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Title: Ames dormantes
Author: Melegari, Dora
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Ames dormantes" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



                      NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
 a^{bc}.



                            Ames dormantes



                        OUVRAGES DU MÊME AUTEUR


                                ROMANS

  Expiation (sans nom d’auteur).
  Marthe de Thiennes (Sous le pseudonyme de FORSAN).
  Les Incertitudes de Livia.     Id.
  Dans la Vieille rue.           Id.
  La Duchesse Ghislaine.         Id.
  Kyrie Eleison.                 Id.


                            AUTRES OUVRAGES

 Journal intime de Benjamin Constant, et lettres à sa famille et à ses
 amis, avec une Introduction par Dora Melegari.

 Lettres intimes de Joseph Massini, avec une Introduction par Dora
 Melegari.


                            EN PRÉPARATION

 Faiseurs de joie et Faiseurs de peine



                             DORA MELEGARI


                            AMES DORMANTES

[Illustration: LOGO]

                                 PARIS
                         LIBRAIRIE FISCHBACHER
                            SOCIÉTÉ ANONYME
                         33, RUE DE SEINE, 33

                                 1903

                         Tous droits réservés



                                 _Aux_

                           _AMES CROYANTES_



PRÉFACE


  _Habent sua fata libelli._

Il y a dix ans que l’idée de ce livre est née dans mon esprit.

A mesure que j’y travaillais, la conviction que la plus grande partie
des maux dont souffre l’humanité est due à l’inertie des honnêtes gens,
s’est affermie en moi, chaque jour davantage.

Ceux qui portent le nom de chrétiens, ceux qui se rattachent d’une
façon quelconque à une croyance spiritualiste, ceux qui, en dehors de
tout dogme, admettent la nécessité d’une morale individuelle et sociale
ne sont-ils pas, en effet, les vrais coupables de l’état d’anarchie où
se débat avec angoisse la conscience moderne?

Dépourvus de confiance en eux-mêmes, manquant de foi dans la puissance
du bien, ils ont laissé les courants malfaisants prendre partout
le dessus, sans essayer de réagir contre eux par des courants plus
intenses. Et aujourd’hui, devant la masse compacte des forces
pernicieuses coalisées contre la vérité et la justice, l’épouvante
paralyse leur volonté; le plus grand nombre préfère détourner la tête,
fermer les yeux et ne pas voir.

On dirait qu’attaquer le mal, s’en défendre, lui opposer le bien
est devenu impossible à la partie respectable de la société. La loi
pourvoit à peu près à la sécurité matérielle des individus: en dehors
d’elle, il n’y a qu’à laisser faire, même si on est victime de ce
laisser faire. En quelques pays et en certains milieux, des cris
d’alarme ont été poussés contre cet effrayant symptôme de léthargie,
et de généreuses initiatives ont surgi; dans d’autres, il se manifeste
avec une évidence croissante, sans provoquer un mouvement quelconque
de réaction. De quelle cause procède cette anémie des volontés bonnes?
Il n’y en a qu’une: la source où elles s’alimentent est desséchée; les
âmes, engourdies presque jusqu’à la mort, ne peuvent communiquer à la
volonté des principes vivifiants.

Tout semble avoir progressé sur la terre, sauf l’âme. Serait-elle
seule restée stationnaire? Depuis l’avènement du christianisme,
n’aurait-elle pas avancé? On dirait qu’oubliant les promesses reçues,
les horizons sans limites indiquées, les puissances dont elle était
dépositaire, elle s’est peu à peu anéantie elle-même; aussi, au terme
du siècle qui vient de finir, la voit-on, vis-à-vis du monde physique
et intellectuel, dans une position d’infériorité qui fournit de
redoutables arguments aux négateurs de son existence.

Entre les sciences physiques et les sciences psychiques un accord
commence à s’établir; celles-ci profitent déjà des découvertes
de celles-là et les psychologues appliquent à l’étude de l’âme
quelques-unes des méthodes expérimentales. Afin d’accélérer l’heure
qui apportera à l’humanité l’harmonie intellectuelle et morale, tous
ceux qui croient posséder l’étincelle qui ne meurt pas devraient se
recueillir dans une méditation silencieuse, appeler leur âme endormie
jusqu’à ce qu’elle se réveille, et, une fois qu’elle serait réveillée,
la laisser rayonner autour d’eux, de façon à prouver au monde que
cet élément de vie, nié par tant d’esprits, représente une réalité
supérieure.

Quelle que soit la forme religieuse à laquelle on appartienne, la
philosophie à laquelle on se rattache, toutes les âmes vivantes peuvent
se grouper et agir dans une communion invisible et silencieuse. Mais,
pour vouloir ressusciter, il faut savoir qu’on a été mort; pour saisir
la vérité, il faut comprendre qu’on a été dans l’erreur; pour prendre
la route qui conduit à la joie, il faut se rendre compte que celle du
découragement menait au tombeau. C’est ce qu’il est nécessaire de dire
aux justes, aux bons, aux purs qui ne savent pas l’être efficacement
pour leur bonheur et celui d’autrui.

J’adresse ces pages uniquement à ceux qui admettent en nous l’existence
d’un principe immortel, car pour essayer d’en démontrer la réalité
aux intelligences qui le nient, il faudrait une culture théologique,
philosophique et scientifique dont je suis dépourvue.

Ces réflexions très simples n’ont d’autre mérite que leur sincérité,
et je tiens à ajouter que je ne prétends nullement appartenir à cette
élite de justes, de bons et de purs auxquels j’expose le cas de
conscience.

  DORA MELEGARI.

 Rome, 31 décembre 1900.



AMES DORMANTES



CHAPITRE I

LE SOMMEIL DES AMES


  Tout avance et se développe,
  une seule chose
  diminue, c’est l’âme.

  (MICHELET.)

Tout dénigrement systématique d’une époque est injuste: le XIX^e siècle
a remporté des victoires dans le domaine de la science, de la liberté
et de la justice dont il est impossible de ne pas tenir compte; il
a, en outre, développé dans la conscience humaine un sentiment que
les générations précédentes ne connaissaient qu’à l’état d’exception:
la pitié pour la souffrance? Pourquoi donc, après tant de conquêtes,
a-t-il légué à son successeur de si troublantes incertitudes et alourdi
la plupart des cœurs sous un pessimisme morne?

Ce ne sont pas ses négations audacieuses, ses doctrines perverses,
sa corruption généralisée qui ont amené la société moderne à la crise
qu’elle traverse aujourd’hui. Le mal autrefois se présentait sous des
formes bien plus brutales et violentes, les préjugés étouffaient dans
les consciences toute notion de justice et de droit, les préoccupations
humanitaires n’existaient pour ainsi dire pas. Le siècle qui vient de
tomber dans l’éternité était évidemment en progrès sur les autres, et
pourtant il a laissé derrière lui une atmosphère si chargée que les
poitrines se soulèvent avec angoisse, cherchant en vain un peu d’air
respirable.

«La stérilité que je trouve en moi et chez les autres me _poursuit_
comme une odeur de cadavre.» Ces mots détachés d’une lettre intime
expriment bien cet état d’impuissance et d’infécondité où l’individu
s’agite jusqu’à la névrose pour se donner l’illusion de la vie. Plus de
grandes passions et rarement de grandes idées! Jamais, cependant, elles
n’auraient dû naître, se développer, fleurir comme maintenant au soleil
de la liberté, du progrès, de la mentalité élargie.

Tout est devenu point d’interrogation dans les consciences; c’est
le trait caractéristique de l’époque actuelle. Les plus sincères
ont perdu le sentiment précis et la vue nette du bien. L’anarchie
morale règne partout, décompose tout, et elle a tellement pénétré les
meilleurs esprits qu’ils ont perdu la force de la combativité et de
la résistance. Une sorte d’anémie a affadi les cœurs; ce n’est pas
l’immoralité, ce n’est pas le positivisme qui écrase le monde sous une
chape de plomb, c’est la diminution de l’âme individuelle.

L’expansion des doctrines matérialistes, les théories utilitaires, les
excès d’une civilisation ultra avancée ont pu contribuer au malaise de
la conscience moderne, mais ils auraient été impuissants à la troubler
complètement si les forces invisibles qui émanent des âmes croyantes
s’étaient opposées à ce courant délétère, si elles avaient refusé de
laisser corrompre leurs eaux pures par le torrent empoisonné de la
négation et de l’égoïsme.

Mais ces âmes pendant longtemps n’ont élevé aucune digue efficace,
essayé d’aucun barrage; même pour se mettre au niveau de l’opinion
dominante, elles ont abjuré leurs dieux, établi des limites aux élans
nobles qui auraient pu les entraîner loin des routes médiocres. Elles
ont, comme les âmes incrédules, vulgarisé leur pensée jusqu’au plus
mesquin utilitarisme, subissant le prestige des renommées bruyantes,
des succès rapides, au point de ne plus pouvoir discerner, ni juger de
quels éléments ils se composent.

«Tout a progressé, disait Michelet, sauf l’âme.» En effet, dans
ce grand développement des facultés humaines, elle seule n’a pas
avancé. On dirait un oiseau qui, après s’être rogné les ailes, reste
accroché par les pattes aux barreaux de sa cage, étouffant toutes
ses aspirations d’air libre et de haut vol. Or, il existe une loi
inéluctable: ce qui ne s’accroît pas décroît, il faut fatalement
marcher en avant ou reculer. Rien en ce monde ne peut longtemps
piétiner sur place; c’est ce que l’âme a voulu faire. Les représentants
des religions et des philosophies ont eu peur de lui dire: «Marche
de l’avant, développe-toi, agrandis-toi.» On a tracé autour d’elle
un cercle magique, on l’a écrasée sous le sentiment de la souffrance
obligatoire, de la médiocrité inévitable, de l’impossibilité du parfait
et de l’heureux, et elle s’est résignée à demeurer immobile et triste.

De grandes âmes ont traversé l’histoire païenne; celles que le
christianisme avait formées ont répandu leurs parfums et leurs forces;
elles furent la lumière des époques disparues. La nôtre demande
des âmes en marche, suivant pas à pas les progrès de la science et
de la raison et les dépassant par des intuitions et des espérances
supérieures aux puissances actuelles de l’une et de l’autre. Mais
sur quoi peut compter l’heure présente? Les âmes de jadis, ces âmes
héroïques et pures nées des premières promesses, celles des apôtres,
des pères, des saints ont depuis longtemps cessé de fleurir; les
âmes des siècles suivants, moins ardentes, ont reculé puisqu’elles
ne progressaient pas; celles de notre temps, déjà nées plus faibles,
voyant que toutes les autres facultés humaines les dépassaient, se
sont—de peur d’être submergées dans le grand courant des connaissances
nouvelles—piteusement refugiées dans une étroite prison intérieure d’où
elles refusent de sortir et de se manifester. C’est une lumière qui a
cessé de rayonner sur le monde.

La plupart des âmes, surtout dans la dernière moitié du XIX^e siècle,
se sont lourdement endormies dans un sommeil sans rêves qui leur
a fait perdre le courage du combat et l’ambition de la victoire.
Quelques-unes vibrent encore, d’autres sont en formation; des phares
brillent d’ici et de là, mais leur clarté est souvent bien faible et
timide. Dans chaque pays, dans chaque ville, on peut les compter; leur
nombre est infinitésimal, comparé aux centaines de millions d’êtres qui
prétendent posséder une âme et croire à une immortalité.

Ces renégats, inconscients de leur apostasie, vivent dans un bien-être
morne s’ils sont riches, dans l’écrasement s’ils sont pauvres, dans
le découragement s’ils appartiennent à la catégorie des êtres qui
réfléchissent, sans se rendre compte que, si leur bien-être est
dépourvu de joie, leur écrasement de consolation, leur découragement
d’espérance, c’est parce qu’ils ne pensent pas à leur âme, qu’ils ne
font rien pour la secouer de son engourdissement et la réveiller du
sommeil cataleptique où elle est tombée.

Au lieu d’écouter sa voix quand elle essayait de parler, ils l’ont
étouffée sous les raisonnements médiocres, les points de vue pratiques,
les misérables calculs de l’égoïsme qu’ils confondent avec la sagesse.
Parfois, il est vrai, épouvantés par les incertitudes de l’heure
présente et les menaces de l’avenir, ils voudraient trouver moyen
de réagir contre la marée montante, ils tentent de vagues efforts et
retombent promptement dans l’inertie.

L’explication du fait décourageant est bien simple: les soi-disant
croyants ont cherché des énergies en dehors de l’âme; leurs
inspirations sont sorties de leur cerveau, de leur cœur peut-être,
elles n’ont pas jailli de ce sanctuaire mystérieux où s’élabore la vie
spirituelle et qui a reçu les promesses de l’immortalité.

M’adressant uniquement à ceux qui croient à l’existence de l’âme comme
à un fait indiscutable et admettent le parallélisme psychophysique,
je ne tenterai pas la démonstration du phénomène âme, cette partie
profonde de nous-mêmes, distincte du cœur et de l’intelligence, de la
conscience et de la volonté, qui peut seule entrer en communication
avec les forces supérieures. «De tous les corps ensemble, dit Pascal,
on ne saurait faire réussir une petite pensée. Cela est impossible et
d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on ne saurait tirer un
mouvement de vraie bonté. Cela est impossible et d’un autre ordre.»
L’âme est distincte évidemment des autres facultés intellectuelles et
morales de l’homme, et pourtant elle les comprend toutes; elles doivent
passer à travers ce crible, comme le sang à travers le cœur, pour se
purifier et acquérir des principes de vie; c’est de l’âme que procèdent
toute lumière et toute puissance; elle seule a le secret de la paix, de
l’harmonie, du bonheur.

Un amour, une amitié où l’on fait entrer l’âme ne peut jamais mourir
complètement; elle communique aux sentiments une force subtile qui
est comme une parcelle d’éternité. Il en est de même pour tout
effort auquel l’âme participe; ce qu’elle accomplit réussit presque
toujours et ne s’efface jamais, du moins la trace en reste. Ce succès
que l’homme recherche avec un acharnement et une avidité souvent
répugnantes, il ne sait pas que le plus sûr moyen de l’atteindre serait
de le poursuivre avec son âme. Mais cette puissance énorme qu’il porte
en lui, à qui il devrait remettre la direction et la responsabilité
de sa vie, qui pourrait transfigurer ses faiblesses en forces et
ses tristesses en joie, il ne l’interroge pas, il ne l’appelle pas
à son aide; il l’a laissée s’endormir, ne pense pas à la réveiller,
et si elle esquisse un léger mouvement, vite il étouffe, sous des
raisonnements faux, médiocres, égoïstes et durs, la voix qu’elle allait
peut-être faire entendre. L’âme, alors, épouvantée de cette aridité,
se rendort ou s’enfuit; on dirait même parfois qu’elle meurt. Pour
sauver le monde il faut le rappeler avec cris, avec prières, avec
supplications.

       *       *       *       *       *

Il y a peu d’années seulement un pareil langage aurait paru absurde
et inutile. Tout appel d’ordre moral tombait dans le vide; nul ne
le comprenait et ne daignait y répondre. Pendant une période de
temps assez longue, rien n’a semblé remuer dans l’âme humaine. Le
déterminisme décrétait par la voix de Taine que la vertu et le vice
étaient des produits comme le sucre et le vitriol; les doctrines
matérialistes et positivistes régnaient sans conteste sur les
intelligences; le grand troupeau des ignorants et des indifférents
les acceptaient, yeux fermés, sans essayer même de se rendre compte
quelle part de vérité elles pouvaient contenir; simplement parce
qu’elles étaient moins gênantes et que de se déclarer fils du hasard
paraissait flatteur à cette vanité de la négation qui, depuis Voltaire,
a travaillé tant d’esprits.

Dans le camp opposé tout était silence; presqu’aucune manifestation
spiritualiste n’était signalée. Les tièdes subissaient sans le réaliser
le mouvement de la conscience générale et ne réagissaient pas contre
l’engourdissement envahisseur, épouvantés peut-être à l’idée d’engager
une lutte où leurs principes pouvaient sombrer. Les ardents, les forts,
très diminués de nombre, se taisaient, eux aussi, découragés.

Cette torpeur, il est juste de le dire, n’était pas aussi accentuée
partout. En certains pays, les pulsations de la vie morale n’ont
jamais cessé complètement. Sans avoir à craindre de diminuer sa
position littéraire ou son autorité intellectuelle, un écrivain à la
mode pouvait se risquer à attribuer aux actions humaines des mobiles
qui ne fussent pas uniquement ceux de l’intérêt personnel, visible et
tangible. Mais ces manifestations ne se répercutaient que faiblement.
Dans d’autres pays, au contraire, la scission semblait complète entre
la vie moderne, ses objectifs et ses victoires et les principes
spiritualistes et chrétiens.

Mais Dieu ne pouvait laisser périr l’âme du monde. C’est du pays
d’où aucun grand mot n’était parti encore que la première étincelle
a jailli. Une voix venue du Nord a jeté une parole de pitié qui a
commencé à remuer les consciences; la souffrance a pris forme et vie;
elle a crié sa plainte et les cœurs ont vibré. Une sorte de religion
nouvelle a surgi qui, laissant de côté les dogmes, s’est rattachée au
christianisme primitif et a pris la douleur pour drapeau. Sa base était
le soulagement des déshérités par le dépouillement spontané de ceux qui
possèdent; pour détruire chez les malheureux le levain de l’amertume,
il fallait non seulement alléger leur croix, mais que les privilégiés
la relèvent et la partagent volontairement.

Très probablement le Tolstoïsme ne dépassera pas les limites du pays
où il est né et, en tant qu’application, restera à l’état d’essai.
On ne peut renoncer aux conquêtes de la civilisation,—le but est, au
contraire, d’en faire jouir un nombre croissant d’individus,—mais
il est certain que ce mot de sacrifice lancé à travers le monde par
le grand romancier russe a été un facteur efficace du mouvement
spiritualiste qui se manifeste depuis quelques années, imposant le
devoir de la valeur morale, proclamant à nouveau les lettres de
noblesse de l’âme humaine, admettant l’espérance d’un avenir où le
douloureux contraste entre les aspirations de l’homme et son existence
quotidienne cessera d’exister.

Ce réveil,—dû aussi en partie à de simples forces de réaction,—remonte
en outre à des causes multiples et simultanées que la critique morale
a recherchées déjà et dont je ne ferai pas ici l’énumération. Les
récentes découvertes scientifiques ont contribué à faciliter ce
courant. Aujourd’hui que le matérialisme ne peut plus être reconnu
comme la seule explication rationnelle de l’univers et que le
déterminisme et le positivisme ont été battus en brèche par les mêmes
coups, l’antagonisme, entre la science et la religion a cessé de
paraître absolument irréductible. Non seulement le doute a pénétré
dans les rangs de ceux qui définissaient hautainement toutes les
manifestations de la vie, comme propriété de la matière, mais cette
débâcle de tant d’explications abusives a rendu la liberté à une foule
d’esprits. Par respect pour des affirmations dont souvent elle ignorait
la genèse, la grande masse des individus, ce docile troupeau dont j’ai
parlé déjà, n’osait plus admettre la possibilité d’un monde moral,
dépendant de forces supérieures et invisibles, et dont l’existence
s’affirmait en dehors des faits apparents.

Maintenant que la pensée humaine a commencé à secouer dans le domaine
moral, la tyrannie d’une science incomplète, on voit les regards
se tourner de nouveau vers ce ciel que la présomption de l’homme
avait déclaré vide. Les croyances spiritualistes renaissent. Le
néo-boudhisme, le spiritisme, la théosophie et autres tentatives de
cultes nouveaux ne sont que la manifestation du besoin religieux qui
travaille les âmes.

Dans le pays où le scepticisme semblait le plus définitivement établi
et d’où il rayonnait sur la conscience générale, ce renouveau à trouvé
des voix éloquentes pour l’annoncer au monde. Le caractère particulier
de ce mouvement fut de ne pas se présenter sous une forme religieuse
précise, ou au nom d’une école philosophique spéciale. Sorti du sein
de la libre-pensée, il a été à ses débuts absolument spontané et
individuel, se bornant à rappeler à l’homme qu’il était fait pour
sentir de grandes choses et pour les vivre.

Malheureusement le petit groupe d’écrivains et de penseurs qui ont
mené la campagne, soutenus par la sympathie de quelques consciences
dispersées, représentent une quantité infinitésimale comparée aux
foules innombrables qui considèrent encore l’opportunisme habile comme
la suprême sagesse, et qui ont pour complices secrets chacune des
faiblesses de l’homme et tous ses vices. Car la décadence actuelle a
comme caractère spécial l’étendue. Le mal a envahi toutes les classes;
il ne s’agit plus, comme à la fin du siècle dernier, de gratter les
premières couches du sol pour trouver un terrain ferme et fécond sur
lequel bâtir et planter. Les germes de mort ont pénétré partout, il
n’y a plus de parties saines. Croire que l’avènement du quatrième état
suffirait à «tout purifier» est une utopie que les faits démentiront.
La société est probablement à la veille d’une transformation, mais
qu’on l’espère ou qu’on la craigne, quelle que soit sa forme ou sa
durée, elle n’apportera ni justice, ni paix, ni fraternité, si elle
n’est précédée ou suivie d’une révolution morale.

Or cette révolution est d’autant plus difficile à provoquer que
l’époque actuelle se donne volontiers—par les formules qu’elle
emploie—l’apparence hypocrite des éléments moraux qui font le plus
défaut à l’homme intérieur: vérité, justice, altruisme. Ces mots qui
résonnent encore si creux dans les cœurs sont dans toutes les bouches.
Aujourd’hui, cependant, on devrait connaître les devoirs qu’ils
imposent. Les préjugés sont détruits, ceux même qui y restent attachés
par tempérament, vanité ou intérêt, ne se trompent plus sur la valeur
de cette fausse monnaie; en se réfugiant derrière ces barrières de
bois pourri, ils savent parfaitement qu’elles manquent de bases et que
le mensonge seul en soutient les pieux vermoulus. Mais rien ne lie
l’homme comme le mensonge, n’entrave sa liberté, n’en fait un plus
misérable esclave. Tant qu’il se mentira à lui-même, qu’il se croira un
juste quand il n’est qu’un bourgeois égoïste et médiocre, il ne pourra
se réformer, il sera incapable de discerner la beauté, d’aspirer au
bonheur vrai et de réveiller son âme.

Un examen de conscience rigoureux et sincère s’impose à la société
moderne. Qu’a-t-elle fait de la loi morale, comment l’interprète-t-elle
et de quelle façon l’applique-t-elle? Y a-t-il connexité entre les
principes dont elle se targue et les actes qu’elle accomplit, entre
les grands mots dont les hommes se servent et les mesquines pensées
qui guident leur vie? Sur quelles forces ces tentatives de relèvement
peuvent-elles compter pour combattre l’armée redoutable et si
nombreuse encore des matérialistes et des sceptiques? La réponse à la
dernière de ces questions est la plus urgente puisqu’elle doit fixer la
topographie morale de l’époque actuelle et démontrer quelles sont les
causes de la situation présente.

       *       *       *       *       *

De tout temps les soi-disant honnêtes gens ont été en partie
responsables du mal qui enlaidit le monde; l’affaiblissement de la
loi morale a toujours eu pour raison l’insuffisance de ceux qui
professaient les principes dont elle découle.

Plus nombreux, en somme, que leurs adversaires et mieux armés, ils
n’ont jamais su défendre leur drapeau. La mollesse et la lâcheté,
compagnes trop fréquentes des qualités d’ordre et de modération qui
caractérisent les réguliers de la vie, ont certainement circonscrit
leur action. On l’a vu dans les révolutions politiques. Si les
partisans de l’ordre ne s’étaient pas esquivés ou endormis que
d’audacieux coups de main auraient été évités! Mais ceux qu’on
appelle les braves gens se dérobent presque toujours. L’honnêteté
amènerait-elle fatalement la diminution des facultés agissantes? Le
repos de la conscience produirait-il l’apathie? Non, mille fois non!
Dans la pensée divine les disciples de la vérité devaient être la
lumière du monde, le sel de la terre...

«Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on? Il ne
sert plus qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes.»
Les paroles du Christ ont été prophétiques. Il faudrait les crier
aujourd’hui au coin de toutes les places et de tous les carrefours pour
réveiller les âmes engourdies, pour leur faire comprendre qu’ayant
manqué aux ordres reçus, elles sont les réelles ennemies du vrai, du
beau, du juste, bien plus que les négateurs audacieux de la loi morale
qui, du moins, ont le mérite de la sincérité.

La doctrine évangélique renfermant à cet égard ce qui se trouve de
meilleur dans les autres religions ou philosophies, elle doit servir
de point de départ à l’examen de conscience dont j’affirmais tout à
l’heure la nécessité. A cet examen de conscience sont conviées toutes
les âmes sans distinction de croyances religieuses ou philosophiques
qui admettent une loi morale—l’impératif catégorique de Kant—comme
principe dirigeant de leur vie. Si je semble m’adresser spécialement
aux chrétiens[1], c’est qu’ils représentent la catégorie la plus
nombreuse et que de leur part l’état d’inertie paraît plus illogique et
incompréhensible.

Le premier point à établir est s’il existe de nos jours une différence
substantielle entre l’attitude, les jugements, la conduite d’un
chrétien et celle d’un incrédule. Placez les deux individus dans des
circonstances identiques de famille, de situation, d’éducation et
de culture, douez-les des mêmes qualités et défauts naturels, puis
mesurez si le degré de confiance qu’ils méritent d’inspirer n’est pas
à peu près le même. Il y a évidemment des vies chrétiennes admirables,
la philosophie spiritualiste produit parfois les caractères d’élite,
mais ce sont des personnalités isolées et rares; la grande masse des
croyants renie chaque jour dans ses actes les préceptes dont elle se
déclare dépositaire. En tout cas elle ne s’élève guère au-dessus de
la morale courante pratiquée par les gens qui respectent le code
et estiment qu’une existence régulière est encore le meilleure des
habiletés.

Par quelle étrange aberration d’esprit les personnes religieuses ne se
rendent-elles pas compte qu’une différence visible et notable devrait
exister entre leur manière de voir et d’agir et celle des incrédules ou
des matérialistes? Tant que cette vérité n’aura pas pénétré les cœurs
et les consciences, le christianisme vivra de ses conquêtes passées, il
ne pourra pas être la lumière du monde moderne. Le chrétien né avec des
instincts pervers ne devrait-il pas avoir une vie supérieure à celle de
l’athée doué des meilleurs instincts?

Il est difficile, je le sais, de tracer toujours une ligne de
démarcation nette. Quelles que soient les négations d’un esprit, il
subit l’influence des milieux et celle des formules acceptées dans la
société où il a été élevé. En outre, le respect des lois sociales et de
l’opinion publique crée des devoirs dont le principe intérieur diffère
absolument, mais dont les effets extérieurs sont apparemment analogues
à ceux qu’impose la loi morale. Cependant, comme force de mobile,
aucune comparaison ne devrait être possible entre une conviction
et une crainte. La peur du code peut empêcher les culpabilités
matérielles, elle est impuissante à contribuer au perfectionnement de
l’individu.

Or ce devoir de perfectionnement continuel est justement l’un des
points sur lesquels la conscience chrétienne s’est le plus faussée,
bien qu’il soit resté à l’état de théorie acceptée. De tout temps
l’obligation du développement personnel a été négligée dans la
pratique, à cause de la faiblesse de l’homme et peut-être de la trop
grande tolérance des églises, cependant l’idéal à atteindre conservait
objectivement sa grandeur et sa pureté. Il était réservé à la dernière
moitié du XIX^e siècle de l’amoindrir. Elle a fait du christianisme un
gendarme destiné assurer aux privilégiés la paisible jouissance de
leurs plaisirs et de leurs richesses.

La religion étant un rempart contre les fauteurs de désordres et un
secours pour les jours difficiles, dit le christianisme médiocre, il
est opportun de croire et surtout de faire croire au bon Dieu. Quant à
se troubler le cerveau pour des bagatelles sans importance: mensonges,
vanité, avarice, égoïsme, l’esprit humain a fait trop de conquêtes
pour subir encore le joug des préjugés excessifs. La perfection n’est
pas de ce monde, il serait présomptueux d’y aspirer. On sait maintenant
qu’il y a des lois physiques imprescriptibles; Pascal n’a-t-il pas dit:
«Qui veut faire l’ange fait la bête?» Pourvu qu’on observe les grandes
lignes de la morale, le bon Dieu n’en demande pas davantage.

Voilà plus ou moins ce qu’ont dit et pensé la plupart des consciences
chrétiennes pendant une quarantaine d’années. Si toutes ne l’ont pas
précisé vis-à-vis d’elles-mêmes, toutes ont subi l’abaissement général.
Ceux à qui était confiée la direction des âmes semblaient admettre
aussi cette façon médiocre de penser; ils se contentaient de ces fruits
de la mer Morte, obéissant à la crainte d’effrayer, par un idéal trop
élevé, une société qui se vante de les avoir reniés tous. Faux calcul
en tout cas, car le cœur de l’homme ne met de prix qu’à ce qui lui
coûte des sacrifices.

Une des erreurs fondamentales des jugements humains est de se baser
sur les faits extérieurs; socialement ils ont une importance capitale,
moralement presque aucune, les mobiles secrets d’où ils procèdent
étant la seule chose qui compte. Toute appréciation basée sur un acte
isolé manque de valeur; on ne peut juger équitablement un individu
que sur l’ensemble de son caractère et de ses intentions. Quoique
l’affirmation puisse paraître singulière, il est au fond plus important
de bien penser que de bien vivre. L’homme qui pense bien pourra lui
aussi commettre des fautes, il finira toujours par les regretter,
les réparer, les expier en lui-même. L’homme qui pense mal, ou
médiocrement, ou pas du tout, aura beau avoir une existence régulière,
il restera un être sans valeur, incapable d’une action efficace. Il y a
six cents ans, les lieux profonds, où l’air est sans étoiles, étaient
déjà peuplés de ces malheureux qui ne furent jamais vivants[2] et que
repoussent à la fois le ciel et l’enfer. Le siècle qui vient de finir a
dû augmenter de façon effrayante la triste cohorte.

Jamais, en effet, on n’a autant commis la funeste erreur de croire
que, pour répondre à la pensée divine, il suffisait de ne pas
commettre certains actes, comme si le code et la plus médiocre morale
ne suffisaient pas à condamner, sinon à empêcher les meurtres, les
vols, les vices de nature à compromettre l’ordre social. D’ailleurs,
les criminels avérés appartiennent pour la plupart à une catégorie
d’individus sur lesquels la crainte de Dieu n’a aucune influence; les
criminels d’occasion se trouvent momentanément dans des circonstances
tragiques ou des états passionnels et morbides qui obscurcissent leur
mentalité jusqu’à la folie, ils ont perdu tout contrôle sur eux-mêmes.
Malgré la corruption régnante ce sont là des êtres d’exception, la
grande masse des individus vit apparemment dans l’ordre, se conformant
aux règles des lois sociales. Mais l’atmosphère en est-elle plus pure
et plus saine? S’abstenir de certains délits ne constitue pas un
caractère moral; celui-ci doit s’établir sur de nobles pensées que la
volonté essaye de traduire en faits ou dans cette puissance silencieuse
de l’âme plus efficace et attirante que les meilleures actions.

La disparition des grandes passions et le règne des petites est le
trait essentiel de la domination exercée par la société bourgeoise.
Cette victoire dont elle se vante est une défaite. Certes, on ne
peut se faire l’apôtre des sentiments violents, ils ont trop ravagé
le monde, mais du moins ils n’abaissaient pas les caractères et ne
permettaient pas la périlleuse sécurité qui naît de la pauvreté et de
l’insuffisance morales. Le _péchez fortement_ de Luther pourrait être
utilement répété aujourd’hui. Il y a entre les grandes passions et les
petites la différence du lion au ver: le premier déchire et tue, le
second ronge et décompose.

Une action mesquine accomplie par habitude, le front serein,
avilit plus qu’une action coupable commise avec remord et due à un
entraînement puissant; car ce remord constitue déjà une expiation qui
relève l’âme et produit souvent sur d’autres points des développements
de vertus, car le sentiment du rachat par le sacrifice est instinctif à
l’homme. Les grands repentirs sont une lumière et un enseignement, et
on ne se repent pas des actions médiocres; elles ne creusent pas l’âme
à une assez grande profondeur, et passent sur elle en la dégradant,
sans en tirer ces cris de douleur et de désespoir qui ont un pouvoir de
régénération pour qui les pousse et les entend.

Une morale négative, des passions mesquines qui ne laissent pas
de place au repentir, le prestige du mal subi par l’imagination,
l’avarice morale érigée en principe, joint au faux amour de soi,
obscurcissent les consciences. L’opportunisme substitué à la droiture,
la vanité et la mauvaise foi dominant les vies, tels sont les traits
saillants de la société actuelle, le triste miroir où se reflètent les
âmes de la grande masse de ceux qui s’intitulent honnêtes gens.

Si ces âmes à demi mortes veulent renaître, elles doivent accomplir
un double travail: se rendre compte de leur pauvreté, des mensonges
où elles vivent, des bassesses où leur cœur se complaît et comprendre
enfin que si elles ne basent pas leur vie sur un idéal de justice et
de vérité, elles condamnent irrémédiablement les principes qu’elles
prétendent professer.

Dans la création rien ne reste stationnaire et il doit être dans la
pensée divine d’ordonner à l’homme un développement moral incessant.
Peu importe si le réveil est lent, s’il n’y a que des âmes isolées
qui se mettent en route! Chacune des grandes réformes morales est
sortie du travail d’une seule conscience. Il s’agit aujourd’hui de
préparer des générations nouvelles plus heureuses que les précédentes
parce qu’elles connaîtront mieux le prix de la vie, sauront éliminer
les fausses souffrances, seront conscientes de leur pouvoir, auront
confiance dans leur volonté et posséderont leur âme.

La première impulsion est donnée, le bien est remis en honneur, il ne
reste qu’à se connaître soi-même et à marcher.



CHAPITRE II

LE PRESTIGE DU MAL

  La force est la reine du
  monde.

  (PASCAL.)


L’abaissement ou l’élévation d’une âme peut se mesurer aux objets de
son admiration ou de son mépris; de même, pour juger d’une époque,
faut-il se rendre compte des divinités qu’elle adore. Or devant quelles
puissances s’incline la nôtre? Le _hero-worship_ que Thomas Carlyle
conseillait à sa génération n’est certes plus à la mode du jour: des
cultes d’un ordre très différent l’ont remplacé. Si l’humanité veut
suivre les chemins qui montent elle doit commencer par se détourner de
ces autels médiocres; la route sur laquelle elle marche aujourd’hui et
qui, sur certains points, lui a fait atteindre de merveilleux progrès,
pourrait la rejeter, par la pente logique de l’abaissement graduel des
caractères, aux périodes d’ignorance et de brutalité, si un sincère
examen de conscience[3], suivi d’un effort courageux, ne ramène les
cœurs au culte des vrais dieux.

Les tentatives qui ont été faites dernièrement pour remettre le bien en
honneur sont isolées encore et le dédain, sous lequel certaines vertus
étaient tombées, persiste toujours. La bonté, l’oubli des injures,
l’esprit de sacrifice, la probité scrupuleuse, le désir d’être utile,
continuent à être un objet de raillerie, à moins qu’ils ne soient
accompagnés du prestige d’une grande situation ou d’une grande fortune.
Si ce correctif leur manque, on se borne à les tolérer, car on a cessé
de leur accorder une valeur intrinsèque et de les considérer dans leur
application comme un triomphe moral digne de respect.

Ce bizarre sentiment a pénétré la grande majorité des âmes et
même—phénomène incompréhensible—les âmes chrétiennes. On va se
révolter, crier à l’exagération et au pessimisme... Et, en ne
considérant que la surface des choses, ces protestations seront
apparemment justifiées; mais, en examinant sincèrement la question,
en jetant en soi et autour de soi un regard attentif, on sera forcé
d’admettre la vérité de cette affirmation. La plupart de ceux qui
essayent de pratiquer le bien dans leur propre vie ont cessé de
l’admirer dans celle d’autrui. Ils n’ont pas le sentiment de leur
illogisme, mais cette inconscience ne détruit aucun des effets moraux
de l’anomalie.

Il en a toujours été ainsi, dira-t-on, la fin du siècle n’a rien
inventé. L’Écriture affirmait, il y a des milliers d’années, que le
cœur humain était désespérément mauvais et qu’il y avait antagonisme
entre lui et le bien. Les éléments obscurs qui s’agitent dans l’homme
se sont sans cesse dressés contre les manifestations de la lumière;
les penseurs ont, de tout temps, déploré ce trait de la nature déchue,
et M. de Maistre écrivait: «J’ignore ce qu’est la conscience d’un
fripon, mais je sais que celle d’un honnête homme est quelque chose
d’épouvantable.» La haine du bien est donc aussi vieille que le monde;
pour éviter que le découragement n’accable les cœurs, il est sage
d’accepter les surfaces et les mensonges conventionnels; creuser la
pensée, se mettre rigidement en face de la vérité, c’est vouloir
arriver à de désespérantes constatations. Les consciences les plus
pures ont des recoins sombres où sommeille une inimitié sourde contre
toutes les choses bonnes; il en a été ainsi chez le premier Adam, il en
sera de même chez le dernier.

La valeur de ces arguments est contestable. Si aucun germe nouveau n’a
pénétré la nature humaine, il est certain cependant que les tendances
de chaque époque ont plus ou moins développé tels ou tels des nombreux
instincts de l’homme. Ce qui caractérise le temps actuel ce n’est pas
la haine, c’est le dédain du bien. Il ne s’agit plus de ce sentiment de
colère ou d’envie éprouvé par les anges rebelles, mais d’une perversion
de jugement qui fait mépriser avec l’intelligence ce que la conscience
ordonne d’accomplir.

Les idées darwiniennes ont, dans ce phénomène, une large part de
responsabilité. La doctrine de la lutte pour la vie a envahi tous les
esprits, même ceux qui la repoussent comme théorie ou ne l’acceptent
que partiellement. On en est arrivé à n’estimer que le vainqueur du
combat; s’il reste maître du champ de bataille, peu importe sa valeur
ou sa médiocrité réelles! Il est logique qu’à ce point de vue les
vertus qui désarment l’homme et risquent d’entraver sa victoire soient
considérées comme des désavantages, puisque les posséder c’est être
vaincu d’avance. A toutes les époques, la défaite a suscité le mépris
des natures vulgaires; aujourd’hui ce sentiment est devenu presque
général; il n’y a plus de réaction généreuse en faveur des vaincus, les
batailles perdues ne trouvent plus de poètes pour les chanter!

Manquer de la puissance de combativité ou ne pas vouloir l’exercer par
principe, équivaut, dans l’ordre moral, à être manchot dans l’ordre
physique: l’opinion publique, sauf d’assez rares exceptions, jauge
immédiatement les malheureux qui en sont dépourvus, les range parmi les
quantités négligeables, et, contre ce verdict, il n’y a point d’appel.

Quelles sont, par exemple, les conséquences du pardon des injures pour
ceux qui le pratiquent?

L’homme ne peut donner une plus grande preuve de force morale, car
pour pardonner vraiment il faut être roi de soi-même. Cependant aucune
vertu ne nuit davantage à la situation personnelle de l’individu. Une
injure oubliée semble en amener d’autres; c’est une conspiration
pour pousser à bout celui qui s’est imposé le pardon comme règle de
conduite; on refuse de croire à sa sincérité, on essaye d’attribuer
sa mansuétude à des motifs de lâcheté ou d’intérêt, et, lorsqu’enfin
elle est devenue un fait avéré, une légère parcelle de mépris, qui ira
toujours grandissant, se glisse pour lui dans les cœurs. Il ne suffit
plus de dompter ses rancunes et de triompher de ses ressentiments, il
faut se résigner d’avance à supporter les effets nuisibles du pardon
accordé. L’homme échappe à ce dédain lorsque la victoire remportée sur
lui-même se manifeste dans des conditions éclatantes, mais, dans les
circonstances ordinaires de la vie privée ou publique, il en souffre de
mille façons. Il faut avoir à faire à des natures très généreuses pour
ne pas être puni d’une injure oubliée.

Le désir d’être utile aux autres et l’esprit de renoncement sous toutes
ses formes subissent des dénigrements identiques. Le déploiement de
ces qualités commence par provoquer des abus. Dans les familles, les
administrations, les œuvres de bienfaisance, le même phénomène se
vérifie sans cesse: les individus de bonne volonté sont surchargés
sans scrupules de la besogne qui devrait être répartie sur tous,
et personne ne leur en est reconnaissant; au contraire, un ferment
d’irritation s’élève contre eux. Cela aussi est vieux comme le monde,
l’ingratitude répondant, paraît-il, à un instinct de la nature humaine;
ce qui est essentiellement moderne, c’est le mépris qui s’y ajoute.
Même lorsque l’imagination est saisie, qu’il s’agit d’un dévouement
d’amour ou d’un acte éclatant de générosité, l’admiration est froide,
et il s’y mêle une pointe d’ironie. Si aujourd’hui Léandre pour
retrouver Héro devait traverser l’Hellespont à la nage, il trouverait
des railleurs sur les deux rives du détroit, et les femmes seraient
les premières à sourire de cet amoureux trop ardent. On dirait que
l’oubli de sa propre personnalité est un aveu d’infériorité; les cœurs
ne le comprennent plus. Faire bon marché de ses intérêts, c’est se
déconsidérer soi-même et provoquer le manque de respect d’autrui.

Le désintéressement, cette vertu si haute, n’a pas conservé plus de
prestige. On s’indigne bien encore quelquefois contre les fripons qui
s’enrichissent au détriment des honnêtes gens, mais l’homme de bien
pauvre, ou devenant pauvre, parce qu’il n’a voulu faire de tort à
personne, ne trouve certes pas dans l’estime publique l’équivalent
de ce qu’il a perdu; et il entre bien du sarcasme dissimulé dans
l’éloge qu’on fait de sa probité. Dans les circonstances même où elle
représente une sauvegarde pour les intérêts qui lui sont confiés, cette
probité ne sert guère. Y a-t-il une place à donner, une affaire à
traiter, en charge-t-on de préférence ceux qui offrent comme garantie
leur désintéressement connu? De tout autres mobiles déterminent
d’ordinaire les choix et les récompenses. Il est admis que la
délicatesse scrupuleuse empêche le succès; or le succès est le niveau
auquel tout se mesure, et la société actuelle n’a pas de place pour
ceux qui la dédaignent.

La dignité modeste est également reléguée parmi les qualités nuisibles.
Les natures fières et délicates qui répugnent à faire du bruit autour
d’elles, sentant la vulgarité de l’aplomb audacieux, se voient
négligées même par ceux qui seraient capables de les comprendre.
Dans le monde, la politique, les affaires, ne pas essayer de prendre
insolemment les premières places, vous fait souvent reléguer aux
dernières. Cependant, chacun sait—les imbéciles seuls l’ignorent—que
la supériorité réelle est incompatible avec la prétention audacieuse.
Tout idéal élevé impose l’humilité. George Sand, qui avait le génie
modeste, disait que se décerner des couronnes à soi-même prouvait une
irrémédiable médiocrité et interdisait tout espoir de progrès. Mais
George Sand est morte, et sa génération a disparu; on n’a plus le temps
aujourd’hui, dans l’agitation fébrile des journées, de s’occuper des
valeurs qui se dérobent.

La bonté et la patience, ces gardiennes du bonheur de l’homme,
sans lesquelles les choses les plus douces de la vie se changent
en amertume, échappent-elles du moins au dédain de ceux qui en
bénéficient? Elles ont, hélas! le même sort que le dévouement et le
désintéressement, et volontiers l’on manque d’égards envers ceux
qui les pratiquent. Lorsque les circonstances forcent à sacrifier
quelqu’un, qu’il s’agisse de la vie publique ou de la vie privée, le
choix est rapide; il tombe sur les êtres que l’on devrait respecter
davantage. C’est à eux que l’on fait tort, parce que l’on sait pouvoir
compter sur leur débonnaireté; l’être méchant, dont il y a quelque
chose à craindre, est épargné d’ordinaire.

Les vertus qui n’ont pas pour base l’esprit d’abnégation et d’humilité
sont cotées moins bas sur le marché de l’opinion publique. Mais elles
n’acquièrent cependant un réel prestige que si elles représentent des
éléments de réussite: argent ou situation. La hardiesse, le courage, la
fermeté, la persévérance, l’énergie sous toutes ses formes, inspirent
encore quelque respect. Elles répondent à ce besoin de la force qui
domine indistinctement toutes les âmes. La franchise, quand elle est
légèrement brutale, le respect de soi-même lorsqu’il s’y mêle un peu
d’insolence, réussissent encore à faire leur chemin dans le monde,
non en tant que vertus, mais comme conditions de prépondérance. Les
qualités négatives, telles que l’indulgence et la modération, sont
également tolérées; le fonds d’indifférence sur lequel elles se basent
leur assure même une certaine estime.

Cet étrange dédain pour ce qui représente la somme des hauteurs
morales, pourrait, à la rigueur, s’expliquer de la part des
matérialistes et des déterministes. Voulant une humanité d’où les
faibles seraient supprimés dès leur naissance, il est logique que
certaines vertus équivalent pour eux à des faiblesses. Mais il y a
incompatibilité flagrante entre ce dédain du bien et les doctrines
chrétiennes et spiritualistes. Reconnaître en Christ un maître suprême
ou un docteur sublime et n’avoir dans la pratique de la vie aucun
respect pour ceux qui essayent de suivre ses traces, est la plus
flagrante des inconséquences. Certes, on n’est pas arrivé encore à
professer ouvertement le principe que la pratique des vertus est une
preuve de déchéance intellectuelle, mais qu’importe la théorie, du
moment que la grande majorité des soi-disant croyants agissent comme
si telle était réellement leur pensée! Ils s’attendriront peut-être à
la lecture d’un acte de dévouement obscur, accompli loin d’eux par des
inconnus qu’ils ne verront jamais, mais si la chose se passe à leur
porte, l’émotion disparaît et la raillerie la remplace. Quel intérêt
ou quelle vénération manifesteront-ils pour ces héros de la vie?
Leur poignée de main ne sera pas plus cordiale; elle continuera à se
mesurer à la situation et non à la personnalité morale de ceux qu’ils
accueillent. La vue du sacrifice n’aura en rien réchauffé leur cœur
ni exalté leur imagination. Aujourd’hui dire de quelqu’un qu’il a une
belle âme, c’est provoquer le sarcasme ou du moins le sourire.

Ce mépris du bien auquel on se heurte à chaque pas de la vie morale a
eu comme conséquence directe la tolérance et même l’admiration du mal.
La plupart des âmes subissent ce double courant sans le comprendre,
sans le définir, sans se rendre compte surtout du déplacement qu’il
opère dans les points de vue de notre génération. Essayer de dissiper
cet aveuglement et de donner aux hommes la conscience de leurs
sentiments réels est, pour tous ceux qui ont entrevu la vérité, un
imprescriptible devoir.

       *       *       *       *       *

La force a toujours exercé sur les imaginations un singulier prestige,
même lorsque ses manifestations étaient injustes et brutales; dans tous
les plans de réforme morale, il faut donc tenir compte de cet instinct
qui, bien dirigé, pourrait conduire l’homme à de sublimes conquêtes.
Mais la force ne règne plus exclusivement. L’habileté heureuse lui
dispute la place, et les âmes amollies, les esprits trop aiguisés
se laissent volontiers séduire par cette puissance inférieure qui
dispense de l’effort et du sacrifice et promet de faciles conquêtes.
L’affaiblissement de la fibre morale et physique, la sécurité des
existences, l’absence des périls qui trempaient les âmes expliquent
cette évolution de la pensée, évolution qui agit comme un dissolvant
sur les consciences.

Ce n’est pas que l’attraction de la force en soi ait diminué, mais
les esprits vulgarisés, avides de succès apparents, sont devenus
empiriques et n’admettent plus que les résultats. Or, dans l’ordre de
choses actuel, il est évident que le plus grand nombre de victoires
est remporté par l’adresse. L’homme habile exerce, par conséquent, sur
son prochain une fascination indiscutable qui ressemble presque à de
la considération. Certaines expressions qui appliquées aux individus,
avaient jadis une signification méprisante et l’ont encore dans le sens
absolu des mots, représentent de nos jours, c’est tacitement entendu,
une exclamation flatteuse. On dirait que les paroles ont perdu leur
valeur primitive. Dans les pays latins, en particulier, l’admiration
pour la ruse, la fourberie heureuse, la combinaison adroite ne se
dissimule même pas, et c’est à peine si quelques signes de réaction
commencent à se manifester. Naturellement, en théorie, on formule
encore des appréciations sévères sur le manque de délicatesse ou
de droiture, mais les attitudes ou les façons d’agir ont cessé de
correspondre à la rigidité des mots. Le succès voit toutes les portes
s’ouvrir largement devant lui; les plus honnêtes et les plus exclusives
ne font pas exception. Et souvent aucun intérêt personnel n’entre
en jeu, c’est simplement par platitude ou parce que le courant est
trop fort et les volontés trop malades pour résister au flot qui les
entraîne.

Cette sorte d’admiration morbide du succès, surtout lorsqu’il
présuppose de grandes dépenses d’habileté, est peut-être plus
fréquente encore chez les femmes que chez les hommes. Le sentiment
de la probité et de la loyauté étant généralement moins développé
par leur éducation, elles n’éprouvent pas pour certaines actions la
répugnance que les hommes d’honneur, à part toute idée de morale,
ressentent instinctivement. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer
ce qui se passe dans les familles, même les plus honnêtes. Que de
fois n’entend-on pas les épouses et les mères reprocher à leurs maris
et leurs fils les principes, les qualités ou les scrupules qui les
empêchent, dans telle ou telle circonstance, d’atteindre les premières
places ou d’obtenir les avantages les plus considérables? On pourrait
citer, dans un sens contraire, de nobles et grands exemples, mais il
est certain que la généralité des femmes mettent en première ligne les
intérêts visibles de ceux qu’elles aiment et y subordonnent souvent les
devoirs de la conscience.

Les femmes ont toujours eu d’ailleurs de secrètes et subtiles
indulgences pour ce qui les domine sans les froisser ou les brutaliser.
L’adresse les a fascinées de tout temps; les hommes qui ont la renommée
d’avoir troublé sciemment le plus grand nombre d’existences exercent
sur leur imagination une influence incontestable, même lorsque ni leur
cœur ni leur vanité ne sont touchés. On voit les mères et les sœurs
subir, elles aussi, l’ascendant de la ruse élégante, triomphante.
Aujourd’hui que les intérêts des femmes se sont élargis, qu’elles
s’occupent de toutes les questions et imposent leurs jugements sur
plusieurs points, cette tendance de leur esprit à admirer l’habileté a
largement contribué à dévoyer l’opinion.

Une part de curiosité entre dans cet attrait que les femmes ressentent;
leurs amitiés en sont la preuve. Les plus honnêtes recherchent
volontiers celles dont les aventures ont été notoires, mais dont
l’adresse a su éviter le scandale public; à parité de situation elles
leur donnent le pas sur les femmes irréprochables dont l’histoire
n’exerce pas de prestige sur l’imagination. L’amie incertaine, à la
trahison toujours prête, a plus d’empire que l’amie loyale sur qui
l’on sait pouvoir compter, tellement les choses mauvaises dégagent
un magnétisme auquel on n’a pas scrupule de céder. Ce sont là,
dira-t-on, des travers de femmes du monde qui ne représentent qu’une
très petite fraction de l’humanité et dont l’influence est restreinte;
très restreinte, en effet, s’il ne fallait pas compter sur l’esprit
d’imitation qui, allant de bas en haut, fait retrouver le même courant
de tendances à tous les degrés de l’échelle sociale.

Dans la vie politique, un phénomène identique se manifeste, en
particulier dans les pays où elle est organisée sur la base des
influences parlementaires, et c’est là surtout qu’on voit l’honnêteté
désarmer lâchement devant la friponnerie. Dans ce groupement d’hommes,
qui devrait représenter l’élite morale des nations, quelles sont les
individualités qu’on ménage? Celles qui offrent une surface morale
et dont la probité reconnue assure la loyauté des transactions? Ces
voix-là sont rarement écoutées et, par une conspiration tacite, l’éclat
en est vite assourdi. Les recommandations qui comptent, les paroles
dont l’autorité s’impose émanent presque toujours de ceux dont l’appui
est incertain, la coopération douteuse, justement parce qu’ils sont
dépourvus des qualités capables de désarmer leur rancune, si elle
était suscitée. On assiste dans cet ordre d’idées à des compromis
incroyables, dont la base est toujours, même chez les plus honnêtes
gens, la crainte respectueuse des individus assez habiles et hardis
pour garder en main le manche du couteau et s’en servir sans scrupules.

La moralité politique n’est pas cotée aussi bas dans tous les états
de l’Europe, et même dans ceux qui semblent avoir désappris la
signification du mot on compte encore de nombreuses exceptions. Mais
il serait puéril de s’illusionner. La masse des classes dirigeantes
a perdu toute droiture de jugement; elle manifeste une démoralisante
indulgence pour les caractères sans scrupules, assez effrontés
pour s’imposer au pays qui les connaît et pourtant—inconcevable
faiblesse—se laisse gouverner par eux. Ce sont là, objectera-t-on, des
contradictions inhérentes à la politique de toutes les époques. On a
vu, malgré ses crimes abominables, César Borgia inspirer à Machiavel un
singulier enthousiasme, et l’on pourrait multiplier les exemples de ce
genre. Oui, mais César Borgia était un criminel aux grandes lignes, et
Machiavel avait au moins la bonne foi d’ériger ouvertement en principe
la suprématie de l’habileté sur les lois morales. Ensuite, sous les
anciens régimes il n’était pas facile de réagir; les protestations
étaient forcément silencieuses et tout travail de réforme lent et
secret, tandis qu’aujourd’hui la parole est libre, l’opinion publique
a mille manières de s’affirmer... On n’a plus aucune excuse pour
subir le joug des coquins habiles, rien ne force à subir leur audace
effrontée; il n’y aurait qu’à vouloir réagir et il suffirait aux
honnêtes gens de se mettre d’accord pour les reléguer dans la catégorie
des quantités négligeables et leur fermer des situations qu’ils sont
indignes d’occuper. Mais cet effort de volonté, nul ne le fait. Et
pourtant les coquins sont en minorité. Leur triomphe ne s’explique que
par la complicité des cœurs vacillants qui, tout en se disant honnêtes,
admirent chez autrui le mal qu’ils n’ont pas le courage de faire
eux-mêmes.

Dans la famille également ces tristes inconséquences se retrouvent,
même dans celles où les saines théories sont en apparence le principe
inspirateur de la vie. On dirait que la justice a déserté les foyers;
là aussi l’homme s’incline devant le mal. Certains défauts le dominent;
l’égoïsme est une arme que sa lâcheté respecte; il n’en aperçoit plus
la triste vulgarité. L’adresse également le gouverne, le séduit et le
bien n’exerce plus intrinsèquement aucun prestige sur son âme. Il y a,
évidemment, des exceptions. Mais pour juger d’une tendance, c’est la
généralité qu’il faut considérer. Or, dans la généralité des familles,
aucun hommage n’est rendu au bien; la prépondérance appartient
presque toujours à la force égoïste. Si l’on descendait aux détails,
il y aurait à citer d’innombrables exemples, dans lesquels chacun
reconnaîtrait les erreurs d’évaluation qu’il a commises envers les
siens ou dont il a été victime.

L’égoïsme est tellement respecté, caressé, qu’on entend de fort
religieuses personnes regretter de ne pas en être suffisamment
pourvues. Partout on lui élève un piédestal comme à une source certaine
d’avantages et de fortune; il faut, bien entendu, que cet amour
immodéré de soi ne s’exprime pas trop brutalement, qu’on le décore et
qu’on l’enveloppe de prétextes menteurs... C’est à quoi excellent les
femmes; les hommes, plus maladroits, ont une manière crue et dépouillée
d’artifices de manifester leurs exigences qui froisse le goût et mêle
un peu de révolte aux concessions qu’on leur fait.

La violence de caractère réussit également à s’imposer comme une
force dans les rapports intimes. C’est une puissance qui mérite des
égards. Si une discussion survient, s’il y a un jugement à porter,
une situation à définir, qui sont d’ordinaire les sacrifiés? A qui
les parents, les sœurs, les frères donnent-ils tort la plupart du
temps? Presque toujours à ceux qui ont raison. Avoir raison présuppose
l’existence de qualités qui empêcheront leurs possesseurs de réagir
désagréablement contre le manque d’équité dont ils sont victimes. Cette
démoralisante injustice, qu’on décore du nom de prudence, a perdu plus
d’âmes que les conseils corrupteurs de tous les Méphistophélès passés,
présents et futurs. Élevés dès l’enfance à cette école d’immoralité
pratique, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que nos contemporains aient perdu
la notion exacte du bien et du mal? Le docteur Faust, aujourd’hui,
n’aurait plus besoin de son maître; ils se suggestionnerait lui-même.
Le mal a cessé d’être la tentation suprême, le péché fascinant dont
parlaient nos pères et auquel on cédait par entraînement ou par folie,
c’est une arme de combat dont il faut apprendre à se servir. On
raisonne sur sa justesse et sa portée, et, lorsqu’elle touche juste,
chacun s’écrie: «Quel beau coup!»

       *       *       *       *       *

Si un pareil état d’esprit devait durer, le bouleversement d’idées
qu’il finirait par amener est incalculable. Les contradictions où l’on
vit aujourd’hui ne peuvent se prolonger sans avoir pour conséquence
fatale la modification des principes moraux, puisque ces principes ne
correspondent plus à la réalité des sentiments. Cette modification
serait l’écroulement de l’édifice sur lequel la société chrétienne est
fondée.

Pour empêcher ce désastre, et avant que les cœurs et les esprits ne
s’égarent irrémédiablement, ceux qui se rattachent encore aux croyances
religieuses ou simplement éthiques devraient se demander où la route
qu’ils suivent va logiquement les conduire. Si l’homme continue à
contredire par sa vie tous les principes qu’il prétend accepter, il
arrivera de degré en degré à ne plus concevoir comme possible la
réalisation du bien, ce qui équivaudrait à la disparition définitive
de l’idéal et à l’établissement d’un seul règne: celui de la force et
de la ruse. Or, quels que puissent être les égarements de la pensée
moderne, beaucoup de consciences se sentiront troublées devant la
possibilité d’un pareil résultat. Assez de ressources existent encore
dans les âmes pour qu’elles se réveillent du long sommeil où elles se
sont attardées et reprennent à la face du monde le rôle que le plan
divin leur assignait. Le courant d’idéalisme qui se reforme en ce
moment aidera leurs efforts. «Partout, des hommes qui cherchent et qui
pensent, tentent de soulever la chape de plomb sous laquelle l’humanité
ne peut plus se résigner à vivre[4].» Mais il faut que les croyants se
hâtent et ne laissent pas s’enfuir l’heure présente sans répondre à son
appel.

La science de la vie devrait consister à donner à chaque chose sa
valeur réelle; c’est le secret des existences équilibrées. Or, la
génération actuelle a perdu le sens des appréciations justes; ceux
mêmes qui ont conservé subjectivement un tact délicat ne le possèdent
plus objectivement. L’instinct a pu rester bon, le jugement s’est
obscurci; l’intellectualisme trop développé a amorti la puissance des
impressions intérieures d’où sortaient ces impulsions d’enthousiasme
ou d’indignation, qui, en se cristallisant, formaient l’essence des
appréciations individuelles. Le premier devoir des esprits sincères et
droits, après s’être mis en face de la vérité et avant de songer aux
autres obligations qui leur incombent, est donc de revenir, ou, pour
mieux dire, d’arriver—car les préjugés d’autrefois égaraient eux aussi
le jugement—à la notion exacte des choses qui méritent ou déméritent le
respect.

Ce travail ne pourra être que lent; les opinions fausses, une fois
absorbées, sont difficiles à déraciner, même lorsqu’on en a reconnu
l’inanité; il y a telle habitude intellectuelle qui offre plus de
résistance qu’une conviction. Cependant les procédés à suivre sont
des plus simples. Il suffirait de se poser à soi-même une question
d’une formule enfantine: «Crois-je au bien et au mal?» La réponse
est-elle négative? On appartient à une catégorie morale à laquelle ces
pages ne s’adressent pas. Est-elle affirmative? On est mis en face des
contradictions où l’on vit. En effet, croire au bien, le considérer en
théorie comme le but suprême de la vie, le chemin de l’au-delà, et ne
pas l’adorer dans toutes ses manifestations, c’est démentir et renier
ses croyances, c’est être inconséquent au dernier degré. Croire au
mal, voir en lui le perturbateur des destinées de l’homme, la force
mauvaise qui, l’éloignant de Dieu, lui ferme les portes du bonheur et
n’avoir pour ses manifestations ni répugnance ni mépris, est tout aussi
profondément illogique.

Un être pensant, qui se croit fait à l’image de Dieu, a-t-il le droit
du reniement, de l’inconséquence et de l’illogisme? S’il s’arroge
ce droit, il manque à tous ses devoirs: devoirs vis-à-vis de son
Créateur, devoirs vis-à-vis de lui-même. Et, ce qui est mal pour lui,
est également mauvais pour autrui. Il est responsable de l’impression
que sa manière d’agir et de juger produit sur son prochain, des
bonnes intentions qu’il décourage et des mauvaises actions qu’il
protège. Plus son autorité personnelle est grande, plus son influence
démoralisante est considérable. Tuer le corps n’est rien, aider à
perdre une âme, voilà le crime irrémédiable, si nous en croyons le
Livre dans lequel les notions de morale de la société actuelle sont
puisées. En refusant aux choses bonnes l’estime à laquelle elles ont
droit, on les amoindrit aux yeux de ceux qui essayent de les réaliser,
on jette dans les esprits un doute sur l’imprescriptibilité du devoir,
et ce doute est souvent mortel dans ses effets; en assurant au mal,
dans ses plus basses et médiocres manifestations, une impunité qui a
toutes les apparences d’une justification, on s’en rend complice. Les
cœurs timorés, les volontés hésitantes, qu’un reste de scrupule aurait
peut-être ramenés dans la voie droite, s’en éloignent définitivement,
convaincus qu’on peut marcher à l’aise sur la grande route battue où le
vice étale ses laideurs et obtient ses victoires.

Mais, dira-t-on, ces causes-là sont secondaires, l’homme ne relève
que de Dieu et de sa conscience; l’approbation du monde doit lui être
indifférente. S’il agit en vue de l’obtenir, s’il recule par peur de
la perdre, tout mérite disparaît, et une honorabilité de conduite
fondée sur de pareilles bases n’aurait aucune valeur intrinsèque. Ce
point de vue sonne très haut, mais il y a un fait certain, dont il est
impossible cependant de ne pas tenir compte: la sympathie humaine est
indispensable à l’individu.

Tous les hommes n’ont pas la force d’être des solitaires; l’émulation
est bonne, l’encouragement salutaire, et l’estime d’autrui, quand elle
est due à la réalité d’un développement moral, est un privilège dont
nul n’a le droit de priver son prochain. Il faut avoir l’âme très
fortement trempée pour résister à l’amer découragement dont les gens de
bonne volonté sont saisis devant la dédaigneuse indifférence de leur
entourage pour ce qui leur a coûté quelquefois de suprêmes efforts.
Ne pas avoir pour le bien les égards qu’il mérite, c’est se charger
de lourdes responsabilités auxquelles échapperont les matérialistes,
les athées, ceux qui ont du moins le courage de ne pas inscrire
hypocritement sur leurs drapeaux le nom de Dieu.

Épargner le mépris ne suffit pas: quelque chose de plus actif est
demandé aux consciences droites et croyantes. Elles ont le droit de
créer autour d’elles une atmosphère de sympathie, d’admiration et de
respect pour ceux qui essayent de réaliser le bien dans leurs pensées
et dans leurs actions. Chacune de ses manifestations devrait être
l’objet d’égards spéciaux, supérieurs à ceux qui se rendent aux autres
éléments de puissance et de force. Tant qu’on ne le comprendra pas, on
sera dans le faux et on échafaudera dans le vide. Apprendre à donner
à chaque chose sa valeur réelle, c’est la leçon qu’il faut épeler.
Tout ce que la terre offre et tout ce que l’homme possède provient de
Dieu; dédaigner un seul des dons du Créateur serait déformer la pensée
divine, mais certains de ces dons doivent avoir la dernière place,
d’autres méritent la première. L’équitable distribution de son estime
est donc un des premiers devoirs de l’homme; sa légèreté est si grande
qu’il n’y pense jamais, et il devrait, au contraire, y penser toujours
et se demander dans chaque circonstance si ses évaluations sont justes.
C’est nécessaire pour lui et pour les autres; le cœur humain est si
faible, ses tentations sont si grandes, tant de chutes inattendues et
incompréhensibles viennent le troubler, qu’il lui faudrait sentir,
du moins, que la conception du bien est demeurée intacte dans les
consciences chrétiennes, et qu’elles se réjouissent de toutes les
victoires morales.

Les femmes—si préoccupées d’augmenter leur part d’influence dans le
monde et qui ont largement contribué à dévoyer l’opinion—pourraient
exercer aujourd’hui, en sens opposé, une action efficace. Elles ont
plus de temps pour la réflexion que les hommes; leur genre d’esprit
les porte davantage aux examens de conscience et aux évaluations
morales. Si celles qui sont animées de bonne volonté et possèdent un
esprit droit se donnaient pour mission de réparer le faux courant
d’appréciations dont elles sont en partie responsables, il ne
résisterait pas longtemps. Chacune, en son particulier, est capable de
contribuer à l’œuvre commune, si restreint que soit le cercle où elle
se meut. Les femmes que leur personnalité ou leur situation mettent
en vue peuvent faire davantage que les autres; mais toutes doivent
apporter leur contingent à ce travail de réparation et choisir la
famille pour premier champ d’action. Après avoir appris à leurs enfants
à honorer, avant toute chose, la pratique du bien et en avoir ainsi
développé le culte dans leur cœur, il sera facile aux mères d’enseigner
indirectement la même leçon au reste de leur entourage. Ce serait là
une levée de boucliers devant laquelle les plus féroces adversaires du
type amazone, sous toutes ses formes, s’inclineraient respectueusement.

       *       *       *       *       *

Mais pour retrouver et rendre aux esprits qui l’ont perdue la faculté
des appréciations logiques et équitables, il ne suffit pas d’enseigner
l’amour du bien, il faut en même temps désapprendre l’admiration
du mal. Ces deux leçons seront la conséquence l’une de l’autre,—le
respect d’un élément amenant naturellement la répugnance pour l’élément
contraire,—mais il y a malheureusement des plis intellectuels qui
échappent longtemps au joug de la logique. Le premier effort doit être
celui d’écarter de ses jugements toute préoccupation du succès final
des choses pour n’envisager que la bonté ou la légitimité des moyens
employés; et lorsque l’on aura acquis la conviction qu’une action ou
une manière de penser est mauvaise, avoir honte de l’admirer, même si
elle a servi à gagner la bataille.

Si on respecte le mal, si on le caresse, comment prétendre aimer le
bien? Il ne s’agit pas ici de l’entraînement des passions—on peut en
subir l’attrait, tout en détestant dans sa conscience les fautes, les
compromis, les mensonges inévitables où elles jettent—mais de cette
plate déférence pour les éléments les plus bas de la vie, qui forme
l’essence morale d’un grand nombre d’esprits du temps présent.

De même qu’il faut créer pour le bien une atmosphère de sympathie, il
est nécessaire de créer contre le mal une atmosphère de mépris où il
se sente mal à l’aise. Le besoin d’estime est l’un des plus puissants
qui existent—on le constate même chez les natures dégradées—et il y
a là un moyen efficace d’action que les honnêtes gens ont le devoir
d’exploiter. Lorsqu’il sera bien entendu que certaines façons de penser
et d’agir apportent impitoyablement avec elles le discrédit, beaucoup
d’âmes, plus faibles que mauvaises, changeront de route.

Ce sera là peut-être un résultat sans élévation vraie, mais dans la
pratique de la vie tout progrès, à ses débuts, est relatif. Se rendre
compte que l’estime n’est accordée qu’à certaines conditions, c’est
commencer à comprendre la valeur des lois morales. Entre comprendre
une vérité et l’accepter, le chemin à parcourir est long, mais là où
l’œuvre de l’homme finit, celle de Dieu commence.

Le devoir de cultiver en lui la répugnance pour toutes les
manifestations du mal, ne doit pas transformer l’homme en juge
implacable de son prochain. Au contraire, il ne peut avoir assez de
pitié et de pardon pour les fautes commises par passion, entraînement
ou violence; c’est la corruption vicieuse, calculée et voulue qu’il
faut condamner sans rémission. Comme contrepoids à cette sévérité
d’appréciation, et enfin de la rendre réellement efficace, une réforme
mentale s’impose; une place qui lui a été toujours refusée doit être
accordée au repentir[5]. L’Évangile parle clairement à ce sujet; la
rectitude instinctive tient le même langage. L’homme tombé peut se
réhabiliter, et la société possède la faculté de lui accorder cette
réhabilitation. Les cieux eux-mêmes se réjouissent lorsqu’un pécheur se
repent; c’est le repentir qui a ouvert à la Péri les portes du paradis;
mais dans le monde cruel où nous vivons, les poètes seuls ont donné à
ce sentiment la place qui lui revient:

  Peut-être qu’en restant bien longtemps à genoux,
  Quand il aura béni toutes les innocences,
  Puis tous les repentirs, Dieu finira par nous[6].

Les pages qui précèdent peuvent se résumer en quelques mots: Si les
vertus les plus hautes ont subi jusqu’à l’amertume la tentation
du découragement, ceux qui pratiquent ces vertus sont en partie
responsables de cet attristant résultat. «La force est la reine du
monde»; or, malheureusement, le trait caractéristique des êtres bons
est justement aujourd’hui de manquer de force. Le sommeil qui s’est
appesanti sur les âmes en a tari les sources vives, elles subissent une
mort anticipée qui empêche tout magnétisme de se dégager d’elles et de
se faire sentir au dehors, et, sans la magie de la force, aucune idée
ne s’impose. Il ne suffit pas que la puissance soit intérieure, il faut
qu’elle soit apparente: le devoir est donc non seulement d’être fort,
mais de se montrer fort.

C’est là souvent une qualité naturelle; ce peut être aussi une vertu
acquise. Cette fascination du mal que l’humanité subit a sa raison
secrète; l’homme a cherché la force dans les éléments mauvais, parce
qu’il ne la trouvait point ailleurs. On ne saurait assez le répéter,
la faiblesse des gens de bien est une des causes du discrédit où les
vertus sont tombées. Aucune flamme n’anime ces cœurs respectables,
aucun souffle ne les emporte... C’est comme si la régularité de leur
existence les avait écrasés dans un engrenage de machine. La plupart
des honnêtes gens, il y a évidemment de nombreuses exceptions, ont
peur de tout, même d’exprimer leur opinion; il est donc naturel que la
platitude de leur conduite ait engendré le dédain du monde.

Être bon ne doit pas signifier être faible, le mot _dévoué_ ne doit pas
être le synonyme de _dupe_; rien de ce qui affaiblit n’est salutaire.
Le bien c’est la vie, or la vie ne peut ressembler à la mort. Certaines
croyances devraient donner à l’homme un sentiment d’assurance et de
calme qui le rendrait fier et libre vis-à-vis des autres et ferait
de sa présence un honneur pour tous. Un peu de fierté est salutaire,
non au point de vue des distinctions sociales, mais à celui de ce que
chacun doit à ses sentiments et à ses idées. Il existe des êtres rares
qui ne formulent jamais de pensées médiocres, dont aucune puérilité
n’occupe l’esprit; tous ne peuvent planer comme eux à la façon des
aigles, mais tous peuvent regarder vers les hauteurs et acquérir ce
sentiment de dignité et de force paisible qui est aux autres vertus ce
que le sel est aux aliments. Le jour où ceux qui croient à la réalité
de forces supérieures et bienfaisantes comprendront que devenir fort
est le premier de leurs devoirs et où ils mettront dans le bien cette
part d’orgueil humain dont ils ne pourront jamais se débarrasser
complètement en ce monde, ce jour-là le bien prendra du prestige aux
yeux des hommes et leur admiration cessera de s’égarer sur d’indignes
objets.



CHAPITRE III

L’AVARICE MORALE

  Rien ne ressemble
  moins au christianisme
  que les principes d’après
  lesquels les soi-disant
  chrétiens dirigent leur
  vue.

  (TOLSTOÏ.)


Le siècle qui vient de finir a emporté, dans son dernier coup d’ailes,
plus d’un élément de force et de bonheur. L’homme a désappris l’art
d’être heureux: cœurs et esprits semblent dépouillés de la puissance
de jouir. La gaieté, cette fille du soleil, dont les païens auraient
dû faire une déesse, a déserté la terre, décolorant les vies par sa
disparition. Les privilégiés de ce monde, eux-mêmes, ne la connaissent
plus; ils cheminent lourdement, accablés sous un poids de tristesse,
dont ils ne savent ou ne veulent pas analyser les causes; et la fièvre
de mouvement qui les emporte ne suffit point à leur donner l’illusion
du plaisir.

L’existence n’a guère conservé de prestige que pour les malheureux;
malgré l’amertume journalière de leur vie de combat, ils ont le
privilège de cette illusion du désir qui leur fait entrevoir le bonheur
dans une réalisation d’existence hors de leur portée.

Les causes qui ont tari chez l’homme les sources de la joie sont
complexes, mais on peut cependant les ramener toutes à une cause
unique: le développement de l’avarice morale, produit logique du
positivisme. L’égoïsme, érigé en droit, devait naturellement stériliser
les sentiments qui ne rapportent pas un équivalent immédiat. La peur
d’être dupe, la crainte de donner plus qu’on ne recevait, a, en
outre, produit un courant de parcimonie prudente qui a eu pour effet
l’appauvrissement et la vulgarisation de la vie intérieure.

Les peuples de race latine, chez lesquels le sens critique est
beaucoup plus développé que chez les autres peuples, étaient tout
particulièrement destinés à se laisser entraîner par ce courant
stérilisant. L’école psychologique, qui a pour ancêtres directs
Montaigne et La Rochefoucauld, a créé chez les moins lettrés des
habitudes intellectuelles qui ont amené les esprits au désenchantement
de toutes choses. Quand d’analyses en analyses, il a été prouvé à
l’homme que le cœur de ses semblables ne renfermait que des passions
égoïstes, que toute action apparemment généreuse avait pour mobile
secret un intérêt ou une vanité, un phénomène de repliement s’est
produit: le pessimisme intellectuel a réduit les cœurs à l’impuissance.

Le roman est responsable pour une large part de ce travail de
dessèchement moral. L’aride sagesse qui, de l’Ecclésiaste à
Schopenhauer, avait été longtemps le partage d’un cercle restreint
de philosophes et de penseurs, a été mise par cette forme littéraire
à la portée des esprits les moins préparés à la recevoir. Croyant
faire œuvre de sincérité et de clairvoyance, les romanciers modernes
ont disséqué et violé les plus secrètes intimités de l’âme, puis ils
ont dit à l’homme: «Regarde-toi et tu comprendras qu’aucun être créé
n’est digne de ton amour!» L’homme a appris la leçon; ces cœurs,
qu’on mettait à nu devant lui, il en a sondé le vide, compté les
défaillances, énuméré les lacunes; et, écœuré, attristé, il a fermé son
propre cœur.

Mais est-ce bien la vérité tout entière que ces écrivains pessimistes
ont montrée? Même dans l’analyse, l’esprit latin reste absolu, il
n’a pas le don du relatif; malgré sa souplesse, il fait volontiers
ses personnages tout d’une pièce, il les rend trop conséquents
dans le mal ou le bien, il synthétise, il catégorise... Le génie
anglo-saxon a beaucoup moins de parti pris; il montre l’homme plus
qu’il ne l’analyse, et son respect de l’âme humaine lui interdit d’en
découvrir les nudités. Mais s’il a plus de pudeur morale, si ses types
restent plus élevés, s’il maintient le _sursum corda_ et ne tombe pas
dans le pessimisme décourageant, il lui manque cette vaste et large
compréhension du cœur de l’homme qui caractérise le génie slave. Ce
dernier a tous les courages; dans l’âme d’une courtisane il osera
montrer l’éclosion d’une fleur de blancheur et de pureté, et nous
verrons l’assassin manifester d’exquises délicatesses de conscience.
Aucune contradiction, aucune complexité ne l’effraie. Les natures
les plus tendres et les plus dévouées sont capables, à certaines
heures, de pensées dures et violentes; une vie d’abnégation n’empêche
pas l’éclosion momentanée d’un criminel désir ou d’une honteuse
défaillance. Certes, une tristesse profonde se dégage de cette vue
impartiale des grandeurs et des faiblesses humaines, mais l’affirmation
que nul être n’est indigne d’être aimé ne dessèche pas le cœur comme
la méthode analytique des écrivains latins. La littérature slave ne
crée pas le _Hero worship_ de la littérature anglaise, mais l’étincelle
de vie qu’elle montre brillant dans chaque âme prouve la noblesse des
origines de l’homme et empêche de se tarir les sources de l’amour.

Les influences littéraires directes étant les seules irrésistibles, les
races latines ont profité largement des leçons de leurs écrivains et
n’ont subi que très faiblement l’impulsion des littératures étrangères.
Le pessimisme intellectuel de leurs lectures, joint au sens utilitaire
que l’Amérique et l’Angleterre ont répandu sur le monde, a eu sur leur
pensée un effet rapide d’appauvrissement. Elles ont été les premières
à perdre la faculté de l’enthousiasme. Il ne s’agit point ici de cet
enthousiasme populaire, qui consiste en acclamations ou en battements
de mains,—l’expansion naturelle aux peuples du midi leur en conservera
toujours l’apparence,—mais de cet enthousiasme silencieux de l’âme qui
fait donner sans parcimonie son cœur, son temps, son intelligence à une
personne ou à une idée. Les Allemands ont pour définir ce sentiment,
lorsqu’il se rapporte aux individus, un verbe spécial: _schwärmen_,
dont l’équivalent n’existe dans aucune autre langue. L’excès de ce
sentiment ou son application injustifiée choque à bon droit le goût
de la mesure et le sens du ridicule; mais il ne faudrait pas exagérer
cette satisfaction d’amour-propre, car se sentir à l’abri de pareilles
erreurs est moins un indice de jugement que de pauvreté morale.
Lorsqu’on donne largement, sans compter, il arrive souvent de donner
mal; toutefois la valeur iutrinsèque des dons n’est pas diminuée par le
manque de discernement qui a présidé à leur distribution.

Aucun des grands faits de l’histoire ne se serait accompli, si toutes
les impulsions avaient été calculées et si l’on avait mesuré le
dévouement aux droits! Pas une des conquêtes dont la société actuelle
profite n’aurait été faite, si l’on avait cru que les élans, les
efforts, les sacrifices devaient rapporter un avantage positif et
direct! Il n’y aurait eu de cette façon ni martyrs, ni héros.

Or, cette vue calculée, pratique et parcimonieuse des sentiments et des
actes de la vie forme aujourd’hui, consciemment ou inconsciemment,
le fond de la pensée moderne. Si l’on ose montrer pour quelqu’un ou
quelque chose un peu de sollicitude ou de zèle, vite on essaye de
l’expliquer à soi-même et aux autres par l’aveu d’un but à poursuivre
ou d’un intérêt particulier à sauvegarder. On ne sent plus la bassesse
du motif personnel, on en arrive à voir le signe d’une diminution
intellectuelle dans tout acte réellement désintéressé. L’enthousiasme
est condamné comme une faiblesse de l’esprit; l’avarice de l’âme passe
pour une supériorité.

L’admiration était destinée à périr des mêmes coups que l’enthousiasme.
Parmi les courants qui ont déterminé dans l’âme humaine les incapacités
qui la dépouillent, le développement de l’idée égalitaire a été le plus
stérilisant. Aux époques qui ont précédé la nôtre, quelques personnes
seulement aspiraient à occuper une situation à la cour ou à la ville;
les autres se contentaient placidement d’être ce que le sort les avait
faites. Aujourd’hui, chacun se croit les mêmes droits que son voisin.
Se faire une position dans le monde est devenu l’objectif des plus
chétifs personnages. Ce désir dévorant a eu pour conséquence logique
l’habitude de la dépréciation. Les médiocrités se sont acharnées
contre les supériorités; un ridicule amour-propre s’est éveillé dans
les cœurs. Devant un succès d’argent, de vanité, d’intelligence on
entend les êtres les plus insignifiants s’écrier avec ingénuité:
«Pourquoi n’est-ce pas moi?» Ils ont perdu la vue nette de ce qui est
possible, ils ne savent plus prendre la mesure de leurs capacités. Tout
homme se croit apte à gouverner l’état, à diriger les entreprises où
les millions se gagnent, à exercer sur ses contemporains l’ascendant
de sa pensée. On ne voit presque plus de disciples aux pieds de leurs
maîtres. Et, si parfois, devant une œuvre d’art, une découverte
scientifique, un acte d’héroïsme, l’homme vibre d’émotion, c’est un
élan passager que la crainte de se diminuer, par une reconnaissance
trop vive de la supériorité d’autrui, étouffe promptement.

Les femmes, dans le cercle nécessairement plus restreint de leurs
ambitions, sont également atteintes de cette folie de l’égalité.
Combien s’imaginent posséder l’étoffe des premiers rôles! Chacune dans
sa sphère aspire à la place en vue. La négation systématique de tout
mérite dépassant le leur propre, est chez elle plus aiguë et plus
persévérante que chez les hommes. Et l’admiration leur est devenue
tout aussi étrangère, à moins qu’un sage opportunisme ne leur impose
momentanément l’apparence d’un enthousiasme conventionnel. Cette soif
de vaniteuse égalité, cette impatience de sentir quelqu’un au-dessus
de soi est spéciale évidemment aux classes privilégiées et surtout à
la catégorie mondaine. Mais aujourd’hui, il ne faut pas l’oublier, les
courants se répandent largement, ils ne trouvent plus de limites devant
eux et la plaie particulière devient vite la plaie générale.

Depuis la création du monde, tout est en germe dans les âmes, mais
ces germes, suivant les époques, se développent en sens divers. Les
faiblesses d’orgueil qui égarent l’homme moderne, agitaient déjà le
premier homme, et il est certain que l’envie et la jalousie sont aussi
vieilles que la terre où nous vivons; mais ces deux passions n’avaient
pas réussi à tarir dans les cœurs la faculté admirative, n’étant dans
leur bassesse qu’un involontaire hommage rendu à des mérites redoutés.
La fureur d’égalité qui trouble aujourd’hui les cerveaux est seule
parvenue à détruire un sentiment resté intégral à travers les étapes
successives de la pensée humaine.

       *       *       *       *       *

Rebelle à l’enthousiasme, devenu incapable d’admiration, l’homme
s’est-il du moins concentré dans les affections exclusives, leur
réserve-t-il les facultés qu’il ne répand plus ailleurs? Là, comme
partout, la sève semble tarie. L’amour même, cette passion si
personnelle qu’elle fait partie de notre égoïsme et absorbe jalousement
l’un dans l’autre les deux êtres, qu’elle unit, a conservé son nom en
perdant sa force. Lui aussi a subi une évolution. Lisez les romans
de la fin du siècle: l’amour c’est le plaisir, c’est le flirt, c’est
le vice,... c’est un goût de l’esprit ou des sens. C’est souvent un
chatouillement de vanité. C’est quelquefois encore une affection
raisonnable, saine, régulière, ce n’est plus l’amour! Héroïnes
d’autrefois, pauvres égarées, touchantes figures d’amantes disparues,
votre place a cessé d’être marquée dans le monde moderne. Retournez au
pays des ombres, vos sœurs d’aujourd’hui ne vous comprendraient plus,
votre langage leur paraîtrait suranné; elles ont inventé d’autres
mots ayant d’autres sentiments à exprimer. Une femme du siècle passé
écrivait à l’ami de son cœur: «Je vous aime, je souffre, je vous
attends», et elle datait ces mots: «de tous les instants de ma vie».
Dans le tourbillon où elles vivent, les femmes de notre époque auraient
peine à trouver une heure par jour pour souffrir, attendre, aimer...

La vie est devenue sérieuse, dira-t-on, et le temps peut être employé
plus avantageusement qu’en de tendres rêveries. Oui, certes, mais le
tohu-bohu affairé de la journée moderne, que représente-t-il comme
utilité véritable? Le régime de recueillement sentimental laissait
du moins libre jeu aux puissances affectives. Dans cette activité
agitée où les existences s’usent et les cerveaux se vident, le cœur a
subi un rétrécissement qui l’a atrophié. La moralité n’y a pas gagné,
au contraire! La corruption s’est étendue, s’est égalisée. Tout ce
qui pouvait servir d’excuse à l’entraînement des passions a disparu;
elles se sont abaissées jusqu’à n’être plus que des fantaisies ou des
curiosités.

Les besoins du cœur et de l’imagination étant allés rejoindre ces
vieilles lunes, dont on amuse l’esprit des enfants, une étonnante
sécheresse préside désormais à tous les contrats d’amour. Les femmes
ont une large part de responsabilité dans la formation de ce courant
d’avarice morale. On dirait que le désir de paraître, de jouer un
rôle personnel dans la grande foire aux vanités, a absorbé et tari
leurs facultés amoureuses. Tous ces beaux mots, illusoires peut-être,
mais attendrissants, qui faisaient battre le cœur de nos aïeules,
ne représentent pour les oreilles des femmes de vingt à trente ans
que de vieux airs démodés. Pour les jouer, il faudrait se mettre en
travesti, comme l’on se poudre pour danser le menuet! Les hommes ont
naturellement suivi les femmes sur ce terrain nouveau où ils se sentent
plus à l’aise, moins inférieurs... Au contraire, c’est eux maintenant
qui sont les sincères en amour. Le côté passionnel, le seul qui ait
survécu au naufrage, étant chez l’homme plus impétueux et plus spontané.

Cette façon pratique et sèche de considérer les rapports réciproques
des deux sexes, sauvegarde mieux, évidemment, la tranquillité apparente
des situations mondaines. Il y a moins de mariages imprudents; il est
plus facile d’éviter les devoirs et les responsabilités que l’honneur
interdisait aux hommes de secouer. L’avarice morale en amour, ayant
été tacitement reconnue comme la plus sûre gardienne des intérêts d’une
société,—dont le but suprême est la tranquille jouissance du bien-être
acquis,—elle a été acceptée comme un dogme par les deux parties
contractantes. Venue de haut, cette doctrine a pénétré peu à peu toutes
les couches sociales, et, aujourd’hui, l’ouvrière n’est guère plus
sentimentale que la femme du monde.

Si ces calculs avaricieux n’avaient porté atteinte qu’à l’amour,
l’inconvénient serait discutable. Il est sage, peut-être, de ne pas
laisser ce sentiment, cause de beaucoup d’erreurs et d’infiniment
de tristesses, prendre dans la vie une place trop prépondérante.
L’homme a de quoi occuper autrement son cœur. Le champ des affections
désintéressées et pures s’étend largement devant lui: rien ne le
limite, ni ne le circonscrit. Dans ce domaine, du moins, la poussée
est-elle restée vigoureuse?

Commençons par l’amitié: l’amitié des hommes entre eux. Hélas! c’est
comme pour l’amour, on se sert encore du mot, mais la chose a disparu;
il y a des camarades, des confrères, des collègues, mais des amis, des
amis dans le sens vrai et large du vocable, en existe-t-il encore? Le
paganisme, le judaïsme, le christianisme nous ont laissé de grands
exemples d’amitié; et, à toutes les époques, même aux plus sombres,
jusqu’aux deux tiers de ce siècle, on a vu des hommes groupés entre
eux, unis par le lien puissant de ce sentiment viril et désintéressé.
Mais la sève des cœurs, tarie par l’égoïsme utilitaire de la vie
bourgeoise, n’a plus la vigueur de produire ces forts attachements.
Tout ce qui ne rapporte pas un avantage immédiat, visible et tangible
a été rayé de la vie. Les hommes entre eux que sont-ils aujourd’hui
vis-à-vis les uns des autres? Des indifférents plus ou moins cordiaux
ou polis. Lorsqu’ils sortent de l’indifférence, c’est pour devenir
associés dans les mêmes intérêts, complices ou concurrents.

_Et, dès lors, l’âme de Jonathan fut attachée à l’âme de David,
et Jonathan l’aima comme son âme._ Rien de plus simple, de plus
profond, de plus tendre que ces mots par lesquels l’Écriture définit
l’attachement qui liait le fils de Saül au fils d’Isaïe. _Je suis dans
la douleur à cause de toi, Jonathan, mon frère, tu faisais tout mon
plaisir; ton amour pour moi était admirable, au-des-sus de l’amour des
femmes[7]!_ Avec qui aujourd’hui échangeons-nous nos âmes? La question
reste sans réponse. L’homme moderne se sent désespérément seul, et
parmi les causes du socialisme il faut placer la réaction naturelle
contre cet isolement douloureux. Autrefois, le lien commun des mêmes
croyances empêchait l’être humain de trop sentir sa solitude. Croire
en l’honneur, en la patrie, en Dieu, formait entre ceux qui priaient
aux mêmes autels des attaches invisibles. Jointes aux sympathies
particulières, elles créaient ces liens puissants qui font accomplir
les actions héroïques et poursuivre jusqu’au sacrifice les objectifs
que ces croyances imposent. Quand on avait souffert ou qu’on se sentait
prêt à souffrir ensemble pour le même but, les cœurs ne pouvaient
rester étrangers; quelque chose de fort et de doux s’établissait
entre eux. La poursuite acharnée de l’intérêt particulier devait
nécessairement tuer les sentiments que la préoccupation des intérêts
généraux faisait naître et durer.

En disparaissant des habitudes morales, l’amitié a laissé un grand
vide dans l’existence intérieure, l’homme s’est concentré de plus
en plus dans le cercle restreint des êtres dont il partage la vie.
Les affections familiales ont apparemment gagné de la force à ce
rétrécissement de l’horizon. L’intérêt personnel primant tous les
autres, le bien-être commun risque moins, qu’aux époques enthousiastes,
d’être sacrifié à une cause ou à un principe. Mais, en réalité, ces
affections ont souffert, elles aussi, du souffle desséchant qui a passé
sur les cœurs. L’expansion de l’égoïsme devait amener la diminution
des dévouements. Chacun a aujourd’hui conscience de ses droits, et ce
sentiment du droit crée des exigences et rend rebelle au sacrifice. Le
XIX^e siècle s’était fait de la famille, et en particulier de l’amour
maternel, une conception plus élevée, plus tendre, plus intime, plus
complète que les siècles précédents. Cette conception commence à
s’affaiblir. La famille a suivi le courant général et se transforme
peu à peu en école d’égoïsme collectif. Ce principe de mort qu’elle
cultive s’est logiquement retourné contre elle-même; les affections
filiales et fraternelles sont devenues parcimonieuses; et si l’on reste
allié fortement dans la défense des intérêts communs, les amitiés de
choix, entre membres d’un même foyer, rentrent de plus en plus dans la
catégorie des cas rares.

Les principes de fraternité, de droit et de justice qui font l’honneur
de notre temps, auraient dû, dans cette banqueroute des sentiments
particuliers, éveiller au fond des âmes une chaude sympathie
altruiste. Mais, dans cette fièvre de mouvement qui l’emporte, où
l’homme trouverait-il le temps de s’occuper des autres? La poursuite
de ce bien-être auquel tous veulent goûter, de ces satisfactions
d’amour-propre auxquelles tous aspirent, absorbe chacune des minutes
de sa vie et tous les efforts de sa pensée. On aurait scrupule de
distraire quelques-unes des forces dont on dispose en faveur d’autres
intérêts que les siens propres. Lorsque l’homme a suffisamment pensé à
lui-même et aux agréments de son existence, s’il lui reste une parcelle
de temps, d’argent, d’énergie, et s’il est bien certain qu’elle fasse
partie de son superflu, il consent parfois à la consacrer à son
prochain. Et c’est ce qu’il appelle la fraternité! Il y a, il est vrai,
quelques exceptions lumineuses; il existe des âmes généreuses qui se
répandent largement autour d’elles en amour, en sympathie, en pitié.
Mais dans l’étude des manifestations morales d’une époque, on ne peut
tenir compte que du courant général.

Certes, les hommes se rendent encore des services entre eux;
l’instinct est plus fort que la volonté, et souvent il reste bon
quand celle-ci s’est pervertie. Mais il n’en est pas moins vrai,
qu’intellectuellement, tout acte où l’intérêt personnel ne joue pas le
rôle prépondérant est considéré aujourd’hui comme une faiblesse, et
l’on voit des gens s’estimer supérieurs, simplement parce qu’ils se
sont désintéressés de tout. Jouir tranquillement de leur bien-être,
éliminer de leur existence toutes les causes de trouble, mener une
vie régulière et sûre, voilà leur unique idéal de vie, et ce suprême
égoïsme leur paraît la suprême sagesse.

Dans ce desséchement général, un élément nouveau de sensibilité est
venu cependant travailler les cœurs: la préoccupation du sort des
classes pauvres, déshéritées, coupables... Le XIX^e siècle, et c’est
une de ses grandeurs, a osé regarder en face toutes les misères et
a essayé d’y porter remède; les hôpitaux, les prisons, les maisons
d’aliénés ont été améliorés, assainis. Aux œuvres religieuses,
se sont jointes les œuvres laïques; de nouvelles institutions
philanthropiques surgissent chaque jour. La conscience humaine a été
remuée, et maintenant, devant les revendications des déshérités de
la vie, un certain malaise saisit les âmes, même celles qui étaient
instinctivement le plus rebelles à la religion de la pitié.

Des pas immenses ont été faits dans cet ordre d’idées; cependant, aucun
rapprochement réel n’a eu lieu entre la classe qui donne et celle qui
reçoit. Au contraire, chaque jour le gouffre entre elles se creuse
davantage. On en fait remonter la faute aux doctrines socialistes, au
souffle de l’esprit du siècle, mais l’avarice morale qui préside à
l’accomplissement des actes apparemment charitables, a, elle aussi,
une large part de responsabilité dans la séparation grandissante des
bienfaiteurs et des secourus.

L’homme d’aujourd’hui ne parvient plus, comme celui d’autrefois, à
fermer ses oreilles aux cris de la souffrance, mais c’est plutôt une
question de principe que de sentiment. Certaines idées de justice ont
pénétré les consciences, sans réchauffer les cœurs. Il est difficile
de généraliser sur ce point, tant les mobiles de la charité sont
individuels, secrets, intimes..., cependant une chose est certaine:
le don matériel, si large qu’il soit, n’éveillera jamais aucune
reconnaissance, s’il n’est accompagné d’un don moral, d’une parcelle
d’amour[8]. Les déshérités du bonheur sentent cette lacune avec une
intuition merveilleuse.

La charité n’apparaissait pas aux consciences de nos pères comme un
devoir social; elle n’était pratiquée que par une rare élite. Le temps
présent est en progrès, et il faut l’en louer. Mais cette charité de
jadis, accomplie seulement par les âmes bonnes ou pieuses, avait une
chaleur qui fait défaut à la sèche philanthropie actuelle: les uns
y mettaient un peu d’amour humain, les autres un peu d’amour divin,
ce qui enlevait à l’aumône donnée une partie de son humiliation et
engendrait une parcelle d’attendrissement reconnaissant dans les cœurs
de ceux qui la recevaient. Aujourd’hui, les dons sont plus nombreux,
plus abondants, mais on exerce la bienfaisance comme on paie les impôts
et subit le service militaire obligatoire. Sous cette charité, on
devine la crainte et on ne sent plus l’amour.

       *       *       *       *       *

A mesure que ces vides se creusaient dans le cœur de l’homme, l’amour
désordonné de soi, cause et effet en même temps, s’y développait dans
des proportions effrayantes. La satisfaction des besoins individuels
ayant été reconnue par l’école économique libérale comme l’unique
moteur de l’activité humaine, la société, égarée par cette apparente
sagesse, se crut autorisée à considérer l’égoïsme comme un droit et
presque comme un devoir: la science ne l’appelait-elle pas un élément
indispensable de l’économie politique, une des forces nécessaires à
la conservation de l’espèce? La doctrine de l’altruisme, proclamée
par les sociologues anglais, comme un contrepoids destiné à maintenir
l’équilibre social, ne trouva pas la même complicité dans les instincts
de l’homme. L’altruisme fut accepté en théorie, mais il n’exerça qu’une
faible influence sur les habitudes de vie intérieure.

La liberté est-elle responsable des excès de l’individualisme? Toute
une école l’affirme, et il est certain que dans l’ordre économique,
la formule du _laissons faire_ et du _laissons passer_ a amené le
désarroi et le déclassement dont notre société souffre. Mais, dans
l’ordre moral, les consciences, formées par le christianisme, auraient
dû, semble-t-il, opposer un frein aux doctrines du libéralisme
personnel. Elles ne l’ont tenté que faiblement; et, spectacle illogique
et douloureux, on a vu la généralité des croyants s’approprier la
théorie du droit de l’égoïsme et tomber, comme les incrédules, dans la
stérilité où jette la recherche unique et exclusive de soi. Tolstoï,
«le grand sonneur de cloches», a eu le courage d’écrire: «Rien ne
ressemble moins au christianisme que les principes d’après lesquels
les soi-disant chrétiens dirigent leur vie.» Le jugement est peut-être
excessif, mais il ne manque ni de vérité, ni de justesse. L’esprit de
l’Évangile a déserté les cœurs. Les plus stricts observateurs de la
morale sociale et des pratiques religieuses ont une façon, aujourd’hui,
d’envisager les devoirs et les obligations de l’existence qui ressemble
étrangement à celle du matérialiste honnête homme.

Or, c’est surtout par l’esprit des choses, que le croyant doit se
distinguer de l’incrédule. Quelles que puissent être les défaillances
de sa foi, les entraînements de ses passions, l’empire des forces
troublantes qui cherchent à l’aveugler, il faut que sa pensée demeure
intacte. Croire en Christ, comprendre sa doctrine et commettre des
fautes, des erreurs, des crimes même, cela s’explique. Mais considérer
l’égoïsme comme un droit ne s’explique pas, car admettre un seul
instant qu’on est autorisé à fermer son cœur à autrui, c’est prouver
qu’on n’a rien compris au christianisme, c’est en être séparé par
d’infranchissables barrières. Lorsque l’homme tue, vole, s’avilit dans
les désordres, sa conscience, à moins qu’elle ne soit complètement
oblitérée, l’avertit qu’il transgresse une loi. Et ce même homme
se meut à l’aise dans le plus féroce égoïsme, oubliant que ces
commandements devant lesquels il tremble se résument en deux seuls,
dont le second est: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.»

Aujourd’hui, pour défendre ses erreurs ou ses omissions, l’être humain
ne peut plus plaider l’ignorance. Il a appris à mesurer ses facultés
et ses forces; il connaît ses obligations politiques et sociales; il
sait qu’il faut respecter, non seulement le texte, mais l’esprit des
lois qui régissent le pays où il habite. Pourquoi ayant appris à se
rendre compte de tout, n’est-il aveuglé que sur un seul point? Et sur
ce point cependant, il y a accord entre la lettre et l’esprit, et les
mots qui les rendent ont une précision et une clarté qui empêchent
l’équivoque de naître. Ces mots ne sont pas nouveaux. Depuis presque
deux mille ans, ils sont répétés par des générations qui ne les ont
qu’imparfaitement compris et plus imparfaitement pratiqués.

L’école économique libérale a voulu démontrer que l’application
absolue de la loi de l’amour aurait pour conséquence la ruine de la
société, la destruction de la famille, l’annihilation des forces
individuelles, comme si l’instinct de la conservation n’était pas
assez fort chez l’homme pour servir de digue efficace à l’excès des
sentiments altruistes. D’ailleurs, ce n’est point l’anéantissement
de l’individu que l’Évangile demande. Il n’est pas dit: «Cesse de
t’aimer», c’est-à-dire cesse de sauvegarder tes affections, tes biens,
tes intérêts, mais: «Élargis le cadre de tes sentiments, fais-y entrer
le prochain, aie pour lui les sollicitudes que tu as pour toi-même[9].»
Il y a dans les Écritures un équilibre divin; tout ordre qui, exécuté
avec excès, pourrait devenir une cause de dangers sociaux, est
contre-balancé par un autre commandement. Ce qui dans le sermon sur la
montagne semble conduire au quiétisme, est corrigé par la parabole des
talents. Tout ce qui, dans le devoir du renoncement, paraît restreindre
l’initiative personnelle, a pour contrepoids l’ordre que le Christ
donne à ses disciples: «Soyez le sel de la terre.»

Mais ce prochain qu’il nous faut aimer, qui est-il? Est-ce le mandarin
de Pékin, le sauvage du cœur de l’Afrique, l’inconnu de la maison
voisine que l’on ne rencontre jamais? Abstraitement, oui. En réalité,
le prochain est représenté par les êtres que la vie met sur notre
route. Certes, l’homme ne doit pas se désintéresser des intérêts
généraux de l’humanité, mais, à moins d’une situation particulière ou
d’une vocation spéciale, il ne peut y travailler que dans la proportion
du grain de sable qui concourt à former la montagne. Ses devoirs
directs sont plus restreints et plus précis. En dehors de la famille,
de ceux dont il partage les peines et les joies et qui ne peuvent
souffrir sans qu’il en ressente le contrecoup, il y a le grand cercle
des êtres avec lesquels il est en contact fréquent, mais dont les
intérêts cependant ne sont pas les siens. Le point est là: le prochain,
c’est l’individu qui se trouve mêlé à notre vie, sans que nous soyons
liés par des intérêts communs. Lui rendre service, soulager ses misères
matérielles et morales ne suffit pas, on nous ordonne de l’aimer! Or,
l’aimons-nous? La vérité essentielle du christianisme a été, hélas!
si peu comprise, que les plus honnêtes gens n’ont aucun scrupule de
ne pas aimer. On aurait honte de refuser un morceau de pain, mais
journellement on refuse son cœur.

A quelque degré de civilisation qu’ils parviennent, il y aura toujours
entre les hommes des rancunes, des jalousies, des violences. Les
meilleurs et les plus sincères ne pourront jamais éviter complètement
les emportements du sang et de l’esprit. Ils portent en eux des
principes inguérissables de colère, mais on peut commettre des duretés,
ressentir des haines, et pourtant garder son âme vivante, c’est-à-dire
capable de repentir et d’amour. Le mal irréparable, ce ne sont pas les
actes d’égoïsme, _c’est la tranquillité de conscience avec laquelle on
les accomplit_; là est le profond illogisme des âmes chrétiennes et
leur crime envers le Maître qu’elles prétendent servir.

Autour d’elles, il est vrai, le courant est puissant: tout conspire
à étouffer chez l’homme les élans généreux. Ceux qui l’aiment sont
les plus acharnés à cette œuvre de stérilisation; on lui fait honte
des efforts qu’il tente pour obéir à la loi d’amour; on le ridiculise
affectueusement; on lui rappelle ses intérêts bien entendus; on
décourage ses bonnes intentions: «Dupe, pauvre dupe!» disent les
regards, sinon les voix. Plus on aime, et moins on supporte de voir
l’être aimé se donner, se sacrifier à quelqu’un ou à quelque chose.

L’un des préjugés les plus communément admis est que les hommes
comprennent et pratiquent l’altruisme moins que les femmes. Celles-ci
se montrent, en effet, plus capables de certains dévouements: leurs
mains soignent un malade avec une dextérité et une persévérance que les
mains masculines ignorent, et, lorsque leurs sentiments intimes sont
touchés, elles ont plus de spontanéité que l’homme dans le don de leur
personne ou de leur temps. Mais en réalité les femmes sont les grandes
prêtresses de l’égoïsme. Prenons les meilleures, celles qui s’oublient
elles-mêmes pour ne penser qu’à leurs maris et à leurs enfants. Que
leur enseignent-elles d’ordinaire? Se réjouissent-elles de voir
leurs fils, leurs filles, prêts à se consacrer à une cause généreuse,
à une affection désintéressée? La plupart des mères stériliseraient
volontiers, si elles pouvaient, le cœur de leurs enfants, afin que
rien d’eux ne soit perdu. Ce sont elles qui leur apprennent l’avarice
morale, leur enseignant à ne pas se dépenser inutilement, à garder pour
eux les dons qu’ils ont reçus. Leurs paroles, leurs caresses, leurs
actes que disent-ils? Certes pas: «Aime ton prochain comme toi-même»,
mais plutôt: «La vie est une lutte et je veux que tu sois parmi les
victorieux. Aimer c’est souffrir et je ne veux pas que tu souffres[10]!»

Ce même langage, les femmes le tiennent à leurs maris. Au nom des
intérêts de la famille, que de fois ne les poussent-elles pas à
l’ingratitude, à l’injustice, au mépris des droits du prochain? L’homme
obéirait parfois à un mouvement généreux; un sentiment d’équité lui
indique la nécessité d’un sacrifice, d’une réparation, d’un pardon à
accorder. Qu’elle soit mère, sœur, épouse, la femme l’arrête presque
toujours. Est-ce que son cerveau ne pourrait concevoir l’altruisme
hors du cercle toujours plus restreint de ses affections personnelles?
D’admirables exemples démentent cette imputation d’infériorité
morale. Ce qui manque aux femmes croyantes, aux femmes honnêtes
qui veulent pratiquer la morale, c’est la logique et la bonne foi;
leur intelligence et leur conscience ne sont pas suffisamment en
exercice. Si elles apprenaient à mieux raisonner, à se rendre compte
des obligations que certaines croyances imposent, ainsi que des
responsabilités qui en découlent, elles désireraient pour ceux qu’elles
aiment les biens essentiels, un amour mal entendu cesserait de les
pousser à la «médiocrisation» des âmes qui leur sont confiées. La
maternité donne aux femmes une part considérable d’influence sur les
générations futures, aussi les erreurs de jugement qu’elles commettent
ont-elles une portée considérable. Pour redonner la vie aux formules
mortes, pour faire refleurir dans les cœurs desséchés l’amour naturel
et l’amour charité on ne peut se passer de leur coopération. Dans
cette œuvre toute intime, la femme a une part d’action à exercer plus
importante encore que celle de l’homme.

       *       *       *       *       *

Il n’y a pas eu de génération moins gaie que la nôtre. L’intérêt
matériel érigé en culte et l’avarice morale en dignité ont enveloppé
toutes les vies d’un morne ennui; l’âpre recherche du plaisir personnel
a appauvri les imaginations et leur a ravi la possibilité des
jouissances exquises et ardentes. Certes, l’incertitude de l’avenir
et les menaces qu’il contient pour ceux qui n’en attendent pas l’ère
heureuse, ont contribué largement à cette croissante tristesse du
siècle qui vient de finir, mais le desséchement de l’âme y a plus
de part encore que la crainte. Les détraquements de nerfs dont la
génération actuelle souffre,—résultat du mouvement fiévreux où l’homme
s’agite afin d’arriver à ne plus sentir le vide de son cœur,—pourraient
avoir, en s’accentuant, de désastreuses conséquences pour la santé
intellectuelle de la race humaine. Il est temps de s’arrêter sur
cette voie du dépouillement intérieur, où la société moderne a cru
orgueilleusement trouver la sécurité et le bien-être.

Mais comment feront les âmes égoïstes, dont les courants intellectuels
de ces dernières années ont tari la sève, pour apprendre à vivre et à
aimer?

La tâche de réchauffer le cœur de l’humanité et de lui redonner la
puissance de sentir la joie incombe à ceux qui ont le privilège de
croire à une bonté suprême et à une immortalité bienheureuse. Ils n’ont
pas le droit d’être tristes ceux-là! Mais eux aussi, pour ne pas être
tristes, ont besoin d’aimer. Les chrétiens devraient apprendre l’amour.
Qu’ils appliquent à leurs croyances les méthodes de logique qu’ils
appliquent aux autres études et ils éprouveront le besoin de se mettre
enfin d’accord avec eux-mêmes. Sur ce point spécial de l’amour, ils se
trouveront dans le dilemme suivant: ou renoncer à la religion dont ils
repoussent le commandement essentiel, ou l’accepter et sentir plus de
remords d’y manquer que de toute autre faute commise.

Au contact de l’amour chrétien, les affections naturelles reprendraient
force et vie. Après les âmes croyantes, les âmes fières seraient
les premières à répudier l’égoïsme, ne fût-ce que par haine de la
vulgarité. N’est-il pas plus noble de donner que de recevoir? Ce qui
est vrai dans l’ordre matériel l’est également dans l’ordre moral. Le
don continuel, sans marchandage, sans parcimonie, y a-t-il rien de plus
grand? Ce qui est mesquin, c’est prétendre en recevoir l’équivalent.
L’humiliation ne sera jamais pour celui qui donne, s’il donne avec
désintéressement; on n’est pas trompé quand on n’a rien attendu!
L’orgueil qui a poussé l’homme à fermer son cœur est donc faux dans son
essence même; au lieu de grandir il rapetisse, au lieu d’épargner les
souffrances, il tarit la source des joies. Ce serait être dupe que de
continuer à suivre ses décevants conseils.

De tous côtés, en ce moment, des appels d’une redoutable éloquence
s’adressent au cœur de l’homme. La misère refuse de se taire et crie
sa souffrance; la grande masse des déclassés, grossissant chaque jour,
exhale les gémissements angoissés des malheureux qui ne tiennent à rien
et n’appartiennent à personne; la solitude morale dans laquelle tant
d’êtres, apparemment heureux, se débattent, arrache de leurs yeux des
larmes silencieuses et amères. L’homme restera-t-il insensible à toutes
ces douleurs auxquelles il participe, à toutes ces voix qui montent
vers lui, qui en appellent à sa pitié, à son amour?

Jamais l’occasion d’une plus éclatante revanche sur l’égoïsme ne s’est
présentée pour le cœur humain. Saura-t-il la saisir et comme Lazare
sortir du tombeau? Le principe de renaissance, que tous les mythes
anciens ont admis, empêche l’espérance de mourir. Il faut croire
à cette étincelle immortelle et attendre l’heure prochaine où les
hommes, tout en conservant leur individualité, se seront faits une âme
collective dans laquelle on entendra battre le cœur de l’humanité.



CHAPITRE IV

LE FAUX AMOUR DE SOI

  L’essentiel pour le
  bonheur de la vie, c’est
  ce qu’on a en soi-même.

  (SCHOPENHAUER.)


Les adversaires de l’altruisme ont prétendu et prétendent que son
application dans la vie vécue serait destructive de tout progrès
civilisateur, et que la pratique du renoncement personnel priverait la
société humaine des conquêtes qu’elle doit aux efforts de l’homme. Ce
que les ordres religieux ont accompli pendant des siècles prouve que
la théorie est contestable. Celle du renoncement absolu à son propre
moi n’est pas moins fausse, dès qu’on l’envisage dans ses conséquences
ultimes. La haine de soi-même aurait des effets tout aussi fâcheux que
l’égoïsme; elle serait, en outre, parfaitement contraire à ce que la
nature impose, à ce que la science et la philosophie enseignent et
même à l’esprit chrétien, car quel suprême modèle d’amour le Christ
donne-t-il à ceux qui l’écoutent? «Tu aimeras ton prochain comme
toi-même.» L’amour de soi est donc la forme la plus élevée de l’amour.
Bien entendu, sa puissance effective ne doit pas être limitée au
seul _Ego_,—ce qui produirait un rétrécissement infécond,—elle doit
s’étendre largement de façon à développer à l’infini les possibilités
de la personnalité humaine.

Les défenseurs de la théorie du moi haïssable, plus boudhistes que
chrétiens et que Schopenhauer a marqués d’une indélébile empreinte,
soutiennent que tout le mal senti, pensé et accompli en ce monde
provient de l’amour que l’homme ressent pour lui-même; séduit par Maïa,
il cède à la volonté de vivre. Sans discuter la portée philosophique de
leur théorie, ni examiner si elle pourrait être sincèrement pratiquée
sur cette terre, on est forcé d’avouer, en constatant les maux, les
injustices, les ruines dont l’individualisme est responsable, que leur
façon de penser peut paraître juste. Mais cette impression disparaît si
l’on analyse impartialement les causes réelles de cet état de choses;
ce n’est point l’amour de soi-même qui le produit, mais bien plutôt une
fausse idée de ce qu’il est bon de chercher, d’acquérir ou de conserver
pour atteindre la félicité et la plénitude vitale.

L’équilibre humain ne peut exister en dehors de cette formule: l’homme
doit s’aimer en aimant les autres; si le mal semble sortir de cet
amour, c’est que l’homme ne sait pas s’aimer, n’a pas appris à s’aimer,
s’aime mal, s’aime faussement.

Le faux amour de soi est la raison du moi haïssable: pour qu’il
devienne aimable, il est nécessaire que l’homme apprenne à s’aimer
véritablement et à aimer les autres de la même façon qu’il s’aime
lui-même.

       *       *       *       *       *

L’éducation de l’être humain se divise en trois parts: celle qu’il
reçoit de ses parents, celle que lui enseigne la vie,—connue sous
le nom d’expérience,—et celle qu’il se donne à lui-même. Il n’a de
contrôle que sur cette dernière, et c’est la seule dont il soit
responsable pour ce qui concerne son propre développement. Comme
éducateur et comme membre de la société il a vis-à-vis d’autrui:
enfants, élèves, amis et concitoyens de lourds comptes à rendre,
mais il est absolument innocent des idées erronées que ses parents
ont pu lui apprendre, des choses essentielles qu’ils ont oublié de
lui enseigner; il est également irresponsable des empreintes dont
son milieu et son époque marquent son esprit. Dans cette question si
importante et essentielle, d’où dépend l’orientation de son existence
entière, sa volonté n’entre que pour une troisième part, mais c’est sur
cette part seulement, c’est-à-dire sur l’éducation qu’il se donne à
lui-même, que ses efforts peuvent tendre et converger.

S’aimer, c’est se vouloir du bien. Vouloir du bien à quelqu’un c’est
souhaiter sa perfection physique et morale, c’est désirer qu’il soit
aussi beau, aussi sage, aussi capable en toutes choses que possible.
Ces trois conditions peuvent satisfaire complètement esthétique et
éthique et avoir pour conséquence le bonheur ou, du moins, cette
harmonie des forces qui enlève à la souffrance ses pointes les plus
aiguës et son venin le plus mortel. Les affections intelligentes,
sincères et désintéressées ont presque toutes cet objectif, même
si dans la pratique elle ne savent ou n’essayent pas de contribuer
suffisamment à l’atteinte de ce résultat.

Or, comment se fait-il qu’éprouvant ces désirs pour autrui, l’homme ne
les éprouve pas pour lui-même? Mais il les éprouve, dira-t-on, chaque
individu ne demanderait pas mieux que de résumer en sa personne un état
général de perfection. Peut-être théoriquement; en réalité, il essaye
de se détériorer de toutes les façons possibles, même au point de vue
de la beauté corporelle, bien que notre époque commence à revenir
quelque peu, par les soins d’hygiène qu’elle préconise, aux traditions
esthétiques de l’antiquité. Mais combien la majorité y est rebelle
encore! Les uns, par l’exagération de la théorie du mouvement et du
plein air détruisent l’harmonie de la forme et de la couleur; d’autres,
par négligence ou recherche inintelligente, gâtent ce que la nature
avait fait; ils ne développent aucune de ses intentions, et, esclaves
de petites mauvaises habitudes, détériorent leurs visages, et leurs
personnes par des gestes recherchés ou maladroits, des poses de tête
ridicules, des intensités voulues du regard, des grimaces de la bouche
et des yeux. Que de mains bien faites, même modelées délicatement,
se transforment en objets désagréables à la vue, parce qu’elles sont
mal tenues, honteusement négligées; le temps manque, prétend-on, pour
ces soins, mais il manque, parce qu’on le perd en bavardages inutiles,
en agitations sans causes, parce qu’on mettra un heure à nouer une
cravate, à déplacer une garniture, à discuter de puériles questions;
toutes choses, sans influence sur le sort ou la beauté intrinsèque des
individus. C’est mal s’aimer que de négliger le réel pour le factice.
L’exemple peut paraître enfantin, mais il s’étend du petit au grand.
La mauvaise tenue habituelle, les gestes grotesques, le manque de
soins hygiéniques, la recherche inintelligente ont gâté plus de corps
que les vices eux-mêmes. Bien s’aimer au point de vue physique serait
travailler au développement, à la conservation ou au redressement de ce
que la nature a mis de bon ou de défectueux dans une personne humaine.

M^{me} de Girardin, si passée de mode aujourd’hui, a brillamment
développé la théorie que le désir d’être jolie pouvait suffire à
rendre une femme jolie, avec un peu d’habileté et de persévérance.
L’affirmation ressemble à une boutade, mais elle contient cependant
une parcelle de vérité. Tout le monde, en effet, presque, pourrait
devenir passable d’aspect par une bonne hygiène, des soins persévérants
et une conception intelligente de la beauté. Mais pour atteindre ce
résultat, il faudrait s’aimer et d’ordinaire on ne s’aime pas, on aime
sa paresse, ses idées fausses, ses aises et ses commodités, ce qui est
une chose fort différente. L’époque actuelle est en progrès sur les
précédentes et nous verrons sans doute dans l’avenir l’établissement
d’écoles de beauté, suivant un système hygiénique et rationnel.
Peut-être même l’idée est-elle déjà formulée en Amérique. Les maîtres
de danse de l’avenir n’apprendront plus, comme jadis, à leurs élèves
l’art de s’évanouir avec grâce, mais celui des beaux mouvements
harmonieux et tranquilles. La grimace sous toutes ses formes sera
bannie de la physionomie humaine; le faux amour de soi l’a enseignée
aux hommes, le vrai doit la faire disparaître.

Les mêmes arguments s’appliquent à la voix, cet instrument d’une
influence si considérable sur le cœur et les nerfs. Une belle voix
(il s’agit de la voix qui parle et non de la voix qui chante) est
une rareté, mais que d’organes passables gâtés par des modulations
ridicules, des affectations, des recherches, et que le désir d’attirer
l’attention rend suraigus. Il y a des voix discordantes qu’un peu
d’attention parviendrait à modifier, à rendre moins pénibles aux
oreilles d’autrui. Mais cette modification nécessiterait des efforts
persévérants, et, en général, et on ne s’aime point assez pour avoir
la force de s’y astreindre ou l’on s’aime sottement, suivant des
conceptions artificielles et absurdes. On dirait parfois, tellement
l’être humain se donne de mal pour gâter ses organes, qu’il y a dans
son esprit quelque chose d’irrémédiablement faussé qui l’empêche de
discerner la vraie beauté et de sentir le vrai amour.

L’homme si peu intelligent pour l’amélioration de son extérieur ne
l’est pas davantage en ce qui concerne sa santé. Il passe sa vie à
gâter ce que la nature a fait en lui de sain et de fort. Il s’aime
si mal que pour une satisfaction de paresse ou de gourmandise, il
détériore ou perd les facultés qui lui assureraient la continuité de
ces jouissances matérielles auxquelles il met tant de prix. Et cela
dans tous les ordres d’idées; tandis qu’avec un peu de jugement,
de réflexion et de vraie affection pour lui-même il ferait de sa
maturité et de sa vieillesse autre chose que des périodes de malaises
et de privations. Même dans la jeunesse, que d’êtres faibles,
incomplets, maladifs par leur propre faute, parce qu’ils ne se sont
pas suffisamment aimés et qu’ils ont préféré à eux-mêmes d’idiotes
témérités ou de pernicieuses habitudes d’incurie, de mollesse, et pire
encore souvent.

Sur ce point également l’époque actuelle est en progrès sur les
précédentes. On commence à se préoccuper sérieusement de l’hygiène des
enfants; les parents essayent de développer ou de réparer l’œuvre de la
nature. Mais que de pays où l’on est rebelle encore aux tentatives de
ce genre! Et puis, dans combien de cas, dès que l’autorité paternelle
et maternelle cesse de s’exercer, dès que l’individu est remis à sa
propre direction, le manque d’amour se manifeste immédiatement, la
négligence reprend le dessus.

Si l’être humain est à ce degré indifférent à sa beauté et à sa
santé—les deux points les plus précieux à l’homme naturel, puisqu’ils
intéressent directement sa vanité et ses jouissances, et que du second
surtout dépend la continuité de la vie,—quelles proportions cette
insouciance de ses vrais intérêts assume-t-elle dans les questions
intellectuelles et morales?

On peut affirmer qu’elle atteint des proportions incommensurables. Si
dans l’ordre physique l’individu se néglige, dans l’ordre moral on
pourrait presque dire qu’il se hait, tellement il travaille à se rendre
malheureux et à obscurcir ses rares joies. L’éducation qu’il reçoit
de la famille, de la vie et de lui-même, tout contribue à fausser son
jugement, à développer les instincts qui peuvent le faire souffrir,
à lui farcir la tête de théories gênantes, d’axiomes que la réalité
dément, d’interprétations erronées des préceptes divins.

Cette force irrésistible qui pousse aujourd’hui les populations de
l’Europe vers les pays sauvages et libres, n’est pas seulement un
fait économique, un besoin d’expansion provoqué par une production
industrielle dépassant la demande ou par une surabondance de bouches
à nourrir, elle correspond aussi à une nécessité morale. C’est
une réaction logique contre le factice grandissant de l’existence
civilisée, un désir impérieux de retourner à la vie normale et
naturelle, l’aspiration inconsciente vers une mentalité nouvelle qui
révélera peut-être à l’homme le secret du véritable amour dont il doit
s’aimer.

       *       *       *       *       *

L’un des premiers torts que l’homme commet contre lui-même est de
développer en son âme le sentiment et le besoin de l’égalité[11]. Les
aspirations vers la liberté peuvent être infinies, celles vers la
fraternité également, mais la poursuite de l’égalité est forcément
limitée à l’espérance d’une justice divine et au désir d’une justice
humaine qui ne fera aucune différence entre le grand et le petit.
Bien que la législation de la plupart des pays de l’Europe proclame
l’égalité de tous devant la loi, chacun sait combien la pratique
s’écarte de cette formule. Il se peut que dans une société, constituée
sur des bases plus larges et plus altruistes, le principe finisse par
triompher; il est désirable qu’il s’étende au-delà des tribunaux,
mais l’égalité, quoi qu’on fasse, ne pourra jamais s’établir qu’au
point de vue législatif. Ailleurs c’est impossible: l’égalité n’est
pas dans la nature, elle ne le sera jamais. Elle n’existe pas non
plus dans l’esprit des choses, ni dans les phénomènes réflexes qu’une
individualité produit sur une autre.

Deux brins d’herbe ne sont pas pareils, un enfant le sait, et pourtant
dès qu’il a l’âge de penser et de réfléchir cet enfant est envahi
par le besoin d’égalité; il ne regarde pas en bas, mais en haut; il
sent qu’il a le droit d’avoir ce que possède l’autre, celui qui est
au-dessus de lui. Le sentiment ne se formule pas d’une façon aussi
précise, mais il est au fond de toutes les vaines poursuites et de
toutes les souffrances vaniteuses et amères qui enlaidissent la plupart
des vies.

Cette passion d’égalité est vraiment la maladie dominante de notre
époque. Elle détruit bien des joies; elle tue souvent la faculté
d’aimer et toujours celle d’admirer; elle est une des causes
déterminantes de l’avarice morale. Tous les efforts de l’homme
devraient tendre à l’empêcher de croître chez ceux dont l’éducation
lui est confiée et à l’étouffer en sa propre âme, car aucune tendance
n’est plus fallacieuse, plus puérile, plus illogique. Elle tue les
originalités et les valeurs, elle médiocrise, rapetisse et trompe
toujours comme résultat final. Elle est la cause de la désolante
uniformité des êtres, des habitudes, des manifestations parlées.
Rien ne ressort en saillie. L’ignorant ne veut plus reconnaître
aucune différence entre lui et le savant; il s’irrite de la position
différente que l’autre occupe dans l’estime publique et le dénigre
pour le ramener à sa propre mesquine situation. L’employé de banque ne
voit aucune différence de valeur entre lui et son patron, et compare
avec amertume la différence de leur traitement; il se ronge ainsi
le tempérament et alimente en son cœur une source intarissable de
mécontentements stériles qui tuent en lui toute faculté de jouissance.
La femme laide refuse d’admettre que la femme belle doive attirer une
attention et des hommages qu’elle-même n’obtiendra jamais; de là une
pénible et inutile tension de tout son être pour arriver aux mêmes
effets. La bourgeoise n’admet plus que sa maison soit inférieure comme
allure à celle de la grande dame dont les tapisseries de haute lice ont
été rapportées du siège d’Arras par un ancêtre connétable. Le moindre
débutant en politique se croit capable de gouverner l’état et s’irrite
contre les grands conducteurs d’hommes qui lui barrent le chemin.

S’il en est ainsi pour les biens visibles et intellectuels, les biens
invisibles excitent les mêmes dénigrements, les mêmes convoitises, la
même fureur d’égalité. Il faut posséder déjà une supériorité d’âme pour
supporter d’entendre vanter la grandeur morale de quelqu’un; il en faut
une plus considérable encore pour que cette constatation procure une
joie. Les meilleurs eux-mêmes essayent de rapetisser ou de nier tout ce
qui les dépasse, tout ce dont ils se sentent incapables, tout ce qui
constitue une inégalité entre eux et ce prochain qui ose les dominer
par sa générosité, son dévouement, son esprit de justice et de vérité.
Enfin, de la plupart des cœurs, dans n’importe quelle situation sociale
ou morale, s’élève la même question puérile: «Pourquoi lui et pas moi?»
Il y a presque vingt siècles que Paul de Tarse y a répondu par d’autres
questions: «O homme, toi plutôt qui es-tu pour contester avec Dieu? Le
vase d’argile dira-t-il à celui qui l’a formé: Pourquoi m’as-tu fait
ainsi? Le potier n’est-il pas maître de l’argile pour faire avec la
même masse un vase d’honneur et un vase d’usage vil?»

Les Romains du temps de Néron se révoltaient déjà contre l’inégalité
voulue par Dieu, et cette rébellion, instinctive paraît-il à l’âme
humaine, n’a fait que croître depuis lors. Cimentée, développée
par l’éducation sociale et politique, elle a atteint aujourd’hui
l’état aigu et constitue l’une des causes principales des multiples
souffrances qui obscurcissent sur terre la vie humaine. Lorsque l’homme
aura appris à s’aimer réellement, il devra lutter contre cette tendance
de vouloir grimper au sommet de l’arbre si l’agilité des membres et la
longueur du souffle lui font défaut; il devra apprendre à discerner le
divin dans les moindres créations de Dieu et se contenter d’être parmi
ces moindres; il devra comprendre l’absurdité de toute poursuite vers
une égalité que la nature n’a absolument pas voulue, puisqu’aucune de
ses œuvres visibles n’en porte l’empreinte.

Mais, dira-t-on, cette convoitise qui pousse l’homme à vouloir égaler
son prochain plus élevé que lui, est la base de tout progrès; y
renoncer serait faire croupir l’insecte dans la vase où il est né.
L’objection est fausse. L’homme qui aura appris à s’aimer voudra donner
toute sa valeur, il comprendra que c’est son premier devoir vis-à-vis
de lui-même. Seulement il essayera d’être et non de paraître; d’être
et non de copier; d’être, sans qu’il soit nécessaire pour cela de
faire dégringoler autrui du faîte atteint. La lutte pour la vie, cette
concurrence inévitable qui jette les individus pêle-mêle sur les mêmes
routes, les forçant à jouer des coudes pour arriver au but, perdrait
ainsi de son âpreté et une certaine justice distributive s’établirait.
Les honneurs à décerner risqueraient d’échoir en partage aux plus
dignes; le charlatanisme ne pourrait concourir aux prix; la lice ne
serait ouverte qu’aux valeurs réelles petites ou grandes.

L’homme qui s’aime doit être ambitieux, il doit se vouloir grand,
non au point de vue du paraître, mais de l’être. Il doit se vouloir
beau, sain, intelligent et sage. Il désirera la sanction de l’opinion
publique, oui, certes, mais pas au-delà de ce qu’il sent mériter.
D’ailleurs, elle n’aura pour lui qu’une importance secondaire, il
aspirera surtout à être. C’est encore le plus sûr. Même en ce monde
d’injustices, il y a une sorte de justice finale. Et puis ceux qui
croient à l’immortalité, comment veulent-ils y arriver? Déformés,
détériorés, rapetissés? ayant gaspillé les talents qu’ils avaient
reçus en dépôt ou les ayant enfouis sous terre? Le premier devoir de
l’individu vis-à-vis de lui-même est de donner toute sa mesure. Ne pas
la donner, c’est être son propre ennemi.

Si l’être humain se mettait à ce point de vue résolument, pratiquement,
une révolution morale s’accomplirait. Quelle saveur prendrait la vie,
quel grand souffle la traverserait! l’ennui déprimant en serait à
jamais banni; il n’y aurait plus d’existences vides et veules. Chacun
saurait pourquoi il doit vivre: pour se bien aimer et aimer les autres
de la même façon.

Une autre objection se présente. L’ambition de donner toute sa valeur,
d’atteindre la plus haute possibilité de perfection ne jettera-t-elle
pas l’homme dans de douloureux découragements lorsqu’il verra que
ses efforts sont vains, qu’il constatera des rechutes successives?
Oui, certes, mais la recherche du paraître, la course à la fortune et
au succès ne lui procurent-elles pas les mêmes déboires, les mêmes
dépressions? Et elles sont bien plus aiguës, plus irritantes, car il
peut s’en prendre aux autres, en accuser les autres..., ce qui empêche
et paralyse l’effort, tandis que de devoir s’en prendre à soi-même
s’accuser soi-même peut faire sur la volonté l’effet d’un vigoureux et
efficace coup de fouet.

Si l’homme s’aimait réellement, il apprendrait d’abord à devenir son
maître pour savoir se guider dans le chemin du bonheur ou plutôt de
l’harmonie, seule capable de remplacer la félicité passagère ou absente
dans cette vie terrestre. En voyant le peu de contrôle que la plupart
des êtres ont sur eux-mêmes, sur leurs tendances fâcheuses, leurs
goûts nuisibles, leurs habitudes antiesthétiques, on se demande quelle
résistance ils sauraient opposer aux grandes passions si elles venaient
à les toucher ou à certaines tentations redoutables qui parfois se
dressent devant les consciences pour les attaquer et les vaincre.

Heureusement ou malheureusement les grandes passions sont rares et les
grandes tentations également, infiniment plus rares qu’on ne le croit
et ne le dit. Chacun est d’une façon ou de l’autre sollicité au mal, au
désordre, à la rébellion, au péché sous quelqu’une de ses formes, mais
que de gens se rengorgent dans une austère respectabilité qui n’ont
jamais rencontré sur leur route l’or s’offrant à eux, s’imposant à eux,
s’acharnant après eux!

Tous les hommes ont eu des velléités de fortune, mais ceux auxquels
la fortune est venue d’elle-même tendre la main, offrir ses plus
alléchantes faveurs contre une concession d’apparence minime ou
considérable sont peu nombreux. La rencontre de Méphistophélès et de
Faust ne se renouvelle pas chaque jour. De même pour les passions de
l’orgueil et de la chair: les Moïse, les David sont assez rares. Tout
le monde s’imagine avoir aimé, être capable d’aimer; rien de moins
commun pourtant qu’un fort amour, un de ces amours qui entrent dans le
sang, allument le cerveau et amollissent mortellement le cœur. Rien de
moins commun, mais chaque homme cependant peut être appelé à rencontrer
les dieux sur sa route. Comment les fuir ou les terrasser, s’ils sont
des mauvais dieux, des dieux qui entraînent à la honte, à la misère, au
désespoir lorsqu’on n’a pas appris à être son propre maître? Devenir
roi de soi-même est donc le premier acte de l’amour.

Après avoir chargé sa machine de ce combustible indispensable qui est
la maîtrise de soi, il s’agit de savoir dans quelle direction on compte
la lancer. La plupart des gens s’aiment si peu qu’ils ne se demandent
jamais ce qu’ils aspirent à être. Ils pensent à améliorer ou à
conserver leur situation financière et sociale, rarement à la forme que
prendra leur _moi_. C’est là une étrange indifférence, que la plupart
des honnêtes gens partagent. On demande à un jeune garçon: «Que veux-tu
devenir?» Il répondra: «Marin, soldat, prêtre, littérateur.» Il ne
dira jamais: «Un fort, un patient, un sincère, un héroïque, un sage.»
Il ne le dira pas, parce que la plupart du temps il n’y a pas pensé.
Chacun s’occupe de l’étiquette à mettre sur sa personne extérieure et
rarement de la personne intérieure. Et pourtant tout l’avenir terrestre
et éternel dépend du développement de cette personne intérieure. Tout
est en nous; c’est vrai dans toutes les branches: vie sentimentale, vie
intellectuelle, vie artistique et même vie sociale.

L’homme est appelé par Dieu à la perfection, mais la mystérieuse
tragédie qui a fait de son âme le terrain où des forces contraires se
livrent une bataille acharnée, rend sans doute impossible, du moins
sur cette planète, l’achèvement de l’œuvre parfaite. Tout en tendant
vers le soleil, il doit donc, non pas circonscrire ses aspirations,
mais diriger ses efforts, employer ses forces au développement
des facultés et des dispositions qui lui sont propres. Comme dans
l’ordre intellectuel, il se sent porté à devenir musicien, soldat,
physiologiste ou mathématicien, de même dans l’ordre moral, il peut
et doit choisir sa personnalité, une personnalité qu’il aimera, non
avec cette puérile et injustifiée admiration de soi-même, partage des
sots, mais avec cet attachement lucide de l’auteur pour l’œuvre même
incomplète qui lui a coûté un travail persévérant, courageusement
accompli.

Si la créature humaine s’aimait comme elle doit s’aimer, elle donnerait
à son propre jugement sur elle-même une valeur extrême et n’en
attribuerait qu’une fort mince à l’opinion d’autrui, car elle seule
connaît et le fond de son cœur, et les secrets mobiles de ses actions,
et la puissance de ses efforts. Évidemment l’homme n’est pas un être
solitaire, il a besoin de la critique et de l’approbation des autres
hommes; seulement d’ordinaire il y attache une importance exagérée,
nuisible à son indépendance morale et à sa dignité. Et s’il ne
s’agissait que de l’opinion de l’élite! Mais il est tout aussi sensible
aux jugements du vulgaire, incapable de toute appréciation équitable et
intelligente.

On pourrait craindre qu’en apprenant à donner à son jugement une
valeur supérieure, l’être humain ne devienne d’une insupportable
suffisance. Mais c’est le résultat contraire qui sera atteint. En
s’aimant assez pour vouloir se parer de toutes les beautés, il se
sentira toujours inférieur à son idéal et sera ainsi maintenu dans un
état constant d’humilité salutaire. C’est l’habitude de regarder aux
autres et de donner de l’importance à leurs flatteries qui le rend
si facilement satisfait de ses propres mérites. Même au point de vue
physique, l’aspiration à la beauté vraie tue la vanité: qu’une jolie
femme se compare à la Psyché de Naples, elle deviendra modeste; qu’elle
établisse un parallèle avec ses amies médiocres ou laides, elle se
rengorgera vaniteusement. Et il en est de même dans tous les ordres
d’idées et d’ambitions. L’âme morte n’est pas celle qui cherche en
elle-même la source des richesses et des joies, mais bien celle qui,
ne pouvant vivre sur son propre fond, quête chez les autres l’appui
qui lui manque, pose les bases de sa conscience dans la conscience des
autres, se contente de cette chose peu stable et peu sincère souvent,
qui s’appelle l’approbation des autres.

Il est curieux de constater à quel degré l’homme manque d’indépendance
morale. A notre époque, le phénomène est curieux; les individus
réclament la liberté sous toutes ses formes, ils en ont soif, ils
veulent s’en enivrer; les plus petites entraves les irritent, les
affolent, mais de la seule vraie liberté ils n’ont cure, la liberté
intérieure ne les séduit point, ils en ont peur comme de la solitude.
Tout le monde s’associe, se groupe, se syndique, chacun veut faire
partie d’un groupe de loups qui hurle, on cherche l’esclavage. La
convoitise, la lâcheté et la vanité sont souvent à la base de ce besoin
de joug, mais ce qui le détermine surtout, c’est le manque d’amour que
l’homme a pour lui-même et, par conséquent, le manque d’estime.

Jamais les individus ne se sont moins estimés eux-mêmes qu’à notre
époque. Le snobisme régnant en est la preuve; vouloir à tout prix être
le reflet de quelqu’un ou de quelque chose, tirer son rayonnement
d’autrui, mettre son ambition à se frotter à plus haut que soi, est
encore plus absurde que répugnant. Ah! oui, être digne, devenir digne
de se mêler à ce qu’il y a de plus élevé en ce monde pour faire partie
de l’élite intellectuelle et morale, le sentiment est compréhensible
et juste, mais se réduire à l’état parasitaire, vouloir à tout prix
fréquenter ce qui est grand sans y avoir aucun droit, est-ce là un but
digne de l’être humain, fait à l’image de Dieu, de l’homme qui ressent
pour lui-même un vrai amour?

Chaque maître doit avoir ses disciples (hélas! ils n’en ont plus guère
de notre temps!) qui se nourrissent de ses enseignements, qui sont
les porte-étendards de ses paroles, mais, si ces disciples suivent le
maître, simplement parce qu’ils s’imaginent qu’un reflet de sa gloire
tombera sur eux et non par dévouement, respect, admiration réelle,
ils ne méritent plus le nom de disciples, ils sont des snobs, des
profiteurs, des arrivistes, des gens qui se mutilent eux-mêmes, qui
stérilisent volontairement leur cerveau et par conséquent ne s’aiment
point.

La grande catégorie des ignorants, non de ceux auxquels rien n’est
offert, mais des ignorants volontaires qui, par sottise, incurie ou
paresse se refusent à tout effort pour s’approprier les connaissances
qui leur sont présentées de tous côtés, rentre également dans le cycle
des ennemis d’eux-mêmes. Aujourd’hui la culture, sinon la science, est
aussi indispensable à l’individu d’une certaine classe que l’éducation
elle-même. Pour obtenir une place au soleil, qui ne soit pas un
vol, il faut savoir. C’est vrai pour les hommes et pour les femmes.
Et combien s’y refusent obstinément, parmi ces dernières surtout!
Elles sacrifient cette nourriture nécessaire, avec tous ses avantages
matériels et moraux, aux plus puériles et sottes occupations et
préoccupations, à des poursuites dont il ne restera rien et qui, même
innocentes, laissent néanmoins d’humiliants souvenirs.

Le grand développement intellectuel n’est pas à la portée de tous,
il n’est pas dans les goûts de tous. Il y a différentes missions
à remplir, c’est pourquoi il est si indispensable de choisir sa
route avec réflexion et discernement. Les uns aspirent à la place
du grand lis blanc, d’autres se contentent d’être une modeste fleur
des champs ou une utile plante potagère; d’autres encore rêvent aux
chênes puissants, aux cèdres fiers, aux aloès à la floraison unique
et splendide, aux plantes compliquées des serres. Toutes ces œuvres
de la nature ont leur utilité et leur raison d’être, mais dans chaque
espèce il en est de splendides, de médiocres et de rabougries. Si l’on
s’aime, il faut essayer d’être parmi les belles plantes. Or, la plante
humaine demande une culture intellectuelle considérable; toutes les
joies de la vieillesse et de l’âge mûr y sont attachées. Le pessimiste
Schopenhauer admet qu’une fois les passions amorties, on peut connaître
le bonheur sous les cheveux blancs, si l’on a le goût des choses de
l’esprit et que l’intelligence soit restée ouverte. Mais ce goût ne
naît pas au déclin de la vie, il faut l’avoir connu et cultivé dès sa
jeunesse. J’ai connu quelques belles et heureuses vieillesses, mais
toutes, en effet, étaient amoureuses de l’idée, de la méditation, du
livre... _In Angulo cum libello._

       *       *       *       *       *

La sensibilité étant durant toute la vie active de l’homme la cause
principale de ses joies et de ses douleurs, il serait utile de se
demander dans quelle voie il doit la diriger pour son propre bonheur et
le développement normal de ses facultés affectives.

La sensibilité n’est pas la sentimentalité; celle-ci sous toutes
ses formes, même la forme naturelle, est une source d’erreurs, de
pernicieuses illusions et d’inutiles souffrances. Tout ce qui tend
à l’accroître, à l’aiguiser devrait, par conséquent être banni,
de l’éducation que nous recevons des autres et de celle que nous
nous donnons à nous-mêmes. Elle représente, du reste, bien plus une
habitude de l’esprit qu’un besoin du cœur, et en général se développe
au détriment des affections vraies et se perd en phrases vides,
en aspirations vagues. On rêvera à l’ami absent, mais on oubliera
d’agir pour lui. Les personnes sentimentales sont presque toujours
les moins altruistes et ne contribuent que faiblement à la félicité
de leur entourage, car elles deviennent facilement le centre de leur
sentimentalisme, se posent vis-à-vis d’elles-mêmes en êtres à part,
méconnus du vulgaire, magnifiant en sérieuses épreuves les petits
déboires de la vie, se forgeant une série d’imaginaires souffrances.
En résumé, être sentimental vis-à-vis des autres c’est les aimer plus
artificiellement que réellement. Être sentimental vis-à-vis de soi-même
c’est ne pas s’aimer du tout, puisque c’est développer en soi des
causes factices et inutiles de douleur.

La vraie sensibilité, au contraire, est une source constante de joie,
elle produit un rayonnement continuel de l’âme. Plus l’homme aimera
autour de lui, mieux il s’aimera lui-même, l’amour pour autrui étant
l’unique moyen efficace de contribuer à sa propre satisfaction. Ceux
qui, par crainte de la souffrance, stérilisent leur cœur, deviennent
des âmes mortes; l’avarice morale les étreint et tarit en elles toutes
les forces d’expansion et de lumière. Ils donnent le moins possible
au prochain pour éviter les déceptions et l’ingratitude, mais cette
précaution se retourne contre eux-mêmes. En étouffant leurs sentiments
altruistes, ils augmentent leur égoïsme, ce qui les rend plus sensibles
à ce qui les touche et par conséquent les fait souffrir davantage.
Aimer les autres, c’est donc s’aimer soi-même et s’aimer réellement,
car on n’est heureux qu’en aimant; seulement, il faut les aimer pour
eux-mêmes et non pour soi, il faut les aimer en s’extériorisant
pour leur être utile, sans cette exagération morbide qui change le
dévouement en souffrance, en somme il faut les aimer comme nous-mêmes
pour leur bien réel. Tout s’enchaîne admirablement dans cet ordre
d’idées, car le but de l’amour pour soi et les autres est d’amener
l’âme humaine à l’harmonie.

Cette même harmonie demande que la sensibilité soit dominée par
la raison, la patience et le courage, sans quoi elle dégénère en
sensiblerie et devient, plus même que la sentimentalité, une cause
de chagrins perpétuels et inutiles pour ceux qui l’éprouvent et un
tourment pour ceux qui en sont l’objet. Pour rester salutaire et
bonne à soi et aux autres, elle doit se garer de nombre d’écueils et
surtout de l’excès de personnalité d’où naît la susceptibilité, cette
pierre d’achoppement de tant de vies. Ennemie de tout bonheur, de
toute satisfaction et de toute paix, la susceptibilité devrait être
considérée par les êtres intelligents comme une maladie douloureuse
qu’il faudrait tâcher d’enrayer dès le premier symptôme. Si l’homme
savait s’aimer il ne permettrait jamais à ce sentiment morbide de
prendre racine en son âme.

La susceptibilité a une pernicieuse sœur jumelle qui est en même temps
sa cause et son effet; il est rare que l’une aille sans l’autre.
Parfois la susceptibilité n’est qu’une sensibilité exaspérée, mais
d’ordinaire elle marche à pas égal avec la vanité, la plus perfide
compagne que l’âme humaine puisse abriter. On ne devrait pas en
souhaiter le contact à son pire ennemi, et, aberration singulière,
l’homme presque toujours s’empresse de lui ouvrir toutes grandes
les portes de son cœur, l’abreuve, l’alimente, la chérit. Si l’on
noircissait d’encre le papier de plusieurs fabriques on n’arriverait
pas à énumérer le mal dont elle a été cause depuis le commencement du
monde. Et tout cela parce que l’être humain n’a jamais appris à savoir
s’aimer et par conséquent, n’a pas compris quelle source de douleurs il
pourrait s’épargner par une sage direction de lui-même.

On dira que la susceptibilité est une force de résistance, que
la vanité est un levier puissant, que sans elles la grossièreté
s’introduirait dans les mœurs, que tout progrès d’élégance et de
culture s’arrêterait. Mais la dignité sentie et bien développée ne
suffirait-elle pas à maintenir le respect, à servir de rempart contre
les offenses, à les empêcher même? Et l’amour-propre ne pousse-t-il pas
l’homme bien plus loin que la vanité sur la voie du perfectionnement,
de l’achèvement, de la grandeur? On les confond l’un avec l’autre, et
c’est une erreur profonde, car à les bien considérer ils s’excluent
l’un l’autre; on élargit les mobiles et les aspirations de la vanité,
on transforme et rapetisse celle de l’amour-propre. L’amour-propre
c’est l’amour de soi. Or l’amour de soi vraiment senti ne peut faire
désirer que le bon et le grand, la réalité et non l’apparence, la vraie
gloire et non la fausse gloire, tandis que la vanité!... Qui oserait
décrire et avouer toutes les petites et pauvres pensées, les mesquins
désirs, les puériles satisfactions dont elle est cause? Ce qu’inspire
l’amour-propre on ne le raconte pas toujours, mais on n’en rougit
point; il peut induire à une action violente, jamais à une action
basse; s’il a ses dangers, ses maladies, elles ne sont ni putrides, ni
infectieuses.

Un des symptômes du vrai et sain amour-propre c’est de développer
le désir de la gloire dans les âmes assez fortes pour le supporter.
Cette gloire peut révêtir diverses formes; ce n’est pas toujours celle
du guerrier, du poète, de l’homme d’état, du savant ou telle autre
personnalité géniale à laquelle on est habitué à attacher ce nom, elle
peut illuminer de ses rayons des manifestations plus modestes. Il y a
la gloire intime et secrète du développement mental et moral. Emerson,
par exemple, n’aurait jamais écrit les pages qui lui ont acquis la
célébrité, qu’intérieurement, pour lui-même, il serait arrivé à la
gloire par l’expansion de sa pensée et de son sentiment. Qu’elle soit
destinée à rester invisible ou à revêtir une apparence éclatante, la
gloire est le plus salutaire, le plus efficace, le plus noble amour que
l’homme puisse concevoir et réchauffer dans son esprit et son cœur.
Il faudrait que sa poursuite dominât toutes les autres dans les âmes
profondes et les intelligences géniales.

Ce désir des hauteurs même invisibles ne peut être le partage que d’une
élite, mais il reste aux personnalités plus modestes un vaste champ de
travail à ensemencer et à labourer, lorsqu’elles auront appris quel
est le vrai amour de soi. La récolte leur apportera des satisfactions
inconnues, donnera une saveur toujours renouvelée à leur existence,
leur épargnera bien des souffrances inutiles; elles auront, en outre,
la joie suprême de voir leur fonds produire chaque jour davantage ce
qu’il est capable de donner.

Tous ces bienfaits que la pratique du vrai amour de soi promet à
l’homme, peuvent être obscurcis, gâtés, corrompus par le développement
d’une seule tendance, comme une famille d’insectes presque invisibles
suffit pour que les plus grands arbres soient rongés dans leur
essence même. Cette tendance, il vaut mieux dire cette maladie, est
le manque de simplicité, de sincérité, la pose vis-à-vis de soi et
des autres. Dès qu’une préoccupation de ce genre pénètre l’esprit,
elle diminue immédiatement tout ce qu’elle touche. Si la recherche de
perfectionnement, de la mise en valeur des facultés doit amener à sa
suite l’orgueil spirituel, mieux vaut y renoncer. L’homme dépourvu
d’idéal ou d’aspirations élevées qui est, bêtement, simplement,
dignement ce qu’il est vaudra toujours mieux que le poseur, même s’il a
le bon goût de ne pas battre la grosse caisse, même s’il est à peu près
sincère dans sa recherche du bien et du bon.

La simplicité, c’est la vérité. La pose, même si ses attitudes sont
belles, n’est que mensonge. L’une peut se comparer à la source d’eau
vive, à l’air pur des montagnes, à la saveur des fruits, à l’odeur
des fleurs; l’autre c’est le masque, la fantasmagorie, les boissons
frelatées, les parfums chimiques. Et il suffit d’une perle fausse dans
le collier pour faire douter de celles qui sont vraies!

Heureusement, le véritable amour de soi, s’il est profondément senti,
dissipe ces puériles velléités de comédie. Aussi longtemps qu’elles
se manifestent sous une forme quelconque, l’homme n’a pas appris à
s’aimer, ou, pour mieux dire, il s’aime faussement, il est son propre
ennemi, l’artisan de ses souffrances, le destructeur de ses joies, la
main qui entrave, le piège qui fait tomber, la griffe qui déchire.
Au contraire par le développement de ses facultés physiques et
mentales et par l’épanouissement de sa nature vraie il peut arriver
à rendre sa vie digne d’être vécue. En substituant le désir d’être à
celui de paraître, l’amour-propre à la vanité, la sensibilité à la
sentimentalité, la volonté de cultiver son jardin à la vaine poursuite
d’une égalité impossible, l’individu n’ajoutera pas aux implacables
douleurs qui le guettent, telles que la maladie, la trahison et
la mort, l’immense catégorie des amertumes stériles, des déboires
cherchés, des découragements évitables, des désespoirs inutiles.
L’homme doit arriver au point où tout honneur immérité lui pèsera comme
une humiliation.

L’individualisme est violemment attaqué aujourd’hui; il est cause, en
effet, des plus grands maux, mais parce que c’est un individualisme
qui cherche à prendre aux autres et non à développer en soi. Il est
nécessaire de distinguer: l’homme qui soigne son corps pour le rendre
sain et beau ne nuit pas à autrui; il nuit à autrui s’il le couvre
de vêtements somptueux obtenus par vice ou fraude, cause de ruine
pour sa famille, objet d’envie pour le prochain. Même si une position
exceptionnelle le lui permet, cet excès de magnificence est égoïste,
car il diminue la possibilité de la charité. User de l’intelligence
des autres sans les rétribuer de façon équitable est égalément égoïste,
mais le développement de sa propre intelligence ne peut faire de tort à
personne. Le désir d’obtenir les premières places, si on est réellement
parmi les plus dignes comme intelligence et savoir, n’est pas
nuisible à la collectivité; il devient nuisible lorsque ces premières
places sont obtenues, non par mérite, mais par intrigue, astuce,
charlatanisme, lorsqu’elles sont volées à qui elles reviendraient de
droit.

Si chaque être humain se disait: mon unique but doit être de développer
les forces et les dons de ma propre nature, il serait à la fois
encouragé et limité dans ses ambitions; le sentiment qu’il ne peut
aller au-delà le sauverait de l’envie et de la jalousie; dédaignant le
faux il ne saurait aspirer à ce qui ne lui revient pas. L’on objectera
que l’individu lancé dans la vie, étreint par la concurrence, devient
incapable d’établir constamment une juste balance entre ses mérites
et ceux d’autrui. Évidemment, mais quand par la culture de son jardin
un esprit aurait acquis l’habitude de rester dans le vrai et de
mépriser le faux, il lui en resterait quelque chose même à l’heure
des luttes acharnées. Les habitudes de politesse du siècle dernier
se retrouvaient sous le feu de l’ennemi, alors que pour commander la
charge le capitaine de la Maison-Rouge saluait son escadron, disant:
«Messieurs les gendarmes de la Maison du Roi, veuillez assurer vos
chapeaux, nous allons avoir l’honneur de charger.»

La société moderne marche d’ailleurs, il faut l’espérer, vers une
distribution plus équitable du pain quotidien: l’évolution sociale qui
se prépare, les lois plus justes qui en découleront, l’ouverture de
champs d’activité fermés jusqu’ici, diminueront l’âpreté du combat.
Mais pour que l’homme puisse comprendre ces conditions nouvelles de
vie et y participer dignement, il faut qu’il ait appris à s’aimer.
Le but de cet amour se résume en trois propositions principales:
être sincèrement ce qu’on est; atteindre le plus haut développement
possible; répandre la joie autour de soi pour la sentir en soi. Que
l’objectif se limite simplement à l’existence terrestre ou comprenne
les espérances immortelles, la voie à suivre est la même, car elle
comprend la vérité, le perfectionnement, l’altruisme et doit avoir
comme résultat l’harmonie finale de l’être.

Pour les vulgaires jouisseurs ou les simples spectateurs de la vie,
tous les mots qui précèdent sont vides de sens, dépourvus de saveur et
ils ne rendent qu’un son creux et vain. Mais les autres, ceux qui, sous
une dénomination quelconque, ont des aspirations plus ou moins sincères
et fortes vers les choses élevées, qui reconnaissent des lois morales,
qui sentent la pitié et révèrent la justice, qui veulent leur bonheur
et le bien d’autrui, savent-ils s’aimer beaucoup mieux, sont-ils
disposés à apprendre le véritable amour et à le pratiquer?

Il y a des âmes scrupuleuses et égarées qui croient que cet amour leur
est interdit; elles ne comprennent pas que ne pas s’aimer avec son
propre cœur équivaut à ne pas penser avec sa propre pensée, à faire fi
de la vie qui leur a été donnée, à supprimer les forces qu’elles ont
reçues, à refuser de guider vers les hauteurs la conscience dont Dieu
leur a conféré le soin. Estimer qu’elles n’ont pas le droit de s’aimer
les empêche de se bien aimer, c’est-à-dire de s’aimer suivant le plan
divin. Voilà pourquoi tant de chrétiens ne conçoivent pas l’amour de
soi d’une façon plus juste, plus sage, plus normale que les disciples
du hasard.

Puis vient la grande foule des âmes mortes, de celles qui ont permis
à la maladie, à la souffrance, aux déceptions, aux soucis de diminuer
en elles, presque jusqu’à l’extinction, l’intensité de la vie morale;
elles ont perdu tout magnétisme, tout rayonnement, toute puissance
communicative et s’étiolent dans une existence sans chaleur et sans
lumière. Il ne leur reste que le regret des choses divines qu’elles ont
négligées. Leur nom est multitude. Si elles se ranimaient, ce serait
comme une immense armée surgissant tout à coup et partant en guerre
pour une nouvelle croisade, bannières déployées. Et sur ces bannières
ces mots seraient écrits: Apprends à t’aimer toi-même et tu auras
vaincu une partie de la souffrance, apprends à t’aimer toi-même et tu
aimeras les autres.



CHAPITRE V

L’ÉLÉGANCE MORALE

  Attelez votre charrette à
  une étoile.

  (EMERSON.)


Le mot esthétique fait aujourd’hui partie du langage courant, et on
l’entend sortir de bouches profanes qui, il y a quelques années encore,
en ignoraient le sens. Des écoles se sont formées sous ce nom, et,
si elles ont effleuré le ridicule par des recherches puériles et des
affectations singulières, elles peuvent revendiquer le mérite d’avoir
opposé un contrepoids efficace à la tendance moderne de négliger le
beau pour la recherche unique de l’utile.

Ce développement du sens esthétique n’a peut-être pas été favorable
à la pureté de l’art; il l’a vulgarisé, en lui faisant perdre la
simplicité et la spontanéité, sources principales de toute vraie
grandeur. Mais il a eu pour effet de généraliser la préoccupation de
l’harmonie dans les objets extérieurs et d’accentuer la répugnance
du banal, du laid, du grossier. Il a créé chez les natures les plus
positives des besoins inconnus aux générations précédentes: désir
de lumière, d’horizons, de teintes fondues, de notes brillantes,
de combinaisons originales. Toutes les manifestations artistiques:
concerts, auditions, expositions, sont courues comme elles ne l’ont
jamais été. L’art, sous toutes ses formes, est écrasé sous les
admirations bruyantes d’adorateurs incompétents. Il est tellement à la
mode du jour que l’éloge d’un homme ou d’une femme intelligente paraît
incomplet si l’on n’y ajoute l’exclamation sacramentelle: «Et avec cela
artiste!»

Mais, phénomène bizarre et inexplicable, cette recherche d’harmonie
et de beauté qui préoccupe les classes cultivées de tous les pays ne
dépasse pas le domaine de la forme et de l’intelligence. L’élégance
morale n’a pas d’autels. On stigmatise bien encore une action vulgaire
ou basse, mais il faut que les bornes de la plus vaste indulgence
aient été dépassées. «Ce n’est pas élégant», dira-t-on. Ces mots,
d’ailleurs, n’indiquent aucune déception sérieuse, nul désir réel de
beauté psychique; ils sont simplement l’expression très atténuée du
blâme que les sociétés civilisées ont prononcé de tout temps contre
certains actes indélicats ou lâches.

Une faute de goût, un assemblage de couleurs disparates, le pli
disgracieux d’une draperie causent aux délicats une souffrance à la
fois réelle et fausse, tandis que l’absence d’harmonie morale ne
choque nullement leur sens esthétique. La tenue extérieure est d’un
raffinement extrême; chez quelques-uns la tenue intellectuelle est
également très surveillée. La phrase banale, sans couleurs, sans
paillettes, est évitée comme une honte. Le vulgaire, le médiocre,
l’incomplet dans leurs imperceptibles nuances, produisent de pénibles
rougeurs s’ils se rapportent à la forme extérieure des choses et aux
capacités de l’esprit. S’agit-il du caractère, rien ne choque; on admet
tout; incohérences, petitesses, compromis et laideurs, preuve évidente
que notre sentiment de l’art est à la fois incomplet et vieilli. En
l’étendant aux manifestations morales, on pourrait l’agrandir et le
rajeunir; un peu de beauté intérieure ne gâterait rien aux grâces
visibles dont nous sommes épris.

Les contes de fées, qui, sous leur puérilité apparente, renferment
toujours un fond de sagesse, racontent l’histoire d’une princesse,
fille de roi, qui portait des habits somptueux, brodés de pierreries,
mais dont la bouche vomissait des crapauds et des couleuvres. C’est
un peu le cas du raffinement moderne. Mais aujourd’hui les Princes
Charmants ne se laissent plus rebuter par les laideurs intimes, et il y
a dans ce qu’on appelle la «rosserie» une sorte de prestige que d’assez
honnêtes gens subissent.

Il est impossible de regretter la société d’autrefois, notre mentalité
élargie ne pourrait plus la supporter. Il est certain cependant qu’elle
interdisait l’étalage des vulgarités dont on se fait presque un mérite
aujourd’hui. On n’avait pas honte des vices, mais on rougissait des
petitesses, et un besoin de grandeur enivrait les âmes. Ce prestige
qu’il fallait conserver aux yeux des foules s’exerçait souvent par la
hauteur du caractère. Si l’on apprenait surtout aux filles du XVIII^e
siècle l’art de monter en carrosse et l’observation rigoureuse des
prescriptions du bel air, on leur enseignait également qu’avoir l’âme
basse était un déshonneur et que, si l’on manquait de délicatesse,
il fallait du moins en garder l’apparence. Orgueil et hypocrisie
peut-être, mais après l’humilité chrétienne l’orgueil n’est-il pas
la plus sûre des sauvegardes? Il a été remplacé par la vanité qui
médiocrise tout ce qu’elle touche. Quant à l’hypocrisie, sait-on
toujours où elle finit et commence? Plus odieuse que le cynisme,
ses conséquences morales et sociales sont moins dangereuses. La
dédaigneuse indifférence de l’époque actuelle pour le raffinement des
manifestations psychiques n’a d’ailleurs produit aucun effet salutaire
dans les rapports des hommes au point de vue de la sincérité et de
la logique. Dès que les intérêts entrent en jeu, le mensonge et les
préjugés obscurcissent la généralité des esprits aujourd’hui comme
autrefois.

Pour ne point être obligé à la fatigue d’élever leurs âmes, beaucoup
de gens taxent d’hypocrisie toute recherche de beauté morale en dehors
d’une vie parfaite. Aux saints seuls cette ambition est permise. La
question se posait déjà au XVII^e siècle. Quelqu’un voyant M^{me} de
Montespan fort exacte aux rigueurs du carême, paraissait s’en étonner;
à quoi la favorite répondit avec l’à-propos des Mortemart: «Parce qu’on
commet une faute, faut-il donc les commettre toutes?» Cette réplique
humble, fière et sage est le meilleur argument et le plus simple
contre la théorie commode de l’abandon de soi-même. Les faiblesses,
les passions dont on ne réussit pas à être toujours maître ne doivent
pas détourner de la «route royale de l’âme». Platon l’indiquait à
des hommes sujets à tous les entraînements. Les Grecs de son temps
étaient des raffinés, des affamés d’art et de beauté plastique; ils
avaient bien plus que les modernes le sens des choses exquises dans
l’ordre naturel et physique. Cependant ces païens qui si longtemps
avaient ignoré l’âme et auxquels elle ne fut révélée que par leurs
philosophes, sentaient la grandeur morale des passions belles et fortes
et s’inclinaient devant les stoïciens.

Aucun parallèle, du reste, n’est possible entre les deux époques. Les
amants de la beauté ne représentaient alors qu’une élite. Aujourd’hui
l’élite est devenue foule et l’art s’est vulgarisé. Le lettré le plus
fin, l’artiste le plus délicat, l’homme du monde le plus athénien
voient leurs goûts apparemment partagés par les médiocres et les
ignorants. L’art est devenu un objet de mode, le snobisme lui a coupé
les ailes. Il faut les lui rendre et reformer l’élite; elle ne peut
l’être que par la recherche de ce qui est difficile et élevé. La
poursuite à la pièce rare ne doit pas se borner aux émaux, aux ivoires,
à l’orfèvrerie Renaissance, il faut qu’elle s’étende au-delà des choses
visibles et tangibles. L’élégance dans le caractère compléterait
merveilleusement celle de la forme et de l’esprit. Les types en
seraient plus variés que celui du visage humain; il y aurait des
révélations de grâces mystérieuses, de fascinations secrètes... Parer
l’être intérieur, pour que ses manifestations extérieures présentent
une surface harmonieuse, c’est encore de l’art et même du grand art.

Le monde est vieux et il est blasé sur bien des jouissances. Il suit
les entraînements de la mode en vieillard aveugle qui n’a plus de
passions. Pour rajeunir son imagination et son cœur, il faudrait
inventer des buts nouveaux à atteindre. L’application du beau aux
manifestations du caractère,—en dehors de toute préoccupation de
religion ou de morale,—uniquement par le développement plus complet
du sens esthétique, apporterait à la société un vigoureux élément de
vie. Dans cette recherche du rare et du précieux moral, la concurrence
des ignorants et des médiocres ne serait pas à craindre et l’élite
se reformerait. Ce serait une aristocratie, dont les privilèges
ne seraient pas contestés par les foules et qui échapperait à la
convoitise du veau d’or que l’on adorait déjà, il y a trois mille ans,
dans les plaines d’Horeb.

Certes, pour les fils des hommes, la beauté de la forme restera la
séductrice suprême; les harmonies de la nature continueront à faire
la joie des yeux; les mots éloquents ne perdront pas le pouvoir de
charmer et de troubler les âmes; les vibrations mélodieuses des
sons entraîneront toujours les cœurs. Mais lorsque les raffinés
intellectuels, les esthètes délicats auront compris que l’œuvre d’art
ne peut être complète si le caractère n’a pas, lui aussi, sa beauté
propre, une corde de plus sera attachée à la lyre humaine. Et il en
sortira des harmonies nouvelles qui répandront leur enchantement sur
les rêves des poètes, les inspirations des artistes et les vivifieront
en les rajeunissant.

       *       *       *       *       *

En disant que les préoccupations de raffinement moral étaient inconnues
à notre temps, je n’ai considéré que cette partie intelligente et
artiste de la société moderne qui, tout en se rattachant à telle
ou telle forme religieuse, ne prétend point pratiquer et vivre les
principes chrétiens et moraux. Il s’agit de voir maintenant si
les hommes de foi essayent de conformer à l’esthétique morale les
manifestations de leur caractère et de réaliser en eux-mêmes l’idéal de
beauté auquel ils croient.

L’Église catholique avait merveilleusement compris l’irrésistible
puissance du beau. Ses cérémonies, ses symboles, ses chants, ses
apothéoses, les poétiques légendes dont elle entoure la vie de ses
saints, les grands mouvements collectifs qu’elle a provoqués en sont
la preuve manifeste et éclatante. En tant qu’Église elle a conservé
la magnificence de son culte et la poésie de ses symboles, mais les
individus qui la composent ont suivi le courant utilitaire du siècle.
Chez tous les chrétiens, à quelque confession qu’ils appartiennent,
chez tous les adorateurs de la cause inconnue, la même tendance
se retrouve: celle de ne pas rechercher la beauté dans la morale.
Le positivisme qu’ils repoussent comme doctrine a mis sur eux son
empreinte. Or l’éthique ne peut être complète sans esthétique, ou,
pour mieux dire, elles sont confondues l’une dans l’autre; négliger
l’élégance dans les manifestations de la vertu, c’est condamner la
vertu à demeurer imparfaite, c’est lui enlever son prestige et son
ascendant. Car si incohérent que soit l’homme, son sens logique demande
qu’il y ait harmonie entre les sentiments, les actes et la façon dont
ils se manifestent et s’accomplissent.

A quoi l’on répondra que cette préoccupation de l’harmonie est du
superflu et de la recherche. Notre époque est pratique, elle vise
avant tout à l’indispensable. Quand la maison brûle, le temps manque
pour s’arrêter aux bagatelles de la forme; les œuvres positives,
les vertus qui se traduisent en faits sont les seules qui comptent.
Ces protestations révèlent un état d’esprit faux, mais apparemment
naturel et logique. La préoccupation qu’éveille le sort des classes
malheureuses, l’attente de l’évolution sociale devaient produire comme
effet inévitable l’utilitarisme de la vertu et diminuer la recherche
de la beauté dans les manifestations morales. Les économistes, les
savants, les philosophes positivistes sont dans le vrai de leur
époque et de leurs théories en voulant développer chez les individus
les tendances et les qualités aptes à rapporter égoïstement ou
altruistement un équivalent immédiat d’avantages pratiques. Mais
ce point de vue est-il également logique de la part des chrétiens,
répond-il à l’esprit de l’Évangile, des prophètes et des précurseurs?

La littérature imaginée de l’Orient a dans les Écritures son expression
la plus haute, et la beauté s’y trouve à chaque page. Écoutons parler
le Christ: ses paroles sont empreintes de grâce, de douceur, de
majesté. La sombre grandeur des visions du vieil Esaïe atteint la
sublimité tragique. Les chants du roi David: cris d’angoisse arrachés
aux profondeurs de l’âme, extases d’amour, images suaves, expriment
toute la beauté que la crainte ou l’espérance peut faire jaillir du
cœur de l’homme. «La voix de l’Éternel brise les cèdres... La voix
de l’Éternel fait trembler le désert... Tu es le plus beau des fils
des hommes, la grâce est répandue sur tes lèvres... Dans le palais
d’ivoire, des filles de rois sont parmi tes biens-aimées, la reine est
à ta droite, parée d’or d’Ophir...»

Les âmes religieuses d’aujourd’hui, absorbées par les œuvres utiles, ne
songent plus guère à se revêtir symboliquement d’or d’Ophir, et il est
rare que la grâce soit répandue sur leurs lèvres. Les Marthe abondent
et les Marie ont disparu. Les parures secrètes et intimes paraissent
superflues aux chrétiens modernes; ils oublient qu’il s’en dégage
d’irrésistibles et subtiles attirances, car le visible n’est que le
reflet des frémissements invisibles de la vie intérieure.

A côté des devoirs imprescriptibles que la morale enseigne, à côté de
la bienfaisance que la conscience impose, il y a la place de la pensée.
Même dans le bien, elle peut être médiocre ou forte, étroite ou grande.
Si elle se dessine en hauteur et en noblesse, tous les actes de la vie,
religieux et autres, s’en ressentent. Elle ouvre des horizons, crée
des atmosphères où les choses héroïques, belles, tendres, généreuses
peuvent éclore et vivre.

L’Évangile renferme une parole étonnante. Si elle n’avait été prononcée
par le Christ elle paraîtrait impie: «Soyez parfait, comme votre père
qui est aux cieux est parfait.» Appeler l’être humain à la ressemblance
de celui dont les pieds reposent sur les étoiles, c’est l’appeler à
vivre de beauté, c’est l’élever à une dignité suprême. Or, pour les
croyants, la Bible n’est pas seulement un livre merveilleux, c’est la
parole divine qui ne peut tromper. Ceci admis, il n’y a pas de grandeur
transcendante à laquelle le chrétien n’ait le devoir d’aspirer.

L’idéal des croyants de nos jours est bien éloigné de ces hauteurs.
Être probe, raisonnablement philanthrope, actif pour la propagation des
idées morales, observateur des formes et des obligations que la société
impose, leurs aspirations s’arrêtent à ce niveau. L’échelle qu’ils
montent n’est pas celle des anges; ils oublient la sublimité du modèle
qui leur a été proposé, ils ne songent point à imprégner de beauté et
de grandeur leurs actes et leurs pensées.

L’espèce de discrédit où l’on tient aujourd’hui les vertus chrétiennes
est dû à l’absence d’idéal esthétique chez ceux qui les pratiquent.
Quand on prétend avoir pour guide les puissances surnaturelles, les
médiocrités de pensée et de sentiment font dissonance. Dans les vies
religieuses les plus actives les grandes lignes manquent, et elles
manquent parce qu’on n’y aspire pas.

Si les âmes pieuses se rendaient compte à quel point leurs inélégances
morales nuisent à la cause divine, la conscience de leur responsabilité
les ramènerait au culte de la beauté intérieure. Elles comprendraient
que le développement de ce qu’il y a d’éternel en nous est plus
important peut-être que les œuvres positives auxquels leurs heures sont
consacrées. En s’embourgeoisant dans l’utilitarisme, l’idéal religieux
s’est nécessairement rapetissé et vulgarisé; non seulement le sentiment
de la majesté chrétienne n’enivre pas les âmes, mais elles croient à
des laideurs permises; l’absence de douceur et de grâce semble presque
une vertu à certains esprits rigides; l’humeur, la morosité, la rudesse
un privilège inhérent à la pratique des devoirs pieux. Faire honneur
au maître que l’on proclame, plaire, charmer pour lui, bien peu y
pensent! Le sens de l’harmonie des choses est inconnu à beaucoup de
cœurs religieux. Ils devraient se dire cependant que Dieu n’a pas fait
la nature aussi belle pour que l’homme y fît tache. Dans la création le
beau a une place supérieure à l’utile et les deux éléments se fondent
l’un dans l’autre; les palmiers, les lis, les empourprements du ciel,
toutes les splendeurs du firmament et de la terre doivent avoir leur
équivalent dans l’ordre moral. Il faut que la poésie entre dans le bien
pour qu’il devienne le beau.

Les cœurs aujourd’hui sont las des choses vilaines et basses; les âmes
demandent à être émues, la privation de la beauté les a accablées d’une
inconsciente et lourde tristesse, elles sont prêtes pour les envolées
mystiques. Le renouveau spiritualiste dont on mène si grand bruit,
qu’est-il sinon un désir de beauté, un besoin d’harmonie? L’heure d’une
lumineuse revanche semble avoir sonné pour les idéalistes. Tous les
chrétiens devraient se rallier à la petite phalange, comprendre que le
monde fatigué de scepticisme, désireux de beauté, suivra les guides qui
le conduiront aux hautes cîmes.

S’il y a dans l’humanité un principe inguérissable de péché, de douleur
et de mort, il y a dans chaque être une part d’éternité dont il a le
dépôt. L’essentiel est de donner à cette part tout le développement
dont elle est susceptible, de ne pas étouffer le divin dans nos
âmes. Les chrétiens, plus rapprochés de cette grâce intime qui est
le parfum de l’être, mieux armés contre les passions discordantes,
devraient sonner les cloches au large. L’appel de quelques raffinés
intellectuels ne suffit pas, il faut des voix qui atteignent à tous les
bouts de la terre pour combler cette lacune de la pensée moderne et
proclamer le culte du beau en morale.



CHAPITRE VI

LE CULTE DE LA VÉRITÉ

  The world is upheld
  by the veracity of good
  men.

  (EMERSON.)


Tandis que toute la création se tournait d’instinct vers la lumière,
l’homme, seul, semblait la fuir; il refusait de regarder les hauteurs
où elle rayonne, s’obstinant aveuglément à la croire contraire à
sa paix et à son bonheur. Déjà, aux temps fabuleux, on voyait les
masses épouvantées s’enfuir devant l’apparition de la vérité nue. Le
phénomène s’est renouvelé à travers les âges, et les consciences l’ont
accepté sans révolte, respirant à l’aise les miasmes du factice et de
l’artificiel.

La recherche de la vérité scientifique, à laquelle notre époque
s’est passionnément acharnée, a précisé enfin, par le contraste, les
mensonges sur lesquels s’établit, en grande partie, l’existence
sociale et personnelle. Mais le sentiment de ces mensonges n’avait pas
jusqu’ici pénétré les âmes. On voulait arracher à la terre ses secrets,
au ciel ses mystères et l’on se contentait de l’artificiel dans la vie
vécue, on le voulait, on le recherchait, on l’imposait même socialement
et moralement. De là une mentalité factice, faussée, que l’ignorance
ne justifiait plus et que l’exagération de la pensée moderne marquait
d’une empreinte presque morbide.

Aujourd’hui enfin la vérité semble avoir trouvé des disciples et les
effets d’une œuvre secrète, élaborée dans quelques âmes par des forces
supérieures, commencent à se manifester. Le vrai leur est apparu comme
une puissance suprême digne de tous les sacrifices et vers laquelle
la vie humaine devrait s’orienter. Mais ce mouvement ne doit pas se
circonscrire à de rares esprits, il faut montrer à l’homme ce qu’il y
a de puéril, d’absurde, de dangereux, de criminel dans les mensonges
où il s’est complu. Il faut lui persuader, d’autre part, que la vérité
est une amie, qu’à côté d’humiliations profondes elle donne des
consolations supérieures, et que ce n’est point elle qui barre la route
du bonheur. Il faut lui dire surtout que l’heure est grave, qu’un
monde nouveau fait tressaillir les entrailles de la terre, et que, pour
se préparer à y vivre, l’homme doit ceindre ses reins et affermir ses
pas. Or, impossible de les affermir sur le sol mouvant du mensonge,
impossible aussi de discerner la route où le pied ne bronchera pas, si
l’horizon est obscurci.

       *       *       *       *       *

Un seul mot exerce sur la créature humaine un invincible prestige, et
tous les autres ne sont au fond que ses auxiliaires. Ce mot magique
vers lequel toutes les facultés et toutes les forces se sont tendues
depuis des milliers de générations restera éternellement l’objectif de
l’humanité. Le goût du bonheur, que de mystérieuses origines lui ont
transmis, est si puissant chez l’homme que, même agonisant, il le sent
encore. Qu’il le place dans l’existence terrestre ou l’espérance d’un
au-delà radieux, peu importe! la recherche reste identique: l’être
humain, altruistement ou égoïstement, aspire et aspirera toujours à
la réalisation de la félicité et à la disparition de la douleur. Le
stoïcisme de ceux qui, ne croyant point à l’immortalité, n’en attendent
aucune compensation, est un triomphe de la volonté sur l’instinct. Et
encore, ce stoïcisme n’est-il qu’une sorte de cuirasse placée entre le
cœur de l’homme et les souffrances qui le guettent. Or, l’aspiration à
la non-souffrance équivaut presque dans ce monde du relatif où l’homme
s’agite à une aspiration vers le bonheur.

L’expérience des siècles vécus a appris aux habitants de ce monde
que s’il y a des moments heureux il n’y a pas de vie heureuse. Cette
science acquise n’a point ralenti leur poursuite; et, aujourd’hui,
la loi du progrès, avec ses promesses d’un éternel devenir, permet
de croire réellement à une amélioration future d’existence. Les
applications merveilleuses des découvertes scientifiques, le
développement du sentiment de la solidarité humaine font entrevoir
un avenir où la souffrance matérielle sera allégée et où chaque être
pourra prétendre à sa part de lumière et de chaleur. Ces espérances
s’étendent aussi aux conditions psychologiques des individus:
l’élargissement des horizons intellectuels, la compréhension plus
juste des valeurs, la délivrance de ce poids mortel de solitude que
la grande solidarité humaine fera disparaître, mettront l’homme en
mesure, non d’échapper à la douleur, condition essentielle de tout
perfectionnement, mais de la dominer et de savourer, dans les périodes
de répit, la joie de vivre.

La société a devant elle une œuvre immense à accomplir, une œuvre de
reconstitution, dont on ne peut saisir encore toutes les conséquences
et qui améliorera sans doute la destinée générale matériellement
et législativement. Mais à côté du travail collectif, le travail
individuel est nécessaire; la société ne peut l’accomplir pour l’homme.
Elle lui dira: «Tu te plaignais, tu voulais une autre organisation,
d’autres lois, une distribution plus équitable des biens, je t’ai
donné tout cela. Va maintenant, cesse de te plaindre et sois heureux.»
Mais l’homme ne saura jouir de cette vie nouvelle, s’il ne s’est pas
renouvelé lui aussi intérieurement. A ces perfectionnements matériels
d’existence, des perfectionnements moraux doivent correspondre,
et ceux-là, l’individu ne peut les acquérir qu’à la sueur de sa
conscience. L’esprit public, bon ou mauvais, facilitera ou entravera
sa tâche, le travail n’en restera pas moins uniquement personnel.
Il faut un acte de volonté pour que l’homme s’engage sur la route du
bonheur relatif que l’avenir lui promet. C’est une première initiative;
elle restera stérile si une seconde ne la suit pas immédiatement: la
résolution de déblayer le chemin de l’obstacle qui en barre l’entrée.

Cet obstacle est le mensonge sous toutes ses formes, hideuses ou
séduisantes qu’elles soient. C’est l’ennemi irréconciliable, celui
qui a changé en tragédie la vie terrestre. La plus grande partie des
difficultés qui embarrassent l’homme, des compromis où sa conscience
se déprave, des tristesses où son existence s’épuise, ont pour raison
déterminante l’oubli du vrai, l’usage et l’abus du factice et du faux.
Les préjugés cruels qui en dérivent, les injustices qu’ils imposent
finissent par faire perdre à l’esprit humain la notion de la justice
divine. On le sait, on le voit, on le déplore, et presque personne
n’a le courage de soulever d’un coup d’épaule la charge de plomb qui
l’écrase. «La gangrène du mensonge nous tue», dit Ibsen dans toutes
ses pièces; mais il semble voir dans ce mensonge une sorte de fatalité
inéluctable à laquelle la société condamne l’homme. Heureusement la
société semble vouloir se transformer, et il faut qu’une élite la
précède dans la répudiation du mensonge et le culte de la vérité.

En disant mensonge, il s’agit du mensonge vécu, plus encore que
du mensonge parlé. Le mensonge vécu est toujours un mal, certains
mensonges parlés peuvent parfois être un devoir. Lorsque pour sauver
une situation, éviter un malheur ou un désagrément grave, la bouche
prononce un non au lieu d’un oui, l’être intime n’en est point
contaminé; certes, si l’on remonte de l’effet à la cause, un péché
quelconque de soi ou d’autrui est presque toujours la base de cette
déviation indispensable de la vérité, mais l’âme qui a dû s’y soumettre
n’est pas nécessairement pour cela une âme de mensonge. Il y en a qui
éprouvent à devoir dissimuler et tromper une si âcre souffrance, une
humiliation si intense qu’elles expient leur mensonge au moment même où
elles le prononcent.

Les mensonges conventionnels ou de politesse qui font affirmer des
regrets ou une estime qu’on n’éprouve point dans le refus d’un dîner
ou la fin d’une lettre, ne sont que de mauvaises habitudes sociales.
Ils n’altèrent pas d’une façon sensible la sincérité d’une nature et,
d’ailleurs, ne trompent personne. Ils deviennent pernicieux lorsqu’en
les exagérant inutilement on essaye de leur donner une apparence de
vérité. Il y a encore le mensonge que la charité impose. C’est la carte
forcée. Devant certaines questions une réponse complètement franche
serait souvent cruelle, elle affligerait inutilement; les consciences
les plus droites, tout en essayant de rester le plus vraies possible,
sont obligées de gazer, de mitiger, d’adoucir la forme et même la
substance de leur pensée.

Le mensonge de vanité ne fait de mal à personne, il est surtout
une vulgarité, mais il rentre cependant dans la fausseté vécue, et
est l’indice d’un éloignement volontaire de la vie vraie. Aucune
considération supérieure ne l’imposant, il est inexcusable et
nuisible à qui le prononce. Le mensonge de lâcheté, qui sert à nous
excuser d’une maladresse commise, d’un devoir négligé est plus grave
encore; il révèle des habitudes de fausseté contre lesquelles la
conscience ne s’insurge plus et une absence totale du sentiment de nos
responsabilités.

Les catégories du mensonge parlé sont infinies; elles vont du mensonge
de devoir au mensonge criminel, du mensonge de charité au mensonge de
calomnie, elles ont rempli le monde de larmes, de hontes, de ruines,
mais le mensonge vécu a peut-être fait plus de mal encore. Il a
faussé les pensées et les sentiments, vicié l’atmosphère et il aurait
bouleversé même les lois naturelles, si la nature n’avait pas une
indomptable force de résistance. Il a pris toutes les formes, et les
plus redoutables ont été souvent les plus insignifiantes, apparemment.

La préoccupation de paraître, sans se soucier d’être réellement, a été
le mensonge caractéristique de notre époque, et de ce premier mensonge
tous les autres ont découlé, comme tombent une à une les perles d’un
collier lorsque le fil a été rompu. Aujourd’hui que les courants bons
ou mauvais se répandent largement et ne se limitent plus à certaines
castes, ce goût de paraître s’est généralisé avec une effrayante
rapidité. Le snobisme, ce terme ridicule, expression de la mentalité de
toute une catégorie d’esprits, indique ce qu’il y a de factice dans les
manifestations du goût et les aspirations individuelles. Cette maladie
vulgaire, insignifiante en soi, a causé dans la conscience humaine des
ravages dont on n’a pas assez mesuré la gravité et l’étendue. Elle a
passé comme une faulx sur un champ, nivelant toute l’herbe au ras du
sol, détruisant les originalités vraies, coupant plus sûrement que la
baguette de Tarquin les pavots à tête trop élevée.

Les moralistes modernes attribuent une partie considérable des erreurs
du temps présent à son amour excessif de la richesse. La course à la
fortune, disent-ils, a stérilisé les cœurs et les imaginations, la
plutocratie a écrasé l’idéal. Certes, le besoin de posséder et de jouir
a déplacé dans l’esprit humain l’échelle des valeurs, mais si une
balance pouvait s’établir entre les différentes causes qui ont détourné
l’homme moderne de sa vraie voie, le goût de paraître la ferait
pencher. Désirer être riche, désirer une situation importante, désirer
les jouissances matérielles, c’est désirer une réalité; ce désir peut
être accompagné des plus malsaines pensées, il n’en reste pas moins une
aspiration vers des faits réels, et la conception de la vérité n’est
pas altérée dans l’esprit humain par cette recherche, elle n’établit
pas la vie sur une base de fausseté. Mais que devient la mentalité
de ceux que l’apparence rassasie, que le chatoiement des mots et
des choses satisfait, et qui acceptent, sans discussion intérieure,
sottises et préjugés, pourvu que le reflet en tombe de haut?

Si cette maladie du snobisme ne s’était pas si étrangement répandue,
s’attaquant même aux âmes sincères, il ne vaudrait pas la peine d’en
relever l’existence, tellement elle est médiocre, faite pour les
médiocres et peu intéressante en soi. Malheureusement elle a pénétré
dans les milieux qui auraient dû lui opposer le plus de résistance,
abaissant les caractères, oblitérant le jugement, aboutissant à
une recherche agitée de satisfactions vaniteuses, à une pauvreté
intellectuelle et morale que d’artificiels enthousiasmes remplissent
seuls. Les esprits éclairés et indépendants—il en existe encore—ont
commencé par hausser les épaules devant les ridicules symptômes, sans
s’apercevoir que le microbe qui les déterminait appartenait à une
espèce dangereuse. Lorsque leurs yeux se sont ouverts, la contagion
s’était répandue; quittant les cercles exclusivement mondains,
elle s’était attaquée à l’art, à la littérature, à la science,
au patriotisme, à la religion même. Elle avait poussé les hommes
aux imitations serviles, aux compromis bas, aux lâchetés et aux
reniements; on connaît aujourd’hui les ravages moraux dont elle est
responsable, et l’on comprend enfin que le simple quolibet ne suffit
pas à la combattre.

Une autre force mensongère, contraire à la vérité, en antagonisme
direct avec elle, est l’esprit d’intolérance. Il a pu être utile jadis
à l’établissement et au développement de certaines organisations,
mais son rôle historique n’en reste pas moins contestable au point
de vue du bien général. D’ailleurs les générations actuelles ne sont
pas appelées à revivre les siècles passés; elles doivent vivre leur
époque, se conformer à ses besoins, ne pas enrayer ses progrès. Or
l’intolérance, quelque nom qu’elle prenne, de quelque parti qu’elle
sorte, est absolument contraire à l’essence de l’esprit moderne. Il est
impossible aujourd’hui de plaider l’ignorance pour l’excuser: tout se
connaît, tout se discute; on ne peut plus être inconscient des fautes
et des faiblesses de son parti, ni ignorer ce que le parti adverse
renferme de bon, de sage, de juste. Le manque de tolérance prend donc
actuellement un caractère de mauvaise foi, d’aveuglement impénitent qui
la déconsidère.

L’esprit de liberté, l’esprit scientifique, sont en opposition directe
avec cette tendance, même lorsqu’elle revêt une forme patriotique
ou religieuse. Tout se transforme: patrie et religion, et telles
que ces forces sont comprises aujourd’hui par les cœurs généreux,
elles répudient toute étroitesse. L’homme qui n’aime pas les autres
pays ne peut aimer le sien propre: son patriotisme n’est qu’orgueil
et égoïsme. L’homme qui hait les autres hommes, au nom de Dieu, n’a
aucune conception des principes essentiels du christianisme. Il est
moins chrétien que l’athée, il montre que l’esprit de l’Évangile
lui est absolument étranger. Les habitudes intellectuelles de notre
époque ont façonné nos yeux à la perception de la vérité; quand nous
l’avons aperçue, l’intolérance devient impossible, elle tombe de nous
comme un vêtement usé. Par conséquent, ceux qui la pratiquent encore
appartiennent à la catégorie des aveugles volontaires qui ferment leurs
yeux pour vivre en paix leur mensonge et ne pas être éblouis par la
lumière.

Les préjugés sont fils de l’intolérance; il y en a d’utiles, de
nécessaires, de respectables même, étant donné l’ordre social actuel,
mais eux aussi sont mensonges. Il en est d’ailleurs d’absurdes et de
cruels, fondés sur le néant. Et on leur sacrifie gens et choses, tout
en admettant parfaitement leur inconsistance. «Oui, je sais, ce sont
des préjugés, mais j’aime mes préjugés!» Et, sur ce raisonnement, on
commet les plus perfides et basses actions, la conscience à l’aise.
Chérir et caresser le préjugé représente une mentalité élégante
aux yeux de beaucoup de personnes, et, moins il a de base, plus on
le trouve habile et digne d’imitation. Seize quartiers de noblesse
excusent certaines étroitesses de jugement; mais avoir les étroitesses
sans les quartiers, c’est le triomphe du factice et du faux. Les femmes
excellent en ces jeux. Les plus sincères ont des moments de révolte,
mais ils ne durent pas; elles préfèrent ces mensonges acceptés et vécus
à une recherche de la vérité qui les déclasserait, les exposerait à
leur tour aux préjugés des autres femmes.

Sur cette pente du snobisme, de l’intolérance et des préjugés, les plus
honnêtes gens se laissent glisser jusqu’à une oblitération complète
de la conscience. Ils sont tellement imprégnés de mensonge qu’ils ne
peuvent plus respirer dans une «ambiance» pure. Ils savent au fond
d’eux-mêmes qu’ils sont dans le faux, et ils refusent de s’éclairer,
car une fois éclairés, ils risqueraient de devoir prendre une décision
contraire à leurs intérêts personnels, à leurs préjugés mesquins, à
leur absurde désir de paraître sans être. Par égoïsme, ils en arrivent
à se rendre complices des plus odieuses machinations, à refuser le
droit de justice, à admettre des points de vue d’une inqualifiable
cruauté.

La mauvaise foi qui sert de base à la plupart des rapports sociaux
et qui les dénature n’est autre chose que la suite logique de ces
mensonges vécus. Je ne parle pas de cette mauvaise foi que le code
se charge de punir, mais de celle que les honnêtes gens pratiquent
à l’aise dans leurs actes et leurs discussions. En politique, en
journalisme, en affaires, dans toutes les manifestations de la vie
sociale, elle sert de base aux transactions, aux attaques et aux
défenses. C’est une habitude dégradante, bien plus corruptrice que le
jeu des passions. Elle est, en outre, inutile, car étant l’apanage
de tous les partis, elle ne sert plus à aucun. Dans la vie privée,
les mêmes inconvénients se retrouvent. Même dans la famille,—la moins
faussée encore des organisations sociales, parce qu’elle s’appuie sur
les lois naturelles,—que de mauvaise foi préside souvent aux rapports,
aux délibérations, aux résolutions! Ces mensonges qu’elle voit vivre
par ceux qu’elle respecte le plus au monde, ne peut que préparer la
jeunesse à l’existence artificielle et fausse. Qu’il s’agisse de
carrière, de mariage, la préoccupation de frauder la vérité perce
de quelque côté. Plutôt que de ne tromper personne on se tromperait
soi-même, et l’habitude est tellement enracinée que les plus sincères
croient à peine en eux-mêmes et ont cessé entièrement de croire aux
autres.

La disproportion qui existe entre les principes, soi-disant directeurs
de la société, et leur application dans la vie vécue est le plus grave
mensonge de notre époque. A quoi bon tant de principes pour ne pas les
appliquer ou les appliquer si contradictoirement? Telle manifestation
du péché mérite le mépris, telle autre l’admiration; le mal a cessé
d’être le mal d’une façon absolue, c’est une question d’adresse ou de
situation. Les formules prud’hommesques continuent cependant à s’étaler
partout, et on enseigne en même temps le moyen de contourner leurs
angles trop droits. On les contournera toujours, c’est dans la nature
humaine; le mensonge est de manquer aux principes en les proclamant,
ce qui trouble les idées. Troubler les idées, c’est la grande arme
de notre époque, le meilleur moyen d’attaquer, le meilleur moyen de
se défendre. Accusations ou éloges, mensonges! Tout se jette dans le
tourbillon, et ce tourbillon finit par créer une atmosphère.

Cette mauvaise foi dans les rapports, dans les paroles prend toutes
les formes. Ceux qui refusent de se servir de l’arme déloyale sont
broyés par la vie. Mentez, il en restera toujours quelque chose, si
vous mentez suivant vos intérêts ou vos haines. L’homme qui veut se
soustraire à cette obligation doit déployer dans l’existence une
énergie double, des quantités triples, et cette lutte titanesque contre
le mensonge en fait presque toujours un révolté.

Partout où l’on regarde aujourd’hui, on voit le mensonge installé à la
place d’honneur, dominant la vie des individus et des états, répété par
des honnêtes gens qui en connaissent la fausseté et s’en font cependant
les gardiens et les porte-voix. Il semble qu’un mot de vérité ferait
crouler l’édifice, et, pour le soutenir, vite on accumule les paroles
mensongères, les affirmations fausses, les sentiments factices.

Maintenant tout s’effrite, les fondations et la bâtisse: poutres,
ciment, barres de fer, rien ne tient plus! C’est la pourriture du
dedans qui renverse la maison et non les coups du dehors; l’homme
regarde avec effroi son abri s’effondrer et commence à comprendre
qu’il a basé sa vie sociale et morale sur un sol artificiel et que ses
racines ne plongent plus dans le sein fécond de la vieille Cybèle.

       *       *       *       *       *

Les ravages du mensonge n’ont pas atteint le même point chez tous les
peuples; certaines races ont conservé pour la vérité une sorte de
respect, hypocrite peut-être, mais qui empêche le désagrégement des
molécules et maintient la cohésion de l’ensemble. D’autres nations,
plus arriérées comme civilisation et liberté, ne se sont pas aperçues
encore du mensonge sur lequel repose une partie des institutions et
elles acceptent, sans même le discerner, le mensonge social; leur
intelligence, ignorante des méthodes scientifiques, ne s’applique
point à la recherche des causes déterminantes des phénomènes moraux.
Par conséquent, les attentats qu’elles commettent contre la vérité
n’ont pas d’aussi redoutables résultats pour les consciences; elles
sont, pour ainsi dire, irresponsables de leur mauvaise foi. Mais les
races latines, si fines, si clairvoyantes, si avisées, auxquelles
rien n’échappe ni en elles, ni en dehors d’elles, ne peuvent plaider
les mêmes excuses. Et pourtant le mensonge y a acquis une force
dissolvante extraordinaire; d’abord parce que sa floraison y a été
merveilleuse d’intensité, pour des raisons historiques, géographiques,
ethnographiques qu’il serait trop long d’énumérer ici; ensuite, parce
que la dissimulation y est ouvertement considérée comme une force
permise à l’usage des habiles. Cette idée en se généralisant a envahi
non seulement les directeurs du troupeau, mais le troupeau entier et
a produit un état mental particulier qui, faisant perdre à l’homme le
respect de lui-même, devait inévitablement tarir ses forces vitales et
enrayer ses progrès.

Ce qu’il y a de spécial à notre époque dans cette habitude du mensonge,
c’est que tous le pratiquent ou sont soupçonnés de le pratiquer. Dire
d’un homme aujourd’hui qu’il est honnête ne signifie point qu’on peut
se fier implicitement à sa parole. Ceux qui ne mentent jamais n’en
recueillent pas plus de considération, parce qu’au fond on ne croit à
la véracité de personne. Les cœurs religieux eux-mêmes se sont trouvés
impuissants contre le courant: ils auraient dû être les gardiens de
la vérité, et ils se sont pliés comme les autres à tous les mensonges
sociaux: préjugés, conventions, injustices patentes, acceptation
commode des faits accomplis et des formules toutes faites, affirmation
de principes auxquels on n’essaye même pas de conformer sa vie.

Vouloir réformer le monde d’un seul coup et espérer battre en brèche
rapidement le mensonge social est chose impossible. L’œuvre collective
ne s’accomplira que par lentes évolutions. Elle a ses apôtres et ses
disciples. Tous ne peuvent y concourir activement, tous n’ont pas
une vocation déterminée, mais le devoir des esprits droits et des
intelligences fermes est de ne pas s’isoler de ce mouvement et de ne
pas l’entraver, même s’il comporte des sacrifices graves. Ce qui tend à
ramener la vérité dans la vie humaine, doit être encouragé et soutenu,
mais il ne s’agit pas de combattre les moulins à vent et de partir
en guerre contre les usages établis; certaines surfaces demandent à
être supportées et respectées. Ce qui est mensonge dans les choses
tombera de soi-même lorsque la vérité sera considérée comme une force
bienfaisante.

Mais pour que les efforts des apôtres de la vérité, pour que les
sentiments de ceux qui les suivent et les encouragent soient féconds,
il faut que ces hommes, ces femmes apprennent à rechercher la lumière
en eux-mêmes, à tout examiner sous ce rayonnement implacable, à
appliquer à leur propre vie la méthode, l’investigation rigoureuse,
à se servir vis-à-vis d’eux-mêmes d’instruments de précision. Il ne
s’agit pas seulement de préparer l’avenir, mais de réaliser en soi,
dès aujourd’hui, une vérité possible; cette obligation s’impose, non
seulement aux directeurs attitrés de la pensée moderne, mais à toutes
les intelligences et à toutes les âmes capables de concevoir et de
ressentir la beauté du vrai.

Cette orientation nouvelle de la vie morale comprend deux parties: la
pratique de la vérité vis-à-vis de nous-mêmes, la pratique de la vérité
vis-à-vis des autres. La première est immédiatement applicable; la
seconde a besoin pour pouvoir s’exercer de l’éducation que l’habitude
de la sincérité personnelle aura donné à l’âme.

Sans qu’ils s’en doutent, les êtres humains vivent presque tous dans
le faux et dans le rêve. Dans le faux parce qu’ils prétendent sentir,
penser et admettre une foule d’idées et de sentiments dont un examen
consciencieux, même superficiel démontrerait la non-existence. Ne
serait-il pas plus digne, plus sérieux, plus pratique de se dégager de
ces formules vides, de ces sensations artificielles, de ces conceptions
erronées qui entraînent et égarent? Apprendre à regarder les vérités
face à face, celles de la vie, des faits, des circonstances, serait se
revêtir d’une cuirasse préservatrice et d’armes de combat efficaces.
La plupart du temps l’homme est vaincu dans les luttes, parce qu’il ne
se rend pas un compte exact de ses propres forces et de celles de ses
adversaires. Il préfère fermer les yeux aux clartés qui découragent
ou offusquent. Il ne tient pas assez compte de la loi des causes et
des effets, ces grands chanceliers de Dieu, comme les appelle Emerson;
il ne veut pas regarder les causes, de peur d’y trouver l’explication
ou l’augure de ses défaites passées ou futures. Autour de lui, de ses
enfants, de ceux qui l’entourent, il élève une muraille dont chaque
pierre est une idée fausse. Les exemples sont inutiles, il suffit
de réfléchir un instant, et ils arrivent en foule. L’homme passe les
années que Dieu lui donne à se forger des illusions qu’il refuse de
passer au crible de la réalité.

Le même phénomène se retrouve dans sa vie intérieure. L’être humain qui
soumet toutes les manifestations de sa vie morale à la lumière de la
vérité est une exception. Généralement il se ment à lui-même tout le
temps; les plus honnêtes vivent dans une sorte de rêve inconscient. Par
moments une clarté soudaine se fait, ils voient leur misère et reculent
épouvantés, écœurés, anéantis. Mais, au lieu de faire de cette vision
une habitude constante, de l’évoquer courageusement, ils s’empressent
d’élever entre elle et eux un échafaudage d’illusions et de rêves,
attribuant à leurs stériles aspirations vers le bien le mérite de
réalités vécues.

Se placer en face de la vérité dans toutes les circonstances et dans
tous les moments ne signifie point mener une vie parfaite, ni même
atteindre un haut degré de moralité. L’homme sincère a des passions
comme les autres, il est soumis comme les autres aux lois naturelles,
peut-être avec plus de force même, car l’habitude de la vérité
augmente la force vitale. Mais, si la parfaite franchise vis-à-vis de
soi-même ne suffit pas à moraliser les individus, elle est cependant la
condition essentielle de toute moralité; sans elle, l’existence la plus
admirable d’apparence n’est qu’un de ces sépulcres blanchis dont parle
l’Écriture.

Il y a, d’ailleurs, des chances pour que la vision nette de ses
misères ramène l’homme dans la voie droite. En tout cas, ses erreurs,
ses faiblesses, ses irrégularités n’auront pas la tare irrémédiable
du mensonge voulu, chéri, caressé; ses fautes, pour graves qu’elles
soient, revêtiront une sorte de grandeur, et sa conscience n’en sera
pas dépravée. La fausseté rapetisse le bien; la sincérité, en une
certaine mesure, purifie le mal.

Lorsque l’habitude de n’apprécier en tout que le vrai dominera les
âmes, l’activité humaine doublera. L’homme ne pourra plus supporter en
lui des aspirations, des intentions, des rêves qu’il ne traduira pas en
actes. Il les étouffera s’il ne peut travailler à les réaliser. Et le
phénomène se produira aussi bien dans l’ordre moral que dans l’ordre
des faits matériels. Toute la mentalité humaine changera, l’échelle
des valeurs subira de radicales modifications. Le mépris tombera
sur ce qui représente aujourd’hui le prestige; l’amour de la gloire
vraie remplacera les mesquineries vaniteuses; la course effrénée à
l’_arrivage_ sera considérée comme un aveu d’infériorité; l’artificiel
en littérature et en art s’effondrera comme un échafaudage de planches
légères qu’un coup de marteau suffit à détruire.

Le travail individuel d’une élite, si peu nombreuse qu’elle soit au
début, suffira à renverser plus d’un faux dieu et à créer un courant
favorable à l’institution d’une religion nouvelle, à laquelle toutes
les autres pourront participer, car toutes ont le mot de vérité
inscrit dans leurs livres. Les chrétiens sincères devraient apporter
le contingent de leurs forces à la formation de cette élite, ils ne
feraient ainsi qu’obéir aux injonctions de leur Dieu qui s’est proclamé
lui-même vérité et vie, indiquant que les deux mots ne peuvent être
disjoints.

La franchise vis-à-vis de soi-même, consciencieusement pratiquée,
modifiera inévitablement nos rapports vis-à-vis d’autrui, mais le
changement ne pourra s’accomplir que prudemment et progressivement.
L’introduction soudaine d’une sincérité intempestive dans les
relations sociales serait inutile et dangereuse.

Le droit du silence, ce droit indiscutable, sans lequel la dignité
humaine deviendrait impossible, est le meilleur gardien de notre
véracité. Que de mensonges parlés son usage nous éviterait pour ce qui
concerne les autres et nous concerne nous-mêmes! La pratique de la
réserve morale, cette pudeur qui empêche les âmes délicates de livrer
leurs secrets, met l’homme à l’abri des investigations indiscrètes
auxquelles il doit parer sans cela par la dissimulation ou l’artifice;
apprendre à se taire sur les sujets où la franchise complète ne serait
pas de mise, est donc une sagesse et une force. On reste ainsi dans
la vérité vis-à-vis de Dieu et de soi-même, sans tromper, froisser ou
affliger les autres par des paroles fausses, blessantes ou pénibles.

Lorsque les habitudes de véracité auront pénétré les consciences,
l’homme pourra avoir à l’égard de son prochain des franchises, des
sincérités impossibles ou du moins difficiles actuellement. Les
rapports n’en seront ni plus âpres ni moins cordiaux, car la vision
nette de notre état intérieur nous rendra forcément indulgents et
compréhensifs. Le factice et l’artificiel une fois bannis, les
relations ne se fonderont plus que sur des sympathies réelles.
Tous les mots flatteurs et affectueux qui s’échangent aujourd’hui
dans le monde ont perdu leur signification; ils produisent un petit
chatouillement de vanité, mais l’inspirent aucune confiance. Ils font
partie du métier mondain ou simplement social; rien n’en reste, et
l’homme se trouve dégradé par le seul fait de la non-valeur des mots
qu’il prononce abondamment.

Le jour où, dans un certain nombre d’esprits, ce travail personnel se
sera accompli, le mépris du mensonge vécu si longtemps montera des
consciences au cœur. Tous éprouveront une honte de s’être satisfaits
d’un état moral si inférieur, si absurde, si mesquin... Et ce jour-là,
les plus véridiques comprendront quelle part ils ont eue dans la
construction du temple que notre époque, chercheuse de vérité, a élevé
au mensonge.

Cette terreur qui a de tous temps éloigné les hommes de la vérité est
instinctive, et jusqu’à un certain point justifiée; elle procède de
ce que les Eglises appellent le péché originel ou, pour mieux dire,
la tragédie mystérieuse qui a creusé l’abîme entre l’âme humaine et
ses origines divines. Le mensonge nous en dissimule la profondeur, la
vérité nous la montre, et pourtant elle seule peut aider à le combler.
Mais, pour oser toujours la regarder face à face cette vérité, une
certaine trempe est nécessaire, et on ne peut l’acquérir que lentement,
par un effort constant de volonté.

La tentation de détourner la tête est souvent irrésistible; c’est un
tel repos de s’illusionner, de ne pas constater, d’accuser la destinée
et non soi-même, de se figurer que l’irréparable est réparable, de
nourrir son cœur et son esprit de rêveries qui engourdissent les
douleurs et voilent les états de conscience. Nous ne nous apercevons
pas qu’elles portent en elles un germe de mort. Il n’y a chaleur que là
où il y a lumière, il n’y a vie que là où il y a chaleur; c’est ainsi
dans la nature physique, et le même phénomène se répète identiquement
dans l’ordre moral.

Certes, se placer toujours sous l’œil de la vérité, c’est courtiser
une rude maîtresse; c’est apprendre à connaître sa propre misère, à
constater tout ce qui défigure notre image; c’est se soumettre à des
crises d’anéantissement vis-à-vis de Dieu et de nous-mêmes. Souvent,
semblables à Moïse sur le mont Sinaï, nous ne pouvons supporter cette
lumière, nous devons nous prosterner la face contre terre pour ne pas
être brûlés par elle.

Mais de ces crises notre être intérieur sort trempé et renforcé; si la
vérité écrase souvent, elle relève, elle transporte aussi; les âmes,
par le contact direct avec cette lumière qui est Dieu, acquièrent le
sentiment de leur origine divine, la certitude de leur liberté et de
leur force.

Ces heures-là compensent les plus rudes humiliations. Ils sont rares
sans doute ces moments: les passions, les faiblesses, les incapacités
de notre nature nous retiennent, nous entravent sur cette route
lumineuse; mais une fois goûtés, on n’en perd plus la saveur, et
pour la retrouver l’on se replace de bon gré, sous la clarté divine,
acceptant les brûlures pour connaître les transports, se soumettant à
l’écrasement salutaire d’où sort le renouvellement des énergies.

Intellectuellement aussi l’homme ne peut que gagner au contact de
la vérité. Scientifiquement et historiquement, c’est indiscutable;
artistiquement, c’est admis en partie; mais le fait doit s’étendre à
toutes les manifestations de l’esprit. On souffre aujourd’hui d’un
nivellement amoindrissant. Le but est bien d’inventer des genres
nouveaux en musique, en peinture, en littérature; mais ce sont des
genres, ce n’est pas de l’originalité vraie; lorsque le succès arrive,
la horde des imitateurs surgit. Le besoin de vérité mis en pratique
ferait disparaître genre et imitations; chacun voudrait être créateur,
et lorsque l’inspiration désirée ne viendrait pas, on renoncerait à la
symphonie, au tableau, au poème pour des métiers plus humbles. L’art et
la littérature y gagneraient considérablement, et le nombre des ratés
diminuerait.

En politique également, la vérité simplifierait bien des choses. Elle
est contraire à toutes les traditions, mais l’on peut se demander si le
système suivi jusqu’ici a produit de très satisfaisants résultats pour
le bonheur de l’humanité. Le droit du silence suffirait à garantir des
indiscrétions dangereuses.

Un homme d’état célèbre a dit qu’en politique la sincérité était la
plus grande des habilités, mais personne n’a relevé la formule, et ni
rescrit impérial, ni motion républicaine ne suffiraient à l’imposer. Là
encore, c’est par le travail individuel des consciences qu’on arrivera
à changer l’orientation des esprits chargés de gouverner les nations.

Lorsque chaque individu se sera fait une éducation personnelle par la
pratique de la vérité, il tiendra à honneur d’être lui-même et de se
montrer tel qu’il est. Ce sera sa dignité; il aura honte des attitudes
artificielles qui servent aux hommes à dissimuler leur individualité
vraie. Il aimera ouvertement ce qu’il aime, haïra ce qu’il hait.
Bien entendu, certaines surfaces et certaines formes devront être
respectées; aucune société humaine ne serait possible sans cela. Mais
on ne se croira plus obligé de partager les préjugés, les admirations,
les points de vue du groupe auquel on appartient par sa famille ou sa
situation. Chaque être voudra être soi. Quel renouvellement de toutes
choses! l’humanité en sera rafraîchie, rajeunie; l’ennui qui dévore
les classes dirigeantes se dissipera, car leur champ d’observation
s’élargira étrangement, il deviendra varié, multiple, immense. Les
originalités surgiront, les copies serviles seront ridiculisées, les
habitudes moutonnières ne serviront plus de règles inflexibles à
toutes les vies; l’empire de la mode sera remplacé par la fantaisie
individuelle...

Ce sont là les résultats secondaires de la révolution morale que le
contact avec la vérité imposera aux hommes. Quelques existences
vivifiées suffiraient à la provoquer; la formation de cette élite
semble prochaine, mais pour être efficace, elle devrait se recruter
dans tous les partis. Qu’importe les dénominations! Une seule vaut:
l’amour de la vérité, c’est-à-dire l’amour du Dieu de vérité! Les uns
l’appellent l’Éternel, les autres le Père; d’autres encore l’honorent
sous le nom de justice immanente, mais tous peuvent se rencontrer dans
cette communion du vrai. Ce qui différencie réellement les hommes
entre eux, ce ne sont ni les dénominations ni les opinions politiques;
c’est le plus ou moins d’empire que la vérité a dans leurs cœurs. Que
de Pharisiens respectables haïssent la lumière, et que de péagers la
chérissent! Malgré leurs défaillances et leurs chutes, ils regardent
sans cesse vers elle et l’adorent.

Cette adoration du vrai doit être la base de la société de l’avenir, la
religion commune de tous les esprits sincères. Elle a des adversaires
puissants, la lutte sera acharnée, les instincts de notre nature
lui opposeront de formidables barrières, mais il faut croire en son
triomphe final, seule espérance de bonheur que puisse avoir l’humanité.
Il faut y croire, même si nous la voyons poursuivie, écrasée,
morte. «La vérité ne peut jamais être ensevelie plus de trois jours.
Le troisième jour elle ressuscitera, malgré tous les Pharisiens et
Sadducéens qui voudraient la retenir dans sa tombe[12].»



CHAPITRE VII

LA BONTÉ

  Soyez bons dans les
  profondeurs, et vous
  verrez que ceux qui vous
  entourent deviendront
  bons jusqu’aux mêmes
  profondeurs.

  Maurice MAETERLINCK.


Maurice Maeterlinck a écrit dans le _Trésor des humbles_ un chapitre
sur la bonté invisible qui est peut-être le plus beau de son livre.
La forme symbolique, un peu obscure, dont il enveloppe certaines
vérités ésotériques n’empêche pas sa pensée, élevée en hauteur, de se
manifester avec une clarté suffisante. La bonté invisible, dit-il,
n’est pas de ce monde, et cependant se mêle à la plupart de nos
agitations... Elle ne se montre pas... elle se cache comme si elle
avait peur d’user de sa puissance... Et l’auteur décrit les rapports
mystérieux, doux et forts qui peuvent s’établir d’âme à âme par la
puissance sentie, ne fût-ce qu’un instant de cette lumière secrète.

Lorsque Maeterlinck parle de ces régions supérieures où les dieux
vivent, de ces contacts imprévus et soudains d’où naissent les
«certitudes inouïes», on croit apercevoir un des coins du voile se
soulever. Mais ce réveil de l’inexplicable, ce mouvement intime
qui pousse certains esprits à se demander chaque soir: «Qu’ai-je
fait d’immortel aujourd’hui?» ne peut se produire que chez les âmes
préparées par une longue vie intérieure aux révélations spéciales,
aux communications secrètes avec les forces supérieures. C’est le
domaine des consciences exceptionnelles. Je voudrais parler ici d’une
bonté plus visible, plus à portée de tous, qui se renouvelle aux mêmes
sources que la bonté invisible, mais dont les manifestations rentrent
dans le domaine simple de la vie journalière et des rapports constants
entre les êtres que la volonté de Dieu ou le hasard de la destinée a
réunis dans un cercle commun d’existence.

       *       *       *       *       *

Je tiens d’abord à établir que, par bonté, je n’entends point
philanthropie, ni même charité. Une personne bonne aura évidemment
compassion de toutes les souffrances et essaiera de les diminuer, mais
la proposition ne peut être renversée; les œuvres de bienfaisance
regorgent d’individualités dures et acrimonieuses qui ne satisfont
guère en s’occupant d’autrui qu’un besoin d’autorité, d’agitation, de
modernité. Quelques-unes traitent si durement les créatures dans leur
dépendance, que les misérables préfèrent souvent se passer de bienfaits
aussi maussadement distribués. Au moindre dérangement, à la moindre
insistance, ces soi-disant philanthropes s’énervent, s’irritent,
entrent même parfois en fureur, humiliant par de méprisantes paroles
les pauvres êtres qui les implorent. Les femmes sont les plus
irascibles: quand une de leurs protégées est assez hardie pour se
présenter devant elles sans y être autorisée, il faut entendre ces
anges de la charité! Comme aucune notion de justice n’éclaire leur
intelligence, ce qu’elles font pour autrui, leur paraît si immense, si
admirable, qu’il est inutile de l’assaisonner d’un peu de bonne grâce.
Elles ignorent la compassion; la sympathie n’habite pas leur cœur et la
bonté y est étrangère.

D’autres personnalités—et c’est là une seconde catégorie—sentent et
pratiquent réellement la charité vis-à-vis des indigents; elles ont
pitié des besoigneux et font pour les secourir de vrais sacrifices
de temps, d’argent, de santé. Mais leur cœur ne s’ouvre que pour les
misérables, il reste dur vis-à-vis de ceux dont la vie est normale,
éclairée de quelques lueurs de bonheur. Leur intérêt a besoin pour
naître et se développer de l’abaissement du prochain, de son malheur,
de sa pauvreté. La déchéance matérielle est le rayon de soleil qui fait
germer en ces âmes les sentiments altruistes. Pour leurs égaux elles
demeurent froides et implacables; ils ne sont pas des frères à aimer,
mais des rivaux à craindre, et il est intelligent de fermer contre eux
les portes du cœur. Cette charité unilatérale n’est pas la bonté, ou du
moins c’est une bonté partielle; elle est semblable à un arbre dont une
branche seule porterait des fruits.

Dans cette nomenclature des bienfaiteurs humanitaires, auxquels la
bonté lumineuse et chaude est inconnue, il ne faut pas oublier les
justiciers, ceux que domine l’orgueil spirituel, et qui, se posant
en redresseurs des consciences, distribuent généreusement conseils
et censures. Ils s’intéressent à leur prochain, oui, certes, mais en
grands prêtres chargés de rechercher et de châtier le pécheur. Leur
esprit un peu étroit ne voit que la surface des choses, ils mettent des
étiquettes, classent, catégorisent. Je pense toujours que ces gens-là
auront de grandes surprises quand ils entendront Dieu prononcer ses
jugements dans les demeures célestes. Ils estiment le moule plus que
la substance, travestissent l’histoire, ne comprennent pas la vertu
féconde qui se dégage des paroles sincères et des tableaux vrais. Ils
crient à l’immoralité, jettent l’anathème, condamnent et exécuteraient
volontiers ce prochain, au bien duquel ils prétendent consacrer leurs
énergies et leurs sentiments.

Philanthropes à l’âme dure et vous bienfaiteurs des pauvres, dont le
cœur est fermé à vos égaux, et vous aussi contempteurs orgueilleux des
faiblesses humaines, vous ignorez le culte de la bonté, son rayonnement
ne vous a point pénétrés, l’amour de cette perle cachée, rare, unique,
exquise vous est inconnu... Les faits seuls vous frappent; vous
comptez l’argent qui se donne, voyez les secours qui se distribuent,
écoutez les sentences qui se prononcent, mais vous êtes aveugles à la
fascination profonde qu’a le regard, le sourire, le geste des êtres
bons.

Surtout vous ne voulez point voir que la bonté est une chose en soi
comme la beauté. Vous vous obstinez à la chercher uniquement—si
tant est que vous la cherchiez jamais—chez les personnalités très
vertueuses, comme si la bonté était l’éthique. Il ne peut y avoir
de véritable éthique sans bonté, mais la bonté est avant tout un
sentiment, un sentiment qui peut germer dans n’importe quel terrain.
J’ai connu de terribles pécheurs qui la pratiquaient avec une infinie
délicatesse, j’ai vu des pécheresses qui en avaient le cœur rempli,
et hélas! j’ai constaté souvent chez des gens très corrects l’absence
complète de cet élément divin. La bonté, on ne saurait assez le
répéter, est donc une chose en soi comme la beauté, seulement sa force
est toujours bienfaisante; elle ne suggestionne pas les passions, ne
dérègle pas la pensée et étant d’essence immortelle ne subit pas les
détériorations du temps.

Il est évident que les fruits d’une bonté étayée de morale et de
sagesse ont des saveurs et des aromes supérieurs à ceux des plantes
dont les racines tirent leur suc d’un sol ravagé par les tempêtes et où
le feu du ciel est tombé. La bonté donc, tout en pouvant croître dans
les marais ou sur les rochers brûlés, ne donne sa floraison complète
que dans certaines conditions de climat et de terrain. Largement
cultivée, réchauffée au soleil bienfaisant de la sympathie humaine,
elle pourrait donner des fruits d’essence miraculeuse, aptes à apaiser
la faim et la soif des êtres qui périssent mentalement, faute du
morceau de pain ou de la goutte d’eau capables de leur donner la force
de vivre. Car, si le nombre des affamés de nourriture matérielle est
incalculable, celui des malheureux affamés d’aliments spirituels est
plus considérable encore. Tous ne sont pas conscients de ce besoin,
quoique tous plus ou moins en souffrent.

Mais pour être efficaces les meilleurs baumes ont besoin d’inspirer
confiance; celui qui l’ordonne ou l’applique doit être revêtu de
prestige. Or quelle est la position faite à la bonté dans le monde des
honnêtes gens, de ceux qui croient en Dieu ou qui du moins admettent
une loi morale? Hélas, si la philanthropie est en honneur, la bonté
est en discrédit. Vanter la bonté de cœur d’un individu ne l’avantage
nullement dans l’opinion publique. On y voit un signe de faiblesse,
un symptôme d’impuissance, un indice de non-combativité. Être bon,
c’est-à-dire exercer une parcelle d’action divine, équivaut aux yeux de
la masse à une preuve de naïveté qui fait se plisser dédaigneusement
les lèvres. A ces méprisants sourires, les anges du ciel doivent
grincer des dents pour peu qu’ils soient intolérants de la sottise
humaine.

       *       *       *       *       *

Pour réveiller les âmes endormies qui refusent de s’agenouiller devant
la bonté,—laissée par Dieu sur la terre pour adoucir à l’homme les
duretés, les aridités, les cruautés de la route,—un premier travail
s’impose, travail de réaction et de défense. Avant d’établir le culte
de la bonté, il est indispensable d’apprendre à haïr son contraire,
à se mettre en garde contre les manifestations de cette hostilité
malveillante que tant de consciences, soi-disant honnêtes, osent se
permettre impunément.

La législation des pays civilisés contient des mesures répressives
contre tous les genres de délits, attentant d’une façon quelconque à
la propriété, à l’homme, à la vie des individus. Si les malfaiteurs
échappent au châtiment, c’est la faute des magistrats appelés à les
juger ou celle de leurs victimes qui n’ont pas su les poursuivre: la
loi existe et ne demande qu’à être appliquée. Mais rien ne protège
l’homme contre le danger souvent mortel des langues venimeuses. En
certains cas particuliers, la triste ressource du duel existe; celle
des procès en dommages-intérêts pour calomnie a, en Angleterre et en
Amérique, des effets pratiques. Ils sont, par contre, hérissés de
difficultés en pays latins et donnent de minces résultats; il faut,
d’ailleurs, pour y recourir une diffamation publique, un article de
journal, une injure devant témoins... Contre les paroles hostiles, les
médisances hypocrites, les calomnies extravagantes, les insinuations
mensongères qui courent le monde, insectes destructeurs de l’âme et de
la chair, l’homme est désarmé, la loi ne lui prête aucune assistance
et ne lui en prêtera jamais, car sur les dénonciations anonymes aucun
contrôle légal ne saurait s’exercer.

Mais là où la loi est impuissante, un courant d’opinion publique
pourrait se manifester et imposer ses verdicts. Que de choses, non
défendues par le code, et personne n’ose faire parce que l’opinion
publique s’y oppose! C’est à elle qu’il incomberait de vouer à
l’abandon les êtres méchants. Il faudrait s’en écarter comme de bêtes
malfaisantes et leur enlever par l’isolement, les moyens et la force de
nuire. En avoir peur, les ménager est un calcul aussi honteux que faux.
L’ostracisme est le seul système à suivre pour leur couper les griffes;
il est appliqué souvent à des péchés ou à des peccadilles, nuisibles
seulement à ceux qui les commettent, et on laisse à l’honneur du monde
des créatures envieuses, haineuses dont les paroles empoisonnées
détruisent les bonheurs et les réputations... Que d’existences
flétries, que d’affections perdues par ces coups de langue impunis!

Il est impossible de se représenter une société d’où la médisance,
le dénigrement, la moquerie seraient complètement bannis. Elles
sont irréductibles; l’_humour_ veut se satisfaire, la vanité aussi,
et elle trouve plus de plaisir à l’abaissement qu’à l’élévation
du prochain. Mais le mal qui résulte de ces hostilités à fleur de
lèvres est sans grande importance. Une bonne, cordiale ou généreuse
parole peut cicatriser la blessure et dissiper l’impression. Ce
qu’il faut stigmatiser c’est la méchanceté voulue, pensée, pratiquée
avec persévérance et intelligence, qui s’irrite de toute grandeur,
s’offusque de tout succès, stérilise toute initiative. Chacun de nous a
connu, connaît où connaîtra de ces natures malfaisantes et infécondes
elles-mêmes, qui, tantôt sous des formes de douceur hypocrite, tantôt
sous des apparences de brusque franchise s’emparent des réputations,
les étouffent, les souillent, les menacent, flétrissant et détruisant
les existences, faisant plus de mal que les bandits et les voleurs, et
cela sans remords, presque inconsciemment.

La société, qui a pris ses précautions contre la série des dangers
visibles, aurait le droit et le devoir de s’armer contre le péril
grandissant de la calomnie pour intangible et subtil qu’il soit. Il
a pris, dans ces dernières années, des proportions effrayantes. La
langue humaine a cessé de reculer devant les accusations les plus
extravagantes et les plus formidables. Avec une incroyable légèreté
les adjectifs injurieux s’accolent au nom du prochain connu ou
inconnu. La première mesure à prendre pour redonner quelque sécurité
aux chemins de la vie, serait de rendre les médisants conscients du
mal qu’ils accomplissent. Les prédicateurs, les conférenciers, les
littérateurs devraient entreprendre une croisade contre ces corsaires
d’un nouveau genre qui ne combattent pas à visage découvert, mais à
armes empoisonnées, et sont les véritables fauteurs de l’anarchie
qui nous épouvante. Plusieurs s’amenderaient n’ayant péché que par
légèreté; d’autres deviendraient prudents, se sentant surveillés par
l’opinion publique; les impénitents verraient se tracer autour d’eux un
rigoureux cordon sanitaire, qui circonscrirait leur action pernicieuse
et servirait d’avertissement à de possibles imitateurs.

Les deux parties de l’humanité doivent faire un sérieux _mea culpa_,
les femmes en particulier, car ce sont elles surtout les grandes
prêtresses de la médisance et de la calomnie. Pour qu’un homme fasse
de la parole l’usage léger ou haineux que sait en faire une femme,
il faut qu’il soit tombé très bas déjà dans l’estime publique; il
appartient à la catégorie des êtres sans valeur ou des canailles
avérées. Chez les femmes, au contraire, on en voit d’intelligentes et
de respectables répandre insouciamment les plus venimeuses insinuations
et articuler sans scrupules les plus odieuses calomnies. Les trois
principales causes de ce débordement de langage sont chez elles: la
vanité qui, à l’envers de celle de l’homme, a énormément augmenté
avec la civilisation; le manque de responsabilité sociale et morale,
et l’absence totale du sentiment de la justice. «Il existe dans
l’esprit de la femme, dit Herbert Spencer, un manque visible de la plus
abstraite des émotions qui est ce sentiment de justice qui règle la
conduite, indépendamment des affections ou des antipathies qu’inspirent
les individus.» La plupart des femmes jugent avec leurs nerfs, avec
leur imagination, quelquefois avec leur cœur, presque jamais avec leur
intelligence et leur conscience.

Par ce vent de revendications qui tire de tous les côtés aujourd’hui,
on rend les hommes responsables des maux qui pèsent sur l’existence
de la femme moderne et de toutes les difficultés qui en entravent
l’essor. Sans diminuer nullement la part de faute d’Adam dans les
malheurs d’Ève, je crois que, si l’on procédait à une enquête sincère,
on verrait que, dans la plupart des cas, la pire ennemie de la femme
est la femme elle-même. Et je ne fais point allusion ici aux rivalités
de l’amour, aux représailles de la jalousie, compréhensibles toujours,
parfois excusables et qui rentrent dans le droit de légitime défense,
je parle simplement du mal pour le mal qu’elles se font si volontiers
les unes aux autres. Dans les mariages manqués, presque toujours
une action féminine entre en jeu, celle d’une mère, d’une tante,
d’une sœur, d’une amie... Ce sont les ennemies indirectes, bien plus
nuisibles que les rivales d’amour. Et quand il s’agit d’entraver
une carrière de femme, qui apporte les plus grosses pierres pour le
lapidement? Si une réhabilitation est tentée, si une malheureuse
cherche à remonter la pente descendue, qui la repousse avec le plus
de rigueur? Ses sœurs, toujours ses sœurs! Lorsqu’une femme, par son
intelligence, son activité, sa bonne volonté, a réussi à se créer une
place à part dans l’opinion publique, qui essaye de ternir l’image
que les hommes s’en font dans le sanctuaire de leur cœur? La femme,
toujours la femme! Et pour décapiter ce pavot dont la hauteur les
gêne, elles se servent du mensonge «comme le bœuf se sert de ses
cornes» avec une dextérité merveilleuse.

Aujourd’hui encore, dans les luttes qui se combattent pour leur
indépendance et leur dignité, ce sont les femmes qui se montrent les
pires adversaires du progrès et du mouvement généreux tenté en leur
faveur. Elles essayent de l’écraser sous le ridicule, en haine des
champions de leur sexe. Et même chez ces champions est-il bien certain
qu’un véritable sentiment de solidarité existe? En tout cas, il n’est
pas général. Or, ce sentiment de solidarité est la pierre angulaire
de tout renouvellement. Tant que la main de la femme, dans les heures
de joie ou de douleur, ne se tendra pas instinctivement vers celles
des autres femmes, tant que le succès d’une compagne ne la remplira
pas de joie, tant que la fraternité ne sera pas née dans son cœur, sa
situation morale et sociale ne s’améliorera point. Elle n’aura rien
gagné et rien appris.

La solidarité des hommes entre eux n’est pas merveilleuse; elle manque
de chaleur et de loyauté et se manifeste surtout pour la défense de
leurs droits au vice; cependant sa puissance est grande. Pourquoi les
femmes n’arriveraient-elles pas elles aussi à se syndiquer moralement,
oh! pas contre l’homme, mais entre elles, pour leur défense mutuelle?
Des sociétés se forment aujourd’hui, un peu partout en ce sens, et,
il y a trois ans, lady Aberdeen ouvrait à Londres le grand Congrès
international des femmes par ces mots qui résument tout un programme:
«Fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse à toi-même.» Mais
ce mouvement ne donnera des fruits précieux que si l’œuvre devient
intérieure, si elle pénètre le cœur et la conscience, si les femmes ne
continuent pas à détester et envier sans remords les femmes de leur
entourage. Telle excellente fille, épouse, mère se montrera dure et
implacable pour les autres personnes de son sexe, essayera de leur
nuire de toute la puissance de sa langue et de son esprit.

Dans les questions de mariage, on entend les propos les plus cyniques
sortir de bouches honnêtes. Un homme dans une belle position remarque
une jeune fille à ses débuts dans le monde. Il s’occupe d’elle; on le
constate et un émoi désagréable agite immédiatement toutes les autres
femmes, même celles qui ne sont pas épousables et qui n’ont pas de
fille à marier: «Feu de paille! s’écrie l’une d’elles, cela ne durera
pas! Laissez-moi faire; à la prochaine occasion je la déflorerai à
ses yeux de façon à ce qu’il n’y pense plus.» Tout cela dit le plus
naturellement du monde et écouté de même. Personne n’avait conscience
de l’énormité formulée et entendue; le vol moral qu’on s’apprêtait à
commettre n’éveillait pas le plus léger scrupule. La personne qui avait
parlé était irréprochable, aucun écart de conduite dans sa vie! Elle
n’aurait pas dérobé à son prochain une aiguillée de soie, mais elle
allait étouffer sans remords, par simple hostilité de sexe, le germe
d’un bonheur... Et les autres femmes trouvaient l’intention naturelle,
personne ne pensait à s’indigner, à se révolter, à protester...

Parmi les anecdotes historiques, il en est une sur Élisabeth de Russie
qui résume tous les raffinements que peut atteindre la méchanceté
féminine. «Trahie par son amant, la czarine se vengea, raconte la
chronique, en l’obligeant à épouser une naine difforme et à passer la
première nuit de ses noces dans un palais de glace avec des meubles
en glace. Le lendemain, l’impératrice vint avec toute sa cour offrir
un bouquet aux mariés bleuis sur leur lit par le froid. La fille de
Pierre le Grand envoya ensuite sa rivale en Sibérie, à pied, après lui
avoir fait couper le nez et les oreilles.» Ces fantaisies barbares
d’une autocrate femelle ne seraient plus possibles aujourd’hui en pays
européen, mais, si le fait ne peut se renouveler, l’atroce cruauté
qui le dicta a-t-elle entièrement disparu des cœurs modernes? N’y
a-t-il pas telles de nos contemporaines qui répandent autour d’elles
une atmosphère angoissante, lourde de volontés perverses, de désirs
malfaisants, de méchancetés calculées. Les narines délicates perçoivent
à leur approche une vague odeur de soufre; au moyen âge, on aurait
conclu à la possession diabolique, et l’exorcisme se serait imposé.

Mais on n’en use plus de notre temps; il est passé de mode comme les
procès de sorcellerie; les maisons de santé pour névrosés ont remplacé
les chambres ardentes et rien ne s’oppose à la violence des torrents
de fiel que répandent les bouches haineuses. La société qui ne prend
aucune mesure efficace pour se défendre recourt lâchement aux offrandes
propitiatoires. C’est le culte de Moloch renouvelé, mais le calcul est
aussi erroné que vil, la divinité malfaisante ne s’apaise point.

Cette complaisance honteuse vis-à-vis des médisants et des
calomniateurs est non seulement inutile dans ses effets et déplorable
en elle même, elle représente une injure vis-à-vis de la bonté, car le
reniement n’est-il pas la pire des injures. Or c’est renier tacitement
une force que de ne pas haïr son contraire. On ne saurait en même
temps adorer le courage et s’incliner devant la lâcheté. La formule
évangélique sur l’impossibilité de servir deux maîtres s’impose en
ce cas comme vérité irrécusable. Pour les âmes capables de sentir la
bonté, la méchanceté devrait être traitée en reptile devant lequel on
recule. L’amour des animaux, poussé à ses limites les plus exagérées,
n’a jamais inspiré la _philovipérie_. Par quelle aberration de notre
mentalité la vipère humaine est-elle supportée, flattée, caressée même?

Dans ce phénomène morbide la femme a une large part de responsabilité
directe et indirecte. Créée pour la bonté plus que l’homme, elle a
davantage que lui manqué à sa mission par ses aversions violentes, sa
langue acerbe, ses calculs mesquins. Elle se refuse plus encore que
son compagnon à l’adoration de la bonté; la pratiquant souvent, elle
ne l’admire pas et méprise cette force où elle s’obstine à voir une
faiblesse. L’homme parfois s’attendrit devant un acte de bonté, la
femme rarement, surtout s’il est accompli par l’une de ses pareilles.
Cette hostilité contre son propre sexe la rapetisse, la stérilise
et ferme son cœur. Si elle veut devenir ce qu’elle aspire à être
dans la société, elle doit commencer par abjurer cette hostilité qui
rendrait infécondes ses initiatives. Le retour à sa mission naturelle
est aujourd’hui d’accord avec ses intérêts. A elle incombe le devoir
de préparer le travail de réaction contre les médisants et les
calomniateurs, et, ce travail accompli, d’élever un temple à la Bonté,
cette plus haute forme de la psyché humaine, qui sert de rachat à
toutes les fautes et représente le seul lien entre la terre et le ciel.

       *       *       *       *       *

Par son tempérament plus paisible, son caractère plus doux,
l’éloignement où elle était maintenue des violences et des luttes, la
femme, dans le plan divin, avait été évidemment destinée à être le
centre et le foyer des vertus bienfaisantes. D’elle devaient émaner
les indulgences, les patiences, les encouragements, les consolations,
preuve en soit le rayonnement répandu par certaines bontés féminines.
Lorsqu’une femme aime réellement son prochain, elle atteint des
hauteurs, arrive à des dévouements, pratique des délicatesses que les
hommes ne sauraient même imaginer et qui les entraveraient, du reste,
dans l’accomplissement des devoirs plus rudes qui sont leur lot dans la
distribution des tâches. Si ces radieux exemples sont rares, ce n’est
point incapacité de nature, mais parce que le cœur d’Ève est fermé à
ses sœurs; la stérilité d’une branche finit par s’étendre à l’arbre
entier. Le jour doit venir où, en écoutant raconter un acte de bonté
accompli par une femme, les autres femmes verseront des larmes de joie,
capables d’effacer toutes les rancunes qui les ont divisées.

J’avais une amie—dans le sens courant du mot—qui s’est détachée de
moi pour des raisons ignorées; même elle a cherché à me nuire par
des paroles injustes et malfaisantes. Je lui en voulais un peu et sa
présence m’était devenue plus pénible qu’agréable. Récemment, par
hasard, une histoire m’a été racontée, révélant de la part de cette
femme de grands traits de bonté; j’en ai éprouvé une joie subite,
inexplicable, l’ombre de rancune qui obscurcissait mon esprit s’est
dissipée. Aucune explication n’aura lieu entre nous, et probablement
nous resterons séparées, mais quand je la rencontrerai ce sera avec
plaisir, car je saurai qu’il y a dans son cœur, malgré ses torts
vis-à-vis de moi, une belle place saine.

Si l’on entrait dans cet ordre de sentiments que de magnifiques joies
on y trouverait! On m’objectera qu’elles seraient dépassées par les
douleurs et les déceptions. Mais n’en avons-nous pas déjà? Il n’est pas
besoin d’aimer les autres, il suffit de s’aimer soi-même pour sentir
cruellement les torts qui nous sont faits, pour souffrir des moindres
désillusions. Le développement de la sensibilité altruiste n’augmente
pas les souffrances et les tempère, au contraire, en opposant la
lumière à l’ombre.

En cultivant la bonté comme un attribut qui lui est propre, en la
mettant au sommet de ses admirations, en haïssant la malveillance
comme une laideur, la femme rentrerait dans le plan divin. La colère,
l’indignation peut parfois ennoblir la physionomie de l’homme, tandis
que tout sentiment de violence, de haine, de rancune enlaidit la femme
et la rend facilement grotesque. Sa force réside dans la douceur,
et la douceur sans bonté est une venimeuse peau de serpent dont il
faut se défier plus que d’un fusil chargé. La bonté réelle est un
fard merveilleux, elle imprègne de charme celles qui la sentent et la
pratiquent. Rien ne retient le cœur des hommes comme la bonté, les plus
sceptiques n’y résistent point, lors-qu’ils la sentent chaleureuse et
vraie. Des femmes laides ont été passionnément aimées parce qu’elles
étaient bonnes; des pécheresses ont été honorées dans leur vieillesse
parce qu’elles étaient bonnes; de grandes coupables sont pardonnées
parce qu’elles étaient bonnes.

L’impératrice Théodora, la femme de Justinien, à laquelle la tradition
prête un passé de débauches et un règne de crimes, avait, paraît-il,
un _redeeming point_. Le merveilleux manteau dont les mosaïques de
Ravenne conservent le fastueux dessin, cachait un cœur rempli de pitié
pour les autres femmes. Toujours elle les défendit, toujours elle
leur tendit une main secourable, toujours elle se mit entre elles
et les dangers, les châtiments et les douleurs. Et certes, Théodora
n’était pas une faible; elle aimait la domination et l’exerçait; elle
aimait sa beauté et n’aurait pas souffert de rivales. Son esprit
était viril; elle avait un cerveau d’homme d’état et pour assurer sa
puissance ne reculait pas devant le crime. Mais, malgré sa supériorité
intellectuelle incontestable et sa nature impérieuse, elle sentait sa
fraternité avec les autres femmes. Elle les aimait, les plaignait, les
protégeait. Ce que l’impératrice byzantine savait éprouver, la femme
actuelle finira-t-elle par le connaître et l’apprendre?

Cette bonté de femme à femme la vie moderne la permet et même l’impose.
Jadis la compagne de l’homme vivait presque exclusivement enfermée dans
le cercle de la famille, n’ayant guère que des contacts mondains avec
son prochain du même sexe. Aujourd’hui ces contacts se multiplient.
L’heure de la fraternité a sonné. La bonté rayonnante et tendre doit
devenir l’aspiration des âmes. Cette bonté semblera à beaucoup de
femmes contraire à la position de combat qu’elles ont prise. Elles
croient que pour être moderne il faut tenir perpétuellement la lance
au poing. Or c’est juste le contraire; la modernité est la fraternité,
et il n’est point de fraternité féconde sans bonté. Il est des pays
comme l’Angleterre où la force tend à devenir le seul idéal et où
la dangereuse théorie du superhomme semble prendre pied même dans
les écoles primaires. La sensibilité y est raillée et l’égoïsme
et l’ingratitude y sont érigés en divinités. Mais ce sont là des
végétations superficielles, nées d’un excès d’orgueil; étant contraires
à la vérité et à l’humanité, elles ne pourront pousser de fortes
racines.

Il ne faut pas que la théorie philosophique de «persévérer en son être»
qui est la plus fausse des doctrines et la plus contraire au progrès
vienne entraver ce mouvement de fraternité. Il ne s’agit pas pour
l’homme de persévérer en son être, mais de le développer jusqu’à son
plus haut degré d’épanouissement. Parmi les forces morales il en est
de belles, de grandes, d’utiles. Quelques êtres privilégiés ont pu les
exercer avec puissance et la postérité leur en rend honneur. Mais ce
qui nous émeut en lisant la vie de ces créatures exceptionnelles, ce
n’est pas le souvenir des batailles qu’elles ont gagnées, des traités
qu’elles ont conclus; si nous nous attendrissons, c’est au récit d’un
acte de bonté, d’une preuve de sensibilité, d’un élan de fraternité.
L’impératrice Marie-Thérèse a laissé sur la terre une forte empreinte,
mais parmi les gloires de la descendante de Habsbourg, une des plus
rayonnantes est contenue dans le petit fait suivant que l’histoire n’a
même pas enregistré. L’impératrice éprouvait pour le prince lorrain,
dont elle avait fait un empereur, un attachement très vif, et leur
ménage pouvait être cité comme un modèle parmi les ménages souverains
d’Europe. L’on racontait cependant que l’empereur François regardait
avec trop de bienveillance l’une des dames de la cour impériale.
L’impératrice, fort jalouse, n’osait réagir, mais elle ne cachait ni
son mécontentement de cette amitié trop tendre, ni son hostilité contre
sa rivale.

L’empereur mourut, et toute la cour s’attendit à une exécution. A la
cérémonie des funérailles, lorsque pour la première fois la malheureuse
femme que François de Lorraine avait aimée, se retrouva en présence de
Marie-Thérèse, tous les courtisans tendirent la tête avec une curiosité
avide. Mais l’impératrice, allant au devant de celle que jusqu’alors
elle avait haïe, l’attira dans ses bras. «Nous avons beaucoup perdu,
Madame», dit-elle en l’embrassant.

Le souvenir du couronnement de Pesth et des guerres de Silésie sera
depuis longtemps tombé dans l’oubli que ces paroles de victorieuse
bonté résonneront encore dans les régions mystérieuses où se conservent
les rares actes divins accomplis par l’homme sur la terre.

L’âme de la femme subit une crise dangereuse. D’un côté, il est vrai,
un cri de rescousse a traversé le monde, le mot de solidarité féminine
a été prononcé, mais ne risque-t-il pas de se changer en cri de guerre
lorsque les femmes ayant réussi à étendre leurs droits, les limites
de leurs ambitions s’élargiront? Implacables les unes envers les
autres tant qu’il ne s’agissait que de la conquête du mâle, quelles
proportions prendra cette hostilité, quand elles auront d’autres
victoires à remporter? Comment supporteront-elles la concurrence
qui, dans l’implacable lutte pour la vie, est l’occasion pour les
hommes de tant de discordes et de cruautés? Au lieu d’édifier à la
bonté un temple magnifique, au lieu de mettre son culte en honneur,
les verra-t-on renverser les dernières pierres du pauvre autel qui
lui restait encore et laisser libre passage à la horde malfaisante
des dénigreurs, des détracteurs, des calomniateurs? Ces anarchistes
anonymes qui sapent tous les respects, détruisent toutes les confiances
et infiltrent dans les âmes le doute universel sont les réels
démolisseurs de la société. Ils ne tuent pas eux-mêmes, mais ils ont
préparé les armes dont les ennemis se servent.

La responsabilité des femmes est effrayante en ce moment. Si le
mouvement féministe tourne à la haine, au lieu de tourner à la bonté,
toute la joie sera bannie de la terre. Les yeux doivent s’ouvrir enfin.
Il ne s’agit ni de religion, ni même de morale, c’est une question de
vie ou de mort. Les plus incrédules devraient le comprendre. Il n’y a
de bonheur que dans la bonté; la bonté seule le donne. Une femme dont
la maternité s’étend à tous, il faudrait s’agenouiller devant elle
à chaque minute parce qu’elle reflète le divin. Ce qu’une créature
semblable fait de bien, qui pourra jamais le mesurer, même si elle ne
sort pas du cercle restreint de la famille et des amis? Une grande
lumière émane d’elle, une lumière de vie et de joie qui provoque
chez tous ceux qui l’approchent un épanouissement de l’âme. Elle est
l’amie, le repos, la consolation. Comparez son influence à celle des
femmes dont les paroles sèches, les critiques acerbes, les insinuations
perfides découragent toutes les manifestations nobles ou tendres. Leur
sourire sceptique abattrait le zèle d’un apôtre. Même en n’employant
que la méthode empirique le doute n’est pas permis. D’un côté le jour
chaud et radieux, de l’autre la nuit froide, sombre, sans étoiles...

Des deux courants qui triomphera? Le triomphe complet est impossible,
il y a dans l’humanité des instincts qui ne s’anéantissent jamais
complètement, mais l’un des courants peut réduire l’autre. De grandes
et magnifiques forces finiront par dominer le monde, mais à quoi
servirait à l’homme d’élever des autels à la vérité et à la justice, si
la bonté restait sans tabernacle. Elle est semblable à cette charité
dont parle saint Paul, sans laquelle toutes les sciences et toutes les
vertus résonnent et retentissent vainement comme l’airain et la cymbale.

La bonté n’a pas de sexe. Elle est aussi nécessaire à une portion de
l’humanité qu’à l’autre, car elle seule pourra sauver le monde de
l’anarchie morale dont il est menacé comme il y a dix-neuf siècles.
Cette fois le salut peut venir de la femme. Un proverbe lombard dit:
«La femme a sept âmes et une petite âme.» C’est peut-être dans cette
petite âme oubliée qu’elle doit regarder aujourd’hui pour y trouver
la vision de ce que l’humanité attend d’elle. Y puisera-t-elle la
force d’arracher de son cœur la plante venimeuse qui la détériore?
Saura-t-elle comprendre et pratiquer la mission de maternité élargie
qui doit être la revanche de son sexe?



CHAPITRE VIII

LE RESPECT DU REPENTIR

  Il y a plus de joie
  au ciel pour un pécheur
  qui se repent
  que pour quatre-vingt-dix-neuf
  justes.

  (LUC., 15-7.)


Dans une société plus équitablement et généreusement organisée que
la nôtre le respect du repentir entrera forcément dans les coutumes
morales. Mais, dès aujourd’hui, les esprits chercheurs de vérité,
ennemis des vaines formules et sur lesquels les apparences pharisaïques
n’exercent aucun prestige, devraient rendre à ce phénomène de la
conscience, une fois sa sincérité constatée, l’honneur qui lui est
dû. Malheureusement, jusqu’ici, semblables en cela aux esclaves des
préjugés et des formes, ils ont refusé de s’incliner devant le pécheur
repentant.

Certains cœurs savent pardonner toutes les fautes; le monde, sans les
pardonner, est indulgent à celles qui ne troublent pas son équilibre,
et les vices eux-mêmes ne le rebutent point, s’ils ne sont pas l’objet
de scandales éclatants. Mais toutes les âmes, âmes médiocres ou âmes
d’élite, sont à peu près d’accord pour refuser à l’homme qui regrette
ses crimes, ses fautes ou ses insuffisances, le respect auquel ce
regret sincèrement senti lui donnerait droit. Bien au contraire, la
manifestation ou même la simple constatation de ce repentir diminue sa
situation morale; tant qu’il n’avouait pas ses erreurs, on pouvait les
ignorer; vouloir les réparer, c’est affirmer qu’elles existent.

On lui permettra peut-être,—pas toujours,—de travailler au bien,
d’accomplir le bien, d’effacer le vermillon qui tachait ses vêtements,
et de le remplacer par la blancheur des neiges. Mais il occupera par
le fait même de cet effort une position inférieure, l’opinion publique
s’exprimera sur son compte avec une pitié dédaigneuse et sa force sera
traitée en faiblesse. Aussi longtemps qu’il vivait dans l’erreur ou
l’inutilité, nul ne se croyait autorisé à lui rappeler ses écarts de
conduite, ses inaptitudes ou ses paresses; on acceptait toutes les
surfaces, même si elles étaient percées à jour! Du moment qu’il a
avoué, fût-ce simplement par une modification de sa manière d’être,
qu’il réprouvait sa vie précédente, chacun s’imagine avoir le droit,
presque le devoir de lancer contre lui sa petite ou sa grosse pierre et
d’assumer à son égard une attitude de supériorité ou de condescendance.

Cette inconséquence morale est commune à presque tous les hommes,
quelles que soient les croyances qui dirigent leurs vies. Comment
peut-elle s’expliquer et se justifier? Trouve-t-elle un appui dans
la religion? De quels arguments la logique peut-elle la soutenir?
En cherchant à déterminer les causes d’où elle procède, on arrivera
peut-être à en saisir l’_irrationalisme_ et l’injustice profonde.

       *       *       *       *       *

Les âmes religieuses, appartenant aux différentes confessions
chrétiennes, appelées à se prononcer à ce sujet, déclareraient
évidemment qu’elles reconnaissent l’utilité du repentir puisque le
salut éternel dépend, pour la part qui concerne l’homme, de ce
fait même. Mais si elles proclament ce devoir en principe, elles le
démentent en pratique, et les cas où elles vivent cette vérité sont des
plus rares. Tel pasteur méthodiste ne prendra comme servantes que des
prisonnières libérées, tel prêtre catholique montrera au forçat évadé
la sublime confiance du curé Myriel pour Jean Valjean; mais on se meut
ici dans un monde spécial, formé de situations exceptionnelles, de
consciences exceptionnelles, de cœurs exceptionnels, et dont les excès
de confiance pourraient avoir, du reste, s’ils étaient trop largement
appliqués, des conséquences dangereuses pour la sécurité et même la
morale sociale.

Le _rara avis_ ne compte pas quand il s’agit d’un examen d’ensemble;
ce qu’il importe de connaître c’est la mentalité générale de ceux qui
s’intitulent chrétiens. Quelle est leur attitude vis-à-vis du repentir?
La réponse n’est pas douteuse: presque tous manifestent une défiance
plus ou moins accentuée à l’égard de l’homme qui, reconnaissant ses
erreurs, fait volte-face en les avouant. Il cesse d’occuper à leurs
yeux,—comme à ceux des simples mondains,—sa position primitive; pour
blâmâble et blâmée qu’ait été sa conduite passée, il bénéficiait du
doute, et le doute paraît toujours préférable à la certitude de la
faute, même si cette faute est suivie d’une expiation volontaire.

On peut aller jusqu’à affirmer que les exemples de repentir agréés
par Dieu représentent pour beaucoup de consciences une pierre
d’achoppement. Les paroles de mansuétude que le Christ adresse aux
pécheresses, la place qu’il permet à Madeleine d’occuper près de lui,
le fait qu’après la crucifixion c’est à elle qu’il apparaît en premier,
ont troublé plus d’une chrétienne rigide. Toutes ne l’avouent pas, mais
combien s’en sentent blessées! Après avoir passé leur vie à résister,
par amour de Dieu ou par crainte de l’enfer, aux sollicitations de leur
imagination et aux fièvres de leur cœur, la miséricorde attendrie de
Jésus, les déconcerte, les alarme, les aigrit et elles seraient prêtes
à juger leur Dieu. Qu’il ait pardonné, passe encore! Mais joindre à
jamais son nom à celui de ces créatures de honte et de luxure leur
paraît incompréhensible et dur pour les femmes chastes, auxquelles si
peu de gloire déjà est réservée en ce monde.

Le pardon accordé à l’abominable reniement de Pierre, aux persécutions
de Saül de Tarse ne les blesse pas au même degré. Quant aux hommes,
moins subtils et peut-être plus généreux, ils ne s’arrêtent guère à ces
contradictions apparentes de la pensée divine, et c’est pourquoi, sans
doute, ils n’apprennent pas, eux non plus, la leçon sublime qu’elles
contiennent.

La légende raconte que le corps de sainte Catherine de Sienne a été
réduit en poussière; dans son cercueil on n’a trouvé que des ossements.
Celui de sainte Marguerite de Cortone, au contraire, était dans un état
de conservation parfaite et exhalait des parfums délicieux. Or, la
première, cette grande figure de sainte politique qui ramena Grégoire
XI d’Avignon, n’avait jamais failli, ni connu d’autre passion que son
Dieu et la gloire de l’Église, tandis que la seconde n’était revenue
à la religion qu’après une série d’ardentes amours. J’ai entendu de
bonnes chrétiennes soupirer amèrement à ce récit.

Ces mêmes femmes, enclines presque à contester à Dieu la faculté du
pardon vis-à-vis de la pécheresse repentante, serrent contre leur
cœur, avec la plus grande cordialité, des femmes de réputation plus
qu’équivoque, de caractère douteux, mais enveloppées d’un suffisant
manteau d’hypocrisie. Il est étrange à quel degré, en ce genre
d’erreurs, ce qui est bas et médiocre obtient d’indulgence. Les grandes
passions, qui portent en elles-mêmes leur excuse, rencontrent une
bien autre sévérité; si celles qui les éprouvent essayent de racheter
leurs faiblesses par la pratique d’autres vertus, on leur en conteste
volontiers le droit. C’est le repentir à l’état de regret, c’est le
premier échelon, et déjà les hostilités se marquent. Si les scrupules
s’accentuent, si la conscience arrive à dominer le cœur, à comprimer
les passions, à ordonner le renoncement, toutes les vertueuses
indignations éclatent, et chacun de crier: «Haro sur le baudet!» Il
pouvait à son aise «tondre de ce pré la largeur de sa langue», et
brouter même sur d’autres prés, peu importait! Mais confesser sa faute
ou avoir l’air de la confesser, ou, ce qui est pire encore, essayer de
la racheter, voilà le crime aux yeux de beaucoup de justes.

Et s’il en est ainsi pour ce qui concerne les femmes dans la vie
sentimentale et passionnelle, la même intransigeance, la même
inconséquence se rencontrent chez les hommes dans les questions
d’honneur, de probité, de droiture. Je parle des hommes qui ont la
prétention de conformer leur vie aux doctrines chrétiennes, sans être
pour cela des saints ou des exaltés. Ils fréquenteront des gens tarés,
concluront des affaires avec eux, rechercheront leur appui s’ils sont
puissants, recourront à leurs conseils s’ils sont habiles. Dans leur
âme et conscience ils n’ont aucune estime pour ces associés momentanés,
ils savent parfaitement à quoi s’en tenir sur leur compte, mais tant
que la surface reste convenable, ils les traitent en membres honorés de
la société. Qu’elle s’écaille de quelque côté, cette surface, que les
malheureux veuillent racheter, expier, qu’ils essayent de recommencer
une existence nouvelle, halte-là! Les portes se ferment, les mains se
retirent, les yeux se détournent. On supportait tout du coupable, tant
qu’il ne s’était pas dénoncé lui-même en se repentant. Il ne péchera
plus, c’est fort bien. Mais il a tacitement avoué avoir péché et les
Pharisiens, dont le nombre est légion, se voilent le visage à cette
vue. On ne peut s’empêcher de penser à Tartufe, et si la citation
n’était irrévérencieuse on citerait la scène du mouchoir.

Cette façon d’agir est humaine, car elle est générale et ceux qui la
dénoncent ont peut-être en certaines circonstances pensé et senti de
même, chacun étant plus ou moins esclave d’un faux respect humain.
L’homme est souvent comme un enfant, les mots l’effrayent plus que les
faits; il se bouche les oreilles pour ne pas les entendre et en veut à
celui qui prend un porte-voix pour les faire pénétrer dans son tympan.
Seulement on peut se demander, au moyen de quel subterfuge moral, les
chrétiens parviennent à excuser vis-à-vis d’eux-mêmes cette manière
d’être et de voir si absolument contraire à la doctrine évangélique.

Le point n’est pas discutable, cette doctrine place le repentir
au-dessus de la vertu. Ce n’est pas parmi les justes que le Christ
cherche ses disciples; et, entre ses disciples ce n’est pas à ceux qui
_n’ont plus jamais failli après leur adoption_ qu’il donne le plus
grand pouvoir, ce n’est pas eux qu’il charge de paître en brebis.
L’exemple de Pierre est là pour l’attester. On sait qu’il a choisi
Paul parmi ses persécuteurs. Donc, non seulement il admet et accepte
le repentir, mais il l’honore; à ceux qui ont senti passer sur leurs
consciences ce grand flot purificateur, il promet et il donne une
couronne de gloire. Il attache à leurs pleurs une vertu rédemptrice.
«Et tes larmes, ô Madeleine, éternellement, sur tout amour de femme,
comme un vent de neige, jetteront la blancheur[13].» Le respect du
repentir est donc imposé par la religion chrétienne. Il ne faut pas
mépriser celui qui regrette ses erreurs, à moins que ce ne soit pas une
lâche peur du châtiment, il faut l’honorer, lui donner dans l’estime
une place supérieure à la place du juste, admettre et croire qu’il
aura dans les vies futures, près de Dieu, une situation privilégiée et
que même, sur cette planète, les têtes de ses frondaisons domineront
peut-être celles des lis.

Mais alors à quoi bon résister à ses entraînements et pratiquer les
vertus difficiles, si les pécheurs doivent occuper les trônes et les
justes se contenter de modestes escabeaux? L’objection, plausible
d’apparence, manque absolument de fonds, car ne se repent pas qui
veut et rien n’est plus rare que ce mouvement de conscience: les
grandes âmes seules en sont capables. Les médiocres peuvent éprouver
elles aussi parfois des lueurs de regret qu’elles prennent pour de la
repentance, mais ces lueurs s’effacent vite.

Le repentir qui régénère est d’essence divine; il ne s’élabore que dans
des alambics d’or pur et marque d’un fer rouge les cœurs à travers
lesquels il passe. Ceux qui en supportent les brûlures appartiennent
à la race des forts, des résistants, des martyrs. C’est ces natures
exceptionnelles que Dieu a discernées sous les hontes, les reniements,
les persécutions des Madeleine, des Pierre et des Paul.

Pourquoi le chrétien n’essaye-t-il pas de discerner lui aussi ces
grandeurs cachées, et à l’exemple de celui qu’il prétend reconnaître
pour maître, ne cherche-t-il pas parmi les pécheurs repentants les
serviteurs enthousiastes, patients et fermes, nécessaires aux causes
généreuses qu’il veut défendre ou faire triompher? Pourquoi? hélas!
pourquoi? Parce que l’orgueil spirituel l’aveugle, parce que sa propre
justice le rend sourd, parce que le pharisianisme veille encore aux
portes des temples, et que si le Fils de Marie revenait sur la terre,
après dix-neuf siècles de christianisme, la même race de vipères se
dresserait devant lui, les mêmes dénonciations devraient sortir de ses
lèvres.

Pour refuser le respect au repentir, c’est-à-dire pour ne pas y
croire, pour ne pas l’accepter, pour ne pas s’incliner devant lui,
l’homme religieux ne trouve dans ses croyances aucun motif et aucune
excuse. Au contraire, l’esprit même du christianisme lui enjoint
péremptoirement de tendre la main à l’âme repentante et de la conduire
à la place d’honneur; on a beau retourner toutes les paroles de Jésus,
une autre conclusion est impossible: «Il y a plus de joie au ciel
pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.»
Quelques chrétiens, tout particulièrement évangéliques dans leurs vues,
ont écouté cette leçon et essayent de la pratiquer, mais ce sont les
exaltés; les sages, les raisonnables refusent de l’entendre; la masse y
est résolument contraire. Les poètes seuls semblent l’avoir comprise.

       *       *       *       *       *

Les manifestations du repentir sont tout aussi mal accueillies par la
classe de ceux qui, tout en portant officiellement le nom de chrétiens,
ne prétendent point agir en disciples du Christ, mais qui, déistes,
spiritualistes, agnostiques, positivistes même, reconnaissent une
loi morale nécessaire et essayent, plus ou moins, d’y conformer leur
conduite.

La répugnance qu’ils éprouvent à l’égard du pécheur repentant est
infiniment plus excusable et compréhensible que celle des personnes
religieuses, car le sentiment de sa propre justice n’a au fond rien de
moralement choquant chez un positiviste. Tout au plus indique-t-elle de
sa part une lacune d’intelligence, une ignorance de la nature humaine,
un manque de profondeur dans la compréhension. Pénétré de sa vertu, il
éprouve une sorte de dédain naturel pour ceux qui, élevés comme lui
et placés au même degré social, ont descendu la pente; il n’a qu’une
médiocre confiance dans leurs efforts pour la remonter, et même s’il
a confiance, il ne se sent point porté à leur reconnaître de ce chef
une supériorité; à ses yeux leur position morale reste inférieure
irrémédiablement.

Mais ce qu’il peut y avoir de naturel dans leurs répugnances et leurs
préjugés n’empêche point ces défenseurs de la société et de la morale
d’être imprudents et illogiques en ne pas encourageant le repentir.
Comme on ne peut éliminer le mal qui ronge, détruit et tue, il faut
essayer d’en corriger les effets désastreux. Or, pour cela il n’existe
qu’un seul moyen: convertir le mal en bien, et pour le convertir en
bien il faut amener ceux qui ont l’habitude de le commettre à en
reconnaître l’inutilité, la laideur et les désavantages.

Cette conviction, naissant dans un esprit, en dehors même de tout
sentiment religieux, ou de tout mouvement de consciences, porterait
celui qui en est saisi à une modification de conduite dont les effets
seraient favorables à son entourage et dont la société entière
bénéficierait indirectement. Ne pas provoquer et faciliter ces
volte-faces, quelle que soit la source d’où ils procèdent est, par
conséquent, maladroit, déraisonnable et antisocial.

Tous les hommes presque commettent dans leur jugement la singulière
erreur d’apprécier les individus sur des faits isolés de leur vie,
oubliant que la seule indication véritable de valeur ou de non-valeur
est l’ensemble du caractère. Il y a des êtres dont l’existence n’est
marquée par aucune faute apparente de conduite et qui n’ont jamais
accompli le moindre bien en ce monde, dont la nature étroite, agitée,
égoïste, l’esprit faux, l’instinct d’intrigue ont été cause de beaucoup
de mal. Ils jouissent cependant de l’estime générale, on leur confie
des missions importantes, on recourt à leurs conseils, on leur laisse
la direction des intérêts d’autrui. Si l’on se donnait la peine
d’examiner de près leur véritable nature, si un peu de raisonnement
et de psychologie expérimentale éclairait le jugement général, on
s’empresserait de les délivrer de toutes responsabilités, les trouvant
indignes et incapables d’en porter le poids.

C’est en sens inverse que ce travail mental devrait s’accomplir pour
d’autres personnalités; tel individu qu’on écarte de toutes les charges
parce qu’il a commis, à un moment donné de sa vie, un acte coupable
de genre quelconque, qu’il n’a pas eu l’hypocrisie ou la sagesse de
dissimuler, possède une nature grande, généreuse, altruiste, droite;
il a déployé pour le bien de l’énergie et de l’intelligence. Si on lui
confiait une tâche à remplir, il ne ménagerait ni fatigues ni efforts!
Pourquoi ne pas recourir à lui? Parce qu’un acte incorrect tache son
existence et qu’il est connu. S’il était resté caché ou à l’état de
soupçon, il pouvait le multiplier par dix, et l’opinion publique
ne se serait pas émue. Mais, crime irrémissible, l’acte coupable a
été avéré, confessé, regretté, mieux vaut donc s’adresser à l’être
sans valeur, sans conscience, sans générosité: il remplira sa tâche
mal ou insuffisamment, peu importe, l’étiquette reste convenable.
Et malheureusement, la plupart de ceux qui portent ces jugements
inconséquents, basés sur des faits isolés, sans se soucier d’examiner
l’esprit intime des choses, d’étudier les causes secrètes et les
responsabilités vraies, d’arriver à la nature intrinsèque des êtres
pour être en mesure d’apprécier leurs capacités et leurs possibilités,
croient de bonne foi accomplir une œuvre de défense sociale. Par ce
système, ils établissent le règne des médiocrités, risquent d’écarter
les valeurs et de placer la terre dont ils ont charge dans les mains de
cultivateurs incapables et paresseux.

Si les hommes apprenaient à établir leur opinion les uns des autres
sur des bases supérieures à celles des conventions et des apparences,
une bonne part d’injustice disparaîtrait de ce monde, et l’on verrait
plus souvent _the right man in the right place_. Ceux qui croient et
espèrent travailler à la préparation d’une société nouvelle, où une
humanité nouvelle est destinée à s’épanouir, devraient commencer à
modifier leur méthode d’appréciation.

Les conducteurs d’hommes, les distributeurs de travail, doivent voir
au-delà des surfaces, distinguer dans les foules, les forces, les
aptitudes, les capacités. Chacun peut avoir droit à une part de
soleil, mais chacun n’est pas apte à diriger une caravane, à construire
une forteresse, à organiser une colonie. Une psychologie plus large,
plus profonde, permettra une répartition plus juste. Tout progrès
social qui ne serait pas fondé sur ce principe, manquerait d’assises
solides.

D’ailleurs, il n’est point nécessaire d’attendre que l’évolution
sociale se soit accomplie pour que chacun en son particulier apprenne
à modifier son système de psychologie. Tout naturellement, lorsqu’on
jugera sur l’ensemble et non sur le fait particulier, on arrivera à
discerner sous les fautes les forces bienfaisantes, et la constatation
de ces forces, amènera les esprits à accepter la possibilité du
repentir chez ceux qui les ont commises et même avouées. L’acceptation
poussera à l’encouragement; et de l’encouragement au respect chez les
âmes équitables, le pas sera vite franchi.

Le sentiment de défense sociale qui a poussé et pousse encore tant
d’esprits honnêtes à fermer rigidement les portes à tous ceux qui
d’une façon connue, se sont écartés momentanément de la voie droite,
devrait leur conseiller, au contraire, la provocation et la culture du
repentir sous toutes ses formes. Et non seulement pour les erreurs
et les fautes que la loi ne punit point, mais plus encore peut-être
pour la catégorie des criminels, des ennemis positifs de l’ordre et de
la sécurité. Ce repentir, il faudrait le faciliter de toutes façons,
presque lui offrir des primes, avec discernement bien entendu, et en
prenant des précautions contre l’hypocrisie et les récidives possibles.
On serait dupe quelquefois, c’est inévitable, mais qu’importe!
D’ailleurs, n’est-on pas dupe toujours par quelque côté, dès qu’on
tente une amélioration ou qu’on pousse au progrès, même en faveur des
honnêtes gens?

La redoutable question des prisonniers libérés n’a point encore dans
les préoccupations publiques la place qu’elle mérite d’occuper,
bien qu’elle ait ému en tous pays quelques consciences d’élite. Ces
êtres qu’on rend à la société parce que leurs délits ne méritaient
pas la réclusion perpétuelle et que, d’ailleurs, il faut faire place
à d’autres, que vont-ils devenir? Se répandront-ils en semence
corruptrice? Augmenteront-ils l’armée du crime pour retomber de nouveau
sous la sentence du châtiment? Deviendront-ils, après avoir expié leurs
fautes et en avoir compris l’horreur, des citoyens utiles et honnêtes?
Il faudrait rendre cette troisième alternative possible. L’est-elle
en nos pays d’Europe? Le prisonnier libéré et repentant reste partout
un paria; il peut mener pendant vingt ans une existence impeccable, le
jour où son passé est connu, l’estime publique se retire de lui, les
portes se ferment, on oublie ses vertus, on se rappelle uniquement de
l’acte coupable pour expié et réparé qu’il ait pu être. Les exemples à
citer seraient innombrables.

Ceux qui ont pu se réhabiliter momentanément en laissant ignorer leur
personnalité juridique sont, du reste, parmi les exceptions heureuses.
D’autres sombrent dès leurs premiers pas. Le retour à la vie libre, que
signifie-t-il pour eux? Repoussés de tous les milieux respectables,
sollicités par leurs anciens compagnons, ils voudraient être honnêtes
qu’ils ne le pourraient pas! Les femmes surtout se voient presque
toujours forcées de retomber dans le vice, sinon dans le crime. Des
associations se sont formées dans plusieurs pays pour recueillir et
aider ces malheureuses, mais elles disposent de trop faibles moyens
pour venir efficacement en aide à l’immense armée que les prisons
reversent de temps autre sur la société et qu’il vaudrait mieux garder
enfermée si aucun travail honorable n’est préparé pour ces mains dont
on a détaché les chaînes.

Cette question est si importante et si grave pour la moralité et la
sécurité générales, qu’hommes d’état et sociologues devraient la
faire entrer au premier rang de leurs préoccupations et de leurs
études. Mais aucune mesure légale ou administrative ne peut avoir
son plein effet, si elle ne trouve un appui dans l’opinion publique,
si la réforme qu’elle veut accomplir ne correspond pas à un travail
de la pensée humaine. Lorsque tous les membres de la société, chefs
d’usines, commerçants, employeurs d’hommes en tout genre, auront
compris qu’ils n’ont pas le droit de refuser du travail à l’individu,
qui, condamné à l’expiation d’une faute, a purgé sa peine et essaye de
reprendre sa place dans le _consortium_ humain, l’œuvre de l’état et
de la philanthropie sera singulièrement facilitée. Mais si la pensée
que le devoir et l’intérêt de chacun est de diminuer le nombre des
malfaiteurs, en offrant la chance aux prisonniers libérés de redevenir
honnêtes gens, ne pénètre pas la généralité des esprits, les efforts
tentés resteront en grande partie stériles.

Parmi les œuvres difficiles de civilisation et de justice tentées
par l’époque présente, aucune n’est plus ardue et plus malaisée à
accomplir, car elle se heurte à d’instinctives et apparemment légitimes
répugnances. Il faut un haut degré d’altruisme et de discipline morale
pour ne pas éprouver un sentiment d’aversion, de crainte ou d’angoisse
au contact d’un criminel sortant de prison, même si ses notes sont
bonnes, son repentir avéré. Le cachot laisse après lui une impression
de lèpre morale qu’on ne parvient pas toujours à dominer, que beaucoup
seront à jamais incapables de dominer quelle que soit leur ardeur de
charité, leur force de sympathie et leur largeur de vues. Mais tous ne
sont pas appelés à labourer le même champ; un certain nombre d’ouvriers
est seul nécessaire à la culture de cette vigne-là. Toutefois pour
trouver, rallier, grouper ces ouvriers, il est nécessaire qu’une
atmosphère se soit créée autour d’eux, favorable au travail auquel on
les convie. S’ils ne sont pas imités par tous, ils doivent sentir du
moins que l’opinion publique les encourage et les approuve.

Or, comment cette opinion favorable à la rentrée des criminels dans
la société pourra-t-elle se former, si la mentalité humaine ne se
modifie pas, si le respect du repentir ne pénètre pas les âmes, si
l’estime se détourne des pécheurs repentants, dont les fautes n’ont
pas été un péril pour la sécurité du prochain, ni pour sa bourse
ni pour sa vie. Avant d’arriver à ce que la justice et la défense
sociale demandent, c’est-à-dire à la réhabilitation du coupable qui
a humainement expié sa peine, l’élite morale de la société doit
atteindre cette équité et cette sérénité d’appréciation qui fera juger
les individus sur l’ensemble de leur vie et de leur caractère, et
non sur un acte isolé commis peut-être dans une heure d’égarement ou
d’entraînement irrésistible. Elle doit également avoir appris que les
natures supérieures et généreuses sont seules capables d’un repentir
sincère et que ces natures possèdent d’inépuisables ressources. Ceux
qui ont commis le mal sont souvent plus capables d’accomplir le bien
que les natures trop pondérées, stérilisées souvent par le sentiment de
leur propre justice, cette tare des existences correctes. Accueillir le
repentir, l’encourager, le glorifier même, c’est recruter pour l’armée
du bien des soldats courageux, ardents, aguerris par l’expérience et
capables souvent de prodigieux efforts, le désir de réparer étant l’un
des plus puissants leviers des cœurs.

Le mal serait-il donc dans l’ordre moral la fournaise dont doit
sortir le bien comme la pourriture qui s’infiltre dans le terrain
sert à l’éclosion plus splendide de la fleur? La question se pose
et ne saurait être résolue dans l’état encore inférieur de notre
développement mental: le problème reste irrésolu. Mais pourquoi se
troubler? Si le bien est le produit du mal, point n’est nécessaire
d’y participer soi-même directement ou indirectement; sa vue, sa
constatation, les douleurs dont il est cause suffisent à faire germer
le désir de la réparation dans les âmes, à en créer le besoin, à en
déterminer les manifestations. Les purs eux-mêmes peuvent puiser à
cette source.

La préface de M. Étienne Lamy à l’_Histoire des Missions catholiques
au_ XIX^e _siècle_ commence par ces mots: «La plus grande misère
de l’homme n’est pas la pauvreté, ni la maladie, ni l’hostilité des
événements, ni les déceptions du cœur, ni la mort; c’est le malheur
d’ignorer pourquoi il naît, souffre et passe.» A cette ignorance
troublante de sa destinée, l’homme doit ajouter une autre cause
d’angoisse: le problème du mal tel qu’il se présente aux esprits
trop chercheurs pour se contenter de la vague explication que les
théologiens en donnent. Ce mal pour lequel un Dieu a dû mourir et
qui en même temps est l’alambic où le bien s’élabore, ce mal qui
détruit l’harmonie pour laquelle nous sommes créés et qui, en même
temps, par les expiations volontaires qu’il provoque, ramène dans
l’âme cette harmonie perdue, quelle redoutable et angoissante énigme!
Énigme insoluble pour l’esprit et que la conscience interrogée ne peut
résoudre elle non plus.

Les générations futures arriveront peut-être à connaître par quelle
mystérieuse tragédie un incommensurable abîme s’est creusé entre les
aspirations de l’homme et la réalité de sa vie, entre ses désirs et
ses capacités. Ceux qui vivent aujourd’hui l’ignoreront toujours, et
s’ils arrivent à des certitudes morales, elles seront strictement
personnelles. Ils ne peuvent donc penser, sentir, agir qu’en aveugles,
des aveugles dont les yeux cependant perçoivent encore des lueurs. La
plus vive et la plus claire est le besoin qui les tourmente de ramener
à l’harmonie leurs pensées et leurs sentiments, de créer en leurs âmes
un refuge où ils puissent s’abriter, d’étouffer ou, du moins, d’adoucir
les notes discordantes qui montent des bas-fonds moraux où les cœurs
que le mal détériore, avilit, envenime, exhalent leurs plaintes
désespérées.

Pour ne plus entendre ces sons d’angoisse, ces cris de révolte, pour en
diminuer le nombre et la force, un seul moyen existe: changer ces voix
fausses et acerbes en voix justes et douces, capables de se joindre à
la grande symphonie des âmes sereines; tendre les mains et les bras
pour les aider dans leurs premiers efforts; ouvrir les cœurs tout
grands pour la récompense de ces efforts.

Jusqu’ici, sauf de rares exceptions devant lesquelles il faut
s’incliner, le système suivi a été fautif; ceux mêmes qui consacrent
leur temps et leurs forces au rachat des existences perdues, ne
comprennent pas qu’ils suivent un faux courant d’idées en exigeant de
ceux qu’ils recueillent moralement ou matériellement des attitudes
humbles et pénitentes. Cachant leurs fronts dans la poussière, prêts
à toutes les obéissances et à tous les renoncements, n’osant prendre
aucune initiative, les malheureux doivent accepter l’ombre, le silence,
la décoloration sous toutes ses formes.

C’est que ces âmes d’élite, dont le dévouement ne saurait être assez
admiré, commettent presque toujours l’irréparable erreur d’établir
entre elles et ceux qu’elles relèvent une infranchissable barrière.
Elles sont les anges purificateurs, et un abîme les sépare des
pécheurs repentants, abîme qu’ils ne pourront jamais franchir et qui
les condamne nécessairement à une vie d’expiation, de tristesse, de
renoncement. Pour eux désormais, grisaille, toujours grisaille! Cette
idée est à la base de toutes les œuvres de relèvement, et il n’en est
pas de plus dure, de plus injuste, de plus fausse, de plus contraire à
cet esprit chrétien dont ces œuvres prétendent s’inspirer.

«Si Dieu a fait l’homme à son image, l’homme le lui a bien rendu.»
La boutade s’applique merveilleusement à ce double phénomène moral:
le repentir déconsidérant plus que le vice; le juste n’acceptant le
repentir qu’avec l’écrasement définitif du pécheur. Le juste aurait
enfermé Madeleine au couvent, envoyé Pierre aux Trappistes et employé
les énergies de Paul dans quelques tristes fonctions de gardien de
prison.

Avant que l’homme le meilleur n’arrive à la compréhension du vrai
repentir et des profondeurs dont il sort, avant qu’il ne se rende
compte qu’il faut le traiter par la lumière et non par les ténèbres,
avant qu’il ne sente la supériorité de la repentance sur la simple
justice, il devra vaincre beaucoup de répugnances, bouleverser toute
une partie de sa mentalité, descendre dans les abîmes de sa propre
conscience et les examiner au microscope de la vérité. Il n’y a pas un
être humain, même parmi les altruistes et les équitables, qui soit prêt
aujourd’hui à traiter le repentir comme l’enseigne l’Évangile et comme
l’enseignera cette justice nouvelle qui, pour prononcer ses verdicts,
s’attachera à l’esprit et non à la lettre des choses.

Jusqu’ici les poètes seuls ont compris le repentir et ce qu’il
représentait pour Dieu. Les uns, comme Victor Hugo, l’ont mis avant la
vertu et après l’innocence. D’autres, comme Moore, lui ont donné la
première place dans la pensée divine. Les larmes du pécheur repentant
parviennent seules à racheter l’âme de la Péri, à lui ouvrir les portes
du ciel.

  There fell a light more lovely far
  Than ever came from sun or star,
  Upon that tear that, warm and meek,
  Dew’d that repentant sinner’s cheek.

Aux yeux des mortels cette lumière peut paraître un rayon ou un simple
météore, mais la Péri savait qu’elle provenait du sourire des anges.
Les hommes ne deviendront-ils jamais curieux ou désireux de provoquer
ce sourire?



CHAPITRE IX

LA NÉCESSITÉ DE L’EFFORT

  Le suprême bien des
  fils de la terre est seulement
  la personnalité.

  (GŒTHE.)


La nature est un effort continuel; l’effort est la condition
essentielle de la vie. Les plantes, les moindres insectes, les animaux
supérieurs, l’homme lui-même sont, qu’il s’agisse de croître ou de
mourir, dans un état incessant de travail physique. Le phénomène se
vérifie-t-il au même degré pour le développement intellectuel et moral?
Oui, de façon complète, en ce qui concerne l’œuvre de la nature;
très imparfaitement pour la part d’effort qui dépend de la volonté
individuelle. Le cerveau et le caractère de l’enfant se transforment en
cerveau et en caractère d’homme, et dans les organismes normaux cette
évolution s’accomplit toujours. Mais c’est la simple préparation du
terrain; il reste à l’ensemencer, à l’arroser, à le cultiver de toutes
façons pour qu’il produise froment et plantes; à ce point commence le
rôle actif de l’être humain.

Tant que dure la période éducative, le jeune homme subit les règles
auxquelles l’assujettissent parents et professeurs; il les seconde
avec plus ou moins de zèle et de bonne volonté, quelquefois refusant
d’acquérir l’instruction qui lui est offerte, se rebellant contre les
principes moraux qu’on essaye de lui inculquer; mais c’est l’exception:
en général, jusqu’à l’âge de vingt ans et même plus, il suit la voie
battue et soumet sa mentalité aux exercices qu’imposent les lois
scolaires de son époque. La force de l’usage est si puissante qu’elle
étouffe presque toujours les velléités de révolte. Il ne retrouve le
sentiment de son libre arbitre que plus tard, lorsque délivré des
contacts qui le tenaient prisonnier, il commence sa vraie vie et prend
seul la direction de sa destinée.

C’est le moment où, suivant les conditions de fortune où il se trouve,
l’homme est jeté, soit dans la lutte pour l’existence, soit dans la
recherche du plaisir. Quelle part ces deux tourbillons qui l’emportent
laissent-ils chez lui à l’effort intellectuel et moral, au progrès
voulu, poursuivi, désiré de l’esprit et de l’âme?

       *       *       *       *       *

Au point de vue scientifique, l’effort cérébral n’a jamais été aussi
intense qu’à l’époque actuelle; les merveilleuses découvertes du
siècle qui vient de finir en sont l’indéniable preuve. Le cercle des
connaissances s’est étendu, l’application de nouvelles forces à tous
les rouages de l’existence a rendu indispensable l’élargissement des
programmes scolaires, mais cependant la culture générale de l’élite
intellectuelle est moins complète, moins fine, moins profonde. La
tendance est de limiter strictement études et lectures à ce qui peut
servir à la profession ou à la carrière de chacun; le reste est
négligé. Ces hommes distingués dans leur partie, célèbres même parfois,
sont d’une ignorance enfantine sous d’autres rapports; ils font des
découvertes qui transforment le monde et ne suivent pas le mouvement
général des idées.

Cette limitation à un sujet unique est peut-être indispensable aux
chercheurs des secrets de la vie; la science veut être aimée seule,
elle n’admet pas de rivales, elle demande même que les forces de ses
fervents soient appliquées à une branche spéciale et non à l’arbre
entier. Mais la catégorie des personnalités scientifiques est fort
restreinte; la plupart des professions libérales et des carrières de
l’état n’exigent point semblable absorption mentale, et une culture
plus large ne pourrait que les avantager. Cependant dans cette classe
aussi on se limite de plus en plus à l’indispensable, on ne veut
pas sortir de l’étroit rayon visuel de l’occupation immédiate et de
l’intérêt égoïste. Le désir du progrès intelligent ne tourmente que
faiblement la majorité des hommes, même ceux qui ont fait de bonnes
études. Sauf exception, ils n’éprouvent aucun désir de savoir pour
savoir; ils parcourent quelques journaux, tout au plus quelques revues,
et cet exercice suffit amplement à satisfaire les besoins de leur
esprit.

L’excuse de cette indifférence et de cette paresse mentale réside en
partie dans les lancinantes préoccupations économiques qui attristent
la plupart des vies; toutes les énergies sont absorbées par la lutte
pour le pain quotidien sous toutes ses formes. Mais l’explication ne
sert point à la classe nombreuse des personnes nées dans l’aisance, ni
à celle des oisifs riches, dans lesquelles devrait se recruter l’élite
intellectuelle du monde, non celle qui produit mais celle qui absorbe,
goûte et juge.

Quand on n’a pas à penser avec angoisse au lendemain, quand l’avenir
de ceux dont on est responsable semble à peu près assuré, l’esprit
reste plus libre, plus clair, plus apte à recevoir le bon grain, à
le faire germer et fleurir. Ne rien semer, ne rien planter dans ces
conditions-là est inexplicable et même légèrement honteux. Engourdis
par le bien-être, ceux qu’on appelle les heureux de ce monde ne sentent
que faiblement la vie intellectuelle. Ce qui flatte le toucher et le
regard: train de maison, mobilier, toilettes personnelles, tout doit
être recherché, parfait, exquis; des découvertes récentes se rapportant
au confort et à l’élégance, aucune n’est ignorée! On les applique
avec promptitude, car il serait humiliant de ne pas être au courant
de ce qui a été inventé pour le teint, les cheveux, le service de
table, la décoration des appartements... Mais nulle curiosité, nul
amour-propre ne poussent la généralité des individus à s’approprier les
manifestations de l’esprit. Le désir de progrès et de perfectionnement
qui les agite pour leur vie matérielle ne s’étend pas au développement
de leur intelligence.

A cet égard, l’indifférence est étonnante; non seulement, la plupart
des gens ne sentent pas la honte de l’ignorance, mais leur jardin
intérieur ne les occupe nullement. Aussi, lorsque l’âge des passions
est passé, s’étiolent-ils dans un ennui morne, dont ils finissent
par mourir. Pour la distraction et le relèvement de leur esprit,
des trésors de connaissances s’étendent en vain devant eux; ils
sont impuissants à les saisir, à les absorber, à s’en enrichir
l’intelligence et l’âme. Le fonds de culture leur manque, l’habitude
du travail cérébral leur fait défaut; ils ne peuvent plus assimiler ni
méditer; ils ne savent même plus jouir, car comme dit Schopenhauer:
«Toute splendeur, toutes jouissances sont pauvres reflétées dans la
conscience d’un benêt.»

L’immense catégorie des femmes dont la richesse ou le travail d’un
mari assure l’aisance et les loisirs, se refuse, elle aussi, davantage
encore que les hommes, à l’effort intellectuel. Leurs études
terminées, elles jettent leurs livres par la fenêtre et s’empressent
d’en oublier le contenu. Chez quelques peuples, la lecture tient une
assez grande place dans les habitudes féminines; il en est d’autres où
elle paraît superflue, sinon pire. Examinez en ces pays-là le budget
d’une femme, vous ne verrez figurer le compte du libraire dans aucune
de ses colonnes! L’idée du progrès intellectuel, considéré comme un
devoir, n’a pas pénétré encore les cerveaux féminins de certaines
races; c’est une inconnue, et une inconnue à laquelle l’entrée de la
maison est fermée de parti pris.

Essayez de démontrer à la plupart des femmes riches et aisées l’utilité
du développement intellectuel, elles vous riront au nez! Essayez d’en
faire un cas de conscience, elles hausseront les épaules! En général,
pas la moindre curiosité ne les possède pour ce qui forme la nature et
le but de la carrière ou de la profession de leurs maris et de leurs
fils. Aucune honte d’être ignorantes ne courbe leurs fronts; elles se
croient des êtres complets et seraient embarrassées, sauf exception,
de subir un examen d’école élémentaire! Tant qu’elles ont vingt-cinq
ans, la lacune ne se fait pas trop sentir, mais, lorsque la jeunesse
est passée, que les enfants ont grandi, que le rôle de poupée devient
ridicule, que trouvent-elles dans leur cerveau pour intéresser leur
vie, remplir leur temps, donner de salutaires conseils à leurs fils
et filles devenus des hommes et des femmes? Rien, absolument rien!
Et elles en sont réduites au morne ennui, ou à la médiocre ressource
des plats commérages ou, ce qui est pire encore, au piteux et immoral
dérivatif des caprices, des agitations, des exigences par lesquelles
elles se donnent l’illusion de la vie et de la puissance en tourmentant
famille, entourage, dépendants...

Si la Providence les a douées d’un grand discernement, d’instincts
délicats, d’intuitions très fines, les femmes, dont il est question
ici, peuvent suppléer par ces qualités naturelles aux lacunes dépendant
de leur culture insignifiante, de leur éducation illogique, de leur
paresse mentale. Mais plus elles ont reçu de dons, plus elles sont
coupables de les avoir négligés; au lieu de faire fructifier le talent
qui leur avait été confié, elles l’ont enfoui sous terre, et, ne
pouvant le rendre doublé ou triplé au Créateur des choses, rentrent
dans la catégorie des mauvais serviteurs. Elles auraient pu donner une
floraison superbe et restent à l’état de maigres bourgeons! Le manque
d’effort intellectuel, effet d’atavisme, ou absence de volonté, les
condamne à une pauvreté d’esprit dont elles souffrent, sans peut-être
s’en rendre compte elles-mêmes. Se contentant d’horizons restreints,
se figurant qu’on ne peut en reculer les bornes, elles emploient leurs
énergies cérébrales, non à essayer de comprendre le mouvement de la vie
universelle,—ce qui est le premier devoir de tout être pensant,—mais à
tenter de primer sur les autres femmes en de vaniteuses poursuites.

A ce tableau légèrement chargé, on peut opposer de nombreuses
exceptions, mais même dans les pays les plus avancés à cet égard, la
paresse intellectuelle reste la principale ennemie de la femme, comme
elle est l’ennemie de l’homme oisif, qui, justement parce qu’il échappe
à l’acharnante poursuite du pain quotidien, devrait sentir l’obligation
d’augmenter par la méditation et la lecture le fonds commun de la
richesse intellectuelle.

Les femmes, capables de suppléer par la finesse de leurs instincts
aux connaissances qui leur manquent, sont d’ailleurs une rareté.
En général, la nature est avare de ce don spécial; beaucoup de
femmes, même intelligentes, ne sont pas intuitives; elles se trouvent
désemparées et impuissantes devant une situation difficile, et ne
savent ni comment la juger, ni comment en sortir. Quels conseils
pourront sortir de leurs lèvres si leurs enfants les interrogent, si
leur mari les consulte, quand elles n’ont pour les inspirer qu’un
esprit faible et frivole? Leur violence d’appréciation, leur absence
d’équilibre naissent de leur ignorance. Les qualités de douceur, de
tolérance, de patience que l’homme, mari ou fils, désire rencontrer
chez sa compagne ou sa mère ne pourront se développer et se maintenir
que par l’élargissement de la mentalité féminine. Tant que la femme
n’aura pas appris à être objective, qu’elle jugera toujours à travers
elle-même, qu’elle comprendra imparfaitement ce qu’elle entend et de
quoi elle parle, comment pourra-t-elle être logique et équitable dans
ses jugements? Au lieu d’entraver ce développement, l’homme, dans son
propre intérêt, devrait y contribuer de tout son pouvoir, l’exiger de
celle qu’il épouse au lieu d’y mettre obstacle et de railler les rares
efforts qu’elle fait en ce sens.

De nos jours, on parle beaucoup et avec raison des carrières qu’il
faut ouvrir aux femmes pauvres des classes instruites pour les mettre
en mesure de pouvoir gagner honnêtement leur vie, sans faire marché de
leur corps, qu’elles soient célibataires, veuves ou privées de soutien
par l’abandon d’un mari. Et l’opinion publique commence à admettre,
même en pays latin, que pour cette catégorie de femmes, l’instruction
intégrale devient nécessaire, mais la tendance serait d’exclure de ce
mouvement toutes celles que leur situation de fortune semble destiner
au mariage, dont le pain quotidien est préparé et qui n’auront qu’à en
distribuer les tranches. Or, il ne saurait y avoir de plus fâcheuse
erreur. L’effort intellectuel est encore plus indispensable aux épouses
et aux mères qu’aux femmes isolées. Jusqu’ici on n’a pas suffisamment
réfléchi à leur responsabilité écrasante. En effet, tout dépend
d’elles, l’organisation de la famille, l’éducation des enfants, le
niveau du ménage... Que de maisons où ce niveau est excessivement bas
et vulgaire, à cause de l’ignorance de la femme, de sa paresse mentale,
de ses points de vue puérils. Son cerveau atrophié par la paresse
est devenu impuissant; avec la meilleure volonté du monde, elle ne
peut plus saisir, comprendre, s’assimiler les forces qui donneraient
l’équilibre à son esprit. Que de jeunes filles intelligentes,
studieuses même, se transforment en femmes médiocres, parce qu’à peine
sortie des écoles elles renoncent à l’effort intellectuel! Leur mère,
en général, est la première à les en détourner, d’abord par son propre
exemple, ensuite par son manque d’intérêt pour ce qui est instruction
et lecture, sans compter les préoccupations vaniteuses et mondaines
qu’elle s’empresse de communiquer à son enfant. J’ai vu des mères
s’affliger, gémir, pleurer, parce que leurs filles n’aimaient pas
suffisamment le bal...

L’exercice régulier est tout aussi nécessaire à l’esprit qu’au corps.
La gymnastique intellectuelle est indispensable. Comment ceux qui
croient à une vie éternelle ne le comprennent-ils pas? Cette part
d’eux-mêmes qu’ils supposent immortelle, ils la laissent en friche,
ils ne s’occupent pas de la cultiver, de l’améliorer, de la rendre un
peu moins indigne de l’existence supérieure qui forme leur espérance.
Aucune conscience chrétienne, aucune âme croyant à l’au-delà ne devrait
se dérober à ce devoir, du moins comme intention, car que peut-on
exiger d’individus ballotés comme l’être humain par tant de forces
contraires, sinon des intentions sérieuses suivies d’efforts sincères.

Les matérialistes eux-mêmes, ceux pour lesquels tout finit avec la mort
et qui n’ont que cette existence pour apprendre et connaître, devraient
sentir, par des mobiles différents peut-être, mais puissants aussi,
cette soif de savoir qui rend l’homme, le «roseau pensant», supérieur à
l’univers!

Ce siècle a marqué un grand progrès dans l’instruction générale, mais
le sentiment du devoir de l’effort intellectuel pour chaque individu
n’a pas encore suffisamment éclairé les consciences. Sans scrupule,
les êtres les plus honnêtes et les plus droits laissent leur cerveau
inculte, ne pensent nullement,—ce qui est plus important encore que
l’instruction—à en développer les facultés compréhensives. L’opinion
publique, _cette royne et imperiere du monde_, comme l’appelait
Montaigne, devrait se mêler de la question et traiter en quantité
négligeable tous les individus des classes aisées, intellectuellement
bien doués et appartenant à la jeune génération, qui croupissent
volontairement dans l’ignorance. On ne peut les déposséder de leur
intelligence comme la loi en certains pays dépossède les propriétaires
de terres non cultivées, puisque ce bien-là est intangible, mais
l’estime devrait se retirer d’eux, car ils manquent, non seulement
à leur devoir vis-à-vis d’eux-mêmes qui est de se préparer une
personnalité digne d’une vie supérieure, mais au devoir social, chaque
être étant obligé de contribuer au progrès de l’humanité par le
développement de ses facultés personnelles.

       *       *       *       *       *

Au point de vue moral la nécessité de l’effort est plus indispensable
encore, «car si nous ne sommes pas les maîtres, dit justement Lubbock,
nous sommes presque les créateurs de nos âmes». Mais la paresse qui
recule devant cet effort est autrement enracinée que la paresse
intellectuelle. L’âme est plus engourdie que l’esprit. L’homme laisse
constamment son âme mourir en lui, et sans l’aide de l’âme toute
tentative de perfectionnement, suggérée par la raison ou les influences
extérieures, reste stérile. L’homme ne peut parvenir à la victoire
que par elle; seule, elle le met en communication avec Dieu, avec les
forces supérieures, avec les bonnes, justes et grandes pensées qui
forment l’atmosphère morale dont le monde vit, bien qu’il se plaise à
nier les éléments qui la composent.

Le premier effort de tout individu devrait être, par conséquent, de
garder son âme vivante; de ne jamais la perdre de vue pas plus qu’il
ne perd de vue la sécurité de sa personne. C’est le bien précieux par
excellence, la seule chose qui ne puisse lui être enlevée, puisqu’il la
croît d’essence éternelle. Les stoïciens eux-mêmes, tout en n’admettant
pas l’immortalité et surtout l’immortalité individuelle, mettaient
un prix infini à l’âme. Écoutez Épictète et Marc-Aurèle. D’ailleurs,
que ce soit en perspective de l’au-delà ou pour cette vie seulement,
rien de moralement bon ne s’accomplit sans son concours. Il faut la
faire entrer dans toutes les résolutions, car elle est semblable à
l’étincelle qui communique la flamme, et la flamme c’est la vie. Tout
progrès demande un effort; tout effort pour être efficace doit être
soutenu par la volonté, mais si la chaleur de l’âme ne pénètre pas la
volonté, celle-ci reste impuissante.

L’homme qui pense et dont la conscience comprend la nécessité
de l’effort, appelle la volonté à son aide et leur premier acte
est de réveiller l’âme, sans le concours de laquelle rien ne vit
spirituellement. Mais la difficulté est justement de faire comprendre à
l’homme cette nécessité. La plupart des gens honnêtes ont la conscience
parfaitement tranquille s’ils ne frisent pas le code pénal, s’ils sont
corrects dans leur conduite extérieure, s’ils remplissent à peu près
les devoirs imposés par les lois humaines. Ils ne pensent que rarement
à laver leurs cœurs comme ils lavent leurs visages, à rechercher la
vraie propreté morale, à raffiner leur vie intérieure, à y élever un
temple à la beauté... Ils ne sentent pas avec Keats que: _A thing of
beauty is a joy for ever_[14].

Le plus grand nombre de ceux qui se disent chrétiens,—parmi lesquels
d’admirables exceptions se dressent,—ne semblent guère saisir mieux
que la généralité des personnes irréligieuses le devoir de l’effort
incessant vers la perfection, seul capable de remplir ce sentiment de
vide dont tant d’existences souffrent. Les grands péchés traditionnels
les préoccupent uniquement: les éviter, c’est le salut, et pourvu
qu’ils n’y tombent pas leur âme peut être hargneuse, mesquine, égoïste,
ces justes n’en éprouvent aucun scrupule, ne se sentent pas le moins
du monde responsables des courants hostiles, médiocres, décourageants
qu’ils répandent dans le monde, ne s’effrayent nullement de la
contribution qu’ils apportent aux forces mauvaises contre lesquelles
les forces bienfaisantes ont à soutenir chaque jour un si acharné
combat.

Or, le développement de ces forces bienfaisantes devrait être considéré
au contraire, par les êtres pensants comme le premier des devoirs:
devoir spirituel et devoir social. Augmenter le patrimoine de richesse
morale, c’est enlever aux puissances malfaisantes une partie de
leur empire, c’est diminuer les périls de tout genre qui entourent
l’existence des bons et des justes, c’est communiquer à ceux-ci un
accroissement d’énergie, c’est leur faciliter, par conséquent, la voie
du travail et du succès. L’amour de lui-même suffirait à enseigner
cette leçon à l’homme[15] si de plus hauts mobiles ne devaient la lui
imposer, en la transformant pour toute conscience droite en ordre
imprescriptible.

Les esprits chez lesquels le formalisme religieux n’a pas tari les
sources de la vie, et ceux auxquels l’habitude de la mauvaise foi n’a
pas enlevé la vue nette des choses ne peuvent fermer les yeux à cette
vérité: le devoir individuel du progrès moral. A une époque où tout
évolue en progressant, l’âme seule devrait-elle rester stationnaire?
Certains le pensent, le souhaitent, voudraient même qu’elle reculât,
tellement son immixtion dans l’existence humaine leur paraît inutile,
gênante, dangereuse.

Entrez dans un endroit public, examinez les physionomies, scrutez
les regards, et dites où vous discernez d’entre eux le rayonnement
d’une âme vivante? Tendez les oreilles, écoutez les paroles,
qu’entendez-vous? les mots prononcés que révèlent-ils? Les visages sont
moroses pour la plupart; l’ambition de paraître, l’avidité de l’argent,
d’écrasantes préoccupations matérielles ou de puériles pensées se
reflètent sur les masques humains. Ils sont bien rares ceux où se
devinent les battements d’une vie plus haute. Quelle tristesse dans
cette constatation! On se sent comme entouré de condamnés à mort qui
n’ont même plus la force d’essayer de se défendre. Parmi eux, il y a,
sans doute, des êtres bons, honnêtes, droits, mais qui n’ont jamais
compris la nécessité de l’effort, senti le devoir de tendre avec toutes
leurs énergies vers le perfectionnement intérieur; ils ont des âmes
engourdies qui n’envoient plus de lumière à leurs visages.

La prétention de l’homme de vouloir tout améliorer, tout agrandir,
tout embellir, sauf lui-même est un phénomène dont la singularité
devrait frapper les esprits logiques. Que penserait-on d’un individu
qui emploierait ses richesses à l’ornementation extérieure de son
palais et laisserait les appartements qu’il habite dans un état de
nudité, de misère, de malpropreté? On le traiterait d’idiot ou de fou,
et c’est cependant l’histoire de la plupart des hommes. Dans sa maison
on ne veut recevoir que des visiteurs de choix, tandis que l’on ouvre
les portes de son cœur aux hôtes les plus mesquins, les plus bas, les
plus abominables même. Et l’on n’en rougit pas, on s’habitue à cette
mauvaise compagnie, on se dit: C’est la nature humaine! et l’on ne se
croit pas obligé à réagir.

La nature humaine? Évidemment elle est faible, elle subit des passions
et des entraînements auxquels elle ne peut toujours résister; chaque
être a eu et aura des heures de défaillance; mais ce n’est pas cela
qui importe, ce qui importe, c’est de comprendre ce qu’il faut devenir
et d’y aspirer de toutes ses forces. Quand l’homme aura compris cette
vérité, il pourra tomber et retomber encore, il se relèvera toujours;
tant qu’il ne l’aura pas comprise, la respectabilité extérieure de son
existence sera impuissante à lui donner de la joie et à créer autour de
lui une atmosphère vivifiante pour les autres âmes.

Car ce devoir qui incombe à l’homme de l’effort continuel est
éminemment altruiste, on ne saurait assez le répéter. En travaillant
au développement de sa vie intérieure, il travaillera au développement
des autres vies. La beauté morale renferme un irrésistible magnétisme;
il se fait sentir non seulement dans l’entourage direct de chaque
individu, mais, augmentant la somme des forces bienfaisantes répandues
sur la terre, il vient en aide à tous les êtres et combat efficacement
les courants pernicieux que dégagent les âmes méchantes.

La société européenne actuelle est arrivée à une sécurité matérielle
relative: sous la protection des lois, la vie, la fortune des individus
sont à peu près à l’abri d’audacieux coups de main. La sécurité
morale ne s’établira-t-elle pas aussi quelque jour? Le code pénal est
impuissant à l’assurer, mais l’opinion publique, je le répète, pourrait
accomplir beaucoup en ce sens puisque, selon Pascal, elle «dispose de
tout, fait la beauté, la justice[16]...» Et plus encore que l’opinion
publique, si troublée aujourd’hui, la communion silencieuse des âmes
vivantes. Cette communion, une fois établie, produirait des vibrations
puissantes qui, galvanisant les âmes, les soulèveraient au-dessus des
marais où elles sommeillent tristement.

Aimer les choses en soi, les aimer pour ce qu’elles sont et non pour ce
qu’elles rapportent. Vouloir être grand, généreux, loyal pour l’amour
de ces forces[17] et non pour les porter en écriteau sur la poitrine,
quelle sagesse et quelle habilité! Ce serait non seulement vivre dans
la vérité, mais travailler efficacement à s’assurer pouvoir et succès.
Car, quoique prétendent les esprits chagrins, le réel finit toujours
par triompher de l’apparent, il y a une justice immanente et des lois
inéluctables; mais l’intérêt ne doit pas être le but de l’effort: on ne
triche pas avec les forces divines!

L’homme a été créé pour la vie heureuse, une mystérieuse tragédie le
lui en a fait perdre la possibilité; il doit la retrouver par ses
propres efforts. Sur cette terre, ce bonheur sera évidemment relatif,
puisque la mort existe et que les yeux mortels ne savent discerner
nettement l’avenir immortel, mais quelle radieuse existence l’être
humain pourrait vivre encore s’il comprenait enfin qu’il doit tendre
de toutes ses énergies vers la bonté et la vérité. Que de forces
inconnues il découvrirait en lui, que de puissants moyens d’action dont
il n’a pu se servir encore! Les ressources du monde psychique égalent
ou dépassent même, sans doute, celles du monde physique. Ce terrain
est presque vierge encore, l’âme humaine étant restée stationnaire
depuis environ deux mille ans. On dirait qu’on a eu peur d’y toucher,
et pourtant la nouvelle religion n’en limitait pas l’essor: le Christ
avait été large de promesses, investissant ses disciples d’une
puissance illimitée pouvant aller jusqu’à la prophétie et au miracle.

Mais très vite l’idéal s’est abaissé. La perfection divine à laquelle
elle avait été conviée a épouvanté l’âme humaine; effrayée de ce qu’on
lui demandait, elle s’est réfugiée dans le formalisme, et celui-ci l’a
étouffée. Les doctrines matérialistes et positivistes de ce siècle ne
l’ont pas délivrée de l’esclavage; au contraire, elles ont contribué
à épaissir la chape de plomb qui l’écrasait et à provoquer une longue
période d’engourdissement semblable à la mort.

Aujourd’hui la cloche du réveil s’entend de tous côtés, et, bien que
les sons en soient faibles encore, les manifestations d’une vie morale
renaissante se succèdent un peu partout sous des formes diverses.
Quelques-unes proclament des théories contestables, dangereuses même
peut-être,—l’erreur entrant toujours pour une part dans toutes les
choses humaines,—mais qu’importe! Ce qui importe, c’est le réveil, car
l’effort le suivra. Ceux qui en comprennent la nécessité doivent le
crier à tous les bouts de la terre, afin que ceux qui ne dorment plus
se lèvent, marchent et donnent toute leur mesure.

Si, depuis que le monde existe, chaque être humain avait fourni son
maximum d’efforts, que serait aujourd’hui la terre? Dans l’ordre
scientifique, les progrès atteints le seraient depuis longtemps
et auraient été dépassés; on se trouverait en avance de plusieurs
siècles. Dans l’ordre moral, la justice aurait commencé son règne et
une série de souffrances inutiles seraient éliminées des cœurs. Bien
entendu, l’effort doit être accompli avec discernement et tendre vers
ce qui est digne d’être poursuivi. Donner aux choses leur vraie valeur
est une des premières leçons à apprendre pour guider sa vie et user
efficacement de ses forces.

L’intelligence, lestée de discernement et de logique, la conscience
alerte, la pensée haute, l’âme vivante, l’homme pourrait connaître au
moral la satisfaction que lui donne au physique le large déploiement
de ses forces. Par son aspiration constante vers la beauté, il se
sentirait devenir une parcelle de Dieu. Plus d’âge mûr aride, plus de
vieillesse désenchantée! Tout ce qui semble souvent insupportable dans
les obligations journalières se trouverait allégé. L’individu, que
l’affaiblissement de ses forces physiques retire de la lutte, pourrait
continuer à agir sur l’âme du monde par l’effort de sa pensée. Les
vieillards deviendraient ainsi les grands prêtres de la pensée humaine,
des grands-prêtres muets presque toujours, sans formules, sans rites,
sans habits sacerdotaux.

Les chrétiens n’ont qu’à relire l’Évangile, et ils verront qu’il
leur promet une puissance presque sans limites. Si les philosophes
réfléchissent aux merveilleuses découvertes de la science, comment
nieraient-ils que le champ inexploré de l’âme peut renfermer également
des possibilités inouïes? Les humanitaires, sous peine de se renier,
sont forcés de croire à la possibilité d’un progrès social incessant.
La petite cohorte est donc assez nombreuse pour se mettre en marche et
livrer bataille aux courants pernicieux qui dessèchent ou décomposent.
Mais elle doit se souvenir que, dans l’ordre moral comme dans l’ordre
physique, l’appât médiocre provoque des efforts médiocres, et que, pour
appeler efficacement les âmes à la rescousse, il faut leur montrer
un prix très haut: la possibilité d’atteindre, dès cette terre, une
parcelle du divin.



CHAPITRE X

L’HARMONIE FINALE

  Les âmes qui attendent
  sont nombreuses sur la
  terre.

  (P. SABATIER.)


Lorsque les âmes, sorties de leur assoupissement, auront appris aux
hommes croyants et honnêtes à ne plus admirer le mal, à ne plus
stériliser leur cœur, à ne plus s’aimer faussement, lorsqu’elles auront
établi le culte de la bonté, de la vérité, de la beauté et imposé
aux consciences le respect du repentir, lorsqu’elles auront enseigné
la nécessité de l’effort constant vers la perfection radieuse, alors
seulement l’homme commencera à comprendre de quel pouvoir il dispose et
il essayera de l’exercer.

Durant son long engourdissement, l’âme humaine a reculé; elle est
devenue silencieuse, et les communications entre elles et la volonté
se sont interrompues. Les âmes qui n’ont pas reculé sont restées
stationnaires et, pour atteindre les progrès accomplis dans le
monde physique, elles auront une longue route à parcourir. Il faut
qu’elles-mêmes se développent pour développer la volonté humaine, pour
établir entre les deux éléments des relations constantes, et, par
ces relations constantes, arriver à communiquer avec les puissances
supérieures, avec les forces bonnes répandues dans l’univers.

Le jour où l’homme sera arrivé à se dépouiller de toutes les douleurs
artificielles que lui créent l’illogisme et le faux amour de soi, un
profond soupir de soulagement soulèvera le cœur du monde. Le jour où
l’âme réveillée, unie à la volonté dans la recherche de l’harmonie et
du bonheur, mettra en œuvre les facultés qu’elle a reçues de Dieu,
l’être humain sera ébloui du pouvoir qu’il possède sur sa propre
destinée, même si ce pouvoir est limité par un certain déterminisme.

N’importe l’heure à laquelle cette révélation lui arrive, l’homme
l’accueille avec une joie profonde, même s’il a déjà atteint la
maturité de la vie et si l’immense regret des années perdues se mêle
à sa satisfaction. Il se sent, soudain, le maître de lui-même, capable
dans une mesure relative de diriger les événements, d’établir entre son
âme et les autres âmes des relations invisibles et silencieuses, et il
arrive peu à peu à la certitude qu’agir et parler sont ses moindres
moyens d’action, et qu’il en possède d’autrement efficaces et puissants.

Que l’homme prête l’oreille et écoute autour de lui les voix qui se
font entendre. Le grand chœur des désespérés les domine toutes, mêlé
aux rires des méchants, aux cris de triomphe du mensonge qui insulte
la vérité, de la mauvaise foi qui soufflette la droiture, du vice qui
piétine la pureté. Des sons assourdis et faibles répondent seuls à ces
tumultueuses manifestations. Mais ils ne vibrent point, l’ouïe ne les
saisit pas, les mots prononcés semblent sortir de lèvres mortes, de
gosiers paralysés. Et pourtant ils partent d’une foule compacte, bien
plus nombreuse que la masse qui remplit le monde de ses clameurs.

Ces colonnes d’êtres mornes et presque muets doit ne part aucune
vigoureuse protestation, aucun appel joyeux, aucun cri d’espérance,
sont formées par les honnêtes gens qui respectent le code, mais ont
laissé mourir leurs âmes. Quelques-uns sortent des rangs, agitent les
bras, lèvent leur tête vers le ciel, essayent de formuler des mots,
mais leurs compagnons se précipitent pour les immobiliser, fermer leur
bouche, courber leur visage vers la terre, et, trop peu nombreux,
découragés, incapables de réagir contre l’atmosphère qui les entoure,
ils rentrent dans les files immobiles et ne bougent plus, laissant la
cohorte des méchants se répandre sur le monde en torrents envahisseurs.

Au XIII^e siècle déjà Dante s’était croisé avec cette foule morne, et
Virgile l’avait dédaigneusement stigmatisée: _Non ragionam di loro, ma
guarda e passa._ Le conseil du Cygne de Mantoue n’a été que trop suivi.
Les siècles ne se sont pas préoccupés de ces incapables et de ces
timides, on les a laissés vivre sans blâme, ni louange, et, dans cette
paix honteuse, ils se sont multipliés à l’infini, abaissant peu à peu à
leur niveau médiocre une grande partie des cœurs que l’esprit actif du
mal ne domine pas.

Aujourd’hui, il ne faudrait plus leur permettre de vivre et de croître.
Toutes les âmes vivantes devraient se dresser contre cette masse inerte
qui est la pire ennemie de l’esprit et du pouvoir de l’esprit.

Il dépend des hommes, qui ont uni leur volonté à leur âme, de créer des
courants irrésistibles. Qu’ils laissent de côté pour le moment le vice,
le mal sous ses formes éclatantes, ce n’est pas l’adversaire le plus
redoutable. Au contraire, là où les passions vibrent, là existe souvent
aussi la capacité du réveil. Les bataillons qu’il s’agit avant tout de
combattre et d’anéantir, s’ils refusent de se rendre, sont formés par
les membres soi-disant respectables de la société qui ont perdu toute
force d’action et de réaction, chez lesquels la vie intérieure a cessé
d’exister, et qui dans chaque occasion de luttes jettent leur épée
avant même de l’avoir sortie du fourreau. Parmi eux sans doute, il y
a des «âmes qui attendent» peut-être avec angoisse un cri d’appel qui
leur donne la possibilité de revivre, de se manifester, de développer
leur puissance.

Après, lorsqu’un frémissement aura parcouru la masse inerte, il sera
temps de donner l’assaut au mal, d’opposer les courants bienfaisants
aux courants délétères. Mais en cela aussi la mentalité humaine doit
se modifier; jusqu’ici les grands péchés traditionnels l’ont seule
occupée. Pour la société, il y a, en effet, de grands et de petits
péchés; pour Dieu, il ne peut y en avoir. Tout ce qui obscurcit son
image dans le cœur de l’homme est mal à ses yeux, quelles qu’en soient
les conséquences ou les non-conséquences apparentes. Un mouvement de
colère méchante, même sans résultats, contamine l’âme autant que s’il
avait été cause de blessures et de mort. La loi a raison de punir dans
un cas et aurait tort de punir dans l’autre, mais aux yeux de l’Éternel
la tache est la même. L’avare qui garde son or avec un amour dédonné se
croit un parfait honnête homme et méprise celui qu’entraîne la chair
et le sang, mais l’Évangile ne fait aucune différence entre lui et le
débauché, pas plus qu’entre le menteur et le voleur; tous ont péché
contre la perfection divine, tous se sont éloignés de Dieu.

Telle a été l’erreur fondamentale: l’homme a traité son âme comme si
elle représentait un fait sociologique, au lieu de voir en elle le
miroir où la divinité se reflète. A ce point de vue il n’y a pas de
petites fautes, toutes salissent, même les plus insignifiantes, car
la conscience ne se préoccupant pas de les effacer, elles finissent
par former une couche épaisse qui ternit le cristal et empêche toute
lumière d’y tomber et tout rayonnement réflexe d’en sortir.

L’être humain doit apprendre à respecter son âme; quand on vénère son
âme on veut l’entourer de beauté; quand on désire la beauté on proscrit
la laideur. Il n’y aurait plus besoin alors de parler de vertu, la
beauté étant supérieure à la vertu, c’est-à-dire la contenant en elle.

Contre toutes les forces bonnes, les forces mauvaises combattent; s’il
y a l’énergie du bien, celle du mal existe également. Moins puissante,
sa destinée finale est d’être détruite, mais les honnêtes gens peuvent
en prolonger indéfiniment le règne par leur lâcheté. Que s’est-il
passé en ce dernier siècle? Commencé dans un mouvement de fraternité
et de justice il finit dans l’apothéose de l’argent et de la violence
brutale. La responsabilité de ce triste phénomène remonte tout entière
aux membres respectables, à la partie correcte de la société, aux
soi-disant chrétiens. Ils sont cent contre un, mais ils ne se servent
pas de leurs armes, ils les laissent tomber de leurs mains affaiblies,
tandis que les adversaires ont la poigne solide, le jarret ferme, le
coup d’œil juste; ils tirent droit et blessent toujours.

Un siècle nouveau commence; l’ancien est retombé dans le passé.
La mentalité humaine devrait se renouveler elle aussi et rejeter
parmi les choses disparues les erreurs dont elle a souffert. Une des
principales a été la résignation au malheur. L’homme est créé pour être
heureux: le bonheur personnel et celui d’autrui, tel devrait être le
mot d’ordre du vingtième siècle, la formule de sa religion. Mais ce
bonheur il faut le conquérir, comprendre qu’il réside dans l’harmonie
avec Dieu, et cette harmonie ne peut être atteinte que par le culte de
la beauté en nous-mêmes.

Le châtiment de ceux qui auront manqué à leur mission ne sera pas
probablement le feu éternel, mais de rester inférieurs, en ayant la vue
nette de leur infériorité et la perception plus exacte encore de ce
qu’ils auraient pu être. Qu’il soit subi dans ce corps mortel ou dans
d’autres existences, il ne saurait y avoir de supplice plus raffiné.
Pour éviter cette torture, même si elle est passagère, l’homme ne
devrait-il pas accomplir un suprême effort? Le regret est souvent pire
que le remords. Avoir reçu des facultés illimitées pour être heureux,
répandre le bonheur, combattre les éléments pernicieux qui ruinent et
menacent le monde, et ne pas s’en être servi, et avoir été sa propre
victime, n’y a-t-il pas de quoi cogner de désespoir sa tête contre les
murailles?

Tous ceux qui admettent la possibilité de communications entre l’homme
et l’esprit divin ont volontairement renoncé à la satisfaction donnée
par le sentiment et l’exercice de la puissance; leurs âmes, si elles
avaient été vivantes, les auraient avertis de ce qu’ils négligeaient.
De la part des chrétiens, cet oubli de leurs privilèges est absolument
inexplicable. Ces Évangiles qu’ils prétendent inspirés parlent
clairement: puissance et joie sont promises, dès cette terre, à ceux
qui vivent de l’esprit.

Le monde a assez pleuré, a assez souffert, s’est assez abaissé. Il
a non seulement soif de bonheur, il a soif de sublime. Qu’on ne lui
dise plus: «Les affections dont tu jouis, elles sont passagères,
tout est cendre et se résout en cendre.» La loi de renouvellement
n’existe-t-elle pas dans le cœur comme dans la nature? Si l’homme
mettait un peu de son âme dans ses attachements, ils deviendraient
éternels en se transformant.

Qu’on ne lui dise plus: «La jeunesse va s’évanouir, tu connaîtras les
désenchantements de la maturité, les incapacités de la vieillesse.» Si
la maturité est désenchantée, c’est qu’elle ne connaît pas la portée
des facultés qu’elle possède. C’est le moment de leur vraie puissance:
les passions troublent moins à cette période de la vie, les années
vécues ont développé la clairvoyance et la maîtrise du soi. Pour ceux
qui auraient pratiqué, dès leur jeunesse, la sage culture d’eux-mêmes,
ce serait l’heure de la récolte. Pour ceux qui ont compris la vérité
tardivement, quelle abondance de travail intérieur se présente à eux!
Ils doivent condenser en peu d’années ce qu’ils n’ont pas accompli
jusqu’alors avec leur volonté et leur âme. Le désenchantement de la
maturité? Elle succombe plutôt sous l’amas des richesses.

Quant à la vieillesse elle devrait être le faîte lumineux de la vie.
La récolte a eu lieu, les greniers sont remplis, il ne reste qu’à
savourer et à jouir. «On ne peut plus», répondra-t-on. Mais pourquoi
ne peut-on plus? Parce que l’âme dort, est engourdie ou paralysée. Si
elle vivait, comme les années ne la touchent pas et qu’elle reste jeune
éternellement, le cœur et l’intelligence conserveraient, à travers
elle, leurs forces et leurs facultés de sentiment et de jouissance.
Schopenhauer lui-même, le grand pessimiste, dans ses _Aphorismes sur
la sagesse dans la vie_ déclare que «ce qu’un homme est en soi-même, ce
qui l’accompagne dans la solitude et ce que nul ne saurait lui donner
ni lui prendre, est évidemment plus essentiel pour lui que tout ce
qu’il peut posséder ou ce qu’il peut être aux yeux d’autrui». Si le
temps exerce son droit sur le corps et parfois sur l’intelligence, le
caractère moral, lui, demeure inaccessible à l’usure; par conséquent,
le vieillard peut conserver toute la personnalité de son âme, et les
occupations du dehors ayant, en partie, cessé pour lui, il est en
mesure de se consacrer entièrement à la culture de son jardin intérieur.

En quoi le coucher du soleil est-il inférieur à l’aurore? Toute la
vie: jeunesse, maturité, vieillesse, peut être une beauté, pourvu que
l’homme vive à travers son âme. Or, la beauté c’est le bonheur; en tout
cas, c’est l’harmonie, et l’harmonie, c’est la communion de l’humain
avec le divin.

Le XX^e siècle doit s’acheminer vers la vie heureuse. Une élite
commencera; consciente de ses responsabilités, persuadée que le règne
est aux forts, elle parlera à voix haute, répandra la bonne nouvelle,
et, devenant de jour en jour plus nombreuse, pourra travailler
efficacement à l’amélioration des conditions générales. Elle délivrera
l’homme de toute la série des fausses douleurs, lui enseignera le
véritable amour de soi, diminuera l’influence des courants médiocres et
contribuera à l’érection du Temple où l’humanité de l’avenir viendra
adorer le Dieu de vérité et de justice, le suprême pouvoir du bien,
avec lequel elle aura appris à entrer en communication intime et
permanente.


                                  FIN



                          TABLE DES MATIÈRES


              CHAPITRES                          Pages.

              PRÉFACE                                 I

                 I.—Le sommeil des âmes               1

                II.—Le prestige du mal               27

               III.—L’avarice morale                 61

                IV.—Le faux amour de soi             94

                 V.—L’élégance morale               132

                VI.—Le culte de la vérité           148

               VII.—La bonté                        181

              VIII.—Le respect du repentir          211

                IX.—La nécessité de l’effort        239

                 X.—L’harmonie finale               264


              TOURS, IMP. DESLIS FRÈRES, RUE GAMBETTA, 6.



                                NOTES:

[1] C’est le christianisme qui fournit encore à quatre cent millions
de créatures humaines des ailes pour les conduire au-delà des horizons
bornés, pour les soulever par la pureté et la bonté au-delà du
sacrifice. (Hippolyte Taine.)

[2] Questi sciagurati che mai non fur vivi (Dante, _Inferno_, canto
III).

[3] Voir le chapitre: _Le Sommeil des âmes_.

[4] C. Wagner.

[5] Voir le chapitre: _le Respect du Repentir_.

[6] Victor Hugo.

[7] I Samuel, XVIII, I, 26.

[8] Voir le chapitre: _La bonté_.

[9] Voir le chapitre: _le Faux amour de Soi_.

[10] Un enfant des classes aisées était assis en tramway avec sa
mère: une vieille femme entre, l’enfant veut se lever pour lui céder
sa place, la mère le retient et le force à se rasseoir: «Imbécile!»
dit-elle.

[11] Voir le chapitre: _L’avarice morale_.

[12] Professeur Barth.

[13] Mistral, _Mireille_.

[14] Voir le chapitre sur _l’Élégance morale_.

[15] Voir le chapitre sur _le Faux amour de soi_.

[16] Voir le chapitre: _le Faux amour de soi_.

[17] _Id._





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Ames dormantes" ***

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