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Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V. 8
Author: Maupassant, Guy de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V. 8" ***

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  Au lecteur

  Cette version électronique reproduit dans son intégralité
  la version originale.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT



  LA PRÉSENTE ÉDITION
  DES
  ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

  A ÉTÉ TIRÉE

  PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

  EN VERTU D'UNE AUTORISATION
  DE M. LE GARDE DES SCEAUX

  EN DATE DU 30 JANVIER 1902.


  IL A ÉTÉ TIRÉ À PART

  100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

  SAVOIR:

  60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
  20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
  20 exemplaires (81 à 100) sur chine.

  _Le texte de ce volume
  est conforme à celui de l'édition originale_: Au Soleil.
  _Paris, Victor Havard, 1884,
  avec addition de_: La Patrie de Colomba.
  Le Monastère de Corbara.--Les Bandits corses.
  Une Page d'histoire inédite (_inédits_).



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT



  AU SOLEIL

  LA PATRIE DE COLOMBA
  LE MONASTÈRE DE CORBARA--LES BANDITS CORSES
  UNE PAGE D'HISTOIRE INÉDITE


  PARIS

  LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
  17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

  MDCCCCVIII

  _Tous droits réservés._



AU SOLEIL

  _À POL ARNAULT._


_LA vie si courte, si longue, devient parfois insupportable. Elle
se déroule, toujours pareille, avec la mort au bout. On ne peut ni
l'arrêter, ni la changer, ni la comprendre. Et souvent une révolte
indignée vous saisit devant l'impuissance de notre effort. Quoi que
nous fassions, nous mourrons! Quoi que nous croyions, quoi que nous
pensions, quoi que nous tentions, nous mourrons. Et il semble qu'on
va mourir demain sans rien connaître encore, bien que dégoûté de
tout ce qu'on connaît. Alors on se sent écrasé sous le sentiment
de «l'éternelle misère de tout», de l'impuissance humaine et de la
monotonie des actions._

_On se lève, on marche, on s'accoude à sa fenêtre. Des gens, en face,
déjeunent, comme ils déjeunaient hier, comme ils déjeuneront demain:
le père, la mère, quatre enfants. Voici trois ans, la grand'mère était
encore là. Elle n'y est plus. Le père a bien changé depuis que nous
sommes voisins. Il ne s'en aperçoit pas; il semble content; il semble
heureux. Imbécile!_

_Ils parlent d'un mariage, puis d'un décès, puis de leur poulet qui est
tendre, puis de leur bonne qui n'est pas honnête. Ils s'inquiètent de
mille choses inutiles et sottes. Imbéciles!_

_La vue de leur appartement, qu'ils habitent depuis dix-huit ans,
m'emplit de dégoût et d'indignation. C'est cela, la vie! Quatre murs,
deux portes, une fenêtre, un lit, des chaises, une table, voilà!
Prison! prison! Tout logis qu'on habite longtemps devient prison! Oh!
Fuir, partir! fuir les lieux connus, les hommes, les mouvements pareils
aux mêmes heures, et les mêmes pensées, surtout._

_Quand on est las, las à pleurer du matin au soir, las à ne plus avoir
la force de se lever pour boire un verre d'eau, las des visages amis
vus trop souvent et devenus irritants, des odieux et placides voisins,
des choses familières et monotones, de sa maison, de sa rue, de sa
bonne qui vient dire: «que désire monsieur pour son dîner», et qui
s'en va en relevant à chaque pas, d'un ignoble coup de talon, le bord
effiloqué de sa jupe sale, las de son chien trop fidèle, des taches
immuables des tentures, de la régularité des repas, du sommeil dans le
même lit, de chaque action répétée chaque jour, las de soi-même, de sa
propre voix, des choses qu'on répète sans cesse, du cercle étroit de
ses idées, las de sa figure vue dans la glace, des mines qu'on fait en
se rasant, en se peignant, il faut partir, entrer dans une vie nouvelle
et changeante._

_Le voyage est une espèce de porte par où l'on sort de la réalité
connue pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve._

_Une gare! un port! un train qui siffle et crache son premier jet de
vapeur! un grand navire passant dans les jetées, lentement, mais dont
le ventre halète d'impatience et qui va fuir là-bas, à l'horizon, vers
des pays nouveaux! Qui peut voir cela sans frémir d'envie, sans sentir
s'éveiller dans son âme le frissonnant désir des longs voyages?_

_On rêve toujours d'un pays préféré, l'un de la Suède, l'autre des
Indes; celui-ci de la Grèce et celui-là du Japon. Moi je me sentais
attiré vers l'Afrique par un impérieux besoin, par la nostalgie du
Désert ignoré, comme par le pressentiment d'une passion qui va naître._

_Je quittai Paris le 6 juillet 1881. Je voulais voir cette terre du
soleil et du sable en plein été_, _sous la pesante chaleur, dans
l'éblouissement furieux de la lumière._

_Tout le monde connaît la magnifique pièce de vers du grand poète
Leconte de Lisle._

  _Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
  Tombe, en nappes d'argent, des hauteurs du ciel bleu.
  Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine;
  La terre est assoupie en sa robe de feu._

_C'est le midi du désert, le midi épandu sur la mer de sable immobile
et illimitée, qui m'a fait quitter les_ bords fleuris _de la Seine
chantés par Mme Deshoulières, et les bains frais du matin, et l'ombre
verte des bois pour traverser les solitudes ardentes_.

_Une autre cause donnait en ce moment à l'Algérie un attrait
particulier. L'insaisissable Bou-Amama conduisait cette campagne
fantastique qui a fait dire, écrire et commettre tant de sottises.
On affirmait aussi que les populations musulmanes préparaient une
insurrection générale, qu'elles allaient tenter un dernier effort, et
qu'aussitôt après le Ramadan la guerre éclaterait d'un seul coup par
toute l'Algérie. Il devenait extrêmement curieux de voir l'Arabe à ce
moment, de tenter de comprendre son âme, ce dont ne s'inquiètent guère
les colonisateurs._

_Flaubert disait quelquefois: «On peut se figurer le désert, les
pyramides, le Sphinx, avant de les avoir vus; mais ce qu'on ne
s'imagine point, c'est la tête d'un barbier turc accroupi devant sa
porte.»_

_Ne serait-il pas encore plus curieux de connaître ce qui se passe dans
cette tête?_



LA MER.


MARSEILLE palpite sous le gai soleil d'un jour d'été. Elle semble
rire, avec ses grands cafés pavoisés, ses chevaux coiffés d'un
chapeau de paille comme pour une mascarade, ses gens affairés et
bruyants. Elle semble grise avec son accent qui chante par les rues,
son accent que tout le monde fait sonner comme par défi. Ailleurs
un Marseillais amuse, et paraît une sorte d'étranger, écorchant le
français; à Marseille, tous les Marseillais réunis donnent à l'accent
une exagération qui prend les allures d'une farce. Tout le monde parler
comme ça, c'est trop, tron de l'air! Marseille au soleil transpire,
comme une belle fille qui manquerait de soins, car elle sent l'ail, la
gueuse, et mille choses encore. Elle sent les innomables nourritures
que grignotent les Nègres, les Turcs, les Grecs, les Italiens, les
Maltais, les Espagnols, les Anglais, les Corses, et les Marseillais
aussi, pécaïre, couchés, assis, roulés, vautrés sur les quais.

Dans le bassin de la Joliette les lourds paquebots, le nez tourné vers
l'entrée du port, chauffent, couverts d'hommes qui les emplissent de
paquets et de marchandises.

L'un d'eux, l'_Abd-el-Kader_, se met tout à coup à pousser des
mugissements, car le sifflet n'existe plus, il est remplacé par une
sorte de cri de bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du
monstre.

Le vaste navire quitte son point d'attache, passe doucement au milieu
de ses frères encore immobiles, sort du port, et, brusquement,
le capitaine ayant jeté par son porte-voix qui descend dans les
profondeurs du bateau, le commandement: «En route», il s'élance, pris
d'une ardeur, ouvre la mer, laisse derrière lui un long sillage,
pendant que fuient les côtes et que Marseille s'enfonce à l'horizon.

C'est l'heure du dîner, à bord. Peu de monde. On ne se rend guère en
Afrique en juillet. Au bout de la table, un colonel, un ingénieur, un
médecin, deux bourgeois d'Alger avec leurs femmes.

On parle du pays où l'on va, de l'administration qu'il lui faut.

Le colonel réclame énergiquement un gouverneur militaire, parle
tactique dans le désert et déclare que le télégraphe est inutile et
même dangereux pour les armées. Cet officier supérieur a dû éprouver
quelque désagrément de guerre par la faute du télégraphe.

L'ingénieur voudrait confier la colonie à un inspecteur général des
ponts et chaussées qui ferait des canaux, des barrages, des routes et
mille autres choses.

Le capitaine du bâtiment laisse entendre, avec esprit, qu'un marin
ferait bien mieux l'affaire, l'Algérie n'étant abordable que par mer.

Les deux bourgeois signalent les fautes grossières du gouverneur; et
chacun rit s'étonnant qu'on puisse être aussi maladroit.

Puis on remonte sur le pont. Rien que la mer, la mer calme, sans un
frisson, et dorée par la lune. Le lourd bateau paraît glisser dessus,
laissant derrière lui un long sillage bouillonnant, où l'eau battue
semble du feu liquide.

Le ciel s'étale sur nos têtes, d'un noir bleuâtre, ensemencé d'astres
que voile par instants l'énorme panache de fumée vomie par la cheminée;
et le petit fanal en haut du mât a l'air d'une grosse étoile se
promenant parmi les autres. On n'entend rien que le ronflement de
l'hélice dans les profondeurs du navire. Qu'elles sont charmantes, les
heures tranquilles du soir sur le pont d'un bâtiment qui fuit!

Toute la journée du lendemain, on pense étendu sous la tente, avec
l'Océan de tous les côtés. Puis la nuit revient, et le jour reparaît.
On a dormi dans l'étroite cabine, sur la couchette en forme de
cercueil. Debout, il est quatre heures du matin.

Quel réveil! Une longue côte, et, là-bas, en face, une tache blanche
qui grandit--Alger!



ALGER.


FÉERIE inespérée et qui ravit l'esprit! Alger a passé mes attentes.
Qu'elle est jolie, la ville de neige sous l'éblouissante lumière! Une
immense terrasse longe le port, soutenue par des arcades élégantes.
Au-dessus s'élèvent de grands hôtels européens et le quartier français,
au-dessus encore s'échelonne la ville arabe, amoncellement de petites
maisons blanches, bizarres, enchevêtrées les unes dans les autres,
séparées par des rues qui ressemblent à des souterrains clairs. L'étage
supérieur est supporté par des suites de bâtons peints en blanc; les
toits se touchent. Il y a des descentes brusques en des trous habités,
des escaliers mystérieux vers des demeures qui semblent des terriers
pleins de grouillantes familles arabes. Une femme passe, grave et
voilée, les chevilles nues, des chevilles peu troublantes, noires des
poussières accumulées sur les sueurs.

De la pointe de la jetée le coup d'œil sur la ville est merveilleux.
On regarde, extasié, cette cascade éclatante de maisons dégringolant
les unes sur les autres du haut de la montagne jusqu'à la mer. On
dirait une écume de torrent, une écume d'une blancheur folle; et,
de place en place, comme un bouillonnement plus gros, une mosquée
éclatante luit sous le soleil.

Partout grouille une population stupéfiante. Des gueux innombrables,
vêtus d'une simple chemise, ou de deux tapis cousus en forme de
chasuble, ou d'un vieux sac percé de trous pour la tête et les bras,
toujours nu-jambes et nu-pieds, vont, viennent, s'injurient, se
battent, vermineux, loqueteux, barbouillés d'ordure et puant la bête.

Tartarin dirait qu'ils sentent le «Teur» (Turc) et on sent le Teur
partout ici.

Puis il y a tout un monde de mioches à la peau noire, métis de Kabyles,
d'Arabes, de nègres et de blancs, fourmilière de cireurs de bottes,
harcelants comme des mouches, cabriolants et hardis, vicieux à trois
ans, malins comme des singes, qui vous injurient en arabe et vous
poursuivent en français de leur éternel «cïé mosieu.» Ils vous tutoient
et on les tutoie. Tout le monde ici d'ailleurs se dit «Tu». Le cocher
qu'on arrête dans la rue vous demande «Où je mènerai Toi». Je signale
cet usage aux cochers parisiens qui sont dépassés en familiarité.

J'ai vu, le jour même de mon arrivée, un petit fait sans importance
et qui pourtant résume à peu près l'histoire de l'Algérie et de la
colonisation.

Comme j'étais assis devant un café, un jeune mauricaud s'empara, de
force, de mes pieds et se mit à les cirer avec une énergie furieuse.
Après qu'il eut frotté pendant un quart d'heure et rendu le cuir de
mes bottines plus luisant qu'une glace, je lui donnai deux sous. Il
prononça «méci mosieu», mais ne se releva pas. Il restait accroupi
entre mes jambes, tout à fait immobile, roulant des yeux comme s'il se
fût trouvé malade. Je lui dis: «Va-t'en donc, arbico.» Il ne répondit
point, ne remua pas, puis, tout à coup, saisissant à pleins bras sa
boîte à cirage il s'enfuit de toute sa vitesse. Et j'aperçus un grand
nègre de seize ans qui se détachait d'une porte où il s'était caché et
s'élançait sur mon cireur. En quelques bonds il l'eut rejoint, puis il
le giffla, le fouilla, lui arracha ses deux sous qu'il engloutit dans
sa poche et s'en alla tranquillement en riant, pendant que le misérable
volé hurlait d'une épouvantable façon.

J'étais indigné. Mon voisin de table, un officier d'Afrique, un ami,
me dit: «Laissez donc, c'est la hiérarchie qui s'établit. Tant qu'ils
ne sont pas assez forts pour prendre les sous des autres, ils cirent.
Mais dès qu'ils se sentent en état de rouler les plus petits ils ne
font plus rien. Ils guettent les cireurs et les dévalisent.» Puis mon
compagnon ajouta en riant: «Presque tout le monde en fait autant, ici.»

Le quartier Européen d'Alger, joli de loin, a, vu de près, un aspect
de ville neuve poussée sous un climat qui ne lui conviendrait point.
En débarquant, une large enseigne vous tire l'œil: «Skating-Rink
Algérien»; et, dès les premiers pas, on est saisi, gêné, par la
sensation du progrès mal appliqué à ce pays, de la civilisation
brutale, gauche, peu adaptée aux mœurs, au ciel et aux gens. C'est
nous qui avons l'air de barbares au milieu de ces barbares, brutes il
est vrai, mais qui sont chez eux, et à qui les siècles ont appris des
coutumes dont nous semblons n'avoir pas encore compris le sens.

Napoléon III a dit un mot sage (peut-être soufflé par un ministre):
«Ce qu'il faut à l'Algérie ce ne sont pas des conquérants, mais
des initiateurs.» Or nous sommes restés des conquérants brutaux,
maladroits, infatués de nos idées toutes faites. Nos mœurs imposées,
nos maisons parisiennes, nos usages choquent sur ce sol comme des
fautes grossières d'art, de sagesse et de compréhension. Tout ce que
nous faisons semble un contre-sens, un défi à ce pays, non pas tant à
ses habitants premiers qu'à la terre elle-même.

J'ai vu quelques jours après mon arrivée un bal en plein air à
Mustapha. C'était la fête de Neuilly. Des boutiques de pain d'épice,
des tirs, des loteries, le jeu des poupées et des couteaux, des
somnambules, des femmes silures, et des calicots dansant avec des
demoiselles de magasin les vrais quadrilles de Bullier, tandis que
derrière l'enceinte où l'on payait pour entrer, dans la plaine large
et sablonneuse du champ de manœuvres, des centaines d'Arabes,
couchés, sous la lune, immobiles en leurs loques blanches, écoutaient
gravement les refrains des chahuts sautés par les Français.



LA PROVINCE D'ORAN.


POUR aller d'Alger à Oran il faut un jour en chemin de fer. On traverse
d'abord la plaine de la Mitidja, fertile, ombragée, peuplée. Voilà ce
qu'on montre au nouvel arrivé pour lui prouver la fécondité de notre
colonie. Certes la Mitidja et la Kabylie sont deux admirables pays.
Or la Kabylie est actuellement plus habitée que le Pas-de-Calais
par kilomètre carré; la Mitidja le sera bientôt autant. Que veut-on
coloniser par là? Mais je reviendrai sur ce sujet.

Le train roule, avance; les plaines cultivées disparaissent; la terre
devient nue et rouge, la vraie terre d'Afrique. L'horizon s'élargit,
un horizon stérile et brûlant. Nous suivons l'immense vallée du
Chelif, enfermée en des montagnes désolées, grises et brûlées, sans un
arbre, sans une herbe. De place en place la ligne des monts s'abaisse,
s'entr'ouvre comme pour mieux montrer l'affreuse misère du sol dévoré
par le soleil. Un espace démesuré s'étale, tout plat, borné, là-bas,
par la ligne presque invisible des hauteurs perdues dans une vapeur.
Puis sur les crêtes incultes, parfois, de gros points blancs, tout
ronds, apparaissent, comme des œufs énormes pondus là par des oiseaux
géants. Ce sont des marabouts élevés à la gloire d'Allah.

Dans la plaine jaune, interminable, quelquefois on aperçoit un bouquet
d'arbres, des hommes debout, des Européens hâlés, de grande taille, qui
regardent filer le convoi, et, tout près de là, des petites tentes,
pareilles à de gros champignons, d'où sortent des soldats barbus. C'est
un hameau d'agriculteurs protégé par un détachement de ligne.

Puis, dans l'étendue de terre stérile et poudreuse, on distingue, si
loin qu'on la voit à peine, une sorte de fumée, un nuage mince qui
monte vers le ciel et semble courir sur le sol. C'est un cavalier qui
soulève, sous les pieds de son cheval, la poussière fine et brûlante.
Et chacune de ces nuées sur la plaine indique un homme dont on finit
par distinguer le burnous clair presque imperceptible.

De temps en temps, des campements d'indigènes. On les découvre à
peine, ces douars auprès d'un torrent desséché où des enfants font
paître quelques chèvres, quelques moutons ou quelques vaches (paître
semble infiniment dérisoire). Les huttes de toile brune, entourées
de broussailles sèches, se confondent avec la couleur monotone de la
terre. Sur le remblai de la ligne un homme à la peau noire, à la jambe
nue, nerveuse et sans mollets, enveloppé de haillons blanchâtres,
contemple gravement la bête de fer qui roule devant lui.

Plus loin, c'est une troupe de nomades en marche. La caravane s'avance
dans la poussière, laissant un nuage derrière elle. Les femmes et les
enfants sont montés sur des ânes ou des petits chevaux; et quelques
cavaliers marchent gravement en tête, d'une allure infiniment noble.

Et c'est ainsi toujours. Aux haltes du train, d'heure en heure, un
village européen se montre: quelques maisons pareilles à celles de
Nanterre ou de Rueil, quelques arbres brûlés alentour, dont l'un porte
des drapeaux tricolores, pour le 14 juillet, puis un gendarme grave
devant la porte de sortie, semblable aussi au gendarme de Rueil ou de
Nanterre.

La chaleur est intolérable. Tout objet de métal devient impossible à
toucher, même dans le wagon. L'eau des gourdes brûle la bouche. Et
l'air qui s'engouffre par la portière semble soufflé par la gueule
d'un four. A Orléansville, le thermomètre de la gare donne, à l'ombre,
quarante-neuf degrés passés!

On arrive à Oran pour dîner.

Oran est une vraie ville d'Europe, commerçante, plus espagnole que
française, et sans grand intérêt. On rencontre par les rues de belles
filles aux yeux noirs, à la peau d'ivoire, aux dents claires. Quand il
fait beau on aperçoit, paraît-il, à l'horizon les côtes de l'Espagne,
leur patrie.

Dès qu'on a mis le pied sur cette terre africaine, un besoin singulier
vous envahit, celui d'aller plus loin, au sud.

J'ai donc pris, avec un billet pour Saïda, le petit chemin de fer à
voie étroite qui grimpe sur les hauts plateaux. Autour de cette ville
rôde avec ses cavaliers l'insaisissable Bou-Amama.

Après quelques heures de route on atteint les premières pentes de
l'Atlas. Le train monte, souffle, ne marche plus qu'à peine, serpente
sur le flanc des côtes arides, passe auprès d'un lac immense formé
par trois rivières que garde, amassées dans trois vallées, le fameux
barrage de l'Habra. Un mur colossal, long de cinq cents mètres, haut et
large de quarante mètres, contient, suspendus au-dessus d'une plaine
démesurée, quatorze millions de mètres cubes d'eau.

(Ce barrage s'est écroulé l'an suivant, noyant des centaines d'hommes,
ruinant un pays entier. C'était au moment d'une grande souscription
nationale pour des inondés hongrois ou espagnols. Personne ne s'est
occupé de ce désastre français.)

Puis nous passons par des défilés étroits entre deux montagnes qu'on
dirait incendiées depuis peu, tant elles ont la peau rouge et nue; nous
contournons des pics, nous filons le long des pentes, nous faisons des
détours de dix kilomètres pour éviter les obstacles, puis nous nous
précipitons dans une plaine à toute vitesse, en zigzaguant toujours un
peu, comme par suite de l'habitude prise.

Les wagons sont tout petits, la machine grosse comme celle d'un
tramway. Elle semble parfois exténuée, râle, geint ou rage, va si
doucement qu'on la suivrait au pas, et tout à coup elle repart avec
furie.

Toute la contrée est aride et désolée. Le Roi d'Afrique, le Soleil, le
grand et féroce ravageur a mangé la chair de ces vallons, ne laissant
que la pierre et une poussière rouge où rien ne pourrait germer.

Saïda! c'est une petite ville à la française qui ne semble habitée
que par des généraux. Ils sont au moins dix ou douze et paraissent
toujours en conciliabule. On a envie de leur crier: «Où est aujourd'hui
Bou-Amama, mon général?» La population civile n'a pour l'uniforme aucun
respect.

L'auberge du lieu laisse tout à désirer. Je me couche sur une paillasse
dans une chambre blanchie à la chaux. La chaleur est intolérable. Je
ferme les yeux pour dormir. Hélas!

Ma fenêtre est ouverte, donnant sur une petite cour. J'entends aboyer
des chiens. Ils sont loin, très loin, et jappent par saccades comme
s'ils se répondaient.

Mais bientôt ils approchent, ils viennent; ils sont là maintenant
contre les maisons, dans les vignes, dans les rues. Ils sont là, cinq
cents, mille peut-être, affamés, féroces, les chiens qui gardaient sur
les hauts plateaux les campements des Espagnols. Leurs maîtres tués ou
partis, les bêtes ont rôdé, mourant de faim; puis elles ont trouvé la
ville, et elles la cernent, comme une armée. Le jour, elles dorment
dans les ravins, sous les roches, dans les trous de la montagne: et,
sitôt la nuit tombée, elles gagnent Saïda pour chercher leur vie.

Les hommes qui rentrent tard chez eux marchent le revolver au poing,
suivis, flairés par vingt ou trente chiens jaunes pareils à des renards.

Ils aboient à présent d'une façon continue, effroyable, à rendre fou.
Puis d'autres cris s'éveillent, des glapissements grêles; ce sont
les chacals qui arrivent; et parfois on n'entend plus qu'une voix
plus forte et singulière, celle de l'hyène, qui imite le chien pour
l'attirer et le dévorer.

Jusqu'au jour dure sans repos cet horrible vacarme.

Saïda, avant l'occupation française, était protégée par une petite
forteresse édifiée par Abd-el-Kader.

La ville nouvelle est dans un fond, entourée de hauteurs pelées. Une
mince rivière, qu'on peut presque sauter à pieds joints, arrose les
champs alentour où poussent de belles vignes.

Vers le sud les monts voisins ont l'aspect d'une muraille, ce sont les
derniers gradins conduisant aux hauts plateaux.

Sur la gauche se dresse un rocher d'un rouge ardent, haut d'une
cinquantaine de mètres et qui porte sur son sommet quelques maçonneries
en ruines. C'est là tout ce qui reste de la Saïda d'Abd-el-Kader.
Ce rocher, vu de loin, semble adhérent à la montagne, mais si on
l'escalade, on demeure saisi de surprise et d'admiration. Un ravin
profond, creusé entre des murs tout droits, sépare l'ancienne redoute
de l'émir de la côte voisine. Elle est, cette côte, en pierre de
pourpre et entaillée par places par des brèches où tombent les pluies
d'hiver. Dans le ravin coule la rivière au milieu d'un bois de
lauriers-roses. D'en haut on dirait un tapis d'Orient étendu dans un
corridor. La nappe de fleurs paraît ininterrompue, tachetée seulement
par le feuillage vert qui la perce par endroits.

On descend en ce vallon par un sentier bon pour des chèvres.

La rivière, fleuve là-bas (l'oued Saïda), ruisseau pour nous, s'agite
dans les pierres, sous les grands arbustes épanouis, saute des roches,
écume, ondoie et murmure. L'eau est chaude, presque brûlante. D'énormes
crabes courent sur les bords avec une singulière rapidité, les pinces
levées en me voyant. De gros lézards verts disparaissent dans les
feuillages. Parfois un reptile glisse entre les cailloux.

Le ravin se rétrécit comme s'il allait se refermer. Un grand bruit sur
ma tête me fait tressaillir. Un aigle surpris s'envole de son repaire,
s'élève vers le ciel bleu, monte à coups d'aile lents et forts, si
large qu'il semble toucher aux deux murailles.

Au bout d'une heure on rejoint la route qui va vers Aïn-el-Hadjar en
gravissant le mont poudreux.

Devant moi une femme, une vieille femme en jupe noire, coiffée d'un
bonnet blanc, chemine, courbée, un panier au bras gauche et tenant de
l'autre, en manière d'ombrelle, un immense parapluie rouge. Une femme
ici! Une paysanne en cette morne contrée où l'on ne voit guère que la
haute négresse cambrée, luisante, chamarrée d'étoffes jaunes, rouges
ou bleues, et qui laisse sur son passage un fumet de chair humaine à
tourner les cœurs les plus solides.

La vieille, exténuée, s'assit dans la poussière, haletante sous la
chaleur torride. Elle avait une face ridée par d'innombrables petits
plis de peau comme ceux des étoffes qu'on fronce, un air las, accablé,
désespéré.

Je lui parlai. C'était une Alsacienne qu'on avait envoyée en ces pays
désolés, avec ses quatre fils, après la guerre. Elle me dit:

--Vous venez de là-bas?

Ce «là-bas» me serra le cœur.

--Oui.

Et elle se mit à pleurer. Puis elle me conta son histoire bien simple.

On leur avait promis des terres. Ils étaient venus, la mère et les
enfants. Maintenant trois de ses fils étaient morts sous ce climat
meurtrier. Il en restait un, malade aussi. Leurs champs ne rapportaient
rien, bien que grands, car ils n'avaient pas une goutte d'eau. Elle
répétait, la vieille: «De la cendre, Monsieur, de la cendre brûlée. Il
n'y vient pas un chou, pas un chou, pas un chou!» s'obstinant à cette
idée de chou qui devait représenter pour elle tout le bonheur terrestre.

Je n'ai jamais rien vu de plus navrant que cette bonne femme d'Alsace
jetée sur ce sol de feu où il ne pousse pas un chou. Comme elle devait
souvent penser au pays perdu, au pays vert de sa jeunesse, la pauvre
vieille!

En me quittant, elle ajouta: «Savez-vous si on donnera des terres en
Tunisie? On dit que c'est bon par là. Ça vaudra toujours mieux qu'ici.
Et puis je pourrai peut-être y réchapper mon garçon.»

Tous nos colons installés au delà du Tell en pourraient dire à peu près
autant.

Un désir me tenait toujours, celui d'aller plus loin. Mais, tout le
pays étant en guerre, je ne pouvais m'aventurer seul. Une occasion
s'offrit, celle d'un train allant ravitailler les troupes campées le
long des chotts.

C'était par un jour de siroco. Dès le matin le vent du sud se leva,
soufflant sur la terre ses haleines lentes, lourdes, dévorantes. A sept
heures le petit convoi se mit en route, emportant deux détachements
d'infanterie avec leurs officiers, trois wagons-citernes pleins d'eau
et les ingénieurs de la Compagnie, car depuis trois semaines aucun
train n'était allé jusqu'aux extrêmes limites de la ligne que les
Arabes ont pu détruire.

La machine «_l'Hyène_» part bruyamment s'avançant vers la montagne,
droite, comme si elle voulait pénétrer dedans. Puis soudain elle
fait une courbe, s'enfonce dans un étroit vallon, décrit un crochet,
et revient passer à cinquante mètres au-dessus de l'endroit où elle
courait tout à l'heure. Elle tourne de nouveau, trace des circuits,
l'un sur l'autre, monte toujours en zigzag, déroulant un grand lacet
qui gagne le sommet du mont.

Voici de vastes bâtiments, des cheminées de fabriques, une sorte de
petite ville abandonnée. Ce sont les magnifiques usines de la Compagnie
franco-algérienne. C'est là qu'on préparait l'alfa avant le massacre
des Espagnols. Ce lieu s'appelle Aïn-el-Hadjar.

Nous montons encore. La locomotive souffle, râle, ralentit sa marche,
s'arrête. Trois fois elle essaye de repartir, trois fois elle demeure
impuissante. Elle recule pour prendre de l'élan, mais reste encore sans
force au milieu de la pente trop rude.

Alors les officiers font descendre les soldats qui, égrenés le long
du train, se mettent à pousser. Nous repartons lentement au pas d'un
homme. On rit, on plaisante; les lignards blaguent la machine. C'est
fini. Nous voici sur les hauts plateaux.

Le mécanicien, le corps penché en dehors, regarde sans cesse la voie
qui peut être coupée; et nous autres, nous inspectons l'horizon,
très attentifs, en éveil dès qu'un filet de poussière semble indiquer
au loin un cavalier encore invisible. Nous portons des fusils et des
revolvers.

Parfois, un chacal s'enfuit devant nous; un énorme vautour s'envole,
abandonnant la carcasse d'un chameau presque entièrement dépecé; des
poules de Carthage, très semblables à des perdrix, gagnent des touffes
de palmiers nains.

A la petite halte de Tafraoua, deux compagnies de ligne sont campées.
Ici, on a tué beaucoup d'Espagnols.

A Kralfallah, c'est une compagnie de zouaves qui se fortifient à la
hâte, édifiant leurs retranchements avec des rails, des poutres, des
poteaux télégraphiques, des balles d'alfa, tout ce qu'on trouve. Nous
déjeunons là; et les trois officiers, tous trois jeunes et gais, le
capitaine, le lieutenant et le sous-lieutenant nous offrent le café.

Le train repart. Il court interminablement dans une plaine illimitée
que les touffes d'alfa font ressembler à une mer calme. Le siroco
devient intolérable, nous jetant à la face l'air enflammé du désert;
et, parfois, à l'horizon, une forme vague apparaît. On dirait un lac,
une île, des rochers dans l'eau: c'est le mirage. Sur un talus, voici
des pierres brûlées et des ossements d'homme: les restes d'un Espagnol.
Puis, d'autres chameaux morts, toujours dépecés par des vautours.

On traverse une forêt! Quelle forêt! Un océan de sable où des touffes
rares de genévriers ressemblent à des plants de salade dans un potager
gigantesque! Désormais aucune verdure, sauf l'alfa, sorte de jonc d'un
vert bleu qui pousse par touffes rondes et couvre le sol à perte de vue.

Parfois on croit voir un cavalier dans le lointain. Mais il disparaît;
on s'était peut-être trompé.

Nous arrivons à l'Oued-Fallette, au milieu d'une étendue toujours morne
et déserte. Alors je m'éloigne à pied avec deux compagnons, vers le sud
encore. Nous gravissons une colline basse sous une écrasante chaleur.
Le siroco charrie du feu; il sèche la sueur sur le visage à mesure
qu'elle apparaît, brûle les lèvres et les yeux, dessèche la gorge. Sous
toutes les pierres on trouve des scorpions.

Autour du convoi arrêté et qui a l'air de loin d'une grosse bête noire
couchée sur la terre sèche, les soldats chargent les voitures envoyées
du campement voisin.

Puis ils s'éloignent dans la poussière, lentement, d'un pas accablé,
sous l'écrasant soleil. On les voit longtemps, longtemps, s'en aller
là-bas, sur la gauche; puis on n'aperçoit plus que le nuage gris qu'ils
soulèvent au-dessus d'eux.

Nous restons à six maintenant auprès du train. On ne peut plus toucher
à rien, tout brûle. Les cuivres des wagons semblent rougis au feu. On
pousse un cri si la main rencontre l'acier des armes.

Voici quelques jours, la tribu des Rezaïna, tournant aux rebelles,
traversa ce chott que nous n'avions pu atteindre, car l'heure nous
force à revenir. La chaleur fut telle durant le passage de ce marais
desséché que la tribu fugitive perdit tous ses bourricots de soif, et
même seize enfants, morts entre les bras de leurs mères.

La machine siffle. Nous quittons l'Oued-Fallette. Un remarquable fait
de guerre rendit alors ce lieu célèbre dans la contrée.

Une colonne y était établie, gardée par un détachement du 15e de ligne.
Or, une nuit, deux goumiers se présentent aux avant-postes, après dix
heures de cheval, apportant un ordre pressant du général commandant à
Saïda. Selon l'usage, ils agitent une torche pour se faire reconnaître.
La sentinelle, recrue arrivant de France, ignorant les coutumes et les
règles du service en campagne dans le sud, et nullement prévenue par
ses officiers, tire sur les courriers. Les pauvres diables avancent
quand même; le poste saisit ses armes; les hommes prennent position,
et une fusillade terrible commence. Après avoir essuyé cent cinquante
coups de fusil, les deux Arabes, enfin, se retirent; l'un d'eux avait
une balle dans l'épaule. Le lendemain, ils rentraient au quartier
général, rapportant leurs dépêches.



BOU-AMAMA.


BIEN malin celui qui dirait, même aujourd'hui, ce qu'était Bou-Amama.
Cet insaisissable farceur, après avoir affolé notre armée d'Afrique,
a disparu si complètement qu'on commence à supposer qu'il n'a jamais
existé.

Des officiers dignes de foi, qui croyaient le connaître, me l'ont
décrit d'une certaine façon; mais d'autres personnes non moins
honnêtes, sûres de l'avoir vu, me l'ont dépeint d'une autre manière.

Dans tous les cas, ce rôdeur n'a été que le chef d'une bande peu
nombreuse, poussée sans doute à la révolte par la famine. Ces gens ne
se sont battus que pour vider les silos ou piller des convois. Ils
semblent n'avoir agi ni par haine, ni par fanatisme religieux, mais par
faim. Notre système de colonisation consistant à ruiner l'Arabe, à le
dépouiller sans repos, à le poursuivre sans merci et à le faire crever
de misère, nous verrons encore d'autres insurrections.

Une autre cause peut-être à cette campagne est la présence sur les
hauts plateaux des alfatiers espagnols.

Dans cet océan d'alfa, dans cette morne étendue verdâtre, immobile
sous le ciel incendié, vivait une vraie nation, des hordes d'hommes à
la peau brune, aventuriers que la misère ou d'autres raisons avaient
chassés de leur patrie. Plus sauvages, plus redoutés que les Arabes,
isolés ainsi, loin de toute ville, de toute loi, de toute force, ils
ont fait, dit-on, ce que faisaient leurs ancêtres sur les terres
nouvelles; ils ont été violents, sanguinaires, terribles envers les
habitants primitifs.

La vengeance des Arabes fut épouvantable.

Voici, en quelques lignes, l'origine apparente de l'insurrection.

Deux marabouts prêchaient ouvertement la révolte dans une tribu du Sud.
Le lieutenant Weinbrenner fut envoyé avec la mission de s'emparer du
caïd de cette tribu. L'officier français avait une escorte de _quatre_
hommes. Il fut assassiné.

On chargea le colonel Innocenti de venger cette mort, et on lui envoya
comme renfort l'agha de Saïda.

Or, en route, le goum de l'agha de Saïda rencontra les Trafis qui
se rendaient également auprès du colonel Innocenti. Des querelles
s'élevèrent entre les deux tribus; les Trafis firent défection et
allèrent se mettre sous les ordres de Bou-Amama. C'est ici que se place
l'affaire de Chellala qui a été cent fois racontée. Après le sac de
son convoi, le colonel Innocenti, qui semble avoir été accusé bien
légèrement par l'opinion publique, remonta à marches forcées vers le
Kreïder, afin de refaire sa colonne, et laissa la route entièrement
libre à son adversaire. Celui-ci en profita.

Mentionnons un fait curieux. Le même jour, les dépêches officielles
signalaient en même temps Bou-Amama sur deux points distants l'un de
l'autre de cent cinquante kilomètres.

Ce chef, profitant de l'entière liberté qu'on lui donnait, passa à
douze kilomètres de Géryville, tua en route le brigadier Bringeard,
envoyé avec quelques hommes seulement en plein pays révolté pour
établir les communications télégraphiques; puis il remonta au nord.

C'est alors qu'il traversa le territoire des Hassassenas et des
Harrars, et qu'il donna vraisemblablement à ces deux tribus le mot
d'ordre pour le massacre général des Espagnols, qu'elles devaient
exécuter peu après.

Enfin, il arriva à Aïn-Kétifa, et deux jours plus tard il campait à
Haci-Tirsine, à vingt-deux kilomètres seulement de Saïda.

L'autorité militaire, inquiète enfin, prévint, le 10 juin au soir, la
Compagnie franco-algérienne de faire rentrer tous ses agents, le pays
n'étant pas sûr. Des trains circulèrent toute la nuit jusqu'à l'extrême
limite de la ligne; mais on ne pouvait, en quelques heures, faire
revenir les chantiers disséminés sur un territoire de cent cinquante
kilomètres, et le onze, au point du jour, les massacres commencèrent.

Ils furent accomplis surtout par les deux tribus des Hassassenas et
des Harrars, exaspérés contre les Espagnols qui vivaient sur leurs
territoires.

Et cependant, sous prétexte de ne point les pousser à la révolte, on
a laissé tranquilles ensuite ces tribus, qui ont égorgé près de trois
cents personnes, hommes, femmes et enfants. Des cavaliers arabes
trouvés chargés de dépouilles, avec des robes de femmes espagnoles sous
leurs selles, ont été relâchés, dit-on, sous prétexte que les preuves
manquaient.

Donc, le 10 au soir, Bou-Amama campait à Haci-Tirsine, à vingt-deux
kilomètres de Saïda. A la même heure, le général Cérez télégraphiait au
gouverneur que le chef révolté tentait de repasser dans le sud.

Les jours suivants, le hardi marabout pilla les villages de Tafraoua
et de Kralfallah, chargeant tous ses chameaux de butin, emportant la
valeur de plusieurs millions en vivres et en marchandises.

Il remonta de nouveau à Haci-Tirsine pour reconstituer sa troupe;
puis il divisa son convoi en deux parties, dont l'une se dirigea vers
Aïn-Kétifa. Là, elle fut arrêtée et pillée par le goum de Sharraouï
(colonne Brunetière).

L'autre section, commandée par Bou-Amama lui-même, se trouvait prise
entre la colonne du général Détrie campée à El-Maya et la colonne
Mallaret postée près du Kreïder, à Ksar-el-Krelifa. Il fallait passer
entre les deux, ce qui n'était pas facile. Bou-Amama envoya alors un
parti de cavaliers devant le camp du général Détrie qui le poursuivit,
avec toute sa colonne, jusqu'à Aïn-Sfisifa, bien au delà du chott,
persuadé qu'il tenait le marabout devant lui. La ruse avait réussi. La
voie était libre. Le lendemain du départ du général, le chef insurgé
occupait son camp, c'était le 14 juin.

De son côté le colonel Mallaret, au lieu de garder le passage du
Kreïder, s'était campé à Ksar-el-Krelifa, quatre kilomètres plus loin.
Bou-Amama envoya aussitôt un fort détachement de cavaliers défiler
devant le colonel qui se contenta de tirer les six coups de canon
légendaires. Et, pendant ce temps, le convoi de chameaux chargés
passait tranquillement le chott au Kreïder, seul point où la traversée
fût facile. De là le marabout dut aller mettre ses provisions à
l'abri chez les Mograr, sa tribu, à quatre cents kilomètres au sud de
Géryville.

D'où viennent, dira-t-on, des faits si précis? De tout le monde. Ils
seront naturellement contestés par l'un sur un point, par l'autre sur
un autre point. Je ne puis rien affirmer, n'ayant fait que recueillir
les renseignements qui m'ont paru les plus vraisemblables. Il serait
d'ailleurs impossible d'obtenir en Algérie un détail certain sur ce qui
se passe ou s'est passé à trois kilomètres du point où l'on se trouve.
Quant aux nouvelles militaires, elles semblaient, pendant toute cette
campagne, fournies par un mauvais plaisant. Le même jour, Bou-Amama
a été signalé sur six points différents par six chefs de corps qui
croyaient le tenir. Une collection complète des dépêches officielles,
avec un petit supplément contenant celles des agences autorisées,
constituerait un recueil tout à fait drôle. Certaines dépêches, dont
l'invraisemblance était trop évidente, ont d'ailleurs été arrêtées dans
les bureaux, à Alger.

Une caricature spirituelle, faite par un colon, m'a paru expliquer
assez bien la situation. Elle représentait un vieux général, gros,
galonné, moustachu, debout en face du désert. Il considérait d'un
œil perplexe le pays immense, nu et vallonné, dont les limites ne
s'apercevaient point, et il murmurait: «Ils sont là!... quelque part!»
Puis, s'adressant à son officier d'ordonnance, immobile dans son dos,
il prononçait d'une voix ferme: «Télégraphiez au gouvernement que
l'ennemi est devant moi et que je me mets à sa poursuite.»

Les seuls renseignements un peu certains qu'on se procurait venaient
des prisonniers espagnols échappés à Bou-Amama. J'ai pu causer, au
moyen d'un interprète, avec un de ces hommes, et voici ce qu'il m'a
raconté.

Il s'appelait Blas Rojo Pélisaire. Il conduisait avec des camarades,
le 10 juin au soir, un convoi de sept charrettes, quand ils trouvèrent
sur la route d'autres charrettes brisées, et, entre les roues, les
charretiers massacrés. Un d'eux vivait encore. Ils se mirent à le
soigner; mais une troupe d'Arabes se jeta sur eux. Les Espagnols
n'avaient qu'un fusil; ils se rendirent; ils furent néanmoins
massacrés, à l'exception de Blas Rojo, épargné sans doute à cause
de sa jeunesse et de sa bonne mine. On sait que les Arabes ne sont
point indifférents à la beauté des hommes. On le conduisit au camp où
il retrouva d'autres prisonniers. A minuit, on tua l'un d'eux, sans
raison. C'était un _homme de mécanique_ (un de ceux chargés de serrer
les freins des charrettes) nommé Domingo.

Le lendemain 11, Blas apprit que d'autres prisonniers avaient été tués
dans la nuit. C'était le jour des grands massacres. On resta au même
endroit; puis, le soir, les cavaliers amenèrent deux femmes et un
enfant.

Le 12, on leva le camp et on marcha tout le jour.

Le 13 au soir, on campait à Dayat-Kereb.

Le 14, on marchait dans la direction de Ksar-Krelifa. C'est le jour
de l'affaire Mallaret. Le prisonnier n'a pas entendu le canon. Ce qui
laisse supposer que Bou-Amama a fait défiler un parti de cavaliers
seulement devant le corps expéditionnaire français, tandis que
le convoi de butin où se trouvait Blas passait le chott quelques
kilomètres plus loin, bien à l'abri.

Pendant huit jours, on marcha en zigzag. Une fois arrivés à
Tis-Moulins, les goums dissidents se séparèrent, emmenant chacun ses
prisonniers.

Bou-Amama se montra bienveillant pour les prisonniers, surtout pour les
femmes, qu'il faisait coucher dans une tente spéciale et garder.

Une d'elles, une belle fille de dix-huit ans, s'unit en route avec
un chef Trafi, qui la menaçait de mort si elle résistait. Mais le
marabout refusa de consacrer leur union.

Blas Rojo fut attaché au service de Bou-Amama, qu'il ne vit pas
cependant. Il ne vit que son fils, qui dirigeait les opérations
militaires. Il semblait âgé de trente ans environ. C'était un grand
garçon maigre, brun, pâle, aux yeux larges et qui portait une petite
barbe.

Il possédait deux chevaux alezans, dont un français qui semble avoir
appartenu au commandant Jacquet.

Le prisonnier n'a pas eu connaissance de l'affaire du Kreïder.

Blas Rojo se sauva dans les environs de Bas-Yala; mais, ne connaissant
pas bien le pays, il fut forcé de suivre les rivières à sec, et, après
trois jours et trois nuits de marche, il arriva à Marhoum. Bou-Amama
avait avec lui cinq cents cavaliers et trois cents fantassins, plus un
convoi de chameaux destinés à porter le butin.

Pendant quinze jours après les massacres, des trains ont circulé jour
et nuit sur la petite ligne du chemin de fer des chotts. On recueillait
à tout moment de misérables Espagnols mutilés, de grandes et belles
filles nues, violées, et ensanglantées. L'autorité militaire aurait
pu, disent tous les habitants de la contrée, éviter cette boucherie
avec un peu de prévoyance. Elle n'a pu, dans tous les cas, venir à bout
d'une poignée de révoltés. Quelles sont les causes de cette impuissance
de nos armes perfectionnées contre les matraques et les mousquets des
Arabes? A d'autres de les pénétrer et de les indiquer.

Les Arabes, dans tous les cas, ont sur nous un avantage contre lequel
nous nous efforçons en vain de lutter. Ils sont les fils du pays.
Vivant avec quelques figues et quelques grains de farine, infatigables
sous ce climat qui épuise les hommes du Nord, montés sur des chevaux
sobres comme eux et comme eux insensibles à la chaleur, ils font, en un
jour, cent ou cent trente kilomètres. N'ayant ni bagages, ni convois,
ni provisions à traîner derrière eux, ils se déplacent avec une
rapidité surprenante, passent entre deux colonnes campées pour aller
attaquer et piller un village qui se croit en sûreté, disparaissent
sans laisser de traces, puis reviennent brusquement alors qu'on les
suppose bien loin.

Dans la guerre d'Europe, quelle que soit la promptitude de marche d'une
armée, elle ne se déplace pas sans qu'on puisse en être informé.
La masse des bagages ralentit fatalement les mouvements et indique
toujours la route suivie. Un parti arabe, au contraire, ne laisse pas
plus de marques de son passage qu'un vol d'oiseaux. Ces cavaliers
errants vont et viennent autour de nous avec une célérité et des
crochets d'hirondelles.

Quand ils attaquent, on les peut vaincre, et presque toujours on les
bat malgré leur courage. Mais on ne peut guère les poursuivre; on ne
peut jamais les atteindre quand ils fuient. Aussi évitent-ils avec
soin les rencontres, et se contentent-ils en général de harceler nos
troupes. Ils chargent avec impétuosité, au galop furieux de leurs
maigres chevaux, arrivant comme une tempête de linge flottant et de
poussière.

Ils déchargent, tout en galopant, leurs longs fusils damasquinés, puis,
soudain décrivant une courbe brusque, s'éloignent ainsi qu'ils étaient
venus, ventre à terre, laissant sur le sol derrière eux, de place en
place, un paquet blanc qui s'agite, tombé là comme un oiseau blessé qui
aurait du sang sur ses plumes.



LA PROVINCE D'ALGER.


LES Algériens, les vrais habitants d'Alger ne connaissent guère de leur
pays que la plaine de la Mitidja. Ils vivent tranquilles dans une des
plus adorables villes du monde, en déclarant que l'Arabe est un peuple
ingouvernable, bon à tuer ou à rejeter dans le désert.

Ils n'ont vu d'ailleurs, en fait d'Arabes, que la crapulerie du Sud
qui grouille dans les rues. Dans les cafés, on parle de Laghouat, de
Bou-Saada, de Saïda comme si ces pays étaient au bout du monde. Il
est même assez rare qu'un officier connaisse les trois provinces. Il
demeure presque toujours dans le même cercle jusqu'au moment où il
revient en France.

Il est juste d'ajouter qu'il devient fort difficile de voyager dès
qu'on s'aventure en dehors des routes connues dans le Sud. On ne
le peut faire qu'avec l'appui et les complaisances de l'autorité
militaire. Les commandants des cercles avancés se considèrent comme
de véritables monarques omnipotents; et aucun inconnu ne pourrait se
hasarder à pénétrer sur leurs terres sans risquer gros... de la part
des Arabes. Tout homme isolé serait immédiatement arrêté par les caïds,
conduit sous escorte à l'officier le plus voisin, et ramené entre deux
spahis sur le territoire civil.

Mais, dès qu'on peut présenter la moindre recommandation, on rencontre,
de la part des officiers des bureaux arabes, toute la bonne grâce
imaginable. Vivant seuls, si loin de tout voisinage, ils accueillent
le voyageur de la façon la plus charmante; vivant seuls, ils ont lu
beaucoup, ils sont instruits, lettrés et causent avec bonheur; vivant
seuls dans ce large pays désolé, aux horizons infinis, ils savent
penser comme les travailleurs solitaires. Parti avec les préventions
qu'on a généralement en France contre ces bureaux, je suis revenu avec
les idées les plus contraires.

C'est grâce à plusieurs de ces officiers que j'ai pu faire une longue
excursion en dehors des routes connues, allant de tribu en tribu.

Le Ramadan venait de commencer. On était inquiet dans la colonie, car
on craignait une insurrection générale dès que serait fini ce carême
mahométan.

Le Ramadan dure trente jours. Pendant cette période, aucun serviteur
de Mahomet ne doit boire, manger ou fumer depuis l'heure matinale où
le soleil apparaît jusqu'à l'heure où l'œil ne distingue plus _un fil
blanc d'un fil rouge_. Cette dure prescription n'est pas absolument
prise à la lettre, et on voit briller plus d'une cigarette dès que
l'astre de feu s'est caché derrière l'horizon, et avant que l'œil ait
cessé de distinguer la couleur d'un fil rouge ou noir.

En dehors de cette précipitation, aucun Arabe ne transgresse la loi
sévère du jeûne, de l'abstinence absolue. Les hommes, les femmes, les
garçons à partir de quinze ans, les filles dès qu'elles sont nubiles,
c'est-à-dire entre onze et treize ans environ, demeurent le jour entier
sans manger ni boire. Ne pas manger n'est rien; mais s'abstenir de
boire est horrible par ces effrayantes chaleurs. Dans ce carême, il
n'est point de dispense. Personne, d'ailleurs, n'oserait en demander;
et les filles publiques elles-mêmes, les Oulad-Naïl, qui fourmillent
dans tous les centres arabes et dans les grandes oasis, jeûnent comme
les marabouts, peut-être plus que les marabouts. Et ceux-là des Arabes
qu'on croyait civilisés, qui se montrent en temps ordinaire disposés
à accepter nos mœurs, à partager nos idées, à seconder notre action,
redeviennent tout à coup, dès que le Ramadan commence, sauvagement
fanatiques et stupidement fervents.

Il est facile de comprendre quelle furieuse exaltation résulte, pour
ces cerveaux bornés et obstinés, de cette dure pratique religieuse.
Tout le jour, ces malheureux méditent, l'estomac tiraillé, regardant
passer les roumis conquérants, qui mangent, boivent et fument devant
eux. Et ils se répètent que, s'ils tuent un de ces roumis pendant le
Ramadan, ils vont droit au ciel, que l'époque de notre domination
touche à sa fin, car leurs marabouts leur promettent sans cesse qu'ils
vont nous jeter tous à la mer à coups de matraque.

C'est pendant le Ramadan que fonctionnent spécialement les Aïssaouas,
mangeurs de scorpions, avaleurs de serpents, saltimbanques religieux,
les seuls peut-être, avec quelques mécréants et quelques nobles, qui
n'aient point une foi violente.

Ces exceptions sont infiniment rares; je n'en pourrais citer qu'une
seule.

Au moment de partir pour une marche de vingt jours dans le Sud,
un officier du cercle de Boghar demanda aux trois spahis qui
l'accompagnaient de ne point faire le Ramadan, estimant qu'il ne
pourrait rien obtenir de ces hommes exténués par le jeûne. Deux des
soldats ont refusé, le troisième répondit: «Mon lieutenant, je ne fais
pas le Ramadan, je ne suis pas un marabout, moi, je suis un noble.»

Il était, en effet, _de grande tente_, fils d'une des plus anciennes et
des plus illustres familles du désert.

Une coutume singulière persiste, qui date de l'occupation, et qui
paraît profondément grotesque quand on songe aux résultats terribles
que le Ramadan peut avoir pour nous. Comme on voulait, au début, se
concilier les vaincus, et comme flatter leur religion est le meilleur
moyen de les prendre, on a décidé que le canon français donnerait le
signal de l'abstinence pendant l'époque consacrée. Donc, au matin,
dès les premières rougeurs de l'aurore, un coup de canon commande le
jeûne; et, chaque soir, vingt minutes environ après le coucher du
soleil, de toutes les villes, de tous les forts, de toutes les places
militaires, un autre coup de canon part qui fait allumer des milliers
de cigarettes, boire à des milliers de gargoulettes et préparer par
toute l'Algérie d'innombrables plats de kouskous.

J'ai pu assister, dans la grande mosquée d'Alger, à la cérémonie
religieuse qui ouvre le Ramadan.

L'édifice est tout simple, avec ses murs blanchis à la chaux et son
sol couvert de tapis épais. Les Arabes entrent vivement, nu-pieds,
avec leurs chaussures à la main. Ils vont se placer par grandes files
régulières, largement éloignées l'une de l'autre et plus droites que
des rangs de soldats à l'exercice. Ils posent leurs souliers devant
eux, par terre, avec les menus objets qu'ils pouvaient avoir aux mains;
et ils restent immobiles comme des statues, le visage tourné vers une
petite chapelle qui indique la direction de La Mecque.

Dans cette chapelle, le mufti officie. Sa voix vieille, douce, bêlante
et très monotone, vagit une espèce de chant triste qu'on n'oublie
jamais quand une fois seulement on a pu l'entendre. L'intonation
souvent change, et alors tous les assistants, d'un seul mouvement
rythmique, silencieux et précipité, tombent le front par terre, restent
prosternés quelques secondes et se relèvent sans qu'aucun bruit soit
entendu, sans que rien ait voilé une seconde le petit chant tremblotant
du mufti. Et sans cesse toute l'assistance ainsi s'abat et se redresse
avec une promptitude, un silence et une régularité fantastiques.
On n'entend point là dedans le fracas des chaises, les toux et les
chuchotements des églises catholiques. On sent qu'une foi sauvage
plane, emplit ces gens, les courbe et les relève comme des pantins;
c'est une foi muette et tyrannique envahissant les corps, immobilisant
les faces, tordant les cœurs. Un indéfinissable sentiment de respect
mêlé de pitié vous prend devant ces fanatiques maigres, qui n'ont
point de ventre pour gêner leurs souples prosternations, et qui font
de la religion avec le mécanisme et la rectitude des soldats prussiens
faisant la manœuvre.

Les murs sont blancs, les tapis, par terre, sont rouges; les hommes
sont blancs, ou rouges ou bleus avec d'autres couleurs encore, suivant
la fantaisie de leurs vêtements d'apparat, mais tous sont largement
drapés, d'allure fière; et ils reçoivent sur la tête et les épaules la
lumière douce tombant des lustres.

Une famille de marabouts occupe une estrade et chante les répons avec
la même intonation de tête donnée par le mufti. Et cela continue
indéfiniment.

C'est pendant les soirs du Ramadan qu'il faut visiter la Casbah. Sous
cette dénomination de Casbah, qui signifie citadelle, on a fini par
désigner la ville arabe tout entière. Puisqu'on jeûne et qu'on dort
le jour, on mange et on vit la nuit. Alors ces petites rues rapides
comme des sentiers de montagne, raboteuses, étroites comme des galeries
creusées par des bêtes, tournant sans cesse, se croisant et se mêlant,
et si profondément mystérieuses que, malgré soi, on y parle à voix
basse, sont parcourues par une population des _Mille et une nuits_.
C'est l'impression exacte qu'on y ressent. On fait un voyage en ce pays
que nous a conté la sultane Schéhérazade. Voici les portes basses,
épaisses comme des murs de prison, avec d'admirables ferrures; voici
les femmes voilées; voilà, dans la profondeur des cours entr'ouvertes,
les visages un moment aperçus, et voilà encore tous les bruits vagues
dans le fond de ces maisons closes comme des coffrets à secret. Sur les
seuils, souvent des hommes allongés mangent et boivent. Parfois leurs
groupes vautrés occupent tout l'étroit passage. Il faut enjamber des
mollets nus, frôler des mains, chercher la place où poser le pied au
milieu d'un paquet de linge blanc étendu et d'où sortent des têtes et
des membres.

Les juifs laissent ouvertes les tanières qui leur servent de boutiques;
et les maisons de plaisir clandestines, pleines de rumeurs, sont si
nombreuses qu'on ne marche guère cinq minutes sans en rencontrer deux
ou trois.

Dans les cafés arabes, des files d'hommes tassés les uns contre les
autres, accroupis sur la banquette collée au mur, ou simplement restés
par terre, boivent du café en des vases microscopiques. Ils sont là
immobiles et muets, gardant à la main leur tasse qu'ils portent parfois
à leur bouche, par un mouvement très lent, et ils peuvent tenir à
vingt, tant ils sont pressés, en un espace où nous serions gênés à dix.

Et des fanatiques à l'air calme vont et viennent au milieu de ces
tranquilles buveurs, prêchant la révolte, annonçant la fin de la
servitude.

C'est, dit-on, au ksar (village arabe) de Boukhrari que se produisent
toujours les premiers symptômes des grandes insurrections. Ce village
se trouve sur la route de Laghouat. Allons-y.

Quand on regarde l'Atlas, de l'immense plaine de la Mitidja, on
aperçoit une coupure gigantesque qui fend la montagne dans la direction
du sud. C'est comme si un coup de hache l'eût ouverte. Cette trouée
s'appelle la gorge de la Chiffa. C'est par là que passe la route de
Médéah, de Boukhrari et de Laghouat.

On entre dans la coupure du mont; on suit la mince rivière, la Chiffa;
on s'enfonce dans la gorge étroite, sauvage et boisée.

Partout des sources. Les arbres gravissent les parois à pic,
s'accrochent partout, semblent monter à l'escalade.

Le passage se rétrécit encore. Les rochers droits vous menacent; le
ciel apparaît comme une bande bleue entre les sommets; puis soudain,
dans un brusque détour, une petite auberge se montre à la naissance
d'un ravin couvert d'arbres. C'est l'auberge du _Ruisseau-des-Singes_.

Devant la porte, l'eau chante dans les réservoirs; elle s'élance,
retombe, emplit ce coin de fraîcheur, fait songer aux calmes vallons
suisses. On se repose, on s'assoupit à l'ombre; mais soudain, sur votre
tête, une branche remue; on se lève--alors dans toute l'épaisseur du
feuillage c'est une fuite précipitée de singes, des bondissements, des
dégringolades, des sauts et des cris.

Il y en a d'énormes et de tout petits, des centaines, des milliers
peut-être. Le bois en est rempli, peuplé, fourmillant. Quelques-uns,
captivés par les maîtres de l'auberge, sont caressants et tranquilles.
Un tout jeune, pris l'autre semaine, reste un peu sauvage encore.

Sitôt que l'on demeure immobile, ils approchent, vous guettent, vous
observent. On dirait que le voyageur est la grande distraction des
habitants de ce vallon. Dans certains jours, pourtant, on n'en aperçoit
pas un seul.

Après l'auberge du _Ruisseau-des-Singes_, la vallée s'étrangle encore;
et soudain, à gauche, deux grandes cascades s'élancent presque du
sommet du mont: deux cascades claires, deux rubans d'argent. Si
vous saviez comme c'est doux à voir, des cascades, sur cette terre
d'Afrique! On monte, longtemps, longtemps. La gorge est moins profonde,
moins boisée. On monte encore, la montagne se dénude peu à peu. Ce sont
des champs à présent; et, quand on parvient au faîte, on rencontre des
chênes, des saules, des ormeaux, les arbres de nos pays. On couche à
Médéah, blanche petite ville toute pareille à une sous-préfecture de
France.

C'est après Médéah que recommencent les féroces ravages du soleil. On
franchit une forêt pourtant, mais une forêt maigre, pelée, montrant
partout la peau brûlante de la terre bientôt vaincue. Puis plus rien de
vivant autour de nous.

Sur ma gauche un vallon s'ouvre, aride et rouge, sans une herbe; il
s'étend au loin, pareil à une cuve de sable. Mais soudain une grande
ombre, lentement, le traverse. Elle passe d'un bout à l'autre, tache
fuyante qui glisse sur le sol nu. Elle est, cette ombre, la vraie, la
seule habitante de ce lieu morne et mort. Elle semble y régner, comme
un génie mystérieux et funeste.

Je lève les yeux, et je l'aperçois qui s'en va, les ailes étendues,
immobiles, le grand dépeceur de charognes, le vautour maigre qui plane
sur son domaine, au-dessous de cet autre maître du vaste pays qu'il
tue, le soleil, le dur soleil.

Quand on descend vers Boukhrari, on découvre, à perte de vue,
l'interminable vallée du Chélif. C'est, dans toute sa hideur, la
misère, la jaune misère de la terre. Elle apparaît loqueteuse comme un
vieux pauvre Arabe, cette vallée que parcourt l'ornière sale du fleuve
sans eau, bu jusqu'à sa boue par le feu du ciel. Cette fois il a tout
vaincu, tout dévoré, tout pulvérisé, tout calciné, ce feu qui remplace
l'air, emplit l'horizon.

Quelque chose vous passe sur le front: ailleurs ce serait du vent, ici
c'est du feu. Quelque chose flotte là-bas sur les crêtes pierreuses:
ailleurs ce serait une brume, ici c'est du feu, ou plutôt de la chaleur
visible. Si le sol n'était point déjà calciné jusqu'aux os, cette
étrange buée rappellerait la petite fumée qui s'élève des chairs vives
brûlées au fer rouge. Et tout cela a une couleur étrange, aveuglante et
pourtant veloutée, la couleur du sable chaud auquel semble se mêler une
nuance un peu violacée, tombée du ciel en fusion.

Point d'insectes dans cette poussière de terre. Quelques grosses
fourmis seulement. Les mille petits êtres qu'on voit chez nous ne
pourraient vivre dans cette fournaise. En certains jours torrides, les
mouches elles-mêmes meurent, comme au retour des froids dans le Nord.
C'est à peine si on peut élever des poules. On les voit, les pauvres
bêtes, qui marchent, le bec ouvert et les ailes soulevées, d'une façon
lamentable et comique.

Depuis trois ans, les dernières sources tarissent. Et le tout-puissant
Soleil semble glorieux de son immense victoire.

Cependant, voici quelques arbres, quelques pauvres arbres. C'est
Boghar, à droite, au sommet d'un mont poudreux.

A gauche, dans un repli rocheux, couronnant un monticule et à peine
distinct du sol, tant il en a pris la coloration monotone, un grand
village se dresse sur le ciel, c'est le ksar de Boukhrari.

Au pied du cône de poussière qui porte ce vaste village arabe, quelques
maisons sont cachées dans le mouvement de la colline; elles forment la
commune mixte.

Le ksar de Boukhrari est un des plus considérables villages arabes
de l'Algérie. Il se trouve juste sur la frontière du Sud, un peu au
delà du Tell, dans la zone de transition entre les pays européenisés
et le grand Désert. Sa situation lui donne une singulière importance
politique, car elle en fait une sorte de trait d'union entre les Arabes
du littoral et les Arabes du Sahara. Aussi a-t-il toujours été le pouls
des insurrections. C'est là qu'arrive le mot d'ordre, c'est de là qu'il
repart. Les tribus les plus éloignées envoient leurs gens pour savoir
ce qui se passe à Boukhrari. On a l'œil sur ce point de toutes les
parties de l'Algérie.

L'administration française, seule, ne s'occupe point de ce qui se trame
à Boukhrari. Elle en a fait une commune de plein exercice, sur le
modèle des communes de France, administrée par un maire, vieux paysan à
l'œil endormi, flanqué d'un garde champêtre. Entre et sort qui veut.
Les Arabes venus de n'importe où peuvent circuler, causer, intriguer à
leur guise sans être gênés en rien.

Au pied du ksar, à deux ou trois cents mètres, la commune mixte est
gouvernée par l'administrateur civil qui dispose des pouvoirs les plus
étendus sur un territoire nu, qu'il est presque inutile de surveiller.
Il ne peut empiéter sur les attributions du maire son voisin.

En face, sur la montagne, est Boghar, où habite le commandant supérieur
du cercle militaire. Il a entre les mains les moyens d'action les plus
actifs, mais il ne peut rien dans le ksar, COMMUNE DE PLEIN EXERCICE.
Or le ksar n'est habité que par des Arabes. C'est le point dangereux
qu'on respecte, tandis qu'on surveille avec soin les environs. On
soigne le mal dans ses effets et non dans sa cause.

Qu'arrive-t-il? Le commandant et l'administrateur, quand ils
s'entendent, organisent une sorte de police secrète à l'insu du maire,
et tâchent d'être informés mystérieusement.

N'est-il point surprenant de voir ce centre arabe, reconnu dangereux
par tout le monde, plus libre qu'une ville de France, tandis qu'il
serait impossible à un Français quelconque, s'il n'était protégé
par quelque personnage influent, de pénétrer et de circuler sur le
territoire militaire des cercles avancés du Sud.

Dans la commune mixte on trouve une auberge. J'y passai la nuit, une
nuit d'étuve. L'air semblait brûlé par la flamme du dernier jour. Il ne
remuait plus, comme s'il eût été figé par la chaleur.

Aux premières lueurs de l'aurore, je me levai. Le soleil parut, acharné
à sa besogne d'incendiaire. Devant ma fenêtre ouverte sur l'horizon
déjà torride et silencieux une petite diligence dételée attendait. On
lisait sur le panneau jaune: «Courrier du Sud!»

Courrier du Sud! On allait donc encore plus au Sud en ce terrible mois
d'août. Le Sud! quel mot rapide, brûlant! Le Sud! Le feu! Là-bas, au
Nord, on dit en parlant des pays tièdes «le Midi». Ici c'est «le Sud».

Je regardais cette syllabe si courte qui me paraissait surprenante
comme si je ne l'avais jamais lue. J'en découvrais, me semblait-il, le
sens mystérieux. Car les mots les plus connus comme les visages souvent
regardés ont des significations secrètes, dont on s'aperçoit tout d'un
coup, un jour, on ne sait pourquoi.

Le Sud! Le désert, les nomades, les terres inexplorées et puis les
nègres, tout un monde nouveau, quelque chose comme le commencement
d'un univers! Le Sud! comme cela devient énergique sur la frontière du
Sahara.

Dans l'après-midi j'allai visiter le ksar.

Boukhrari est le premier village où l'on rencontre des Oulad-Naïl. On
est saisi de stupéfaction à l'aspect de ces courtisanes du désert.

Les rues populeuses sont pleines d'Arabes couchés en travers des
portes, en travers de la route, accroupis, causant à voix basse ou
dormant. Partout leurs vêtements flottants et blancs semblent augmenter
la blancheur unie des maisons. Point de taches, tout est blanc; et
soudain une femme apparaît, debout sur une porte, avec une large
coiffure qui semble d'origine assyrienne, surmontée d'un énorme diadème
d'or.

Elle porte une longue robe rouge éclatante. Ses bras et ses chevilles
sont cerclés de bracelets étincelants, et sa figure aux lignes droites
est tatouée d'étoiles bleues.

Puis en voici d'autres, beaucoup d'autres, avec la même coiffure
monumentale: une montagne carrée qui laisse pendre de chaque côté
une grosse tresse tombant jusqu'au bas de l'oreille, puis relevée en
arrière pour se perdre de nouveau dans la masse opaque des cheveux.
Elles portent toujours des diadèmes dont quelques-uns sont fort
riches. La poitrine est noyée sous les colliers, les médailles, les
lourds bijoux; et deux fortes chaînettes d'argent font tomber jusqu'au
bas-ventre une grosse serrure de même métal, curieusement ciselée à
jour et dont la clef pend au bout d'une autre chaîne.

Quelques-unes de ces filles n'ont encore que de minces bracelets.
Elles débutent. Les autres, les anciennes, montrent sur elles
quelquefois pour dix ou quinze mille francs de bijoux. J'en ai vu une
dont le collier était formé de huit rangées de pièces de vingt francs.
Elles gardent ainsi leur fortune, leurs économies laborieusement
gagnées. Les anneaux de leurs chevilles sont en argent massif et d'un
poids surprenant. En effet dès qu'elles possèdent en pièces d'argent la
valeur de deux ou trois cents francs, elles les donnent à fondre aux
bijoutiers mozabites, qui leur rendent alors ces anneaux ciselés, ou
ces serrures symboliques, ou ces chaînes, ou ces larges bracelets. Les
diadèmes qui les couronnent sont obtenus de la même façon.

Leur coiffure monumentale, emmêlement savant et compliqué de tresses
entortillées, demande presque un jour de travail et une incroyable
quantité d'huile. Aussi ne se font-elles guère recoiffer que tous les
mois, et prennent-elles un soin extrême à ne point compromettre, dans
leurs amours, ce haut et difficile édifice de cheveux qui répand, en
peu de temps, une intolérable odeur.

C'est le soir qu'il faut les voir, quand elles dansent au café Maure.

Le village est silencieux. Des formes blanches gisent étendues le long
des maisons. La nuit brûlante est criblée d'étoiles; et ces étoiles
d'Afrique brillent d'une clarté que je ne leur connaissais pas, une
clarté de diamants de feu, palpitante, vivante, aiguë.

Tout à coup, au détour d'une rue, un bruit vous frappe, une musique
sauvage et précipitée, un grondement saccadé de tambours de basque que
domine la clameur aigre, continue, abrutissante, assourdissante et
féroce d'une flûte qu'emplit de son souffle infatigable un grand diable
à la peau d'ébène, le maître de l'établissement.

Devant la porte, un monceau de burnous, un paquet d'Arabes, qui
regardent sans entrer et qui forment une grande lueur mouvante sous la
clarté venue de l'intérieur.

Au dedans, des files d'êtres immobiles et blancs assis sur des
planches, le long des murs blancs, sous un toit très bas. Et par terre,
accroupies, avec leurs oripeaux flamboyants, leurs éclatants bijoux,
leurs faces tatouées, leurs hautes coiffures à diadèmes qui rappellent
les bas-reliefs égyptiens, les Oulad-Naïl attendent.

Nous entrons. Personne ne bouge. Alors, pour nous asseoir, et selon
l'usage, on saisit les Arabes, on les bouscule, on les rejette de leurs
bancs; et ils s'en vont, impassibles. D'autres se tassent pour leur
faire place.

Sur une estrade, au fond, les quatre tambourineurs, avec des poses
extatiques, battent frénétiquement la peau tendue des instruments; et
le maître, le grand nègre, se promène d'un pas majestueux, en soufflant
furieusement dans sa flûte enragée, sans un repos, sans une défaillance
d'une seconde.

Alors, deux Oulad-Naïl se lèvent, vont se placer aux extrémités de
l'espace laissé libre entre les bancs et elles se mettent à danser.
Leur danse est une marche douce que rythme un coup de talon faisant
sonner les anneaux des pieds. A chacun de ces coups, le corps entier
fléchit dans une sorte de boiterie méthodique; et leurs mains, élevées
et tendues à la hauteur de l'œil, se retournent doucement à chaque
retour du sautillement, avec une vive trépidation, une secousse rapide
des doigts. La face un peu tournée, rigide, impassible, figée, demeure
étonnamment immobile, une face de sphinx, tandis que le regard oblique
reste tendu sur les ondulations de la main, comme fasciné par ce
mouvement doux, que coupe sans cesse la brusque convulsion des doigts.

Elles vont ainsi, l'une vers l'autre. Quand elles se rencontrent, leurs
mains se touchent; elles semblent frémir; leurs tailles se renversent,
laissant traîner un grand voile de dentelle qui va de la coiffure aux
pieds. Elles se frôlent, cambrées en arrière, comme pâmées dans un joli
mouvement de colombes amoureuses. Le grand voile bat comme une aile.
Puis, redressées soudain, redevenues impassibles, elles se séparent; et
chacune continue jusqu'à la ligne des spectateurs son glissement lent
et boitillant.

Toutes ne sont point jolies; mais toutes sont singulièrement étranges.
Et rien ne peut donner l'idée de ces Arabes accroupis au milieu
desquels passent, de leur allure calme et scandée, ces filles couvertes
d'or et d'étoffes flamboyantes.

Quelquefois elles varient un peu les gestes de leur danse.

Ces prostituées venaient jadis d'une seule tribu, les Oulad-Naïl. Elles
amassaient ainsi leur dot et retournaient ensuite se marier chez elles,
après fortune faite. On ne les en estimait pas moins dans leur tribu;
c'était l'usage. Aujourd'hui, bien qu'il soit toujours admis que les
filles des Oulad-Naïl aillent faire fortune au loin par ce moyen,
toutes les tribus fournissent des courtisanes aux centres arabes.

Le propriétaire du café où elles se montrent et s'offrent est toujours
un nègre! Dès qu'il voit entrer des étrangers, cet industriel
s'applique sur le front une pièce de cinq francs en argent, qui tient
collée à la peau par on ne sait quel procédé. Et il marche à travers
son établissement en jouant férocement de sa flûte sauvage, montrant
avec obstination la monnaie dont il s'est tatoué pour inviter le
visiteur à lui en offrir autant.

Celles des Oulad-Naïl qui sont de grande tente apportent dans leurs
relations avec leurs visiteurs toute la générosité et la délicatesse
que comporte leur origine. Il suffit d'admirer une seconde l'épais
tapis qui sert de lit pour que le serviteur de la noble prostituée
apporte à son amant d'une minute, dès qu'il a regagné sa demeure,
l'objet qui l'avait frappé.

Elles ont, comme les filles de France, des protecteurs qui vivent de
leurs fatigues. On trouve parfois au matin une d'elles au fond d'un
ravin, la gorge ouverte d'un coup de couteau, dépouillée de tous ses
bijoux. Un homme qu'elle aimait a disparu; et on ne le revoit jamais.

Le logement où elles reçoivent est une étroite chambre aux murs de
terre. Dans les oasis le plafond est souvent fait simplement de roseaux
tassés les uns sur les autres et où vivent des armées de scorpions. La
couche se compose de tapis superposés.

Les gens riches, Arabes ou Français, qui veulent passer une nuit
de luxueuse orgie, louent jusqu'à l'aurore le bain maure avec les
serviteurs du lieu. Ils boivent et mangent dans l'étuve, et modifient
l'usage des divans de repos.

Cette question de mœurs m'amène à un sujet bien difficile.

Nos idées, nos coutumes, nos instincts diffèrent si absolument de ceux
qu'on rencontre en ces pays qu'on ose à peine parler chez nous d'un
vice si fréquent là-bas que les Européens ne s'en étonnent ni ne s'en
scandalisent même plus. On arrive à en rire au lieu de s'indigner.
C'est là une matière fort délicate, mais qu'on ne peut passer sous
silence quand on veut essayer de raconter la vie arabe, de faire
comprendre le caractère particulier de ce peuple.

On rencontre ici à chaque pas ces amours antinaturelles entre êtres du
même sexe que recommandait Socrate, _l'ami_ d'Alcibiade.

Souvent, dans l'histoire, on trouve des exemples de cette étrange et
malpropre passion à laquelle s'abandonnait César, que les Romains et
les Grecs pratiquèrent constamment, que Henri III mit à la mode en
France et dont on suspecta bien des grands hommes. Mais ces exemples
ne sont cependant que des exceptions d'autant plus remarquées
qu'elles sont assez rares. En Afrique cet amour anormal est entré si
profondément dans les mœurs que les Arabes semblent le considérer
comme aussi naturel que l'autre.

D'où vient cette déviation de l'instinct? De plusieurs causes sans
doute. La plus apparente est la rareté des femmes séquestrées par
les riches qui possèdent quatre épouses légitimes et autant de
concubines qu'ils en peuvent nourrir. Peut-être aussi l'ardeur du
climat, qui exaspère les désirs sensuels, a-t-elle émoussé chez ces
hommes de tempérament violent la délicatesse, la finesse, la propreté
intellectuelle qui nous préservent des habitudes et des contacts
répugnants.

Peut-être encore trouve-t-on là une sorte de tradition des mœurs de
Sodome, une hérédité vicieuse chez ce peuple nomade, inculte, presque
incapable de civilisation, demeuré aujourd'hui tel qu'il était aux
temps bibliques.

Oserai-je citer quelques exemples récents et bien caractéristiques de
la puissance de cette passion chez l'Arabe.

Le Hammam eut, dans ses débuts, parmi les garçons des bains, un petit
nègre d'Algérie. Après un séjour de quelque temps à Paris, ce jeune
homme revint en Afrique. Or, un matin, on trouva dans une caserne deux
soldats indigènes assassinés; et l'enquête démontra bien vite que le
meurtrier n'était autre que l'ancien employé du Hammam, qui, du même
coup, avait tué ses deux amants. Des relations intimes s'étant établies
entre ces hommes qui s'étaient connus par lui, il avait découvert leur
liaison, et, jaloux de tous les deux, les avait égorgés.

De pareils faits sont très fréquents.

Voici maintenant un autre drame.

Un jeune Arabe de grande tente (?) était connu dans toute la contrée
pour ses habitudes amoureuses qui faisaient aux Oulad-Naïl une déloyale
concurrence.

Ses frères lui reprochèrent plusieurs fois non pas ses mœurs, mais
sa vénalité. Comme il ne changeait en rien ses habitudes, ils lui
donnèrent huit jours pour renoncer à son commerce. Il ne tint pas
compte de cet avertissement.

Le neuvième jour au matin, on le trouva mort, étranglé, le corps nu
et la tête voilée, au milieu du cimetière arabe. Quand on découvrit
la figure, on aperçut une pièce de monnaie violemment incrustée, d'un
coup de talon, dans la chair du front, et, sur cette pièce, une petite
pierre noire.

A côté du drame une comédie.

Un officier de spahis cherchait en vain un ordonnance. Tous les soldats
qu'il employait étaient mal habillés, sales, peu soigneux, impossibles
à garder. Un matin, un jeune cavalier arabe se présente, fort beau,
intelligent, d'allure fine. Le lieutenant le prit à l'essai. C'était
une trouvaille, un garçon actif, propre, silencieux, plein d'attention
et d'adresse. Tout alla bien pendant huit jours. Le neuvième jour au
matin, comme le lieutenant rentrait de sa promenade quotidienne, il
aperçut devant sa porte un vieux spahi en train de cirer ses bottes.
Il passa dans le vestibule; un autre spahi balayait. Dans la chambre
un troisième faisait le lit. Un quatrième, au loin, chantait dans
l'écurie, tandis que le véritable ordonnance, le jeune Mohammed fumait
des cigarettes, couché sur un tapis.

Stupéfait, le lieutenant appela un de ces remplaçants inattendus, et,
lui montrant ses camarades:--«Qu'est-ce que vous f....ichez ici, vous
autres?»

L'Arabe immédiatement s'expliqua:--«Mon lieutenant, c'est le lieutenant
indigène qui nous a envoyés. (Chaque lieutenant français, en effet, est
doublé d'un officier indigène qui lui est subordonné.)

--«Ah! c'est le lieutenant indigène. Et, pourquoi ça?»

Le soldat reprit:--«Mon lieutenant, il nous a dit: «Allez-vous-en chez
le lieutenant et faites-moi tout l'ouvrage de Mohammed. Mohammed il
doit rien faire, parce que c'est la femme du lieutenant.»

Cette attention délicate coûta d'ailleurs à l'officier indigène deux
mois d'arrêts.

Ce qui prouve combien ce vice est entré dans les mœurs des Arabes,
c'est que tout prisonnier qui leur tombe dans les mains est aussitôt
utilisé pour leurs plaisirs. S'ils sont nombreux, l'infortuné peut
mourir à la suite de ce supplice de volupté.

Quand la justice est appelée à constater un assassinat, elle constate
aussi fort souvent que le cadavre a été violé, après la mort, par le
meurtrier.

Il est encore d'autres faits fort communs et tellement ignobles que je
ne les puis rapporter ici.


En redescendant, un soir, de Boukhrari, vers le coucher du soleil,
j'aperçus trois Oulad-Naïl, deux en rouge et une en bleu, debout au
milieu d'une foule d'hommes assis à l'orientale ou couchés. Elles
avaient l'air de divinités sauvages dominant un peuple prosterné.

Tous avaient les yeux fixés sur le fort de Boghar, là-bas, sur la
grande côte en face, sur l'autre versant de la vallée poudreuse. Tous
étaient immobiles, attentifs comme s'ils eussent attendu quelque
événement surprenant. Tous tenaient à la main une cigarette vierge
encore et qu'ils venaient de rouler.

Soudain une petite fumée blanche jaillit au sommet de la forteresse,
et, aussitôt, dans toutes les bouches pénétrèrent toutes les
cigarettes, tandis qu'un bruit sourd et lointain faisait un peu frémir
le sol. C'était le canon français annonçant aux vaincus le terme de
l'abstinence quotidienne.



LE ZAR'EZ.


COMME je déjeunais un matin au fort de Boghar chez le capitaine du
bureau arabe, un des officiers les plus obligeants, et les plus
capables qui soient dans le Sud, au dire des gens compétents, on
parla d'une mission qu'allaient remplir deux jeunes lieutenants. Il
s'agissait de faire un long crochet sur les territoires des cercles
de Boghar, Djelfa, et Bou Saada pour déterminer les points d'eau. On
craignait toujours une insurrection générale dès la fin du Ramadan et
on voulait préparer la marche d'une colonne expéditionnaire à travers
les tribus qui peuplent cette partie du pays.

Aucune carte précise n'existe encore de ces contrées. On n'a que les
sommaires relevés topographiques faits par les rares officiers qui
passent de temps en temps, les indications approximatives des sources
et des puits, les notes griffonnées vivement sur le pommeau de la
selle, et les rapides dessins faits à l'œil, sans instruments d'aucune
sorte.

Je demandai aussitôt l'autorisation de me joindre à la petite troupe.
Elle me fut accordée de la meilleure grâce du monde.

Nous sommes partis deux jours plus tard.

Il était trois heures du matin quand un spahi vint m'éveiller en
frappant fortement à la porte de la pauvre auberge de Boukhrari.

Quand j'eus ouvert, l'homme se présenta avec sa veste rouge brodée de
noir, son large pantalon plissé, finissant au genou, là où commencent
les bas en cuir cramoisi des cavaliers du désert. C'était un Arabe de
taille moyenne. Son nez courbé avait été fendu d'un coup de sabre,
et la cicatrice laissait ouverte toute la narine du côté gauche. Il
s'appelait Bou-Abdallah. Il me dit:

--Mossieu ton cheval il est prêt.

Je demandai:

--Le lieutenant est-il arrivé?

Il me répondit:

--Va venir.

Bientôt, un bruit lointain s'éleva dans la vallée obscure et nue; puis
des ombres et des silhouettes apparurent, passèrent. Je distinguai
seulement les trois corps étranges et lents des trois chameaux qui
portaient les cantines, nos lits de camp et les quelques objets que
nous prenions pour un voyage de vingt jours dans une solitude à peine
connue des officiers eux-mêmes.

Puis bientôt, toujours dans la direction du fort de Boghar, retentit
le galop rapide d'une troupe de cavaliers; et les deux lieutenants qui
s'en allaient en mission parurent avec leur escorte, composée d'un
autre spahi et d'un cavalier arabe appelé Dellis, un homme de grande
tente, d'une illustre famille indigène.

Je montai immédiatement à cheval, et l'on partit.

La nuit était encore absolue, calme, on pourrait dire immobile. Après
avoir remonté quelque temps vers le nord, en suivant la vallée du
Chélif, nous tournâmes à droite dans un vallon, juste au moment où le
jour naissait.

En ce pays, soir et matin, le crépuscule n'existe pas. Presque
jamais on ne voit non plus ces belles nuées traînantes, empourprées,
découpées, bigarrées et bizarres, saignantes ou enflammées, qui
colorent nos horizons du Nord au moment où le soleil se lève, ainsi
qu'à l'heure où le soleil se couche.

Ici, c'est d'abord une lueur très vague, qui augmente, s'étend, envahit
tout l'espace en quelques instants. Puis soudain, à la crête d'un mont,
ou bien au bord de la plaine infinie, le soleil apparaît tel qu'il va
monter au ciel, et sans avoir cet aspect rougeoyant, comme endormi
encore, qu'ont ses levers en nos pays brumeux.

Mais ce qu'il y a de plus singulier dans ces aurores du désert, c'est
le silence.

Qui ne connaît, chez nous, ce premier cri d'oiseau bien avant le jour,
dès les premières pâleurs du ciel; puis, cet autre cri qui répond
dans l'arbre voisin; puis enfin cet incessant charivari de sifflets,
de ritournelles répétées, de notes vives, avec le chant lointain et
continu des coqs; toute cette rumeur du réveil des bêtes, toute cette
gaieté des voix dans les feuilles.

Ici, rien. L'énorme soleil s'élève au-dessus de cette terre qu'il a
dévastée, et il semble déjà la regarder en maître, comme pour voir
si rien de vivant n'existe plus. Pas un cri de bête, sauf parfois le
hennissement d'un cheval; pas un mouvement de vie, sauf, lorsqu'on a
campé dans le voisinage d'un puits, le long, lent et muet défilé des
troupeaux qui s'en viennent boire.

Tout de suite la chaleur est brûlante. On met, par-dessus le capuchon
de flanelle et le casque blanc, l'immense _médol_, chapeau de paille à
bords démesurés.

Nous suivions le vallon, lentement. Aussi loin que la vue allait, tout
était nu, d'un gris jaune, ardent et superbe. Parfois au milieu des
bas-fonds où croupissait un reste d'eau, dans le lit vidé des rivières,
quelques joncs verts faisaient une tache crue et toute petite; parfois,
dans un repli de la montagne, deux ou trois arbres indiquaient une
source. Nous n'étions point encore dans la contrée assoiffée que nous
devions bientôt traverser.

On montait indéfiniment. D'autres petits vallons se jetaient dans le
nôtre; et, à mesure que nous approchions de midi, les horizons se
perdaient un peu dans une légère buée de chaleur, dans une fumée de
terre rôtie, qui noyait les lointains en des tons à peine bleus, à
peine roses, à peine blancs, mais qui avaient cependant un peu de tout
cela, et qui semblaient d'une douceur, d'une tendresse, d'un charme
infinis, au delà de l'éclat aveuglant du paysage immédiat.

Enfin on arriva sur la crête de la montagne, et le caïd El-Akhedar ben
Yahia, chez qui nous allions camper, apparut, venant vers nous, suivi
de quelques cavaliers. C'est un Arabe de sang illustre, le fils du
bach'agha Yahia ben Aïssa, surnommé le «Bach'agha à la jambe de bois».

Il nous conduisit au campement préparé auprès d'une source, sous quatre
arbres géants dont l'eau sans cesse baignait le pied, seule verdure
qu'on aperçût par tout l'horizon de sommets pierreux et secs qui
s'étendait à perte de vue autour de nous.

On servit tout de suite le déjeuner, auquel le Ramadan interdisait au
caïd de prendre part. Mais, afin de veiller à ce que nous ne manquions
de rien, il s'assit en face de nous, à côté de son frère El-Haoués
ben Yahia, caïd des Oulad-Alane-Berchieh. Alors je vis s'approcher un
enfant d'une douzaine d'années, un peu grêle, mais d'une grâce fière
et charmante, que j'avais déjà remarqué quelques jours auparavant au
milieu des Oulad-Naïl dans le café maure de Boukhrari.

J'avais été frappé par la finesse et l'éclatante blancheur de vêtements
de ce frêle petit Arabe, par son allure noble, et par le respect que
chacun semblait lui témoigner; et, comme je m'étonnais qu'on le laissât
ainsi rôder, à cet âge, au milieu des courtisanes, on me répondit:
«C'est le plus jeune fils du bach'agha. Il vient ici pour apprendre la
vie et connaître les femmes!!!» Comme nous voici loin de nos mœurs
françaises!

L'enfant me reconnut aussi et vint gravement me tendre la main. Puis,
comme son âge ne le contraignait pas encore au jeûne, il s'assit avec
nous et se mit, de ses petits doigts fins et maigres, à dépecer le
mouton rôti. Et je crus comprendre que ses grands frères, les deux
caïds, qui devaient avoir environ quarante ans, le plaisantaient sur
son voyage au ksar, lui demandant d'où lui venait cette cravate de soie
qu'il portait au cou, si c'était un cadeau de femme?

Ce jour-là, l'ombre des arbres nous permit de faire la sieste. Je me
réveillai comme le soir tombait, et je gravis un monticule voisin pour
avoir l'œil sur tout l'horizon.

Le soleil, près de disparaître, se teintait de rouge, au milieu d'un
ciel orange. Et partout, du nord au midi, de l'est à l'ouest, les
files de montagnes dressées sous mes yeux jusqu'aux extrêmes limites
du regard étaient roses, d'un rose extravagant comme les plumes des
flamants. On eût dit une féerique apothéose d'opéra d'une surprenante
et invraisemblable couleur, quelque chose de factice, de forcé, et
contre nature, et de singulièrement admirable cependant.

Le lendemain nous redescendions dans la plaine de l'autre côté de la
montagne, une plaine infinie que nous mîmes trois jours à traverser,
bien qu'on vît distinctement la chaîne du Djebel-Gada qui la fermait en
face de nous.

C'était tantôt une morne étendue de sable, ou plutôt de poussière de
terre, tantôt un océan de touffes d'alfa piquées au hasard dans le sol,
et qui forçaient nos chevaux à ne marcher qu'en zigzag.

Ces plaines d'Afrique sont surprenantes.

Elles paraissent nues et plates comme un parquet, et elles sont, au
contraire, sans cesse traversées d'ondulations, comme une mer après la
tempête, qui, de loin, semble toute calme parce que la surface est
lisse, mais que remuent de longs soulèvements tranquilles. Les pentes
de ces vagues de terre sont insensibles; jamais on ne perd de vue
les montagnes de l'horizon, mais dans l'ondulation parallèle, à deux
kilomètres de vous, une armée pourrait se cacher et vous ne la verriez
point.

C'est ce qui rendit si difficile la poursuite de Bou-Amama sur les
hauts plateaux alfatiers du Sud-Oranais.

Chaque matin, on se remet en marche dès l'aurore à travers ces
interminables et mornes étendues; chaque soir, on aperçoit venir
quelques hommes à cheval et drapés de blanc qui vous conduisent vers
une tente rapiécée sous laquelle des tapis sont étalés. On mange tous
les jours les mêmes choses, on cause un peu, puis l'on dort, ou l'on
rêve.

Et, si vous saviez comme on est loin, loin du monde, loin de la vie,
loin de tout, sous cette petite tente basse qui laisse voir, par ses
trous, les étoiles, et, par ses bords relevés, l'immense pays du sable
aride!

Elle est monotone, toujours pareille, toujours calcinée et morte, cette
terre; et, là, pourtant, on ne désire rien, on ne regrette rien, on
n'aspire à rien. Ce paysage calme, ruisselant de lumière et désolé,
suffit à l'œil, suffit à la pensée, satisfait les sens et le rêve,
parce qu'il est complet, _absolu_, et qu'on ne pourrait le concevoir
autrement. La rare verdure même y choque comme une chose fausse,
blessante et dure.

C'est tous les jours, aux mêmes heures, le même spectacle: le feu
mangeant un monde; et, sitôt que le soleil s'est couché, la lune, à son
tour, se lève sur l'infinie solitude. Mais, chaque jour, peu à peu, le
désert silencieux vous envahit, vous pénètre la pensée comme la dure
lumière vous calcine la peau; et l'on voudrait devenir nomade à la
façon de ces hommes qui changent de pays sans jamais changer de patrie,
au milieu de ces interminables espaces toujours à peu près semblables.

Chaque jour, l'officier en tournée envoie en avant un cavalier indigène
pour prévenir le caïd chez qui il mangera et dormira le lendemain, afin
que celui-ci puisse prélever dans sa tribu la nourriture des hommes et
des bêtes. Cette coutume, qui équivaut aux billets de logement chez
l'habitant des villes en France, devient fort onéreuse pour les tribus
par la manière dont elle est pratiquée.

Qui dit Arabe dit voleur, sans exception. Voici donc comment les choses
se passent. Le caïd s'adresse à un chef de fraction et réclame cette
redevance de ses hommes.

Pour s'exempter de cet impôt et de cette corvée, le chef de fraction
paye. Le caïd empoche et s'adresse à un autre qui souvent aussi
s'exonère de la même façon. Enfin il faut bien que l'un d'eux s'exécute.

Si le caïd a un ennemi, la charge tombe sur celui-là, qui procède,
vis-à-vis des simples Arabes, de la même façon que le caïd vis-à-vis
des cheiks.

Et voilà comment un impôt, qui ne devrait pas coûter plus de vingt à
trente francs à chaque tribu, lui coûte quatre à cinq cents francs
invariablement.

Et il est impossible encore de changer cela, pour une infinité de
raisons trop longues à développer ici.

Dès qu'on approche d'un campement, on aperçoit au loin un groupe de
cavaliers qui vient vers vous. Un d'eux marche seul, en avant. Ils
vont au pas, ou au trot. Puis, tout à coup, ils s'élancent au galop,
un galop furieux, que nos bêtes du Nord ne supporteraient pas deux
minutes. C'est le galop des chevaux de course, qui ressemble au
passage d'un train express. Mais l'Arabe reste presque droit sur sa
selle, avec ses vêtements blancs flottants; et, d'une seule secousse,
il arrête l'animal qui fléchit sur ses jambes. Puis, il saute à terre
d'un bond, et s'avance, respectueux, vers l'officier, dont il baise la
main.

Quel que soit le titre de l'Arabe, son origine, sa puissance et
sa fortune, il baise presque toujours la main des officiers qu'il
rencontre.

Puis le caïd se remet en selle et dirige les voyageurs vers la tente
qu'il leur a fait préparer. On s'imagine généralement que les tentes
arabes sont blanches, éclatantes au soleil. Elles sont au contraire
d'un brun sale, rayé de jaune. Leur tissu très épais, en poil de
chameau et de chèvre, semble grossier. La tente est fort basse (on s'y
tient tout juste debout) et très étendue. Des piquets la supportent
d'une façon assez irrégulière; et tous les bords sont relevés, ce qui
permet à l'air de circuler librement dessous.

Malgré cette précaution, la chaleur est écrasante, pendant le jour,
dans ces demeures de toile; mais les nuits y sont délicieuses, et
on dort merveilleusement sur les épais et magnifiques tapis du
Djebel-Amour bien qu'ils soient peuplés d'insectes.

Les tapis constituent le seul luxe des Arabes riches. On les entasse
les uns sur les autres, on en forme des amoncellements, et on les
respecte infiniment, car chaque homme retire sa chaussure pour marcher
dessus, comme à la porte des mosquées.

Aussitôt que ses hôtes sont assis, ou plutôt étendus à terre, le caïd
fait apporter le café. Ce café est exquis. La recette pourtant est
simple. On le broie au lieu de le moudre, on y mélange une quantité
respectable d'ambre gris, puis on le fait bouillir dans l'eau.

Rien de drôle comme la vaisselle arabe. Quand un riche caïd vous
reçoit, sa tente est ornée de tentures inappréciables, de coussins
admirables et de tapis merveilleux; puis vous voyez arriver un vieux
plateau de tôle supportant quatre tasses ébréchées, fêlées, hideuses,
qui semblent achetées à quelque bazar des boulevards extérieurs, à
Paris. Il y en a de toutes les grandeurs et de toutes les formes,
porcelaine anglaise, imitation du Japon, Creil commun, tout ce qu'on
a fait de plus laid et de plus grossier en faïence dans toutes les
parties du monde.

Le café est apporté dans un vieux pot à tisane ou dans une gamelle de
troupier ou dans une inénarrable cafetière en plomb déformée, bossuée,
qui semble malade.

Peuple étrange, enfantin, demeuré primitif comme à la naissance des
races. Il passe sur la terre sans s'y attacher, sans s'y installer. Il
n'a pour maisons que des linges tendus sur des bâtons, il ne possède
aucun des objets sans lesquels la vie nous semblerait impossible. Pas
de lits, pas de draps, pas de tables, pas de sièges, pas une seule de
ces petites choses indispensables qui font commode l'existence. Aucun
meuble pour rien serrer, aucune industrie, aucun art, aucun savoir en
rien. Il sait à peine coudre les peaux de bouc pour emporter l'eau, et
il emploie en toutes circonstances des procédés tellement grossiers
qu'on en demeure stupéfait.

Il ne peut même pas raccommoder sa tente que déchire le vent; et les
trous sont nombreux dans le tissu brunâtre que la pluie traverse à son
gré. Ils ne semblent attachés ni au sol ni à la vie, ces cavaliers
vagabonds qui posent une seule pierre sur la place où dorment leurs
morts, une grosse pierre quelconque ramassée sur la montagne voisine.
Leurs cimetières ressemblent à des champs où se serait écroulée,
autrefois, une maison européenne.

Les nègres ont des cases, les Lapons ont des trous, les Esquimaux ont
des huttes, les plus sauvages des sauvages ont une demeure creusée dans
le sol ou plantée dessus; ils tiennent à leur mère la terre. Les Arabes
passent, toujours errants, sans attaches, sans tendresse pour cette
terre que nous possédons, que nous rendons féconde, que nous aimons
avec les fibres de notre cœur humain; ils passent au galop de leurs
chevaux, inhabiles à tous nos travaux, indifférents à nos soucis, comme
s'ils allaient toujours quelque part où ils n'arriveront jamais.

Leurs coutumes sont restées rudimentaires. Notre civilisation glisse
sur eux sans les effleurer.

Ils boivent à l'orifice même de la peau de bouc; mais on présente l'eau
aux étrangers dans une collection de récipients invraisemblables. Tout
s'y trouve, depuis la casserole de fer jusqu'au bidon défoncé. S'ils
s'emparaient, dans quelque razzia, d'un de nos chapeaux parisiens à
haute forme, ils le conserveraient assurément pour offrir à boire
dedans au premier général qui traverserait la tribu.

Leur cuisine se compose uniquement de quatre ou cinq plats. L'ordre de
ces plats ne varie point.

On présente d'abord le mouton rôti en plein air. Un homme l'apporte
tout entier sur son épaule au bout d'une perche qui a servi de broche;
et la silhouette de la bête écorchée, juchée en l'air, fait songer à
quelque exécution du moyen âge. Elle se profile, le soir, sur le ciel
rouge, d'une façon sinistre et burlesque, tenue ainsi par un personnage
sévère et drapé de blanc.

Ce mouton est déposé dans une corbeille plate d'alfa tressé, au milieu
du cercle des mangeurs assis en rond, à la turque. La fourchette est
inconnue; on dépèce avec les doigts ou avec un petit couteau indigène à
manche de corne. La peau rissolée, vernie par le feu et croustillante,
passe pour ce qu'il y a de plus fin. On l'arrache par longues plaques
et on la croque en buvant soit de l'eau toujours bourbeuse, soit du
lait de chamelle coupé d'eau par moitié, soit du lait aigre qui a
fermenté dans une peau de bouc, dont il prend le goût fortement musqué.
Les Arabes appellent «leben» cette boisson médiocre.

Après l'_entrée_ apparaît, tantôt dans une jatte, tantôt dans une
cuvette, tantôt dans une marmite antique, une espèce de pâtée au
vermicelle. Le fond de ce potage est un jus jaunâtre où le piment se
bat avec le poivre rouge dans un mélange d'abricots secs et de dattes
pilés ensemble.

Je ne recommande pas ce bouillon aux gourmets.

Quand le caïd qui vous reçoit est magnifique, on sert ensuite le
_hamis_; ce mets est remarquable. Je serai peut-être agréable à
quelques personnes en en donnant la recette.

On le prépare soit avec du poulet, soit avec du mouton. Après avoir
coupé la viande en petits morceaux, on la fait revenir dans le beurre
sur la poêle.

On se procure ensuite un très léger bouillon en arrosant cette viande
avec de l'eau chaude. (Je crois qu'il vaudrait mieux se servir de
bouillon faible préparé d'avance.) On ajoute du poivre rouge en grande
quantité, un soupçon de piment, du poivre ordinaire, du sel, des
oignons, des dattes et des abricots secs, et on fait cuire jusqu'à ce
que les dattes et les abricots se soient écrasés naturellement, puis
on verse ce jus sur la viande. C'est exquis.

Le repas se termine invariablement par le kous-kous ou kouskoussou, le
mets national. Les Arabes préparent le kous-kous en roulant à la main
de la farine de façon à en former de petits grains pareils à du plomb
de chasse. On cuit ces granules d'une façon particulière et on les
arrose avec un bouillon spécial. Je serai muet sur ces recettes, pour
qu'on ne m'accuse pas de ne parler que de cuisine.

Quelquefois on apporte encore des petits gâteaux au miel, feuilletés,
qui sont fort bons.

Chaque fois qu'on vient de boire, le caïd qui vous reçoit vous dit:
_Saa!_ (à votre santé!) On doit lui répondre: _Allah y selmeck!_ ce qui
équivaut à notre: «Que Dieu vous bénisse!» Ces formules sont répétées
dix fois pendant chaque repas.

Tous les soirs, vers quatre heures, nous nous installons sous une tente
nouvelle; tantôt au pied d'une montagne, tantôt au milieu d'une plaine
sans limite.

Mais, comme la nouvelle de notre arrivée s'est répandue dans la tribu,
on aperçoit de tous côtés, dans les lointains, dans la campagne stérile
ou sur les collines, des petits points blancs qui s'approchent. Ce
sont les Arabes qui viennent contempler l'officier et lui adresser
leurs réclamations. Presque tous sont à cheval, d'autres à pied;
un grand nombre montent des bourricots tout petits. Ils sont à
califourchon sur la croupe, contre la queue des bêtes trottinantes, et
leurs longs pieds nus traînent à terre des deux côtés.

Aussitôt descendus de leur monture, ils arrivent et s'accroupissent
autour de la tente; puis ils restent là, immobiles, les yeux fixes,
attendant. Enfin, le caïd leur fait un signe et les plaignants se
présentent.

Car tout officier en tournée rend la justice d'une façon souveraine.

Ils apportent des réclamations invraisemblables, car nul peuple n'est
chicanier, querelleur, plaideur et vindicatif comme le peuple arabe.
Quant à savoir la vérité, quant à rendre un jugement équitable, il
est absolument inutile d'y songer. Chaque partie amène un nombre
fantastique de faux témoins qui jurent sur les cendres de leurs pères
et mères, et affirment sous serment les mensonges les plus effrontés.

Voici quelques exemples:

Un _cadi_ (la vénalité de ces magistrats musulmans est proverbiale
et nullement usurpée) fait appeler un Arabe et lui adresse cette
proposition: «Tu me donneras vingt-cinq douros et tu m'amèneras
sept témoins qui déposeront par écrit, devant moi, que X... te doit
soixante-quinze douros. Je te les ferai remettre.»

L'homme amène les témoins, qui déposent et signent. Alors le cadi
appelle X... et lui dit: «Tu me donneras cinquante douros et tu
m'amèneras neuf témoins qui déposeront que B... (le premier Arabe) te
doit cent vingt-cinq douros. Je te les ferai remettre.» Le second Arabe
amène ses témoins.

Alors le cadi appelle le premier devant lui et, fort de la déposition
des sept témoins, lui fait donner soixante-quinze douros par le second.
Mais, à son tour, le second réclame, et, sur l'affirmation de ses
neuf témoins, le cadi lui fait remettre cent vingt-cinq douros par le
premier.

La part du magistrat est donc de soixante-quinze douros (375 fr.),
prélevés sur ses deux victimes.

Le fait est authentique.

Et cependant l'Arabe ne s'adresse presque jamais au juge de paix
français, parce qu'on ne peut pas le corrompre, tandis que le cadi
fait ce qu'on veut pour de l'argent.

Il éprouve aussi pour les formes tracassières de notre justice une
insurmontable répugnance. Toute procédure écrite l'épouvante, car il
pousse à l'extrême la peur superstitieuse du papier, sur lequel on peut
mettre le nom de Dieu, ou tracer des caractères maléficiants.

Dans les commencements de la domination française, quand les musulmans
trouvaient sur leur passage un bout de papier quelconque, ils le
portaient pieusement à leurs lèvres et l'enfouissaient dans le sol ou
le fourraient dans quelque trou de mur ou d'arbre. Cette coutume amena
de si fréquentes et si désagréables surprises que les mahométans s'en
guérirent bientôt.

Autre exemple de la fourberie arabe.

Dans une tribu près de Boghar, un assassinat est commis. On soupçonne
un Arabe, mais les preuves manquent. Il y avait dans cette tribu
un pauvre homme nouvellement venu d'une tribu voisine, établi là
pour sauvegarder des intérêts pécuniaires. Un témoin l'accuse du
meurtre. Un autre témoin suit le premier, puis un autre. Il en vint
quatre-vingt-dix avec les affirmations les plus précises. L'étranger
fut condamné à mort et exécuté. On reconnut ensuite l'innocence du
décapité. Les Arabes avaient simplement voulu se défaire d'un étranger
qui les gênait, et empêcher un homme de leur tribu d'être _compromis_!

Les procès durent des années sans qu'une lueur de vérité puisse
apparaître sous les affirmations des faux témoins. Alors on a recours
à un moyen fort simple: on emprisonne les deux familles qui plaident,
ainsi que tous les témoins. Puis on les relâche au bout de quelques
mois; et généralement ils restent alors tranquilles pendant près d'une
année. Puis ils recommencent.

Il y a dans la tribu des Oulad-Alane, que nous avons traversée, un
procès qui dure depuis trois ans, sans qu'aucune lumière puisse
apparaître. Les deux plaideurs font de temps en temps un petit séjour
sous les verrous, et recommencent.

Ils passent, du reste, leur vie à se voler entre eux, à se tromper et à
se tirer des coups de fusil. Mais ils nous dissimulent le plus possible
toutes les affaires où la poudre a joué son rôle.

Chez les Oulad-Mokhtar, un homme de grande taille se présente en
demandant à entrer à l'hôpital français.

L'officier l'interroge sur sa maladie. Alors l'Arabe ouvre son vêtement
et nous apercevons une plaie horrible, très vieille déjà et purulente,
à la hauteur du foie. Ayant invité le blessé à se retourner, un
autre trou nous apparut dans son dos, en face du premier, au centre
d'une grosseur aussi volumineuse qu'une tête d'enfant. Lorsqu'on
appuyait autour, des fragments d'os sortaient. Cet homme avait reçu
manifestement un coup de fusil et la charge, entrée sous la poitrine,
était sortie par le dos, en broyant deux ou trois côtes. Mais il nia
avec énergie, protesta et jura que «c'était l'œuvre de Dieu».

Dans ce pays sec, d'ailleurs, les plaies ne présentent jamais de
gravité. Les fermentations, les pourritures produites par les éclosions
de microbes n'existent point, ces animalcules ne vivant que sous les
climats humides. A moins d'être tué sur le coup, à moins qu'un organe
essentiel ne soit supprimé, les blessures sont toujours guéries.

Nous arrivions le lendemain chez le caïd Abd-el-Kader bel Hout, un
parvenu. Sa tribu qu'il administre avec sagesse est moins turbulente
et moins plaideuse que les autres. Peut-être faut-il chercher une autre
cause à ce calme relatif.

Le pays n'ayant de sources que sur le versant sud du Djebel Gada, qui
n'est point habité, l'eau naturellement n'est fournie que par les puits
communs à toute la tribu. Il ne peut donc se produire _de détournements
de cours_, ce qui est la principale cause de querelles et de haines
dans tout le Sud.

Ici encore un homme se présenta en sollicitant son admission à
l'hôpital français.

Quand on lui demanda quelle maladie il avait, il releva sa gandoura
et montra ses jambes. Elles étaient marbrées de taches bleues,
flasques, molles, blettes comme un fruit trop mûr, avec des chairs
tellement ramollies que le doigt y pénétrait comme dans une pâte qui
gardait longtemps le trou creusé par cette pression. Ce pauvre diable
présentait enfin tous les signes d'une syphilis épouvantable. Comme
on lui demandait en quelle occasion cette infirmité lui était venue,
il leva la main et jura par la mémoire de ses ancêtres que «c'était
l'œuvre de Dieu».

En vérité le Dieu des Arabes accomplit des œuvres bien singulières.

Lorsque toutes les réclamations ont été entendues, on essaye de dormir
un peu sous la chaleur terrible de la tente.

Puis le soir vient; on dîne. Un calme profond tombe sur la terre
calcinée. Les chiens des douars commencent à hurler au loin, et les
chacals leur répondent.

On s'étend sur les tapis sous le ciel criblé d'étoiles, qui semblent
humides, tant leur clarté scintille; et alors on cause longtemps, très
longtemps. Tous les souvenirs reviennent, doux, précis et faciles à
dire, sous ces nuits tièdes si pleines d'astres.

Tout autour de la tente de l'officier, des Arabes sont étendus par
terre, et, sur une ligne, les chevaux, entravés par les jambes de
devant, restent debout, avec un homme de garde auprès de chacun d'eux.

Ils ne doivent pas se coucher, et ils restent toujours debout, ces
chevaux; car la monture d'un chef ne peut pas être fatiguée. Sitôt
qu'ils essayent de s'étendre, un Arabe se précipite et les force à se
relever.

Mais la nuit s'avance. Nous nous allongeons sur les tapis de laine
épaisse, et parfois, dans les réveils subits, nous apercevons partout,
sur la terre nue qui nous environne, des êtres blancs étendus et
dormant, comme des cadavres dans des linceuls.

Un jour, après une marche de dix heures dans la poussière brûlante,
comme nous venions d'arriver au campement, auprès d'un puits d'eau
bourbeuse et saumâtre qui nous parut cependant exquise, le lieutenant
me secoua soudain au moment où j'allais me reposer sous la tente, et me
dit, en me montrant l'extrême horizon vers le sud: «Ne voyez-vous rien
là-bas?»

Après avoir regardé, je répondis: «Si, un tout petit nuage gris.»

Alors le lieutenant sourit: «Eh bien, asseyez-vous là et continuez à
regarder ce nuage.»

Surpris, je demandai pourquoi. Mon compagnon reprit: «Si je ne me
trompe, c'est un ouragan de sable qui nous arrive.»

Il était environ quatre heures et la chaleur se maintenait encore
à quarante-huit degrés sous la tente. L'air semblait dormir sous
l'oblique et intolérable flamme du soleil. Aucun souffle, aucun bruit,
sauf le mouvement des mâchoires de nos chevaux entravés, qui mangeaient
l'orge, et les vagues chuchotements des Arabes qui, cent pas plus loin,
préparaient notre repas.

On eût dit cependant qu'il y avait autour de nous une autre chaleur
que celle du ciel, plus concentrée, plus suffocante, comme celle qui
vous oppresse quand on se trouve dans le voisinage d'un incendie
considérable. Ce n'étaient point ces souffles ardents, brusques et
répétés, ces caresses de feu qui annoncent et précèdent le siroco, mais
un échauffement mystérieux de tous les atomes de tout ce qui existe.

Je regardais le nuage qui grandissait rapidement, mais à la façon de
tous les nuages. Il était maintenant d'un brun sale et montait très
haut dans l'espace. Puis il se développa en large, ainsi que nos orages
du Nord. En vérité, il ne me semblait présenter absolument rien de
particulier.

Enfin, il barra tout le sud. Sa base était d'un noir opaque, son sommet
cuivré paraissait transparent.

Un grand remuement derrière moi me fit me retourner. Les Arabes avaient
fermé notre tente, et ils en chargeaient les bords de lourdes pierres.
Chacun courait, appelait, se démenait avec cette allure effarée qu'on
voit dans un camp au moment d'une attaque.

Il me sembla soudain que le jour baissait; je levai les yeux vers le
soleil. Il était couvert d'un voile jaune et ne paraissait plus être
qu'une tache pâle et ronde s'effaçant rapidement.

Alors, je vis un surprenant spectacle. Tout l'horizon vers le sud avait
disparu, et une masse nébuleuse, qui montait jusqu'au zénith, venait
vers nous, mangeant les objets, raccourcissant à chaque seconde les
limites de la vue, noyant tout.

Instinctivement je me reculai vers la tente. Il était temps. L'ouragan,
comme une muraille jaune et démesurée, nous touchait. Il arrivait, ce
mur, avec la rapidité d'un train lancé; et soudain il nous enveloppa
dans un tourbillon furieux de sable et de vent, dans une tempête de
terre impalpable, brûlante, bruissante, aveuglante et suffocante.

Notre tente, maintenue par des pierres énormes, fut secouée comme une
voile, mais résista. Celle de nos spahis, moins assujettie, palpita
quelques secondes, parcourue par de grands frissons de toile; puis
soudain, arrachée de terre, elle s'envola et disparut aussitôt dans la
nuit de poussière mouvante qui nous entourait.

On ne voyait plus rien à dix pas à travers ces ténèbres de sable. On
respirait du sable, on buvait du sable, on mangeait du sable. Les yeux
en étaient remplis, les cheveux en étaient poudrés; il se glissait par
le cou, par les manches, jusque dans nos bottes.

Ce fut ainsi toute la nuit. Une soif ardente nous torturait. Mais
l'eau, le lait, le café, tout était plein de sable qui craquait sous
notre dent. Le mouton rôti en était poivré; le kous-kous semblait fait
uniquement de fins graviers roulés; la farine du pain n'était plus que
de la pierre pilée menu.

Un gros scorpion vint nous voir. Ce temps, qui plaît à ces bêtes,
les fait toutes sortir de leurs trous. Les chiens du douar voisin ne
hurlèrent pas ce soir-là.

Puis, au matin, tout était fini; et le grand tyran meurtrier de
l'Afrique, le soleil, se leva, superbe, sur un horizon clair.

On partit un peu tard, cette inondation de sable ayant troublé notre
sommeil.

Devant nous s'élevait la chaîne du Djebel Gada qu'il fallait traverser.
Un défilé s'ouvrait sur la droite; on suivit la montagne jusqu'au
passage, où l'on s'engagea. Nous retrouvions l'alfa, l'horrible alfa.
Puis soudain je crus découvrir la trace effacée d'une route, des
ornières de roues. Je m'arrêtai surpris. Une route ici, quel mystère?
J'en eus l'explication. Un ancien caïd de cette tribu, ayant été grisé
par l'exemple des Européens habitant Alger, voulut se donner le luxe
d'un carrosse dans le désert. Mais, pour avoir une voiture, il faut
posséder des routes, aussi cet ingénieux potentat occupa-t-il pendant
des mois tous les Arabes, ses sujets, à des travaux de grande voirie.
Ces misérables, sans pioches, sans pelles, sans outils, terrassant le
plus souvent avec leurs mains, parvinrent cependant à aplanir plusieurs
kilomètres de chemin. Cela suffisait à leur maître qui s'offrit ainsi
des promenades à travers le Sahara dans un stupéfiant équipage, en
compagnie de beautés indigènes qu'il envoyait quérir à Djelfa par son
favori, un jeune Arabe de seize ans.

Il faut avoir vu ce pays pelé, rongé, dénudé; il faut connaître l'Arabe
avec son introublable gravité, pour comprendre le comique infini de
ce débauché à tête de vautour, de cet élégant du désert promenant
des cocottes aux pieds nus, dans une carriole de bois brut, à roues
inégales, conduite à fond de train par son... mignon. Cette élégance du
tropique, cette débauche saharienne, ce chic enfin, en pleine Afrique,
me parurent d'une inoubliable drôlerie.

Notre troupe était nombreuse ce matin-là. Outre le caïd et son fils,
nous étions accompagnés de deux cavaliers indigènes et d'un vieux
homme maigre, à barbe en pointe, à nez crochu, avec une physionomie de
rat, des manières obséquieuses, une échine courbe et des yeux faux.
C'était encore, celui-là, un autre ancien caïd de la tribu, cassé pour
concussion. Il devait nous servir de guide le lendemain, la route que
nous allions suivre étant peu fréquentée des Arabes eux-mêmes.

Cependant nous arrivions peu à peu au sommet du défilé. Un pic droit
barrait la vue; mais, aussitôt que nous l'eûmes contourné, je fus
frappé par la plus violente surprise, assurément, que me réservait ce
voyage.

Une vaste plaine s'étendait devant nous, puis un lac, un lac immense,
éblouissant au soleil, aveuglant, dont je ne voyais pas l'autre bout,
perdu à l'horizon vers la gauche, et dont l'extrémité ouest se trouvait
presque en face de moi. Un lac en cette contrée, en plein Sahara? Un
lac dont personne ne m'avait parlé, que n'indiquait aucun voyageur?
Étais-je fou?

Je me tournai vers le lieutenant.

--Quel est ce lac? lui demandai-je.

Il se mit à rire et répondit:

--Ce n'est pas de l'eau, c'est du sel. Tout le monde s'y tromperait, en
effet, tant l'illusion est parfaite. Cette Sebkra, qu'on appelle ici
Zar'ez (le Zar'ez-Chergui), a environ cinquante à soixante kilomètres
de longueur sur vingt, trente ou quarante kilomètres de largeur,
suivant les endroits. Ces chiffres sont, bien entendu, approximatifs,
ce pays n'ayant été que rarement et rapidement traversé, comme il l'est
par nous aujourd'hui. Ces lacs de sel (ils sont deux, l'autre se trouve
plus à l'ouest) donnent, d'ailleurs leur nom à toute cette contrée
qu'on appelle le Zar'ez. A partir de Bou-Saada, la plaine s'appelle le
Hodna, baptisée alors par le lac salé de Msila.

Je regardais avec une stupéfaction émerveillée l'immense nappe de sel
étincelant sous le soleil enragé de ces contrées. Toute cette surface,
plane et cristallisée, luisait comme un miroir démesuré, comme une
plaque d'acier; et les yeux brûlés ne pouvaient supporter l'éclat de ce
lac étrange, bien qu'il fût encore à vingt kilomètres de nous, ce que
j'avais peine à croire, tant il me paraissait proche.

Nous finissions de descendre de l'autre côté du Djebel-Gada, et nous
approchions du poste fortifié abandonné, dit poste de la Fontaine
(Bordj-el-Hammam), où nous devions camper, cette étape étant, par
extraordinaire, fort courte.

Le bâtiment à créneaux, construit au commencement de la conquête,
afin de pouvoir occuper cette contrée perdue en cas d'insurrection,
et y laisser une troupe à peu près en sûreté, est aujourd'hui fort
détérioré. Le mur d'enceinte reste pourtant en assez bon état, et
quelques pièces ont été maintenues habitables.

Comme les jours précédents, nous vîmes jusqu'au soir défiler des
Arabes qui venaient exposer à «l'officier» des affaires infiniment
embrouillées ou des griefs imaginaires dans la seule intention de
parler au chef français.

Une folle, sortie on ne sait d'où, vivant on ne sait comment en ces
solitudes désolées, rôdait sans cesse autour de nous. Sitôt que nous
sortions, nous la retrouvions, accroupie en des postures singulières,
presque nue, hideuse.

Les voyageurs poétisants ont beaucoup parlé du respect des Arabes pour
les fous. Or voici comment on les respecte: dans leur famille... on
les tue! Plusieurs caïds, pressés de questions, nous l'ont avoué.
Quelques-uns de ces misérables idiots arrivent, il est vrai, à la
sainteté par le crétinisme. Ces exemples ne sont pas absolument
particuliers à l'Afrique. La famille généralement se débarrasse des
déments. Et les tribus restant pour nous un monde fermé, grâce au
système des grands chefs indigènes, nous ne pouvons, le plus souvent,
avoir même le soupçon de ces disparitions.

Comme j'avais peu marché dans la journée, j'écrivis une partie de la
nuit. Vers onze heures, ayant très chaud, je sortis pour étaler un
tapis devant la porte et dormir sous le ciel.

La pleine lune emplissait l'espace d'une clarté luisante qui semblait
vernir tout ce qu'elle frôlait. Les montagnes, jaunes déjà sous le
soleil, les sables jaunes, l'horizon jaune, semblaient plus jaunes
encore, caressés par la lueur safranée de l'astre.

Là-bas, devant moi, le Zar'ez, le vaste lac de sel figé, semblait
incandescent. On eût dit qu'une phosphorescence fantastique s'en
dégageait, flottait au-dessus, une brume lumineuse de féerie, quelque
chose de si surnaturel, de si doux, de si captivant le regard et
la pensée, que je restai plus d'une heure à regarder, ne pouvant me
résoudre à fermer les yeux. Et partout autour de moi, éclatants aussi
sous la caresse de la lune, les burnous des Arabes endormis semblaient
d'énormes flocons de neige tombés là.

On partit au soleil levant.

La plaine conduisant vers la Sebkra était faiblement inclinée, semée
d'alfa maigre et roussi. Le vieil Arabe à figure de rat prit la tête
et nous le suivions d'un pas rapide. Plus nous approchions, plus
l'illusion de l'eau était parfaite. Comment cela pouvait-il n'être
pas un lac, un lac géant? Sa largeur, sur notre gauche, occupait tout
l'espace entre les deux montagnes, distantes de trente à quarante
kilomètres. Nous marchions droit vers son extrémité, car nous ne
devions le traverser que sur une courte étendue.

Mais, de l'autre côté du Zar'ez, je distinguais une sorte de colline
ou plutôt de bourrelet d'un jaune doré qui semblait le séparer de la
montagne. Sur notre gauche, cette ligne suivait jusqu'à l'horizon la
ligne blanche du sel; et, sur notre droite, où s'étendait une plaine
infinie et nue serrée entre les deux montagnes, je distinguais jusqu'à
perte de vue cette même traînée jaune. Le lieutenant me dit: «Ce sont
les dunes. Ce banc de sable a plus de deux cents kilomètres de long sur
une largeur très variable. Nous le traverserons demain.»

Le sol devenait singulier, couvert d'une croûte de salpêtre que
crevaient les pieds des chevaux. Des herbes se montraient, des joncs;
on sentait qu'une nappe d'eau s'étendait à fleur de terre. Cette
plaine enfermée par des monts, buvant quatre rivières (des rivières
périodiques), et recevant toutes les averses furieuses de l'hiver,
serait un immense marécage si le terrible soleil n'en desséchait quand
même la surface. Parfois, dans les creux, des flaques d'eau saumâtre
apparaissaient et des bécassines s'envolaient devant nous avec ce
crochet rapide qui leur est propre.

Puis soudain nous fûmes au bord de la Sebkra, et nous nous engageâmes
sur cet océan tari.

Tout était blanc devant nous, d'un blanc d'argent neigeux, vaporeux
et miroitant. Et même, en avançant sur cette surface cristallisée,
poudrée d'une poussière de sel pareille à de la neige fine, et qui
parfois s'enfonçait un peu sous le pied des bêtes, comme une glace
molle, on gardait l'impression singulière qu'on avait devant les yeux
une nappe d'eau. Une seule chose pouvait à la rigueur indiquer à un
œil expérimenté que ce n'était point une étendue liquide: l'horizon.
Ordinairement la ligne qui sépare l'eau du ciel reste sensible, l'une
étant toujours plus ou moins foncée que l'autre. Quelquefois, il
est vrai, tout semble se mêler; la mer alors prend une teinte, une
vague de nuée bleue fondue qui se perd dans l'azur pâlissant du vide
infini. Mais il suffit de regarder attentivement pendant quelques
instants pour toujours distinguer la séparation, si faible, si
enveloppée qu'elle soit. Ici, on ne voyait rien. L'horizon était voilé
entièrement dans une brume blanche, une sorte de vapeur de lait d'une
douceur intraduisible; et tantôt on cherchait dans l'espace la limite
terrestre, tantôt on croyait la voir beaucoup trop bas, au milieu de la
plaine salée sur laquelle flottaient ces buées crémeuses et singulières.

Tant que nous avions dominé le Zar'ez, nous avions gardé la perception
nette des distances et des formes; dès que nous fûmes dessus, toute
certitude de la vue disparut; nous nous trouvions enveloppés dans les
fantasmagories du mirage.

Tantôt on croyait distinguer l'horizon à une distance prodigieuse;
et on apercevait soudain au milieu du lac figé, qui tout à l'heure
semblait uni, vide et plat comme un miroir, d'énormes rochers bizarres,
des roseaux démesurés, des îles aux berges escarpées. Puis, à mesure
qu'on avançait, ces visions étranges disparaissaient brusquement
comme englouties par un truc de théâtre; et, à la place des blocs de
rochers, on découvrait quelques toutes petites pierres. Les roseaux,
en approchant, n'étaient plus que des herbes sèches, hautes comme le
doigt, démesurément grandies par ce curieux effet d'optique; les berges
devenaient de légers renflements de la croûte saline, et cet horizon
qu'on supposait à trente kilomètres, était fermé à cent mètres de nous
par ce voile de buée tremblante que le furieux soleil du désert faisait
sortir de la couche brûlante du sel.

Cela dura une heure environ, puis on toucha l'autre rive.

Ce fut d'abord une petite plaine ravinée, couverte d'une croûte
d'argile sèche, et mêlée encore de salpêtre.

Nous montions une pente insensible, des herbes parurent, puis des
espèces de joncs, puis une petite fleur bleue ressemblant au myosotis
rustique, montée sur une longue tige mince comme un fil, et tellement
odorante que son parfum couvrait le pays. Cette exquise senteur me
donna l'impression fraîche d'un bain; on la respirait longuement, et la
poitrine semblait s'élargir pour boire ce souffle délicieux.

On aperçut enfin un rang de peupliers, un vrai bois de roseaux,
d'autres arbres, puis nos tentes, plantées sur la limite des sables
dont les ondulations inégales, hautes jusqu'à huit ou dix mètres, se
dressaient comme des flots remués.

La chaleur devenait féroce, doublée sans doute par les réverbérations
de la Sebkra. Les tentes, de vraies étuves, étaient inhabitables; et,
aussitôt descendus de cheval, nous partîmes, pour chercher de l'ombre
sous les arbres. Il fallut traverser d'abord une forêt de roseaux.
Je marchais en avant, et soudain je me mis à danser en poussant des
cris de joie. Je venais d'apercevoir des vignes, des abricotiers,
des figuiers, des grenadiers couverts de fruits, toute une suite de
jardins autrefois prospères, aujourd'hui envahis par les sables, et qui
appartenaient à l'agha de Djelfa. Pas de mouton rôti pour déjeuner!
Quel bonheur! Pas de kous-kous! Quel délire! Du raisin! des figues! des
abricots! Tout cela n'était pas très mûr. N'importe, ce fut une orgie,
dont nous ressentîmes, je crois, quelque malaise. L'eau, par exemple,
laissait à désirer. De la boue peuplée de larves. On n'en but guère.

Chacun s'enfonça dans les roseaux et s'endormit. Une sensation froide
me réveilla en sursaut; une énorme grenouille venait de me cracher
un jet d'eau dans la figure. En cette contrée il faut être sur ses
gardes et il n'est pas toujours prudent de dormir ainsi sous les rares
verdures, surtout dans le voisinage des sables, où pullule la léfaa,
dite vipère céraste ou vipère à cornes, dont la piqûre est mortelle et
presque foudroyante. L'agonie souvent ne dure pas une heure. Ce reptile
d'ailleurs est très lent et ne devient dangereux que si on marche
dessus sans le voir, ou si on se couche dans son voisinage. Quand on
le rencontre sur sa route, on peut, même avec de l'habitude et des
précautions, le prendre à la main en le saisissant rapidement derrière
les oreilles.

Je ne me suis pas offert cet exercice.

Cette petite et terrible bête habite aussi l'alfa, les pierres, tout
endroit où elle trouve un abri. Quand on couche pour la première fois
sur la terre, la pensée de ce reptile vous préoccupe; puis on y songe
moins, puis on n'y songe plus. Quant aux scorpions, on les méprise.
Ils sont d'ailleurs aussi communs là-bas que les araignées chez nous.
Lorsqu'on en apercevait un auprès de notre campement, on l'entourait
d'un cercle d'herbes sèches auquel on mettait le feu. La bête affolée,
se sentant perdue, relevait sa queue, la ramenait en cercle au-dessus
de sa tête et se tuait en se piquant elle-même. On m'a du moins affirmé
qu'elle se tuait, car je l'ai toujours vue mourir dans la flamme.

Voici en quelle occasion je vis cette vipère pour la première fois.

Un après-midi, comme nous traversions une immense plaine d'alfa, mon
cheval donna plusieurs fois de vives marques d'inquiétude. Il baissait
la tête, reniflait, s'arrêtait, semblait suspecter chaque touffe. Je
suis, je l'avoue, fort mauvais cavalier, et ces brusques arrêts,
outre qu'ils m'emplissaient de méfiance sur mon équilibre, me jetaient
brusquement dans l'estomac l'énorme piton de ma selle arabe. Le
lieutenant, mon compagnon, riait de tout son cœur. Soudain ma bête fit
un bond et se mit à regarder par terre quelque chose que je ne voyais
point, en refusant obstinément d'avancer. Prévoyant une catastrophe,
je préférai descendre, et je cherchai la cause de cet effroi. J'avais
devant moi une maigre touffe d'alfa. Je la frappai, à tout hasard, d'un
coup de bâton; et soudain, un petit reptile s'enfuit qui disparut dans
la plante voisine.

C'était une léfaa.

Le soir de ce même jour, dans une plaine rocheuse et nue, mon cheval
fit un nouvel écart. Je sautai à terre, persuadé que j'allais trouver
une autre léfaa. Mais je ne vis rien. Puis, en remuant une pierre, une
haute araignée, blonde comme le sable, svelte, singulièrement rapide,
s'enfuit et disparut sous un roc avant que je pusse l'atteindre. Un
spahi qui m'avait rejoint la nomma «un scorpion du vent», terme imagé
pour exprimer sa vélocité. C'était, je crois, une tarentule.

Une nuit encore, pendant mon sommeil, quelque chose de glacé me toucha
la figure. Je me dressai d'un bond, effaré; mais le sable, la tente,
tout était perdu dans l'ombre, je ne distinguais que les grandes taches
blanches des Arabes endormis autour de nous. Avais-je été mordu par
une léfaa qui se promenait près de mon visage? Était-ce un scorpion?
D'où venait ce contact froid sur ma face? Très anxieux, j'allumai notre
lanterne; je baissai les yeux, le pied levé, prêt à frapper, et je vis
un monstrueux crapaud, un de ces fantastiques crapauds blancs qu'on
rencontre dans le désert, qui, le ventre gonflé, les pattes écartées,
me regardait. La vilaine bête m'avait trouvé sans doute sur sa route
habituelle et était venue se heurter à ma figure.

Comme vengeance, je le contraignis à fumer une cigarette. Il en est
mort d'ailleurs. Voici comment on procède. On ouvre de force sa bouche
étroite; on y introduit un bout du fin papier plein de tabac roulé, et
on allume l'autre bout. L'animal suffoqué souffle de toute sa vigueur
pour se débarrasser de cet instrument de supplice, puis, bon gré mal
gré, il est ensuite contraint d'aspirer. Alors il souffle de nouveau,
enflé, expirant et comique; et jusqu'au bout il faut qu'il fume, à
moins qu'on ait pitié de lui. Il expire généralement étouffé et gros
comme un ballon.

Comme sport saharien on fait souvent assister les étrangers à la lutte
d'une léfaa et d'un ouran.

Qui de nous n'a rencontré dans le Midi tous ces pauvres petits lézards
à queue coupée courant le long des vieux murs. On se demande d'abord
quel est le mystère de ces queues absentes. Puis, un jour, comme on
lisait à l'ombre d'une haie, on vit soudain une couleuvre jaillir d'une
crevasse et s'élancer vers l'innocente et gentille bête se chauffant
sur une pierre. Le lézard fuit, mais, plus rapide, le reptile l'a saisi
par la queue, par sa longue queue mobile, et la moitié de ce membre
reste entre les dents pointues de l'ennemi tandis que l'animal mutilé
disparaît dans un trou.

Eh bien, l'ouran, qui n'est autre chose que le crocodile de terre dont
parle Hérodote, sorte de gros lézard du Sahara, venge sa race sur la
terrible léfaa.

Le combat de ces deux animaux est d'ailleurs plein d'intérêt. Il a
lieu généralement dans une vieille caisse à savon. On y dépose le
lézard qui se met à courir avec une singulière vitesse, cherchant à
fuir; mais, dès qu'on a vidé dans la boîte le petit sac contenant la
vipère, il devient immobile. Son œil seul remue très vite. Puis il
fait quelques pas rapides, comme s'il glissait, pour se rapprocher de
l'ennemi, et il attend. La léfaa, de son côté, considère le lézard,
sent le danger et se prépare à la bataille; puis, d'une détente elle se
jette sur lui. Mais il est déjà loin, filant comme une flèche, à peine
visible dans sa course. Il attaque à son tour, revenu d'une lancée avec
une surprenante rapidité. La léfaa s'est retournée, et tend vers lui
sa petite gueule ouverte, prête à mordre de sa morsure foudroyante.
Mais il a passé, frôlant le reptile qu'il regarde de nouveau, hors
d'atteinte, de l'autre bout de la caisse.

Et cela dure un quart d'heure, vingt minutes, parfois davantage. La
léfaa, exaspérée, se fâche, rampe vers l'ouran qui fuit sans cesse,
plus souple que le regard, revient, tourne, s'arrête, repart, épuise et
affole son redoutable adversaire. Puis soudain, ayant choisi l'instant,
il file dessus si vite qu'on aperçoit seulement la vipère convulsée,
étranglée par la forte mâchoire triangulaire du lézard qui l'a saisie
par le cou, derrière les oreilles, juste à la place où la prennent les
Arabes.

On songe, en voyant la lutte de ces petites bêtes au fond d'une caisse
à savon, aux courses de taureaux d'Espagne dans les cirques majestueux.
Il serait plus terrible cependant de déranger ces infimes combattants
que d'affronter la colère beuglante de la grosse bête armée de cornes
aiguës.

On rencontre souvent dans le Sahara un serpent affreux à voir, long
souvent de plus d'un mètre et pas plus gros que le petit doigt. Aux
environs de Bou-Saada ce reptile inoffensif inspire aux Arabes une
terreur superstitieuse. Ils prétendent qu'il perce comme une balle
les corps les plus durs, que rien ne peut arrêter son élan dès qu'il
aperçoit un objet brillant. Un Arabe m'a raconté que son frère avait
été traversé par une de ces bêtes qui du même choc avait tordu
l'étrier. Il est évident que cet homme a simplement reçu une balle
juste au moment où il apercevait le reptile.

Aux environs de Laghouat ce serpent n'inspire au contraire aucune
terreur et les enfants le prennent dans leurs mains.

La pensée de tous ces redoutables habitants du désert m'empêcha
quelque peu de dormir sous les roseaux de Raïane-Chergui. Tout
frôlement auprès de mes oreilles me faisait me dresser brusquement.

Le jour baissait, je réveillai mes compagnons pour aller nous promener
dans les dunes et tâcher de trouver quelque léfaa ou quelque poisson de
sable.

L'animal qu'on appelle le poisson de sable et que les Arabes nomment
_dwb_ (on prononce _dob_) est une autre sorte de gros lézard qui vit
dans les sables, y creuse son trou, et dont la chair est assez bonne,
dit-on. Nous avons souvent suivi ses traces sans parvenir à en trouver
un. Dans le sable on rencontre encore un tout petit insecte dont les
mœurs sont bien curieuses: le fourmi-lion. Il forme un entonnoir un
peu plus large qu'une pièce de cent sous, creux en proportion, et il
s'installe dans le fond, en embuscade. Dès qu'une bête quelconque,
araignée, larve ou autre, glisse sur les bords rapides de sa tanière,
il lui lance coup sur coup des décharges de sable, l'étourdit,
l'aveugle, la force à dégringoler jusqu'au bas de la pente! Alors il
s'en empare et la mange.

Le fourmi-lion fut, ce jour-là, notre plus grande distraction. Puis
le soir ramena le mouton rôti, le kous-kous et le lait aigre. Quand
l'heure des repas approchait, je pensais souvent au café Anglais.

Puis on se coucha sur les tapis devant les tentes, la chaleur ne
permettant pas de rester dessous. Et nous avions, l'un devant nous,
l'autre derrière, ces deux voisins étranges: le sable houleux comme une
mer agitée et le sel uni comme une mer calme.

Le lendemain on traversa les dunes. On eût dit l'Océan devenu poussière
au milieu d'un ouragan; une tempête silencieuse de vagues énormes,
immobiles, en sable jaune. Elles sont hautes comme des collines, ces
vagues, inégales, différentes, soulevées tout à fait comme des flots
déchaînés, mais plus grandes encore et striées comme de la moire. Sur
cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud
verse sa flamme implacable et directe.

Il faut gravir ces lames de cendre d'or, dégringoler de l'autre côté,
gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux
râlent, enfoncent jusqu'aux genoux et glissent en dévalant l'autre
versant des surprenantes collines.

Nous ne parlions plus, accablés de chaleur et desséchés de soif comme
ce désert ardent.

Parfois, dit-on, on est surpris dans ces vallons de sable par un
incompréhensible phénomène que les Arabes considèrent comme un signe
assuré de mort.

Quelque part, près de soi, dans une direction indéterminée, un tambour
bat, le mystérieux tambour des dunes. Il bat distinctement, tantôt
plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son roulement
fantastique.

On ne connaît point, paraît-il, la cause de ce bruit surprenant. On
l'attribue généralement à l'écho grossi, multiplié, démesurément enflé
par les ondulations des dunes, d'une grêle de grains de sable emportés
dans le vent et heurtant des touffes d'herbes sèches, car on a toujours
remarqué que le phénomène se produit dans le voisinage de petites
plantes brûlées par le soleil et dures comme du parchemin.

Ce tambour ne serait donc qu'une sorte de mirage du son.

Dès que nous fûmes sortis des dunes, nous aperçûmes trois cavaliers qui
venaient au galop vers nous. Quand ils arrivèrent à cent pas environ,
le premier mit pied à terre et s'approcha en boitant un peu. C'était
un homme d'environ soixante ans, assez gros (ce qui est rare en ce
pays), avec une dure physionomie arabe, des traits accentués, creusés,
presque féroces. Il portait la croix de la Légion d'honneur. On le
nommait Si Cherif ben Vhabeizzi, caïd des Oulad-Dia.

Il nous fit un long discours d'un air furieux pour nous inviter à
entrer sous sa tente et à prendre une collation.

C'était la première fois que je pénétrais dans l'intérieur d'un chef
nomade.

Un amoncellement de riches tapis de laine frisée couvrait le sol;
d'autres tapis étaient dressés pour cacher la toile nue; d'autres
tendus sur nos têtes formaient un épais, un impénétrable plafond.
Des sortes de divans, ou plutôt de trônes, étaient aussi recouverts
d'étoffes admirables; et une cloison faite de tentures orientales,
coupant la tente en deux moitiés égales, nous séparait de la partie
habitée par les femmes dont nous distinguions par moments les voix
murmurantes.

On s'assit. Les deux fils du caïd prirent place auprès de leur
père, qui se levait lui-même de temps en temps, disait un mot dans
l'appartement voisin par-dessus la séparation; et une main invisible
passait un plat fumant que le chef nous présentait aussitôt.

On entendait jouer et crier des petits enfants auprès de leurs mères.
Quelles étaient ces femmes? elles nous regardaient sans doute par
d'invisibles ouvertures, mais nous ne les pûmes point voir.

La femme arabe, en général, est petite, blanche comme du lait, avec une
physionomie de jeune mouton. Elle n'a de pudeur que pour son visage.
On rencontre celles du peuple allant au travail, la figure voilée avec
soin, mais le corps couvert seulement de deux bandes de laine tombant
l'une par devant, l'autre par derrière, et laissant voir, de profil,
toute la personne.

A quinze ans ces misérables, qui seraient jolies, sont déformées,
épuisées par les dures besognes. Elles peinent du matin au soir à
toutes les fatigues, vont chercher l'eau à plusieurs kilomètres avec un
enfant sur le dos. Elles semblent vieilles à vingt-cinq ans.

Leur visage, qu'on aperçoit parfois, est tatoué d'étoiles bleues sur
le front, les joues et le menton. Le corps est épilé, par mesure de
propreté. Il est fort rare d'apercevoir les femmes des Arabes riches.

On repartit aussitôt la collation achevée, et, le soir, nous arrivâmes
au rocher de sel Khang-el-Melah.

C'est une sorte de montagne grise, verte, bleue, aux reflets
métalliques, aux croupes singulières; une montagne de sel! Des eaux
plus salées que l'Océan s'échappent de son pied et, volatilisées par
la chaleur folle du soleil, laissent sur le sol une écume blanche,
pareille à la bave des flots, une mousse de sel! On ne voit plus la
terre, cachée sous une poudre légère, comme si quelque colosse se fût
amusé à râper ce mont pour en semer la poussière alentour; et de gros
blocs détachés gisent dans les enfoncements, des blocs de sel!

Sous ce rocher extraordinaire se creusent, paraît-il, des puits forts
profonds qu'habitent des milliers de colombes.

Le lendemain nous étions à Djelfa.

Djelfa est une vilaine petite ville à la française, mais habitée par
des officiers fort aimables qui en rendaient charmant le séjour.

Après un court repos, nous nous sommes remis en route.

Nous avons recommencé notre long voyage par les longues plaines nues.
De temps en temps on rencontrait des troupeaux. Tantôt c'étaient
des armées de moutons de la couleur du sable; tantôt à l'horizon se
dessinaient des bêtes singulières que la distance faisait petites et
qu'on eût prises, avec leur dos en bosse, leur grand cou recourbé, leur
allure lente, pour des bandes de hauts dindons. Puis, en approchant, on
reconnaissait des chameaux avec leur ventre gonflé des deux côtés comme
un double ballon, comme une outre démesurée, leur ventre qui contient
jusqu'à soixante litres d'eau. Eux aussi avaient la couleur du désert
comme tous les êtres nés dans ces solitudes jaunes. Le lion, l'hyène,
le chacal, le crapaud, le lézard, le scorpion, l'homme lui-même
prennent là toutes les nuances du sol calciné, depuis le roux brûlant
des dunes mouvantes jusqu'au gris pierreux des montagnes. Et la petite
alouette des plaines est si pareille à la poussière de terre qu'on la
voit seulement quand elle s'envole.

De quoi vivent donc les bêtes dans ces contrées arides, car elles
vivent?

Pendant la saison des pluies, ces plaines se couvrent d'herbes en
quelques semaines, puis le soleil, en quelques jours, dessèche et brûle
cette rapide végétation. Alors ces plantes prennent elles-mêmes la
couleur du sol; elles se cassent, s'émiettent, se répandent sur la
terre comme une paille hachée menue et qu'on ne distingue même plus.
Mais les troupeaux savent la trouver et s'en nourrissent. Ils vont
devant eux, cherchant cette poudre d'herbes sèches. On dirait qu'ils
mangent des pierres.

Que penserait un fermier normand en face de ces singuliers pâturages?

Puis nous avons traversé une région où on ne rencontrait même plus
guère d'oiseaux. Les puits devenaient introuvables.

Nous regardions passer au loin de singulières petites colonnes de
poussière qui ont l'air d'une fumée, tantôt droites, tantôt penchées
ou tordues, et qui courent rapidement sur le sol, hautes de quelques
mètres, larges au sommet et minces du pied.

Les remous de l'air, formant ventouse, soulèvent et entraînent ces
nuées transparentes et vraiment fantastiques, qui seules mettent un
mouvement en ces lieux lamentablement déserts.

Cinq cents mètres en avant de notre petite troupe, un cavalier
servant de guide nous dirigeait à travers la morne et toute droite
solitude. Pendant dix minutes, il allait au pas, immobile sur la
selle, et chantant, en sa langue, une chanson traînante, avec ces
rythmes étranges de là-bas. Nous imitions son allure. Puis soudain il
partait au trot, à peine secoué, son grand bournous voltigeant, le
corps d'aplomb, debout sur les étriers. Et nous partions derrière lui,
jusqu'au moment où il s'arrêtait pour reprendre un train plus doux.

Je demandai à mon voisin:

--Comment peut-il nous conduire à travers ces espaces nus, sans points
de repère!

Il me répondit:

--Quand il n'y aurait que les os des chameaux.

En effet, de quart d'heure en quart d'heure, nous rencontrions quelque
ossement énorme rongé par les bêtes, cuit par le soleil, tout blanc,
tachant le sable. C'était parfois un morceau de jambe, parfois un
morceau de mâchoire, parfois un bout de colonne vertébrale.

--D'où viennent tous ces débris? demandai-je.

Mon voisin répliqua:

--Les convois laissent en route chaque animal qui ne peut plus suivre;
et les chacals n'emportent pas tout.

Et pendant plusieurs journées nous avons continué ce voyage monotone,
derrière le même Arabe, dans le même ordre, toujours à cheval, presque
sans parler.

Or, un après-midi, comme nous devions, au soir, atteindre Bou-Saada,
j'aperçus, très loin devant nous, une masse brune, grossie d'ailleurs
par le mirage, et dont la forme m'étonna. A notre approche, deux
vautours s'envolèrent. C'était une charogne encore baveuse malgré la
chaleur, vernie par le sang pourri. La poitrine seule restait, les
membres ayant été sans doute emportés par les voraces mangeurs de morts.

--«Nous avons des voyageurs devant nous,» dit le lieutenant.

Quelques heures après, on entrait dans une sorte de ravin, de défilé,
fournaise effroyable, aux rochers dentelés comme des scies, pointus,
rageurs, révoltés, semblait-il, contre ce ciel impitoyablement féroce.
Un autre corps gisait là. Un chacal s'enfuit qui le dévorait.

Puis, au moment où l'on débouchait de nouveau dans une plaine, une
masse grise, étendue devant nous, remua, et lentement, au bout d'un cou
démesuré, je vis se dresser la tête d'un chameau agonisant. Il était
là, sur le flanc, depuis deux ou trois jours peut-être, mourant de
fatigue et de soif. Ses longs membres qu'on aurait dit brisés, inertes,
mêlés, gisaient sur le sol de feu. Et lui, nous entendant venir, avait
levé sa tête, comme un phare. Son front, rongé par l'inexorable soleil,
n'était qu'une plaie, coulait; et son œil résigné nous suivit. Il ne
poussa pas un gémissement, ne fit pas un effort pour se lever. On eût
cru qu'il savait, qu'ayant déjà vu mourir ainsi beaucoup de ses frères
dans ses longs voyages à travers les solitudes, il connaissait bien
l'inclémence des hommes. C'était son tour, voilà tout. Nous passâmes.

Or, m'étant retourné longtemps après, j'aperçus encore, dressé sur le
sable, le grand col de la bête abandonnée regardant jusqu'à la fin
s'enfoncer à l'horizon les derniers vivants qu'elle dût voir.

Une heure plus tard ce fut un chien tapi contre un roc, la gueule
ouverte, les crocs luisants, incapable de remuer une patte, l'œil
tendu sur deux vautours qui, près de là, épluchaient leurs plumes en
attendant sa mort. Il était tellement obsédé par la terreur des bêtes
patientes, avides de sa chair, qu'il ne tourna pas la tête, qu'il ne
sentit pas les pierres qu'un spahi lui lançait en passant.

Et soudain, à la sortie d'un nouveau défilé, j'aperçus devant moi
l'oasis.

C'est une inoubliable apparition. On vient de traverser d'interminables
plaines, de franchir des montagnes aiguës, pelées, calcinées, sans
rencontrer un arbre, une plante, une feuille verte, et voici, devant
vous, à vos pieds, une masse opaque de verdure sombre, quelque chose
comme un lac de feuillage presque noir étendu sur le sable. Puis,
derrière cette grande tache, le désert recommence, s'allongeant à
l'infini jusqu'à l'insaisissable horizon où il se mêle au ciel.

La ville descend en pente jusqu'aux jardins.

Quelles villes, ces cités du Sahara! Une agglomération, un
amoncellement de cubes de boue séchés au soleil. Toutes ces huttes
carrées de fange durcie sont collées les unes contre les autres, de
façon à laisser seulement entre leurs lignes capricieuses des espèces
de galeries étroites, les rues, semblables à ces couloirs que trace un
passage régulier de bêtes.

La cité entière d'ailleurs, cette pauvre cité de terre délayée, fait
songer à des constructions d'animaux quelconques, à des habitations de
castors, à des travaux informes accomplis sans outils, avec les moyens
que la nature a laissés aux créatures d'ordre inférieur.

De place en place un palmier magnifique s'épanouit à vingt pieds du
sol. Puis tout à coup on entre dans une forêt dont les allées sont
enfermées entre deux hauts murs d'argile. A droite, à gauche, un peuple
de dattiers ouvre ses larges parasols au-dessus des jardins, abritant
de son ombre épaisse et fraîche la foule délicate des arbres fruitiers.
Sous la protection de ces palmes géantes que le vent agite comme de
larges éventails, poussent les vignes, les abricotiers, les figuiers,
les grenadiers, et les légumes inestimables.

L'eau de la rivière, gardée en de larges réservoirs, est distribuée aux
propriétés, comme le gaz en nos pays. Une administration sévère fait le
compte de chaque habitant, qui, au moyen de longues rigoles, dispose de
la source pendant une ou deux heures par semaine selon l'étendue de son
domaine.

On estime la fortune par tête de palmier. Ces arbres, gardiens de la
vie, protecteurs des sèves, plongent sans cesse leur pied dans l'eau
tandis que leur front baigne dans le feu.

Le vallon de Bou-Saada qui amène la rivière aux jardins est merveilleux
comme un paysage de rêve. Il descend, plein de dattiers, de figuiers,
de grandes plantes magnifiques entre deux montagnes dont les sommets
sont rouges. Tout le long du rapide cours d'eau, des femmes arabes, la
tête voilée et les jambes découvertes, lavent leur linge en dansant
dessus. Elles le roulent en tas dans le courant, et le battent de leurs
pieds nus, en se balançant avec grâce.

Le fleuve, le long de ce ravin, court et chante. En sortant de l'oasis,
il est encore abondant; mais le désert qui l'attend, le désert jaune
et assoiffé, le boit tout à coup, aux portes des jardins, l'engloutit
brusquement en ses sables stériles.

Quand on monte sur la mosquée, au coucher du soleil, pour contempler
l'ensemble de la ville, l'aspect est des plus singuliers. Les toits
plats et carrés forment comme une cascade de damiers de boue ou de
mouchoirs sales. Là-dessus s'agite toute la population qui grimpe sur
ses huttes dès que le soir vient. Dans les rues on ne voit personne, on
n'entend rien; mais sitôt que vous découvrez l'ensemble des toits d'un
lieu élevé, c'est un mouvement extraordinaire. On prépare le souper.
Des grappes d'enfants en loques blanches grouillent dans les coins; ce
paquet informe de linge sale qui représente la femme arabe du peuple
fait cuire le kous-kous ou bien travaille à quelque ouvrage.

La nuit tombe. On étend alors sur ce toit les tapis du Djebel-Amour,
après avoir soigneusement chassé les scorpions qui pullulent dans ces
taudis; puis toute la famille s'endort en plein air sous l'étincelant
fourmillement des astres.

L'oasis de Bou-Saada, bien que petite, est une des plus charmantes
d'Algérie. On peut, aux environs, chasser la gazelle, qu'on y rencontre
en quantité. On y trouve aussi en abondance la redoutable léfaa et même
la hideuse tarentule aux longues pattes, dont on voit courir l'ombre
énorme, le soir, sur les murs des cases.

On fait en ce ksar un commerce assez considérable, parce qu'il se
trouve un peu sur la route du Mzab.

Les Mozabites et les Juifs sont les seuls marchands, les seuls
négociants, les seuls êtres industrieux de toute cette partie de
l'Afrique.

Dès qu'on avance dans le sud, la race juive se révèle sous un aspect
hideux qui fait comprendre la haine féroce de certains peuples contre
ces gens, et même les massacres récents. Les Juifs d'Europe, les Juifs
d'Alger, les Juifs que nous connaissons, que nous coudoyons chaque
jour, nos voisins et nos amis, sont des hommes du monde, instruits,
intelligents, souvent charmants. Et nous nous indignons violemment
quand nous apprenons que les habitants de quelque petite ville inconnue
et lointaine ont égorgé et noyé quelques centaines d'enfants d'Israël.
Je ne m'étonne plus aujourd'hui; car nos Juifs ne ressemblent guère aux
Juifs de là-bas.

A Bou-Saada, on les voit accroupis en des tanières immondes, bouffis
de graisse, sordides et guettant l'Arabe comme une araignée guette la
mouche. Ils l'appellent, essayent de lui prêter cent sous contre un
billet qu'il signera. L'homme sait le danger, hésite, ne veut pas. Mais
le désir de boire et d'autres désirs encore le tiraillent. Cent sous
représentent pour lui tant de jouissances!

Il cède enfin, prend la pièce d'argent, et signe le papier graisseux.

Au bout de trois mois il devra dix francs, cent francs au bout d'un
an, deux cents francs au bout de trois ans. Alors le Juif fait vendre
sa terre, s'il en a une, ou, sinon, son chameau, son cheval, son
bourricot, tout ce qu'il possède enfin.

Les chefs, Caïds, Aghas ou Bach'agas tombent également dans les griffes
de ces rapaces qui sont le fléau, la plaie saignante de notre colonie,
le grand obstacle à la civilisation et au bien-être de l'Arabe.

Quand une colonne française va razzier quelque tribu rebelle, une nuée
de Juifs la suit, achetant à vil prix le butin qu'ils revendent aux
Arabes dès que le corps d'armée s'est éloigné.

Si l'on saisit, par exemple, six mille moutons dans une contrée, que
faire de ces bêtes? Les conduire aux villes? Elles mourraient en
route, car comment les nourrir, les faire boire pendant les deux ou
trois cents kilomètres de terre nue qu'on devra traverser? Et puis il
faudrait, pour emmener et garder un pareil convoi, deux fois plus de
troupes que n'en compte la colonne.

Alors les tuer? Quel massacre et quelle perte! Et puis les Juifs sont
là qui demandent à acheter, à deux francs l'un, des moutons qui en
valent vingt. Enfin le trésor gagnera toujours douze mille francs. On
les leur cède.

Huit jours plus tard les premiers propriétaires ont repris à trois
francs par tête leurs moutons. La vengeance française ne coûte pas cher.

Le Juif est maître de tout le sud de l'Algérie. Il n'est guère d'Arabe
en effet qui n'ait une dette, car l'Arabe n'aime pas rendre. Il préfère
renouveler son billet à cent ou deux cents pour cent. Il se croit
toujours sauvé quand il gagne du temps. Il faudrait une loi spéciale
pour modifier cette déplorable situation.

Le Juif, d'ailleurs, dans tout le Sud, ne pratique guère que l'usure,
par tous les moyens aussi déloyaux que possible, et les véritables
commerçants sont les Mozabites.

Quand on arrive dans un village quelconque du Sahara, on remarque
aussitôt toute une race particulière d'hommes qui se sont emparés
des affaires du pays. Eux seuls ont les boutiques; ils tiennent les
marchandises d'Europe et celles de l'industrie locale; ils sont
intelligents, actifs, commerçants dans l'âme. Ce sont les Beni-Mzab ou
Mozabites. On les a surnommés «les Juifs du désert».

L'Arabe, le véritable Arabe, l'homme de la tente, pour qui tout travail
est déshonorant, méprise le Mozabite commerçant; mais il vient à
époques fixes s'approvisionner dans son magasin; il lui confie les
objets précieux qu'il ne peut garder dans sa vie errante. Une espèce de
pacte constant est établi entre eux.

Les Mozabites ont donc accaparé tout le commerce de l'Afrique du Nord.
On les trouve autant dans nos villes que dans les villages sahariens.
Puis, sa fortune faite, le marchand retourne au Mzab, où il doit subir
une sorte de purification avant de reprendre ses droits politiques.

Ces Arabes, qu'on reconnaît à leur taille, plus petite et plus trapue
que celle des autres peuplades, à leur face souvent plate et fort
large, à leurs fortes lèvres et à leur œil généralement enfoncé sous
un sourcil droit et très fourni, sont des schismatiques musulmans.
Ils appartiennent à une des trois sectes dissidentes de l'Afrique du
Nord, et semblent à certains savants être les descendants actuels des
derniers sectaires du kharedjisime.

Le pays de ces hommes est peut-être le plus étrange de la terre
d'Afrique.

Leurs pères, chassés de Syrie par les armes du Prophète, vinrent
habiter dans le Djebel-Nefoussa, à l'ouest de Tripoli de Barbarie.

Mais, repoussés successivement de tous les points où ils s'établirent,
jalousés partout à cause de leur intelligence et de leur industrie,
suspectés aussi en raison de leur hétérodoxie, ils s'arrêtèrent enfin
dans la contrée la plus aride, la plus brûlante, la plus affreuse de
toutes. On l'appelle en arabe Hammada (échauffée) et Chebka (filet)
parce qu'elle ressemble à un immense filet de rochers et de rocailles
noires.

Le pays des Mozabites est situé à cent cinquante kilomètres environ de
Laghouat.

Voici comment M. le commandant Coÿne, l'homme qui connaît le mieux tout
le sud de l'Algérie, décrit son arrivée au Mzab dans une brochure des
plus intéressantes:

  «A peu près au centre de la Chebka se trouve une sorte de cirque
  formé par une ceinture de roches calcaires très luisantes et à
  pentes très raides sur l'intérieur. Il est ouvert au nord-ouest et
  au sud-est, par deux tranchées qui laissent passer l'Oued-Mzab. Ce
  cirque, d'environ dix-huit kilomètres de long sur une largeur de deux
  kilomètres au plus, renferme cinq des villes de la confédération du
  Mzab, et les terrains que cultivent exclusivement en jardins les
  habitants de cette vallée.

  «Vue de l'extérieur et du côté du nord et de l'est, cette ceinture
  de rochers offre l'aspect d'une agglomération de koubbas étagées,
  les unes au-dessus des autres, sans aucune espèce d'ordre; on dirait
  d'une immense nécropole arabe. La nature elle-même paraît morte. Là,
  aucune trace de végétation ne repose l'œil, les oiseaux de proie
  eux-mêmes semblent fuir ces régions désolées. Seuls les rayons d'un
  implacable soleil se reflètent sur ces murailles de rochers d'un
  blanc grisâtre et produisent, par les ombres qu'ils portent, des
  dessins fantastiques.

  «Aussi quel n'est pas l'étonnement, je dirai même l'enthousiasme du
  voyageur lorsque, arrivé sur la crête de cette ligne de rochers, il
  découvre dans l'intérieur du cirque cinq villes populeuses entourées
  de jardins d'une végétation luxuriante, se découpant en vert sombre
  sur les fonds rougeâtres du lit de l'oued Mzab.

  «Autour de lui, le désert dénudé, la mort; à ses pieds, la vie et les
  preuves évidentes d'une civilisation avancée.»

Le Mzab est une république, ou plutôt une commune dans le genre de
celle que tentèrent d'établir les révolutionnaires parisiens en 1871.

Personne au Mzab n'a le droit de rester inactif; et l'enfant, dès
qu'il peut marcher et porter quelque chose, aide son père à l'arrosage
des jardins, qui forme la constante et la plus grande occupation des
habitants. Du matin au soir, le mulet ou le chameau tire, dans le
seau de cuir, l'eau déversée ensuite dans une rigole ingénieusement
organisée de façon que pas une goutte du précieux liquide ne soit
perdue.

Le Mzab compte en outre un grand nombre de barrages pour emmagasiner
les pluies. Il est donc infiniment plus avancé que notre Algérie.

La pluie! c'est le bonheur, l'aisance assurée, la récolte sauvée pour
le Mozabite; aussi, dès qu'elle tombe, une espèce de folie s'empare
des habitants. Ils sortent par les rues, tirent des coups de fusil,
chantent, courent aux jardins, à la rivière qui se remet à couler, et
aux digues, dont l'entretien est assuré par chaque citoyen. Dès qu'une
digue est menacée, tout le monde doit s'y porter.

Et ces gens-là, par leur travail constant, leur industrie et leur
sagesse, ont fait de la partie la plus sauvage et la plus désolée
du Sahara un pays vivant, planté, cultivé, où sept villes prospères
s'étalent au soleil. Aussi le Mozabite est-il jaloux de sa patrie, il
en défend autant que possible l'entrée aux Européens. Dans certaines
villes, comme Beni-Isguem, nul étranger n'a le droit de coucher, même
une seule nuit.

La police est faite par tout le monde. Personne ne refuserait de
prêter main-forte en cas de besoin. Il n'y a en ce pays ni pauvres ni
mendiants. Les nécessiteux sont nourris par leur fraction.

Presque tout le monde sait lire et écrire.

On voit partout des écoles, des établissements communaux considérables.
Et beaucoup de Mozabites, après avoir passé quelque temps dans
nos villes, reviennent chez eux sachant le français, l'italien et
l'espagnol.

La brochure du commandant Coÿne contient sur ce curieux petit peuple un
nombre infini de surprenants détails.

A Bou-Saada, comme dans toutes les oasis et toutes les villes, ce
sont les Mozabites qui font le commerce, les échanges, tiennent des
boutiques de toute espèce et se livrent à toutes les professions.

Après quatre jours passés dans cette petite cité saharienne, je suis
reparti pour la côte.

Les montagnes qu'on rencontre en se dirigeant vers le littoral ont un
singulier aspect. Elles ressemblent à de monstrueux châteaux forts qui
auraient des kilomètres de créneaux. Elles sont régulières, carrées,
entaillées d'une façon mathématique. La plus haute est plate et paraît
inaccessible. Sa forme l'a fait surnommer: «le Billard». Peu de temps
avant mon arrivée, deux officiers avaient pu l'escalader pour la
première fois. Ils ont trouvé sur le sommet deux énormes citernes
romaines.



LA KABYLIE.--BOUGIE.


NOUS voici dans la partie la plus riche et la plus peuplée de
l'Algérie. Le pays des Kabyles est montagneux, couvert de forêts et de
champs.

En sortant d'Aumale, on descend vers la grande vallée du Sahel.

Là-bas se dresse une immense montagne, le Djurjura. Ses plus hauts pics
sont gris comme s'ils étaient couverts de cendres.

Partout, sur les sommets moins élevés, on aperçoit des villages qui,
de loin, ont l'air de tas de pierres blanches. D'autres demeurent
accrochés sur les pentes. Dans toute cette contrée fertile, la lutte
est terrible entre l'Européen et l'indigène pour la possession du sol.

La Kabylie est plus peuplée que le département le plus peuplé de
France. Le Kabyle n'est pas nomade, mais sédentaire et travailleur. Or,
l'Algérien n'a pas d'autre préoccupation que de le dépouiller.

Voici les différents systèmes employés pour chasser et spolier les
misérables propriétaires indigènes.

Un particulier quelconque, quittant la France, va demander au bureau
chargé de la répartition des terrains une concession en Algérie. On
lui présente un chapeau avec des papiers dedans, et il tire un numéro
correspondant à un lot de terre. Ce lot, désormais, lui appartient.

Il part. Il trouve là-bas, dans un village indigène, toute une famille
installée sur la concession qu'on lui a désignée. Cette famille a
défriché, mis en rapport ce bien sur lequel elle vit. Elle ne possède
rien autre chose. L'étranger l'expulse. Elle s'en va, résignée, puisque
_c'est la loi française_. Mais ces gens, sans ressources désormais,
gagnent le désert et deviennent des révoltés.

D'autres fois, on s'entend. Le colon européen, effrayé par la chaleur
et l'aspect du pays, entre en pourparlers avec le Kabyle, qui devient
son fermier.

Et l'indigène, resté sur _sa_ terre, envoie, bon an mal an, mille,
quinze cents ou deux mille francs à l'Européen retourné en France.

Cela équivaut à une concession de bureau de tabac.

Autre méthode.

La Chambre vote un crédit de quarante ou cinquante millions destinés à
la colonisation de l'Algérie.

Que va-t-on faire de cet argent? Sans doute on construira des barrages,
on boisera les sommets pour retenir l'eau, on s'efforcera de rendre
fertiles les plaines stériles?

Nullement. On exproprie l'Arabe. Or, en Kabylie, la terre a acquis une
valeur considérable. Elle atteint dans les meilleurs endroits SEIZE
CENTS FRANCS L'HECTARE et elle se vend communément huit cents francs.
Les Kabyles, propriétaires, vivent tranquilles sur leurs exploitations.
Riches, ils ne se révoltent pas; ils ne demandent qu'à rester en paix.

Qu'arrive-t-il? on dispose de cinquante millions. La Kabylie est le
plus beau pays d'Algérie. Eh bien, on exproprie les Kabyles au profit
de colons inconnus.

Mais comment les exproprie-t-on? On leur paye QUARANTE FRANCS l'hectare
qui vaut au minimum HUIT CENTS FRANCS.

Et le chef de famille s'en va sans rien dire (c'est la loi) n'importe
où, avec son monde, les hommes désœuvrés, les femmes et les enfants.

Ce peuple n'est point commerçant ni industriel, il n'est que
cultivateur.

Donc, la famille vit tant qu'il reste quelque chose de la somme
dérisoire qu'on lui a donnée. Puis la misère arrive. Les hommes
prennent le fusil et suivent un Bou-Amama quelconque pour prouver une
fois de plus que l'Algérie ne peut être gouvernée que par un militaire.

On se dit: Nous laissons l'indigène dans les parties fertiles tant que
nous manquons d'Européens; puis, quand il en vient, nous exproprions
le premier occupant.--Très bien. Mais, quand vous n'aurez plus de
parties fertiles, que ferez-vous?--Nous fertiliserons, parbleu!--Eh
bien, pourquoi ne fertilisez-vous pas tout de suite, puisque vous avez
cinquante millions?

Comment! vous voyez des compagnies particulières créer des barrages
gigantesques pour donner de l'eau à des régions entières; vous savez,
par les travaux remarquables d'ingénieurs de talent, qu'il suffirait de
boiser certains sommets pour gagner à l'agriculture des lieues de pays
qui s'étendent au-dessous, et vous ne trouvez pas d'autre moyen que
celui d'expulser les Kabyles!

Il est juste d'ajouter qu'une fois le Tell franchi, la terre devient
nue, aride, presque impossible à cultiver. Seul, l'Arabe, qui se
nourrit avec deux poignées de farine par jour et quelques figues, peut
subsister dans ces contrées desséchées. L'Européen n'y trouve pas sa
vie. Il ne reste donc en réalité que des espaces restreints pour y
installer des colons, à moins de..... chasser l'indigène. Ce qu'on fait.

En somme, à part les heureux propriétaires de la plaine de la Mitidja,
ceux qui ont obtenu des terres en Kabylie par un des procédés que je
viens d'indiquer, et, en général, à part tous ceux qui sont installés
le long de la mer, dans l'étroite bande de terre que l'Atlas délimite,
les colons crient misère. Et l'Algérie ne peut plus recevoir qu'un
nombre assez faible d'étrangers. Elle ne les nourrirait pas.

Cette colonie, d'ailleurs, est infiniment difficile à administrer pour
des raisons aisées à comprendre.

Grande comme un royaume d'Europe, l'Algérie est formée de régions très
diverses, habitées par des populations essentiellement différentes.
Voilà ce qu'aucun gouvernement n'a paru comprendre jusqu'ici.

Il faut une connaissance approfondie de chaque contrée pour prétendre
la gouverner, car chacune a besoin de lois, de règlements, de
dispositions et de précautions totalement opposés. Or, le gouverneur,
quel qu'il soit, ignore fatalement et absolument toutes ces questions
de détail et de mœurs; il ne peut donc que s'en rapporter aux
administrateurs qui le représentent.

Quels sont ces administrateurs? Des colons? Des gens élevés dans le
pays, au courant de tous ses besoins? Nullement! Ce sont simplement les
petits jeunes gens venus de Paris à la suite du vice-roi.

Voilà donc un de ces jeunes ignorants administrant cinquante ou cent
mille hommes. Il fait sottise sur sottise et ruine le pays. C'est
naturel.

Il existe des exceptions. Parfois le délégué tout-puissant du
gouverneur travaille, cherche à s'instruire et à comprendre. Il lui
faudrait dix ans pour se mettre un peu au courant. Au bout de six mois,
on le change. On l'envoie, pour des raisons de famille, de convenances
personnelles ou autres, de la frontière de Tunis à la frontière du
Maroc; et là il se remet aussitôt à administrer avec les mêmes moyens
qu'il employait là-bas, confiant dans son commencement d'expérience,
appliquant à ces populations essentiellement différentes les mêmes
règlements et les mêmes procédés.

Ce n'est donc pas un bon gouverneur qu'il faut avant tout, mais un bon
entourage du gouverneur.

On a tenté, pour remédier à ce déplorable état de choses, à ces
désastreuses coutumes, de créer une école d'administration, où les
principes élémentaires, indispensables pour conduire ce pays, seraient
inculqués à toute une classe de jeunes gens. On échoua. L'entourage de
M. Albert Grévy fit avorter ce projet. Le favoritisme, encore une fois,
eut la victoire.

Le personnel des administrateurs est donc recruté de la plus
singulière façon. On y trouve aussi, il est vrai, quelques hommes
intelligents et travailleurs. Enfin le gouvernement, à court de
candidats capables, fait des avances aux anciens officiers des bureaux
arabes. Ceux-là connaissent au moins fort bien les indigènes; mais il
est difficile d'admettre que leur changement de costume ait changé
immédiatement leurs principes d'administration; et il ne faut pas
alors les chasser avec fureur quand ils portent l'uniforme, pour les
reprendre aussitôt qu'ils ont revêtu la redingote.

Puisque je me suis laissé aller à toucher à ce sujet difficile de
l'administration de l'Algérie, je veux dire encore quelques mots
d'une question capitale dont la solution devrait être rapide: c'est
la question des grands chefs indigènes, qui sont en réalité les seuls
administrateurs, les administrateurs tout-puissants de toute la partie
de notre colonie comprise entre le Tell et le désert.

Au début de l'occupation française, on a investi, sous le titre d'Aghas
ou de Bach-Aghas, les chefs qui offraient le plus de garanties de
fidélité, d'une autorité fort étendue sur les tribus de toute une
partie du territoire. Notre action aurait été impuissante; nous y
avons substitué celle des chefs arabes gagnés à notre cause, en nous
résignant d'avance aux trahisons possibles; et elles furent assez
fréquentes. La mesure était sage, politique; elle a donné, en somme,
d'excellents résultats. Certains Aghas nous ont rendu des services
considérables, et, grâce à eux, la vie de plusieurs milliers peut-être
de soldats français a été épargnée.

Mais de ce qu'une mesure a été excellente à un moment donné, il ne
s'ensuit pas qu'elle demeure parfaite, malgré toutes les modifications
que le temps apporte dans un pays en voie de colonisation.

Aujourd'hui, la présence parmi les tribus de ces potentats, seuls
respectés, seuls obéis, est une cause de danger permanent pour nous,
et un obstacle insurmontable à la civilisation des Arabes. Cependant,
le parti militaire semble défendre énergiquement le système des chefs
indigènes contre les tendances à les supprimer du parti civil.

Je ne pourrais traiter cette grave question; mais il suffit d'accomplir
l'excursion que j'ai faite dans les tribus pour apercevoir clairement
les énormes inconvénients de la situation actuelle. Je veux simplement
citer quelques faits.

C'est presque uniquement à l'agha de Saïda qu'est due la longue
résistance de Bou-Amama.

Dans le début de l'insurrection, cet agha allait rejoindre la colonne
française avec ses goums. Il rencontra en route les Trafis, mandés dans
la même intention, et il se joignit à eux.

Mais l'agha de Saïda est chargé de dettes qu'il ne peut payer. Or,
l'idée lui vint sans doute, pendant la nuit, de faire une razzia, car,
réunissant son goum, il se précipita sur les Trafis. Ceux-ci, battus
dans la première attaque, reprirent l'avantage; et l'agha de Saïda fut
contraint de fuir avec ses hommes.

Or, comme l'agha de Saïda est notre allié, notre ami, notre lieutenant,
comme il représente l'autorité française, les Trafis se persuadèrent
que nous avions la main dans l'affaire, et, au lieu de rejoindre le
camp français, ils firent défection et allèrent immédiatement trouver
Bou-Amama qu'ils ne quittèrent plus et dont ils constituèrent la
principale force.

L'exemple est caractéristique, n'est-ce pas? Et l'agha de Saïda est
resté notre fidèle ami. Il marche sous nos drapeaux!

On cite, d'un autre côté, un célèbre agha que nos chefs militaires
traitent avec la plus grande considération, parce que son influence est
considérable, prédominante sur un grand nombre de tribus.

Tantôt il nous aide, tantôt il nous trahit, selon son avantage. Allié
ouvertement aux Français, dont il tient son autorité, il favorise
secrètement toutes les insurrections. Il est vrai de dire qu'il lâche
indifféremment l'un ou l'autre parti sitôt qu'il s'agit de piller.

Après avoir pris une part indéniable à l'assassinat du colonel
Beauprêtre, le voici aujourd'hui qui marche avec nous. Mais on le
soupçonne fortement d'avoir participé à beaucoup des mécomptes que nous
avons subis.

Notre inébranlable allié, l'agha de Frenda, nous a maintes fois
prévenus du double jeu de ce potentat. Nous avons fermé l'oreille,
parce qu'il rend à l'autorité militaire des services intéressés, quitte
à en rendre d'autres à nos ennemis.

Cette situation particulière, la protection ouverte dont nous couvrons
ce chef, lui assure l'impunité pour une multitude de forfaits qu'il
commet journellement.

Voici ce qui se passe.

Les Arabes, par toute l'Algérie, se volent les uns les autres. Il
n'est point de nuit où on ne nous signale vingt chameaux volés à
droite, cent moutons à gauche, des bœufs enlevés auprès de Biskra, des
chevaux auprès de Djelfa. Les voleurs restent toujours introuvables.
Et pourtant il n'est pas un officier de bureau arabe qui ignore où
va le bétail volé! Il va chez cet agha qui sert de recéleur à tous
les bandits du désert. Les bêtes enlevées sont mêlées à ses immenses
troupeaux; il en garde une partie pour prix de sa complaisance, et rend
les autres au bout d'un certain temps, lorsque le danger de poursuites
est passé.

Personne, dans le Sud, n'ignore cette situation.

Mais on a besoin de cet homme, à qui on a laissé prendre une immense
influence, augmentée chaque jour par l'aide qu'il donne à tous les
maraudeurs; et on ferme les yeux.

Aussi ce chef est-il incalculablement riche, tandis que l'agha de
Djelfa, par exemple, s'est en partie ruiné à servir les intérêts de la
colonisation, en créant des fermes, en défrichant, etc.

Maintenant, en dehors de cet ordre de faits, une foule d'autres
inconvénients plus graves encore résultent de la présence dans les
tribus de ces potentats indigènes. Pour bien s'en rendre compte, il
faut avoir une notion exacte de l'Algérie actuelle.

Le territoire et la population de notre colonie sont divisés d'une
façon très nette.

Il y a d'abord les villes du littoral, qui n'ont guère plus de
relations avec l'intérieur de l'Algérie que n'en ont les villes de
France elles-mêmes avec cette colonie.

Les habitants des villes algériennes de la côte sont essentiellement
sédentaires; ils ne font que ressentir le contre-coup des événements
qui se passent dans l'intérieur, mais leur action sur le territoire
arabe est nulle absolument.

La seconde zone, le Tell, est en partie occupée par les colons
européens. Or, le colon ne voit dans l'Arabe que l'ennemi à qui il faut
disputer la terre. Il le hait instinctivement, le poursuit sans cesse
et le dépouille quand il peut. L'Arabe le lui rend.

L'hostilité guerroyante des Arabes et des colons empêche donc que ces
derniers aient aucune action civilisatrice sur les premiers. Dans
cette région, il n'y a encore que demi-mal. L'élément européen tendant
sans cesse à éliminer l'élément indigène, il ne faudra pas une période
de temps bien longue pour que l'Arabe, ruiné ou dépossédé, se réfugie
plus au sud.

Or, il est indispensable que ces voisins vaincus restent toujours
tranquilles. Pour cela, il faut que notre autorité s'exerce chez eux
à tous les instants, que notre action soit incessante, et surtout que
notre influence prédomine.

Que se passe-t-il aujourd'hui?

Les tribus, égrenées sur un immense espace de pays, ne reçoivent jamais
la visite d'Européens. Seuls, les officiers des bureaux font de temps
en temps une tournée d'inspection, et se contentent de demander aux
caïds ce qui se passe dans la tribu.

Mais le caïd est placé sous l'autorité du chef indigène, l'agha ou
le bach-agha. Si ce chef est de grande tente, d'une illustre famille
respectée au désert, son influence alors est illimitée. Tous les caïds
lui obéissent comme ils auraient fait avant l'occupation française;
et rien de ce qui se passe ne parvient jamais à la connaissance de
l'autorité militaire.

La tribu est alors un monde fermé par le respect et la crainte de
l'agha qui, continuant les traditions de ses ancêtres, exerce des
exactions de toute sorte sur les Arabes ses sujets. Il est maître, se
fait donner ce qui lui plaît, tantôt cent moutons, tantôt deux cents,
se comporte enfin comme un petit tyran; et, comme il tient de nous
son autorité, c'est la continuation de l'ancien régime arabe sous le
gouvernement français, le vol hiérarchique, etc., sans compter que nous
ne sommes rien, et que nous ignorons tout à fait l'état du pays.

C'est uniquement à cette situation que nous devons le peu de soupçons
que nous avons toujours des révoltes, jusqu'au moment où elles éclatent.

Donc, la présence des grands chefs indigènes recule indéfiniment
l'influence réelle et directe de l'autorité française sur les tribus,
qui restent pour nous un monde fermé.

Le remède? Le voici. Presque tous ces chefs, sauf deux ou trois, ont
besoin d'argent. Il faut leur donner dix, vingt, trente mille livres
de rente en raison de leur influence et des services qu'ils nous ont
rendus jadis, et les contraindre à vivre soit à Alger, soit dans
une autre ville du littoral. Certains militaires prétendent qu'une
insurrection suivrait cette mesure. Ils ont leurs raisons... connues.
D'autres officiers, vivant dans l'intérieur, affirment au contraire que
ce serait l'apaisement.

Ce n'est pas tout. Il faudrait remplacer ces hommes par des
fonctionnaires civils, vivant constamment dans les tribus et exerçant
sur les caïds une autorité directe. De cette façon, la civilisation,
peu à peu, pourrait pénétrer dans ces contrées, une fois ce grand
obstacle écarté.

Mais les réformes utiles sont longues à venir, en Algérie comme en
France.

J'ai eu, en traversant la Kabylie, une preuve de la complète
impuissance de notre action même dans les tribus qui vivent au milieu
des Européens.

J'allais vers la mer, en suivant la longue vallée qui conduit de
Beni-Mansour à Bougie. Devant nous, au loin, un nuage épais et
singulier fermait l'horizon. Sur nos têtes le ciel était de ce bleu
laiteux, qu'il prend l'été, dans ces chaudes contrées; mais, là-bas,
une nuée brune à reflets jaunes, qui ne semblait être ni un orage, ni
un brouillard, ni une de ces épaisses tempêtes de sable qui passent
avec la furie d'un ouragan, ensevelissait dans son ombre grise le
pays entier. Cette nue opaque, lourde, presque noire à son pied et
plus légère dans les hauteurs du ciel, barrait, comme un mur, la large
vallée. Puis, on crut tout à coup sentir dans l'air immobile une vague
odeur de bois brûlé. Mais quel incendie géant aurait pu produire cette
montagne de fumée?

C'était de la fumée en effet. Toutes les forêts kabyles avaient pris
feu.

Bientôt on entra dans ces demi-ténèbres suffocantes. On ne voyait plus
rien à cent mètres devant soi. Les chevaux soufflaient fortement. Le
soir semblait venu et une brise insensible, une de ces brises lentes
qui remuent à peine les feuilles, poussait vers la mer cette nuit
flottante.

On attendit deux heures dans un village pour avoir des nouvelles;
puis notre petite voiture se remit en route, alors que la vraie nuit
s'était, à son tour, étendue sur la terre.

Une lueur confuse, lointaine encore, éclairait le ciel comme un
météore. Elle grandissait, grandissait, se dressait devant l'horizon,
plutôt sanglante que brillante. Mais soudain, à un brusque détour
de la vallée, je me crus en face d'une ville immense, illuminée.
C'était une montagne entière, brûlée déjà, avec toutes les broussailles
refroidies, tandis que les troncs des chênes et des oliviers restaient
incandescents, charbons énormes, debout par milliers, ne fumant déjà
plus, mais pareils à des foules de lumières colossales, alignées ou
éparses, figurant des boulevards démesurés, des places, des rues
tortueuses, le hasard, l'emmêlement ou l'ordre qu'on remarque quand on
voit de loin une cité éclairée dans la nuit.

A mesure qu'on allait, on se rapprochait du grand foyer, et la clarté
devenait éclatante. Pendant cette seule journée la flamme avait
parcouru vingt kilomètres de bois.

Quand je découvris la ligne embrasée, je demeurai épouvanté et ravi
devant le plus terrible et le plus saisissant spectacle que j'aie
encore vu. L'incendie, comme un flot, marchait sur une largeur
incalculable. Il rasait le pays, avançait sans cesse, et très vite.
Les broussailles flambaient, s'éteignaient. Pareils à des torches, les
grands arbres brûlaient lentement, agitant de hauts panaches de feu,
tandis que la courte flamme des taillis galopait en avant.

Toute la nuit nous avons suivi le monstrueux brasier. Au jour levant
nous atteignions la mer.

Enfermé par une ceinture de montagnes bizarres, aux crêtes dentelées,
étranges et charmantes, aux flancs boisés, le golfe de Bougie, bleu
d'un bleu crémeux et clair cependant, d'une incroyable transparence,
s'arrondit sous le ciel d'azur, d'un azur immuable qu'on dirait figé.

Au bout de la côte, à gauche, sur la pente rapide du mont, dans une
nappe de verdure, la ville dégringole vers la mer comme un ruisseau de
maisons blanches.

Elle donne, quand on y pénètre, l'impression d'une de ces mignonnes
et invraisemblables cités d'opéra dont on rêve parfois en des
hallucinations de pays invraisemblables.

Elle a des maisons mauresques, des maisons françaises et des ruines
partout, de ces ruines qu'on voit au premier plan des décors, en face
d'un palais de carton.

En arrivant, debout près de la mer, sur le quai où abordent les
transatlantiques, où sont attachés ces bateaux pêcheurs de là-bas, dont
la voile a l'air d'une aile, au milieu d'un vrai paysage de féerie, on
rencontre un débris si magnifique qu'il ne semble pas naturel. C'est la
vieille porte Sarrasine, envahie de lierre.

Et dans les bois montueux autour de la cité, partout des ruines, des
pans de murailles romaines, des morceaux de monuments sarrasins, des
restes de constructions arabes.

Le jour s'écoula, tranquille et brûlant, puis la nuit vint. Alors on
eut tout autour du golfe une vision surprenante. A mesure que les
ombres s'épaississaient, une autre lueur que celle du jour envahissait
l'horizon. L'incendie, comme une armée assiégeante, enfermait la ville,
se resserrait autour d'elle. Des foyers nouveaux, allumés par les
Kabyles, apparaissaient coup sur coup, reflétés merveilleusement dans
les eaux calmes du vaste bassin qu'entouraient les côtes embrasées. Le
feu, tantôt avait l'air d'une guirlande de lanternes vénitiennes, d'un
serpent aux anneaux de flamme se tordant et rampant sur les ondulations
de la montagne, tantôt il jaillissait comme une éruption de volcan,
avec un centre éclatant et un immense panache de fumée rouge, selon
qu'il consumait des étendues plantées de taillis ou des bois de haute
futaie.

Je demeurai six jours dans ce pays flambant, puis je partis par
cette route incomparable qui contourne le golfe et va le long des
monts, dominée par des forêts, dominant d'autres forêts et des sables
sans fin, des sables d'or que baignent les flots tranquilles de la
Méditerranée.

Tantôt l'incendie atteignait le chemin. Il fallait sauter de voiture
pour écarter les arbres ardents tombés devant nous; tantôt nous
allions, au galop des quatre chevaux, entre deux vagues de feu, l'une
descendant au fond d'un ravin où coulait un gros torrent, l'autre
escaladant jusqu'aux sommets, et rongeant la montagne dont elle mettait
à nu la peau roussie. Des côtes incendiées, éteintes et refroidies,
semblaient couvertes d'un voile noir, d'un voile de deuil.

Parfois nous traversions des contrées encore intactes. Les colons,
inquiets, debout sur leurs portes, nous demandaient des nouvelles du
feu, comme on s'informait en France, au moment de la guerre allemande,
de la marche de l'ennemi.

On apercevait des chacals, des hyènes, des renards, des lièvres, cent
animaux différents fuyant devant le fléau, affolés par l'épouvante de
la flamme.

Au détour d'un vallon, je vis soudain les cinq fils télégraphiques si
chargés d'hirondelles qu'ils ployaient étrangement, formant ainsi,
entre chaque poteau, cinq guirlandes d'oiseaux.

Mais le cocher fit claquer son grand fouet. Un nuage de bêtes s'envola,
s'éparpilla dans l'air, et les gros fils de fer, soulagés tout à coup,
bondirent, se détendant comme la corde d'un arc. Ils palpitèrent
longtemps encore, agités de longues vibrations qui se calmaient peu à
peu.

Mais bientôt nous pénétrâmes dans les gorges du Chabet-el-Akhra.
Laissant la mer à gauche, on entre dans la montagne entr'ouverte.
Ce passage est un des plus grandioses qu'on puisse voir. La coupure
souvent se rétrécit; des pics de granit, nus, rougeâtres, bruns ou
bleus, se rapprochent, ne laissant à leur pied qu'un mince passage pour
l'eau; et la route n'est plus qu'une étroite corniche taillée dans le
roc même, au-dessus du torrent qui roule.

L'aspect de cette gorge aride, sauvage et superbe, change à tout
instant. Les deux murailles qui l'enferment s'élèvent parfois à près de
deux mille mètres; et le soleil ne peut pénétrer au fond de ce puits
que juste au moment où il passe au-dessus.

A l'entrée, de l'autre côté, on arrive au village de Kerrata. Les
habitants, depuis huit jours, regardaient la fumée noire de l'incendie
sortir du sombre défilé comme d'une gigantesque cheminée.

Le gouvernement de l'Algérie a prétendu après coup que ce désastre,
qu'il aurait pu facilement empêcher avec un peu de prévoyance et
d'énergie, ne venait pas des Kabyles. On a dit aussi que les forêts
brûlées ne contenaient pas plus de cinquante mille hectares.

Voici d'abord une dépêche du sous-préfet de Philippeville:

  _J'ai été informé de Jemmapes par maire et administrateur que
  toutes les concessions forestières sont anéanties et que le feu a
  ravagé tous les douars de la commune mixte. Les villages de Gastu,
  Aïn-Cherchar, le Djendel ont été menacés._

  _A Philippeville, tous les massifs boisés ont brûlé._

  _Stora, Saint-Antoine, Valée, Damrémont, ont failli devenir la proie
  des flammes._

  _A El-Arrouch, peu de dégâts en dehors de cinq cents hectares brûlés
  dans les douars des Oulad-Messaoud, Hazabra et El-Ghedir._

  _A Saint-Charles_, six cents hectares _brûlés environ entre
  l'Oued-Deb et l'Oued-Goudi, et_ huit cents hectares _au nord-est et
  au sud-est. Fourrages et gourbis détruits._

  _A Collo mixte et Attia, le feu a tout ravagé._

  _Les concessions Teissier, Lesseps, Levat, Lefebvre, Sider, Bessin,
  etc., sont détruites en tout ou partie. Plus_ quarante mille hectares
  _de bois domaniaux. Des fermes, des maisons du Zériban ont été
  dévorées par les flammes. On compte de nombreuses victimes humaines._

  _Ce matin, nous avons enterré trois zouaves morts victimes de leur
  dévouement près de Valée._

  _Les dégâts sont incalculables et ne peuvent être évalués même
  approximativement._

  _Le danger a disparu en grande partie par suite de la destruction de
  tous les bois. Le vent a aussi changé de direction, et je pense qu'on
  se rendra maître des derniers foyers, notamment dans les propriétés
  Besson, de Collo, et à l'Estaya près Robertville._

  _J'ai envoyé hier cent cinquante hommes de troupes à Collo, en
  réquisitionnant un transatlantique de passage._

Ajoutons à cela les incendies des forêts du Zeramna, du Fil-Fila, du
Fendeck, etc.

M. Bisern, adjudicataire pour quatorze années des forêts d'El-Milia, a
écrit ceci:

  _Mon personnel a fait preuve de la plus grande énergie; il s'est
  exposé très gravement, et par deux fois nous avons pu nous rendre
  maîtres du feu. C'est en pure perte. Pendant que nous le combattions
  d'un côté, les Arabes le rallumaient d'un autre, et dans plusieurs
  endroits différents._

Voici une lettre d'un propriétaire:

  _J'ai l'honneur de vous signaler que, vers le milieu de la nuit de
  dimanche à lundi, mon fermier Ripeyre, de garde sur ma propriété
  sise au-dessus du champ de manœuvre, a vu quatre tentatives
  d'incendie: dans le terrain communal, à quelques centaines de mètres
  de ma propriété, une autre au-dessus de Damrémont, et la quatrième
  au-dessus de Valée. Le vent ayant manqué, le feu n'a pu se propager._

Voici une dépêche de Djidjelli:

  Djidjelli, 23 août, 3 h. 16 soir.

  _Le feu ravage la concession forestière des Beni-Amram, appartenant à
  M. Carpentier, Édouard, de Djidjelli._

  _La nuit dernière, il a été allumé en vingt endroits différents; un
  cantonnier, arrivant de la mine de Cavalho, a vu distinctement tous
  les foyers._

  _Ce matin, presque sous les yeux du caïd Amar-ben-Habilès, de la
  tribu des Beni-Foughal, le feu a été mis au canton de Mezrech; et un
  quart d'heure après il prenait sur un autre point du même canton, en
  sens contraire du vent._

  _Enfin, au même instant, à quatre cents pas du groupe formé par le
  caïd et une cinquantaine d'Arabes de sa tribu, toujours à l'opposé de
  la direction du vent, un nouveau foyer d'incendie éclatait._

  _Il est donc de toute évidence que le feu est mis par les populations
  indigènes, et en exécution d'un mot d'ordre donné._

J'ajouterai que, ayant moi-même passé six jours au milieu du pays
incendié, j'ai vu, de mes yeux vu, en une seule nuit, le feu jaillir
simultanément sur huit points différents, au milieu des bois, à dix
kilomètres de toute demeure.

Il est certain que si nous exercions une surveillance active dans les
tribus, ces désastres, qui se reproduisent tous les quatre ou cinq ans,
n'auraient point lieu.

Le gouvernement croit avoir fait ce qu'il faut quand il a renouvelé,
à l'approche des grandes chaleurs, les instructions concernant
l'établissement des postes-vigies institués par l'article 4 de la loi
du 17 juillet 1874. Cet article est ainsi conçu:

«Les populations indigènes, dans les régions forestières, seront,
pendant la période du 1er juillet au 1er novembre, astreintes, sous les
pénalités édictées à l'article 8, à un service de surveillance, qui
sera réglé par le gouverneur général.»

On soupçonne les indigènes de vouloir incendier les forêts... et on les
leur confie à garder!

N'est-ce pas d'une naïveté monumentale?

Cet article sans doute a été ponctuellement exécuté. Chaque indigène
était à son poste... Seulement... il a mis le feu.

Un autre article, il est vrai, prescrit une surveillance spéciale
exercée par un officier désigné chaque année par le gouverneur général.

Cet article ne reçoit jamais ou presque jamais d'exécution.

Ajoutons que l'administration forestière, la plus tracassière peut-être
des administrations algériennes, fait en général tout ce qu'il faut
pour exaspérer les indigènes.

Enfin, pour résumer la question de la colonisation, le gouvernement,
afin de favoriser l'établissement des Européens, emploie, vis-à-vis
des Arabes, des moyens absolument iniques. Comment les colons ne
suivraient-ils pas un exemple qui concorde si bien avec leurs intérêts.

Il faut constater cependant que, depuis quelques années, des hommes
fort capables, très experts dans toutes les questions de culture,
semblent avoir fait entrer la colonie dans une voie sensiblement
meilleure. L'Algérie devient productive sous les efforts des derniers
venus. La population qui se forme ne travaille plus seulement pour des
intérêts personnels, mais aussi pour des intérêts français.

Il est certain que la terre, entre les mains de ces hommes, donnera
ce qu'elle n'aurait jamais donné entre les mains des Arabes; il est
certain aussi que la population primitive disparaîtra peu à peu; il est
indubitable que cette disparition sera fort utile à l'Algérie, mais il
est révoltant qu'elle ait lieu dans les conditions où elle s'accomplit.



CONSTANTINE.


DU Chabet jusqu'à Sétif on croit traverser un pays en or. Les moissons
coupées haut et non fauchées ras comme en France, pilées par les pieds
des troupeaux, mêlant leur jaune clair de paille au rouge plus foncé du
sol, donnent juste à la terre la teinte chaude et riche des vieilles
dorures.

Sétif est l'une des villes les plus laides qu'on puisse voir.

Puis on traverse, jusqu'à Constantine, d'interminables plaines. Les
bouquets de verdure, de place en place, les font ressembler à une table
de sapin sur laquelle on aurait éparpillé des arbres de Nuremberg.

Et voici Constantine, la cité phénomène, Constantine l'étrange, gardée,
comme par un serpent qui se roulerait à ses pieds, par le Roumel, le
fantastique Roumel, fleuve de poème qu'on croirait rêvé par Dante,
fleuve d'enfer coulant au fond d'un abîme rouge comme si les flammes
éternelles l'avaient brûlé. Il fait une île de sa ville, ce fleuve
jaloux et surprenant; il l'entoure d'un gouffre terrible et tortueux,
aux rocs éclatants et bizarres, aux murailles droites et dentelées.

La cité, disent les Arabes, a l'air d'un bournous étendu. Ils
l'appellent Belad-el-Haoua, la cité de l'air, la cité du ravin, la
cité des passions. Elle domine des vallées admirables pleines de
ruines romaines, d'aqueducs aux arcades géantes, pleines aussi d'une
merveilleuse végétation. Elle est dominée par les hauteurs de Mansoura
et de Sidi-Meçid.

Elle apparaît debout sur son roc, gardée par son fleuve, comme une
reine. Un vieux dicton la glorifie: «Bénissez, dit-il à ses habitants,
la mémoire de vos aïeux qui ont construit votre ville sur un roc. Les
corbeaux fientent ordinairement sur les gens, tandis que vous fientez
sur les corbeaux.»

Les rues populeuses sont plus agitées que celles d'Alger, grouillantes
de vie, traversées sans cesse par les êtres les plus divers, par
des Arabes, des Kabyles, des Biskris, des Mzabis, des Nègres, des
Mauresques voilées, des spahis rouges, des turcos bleus, des kadis
graves, des officiers reluisants. Et les marchands poussent devant eux
des ânes, ces petits bourricots d'Afrique hauts comme des chiens, des
chevaux, des chameaux lents et majestueux.

Salut aux Juives. Elles sont ici d'une beauté superbe, sévère et
charmante. Elles passent drapées plutôt qu'habillées, drapées en des
étoffes éclatantes, avec une incomparable science des effets, des
nuances, de ce qu'il faut pour les rendre belles. Elles vont, les bras
nus depuis l'épaule, des bras de statues qu'elles exposent hardiment au
soleil ainsi que leur calme visage aux lignes pures et droites. Et le
soleil semble impuissant à mordre cette chair polie.

Mais la gaieté de Constantine, c'est le peuple mignon des petites
filles, des toutes petites. Attifées comme pour une fête costumée,
vêtues de robes traînantes de soie bleue ou rouge, portant sur la tête
de longs voiles d'or ou d'argent, les sourcils peints, allongés comme
un arc au-dessus des deux yeux, les ongles teints, les joues et le
front parfois tatoués d'une étoile, le regard hardi et déjà provocant,
attentives aux admirations, elles trottinent, donnant la main à quelque
grand Arabe, leur serviteur.

On dirait quelque nation de conte de fées, une nation de petites
femmes galantes; car elles ont l'air femme, ces fillettes, femmes par
leur toilette, par leur coquetterie éveillée déjà, par les apprêts de
leur visage. Elles appellent de l'œil, comme les grandes; elles sont
charmantes, inquiétantes, et irritantes comme des monstres adorables.
On dirait un pensionnat de courtisanes de dix ans, de la graine d'amour
qui vient d'éclore.

Mais nous voici devant le palais d'Hadj-Ahmed, un des plus complets
échantillons de l'architecture arabe, dit-on. Tous les voyageurs l'ont
célébré, l'ont comparé aux habitations des Mille et une Nuits.

Il n'aurait rien de remarquable si les jardins intérieurs ne lui
donnaient un caractère oriental fort joli. Il faudrait un volume pour
raconter les férocités, les dilapidations, toutes les infamies de celui
qui l'a construit avec les matériaux précieux enlevés, arrachés aux
riches demeures de la ville et des environs.

Le quartier arabe de Constantine tient une moitié de la cité. Les rues
en pente, plus emmêlées, plus étroites encore que celles d'Alger, vont
jusqu'au bord du gouffre, où coule l'oued Roumel.

Huit ponts jadis traversaient ce précipice. Six de ces ponts sont en
ruines aujourd'hui. Un seul, d'origine romaine, nous donne encore une
idée de ce qu'il fut. Le Roumel, de place en place, disparaît sous
des arches colossales qu'il a creusées lui-même. Sur l'une d'elles,
fut bâti le pont. La voûte naturelle où passe le fleuve est élevée
de quarante et un mètres, son épaisseur est de dix-huit mètres; les
fondations de la construction romaine sont donc à _cinquante-neuf_
mètres au-dessus de l'eau; et le pont avait lui-même deux étages, deux
rangées d'arches superposées sur l'arche géante de la nature.

Aujourd'hui, un pont en fer, d'une seule arche, donne entrée dans
Constantine.

Mais il faut partir, et gagner Bône, jolie ville blanche qui rappelle
celles des côtes de France sur la Méditerranée.

Le _Kléber_ chauffe le long du quai. Il est six heures. Le soleil
s'enfonce, là-bas, derrière le désert, quand le paquebot se met en
marche.

Et je reste jusqu'à la nuit sur le pont, les yeux tournés vers la terre
qui disparaît dans un nuage empourpré, dans l'apothéose du couchant,
dans une cendre d'or rose semée sur le grand manteau d'azur du ciel
tranquille.


  _Au Soleil_ a paru, abrégé en quelques endroits, dans _la Revue
  Bleue_ (Revue politique et littéraire) de décembre 1883 et janvier
  1884.

  Maupassant a repris et refondu dans ce livre d'assez nombreuses
  chroniques parues dans _le Gaulois_ en 1881.



EN CORSE

LA PATRIE DE COLOMBA.


  Ajaccio, 24 septembre 1880.

LE port de Marseille bruit, remue, palpite sous une pluie de soleil, et
le bassin de la Joliette, où des centaines de paquebots projettent sur
le ciel leur fumée noire et leur vapeur blanche, est plein de cris et
de mouvement pour les départs prochains.

Marseille est la ville nécessaire sur cette côte aride, qu'on dirait
rongée par une lèpre.

Des Arabes, des nègres, des Turcs, des Grecs, des Italiens, d'autres
encore, presque nus, drapés en des loques bizarres, mangeant des
nourritures sans nom, accroupis, couchés, vautrés sous la chaleur de ce
ciel brûlant, rebuts de toutes les races, marqués de tous les vices,
êtres errants sans famille, sans attaches au monde, sans lois, vivant
au hasard du jour dans ce port immense, prêts à toutes les besognes,
acceptant tous les salaires, grouillant sur le sol comme sur eux
grouille la vermine, font de cette ville une sorte de fumier humain où
fermente échouée là toute la pourriture de l'Orient.

Mais un grand paquebot de la Compagnie transatlantique quitte lentement
son point d'attache en poussant des mugissements prolongés, car le
sifflet n'existe déjà plus; il est remplacé par une sorte de cri de
bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du monstre. Le
navire tout doucement passe au milieu de ses frères prêts à partir
aussi, et dont les flancs sont pleins de rumeurs; il quitte le port, et
tout à coup comme pris d'une ardeur, il s'élance, ouvre la mer, laisse
derrière lui un sillage immense, pendant que fuient les côtes et que
Marseille disparaît à l'horizon.

La nuit vient; des gens souffrent, allongés en des lits étroits, et
leurs soupirs douloureux se mêlent au ronflement précipité de l'hélice,
qui secoue les cloisons, et au remous de l'eau fendue et rejetée
écumante par le poitrail du paquebot dont les yeux allumés, l'un vert
et l'autre rouge, regardent au loin, dans l'ombre. Puis l'horizon pâlit
vers l'Orient et, dans la clarté douteuse du jour levant, une tache
grise apparaît au loin sur l'eau. Elle grandit comme sortant des flots,
se découpe, festonne étrangement sur le bleu naissant du ciel; on
distingue enfin une suite de montagnes escarpées, sauvages, arides, aux
formes dures, aux arêtes aiguës, aux pointes élancées, c'est la Corse,
la terre de la vendetta, la patrie des Bonaparte.

De petits îlots, portant des phares, apparaissent plus loin; ils
s'appellent les Sanguinaires et indiquent l'entrée du golfe d'Ajaccio.
Ce golfe profond se creuse au milieu de collines charmantes, couvertes
de bois d'oliviers que traversent parfois comme des ossements de granit
d'énormes rochers gris, plus hauts que les arbres. Puis, après un
détour, la ville toute blanche, assise au pied d'une montagne, avec
sa grâce méridionale, mire dans le bleu violent de la Méditerranée
ses maisons italiennes à toit plat. Le grand navire jette l'ancre
à deux cents mètres du quai, et le représentant de la Compagnie
transatlantique, M. Lanzi, met en garde les voyageurs contre la
rapacité des mariniers qui opèrent le débarquement.

La ville, jolie et propre, semble écrasée déjà, malgré l'heure
matinale, sous l'ardent soleil du Midi. Les rues sont plantées de beaux
arbres; il y a dans l'air comme un sourire de bienvenue où des parfums
inconnus flottent, des aromes puissants, cette odeur sauvage de la
Corse, qui faisait s'attendrir encore le grand Napoléon mourant là-bas
sur son rocher de Sainte-Hélène.

On reconnaît tout de suite qu'on est ici dans la patrie des Bonaparte.
Partout des statues du Premier Consul et de l'Empereur, des bustes, des
images, des inscriptions des noms de rues rappellent le souvenir de
cette race.

Des paroles qu'on surprend sur les places publiques font dresser
l'oreille. Comment on cause encore politique ici? Les passions
s'allument? On croit sacrées ces choses qui maintenant ne nous
intéressent guère plus que des tours de cartes bien faits? Vraiment
la Corse est fort en retard; cependant, on dirait qu'un événement se
prépare. On rencontre plus de gens décorés que sur le boulevard des
Italiens, et les consommateurs du café Solférino lancent des regards
belliqueux aux consommateurs du café Roi-Jérôme. Ceux-ci ont l'air
prêts au combat; mais ils se lèvent comme un seul homme à l'approche
d'un monsieur, et tous le saluent avec respect. Il se retourne... On
dirait... c'est le comte de Benedetti! Puis voici MM. Pietri, Galloni
d'Istria, le comte Multedo, vingt autres noms non moins connus dans
l'armée bonapartiste.

Que se passe-t-il? La Corse prépare-t-elle une descente à Marseille?

Mais les habitués du café Solférino se lèvent à leur tour, agitent
leurs chapeaux devant deux personnages qui passent et crient comme un
seul homme «Vive la République!» Quels sont donc ces messieurs? Je
m'approche et je reconnais le comte Horace de Choiseul (à tout seigneur
tout honneur!) et le duc de Choiseul-Praslin. Comment le député de
Melun se trouve-t-il en ce pays? Je retourne au café Roi-Jérôme et
j'interroge un consommateur, qui me répond avec finesse que «faute
d'anguille de Melun, on mangerait bien un merle de Corse». M. le comte
Horace de Choiseul est membre du Conseil général et la session va
s'ouvrir.

Donc, sur cette terre de Corse où le souvenir de Napoléon est encore
si chaud et si vivant, une lutte peut-être définitive va s'engager
entre l'idée républicaine et l'idée monarchique. Les champions de
l'Empire sont de vieux combattants tous connus, les Benedetti, les
Pietri, les Gavini, les Franchini. Les champions de la République
portent aussi des noms célèbres dans le pays, et ils ont à leur tête le
maire d'Ajaccio, M. Peraldi, fort aimé et qu'on dit fort capable.

Bien que la politique me soit tout à fait étrangère, ce combat est trop
intéressant pour n'y point assister, et j'entre à la préfecture avec le
flot montant des conseillers généraux. Un homme charmant, M. Folacci,
représentant un des plus beaux cantons de Corse, Bastelica, me fait
ouvrir le sanctuaire.

Ils sont là cinquante-huit, occupant deux longues tables couvertes de
tapis verts. Des crânes luisent comme lorsqu'on regarde de haut la
Chambre des députés. Vingt-huit sont assis à droite, trente à gauche.
Les républicains vont être victorieux.

Un personnage galonné, qui représente le gouvernement avec un air
arrogant, est assis à la droite du président d'âge, M. le docteur
Gaudin.

--Introduisez le public!

Le public entre par une porte réservée. Mystère!

M. de Pitti-Ferrandi, agrégé, professeur de droit, se lève et demande
la parole pour réclamer l'expulsion de M. Emmanuel Arène.

Qui n'a pas vu une de ces séances de la Chambre, une de ces séances
orageuses où les députés gesticulent comme des fous et jurent comme des
charretiers, une de ces séances qui vous emplissent de colère et de
mépris pour la politique et pour tous ceux qui la pratiquent?

Eh bien, la première séance du Conseil général a failli prendre cette
allure, mais MM. les représentants de la Corse sont gens de meilleur
monde apparemment, car ils se sont arrêtés sur la pente.

Tous étaient debout, tous parlaient en même temps; de petites voix
grêles montaient; des voix de taureau beuglaient des discours dont
pas un mot n'était entendu. Qui avait raison?... Qui avait tort?...
Le gouvernement déclara péremptoirement que, toute discussion sur ce
sujet étant illégale, il se verrait obligé de quitter la salle si
l'on passait outre. Cependant le Conseil général ayant décidé, sur
la proposition de la gauche, de voter sur la discussion, le susdit
gouvernement, espérant sans doute une victoire pour les siens, assista
au vote aussi illégal apparemment que la discussion qui devait suivre;
puis, comme la droite était victorieuse, il se retira, se voyant battu,
et toute la gauche le suivit...

Quand donc fera-t-on de la politique de bonne foi au lieu de faire
uniquement de la politique de parti? Jamais, sans doute, car le seul
mot «politique» semble être devenu le synonyme de «mauvaise foi
arbitraire, perfidie, ruse et délation».

Cependant la ville d'Ajaccio, si jolie au bord de son golfe bleu,
entourée d'oliviers, d'eucalyptus, de figuiers et d'orangers, attend
les travaux indispensables qui feront d'elle la plus charmante station
d'hiver de toute la Méditerranée.

Il y faut organiser des plaisirs qui attirent les continentaux, étudier
les projets, voter les fonds, et les habitants inquiets regardent
depuis huit jours déjà si la seconde moitié du Conseil général consent
à remonter dans la salle où l'attend la première moitié en nombre
insuffisant pour délibérer.

Mais les grands sommets montrent au-dessus des collines leurs pointes
de granit rose ou gris; l'odeur du maquis vient chaque soir, chassée
par le vent des montagnes; il y a là-bas des défilés, des torrents, des
pics, plus beaux à voir que des crânes d'hommes politiques, et je pense
tout à coup à un aimable prédicateur, le P. Didon, que je rencontrai
l'an dernier dans la maison du pauvre Flaubert.

Si j'allais voir le P. Didon?


  _La Patrie de Colomba_ a paru dans _le Gaulois_ du 27 septembre 1880.



LE MONASTÈRE DE CORBARA.

UNE VISITE AU P. DIDON.


LES Alpes ont plus de grandeur que les montagnes de la Corse; leurs
sommets toujours blancs, leurs passages presque impraticables, leurs
abîmes effrayants où l'on entend, sans les voir, rouler des torrents,
en font une sorte de domaine du terrible et de l'Escarpé. Les montagnes
de Corse, moins hautes, ont un caractère tout différent.

Elles sont plus familières, faciles d'accès, et, même dans leurs
parties les plus sauvages, n'ont point cet aspect de désolation
sinistre qu'on trouve partout dans les Alpes. Puis, sur elles flambe
sans cesse un éclatant soleil. La lumière ruisselle comme de l'eau le
long de leurs flancs, tantôt vêtus d'arbres immenses, qui de loin
semblent une mousse, tantôt sont nus, montrant au ciel leur corps de
granit.

Même sous l'abri des forêts de châtaigniers, des flèches de lumière
aiguë percent le feuillage, vous brûlent la peau, rendent l'ombre
chaude et toujours gaie.

Pour aller d'Ajaccio au monastère de Corbara, on peut suivre deux
chemins, l'un à travers les montagnes et l'autre au bord de la mer.

Le premier serpente sans fin à mi-côte au milieu d'impénétrables
maquis, longe des précipices où l'on ne tombe jamais, domine des
fleuves presque sans eau à cette saison, traverse des villages de cinq
maisons accrochés comme des nids aux saillies du roc, passe devant des
sources minces, où boivent les voyageurs éreintés, et devant des croix
nombreuses annonçant qu'en cet endroit un homme est mort: et c'est une
balle qui les a tués presque toujours, ces pauvres diables couchés au
bord de la route.

Voulant aller à Corbara serrer la main du P. Didon, j'ai choisi,
pour m'y rendre, le chemin des montagnes. Là, point d'hôtels, point
d'auberges, pas même de cafés, où l'on peut à la rigueur coucher. On
demande l'hospitalité, comme autrefois, et la maison des Corses est
toujours ouverte aux étrangers.

Arrivé dans un adorable village, Létia, d'où l'on aperçoit un
magnifique horizon de sommets et de vallées, je ne pouvais plus même
partir, retenu sans fin par les instances des familles Paoli et
Arrighi, qui organisaient chaque jour parties de chasse ou excursions
pour me faire rester plus longtemps.

Après avoir traversé les immenses forêts d'Aïtone et de Valdoniello, le
val du Niolo, la plus belle chose que j'aie vue au monde après le mont
Saint-Michel et une partie de la Balagne, le pays des oliviers, j'ai
retrouvé la mer auprès de Corbara.

Le paysage est grandiose et mélancolique. Une plage immense s'étend
en demi-cercle, fermée à gauche par un petit port presque abandonné
des habitants (car la fièvre ici dépeuple toutes les plaines), et
terminée à droite par un village en amphithéâtre, Corbara, élevé sur un
promontoire.

Le chemin qui me conduit au monastère est à mi-côte et passe au pied
d'un mont élevé que couronne un paquet de maisons jetées dans le ciel
bleu si haut qu'on pense avec tristesse à l'essoufflement des habitants
contraints de remonter chez eux. Ce hameau s'appelle Sancto-Antonino.
On découvre, à droite de la route, une petite église du treizième
siècle, de style pur, chose rare en ce pays sans monuments et sans
aucun art national. Cet édifice a été élevé par les Pisans, me dit-on.
Plus loin, dans un repli de montagne, au pied d'un pic élancé en forme
de pain de sucre, un grand bâtiment gris et blanc domine l'horizon,
les campagnes inclinées, la plaine, la mer: c'est le Couvent des
Dominicains.

Un frère italien m'introduit, ne comprend pas ce que je lui dis, et me
parle inutilement. Je tire ma carte où j'écris: «Pour le R. P. Didon»,
et je la lui donne. Il part alors, après m'avoir indiqué une porte de
la maison. C'est le parloir, et j'attends.

La première fois que je vis le P. Didon, c'était chez Gustave Flaubert.

J'avais passé la journée avec l'immortel écrivain et, devant dîner chez
lui, nous entrâmes ensemble vers sept heures dans le salon de sa nièce.
Un prêtre, vêtu de blanc, avec une tête intelligente, de grands yeux
bruns où passait une flamme, des gestes lents, une voix douce et bien
timbrée, causait assis sur un canapé. J'appris son nom quand on nous
présenta l'un à l'autre et je me rappelle qu'il resta encore quelque
temps parlant avec facilité des choses mondaines, possédant Paris comme
nous, admirant violemment Balzac et connaissant parfaitement Zola, dont
l'_Assommoir_ faisait un bruit retentissant.

J'ai revu, plusieurs fois depuis, l'orateur préféré des belles dames
élégantes, et toujours je l'ai trouvé fort aimable, homme d'esprit
largement ouvert et de manières simples, malgré ses succès d'éloquence.

Je songeais à notre dernière entrevue à Paris, le lendemain d'une de
ses conférences les plus remarquées, quand un bruit de pas me fit
tourner la tête. Le P. Didon était debout dans l'embrasure de la porte.

Il ne me parut point changé; un peu engraissé peut-être par la vie
tranquille du cloître; il a toujours cet œil lumineux d'apôtre et de
«convertisseur» qui sert à l'orateur presque autant que le geste, et
le même sourire calme plisse un peu la joue autour de sa bouche qui
s'ouvre largement à chaque parole. Il attendait ma visite, annoncée par
son ami, M. Nobili-Savelli, conseiller général revenu d'Ajaccio.

Alors nous avons parlé de Paris, et le même amour pour cette admirable
ville nous retint longtemps en face l'un de l'autre.

Il m'interrogeait, demandant des nouvelles, s'intéressant à tout,
repris par le «souvenir» comme on est ressaisi par une fièvre mal
guérie.

A mon tour, je l'interrogeai sur lui-même; il se leva, et tout en
gravissant la montagne qui domine le monastère, il me raconta sa vie.

--En entrant ici, me dit-il, j'ai eu l'impression d'être mort, car
n'est-ce pas mourir que renoncer brusquement à tout ce qui emplissait
votre existence? Puis j'ai reconnu que l'homme a l'esprit souple et
vivace; je me suis peu à peu accoutumé aux lieux, aux choses, à cette
vie nouvelle; et je n'ai plus même le désir de m'en aller, car j'ai
entrepris des travaux très longs.

Il s'arrêta regardant l'horizon immense, la Méditerranée si bleue qui
luisait sous le soleil, et, à sa droite, la montagne haute et pointue
dont le sommet porte une grande croix noire.

--Je suis un montagnard, dit-il, et ce pays sauvage ne me fait point
peur. J'étudie sans cesse, d'ailleurs, et les quinze ou seize heures de
vie éveillée, que j'ai chaque jour, ne me semblent pas même longues.

Il se remit à marcher et, comme je le pressais fort, il convint en
souriant qu'on travaille à Paris mieux que partout ailleurs, au milieu
de cette furieuse excitation cérébrale, de ces luttes constantes, de
l'émulation acharnée qui vous exalte.

--N'avez-vous jamais, lui demandai-je, de violents désirs de retourner
là-bas?

--Non, dit-il, moi je ne vis que par mes idées, que par ma foi. Je ne
compte pas ma personne, je ne suis rien qu'un levier. J'ai une foi
ardente, et mon seul désir est de la communiquer, de la verser en
d'autres.

Mais comme je lui parlais d'un évêché que, suivant certains journaux,
on lui aurait offert, il se mit franchement à rire.

--Cette nouvelle est une folie, dit-il; ce n'est pas ici qu'on
m'offrirait un évêché.

Puis, redevenant grave:

--D'ailleurs, je ne suis qu'un apôtre et je ne changerais pas la
chaire de saint Paul contre le plus grand évêché du monde. Je voulus
savoir s'il pensait rester longtemps encore dans cette retraite; il
l'ignorait, indifférent d'ailleurs à l'avenir, pris tout entier par ses
croyances idéales, élargissant ses études, voyant le monde de plus loin
et le jugeant de plus haut dans un ardent amour de la vérité et une
grande haine pour toute hypocrisie; puis il ajouta:

--Je partirai sans doute plus tôt que nous le croyons tous les deux,
car nous allons assurément être chassés avant peu de jours.

Et c'est ainsi que j'appris la chute du Ministère Freycinet.

Le soir venait; le soleil, plus rouge, s'abaissait vers la mer d'un
bleu plus sombre. Toute une vallée à gauche était remplie par l'ombre
d'un mont; les grillons sonores des pays chauds commençaient à jeter
leur cri. Le P. Didon, depuis quelques instants, levait les yeux vers
la haute montagne surmontée d'une croix.

--Voulez-vous venir avec moi là-haut, dit-il.

Je le remerciai, car il me fallait gagner Calvi; mais je lui demandai:

--Est-ce que vous allez grimper là?

Il me répondit:

--J'y vais souvent quand le soir approche et je reste jusqu'à la nuit,
perdu dans la contemplation de la mer, presque sans idée, admirant par
la sensation plutôt que par la pensée.

Il se tut une seconde, puis il ajouta:

--De là-haut je vois les côtes de France.

Je le quittais, quand il m'offrit de visiter sa cellule. Elle est
spacieuse et toute blanche, avec une fenêtre ouverte vers la mer; sur
sa table des papiers sont épars, pleins d'écriture. Puis je m'en allai.

Longtemps après, quand j'eus gagné dans la plaine la route qui serpente
au bord des flots, je me retournai pour jeter un dernier regard au
monastère et, levant les yeux plus haut, vers le pic élancé dans
l'espace, j'aperçus au pied de la croix, devenue presque invisible, un
point blanc immobile détaché sur le bleu du ciel: c'était la longue
robe du P. Didon regardant la mer et les côtes de France.

Alors, une tristesse me vint en songeant à cet homme sincère et
droit, ardent dans ses croyances, franc et sans hypocrisie, défendant
passionnément sa cause parce qu'il la croit juste et qu'il espère en
l'Église; envoyé là, sur ce rocher, pour n'avoir point pris sa part de
tartuferie courante.

Quant à moi, si je deviens vieux, mon Révérend Père, et si je me fais
alors ermite, ce dont je doute, c'est sur votre montagne que j'irai
prier.

Mais le P. Didon n'était pas le seul moine que je devais voir en
ce voyage, car le lendemain, à la nuit tombante, j'ai traversé les
calanches de Piana.

Je m'arrêtai d'abord stupéfait devant ces étonnants rochers de granit
rose, hauts de quatre cents mètres, étranges, torturés, courbés, rongés
par le temps, sanglants sous les derniers feux du crépuscule et prenant
toutes les formes comme un peuple fantastique de contes féeriques,
pétrifié par quelque pouvoir surnaturel.

J'aperçus alternativement deux moines debout, d'une taille gigantesque:
un évêque assis, crosse en main, mitre en tête; de prodigieuses
figures, un lion accroupi au bord de la route, une femme allaitant son
enfant et une tête de diable immense, cornue, grimaçante, gardienne
sans doute de cette foule emprisonnée en des corps de pierre.

Après le «Niolo» dont tout le monde, sans doute, n'admirera pas la
saisissante et aride solitude, les calanches de Piana sont une des
merveilles de la Corse; on peut dire, je crois, une des merveilles du
monde. Mais qui donc les connaîtrait? aucune voiture n'y conduit, aucun
service n'est organisé sur cette côte encore sauvage, dont la route
cependant est plus belle, à mon avis, que la «Corniche» tant célèbre.


  _Le Monastère de Corbara_ a paru dans _le Gaulois_ du 5 octobre 1880.



LES BANDITS CORSES.


LE col que j'avais à traverser formait de loin une sorte d'entonnoir
entre deux sommets de granit escarpés et nus. Les flancs de la montagne
étaient couverts de maquis dont l'odeur violente me troublait la tête,
et le soleil, encore invisible, se levant derrière les monts, jetait
une teinte rose et comme poudreuse sur les cimes, où sa flamme semblait
éclaboussée, rejaillissait dans l'espace en longues gerbes lumineuses.

Comme nous devions marcher, ce jour-là, quinze ou seize heures,
mon guide nous avait fait admettre dans une sorte de caravane de
montagnards qui suivaient la même route, et nous allions à la file,
d'un pas rapide, sans dire un mot, grimpant l'étroit sentier noyé dans
les maquis.

Deux mulets venaient les derniers, portant les provisions et
les paquets. Les Corses, le fusil sur l'épaule, l'allure leste,
s'arrêtaient, selon leur usage, à toutes les sources pour boire
quelques gorgées d'eau, puis repartaient. Mais, en approchant du
sommet, leur marche peu à peu se ralentit, des conversations avaient
lieu à voix basse, dans leur idiome incompréhensible pour moi.
Cependant à plusieurs reprises le mot «gendarme» me frappa. Enfin, l'on
s'arrêta et un grand garçon brun disparut dans le fourré. Au bout d'un
quart d'heure, il revint; on repartit tout doucement pour s'arrêter
encore deux cents mètres plus loin, et un autre homme plongea sous les
branches. Fort intrigué j'interrogeai mon guide. Il me répondit qu'on
attendait un «ami».

Comme il ne venait pas cet «ami» on se remit à marcher, dès que l'homme
envoyé à sa rencontre eut reparu. Puis tout à coup, ainsi qu'un diable
jaillissant d'une boîte, un petit être noir et trapu surgit au milieu
de nous, sortant du maquis par un énorme bond. Il avait comme tous
les Corses son fusil chargé sur l'épaule, et il me regarda d'un air
soupçonneux. Il était laid, noueux comme un tronc d'olivier, très sale
naturellement et ses yeux, aux paupières sanguinolentes, louchaient un
peu. Il fut entouré, fêté, interrogé, chacun semblait l'aimer comme
un frère et le vénérer comme un saint. Puis, lorsque les expansions
furent passées, on se remit en route d'un pas très allongé, et l'un
des montagnards marchait devant nous, à cent mètres environ, comme un
éclaireur.

Je commençais à comprendre, ayant depuis un mois les oreilles toutes
pleines d'histoires de bandits.

A mesure qu'on approchait du col, une sorte d'appréhension semblait
gagner tout le monde. Enfin, on y parvint. Deux grands vautours
tournoyaient sur nos têtes. Au loin, derrière nous, la mer apparaissait
vaguement, encore obscurcie par des brumes et, devant nous, une
interminable vallée s'allongeait, sans une maison, sans un champ
cultivé, pleine de maquis et de chênes verts. Une gaieté semblait venue
sur les figures, et l'on commença la descente... Puis, au bout d'une
heure environ, le mystérieux personnage qui s'était joint à nous d'une
façon si inattendue, nous fit des adieux empressés, serra toutes les
mains, même les miennes, et sauta de nouveau dans le maquis.

Quand il fut parti, j'interrogeai mon guide, qui me répondit simplement:

--Il n'aime pas les gendarmes.

Alors, je lui demandai des détails sur les bandits corses qui tiennent
en ce moment la montagne. J'appris d'abord que le col où nous venions
de passer servait souvent de souricière aux gendarmes pour pincer les
«hors la loi» qui veulent gagner le territoire de Sartène, refuge
habituel des brigands.

Ils sont en ce moment deux cent quarante environ qui narguent les
gendarmes, la magistrature et le préfet. Ce ne sont point, d'ailleurs,
des malfaiteurs, car jamais ils ne voleraient les voyageurs. Un fait
de cette nature les exposerait peut-être même à être jugés, condamnés
à mort et exécutés par leurs semblables, gens d'honneur s'il en fut.
C'est en effet un sentiment exagéré de l'honneur qui a poussé presque
toujours ces pauvres diables dans la montagne. Quand une femme a trompé
son mari, quand une fille est soupçonnée d'une faute, quand on a une
querelle de jeu avec son meilleur ami, et pour mille autres causes
aussi légères sur lesquelles les civilisés passent assez facilement
l'éponge, on égorge ici la femme, la fille, l'amant, l'ami, les pères,
les frères, les parents, toute la race; puis, sa besogne accomplie, on
s'en va tranquillement dans le maquis, où le pays--qui vous estime en
raison du nombre d'hommes occis, vous donne les moyens de vivre, où la
gendarmerie vous poursuit inutilement, et se fait massacrer souvent,
à la grande joie des paysans montagnards, car tout Corse, pouvant au
premier matin devenir bandit, hait instinctivement le gendarme.

A côté de ces malheureux que leur tempérament violent a poussés à
commettre un meurtre, et qui vivent au hasard du jour, couchant sous le
ciel, traqués sans cesse, il y a en Corse des bandits heureux, riches,
vivant en paix sur leurs terres au milieu des paysans, leurs sujets; ce
sont les frères Bellacoscia. L'histoire de leur famille est étrange.

Le père Bellacoscia (Belle-Cuisse) possédait une femme stérile et,
sur l'exemple des patriarches, il la répudia, prit une jeune fille
d'une maison voisine et l'emmena sur les hauteurs où paissaient ses
troupeaux. D'elle, il eut plusieurs enfants et, entre autres, les deux
frères Antoine et Jacques, dont je parlerai tout à l'heure. Mais sa
femme avait une sœur qui faisait souvent dans la maison Bellacoscia
des visites de voisinage. L'époux galant, trop galant, la reconduisait.
Il en eut un fils, avoua tout à la première, garda la seconde et lui
bâtit une demeure séparée pour éviter les scènes de famille. Or, une
troisième sœur, à son tour, se mit à fréquenter les deux ménages,
et un nouvel accident se produisit. Le pauvre père n'avait qu'une
ressource: construire une troisième maison; ce qu'il fit, et tout le
monde vécut en paix. Il eut en tout une trentaine de descendants qui,
à leur tour, en ont produit plusieurs centaines. Cette tribu habite en
partie le village de Bocognano et les lieux environnants.

Deux des fils, Antoine et Jacques, gagnèrent de bonne heure le maquis
pour des causes assez «futiles». Le premier refusait de servir comme
militaire, le second avait enlevé une jeune fille que désirait un de
ses frères.

A partir de leur disparition, ils ont dominé le pays en maîtres
incontestés.

On évalue à trois cent mille francs environ la somme qu'ils ont coûtée
au gouvernement en expéditions dirigées contre eux. Pendant des
années on les a poursuivis sans cesse, toujours en vain. Des colonnes
entières de carabiniers... non, de gendarmes, partaient, officiers en
tête, battaient la région, occupaient les villages, cernaient des monts
où l'on était sûr de les prendre, et, pendant ce temps, les frères
Bellacoscia, assis tranquillement sur un pic voisin, suivaient avec
intérêt les opérations de la troupe. Puis, fatigués de ce spectacle,
ils redescendaient avec sécurité dans la plaine au-devant du convoi
qui apportait des vivres aux gendarmes, s'emparaient des mulets
chargés et, pour calmer la conscience inquiète des conducteurs, leur
remettaient une réquisition en règle, signée Bellacoscia, à l'adresse
de l'intendant militaire.

Vingt fois ils ont failli être pris, vingt fois ils ont échappé à
toutes les attaques grâce à leur courage, à leur sang-froid, à leurs
ruses et à la complicité de toute la contrée, pleine de leurs parents.

Un jour, par exemple, le plus jeune, Jacques, avait été trahi. Il
devait, à une heure donnée, venir mesurer du bois qu'il avait fait
couper, et les gendarmes embusqués à vingt pas de là l'attendaient.

On l'aperçut dans la vallée, suivant le sentier avec lenteur, les mains
derrière le dos, et aussitôt, sans attendre qu'il s'approchât, une
fusillade terrible éclata, mais si loin qu'il en prit le bruit pour des
claquements de fouet. Il chercha le charretier et découvrit un baudrier
jaune; alors sautant derrière un tronc de châtaignier il examina la
situation. Tout se taisait maintenant.

Inquiet, il croyait à une ruse quelconque quand il aperçut, dans une
éclaircie de la forêt, le détachement de gendarmerie qui retournait
tranquillement à la caserne, marchant au pas, l'arme à l'épaule, après
avoir tiré ses cartouches.

Il alla mesurer son bois.

Les deux frères sont riches, achètent des terres, grâce à des
prête-noms, exploitent des forêts, même celles de l'État, dit-on.

Tout bétail qui s'égare sur leurs domaines leur appartient, et bien
hardi qui le réclamerait.

Ils rendent des services à beaucoup de gens; ces services naturellement
sont payés fort cher.

Leur vengeance est prompte et capitale.

Mais ils sont toujours d'une courtoisie parfaite avec les étrangers.

Ceux-ci vont souvent leur rendre visite. Les Bellacoscia se prêtent
volontiers à ces rencontres.

Antoine, l'aîné, est d'assez grande taille, brun, avec les cheveux
grisonnants; il porte toute sa barbe, a l'air d'un bonhomme, d'abord
«sympathique». Le plus jeune, Jacques, est blond, plus petit que son
frère; son œil perçant révèle une vive intelligence et son habileté,
en effet, est remarquable. C'est le plus actif des deux; c'est aussi le
plus redouté.

Il y a quelques années, une jeune fille, une Parisienne, voulut le voir
et partit avec un parent.

On s'aborda dans un ravin profond, en plein maquis, en plein mystère,
et la Parisienne, avec cette facilité d'enthousiasme bête qui rend le
mariage si dangereux, raffola tout de suite du bandit. Songez donc!
un garçon qui couche à la belle étoile, ne se déshabille jamais, tue
les hommes à la douzaine, vit hors la loi et fait des pieds de nez
aux carabines gouvernementales. On déjeuna ensemble, puis on partit
à travers des rochers inaccessibles. Le parent geignait, soufflait,
tremblait. La jeune fille, au bras du bandit, sautait les gouffres,
était ravie, transportée. Quel rêve! avoir un vrai bandit pour soi
toute seule, un jour entier, de l'aurore au soir. Il lui racontait des
histoires d'amour, des histoires corses, où le stylet joue toujours un
rôle; il lui parlait d'une institutrice qui l'avait aimé; et l'amadou
que les femmes souvent ont à la place de cervelle s'enflamma si bien
qu'à la nuit elle ne voulait plus quitter son bandit, et prétendait le
ramener, pour souper, dans la maison du village où les lits étaient
préparés.

Il fallut de longs pourparlers pour décider la séparation et l'on se
quitta, paraît-il, avec une grande tristesse de part et d'autre.

M. Haussmann a vu Jacques Bellacoscia d'une assez singulière façon.
Il allait en voiture à Bocognano, quand une femme, se présentant à la
portière, lui annonça que le bandit désirait vivement lui parler. M.
Haussmann hésitait à accorder un entretien à un homme si compromettant,
quand une idée lui traversa l'esprit.

--Je n'ai pas d'armes, dit-il; par conséquent si l'on m'arrête je ne
pourrai me défendre et je compte, à telle heure, passer par telle route.

A l'heure dite, un homme sautait à la tête des chevaux; la portière
s'ouvrit; il entra chapeau bas dans la voiture et causa longtemps avec
le rebâtisseur de Paris à qui il demanda de lui faire obtenir sa grâce.

Un fait entre mille indiquera bien quelle est la vengeance de ces
rôdeurs corses.

Un homme, un berger, avait vendu un des bandits et il gravissait la
montagne au milieu des gendarmes qu'il allait poster pour leur livrer
leur proie. Un coup de feu soudain part du maquis, et le berger, la
tête fracassée, tombe dans les bras des gendarmes stupéfaits qui
battirent en vain les environs et furent réduits à rapporter à la ville
le cadavre de leur guide. Ces braves Bellacoscia, par exemple, manquent
du goût littéraire le plus simple, et leurs lettres de menace, toujours
datées du «Palais Vert» et tracées à l'encre rouge, sont écrites en
style poétique de Peaux-Rouges de l'effet le plus étonnant: «Partout
où la lumière du ciel te frappera, disent-ils, nos balles aussi
t'atteindront.»

Ils habitent un ravin profond, inaccessible, effroyable à voir, dans
les environs du village presque peuplé par leur famille. Comme les
bonnes mœurs sont chez eux héréditaires, Jacques enleva, il y a
quelques années, la femme de son frère Antoine et la garda. Il a, plus
tard, accouplé son fils, un enfant, avec une fillette mineure aussi et
sortant du couvent; puis, l'âge venu, les a mariés.

Beaucoup de Corses les connaissent et sont leurs amis, soit par
crainte, soit par un sentiment instinctif de révolte contre le
gouvernement.

Beaucoup d'étrangers les ont vus, mais se gardent bien de l'avouer,
car l'autorité qui ne parvient point à les prendre ne tarderait pas à
mettre la main sur le pauvre homme assez naïf pour confesser qu'il a eu
des relations avec des bandits dont la tête est mise à prix.


  _Les Bandits corses_ ont paru dans _le Gaulois_ du 12 octobre 1880.



UNE PAGE D'HISTOIRE INÉDITE.


TOUT le monde connaît la célèbre phrase de Pascal sur le grain de
sable qui changea les destinées de l'univers en arrêtant la fortune
de Cromwell. Ainsi, dans ce grand hasard des événements qui gouverne
les hommes et le monde, un fait bien petit, le geste désespéré
d'une femme, décida le sort de l'Europe en sauvant la vie du jeune
Napoléon Bonaparte, celui qui fut le grand Napoléon. C'est une page
d'histoire inconnue (car tout ce qui touche à l'existence de cet être
extraordinaire est de l'histoire), un vrai drame corse, qui faillit
devenir fatal au jeune officier, alors en congé dans sa patrie.

Le récit qui suit est de point en point authentique. Je l'ai écrit
presque sous la dictée sans y rien changer, sans en rien omettre, sans
essayer de le rendre plus «littéraire» ou plus dramatique, ne laissant
que les faits tout seuls, tout nus, tout simples, avec tous les noms,
tous les mouvements des personnages et les paroles qu'ils prononcèrent.

Une narration plus composée plairait peut-être davantage, mais ceci est
de l'histoire, et on ne touche pas à l'histoire. Je tiens ces détails
directement du seul homme qui a pu les puiser aux sources, et dont le
témoignage a dirigé l'enquête ouverte sur ces mêmes faits vers 1853,
dans le but d'assurer l'exécution de legs stipulés par l'Empereur
expirant à Sainte-Hélène.

Trois jours avant sa mort, en effet, Napoléon ajouta à son testament un
codicille qui contenait les dispositions suivantes:

«Je lègue, écrivait-il, 20,000 francs à l'habitant de Bocognano qui m'a
tiré des mains des brigands qui voulurent m'assassiner;

10,000 francs à M. Vizzavona, le seul de cette famille qui fût de mon
parti;

100,000 francs à M. Jérôme Lévy;

100,000 francs à M. Costa de Bastelica;

20,000 francs à l'abbé Reccho».

C'est qu'un vieux souvenir de sa jeunesse s'était, en ces derniers
moments, emparé de son esprit; après tant d'années et tant d'aventures
prodigieuses, l'impression que lui avait laissée une des premières
secousses de sa vie demeurait encore assez forte pour le poursuivre,
même aux heures d'agonie, et voici cette lointaine vision qui
l'obsédait, quand il se résolut à laisser ces dons suprêmes au partisan
dévoué dont le nom échappait à sa mémoire affaiblie, et aux amis qui
lui avaient apporté leur aide en des circonstances terribles.

Louis XVI venait de mourir. La Corse était alors gouvernée par le
général Paoli, homme énergique et violent, royaliste dévoué, qui
haïssait la Révolution, tandis que Napoléon Bonaparte, jeune officier
d'artillerie alors en congé à Ajaccio, employait son influence et celle
de sa famille en faveur des idées nouvelles.

Les cafés n'existaient point en ce pays toujours sauvage, et Napoléon
réunissait le soir ses partisans dans une chambre où ils causaient,
formaient des projets, prenaient des mesures, prévoyaient l'avenir,
tout en buvant du vin et en mangeant des figues.

Une animosité déjà existait entre le jeune Bonaparte et le général
Paoli. Voici comment elle était née. Paoli, ayant reçu l'ordre de
conquérir l'île de la Madeleine, confia cette mission au colonel Cesari
en lui recommandant, dit-on, de faire échouer l'entreprise. Napoléon,
nommé lieutenant-colonel de la garde nationale dans le régiment que
commandait le colonel Quenza, prit part à cette expédition et s'éleva
violemment ensuite contre la manière dont elle avait été conduite,
accusant ouvertement les chefs de l'avoir perdue à dessein.

Ce fut peu de temps après que des commissaires de la République, parmi
lesquels se trouvait Saliceti, furent envoyés à Bastia. Napoléon,
apprenant leur arrivée, les voulut rejoindre, et, pour entreprendre ce
voyage, il fit venir de Bocognano son homme de confiance, un de ses
partisans les plus fidèles, Santo-Bonelli, dit Riccio, qui devait lui
servir de guide.

Tous deux partirent à cheval, se dirigeant vers Corte où se tenait le
général Paoli, que Bonaparte voulait voir en passant; car, ignorant
alors la participation de son chef au complot tramé contre la France,
il le défendait même contre les soupçons chuchotés; et l'hostilité
grandie entre eux, bien que vive déjà, n'avait point éclaté.

Le jeune Napoléon descendit de cheval dans la cour de la maison
habitée par Paoli, et confiant sa monture à Santo-Riccio, il voulut
tout de suite se rendre auprès du général. Mais, comme il gravissait
l'escalier, une personne qu'il aborda lui apprit qu'en ce moment même
avait lieu une sorte de conseil formé des principaux chefs corses, tous
ennemis des idées républicaines. Lui, inquiet, cherchait à savoir,
quand un des conspirateurs sortit de la réunion.

Alors, marchant à sa rencontre, Bonaparte lui demanda: «Eh bien?»
L'autre, le croyant un allié, répondit: «C'est fait! Nous allons
proclamer l'indépendance et nous séparer de la France, avec le secours
de l'Angleterre.»

Indigné, Napoléon s'emporta et, frappant du pied, il criait: «C'est
une trahison, c'est une infamie!» quand des hommes parurent, attirés
par le bruit. C'étaient justement des parents éloignés de la
famille Bonaparte. Eux, comprenant le danger où se jetait le jeune
officier, car Paoli était homme à s'en débarrasser à tout jamais et
sur-le-champ, l'entourèrent, le firent descendre par force et remonter
à cheval.

Il partit aussitôt, retournant vers Ajaccio, toujours accompagné
de Santo-Riccio. Ils arrivèrent, à la nuit tombante, au hameau de
Arca-de-Vivario, et couchèrent chez le curé Arrighi, parent de
Napoléon, qui le mit au courant des événements et lui demanda conseil,
car c'était un homme d'esprit droit et de grand jugement, estimé dans
toute la Corse.

S'étant remis en route le lendemain dès l'aurore, ils marchèrent tout
le jour et parvinrent le soir, à l'entrée du village de Bocognano. Là,
Napoléon se sépara de son guide, en lui recommandant de venir au matin
le chercher avec les chevaux à la jonction des deux routes, et il gagna
le hameau de Pagiola pour demander l'hospitalité à Félix Tusoli, son
partisan et son parent, dont la maison se trouvait un peu éloignée.

Cependant le général Paoli avait appris la visite du jeune Bonaparte,
ainsi que ses paroles violentes après la découverte du complot, et il
chargea Mario Peraldi de se mettre à sa poursuite et de l'empêcher,
coûte que coûte, de gagner Ajaccio ou Bastia.

Mario Peraldi parvint à Bocognano quelques heures avant Bonaparte, et
se rendit chez les Morelli, famille puissante, partisans du général.
Ils apprirent bientôt que le jeune officier était arrivé dans le
village et qu'il passerait la nuit dans la maison de Tusoli; alors le
chef des Morelli, homme énergique et redoutable, instruit des ordres de
Paoli, promit à son envoyé que Napoléon n'échapperait pas.

Dès le jour il avait posté son monde, occupé toutes les routes, toutes
les issues. Bonaparte, accompagné de son hôte, sortit pour rejoindre
Santo-Riccio; mais Tusoli, un peu malade, la tête enveloppée d'un
mouchoir, le quitta presque immédiatement.

Aussitôt que le jeune officier fut seul, un homme se présentant lui
annonça que dans une auberge voisine se trouvaient des partisans du
général, en route pour le rejoindre à Corte. Napoléon se rendit près
d'eux et, les trouvant réunis: «Allez, leur dit-il, allez trouver votre
chef, vous faites une grande et noble action». Mais en ce moment les
Morelli, se précipitant dans la maison, se jetèrent sur lui, le firent
prisonnier et l'entraînèrent.

Santo-Riccio, qui l'attendait à la jonction des deux routes, apprit
immédiatement son arrestation et il courut chez un partisan des
Bonaparte, nommé Vizzavona, qu'il savait capable de l'aider et dont la
demeure était voisine de la maison Morelli, où Napoléon allait être
enfermé.

Santo-Riccio avait compris l'extrême gravité de cette situation: «Si
nous ne parvenons à le sauver tout de suite, dit-il, il est perdu.
Peut-être sera-t-il mort avant deux heures». Alors Vizzavona s'en fut
trouver les Morelli, les sonda habilement, et comme ils dissimulaient
leurs intentions véritables, il les amena, à force d'adresse et
d'éloquence, à permettre que le jeune homme vînt chez lui prendre
quelque nourriture pendant qu'ils garderaient sa maison.

Eux, pour mieux cacher leurs projets, sans doute, y consentirent, et
leur chef, le seul qui connût les volontés du général, leur confiant
la surveillance des lieux, rentra chez lui pour faire ses préparatifs
de départ. Ce fut cette absence qui sauva quelques minutes plus tard
la vie du prisonnier. Cependant Santo-Riccio, avec le dévouement
naturel des Corses, un prodigieux sang-froid et un intrépide courage,
préparait la délivrance de son compagnon. Il s'adjoignit deux jeunes
gens, braves et fidèles comme lui; puis, les ayant secrètement
conduits dans un jardin attenant à la maison Vizzavona et cachés
derrière un mur, il se présenta tranquillement aux Morelli, et demanda
la permission de faire ses adieux à Napoléon, puisqu'ils devaient
l'emmener. On lui accorda cette faveur, et dès qu'il fut en présence
de Bonaparte et de Vizzavona, il développa ses projets, hâtant la
fuite, le moindre retard pouvant être fatal au jeune homme. Tous les
trois alors pénétrèrent dans l'écurie, et, sur la porte, Vizzavona, les
larmes aux yeux, embrassa son hôte et lui dit: «Que Dieu vous sauve,
mon pauvre enfant, lui seul le peut!»

En rampant, Napoléon et Santo-Riccio rejoignirent les deux jeunes
gens embusqués auprès du mur, puis, prenant leur élan, tous les trois
s'enfuirent à toutes jambes vers une fontaine voisine cachée dans les
arbres. Mais il fallait passer sous les yeux des Morelli, qui, les
apercevant, se lancèrent à leur poursuite en jetant de grands cris.

Or le chef Morelli, rentré dans sa demeure, les entendit, et,
comprenant tout, se précipita avec une physionomie si féroce que sa
femme, alliée aux Tusoli, chez qui Bonaparte avait passé la nuit, se
jeta à ses pieds, suppliante, demandant la vie sauve pour le jeune
homme.

Lui, furieux, la repoussa, et il s'élançait dehors quand elle, toujours
à genoux, le saisit par les jambes, les enlaçant de ses bras crispés;
puis, battue, renversée, mais, acharnée en son étreinte, elle entraîna
son mari, qui s'abattit à côté d'elle.

Sans la force et le courage de cette femme, c'était fait de Napoléon.

Toute l'histoire moderne se trouvait donc changée. La mémoire
des hommes n'aurait point eu à retenir les noms de victoires
retentissantes! Des millions d'êtres ne seraient pas morts sous le
canon! La carte d'Europe n'était plus la même! Et qui sait sous quel
régime politique nous vivrions aujourd'hui.

Car les Morelli atteignaient les fugitifs.

Santo-Riccio, intrépide, s'adossant au tronc d'un châtaignier, leur fit
face, criant aux deux jeunes gens d'emmener Bonaparte. Mais lui refusa
d'abandonner son guide qui vociférait, tenant en joue leurs ennemis:

--Emportez-le donc, vous autres; saisissez-le, attachez-lui les pieds
et les mains!

Alors ils furent rejoints, entourés, saisis, et un partisan des
Morelli, nommé Honorato, posant son fusil sur la tempe de Napoléon,
s'écria: «Mort au traître à la patrie!» Mais juste en ce moment l'homme
qui avait reçu Bonaparte, Félix Tusoli, prévenu par un émissaire de
Santo-Riccio, arrivait escorté de ses parents armés. Voyant le danger
et reconnaissant son beau-frère dans celui qui menaçait ainsi la vie de
son hôte, il lui cria, le mettant en joue:

--Honorato, Honorato, c'est entre nous alors que la chose va se passer!

L'autre, surpris, hésitait à tirer, quand Santo-Riccio, profitant de la
confusion, et laissant les deux partis se battre ou s'expliquer, saisit
à pleins bras Napoléon qui résistait encore, l'entraîna, aidé des deux
jeunes gens, et s'enfonça dans le maquis.

Une minute plus tard, le chef Morelli, débarrassé de sa femme, et en
proie à une colère furieuse, rejoignait enfin ses partisans.

Cependant les fugitifs marchaient à travers la montagne, les ravins,
les fourrés. Lorsqu'ils furent en sûreté, Santo-Riccio renvoya les
deux jeunes gens qui devaient le lendemain les rejoindre avec les
chevaux auprès du pont d'Ucciani.

Au moment où ils se séparaient, Napoléon s'approcha d'eux.

--Je vais retourner en France, leur dit-il, voulez-vous m'accompagner?
Quelle que soit ma fortune, vous la partagerez.

Eux lui répondirent:

--Notre vie est à vous; faites de nous, ici, ce que vous voudrez, mais
nous ne quitterons pas notre village.

Ces deux simples et dévoués garçons retournèrent donc à Bocognano
chercher les chevaux, tandis que Bonaparte et Santo-Riccio continuaient
leur marche au milieu de tous les obstacles qui rendent si durs les
voyages dans les pays montagneux et sauvages. Ils s'arrêtèrent en route
pour manger un morceau de pain dans la famille Mancini, et parvinrent,
le soir, à Ucciani, chez les Pozzoli, partisans des Bonaparte.

Or, le lendemain, quand il s'éveilla, Napoléon vit la maison entourée
d'hommes armés. C'étaient tous les parents et les amis de ses hôtes,
prêts à l'accompagner comme à mourir pour lui.

Les chevaux attendaient près du pont, et la petite troupe se mit en
route, escortant les fugitifs jusqu'aux environs d'Ajaccio. La nuit
venue, Napoléon pénétra dans la ville et se réfugia chez le maire,
M. Jean-Jérôme Lévy, qui le cacha dans un placard. Utile précaution,
car la police arrivait le lendemain. Elle fouilla partout sans rien
trouver, puis se retira tranquille et déroutée par l'habile indignation
du maire qui offrit son aide empressée pour trouver le jeune révolté.

Le soir même, Napoléon, embarqué dans une gondole, était conduit de
l'autre côté du golfe, confié à la famille Costa, de Bastelica, et
caché dans les maquis.

L'histoire d'un siège qu'il aurait soutenu dans la tour de Capitello,
récit émouvant publié par les guides, est une pure invention dramatique
aussi sérieuse que beaucoup des renseignements donnés par ces
industriels fantaisistes.

Quelques jours plus tard, l'indépendance corse fut proclamée, la maison
Bonaparte incendiée, et les trois sœurs du fugitif remises à la garde
de l'abbé Reccho.

Puis une frégate française, qui recueillait sur la côte les derniers
partisans de la France, prit à son bord Napoléon, et ramena dans
la mère patrie le partisan poursuivi, traqué, celui qui devait être
l'Empereur et le prodigieux général dont la fortune bouleversa la terre.


  _Une Page d'histoire inédite_ a paru dans _le Gaulois_ du 27 octobre
  1880.



FRAGMENTS



AUX EAUX.

JOURNAL DU MARQUIS DE ROSEVEYRE.


  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_12 juin 1880._--A Loëche! On veut que j'aille passer un mois à Loëche!
Miséricorde! Un mois dans cette ville qu'on dit être la plus triste, la
plus morte, la plus ennuyeuse des villes d'eaux! Que dis-je, une ville?
C'est un trou, à peine un village! On me condamne à un mois de bagne,
enfin!


_13 juin._--J'ai songé toute la nuit à ce voyage qui m'épouvante. Une
seule chose me reste à faire, je vais emmener une femme! Cela pourra me
distraire, peut-être? Et puis j'apprendrai, par cette épreuve, si je
suis mûr pour le mariage.

Un mois de tête-à-tête, un mois de vie commune avec quelqu'un, de vie à
deux complète, de causerie à toute heure du jour et de la nuit.--Diable!

Prendre une femme pour un mois n'est pas si grave, il est vrai, que de
la prendre pour la vie; mais c'est déjà beaucoup plus sérieux que de la
prendre pour un soir. Je sais que je pourrai la renvoyer, avec quelques
centaines de louis; mais alors je resterai seul à Loëche, ce qui n'est
pas drôle!

Le choix sera difficile. Je ne veux ni une coquette ni une sotte. Il
faut que je ne puisse être ni ridicule, ni honteux d'elle. Je veux bien
qu'on dise: «Le marquis de Roseveyre est en bonne fortune;» mais je ne
veux pas qu'on chuchote: «Ce pauvre marquis de Roseveyre!» En somme,
il faut que je demande à ma compagne passagère toutes les qualités que
j'exigerais de ma compagne définitive. La seule différence à faire est
celle qui existe entre l'objet neuf et l'objet d'occasion. Bast! on
peut trouver, j'y vais songer!


_14 juin._--Berthe!... Voilà mon affaire. Vingt ans, jolie, sortant du
Conservatoire, attendant un rôle, future étoile. De la tenue, de la
fierté, de l'esprit et de... l'amour. Objet d'occasion pouvant passer
pour neuf.


_15 juin._--Elle est libre. Sans engagement d'affaires ou de cœur,
elle accepte. J'ai commandé moi-même ses robes, pour qu'elle n'ait pas
l'air d'une fille.


_20 juin._--Bâle. Elle dort. Je vais commencer mes notes de voyage.

Elle est charmante tout à fait. Quand elle est venue au-devant de moi
à la gare, je ne la reconnaissais pas, tant elle avait l'air femme du
monde. Certes, elle a de l'avenir, cette enfant... au théâtre.

Elle me sembla changée de manières, de démarche, d'attitude, de gestes,
de sourire, de voix, de tout, irréprochable enfin. Et coiffée! oh!
coiffée d'une façon divine, d'une façon charmante et simple, en femme
qui n'a plus à attirer les yeux, qui n'a plus à plaire à tous, dont
le rôle n'est plus de séduire, du premier coup, ceux qui la voient,
mais qui veut plaire à un seul, discrètement, uniquement. Et cela
se montrait en toute son allure. C'était indiqué si finement et si
complètement, la métamorphose m'a paru si absolue et si savante, que
je lui offris mon bras comme j'aurais fait à ma femme. Elle le prit
avec aisance comme si elle eût été ma femme.

En tête à tête dans le coupé, nous sommes restés d'abord immobiles
et muets. Puis elle releva sa voilette et sourit... Rien de plus.
Un sourire de bon ton. Oh! je craignais le baiser, la comédie de la
tendresse, l'éternel et banal jeu des filles; mais non, elle s'est
tenue. Elle est forte.

Puis nous avons causé, un peu comme des jeunes époux, un peu comme des
étrangers. C'était gentil. Elle souriait souvent en me regardant. C'est
moi maintenant qui avais envie de l'embrasser. Mais je suis demeuré
calme.

A la frontière, un fonctionnaire galonné ouvrit brusquement la portière
et me demanda:

--Votre nom, Monsieur?

Je fus surpris. Je répondis:

--Marquis de Roseveyre.

--Vous allez?

--Aux eaux de Loëche, dans le Valais.

Il écrivait sur un registre. Il reprit:

--Madame est votre femme?

Que faire? Que répondre? Je levai les yeux sur elle, en hésitant. Elle
était pâle et regardait au loin... Je sentis que j'allais l'outrager
bien gratuitement. Et puis, enfin, j'en faisais ma compagne, pour un
mois.

Je prononçai: «Oui, Monsieur».

Je la vis soudain rougir. J'en fus heureux.

Mais à l'hôtel, ici, en arrivant, le propriétaire lui tendit le
registre. Elle me le passa tout aussitôt; et je compris qu'elle me
regardait écrire. C'était notre premier soir d'intimité!... Une fois la
page tournée, qui donc le lirait, ce registre? Je traçai: «Marquis et
marquise de Roseveyre, se rendant à Loëche.»


_21 juin._--Six heures du matin. Bâle. Nous partons pour Berne. J'ai eu
la main heureuse décidément.


_21 juin._--Dix heures du soir. Singulière journée. Je suis un peu ému.
C'est bête et drôle.

Pendant le trajet, nous avons peu parlé. Elle s'était levée un peu tôt;
elle était fatiguée; elle sommeillait.

Sitôt à Berne, nous avons voulu contempler ce panorama des Alpes que je
ne connaissais point; et nous voici partis à travers la ville, comme
deux jeunes mariés.

Et soudain, nous apercevons une plaine démesurée, et là-bas, là-bas,
les glaciers. De loin, comme ça, ils ne semblaient pas immenses, et
cependant cette vue m'a fait passer un frisson dans les veines. Un
radieux soleil couchant tombait sur nous; la chaleur était terrible.
Ils restaient froids et blancs, eux, les monts de glace. La Jungfrau,
la Vierge, dominant ses frères, tendait son large flanc de neige, et
tous, jusqu'à perte de vue, se dressaient autour d'elle, les géants à
tête pâle, les éternels sommets gelés que le jour mourant faisait plus
clairs, comme argentés, sur l'azur foncé du soir.

Leur foule inerte et colossale donnait l'idée du commencement d'un
monde surprenant nouveau, d'une région escarpée, morte, figée, mais
attirante comme la mer, pleine d'un pouvoir de séduction mystérieuse.
L'air qui avait caressé ces cimes toujours gelées, semblait venir à
nous par-dessus les campagnes étroites et fleuries, autre que l'air
fécondant des plaines. Il avait quelque chose d'âpre et de fort, de
stérile, comme une saveur des espaces inaccessibles.

Berthe, éperdue, regardait sans pouvoir prononcer un mot.

Tout à coup, elle me prit la main et la serra. J'avais moi-même à l'âme
cette sorte de fièvre, cette exaltation qui nous saisit devant certains
spectacles inattendus. Je pris cette petite main frémissante et je la
portai à mes lèvres; et je la baisai, ma foi, avec amour.

J'en suis resté un peu troublé. Mais par qui? Par elle, ou par les
glaciers?


_24 juin._--Loëche, dix heures du soir.

Tout le voyage a été délicieux. Nous avons passé un demi-jour à Thun, à
regarder la rude frontière des montagnes que nous devions franchir le
lendemain.

Au soleil levant, nous avons traversé le lac le plus beau de la Suisse,
peut-être. Des mulets nous attendaient. Nous nous sommes assis sur leur
dos et nous voici partis. Après avoir déjeuné dans une petite ville,
nous avons commencé à gravir, entrant lentement dans la gorge qui
monte, boisée, toujours dominée par de hautes cimes. De place en place,
sur les pentes qui semblent venir du ciel, on distingue des points
blancs, des chalets, poussés là on ne sait comment. Nous avons franchi
des torrents, aperçu parfois, entre deux sommets élancés et couverts
de sapins, une immense pyramide de neige qui semblait si proche qu'on
aurait juré d'y parvenir en vingt minutes, mais qu'on aurait à peine
atteinte en vingt-quatre heures.

Parfois nous traversions des chaos de pierres, des plaines étroites
jonchées de rocs éboulés comme si deux montagnes s'étaient heurtées
dans cette lice, laissant sur le champ de bataille les débris de leurs
membres de granit.

Berthe, exténuée, dormait sur sa bête, ouvrant parfois les yeux pour
voir encore. Elle finit par s'assoupir, et je la soutenais d'une main,
heureux de ce contact, de sentir à travers sa robe la douce chaleur de
son corps. La nuit vint, nous montions toujours. On s'arrêta devant la
porte d'une petite auberge perdue dans la montagne.

Nous avons dormi! Oh! dormi!

Au jour levant, je courus à la fenêtre, et je poussai un cri. Berthe
arriva près de moi et demeura stupéfaite et ravie. Nous avions dormi
dans les neiges.

Tout autour de nous, des monts énormes et stériles, dont les os gris
saillaient sous leur manteau blanc, des monts sans pins, mornes et
glacés, s'élevaient si haut qu'ils semblaient inaccessibles.

Une heure après nous être remis en route, nous aperçûmes, au fond de
cet entonnoir de granit et de neige, un lac noir, sombre, sans une
ride, que nous avons longtemps suivi. Un guide nous apporta quelques
edelweiss, les pâles fleurs des glaciers. Berthe s'en fit un bouquet de
corsage.

Soudain, la gorge de rochers s'ouvrit devant nous, découvrant un
horizon surprenant: toute la chaîne des Alpes piémontaises au delà de
la vallée du Rhône.

Les grands sommets, de place en place, dominaient la foule des moindres
cimes. C'étaient le mont Rose, grave et pesant; le Cervin, droite
pyramide où tant d'hommes sont morts; la Dent-du-Midi; cent autres
pointes blanches, luisantes comme des têtes de diamants, sous le soleil.

Mais brusquement, le sentier que nous suivions s'arrêta au bord d'un
abîme, et dans le gouffre, dans le fond du trou noir creux de deux
mille mètres, enfermé entre quatre murailles de rochers droits, bruns,
farouches, sur une nappe de gazon, nous aperçûmes quelques points
blancs assez semblables à des moutons dans un pré. C'étaient les
maisons de Loëche.

Il fallut quitter les mulets, la route étant périlleuse. Le sentier
descend le long du roc, serpente, tourne, va, revient, dominant
toujours le précipice, et toujours aussi le village qui grandit à
mesure qu'on approche. C'est là ce qu'on appelle le passage de la
Gemmi, un des plus beaux des Alpes, sinon le plus beau.

Berthe s'appuyait sur moi, poussait des cris de joie et des cris
d'effroi, heureuse et peureuse comme une enfant. Comme nous étions
à quelques pas des guides et cachés par une saillie de roche, elle
m'embrassa. Je l'étreignis...

Je m'étais dit:

--A Loëche, j'aurai soin de faire comprendre que je ne suis point avec
ma femme.

Mais partout je l'avais traitée comme telle, partout je l'avais fait
passer pour la marquise de Roseveyre. Je ne pouvais guère maintenant
l'inscrire sous un autre nom. Et puis je l'aurais blessée au cœur, et
vraiment elle était charmante.

Mais je lui dis:

--Ma chère amie, tu portes mon nom; on me croit ton mari; j'espère que
tu te conduiras envers tout le monde avec une extrême prudence et une
extrême discrétion. Pas de connaissances, pas de causeries, pas de
relations. Qu'on te croie fière, mais agis en sorte que je n'aie jamais
à me reprocher ce que j'ai fait.

Elle répondit:

--N'aie pas peur, mon petit René.


_26 juin._--Loëche n'est pas triste. Non. C'est sauvage, mais très
beau. Cette muraille de roches hautes de deux milles mètres, d'où
glissent cent torrents pareils à des filets d'argent; ce bruit éternel
de l'eau qui roule; ce village enseveli dans les Alpes d'où l'on voit,
comme du fond d'un puits, le soleil lointain traverser le ciel; le
glacier voisin, tout blanc dans l'échancrure de la montagne, et ce
vallon plein de ruisseaux, plein d'arbres, plein de fraîcheur et de
vie, qui descend vers le Rhône et laisse voir à l'horizon les cimes
neigeuses du Piémont: tout cela me séduit et m'enchante. Peut-être
que... si Berthe n'était pas là?...

Elle est parfaite, cette enfant, réservée et distinguée plus que
personne. J'entends dire:

--Comme elle est jolie, cette petite marquise!...


_27 juin._--Premier bain. On descend directement de la chambre dans les
piscines, où vingt baigneurs trempent déjà, vêtus de longues robes de
laine, hommes et femmes ensemble. Les uns mangent, les autres lisent,
les autres causent. On pousse devant soi de petites tables flottantes.
Parfois on joue au furet, ce qui n'est pas toujours convenable. Vus des
galeries qui entourent le bain, nous avons l'air de gros crapauds dans
un baquet.

Berthe est venue s'asseoir dans cette galerie pour causer un peu avec
moi. On l'a beaucoup regardée.


_28 juin._--Deuxième bain. Quatre heures d'eau. J'en aurai huit heures
dans huit jours. J'ai pour compagnons plongeurs le prince de Vanoris
(Italie), le comte Lovenberg (Autriche), le baron Samuel Vernhe
(Hongrie ou ailleurs), plus une quinzaine de personnages de moindre
importance, mais tous nobles. Tout le monde est noble dans les villes
d'eaux.

Ils me demandent, l'un après l'autre, à être présentés à Berthe. Je
réponds: «Oui!» et je me dérobe. On me croit jaloux, c'est bête!


_29 juin._--Diable! diable! la princesse de Vanoris est venue
elle-même me trouver, désirant faire la connaissance de ma femme, au
moment où nous rentrions à l'hôtel. J'ai présenté Berthe, mais je l'ai
priée d'éviter avec soin de rencontrer cette dame.


_2 juillet._--Le prince nous a pris hier au collet pour nous mener dans
son appartement, où tous les baigneurs de marque prenaient le thé.
Berthe était certes mieux que toutes les femmes; mais que faire?


_3 juillet._--Ma foi, tant pis! Parmi ces trente gentilshommes, n'en
est-il pas au moins dix de fantaisie? Parmi ces seize ou dix-sept
femmes, en est-il plus de douze sérieusement mariées; et, sur ces
douze, en est-il plus de six irréprochables? Tant pis pour elles, tant
pis pour eux. Ils l'ont voulu!


_10 juillet._--Berthe est la reine de Loëche! Tout le monde en est fou;
on la fête, on la gâte, on l'adore! Elle est d'ailleurs superbe de
grâce et de distinction. On m'envie.

La princesse de Vanoris m'a demandé:

--Ah çà, marquis, où donc avez-vous trouvé ce trésor-là?

J'avais envie de répondre:

--Premier prix du Conservatoire, classe de comédie, engagée à l'Odéon,
libre à partir du _5 août 1880_!

Quelle tête elle aurait fait, miséricorde!


_20 juillet._--Berthe est vraiment surprenante. Pas une faute de tact,
pas une faute de goût; une merveille!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


_10 août._--Paris. Fini. J'ai le cœur gros. La veille du départ je
crus que tout le monde allait pleurer.

On résolut d'aller voir lever le soleil sur le Torrenthorn, puis de
redescendre pour l'heure de notre départ.

On se mit en route vers minuit, sur des mulets. Des guides portaient
des falots: et la longue caravane se déroulait dans les chemins
tournants de la forêt de pins. Puis on traversa les pâturages où des
troupeaux de vaches errent en liberté. Puis on atteignit la région des
pierres, où l'herbe elle-même disparaît.

Parfois, dans l'ombre, on distinguait, soit à droite, soit à gauche,
une masse blanche, un amoncellement de neige dans un trou de la
montagne.

Le froid devenait mordant, piquait les yeux et la peau. Le vent
desséchant des sommets soufflait, brûlant les gorges, apportant les
haleines gelées de cent lieues de pics de glace.

Quand on parvint au faîte, il faisait nuit encore. On déballa toutes
les provisions pour boire le champagne au soleil levant.

Le ciel pâlissait sur nos têtes. Nous apercevions déjà un gouffre à nos
pieds; puis, à quelques centaines de mètres, un autre sommet.

L'horizon entier semblait livide, sans qu'on distinguât rien encore au
loin.

Bientôt on découvrit, à gauche, une cime énorme, la Jungfrau, puis une
autre, puis une autre. Elles apparaissaient peu à peu comme si elles se
fussent levées dans le jour naissant. Et nous demeurions stupéfaits de
nous trouver ainsi au milieu de ces colosses, dans ce pays désolé de la
neige éternelle. Soudain, en face, se déroula la chaîne démesurée du
Piémont. D'autres cimes apparurent au nord. C'était bien l'immense pays
des grands monts aux fronts glacés, depuis le Rhindenhorn, lourd comme
son nom, jusqu'au fantôme à peine visible du patriarche des Alpes,
le mont Blanc. Les uns étaient fiers et droits, d'autres accroupis,
d'autres difformes, mais tous pareillement blancs, comme si quelque
Dieu avait jeté sur la terre bossue une nappe immaculée.

Les uns semblaient si près qu'on aurait pu sauter dessus; les autres
étaient si loin qu'on les distinguait à peine.

Le ciel devint rouge; et tous rougirent. Les nuages semblaient saigner
sur eux. C'était superbe, presque effrayant.

Mais bientôt la nue enflammée pâlit, et toute l'armée des cimes
insensiblement devint rose, d'un rose doux et tendre comme des robes de
jeune fille.

Et le soleil parut au-dessus de la nappe des neiges. Alors, tout à
coup, le peuple entier des glaciers fut blanc, d'un blanc luisant,
comme si l'horizon eût été plein d'une foule de dômes d'argent.

Les femmes, extasiées, regardaient cela.

Elles tressaillirent, un bouchon de champagne venait de sauter; et le
prince de Vanoris, présentant un verre à Berthe, s'écria:

--Je bois à la marquise de Roseveyre!

Tous crièrent: «Je bois à la marquise de Roseveyre!»

Elle monta debout sur sa mule et répondit:

--Je bois à tous mes amis!


Trois heures plus tard, nous prenions le train pour Genève, dans la
vallée du Rhône.

A peine fûmes-nous seuls, que Berthe, si heureuse et si gaie tout à
l'heure, se mit à sangloter, la figure dans ses mains.

Je m'élançai à ses genoux:

--Qu'as-tu? qu'as-tu? dis-moi, qu'as-tu?

Elle balbutia à travers ses larmes.

--C'est... c'est... c'est donc fini d'être une honnête femme!

Certes, je fus à ce moment sur le point de faire une bêtise, une grande
bêtise!... Je ne la fis pas.

Je quittai Berthe en rentrant à Paris. J'aurais peut-être été trop
faible, plus tard.


  (_Le journal du marquis de Roseveyre n'offre aucun intérêt pendant
  les deux années qui suivirent. Nous retrouvons, à la date du 20
  juillet 1883, les lignes suivantes._)


_20 juillet 1883._--Florence. Triste souvenir tantôt. Je me promenais
aux Cassines quand une femme fit arrêter sa voiture et m'appela.
C'était la princesse de Vanoris. Dès qu'elle me vit à portée de voix:

--Oh! marquis, mon cher marquis, que je suis contente de vous
rencontrer! Vite, vite, donnez-moi des nouvelles de la marquise; c'est
bien la plus charmante femme que j'aie vue en toute ma vie.

Je restai surpris, ne sachant que dire et frappé au cœur d'un coup
violent. Je balbutiai:

--Ne me parlez jamais d'elle, princesse, voici trois ans que je l'ai
perdue.

Elle me prit la main.

--Oh! que je vous plains, mon ami.

Elle me quitta. Je suis rentré triste, mécontent, pensant à Berthe,
comme si nous venions de nous séparer.

Le Destin bien souvent se trompe!

Combien de femmes honnêtes étaient nées pour être des filles, et le
prouvent.

Pauvre Berthe! Combien d'autres étaient nées pour être des femmes
honnêtes... Et celle-là... plus que toutes... peut-être... Enfin... n'y
pensons plus.


  _Aux Eaux_ ont paru dans _le Gaulois_ du mardi 24 juillet 1883.



EN BRETAGNE.


  Juillet 1882.

VOICI la saison des voyages, la saison claire où l'on aime les horizons
nouveaux, les vastes étendues de mer bleue où se repose l'œil, où
se calme l'esprit, les vallons boisés et frais où parfois le cœur
s'attendrit sans qu'on sache pourquoi, quand on s'assied, au soir
tombant, sur un talus de route en velours vert et qu'on regarde, à ses
pieds, un peu d'eau brune et dormante où se mire le soleil couchant au
fond de l'ornière creusée par des roues de charrettes.

J'aime à la folie ces marches dans un monde qu'on croit découvrir, les
étonnements subits devant des mœurs qu'on ne soupçonnait point, cette
constante tension de l'intérêt, cette joie des yeux, cet éveil sans
fin de la pensée.

Mais une chose, une seule, me gâte ces explorations charmantes: la
lecture des guides. Écrits par des commis voyageurs en kilomètres,
avec des descriptions odieuses et toujours fausses, des renseignements
invariablement erronés, des indications de chemins purement
fantaisistes, ils sont, sauf un seul, un guide allemand excellent, la
consolation des bonnetiers voyageant en train de plaisir et visitant la
contrée dans le Joanne, et le désespoir des vrais routiers qui vont,
sac au dos, canne à la main, par les sentiers, par les ravins, le long
des plages.

Ils mentent, ils ne savent rien, ils ne comprennent rien, ils
enlaidissent, par leur prose emphatique et stupide, les plus ravissants
pays; ils ne connaissent que les grand'routes et ne valent guère moins
cependant que la carte dite d'état-major, où les barrages de la Seine
faits depuis trente ans bientôt ne sont point encore indiqués.

Et cependant, comme on aime, en voyageant, connaître un peu d'avance
la région où l'on s'aventure! Comme on est heureux quand on trouve
un livre où quelque vagabond sincère a jeté quelques-unes de ses
visions! Ce n'est là qu'une présentation, qui vous prépare seulement
à connaître les lieux. Parfois c'est plus. Quand on s'enfonce en
Algérie jusqu'à l'oasis de Laghouat, il faut lire chaque jour, à chaque
heure du voyage, l'admirable livre de Fromentin: _Un été dans le
Sahara_. Celui-là vous ouvre les yeux et l'esprit, il éclaire encore,
semble-t-il, ces plaines, ces montagnes, ces solitudes brûlantes, il
vous révèle l'âme même du désert.

Il est partout, en France, des coins presque inconnus et charmants.
Sans avoir la prétention de faire un guide nouveau, je voudrais de
temps en temps indiquer seulement quelques courtes excursions, des
voyages de dix ou quinze jours, accomplis par tous les marcheurs, mais
ignorés de tous les sédentaires.

Ne suivre jamais les grand'routes, et toujours les sentiers, coucher
dans les granges quand on ne rencontre point d'auberges, manger du pain
et boire de l'eau quand les vivres sont introuvables, et ne craindre ni
la pluie, ni les distances, ni les longues heures de marche régulière,
voilà ce qu'il faut pour parcourir et pénétrer un pays jusqu'au cœur,
pour découvrir, tout près des villes où passent les touristes, mille
choses qu'on ne soupçonnait pas.

Entre toutes les vieilles provinces de France, la Bretagne est une
des plus curieuses; on en peut, en dix jours, connaître assez pour en
savoir le tempérament, car chaque pays, comme chaque homme, a le sien.

Traversons-la, en quelques lignes. Allons seulement de Vannes à
Douarnenez, en suivant la côte, la vraie côte bretonne, solitaire et
basse, semée d'écueils, où le flot gronde toujours et semble répondre
aux sifflements du vent dans la lande.

Le Morbihan, espèce de mer intérieure, qui monte et descend sous la
pression des marées du grand Océan, s'étend devant le port de Vannes.
Il le faut traverser pour gagner le large.

Il est plein d'îles, d'îles druidiques, mystérieuses, hantées. Elles
portent au dos des tumulus, des menhirs, des dolmens, toutes ces
pierres étranges qui furent presque des dieux. Ces îlots, au dire des
Bretons, sont aussi nombreux que les jours de l'année. Le Morbihan est
une mer symbolique secouée par les superstitions.

Et voilà le grand charme de cette contrée; elle est la nourrice
des légendes. Mortes partout, les vieilles croyances demeurent
enracinées dans ce sol de granit. Les vieilles histoires aussi sont
indestructibles dans ce pays; et le paysan vous parle des aventures
accomplies quinze siècles plus tôt comme si elles dataient d'hier,
comme si son père ou son grand-père les avait vues.

Il est des souterrains où les morts restent intacts, comme au jour où
l'immobilité les frappa, séchés seulement, parce que la source du sang
est tarie. Ainsi les souvenirs vivent éternellement dans ce coin de
France, les souvenirs, et même les manières de penser des aïeux.

J'avais quitté Vannes le jour même de mon arrivée, pour aller visiter
un château historique, Sucinio, et, de là, gagner Locmariaker, puis
Carnac et, suivant la côte, Pont-l'Abbé, Penmarch, la pointe du Raz,
Douarnenez.

Le chemin longeait d'abord le Morbihan, puis prenait à travers une
lande illimitée, entrecoupée de fossés pleins d'eau, et sans une
maison, sans un arbre, sans un être, toute peuplée d'ajoncs qui
frémissaient et sifflaient sous un vent furieux, emportant à travers
le ciel des nuages déchiquetés qui semblaient gémir.

Je traversai plus loin un petit hameau où rôdaient, pieds nus, trois
paysans sordides et une grande fille de vingt ans, dont les mollets
étaient noirs de fumier; et, de nouveau, ce fut la lande, déserte,
nue, marécageuse, allant se perdre dans l'Océan, dont la ligne grise,
éclairée parfois par des lueurs d'écume, s'allongeait là-bas au-dessus
de l'horizon.

Et, au milieu de cette étendue sauvage, une haute ruine s'élevait; un
château carré, flanqué de tours, debout, là, tout seul, entre ces deux
déserts: la lande et la mer.

Ce vieux manoir de Sucinio, qui date du XIIIe siècle, est illustre.
C'est là que naquit ce grand connétable de Richemont qui reprit la
France aux Anglais.

Plus de portes. J'entrai dans la vaste cour solitaire, où les tourelles
écroulées font des amoncellements de pierres; et, gravissant des
restes d'escaliers, escaladant les murailles éventrées, m'accrochant
aux lierres, aux quartiers de granit à moitié descellés, à tout ce qui
tombait sous ma main, je parvins au sommet d'une tour, d'où je regardai
la Bretagne.

En face de moi, derrière un morceau de plaine inculte, l'Océan sale et
grondant sous un ciel noir; puis, partout, la lande! Là-bas, à droite,
la mer du Morbihan, avec ses rives déchirées, et, plus loin, à peine
visible, une tache blanche illuminée, Vannes, qu'éclairait un rayon de
soleil, glissé on ne sait comment, entre deux nuages. Puis encore très
loin, un cap démesuré: Quiberon!

Et tout cela triste, mélancolique, navrant. Le vent pleurait en
parcourant ces espaces mornes; j'étais bien dans le vieux pays hanté;
et, dans ces murs, dans ces ajoncs ras et sifflants, dans ces fossés où
l'eau croupit, je sentais rôder des légendes.

Le lendemain, je traversais Saint-Gildas, où semble errer le spectre
d'Abeilard. A Port-Navalo, le marin qui me fit passer le détroit me
parla de son père, un chouan, de son frère aîné, un chouan, et de son
oncle le curé, encore un chouan, morts tous les trois... Et sa main
étendue montrait Quiberon.

A Locmariaker, j'entrai dans la patrie des druides. Un Breton me montra
la table de César, un monstre de granit soulevé par des colosses; puis
il me parla de César comme d'un ancien qu'il aurait vu.

Enfin, suivant toujours la côte entre la lande et l'Océan, vers le
soir, du sommet d'un tumulus, j'aperçus devant moi les champs de
pierres de Carnac.

Elles semblent vivantes, ces pierres alignées interminablement, géantes
ou toutes petites, carrées, longues, plates, avec des aspects de grands
corps minces ou ventrus. Quand on les regarde longtemps, on les voit
remuer, se pencher, vivre!

On se perd au milieu d'elles; un mur parfois interrompt cette foule de
granit; on le franchit, et l'étrange peuple recommence, planté comme
des avenues, espacé comme des soldats, effrayant comme des apparitions.

Et le cœur vous bat; l'esprit malgré vous s'exalte, remonte les âges,
se perd dans les superstitieuses croyances.

Comme je restais immobile, stupéfait et ravi, un bruit subit derrière
moi me donna une telle secousse que je me retournai d'un bond; et un
vieux homme vêtu de noir, avec un livre sous le bras, m'ayant salué,
me dit: «Ainsi, Monsieur, vous visitez notre Carnac.» Je lui racontai
mon enthousiasme et la frayeur qu'il m'avait faite. Il continua: «Ici,
Monsieur, il y a dans l'air tant de légendes que tout le monde a peur
sans savoir de quoi. Voilà cinq ans que je fais des fouilles sous ces
pierres; elles ont presque toutes un secret, et je m'imagine parfois
qu'elles ont une âme. Quand je remets les pieds au boulevard, je
souris, là-bas, de ma bêtise; mais quand je reviens à Carnac, je suis
croyant, croyant inconscient; sans religion précise, mais les ayant
toutes.»

Et, frappant du pied:

«Ceci est une terre de religion; il ne faut jamais plaisanter avec les
croyances éteintes; car rien ne meurt. Nous sommes, Monsieur, chez les
druides, respectons leur foi!»

Le soleil, disparu dans la mer, avait laissé le ciel tout rouge, et
cette lueur saignait aussi sur les grandes pierres, nos voisines.

Le vieux sourit:

«Figurez-vous que ces terribles croyances ont en ce lieu tant de
force, que j'ai eu, ici même, une vision! Que dis-je! une apparition
véritable! Là, sur ce dolmen, un soir, à cette heure, j'ai aperçu
distinctement l'enchanteresse Koridwen, qui faisait bouillir l'eau
miraculeuse.»

Je l'arrêtai, ignorant quelle était l'enchanteresse Koridwen.

Il fut révolté.

«Comment! vous ne connaissez pas la femme du dieu Hu et la mère des
korrigans!

--Non, je l'avoue. Si c'est une légende, contez-la-moi.»

Je m'assis sur un menhir, à son côté.

Il parla.

«Le dieu Hu, père des druides, avait pour épouse l'enchanteresse
Koridwen. Elle lui donna trois enfants, Mor-Vrau, Creiz-Viou, une
fille, la plus belle du monde, et Aravik-Du, le plus affreux des êtres.

«Koridwen, dans son amour maternel, voulut au moins laisser quelque
chose à ce fils si disgracié, et elle résolut de lui faire boire l'eau
de la divination.

«Cette eau devait bouillir pendant un an. L'enchanteresse confia la
garde du vase qui la contenait à un aveugle nommé Morda et au nain
Gwiou.

«L'année allait expirer, quand, les deux veilleurs se relâchant de
leur zèle, un peu de la liqueur sacrée se répandit, et trois gouttes
tombèrent sur le doigt du nain, qui, le portant à sa bouche, connut
tout à coup l'avenir. Le vase aussitôt se brisa de lui-même, et
Koridwen, apparaissant, se précipita sur Gwiou, qui s'enfuit.

«Comme il allait être atteint, pour courir plus vite, il se changea
en lièvre; mais aussitôt l'enchanteresse, devenant lévrier, s'élança
derrière lui. Elle allait le saisir sur le bord d'un fleuve, mais,
prenant subitement la forme d'un poisson, il se précipita dans le
courant. Alors, une loutre énorme surgit qui le poursuivit de si près
qu'il ne put échapper qu'en devenant oiseau. Or, un grand épervier
descendit du fond du ciel, les ailes étendues, le bec ouvert; c'était
toujours Koridwen; et Gwiou, frissonnant de peur, se changeant en grain
de blé, se laissa choir sur un tas de froment.

«Alors, une grosse poule noire, accourant, l'avala. Koridwen, vengée,
se reposait, quand elle s'aperçut qu'elle allait être mère de nouveau.

Le grain de blé avait germé en elle; et un enfant naquit, que Hu
abandonna sur l'eau dans un berceau d'osier. Mais l'enfant, sauvé par
le fils du roi Gouydno, devint un génie, l'esprit de la lande, le
korrigan. C'est donc de Koridwen que naquirent tous les petits êtres
fantastiques, les nains, les follets qui hantent ces pierres. Ils
vivent là-dessous, dit-on, dans des trous, et sortent au soir pour
courir à travers les ajoncs. Restez ici longtemps, Monsieur, au milieu
de ces monuments enchantés; regardez fixement quelque dolmen couché
sur le sol, et vous entendrez bientôt la terre frissonner, vous verrez
la pierre remuer, vous tremblerez de peur en apercevant la tête d'un
korrigan, qui vous regarde en soulevant du front le bloc de granit posé
sur lui.--Maintenant, allons dîner.»

La nuit était venue, sans lune, toute noire, pleine des rumeurs du
vent. Les mains étendues, je marchais en heurtant les grandes pierres
dressées; et ce récit, le pays, mes pensées, tout avait pris un ton
tellement surnaturel, que je n'aurais point été surpris de sentir tout
à coup un korrigan courir entre mes jambes.

Le lendemain je me remis en route, traversant des landes, des villages,
des villes, Lorient, Quimperlé, si jolie dans son vallon, Quimper.

La grand'route part de Quimper, monte une côte, coupe des vallées,
passe une sorte de lac herbeux et morne, et pénètre enfin dans
Pont-l'Abbé, la petite cité la plus bretonne de toute cette Bretagne
bretonnante qui va du Morbihan à la pointe du Raz.

A l'entrée, un vieux château flanqué de tours, mouille le pied de ses
murs dans un étang triste, triste, avec des vols d'oiseaux sauvages.
Une rivière sort de là, que les caboteurs peuvent remonter jusqu'à la
ville. Et dans les rues étroites aux maisons séculaires, les hommes
portent le chapeau aux bords immenses, le gilet brodé magnifiquement,
et les quatre vestes superposées: la première grande comme la main,
couvrant au plus les omoplates, et la dernière s'arrêtant juste
au-dessus du fond de culotte.

Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un
gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas
deviner leur gorge puissante et martyrisée. Et elles sont coiffées
d'une étrange façon. Sur les tempes, deux plaques brodées en couleur
encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe, puis
remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier bonnet, tissu
souvent d'or et d'argent.

Et la route sort de nouveau de cette petite cité du moyen âge oubliée
là. Elle s'avance à travers la lande piquée d'ajoncs. De temps en
temps, trois ou quatre vaches paissent le long du chemin, toujours
accompagnées d'un mouton. Pendant plusieurs jours, on se demande
pourquoi on ne voit jamais de vaches sans un mouton. Cette question
vous tracasse, vous harcèle, devient une obsession. On cherche alors
un homme près de qui s'informer. On le trouve, non sans peine, car
souvent pendant une semaine entière, en rôdant par les villages, on ne
rencontre personne qui sache un mot de français. Enfin quelque curé,
qui lit son bréviaire en marchant à pas mesurés, vous apprend avec
politesse que ce mouton constitue la part du loup.

Un mouton vaut moins qu'une vache, et, comme sa prise n'offre aucun
danger, le loup toujours le préfère. Mais il arrive souvent que les
vaillantes petites vaches forment le bataillon carré pour défendre leur
innocent camarade, et reçoivent au bout de leurs cornes affilées la
bête hurlante en quête de chair vive.

Le loup! Là aussi on le retrouve, ce loup légendaire qui terrifia notre
enfance, le loup blanc, le grand loup blanc que tous les chasseurs ont
vu et que personne n'a jamais tué.

Jamais on ne l'aperçoit au matin. C'est vers cinq heures en hiver,
au moment où le soleil se couche, qu'il apparaît filant sur une cime
dénudée, traînant sur le ciel sa longue silhouette qui passe et fuit.

Pourquoi personne ne l'a-t-il tué? Ah! voilà. Une supposition
cependant. Les forts déjeuners de chasse commencent toujours vers une
heure et finissent à quatre. On a beaucoup bu, et parlé du loup blanc.
En sortant de table, on le voit. Quoi d'étonnant aussi à ce qu'on ne le
tue pas?

J'allais devant moi, sur la route grise ferrée de granit, et luisante
quand brille le soleil. La plaine des deux côtés est plate, semée
d'ajoncs. De place en place, une grosse pierre couchée entretient dans
la pensée le constant souvenir des druides; et le vent qui souffle
au ras de terre, siffle dans les buissons épineux. Parfois, un bruit
sourd, comme un coup de canon lointain, fait frémir le sol; car
j'approche de Penmarch, où la mer s'enfonce, paraît-il, en des cavernes
sonores. Les lames engouffrées en ces trous secouent la côte entière,
se font entendre jusqu'à Quimper, par les jours de tempête.

Depuis longtemps déjà on aperçoit la grande ligne des flots gris, qui
semblent dominer toute cette campagne nue et basse. Crevant partout
la vague, des rochers, des troupeaux d'écueils pointus montrent leurs
têtes noires cerclées d'écume comme si elles bavaient; et là-bas,
contre l'eau, quelques maisons frileuses cherchent à se cacher derrière
des petits tas de pierres pour éviter l'éternel ouragan du large et
la pluie salée de l'Océan. Un grand phare, qui tremble sur sa base
de rochers, s'avance jusqu'à la vague, et les gardiens racontent que
parfois, dans les nuits de tourmente, la longue colonne de granit
tangue comme un navire, et que l'horloge s'abat face contre terre, et
que les objets accrochés aux murs se détachent, tombent et se brisent.

Depuis ce lieu jusqu'au Conquet, c'est le pays des naufrages. C'est là
que semble embusquée la mort, la hideuse mort de la mer, la Noyade.
Aucune côte n'est plus dangereuse, plus redoutée, plus mangeuse
d'hommes.

Au fond des petites maisons basses des pêcheurs, on voit grouiller,
dans la fange, avec les porcs, une femme vieille, de grandes filles aux
jambes nues et sales, et les fils, dont le plus âgé marque trente ans.
Presque jamais on ne trouve le père, rarement l'aîné. Ne demandez pas
où ils sont, car la vieille tendrait la main vers l'horizon bondissant
et soulevé, qui semble toujours prêt à se ruer sur ce pays.

Ce n'est pas seulement la mer perfide qui les dévore ainsi, ces
hommes. Elle a un allié tout-puissant, plus perfide encore, et qui
l'aide, chaque nuit, en ses gloutonneries de chair humaine, l'alcool.
Les pêcheurs le savent et l'avouent. «Quand la bouteille est pleine,
disent-ils, on voit l'écueil. Mais, quand la bouteille est vide, on ne
le voit plus.»

La plage de Penmarch fait peur. C'est bien ici que les naufrageurs
devaient attirer les vaisseaux perdus, en attachant aux cornes d'une
vache, dont la patte était entravée pour qu'elle boitât, la lanterne
trompeuse qui simulait un autre navire.

Voici, un peu à droite, une roche devenue célèbre par un horrible
drame. La femme d'un des derniers préfets du Morbihan était assise sur
cette pierre, ayant sur ses genoux sa petite fille. La mer, à quelques
mètres sous elles, semblait calme, inoffensive, endormie.

Soudain un de ces flots singuliers, qu'on appelle des vagues sourdes,
monta, venu sans bruit, le dos gonflé, irrésistible, et, escaladant la
roche, comme un malfaiteur furtif, il emporta les deux femmes qu'il
engloutit en un moment. Des douaniers, qui passaient au loin, ne virent
plus qu'une ombrelle rose, flottant doucement sur la mer recalmée, et
la grande roche nue, ruisselante.

Pendant un an, les avocats et les médecins discutèrent, arguèrent,
plaidèrent pour savoir laquelle, de la mère ou de l'enfant emportées
dans le même flot, était morte la première. On noya des chattes avec
leurs petits, des chiennes avec leurs toutous, des lapines avec
leurs lapereaux, afin qu'aucun doute ne subsistât, car une grosse
question d'héritage en dépendait, la fortune devant aller à l'une ou à
l'autre famille suivant que la dernière convulsion avait dû être plus
persistante dans le petit corps ou dans le grand.

Presque en face de ce lieu sinistre se dresse un calvaire de granit,
comme on en voit partout en ce pays pieux où les croix, si vieilles
elles-mêmes, sont aussi nombreuses que les dolmens leurs aînés. Mais
ce calvaire s'élève au-dessus d'un bas-relief étrange, représentant
d'une façon grossière et comique l'accouchement de la Vierge Marie. Un
Anglais, en passant, admira la sculpture naïve, et la fit recouvrir
d'un toit afin de la préserver des atteintes de ce climat sauvage.

Et nous suivons la plage, l'interminable plage, tout le long de la baie
d'Audierne. Il faut passer à gué ou à la nage deux petites rivières,
peiner dans le sable ou sur la poussière de varech, aller toujours
entre ces deux solitudes, l'une remuante, l'autre immobile, la mer et
la lande.

Voici Audierne, triste petit port, qu'anime seulement l'entrée et la
sortie des barques allant pêcher la sardine.

Avant de partir, au matin, on goûte, au lieu du vulgaire café au lait,
quelques-uns de ces petits poissons frais, poudrés de sel, savoureux,
parfumés, vraies violettes des flots. Et on repart vers la pointe du
Raz, cette fin du monde, ce bout de l'Europe.

On monte, on monte toujours, et soudain on aperçoit deux mers, à gauche
l'Océan, à droite la Manche.

C'est là qu'elles se rencontrent, qu'elles se battent sans cesse,
heurtant leurs courants et leurs vagues toujours furieuses, chavirant
les navires et les avalant comme des dragées.

  O flots que vous savez de lugubres histoires,
  Flots profonds redoutés des mères à genoux.

Plus d'arbres, plus rien que des touffes de gazon sur le grand cap qui
s'avance. Tout au bout deux phares, et partout au loin d'autres phares,
piqués sur des écueils. Il en est un qu'on essaye en vain de terminer
depuis dix ans. La mer, acharnée, détruit, à mesure qu'il s'accomplit,
le travail acharné des hommes.

Là-bas, en face, l'île de Sein, l'île sacrée, regarde à l'horizon,
derrière la rade de Brest, sa dangereuse commère, l'île d'Ouessant.

  Qui voit Ouessant
  Voit son sang

disent les matelots. L'île d'Ouessant, la plus inaccessible de toutes,
celle que les marins n'abordent qu'en tremblant.

Le haut promontoire se termine soudain, tombe à pic dans cette bataille
d'océans. Mais un petit sentier le contourne, rampant sur les granits
inclinés, filant sur des crêtes larges comme la main.

Soudain on domine un abîme effrayant dont les murs, noirs comme s'ils
avaient été frottés d'encre, vous renvoient le bruit furieux du combat
marin qui se livre sous vous, tout au fond de ce trou qu'on a nommé
l'Enfer.

Bien qu'à cent mètres au-dessus de la mer, je recevais des crachats
d'écume, et, penché sur l'abîme, je contemplais cette fureur de l'eau
qui semblait soulevée par une rage inconnue.

C'était bien un enfer qu'aucun poète n'avait décrit. Et une épouvante
m'étreignait à la pensée d'hommes précipités là dedans, roulés,
tournés, plongeant dans cette tempête entre quatre murailles de
pierres, jetés sur les parois de la montagne, repris par le flot,
engloutis, reparaissant, bouillonnant pêle-mêle dans les vagues
monstrueuses.

Et je me remis en route, hanté de ces images et battu par un grand vent
qui fouettait le cap solitaire.

Au bout de vingt minutes, j'atteignis un petit village. Un vieux
prêtre, qui lisait son bréviaire à l'abri d'un mur de pierres,
me salua. Je lui demandai où je pourrais coucher; il m'offrit
l'hospitalité.

Une heure plus tard, assis tous deux devant sa porte, nous parlions
de ce pays désolé qui saisit l'âme, quand un petit Breton, un enfant,
passa devant nous, nu-pieds, secouant au vent ses longs cheveux blonds.

Le curé l'appela dans sa langue maternelle, et le gamin s'en vint,
devenu timide tout à coup, les yeux baissés et les mains inertes.

--Il va vous réciter son cantique, me dit le prêtre; c'est un gaillard
doué d'une grande mémoire et dont j'espère tirer quelque chose.

Et l'enfant se mit à bredouiller des paroles inconnues, sur ce ton
geignant des petites filles qui répètent leur fable. Il allait sans
point ni virgule, déroulant les syllabes comme si le morceau tout
entier n'eût formé qu'un mot, s'arrêtant une seconde pour respirer,
puis reprenant son chuchotement précipité.

Tout à coup il se tut. C'était fini. Le curé lui caressa la joue d'une
petite tape.

--C'est bien, va-t'en.

Et le polisson se sauva. Alors mon hôte ajouta:

--Il vient de vous dire un vieux cantique de ce pays-ci!

Je répondis:

--Un vieux cantique? Est-il connu?

--Oh! pas du tout. Je vais vous le traduire, si vous voulez.

Alors le vieillard, d'une voix forte, s'animant comme s'il eût prêché,
levant le bras d'un geste menaçant et enflant les mots, déclama ce naïf
et superbe cantique dont j'ai voulu écrire les paroles sous sa dictée.


CANTIQUE BRETON.

«L'enfer! l'enfer! Savez-vous ce que c'est, pécheurs?


«C'est une fournaise où rugit la flamme, une fournaise près de laquelle
le feu d'une forge refermée, le feu qui a rougi les dalles d'un four,
n'est que fumée!


«Là jamais on n'aperçoit de la lumière! Le feu brûle comme la fièvre
sans qu'on le voie! Là jamais n'entre l'espérance, car la colère de
Dieu a scellé la porte!


«Du feu sur vos têtes, du feu autour de vous! Vous avez faim?--Mangez
du feu!--Vous avez soif? buvez à cette rivière de soufre et de fer
fondu!

«Vous pleurerez pendant l'éternité; vos pleurs feront une mer; et
cette mer ne sera pas une goutte d'eau pour l'enfer! Vos larmes
entretiendront les flammes, loin de les éteindre; et vous entendrez la
moelle bouillir dans vos os.


«Et puis on coupera vos têtes de dessus vos épaules, et pourtant vous
vivrez! Les démons se les jetteront l'un à l'autre, et pourtant vous
vivrez! Ils rôtiront votre chair sur les brasiers; vous sentirez votre
chair devenir du charbon; et pourtant vous vivrez!


«Et là, il y aura encore d'autres douleurs. Vous entendrez des
reproches, des malédictions et des blasphèmes.


«Le père dira à son fils:--Sois maudit, fils de ma chair, car c'est
pour toi que j'ai voulu amasser des biens par la rapine!


«Et le fils répondra:--Maudit, maudit sois-tu, mon père, car c'est toi
qui m'as donné mon orgueil et qui m'as conduit ici.


«Et la fille dira à sa mère:--Mille malheurs à vous, ma mère, mille
malheurs à vous, caverne d'impuretés, car vous m'avez laissée libre,
et j'ai quitté Dieu!


«Et la mère ne reconnaîtra plus ses enfants; et elle répondra:

--Malédiction sur mes filles et sur mes fils, malédiction sur les fils
de mes filles et sur les filles de mes fils!


«Et ces cris retentiront pendant l'Éternité. Et ces souffrances seront
toujours. Et ce feu!... ce feu!... c'est la colère de Dieu qui l'a
allumé, ce feu!.., il brûlera toujours sans languir, sans fumer, sans
pénétrer moins profondément vos os.


«L'Éternité!... Malheur!... Ne jamais cesser de mourir, ne jamais
cesser de se noyer dans un océan de souffrances!

«O _jamais_! tu es un mot plus grand que la mer! O _jamais_! tu es
plein de cris, de larmes et de rage. _Jamais!_ Oh! tu es rigoureux. Oh!
tu fais peur!»


Et quand le vieux prêtre eut terminé, il me dit:

--N'est-ce pas que c'est terrible?

Là-bas nous entendions la vague infatigable s'acharnant sur la
sinistre falaise. Je revoyais ce trou plein d'écume furieuse, lugubre
et hurlant, vrai séjour de la mort; et quelque chose de l'effroi
mystique qui fait trembler les dévots repentants pesait sur mon cœur.

Je repartis au soleil levant, comptant atteindre Douarnenez avant la
nuit.

Un homme qui parlait français, ayant navigué quatorze ans sur les
navires de l'Etat, m'aborda, comme je cherchais le sentier douanier, et
nous descendîmes ensemble vers la baie des Trépassés, dont la pointe du
Raz forme un des bords.

C'est un immense cirque de sable, d'une inoubliable mélancolie, d'une
tristesse inquiétante, donnant, au bout de quelque temps, l'envie
de partir, d'aller plus loin. Une vallée nue avec un étang lugubre,
sans grands ajoncs, un étang, qui paraît mort, aboutit à cette grève
effrayante.

Cela semble bien une antichambre du séjour infernal. Le sable jaune,
triste et plat, s'étend jusqu'à un énorme cap de granit qui fait face à
la pointe du Raz, et où les flots acharnés se brisent.

De loin nous apercevions trois hommes immobiles piqués comme des pieux
sur le sable. Mon compagnon parut étonné, car jamais on ne vient dans
cette crique désolée. Mais, en approchant, nous aperçûmes quelque chose
de long, étendu près d'eux, comme enfoui dans la grève; et parfois ils
se penchaient, touchaient cela, se relevaient.

C'était un mort, un noyé, un matelot de Douarnenez perdu la semaine
précédente avec ses quatre camarades. Depuis huit jours on les
attendait en ce lieu où le courant rejette les cadavres. Il était le
premier venu à ce dernier rendez-vous.

Mais autre chose préoccupait mon guide, car les noyés en ce pays ne
sont pas rares. Il m'emmena vers le triste étang, et, me faisant
pencher sur l'eau, il me montra les murs de la ville d'Ys. C'étaient
quelques maçonneries antiques, à peine visibles. Puis j'allai boire à
la source, un tout mince filet d'eau, la meilleure de toute la contrée,
disait-il. Puis il me conta l'histoire de la cité disparue comme si
l'événement était proche encore, accompli tout au plus sous les yeux de
son grand-père.

Un roi, faible et bon, avait une fille perverse et belle, si belle que
tous les hommes devenaient fous en la voyant, si perverse qu'elle se
donnait à tous, puis les faisait tuer, précipiter dans la mer du haut
des rochers voisins.

Ses passions débordées étaient plus violentes, disait-on, que les
vagues de l'Océan furieux, et surtout plus inapaisables. Son corps
semblait un foyer où se brûlaient les âmes que Satan cueillait ensuite.

Dieu se lassa, et il prévint de ses projets un vieux saint qui vivait
dans le pays. Le saint avertit le roi, qui n'osa pas punir et enfermer
sa fille chérie, mais qui l'informa de l'avertissement de Dieu. Elle
n'en tint pas compte, et se livra, au contraire, à de tels débordements
que la ville entière l'imita, devenue une cité d'amour, dont toute
pudeur et toute vertu disparurent.

Une nuit Dieu réveilla le saint pour lui annoncer l'heure de sa
vengeance. Le saint courut chez le roi demeuré seul vertueux en ce
pays. Le roi fit seller son cheval, en offrit un autre au saint qui
l'accepta; et, un grand bruit les ayant effrayés, ils aperçurent la
mer qui s'en venait par la campagne, bondissante et mugissante. Alors
la fille du roi parut à sa fenêtre, criant: «Mon père, allez-vous me
laisser mourir?» Et le roi la prit en croupe, puis s'enfuit par une des
portes de la ville, alors que les flots entraient par l'autre.

Ils galopaient dans la nuit, mais les vagues aussi couraient avec des
grondements et des écroulements terribles. Déjà leur écume rampante
atteignait les pieds des chevaux, et le vieux saint dit au roi: «Sire,
rejetez votre fille de votre cheval, ou sinon vous êtes perdu.» Et
la fille criait: «Mon père, mon père, ne m'abandonnez pas!» Mais le
saint se dressa sur ses étriers, sa voix devint retentissante comme
le tonnerre et il annonça: «C'est la volonté de Dieu.» Alors le roi
repoussa sa fille qui se cramponnait à lui, et il la précipita derrière
son dos. Les vagues aussitôt la saisirent, puis retournèrent en arrière.

Et le morne étang qui recouvre ces ruines, c'est l'eau restée depuis
lors sur la ville impure et détruite.

Cette légende est donc une histoire de Sodome arrangée à l'usage des
dames.

Et l'événement qu'on raconte comme s'il était d'hier se passa,
paraît-il, au quatrième siècle après la venue du Christ.

Le soir j'atteignis Douarnenez.

C'est une petite ville de pêcheurs, qui serait la plus célèbre station
de bains de France si elle était moins isolée.

Ce qui en fait le charme et la grâce, c'est son golfe. Elle est assise
tout au fond et semble regarder la douce et longue ligne des côtes,
onduleuses, arrondies toujours en des courbes charmantes, et dont les
crêtes lointaines sont noyées en ces brumes blanches et bleues, légères
et transparentes que dégage la mer.

Je repartis le lendemain pour Quimper; et le soir je couchais à Brest
pour reprendre au lever du soleil le chemin de fer de Paris.


  _En Bretagne_ a paru dans la _Nouvelle Revue_ du 1er janvier 1884.
  Maupassant y a utilisé certaines chroniques du _Gaulois_.



LE CREUSOT.


LE ciel est bleu, tout bleu, plein de soleil. Le train vient de passer
Montchanin. Là-bas, devant nous, un nuage s'élève, tout noir, opaque,
qui semble monter de la terre, qui obscurcit l'azur clair du jour,
un nuage lourd, immobile. C'est la fumée du Creusot. On approche, on
distingue. Cent cheminées géantes vomissent dans l'air des serpents
de fumée, d'autres moins hautes et haletantes crachent des haleines
de vapeur; tout cela se mêle, s'étend, plane, couvre la ville, emplit
les rues, cache le ciel, éteint le soleil. Il fait presque sombre
maintenant. Une poussière de charbon voltige, pique les yeux, tache
la peau, macule le linge. Les maisons sont noires, comme frottées
de suie, les pavés sont noirs, les vitres poudrées de charbon. Une
odeur de cheminée, de goudron, de houille flotte, contracte la gorge,
oppresse la poitrine, et parfois une âcre saveur de fer, de forge, de
métal brûlant, d'enfer ardent, coupe la respiration, vous fait lever
les yeux pour chercher l'air pur, l'air libre, l'air sain du grand
ciel; mais on voit planer là-haut le nuage épais et sombre, et miroiter
près de soi les facettes menues du charbon qui voltige.

C'est le Creusot.

Un bruit sourd et continu fait trembler la terre, un bruit fait de
mille bruits, que coupe d'instant en instant un coup formidable, un
choc ébranlant la ville entière.

Entrons dans l'usine de MM. Schneider.

Quelle féerie! C'est le royaume du Fer, où règne Sa Majesté le Feu!

Du feu! on en voit partout. Les immenses bâtiments s'alignent à perte
de vue, hauts comme des montagnes et pleins jusqu'au faîte de machines
qui tournent, tombent, remontent, se croisent, s'agitent, ronflent,
sifflent, grincent, crient. Et toutes travaillent du feu.

Ici des brasiers, là des jets de flamme, plus loin des blocs de fer
ardent vont, viennent, sortent des fours, entrent dans les engrenages,
en ressortent, y rentrent cent fois, changent de forme, toujours
rouges. Les machines voraces mangent ce feu, ce fer éclatant, le
broient, le coupent, le scient, l'aplatissent, le filent, le tordent,
en font des locomotives, des navires, des canons, mille choses
diverses, fines comme des ciselures d'artistes, monstrueuses comme des
œuvres de géants, et compliquées, délicates, brutales, puissantes.

Essayons de voir, et de comprendre.

Nous entrons, à droite, sous une vaste galerie où fonctionnent quatre
énormes machines. Elles vont avec lenteur, remuant leurs roues, leurs
pistons, leurs tiges. Que font-elles? Pas autre chose que de souffler
de l'air aux hauts fourneaux où bout le métal en fusion. Elles sont les
poumons monstrueux des cornues colossales que nous allons voir. Elles
respirent, rien de plus; elles font vivre et digérer les monstres.

Et voici les cornues: elles sont deux, aux deux extrémités d'une autre
galerie, grosses comme des tours, ventrues, rugissantes et crachant
un tel jet de flamme qu'à cent mètres les yeux sont aveuglés, la peau
brûlée, et qu'on halète comme dans une étuve.

On dirait un volcan furieux. Le feu qui sort de la bouche est blanc,
insoutenable à la vue et projeté avec tant de force et de bruit que
rien n'en peut donner l'idée.

Là dedans l'acier bout, l'acier Bessmer dont on fait les rails.
Un homme fort, beau, jeune, grave, coiffé d'un grand feutre noir,
regarde attentivement l'effroyable souffle. Il est assis devant une
roue pareille au gouvernail d'un navire et parfois il la fait tourner
à la façon des pilotes. Aussitôt la colère de la cornue augmente;
elle crache un ouragan de flammes, c'est que le chef fondeur vient
d'augmenter encore le monstrueux courant d'air qui la traverse.

Et, toujours pareil à un capitaine, l'homme, à tout moment, porte
à ses yeux une jumelle pour considérer la couleur du feu. Il fait
un geste; un wagonnet s'avance et verse d'autres métaux dans le
brasier rugissant. Le fondeur encore consulte les nuances des flammes
furieuses, cherchant des indications, et, soudain, tournant une autre
roue toute petite, il fait basculer la formidable cuve. Elle se
retourne lentement, crachant jusqu'au toit de la galerie un terrifiant
jet d'étincelles; et elle verse, délicatement, comme un éléphant qui
ferait des grâces, quelques gouttes d'un liquide flamboyant dans un
vase de fonte qu'on lui tend, puis elle se redresse en rugissant.

Un homme emporte ce feu sorti d'elle. Ce n'est plus maintenant qu'un
lingot rouge qu'on dépose sous un marteau mû par la vapeur. Le marteau
frappe, écrase, rend mince comme une feuille le métal ardent qu'on
refroidit aussitôt dans l'eau. Une pince alors le saisit, le brise; et
le contre-maître examine le grain avant de donner l'ordre: «Coulez!»

La cornue aussitôt se renverse de nouveau, et, comme un valet qui
emplirait des verres autour d'une table, elle verse le flot flamboyant
d'acier qu'elle porte en ses flancs dans une série de récipients de
fonte déposés en rond autour d'elle.

Elle semble se déplacer d'une façon naturelle, toute simple, comme si
une âme l'animait. Car il suffit, pour remuer ces engins fantastiques,
pour leur faire accomplir leur œuvre, les faire aller, venir, tomber,
se redresser, tourner, pivoter, il suffit de toucher à des leviers
gros comme des cannes, d'appuyer sur des boutons pareils à ceux des
sonnettes électriques. Une force, un génie étrange semble planer, qui
gouverne les gestes pesants et faciles de ces surprenants appareils.

Nous sortons, le visage rôti, les yeux sanglants.

Voici deux tours de briques, en plein air, trop hautes pour tenir sous
un toit. Une chaleur insoutenable s'en dégage. Un homme, armé d'un
levier de fer, les frappe au pied, fait tomber une sorte d'enduit,
creuse plus profondément. Et bientôt apparaît une lueur, un point
clair. Deux coups encore et un ruisseau, un torrent de feu s'élance,
suit des canaux creusés dans la terre, va, vient, coule toujours.
C'est la fonte, la fonte brute en fusion. On suffoque devant ce fleuve
effrayant, on fuit, on entre dans les hauts bâtiments où sont faites
les locomotives et les grandes machines des navires de guerre.

On ne distingue plus, on ne sait plus, on perd la tête. C'est un
labyrinthe de manivelles, de roues, de courroies, d'engrenages en
mouvement. A chaque pas on se trouve en face d'un monstre qui travaille
du fer rouge ou sombre. Ici ce sont des scies qui divisent des plaques
larges comme le corps; là des pointes pénètrent dans des blocs de
fonte et les percent ainsi qu'une aiguille qui entre en du drap; plus
loin, un autre appareil coupe des lamelles d'acier comme des ciseaux
feraient d'une feuille de papier. Tout cela marche en même temps avec
des mouvements différents, peuple fantastique de bêtes méchantes et
grondantes. Et toujours on voit du feu sous les marteaux, du feu
dans des fours, du feu partout, partout du feu. Et toujours un coup
formidable et régulier dominant le tumulte des roues, des chaudières,
des enclumes, des mécaniques de toutes sortes, fait trembler le sol.
C'est le gros pilon du Creusot qui travaille.

Il est au bout d'un immense bâtiment qui en contient dix ou douze
autres. Tous s'abattent de moment en moment sur un bloc incandescent
qui lance une pluie d'étincelles et s'aplatit peu à peu, se roule,
prend une forme courbe ou droite ou plate, selon la volonté des hommes.

Lui, le gros, il pèse cent mille kilos, et tombe, comme tomberait une
montagne, sur un morceau d'acier rouge plus énorme encore que lui. A
chaque choc un ouragan de feu jaillit de tous les côtés, et l'on voit
diminuer d'épaisseur la masse que travaille le monstre.

Il monte et redescend sans cesse, avec une facilité gracieuse, mû par
un homme qui appuie doucement sur un frêle levier; et il fait penser à
ces animaux effroyables, domptés jadis par des enfants, à ce que disent
les contes.

Et nous entrons dans la galerie des laminoirs. C'est un spectacle plus
étrange encore. Des serpents rouges courent par terre, les uns minces
comme des ficelles, les autres gros comme des câbles. On dirait ici des
vers de terre démesurés, et là-bas des boas effroyables. Car ici on
fait des fils de fer et là-bas les rails pour les trains.

Des hommes, les yeux couverts d'une toile métallique, les mains, les
bras et les jambes enveloppés de cuir, jettent dans la bouche des
machines l'éternel morceau de fer ardent. La machine le saisit, le
tire, l'allonge, le tire encore, le rejette, le reprend, l'amincit
toujours. Lui, le fer, il se tortille comme un reptile blessé, semble
lutter, mais cède, s'allonge encore, s'allonge toujours, toujours
repris et toujours rejeté par la mâchoire d'acier.

Voici les rails. Impuissante à résister, la masse rougie, opaque
et carrée de Bessmer s'étend sous l'effort des mécaniques et, en
quelques secondes, devient un rail. Une scie géante le coupe à sa
longueur exacte, et d'autres suivent sans fin, sans que rien arrête ou
ralentisse le formidable travail.

Nous sortons enfin, noirs nous-mêmes comme des chauffeurs, épuisés, la
vue éteinte. Et sur nos têtes s'étend le nuage épais de charbon et de
fumée qui s'élève jusqu'aux hauteurs du ciel.

Oh! quelques fleurs, une prairie, un ruisseau et de l'herbe où se
coucher sans pensée et sans autre bruit autour de soi que le glissement
de l'eau ou le chant du coq, au loin!


  _Le Creusot_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 28 août 1883, sous la
  signature: MAUFRIGNEUSE.



  TABLE DES MATIÈRES.


                                                    Pages.

  AU SOLEIL.                                             1

    La Mer.                                              9

    Alger.                                              13

    La Province d'Oran.                                 19

    Bou-Amama.                                          35

    La Province d'Alger.                                47

    Le Zar'ez.                                          77

    La Kabylie.--Bougie.                               147

    Constantine.                                       175


  EN CORSE (_inédit_).

    La Patrie de Colomba.                              183

    Le Monastère de Corbara (une visite au P. Didon).  193

    Les Bandits corses.                                205

    Une Page d'histoire inédite.                       217


  FRAGMENTS.

    Aux eaux.                                          233

    En Bretagne.                                       251

    Le Creusot.                                        281


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page  41: «valonné» remplacé par «vallonné» (le pays immense, nu et
              vallonné)
  Page  60: «Bogar» par «Boghar» (C'est Boghar, à droite)
  Page  77: «Bohgar» par «Boghar» (sur les territoires des cercles
              de Boghar, Djelfa)
  Page 129: «allouette» par «alouette» (Et la petite alouette des
              plaines)





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V. 8" ***

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