enterrée dans la petite et
vieille église de Gagny. Là, dans l'aile méridionale, près la chapelle
de la Vierge, une main fidèle et ignorée a mis sur un marbre noir cette
épitaphe[364]:

«Cy gist Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, fille d'Hercule de
Rohan, duc de Montbazon. Elle avait épousé en premières noces Charles
d'Albert, duc de Luynes, pair et connestable de France, et en secondes
noces Claude de Lorraine, duc de Chevreuse. L'humilité ayant fait mourir
dans son cœur toute la grandeur du siècle, elle défendit que l'on fît
revivre à sa mort la moindre marque de cette grandeur, qu'elle voulut
achever d'ensevelir sous la simplicité de cette tombe, ayant ordonné
qu'on l'enterrât dans la paroisse de Gagny, où elle est morte à l'âge de
soixante-dix-neuf ans, le 12 aoust 1679.»

  [364] L'abbé Le Bœuf, _Histoire du diocèse de Paris_, t. VI, p.
  133, etc. Il cite un auteur du temps qui dit: «Elle n'est nommée
  dans cette épitaphe ni princesse, ni même très haute et très
  puissante dame, ni son mari très haut et très puissant prince. Elle
  mourut dans cette paroisse, au prieuré de Saint-Fiacre de la
  Maison-Rouge.»



APPENDICE



NOTES DU CHAPITRE Ier


L'ouvrage le plus digne d'être consulté sur le ministère du duc et
connétable de Luynes est assurément l'_Histoire du règne de Louis XIII_,
3 vol. in-4º, Paris, 1758, par le P. Griffet, de la compagnie de Jésus.
Griffet est tout à fait de la famille de Daniel et de Bougeant, et ce
serait un historien d'un ordre très-relevé, s'il avait l'art de la
composition et du style. Les recherches les plus étendues dans les
dépôts publics et dans les archives privées lui ont fait découvrir un
grand nombre de pièces rares et précieuses, qu'il met en œuvre avec
équité et discernement. Faute de connaître le véritable auteur de
l'_Histoire de la Mère et du Fils_, il s'y est beaucoup trop fié, ce qui
rend d'autant plus remarquable la fermeté de jugement qui l'a empêché de
succomber à l'entraînement général contre Luynes.--Dans nos articles du
_Journal des Savants_, de l'année 1861, sur Luynes, auxquels nous avons
pris la liberté de renvoyer, nous avons fait grand usage de deux
documents nouveaux qui n'avaient jamais été employés. Le premier est la
collection des dépêches du nonce apostolique en France, de septembre
1616 au 31 janvier 1621, adressées au cardinal Borghèse, cardinal-neveu,
et secrétaire d'État sous Paul V. Ce nonce était le célèbre Guido
Bentivoglio, homme de beaucoup d'esprit, fin diplomate, excellent
écrivain, dont les _Relations_ et les _Lettres_ sont si connues et si
estimées. Les dépêches de sa légation de France ne diminueront pas sa
réputation. Restées jusqu'ici inédites, elles ont paru pour la première
fois, il y a quelques années, à Turin: _Lettere diplomatiche di Guido
Bentivoglio, arcivescovo di Rodi e nuncio in Francia, poi cardinale di
Santa Chiesa e vescovo Prenestino, ora per la prima volta pubblicate per
la cura di Luciano Scarabelli_, 2 vol., Torino, 1852. La politique de
Bentivoglio est naturellement celle de sa cour: il est favorable à la
reine mère et à l'Espagne, et d'abord assez mal disposé pour Luynes;
puis, le temps le ramène vers le favori qui l'emporte et s'établit, et
il s'insinue assez bien dans ses bonnes grâces pour en obtenir, en 1621,
en quittant la nonciature, le titre de comprotecteur de France. Nous
avons ici un observateur bel esprit, d'une perspicacité peu commune, et
qui voit surtout le mauvais côté des choses. Il a la confiance de
l'ambassadeur d'Espagne, celle du confesseur du roi et des partisans de
Marie de Médicis; il abonde en détails intimes souvent piquants,
quelquefois un peu lestes, qu'il raconte sans y faire de façons, bien
sûr de ne pas scandaliser le cardinal Borghèse. Le second document qui a
passé sous nos yeux est à la fois semblable et différent: ce sont aussi
les dépêches d'un ambassadeur auprès de la cour de France à la même
époque, mais cet ambassadeur est celui de la république de Venise,
médiocrement bien avec Rome, très opposé à l'Espagne, lié avec le
Piémont, avec la Hollande et l'Angleterre, se félicitant de la chute du
maréchal d'Ancre et de la disgrâce de la reine mère, et poussant de
toutes ses forces le gouvernement français à reprendre la politique de
Henri IV. Ces dépêches écrites par diverses personnes, Bon, Grissoni,
Angelo Contarini, Priuli, etc., que nous confondons sous le titre de
l'ambassadeur vénitien, n'ont jamais vu le jour; elles ont été tirées
tout récemment des archives de Venise par M. Armand Baschet, qui a bien
voulu nous les communiquer et nous permettre de nous en servir avant de
les faire entrer lui-même dans les grandes publications qu'il médite.

C'est à ces deux sources que nous avons puisé la plupart des détails
nouveaux relatifs à la duchesse de Luynes répandus dans notre premier
chapitre.


I.--Nous avons dit, p. 29 et 30, que le lendemain de la chute du
maréchal d'Ancre et lorsqu'il eut succédé à son pouvoir et à sa fortune,
Luynes eut le choix des plus opulentes et des plus illustres alliances,
soit avec la fille du vidame d'Amiens, Mlle d'Ailli, une des plus riches
héritières de France, soit avec une fille de Henri IV, Mlle de Verneuil,
et même avec une autre fille du grand roi, Mlle de Vendôme; que Louis
XIII tenait fort à ce dernier projet qui était même assez avancé, mais
que Luynes ne voulut pas se condamner à servir l'ambition des Vendôme,
et qu'il épousa Marie de Rohan par raison à la fois et par inclination.
C'est là ce qu'on ignorait, et ce que l'ambassadeur de Venise et celui
du pape affirment de concert. Dans une dépêche vénitienne du 16 mai
1617, c'est-à-dire à peine une vingtaine de jours après le meurtre du
maréchal d'Ancre, il est déjà question du mariage de Luynes avec Mlle de
Vendôme; une autre dépêche vénitienne du 23 mai parle encore de ce
mariage et de plusieurs autres proposés à Luynes; et une dépêche de
Bentivoglio, du même jour, fait connaître les motifs qui portèrent le
nouveau et puissant favori à ne pas contracter ces alliances.


   DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 23 MAI.--«Louines intanto si va impossessando
   sempre più della grazia di S. M. che amandolo sopra tutti procura di
   farlo grande per tutti i mezzi possibili. Il matrimonio di
   madamosella di Vendomo col detto Louines si avanza, perche il saper
   che il Rè lo vogli basta à fare che i principi interessati sene
   contentino; anzi intendemo che Vendomo suo fratello lo desideri per
   havere con questa via il sicuro favore d'un soggetto di tanta
   autorità, il quale, perche degnamente possi ricevere l'honore della
   figlivola del re Henrico in moglie, prima sarà, per quanto viene
   detto, fatto duca pari di Francia. Le sono anco proposte altre
   principesse e dame di gran qualità e di estraordinarie richezze, trà
   le quali una figlivola del duca di Mombasone, ed una del vidama
   d'Amiens che sarà herede di più di trenta mille ducati di
   rendita.»--BENTIVOGLIO, 23 MAI: «Del matrimonio di Louines con
   madamosella di Vendomo si stà in sospenso. Molti uomini gravi l'han
   consigliato à non alzarsi tanto si presto, e sopra tutto à non
   gettarsi in partiti, e particolarmente nel partito di Vendomo che è
   ambiziosissimo e non hà fede. E perche si è parlato ancora di
   madamosella di Vernul è pur anche stato Louines disviato dà questo
   matrimonio e quasi per le medesime ragioni poiche egli si getterà al
   partito della marchesa di Vernul, donna ambitiosissima, sorella di
   conte d'Overnia... Louines mostra d'ascoltare volontieri e di stimar
   questi consigli.»


II.--Nous mettons quelque prix à établir que les fameuses pierreries de
Mme de Chevreuse dont nous parlons plus d'une fois dans le cours de
cette histoire, qu'elle confia tour à tour à La Rochefoucauld et à
Montrésor, ne sont pas et ne peuvent être celles de la maréchale
d'Ancre, comme on pouvait le croire et comme on l'a dit, par cette
raison décisive que dans la distribution des dépouilles du maréchal et
de sa femme, Louis XIII réserva les joyaux, les bijoux, les diamants,
pour en faire cadeau à la jeune reine Anne d'Autriche, particularité peu
connue, mais attestée par l'ambassadeur de Venise. La part de Luynes est
déjà bien assez large, et voici à cet égard des détails qui paraissent
d'une entière exactitude, et qui ont la garantie de témoins bien
informés.


   DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 2 MAI 1617.--«Li carichi ed honori che godeva
   il maresciale mentre era in vita sono stati distribuiti dal Rè frà
   li suoi favoriti e bene meriti. Monsù di Vittri è stato dichiarato
   maresciale di Francia, con un donativo appresso di settanta mille
   ducati che in mano di questi mercanti Lumaga erano tenuti sopra
   cambii di ragione della maresciala d'Ancre. Monsù di Aglie (du
   Hallier, depuis le maréchal de L'Hôpital) hà havuto il carico che
   prima teneva il fratello di colonello delle guardie del Rè. Monsù
   Louines è stato fatto primo gentiluomo di camera di S. M. ed inoltre
   hà havuta la luogotenenza della Normandia, con un libero dono di
   _tutti i mobili_ del maresciale e maresciala d'Ancre, _eccettuati
   gioie, ori ed argenti_. Furono ritrovate adosso al maresciale
   d'Ancre polizze di crediti per circa un million e mezzo, e di
   ragione della maresciala in diverse parti cosi d'Italia come di
   Fiandra si fà conto per altri cinque o sessento mille scudi, oltre
   le gioie ed argenterie che importano poco meno di un million d'oro,
   fra le quali gioie ve n'erano per gran somma di quelle che sono
   espresse della corona. Fu alla suddetta maresciala poste le guardie,
   e prese le scritture, e cose più preciose che furono portate à
   S. M., ed essa mandò subito le gioie in dono alla regina
   regnante...»--DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 11 JUILLET: «Il marchesato
   d'Ancre e la terra di Lieseni (Lesigni), che erano della maresciala,
   con gran parte della sua argenteria e buona somma de' denari che
   erano in mano de' mercanti in questa città, sono stati dati in dono
   dà S. M. à Monsù Louines, havendoci il signor duca di Nevers detto
   che l'amontare di tutto ciò importa _ottocento mila scudi_. Nella
   Normandia si sono ritrovate ducento mila scudi, che restano alla
   corona, insieme con li crediti delle polizze che al maresciale
   furono trovati adosso, che importano molti migliara di scudi,
   essendo il rimanente stato dispensato alla regina in gioie, à Monsù
   di Vittri ed altri in denari.» Tel serait donc le compte du partage
   de la fortune du maréchal et de sa femme: les joyaux et bijoux d'or
   et d'argent à la reine Anne; à Luynes, Ancre et Lesigni, avec huit
   cent mille écus (monnaie du temps), en argenterie et en argent; le
   reste à Vitri et aux autres. Pour les objets mobiliers, _tutti i
   mobili_, le don royal était d'une exécution facile; mais pour les
   immeubles que le parlement avait attribués à la couronne et qui y
   étaient incorporés, il y avait des difficultés: il fallait un nouvel
   arrêt du parlement pour distraire du domaine de la couronne le
   marquisat d'Ancre et Lesigni. Le parlement fit d'abord quelque
   résistance et finit par se rendre.--DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 22 AOÛT
   1617: «Doppo praticato il parlamento per l'approbatione del donativo
   fattole dà S. M. dei beni stabili che erano del maresciale d'Ancre,
   nel che pareva che fosse qualche difficoltà perche non inclinava il
   parlamento ad aprire l'adito di smembrare i stati alla corona una
   volta incorporati ad essa, come per la sua sentenza contra il
   maresciale appare di questi, mentre per altra via il Rè haveva modo
   di premiarlo (Luynes) e riconoscerlo, tuttavia questa matina il
   parlamento hà decretato che ne sia infeudato.»--Quant aux sommes
   d'argent que le maréchal et sa femme avaient placées en Italie, à
   Florence et à Rome, le nonce apostolique nous en donne le chiffre.
   L'argent de Florence, comme il dit, _il denaro di Fiorenza_, était
   de deux cent mille écus; Bentivoglio le savait par Bartolini,
   l'envoyé florentin. Cet argent avait été déposé à Florence au nom de
   la maréchale et par le moyen d'officiers publics, _per via
   d'istromenti publici_: le grand-duc ne refusait donc pas de le
   livrer, mais la reine mère le réclamait comme étant à elle, bien que
   sous un autre nom. Nous ne voyons pas trop comment cela finit; mais
   il est certain que la cour pontificale refusa nettement de rendre
   les cent trente mille écus de la maréchale que la France
   redemandait, se fondant sur les droits du fils et des parents, et
   voulant connaître de la sentence du parlement de Paris. Le procureur
   général du parlement, Mathieu Molé, le ministre des affaires
   étrangères, Puisieux, Luynes et le roi, en parlèrent en vain avec
   force au nonce apostolique: on ne put rien tirer de Rome. Voy.
   Bentivoglio, t. Ier, p. 153, 178, 203, 207, 217, 245 et suiv.


III.--Il est certain que la reine Anne, qui a tant aimé la duchesse de
Luynes et la duchesse de Chevreuse, commença par un sentiment tout
contraire, et qu'elle eut assez longtemps de l'humeur et de la jalousie,
en voyant les empressements de Louis XIII auprès de la belle
surintendante. Le roi, en effet, au rebours de la reine, commença par
aimer Marie de Rohan autant qu'il finit par la haïr. La jalousie d'Anne
d'Autriche n'avait pas le moindre fondement et fit place à la plus
intime amitié, à ce point qu'à la fin de 1620, lorsque la duchesse de
Luynes accoucha de son unique enfant mâle, la reine voulut rester toute
la nuit auprès de son amie et la veilla avec la plus parfaite tendresse.

   BENTIVOGLIO. DÉPÊCHE DU 19 DÉCEMBRE 1617.--«Intendo dà buona parte
   che la regina giovane è in gelosia del Rè, dubitando di qualche
   principio d'amore colla moglie di Louines... Può essere che il Rè
   l'accarezzi più per rispetto di marito che di lei stessa,
   crescendo ogni di più l'affettione del Rè verso Louines.»--LE
   MÊME, DÉPÊCHE DU 3 JANVIER 1618: «Intorno à questi sospetti
   d'amore del Rè con la moglie di Louines ne cessò ogni ombra, e
   mene hà assicurato il medesimo duca di Monteleone (l'ambassadeur
   d'Espagne).--LE MÊME, DÉPÊCHE DU 20 MAI 1620: «La regina regnante
   si strugge di gelosia per i favori che il Rè fà alla duchessa di
   Louines, sebbene la sua passione è piuttosto invidia che gelosia,
   parendo à S. M. che quelle dimostrazioni del Rè verso la duchessa
   cadano à un certo modo in suo disprezzo, e dispiacendogli più che
   altro gli atti della medesima duchessa co' i quali procura anche
   in presenza della regina i favori del Rè. Mà, come si sia, si vede
   che ella è appassionata ed ultimamente si è veduto chiaro il suo
   dispiacere d'animo. Il padre Arnoldo (le confesseur du roi et de
   Luynes) però ancora di nuovo m'ha assicurato della purita del Rè,
   e che per questo non si può temere che frà le Maestà loro siano
   per nascere disgusti.»--AMBASSADEUR VÉNITIEN, DÉPÊCHE DU 29
   DÉCEMBRE 1620: «La notte di Natale frà l'allegrezza e lo strepito
   delle campane; la moglie del signor duca di Luines hà partorito il
   primo figliuolo maschio. La regina regnante vegliò tutta quella
   notte e stette sempre à canto di lei.»

Il s'en faut bien que Luynes et sa femme aient cherché à porter le
trouble dans le jeune ménage royal: tout au contraire ils travaillèrent
à mettre bien ensemble le jeune roi et la jeune reine, et, comme nous
l'avons dit, page 32, c'est à Luynes qu'on doit la tendre intimité qui
les unit quelque temps. Né en septembre 1601, Louis avait quatorze ans
lorsqu'en 1615 on le maria avec l'infante d'Espagne, qui était du même
âge que lui. Une juste prudence les sépara d'abord, mais la séparation
se prolongea au delà de la nécessité, grâce à la timidité du jeune roi.
Anne était belle et Espagnole; elle souffrait d'être négligée; le roi
son père s'en plaignait; l'ambassadeur d'Espagne, le duc de Monteleone,
en fit des représentations, et les relations des deux époux étaient
devenues une affaire d'État. C'est Luynes qui parvint à les rapprocher,
en secondant les attraits et les coquetteries de la jeune reine des
remontrances du confesseur, et en osant lui-même, au commencement de
l'année 1619, faire à propos à Louis XIII une sorte de violence.
Bentivoglio entre ici dans des détails délicats où il nous serait
difficile de le suivre, et nous nous bornons à renvoyer aux pages 157,
240, 242 et 300 du tome Ier, et aux pages 10, 31, 39, 40, 44, 80, 82 et
84 du tome II. Citons au moins quelques lignes du nonce et de son
collègue.

   BENTIVOGLIO, DÉPÊCHE DU 30 JANVIER 1619: «Il Rè si risolse,
   venerdi notte di 25 venendo verso il sabbato, di congiungersi con
   la regina.... Luines anche egli s'è portato benissimo, perche la
   notte stessa che il Rè ando à dormire con la regina, stando anche
   tuttavia quasi in forze ed in gran contrasto frà se medesimo,
   Luines lo prese a traverso e lo condusse quasi per forza al letto
   della regina.»--AMBASSADEUR VÉNITIEN, DÉPÊCHE DU 27 JANVIER 1619:
   «Venerdi, notte passata, 25 del corrente, questo Rè christianissimo
   hà dormito e consummato il matrimonio con la regina.»--DÉPÊCHE DU
   5 FÉVRIER: «Louines havendo accompagnata la Maestà sua che erà
   spoliata del tutto quella sera al letto della regina, e vedendo egli
   che il Rè stava pur ancora iresoluto se dovesse o no andar à dormire
   con lei, levò una certa zimarra che sua Maestà haveva d'intorno,
   e stesso con le proprie braccia pigliò il Rè e lo getto nel letto,
   usci poi egli fuori della stanza e serrò la porta.»

Le roi finit par aimer sa femme, et par lui montrer même une vivacité de
tendresse dont on ne l'aurait pas cru capable. Il lui sacrifiait jusqu'à
la chasse qui avait été jusque-là sa grande passion. Dans une maladie
qu'elle fit au commencement de 1620, il lui prodigua les soins les plus
dévoués, et il est certain que tant que vécut Luynes, leur union ne
connut pas le plus léger nuage. On dit même quelque temps que la reine
était grosse.

   AMBASSADEUR VÉNITIEN, DÉPÊCHE DU 5 FÉVRIER 1619: «Il Rè non cosi
   spesso usci alla caccia come faceva,... di cacciatore sollecito è
   divenuto ubidientissimo marito, mutando la crudeltà contra le
   fiere in amor verso la moglie.»--LE MÊME, DÉPÊCHE DU 18 FÉVRIER
   1620: «Il Rè hà dimostrato sentir incredibil dolore per tal
   infermità, ne hà dati segni e col' star assistente tre giorni e
   tre notti continue nel fervor del male al letto della regina con
   lagrime agli occhi et altre apparenze di vivissimo sentimento e
   quasi disperazione.»--BENTIVOGLIO, DÉPÊCHE DU 12 FÉVRIER 1820:
   «Non potrei esprimere il dolor grande che S. M. hà mostrato... e
   l'hà fatto apparir con pianti et con altri più teneri affetti di
   vivissimo senso. Non si partiva mai quasi della camera della
   regina e la serviva, porgendole con sua mano con grand'amore varie
   cose che ella doveva pigliare, il che hà edificato incredibilmente
   la corte e tutto questo popolo.»--LE MÊME, DÉPÊCHE DU 4 DÉCEMBRE
   1619: «Di parte molto sicura ho inteso che si stà con ferma
   speranza che la regina sia gravida, il che piaccia a Dio segua per
   beneficio di questo regno. Nel resto ella se governa bene, ed il
   Rè l'ama.»


IV.--Nous avons rappelé, p. 31, ces paroles de Mme de Motteville: «La
duchesse de Luynes était très-bien avec son mari.» Sans doute sa beauté
et son esprit lui faisaient bien des adorateurs, au premier rang
desquels était le duc de Chevreuse, mais elle répondit à l'amour de son
mari par un attachement fidèle; elle tenait admirablement sa maison;
elle était dans le secret de toutes ses affaires, et elle l'y assistait.

L'ambassadeur vénitien, dépêche du 14 juin 1620, l'appelle «bellissima e
gentilissima.» Il nous apprend que, lorsque Luynes se décida à tirer de
prison le prince de Condé, il envoya sa femme porter cette bonne
nouvelle à Madame la Princesse au bois de Vincennes.

   DÉPÊCHE DU 17 OCTOBRE 1819: «I passati giorni madama di Louines fù
   al bosco di Vicena à visitare la Principessa, rallegrandosi del
   suo felice parto (la naissance d'Anne-Geneviève de Bourbon, la
   future duchesse de Longueville), e darle pegna di sicura ed
   indubitata fede che, subito giunto il Rè a Parigi, il Principe
   sarà liberato.»

C'est encore la duchesse de Luynes qui, pendant la campagne de 1620,
restée à Paris, donnait des nouvelles aux ambassadeurs et y représentait
son mari. Enfin après cette campagne mémorable et les grands succès du
duc en Normandie, en Anjou, en Guienne et en Béarn, Bentivoglio,
recommandant au Saint-Père de s'appliquer à gagner de plus en plus
l'heureux et tout-puissant favori, l'engage à faire quelque cadeau de
dévotion à sa femme, parce qu'elle a sur son mari un pouvoir absolu.

   DÉPÊCHE DU 18 NOVEMBRE 1620: «Qualche corona per la moglie, _la
   quale è padrona, si può dire, del marito_.»


V.--L'opinion que nous avons exprimée sur la place que Luynes mérite
dans l'histoire par sa rupture avec la politique tout espagnole de Marie
de Médicis et du maréchal d'Ancre, par sa ferme résistance aux
prétentions des Grands en 1620, par l'entreprise formée par lui et à
demi exécutée de mettre un frein aux perpétuelles usurpations des
protestants et de les faire rentrer dans les sages limites de l'édit de
Nantes, cette opinion n'est point entièrement nouvelle; et sans parler
des équitables appréciations du P. Griffet, divers auteurs
contemporains, français et étrangers, cités par Moreri et par
Pithon-Curt (dans son _Histoire de la noblesse du Comté venaissin_, 4
volumes in-4º 1743), ont en quelque sorte devancé notre jugement sur les
services de celui qu'on s'obstine à représenter comme un favori de la
force du maréchal d'Ancre. Voici par exemple un éloge de Luynes, conçu
en des termes un peu emphatiques, mais qui repose sur des faits
incontestables, et qui a pour nous l'avantage de se rapporter à la fois
au duc et à la duchesse.

François Raymond, baron de Modène, gentilhomme du Comtat, parent et ami
de Luynes, joua sous lui un assez grand rôle, remplit d'importantes
missions, et occupa la charge de grand prévôt de France. Son fils aîné,
Esprit Raymond, comte de Modène, s'attacha à la fortune du duc de Guise,
le suivit dans son aventureuse expédition, de Naples, comme mestre de
camp général, déploya, ainsi que son héros et son chef, une rare valeur,
fut fait prisonnier avec lui, resta deux ans dans les fers, et à son
retour en France écrivit l'histoire de ce brillant et malheureux fait
d'armes: _Histoire des révolutions de la ville et du royaume de Naples,
composée par le comte de Modène_. Il y en a deux éditions, l'une in-4º,
de 1666 à 1667, l'autre in-12, en trois volumes, en 1668. Le comte de
Modène était aussi galant que brave. Il fut l'amant de la Béjart et le
père de la femme de Molière. Il aimait les lettres, particulièrement la
poésie, et il a laissé des sonnets, des odes, et toute sorte de pièces
de vers qu'a publiées en 1825 M. de Fortia d'Urban: «_Supplément aux
diverses éditions des œuvres de Molière, ou Lettres sur la femme de
Molière, et Poésies du comte de Modène son beau-père._» L'_Histoire des
révolutions de Naples_ n'est point sans mérite; elle est dédiée à Mme
de Chevreuse; et nous allons donner ici les principales parties de cette
dédicace, qui n'a pas été assez remarquée.

   A MADAME, MADAME LA DUCHESSE DE CHEVREUSE.

   Madame, les bontés que Votre Altesse témoigna à feu mon père
   pendant la vie de M. le connétable de Luynes, et la vénération que
   j'ai toujours eue pour tant de merveilleuses qualités que l'Europe
   admire en la grandeur de vostre âme, m'obligent de vous supplier
   très-humblement d'agréer que vostre nom éclate à l'entrée de cet
   ouvrage. J'espère faire connoistre combien me doit estre précieuse
   la mémoire d'un connétable à qui nostre maison est si redevable.
   Je veux le témoigner au digne objet de son amour, et en lui
   dédiant cette histoire apprendre à toute la terre les grands
   services que cet illustre favori rendit en peu de temps à la
   France. Quelques louanges que l'on ait données aux ministres qui
   l'ont suivi, et que le feu roi prit après lui pour la conduite des
   affaires de son Estat, on peut dire sans flatterie que ce fut M.
   le duc de Luynes qui aplanit et qui ouvrit la voie glorieuse par
   laquelle, en marchant sur ses pas, ils trouvèrent heureusement
   tant de matières de victoires et tant de sujets de conquêtes. En
   effet, chacun sait que lorsque ce digne favori fut appelé dans les
   affaires par son adorable maître, la France n'étoit pas en estat
   de former aucune entreprise advantageuse hors de chez elle, ni
   d'oser s'éloigner de ses frontières. Elle avoit dans ses
   entrailles un ennemi aussi puissant et aussi redoutable qu'il
   estoit artificieux et caché, et qui par conséquent obligeoit le
   ministre à veiller et à demeurer incessamment sur ses gardes.
   Chacun sçait en quelle assiette estoit alors cette grande et
   formidable faction qui, sous couleur de réformer l'Église, avoit
   divisé l'Estat, et qui, feignant dès sa naissance de ne se vouloir
   établir que sur les débris des autels, fit voir au sortir du
   berceau qu'elle ne fondoit son repos que sur les ruines du
   thrône... Elle l'a bien fait paroistre par ces longues et funestes
   guerres civiles qui ont affligé le royaume, pendant lesquelles le
   parti, après avoir en tant de rencontres osé mesurer son épée avec
   celle de ses souverains, les contraignit non-seulement de lui
   pardonner ses révoltes et de lui accorder la paix, mais encore de
   lui donner pour sa plus grande sûreté beaucoup de villes
   importantes que l'on nomma place d'otage... Il y a beaucoup
   d'apparence que cette turbulente faction, qui ne couvoit dans son
   repos que des troubles, eust infailliblement enfanté quelque
   révolte générale, si ce judicieux connétable n'eust prévenu par sa
   prudence le coup dont elle menaçoit l'autorité royale et la
   tranquillité publique. Bien qu'il eust beaucoup de choses à
   craindre en cette hardie et glorieuse entreprise où il avoit
   sujet d'appréhender non-seulement un grand parti qui eut
   autrefois la témérité d'aller attaquer les monarques jusqu'aux
   portes de leur ville capitale, mais encore une infinité de
   malcontents qui le pouvoient favoriser ouvertement ou sous-main,
   aussi bien que les estrangers qui n'estoient pas moins à craindre
   par l'intérest qu'ils avoient de maintenir la division de ses
   Estats, il forma néantmoins ce digne projet avec tant de sagesse
   et l'exécuta avec tant de résolution et de diligence, qu'en
   faisant connoistre aux esprits pacifiques qu'il n'en vouloit qu'à
   la rébellion et non à la religion, il divisa prudemment ce grand
   parti et détruisit la faction avant qu'elle eust eu le moyen et le
   loisir de se défendre... C'est une merveille que l'on ne sçauroit
   assez admirer, et qui, rétablissant nos rois dans leur première
   authorité, rétablit la religion catholique en plusieurs provinces
   et en plusieurs villes d'où son exercice estoit banni depuis
   longtemps. C'est, madame, à ce grand connétable que la France est
   redevable d'un si avantageux bienfait. Ce fut lui dont la piété,
   secondant celle de son maître, vengea cette mère dont nos rois
   sont les fils aisnés. Ce fut lui le premier qui, faisant marcher
   son souverain par tous les lieux où sa présence estoit nécessaire,
   fit voir combien le visage d'un prince est formidable aux
   séditieux, et que bien souvent sa personne toute seule fait plus
   d'effet qu'une grande et puissante armée. Enfin, ce fut lui qui,
   ayant détruit ce redoutable corps en tranchant cette quantité de
   bras qu'il avoit dans le Béarn, dans l'Anjou, dans le Poitou, dans
   la Guyenne et dans tout le reste du royaume, donna le moyen à ce
   grand cardinal qui vint après lui, non-seulement de prendre La
   Rochelle, mais encore d'employer avantageusement toutes les forces
   d'un Estat puissant, réuni et soumis aux volontés de son roi, dans
   les pays estrangers, pour l'exécution de tant de glorieux desseins
   qui ont fait révérer la France jusqu'au bout de l'univers. Certes
   tous les bons François ont sujet de se louer de ce digne favori et
   de bénir à jamais son admirable et innocente conduite. Je
   l'appelle admirable, d'autant que sans beaucoup de bruit ni de
   dépense elle rendit nos rois maistres de leur Estat, et innocente
   parce que, n'ayant ni d'amour ni de haine que suivant les
   intérests de son maistre, il ne se servit jamais de son crédit
   pour satisfaire ses passions. Mais, madame, s'il est véritable
   qu'il ait mérité des louanges immortelles, il est certain que
   vostre Altesse en mérite autant et peut-estre encore plus, puisque
   l'on peut dire que la piété, la valeur et le bonheur de son roi
   contribuèrent beaucoup à sa gloire, mais que celle que vostre rare
   et intrépide vertu s'est acquise en luttant sans cesse contre
   l'envie et contre la fortune est toute à vous sans que personne y
   puisse prétendre aucune part... Aussi, madame, cette gloire que
   vostre invincible génie obtint sur ces deux ennemies de
   l'innocence et du mérite est sans égale, et tous les siècles
   passés ne sauroient former un exemple tel que celui que vous avez
   fait voir au vostre. Je m'arresterois volontiers sur cette matière
   si l'Europe n'avoit connu vos glorieuses infortunes, au sort
   desquelles le ciel, après avoir fait cesser les vents impétueux
   qui vous ont tant menacé du naufrage, vous fit enfin revenir au
   port désiré. Daignez donc agréer, madame, cet ouvrage que je me
   donne l'honneur de vous présenter. Je serois ravi de pouvoir, par
   des marques plus efficaces, vous faire paroistre mon zèle, mais la
   fortune qui me lie depuis tant d'années les bras ne me laisse rien
   que l'usage d'un cœur dont toutes les pensées et tous les vœux
   auront toujours pour but la passion de faire voir à tout le monde
   que je suis et veux estre toute ma vie, madame, de Vostre Altesse
   le très-humble et très-obéissant serviteur,

    Le comte de MODENE.



NOTES DU CHAPITRE II


Dans ce chapitre, les deux points importants sont: 1º les intrigues de
Buckingham en Angleterre, où Mme de Chevreuse a été mêlée par Holland;
2º la conspiration de 1626, à laquelle Mme de Chevreuse a pris une si
grande part, et qui porte très-improprement le nom de conspiration de
Chalais, quoique celui-ci n'y ait joué qu'un rôle secondaire, mais parce
qu'il y a laissé sa tête. Rassemblons sur ces deux points les pièces
nouvelles sur lesquelles est fondé notre récit.


I

INTRIGUES D'ANGLETERRE.

Établissons bien d'abord les rôles officiels de tous les personnages.
L'ambassadeur ordinaire d'Angleterre en France sous Jacques Ier et sous
Charles Ier était Goring, qui fut fait baron en 1625, à l'occasion du
mariage. Henri Rich, lord Kensington, avait été envoyé en France dès
1624 par le roi Jacques, comme ambassadeur extraordinaire, pour traiter
l'affaire du mariage, et on lui avait adjoint pour cette même affaire,
et sur sa demande, le comte de Carlisle. Tous deux avaient aussi reçu
leur récompense: milord Rich avait été nommé comte de Holland, et le
comte de Carlisle avait eu la Jarretière. L'ambassadeur français en
Angleterre était d'abord le comte de Tillières, qui n'avait pas fort
bien réussi; on l'avait remplacé ou soutenu par le comte d'Effiat,
depuis maréchal et surintendant des finances, le père de Cinq-Mars, qui
lui-même, plus tard, en 1626, avait été remplacé par le comte de
Blainville. Outre l'ambassadeur ordinaire, le duc de Chevreuse, grand
chambellan de France, accompagnait la nouvelle reine d'Angleterre, au
nom du roi son frère, avec le titre d'ambassadeur extraordinaire; et il
avait avec lui sa femme, alors encore surintendante de la maison de la
reine, qui avait été autorisée à suivre son mari et à escorter Madame,
au moins jusqu'à la frontière de France; il paraît qu'elle avait pris
sur elle et obtenu à grand'peine de M. de Chevreuse d'aller jusqu'à
Londres. Le duc, par sa naissance et sa magnificence, était fort propre
à la grande représentation, mais les affaires étaient en d'autres mains.
La nouvelle reine eut d'abord pour confesseur le père de Berulle,
fondateur et supérieur de l'Oratoire, l'homme de la reine mère et encore
celui de Richelieu; il avait été remplacé de bonne heure par un autre
père de l'Oratoire, le père de Sanci, de la maison de Harlay. Le chef de
la maison ecclésiastique de la reine était l'évêque de Mende, un peu
parent de Richelieu, qui avait toute sa confiance, et correspondait avec
lui. L'ambassadeur ordinaire avait ordre de s'entendre avec l'évêque, et
ils devaient agir de concert. La grande affaire était l'établissement de
la jeune reine, selon les conventions et stipulations de son contrat de
mariage. Enfin Charles Ier, comme son père Jacques, s'efforçait
d'intéresser la France au sort du prince Palatin du Rhin, son
beau-frère, qui pour avoir prétendu à la couronne de Bohème avait fini
par perdre ses États, que Charles Ier travaillait à lui faire rendre par
la diplomatie ou par la guerre.

Cela posé, on s'oriente aisément dans une précieuse correspondance de
Richelieu avec d'Effiat, Blainville, le père de Sanci et l'évêque de
Mende, dont on trouve des extraits aux archives des affaires étrangères,
dans le fond si souvent cité par nous, FRANCE, en un volume relié en
vert, séparé du reste de la série, sans numéro d'ordre, mais portant ce
titre: de 1624 à 1627; à ce volume séparé, il faut joindre, dans la
série FRANCE, les t. XXXVII, XXXVIII, XXXIX et XL, qui se rapportent aux
années 1625 et 1626.

Henri Rich, comte de Holland, était insinuant, flatteur, courtisan et
diplomate habile. Il avait fort réussi en France et avait d'abord été
assez bien avec Richelieu. Mais il était par-dessus tout dévoué à
Buckingham. Dans le volume précité on rencontre divers billets polis de
Holland au cardinal, sans aucune importance; nous en possédons un qui
n'est point aux archives des affaires étrangères, et qui, comme nous
l'avons dit, p. 51, montre avec quel soin Holland relevait auprès de
Richelieu les mérites et les services de Mme de Chevreuse. Le billet est
autographe, en français, fort incorrect, comme on le pense bien; il
n'est pas daté, mais il est évidemment de 1625; le cachet est intact
ainsi que les soies vertes.

   A MONSEIGNEUR, MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE RICHELIEU.

   «Monseigneur, le retour de monsieur de Montegue (_sic_ pour
   Montaigu) a été délayé (différé) et embarrassé, comme déjà vous
   avés sçu; mais asteure (à cette heure) il part avecque les
   résolutions du roi qui, nous espérons, vous seront agréables, come
   ont esté à Sa Majesté et à la reine les nouvelles de votre
   générosité envers leur cousine, Mme de Chevreuse, une action si
   noble qu'elle ajoute à votre gloire et sert à vos serviteurs; car
   toute cette court qui a esté honorée de la présence et
   cognoissance de cette dame la juge aussi bonne que belle, allant
   en perfection et égualité ensemble (_sic_). Pour moi, monseigneur,
   j'ai receu par M. de Montegue tels témoignagnes de votre faveur et
   estime qu'ils m'obligent d'être tous les jours de ma vie,
   monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

    «HOLLANDE[365].»

  [365] Ainsi Holland lui-même donnait un air français à son nom,
  et tout le monde favorisait cette habitude de dénaturer les noms
  étrangers, les modernes comme les anciens.

Mais Richelieu n'était pas dupe de Holland et de Mme de Chevreuse, et,
malgré tous ces beaux semblants, ses fidèles agents l'avertissaient de
toutes les intrigues qui se formaient en Angleterre, et contre la jeune
reine et contre la France.

Année 1624. FRANCE, 1624-1627.

   LETTRE DE D'EFFIAT, DE JUILLET. Rich avoit demandé à la cour son
   ami, le comte de Carlile, pour achever l'œuvre commencée;
   maintenant ils sont divisés.--LE MÊME, 28 AOUT. Rich a écrit en
   Angleterre qu'il a vu le cardinal, lequel lui avoit demandé s'il
   aimoit mieux que le comte de Tillières retournât ou que d'Effiat
   demeurât. Rich a rendu ici un compte fidèle des honneurs que le
   roi, la reine mère et le cardinal lui ont faits.--LE COMTE DE
   HOLLAND A RICHELIEU, 25 OCTOBRE. Il se plaint qu'on ne veut pas
   s'engager sur l'affaire du Palatinat que le prince de Galles a
   fort à cœur.--D'EFFIAT, 24 NOVEMBRE. Le roi d'Angleterre dit
   qu'ayant fait Rich comte de Holland et donné la Jarretière au
   comte de Carlisle en considération du mariage, le roi de France ne
   peut pas ne pas donner le cordon à d'Effiat, son ambassadeur.

Année 1625. FRANCE, t. XXXVII.

   RICHELIEU A D'EFFIAT, DU 10 MAI: «Carlile et Holland connaissent
   mal la France.»--LE MÊME, 20 JUILLET, L'ÉVÊQUE DE MENDE, quand Mme
   de Chevreuse était encore en Angleterre: «On sçait ses mauvais
   déportemens, sa coquetterie, et les faiblesses de son
   mari.»--AOUT, BILLET EN CHIFFRE DE L'ÉVÊQUE DE MENDE: «Mme de
   Chevreuse doit faire ses couches en Angleterre, et pendant qu'elle
   dit qu'elle veut s'en aller, elle fait sous main que le roi
   d'Angleterre lui défend de partir.»--AUTRE LETTRE A L'ÉVÊQUE DE
   MENDE, du même mois, sur le même sujet: «Elle est logée chez lord
   Holland. La faiblesse du mari est si grande qu'on en a honte. Elle
   pleura beaucoup à Boulogne lorsque son mari dit qu'elle ne
   passeroit pas. Elle est cinq ou six jours avec Buckingham, et ne
   voit pas la reine un quart d'heure. Chaque jour elle et la
   maréchale de Thémines mangent de la chair publiquement.»--LE MÊME,
   en chiffre et du commencement d'août: «On n'a pas de plus grand
   ennemi que Buckingham. Il tâche de mettre mal la reine dans
   l'esprit du roi. La reine, d'un autre côté, ne fait pas ce qu'elle
   peut pour gagner le roi qui est amoureux d'elle. Elle ne le voit
   point ou ne le voit que malgré elle. Buckingham veut placer sa
   sœur auprès de la reine. C'est un esprit dangereux; elle est aux
   gages des ministres, et elle pourra gâter l'esprit de la reine.
   Effiat part demain avec les vaisseaux (vaisseaux français que les
   Rochellois avaient pris et conduits en Angleterre, chap. II, p.
   56). Chevreuse sur la fin s'est porté avec courage.»--RICHELIEU A
   M. DE BLAINVILLE qui succédait à d'Effiat, 10 ET 11 NOVEMBRE: «Les
   Anglois semblent n'avoir de chaleur que quand il faut prendre un
   parti préjudiciable à la France... La France pourroit bien
   s'accommoder avec l'Espagne plutôt que de souffrir les hauteurs de
   Buckingham. M. de Chevreuse lui en a écrit. Enfin, on peut faire
   connoître à Buckingham que, s'il veut aller en France, il faut
   qu'il fasse exécuter les articles du mariage, qu'autrement il n'y
   sera pas le bien venu. Tel est encore le naturel des Anglois, que
   si on parle bas avec eux il parlent haut, et si on parle haut ils
   parlent bas.»--13 DÉCEMBRE. Lettre commune de Blainville et de
   l'évêque de Mende. Ils justifient leur conduite énergique et
   accusent celle de d'Effiat et de M. de Chevreuse: «Avec les
   Anglois, il faut agir avec vigueur.»

Année 1626. FRANCE, 1624-1827.

   LETTRE DE BLAINVILLE, 26 JANVIER 1626: «Buckingham offrit hier à
   la reine d'Angleterre de la faire entrer au conseil et de lui
   donner part aux affaires. La reine d'Angleterre s'en excusa, par
   l'avis de Blainville, sur son âge et parce qu'elle n'entend point
   la langue; elle pria Buckingham de lui conserver cette bonne
   volonté pour d'autres occasions et de lui laisser la disposition
   de sa maison et qu'on ménageât un peu plus les catholiques.
   Blainville croit que Buckingham tendoit plus d'un piége à la
   reine, qu'il vouloit la rendre odieuse et avoir aussi le moyen de
   la voir plus souvent. Buckingham est inquiet à cause de la tenue
   du parlement. Les Anglois voient avec peine les préparatifs que
   fait le marquis de Spinola, déclaré amiral de ces mers sous le roi
   d'Espagne. L'ambassadeur de Savoie dit que son maître engagera si
   bien les affaires dans le Milanais, que le roi sera obligé de
   faire la paix avec les Huguenots. Les armements que la France fait
   ne sont pas inutiles. Le traité fait par le feu roi d'Angleterre
   et celui de France, par lequel il n'est pas permis à un des deux
   rois d'assister les rebelles de l'autre, va finir. Il envoie la
   proclamation publiée le jour précédent contre les catholiques; il
   l'appelle leur extrême-onction et croit qu'il la faut faire voir
   au comte d'Holland.»

   5 MARS.--Lettre commune de M. de Blainville et de l'évêque de
   Mende. «Intelligence de Buckingham en France. Courriers qui lui
   viennent, et qui gâtent tout et décréditent les ministres du roi.
   Buckingham et ses partisans ne sont venus à des accommodements
   secrets que parce qu'on leur a fait connoître la faiblesse et la
   force de la France.»

   L'ÉVÊQUE DE MENDE, 2 AVRIL: «Il a trouvé les affaires fort
   brouillées à son retour de France. Il a engagé Buckingham à rendre
   visite à M. de Blainville dont la vanité est grande. Le parlement
   persiste dans la résolution de ruiner le duc. Le roi se voit
   obligé à le défendre. Le duc a voulu sacrifier les catholiques,
   croyant appaiser le parlement, et feroit souvent le même sacrifice
   s'il lui avoit réussi.»

   LE MÊME, MAI: «Buckingham est accusé par Bristol d'avoir fait
   mourir le feu roi d'Angleterre. C'est un artifice des Anglois pour
   lier les mains au roi. Buckingham se flatte que s'il est condamné
   par la chambre basse, il sera absous par la haute, et il se
   trompe. On accuse Carlile, Holland, etc.»--LE MÊME, 24 MAI: «On
   poursuit vivement Buckingham. Le roi est allé au parlement
   déclarer que Buckingham n'a rien fait que par son ordre, et il a
   fait arrêter deux gentilshommes qui avoient parlé contre lui, ce
   qui a fort aigri le parlement, qui ne veut plus travailler qu'on
   ne mette ces deux hommes en liberté. Si le roi les rend, il perd
   son crédit. Le parlement est résolu de déclarer Buckingham auteur
   des désordres qui sont entre le roi et le peuple, et charge le
   comte d'Arondel de le poursuivre. Mende a dit à celui-ci que la
   reine ne désapprouveroit pas sa conduite, et à l'autre
   (Buckingham) que s'il rompoit avec les parlementaires il
   trouveroit des voisins qui l'assisteroient. Les catholiques sont
   persuadés que leur salut dépend de cette division. Si on ne tend
   les bras à Buckingham, il se hâtera de faire la paix avec
   l'Espagne. Il promet de donner dans peu de jours quelque
   satisfaction pour les catholiques. On a délivré commission pour
   les domaines de la reine.»--LE MÊME, 25 MAI: «Buckingham, croyant
   pouvoir justifier l'emprisonnement des deux gentilshommes, a fait
   opiner la chambre haute. Holland est le seul qui ait parlé pour
   lui. Carlile s'est tu; tous les autres ont été contre. La même
   chambre, malgré les brigues du duc, a donné un avocat à Bristol.
   Les juges, assemblés pour savoir si les rois pouvoient être
   dénonciateurs ou témoins, et étant sur le point de prononcer que
   non, il les a empêchés de prononcer. Il y a des choses si infâmes,
   si sordides dans les accusations de Bristol contre le duc, qu'on
   n'ose les écrire. On croit que Bristol sortira glorieux et que
   Buckingham succombera.»

   LE MÊME, 6 JUIN: «Il a fait voir à Buckingham la compassion qu'a
   le cardinal pour sa fortune, et il a, à la prière de Buckingham,
   fait connoître au roi d'Angleterre qu'il ne devoit jamais
   l'abandonner, et que c'étoit plutôt le roi qu'on attaquoit que le
   favori. On a mis en liberté les deux membres de la chambre basse.
   Le sieur George Eliot étant élargi a parlé d'une manière encore
   plus offensante contre le duc qu'il n'avoit fait. Le parlement
   demande le rappel du comte d'Arondel ou qu'on découvre ses crimes.
   Le roi vient de faire deux barons, Goring et Carleton.»--LE MÊME,
   11 JUIN: «On a élargi Arondel. Buckingham croit l'avoir gagné et
   il se trompe; il n'a pu porter le roi à rompre le parlement. Le
   roi d'Angleterre a tenu conseil avec Buckingham, Carlile, Holland
   et autres ministres pour savoir si on romproit le parlement ou si
   on le continueroit; quelques-uns ont été d'avis qu'il n'y avoit
   point d'autres moyens de sauver Buckingham que de casser le
   parlement. Buckingham a dit que le dessein étoit hardi dans la
   nécessité où l'on étoit et qu'il ne vouloit pas pour ses intérêts
   particuliers hasarder l'autorité de son maître. On a ajouté que la
   rupture du parlement pourroit entraîner la ruine des Huguenots en
   France, parce que le roi de France, connoissant la faiblesse de
   l'Angleterre, ne manqueroit pas de les attaquer. La résolution est
   prise de continuer, et s'ils peuvent obtenir des subsides du
   parlement, ils s'en serviront pour le ruiner. Le dessein étoit, si
   les affaires avoient réussi dans le parlement, de chasser les
   François et de porter la guerre en France, ce qu'ils feront dès
   qu'ils en auront le moyen, tant ils sont irrités de la paix de La
   Rochelle, du traité de Monçon conclu avec l'Espagne, de l'arrêt de
   leurs marchandises.»--LE MÊME, 24 JUIN: «Envoie copie de la lettre
   que le roi d'Angleterre écrit à la chambre basse pour la presser
   de régler les subsides. La chambre a répondu avec audace et mépris
   qu'il falloit auparavant leur faire justice sur les griefs qu'elle
   avoit présentés contre Buckingham. On parle de casser incessamment
   le parlement. Un courrier de Savoie, arrivé depuis vingt-quatre
   heures, donne espérance d'éluder la paix par ses artifices. Le roi
   d'Angleterre est fort piqué de ce qui s'est dit dans le traité de
   Monçon que, si les alliés refusent les conditions équitables, les
   deux rois s'uniront pour les y contraindre. Mais ce prince devroit
   se piquer davantage du refus absolu qu'on lui fait de lui donner
   des subsides. Il ne peut digérer la paix de La Rochelle et l'arrêt
   des vaisseaux et marchandises d'Angleterre; il en parle avec
   chaleur. Le parlement proteste contre le duc de Buckingham comme
   auteur des divisions entre le roi et son peuple. On ne peut
   pousser plus loin la persécution contre les catholiques. Les
   prisons sont devenues des couvents de religieuses. Mende écrit
   qu'il a vu Buckingham en pleurs aux pieds de son maître. Si le roi
   d'Angleterre casse le parlement, il faut qu'il en convoque un
   autre six semaines après, n'ayant pas de quoi subsister. Bristol a
   donné de nouvelles charges contre Buckingham, et son fils a donné
   une relation touchant de qui s'est passé en Espagne toute
   contraire à celle de Buckingham.»--LE MÊME, 26 JUIN: «Le roi a
   cassé son parlement parce que le lendemain les deux chambres
   s'unissoient pour porter la sentence contre le duc. Jamais prince
   n'a été plus haï ni dans une plus grande nécessité que le roi
   d'Angleterre. Le duc peut bien différer, mais non pas éviter sa
   perte. Mende veut le porter à rompre avec le parlement afin de
   donner, par ce moyen, le temps de respirer aux catholiques. On
   poussoit Buckingham sur l'affaire d'Espagne. Bristol a été envoyé
   à la Tour; on lui a offert son pardon, il l'a refusé disant que le
   pardon n'étoit que pour les coupables. Le comte d'Arondel est
   relegué dans sa maison avec toute sa famille. Le roi d'Angleterre
   a arraché des registres la déclaration, autorisée de sa main, de
   l'alliance d'Espagne, et celle de la chambre basse qui proteste
   que les impositions faites sans son ministère sont de pures
   violences.»--LE MÊME, 28 JUIN: «Il a écrit par Montaigu ce qui
   s'est passé depuis la rupture du parlement. Londres a refusé un
   million qu'on lui demandoit à emprunter. On demandoit aux
   aldermans à chacun 50,000 fr., ce qu'ils ont refusé. On a donné à
   Hamilton le commandement de quarante vaisseaux, il l'a refusé. Le
   garde des sceaux a ordonné à Bristol de se préparer à répondre;
   Bristol pourra demander son renvoi où le procès a été intenté.
   Tout cela aigrit le peuple contre Buckingham.»

   LE MÊME, 4 JUILLET: «Il a écrit par Montaigu, par ordre du roi
   d'Angleterre, le lendemain que le parlement fut cassé. Le roi
   assembla un grand conseil pour faire autoriser les impositions sur
   le peuple. Personne n'en ose ouvrir la bouche. On envoie par les
   provinces des lettres royales qui ne font que trop connaître la
   misère de la cour. On ne croit pas qu'ils gagnent beaucoup par
   cette quête. On a voulu faire des emprunts dans Londres, on n'a eu
   que des refus. Cependant Montaigu croit que dans peu le roi sera
   au-dessus de ses affaires et qu'il sera craint et redouté plus
   qu'aucun autre. Buckingham veut se faire absoudre par la chambre
   de l'Étoile. On ne croit pas qu'il y ait des personnes assez
   hardies pour le décharger des accusations de la chambre basse. Le
   roi d'Angleterre donne de bonnes paroles pour les catholiques, et
   en même temps il donne des commissions pour les poursuivre.
   Buckingham dit que les promesses en leur faveur n'ont été faites
   que pour endormir le pape. On doit s'en plaindre et les menacer de
   ne pas s'engager pour les affaires d'Allemagne. Il est important
   de faire connaître aux catholiques qu'on ne les abandonne pas. On
   tâchera de tirer d'eux une somme considérable. Mais Mende ne leur
   conseille pas de rien donner. Montaigu va solliciter le payement
   des 400,000 écus. Il dira que la reine a ses domaines, ce qui
   n'est pas. Jamais princesse n'a été plus maltraitée. Le comte de
   Carlile a conté à Mende les discours que Monsieur lui a faits, si
   pleins de haine et de mépris pour le roi que par respect on n'ose
   les écrire. Les dames du cabinet d'en haut (évidemment Mme de
   Chevreuse, la maréchale Ornano, la reine Anne) tiennent les
   Anglois fidèlement avertis. On dit Monsieur et la reine en bonne
   intelligence.»--RÉPONSE DU CARDINAL, 10 JUILLET: «Si les Anglois
   mettent des impôts sur les marchandises de France, on en mettra en
   France sur celles d'Angleterre. On fera ce qu'on pourra pour
   soulager les catholiques. On laisse à Mende de se roidir ou de se
   relâcher sur ce qui concerne la maison de la reine.»--LE MÊME, 16
   JUILLET: «On a quelque lumière que les Anglois veulent se
   prévaloir des mécontentements de Monsieur et faire déclarer les
   Rochelois en sa faveur. L'ambassadeur de Savoie est le principal
   promoteur de cette affaire. On a surpris un paquet de Mme de
   Rohan, la mère, qui excite le sieur de Soubise, son fils, qui est
   retiré en Angleterre, à faire du pis qu'il pourra. Il faut tâcher
   de découvrir sur cela tout ce qu'on pourra. On a découvert de
   grandes cabales par la prise de Chalais: on fera ce qu'il faut
   pour y remédier.»

   L'ÉVÊQUE DE MENDE PAR COURRIER EXTRAORDINAIRE: «La ville de
   Londres accorde 200,000 livres, monnaie de France, au roi
   d'Angleterre. Le roi d'Angleterre s'approprie les deux tiers des
   biens des catholiques. On a retranché douze tables dans sa maison.
   On a envoyé dans les provinces affermer certaines viandes, de même
   que les charrettes, ce qui ne produira pas 40,000 écus par an, et
   rallume la haine contre le gouvernement. On a tenu conseil sur
   l'emploi de la flotte. Les uns vouloient qu'on l'envoyât à la
   rencontre de la flotte d'Espagne; les autres qu'elle demeurât sur
   les côtes pour interrompre le commerce; un troisième a conseillé
   de l'employer à reprendre les îles que les Rochelois ont perdues,
   assurant Buckingham que c'étoit le moyen de se faire absoudre par
   le parlement. Buckingham a fait mine de rejeter ce conseil et a
   consulté en même temps le moyen de l'exécuter. Le comte d'E.
   partira le 25 avec douze vaisseaux, et Buckingham, trois semaines
   après, avec les vingt-huit autres. Ils n'ont pas de vivres pour
   deux mois. Le roi d'Angleterre attend de grands effets de
   l'intelligence qui est entre Monsieur et la reine, et que presque
   toute la cour conspire à ce dessein. Buckingham entretenoit le roi
   d'Angleterre de la correspondance qui est entre le cardinal et Mme
   de Chevreuse, et qu'elle le caresse à deux fins: l'une pour éviter
   l'éloignement dont elle est menacée; l'autre pour couvrir ses
   intrigues. La reine d'Angleterre a fort protégé Buckingham pendant
   le parlement, et pour reconnaissance il n'est jour que lui et
   Carlile ne fassent tous leurs efforts pour irriter le roi
   d'Angleterre contre elle. Ils vont lui donner un parfumeur de
   Lombardie pour maître d'hôtel; la reine a prié le roi de ne la pas
   obliger à le recevoir. On lui a donné pour dames du lit la
   duchesse de Buckingham, la comtesse d'Amblie, la marquise
   d'Hamilton, les comtesses de Carlile et d'Holland. On a mis ce
   nombre afin d'exclure les dames françoises du carrosse. La reine a
   demandé la duchesse de Lenox et la comtesse d'Arondel. On n'a
   point reçu la duchesse de Buckingham. La reine a prié qu'on ôtât
   la comtesse de Carlile, ce qu'elle n'a pu obtenir. On a aussi
   nommé un officier pour auditeur des domaines. Tout cela se fait
   pour éloigner les François et pour placer les valets et les
   créatures de Buckingham. Carleton va ambassadeur extraordinaire en
   France pour le fait des domaines. Il est nécessaire de lui faire
   sentir fortement le peu de satisfaction qu'a le roi des mauvais
   traitements qu'on fait à la reine, sa sœur. Carlile et Buckingham
   tâchent de donner des maîtresses au roi, et on croit qu'ils lui
   ont fait voir la comtesse d'Oxford.»

   LE MÊME, 26 JUILLET: «Rien n'est plus extravagant que les Anglois.
   Buckingham, qui ne juroit que par Mende, veut absolument chasser
   les François. On est très-fâché du mariage de Monsieur (avec Mlle
   de Montpensier), parce qu'on croit toutes les cabales finies. La
   flotte étoit préparée contre la France et Soubise avoit ordre de
   se joindre aux Rochellois avec six vaisseaux qu'on tenoit tout
   prêts. Les agents de Savoie sont les principaux boute-feux. Les
   Anglois ont promis toute sorte de secours à ceux de La Rochelle
   pour reprendre les îles. Jamais temps ne fut plus propre pour
   attaquer La Rochelle. Les Anglois ne sont en état nullement de la
   secourir. Le comte de Tillières passe en France sous le prétexte
   d'aller faire un compliment sur le mariage de Monsieur, mais en
   effet pour représenter l'état où l'on est.»

   LE MÊME, 2 AOÛT: «Le duc de Buckingham songe fort à passer en
   France. La passion qu'il a pour les dames cause beaucoup
   d'extravagances et le cabinet d'en haut trouble fort les
   affaires.»

   LE MÊME, DE LA FIN DE JUILLET OU DU COMMENCEMENT D'AOÛT: «La reine
   envoie Tillières en France. On a mis, par force, quatre dames du
   lit auprès d'elle. On nie qu'on ait donné promesse de soulager les
   catholiques. On tâche d'étonner la reine pour lui faire changer de
   domestiques et ensuite de religion. Ils voudroient faire la paix
   avec l'Espagne et ils ont chargé Gondomar de leurs propositions.
   Il faut traverser cette paix dont Carleton doit faire quelque
   ouverture. Les Anglois en veulent particulièrement au cardinal,
   persuadés que, pendant son ministère, ils ne pourront pas jeter en
   France les divisions qu'ils ont projetées. Ils n'ont armé qu'afin
   de donner plus de hardiesse aux mécontents de la cour de prendre
   les armes. Soubise, par ordre du roi d'Angleterre, a envoyé à La
   Rochelle promettre que Buckingham iroit lui-même avec sa flotte
   les secourir. Cependant ils n'ont que douze vaisseaux. Ils en
   arrêteront vingt-deux marchands, en cas que La Rochelle accepte
   leurs offres. Carleton va pour demander l'éloignement des
   François. Il faut lui répondre fortement jusqu'à le menacer d'une
   rupture. Ils ne sont pas en état de rien faire sans la tenue d'un
   parlement, et le parlement est la ruine de Buckingham. Soubise n'a
   point de chausses ni le duc de quoi lui en donner. Celui-ci a
   toujours la fantaisie d'aller en France.»--LE MÊME, 10 AOÛT: «Il
   envoie un gentilhomme donner avis qu'on a signifié à tous les
   François ordre de se retirer, sans leur permettre de voir ni le
   roi ni la reine d'Angleterre. La reine est pénétrée de douleur.
   Cette résolution a été prise depuis le retour de Montaigu et sur
   l'assurance qu'il a donnée qu'on la pouvoit exécuter sans péril.
   Lettre très-touchante de la reine d'Angleterre à M. de Mende pour
   le prier de représenter ses malheurs à la reine mère. Il assure
   que tout ce qu'on peut mander des mauvais traitements que reçoit
   la reine d'Angleterre est beaucoup au-dessous de la vérité.--LE
   MÊME: «Sur le refus que les François faisoient de se retirer, le
   roi d'Angleterre est venu lui-même à _Somerset-House_ leur
   ordonner de sortir dans les vingt-quatre heures de ses États. On
   avoit mis près de la reine deux très-mauvais prêtres, Godefroy et
   Rozier; on a eu bien de la peine à obtenir qu'on y laissera un
   père de l'Oratoire avec son compagnon, à ces conditions qu'ils
   n'écriront point en France de la conduite de la reine, et qu'ils
   ne parleront qu'en présence de témoins. On cherche Calcédoine pour
   le faire mourir. Quelques conseillers ayant voulu représenter que
   la France pourroit se venger, Buckingham et Carlile ont parlé du
   roi avec le dernier mépris. La maison de la reine est remplie
   d'hérétiques et des parentes de Buckingham; et le roi a dit
   publiquement qu'il y a plus de huit mois qu'on avoit disposé de
   toutes les charges et qu'on avoit résolu que la reine n'auroit
   plus ni vêpres ni messe. On a fait ce qu'on a pu afin que le père
   de Sancy demeurât. Le roi ne l'a pas voulu permettre.»--LE MÊME,
   15 AOUT: «On a chassé les François par violence. La vanité de
   Blainville, les intrigues de la reine régnante et de Monsieur ont
   causé tout cela. On a su que Blainville publioit partout la
   faiblesse et la nécessité où est l'Angleterre. L'éloignement de la
   Duvernay (Mme du Vernet, sœur du duc de Luynes, dame d'atour de
   la reine Anne, compromise dans l'affaire de Chalais) a beaucoup
   contribué à faire prendre cette résolution. La liberté qu'ils ont
   eue dans les cabinets a fait ce mal. Ils croient donner par là
   plus de hardiesse à Monsieur de continuer ses cabales. Toute
   l'envie est contre le cardinal. On a envoyé à La Rochelle pour
   savoir quel secours on en pouvoit attendre.»--LE MÊME, 18 AOUT:
   «On a défendu aux François d'approcher de la maison de la reine;
   son confesseur, faute de logement, couche dans la chapelle. Il
   n'est plus permis à la reine d'entendre la messe publiquement. On
   a eu beaucoup de peine à lui conserver son médecin et son
   apothicaire. Le roi d'Angleterre règle sa famille. Il veut qu'il
   n'y ait plus qu'une table pour lui et pour la reine. On veut
   traiter avec l'Espagne. Gerbier a fait deux voyages à Bruxelles à
   cette fin. Ils croient qu'on amasse beaucoup de vaisseaux à
   Blavet, et que les galères de Marseille étoient dans ces mers; ils
   en sont très-alarmés. Si on interrompoit le commerce, le peuple
   pourroit bien faire justice des favoris.»

   MÉMOIRE DU MÊME A SON RETOUR D'ANGLETERRE. «Les Anglois veulent
   faire la paix avec l'Espagne. On croit que Gondomar est chargé de
   cette affaire et que les voyages de Le Clerc et de Gerbier à
   Bruxelles sont à cette fin. Ils espèrent, étant d'accord avec les
   Espagnols, pouvoir soutenir les Huguenots en France. Peu de temps
   avant l'emprisonnement du maréchal d'Ornano, Buckingham prit le
   commandement de la flotte avec dessein d'attaquer les îles de Ré
   et d'Oléron, ou de surprendre quelque port en Bretagne ou en
   Normandie. Pembroc et Arondel le dirent à l'évêque de Mende. Après
   l'emprisonnement du maréchal, et même depuis le retour de
   Montaigu, ils ont cru que Monsieur pourroit passer en Angleterre.
   Buckingham s'en est expliqué à l'évêque de Mende et au comte de
   Tillières. Pembroc a dit au premier qu'on étoit convenu entre Mme
   de Chevreuse, les dames et les galants, que deux fois l'année on
   passeroit la mer, sous prétexte de raccommoder le roi et la reine
   d'Angleterre, et que la reine mère, dans la crainte que sa fille
   ne fût maltraitée, leur donneroit cette liberté. Comme ils jugent
   qu'ils pourront être traversés par le cardinal, ils songent à le
   perdre. Les raisons qu'ils disent en avoir sont la paix des
   Huguenots, le traité de la Valteline et l'éloignement de la
   Vieuville.»--LE MÊME, AMIENS, 24 AOUT. «Les Anglois sont dans le
   plus grand étonnement du monde du mariage de Monsieur, et disent
   qu'il faut que le cardinal soit un ange ou un diable pour avoir
   démêlé toutes ces fusées. Ils proposent déjà de rétablir une
   partie des personnes auprès de la reine.»--LE CARDINAL A M. DE
   MENDE, 27 AOUT. «Il le croit encore en Angleterre. Il loue son
   courage et dit qu'en ces occasions on doit souffrir le martyre;
   qu'il pleure avec des larmes de sang l'état malheureux de la reine
   d'Angleterre. Le roi envoie M. de Bassompierre témoigner le juste
   ressentiment qu'il a de cette perfidie. On prendra tous les
   conseils que vous pouvez vous imaginer pour la dignité d'un si
   grand prince, et pour empêcher que l'âme d'une si vertueuse
   princesse ne soit en hasard.»

   SEPTEMBRE: Instruction donnée à M. le maréchal de Bassompierre
   allant en Angleterre, signée à Nantes le 23 août 1626.

   BASSOMPIERRE, 17 OCTOBRE: «Le roi d'Angleterre ne veut entendre
   parler du rétablissement des officiers de la reine. Bassompierre
   est si mal content de sa première audience qu'il auroit pris congé
   de lui s'il en avoit eu la permission.»--LE MÊME, 30 OCTOBRE: «Il
   a disposé les ministres d'Angleterre à faire raison au roi.
   Buckingham y est fort porté et combat l'esprit opiniâtre du roi,
   son maître, qui ne veut plus, dit-il, retomber sous la domination
   et tyrannie que les François ont exercées sur lui en sa maison. Le
   point le plus difficile est qu'ils ne veulent point d'évêque pour
   grand aumônier, ni de réguliers.»

   «Propositions de M. de Bassompierre et réponses des ministres
   d'Angleterre. M. de Bassompierre appuie ses demandes sur les
   articles signés le 20 de novembre 1624, insérés dans le contrat de
   mariage de Madame Henriette, passé à Paris le 8 mai 1625 et
   ratifié par le roi de la Grande-Bretagne. Il est expressément
   promis que Madame aura le libre exercice de la religion catholique
   pour elle et pour toute sa maison; qu'elle auroit un évêque et un
   certain nombre de prêtres pour faire le service divin; que tous
   les officiers de sa maison et ses domestiques seroient François et
   catholiques choisis par Sa Majesté Très-Chrétienne. Par un autre
   acte particulier du 12 décembre 1624, le roi Jacques promet que
   tous ses sujets catholiques jouiront à l'avenir de plus de
   franchise et bons traitements qu'ils n'eussent pu faire en vertu
   d'aucuns articles accordés par le traité de mariage fait avec
   l'Espagne. Cet acte fut confirmé ce même jour par le prince, son
   fils, et celui-ci, étant revenu en son pays, avoit donné un autre
   acte de confirmation à Londres, le 18 de juillet 1625. Les
   ministres d'Angleterre conviennent des articles du 20 novembre, et
   prétendent qu'ils ont été religieusement observés; mais que
   l'évêque de Mende et Blainville mettoient la division entre les
   sujets du roi et animoient les mal affectionnés du parlement
   contre le roi et le repos de l'État; que les François prêtoient
   leur nom pour louer des maisons où les prêtres avoient leur
   retraite; qu'ils faisoient de la maison de la reine une retraite
   pour tous les jésuites et les fugitifs; qu'ils décrioient ce qui
   se passoit dans le particulier du roi et de la reine; qu'ils
   inspiroient à la reine de l'aversion pour le roi, son mari, du
   mépris pour la nation, du dégoût pour leurs manières, l'ayant
   empêchée d'apprendre la langue; qu'ils l'avoient soumise à la
   règle d'une obéissance monastique; qu'ils l'avoient menée au
   travers du parc, soutenue du comte de Tillières, en dévotion, à un
   gibet où on punit les malheureux condamnés, comme si on n'y avoit
   mis à mort que des innocents; que c'étoit ce dernier acte qui
   avoit fait perdre patience au roi; que cependant rien n'avoit
   altéré la bonne union et intelligence qu'il vouloit entretenir
   avec le roi de France, son frère; que Buckingham vouloit passer de
   Hollande en France pour faire ses plaintes, et qu'en France on
   n'avoit pas voulu le permettre. Quant à la liberté promise aux
   catholiques, ils nient que cela ait été porté dans le traité, et
   prétendent que l'écrit particulier passé sur ce sujet n'est qu'une
   formalité; que d'ailleurs on n'a fait mourir ni jésuites ni
   prêtres; que le roi d'Angleterre a lieu de se plaindre de ce que
   contre les paroles données on avoit refusé de faire une ligne
   offensive et défensive pour les affaires d'Allemagne; qu'après
   être convenu que Mansfeld pourroit descendre à Calais avec un
   corps d'infanterie angloise, auquel on joindroit un autre corps de
   cavalerie françoise pour pénétrer en Alsace, on avoit refusé de le
   recevoir, ce qui avoit coûté plus d'un million au roi
   d'Angleterre, et fait périr dix mille Anglois; qu'il étoit
   stipulé qu'on ne feroit point de représailles et que tout se
   termineroit par une voie amiable; que cependant on venoit
   d'arrêter et saisir les vaisseaux anglois et confisquer les
   marchandises; qu'on n'a rien tenu de ce qui a été promis à ceux de
   la religion réformée et particulièrement aux Rochelois par le
   traité conclu par la médiation des ambassadeurs que le roi
   d'Angleterre avoit envoyés exprès; qu'enfin on n'avoit pu obtenir
   l'entier accomplissement de ce qui avoit été promis au roi de
   Danemarck et à Mansfeld, ce qui a été très-préjudiciable à la
   cause commune. Pour conclusion, on convient que l'article du
   traité qui concerne la conscience de la reine sera ponctuellement
   observé, qu'on s'en rapportera au témoignage de la reine même, et
   qu'en considération de la reine on donnera aux catholiques romains
   la liberté que la constitution et la sûreté de l'État peuvent
   permettre. Donné par écrit le 13 novembre 1626.

   «Écrit passé entre le maréchal de Bassompierre et les ministres du
   roi de la Grande-Bretagne sur le rétablissement des officiers
   françois près de la reine, du 21 novembre. Bassompierre est
   convenu, sous le bon plaisir du roi, de ce qui suit, et en promet
   la ratification, savoir: que la reine aura un évêque, douze
   prêtres, un grand chambellan, un secrétaire, un écuyer, deux dames
   de la chambre du lit, trois femmes de chambre, qui sont la
   nourrice, sa fille et Mlle Vantelet, une empeseuse, un gentilhomme
   huissier de la chambre privée, M. Vantelet, un de la chambre de
   présence, M. Goudonis, un valet de chambre privé, Montaigu, un
   valet, un gentilhomme servant, un joueur de luth, Gautier, dix
   musiciens, deux médecins dont Mayerne est le premier, un
   chirurgien, un écuyer de cuisine, un apothicaire, un potager, un
   pâtissier. L'évêque n'aura nulle autorité hors la maison de la
   reine, n'ordonnera aucun prêtre, que les douze prêtres; il n'y
   aura ni jésuites ni pères de l'Oratoire hors le confesseur de la
   reine et son compagnon, qui sont de l'Oratoire; il ne reviendra
   aucun des domestiques qui ont été licenciés, hors le médecin
   Chartier. Bassompierre témoignera à la reine mère combien la
   reine, sa fille, étoit honorablement servie par ses dames du lit,
   que cependant elle pouvoit en mettre encore deux si elle le
   souhaitoit.

    «Signé: BASSOMPIERRE.»

   COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1627. AVIS DU P. DE SANCI: «Buckingham
   veut posséder la reine comme il possède le roi. Il a pour elle une
   passion extravagante. Il voudroit la pouvoir faire changer de
   religion pour gagner les protestants.»--Lettre de la reine
   d'Angleterre à la reine, sa mère, «sur l'envie que Buckingham a
   d'aller en France, et qu'elle ne peut se fier à lui.»--Mémoire
   intitulé: _Raisons contre le voyage de Buckingham_
   (vraisemblablement de Richelieu). «Il y a dix-huit mois qu'on lui
   a refusé la permission qu'il demande, et on la lui a refusée
   attendu l'inexécution du traité; et comme aujourd'hui il y a
   contrevenu, on doit témoigner encore plus de fermeté. Lorsqu'on a
   pressé le roi d'Angleterre pour le soulagement des catholiques, il
   a répondu, par le conseil de Buckingham, que la clause du
   soulagement des catholiques n'avoit été mise que pour obtenir la
   dispense du mariage. Si on reçoit Buckingham auteur de cet
   artifice, on met les catholiques anglois au désespoir, et le roi
   perd sa réputation et son crédit. Buckingham est accusé dans le
   parlement d'avoir donné des vaisseaux pour ruiner les Huguenots.
   Il croit qu'en venant en France il leur donnera quelque espérance
   de relever leurs affaires, et cabalera dans le royaume et
   fomentera la division des grands. L'Angleterre n'est point en état
   de soutenir les affaires d'Allemagne. La France peut bien
   contribuer et ne pas les abandonner, mais elle ne veut pas les
   épouser. Enfin on ne peut point faire d'accueil à un favori dont
   il soit content, et moins à celui-ci qu'à un autre. On a vu qu'en
   Espagne il s'est brouillé avec le comte Olivarez, et cette rupture
   a causé la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne. Son voyage en
   France l'a rendu ennemi du roi et de son principal ministre;
   depuis, il n'en a parlé qu'avec mépris, et a partout témoigné son
   animosité. Lorsqu'il fut à La Haye, il tâcha de rendre la personne
   du prince d'Orange odieuse. On ne peut pas douter que son voyage,
   donnant de la jalousie aux Espagnols, ne les porte à faire plutôt
   la paix, ce qu'on doit éviter.»

AFFAIRE DE CHALAIS

Les archives des archives étrangères, FRANCE, t. XXXVIII, XXXIX et XL,
contiennent tout ce que contient le recueil de La Borde: «Pièces du
procès de Henri de Tallerand, comte de Chalais, décapité en 1626,
Londres, 1781.» Aucune des pièces imprimées n'y manque; il y en a même
quelques-unes de plus. Ainsi, outre les deux lettres connues de Chalais
au cardinal et au roi, où il leur demande grâce et s'engage à les
servir, nous en trouvons ici une troisième à la reine mère, alors
toute-puissante sur le roi et sur le cardinal, dans laquelle il
renouvelle les mêmes offres de services d'un si peu noble
caractère.--FRANCE, t. XXXIX.

   LETTRE A LA ROYNE, MÈRE DU ROI, DE 5 AOUST 1626: «Madame, les
   grâces que j'ai reçues de l'intervention de Votre Majesté ont
   tellement augmenté les espérances que j'avois de réparer mes
   fautes, qu'à présent que les inquiétudes me tuent je prends la
   hardiesse de la supplier pour la continuation; et bien que le
   misérable état en quoi je suis et le service très-humble que je
   lui ai voué de tout temps me fissent espérer tant de bonté, si
   osé-je lui dire que, n'ayant nul intérêt que dans celui du roy et
   dans son contentement, elle y est plus que obligée, puisque je me
   promets très-infailliblement lui rendre de bien grands services.
   Votre Majesté considérera donc que peut-être à toutes heures on en
   a besoin, vu la légèreté et malice des espris qui _conseillent ou
   font conseiller monseigneur_[366]. de même, lorsque monseigneur le
   cardinal me visita, je lui donnai avis combien étoit à soupçonner
   _le voyage de celui qui a les oiseaux de monseigneur_[367], et la
   grande confiance qu'on a en lui. je demande donc à Votre Majesté
   de hâter ma délivrance, puisqu'en un moment je saurai sa
   légation[368] et tout ce qui pourra importer le service du roy; et
   la supplie, si elle m'en juge digne, de m'en mander quelque chose
   par M. de Lamon (exempt de la garde écossaise et un des espions du
   cardinal), afin ou que je vive en espérance ou que je me réduise à
   prier dieu pour le roy et pour Votre Majesté, de qui je suis,
   madame, le très-humble et très-obéissant et fidèle serviteur,

    CHALAIS.»

  [366] La ligne est ainsi soulignée dans la copie qui est aux archives.

  [367] Ainsi souligné.

  [368] Une autre main: le but de son voyage.

Cette pièce n'est pas propre à diminuer le mépris que mérite la conduite
de Chalais en prison, ni la suivante à affaiblir une des plus graves
accusations qui pesaient sur lui, celle d'avoir trempé dans les
intrigues du comte de Soissons et tenté de séduire la fidélité du
commandant de Metz. Après l'arrestation des Vendôme, Chalais avait
envoyé son écuyer porter une lettre au comte de Soissons, pour l'avertir
de cette arrestation et l'engager à ne pas venir chercher le même sort à
la cour, conseil qu'avait fort bien suivi le comte; et il avait aussi
envoyé le même écuyer au marquis La Valette, qui commandait à Metz au
nom de son père le duc d'Épernon, pour l'inviter à s'entendre avec
Monsieur, qui cherchait de divers côtés un asile. La proposition faite à
La Valette n'avait pas été acceptée, mais elle avait été faite, et cela
suffisait à établir la culpabilité de Chalais. L'écuyer, après avoir
rempli ses commissions, était tombé à son retour entre les mains de
Richelieu; et quoique déjà Chalais eût subi sa peine, on n'avait pas
moins, comme nous l'avons dit, p. 73, procédé à son interrogatoire pour
éclairer encore l'ensemble de l'affaire et confirmer la justice de la
sentence rendue et exécutée. FRANCE, t. XXXVIII, fol. 12.

   «DU MERCREDI 23 SEPTEMBRE 1626, à trois heures de relevée, au
   château de la Bastille. Nous avons fait amener devant nous, en la
   chambre du sieur du Tremblay, gouverneur dudit château, Gaston de
   la Louvière, prisonnier audit château, pour l'ouïr et l'interroger
   à part, serment par lui fait de dire vérité.

   «Interrogé sur son nom, âge, qualité et demeure, a dit se nommer
   Gaston de la Louvière, âgé de 23 ans ou environ, gentilhomme
   servant d'écuyer au sieur de Chalais, avant sa prison, avec lequel
   il demeuroit.

   «Interrogé s'il sait pourquoi il est prisonnier, a dit qu'il ne
   sait, et qu'il a fait un voyage, pour ledit sieur de Chalais, de
   Blois à Paris, pendant que la cour étoit à Blois, après la prise
   de MM. de Vendôme, pour porter une lettre que lui bailla ledit
   sieur de Chalais pour porter à M. le comte de Soissons, laquelle
   il rendit à mondit sieur le Comte en sa maison, sur la fin de son
   dîner, en présence de madame sa mère, du sieur de Seneterre et
   beaucoup d'autres, laquelle fut lue par ledit sieur comte de
   Soissons, qui demanda au répondant depuis quand les sieurs de
   Vendôme étoient arrêtés.--A dit encore ledit répondant qu'étant
   retourné à Blois sans réponse dudit sieur comte, ledit Chalais,
   trois ou quatre jours après, le renvoya de Blois à Metz vers le
   sieur de La Valette, lui disant ces mots: «On m'a voulu mettre mal
   auprès du roi. Mgr le cardinal de Richelieu m'a dit que le vrai
   moyen de m'y remettre étoit de découvrir quelque chose des
   affaires ou intrigues de Monsieur: va-t'en donc à Metz, et porte
   cette lettre à M. de La Valette, à Metz.» Et, outre ladite lettre,
   lui donna un petit billet à part, dedans lequel étoient écrits ces
   mots: «Si vous voulez recevoir des propositions de la part de
   Monsieur, je me fais fort de vous en faire faire;» laquelle lettre
   et billet il porta au sieur de La Valette, à Metz, lequel dit au
   répondant qu'il trouvoit bien étrange que le sieur de Chalais, qui
   étoit de la maison du roi, se mêlât de ces affaires-là, et qu'il
   ne se falloit pas adresser à lui pour cela, qu'il n'avoit aucun
   pouvoir et dépendoit de M. d'Epernon, son père, et ne lui fit ne
   donna autre réponse; même se souvient le répondant qu'il bailla
   audit sieur de La Valette, étant dans sa salle, ladite lettre et
   billet en présence de beaucoup de personnes qu'il ne connoît pas
   de nom, et croit ledit répondant que c'est là le sujet pour lequel
   il a été emprisonné; et s'il eût cru l'être pour cela, il n'eût
   porté lesdites lettres; et même avant que partir de Blois, le
   répondant dit à la femme dudit Chalais, en présence de Lustié (?),
   écuyer de ladite dame, qu'il se réjouissoit fort de ce que son
   maître se remettoit aux bonnes grâces du roi, et que sondit maître
   lui avoit dit qu'il l'envoyoit à Metz parce que ledit sieur
   cardinal le faisoit faire; et de fait ledit sieur de Chalais lui
   dit que le sieur cardinal lui avoit baillé cent pistoles, dont
   ledit sieur de Chalais lui en bailla quarante pour son voyage; et
   étant le répondant de retour à Nantes, il fit entendre à son
   maître que ledit sieur de La Valette avoit trouvé mauvais ledit
   voyage, et lui avoit demandé de quelles personnes son maître se
   fioit et à qui il en avoit communiqué; sur quoi ledit Chalais lui
   dit ces mots: «Vraiment, tu n'as point d'esprit», s'étonnant de ce
   qu'il ne lui avoit point rapporté de réponse; et lui dit qu'il
   s'en alloit le dire à mondit sieur le cardinal. Et, deux jours
   après, ledit Chalais ayant été emprisonné, le répondant s'en
   étonna, et dit à la dame de Chalais plusieurs fois, et au comte de
   Cramail, qu'il ne croyoit pas qu'il pût être en peine, parce qu'il
   lui avoit dit que ledit sieur cardinal avoit fait faire ledit
   voyage de Metz, et qu'il alloit par là se remettre aux bonnes
   grâces du roi; auquel répondant ladite dame de Chalais disoit:
   Vous le voyez bien, si c'est M. le cardinal qui l'a fait faire; et
   quant au comte de Cramail il disoit qu'il falloit donc que ledit
   Chalais eût trompé ledit sieur cardinal.

   «Depuis quel temps il est au service dudit Chalais? A dit qu'il
   entra à son service environ le temps de la foire Saint-Gervais
   dernier par le moyen du comte de Louvigny, lequel il avoit servi
   auparavant.

   «De quelles affaires il s'est mêlé depuis qu'il est audit Chalais
   autres que celles dont il a parlé? A dit qu'il ne s'en est mêlé
   d'aucune autre, et que jamais il ne lui a rien dit ni donné aucun
   emploi.

   «S'il n'a pas toujours suivi ledit Chalais et été partout avec
   lui? A dit qu'il ne le suivoit pas toujours, et quelquefois il
   échappoit au répondant qui demeuroit longtemps sans le pouvoir
   trouver; une fois entre autres devant le dernier voyage du roi à
   Blois, ledit Chalais, sortant du Louvre après le coucher du roi,
   sur les dix à onze heures du soir, comme ledit répondant le
   suivoit, il le perdit entre les deux portes du pont dans la
   presse, et ne retrouva ledit Chalais à son logis qu'à deux heures
   après minuit, sans qu'on ait pu savoir où il avoit été.

   «S'il croyoit que le voyage qu'il avoit fait à Metz étoit pour le
   service du roi? A dit que oui.

   «Quelle interprétation il a pu donner aux termes portés par le
   billet d'offrir au sieur de La Valette des conditions de la part
   de Monsieur, et s'il appelle cela faire le service du roi? A dit
   que s'il a failli, c'est que son maître l'a trompé, et qu'il
   croyoit que son maître vouloit découvrir l'intention du sieur de
   La Valette pour le faire savoir après au sieur cardinal.

   «S'il n'avoit pas encore autre créance à dire de la part de son
   maître, de bouche, au sieur de La Valette, et quelle? A dit que
   non, que son maître ne lui en a point donné d'autre que celle du
   billet, lequel son maître lui avoit lu.

   «Combien de temps le répondant séjourna à Metz? A dit qu'il n'y
   demeura qu'un demi jour.

   «Avec quelles autres personnes il communiqua étant à Metz? A dit
   qu'il n'y a communiqué avec personne.

   «Ce que portoit la lettre de sondit maître au sieur de La Valette?
   A dit qu'il ne sait ce qu'elle portoit, qu'il ne l'a point lue, et
   ne lui a été communiquée par son maître, mais qu'elle n'étoit que
   de la moitié d'une page de papier.

   «Lui avons remontré qu'il ne dit la vérité, et se rend moins digne
   de grâce en la taisant, parce qu'il n'y a apparence que son maître
   lui ait confié un billet de si grande importance et si pernicieux
   contre le service de Sa Majesté sans lui avoir communiqué le
   particulier des conditions dont son maître entendoit parler par
   ledit billet, vu même que ladite lettre, courte et en peu de
   lignes, comme il le confesse, ne pouvoit instruire le sieur de La
   Valette, si le répondant n'eût su toutes les conditions. A dit
   qu'il est vrai qu'il n'a jamais rien su d'aucunes conditions ni
   autres choses que ce qu'il nous a dit, et qu'il voit bien que son
   maître l'a trompé.

   «S'il n'a pas fait le voyage de Metz pour persuader au sieur de La
   Valette d'y recevoir Monsieur? A dit que non.

   «S'il ne croit pas ce que ledit Chalais a dit touchant ledit
   voyage de Metz? A dit que non.

   «Pourquoi il n'en veut pas croire son maître et quels reproches il
   peut avoir contre lui? A dit que c'est pour ce que son maître ne
   lui a dit autre chose que ce que lui, répondant, nous a dit, et
   qu'il n'a autre reproche contre lui, sinon qu'il croit à présent
   qu'il s'est voulu servir de lui pour le tromper.

   «Si son maître ne lui a pas communiqué l'intelligence qu'il avoit
   avec autres grands du royaume, et qui ils sont? A dit que non.

   «S'il ne sait pas l'intelligence qui étoit entre son maître et M.
   le grand-prieur? A dit que non.

   «S'il ne sait pas le parti qui se formoit entre les grands du
   royaume, et à quelle fin? A dit que non, et qu'il ne lui a rien
   communiqué.

   «Pourquoi donc il a fait plusieurs voyages vers M. le comte de
   Soissons et autres? A dit qu'il n'a fait autres voyages vers M. le
   comte de Soissons que celui dont il nous a parlé ci-dessus.

   «Ce que portoit la lettre écrite par son maître à M. le Comte? A
   dit qu'il ne sait et qu'il croit qu'elle parloit de l'arrêt
   desdits sieurs de Vendôme ainsi que son maître le lui avoit dit,
   lequel arrêt avoit été fait le jour que ledit répondant partit de
   Blois.

   «Quelles autres charges il avoit vers mondit sieur le comte de
   Soissons? A dit qu'il n'en avoit point d'autres que ce qu'il a
   dit.

   «A qui il parla étant à Paris? A dit qu'il ne parla à personne,
   sinon au sieur de Castille et à ceux de sa maison.

   «S'il ne parla pas au sieur de Seneterre? A dit que oui, et que
   lorsqu'il rendit ladite lettre de son maître à M. le Comte, ledit
   Seneterre le tira à part et lui demanda quand lesdits sieurs de
   Vendôme avoient été pris.

   «Si ledit sieur de Seneterre ne lui dit pas autre chose, et quoi?
   A dit que non.

   «Quelle commission on lui donna de faire à son retour à Blois? A
   dit qu'on ne lui en donna point.

   «Si ledit Chalais n'écrivit point audit sieur Comte qu'il se
   gardât bien de venir à Blois, et autres choses? A dit qu'il ne
   sait.

   «S'il a su que ledit Chalais est mort? A dit qu'il l'a appris hier
   par un des domestiques de céans, et ne se souvient si le sieur du
   Tremblay l'a dit aussi.

   «Lui avons remontré qu'il ne nous dit la vérité, et qu'il a su
   toutes les menées et intelligences qui se sont passées entre
   plusieurs grands et son maître, comme il en a déjà reconnu
   beaucoup, et qu'il ne doit point douter que par les déclarations
   de son maître et autres personnes dignes de foi, le roi ne soit
   éclairci de tout ce qui s'est passé, et qu'on n'a pas besoin de sa
   confession, mais que pour satisfaire aux formes de justice, on lui
   en demande la vérité, l'admonestant de la dire et de se rendre par
   ce moyen plus digne de grâce, comme il sera, pourvu qu'il dise la
   vérité de tout ce qu'il sait, n'ayant été employé que par autrui.
   A dit qu'il nous a dit la vérité.

   «S'il ne sait pas l'intelligence du sieur de Chalais avec Mme de
   Chevreuse? A dit qu'il a ouï dire cent fois audit Chalais qu'il en
   étoit amoureux, et qu'il avoit la plus belle maîtresse du royaume,
   mais que ledit Chalais ne souffroit pas que lui, répondant, vît
   toutes ses actions, et qu'aussitôt qu'il étoit retiré dans sa
   chambre, au Louvre, après le coucher du roi, il renvoyoit le
   répondant à son logis à la ville, et qu'il a souvent vu ledit
   Chalais suivre ladite dame aux églises et promenoirs, et le plus
   souvent à la chapelle du Louvre.

   «S'il ne sait pas que ladite dame de Chevreuse se mêloit des
   pratiques et intelligences que ledit Chalais avoit avec aucuns
   grands du royaume? A dit que non.

   «Si quand, lui répondant, vint de Nantes à Paris, après la prison
   de son maître, il ne vit pas à son arrivée, devant qu'il fût
   arrêté, ledit sieur de Seneterre? A dit que non.

   «S'il ne vit pas d'autres domestiques dudit sieur comte de
   Soissons, et ce qu'ils lui dirent? A dit qu'il n'en a point vu,
   sinon qu'un jour après son arrivée, ledit sieur Comte, venant
   visiter le sieur de Castille, l'écuyer dudit sieur Comte, qui
   pique ses grands chevaux, duquel il ne sait le nom, lui demanda
   seulement comment alloient les affaires du sieur de Chalais.

   «Quelle réponse lui fit ledit sieur de La Valette lorsqu'il fut à
   Metz, autre que celle qu'il a dit? A dit qu'il ne lui en fit point
   d'autre.

   «Si au retour de Metz il passa par Paris? A dit qu'oui.

   «S'il ne rendit pas compte de son voyage à M. le comte de
   Soissons? A dit que non et qu'il ne vit pas M. le Comte.

   «A quelle autre personne il en rendit compte à Paris? A dit qu'il
   n'en parla à personne.

   «Lui avons remontré que par ses confessions il s'est manifestement
   convaincu, et que l'excuse de l'ignorance qu'il allègue et de
   s'être laissé abuser par son maître, comme il dit, est contre le
   sens commun pour un gentilhomme accoutumé à la vie de la cour, et
   que les pernicieux voyages qu'il a faits contre la personne du roi
   et son État ne peuvent avoir été faits que par un mauvais dessein
   prémédité; ce partant, que cela l'oblige davantage à dire la
   vérité, et mériter par ce moyen la grâce du roi et faciliter sa
   liberté, l'admonestant de reconnaître la vérité. A dit qu'il n'a
   rien à dire pour la vérité plus que ce qu'il a dit.

   «Lecture à lui faite du présent interrogatoire, a dit ses réponses
   contenir vérité, y a persisté, et a signé LA LOUVIÈRE.»

Nous avons vu, p. 69, 70 et 71, qu'à la suite des viles dénonciations de
Louvigni qui amenèrent l'arrestation de Chalais, à Nantes, le 8 juillet
1626[369], Monsieur, mandé devant le roi et sa mère, perdit la tête
comme il avait fait au mois de mai précédent, et fit des aveux
accablants pour ses complices, et en particulier pour Chalais.
Richelieu, dans ses Mémoires, nous fait connaître en gros ces aveux;
mais les procès-verbaux qui les comprennent sont encore aux archives des
affaires étrangères, FRANCE, t. XXXIX, f. 329-335, avec les signatures
autographes, avec le mot _employé_, attestant que Richelieu s'est servi
de ces papiers, et même avec les principaux faits relevés de sa propre
main à la marge. Nous donnons ces procès-verbaux tout entiers, comme un
curieux et triste monument de l'une des plus grandes bassesses dont
l'histoire fasse mention. Ici, en 1626, Gaston s'est d'avance surpassé
lui-même, et tout ce qu'il fera plus tard dans l'affaire de Montmorency
et dans celle de Bouillon et de Cinq-Mars n'est en vérité rien devant
l'abîme d'infamies que contient cette première trahison, suivie de tant
d'autres. Plus on l'examine, plus elle fait horreur. Son objet, le motif
qui l'a déterminée, n'est ni l'ambition, ni l'amour, ni l'orgueil, ni la
vengeance; c'est un intérêt d'argent, le désir d'un plus riche apanage.
Les personnes qui vont en être victimes, c'est un de ses favoris,
Chalais, c'est son propre gouverneur Ornano, ce sont ses deux frères
naturels les Vendôme, ce sont deux femmes qui se sont fiées à lui, la
reine et Mme de Chevreuse. Ajoutez que le comte de Soissons est seul
parvenu à s'échapper, et que tous les autres, Chalais, Ornano, les
Vendôme, sont là sous la main du terrible cardinal, et que ses aveux les
livrent à l'échafaud, tandis qu'il pouvait les sauver tous aisément en
se déclarant prêt à épouser Mlle de Montpensier, à servir loyalement le
roi et à bien vivre avec son ministre, à la condition qu'on délivrât les
prisonniers et qu'on abandonnât les procédures commencées. Richelieu
aurait bien été forcé d'accepter cette condition, et il l'aurait
embrassée avec joie si, à ce prix, il avait espéré acquérir
véritablement celui qui le lendemain pouvait être son roi et hériter de
la couronne de Louis XIII déjà très-malade et encore sans enfants.

  [369] Pendant tout le procès, Louvigni n'a cessé de s'entendre avec
  le cardinal, car il y a aux archives des affaires étrangères,
  FRANCE, t. XXXVIII, dans l'extrait de la correspondance de 1626, un
  billet de Louvigni à Richelieu, du 15 Juillet: «Il ne peut aller
  trouver monseigneur le cardinal, de peur de se rendre suspect et de
  se mettre par là hors d'état de servir.»

DIVERSES CHOSES QUE MONSIEUR A AVOUÉES AU ROY. JUILLET ET AOUT 1626.

   «Le samedi, 11e jour de juillet 1626, le roi étant en la ville de
   Nantes, Monsieur a dit à Sa Majesté les choses qui s'en suivent,
   en présence de la reine sa mère, de monseigneur le cardinal de
   Richelieu, et de MM. le garde des sceaux (Marillac), d'Effiat et
   Beaucler, voulant reconnaître franchement la vérité sur les
   occurrences présentes, dont le roi lui parloit:

   «Qu'il étoit vrai que Chalais lui avoit dit dès Paris qu'on le
   vouloit prendre prisonnier, qu'il avoit fait une grande faute de
   souffrir qu'on mît des exempts dans le Pont-de-l'Arche et
   Honfleur, parce qu'il se fût retiré dans l'une des deux places et
   que le Havre se fût joint à lui;

   «Qu'il devoit empêcher M. le Comte de venir à la cour, de peur
   qu'on les prît tous deux ensemble;

   «Qu'il l'avoit convié à demander le marquis de Cœuvres pour
   premier gentilhomme de sa chambre, parce qu'il est parent de M. de
   Vendôme et du grand prieur;

   «Que lui, Chalais, vouloit vendre sa charge (de maître de la
   garderobe) pour être plus attaché à Monsieur et plus libre de le
   servir;

   «Qu'étant à Nantes il lui avoit dit qu'on lui avoit mis des
   compagnies de chevau-légers de tous côtés pour l'empêcher de
   sortir.

   «Monsieur dit aussi au roi que M. le Comte lui avoit fait dire à
   Paris qu'il ne lui parloit point parce qu'il disoit toutes choses
   et ne gardoit pas secret, et qu'après qu'il eut été à Limours voir
   le cardinal, M. de Longueville lui dit en se moquant qu'il
   voudrait bien savoir si les affaires du Colonel (Ornano, colonel
   des Corses) en alloient mieux.

    «LOUIS.--MARIE.--ARMAND, card. de RICHELIEU.--de MARILLAC.»

   «Le lendemain, dimanche, 12e jour dudit mois de juillet 1626,
   Monsieur a reconnu les divers desseins qui s'en suivent en
   présence du roi, de la reine sa mère, et de M. le cardinal de
   Richelieu.

   «Dessein perpétuel de s'en aller de la cour depuis Blois, qui
   étoit tout connu à Chalais, Boitalmet (_sic._ Bois-d'Annemets) et
   Puislaurens, et, depuis la prise de Chalais, au président Le
   Coigneux; qu'en ce dessein il avait diverses fins: d'aller à Paris
   pour tâcher de faire révolter le peuple, lui donnant du blé
   gratuitement et publiant qu'on l'avoit voulu prendre prisonnier et
   faire arrêter M. le Comte, ainsi qu'on avoit déjà arrêté des
   princes et autres personnes; d'essayer de surprendre le bois de
   Vincennes, et par quelque artifice faire sortir le bonhomme Hecour
   (un des gardiens) pour s'en saisir et faire ouvrir par ses enfants
   par crainte qu'on poignardât leur père devant eux; qu'il voyoit
   bien plusieurs difficultés en ce dessein parce que Pades (?) étoit
   dans la basse-cour, et qu'il falloit onze pétards pour venir
   jusqu'à la chambre du Colonel, aussi qu'il y avoit quatre des
   mousquetaires du roi dans le donjon, et qu'il craignoit qu'ils ne
   se rendissent pas quand même les autres le voudroient; qu'il eût
   bien désiré que le Colonel eût été à la Bastille où il ne falloit
   que cinq pétards, mais qu'il avoit bien jugé qu'on y avoit mis
   Mazargue et Ornano (frères du maréchal), parce que ceux-là
   n'avoient rien fait, et qu'on avoit mis le Colonel et Chaudebonne
   au bois de Vincennes;

   «Que sa résolution étoit de ne point partir de Paris que quand le
   roi reviendroit, auquel cas il en fût sorti pour aller à Metz, à
   Dieppe ou au Havre, desquelles places on lui avoit parlé pour se
   retirer dès avant que le roi partît de Paris; que pour cet effet
   le roi se souviendroit qu'il lui avoit demandé cent mille écus
   plusieurs fois dès Fontainebleau, et que c'étoit en intention de
   gagner Mme de Villars par ce moyen, ne se souciant pas du mari,
   pourvu qu'il eût gagné la femme (Villars était gouverneur du
   Havre; sa femme étoit de la maison d'Estrées);

   «Que le grand-prieur savoit l'affaire de Metz et du Havre, et
   qu'il lui avoit donné conseil d'aller à Fleury menacer le cardinal
   de Richelieu du poignard s'il ne moyennoit la liberté du Colonel,
   à quoi il avoit été résolu;

   «Qu'il avoit eu dessein de fortifier Quillebeuf; qu'il avoit pensé
   que le duc de Chaulnes ne lui refuseroit retraite à Amiens et
   qu'on lui avoit fait cette proposition, comme aussi on lui avoit
   parlé de Laon, lui disant que le lieutenant lui donneroit
   peut-être retraite à cause de la parenté du marquis de Cœuvres
   avec M. de Vendôme et le grand-prieur; qu'il est vrai que c'est
   lui-même qui a fait donner l'appréhension à MM. de Chaulnes et
   Luxembourg (les deux frères du feu duc de Luynes) qu'on leur
   vouloit ôter leurs places afin de les disposer à l'y recevoir;

   «Qu'il avoit pratiqué toutes les provinces du royaume pour
   connoître si on lui vouloit donner retraite en quelqu'une;

   «Que les Rochelois et M. de Soubise lui avoient fait offrir
   retraite à la Rochelle et que Boistalmet et Puislaurens lui
   avoient dit qu'ils le suivroient partout excepté en ce lieu là;

   «Qu'il n'avoit point encore écrit, mais qu'il avoit résolu
   d'écrire partout si tôt qu'il seroit parti à trois lieues même de
   Nantes;

   «Qu'il avoit seulement écrit une lettre à Mme la princesse de
   Piedmont à laquelle il est vrai qu'il avoit envoyé Valins devant
   que le Colonel fût pris; que l'on avoit dit que, depuis que M. le
   prince de Piedmont fut mécontent de la paix d'Italie, lui et M. le
   Comte lui avoient parlé, ce qui n'est pas vrai, mais bien qu'il
   avoit envoyé Valins en Savoye comme il a dit;

   «Qu'il avoit demandé son apanage à Blois à deux fins: l'une pour
   amuser, et l'autre afin qu'étant retiré de la cour on ne lui pût
   refuser, comme faisant une nouvelle demande, ce qu'on lui avoit
   auparavant accordé;

   «Que M. le Comte et M. de Longueville étoient tout à lui, et que
   maintenant qu'il étoit bien avec le roi, il répondoit d'eux à Sa
   Majesté; que M. de Longueville mouroit de peur qu'on le prît à
   Blois, où il n'avoit osé parler à lui, mais lui avoit laissé
   Montigny (capitaine de ses gardes) pour lui parler après qu'il
   seroit parti, ce qu'il avoit fait;

   «A dit que Dieu avoit voulu qu'avant hier ses maîtres d'hôtel par
   hazard avoient diné tard, et que sans cela il partoit pour s'en
   aller à Paris; mais y ayant dix ou douze gentilshommes des siens
   qui dînoient, cela le retarda, et que dans le retardement il
   trouva sujet de se contenter et changer son dessein;

   «Que, outre Chalais, Boistalmet et Puislaurens, qui ont toujours
   su toute sa conduite, il y avoit plus de quinze personnes qui
   savoient le dessein de son voyage à Paris, savoir: Lecoigneux,
   Ouailli, Dusaunois qui étoit venu de Paris depuis trois jours,
   Peregrin son maître d'hôtel, Rames, les deux d'Elbene, Delfin et
   autres, et qu'il avoit envoyé Boistalmet et Puislaurens, tant pour
   l'attendre sur le chemin que parce qu'aussi sachant ses affaires
   dès le commencement, il craignoit qu'on les arrêtât;

   «La reine disant à Monsieur qu'il avoit manqué à l'écrit si
   solennel duquel le roi avoit voulu qu'elle fût dépositaire, il a
   répondu qu'il l'avoit signé, mais qu'il ne l'avoit promis de
   bouche; en quoi sa mémoire l'a mal servi, vu qu'il embrassa le roi
   qui lui tendit les bras après la lecture de l'écrit, jurant qu'il
   le garderait inviolablement. Le roi et la reine le faisant
   souvenir que plusieurs fois depuis il avoit juré solennellement de
   ne penser jamais à chose quelconque qui tendît à le séparer d'avec
   le roi, il a dit qu'il avoit toujours quelque intelligence et
   qu'il réservoit quelque chose en jurant; et étant pressé par
   beaucoup de choses qu'il a jurées clairement, il a reconnu que dès
   qu'on a fait une faute on en faisoit ensuite cinquante autres.

   «Ensuite de tout cela, Monsieur a prié le roi de lui pardonner,
   aussi à Boistalmet et à Puylaurens. Le roi leur a pardonné, pourvu
   qu'ils reconnoissent ingénument leur faute, et qu'ils découvrent
   franchement la vérité de tout ce qu'ils savent, et viennent
   demander pardon au roi; ce que Monsieur promit de faire faire le
   lendemain; condition à laquelle Monsieur s'étoit soumis lui-même,
   ayant donné sa parole au roi de ne lui rien céler de tout ce qu'il
   a dit et pensé sur ces affaires.

    «LOUIS.--MARIE.--ARMAND, card. de RICHELIEU.»

   «Le vendredi 18e dudit mois de juillet 1626, Monsieur étant en
   bonne humeur, après avoir fait force protestations à la reine sa
   mère qui étoit en son lit, il lui avoua, le cardinal de Richelieu
   présent, qu'il étoit vrai que le Colonel l'avoit porté à prendre
   habitude avec le plus de grands qu'il pourroit dans le royaume, et
   même avec les princes étrangers;

   «Qu'après que le prince de Piedmont s'en fut allé malcontent de la
   cour, ils avoient envoyé Valins, sous prétexte d'aller au
   Saint-Esprit, en Savoye, pour former une étroite ligue et union
   avec M. le prince de Piedmont, et que ses paquets furent portés
   par un homme qui partit trois jours après, de peur qu'on ne
   dévalisât Valins;

   «Qu'ils avoient aussi fait la même chose avec les Anglois par le
   duc de Buckingham lorsqu'il étoit en France, et que depuis qu'il
   en étoit parti il se servoit de Rames, lequel il eût bientôt
   renvoyé en Angleterre, et il eût suivi le dessein qu'il a déclaré
   ces jours passés qu'il avoit de s'en aller;

   «Que du temps du Colonel ils étoient aussi assurés de l'amitié
   d'Aarsen, ambassadeur extraordinaire des États; sur quoi est à
   noter que tout d'un coup Aarsen, qui étoit convenu des articles
   d'un nouveau traité avec les États, se refroidit sans qu'on pût en
   pénétrer la cause, qui peut-être étoit l'assurance qu'on lui avoit
   donnée des brouilleries qu'on méditoit.

   «Il dit aussi qu'on avoit dessein de gagner le Nonce, et
   généralement de s'acquérir le plus d'amis de tous côtés qu'on
   pourroit.

   «Après tout cela, étant dit à Monsieur avec quelle foi il pouvoit
   jurer que le Colonel étoit innocent, comme il avoit fait plusieurs
   fois, il répondit qu'il entendoit, quand il juroit cela, qu'il
   étoit innocent envers lui, parce qu'il le servoit, et non pas
   envers le Roi.

    «MARIE.--ARMAND, card. de RICHELIEU.»

   «LE 23e JUILLET, Monsieur étant venu voir le cardinal de Richelieu
   en la maison épiscopale de Nantes, après lui avoir fait plusieurs
   protestations de vouloir obéir à la reine sa mère, lui dit que
   c'étoit maintenant tout de bon, qu'il étoit vrai que celle qu'il
   avoit faite par le passé n'avoit été que pour gagner temps, et que
   même la dernière fois qu'il lui avoit parlé il avoit fait semblant
   d'avoir du mal et lui avoit dit en grande confiance, encore qu'il
   ne fût pas, parce qu'il avoit une extrême aversion du mariage, non
   à cause de la personne de Mlle de Montpensier, mais en général
   parce qu'il appréhendoit de se lier. Ensuite il pria le cardinal
   d'assurer qu'il se marieroit quand on voudroit, pourvu qu'on lui
   donne son apanage en même temps.

   «Sur quoi il dit que feu M. d'Alençon avoit eu trois apanages,
   savoir est le premier qui valoit cent mille livres de revenu, le
   second, celui du roi de Pologne quand la couronne lui échut par la
   mort du roi Charles, et le troisième, une augmentation qui lui fut
   donnée pour lui faire poser les armes. Sur cela, le cardinal lui
   dit qu'il ne falloit pas prendre pied sur ces apanages, et qu'il y
   avoit une considération particulière en son fait qui n'empêcheroit
   pas le roi de lui en donner un bon, bien qu'elle le pût porter à
   ne le faire pas; et Monsieur s'enquérant soigneusement de ce que
   c'étoit, le cardinal lui dit que l'intention du feu roi étoit
   qu'on lui donnât de grosses pensions, mais non pas un apanage
   comme on avoit donné aux autres enfants de France. Il demanda si
   cette volonté du feu roi étoit signée; le cardinal lui répondit
   que non, et que le roi ne s'en vouloit servir.

   «Ensuite de cela il dit force belles paroles pour l'assurer de son
   amitié auxquelles le cardinal répondit avec le respect qu'il
   devoit. Puis, venant de discours en discours à parler du maréchal
   d'Ornano, il dit que la plus grande faute qu'il eût commise étoit
   de traiter avec les étrangers sans le sçu du roi, qu'il étoit vrai
   qu'il avoit écrit en Piedmont plusieurs lettres, et qu'on
   trouveroit à la plupart d'icelles qu'il avoit écrit une ligne ou
   deux de recommandations particulières ou autres choses semblables
   pour donner créance. Sur cela le cardinal lui disant que cette
   faute du Colonel étoit capitale, il témoigna ingénument le savoir
   bien, mais qu'il le faisoit pour lui acquérir plus d'amis et le
   rendre plus considérable. Ensuite Monsieur dit encore qu'une des
   plus mauvaises lettres qu'eût écrit le Colonel étoit à Mme la
   Princesse, à laquelle il mandoit: assurez-vous que je vous
   tiendrai ce que je vous ai promis. Mais, ajouta Monsieur, ce
   n'étoit que d'amourettes qu'il vouloit parler; ce qui est du tout
   sans apparence, étant certain que s'il y avoit quelque
   intelligence de ce genre entre une personne de la qualité de cette
   dame et un Adonis comme le Colonel, ce seroit plutôt à elle à
   donner des promesses qu'à lui qui, par raison, devroit être
   recherchant et non promettant. Pour conclusion, Monsieur dit au
   cardinal qu'il lui enverroit le président Le Coigneux pour lui
   parler de son mariage et de son apanage.

   «Monsieur dit aussi le même jour au cardinal, que lorsque M. de
   Vendôme et le grand prieur arrivèrent à Blois, pendant que le roi
   parloit à M. de Vendôme, il disoit au grand prieur que M. de
   Vendôme avoit grand tort d'être venu trouver le Roi, et que s'il
   eût tenu bon en Bretagne, lui s'en fût allé à Paris, et de là
   auroit tâché de se jeter en quelque place de la Picardie où il n'y
   a pas de citadelle, comme Saint-Quentin ou Compiègne qu'il eût
   aisément surpris, s'il en eût eu d'autres assurées, et que, par ce
   moyen, le roi ne pouvant aller à tous les deux à la fois, ils se
   fussent sauvés les uns et les autres. En tout cas, dit-il au
   cardinal, je croyois bien que M. de Longueville ne me dénieroit
   pas retraite dans Dieppe.

    «ARMAND, card. de RICHELIEU.»

   «LE 28 JUILLET 1626. Monsieur étant dans le cabinet de la Reine sa
   mère à Nantes, dit en présence de M. le cardinal de Richelieu et
   du maréchal de Schomberg que, depuis qu'il étoit à Nantes, il
   s'étoit résolu diverses fois avec son petit conseil de s'en aller.
   Une fois il s'en vouloit aller avec cinq ou six gentilshommes sur
   des coureurs, mais il eut crainte qu'il pouvoit facilement être
   arrêté. Une autre fois il s'en vouloit aller avec toute sa maison,
   et étant à Ingrande dépêcher vers le roi pour lui faire savoir
   que, lui ayant été dit qu'il n'y avoit point de sûreté pour lui à
   Nantes il s'en alloit à Blois, où il attendroit le retour de Sa
   Majesté: mais que son dessein après avoir passé Angers étoit de
   prendre le chemin du Perche droit à Chartres et s'en aller à
   Paris en grande diligence, et qu'afin que son dessein fût plus
   secret, celui qu'il envoiroit d'Ingrande vers le roi n'en devoit
   rien savoir. Une fois il fut tout près de s'en aller, sans qu'on
   vînt lui dire que ses maîtres d'hôtel n'avoient pas dîné. Et comme
   M. le cardinal et le maréchal de Schomberg blâmoient les conseils
   qu'on lui donnoit, il dit: c'étoient conseils de jeunes gens, mais
   assurément, si l'on ne m'eût pas donné avis qu'il y avoit des
   compagnies de chevaux légers sur tous les chemins que je pourrois
   tenir en m'en allant, et si je n'eusse eu la crainte d'être arrêté
   par lesdites troupes, je m'en fusse allé.

   «Monsieur dit de plus: quand je fus voir M. le cardinal à La Haye,
   j'étois résolu de partir l'après-dînée; mais M. le cardinal me dit
   tant de choses et m'embarrassa tellement que je revins tenir mon
   conseil, où Le Coigneux me dit qu'il falloit voir s'il n'y avoit
   pas moyen de me contenter plutôt que de me résoudre à m'en aller;
   et comme cela le dessein fut rompu. Ensuite de cela, Monsieur dit:
   je fus un soir bien embarrassé à Fontainebleau. Le roi avoit donné
   le bonsoir à tout le monde et étoit au lit. J'entrois dans sa
   chambre avec le maréchal d'Ornano; et incontinent après je vis
   venir M. du Hallier, et le roi demanda son habillement. Cela me
   mit bien en cervelle, et j'eusse voulu être hors de là; car nous
   savions bien que nous faisions mal, et ceux qui font mal sont
   toujours en crainte et ont peur. Comme Monsieur faisoit ce conte,
   le Roi entra et Monsieur lui dit: Monsieur vous souvient-il quand
   vous donnâtes un soir une sérénade à la Reine? Je disois ici que
   cela me mit bien en peine. Et il recommença à dire les mêmes
   choses qu'il avoit dites.

    «ARMAND, card. de RICHELIEU.--SCHOMBERG.»

   «LE DERNIER DE JUILLET 1626. Monsieur a dit à la Reine, sa mère,
   qu'à quelque prix que ce soit il falloit sauver Chalais, et qu'il
   faut en parler au Roi, et que de Paris on lui avoit mandé que s'il
   laissoit perdre Chalais et qu'il en fût fait justice, il ne
   trouvera plus personne qui le voulût plus servir, Chalais étant
   embarrassé pour son service.

   «Le même jour, Monsieur demanda à la Reine si on feroit le procès
   au maréchal d'Ornano, et lui dit que tout ce qu'il avoit fait
   avoit été par son commandement, et que même il avoit des lettres
   écrites de sa main par lesquelles il avouoit tout ce qu'il avoit
   fait.

   «En même temps Monsieur dit que M. le Comte lui offroit quatre
   cent mille écus à prêter pour sortir de la cour si on ne le
   contentoit.

   «Il dit qu'on avoit cru qu'il eût traité du Havre, mais qu'on n'y
   avoit jamais pensé; ce qui fait soupçonner que peut-être y a-t-il
   encore quelque dessein, vu qu'il nie une chose qu'il a confessée
   autrefois.

   «Que M. le Comte étoit bien fâché de son mariage, mais qu'il
   n'oseroit se séparer de lui, de peur qu'on crût qu'il fût mû
   seulement pour épouser Mlle de Montpensier.

   «Que la Reine régnante l'a prié par deux diverses fois depuis
   trois jours, de ne pas achever le mariage que le maréchal ne fût
   mis en liberté[370].

  [370] Telle est la déposition en quelque sorte authentique de
  Monsieur. Avait-il été plus loin dans des conversations
  confidentielles? Nous trouvons dans les papiers de Richelieu, aux
  archives des affaires étrangères, France. t. XXXIX, fol. 318, ces
  lignes de la main de Cheré, un des secrétaires du cardinal:
  «_Secretissime_... Hébertin (Monsieur) a dit clairement que
  Chesnelle (la reine Anne) et la lapidaire (Mme de Chevreuse)
  s'étoient mises à genoux devant lui pour le prier de n'épouser
  pas Mlle de Montpensier, et qu'autrefois elles lui disoient,
  voyant cette condition impossible, qu'au moins il ne l'épousât
  point qu'il ne se fût souvenu du colonel et ne l'eût délivré».
  Richelieu, dans ses Mémoires, donne ces propos, attribués à
  Monsieur par sa police, comme les paroles mêmes du prince,
  quoiqu'il eût sous les yeux la déclaration positive de celui-ci.

   «Il dit de plus à la Reine qu'il vouloit demander abolition pour les
   petits garçons Boistalmet et Puilaurens.

   «LE DEUXIÈME AOUT. Le Roi ayant fait appeler Monsieur au conseil
   pour lui dire la résolution qu'il avoit prise de lui donner son
   apanage et approuver son mariage, nonobstant tous les divers avis
   qu'on lui avoit donnés pour ne le faire pas, dont même Sa Majesté en
   montra un qu'on avoit adressé au cardinal de Richelieu pour lui
   faire voir, duquel Monsieur lut la plus grande part; mondit sieur
   témoigna au Roi un extrême ressentiment de la bonté dont il usoit en
   son endroit, protesta avoir un extrême déplaisir de toutes les
   pensées qu'il avoit eues, jura qu'il ne se sépareroit jamais du
   service du Roi auquel il reconnoissoit être extraordinairement
   obligé. Et sur ce que Sa Majesté lui dit: parlez-vous sans les
   équivoques dont vous avez plusieurs fois usé, il jura solennellement
   qu'oui, qu'il donnoit sa parole nettement de tout ce qu'il disoit,
   et qu'on se pouvoit fier en lui quand il déclaroit donner sa parole
   sans aucune intelligence; et pour témoignage que je dis vrai, c'est
   que je vous promets nettement que si M. le Comte, M. de Longueville
   et autres qui sont de mes amis, me donnent jamais de mauvais
   conseils je les en détournerai si je le puis, et si je ne le puis
   faire je vous en avertirai. Il promit et jura le contenu ci-dessus
   devant le Roi, la Reine sa mère, le garde des sceaux, le duc de
   Bellegarde, le maréchal de Schomberg et le président Le Coigneux.

   «Monsieur dit devant le Roi, la Reine et le cardinal de Richelieu
   que l'intelligence qu'il avoit en Angleterre étoit particulièrement
   avec le comte de Carlile qui étoit lié de grande affection avec lui,
   et que, quand il entendoit parler des poursuites qu'on faisoit
   contre Buckingham, il n'en étoit pas fâché, espérant que, s'il
   venoit à être ruiné, Carlile viendroit en faveur, et qu'il pourroit
   beaucoup en son endroit.

   «Monsieur ayant su trois ou quatre jours avant la mort de Chalais
   qu'il avoit dit que le fondement de l'opposition que les dames
   faisoient au mariage étoit afin que si le Roi venoit à mourir, la
   Reine pût épouser Monsieur; il dit au cardinal de Richelieu: Il est
   vrai qu'il y a plus de deux ans que je sais que Mme de Chevreuse a
   tenu ce langage[371].

  [371] Ici encore la police de Richelieu va plus loin que cette
  relation authentique. Dans le papier précité, écrit de la main de
  Cheré, nous lisons: «On a vu, par voie _secretissime_, de la
  bouche des Dieux accouplés, qui le peuvent savoir, qu'il étoit
  vrai que Chesnelle (la Reine) croyoit épouser Hébertin
  (Monsieur), et qu'il y avoit longtemps qu'elle avoit cette
  espérance». Quels étaient ces Dieux accouplés si fort en état de
  bien connaître la pensée de la reine Anne?

   «Un jour devant la mort de Chalais, Monsieur dit à la Reine sa mère
   qu'il n'y avoit que trois choses qui lui pussent faire faire une
   escapade et sortir hors de la cour: l'une, si on vouloit faire
   trancher la tête au Colonel; l'autre, si on vouloit faire le même
   parti au grand prieur, n'y ayant rien qu'il ne fît pour sauver ces
   deux personnes-là, et si on lui dénioit en effet l'apanage qu'on lui
   avoit promis.

   «Sept ou huit jours auparavant il dit aussi à la Reine sa mère qu'il
   savoit quelque chose de trois personnes qui leur feroit trancher la
   tête si on le savoit, mais que pour rien au monde il ne les
   nommeroit pas.

   «Monsieur confessa à La Ferté à M. de Mende, revenant d'Angleterre,
   que Montagu au voyage de Nantes lui avoit dit de la part du comte de
   Carlile, qui est celui avec lequel Monsieur a reconnu plusieurs fois
   que le Colonel avoit formé étroite liaison, que ledit comte de
   Carlile l'avoit chargé de lui témoigner le déplaisir qu'il avoit de
   le voir maltraité, savoir ses sentiments sur ce sujet et l'assurer
   que, pourvu qu'ils sussent ses intentions, il seroit servi du côté
   de l'Angleterre comme il pourroit désirer.

   «Monsieur, sur la fin du mois de septembre, étant au conseil à
   Saint-Germain, un jour que la Reine avoit été saignée et étoit au
   lit, avoua franchement que Beaufort, qui est dans la Bastille,
   faisoit des levées, sous prétexte de l'Empereur, pour lui en
   Picardie. Dit de plus que le Roi faisoit très-bien de désirer que
   l'ambassadeur de Savoye s'en allât, que c'étoit un mauvais homme,
   qu'il en pouvoit parler comme sçavant.»

AFFAIRE D'ORNANO.--Sous ce titre, le t. XXXVIII, FRANCE, donne une liste
de papiers relatifs au maréchal. Les charges contre Ornano sont dans les
dépositions de Chalais et dans les aveux de Monsieur, et sa mort
survenue dans les premiers jours de septembre 1626 arrêta le procès
commencé. Les papiers ici mentionnés n'ont donc pas grand intérêt: ils
ne seraient pourtant pas inutiles à qui entreprendrait une biographie
des Ornano, qui jouent un rôle si important à la fin du XVIe siècle et
dans la première partie du XVIIe. Nous nous bornons à donner la note
suivante:

   «Mémoires des papiers domestiques du sieur colonel d'Ornano, par
   où on voit ses charges et emplois, ses biens, sa dépense, et comme
   il fut fait gouverneur du Pont-Saint-Esprit, 1598; brevet de
   conseiller d'État, 1610; provision de commandant de 50 hommes
   d'armes, 1613; de maréchal de camp, 1614; provision de gouverneur
   de Honfleur, Pont-de-l'Arche, Château-Gaillard, et lieutenant de
   Normandie, 1618; gouverneur de Monsieur, surintendant de sa
   maison, premier gentilhomme de sa chambre, 1619; brevet pour être
   du conseil des affaires du Roi, 2 mars 1620; colonel des gardes
   corses, la date en blanc; maréchal de France, 1626. Les mémoires
   de M. d'Andilly sont fort au fait sur ce qui regarde le maréchal
   d'Ornano.»

Nos manuscrits nous fournissent plus de renseignements sur le grand
prieur et le duc de Vendôme, et il y a ici des extraits de beaucoup de
pièces qui établissent leur culpabilité. Bien entendu, Richelieu s'est
servi de ces extraits dans ses Mémoires; ils ont même très
vraisemblablement été faits pour lui; mais il les a fort abrégés, et
nous croyons utile d'en publier quelques-uns. _Ibid._, t. XXXVIII.
«Procès de M. de Vendôme et de M. le grand prieur.»

   «Mémoire pour interroger M. le grand prieur, écrit de la main du
   secrétaire de M. le cardinal. On doit le laisser entre l'espérance
   et la crainte, et lui faire apercevoir qu'il doit appréhender la
   rigueur de la justice, s'il n'a recours à la miséricorde par une
   confession sincère. Chalais dit que le grand prieur a conseillé à
   Monsieur de faire violence aux ministres, de sortir de la cour, de
   se retirer à Metz. Monsieur dit la même chose. M. le garde des
   sceaux doit tâcher d'en tirer encore davantage, particulièrement
   sur ce que Dunault, son secrétaire, a dit des entreprises contre
   la personne du Roi. Après que M. le grand prieur aura avoué qu'il
   a donné à Monsieur le conseil de traiter rudement les ministres,
   de sortir de la cour, de prendre les armes, il faudra savoir quand
   et comment cela se devoit exécuter; et pour ce qui regarde
   l'entreprise contre le Roi, il faut traiter ce point
   délicatement.»

   «Extrait des charges contre M. le grand prieur, réduites à quatre
   points: aversion contre le Roi, avis donné à Monsieur de faire
   violence aux ministres du roi et de sortir du royaume, s'être
   opposé au mariage de Monsieur».

   «Déposition de M. de Fossé au fait de M. le grand prieur, du 18 de
   novembre 1626. Il déclare que Dunault, secrétaire de M. le grand
   prieur, étant venu trouver Mme d'Elbeuf (sœur des Vendôme), afin
   qu'elle sollicitât le pardon de M. le grand prieur, avoit dit
   qu'il n'étoit plus temps que le grand prieur parlât d'innocence et
   songeât à se sauver par là, qu'il falloit qu'il eût recours à la
   miséricorde du roi et demandât pardon, reconnaissant être coupable
   de certains desseins non-seulement contre l'État, mais même contre
   la personne du roi; que, M. de Fossé étant allé trouver par
   commandement du roi M. le grand prieur avec Dunault, celui-ci
   répéta ce qu'il avoit dit à Mme d'Elbeuf devant le grand prieur,
   et le pria un genouil en terre de se sauver en confessant ce qu'il
   savoit. Sur quoi le grand prieur confessa ce qui s'ensuit: qu'il
   s'étoit opposé au mariage de Monsieur, qu'il avoit conseillé à
   Monsieur, depuis la prise du Colonel, de traiter rudement les
   ministres pour le ravoir par ce moyen; que, cela ne réussissant
   pas, il falloit sortir du royaume et prendre les armes; que MM. de
   Nevers et de Longueville étoient du parti; qu'on proposoit de se
   retirer à Sedan ou à Metz; qu'on disoit qu'il en avoit écrit à M.
   de La Valette; qu'on n'avoit qu'à montrer sa lettre, qu'il la
   reconnoîtroit; que Chalais étoit mort pour n'avoir point eu
   d'esprit; que si on vouloit s'en servir contre lui, il falloit le
   garder pour le lui confronter; qu'il avoit fait chasser Andilly et
   conseillé de ne croire ni Goulas ni Marcheville. Il ne voulut pas
   reconnoître ce que Dunault avoit dit d'un dessein contre la
   personne du roi, et lui avoit dit: Mon ami, vous avez dit une
   chose qui vous donnera de la peine et à moi; qu'ayant ensuite dit
   à de Fossé qu'il ne croyoit pas qu'il voulût redire ce qu'il avoit
   dit, de Fossé appela Loustenau (un des gardiens), lui répéta mot
   pour mot en présence du grand prieur ce que le grand prieur lui
   avoit dit, et l'avoit prié de s'en souvenir».

   «Les charges contre M. de Vendôme sont autres que celles contre le
   grand prieur: intelligence avec Soubise, cabale en Bretagne,
   conférence avec la Trémouille près Clisson.»

   «Chefs d'accusation contre M. de Vendôme. Souveraineté. Mme de
   Vendôme dit que le feu roi lui avoit promis de lui faire rendre
   son héritage, la Bretagne (elle était fille du duc de Mercœur et
   avait apporté en dot le gouvernement de Bretagne à César de
   Vendôme). M. de Vendôme a fait écrire sur les prétentions qu'il a
   sur la Bretagne; M. de Lomaria a eu les papiers, etc. A Blavet,
   conférence avec M. de Soubise. Vendôme fait mal placer les
   batteries, défend de tirer, ne veut écouter les propositions qu'on
   lui fait pour empêcher M. de Soubise de se retirer, maltraite ceux
   qui veulent sortir sur M. de Soubise, le fait avertir de s'en
   aller, favorise les prisonniers, en fait évader quelques-uns, en
   prend quelques autres à son service. Intelligence et union avec
   plusieurs grands mal contents, comme Retz, M. le Comte, M. le
   Prince à Chenonceaux. Intelligence en Espagne; avec les Rochelois.
   Lettre de M. de Vendôme, du 9 mai, au capitaine des vaisseaux de
   Saint-Malo qui étoient pour le service du roi devant La Rochelle,
   parce qu'il veut leur faire savoir à la hauteur de Bellisle les
   ordres du roi, et il n'avoit point d'ordre du roi à donner. M. de
   Vendôme a beaucoup de pensionnaires en Bretagne.

   «Délibération des États de Bretagne du 18 juillet, pour raser les
   places de M. de Vendôme. A quoi le sieur Aubry, commissaire, a
   consenti de la part du roi à Nantes.

   «Mémoire pour interroger du Rochet, qui couroit les provinces pour
   gagner des hommes et faire des levées.

   «Lettre de M. de Vendôme à M. le Prince. Il se plaint que l'État
   n'est gouverné que par des gens qui ne devroient se mêler que de
   leur bréviaire; qu'il n'y a plus de sûreté pour les gouverneurs
   que dans leurs gouvernements; que M. de Montbazon l'accuse d'avoir
   voulu surprendre Nantes, qu'on sait le droit qu'il y a, que
   Monsieur veut se retirer à Bordeaux.

   «M. Brissac à M. le cardinal. Il écrit que M. de Vendôme, après
   deux ans d'inquiétudes pour assurer les Huguenots de son service,
   veut jeter la province dans l'oppression, qu'il a fait mille
   folies dans Rennes, qu'il reçoit toujours des lettres du roi
   d'Angleterre, de M. de Rohan, etc.

   «M. (l'évêque) de Montauban à M. de Schomberg sur le même sujet.
   Il mande que les seigneurs de la province ne peuvent plus
   supporter les insolences de M. de Vendôme, que la Bretagne
   deviendra toute huguenote si on n'y prend garde. M. de Vendôme
   écrit très-souvent à M. le Prince et à M. de Soubise.

   «M. de Vendôme à M. d'Ornano. Il se plaint que le roi ait ajouté
   foi à la reine mère. Il dit qu'elle lui fait toutes sortes
   d'injustices depuis la mort d'Henri IV, quoiqu'il lui ait rendu
   service lorsqu'elle a eu besoin de lui; qu'elle élève des gens
   pour s'autoriser davantage; qu'elle ne le dépouillera pas
   néanmoins comme elle a fait le grand prieur son frère; que la
   couronne siéroit bien sur la tête de Monsieur s'il vouloit entrer
   dans leurs desseins; qu'il n'a ni Brest ni Nantes; que s'il peut
   avoir Blavet, ce sera une bonne place; pour lui il fait travailler
   à force à Saint-Malo pour être fort par mer et assure Ornano de
   ses services.

   Le même à M. de Soubise. Il a écrit au maréchal d'Ornano. Il
   voudroit que Monsieur se retirât à La Rochelle. Brissac, quoique
   éloigné, a toujours les yeux sur lui; et si le roi d'Angleterre,
   qui lui a écrit et à qui il a fait réponse, n'exécute ce qu'il a
   promis, ils ne pourront faire réussir leurs desseins. Il a ordonné
   à l'Anglais, canonnier de Saint-Malo, de ne point pointer ses
   canons sur les vaisseaux.

_Ibid._, t. XLII, fol. 6, verso.


   «Extrait succinct de l'information contre M. de Vendôme écrit de
   la main d'un secrétaire de M. le cardinal. M. de Vendôme pensoit à
   se faire souverain en Bretagne. Il y a conjecture qu'on songeoit à
   dépouiller le roi.

   «Discours libres ou plutôt insensés des gens de M. de Vendôme
   contre la personne du roi; ce qui paroît de plus clair, c'est
   qu'il n'a pas fait ce qu'il devoit pour défendre Blavet lorsque M.
   de Soubise l'a attaqué.

   «Noms et qualités des témoins ouïs et informations contre M. de
   Vendôme, pour servir de lumière à M. le rapporteur sans qu'il soit
   besoin qu'il déclare les noms desdits témoins en faisant son
   rapport à la Cour, vu que par ce moyen ils pourroient être connus
   avant que d'être confrontés, ce qui pourroit donner lieu à des
   reproches. Les informations ont été faites dès le 8 juillet par M.
   de Roissy, par MM. Peschart et Hue le 24 septembre, par MM.
   Machault et Peschart le 30 novembre 1626.

   «Minute de deux lettres du roi à M. de Vendôme, du 28 novembre
   1626. Il dit qu'ayant appris avec quelle franchise il déclaroit
   ses entreprises sur Nantes, Blavet et Brest, il lui pardonneroit
   s'il vouloit ne rien cacher de toutes les menées qu'il savoit
   qu'on avoit faites contre sa personne et contre son État.

   «Instruction pour Mme d'Elbeuf allant trouver M. de Vendôme au
   bois de Vincennes, accompagnée de M. le duc de Bellegarde. M. de
   Vendôme ne trouvant pas de sûreté en ce que le pardon que le roi
   lui promettoit étoit à cette condition qu'il ne cachât rien, le
   roi ou plutôt le ministre jugea de là qu'il veut cacher quelque
   chose d'important, et envoya Mme d'Elbeuf le trouver. On lui
   propose l'exemple du maréchal de Biron, et on lui déclare qu'il
   n'est point en état qu'on capitule avec lui, qu'on lui accorde la
   vie et les biens sans parler de la liberté; et s'il demande sa
   femme et ses enfants on lui répondra qu'il faut finir le principal
   avant que de venir à l'accessoire.

   «Lettre écrite par le roi au père Eustache Asseline, avec
   certificat qu'il l'a fait voir à M. de Vendôme. M. de Vendôme a
   prié Sa Majesté qu'il pût voir ce Père, afin de consulter avec lui
   la déclaration qu'il veut faire. Le roi permet à ce religieux de
   voir M. de Vendôme.

   «Déclaration de M. de Vendôme du 16 de janvier. M. de Vendôme
   proteste n'avoir eu aucune intelligence avec Soubise. Il avoue
   que, voyant Blavet en très mauvais état, il croyoit qu'il auroit
   été mieux entre ses mains qu'en celles du duc de Brissac, et qu'il
   ne songea à s'en assurer que depuis l'arrivée de Soubise; que pour
   Nantes, comme il étoit ami de M. de Montbazon, il ne songeoit pas
   à le lui ôter, mais que, voyant qu'il pouvoit le donner au prince
   de Guémenée, son fils, il avoit pratiqué des amis pour s'en
   rendre le maître quand l'occasion s'en présenteroit. Que quant à
   Brest, voyant la division qui étoit entre le marquis de Sourdeac
   et son fils, il avoit été avec l'évêque de Léon à Brest, qu'alors
   il avoit pressé Sourdeac à venir demander justice au roi contre
   son fils, et à laisser le marquis de T... dans la place, au lieu
   de Dumas, qui ne pouvoit pas en faire la charge à cause de son
   grand âge. Il parle du projet de marier son fils avec la fille de
   M. de Retz. Il dit qu'il n'a eu aucune part aux brouilleries de la
   cour, qu'il avoit même écrit à son frère de ne se point mettre
   dans la cabale de ceux qui s'opposoient au mariage de Monsieur;
   qu'il ne vouloit pas venir à Blois; qu'il s'étoit laissé aller aux
   persuasions de son frère qui l'avoit amené; qu'il trouvoit
   l'esprit de M. le Prince incompatible s'il étoit venu faute du roi
   et de Monsieur.

   «Lettre du roi à M. de Vendôme, du 17 de janvier. Il lui pardonne
   tout ce qu'il a déclaré à Mme d'Elbeuf, et lui en fera expédier
   grâce, l'assurant que, pourvu qu'il n'ait point de dissimulation,
   il lui pardonnera tout ce qu'il pourra avoir fait.

   «Déposition du gentilhomme capitaine de marine. C'est lui qui
   charge le plus M. de Vendôme sur l'affaire de Blavet. Il dit qu'il
   avoit proposé d'enfermer les vaisseaux du duc de Soubise en
   tendant des chaînes, et que le sieur de Vendôme lui ayant parlé
   pour le débaucher et lui déposant ne l'ayant point voulu écouter,
   M. de Vendôme lui avoit donné un coup de pied dans les bourses,
   lui avoit fait donner jusqu'à huit paires d'escarpins et brûlé
   toutes les jambes; que plusieurs qui déposoient contre M. de
   Vendôme étoient morts assez subitement en prison, qu'on avoit fait
   échapper plusieurs personnes, etc.»


_Ibid._, t. XLIV, fol. 9, se trouve un autre extrait plus succinct
encore de toute l'information contre M. de Vendôme, avec le mot
ordinaire _employé_.


   «Le dessein de M. de Vendôme de se rendre souverain de la Bretagne
   paroît par diverses conjectures et par diverses actions, pour
   lesquelles il mérite d'être qualifié fol. Il y a preuve de deux
   témoins conformes par lesquels il paroît qu'on pensoit à
   dépouiller le roi, vu qu'étant en colère et disant force choses
   contre l'État, les deux témoins lui représentèrent qu'il falloit
   qu'il demeurât toujours dans le service du roi, et il s'échappa à
   dire: Je le servirai tant qu'il sera reconnu pour roi. Il faut
   joindre à cela que toute sa famille a été fort libre à parler
   criminellement contre la personne du roi, l'un disant qu'on avoit
   autrefois déposé un Louis, l'autre que les bâtards avoient régné
   aussi heureusement que les légitimes, un autre qu'il aimeroit
   mieux pendre le roi que le roi ne le fît pendre, etc.

   «Toute la Bretagne accuse M. de Vendôme d'avoir conspiré avec M.
   de Soubise l'entreprise de Blavet. Plusieurs témoins déposent
   l'avoir ouï dire à des gens du parti de M. de Soubise. Il est
   vérifié qu'ayant été pris des soldats de M. de Soubise prisonniers
   qui déposèrent que M. de Vendôme étoit de l'entreprise, ledit
   sieur de Vendôme fit ôter de l'information le feuillet où il étoit
   nommé et y en fit mettre un autre. Il est clair de plus qu'il
   voulut corrompre Gentillet (vraisemblablement le capitaine dont il
   est question plus haut), pour se faire justifier par sa déposition
   de cette accusation. Il est constant encore que, Gentillet ne
   l'ayant voulu faire, il le fit traiter très cruellement.
   Auparavant quoi, il a tâché à le porter à ne faire pas contre
   ledit sieur de Soubise, lui disant en termes exprès qu'il étoit
   bien misérable de vouloir agir contre son parti.

   «Il est vérifié encore que ledit sieur de Vendôme a refusé divers
   avis qu'on lui proposoit pour perdre ledit sieur de Soubise dans
   le port de Blavet.

   «Il est clair qu'il a défendu de tirer sur les gens dudit sieur de
   Soubise et sur ses vaisseaux. Et il y a des conjectures fort
   pressantes qu'il l'a averti, quand il a été temps de le faire
   sortir du port de Blavet, et qu'il a favorisé sa sortie.

   «Qu'il y a un nouveau témoin, qui est Furlatan, qui parle _de
   auditu et visu_ sur le fait de Blavet.»

Voici maintenant la déposition de Lamont, exempt de la garde écossaise,
qu'on avait déjà donné pour gardien à Chalais, auquel astucieusement il
avait eu l'art d'arracher tous ses secrets, comme on le voit dans le
recueil de La Borde. Mis auprès de MM. de Vendôme dans le même dessein,
il avait également réussi, et il avait amené le duc à des aveux fort
étendus, que celui-ci l'avait chargé de porter à la connaissance du roi.
_Ibid._, t. XLIV, fol. 13.


   «M. le duc de Vendôme a commandé à Lamont de dire au roi, pour
   témoigner à S. M. sa repentance de ses fautes, ce qui est ici
   contenu:

   «A dit que par le conseil de Mme de Mercœur (sa belle-mère), il
   avoit depuis quelques années entretenu amitié avec M. de Retz afin
   de faire le mariage de son fils avec la fille dudit duc de Retz,
   qui lui cédoit Belle-Ile en faveur de ce mariage; mais que le duc
   de Retz, ayant eu défense de passer outre au traité du mariage,
   lui n'avoit pas laissé d'en parler, disant qu'il n'en avoit point
   de défense pour son particulier; en quoi il reconnoît avoir
   failli; comme aussi d'avoir recommandé ses enfants audit duc de
   Retz comme il se résolvoit de venir en cour, le priant de les
   garder à Belle-Ile pour s'assurer de leurs personnes.

   «A dit qu'il a cabalé dans le parlement pour y acquérir des gens
   qui fussent tout à lui, qu'il tâchoit à gagner la noblesse autant
   qu'il lui a été possible, les uns par pensions qu'il leur donnoit
   de son argent, les autres par quelques fonds qu'il leur faisoit
   distribuer par les États, recherchoit aussi la faveur du peuple
   par tous les moyens qu'il jugeoit être propres à se rendre
   populaire.

   «A dit qu'ayant dessein de recouvrer le droit que le défunt roi
   lui avoit donné de capitaine du château de Nantes, il auroit
   projeté de se saisir de cette place lorsque M. de Montbazon la
   remettroit entre les mains de son fils, ce qu'il estimoit devoir
   être fait environ ce temps, et espéroit d'exécuter facilement son
   dessein sous J... qui n'est qu'un sot, lequel le prince de Guymené
   devoit mettre pour son lieutenant dans ledit château; et à cet
   effet il gagnoit dans la ville le plus de gens qu'il pouvoit, et y
   avoit beaucoup acquis d'amis; qu'il n'avoit pas exécuté son
   dessein parce que Baillon et son frère faisoient si bonne garde
   que cela eût été difficile, et qu'il n'y avoit point de
   communication du château à la ville, et qu'il attendoit quelque
   événement public favorable à telle entreprise.

   «A dit que pour Brest, voyant la division qui étoit entre le père
   et le fils, il avoit dessein de prendre cette occasion de faire
   mettre le marquis de Timeur (?) qui est tout à lui, et pour cet
   effet auroit employé l'évêque de Léon, afin d'obtenir du père que
   ledit marquis fût mis comme son lieutenant, ce qui étant exécuté
   il estimoit la place à lui.

   «A dit qu'il a eu quelque dessein de se rendre maître du fort de
   Blavet lors de l'entreprise que fit M. de Soubise, non que son
   dessein fût que ledit sieur de Soubise prît cette place, mais
   qu'il pensoit bien sous cette ombre s'en rendre maître, vu le
   mauvais ordre qui étoit à la garde de ladite place; vu aussi
   l'insuffisance du duc de Brissac, il pensoit la prendre et puis
   mander au roi que la place étoit plus sûrement et mieux gardée
   entre ses mains qu'entre les mains dudit duc de Brissac.

   «A dit qu'il a visité les costes de Brest avec trop de soin et
   trop de curiosité.

   «A dit, sur ce que l'on lui demandoit s'il n'avoit pas de dessein
   sur la souveraineté de la duché de Bretagne, que si Dieu
   affligeoit tant la France qu'il y advînt faute du roi et de
   Monsieur, qu'il étoit résolu de ne s'accommoder jamais avec M. le
   Prince.

   «A dit, sur ce que l'on lui a demandé s'il ne savoit rien
   particulièrement des derniers partis qui se sont formés à la cour,
   qu'il n'en savoit rien que par ouï-dire; qu'il est vrai que M. le
   grand prieur lui avoit écrit une lettre il y a environ un an, qui
   portoit que lui et quelques autres étoient résolus d'empêcher le
   mariage de Monsieur avec Mlle de Montpensier, ce qu'il falloit
   faire par tous moyens.

   «A dit qu'il lut cette lettre en présence du sieur de La Roche, de
   son frère le président de Bretigny, qui la virent; qu'il
   communiqua le contenu à M. de Retz, qui étoit du sentiment de son
   frère. Qu'il n'étoit pas de cet avis, et qu'il se falloit garder
   de ces brouilleries, qu'il s'estimoit heureux d'en être éloigné,
   qu'il n'en a rien su de plus, et que si son frère lui eût
   communiqué quelque chose, il se fût bien gardé de venir en cour;
   il eut beaucoup de peine à s'y résoudre, vu divers avis qui lui
   venoient de toutes parts, que l'on l'y arrêteroit; mais que sondit
   frère lui dit, pour le résoudre, qu'il savoit bien que M. le Comte
   n'y viendroit pas, bien feroit-il semblant d'y venir et enverroit
   son train jusqu'à Orléans, mais qu'il feroit semblant d'être
   malade et renvoyeroit quérir son train; or, que l'on ne prendroit
   les uns sans les prendre tous à la fois.

   «A dit que le jour qu'ils furent séparés dans le château
   d'Amboise, ayant dit à son frère qu'il étoit temps qu'ils
   donnassent ordre à leurs affaires et qu'il prévoyoit qu'on
   pousseroit cette affaire jusqu'au bout, son frère lui fit réponse
   qu'il espéroit que M. le Comte étant en liberté il feroit pour
   eux, et que c'étoit son attente que ledit sieur Comte feroit
   quelque effort.

   «A dit qu'il reconnoît et avoue que le Roi a pris un juste et
   nécessaire conseil pour l'État quand il le fit arrêter, et que si
   les ministres de Sa Majesté ne l'eussent conseillé, ils eussent
   fait une grande faute en raison d'État.

   «A dit que Mme de Chevreuse leur avoit envoyé un laquais de M. le
   grand prieur jusqu'à Escures (?), pour leur donner avis qu'ils ne
   vinssent pas en cour et que s'ils y venoient ils seroient pris
   prisonniers.

   «A dit que le propre jour qu'ils furent arrêtés ils envoyèrent un
   gentilhomme du grand prieur à M. de Retz, pour par ce moyen savoir
   ce qui se passeroit et faire tout ce que M. de Retz jugeroit être
   utile à leur service; que mondit sieur de Retz étoit parti de
   Nantes, leur avoit envoyé de Vendôme ledit gentilhomme leur dire
   que l'on avoit résolu au conseil d'envoyer quérir M. le grand
   prieur, afin de le confronter à Chalais.

   «A déclaré qu'il avoit su force nouvelles à Amboise par la femme
   de Bernière et la fille qui venoient dans le jardin qui
   correspondoit à sa chambre, par où elles lui donnoient des
   billets, par lesquels il avoit appris ce qui étoit porté par les
   informations que M. de Roissy faisoit contre lui.»

Ces aveux étaient bien considérables. Le duc de Vendôme y livrait, comme
on le voit, son propre frère le grand prieur, son ami le duc de Retz, le
comte de Soissons, et cette fidèle Mme de Chevreuse qui avait tâché de
les sauver autant qu'il était en elle en envoyant les avertir du danger
qui les menaçait. Dans ce même vol. XLIV, nous rencontrons un extrait de
la déclaration de Vendôme de la propre main de Richelieu, avec des
remarques du cardinal et la qualification des faits avoués. Cette pièce
nous a paru mériter de voir le jour.--_Ibid._, fol. 17.


   «Cabalé les parlements, la noblesse, les communautés, pour se
   mettre en considération et augmenter sa fortune.--Ce qui a dû
   donner de légitimes sujets de méfiance à S. M.

   «Pensée et dessein de s'assurer de Blavet depuis l'arrivée de M.
   de Soubise et non auparavant. Pensée qu'il dit n'avoir communiquée
   à personne.--Projet du tout criminel.

   «Dessein perpétuel sur Nantes depuis en avoir été dépouillé.
   Préparatifs pour s'en rendre maître lorsque M. de Guémenée le
   posséderoit et que l'état des affaires générales du royaume lui en
   donneroit lieu. Acquisition d'armes dans la ville à cet
   effet.--Crime ouvert.

   «Dessein sur Brest pour le marquis de Timur, entre les mains
   duquel il tient la place comme entre les siennes. Ce dessein
   projeté avec ledit marquis de Timur en visitant la côte.--Crime
   déguisé.

   «Pensions du sieur d'Aradon, Dupan, Vaudurand, de L'Espine,
   Boulanger, tous gens dont il s'est servi dans les factions.--Suspicion
   grande de crime.

   «Autres pensionnaires du fonds qu'il ménageoit sur les fermes du
   Roi.

   «Conseil de M. de Retz et instante demande à M. de Vendôme de lui
   confier ses enfants au cas qu'il lui arrive d'être retenu à
   Blois.--Par où il paroît que M. de Retz s'offroit à les protéger
   contre le Roi.

   «Offre que M. de Retz fait à M. de Vendôme de parachever le
   mariage projeté entre leurs enfants moyennant qu'il prît
   Belle-Ile. Sur quoi est noté que M. de Retz avoit reçu défense et
   du mariage et de donner Belle-Ile.--Charge contre M. de Retz.

   «Dessein contre le mariage de Monsieur écrit à M. de Vendôme par
   le grand prieur, qui le convie à s'y joindre.

   «Assurance donnée par M. le grand prieur que M. le Comte feroit
   semblant de venir au voyage, faisant partir son train, mais ne
   viendroit pas. Ce qui faisoit que M. de Vendôme ne devoit rien
   craindre en son voyage, vu qu'on ne prendroit personne qu'on ne
   les prît tous ensemble.--Ce qui montre qu'ils se sentoient tous
   coupables et avoient union et intelligence pour éviter la preuve
   de leur crime.

   «Pensée de demeurer souverain en Bretagne en cas que le malheur
   voulût que la France fût privée du roi et de Monsieur, ne pouvant
   compâtir à l'humeur et à l'esprit de M. le Prince.--Crime
   manifeste.»


A ces aveux si fortement caractérisés joignez deux lettres du duc de
Vendôme plus accablantes encore, et que nous avons données plus haut, du
moins en extrait, l'une à Ornano, l'autre à Soubise, p. 375, et vous
aurez une juste idée de cette vaste et redoutable conspiration de 1626,
la première où Mme de Chevreuse ait mis la main, et que Richelieu
déclare, comme un homme qui semble frémir encore du péril qu'il a couru,
«la plus effroyable dont les histoires fassent mention.»



NOTES DU CHAPITRE III


I.--MONTAIGU

Lord Montaigu, gentilhomme de la chambre du roi d'Angleterre, et ami
particulier de Holland et de Buckingham, a été l'agent le plus actif de
la coalition formée, à la fin de 1626, contre la France, et qui se
composait de l'Angleterre, de la Savoie, de la Lorraine et des
protestants français. L'âme de cette coalition était Buckingham, furieux
du refus qu'on lui faisait de le laisser revenir en France, brûlant de
revoir la reine Anne, et de mettre sa gloire à ses pieds, comptant bien
d'ailleurs effacer tous ses torts aux yeux de l'Angleterre en se portant
l'ennemi de la France et le défenseur de la cause protestante. Il se mit
donc à la tête d'une flotte puissante; Mme de Chevreuse lui répondait de
la Lorraine, le comte de Soissons de la Savoie, le duc de Rohan des
calvinistes du Midi, Soubise de la Rochelle. La reine Anne n'ignorait
rien de ce qui se passait. Cette grande entreprise échoua devant le
génie de Richelieu, et aboutit à la perte de Buckingham et à la prise
de La Rochelle, en septembre et octobre 1628. Toute l'année 1627 est
remplie des intrigues de Montaigu; il va sans cesse en Lorraine, en
Suisse, en Hollande, à Turin, à Venise, et travaille à nouer et à
resserrer les divers fils de la conspiration. Mais la police de
Richelieu était sur ses traces. Pour vérifier ses soupçons, le cardinal
le fit arrêter presque sur le territoire lorrain, et les papiers qu'on
saisît sur lui ne laissèrent plus l'ombre d'un doute sur l'immense
danger qui menaçait la France. Le 4 décembre 1627, Bullion reçut l'ordre
de faire l'inventaire de ces papiers. En voici des extraits. FRANCE,
1624-1627.


   «INSTRUCTION DU ROI D'ANGLETERRE A LORD MONTAIGU, un des
   gentilshommes de sa chambre, allant en Savoie. Le roi lui dit
   qu'il a donné une puissante armée navale à Buckingham pour
   assister les amis et le parti qu'ils ont en France, pour empêcher
   l'armée navale d'Espagne de se joindre à celle de France, pour
   interrompre le commerce de ports en ports et aux Indes orientales
   et occidentales, et pour donner aide et support au roi de
   Danemark, son oncle, pour la conservation de l'Allemagne et le
   maintien de la bonne cause. Il promet de donner contentement au
   duc de Savoye dans toutes les choses justes et possibles, surtout
   pour ce qui concerne le trafic en son pays. Il le prie aussi que
   rien ne puisse donner de la jalousie et de la défiance à leurs
   amis et alliés. Quoiqu'on doive faire une grande considération sur
   l'affection et résolution du duc de Rohan, on ne pouvoit néanmoins
   y prendre aucune certitude à cause de l'état des affaires lorsque
   Montaigu l'a quitté pour retourner en Savoie. Pour cet effet il
   faut presser le duc de Savoie de finir les affaires qu'il a avec
   Gênes, et toutes autres qui pourroient l'empêcher d'assister
   puissamment ceux de la religion en France, qui sans cela
   pourroient être accablés. On ne peut compter sur les 16,000 hommes
   pour le comte de Soissons, le roi d'Angleterre ne se trouvant pas
   en état de contribuer à cette levée. Avant que de répondre sur le
   mariage proposé du comte de Soissons avec la fille aînée du roi de
   Bohême (le prince Palatin, beau-frère de Charles Ier), il faut
   savoir la volonté du roi et de la reine de Bohême; s'ils y
   consentent, il fera connoître l'estime qu'il fait de la personne
   du comte de Soissons et de la dignité de son sang. Ainsi il
   attendra ce que Pujeolles (_sic_, quelque envoyé du comte de
   Soissons auprès du roi de Bohême) aura fait avec le portrait.
   Quant à la place de sûreté que le comte de Soissons demande pour
   armer, on ne peut lui en donner une meilleure que la Savoye. Il
   faudroit tâcher de concilier Brisson (_sic_, quelque chef
   protestant), avec le duc de Rohan et que Brisson surprît Poussin
   et Valence et les livrât au comte de Soissons. On doit donner à
   Montaigu des lettres pour le duc de Lorraine.»

   MÉMOIRE DE MONTAIGU. «Le comte de Soissons veut intenter action au
   parlement contre le cardinal de Richelieu et prendre les armes en
   cas de déni de justice. Seneterre assure que si la guerre dure
   seulement deux mois, le comte aura un parti considérable en
   Dauphiné et que jamais il ne s'accordera avec le cardinal. On ne
   parle plus de mariage (avec la fille du prince Palatin). On
   espéroit que le duc de Savoie et le comte de Soissons publieroient
   un manifeste, ce qui auroit beaucoup servi à justifier la conduite
   du roi d'Angleterre et à fortifier le parti; plusieurs catholiques
   mal contents du cardinal se seroient déclarés. Montaigu envoie
   Villars aux cantons protestants de la Suisse. Pourvu qu'on pût
   obtenir qu'ils fermassent les yeux sur les levées qu'on feroit
   chez eux secrètement, ce seroit un moyen sûr de fournir beaucoup
   de monde à M. de Rohan. Il faudroit aussi tâcher d'empêcher le roi
   de France d'en tirer du monde. Il croit qu'on pourrait employer
   Wake, ambassadeur d'Angleterre à Venise, auprès des protestants.
   La déclaration du duc de Rohan a été reçue avec beaucoup
   d'approbation de tous les protestants et de tous ceux que le
   Cardinal persécute. M. le duc de Lorraine l'a averti par un
   courrier qu'il a déjà 10,000 hommes de pied et 1,500 chevaux.
   L'empereur lui doit envoyer 600 hommes d'infanterie et 100
   chevaux; toutes ces troupes se joindront à M. de Verdun, pour
   assiéger Verdun. Le bruit seul de cette entreprise a empêché qu'on
   envoyât 6,000 hommes à M. le Prince qui est en Languedoc. Il
   seroit temps d'écrire à M. de Rohan et de le faire payer. Montaigu
   attend les ordres du roi d'Angleterre pour savoir s'il doit faire
   les avances à M. de Rohan. Il demeure tranquille jusqu'à ce que M.
   de Rohan le recherche. Si M. de Rohan eût reçu ce qu'on lui avoit
   promis, il aurait pu se saisir de quelque place d'où il auroit
   fort incommodé les ennemis. Le duc de Savoye donne avis à Montaigu
   de la ligue conclue entre la France et l'Espagne, afin qu'il en
   avertisse le roi d'Angleterre. Si la guerre dure, le comte de
   Soissons ne peut honnêtement demeurer les bras croisés, et il se
   déclarera. La Rochelle en fera certainement autant. Le duc de
   Savoye se joindra à M. le comte de Soissons. Le duc de Lorraine
   est pour ainsi dire en guerre ouverte. Montaigu ajoute qu'il a
   envoyé une personne de qualité courre fortune à La Rochelle, afin
   de savoir ce qui se passe là, et de donner des nouvelles de ce qui
   se fait ici.»

   «LETTRE DÉCHIFFRÉE DE M. DE SAVOYE. Il n'a pas osé se déclarer à
   cause des bruits qui ont couru d'un renouvellement d'un traité
   entre la France et l'Angleterre, à l'arrivée d'Albernan (?) que
   Bukingham avoit envoyé à Paris. Si le roi d'Angleterre veut
   continuer la guerre, il faut tâcher d'y intéresser les Hollandois,
   le duc de Lorraine, les Huguenots, et faire entendre qu'on ne
   prend les armes que pour tirer le roi des mains qui le
   tyrannisent, remettre la France en liberté et dans son ancienne
   splendeur. Il faut prendre garde que la France et l'Espagne sont
   unies, que l'empereur fait de grands progrès en Allemagne, que les
   États de Savoye étant situés entre la France et ce que l'Espagne
   possède en Italie, et ayant la guerre avec l'Espagne et Gênes, il
   n'a pas pu se déclarer plus tôt; mais sitôt qu'il saura les
   intentions du roi d'Angleterre, qu'il aura fait la paix avec
   Gênes, qu'il aura parole certaine et par écrit du roi d'Angleterre
   que S. M. B. ne fera ni paix ni trêve avec la France que par le
   moyen de Savoye ou avec l'Espagne ou tout autre sans sa
   participation, que le roi d'Angleterre enverra un homme à Gênes
   pour apaiser les troubles et représenter à la ville combien il lui
   seroit avantageux d'avoir pour ami le duc de Savoye, le duc de
   Savoye se déclarera ouvertement, et en attendant payera la somme
   de 30,000 écus.»

   MONTAIGU. «Il a fait passer un homme à La Rochelle. Il a reçu une
   lettre de M. de Rohan par un soldat qui lui a dit que le saint
   qu'on invoque en l'armée de M. de Rohan est Angleterre. M. de
   Brisson a pris deux places importantes en Dauphiné et sur le bord
   du Rhône. On l'a fait savoir à M. le comte de Soissons comme un
   bon commencement pour ses desseins. M. le comte de Soissons a
   mandé que si l'entreprise réussit, il se déclarera, ce qu'on fait
   savoir au duc de Rohan.»

   LE MÊME. «Il est tombé malade cinq jours après être arrivé à
   Turin, d'une fièvre qui l'a tenu cinq semaines au lit. Il est
   surpris de n'avoir eu aucune nouvelle d'Angleterre. Tout retentit
   des grandes actions de Bukingham. Ces Princes sont dans
   l'impatience de commencer. M. le comte de Soissons a amassé de
   l'argent et des troupes. Il traite avec le gouverneur de Valence
   pour avoir la place. M. de Rohan a écrit qu'on ne se fiât point à
   ce gouverneur, qu'on lui envoyât 200 chevaux et le surplus en
   argent. Le duc de Bukingham devoit venir au bec d'Ambès et Rohan
   se joindre à lui. Mais Bukingham étant arrêté en Ré, Rohan croit
   que le mieux qu'il puisse faire est de se tenir dans le bas
   Languedoc, le roi d'Angleterre lui ayant mandé de suivre les
   résolutions qu'il jugeroit les meilleures, à moins que Bukingham
   n'envoyât des ordres exprès qu'en ce cas il seroit obligé
   d'exécuter. Comme le duc de Savoye ne s'est pas trouvé tout à fait
   en état d'appuyer le duc de Rohan, Montaigu lui a donné avis afin
   qu'il prit ses mesures là-dessus. Rohan lui a répondu qu'au 20 de
   septembre 1627, il sera en campagne avec 600 hommes de pied et 400
   chevaux. Le duc de Savoye devoit dépêcher Vignoles avec 200
   chevaux et 14,000 écus; mais on apprit presque en même temps que
   le fort ayant été abondamment secouru, Bukingham avoit dépêché son
   neveu pour proposer un accommodement. Le 22, Montaigu tomba
   malade, et ne put entendre parler d'affaires jusqu'au 10 d'octobre
   que, commençant à se porter mieux, il voulut savoir si le duc de
   Savoye avoit quelque éclaircissement du traité. Le bruit étoit
   toujours fort grand d'un accommodement, quoiqu'on n'en dit pas les
   particularités. Montaigu soutenoit que cela ne pouvoit être, et le
   duc disoit qu'il pouvoit être arrivé telles choses en Angleterre
   qui avoient obligé Bukingham à souhaiter la paix.»

   COPIE DES MEMOIRES SUR LE FAIT DES SUISSES. «On vouloit tâter les
   Suisses protestants de la part du roi d'Angleterre. Tous les
   cantons étoient alors très-alarmés des progrès que l'Empire
   faisoit en Allemagne et craignoient d'être attaqués principalement
   par l'archiduc Léopold. On donnoit néanmoins quelque espérance que
   s'ils seroient recherchés par le roi d'Angleterre et qu'ils
   fussent bien informés que le roi d'Angleterre ne faisoit la guerre
   à la France que pour la défense des églises de France et non pour
   aucun autre sujet, cela pourroit possible émouvoir la seigneurie
   de Berne et les autres cantons à faire quelque effort pour un si
   bon sujet. Mais comme l'affaire presse, il semble que M.
   l'ambassadeur ne feroit pas mal d'envoyer présentement un
   manifeste du roi d'Angleterre, s'il est imprimé, avec une lettre,
   à chacun des quatre cantons protestants, parce que s'il n'obtenoit
   pas du secours, il pourroit au moins donner sujet à ces cantons de
   refuser à la France les lettres que l'ambassadeur Miron leur doit
   demander au premier jour.»

   COPIE D'UN MÉMOIRE pour le chancelier de Wake, ambassadeur pour le
   roi de la Grande-Bretagne à Venise. «On croit que Wake servira
   mieux en Suisse que Montaigu à cause des grandes habitudes qu'il y
   a; et parce qu'on n'a pas le manifeste du roi de la
   Grande-Bretagne, on lui envoie celui de M. le duc de Rohan, et
   l'acte de l'assemblée tenue à Usez, lesquelles pièces il enverra
   aux cantons et fera voir que le roi, son maître, n'est entré en
   guerre avec la France que pour le respect de la religion, pour la
   considération de la parole que ses ambassadeurs ont reçue du roi
   de France et qu'il avoit donnée à ceux de la Rochelle; à quoi il
   étoit d'autant plus obligé que c'étoit par le secours qu'il avoit
   fourni au roi de France que ceux de la Rochelle étoient dans le
   péril où ils sont, et qu'ils n'avoient pris les armes qu'après
   avoir cherché tous les moyens possibles pour éviter tous les
   inconvénients de la guerre; que le duc de Bukingham prêt à
   triompher du fort de Ré, avoit envoyé un gentilhomme Jacques
   Albernan pour voir s'il voudroit laisser vivre ses sujets faisant
   profession de la religion réformée en la liberté de ses édits,
   exécuter les promesses faites en son nom et de son consentement à
   messieurs de la Rochelle par les ambassadeurs d'Angleterre pour le
   rasement des forts. Le roi de France n'a voulu entendre à aucun
   accommodement, ce qui prouve le dessein qu'on a en France de
   persécuter lesdits sujets.»

   M. DE SAVOYE, 4 novembre: «Il loue la bonne conduite de Montaigu
   et se remet à lui et à l'abbé de Scaglia (de la maison de Verrue,
   célèbre diplomate piémontais) de tout ce qu'il pourroit lui
   écrire.»

   «Il y a encore une lettre de Montaigu à M. de Rohan, qui dit que
   l'essentiel et l'accidentel sont toujours dans les mêmes
   dispositions, que le premier n'attend que quelque conclusion avec
   celui dont Rohan a si longtemps attendu la réponse. Lettre aussi
   du père de Montaigu à Montaigu, son fils, du 25 de septembre, de
   Londres. Il mande que Bukingham est encore dans l'île de laquelle
   il n'a pas pris le fort. On lui envoye 10,000 Anglois, Irlandois
   ou Écossois. Les ambassadeurs de Savoye ne sont pas encore
   arrivés. On ne dit rien de ces princes de France auxquels on a eu
   confiance.»

   «Mémoire qui n'est pas signé. Il est du 4 octobre 1627. Cinq ou
   six gentilshommes du Velay, promettent de se rendre maître du Puy
   et de lui livrer 4 ou 5 bonnes places et de faire une diversion
   notable, pourvu qu'ils soient avoués de M. le comte de Soissons.
   Si on a cet aveu, il faut l'envoyer au gouverneur d'Orange qui le
   fera tenir à Brisson. Rohan laisse le bas Languedoc et les
   Cévennes bien unis et bien résolus. Il a mis le canon en campagne
   pour nettoyer quelques petites places. Il a 6,000 hommes de pied
   et 400 chevaux. Il espère que ses troupes grossiront
   considérablement à Montauban. Le baron de Favière s'est fait de la
   religion la semaine passée. Il a mis dans le parti la ville et le
   château de Lunas, place imprenable à quatre lieues de Béziers et
   un bon château sur le grand chemin.»

   AUTRE MÉMOIRE DE 5 OCTOBRE, DE VALENCE. «Il est apparemment de
   celui qui a donné le conseil de passer en Suisse, parce qu'il dit
   que Montaigu pourra empêcher les levées aux ennemis et peut-être
   obtenir quelque levée. Il signe: celui qui vous tint compagnie à
   la veillée des dames, H. P.--Promesse du roi de la Grande-Bretagne
   de ne faire ni paix ni trêve avec la France, si ce n'est par le
   moyen de M. le duc de Savoye.--Petit billet porté dans la bouche,
   à ce qu'a dit le prisonnier. Il est de M. de Rohan du 14
   septembre. Il a fait déclarer tout le bas Languedoc et les
   Cévenois. Ils ont juré de n'accepter aucune paix que du
   consentement du roi d'Angleterre. Ils ont prié Rohan de reprendre
   sa charge de général et de faire toutes les levées nécessaires. Il
   aura dans treize jours 6,000 hommes de pied et 400 chevaux. Si on
   lui avoit envoyé de Savoye ce qu'on lui avoit promis, il auroit eu
   au moins 10,000 hommes de pied et 1,000 chevaux pour s'aller
   rejoindre à l'armée Angloise. Il a donné ordre afin que cette
   cavalerie puisse arriver à lui, en cas qu'on l'envoye. Mais si on
   fait difficulté d'envoyer la cavalerie, qu'on envoye l'argent à
   Orange. Il espère avec cela en faire assez pour tenir la campagne.

   AUTRE DU 9 OCTOBRE. «M. de Rohan est à Milau avec 6,000 hommes de
   pied et 500 chevaux. Le marquis de Malauze le joindra avec 1,500
   hommes de pied et 100 chevaux, Dondredieu avec 300 chevaux.
   Favières s'est déclaré de la religion et a remis Lunas. Boderieux
   y est confirmé et se fortifie. M. de Montmorency cède à
   l'importunité du Parlement de Tolose qui l'oblige d'arriver pour
   s'opposer à M. de Rohan.

   LETTRE DE MONLERUN (?). «Il paroît que c'est lui qui avoit
   conseillé d'envoyer en Suisse. Il écrit d'Orange du 9; il mande
   qu'il a fait tenir au duc de Rohan la lettre qu'il lui a écrite,
   que le retardement de ce que Montaigu a promis tient beaucoup de
   choses en suspens, que le gouverneur d'Orange qui a fourni jusqu'à
   cette heure ne le veut plus faire, n'entendant point parler des
   fonds sur lesquels il étoit assigné. Il presse pour une réponse
   parce que l'ennemi arme de tous côtés. Il envoye la suscription de
   la lettre qu'il faut écrire aux cantons.

   LETTRE fort respectueuse que Montaigu a écrite de la Bastille au
   roi. «Il dit que le roi d'Angleterre n'a pris les armes contre le
   roi que parce qu'il a cru que le roi ne correspondoit pas à
   l'estime et à l'affection qu'il lui portoit, et que Savoye,
   Lorraine, Soissons se sont joints à lui piqués du peu de cas que
   sa majesté faisoit d'eux; que s'ils étoient les uns et les autres
   persuadés du contraire, on pourroit les porter à une bonne paix si
   nécessaire au bien des deux couronnes.

   «Le même au Cardinal. C'est un compliment qui tient un peu du
   galimatias.»

On comprend quel effroi répandit parmi tous les conspirateurs la prise
de Montaigu. Nous avons montré quel trouble saisit la reine Anne à la
nouvelle de cette arrestation, et quel prix elle mit à faire parler par
La Porte au prisonnier pour savoir si quelques-uns de ses papiers la
compromettaient, et si elle pouvait compter sur sa discrétion, chapitre
III, pages 87 et 88. La cour de Turin, qui avait cru tromper la France
par le double jeu qu'elle n'avait cessé de jouer, s'émut, et au
commencement de 1628, Marini, résident de France en Piémont, écrit,
FRANCE, t. XLIX, qu'on songe à envoyer à Paris diverses personnes pour
«porter des compliments sur les avantages des armes françoises contre
les Anglois, et répondre, s'il est besoin, à tout ce qui pourroit être
trouvé dans les papiers de Montaigu qui seroit au mécontentement de Sa
Majesté.» «Les princes de Piémont, dit Marini, sont interdits et en
confusion sur cette prise. Le comte de Soissons avec Seneterre sont jour
et nuit pour trouver expédients de pouvoir réparer le mal qui se
trouveroit ès-écritures de Montaigu contre le service du roi, et
espèrent que par les instances du duc de Lorraine l'on empêche les voies
de rigueur contre ledit Montaigu. Ils se confient en trois choses: que
les mémoires importants sont écrits de la main de Montaigu; que leurs
lettres sont en chiffres; que l'on ne tirera rien de Montaigu qu'ils
tiennent habile.» Néanmoins l'avis de Marini est que «par voies directes
et indirectes, l'on tirât le fond de cette affaire, parce que Montaigu
en est très-informé, et qu'il faut lui faire expliquer les mémoires
écrits de sa main.» Bien des conseillers de Richelieu pensaient aussi
qu'après avoir tiré des papiers saisis tant de lumières sur les
intrigues du dehors, on devait tâcher de voir clair dans celles du
dedans, et vérifier les rapports que les agents secrets de Richelieu lui
adressaient. Bullion, chargé d'interroger le prisonnier, l'avait en vain
pressé; il n'avait pu lui rien arracher; il aurait fallu aller plus loin
et recourir à des rigueurs qui auraient pu irriter le duc de Savoie, le
duc de Lorraine et le roi d'Angleterre, et les décider à faire un
dernier effort et une puissante diversion en faveur de La Rochelle qui
était encore debout. Le profond Richelieu, attentif à ne poursuivre
jamais qu'un seul grand but à la fois, sacrifia tout à l'ardent désir de
renverser enfin le boulevard du protestantisme; pour retenir la Savoie
et la Lorraine qui n'avaient pas encore tiré l'épée, il lâcha sa proie
et mit en liberté Montaigu. Voilà ce que nous apprend une lettre de
Bullion, FRANCE, année 1628, t. XLVII, fol. 60.

La même politique fit accorder aux instantes prières du duc de Lorraine
et du roi d'Angleterre la grâce de Mme de Chevreuse. Elle rentra donc
en France en 1628 et se tint quelque temps tranquille, au sein de sa
famille, ainsi que nous l'avons dit page 90. Il semble pourtant que dès
l'année 1629 elle se serait fort rapprochée du duc d'Orléans dans
l'intérêt de la reine Anne, qu'elle aurait favorisé les amours du jeune
duc, veuf de Mlle de Montpensier, avec la belle princesse Marie de
Gonzague, fille du duc de Nevers et sœur de la Palatine, qu'elle serait
même entrée assez avant dans le projet de mariage qui fit alors tant de
bruit et souleva une si grande tempête, pour avoir conçu l'idée d'aller
elle-même en Flandre y ménager un asile aux deux amants rebelles, grâce
au crédit qu'elle et la reine avaient auprès du gouvernement espagnol.
C'est là du moins ce qui résulterait de diverses lettres de Bérulle
écrites en 1629, au nom de Marie de Médicis, à Richelieu lorsqu'il était
en Italie avec le roi.--FRANCE, année 1629, t. XLV, fol. 127.

   LETTRE DU 24 MARS 1629: «Il y a quelque temps que la 58 (Mme de
   Chevreuse) vouloit aller en Flandre, et nous étions en peine à
   quel dessein. Hébert (la Reine mère) l'a empêchée en faisant
   connoître à 58 qu'elle ne pouvoit permettre ce voyage. Dudepuis on
   a eu advis que La Chesnelle (la reine Anne) et Mirabel
   (ambassadeur d'Espagne en France) ont traité en Espagne et en
   Flandre pour faire que Hébertin (Monsieur) et la N. (Nevers, la
   fille du duc de Nevers, la princesse Marie) fussent reçus en
   Flandre soit pour s'y marier soit après être mariés. Flandre a
   répondu et tend les bras ouverts à ces deux hôtes. Ce dessein a
   été proposé à l'Angleterre comme l'unique moyen pour rappeler le
   roi d'Italie. On soupçonne que ce fut un des sujets du voyage
   désiré par la 58 (Chevreuse). On n'a pas voulu donner ces advis à
   Calori (Richelieu) sur les premières ombres qu'on en a eues.
   Hébert (la Reine mère) en a reçu nouvelle confirmation, et lors
   elle a voulu que Francigène (Bérulle) l'écrivit à Calori.»--LE
   MÊME, 4 JUIN: «...Les dames de la faction de N. (la princesse
   Marie) ne cessent d'agiter Hébertin (Monsieur) pour le porter à
   quelque extravagance... La puissance et la hardiesse de ces dames
   n'est pas tolérable...»--MÊME JOUR: «Je viens d'apprendre que ces
   dames pressent Hébertin d'aller en Savoie. Il est très vrai qu'on
   le presse puissamment de sortir hors du royaume... Cet advis ne
   nous est pas donné des trois marchands (Bellegarde, Puilaurens,
   Coigneux), mais de quelques discours secrets de la Reine (la reine
   Anne).--LE MÊME, 16 JUIN: «Les dames de la Reine, plus elles font
   contenance de s'appuyer de Calori, plus elles essaient de le
   ruiner. Je ne sais pas si elles en ont la volonté, je ne crois pas
   qu'elles en aient la puissance.»

Ces lettres et bien d'autres expliquent comment, pour prévenir toute
tentative d'enlèvement, Marie de Médicis, alors dépositaire de
l'autorité royale, ait pris le parti de mettre quelque temps à Vincennes
la princesse Marie. Ainsi encore une secrète conspiration où Mme de
Chevreuse aurait eu la main, une aventure manquée à joindre à tant
d'autres aventures.


II.--CHATEAUNEUF

Les 52 lettres de Mme de Chevreuse à Châteauneuf, dont nous avons donné
des extraits plus étendus que ceux du père Griffet, embrassent au moins
toute l'année 1632, avant le voyage de la cour dans le Midi, qui eut
lieu en l'automne de cette année et auquel il n'est pas fait la moindre
allusion dans les lettres de Mme de Chevreuse. Déjà, comme on le voit
par ces lettres, Richelieu avait conçu des soupçons sur les relations
intimes de la belle duchesse et du garde des sceaux; son jaloux
amour-propre n'en fut pas seul blessé, sa politique s'en alarma; il se
doutait bien que Mme de Chevreuse n'était pas femme à se prêter à la
passion d'un homme de l'âge de Châteauneuf, sans avoir le projet de le
faire servir à ses desseins. C'était après l'affaire de Castelnaudari.
Monsieur ne savait encore à quoi s'arrêter, s'il se soumettrait ou irait
retrouver sa mère à l'étranger et passerait en Flandre ou en Lorraine ou
en Angleterre. On craignait que la reine Anne et Mme de Chevreuse ne
fussent plus ou moins mêlées à ces intrigues, et que le garde des sceaux
ne s'y fût laissé engager, ainsi que dans d'autres cabales anglaises
avec son ami intime, le chevalier, depuis le commandeur de Jars. Dans
les premiers jours de novembre 1632, toute la cour était à Bordeaux, le
roi, la reine, Mme de Chevreuse, Richelieu, ses confidents, le cardinal
La Valette et le père Joseph, Bouthillier et son fils Chavigni. Le garde
des sceaux, après avoir présidé à Toulouse la commission qui jugea
Montmorenci, était venu rejoindre la cour. Le roi, pressé de retourner à
Paris, prit les devants, accompagné de Chavigni. Richelieu donna des
fêtes à la reine; il se proposait de la ramener à Paris par la
Saintonge, et de lui faire les honneurs de La Rochelle, sa nouvelle et
illustre conquête. Tout à coup il tomba malade, et Châteauneuf, emporté
par le désir de faire un voyage d'agrément avec Mme de Chevreuse, se fit
donner la commission de conduire la reine à La Rochelle et d'y suppléer
le cardinal. Les archives des affaires étrangères nous fournissent ici
des renseignements curieux, FRANCE, t. LXI. Châteauneuf écrit de
Bordeaux, le 12 novembre, au roi qui est en route pour Paris, que le
cardinal, au moment de partir avec la reine pour La Rochelle, est tombé
malade d'une rétention d'urine. Il voulait, dit-il, rester près de lui,
mais le cardinal lui a commandé d'accompagner la reine jusqu'à La
Rochelle, où il compte aller bientôt la retrouver. Le même jour
Châteauneuf mande la même nouvelle à Chavigni, en lui disant que la
maladie du cardinal est plus fâcheuse que dangereuse. Cependant le
cardinal de La Valette, le père Joseph, Bouthillier, tous les vrais amis
de Richelieu, Schomberg excepté qui se mourait après sa victoire de
Castelnaudari, sont restés près de leur maître, l'entourant de leurs
soins, l'assistant de leurs conseils; et de loin leur police vigilante
surveille toutes les démarches, tous les propos de l'amoureux et aveugle
garde des sceaux. Le père Joseph écrit à Chavigni le 13 novembre: «Nous
avons été en grande peine pour M. le cardinal. Depuis une heure il y a
plus à espérer qu'à craindre.» Il engage Chavigni à ménager habilement
l'esprit du roi, à le bien entourer, à ne laisser arriver à lui que des
personnes bien disposées. Ce même jour Bouthillier mande au roi que le
cardinal a voulu lui écrire de sa main sur le fait de Monsieur, mais
qu'il est trop faible pour entreprendre une seconde lettre, et qu'il lui
a commandé de tenir la plume à sa place: «Dès que le mal de M. le
cardinal lui permettra de se mettre en chemin, il est résolu de ne pas
perdre une seule heure et d'aller droit se rendre auprès de Votre
Majesté, sans se détourner ni pour La Rochelle ni pour quoi que ce soit.
Il a reçu aujourd'hui un si grand soulagement de son mal que les
médecins le tiennent toujours hors de danger, pourvu qu'il ne survienne
point de nouvel accident.» Bouthillier écrit encore au roi, de Bordeaux,
le 15 et le 16 novembre, pour lui annoncer les progrès de la
convalescence de Richelieu. Mais voici une lettre d'une tout autre
importance où l'_alter ego_ du cardinal découvre à l'un de ses
correspondants la trahison de Châteauneuf, en se fondant, il est vrai,
sur de bien faibles motifs et de pures apparences. Le père Joseph à
Chavigni, de Bordeaux, 22 novembre: «Monsieur, ayant eu charge de M. le
cardinal de vous faire réponse, je vous dirai qu'aujourd'hui son plus
grand mal est le déplaisir de ne pouvoir aller trouver le roi aussitôt
qu'il le désireroit, pour lui rendre ses très-humbles services et le
remercier du soin qu'il daigne avoir de son incommodité. Il se porte
bien mieux. Aujourd'hui les médecins ont recognu que la douleur qu'il
souffre à uriner provenoit d'un pus qui s'étoit formé au col de la
vessie et qui est sorti avec l'urine et l'a beaucoup soulagé. Il est
fort foible pour avoir passé plusieurs nuits sans dormir et avoir été
saigné plusieurs fois. Il a besoin de quelque temps pour se remettre...
Je m'assure que vous aurez un grand regret de la mort de M. de
Schomberg... Le secrétaire de Severin (le garde des sceaux) a dit
depuis peu à un honnête homme qui a passé où ils sont et en a donné avis
ici que, Du Puy (Monsieur) s'en alloit et que Severin en avoit des
nouvelles. Si cela est, il est évident que ledit Severin y a bonne part,
et peut être cru l'auteur de ce conseil. Pierre (le roi) fera bien
d'avoir l'œil ouvert sur les actions de Severin et de ses amis en tant
qu'ils le sont aussi à Du Puy (Monsieur). Ceux qui viennent du lieu où
est Severin disent qu'il passe fort bien son temps, avec une grande
gayeté, qui n'a pas été amoindrie par l'accident arrivé à François
(Schomberg). Il n'a envoyé qu'une fois savoir des nouvelles de Dubois
(Richelieu), et encore ç'a été pour faire entendre qu'il s'en alloit
trouver Lafontaine (le roi).» Une telle communication ne demeura pas
stérile entre les mains de l'intelligent Chavigni. Il n'eut pas de peine
à animer contre le garde des sceaux l'ombrageux et soupçonneux Louis
XIII. Bientôt il reçut de Charpentier, l'un des deux secrétaires de
Richelieu, l'invitation de porter le roi à écrire au cardinal de La
Valette une lettre ainsi conçue: «Mon cousin, j'ai bien voulu vous
témoigner par ces lignes le gré que je vous sais de ce que vous avez
toujours demeuré auprès de mon cousin le cardinal de Richelieu et ne
l'avez point abandonné durant sa maladie, et aussi parce que je veux
bien que tout le monde sache que ceux qui l'aiment sincèrement et sans
feintise comme vous, sont ceux dont je ferai cas particulièrement.» Ce
travail sur l'esprit du roi ne tarda pas à porter ses fruits, et le 29
novembre Bullion écrivait de Paris à Richelieu: «Le roi est en extrême
colère contre 64 (Châteauneuf) de ce qu'il vous a quitté, et cinquante
fois m'en a témoigné une extrême indignation.» Tous les amis de
Richelieu conspirent à l'envi contre Châteauneuf, soit qu'ils voulussent
en cela complaire au cardinal et servir à la fois toutes ses passions
privées et publiques, soit qu'ils fussent jaloux des talents du garde
des sceaux, soit qu'en effet ils fussent convaincus qu'il trahissait son
pays et son bienfaiteur pour une femme. Le dernier novembre, le père
Joseph écrit à Chavigni: «Le sieur Dubois (Richelieu) entre de mieux en
mieux en l'affaire du sieur Severin; en quoi il se confie au secret et
en l'adresse des sieurs Duplat (Chavigni et son père Bouthillier). Le
petit Lin (Bullion) a fort bien commencé, et il tiendra la main pour une
fin heureuse.» Le 4 décembre, Bouthillier, qui a précédé Richelieu à
Paris, lui écrit une longue lettre sur l'attachement du roi, où nous
relevons les lignes suivantes: «Le roi m'a dit avec larmes qu'il eût
beaucoup mieux aimé qu'il fût arrivé faute de lui que de vous.» Et en
post-scriptum: «Nous attendons demain M. le garde des sceaux.»
Châteauneuf, à peine arrivé à Paris, sentit le péril qui le menaçait, et
s'empressa d'écrire, le 8 décembre, à Charpentier, «au sujet de quelques
mauvais offices qu'on lui avoit rendus auprès du roi et de M. le
cardinal à cause qu'il ne l'avoit pas attendu à Bordeaux», et il se
défend sur l'ordre qu'il prétend en avoir reçu. Inutiles efforts: sa
perte était résolue.

Le Mémoire suivant de Richelieu, qui voit ici le jour pour la première
fois, doit avoir été composé après le 30 janvier 1633, puisqu'il y est
fait mention de ce jour; et d'autre part il doit avoir précédé le 25
février, c'est-à-dire l'arrestation de Châteauneuf et la saisie de ses
papiers, car il n'y a ici que des soupçons et des indices, tandis que
les papiers de Châteauneuf auraient fourni au cardinal des preuves plus
fortes. On y voit le travail auquel se livrait Richelieu avant de
prendre un parti. Il rassemble tous les motifs qu'il a de douter de la
fidélité du garde des sceaux, et il se rend compte à lui-même de la
résolution qu'il médite.--FRANCE, t. CI.

MÉMOIRE DE M. LE CARDINAL DE RICHELIEU CONTRE M. DE CHÂTEAUNEUF.

   «Du temps du maréchal d'Ancre le sieur de Chasteauneuf estoit
   extrêmement mal avec lui. Le cardinal de Richelieu ne laissa de
   l'assister, jusque-là que le dit maréchal lui en voulut mal. Le
   lendemain que le cardinal fut chassé, le dit sieur de Chasteauneuf
   fit tout ce qu'il put contre lui.

   Depuis, estant en Savoie, le cardinal lui fit avoir les trois
   abbayes de son frère[372], et les disputa contre la reyne mesme et
   en eust sa mauvaise grâce. Depuis, lorsqu'il fut fait garde des
   sceaux, il le pria de bien penser si c'estoit son avantage, parce
   qu'il ne vouloit pas le proposer au Roy pour l'utilité du
   cardinal, mais pour la sienne propre. Après y avoir pensé trois
   jours, il le pria de faire exécuter la proposition qu'il lui avoit
   faite.

  [372] Les abbayes de Massai, Préaux et Noirlac, qui étoient
  d'abord à Gabriel de l'Aubespine, évêque d'Orléans, furent à sa
  mort, en 1630, transportés à son frère Charles.

   Trois semaines après qu'il fut garde des sceaux, Monsieur s'estant
   accommodé avec le Roy et ayant promis son amitié au cardinal, et
   les sieurs Le Coigneux et Puylaurens désiré que le dit cardinal
   les maintînt auprès du Roy, ce à quoi Sa Majesté trouva bon qu'il
   s'engageast, selon certains articles que le dit sieur de
   Chasteauneuf en dressa lui-mesme, il envoya le sieur de
   Hauterive[373] avec Mme de Verderone[374] pour tâcher de séparer
   Puylaurens d'avec Le Coigneux, ce qui étoit chose directement
   contraire à ce qui leur avoit été promis; d'où Le Coigneux prit
   une telle allarme, Puylaurens lui ayant dit, qu'il crut que
   c'estoit un complot fait entre le dit sieur de Chasteauneuf et le
   cardinal qui n'en savoit rien; d'où il conclut qu'il ne s'y
   pouvoit fier, et partant médita la ruine du cardinal qui pensa
   arriver par la visite que Monsieur fit chez lui et sa retraite,
   d'où se sont ensuivies les guerres qu'on a vues depuis.

  [373] Frère de Châteauneuf. François de l'Aubespine, marquis de
  Hauterive, lieutenant général des armées du roi, mort en 1670.

  [374] Les Verderonne sont une branche des l'Aubespine. Mme de
  Verderonne dont parle ici Richelieu est vraisemblablement Louise
  de Rhodes, femme de Claude de l'Aubespine, seigneur de
  Verderonne, président de la cour des comptes de Paris.

   Estant à Château-Thierry le Roy fit le dessein de surprendre
   Moyenvic, sur un advis qui ne fut cognu qu'au Roy, au cardinal, au
   garde des sceaux, au maréchal de Schomberg et au sieur
   Bouthillier. Ce dessein ne fut pas plustôt fait que ledit garde
   des sceaux le mandast à 9[375], personne intéressée en cette
   affaire; et en effet ce dessein faillit, celui qui estoit dans
   cette place en ayant eu assez de vent pour s'y fortifier de gens,
   ce qui fit qu'on trouva toute autre garde au pont qu'il n'y avoit
   pas six mois auparavant.

  [375] Voyez la note qui suit.

   Il déclara aussi le dessein du voyage des troupes du Roy à
   Hermestein. Il a aussi dit à 9 dès Lyon que le Roy avoit résolut
   de faire trancher la teste à M. de Montmorency, et ce deux jours
   après la résolution que Sa Majesté en avoit prise.

   Ayant été pris dans Lyon un courrier que M. de Lorraine envoyoit à
   Monsieur, et dont le cardinal avoit eu advis par une voie secrète,
   incontinent il en advertit 9 qui, dans la chaleur de la dispute
   qu'elle[376] eut avec lui sur ce sujet pour le faire eslargir, lui
   découvrit qu'elle savoit les marques particulières qu'il devoit y
   avoir sur une lettre qu'on prétendoit qu'il eût cachée. Le
   cardinal consulta depuis avec le garde des sceaux la peine où il
   estoit de peur que par ces marques-là M. de Lorraine découvrist
   qui lui avoit donné l'advis et en perdist l'autheur. Il redit
   encore toute cette seconde conférence à cette mesme personne qui
   depuis le découvrit au cardinal.

  [376] Donc 9 est une femme. C'est très-certainement Mme de
  Chevreuse.

   Est à noter les lettres qu'on a interceptées qu'il escrivoit en
   Angleterre conseillant la Reyne contre les sentiments du Roy,
   particulièrement au fait de la religion. Ouaston, grand trésorier
   d'Angleterre, a fait advertir par son propre fils, ambassadeur
   extraordinaire en France, comme d'une chose bien assurée qu'il
   donne pour marque de l'affection qu'il porte au cardinal, qu'il
   sait de preuve très-certaine que le sieur de Chasteauneuf a
   dessein de perdre le cardinal, et la Reyne d'Angleterre a dit
   plusieurs fois que le garde des sceaux n'estoit point participant
   des mauvais conseils du cardinal, qu'il estoit son serviteur
   particulier, et qu'il feroit mieux aller l'Estat que le cardinal,
   quand il seroit mort.

   Est à noter encore qu'il dit à Chaudebonne[377] qu'il ne faisoit
   nulle difficulté de sauver la vie à M. de Montmorency et lui
   donner un autre gouvernement que celui du Languedoc, et ce pendant
   qu'il lui disoit, après avoir fortement opiné à faire mourir le
   dit sieur de Montmorency, et que la résolution en estoit prise.

  [377] Un des principaux officiers de Gaston. Voyez les lettres de
  Voiture.

   Est à noter qu'aussitost que la nouvelle de la prise de M. de
   Montmorency fut sçue, le garde des sceaux, de son propre
   mouvement, sollicita pour qu'on envoyast une ordonnance du Roy à
   M. le maréchal de Schomberg pour lui faire trancher la teste,
   nonobstant ses blessures, ce que le seul cardinal détourna, sur ce
   que tout le monde auroit horreur de cette action qui sembleroit
   inhumaine, qu'il falloit attendre s'il guériroit ou non auparavant
   du faire justice.

   Est à noter encore qu'après avoir ainsi parlé audit Chaudebonne,
   il vint dire au cardinal qu'il lui avoit dit qu'on ne pouvoit
   sauver ledit sieur de Montmorency, et que jamais il ne donneroit
   ce conseil au Roy, quand mesme le cardinal lui donneroit, et qu'il
   vouloit bien qu'il le dît à Monsieur; sur quoi le dit sieur de
   Chaudebonne dit à M. le cardinal de La Valette, au père Joseph et
   au jeune Bouthillier[378] qu'il le jugeoit de là un étrange homme,
   vu qu'il lui avoit dit tout le contraire, comme il est dit
   ci-dessus, par où il le croyoit serviteur de Monsieur, puisqu'il
   favorisoit M. de Montmorency, et que la difficulté venoit
   seulement du cardinal qu'il tenoit ennemi de Monsieur.

  [378] Léon de Chavigni, fils du surintendant des finances Claude
  Le Bouthillier.

   Le garde des sceaux dit à Chaudebonne au deuxième voyage qu'il a
   fait à la cour, qu'il eût à dire de sa part à Puylaurens que si
   Monsieur envoyoit quelqu'un au Roy, il feroit bien d'y venir et
   qu'il lui vouloit parler. Quand Chaudebonne est revenu à
   Montpellier, le garde des sceaux lui a demandé s'il s'étoit
   souvenu de parler de ce que dessus à Puylaurens. Chaudebonne lui
   ayant dit qu'il s'en estoit oublié (_sic_) par le peu de temps
   qu'il avoit demeuré là, le garde des sceaux l'a prié de dire à
   Puylaurens qu'il seroit bien aise de s'aboucher avec lui à la
   campagne, si l'on s'approchoit de plus près, et qu'il feroit en
   sorte qu'après M. le cardinal le verroit. Puylaurens a dit
   plusieurs fois au dit Chaudebonne qu'il se fioit au garde des
   sceaux et qu'il croyoit qu'il répondroit pour lui au Roy.
   Chaudebonne dit aussi avoir recognu qu'il y avoit intelligence
   entre le garde des sceaux et Puylaurens lorsqu'il étoit en
   Flandre, et que par le moyen de Mme de Barlemont ils entretenoient
   commerce sous prétexte de quelque réconciliation de Monsieur avec
   le Roy, sans que le garde des sceaux et Puylaurens en eussent
   dessein.

   M. le maréchal de Schomberg m'a dit deux ou trois fois que
   Briançon l'avoit assuré que chez Monsieur ils se faisoient fort du
   garde des sceaux et qu'ils estoient en bonne intelligence. Ce que
   le dit Briançon, depuis la mort du dit sieur maréchal, a donné
   lieu de croire par la lettre qu'il a escrite à M. d'Haluin[379].

  [379] Charles, fils du maréchal Henri de Schomberg, lui-même
  maréchal, et duc de Schomberg à la mort de son père, s'appela
  d'abord duc d'Halluin, du chef de sa première femme.

   Est à noter que le maître des requêtes Belièvre dit à
   Saint-Laurent qui estoit prisonnier à Castelnaudary: «Monsieur
   menace toujours, mais ces menaces ne sont qu'en paroles; mais si
   on les voyoit suivies d'effet, il trouveroit bien plus de gens qui
   seroient de son parti.» Ce discours fut tenu en suite des escrits
   et des menaces faites au cardinal. Briançon advertit M. le
   maréchal de Schomberg de ce discours.

   Il ne faut pas oublier le procédé dont il a usé au procès de
   Marillac, où, lorsqu'il voyoit en mauvaise disposition le Roy et
   les siens, disoit ouvertement qu'il ne le jugeroit point contre
   son honneur; comme si c'eût été contre l'honneur d'un garde des
   sceaux de faire la justice! Et depuis qu'il a vu le Roy en
   meilleure santé, il l'a jugé comme sa charge l'y obligeoit.

   Auparavant tous ses amis qui parloient franchement de cette
   affaire disoient que M. le garde des sceaux ne vouloit point se
   mettre au hazard par le jugement de ce procès, de se mettre mal
   par la suite des temps avec des personnes qui le pourroient
   perdre, et ce pour les intérêts du Roy qui sembloient chancelants
   par sa mauvaise disposition et la fortune du cardinal qui ne
   pouvoit qu'estre caduque, la santé du Roi n'estant pas assurée. Et
   en effet M. d'Effiat[380] recognut un jour clairement qu'il
   marchandoit, sur la mauvaise opinion qu'il avoit de la vie du Roy,
   à prendre son congé sur la fin de son règne pour se faciliter une
   glorieuse rentrée en son imagination en celui qui devoit venir peu
   après.

  [380] Le maréchal d'Effiat, père de Cinq-Mars.

   Estant à Bésiers, il fit ce qu'il put adroitement pour faire
   trancher la teste à M. de Montmorency par une simple ordonnance,
   au lieu de le faire juger par le Parlement ou par commissaires. La
   cognoissance qu'on avoit que cette proposition n'estoit bonne que
   pour charger le cardinal de l'événement de cette affaire, disant
   qu'elle ne passoit que pur l'autorité du Roy auprès duquel il
   avoit grand crédit, fit que le cardinal s'en défendit disant qu'il
   falloit mettre cette affaire au cours ordinaire de la justice.

   M. de Montmorency ayant mandé au Roy, par le sieur de Launay, à
   Toloze, que Monsieur estoit marié à la princesse de Lorraine, on
   estima dans le conseil du Roy qu'il falloit tenir cette affaire
   fort secrète, parce que si Puylaurens, qui l'avoit découverte à M.
   de Montmorency, découvroit qu'on sçût la faute qu'il avoit commise
   en cette action qu'il avoit toujours niée, la peur le reporteroit
   à quelque nouvelle faute. Le Roy, pour cet effet, recommanda à son
   conseil un estroit secret, ce qui fut promis de tous, mais non pas
   gardé d'un chacun. La Vaupot, envoyé de Monsieur, qui estoit lors
   auprès du Roy, l'ayant sçu le lendemain, ce qui produisit un si
   mauvais effet qu'estant arrivé auprès de Monsieur, Puylaurens
   effrayé l'emmena de nouveau hors du royaume. Sur quoi le Roy manda
   au cardinal qu'ils estoient sortis parce qu'ils avoient sçu ce
   dont M. de Montmorency l'avoit adverti, ce qu'il croyoit ou
   sçavoit avoir été dit par le garde des sceaux.

   Il est vrai qu'estant à Lectoure, dans la chambre de la Reyne, Mme
   de Chevreuse demanda au cardinal en présence de la Reyne:

   Dites-nous un peu ce que M. de Montmorency a mandé au Roy par
   Launay. Sur quoi, le cardinal disant: il a mandé plusieurs choses;
   je ne sais pas ce que vous voulez sçavoir. Elle reprit la parole
   avec sa promptitude ordinaire et dit: il lui a mandé que le
   mariage de Lorraine est fait; je le dis afin que vous ne pensiez
   pas que nous ignorions ce dont vous faites secret. Elle n'adjousta
   pas qui lui avoit donné cet advis, mais apparemment celui qui
   l'avoit advertie du dessein de Moyenvic[381] lui avoit donné cette
   cognoissance.

  [381] Voyez plus haut, p. 396.

   Le procédé du garde des sceaux, dans la maladie du cardinal, est à
   considérer, où il est vrai qu'il le quitta, n'oubliant rien de ce
   que l'adresse lui put suggérer pour que le cardinal lui conseillât
   d'en user ainsi, ce qu'il sçavoit bien qu'il vouloit faire, Mme de
   Chevreuse ayant dit audit cardinal qu'il y avoit plus de quatre
   jours il avoit dit chez la Reyne que le dit cardinal demeureroit
   si bon lui sembloit, mais qu'il iroit avec elle.

   Est à noter l'affectation particulière que M. le garde des sceaux
   eut d'envoyer Leuville[382] en Piedmond, et la proposition qu'il
   fit au cardinal que le dit Leuville tueroit Toiras[383] s'il ne
   vouloit obéir au roi, ce que le cardinal rejeta; en suite de quoi
   cependant Leuville ne fut pas plustôt en Piedmont qu'il se mit
   tout à fait du parti de M. de Toiras qui se roidit plus que jamais
   à n'obéir pas, selon que M. Servien le mande, disant qu'il croit
   que la venue du sieur de Leuville n'a pas peu servi à lui donner
   du cœur pour résister aux volontés du Roy. Le Roy mesme m'a dit
   que de Montpellier le garde des sceaux avoit envoyé un de ses
   secrétaires en Piedmont à Leuville, ce qui s'estoit justifié par
   l'ordonnance du voyage que longtemps après le dit secrétaire avoit
   tâché de tirer en secret. Il est vrai que Leuville estant retourné
   d'Italie, le garde des sceaux m'a escrit et avoué de bouche qu'il
   estoit tout à fait pour Toiras, ce qui aussi estoit si clair qu'on
   ne le pouvoit nier.

  [382] Son neveu.

  [383] Le maréchal de Toiras.

   Le dit garde des sceaux qui avoit affecté le voyage de Leuville en
   Piedmont, depuis la mort du roy de Suède a eu grand désir de faire
   envoyer le maréchal d'Estrées vers les protestants d'Allemagne, ce
   qui fit que le cardinal ayant fait résoudre à son arrivée d'y
   envoyer le sieur de Feuquières, il ne se put tenir de dire au
   sieur Bouthillier le jeune qu'il avoit fait une grande faute, et
   qu'il y falloit envoyer un officier de la couronne; et cependant
   chacun sçait que les meilleures affaires ne se font pas toujours
   par les plus grands, et que Feuquières, maréchal de camp et
   lieutenant du Roy en la frontière, est cognu en Allemagne fort
   entendu et homme de bien.

   Au mesme temps le dit garde des sceaux eût bien désiré que son
   frère (Hauterive) eût été envoyé en Hollande pour empescher la
   trève, mais il s'est moins ouvert de ce desir pour mieux cacher
   son dessein.

   Au mesme temps le roy d'Angleterre ayant eu la petite vérole, et
   estant à propos que le Roy envoyast le visiter, il pria le jeune
   Bouthillier de proposer le chevalier de Jars pour faire ce voyage,
   et le faire en sorte que l'on ne cognût point qu'il lui en eût
   parlé.

   Au mesme temps il proposa au cardinal d'envoyer Berruyer à
   Bruxelles, sous prétexte de parler au prince d'Espinoy, lui disant
   qu'il verroit par ce moyen la dame de Barlemont et Puylaurens pour
   sçavoir à quelles conditions ils voudroient revenir en France.

   Par tout ce que dessus, il appert qu'il veut tenir toutes les
   négociations importantes de l'Estat en sa main.

   Dès que le cardinal fut revenu de son voyage, le soir mesme qu'il
   arriva à Rochefort, le dit garde des sceaux, quoiqu'estonné de ce
   qu'il cognoissoit n'estre pas bien avec le Roy, tira une lettre de
   sa pochette, que lui escrivoit Mme de Barlemont, qui estoit de
   deux ou trois pages pressées dont il ne montra que trois lignes au
   cardinal, ès quelles mesme il y avoit des mots en chiffres qu'il
   lui expliqua, en sorte que ces trois lignes signifioient que
   Puylaurens estoit déjà las d'estre là où il estoit, qu'il voudroit
   bien revenir et ramener son maistre en France, qu'il avoit eu
   envie d'escrire pour cet effet au garde des sceaux, mais qu'elle
   n'avoit osé prendre la lettre, que mesme pour donner assurance de
   lui il feroit faire le mariage de Monsieur et de la princesse
   Marie. Le dit garde des sceaux représenta fort au cardinal que le
   mieux qu'on pût faire estoit de l'y faire revenir, mais qu'il
   n'oseroit en parler au Roy. Le cardinal lui tesmoigna approuver
   son advis et dit qu'il en parleroit bien, mais qu'il falloit un
   peu attendre.

   Le lendemain ledit garde des sceaux reparla encore de cette
   affaire au cardinal. Sur quoi le cardinal lui disant: Mais quelle
   sûreté Puylaurens pourroit-il donner de lui? Il lui respondit:
   Elle consisteroit en deux choses: à marier Monsieur à une autre
   personne que la princesse de Lorraine, et à ce que Puylaurens
   espousât une des filles du baron de Pontchasteau. Sur quoi le
   cardinal respondit que cette sûreté estoit bien maigre, et qu'il
   ne voudroit pas y penser de peur de donner le moindre ombrage au
   Roy, à qui il devoit tout.

   Est à noter que le mesme jour le garde des sceaux dit au cardinal
   qu'il avoit une prière à lui faire, qui estoit d'agréer que sa
   nièce de Chasteauneuf, qui avoit dix mille livres en fonds de
   terre et cinquante mille escus comptant, espousât quelqu'un de ses
   parents, tel qu'il voudroit, pour que par ce moyen il entrast en
   son alliance, et qu'il seroit très-aise qu'il la voulût donner au
   fils du baron de Pontchasteau. Sur quoi le cardinal lui respondit
   qu'il se sentoit obligé de cette offre, mais qu'il feroit bien
   mieux de donner sa nièce à Leuville ou au fils de Mme de
   Vaucelas, comme il avoit ouï dire qu'il l'avoit projeté, qu'aussi
   bien le fils du baron de Pontchasteau estoit-il aucunement engagé
   avec la fille du baron de Quervenau. A cela le garde des sceaux
   répliqua que Leuville et cette fille se haïssoient, qu'il ne la
   vouloit point donner à son neveu de Vaucelas, et qu'il désiroit
   grandement cet honneur. Puis adjousta: Y a-t-il contract ou
   articles passés entre le fils de Pontchasteau et la fille de
   Quervenau? Le cardinal respondit: Non. Sur quoi il dit: Il n'y a
   donc rien qui empesche cette affaire. Sur quoi le cardinal se
   voyant pressé lui dit: Je sçaurai de M. et de Mme de Pontchasteau
   comme cette affaire va.

   Est à noter le discours que Leuville a fait à Roquemont allant en
   Italie, le priant de favoriser le sieur de Toiras; ce que M. le
   premier[384] a sçu de Roquemont et l'a dit au Roy de qui je l'ai
   appris.

  [384] Le premier écuyer, alors Saint-Simon.

   Est à noter que le garde des sceaux a fait cognoistre aux jesuites
   qu'il ne tenoit pas à lui qu'il ne les favorisast en l'affaire du
   collége du Mans, se déchargeant tacitement sur le cardinal; ce que
   j'ai appris du père Maillan.

   Est à noter ce que Servien escrit que Toiras a dit ouvertement
   avoir sçu les résolutions portées par Gagnot, et qui plus est
   celles qu'un courrier porta à M. Servien pour faire avancer les
   régimens de Saulx et d'Aiguebonne; ce qui fut fait pendant que le
   cardinal estoit encore en Brouage, sans qu'autres personnes en
   eussent cognoissance que le ministère.

   Est à noter les paroles de mépris que le chevalier de Toiras a
   dites au jeune Bouthillier du Roy, ce qui tesmoigne l'impression
   qu'il y a en cette maison.

   Est à noter la découverte qui a esté faite chez l'ambassadeur
   d'Espagne d'un homme qui donnoit des advis, laquelle est arrivée
   ainsi qu'il s'en suit. La Reyne envoya quérir Navas[385] et lui
   dit: Prenez garde à vous; je suis assurée qu'il y a quelqu'un chez
   vous qui advertit de ce qui s'y passe. Navas parla le soir à C.
   (Châteauneuf) et lui dit: Il n'y a que vous et moi qui ayons
   cognoissance des despesches; la Reyne m'a dit qu'on découvre ce
   qui se passe. C. l'assura de sa fidélité. La Reyne donna cet advis
   en un temps que Calori (le cardinal) avoit rapporté deux ou trois
   choses découvertes des malices de Mirabel[386], disant qu'elles
   estoient mandées par M. de Barrault; mais il se souvient qu'on
   pouvoit soubçonner qu'elles ne vinssent pas de si loin. Il disoit
   que M. de Barrault les découvroit en Espagne par un espion, mais
   la nature des choses pouvoit faire cognoistre que l'espion estoit
   en France, et de fait il a esté si bien soubçonné que la Reyne en
   a eu l'advis. Tels advis n'ont jamais esté rapportés au Roy que
   devant le garde des sceaux, le maréchal de Schomberg, et
   Bouthillier. Le secret du Roy, de Schomberg, de Bouthillier et de
   Calori sont à l'espreuve. L'affaire de Moyenvic fait cognoistre
   par expérience qui ne reçoit point la réplique que le garde des
   sceaux donne des advis d'importance à la Reyne. La conjecture
   tombe donc tout entière sur lui par la règle: _semel malus semper
   presumitur_.

  [385] Probablement un des attachés de l'ambassade.

  [386] L'ambassadeur d'Espagne.

   «Desroches, neveu de Chanleci, a dit le 30 janvier 1633 à M. de
   Fossé qu'un nommé La Forest, maître d'hotel de Puylaurens, qui fut
   tué au combat de Castelnaudary, a esté une partie de l'hiver passé
   à Paris et voyoit les nuits M. le garde de sceaux.

   «M. de Guron m'a dit que M. de Lorraine lui a dit que lorsque le
   Roy estoit à Metz la première fois, il se faisoit diverses allées
   et venues vers Puylaurens de la part de M. le garde des sceaux par
   un homme de Mme de Verderonne, et que ce qui se faisoit se faisoit
   par son conseil.

   «MM. de Bullion et de Fossé estant à Besiers auprès de Monsieur de
   la part du Roy, Puylaurens leur dit, sur les difficultés de la
   signature qu'on lui proposoit de faire pour la garantie de
   Monsieur, qu'il signerait ce qu'il refusoit si M. le garde des
   sceaux lui conseilloit; sur quoi ces messieurs lui disant qu'il en
   demeureroit d'accord et qu'il lui envoyast demander son conseil,
   Puylaurens repartit qu'il entendoit sçavoir l'advis dudit sieur
   garde des sceaux par un des siens qu'il prétendoit lui envoyer
   pour communiquer particulièrement avec lui.

   «Le Boulay[387] a dit à M. de Bullion que depuis le retour du
   voyage de Languedoc, le garde des sceaux lui parlant en
   particulier à Paris lui demanda: Quel homme est-ce que ce
   Puylaurens, et que dit-il? et que le Boulay lui respondit: Il faut
   que le cardinal soit un mal habile homme ou qu'il vous ruine à
   cause de Puylaurens.»

  [387] Un des officiers de Monsieur, qui le trahissoit et étoit
  vendu au cardinal. Il y en a une foule de lettres adressées au
  cardinal et à Chavigni aux Archives des affaires étrangères.


PROCÈS-VERBAL DE LA VISITE DES PAPIERS DE M. DE CHATEAUNEUF FAITE FAR
MM. BOUTHILLIER ET DE BULLION

(Copie communiquée par M. le duc de Luynes.)

   «Le lundi, vingt-huitième jour de février mil six cent
   trente-trois, environ les huit à neuf heures du matin, Nous Claude
   de Bullion et Claude Bouthillier, conseillers du roi en ses
   conseils d'État et privé, et surintendants de ses finances, et
   Léon Bouthillier, aussi conseiller du Roy en sesdits conseils et
   secrétaire de ses commandements, en vertu de la commission de Sa
   Majesté du vingt-sixième dudit mois, nous sommes transportés,
   assistés du sieur Testu, chevalier du guet de la ville de Paris,
   au logis du sieur de Chateauneuf, ci-devant garde des sceaux, pour
   y faire perquisition de tous les papiers qui s'y pouvoient
   trouver, pour iceux faire transporter où nous verrions bon être,
   suivant la volonté de sadite Majesté; où étant arrivés, nous y
   aurions trouvé le sieur de Boislouer, enseigne d'une des
   compagnies des gardes du corps qui étoit en garnison audit logis
   par commandement de Sa Majesté, lequel nous auroit fait faire
   ouverture de la porte dudit logis où serions entrés et à l'instant
   montés en la chambre où couchoit ordinairement ledit sieur de
   Chateauneuf, où nous aurions fait appeler les nommés Mignon et
   Menessier, l'un ayant charge de ses affaires, et l'autre son
   secrétaire, auxquels nous aurions fait commandement de nous
   montrer les cabinets et autres lieux où pouvoient être les papiers
   appartenant audit sieur de Chateauneuf, ce qu'ils auroient à
   l'instant fait; et nous aurions montré la porte d'un cabinet qui
   donne dans ladite chambre, duquel nous aurions demandé la clef; et
   à faute de la pouvoir trouver nous aurions à l'instant envoyé
   quérir un serrurier nommé Duval, par lequel nous aurions fait
   faire ouverture de ladite porte et serions entrés dans ledit
   cabinet, où nous aurions trouvé des papiers, et iceux mis dans un
   coffre avec tous les autres qui étoient sur les tables de ladite
   chambre et sur les cabinets; de là nous serions entrés dans une
   autre chambre qui est à main gauche, dans laquelle il y a deux
   cabinets, lesdits Mignon et Menessier étant toujours avec nous, et
   nous serions entrés dans celui dont la porte est à la ruelle du
   lit, dans lequel il y a des armoires fermées de fil d'archal qui
   étoient pleines de papiers, comme aussi il y en avoit force sur la
   table, tous lesquels nous aurions fait tirer et mettre
   pareillement dans un coffre. Ce fait, nous sommes entrés dans un
   autre cabinet dont la porte est dans ladite chambre, duquel nous
   en avons aussi tiré tous les papiers et mémoires qui étoient dans
   un cabinet d'Allemagne tout ouvert, lesquels nous avons
   pareillement fait mettre dans un coffre; de sorte qu'il s'en est
   trouvé de quoi en emplir trois, lesquels nous avons à l'instant
   fait fermer et d'iceux pris les clefs. De là nous sommes retournés
   en la première chambre dans laquelle s'est trouvé un grand cabinet
   d'ébène noir et un autre petit desquels nous n'avons pu faire
   ouverture, attendu que nous n'en avions pas les clefs ni lesdits
   Mignon et Menessier, non plus que de celui qui étoit dans l'autre
   chambre; tous lesquels trois coffres pleins de papiers, ensemble
   lesdits trois cabinets avec deux grandes écritoires d'ébène, l'une
   en long et l'autre en espèce de carré, ont été transportés au
   logis de M. de Bullion, pour y être lesdits papiers vus et visités
   suivant l'exprès commandement du Roy et en vertu de la commission
   de Sa Majesté; et ont lesdits Mignon et Ménessier signé. Ce fait,
   nous nous sommes retirés.

    «BULLION, BOUTHILLIER, BOUTHILLIER.»

   «Et le samedi, cinquième jour de mars, audit an, à neuf heures du
   matin, Nous, commissaires susdits, assistés du sieur chevalier du
   guet, en vertu de l'exprès commandement du Roy et de la commission
   de Sa Majesté pour procéder à la visite de tous les papiers par
   nous saisis et trouvés, comme dit est, en divers lieux de la
   maison dudit sieur de Chateauneuf, nous sommes transportés au
   logis de M. de Bullion, où lesdits papiers avoient été portés, où
   nous avons fait venir le sieur Joly, un des domestiques dudit
   sieur de Chateauneuf, en la présence duquel nous avons fait faire
   ouverture des deux cabinets d'Allemagne qui avoient été trouvés
   dans la chambre dudit sieur de Chateauneuf avec les clefs que
   ledit Joly auroit mis dans nos mains quelques jours après le
   transport desdits papiers, nous déclarant qu'elles lui avoient été
   données par ledit sieur de Chateauneuf, à Saint-Germain-en-Laye, à
   l'heure qu'il fut arrêté, lequel lui dit qu'il les portât à la
   dame de Vaucelas, sa sœur, pour en tirer de l'argent et des
   lettres qui étoient dedans lesdits cabinets, et mesme ledit sieur
   de Chateauneuf a mandé par un courrier qui lui avoit été dépesché
   qu'il avoit donné lesdites clefs audit sieur Joly; dans lesquels
   cabinets ayant été ouverts il fut trouvé grande quantité de
   lettres et entre autres beaucoup en chiffres, toutes lesquelles
   ont été tirées et comptées en la présence dudit Joly et mises dans
   une cassette, laquelle nous avons fait fermer à l'instant et
   d'icelle pris la clef; et a ledit Joly signé. Ce fait, nous nous
   sommes retirés et avons remis l'assignation au lendemain neuf
   heures du matin, au même lieu.»

   «Le dimanche, sixième dudit mois, à neuf heures du matin, Nous,
   commissaires susdits, assistés dudit chevalier du guet, nous
   sommes transportés audit logis de M. de Bullion pour faire la
   visite des papiers; où procédant avons commencé par l'ouverture
   d'un coffre de campagne, façon de bahut avec serrure, plein de
   papiers entre lesquels il s'est trouvé quantité de lettres, à
   savoir:

   «Quarante-quatre lettres que nous avons mises dans une liasse
   cottée A; partie desquelles il y a du chiffre et du jargon. (Suit
   la mention détaillée du nombre de pages et de lignes de chacune de
   ces quarante-quatre lettres.)

   «Et d'autant qu'il étoit tard, nous nous sommes retirés et avons
   continué l'assignation au lendemain environ les neuf heures du
   matin au mesme lieu.»

   «Le lundi, septième dudit mois, Nous, commissaires susdits, nous
   sommes transportés à l'heure dite au logis de mondit sieur de
   Bullion, assistés dudit sieur chevalier du guet; où, en continuant
   la visite desdits papiers, avons fait l'ouverture d'un autre
   coffre tout plein de lettres et liasses, et entre autres:

   «Trente lettres toutes en chiffres du caractère suivant (divers
   chiffres et lettres), desquelles nous avons fait pareillement une
   liasse cottée B. (Suit la mention du nombre des pages et lignes
   de chacune de ces trente lettres.)

   «_Item_, trente-deux autres lettres signées de Montégu, desquelles
   nous avons aussi fait une liasse cottée C. (Suit la mention
   détaillée de chacune de ces trente-deux lettres.)

   «La trente-unième est une réponse aux articles projetés entre la
   France et l'Angleterre, écrite de la main de Montégu, contenant
   une page et deux tiers.

   «Ce fait, nous nous sommes retirés et avons continué l'assignation
   au lendemain à neuf heures du matin au mesme lieu.»

   «Le mardi, huit dudit mois, Nous, commissaires susdits, assistés
   dudit sieur chevalier du guet, nous sommes transportés à l'heure
   prise audit logis de monsieur de Bullion, où en continuant la
   visite desdits papiers, avons procédé à l'ouverture de l'autre
   troisième coffre tout plein de papiers entre lesquels se sont
   trouvées trente-quatre lettres signées de la dame de Vantelet,
   partie avec jargon, desquelles nous avons aussi fait une liasse
   cottée D. (Suit la mention détaillée.)

   «_Item_, vingt-neuf lettres, dont quelques-unes sont signées le
   chevalier de la Rochechouart, écrites toutes de mesme main,
   desquelles nous avons aussi fait une liasse cottée E. (Suit leur
   mention détaillée.)

   «_Item_, nous avons trouvé dans ledit coffre trente-une lettres de
   la reine de la Grande-Bretagne, et dans un papier douze vers que
   l'on croit être de sa main dont nous avons fait pareillement une
   liasse cottée F.

   «Ce fait, nous nous sommes retirés et avons continué l'assignation
   au lendemain neuf heures du matin au mesme lieu.»

   «Le lendemain mercredi, neuvième dudit mois, Nous, commissaires
   susdits et assistés dudit sieur chevalier du guet, nous sommes
   transportés en l'heure dite au logis de mondit sieur de Bullion,
   où étant avons procédé à l'ouverture de la cassette dans laquelle
   nous avions mis les lettres qui s'étaient trouvées dans les
   susdits deux cabinets d'ébène, en la présence dudit sieur Joly,
   entre lesquelles s'en est trouvé cinquante-deux contenant des
   caractères de chiffre pareils à ceux qui en suivent (diverses
   figures): desquelles lettres nous avons fait pareillement une
   liasse cottée G. (Suit la mention de ces cinquante-deux lettres
   qui sont celles de Mme de Chevreuse.)

   «_Item_, vingt lettres du comte de Holland dont nous avons aussi
   fait une liasse cottée H. (Suit la description.)

   «Une autre lettre signée R. Weston, contenant presque vingt lignes
   sans jargon.

   «_Item_, cinquante-six autres lettres, sans chiffre ni jargon, que
   l'on juge être d'amour et écrites par une femme, dont nous avons
   pareillement fait une liasse cottée L.

   «_Item_, neuf autres lettres dont nous avons fait une autre liasse
   cottée, à savoir:

   «Une lettre du sieur d'Estissac adressante au sieur de la
   Vacherie.

   «Une lettre écrite de la main dudit sieur de Chateauneuf contenant
   quatre pages.

   «Deux lettres signées Duplessis, dont l'une est adressée à Mlle de
   Minieux à Bruxelles, et l'autre sans superscription.

   «Deux autres lettres, l'une du sieur de Puislaurens, et l'autre
   sans superscription, adressantes toutes deux audit sieur de
   Chateauneuf.

   «Deux autres lettres du sieur comte de Brion, l'une adressante à
   Mlle d'Arscot, et l'autre à Mme la comtesse de Ganvillers.

   «Une lettre du sieur duc de Vendosme, du vingt-huit octobre mil
   six cent trente, signée César de Vendosme, adressante audit sieur
   de Chateauneuf.

   «Et le mesme jour avons de nouveau fait ouverture du susdit grand
   cabinet d'Allemagne pour chercher s'il n'y avoit point quelque
   cachette où il y pût encore avoir quelques papiers, et dans icelui
   avons trouvé une panetière d'or garnie de pierres façon de
   turquoises à l'entour, et deux morceaux d'ambre gris, lesquels
   nous avons fait peser, revenant l'un à quatre onces et l'autre à
   onze, lesquels nous avons pareillement tirés dudit cabinet.

   «Ce fait, nous nous sommes retirés et avons continué l'assignation
   au lendemain neuf heures du matin au mesme lieu.»

   «Le lendemain jeudi, dixième dudit mois de mars, Nous,
   commissaires susdits, assistés dudit sieur chevalier du guet comme
   ci-devant, nous sommes transportés à l'heure dite au logis dudit
   sieur de Bullion, où étant avons procédé à l'ouverture de l'autre
   cabinet et des deux écritoires d'ébène, lesquels nous avons fait
   ouvrir par un serrurier nommé Duval pour n'avoir pû trouver les
   clefs, dans lesquels cabinets et écritoires ne se sont trouvés
   aucuns papiers; et après avoir vu et visité tous lesdits papiers
   qui étoient dans les coffres, cabinets et écritoires mentionnés
   ci-devant, avons iceux remis dans lesdits coffres, à la réserve
   des liasses de lettres ci-devant spécifiées au nombre de onze
   inventoriées et cottées ainsi qu'il appert ci-dessus, toutes
   lesquelles lettres nous avons paraphées, _ne varietur_, excepté la
   liasse des trente-une lettres de la reine de la Grande-Bretagne
   cottées F, que nous n'avons pas voulu parapher pour son respect,
   et l'autre liasse contenant cinquante-six lettres cottées L; et
   icelles retenues pour être mises entre les mains du Roy; ensemble
   la susdite panetière d'or et lesdits deux morceaux d'ambre et
   lesdits coffres et cabinets sont demeurés encore dans le logis du
   mondit sieur de Bullion. Ce que nous certifions être vrai.»

   «Le mardy vingt-deux du mois de mois audit an, Nous, commissaires
   susdits, nous sommes transportés au logis du sieur Testu,
   chevalier du guet de la ville de Paris, où est détenu prisonnier
   le sieur Joly par commandement de Sa Majesté, auquel, assistés
   dudit sieur Testu, avons représenté cinquante-deux lettres toutes
   en chiffres inventoriées sous la cotte G, et lesquelles font
   partie de celles qui ont été trouvées en sa présence dans le grand
   cabinet d'ébène marqueté; et après avoir pris le serment dudit
   Joly l'avons interpellé de reconnaître si le caractère desdites
   lettres n'est pas semblable à celui que lui montra le nommé Guyon,
   valet de garde-robe de Mme de Chevreuse, ainsi qu'il nous a
   déclaré par son écrit; lequel a dit, après lui avoir montré toutes
   lesdites cinquante-deux lettres les unes après les autres qu'il a
   toutes bien vues et regardées, qu'il reconnoît être toutes de
   semblable caractère que celui que lui montra ledit Guyon, valet de
   garde-robe de Mme de Chevreuse, au logis de lui répondant où il le
   fut trouver le jour même qu'il assista à l'ouverture desdits
   cabinets. Lecture à lui faite de notre présent procès-verbal et de
   ses réponses, a dit le tout contenir vérité et a signé ledit Joly
   et approuvé les ratures.

    «BULLION, BOUTHILLIER, BOUTHILLIER, TESTU.»

Nous aurions bien voulu donner intégralement les 52 lettres de Mme de
Chevreuse; mais, outre que nous n'avions entre les mains qu'une copie
assez peu correcte, elle contenait trop de chiffres dont nous n'avions
pas la clef; en sorte que le lecteur n'en eût pas tiré beaucoup
d'agrément ni d'instruction. En les étudiant avec soin, nous trouvons,
au milieu de la lettre 51, un passage qui nous semble ne pouvoir être de
Mme de Chevreuse et où nous croyons reconnaître une ou même plusieurs
lettres de Châteauneuf; nous les transcrivons pour donner une idée du
style d'amour du galant garde des sceaux:

   «Si vous me croyiez autant à vous que j'y suis, vous me
   commanderiez de vous servir en toutes les occasions où vous
   désirez être obéie. Il est vrai que c'est assez que je sache que
   90 est votre serviteur pour m'obliger à faire ce qu'il désire;
   toutefois ne dépendant que de votre volonté et n'ayant point
   d'autre satisfaction au monde que de la suivre, faites-moi la
   grâce de me le dire souvent.»

   «Bon Dieu! que je suis malheureux de me trouver avec si peu de
   moyens de vous servir, étant en désir de le faire! Mais vous qui
   ressemblez trop aux divinités pour n'en avoir pas toutes les
   qualités, vous agréerez comme elles toutes les adorations que
   l'on vous rend, quoiqu'elles ne puissent rien ajouter à votre
   gloire, quand elles vous sont rendues par un cœur rempli
   d'obéissance, de respect et de fidélité. Je proteste que le mien
   en est si rempli pour vous, qu'il ne veut plus respirer sur la
   terre que pour y admirer la vertu et la générosité du vôtre.
   J'attends avec impatience votre commandement. Si c'est de parole
   que vous me le voulez faire, je suis plus heureux que je ne mérite
   et que je n'ose espérer.»

   «Le Roy sera ici demain, et n'y sera que dix jours. Bon Dieu,
   faut-il que j'en passe un de ceux de ma vie sans vous servir! Que
   je me trouve lâche d'employer mes soins à autre chose, et que vous
   êtes bonne de souffrir que je vous jure une éternelle fidélité et
   obéissance sans que je vous la puisse témoigner par mes services
   pour les deux personnes que vous m'avez dit. Il suffit de dire: Je
   veux, car vous devez commander et moi obéir.»

En terminant cette note, disons que Richelieu confia la garde de
Châteauneuf, dans la forteresse d'Angoulême, sous la haute autorité de
l'honnête et respectable comte de Brassac, à l'un de ses affidés d'assez
bas étage, ce même Lamont, qu'en 1626 à Nantes il avait chargé de
surveiller Chalais, et qui sut en effet, par un air d'intérêt et en
profitant de l'abandon trop naturel à un prisonnier jeune et
inexpérimenté, en tirer plus d'aveux qu'il n'en fallait pour le faire
monter sur l'échafaud. Après Chalais, Lamont avait eu aussi à Vincennes
la garde des Vendôme; il avait employé auprès d'eux les mêmes manœuvres
qui n'avaient pas moins bien réussi. Mais elles échouèrent devant
l'innocence ou la prudence de Châteauneuf. Confiné dans une étroite
prison, il eut recours sans doute à toutes les soumissions pour obtenir
de bien légers adoucissements aux rigueurs exercées contre lui et qui
mirent quelque temps sa vie en péril; il reconnut ce qu'on savait et ce
qu'attestait la correspondance saisie chez lui, ses condescendances pour
Mme de Chevreuse; il s'accusa tant qu'on voulut d'avoir trop aimé les
dames, lui ecclésiastique, car il était d'abord l'abbé de Préaux; il
s'avoua coupable envers Dieu, mais il refusa constamment d'avouer qu'il
fût coupable envers le roi; il traita tout cela de _folies de femmes et
de badineries_, et dit qu'après tout _le roi n'étoit pas son
confesseur_. Et quand on en vint aux intrigues de son ami Jars en
Angleterre, avec le comte de Holland, contre le grand-trésorier Weston,
auxquelles on l'accusait d'avoir pris part, il rejeta bien loin une
pareille accusation; il soutint qu'il n'avait jamais eu avec Holland que
des relations de politesse et qu'il ne le connoissait que pour l'homme
que Mme de Chevreuse avait le plus aimé et qu'elle aimait encore; il
prétendit que toutes les intrigues de Jars étaient de pure galanterie,
qu'il le savait amoureux d'une des femmes de la reine d'Angleterre,
qu'il lui avait souvent dit qu'il était _un fol_, et qu'il prît bien
garde aux démarches où il se laisserait entraîner. Il repoussa avec
force l'idée de s'être mêlé de la fuite du duc d'Orléans. A son tour il
accusa le cardinal de La Valette qu'il nomme, et d'autres qu'il ne nomme
pas, d'être ses ennemis et de l'avoir desservi auprès du cardinal et du
roi. Voilà ce que nous tirons des nombreux rapports adressés par Lamont
à Richelieu qui se trouvent aux archives des affaires étrangères,
dispersés dans les divers volumes de la collection FRANCE. Il est assez
curieux de voir dans plusieurs de ces rapports que Richelieu consulte
indirectement Châteauneuf sur plus d'une affaire importante. Lamont
mettait la conversation sur telle ou telle nouvelle du jour qu'il lui
donnait. Le prisonnier prenait feu et se prononçait avec l'énergie et la
décision qui le caractérisaient. On lui parle du mariage du duc
d'Orléans avec la sœur du duc de Lorraine: il n'hésite pas à déclarer
ce mariage nul, puisqu'il est fait sans la permission du roi. Lamont lui
annonce que le cardinal, pour faire cesser les discordes de la maison
royale, songe à s'accommoder avec la reine mère. Le vieil homme d'État
s'emporte, il s'écrie avec véhémence que si le cardinal fait cette
faute, il est perdu, que jamais la reine mère ne changera, et qu'elle
recommencera tout ce qu'elle a fait. Un des points les plus intéressants
des rapports de Lamont est l'admiration sincère et constante qu'ils
attribuent à Châteauneuf pour l'Espagne. Il ne lit guère que des livres
espagnols. A tout propos il fait l'éloge de l'Espagne; il vante son
génie politique et militaire, et sans songer à plaire à celui de qui
dépend sa vie il se montre partisan de l'alliance espagnole. Cette
opinion était aussi celle de Mme de Chevreuse. Après l'avoir exprimée
sous Richelieu, l'un et l'autre la maintinrent sous Mazarin, et ils
tâchèrent de la pratiquer pendant la Fronde. En un mot, ces lettres de
Lamont sur Châteauneuf, loin de le diminuer, le peignent, à travers bien
des misères, tel à peu près que nous le verrons dans le chapitre VII,
pendant son rapide passage aux affaires en 1652.


III.--CORRESPONDANCE DE LA REINE ANNE AVEC Mme DU FARGIS.

Cette correspondance se trouve dans le manuscrit de la Bibliothèque
impériale, _ancien fond françois_, no 9241, d'où nous avons tiré les
lettres de Craft, page 116-118. Ainsi que nous l'avons dit, note de la
page 128, il y a là une trentaine de lettres de Mme du Fargis à la
reine, une douzaine de la reine à Mme du Fargis, cinq ou six en espagnol
de la reine à M. de Mirabel, autant à son frère le cardinal infant, avec
les réponses de ceux-ci. Ces lettres s'étendent de l'année 1634 jusqu'au
milieu de 1637. Sans doute la plupart contiennent des compliments assez
innocents, mais il s'y mêle des choses fort coupables. Par les nouvelles
qu'on donne à la reine, on peut juger de celles qu'elle désire. On
l'entretient des espérances et des complots de la reine mère, de
Monsieur, du comte de Soissons, des préparatifs de l'ennemi, de ses
succès probables. La reine avec Mme de Chevreuse travaille à enlever le
duc de Lorraine à la France et à le donner à l'Espagne. Il est à
regretter que cette correspondance n'ait pas été publiée. On y verrait à
découvert les misères de l'émigration, les illusions, les discordes, les
jalousies, les soupçons, les trahisons vraies ou fausses, tout
l'intérieur d'un parti vaincu conspirant avec l'étranger et soldé par
l'étranger. Mme du Fargis, malgré sa naissance, ses anciennes charges et
celles de son mari, est contrainte par la détresse à tendre la main et à
demander de tous côtés de quoi vivre; elle frappe à toutes les portes,
et elle ne se soutient que par les bienfaits ou plutôt les aumônes
intéressées de l'Angleterre et de l'Espagne. Nous devons nous borner à
citer quelques passages de ces lettres qui suffisent à montrer leur vrai
caractère.

   LA FARGIS A LA REINE, 15 AVRIL 1634: «...L'on croit l'accommodement
   de Monsieur assuré à d'étranges conditions, celui de la Reyne mère
   rompu, quoique l'on dise ici qu'elle avoit fait toutes les avances
   raisonnables pour ne pas être seulement reçue, mais applaudie,
   recherchée et désirée. Dieu en a ordonné autrement. On lui a même
   refusé par deux fois le passe-port qu'elle avoit fait demander pour
   le père Suffren, son confesseur, homme sincère et d'incomparable
   probité, qui mieux qu'aucun autre pouvoit assurer le Roi des saintes
   intentions de la Reyne sa mère. La défaite du duc de Weimar par
   Galas est confirmée. Il est fort blessé, s'il n'est mort. L'échec
   est rude pour les Suédois. Ratisbonne est assiégée par le duc de
   Bavière pour l'Empereur, qui promet au duc Charles de l'assister de
   tout son pouvoir à le rétablir.»

   13 SEPTEMBRE 1636: «...Le frère de la Reyne s'est abouché avec le
   prince Thomas (de Savoye). La résolution est d'entreprendre
   bientôt quelque chose d'important. On croit qu'ils ont attendu que
   Galas entre. Des lettres du 23 août disent qu'il devoit passer
   entre Langres et Chaumont avec 20 mille hommes d'infanterie et 12
   mille chevaux, qu'il vient encore 12 mille Polacres. Le roi de
   Hongrie est encore à Brissac. Les Hollandois ont fait semblant de
   bouger, mais on croit que c'est seulement pour changer d'air, la
   peste étant en leur armée. Aucuns doutent si ceux-ci pourront
   avancer plus, puisqu'ils manquent d'infanterie. Le bruit est que
   l'armée de France se grossit; mais aussi elle doit être forte pour
   résister en cas que Galas entre, lequel y est contraint pour faire
   vivre tout son monde. Les Bourguignons ont fait chanter le _Te
   Deum_, où la princesse de Phalsbourg et toutes les dames étoient.
   Force feu de joye. On dit que Monsieur n'est pas à Compiègne. On
   doute fort si on lui donnera de l'emploi.»

   27 SEPTEMBRE: «Le marquis de Velade est arrivé. L'armée est encore à
   Corbie que l'on fortifie jusques aux dents. On en fait autant à
   Ancre. Les Espagnols attendent que Galas soit entré en France pour
   agir. Les Hollandois ne font rien ni n'en ont envie, à ce qu'il
   semble. Les Espagnols ont envoyé leur flotte pour se battre avec
   celle de France. On fait courir ici un bruit que M. le Cardinal est
   mort. On dit que le Roy très chrétien consulte à qui fier le
   ministère; si cela est, La Fargis prie à mains jointes que la Reyne
   parle pour le marquis de la Vieuville qui est le plus homme de bien
   de la terre, fidèle à la France et serviteur de la Reyne et de
   Monsieur jusques au centre de l'âme, et capable d'un si grand
   fardeau que le ministère.»

   1er DÉCEMBRE: «...On est fort surpris de la nouvelle que Monsieur et
   M. le Comte se sont retirés, et croit-on que la comédie ne fait que
   commencer: il faut voir ce qui en sera. Le frère de la Reine dans
   trois jours sera ici, où il retourne aussi glorieux que la prudence
   humaine le pouvoit rendre, puisque le dessein n'étoit pas de prendre
   des places, mais de faire des diversions pour contribuer au secours
   de Dôle, et advancer si avant en la Picardie que, quand le Roi de
   France y viendroit, comme cela étoit certain, les volontaires ne
   trouvant de quoi faire long séjour, le Roi de France n'eût le
   pouvoir de venir ici, et ainsi auroit de quoi exercer sa patience
   comme sur Corbie, jusques à ce que la saison obligeât ici chacun au
   petit compliment de la retraite.»

   20 DÉCEMBRE: «...La fuite de Monsieur à Blois a bien donné sujet
   d'espérances, évanouies maintenant que l'on en entend autre suite.
   Mirabel n'a cru autre chose de cette levée de boucliers. Le comte
   de Soissons passe ici aussi pour un de ces François qui n'ont pas
   un marc de plomb en la tête. Dieux! quelle sorte de génération! La
   Reine mère et Madame sont confuses de cette banqueroute, car les
   François ici s'étoient imaginé de grandes choses.»

   31 JANVIER 1637: «L'Infant se porte fort bien. Mirabel a été malade.
   La Reine mère au désespoir que Monsieur n'est sorti, Fabroni tâche à
   faire grandes choses avec M. le comte de Soissons.»

   6 MARS: «Les actions de Monsieur font bien parler le monde; et
   certes la Reine avoit raison de dire: con los Franceses basta por
   una ver; c'est ce que l'on m'a dit. Parlons de l'Infant qui mérite
   après la Reine autant de mondes qu'il y a d'étoiles au firmament; il
   a été saigné deux fois, par précaution, non autrement. Le prince
   Thomas se porte aussi bien; on se prépare à la campagne. Monsigot a
   été à Sedan; il dit que Soissons attendoit réponse du Roi de France
   et qu'il se résoudroit selon; on croit qu'il s'accommodera. Monsieur
   lui avoit envoyé dire qu'il avoit un nouveau mécontentement, mais le
   diable s'y fie.»

   18 AVRIL 1637: «Madame (Marguerite de Lorraine) tient force
   correspondance avec Soissons qui a mandé ne vouloir entendre un
   accommodement. La princesse de Phalsbourg procure assistance pour
   le duc son frère et pour le prince François douze mille écus par
   mois. L'Infant part dans trois jours pour se pourmener sept jours
   à Anvers et en Flandre, voir peintures qui pour mille écus
   serviront al buen retiro. Le comte Palvasin est envoyé à Sedan
   pour offrir au Comte tout ce qu'il pourroit désirer d'ici. Les
   François se divisent et font caballe pour Madame, et à cet effet
   voudroient avoir pour chef le marquis de la Vieuville qui n'a pas
   envie, dit-on, d'accepter la condition.»

   2 MAI: «...Tout est en nécessité, jusqu'à la Reine mère qui de
   trois mois n'a pas eu un sol. Certes le Comte-duc fait à sa mode,
   mais aussi faut-il avouer que la conservation des États du Roi
   d'Espagne paroît venir de quelque autre pouvoir, et non pas de la
   dextérité et diligence de ceux qui gouvernent. La Fargis peut
   assurer la Reine que le prince Thomas n'y fait pas beaucoup, étant
   chose remarquable que l'indifférence du personnage qui cause
   désespoir à plusieurs. Du temps que les ennemis sont alertes, il
   chasse; on se demande s'il veut être un saint Hubert. L'Infant
   vaut un monde, mais aussi est-ce parce qu'il ressemble à la Reine
   comme deux gouttes d'eau; il ne se faut pas fâcher contre lui, car
   il est impossible. La Reine mère est toujours en l'attente pour
   voir ce que fera le Comte. Palvasin y est encore qui écrit que la
   Comtesse (douairière) vouloit venir, ce que le Comte n'a pas
   voulu, craignant que si son accommodement ne se faisoit ce voyage
   ne lui portât préjudice. Les pères Chanteloub et Champagne sont en
   exécration. Fabroni consulte les astres si lui ou Deslandes
   tireront à la courte-paille.»

   23 MAI: «On commence à faire les aprests pour la campagne parce
   que l'on dit que le Roi de France fait marcher son armée.
   Picolomini n'étant pas encore venu, et y ayant peu d'apparence que
   ce soit tôt, cela cause des appréhensions à ces peuples,
   auxquelles le prince Thomas est si peu sensible qu'il semble ne
   penser qu'à la chasse... Il y a cabale chez la Reine mère contre
   Fabroni. Le parti est le duc d'Elbœuf, Saint-Germain, Deslandes,
   princesse de Phalsbourg à qui Madame tend les mains, et le
   confesseur de ces bonnes âmes. Le prince Thomas a envoyé Pascal au
   Comte avec promesse.»

   30 MAI: «L'Infant se prépare pour la campagne, et n'attend-on que
   jusques à ce que le Roi de France paroisse avancer son poste. Le
   comte de Soissons fait croire ici que le Roi de France ne fera
   rien cet été, et qu'il aura de l'ouvrage chez soi. On a despêché
   vers Milan pour obliger Leganez de faire diversion.»

   27 JUIN: «J'ai reçu la lettre de la Reine du 11 du présent. Sitôt
   que j'aurai le portrait de l'Infant, je l'enverrai. L'incluse est
   pour Chevreuse, m'étant donnée par l'homme qu'elle a envoyé à
   Mirabel qui est parti en bonne compagnie. L'Infant, à ce qu'on
   dit, ne bougera pas d'ici; le prince Thomas y est encor; il est
   fort haï du peuple et des officiers parce qu'il ne fait que
   chasser. On fait ici tout ce qu'on peut pour demeurer sur la
   défensive; le secours de Picolomini est limité, ne pouvant servir
   contre les Hollandois; Galas l'a négocié ainsi par dépit. Si la
   Reine mère et le cardinal Infant peuvent trouver argent, le comte
   de Soissons montera à cheval, Bouillon joindra avec deux mille
   hommes de pied et cinq cents chevaux; sinon tout ira en fumée. La
   Reine mère est au désespoir que le président Rose fait difficulté
   de fournir quatre cens mille livres au comte de Soissons.
   Saint-Ibar est encor ici sollicitant.»

   LA REINE A LA FARGIS, 9 JUILLET:--«J'ai reçu deux de vos lettres,
   et une pour la Chevreuse que je lui ai fait tenir, et aussi celles
   de l'Infant et Mirabel à qui je fais mes excuses si je ne leur
   fais point de réponse. Je n'ai pas le loisir pour cette fois, et
   je ne vous écris que pour vous dire que je suis en une extrême
   peine de ce que le Roi d'Angleterre a fait avec le Roi de France,
   parce que j'appréhende fort que cela ne mette le Roi d'Espagne et
   le Roi d'Angleterre mal ensemble; si cela étoit j'en aurois une
   très grande peine; et aussi Gerbier seroit obligé de quitter le
   lieu où il est, par conséquent la Reine seroit privée d'avoir des
   nouvelles de l'Infant qui ne lui est pas une petite satisfaction.
   Je vous prie de me mander votre opinion là-dessus et le plutôt que
   vous pourrez, vous m'obligerez infiniment, et d'être assurée de
   mon affection.»

   LA REINE A LA FARGIS, 23 JUILLET:--«Je suis toujours bien en peine
   des bruits qui courent que le roi d'Angleterre et le roi d'Espagne
   vont être mal ensemble. Que je sçache de vous ce qui en est; je
   vous avoue que cela me touche bien sensiblement; je ne vous en
   dirai pas davantage sur ce discours; les incluses sont pour
   l'Infant et Mirabel, et je vous prie de lui dire qu'au nom de Dieu
   il ne parle jamais de moi en façon du monde et pour cause.»

Voici la lettre de la reine dont nous avons parlé, p. 130:

   CARTA DE LA REYNA AL CARDINALE INFANTE PARA EMBIAR AL COMTE D
   (UQUE), 28 MAY 1637. «Por ser cosa que importa mucho al servicio
   del Rey el conservar en el al Duque de Lorena, he procurado con mi
   amiga (Mme de Chevreuse) que hallasse una comodidad segura con que
   poder escrivir al amigo (le cardinal Infant); ha me dicho que la
   tiene, que lo es mucho, y as si digo que se de parte muy segura,
   que de aqui se haze quanto se puede con el para que salga del
   servicio del Rey y de toda sù casa, haviendo le embiado persona
   expresa para proponer se lo, y prometer le que le bolueran todo lo
   que le han quitado y quanto el quisiere, como haga lo que se
   desea. A lo qual se tambien que ha respondido, como deve, que por
   quantas cosas hay, no dexarà el servicio del Rey y de sù casa, y
   que, aunque tuviera mucho mas que perder de lo que ha perdido, lo
   haria de bonissima gana, pues no podrià reconocer con menos las
   obligaciones que les tiene. Ha me parecido dezir lo todo esto al
   amigo para que lo diga al amo nuevo; y tambien, que lo otro lo
   sepa, para que puedan mostrar que saben reconocer los servicios
   que les hazen, y que lo muestren as si al Duque de Lorena, pues
   verdaderamente lo merece muy bien; y save el amigo la parte que a
   mi me toca en esto, pues save que he hecho lo que he podido para
   que el Duque de Lorena serviesse al Rey, como lo haze; y me
   holgarè tambien infinito que continue siempre en serville, y que
   lo reconoscan como es justo; y como me parece tambien que les
   importa tener al Duque de sù parte, no dirè mas en esta materia,
   pues el amigo sabra hazer mejor que yo se lo digo todo lo que le
   pareciese sobre ello, etc., etc.»


IV.--AFFAIRE DE 1637

Ainsi que nous l'avons dit, la bibliothèque impériale possède
aujourd'hui, _Supplément françois_, no 4068, in-fol., les papiers
relatifs à l'affaire du Val-de-Grâce que renfermait la cassette du
cardinal de Richelieu et dont le père Griffet a donné des extraits au t.
III de son _Histoire du règne de Louis XIII_. Dispersés à la révolution,
recueillis nous ne savons comment par M. le marquis de Bruyère-Chalabre,
vendus à sa mort en 1833 (_Catalogue des livres imprimés et manuscrits
et des autographes composant le cabinet de feu M. de Bruyère-Chalabre_,
Paris, Merlin, 1833), achetés d'abord par le libraire Fontaine, puis par
la société des Bibliophiles, revendus publiquement par cette société en
1847 (_Catalogue de documents historiques et de lettres autographes_,
etc., Techener, 1847), la bibliothèque impériale les a définitivement
acquis. Nous donnons ici quelques-uns des plus importants.

   «_Relation de ce qui s'est passé en l'affaire de la Reyne au mois
   d'août 1637, sur le sujet de La Porte et de l'abbesse du
   Val-de-Grâce._»

Cette relation est de la main même de Richelieu, et a servi à ses
Mémoires. On voit par là comment cet ouvrage a été composé, et qu'il
n'est bien souvent qu'une collection de mémoires particuliers, fondés
sur des pièces officielles et liés entre eux par quelques mots de
narration.

   «Le Roy ayant divers avis qu'un nommé La Porte, porte-manteau de
   la reyne sa femme, faisoit divers voyages dont on ne savoit pas la
   cause et estoit en confiance assez estroite pour un valet avec la
   reyne, se résolut de le faire prendre lorsqu'il pourroit
   soubçonner apparemment qu'il auroit des lettres de la reyne. Pour
   cet effect, le 11e aoust (1637), Sa Majesté donna charge que, la
   reyne estant partie pour aller à Chantilly trouver sa dite
   Majesté, le dit La Porte fût arrêté par le sr Goulart, enseigne
   des mousquetaires du Roy. En le prenant on le trouva saisi d'une
   lettre de la reyne pour Mme de Chevreuse, qui faisoit cognoistre
   que la dite dame de Chevreuse vouloit venir trouver la reyne
   déguisée, à quoi Sa Majesté n'inclinoit pas trop. Au mesme temps
   le Roy commanda à M. le chancelier d'aller avec M. de Paris au
   Val-de-Grâce, où le procès-verbal qui y fut fait fait foi de ce
   qui s'y passa.

   «D'abord que la Reyne sçut la prise de La Porte, elle envoya le sr
   Le Gras, son secrétaire, vers le cardinal de Richelieu pour
   sçavoir ce que c'estoit, et l'assurer cependant qu'elle ne
   s'estoit servie du dit La Porte que pour écrire à Mme de
   Chevreuse, protestant n'avoir écrit en aucune façon ni en Flandres
   ni en Espagne, soit par son moyen ou par quelqu'autre voye que ce
   pût estre. Le jour de l'Assomption estant arrivé, la reyne ayant
   communié fit appeler le dit sr Le Gras, et lui jura de nouveau sur
   le Saint-Sacrement qu'elle avoit reçu qu'elle n'avoit point escrit
   en pays estranger, et lui commanda d'en assurer de nouveau le dit
   cardinal sur les serments qu'elle avoit faits. Elle envoya mesme
   querir le père Caussin pour lui parler de toutes ces affaires-là,
   et lui fit les mesmes sermens qu'elle avoit faits au sr Le Gras;
   en sorte que le bon père qui ne sçavoit pas ce que le Roy sçavoit
   en demeura persuadé par raison.

   «Deux jours après, la Reyne estant assurée par le sr Le Gras qu'on
   sçavoit davantage qu'elle ne disoit, commença à parler au dit sr
   Le Gras, et lui en avoua une partie, niant toujours le principal,
   et commanda au dit sr Le Gras de dire au cardinal qu'elle désiroit
   lui parler et lui dire ce qu'elle sçavoit. Le lendemain le
   cardinal la fut trouver par l'ordre de Sa Majesté. D'abord après
   lui avoir rendu plus de témoignages de sa bonne volonté qu'il n'en
   osoit attendre, elle lui dit qu'il estoit vrai qu'elle avoit écrit
   en Flandres à M. le cardinal infant, mais que ce n'estoit que de
   choses indifférentes pour sçavoir de sa santé, et autres choses de
   pareille nature. Le cardinal lui disant qu'à son avis il y avoit
   plus, et que si elle se vouloit servir de lui, il l'assuroit que,
   pourvu qu'elle lui dît tout, le roi oublieroit tout ce qui
   s'estoit passé, mais qu'il la supplioit de ne l'employer point si
   elle vouloit user de dissimulation. Estant pressée par sa bonté et
   par sa conscience, elle dit lors à Mme de Senecé, MM. de Chavigny
   et de Noyers, qui estoient présens et avoient esté appellés par le
   cardinal pour estre témoins de l'offre qu'il lui faisoit de la
   part du Roy d'oublier tout le passé, qu'ils se retirassent, pour
   lui donner lieu de dire en particulier au cardinal ce qu'elle lui
   vouloit dire; alors elle confessa au cardinal tout ce qui est dans
   le papier qu'elle a signé depuis, avec beaucoup de desplaisir et
   de confusion d'avoir fait les sermens contraires à ce qu'elle
   confessoit. Pendant qu'elle fit la dite confession au cardinal, sa
   honte fut telle qu'elle s'escria plusieurs fois: Quelle bonté
   faut-il que vous ayez, M. le cardinal! Et protestant qu'elle
   auroit toute sa vie la recognoissance de l'obligation qu'elle
   pensoit avoir à ceux qui la tiroient de cette affaire, elle fit
   l'honneur de dire au cardinal: donnez-moi la main, présentant la
   sienne pour marque de la fidélité avec laquelle elle vouloit
   garder ce qu'elle promettoit; ce que le cardinal refusa par
   respect, se retirant par le mesme motif au lieu de s'approcher.

   «La reyne ayant dit tout ce qu'elle vouloit dire, le cardinal
   l'alla dire au Roy qui trouva bon qu'elle l'écrivît et promit de
   l'oublier entièrement. Ensuite de quoi Sa Majesté monta dans la
   chambre de la reyne qui lui demanda pardon, ce que le Roy lui
   accorda volontiers, s'embrassant tous deux à la supplication du
   cardinal.

   «Est à noter que la mère supérieure du Val-de-Grâce d'abord nia
   tout ce qu'elle sçavoit, ainsi qu'il appert par les
   procès-verbaux, et depuis supplia M. le chancelier de lui
   pardonner si elle n'avoit pas recogneu la vérité, ainsi qu'il
   appert par les actes.

   «Est à noter que La Porte nia aussi d'abord la vérité, et ne la
   voulut recognoistre que par commandement de la Reyne, ainsi qu'il
   paroist.

   «Est à noter que le sieur Patrocle (écuyer de la reine) dit avant
   la confession de la reyne au père Caussin qu'elle estoit
   très-innocente, que cette accusation estoit un effet de la
   mauvaise volonté du cardinal qui lui vouloit mal parce que la
   reyne n'avoit pas fait arrêter son carrosse devant le sien au
   cours, et que déjà autrefois on avoit traité la reyne de la sorte,
   lui supposant des lettres de Mme du Fargis[388] qu'elle avoit esté
   contrainte d'avouer.

  [388] Non pas celles dont il a été question plus haut, mais
  d'autres lettres antérieures à celles-là, et pour lesquelles Mme
  du Fargis avait été exilée. Voyez le _Journal de M. le Cardinal_,
  etc., etc., édit. de 1665.

   «Est à noter que lorsque la reyne fit sa confession on lui demanda
   en cette considération s'il estoit vrai que les lettres de Mme du
   Fargis lui eussent esté supposées. Elle recognut de nouveau
   qu'elles estoient vraies, ainsi qu'il est clairement vérifié en
   son procès; et cependant Patrocle ne pouvoit apparemment avoir ouï
   dire ce qu'il disoit que de la Reyne qui, auparavant cette
   découverte, prenoit plaisir à faire croire ou laisser croire à
   diverses personnes dans le monde qu'elle avoit à souffrir du
   cardinal pour des raisons semblables et pires que celles que
   disoit Patrocle, toutes fausses comme celles qu'il mettoit en
   avant, ainsi qu'il a plu à la dite dame reyne le recognoistre par
   une lettre escrite au cardinal sur la permission qu'il lui fit
   demander par M. de Chavigny de se pouvoir justifier des calomnies
   qu'on lui mettoit à sus.»

_Déclaration de la reine Anne, du 17 aoust 1637._

   «Sur l'assurance que nostre très-cher et très-amé cousin le
   cardinal duc de Richelieu, qui nous est venu trouver à nostre
   prière, nous a donnée que le Roy, nostre très-honoré seigneur et
   espoux, lui avoit commandé de nous dire qu'ainsi qu'il avoit déjà
   oublié diverses fois quelques-unes de nos actions qui lui auroient
   été désagréables, et notamment ce qui s'estoit passé sur le sujet
   de la dame du Fargis en l'année 1631 et 1632, il estoit encore
   disposé de faire de mesme, pourvu que nous déclarassions
   franchement les intelligences que nous pouvions avoir eues depuis
   à l'insçu et contre l'intention de Sa Majesté, tant au dedans
   qu'au dehors du royaume, les personnes que nous y avons employées,
   et les choses principales que nous avons sçues ou qui nous ont
   esté mandées; Nous, Anne, par la grâce de Dieu, royne de France et
   de Navarre, advouons librement, sans contrainte aucune, avoir
   escrit plusieurs fois à M. le cardinal infant, nostre frère, au
   marquis de Mirabel, à Gerbier, résident d'Angleterre en Flandres,
   et avoir reçu souvent de leurs lettres;

   «Que nous avons escrit les susdites lettres dans nostre cabinet,
   nous confiant seulement à La Porte, nostre porte-manteau
   ordinaire, à qui nous donnions nos lettres, qui les portoit à
   Auger, secrétaire de l'ambassade d'Angleterre, qui les faisoit
   tenir au dit Gerbier;

   «Qu'entre autres choses nous avons quelques fois tesmoigné du
   mécontentement de l'estat auquel nous estions, et avons reçu et
   escrit des lettres au marquis de Mirabel qui estoient en des
   termes qui devoient déplaire au Roy;

   «Que nous avons donné advis du voyage d'un Minime en Espagne pour
   que l'on eust l'œil ouvert à prendre garde à quel dessein on
   l'envoyoit;

   «Que nous avons donné advis audit marquis de Mirabel que l'on
   parloit ici de l'accommodement de M. de Lorraine avec le Roy, et
   que l'on y prit garde;

   «Que nous avons témoigné estre en peine de ce que l'on disoit que
   les Anglois s'accommodoient avec la France aulieu de demeurer unis
   avec l'Espagne;

   «Et que la lettre dont La Porte a esté trouvé chargé devoit estre
   portée à Mme de Chevreuse par le sieur de la Thibaudière, et que
   la dite lettre fait mention d'un voyage que la dite dame de
   Chevreuse vouloit faire incognue devers nous.

   «Advouons ingénuement tout ce que dessus comme choses que nous
   recognoissons franchement et volontairement estre véritables. Nous
   promettons de ne retourner jamais à pareilles fautes, et de vivre
   avec le Roy nostre très-honoré seigneur et espoux comme une
   personne qui ne veut autres intérests que ceux de sa personne et
   de son Estat. En tesmoing de quoi nous avons signé la présente de
   nostre propre main, et icelle faict contresigner par nostre
   conseiller et secrétaire de nos commandements et finances. Fait à
   Chantilly, ce dix-septième aoust 1637. Signé: Anne. Et plus bas:
   Legras.

   «Et audessoubs est escrit de la main du Roy:

   «Après avoir veu la franche confession que la reyne, nostre
   très-chère espouse, a faite de ce qui a pu nous desplaire depuis
   quelque temps en sa conduite, et l'assurance qu'elle nous a donnée
   de se conduire à l'advenir, selon son devoir, envers nous et
   nostre Estat, nous lui déclarons que nous oublions entièrement
   tout ce qui s'est passé, n'en voulons jamais avoir souvenance,
   ains voulons vivre avec elle comme un bon roy et un bon mary doibt
   faire avec sa femme. En tesmoing de quoi j'ay signé la présente,
   et icelle faict contresigner par l'un de nos conseillers et
   secrétaire d'Estat. Fait à Chantilly, ce dix-septième jour
   d'aoust, 1637. Signé de la propre main du Roy: Louis. Et plus bas:
   Bouthillier.»

_Nouvelle déclaration de la reine du 22 aoust 1637, de la main de
Legras._

   «La Reyne m'a commandé de dire à monseigneur l'éminentissime
   cardinal duc de Richelieu ce qui ensuit:

   «Qu'elle avoit baillé un chiffre à La Porte pour escrire au
   marquis de Mirabel ce que Sa Majesté a dit avoir escrit audit
   marquis par sa déclaration du 17 de ce mois, et que ledit La Porte
   lui avoit rendu ledit chiffre il y a quelque temps, lequel elle a
   bruslé;

   «Que Sa Majesté sçait que M. de Lorraine a envoyé un homme à Mme
   de Chevreuse, ne sçait si c'est pour traiter avec ladite dame de
   Chevreuse pour affaires générales ou particulières, n'entendant Sa
   Majesté charger ni décharger ladite dame de Chevreuse de la
   négociation dudit envoyé par monseigneur de Lorraine, ne voullant
   que si ladite dame de Chevreuse doist estre chargée ce fust par
   elle, laissant à La Porte à dire sur ce sujet ce qu'il sçaura;

   «Que Mme de Chevreuse est venue trouver deux fois Sa Majesté dans
   le Val-de-Grace, lorsqu'elle estoit releguée à Dampierre, et
   qu'elle a reçeu quelques lettres de ladite dame de Chevreuse dans
   le Val-de-Grace, et que mesme depuis peu un homme lui estoit venu
   apporter des nouvelles dans le Val-de-Grace;

   «Que Sa Majesté a escrit, devant la rupture de la paix, plusieurs
   fois dans le Val-de-Grace à ladite dame de Chevreuse;

   «Que lord Montaigu l'est venu trouver une fois dans le
   Val-de-Grace, et qu'elle a reçu quelque lettres dudit sieur de
   Montaigu par la voye d'Auger, tant pour elle que pour Mme de
   Chevreuse, qui n'estoient que compliments;

   «Que lorsque la Reyne escrivoit de Lyon à la supérieure du
   Val-de-Grace: donnez ces lettres à vostre parente qui est dans la
   conté de Bourgogne, c'est à dire: donnez-les à Mme de Chevreuse.»

_Copie d'un mémoire écrit de la main du roi, le 17 aoust, et d'un
engagement de la reine à se conformer à toutes les choses qui lui sont
prescrites._

    «Mémoire des choses que je desire de la royne.»


   «Je ne desire plus que la royne escrive à Mme de Chevreuse,
   principalement pour ce que ce prétexte a esté la couverture de
   toutes les escritures qu'elle a fait ailleurs.

   «Je désire que Mme de Senecey me rende conte de toutes les lettres
   que la royne escrira et qu'elle soient fermées en sa présence.

   «Je veux aussi que Fillandre, première femme de chambre, me rende
   conte touttes les fois que la royne escrira, estant impossible
   qu'elle ne le sçache puisqu'elle garde son escritoire.

   «Je deffends à la royne l'entrée des couvents des religieuses
   jusques à ce que je le lui aye permis de nouveau; et lorsque je
   lui permettrai je désire qu'elle aye toujours sa dame d'honneur et
   sa dame d'atours dans les chambres où elle entrera.

   «Je prie la royne de se bien souvenir quand elle escrit ou fait
   escrire en pays estrangers, ou y fait sçavoir des nouvelles par
   quelque voye que ce soit, directe ou indirecte, qu'elle mesme m'a
   dit qu'elle se tient deschue par son propre consentement de
   l'oubli que j'ai fait aujourd'hui de sa mauvaise conduite.

   «La royne sçaura aussi que je ne desire plus en façon du monde
   qu'elle voye Craft, et autres entremetteurs de Mme de Chevreuse.
   Fait à Chantilly, ce 17 aoust 1637.

   «Et plus bas est escrit de la propre main de la Reyne ce qui
   ensuit:

   «Je promets au roy d'observer relligieusement le contenu cy
   dessus. Fait à Chantilly le jour que dessus.

   «Cette copie a été escrite par commandement de la Reyne à
   Chantilly, ce 21 aoust 1637, pour estre mise ès mains de
   monseigneur l'eminentissime cardinal duc de Richelieu.»

_Instructions adressées au chancelier Seguier pour interroger La Porte
et l'abbesse du Val-de-Grâce, du 22 août._


   PREMIER MÉMOIRE. «La Reyne a avoué que la lettre que La Porte
   avoit lorsqu'il a esté arresté, estoit pour Thibaudière qui la
   devoit porter à Mme de Chevreuse. Elle a avoué de plus que La
   Porte estoit celui qui portoit et recevoit les lettres qu'elle
   escrivoit en Flandre.

   «M. le chancelier doit, s'il lui plaist, envoyer querir La Porte,
   le soir en un carrosse, bien accompagné de son exempt et de ses
   fustes et de quelques soldats de la Bastille, et lui demander
   lui-mesme qui devoit porter la lettre qu'on lui a trouvée à Mme de
   Chevreuse, lui déclarant en parole de Chancelier que la Reyne a
   déclaré qui estoit le gentilhomme qui la devoit porter, et que
   s'il manque à dire la vérité le Roy le fera pendre. Après cela M.
   le Chancelier lui dira: On sait bien que ce n'est pas vous qui
   deviez porter la lettre, c'est un gentilhomme; qui est-il?

   «Pour l'autre article le Chancelier lui peut dire: Je veux vous
   aider à vous tirer de peine. La Reyne a dict que c'étoit par le
   moyen d'un nommer Auger qu'elle escrivoit et recevoit des lettres
   de Flandre, que c'estoit vous qui estiez porteur; comment y
   alliez-vous? A quelle heure? Qui vous les bailloit de la part de
   la Reyne? Les receviez-vous de sa main ou par personnes
   interposées? Où les escrivoit plus commodément la Reyne pour
   empescher qu'on ne les descouvrist? Qui vous donnoit celles
   qu'elle escrivoit au Louvre? et qui celles qu'elle escrivoit au
   Val-de-Grâce? Les donniez-vous vous-mesme au sieur Auger, ou si
   elles passoient encore par quelque main?

   «Enfin il le faut exhorter à dire la vérité par toutes sortes de
   menaces, et d'autre part l'assurer qu'il n'aura point de mal, s'il
   la dit, sur l'assurance qu'on lui donnera que la Reyne a déjà dit
   ce qu'on lui demande, qui lui est seulement redemandé pour voir
   son ingénuité ou sa malice.»

   SECOND MÉMOIRE. «La Reyne a avoué que, lorsqu'il est dit dans ses
   lettres que la dépositaire du Val-de-Grace apporta à M. le
   Chancelier, donnez cette lettre à vostre parente, c'est à dire Mme
   de Chevreuse, et qu'elle n'avoit jamais cognu mesme par
   imagination aucune parente de la supérieure du Val-de-Grace. Elle
   a recognu avoir escrit quelquefois dans le Val-de-Grace en Espagne
   lorsque la marquise de Mirabel estoit ici. Elle dit encore avoir
   donné en garde à la supérieure du Val-de-Grace deux reliquaires
   avec des pierreries.

   «De ces trois confessions qui ne disent pas tout, il en faut tirer
   les faits qui s'ensuivent pour interroger dessus la supérieure,
   qui est à la Bussière, sans lui dire d'abord que la Reyne ait rien
   avoué.

   «Il lui faut demander, savoir: si elle persiste à dire que la
   Reyne n'ait jamais escrit dans son couvent; si elle dit encore
   qu'elle n'y a point escrit, on lui demandera en particulier si du
   temps que la marquise de Mirabel estoit ici, la Reyne n'a point
   escrit en Espagne, en Flandre ou autre lieu, dans ledit couvent.

   «Si elle dit que non, on passera à un autre article, la sommant de
   dire si elle a dit vérité lorsqu'elle a soutenu que ces mots qui
   se trouvent dans les lettres que la Reyne lui a escrites: donnez
   cette lettre à vostre parente, signifient une des parentes de
   ladite abbesse ou quelque autre.

   «Si elle persiste à dire qu'ils signifient une de ses propres
   parentes comme elle l'a soutenu en son premier interrogatoire, on
   lui fera prêter nouveau serment si cela est vrai, l'exhortant
   premièrement à ne jurer pas faux.

   «Après, si elle prête nouveau serment, là-dessus on lui
   représentera la misère à laquelle elle est tombée de jurer des
   choses si notamment fausses, que la Reyne a avoué tout le
   contraire au Roy de ce qu'elle dit, confessant avoir escrit, dès
   le temps que la marquise de Mirabel estoit ici, des lettres en
   Espagne et en Flandre, dans le Val-de-Grace, et recognoissant que
   ces mots: donnez cette lettre à vostre parente, signifient à Mme
   de Chevreuse.

   «Ensuite on verra ce qu'elle dira, désavouant la Reyne ou
   confessant ce que la Reyne a recognu. Si elle recognoist la
   vérité, il faudra la convier de continuer à la dire, lui demandant
   si, depuis le partement de la marquise de Mirabel, la Reyne n'a
   pas continué à escrire dans le Val-de-Grace selon que les
   occasions s'en sont présentées. Si elle dict que non, on lui fera
   faire nouveau serment, l'exhortant à ne jurer pas faux.

   «Après cela on lui demandera si la Reyne ne lui a déposé aucuns
   papiers, chiffres ou autre chose en garde. Si elle dit que oui, on
   lui demandera quoi. Si elle dit que non, on lui demandera si elle
   le veut jurer, l'exhortant à ne jurer pas faux. Après cela on lui
   dira que la Reyne a déclaré lui avoir mis ès mains un grand et
   petit reliquaire de pierreries.»

_Note du chancelier Seguier au cardinal._

   «De Paris, ce 24 aoust mil six cents sept. Les religieuses ont
   tesmoigné estre fort surprises de l'ordre qu'elles ont reçu. La
   mère supérieure a paru fort estonnée. L'on juge néanmoins qu'il y
   avoit eu quelques avis donnés, non pas de la venue de Monseigneur
   l'Archevesque, d'autant qu'il ne le sçavoit pas lui-mesme, mais
   peut-estre la Reyne se doubtant de quelque chose peut en avoir
   adverti la mère qui aura donné ordre que l'on n'ait trouvé aucuns
   papiers.

   «Les lettres sont toutes escriptes en mil six cent trente. Il n'y
   a pas d'apparence que la Reyne n'ait escript depuis sept ans. Y
   ayant eu plusieurs voyages, si les porteurs ont esté destournés,
   il faut que ce soit avant que l'on soit entré dans le couvent, le
   chancelier ayant donné ordre de veiller que personne n'entrast
   dans la chambre de la Reyne pendant qu'il estoit en la cellule de
   la mère où l'on a fait une recherche exacte.

   «Ce qui est encore à remarquer est que la mère vouloit paroistre
   plus malade qu'elle ne l'estoit en effet. Elle avoit dit qu'elle
   avoit la fiebvre, et néantmoins le médecin a dit le contraire et a
   dit qu'elle n'avoit aucune esmotion, bien que ce qui se passoit
   lui en put donner.

   «Après les serments qu'elle a faits, il faut qu'elle ait de
   grandes subtilités et équivoques, si elle n'a dit la vérité. L'on
   lui a prononcé l'excommunication, et qu'elle ne pourroit en estre
   relevée si elle ne respondoit avecq vérité, et ensuite elle a juré
   sur la damnation de son âme et sur la vérité de la sainte
   Eucharistie; c'est tout ce qu'il y a de plus relligieux et de plus
   fort pour presser une conscience.

   «Elle tesmoigne grande passion pour la Reyne. Elle a dit que l'on
   l'avoit accusée de plusieurs choses qui estoient fausses, que
   c'estoit une princesse grandement vertueuse. En partant, elle a
   dit que l'on leur faisoit injustice et que Dieu les en vengeroit,
   et que cella ne dureroit pas long temps.

   «L'on dict que cette supérieure[389] est fort advisée; elle est
   Comtoise et a ses parents en la Franche-Comté.

  [389] Louise de Milley, en religion sœur sainte Estienne, était
  de Montmartin, en Franche-Comté.

   «La communauté a eu grand peine à la laisser partir. Il y a eu
   beaucoup de larmes, mais point de résistance, et une obéissance
   tout entière, et telle qu'en vérité on auroit peine d'en trouver
   une pareille dans les autres monastères. Elles s'offrirent toutes
   pour l'accompagner.»

Le dernier interrogatoire et les aveux définitifs de la mère de sainte
Estienne sont dans le manuscrit précité de la Bibliothèque impériale, et
nous avons transporté dans Mme DE HAUTEFORT les nombreux interrogatoires
de La Porte et tout ce qui regarde la conduite de ce fidèle et courageux
serviteur.


V.--FUITE DE MME DE CHEVREUSE EN ESPAGNE.

Nous avons dit, pages 136 et 137, que Richelieu envoya à Mme de
Chevreuse des commissaires pour lui poser diverses questions, auxquelles
elle répondit avec son aplomb ordinaire. Nous avons retrouvé l'original
même de sa réponse aux archives des affaires étrangères, FRANCE, t.
LXXXV, fol. 350.

   «RÉPONSE AUX FAITS QUI M'ONT ÉTÉ APPORTÉS PAR MM. LES ABBÉS DE
   CINQ-MARS ET DU DORAT.»

   «Sur ce qui m'a été demandé par MM. les abbés du Dorat et de
   Cinq-Mars de la part de M. le cardinal, si je n'avois pas eu
   dessein de voir la Reine en cachette, j'ai dit qu'il étoit vrai
   que j'avois eu cette volonté depuis douze ou quinze mois, laquelle
   j'avois écrite à Sa Majesté par une lettre que je donnai à M. de
   la Tibaudière, passant par Tours, afin de savoir si elle l'agréoit
   et si elle croyoit pouvoir trouver un temps à propos pour
   l'exécuter. Sur quoi Sa Majesté m'ayant fait réponse, par une
   autre lettre que m'apporta M. de la Tibaudière, passant par Tours
   avec MM. le comte d'Arcourt et l'archevêque de Bordeaux pour aller
   à l'armée navale, qu'elle ne voyoit aucun moyen de le pouvoir
   faire en ce temps-là; je n'y pensai plus pour lors; et pourtant
   continuant dans le même désir en une saison plus propice,
   j'écrivis à la Reine quelques mois après pour savoir si le temps
   ne seroit point commode pour cela; ce qui ne se trouvant point, je
   n'en parlai plus jusques à depuis trois ou quatre mois que M. de
   la Tibaudière s'en allant à la cour me vit ici. J'écrivis encore
   par lui à la Reine la suppliant de trouver une commodité pour cela
   s'il se pouvoit; de quoi je n'ai point eu de réponse, et ne
   pouvant savoir son sentiment là-dessus, et les moyens que je
   devois tenir pour cela, je n'avois encore rien résolu tout à fait,
   attendant de savoir la résolution de la Reine avant de former la
   mienne. Bien avois-je déjà pensé d'aller à Saint-Amand, qui est
   une petite maison que j'ai proche de Tours, disant que je voulois
   aller chasser là six ou sept jours, et laisser tout mon train à
   Tours, n'ayant point intention de me servir d'aucuns de mes gens
   pour aller avec moi, mais plutôt de mener un gentilhomme d'auprès
   d'icy nommé Martigni, à qui je ne l'eusse dit que deux jours
   devant; mais l'affaire n'ayant pas été trouvée à propos à
   entreprendre, je ne lui en ai pas parlé. La raison pourquoi j'eus
   cette envie d'aller voir la Reine était premièrement l'extrême
   affection que j'ai pour Sa Majesté que j'eusse fort contentée en
   la voyant; de plus que connoissant le mauvais estat de mes
   affaires je songeois à demander la séparation de biens d'avec M.
   mon mari que j'ai obtenue par arrêt de la cour du parlement; et
   craignant de rencontrer bien des obstacles dans ce dessein, je
   crus n'en pouvoir mieux venir à bout que par l'entremise de la
   Reine pour m'obtenir en cette occasion la protection de M. le
   cardinal, et parler à M. de Chevreuse selon ce qu'il seroit à
   propos pour le faire résoudre. Et ce qui m'a fait écrire depuis
   peu à la Reine avec le plus de presse pour cela a été deux ou
   trois lettres de M. du Dorat, par lesquelles il me mandoit que M.
   le cardinal étoit fort mal satisfait d'elle, et que Sa Majesté ne
   vivoit pas comme elle devoit à son endroit. Je lui écrivis sur
   cela mon sentiment, et m'ayant fait réponse qu'elle n'ignoroit pas
   les obligations qu'elle avoit à M. le cardinal et le soin qu'il
   prenoit de ses intérêts, elle ne croyoit pas avoir manqué à lui en
   témoigner ses ressentiments, et qu'elle étoit fort trompée s'il
   n'étoit satisfait d'elle. Et M. du Dorat m'écrivant toujours le
   contraire, cela me faisoit doublement désirer de lui parler pour
   avoir un éclaircissement d'où venoit cet embarras, et la porter en
   tout ce que je pourrois, s'il en étoit de besoin, à donner sujet à
   M. le cardinal d'être satisfait de sa reconnoissance pour son
   particulier et le mien, et aussi à résoudre avec elle du biais que
   l'on pourroit prendre pour retirer les pierreries qui sont entre
   les mains de M. de Chevreuse ou en celles où il les a mises, et
   pour conclusion avoir l'honneur et le contentement de voir et
   entretenir Sa Majesté.

   «Pour ce qu'on m'a demandé quelles nouvelles j'avois eues de M. de
   Lorraine depuis que je suis hors de la cour, soit par lettres ou
   par personnes confidentes, j'ai répondu n'en avoir pas eu depuis
   que M. de Ville vint à Paris trouver le Roi de la part de mondit
   sieur de Lorraine, qui fut trois ou quatre jours à peu près devant
   que je m'en allasse à Bourbon-les-Bains, auquel temps il y avoit
   déjà plus de sept ou huit mois que je n'avois point eu de ses
   lettres; et me faisoit de fort simples compliments par ceux qu'il
   envoyoit à la cour. Et je croyois qu'il étoit mal satisfait de moi
   parce que je l'avois prié de ne me plus écrire après que M. le
   cardinal m'eut témoigné que ce commerce de lettres pouvoit donner
   soupçon au Roi. Toutefois je connus le contraire par le discours
   que me fit M. de Ville de sa part qui fut qu'il étoit fort fâché
   de la brouillerie qui m'étoit arrivée, et d'autant plus qu'en
   cette occasion il ne me pouvoit servir, et qu'il me prioit de
   croire qu'il avoit autant de volonté de le faire en toutes les
   choses où je le jugerois propre, qu'il m'en avoit témoigné en ma
   première disgrâce, et qu'il n'y avoit rien qu'il ne fist pour me
   le témoigner si je l'employois pour mes intérêts. De quoi le
   remerciant par le dit M. de Ville, je le priai de l'assurer du
   ressentiment éternel que j'ai de ses bontés pour moi, et de me
   conserver sa bonne volonté et continuer à ne me point écrire
   puisque cela n'étoit pas nécessaire pour m'assurer de son
   affection et me pourroit beaucoup préjudicier. Voilà toutes les
   nouvelles que j'ai eues de M. de Lorraine depuis la brouillerie
   qui m'est arrivée jusques à cette heure. Et par ce que j'ai dit à
   M. du Dorat que je n'étois pas si malheureuse que je n'espérasse
   encore un jour servir M. le cardinal, ç'a toujours été
   généralement parlant, et de même à M. de La Meilleraye, ainsi que
   j'ai déjà répondu sur ce sujet lorsqu'on m'en a écrit. Touchant la
   dépêche surprise en Bourgogne, je ne sais ce que c'est; mais si on
   m'en veut donner plus d'éclaircissement, je répondrai comme je
   dois pour ma justification, et bien loin d'avoir voulu porter M.
   de Lorraine à ne point s'accommoder avec la France, je
   souhaiterois de tout mon cœur qu'il y fust bien, et si j'y
   pouvois contribuer je croirois avoir rendu le plus grand service
   que je pourrois faire; et si parce que j'ai dit ici qu'il m'a
   témoigné de l'estime, M. le cardinal croit que j'y puisse
   contribuer, ce me sera un extrême contentement que Sa Majesté
   approuve que j'essaie de lui rendre ce bon office, selon les
   ordres qu'elle me prescrira, que je suivrai toujours en toutes
   choses de point en point.

   «J'ai aussi dit à MM. les abbés du Dorat et Cinq-Mars avoir eu
   quelques lettres de M. de Montégu depuis qu'il est en Angleterre,
   où il m'écrivoit en une qu'il croyoit que le traité avec la France
   seroit signé avant que je reçusse une autre lettre de lui; et
   depuis six jours il m'en a écrit une autre où il me mande que
   Mousigot est là de la part de la Reine-mère et qu'il devoit partir
   à deux jours de là et revenir avec des propositions
   d'accommodement, sans spécifier rien d'avantage. Ayant toujours
   reconnu M. de Montégu affectionné à la France et fort
   particulièrement serviteur de M. le cardinal, j'ai cru ne point
   faillir de recevoir de ses lettres et de lui écrire; mais en ce
   sujet comme en tous les autres, mon intention est de me gouverner
   comme Sa Majesté m'ordonnera et M. le cardinal me conseillera.
   MARIE DE ROHAN.--Fait à Tours, ce 24 août 1637.»

Il faut avouer que l'envoi d'une commission rogatoire n'était pas fait
pour rassurer Mme de Chevreuse, quoi que l'abbé du Dorat eût pu lui dire
des bonnes intentions du cardinal. Après l'événement, du Dorat a bien
prétendu que, soit à Tours dans la conférence qu'il eut avec elle, soit
dans les lettres qu'il lui écrivit de Paris après avoir rendu compte de
sa mission au cardinal, il lui répéta sans cesse qu'elle n'avait rien à
craindre (FRANCE, t. LXXXVI, fol. 65, lettre du 21 septembre); mais il
devait lui adresser de Paris ou plutôt lui apporter la pièce officielle
qui seule pouvait ôter toute appréhension à Mme de Chevreuse, ce qu'on
appelait alors une lettre d'abolition. Or, le 28 août, l'abbé du Dorat
était encore à Paris, annonçant qu'il va partir pour Tours; mais il
n'était pas parti (_ibid._, t. LXXXV, fol. 358, lettre du 28 août 1637);
une indisposition le retint; ce retard inattendu effraya Mme de
Chevreuse. Elle fit part de ses craintes à son mari qui les transmit au
cardinal, s'affligeant de la maladie de l'abbé, et suppliant qu'on
envoyât à sa place, à Tours, Boispille ou Boispillé, l'intendant de leur
maison, afin de _lui ramener l'esprit_ (t. LXXXVI, lettre du duc de
Chevreuse à Richelieu). On différa. Pendant ce temps, Craft, au refus de
La Rochefoucauld, vint dire à Mme de Chevreuse ce qui se passait, et
Montalais lui annonça les _Heures_ de Mme de Hautefort rouges ou vertes,
selon les circonstances; elle se trompa de couleur, reçut des Heures qui
lui parurent l'ordre de pourvoir à sa sûreté. De là la résolution prise
subitement le 5 septembre, à Tours, par Mme de Chevreuse. Elle ne
pouvait plus songer à se retirer en Angleterre, comme elle l'eût bien
désiré; elle n'avait d'autre asile que l'Espagne, et elle s'y précipita
à travers les aventures que nous avons racontées. On n'apprit à Paris la
fuite de la duchesse que le 11 septembre; on perdit assez de temps en
délibérations, et on finit par envoyer après la fugitive, comme on
aurait dû le faire quinze jours auparavant, Boispille, avec une
abolition pleine et entière du passé, et même la promesse de la laisser
revenir bientôt à Dampierre. Mais Boispille n'arriva à Tours que neuf
jours après que Mme de Chevreuse en était sortie, et sur les indications
qu'il reçut de l'archevêque, il s'engagea dans mille courses qui
durèrent plus d'un mois. Il ne revint à Paris qu'au milieu d'octobre, et
là rédigea pour M. de Chevreuse et le cardinal la Relation qui se trouve
aux archives des affaires étrangères, FRANCE, t. LXXXVI, folio 9.

Mais bien avant de recevoir cette relation, le cardinal avait su que Mme
de Chevreuse était passée près de Verteuil, et que La Rochefoucauld,
alors prince de Marcillac, du vivant du duc son père, lui avait envoyé
un carrosse et des chevaux. Celui-ci s'était bien douté que sa mère,
sachant ce qui était arrivé, ne manquerait pas de le mander à son mari
qui était alors à Paris. Il avait donc jugé à propos de prendre les
devants, et il avait écrit à son secrétaire Serisay, celui qui fut plus
tard de l'Académie française, la lettre suivante, du 13 septembre, qui
donna le premier éveil à M. de Chevreuse et à Richelieu. _Ibid._, t.
LXXXVI, fol. 51.

   «Je me donnerois l'honneur d'escrire à Monsieur (son père le duc
   de La Rochefoucauld) sy je ne savois que Madame (de La
   Rochefoucauld) lui mande toutes les nouvelles qu'elle sçait, et
   les particularités d'une affaire qui nous met en peine. Vous
   saurez donc que Mme de Chevreuse m'a fait l'honneur de m'escrire
   une lettre dont je vous envoie une copie[390], à laquelle j'ai
   obéi en lui envoyant un carosse et des chevaux pour aller à
   Xaintes; mais nous avons appris par leur retour qu'elle a pris un
   autre chemin, comme vers Bordeaux, de sorte que ne sachant si
   cette affaire là n'est point de conséquence, nous avons creu qu'il
   en falloit donner avis à Monsieur. Si ce n'est rien je serai bien
   aise qu'on n'en fasse point de bruit. J'ai reçeu aujourd'hui de
   vos lettres, mais je n'en suis pas plus informé de nouvelles que
   j'estois auparavant. Je vous prie de faire retirer soigneusement
   une quaisse qui est portée par la charette de Poitiers qui partira
   jeudi; voillà toutes mes commissions pour ceste heure. J'espère
   que vous aurez plus de curiosité d'apprendre des nouvelles affin
   de pouvoir m'en instruire mieux que vous n'avez fait jusques à
   présent. Je vous donne le bonsoir; adieu, mandez-moi toujours
   l'estat de votre santé, etc.--A Vertœil, ce 13 septembre[391].»

  [390] Cette copie manque ici.

  [391] La lettre n'est pas signée, mais l'authenticité n'est pas
  douteuse, l'écriture est tout à fait celle qu'a toujours gardée
  La Rochefoucauld; c'est la première lettre que nous connaissions
  du futur auteur des _Maximes_.

La Rochefoucauld avait bien deviné ce que ferait sa mère, car nous
trouvons, à côté de sa lettre, la suivante de Mme de La Rochefoucauld,
vraisemblablement écrite à son mari. _Ibid._, t. LXXXVI, f. 49.

   «J'avois été jusqu'à aujourd'hui dans la croyance d'une visite de
   haut appareil. Mme de Chevreuse avoit écrit à mon fils en passant
   par Rufec qu'elle alloit à Xaintes pour une affaire d'importance
   et en diligence, et qu'elle le prioit de lui envoyer un carrosse,
   et qu'au retour elle me verroit. Mon carrosse est revenu
   aujourd'hui, et j'ai su qu'elle a pris un chemin tout contraire à
   celui qu'elle avoit mandé. Ainsi j'ai soupçonné qu'elle eût
   quelqu'autre pensée et qu'il étoit à propos de vous en donner
   avis, ce que je fais par ce porteur que j'envoie exprès de peur
   que mon paquet se perdît à la poste et que vous vous fachassiez si
   je manquois à vous avertir de cela. Vous jugerez mieux que moi si
   la chose peut être de conséquence. Qu'elle en soit ou n'en soit
   pas, je voudrois bien qu'elle se fut avisée d'aller par un autre
   pays que celui-ci, ou que Rufec n'eut été dans le voisinage de
   Verteuil, car une plus fine que moi y eut été de même trompée.
   Encore que je n'ai su qu'après que le carrosse a été parti qu'elle
   l'avoit demandé, et quand elle me l'eut demandé je lui eusse de
   même envoyé, croyant, aussi bien que mon fils l'a cru, que c'étoit
   une civilité qui ne se pouvoit pas refuser et qui n'importoit à
   personne, sachant assez qu'elle a des affaires avec M. son mari
   qui ne regardent que leurs seuls intérêts, et peut-être n'est-ce
   que cela. Je m'en remets au jugement de ceux qui ont meilleure
   vue.--De Verteuil, ce 19 septembre.»

Le duc de La Rochefoucauld s'était empressé de communiquer au cardinal
la lettre de sa femme et celle de son fils, et Richelieu avait fait
écrire bien vite à Boispille d'informer sur cet incident. En
conséquence, Boispille avait fait l'enquête consignée dans la _Relation_
que nous avons citée plus haut, et où il représentait la conduite de
Marcillac sous des couleurs assez peu favorables, et appuyait la
déposition d'un domestique déclarant que le prince avait conduit Mme de
Chevreuse à une de ses maisons et lui avait donné collation. La relation
de Boispille, assez confuse, ne satisfit point le cardinal, qui voulait
pénétrer dans tous les replis d'une affaire et n'y laisser aucune
obscurité. On ne savait pas même où était Mme de Chevreuse. Il résolut
donc de recommencer l'enquête, et il la confia cette fois à un de ses
agents les plus sûrs, le président Vignier, du parlement de Metz. Le
président s'acquitta de sa commission avec le zèle d'un serviteur dévoué
et les lumières d'un magistrat. Il interrogea successivement le vieil
archevêque de Tours, le lieutenant général de Tours, Georges Catinat,
qui était aussi un ami de Mme de Chevreuse, La Rochefoucauld et ses
domestiques, particulièrement Thuillin et Malbasti. Toutes les
recherches et procès-verbaux de Vignier sont aux Affaires étrangères,
FRANCE, t. LXXXVI, pages 16, 22, 77, 190, 194 et 211. Nous donnons ici
seulement ce qui concerne La Rochefoucauld.

   «Aujourd'hui huitième jour du mois de novembre mil six cent
   trente-sept, en continuant notre information et procès-verbal,
   sommes arrivés au bourg le Verteuil, à l'hôtellerie où pend pour
   enseigne le Dauphin; d'où nous nous serions transporté au chasteau
   du dit lieu où nous aurions dit à M. le duc de La Rochefoucauld,
   pair de France, et à M. le prince de Marcillac son fils, que nous
   avons reçu ordre de nous transporter en ce lieu pour leur donner
   communication de la commission de laquelle il a plu à Sa Majesté
   nous honorer, donnée à Saint-Germain-en-Laye, le vingt-sixième
   octobre de la présente année, laquelle nous leur aurions fait lire
   afin qu'ils eussent à nous répondre sur le contenu en icelle.
   Puis, ayant fait savoir au dit sieur duc les choses que Sa Majesté
   nous auroit ordonné de lui dire de vive voix, il nous auroit fait
   réponse qu'il rédigeroit par écrit celles qui étoient venues en sa
   connoissance du contenu en notre dite commission et les remettroit
   entre nos mains pour être envoyées à Sa Majesté[392]. Et pour le
   regard de M. le prince de Marcillac son fils, il se seroit offert
   de répondre et nous dire ingénument tout ce qu'il sauroit en cette
   affaire. Sur quoi serions venus ensemble en notre dit logis, et
   après avoir d'icelui pris le serment en tel cas requis et
   accoutumé, nous a dit que la veille de la fête de Notre-Dame de
   septembre dernier le nommé Hilaire, valet de chambre de Mme la
   duchesse de Chevreuse, lui auroit apporté une lettre de ladite
   dame, laquelle il nous a représentée et mise entre les mains par
   laquelle, entre autres choses, elle le prioit de lui envoyer
   secrètement un carrosse et promptement pour la mener à Xaintes
   pour des affaires d'importance lesquelles elle lui communiqueroit
   à son retour qu'elle viendroit voir Mme de La Rochefoucauld;
   ensuite de quoi il lui envoya un carrosse tiré par quatre chevaux,
   conduit par un cocher nommé Pierre et suivi d'un postillon nommé
   Villefagnan. Et outre cela le dit Hilaire lui demanda quatre
   chevaux de selle, lesquels il lui fit donner et fit conduire par
   un sien valet de chambre nommé Thuillin, et le dit Hilaire, lequel
   lui laissa la haquenée de la dite dame, le priant de la garder
   jusques à son retour, depuis lequel temps et départ de la dite
   dame il n'avoit ouï parler d'elle que par le retour du dit
   Thuillin, qui fut sept ou huit jours après, lequel lui ramena deux
   de ses chevaux et lequel arriva un jour devant le dit carrosse,
   ayant laissé la dite dame à Douzain, à une lieue de Castillonnet,
   et le dit carrosse à demie lieue au deçà de Mussidan. Et trois
   semaines après arriva le nommé Malbasty, lequel dit avoir laissé
   la dite dame à Bannières, laquelle lui avoit commandé de revenir
   apporter une lettre à M. l'archevêque de Tours, et des compliments
   et assurances de sa santé à lui déposant; laquelle lettre il
   auroit envoyé au dit sieur archevêque par un laquais du sieur
   d'Estissac. Et pour justifier de tout ce que dessus offre le dit
   sieur de nous représenter les susdits Thuillin et Malbasty pour
   être par nous ouïs, et nous conduire par les lieux où a passé la
   dite dame. Et ce qui a empêché lui déposant de dire les choses
   ci-dessus au nommé La Grange, qui lui apporta un mémoire et une
   lettre de la part du sieur de Boispillé, lesquels il nous a mis
   entre les mains, et même au dit Boispillé, c'est qu'il le trouva
   si extravagant qu'il ne vit pas que les choses qu'il pourroit lui
   confier pussent produire aucun bon effet, outre qu'il avoit déjà
   donné avis à M. le duc son père qui étoit à la cour de tout ce
   qu'il a ci-dessus dit, pour en informer le Roi et son Eminence,
   auxquels seuls il croyoit avoir à rendre compte de ses actions. Et
   sur ce que nous l'avons enquis s'il n'avoit pas vu la dite dame
   duchesse sur le chemin de Ruffec à La Tesne, et envoyé un des
   siens pour faire sortir tous ceux qui étoient dans la dite maison
   de La Tesne, et s'il n'y avoit pas mené la dite dame, donné la
   collation, et séjourné avec elle deux heures, nous auroit denié
   tous les dits faits et soutenu calomnieusement avoir été inventés
   par le dit Boispillé en haine du peu de cas qu'il auroit fait de
   lui, ce qui est tellement vrai qu'il le justifiera par le
   témoignage de tous les domestiques de sa maison et par quantité
   d'habitants du dit Verteuil, gens de bien et sans reproche, que
   non-seulement il ne sortit point de la maison et bourg du dit
   Verteuil les jours qu'il envoya son carrosse à la dite dame, mais
   même de plus de huit en suivant; déclarant qu'il consent être
   déclaré convaincu en toutes les choses ci-dessus esnommées s'il
   est trouvé un seul homme de bien qui die l'avoir vu, pendant les
   jours que passa la dite dame et les huit suivants, hors le susdit
   lieu de Verteuil. Sur ce que nous l'aurions enquis, s'il n'auroit
   point donné quelqu'une de ses maisons pour retraite à la dite dame
   ou de celles de M. son père et entre autres villes Cuzac, nous a
   répondu que non, et que tant s'en faut qu'il l'eût pu au dit
   Cuzac que les gens de M. le duc de La Vallette y étoient et sont
   encore logés dans le château; qu'il y est bien vrai que le dit
   Thuillin lui a dit qu'elle avoit passé dans le bourg, mais que ce
   fut sans s'y arrêter et qu'elle alla coucher à Douzain, d'où elle
   renvoya le dit Thuillin et y prit en sa place Malbasty qui fait sa
   récidence ordinaire. Et sur ce que nous l'aurions enquis si à son
   retour de la cour, il n'auroit point vu ou fait voir la dite dame
   par quelqu'un des siens et lui auroit donné de ses nouvelles par
   quelque autre voie: nous a dit que non, et qu'étant à Clerq (?) il
   reçut de M. de Liancourt une lettre à lui écrite de la part du Roi
   par laquelle il lui mandoit qu'il eût à dire au sieur de
   Thibaudière de ne voir point la dite dame, ce qui le confirma dans
   la résolution qu'il avoit déjà prise de ne la voir point et de ne
   lui faire aucuns compliments. Et l'ayant aussi enquis si ce
   n'avoit pas été lui qui auroit commandé au nommé Pauthet,
   concierge de La Tesne, d'aller guider la dite dame passant par le
   dit lieu, auroit dit que non, et que cette dame auroit reconnu le
   dit Pauthet pour l'avoir vu autrefois chez feu M. le connétable
   son premier mari, et l'avoit prié d'aller avec elle, ce qu'il lui
   auroit accordé, et d'autant plus aisément qu'il la vit accompagnée
   du dit Thuillin, et dedans le carrosse du dit sieur prince de
   Marcillac, lequel dit avoir ouï dire du depuis que la dite dame ne
   l'avoit emmené qu'à cause qu'il savoit parler le langage basque;
   qui est tout ce qu'il nous a dit savoir, et assuré ce qu'il a
   ci-dessus dit contenir vérité, et a signé, après lecture faite, F.
   DE LA ROCHEFOUCAULD.»--«Sur quoi, et pour exécuter le contenu de
   notre dite commission, lui aurions fait commandement de la part du
   Roi qu'il eût à se rendre près de Sa Majesté incessament pour lui
   rendre raison de ses actions, à quoi il a dit être pressé d'obéir
   et de fidèlement exécuter toutes les choses qui lui seront
   prescrites de la part de Sa Majesté. Signé: F. DE LA
   ROCHEFOUCAULD[393].»

  [392] _Ibid._, fol. 211.--COPIE DE LA RELATION DE M. LE DUC DE LA
  ROCHEFOUCAULD TOUCHANT MME DE CHEVREUSE.

  «Sur ce que M. le président Vignier m'a dit, de la part du Roi,
  que Sa Majesté s'étonne qu'après les si hautes obligations que je
  lui avois, j'eusse eu si peu de ressentiment que je n'aye pu tirer
  de mon fils de Marcillac la vérité touchant le passage de Mme du
  Chevreuse et que je n'en aye pas informé Sa Majesté; je lui ai
  fait réponse qu'étant à la cour, lors dudit passage, et en ayant
  eu avis par ma femme et mon fils, je fus à l'instant trouver M. le
  Chancelier auquel je montrai les lettres de ma femme et de mon dit
  fils, et la copie de la lettre que Mme de Chevreuse avoit écrite à
  mon fils du lieu de Ruffec; et le lendemain je fus à Ruel où je
  mis les susdites lettres en copie entre les mains de M.
  Charpentier, et le priai de les faire voir à Son Éminence, auquel
  j'eus l'honneur de parler ensuite sur le même sujet autant qu'il
  me fut possible. Et cinq ou six jours après mon fils m'ayant
  dépêché un gentilhomme pour m'avertir de ce qu'il avoit appris par
  le retour d'un gentilhomme qui ramenoit les chevaux et qui l'avoit
  accompagnée, j'envoyai mon secrétaire à Charonne où, ne pouvant
  parler à M. Charpentier, il s'adressa à M. Cheré, son neveu, et
  lui dit qu'il m'étoit arrivé un gentilhomme que m'envoyoit mon
  fils pour me dire les particularités du passage de Mme de
  Chevreuse, et comme elle prenoit le chemin d'Espagne. Je le priai
  de le faire savoir à Son Éminence, chez qui j'allai l'après-dînée,
  et trouvai dans la basse-cour M. l'abbé du Dorat et quelques
  autres, qui avec beaucoup de froideur me dit qu'on avoit baillé ce
  matin un mauvais avis à Son Éminence pour ce que Mme de Chevreuse
  n'avoit jamais pensé d'aller en Espagne, et qu'elle étoit en
  France, et n'avoit jamais été déguisée; ce qu'il me dit si
  affirmativement que je le crus, et d'autant plus que je n'avois
  autre avis sinon qu'elle prenoit la route d'Espagne. Et le
  lendemain, allant chez monseigneur le chancelier, je lui dis dans
  son jardin l'arrivée dudit gentilhomme et le sujet qui l'amenoit,
  ce que deux ou trois jours après je dis aussi à monseigneur le
  surintendant Boutillier, à Saint-Maur. Après quoi je pris congé du
  Roi et de Son Éminence, et voyant jouer MM. de Brezé, de Liancourt
  et de Mortemart à la paume, j'eus un coup de balle sur l'oreille
  qui m'arrêta quatre ou cinq jours à la chambre, en fin desquels je
  me mis en chemin pour venir à ma maison; je demeurai douze jours
  par le chemin à cause de mon indisposition, et ne m'y suis rendu
  que depuis vingt jours où je n'ai rien appris de plus particulier
  que les choses que m'avoit apportées le gentilhomme. Ce que je
  certifie véritable. Fait à Verteuil, le 8e novembre 1637, LA
  ROCHEFOUCAULD.»--«Et engage ma foi et mon honneur qu'il n'est rien
  venu depuis à ma connoissance, si ce n'est de petites
  particularités qui n'étoient pas de conséquence pour faire sur
  cela des dépêches, comme que étant à Bannières (Bagnères), l'homme
  qui étoit venu avoit laissé Mme de Chevreuse et que Boispillé
  avoit ramené la haquenée qu'elle avoit laissée icy, dont j'avois
  parlé à MM. de Chevreuse et de Montbazon. Fait à Verteuil, le même
  jour que dessus. Signé: LA ROCHEFOUCAULD.»

  Quelques jours après, le 12 novembre 1637, le duc de La
  Rochefoucauld écrivit cette lettre trouvée sans suscription,
  _ibid._, fol. 22, mais qui doit être adressée à son frère, M. de
  Liancour.

  «Je n'ai rien à vous mander depuis ce que je vous ai écrit par le
  dernier courrier, si ce n'est qu'un jeune homme de bonne famille
  de mes terres, apprenant la peine où nous étions, m'est venu
  trouver ce matin et m'a dit qu'étant le 15e du mois passé à
  Londres dans l'hôtellerie avec quantité de ses camarades, car il
  est enseigne dans un navire de guerre anglois, il y arriva un
  gentilhomme anglois de sa connoissance qui leur dit à tous
  qu'étant un jour ou deux devant à Plimour (Plymouth), Mme de
  Chevreuse y étoit arrivée déguisée, et incontinent s'étoit fait
  connoître et avoit dépêché vers le roi de la Grande-Bretagne pour
  recevoir ses ordres. Je vous envoie le nom de ce jeune homme en
  anglois et en françois, comme il me l'a laissé; car il part demain
  pour s'en retourner en Angleterre par La Rochelle, où est le
  vaisseau qui l'a amené. Je lui ai donné charge de se montrer chez
  M. l'ambassadeur, afin qu'il puisse savoir de lui comme il s'en
  retourne en ce pays-là pour ses affaires particulières, selon son
  dessein, et qu'il n'a autre ordre de nous que de le saluer parce
  que peut-être serions-nous si malheureux qu'on soupçonneroit que
  cet homme m'ayant vu et s'en retournant si promptement auroit
  quelque commission pour la décharge de mon fils pour lequel ce
  sera quelque consolation qu'on sache la pure et nette vérité. Je
  vous dirai aussi que j'ai vu hésiter M. Vignier sur la facilité et
  la diligence que trouva cette femme de passer de Bagnières en
  Espagne, et c'est en quoi seulement j'ai désiré qu'on ne dit pas
  que c'est un commerce quasi ordinaire, car l'on eût peut-être cru
  que j'eusse été bien aise de faire insérer cela dans un
  procès-verbal pour taxer des personnes qu'on sait qui ne m'aiment
  pas et qui me désobligent tous les jours. Mais il est très-certain
  que d'Espagne il vient des laines en France, et que de France il
  va par ce côté ordinairement des bœufs, des moutons, et bien
  souvent des mules, et que pour de l'argent tout se fait. Mon fils
  est parti ce matin pour aller à Brouage, pour être là en lieu que
  l'on ne puisse pas dire qu'il ait eu autre intention que celle
  d'obéir et de recevoir la punition que son action bien vérifiée
  méritera. Et je vous dis encore que vous pouvez sans crainte ni
  pour vous ni pour moi ni pour lui assurer qu'il n'a eu commerce
  aucun de lettres, de message, d'avis ni de concert quel qu'il
  puisse être avec cette femme, depuis avoir parlé à Royaumont à M
  de Chavigny, et de cela j'en réponds comme assuré, n'ayant si
  mauvaise opinion de lui que je crusse qu'il me voulût engager à
  répondre de cela sur ma vie et sur mon honneur, s'il n'étoit vrai.
  Et pour ce que dit cet imposteur de Boispillé qu'on l'a vu à la
  Tesne, je me soumets à tout ce qui se peut imaginer d'infamie et
  de châtiment si cela est, car ma femme et la sienne ne l'ont pas
  perdu de vue huit jours durant, et il n'est pas seulement sorti de
  céans durant ce temps, et je suis très-certain que ma femme et mes
  enfants ne me laisseroient pas hazarder ma foi, mon honneur et mon
  repos et celui de la famille sur une chose que l'on me déguiseroit
  et qui seroit toujours sue, si ce n'étoit à cette heure, ce seroit
  au moins par le temps, avec les diligences qu'on y pourroit
  apporter. Ce n'est pas que mon fils soit excusable ni envers moi
  non plus que d'ailleurs, car il m'a fort peu considéré; mais je
  parlerai de mon intérêt particulier quand le général sera vidé, et
  je prie Dieu qu'il soit plus sage à l'avenir qu'il ne l'a été
  depuis deux ou trois ans, et qu'il ait une meilleure ou plus
  heureuse conduite. Cette affaire m'embarrasse si fort que je ne
  puis vous écrire d'autre chose; aussi je m'assure que vous y ferez
  tout ce qui se peut faire sans que je vous demande rien. Je vous
  donne le bonjour. A Verteuil, ce 12e novembre 1637.»

  [393] La Rochefoucauld s'en alla d'abord à Brouage, comme le dit
  la lettre de son père du 12 novembre, puis à Paris, où il fut mis
  pour huit jours à la Bastille. _Ibid._, fol. 138: «A M. du
  Tremblay, gouverneur de la Bastille, pour recevoir à la Bastille
  M. de Marcillac.--«Monsieur, Le Roy ayant commandé à M. de
  Marcillac d'aller à la Bastille pour avoir fait quelque chose qui
  lui a déplu, je vous écris le présent billet de la part de Sa
  Majesté, afin que vous le receviez. Vous aurez soin, s'il vous
  plaît, de le bien loger et lui donner la liberté de se promener
  sur la terrasse. Je suis, monsieur, votre très-humble serviteur,
  CHAVIGNY. A Ruel, ce mardi 29 octobre 1637.» Ne faut-il pas lire
  29 novembre, à moins que l'ordre n'ait été donné d'avance sur la
  _Relation_ de Boispille?

C'est sur ces documents authentiques et sur d'autres encore que le
savant collectionneur Pierre Du Puy a fait l'extrait suivant, conservé
dans ses papiers, Bibliothèque impériale, collection Du Puy, nos 499,
500, 501, réunis en un seul volume. Dernière pièce du volume écrite de
la main de Pierre Du Puy, qui, comme il le dit, a fait cet extrait de
mémoire, après avoir lu les pièces originales.

«EXTRAIT DE L'INFORMATION FAITE PAR LE PRÉSIDENT VIGNIER DE LA SORTIE DE
MME DE CHEVREUSE HORS DE FRANCE.»

   «Le président Vignier commença à Tours ses informations, exposa à
   l'Archevesque dudit lieu sa commission, puis l'interrogea s'il
   n'avoit vu passer Mme de Chevreuse. L'Archevesque dit que oui,
   qu'elle estoit venue chez lui disant qu'elle avoit eu advis, par
   deux différentes personnes venues exprès la trouver, qu'on vouloit
   attenter à sa liberté, et qu'une compagnie de cavaliers avoit
   ordre de la prendre pour la mener à la Bastille; que sans cela
   elle n'eût pas sorti de France, et qu'elle estoit fort pressée de
   se sauver et qu'il falloit qu'elle s'en allât tout à l'heure, et
   pour cela qu'elle se retiroit en Espagne. L'Archevesque lui offrit
   cinq cents piastres. Elle n'en voulut point, disant que son
   Eminence lui avoit depuis peu fait toucher dix mille livres. Pour
   son carrosse, elle s'en servit deux journées pour aller jusques
   auprès d'une maison du prince de Marcillac. Dit aussi ledit
   Archevesque qu'au sortir de Tours son cocher lui a rapporté
   qu'elle fut dîner en une maison appartenant à M. de Montbazon.

   «Le prince de Marcillac, interrogé s'il a vu ladite dame, dit que
   non, mais qu'il a reçu une lettre d'elle sous un nom incognu, et
   la donna. La teneur est à peu près telle: «Monsieur, je suis un
   gentilhomme françois qui demande un service pour ma liberté, et
   peut-être pour ma vie. Je me suis malheureusement battu, et j'ai
   tué un seigneur de marque. Cela me force de quitter la France et
   promptement parce qu'on me cherche. Je vous crois assez généreux
   pour me servir sans me cognoistre. J'ai besoin d'un carrosse et de
   quelques valets pour me servir.» M. de Marcillac avoue lui avoir
   donné son carrosse, et un nommé Potet (Pauthet) qui se doutoit que
   c'estoit elle, mais qu'il ne le savoit pas asseurément.

   «Potet interrogé répond qu'il avoit trouvé à cent pas de là un
   jeune gentilhomme qui avoit la perruque blonde, lequel s'estoit
   mis seul dans le carrosse où il s'estoit couché paroissant fort
   las, et qu'il l'avoit conduit jusqu'à une autre maison de M. de
   Marcillac, où demeuroit un gentilhomme aussi à lui, nommé
   Malbasty, et que le gentilhomme à la perruque blonde avoit deux
   laquais avec lui qui l'avoient suivi à cheval, l'un nommé Renaud
   et l'autre Hilaire.

   «Malbasty interrogé a dit que Mme de Chevreuse arriva chez lui à
   trois heures de nuit, lui n'y estant pas, que sa femme se leva
   pour ouvrir à cause qu'elle cognust Potet qui lui dit que c'estoit
   un seigneur de qualité, ami intime de M. de Marcillac, qui
   s'enfuyoit pour s'estre battu en duel. Malbasty arriva là-dessus,
   auquel fut dit la mesme chose. Il demanda le nom de ce jeune
   seigneur, et qu'il désiroit savoir qui il devoit servir. L'inconnu
   lui respondit qu'il lui diroit le lendemain, cependant qu'il
   l'accompagnât une journée ou deux, parce qu'il craignoit que les
   deux gentilshommes qui estoient à lui ne fussent cognus, qu'il les
   lairroit là jusques à un nouvel advis de lui. On renvoya le
   carrosse du prince de Marcillac, et ladite dame monta sur une
   haquenée qui se trouva là. Malbasty et Potet la suivirent. Elle
   estoit vestue d'une casaque noire, les chausses et le pourpoint de
   mesme. Elle avoit la teste bandée, et un morceau de taffetas noir
   par-dessus, et dit audit Malbasty que c'estoit un coup d'épée
   qu'elle avoit reçu en son combat et que cela l'empeschoit d'oster
   son chapeau, et aussi qu'elle en avoit un à la cuisse qui
   l'empeschoit de monter légèrement à cheval. Comme ils arrivoient à
   la dînée, la selle de la haquenée se trouva pleine de sang, et
   Malbasty lui dit qu'il en estoit fort en peine, qu'il falloit que
   sa plaie se fût ouverte, et que l'on devoit envoyer querir un
   chirurgien. Elle ne le voulut pas, et prit deux chemises qui
   estoient audit Malbasty dont elle dit qu'elle feroit des linges
   pour se bander, que sa plaie lui faisoit fort mal. On a remarqué
   que ledit Potet couchoit dans sa chambre sous le prétexte de lui
   panser ses plaies, et qu'à cette heure-là même elle l'y mena,
   disant que c'estoit pour le même sujet. Les lits de l'hôtellerie
   lui semblèrent mauvais; elle se coucha sur du foin dans une grange
   pour se reposer, paraissant extrêmement affaiblie, où pour toutes
   choses on lui apporta à dîner le quartier d'une oie bouillie dont
   elle ne put manger. Une bourgeoise de ce bourg-là passa
   fortuitement et la vit couchée sur ce foin, et s'écria: Voilà le
   plus beau garçon que je vis jamais! Monsieur, dit-elle, venez
   vous-en reposer chez moi, vous me faites pitié. Elle la remercia
   s'excusant qu'elle avoit hâte, ne parlant néanmoins que fort bas,
   parce qu'elle disoit avoir un rhume qui l'empêchoit de hausser la
   voix. Ladite bourgeoise lui fut querir chez elle demi-douzaine
   d'œufs frais et lui en fit prendre quatre. Malbasty pressa ladite
   dame de lui dire son nom, comme elle lui avoit promis: elle lui
   dit qu'elle estoit le duc d'Enguyen, et que pour un sujet qu'elle
   ne pouvoit déclarer, il falloit qu'elle sortit de France pour un
   temps.

   «Malbasty et Potet déposent encore qu'il vint un homme vestu de
   rouge, lequel, de loin qu'ils l'aperçurent, descendit de cheval et
   lui fit de grandes inclinations; elle lui fit signe de la main
   comme en colère, et lui dit moitié entre ses dents qu'elle
   n'estoit pas en état qu'on lui fît tant d'honneur; elle s'écarta
   avec l'homme susdit, et parla à lui environ demi-heure, et puis
   s'en retourna. Potet dépose avoir vu encore une fois le même
   homme sur le chemin la venir trouver en une hôtellerie où il lui
   parla en particulier environ une heure ou deux. A une lieue de là,
   un laquais aussi vêtu de rouge lui amena une haquenée en bride, et
   elle monta dessus, et lui ramena la sienne. Comme ils furent au
   second gîte, Malbasty dit à Mme de Chevreuse: Vous ne m'aviez
   demandé que deux jours, permettez que je m'en retourne. Elle lui
   dit que tout du bon elle lui vouloit dire son nom, qu'elle estoit
   la duchesse de Chevreuse, qu'il lui envoyât ses deux gentilshommes
   en un lieu qu'elle lui nomma, qu'il lui envoyât aussi son fils
   qu'elle avoit jugé qu'il avoit de l'esprit et qu'elle feroit pour
   lui[394]. Malbasty lui dit qu'elle se perdroit, qu'elle
   rencontreroit mille voleurs, qu'elle n'avoit qu'un homme avec
   elle, qu'il craignoit qu'on lui fît du desplaisir. Elle lui dit
   que le gouverneur de la première ville d'Espagne lui enverroit son
   carrosse en relais, et que le vice-roy de Sarragosse avoit ordre
   de la Reyne de la secourir. Elle l'assura qu'elle ne desserviroit
   point le Roy ni son Éminence, qu'elle leur avoit trop
   d'obligations, qu'elle ne verroit ni le Roy ni la Royne d'Espagne
   et qu'elle passeroit les Rois en Angleterre, et que si les
   passages par la France ne lui en eussent pas été bouchés, elle y
   auroit esté et non pas en Espagne. Offrit audit Malbasty un grand
   rouleau de pistoles qu'il refusa, et n'en prit que sept pour s'en
   retourner.

  [394] Il paraît que ce jeune homme entra au service de Mme de
  Chevreuse ou du moins qu'il eut quelque intrigue avec une de ses
  femmes, à en juger par les lignes suivantes d'une lettre inédite
  de La Rochefoucauld, adressée à un de ses hommes d'affaires nommé
  Thuillin, dont il est fort question dans ces procès-verbaux:
  «Paris, 28 septembre 1643... J'ai desjà escrit au fils de
  Malbasty, mais s'il n'a point reçu ma lettre, faites-lui savoir
  que Mme de Chevreuse veut marier Mlle de Bessé à un gentilhomme,
  et que c'est une affaire qu'elle affectionne extrêmement. C'est
  pourquoi avertissez Malbasty de ne s'y oposer point pour ce
  qu'aussi bien cela ne serviroit qu'à aigrir Mme de Chevreuse
  encore plus contre lui. Dites-lui aussy que je lui conseille de
  renvoyer à Mlle de Bessé toutes les lettres qu'il a d'elle, afin
  de témoigner plus de respect à Mme de Chevreuse...»

«Malbasty interrogé pourquoi il lui avoit baillé son fils, a respondu
qu'il ne l'avoit pas envoyé, que sa femme, estant en peine pourquoi il
mettoit tant à revenir, l'avoit envoyé, et qu'il falloit que ladite
duchesse l'eût emmené. Avant que le dit Malbasty se séparât de Mme de
Chevreuse, ils rencontrèrent dix ou douze hommes de cheval dont le
marquis d'Antin en estoit un. Elle se détourna un peu appréhendant
d'être cogneue, et Malbasty accosta un de ces hommes de cheval qui lui
dit qu'ils venoient de prendre un homme qui avoit tué une demoiselle de
ce pays-là.

«La Reyne est citée deux ou trois fois dans les dites informations, mais
l'on n'a pu se souvenir comment. Car cet extrait n'est que de mémoire,
et néantmoins très-véritable. Pour les temps, les lieux, les
circonstances et force mots de pratique, l'on s'en est peu souvenu,
comme aussi de plusieurs autres choses qui se sont échappées de la
mémoire.

«Monsieur le président Vignier a porté l'abolition en allant faire les
informations, et n'ayant pas pu entrer en Espagne, il a envoyé un
trompette ou hérault à la duchesse de Chevreuse lui faire sçavoir qu'il
lui portoit son abolition, et que si elle vouloit revenir le Roy lui
promettoit toutes sortes de grâces et M. le cardinal toute assistance.
Le Roy a fait commandement au prince de Marcillac de le venir trouver;
on ne donne pas ceci pour certain comme tout le reste. Les informations
n'arrivèrent à la cour que samedi au soir 15 novembre 1637.»

EXTRAIT D'UNE LETTRE ÉCRITE DE TOULOUSE LE 2 NOVEMBRE 1637: «Un
gentilhomme de notre voisinage, qui a charge dans nos montagnes, m'a dit
ces jours-ci que Mme de Chevreuse estoit passée par une des vallées de
sa charge pour entrer en Espagne, qu'un des siens le lui a mandé et que
la recognoissant il lui avoit dit qu'il la prendroit pour Mme de
Chevreuse si elle estoit vestue d'une autre façon, et qu'elle lui avoit
respondu que lui estant fort proche elle lui pouvoit bien ressembler;
qu'après cela estant entrée en Espagne à deux lieues de là, elle lui
avoit mandé qu'il ne s'étoit pas trompé, et qu'ayant recogneu en lui une
civilité extraordinaire elle prenoit la liberté de le prier de lui faire
trouver des étoffes pour se vêtir conformément à son sexe et à sa
condition avant de passer outre.»



NOTES DU CHAPITRE IV

--_Dédicace de la collection in-4 des portraits de Daret._


A MADAME LA DUCHESSE DE CHEVREUSE.


   «Madame, après toutes les faveurs et toutes les graces que j'ai
   reçues de Votre Altesse, je devrois demeurer dans l'admiration et
   dans le silence, ou, ne pouvant rien davantage, lui témoigner au
   moins par la confession de mon impuissance le ressentiment que
   j'ai de ses bienfaits. Mais, Madame, je suis forcé de lui faire de
   nouvelles supplications et de lui demander de nouvelles preuves de
   sa bonté. Ce n'est pas assez, Madame, que je lui sois obligé de
   l'honneur, de la liberté et peut-estre de la vie; il faut, s'il
   lui plaist, qu'elle m'accorde quelque chose de plus, et que, ne
   pouvant rien se promettre de moi, elle ait la générosité de se
   charger de mes dettes, et de me desgager elle-mesme de toutes
   celles dont je lui suis redevable. Comme elle est toute seule le
   juste prix et la véritable récompense de ses grandes actions, il
   n'y a qu'elle aussi qui puisse se rendre ce qu'elle a presté, et
   acquitter pleinement les obligations de ses débiteurs. Mais je
   parle, Madame, comme une personne qui n'est pas bien instruite de
   la noble manière que les grandes âmes agissent. Elles ne donnent
   jamais pour recevoir; elles ne prestent jamais afin qu'on leur
   rende ce qu'elles ont presté; elles font toujours des libéralités;
   laissant aux âmes vulgaires à faire des constitutions et des
   prests, elles regardent les bienfaits qui peuvent leur estre
   rendus comme des bienfaits qui ne sont pas dignes d'elles. Ce fut
   aussi dans cette vue, Madame, que Votre Altesse eut la bonté de me
   prendre en sa protection et de me donner un asile dans son palais.
   Elle ne se proposa point d'autre objet ni d'autre prix dans une
   action de si extraordinaire charité, que l'excellence et la beauté
   de l'action même. Elle se considéra, dans ce haut point de gloire
   où Dieu l'a élevée pour estre l'étonnement de plusieurs siècles,
   comme ayant une obligation toute particulière d'employer sa
   puissance pour secourir les faibles et les abandonnés, et pour
   tirer l'innocence persécutée d'entre les mains de ses
   persécuteurs. A peine la voix publique, Madame, lui eût-elle
   appris l'état déplorable où je me voyois réduit par la violence et
   par la haine de personnes que je n'ai point offensées, qu'elle se
   déclara pour un innocent malheureux[395]. Elle ne voulut pas
   attendre que mes pleurs et mes gémissements fussent parvenus à ses
   oreilles; elle ne me donna pas le temps de lui faire le récit de
   mes tristes aventures; elle se contenta de sçavoir que j'estois
   faible, que j'estois poursuivi, et que je n'estois point coupable;
   elle crut d'abord que ma cause estoit la bonne, et comme telle,
   quoique abandonnée et quoique honteuse en apparence, elle lui fut
   recommandable, elle lui fut précieuse. Elle entreprit ma défense
   avec cette fermeté et cette grandeur de courage qu'elle s'est
   toujours portée aux choses difficiles. Elle n'eut égard ni au
   temps ni à la coutume; elle ne considéra ni l'intérêt ni le crédit
   des puissants; elle me vit misérable, elle me secourut. Il faut
   aussi que je publie à sa gloire que, par une magnanimité inconnue
   dans ces derniers siècles, elle a toute seule empêché
   l'épouvantable exemple qu'on alloit faire d'une vertu humble et
   pauvre. Oui, Madame, si mon innocence n'a pas esté punie comme un
   crime, c'est que la constance et la protection de Votre Altesse
   ont arresté la fureur de ceux qui ne connoissent point de plus
   grands crimes que la bassesse de la naissance ou que celle de la
   fortune. Mais, Madame, quels efforts n'ont point faits ces
   redoutables ennemis? Quels prétextes spécieux et quelles belles
   apparences n'ont-ils point proposés à Votre Altesse pour la rendre
   favorable à leurs passions, et, par l'exemple de ces vertueux et
   de ces incorruptibles qui m'avoient déclaré coupable, la réduire à
   la nécessité de démentir sa propre connoissance et ne me plus
   croire innocent? On lui représenta toutes ces puissantes mais
   dangereuses raisons de prudence, de gloire et d'interest, qui sont
   aujourd'hui les règles de la conscience des ambitieux. On essaya
   de la picquer de ce faste payen et de ce faux honneur qui sont
   directement opposés à la vertu chrétienne et au véritable et
   solide honneur. On voulut même intéresser à ma ruine la splendeur
   de votre naissance, la majesté de votre condition et les grandes
   et fortes actions de toute votre vie. On passa des moyens
   ordinaires aux extrordinaires, des profanes aux sacrés, et d'une
   affaire d'aigreur et de vanité on en fit une affaire de
   conscience. On fut dans les maisons religieuses troubler la paix
   et le silence des saints. On fit prendre les armes aux forts
   d'Israël; on les engagea même dans le combat, et il ne s'agissoit
   que d'écraser un ver de terre. Mais Votre Altesse, Madame,
   repoussa la force par la force: la vertu fut victorieuse de
   l'artifice, et les forts de Juda qu'elle avoit appelés à son
   secours triomphèrent des forts d'Israël. Cependant les ennemis ne
   se contentèrent pas d'avoir esté battus une fois; ils retournèrent
   au combat avec une obstination de vaincre si ardente qu'elle eût
   ébranlé un courage moins haut et moins intrépide que celui de
   Votre Altesse. Elle parut aussi en cette nouvelle attaque plus
   grande et plus forte qu'en toutes les précédentes. Elle s'éleva
   au-dessus d'elle-même. On vit éclater quelque chose de divin sur
   son visage. Le feu de ses yeux fut comme celui des éclairs, et les
   foudres qui sortirent de sa bouche avec ses paroles jetèrent de la
   terreur dans l'âme des plus hardis du parti contraire. Ils vous
   cédèrent enfin la victoire, Madame, mais pour cela ils ne se
   réputèrent pas vaincus; ils se résolurent de tenter de nouveaux
   moyens, et vous faisant une dernière déclaration de leur mauvaise
   volonté à mon égard, protestèrent hautement qu'il n'y avoit rien
   au monde qui les pût empêcher de me perdre. Votre Altesse, Madame,
   se sentit obligée d'estre d'autant plus ferme et plus constante
   dans la résolution de me protéger, que mes ennemis lui
   paroissoient injustes et irréconciliables. Elle leur dit aussi
   qu'elle feroit de sa part toutes les choses auxquelles son
   honneur, sa conscience et sa foi l'engageoient, et les prit
   eux-mêmes pour témoins du serment qu'elle en voulut faire. Que
   Dieu, Madame, eût ce serment agréable, et qu'il a bien montré par
   l'événement des choses que non-seulement il l'avoit formé dans le
   cœur de Votre Altesse avant qu'il fût dans sa bouche, mais qu'il
   en vouloit demeurer lui-même le garant et le certificateur! Il a
   bientôt fait voir, Madame, qu'il est toujours véritable en ses
   promesses, et qu'il est toujours le protecteur des foibles contre
   toute la violence de ceux qui les oppriment. Il a répandu ses
   bénédictions sur une famille fugitive et désolée, et par des
   succès incroyables il a miraculeusement changé la face d'une
   affaire désespérée. La sagesse humaine, je dis la plus fine et la
   plus délicate, y a visiblement esté confondue. La puissance qui se
   croit capable de tout y a manqué à soi-même, et la justice devant
   les yeux de laquelle les harangues des beaux parleurs et les
   sortiléges de la chicane élèvent tant de brouillards et tant de
   nuages, a même au travers de ces corps opaques démêlé la vérité du
   mensonge, et reconnu mon innocence, quoiqu'elle eût esté toute
   noircie et toute défigurée. Ce grand changement, Madame, est un
   coup de la droite du Tout-Puissant. Après lui, Madame, c'est
   l'ouvrage de votre magnanimité toute chrétienne. Je sçais que mes
   ennemis renouvellent l'orage et se vantent qu'il ne finira point
   que par mon naufrage. Mais la même puissance qui m'a sauvé dans le
   fort de la tempête, ne me laissera pas périr au rivage. Je le
   vois, déjà, Madame, et ma petite barque estant toujours conduite
   par un pilote qui a toujours triomphé des vents et des flots, doit
   estre toute assurée du port. En effet, Madame, je commence à
   respirer avec liberté et rentrer en possession de moi-même; je
   jouis, à l'ombre du grand nom de Votre Altesse, du premier repos
   et de l'ancienne paix de ma condition inconnue, mais heureuse. En
   un mot, Madame, je suis encore, pour ce que vous ne m'avez point
   abandonné; et je regarde tous les jours, toutes les heures et tous
   les moments de ma vie comme autant de présents que je dois, après
   Dieu, aux bontés et à la protection de Votre Altesse. Faudra-t-il
   cependant que tant de bienfaits demeurent sans reconnoissance, et
   que je devienne ingrat par la multitude des graces que j'ai
   reçues? Non, Madame, cette souveraine Providence, qui est la
   source de tous les biens, ne permettra pas que je tombe dans un
   malheur si déplorable; elle a mis dans le cœur de l'homme un
   trésor qui est comme un rayon et comme une image de sa
   toute-puissance, afin qu'il n'y en eût pas un de si misérable et
   de si endetté qui fût contraint de vivre et de mourir insolvable.
   C'est sa bonne volonté, Madame, qui s'étend même au delà du
   pouvoir des plus grands Roys de la terre. Quiconque la possède est
   riche; quiconque la possède a de quoi obliger ses propres
   bienfaiteurs, et de quoi changer la qualité de débiteur en celle
   de créancier. Dieu, Madame, non-seulement nous la donne comme la
   plus grande de ses libéralités, mais il nous la redemande en même
   temps comme le plus saint et le plus agréable de tous nos
   sacrifices. C'est une victime dont il n'a jamais détourné ses
   yeux; c'est une odeur qui lui est plus douce que la fumée de
   l'encens le plus pur; et, bien que ce soit un présent de son
   amour, il la couronne néanmoins comme la plus haute de nos vertus.
   Si cela est ainsi, comme il n'en faut point douter, je me trouve
   bien plus puissant que je me suis cru, et je n'ai pas besoin de la
   nouvelle grâce qu'au commencement de ma lettre, Madame, j'ai pris
   la liberté de demander à Votre Altesse; je la supplie donc
   très-humblement d'agréer que je m'acquitte envers elle, et que
   recevant de mes mains une chose précieuse et rare comme est la
   bonne volonté, elle se contente d'un payement dont elle est bien
   persuadée que Dieu se contente lui-même. Votre Altesse la verra
   peinte à l'entrée de l'ouvrage que je prends la hardiesse de lui
   dédier[396]. Elle y paroît en action de sacrifiante, et bien
   qu'elle n'aie dans les mains que des fleurs et des branches de
   palmes et d'olivier, j'ose dire à Votre Altesse, Madame, que de
   ces fleurs et de ces branches elle lui fera des couronnes plus
   augustes et plus durables que celles qui sont composées de perles
   et de diamants. Je ne désire point que Votre Altesse fasse
   considération sur le grand monde qui assiste à la célébration de
   ce sacrifice. Ce sont, à la vérité, des Roys et des Reines, des
   Princes et des Princesses; ce sont des personnes de l'un et de
   l'autre sexe, illustres par leur naissance, par leur vertu ou par
   leur fortune. Mais quelque fameux que soient ces héros et quelque
   recommandables que soient ces héroïnes, ou ils ne sont déjà plus
   ou ils ne sont que pour quelques années, et par conséquent il n'y
   a rien en cela de véritablement grand, puisqu'il n'y a rien
   d'éternel. La bonne volonté a seule ce privilége, Madame, et c'est
   elle seule aussi qui peut estre le digne prix des actions
   héroïques de Votre Altesse et des grâces que j'en ai reçues. Je la
   lui consacre avec toute la sincérité qui lui est inséparablement
   unie, et avecque tout le zèle d'un homme qui n'a d'honneur, de
   liberté, ni de vie, que ce qu'il tient de votre bonté, et qui, par
   toutes sortes de loix divines et humaines, est obligé en cette
   considération de vivre et mourir, Madame, de Votre Altesse, le
   très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur,

    DARET.»

  [395] On voudrait bien savoir quels faits précis sont cachés sous
  toutes ces phrases hyperboliques.

  [396] Voyez le frontispice gravé de l'ouvrage. Partout les armes
  de Rohan et de Lorraine. Comme le dit énigmatiquement cette
  phrase de la dédicace, c'est la reconnaissance de Daret, ce n'est
  pas Mme de Chevreuse qui est représentée sous les traits de la
  sacrificatrice. Le portrait de la duchesse est parmi les autres
  et à la date de 1653. Celui de sa fille Charlotte, qui, je crois,
  est unique, est de 1652, l'année même de sa mort.


II.--_Négociation de l'année 1638 et 1639 entre Richelieu et Mme de
Chevreuse pour le retour de celle-ci en France._

   Ainsi que nous l'avons dit, p. 150, la Bibliothèque impériale
   possède deux manuscrits qui éclairent cette négociation. L'un,
   SUPPLÉMENT FRANÇAIS, no 4067, in-fol., récemment acquis de la
   société des bibliophiles, contient, avec bien des lettres
   étrangères à notre objet, des lettres relatives à l'affaire qui
   nous intéresse, en trop petit nombre, mais autographes, et qui
   viennent certainement de la cassette du cardinal de Richelieu,
   comme les pièces sur l'affaire du Val-de-Grâce: ce manuscrit porte
   au dos ce titre: _Lettres originales_. L'autre est le tome II
   in-folio des MANUSCRITS DE COLBERT, _Affaires de France_; ce sont
   des copies des papiers de Richelieu concernant la négociation dont
   nous nous occupons. Ces copies l'embrassent tout entière; elles
   reproduisent les pièces originales du _Supplément français_, et
   elles en donnent beaucoup d'autres. Malheureusement elles sont
   assez défectueuses. Le P. Griffet n'a connu ou du moins il ne cite
   que ces copies de Colbert, et il en a le premier tiré plusieurs
   lettres importantes. Nous mettons ici, dans toute leur teneur, les
   principales pièces dont nous nous sommes servi.

   LA REINE D'ANGLETERRE AU CARDINAL DE RICHELIEU, SUR LA GROSSESSE
   DE LA REINE ANNE ET SUR L'ARRIVÉE DE MME DE CHEVREUSE EN
   ANGLETERRE. MARS 1638[397].

   «Mon cousin, ce m'est une joie si sensible que la grossesse de la
   Reyne ma sœur que, envoyant ce gentilhomme pour en témoigner mon
   ressentiment au Roy mon frère et à elle, j'ai cru que vous estiez
   une personne avec qui, après eux, je m'en pouvois resjouir. C'est
   ce que je fais par cette lettre. Et aussi connoissant le soin que
   vous prenez de m'obliger, en ayant eu des preuves depuis peu, je
   vous donne avis de l'arrivée de ma cousine la duchesse de
   Chevreuse en ce pays, et vous prie que son arrivée ici ne lui
   porte aucun préjudice dans ses affaires. Je me fie tant en votre
   générosité que je ne fais nul doute que vous ne voudriez pas tant
   me désobliger, après m'avoir tant obligée que vous avez fait, que
   de ne lui pas accorder son bien, ainsi que vous lui aviez procuré
   avant son partement. C'est la justice et son mérite qui le
   demandent; s'estant comportée en Espagne et en ce pays comme elle
   a fait, elle mérite bien cela de vous, et moi je me tiendrai pour
   obligée qu'elle ne reçoive point de mauvais traitements estant
   avec moi. Je ne vous en parlerai davantage, me fiant à ce que
   vous m'avez promis qui est de m'obliger quand vous en auriez les
   occasions. En voici une qui me fera demeurer toute ma vie, votre
   bien affectionnée cousine, HENRIETTE MARIE R.»

  [397] Manuscrits de Colbert, fol. 1. Manque dans le _Supplément
  français_.

LE ROI D'ANGLETERRE AU ROI LOUIS XIII[398].

   «Monsieur mon frère, envoyant ce gentilhomme pour me resjouir avec
   vous de la grossesse de la Reyne, ma sœur, et vous assurer que
   personne n'en peut estre plus aise que moi, sachant la joie que
   vous en recevez. J'ai voulu aussi vous avertir de l'arrivée de ma
   cousine la duchesse de Chevreuse, vous priant que sa demeure ici
   ne lui apporte point de préjudice dans ses affaires, et si je puis
   vous faire voir mon affection en quelque chose que vous
   m'ordonnerez, vous verrez que je serai si prompt que vous me
   croirez, Monsieur mon frère, votre très-affectionné frère,
   CHARLES R.»

LA REINE D'ANGLETERRE AU MÊME[399].

   «Monsieur mon frère, si je pouvois moi-même estre si heureuse que
   de pouvoir aller témoigner à Votre Majesté l'extrême joie que j'ai
   de la bénédiction qu'il a plu à Dieu lui envoyer par la grossesse
   de la Reyne, ma sœur, elle connoistroit par ma diligence mon
   ressentiment; mais ne le pouvant j'ai cru que ce gentilhomme que
   j'envoie suppléeroit à mon intention, et que Votre Majesté
   prendroit en bonne part le témoignage de mon ressentiment, priant
   Dieu de lui vouloir envoyer la joie parfaite par un fils. Aussi
   j'ai cru de mon devoir d'avertir Votre Majesté de l'arrivée de ma
   cousine la duchesse de Chevreuse en ce pays. J'espère qu'elle ne
   recevra point de mauvais traittement pour estre venue ici, et que
   Votre Majesté lui fera l'honneur et à moi aussi qu'elle puisse
   jouir de son bien, selon qu'il a été arresté devant son partement
   de France. Je ne la ferai plus longue de peur d'importuner Votre
   Majesté. Me remettant à sa bonté ordinaire, je demeurerai à
   jamais, Monsieur mon frère, votre très-humble et très-obéissante
   sœur et servante, HENRIETTE MARIE R.»

  [398] Manuscrits de Colbert. fol. 1. Manque dans le _Suppl.
  franç._

  [399] Man. de Colbert, fol. 2. Manque dans le _Suppl. franç._

MADAME DE CHEVREUSE A M. DU DORAT[400].

   «L'estat où j'ai esté jusqu'à cette heure ne m'a pas permis de
   pouvoir escrire plus tôt, ni celui où je suis d'y demeurer
   davantage sans le faire, pour vous prier de donner une lettre que
   j'escris à la Reyne touchant l'affaire que vous sçavez de l'argent
   que m'envoya Monsieur le cardinal, laquelle je vous prie de dire à
   Sa Majesté, ainsi que je lui mande que vous ferez, et la
   très-humble supplication que je lui fais de le rendre sur ce
   qu'elle me doit. Je crois qu'il lui sera aussi aisé en l'estat où
   elle est, qu'à moi difficile en celui où je suis, auquel elle
   m'obligeroit beaucoup de m'envoyer le reste; mais pour ne
   l'importuner, je n'ose lui demander. Je fais bien de rendre cela à
   M. le cardinal, avouant que si cela ne m'eût esté impossible je
   l'aurois desjà fait avec tous les remercîments que je dois.
   J'espère que la bonté de la Reyne fera tous les deux pour moi, et
   que cela lui sera autant agréable que peut-estre mon malheur lui
   feroit désagréer ce qui viendroit de ma part. S'il est si grand
   que cela ne puisse estre, je ne manquerai de satisfaire à cela par
   quelque moyen que ce soit, et de témoigner, en quelque estat que
   je sois, que si j'ai beaucoup de mauvaise fortune, je n'ai pas
   moins d'innocence et autant de résolution de la conserver que
   d'envie de vous servir. M. DE ROHAN.»

  [400] Man. de Colbert, fol. 3. Manque dans le _Suppl. franç._

MADAME DE CHEVREUSE A LA REINE ANNE[401].

   «J'ai chargé ce porteur de vous dire une affaire que je ne puis
   oublier ni ne dois vous céler; l'état où je suis m'oste le moyen
   de la payer, celui où vous estes vous le donnera facilement. Je
   vous conjure de le faire et d'en témoigner votre ressentiment. Si
   vous pouviez achever le surplus de la dette, croyez qu'il
   viendroit bien à propos pour moi, qui suis absolument à vous que
   je sçais qui le croyez, et que je ne puis vous récompenser du bien
   que vous me faites en cela.»

  [401] Manuscrits de Colbert, fol. 2. Manque dans le _Suppl.
  franç._

A LA REYNE, MA SOUVERAINE DAME[402].

   «Madame, je ne serois pas digne de pardon, si j'avois pu et manqué
   de rendre conte à Vostre Majesté du voyage que mon malheur m'a
   obligé d'entreprendre. Mais la nécessité m'ayant contrainte
   d'entrer en Espagne où le respect de Vostre Majesté m'a fait
   recevoir et traiter mieux que je ne méritois, celui que je vous
   porte m'a fait taire jusques à ce que je fusse en un royaume
   lequel estant en bonne intelligence avec la France ne me donne pas
   sujet d'appréhender que vous ne trouviez bon de recevoir les
   lettres qui en viennent. Celle-ci, Madame, parlera devant toutes
   choses à Vostre Majesté de la joie particulière que j'ai ressentie
   de la publique, qui est partout, de la grossesse de Vostre
   Majesté. Dieu, qui connoît sa bonté si parfaitement, la sait seul
   récompenser, et consoler tous ceux qui sont à elle par ce bonheur
   que je lui demande de tout mon cœur d'achever par l'heureux
   accouchement d'un dauphin. Encore que ma mauvaise fortune
   m'empesche d'estre des premières à le voir, croyez, Madame, que
   mon affection au service de Vostre Majesté ne me laissera des
   dernières à m'en rejouir. Le souvenir que je ne sçaurois douter
   que Vostre Majesté n'aye de ce que je lui dois, et celui que j'ai
   de ce que je lui veux rendre, lui persuadera, sans que je lui die,
   le déplaisir que ce m'a esté de me voir réduite à m'éloigner
   d'elle pour éviter les peines où j'appréhendois que les soupçons
   injustes qu'on a donnés de moi me missent. Je jure à Vostre
   Majesté que dans ce dessein je ressentois tant de maux que je ne
   l'exécutai pas dans l'espérance de m'en délivrer, mais seulement
   de faire voir un jour que je ne les méritois pas. Je croyois
   venant ici me soulager en les disant à Vostre Majesté; mais la
   difficulté du passage m'obligeant d'entrer en Arragon, et depuis
   celle de passer en Angleterre m'obligeant d'aller à Madrid, il m'a
   fallu priver de cette consolation jusques à cette heure que je
   puis me plaindre à Vostre Majesté de ma mauvaise fortune,
   n'accusant qu'elle seule de mon malheur et espérant que la
   protection de Vostre Majesté me garantira de celui que ce me
   seroit de la colère du Roy et des mauvaises grâces de M. le
   Cardinal, puisqu'en ce sujet je n'ai manqué ni au respect ni au
   ressentiment à quoi j'estois obligée. Je n'ose le dire moi-même à
   Sa Majesté et ne le fais pas à M. le Cardinal, m'asseurant que
   vostre générosité le fera, et rendra agréable ce qui pourroit
   estre importun par mes lettres, par lesquelles je ne pourrois pas
   si bien témoigner mon innocence comme par la grâce que je demande
   à Vostre Majesté de la représenter; et la vertu de Vostre Majesté
   m'asseure qu'elle s'exercera volontiers en cette occasion, et
   qu'elle emploiera sa charité pour me dire ce que je sçais qu'elle
   fait, qui est d'estre toujours elle-même. Vostre Majesté sçaura
   par les lettres du Roy et de la Reyne de la Grande-Bretagne
   l'honneur qu'ils me font. Je ne le sçaurois mieux exprimer qu'en
   disant à Vostre Majesté qu'il mérite sa reconnoissance. Plût à
   Dieu le pouvoir faire par mes services! Je crois que vous
   approuverez ma demeure en leur cour, et que cela ne me rendra pas
   digne d'un mauvais traitement de la vostre, ni de me refuser les
   choses que l'autorité de Vostre Majesté et le soin de M. le
   Cardinal m'avoit procurées, que je demande à cette heure à M. mon
   mari; à quoi je supplie Vostre Majesté de me protéger, afin que
   j'en aie bientôt les effets si justes que j'en attends.»

  [402] Man. de Colbert, fol. 4. Manque dans le _Suppl. franç._ Une
  personne qui possède l'original de cette lettre a bien voulu nous
  le confier pour le collationner avec la copie. Trois pages
  in-fol. Cachet intact, cire rouge et soie verte.

Mme DE CHEVREUSE AU CARDINAL DE RICHELIEU[403].

   «Monsieur, je ne doute pas que vous ne soyez satisfait de la
   raison qui m'a empeschée jusques à cette heure de vous écrire,
   vous ayant esté donnée par une personne de qui j'espère autant de
   grâce comme vous de justice. Maintenant ayant appris ce que je
   crois aisément, pour le désir que j'en ai, que vous recevrez
   agréablement cette lettre, je vous la fais avec beaucoup de
   contentement, sachant bien que la vérité seroit bien reçue de
   vous, sans l'assistance que votre bonté promet à la personne de
   qui elle vient. J'espère que le malheur qui m'a contrainte de
   sortir de France s'est lassé de me suivre si longtemps, et que les
   soupçons qui m'ont donné des appréhensions auront en partie
   justifié ma peur, dont je serois très-aise d'estre tout à fait
   guérie par la connoissance que mes ennemis ne fussent pas plus
   puissants que mon innocence. Je ne puis pas mieux décharger votre
   bonté qu'en lui imputant les diverses demandes qu'on me fit; sur
   quoi, j'ai cru estre obligée de m'esloigner pour gagner ce qui
   m'estoit seulement besoin pour ma justification, à savoir, le
   temps. Les assurances qu'on m'a données depuis mon arrivée ici de
   votre bonté pour moi me font espérer le succès que je me suis
   promis. Je souhaite extrêmement encore que cela n'augmente pas la
   peine de mon éloignement, et comme les honneurs et grâces que j'ai
   reçues par tout ne font qu'exercer non pas abattre ma gratitude,
   vous devez estre assuré qu'ils contribuent à la mémoire de vos
   faveurs; car cependant que j'aurai cette qualité, je ne puis
   jamais perdre celle, monsieur, de votre très-humble et
   très-affectionnée servante, M. DE ROHAN.--Greniche, ce 1er juin.»

  [403] Manuscrits de Colbert, fol. 5 et 6. Manque au _Suppl.
  franç._

«MÉMOIRE[404] DE CE QUE Mme DE CHEVREUSE A DONNÉ CHARGE AU SIEUR DE
BOISPILLE DE DIRE A MONSEIGNEUR LE CARDINAL.»

   «Ce qui la fit résoudre à partir, après l'avis qu'elle reçut, ce
   fut qu'elle n'eut point de lettre de M. du Dorat, et qu'elle fit
   réflexion sur les choses dont M. d'Auxerre l'avoit enquise, et sur
   le mémoire qu'elle avoit vu[405] qui portoit vouloir sçavoir
   d'elle s'il n'estoit pas vrai qu'elle avoit escrit pour empêcher
   M. le duc de Lorraine de quitter le service du roy d'Espagne, et
   que si elle répondoit que non, comme l'on croyoit qu'elle feroit,
   qu'elle dispensast à l'avenir son Éminence de s'entremettre entre
   le roy et elle, et que l'avoüant il l'avoit bien tirée de plus
   grandes affaires, et que son Éminence lui demandoit cela comme son
   ami, sachant la chose assurément par lettres interceptées d'un
   courier en Luxembourg, avec les paroles de M. le grand
   maistre[406], et ce qui se passa ensuite comme elle escrivit
   n'avoir promis ce que M. le grand maistre avoit dit; la dite
   légation de MM. d'Auxerre et du Dorat, et le dit avis, le tout
   mit son esprit dans les troubles que l'on peut juger, ayant peur
   que l'on crût qu'elle fût obligée ailleurs, ayant refusé de faire
   ce que mondit seigneur de La Meilleraie désiroit. C'est donc ce
   qui l'étonna, disant avoir vécu, mesme s'estre corrigée de toutes
   choses, et étudiée pendant son séjour à Tours à ne rien faire
   particulièrement qui pût déplaire à M. le cardinal, depuis
   l'obligation qu'elle lui avoit pour l'affaire de M. de
   Chasteauneuf: voulant avec le temps et sa façon de vivre et
   comportement lui faire perdre entièrement le souvenir de cette
   action qu'elle avoit faite. Et après cela voyant qu'on s'enqueroit
   de choses à quoi elle n'avoit jamais pensé, et lui dire que l'on
   en avoit en main la vérité, cela lui fit imaginer que l'on la
   vouloit perdre. Voilà les points sur lesquels elle a fait toutes
   ses réflexions.

  [404] Manuscrit de Colbert, fol. 8. Manque au _Suppl. franç._

  [405] Le mémoire ou les instructions dressées par Richelieu
  lui-même pour interroger à Tours Mme de Chevreuse. Voy. chap.
  III, p. 137, et l'APPENDICE p. 425.

  [406] Le maréchal La Meilleraye, grand maître de l'artillerie,
  qui vit à Tours Mme de Chevreuse.

   «Pour son retour elle le désire si fort, pourvu qu'elle ait les
   bonnes graces de son Éminence, qu'elle ne conditionne point le
   lieu de sa retraite; ce sera où il lui plaira et pour faire tout
   ce qu'il lui commandera.

   «Elle ne s'est obligée à rien du tout en Espagne ni en Angleterre;
   ne se trouvera pas qu'elle ait pris un teston fors les bonnes
   chères et traitements; et pour le témoigner, les dernières paroles
   que lui dit le roy d'Espagne furent de faire ses recommandations
   en Angleterre, et que si elle alloit en France, comme il espéroit,
   qu'elle assurast la reyne sa bonne sœur de ses bonnes volontés
   qui ne diminueront point pour estre[407]...

  [407] Une petite lacune.

   «Elle supplie que son Éminence dise qu'elle a oublié cette créance
   du duc de Lorraine, disant que depuis l'avis que l'on en avoit eu
   il ne s'est pas trouvé tel, ou telle autre chose qu'il plaira à
   son Éminence, s'offrant de sa part qu'après son retour, si on le
   peut vérifier, elle se soumet à punition[408].

  [408] Dans tout ce passage la copie est très-défectueuse.

   «Représenter qu'elle a escrit quatre fois d'Espagne, la première
   du fort de Sistam (?), première place de garnison d'Espagne; la
   seconde de Saragoce; la troisième de Madrid, et la dernière fois
   une lettre seule à Boispille du dit Madrid dont elle n'a reçu
   aucune nouvelle, et que le courier, à qui elle avoit donné la dite
   dernière lettre, a dit à son retour l'avoir donnée au dit
   Boispille et lui en avoir demandé réponse, et celui-ci avoir
   répondu: nous ne faisons point de réponse en Espagne.

   «Elle a parlé comme elle devoit en Espagne, et croit que c'est une
   des choses qui l'a le plus fait estimer du comte duc, lequel, elle
   croit, n'aura pas rabattu de l'estime qu'il faisoit de son
   Éminence. Qu'à son arrivée d'Espagne en Angleterre elle a tenu les
   mêmes discours, et tellement exprimé les obligations qu'elle a à
   la bonne volonté et bonté de son Éminence, qu'elle s'est presque
   mise dans le hazard de faire condamner ses craintes(?).

   «Pour ce qui est de l'ambassadeur d'Espagne, elle le voit parce
   qu'il est venu avec elle, joint les ordres qu'il a de la voir et
   lui faire compliment, ce qu'elle ne peut refuser, mais bien ne
   passer jamais cela. Pour Bruxelles, véritablement elle s'est
   acquittée d'une lettre avec un présent à l'infant cardinal,
   seulement de la part de la reyne d'Espagne, et ayant reçu
   compliment à son arrivée en Angleterre de Mme la princesse de
   Phalsbourg, sur la nouvelle qu'elle a eue qu'elle estoit malade
   d'une fièvre, elle l'a envoyée visiter par un laquais.

   «Que véritablement elle est visitée par tous les ambassadeurs et
   agents étrangers, ce qu'elle ne peut refuser pour le présent au
   lieu où elle est.»

LE CARDINAL A Mme DE CHEVREUSE[409].

   «Madame, monsieur de Chevreuse ayant désiré que le roy lui permit
   de vous envoyer le sieur de Boispille, je n'ai pas voulu le
   laisser aller sans vous témoigner par ce mot de response, que
   prenant part à ce qui vous touche, je ne serai point content quand
   je penserai que vous n'avez pas sujet de l'estre. Ce qu'il vous
   plaît me mander est conçu en tels termes que ne pouvant y
   consentir sans agir contre vous par une trop grande complaisance,
   je ne veux pas y respondre de peur de vous déplaire en voulant
   vous servir. En un mot, madame, si vous êtes innocente, votre
   sûreté dépend de vous-même; et si la légèreté de l'esprit humain,
   pour ne pas dire celle du sexe, vous a fait relascher à quelque
   chose dont sa Majesté ait sujet de se plaindre, vous trouverez en
   sa bonté ce que vous en pouvez attendre et que vous devez désirer.
   Je tiendrai en cette occasion, comme en toute autre, à faveur
   singulière de vous servir, pourvu que vous vouliez vous-même
   embrasser vos intérêts[410], comme vous y estes obligée.
   J'apprendrai votre intention par le retour de ce porteur et
   demeurerai cependant, etc.»

  [409] Manuscrits de Colbert, fol. 6. Manque dans le _Suppl.
  franç._ Nous avons vu l'original même sur lequel nous avons
  corrigé la copie.

  [410] La copie et par conséquent le P. Griffet: _les intérêts du
  Roy_.


24 JUILLET 1638. LE CARDINAL A Mme DE CHEVREUSE[411].

   «Madame, le roy a volontiers consenti à ce que vous avez désiré.
   Puisque vous ne vous sentez coupable que de votre sortie du
   royaume, il m'a commandé de vous mander qu'il vous en donne de bon
   cœur l'abolition, comme il eût fait de toute autre chose que vous
   eussiez tesmoigné avoir sur votre conscience. Quand le sieur de
   Boispille vous alla trouver, je lui dis ce que j'estimois pour
   votre service et pour votre sûreté, qui consistoit, à mon avis, à
   ne tenir rien de caché; ce à quoi j'estimois que vous vous dussiez
   porter d'autant plus facilement que l'expérience vous a fait
   connoistre, par ce qui s'est passé au fait de Monsieur de
   Chasteauneuf, qu'en ce qui vous intéresse ce dont vos amis ont la
   preuve en main est plus secret que s'ils ne l'avoient point. Je
   vous puis bien assurer que je n'ai pas moins d'intention de vous
   servir aux occasions présentes qu'en celle-là, et que tant s'en
   faut qu'on ait voulu vous faire avouer une chose qu'on ne sçût
   pas, qu'on voudroit ne savoir pas ce qu'on sçait pour ne vous
   obliger à le dire. Tant y a qu'on vous envoie les sûretés que vous
   avez désirées. Que si vous avez besoin de plus grandes, je vous y
   servirai volontiers, comme je vous l'ai desjà mandé, vous assurant
   que je serai toujours, etc.»

  [411] Manuscrits de Colbert, fol. 11. Manque dans le _Suppl.
  franç._

8 SEPTEMBRE 1638. Mme DE CHEVREUSE AU CARDINAL[412].

   «Monsieur, si je doutois de vos paroles je n'en mériterois pas les
   effets; au contraire[413] la liberté qu'elles me font prendre à
   cette heure de vous représenter mes intérêts, n'estant digne du
   soin qu'il vous plaist d'en prendre. Considérez, Monsieur, l'état
   où je suis, très satisfaite d'un côté des assurances que vous me
   donnez de la continuation de votre amitié, et fort affligée de
   l'autre des soupçons ou pour mieux dire des certitudes que vous
   dites avoir d'une faute que je n'ai jamais commise, laquelle,
   j'avoue, seroit accompagnée d'une autre, si, l'ayant faite, je la
   niois, après les graces que vous me procurez du Roy en l'avouant.
   Je confesse, Monsieur, que ceci me met en un tel embarras que je
   ne vois aucun repos pour moi dans ce rencontre. Que si vous ne
   vous estiez pas persuadé si certainement de la sçavoir, ou que je
   la pusse avouer, ce seroit un moyen d'accommodement; mais vous
   laissant emporter à une créance si ferme contre moi qu'elle
   n'admet point de justification, et ne me pouvant faire coupable
   sans l'estre, j'ai recours à vous même, Monsieur, vous suppliant,
   par la qualité d'ami que votre générosité me promet, d'aviser un
   expédient par lequel Sa Majesté puisse estre satisfaite, et moi
   retourner en France avec sûreté, ne m'en pouvant imaginer aucun,
   et me trouvant dans des grandes peines. Comme je suis avec
   d'entières résolutions de vous servir, j'espère que vous trouverez
   bon la franchise avec laquelle je vous supplie de m'en tirer, et
   de me donner occasion de vous tesmoigner ce que je suis, Monsieur,
   votre très humble et très affectionnée servante,

    «MARIE DE ROHAN.»

  [412] Manuscrits de Colbert, fol. II. Manque dans le _Suppl.
  franç._

  [413] Il paraît y avoir ici une petite lacune; supplées: _je vous
  prie d'excuser_, ou quelque chose de semblable.

8 JANVIER 1639. LE CARDINAL A MME DE CHEVREUSE[414].

   «Les continuelles instances que M. de Chevreuse fait pour vous
   garantir de votre perte, joint à l'affection que j'ai toujours eue
   pour ce qui vous touche, m'ont porté à obtenir du roy un passeport
   pour M. l'abbé du Dorat et le sieur de Boispille qui vous vont
   trouver en intention de vous servir et de vous faire plus penser à
   vous que vous n'avez jamais fait. Si vous en avez autant de
   dessein qu'ils en assurent, et que vous vouliez par une bonne
   conduite me donner lieu de respondre au Roy de la suite de vos
   actions, je m'y engagerai de très bon cœur, me promettant que
   vous ne voudriez tromper de nouveau une personne qui veut estre,
   etc.»

  [414] Manuscrits de Colbert, fol. 13. Manque dans le _Suppl.
  franç._

Le cardinal remit à Boispille l'abolition ci-jointe, mais sous cette
réserve que nous trouvons aux Archives des affaires étrangères, FRANCE,
t. LXXXXI, fol. 38:

   «Je, François Eveillard, sieur de Boispille, reconnois avoir reçu
   l'abolition générale qui m'a été donnée pour Mme la duchesse de
   Chevreuse, sur l'assurance que j'ai donnée de ne la délivrer point
   qu'elle n'ait premièrement reconnu par écrit ce dont elle prétend
   être absoute par ladite abolition, et particulièrement ce qu'elle
   a négocié avec le duc Charles de Lorraine pendant son séjour à
   Tours et autres lieux hors de la cour, pour le faire demeurer dans
   le service du roi d'Espagne. Fait en mon seing et 9e jour de
   février mil six cent trente-neuf,

    «EVEILLARD DE BOISPILLE.»

   «Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous
   présents et à venir, salut. Nous n'avons point de plus grand
   déplaisir que quand nous nous voyons obligé par la nécessité du
   bien et repos de notre État de laisser aller le cours de la
   justice à quelque exemple de sévérité pour maintenir nos sujets
   dans le devoir et les plus qualifiés dans l'obéissance, la
   fidélité et le respect qu'ils nous doivent, et au contraire ce
   nous est un grand contentement lorsque par la reconnoissance de
   leurs fautes ils nous donnent sujet de les oublier. Notre cousine
   la duchesse de Chevreuse a autant de connoisssance que personne du
   monde de notre inclination plutôt à la clémence qu'à la rigueur,
   dont voulant lui départir présentement un effet particulier sur le
   sujet de sa dernière sortie hors du royaume contre l'ordre et le
   commandement exprès qu'elle avoit de nous de demeurer en notre
   ville de Tours, de sa retraite et séjour en pays ennemi, des
   intelligences qu'elle a eues avec le duc Charles, et autres fautes
   qu'elle auroit pu commettre contre la fidélité et le service
   qu'elle nous doit; sçavoir faisons que nous avons favorablement
   reçu sa très-humble supplication sur le sujet desdites fautes, et
   par ces présentes, signées de notre main, nous avons remis,
   quitté, pardonné et aboli, remettons, quittons, pardonnons et
   abolissons à notre dite cousine, la duchesse de Chevreuse, la
   faute qu'elle a commise s'en allant de notre ville de Tours contre
   l'exprès commandement que nous lui avions donné d'y demeurer,
   ensemble sortant de notre royaume sans notre congé et se retirant
   au pays de nos ennemis déclarés, comme aussi ce qu'elle a négocié
   avec ledit duc Charles de Lorraine contre notre service, et
   généralement toutes autres fautes qu'elle auroit commises contre
   nos intentions, service et fidélité qu'elle nous doit, demeurant
   content et satisfait de la confession qu'elle nous a
   particulièrement fait faire. Voulons et nous plaît que pour raison
   desdites fautes elle ne puisse dorénavant être recherchée en
   quelque façon que ce soit, imposant pour ce regard silence
   perpétuel à nos procureurs généraux et leurs substituts présents
   et avenir, et l'avons restituée et restituons au même état qu'elle
   étoit auparavant celui-ci. Si donnons en mandement à nos amés et
   féaux conseillés séants en notre cour du parlement à Paris, que de
   notre présente grâce et abolition ils fassent, souffrent et
   laissent jouir notre dite cousine, la duchesse de Chevreuse,
   pleinement et paisiblement, et qu'ils aient à l'entériner sans que
   notre dite cousine soit tenue de se représenter devant eux, dont,
   de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, nous
   l'avons dispensée et dispensons; car tel est notre plaisir; et
   afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait
   mettre notre sceau à ces présentes. Donné à Saint-Germain-en-Laye,
   le 10 février l'an de grâce mil six cent trente-neuf et de notre
   règne le vingt-neuvième,

    «LOUIS, BOUTHILLIER.»

LONDRES, 23 FÉVRIER 1639. Mme DE CHEVREUSE A M. LE CARDINAL[415].

   «Monsieur, jamais je n'avois cru mon malheur si grand que je fais
   à cette heure, puisque la bonne volonté que vous me faites
   l'honneur de me témoigner ne le peut pas surmonter, et ne m'y fait
   trouver autre soulagement que la liberté qu'elle me donne de lui
   représenter les raisons pourquoi elle ne m'en tire pas. Je
   commencerai, Monsieur, par l'obligation que vous m'avez fait la
   grâce d'obtenir du Roy, en laquelle il est spécifié une
   négociation avec Monsieur de Lorraine contre le service du Roy,
   laquelle vous sçavez que je vous ai toujours protesté n'avoir
   jamais faite. Que si j'avois été capable de cette faute, je
   croirois en commettre une seconde de ne le vous pas avouer, ayant
   tant de connoissance de votre générosité que non-seulement j'eusse
   espéré que vous en eussiez obtenu le pardon de Sa Majesté, mais
   encore par votre bonté accoutumée vous l'auriez voulu étouffer, en
   causant l'abolition qu'il eût plu au Roy me donner que sur ma
   sortie de France qu'il me pardonnoit, et toutes autres fautes que
   j'aurois pu commettre, sans particulariser cet article touchant
   Monsieur de Lorraine, lequel n'estant point je n'ai pu vous
   confesser. Ainsi, Monsieur, je vous avoue que je suis doublement
   étonnée de le voir dans l'abolition que Boispille m'a montrée, et
   d'entendre à quelle condition il s'estoit engagé de me la donner.
   J'arriverai à la seconde chose qu'il m'a dite de votre part
   touchant mon retour à Dampierre sans sçavoir ni le temps que j'y
   demeurerai ni la liberté que j'y aurai, ientes (_sic_) si le roy
   voudra m'éloigner davantage un peu après, ou s'il lui plaira que
   j'y demeure sans avoir la liberté d'aller ailleurs. Sur ce sujet,
   je vous supplie très-humblement de croire que si vous me jugez
   méprisable jusqu'au point de m'obliger à la demeure d'un lieu, ou
   à estre reléguée à soixante lieues de mes plus proches et des
   moyens de donner ordre à mes affaires, il n'y a ville dans
   l'Europe où je me trouve mieux qu'à Angers, ni maison où je
   demeure plutôt qu'au Verger. C'est pourquoi, Monsieur, je vous
   demande cette grâce de considérer l'état où me laissent toutes les
   assurances d'amitié que vous me donnez, et de trouver bon que V.
   E. m'en procure une entière par une abolition qui ne me noircisse
   pas éternellement de ce que je n'ai pas fait, et ma demeure
   certaine chez moi avec la liberté d'aller par tout le royaume
   comme toutes les autres de ma condition, hors où seront Leurs
   Majestés, puisque mon malheur est tel que le Roy ne l'a pas
   agréable; afin qu'au moins estant privée, en lui obéissant, du
   plus grand bien de ma vie par l'absence de la Reyne, j'aie cette
   consolation de me voir sans honte avec mes plus proches, et les
   moyens de donner ordre à mes affaires. Alors, Monsieur, j'aurai
   une résolution fort constante d'attendre avec patience les effets
   que je me veux toujours promettre de votre protection, que je ne
   prétendrai que lorsque vous m'en croirez digne. C'est une ambition
   si juste que j'ose croire que vous ne la désapprouverez pas, et si
   quelques obstacles s'opposent à me faire obtenir ce bien, vous me
   plaindrez de n'y pouvoir atteindre, et ne me blâmerez pas de
   l'avoir demandé, vous assurant qu'en quelque état que je sois je
   conserverai toujours si parfaitement le souvenir des faveurs que
   j'ai reçues de vous, et le désir de les reconnoistre par mes
   services, que vous me croirez peut estre un jour digne des grâces
   dont vous ne m'avez pas crue jusques ici capable, et me trouverez
   en tout temps et en tout lieu ce que je dois, qui est, Monsieur,
   votre, etc., M. DE ROHAN.»

  [415] Manuscrits de Colbert, fol. 14. Manque dans le _Suppl.
  franç._

17 MARS 1639. LE CARDINAL DE RICHELIEU A L'ABBÉ DU DORAT[416].

   «Monsieur, la dernière lettre que j'ai reçue de madame de
   Chevreuse estant plutôt un reproche de ce que je ne la sers pas
   selon son gré qu'une aprobation de ce que j'ai pu faire pour son
   contentement, au même temps que la civilité qui est due aux dames
   m'empesche de lui faire réponse de peur de lui déplaire, son
   intérêt me met la plume en main pour vous faire savoir ce que
   j'estime qui lui doit estre représenté pour son avantage.

  [416] Man. de Colbert, fol. 18. L'original, de la main de Chéré,
  est au _Suppl. fr._

   «Elle trouve étrange qu'on la veuille obliger à quelque
   reconnoissance de ce qu'elle a négocié avec certains étrangers. Sa
   sureté requiert qu'on en use ainsi. On a point encore vu de malade
   qui ait voulu et pu estre guéri d'un mal dont il ne veut pas qu'on
   croie seulement qu'il soit malade. Comme la connoissance des maux
   est nécessaire aux médecins, leur discrétion est telle qu'ils
   savent bien la cacher aux autres. Vous sçavez mieux que personne
   qu'en ce qui touche madame de Chevreuse, j'ai gardé le secret et
   de confesseur et de médecin en diverses choses qui lui sont assez
   importantes, et dont j'ai la preuve entre les mains. J'ose vous
   dire même que depuis l'affaire de monsieur de Chasteauneuf il m'en
   est tombé quelque autre aussi entre les mains, dont je ne vous ai
   jamais dit le détail, bien que je vous aie parlé en gros de
   quelque nouveau chiffre découvert. Je n'ai, graces à Dieu, pas
   moins de discrétion que j'ai eu par le passé, et j'aurai
   certainement autant de soin à l'avenir comme j'ai eu ci-devant en
   ce qui importera à madame de Chevreuse. Quelque passion qu'elle
   puisse avoir en ce qui la touche, elle est trop raisonnable pour
   vouloir que je choque les sentiments du Roy, et ne trouver pas bon
   qu'en la servant je serve l'Estat, mesme en ce qui ne lui peut
   porter préjudice. Cependant pour lui complaire j'ai obtenu du Roy
   une abolition pure et simple comme elle l'a désiré, laquelle
   monsieur de Chavigny vous envoie.

   «Elle témoigne encore un grand étonnement de ce qu'on ne lui
   permet pas d'aller et de demeurer en tout lieu que bon lui
   semblera en France lorsque le Roy et la Reyne n'y seront pas
   actuellement. Auparavant qu'elle fit la promenade qu'elle a faite
   depuis un an, Tours estoit sa demeure. Si depuis ce temps elle a
   fait quelque chose qui mérite une meilleure condition, j'ai grand
   tort de ne travailler pas à la lui faire obtenir; mais si ses
   actions n'ont pas esté de cette nature, il me semble qu'elle n'a
   pas raison de vouloir que, contre toute règle d'une bonne
   politique, on augmente les graces à proportion de l'augmentation
   des fautes.

   «Le temps et sa bonne conduite peuvent lui donner tout le
   contentement qu'elle désire, mais mon pouvoir n'est pas assez
   grand pour l'opposer à celui de la raison, ni ma volonté assez
   déréglée pour vouloir des choses aussi préjudiciables à l'Estat
   qu'inutiles à son service, bien qu'elles lui fussent agréables.
   Vous l'assurerez, s'il vous plaît, que j'aurai toujours une
   très-sincère affection à ce qui lui sera avantageux, et la
   conjurerai de trouver bon que tandis qu'elle sera en l'humeur où
   elle est, on mesure plutôt ce qui lui sera utile par le jugement
   de ceux qui sont ses amis et ses serviteurs, entre lesquels vous
   n'estes pas des moindres, que par elle-même, à l'esprit de
   laquelle je déférerai toujours très volontiers, lorsqu'il ne sera
   point prévenu de passion à son préjudice. Il ne me reste qu'à vous
   assurer que je suis, Monsieur, votre très-affectionné, etc.»

ADDITION DE LA MAIN DU CARDINAL. L'ORIGINAL AU SUPPLÉMENT FRANÇAIS.

   «Madame, ces trois mots ne sont que pour vous dire qu'une lettre
   que j'escris à Monsieur Du Dorat servira de réponse à celle que
   j'ai reçue de vous, me contentant seulement de vous faire
   connoistre par ces lignes que je suis, etc. Si la demeure du
   Verger et d'Angers n'est pas agréable à madame de Chevreuse, on en
   pourra trouver quelque autre qui lui plaira davantage; mais il est
   impossible d'obtenir qu'elle demeure présentement à Dampierre plus
   de huit ou dix jours.»

LONDRES, 28 MARS 1639. Mme DE CHEVREUSE A M. LE CARDINAL[417].

   «Monsieur, j'ai vu en la réponse qu'il vous a plu me faire par la
   lettre à monsieur Du Dorat, combien je vous suis obligée, et
   combien je suis malheureuse, vous trouvant avec tant de bonté pour
   moi et demeurant avec tant de mauvaise fortune. Je prie Dieu que
   mes services vous puissent un jour faire paroistre que je ne suis
   pas tout à fait indigne des grâces que j'ai reçues de vous, mais
   seulement du malheur où je suis duquel j'espérois que vos bontés
   me feroient voir la fin, alors que mon malheur m'en fait
   rencontrer la continuation, par celle de mon éloignement des lieux
   qui me pouvoient tirer des incommodités qu'il m'a fait souffrir,
   auxquelles je vous confesse, Monsieur, qu'il m'est impossible de
   me résoudre. Je me promets qu'il ne le vous sera pas toujours
   d'obtenir du Roy un repos pour moi si juste que celui que je vous
   ai demandé, ainsi que messieurs Du Dorat et Boispille vous le
   feront encore particulièrement entendre. C'est pourquoi, m'en
   remettant absolument à eux, je vous supplie seulement de les
   vouloir entendre et croire que jamais je ne serai autre que,
   Monsieur, votre, etc., M. DE ROHAN. Londres, ce 28 mars.»

  [417] Man. de Colbert, fol. 20. L'original est au _Suppl. franç._

NOUVELLE ABOLITION DE Mme DE CHEVREUSE[418].

   «Louis, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Navarre, à tous
   présents et à venir, Salut: Nous n'avons point de plus grand
   desplaisir, que quand nous nous voyons obligé par la nécessité du
   bien et repos de notre Estat, de laisser aller le cours de la
   justice à quelque exemple de sévérité pour maintenir nos sujets
   dans le devoir, et les plus qualifiés dans l'obéissance qu'ils
   nous doivent. Et au contraire ce nous est un grand contentement
   lorsque par la reconnoissance de leurs fautes ils nous donnent
   sujet de les oublier. Notre cousine la duchesse de Chevreuse a
   autant de connoissance que personne du monde de notre inclination
   plutôt à la clémence qu'à la rigueur; dont voulant présentement
   lui départir un effet particulier sur le sujet de sa dernière
   sortie hors du royaume, contre l'ordre et le commandement exprès
   qu'elle avoit de nous de demeurer en notre ville de Tours, et sa
   retraite et séjour en pays ennemi, et autres fautes qu'elle auroit
   pu commettre en conséquence contre la fidélité et service qu'elle
   nous doit; sçavoir faisons que nous avons favorablement reçu sa
   très-humble supplication, sur le sujet desdites fautes, et par ces
   présentes, signées de notre main, nous avons remis, quitté,
   pardonné et aboli, remettons, quittons, pardonnons et abolissons à
   notre cousine, la duchesse de Chevreuse, la faute qu'elle a
   commise s'en allant de notre ville de Tours contre l'exprès
   commandement que nous lui avions fait d'y demeurer, ensemble
   sortant de notre royaume sans notre congé et se retirant au pays
   de nos ennemis déclarés, et généralement tous autres crimes et
   fautes qu'elle auroit commis en conséquence contre nos intentions,
   service et fidélité qu'elle nous doit. Voulons et nous plaît que
   pour raison desdites fautes ne puisse dorénavant estre recherchée
   en quelque façon que ce puisse estre, imposant pour ce regard
   silence perpétuel à nos procureurs généraux et à leurs substituts
   présens et à venir, et l'avons restituée et restituons au mesme
   état qu'elle estoit auparavant icelles; si donnons en mandement à
   nos amez et féaux conseillers, les gens tenant notre cour de
   Parlement à Paris, que de notre présente grâce et abolition ils
   fassent, souffrent et laissent jouir notre dite cousine la
   duchesse de Chevreuse pleinement et paisiblement, et qu'ils aient
   à l'entériner sans que notre dite cousine soit tenue de se
   représenter devant eux, dont nous l'avons dispensée et dispensons
   de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale; car
   tel est notre plaisir; et afin que ce soit chose ferme et stable à
   toujours, nous avons fait mettre notre scel aux susdites
   propositions, etc. Donné à Saint-Germain-en-Laye, au mois de mars,
   l'an de grace 1630 et de notre règne le vingt-neuvième. Signé
   LOUIS, par le Roy.--Bouthillier. Et scellé en placart de cire
   verte: Copie collationnée par moi, Boispille.»

  [418] Man. de Colbert, fol. 41. L'original de la main de
  Boispille est au _Suppl. franç._ C'est la seconde abolition
  modifiée selon le désir de Mme de Chevreuse et où il n'est plus
  question du duc de Lorraine.

LONDRES, 21 AVRIL 1630. BOISPILLE A L'ABBÉ DU DORAT[419].

   «Monsieur, j'arrivai ici mardi devant l'ordinaire bien las et
   fatigué, où j'ai rendu Madame très-contente et satisfaite des
   graces et bontés de Son Éminence, qui ne parle plus que de son
   retour, et aussi très satisfaite de vos soins et peines. Il faut
   pourtant tout dire: ayant voulu m'entretenir, avant de lire ses
   lettres, croyant que j'en sçavois la teneur, je la trouvai fort
   émue, même estonnée et en des appréhensions; mais après qu'elle
   eut lu la lettre de Son Éminence, surtout les trois lignes de sa
   main, ce fut un changement et une satisfaction si entière que je
   ne vous le sçaurois représenter. Je crois que ces trois lignes ont
   plus de force que toutes les abolitions en cire verte qu'elle a
   reçues; et en effet entre vous et moi elle en avoit grand besoin,
   et vous fîtes un grand coup quand vous suppliâtes son Éminence de
   prendre cette peine, car j'en eusse bien eu à l'assurer, après les
   appréhensions qu'on lui donne de Paris et _novissime_ depuis cinq
   ou six jours. Elle avoit encore la lettre en sa poche qu'elle m'a
   fait l'honneur de me montrer, c'est-à-dire me donner part de la
   lecture, sans avoir voulu que j'aie sçu qui (la lettre anonyme qui
   précédoit celle du duc de Lorraine). En substance on lui mandoit
   qu'elle ne prenne aucune créance et qu'il n'y a pour elle aucune
   sureté. Je crois pourtant sçavoir à peu près qui c'est. Enfin,
   Monsieur, il faut partir et s'en aller, c'est à ceste heure que
   l'on en parle tout de bon, et pour cet effet il faut payer où elle
   doit, car de prendre de l'argent de ceux qui lui en ont offert, il
   y a fort longtemps qu'elle n'en a voulu prendre, ni aussi refusé
   sur l'incertitude de son affaire; elle ne le fera pas; c'est sur
   ce sujet que nous vous ferons une dépêche dans un jour ou deux;
   car de quitter et retourner pour cela, je ne le crois pas à
   propos, et crois que son Éminence ne le trouveroit pas bon;
   toujours elle ne pourroit partir qu'après la Quasimodo, et si la
   Reyne la veut retenir tant qu'elle pourra. Je remets donc le reste
   de cette affaire à la dépêche que je vous ferai par ordre et
   commandement de ma dite dame, pour vous dire que M. de Lorraine
   est arrivé dès le 17e à Bruxelles. Madame n'en a aucunes
   nouvelles, ni n'en a eu aucune depuis celles qu'elle vous dit en
   avoir reçues. Londres, 21 avril 1639.»

  [419] Man. de Colbert, fol. 22. Dans le _Suppl. franç._ une
  simple copie.

   RECONNAISSANCE DE DU DORAT ET BOISPILLE COMME M. LE CARDINAL DE
   RICHELIEU LEUR A REMIS ES MAINS 18000 FR. POUR LES DETTES DE MME
   DE CHEVREUSE EN ANGLETERRE[420].

   «Nous soussignez reconnoissons que monseigneur le cardinal duc de
   Richelieu ayant sçu par nous le désir qu'a Mme de Chevreuse de
   revenir en France pour amender le passé par l'avenir, en
   découvrant tout ce qu'elle sçaura qui puisse servir au bien des
   affaires de Sa Majesté, ce qu'elle ne peut faire si elle n'est
   secourue dans la nécessité et incommodité où elle se trouve; son
   Éminence nous a mis entre les mains la somme de dix-huit mille
   livres pour donner moyen à la dite dame de s'en revenir et
   accomplir les bonnes intentions qu'elle a pour le service du Roy;
   laquelle somme de dix-huit mille livres nous promettons à son
   Éminence d'employer aux fins que dessus. Fait à Ruel ce 19 mai
   1639.

    DU DORAT, BOISPILLE.»

  [420] Man. de Colbert, fol., 25. L'original, signé de Du Dorat et
  de Boispille, est au _Suppl. franç._


5 JUIN 1639, BOISPILLE A MONSEIGNEUR LE CARDINAL[421].

   «Monseigneur, je puis avec vérité assurer votre Éminence qu'estant
   ici de retour il y a aujourd'hui huit jours, j'y ai trouvé Mme de
   Chevreuse m'y attendant avec de grandes impatiences pour donner
   ordre à ses affaires, et y régler le jour de son départ. A l'heure
   même que je fus arrivé, elle le fut dire à la Reyne de la
   Grande-Bretagne pour demander congé; laquelle, pour conclusion,
   lui dit qu'elle n'auroit point de vaisseau de quinze jours. Il
   fallut promettre ces quinze jours, et son partement fut arrêté au
   13 de ce mois pour aller à Douvres s'embarquer, avec résolution
   même que nous avons prise ensemble, que s'il n'y avoit un vaisseau
   du Roy de la Grande-Bretagne, d'en prendre un marchand. Le
   lendemain Madame fit sa dépêche au Roy de la Grande-Bretagne, pour
   ses remerciements et son adieu; laquelle dépêche j'ai vue et
   estoit bien faite. Enfin, Monseigneur, tout est ainsi arrêté.
   (Elle) a écrit à monseigneur son mari lui envoyer carrosse et
   chevaux à Dieppe, et à M. Du Dorat l'y venir trouver. Nous sommes
   donc en cet état, et moi j'ai trouvé que de vérité elle doit plus
   que je ne croyois, ayant vécu toute cette année d'emprunt, n'ayant
   voulu prendre l'argent qu'on lui a offert pour s'acquitter, et a
   donné des pierreries en gage et nantissement. Elle vivoit contente
   en cette résolution jusques à hier au soir, qu'elle reçut la
   lettre de laquelle j'envoie copie à votre Éminence, la dite lettre
   écrite et signée de la main de celui qui l'écrit (la lettre du duc
   de Lorraine). Tout aussitôt elle me fit chercher pour me la
   communiquer, et je la trouvai dans des peines extrêmes et des
   appréhensions non imaginables. Je lui ai dit toutes les raisons
   que je sçais et qu'elle même connoist parfaitement pour lui ôter
   ces inquiétudes. Ce faisant elle m'a dit que je lui faisois
   plaisir, et qu'elle même croyoit plutôt le bien que le mal.
   Toutefois, Monseigneur, ce pauvre esprit travaille tant que cela
   est pitoyable. A même temps que nous eûmes lu cette lettre
   ensemble, il arriva compagnie, entr'autres M. Digby qui fut cause
   qu'elle me laissa la lettre quelque temps entre les mains,
   laquelle secretement je copiai promptement, et ai cru vous devoir
   faire promptement cette dépêche secrète et sans son sçu par cet
   homme exprès. Votre Éminence verra, comme celui qui écrit promet
   que le sieur de Ville la doit, ce semble, voir; c'est pourquoi
   elle a quelque opinion qu'il sera ici dans quatre ou cinq jours;
   qui fait que je n'ai pas voulu quitter, ni faire semblant d'avoir
   aucune alarme; car sans cela je fusse allé moi-même. Votre
   Éminence aura, s'il lui plaist, pitié de cet esprit à qui on donne
   tant de peines, lequel elle peut guérir et consoler si par charité
   et bonté elle avoit agréable de lui faire un mot de sa main, ou à
   moi me mander et commander ce qu'il lui plaira pour l'ôter de ces
   peines et inquiétudes, pour partir avec contentement: car
   quoiqu'elle soit entièrement résolue et assez courageusement pour
   son retour en France, nonobstant tous les autres écrits et avis,
   il lui est impossible de ne faire de grandes réflexions sur
   celui-ci si positif, ainsi que votre Éminence le verra. Si ce
   porteur est promptement dépêché, il sera ici bientôt de retour, et
   au temps qu'elle croit que le sieur de Ville y sera. Je
   détournerai plus facilement ces méchants et pernicieux conseils et
   avis, et votre Éminence fera une œuvre grandement charitable et
   officieux, et (elle) lui sera de plus en plus obligée.

  [421] Man. de Colbert, fol. 28. L'original au _Suppl. franç._

   «Pour les nouvelles d'ici, le Roy de la Grande-Bretagne est à
   présent à Neufchastel (Newcastre) avec 20,000 hommes de pied et
   3,000 chevaux et 10,000 volontaires qui se doivent rendre bientôt
   auprès de lui. C'est ce que j'entendis dire hier au soir à la
   Reyne à la promenade dans le parc de Saint-James, faisant ce
   rapport sur des lettres qu'elle venoit de recevoir. Elle dit aussi
   qu'elle prenoit bon augure, parce que quelqu'un s'étoit avancé
   vers les Écossois avec dix hommes de cheval, et en avoit fait fuir
   et battre trente, dont un fut tué; dit que M. le comte de Holland
   estoit entré jusques à dix mille en Écosse, lui cinq ou six, et où
   il n'y avoit point de gens de guerre, et avoit trouvé force peuple
   à qui il avoit demandé s'ils vouloient estre rebelles à leur Roy,
   qui dirent que non, lui disant qu'ils avoient ouï dire qu'il y
   avoit une déclaration du Roy qui leur avoit esté envoyée, qui leur
   estoit favorable, mais qu'ils ne l'avoient point vue et que leurs
   généraux et principaux ne la leur faisoient voir, qui fit que le
   dit sieur de Holland, qui en avoit des copies, leur en donna.
   Ainsi je vis hier au soir qu'ils estoient en bonne espérance et
   plus contents que de coutume. L'on avoit dit ici que le général
   Leslie étoit tombé de cheval et fort blessé, mais j'ai appris
   qu'il se porte fort bien. L'on désire fort l'accommodement avec
   les Écossois.

   «Au nom de Dieu, Monseigneur, que votre Éminence fasse quelque
   chose pour assurer encore ce pauvre esprit qui est en grandes
   peines; car elle est résolue à s'en aller; et lui est impossible
   que dans cette résolution ces lettres et écrits ne l'inquiètent au
   dernier point. Cela estant, je ne fais aucun doute qu'elle ne
   parte le même jour qu'elle a résolu. Il se trouve encore des gens
   assez qui nourrissent ce mal. Tout cela est pour étonner un plus
   fort esprit que le sien, à quoi votre Éminence peut facilement
   remédier par sa bonté et charité, laquelle je supplie très
   humblement me faire l'honneur de me croire. Monseigneur, votre,
   etc. BOISPILLE.--Londres, ce 5 juin 1639.»

8 JUIN 1639. BILLET DU CARDINAL DE RICHELIEU A BOISPILLE[422].

   «Monsieur Du Dorat m'ayant fait sçavoir qu'il craint qu'on
   n'inquiète mal à propos l'esprit de Mme de Chevreuse en lui
   donnant des appréhensions qui n'ont point de fondement, ce billet
   est pour assurer le sieur de Boispille que Mme de Chevreuse n'a
   rien à craindre en France, et qu'elle y aura toute sûreté, et si
   quelqu'un lui veut persuader le contraire, il la trompe
   méchamment. Ledit sieur de Boispille peut faire voir ce billet à
   Mme de Chevreuse; à quoi j'ajoute ces trois mots de ma main, afin
   qu'elle en connoisse plus tôt la vérité.»

  [422] Man. de Colbert, fol. 30. Manque dans le _Suppl. franç._

9 AOUST 1639. BOISPILLE AU CARDINAL DE RICHELIEU[423].

   «Monseigneur, j'ai ci-devant donné avis à M. Cheré de l'arrivée de
   M. de Ville, et à présent je lui envoie une relation plus ample
   pour faire voir à Votre Éminence, avec le mémoire que Mme de
   Chevreuse vous envoye écrit et signé de la main dudit sieur de
   Ville. J'ai cru nécessaire et à propos, quelque temps après que
   j'eus donné à ma dite dame l'écrit que Votre Éminence me fit
   l'honneur de m'envoyer d'Abbeville, d'avouer à ma dite dame que
   Votre Éminence savoit le sujet qui la retenoit, afin de lui faire
   connoistre cette augmentation d'obligation qu'elle vous avoit; et
   la voyant aussi en peine de sçavoir comment Votre Éminence avoit
   pris ce soin de m'envoyer cet écrit, joint les inquiétudes où elle
   estoit de la longueur du dit sieur de Ville, crainte que cela ne
   vous déplût, je le fis encore pour lui faire voir par cet exemple
   comme Votre Éminence continuoit à lui vouloir autant de bien comme
   je l'en ai toujours assuré. Nous avons fort contesté ledit sieur
   de Ville et moi en la présence de ma dite dame, jusques à me
   moquer d'alléguer les morts, et que quand cela seroit l'on y avoit
   remédié. J'avoue que ledit sieur de Ville m'a toujours parlé avec
   tous les respects et devoirs, que je pouvois désirer de lui, de
   Votre Éminence; mais il m'a dit qu'estant serviteur très humble de
   ma dite dame, et croyant que partie des peines qu'elle avoit
   souffertes estoient à cause de la créance que l'on avoit qu'elle
   penchoit du côté de son maître, il estoit obligé de lui dire ce
   qu'il sçavoit. Je lui dis que ce n'estoit pas grand'chose, et
   qu'il venoit un peu tard. Après tout cela, Monseigneur, il me prit
   à part, dans une chambre du logis de ma dite dame, ne l'ayant vu
   ailleurs, et m'entretint des discours que Votre Éminence trouvera
   dans l'écrit enfermé en cette lettre; il me le dit, comme j'ai
   jugé, sur la créance qu'il avoit que je serois le porteur de cette
   dépêche, et me témoigna qu'il l'eût fort désiré, ne doutant point,
   puisque ma dite dame a désiré qu'il lui ait écrit et donné sous
   son seing son avis, qu'elle n'envoyast vous trouver. Mais,
   Monseigneur, je n'ai pas cru à propos de laisser ma dite dame,
   joint aussi que, quoique très-innocent, j'ai appréhendé de me
   trouver devant Votre Éminence après avoir rapporté fidellement à
   ma dite dame les obligations qu'elle lui a et les peines que je
   lui ai vu prendre pour elle, et néanmoins n'avoir pas effectué ce
   que je vous ai promis de sa part, et la voir encore arrêtée à ce
   qu'elle fait en continuant à vous donner les peines qu'elle fait,
   que je n'ai pu souffrir sans m'emporter. Elle l'a souffert, et m'a
   dit qu'elle est très assurée que Votre Éminence ne le trouvera
   mauvais, vous l'écrivant, et n'aura désagréables les supplications
   très-humbles qu'elle lui fait. Il est vrai, Monseigneur, qu'ils la
   mettent quelques fois en telles allarmes, ces bons conseillers, et
   son esprit en telles peurs et inquiétudes qu'elle me dit, lorsque
   je lui donnai des exemples de la vérité du contraire, que je lui
   fais grand plaisir, et que véritablement elle vous connoist mieux
   qu'eux tous, que Votre Éminence est très-généreuse et bonne, et
   qu'elle est assurée qu'elle ne lui manquera jamais. Au surplus,
   Monseigneur, pour n'importuner Votre Éminence, je supplie M. Cheré
   l'en entretenir, pour l'absence de M. de Chavigny, suivant les
   mémoires que je lui adresse. Je suis donc resté ici, Monseigneur,
   à attendre le retour de ce porteur, espérant que le proverbe sera,
   Dieu aidant, véritable, que la patience amène tout à bien, et que
   Votre Éminence me fera l'honneur de me croire, Monseigneur, son
   très humble, etc. BOISPILLE.--A Londres, ce 9 aoust 1639.»

  [423] Man. de Colbert, fol. 36. L'original au _Suppl. franç._

MÉMOIRE DE BOISPILLE AU CARDINAL DE RICHELIEU, TOUCHANT LA SURETÉ QUE
DEMANDE Mme DE CHEVREUSE, AVEC LA RELATION DE L'ENTREVUE DE LADITE DAME
AVEC LE SIEUR DE VILLE[424].

   «Madame la duchesse de Chevreuse a vu M. de Ville qui arriva à
   Londres le troisième jour d'aoust, et en repartit le dimanche
   septième dudit mois, de grand matin, allant prendre un vaisseau
   anglois aux Dunes. Son dessein estoit de voir le Roy de la
   Grande-Bretagne de la part de son maître, et l'aller trouver où il
   estoit vers l'Ecosse, sans Mme de Chevreuse qui l'en a empêché,
   n'ayant voulu absolument qu'il se soit servi de son nom pour venir
   voir le Roy. Il a vu seulement une fois la Reyne, présenté par
   monsieur le comte Dorcé (d'Orsay), à cause que ma dite dame estoit
   malade, et la Reyne sortant de son cabinet dans sa drinchambre
   pour aller en une autre où un peintre l'attendoit; il ne fut pas
   longtemps avec elle, et y avoit force monde; salua et prit congé
   en même temps.

  [424] Man. de Colbert, fol. 38. Manque dans le _Suppl. franç._

   «Son Éminence verra par le mémoire écrit et signé de la main dudit
   sieur de Ville, ce qu'il a dit à ladite dame, qui supplie son
   Éminence l'assurer par lettres que le contenu audit mémoire n'est
   point, ou quoi que ce soit, qu'elle est contente et satisfaite
   d'elle jusques à présent au moyen des protestations qu'elle lui
   fait de n'avoir à l'avenir autre soin que de ses intérêts, et si
   bien vivre avec elle qu'elle lui donnera tout sujet de
   contentement, et qu'estant de cette façon assurée il n'y a
   obstacle qu'elle ne surmonte; ou s'il ne lui veut faire cet
   honneur et lui écrire de la sorte, de l'en assurer par personnes
   de sa part avec lettres et créances.

   «Lange, à qui je n'avois jamais parlé, m'a dit au logis de
   monseigneur de Chavigny, m'y voyant pour les affaires de ma dite
   dame, qu'il avoit conduit M. de Ville et qu'il lui avoit dit qu'en
   partant on lui avoit dit et assuré que Mme de Chevreuse seroit
   plustôt en France que lui de retour. Il me fit force autres
   discours qui ne tendoient, non plus que celui-ci, à ce que dit M.
   de Ville, mais au contraire.

   «Enfin, ma dite dame demande à Monseigneur, que puisque l'honneur
   de ses bonnes graces est le seul fondement de son retour, qu'il
   plaise à son Éminence de lui vouloir écrire comme elle lui a
   autres fois fait l'honneur de le faire dans les soins qu'il
   prenoit de ses intérêts, se persuadant qu'elle le peut espérer, se
   souvenant du temps passé et des biens et honneurs qu'elle a reçus
   de Son Éminence, afin qu'elle puisse entrer en France avec repos.

   «Au fond, ce qui la presse continuellement et lui revient en
   l'esprit à toutes heures, c'est l'affaire de M. de Lorraine,
   quoique je l'aie assurée que l'on n'en parlera plus, ainsi qu'elle
   lui fut proposée à Tours par MM. d'Auxerre et Du Dorat, et dont
   son Éminence a continué à l'excuser jusques à sa dernière
   dénégation, la bonté de son Éminence lui accordant sa maison de
   Dampierre, et que l'on ne parlerait plus de l'affaire de M. de
   Lorraine. Elle craint donc qu'estant de retour l'on ne lui en
   parle encore, non par accusation mais par conférence, ou que ses
   malheurs ordinaires lui suggèrent qu'on lui fasse quelques autres
   demandes où elle ne pourra satisfaire, et ainsi qu'elle soit
   privée de l'honneur des bonnes graces de son Éminence.

   «Par ainsi elle le supplie très humblement, qu'attendu la
   confession qu'elle fit à messieurs d'Auxerre et Du Dorat des
   autres articles dont elle fut questionnée, il plaise à son
   Éminence que vu cette confession volontaire des unes et dénégation
   de l'autre qu'elle en a fait, il lui mande qu'il croit que l'avis
   qu'il en avoit eu n'est pas véritable, et ainsi que c'est une
   affaire morte et qu'il n'y pense plus.

   «Il est vrai, et ma dite dame me l'a avoué, que ledit sieur de
   Ville, de la part de son maître, a fait tout son pouvoir pour lui
   faire rompre son traité, et pour qu'elle ne s'en retourne,
   l'assurant que M. de Lorraine la viendroit voir cet hiver en ce
   pays; mais, Dieu aidant, son Éminence y remédiera. Je sçais aussi
   que c'est ce qu'il n'a pu obtenir et qu'il lui en a fait reproche
   par une lettre qu'il lui écrit en s'embarquant.

   «Elle m'a juré et protesté encore hier au soir, lui parlant des
   défiances que j'ai d'elle, qu'elle n'a autre désir que son retour,
   mais toujours qu'elle le veut et désire avec une entière assurance
   de l'honneur des bonnes graces de son Éminence, soit par lettre
   positive, ou une de créance par un homme de sa part.

   «Elle se persuade et croit si fort estre bien auprès de son
   Éminence, qu'elle croit qu'elle ne lui doit rien refuser de ce qui
   est dépendant de son bien, contentement et repos, puisqu'ainsi est
   qu'il lui pardonne tout le passé, disant qu'il lui a souvent
   promis d'effectuer tellement son bien jusqu'à en vouloir prendre
   un soin particulier.

   «Elle m'a encore commandé de faire entendre à son Éminence que si
   elle lui parle d'une dernière abolition, ce n'est pas qu'elle
   craigne le passé ni le présent, mais l'avenir; parce que son
   abolition, dont j'envoie copie, porte positivement qu'elle est
   quitte généralement de tout ce qu'elle a fait depuis sa sortie de
   France et en conséquence d'icelle. Elle désireroit, lorsqu'il
   plaira à Monseigneur, en avoir une générale aussi qui parle de
   toutes fautes qu'elle auroit faites tant devant sa dite sortie que
   depuis, soit en la forme et façon du mémoire que j'envoie ou autre
   façon que son Éminence jugera pour son mieux, s'y rapportant
   absolument. Mais si cette grande généralité de devant heurte en
   quelque façon son Éminence, j'ai pensé à ajouter en ce mémoire
   qu'elle eut agréable qu'elle fut au moins depuis son absence
   dernière de la cour, et depuis sa sortie de Tours. Elle dit
   qu'elle a un malheur qu'elle ne date jamais ses lettres, si bien
   que si elle avoit fait quelque chose et que ses ennemis et
   malheurs lui fussent encore contraires, ses lettres seroient
   prises pour estre du temps que l'on voudroit. Ce n'est pas pour le
   présent qu'elle craint cette supercherie, mais pour l'avenir. Elle
   dit que son Éminence lui a dit autres fois qu'elle vouloit en lui
   faisant plaisir la mettre entièrement à couvert, et qu'il n'y eut
   rien à redire. Elle proteste et promet que, cet homme de retour
   avec l'effet des supplications qu'elle fait à son Éminence, elle
   partira aussitôt.

   «Il semble qu'elle s'est portée plus facilement à ce long séjour
   ici depuis la résolution qu'elle avoit prise d'en partir le 14
   juin dernier, à cause de l'absence de son Éminence de Paris; mais
   elle désire à présent passionnément pouvoir arriver à Dampierre
   quelques jours avant l'arrivée et retour de son Éminence.--A
   Londres, ce 9 aoust 1639.»

30 AOUST. LE CARDINAL DE RICHELIEU A Mme DE CHEVREUSE[425].

   «Madame, le Roy a trouvé fort étrange qu'ayant reçu votre
   abolition il y a plus de trois mois telle qu'on la désiroit pour
   vous en ce temps et dont il vous a plu me remercier vous-même,
   vous ayez fait difficulté de vous en servir comme vous disiez le
   vouloir faire. Je vous avoue que je n'ai sçu jusques à présent
   attribuer le délai que vous avez pris à autre chose qu'à un
   dessein formé de ne revenir pas en France. L'esprit que Dieu vous
   a donné m'a empêché de croire que les faux avis que l'on vous a pu
   donner, aient esté capables de produire cet effet si préjudiciable
   à votre propre bien, vous croyant trop judicieuse pour ne
   connoistre pas que sa Majesté ne voudroit pour rien du monde vous
   donner une abolition pour une chose dont elle voulût par après
   vous rechercher en France. N'estant pas à Paris, elle n'a pu vous
   en envoyer une nouvelle, et quand elle y auroit esté, elle
   n'auroit pas jugé à propos de le faire, vu que celle que vous
   avez, qui a déjà été plusieurs fois changée à votre gré, ne peut
   estre plus grande et plus expresse.

   «Cependant, parce que le sieur de Ville vous a voulu persuader
   qu'on vous vouloit rechercher sur le fait de M. de Lorraine, je ne
   crains point de vous déclarer que l'intention du Roy n'a jamais
   esté et n'est point telle, et que vous jouirez de votre abolition
   selon son plein et entier effet, sans qu'il soit plus parlé de
   négociations faites avec M. de Lorraine. Reste donc à vous,
   Madame, de faire ce que vous estimerez plus à propos pour votre
   avantage, que je souhaiterai toujours autant que vous même, comme
   estant véritablement, etc.»

  [425] Man. de Colbert, fol. 44 bis. Manque dans le _Suppl.
  franç._

LONDRES, 16 SEPTEMBRE 1639. Mme DE CHEVREUSE AU CARDINAL[426].

   «Monsieur, il est vrai que je vous ai remercié comme je fais
   encore des obligations que je vous ai des soins que vous avez pris
   de m'obliger auprès du Roy pour m'en faire obtenir les graces que
   j'en ai reçues et tiens de vous, lesquelles je vous jure ne vous
   avoir jamais demandées qu'avec un dessein ferme de m'en servir;
   mais, Monsieur, les rencontres qui se sont faites du depuis et que
   j'attribue à mon malheur, m'ont fait faire la dernière dépêche que
   je vous ai faite, afin de les vous faire sçavoir pour chercher les
   remèdes que la foiblesse de mon esprit ne pouvoit trouver sans
   votre aide. A ceci, Monsieur, je vous avoue que vous avez beaucoup
   remédié par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire,
   dont je n'ai point de remercîments capables pour en exprimer mes
   ressentiments. Mais, Monsieur, il faut que je vous confesse aussi
   que les appréhensions où l'on m'a mise ont esté telles que mon
   esprit n'a pas été capable de les surmonter tout d'un coup en m'en
   retournant présentement en France, où je vous proteste que je n'ai
   jamais eu ni n'ai encore autre dessein que de m'y voir dans
   l'honneur de votre bienveillance. Seulement il faut, s'il vous
   plaist, que vous pardonniez à ma foiblesse qui a besoin de quelque
   temps pour remettre mon esprit si étonné par tant de diverses
   rencontres. C'est ce que je vous supplie de ne point trouver
   mauvais que je fasse, en vous assurant que je crois mon bien si
   attaché à mon retour en France que je me hâterai tant que je
   pourrai pour me délivrer des inquiétudes qui travaillant mon
   esprit m'empêchent de m'en aller présentement. A quoi, Monsieur,
   j'avoue que la considération de votre éloignement du lieu ordonné
   pour ma demeure m'est encore un grand obstacle. J'espère qu'elle
   ne sera pas longue, et que, votre bonté n'ayant autre vue en cette
   occasion que celle de mon repos, vous trouverez bon de me donner
   le temps que je vous demande pour m'y mettre, lequel je rendrai le
   plus court que je pourrai, puisque je vous assure encore une fois
   que je ne le sçaurois trouver parfait qu'en vous pouvant assurer
   de vive voix que je suis, Monsieur, etc., MARIE DE
   ROHAN.--Londres, ce 16 septembre.»

  [426] Man. de Colbert, fol. 45. Manque dans le _Suppl. franç._ On
  nous a communiqué l'original sur lequel nous avons rectifié la
  copie.

PARIS, 12 SEPTEMBRE 1839. DU DORAT AU CARDINAL[427].

   «Monseigneur, j'ai jugé qu'il estoit à propos de donner avis à
   votre Éminence que j'ai de vendredi dernier fait tenir la lettre
   qu'il lui a plu écrire à madame de Chevreuse, à laquelle j'ai fait
   aussi une bien longue lettre pleine de raisons qui la doivent
   porter à ce qui est du devoir d'une dame d'honneur[428]. Mais
   parce que je crains que dans le sentiment où elle est à présent,
   elle ne sera peut-estre pas satisfaite ni de mes vérités ni de mes
   respects, j'en ai retenu copie pour faire voir que mon intention a
   bien toujours esté de la servir, mais non pas de l'offenser. Mais
   comme je pensois fermer ma lettre un homme de condition m'est venu
   dire une nouvelle que votre Éminence ne doit pas ignorer, qui est
   que le mariage d'Espagne et d'Angleterre est conclu, et par la
   négociation de madame de Chevreuse. Je l'ai bien pressé de m'en
   dire davantage, mais il m'a juré n'en sçavoir que le bruit commun.
   J'ai ajouté cette nouvelle à ma lettre et lui ai mandé qu'elle
   pouvoit s'assurer que si la chose estoit, quoiqu'elle semblât bien
   cachée, ou votre Éminence la sçavoit ou la sçauroit dans peu de
   jours; que c'estoit un péché qui ne se remettoit ni en ce monde
   ici ni en l'autre, et que qui auroit commis ce crime feroit bien
   de mourir hors son pays et ne mériteroit pas de la terre pour l'y
   couvrir, qu'il ne falloit néantmoins jamais désespérer tant que
   votre Éminence seroit dans cette bonne volonté dont elle a si
   souvent reconnu les effets. Et quoique cette nouvelle m'ait à
   l'abord surpris, je ne l'ai pourtant pas jugée impossible, quand
   j'ai bien songé à la soudaine fuitte de Cousières, et sans sujet
   ni aucune apparence de crainte. Je ne sçais pas si quelqu'un
   affectionné à l'Espagne ou à l'Angleterre l'auroit voulu honorer
   de cette pénible et périlleuse commission, mais il faudroit estre
   plus fin et moins innocent que moi pour deviner. Cependant,
   Monseigneur, je crois qu'il faudra que cette dame s'explique dans
   le 21 de ce mois, car je mande vertement à monsieur de Boispille
   qu'il ne faut plus parler de retardement, et que s'il pense
   envoyer ci-après des lettres, je ne les ouvrirai point, car pour
   elle trois ordinaires se sont passés sans qu'elle m'ait écrit. Il
   y a quelques jours, Monseigneur, que j'avois prié monsieur Cheré
   de communiquer à votre Éminence un petit dialogue entre la Reyne
   et monsieur de Chevreuse lorsqu'il fut à Saint-Germain conduire
   Monsieur le vice-légat pour son congé. La Reyne demanda au mari
   des nouvelles de sa femme. Il lui répondit sans songer qu'elle en
   sçavoit beaucoup plus que lui, et lui dit d'un ton assez aigre
   qu'il se plaignoit bien fort de sa Majesté de ce que seule elle
   empêchoit le retour de sa femme. La Reyne, qui est toute bonne,
   fut surprise, et lui dit qu'il avoit grand tort, qu'elle aimoit
   bien fort sa femme, qu'elle souhaiteroit bien de la voir, mais
   qu'elle ne lui conseilleroit jamais de revenir. Et ayant fait une
   pose, elle lui demanda si c'estoit Du Dorat qui lui avoit dit
   cette nouvelle; il jura, et ne se parjura point, que je ne lui en
   avois jamais parlé; car il est très véritable qu'il y a quinze
   mois que je n'ai pas eu l'honneur de voir la Reyne, et m'en
   estimant indigne j'en ai évité les occasions, jusques là que je
   n'ai jamais vu monseigneur le Dauphin, et n'ai osé prononcer
   l'auguste nom de la Reyne qu'en demandant à Dieu la conservation
   de sa personne; et il faudroit estre bien abandonné de Dieu que
   d'avoir autre parole ni autre sentiment. Monsieur de Chevreuse m'a
   fait l'honneur de me redire ceci aux mêmes termes qu'il plaira à
   votre Éminence le lire, et le bon homme entreprend d'écrire à
   votre Éminence pour une affaire qui lui importe de la vie; car
   monsieur Prou, à qui il doit et qui fournit sa maison, le veut
   prendre par famine. Il a ouï dire que votre Éminence a fait
   beaucoup de bien à Madame sa femme, et que les jurisconsultes
   disent que l'homme et la femme sont _eadem persona_; c'est
   pourquoi il en espère aussi; mais les philosophes disent que
   _nullum idem simile_, et que qui a de l'argent le garde. J'espère,
   Monsieur, que votre Éminence me pardonnera d'oser tant écrire,
   puisque je suis, Monseigneur, votre, etc., DU DORAT.--Paris, ce 12
   septembre.»

  [427] Man. de Colbert, fol. 47. Manque dans le _Suppl. franç._

  [428] On n'a pas cette lettre.

PARIS, 23 SEPTEMBRE 1639. DU DORAT AU CARDINAL RICHELIEU[429].

   «Monseigneur, je supplie très humblement votre Éminence par sa
   bonté ordinaire me pardonner cette importunité qui sera, à mon
   avis, la dernière pour ce qui regarde les malheurs et fautes de
   Mme de Chevreuse, de laquelle je désespère le retour après tant de
   fuittes et de remises. Il est bien vrai que si je pouvois ajouter
   foi aux relations du sieur de Boispille, qui arriva ici le 20 de
   ce mois, il me resteroit encore quelque petit rayon d'espérance.
   Il est bien vrai qu'il a de bonnes intentions, mais il se laisse
   aisément piper au chant des Sirenes. Ses raisons, ou plutôt ses
   conjectures, sont, qu'il a l'argent que votre Éminence lui a fait
   délivrer avant que partir, que Mme de Chevreuse ne lui a point du
   tout demandé; seulement lui a esté ordonné de le garder quand elle
   voudra partir pour revenir en France, ce qu'elle ne veut faire que
   le Roy et votre Éminence ne soyent ici, parce qu'estant à
   Dampierre et si proche de Saint-Germain elle a assez d'ennemis qui
   pourroient rapporter qu'elle verroit toutes les nuits la Reyne,
   comme elle faisoit souvent, il y a huit ou neuf ans. Elle a encore
   une autre raison qui me semble bien ridicule, qu'elle demande du
   loisir pour reposer son esprit après tant de frayeurs qu'elle dit
   qu'on lui a faites; elle croit, à mon avis, que les esprits
   doivent faire diète comme les corps; mais c'est un régime que le
   sien ne doit pas pratiquer, car il se pourroit bientôt évaporer.
   Le dit sieur de Boispille à toutes ces apparences de son retour
   ajoute un serment qu'elle lui a fait de revenir, qui est si
   exécrable que je ne l'ose écrire. Je crois qu'estant en Espagne
   elle l'a tiré de quelque formalité des anciens Grenadins; et à
   tout cela le bourgeois de Londres et de Paris ajoute que la Reyne
   ne veut pas qu'elle revienne devant qu'elle ait parlé à votre
   Éminence, et disent-ils qu'elle n'est fort bien avec vous qu'afin
   de faire part à Mme de Chevreuse de votre amitié. Votre Éminence
   me pardonnera, s'il lui plaît, cette liberté de lui écrire ce
   qu'on dit ici. J'avois écrit à Mme de Chevreuse qu'on l'accusoit
   d'avoir sollicité l'alliance d'Espagne et d'Angleterre, mais le
   sieur de Boispille m'a assuré de sa part que là il ne se parle
   point du tout de cette alliance, et il m'assure que l'ambassadeur
   ou agent d'Espagne n'est pas fort bien dans l'esprit du Roy de la
   Grande-Bretagne, qui ne l'a point vu du tout depuis son retour
   d'Écosse, et que même il est mal satisfait des Espagnols qui ont
   fait quelque déplaisir au sieur Gerbier à Bruxelles; et de plus il
   ajoute qu'il y a trois mois que la Reyne mère n'a reçu d'argent.
   Hier, un homme natif d'Orléans, nommé Bernard, que j'ai autrefois
   présenté au feu père Joseph, me vint trouver et me dit qu'il y a
   long temps qu'il a intention de rendre un bon service au Roy, qui
   est que si on lui veut donner ce qu'il faut il baillera une rude
   atteinte au fort de Mardic, près de Dunquerque. Je lui voulus
   doucement demander les moyens, mais il me dit que c'estoit un
   secret à dire au maître. C'est un homme qui a séjourné longtemps à
   Bruxelles, et qui n'en est de retour que depuis dix-huit mois. Il
   m'a dit que quelque esloignée que fût votre Éminence, s'il avoit
   de quoi il y pourroit bien aller, et m'a conclu que son entreprise
   est une pièce d'hiver, ou pour le plus tard du mois de mars; c'est
   tout ce que j'ai pu tirer. Je vous supplie très humblement trouver
   bon, Monseigneur, que je vous aie écrit tout ce que dessus, et de
   me faire l'honneur de croire qu'il n'y a personne au monde qui ait
   plus de passion que moi à tout ce qui regarde votre service, comme
   y estant bien obligé, et voulant vivre et mourir dans la qualité
   de, Monseigneur, votre, etc., DU DORAT.--Paris, ce 23 septembre
   1639.»

  [429] Man. de Colbert, fol. 49. Manque dans le _Suppl. franç._

16 NOVEMBRE. Mme DE CHEVREUSE A M. DE CHEVREUSE[430].

   «J'ai vu par vos lettres et entendu par Renaut les sentiments où
   vous estes pour mon retour, et le désir que vous avez de sçavoir
   quels sont aussi les miens. A quoi bien véritablement je vous
   respondrai que j'ose dire qu'ils sont encore plus grands que les
   votres de me voir en France en estat de remédier à nos affaires et
   de vivre doucement avec vous et mes enfants. Mais je connois tant
   de péril dans la résolution d'aller là, comme je sçais les choses,
   que je ne la puis prendre encore, sachant que je n'y puis servir à
   votre avantage ni au leur si j'y suis dans la peine. Ainsi il me
   la faut doublement éviter pour le pouvoir un jour faire, et
   cependant chercher avec patience quelque bon chemin qui enfin me
   mène là, avec le repos d'esprit que je ne puis encore trouver.
   C'est ce que je vous jure que je demande tous les jours à Dieu, et
   que je m'étudie à trouver tant que je puis, n'ayant autre dessein
   au monde que celui-là et le ciel. J'estois dans la même pensée
   quand Boispille partit, et, croyez moi, j'ai encore appris des
   particularités très importantes depuis, et dont je suis absolument
   innocente, ainsi que peut-estre même on connoist à cette heure, et
   toutes fois dont toutes les apparences montrent qu'on me vouloit
   accuser. Je ne puis pas m'expliquer plus clairement sur cela, mais
   je vous proteste bien qu'aussitôt que je connoistrai, selon les
   lumières que Dieu me donne, m'en pouvoir retourner surement, je ne
   perdrai un quart d'heure sans faire ce qu'il faut pour haster mon
   partement d'ici. Et puisque c'est mon intérêt aussi bien que le
   votre, vous devez en cela vous en reposer sur la parole que je
   vous en donne, vivant cependant le plus doucement que vous
   pourrez, et espérer avec moi que Dieu ne permettra pas que ce
   soit long-temps sans nous voir. Réglez votre maison le mieux que
   vous pourrez; ce sera toujours autant de fait quand je serai là,
   et la mienne le sera assez aussi pour n'y apporter point de
   désordre. C'est celle qui est absolument à vous, M.--16 novembre.»

  [430] Man. de Colbert, fol. 52. Manque dans le _Suppl. franç._
  Nous avons sous les yeux l'original.

16 NOVEMBRE. Mme DE CHEVREUSE A M. DU DORAT[431].

   «Monsieur, encore que vous me fassiez grand tort de m'accuser de
   tant d'injustice contre moi-même que je ne veux pas mon propre
   bien en ne désirant pas mon retour en France, je ne puis me
   fascher contre vous, d'autant que j'attribue ce soupçon à l'amitié
   que vous me portez, qui vous fait souhaiter mon repos que je
   sçais, aussi bien que vous, ne pouvoir trouver que là, et encore
   mieux que je ne le cherche point autre part. Puisque vous doutez
   encore de mes sentiments d'y aller, (je vous dis que) quand
   Boispille vous a dit que j'avois résolu de ne point perdre de
   temps pour cela, il vous a dit vrai, et le motif qui m'arrête est
   fondé sur des appréhensions si raisonnables de la continuation de
   la persécution de mon malheur ordinaire, dont j'ai encore depuis
   peu sujet de craindre de nouveaux effets, que je m'étonne comme on
   me peut accuser d'une telle extravagance comme de feindre des
   appréhensions imaginaires pour n'aller pas jouir des biens
   véritables, au lieu de me plaindre des peines où ma mauvaise
   fortune me réduit. Enfin je conclus que Dieu seul sçait quand il
   m'en tirera, et moi que j'y travaillerai après mon salut comme à
   ce qui m'importe le plus au monde, et que, comme il y va du tout,
   je n'oublierai rien dès que je verrai jour à trouver la fin de mes
   misères; c'est-à-dire à vous pouvoir dire de vive voix que je suis
   de tout mon cœur à vous, M. DE ROHAN.»

       *       *       *       *       *

   «Je ne nie pas que je n'ai beaucoup d'obligation à M. le cardinal;
   mais il faut que je lui en aie encore davantage pour n'estre plus
   malheureuse.--16 novembre.»

Mme DE CHEVREUSE A BOISPILLE[432].

   «Boispille, il est vrai que vous m'avez laissée dans un très
   véritable désir de retourner en France, et je proteste que j'y
   suis toujours; mais j'ai eu encore depuis votre partement tant de
   nouvelles connoissances de la continuation de mon malheur dans les
   soupçons qu'il donne de moi, qu'il m'est impossible de me résoudre
   d'aller m'exposer à tout ce qu'il peut produire contre moi. C'est
   ce qui m'arrête encore de suivre le dessein que j'avois d'écrire
   et envoyer selon que je vous avois parlé, et me fait attendre
   quelque temps qui me donne la lumière que je n'ai pas de pouvoir
   avec sûreté travailler à me procurer le repos de me voir chez moi,
   qui ne sçauroit estre tel jusques à ce que j'y puisse aller hors
   des inquiétudes que j'ai présentement sujet d'avoir. Croyez que je
   suis si partiale pour mon retour que je passe pardessus beaucoup
   de choses, mais il y en a qui m'arrêtent avec tant de raison qu'il
   faut nécessairement que je demeure encore où je suis. Je l'écris à
   monsieur mon mari, et l'assure que toute mon étude est le moyen de
   me procurer un retour exempt des maux que j'appréhende. A quoi
   j'espère qu'après tout Dieu me fera la grace de parvenir,
   peut-estre plus tôt qu'il me semble. Je sens et sens trop les
   incommodités qu'il y a dans cet éloignement pour ne le pas faire
   finir aussitôt que j'y verrai jour. En attendant il faut plutôt
   souffrir que de périr; et comme j'ai le principal intérêt j'aurai
   le principal soin de me retirer le plus tôt qu'il se pourra de
   l'état où je suis, ne le pouvant faire sans me mettre en un pire,
   où n'estant pas bonne pour moi-même je ne le serois pour personne.
   C'est tout ce que je vous puis dire pour cette heure, et que je
   serai toute ma vie votre très affectionnée amie, MARIE DE ROHAN.»

  [431] Man. de Colbert, fol. 52. Manque dans le _Suppl. franç._

  [432] Man. de Colbert, fol. 54. Manque dans le _Suppl. franç._


III.--_Déclaration du Roy, vérifiée en Parlement le 21 avril 1643._

   «Louis, par la grace Dieu, Roy de France et de Navarre, à tous
   présents et à venir, salut. Depuis nostre avénement à la couronne,
   Dieu nous a départi si visiblement sa protection que nous ne
   pouvons sans admiration considérer toutes les actions passées dans
   le cours de notre règne, qui sont autant d'effets merveilleux de
   sa bonté. Dès son entrée, la foiblesse de notre âge donna sujet à
   quelques mauvais esprits d'en troubler le repos et la
   tranquillité; mais cette main divine soutint avec tant de force
   notre innocence et la justice de notre cause que l'on vit en mesme
   temps la naissance et la fin de ces pernicieux desseins, avec tant
   d'avantage pour nous qu'ils ne servirent qu'à affermir notre
   puissance. Depuis, la faction de l'hérésie s'eslevant pour former
   un parti dans l'Estat qui sembloit partager nostre authorité, il
   s'est servi de nous pour en abattre la puissance; et nous rendant
   l'instrument de sa gloire, il a permis que nous ayons remis
   l'exercice de la religion et relevé ses autels en tous les lieux
   où la violence de l'hérésie en avoit effacé les marques. Lorsque
   nous avons entrepris la protection de nos alliés, il a donné des
   jours si heureux à nos armes qu'à la vue de toute l'Europe, contre
   l'espérance de tout le monde, nous les avons rétablis en la
   possession de leurs États. Si les plus grandes forces des ennemis
   communs de cette couronne se sont ralliés contre nous, il a
   confondu leurs ambitieux desseins. Enfin, pour faire paroistre
   davantage sa bonté envers nous, il a donné bénédiction à notre
   mariage par la naissance de deux enfants lorsque nous l'espérions
   le moins. Mais si d'un costé Dieu nous a rendu le plus grand et le
   plus glorieux prince de l'Europe, il nous a fait aussi connoîstre
   que les plus grands Roys ne sont pas exempts de la condition
   commune des autres hommes; il a permis, au milieu de toutes ces
   prospérités, que nous ayons ressenti des effets de la foiblesse de
   la nature; et, bien que les infirmités que nous avons eues et qui
   nous continuent encore, ne nous donnent pas sujet de croire que le
   mal soit sans remède, et qu'au contraire nous ayons par toutes les
   apparences l'assurance de recouvrer une personne entière,
   néantmoins comme les événements des maladies sont incertains, et
   que souvent les jugements de ceux qui ont le plus d'expérience
   sont peu asseurés, nous avons estimé estre obligé de penser à tout
   ce qui seroit nécessaire pour conserver le repos et la
   tranquillité de nostre Estat, en cas que nous vinssions à lui
   manquer. Nous croyons que comme Dieu s'est servi de nous pour
   faire tant de graces à cette monarchie qu'il désire encore cette
   dernière action de prudence qui donnera la perfection à toutes les
   autres, si nous apportons un si bon ordre pour le gouvernement et
   administration de nostre couronne que Dieu nous appellant à lui
   rien n'en puisse affoiblir la grandeur, et que dans le bas âge de
   nostre successeur le gouvernement soit soutenu avec la force et la
   vigueur si nécessaires pour maintenir l'authorité royale; nous
   croyons que c'est le seul moyen de faire perdre à nos ennemis
   toutes les espérances de prendre avantage de notre perte: et nous
   ne pouvons leur opposer une plus grande force pour les obliger à
   un traité de paix que de faire un si bon establissement dès nostre
   vivant qu'il rallie et reunisse toute la maison royale pour
   conspirer avec un mesme esprit à maintenir l'estat présent de
   nostre couronne. La France a bien fait voir qu'estant unie elle
   est invincible, et que de son union dépend sa grandeur, comme sa
   ruine de sa division. Aussi les mauvais François seront retenus de
   former aucune entreprise, jugeant bien qu'elles ne réussiront qu'à
   leur confusion, lorsqu'ils verront l'authorité royale appuyée sur
   de si fermes fondements qu'elle ne pourra estre esbranlée. Enfin
   nous affermirons l'union avec nos alliés, qui est une des
   principales forces de la France, quand ils sçauront qu'elle sera
   conduite par les mesmes maximes qui en ont jusques ici si
   heureusement et si glorieusement maintenu la grandeur. Nos actions
   passées font assez juger de l'amour que nous avons eu pour la
   conservation de nos peuples et de leur acquérir par nos travaux
   une félicité accomplie. Mais la résolution que nous prenons de
   porter nos pensées à l'avenir, avec l'image de nostre fin et de
   nostre perte, est bien une marque plus assurée de nostre tendre
   affection envers eux, puisque l'exécution de nos dernières
   volontés produira ses effets en un temps où nous ne serons plus,
   et que nous n'aurons autre part en la félicité du règne qui
   viendra que la satisfaction et le contentement que nous recevrons
   par avance de penser au bonheur de nostre Estat. Or, pour exécuter
   nostre dessein, nous avons pensé que nous ne pouvions prendre une
   voie plus assurée que celle qu'ont tenue en pareilles occasions
   les Rois nos prédécesseurs. Ces sages princes ont jugé avec
   grand'raison que la régence du royaume, l'instruction et éducation
   des Rois mineurs, ne pouvoit estre déposée plus avantageusement
   qu'en la personne des mères des Rois, qui sont sans doute plus
   intéressées à la conservation de leurs personnes et de leur
   couronne qu'aucun autre qui y pourroit estre appelé.

       *       *       *       *       *

   «A ces causes, de notre certaine science, pleine puissance et
   authorité royale, nous avons ordonné et ordonnons, voulons et nous
   plaist qu'advenant notre déceds avant que notre fils aîné le
   Dauphin soit entré en la quatorzième année de son âge, ou en cas
   que notre dit fils le Dauphin décedast avant la majorité de notre
   second fils le duc d'Anjou, nostre très chère et très amée épouse
   et compagne, la Reyne, mère de nos dits enfants, soit régente en
   France, qu'elle ait l'éducation et l'instruction de nos dits
   enfants, avec l'administration et gouvernement du Royaume, tant et
   si longuement que durera la minorité de celui qui sera Roy, avec
   l'advis du conseil et en la forme que nous ordonnerons ci après;
   et en cas que ladite dame régente se trouvant après notre déceds
   et pendant sa régence en telle indisposition qu'elle eust sujet
   d'appréhender de finir ses jours avant la majorité de nos enfants,
   nous voulons et ordonnons qu'elle pourvoye, avec l'advis du
   conseil que nous ordonnerons ci-après, à la régence, gouvernement
   et administration de nos enfants et du Royaume, déclarant dès à
   présent que nous confirmons la disposition qui en sera ainsi par
   elle faite, comme si elle avoit esté ordonnée par nous.

       *       *       *       *       *

   «Et pour témoigner à notre très cher frère le duc d'Orléans que
   rien n'a esté capable de diminuer l'affection que nous avons
   toujours eue pour lui, nous voulons et ordonnons qu'après notre
   déceds il soit lieutenant général du Roy mineur en toutes les
   provinces du Royaume, pour exercer pendant la minorité ladite
   charge sous l'authorité de ladite dame Reyne régente et du conseil
   que nous ordonnerons ci-après, et ce nonobstant la déclaration
   registrée en notre cour de Parlement qui le prive de toute
   administration de nostre Estat, à laquelle nous avons dérogé et
   dérogeons par ces présentes pour ce regard. Nous nous promettons
   de son bon naturel qu'il honorera nos volontés par une obeissance
   entière, et qu'il servira l'Estat et nos enfants avec la fidélité
   et l'affection à laquelle sa naissance et les grâces qu'il a
   reçues de nous l'obligent, déclarant qu'en cas qu'il vînt à
   contrevenir en quelque façon que ce soit à l'establissement que
   nous faisons par la présente déclaration, nous voulons qu'il
   demeure privé de la charge de lieutenant général, défendant très
   expressément en ce cas à tous nos sujets de le recognoistre et de
   lui obeir en cette qualité.

   «Nous avons tout sujet d'espérer de la vertu, de la piété et de la
   sage conduite de notre très chère et bien amée épouse et compagne,
   la Reyne, mère de nos enfants, que son administration sera
   heureuse et advantageuse à l'Estat. Mais comme la charge de
   régente est de si grand poids, sur laquelle repose le salut et la
   conservation entière du Royaume, et qu'il est impossible qu'elle
   puisse avoir la connoissance parfaite et si nécessaire pour la
   resolution de si grandes et si difficiles affaires, qui ne
   s'acquiert que par une longue expérience, nous avons jugé à propos
   d'establir un conseil près d'elle pour la régence, par les advis
   duquel et sous son authorité les grandes et importantes affaires
   de l'Estat soient résolues suivant la pluralité des voix. Et pour
   dignement composer le corps de ce conseil, nous avons estimé que
   nous ne pouvions faire un meilleur choix pour estre ministres de
   l'Estat que de nos très chers et très amés cousins le prince de
   Condé et le cardinal de Mazarin, et de notre très cher et féal le
   sieur Seguier, chancelier de France, garde des sceaux et
   commandeur de nos ordres, et de nos très chers et bien amés
   Bouthillier, surintendant de nos finances, et de Chavigny,
   secrétaire d'Estat et de nos commandements; voulons et ordonnons
   que notre très cher frère le duc d'Orléans, et en son absence nos
   très chers et amés cousins le prince de Condé et le cardinal de
   Mazarin soient chefs dudit conseil, selon l'ordre qu'ils sont ici
   nommés, sous l'authorité de ladite dame Reyne régente. Et comme
   nous croyons ne pouvoir faire un meilleur choix, nous défendons
   très expressement d'apporter aucun changement audit conseil en
   l'augmentant ou diminuant, pour quelque cause ou occasion que ce
   soit, entendant néantmoins que vacation advenant d'une des places
   dudit conseil par mort ou forfaiture, il y soit pourveu de telles
   personnes que ladite dame Régente jugera dignes, par l'advis dudit
   conseil et à la pluralité des voix, de remplir cette place,
   déclarant que notre volonté est que toutes les affaires de la paix
   et de la guerre et autres importantes à l'Estat, même celles qui
   regarderont la disposition de nos deniers, soient délibérées audit
   conseil par la pluralité des voix; comme aussi qu'il soit pourvu
   cas échéant aux charges de la couronne, surintendant des finances,
   premier président et procureur général en notre cour du parlement
   de Paris, charges de secrétaire d'Estat, charges de la guerre,
   gouvernements des places frontières, par ladite dame Régente avec
   l'advis dudit conseil sans lequel elle ne pourra disposer d'aucune
   desdites charges; et quant aux autres charges, elle en disposera
   avec la participation dudit conseil. Et pour les archeveschés,
   eveschés et abbayes estant en notre nomination, comme nous avons
   eu jusques à présent un soin particulier qu'ils soient conférés à
   des personnes de mérite et de piété singulière et qui ayent esté
   pendant trois ans en l'ordre de prestrise, nous croyons, après
   avoir reçu tant de grâces de la bonté divine, estre obligé de
   faire en sorte que le même ordre soit observé pour cet effect;
   nous désirons que ladite dame Régente, mère de nos enfants, suive
   aux choix qu'elle fera pour remplir les dignités ecclésiastiques
   l'exemple que nous lui en avons donné, et qu'elle les confère avec
   l'advis de notre cousin le cardinal de Mazarin auquel nous avons
   fait cognoistre l'affection que nous avons que Dieu soit honoré en
   ces choix; et comme il est obligé, par la grande dignité qu'il a
   dans l'Église, d'en procurer l'honneur, qui ne sçauroit estre plus
   élevé qu'en y mettant des personnes de piété exemplaire, nous nous
   assurons qu'il donnera de très fidèles conseils conformes à nos
   intentions. Il nous a rendu tant de preuves de sa fidélité et de
   son intelligence au maniement de nos plus grandes et plus
   importantes affaires, tant dedans que dehors notre royaume, que
   nous avons cru ne pouvoir confier après nous l'exécution de cet
   ordre à personne qui s'en acquittast plus dignement que lui.

   Et d'autant que pour des grandes raisons, importantes au bien de
   notre service, nous avons été obligé de priver le sieur de
   Châteauneuf de la charge de garde des sceaux de France, et de le
   faire conduire au château d'Angoulesme où il a demeuré jusques à
   présent par nos ordres, nous voulons et entendons que ledit sieur
   de Châteauneuf demeure au mesme estat qu'il est de présent audit
   château d'Angoulesme jusques après la paix conclue et exécutée, à
   la charge néantmoins qu'il ne pourra lors estre mis en liberté que
   par l'ordre de ladite dame Régente, avec l'advis dudit conseil qui
   ordonnera d'un lieu pour sa retraite dans le royaume ou hors du
   royaume ainsi qu'il sera jugé pour le mieux. Et comme notre
   dessein est de prévoir tous les sujets qui pourroient en quelque
   sorte troubler le bon establissement que nous faisons pour
   conserver le repos et la tranquillité de notre Estat, la
   cognoissance que nous avons de la mauvaise conduite de la dame
   duchesse de Chevreuse, et des artifices dont elle s'est servie
   jusques ici pour mettre la division dans notre royaume, les
   factions et les intelligences qu'elle entretient au dehors avec
   nos ennemis nous font juger à propos de lui défendre, comme nous
   lui défendons, l'entrée de notre Royaume pendant la guerre;
   voulons même qu'après la paix conclue et exécutée, elle ne puisse
   retourner dans notre Royaume que par les ordres de ladite dame
   Reyne régente, avec l'advis dudit conseil, à la charge néantmoins
   qu'elle ne pourra faire sa demeure ni estre en aucun lieu proche
   de la cour et de ladite dame Reyne. Et quant aux autres de nos
   sujets de quelque qualité et condition qu'ils soient que nous
   avons obligé de sortir du royaume par condamnation ou autrement,
   nous voulons que ladite dame Reyne régente ne prenne aucune
   résolution pour leur retour que par l'advis dudit conseil.

   «Voulons et ordonnons que notre très chère et très amée épouse et
   compagne la Reyne, mère de nos enfants, et notre très cher et amé
   frère le duc d'Orléans fassent le serment en notre présence et des
   princes de notre sang, et aux princes, ducs, pairs, maréchaux de
   France et officiers de notre couronne, de garder et observer le
   contenu en notre présente déclaration sans y contrevenir en
   quelque façon et manière que ce soit.

   «Si donnons en mandement à nos amés et féaux les gens tenant notre
   cour de parlement de Paris, que ces présentes ils ayent à faire
   lire, publier et registrer pour estre inviolablement gardées et
   observées sans qu'il y puisse être contrevenu en quelque sorte et
   manière que ce soit; car tel est notre plaisir. Et affin que ce
   soit chose ferme et stable à toujours, nous avons signé ces
   présentes de notre propre main et fait ensuite signer par notre
   chère et très amée épouse et compagne, et par notre très cher et
   amé frère le duc d'Orléans, et des trois secrétaires d'Estat et de
   nos commandements étant de présent près de nous, et fait mettre
   notre scel.

   «Donné à Saint Germain en Laye, au mois d'avril l'an de grâce mil
   six cent quarante trois, et de notre règne le trente troisième.

   «Ce que dessus est ma très expresse et dernière volonté que je
   veux être exécutée. Signé LOUIS, ANNE, GASTON.

   «A côté visa, et plus bas: PHELIPEAUX, BOUTHILLIER, et de
   GUENEGAUD.

   «Scellées du grand seau de cire verte, sur lacqs de soye rouge et
   verte. Et encore est écrit: lues, publiées, registrées, ouï et
   requerant et consentant le procureur général du Roy, pour être
   exécutées selon leur forme et teneur, à Paris, en Parlement, le
   vingt unième avril mil six cent quarante trois. Signé DU TILLET.»



NOTES DES CHAPITRES V, VI ET VII


_Divers passages des Carnets de Mazarin qui se rapportent à ces trois
chapitres._

Le cardinal Mazarin avait l'habitude d'écrire de temps en temps sur un
de ces petits cahiers, qu'on appelle ordinairement _agendas_ ou
_carnets_, ce qu'il devait faire, ou même ce qu'il se proposait de dire
à diverses personnes, au conseil, surtout à la reine; et il mettait cet
agenda, ce carnet dans la poche de sa simarre pour s'en servir au
besoin. La plupart du temps, on n'y rencontre que des lignes fort
obscures, où Mazarin seul aujourd'hui pourrait reconnaître sa pensée.
Quelquefois il se développe davantage, et dans ces notes, jetées à la
hâte sur le papier à mesure que les événements se succédaient, on
découvre ses sentiments véritables, on a comme un tableau fidèle de ce
qui se passait alors dans son esprit. Ce ne sont point des mémoires que
l'on compose après coup pour justifier sa conduite, et où l'on arrange
les faits sur le rôle et le personnage que l'on veut se donner auprès de
la postérité. Ici, rien de pareil: tout est écrit sur place, sous
l'impression du moment, sans aucun dessein préconçu. Ces notes n'étaient
pas faites pour d'autres yeux que ceux de leur auteur; c'est une sorte
d'entretien qu'il institue avec lui-même, un compte qu'il se rend de ses
actions et même de ses intentions; par où l'on peut se convaincre que
Mazarin n'a rien entrepris sans y avoir mûrement pensé, et qu'ainsi que
Richelieu il a voulu tout ce qu'il a fait.

Colbert, le premier domestique de Mazarin, comme on disait alors, son
homme de confiance, l'intendant de ses affaires et de sa maison,
recueillit ces carnets, à ce qu'il paraît; des mains de Colbert ils ont
passé aisément dans celles de son bibliothécaire Baluze, et c'est de là
qu'ils sont arrivés à la Bibliothèque impériale, FONDS DE BALUZE,
_armoire_ VI, paquet 1. Chacun de ces carnets est tout petit, à peu près
comme un in-32. Il y en a quinze; il est certain qu'autrefois il y en
avait au moins seize; car le seizième est à Tours entre des mains bien
connues qui le gardent sévèrement. Ces quinze carnets commencent en
1642, et vont jusqu'à l'exil de Mazarin en 1651. Ils embrassent donc
près de dix années qui ne sont pas assurément les moins remplies et les
moins glorieuses du XVIIe siècle.

Sans entrer dans de trop minutieux détails, il suffit de dire que ces
carnets sont écrits tantôt au crayon, tantôt à l'encre. Le crayon est
aujourd'hui assez effacé; l'écriture a mieux résisté; mais elle est
souvent bien difficile à lire. Les noms propres surtout sont presque
méconnaissables. Pour surcroît de difficulté, Mazarin écrit d'abord en
italien, et, quand il songe plus particulièrement à la reine, en
espagnol; il ne se hasarde que peu à peu et assez tard à se servir du
français. Nous ne craignons donc pas d'avancer que la moitié à peu près
des premiers carnets est ou matériellement indéchiffrable, ou presque
inintelligible faute de développements suffisants; mais l'autre moitié
nous paraît digne de la plus sérieuse attention: tantôt elle confirme,
tantôt elle rectifie, toujours elle éclaire les idées qu'on s'est faites
des desseins, des sentiments et de la conduite de Mazarin.

M. Ravenel, auquel on doit les _Lettres du cardinal Mazarin à la Reine
et à la princesse Palatine_, etc., _pendant sa retraite hors de France,
en 1651 et 1652_, était plus propre que personne, et par ses études
antérieures et par sa pénétration ingénieuse, à continuer ce qu'il avait
si bien commencé, et à donner des extraits intelligents et fidèles des
carnets de Mazarin. Malheureusement M. Ravenel nous a déclaré qu'il
avait renoncé à ce travail, et c'est à son refus, plus d'une fois
renouvelé, que nous nous sommes engagé dans l'étude difficile de ce
précieux document. Il a bien voulu nous communiquer une copie
qu'autrefois il en avait fait faire: nous nous empressons de reconnaître
que cette copie nous a été fort utile et nous a épargné bien des peines;
mais nous pouvons dire aussi sans ingratitude qu'elle est
très-imparfaite, et il n'est pas besoin d'ajouter qu'il ne paraîtra pas
ici une seule ligne qui n'ait été soigneusement vérifiée sur le texte
original.

Enfin, M. Léon Delaborde qui, dans tous les sujets, recherche avec tant
de patience les renseignements les plus cachés et les met en lumière
avec tant d'art, a eu connaissance de ces carnets, et il en a semé
plusieurs passages dans les notes de sa curieuse histoire du _Palais
Mazarin_.

Déjà nous-même, dans _La Jeunesse de Mme de Longueville_, nous avons
fait usage de cette source riche et peu connue. Ici nous allons
rassembler, sur les personnes et les choses engagées dans notre récit,
les notes éparses dans les neuf premiers carnets, depuis 1643 jusqu'aux
approches de la Fronde, en avertissant bien qu'il nous a fallu négliger
plus d'une ligne qui nous ont été indéchiffrables, et en demandant grâce
pour les fautes qui nous seraient échappées dans cette première et
difficile transcription.

PREMIER CARNET, PREMIERS MOIS DE 1643.

   P. 143: «4 giugno 1643. Ingiuste propositioni di haver
   l'ammiragliato con Avre e Bruaghe (le Havre et Brouage), ove
   l'isola di Ré, la Rocella et Tolone, o di haver Metz, Tul o Verdun
   col governatorio generale. Parlar col Principe e me di questo
   aggiustamento. Prometter per ricompenza a Vandomo la Ghienna o
   Champagna. In ogni caso è meglio la Bertagna che l'ammiragliato.
   S. M. dimandi tempo per acomodar ogni cosa.» P. 144, 145:
   «Megliare (La Meilleraie) e Breze, li conservi (S. M.), perche
   assolutamente, quando saranno disgustati, qualche principe sene
   prevalerà. Almeno durante la guerra non introduca cosa che possi
   loro dispiacere. Hanno piazze, sono denarosi, e La Megliare ha
   segreto e risolutione... In somma S. M. pensi che se li parenti
   del Cardinale (Richelieu) si disgustano, che li havrà, havrà un
   gran partito. Si puo prometter in oltre a Vandomo che nelli stati
   si farà che si rimborsi di cento mila scudi..... S. M. si
   compiaccia non risolvere senza che io ne habbi notizia.»--P. 146:
   «Vandomo mi rende pessimi uffizii appresso Monsieur e la caballa
   che è contra la Riviera (l'abbé de la Rivière).»

DEUXIÈME CARNET, JUIN ET JUILLET 1643.

   P. 3: «Il Rosso (le personnage désigné par ce sobriquet est bien
   certainement le prince de Condé, père du duc d'Enghien) crede che
   madama di Cheverosa arrivando farà un acomodamento particolare trà
   le due corone (de France et d'Espagne) all'esclusione di tutte.»
   --«Se (S. Maesta) ha intentione per Chatonof, me lo dica, non
   havendo altro desiderio che viver bene con quelli S. M. vorrà.»

   P. 5: «Son richiesto dà Chatonou. S. Maestà comandi.»--«Il Rosso a
   madama di Vocellas (la sœur de Châteauneuf) che farebbe un
   viaggio in Berri per stringersi col fratello.»--«Si arma la
   caballa contro di me.»

   P. 7: «Dice il Rosso a tutti che si attacchino a Bovè (l'évêque de
   Beauvais) che durerà più di nessuno. Che Chatonou sarà
   assolutamente cancelliere. Mandà dà me genti per richiedermi
   d'amicizia e prometermi miraviglie. Instigano tutti Bovè a parlar
   contro me, et il medesimo fanno con Briena (le comte de Brienne) e
   sua moglie.»

   P. 11. «Rosso al Cancellier (Seguier) che assolutamente non sto
   ben in effetto, che presto lo vedrò.»--«Discorso tenutomi dal
   Rosso sopra Chatonof, et altre cose, e di M. di Vandomo, etc.
   Publicano che io voglio guardie, e sperano potermi far gran male
   con l'inventione trovata della galanteria.»

   P. 13: «S. A. (Monsieur) offertosi al Principe di parlar contra
   Chatonof. Venuto a dirmelo, e ricercatomi, e gli ha dato consiglio
   di parlarmene et impegnarmi.»--P. 14: «Rosso ha detto che bisogna
   travagliare per mettermi in diffidenza di S. M. facendo credere
   che sono tutto di Monsieur; perciò ha detto che volevo farlo
   coregente.»

   P. 15: «Roccafogo (La Rochefoucauld) dà Chatonof.»--P. 16: «Il
   Rosso m'ha mandato 50 persone per l'affare di Chatonof.»--«La
   carica di cancelliere del ordine (chancelier de l'ordre du
   Saint-Esprit), per renderla a Chatonof.»--Non faccià (S. Maestà)
   sopra intendente Chatonof si non vuole ristabilirlo intieramente.

   P. 17: «Bovè e Bofort, liga contro me.»

   P. 18: «Rosso non travaglia che alla divisione dei ministri.
   Adesso procura guadaguar Avo (le comte d'Avaux) adulandolo, etc.
   Rosso odia S. M. Pensa ad abbassarla, e dice haverne li
   modi.»--«Assolutamente il Rosso vuol vederli (li ministri)
   disgustati per rendersene capo. S. M. ci penci, perchè questo è il
   maggior punto di tutti.»

   P. 19: «Durarò fatiga (sic) a conservarmi, perche sono sempre più
   perseguitato, potendo dire senza vanità che il Rosso il primo e
   poi molti altri credono haver miglior mercato di S. M. non
   consigliata dà persona disinteressata e ferma come io sono.»

   P. 20: «Io non ardisco parlar in certe cose, temendo che S. M. non
   creda quello li vien insinuato ogni giorno che io ho le massime
   del Cardinale.»--«In tutti li affari vi sono due faccie. Se S. M.
   mi stima abile, mi creda, e riconoscerà in effetti se l'havrò ben
   consigliata. Si no, faccia elettione d'un altro e li creda,
   convenendo più cosi che titubare nelle risolutioni. Quando havrò
   havuto l'onore di dirli il mio senso, almeno deve esser certa che
   sarà sempre senza passione e cordiale. Molti possono usar di
   questi termini assicurando S. M. della loro servitu, mà nessuno
   con fundamento più palpabile di me.»

   P. 21: «Tutto Parigi da l'avantaggio dell' elettione di Briena al
   Rosso, il quale (Brienne) si crede che serve a S. M., mà doppo lei
   intieramente al Rosso.»--«Briena non m'ha veduto. Fa molto per
   accomodare il Rosso con la casa di Vandomo, non so se con ordine
   di S. M.»--«Sono assolutamente tradito con li Vandomi, mentre
   faccio il possibile per servirgli.»--«Ogniuno dice che S. M. è
   impegnata assai in favore di Chatonof. Se questo è, di grazia S.
   M. me lo dica, e se vuol servirsene, mi ritirerò come vorrà.»

   P. 22: «Rosso a Treville che suo figlio[433] si dovrebbe
   riscaldare per haver un governo e un' altro per Gassion.»--«Briena
   ha detto al maresciallo d'Estrée che andavo a visitar Chatonof per
   ordine della regina et offerirli l'ordine et il governa di Turena
   (Touraine).»--Si vuol far un presente a Mma di Cheverosa di 50 mil
   franchi.»

  [433] Cela prouve bien que _il Rosso_ est M. le Prince.

   P. 25: «Bovè travaglia incessamente per acquistar amici, e
   togliermi i miei. Dice tale esser l'intentione della Regina.»

   P. 26: «Rosso mille protestationi, etc., che sa bene che la Regina
   ha fatto in modo che io posso disporre di Monsieur.»--«Credo
   madama di Cheverosa impegnata in mille cose.»

   P. 27: «Discorso di Chatonof a M. d'Avo intorno la pace, dicendo
   che bisogna farla particolare.»--«Avo dice haver riconosciuta
   tenerezza in S. M. verso di lui.»--«Fieschi (le comte de Fiesque)
   mi ha stretto intorno Chatonof et il Cancelliere.»

   P. 31: «Bovè travaglia contro me per ogni verso. Riceve M. di
   Chatonof. Si mette nelle braccià di Bofort e madama di Monbazon, e
   mi dispiace le offerte che fà à madama di Cheverosa di depender
   intieramente dà suoi cenni.»

   P. 33: «Bovè dice che, perche non resti memoria in Francia del
   Cardinale, vorrebbe che nella pace si restitui ogni cosa, a che
   Botru (le comte de Bautru) ha risposto che converebbe ancora
   riedificar la Rocella e tante piazze abattute.»--«Rosso si
   lamenta, grida che la Regina perde ogni cosa, minaccia trà li
   denti del Parlamento. Fa istanza di sapere se S. Alt. dimanda
   qualche cosa.»

   P. 34: «Discorso havuto con Mma di Cheverosa, Campione, la
   principessa di Ghimené. Che la suddetta crede che senza interesse
   non vi può essere amicizia[434].»

  [434] Ainsi dès 1643 les dissertations sur les fondements de
  l'amitié, qui depuis occupèrent tant la société de Mme de Sablé,
  étaient déjà à la mode; mais en 1643 elles avaient, ce semble, un
  objet plus direct, et les discours que rapporte ici Mazarin ont
  bien l'air d'avances faites à condition.

   P. 38: «Mercordi, sarà fatto il negotio per 200 mil lire per Mma
   di Cheverosa.»

   P. 39: «M. Vincent (saint Vincent de Paul) vuol metter avanti il
   Padre Gondi (le père du cardinal de Retz).--«Belingan (Beringhen)
   sopra Chatonof, e che chiamandolo S. M. gli havevano detto che io
   mene anderei.»--P. 41: «Ogni uno si è messo in testa di rovinar il
   Cancelliere, e sono divisi circa il dar questa carica a Chatonof,
   alcuni escludendolo et altri desiderandolo.»

   P. 42: «S. M. mi perdoni se li dico che posso temere dei mali
   offizii, poiche vedo che questi (Importanti) hanno forza di far
   cambiar parere a S. M. in molte cose, ancorche havesse risoluto in
   contrario. Hanno detto a S. A. che S. M. è la più dissimulata
   persona del mondo, che non si deve fidare, che, sebbene in
   apparenza mostra far caso di me, in effetto dissimula per la
   necessità degli affari, e che ha tutta la confidenza in loro, di
   che si accorgerà in tempo che non potrà rimediarvi.»

   P. 47: «Tutta la casa di Vandomo dice che non si havrà riposo
   finche li parenti del Cardinale sieno intieramente rovinati, e
   quelli si sono arrichiti nel tempo passato. Principe di Nemur (le
   duc de Savoie Nemours) dice l'istesso, e che si voleva veder
   demolito Richelieu e le altre case dei parenti del Cardinale. In
   fine li Vandomi et adherenti e Bofort in particolare animano tutti
   li imbrogli della corte, etc.»

   P. 50: «S. M. ha detto al Rosso, che me l'ha riferito, sopra
   ricerca alli parenti del Cardinale, et ha risposto che vi
   pensarebbe. Si vede dà questo che S. M. non si fida di me, mentre
   non si apre quando li dimando la sua intentione in questo
   particolare.»

   P. 51: «S. M. dicendomi se vi sarebbe qualche modo dà farmi esser
   contento, quando sono appresso di lei, gli ho risposto che, come
   li miei dispiaceri et afflitioni non procedono dà altro che dà non
   vederla servita come vorrei, et della mala piega che prenderanno
   li affari se non vi si rimedia quando sono appresso di S. M.,
   m'affligo d'avantagio perche conosco più dà vicino il suo gran
   merito, le mie obbligationi, e l'ingratitudine di questi che non
   fanno il loro dovere verso di lei. Gli ho detto nel fervore del
   discorso che se S. M. vedesse il molto che desidero servirla, e
   l'estrema passione che ho per la sua grandezza, si dolerebbe del
   poco che faccio, ancorche testifichi gradirlo, etc.»

   P. 53: «Consideri S. M. quello dice Mma di Cheverosa della sua
   dissimulazione e della poca fermezza; l'esempio in me delli quatro
   giorni della morte del Re, di Mma d'Egullion e di altri, etc.»

   P. 58, 59, 60, 61: «Il Rosso me ha appresado mucho porque ablasse
   por Dammartin[435], aziendo siempre el interesse de Mma la
   Principessa. Dice que el D. de Vandomo es el major enemigo que yo
   tengo, que estando asentado cerca del en el Parlamento le dijo que
   su negotio de Bertagna no abia succedido porque yo a parte habia
   aconsejado la Reyna de no azerlo; que era menester remediar muy
   presto al gran credito en que me ponia accerca della Reyna, porque
   m'establezeria en modo que dentro de poco tiempo no fuera posible
   el derribarme... Y en conclusion que era menester juntarse todos
   contra me... Abla tambien de la protetion que tengo de los
   parientes del Cardinal. Y el Rubio, despues de haverme rogado de
   no ablar a nadie d'esto, me ha jurado sobre los Evangelios que era
   verdad, y que, si fuesse necessario por my servitio, la
   sostentaria. De muchas otras partes se me confirma lo mismo, y
   todo se puede creer del natural de Vandomo, añadiendo solamente
   que por differente camino el Rubio tiene los mismos
   pensamientos... S. M. m'havrebbe echo major favor a no accomodarme
   con M. de Vandomo, porque me tormienta todos los dias. Es
   infallible que todas las cabalas de Paris son fomentadas dal
   dicho.»

   P. 62: «Vanno a trovar M. Vincent, e sotto pretesto di affetione
   alla Regina li dicono che la sua riputatione perde per la
   galanteria. Dicono che Bovè habbi fatto parlar M... sopra la
   galanteria.»

   P. 65: «Los enemigos se juntan para azer me mal... Que Mma
   Cheverosa le anima todos... Sy S. M. quiere conservar me de manera
   que puede ser de provecho, es menester quittar se la masqhera y
   azer obras que declarasen la protetion que quiere tener de mi
   persona.»

   P. 66: «Dicen me que S. M. por dar satisfation de que se sierve de
   mi a los que le ablan contra, dice que no puede azer otra cosa,
   agora siendo necesitada a esto.»

   P. 68: «Aze la Dama (Mme de Chevreuse) grandes diligentias por
   fortificar el partido de Vandomos. Ha ganado el Duque de Guisa que
   a sido mediator por el ajustamiento con el Duque d'Elbouf.»

   P. 69: «Tanto falta que aya producido un buen effetto lo que S. M.
   ha dicho a la Dama y otros... que al contrario todos estan
   animados contra me...»

   P. 70: «No ay otros discursos que de honra y generosidad, y si
   predica siempre que es menester perderse..., y azy liga todos la
   Dama in estas maximas tan prejuditiales all' Estado.»

   P. 71: «La Dama me ha preguntado quantos dias havia estado
   contrariado de lo que habia dicho de la disimulation de la Reyna;
   que es fuerza le ayan dicho my inquietud que yo confesse a S. M.
   haver tenido por esto particular. La Dama me ha dicho que no cree
   que yo tenga la amistad por la Reyna al punto que ella entiende, y
   quo no la tenga por nadie; y preguntandole lo que avia de azer por
   que creiesse que era su servidor al punto que decia[436], me ha
   respuesto que se ne aperciviera luego si esto fuesse, ma que yo
   no la engañeria, aziendo semblante de cosa que verdaderamente no
   fuesse.»

   P. 74, 75, 76, 77: «La Dama me ha dicho que la Reyna era
   disacreditada, y que cada dia lo seria mas; que... conoscia muy
   bien lo que venia de ella y lo que de my; que tenia entero credito
   acerca de S. M.; que a un volver de ojos entendia lo que S. M.
   tenia en el corazon. Entre los discursos[437] me ha dicho que yo
   prenderia alarme in malos passos. Yo e respondido, etc. A ablado
   contra Montegu por que sierbe el Cancelier.»--«Me ha querido ablar
   del como avia yo de gobernar me en buena politica, etc.»

   «Es cierto que continuan juntarse al jardin de Tulleri, que ablan
   contra el gobierno de la Reyna los que se dicen sus majores
   serbidores, y que son contra me mas que nunca, hasta concluir
   siempre que sy per cabalas no podran destruir me, intentaran otros
   modos.»

   «Sy la mar puede sossiegarse con echarmi... come Jonas en la bocca
   de la balena, yo are luego, no deseando mas que el gusto e
   contentamiento de S. M., y, valga la verdad[438], es imposible
   servir con estos sobresaltos, mientras travajo de dia y de noche
   por complir a mis obligationes, y acer bien que no se puede ser
   serbidor mas interessado de S. M. de lo que my.»

   P. 83: «Saint-Ibar, portato della Dama come un Eroe.»

   P. 84: «Mma d'Egullion... la famosa tapizeria di Lucrezia a Mma di
   Cheverosa.»--«S. M. deve amparar vigorosamente el Cancelier, o
   quittarle del puesto que tiene.»--«Fortificarmi di un ministro
   come Servien.»

   P. 91: «M. di Bofort pretende che il maresciallo della Megliare
   non ritorni in Bertagna. Riposta fatta.»

   P. 93: «Ricevo mille avvisi di guardarmi.»

   P. 107: «Vorrei che mi costasse molto et esser stato intieramente
   a S. M. dà molti anni in poi.»

   P. 108: «S. M. consideri La Megliare che si dona a lei. Ha...
   governo, regimenti, amici, comodità e valore, e si dona
   interiamente a lei.»--P. 109: «Megliare, suo domestico, è per il
   governo; darli il ducato che il Re li haveva promesso.»

   P. 110: «M. di Vandomo stringe per l'amiragliato, dicendo che io
   ho ordine e che non vi fa niente. Bovè rimette tutto a me et fa
   credere, come dice Vandomo, che io voglio sostener Brezé come
   parente di M. le Cardinal.»

   P. 115: «Bovè querelato M. de Ghimené per che diceva esser per me.
   Ostentatione dell' unione sua con Briena...»--«La Regina vedrà a
   Val di Grace Chatonof, etc.»

  [435] Nouvelle preuve décisive que _il Rosso_ est le prince de
  Condé.

  [436] Cela confirme ce que dit La Rochefoucauld des coquetteries
  que se faisaient alors Mazarin et Mme de Chevreuse.

  [437] Peut-être: _los dientes_.

  [438] Dans les lettres italiennes de Mazarin on rencontre souvent
  cette locution: _vaglia il vero_.

TROISIÈME CARNET, AOUT 1643.

   P. 5: «Visita di Campion, affettionatissimo di la Dama.»

   P. 6: «Bovè procura il ritorno di M. di Noyers e tutti li
   Importanti.»

   P. 7: «Si pubblica che S. M. non sia bene con Cheverosa. Il Gras
   (Le Gras) l'ha detto a Le Teglier.»

   P. 8 et 9: «Per metter mi contro il popolo, vanno insinuando che
   io propongo di levare un quartiere delle rendite di Parigi, e
   sostengono che M. di Bovè vi si opponeva firmamente dicendo che
   era il sangue dei poveri, e che io dicessi che non importava e che
   si doveva fare, insieme che la Regina era forestiera, e che io non
   introducevo altri nella confidenza che Montegu medesimamente
   straniero.»

   P. 10: «Sy yo creyera lo que dicen que S. M. se sierve de me por
   necesidad sin tener alguna inclination, no pararia aqui tres
   dias.»

   P. 11: «Che la Dama haveva detto che non era disperato il negotio
   di Chatoneu, e che dimandava tre mesi di tempo per far vedere
   quello poteva. Cosi ha detto alli Vandomi, predicandoli ad haver
   pazienza, perche vedrebbero cambiamento di scena; in oltre, che
   ella acquistarà intieramente la grazia di S. M.; che voleva
   aplicarsi a questo adulandola, etc.»

   P. 18: «Los importantes ablan contra la Reyna mas que nunca. Estan
   desperados contra Belingan e Montegu; dicen que el primero es un
   alcahuete (maquereau) y que al altro daran mil palos; que es
   menester perder todos los que fueran de mi parte.»

   P. 19: «La Dama, Jacinto (?), y todos los Importantes no piensan a
   otra cosa che a sitiar la Reyna, de manera che no puene ablar con
   nadie que no le tenga discursos conformes en favor de su cabala
   contra my, mettiendole mil sospechos de todos los que no fueran
   unidos a ellos, y alejando los que supieren ser affectionados a mi
   persona.»

   P. 20: «La Ternera (_la genisse_, sobriquet qui désigne peut-être
   Mme de Senecé, gouvernante des enfants de France et première dame
   d'honneur de la Reine) tiene gran comercio con Chatonou... a
   concertado con Mma di Cheverosa antes que ella me hablava d'esto
   negotio y de la carta que avia recebido del dicho por dar a la
   Reyna. En fin azen mil concertos y enredos por diminuir mi dicha
   acerca de su Maestad.»

   P. 24: «Che muchas personas eran de manera animadas contra me que
   era imposible que no me succediesse algun gran mal.»--«Que algunas
   personas no de gran condition aviano offresido al Duque di Guisa y
   otros sus parientes de matarme, mas que avian querido eschuchar
   esta proposition.»--«Che los majores enemigos que yo tenia eran
   los Vandomos y la Dama que le animava todos, diciendo que se no si
   tomaria luego la resolution desazerse de me, los negocios (no)
   irian bien, los grandes serian tan sujetos como antes, y yo
   siempre mas poderoso con la Reyna, y que era menester darse priesa
   antes que Anghien volviesse.»

   P. 25: «Duca di Res al Mma d'Asserac per comprare una isola per
   Mma di Cheverosa dove vuol metter Campioni (les deux frères
   Campion) et andarvi talvolta per vedere senza sospetto
   Sarmiento.»--«La ragione per la quale crede la Dama et altri di
   poter farmi ritirare è che S. M. nella ricusatione di Chatoneu ha
   detto che non poteva presentemente metterlo appresso la sua
   persona, e che qualche rispetto l'impediva; dà che concludono che
   il mio riguardo ne sia ragione; e dicendo la Dama di esser certa
   che S. M. ha gran stima et affettione per il suddetto, spera che,
   quando si potrà disfar di me, il luogo sarà certo all'altro; et
   ogni uno si lusinga in questo massimamente. Mi si dice che ogni di
   S. M. assicura particolarmente Bovè della sua affettione e si
   scusa delle dimostrationi che fa a me con la necessità. Questo è
   un punto tanto delicato che S. M. deve compatire se ne parlo
   spesso.»

   P. 26: «M. d'Elbeuf mi ha detto che si travagliava gagliardamente
   perche non fosse amico e servitore mio, e che potevo imaginarmi
   quello si faceva con gli altri. Sotto gran segreto mi ha dimandato
   se era vero che io havessi detto avanti a S. M. a Mma di Cheverosa
   che parlava per il suo governo di Picardia, che lei parlava contra
   li interessi di suo marito che sarebbe stato costretto a restituir
   il denaro che riceve dal duca di Chone (le duc de Chaulnes); io
   gli ho risposto di si, come è la verità, mà che lo dissi per
   cominciar a dar una apertura per reintegrarlo nel governo. Mà si
   vede che la Dama non perde tempo per farmi de' nemici; e dalle
   diligenze che uza con Elbeuf, che non ama, si puol inferire quelle
   havrà fatte e farà con gli altri.»

   P. 27: «Trumble (?) y un gentilhuomo a S. M. che io non voglio la
   pace, e che ho le medesime massime del Cardinale, e che per mezzo
   della regina di Spagna, che ha credito, si puol concludere
   prontamente una pace particolare. Il detto è tutto di Mma di
   Cheverosa che ha fatto giocar la mina nell'istesso tempo che ha
   parlato a S. M. nelli medesimi termini. Questa dona vuole rovinar
   la Francia. S. A. dice che il matrimonio di sua figlia
   (Mademoiselle) si puol fare con l'Arciduca, e che S. M. inclina
   più a questo che a nessun altro partito, dicendo che se li
   potrebbe dare la Fiandra in governo.»

   P. 129: «La Dama et altri pubblicano che trà poco la Regina si
   servirà di Chatoneu, e cosi ingannano ogniuno et obbligano a
   visitarlo e ricercare la sua amicizia. Scusano la Regina della
   tardanza in chiamarlo sopra la necessità che (ha) dà servirsi di
   me per un poco... Li servitori di S. M. vanno tutti a far la corte
   a quelli che mi vogliono poco bene, e pure dovrebbero venir da me
   se credessero piacer cosi a S. M., e non faciendolo pare che o
   non sieno veri servitori di S. M. o che sappino che la S. M. non
   si cura di me.»

   P. 31: «Chatoneu ha parlato a lungo che bisogna far una pace
   particolare, e questo discorso solo puol rovinar intieramente la
   Regina.»

   P. 37 et 38: «Elbeuf me ha dicho que quando yo fui en la casa de
   Cheverosa, algunos de los que se avian juntado... que la Reyna y
   yo estavamos embarazados por el negotio de la de Monbazon, y que
   era menester hablar serio por ser estimados, y alcanzar todo sin
   permetter que la authoridad de la Reyna s'establezeria de todo
   punto.»

   P. 39: «Botru m'ha fatto molta istanza per che li dicessi chi
   stimavo più della Dama e la principessa di Ghimené, e mi ha
   confessato che questa l'haveva pregato di riconoscerlo. M'ha detto
   che si esamina la mia vita. e si conclude che io sia
   impotente.»--«M. di Guisa amoroso di Mma di Monbazon.»--«Mma di
   Guisa disgustatissima di suo figlio. Non inclina al parentado di
   sua figlia col duca di Mercurio[439].»

   P. 43: «S. M. diga con resolution a la Dama quando le hablarà de
   la paz......... que aunque intenderà cosa alguna en particular,
   siendo resuelta de trattar juntamente con los alliados de la
   corona en l'assemblea che sia concertado por esto effetto.»

   P. 45: «Io no tengo de que dudar, despues de haverme S. M. con
   eccesso de bontad persistiendo que nadie podria deribarme del
   puesto que se ha servido darme en su gratia; mas contodo esto
   siendo el temor un compagnero inseparabile dell'affection, etc.»

   P. 44: «Dicen me que la Dama dava istructiones a la de Vandomo por
   que las maquinas que se izieren contra me sean bien conducidas.»

   P. 47: «Las personas mas capaces y dispuestas a azer embustas y
   caballas en la corte son la Dama, Vandomos y Elbeuf, etc.»

   P. 54 et 55: «M. del Ospital (le maréchal de L'Hopital) che si
   prendi cura al duca di Lorena perche ingannerà, e farà molte
   caballe incerte, intendendosi intieramente con Mma di Cheverosa.»

   P. 56: «Cavalier di Giar (François de Rochechouart, chevalier,
   puis commandeur de Jars) pensa governare, e poter servire la Dama
   e Chatoneu[440], e li fa preparare una camera in una casa che ha
   in questa villa. In somma, tutti Importanti pensano valersi di
   lui, credendo che possi parlar di tutto alla Regina con la quale
   si vanta haver havuto abitudini, credito e familiarità in altro
   tempo.»

   P. 58: «Mma di Cheverosa vuol dimandare una camera nel palazzo
   Cardinale.»--«Dicono alcuni che non devo fidarmi tanto nel affetto
   di S. M. perche l'haveva maggiore per la Dama, e pare adesso che
   non sene cura molto.»

   P. 60: «La casa di Vandomo travaglia per ogni verso per mettersi
   bene con Monsieur, e facendosi il parentado con Madamigella di
   Guisa se puol temere per le diligenze che si fanno per guadagnar
   S. M. per li principi di Lorena, e questo è uno dei maggiori punti
   a quali deve haversi l'occhio.»

   P. 65: «La riputatione della Francia non è in cattivo stato
   perche, oltre li progressi che da per tutto fanno le arme sue, è
   arbitra S. M. delle differenze dei principi d'Italia e di quelle
   del Re d'Inghilterra con il Parlamento, non ostante che li
   Spagnoli facciano il possibile, e combattino per ogni verso questa
   qualità sino a minacciar il Papa se adherisce alli sentimenti e
   mediatione della Francia.»

   P. 69: «D'Estrée (le maréchal d'Estrée), che Bofort e li altri
   Vandomi parlano bene di me, mà che per questo non me ne
   risponde.»--«80 persone. Altre alloggiate in altri luoghi.»--P.
   70: «La Dama fa entrar Campioni.»

   P. 71, 72, 73, 74 et 75: «Revocar il dono di M. di Bofort, e
   metterlo all'espargno.»--«Due garzoni della camera del Re affidati
   per metter appresso Bofort.»--«Far revenire le guardie Suizzere e
   Francesi.»--«Allontanar d'avantaggio Mma di Monbazon.»--«Far dire
   à Mma di Nemours che non si parli mai di suo fratello, e che
   facendolo metterà ordine S. M. che non lo facci più.»--«La Chatra,
   pensar a lui.»--«Risolver per M. di Bovè.»--«Saint-Ibar, non si li
   dica niente. Ha detto a Mortemart (le marquis, depuis duc de
   Mortemart) che riceve questo dà la Riviera (l'abbé de La Rivière)
   e Belingan (Beringhen).»--«Bariglione (le président Barillon, un
   des chefs des Importants dans le Parlement), mandarlo imbasciatore
   a Suizzeri.»--«Risolver per il governo di S. A. e per la
   Riviera.»--«Due mile pistole a M. di Bellegarde. Finir il negotio
   di Bassompiere.»--«Brevetto di Duca al maresciallo d'Estrée.»

   P. 80: «Padre Giuseppe, Giacopino di S. Onorato (jacobin, du
   couvent de la rue Saint-Honoré), a veder M. di Bofort. M. di
   Vandomo viene spesso a Parigi, e sua moglie non è partita.»--P.
   81: «Cheverosa mille caballe, e dice che S. M. li fa continue
   protestationi d'amicizia.»--P. 82: «Allontanar Cheverosa che fa
   mille caballe.»--«Bofort riceve ogni giorno due lettere, e ne
   manda due, non è ben guardato. Varicarville con 35 cavalli a
   Aneto. Il conte di Mora (le comte de Maure) otte volte a Aneto.
   Leuville (neveu de Chateauneuf) molte volte, Villarso (le marquis
   de Villarseaux) il medesimo. Ha tre relassi (relais) dà qui Aneto,
   e si fanno grandi assemblee di gente. Boregard è a Parigi.
   Cargret, Clincian con un paggio. Gran nobiltà. Sicuramente
   qualche intrapresa. Si parla di prendermi nel foborgo di San
   Germano. Gran tavola. Finge di vender cavalli in publico e ne
   compra sotto mano. Grand' amasso di avena e foraggio[441].»

   P. 84: «M. le Prince a Bovè che se havesse creduto che Monsieur
   non avisarebbe Bofort, l'havrebbe fatto lui. M. d'Elbeuf m'ha
   detto che il Rosso[442] diceva che l'arresto di Bofort era stato
   risoluto senza lui, la mattina, e che li nepoti e fratelli di S.
   A. erano ben considerati, e che S. A. li faceva ben rispettare.
   Bovè ha dichiarato che l'ha detto a lui, il quale non si cura di
   essere allegato.»

   «Plessis Besançon ha detto che all'intorno della casa di Vandomo
   vi erano più di 40 persone armate. M. di Liancurt disse che per 10
   giorni non dovevano andare li Vandomi a Liancurt per poter prima
   ben accomodare ogni cosa e ne restarono d'accordo, quando tre
   giorni appresso risolsero di andare a fine d'haver cavalli.»

   P. 85: «Cercar le prove per li cavalli di rilasso. Far chiamar
   Rivet, usciere del gabinetto, e dimandarli quello li disse il suo
   ote (hôte, aubergiste) e quello vede lui della gente armata in
   carozza, etc. Ricordarsi che l'amico (quelque ami ou agent de
   Mazarin) avvisò che facendo il colpo Bofort sarebbe andato in
   Inghilterra, e per Liancurt la strada è buona. M. di Bellegarde mi
   ha detto haver saputo che se, quando ritornai dà Maison, non ero
   nella carozza di S. Alt., l'assassinato di Bofort contro di me era
   eseguito. Conte d'Orval, che la sua gente, tre e quattro sere
   duranti, ha veduto 12 e 15 uomini armati di pistoletti trà la casa
   di Crequi e la sua, così che io venivo ad esser preso in mezzo.»

   P. 86: «Mma la Comtessa (la comtesse douairière de Soissons),
   entrando a visitar Mma di Vandomo, li disse in presenza di tutti:
   Madama, le medesime persone che hanno perduto vostro figlio,
   perdirono il mio, mà con una differenza che il mio è morto e il
   vostro solamente prigione. Et il giorno avanti la detta Contessa
   mandò dà me ad offerirmi non solamente servizio mà la sua casa e
   denari.»

   «Mma di Cheverosa sortita del regno avendo somme considerabili di
   denari contanti. S. M. sa bene li suoi disegni, e che se li da 200
   mil lire, come pretende, n'havrà havute 400 mil lire.»

   P. 88: «Li 18 che furono otto giorni a desinare dà la Chatra tutti
   Importanti, e si dice che la fù presa la risolutione di disfarsi
   di me.»--«Mercurio (le duc de Mercœur) non è andato a Liancurt,
   et è stata una finta per coprirse, etc., e forse per ricever suo
   fratello quando havesse fatto il colpo.»--«Procurano di far salvar
   tutti, e Boregard ha detto che l'hanno messo in un cattivo
   affare.»--«Non ho gran soddisfatione del cavalier du Guet.»--«Tutto
   il popolo gode e diceva: eccolà quello che voleva turbar il nostro
   riposo!»--«Disegno che havevanno di madama di Cheverosa, di
   Chatoneu, e considerar sopra di ciò quanto si trattenne la Dama
   la sera del lunedi dà S. M.»

   P. 89: «Mma La Roche Guion che Lisieu (l'évêque de Lisieux) gli
   haveva fatti riprochi perche era venuta a vedermi; che gli haveva
   detto... che Mma di Cheverosa machinarebbe per altre strade la mia
   perdita, che poteva disporre assolutamente della Chatra e di
   Pernone (d'Épernon) il quale non mi amava punto et era un
   traditore; che Campione era fuggito sopra un cavallo della casa di
   Vandomo che fu spedito subito a Mma di Monbazon; che mi guardassi
   più che mai.»

   P. 91: «L'Argentiere incontrò Bofort e Bopui che rientravano nel
   Luvre dà dove il primo era sortito, quando S. M. si ritirò
   all'oratorio. L'Argentiere li disse: mon mestre, bisogna che vi
   sia qualche querela, avendo incontrati 15 o 20 gentiluomini a
   cavallo ben montati con pistoletti. Bofort li rispose: che vuoi tu
   che io facci?»

   P. 93: «Ogni uno mi dice che li disegni contra me non cesseranno,
   finche si vedrà che appresso di S. M. vi è un potente partito
   contro di me e capace di acquistar lo spirito di S. M., quando mi
   succeda una disgrazia.»

  [439] Il avait d'abord été question pour le duc de Mercœur d'un
  autre mariage avec Mlle d'Épernon, tandis que Mlle de Chevreuse
  aurait épousé Beaufort. Ier carnet, p. 112: «Matrimonii di
  Cheverosa e La Valeta (Mlle de la Valette d'Épernon) con il duo
  figli di Vandomo, quello di Nemours essendo fatto. S. M. dovrà
  avvertire all'unione di tanti grandi insieme, e al assicuri che
  non havranno mai altro oggetto che il proprio interesse.»

  [440] Sur l'amitié de Chateauneuf et de Jars, voy. le chap. III,
  p. 110 et 111.

  [441] Ces notes, comme bien d'autres, sont tirées des rapports de
  la police de Mazarin. Nous donnons plus bas quelques-uns de ces
  rapports.

  [442] Encore une preuve que _il Rosso_ est M. le Prince.

QUATRIÈME CARNET, FIN DE L'ANNÉE 1643 ET COMMENCEMENT DE 1644.

   P. 2: «Ebber, mestre d'otel di Mma di Cheverosa, tre volte in tre
   giorni a Aneto dà M. di Vandomo.»

   P. 3: «Lettera per altra strada di Cheverosa alla Regina. Botru me
   l'ha detto.»--«La giallezza, cagionata dà soverchio amore.»

   P. 5: «Io ho avuto avviso che si pensava di prendermi andando a
   veder S. A. nel borgo di S. Germano.»--«Il mercordi disse Vandomo
   due volte in discorrendo al maresciallo d'Estrée: vorrei che fosse
   morto mio figlio di Bofort.»

   P. 6: «Vuol che Bofort sia più ammalato che non è. Non puol
   attender la pietà, etc. M. di Chavigny (gouverneur de Vincennes)
   ha torto in questo e nelle offerte fatte al detto nella visita
   dicendoli che il tempo potrà accommodare, etc.»

   P. 8: «Pressar l'esame delli due priggioni. Far chiamar l'oste del
   Selvaggo, incontro la casa di Vandomo, dove hanno allogiato
   Avancourt e Brassi, e l'oste vicino alla riviera dove erano undici
   il lunedi a sera. Interrogar li lacchè (les laquais) delli
   suddetti per saper se sono stati a Parigi, e cosi li esamineranno
   sopra questo punto. Il marchese d'Aligre fa assemblee di
   gentiluomini in casa sua con denari di Vandomo, e predica di darsi
   a lui. Briglié (Brillet), Foucré (Fouqueret), de Lié, et altri
   sino al numero di 24 sono partiti: si crede già imbarcati per
   Inghilterra in un vassello che era pronto dà sei settimane in quà
   per questo effetto. Il fratello di Brassi dice che Vandomo
   sospetti delli suddetti perche non si sono difesi. Che di Arlé
   (Harlay) sia andato ad incontrar S. A. al camino di Orleans, et
   che si fanno assemblee in casa del detto di Arlé.»

   P. 9: «Tremblé (Tremblay, gouverneur de la Bastille) m'ha detto
   che Limoges (l'évêque de Limoges) mi vuol gran male; che l'ha
   sollecitato per sapere quello dicevano li due priggioni alla
   Bastiglia, concludendo che il cardinale Mazarin saria _atrapé_,
   havendo fattoli metter priggioni per giustificar almeno in
   apparenza l'ingiustizia fatta a Bofort. Io ho detto a Tremblé di
   dirli di nuovo che non confessano cosa alcuna e che si difendono
   bene, per confirmarlo cosi nella credenza che ha, e perche dandone
   avviso a Vandomo, come farà, si riassicurino e ritornino le
   persone partite, afin di poterne prender qualcheduna.»

   P. 14: «Lettera di Cheverosa al Duca di Guisa sopra la sua
   condotta per sapere se la disapprovava come si diceva.»

   P. 17: «Marchese d'Aligre è stato dà me. Campione e Beauregard dà
   lui offertimi di farli prender priggioni.»

   P. 21: «Assemblea de' Principi a Fonteneblo per la S. Uberto per
   disfarsi di me e risolvere etc.»

   P. 26: «A Villeprou (Villepreux) e Nuesi (Noisy) assemblee di
   gente di Parigi et Aneto.»

   P. 27: «S. M. sappia in particolare di S. Alt. quello si dovrà
   fare di M. di Vandomo, dicendoli che io non parlo perche è mio
   interesse, e che è necessario prendere una buona risolutione per
   rumpere tutte le caballe che repullulano. Li nemici del cardinale
   pensano di nuovo a quelche estremità contra lui perche vedono che
   si governa in modo che li Parlamenti, li Ecclesiastici, li grandi
   et il popolo concorrano ad amarlo e stimarlo, crederlo necesario,
   desinteressato e zelante per il bene dello stato, e li detti
   nemici riconoscono che all'avvenir sarà sempre più.»

   P. 34: «Andar alla Sorbona al servitio del Cardinale.»--«È certo
   che Giar (Jars) porta parole a S. M. della parte di Chatoneu,
   etc.»

   P. 45: «La Schiatra con 10 cavalli, la viglia di Natale, dalla
   parte di Aneto; ben montati tutti con pistoletti, e cavalli di
   relasso. Entrò di notte e si trattene al passo di Madrid mezza
   hora. Si separò con 5 cavalli, e mando li altri avanti al Rulli
   (Reuilli) dove si riuni et entrò in Parigi.»

   P. 48 et 49: «Sanguin, valetto di camera di Mma di Monbazon, ben
   informato e pericoloso. La detta dama e Cheverosa più animate che
   mai et in speranza di far qualche cosa contra me con il tempo.»

   P. 57: «Manican, in carozza con Fieschi e Nemurs, ha inteso che il
   Principe insisteva per che facesse conoscere a S. Alt. R. che si
   era voluto assassinare a Aneto M. di Vandomo et il figlio.»

   P. 65: «Complimenti delli suddetti (Chandenier, l'évêque de
   Limoges, etc.) fatti diverse volte a Cheverosa.»--«S. M. dovrebbe
   applicare a guadagnarmi l'animo di tutti quelli la servono, e cio
   con far passar per le mie mani tutte le grazie che ricevono.»

   P. 80: «Marsigliac più Importante che mai. È sempre con
   Bariglion.»--«Si tengono consigli violenti contro di me, e si
   pensa ad usar il veleno. Faccià quello che vuole il cavalier di
   Giar, ancorche la sua legerezza e l'avidita di havere lo portino a
   protestarmi amicizia, in effetto è intieramente nel partito degli
   altri, et è persuaso che Chatoneu e Limoges sono nati per governar
   lo stato.»

   P. 95 et 96: «26 febraio 1643 (lisez 1644). L'imbasciatore Gorino,
   lega strettissima con Cheverosa e Vandomo et altri della corte e
   fuori. Risolutione di unir questa caballa a Spagnoli e disfarsi
   del Cardinale. Il suddetto spedisce di continuo a Cheverosa,
   Vandomo et altri. È stato sempre spagnolissimo et hora più che
   mai. Dice che il Cardinale una volta a basso, il detto partito
   trionfarà. Giar (Jars) confidentissimo di Gorino è sempre in
   speranza del ritorno di Chatoneu. Craft più brugione, più
   Spagnolo, e più del partito del suddetto. Gorino vuol partire di
   qui per haver più commodità di negotiare alla campagna. Craft ha
   detto mille improperii della Regina. S. M. faccià scriver una
   buona lettera al Re e Regina d'Inghilterra dolendosi del procedere
   de' suoi ministri e di quello scrisse Gorino. Gorino intese nel
   ponte de vecchi abiti[443] che non conveniva spogliarsene delle
   amicizie di Vandomo, Cheverosa et altri, sperando che alla fine
   prevalerebbero. S. M. impedisca Gorino di sortir dà Parigi se non
   è per ritornarsene... Assicurano che Marsigliac e Chandenier non
   sortono da casa di Gorino et intrano in tutti li consigli. In
   somma trà li trattati degli Importanti il veleno maggiore è che
   gli infetti una volta non ritornano mai.»

   P. 104: «S. M. dica al Principe qualche cosa perche lui fomenta
   tutto[444]. Accomodar l'affare del Duca di Guisa e Coligni, e
   commetterlo a 4 maresciali di Francia. Dir a S. M. come dovria
   governarsi in questo affare.»

  [443] Quelque pont-neuf ou chanson sur les vieux habits.

  [444] Mazarin parle ici de M. le Prince comme il a parlé de _il
  Rosso_. Nouveau motif pour penser que c'est le même personnage.

CINQUIÈME CARNET, LE MILIEU DE L'ANNÉE 1644.

   P. 14, 15 et 16. «Vigié, luogotenente di cavalli in Lorena, etc.,
   dipendente di Bopui. Brigliet... La Ferriere. Barbe longhe
   tutti[445]. Il vicario di Verduno, confidente di monsignor di Metz
   (l'évêque de Metz était le fils naturel d'Henri IV et de Mme de
   Verneuil), sa molte cose. Ganseville alla croce bianca, avanti
   Longavilla, aspettandomi, pagò la spesa alli altri. Hebbi fortuna
   un giorno che m'attendevano, che io sortii del Luvre in carozza di
   Mma di Chavigny, cosi evitai il pericolo. Tutte le assemblee si
   facevano in casa di M. di Metz che assolutamente sapeva la trama,
   et a