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Title: La Comédie humaine - Volume VII - Scènes de la vie de province - Tome III
Author: Balzac, Honoré de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Comédie humaine - Volume VII - Scènes de la vie de province - Tome III" ***

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    Au lecteur.

    Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité,
    la version originale. Seules les corrections indiquées
    à la fin du texte ont été effectuées.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  H. DE BALZAC


  LA
  COMÉDIE HUMAINE

  SEPTIÈME VOLUME


  PREMIÈRE PARTIE
  ÉTUDES DE MŒURS


  DEUXIÈME LIVRE


  PARIS--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ
  RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.



  SCÈNES
  DE LA
  VIE DE PROVINCE

  TOME III


  LES RIVALITÉS:
  (1re histoire) LA VIEILLE FILLE.--(2e histoire) LE CABINET DES
    ANTIQUES.
  LE LYS DANS LA VALLÉE.


  PARIS
  Ve ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR
  RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3.

  1868



  [Illustration: IMP. S. RAÇON.

  LE CHEVALIER DE VALOIS D'ALENÇON.

  Son principal vice était de prendre du tabac dans une vieille
  boîte d'or...
                                                (LA VIEILLE FILLE.)]



DEUXIÈME LIVRE

SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE



LES RIVALITÉS

(PREMIÈRE HISTOIRE)


LA VIEILLE FILLE

  MONSIEUR EUGÈNE-AUGUSTE-GEORGES-LOUIS MIDY DE LA GRENERAYE SURVILLE
  Ingénieur au Corps royal des Ponts-et-Chaussées

  _Comme un témoignage de l'affection de son beau-frère._

  DE BALZAC.


Beaucoup de personnes ont dû rencontrer dans certaines provinces de
France plus ou moins de chevaliers de Valois: il en existait un en
Normandie, il s'en trouvait un autre à Bourges, un troisième florissait
en 1816 dans la ville d'Alençon, peut-être le Midi possédait-il le
sien. Mais le dénombrement de cette tribu valésienne est ici sans
importance. Tous ces chevaliers, parmi lesquels il en est sans doute
qui sont Valois comme Louis XIV était Bourbon, se connaissaient si peu
entre eux, qu'il ne fallait point leur parler des uns aux autres; tous
laissaient d'ailleurs les Bourbons en parfaite tranquillité sur le
trône de France, car il est un peu trop avéré que Henri IV devint roi
faute d'un héritier mâle dans la première branche d'Orléans, dite de
Valois. S'il existe des Valois, ils proviennent de Charles de Valois,
duc d'Angoulême, fils de Charles IX et de Marie Touchet, de qui la
postérité mâle s'est également éteinte, jusqu'à preuve contraire. Aussi
ne fut-ce jamais sérieusement que l'on prétendit donner cette illustre
origine au mari de la fameuse Lamothe-Valois, impliquée dans l'affaire
du collier.

Chacun de ces chevaliers, si les renseignements sont exacts, fut, comme
celui d'Alençon, un vieux gentilhomme, long, sec et sans fortune.
Celui de Bourges avait émigré, celui de Touraine s'était caché, celui
d'Alençon avait guerroyé dans la Vendée et quelque peu _chouanné_. La
majeure partie de la jeunesse de ce dernier s'était passée à Paris,
où la Révolution le surprit à trente ans au milieu de ses conquêtes.
Accepté par la haute aristocratie de la province pour un vrai
Valois, le chevalier de Valois d'Alençon avait, comme ses homonymes,
d'excellentes manières et paraissait homme de haute compagnie. Quant
à ses mœurs publiques, il avait l'habitude de ne jamais dîner chez
lui; il jouait tous les soirs, et s'était fait prendre pour un homme
très-spirituel. Son principal défaut consistait à raconter une foule
d'anecdotes sur le règne de Louis XV et sur les commencements de la
Révolution; et les personnes qui les entendaient la première fois les
trouvaient assez bien narrées. S'il avait la vertu de ne pas répéter
ses bons mots personnels et de ne jamais parler de ses amours, ses
grâces et ses sourires commettaient de délicieuses indiscrétions. Ce
bonhomme usait du privilége qu'ont les vieux gentilhommes voltairiens
de ne point aller à la messe; mais chacun avait une excessive
indulgence pour son irréligion en faveur de son dévouement à la cause
royale. Son principal vice était de prendre du tabac dans une vieille
boîte d'or ornée du portrait d'une princesse Goritza, charmante
Hongroise, célèbre par sa beauté sous la fin du règne de Louis XV, à
laquelle le jeune chevalier avait été longtemps attaché, dont il ne
parlait jamais sans émotion, et pour laquelle il s'était battu. Ce
chevalier, alors âgé d'environ cinquante-huit ans, n'en avouait que
cinquante, et pouvait se permettre cette innocente tromperie; car,
parmi les avantages dévolus aux gens secs et blonds, il conservait
cette taille encore juvénile qui sauve aux hommes aussi bien qu'aux
femmes les apparences de la vieillesse. Oui, sachez-le, toute la vie,
ou toute l'élégance qui est l'expression de la vie, réside dans la
taille. Mais comme il s'agit des vertus du chevalier, il faut dire
qu'il était doué d'un nez prodigieux. Ce nez partageait vigoureusement
sa figure pâle en deux sections qui semblaient ne pas se connaître,
et dont une seule rougissait pendant le travail de la digestion. Ce
fait est digne de remarque par un temps où la physiologie s'occupe
tant du cœur humain. Cette incandescence se plaçait à gauche. Quoique
les jambes hautes et fines, le corps grêle et le teint blafard du
chevalier n'annonçassent pas une forte santé, néanmoins il mangeait
comme un ogre, et prétendait avoir une maladie désignée en province
sous le nom de _foie chaud_, sans doute pour faire excuser son excessif
appétit. La circonstance de sa rougeur appuyait ses prétentions; mais
dans un pays où les repas se développent sur des lignes de trente
ou quarante plats et durent quatre heures, l'estomac du chevalier
semblait être un bienfait accordé par la Providence à cette bonne
ville. Selon quelques médecins, cette chaleur placée à gauche dénote un
cœur prodigue. La vie galante du chevalier confirmait ces assertions
scientifiques, dont la responsabilité ne pèse pas, fort heureusement,
sur l'historien. Malgré ces symptômes, monsieur de Valois avait une
organisation nerveuse, conséquemment vivace. Si son foie ardait, pour
employer une vieille expression, son cœur ne brûlait pas moins. Si son
visage offrait quelques rides, si ses cheveux étaient argentés, un
observateur instruit y aurait vu les stigmates de la passion et les
sillons du plaisir; car aux tempes la _patte d'oie_ caractéristique, et
au front les _marches du palais_ montraient des rides élégantes, bien
prisées à la cour de Cythère. En lui tout révélait les mœurs de l'homme
à femmes (_ladie's man_). Le coquet chevalier était si minutieux dans
ses ablutions que ses joues faisaient plaisir à voir, elles semblaient
brossées avec une eau merveilleuse. La partie du crâne que ses cheveux
se refusaient à couvrir brillait comme de l'ivoire. Ses sourcils comme
ses cheveux jouaient la jeunesse par la régularité que leur imprimait
le peigne. Sa peau déjà si blanche semblait encore extrablanchie par
quelque secret. Sans porter d'odeur, le chevalier exhalait comme
un parfum de jeunesse qui rafraîchissait son aire. Ses mains de
gentilhomme, soignées comme celles d'une petite-maîtresse, attiraient
le regard sur des ongles roses et bien coupés. Enfin, sans son nez
magistral et superlatif, il eût été poupin. Il faut se résoudre à gâter
ce portrait par l'aveu d'une petitesse. Le chevalier mettait du coton
dans ses oreilles et y gardait encore deux petites boucles représentant
des têtes de nègre en diamants, admirablement faites d'ailleurs; mais
il y tenait assez pour justifier ce singulier appendice en disant que
depuis le percement de ses oreilles ses migraines l'avaient quitté.
Nous ne donnons pas le chevalier pour un homme accompli; mais ne
faut-il point pardonner aux vieux célibataires, dont le cœur envoie
tant de sang à la figure, d'adorables ridicules, fondés peut-être sur
de sublimes secrets? D'ailleurs, le chevalier de Valois rachetait ses
têtes de nègres par tant d'autres grâces, que la société devait se
trouver suffisamment indemnisée. Il prenait vraiment beaucoup de peine
pour cacher ses années et pour plaire à ses connaissances. Il faut
signaler en première ligne le soin extrême qu'il apportait à son linge,
la seule distinction que puissent avoir aujourd'hui dans le costume les
gens comme il faut; celui du chevalier était toujours d'une finesse
et d'une blancheur aristocratiques. Quant à son habit, quoiqu'il fût
d'une propreté remarquable, il était toujours usé, mais sans taches
ni plis. La conservation du vêtement tenait du prodige pour ceux qui
remarquaient la fashionable indifférence du chevalier sur ce point;
il n'allait pas jusqu'à les râper avec du verre, recherche inventée
par le prince de Galles; mais monsieur de Valois mettait à suivre les
rudiments de la haute élégance anglaise une fatuité personnelle qui
ne pouvait guère être appréciée par les gens d'Alençon. Le monde ne
doit-il pas des égards à ceux qui font tant de frais pour lui? N'y
a-t-il pas en ceci l'accomplissement du plus difficile précepte de
l'Évangile qui ordonne de rendre le bien pour le mal? Cette fraîcheur
de toilette, ce soin seyait bien aux yeux bleus, aux dents d'ivoire et
à la blonde personne du chevalier. Seulement, cet Adonis en retraite
n'avait rien de mâle dans son air, et semblait employer le fard de la
toilette pour cacher les ruines occasionnées par le service militaire
de la galanterie. Pour tout dire, la voix produisait comme une
antithèse dans la blonde délicatesse du chevalier. A moins de se ranger
à l'opinion de quelques observateurs du cœur humain, et de penser que
le chevalier avait la voix de son nez, son organe vous eût surpris par
des sons amples et redondants. Sans posséder le volume des colossales
basses-tailles, le timbre de cette voix plaisait par un médium étoffé,
semblable aux accents du cor anglais, résistants et doux, forts et
veloutés. Le chevalier avait franchement répudié le costume ridicule
que conservèrent quelques hommes monarchiques, et s'était franchement
modernisé: il se montrait toujours vêtu d'un habit marron à boutons
dorés, d'une culotte à demi juste en pout-de-soie et à boucles d'or,
d'un gilet blanc sans broderie, d'une cravate serrée sans col de
chemise, dernier vestige de l'ancienne toilette française auquel il
avait d'autant moins su renoncer qu'il pouvait ainsi montrer son cou
d'abbé commendataire. Ses souliers se recommandaient par des boucles
d'or carrées, desquelles la génération actuelle n'a point souvenir,
et qui s'appliquaient sur un cuir noir verni. Le chevalier laissait
voir deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement de chacun de
ses goussets, autre vestige des modes du dix-huitième siècle que les
Incroyables n'avaient pas dédaigné sous le Directoire. Ce costume de
transition qui unissait deux siècles l'un à l'autre, le chevalier le
portait avec cette grâce de marquis dont le secret s'est perdu sur la
scène française le jour où disparut Fleury, le dernier élève de Molé.
Sa vie privée était en apparence ouverte à tous les regards, mais en
réalité mystérieuse. Il occupait un logement modeste, pour ne pas dire
plus, situé rue du Cours, au deuxième étage d'une maison appartenant
à madame Lardot, la blanchisseuse de fin la plus occupée de la ville.
Cette circonstance expliquait la recherche excessive de son linge. Le
malheur voulut qu'un jour Alençon pût croire que le chevalier ne se fût
pas toujours comporté en gentilhomme, et qu'il eût secrètement épousé
dans ses vieux jours une certaine Césarine, mère d'un enfant qui avait
eu l'impertinence de venir sans être appelé.

--Il avait, dit alors un certain monsieur du Bousquier, donné sa main à
celle qui lui avait pendant si long-temps prêté son fer.

Cette horrible calomnie chagrina d'autant plus les vieux jours du
délicat gentilhomme, que la scène actuelle le montrera perdant une
espérance longtemps caressée, et à laquelle il avait fait bien des
sacrifices. Madame Lardot louait à monsieur le chevalier de Valois
deux chambres au second étage de sa maison pour la modique somme de
cent francs par an. Le digne gentilhomme, qui dînait en ville tous les
jours, ne rentrait jamais que pour se coucher. Sa seule dépense était
donc son déjeuner, invariablement composé d'une tasse de chocolat,
accompagnée de beurre et de fruits selon la saison. Il ne faisait de
feu que par les hivers les plus rudes, et seulement pendant le temps
de son lever. Entre onze heures et quatre heures, il se promenait,
allait lire les journaux et faisait des visites. Dès son établissement
à Alençon, il avait noblement avoué sa misère, en disant que sa
fortune consistait en six cents livres de rente viagère, seul débris
qui lui restât de son ancienne opulence et que lui faisait passer par
quartier son ancien homme d'affaires, chez lequel était le titre de
constitution. En effet, un banquier de la ville lui comptait, tous les
trois mois, cent cinquante livres envoyées par un monsieur Bordin de
Paris. Chacun sut ces détails à cause du profond secret que demanda le
chevalier à la première personne qui reçut sa confidence. Monsieur de
Valois récolta les fruits de son infortune: il eut son couvert mis dans
les maisons les plus distinguées d'Alençon et fut invité à toutes les
soirées. Ses talents de joueur, de conteur, d'homme aimable et de bonne
compagnie furent si bien appréciés qu'il semblait que tout fût manqué
si le connaisseur de la ville faisait défaut. Les maîtres de maison,
les dames avaient besoin de sa petite grimace approbative. Quand une
jeune femme s'entendait dire à un bal par le vieux chevalier: «Vous
êtes adorablement bien mise!» elle était plus heureuse de cet éloge
que du désespoir de sa rivale. Monsieur de Valois était le seul qui
pût bien prononcer certaines phrases de l'ancien temps. Les mots _mon
cœur_, _mon bijou_, _mon petit chou_, _ma reine_, tous les diminutifs
amoureux de l'an 1770 prenaient une grâce irrésistible dans sa bouche;
enfin, il avait le privilége des superlatifs. Ses compliments, dont il
était d'ailleurs avare, lui acquéraient les bonnes grâces des vieilles
femmes; ils flattaient tout le monde, même les hommes administratifs,
dont il n'avait pas besoin. Sa conduite au jeu était d'une distinction
qui l'eût fait remarquer partout: il ne se plaignait jamais, il
louait ses adversaires quand ils perdaient; il n'entreprenait point
l'éducation de ses partners, en démontrant la manière de mieux
jouer les coups. Lorsque, pendant la _donne_, il s'établissait de
ces nauséabondes dissertations, le chevalier tirait sa tabatière
par un geste digne de Molé, regardait la princesse Goritza, levait
dignement le couvercle, massait sa prise, la vannait, la lévigeait, la
façonnait en talus; puis, quand les cartes étaient données, il avait
garni les antres de son nez et replacé la princesse dans son gilet,
toujours à gauche! Un gentilhomme du _bon_ siècle (par opposition au
_grand_ siècle) pouvait seul avoir inventé cette transaction entre
un silence méprisant et l'épigramme qui n'eût pas été comprise. Il
acceptait les mazettes et savait en tirer parti. Sa ravissante égalité
d'humeur faisait dire de lui par beaucoup de personnes:--_J'admire
le chevalier de Valois!_ Sa conversation, ses manières, tout en lui
semblait être blond comme sa personne. Il s'étudiait à ne choquer ni
homme ni femme. Indulgent pour les vices de conformation comme pour
les défauts d'esprit, il écoutait patiemment, à l'aide de la princesse
Goritza, les gens qui lui racontaient les petites misères de la vie
de province: l'œuf mal cuit du déjeuner, le café dont la crème avait
tourné, les détails burlesques sur la santé, les réveils en sursaut,
les rêves, les visites. Le chevalier possédait un regard langoureux,
une attitude classique pour feindre la compassion, qui le rendaient un
délicieux auditeur; il plaçait un _ah!_ un _bah!_ un _Comment avez-vous
fait?_ avec un à-propos charmant. Il mourut sans que personne l'eût
jamais soupçonné de se remémorer les chapitres les plus chauds de son
roman avec la princesse Goritza, tant que duraient ces avalanches de
niaiseries. A-t-on jamais songé aux services qu'un sentiment éteint
peut rendre à la société, combien l'amour est sociable et utile? Ceci
peut expliquer pourquoi, malgré ses gains constants, le chevalier
restait l'enfant gâté de la ville, car il ne quittait jamais un salon
sans emporter environ six livres de gain. Ses pertes, que d'ailleurs
il faisait sonner haut, étaient fort rares. Tous ceux qui l'ont connu
avouent qu'ils n'ont jamais rencontré nulle part, même dans le Musée
égyptien de Turin, une si gentille momie. En aucun pays du monde le
parasitisme ne revêtit de si gracieuses formes. Jamais l'égoïsme le
plus concentré ne se montra ni plus officieux ni moins offensant que
chez ce gentilhomme, il valait une amitié dévouée. Si quelqu'un venait
prier monsieur de Valois de lui rendre un petit service qui l'eût
dérangé, ce quelqu'un ne s'en allait pas de chez le bon chevalier sans
être épris de lui, sans être surtout convaincu qu'il ne pouvait rien à
l'affaire ou qu'il la gâterait en s'en mêlant.

Pour expliquer la problématique existence du chevalier, l'historien
à qui la Vérité, cette cruelle débauchée, met le poing sur la gorge,
doit dire que dernièrement, après les tristes glorieuses journées
de juillet, Alençon a su que la somme gagnée au jeu par monsieur de
Valois allait par trimestre à cent cinquante écus environ, et que le
spirituel chevalier avait eu le courage de s'envoyer à lui-même sa
rente viagère, pour ne pas paraître sans ressources dans un pays où
l'on aime le positif. Beaucoup de ses amis (il était mort, notez ce
point!) ont contesté _mordicus_ cette circonstance, l'ont traitée
de fable en tenant le chevalier de Valois pour un respectable et
digne gentilhomme que les libéraux calomniaient. Heureusement pour
les fins joueurs, il se rencontre dans la galerie des gens qui les
soutiennent. Honteux d'avoir à justifier un tort, ces admirateurs le
nient intrépidement; ne les taxez pas d'entêtement, ces hommes ont le
sentiment de leur dignité: les gouvernements leur donnent l'exemple de
cette vertu qui consiste à enterrer nuitamment ses morts sans chanter
le _Te Deum_ de ses défaites. Si le chevalier s'est permis ce trait
de finesse, qui d'ailleurs lui aurait valu l'estime du chevalier de
Grammont, un sourire du baron de Fœneste, une poignée de main du
marquis de Moncade, en était-il moins le convive aimable, l'homme
spirituel, le joueur inaltérable, le ravissant conteur qui faisait
les délices d'Alençon? En quoi d'ailleurs cette action, qui rentre
dans les lois du libre arbitre, est-elle contraire aux mœurs élégantes
d'un gentilhomme? Lorsque tant de gens sont obligés de servir des
rentes viagères à autrui, quoi de plus naturel que d'en faire une,
volontairement, à son meilleur ami? Mais Laïus est mort... Au bout
d'une quinzaine d'années de ce train de vie, le chevalier avait amassé
dix mille et quelques cents francs. A la rentrée des Bourbons, un de
ses vieux amis, monsieur le marquis de Pombreton, ancien lieutenant
dans les mousquetaires noirs, lui avait, disait-il, rendu douze cents
pistoles qu'il lui avait prêtées pour émigrer. Cet événement fit
sensation, il fut opposé plus tard aux plaisanteries inventées par
_le Constitutionnel_ sur la manière de payer ses dettes employée par
quelques émigrés. Quand quelqu'un parlait de ce noble trait du marquis
de Pombreton devant le chevalier, ce pauvre homme rougissait jusqu'à
droite. Chacun se réjouit alors pour monsieur de Valois, qui allait
consultant les gens d'argent sur la manière dont il devait employer ce
débris de fortune. Se confiant aux destinées de la Restauration, il
plaça son argent sur le Grand-Livre au moment où les rentes valaient 56
francs 25 centimes. Messieurs de Lenoncourt et de Navarreins, desquels
il était connu, dit-il, lui firent obtenir une pension de cent écus
sur la cassette du Roi, et lui envoyèrent la croix de Saint-Louis.
Jamais on ne sut par quels moyens le vieux chevalier obtint ces deux
consécrations solennelles de son titre et de sa qualité; mais il
est certain que le brevet de la croix de Saint-Louis l'autorisait à
prendre le grade de colonel en retraite, à raison de ses services
dans les armées catholiques de l'Ouest. Outre sa fiction de rente
viagère, de laquelle personne ne s'inquiéta plus, le chevalier eut donc
authentiquement mille francs de revenu. Malgré cette amélioration,
il ne changea rien à sa vie ni à ses manières; seulement le ruban
rouge fit merveille sur son habit marron, et compléta pour ainsi dire
la physionomie du gentilhomme. Dès 1802, le chevalier cachetait ses
lettres d'un très-vieux cachet d'or, assez mal gravé, mais où les
Castéran, les d'Esgrignon, les Troisville pouvaient voir qu'il portait
_parti de France à la jumelle de gueules en barre, et de gueules à
cinq mâcles d'or aboutées en croix. L'écu entier sommé d'un chef de
sable à la croix palée d'argent. Pour timbre, le casque de chevalier.
Pour devise_: VALEO. Avec ces nobles armes, il devait et pouvait monter
dans tous les carrosses royaux du monde.

Beaucoup de gens ont envié la douce existence de ce vieux garçon,
pleine de parties de boston, de trictrac, de reversi, de whist et de
piquet bien jouées, de dîners bien digérés, de prises de tabac humées
avec grâce, de tranquilles promenades. Presque tout Alençon croyait
cette vie exempte d'ambition et d'intérêts graves; mais aucun homme n'a
une vie aussi simple que ses envieux la lui font. Vous découvrirez dans
les villages les plus oubliés des mollusques humains, des rotifères
en apparence morts, qui ont la passion des lépidoptères ou de la
conchyliologie, et qui se donnent des maux infinis pour je ne sais
quels papillons ou pour la _concha Veneris_. Non-seulement le chevalier
avait ses coquillages, mais encore il nourrissait un ambitieux désir
poursuivi avec une profondeur digne de Sixte-Quint: il voulait se
marier avec une vieille fille riche, sans doute dans l'intention de
s'en faire un marchepied pour aborder les sphères élevées de la cour.
Là était le secret de sa royale tenue et de son séjour à Alençon.

Un mercredi, de grand matin, vers le milieu du printemps de l'année 16,
c'était sa façon de parler, au moment où le chevalier passait sa robe
de chambre en vieux damas vert à fleurs, il entendit, malgré son coton
dans l'oreille, le pas léger d'une jeune fille qui montait l'escalier.
Bientôt trois coups furent discrètement frappés à sa porte; puis, sans
attendre la réponse, une belle personne se coula chez le vieux garçon.

--Ah! c'est toi, Suzanne? dit le chevalier de Valois sans discontinuer
son opération commencée qui consistait à repasser la lame de son rasoir
sur un cuir. Que viens-tu faire ici, cher petit bijou d'espièglerie?

--Je viens vous dire une chose qui vous fera peut-être autant de
plaisir que de peine.

--S'agit-il de Césarine?

--Je m'embarrasse bien de votre Césarine! dit-elle d'un air à la fois
mutin, grave et insouciant.

Cette charmante Suzanne, dont la comique aventure devait exercer
une si grande influence sur la destinée des principaux personnages
de cette histoire, était une ouvrière de madame Lardot. Un mot
sur la topographie de la maison. Les ateliers occupaient tout le
rez-de-chaussée. La petite cour servait à étendre sur des cordes
en crin les mouchoirs brodés, les collerettes, les canezous, les
manchettes, les chemises à jabot, les cravates, les dentelles, les
robes brodées, tout le linge fin des meilleures maisons de la ville.
Le chevalier prétendait savoir, par le nombre de canezous de la femme
du Receveur-Général, le menu de ses intrigues; car il se trouvait des
chemises à jabot et des cravates en corrélation avec les canezous
et les collerettes. Quoique pouvant tout deviner par cette espèce
de tenue en partie double des rendez-vous de la ville, le chevalier
ne commit jamais une indiscrétion, il ne dit jamais une épigramme
susceptible de lui faire fermer une maison (et il avait de l'esprit!)
Aussi prendrez-vous monsieur de Valois pour un homme d'une tenue
supérieure, et dont les talents, comme ceux de beaucoup d'autres,
se sont perdus dans un cercle étroit. Seulement, car il était homme
enfin, le chevalier se permettait certaines œillades incisives qui
faisaient trembler les femmes; néanmoins toutes l'aimèrent après
avoir reconnu combien était profonde sa discrétion, combien il avait
de sympathie pour les jolies faiblesses. La première ouvrière, le
factotum de madame Lardot, vieille fille de quarante-cinq ans, laide
à faire peur, demeurait porte à porte avec le chevalier. Au-dessus
d'eux, il n'y avait plus que des mansardes où se séchait le linge en
hiver. Chaque appartement se composait, comme celui du chevalier,
de deux chambres éclairées, l'une sur la rue, l'autre sur la cour.
Au-dessous du chevalier, demeurait un vieux paralytique, le grand-père
de madame Lardot, un ancien corsaire nommé Grévin, qui avait servi
sous l'amiral Simeuse dans les Indes, et qui était sourd. Quant à
madame Lardot, qui occupait l'autre logement du premier étage, elle
avait un si grand faible pour les gens de condition, qu'elle pouvait
passer pour aveugle à l'endroit du chevalier. Pour elle, monsieur de
Valois était un monarque absolu qui faisait tout bien. Une de ses
ouvrières aurait-elle été coupable d'un bonheur attribué au chevalier,
elle eût dit:--_Il est si aimable!_ Ainsi, quoique cette maison fût de
verre, comme toutes les maisons de province, relativement à monsieur
de Valois elle était discrète comme une caverne de voleurs. Confident
né des petites intrigues de l'atelier, le chevalier ne passait jamais
devant la porte, qui la plupart du temps restait ouverte, sans donner
quelque chose à ses petites chattes: du chocolat, des bonbons, des
rubans, des dentelles, une croix d'or, toutes sortes de mièvreries dont
raffolent les grisettes. Aussi le bon chevalier était-il adoré de ces
petites filles. Les femmes ont un instinct qui leur fait deviner les
hommes qui les aiment par cela seulement qu'elles portent une jupe, qui
sont heureux d'être près d'elles, et qui ne pensent jamais à demander
sottement l'intérêt de leur galanterie. Les femmes ont sous ce rapport
le flair du chien, qui dans une compagnie va droit à l'homme pour qui
les bêtes sont sacrées. Le pauvre chevalier de Valois conservait,
de sa première vie, le besoin de protection galante qui distinguait
autrefois le grand seigneur. Toujours fidèle au système de la petite
maison, il aimait à enrichir les femmes, les seuls êtres qui sachent
bien recevoir parce qu'ils peuvent toujours rendre. N'est-il pas
extraordinaire que, par un temps où les écoliers cherchent, au sortir
du collége, à dénicher un symbole ou à trier des mythes, personne n'ait
encore expliqué les filles du dix-huitième siècle? N'était-ce pas le
tournoi du quinzième siècle? En 1550, les chevaliers se battaient pour
les dames; en 1750, ils montraient leurs maîtresses à Longchamps;
aujourd'hui, ils font courir leurs chevaux; à toutes les époques, le
gentilhomme a tâché de se créer une façon de vivre qui ne fût qu'à lui.
Les souliers à la poulaine du quatorzième siècle étaient les talons
rouges du dix-huitième, et le luxe des maîtresses était en 1750 une
ostentation semblable à celle des sentiments de la Chevalerie-Errante.
Mais le chevalier ne pouvait plus se ruiner pour une maîtresse! Au
lieu de bonbons enveloppés de billets de caisse, il offrait galamment
un sac de pures croquignoles. Disons-le à la gloire d'Alençon, ces
croquignoles étaient acceptées plus joyeusement que la Duthé ne reçut
jadis une toilette en vermeil ou quelque équipage du comte d'Artois.
Toutes ces grisettes avaient compris la majesté déchue du chevalier
de Valois, et lui gardaient un profond secret sur leurs familiarités
intérieures. Les questionnait-on en ville dans quelques maisons sur le
chevalier de Valois, elles parlaient gravement du gentilhomme, elles
le vieillissaient; il devenait un respectable monsieur de qui la vie
était une fleur de sainteté; mais, au logis, elles lui auraient monté
sur les épaules comme des perroquets. Il aimait à savoir les secrets
que découvrent les blanchisseuses au sein des ménages, elles venaient
donc le matin lui raconter les cancans d'Alençon; il les appelait
ses gazettes en cotillon, ses feuilletons vivants; jamais monsieur
de Sartines n'eut d'espions si intelligents, ni moins chers, et qui
eussent conservé autant d'honneur en déployant autant de friponnerie
dans l'esprit. Notez que, pendant son déjeuner, le chevalier s'amusait
comme un bienheureux.

Suzanne, une de ses favorites, spirituelle, ambitieuse, avait en elle
l'étoffe d'une Sophie Arnould, elle était d'ailleurs belle comme la
plus belle courtisane que jamais Titien ait conviée à poser sur un
velours noir pour aider son pinceau à faire une Vénus; mais sa figure,
quoique fine dans le tour des yeux et du front, péchait en bas par
des contours communs. C'était la beauté normande, fraîche, éclatante,
rebondie, la chair de Rubens qu'il faudrait marier avec les muscles de
l'Hercule-Farnèse, et non la Vénus de Médicis, cette gracieuse femme
d'Apollon.

--Hé! bien, mon enfant, conte-moi ta petite ou ta grosse aventure.

Ce qui, de Paris à Pékin, aurait fait remarquer le chevalier, était
la douce paternité de ses manières avec ces grisettes; elles lui
rappelaient les filles d'autrefois, ces illustres reines d'Opéra,
dont la célébrité fut européenne pendant un bon tiers du dix-huitième
siècle. Il est certain que le gentilhomme qui a vécu jadis avec
cette nation féminine oubliée comme toutes les grandes choses, comme
les Jésuites et les Flibustiers, comme les Abbés et les Traitants,
a conquis une irrésistible bonhomie, une facilité gracieuse, un
laissez-aller dénué d'égoïsme, tout l'incognito de Jupiter chez
Alcmène, du roi qui se fait la dupe de tout, qui jette à tous les
diables la supériorité de ses foudres, et veut manger son Olympe en
folies, en petits soupers, en profusions féminines, loin de Junon
surtout. Malgré sa robe de vieux damas vert, malgré la nudité de
la chambre où il recevait, et où il y avait à terre une méchante
tapisserie en guise de tapis, de vieux fauteuils crasseux, où les murs
tendus d'un papier d'auberge offraient ici les profils de Louis XVI et
des membres de sa famille tracés dans un saule pleureur, là le sublime
testament imprimé en façon d'urne, enfin toutes les sentimentalités
inventées par le royalisme sous la Terreur; malgré ses ruines, le
chevalier se faisant la barbe devant une vieille toilette ornée de
méchantes dentelles respirait le dix-huitième siècle!... Toutes les
grâces libertines de sa jeunesse reparaissaient, il semblait riche de
trois cent mille livres de dettes et avoir son vis-à-vis à la porte.
Il était aussi grand que Berthier communiquant, pendant la déroute de
Moscou, des ordres aux bataillons d'une armée qui n'existait plus.

--Monsieur le chevalier, dit drôlement Suzanne, il me semble que je
n'ai rien à vous raconter, vous n'avez qu'à voir.

Et Suzanne se posa de profil, de manière à faire à ses paroles un
commentaire d'avocat. Le chevalier, qui, croyez-le bien, était un fin
compère, abaissa, tout en tenant le rasoir oblique à son cou, son œil
droit sur la grisette, et feignit de comprendre.

--Bien, bien, mon petit chou, nous allons causer tout à l'heure. Mais
tu prends l'avance, il me semble.

--Mais, monsieur le chevalier, dois-je attendre que ma mère me batte,
que madame Lardot me chasse? Si je ne m'en vais pas promptement à
Paris, jamais je ne pourrai me marier ici, où les hommes sont si
ridicules.

--Mon enfant, que veux-tu, la société change, les femmes ne sont
pas moins victimes que la noblesse de l'épouvantable désordre qui
se prépare. Après les bouleversements politiques viennent les
bouleversements dans les mœurs. Hélas! la femme n'existera bientôt plus
(il ôta son coton pour s'arranger les oreilles); elle perdra beaucoup
en se lançant dans le sentiment; elle se tordra les nerfs, et n'aura
plus ce bon petit plaisir de notre temps, désiré sans honte, accepté
sans façon, et où l'on n'employait les vapeurs que (il nettoya ses
petites têtes de nègre) comme un moyen d'arriver à ses fins; elles
en feront une maladie qui se terminera par des infusions de feuilles
d'oranger (il se mit à rire). Enfin le mariage deviendra quelque chose
(il prit ses pinces pour s'épiler) de fort ennuyeux, et il était si gai
de mon temps! Les règnes de Louis XIV et de Louis XV, retiens ceci, mon
enfant, ont été les adieux des plus belles mœurs du monde.

--Mais, monsieur le chevalier, dit la grisette, il s'agit des mœurs
et de l'honneur de votre petite Suzanne, et j'espère que vous ne
l'abandonnerez pas.

--Comment donc! s'écria le chevalier en achevant sa coiffure,
j'aimerais mieux perdre mon nom!

--Ah! fit Suzanne.

--Écoutez-moi, petite masque, dit le chevalier en s'étalant sur une
grande bergère qui se nommait jadis _une duchesse_ et que madame Lardot
avait fini par trouver pour lui.

Il attira la magnifique Suzanne en lui prenant les jambes entre ses
genoux. La belle fille se laissa faire, elle si hautaine dans la
rue, elle qui vingt fois avait refusé la fortune que lui offraient
quelques hommes d'Alençon autant par honneur que par dédain de leur
mesquinerie. Suzanne tendit alors son prétendu péché si audacieusement
au chevalier, que ce vieux pécheur, qui avait sondé bien d'autres
mystères dans des existences bien autrement astucieuses, eut toisé
l'affaire d'un seul coup d'œil. Il savait bien qu'aucune fille ne se
joue d'un déshonneur réel; mais il dédaigna de renverser l'échafaudage
de ce joli mensonge en y touchant.

--Nous nous calomnions, lui dit le chevalier en souriant avec une
inimitable finesse, nous sommes sage comme la belle fille dont nous
portons le nom; nous pouvons nous marier sans crainte, mais nous ne
voulons pas végéter ici, nous avons soif de Paris, où les charmantes
créatures deviennent riches quand elles sont spirituelles, et nous
ne sommes pas sotte. Nous voulons donc aller voir si la capitale des
plaisirs nous a réservé de jeunes chevaliers de Valois, un carrosse,
des diamants, une loge à l'Opéra. Les Russes, les Anglais, les
Autrichiens ont apporté des millions sur lesquels maman nous a assigné
une dot en nous faisant belle. Enfin nous avons du patriotisme, nous
voulons aider la France à reprendre son argent dans la poche de ces
messieurs. Hé! hé! cher petit mouton du diable, tout ceci n'est pas
mal. Le monde où tu vis criera peut-être un peu, mais le succès
justifiera tout. Ce qui est très-mal, mon enfant, c'est d'être sans
argent, et voilà notre maladie à tous deux. Comme nous avons beaucoup
d'esprit, nous avons imaginé de tirer parti de notre joli petit honneur
en attrapant un vieux garçon; mais ce vieux garçon, mon cœur, connaît
l'alpha et l'oméga des ruses féminines, ce qui veut dire que tu
mettrais plus facilement un grain de sel sur la queue d'un moineau que
de me faire croire que je suis pour quelque chose dans ton affaire. Va
à Paris, ma petite, vas-y aux dépens de la vanité d'un célibataire, je
ne t'en empêcherai pas, je t'y aiderai, car le vieux garçon, Suzanne,
est le coffre-fort naturel d'une jeune fille. Mais ne me fourre pas
là-dedans. Écoute, ma reine, toi qui comprends si bien la vie, tu me
ferais beaucoup de tort et beaucoup de peine: du tort? tu pourrais
empêcher mon mariage dans un pays où l'on tient aux mœurs; beaucoup de
peine? en effet, tu serais dans l'embarras, ce que je nie, finaude!
tu sais mon chou, que je n'ai plus rien, je suis gueux comme un rat
d'église. Ah! si j'épousais mademoiselle Cormon, si je redevenais
riche, certes je te préférerais à Césarine. Tu m'as toujours semblé
fine comme l'or à dorer du plomb, et tu es faite pour être l'amour
d'un grand seigneur. Je te crois tant d'esprit, que le tour que tu me
joues là ne me surprend pas du tout, je l'attendais. Pour une fille,
mais c'est jeter le fourreau de son épée. Pour agir ainsi, mon ange, il
faut des idées supérieures. Aussi as-tu mon estime!

Et il lui donna sur la joue la confirmation à la manière des évêques.

--Mais, monsieur le chevalier, je vous assure que vous vous trompez, et
que...

Elle rougit sans oser continuer, le chevalier avait, par un seul
regard, deviné, pénétré tout son plan.

--Oui, je t'entends, tu veux que je te croie! Eh! bien, je te crois.
Mais suis mon conseil, va chez monsieur du Bousquier. Ne portes-tu pas
le linge chez monsieur du Bousquier depuis cinq à six mois? Eh! bien,
je ne te demande pas ce qui se passe entre vous; mais je le connais,
il a de l'amour-propre, il est vieux garçon, il est très-riche, il a
deux mille cinq cents livres de rente et n'en dépense pas huit cents.
Si tu es aussi spirituelle que je le suppose, tu verras Paris à ses
frais. Va, ma petite biche, va l'entortiller, surtout sois déliée comme
une soie, et à chaque parole, fais un double tour et un nœud; il est
homme à redouter le scandale, et s'il t'a donné lieu de le mettre sur
la sellette... enfin, tu comprends, menace-le de t'adresser aux dames
du bureau de charité. D'ailleurs il est ambitieux. Eh! bien, un homme
doit arriver à tout par sa femme. N'es-tu donc pas assez belle, assez
spirituelle pour faire la fortune de ton mari? Hé! malepeste, tu peux
rompre en visière à une femme de la cour.

Suzanne, illuminée par les derniers mots du chevalier, grillait d'envie
de courir chez du Bousquier. Pour ne pas sortir trop brusquement,
elle questionna le chevalier sur Paris, en l'aidant à s'habiller. Le
chevalier devina l'effet de ses instructions, et favorisa la sortie de
Suzanne en la priant de dire à Césarine de lui monter le chocolat que
lui faisait madame Lardot tous les matins. Suzanne s'esquiva pour se
rendre chez sa victime, dont voici la biographie.

Issu d'une vieille famille d'Alençon, du Bousquier tenait le milieu
entre le bourgeois et le hobereau. Son père avait exercé les fonctions
judiciaires de Lieutenant-Criminel. Se trouvant sans ressources après
la mort de son père, du Bousquier, comme tous les gens ruinés de la
province, était allé chercher fortune à Paris. Au commencement de la
Révolution, il s'était mis dans les affaires. En dépit des républicains
qui sont tous à cheval sur la probité révolutionnaire, les affaires de
ce temps-là n'étaient pas claires. Un espion politique, un agioteur,
un munitionnaire, un homme qui faisait confisquer, d'accord avec le
Syndic de la Commune, des biens d'émigrés pour les acheter et les
revendre; un ministre et un général étaient tous également dans les
affaires. De 1793 à 1799, du Bousquier fut entrepreneur des vivres
des armées françaises. Il eut alors un magnifique hôtel, il fut un
des matadors de la finance, il fit des affaires de compte à demi avec
Ouvrard, tint maison ouverte, et mena la vie scandaleuse du temps, une
vie de Cincinnatus à sacs de blé récolté sans peine, à rations volées,
à petites maisons pleines de maîtresses, et où se donnaient de belles
fêtes aux Directeurs de la République. Le citoyen du Bousquier fut
l'un des familiers de Barras, il fut au mieux avec Fouché, très-bien
avec Bernadotte, et crut devenir ministre en se jetant à corps perdu
dans le parti qui joua secrètement contre Bonaparte jusqu'à Marengo.
Il s'en fallut de la charge de Kellermann et de la mort de Desaix que
du Bousquier ne fût un grand homme d'État. Il était l'un des employés
supérieurs du gouvernement inédit que le bonheur de Napoléon fit
rentrer dans les coulisses de 1793 (voyez _Une ténébreuse Affaire_). La
victoire opiniâtrement surprise à Marengo fut la défaite de ce parti,
qui avait des proclamations tout imprimées pour revenir au système
de la Montagne, au cas où le premier Consul aurait succombé. Dans la
conviction où il était de l'impossibilité d'un triomphe, du Bousquier
joua la majeure partie de sa fortune à la baisse, et conserva deux
courriers sur le champ de bataille: le premier partit au moment où
Mélas était victorieux; mais dans la nuit, à quatre heures de distance,
le second vint proclamer la défaite des Autrichiens. Du Bousquier
maudit Kellermann et Desaix, il n'osa pas maudire le premier Consul
qui lui devait des millions. Cette alternative de millions à gagner et
de ruine réelle priva le fournisseur de toutes ses facultés, il devint
imbécile pendant plusieurs jours, il avait abusé de la vie par tant
d'excès que ce coup de foudre le trouva sans force. La liquidation de
ses créances sur l'État lui permettait de garder quelques espérances;
mais, malgré ses présents corrupteurs, il rencontra la haine de
Napoléon contre les fournisseurs qui avaient joué sur sa défaite.
M. de Fermon, si plaisamment nommé _Fermons la caisse_, laissa du
Bousquier sans un sou. L'immoralité de sa vie privée, ses liaisons
avec Barras et Bernadotte déplurent au premier Consul encore plus que
son jeu de Bourse; il le raya de la liste des Receveurs-Généraux où,
par un reste de crédit, il s'était fait porter pour Alençon. De son
opulence, du Bousquier conserva douze cents francs de rente viagère
inscrite au Grand-Livre, un pur placement de caprice qui le sauva de
la misère. Ignorant le résultat de la liquidation, ses créanciers ne
lui laissèrent que mille francs de rente consolidés; mais ils furent
tous payés par la vente des propriétés, par les recouvrements et par
l'hôtel de Beauséant que possédait du Bousquier. Ainsi le spéculateur,
après avoir frisé la faillite, garda son nom tout entier. Un homme
ruiné par le premier Consul, et précédé par la réputation colossale
que lui avaient faite ses relations avec les chefs des gouvernements
passés, son train de vie, son règne passager, intéressa la ville
d'Alençon où dominait secrètement le royalisme. Du Bousquier furieux
contre Bonaparte, racontant les misères du premier Consul, les
débordements de Joséphine et les anecdotes secrètes de dix ans de
révolution, fut très-bien accueilli. Vers ce temps, quoiqu'il fût bien
et dûment quadragénaire, du Bousquier se produisit comme un garçon de
trente-six ans, de moyenne taille, gras comme un fournisseur, faisant
parade de ses mollets de procureur égrillard, à physionomie fortement
marquée, ayant le nez aplati mais à naseaux garnis de poils; des yeux
noirs à sourcils fournis et d'où sortait un regard fin comme celui de
monsieur de Talleyrand, mais un peu éteint; il gardait les nageoires
républicaines, et portait fort longs ses cheveux bruns. Ses mains,
enrichies de petits bouquets de poils à chaque phalange, offraient
la preuve d'une riche musculature par de grosses veines bleues,
saillantes. Enfin, il avait le poitrail de l'Hercule-Farnèse, et des
épaules à soutenir la rente. On ne voit aujourd'hui de ces sortes
d'épaules qu'à Tortoni. Ce luxe de vie masculine était admirablement
peint par un mot en usage pendant le dernier siècle, et qui se comprend
à peine aujourd'hui: dans le style galant de l'autre époque, du
Bousquier eût passé pour un vrai _payeur d'arrérages_. Mais, comme
chez le chevalier de Valois, il se rencontrait chez du Bousquier des
symptômes qui contrastaient avec l'aspect général de la personne.
Ainsi, l'ancien fournisseur n'avait pas la voix de ses muscles, non que
sa voix fût ce petit filet maigre qui sort quelquefois de la bouche de
ces phoques à deux pieds; c'était au contraire une voix forte mais
étouffée, de laquelle on ne peut donner une idée qu'en la comparant au
bruit que fait une scie dans un bois tendre et mouillé; enfin, la voix
d'un spéculateur éreinté.

  [Illustration: IMP. S. RAÇON.

  DU BOUSQUIER.

  Il avait conservé le costume à la mode au temps de sa gloire.

                                                (LA VIEILLE FILLE.)]

Du Bousquier avait conservé le costume à la mode au temps de sa gloire:
les bottes à revers, les bas de soie blancs, la culotte courte en
drap côtelé de couleur cannelle, le gilet à la Robespierre et l'habit
bleu. Malgré les titres que la haine du premier Consul lui donnait
auprès des sommités royalistes de la province, monsieur du Bousquier
ne fut point reçu dans les sept ou huit familles qui composaient le
faubourg Saint-Germain d'Alençon, et où allait le chevalier de Valois.
Il avait tenté tout d'abord d'épouser mademoiselle Armande de Gordes,
fille noble sans fortune, mais de qui du Bousquier comptait tirer un
grand parti pour ses projets ultérieurs, car il rêvait une brillante
revanche. Il essuya un refus. Il se consola par les dédommagements que
lui offrirent une dizaine de familles riches qui avaient autrefois
fabriqué le point d'Alençon, qui possédaient des herbages ou des bœufs,
qui faisaient en gros le commerce des toiles, et où le hasard pouvait
lui livrer un bon parti. Le vieux garçon avait en effet concentré ses
espérances dans la perspective d'un heureux mariage, que ses diverses
capacités semblaient d'ailleurs lui promettre; car il ne manquait
pas d'une certaine habileté financière que beaucoup de personnes
mettaient à profit. Semblable au joueur ruiné qui dirige les néophytes,
il indiquait les spéculations, il en déduisait bien les moyens, les
chances et la conduite. Il passait pour être un bon administrateur, il
fut souvent question de le nommer maire d'Alençon; mais le souvenir
de ses tripotages dans les gouvernements républicains lui nuisirent,
il ne fut jamais reçu à la Préfecture. Tous les gouvernements qui se
succédèrent, même celui des Cent-Jours, se refusèrent à le nommer maire
d'Alençon, place qu'il ambitionnait, et qui, s'il l'avait obtenue,
aurait fait conclure son mariage avec une vieille fille sur laquelle
il avait fini par porter ses vues. Son aversion du gouvernement
impérial l'avait d'abord jeté dans le parti royaliste où il resta
malgré les injures qu'il y recevait; mais quand, à la première rentrée
des Bourbons, l'exclusion fut maintenue à la Préfecture contre lui,
ce dernier refus lui inspira contre les Bourbons une haine aussi
profonde que secrète, car il demeura patiemment fidèle à ses opinions.
Il devint le chef du parti libéral d'Alençon, le directeur invisible
des élections, et fit un mal prodigieux à la Restauration par
l'habileté de ses manœuvres sourdes et par la perfidie de ses menées.
Du Bousquier, comme tous ceux qui ne peuvent plus vivre que par la
tête, portait dans ses sentiments haineux la tranquillité d'un ruisseau
faible en apparence, mais intarissable; sa haine était comme celle
du nègre, si paisible, si patiente, qu'elle trompait l'ennemi. Sa
vengeance, couvée pendant quinze années, ne fut rassasiée par aucune
victoire, pas même par le triomphe des journées de juillet 1830.

Ce n'était pas sans intention que le chevalier de Valois envoyait
Suzanne chez du Bousquier. Le libéral et le royaliste s'étaient
mutuellement devinés malgré la savante dissimulation avec laquelle
ils cachaient leur commune espérance à toute la ville. Ces deux vieux
garçons étaient rivaux. Chacun d'eux avait formé le plan d'épouser
cette demoiselle Cormon de qui monsieur de Valois venait de parler à
Suzanne. Tous deux blottis dans leur idée, caparaçonnés d'indifférence,
attendaient le moment où quelque hasard leur livrerait cette vieille
fille. Ainsi, quand même ces deux célibataires n'auraient pas été
séparés par toute la distance que mettaient entre eux les systèmes
desquels ils offraient une vivante expression, leur rivalité en eût
encore fait deux ennemis. Les époques déteignent sur les hommes qui
les traversent. Ces deux personnages prouvaient la vérité de cet
axiome par l'opposition des teintes historiques empreintes dans leurs
physionomies, dans leurs discours, leurs idées, leurs costumes. L'un,
abrupte, énergique, à manières larges et saccadées, à parole brève et
rude, noir de ton, de chevelure, de regard, terrible en apparence,
impuissant en réalité comme une insurrection, représentait bien la
République. L'autre, doux et poli, élégant, soigné, atteignant à son
but par les lents mais infaillibles moyens de la diplomatie, fidèle au
goût, était une image de l'ancienne courtisanerie. Ces deux ennemis se
rencontraient presque tous les soirs sur le même terrain. La guerre
était courtoise et bénigne chez le chevalier, mais du Bousquier y
mettait moins de formes, tout en gardant les convenances voulues par
la société, car il ne voulait pas se faire chasser de la place. Eux
seuls, ils se comprenaient bien. Malgré la finesse d'observation que
les gens de province portent sur les petits intérêts au centre desquels
ils vivent, personne ne se doutait de la rivalité de ces deux hommes.
Monsieur le chevalier de Valois occupait une assiette supérieure, il
n'avait jamais demandé la main de mademoiselle Cormon; tandis que
du Bousquier, qui s'était mis sur les rangs après son échec dans
la maison de Gordes, avait été refusé. Mais le chevalier supposait
encore de grandes chances à son rival pour lui porter un coup de
Jarnac si profondément enfoncé avec une lame trempée et préparée comme
l'était Suzanne. Le chevalier avait jeté la sonde dans les eaux de du
Bousquier; et, comme on va le voir, il ne s'était trompé dans aucune de
ses conjectures.

Suzanne trotta de la rue du Cours par la rue de la Porte de Séez
et la rue du Bercail, jusqu'à la rue du Cygne, où depuis cinq ans
du Bousquier avait acheté une petite maison de province, bâtie
en chaussins gris, qui sont comme les moellons du granit normand
ou du schiste breton. L'ancien fournisseur s'était établi plus
comfortablement que qui que ce fût en ville, car il avait conservé
quelques meubles du temps de sa splendeur; mais les mœurs de la
province avaient insensiblement effacé les rayons du Sardanapale tombé.
Les vestiges de son ancien luxe faisaient dans sa maison l'effet d'un
lustre dans une grange, car il n'y avait plus cette harmonie, lien
de toute œuvre humaine ou divine. Sur une belle commode se trouvait
un pot à l'eau à couvercle, comme il ne s'en voit qu'aux approches
de la Bretagne. Si quelque beau tapis s'étendait dans sa chambre,
les rideaux de croisée montraient les rosaces d'un ignoble calicot
imprimé. La cheminée en pierre mal peinte jurait avec une belle pendule
déshonorée par le voisinage de misérables chandeliers. L'escalier,
par où tout le monde montait sans s'essuyer les pieds, n'était pas
mis en couleur. Enfin, les portes mal réchampies par un peintre du
pays effarouchaient l'œil par des tons criards. Comme le temps que
représentait du Bousquier, cette maison offrait un amas confus de
saletés et de magnifiques choses. Du Bousquier pouvait être considéré
comme un homme à l'aise, il menait la vie parasite du chevalier; et
celui-là sera toujours riche qui ne dépense pas son revenu. Il avait
pour tout domestique une espèce de Jocrisse, garçon du pays, assez
niais, façonné lentement aux exigences de du Bousquier qui lui avait
appris, comme à un orang-outang, à frotter les appartements, essuyer
les meubles, cirer les bottes, brosser les habits, venir le chercher
le soir avec la lanterne quand le temps était couvert, avec des sabots
quand il pleuvait. Comme certains êtres, ce garçon n'avait d'étoffe
que pour un vice, il était gourmand. Souvent, lorsqu'il se donnait
des dîners d'apparat, du Bousquier lui faisait quitter sa veste de
cotonnade bleue carrée à poches ballottantes sur les reins et toujours
grosses d'un mouchoir, d'un eustache, d'un fruit ou d'un casse-museau,
il lui faisait endosser un habillement d'ordonnance, et l'emmenait pour
servir. René s'empiffrait alors avec les domestiques. Cette obligation
que du Bousquier avait tournée en récompense lui valait la plus absolue
discrétion de son domestique breton.

--Vous voilà par ici, mademoiselle, dit René à Suzanne en la voyant
entrer; c'est pas votre jour, nous n'avons point de linge à donner à
madame Lardot.

--Grosse bête, dit Suzanne en riant.

La jolie fille monta, laissant René achever une écuellée de galette
de sarrasin cuite dans du lait. Du Bousquier se trouvait encore au
lit, occupé à paresser, à remâcher les plans que lui suggérait son
ambition, car il ne pouvait plus être qu'ambitieux, comme tous les
hommes qui ont trop pressé l'orange du plaisir. L'ambition et le jeu
sont inépuisables. Aussi, chez un homme bien organisé, les passions qui
procèdent du cerveau survivront-elles toujours aux passions émanées du
cœur.

--Me voilà, dit Suzanne en s'asseyant sur le lit en en faisant crier
les rideaux sur les tringles par un mouvement de brusquerie despotique.

--_Quesaco_, ma charmante? dit le vieux garçon en se mettant sur son
séant.

--Monsieur, dit gravement Suzanne, vous devez être étonné de me voir
venir ainsi, mais je me trouve dans des circonstances qui m'obligent à
ne pas m'inquiéter du qu'en dira-t-on.

--Qu'est-ce que c'est que ça! fit du Bousquier en se croisant les bras.

--Mais ne me comprenez-vous pas? dit Suzanne. Je sais, reprit-elle
en faisant une gentille petite moue, combien il est ridicule à une
pauvre fille de venir tracasser un garçon pour ce que vous regardez
comme des misères. Mais si vous me connaissiez bien, monsieur, si vous
saviez tout ce dont je suis capable pour l'homme qui s'attacherait à
moi, autant que je m'attacherais à vous, vous n'auriez jamais à vous
repentir de m'avoir épousée. Ce n'est pas ici, par exemple, que je
pourrais vous être utile à grand'chose; mais si nous allions à Paris,
vous verriez où je conduirais un homme d'esprit et de moyens comme
vous, dans un moment où l'on refait le gouvernement de fond en comble,
et où les étrangers sont les maîtres. Enfin, entre nous soit dit, ce
dont il est question, est-ce un malheur? n'est-ce pas un bonheur que
vous payeriez cher un jour? A qui vous intéresserez-vous, pour qui
travaillerez-vous?

--Pour moi, donc! s'écria brutalement du Bousquier.

--Vieux monstre, vous ne serez jamais père! dit Suzanne en donnant à sa
phrase l'accent d'une malédiction prophétique.

--Allons, pas de bêtises, Suzanne, reprit du Bousquier, je crois que je
rêve encore.

--Mais quelle réalité vous faut-il donc? s'écria Suzanne en se levant.

Du Bousquier frotta son bonnet de coton sur sa tête par un mouvement
de rotation d'une énergie brouillonne qui indiquait une prodigieuse
fermentation dans ses idées.

--Mais il le croit, se dit Suzanne à elle-même, et il en est flatté.
Mon Dieu, comme il est facile de les attraper, ces hommes!

--Suzanne, que diable veux-tu que je fasse? il est si
extraordinaire.... Moi qui croyais... Le fait est que... mais non, non,
cela ne se peut pas...

--Comment, vous ne pouvez pas m'épouser?

--Ah! pour ça, non! J'ai des engagements.

--Est-ce avec mademoiselle de Gordes ou avec mademoiselle Cormon, qui,
toutes les deux, vous ont déjà refusé? Écoutez, monsieur du Bousquier,
mon honneur n'a pas besoin de gendarmes pour vous traîner à la Mairie.
Je ne manquerai point de maris, et ne veux point d'un homme qui ne sait
pas apprécier ce que je vaux. Un jour vous pourrez vous repentir de
la manière dont vous vous conduisez, parce que rien au monde, ni or,
ni argent, ne me fera vous rendre votre bien, si vous refusez de le
prendre aujourd'hui.

--Mais, Suzanne, es-tu sûre?...

--Ah! monsieur! fit la grisette en se drapant dans sa vertu, pour qui
me prenez-vous? Je ne vous rappelle point les paroles que vous m'avez
données, et qui ont perdu une pauvre fille dont le seul défaut est
d'avoir autant d'ambition que d'amour.

Du Bousquier était livré à mille sentiments contraires, à la joie, à
la défiance, au calcul. Il avait résolu depuis longtemps d'épouser
mademoiselle Cormon, car la charte, sur laquelle il venait de ruminer,
offrait à son ambition la magnifique voie politique de la députation.
Or, son mariage avec la vieille fille devait le poser si haut dans la
ville qu'il y acquerrait une grande influence. Aussi l'orage soulevé
par la malicieuse Suzanne le plongea-t-il dans un violent embarras.
Sans cette secrète espérance, il aurait épousé Suzanne sans même y
réfléchir. Il se serait placé franchement à la tête du parti libéral
d'Alençon. Après un pareil mariage, il renonçait à la première société
pour retomber dans la classe bourgeoise des négociants, des riches
fabricants, des herbagers qui certainement le porteraient en triomphe
comme leur candidat. Du Bousquier prévoyait déjà le Côté Gauche. Cette
délibération solennelle, il ne la cachait pas, il se passait la main
sur la tête, et se tortillait les cheveux, car le bonnet était tombé.
Comme toutes les personnes qui dépassent leur but et trouvent mieux
que ce qu'elles espéraient, Suzanne restait ébahie. Pour cacher son
étonnement, elle prit la pose mélancolique d'une fille abusée devant
son séducteur; mais elle riait intérieurement comme une grisette en
partie fine.

--Ma chère enfant, je ne donne pas dans de semblables _godans_, MOI!

Telle fut la phrase brève par laquelle se termina la délibération de
l'ancien fournisseur. Du Bousquier se faisait gloire d'appartenir à
cette école de philosophes cyniques qui ne veulent pas être _attrapés_
par les femmes, et qui les mettent toutes dans une même classe
_suspecte_. Ces esprits forts, qui sont généralement des hommes
faibles, ont un catéchisme à l'usage des femmes. Pour eux, toutes,
depuis la reine de France jusqu'à la modiste, sont essentiellement
libertines, coquines, assassines, voire même un peu friponnes,
foncièrement menteuses, et incapables de penser à autre chose qu'à des
bagatelles. Pour eux, les femmes sont des bayadères malfaisantes qu'il
faut laisser danser, chanter et rire; ils ne voient en elles rien de
saint, ni de grand; pour eux ce n'est pas la poésie des sens, mais la
sensualité grossière. Ils ressemblent à des gourmands qui prendraient
la cuisine pour la salle à manger. Dans cette jurisprudence, si la
femme n'est pas constamment tyrannisée, elle réduit l'homme à la
condition d'esclave. Sous ce rapport, du Bousquier était encore la
contre-partie du chevalier de Valois. En disant sa phrase, il jeta son
bonnet au pied de son lit, comme eût fait le pape Grégoire du cierge
qu'il renversait en fulminant une excommunication.

--Souvenez-vous, monsieur du Bousquier, répondit majestueusement
Suzanne, qu'en venant vous trouver j'ai rempli mon devoir;
souvenez-vous que j'ai dû vous offrir ma main et vous demander la
vôtre; mais souvenez-vous aussi que j'ai mis dans ma conduite la
dignité de la femme qui se respecte, que je ne me suis pas abaissée à
pleurer comme une niaise, que je n'ai pas insisté, que je ne vous ai
point tourmenté. Maintenant vous connaissez ma situation. Vous savez
que je ne puis rester à Alençon: ma mère me battra, madame Lardot est à
cheval sur les principes comme si elle en repassait; elle me chassera.
Pauvre ouvrière que je suis, irai-je à l'hôpital, irai-je mendier mon
pain? Non! je me jetterais plutôt dans la Brillante ou dans la Sarthe.
Mais n'est-il pas plus simple que j'aille à Paris? Ma mère pourra
trouver un prétexte pour m'y envoyer: ce sera un oncle qui me demande,
une tante en train de mourir, une dame qui me voudra du bien. Il ne
s'agit que d'avoir l'argent nécessaire au voyage et à tout ce que vous
savez...

Cette nouvelle avait pour du Bousquier mille fois plus d'importance
que pour le chevalier de Valois; mais lui seul et le chevalier étaient
dans ce secret qui ne sera dévoilé que par le dénouement de cette
histoire. Pour le moment, il suffit de dire que le mensonge de Suzanne
introduisait une si grande confusion dans les idées du vieux garçon,
qu'il était incapable de faire une réflexion sérieuse. Sans ce trouble
et sans sa joie intérieure, car l'amour-propre est un escroc qui ne
manque jamais sa dupe, il aurait pensé qu'une honnête fille comme
Suzanne, dont le cœur n'était pas encore gâté, serait morte cent fois
avant d'entamer une discussion de ce genre, et de lui demander de
l'argent. Il aurait reconnu dans le regard de la grisette la cruelle
lâcheté du joueur qui assassinerait pour se faire une mise.

--Tu irais donc à Paris? dit-il.

En entendant cette phrase, Suzanne eut un éclair de gaieté qui dora ses
yeux gris, mais l'heureux du Bousquier ne vit rien.

--Mais oui, monsieur!

Du Bousquier commença d'étranges doléances: il venait de faire le
dernier payement de sa maison, il avait à satisfaire le peintre, le
maçon, le menuisier; mais Suzanne le laissait aller, elle attendait le
chiffre. Du Bousquier offrit cent écus. Suzanne fit ce qu'on nomme en
style de coulisse une fausse sortie, elle se dirigea vers la porte.

--Eh! bien, où vas-tu? dit du Bousquier inquiet. Voilà la belle vie de
garçon, se dit-il. Je veux que le diable m'emporte si je me souviens
de lui avoir chiffonné autre chose que sa collerette!... Et, paf! elle
s'autorise d'une plaisanterie pour tirer sur vous une lettre de change
à brûle-pourpoint.

--Mais, monsieur, dit Suzanne en pleurant, je vais chez madame Granson,
la trésorière de la Société Maternelle, qui, à ma connaissance, a
retiré quasiment de l'eau une pauvre fille dans le même cas.

--Madame Granson!

--Oui, dit Suzanne, la parente de mademoiselle Cormon, la présidente de
la Société Maternelle. Sous votre respect, les dames de la ville ont
créé là une Institution qui empêchera bien des pauvres créatures de
détruire leurs enfants, qu'on en a fait mourir une à Mortagne, voilà de
cela trois ans, la belle Faustine d'Argentan.

--Tiens, Suzanne, dit du Bousquier en lui tendant une clef, ouvre
toi-même le secrétaire, prends le sac entamé qui contient encore six
cents francs, c'est tout ce que je possède.

Le vieux fournisseur montra, par son air abattu, combien il mettait peu
de grâce à s'exécuter.

--Vieux ladre! se dit Suzanne.

Elle comparait du Bousquier au délicieux chevalier de Valois, qui
n'avait rien donné, mais qui l'avait comprise, qui l'avait conseillée,
et qui portait les grisettes dans son cœur.

--Si tu m'attrapes, Suzanne, s'écria-t-il en lui voyant la main au
tiroir, tu...

--Mais, monsieur, dit-elle en l'interrompant avec une royale
impertinence, vous ne me les donneriez donc pas, si je vous les
demandais?

Une fois rappelé sur le terrain de la galanterie, le fournisseur eut un
souvenir de son beau temps, et fit entendre un grognement d'adhésion.
Suzanne prit le sac et sortit, en se laissant baiser au front par le
vieux garçon, qui eut l'air de dire:--C'est un droit qui me coûte cher.
Cela vaut mieux que d'être engarrié par un avocat en Cour d'Assises,
comme le séducteur d'une fille accusée d'infanticide.

Suzanne cacha le sac dans une espèce de gibecière en osier fin qu'elle
avait au bras, et maudit l'avarice de du Bousquier, car elle voulait
mille francs. Une fois endiablée par un désir, et quand elle a mis
le pied dans une voie de fourberies, une fille va loin. Lorsque la
belle repasseuse chemina dans la rue du Bercail, elle songea que la
Société Maternelle présidée par mademoiselle Cormon lui compléterait
peut-être la somme à laquelle elle avait chiffré ses dépenses, et qui,
pour une grisette d'Alençon, était considérable. Puis elle haïssait
du Bousquier. Le vieux garçon avait paru redouter la confidence de
son prétendu crime à madame Granson; or, Suzanne, au risque de ne pas
avoir un liard de la Société Maternelle, voulut, en quittant Alençon,
empêtrer l'ancien fournisseur dans les lianes inextricables d'un cancan
de province. Il y a toujours chez la grisette un peu de l'esprit
malfaisant du singe. Suzanne entra donc chez madame Granson en se
composant un visage désolé.

Madame Granson, veuve d'un lieutenant-colonel d'artillerie mort à
Iéna, possédait pour toute fortune une maigre pension de neuf cents
francs, cent écus de rente à elle, plus un fils dont l'éducation et
l'entretien lui avaient dévoré ses économies. Elle occupait, rue du
Bercail, un de ces tristes rez-de-chaussée qu'en passant dans la
principale rue des petites villes le voyageur embrasse d'un seul coup
d'œil. C'était une porte bâtarde, élevée sur trois marches pyramidales;
un couloir d'entrée qui menait à une cour intérieure, et au bout duquel
se trouvait un escalier couvert par une galerie de bois. D'un côté
du couloir, une salle à manger et la cuisine; de l'autre, un salon à
toutes fins et la chambre à coucher de la veuve. Athanase Granson,
jeune homme de vingt-trois ans, logé dans une mansarde au-dessus du
premier étage de cette maison, apportait au ménage de sa pauvre mère
les six cents francs d'une petite place que l'influence de sa parente,
mademoiselle Cormon, lui avait fait obtenir à la Mairie de la ville, où
il était employé aux actes de l'État Civil. D'après ces indications,
chacun peut voir madame Granson dans son froid salon à rideaux jaunes,
à meuble en velours d'Utrecht jaune, redressant après une visite les
petits paillassons qu'elle mettait devant les chaises pour qu'on ne
salît pas le carreau rouge frotté; puis venant reprendre son fauteuil
garni de coussins et son ouvrage à sa travailleuse placée sous le
portrait du lieutenant-colonel d'artillerie entre les deux croisées,
endroit d'où son œil enfilait la rue du Bercail et y voyait tout
venir. C'était une bonne femme, mise avec une simplicité bourgeoise,
en harmonie avec sa figure pâle et comme laminée par le chagrin. La
rigoureuse modestie de la pauvreté se faisait sentir dans tous les
accessoires de ce ménage où respiraient d'ailleurs les mœurs probes
et sévères de la province. En ce moment le fils et la mère étaient
ensemble dans la salle à manger, où ils déjeunaient d'une tasse de
café accompagnée de beurre et de radis. Pour faire comprendre le
plaisir que la visite de Suzanne allait causer à madame Granson, il
faut expliquer les secrets intérêts de la mère et du fils. Athanase
Granson était un jeune homme maigre et pâle, de moyenne taille, à
figure creuse où ses yeux noirs, pétillants de pensée, faisaient comme
deux taches de charbon. Les lignes un peu tourmentées de sa face,
les sinuosités de la bouche, son menton brusquement relevé, la coupe
régulière d'un front de marbre, une expression de mélancolie causée par
le sentiment de sa misère, en contradiction avec la puissance qu'il
se savait, indiquaient un homme de talent emprisonné. Aussi, partout
ailleurs que dans la ville d'Alençon, l'aspect de sa personne lui
aurait-il valu l'assistance des hommes supérieurs, ou des femmes qui
reconnaissent le génie dans son incognito. Si ce n'était pas le génie,
c'était la forme qu'il prend; si ce n'était pas la force d'un grand
cœur, c'était l'éclat qu'elle imprime au regard. Quoiqu'il pût exprimer
la sensibilité la plus élevée, l'enveloppe de la timidité détruisait
en lui jusqu'aux grâces de la jeunesse, de même que les glaces de la
misère empêchaient son audace de se produire. La vie de province, sans
issue, sans approbation, sans encouragement, décrivait un cercle où
se mourait cette pensée qui n'en était même pas encore à l'aube de
son jour. D'ailleurs Athanase avait cette fierté sauvage qu'exalte la
pauvreté chez les hommes d'élite, qui les grandit pendant leur lutte
avec les hommes et les choses, mais qui, dès l'abord de la vie, fait
obstacle à leur avénement. Le génie procède de deux manières: ou il
prend son bien comme Napoléon et Molière aussitôt qu'il le voit, ou il
attend qu'on le vienne chercher quand il s'est patiemment révélé.

Le jeune Granson appartenait à la classe des hommes de talent qui
s'ignorent et se découragent facilement. Son âme était contemplative,
il vivait plus par la pensée que par l'action. Peut-être eût-il paru
incomplet à ceux qui ne conçoivent pas le génie sans les pétillements
passionnés du Français; mais il était puissant dans le monde des
esprits, et il devait arriver, par une suite d'émotions dérobées au
vulgaire, à ces subites déterminations qui les closent et font dire par
les niais: _Il est fou._ Le mépris que le monde déverse sur la pauvreté
tuait Athanase: la chaleur énervante d'une solitude sans courant d'air
détendait l'arc qui se bandait toujours, et l'âme se fatiguait par cet
horrible jeu sans résultat. Athanase était homme à pouvoir se placer
parmi les plus belles illustrations de la France; mais cet aigle,
enfermé dans une cage et s'y trouvant sans pâture, allait mourir de
faim après avoir contemplé d'un œil ardent les campagnes de l'air et
les Alpes où plane le génie. Quoique ses travaux à la Bibliothèque de
la Ville échappassent à l'attention, il enfouissait dans son âme ses
pensées de gloire, car elles pouvaient lui nuire; mais il tenait encore
plus profondément enseveli le secret de son cœur, une passion qui lui
creusait les joues et lui jaunissait le front. Il aimait sa parente
éloignée, cette demoiselle Cormon que guettaient le chevalier de Valois
et du Bousquier, ses rivaux inconnus. Cet amour fut engendré par le
calcul. Mademoiselle Cormon passait pour une des plus riches personnes
de la ville; le pauvre enfant avait donc été conduit à l'aimer par le
désir du bonheur matériel, par le souhait mille fois formé de dorer
les vieux jours de sa mère, par l'envie du bien-être nécessaire aux
hommes qui vivent par la pensée; mais ce point de départ fort innocent
déshonorait à ses yeux sa passion. Il craignait de plus le ridicule
que le monde jetterait sur l'amour d'un jeune homme de vingt-trois ans
pour une fille de quarante. Néanmoins sa passion était vraie; car ce
qui dans ce genre peut sembler faux partout ailleurs, se réalise en
province. En effet, les mœurs y étant sans hasards, ni mouvement, ni
mystère, rendent les mariages nécessaires. Aucune famille n'accepte un
jeune homme de mœurs dissolues. Quelque naturelle que puisse paraître,
dans une capitale, la liaison d'un jeune homme comme Athanase avec
une belle fille comme Suzanne; en province, elle effraie et dissout
par avance le mariage d'un jeune homme pauvre là où la fortune d'un
riche parti fait passer par-dessus quelque fâcheux antécédent. Entre
la dépravation de certaines liaisons et un amour sincère, un homme
de cœur sans fortune ne peut hésiter: il préfère les malheurs de la
vertu aux malheurs du vice. Mais, en province, les femmes dont peut
s'éprendre un jeune homme sont rares: une belle jeune fille riche, il
ne l'obtiendrait pas dans un pays où tout est calcul; une belle fille
pauvre, il lui est interdit de l'aimer; ce serait, comme disent les
provinciaux, marier la faim et la soif; enfin une solitude monacale
est dangereuse au jeune âge. Ces réflexions expliquent pourquoi la
vie de province est si fortement basée sur le mariage. Aussi les
génies chauds et vivaces, forcés de s'appuyer sur l'indépendance de la
misère, doivent-ils tous quitter ces froides régions où la pensée est
persécutée par une brutale indifférence, où pas une femme ne peut ni ne
veut se faire sœur de charité auprès d'un homme de science ou d'art.
Qui se rendra compte de la passion d'Athanase pour mademoiselle Cormon?
Ce ne sera ni les gens riches, ces sultans de la société qui y trouvent
des harems, ni les bourgeois qui suivent la grande route battue par
les préjugés, ni les femmes qui ne voulant rien concevoir aux passions
des artistes, leur imposent le talion de leurs vertus, en s'imaginant
que les deux sexes se gouvernent par les mêmes lois. Ici, peut-être,
faut-il en appeler aux jeunes gens souffrant de leurs premiers désirs
réprimés au moment où toutes leurs forces se tendent, aux artistes
malades de leur génie étouffé par les étreintes de la misère, aux
talents qui d'abord persécutés et sans appuis, sans amis souvent,
ont fini par triompher de la double angoisse de l'âme et du corps
également endoloris. Ceux-là connaissent bien les lancinantes attaques
du cancer qui dévorait Athanase; ils ont agité ces longues et cruelles
délibérations faites en présence de fins si grandioses pour lesquelles
il ne se trouve point de moyens; ils ont subi ces avortements inconnus
où le frai du génie encombre une grève aride. Ceux-là savent que la
grandeur des désirs est en raison de l'étendue de l'imagination. Plus
haut ils s'élancent, plus bas ils tombent; et, combien ne se brise-t-il
pas des liens dans ces chutes! leur vue perçante a, comme Athanase,
découvert le brillant avenir qui les attendait, et dont ils ne se
croyaient séparés que par une gaze; cette gaze qui n'arrêtait pas
leurs yeux, la société la changeait en un mur d'airain. Poussés par
une vocation, par le sentiment de l'art, ils ont aussi cherché maintes
fois à se faire un moyen des sentiments que la société matérialise
incessamment. Quoi! la province calcule et arrange le mariage dans
le but de se créer le bien-être, et il serait défendu à un pauvre
artiste, à l'homme de science, de lui donner une double destination,
de le faire servir à sauver sa pensée en assurant l'existence? Agité
par ces idées, Athanase Granson considéra d'abord son mariage avec
mademoiselle Cormon comme une manière d'arrêter sa vie qui serait
définie; il pourrait s'élancer vers la gloire, rendre sa mère heureuse,
et il se savait capable de fidèlement aimer mademoiselle Cormon.
Bientôt sa propre volonté créa, sans qu'il s'en aperçût, une passion
réelle: il se mit à étudier la vieille fille, et par suite du prestige
qu'exerce l'habitude, il finit par n'en voir que les beautés et par en
oublier les défauts. Chez un jeune homme de vingt-trois ans, les sens
sont pour tant de chose dans son amour! leur feu produit une espèce
de prisme entre ses yeux et la femme. Sous ce rapport, l'étreinte par
laquelle Chérubin saisit à la scène Marceline est un trait de génie
chez Beaumarchais. Mais si l'on vient à songer que, dans la profonde
solitude où la misère laissait Athanase, mademoiselle Cormon était la
seule figure soumise à ses regards, qu'elle attirait incessamment son
œil, que le jour tombait en plein sur elle, ne trouvera-t-on pas cette
passion naturelle? Ce sentiment si profondément caché dut grandir de
jour en jour. Les désirs, les souffrances, l'espoir, les méditations
grossissaient dans le calme et le silence le lac où chaque heure
mettait sa goutte d'eau, et qui s'étendait dans l'âme d'Athanase. Plus
le cercle intérieur que décrivait l'imagination aidée par les sens
s'agrandissait, plus mademoiselle Cormon devenait imposante, plus
croissait la timidité d'Athanase. La mère avait tout deviné. La mère,
en femme de province, calculait naïvement en elle-même les avantages
de l'affaire. Elle se disait que mademoiselle Cormon se trouverait
bien heureuse d'avoir pour mari un jeune homme de vingt-trois ans,
plein de talent, qui ferait honneur à sa famille et au pays; mais les
obstacles que le peu de fortune d'Athanase et que l'âge de mademoiselle
Cormon mettaient à ce mariage lui paraissaient insurmontables: elle
n'imaginait que la patience pour les vaincre. Comme du Bousquier,
comme le chevalier de Valois, elle avait sa politique, elle se tenait
à l'affût des circonstances, elle attendait l'heure propice avec cette
finesse que donnent l'intérêt et la maternité. Madame Granson ne se
défiait point du chevalier de Valois; mais elle avait supposé que
du Bousquier, quoique refusé, conservait des prétentions. Habile et
secrète ennemie du vieux fournisseur, madame Granson lui faisait un mal
inouï pour servir son fils, à qui d'ailleurs elle n'avait encore rien
dit de ses menées sourdes. Maintenant, qui ne comprendra l'importance
qu'allait acquérir la confidence du mensonge de Suzanne, une fois faite
à madame Granson? Quelle arme entre les mains de la dame de charité,
trésorière de la Société Maternelle! Comme elle allait colporter
doucereusement la nouvelle en quêtant pour la chaste Suzanne!

En ce moment, Athanase, pensivement accoudé sur la table, faisait jouer
sa cuiller dans son bol vide en contemplant d'un œil occupé cette
pauvre salle à carreaux rouges, à chaises de paille, à buffet de bois
peint, à rideaux roses et blancs qui ressemblaient à un damier, tendue
d'un vieux papier de cabaret, et qui communiquait avec la cuisine par
une porte vitrée. Comme il était adossé à la cheminée en face de sa
mère, et que la cheminée se trouvait presque devant la porte, ce visage
pâle, mais bien éclairé par le jour de la rue, encadré de beaux cheveux
noirs, ces yeux animés par le désespoir et enflammés par les pensées
du matin, s'offrirent tout à coup aux regards de Suzanne. La grisette,
qui certes a l'instinct de la misère et des souffrances du cœur,
ressentit cette étincelle électrique, jaillie on ne sait d'où, qui ne
s'explique point, que nient certains esprits forts, mais dont le coup
sympathique a été éprouvé par beaucoup de femmes et d'hommes. C'est
tout à la fois une lumière qui éclaire les ténèbres de l'avenir, un
pressentiment des jouissances pures de l'amour partagé, la certitude de
se comprendre l'un et l'autre. C'est surtout comme une touche habile et
forte faite par une main de maître sur le clavier des sens. Le regard
est fasciné par une irrésistible attraction, le cœur est ému, les
mélodies du bonheur retentissent dans l'âme et aux oreilles, une voix
crie:--_C'est lui._ Puis, souvent la réflexion jette ses douches d'eau
froide sur cette bouillante émotion, et tout est dit. En un moment,
aussi rapide qu'un coup de foudre, Suzanne reçut une bordée de pensées
au cœur. Un éclair de l'amour vrai brûla les mauvaises herbes écloses
au souffle du libertinage et de la dissipation. Elle comprit combien
elle perdait de sainteté, de grandeur, en se flétrissant elle-même à
faux. Ce qui n'était la veille qu'une plaisanterie à ses yeux, devint
un arrêt grave porté sur elle. Elle recula devant son succès. Mais
l'impossibilité du résultat, la pauvreté d'Athanase, un vague espoir de
s'enrichir, et de revenir de Paris les mains pleines en lui disant:--Je
t'aimais! la fatalité, si l'on veut, sécha cette pluie bienfaisante.
L'ambitieuse grisette demanda d'un air timide un moment d'entretien à
madame Granson, qui l'emmena dans sa chambre à coucher. Lorsque Suzanne
sortit, elle regarda pour la seconde fois Athanase, elle le retrouva
dans la même pose, et réprima ses larmes. Quant à madame Granson,
elle rayonnait de joie! Elle avait enfin une arme terrible contre
du Bousquier, elle pourrait lui porter une blessure mortelle. Aussi
avait-elle promis à la pauvre fille séduite l'appui de toutes les dames
de charité, de toutes les commanditaires de la Société Maternelle; elle
entrevoyait une douzaine de visites à faire qui allaient occuper sa
journée, et pendant lesquelles il se formerait sur la tête du vieux
garçon un orage épouvantable. Le chevalier de Valois, tout en prévoyant
la tournure que prendrait l'affaire, ne se promettait pas autant de
scandale qu'il devait y en avoir.

--Mon cher enfant, dit madame Granson à son fils, tu sais que nous
allons dîner chez mademoiselle Cormon, prends un peu plus de soin
de ta mise. Tu as tort de négliger la toilette, tu es fait comme
un voleur. Mets ta belle chemise à jabot, ton habit vert de drap
d'Elbeuf. J'ai mes raisons, ajouta-t-elle d'un air fin. D'ailleurs,
mademoiselle Cormon part pour aller au Prébaudet, et il y aura chez
elle beaucoup de monde. Quand un jeune homme est à marier, il doit se
servir de tous ses moyens pour plaire. Si les filles voulaient dire
la vérité, mon Dieu, mon enfant, tu serais bien étonné de savoir ce
qui les amourache. Souvent, il suffit qu'un homme ait passé à cheval à
la tête d'une compagnie d'artilleurs, ou qu'il se soit montré dans un
bal avec des habits un peu justes. Souvent un certain air de tête, une
pose mélancolique font supposer toute une vie; nous nous forgeons un
roman d'après le héros; ce n'est souvent qu'une bête, mais le mariage
est fait. Examine monsieur le chevalier de Valois, étudie-le, prends
ses manières; vois comme il se présente avec aisance, il n'a pas l'air
emprunté comme toi. Parle un peu, ne dirait-on pas que tu ne sais rien,
toi qui sais l'hébreu par cœur!

Athanase écouta sa mère d'un air étonné mais soumis, puis il se leva,
prit sa casquette, et se rendit à la Mairie en se disant:--Ma mère
aurait-elle deviné mon secret? Il passa par la rue du Val-Noble, où
demeurait mademoiselle Cormon, petit plaisir qu'il se donnait tous
les matins, et il se disait alors mille choses fantasques:--Elle ne
se doute certainement pas qu'il passe en ce moment devant sa maison
un jeune homme qui l'aimerait bien, qui lui serait fidèle, qui ne lui
donnerait jamais de chagrin; qui lui laisserait la disposition de sa
fortune, sans s'en mêler. Mon Dieu! quelle fatalité! dans la même
ville, à deux pas l'une de l'autre, deux personnes se trouvent dans les
conditions où nous sommes, et rien ne peut les rapprocher. Si ce soir
je lui parlais?

Pendant ce temps, Suzanne revenait chez sa mère en pensant au pauvre
Athanase. Comme beaucoup de femmes ont pu le souhaiter pour des
hommes adorés au delà des forces humaines, elle se sentait capable
de lui faire avec son beau corps un marchepied pour qu'il atteignît
promptement à sa couronne.

Maintenant il est nécessaire d'entrer chez cette vieille fille vers
laquelle tant d'intérêts convergeaient, et chez qui les acteurs de
cette scène devaient se rencontrer tous le soir même, à l'exception
de Suzanne. Cette grande et belle personne assez hardie pour brûler
ses vaisseaux, comme Alexandre, au début de la vie, et pour commencer
la lutte par une faute mensongère, disparut du théâtre après y avoir
introduit un violent élément d'intérêt. Ses vœux furent d'ailleurs
comblés. Elle quitta sa ville natale quelques jours après, munie
d'argent et de belles nippes, parmi lesquelles se trouvait une superbe
robe de reps vert et un délicieux chapeau vert doublé de rose que
lui donna monsieur de Valois, présent qu'elle préférait à tout, même
à l'argent. Si le chevalier fût venu à Paris au moment où elle y
brillait, elle eût certes tout quitté pour lui. Semblable à la chaste
Suzanne de la Bible, que les vieillards avaient à peine entrevue,
elle s'établissait heureuse et pleine d'espoir à Paris, pendant que
tout Alençon déplorait ses malheurs pour lesquels les dames des deux
Sociétés de Charité et de Maternité manifestèrent une vive sympathie.
Si Suzanne peut offrir une image de ces belles normandes qu'un savant
médecin a comprises pour un tiers dans la consommation que fait en ce
genre le monstrueux Paris, elle resta dans les régions les plus élevées
et les plus décentes de la galanterie. Par une époque où, comme le
disait monsieur de Valois, la Femme n'existait plus, elle fut seulement
_madame du Valnoble_; autrefois elle eût été la rivale des Rodhope,
des Impéria et des Ninon. Un des écrivains les plus distingués de la
Restauration l'a prise sous sa protection; peut-être l'épousera-t-il?
il est journaliste, et partant au-dessus de l'opinion, puisqu'il en
fabrique une nouvelle tous les six ans.

En France, dans presque toutes les préfectures du second ordre, il
existe un salon où se réunissent des personnes considérables et
considérées, qui néanmoins ne sont pas encore la crème de la société.
Le maître et la maîtresse de la maison comptent bien parmi les sommités
de la ville et sont reçus partout où il leur plaît d'aller, il ne se
donne pas en ville une fête, un dîner diplomatique, qu'ils n'y soient
invités; mais les gens à châteaux, les pairs qui possèdent de belles
terres, la grande compagnie du département ne vient pas chez eux,
et reste à leur égard dans les termes d'une visite faite de part et
d'autre, d'un dîner ou d'une soirée acceptés et rendus. Ce salon mixte
où se rencontrent la petite noblesse à poste fixe, le clergé, la
magistrature, exerce une grande influence. La raison et l'esprit du
pays résident dans cette société solide et sans faste où chacun connaît
les revenus du voisin, où l'on professe une parfaite indifférence du
luxe et de la toilette, jugés comme des enfantillages en comparaison
d'un _mouchoir à bœufs_ de dix ou douze arpents dont l'acquisition
a été couvée pendant des années, et qui a donné lieu à d'immenses
combinaisons diplomatiques. Inébranlable dans ses préjugés bons ou
mauvais, ce cénacle suit une même voie sans regarder ni en avant ni en
arrière. Il n'admet rien de Paris sans un long examen, se refuse aux
cachemires aussi bien qu'aux inscriptions sur le Grand-Livre, se moque
des nouveautés, ne lit rien et veut tout ignorer: science, littérature,
inventions industrielles. Il obtient le changement d'un préfet qui ne
convient pas, et si l'administrateur résiste, il l'isole à la manière
des abeilles qui couvrent de cire un colimaçon venu dans leur ruche.
Enfin, là, les bavardages deviennent souvent de solennels arrêts.
Aussi, quoiqu'il ne s'y fasse que des parties de jeu, les jeunes femmes
y apparaissent-elles de loin en loin; elles y viennent chercher une
approbation de leur conduite, une consécration de leur importance.
Cette suprématie accordée à une maison froisse souvent l'amour-propre
de quelques naturels du pays qui se consolent en supputant la dépense
qu'elle impose, et dont ils profitent. S'il ne se rencontre pas de
fortune assez considérable pour tenir maison ouverte, les gros bonnets
choisissent pour lieu de réunion, comme faisaient les gens d'Alençon,
la maison d'une personne inoffensive de qui la vie arrêtée, dont le
caractère ou la position laisse la société maîtresse chez elle, en ne
portant ombrage ni aux vanités, ni aux intérêts de chacun. Ainsi la
haute société d'Alençon se réunissait depuis long-temps chez la vieille
fille dont la fortune était à son insu couchée en joue par madame
Granson, son arrière-petite-cousine, et par les deux vieux garçons dont
les secrètes espérances viennent d'être dévoilées. Cette demoiselle
vivait avec son oncle maternel, un ancien Grand-Vicaire de l'Évêché de
Séez, autrefois son tuteur, et de qui elle devait hériter. La famille,
que représentait alors Rose-Marie-Victoire Cormon, comptait autrefois
parmi les plus considérables de la province; quoique roturière, elle
frayait avec la noblesse à laquelle elle s'était souvent alliée, elle
avait fourni jadis des intendants aux ducs d'Alençon, force magistrats
à la Robe et plusieurs évêques au Clergé. Monsieur de Sponde, le
grand-père maternel de mademoiselle Cormon, fut élu par la Noblesse
aux États-Généraux, et monsieur Cormon, son père, par le Tiers-État;
mais aucun n'accepta cette mission. Depuis environ cent ans, les filles
de cette famille s'étaient mariées à des nobles de la province, en
sorte qu'elle avait si bien _tallé_ dans le Duché, qu'elle y embrassait
tous les arbres généalogiques. Nulle bourgeoisie ne ressemblait
davantage à la noblesse.

Bâtie sous Henri IV par Pierre Cormon, intendant du dernier duc
d'Alençon, la maison où demeurait mademoiselle Cormon avait toujours
appartenu à sa famille, et parmi tous ses biens visibles, celui-là
stimulait particulièrement la convoitise de ses deux vieux amants.
Cependant loin de donner des revenus, ce logis était une cause de
dépense; mais il est si rare de trouver dans une ville de province une
demeure placée au centre, sans méchant voisinage, belle au dehors,
commode à l'intérieur, que tout Alençon partageait cette envie. Ce
vieil hôtel était situé précisément au milieu de la rue du Val-Noble,
appelée par corruption le Val-Noble, sans doute à cause du pli que
fait dans le terrain la Brillante, petit cours d'eau qui traverse
Alençon. Cette maison est remarquable par la forte architecture que
produisit Marie de Médicis. Quoique bâtie en granit, pierre qui se
travaille difficilement, ses angles, les encadrements des fenêtres et
ceux des portes sont décorés par des bossages taillés en pointes de
diamant. Elle se compose d'un étage au-dessus d'un rez-de-chaussée;
son toit extrêmement élevé présente des croisées saillantes à tympans
sculptés, assez élégamment encastrées dans le chéneau doublé de plomb,
extérieurement orné par des balustres. Entre chacune de ces croisées
s'avance une gargouille figurant une gueule fantastique d'animal sans
corps qui vomit les eaux sur de grandes pierres percées de cinq trous.
Les deux pignons sont terminés par des bouquets en plomb, symbole
de bourgeoisie, car aux nobles seuls appartenait autrefois le droit
d'avoir des girouettes. Du côté de la cour, à droite, sont les remises
et les écuries; à gauche, la cuisine, le bûcher et la buanderie.

Un des battants de la porte cochère restait ouvert et garni d'une
petite porte basse, à claire-voie et à sonnette, qui permettait aux
passants de voir, au milieu d'une vaste cour, une corbeille de fleurs
dont les terres amoncelées étaient retenues par une petite haie de
troène. Quelques rosiers des quatre saisons, des giroflées, des
scabieuses, des lis et des genêts d'Espagne composaient le massif,
autour duquel on plaçait pendant la belle saison des caisses de
lauriers, de grenadiers et de myrtes. Frappé de la propreté minutieuse
qui distinguait cette cour et ses dépendances, un étranger aurait
pu deviner la vieille fille. L'œil qui présidait là devait être
un œil inoccupé, fureteur, conservateur moins par caractère que
par besoin d'action. Une vieille demoiselle, chargée d'employer sa
journée toujours vide, pouvait seule faire arracher l'herbe entre les
pavés, nettoyer les crêtes des murs, exiger un balayage continuel,
ne jamais laisser les rideaux de cuir de la remise sans être fermés.
Elle seule était capable d'introduire par désœuvrement une sorte de
propreté hollandaise dans une petite province située entre le Perche,
la Bretagne et la Normandie, pays où l'on professe avec orgueil une
crasse indifférence pour le _comfort_. Jamais ni le chevalier de
Valois, ni du Bousquier ne montaient les marches du double escalier
qui enveloppait la tribune du perron de cet hôtel sans se dire, l'un
qu'il convenait à un pair de France, et l'autre que le maire de la
ville devait demeurer là. Une porte-fenêtre surmontait ce perron et
entrait dans une antichambre éclairée par une seconde porte semblable
qui sortait sur un autre perron du côté du jardin. Cette espèce de
galerie carrelée en carreau rouge, lambrissée à hauteur d'appui, était
l'hôpital des portraits de famille malades: quelques-uns avaient un
œil endommagé, d'autres souffraient d'une épaule avariée; celui-ci
tenait son chapeau d'une main qui n'existait plus, celui-là était
amputé d'une jambe. Là se déposaient les manteaux, les sabots, les
doubles souliers, les parapluies, les coiffes et les pelisses. C'était
l'arsenal où chaque habitué laissait son bagage à l'arrivée et le
reprenait au départ. Aussi, le long de chaque mur y avait-il une
banquette pour asseoir les domestiques qui arrivaient armés de falots,
et un gros poêle afin de combattre la bise qui venait à la fois de la
cour et du jardin. La maison était donc divisée en deux parties égales.
D'un côté, sur la cour, se trouvait la cage de l'escalier, une grande
salle à manger donnant sur le jardin, puis un office par lequel on
communiquait avec la cuisine; de l'autre, un salon à quatre fenêtres,
à la suite duquel étaient deux petites pièces, l'une ayant vue sur le
jardin et formant boudoir, l'autre éclairée sur la cour et servant de
cabinet. Le premier étage contenait l'appartement complet d'un ménage,
et un logement où demeurait le vieil abbé de Sponde. Les mansardes
devaient sans doute offrir beaucoup de logements depuis long-temps
habités par des rats et des souris dont les hauts-faits nocturnes
étaient redits par mademoiselle Cormon au chevalier de Valois, en
s'étonnant de l'inutilité des moyens employés contre eux. Le jardin,
d'environ un demi-arpent, est margé par la Brillante, ainsi nommée
à cause des parcelles de mica qui paillettent son lit; mais partout
ailleurs que dans le Val-Noble où ses eaux maigres sont chargées de
teintures et des débris qu'y jettent les industries de la ville. La
rive opposée au jardin de mademoiselle Cormon est encombrée, comme
dans toutes les villes de province où passe un cours d'eau, de maisons
où s'exercent des professions altérées; mais par bonheur elle n'avait
alors en face d'elle que des gens tranquilles, des bourgeois, un
boulanger, un dégraisseur, des ébénistes. Ce jardin, plein de fleurs
communes, est terminé naturellement par une terrasse formant un quai,
au bas de laquelle se trouvent quelques marches pour descendre à la
Brillante. Sur la balustrade de la terrasse imaginez de grands vases
en faïence bleue et blanche d'où s'élèvent des giroflées; à droite et
à gauche, le long des murs voisins, voyez deux couverts de tilleuls
carrément taillés; tous aurez une idée du paysage plein de bonhomie
pudique, de chasteté tranquille, de vues modestes et bourgeoises
qu'offraient la rive opposée et ses naïves maisons, les eaux rares
de la Brillante, le jardin, ses deux couverts collés contre les murs
voisins, et le vénérable édifice des Cormon. Quelle paix! quel calme!
rien de pompeux, mais rien de transitoire: là, tout semble éternel. Le
rez-de-chaussée appartenait donc à la réception. Là tout respirait la
vieille, l'inaltérable province. Le grand salon carré à quatre portes
et à quatre croisées était modestement lambrissé de boiseries peintes
en gris. Une seule glace, oblongue, se trouvait sur la cheminée, et
le haut du trumeau représentait le Jour conduit par les Heures peint
en camaïeu. Ce genre de peinture infestait tous les dessus de porte
où l'artiste avait inventé ces éternelles Saisons, qui dans une bonne
partie des maisons du centre de la France vous font prendre en haine
de détestables Amours occupés à moissonner, à patiner, à semer ou à
se jeter des fleurs. Chaque fenêtre était ornée de rideaux en damas
vert relevés par des cordons à gros glands qui dessinaient d'énormes
baldaquins. Le meuble en tapisserie, dont les bois peints et vernis
se distinguaient par les formes contournées si fort à la mode dans le
dernier siècle, offrait dans ses médaillons les fables de La Fontaine;
mais quelques bords de chaises ou de fauteuils avaient été reprisés.
Le plafond était séparé en deux par une grosse solive au milieu de
laquelle pendait un vieux lustre en cristal de roche, enveloppé d'une
chemise verte. Sur la cheminée se trouvaient deux vases en bleu de
Sèvres, de vieilles girandoles attachées au trumeau et une pendule
dont le sujet, pris dans la dernière scène du _Déserteur_, prouvait
la vogue prodigieuse de l'œuvre de Sédaine. Cette pendule en cuivre
doré se composait de onze personnages, ayant chacun quatre pouces de
hauteur: au fond le déserteur sortait de la prison entre ses soldats;
sur le devant la jeune femme évanouie lui montrait sa grâce. Le foyer,
les pelles et pincettes étaient dans un style analogue à celui de
la pendule. Les panneaux de la boiserie avaient pour ornement les
plus récents portraits de la famille, un ou deux Rigaud et trois
pastels de Latour. Quatre tables de jeu, un trictrac, une table de
piquet encombraient cette immense pièce, la seule d'ailleurs qui fut
planchéiée. Le cabinet de travail, entièrement lambrissé de vieux laque
rouge, noir et or, devait avoir quelques années plus tard un prix fou
dont ne se doutait point mademoiselle Cormon; mais lui en eût-on offert
mille écus par panneau, jamais elle ne l'aurait donné, car elle avait
pour système de ne se défaire de rien. La province croit toujours aux
trésors cachés par les ancêtres. L'inutile boudoir était tendu de ce
vieux perse après lequel courent aujourd'hui tous les amateurs du genre
dit Pompadour. La salle à manger, dallée en pierres noires et blanches,
sans plafond, mais à solives peintes, était garnie de ces formidables
buffets à dessus de marbre qu'exigent les batailles livrées en province
aux estomacs. Les murs, peints à fresque, représentaient un treillage
de fleurs. Les siéges étaient en canne vernie et les portes en bois de
noyer naturel. Tout y complétait admirablement l'air patriarcal qui se
respirait à l'intérieur comme à l'extérieur de cette maison. Le génie
de la province y avait tout conservé; rien n'y était ni neuf ni ancien,
ni jeune ni décrépit. Une froide exactitude s'y faisait partout sentir.

Les touristes de la Bretagne et de la Normandie, du Maine et de
l'Anjou, doivent avoir tous vu, dans les capitales de ces provinces,
une maison qui ressemblait plus ou moins à l'hôtel des Cormon; car
il est, dans son genre, un archétype des maisons bourgeoises d'une
grande partie de la France, et mérite d'autant mieux sa place dans
cet ouvrage qu'il explique des mœurs, et représente des idées. Qui
ne sent déjà combien la vie était calme et routinière dans ce vieil
édifice? Il y existait une bibliothèque, mais elle se trouvait logée
un peu au-dessous du niveau de la Brillante, bien reliée, cerclée, et
la poussière, loin de l'endommager, la faisait valoir. Les ouvrages
y étaient conservés avec le soin que l'on donne, dans ces provinces
privées de vignobles, aux œuvres pleines de naturel, exquises,
recommandables par leurs parfums antiques, et produits par les presses
de la Bourgogne, de la Touraine, de la Gascogne et du Midi. Le prix des
transports est trop considérable pour que l'on fasse venir de mauvais
vins.

Le fond de la société de mademoiselle Cormon se composait d'environ
cent cinquante personnes: quelques-unes allaient à la campagne,
ceux-ci étaient malades, ceux-là voyageaient dans le Département
pour leurs affaires; mais il existait certains fidèles qui, sauf les
soirées priées, venaient tous les jours, ainsi que les gens forcés par
devoir ou par habitude de demeurer à la ville. Tous ces personnages
étaient dans l'âge mur; peu d'entre eux avaient voyagé, presque tous
étaient restés dans la province, et certains avaient trempé dans la
Chouannerie. On commençait à pouvoir parler sans crainte de cette
guerre depuis que les récompenses arrivaient aux héroïques défenseurs
de la bonne cause. Monsieur de Valois, l'un des moteurs de la dernière
prise d'armes où périt le marquis de Montauran livré par sa maîtresse,
où s'illustra le fameux Marche-à-terre qui faisait alors tranquillement
le commerce des bestiaux du côté de Mayenne, donnait depuis six mois
la clef de quelques bons tours joués à un vieux républicain nommé
Hulot, le commandant d'une demi-brigade cantonnée dans Alençon de 1798
à 1800, et qui avait laissé des souvenirs dans le pays (voyez _Les
Chouans_). Les femmes faisaient peu de toilette, excepté le mercredi,
jour où mademoiselle Cormon donnait à dîner, et où les invités du
dernier mercredi s'acquittaient de leur visite de digestion. Les
mercredis faisaient raout: l'assemblée était nombreuse, conviés et
visiteurs se mettaient _in fiocchi_; quelques femmes apportaient
leurs ouvrages, des tricots, des tapisseries à la main; quelques
jeunes personnes travaillaient sans honte à des dessins pour du point
d'Alençon, avec le produit desquels elles payaient leur entretien.
Certains maris amenaient leurs femmes par politique, car il s'y
trouvait peu de jeunes gens; aucune parole ne s'y disait à l'oreille
sans exciter l'attention: il n'y avait donc point de danger ni pour une
jeune personne, ni pour une jeune femme d'entendre un propos d'amour.
Chaque soir, à six heures, la longue antichambre se garnissait de
son mobilier; chaque habitué apportait qui sa canne, qui son manteau,
qui sa lanterne. Toutes ces personnes se connaissaient si bien, les
habitudes étaient si familièrement patriarcales, que, si par hasard,
le vieil abbé de Sponde était sous le couvert, et mademoiselle Cormon
dans sa chambre, ni Pérotte la femme de chambre, ni Jacquelin le
domestique, ni la cuisinière ne les avertissaient. Le premier venu
en attendait un second; puis, quand les habitués étaient en nombre
pour un piquet, pour un whist ou un boston, ils commençaient sans
attendre l'abbé de Sponde ou Mademoiselle. S'il faisait nuit, au coup
de sonnette, Pérotte ou Jacquelin accourait et donnait de la lumière.
En voyant le salon éclairé, l'abbé se hâtait lentement de venir. Tous
les soirs, le trictrac, la table de piquet, les trois tables de boston
et celle de whist étaient complètes, ce qui donnait une moyenne de
vingt-cinq à trente personnes, en comptant celles qui causaient; mais
il en venait souvent plus de quarante. Jacquelin éclairait alors le
cabinet et le boudoir. Entre huit et neuf heures, les domestiques
commençaient à arriver dans l'antichambre pour chercher leurs maîtres,
et, à moins de révolutions, il n'y avait plus personne au salon à dix
heures. A cette heure, les habitués s'en allaient en groupes dans la
rue, dissertant sur les coups ou continuant quelques observations
sur les mouchoirs à bœufs que l'on guettait, sur les partages de
successions, sur les dissensions qui s'élevaient entre héritiers, sur
les prétentions de la société aristocratique. C'était, comme à Paris,
la sortie d'un spectacle. Certaines gens, parlant beaucoup de poésie
et n'y entendant rien, déblatèrent contre les mœurs de la province;
mais, mettez-vous le front dans la main gauche, appuyez un pied sur
votre chenet, posez votre coude sur votre genou; puis, si vous vous
êtes initié à l'ensemble doux et uni que présentent ce paysage, cette
maison et son intérieur, la compagnie et ses intérêts agrandis par
la petitesse de l'esprit, comme l'or battu entre des feuilles de
parchemin, demandez-vous ce qu'est la vie humaine? Cherchez à prononcer
entre celui qui a gravé des canards sur les obélisques égyptiens et
celui qui a bostonné pendant vingt ans avec du Bousquier, monsieur de
Valois, mademoiselle Cormon, le Président du Tribunal, le Procureur du
Roi, l'abbé de Sponde, madame Granson, _e tutti quanti_? Si le retour
exact et journalier des mêmes pas dans un même sentier n'est pas le
bonheur, il le joue si bien que les gens, amenés par les orages d'une
vie agitée à réfléchir sur les bienfaits du calme, diront que là était
le bonheur.

Pour chiffrer l'importance du salon de mademoiselle Cormon, il suffira
de dire que, statisticien né de la société, du Bousquier avait calculé
que les personnes qui le hantaient possédaient cent trente et une voix
au Collége électoral et réunissaient dix-huit cent mille livres de
rente en fonds de terre dans la province. La ville d'Alençon n'était
cependant pas entièrement représentée par ce salon, la haute compagnie
aristocratique avait le sien, puis le salon du Receveur-Général était
comme une auberge administrative due par le gouvernement où toute la
société dansait, intriguait, papillonnait, aimait et soupait. Ces
deux autres salons communiquaient au moyen de quelques personnes
mixtes avec la maison Cormon, _et vice versâ_; mais le salon Cormon
jugeait sévèrement ce qui se passait dans ces deux autres camps: on
y critiquait le luxe des dîners, on y ruminait les glaces des bals,
on discutait la conduite des femmes, les toilettes, les inventions
nouvelles qui s'y produisaient.

Mademoiselle Cormon, espèce de raison sociale sous laquelle se
comprenait une imposante coterie, devait donc être le point de mire
de deux ambitieux aussi profonds que le chevalier de Valois et du
Bousquier. Pour l'un et pour l'autre, là était la Députation; et
par suite, la pairie pour le noble, une Recette Générale pour le
fournisseur. Un salon dominateur se crée aussi difficilement en
province qu'à Paris, et celui-là se trouvait tout créé. Épouser
mademoiselle Cormon, c'était régner sur Alençon. Athanase, le seul des
trois prétendants à la main de la vieille fille qui ne calculât plus
rien, aimait alors la personne autant que la fortune. Pour employer le
jargon du jour, n'y avait-il pas un singulier drame dans la situation
de ces quatre personnages? Ne se rencontrait-il pas quelque chose
de bizarre dans ces trois rivalités silencieusement pressées autour
d'une vieille fille qui ne les devinait pas malgré un effroyable et
légitime désir de se marier? Mais quoique toutes ces circonstances
rendent le célibat de cette fille une chose extraordinaire, il n'est
pas difficile d'expliquer comment et pourquoi, malgré sa fortune
et ses trois amoureux, elle était encore à marier. D'abord, selon
la jurisprudence de sa maison, mademoiselle Cormon avait toujours
eu le désir d'épouser un gentilhomme; mais, de 1789 à 1799, les
circonstances furent très-défavorables à ses prétentions. Si elle
voulait être femme de condition, elle avait une horrible peur du
tribunal révolutionnaire. Ces deux sentiments, égaux en force, la
rendirent stationnaire par une loi, vraie en esthétique aussi bien
qu'en statique. Cet état d'incertitude plaît d'ailleurs aux filles tant
qu'elles se croient jeunes et en droit de choisir un mari. La France
sait que le système politique suivi par Napoléon eut pour résultat de
faire beaucoup de veuves. Sous ce règne, les héritières furent dans
un nombre très-disproportionné avec celui des garçons à marier. Quand
le Consulat ramena l'ordre intérieur, les difficultés extérieures
rendirent le mariage de mademoiselle Cormon tout aussi difficile à
conclure que par le passé. Si, d'une part, Rose-Marie-Victoire se
refusait à épouser un vieillard; de l'autre, la crainte du ridicule
et les circonstances lui interdisaient d'épouser un très-jeune homme:
or, les familles mariaient de fort bonne heure leurs enfants afin
de les soustraire aux envahissements de la conscription. Enfin, par
entêtement de propriétaire, elle n'aurait pas non plus épousé un
soldat; car elle ne prenait pas un homme pour le rendre à l'Empereur,
elle voulait le garder pour elle seule. De 1804 à 1815, il lui fut
donc impossible de lutter avec les jeunes filles qui se disputaient
les partis convenables, raréfiés par le canon. Outre sa prédilection
pour la noblesse, mademoiselle Cormon eut la manie très-excusable de
vouloir être aimée pour elle. Vous ne sauriez croire jusqu'où l'avait
menée ce désir. Elle avait employé son esprit à tendre mille piéges à
ses adorateurs afin d'éprouver leurs sentiments. Ses chausses-trappes
furent si bien tendues que les infortunés s'y prirent tous, et
succombèrent dans les épreuves baroques qu'elle leur imposait à leur
insu. Mademoiselle Cormon ne les étudiait pas, elle les espionnait.
Un mot dit à la légère, une plaisanterie que souvent elle comprenait
mal, suffisait pour lui faire rejeter ces postulants comme indignes:
celui-ci n'avait ni cœur ni délicatesse, celui-là mentait et n'était
pas chrétien; l'un voulait raser ses futaies et battre monnaie sous
le poêle du mariage, l'autre n'était pas de caractère à la rendre
heureuse; là, elle devinait quelque goutte héréditaire; ici, des
antécédents immoraux l'effrayaient; comme l'Église, elle exigeait
un beau prêtre pour ses autels; puis, elle voulait être épousée
pour sa fausse laideur et ses prétendus défauts, comme les autres
femmes veulent l'être pour les qualités qu'elles n'ont pas et pour
d'hypothétiques beautés. L'ambition de mademoiselle Cormon prenait sa
source dans les sentiments les plus délicats de la femme; elle comptait
régaler son amant en lui démasquant mille vertus après le mariage,
comme d'autres femmes découvrent les mille imperfections qu'elles ont
soigneusement voilées; mais elle fut mal comprise: la noble fille ne
rencontra que des âmes vulgaires où régnait le calcul des intérêts
positifs, et qui n'entendaient rien aux beaux calculs du sentiment.
Plus elle s'avança vers cette fatale époque si ingénieusement nommée
_la seconde jeunesse_, plus sa défiance augmenta. Elle affecta de se
présenter sous le jour le plus défavorable, et joua si bien son rôle,
que les derniers racolés hésitèrent à lier leur sort à celui d'une
personne dont le vertueux colin-maillard exigeait une étude à laquelle
se livrent peu les hommes qui veulent une vertu toute faite. La crainte
constante de n'être épousée que pour sa fortune la rendit inquiète,
soupçonneuse outre mesure; elle courut sus aux gens riches: et les
gens riches pouvaient contracter de grands mariages; elle craignait
les gens pauvres auxquels elle refusait le désintéressement dont
elle faisait tant de cas en une semblable affaire; en sorte que ses
exclusions et les circonstances éclaircirent étrangement les hommes
ainsi triés, comme pois gris sur un volet. A chaque mariage manqué, la
pauvre demoiselle, amenée à mépriser les hommes, dut finir par les voir
sous un faux jour. Son caractère contracta nécessairement une intime
misanthropie qui jeta certaine teinte d'amertume dans sa conversation
et quelque sévérité dans son regard. Son célibat détermina dans ses
mœurs une rigidité croissante, car elle essayait de se perfectionner en
désespoir de cause. Noble vengeance! elle tailla pour Dieu le diamant
brut rejeté par l'homme. Bientôt l'opinion publique lui fut contraire,
car le public accepte l'arrêt qu'une personne libre porte sur elle-même
en ne se mariant pas, en manquant des partis ou les refusant. Chacun
juge que ce refus est fondé sur des raisons secrètes, toujours mal
interprétées. Celui-ci disait qu'elle était mal conformée; celui-là lui
prêtait des défauts cachés; mais la pauvre fille était pure comme un
ange, saine comme un enfant, et pleine de bonne volonté, car la nature
l'avait destinée à tous les plaisirs, à tous les bonheurs, à toutes les
fatigues de la maternité.

  [Illustration: IMP. S. RAÇON.

  MADEMOISELLE CORMON.

  Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans!

                                                (LA VIEILLE FILLE.)]

Mademoiselle Cormon ne trouvait cependant point dans sa personne
l'auxiliaire obligé de ses désirs. Elle n'avait d'autre beauté que
celle-ci improprement nommée _la beauté du diable_, et qui consiste
dans une grosse fraîcheur de jeunesse que, théologalement parlant,
le diable ne saurait avoir, à moins qu'il ne faille expliquer cette
expression par la constante envie qu'il a de se rafraîchir. Les pieds
de l'héritière étaient larges et plats. Sa jambe, qu'elle laissait
souvent voir par la manière dont, sans y entendre malice, elle relevait
sa robe quand il avait plu et qu'elle sortait de chez elle ou de
Saint-Léonard, ne pouvait être prise pour la jambe d'une femme; c'était
une jambe nerveuse, à petit mollet saillant et dru, comme celui d'un
matelot. Sa bonne grosse taille, son embonpoint de nourrice, ses bras
forts et potelés, ses mains rouges, tout en elle s'harmoniait aux
formes bombées, à la grasse blancheur des beautés normandes. Ses yeux
d'une couleur indécise arrivaient à fleur de tête et donnaient à son
visage, dont les contours arrondis n'avaient aucune noblesse, un air
d'étonnement et de simplicité moutonnière qui seyait d'ailleurs à son
état de vieille fille: si elle n'avait pas été innocente, elle eût
semblé l'être. Son nez aquilin contrastait avec la petitesse de son
front, car il est rare que cette forme de nez n'implique pas un beau
front. Malgré de grosses lèvres rouges, l'indice d'une grande bonté,
ce front annonçait trop peu d'idées pour que le cœur fût dirigé par
l'intelligence: elle devait être bienfaisante sans grâce. Or, l'on
reproche sévèrement à la vertu ses défauts, tandis qu'on est plein
d'indulgence pour les qualités du vice. Ses cheveux châtains, d'une
longueur extraordinaire, prêtaient à sa figure cette beauté qui résulte
de la force et de l'abondance, les deux caractères principaux de sa
personne. Au temps de ses prétentions, elle affectait de mettre sa
figure de trois quarts pour montrer une très-jolie oreille qui se
détachait bien au milieu du blanc azuré de son col et de ses tempes,
rehaussé par son énorme chevelure. Vue ainsi, en habit de bal, elle
pouvait paraître belle. Ses formes protubérantes, sa taille, sa santé
vigoureuse arrachaient aux officiers de l'Empire cette exclamation:
«Quel beau brin de fille!» Mais avec les années, l'embonpoint élaboré
par une vie tranquille et sage, s'était insensiblement si mal réparti
sur ce corps, qu'il en avait détruit les primitives proportions. En ce
moment, aucun corset ne pouvait faire retrouver de hanches à la pauvre
fille, qui semblait fondue d'une seule pièce. La jeune harmonie de son
corsage n'existait plus, et son ampleur excessive faisait craindre
qu'en se baissant elle ne fût emportée par ces masses supérieures; mais
la nature l'avait douée d'un contre-poids naturel qui rendait inutile
la mensongère précaution d'une _tournure_. Chez elle tout était bien
vrai. En se triplant, son menton avait diminué la longueur du col et
gêné le port de la tête. Elle n'avait pas de rides, mais des plis; et
les plaisants prétendaient que, pour ne pas se couper, elle se mettait
de la poudre aux articulations, ainsi qu'on en jette aux enfants.
Cette grasse personne offrait à un jeune homme perdu de désirs, comme
Athanase, la nature d'attraits qui devait le séduire. Les jeunes
imaginations, essentiellement avides et courageuses, aiment à s'étendre
sur ces belles nappes vives. C'était la perdrix dodue, alléchant le
couteau du gourmet. Beaucoup d'élégants parisiens endettés se seraient
très-bien résignés à faire exactement le bonheur de mademoiselle
Cormon. Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans! En ce
moment, après avoir pendant long-temps combattu pour mettre dans sa vie
les intérêts qui font toute la femme, et néanmoins forcée d'être fille,
elle se fortifiait dans sa vertu par les pratiques religieuses les plus
sévères. Elle avait eu recours à la religion, cette grande consolatrice
des virginités; son confesseur la dirigeait assez niaisement depuis
trois ans dans la voie des macérations; il lui recommandait l'usage de
la discipline, qui, s'il faut en croire la médecine moderne, produit
un effet contraire à celui qu'en attendait ce pauvre prêtre de qui les
connaissances hygiéniques n'étaient pas très-étendues. Ces pratiques
absurdes commençaient à répandre une teinte monastique sur le visage
de mademoiselle Cormon, assez souvent au désespoir en voyant son teint
blanc contracter des tons jaunes qui annonçaient la maturité. Le léger
duvet dont sa lèvre supérieure était ornée vers les coins s'avisait
de grandir et dessinait comme une fumée. Les tempes se miroitaient!
Enfin, la décroissance commençait. Il était authentique dans Alençon
que le sang tourmentait mademoiselle Cormon; elle faisait subir ses
confidences au chevalier de Valois, à qui elle nombrait ses bains de
pieds, avec lequel elle combinait des réfrigérants. Le fin compère
tirait alors sa tabatière, et, par forme de conclusion, contemplait la
princesse Goritza.

--Le vrai calmant, disait-il, ma chère demoiselle, serait un bel et bon
mari.

--Mais à qui se fier? répondait-elle.

Le chevalier chassait alors les grains de tabac qui se fourraient dans
les plis du pout-de-soie ou sur son gilet. Pour tout le monde, ce geste
eût été fort naturel; mais il donnait toujours des inquiétudes à la
pauvre fille. La violence de sa passion sans objet était si grande
qu'elle n'osait plus regarder un homme en face, tant elle craignait
de laisser apercevoir dans son regard le sentiment qui la poignait.
Par un caprice qui n'était peut-être que la continuation de ses
anciens procédés, quoiqu'elle se sentît attirée vers les hommes qui
pouvaient encore lui convenir, elle avait tant de peur d'être taxée
de folie en ayant l'air de leur faire la cour, qu'elle les traitait
peu gracieusement. La plupart des personnes de sa société, se trouvant
incapables d'apprécier ses motifs, toujours si nobles, expliquaient sa
manière d'être avec ses cocélibataires comme la vengeance d'un refus
essuyé ou prévu.

Quand commença l'année 1815, elle atteignit à cet âge fatal qu'elle
n'avouait pas, à quarante-deux ans. Son désir acquit alors une
intensité qui avoisina la monomanie, car elle comprit que toute chance
de progéniture finirait par se perdre; et ce que, dans sa céleste
ignorance, elle désirait par-dessus tout, c'était des enfants. Il n'y
avait pas une seule personne dans tout Alençon qui attribuât à cette
vertueuse fille un seul désir des licences amoureuses: elle aimait
en bloc sans rien imaginer de l'amour; c'était une Agnès catholique,
incapable d'inventer une seule des ruses de l'Agnès de Molière. Depuis
quelques mois, elle comptait sur un hasard. Le licenciement des
troupes impériales et la reconstitution de l'armée royale opéraient
un certain mouvement dans la destinée de beaucoup d'hommes qui
retournaient, les uns en demi-solde, les autres avec ou sans pension,
chacun dans leur pays natal, tous ayant le désir de corriger leur
mauvais sort et de faire une fin qui, pour mademoiselle Cormon, pouvait
être un délicieux commencement. Il était difficile que, parmi ceux
qui reviendraient aux environs, il ne se trouvât pas quelque brave
militaire honorable, valide surtout, d'âge convenable, de qui le
caractère servirait de passeport aux opinions bonapartistes: peut-être
même s'en rencontrerait-il qui, pour regagner une position perdue, se
feraient royalistes. Ce calcul soutint encore pendant les premiers
mois de l'année mademoiselle Cormon dans la sévérité de son attitude.
Mais les militaires qui vinrent habiter la ville se trouvèrent tous
ou trop vieux ou trop jeunes, trop bonapartistes ou trop mauvais
sujets, dans des situations incompatibles avec les mœurs, le rang et la
fortune de mademoiselle Cormon, qui chaque jour se désespéra davantage.
Les officiers supérieurs avaient tous profité de leurs avantages
sous Napoléon pour se marier, et ceux-là devenaient royalistes dans
l'intérêt de leurs familles. Mademoiselle Cormon avait beau prier Dieu
de lui faire la grâce de lui envoyer un mari afin qu'elle pût être
chrétiennement heureuse, il était sans doute écrit qu'elle mourrait
vierge et martyre, car il ne se présentait aucun homme qui eût tournure
de mari. Les conversations qui se tenaient chez elle tous les soirs
faisaient assez bien la police de l'État Civil pour qu'il n'arrivât
pas dans Alençon un seul étranger sans qu'elle ne fût instruite de
ses mœurs, de sa fortune et de sa qualité. Mais Alençon n'est pas une
ville qui affriande l'étranger, elle n'est sur le chemin d'aucune
capitale, elle n'a pas de hasards. Les marins qui vont de Brest à
Paris ne s'y arrêtent même pas. La pauvre fille finit par comprendre
qu'elle était réduite aux indigènes; aussi son œil prenait-il parfois
une expression féroce, à laquelle le malicieux chevalier répondait
par un fin regard en tirant sa tabatière et contemplant la princesse
Goritza. Monsieur de Valois savait que, dans la jurisprudence féminine,
une première fidélité est solidaire de l'avenir. Mais mademoiselle
Cormon, avouons-le, avait peu d'esprit: elle ne comprenait rien au
manége de la tabatière. Elle redoublait de vigilance pour combattre
le _malin esprit_. Sa rigide dévotion et les principes les plus
sévères contenaient ses cruelles souffrances dans les mystères de la
vie privée. Tous les soirs, en se retrouvant seule, elle songeait
à sa jeunesse perdue, à sa fraîcheur fanée, aux vœux de la nature
trompée; et, tout en immolant au pied de la croix ses passions, poésies
condamnées à rester en portefeuille, elle se promettait bien, si par
hasard un homme de bonne volonté se présentait, de ne le soumettre
à aucune épreuve et de l'accepter tel qu'il serait. En sondant ses
bonnes dispositions, par certaines soirées plus âpres que les autres,
elle allait jusqu'à épouser en pensée un sous-lieutenant, un fumeur
qu'elle se proposait de rendre, à force de soins, de complaisance et
de douceur, le meilleur sujet de la terre; elle allait jusqu'à le
prendre criblé de dettes. Mais il fallait le silence de la nuit pour
ces mariages fantastiques où elle se plaisait à jouer le sublime rôle
des anges gardiens. Le lendemain, si Pérotte trouvait le lit de sa
maîtresse sens dessus dessous, mademoiselle avait repris sa dignité; le
lendemain, après déjeuner, elle voulait un homme de quarante ans, un
bon propriétaire, bien conservé, un quasi-jeune homme.

L'abbé de Sponde était incapable d'aider sa nièce en quoi que ce
soit dans ses manœuvres matrimoniales. Ce bonhomme, âgé d'environ
soixante-dix ans, attribuait les désastres de la Révolution française
à quelque dessein de la Providence, empressée de frapper une Église
dissolue. L'abbé de Sponde s'était donc jeté dans le sentier depuis
longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires pour aller
au ciel: il menait une vie ascétique, sans emphase, sans triomphe
extérieur. Il dérobait au monde ses œuvres de charité, ses continuelles
prières et ses mortifications; il pensait que les prêtres devaient
tous agir ainsi pendant la tourmente, et il prêchait d'exemple. Tout
en offrant au monde un visage calme et riant, il avait fini par se
détacher entièrement des intérêts mondains: il songeait exclusivement
aux malheureux, aux besoins de l'Église et à son propre salut. Il
avait laissé l'administration de ses biens à sa nièce, qui lui en
remettait les revenus, et à laquelle il payait une modique pension,
afin de pouvoir dépenser le surplus en aumônes secrètes et en dons à
l'Église. Toutes les affections de l'abbé s'étaient concentrées sur sa
nièce qui le regardait comme un père; mais c'était un père distrait,
ne concevant point les agitations de la Chair, et remerciant Dieu de
ce qu'il maintenait sa chère fille dans le célibat; car il avait,
depuis sa jeunesse, adopté le système de saint Jean-Chrysostome, qui
a écrit que «_l'état de virginité était autant au-dessus de l'état de
mariage que l'Ange était au-dessus de l'Homme_.» Habituée à respecter
son oncle, mademoiselle Cormon n'osait pas l'initier aux désirs que
lui inspirait un changement d'état. Le bonhomme, accoutumé de son
côté au train de la maison, eût d'ailleurs peu goûté l'introduction
d'un maître au logis. Préoccupé par les misères qu'il soulageait,
perdu dans les abîmes de la prière, l'abbé de Sponde avait souvent des
distractions que les gens de sa société prenaient pour des absences;
peu causeur, il avait un silence affable et bienveillant. C'était un
homme de haute taille, sec, à manières graves, solennelles, dont le
visage exprimait des sentiments doux, un grand calme intérieur, et
qui, par sa présence, imprimait à cette maison une autorité sainte. Il
aimait beaucoup le voltairien chevalier de Valois. Ces deux majestueux
débris de la Noblesse et du Clergé, quoique de mœurs différentes,
se reconnaissaient à leurs traits généraux; d'ailleurs le chevalier
était aussi onctueux avec l'abbé de Sponde qu'il était paternel avec
ses grisettes. Quelques personnes pourraient croire que mademoiselle
Cormon cherchait tous les moyens d'arriver à son but; que, parmi les
légitimes artifices permis aux femmes, elle s'adressait à la toilette,
qu'elle se décolletait, qu'elle déployait les coquetteries négatives
d'un magnifique port d'armes. Mais point! Elle était héroïque et
immobile dans ses guimpes comme un soldat dans sa guérite. Ses robes,
ses chapeaux, ses chiffons, tout se confectionnait chez des marchandes
de modes d'Alençon, deux sœurs bossues qui ne manquaient pas de
goût. Malgré les instances de ces deux artistes, mademoiselle Cormon
se refusait aux tromperies de l'élégance; elle voulait être cossue
en tout, chair et plumes; mais peut-être les lourdes façons de ses
robes allaient-elles bien à sa physionomie. Se moque qui voudra de la
pauvre fille! vous la trouverez sublime, âmes généreuses qui ne vous
inquiétez jamais de la forme que prend le sentiment, et l'admirez
là où il est! Ici quelques femmes légères essaieront peut-être de
chicaner la vraisemblance de ce récit, elle diront qu'il n'existe pas
en France de fille assez niaise pour ignorer l'art de pêcher un homme,
que mademoiselle Cormon est une de ces exceptions monstrueuses que le
bon sens interdit de présenter comme type; que la plus vertueuse et la
plus niaise fille qui veut attraper un goujon trouve encore un appât
pour armer sa ligne. Mais ces critiques tombent, si l'on vient à penser
que la sublime religion catholique, apostolique et romaine, est encore
debout en Bretagne et dans l'ancien duché d'Alençon. La foi, la piété,
n'admettent pas ces subtilités. Mademoiselle Cormon marchait dans la
voie du salut, en préférant les malheurs de sa virginité infiniment
trop prolongée au malheur d'un mensonge, au péché d'une ruse. Chez
une fille armée de la discipline, la vertu ne pouvait transiger;
l'amour ou le calcul devaient venir la trouver très-résolument. Puis,
ayons le courage de faire une observation cruelle par un temps où la
religion n'est plus considérée que comme un moyen par ceux-ci, comme
une poésie par ceux-là. La dévotion cause une ophthalmie morale. Par
une grâce providentielle, elle ôte aux âmes en route pour l'éternité
la vue de beaucoup de petites choses terrestres. En un mot, les
dévotes sont stupides sur beaucoup de points. Cette stupidité prouve
d'ailleurs avec quelle force elles reportent leur esprit vers les
sphères célestes; quoique le voltairien monsieur de Valois prétendît
qu'il est extrêmement difficile de décider si ce sont les personnes
stupides qui deviennent dévotes, ou si la dévotion a pour effet de
rendre stupides les filles d'esprit. Songez-y bien, la vertu catholique
la plus pure, avec ses amoureuses acceptations de tout calice, avec sa
pieuse soumission aux ordres de Dieu, avec sa croyance à l'empreinte
du doigt divin sur toutes les glaises de la vie, est la mystérieuse
lumière qui se glissera dans les derniers replis de cette histoire
pour leur donner tout leur relief, et qui certes les agrandira aux
yeux de ceux qui ont encore la Foi. Puis, s'il y a bêtise, pourquoi ne
s'occuperait-on pas des malheurs de la bêtise, comme on s'occupe des
malheurs du génie? l'une est un élément social infiniment plus abondant
que l'autre. Donc mademoiselle Cormon péchait aux yeux du monde par
la divine ignorance des vierges. Elle n'était point observatrice, et
sa conduite avec ses prétendus le prouvait assez. En ce moment même,
une jeune fille de seize ans, qui n'aurait pas encore ouvert un seul
roman, aurait lu cent chapitres d'amour dans les regards d'Athanase;
tandis que mademoiselle Cormon n'y voyait rien, elle ne reconnaissait
pas dans les tremblements de sa parole la force d'un sentiment qui
n'osait se produire. Honteuse elle-même, elle ne devinait pas la honte
d'autrui. Capable d'inventer les raffinements de grandeur sentimentale
qui l'avaient primitivement perdue, elle ne les reconnaissait pas chez
Athanase. Ce phénomène moral ne paraîtra pas extraordinaire aux gens
qui savent que les qualités du cœur sont aussi indépendantes de celles
de l'esprit que les facultés du génie le sont des noblesses de l'âme.
Les hommes complets sont si rares que Socrate, l'une des plus belles
perles de l'Humanité, convenait, avec un phrénologue de son temps,
qu'il était né pour faire un fort mauvais drôle. Un grand général
peut sauver son pays à Zurich et s'entendre avec des fournisseurs. Un
banquier de probité douteuse peut se trouver homme d'État. Un grand
musicien peut concevoir des chants sublimes et faire un faux. Une femme
de sentiment peut être une grande sotte. Enfin, une dévote peut avoir
une âme sublime, et ne pas reconnaître les sons que rend une belle
âme à ses côtés. Les caprices produits par les infirmités physiques
se rencontrent également dans l'ordre moral. Cette bonne créature,
qui se désolait de ne faire ses confitures que pour elle et pour son
vieil oncle, était devenue presque ridicule. Ceux qui se sentaient
pris de sympathie pour elle à cause de ses qualités, et quelques-uns
à cause de ses défauts, se moquaient de ses mariages manqués. Dans
plus d'une conversation on se demandait ce que deviendraient de si
beaux biens, et les économies de mademoiselle Cormon, et la succession
de son oncle. Depuis longtemps elle était soupçonnée d'être au fond,
malgré les apparences, une _fille originale_. En province il n'est pas
permis d'être original: c'est avoir des idées incomprises par les
autres, et l'on y veut l'égalité de l'esprit aussi bien que l'égalité
des mœurs. Le mariage de mademoiselle Cormon était devenu dès 1804
quelque chose de si problématique que _se marier comme mademoiselle
Cormon_ fut dans Alençon une phrase proverbiale qui équivalait à la
plus railleuse des négations. Il faut que l'esprit moqueur soit un des
plus impérieux besoins de la France pour que cette excellente personne
excitât quelques railleries dans Alençon. Non-seulement elle recevait
toute la ville, elle était charitable, pieuse et incapable de dire une
méchanceté; mais encore elle concordait à l'esprit général et aux mœurs
des habitants qui l'aimaient comme le plus pur symbole de leur vie; car
elle s'était encroûtée dans les habitudes de la province, elle n'en
était jamais sortie, elle en avait les préjugés, elle en épousait les
intérêts, elle l'adorait. Malgré ses dix-huit mille livres de rente
en fonds de terre, fortune considérable en province, elle restait à
l'unisson des maisons moins riches. Quand elle se rendait à sa terre du
Prébaudet, elle y allait dans une vieille carriole d'osier, suspendue
sur deux soupentes en cuir blanc, attelée d'une grosse jument poussive,
et que fermaient à peine deux rideaux de cuir rougi par le temps. Cette
carriole, connue de toute la ville, était soignée par Jacquelin autant
que le plus beau coupé de Paris: mademoiselle y tenait, elle s'en
servait depuis douze ans, elle faisait observer ce fait avec la joie
triomphante de l'avarice heureuse. La plupart des habitants savaient
gré à mademoiselle Cormon de ne pas les humilier par le luxe qu'elle
aurait pu afficher; il est même à croire que, si elle avait fait venir
de Paris une calèche, on en aurait plus glosé que de ses mariages
manqués. La plus brillante voiture d'ailleurs l'aurait conduite au
Prébaudet tout comme la vieille carriole. Or, la province, qui voit
toujours la fin, s'inquiète assez peu de la beauté des moyens, pourvu
qu'ils soient efficients.

Pour achever la peinture des mœurs intimes de cette maison, il est
nécessaire de grouper, autour de mademoiselle Cormon et de l'abbé de
Sponde, Jacquelin, Josette et Mariette la cuisinière qui s'employaient
au bonheur de l'oncle et de la nièce. Jacquelin, homme de quarante
ans, gros et court, rougeot, brun, à figure de matelot breton, était
au service de la maison depuis vingt-deux ans. Il servait à table, il
pansait la jument, il jardinait, il cirait les souliers de l'abbé,
faisait les commissions, sciait le bois, conduisait la carriole,
allait chercher l'avoine, la paille et le foin au Prébaudet; il
restait à l'antichambre le soir, endormi comme un loir. Il aimait,
dit-on, Josette, fille de trente-six ans, que mademoiselle Cormon
aurait renvoyée si elle se fût mariée. Aussi ces deux pauvres gens
amassaient-ils leurs gages et s'aimaient-ils en silence, attendant
et désirant le mariage de mademoiselle, comme les Juifs attendent
le Messie. Josette, née entre Alençon et Mortagne, était petite et
grasse; sa figure, qui ressemblait à un abricot crotté, ne manquait ni
de physionomie ni d'esprit; elle passait pour gouverner sa maîtresse.
Josette et Jacquelin, sûrs d'un dénoûment, cachaient une satisfaction
qui faisait présumer que ces deux amants s'escomptaient l'avenir.
Mariette, la cuisinière, également depuis quinze ans dans la maison,
savait accommoder tous les plats en honneur dans le pays.

Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument
normande bai-brun qui traînait mademoiselle Cormon à sa campagne du
Prébaudet, car les cinq habitants de cette maison portaient à cette
bête une affection maniaque. Elle s'appelait Pénélope, et servait
depuis dix-huit ans; elle était si bien soignée, servie avec tant de
régularité que Jacquelin et mademoiselle espéraient en tirer parti
pendant plus de dix ans encore. Cette bête était un perpétuel sujet de
conversation et d'occupation: il semblait que la pauvre mademoiselle
Cormon, n'ayant point d'enfant à qui sa maternité rentrée pût se
prendre, la reportât sur ce bienheureux animal. Pénélope avait empêché
mademoiselle d'avoir des serins, des chats, des chiens, famille fictive
que se donnent presque tous les êtres solitaires au milieu de la
société.

Ces quatre fidèles serviteurs, car l'intelligence de Pénélope
s'était élevée jusqu'à celle de ces bons domestiques, tandis qu'ils
s'étaient abaissés jusqu'à la régularité muette et soumise de la bête,
allaient et venaient chaque jour dans les mêmes occupations avec
l'infaillibilité de la mécanique. Mais, comme ils le disaient dans leur
langage, ils avaient mangé leur pain blanc en premier. Mademoiselle
Cormon, comme toutes les personnes nerveusement agitées par une pensée
fixe, devenait difficile, tracassière, moins par caractère que par
le besoin d'employer son activité. Ne pouvant s'occuper d'un mari,
d'enfants et des soins qu'ils exigent, elle s'attaquait à des minuties.
Elle parlait pendant des heures entières sur des riens, sur une
douzaine de serviettes numérotées Z qu'elle trouvait mises avant l'O.

--A quoi pense donc Josette! s'écriait-elle. Josette ne prend donc
garde à rien?

Mademoiselle demandait pendant huit jours si Pénélope avait eu son
avoine à deux heures, parce qu'une seule fois Jacquelin s'était
attardé. Sa petite imagination travaillait sur des bagatelles. Une
couche de poussière oubliée par le plumeau, des tranches de pain
mal grillées par Mariette, le retard apporté par Jacquelin à venir
fermer les fenêtres sur lesquelles donnait le soleil dont les rayons
mangeaient les couleurs du meuble, toutes ces grandes petites choses
engendraient de graves querelles où mademoiselle s'emportait. Tout
changeait donc, s'écriait-elle, elle ne reconnaissait plus ses
serviteurs d'autrefois; ils se gâtaient, elle était trop bonne. Un jour
Josette lui donna la _Journée du Chrétien_ au lieu de la _Quinzaine de
Pâques_. Toute la ville apprit le soir ce malheur. Mademoiselle avait
été forcée de revenir de Saint-Léonard chez elle, et son départ subit
de l'église, où elle avait dérangé toutes les chaises, fit supposer des
énormités. Elle fut donc obligée de dire à ses amis la cause de cet
accident.

--Josette, avait-elle dit avec douceur, que pareille chose n'arrive
plus!

Mademoiselle Cormon était, sans s'en douter, très-heureuse de ces
petites querelles qui servaient d'émonctoire à ses acrimonies. L'esprit
a ses exigences; il a, comme le corps, sa gymnastique. Ces inégalités
d'humeur furent acceptées par Josette et Jacquelin, comme les
intempéries de l'atmosphère le sont pour le laboureur. Ces trois bonnes
gens disaient: «Il fait beau temps ou il pleut!» sans accuser le ciel.
Parfois, en se levant, le matin dans la cuisine, ils se demandaient
dans quelle humeur se lèverait mademoiselle, comme un fermier consulte
les brumes de l'aurore. Enfin, nécessairement mademoiselle Cormon avait
fini par se contempler elle-même dans les infiniment petits de sa vie.
Elle et Dieu, son confesseur et ses lessives, ses confitures à faire et
les offices à entendre, son oncle à soigner avaient absorbé sa faible
intelligence. Pour elle, les atomes de la vie se grossissaient en vertu
d'une optique particulière aux gens égoïstes par nature ou par hasard.
Sa santé si parfaite donnait une valeur effrayante au moindre embarras
survenu dans les tubes digestifs. Elle vivait d'ailleurs sous la férule
de la médecine de nos aïeux, et prenait par an quatre médecines de
précaution à faire crever Pénélope, mais qui la ragaillardissaient.
Si Josette, en l'habillant, trouvait un léger bouton épanoui sur les
omoplates encore satinées de mademoiselle, c'était un sujet d'énormes
perquisitions dans les différents bols alimentaires de la semaine.
Quel triomphe si Josette rappelait à sa maîtresse un certain lièvre
trop ardent qui avait dû faire lever ce damné bouton. Avec quelle joie
toutes deux disaient:--Il n'y a pas de doute, c'est le lièvre.

--Mariette l'avait trop épicé, reprenait mademoiselle, je lui dis
toujours de _faire doux_ pour mon oncle et pour moi, mais Mariette n'a
pas plus de mémoire que...

--Que le lièvre, disait Josette.

--C'est vrai, répondait mademoiselle, elle n'a pas plus de mémoire que
le lièvre, tu as bien trouvé cela.

Quatre fois par an, au commencement de chaque saison, mademoiselle
Cormon allait passer un certain nombre de jours à sa terre du
Prébaudet. On était alors à la mi-mai, époque à laquelle mademoiselle
Cormon voulait voir si ses pommiers avaient bien _neigé_, mot du pays
qui exprime l'effet produit sous ces arbres par la chute de leurs
fleurs. Quand l'amas circulaire des pétales tombés ressemble à une
couche de neige, le propriétaire peut espérer une abondante récolte de
cidre. En même temps qu'elle jaugeait ainsi ses tonneaux, mademoiselle
Cormon veillait aux réparations que l'hiver avait nécessitées; elle
ordonnait les façons de son jardin et de son verger, d'où elle
tirait de nombreuses provisions. Chaque saison avait sa nature
d'affaires. Mademoiselle donnait avant son départ un dîner d'adieu
à ses fidèles, quoiqu'elle dût les retrouver trois semaines après.
C'était toujours une nouvelle qui retentissait dans Alençon que le
départ de mademoiselle Cormon. Ses habitués, en retard d'une visite,
venaient alors la voir; son appartement de réception était plein;
chacun lui souhaitait un bon voyage comme si elle eût dû faire route
pour Calcutta. Puis le lendemain matin, les marchands étaient sur le
pas de leurs portes. Petits et grands regardaient passer la carriole,
et il semblait qu'on s'apprît une nouvelle en se répétant les uns aux
autres:--Mademoiselle Cormon va donc au Prébaudet!

Par ici, l'un disait:--_Elle a du pain de cuit_, celle-là.

--Hé, mon gars, répondait le voisin, c'est une brave personne; si le
bien tombait toujours en de pareilles mains, le pays ne verrait pas un
mendiant...

Par là, un autre:--Tiens, tiens, je ne m'étonne pas si nos vignobles
de haute futaie sont en fleurs, voilà mademoiselle Cormon qui part
pour le Prébaudet. D'où vient qu'elle se marie si peu?

--Je l'épouserais bien tout de même, répondait un plaisant: le mariage
est à moitié fait, il y a une partie de consentante; mais l'autre ne
veut pas. Bah! c'est pour monsieur du Bousquier que le four chauffe!

--Monsieur du Bousquier?... elle l'a refusé.

Le soir, dans toutes les réunions, on se disait
gravement:--Mademoiselle Cormon est partie.

Ou:--Vous avez donc laissé partir mademoiselle Cormon?

Le mercredi choisi par Suzanne pour son esclandre était, par un effet
du hasard, ce mercredi d'adieu, jour où mademoiselle Cormon faisait
tourner la tête à Josette pour les paquets à emporter. Donc, pendant
la matinée, il s'était dit et passé des choses en ville qui prêtaient
le plus vif intérêt à cette assemblée d'adieu. Madame Granson était
allée sonner la cloche dans dix maisons, pendant que la vieille fille
délibérait sur les encas de son voyage, et que le malin chevalier de
Valois faisait un piquet chez mademoiselle Armande de Gordes, sœur du
vieux marquis de Gordes dont elle tenait la maison, et qui était la
reine du salon aristocratique.

S'il n'était indifférent pour personne de voir quelle figure ferait le
séducteur pendant la soirée, il était important pour le chevalier et
pour madame Granson de savoir comment mademoiselle Cormon prendrait
la nouvelle en sa double qualité de fille nubile et de présidente
de la Société de Maternité. Quant à l'innocent du Bousquier, il se
promenait sur le Cours en commençant à croire que Suzanne l'avait joué:
ce soupçon le confirmait dans ses principes à l'endroit des femmes.
Dans ces jours de gala, la table était déjà mise vers trois heures
et demie; car en ce temps le monde fashionable d'Alençon dînait, par
extraordinaire, à quatre heures. On y dînait encore, sous l'Empire, à
deux heures après midi, comme jadis; mais l'on soupait! Un des plaisirs
que mademoiselle Cormon savourait le plus, sans y entendre malice,
mais qui certes reposait sur l'égoïsme, consistait dans l'indicible
satisfaction qu'elle éprouvait à se voir habillée comme l'est une
maîtresse de maison qui va recevoir ses hôtes. Quand elle s'était
ainsi mise sous les armes, il se glissait dans les ténèbres de son
cœur un rayon d'espoir: une voix lui disait que la nature ne l'avait
pas si abondamment pourvue en vain, et qu'il allait se présenter un
homme entreprenant. Son désir se rafraîchissait comme elle avait
rafraîchi son corps; elle se contemplait dans sa double étoffe avec une
sorte d'ivresse, puis cette satisfaction se continuait alors qu'elle
descendait pour donner son redoutable coup d'œil au salon, au cabinet
et au boudoir. Elle s'y promenait avec le contentement naïf du riche
qui pense à tout moment qu'il est riche et ne manquera jamais de rien.
Elle regardait ses meubles éternels, ses antiquités, ses laques; elle
se disait que de si belles choses voulaient un maître. Après avoir
admiré la salle à manger, remplie par la table oblongue où s'étendait
une nappe de neige ornée d'une vingtaine de couverts placés à des
distances égales; après avoir vérifié l'escadron de bouteilles qu'elle
avait indiquées, et qui montraient d'honorables étiquettes; après avoir
méticuleusement vérifié les noms écrits sur de petits papiers par la
main tremblante de l'abbé, seul soin qu'il prît dans le ménage et qui
donnait lieu à de graves discussions sur la place de chaque convive;
alors mademoiselle allait, dans ses atours, rejoindre son oncle,
qui, vers ce moment le plus joli de la journée, se promenait sur la
terrasse, le long de la Brillante, en écoutant le ramage des oiseaux
nichés dans le couvert sans avoir à craindre les chasseurs ou les
enfants. Durant ces heures d'attente, elle n'abordait jamais l'abbé de
Sponde sans lui faire quelques questions saugrenues, afin d'entraîner
le bon vieillard dans une discussion qui pût l'amuser. Voici pourquoi,
car cette particularité doit achever de peindre le caractère de cette
excellente fille.

Mademoiselle Cormon regardait comme un de ses devoirs de parler: non
qu'elle fût bavarde, elle avait malheureusement trop peu d'idées et
savait trop peu de phrases pour discourir; mais elle croyait accomplir
ainsi l'un des devoirs sociaux prescrits par la religion qui nous
ordonne d'être agréable à notre prochain. Cette obligation lui coûtait
tant qu'elle avait consulté son directeur, l'abbé Couturier, sur ce
point de civilité puérile et honnête. Malgré l'humble observation de
sa pénitente qui lui avoua la rudesse du travail intérieur auquel
se livrait son esprit pour trouver quelque chose à dire, ce vieux
prêtre, si ferme sur la discipline, lui avait lu tout un passage de
saint François de Sales sur les devoirs de la femme du monde, sur la
décente gaieté des pieuses chrétiennes qui devaient réserver leur
sévérité pour elles-mêmes et se montrer aimables chez elles et faire
que le prochain ne s'y ennuyât point. Ainsi pénétrée de ses devoirs,
et voulant à tout prix obéir à son directeur qui lui avait dit de
causer avec aménité, quand la pauvre fille voyait la conversation
s'alanguir, elle suait dans son corset, tant elle souffrait en essayant
d'émettre des idées pour ranimer les discussions éteintes. Elle lâchait
alors des propositions étranges, comme celle-ci: _personne ne peut se
trouver dans deux endroits à la fois, à moins d'être petit oiseau_,
par laquelle, un jour, elle réveilla, non sans succès, une discussion
sur l'ubiquité des apôtres à laquelle elle n'avait rien compris. Ces
sortes de _rentrées_ lui méritaient dans sa société le surnom de _la
bonne mademoiselle Cormon_. Dans la bouche des beaux esprits de la
société, ce mot voulait dire qu'elle était ignorante comme une carpe,
et un peu _bestiote_; mais beaucoup de personnes de sa force prenaient
l'épithète dans son vrai sens et répondaient:--Oh, oui! mademoiselle
Cormon est excellente. Parfois, elle faisait des questions si absurdes,
toujours pour être agréable à ses hôtes et remplir ses devoirs envers
le monde, que le monde éclatait de rire. Elle demandait, par exemple,
ce que le gouvernement faisait des impositions qu'il recevait depuis
si long-temps; pourquoi la Bible n'avait pas été imprimée du temps de
Jésus-Christ, puisqu'elle était de Moïse. Elle était de la force de ce
_country gentleman_ qui, entendant toujours parler de la Postérité à la
Chambre des Communes, se leva pour faire ce _speech_ devenu célèbre:

--Messieurs, j'entends toujours parler ici de la Postérité, je voudrais
bien savoir ce que cette puissance a fait pour l'Angleterre?

Dans ces circonstances, l'héroïque chevalier de Valois amenait au
secours de la vieille fille toutes les forces de sa spirituelle
diplomatie en voyant le sourire qu'échangeaient d'impitoyables
demi-savants. Le vieux gentilhomme, qui aimait à enrichir les
femmes, prêtait de l'esprit à mademoiselle Cormon en la soutenant
paradoxalement; il en couvrait si bien la retraite, que parfois la
vieille fille semblait ne pas avoir dit une sottise. Elle avoua
sérieusement un jour qu'elle ne savait pas quelle différence il y avait
entre les bœufs et les taureaux. Le ravissant chevalier arrêta les
éclats de rire en répondant que les bœufs ne pouvaient jamais être que
les oncles des taures (nom de la génisse en patois). Une autre fois,
entendant beaucoup parler des élèves et des difficultés que ce commerce
présentait, conversation qui revenait souvent dans un pays où se trouve
le superbe haras du Pin, elle comprit que les chevaux provenaient des
_montes_, et demanda _pourquoi l'on ne faisait pas deux montes par
an_! Le chevalier attira les rires sur lui.

--C'est très-possible, dit-il.

Les assistants l'écoutèrent.

--La faute, reprit-il, vient des naturalistes qui n'ont pas encore su
contraindre les juments à porter moins de onze mois.

La pauvre fille ne savait pas plus ce qu'était une monte qu'elle ne
savait reconnaître un bœuf d'un taureau. Le chevalier de Valois servait
une ingrate: jamais mademoiselle Cormon ne comprit un seul de ses
chevaleresques services. En voyant la conversation ranimée, elle ne
se trouvait pas si bête qu'elle pensait l'être. Enfin, un jour, elle
s'établit dans son ignorance, comme le duc de Brancas, le héros du
distrait, se posa dans le fossé où il avait versé, et y prit si bien
ses aises, que quand on vint l'en retirer, il demanda ce qu'on lui
voulait. Depuis cette époque assez récente, mademoiselle de Cormon
perdit sa crainte, elle eut un aplomb qui donnait à ses rentrées
quelque chose de la solennité avec laquelle les Anglais accomplissent
leurs niaiseries patriotiques et qui est comme la fatuité de la bêtise.
En arrivant auprès de son oncle d'un pas magistral, elle ruminait donc
une question à lui faire pour le tirer de ce silence qui la peinait
toujours, car elle le croyait ennuyé.

--Mon oncle, lui dit-elle en se pendant à son bras et se collant
joyeusement à son côté (c'était encore une de ses fictions, elle
pensait:--Si j'avais un mari, je serais ainsi!); mon oncle, si tout
arrive ici-bas par la volonté de Dieu, il y a donc une raison de toute
chose?

--Certes, fit gravement l'abbé de Sponde qui chérissant sa nièce
se laissait toujours arracher à ses méditations avec une patience
angélique.

--Alors, si je reste fille, une supposition, Dieu le veut?

--Oui, mon enfant, dit l'abbé.

--Mais, cependant, comme rien ne m'empêche de me marier demain, sa
volonté peut être détruite par la mienne?

--Cela serait vrai, si nous connaissions la véritable volonté de Dieu,
répondit l'ancien prieur de Sorbonne. Remarque donc ma fille que tu
mets un _si_?

La pauvre fille, qui avait espéré entraîner son oncle dans une
discussion matrimoniale par un argument _ad omnipotentem_, resta
stupéfaite; mais les personnes dont l'esprit est obtus suivent la
terrible logique des enfants qui consiste à aller de réponse en
demande, logique souvent embarrassante.

--Mais, mon oncle, Dieu n'a pas fait les femmes pour qu'elles restent
filles; car, elles doivent être ou toutes filles, ou toutes femmes. Il
y a de l'injustice dans la distribution des rôles.

--Ma fille, dit le bon abbé, tu donnes tort à l'Église qui prescrit le
célibat comme la meilleure voie pour aller à Dieu.

--Mais si l'Église a raison, et que tout le monde fût bon catholique,
le genre humain finirait donc, mon oncle?

--Tu as trop d'esprit, Rose, il n'en faut pas tant pour être heureuse.

Un mot pareil excitait un sourire de satisfaction sur les lèvres de la
pauvre fille, et la confirmait dans la bonne opinion qu'elle commençait
à prendre d'elle-même. Et voilà, comment le monde, comment nos amis
et nos ennemis sont les complices de nos défauts! En ce moment,
l'entretien fut interrompu par l'arrivée successive des convives. Dans
ces jours d'apparat, cette scène locale amenait de petites familiarités
entre les gens de la maison et les personnes invitées. Mariette
disait au Président du Tribunal, gourmand de haut bord, en le voyant
passer:--Ah! monsieur du Ronceret, j'ai fait les choux-fleurs au gratin
à votre intention, car mademoiselle sait combien vous les aimez, et m'a
dit:--Ne les manque pas, Mariette, nous avons monsieur le Président.

--Cette bonne demoiselle Cormon! répondit le justicier du pays.
Mariette, les avez-vous mouillés avec du jus au lieu de bouillon? c'est
plus onctueux!

Le Président ne dédaignait point d'entrer dans la chambre du conseil où
Mariette rendait ses arrêts, il y jetait le coup d'œil du gastronome et
l'avis du maître.

--Bonjour, madame, disait Josette à madame Granson qui courtisait la
femme de chambre, mademoiselle a bien pensé à vous, vous aurez un plat
de poisson.

Quant au chevalier de Valois, il disait à Mariette, avec le ton léger
d'un grand seigneur qui se familiarise:--Eh! bien, cher cordon bleu, à
qui je donnerais la croix de la légion-d'honneur, y a-t-il quelque fin
morceau pour lequel il faille se réserver?

--Oui, oui, monsieur de Valois, un lièvre envoyé du Prébaudet, il
pesait quatorze livres.

--Bonne fille! disait le chevalier en confirmant Josette. Ah! il pèse
quatorze livres!

Du Bousquier n'était pas invité. Mademoiselle Cormon, fidèle au système
que vous savez, traitait mal ce quinquagénaire, pour qui elle éprouvait
d'inexplicables sentiments attachés aux plus profonds replis de son
cœur. Quoiqu'elle l'eût refusé, parfois elle s'en repentait; elle avait
tout ensemble comme un pressentiment qu'elle l'épouserait, et une
terreur qui l'empêchait de souhaiter ce mariage. Son âme, stimulée par
ces idées, se préoccupait de du Bousquier. Sans se l'avouer, elle était
influencée par les formes herculéennes du républicain. Quoiqu'ils ne
s'expliquassent pas les contradictions de mademoiselle Cormon, madame
Granson et le chevalier de Valois avaient surpris de naïfs regards
coulés en dessous, dont la signification était assez claire pour
que tous deux essayassent de ruiner les espérances déjà déjouées de
l'ancien fournisseur, et qu'il avait certes conservées. Deux convives,
que leurs fonctions excusaient par avance, se faisaient attendre:
l'un était monsieur du Coudrai, le conservateur des hypothèques;
l'autre, monsieur Choisnel, ancien intendant de la maison de Gordes,
le notaire de la haute aristocratie par laquelle il était reçu avec
une distinction que lui méritaient ses vertus, et qui d'ailleurs avait
une fortune considérable. Quand ces deux retardataires arrivèrent,
Jacquelin leur dit, en les voyant aller au salon:--_Ils_ sont tous au
jardin.

Sans doute les estomacs étaient impatients, car, à l'aspect du
conservateur des hypothèques, un des hommes les plus aimables de la
ville, et qui n'avait que le défaut d'avoir épousé, pour sa fortune,
une vieille femme insupportable et de commettre d'énormes calembours
dont il riait le premier; il s'éleva le léger brouhaha par lequel
s'accueillent les derniers venus en semblable occurrence. En attendant
l'annonce officielle du service, la compagnie se promenait sur la
terrasse, le long de la Brillante, en regardant les herbes fluviatiles,
la mosaïque du lit, et les détails si jolis des maisons accroupies sur
l'autre rive, les vieilles galeries de bois, les fenêtres aux appuis en
ruines, les étais obliques de quelque chambre en avant sur la rivière,
les jardinets où séchaient des guenilles, l'atelier du menuisier, enfin
ces misères de petite ville auxquelles le voisinage des eaux, un saule
pleureur penché, des fleurs, un rosier communiquent je ne sais quelle
grâce, digne des paysagistes. Le chevalier étudiait toutes les figures,
car il avait appris que son brûlot s'était très-heureusement attaché
aux meilleures coteries de la ville; mais personne ne parlait encore à
haute voix de cette grande nouvelle, de Suzanne et de du Bousquier. Les
gens de province possèdent au plus haut degré l'art de distiller les
cancans: le moment pour s'entretenir de cette étrange aventure n'était
pas arrivé, il fallait que chacun se fût recordé. Donc on se disait à
l'oreille:--Vous savez?

--Oui.

--Du Bousquier?

--Et la belle Suzanne.

--Mademoiselle Cormon n'en sait rien.

--Non.

--Ah!

C'était le _piano_ du cancan dont le _rinforzando_ allait éclater
quand on en serait à déguster la première entrée. Tout-à-coup monsieur
de Valois avisa madame Granson qui avait arboré son chapeau vert à
bouquets d'oreilles d'ours, et dont la figure pétillait. Était-ce
envie de commencer le concert? Quoiqu'une semblable nouvelle fût comme
une mine d'or à exploiter dans la vie monotone de ces personnages,
l'observateur et défiant chevalier crut reconnaître chez cette bonne
femme l'expression d'un sentiment plus étendu: la joie causée par le
triomphe d'un intérêt personnel!.... Aussitôt il se retourna pour
examiner Athanase, et le surprit dans le silence significatif d'une
concentration profonde. Bientôt, un regard jeté par le jeune homme sur
le corsage de mademoiselle Cormon, lequel ressemblait assez à deux
timbales de régiment, porta dans l'âme du chevalier une lueur subite.
Cet éclair lui permit d'entrevoir tout le passé.

--Ah! diantre, se dit-il, à quel coup de caveçon je suis exposé!

Monsieur de Valois se rapprocha de mademoiselle Cormon pour pouvoir
lui donner le bras en la conduisant à la salle à manger. La vieille
fille avait pour le chevalier une considération respectueuse; car
certes son nom et la place qu'il occupait parmi les constellations
aristocratiques du Département en faisaient le plus brillant ornement
de son salon. Dans son for intérieur, depuis douze ans, mademoiselle
Cormon désirait devenir madame de Valois. Ce nom était comme une
branche à laquelle s'attachaient les idées qui _essaimaient_ de sa
cervelle touchant la noblesse, le rang et les qualités extérieures
d'un parti; mais si le chevalier de Valois était l'homme choisi par
le cœur, par l'esprit, par l'ambition, cette vieille ruine, quoique
peignée comme le saint Jean d'une procession, effrayait mademoiselle
Cormon: si elle voyait un gentilhomme en lui, la fille ne voyait pas
de mari. L'indifférence affectée par le chevalier en fait de mariage,
et surtout la prétendue pureté de ses mœurs dans une maison pleine de
grisettes, faisaient un tort énorme à monsieur de Valois, contrairement
à ses prévisions. Ce gentilhomme, qui avait vu si juste dans l'affaire
de la rente viagère, se trompait en ceci. Sans qu'elle s'en doutât, les
pensées de mademoiselle Cormon sur le trop sage chevalier pouvaient se
traduire par ce mot:--Quel dommage qu'il ne soit pas un peu libertin!
Les observateurs du cœur humain ont remarqué le penchant des dévotes
pour les mauvais sujets, en s'étonnant de ce goût qu'ils croient
opposé à la vertu chrétienne. D'abord, quelle plus belle destinée
donneriez-vous à la femme vertueuse que celle de purifier à la manière
du charbon les eaux troubles du vice? Mais comment n'a-t-on pas vu
que ces nobles créatures, réduites par la rigidité de leurs principes
à ne jamais enfreindre la fidélité conjugale, doivent naturellement
désirer un mari de haute expérience pratique! Les mauvais sujets sont
des grands hommes en amour. Ainsi, la pauvre fille gémissait de trouver
son vase d'élection cassé en deux morceaux. Dieu seul pouvait souder
le chevalier de Valois et du Bousquier. Pour bien faire comprendre
l'importance du peu de mots que le chevalier et mademoiselle Cormon
allaient se dire, il est nécessaire d'exposer deux graves affaires
qui s'agitaient dans la ville, et sur lesquelles les opinions étaient
divisées. Du Bousquier, d'ailleurs, s'y trouvait mystérieusement mêlé.

L'une concernait le curé d'Alençon, qui jadis avait prêté le serment
constitutionnel, et qui vainquait en ce moment les répugnances
catholiques en déployant les plus hautes vertus. Ce fut un Cheverus
au petit pied, et si bien apprécié, qu'à sa mort la ville entière le
pleura. Mademoiselle Cormon et l'abbé de Sponde appartenaient à cette
Petite-Église sublime dans son orthodoxie, et qui fut à la cour de
Rome ce que les ultras allaient être à Louis XVIII. L'abbé surtout
ne reconnaissait pas l'Église qui avait transigé forcément avec les
constitutionnels. Ce curé n'était point reçu dans la maison Cormon,
dont les sympathies étaient acquises au desservant de Saint-Léonard,
la paroisse aristocratique d'Alençon. Du Bousquier, ce libéral
enragé caché sous la peau du royaliste, savait combien les points de
ralliement sont nécessaires aux mécontents qui sont le fond de boutique
de toutes les Oppositions, et il avait déjà groupé les sympathies
de la classe moyenne autour de ce curé. Voici la seconde affaire.
Sous l'inspiration secrète de ce diplomate grossier, l'idée de bâtir
un théâtre était éclose dans la ville d'Alençon. Les Séides de du
Bousquier ne connaissaient pas leur Mahomet, mais ils n'en étaient
que plus ardents en croyant défendre leur propre conception. Athanase
était un des plus chauds partisans de la construction d'une salle de
spectacle, et, depuis quelques jours, il plaidait dans les bureaux de
la Mairie pour une cause que tous les jeunes gens avaient épousée.
Le gentilhomme offrit à la vieille fille son bras pour se promener;
elle l'accepta, non sans le remercier, par un regard heureux de cette
attention, et auquel le chevalier répondit en montrant Athanase d'un
air fin.

--Mademoiselle, vous qui portez un si grand sens dans l'appréciation
des convenances sociales, et à qui ce jeune homme tient par quelques
liens...

--Très-éloignés, dit-elle en l'interrompant.

--Ne devriez-vous pas, dit le chevalier en continuant, user de
l'ascendant que vous avez sur sa mère et sur lui pour l'empêcher de se
perdre? Il n'est pas déjà très-religieux, il tient pour l'assermenté;
mais ceci n'est rien. Voici quelque chose de beaucoup plus grave, ne se
jette-t-il pas en étourdi dans une voie d'opposition sans savoir quelle
influence sa conduite actuelle exercera sur son avenir! Il intrigue
pour la construction du théâtre; il est, dans cette affaire, la dupe de
ce républicain déguisé, de du Bousquier...

--Mon Dieu, monsieur de Valois, répondit-elle, sa mère me dit qu'il
a de l'esprit, et il ne sait pas dire _deux_; il est toujours planté
devant vous comme un _terne_...

--_Qui ne_ pense à rien! s'écria le Conservateur des hypothèques. Je
l'ai saisi au vol, celui-là! Je présente mes _devoares_ au chevalier de
Valois, ajouta-t-il en saluant le gentilhomme avec l'emphase attribuée
par Henri Monnier à Joseph Prud'homme, l'admirable type de la classe à
laquelle appartenait le Conservateur des hypothèques.

Monsieur de Valois rendit le salut sec et protecteur du noble qui
maintient sa distance; puis il remorqua mademoiselle Cormon à quelques
pots de fleurs plus loin, pour faire comprendre à l'interrupteur qu'il
ne voulait pas être espionné.

--Comment voulez-vous, dit le chevalier à voix basse en se penchant à
l'oreille de mademoiselle Cormon, que les jeunes gens élevés dans ces
détestables lycées impériaux aient des idées? C'est les bonnes mœurs
et les nobles habitudes qui produisent les grandes idées et les belles
amours. Il n'est pas difficile, en le voyant, de deviner que ce pauvre
garçon deviendra tout à fait imbécile, et mourra tristement. Voyez
comme il est pâle, hâve?

--Sa mère prétend qu'il travaille beaucoup trop, répondit innocemment
la vieille fille; il passe les nuits, mais à quoi? à lire des livres, à
écrire. Quel état cela peut-il donner à un jeune homme d'écrire pendant
la nuit?

--Mais cela l'épuise, reprit le chevalier en essayant de ramener la
pensée de la vieille fille sur le terrain où il espérait lui voir
prendre Athanase en horreur. Les mœurs de ces lycées impériaux étaient
vraiment horribles.

--Oh! oui, dit l'ingénue mademoiselle Cormon. Ne les menait-on pas
promener avec les tambours en tête? Leurs maîtres n'avaient pas autant
de religion qu'en ont les païens. Et on mettait ces pauvres enfants en
uniforme, absolument comme les troupes. Quelles idées!

--Voilà quels en sont les produits, dit le chevalier en montrant
Athanase. De mon temps, un jeune homme aurait-il jamais eu honte
de regarder une jolie femme: et il baisse les yeux quand il vous
voit! Ce jeune homme m'effraie parce qu'il m'intéresse. Dites-lui
de ne pas intriguer avec les bonapartistes comme il fait pour cette
salle de spectacle; quand ces petits jeunes gens ne la demanderont
pas insurrectionnellement, car ce mot est pour moi le synonyme de
constitutionnellement, l'autorité la construira. Puis, dites à sa mère
de veiller sur lui.

--Oh! elle l'empêchera de voir ces gens en demi-solde et la mauvaise
société, j'en suis sûre. Je vais lui parler, dit mademoiselle Cormon,
car il pourrait perdre sa place à la Mairie. Et de quoi lui et sa mère
vivraient-ils?... Cela fait frémir.

Comme monsieur de Talleyrand le disait de sa femme, le chevalier se
dit en lui-même, en regardant mademoiselle Cormon:--Qu'on m'en trouve
une plus bête? Foi de gentilhomme! la vertu qui ôte l'intelligence
n'est-elle pas un vice? Mais quelle adorable femme pour un homme de
mon âge! Quels principes! quelle ignorance!

Comprenez bien que ce monologue adressé à la princesse Goritza se fit
en préparant une prise de tabac.

Madame Granson avait deviné que le chevalier parlait d'Athanase.
Empressée de connaître le résultat de cette conversation, elle suivit
mademoiselle Cormon qui marchait vers le jeune homme en mettant six
pieds de dignité en avant d'elle. Mais en ce moment Jacquelin vint
annoncer que mademoiselle était servie. La vieille fille fit par un
regard un appel au chevalier. Le galant Conservateur des hypothèques,
qui commençait à voir dans les manières du gentilhomme la barrière
que vers ce temps les nobles de province exhaussaient entre eux et
la bourgeoisie, fut ravi de primer le chevalier; il était près de
mademoiselle Cormon, il arrondit son bras en le lui présentant, elle
fut forcée de l'accepter. Le chevalier se précipita, par politique, sur
madame Granson.

--Mademoiselle Cormon, lui dit-il en marchant avec lenteur après tous
les convives, ma chère dame, porte le plus vif intérêt à votre cher
Athanase, mais cet intérêt s'évanouit par la faute de votre fils: il
est irréligieux et libéral, il s'agite pour ce théâtre, il fréquente
les bonapartistes, il s'intéresse au curé constitutionnel. Cette
conduite peut lui faire perdre sa place à la Mairie. Vous savez avec
quel soin le gouvernement du roi s'épure! Où votre cher Athanase, une
fois destitué, trouvera-t-il de l'emploi? Qu'il ne se fasse pas mal
voir de l'Administration.

--Monsieur le chevalier, dit la pauvre mère effrayée, combien ne vous
dois-je pas de reconnaissance! Vous avez raison, mon fils est la dupe
d'une mauvaise clique, et je vais l'éclairer.

Le chevalier avait par un seul regard pénétré depuis long-temps la
nature d'Athanase, il avait reconnu chez lui l'élément peu malléable
des convictions républicaines auxquelles à cet âge un jeune homme
sacrifie tout, épris par ce mot de _liberté_ si mal défini, si peu
compris, mais qui, pour les gens dédaignés, est un drapeau de révolte;
et, pour eux, la révolte est la vengeance. Athanase devait persister
dans sa foi, car ses opinions étaient tissues avec ses douleurs
d'artiste, avec ses amères contemplations de l'État Social. Il ignorait
qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les hommes, les
rapports et les intérêts sociaux, les opinions pour lesquels il a
d'abord sacrifié son avenir doivent se modifier chez lui, comme chez
tous les hommes vraiment supérieurs. Rester fidèle au Côté Gauche
d'Alençon, c'était gagner l'aversion de mademoiselle Cormon. Là, le
chevalier voyait juste. Ainsi cette société, si paisible en apparence,
était intestinement aussi agitée que peuvent l'être les cercles
diplomatiques où la ruse, l'habileté, les passions, les intérêts se
groupent autour des plus graves questions d'empire à empire.

Les convives bordaient enfin cette table chargée du premier service,
et chacun mangeait comme on mange en province, sans honte d'avoir un
bon appétit, et non comme à Paris où il semble que les mâchoires se
meuvent par des lois somptuaires qui prennent à tâche de démentir les
lois de l'anatomie. A Paris, on mange du bout des dents, on escamote
son plaisir; tandis qu'en province les choses se passent naturellement,
et l'existence s'y concentre peut-être un peu trop sur ce grand et
universel moyen d'existence auquel Dieu a condamné ses créatures.

Ce fut à la fin du premier service que mademoiselle Cormon fit la plus
célèbre de ses _rentrées_, car on en parla pendant plus de deux ans,
et la chose se conte encore dans les réunions de la petite bourgeoisie
d'Alençon quand il est question de son mariage. La conversation devenue
très-verbeuse et animée au moment où l'on attaqua la pénultième entrée,
s'était naturellement prise à l'affaire du théâtre et à celle du curé
assermenté. Dans la première ferveur où le royalisme se trouvait en
1816, ceux que, plus tard, on appela les Jésuites du pays, voulaient
expulser l'abbé François de sa cure. Du Bousquier, soupçonné par
monsieur de Valois d'être le soutien de ce prêtre, le promoteur de ces
intrigues, et sur le dos duquel le gentilhomme les aurait d'ailleurs
mises avec son adresse habituelle, était sur la sellette sans avocat
pour le défendre. Athanase, le seul convive assez franc pour soutenir
du Bousquier, ne se trouvait pas posé pour émettre ses idées devant ces
potentats d'Alençon qu'il trouvait d'ailleurs stupides. Il n'y a plus
que les jeunes gens de province qui gardent une contenance respectueuse
devant les gens d'un certain âge, et n'osent ni les fronder, ni les
trop fortement contredire. La conversation, atténuée par l'effet de
délicieux canards aux olives, tomba soudain à plat. Mademoiselle
Cormon, jalouse de lutter contre ses propres canards, voulut défendre
du Bousquier, que l'on représentait comme un pernicieux artisan
d'intrigues, capable de _faire battre des montagnes_.

--Moi, dit-elle, je croyais que monsieur du Bousquier ne s'occupait que
d'enfantillages.

Dans les circonstances présentes, ce mot eut un prodigieux succès.
Mademoiselle Cormon obtint un beau triomphe: elle fit choir la
princesse Goritza le nez contre la table. Le chevalier, qui ne
s'attendait point à un à-propos chez sa Dulcinée, fut si émerveillé,
qu'il ne trouva pas tout d'abord de mot assez élogieux; il applaudit
sans bruit, comme on applaudit aux Italiens, en simulant du bout des
doigts un applaudissement.

--Elle est adorablement spirituelle, dit-il à madame Granson. J'ai
toujours prétendu qu'un jour elle démasquerait son artillerie.

--Mais dans l'intimité elle est charmante, répondit la veuve.

--Dans l'intimité, madame, toutes les femmes ont de l'esprit, reprit le
chevalier.

Ce rire homérique une fois apaisé, mademoiselle Cormon demanda la
raison de son succès. Alors commença le _forte_ du cancan. Du Bousquier
fut traduit sous les traits d'un père Gigogne célibataire, d'un
monstre qui, depuis quinze ans, entretenait à lui seul l'hospice des
Enfants-Trouvés; l'immoralité de ses mœurs se dévoilait enfin! elle
était digne de ses saturnales parisiennes, etc., etc. Conduite par
le chevalier de Valois, le plus habile chef d'orchestre en ce genre,
l'ouverture de ce cancan fut magnifique.

--Je ne sais pas, dit-il d'un air plein de bonhomie, ce qui pourrait
empêcher un du Bousquier d'épouser une mademoiselle Suzanne _Je ne
sais qui_; comment la nommez-vous? Suzette! Quoique logé chez madame
Lardot, je ne connais ces petites filles que de vue. Si cette Suzon
est une grande belle fille, impertinente, œil gris, taille fine, petit
pied, à laquelle j'ai fait à peine attention, mais dont la démarche m'a
paru fort insolente, elle est de beaucoup supérieure comme manières à
du Bousquier. D'ailleurs, Suzanne a la noblesse de la beauté; sous ce
rapport, ce mariage serait pour elle une mésalliance. Vous savez que
l'empereur Joseph eut la curiosité de voir à Lucienne la du Barry, il
lui offrit son bras pour la promener; la pauvre fille, surprise de
tant d'honneur, hésitait à le prendre:--La beauté sera toujours reine,
lui dit l'empereur. Remarquez que c'était un Allemand d'Autriche,
ajouta le chevalier. Mais, croyez-moi, l'Allemagne, qui passe ici pour
très-rustique, est un pays de noble chevalerie et de belles manières,
surtout vers la Pologne et la Hongrie où il se trouve des...

Ici le chevalier s'arrêta, craignant de tomber dans une allusion à son
bonheur personnel; il reprit seulement sa tabatière et confia le reste
de l'anecdote à la princesse qui lui souriait depuis trente-six ans.

--Ce mot était fort délicat pour Louis XV, dit du Ronceret.

--Mais il s'agit, je crois, de l'empereur Joseph, reprit mademoiselle
Cormon d'un petit air entendu.

--Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le Président, le Notaire
et le Conservateur échangeant des regards malicieux; madame du Barry
était la Suzanne de Louis XV, circonstance assez connue de mauvais
sujets comme nous autres, mais que ne doivent pas savoir les jeunes
personnes. Votre ignorance prouve que vous êtes un diamant sans tache:
les corruptions historiques ne vous atteignent point.

L'abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier de Valois et
inclina la tête en signe d'approbation laudative.

--Mademoiselle ne connaît pas l'Histoire? dit le Conservateur des
hypothèques.

--Si vous me mêlez Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous que je
sache votre histoire? répondit angéliquement mademoiselle Cormon
joyeuse de voir le plat de canards vide et la conversation si bien
ranimée, qu'en entendant ce dernier mot, tous ses convives riaient la
bouche pleine.

--Pauvre petite! dit l'abbé de Sponde. Quand un malheur est venu, la
Charité, qui est un amour divin, aussi aveugle que l'amour païen,
ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente de la
Société de Maternité, il faut secourir cette petite fille qui trouvera
difficilement à se marier.

--Pauvre enfant! dit mademoiselle Cormon.

--Croyez-vous que du Bousquier l'épouse? demanda le Président du
tribunal.

--S'il était honnête homme, il le devrait, dit madame Granson; mais
vraiment mon chien a des mœurs plus honnêtes.....

--Azor est cependant un grand fournisseur, dit d'un air fin le
Conservateur des hypothèques en essayant de passer du calembour au bon
mot.

Au dessert, il était encore question de du Bousquier qui avait donné
lieu à mille gentillesses que le vin rendit fulminantes. Chacun,
entraîné par le Conservateur des hypothèques, répondait à un calembour
par un autre. Ainsi du Bousquier était un _père sévère_,--un _père
manant_,--un _père sifflé_,--un _père vert_,--un _père rond_,--un _père
foré_,--un _père dû_,--un _père sicaire_.--Il n'était ni _père_, ni
_maire_; ni un _révérend père_; il jouait à _pair ou non_; ce n'était
pas non plus un _père conscrit_.

--Ce n'est pas toujours un _père nourricier_, dit l'abbé de Sponde avec
une gravité qui arrêta le rire.

--Ni un _père noble_, reprit le chevalier de Valois.

L'Église et la noblesse étaient descendues dans l'arène du calembour en
conservant toute leur dignité.

--Chut! fit le Conservateur des hypothèques, j'entends crier les bottes
de du Bousquier qui, certes, sont plus que jamais _à revers_.

Il arrive presque toujours qu'un homme ignore les bruits qui courent
sur son compte: une ville entière s'occupe de lui, le calomnie ou
le tympanise; s'il n'a pas d'amis, il ne saura rien. Or, l'innocent
du Bousquier, du Bousquier qui souhaitait être coupable et désirait
que Suzanne n'eût pas menti, du Bousquier fut superbe d'ignorance:
personne ne lui avait parlé des révélations de Suzanne, et tout le
monde trouvait d'ailleurs inconvenant de le questionner sur une de ces
affaires où l'intéressé possède quelquefois des secrets qui l'obligent
à garder le silence. Du Bousquier parut donc très-agaçant et légèrement
fat, quand la société revint de la salle à manger pour prendre le
café dans le salon où quelques personnes étaient déjà venues pour la
soirée. Mademoiselle Cormon, conseillée par sa honte, n'osa regarder le
terrible séducteur; elle s'était emparée d'Athanase qu'elle moralisait
en lui débitant les plus étranges lieux-communs de politique royaliste
et de morale religieuse. Ne possédant pas, comme le chevalier de
Valois, une tabatière ornée de princesses pour essuyer ces douches
de niaiseries, le pauvre poète écoutait d'un air stupide celle qu'il
adorait, en regardant son monstrueux corsage qui gardait ce repos
absolu, l'attribut des grandes masses. Ses désirs produisaient en lui
comme une ivresse qui changeait la petite voix claire de la vieille
fille en un doux murmure, et ses plates idées en motifs pleins d'esprit.

L'amour est un faux-monayeur qui change continuellement les gros sous
en louis d'or, et qui souvent aussi fait de ses louis des gros sous.

--Eh! bien, Athanase, me le promettez-vous?

Cette phrase finale frappa l'oreille de l'heureux jeune homme à la
manière de ces bruits qui réveillent en sursaut.

--Quoi, mademoiselle? répondit-il.

Mademoiselle Cormon se leva brusquement en regardant du Bousquier qui
ressemblait en ce moment à ce gros dieu de la fable que la République
mettait sur ses écus; elle s'avança vers madame Granson et lui dit à
l'oreille:--Ma pauvre amie, votre fils est idiot! Le lycée l'a perdu,
dit-elle en se souvenant de l'insistance avec laquelle le chevalier de
Valois avait parlé de la mauvaise éducation des lycées.

Quel coup de foudre! A son insu le pauvre Athanase avait eu l'occasion
de jeter ses brandons sur les sarments amassés dans le cœur de la
vieille fille; s'il l'eût écoutée, il aurait pu faire comprendre sa
passion: car, dans l'agitation où se trouvait mademoiselle Cormon, un
seul mot suffisait; mais cette stupide avidité qui caractérise l'amour
jeune et vrai l'avait perdu, comme quelquefois un enfant plein de vie
se tue par ignorance.

--Qu'as-tu donc dit à mademoiselle de Cormon? demanda madame Granson à
son fils.

--Rien.

--Rien, j'expliquerai cela! se dit-elle en remettant à demain les
affaires sérieuses, car elle attacha peu d'importance à ce mot en
croyant du Bousquier perdu dans l'esprit de la vieille fille.

Bientôt les quatre tables se garnirent de leurs seize joueurs. Quatre
personnes s'intéressèrent à un piquet, le jeu le plus cher et auquel il
se perdait beaucoup d'argent. Monsieur Choisnel, le Procureur du roi
et deux dames allèrent faire un trictrac dans le cabinet des laques
rouges. Les girandoles furent allumées; puis la fleur de la société
de mademoiselle Cormon vint s'épanouir devant la cheminée, sur les
bergères, autour des tables, après que chaque nouveau couple arrivé eut
dit à mademoiselle Cormon:--Vous allez donc demain au Prébaudet?

--Mais il le faut bien, répondait-elle.

Généralement la maîtresse de la maison parut préoccupée. Madame
Granson, la première, s'aperçut de l'état peu naturel où se trouvait la
vieille fille: mademoiselle Cormon pensait.

--A quoi songez-vous, cousine? lui dit-elle enfin en la trouvant assise
dans le boudoir.

--Je pense, répondit-elle, à cette pauvre fille. Ne suis-je pas
présidente de la Société Maternelle, je vais vous aller chercher dix
écus!

--Dix écus! s'écria madame Granson. Mais vous n'avez jamais donné
autant.

--Mais, ma bonne, il est si naturel d'avoir des enfants!

Cette phrase immorale partie du cœur stupéfia la trésorière de la
Société Maternelle. Du Bousquier avait évidemment grandi dans l'esprit
de mademoiselle Cormon.

--Vraiment, dit madame Granson, du Bousquier n'est pas seulement
un monstre, il est encore un infâme. Lorsqu'on a causé préjudice à
quelqu'un, ne doit-on pas l'indemniser? Ne serait-ce pas à lui, plutôt
qu'à nous, de secourir cette petite, qui, après tout, me semble un fort
mauvais sujet, car il y avait dans Alençon mieux que ce cynique du
Bousquier! il faut être bien libertine pour s'adresser à lui.

--Cynique! Votre fils vous apprend, ma chère, des mots latins qui
sont incompréhensibles. Certes, je ne veux pas excuser monsieur du
Bousquier; mais expliquez-moi comment une femme est libertine en
préférant un homme à un autre?

--Chère cousine, vous épouseriez mon fils Athanase, il n'y aurait là
rien que de très-naturel; il est jeune et beau, plein d'avenir, il sera
la gloire d'Alençon; seulement tout le monde penserait que vous avez
pris un si jeune homme pour être très-heureuse; les mauvaises langues
diraient que vous faites vos provisions de bonheur pour n'en jamais
manquer; il y aurait des femmes jalouses qui vous accuseraient de
dépravation; mais qu'est-ce que cela ferait? vous seriez bien aimée et
véritablement. Si Athanase vous paraît idiot, ma chère, c'est qu'il a
trop d'idées; les extrêmes se touchent. Il vit certes comme une jeune
fille de quinze ans; il n'a pas roulé dans les impuretés de Paris,
_lui_!... Eh! bien, changez les termes, comme disait mon pauvre mari:
il en est de même de du Bousquier par rapport à Suzanne. Vous seriez
calomniée, vous; mais, dans l'affaire de du Bousquier, tout est vrai.
Comprenez-vous?

--Pas plus que si vous me parliez grec, dit mademoiselle Cormon qui
ouvrait de grands yeux en tendant toutes les forces de son intelligence.

--Hé! bien, cousine, puisqu'il faut mettre les points sur les i,
Suzanne ne peut pas aimer du Bousquier. Et si le cœur n'est pour rien
dans cette affaire...

--Mais, cousine, avec quoi aime-t-on donc, si l'on n'aime pas avec le
cœur?

Ici madame Granson se dit en elle-même ce qu'avait pensé le chevalier
de Valois:--Cette pauvre cousine est par trop innocente, cela passe la
permission.--Chère enfant, reprit-elle à haute voix, il me semble que
les enfants ne se conçoivent pas uniquement par l'esprit.

--Mais si, ma chère, car la Sainte-Vierge...

--Mais, ma bonne, du Bousquier n'est pas le Saint-Esprit!

--C'est vrai, répondit la vieille fille, c'est un homme! un homme que
sa tournure rend assez dangereux pour que ses amis l'engagent à se
marier.

--Vous pouvez, cousine, amener ce résultat...

--Hé! comment? dit la vieille fille avec l'enthousiasme de la charité
chrétienne.

--Ne le recevez plus jusqu'à ce qu'il ait pris une femme; vous devez
aux bonnes mœurs et à la religion de manifester en cette circonstance
une exemplaire réprobation.

--A mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma chère madame
Granson, je consulterai mon oncle et l'abbé Couturier, dit mademoiselle
Cormon en rentrant dans le salon qui se trouvait en ce moment à son
plus haut degré d'animation.

Les lumières, les groupes de femmes bien mises, le ton solennel,
l'air magistral de cette assemblée ne rendaient pas mademoiselle
Cormon moins fière que sa société de cette tenue aristocratique. Pour
beaucoup de gens, on ne voyait pas mieux à Paris dans les meilleures
compagnies. Dans ce moment, du Bousquier, qui jouait au whist avec
monsieur de Valois et deux vieilles dames, madame du Couderai et madame
du Ronceret, était l'objet d'une curiosité sourde. Il venait quelques
jeunes femmes qui, sous prétexte de regarder jouer, le contemplaient
si singulièrement, quoiqu'à la dérobée, que le vieux garçon finit par
croire à quelque oubli dans sa toilette.

--Mon faux toupet serait-il de travers? se dit-il en éprouvant une de
ces inquiétudes capitales auxquelles sont soumis les vieux garçons.

Il profita d'un mauvais coup qui terminait un septième _rubber_, pour
quitter la table.

--Je ne peux pas toucher une carte sans perdre, dit-il, je suis
décidément trop malheureux.

--Vous êtes heureux ailleurs, dit le chevalier en lui lançant un fin
regard.

Ce mot fit naturellement le tour du salon où chacun se récria sur le
ton exquis du chevalier, le prince de Talleyrand du pays.

--Il n'y a que monsieur de Valois pour trouver ces sortes de choses,
dit la nièce du curé de Saint-Léonard.

Du Bousquier s'alla regarder dans la petite glace oblongue,
au-dessus du Déserteur, et ne se trouva rien d'extraordinaire. Après
d'innombrables répétitions du même texte varié sur tous les modes,
vers dix heures, le départ s'opéra le long de l'embarcadère de la
longue antichambre, non sans quelques conduites faites par mademoiselle
Cormon à ses favorites qu'elle embrassait sur le perron. Les groupes
s'en allaient, les uns vers la route de Bretagne et le Château, les
autres vers le quartier qui regarde la Sarthe. Alors commençaient les
discours qui, depuis vingt ans, retentissaient à cette heure dans
cette rue. C'était inévitablement:--Mademoiselle Cormon était bien
ce soir.--Mademoiselle Cormon?... je l'ai trouvée singulière.--Comme
ce pauvre abbé baisse. Avez-vous vu comme il dort? Il ne sait plus
où sont ses cartes, il a des distractions.--Nous aurons le chagrin
de le perdre.--Il fait beau ce soir, nous aurons une belle journée
demain!--Un beau temps pour que les pommiers passent fleur!--Vous nous
avez battus; mais quand vous êtes avec monsieur de Valois, vous n'en
faites jamais d'autres.--Combien a-t-il donc gagné?--Mais, ce soir,
il a gagné trois ou quatre francs. Il ne perd jamais.--Oui, ma foi,
savez-vous qu'il y a trois cent soixante-cinq jours dans l'année,
et qu'à ce prix-là son jeu vaut une ferme!--Ah! quels coups nous
avons essuyés ce soir!--Vous êtes bien heureux, monsieur et madame,
vous voilà chez vous; mais nous, nous avons la moitié de la ville à
faire.--Je ne vous plains pas, vous pourriez avoir une voiture et
vous dispenser de venir à pied.--Ah! monsieur, nous avons une fille
à marier qui nous ôte une roue, et l'entretien de notre fils à Paris
nous emporte l'autre.--Vous en faites toujours un magistrat?--Que
voulez-vous que l'on fasse des jeunes gens?... Et puis, il n'y a pas
de honte à servir le roi. Parfois une discussion sur les cidres ou sur
les lins, toujours posée dans les mêmes termes, et qui revenait aux
mêmes époques, se continuait en chemin. Si quelque observateur du cœur
humain eût demeuré dans cette rue, il aurait toujours su dans quel
mois il était, en entendant cette conversation. Mais en ce moment
elle fut exclusivement drolatique, car du Bousquier, qui marchait seul
en avant des groupes, fredonnait, sans se douter de l'à-propos, l'air
fameux de: _Femme sensible, entends-tu le ramage?_ etc. Pour les uns,
du Bousquier était un homme très-fort, un homme mal jugé. Depuis qu'il
avait été confirmé dans son poste par une nouvelle institution royale,
le Président du Ronceret inclinait vers du Bousquier. Pour les autres,
le fournisseur était un homme dangereux, de mauvaises mœurs, capable
de tout. En province, comme à Paris, les hommes en vue ressemblent à
cette statue du beau conte allégorique d'Addisson, pour laquelle deux
chevaliers se battent en arrivant chacun de leur côté au carrefour où
elle s'élève: l'un la dit blanche, l'autre la tient pour noire; puis,
quand ils sont tous deux à terre, ils la voient blanche à droite et
noire à gauche, un troisième chevalier vient à leur secours et la
trouve rouge.

En rentrant chez lui, le chevalier de Valois se disait:--Il est temps
de faire courir le bruit de mon mariage avec mademoiselle Cormon.
La nouvelle sortira du salon de mademoiselle de Gordes, ira droit à
Séez chez l'Évêque, reviendra par les Grands-Vicaires chez le curé
de Saint-Léonard, qui ne manquera pas de le dire à l'abbé Couturier;
ainsi mademoiselle Cormon recevra ce boulet ramé dans ses œuvres vives.
Le vieux marquis de Gordes invitera l'abbé de Sponde à dîner, afin
d'arrêter un cancan qui ferait tort à mademoiselle Cormon si je me
prononçais contre elle, à moi si elle me refusait. L'abbé sera bien
et dûment entortillé; puis mademoiselle Cormon ne tiendra pas contre
une visite de mademoiselle de Gordes qui lui démontrera la grandeur
et l'avenir de cette alliance. L'héritage de l'abbé vaut plus de cent
mille écus, les économies de la fille doivent monter à plus de deux
cent mille livres, elle a son hôtel, le Prébaudet et quinze mille
livres de rente. Un mot à mon ami le comte de Fontaine, et je deviens
Maire d'Alençon, Député; puis, une fois assis sur les bancs de la
Droite, nous arriverons à la Pairie, en criant La clôture! ou A l'ordre!

Rentrée chez elle, madame Granson eut une vive explication avec son
fils qui ne voulut pas comprendre la liaison qui existait entre ses
opinions et ses amours. Ce fut la première querelle qui troubla
l'harmonie de ce pauvre ménage.

Le lendemain, à neuf heures, mademoiselle Cormon, emballée dans sa
carriole avec Josette, et qui se dessinait comme une pyramide sur
l'océan de ses paquets, montait la rue Saint-Blaise pour se rendre
au Prébaudet, où devait la surprendre l'événement qui précipita
son mariage, et que ne pouvaient prévoir ni madame Granson, ni du
Bousquier, ni monsieur de Valois, ni mademoiselle Cormon. Le hasard est
le plus grand de tous les artistes.

Le lendemain de son arrivée au Prébaudet, mademoiselle Cormon était
fort innocemment occupée, sur les huit heures du matin, à écouter
pendant son déjeuner les divers rapports de son garde et de son
jardinier, lorsque Jacquelin fit une vigoureuse irruption dans la salle
à manger.

--Mademoiselle, dit-il tout ébouriffé, monsieur votre oncle vous
expédie un exprès, le fils à la mère Grosmort, avec une lettre. Le gars
est parti d'Alençon avant le jour, et ne le voilà pas moins arrivé. Il
a couru presque comme Pénélope! Faut-il lui donner un verre de vin?

--Qu'a-t-il pu arriver, Josette, mon oncle serait-il.....

--Il n'écrirait pas, dit la femme de chambre en devinant les craintes
de sa maîtresse.

--Vite! vite! s'écria mademoiselle Cormon après avoir lu les premières
lignes, que Jacquelin attelle Pénélope.--Arrange-toi, ma fille, pour
avoir tout remballé dans une demi-heure, dit-elle à Josette. Nous
retournons à la ville...

--Jacquelin! cria Josette excitée par le sentiment qu'exprima le visage
de mademoiselle Cormon.

Jacquelin, instruit par Josette, arriva disant:--Mais, mademoiselle,
Pénélope mange son avoine.

--Hé! qu'est-ce que cela me fait? je veux partir à l'instant.

--Mais, mademoiselle, il va pleuvoir!

--Eh! bien, nous serons mouillés.

--Le feu est à la maison, dit en murmurant Josette piquée du silence
que gardait sa maîtresse en achevant la lettre, la lisant et relisant.

--Achevez donc au moins votre café, ne vous tournez pas le sang!
Regardez comme vous êtes rouge.

--Je suis rouge, Josette! dit-elle en allant se regarder dans une
glace dont le tain tombait et qui lui offrit l'image de ses traits
doublement renversés. Mon Dieu! pensa mademoiselle Cormon, si j'allais
être laide!--Allons, Josette, allons, ma fille, habille-moi. Je veux
être prête avant que Jacquelin n'ait attelé Pénélope. Si tu ne peux
remettre mes paquets dans la voiture, je les laisserai ici, plutôt que
de perdre une minute.

Si vous avez bien compris l'excès de monomanie à laquelle le désir
de se marier avait fait arriver mademoiselle Cormon, vous partagerez
son émotion. Le digne oncle annonçait à sa nièce que monsieur de
Troisville, ancien militaire au service de Russie, petit-fils d'un de
ses meilleurs amis, souhaitait se retirer à Alençon, et lui demandait
l'hospitalité, en se recommandant de l'amitié que l'abbé portait à
son grand-père, le comte de Troisville, chef d'escadre sous Louis
XV. L'ancien Vicaire-Général épouvanté priait instamment sa nièce de
revenir pour l'aider à recevoir leur hôte et à lui faire les honneurs
de la maison, car la lettre avait éprouvé quelque retard, monsieur
de Troisville pouvait lui tomber sur les bras dans la soirée. A
la lecture de cette lettre pouvait-il être question des soins que
demandait le Prébaudet? En ce moment, le garde et le fermier, témoins
de l'effarouchement de leur maîtresse, se tenaient cois en attendant
ses ordres. Quand ils l'arrêtèrent au passage afin d'obtenir leurs
instructions, pour la première fois de sa vie mademoiselle Cormon, la
despotique vieille fille qui voyait tout par elle-même au Prébaudet,
leur dit un _comme vous voudrez!_ qui les frappa de stupéfaction; car
leur maîtresse poussait le soin administratif jusqu'à compter ses
fruits et les enregistrait par sortes, afin de diriger la consommation
suivant le nombre de chaque espèce de fruit.

--Je crois rêver, dit Josette en voyant sa maîtresse volant par les
escaliers comme un éléphant auquel Dieu aurait donné des ailes.

Bientôt, malgré une pluie battante, mademoiselle sortit du Prébaudet,
laissant à ses gens la bride sur le cou. Jacquelin n'osa prendre sur
lui de presser le petit trot habituel de la paisible Pénélope, qui,
semblable à la belle reine dont elle portait le nom, avait l'air de
faire autant de pas en arrière qu'elle en faisait en avant. Voyant
cette allure, mademoiselle ordonna d'une voix aigre à Jacquelin d'avoir
à faire galoper, à coups de fouet s'il le fallait, la pauvre jument
étonnée; tant elle avait peur de ne pas avoir le temps d'arranger
convenablement la maison pour recevoir monsieur de Troisville. Elle
calculait que le petit-fils d'un ami de son oncle pouvait n'avoir que
quarante ans; un militaire devait être immanquablement garçon, elle se
promettait donc, son oncle aidant, de ne pas laisser sortir du logis
monsieur de Troisville dans l'état où il y entrerait. Quoique Pénélope
galopât, mademoiselle Cormon, occupée de ses toilettes et rêvant une
première nuit de noces, dit plusieurs fois à Jacquelin qu'il n'avançait
pas. Elle se remuait dans la carriole sans répondre aux demandes de
Josette, et se parlait à elle-même comme une personne qui roule de
grands desseins. Enfin, la carriole atteignit la grande rue d'Alençon
qui s'appelle la rue Saint-Blaise en y entrant du côté de Mortagne;
mais vers l'hôtel du More elle prend le nom de la rue de la porte
de Séez, et devient la rue du Bercail en débouchant sur la route de
Bretagne. Si le départ de mademoiselle Cormon faisait grand bruit dans
Alençon, chacun peut imaginer le tapage que dut y faire son retour le
lendemain de son installation au Prébaudet, et par une pluie battante
qui lui fouettait le visage sans qu'elle parût en prendre souci. Chacun
remarqua le galop fou de Pénélope, l'air narquois de Jacquelin, l'heure
matinale, les paquets cen dessus dessous, enfin la conversation animée
de Josette et de mademoiselle Cormon, leur impatience surtout. Les
biens de monsieur de Troisville se trouvaient situés entre Alençon et
Mortagne, Josette connaissait les branches diverses de la famille de
Troisville. Un mot dit par Mademoiselle en atteignant le pavé d'Alençon
avait mis Josette au fait de l'aventure; la discussion s'était établie
entre elles, et toutes deux avaient arrêté que le de Troisville attendu
devait être un gentilhomme entre quarante et quarante-deux ans, garçon,
ni riche ni pauvre. Mademoiselle se voyait comtesse ou vicomtesse de
Troisville.

--Et mon oncle qui ne me dit rien, qui ne sait rien, qui ne s'informe
de rien? Oh! comme c'est mon oncle! il oublierait son nez s'il ne
tenait pas à son visage!

N'avez-vous pas remarqué que, dans ces sortes de circonstances, les
vieilles filles deviennent comme Richard III, spirituelles, féroces,
hardies, prometteuses, et, comme des clercs grisés, ne respectent
plus rien? Aussitôt la ville d'Alençon, instruite en un moment, du
haut de la rue Saint-Blaise jusqu'à la porte de Séez, de ce retour
précipité accompagné de circonstances graves, fut perturbée dans tous
ses viscères publics et domestiques. Les cuisinières, les marchands,
les passants se dirent cette nouvelle de porte à porte; puis elle
monta dans la région supérieure. Bientôt ces mots:--Mademoiselle
Cormon est revenue! éclatèrent comme une bombe dans tous les ménages.
En ce moment, Jacquelin quittait le banc de bois poli par un procédé
qu'ignorent les ébénistes et où il était assis sur le devant de la
carriole; il ouvrait lui-même la grande porte verte, ronde par le haut,
fermée en signe de deuil, car pendant l'absence de mademoiselle Cormon
l'assemblée n'avait pas lieu. Les fidèles festoyaient alors tour à tour
l'abbé de Sponde. Monsieur de Valois payait sa dette en l'invitant
à dîner chez le marquis de Gordes. Jacquelin appela familièrement
Pénélope qu'il avait laissée au milieu de la rue; la bête habituée à ce
manége tourna d'elle-même, enfila la porte, détourna dans la cour de
manière à ne pas endommager le massif de fleurs. Jacquelin la reprit
par la bride et mena la voiture devant le perron.

--Mariette! cria mademoiselle Cormon.

Mais Mariette était occupée à fermer la grande porte.

--Mademoiselle?

--Ce monsieur n'est pas venu?

--Non, mademoiselle.

--Et mon oncle?

--Mademoiselle, il est à l'église.

Jacquelin et Pérotte étaient en ce moment sur la première marche du
perron et tendaient leurs mains pour manœuvrer leur maîtresse sortie
de la carriole et qui se hissait sur le brancard en s'accrochant aux
rideaux. Mademoiselle se jeta dans leurs bras, car depuis deux ans elle
ne voulait plus se risquer à se servir du marchepied en fer et à double
maille fixé dans le brancard par un horrible mécanisme à gros boulons.
Quand mademoiselle Cormon fut sur le haut du perron, elle regarda sa
cour d'un air de satisfaction.

--Allons, allons, Mariette, laissez la grande porte et venez ici.

--Le torchon brûle, dit Jacquelin à Mariette quand la cuisinière passa
près de la carriole.

--Voyons, mon enfant, quelles provisions as-tu? dit mademoiselle Cormon
en s'asseyant sur la banquette de la longue antichambre comme une
personne excédée de fatigue.

--Mais je n'ai _rin_, dit Mariette en se mettant les poings sur les
hanches. Mademoiselle sait bien que, pendant son absence, monsieur
l'abbé dîne toujours en ville; hier je suis allée le quérir chez
mademoiselle de Gordes.

--Où est-il donc?

--Monsieur l'abbé, il est à l'église, il ne rentrera qu'à trois heures.

--Il ne pense à rien, mon oncle. N'aurait-il pas dû te dire d'aller au
marché! Mariette, vas-y; sans jeter l'argent, n'épargne rien, prends-y
tout ce qu'il y aura de bien, de bon, de délicat. Va t'informer aux
diligences comment l'on se procure des pâtés. Je veux des écrevisses
des rû de la Brillante. Quelle heure est-il?

--Neuf heures _quart moins_.

--Mon Dieu, Mariette, ne perds pas le temps à babiller, la personne
attendue par mon oncle peut arriver d'un instant à l'autre; s'il
fallait lui donner à déjeuner, nous serions de jolis cœurs.

Mariette se retourna vers Pénélope en sueur, et regarda Jacquelin d'un
air qui voulait dire: Mademoiselle va mettre la main sur un mari, de
cette fois.

--A nous deux, Josette, reprit la vieille fille, car il faut voir à
coucher monsieur de Troisville.

Avec quel bonheur cette phrase fut prononcée! _voir à coucher monsieur
de Troisville_ (prononcez Tréville), combien d'idées dans ce mot! La
vieille fille était inondée d'espérance.

--Voulez-vous le coucher dans la chambre verte?

--Celle de monseigneur l'Évêque, non, elle est trop près de la mienne,
dit mademoiselle Cormon. Bon pour monseigneur, qui est un saint homme.

--Donnez-lui l'appartement de votre oncle.

--Il est si nu, que ce serait indécent.

--Dame, mademoiselle! faites arranger en deux temps un lit dans votre
boudoir, il y a une cheminée. Moreau trouvera bien dans ses magasins un
lit à peu près pareil à l'étoffe de la tenture.

--Tu as raison, Josette. Eh! bien, cours chez Moreau; consulte avec
lui sur tout ce qu'il faut faire, je t'y autorise. Si le lit (le lit
de monsieur de Troisville!) peut être monté ce soir sans que monsieur
de Troisville s'en aperçoive, au cas où monsieur de Troisville nous
viendrait pendant que Moreau serait là, je le veux bien. Si Moreau ne
s'y engage pas je mettrai monsieur de Troisville dans la chambre verte,
quoique monsieur de Troisville sera là bien près de moi.

Josette s'en allait, sa maîtresse la rappela.

--Explique tout à Jacquelin, s'écria-t-elle d'une voix formidable et
pleine d'épouvante, qu'il aille lui-même chez Moreau. Ma toilette
donc! Si j'étais surprise ainsi par monsieur de Troisville, sans mon
oncle pour le recevoir! Oh! mon oncle, mon oncle! Viens, Josette, tu
vas m'habiller.

--Mais Pénélope! dit imprudemment Josette.

Les yeux de mademoiselle Cormon étincelèrent pour la seule fois de sa
vie:--Toujours Pénélope! Pénélope par ci, Pénélope par là! Est-ce donc
Pénélope qui est la maîtresse?

--Mais elle est en nage et n'a pas mangé l'avoine!

--Et qu'elle crève! s'écria mademoiselle Cormon; mais que je me marie,
pensa-t-elle.

En entendant ce mot qui lui parut un homicide, Josette resta pendant un
moment interdite; puis elle dégringola le perron à un geste que lui fit
sa maîtresse.

--Mademoiselle a le diable au corps, Jacquelin! fut la première parole
de Josette.

Ainsi tout fut d'accord dans cette journée pour produire le grand coup
de théâtre qui décida de la vie de mademoiselle Cormon. La ville était
déjà cen dessus-dessous par suite des cinq circonstances aggravantes
qui accompagnaient le retour subit de mademoiselle Cormon, à savoir:
la pluie battante, le galop de Pénélope essoufflée, en sueur et les
flancs rentrés; l'heure matinale, les paquets en désordre, et l'air
singulier de la vieille fille effarée. Mais quand Mariette fit son
invasion au marché pour y tout enlever, quand Jacquelin vint chez le
principal tapissier d'Alençon, rue de la Porte de Séez, à deux pas de
l'église, pour y chercher un lit, il y eut matière aux conjectures
les plus graves. On discuta cette étrange aventure au Cours, sur
la Promenade; elle occupa tout le monde, et même mademoiselle de
Gordes chez qui se trouvait le chevalier de Valois. A deux jours
de distance, la ville d'Alençon était remuée par des événements si
capitaux, que quelques bonnes femmes disaient:--Mais c'est la fin du
monde! Cette dernière nouvelle se résuma dans toutes les maisons par
cette phrase:--Qu'arrive-t-il donc chez les Cormon? L'abbé de Sponde,
questionné fort adroitement quand il sortit de Saint-Léonard pour aller
se promener au Cours avec l'abbé Couturier, répondit bonifacement
qu'il attendait le vicomte de Troisville, gentilhomme au service de
Russie pendant l'émigration, et qui revenait habiter Alençon. De deux
à cinq heures, une espèce de télégraphe labial joua dans la ville et
apprit à tous les habitants que mademoiselle Cormon avait enfin trouvé
un mari par correspondance, et qu'elle allait épouser le vicomte de
Troisville. Ici l'on disait: Moreau fait déjà le lit. Là, le lit avait
six pieds. Le lit était de quatre pieds, rue du Bercail, chez madame
Granson. C'était un simple lit de repos chez du Ronceret où dînait du
Bousquier. La petite bourgeoisie prétendait qu'il coûtait onze cents
francs. Généralement on disait que _c'était vendre la peau de l'ours_.
Plus loin, les carpes avaient renchéri! Mariette s'était jetée sur le
marché pour y faire une rafle générale. En haut de la rue Saint-Blaise,
Pénélope avait dû crever. Ce décès se révoquait en doute chez le
Receveur-Général. Néanmoins, il était authentique à la Préfecture que
la bête avait expiré en tournant la porte de l'hôtel Cormon, tant la
vieille fille était accourue avec vélocité sur sa proie. Le sellier qui
demeurait au coin de la rue de Séez fut assez osé pour venir demander
s'il était arrivé quelque chose à la voiture de mademoiselle Cormon,
afin de voir si Pénélope était morte. Du haut de la rue Saint-Blaise
jusqu'au bout de la rue du Bercail, on apprit que, grâce aux soins de
Jacquelin, Pénélope, cette silencieuse victime de l'intempérance de sa
maîtresse, vivait encore, mais elle paraissait souffrante. Sur toute la
route de Bretagne, le vicomte de Troisville était un cadet sans le sou,
car les biens du Perche appartenaient au marquis de Troisville, pair
de France qui avait deux enfants. Ce mariage était une bonne fortune
pour le pauvre émigré, le vicomte était l'affaire de mademoiselle
Cormon; l'aristocratie de la route de Bretagne approuvait le mariage,
la vieille fille ne pouvait faire un meilleur emploi de sa fortune.
Mais, dans la bourgeoisie, le vicomte de Troisville était un général
russe qui avait combattu contre la France, qui revenait avec une grande
fortune gagnée à la cour de Saint-Pétersbourg; c'était un _étranger_,
un des _alliés_ pris en haine par les Libéraux. L'abbé de Sponde avait
sournoisement moyenné ce mariage. Toutes les personnes qui avaient le
droit d'entrer chez mademoiselle Cormon comme chez eux se promirent
d'aller la voir le soir. Pendant cette agitation transurbaine, qui fit
presque oublier Suzanne, mademoiselle Cormon n'était pas moins agitée;
elle éprouvait des sentiments tout nouveaux. En regardant son salon,
son boudoir, le cabinet, la salle à manger, elle fut saisie d'une
appréhension cruelle. Une espèce de démon lui montra ce vieux luxe en
ricanant; les belles choses qu'elle admirait depuis son enfance furent
soupçonnées, accusées de vieillesse. Enfin elle eut cette crainte qui
s'empare de presque tous les auteurs, au moment où ils lisent une
œuvre qu'ils croient parfaite à quelque critique exigeant ou blasé: les
situations neuves paraissent usées; les phrases les mieux tournées, les
plus léchées, se montrent louches ou boiteuses; les images grimacent
ou se contrarient, le faux saute aux yeux. De même la pauvre fille
tremblait de voir sur les lèvres de monsieur de Troisville un sourire
de mépris pour ce salon d'évêque; elle redouta de lui voir jeter un
regard froid sur cette antique salle à manger; enfin elle craignit que
le cadre ne vieillît le tableau. Si ces antiquités allaient jeter sur
elle un reflet de vieillesse? Cette question qu'elle se fit lui donna
la chair de poule. En ce moment, elle aurait livré le quart de ses
économies pour pouvoir restaurer sa maison en un instant par un coup de
baguette de fée. Quel est le fat de général qui n'a pas frissonné la
veille d'une bataille? La pauvre fille était entre un Austerlitz et un
Waterloo.

--Madame la vicomtesse de Troisville, se disait-elle, le beau nom! Nos
biens iraient au moins dans une bonne maison.

Elle était en proie à une irritation qui faisait tressaillir ses plus
déliés rameaux nerveux et leurs papilles depuis si long-temps noyées
dans l'embonpoint. Tout son sang, fouetté par l'espérance, était en
mouvement. Elle se sentait la force de converser, s'il le fallait, avec
monsieur de Troisville.

Il est inutile de parler de l'activité avec laquelle fonctionnèrent
Josette, Jacquelin, Mariette, Moreau et ses garçons. Ce fut un
empressement de fourmis occupées à leurs œufs. Tout ce qu'un soin
journalier rendait si propre fut repassé, brossé, lavé, frotté. Les
porcelaines des grands jours virent la lumière. Les services damassés
numérotés A, B, C, D furent tirés des profondeurs où ils gisaient
sous une triple garde d'enveloppes défendues par de formidables
lignes d'épingles. Les plus précieux rayons de la bibliothèque furent
interrogés. Enfin mademoiselle sacrifia trois bouteilles des fameuses
liqueurs de madame Amphoux, la plus illustre des distillatrices
d'outre-mer, nom cher aux amateurs. Grâces au dévouement de ses
lieutenants, mademoiselle put se présenter au combat. Les différentes
armes, les meubles, l'artillerie de cuisine, les batteries de l'office,
les vivres, les munitions, les corps de réserve furent prêts sur toute
la ligne. Jacquelin, Mariette et Josette reçurent l'ordre de se mettre
en grande tenue. Le jardin fut ratissé. La vieille fille regretta
de ne pouvoir s'entendre avec les rossignols logés dans les arbres
pour obtenir d'eux leurs plus belles roulades. Enfin, sur les quatre
heures, au moment même où l'abbé de Sponde rentrait, où mademoiselle
croyait avoir vainement mis le couvert le plus coquet, apprêté le plus
délicat des dîners, le clic-clac d'un postillon se fit entendre dans le
Val-Noble.

--_C'est lui!_ se dit-elle en recevant les coups de fouet dans le cœur.

En effet, annoncé par tant de cancans, un certain cabriolet de poste
où se trouvait un monsieur seul avait fait une si grande sensation
en descendant la rue Saint-Blaise et tournant la rue du Cours, que
quelques petits gamins et de grandes personnes l'avaient suivi, et
restaient groupés autour de la porte de l'hôtel Cormon pour le voir
entrer. Jacquelin, qui flairait aussi son propre mariage, avait entendu
le clic-clac dans la rue Saint-Blaise, il avait ouvert la grand'porte
à deux battants. Le postillon, qui était de sa connaissance, mit sa
gloire à bien tourner, et arrêta net au perron. Quant au postillon,
vous comprenez qu'il s'en alla bien et dûment grisé par Jacquelin.
L'abbé vint au-devant de son hôte dont la voiture fut dépouillée
avec la prestesse qu'auraient pu y mettre des voleurs pressés. Elle
fut remisée, la grand'porte fut fermée, et il n'y eut plus de traces
de l'arrivée de monsieur de Troisville en quelques minutes. Jamais
deux substances chimiques ne se marièrent avec plus de promptitude
que la maison Cormon n'en mit à absorber le vicomte de Troisville.
Mademoiselle, de qui le cœur battait comme à un lézard pris par un
pâtre, resta héroïquement dans sa bergère, au coin du feu. Josette
ouvrit la porte, et le vicomte de Troisville suivi de l'abbé de Sponde
se produisit aux regards de la vieille fille.

--Ma nièce, voici monsieur le vicomte de Troisville, le petit-fils d'un
de mes camarades de collége.--Monsieur de Troisville, voici ma nièce,
mademoiselle Cormon.

--Ah! le bon oncle, comme il pose bien la question! pensa
Rose-Marie-Victoire.

Le vicomte de Troisville était, pour le peindre en deux mots, du
Bousquier gentilhomme. Il y avait entre eux toute la différence qui
sépare le genre vulgaire et le genre noble. S'ils avaient été là
tous deux, il eût été impossible au libéral le plus enragé de nier
l'aristocratie. La force du vicomte avait toute la distinction de
l'élégance; ses formes conservaient une dignité magnifique; il avait
des yeux bleus et des cheveux noirs, un teint olivâtre, et il ne
devait pas avoir plus de quarante-six ans. Vous eussiez dit un bel
Espagnol conservé dans les glaces de la Russie. Les manières, la
démarche, la pose, tout annonçait un diplomate qui avait vu l'Europe.
La mise était celle d'un homme comme il faut en voyage. Monsieur de
Troisville paraissait fatigué, l'abbé lui offrit de passer dans la
chambre qui lui était destinée, et fut ébahi quand sa nièce ouvrit le
boudoir transformé en chambre à coucher. Mademoiselle Cormon et son
oncle laissèrent alors le noble étranger vaquer à ses affaires avec
l'aide de Jacquelin, qui lui apporta tous les paquets dont il avait
besoin. L'abbé de Sponde et sa nièce allèrent se promener le long
de la Brillante, en attendant que monsieur de Troisville eût fini
sa toilette. Quoique l'abbé de Sponde fût, par un singulier hasard,
plus distrait qu'à l'ordinaire, mademoiselle Cormon ne fut pas moins
préoccupée que lui. Tous deux ils marchèrent en silence. La vieille
fille n'avait jamais rencontré d'homme aussi séduisant que l'était
l'olympien vicomte. Elle ne pouvait se dire à l'allemande:--Voilà
mon idéal! mais elle se sentait prise de la tête aux pieds, et se
disait:--Voilà mon affaire! Tout à coup elle vola chez Mariette pour
savoir si le dîner pouvait subir un retard sans rien perdre de sa bonté.

--Mon oncle, ce monsieur de Troisville est bien aimable, dit-elle en
revenant.

--Mais, ma fille, il n'a encore rien dit, fit en riant l'abbé.

--Mais cela se voit dans la tournure, sur la physionomie. Est-il garçon?

--Je n'en sais rien, répondit l'abbé qui pensait à une discussion sur
la grâce émue entre l'abbé Couturier et lui. Monsieur de Troisville m'a
écrit qu'il désirait acquérir une maison ici.--S'il était marié il ne
serait pas venu seul, reprit-il d'un air insouciant; car il n'admettait
pas que sa nièce pût penser à se marier.

--Est-il riche?

--Il est le cadet d'une branche cadette, répondit l'oncle. Son
grand-père a commandé des escadres; mais le père de ce jeune homme a
fait un mauvais mariage.

--Ce jeune homme! répéta la vieille fille. Mais il me semble, mon
oncle, qu'il a bien quarante-cinq ans, dit-elle; car elle éprouvait un
excessif désir de mettre leurs âges en rapport.

--Oui, dit l'abbé. Mais à un pauvre prêtre de soixante-dix ans, Rose,
un quadragénaire paraît jeune.

En ce moment, tout Alençon savait que monsieur le vicomte de Troisville
était arrivé chez mademoiselle Cormon. L'étranger rejoignit bientôt ses
hôtes, et se prit à admirer la vue de la Brillante, le jardin et la
maison.

--Monsieur l'abbé, dit-il, toute mon ambition serait de trouver une
habitation semblable à celle-ci. La vieille fille voulut voir une
déclaration dans cette phrase, et baissa les yeux.--Vous devez bien
vous y plaire, mademoiselle? reprit le vicomte.

--Comment ne m'y plairais-je pas! elle est dans notre famille depuis
l'an 1574, époque à laquelle un de nos ancêtres, intendant du duc
d'Alençon, acquit ce terrain et la fit bâtir, dit mademoiselle Cormon.
Elle est sur pilotis.

Jacquelin annonça le dîner; monsieur de Troisville offrit son bras à
l'heureuse fille qui tâcha de ne pas trop s'y appuyer, elle craignait
encore tant d'avoir l'air de faire des avances!

--Tout est très-harmonieux ici, dit le vicomte en s'asseyant à table.

--Nos arbres sont pleins d'oiseaux qui nous font de la musique à bon
marché; personne ne les tracasse et toutes les nuits le rossignol
chante, dit mademoiselle Cormon.

--Je parle de l'intérieur de la maison, fit observer le vicomte qui
ne se donna pas la peine d'étudier mademoiselle Cormon et ne reconnut
point sa nullité d'esprit.--Oui, tout y est en rapport, les tons de
couleur, les meubles, la physionomie.

--Cependant, elle nous coûte beaucoup, les impositions sont énormes,
répondit l'excellente fille frappée du mot _rapport_.

--Ah! les impositions sont chères ici? demanda le vicomte qui,
préoccupé de ses idées, ne remarqua point le coq-à-l'âne.

--Je ne sais pas, dit l'abbé. Ma nièce est chargée de l'administration
de nos deux fortunes.

--Les impositions sont des misères pour des personnes riches, reprit
mademoiselle Cormon qui ne voulut point paraître avare. Quant aux
meubles, je les laisserai comme ils sont et n'y ferai rien changer: à
moins que je ne me marie; car alors il faudra que tout ici soit au goût
du maître.

--Vous êtes dans les grands principes, mademoiselle, dit en souriant le
vicomte, vous ferez un heureux...

--Jamais personne ne m'a dit un si joli mot, pensa la vieille fille.

Le vicomte complimenta mademoiselle Cormon sur le service, sur la tenue
de la maison, en avouant qu'il croyait la province arriérée, et qu'il
la trouvait _très-comfortable_.

--Qu'est-ce que c'est que ce mot-là, bon Dieu? pensa-t-elle. Où est le
chevalier de Valois pour y répondre? Comfortable? Y a-t-il plusieurs
mots là-dedans? Allons, du courage, se dit-elle, c'est peut-être un
mot russe, je ne suis pas obligée d'y répondre.--Mais, reprit-elle
à haute voix en se sentant la langue déliée par l'éloquence que
trouvent presque toutes les créatures humaines dans les circonstances
capitales, monsieur, nous avons ici la plus brillante société. La
ville se réunit précisément chez moi. Vous pourrez en juger tout à
l'heure, car quelques-uns de nos fidèles auront sans doute appris mon
retour, et viendront me voir. Nous avons le chevalier de Valois, un
seigneur de l'ancienne cour, homme d'infiniment d'esprit, de goût; puis
monsieur le marquis de Gordes et mademoiselle Armande sa sœur (elle se
mordit la langue et se ravisa): une fille remarquable dans son genre,
ajouta-t-elle. Elle a voulu rester fille pour laisser toute sa fortune
à son frère et à son neveu.

--Ah! fit le vicomte, oui, les Gordes, je me les rappelle.

--Alençon est très-gai, reprit la vieille fille une fois lancée. On
s'y amuse beaucoup, le Receveur-Général donne des bals, le préfet est
un homme aimable, monseigneur l'Évêque nous honore quelquefois de sa
visite...

--Allons, reprit en souriant le vicomte, j'ai donc bien fait de vouloir
revenir, comme le lièvre, mourir au gîte.

--Moi aussi, dit la vieille fille, je suis comme le lièvre, je meurs où
je m'attache.

Le vicomte prit le proverbe ainsi rendu pour une plaisanterie, et
sourit.

--Ah! se dit la vieille fille, tout va bien, il me comprend, celui-là!

La conversation se soutint sur des généralités. Par une de ces
mystérieuses puissances inconnues, indéfinissables, mademoiselle Cormon
retrouvait dans sa cervelle, sous la pression de son désir d'être
aimable, toutes les tournures de phrases du chevalier de Valois.
C'était comme dans un duel où le diable semble ajuster lui-même le
canon du pistolet. Jamais adversaire ne fut mieux couché en joue.
Monsieur de Troisville était beaucoup trop homme de bonne compagnie
pour parler de l'excellence du dîner; mais son silence était un éloge.
Il avait, en buvant les vins délicieux que lui servait profusément
Jacquelin, l'air de reconnaître des amis. Il paraissait grand
connaisseur, et le véritable amateur n'applaudit pas, il jouit. Le
vicomte s'informa curieusement du prix des terrains, des maisons, des
emplacements; il se fit longuement décrire par mademoiselle Cormon
l'endroit du confluent de la Brillante et de la Sarthe. Il s'étonnait
que la ville se fût placée si loin de la rivière, la topographie du
pays l'occupait beaucoup. L'abbé, fort silencieux, laissa sa nièce
tenir le dé de la conversation. Véritablement, mademoiselle crut
occuper monsieur de Troisville qui lui souriait avec grâce, et qui
s'engagea pendant ce dîner beaucoup plus que ses plus empressés
épouseurs ne s'étaient engagés en quinze jours. Aussi, comptez que
jamais convive ne fut mieux ouaté de petits soins, enveloppé de plus
d'attentions. Vous eussiez dit un amant chéri, de retour dans le ménage
dont il fait le bonheur. Mademoiselle prévoyait le moment où il fallait
du pain au vicomte, elle le couvait de ses regards; quand il tournait
la tête, elle lui mettait adroitement un supplément du mets qu'il
paraissait aimer; elle l'aurait fait crever s'il eût été gourmand;
mais quel délicieux échantillon n'était-ce pas de ce qu'elle comptait
faire en amour? Elle ne commit pas la sottise de se déprécier, elle
mit bravement toutes voiles dehors, arbora tous ses pavillons, se posa
comme la reine d'Alençon et vanta ses confitures; enfin elle pêcha
des compliments, en parlant d'elle-même, comme si tous ses trompettes
étaient morts. Elle s'aperçut qu'elle plaisait au vicomte, car son
désir l'avait si bien transformée, qu'elle était devenue presque
femme. Au dessert, elle n'entendit pas sans un ravissement intérieur
des allées et des venues dans l'antichambre et des bruits au salon qui
annonçaient que sa compagnie habituelle venait. Elle fit remarquer cet
empressement à son oncle et à monsieur de Troisville comme une preuve
de l'affection qu'on lui portait, tandis que c'était l'effet de la
lancinante curiosité qui avait saisi toute la ville. Impatiente de se
produire dans sa gloire, mademoiselle Cormon dit à Jacquelin que l'on
prendrait le café et les liqueurs dans le salon où le domestique alla,
devant l'élite de la société, étaler les magnificences d'un cabaret de
Saxe qui ne sortait de son armoire que deux fois par an. Tout ceci fut
observé par la compagnie en train de gloser à petit bruit.

--Peste! fit du Bousquier, rien que les liqueurs de madame Amphoux qui
ne servent qu'aux quatre fêtes carillonnées!

--C'est décidément un mariage arrangé depuis un an par correspondance,
dit monsieur le Président du Ronceret. Le directeur des postes reçoit
ici, depuis un an, des lettres timbrées d'Odessa.

Madame Granson frissonna. Monsieur le chevalier de Valois, quoiqu'il
eût dîné comme quatre, pâle jusque dans la section senestre de sa
figure, sentit qu'il allait livrer son secret et dit:--Ne trouvez-vous
pas qu'il fait froid aujourd'hui, je suis gelé?

--C'est le voisinage de la Russie, fit du Bousquier.

Le chevalier le regarda d'un air qui voulait dire:--Bien joué.

Mademoiselle Cormon apparut si radieuse, si triomphante, qu'on la
trouva belle. Cet éclat extraordinaire n'était pas dû seulement au
sentiment; toute la masse de son sang tempêtait en elle-même depuis
le matin, et ses nerfs étaient agités par le pressentiment d'une
grande crise: il fallait toutes ces circonstances pour lui avoir
permis de se ressembler si peu à elle-même. Avec quel bonheur elle fit
les solennelles présentations du vicomte au chevalier, du chevalier
au vicomte, de tout Alençon à monsieur de Troisville, de monsieur
de Troisville à ceux d'Alençon! Par un hasard assez explicable, le
vicomte et le chevalier, ces deux natures aristocratiques, se mirent
à l'instant même à l'unisson; elles se reconnurent; tous deux se
regardèrent comme deux hommes de la même sphère. Ils se mirent à
causer, debout devant la cheminée; le cercle s'était formé devant eux,
et leur conversation, quoique faite _sotto voce_, fut écoutée dans un
religieux silence. Pour bien saisir l'effet de cette scène, il faut se
figurer mademoiselle Cormon occupée à cuisiner le café de son prétendu
prétendu, le dos tourné à la cheminée.

M. DE VALOIS.

Monsieur le vicomte vient, dit-on, s'établir ici?

M. DE TROISVILLE.

Oui, monsieur, je viens y chercher une maison... (_mademoiselle Cormon
se retourne, la tasse à la main_). Et il me la faut grande, pour
loger... (_mademoiselle Cormon tend la tasse_) ma famille. (_Les yeux
de la vieille fille se troublent._)

M. DE VALOIS.

Vous êtes marié?

M. DE TROISVILLE.

Depuis seize ans, avec la fille de la princesse Sherbellof.

Mademoiselle Cormon tomba foudroyée: du Bousquier la vit chanceler,
il s'élança, la reçut dans ses bras, on ouvrit la porte. Le fougueux
républicain, conseillé par Josette, trouva des forces pour emporter
la vieille fille dans sa chambre où il la déposa sur le lit. Josette,
armée de ciseaux, coupa le corset serré outre mesure. Du Bousquier jeta
brutalement des gouttes d'eau sur le visage de mademoiselle de Cormon
et sur le corsage qui s'étala comme une inondation de la Loire. La
malade ouvrit les yeux, vit du Bousquier, et la pudeur lui fit jeter un
cri en reconnaissant cet homme. Du Bousquier se retira, laissant entrer
six femmes à la tête desquelles était madame Granson rayonnante de joie.

Qu'avait fait le chevalier de Valois? Fidèle à son système, il avait
couvert la retraite.

--Cette pauvre mademoiselle Cormon, dit-il à monsieur de Troisville
en regardant l'assemblée dont le rire fut réprimé par ses coups d'œil
aristocratiques, le sang la tourmente horriblement, elle n'a pas voulu
se faire saigner avant d'aller au Prébaudet (sa terre), et voilà
l'effet des mouvements du sang au printemps.

--Elle est venue par la pluie ce matin, dit l'abbé de Sponde, elle a
pu prendre un peu de froid qui aura causé cette petite révolution à
laquelle elle est sujette. Mais ce ne sera rien.

--Elle me disait avant-hier qu'elle ne l'avait pas eue depuis trois
mois, en ajoutant que ça lui jouerait un mauvais tour, reprit le
chevalier.

--Ah! tu es marié? dit Jacquelin en regardant monsieur de Troisville
qui buvait son café à petits coups.

Le fidèle domestique épousa le désappointement de sa maîtresse, il
la devina, il remporta les liqueurs de madame Amphoux offertes au
célibataire et non au mari d'une Russe. Tous ces petits détails furent
remarqués et prêtèrent à rire.

L'abbé de Sponde savait le motif du voyage de monsieur de Troisville;
mais, par un effet de sa distraction, il n'en avait rien dit, ne
sachant pas que sa nièce pût porter à monsieur de Troisville le moindre
intérêt. Quant au vicomte, préoccupé par l'objet de son voyage et,
comme beaucoup de maris, peu pressé de parler de sa femme, il n'avait
pas eu l'occasion de se dire marié; d'ailleurs il croyait mademoiselle
Cormon instruite. Du Bousquier reparut et fut questionné à outrance.

L'une des six femmes descendit en annonçant que mademoiselle Cormon
allait beaucoup mieux, et que son médecin était venu; mais elle devait
rester au lit, il paraissait urgent de la saigner. Le salon fut
bientôt plein. L'absence de mademoiselle Cormon permit aux dames de
s'entretenir de la scène tragi-comique étendue, commentée, embellie,
historiée, brodée, festonnée, coloriée, enjolivée qui venait d'avoir
lieu et qui devait le lendemain occuper tout Alençon de mademoiselle
Cormon.

--Ce bon monsieur du Bousquier, comme il vous portait! Quelle poigne!
dit Josette à sa maîtresse. Vraiment, il était pâle de votre mal, il
vous aime toujours.

Cette phrase servit de clôture à cette solennelle et terrible journée.

Le lendemain, pendant toute la matinée, les moindres circonstances
de cette comédie couraient dans toutes les maisons d'Alençon, et,
disons-le à la honte de cette ville, elles y causaient un rire
universel. Le lendemain, mademoiselle Cormon, à qui la saignée avait
fait beaucoup de bien, eût paru sublime aux plus intrépides rieurs
s'ils avaient été témoins de la dignité noble, de la magnifique
résignation chrétienne qui l'anima quand elle donna le bras à son
mystificateur involontaire pour aller déjeuner. Cruels farceurs qui la
plaisantiez, pourquoi ne la vîtes-vous pas disant au vicomte:--Madame
de Troisville trouvera difficilement ici un appartement qui lui
convienne; faites-moi la grâce, monsieur, d'accepter ma maison pendant
tout le temps que vous serez à vous en arranger une en ville.

--Mais, mademoiselle, j'ai deux filles et deux garçons, nous vous
gênerions beaucoup.

--Ne me refusez pas, dit-elle avec un regard plein d'attrition.

--Je vous l'offrais dans la réponse que je vous ai faite à tout hasard,
dit l'abbé, mais vous ne l'avez pas reçue.

--Quoi, mon oncle, vous saviez...

La pauvre fille s'arrêta. Josette fit un soupir. Ni le vicomte de
Troisville ni l'oncle ne s'aperçurent de rien. Après le déjeuner,
l'abbé de Sponde emmena le vicomte, comme ils en étaient convenus
la veille, pour lui montrer dans Alençon les maisons qu'il pouvait
acquérir ou les emplacements convenables pour bâtir.

Restée seule au salon, mademoiselle Cormon dit à Josette d'un air
lamentable:--Mon enfant, je suis à cette heure la fable de toute la
ville.

--Eh! bien, mademoiselle, mariez-vous!

--Mais, ma fille, je ne me suis point préparée à faire un choix.

--Bah! si j'étais à votre place, je prendrais monsieur du Bousquier.

--Josette, monsieur de Valois dit qu'il est si républicain!

--Ils ne savent ce qu'ils disent, vos messieurs: ils prétendent qu'il
volait la République, il ne l'aimait donc point, dit Josette en s'en
allant.

--Cette fille a étonnamment d'esprit, pensa mademoiselle Cormon qui
demeura seule en proie à ses perplexités.

Elle entrevoyait qu'un prompt mariage était le seul moyen d'imposer
silence à la ville. Ce dernier échec, si évidemment honteux, était
de nature à lui faire prendre un parti extrême, car les personnes
dépourvues d'esprit sortent difficilement des sentiers bons ou mauvais
dans lesquels elles entrent. Chacun des deux vieux garçons avait
compris la situation dans laquelle allait être la vieille fille; aussi
tous deux s'étaient-ils promis de venir dans la matinée savoir de ses
nouvelles, et, en style de garçon, _pousser sa pointe_. Monsieur de
Valois jugea que la circonstance exigeait une toilette minutieuse,
il prit un bain, il se pansa extraordinairement. Pour la première et
dernière fois, Césarine le vit mettant avec une incroyable adresse un
soupçon de rouge. Du Bousquier, lui, ce grossier républicain, animé
par une volonté drue, ne fit pas la moindre attention à sa toilette,
il accourut le premier. Ces petites choses décident de la fortune des
hommes, comme de celle des empires. La charge de Kellermann à Marengo,
l'arrivée de Blücher à Waterloo, le dédain de Louis XIV pour le prince
Eugène, le curé de Denain; toutes ces grandes causes de fortune ou de
catastrophes, l'histoire les enregistre; mais personne n'en profite
pour ne rien négliger dans les petits faits de sa vie. Aussi, voyez
ce qui arrive? La duchesse de Langeais (voir _l'Histoire des Treize_)
se fait religieuse pour n'avoir pas eu dix minutes de patience, le
juge Popinot (voir _l'Interdiction_) remet au lendemain pour aller
interroger le marquis d'Espard, Charles Grandet vient par Bordeaux
au lieu de revenir par Nantes, et l'on appelle ces événements des
hasards, des fatalités. Un soupçon de rouge à mettre tua les espérances
du chevalier de Valois, ce gentilhomme ne pouvait périr que de cette
manière: il avait vécu par les Grâces, il devait mourir de leur main.
Pendant que le chevalier donnait un dernier coup d'œil à sa toilette,
le gros du Bousquier entrait au salon de la fille désolée. Cette entrée
se combina avec une pensée favorable au républicain, à travers une
délibération où le chevalier avait néanmoins tous les avantages.

--Dieu le veut, se dit la vieille fille en voyant du Bousquier.

--Mademoiselle, vous ne trouverez pas mon empressement mauvais; je
n'ai pas voulu me fier à cette grosse bête de René pour savoir de vos
nouvelles, et je suis venu moi-même.

--Je vais parfaitement bien, répondit-elle d'une voix émue. Je vous
remercie, monsieur du Bousquier, fit-elle après une pause et d'une
voix très-accentuée, de la peine que vous avez prise et que je vous ai
donnée hier.....

Elle se souvenait d'avoir été dans les bras de du Bousquier, et ce
hasard surtout lui paraissait un ordre du ciel. Elle avait été vue pour
la première fois par un homme, sa ceinture brisée, son lacet rompu, ses
trésors violemment lancés hors de leur écrin.

--Je vous portais de si grand cœur que je vous ai trouvée légère.

Ici mademoiselle Cormon regarda du Bousquier comme elle n'avait encore
regardé aucun homme dans le monde. Encouragé, le fournisseur jeta une
œillade à la vieille fille.

--C'est dommage, ajouta-t-il, que cela ne m'ait pas donné le
droit de vous garder pour toujours à moi. (Elle écouta d'un air
ravi.)--Évanouie, là, sur ce lit, entre nous, vous étiez ravissante; je
n'ai jamais vu dans ma vie de plus belle personne, et j'ai vu beaucoup
de femmes!... Les femmes grasses ont cela de bien qu'elles sont
superbes à voir, elles n'ont qu'à se montrer, elles triomphent!

--Vous voulez vous moquer de moi, fit la vieille fille, et ce n'est pas
bien quand toute la ville interprète mal peut-être ce qui m'est arrivé
hier.

--Aussi vrai que j'ai nom du Bousquier, mademoiselle, je n'ai jamais
changé de sentiments à votre égard, et votre premier refus ne m'a pas
découragé.

La vieille fille avait les yeux baissés. Il y eut un moment de silence
cruel pour du Bousquier. Mais mademoiselle Cormon prit son parti, elle
releva ses paupières, des larmes roulaient dans ses yeux, elle regarda
du Bousquier tendrement.

--Si cela est, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante, promettez-moi
seulement de vivre en chrétien, de ne jamais contrarier mes habitudes
religieuses, de me laisser maîtresse de choisir mes directeurs, et je
vous accorde ma main, dit-elle en la lui tendant.

Du Bousquier saisit cette bonne grosse main pleine d'écus, et la baisa
saintement.

--Mais, dit-elle en lui laissant baiser sa main, je demande encore une
chose.

--Elle est accordée, et si elle est impossible, elle se fera
(réminiscence de Beaujon).

--Je désire, reprit la vieille fille, que notre mariage se fasse dans
le plus bref délai, que toute la ville le sache ce soir. Puis... (elle
hésita) pour l'amour de moi, il faut vous charger d'un péché que je
sais être énorme, car le mensonge est un des sept péchés capitaux;
mais vous vous en confesserez, n'est-ce pas? Nous en ferons tous deux
pénitence... Ils se regardèrent tous deux tendrement.--D'ailleurs,
peut-être rentre-t-il dans les mensonges que l'Église nomme officieux...

--Serait-elle comme Suzanne? se disait du Bousquier. Quel bonheur!--Hé!
bien, mademoiselle? dit-il à haute voix.

--Il faut, reprit-elle, que vous puissiez prendre sur vous...

--Quoi?

--De dire que ce mariage était convenu depuis six mois entre nous...

--Charmante femme, dit le fournisseur avec le ton d'un homme qui se
dévoue, on ne fait ces sacrifices que pour une créature adorée pendant
dix ans.

--Malgré mes rigueurs donc? lui dit-elle.

--Oui, malgré vos rigueurs.

--Monsieur du Bousquier, je vous avais mal jugé.

Elle lui retendit sa grosse main rouge que rebaisa du Bousquier.

En ce moment, la porte s'ouvrit, les deux amants regardèrent qui
entrait et ils aperçurent le délicieux mais tardif chevalier de Valois.

--Ah! dit-il en entrant, vous voilà debout, belle reine.

Elle sourit au chevalier et sentit au cœur une pression. Monsieur de
Valois était remarquablement jeune, séduisant; il avait l'air de Lauzun
entrant au Palais-Royal chez Mademoiselle.

--Eh! cher du Bousquier, dit-il d'un ton railleur, tant il se croyait
sûr du succès, monsieur de Troisville et l'abbé de Sponde examinent
votre maison comme des toiseurs.

--Ma foi, dit du Bousquier, si le vicomte de Troisville en veut, elle
est à lui pour quarante mille francs. Elle me devient fort inutile! Si
mademoiselle me le permet... Il faut que cela se sache.--Mademoiselle,
puis-je le dire?--Oui!--Hé! bien, soyez le premier, _mon cher
chevalier_, à qui j'apprenne... (mademoiselle Cormon baissa les
yeux) l'honneur, dit l'ancien fournisseur, la faveur que me fait
mademoiselle, et que j'ai gardée sous le secret depuis quelques mois.
Nous nous marions dans quelques jours, le contrat est rédigé, nous le
signerons demain. Vous comprenez que ma maison de la rue du Cygne me
devient inutile. Je cherchais sous main des acquéreurs, et l'abbé de
Sponde, _qui le savait_, a naturellement conduit chez moi monsieur de
Troisville...

Ce gros mensonge avait une telle couleur de vérité, que le chevalier
y fut pris. _Mon cher chevalier_ était comme la revanche prise par
Pierre-le-Grand à Pultawa de toutes ses précédentes défaites. Du
Bousquier se vengeait là délicieusement de mille traits piquants qu'il
avait reçus en silence. Dans son triomphe, il fit un geste de jeune
homme, il se passa la main dans son faux toupet comme si c'était une
chevelure véritable, et... il l'enleva.

--Je vous en félicite l'un et l'autre, dit le chevalier d'un air
agréable, et souhaite que vous finissiez comme les contes de fées: _Ils
furent très-heureux et eurent beau_--COUP D'ENFANTS! Et il massait une
prise de tabac.--Mais, monsieur, vous oubliez que vous avez un faux
toupet, ajouta-t-il d'une voix railleuse.

Du Bousquier rougit, car il avait le faux toupet à dix pouces de son
crâne. Mademoiselle Cormon leva les yeux, vit la nudité du crâne et
baissa les yeux par pudeur. Du Bousquier lança sur le chevalier le plus
venimeux regard que jamais crapaud ait arrêté sur sa proie.

--Canailles d'aristocrates qui m'avez dédaigné, je vous écraserai
quelque jour! pensait-il.

Le chevalier de Valois crut avoir ressaisi tous ses avantages. Mais
mademoiselle Cormon n'était point fille à comprendre la connexité que
mettait le chevalier entre son souhait et le faux toupet, d'ailleurs
l'eût-elle comprise, sa main ne lui appartenait plus. Monsieur de
Valois vit bien que tout était perdu. En effet, l'innocente fille, en
apercevant ces deux hommes muets, voulut les occuper.

--Faites donc tous deux un piquet, dit-elle sans y mettre de malice.

Du Bousquier sourit, et alla, comme futur maître du logis, prendre la
table de piquet. Le chevalier de Valois, soit qu'il eût perdu la tête,
soit qu'il voulût rester là pour étudier les causes de son désastre, et
y remédier, se laissa faire comme un mouton qu'on mène à la boucherie.
Il avait reçu le plus violent coup de massue qui puisse atteindre
un homme; un gentilhomme pouvait être étourdi à moins. Bientôt le
digne abbé de Sponde et le vicomte de Troisville rentrèrent. Aussitôt
mademoiselle Cormon se leva, courut dans l'antichambre, prit son oncle
à part, lui dit sa résolution à l'oreille, et apprenant que la maison
de du Bousquier convenait à monsieur de Troisville, elle pria celui-ci
de lui rendre le service de dire que son oncle la savait à vendre; car
elle n'osa pas confier ce mensonge à l'abbé, de peur d'une distraction.
Le mensonge prospéra mieux que si c'eût été une action vertueuse. Dans
la soirée, tout Alençon apprit la grande nouvelle. Depuis quatre jours,
la ville était occupée comme aux jours néfastes de 1814 et de 1815. Les
uns riaient, les autres admettaient le mariage, ceux-ci le blâmaient,
ceux-là l'approuvaient. La classe moyenne d'Alençon en fut heureuse,
c'était une conquête. Le lendemain, chez les Gordes, le chevalier de
Valois dit un mot cruel.

--Les Cormon finissent comme ils ont commencé: d'intendant à
fournisseur, il n'y a que la main!

La nouvelle du choix fait par mademoiselle de Cormon atteignit au cœur
le pauvre Athanase, mais il ne laissa rien transpirer des horribles
agitations auxquelles il fut en proie. Quand il apprit le mariage,
il était chez le président du Ronceret où sa mère faisait un boston;
madame Granson regarda son fils dans une glace, elle le trouva pâle;
mais il l'était depuis le matin, car il avait entendu parler vaguement
de ce mariage; mademoiselle Cormon était une carte sur laquelle il
jouait sa vie, le froid pressentiment d'une catastrophe l'enveloppait
déjà. Lorsque l'âme et l'imagination ont agrandi le malheur, en ont
fait un fardeau trop lourd pour les épaules et pour le front; quand
une espérance long-temps caressée, dont les réalisations apaiseraient
le vautour ardent qui ronge le cœur, vient à manquer, et que l'homme
n'a foi ni en lui malgré ses forces, ni en Dieu malgré sa puissance,
alors il se brise. Athanase était un fruit de l'éducation impériale.
La fatalité, cette religion de l'empereur, descendit du trône jusque
dans les derniers rangs de l'armée, jusque sur les bancs du collége.
Athanase arrêta ses yeux sur le jeu de madame du Ronceret avec une
stupeur qui pouvait si bien passer pour de l'indifférence, que madame
Granson crut s'être trompée sur les sentiments de son fils. Cette
apparente insouciance expliquait son refus de faire à ce mariage le
sacrifice de ses opinions _libérales_, mot qui venait d'être créé pour
l'empereur Alexandre, et qui procédait, je crois, de madame de Staël
par Benjamin Constant. A compter de cette fatale soirée, Athanase
alla se promener à l'endroit le plus pittoresque de la Sarthe, sur
une rive d'où les dessinateurs qui se sont occupés d'Alençon se sont
placés pour y prendre des points de vue. Il s'y trouve des moulins.
La rivière égaie les prairies. Les bords de la Sarthe sont garnis
d'arbres élégants de forme et bien jetés. Si le paysage est plat, il
ne manque pas des grâces décentes qui distinguent la France où les
yeux ne sont jamais ni fatigués par un jour oriental, ni attristés
par de trop constantes brumes. Ce lieu était solitaire. En province,
personne ne fait attention à une jolie vue, soit que chacun soit blasé,
soit défaut de poésie dans l'âme. S'il existe en province un mail,
un plan, une promenade d'où se découvre une riche perspective, c'est
l'endroit où personne ne va. Athanase affectionna cette solitude animée
par l'eau, où les prés reverdissaient sous les premiers sourires du
soleil printanier. Ceux qui l'y voyaient assis sous un peuplier, et qui
recevaient son regard profond, dirent parfois à madame Granson:--Votre
fils a quelque chose.

--Je sais ce qu'il fait! répondait la mère d'un air satisfait en
donnant à entendre qu'il méditait une grande œuvre.

Athanase ne se mêla plus de politique, il n'eut plus d'opinion; mais
il parut, à plusieurs reprises, assez gai, gai d'ironie comme ceux
qui insultent à eux seuls tout un monde. Ce jeune homme, en dehors de
toutes les idées, de tous les plaisirs de la province, intéressait
peu de personnes, il n'était même pas matière à curiosité. Si l'on
parla de lui à sa mère, ce fut à cause d'elle. Il n'y eut pas une âme
qui sympathisât avec celle d'Athanase; pas une femme, pas un ami ne
vinrent à lui pour sécher ses larmes, il les jeta dans la Sarthe. Si
la magnifique Suzanne eût passé par là, combien de malheurs n'aurait
pas enfantés cette rencontre, car ces deux êtres se seraient aimés!
Elle y vint cependant. L'ambition de Suzanne eut pour cause le récit
d'une aventure assez extraordinaire qui, vers 1799, avait commencé
à l'auberge du More, et dont le récit avait ravagé sa cervelle
d'enfant. Une fille de Paris, belle comme les anges, avait été chargée
par la police de se faire aimer du marquis de Montauran, l'un des
chefs envoyés par les Bourbons pour commander les Chouans; elle
l'avait rencontré précisément à l'auberge du More au retour de son
expédition de Mortagne: elle l'avait séduit et l'avait livré. Cette
fantastique personne, ce pouvoir de la beauté sur l'homme, tout dans
l'affaire de Marie de Verneuil et du marquis de Montauran, éblouit
Suzanne; elle éprouva dès l'âge de raison un désir de se jouer des
hommes. Quelques mois après sa fuite, elle ne se refusa donc pas à
traverser sa ville natale pour aller en Bretagne avec un artiste.
Elle voulut voir Fougères où s'était dénouée l'aventure du marquis de
Montauran, et parcourir le théâtre de cette guerre pittoresque dont les
tragédies, encore peu connues, avaient bercé son jeune âge. Puis elle
désirait traverser Alençon dans un si brillant entourage et si bien
métamorphosée que personne ne la reconnut. Elle comptait en un seul
moment mettre sa mère à l'abri du malheur, et délicatement envoyer au
pauvre Athanase la somme qui, dans notre époque, est pour le génie ce
qu'était, au Moyen-âge, le cheval de combat et l'armure que Rebecca
procure à Ivanhoé.

Un mois se passa dans les plus étranges alternatives, relativement au
mariage de mademoiselle Cormon. Il y eut un parti d'Incrédules qui nia
le mariage, et un parti de Croyants qui l'affirma. Au bout de quinze
jours, le parti des Incrédules reçut un vigoureux échec: la maison
de du Bousquier fut vendue quarante-trois mille francs à monsieur de
Troisville, qui ne voulait qu'une maison fort simple à Alençon; car il
devait aller plus tard à Paris quand la princesse Sherbellof serait
décédée: il comptait attendre paisiblement cet héritage en s'occupant
à reconstituer sa terre. Ceci semblait positif. Les Incrédules ne
se laissèrent pas accabler. Ils prétendirent que, marié ou non, du
Bousquier faisait une excellente affaire; sa maison ne lui était
revenue qu'à vingt-sept mille francs. Les Croyants furent battus par
cette péremptoire observation des Incrédules. Choisnel, le notaire de
mademoiselle Cormon, n'avait pas encore entendu parler du premier mot
relativement au contrat, dirent encore les Incrédules. Les Croyants,
fermes dans leur foi, remportèrent, le vingtième jour, une victoire
signalée sur les Incrédules. Monsieur Lepressoir, notaire des Libéraux,
vint chez mademoiselle Cormon où le contrat fut signé. Ce fut le
premier des nombreux sacrifices que devait faire mademoiselle Cormon
à son mari. Du Bousquier portait une haine profonde à Choisnel; il
lui attribuait le premier refus qu'il avait essuyé chez les Gordes,
et le refus de mademoiselle Armande avait, selon lui, dicté celui
de mademoiselle Cormon. Le vieil athlète du Directoire fit si bien
auprès de la noble fille, qui croyait avoir mal jugé la belle âme
du fournisseur, qu'elle voulut expier ses torts: elle sacrifia son
notaire à l'amour! néanmoins, elle lui communiqua le contrat, et
Choisnel, qui était un homme digne de Plutarque, défendit par écrit
les intérêts de mademoiselle Cormon. Cette circonstance seule faisait
traîner le mariage en longueur. Mademoiselle Cormon reçut plusieurs
lettres anonymes. Elle apprit, à son grand étonnement, que Suzanne
était une fille aussi vierge qu'elle pouvait l'être elle-même, et que
le séducteur au faux toupet ne devait jamais se trouver pour quelque
chose en de pareilles aventures. Mademoiselle Cormon dédaigna les
lettres anonymes; mais elle écrivit à Suzanne, dans le but d'éclairer
la religion de la Société de Maternité. Suzanne, qui sans doute avait
appris le futur mariage de du Bousquier, avoua sa ruse, envoya mille
francs à l'Association, et desservit fortement le vieux fournisseur.
Mademoiselle Cormon convoqua la Société de Maternité, qui tint une
séance extraordinaire, où l'on prit un arrêté portant que le bureau
ne secourrait plus les malheurs à échoir, mais uniquement ceux échus.
Nonobstant ces menées qui défrayaient la ville de cancans distillés
avec friandise, les bans se publiaient aux Églises et à la Mairie.
Athanase dut préparer les actes. Par mesure de pudeur publique et
de sûreté générale, la fiancée alla au Prébaudet où du Bousquier,
flanqué d'atroces et somptueux bouquets, se rendait le matin et
revenait pour dîner, le soir. Enfin, par une pluvieuse et triste
journée de juin, à midi, le mariage entre mademoiselle Cormon et le
sieur du Bousquier, disaient les Incrédules, eut lieu à la paroisse
d'Alençon, à la vue de tout Alençon. Les époux se rendirent de chez
eux à la Mairie, de la Mairie à l'église dans une calèche, magnifique
pour Alençon, que du Bousquier avait fait venir de Paris en secret.
La perte de la vieille carriole fut aux yeux de toute la ville une
espèce de calamité. Le sellier de la Porte de Séez jetait les hauts
cris, car il perdait cinquante francs de rente que lui rapportaient
les raccommodages, Alençon vit avec effroi le luxe s'introduisant dans
la ville par la maison Cormon. Chacun craignit le renchérissement
des denrées, l'exhaussement du prix des loyers, et l'invasion des
mobiliers parisiens. Il y eut des personnes assez piquées de curiosité
pour donner quelque dix sous à Jacquelin afin de regarder de près la
calèche attentatoire à l'économie du pays. Les deux chevaux achetés en
Normandie effrayèrent aussi beaucoup.

--Si nous achetons ainsi nous-mêmes nos chevaux, dit la société du
Ronceret, nous ne les vendrons donc plus à ceux qui les viennent
chercher.

Quoique bête, le raisonnement parut profond en ce qu'il empêchait le
pays d'accaparer l'argent étranger. Pour la province, la richesse des
nations consiste moins dans l'active rotation de l'argent que dans
un stérile entassement. Enfin la meurtrière prophétie de la vieille
fille fut accomplie. Pénélope succomba à la pleurésie qu'elle avait
gagnée quarante jours avant le mariage, rien ne la put sauver. Madame
Granson, Mariette, madame du Coudrai, madame du Ronceret, toute la
ville remarqua que madame du Bousquier était entrée à l'église _du pied
gauche!_ présage d'autant plus horrible que déjà le mot _La Gauche_
prenait une acception politique. Le prêtre chargé de lire la formule
ouvrit par hasard son livre à l'endroit du _De profundis_. Ainsi ce
mariage fut accompagné de circonstances si fatales, si orageuses,
si foudroyantes, que personne n'en augura bien. Tout alla de mal en
pis. Il n'y eut point de noces, car les nouveau-mariés partirent pour
le Prébaudet. Les coutumes parisiennes allaient donc triompher des
coutumes provinciales, se disait-on. Le soir, Alençon commenta toutes
ces niaiseries; et il y eut un déchaînement assez général chez les
personnes qui comptaient sur une de ces noces de Gamache qui se font
toujours en province, et que la société considère comme lui étant dues.
La noce de Mariette et de Jacquelin se fit gaiement: ils furent les
deux seules personnes qui contredirent les sinistres prophéties.

Du Bousquier voulut employer le gain fait sur sa maison à restaurer
et moderniser l'hôtel Cormon. Il avait décidé de passer deux saisons
au Prébaudet, et il y emmena son oncle de Sponde. Cette nouvelle
répandit l'effroi dans la ville, où chacun pressentit que du Bousquier
allait entraîner le pays dans la funeste voie du comfort. Cette peur
s'augmenta quand les gens de la ville aperçurent un matin du Bousquier
venant du Prébaudet au Val-Noble pour surveiller ses travaux, dans un
tilbury attelé d'un nouveau cheval, ayant à ses côtés René en livrée.
Le premier acte de son administration avait été de placer toutes les
économies de sa femme _en rentes_ sur le Grand-Livre, lesquelles
étaient à 67 fr. 50 cent. Dans l'espace d'une année, pendant laquelle
il joua constamment à la hausse, il se fit une fortune personnelle
presque aussi considérable que l'était celle de sa femme. Mais ces
foudroyants présages, ces innovations perturbatrices furent dépassés
par un événement qui se rattachait à ce mariage et le fit paraître
encore plus funeste. Le soir même de la célébration, Athanase et sa
mère se trouvaient, après leur dîner, devant un petit feu de bourrées,
nommées des _régalades_, et que la servante leur allumait au dessert
dans le salon.

--Eh! bien, nous irons ce soir chez le président du Ronceret, puisque
nous voilà sans mademoiselle Cormon, dit madame Granson. Mon Dieu! je
ne m'habituerai jamais à l'appeler madame du Bousquier, ce nom-là me
déchire les lèvres.

Athanase regarda sa mère d'un air mélancolique et contraint, il ne
pouvait plus sourire, et il voulait comme saluer cette naïve pensée qui
pansait sa blessure sans la guérir.

--Maman, dit-il en reprenant sa voix d'enfance, tant sa voix fut douce,
de même qu'il reprenait ce mot abandonné depuis quelques années; ma
chère maman, ne sortons pas encore, il fait si bon là, devant ce feu!

La mère entendit sans la comprendre cette suprême prière d'une mortelle
douleur.

--Restons, mon enfant, dit-elle. J'aime certes mieux causer avec toi,
écouter tes projets, que de faire un boston où je puis perdre mon
argent.

--Tu es belle ce soir, j'aime à te regarder. Puis je suis dans un
courant d'idées qui s'harmonient à ce pauvre petit salon où nous avons
tant souffert.

--Où nous souffrirons encore, mon pauvre Athanase, jusqu'à ce que
tes ouvrages réussissent. Moi, je suis faite à la misère; mais toi,
mon trésor, voir ta belle jeunesse passée sans plaisir! rien que du
travail dans ta vie! Cette pensée est une maladie pour une mère; elle
me tourmente le soir, et le matin elle me réveille. Mon Dieu! mon Dieu!
que vous ai-je fait? de quel crime me punissez-vous?

Elle quitta sa bergère, prit une petite chaise et se colla contre
Athanase de manière à mettre sa tête sur la poitrine de son enfant. Il
y a toujours la grâce de l'amour chez une maternité vraie. Athanase
baisa sa mère sur les yeux, sur ses cheveux gris, au front, avec la
sainte volonté d'appuyer son âme partout où s'appuyaient ses lèvres.

--Je ne réussirai jamais, dit-il en essayant de tromper sa mère sur la
funeste résolution qu'il roulait dans sa tête.

--Bah! ne vas-tu pas te décourager? Comme tu le dis, la pensée peut
tout. Avec dix bouteilles d'encre, dix rames de papier et sa forte
volonté, Luther a bouleversé l'Europe? Eh! bien, tu t'illustreras, et
tu feras le bien avec les mêmes moyens qui lui ont servi à faire le
mal. N'as-tu pas dit cela? Moi, je t'écoute, vois-tu; je te comprends
plus que tu ne le crois, car je te porte encore dans mon sein, et la
moindre de tes pensées y retentit comme autrefois le plus léger de tes
mouvements.

--Je ne réussirai pas ici, vois-tu, maman; et je ne veux pas te donner
le spectacle de mes déchirements, de mes luttes, de mes angoisses. Oh!
ma mère, laisse-moi quitter Alençon; je veux aller souffrir loin de toi.

--Je veux être toujours à tes côtés, moi, reprit orgueilleusement la
mère. Souffrir sans ta mère, ta pauvre mère qui sera ta servante s'il
le faut, qui se cachera pour ne pas te nuire si tu le demandais; ta
mère qui alors ne t'accuserait point d'orgueil. Non, non, Athanase,
nous ne nous séparerons jamais.

Athanase embrassa sa mère avec l'ardeur d'un agonisant qui embrasse la
vie.

--Je le veux cependant, reprit-il. Sans cela, tu me perdrais... Cette
double douleur, la tienne et la mienne, me tuerait. Il vaut mieux que
je vive, n'est-ce pas?

Madame Granson regarda son fils d'un air hagard.--Voilà donc ce que tu
couves! On me le disait bien. Ainsi tu pars!

--Oui.

--Tu ne partiras pas sans me tout dire, sans me prévenir. Il te faut
un trousseau, de l'argent. J'ai des louis cousus dans mon jupon de
dessous, il faut que je te les donne.

Athanase pleura.

--C'est tout ce que je voulais te dire, reprit-il. Maintenant je vais
te conduire chez le président. Allons...

Le fils et la mère sortirent. Athanase quitta sa mère sur le pas de
la porte de la maison où elle allait passer la soirée. Il regarda
long-temps la lumière qui s'échappait par les fentes des volets; il
s'y colla, il éprouva la plus frénétique des joies quand, au bout d'un
quart d'heure, il entendit sa mère disant:--_Grande indépendance en
cœur!_

--Pauvre mère! je l'ai trompée, s'écria-t-il en gagnant la rive de la
Sarthe.

Il arriva devant le beau peuplier sous lequel il avait tant médité
depuis quarante jours, et où il avait apporté deux grosses pierres
pour s'asseoir. Il contempla cette belle nature alors éclairée par la
lune; il revit en quelques heures tout son avenir de gloire: il passa
dans les villes émues à son nom; il entendit les applaudissements de
la foule; il respira l'encens des fêtes, il adora toute sa vie rêvée,
il s'élança radieux en de radieux triomphes, il se dressa sa statue,
il évoqua toutes ses illusions pour leur dire adieu dans un dernier
banquet olympique. Cette magie avait été possible pendant un moment,
maintenant elle s'était à jamais évanouie. Dans ce moment suprême il
étreignit son bel arbre, auquel il s'était attaché comme à un ami;
puis il mit chaque pierre dans chacune des poches de sa redingote
et la boutonna. Il était à dessein sorti sans chapeau. Il alla
reconnaître l'endroit profond qu'il avait choisi depuis long-temps; il
s'y glissa résolument en tâchant de ne point faire de bruit, et il en
fit très-peu. Quand, vers neuf heures et demie, madame Granson revint
chez elle, sa servante ne lui parla pas d'Athanase, elle lui remit une
lettre, madame Granson l'ouvrit et lut ce peu de mots: _Ma bonne mère,
je suis parti, ne m'en veux pas!_

--Il a fait là un beau coup! s'écria-t-elle. Et son linge, et de
l'argent! Il m'écrira, j'irai le retrouver. Ces pauvres enfants
se croient toujours plus fins que père et mère. Et elle se coucha
tranquille.

La Sarthe avait eu dans la matinée précédente une crue prévue par les
pêcheurs. Ces crues d'eaux troubles amènent des anguilles entraînées de
leurs ruisseaux. Or, un pêcheur avait tendu ses engins dans l'endroit
où s'était jeté le pauvre Athanase en croyant qu'on ne le retrouverait
jamais. Vers six heures du matin, le pêcheur ramena ce jeune corps.
Les deux ou trois amies qu'avait la pauvre veuve employèrent mille
précautions pour la préparer à recevoir cette horrible dépouille.
La nouvelle de ce suicide eut, comme on le pense bien, un grand
retentissement dans Alençon. La veille, le pauvre homme de génie
n'avait pas un seul protecteur; le lendemain de sa mort, mille voix
s'écrièrent:--«Je l'aurais si bien aidé, moi!» Il est si commode de se
poser charitable _gratis_. Ce suicide fut expliqué par le chevalier
de Valois. Le gentilhomme raconta, dans un esprit de vengeance, le
naïf, le sincère, le bel amour d'Athanase pour mademoiselle Cormon.
Madame Granson, éclairée par le chevalier, se rappela mille petites
circonstances, et confirma les récits de monsieur de Valois. L'histoire
devint touchante, quelques femmes pleurèrent. Madame Granson eut une
douleur concentrée, muette, qui fut peu comprise. Il est pour les mères
en deuil deux genres de douleur. Souvent le monde est dans le secret de
leur perte; leur fils apprécié, admiré, jeune ou beau, sur une belle
route et voguant vers la fortune, ou déjà glorieux, excite d'universels
regrets; le monde s'associe au deuil et l'atténue en l'agrandissant.
Mais il y a la douleur des mères qui seules savent ce qu'était leur
enfant, qui seules en ont reçu les sourires, qui ont observé seules les
trésors de cette vie trop tôt tranchée; cette douleur cache son crêpe
dont la couleur fait pâlir celle des autres deuils; mais elle ne se
décrit point, et heureusement il est peu de femmes qui sachent quelle
corde du cœur est alors à jamais coupée. Avant que madame du Bousquier
ne revînt à la ville, la présidente de Ronceret, l'une de ses bonnes
amies, était allée déjà lui jeter ce cadavre sur les roses de sa joie,
lui apprendre à quel amour elle s'était refusée; elle lui répandit
tout doucettement mille gouttes d'absinthe sur le miel de son premier
mois de mariage. Quand madame du Bousquier rentra dans Alençon, elle
rencontra par hasard madame Granson au coin du Val-Noble! Le regard
de la mère, mourant de chagrin, atteignit la vieille fille au cœur.
Ce fut à la fois mille malédictions dans une seule, mille flammèches
dans un rayon. Madame du Bousquier en fut épouvantée, ce regard lui
avait prédit, souhaité le malheur. Le soir même de la catastrophe,
madame Granson, l'une des personnes les plus opposées au curé de la
ville, et qui tenait pour le desservant de Saint-Léonard, frémit en
songeant à l'inflexibilité des doctrines catholiques professées par son
propre parti. Après avoir mis elle-même son fils dans un linceul, en
pensant à la mère du Sauveur, madame Granson se rendit, l'âme agitée
d'une horrible angoisse, à la maison de l'assermenté. Elle trouva le
modeste prêtre occupé à emmagasiner les chanvres et les lins qu'il
donnait à filer à toutes les femmes, à toutes les filles pauvres de la
ville afin que jamais les ouvrières ne manquassent d'ouvrage, charité
bien entendue qui sauva plus d'un ménage incapable de mendier. Le curé
quitta ses chanvres et s'empressa d'emmener madame Granson dans sa
salle où la mère désolée reconnut, en voyant le souper du curé, la
frugalité de son propre ménage.

--Monsieur l'abbé, dit-elle, je viens vous supplier... Elle fondit en
larmes sans pouvoir achever.

--Je sais ce qui vous amène, répondit le saint homme; mais je me fie
à vous, madame, et à votre parente madame du Bousquier, pour apaiser
Monseigneur à Séez. Oui, je prierai pour votre malheureux enfant; oui,
je dirai des messes; mais évitons tout scandale et ne donnons pas lieu
aux méchants de la ville de se rassembler dans l'église... Moi seul,
sans clergé, nuitamment...

--Oui, oui, comme vous voudrez, pourvu qu'il soit en terre sainte! dit
la pauvre mère en prenant la main du prêtre et la baisant.

Vers minuit donc, une bière fut clandestinement portée à la paroisse
par quatre jeunes gens, les camarades les plus aimés d'Athanase. Il s'y
trouvait quelques amies de madame Granson, groupes de femmes noires et
voilées; puis les sept ou huit jeunes gens qui avaient reçu quelques
confidences de ce talent expiré. Quatre torches éclairaient la bière
couverte d'un crêpe. Le curé, servi par un discret enfant de chœur,
dit une messe mortuaire. Puis le suicidé fut conduit sans bruit dans
un coin du cimetière où une croix de bois noirci, sans inscription,
indiqua sa place à la mère. Athanase vécut et mourut dans les ténèbres.
Aucune voix n'accusa le curé, l'évêque garda le silence. La piété de la
mère racheta l'impiété du fils.

Quelques mois après, un soir, la pauvre femme, insensée de douleur,
et mue par une de ces inexplicables soifs qu'ont les malheureux de se
plonger les lèvres dans leur amer calice, voulut aller voir l'endroit
où son fils s'était noyé. Son instinct lui disait peut-être qu'il
y avait des pensées à reprendre sous ce peuplier; peut-être aussi
désirait-elle voir ce que son fils avait vu pour la dernière fois? Il
y a des mères qui mourraient de ce spectacle, d'autres s'y livrent à
une sainte adoration. Les patients anatomistes de la nature humaine
ne sauraient trop répéter les vérités contre lesquelles doivent se
briser les éducations, les lois et les systèmes philosophiques.
Disons-le souvent: il est absurde de vouloir ramener les sentiments
à des formules identiques; en se produisant chez chaque homme, ils
se combinent avec les éléments qui lui sont propres, et prennent sa
physionomie.


Madame Granson vit venir de loin une femme qui s'écria sur le lieu
fatal:--_C'est donc là!_

Une seule personne pleura là, comme y pleurait la mère. Cette créature
était Suzanne. Arrivée le matin à l'hôtel du More, elle avait appris
la catastrophe. Si le pauvre Athanase avait vécu, elle aurait pu faire
ce que de nobles personnes, sans argent, rêvent de faire, et ce à quoi
ne pensent jamais les riches, elle eût envoyé quelque mille francs en
écrivant dessus: _Argent dû à votre père par un camarade qui vous le
restitue_. Cette ruse angélique avait été inventée par Suzanne pendant
son voyage.

La courtisane aperçut madame Granson, et s'éloigna précipitamment en
lui disant:--_Je l'aimais!_

Suzanne, fidèle à sa nature, ne quitta pas Alençon sans changer en
fleurs de nénuphar les fleurs d'oranger qui couronnaient la mariée.
Elle, la première, déclara que madame du Bousquier ne serait jamais que
mademoiselle Cormon. Elle vengea d'un coup de langue Athanase et le
cher chevalier de Valois.

Alençon fut témoin d'un suicide continu bien autrement pitoyable,
car Athanase fut promptement oublié par la société qui veut et doit
promptement oublier ses morts. Le pauvre chevalier de Valois mourut
de son vivant, il se suicida tous les matins pendant quatorze ans.
Trois mois après le mariage de du Bousquier, la société remarqua,
non sans étonnement, que le linge du chevalier devenait roux, et
ses cheveux furent irrégulièrement peignés. Ébouriffé, le chevalier
de Valois n'existait plus! Quelques dents d'ivoire désertèrent sans
que les observateurs du cœur humain pussent découvrir à quel corps
elles avaient appartenu, si elles étaient de la légion étrangère ou
indigènes, végétales ou animales, si l'âge les arrachait au chevalier
ou si elles étaient oubliées dans le tiroir de sa toilette. La cravate
se roula sur elle-même, indifférente à l'élégance! Les têtes de nègre
pâlirent en s'encrassant. Les rides du visage se plissèrent, se
noircirent et la peau se parchemina. Les ongles incultes se bordèrent
parfois d'un liséré de velours noir. Le gilet se montra sillonné de
roupies oubliées qui s'étalèrent comme des feuilles d'automne. Le coton
des oreilles ne fut plus que rarement renouvelé. La tristesse siégea
sur ce front et glissa ses teintes jaunes au fond des rides. Enfin, les
ruines si savamment réprimées lézardèrent ce bel édifice et montrèrent
combien l'âme a de puissance sur le corps; puisque l'homme blond, le
cavalier, le jeune premier mourut quand faillit l'espoir. Jusqu'alors,
le nez du chevalier s'était produit sous une forme gracieuse; jamais il
n'en était tombé ni pastille noire humide ni goutte d'ambre; mais le
nez du chevalier barbouillé de tabac qui débordait sous les narines,
et déshonoré par les roupies qui profitaient de la gouttière située
au milieu de la lèvre supérieure; ce nez, qui ne se souciait plus de
paraître aimable, révéla les énormes soins que le chevalier prenait
autrefois de lui-même et fit comprendre, par leur étendue, la grandeur,
la persistance des desseins de l'homme sur mademoiselle Cormon. Il fut
écrasé par un calembour de du Coudrai qu'il fit d'ailleurs destituer.
Ce fut la première vengeance que le bénin chevalier poursuivit; mais
ce calembour était assassin et dépassait de cent coudées tous les
calembours du Conservateur des hypothèques. Monsieur du Coudrai, voyant
cette révolution nasale, avait nommé le chevalier, Nérestan. Enfin, les
anecdotes imitèrent les dents; puis les bons mots devinrent rares; mais
l'appétit se soutint, le gentilhomme ne sauva que l'estomac dans ce
naufrage de toutes ses espérances; s'il prépara mollement ses prises,
il mangea toujours effroyablement. Vous devinerez le désastre que cet
événement amena dans les idées en apprenant que monsieur de Valois
s'entretint moins fréquemment avec la princesse Goritza. Un jour il
vint chez le marquis de Gordes avec un mollet devant son tibia. Cette
banqueroute des grâces fut horrible, je vous jure, et frappa tout
Alençon. Ce quasi-jeune homme devenu vieillard, ce personnage qui sous
l'affaissement de son âme passait de cinquante à quatre-vingt-dix
ans, effraya la société. Puis il livra son secret, il avait attendu,
guetté mademoiselle Cormon; il avait, chasseur patient, ajusté son
coup pendant dix ans, et il avait manqué la bête. Enfin la République
impuissante l'emportait sur la vaillante Aristocratie et en pleine
restauration. La forme triomphait du fond, l'esprit était vaincu
par la matière, la diplomatie par l'insurrection. Dernier malheur!
une grisette blessée révéla le secret des matinées du chevalier, il
passa pour un libertin. Les Libéraux lui jetèrent les enfants trouvés
de du Bousquier, et le faubourg Saint-Germain d'Alençon les accepta
très-orgueilleusement; il en rit, il dit:--_Ce bon chevalier, que
vouliez-vous qu'il fît?_ Il plaignit le chevalier, le mit dans son
giron, ranima ses sourires, et une haine effroyable s'amassa sur la
tête de du Bousquier. Onze personnes passèrent aux Gordes et quittèrent
le salon Cormon.

Ce mariage eut surtout pour effet de dessiner les partis dans Alençon.
La maison de Gordes y figura la haute aristocratie, car les Troisville
revenus s'y rattachèrent. La maison Cormon représenta, sous l'habile
influence de du Bousquier, cette fatale opinion qui sans être vraiment
libérale, ni résolument royaliste, enfanta les 221 au jour où la lutte
se précisa entre le plus auguste, le plus grand, le seul vrai pouvoir,
la _Royauté_, et le plus faux, le plus changeant, le plus oppresseur
pouvoir, le pouvoir dit _parlementaire_ qu'exercent des assemblées
électives. Le salon du Ronceret, secrètement allié au salon Cormon, fut
hardiment libéral.

A son retour du Prébaudet, l'abbé de Sponde éprouva de continuelles
souffrances qu'il refoula dans son âme et sur lesquelles il se tut
devant sa nièce, mais il ouvrit son cœur à mademoiselle de Gordes à
laquelle il avoua que, folie pour folie, il eût préféré le chevalier
de Valois à _monsieur du Bousquier_. Jamais le cher chevalier n'aurait
eu le mauvais goût de contrarier un pauvre vieillard qui n'avait
plus que quelques jours à vivre. Du Bousquier avait tout détruit
au logis. L'abbé dit en roulant de maigres larmes dans ses yeux
éteints:--Mademoiselle, je n'ai plus le couvert où je me promène depuis
cinquante ans! Mes bien-aimés tilleuls ont été rasés! Au moment de
ma mort, la République m'apparaît encore sous la forme d'un horrible
bouleversement à domicile!

--Il faut pardonner à votre nièce, dit le chevalier de Valois. Les
idées républicaines sont la première erreur de la jeunesse qui cherche
la liberté, mais qui trouve le plus horrible des despotismes, celui de
la canaille impuissante. Votre pauvre nièce n'est pas punie par où elle
a péché.

--Que vais-je devenir dans une maison où dansent des femmes nues
peintes sur les murs? Où retrouver les tilleuls sous lesquels je lisais
mon bréviaire!

Semblable à Kant qui ne put donner de lien à ses pensées, lorsqu'on
lui eut abattu le sapin qu'il avait l'habitude de regarder pendant ses
méditations, de même le bon abbé ne put obtenir le même élan dans ses
prières en marchant à travers des allées sans ombre. Du Bousquier avait
fait planter un jardin anglais!

--C'était mieux, disait madame du Bousquier sans le penser, mais l'abbé
Couturier l'avait autorisée à commettre beaucoup de choses pour plaire
à son mari.

Cette restauration ôta tout son lustre, sa bonhomie, son air patriarcal
à la vieille maison. Semblable au chevalier de Valois dont l'incurie
pouvait passer pour une abdication, de même la majesté bourgeoise
du salon des Cormon n'exista plus quand il fut blanc et or, meublé
d'ottomanes en acajou, et tendu de soie bleue. La salle à manger, ornée
à la moderne, remplit les plats moins chauds, on n'y mangeait plus
aussi bien qu'autrefois. Monsieur du Coudrai prétendit qu'il se sentait
les calembours arrêtés dans le gosier par les figures peintes sur les
murs, et qui le regardaient dans le blanc des yeux. A l'extérieur, la
province y respirait encore; mais l'intérieur de la maison révélait
le fournisseur du Directoire. Ce fut le mauvais goût de l'agent de
change: des colonnes de stuc, des portes en glace, des profils grecs,
des moulures sèches, tous les styles mêlés, une magnificence hors de
propos. La ville d'Alençon glosa pendant quinze jours de ce luxe qui
parut inouï; puis, quelques mois après, elle en fut orgueilleuse, et
plusieurs riches fabricants renouvelèrent leur mobilier et se firent
de beaux salons. Les meubles modernes commencèrent à se montrer dans
la ville. On y vit des lampes astrales! L'abbé de Sponde pénétra l'un
des premiers les malheurs secrets que ce mariage devait apporter dans
la vie intime de sa nièce bien-aimée. Le caractère de simplicité noble
qui régissait leur commune existence fut perdu dès le premier hiver,
pendant lequel du Bousquier donna deux bals par mois. Entendre les
violons et la profane musique des fêtes mondaines dans cette sainte
maison! l'abbé priait à genoux pendant que durait cette joie! Puis,
le système politique de ce grave salon fut lentement perverti. Le
Grand-Vicaire devina du Bousquier: il frémit de son ton impérieux; il
aperçut quelques larmes dans les yeux de sa nièce alors qu'elle perdit
le gouvernement de sa fortune, et que son mari lui laissa seulement
l'administration du linge, de la table et des choses qui sont le lot
des femmes. Rose n'eut plus d'ordres à donner. La volonté de monsieur
était seule écoutée par Jaquelin devenu exclusivement cocher, par René,
le groom, par un chef venu de Paris, car Mariette ne fut plus que
fille de cuisine. Madame du Bousquier n'eut que Josette à régenter.
Sait-on combien il en coûte de renoncer aux délicieuses habitudes du
pouvoir? Si le triomphe de la volonté est un des enivrants plaisirs
de la vie des grands hommes, il est toute la vie des êtres bornés. Il
faut avoir été ministre et disgracié pour connaître l'amère douleur
qui saisit madame du Bousquier, alors qu'elle fut réduite à l'ilotisme
le plus complet. Elle montait souvent en voiture contre son gré,
elle voyait des gens qui ne lui convenaient pas; elle n'avait plus le
maniement de son cher argent, elle qui s'était vue libre de dépenser ce
qu'elle voulait et qui alors ne dépensait rien. Toute limite imposée
n'inspire-t-elle pas le désir d'aller au delà? Les souffrances les
plus vives ne viennent-elles pas du libre arbitre contrarié? Ces
commencements furent des roses. Chaque concession faite à l'autorité
maritale fut alors conseillée par l'amour de la pauvre fille pour
son époux. Du Bousquier se comporta d'abord admirablement pour sa
femme; il fut excellent, il lui donna des raisons valables à chaque
nouvel empiétement. Cette chambre, si long-temps déserte, entendit le
soir la voix des deux époux au coin du feu. Aussi, pendant les deux
premières années de son mariage, madame du Bousquier se montra-t-elle
très-satisfaite. Elle avait ce petit air délibéré, finaud qui distingue
les jeunes femmes après un mariage d'amour. Le sang ne la tourmentait
plus. Cette contenance dérouta les rieurs, démentit les bruits qui
couraient sur du Bousquier et déconcerta les observateurs du cœur
humain. Rose-Marie-Victoire craignait tant, en déplaisant à son époux,
en le heurtant, de le désaffectionner, d'être privée de sa compagnie,
qu'elle lui aurait sacrifié tout, même son oncle. Les petites joies
niaises de madame du Bousquier trompèrent le pauvre abbé de Sponde, qui
supporta mieux ses souffrances personnelles en pensant que sa nièce
était heureuse. Alençon pensa d'abord comme l'abbé. Mais il y avait
un homme plus difficile à tromper que toute la ville! Le chevalier de
Valois, réfugié sur le mont sacré de la haute aristocratie, passait sa
vie chez les Gordes; il écoutait les médisances et les caquetages, il
pensait nuit et jour à ne pas mourir sans vengeance. Il avait abattu
l'homme aux calembours, il voulait atteindre du Bousquier au cœur. Le
pauvre abbé comprit les lâchetés du premier et dernier amour de sa
nièce, il frémit en devinant la nature hypocrite de son neveu, et ses
manœuvres perfides. Quoique du Bousquier se contraignît en pensant à la
succession de son oncle, et ne voulût lui causer aucun chagrin, il lui
porta un dernier coup qui le mit au tombeau. Si vous voulez expliquer
le mot _intolérance_ par le mot _fermeté de principes_, si vous ne
voulez pas condamner dans l'âme catholique de l'ancien Grand-Vicaire
le stoïcisme que Walter Scott vous fait admirer dans l'âme puritaine
du père de Jeanie Deans, si vous voulez reconnaître dans l'Église
romaine le _potiùs mori quàm fœdari_ que vous admirez dans l'opinion
républicaine, vous comprendrez la douleur qui saisit le grand abbé de
Sponde alors qu'il vit dans le salon de son neveu le prêtre apostat,
renégat, relaps, hérétique, l'ennemi de l'Église, le curé fauteur
du serment constitutionnel. Du Bousquier, dont la secrète ambition
était de régenter le pays, voulut, pour premier gage de son pouvoir,
réconcilier le desservant de Saint-Léonard avec le curé de la paroisse,
et il atteignit à son but. Sa femme crut accomplir une œuvre de paix,
là où, selon l'incommutable abbé, il y avait trahison. Monsieur de
Sponde se vit seul dans sa foi. L'évêque vint chez du Bousquier et
parut satisfait de la cessation des hostilités. Les vertus de l'abbé
François avaient tout vaincu, excepté le Romain Catholique capable de
s'écrier avec Corneille:

    Mon Dieu, que de vertus vous me faites haïr!

L'abbé mourut quand expira l'Orthodoxie dans le diocèse.

En 1819, la succession de l'abbé de Sponde porta les revenus
territoriaux de madame du Bousquier à vingt-cinq mille livres, sans
compter ni le Prébaudet, ni la maison du Val-Noble. Ce fut vers ce
temps que du Bousquier rendit à sa femme le capital des économies
qu'elle lui avait livrées; il le lui fit employer à l'acquisition
de biens contigus au Prébaudet, et rendit ainsi ce domaine l'un
des plus considérables du Département, car les terres appartenant
à l'abbé de Sponde jouxtaient celles du Prébaudet. Personne ne
connaissait la fortune personnelle de du Bousquier, il faisait valoir
ses capitaux chez les Keller à Paris, où il faisait quatre voyages
par an. Mais, à cette époque, il passa pour l'homme le plus riche
du département de l'Orne. Cet homme habile, l'éternel candidat des
Libéraux, à qui sept ou huit voix manquèrent constamment dans toutes
les batailles électorales livrées sous la Restauration, et qui
ostensiblement répudiait les Libéraux en voulant se faire élire comme
royaliste ministériel, sans pouvoir jamais vaincre les répugnances
de l'administration, malgré le secours de la congrégation et de la
magistrature; ce républicain haineux, enragé d'ambition, conçut de
lutter avec le royalisme et l'aristocratie dans ce pays, au moment
où ils y triomphaient. Du Bousquier s'appuya sur le sacerdoce par
les trompeuses apparences d'une piété bien jouée: il accompagna sa
femme à la messe, il donna de l'argent pour les couvents de la ville,
il soutint la congrégation du Sacré-Cœur, il se prononça pour le
clergé dans toutes les occasions où le clergé combattit la Ville,
le Département ou l'État. Secrètement soutenu par les Libéraux,
protégé par l'Église, demeurant royaliste constitutionnel, il côtoya
sans cesse l'aristocratie du département pour la ruiner, et il la
ruina. Attentif aux fautes commises par les sommités nobiliaires et
par le gouvernement, il réalisa, la bourgeoisie aidant, toutes les
améliorations que la Noblesse, la Pairie et le Ministère devaient
inspirer, diriger, et qu'ils entravaient par suite de la niaise
jalousie des pouvoirs en France. L'opinion constitutionnelle l'emporta
dans l'affaire du curé, dans l'érection du théâtre, dans toutes les
questions d'agrandissement pressenties par du Bousquier, qui les
faisait proposer par le parti libéral, auquel il s'adjoignait au
plus fort des débats, en objectant le bien du pays. Du Bousquier
industrialisa le Département. Il accéléra la prospérité de la province
en haine des familles logées sur la route de Bretagne. Il préparait
ainsi sa vengeance contre les gens à châteaux, et surtout contre les
Gordes, au sein desquels un jour il fut sur le point d'enfoncer un
poignard envenimé. Il donna des fonds pour relever les manufactures de
point d'Alençon; il raviva le commerce des toiles, la ville eut une
filature. En s'inscrivant ainsi dans tous les intérêts et au cœur de
la masse, en faisant ce que la Royauté ne faisait point, du Bousquier
ne hasardait pas un liard. Soutenu par sa fortune, il pouvait attendre
les réalisations que souvent les gens entreprenants, mais gênés, sont
forcés d'abandonner à d'heureux successeurs. Il se posa comme banquier.
Ce Laffitte au petit pied commanditait toutes les inventions nouvelles
en prenant ses sûretés. Il faisait très bien ses affaires en faisant
le bien public; il était le moteur des Assurances, le protecteur
des nouvelles entreprises de voitures publiques; il suggérait les
pétitions pour demander à l'administration les chemins et les ponts
nécessaires. Ainsi prévenu, le gouvernement voyait un empiétement sur
son autorité. Les luttes s'engageaient maladroitement, car le bien
du pays exigeait que la Préfecture cédât. Du Bousquier aigrissait la
noblesse de province contre la noblesse de cour et contre la pairie.
Enfin il prépara l'effrayante adhésion d'une forte partie du royalisme
constitutionnel à la lutte que soutinrent le _Journal des Débats_ et
monsieur de Châteaubriand contre le trône, ingrate Opposition basée
sur des intérêts ignobles, et qui fut une des causes de triomphe
de la bourgeoisie et du journalisme en 1830. Aussi, du Bousquier,
comme les gens qu'il représente, eut-il le bonheur de voir passer le
convoi de la Royauté, sans qu'aucune sympathie l'accompagnât dans
la province désaffectionnée par les mille causes qui se trouvent
encore incomplétement énumérées ici. Le vieux républicain, chargé
de messes, et qui pendant quinze ans avait joué la comédie afin de
satisfaire sa _vendetta_, renversa lui-même le drapeau blanc de la
Mairie aux applaudissements du peuple. Aucun homme, en France, ne
jeta sur le nouveau trône élevé en août 1830 un regard plus enivré
de joyeuse vengeance. Pour lui, l'avénement de la branche cadette
était le triomphe de la Révolution. Pour lui, le triomphe du drapeau
tricolore était la résurrection de la Montagne, qui, cette fois, allait
abattre les gentilshommes par des procédés plus sûrs que celui de la
guillotine, en ce que son action serait moins violente. La Pairie
sans hérédité, la Garde nationale qui met sur le même lit de camp
l'épicier du coin et le marquis, l'abolition des majorats réclamée
par un bourgeois-avocat, l'Église catholique privée de sa suprématie,
toutes les inventions législatives d'août 1830 furent pour du Bousquier
la plus savante application des principes de 1793. Depuis 1830, cet
homme est Receveur-Général. Il s'est appuyé, pour parvenir, sur ses
liaisons avec le duc d'Orléans, père du roi Louis-Philippe, et avec
monsieur de Folmon, l'ancien intendant de la duchesse douairière
d'Orléans. On lui donne quatre-vingt mille livres de rente. Aux yeux
de son pays, _monsieur_ du Bousquier est un homme de bien, un homme
respectable, invariable dans ses principes, intègre, obligeant. Alençon
lui doit son association au mouvement industriel qui en fait le premier
anneau par lequel la Bretagne se rattachera peut-être un jour à ce
qu'on nomme la civilisation moderne. Alençon, qui ne comptait pas en
1816 deux voitures propres, vit en dix ans rouler dans ses rues des
calèches, des coupés, des landaus, des cabriolets et des tilburys, sans
s'en étonner. Les bourgeois et les propriétaires, effrayés d'abord
de voir le prix des choses augmentant, reconnurent plus tard que
cette augmentation avait un contre-coup financier dans leurs revenus.
Le mot prophétique du président du Ronceret:--_Du Bousquier est un
homme très-fort!_ fut adopté par le pays. Mais, malheureusement pour
sa femme, ce mot est un horrible contre-sens. Le mari ne ressemble
en rien à l'homme public et politique. Ce grand citoyen, si libéral
au dehors, si bonhomme, animé de tant d'amour pour son pays, est
despote au logis et parfaitement dénué d'amour conjugal. Cet homme si
profondément astucieux, hypocrite, rusé, ce Cromwell du Val-Noble, se
comporte dans son ménage comme il se comportait envers l'aristocratie,
qu'il caressait pour l'égorger. Comme son ami Bernadotte, il chaussa
d'un gant de velours sa main de fer. Sa femme ne lui donna pas
d'enfants. Le mot de Suzanne, les insinuations du chevalier de Valois
se trouvèrent ainsi justifiées. Mais la bourgeoisie libérale, la
bourgeoisie royaliste-constitutionnelle, les hobereaux, la magistrature
et le parti-prêtre, comme disait le _Constitutionnel_, donnèrent
tort à madame du Bousquier. Monsieur du Bousquier l'avait épousée si
vieille! disait-on. D'ailleurs quel bonheur pour cette pauvre femme,
car à son âge il était si dangereux d'avoir des enfants! Si madame du
Bousquier confiait en pleurant ses désespoirs périodiques à madame
du Coudrai, à madame du Ronceret, ces dames lui disaient:--Mais vous
êtes folle, ma chère, vous ne savez pas ce que vous désirez, un enfant
serait votre mort! Puis, beaucoup d'hommes qui rattachaient, comme
monsieur du Coudrai, leurs espérances au triomphe de du Bousquier,
faisaient chanter ses louanges par leurs femmes. La vieille fille était
assassinée par ces phrases cruelles.

--Vous êtes bienheureuse, ma chère, d'avoir épousé un homme capable,
vous éviterez les malheurs des femmes qui sont mariées à des gens sans
énergie, incapables de conduire leur fortune, de diriger leurs enfants.

--Votre mari vous rend la reine du pays, ma belle. Il ne vous laissera
jamais dans l'embarras, celui-là! Il mène tout dans Alençon.

--Mais je voudrais, disait la pauvre femme, qu'il se donnât moins de
peine pour le public, et qu'il...

--Vous êtes bien difficile, ma chère madame du Bousquier, toutes les
femmes vous envient votre mari.

Mal jugée par le monde, qui commença par lui donner tort, la chrétienne
trouva, dans son intérieur, une ample carrière à déployer ses vertus.
Elle vécut dans les larmes et ne cessa d'offrir au monde un visage
placide. Pour une âme pieuse, n'était-ce pas un crime que cette pensée
qui lui becqueta toujours le cœur: J'aimais le chevalier de Valois, et
je suis la femme de du Bousquier! L'amour d'Athanase se dressait aussi
sous la forme d'un remords et la poursuivait dans ses rêves. La mort
de son oncle, dont les chagrins avaient éclaté, lui rendit son avenir
encore plus douloureux, car elle pensa toujours aux souffrances que son
oncle dut éprouver en voyant le changement des doctrines politiques
et religieuses de la maison Cormon. Souvent le malheur tombe avec la
rapidité de la foudre, comme chez madame Granson; mais il s'étendit,
chez la vieille fille, comme une goutte d'huile qui ne quitte l'étoffe
qu'après l'avoir lentement imbibée.

Le chevalier de Valois fut le malicieux artisan de l'infortune de
madame du Bousquier. Il avait à cœur de détromper sa religion surprise;
car le chevalier, si expert en amour, devina du Bousquier marié comme
il avait deviné du Bousquier garçon. Mais le profond républicain
était difficile à surprendre: son salon était naturellement fermé au
chevalier de Valois, comme à tous ceux qui, dans les premiers jours de
son mariage, avaient renié la maison Cormon. Puis il était supérieur au
ridicule, il tenait une immense fortune, il régnait dans Alençon, il se
souciait de sa femme comme Richard III se serait soucié de voir crever
le cheval à l'aide duquel il aurait gagné la bataille. Pour plaire à
son mari, madame du Bousquier avait rompu avec la maison de Gordes, où
elle n'allait plus; mais, quand son mari la laissait seule pendant ses
séjours à Paris, elle faisait alors une visite à mademoiselle Armande.
Or, deux ans après son mariage, précisément à la mort de l'abbé de
Sponde, mademoiselle de Gordes aborda madame du Bousquier au sortir
de Saint-Léonard, où elles avaient entendu une messe noire dite pour
l'abbé. La généreuse fille crut qu'en cette circonstance elle devait
des consolations à l'héritière en pleurs. Elles allèrent ensemble, en
causant du cher défunt, de Saint-Léonard au Cours; et, du Cours, elles
atteignirent l'hôtel de Gordes où mademoiselle Armande entraîna madame
du Bousquier par le charme de sa conversation. La pauvre femme désolée
aima peut-être à s'entretenir de son oncle avec une personne que son
oncle aimait tant. Puis elle voulut recevoir les compliments du vieux
marquis de Gordes, qu'elle n'avait pas vu depuis près de trois années.
Il était une heure et demie, elle trouva là le chevalier de Valois venu
pour dîner, qui, tout en la saluant, lui prit les mains.

--Eh! bien, chère vertueuse et bien-aimée dame, lui dit-il d'une voix
émue, _nous_ avons perdu notre saint ami; nous avons épousé votre
deuil; oui, votre perte est aussi vivement sentie ici que chez vous...
mieux, ajouta-t-il en faisant allusion à du Bousquier.

Après quelques paroles d'oraison funèbre où chacun fit sa phrase, le
chevalier prit galamment le bras de madame du Bousquier et le mit sur
le sien, le pressa fort adorablement et l'emmena dans l'embrasure d'une
fenêtre.

--Êtes-vous heureuse au moins? dit-il avec une voix paternelle.

--Oui, dit-elle en baissant les yeux.

En entendant ce _oui_, madame de Troisville, la fille de la princesse
Sherbellof et la vieille marquise de Castéran vinrent se joindre au
chevalier, accompagnées de mademoiselle de Gordes. Toutes allèrent
se promener dans le jardin en attendant le dîner, sans que madame du
Bousquier, hébétée par la douleur, se fût aperçue que les dames et
le chevalier menaient une petite conspiration de curiosité. «Nous la
tenons, sachons le mot de l'énigme?» était une phrase écrite dans les
regards que ces personnes se jetèrent.

--Pour que votre bonheur fût complet, dit mademoiselle Armande, il vous
faudrait des enfants, un beau garçon comme mon neveu...

Une larme roula dans les yeux de madame du Bousquier.

--J'ai entendu dire que vous étiez la seule coupable en cette affaire,
que vous aviez peur d'une grossesse? dit le chevalier.

--Moi, dit-elle naïvement, j'achèterais un enfant par cent années
d'enfer.

Sur la question ainsi posée, il s'émut une discussion conduite avec
une excessive délicatesse par madame la vicomtesse de Troisville et
la vieille marquise de Castéran qui entortillèrent si bien la pauvre
vieille fille qu'elle livra, sans s'en douter, les secrets de son
ménage. Mademoiselle Armande avait pris le bras du chevalier et s'était
éloignée, afin de laisser les trois femmes causer mariage. Madame du
Bousquier fut alors désabusée des mille déceptions de son mariage; et
comme elle était restée _bestiote_, elle amusa ses confidentes par
de délicieuses naïvetés. Quoique dans le premier moment le mensonger
mariage de mademoiselle Cormon fît rire toute la ville bientôt initiée
aux manœuvres de du Bousquier, néanmoins madame du Bousquier gagna
l'estime et la sympathie de toutes les femmes. Tant que mademoiselle
Cormon avait couru sus au mariage sans réussir à se marier, chacun se
moquait d'elle; mais quand chacun apprit la situation exceptionnelle
où la plaçait la sévérité de ses principes religieux, tout le monde
l'admira. _Cette pauvre madame du Bousquier_ remplaça _cette bonne
demoiselle Cormon_. Le chevalier rendit ainsi pour quelque temps du
Bousquier odieux et ridicule, mais le ridicule finit par s'affaiblir;
et, quand chacun eut dit son mot sur lui, la médisance se lassa.
Puis à cinquante-sept ans, le muet républicain semblait à beaucoup de
personnes avoir droit à la retraite. Cette circonstance envenima la
haine que du Bousquier portait à la maison de Gordes à un tel point,
qu'elle le rendit impitoyable au jour de la vengeance, Madame du
Bousquier reçut l'ordre de ne jamais mettre le pied dans cette maison.
Par représailles du tour que lui avait joué le chevalier de Valois, du
Bousquier, qui venait de créer le _Courrier de l'Orne_, y fit insérer
l'annonce suivante:

«Il sera délivré une inscription de mille francs de rente à la personne
qui pourra démontrer l'existence d'un monsieur de Pombreton, avant,
pendant ou après l'émigration.»

Quoique son mariage fût essentiellement négatif, madame du Bousquier y
vit des avantages: ne valait-il pas mieux encore s'intéresser à l'homme
le plus remarquable de la ville, que de vivre seule? Du Bousquier était
encore préférable aux chiens, aux chats, aux serins qu'adorent les
célibataires; il portait à sa femme un sentiment plus réel et moins
intéressé que ne l'est celui des servantes, des confesseurs, et des
capteurs de successions. Plus tard, elle vit dans son mari l'instrument
de la colère céleste, car elle reconnut des péchés innombrables dans
tous ses désirs de mariage; elle se regarda comme justement punie
ainsi des malheurs qu'elle avait causés à madame Granson, et de la
mort anticipée de son oncle. Obéissant à cette religion qui ordonne
de baiser les verges avec lesquelles on administre la correction,
elle vantait son mari, elle l'approuvait publiquement; mais, au
confessionnal ou le soir dans ses prières, elle pleurait souvent en
demandant pardon à Dieu des apostasies de son mari qui pensait le
contraire de ce qu'il disait, qui souhaitait la mort de l'aristocratie
et de l'Église, les deux religions de la maison Cormon. Trouvant en
elle-même tous ses sentiments froissés et immolés, mais forcée par
le devoir à faire le bonheur de son époux, à ne lui nuire en rien,
et attachée à lui par une indéfinissable affection que peut-être
l'habitude engendra, sa vie était un contre-sens perpétuel. Elle
avait épousé un homme dont elle haïssait la conduite et les opinions,
mais dont elle devait s'occuper avec une tendresse obligée. Souvent
elle était aux anges quand du Bousquier mangeait ses confitures,
quand il trouvait le dîner bon; elle veillait à ce que ses moindres
désirs fussent satisfaits. S'il oubliait la bande de son journal sur
une table; au lieu de la jeter, madame disait:--René, laissez cela,
monsieur ne l'a pas mis là sans intention. Du Bousquier allait-il en
voyage, elle s'inquiétait du manteau, du linge; elle prenait pour
son bonheur matériel les plus minutieuses précautions. S'il allait
au Prébaudet, elle consultait le baromètre dès la veille pour savoir
s'il ferait beau. Elle épiait ses volontés dans son regard, à la
manière d'un chien qui, tout en dormant, entend et voit son maître.
Si le gros du Bousquier, vaincu par cet amour ordonné, la saisissait
par la taille, l'embrassait sur le front, et lui disait:--Tu es une
bonne femme! des larmes de plaisir venaient aux yeux de la pauvre
créature. Il est probable que du Bousquier se croyait obligé à des
dédommagements qui lui conciliaient le respect de Rose-Marie-Victoire,
car la vertu catholique n'ordonne pas une dissimulation aussi
complète que le fut celle de madame du Bousquier. Mais souvent la
sainte femme restait muette en entendant les discours que tenaient
chez elle les gens haineux qui se cachaient sous les opinions
royalistes-constitutionnelles. Elle frémissait en prévoyant la perte
de l'Église; elle risquait parfois un mot stupide, une observation que
du Bousquier coupait en deux par un regard. Les contrariétés de cette
existence ainsi tiraillée finirent par hébéter madame du Bousquier,
qui trouva plus simple et plus digne de concentrer son intelligence
sans la produire au dehors, en se résignant à mener une vie purement
animale. Elle eut alors une soumission d'esclave, et regarda comme une
œuvre méritoire d'accepter l'abaissement dans lequel la mit son mari.
L'accomplissement des volontés maritales ne lui causa jamais le moindre
murmure. Cette brebis craintive chemina dès lors dans la voie que lui
traça le berger; elle ne quitta plus le giron de l'Église, et se livra
aux pratiques religieuses les plus sévères, sans penser ni à Satan, ni
à ses pompes, ni à ses œuvres. Elle offrit ainsi la réunion des vertus
chrétiennes les plus pures, et du Bousquier devint certes l'un des
hommes les plus heureux du royaume de France et de Navarre.

--Elle sera niaise jusqu'à son dernier soupir, dit le cruel
Conservateur destitué qui dînait cependant chez elle deux fois par
semaine.

Cette histoire serait étrangement incomplète si l'on n'y mentionnait
pas la coïncidence de la mort du chevalier de Valois avec la mort de
la mère de Suzanne. Le chevalier mourut avec la monarchie, en août
1830. Il alla se joindre au cortége du roi Charles X à Nonancourt,
et l'escorta pieusement jusqu'à Cherbourg avec tous les Troisville,
les Castéran, les Gordes, etc. Le vieux gentilhomme avait pris sur lui
cinquante mille francs, somme à laquelle montaient ses économies et le
prix de sa rente; il l'offrit à l'un des fidèles amis de ses maîtres
pour la transmettre au roi, en objectant sa mort prochaine, en disant
que cette somme venait des bontés de Sa Majesté, qu'enfin l'argent du
dernier des Valois appartenait à la Couronne. On ne sait si la ferveur
de son zèle vainquit les répugnances du Bourbon qui abandonnait son
beau royaume de France sans en emporter un liard, et qui dut être
attendri par le dévouement du chevalier; mais il est certain que
Césarine, légataire universelle de monsieur de Valois, recueillit à
peine six cents livres de rente. Le chevalier revint à Alençon aussi
cruellement atteint par la douleur que par la fatigue, et il expira
quand Charles X toucha la terre étrangère.

Madame du Valnoble et son protecteur, qui craignait alors les
vengeances du parti libéral, se trouvèrent heureux d'avoir un prétexte
de venir incognito dans le village où mourut la mère de Suzanne. A
la vente qui eut lieu par suite du décès du chevalier de Valois,
Suzanne, désirant un souvenir de son premier et bon ami, fit pousser
sa tabatière jusqu'au prix excessif de mille francs. Le portrait de la
princesse Goritza valait à lui seul cette somme. Deux ans après, un
jeune élégant, qui faisait collection des belles tabatières du dernier
siècle, obtint de Suzanne celle du chevalier recommandée par une façon
merveilleuse. Le bijou confident des plus belles amours du monde et le
plaisir de toute une vieillesse, se trouve donc exposé dans une espèce
de musée privé. Si les morts savent ce qui se fait après eux, la tête
du chevalier doit en ce moment rougir à gauche.

Quand cette histoire n'aurait d'autre effet que d'inspirer aux
possesseurs de quelques reliques adorées une sainte peur, et les
faire recourir à un codicille pour statuer immédiatement sur le sort
de ces précieux souvenirs d'un bonheur qui n'est plus en les léguant
à des mains fraternelles, elle aurait rendu d'énormes services à la
portion chevaleresque et amoureuse du public; mais elle renferme une
moralité bien plus élevée!... ne démontre-t-elle pas la nécessité
d'un enseignement nouveau? N'invoque-t-elle pas, de la sollicitude
si éclairée des ministres de l'instruction publique, la création de
chaires d'anthropologie, science dans laquelle l'Allemagne nous
devance? Les mythes modernes sont encore moins compris que les mythes
anciens, quoique nous soyons dévorés par les mythes. Les mythes nous
pressent de toutes parts, ils servent à tout, ils expliquent tout.
S'ils sont, selon l'École Humanitaire, les flambeaux de l'histoire, ils
sauveront les empires de toute révolution, pour peu que les professeurs
d'histoire fassent pénétrer les explications qu'ils en donnent, jusque
dans les masses départementales! Si mademoiselle Cormon eût été
lettrée, s'il eût existé dans le département de l'Orne un professeur
d'anthropologie, enfin si elle avait lu l'Arioste, les effroyables
malheurs de sa vie conjugale eussent-ils jamais eu lieu? Elle aurait
peut-être recherché pourquoi le poète italien nous montre Angélique
préférant Médor, qui était un blond chevalier de Valois, à Roland
dont la jument était morte et qui ne savait que se mettre en fureur.
Médor ne serait-il pas la figure mythique des courtisans de la royauté
féminine, et Roland le mythe des révolutions désordonnées, furieuses,
impuissantes qui détruisent tout sans rien produire. Nous publions, en
en déclinant la responsabilité, cette opinion d'un élève de Ballanche.

Aucun renseignement ne nous est parvenu sur les petites têtes de nègres
en diamants. Vous pouvez voir aujourd'hui madame de Valnoble à l'Opéra.
Grâce à la première éducation que lui a donnée le chevalier de Valois,
elle a presque l'air d'une femme comme il faut.

Madame du Bousquier vit encore, n'est-ce pas dire qu'elle souffre
toujours? En atteignant à l'âge de soixante ans, époque à laquelle
les femmes se permettent des aveux, elle a dit en confidence à madame
du Coudrai dont le mari retrouva sa place en août 1830, qu'elle ne
supportait pas l'idée de mourir fille.

    Paris, octobre 1836.



  [Illustration: IMP. S. RAÇON.

  MADEMOISELLE D'ESGRIGNON.

  Quand je la voyais venant de loin sur le cours... et qu'elle y
  amenait Victurnien, son neveu, etc., etc.

                                         (LE CABINET DES ANTIQUES.)]


LES RIVALITÉS.

(DEUXIÈME HISTOIRE).

LE CABINET DES ANTIQUES.

    A MONSIEUR LE BARON DE HAMMER-PURGSTALL, Conseiller aulique,
    auteur de _l'Histoire de l'Empire ottoman_.

    _Cher baron_,

    _Vous vous êtes si chaudement intéressé à ma longue et vaste
    histoire des mœurs françaises au dix-neuvième siècle, et
    vous avez accordé de tels encouragements à mon œuvre, que
    vous m'avez ainsi donné le droit d'attacher votre nom à l'un
    des fragments qui en feront partie. N'êtes-vous pas un des
    plus graves représentants de la consciencieuse et studieuse
    Allemagne? Votre approbation ne doit-elle pas en commander
    d'autres et protéger mon entreprise? Je suis si fier de l'avoir
    obtenue, que j'ai tâché de la mériter en continuant mes
    travaux avec cette intrépidité qui a caractérisé vos études
    et la recherche de tous les documents sans lesquels le monde
    littéraire n'aurait pas eu le monument élevé par vous. Votre
    sympathie pour des labeurs que vous avez connus et appliqués
    aux intérêts de la société orientale la plus éclatante, et
    souvent soutenu l'ardeur de mes veilles occupées par les
    détails de notre société moderne: ne serez-vous pas heureux de
    le savoir, vous dont la naïve bonté peut se comparer à celle de
    notre La Fontaine?_

    _Je souhaite, cher baron, que ce témoignage de ma vénération
    pour vous et votre œuvre vienne vous trouver à Dobling, et vous
    y rappelle, ainsi qu'à tous les vôtres, un de vos plus sincères
    admirateurs et amis._

    DE BALZAC.


Dans une des moins importantes Préfectures de France, au centre de
la ville, au coin d'une rue, est une maison; mais les noms de cette
rue et de cette ville doivent être cachés ici. Chacun appréciera
les motifs de cette sage retenue exigée par les convenances. Un
écrivain touche à bien des plaies en se faisant l'annaliste de son
temps!... La maison s'appelait l'hôtel d'Esgrignon; mais sachez
encore que d'Esgrignon est un nom de convention, sans plus de réalité
que n'en ont les Belval, les Floricour, les Derville de la comédie,
les Adalbert ou les Monbreuse du roman. Enfin, les noms des principaux
personnages seront également changés. Ici l'auteur voudrait rassembler
des contradictions, entasser des anachronismes, pour enfouir la vérité
sous un tas d'invraisemblances et de choses absurdes; mais, quoi qu'il
fasse, elle poindra toujours, comme une vigne mal arrachée repousse en
jets vigoureux, à travers un vignoble labouré.

L'hôtel d'Esgrignon était tout bonnement la maison où demeurait un
vieux gentilhomme, nommé Charles-Marie-Victor-Ange Carol, marquis
d'Esgrignon ou des Grignons, suivant d'anciens titres. La société
commerçante et bourgeoise de la ville avait épigrammatiquement nommé
son logis un hôtel, et depuis une vingtaine d'années la plupart des
habitants avaient fini par dire sérieusement _l'hôtel d'Esgrignon_ en
désignant la demeure du marquis.

Le nom de Carol (les frères Thierry l'eussent orthographié Karawl)
était le nom glorieux d'un des plus puissants chefs venus jadis du Nord
pour conquérir et féodaliser les Gaules. Jamais les Carol n'avaient
plié la tête, ni devant les Communes, ni devant la Royauté, ni devant
l'Église, ni devant la Finance. Chargés autrefois de défendre une
Marche française, leur titre de marquis était à la fois un devoir,
un honneur, et non le simulacre d'une charge supposée; le fief
d'Esgrignon avait toujours été leur bien. Vraie noblesse de province,
ignorée depuis deux cents ans à la cour, mais pure de tout alliage,
mais souveraine aux États, mais respectée des gens du pays comme une
superstition et à l'égal d'une bonne vierge qui guérit les maux de
dents, cette maison s'était conservée au fond de sa province comme les
pieux charbonnés de quelque pont de César se conservent au fond d'un
fleuve. Pendant treize cents ans, les filles avaient été régulièrement
mariées sans dot ou mises au couvent; les cadets avaient constamment
accepté leurs légitimes maternelles, étaient devenus soldats, évêques,
ou s'étaient mariés à la cour. Un cadet de la maison d'Esgrignon fut
amiral, fut fait duc et pair, et mourut sans postérité. Jamais le
marquis d'Esgrignon, chef de la branche aînée, ne voulut accepter le
titre de duc.

--Je tiens le marquisat d'Esgrignon aux mêmes conditions que le roi
tient l'État de France, dit-il au connétable de Luynes qui n'était
alors à ses yeux qu'un très-petit compagnon. Comptez que, durant
les troubles, il y eut des d'Esgrignon décapités. Le sang franc se
conserva, noble et fier, jusqu'en l'an 1789. Le marquis d'Esgrignon
actuel n'émigra pas: il devait défendre sa Marche. Le respect qu'il
avait inspiré aux gens de la campagne préserva sa tête de l'échafaud;
mais la haine des vrais Sans-Culottes fut assez puissante pour le
faire considérer comme émigré, pendant le temps qu'il fut obligé
de se cacher. Au nom du peuple souverain, le District déshonora la
terre d'Esgrignon, les bois furent nationalement vendus, malgré les
réclamations personnelles du marquis, alors âgé de quarante ans.
Mademoiselle d'Esgrignon, sa sœur, étant mineure, sauva quelques
portions du fief par l'entremise d'un jeune intendant de la famille,
qui demanda le partage de présuccession au nom de sa cliente: le
château, quelques fermes lui furent attribués par la liquidation que
fit la République. Le fidèle Chesnel fut obligé d'acheter en son
nom, avec les deniers que lui apporta le marquis, certaines parties
du domaine auxquelles son maître tenait particulièrement, telles que
l'église, le presbytère et les jardins du château.

Les lentes et rapides années de la Terreur étant passées, le marquis
d'Esgrignon, dont le caractère avait imposé des sentiments respectueux
à la contrée, voulut revenir habiter son château avec sa sœur
mademoiselle d'Esgrignon, afin d'améliorer les biens au sauvetage
desquels s'était employé maître Chesnel, son ancien intendant, devenu
notaire. Mais, hélas! le château pillé, démeublé, n'était-il pas trop
vaste, trop coûteux pour un propriétaire dont tous les droits utiles
avaient été supprimés, dont les forêts avaient été dépecées, et qui,
pour le moment, ne pouvait pas tirer plus de neuf mille francs en sac
des terres conservées de ses anciens domaines?

Quand le notaire ramena son ancien maître, au mois d'octobre 1800,
dans le vieux château féodal, il ne put se défendre d'une émotion
profonde en voyant le marquis immobile, au milieu de la cour, devant
ses douves comblées, regardant ses tours rasées au niveau des toits.
Le Franc contemplait en silence et tour à tour le ciel et la place où
étaient jadis les jolies girouettes des tourelles gothiques, comme
pour demander à Dieu la raison de ce déménagement social. Chesnel seul
pouvait comprendre la profonde douleur du marquis, alors nommé le
citoyen Carol. Ce grand d'Esgrignon resta long-temps muet, il aspira
la senteur patrimoniale de l'air et jeta la plus mélancolique des
interjections.

--Chesnel, dit-il, plus tard nous reviendrons ici, quand les troubles
seront finis; mais jusqu'à l'édit de pacification je ne saurais y
habiter, puisqu'ils me défendent d'y rétablir mes armes.

Il montra le château, se retourna, remonta sur son cheval et accompagna
sa sœur venue dans une mauvaise carriole d'osier appartenant au
notaire. A la ville, plus d'hôtel d'Esgrignon. La noble maison avait
été démolie, sur son emplacement s'étaient élevées deux manufactures.
Maître Chesnel employa le dernier sac de louis du marquis à acheter, au
coin de la place, une vieille maison à pignon, à girouette, à tourelle,
à colombier où jadis était établi d'abord le Bailliage seigneurial,
puis le Présidial, et qui appartenait au marquis d'Esgrignon. Moyennant
cinq cents louis, l'acquéreur national rétrocéda ce vieil édifice au
légitime propriétaire. Ce fut alors que, moitié par raillerie, moitié
sérieusement, cette maison fut appelée _hôtel d'Esgrignon_.

En 1800, quelques émigrés rentrèrent en France, les radiations des
noms inscrits sur les fatales listes s'obtenaient assez facilement.
Parmi les personnes nobles qui revinrent les premières dans la ville,
se trouvèrent le baron de Nouastre et sa fille: ils étaient ruinés.
Monsieur d'Esgrignon leur offrit généreusement un asile où le baron
mourut deux mois après, consumé de chagrins. Mademoiselle de Nouastre
avait vingt-deux ans, les Nouastre étaient du plus pur sang noble,
le marquis d'Esgrignon l'épousa pour continuer sa maison; mais elle
mourut en couches, tuée par l'inhabileté du médecin, et laissa fort
heureusement un fils aux d'Esgrignon. Le pauvre vieillard (quoique
le marquis n'eût alors que cinquante-trois ans, l'adversité et les
cuisantes douleurs de sa vie avaient constamment donné plus de douze
mois aux années), ce vieillard donc perdit la joie de ses vieux jours
en voyant expirer la plus jolie des créatures humaines, une noble
femme en qui revivaient les grâces maintenant imaginaires des figures
féminines du seizième siècle. Il reçut un de ces coups terribles dont
les retentissements se répètent dans tous les moments de la vie. Après
être resté quelques instants debout devant le lit, il baisa le front
de sa femme étendue comme une sainte, les mains jointes; il tira sa
montre, en brisa la roue, et alla la suspendre à la cheminée. Il était
onze heures avant midi.

--Mademoiselle d'Esgrignon, prions Dieu que cette heure ne soit plus
fatale à notre maison. Mon oncle, monseigneur l'archevêque, a été
massacré à cette heure, à cette heure mourut aussi mon père...

Il s'agenouilla près du lit, en s'y appuyant la tête; sa sœur l'imita.
Puis, après un moment, tous deux ils se relevèrent: mademoiselle
d'Esgrignon fondait en larmes, le vieux marquis regardait l'enfant, la
chambre et la morte d'un œil sec. A son opiniâtreté de Franc cet homme
joignait une intrépidité chrétienne.

Ceci se passait dans la deuxième année de notre siècle. Mademoiselle
d'Esgrignon avait vingt-sept ans. Elle était belle. Un parvenu,
fournisseur des armées de la République, né dans le pays, riche de
mille écus de rente, obtint de maître Chesnel, après en avoir vaincu
les résistances, qu'il parlât de mariage en sa faveur à mademoiselle
d'Esgrignon. Le frère et la sœur se courroucèrent autant l'un que
l'autre d'une semblable hardiesse. Chesnel fut au désespoir de
s'être laissé séduire par le sieur du Croisier. Depuis ce jour, il
ne retrouva plus ni dans les manières ni dans les paroles du marquis
d'Esgrignon cette caressante bienveillance qui pouvait passer pour de
l'amitié. Désormais, le marquis eut pour lui de la reconnaissance.
Cette reconnaissance noble et vraie causait de perpétuelles douleurs
au notaire. Il est des cœurs sublimes auxquels la gratitude semble
un payement énorme, et qui préfèrent la douce égalité de sentiment
que donnent l'harmonie des pensées et la fusion volontaire des âmes.
Maître Chesnel avait goûté le plaisir de cette honorable amitié; le
marquis l'avait élevé jusqu'à lui. Pour le vieux noble, ce bonhomme
était moins qu'un enfant et plus qu'un serviteur, il était l'homme-lige
volontaire, le serf attaché par tous les liens du cœur à son suzerain.
On ne comptait plus avec le notaire, tout se balançait par les
continuels échanges d'une affection vraie. Aux yeux du marquis, le
caractère officiel que le notariat donnait à Chesnel ne signifiait
rien, son serviteur lui semblait déguisé en notaire. Aux yeux de
Chesnel, le marquis était un être qui appartenait toujours à une race
divine; il croyait à la Noblesse, il se souvenait sans honte que son
père ouvrait les portes du salon et disait: Monsieur le marquis est
servi. Son dévouement à la noble maison ruinée ne procédait pas d'une
foi mais d'un égoïsme, il se considérait comme faisant partie de la
famille. Son chagrin fut profond. Quand il osa parler de son erreur au
marquis malgré la défense du marquis:--Chesnel, lui répondit le vieux
noble d'un ton grave, tu ne te serais pas permis de si injurieuses
suppositions avant les Troubles. Que sont donc les nouvelles doctrines
si elles t'ont gâté?

Maître Chesnel avait la confiance de toute la ville, il y était
considéré; sa haute probité, sa grande fortune contribuaient à lui
donner de l'importance; il eut dès lors une aversion décidée pour
le sieur du Croisier. Quoique le notaire fût peu rancuneux, il fit
épouser ses répugnances à bon nombre de familles. Du Croisier, homme
haineux et capable de couver une vengeance pendant vingt ans, conçut
pour le notaire et pour la famille d'Esgrignon une de ces haines
sourdes et capitales, comme il s'en rencontre en province. Ce refus le
tuait aux yeux des malicieux provinciaux parmi lesquels il était venu
passer ses jours, et qu'il voulait dominer. Ce fut une catastrophe
si réelle que les effets ne tardèrent pas à s'en faire sentir. Du
Croisier fut également refusé par une vieille fille à laquelle il
s'adressa en désespoir de cause. Ainsi les plans ambitieux qu'il
avait formés d'abord manquèrent une première fois par le refus de
mademoiselle d'Esgrignon, de qui l'alliance lui aurait donné l'entrée
dans le faubourg Saint-Germain de la province, puis le second refus le
déconsidéra si fortement qu'il eut beaucoup de peine à se maintenir
dans la seconde société de la ville.

En 1805, monsieur de La Roche-Guyon, l'aîné d'une des plus anciennes
familles du pays, qui s'était jadis alliée aux d'Esgrignon, fit
demander, par maître Chesnel, la main de mademoiselle d'Esgrignon.
Mademoiselle Marie-Armande-Claire d'Esgrignon refusa d'entendre le
notaire.

--Vous devriez avoir deviné que je suis mère, mon cher Chesnel, lui
dit-elle en achevant de coucher son neveu, bel enfant de cinq ans.

Le vieux marquis se leva pour aller au-devant de sa sœur, qui revenait
du berceau; il lui baisa la main respectueusement; puis, en se
rasseyant, il retrouva la parole pour dire: Vous êtes une d'Esgrignon,
ma sœur!

La noble fille tressaillit et pleura. Dans ses vieux jours, monsieur
d'Esgrignon, père du marquis, avait épousé la petite-fille d'un
traitant anobli sous Louis XIV. Ce mariage fut considéré comme une
horrible mésalliance par la famille, mais sans importance, puisqu'il
n'en était résulté qu'une fille. Armande savait cela. Quoique son
frère fût excellent pour elle, il la regardait toujours comme
une étrangère, et ce mot la légitimait. Mais aussi sa réponse ne
couronnait-elle pas admirablement la noble conduite qu'elle avait tenue
depuis onze années, lorsque, à partir de sa majorité, chacune de ses
actions fut marquée au coin du dévouement le plus pur? Elle avait une
sorte de culte pour son frère.

--Je mourrai mademoiselle d'Esgrignon, dit-elle simplement au notaire.

Il n'y a point pour vous de plus beau titre, répondit Chesnel qui crut
lui faire un compliment.

La pauvre fille rougit.

--Tu as dit une sottise, Chesnel, répliqua le vieux marquis tout à la
fois flatté du mot de son ancien serviteur et peiné du chagrin qu'il
causait à sa sœur. Une d'Esgrignon peut épouser un Montmorency: notre
sang n'est pas aussi mêlé que l'a été le leur. Les d'Esgrignon _portent
d'or à deux bandes de gueules_, et rien, depuis neuf cents ans, n'a
changé dans leur écusson; il est tel que le premier jour.

«Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré de femme qui ait autant
que mademoiselle d'Esgrignon frappé mon imagination, dit Blondet à qui
la littérature contemporaine est, entre autres choses, redevable de
cette histoire. J'étais à la vérité fort jeune, j'étais un enfant, et
peut-être les images qu'elle a laissées dans ma mémoire doivent-elles
la vivacité de leurs teintes à la disposition qui nous entraîne alors
vers les choses merveilleuses... Quand je la voyais venant de loin
sur le Cours où je jouais avec d'autres enfants, et qu'elle y amenait
Victurnien, son neveu, j'éprouvais une émotion qui tenait beaucoup des
sensations produites par le galvanisme sur les êtres morts. Quelque
jeune que je fusse, je me sentais comme doué d'une nouvelle vie.
Mademoiselle Armande avait les cheveux d'un blond fauve, ses joues
étaient couvertes d'un très-fin duvet à reflets argentés que je me
plaisais à voir en me mettant de manière que la coupe de sa figure
fût illuminée par le jour, et je me laissais aller aux fascinations
de ces yeux d'émeraude qui rêvaient et me jetaient du feu quand ils
tombaient sur moi. Je feignais de me rouler sur l'herbe devant elle
en jouant, mais je tâchais d'arriver à ses pieds mignons pour les
admirer de plus près. La molle blancheur de son teint, la finesse
de ses traits, la pureté des lignes de son front, l'élégance de sa
taille mince me surprenaient sans que je m'aperçusse de l'élégance
de sa taille, ni de la beauté de son front, ni de l'ovale parfait de
son visage. Je l'admirais comme on prie à mon âge, sans trop savoir
pourquoi. Quand mes regards perçants avaient enfin attiré les siens,
et qu'elle disait de sa voix mélodieuse, qui me semblait déployer
plus de volume que toutes les autres voix:--Que fais-tu là, petit?
pourquoi me regardes-tu? je venais, je me tortillais, je me mordais
les doigts, je rougissais et je disais:--Je ne sais pas. Si par hasard
elle passait sa main blanche dans mes cheveux en me demandant mon
âge, je m'en allais en courant et en lui répondant de loin:--Onze
ans! Quand, en lisant les _Mille et une Nuits_, je voyais apparaître
une reine ou une fée, je leur prêtais les traits et la démarche de
mademoiselle d'Esgrignon. Quand mon maître de dessin me fit copier des
têtes d'après l'antique, je remarquais que ces têtes étaient coiffées
comme l'était mademoiselle d'Esgrignon. Plus tard, quand ces folles
idées s'en allèrent une à une, mademoiselle Armande, pour laquelle les
hommes se dérangeaient respectueusement sur le Cours afin de lui faire
place, et qui contemplaient les jeux de sa longue robe brune jusqu'à ce
qu'ils l'eussent perdue de vue, mademoiselle Armande resta vaguement
dans ma mémoire comme un type. Ses formes exquises, dont la rondeur
était parfois révélée par un coup de vent, et que je savais retrouver
malgré l'ampleur de sa robe, ses formes revinrent dans mes rêves de
jeune homme. Puis, encore plus tard, quand je songeai gravement à
quelques mystères de la pensée humaine, je crus me souvenir que mon
respect m'était inspiré par les sentiments exprimés sur la figure et
dans l'attitude de mademoiselle d'Esgrignon. L'admirable calme de cette
tête intérieurement ardente, la dignité des mouvements, la sainteté des
devoirs accomplis me touchaient et m'imposaient. Les enfants sont plus
pénétrables qu'on ne le croit par les invisibles effets des idées: ils
ne se moquent jamais d'une personne vraiment imposante, la véritable
grâce les touche, la beauté les attire parce qu'ils sont beaux et
qu'il existe des liens mystérieux entre les choses de même nature.
Mademoiselle d'Esgrignon fut une de mes religions. Aujourd'hui jamais
ma folle imagination ne grimpe l'escalier en colimaçon d'un antique
manoir sans s'y peindre mademoiselle Armande comme le génie de la
Féodalité. Quand je lis les vieilles chroniques, elle paraît à mes yeux
sous les traits des femmes célèbres, elle est tour à tour Agnès, Marie
Touchet, Gabrielle, je lui prête tout l'amour perdu dans son cœur, et
qu'elle n'exprima jamais. Cette céleste figure, entrevue à travers les
nuageuses illusions de l'enfance, vient maintenant au milieu des nuées
de mes rêves.»

Souvenez-vous de ce portrait, fidèle au moral comme au physique!
Mademoiselle d'Esgrignon est une des figures les plus instructives de
cette histoire: elle vous apprendra ce que, faute d'intelligence, les
vertus les plus pures peuvent avoir de nuisible.

Pendant les années 1804 et 1805 les deux tiers des familles émigrées
revinrent en France, et presque toutes celles de la province où
demeurait monsieur le marquis d'Esgrignon se replantèrent dans le sol
paternel. Mais il y eut alors des défections. Quelques gentilshommes
prirent du service, soit dans les armées de Napoléon, soit à sa cour;
d'autres firent des alliances avec certains parvenus. Tous ceux qui
entrèrent dans le mouvement impérial reconstituèrent leurs fortunes
et retrouvèrent leurs bois par la munificence de l'empereur, beaucoup
d'entre eux restèrent à Paris; mais il y eut huit ou neuf familles
nobles qui demeurèrent fidèles à la noblesse proscrite et à leurs idées
sur la monarchie écroulée: les Roche-Guyon, les Nouâtre, les Gordon,
les Castéran, les Troisville, etc., ceux-ci pauvres, ceux-là riches;
mais le plus ou le moins d'or ne se comptait pas: l'antiquité, la
conservation de la race étaient tout pour elles, absolument comme pour
un antiquaire le poids de la médaille est peu de chose en comparaison
et de la pureté des lettres et de la tête et de l'ancienneté du coin.
Ces familles prirent pour chef le marquis d'Esgrignon: sa maison devint
leur cénacle. Là l'Empereur et Roi ne fut jamais que monsieur de
Buonaparte; là le souverain était Louis XVIII, alors à Mittau; là le
Département fut toujours la Province et la Préfecture une Intendance.
L'admirable conduite, la loyauté de gentilhomme, l'intrépidité du
marquis d'Esgrignon lui valaient de sincères hommages; de même que ses
malheurs, sa constance, son inaltérable attachement à ses opinions,
lui méritaient en ville un respect universel. Cette admirable ruine
avait toute la majesté des grandes choses détruites. Sa délicatesse
chevaleresque était si bien connue qu'en plusieurs circonstances il fut
pris par des plaideurs pour unique arbitre. Tous les gens bien élevés
qui appartenaient au système impérial, et même les autorités, avaient
pour ses préjugés autant de complaisance qu'ils montraient d'égard
pour sa personne. Mais une grande partie de la société nouvelle, les
gens qui, sous la restauration, devaient s'appeler _les Libéraux_ et
à la tête desquels se trouva secrètement du Croisier, se moquaient de
l'oasis aristocratique où il n'était donné à personne d'entrer sans
être bon gentilhomme et irréprochable. Leur animosité fut d'autant
plus forte que beaucoup d'honnêtes gens, de dignes hobereaux, quelques
personnes de la haute administration s'obstinaient à considérer le
salon du marquis d'Esgrignon comme le seul où il y eût bonne compagnie.
Le préfet, chambellan de l'Empereur, faisait des démarches pour y être
reçu: il y envoyait humblement sa femme, qui était une Grandlieu.
Les exclus avaient donc, en haine de ce petit faubourg Saint-Germain
de province, donné le sobriquet de _Cabinet des Antiques_ au salon
du marquis d'Esgrignon, qu'ils nommaient monsieur Carol, et auquel
le percepteur des contributions adressait toujours son avertissement
avec cette parenthèse (ci-devant des Grignons). Cette ancienne manière
d'écrire le nom constituait une taquinerie, puisque l'orthographe de
d'Esgrignon avait prévalu.

«Quant à moi, disait Émile Blondet, si je veux rassembler mes
souvenirs d'enfance, j'avouerai que le mot Cabinet des Antiques me
faisait toujours rire, malgré mon respect, dois-je dire mon amour
pour mademoiselle Armande. L'hôtel d'Esgrignon donnait sur deux rues
à l'angle desquelles elle était située, en sorte que le salon avait
deux fenêtres sur l'une et deux fenêtres sur l'autre de ces rues, les
plus passantes de la ville. La Place du Marché se trouvait à cinq
cents pas de l'hôtel. Ce salon était alors comme une cage de verre,
et personne n'allait ou venait dans la ville sans y jeter un coup
d'œil. Cette pièce me sembla toujours, à moi, bambin de douze ans,
être une de ces curiosités rares qui se trouvent plus tard, quand
on y songe, sur les limites du réel et du fantastique, sans qu'on
puisse savoir si elles sont plus d'un côté que de l'autre. Ce salon,
autrefois la salle d'audience, était élevé sur un étage de caves à
soupiraux grillés, où gisaient jadis les criminels de la province,
mais où se faisait alors la cuisine du marquis. Je ne sais pas si la
magnifique et haute cheminée du Louvre, si merveilleusement sculptée,
m'a causé plus d'étonnement que je n'en ressentis en voyant pour la
première fois l'immense cheminée de ce salon brodée comme un melon, et
au-dessus de laquelle était un grand portrait équestre de Henri III
(sous qui cette province, ancien duché d'apanage, fut réunie à la
Couronne), exécuté en ronde bosse et encadré de dorures. Le plafond
était formé de poutres de châtaignier qui composaient des caissons
intérieurement ornés d'arabesques. Ce plafond magnifique avait été doré
sur ses arêtes, mais la dorure se voyait à peine. Les murs, tendus de
tapisseries flamandes représentaient le jugement de Salomon en six
tableaux encadrés de thyrses dorés où se jouaient des amours et des
satyres. Le marquis avait fait parqueter ce salon. Parmi les débris
des châteaux qui se vendirent de 1793 à 1795, le notaire s'était
procuré des consoles dans le goût du siècle de Louis XIV, un meuble
en tapisserie, des tables, des cartels, des feux, des girandoles qui
complétaient merveilleusement ce grandissime salon en disproportion
avec toute la maison, mais qui heureusement avait une antichambre
aussi haute d'étage, l'ancienne salle des Pas-Perdus du Présidial, à
laquelle communiquait la chambre des délibérations, convertie en salle
à manger. Sous ces vieux lambris, oripeaux d'un temps qui n'était
plus, s'agitaient en première ligne huit ou dix douairières, les unes
au chef branlant, les autres desséchées et noires comme des momies;
celles-ci roides, celles-là inclinées, toutes encaparaçonnées d'habits
plus ou moins fantasques en opposition avec la mode; des têtes poudrées
à cheveux bouclés, des bonnets à coques, des dentelles rousses. Les
peintures les plus bouffonnes ou les plus sérieuses n'ont jamais
atteint à la poésie divagante de ces femmes, qui reviennent dans mes
rêves et grimacent dans mes souvenirs aussitôt que je rencontre une
vieille femme dont la figure ou la toilette me rappellent quelques-uns
de leurs traits. Mais, soit que le malheur m'ait initié aux secrets
des infortunes, soit que j'aie compris tous les sentiments humains,
surtout les regrets et le vieil âge, je n'ai jamais pu retrouver
nulle part, ni chez les mourants, ni chez les vivants, la pâleur de
certains yeux gris, l'effrayante vivacité de quelques yeux noirs.
Enfin ni Maturin ni Hoffmann, les deux plus sinistres imaginations de
ce temps, ne m'ont causé l'épouvante que me causèrent les mouvements
automatiques de ces corps busqués. Le rouge des acteurs ne m'a point
surpris, j'avais vu là du rouge invétéré, du rouge de naissance,
disait un de mes camarades au moins aussi espiègle que je pouvais
l'être. Il s'agitait là des figures aplaties, mais creusées par des
rides qui ressemblaient aux têtes de casse-noisettes sculptées en
Allemagne. Je voyais à travers les carreaux des corps bossués, des
membres mal attachés dont je n'ai jamais tenté d'expliquer l'économie
ni la contexture; des mâchoires carrées et très-apparentes, des os
exorbitants, des hanches luxuriantes. Quand ces femmes allaient et
venaient, elles ne me semblaient pas moins extraordinaires que quand
elles gardaient leur immobilité mortuaire, alors qu'elles jouaient
aux cartes. Les hommes de ce salon offraient les couleurs grises et
fanées des vieilles tapisseries, leur vie était frappée d'indécision;
mais leur costume se rapprochait beaucoup des costumes alors en usage,
seulement leurs cheveux blancs, leurs visages flétris, leur teint
de cire, leurs fronts ruinés, la pâleur des yeux leur donnaient à
tous une ressemblance avec les femmes qui détruisait la réalité de
leur costume. La certitude de trouver ces personnages invariablement
attablés ou assis aux mêmes heures achevait de leur prêter à mes yeux
je ne sais quoi de théâtral, de pompeux, de surnaturel. Jamais je ne
suis entré depuis dans ces garde-meubles célèbres, à Paris, à Londres,
à Vienne, à Munich, où de vieux gardiens vous montrent les splendeurs
des temps passés, sans que je les peuplasse des figures du Cabinet des
Antiques. Nous nous proposions souvent entre nous, écoliers de huit
à dix ans, comme une partie de plaisir d'aller voir ces raretés sous
leur cage de verre. Mais aussitôt que je voyais la suave mademoiselle
Armande, je tressaillais, puis j'admirais avec un sentiment de jalousie
ce délicieux enfant, Victurnien, chez lequel nous pressentions tous
une nature supérieure à la nôtre. Cette jeune et fraîche créature, au
milieu de ce cimetière réveillé avant le temps, nous frappait par je
ne sais quoi d'étrange. Sans nous rendre un compte exact de nos idées,
nous nous sentions bourgeois et petits devant cette cour orgueilleuse.»

Les catastrophes de 1813 et de 1814, qui abattirent Napoléon, rendirent
la vie aux hôtes du Cabinet des Antiques, et surtout l'espoir de
retrouver leur ancienne importance; mais les événements de 1815,
les malheurs de l'occupation étrangère, puis les oscillations du
gouvernement ajournèrent jusqu'à la chute de monsieur Decazes les
espérances de ces personnages si bien peints par Blondet. Cette
histoire ne prit donc de consistance qu'en 1822.

En 1822, malgré les bénéfices que la Restauration apportait aux
émigrés la fortune du marquis d'Esgrignon n'avait pas augmenté. De
tous les nobles atteints par les lois révolutionnaires, aucun ne fut
plus maltraité. La majeure portion de ses revenus consistait, avant
1789, en droits domaniaux résultant, comme chez quelques grandes
familles, de la mouvance de ses fiefs, que les seigneurs s'efforçaient
de détailler afin de grossir le produit de leurs _lods et ventes_.
Les familles qui se trouvèrent dans ce cas furent ruinées sans aucun
espoir de retour, l'ordonnance par laquelle Louis XVIII restitua les
biens non vendus aux Émigrés ne pouvait leur rien rendre; et, plus
tard, la loi sur l'indemnité ne devait pas les indemniser. Chacun sait
que leurs droits supprimés furent rétablis, au profit de l'État, sous
le nom même de _Domaines_. Le marquis appartenait nécessairement à
cette fraction du parti royaliste qui ne voulut aucune transaction avec
ceux qu'il nommait, non pas les révolutionnaires, mais les révoltés,
plus parlementairement appelés Libéraux ou Constitutionnels. Ces
royalistes, surnommés _Ultras_ par l'Opposition, eurent pour chefs et
pour héros les courageux orateurs de la Droite, qui, dès la première
séance royale, tentèrent, comme monsieur de Polignac, de protester
contre la charte de Louis XVIII, en la regardant comme un mauvais
édit arraché par la nécessité du moment, et sur lequel la Royauté
devait revenir. Ainsi, loin de s'associer à la rénovation de mœurs
que voulut opérer Louis XVIII, le marquis restait tranquille, au port
d'armes des purs de la Droite, attendant la restitution de son immense
fortune, et n'admettant même pas la pensée de cette indemnité qui
préoccupa le ministère de M. de Villèle, et qui devait consolider le
trône en éteignant la fatale distinction, maintenue alors malgré les
lois, entre les propriétés. Les miracles de la Restauration de 1814,
ceux plus grands du retour de Napoléon en 1815, les prodiges de la
nouvelle fuite de la Maison de Bourbon et de son second retour, cette
phase quasi-fabuleuse de l'histoire contemporaine surprit le marquis
à soixante-sept ans. A cet âge, les plus fiers caractères de notre
temps, moins abattus qu'usés par les événements de la Révolution et
de l'Empire, avaient au fond des provinces converti leur activité en
idées passionnées, inébranlables; ils étaient presque tous retranchés
dans l'énervante et douce habitude de la vie qu'on y mène. N'est-ce
pas le plus grand malheur qui puisse affliger un parti, que d'être
représenté par des vieillards, quand déjà ses idées sont taxées
de vieillesse? D'ailleurs, lorsqu'en 1818 le Trône légitime parut
solidement assis, le marquis se demanda ce qu'un septuagénaire irait
faire à la cour, quelle charge, quel emploi pouvait-il y exercer? Le
noble et fier d'Esgrignon se contenta donc, et dut se contenter du
triomphe de la Monarchie et de la Religion, en attendant les résultats
de cette victoire inespérée, disputée, qui fut simplement un armistice.
Il continuait donc alors à trôner dans son salon, si bien nommé le
Cabinet des Antiques. Sous la Restauration, ce surnom de douce moquerie
s'envenima lorsque les vaincus de 1793 se trouvèrent les vainqueurs.

Cette ville ne fut pas plus préservée que la plupart des autres villes
de province des haines et des rivalités engendrées par l'esprit de
parti. Contre l'attente générale, du Croisier avait épousé la vieille
fille riche qui l'avait refusé d'abord, et quoiqu'il eût pour rival
auprès d'elle l'enfant gâté de l'aristocratie de la ville, un certain
chevalier dont le nom illustre sera suffisamment caché en ne le
désignant, suivant un vieil usage d'autrefois suivi par la ville, que
par son titre; car il était là le CHEVALIER comme à la cour le comte
d'Artois était MONSIEUR. Non-seulement ce mariage avait engendré l'une
de ces guerres à toutes armes comme il s'en fait en province, mais il
avait encore accéléré cette séparation entre la haute et la petite
aristocratie, entre les éléments bourgeois et les éléments nobles
réunis un moment sous la pression de la grande autorité napoléonienne;
division subite qui fit tant de mal à notre pays. En France, ce qu'il
y a de plus national, est la vanité. La masse des vanités blessées
y a donné soif d'égalité; tandis que, plus tard, les plus ardents
novateurs trouveront l'égalité impossible. Les Royalistes piquèrent au
cœur les Libéraux dans les endroits les plus sensibles. En province
surtout, les deux partis se prêtèrent réciproquement des horreurs, et
se calomnièrent honteusement. On commit alors en politique les actions
les plus noires pour attirer à soi l'opinion publique, pour capter les
voix de ce parterre imbécile qui jette ses bras aux gens assez habiles
pour les armer. Ces luttes s'y formulèrent en quelques individus.
Ces individus, qui se haïssaient comme ennemis politiques, devinrent
aussitôt ennemis particuliers. En province, il est difficile de ne pas
se prendre corps à corps, à propos des questions ou des intérêts qui,
dans la capitale, apparaissent sous leurs formes générales, théoriques,
et qui dès lors grandissent assez les champions pour que monsieur
Laffitte, par exemple, ou Casimir Périer respectent l'homme dans
monsieur de Villèle ou dans monsieur de Peyronnet. Monsieur Laffitte,
qui fit tirer sur les ministres, les aurait cachés dans son hôtel,
s'ils y étaient venus le 29 juillet 1830. Benjamin Constant envoya son
livre sur la religion au vicomte de Châteaubriand, en l'accompagnant
d'une lettre flatteuse où il avoue avoir reçu quelque bien du ministre
de Louis XVIII. A Paris, les hommes sont des systèmes, en Province les
systèmes deviennent des hommes, et des hommes à passions incessantes,
toujours en présence, s'épiant dans leur intérieur, épiloguant leurs
discours, s'observant comme deux duellistes prêts à s'enfoncer six
pouces de lame au côté, à la moindre distraction, et tâchant de se
donner des distractions, enfin occupés à leur haine comme des joueurs
sans pitié. Les épigrammes, les calomnies y atteignent l'homme sous
prétexte d'atteindre le parti. Dans cette guerre faite courtoisement
et sans fiel au Cabinet des Antiques, mais poussée à l'hôtel du
Croisier jusqu'à l'emploi des armes empoisonnées des Sauvages; la
fine raillerie, les avantages de l'esprit étaient du côté des nobles.
Sachez-le bien: de toutes les blessures, celles que font la langue
et l'œil, la moquerie et le dédain sont incurables. Le Chevalier, du
moment où il se retrancha sur le Mont-Sacré de l'aristocratie, en
abandonnant les salons mixtes, dirigea ses bons mots sur le salon
de du Croisier; il attisa le feu de la guerre sans savoir jusqu'où
l'esprit de vengeance pouvait mener le salon de du Croisier contre le
Cabinet des Antiques. Il n'entrait que des purs à l'hôtel d'Esgrignon,
de loyaux gentilshommes et des femmes sûres les unes des autres; Il
ne s'y commettait aucune indiscrétion. Les discours, les idées bonnes
ou mauvaises, justes ou fausses, belles ou ridicules, ne donnaient
point prise à la plaisanterie. Les Libéraux devaient s'attaquer
aux actions politiques pour ridiculiser les nobles; tandis que les
intermédiaires, les gens administratifs, tous ceux qui courtisaient ces
hautes puissances, leur rapportaient sur le camp libéral des faits et
des propos qui prêtaient beaucoup à rire. Cette infériorité vivement
sentie redoublait encore chez les adhérents de du Croisier leur soif
de vengeance. En 1822, du Croisier se mit à la tête de l'industrie du
Département, comme le marquis d'Esgrignon fut à la tête de la noblesse.
Chacun d'eux représenta donc un parti. Au lieu de se dire sans feintise
homme de la Gauche pure, du Croisier avait ostensiblement adopté les
opinions que formulèrent un jour les 221. Il pouvait ainsi réunir chez
lui les magistrats, l'administration et la finance du Département. Le
salon de du Croisier, puissance au moins égale à celle du cabinet
des Antiques, plus nombreux, plus jeune, plus actif, remuait le
Département; tandis que l'autre demeurait tranquille et comme annexé
au pouvoir que ce parti gêna souvent, car il en favorisa les fautes,
il en exigea même quelques-unes qui furent fatales à la Monarchie. Les
Libéraux, qui n'avaient jamais pu faire élire un de leurs candidats
dans ce département rebelle à leurs commandements, savaient qu'après
sa nomination du Croisier siégerait au centre gauche, le plus près
possible de la Gauche pure. Les correspondants de du Croisier étaient
les frères Keller, trois banquiers, dont l'aîné brillait parmi les
dix-neuf de la Gauche, phalange illustrée par tous les journaux
libéraux, et qui tenaient par alliance au comte de Gondreville, un
pair constitutionnel qui restait dans la faveur de Louis XVIII. Ainsi
l'Opposition constitutionnelle était toujours prête à reporter au
dernier moment ses voix visiblement accordées à un candidat postiche,
sur du Croisier, s'il gagnait assez de voix royalistes pour obtenir la
majorité. Chaque élection, où les royalistes repoussaient du Croisier,
candidat dont la conduite était admirablement devinée, analysée, jugée
par les sommités royalistes qui relevaient du marquis d'Esgrignon,
augmentait encore la haine de l'homme et de son parti. Ce qui anime
le plus les factions les unes contre les autres, est l'inutilité d'un
piége péniblement tendu.

En 1822, les hostilités, fort vives durant les quatre premières années
de la Restauration, semblaient assoupies. Le salon de du Croisier et
le Cabinet des Antiques, après avoir reconnu l'un et l'antre leur fort
et leur faible, attendaient sans doute les effets du hasard, cette
Providence des partis. Les esprits ordinaires se contentaient de ce
calme apparent qui trompait le trône; mais ceux qui vivaient plus
intimement avec du Croisier savaient que chez lui comme chez tous les
hommes en qui la vie ne réside plus qu'à la tête, la passion de la
vengeance est implacable quand surtout elle s'appuie sur l'ambition
politique. En ce moment, du Croisier, qui jadis blanchissait et
rougissait au nom des d'Esgrignon ou du Chevalier, qui tressaillait
en prononçant ou entendant prononcer le mot de Cabinet des Antiques,
affectait la gravité d'un sauvage. Il souriait à ses ennemis, haïs,
observés d'heure en heure plus profondément. Il paraissait avoir pris
le parti de vivre tranquillement, comme s'il eût désespéré de la
victoire. Un de ceux qui secondaient les calculs de cette rage froidie,
était le Président du Tribunal, monsieur du Ronceret, un hobereau qui
avait prétendu aux honneurs du Cabinet des Antiques sans avoir pu les
obtenir.

La petite fortune des d'Esgrignon, soigneusement administrée par le
notaire Chesnel, suffisait difficilement à l'entretien de ce digne
gentilhomme qui vivait noblement, mais sans le moindre faste. Quoique
le précepteur du comte Victurnien d'Esgrignon, l'espoir de la maison,
fût un ancien Oratorien donné par Monseigneur l'Évêque, et qu'il
habitât l'hôtel; encore lui fallait-il quelques appointements. Les
gages d'une cuisinière, ceux d'une femme de chambre pour mademoiselle
Armande, du vieux valet de chambre de monsieur le marquis et de deux
autres domestiques, la nourriture de quatre maîtres, les frais d'une
éducation pour laquelle on ne négligea rien, absorbaient entièrement
les revenus, malgré l'économie de mademoiselle Armande, malgré la sage
administration de Chesnel, malgré l'affection des domestiques. Le vieux
notaire ne pouvait encore faire aucune réparation dans le château
dévasté, il attendait la fin des baux pour trouver une augmentation
de revenus due soit aux nouvelles méthodes d'agriculture, soit à
l'abaissement des valeurs monétaires, et qui allait porter ses fruits
à l'expiration de contrats passés en 1809. Le marquis n'était point
initié aux détails du ménage ni à l'administration de ses biens. La
révélation des excessives précautions employées pour _joindre les
deux bouts de l'année_, suivant l'expression des ménagères, eût été
pour lui comme un coup de foudre. Chacun le voyant arrivé bientôt au
terme de sa carrière, hésitait à dissiper ses erreurs. La grandeur
de la maison d'Esgrignon, à laquelle personne ne pensait ni à la
Cour, ni dans l'État; qui, passé les portes de la ville et quelques
localités du département, était tout à fait inconnue, revivait aux
yeux du marquis et de ses adhérents dans tout son éclat. La maison
d'Esgrignon allait reprendre un nouveau degré de splendeur en la
personne de Victurnien, au moment où les nobles spoliés rentreraient
dans leurs biens, et même quand ce bel héritier pourrait apparaître
à la Cour pour entrer au service du Roi, par suite épouser, comme
jadis faisaient les d'Esgrignon, une Montmorency, une Rohan, une
Crillon, une Fesenzac, une Bouillon, enfin une fille réunissant
toutes les distinctions de la noblesse, de la richesse, de la beauté,
de l'esprit et du caractère. Les personnes qui venaient faire leur
partie le soir, le Chevalier, les Troisville (prononcez Tréville), les
La Roche-Guyon, les Castéran (prononcez Catéran), le duc de Gordon
habitués depuis longtemps à considérer le grand marquis comme un
immense personnage, l'entretenaient dans ses idées. Il n'y avait rien
de mensonger dans cette croyance, elle eût été juste si l'on avait pu
effacer les quarante dernières années de l'histoire de France. Mais
les consécrations les plus respectables, les plus vraies du Droit,
comme Louis XVIII avait essayé de les inscrire en datant la Charte de
la vingt-et-unième année de son règne, n'existent que ratifiées par
un consentement universel: il manquait aux d'Esgrignon le fond de la
langue politique actuelle, l'argent, ce grand relief de l'aristocratie
moderne; il leur manquait aussi la continuation de _l'historique_,
cette renommée qui se prend à la cour aussi bien que sur les champs
de bataille, dans les salons de la diplomatie comme à la Tribune, à
l'aide d'un livre comme à propos d'une aventure, et qui est comme une
Sainte-Ampoule versée sur la tête de chaque génération nouvelle. Une
famille noble, inactive, oubliée est une fille sotte, laide, pauvre
et sage, les quatre points cardinaux du malheur. Le mariage d'une
demoiselle de Troisville avec le général Montcornet, loin d'éclairer
le Cabinet des Antiques, faillit causer une rupture entre les
Troisville et le salon d'Esgrignon qui déclara que _les Troisville se
galvaudaient_.

Parmi tout ce monde, une seule personne ne partageait pas ces
illusions. N'est-ce pas nommer le vieux notaire Chesnel? Quoique son
dévouement assez prouvé par cette histoire fût absolu envers cette
grande famille alors réduite à trois personnes, quoiqu'il acceptât
toutes ces idées et les trouvât de bon aloi, il avait trop de sens
et faisait trop bien les affaires de la plupart des familles du
département pour ne pas suivre l'immense mouvement des esprits, pour
ne pas reconnaître le grand changement produit par l'Industrie et par
les mœurs modernes. L'ancien intendant voyait la Révolution passée de
l'action dévorante de 1793 qui avait armé les hommes, les femmes, les
enfants, dressé des échafauds, coupé des têtes et gagné des batailles
européennes, à l'action tranquille des idées qui consacraient les
événements. Après le défrichement et les semailles, venait la récolte.
Pour lui, la Révolution avait composé l'esprit de la génération
nouvelle, il en touchait les faits au fond de mille plaies, il les
trouvait irrévocablement accomplis. Cette tête de Roi coupée, cette
Reine suppliciée, ce partage des biens nobles, constituaient à ses yeux
des engagements qui liaient trop d'intérêts pour que les intéressés
en laissassent attaquer les résultats. Chesnel voyait clair. Son
fanatisme pour les d'Esgrignon était entier sans être aveugle, et le
rendait ainsi bien plus beau. La foi qui fait voir à un jeune moine
les anges du paradis est bien inférieure à la puissance du vieux moine
qui les lui montre. L'ancien intendant ressemblait au vieux moine, il
aurait donné sa vie pour défendre une châsse vermoulue. Chaque fois
qu'il essayait d'expliquer, avec mille ménagements, à son ancien maître
_les nouveautés_, en employant tantôt une forme railleuse, tantôt en
affectant la surprise ou la douleur, il rencontrait sur les lèvres
du marquis le sourire du prophète, et dans son âme la conviction que
ces folies passeraient comme toutes les autres. Personne n'a remarqué
combien les événements ont aidé ces nobles champions des ruines à
persister dans leurs croyances. Que pouvait répondre Chesnel quand
le vieux marquis faisait un geste imposant et disait:--Dieu a balayé
Buonaparte, ses armées et ses nouveaux grands vassaux, ses trônes et
ses vastes conceptions! Dieu nous délivrera du reste? Chesnel baissait
tristement la tête sans oser répliquer:--Dieu ne voudra pas balayer la
France! Ils étaient beaux tous deux: l'un en se redressant contre le
torrent des faits, comme un antique morceau de granit moussu droit dans
un abîme alpestre; l'autre en observant le cours des eaux et pensant à
les utiliser. Le bon et vénérable notaire gémissait en remarquant les
ravages irréparables que ces croyances faisaient dans l'esprit, dans
les mœurs et les idées à venir du comte Victurnien d'Esgrignon.

Idolâtré par sa tante, idolâtré par son père, ce jeune héritier était,
dans toute l'acception du mot, un enfant gâté qui justifiait d'ailleurs
les illusions paternelles et maternelles, car sa tante était vraiment
une mère pour lui; mais quelque tendre et prévoyante que soit une
fille, il lui manquera toujours je ne sais quoi de la maternité. La
seconde vue d'une mère ne s'acquiert point. Une tante, aussi chastement
unie à son nourrisson que l'était mademoiselle Armande à Victurnien,
peut l'aimer autant que l'aimerait la mère, être aussi attentive, aussi
bonne, aussi délicate, aussi indulgente qu'une mère; mais elle ne
sera pas sévère avec les ménagements et les à-propos de la mère; mais
son cœur n'aura pas ces avertissements soudains, ces hallucinations
inquiètes des mères, chez qui, quoique rompues, les attaches nerveuses
ou morales par lesquelles l'enfant tient à elles, vibrent encore,
et qui toujours en communication avec lui reçoivent les secousses
de toute peine, tressaillent à tout bonheur comme à un événement de
leur propre vie. Si la Nature a considéré la femme comme un terrain
neutre, physiquement parlant, elle ne lui a pas défendu en certains cas
de s'identifier complétement à son œuvre: quand la maternité morale
se joint à la maternité naturelle, vous voyez alors ces admirables
phénomènes, inexpliqués plutôt qu'inexplicables, qui constituent les
préférences maternelles. La catastrophe de cette histoire prouve donc
encore une fois cette vérité connue: une mère ne se remplace pas. Une
mère prévoit le mal, long-temps avant qu'une fille comme mademoiselle
Armande ne l'admette, même quand il est fait. L'une prévoit le
désastre, l'autre y remédie. La maternité factice d'une fille comporte
d'ailleurs des adorations trop aveugles pour qu'elle puisse réprimander
un beau garçon.

La pratique de la vie, l'expérience des affaires avaient donné au
vieux notaire une défiance observatrice et perspicace qui le faisait
arriver au pressentiment maternel. Mais il était si peu de chose dans
cette maison, surtout depuis l'espèce de disgrâce encourue à propos
du mariage projeté par lui entre une d'Esgrignon et du Croisier, que
dès lors il s'était promis de suivre aveuglément les doctrines de la
famille. Simple soldat, fidèle à son poste et prêt à mourir, son avis
ne pouvait jamais être écouté même au fort de l'orage; à moins que le
hasard ne le plaçât, comme dans l'Antiquaire le mendiant du Roi au bord
de la mer, quand le lord et sa fille y sont surpris par la marée.

Du Croisier avait aperçu la possibilité d'une horrible vengeance dans
les contre-sens de l'éducation donnée à ce jeune noble. Il espérait,
suivant une belle expression de l'auteur qui vient d'être cité, noyer
l'agneau dans le lait de sa mère. Cette espérance lui avait inspiré sa
résignation taciturne et mis sur les lèvres son sourire de sauvage.

Le dogme de sa suprématie fut inculqué au comte Victurnien dès qu'une
idée put lui entrer dans la cervelle. Hors le Roi, tous les seigneurs
du royaume étaient ses égaux. Au-dessous de la noblesse, il n'y avait
pour lui que des inférieurs, des gens avec lesquels il n'avait rien de
commun, envers lesquels il n'était tenu à rien, des ennemis vaincus,
conquis, desquels il ne fallait faire aucun compte, dont les opinions
devaient être indifférentes à un gentilhomme, et qui tous lui devaient
du respect. Ces opinions, Victurnien les poussa malheureusement à
l'extrême, excité par la logique rigoureuse qui conduit les enfants et
les jeunes gens aux dernières conséquences du bien comme du mal. Il fut
d'ailleurs confirmé dans ses croyances par ses avantages extérieurs.
Enfant d'une beauté merveilleuse, il devint le jeune homme le plus
accompli qu'un père puisse désirer pour fils. De taille moyenne, mais
bien fait, il était mince, délicat en apparence, mais musculeux. Il
avait les yeux bleus étincelants des d'Esgrignon, leur nez courbé,
finement modelé, l'ovale parfait de leur visage, leurs cheveux blonds
cendrés, leur blancheur de teint, leur élégante démarche, leurs
extrémités gracieuses, des doigts effilés et retroussés, la distinction
de ces attaches du pied et du poignet, lignes heureuses et déliées qui
indiquent la race chez les hommes comme chez les chevaux. Adroit, leste
à tous les exercices du corps, il tirait admirablement le pistolet,
faisait des armes comme un Saint-George, montait à cheval comme un
paladin. Il flattait enfin toutes les vanités qu'apportent les parents
à l'extérieur de leurs enfants, fondées d'ailleurs sur une idée juste,
sur l'influence excessive de la beauté. Privilége semblable à celui de
la noblesse, la beauté ne se peut acquérir, elle est partout reconnue,
et vaut souvent plus que la fortune et le talent, elle n'a besoin que
d'être montée pour triompher, on ne lui demande que d'exister. Outre
ces deux grands priviléges, la noblesse et la beauté, le hasard avait
doué Victurnien d'Esgrignon d'un esprit ardent, d'une merveilleuse
aptitude à tout comprendre, et d'une belle mémoire. Son instruction
avait été dès lors parfaite. Il était beaucoup plus savant que ne le
sont ordinairement les jeunes nobles de province qui deviennent des
chasseurs, des fumeurs et des propriétaires très-distingués, mais qui
traitent assez cavalièrement les sciences et les lettres, les arts et
la poésie, tous les talents dont la supériorité les offusque. Ces dons
de nature et cette éducation devaient suffire à réaliser un jour les
ambitions du marquis d'Esgrignon: il voyait son fils maréchal de France
si Victurnien voulait être militaire, ambassadeur si la diplomatie
le tentait, ministre si l'administration lui souriait; tout lui
appartenait dans l'État. Enfin, pensée flatteuse pour un père, le comte
n'aurait pas été d'Esgrignon, il eût percé par son propre mérite. Cette
heureuse enfance, cette adolescence dorée n'avait jamais rencontré
d'opposition à ses désirs. Victurnien était le roi du logis, personne
n'y bridait les volontés de ce petit prince, qui naturellement devint
égoïste comme un prince, entier comme le plus fougueux cardinal du
moyen-âge, impertinent et audacieux, vices que chacun divinisait en y
voyant les qualités essentielles au noble.

Le Chevalier était un homme de ce bon temps où les mousquetaires gris
désolaient les théâtres de Paris, rossaient le guet et les huissiers,
faisaient mille tours de page et trouvaient un sourire sur les lèvres
du Roi, pourvu que les choses fussent drôles. Ce charmant séducteur,
ancien héros de ruelles, contribua beaucoup au malheureux dénouement de
cette histoire. Cet aimable vieillard, qui ne trouvait personne pour
le comprendre, fut très-heureux de rencontrer cette admirable figure
de Faublas en herbe qui lui rappelait sa jeunesse. Sans apprécier la
différence des temps, il jeta les principes des roués encyclopédistes
dans cette jeune âme, en narrant les anecdotes du règne de Louis XV, en
glorifiant les mœurs de 1750, racontant les orgies des petites maisons,
et les folies faites pour les courtisanes, et les excellents tours
joués aux créanciers, enfin toute la morale qui a défrayé le comique
de Dancourt et l'épigramme de Beaumarchais. Malheureusement cette
corruption cachée sous une excessive élégance se parait d'un esprit
voltairien. Si le Chevalier allait trop loin parfois, il mettait comme
correctif les lois de la bonne compagnie auxquelles un gentilhomme
doit toujours obéir. Victurnien ne comprenait de tous ces discours
que ce qui flattait ses passions. Il voyait d'abord son vieux père
riant de compagnie avec le Chevalier. Les deux vieillards regardaient
l'orgueil inné d'un d'Esgrignon comme une barrière assez forte contre
toutes les choses inconvenantes, et personne au logis n'imaginait qu'un
d'Esgrignon pût s'en permettre de contraires à l'honneur. L'HONNEUR, ce
grand principe monarchique, planté dans tous les cœurs de cette famille
comme un phare, éclairait les moindres actions, animait les moindres
pensées des d'Esgrignon. Ce bel enseignement qui seul aurait dû faire
subsister la noblesse: «Un d'Esgrignon ne doit pas se permettre telle
ou telle chose, il a un nom qui rend l'avenir solidaire du passé,»
était comme un refrain avec lequel le vieux marquis, mademoiselle
Armande, Chesnel et les habitués de l'hôtel avaient bercé l'enfance de
Victurnien. Ainsi, le bon et le mauvais se trouvaient en présence et en
forces égales dans cette jeune âme.

Quand, à dix-huit ans, Victurnien se produisit dans la ville, il
remarqua dans le monde extérieur de légères oppositions avec le
monde intérieur de l'hôtel d'Esgrignon, mais il n'en chercha point
les causes. Les causes étaient à Paris. Il ne savait pas encore que
les personnes, si hardies en pensée et en discours le soir chez
son père, étaient très-circonspectes en présence des ennemis avec
lesquels leurs intérêts les obligeaient de frayer. Son père avait
conquis son franc parler. Personne ne songeait à contredire un
vieillard de soixante-dix ans, et d'ailleurs tout le monde passait
volontiers à un homme violemment dépouillé, sa fidélité à l'ancien
ordre de choses. Trompé par les apparences, Victurnien se conduisit
de manière à se mettre à dos toute la bourgeoisie de la ville. Il
eut à la chasse des difficultés poussées un peu trop loin par son
impétuosité, qui se terminèrent par des procès graves, étouffés à
prix d'argent par Chesnel, et desquels on n'osait parler au marquis.
Jugez de son étonnement si le marquis d'Esgrignon eût appris que
son fils était poursuivi pour avoir chassé sur ses terres, dans ses
domaines, dans ses forêts, sous le règne d'un fils de saint Louis! On
craignait trop ce qui pouvait s'ensuivre pour l'initier à ces misères,
disait Chesnel. Le jeune comte se permit en ville quelques autres
escapades, traitées d'amourettes par le Chevalier, mais qui finirent
par coûter à Chesnel des dots données à des jeunes filles séduites
par d'imprudentes promesses de mariage: autres procès, nommés dans le
Code, _détournements de mineures_; lesquels, par suite de la brutalité
de la nouvelle justice, eussent conduit on ne sait où le jeune comte,
sans la prudente intervention de Chesnel. Ces victoires sur la justice
bourgeoise enhardissaient Victurnien. Habitué à se tirer de ces mauvais
pas, le jeune comte ne reculait point devant une plaisanterie. Il
regardait les tribunaux comme des épouvantails à peuple qui n'avaient
point prise sur lui. Ce qu'il eût blâmé chez les roturiers était un
excusable amusement pour lui. Cette conduite, ce caractère, cette
pente à mépriser les lois nouvelles pour n'obéir qu'aux maximes du
code noble, furent étudiés, analysés, éprouvés par quelques personnes
habiles appartenant au parti du Croisier. Ces gens s'en appuyèrent
pour faire croire au peuple que les calomnies du libéralisme étaient
des révélations, et que le retour à l'ancien ordre de choses dans
toute sa pureté, se trouvaient au fond de la politique ministérielle.
Quel bonheur, pour eux, d'avoir une semi-preuve de leurs assertions!
Le Président du Ronceret se prêtait admirablement, aussi bien que
le Procureur du Roi, à toutes les conditions compatibles avec les
devoirs de la magistrature; il s'y prêtait même par calcul au delà
des bornes, heureux de faire crier le parti libéral à propos d'une
concession trop large. Il excitait ainsi les passions contre la maison
d'Esgrignon en paraissant la servir. Ce traître avait l'arrière-pensée
de se montrer incorruptible à temps, quand il serait appuyé sur un fait
grave, et soutenu par l'opinion publique. Les mauvaises dispositions
du comte furent perfidement encouragées par deux ou trois jeunes gens
de ceux qui lui composèrent une suite, qui captèrent ses bonnes grâces
en lui faisant la cour, qui le flattèrent et obéirent à ses idées
en essayant de confirmer sa croyance dans la suprématie du noble, à
une époque où le noble n'aurait pu conserver son pouvoir qu'en usant
pendant un demi-siècle d'une prudence extrême. Du Croisier espérait
réduire les d'Esgrignon à la dernière misère, voir leur château abattu,
leurs terres mises à l'enchère et vendues en détail, par suite de
leur faiblesse pour ce jeune étourdi dont les folies devaient tout
compromettre. Il n'allait pas plus loin, il ne croyait pas, comme le
Président du Ronceret, que Victurnien donnerait autrement prise à la
justice. La vengeance de ces deux hommes était d'ailleurs bien secondée
par l'excessif amour-propre de Victurnien et par son amour pour le
plaisir. Le fils du Président du Ronceret, jeune homme de dix-sept ans,
à qui le rôle d'agent provocateur allait à merveille, était un des
compagnons et le plus perfide courtisan du comte. Du Croisier soldait
cet espion d'un nouveau genre, le dressait admirablement à la chasse
des vertus de ce noble et bel enfant; il le dirigeait moqueusement dans
l'art de stimuler les mauvaises dispositions de sa proie. Félicien du
Ronceret était précisément une nature envieuse et spirituelle, un jeune
sophiste à qui souriait une semblable mystification, et qui y trouvait
ce haut amusement qui manque en province aux gens d'esprit.

De dix-huit à vingt et un ans Victurnien coûta près de quatre-vingt
mille francs au pauvre notaire, sans que ni mademoiselle Armande, ni
le marquis en fussent informés. Les procès assoupis entraient pour
plus de moitié dans cette somme, et les profusions du jeune homme
avaient employé le reste. Des dix mille livres de rente du marquis,
cinq mille étaient nécessaires à la tenue de la maison; l'entretien
de mademoiselle Armande, malgré sa parcimonie, et celui du marquis
employaient plus de deux mille francs, la pension du bel héritier
présomptif n'allait donc pas à cent louis. Qu'étaient deux mille
francs, pour paraître convenablement? La toilette seule emportait cette
rente. Victurnien faisait venir son linge, ses habits, ses gants, sa
parfumerie de Paris. Victurnien avait voulu un joli cheval anglais à
monter, un cheval de tilbury et un tilbury. Monsieur du Croiser avait
un cheval anglais et un tilbury. La noblesse devait-elle se laisser
écraser par la Bourgeoisie? Puis le jeune comte avait voulu un groom
à la livrée de sa maison. Flatté de donner le ton à la ville, au
Département, à la jeunesse, il était entré dans le monde des fantaisies
et du luxe qui vont si bien aux jeunes gens beaux et spirituels.
Chesnel fournissait à tout, non sans user, comme les anciens
Parlements, du droit de remontrance, mais avec une douceur angélique.

--Quel dommage qu'un si bon homme soit si ennuyeux! se disait
Victurnien chaque fois que le notaire appliquait une somme sur quelque
plaie saignante.

Veuf et sans enfants, Chesnel avait adopté le fils de son ancien maître
au fond de son cœur, il jouissait de le voir traversant la grande
rue de la ville, perché sur le double coussin de son tilbury, fouet
en main, une rose à la boutonnière, joli, bien mis, envié par tous.
Lorsque dans un besoin pressant, une perte au jeu chez les Troisville,
chez le duc de Gordon, à la Préfecture ou chez le Receveur-Général,
Victurnien venait, la voix calme, le regard inquiet, le geste patelin,
trouver sa Providence, le vieux notaire, dans une modeste maison de la
rue du Bercail, il avait ville-gagnée en se montrant.

--Hé! bien, qu'avez-vous, monsieur le comte, que vous est-il arrivé,
demandait le vieillard d'une voix altérée.

Dans les grandes occasions, Victurnien s'asseyait, prenait un air
mélancolique et rêveur, il se laissait questionner en faisant des
minauderies. Après avoir donné les plus grandes anxiétés au bonhomme,
qui commençait à redouter les suites d'une dissipation si soutenue, il
avouait une peccadille soldée par un billet de mille francs. Chesnel,
outre son étude, possédait environ douze mille livres de rentes. Ce
fonds n'était pas inépuisable. Les quatre-vingt mille francs dévorés
constituaient ses économies réservées pour le temps où le marquis
enverrait son fils à Paris, ou pour faciliter quelque beau mariage.
Clairvoyant quand Victurnien n'était pas là, Chesnel perdait une à une
les illusions que caressaient le marquis et sa sœur. En reconnaissant
chez cet enfant un manque total d'esprit de conduite, il désirait le
marier à quelque noble fille, sage et prudente. Il se demandait comment
un jeune homme pouvait penser si bien et se conduire si mal, en lui
voyant faire le lendemain le contraire de ce qu'il avait promis la
veille. Mais il n'y a jamais rien de bon à attendre des jeunes gens qui
avouent leurs fautes, s'en repentent et les recommencent. Les hommes
à grands caractères n'avouent leurs fautes qu'à eux-mêmes, ils s'en
punissent eux-mêmes. Quant aux faibles ils retombent dans l'ornière,
en trouvant le bord trop difficile à côtoyer. Victurnien, chez qui
de semblables tuteurs avaient, de concert avec ses compagnons et ses
habitudes, assoupli le ressort de l'orgueil secret des grands hommes,
était arrivé soudain à la faiblesse des voluptueux, dans le moment
de sa vie où, pour s'exercer, sa force aurait eu besoin du régime de
contrariétés et de misères qui forma les prince Eugène, les Frédéric II
et les Napoléon. Chesnel apercevait chez Victurnien cette indomptable
fureur pour les jouissances qui doit être l'apanage des hommes doués
de grandes facultés et qui sentent la nécessité d'en contre-balancer
le fatigant exercice par d'égales compensations en plaisirs, mais
qui mènent aux abîmes les gens habiles seulement pour les voluptés.
Le bonhomme s'épouvantait par moments; mais, par moments aussi, les
profondes saillies et l'esprit étendu qui rendaient ce jeune homme
si remarquable le rassuraient. Il se disait ce que disait le marquis
quand le bruit de quelque escapade arrivait à son oreille:--Il faut
que jeunesse se passe! Quand Chesnel se plaignait au Chevalier de la
propension du jeune comte à faire des dettes, le Chevalier l'écoutait
en massant une prise de tabac d'un air moqueur.

--Expliquez-moi donc ce qu'est la Dette Publique, mon cher Chesnel,
lui répondait-il. Hé! diantre! si la France a des dettes, pourquoi
Victurnien n'en aurait-il pas? Aujourd'hui comme toujours, les princes
ont des dettes, tous les gentilshommes ont des dettes. Voudriez-vous
par hasard que Victurnien vous apportât des économies? Vous savez
ce que fit notre grand Richelieu, non pas le cardinal, c'était un
misérable qui tuait la noblesse, mais le maréchal, quand son petit-fils
le prince de Chinon, le dernier des Richelieu, lui montra qu'il n'avait
pas dépensé à l'Université l'argent de ses menus-plaisirs?

--Non, monsieur le Chevalier.

--Hé! bien, il jeta la bourse par la fenêtre, à un balayeur des cours,
en disant à son petit-fils: On ne t'apprend donc pas ici à être prince?

Chesnel baissait la tête, sans mot dire. Puis le soir, avant de
s'endormir, l'honnête vieillard pensait que ces doctrines étaient
funestes à une époque où la police correctionnelle existait pour tout
le monde: il y voyait en germe la ruine de la grande maison d'Esgrignon.

Sans ces explications qui peignent tout un côté de l'histoire de la vie
provinciale sous l'Empire et la Restauration, il eût été difficile de
comprendre la scène par laquelle commence cette aventure, et qui eut
lieu vers la fin du mois d'octobre de l'année 1822, dans le Cabinet
des Antiques, un soir, après le jeu, quand les nobles habitués, les
vieilles comtesses, les jeunes marquises, les simples baronnes eurent
soldé leurs comptes. Le vieux gentilhomme se promenait de long en long
dans son salon, où mademoiselle d'Esgrignon allait éteignant elle-même
les bougies aux tables de jeu, il ne se promenait pas seul, il était
avec le Chevalier. Ces deux débris du siècle précédent causaient de
Victurnien. Le Chevalier avait été chargé de faire à son sujet des
ouvertures au marquis.

--Oui, marquis, disait le Chevalier, votre fils perd ici son temps et
sa jeunesse, vous devez enfin l'envoyer à la Cour.

--J'ai toujours songé que, si mon grand âge m'interdisait d'aller à
la Cour, où, entre nous soit dit, je ne sais pas ce que je ferais en
voyant ce qui se passe et au milieu des gens nouveaux que reçoit le
Roi, j'enverrais du moins mon fils présenter nos hommages à Sa Majesté.
Le Roi doit donner quelque chose au comte, quelque chose comme un
régiment, un emploi dans sa maison, enfin, le mettre à même de gagner
ses éperons. Mon oncle l'archevêque a souffert un cruel martyre, j'ai
guerroyé sans déserter le camp comme ceux qui ont cru de leur devoir
de suivre les princes: selon moi, le Roi était en France, sa noblesse
devait l'entourer. Eh! bien, personne ne songe à nous, tandis que Henri
IV aurait écrit déjà aux d'Esgrignon: _Venez, mes amis! nous avons
gagné la partie._ Enfin nous sommes quelque chose de mieux que les
Troisville, et voici deux Troisville nommés pairs de France, un autre
est député de la Noblesse (il prenait les Grands Colléges électoraux
pour les assemblées de son Ordre). Vraiment on ne pense pas plus à nous
que si nous n'existions pas! J'attendais le voyage que les princes
devaient faire par ici; mais les princes ne viennent pas à nous, il
faut donc aller à eux.

--Je suis enchanté de savoir que vous pensez à produire notre cher
Victurnien dans le monde, dit habilement le Chevalier. Cette ville
est un trou dans lequel il ne doit pas enterrer ses talents. Tout ce
qu'il peut y rencontrer, c'est _quéque_ Normande _ben_ sotte, _ben_ mal
apprise et riche. _Qué qu'il_ en ferait?... sa femme. Ah! bon Dieu!

--J'espère bien qu'il ne se mariera qu'après être parvenu à quelque
belle charge du Royaume ou de la Couronne, dit le vieux marquis. Mais
il y a des difficultés graves.

Voici les seules difficultés que le marquis apercevait à l'entrée de la
carrière pour son fils.

--Mon fils, reprit-il après une pause marquée par un soupir, le
comte d'Esgrignon ne peut pas se présenter comme un va-nu-pieds, il
faut l'équiper. Hélas! nous n'avons plus, comme il y a deux siècles,
nos gentilshommes de suite. Ah! Chevalier, cette démolition de fond
en comble, elle me trouve toujours au lendemain du premier coup de
marteau donné par monsieur de Mirabeau. Aujourd'hui, il ne s'agit
plus que d'avoir de l'argent, c'est tout ce que je vois de clair dans
les bienfaits de la Restauration. Le Roi ne vous demande pas si vous
descendez des Valois, ou si vous êtes un des conquérants de la Gaule,
il vous demande si vous payez mille francs de Tailles. Je ne saurais
donc envoyer le comte à la Cour sans quelque vingt mille écus...

--Oui, avec cette bagatelle, il pourra se montrer galamment, dit le
Chevalier.

--Hé! bien, dit mademoiselle Armande, j'ai prié Chesnel de venir ce
soir. Croiriez-vous, Chevalier, que, depuis le jour où Chesnel m'a
proposé d'épouser ce misérable du Croisier...

--Ah! c'était bien indigne, mademoiselle, s'écria le Chevalier.

--Impardonnable, dit le marquis.

--Hé! bien, reprit mademoiselle Armande, mon frère n'a jamais pu se
décider à demander quoi que ce soit à Chesnel.

--A votre ancien domestique? reprit le Chevalier. Ah! marquis,
mais vous feriez à Chesnel un honneur, un honneur dont il serait
reconnaissant jusqu'à son dernier soupir.

--Non, répondit le gentilhomme, je ne trouve pas la chose digne.

--Il s'agit bien de digne, la chose est nécessaire, reprit le Chevalier
en faisant un léger haut-le-corps.

--Jamais! s'écria le marquis en ripostant par un geste qui décida le
Chevalier à risquer un grand coup pour éclairer le vieillard.

--Hé! bien, dit le Chevalier, si vous ne le savez pas, je vous dirai,
moi, que Chesnel a déjà donné quelque chose à votre fils, quelque chose
comme...

--Mon fils est incapable d'avoir accepté quoi que ce soit de Chesnel,
s'écria le vieillard en se redressant et interrompant le Chevalier. Il
a pu vous demander, à vous, vingt-cinq louis...

--Quelque chose comme cent mille livres, dit le Chevalier en continuant.

--Le comte d'Esgrignon doit cent mille livres à un Chesnel, s'écria
le vieillard en donnant les signes d'une profonde douleur. Ah! s'il
n'était pas fils unique, il partirait ce soir pour les îles avec un
brevet de capitaine! Devoir à des usuriers avec lesquels on s'acquitte
par de gros intérêts, bon! mais Chesnel, un homme auquel on s'attache.

--Oui! notre adorable Victurnien a mangé cent mille livres, mon cher
marquis, reprit le Chevalier en secouant les grains de tabac tombés sur
son gilet, c'est peu, je le sais. A son âge, moi! Enfin, laissons nos
souvenirs, marquis. Le comte est en province, toute proportion gardée,
ce n'est pas mal, il ira loin; je lui vois les dérangements des hommes
qui plus tard accomplissent de grandes choses...

--Et il dort là-haut sans avoir rien dit à son père, s'écria le marquis.

--Il dort avec l'innocence d'un enfant qui n'a encore fait le malheur
que de cinq à six petites bourgeoises, et auquel il faut maintenant des
duchesses, répondit le Chevalier.

--Mais il appelle sur lui la lettre de cachet.

--_Ils_ ont supprimé les lettres de cachet, dit le Chevalier. Quand on
a essayé de créer une justice exceptionnelle, vous savez comme on a
crié. Nous n'avons pu maintenir les cours prévôtales que monsieur _de_
Buonaparte appelait _Commissions militaires_.

--Hé! bien, qu'allons-nous devenir quand nous aurons des enfants fous,
ou trop mauvais sujets, nous ne pourrons donc plus les enfermer? dit le
marquis.

Le Chevalier regarda le père au désespoir et n'osa lui répondre:--Nous
serons forcés de les bien élever...

--Et vous ne m'avez rien dit de cela, mademoiselle d'Esgrignon, reprit
le marquis en interpellant sa sœur.

Ces paroles dénotaient toujours une irritation, il l'appelait
ordinairement _ma sœur_.

--Mais, Monsieur, quand un jeune homme vif et bouillant reste oisif
dans une ville comme celle-ci, que voulez-vous qu'il fasse? dit
mademoiselle d'Esgrignon qui ne comprenait pas la colère de son frère.

--Hé! diantre, des dettes, reprit le Chevalier, il joue, il a de
petites aventures, il chasse, tout cela coûte horriblement aujourd'hui.

--Allons, reprit le marquis, il est temps de l'envoyer au Roi. Je
passerai la matinée demain à écrire à nos parents.

--Je connais quelque peu les ducs de Navarreins, de Lenoncourt, de
Maufrigneuse, de Chaulieu, dit le Chevalier qui se savait cependant
bien oublié.

--Mon cher Chevalier, il n'est pas besoin de tant de façons pour
présenter un d'Esgrignon à la Cour, dit le marquis en l'interrompant.
Cent mille livres, se dit-il, ce Chesnel est bien hardi. Voilà les
effets de ces maudits Troubles. Mons Chesnel protége mon fils. Et il
faut que je lui demande... Non, ma sœur, vous ferez cette affaire.
Chesnel prendra ses sûretés sur nos biens pour le tout. Puis lavez la
tête à ce jeune étourdi, car il finirait par se ruiner.

Le Chevalier et mademoiselle d'Esgrignon trouvaient simples et
naturelles ces paroles, si comiques pour tout autre qui les aurait
entendues. Loin de là, ces deux personnages furent très-émus de
l'expression presque douloureuse qui se peignit sur les traits du
vieillard. En ce moment, monsieur d'Esgrignon était sous le poids de
quelque prévision sinistre, il devinait presque son époque. Il alla
s'asseoir sur une bergère, au coin du feu, oubliant Chesnel qui devait
venir, et auquel il ne voulait rien demander.

Le marquis d'Esgrignon avait alors la physionomie que les imaginations
un peu poétiques lui voudraient. Sa tête presque chauve avait encore
des cheveux blancs soyeux, placés à l'arrière de la tête et retombant
par mèches plates, mais bouclées aux extrémités. Son beau front plein
de noblesse, ce front que l'on admire dans la tête de Louis XV,
dans celle de Beaumarchais et dans celle du maréchal de Richelieu,
n'offrait au regard ni l'ampleur carrée du maréchal de Saxe, ni le
cercle petit, dur, serré, trop plein de Voltaire; mais une gracieuse
forme convexe, finement modelée, à tempes molles et dorées. Ses yeux
brillants jetaient ce courage et ce feu que l'âge n'abat point. Il
avait le nez des Condé, l'aimable bouche des Bourbons de laquelle
il ne sort que des paroles spirituelles ou bonnes, comme en disait
toujours le comte d'Artois. Ses joues plus en talus que niaisement
rondes étaient en harmonie avec son corps sec, ses jambes fines et
sa main potelée. Il avait le cou serré par une cravate mise comme
celle des marquis représentés dans toutes les gravures qui ornent les
ouvrages du dernier siècle, et que vous voyez à Saint-Preux comme à
Lovelace, aux héros du bourgeois Diderot comme à ceux de l'élégant
Montesquieu (voir les premières éditions de leurs œuvres). Le marquis
portait toujours un grand gilet blanc brodé d'or, sur lequel brillait
le ruban de commandeur de Saint-Louis; un habit bleu à grandes basques,
à pans retroussés et fleurdelisés, singulier costume qu'avait adopté
le Roi; mais le marquis n'avait point abandonné la culotte française,
ni les bas de soie blancs, ni les boucles. Dès six heures du soir, il
se montrait dans sa tenue. Il ne lisait que la _Quotidienne_ et la
_Gazette de France_, deux journaux que les feuilles constitutionnelles
accusaient d'obscurantisme, de mille énormités monarchiques et
religieuses, et que le marquis, lui, trouvait pleines d'hérésies et
d'idées révolutionnaires. Quelque exagérés que soient les organes d'une
opinion, ils sont toujours au-dessous des purs de leur parti; de même
que le peintre de ce magnifique personnage sera certes taxé d'avoir
outre-passé le vrai, tandis qu'il adoucit quelques tons trop crus, et
qu'il éteint des parties trop ardentes chez son modèle. Le marquis
d'Esgrignon avait mis ses coudes sur ses genoux, et se tenait la tête
dans ses mains. Pendant tout le temps qu'il médita, mademoiselle
Armande et le Chevalier se regardèrent sans se communiquer leurs
idées. Le marquis souffrait-il de devoir l'avenir de son fils à son
ancien intendant? Doutait-il de l'accueil qu'on ferait au jeune comte?
Regrettait-il de n'avoir rien préparé pour l'entrée de son héritier
dans le monde brillant de la Cour, en demeurant au fond de sa province
où l'avait retenu sa pauvreté, car comment aurait-il paru à la Cour?
Il soupira fortement en relevant la tête. Ce soupir était un de ceux
que rendait alors la véritable et loyale aristocratie, celle des
gentilshommes de province, alors si négligés, comme la plupart de ceux
qui avaient saisi leur épée et résisté pendant l'orage.

--Qu'a-t-on fait pour les Montauran, pour les Ferdinand qui sont morts
ou ne se sont jamais soumis? se dit-il à voix basse. A ceux qui ont
lutté le plus courageusement, on a jeté de misérables pensions, quelque
lieutenance de Roi dans une forteresse, à la frontière. Évidemment il
doutait de la Royauté. Mademoiselle d'Esgrignon essayait de rassurer
son frère sur l'avenir de ce voyage, quand on entendit sur le petit
pavé sec de la rue, le long des fenêtres du salon, un pas qui annonçait
Chesnel. Le notaire se montra bientôt à la porte que Joséphin, le vieux
valet de chambre du comte, ouvrit sans annoncer.

--Chesnel, mon garçon.....

Le notaire avait soixante-neuf ans, une tête chenue, un visage carré,
vénérable, des culottes d'une ampleur qui eussent mérité de Sterne une
description épique; des bas drapés, des souliers à agrafes d'argent, un
habit en façon de chasuble, et un grand gilet de tuteur.

--..... Tu as été bien outrecuidant de prêter de l'argent au comte
d'Esgrignon? tu mériterais que je te le rendisse à l'instant et que
nous ne te vissions jamais, car tu as donné des ailes à ses vices.

Il y eut un moment de silence comme à la Cour quand le Roi réprimande
publiquement un courtisan. Le vieux notaire avait une attitude humble
et contrite.

--Chesnel, cet enfant m'inquiète, reprit le marquis avec bonté, je veux
l'envoyer à Paris, pour y servir le Roi. Tu t'entendras avec ma sœur
pour qu'il y paraisse convenablement... Nous réglerons nos comptes...

Le marquis se retira gravement, en saluant Chesnel par un geste
familier.

--Je remercie monsieur le marquis de ses bontés, dit le vieillard qui
restait debout.

Mademoiselle Armande se leva pour accompagner son frère; elle avait
sonné, le valet de chambre était à la porte, un flambeau à la main,
pour aller coucher son maître.

--Asseyez-vous, Chesnel, dit la vieille fille en revenant.

Par ses délicatesses de femme, mademoiselle Armande ôtait toute rudesse
au commerce du marquis avec son ancien intendant; quoique sous cette
rudesse, Chesnel devinât une affection magnifique. L'attachement du
marquis pour son ancien domestique constituait une passion semblable à
celle que le maître a pour son chien, et qui le porterait à se battre
avec qui donnerait un coup de pied à sa bête: il la regarde comme une
partie intégrante de son existence, comme une chose qui, sans être tout
à fait lui, le représente dans ce qu'il a de plus cher, les sentiments.

--Il était temps de faire quitter cette ville à monsieur le comte,
mademoiselle, dit sentencieusement le notaire.

--Oui, répondit-elle. S'est-il permis quelque nouvelle escapade?

--Non, mademoiselle.

--Eh! bien, pourquoi l'accusez-vous?

--Mademoiselle, je ne l'accuse pas. Non, je ne l'accuse pas. Je suis
bien loin de l'accuser. Je ne l'accuserai même jamais, quoi qu'il fasse!

La conversation tomba. Le Chevalier, être éminemment compréhensif,
se mit à bâiller comme un homme talonné par le sommeil. Il s'excusa
gracieusement de quitter le salon et sortit ayant envie de dormir
autant que de s'aller noyer: le démon de la curiosité lui écarquillait
les yeux, et de sa main délicate ôtait le coton que le Chevalier avait
dans les oreilles.

--Hé! bien, Chesnel, y a-t-il quelque chose de nouveau? dit
mademoiselle Armande inquiète.

--Oui, reprit Chesnel, il s'agit de ces choses dont il est impossible
de parler à monsieur le marquis: il tomberait foudroyé par une
apoplexie.

--Dites donc, reprit-elle en penchant sa belle tête sur le dos de sa
bergère et laissant aller ses bras le long de sa taille comme une
personne qui attend le coup de la mort sans se défendre.

--Mademoiselle, monsieur le comte, qui a tant d'esprit, est le jouet de
petites gens en train d'épier une grande vengeance: ils nous voudraient
ruinés, humiliés! Le Président du Tribunal, le sieur du Ronceret, a,
comme vous savez, les plus hautes prétentions nobiliaires...

--Son grand-père était procureur, dit mademoiselle Armande.

--Je le sais, dit le notaire. Aussi ne l'avez-vous pas reçu chez vous;
il ne va pas non plus chez messieurs de Troisville, ni chez le duc de
Gordon, ni chez le marquis de Casteran; mais il est un des piliers du
salon du Croisier. Monsieur Félicien du Ronceret, avec qui votre neveu
peut frayer sans trop se compromettre (il lui faut des compagnons),
eh! bien, ce jeune homme est le conseiller de toutes ses folies, lui
et deux ou trois autres qui sont du parti de votre ennemi, de l'ennemi
de monsieur le Chevalier, de celui qui ne respire que vengeance contre
vous et contre toute la noblesse. Tous espèrent vous ruiner par votre
neveu, le voir tombé dans la boue. Cette conspiration est menée par ce
sycophante de du Croisier qui fait le royaliste; sa pauvre femme ignore
tout, vous la connaissez, je l'aurais su plus tôt si elle avait des
oreilles pour entendre le mal. Pendant quelque temps, ces jeunes fous
n'étaient pas dans le secret, ils n'y mettaient personne; mais, à force
de rire, les meneurs se sont compromis, les niais ont compris, et,
depuis les dernières escapades du comte, ils se sont échappés à dire
quelques mots quand ils étaient ivres. Ces mots m'ont été rapportés par
des personnes chagrines de voir un si beau, un si noble et si charmant
jeune homme se perdant à plaisir. Dans ce moment, on le plaint, dans
quelques jours il sera... je n'ose....

--Méprisé, dites, dites, Chesnel! s'écria douloureusement mademoiselle
Armande.

--Hélas! comment voulez-vous empêcher les meilleures gens de la ville,
qui ne savent que faire du matin jusqu'au soir, de contrôler les
actions de leur prochain? Ainsi, les pertes de monsieur le comte au
jeu ont été calculées. Voilà, depuis deux mois, trente mille francs
d'envolés; et chacun se demande où il les prend. Quand on en parle
devant moi, je vous les rappelle à l'ordre! Ah! mais.... Croyez-vous,
leur disais-je ce matin, si l'on a pris les droits utiles et les terres
de la maison d'Esgrignon, qu'on ait mis la main sur les trésors? Le
jeune comte a le droit de se conduire à sa guise; et tant qu'il ne vous
devra pas un sou, vous n'avez pas à dire un mot.

Mademoiselle Armande tendit sa main sur laquelle le vieux notaire mit
un respectueux baiser.

--Bon Chesnel! Mon ami, comment nous trouverez-vous des fonds pour ce
voyage? Victurnien ne peut aller à la Cour sans s'y tenir à son rang.

--Oh! mademoiselle, j'ai emprunté sur le Jard.

--Comment, vous n'aviez plus rien! Mon Dieu, s'écria-t-elle, comment
ferons-nous pour vous récompenser?

--En acceptant les cent mille francs que je tiens à votre disposition.
Vous comprenez que l'emprunt a été secrètement mené pour ne pas
vous déconsidérer. Aux yeux de la ville, j'appartiens à la maison
d'Esgrignon.

Quelques larmes vinrent aux yeux de mademoiselle Armande; Chesnel, les
voyant, prit un pli de la robe de cette noble fille et le baisa.

--Ce ne sera rien, reprit-il, il faut que les jeunes gens jettent leur
gourme. Le commerce des beaux salons de Paris changera le cours des
idées du jeune homme. Et ici, vraiment, vos vieux amis sont les plus
nobles cœurs, les plus dignes personnes du monde, mais ils ne sont pas
amusants. Monsieur le comte pour se désennuyer est obligé de descendre,
et il finirait par s'encanailler.

Le lendemain la vieille voiture de voyage de la maison d'Esgrignon vit
le jour, et fut envoyée chez le sellier pour être mise en état. Le
jeune comte fut solennellement averti par son père, après le déjeuner,
des intentions formées à son égard: il irait à la Cour demander du
service au Roi; en voyageant, il devait se déterminer pour une carrière
quelconque. La marine ou l'armée de terre, les ministères ou les
ambassades, la Maison du Roi, il n'avait qu'à choisir, tout lui serait
ouvert. Le Roi saurait sans doute gré aux d'Esgrignon de ne lui avoir
rien demandé, d'avoir réservé les faveurs du trône pour l'héritier de
la maison.

Depuis ses folies le jeune d'Esgrignon avait flairé le monde parisien,
et jugé la vie réelle. Comme il s'agissait pour lui de quitter la
province et la maison paternelle, il écouta gravement l'allocution de
son respectable père, sans lui répondre que l'on n'entrait ni dans la
marine ni dans l'armée comme jadis; que, pour devenir sous-lieutenant
de cavalerie sans passer par les Écoles spéciales, il fallait servir
dans les Pages; que les fils des familles les plus illustres allaient
à Saint-Cyr et à l'École Polytechnique, ni plus ni moins que les fils
de roturiers, après des concours publics où les gentilshommes couraient
la chance d'avoir le dessous avec les vilains. En éclairant son père,
il pouvait ne pas avoir les fonds nécessaires pour un séjour à Paris,
il laissa donc croire au marquis et à sa tante Armande qu'il aurait à
monter dans les carrosses du Roi, à paraître au rang que s'attribuaient
les d'Esgrignon au temps actuel, et à frayer avec les plus grands
seigneurs. Marri de ne donner à son fils qu'un domestique pour
l'accompagner, le marquis lui offrit son vieux valet Joséphin, un homme
de confiance qui aurait soin de lui, qui veillerait fidèlement à ses
affaires, et de qui le pauvre père se défaisait, espérant le remplacer
auprès de lui par un jeune domestique.

--Souvenez-vous, mon fils, lui dit-il, que vous êtes un Carol, que
votre sang est un sang pur de toute mésalliance, que votre écusson a
pour devise: _Il est nôtre!_ qu'il vous permet d'aller partout la tête
haute, et de prétendre à des reines. Rendez grâce à votre père, comme
moi je fis au mien. Nous devons à l'honneur de nos ancêtres, saintement
conservé, de pouvoir regarder tout en face, et de n'avoir à plier le
genou que devant une maîtresse, devant le roi et devant Dieu. Voilà le
plus grand de vos priviléges.

Le bon Chesnel avait assisté au déjeuner, il ne s'était pas mêlé des
recommandations héraldiques, ni des lettres aux puissances du jour;
mais il avait passé la nuit à écrire à l'un de ses vieux amis, un
des plus anciens notaires de Paris. La paternité factice et réelle
que Chesnel portait à Victurnien serait incomprise, si l'on omettait
de donner cette lettre, comparable peut être au discours de Dédale à
Icare. Ne faut-il pas remonter jusqu'à la mythologie pour trouver des
comparaisons dignes de cet homme antique?


  «Mon cher et respectable Sorbier,

  «Je me souviens, avec délices, d'avoir fait mes premières
  armes dans notre honorable carrière chez ton père, où tu m'as
  aimé, pauvre petit clerc que j'étais. C'est à ces souvenirs de
  cléricature, si doux à nos cœurs, que je m'adresse pour réclamer
  de toi le seul service que je t'aurai demandé dans le cours de
  notre longue vie, traversée par ces catastrophes politiques
  auxquelles j'ai dû peut-être l'honneur de devenir ton collègue.
  Ce service, je te le demande, mon ami, sur le bord de la tombe,
  au nom de mes cheveux blancs qui tomberaient de douleur, si tu
  n'obtempérais à mes prières. Sorbier, il ne s'agit ni de moi
  ni des miens. J'ai perdu la pauvre madame Chesnel et n'ai pas
  d'enfants. Hélas! il s'agit de plus que ma famille, si j'en avais
  une; il s'agit du fils unique de monsieur le marquis d'Esgrignon,
  de qui j'ai eu l'honneur d'être l'intendant au sortir de l'Étude,
  où son père m'avait envoyé, à ses frais, dans l'intention de me
  faire faire fortune. Cette maison, où j'ai été nourri, a subi
  tous les malheurs de la Révolution. J'ai pu lui sauver quelque
  bien, mais qu'est-ce en comparaison de l'opulence éteinte?
  Sorbier, je ne saurais t'exprimer à quel point je suis attaché
  à cette grande maison que j'ai vue près de choir dans l'abîme
  des temps: la proscription, la confiscation, la vieillesse et
  point d'enfant! Combien de malheurs! Monsieur le marquis s'est
  marié, sa femme est morte en couches du jeune comte, il ne reste
  aujourd'hui de bien vivant que ce noble, cher et précieux enfant.
  Les destinées de cette maison résident en ce jeune homme, il a
  fait quelques dettes en s'amusant ici. Que devenir en province
  avec cent misérables louis? Oui, mon ami, cent louis, voilà où
  en est la grande maison d'Esgrignon. Dans cette extrémité, son
  père a senti la nécessité de l'envoyer à Paris y réclamer à la
  cour la faveur du Roi. Paris est un lieu bien dangereux pour la
  jeunesse. Il faut la dose de raison qui nous fait notaires pour
  y vivre sagement. Je serais d'ailleurs au désespoir de savoir
  ce pauvre enfant vivant des privations que nous avons connues.
  Te souviens-tu du plaisir avec lequel tu as partagé mon petit
  pain, au parterre du Théâtre-Français, quand nous y sommes restés
  un jour et une nuit pour voir la représentation du _Mariage
  de Figaro_? aveugles que nous étions! Nous étions heureux et
  pauvres, mais un noble ne saurait être heureux dans l'indigence.
  L'indigence d'un noble est une chose contre nature. Ah! Sorbier,
  quand on a eu le bonheur d'avoir, de sa main, arrêté dans sa
  chute l'un des plus beaux arbres généalogiques du royaume,
  il est si naturel de s'y attacher, de l'aimer, de l'arroser,
  de vouloir le voir refleuri, que tu ne t'étonneras point des
  précautions que je prends, et de m'entendre réclamer le concours
  de tes lumières pour faire arriver à bien notre jeune homme. La
  maison d'Esgrignon a destiné la somme de cent mille francs aux
  frais du voyage entrepris par monsieur le comte. Tu le verras,
  il n'y a pas à Paris de jeune homme qui puisse lui être comparé!
  Tu t'intéresseras à lui comme à un fils unique. Enfin je suis
  certain que madame Sorbier n'hésitera pas à le seconder dans la
  tutelle morale dont je t'investis. La pension de monsieur le
  comte Victurnien est fixée à deux mille francs par mois; mais
  tu commenceras par lui en remettre dix mille pour ses premiers
  frais. Ainsi, la famille a pourvu à deux ans de séjour, hors le
  cas d'un voyage à l'étranger, pour lequel nous verrions alors à
  prendre d'autres mesures. Associe-toi, mon vieil ami, à cette
  œuvre, et tiens les cordons de la bourse un peu serrés. Sans
  admonester monsieur le comte, soumets-lui des considérations,
  retiens-le autant que tu pourras, et fais en sorte qu'il
  n'anticipe point d'un mois sur l'autre, sans de valables raisons,
  car il ne faudrait pas le désespérer dans une circonstance où
  l'honneur serait engagé. Informe-toi de ses démarches, de ce
  qu'il fait, des gens qu'il fréquentera; surveille ses liaisons.
  Monsieur le Chevalier m'a dit qu'une danseuse de l'Opéra
  coûtait souvent moins cher qu'une femme de la Cour. Prends des
  informations sur ce point, et retourne-moi ta réponse. Madame
  Sorbier pourrait, si tu es trop occupé, savoir ce que deviendra
  le jeune homme, où il ira. Peut-être l'idée de se faire l'ange
  gardien d'un enfant si charmant et si noble lui sourira-t-elle!
  Dieu lui saurait gré d'avoir accepté cette sainte mission. Son
  cœur tressaillera peut-être en apprenant combien monsieur le
  comte Victurnien court de dangers dans Paris; vous le verrez: il
  est aussi beau que jeune, aussi spirituel que confiant. S'il se
  liait à quelque mauvaise femme, madame Sorbier pourrait mieux
  que toi l'avertir de tous les dangers qu'il courrait. Il est
  accompagné d'un vieux domestique qui pourra te dire bien des
  choses. Sonde Joséphin, à qui j'ai dit de te consulter dans les
  conjectures délicates. Mais pourquoi t'en dirais-je davantage?
  Nous avons été clercs et malins, rappelle-toi nos escapades, et
  aie pour cette affaire quelque retour de jeunesse, mon vieil
  ami. Les soixante mille francs te seront remis en un bon sur le
  Trésor, par un monsieur de notre ville, qui se rend à Paris,» etc.


Si le vieux couple eût suivi les instructions de Chesnel, il eût été
obligé de payer trois espions pour surveiller le comte d'Esgrignon.
Cependant il y avait dans le choix du dépositaire une ample sagesse. Un
banquier donne des fonds, tant qu'il en a dans sa caisse, à celui qui
se trouve crédité chez lui; tandis qu'à chaque besoin d'argent le jeune
comte serait obligé d'aller faire une visite au notaire qui, certes,
userait du droit de remontrance. Victurnien pensa trahir sa joie en
apprenant qu'il aurait deux mille francs par mois. Il ne savait rien de
Paris. Avec cette somme, il croyait pouvoir y mener un train de Prince.

Le jeune comte partit le surlendemain accompagné des bénédictions
de tous les habitués du Cabinet des Antiques, embrassé par les
douairières, comblé de vœux, suivi hors de la ville par son vieux père,
par sa sœur et par Chesnel, qui, tous trois, avaient les yeux pleins
de larmes. Ce départ subit défraya pendant plusieurs soirées les
entretiens de la ville, il remua surtout les cœurs haineux du salon
de du Croisier. Après avoir juré la perte des d'Esgrignon, l'ancien
fournisseur, le Président et leurs adhérents voyaient leur proie
s'échappant. Leur vengeance était fondée sur les vices de cet étourdi,
désormais hors de leur portée.

Une pente naturelle à l'esprit humain, qui fait souvent une débauchée
de la fille d'une dévote, une dévote de la fille d'une femme légère,
la loi des Contraires, qui sans doute est la résultante de la loi
des Similaires, entraînait Victurnien vers Paris par un désir auquel
il aurait succombé tôt ou tard. Élevé dans une vieille maison de
province, entouré de figures douces et tranquilles qui lui souriaient,
de gens graves affectionnés à leurs maîtres et en harmonie avec les
couleurs antiques de cette demeure, cet enfant n'avait vu que des
amis respectables. Excepté le Chevalier séculaire, tous ceux qui
l'entourèrent avaient des manières posées, des paroles décentes et
sentencieuses. Il avait été caressé par ces femmes à jupes grises,
à mitaines brodées, que Blondet vous a dépeintes. L'intérieur de la
maison paternelle était décoré par un vieux luxe qui n'inspirait
que les moins folles pensées. Enfin, instruit par un abbé sans
fausse religion, plein de cette aménité des vieillards assis sur ces
deux siècles qui apportent dans le nôtre les roses séchées de leur
expérience et la fleur fanée des coutumes de leur jeunesse, Victurnien,
que tout aurait dû façonner à des habitudes sérieuses, à qui tout
conseillait de continuer la gloire d'une maison historique, en prenant
sa vie comme une grande et belle chose, Victurnien écoutait les plus
dangereuses idées. Il voyait dans sa noblesse un marchepied bon à
l'élever au-dessus des autres hommes. En frappant cette idole encensée
au logis paternel, il en avait senti le creux. Il était devenu le
plus horrible des êtres sociaux et le plus commun à rencontrer, un
égoïste conséquent. Amené, par la religion aristocratique du _moi_, à
suivre ses fantaisies adorées par les premiers qui eurent soin de son
enfance, et par les premiers compagnons de ses folies de jeunesse, il
s'était habitué à n'estimer toute chose que par le plaisir qu'elle
lui rapportait, et à voir de bonnes âmes réparant ses sottises;
complaisance pernicieuse qui devait le perdre. Son éducation, quelque
belle et pieuse qu'elle fût, avait le défaut de l'avoir trop isolé, de
lui avoir caché le train de la vie à son époque, qui, certes, n'est
pas le train d'une ville de province: sa vraie destinée le menait
plus haut. Il avait contracté l'habitude de ne pas évaluer le fait à
sa valeur sociale, mais relative; il trouvait ses actions bonnes en
raison de leur utilité. Comme les despotes, il faisait la loi pour la
circonstance; système qui est aux actions du vice ce que la fantaisie
est aux œuvres d'art, une cause perpétuelle d'irrégularité. Doué d'un
coup d'œil perçant et rapide, il voyait bien et juste, mais il agissait
vite et mal. Je ne sais quoi d'incomplet, qui ne s'explique pas et
qui se rencontre en beaucoup de jeunes gens, altérait sa conduite.
Malgré son active pensée, si soudaine en ses manifestations; dès que
la sensation parlait, la cervelle obscurcie semblait ne plus exister.
Il eût fait l'étonnement des sages, il était capable de surprendre les
fous. Son désir, comme un grain d'orage, couvrait aussitôt les espaces
clairs et lucides de son cerveau; puis, après des dissipations contre
lesquelles il se trouvait sans force, il tombait en des abattements de
tête, de cœur et de corps, en des prostrations complètes où il était
imbécile à demi: caractère à traîner un homme dans la boue quand il
est livré à lui-même, à le conduire au sommet de l'État quand il est
soutenu par la main d'un ami sans pitié. Ni Chesnel, ni le père, ni la
tante n'avaient pu pénétrer cette âme qui tenait par tant de coins à la
poésie, mais frappée d'une épouvantable faiblesse à son centre.

Quand Victurnien fut à quelques lieues de sa ville natale, il n'éprouva
pas le moindre regret, il ne pensa plus à son vieux père, qui le
chérissait comme dix générations, ni à sa tante dont le dévouement
était presque insensé. Il aspirait à Paris avec une violence fatale,
il s'y était toujours transporté par la pensée comme dans le monde de
la féerie, et y avait mis la scène de ses plus beaux rêves. Il croyait
y primer comme dans la ville et dans le Département où régnait le nom
de son père. Plein, non d'orgueil, mais de vanité, ses jouissances
s'y agrandissaient de toute la grandeur de Paris. Il franchit la
distance avec rapidité. De même que la pensée, sa voiture ne mit aucune
transition entre l'horizon borné de sa province et le monde énorme de
la capitale. Il descendit rue de Richelieu, dans un bel hôtel près du
boulevard, et se hâta de prendre possession de Paris comme un cheval
affamé se rue sur une prairie. Il eut bientôt distingué la différence
des deux pays. Surpris plus qu'intimidé par ce changement, il reconnut,
avec la promptitude de son esprit, combien il était peu de chose au
milieu de cette encyclopédie babylonienne, combien il serait fou de
se mettre en travers du torrent des idées et des mœurs nouvelles. Un
seul fait lui suffit. La veille, il avait remis la lettre de son père
au duc de Lenoncourt, un des seigneurs français le plus en faveur
auprès du Roi; il l'avait trouvé dans son magnifique hôtel, au milieu
des splendeurs aristocratiques, le lendemain il le rencontra sur
le boulevard, à pied, un parapluie à la main, flânant, sans aucune
distinction, sans son cordon bleu que jadis un chevalier des Ordres
ne pouvait jamais quitter. Ce duc et pair, Premier Gentilhomme de la
Chambre du Roi, n'avait pu, malgré sa haute politesse, retenir un
sourire en lisant la lettre du marquis, son parent. Ce sourire avait
dit à Victurnien qu'il y avait plus de soixante lieues entre le Cabinet
des Antiques et les Tuileries; il y avait une distance de plusieurs
siècles.

A chaque époque, le Trône et la Cour se sont entourés de familles
favorites sans aucune ressemblance ni de nom ni de caractères avec
celles des autres règnes. Dans cette sphère, il semble que ce soit le
Fait et non l'Individu qui se perpétue. Si l'Histoire n'était là pour
prouver cette observation, elle serait incroyable. La Cour de Louis
XVIII mettait alors en relief des hommes presque étrangers à ceux qui
ornaient celle de Louis XV: les Rivière, les Blacas, les d'Avaray,
les Dambray, les Vaublanc, Vitrolles, d'Autichamp, Larochejaquelein,
Pasquier, Decazes, Lainé, de Villèle, La Bourdonnaye, etc. Si vous
comparez la Cour de Henri IV à celle de Louis XIV, vous n'y retrouvez
pas cinq grandes maisons subsistantes: Villeroy, favori de Louis XIV,
était le petit-fils d'un secrétaire parvenu sous Charles IX. Le neveu
de Richelieu n'y est presque rien déjà. Les d'Esgrignon, tout-puissants
sous Henri IV, quasi princiers sous les Valois, n'avaient aucune
chance à la Cour de Louis XVIII, qui ne songeait seulement pas à eux.
Aujourd'hui des noms aussi illustres que celui des maisons souveraines,
comme les Foix-Grailly, faute d'argent, la seule puissance de ce temps,
sont dans une obscurité qui équivaut à l'extinction. Aussitôt que
Victurnien eut jugé ce monde, et il ne le jugea que sous ce rapport en
se sentant blessé par l'égalité parisienne, monstre qui acheva sous la
Restauration de dévorer le dernier morceau de l'État social, il voulut
reconquérir sa place avec les armes dangereuses, quoique émoussées, que
le siècle laissait à la noblesse: il imita les allures de ceux à qui
Paris accordait sa coûteuse attention, il sentit la nécessité d'avoir
des chevaux, de belles voitures, tous les accessoires du luxe moderne.
Comme le lui dit de Marsay, le premier dandy qu'il trouva dans le
premier salon où il fut introduit, il fallait _se mettre à la hauteur
de son époque_. Pour son malheur, il tomba dans le monde des roués
Parisiens, des de Marsay, des Ronquerolles, des Maximes de Trailles,
des des Lupeaulx, des Rastignac, des Vandenesse, des Adjuda-Pinto, des
Beaudenord et des Manerville qu'il trouva chez la marquise d'Espard,
chez les duchesses de Grandlieu, de Carigliano, chez les marquises
d'Aiglemont et de Listomère, chez madame de Sérisy, à l'Opéra, aux
ambassades, partout où le mena son beau nom et sa fortune apparente.
A Paris, un nom de haute noblesse, reconnu et adopté par le faubourg
Saint-Germain qui sait ses provinces sur le bout du doigt, est un
passe-port qui ouvre les portes les plus difficiles à tourner sur leurs
gonds pour les inconnus et pour les héros de la société secondaire.
Victurnien trouva tous ses parents aimables et accueillants dès qu'il
ne se produisit pas en solliciteur: il avait vu sur-le-champ que le
moyen de ne rien obtenir était de demander quelque chose. A Paris, si
le premier mouvement est de se montrer protecteur, le second, beaucoup
plus durable, est de mépriser le protégé. La fierté, la vanité,
l'orgueil, tous les bons comme les mauvais sentiments du jeune comte le
portèrent à prendre, au contraire, une attitude agressive. Les ducs de
Lenoncourt, de Chaulieu, de Navarreins, de Grandlieu, de Maufrigneuse,
le prince de Blamont-Chauvry se firent alors un plaisir de présenter
au Roi ce charmant débris d'une vieille famille. Victurnien vint aux
Tuileries dans un magnifique équipage aux armes de sa maison; mais
sa présentation lui démontra que le Peuple donnait trop de soucis au
Roi pour qu'il pensât à sa noblesse. Il devina tout à coup l'ilotisme
auquel la Restauration, bardée de ses vieillards éligibles et de ses
vieux courtisans, avait condamné la jeunesse noble. Il comprit qu'il
n'y avait pour lui de place convenable ni à la Cour, ni dans l'État,
ni à l'armée, enfin nulle part. Il s'élança donc dans le monde des
plaisirs. Produit à l'Élysée-Bourbon, chez la duchesse d'Angoulême,
au pavillon Marsan, il rencontra partout les témoignages de politesse
superficielle dus à l'héritier d'une vieille famille dont on se souvint
quand on le vit. C'était encore beaucoup qu'un souvenir. Dans la
distinction par laquelle on honorait Victurnien, il y avait la pairie
et un beau mariage; mais sa vanité l'empêcha de déclarer sa position,
il resta sous les armes de sa fausse opulence. Il fut d'ailleurs si
complimenté de sa tenue, si heureux de son premier succès, qu'une honte
éprouvée par bien des jeunes gens, la honte d'abdiquer, lui conseilla
de garder son attitude. Il prit un petit appartement dans la rue du
Bac, avec une écurie, une remise et tous les accompagnements de la vie
élégante à laquelle il se trouva tout d'abord condamné.

Cette mise en scène exigea cinquante mille francs, et le jeune comte
les obtint contre toutes les prévisions du sage Chesnel, par un
concours de circonstances imprévues. La lettre de Chesnel arriva bien
à l'Étude de son ami; mais son ami était décédé. En voyant une lettre
d'affaires, madame Sorbier, veuve très-peu poétique, la remit au
successeur du défunt. Maître Cardot, le nouveau notaire, dit au jeune
comte que le mandat sur le Trésor serait nul, s'il était à l'ordre de
son prédécesseur. En réponse à l'épître si longuement méditée par le
vieux notaire de province, Maître Cardot écrivit une lettre de quatre
lignes, pour toucher, non pas Chesnel, mais la somme. Chesnel fit
le mandat au nom du jeune notaire qui, peu susceptible d'épouser la
sentimentalité de son correspondant et enchanté de se mettre aux ordres
du comte d'Esgrignon, donna tout ce que lui demandait Victurnien. Ceux
qui connaissent la vie de Paris savent qu'il ne faut pas beaucoup
de meubles, de voitures, de chevaux et d'élégance pour employer
cinquante mille francs; mais ils doivent considérer que Victurnien eut
immédiatement pour une vingtaine de mille francs de dettes chez ses
fournisseurs, qui d'abord ne voulurent pas de son argent; sa fortune
étant assez promptement grossie par l'opinion publique et par Joséphin,
espèce de Chesnel en livrée.

Un mois après son arrivée, Victurnien fut obligé d'aller reprendre une
dizaine de mille francs chez son notaire. Il avait simplement joué
au whist chez les ducs de Navarreins, de Chaulieu, de Lenoncourt, et
au Cercle. Après avoir d'abord gagné quelques milliers de francs, il
en eut bientôt perdu cinq ou six mille, et sentit la nécessité de
se faire une bourse de jeu. Victurnien avait l'esprit qui plaît au
monde et qui permet aux jeunes gens de grande famille de se mettre au
niveau de toute élévation. Non-seulement il fut aussitôt admis comme
un personnage dans la bande de la belle jeunesse; mais encore il y fut
envié. Quand il se vit l'objet de l'envie, il éprouva une satisfaction
enivrante, peu faite pour lui inspirer des réformes. Il fut, sous ce
rapport, insensé. Il ne voulut pas penser aux moyens, il puisa dans
ses sacs comme s'ils devaient toujours se remplir, et se défendit à
lui-même de réfléchir à ce qu'il adviendrait de ce système. Dans ce
monde dissipé, dans ce tourbillon de fêtes, on admet les acteurs en
scène sous leurs brillants costumes, sans s'enquérir de leurs moyens:
il n'y a rien de plus mauvais goût que de les discuter. Chacun doit
perpétuer ses richesses comme la nature perpétue la sienne, en secret.
On cause des détresses échues, on s'inquiète en raillant de la fortune
de ceux que l'on ne connaît pas, mais on s'arrête là. Un jeune homme
comme Victurnien, appuyé par les puissances du faubourg Saint-Germain,
et à qui ses protecteurs eux-mêmes accordaient une fortune supérieure
à celle qu'il avait, ne fût-ce que pour se débarrasser de lui, tout
cela très-finement, très-élégamment, par un mot, par une phrase;
enfin un comte à marier, joli homme, bien pensant, spirituel dont le
père possédait encore les terres de son vieux marquisat et le château
héréditaire, ce jeune homme est admirablement accueilli dans toutes les
maisons où il y a des jeunes femmes ennuyées, des mères accompagnées de
filles à marier, ou des belles danseuses sans dot. Le monde l'attira
donc, en souriant, sur les premières banquettes de son théâtre. Les
banquettes que les marquis d'autrefois occupaient sur la scène existent
toujours à Paris où les noms changent, mais non les choses.

Victurnien retrouva dans la société du faubourg Saint-Germain où l'on
se comptait avec le plus de réserve, le double du Chevalier, dans
la personne du vidame de Pamiers. Le vidame était un chevalier de
Valois élevé à la dixième puissance, entouré de tous les prestiges
de la fortune, et jouissant des avantages d'une haute position. Ce
cher vidame était l'entrepôt de toutes les confidences, la gazette du
faubourg; discret néanmoins, et comme toutes les gazettes, ne disant
que ce que l'on peut publier. Victurnien entendit encore professer les
doctrines transcendantes du Chevalier. Le vidame dit à d'Esgrignon,
sans le moindre détour, d'avoir des femmes comme il faut, et lui
raconta ce qu'il faisait à son âge. Ce que le vidame de Pamiers se
permettait alors, est si loin des mœurs modernes où l'âme et la passion
jouent un si grand rôle, qu'il est inutile de le raconter à des gens
qui ne le croiraient pas. Mais cet excellent vidame fit mieux, il dit
en forme de conclusion à Victurnien:--Je vous donne à dîner demain au
cabaret. Après l'Opéra où nous irons digérer, je vous mènerai dans
une maison où vous trouverez des personnes qui ont le plus grand désir
de vous voir. Le vidame lui donna un délicieux dîner au Rocher de
Cancale, où il trouva trois invités seulement: de Marsay, Rastignac et
Blondet. Émile Blondet était un compatriote du jeune comte, un écrivain
qui tenait à la haute société par sa liaison avec une charmante jeune
femme, arrivée de la province de Victurnien, cette demoiselle de
Troisville mariée au comte de Montcornet, un des généraux de Napoléon
qui avait passé aux Bourbons. Le vidame professait une profonde
mésestime pour les dîners où les convives dépassaient le nombre six.
Selon lui, dans ce cas, il n'y avait plus ni conversation, ni cuisine,
ni vins goûtés en connaissance de cause.

--Je ne vous ai pas appris encore où je vous mènerai ce soir, cher
enfant, dit-il en prenant Victurnien par les mains et les lui tapotant.
Vous irez chez mademoiselle des Touches, où seront en petit comité
toutes les jeunes jolies femmes qui ont des prétentions à l'esprit. La
littérature, l'art, la poésie, enfin les talents y sont en honneur.
C'est un de nos anciens bureaux d'esprit, mais vernissé de morale
monarchique, la livrée de ce temps-ci.

--C'est quelquefois ennuyeux et fatigant comme une paire de bottes
neuves, mais il s'y trouve des femmes à qui l'on ne peut parler que là,
dit de Marsay.

--Si tous les poètes qui viennent y décrotter leurs muses ressemblaient
à notre compagnon, dit Rastignac en frappant familièrement sur l'épaule
de Blondet, on s'amuserait. Mais l'ode, la ballade, les méditations à
petits sentiments, les romans à grandes marges infestent un peu trop
l'esprit et les canapés.

--Pourvu qu'ils ne gâtent pas les femmes et qu'ils corrompent les
jeunes filles, dit de Marsay, je ne les hais pas.

--Messieurs, dit en souriant Blondet, vous empiétez sur mon champ
littéraire.

--Tais-toi, tu nous as volé la plus charmante femme du monde, heureux
drôle, s'écria Rastignac, nous pouvons bien te prendre tes moins
brillantes idées.

--Oui, le coquin est heureux, dit le vidame en prenant Blondet par
l'oreille et la lui tortillant, mais Victurnien sera peut-être plus
heureux ce soir...

--Déjà! s'écria de Marsay. Le voilà depuis un mois ici, à peine a-t-il
eu le temps de secouer la poudre de son vieux manoir, d'essuyer la
saumure où sa tante l'avait conservé; à peine a-t-il eu un cheval
anglais un peu propre, un tilbury à la mode, un groom.

--Non, non, il n'a pas de groom, dit Rastignac en interrompant de
Marsay; il a une manière de petit paysan qu'il a amené _de son
endroit_, et que Buisson, le tailleur qui comprend le mieux les habits
de livrée, déclarait inhabile à porter une veste.

--Le fait est que vous auriez dû, dit gravement le vidame, vous modeler
sur Beaudenord, qui a sur vous tous, mes petits amis, l'avantage de
posséder le vrai tigre anglais...

--Voilà donc, messieurs, où en sont les gentilshommes en France,
s'écria Victurnien. Pour eux la grande question est d'avoir un tigre,
un cheval anglais et des babioles...

--Ouais, dit Blondet, en montrant Victurnien,

    Le bon sens de monsieur quelquefois m'épouvante.

Eh! bien, oui, jeune moraliste, vous en êtes là. Vous n'avez même plus,
comme le cher vidame, la gloire des profusions qui l'ont rendu célèbre
il y a cinquante ans! Nous faisons de la débauche à un second étage,
rue Montorgueil. Il n'y a plus de guerre avec le Cardinal ni de camp du
Drap d'or. Enfin, vous, comte d'Esgrignon, vous soupez avec un sieur
Blondet, fils cadet d'un misérable juge de province, à qui vous ne
donniez pas la main là-bas, et qui dans dix ans peut s'asseoir à côté
de vous parmi les pairs du royaume. Après cela, croyez en vous, si vous
pouvez!

--Eh! bien, dit Rastignac, nous sommes passés du Fait à l'Idée, de la
force brutale à la force intellectuelle, nous parlons...

--Ne parlons pas de nos désastres, dit le vidame, j'ai résolu de mourir
gaiement. Si notre ami n'a pas encore de tigre, il est de la race des
lions, il n'en a pas besoin.

--Il ne peut s'en passer, dit Blondet, il était trop nouvellement
arrivé.

--Quoique son élégance soit encore neuve, nous l'adoptons, reprit de
Marsay. Il est digne de nous, il comprend son époque, il a de l'esprit,
il est noble, il est gentil, nous l'aimerons, nous le servirons, nous
le pousserons...

--Où? dit Blondet.

--Curieux! répliqua Rastignac.

--Avec qui s'emménage-t-il ce soir? demanda de Marsay.

--Avec tout un sérail, dit le vidame.

--Peste, qu'est-ce donc, reprit de Marsay, pour que le cher vidame nous
tienne rigueur en tenant parole à l'infante? j'aurais bien du malheur
si je ne la connaissais pas...

--J'ai pourtant été fat comme lui, dit le vidame en montrant de Marsay.

Après le dîner, qui fut très-agréable, et sur un ton soutenu de
charmante médisance et de jolie corruption, Rastignac et de Marsay
accompagnèrent le vidame et Victurnien à l'Opéra pour pouvoir les
suivre chez mademoiselle des Touches. Ces deux roués y allèrent à
l'heure calculée où devait finir la lecture d'une tragédie, ce qu'ils
regardaient comme la chose la plus malsaine à prendre entre onze heures
et minuit. Ils venaient pour espionner Victurnien et le gêner par leur
présence: véritable malice d'écolier, mais aigrie par le fiel du dandy
jaloux. Victurnien avait cette effronterie de page qui aide beaucoup
à l'aisance; aussi, en observant le nouveau-venu faisant son entrée,
Rastignac s'étonna-t-il de sa prompte initiation aux belles manières du
moment.

--Ce petit d'Esgrignon ira loin, n'est-ce pas? dit-il à son compagnon.

--C'est selon, répondit de Marsay, mais il va bien.

Le vidame présenta le jeune comte à l'une des duchesses les plus
aimables, les plus légères de cette époque, et dont les aventures ne
firent explosion que cinq ans après. Dans tout l'éclat de sa gloire,
soupçonnée déjà de quelques légèretés, mais sans preuve, elle obtenait
alors le relief que prête à une femme comme à un homme la calomnie
parisienne: la calomnie n'atteint jamais les médiocrités qui enragent
de vivre en paix. Cette femme était enfin la duchesse de Maufrigneuse,
une demoiselle d'Uxelles, dont le beau-père existait encore, et qui
ne fut princesse de Cadignan que plus tard. Amie de la duchesse
de Langeais, amie de la vicomtesse de Beauséant, deux splendeurs
disparues, elle était intime avec la marquise d'Espard, à qui elle
disputait en ce moment la fragile royauté de la Mode. Une parenté
considérable la protégea pendant long-temps; mais elle appartenait
à ce genre de femmes qui, sans qu'on sache à quoi, où, ni comment,
dévoreraient les revenus de la Terre et ceux de la Lune si l'on pouvait
les toucher. Son caractère ne faisait que se dessiner, de Marsay seul
l'avait approfondi. En voyant le vidame amenant Victurnien à cette
délicieuse personne, ce redouté dandy se pencha vers l'oreille de
Rastignac.

--Mon cher, il sera, dit-il, _uist!_ sifflé comme un polichinelle par
un cocher de fiacre.

Ce mot horriblement vulgaire présidait admirablement les événements
de cette passion. La duchesse de Maufrigneuse s'était affolée de
Victurnien après l'avoir sérieusement étudié. Un amoureux qui eût vu
le regard angélique par lequel elle remercia le vidame de Pamiers eût
été jaloux d'une semblable expression d'amitié. Les femmes sont comme
des chevaux lâchés dans un steppe quand elles se trouvent, comme la
duchesse en présence du vidame, sur un terrain sans danger: elles
sont naturelles alors, elles aiment peut-être à donner ainsi des
échantillons de leurs tendresses secrètes. Ce fut un regard discret,
d'œil à d'œil, sans répétition possible dans aucune glace, et que
personne ne surprit.

--Comme elle s'est préparée! dit Rastignac à Marsay. Quelle toilette de
vierge, quelle grâce de cygne dans son col de neige, quels regards de
Madone inviolée, quelle robe blanche, quelle ceinture de petite fille!
Qui dirait que tu as passé par là?

--Mais elle est ainsi par cela même, répondit de Marsay d'un air de
triomphe.

Les deux jeunes gens échangèrent un sourire. Madame de Maufrigneuse
surprit ce sourire et devina le discours. Elle lança aux deux roués
une de ces œillades que les Françaises ne connaissaient pas avant
la paix, et qui ont été importées par les Anglaises avec les formes
de leur argenterie, leurs harnais, leurs chevaux et leurs piles de
glace britannique qui rafraîchissent un salon quand il s'y trouve
une certaine quantité de _ladies_. Les deux jeunes gens devinrent
sérieux comme des commis qui attendent une gratification au bout
de la remontrance que leur fait un directeur. En s'amourachant de
Victurnien, la duchesse s'était résolue à jouer ce rôle d'Agnès
romantique, que plusieurs femmes imitèrent pour le malheur de la
jeunesse d'aujourd'hui. Madame de Maufrigneuse venait de s'improviser
ange, comme elle méditait de tourner à la littérature et à la science
vers quarante ans au lieu de tourner à la dévotion. Elle tenait à ne
ressembler à personne. Elle se créait des rôles et des robes, des
bonnets et des opinions, des toilettes et des façons d'agir originales.
Après son mariage, quand elle était encore quasi jeune fille, elle
avait joué la femme instruite et presque perverse: elle s'était permis
des reparties compromettantes auprès des gens superficiels, mais qui
prouvaient son ignorance aux vrais connaisseurs. Comme l'époque de
ce mariage lui défendait de dérober à la connaissance des temps la
moindre petite année, et qu'elle atteignait à l'âge de vingt-six ans,
elle avait inventé de se faire immaculée. Elle paraissait à peine
tenir à la terre, elle agitait ses grandes manches, comme si c'eût
été des ailes. Son regard prenait la fuite au ciel à propos d'un mot,
d'une idée, d'un regard un peu trop vifs. La madone de Piola, ce grand
peintre génois, assassiné par jalousie au moment où il était en train
de donner une seconde édition de Raphaël, cette madone la plus chaste
de toutes et qui se voit à peine sous sa vitre dans une petite rue de
Gênes, cette céleste madone était une Messaline, comparée à la duchesse
de Maufrigneuse. Les femmes se demandaient comment la jeune étourdie
était devenue, en une seule toilette, la séraphique beauté voilée qui
semblait, suivant une expression à la mode, avoir une âme blanche comme
la dernière tombée de neige sur la plus haute des Alpes, comment elle
avait si promptement résolu le problème jésuitique de si bien montrer
une gorge plus blanche que son âme en la cachant sous la gaze; comment
elle pouvait être si immatérielle en coulant son regard d'une façon si
assassine. Elle avait l'air de promettre mille voluptés par ce coup
d'œil presque lascif quand, par un soupir ascétique plein d'espérance
pour une meilleure vie, sa bouche paraissait dire qu'elle n'en
réaliserait aucune. Des jeunes gens naïfs, il y en avait quelques-uns
à cette époque dans la Garde Royale, se demandaient si, même dans les
dernières intimités, on tuteyait cette espèce de Dame Blanche, vapeur
sidérale tombée de la Voie Lactée. Ce système, qui triompha pendant
quelques années, fut très-profitable aux femmes qui avaient leur
élégante poitrine doublée d'une philosophie forte, et qui couvraient
de grandes exigences sous ces petites manières de sacristie. Pas une
de ces créatures célestes n'ignorait ce que pouvait leur rapporter en
bon amour l'envie qui prenait à tout homme bien né de les rappeler
sur la terre. Cette mode leur permettait de rester dans leur empyrée
semi-catholique et semi-ossianique; elles pouvaient et voulaient
ignorer tous les détails vulgaires de la vie, ce qui accommodait
bien des questions. L'application de ce système deviné par de Marsay
explique son dernier mot à Rastignac, qu'il vit presque jaloux de
Victurnien.

--Mon petit, lui dit-il, reste où tu es: notre Nucingen te fera ta
fortune, tandis que la duchesse te ruinerait: c'est une femme trop
chère.

Rastignac laissa partir de Marsay sans en demander davantage: il savait
son Paris. Il savait que la plus précieuse, la plus noble, que la femme
la plus désintéressée du monde, à qui l'on ne saurait faire accepter
autre chose qu'un bouquet, devient aussi dangereuse pour un jeune homme
que les filles d'Opéra d'autrefois. En effet, il n'y a plus de filles
d'Opéra, elles sont passées à l'état mythologique. Les mœurs actuelles
des théâtres ont fait des danseuses et des actrices quelque chose
d'amusant comme une déclaration des Droits de la Femme, des poupées qui
se promènent le matin en mères de famille vertueuses et respectables,
avant de montrer leurs jambes le soir en pantalon collant dans un rôle
d'homme. Du fond de son cabinet de province, le bon Chesnel avait
bien deviné l'un des écueils sur lesquels le jeune comte pouvait se
briser. La poétique auréole chaussée par madame de Maufrigneuse éblouit
Victurnien qui fut cadenassé dans la première heure, attaché à cette
ceinture de petite fille, accroché à ces boucles tournées par la main
des fées. L'enfant déjà si corrompu crut à ce fatras de virginités en
mousseline, à cette suave expression délibérée comme une loi dans les
deux Chambres. Ne suffit-il pas que celui qui doit croire aux mensonges
d'une femme y croie? Le reste du monde a la valeur des personnages
d'une tapisserie pour deux amants. La duchesse était, sans compliment,
une des dix plus jolies femmes de Paris, avouées, reconnues. Vous
savez qu'il y a dans le monde amoureux autant de _plus jolies femmes
de Paris_, que de _plus beaux livres de l'époque_ dans la littérature.
A l'âge de Victurnien, la conversation qu'il eut avec la duchesse peut
se soutenir sans trop de fatigue. Assez jeune et assez peu au fait de
la vie parisienne, il n'eut pas besoin d'être sur ses gardes, ni de
veiller sur ses moindres mots et sur ses regards. Ce sentimentalisme
religieux, qui se traduit chez chaque interlocuteur en arrière-pensées
très-drôlatiques, exclut la douce familiarité, l'abandon spirituel
des anciennes causeries françaises: on s'y aime entre deux nuages.
Victurnien avait précisément assez d'innocence départementale pour
demeurer dans une extase fort convenable et non jouée qui plut à la
duchesse, car les femmes ne sont pas plus les dupes des comédies que
jouent les hommes que des leurs. Madame de Maufrigneuse estima, non
sans effroi, l'erreur du jeune comte à six bons mois d'amour pur.
Elle était si délicieuse à voir en colombe, étouffant la lueur de ses
regards sous les franges dorées de ses cils, que la marquise d'Espard,
en venant lui dire adieu, commença par lui souffler: «Bien! très-bien!
ma chère!» à l'oreille. Puis la belle marquise laissa sa rivale voyager
sur la carte moderne du pays de Tendre, qui n'est pas une conception
aussi ridicule que le pensent quelques personnes. Cette carte se
regrave de siècle en siècle avec d'autres noms et mène toujours à la
même capitale. En une heure de tête à tête public, dans un coin, sur
un divan, la duchesse amena d'Esgrignon aux générosités scipionesques,
aux dévouements amadisiens, aux abnégations du moyen âge qui commençait
alors à montrer ses dagues, ses machicoulis, ses cottes, ses hauberts,
ses souliers à la poulaine, et tout son romantique attirail de carton
peint. Elle fut d'ailleurs admirable d'idées inexprimées, et fourrées
dans le cœur de Victurnien comme des aiguilles dans une pelote, une
à une, de façon distraite et discrète. Elle fut merveilleuse de
réticences, charmante d'hypocrisie, prodigue de promesses subtiles qui
fondaient à l'examen comme de la glace au soleil après avoir rafraîchi
l'espoir, enfin très-perfide de désirs conçus et inspirés. Cette belle
rencontre finit par le nœud coulant d'une invitation à venir la voir,
passé avec ces manières chattemites que l'écriture imprimée ne peindra
jamais.

--Vous m'oublierez! disait-elle, vous verrez tant de femmes empressées
à vous faire la cour au lieu de vous éclairer...--Mais vous me
reviendrez désabusé.--Viendrez-vous, auparavant?... Non. Comme vous
voudrez.--Moi je dis tout naïvement que vos visites me plairaient
beaucoup. Les gens qui ont de l'âme sont si rares, et je vous en
crois.--Allons, adieu, l'on finirait par causer de nous si nous
causions davantage.

A la lettre, elle s'envola. Victurnien ne resta pas long-temps après
le départ de la duchesse; mais il demeura cependant assez pour laisser
deviner son ravissement par cette attitude des gens heureux, qui tient
à la fois de la discrétion calme des inquisiteurs et de la béatitude
concentrée des dévotes qui sortent absoutes du confessionnal.

--Madame de Maufrigneuse est allée au but assez lestement ce soir, dit
la duchesse de Grandlieu, quand il n'y eut plus que six personnes dans
le petit salon de mademoiselle des Touches: des Lupeaulx, un maître des
requêtes en faveur auprès de la duchesse, Vandenesse, la vicomtesse de
Grandlieu et madame de Sérisy.

--D'Esgrignon et Maufrigneuse sont deux noms qui devaient s'accrocher,
répondit madame de Sérisy qui avait la prétention de dire des mots.

--Depuis quelques jours elle s'est mise au vert dans le platonisme, dit
des Lupeaulx.

--Elle ruinera ce pauvre innocent, dit Charles de Vandenesse.

--Comment l'entendez-vous? demanda mademoiselle des Touches.

--Oh! moralement et financièrement, ça ne fait pas de doute, dit la
vicomtesse en se levant.

Ce mot cruel eut de cruelles réalités pour le jeune comte d'Esgrignon.
Le lendemain matin, il écrivit à sa tante une lettre où il lui peignit
ses débuts dans le monde élevé du faubourg Saint-Germain sous les vives
couleurs que jette le prisme de l'amour. Il expliqua l'accueil qu'il
recevait partout, de manière à satisfaire l'orgueil de son père. Le
marquis se fit lire deux fois cette longue lettre et se frotta les
mains en entendant le récit du dîner donné par le vidame de Pamiers,
une vieille connaissance à lui, et de la présentation de son fils à
la duchesse; mais il se perdit en conjectures sans pouvoir comprendre
la présence du fils cadet d'un juge, du sieur Blondet, qui avait été
Accusateur Public pendant la Révolution. Il y eut fête ce soir-là dans
le Cabinet des Antiques: on s'y entretint des succès du jeune comte. On
fut si discret sur madame de Maufrigneuse que le Chevalier fut le seul
homme à qui l'on se confia. Cette lettre était sans _post-scriptum_
financier, sans la conclusion désagréable relative au nerf de la
guerre que tout jeune homme ajoute en pareil cas. Mademoiselle Armande
communiqua la lettre à Chesnel. Chesnel fut heureux sans élever la
moindre objection. Il était clair, comme le disaient le Chevalier et le
marquis, qu'un jeune homme aimé par la duchesse de Maufrigneuse allait
être un des héros de la Cour, où, comme autrefois, on parvenait à tout
par les femmes. Le jeune comte n'avait pas mal choisi. Les douairières
racontèrent toutes les histoires galantes des Maufrigneuse depuis Louis
XIII jusqu'à Louis XVI, elles firent grâce des règnes antérieurs; enfin
elles furent enchantées. On loua beaucoup madame de Maufrigneuse de
s'intéresser à Victurnien. Le cénacle du Cabinet des Antiques eût été
digne d'être écouté par un auteur dramatique qui aurait voulu faire
de la vraie comédie. Victurnien reçut des lettres charmantes de son
père, de sa tante, du Chevalier qui se rappelait au souvenir du vidame,
avec lequel il était allé à Spa, lors du voyage que fit, en 1778, une
célèbre princesse hongroise. Chesnel écrivit aussi. Dans toutes les
pages éclatait l'adulation à laquelle on avait habitué ce malheureux
enfant. Mademoiselle Armande semblait être de moitié dans les plaisirs
de madame de Maufrigneuse. Heureux de l'approbation de sa famille, le
jeune comte entra vigoureusement dans le sentier périlleux et coûteux
du dandysme. Il eut cinq chevaux, il fut modéré: de Marsay en avait
quatorze. Il rendit au vidame, à de Marsay, à Rastignac, et même à
Blondet le dîner reçu. Ce dîner coûta cinq cents francs. Le provincial
fut fêté par ces messieurs, sur la même échelle, grandement. Il joua
beaucoup, et malheureusement, au whist, le jeu à la mode. Il organisa
son oisiveté de manière à être occupé. Victurnien alla tous les matins
de midi à trois heures chez la duchesse; de là, il la retrouvait au
bois de Boulogne, lui à cheval, elle en voiture. Si ces deux charmants
partenaires faisaient quelques parties à cheval, elles avaient lieu
par de belles matinées. Dans la soirée, le monde, les bals, les fêtes,
les spectacles se partageaient les heures du jeune comte. Victurnien
brillait partout, car partout il jetait les perles de son esprit, il
jugeait par des mots profonds les hommes, les choses, les événements:
vous eussiez dit d'un arbre à fruit qui ne donnait que des fleurs. Il
mena cette lassante vie où l'on dissipe plus d'âme encore peut-être
que d'argent, où s'enterrent les plus beaux talents, où meurent les
plus incorruptibles probités, où s'amollissent les volontés les mieux
trempées. La duchesse, cette créature si blanche, si frêle, si ange,
se plaisait à la vie dissipée des garçons: elle aimait à voir les
premières représentations, elle aimait le drôle, l'imprévu. Elle ne
connaissait pas le cabaret: d'Esgrignon lui arrangea une charmante
partie au Rocher de Cancale avec la société des aimables roués qu'elle
pratiquait en les moralisant, et qui fut d'une gaieté, d'un spirituel,
d'un amusant égal au prix du souper. Cette partie en amena d'autres.
Néanmoins ce fut pour Victurnien une passion angélique. Oui, madame
de Maufrigneuse restait un ange que les corruptions de la terre
n'atteignait point: un ange aux Variétés devant ces farces à demi
obscènes et populacières qui la faisaient rire, un ange au milieu du
feu croisé des délicieuses plaisanteries et des chroniques scandaleuses
qui se disaient aux parties fines, un ange pâmée au Vaudeville en loge
grillée, un ange en remarquant les poses des danseuses de l'Opéra et
les critiquant avec la science d'un vieillard du coin de la reine, un
ange à la Porte-Saint-Martin, un ange aux petits théâtres du boulevard,
un ange au bal masqué où elle s'amusait comme un écolier; un ange qui
voulait que l'amour vécût de privations, d'héroïsme, de sacrifices,
et qui faisait changer à d'Esgrignon un cheval dont la robe lui
déplaisait, qui le voulait dans la tenue d'un lord anglais riche d'un
million de rente. Elle était un ange au jeu. Certes aucune bourgeoise
n'aurait su dire angéliquement comme elle à d'Esgrignon: Mettez au jeu
pour moi! Elle était si divinement folle quand elle faisait une folie,
que c'était à vendre son âme au diable pour entretenir cet ange dans le
goût des joies terrestres.

Après son premier hiver, le jeune comte avait pris chez monsieur
Cardot, qui se gardait bien d'user du droit de remontrance, la
bagatelle de trente mille francs au delà de la somme envoyée par
Chesnel. Un refus extrêmement poli du notaire à une nouvelle demande,
apprit ce débet à Victurnien, qui se choqua d'autant plus du refus,
qu'il avait perdu six mille francs au Club et qu'il les lui fallait
pour y retourner. Après s'être formalisé du refus de maître Cardot, qui
avait eu pour trente mille francs de confiance en lui, tout en écrivant
à Chesnel, mais qui faisait sonner haut cette prétendue confiance
devant le favori de la belle duchesse de Maufrigneuse, d'Esgrignon fut
obligé de lui demander comment il devait s'y prendre, car il s'agissait
d'une dette d'honneur.

--Tirez quelques lettres de change sur le banquier de votre père,
portez-les à son correspondant qui les escomptera sans doute, puis
écrivez à votre famille d'en remettre les fonds chez ce banquier.

Dans la détresse où il était, le jeune comte entendit une voix
intérieure qui lui jeta le nom de du Croisier dont les dispositions
envers l'aristocratie, aux genoux de laquelle il l'avait vu, lui
étaient complétement inconnus. Il écrivit donc à ce banquier une lettre
très-dégagée, par laquelle il lui apprenait qu'il tirait sur lui une
lettre de change de dix mille francs, dont les fonds lui seraient remis
au reçu de sa lettre par monsieur Chesnel ou par mademoiselle Armande
d'Esgrignon. Puis il écrivit deux lettres attendrissantes à Chesnel
et à sa tante. Quand il s'agit de se précipiter dans les abîmes, les
jeunes gens font preuve d'une adresse, d'une habileté singulières, ils
ont du bonheur. Victurnien trouva dans la matinée le nom, l'adresse des
banquiers parisiens en relation avec du Croisier, les Keller que de
Marsay lui indiqua. De Marsay savait tout à Paris. Les Keller remirent
à d'Esgrignon sous escompte, sans mot dire, le montant de la lettre de
change: ils devaient à du Croisier. Cette dette de jeu n'était rien en
comparaison de l'état des choses au logis. Il pleuvait des mémoires
chez Victurnien.

--Tiens! tu t'occupes de ça, dit un matin Rastignac à d'Esgrignon
en riant. Tu les mets en ordre, mon cher. Je ne te croyais pas si
bourgeois.

--Mon cher enfant, il faut bien y penser, j'en ai là pour vingt et
quelques mille francs.

De Marsay qui venait chercher d'Esgrignon pour une course au clocher,
sortit de sa poche un élégant petit portefeuille, y prit vingt mille
francs, et les lui présenta.

--Voilà, dit-il, la meilleure manière de ne pas les perdre, je suis
aujourd'hui doublement enchanté de les avoir gagnés hier à milord
Dudley.

Cette grâce française séduisit au dernier point d'Esgrignon qui crut
à l'amitié, qui ne paya point ses mémoires et se servit de cet argent
pour ses plaisirs. De Marsay, suivant une expression de la langue des
dandies, voyait avec un indicible plaisir d'Esgrignon s'enfonçant, il
prenait plaisir à s'appuyer le bras sur son épaule avec toutes les
chatteries de l'amitié pour y peser et le faire disparaître plus tôt,
car il était jaloux de l'éclat avec lequel s'affichait la duchesse pour
d'Esgrignon, quand elle avait réclamé le huis-clos pour lui. C'était,
d'ailleurs, un de ces rudes goguenards qui se plaisent dans le mal
comme les femmes turques dans le bain. Aussi, quand il eut remporté le
prix de la course, et que les parieurs furent réunis chez un aubergiste
où ils déjeunèrent, et où l'on trouva quelques bonnes bouteilles de
vin, de Marsay dit-il en riant à d'Esgrignon:--Ces mémoires dont tu
t'inquiètes ne sont certainement pas les tiens.

--Et s'en inquiéterait-il? répliqua Rastignac.

--Et à qui appartiendraient-ils donc, demanda d'Esgrignon.

--Tu ne connais donc pas la position de la duchesse? dit de Marsay en
remontant à cheval.

--Non, répondit d'Esgrignon intrigué.

--Hé! bien, mon cher, repartit de Marsay, voici: trente mille francs
chez Victorine, dix-huit mille francs chez Houbigant, un compte chez
Herbault, chez Nattier, chez Nourtier, chez les petites Latour, en tout
cent mille francs.

--Un ange, dit d'Esgrignon en levant les yeux au ciel.

--Voilà le compte de ses ailes, s'écria bouffonnement Rastignac.

--Elle doit tout cela, mon cher, répondit de Marsay, précisément parce
qu'elle est un ange; mais nous avons tous rencontré des anges dans ces
situations-là, dit-il en regardant Rastignac. Les femmes sont sublimes
en ceci qu'elles n'entendent rien à l'argent, elles ne s'en mêlent pas,
cela ne les regarde point; elles sont priées au _banquet de la vie_,
selon le mot de je ne sais quel poète crevé à l'hôpital.

--Comment savez-vous cela, tandis que je ne le sais pas? répondit
naïvement d'Esgrignon.

--Tu seras le dernier à le savoir, comme elle sera la dernière à
apprendre que tu as des dettes.

--Je lui croyais cent mille livres de rente, dit d'Esgrignon.

--Son mari, reprit de Marsay, est séparé d'elle et vit à son régiment
où il fait des économies, car il a quelques petites dettes aussi,
notre cher duc! D'où venez-vous? Apprenez donc à faire, comme nous,
les comptes de vos amis. Mademoiselle Diane (je l'ai aimée pour son
nom!), Diane d'Uxelles s'est mariée avec soixante mille livres de rente
à elle, sa maison est depuis huit ans montée sur un pied de deux cent
mille livres de rente; il est clair qu'en ce moment, ses terres sont
toutes hypothéquées au delà de leur valeur; il faudra quelque beau
matin fondre la cloche, et l'ange sera mis en fuite par... faut-il le
dire? par des huissiers qui auront l'impudeur de saisir un ange comme
ils empoigneraient l'un de nous.

--Pauvre ange!

--Eh! mon cher, il en coûte fort cher de rester dans le Paradis
parisien, il faut se blanchir le teint et les ailes tous les matins,
dit Rastignac.

Comme il était passé par la tête de d'Esgrignon d'avouer ses embarras
à sa chère Diane, il lui passa comme un frisson en pensant qu'il
devait déjà soixante mille francs et qu'il avait pour dix mille francs
de mémoires à venir. Il revint assez triste. Sa préoccupation mal
déguisée fut remarquée par ses amis, qui se dirent à dîner:--Ce petit
d'Esgrignon s'enfonce! il n'a pas le pied parisien, il se brûlera la
cervelle. C'est un petit sot, etc.

Le jeune comte fut consolé promptement. Son valet de chambre lui remit
deux lettres. D'abord une lettre de Chesnel, qui sentait le rance de
la fidélité grondeuse et des phrases rubriquées de probité; il la
respecta, la garda pour le soir. Puis une seconde lettre où il lut avec
un plaisir infini les phrases cicéroniennes par lesquelles du Croisier,
à genoux devant lui comme Sganarelle devant Géronte, le suppliait
à l'avenir de lui épargner l'affront de faire déposer à l'avance
l'argent des lettres de change qu'il daignerait tirer sur lui. Cette
lettre finissait par une phrase qui ressemblait si bien à une caisse
ouverte et pleine d'écus au service de la noble maison d'Esgrignon,
que Victurnien fit le geste de Sganarelle, de Mascarille et de tous
ceux qui sentent des démangeaisons de conscience au bout des doigts. En
se sachant un crédit illimité chez les Keller, il décacheta gaiement
la lettre de Chesnel; il s'attendait aux quatre pages pleines, à la
remontrance débordant à pleins bords, il voyait déjà les mots habituels
de prudence, honneur, esprit de conduite, etc., etc. Il eut le vertige
en lisant ces mots:


  «Monsieur le Comte,

  »Il ne me reste, de toute ma fortune, que deux cent mille francs;
  je vous supplie de ne pas aller au delà, si vous faites l'honneur
  de les prendre au plus dévoué des serviteurs de votre famille et
  qui vous présente ses respects.

  «CHESNEL.»


--C'est un homme de Plutarque, se dit Victurnien en jetant la lettre
sur sa table. Il éprouva du dépit, il se sentait petit devant tant de
grandeur.--Allons, il faut se réformer, se dit-il.

Au lieu de dîner au Restaurant où il dépensait à chaque dîner, entre
cinquante et soixante francs, il fit l'économie de dîner chez la
duchesse de Maufrigneuse, à laquelle il raconta l'anecdote de la lettre.

--Je voudrais voir cet homme-là, dit-elle en faisant briller ses yeux
comme deux étoiles fixes.

--Qu'en feriez-vous?

--Mais je le chargerais de mes affaires.

Diane était divinement mise, elle voulut faire honneur de sa toilette à
Victurnien qui fut fasciné par la légèreté avec laquelle elle traitait
ses affaires, ou plus exactement ses dettes. Le joli couple alla
aux Italiens. Jamais cette belle et séduisante femme ne parut plus
séraphique ni plus éthérée. Personne dans la salle n'aurait pu croire
aux dettes dont le chiffre avait été donné le matin même par de Marsay
à d'Esgrignon. Aucun des soucis de la terre n'atteignait à ce front
sublime, plein des fiertés féminines les mieux situées. Chez elle,
un air rêveur semblait être le reflet de l'amour terrestre noblement
étouffé. La plupart des hommes pariaient que le beau Victurnien en
était pour ses frais, contre des femmes sûres de la défaite de leur
rivale, et qui l'admiraient comme Michel-Ange admirait Raphaël, _in
petto_! Victurnien aimait Diane, selon celle-ci, à cause de ses
cheveux, car elle avait la plus belle chevelure blonde de France; selon
celle-là, son principal mérite était sa blancheur, car elle n'était pas
bien faite, mais bien habillée; selon d'autres, d'Esgrignon l'aimait
pour son pied, la seule chose qu'elle eût de bien; elle avait la figure
plate. Mais ce qui peint étonnamment les mœurs actuelles de Paris:
d'un côté, les hommes disaient que la duchesse fournissait au luxe de
Victurnien; de l'autre, les femmes donnaient à entendre que Victurnien
payait, comme disait Rastignac, les ailes de cet ange. En revenant,
Victurnien, à qui les dettes de la duchesse pesaient bien plus que les
siennes, eut vingt fois sur les lèvres une interrogation pour entamer
ce chapitre; mais vingt fois elle expira devant l'attitude de cette
créature divine à la lueur des lanternes de son coupé, séduisante de
ces voluptés qui, chez elle, semblaient toujours arrachées violemment à
sa pureté de madone. La duchesse ne commettait pas la faute de parler
de sa vertu, ni de son état d'ange, comme les femmes de province qui
l'ont imitée; elle était bien plus habile, elle y faisait penser celui
pour qui elle commettait de si grands sacrifices. Elle donnait, après
six mois, l'air d'un péché capital au plus innocent baisement de
main, elle pratiquait l'extorquement des bonnes grâces avec un art si
consommé qu'il était impossible de ne pas la croire plus ange avant
qu'après. Il n'y a que les Parisiennes assez fortes pour toujours
donner un nouvel attrait à la lune et pour romantiser les étoiles, pour
toujours rouler dans le même sac à charbon et en sortir toujours plus
blanches. Là est le dernier degré de la civilisation intellectuelle
et parisienne. Les femmes d'au-delà le Rhin ou la Manche croient à
ces sornettes quand elles les débitent; tandis que les Parisiennes
y font croire leurs amants pour les rendre plus heureux en flattant
toutes leur vanités temporelles et spirituelles. Quelques personnes ont
voulu diminuer le mérite de la duchesse, en prétendant qu'elle était
la première dupe de ses sortilèges. Infâme calomnie! La duchesse ne
croyait à rien qu'à elle-même.

Au commencement de l'hiver, entre les années 1823 et 1824 Victurnien
avait chez les Keller un débet de deux cent mille francs dont ni
Chesnel, ni mademoiselle Armande ne savaient rien. Pour mieux cacher
la source où il puisait, il s'était fait envoyer de temps à autre deux
mille écus par Chesnel; il écrivit des lettres mensongères à son pauvre
père et à sa tante qui vivaient heureux, abusés comme la plupart des
gens heureux. Une seule personne était dans le secret de l'horrible
catastrophe que l'entraînement fascinateur de la vie parisienne avait
préparé à cette grande et noble famille. Du Croisier, en passant le
soir devant le Cabinet des Antiques, se frottait les mains de joie,
il espérait arriver à ses fins. Ses fins n'étaient plus la ruine mais
le déshonneur de la maison d'Esgrignon, il avait alors l'instinct de
sa vengeance, il la flairait! Enfin il en fut sûr dès qu'il sut au
jeune comte des dettes sous le poids desquelles cette jeune âme devait
succomber. Il commença par assassiner celui de ses ennemis qui lui
était le plus antipathique, le vénérable Chesnel. Ce bon vieillard
habitait rue du Bercail une maison à toits très-élevés, à petite cour
pavée, le long des murs de laquelle montaient des rosiers jusqu'au
premier étage. Derrière, était un jardinet de province, entouré de
murs humides et sombres, divisé en plates-bandes par des bordures en
buis. La porte, grise et proprette, avait cette barrière à claire-voie
armée de sonnettes, qui dit autant que les panonceaux: ici respire un
notaire. Il était cinq heures et demie du soir, moment où le vieillard
digérait son dîner. Chesnel était dans son vieux fauteuil de cuir noir,
devant son feu; il avait chaussé l'armure de carton peint, figurant
une botte, avec laquelle il préservait ses jambes du feu. Le bonhomme
avait l'habitude d'appuyer ses pieds sur la barre et de tisonner en
digérant, il mangeait toujours trop: il aimait la bonne chère. Hélas!
sans ce petit défaut, n'eût-il pas été plus parfait qu'il n'est permis
à un homme de l'être? Il venait de prendre sa tasse de café, sa vieille
gouvernante s'était retirée en emportant le plateau qui servait à cet
usage depuis vingt ans; il attendait ses clercs avant de sortir pour
aller faire sa partie; il pensait, ne demandez pas à qui ni à quoi?
Rarement une journée s'écoulait sans qu'il se fût dit: Où est-il? que
fait-il? Il le croyait en Italie avec la belle Maufrigneuse. Une des
plus douces jouissances des hommes qui possèdent une fortune acquise
et non transmise, est le souvenir des peines qu'elle a coûtées et
l'avenir qu'ils donnent à leurs écus: ils jouissent à tous les temps
du verbe. Aussi cet homme, dont les sentiments se résumaient par
un attachement unique, avait-il de doubles jouissances en pensant
que ses terres, si bien choisies, si bien cultivées, si péniblement
achetées, grossiraient les domaines de la maison d'Esgrignon. A
l'aise dans son vieux fauteuil, il se carrait dans ses espérances:
il regardait tour à tour l'édifice élevé par ses pincettes avec des
charbons ardents et l'édifice de la maison d'Esgrignon relevé par
ses soins. Il s'applaudissait du sens qu'il avait donné à sa vie, en
imaginant le jeune comte heureux. Chesnel ne manquait pas d'esprit,
son âme n'agissait pas seule dans ce grand dévouement, il avait son
orgueil, il ressemblait à ces nobles qui rebâtissent des piliers dans
les cathédrales en y inscrivant leurs noms: il s'inscrivait dans la
mémoire de la maison d'Esgrignon. On y parlerait du vieux Chesnel. En
ce moment, sa vieille gouvernante entra en donnant les marques d'un
effarouchement excessif.

--Est-ce le feu, Brigitte? dit Chesnel.

--C'est quelque chose comme ça, répondit-elle. Voici monsieur du
Croisier qui veut vous parler....

--Monsieur du Croisier, répéta le vieillard si cruellement atteint
jusqu'au cœur par la froide lame du soupçon qu'il laissa tomber ses
pincettes. Monsieur du Croisier ici, pensa-t-il, notre ennemi capital!

Du Croisier entrait alors avec l'allure d'un chat qui sent du lait
dans un office. Il salua, prit le fauteuil que lui avançait le
notaire, s'y assit tout doucettement, et présenta un compte de deux
cent vingt-sept mille francs, intérêts compris, formant le total de
l'argent avancé à monsieur Victurnien en lettres de change tirées sur
lui, acquittées, et desquelles il réclamait le payement sous peine de
poursuivre immédiatement avec la dernière rigueur l'héritier présomptif
de la maison d'Esgrignon. Chesnel mania ces fatales lettres une à
une, en demandant le secret à l'ennemi de la famille. L'ennemi promit
de se taire, s'il était payé dans les quarante-huit heures: il était
gêné, il avait obligé des manufacturiers. Du Croisier entama cette
série de mensonges pécuniaires qui ne trompent ni les emprunteurs ni
les notaires. Le bonhomme avait les yeux troublés, il retenait mal
ses larmes, il ne pouvait payer qu'en hypothéquant ses biens pour
le reste de leur valeur. En apprenant la difficulté qu'éprouverait
son remboursement, du Croisier ne fut plus gêné, n'eut plus besoin
d'argent, il proposa soudain au vieux notaire de lui acheter ses
propriétés. Cette vente fut signée et consommée en deux jours. Le
pauvre Chesnel ne put supporter l'idée de savoir l'enfant de la maison
détenu pour dettes pendant cinq ans. Quelques jours après, il ne resta
donc plus au notaire que son Étude, ses recouvrements et sa maison.
Chesnel se promena, dépouillé de ses biens, sous les lambris en chêne
noir de son cabinet, regardant les solives de châtaignier à filets
sculptés, regardant sa treille par la fenêtre, ne pensant plus à ses
fermes ni à sa chère campagne du Jard, non.

--Que deviendra-t-il? Il faut le rappeler, le marier à une riche
héritière, se disait-il les yeux troublés et la tête pesante.

Il ne savait comment aborder mademoiselle Armande ni en quels termes
lui apprendre cette nouvelle. Lui, qui venait de solder le compte
des dettes au nom de la famille, tremblait d'avoir à parler de ces
choses. En allant de la rue du Bercail à l'hôtel d'Esgrignon, le bon
vieux notaire était palpitant comme une jeune fille qui se sauve de la
maison paternelle pour n'y revenir que mère et désolée. Mademoiselle
Armande venait de recevoir une lettre charmante d'hypocrisie, où son
neveu paraissait être l'homme du monde le plus heureux. Après être
allé aux Eaux et en Italie avec madame de Maufrigneuse, Victurnien
envoyait le journal de son voyage à sa tante. L'amour respirait dans
toutes ses phrases. Tantôt une ravissante description de Venise et
d'enchanteresses appréciations des chefs-d'œuvre de l'art italien;
tantôt des pages divines sur le Dôme de Milan, sur Florence; ici la
peinture des Appennins opposée à celle des Alpes, là des villages,
comme celui de Chiavari, où l'on trouvait autour de soi le bonheur
tout fait, fascinaient la pauvre tante qui voyait planant à travers
ces contrées d'amour un ange dont la tendresse prêtait à ces belles
choses un air enflammé. Mademoiselle Armande savourait cette lettre
à longs traits, comme le devait une fille sage, mûrie au feu des
passions contraintes, comprimées, victime des désirs offerts en
holocauste sur l'autel domestique avec une joie constante. Elle
n'avait pas l'air ange comme la duchesse, elle ressemblait alors à
ces statuettes droites, minces, élancées, de couleur jaune, que les
merveilleux artistes des cathédrales ont mises dans quelques angles,
au pied desquelles l'humidité permet au liseron de croître et de les
couronner par un beau jour d'une belle cloche bleue. En ce moment,
la clochette s'épanouissait aux yeux de cette Sainte: mademoiselle
Armande aimait fantastiquement ce beau couple, elle ne trouvait pas
condamnable l'amour d'une femme mariée pour Victurnien, elle l'eût
blâmé dans toute autre; mais le crime ici aurait été de ne pas aimer
son neveu. Les tantes, les mères et les sœurs ont une jurisprudence
particulière pour leurs neveux, leurs fils et leurs frères. Elle se
voyait donc au milieu des palais bâtis par les fées sur les deux lignes
du grand canal à Venise. Elle y était dans la gondole de Victurnien
qui lui disait combien il avait été heureux de sentir dans sa main la
belle main de la duchesse, et d'être aimé en voyageant sur le sein de
cette amoureuse reine des mers italiennes. En ce moment d'angélique
béatitude, apparut au bout de l'allée, Chesnel! Hélas! le sable criait
sous ses pieds, comme celui qui tombe du sablier de la Mort et qu'elle
broie avec ses pieds sans chaussure. Ce bruit et la vue de Chesnel dans
un état d'horrible désolation, donnèrent à la vieille fille la cruelle
émotion que cause le rappel des sens envoyés par l'âme dans les pays
imaginaires.

--Qu'y a-t-il? s'écria-t-elle comme frappée d'un coup au cœur.

--Tout est perdu! dit Chesnel. Monsieur le comte déshonorera la maison,
si nous n'y mettons ordre.

Il montra les lettres de change, il peignit les tortures qu'il avait
subies depuis quatre jours, en peu de mots simples, mais énergiques et
touchants.

--Le malheureux, il nous trompe, s'écria mademoiselle Armande dont le
cœur se dilata sous l'affluence du sang qui abondait par grosses vagues.

--Disons notre _meâ culpâ_, mademoiselle, reprit d'une voix forte le
vieillard, nous l'avons habitué à faire ses volontés, il lui fallait un
guide sévère, et ce ne pouvait être ni vous qui êtes une fille, ni moi
qu'il n'écoutait pas: il n'a pas eu de mère.

--Il y a de terribles fatalités pour les races nobles qui tombent, dit
mademoiselle Armande les yeux en pleurs.

En ce moment, le marquis se montra. Le vieillard revenait de sa
promenade en lisant la lettre que son fils lui avait écrite à son
retour en lui désignant son voyage au point de vue aristocratique.
Victurnien avait été reçu par les plus grandes familles italiennes,
à Gênes, à Turin, à Milan, à Florence, à Venise, à Rome, à Naples;
il avait dû leur flatteur accueil à son nom et aussi à la duchesse
peut-être. Enfin il s'y était montré magnifiquement, et comme devait se
produire un d'Esgrignon.

--Tu auras fait des tiennes, Chesnel, dit-il au vieux notaire.

Mademoiselle Armande fit un signe à Chesnel, signe ardent et terrible,
également bien compris par tous deux. Ce pauvre père, cette fleur
d'honneur féodal, devait mourir avec ses illusions. Un pacte de silence
et de dévouement entre le noble notaire et la noble fille fut conclu
par une simple inclination de tête.

--Ah! Chesnel, ce n'est pas tout-à-fait comme ça que les d'Esgrignon
sont allés en Italie vers le quinzième siècle, quand le maréchal
Trivulce, au service de France, servait sous un d'Esgrignon qui avait
Bayard sous ses ordres: autre temps, autres plaisirs. La duchesse de
Maufrigneuse vaut d'ailleurs bien la marquise de Spinola.

Le vieillard se balançait d'un air fat comme s'il avait eu la marquise
de Spinola, et comme s'il possédait la duchesse moderne. Quand les deux
affligés furent seuls, assis sur le même banc, réunis dans une même
pensée, ils se dirent pendant long-temps l'un à l'autre des paroles
vagues, insignifiantes, en regardant ce père heureux qui s'en allait en
gesticulant comme s'il se parlait à lui-même.

--Que va-t-il devenir? disait mademoiselle Armande.

--Du Croisier a donné l'ordre à messieurs Keller de ne plus lui
remettre de sommes sans titres, répondit Chesnel.

--Il a des dettes, reprit mademoiselle Armande.

--Je le crains.

--S'il n'a plus de ressources, que fera-t-il?

--Je n'ose me répondre à moi-même.

--Mais il faut l'arracher à cette vie, l'amener ici, car il arrivera à
manquer de tout.

--Et à manquer à tout, répéta lugubrement Chesnel.

Mademoiselle Armande ne comprit pas encore, elle ne pouvait pas
comprendre le sens de cette parole.

--Comment le soustraire à cette femme, à cette duchesse, qui peut-être
l'entraîne? dit-elle.

--Il fera des crimes pour rester auprès d'elle, dit Chesnel en essayant
d'arriver par des transitions supportables à une idée insupportable.

--Des crimes! répéta mademoiselle Armande. Ah! Chesnel, cette idée
ne peut venir qu'à vous, ajouta-t-elle, en lui jetant un regard
accablant, le regard par lequel la femme peut foudroyer les dieux. Les
gentilshommes ne commettent d'autres crimes que ceux dits de haute
trahison, et on leur coupe alors la tête sur un drap noir comme aux
rois.

--Les temps sont bien changés, dit Chesnel en branlant sa tête de
laquelle Victurnien avait fait tomber les derniers cheveux. Notre Roi
Martyr n'est pas mort comme Charles d'Angleterre.

Cette réflexion calma le magnifique courroux de la fille noble, elle
eut le frisson, sans croire encore à l'idée de Chesnel.

--Nous prendrons un parti demain, dit-elle, il y faut réfléchir. Nous
avons nos biens en cas de malheur.

--Oui, reprit Chesnel, vous êtes indivis avec monsieur le marquis, la
plus forte part vous appartient, vous pouvez l'hypothéquer sans lui
rien dire.

Pendant la soirée, les joueurs et les joueuses de whist, de reversis,
de boston, de trictrac, remarquèrent quelque agitation dans les traits
ordinairement si calmes et si purs de mademoiselle Armande.

--Pauvre enfant sublime! dit la vieille marquise de Casteran, elle
doit souffrir encore. Une femme ne sait jamais à quoi elle s'engage en
faisant les sacrifices qu'elle a faits à sa maison.

Il fut décidé le lendemain avec Chesnel que mademoiselle Armande irait
à Paris arracher son neveu à sa perdition. Si quelqu'un pouvait opérer
l'enlèvement de Victurnien, n'était-ce pas la femme qui avait pour
lui des entrailles maternelles? Mademoiselle Armande, décidée à aller
trouver la duchesse de Maufrigneuse, voulait tout déclarer à cette
femme. Mais il fallut un prétexte pour justifier ce voyage aux yeux du
marquis et de la ville. Mademoiselle Armande risqua toutes ses pudeurs
de fille vertueuse en laissant croire à quelque maladie qui exigeait
une consultation de médecins habiles et renommés. Dieu sait si l'on en
causa. Mademoiselle Armande voyait un bien autre honneur que le sien au
jeu! Elle partit. Chesnel lui apporta son dernier sac de louis, elle le
prit, sans même y faire attention, comme elle prenait sa capote blanche
et ses mitaines de filet.

--Généreuse fille! Quelle grâce! dit Chesnel en la mettant en voiture,
elle et sa femme de chambre qui ressemblait à une sœur grise.

Du Croisier avait calculé sa vengeance comme les gens de province
calculent tout. Il n'y a rien au monde que les Sauvages, les paysans
et les gens de province pour étudier à fond leurs affaires dans tous
les sens; aussi, quand ils arrivent de la Pensée au Fait, trouvez-vous
les choses complètes. Les diplomates sont des enfants auprès de ces
trois classes de mammifères, qui ont le temps devant eux, cet élément
qui manque aux gens obligés de penser à plusieurs choses, obligés de
tout conduire, de tout préparer dans les grandes affaires humaines. Du
Croisier avait-il si bien sondé le cœur du pauvre Victurnien, qu'il
eût prévu la facilité avec laquelle il se prêterait à sa vengeance,
ou bien profita-t-il d'un hasard épié durant plusieurs années? Il y
a certes un détail qui prouve une certaine habileté dans la manière
dont se prépara le coup. Qui avertissait du Croisier? Était-ce les
Keller? était-ce le fils du Président du Ronceret, qui achevait son
Droit à Paris? Du Croisier écrivit à Victurnien une lettre pour lui
annoncer qu'il avait défendu aux Keller de lui avancer aucune somme
désormais, au moment où il savait la duchesse de Maufrigneuse dans
les derniers embarras, et le comte d'Esgrignon dévoré par une misère
aussi effroyable que savamment déguisée. Ce malheureux jeune homme
déployait son esprit à feindre l'opulence! Cette lettre, qui disait à
la victime que les Keller ne lui remettraient rien sans des valeurs,
laissait entre les formules d'un respect exagéré et la signature un
espace assez considérable. En coupant ce fragment de lettre, il était
facile d'en faire un effet pour une somme considérable. Cette infernale
lettre allait jusque sur le verso du second feuillet, elle était sous
enveloppe, le revers se trouvait blanc. Quand cette lettre arriva,
Victurnien roulait dans les abîmes du désespoir. Après deux ans passés
dans la vie la plus heureuse, la plus sensuelle, la moins penseuse, la
plus luxueuse, il se voyait face à face avec une inexorable misère,
une impossibilité absolue d'avoir de l'argent. Le voyage ne s'était
pas achevé sans quelques tiraillements pécuniaires. Le comte avait
extorqué très-difficilement, la duchesse aidant, plusieurs sommes à des
banquiers. Ces sommes, représentées par des lettres de change, allaient
se dresser devant lui dans toute leur rigueur, avec les sommations
implacables de la Banque et de la Jurisprudence commerciale. A travers
ses dernières jouissances, ce malheureux enfant sentait la pointe de
l'épée du Commandeur. Au milieu de ses soupers, il entendait, comme
Don Juan, le bruit lourd de la Statue qui montait les escaliers. Il
éprouvait ces frissons indicibles que donne le _sirocco_ de dettes. Il
comptait sur un hasard. Il avait toujours gagné à la loterie depuis
cinq ans, sa bourse s'était toujours remplie. Il se disait qu'après
Chesnel était venu du Croisier, qu'après du Croisier jaillirait une
autre mine d'or. D'ailleurs il gagnait de fortes sommes au jeu. Le
jeu l'avait sauvé déjà de plusieurs mauvais pas. Souvent, dans un
fol espoir, il allait perdre au salon des Étrangers le gain qu'il
faisait au Cercle ou dans le monde au whist. Sa vie, depuis deux
mois, ressemblait à l'immortel finale du _Don Juan_ de Mozart! Cette
musique doit faire frissonner certains jeunes gens parvenus à la
situation où se débattait Victurnien. Si quelque chose peut prouver
l'immense pouvoir de la Musique, n'est-ce pas cette sublime traduction
du désordre, des embarras qui naissent dans une vie exclusivement
voluptueuse, cette peinture effrayante du parti pris de s'étourdir
sur les dettes, sur les duels, sur les tromperies, sur les mauvaises
chances? Mozart est, dans ce morceau, le rival heureux de Molière. Ce
terrible finale ardent, vigoureux, désespéré, joyeux, plein de fantômes
horribles et de femmes lutines, marqué par une dernière tentative
qu'allument les vins du souper et par une défense enragée; tout cet
infernal poème, Victurnien le jouait à lui seul! Il se voyait seul,
abandonné, sans amis, devant une pierre où était écrit, comme au bout
d'un livre enchanteur, le mot FIN. Oui! tout allait finir pour lui. Il
voyait par avance le regard froid et railleur, le sourire par lequel
ses compagnons accueilleraient le récit de son désastre. Il savait
que parmi eux, qui hasardaient des sommes importantes sur les tapis
verts que Paris dresse à la Bourse, dans les salons, dans les cercles,
partout, nul n'en distrairait un billet de banque pour sauver un ami.
Chesnel devait être ruiné. Victurnien avait dévoré Chesnel. Toutes les
furies étaient dans son cœur et se le partageaient quand il souriait
à la duchesse, aux Italiens, dans cette loge où leur bonheur faisait
envie à toute la salle. Enfin, pour expliquer jusqu'où il roulait dans
l'abîme du doute, du désespoir et de l'incrédulité, lui qui aimait la
vie jusqu'à devenir lâche pour la conserver, cet ange la lui faisait
si belle! eh! bien, il regardait ses pistolets, il allait jusqu'à
concevoir le suicide, lui, ce voluptueux mauvais sujet, indigne de
son nom. Lui, qui n'aurait pas souffert l'apparence d'une injure, il
s'adressait ces horribles remontrances que l'on ne peut entendre que
de soi-même. Il laissa la lettre de du Croisier ouverte sur son lit:
il était neuf heures quand Joséphin la lui remit, et il avait dormi au
retour de l'Opéra, quoique ses meubles fussent saisis. Mais il avait
passé par le voluptueux réduit où la duchesse et lui se retrouvaient
pour quelques heures après les fêtes de la Cour, après les bals les
plus éclatants, les soirées les plus splendides. Les apparences étaient
très-habilement sauvées. Ce réduit était une mansarde vulgaire en
apparence, mais que les Péris de l'Inde avaient décorée, et où madame
de Maufrigneuse était obligée en entrant de baisser sa tête chargée
de plumes ou de fleurs. A la veille de périr, le comte avait voulu
dire adieu à ce nid élégant, bâti par lui qui en avait fait une poésie
digne de son ange, et où désormais les œufs enchantés, brisés par le
malheur, n'écloraient plus en blanches colombes, en bengalis brillants,
en flamants roses, en mille oiseaux fantastiques qui voltigent encore
au-dessus de nos têtes pendant les derniers jours de la vie. Hélas!
dans trois jours il fallait fuir, les poursuites pour des lettres de
change données à des usuriers étaient arrivées au dernier terme. Il lui
passa par la cervelle une atroce idée: Fuir avec la duchesse, aller
vivre dans un coin ignoré, au fond de l'Amérique du Nord ou du Sud;
mais fuir avec une fortune, et en laissant les créanciers nez à nez
avec leurs titres. Pour réaliser ce plan il suffisait de couper ce bas
de lettre signée du Croisier, d'en faire un effet et de le porter chez
les Keller. Ce fut un combat affreux, où il y eut des larmes répandues
et où l'honneur de la race triompha, mais sous condition. Victurnien
voulut être sûr de sa belle Diane, il subordonna l'exécution de son
plan à l'assentiment qu'elle donnerait à leur fuite. Il vint chez la
duchesse, rue du Faubourg-Saint-Honoré, il la trouva dans un de ses
négligés coquets qui lui coûtait autant de soins que d'argent, et qui
lui permettaient de commencer son rôle d'ange dès onze heures du matin.

Madame de Maufrigneuse était à demi pensive: mêmes inquiétudes
la dévoraient, mais elle les supportait avec courage. Parmi les
organisations diverses que les physiologistes ont remarquées chez
les femmes, il en est une qui a je ne sais quoi de terrible, qui
comporte une vigueur d'âme, une lucidité d'aperçus, une promptitude
de décision, une insouciance, ou plutôt un parti pris sur certaines
choses dont s'effraierait un homme. Ces facultés sont cachées sous les
dehors de la faiblesse la plus gracieuse. Ces femmes, seules entre
les femmes, offrent la réunion ou plutôt le combat de deux êtres que
Buffon ne reconnaissait existants que chez l'homme. Les autres femmes
sont entièrement femmes; elles sont entièrement tendres, entièrement
mères, entièrement dévouées, entièrement nulles ou ennuyeuses; leurs
nerfs sont d'accord avec leur sang et le sang avec leur tête; mais les
femmes comme la duchesse peuvent arriver à tout ce que la sensibilité
a de plus élevé, et faire preuve de la plus égoïste insensibilité.
L'une des gloires de Molière est d'avoir admirablement peint, d'un
seul côté seulement, ces natures de femmes dans la plus grande figure
qu'il ait taillée en plein marbre: Célimène! Célimène, qui représente
la femme aristocratique, comme Figaro, cette seconde édition de
Panurge, représente le peuple. Ainsi, accablée sous le poids de dettes
énormes, la duchesse s'était ordonnée à elle-même, absolument comme
Napoléon oubliait et reprenait à volonté le fardeau de ses pensées,
de ne songer à cette avalanche de soucis qu'en un seul moment et
pour prendre un parti définitif. Elle avait la faculté de se séparer
d'elle-même et de contempler le désastre à quelques pas, au lieu de se
laisser enterrer dessous. C'était, certes, grand, mais horrible dans
une femme. Entre l'heure de son réveil où elle avait retrouvé toutes
ses idées et l'heure où elle s'était mise à sa toilette, elle avait
contemplé le danger dans toute son étendue, la possibilité d'une chute
épouvantable. Elle méditait: la fuite en pays étranger, ou aller au
Roi et lui déclarer sa dette, ou séduire un riche banquier et payer,
en jouant à la Bourse; avec l'or qu'il lui donnerait, le Juif serait
assez spirituel pour n'apporter que des bénéfices, et ne jamais
parler de pertes, délicatesse qui gazerait tout. Ces divers moyens,
cette catastrophe, tout avait été délibéré froidement, avec calme,
sans trépidation. De même qu'un naturaliste prend le plus magnifique
des lépidoptères, et le fiche sur du coton avec une épingle, madame
de Maufrigneuse avait ôté son amour de son cœur pour penser à la
nécessité du moment, prête à reprendre sa belle passion sur sa ouate
immaculée quand elle aurait sauvé sa couronne de duchesse. Point de ces
hésitations que Richelieu ne confiait qu'au père Joseph, que Napoléon
cacha d'abord à tout le monde, elle s'était dit: ou ceci ou cela. Elle
était au coin de son feu, commandant sa toilette pour aller au Bois, si
le temps le permettait, quand Victurnien entra.

Malgré ses capacités étouffées et son esprit si vif, le comte était
comme aurait dû être cette femme: il avait des palpitations au cœur, il
suait dans son harnais de dandy, il n'osait encore porter une main sur
une pierre angulaire qui, retirée, allait faire crouler la pyramide de
leur mutuelle existence. Il lui en coûtait tant d'avoir une certitude!
Les hommes les plus forts aiment à se tromper eux-mêmes sur certaines
choses où la vérité connue les humilierait, les offenserait d'eux à
eux. Victurnien força sa propre incertitude à venir sur le terrain en
lâchant une phrase compromettante.

--Qu'avez-vous? avait été le premier mot de Diane de Maufrigneuse à
l'aspect de son cher Victurnien.

--Mais, ma chère Diane, je suis dans un si grand embarras qu'un homme
au fond de l'eau, et à sa dernière gorgée, est heureux en comparaison
de moi.

--Bah! fit-elle, des misères, vous êtes un enfant. Voyons, dites?

--Je suis perdu de dettes, et arrivé au pied du mur.

--N'est-ce que cela? dit-elle en souriant. Toutes les affaires d'argent
s'arrangent d'une manière ou de l'autre, il n'y a d'irréparable que les
désastres du cœur.

Mis à l'aise par cette compréhension subite de sa position, Victurnien
déroula la brillante tapisserie de sa vie pendant ces trente mois, mais
à l'envers et avec talent d'ailleurs, avec esprit surtout. Il déploya
dans son récit cette poésie du moment qui ne manque à personne dans les
grandes crises, et sut le vernir d'un élégant mépris pour les choses
et les hommes. Ce fut aristocratique. La duchesse écoutait comme elle
savait écouter, le coude appuyé sur son genou levé très-haut. Elle
avait le pied sur un tabouret. Ses doigts étaient mignonnement groupés
autour de son joli menton. Elle tenait ses yeux attachés aux yeux du
comte; mais des myriades de sentiments passaient sous leur bleu comme
des lueurs d'orage entre deux nuées. Elle avait le front calme, la
bouche sérieuse d'attention, sérieuse d'amour, les lèvres nouées aux
lèvres de Victurnien. Être écouté ainsi, voyez-vous, c'était à croire
que l'amour divin émanait de ce cœur. Aussi, quand le comte eut proposé
la fuite à cette âme attachée à son âme, fut-il obligé de s'écrier:
Vous êtes un ange! La belle Maufrigneuse répondait sans avoir encore
parlé.

  [Illustration: IMP. S. RAÇON.

  La duchesse écoutait comme elle savait écouter, le coude appuyé
  sur son genou levé très-haut.
                                         (LE CABINET DES ANTIQUES.)]

--Bien, bien, dit la duchesse qui au lieu d'être livrée à l'amour
qu'elle exprimait était livrée à de profondes combinaisons qu'elle
gardait pour elle; il ne s'agit pas de cela, mon ami... (L'_ange_
n'était plus que _cela_.) .... Pensons à vous. Oui, nous partirons, le
plus tôt sera le mieux. Arrangez tout: je vous suivrai. C'est beau de
laisser là Paris et le monde. Je vais faire mes préparatifs de manière
que l'on ne puisse rien soupçonner.

Ce mot: _Je vous suivrai!_ fut dit comme l'eût dit à cette époque la
Mars pour faire tressaillir deux mille spectateurs. Quand une duchesse
de Maufrigneuse offre dans une pareille phrase un pareil sacrifice
à l'amour, elle a payé sa dette. Est-il possible de lui parler de
détails ignobles? Victurnien put d'autant mieux cacher les moyens
qu'il comptait employer, que Diane se garda bien de le questionner:
elle resta conviée, comme le disait de Marsay, au banquet couronné de
roses que tout homme devait lui apprêter. Victurnien ne voulut pas
s'en aller sans que cette promesse fût scellée: il avait besoin de
puiser du courage dans son bonheur pour se résoudre à une action qui
serait, se disait-il, mal interprétée; mais il compta, ce fut sa raison
déterminante, sur sa tante et sur son père pour étouffer l'affaire, il
comptait même encore sur Chesnel pour inventer quelque transaction.
D'ailleurs, _cette affaire_, était le seul moyen de faire un emprunt
sur les terres de la famille. Avec trois cent mille francs, le comte et
la duchesse iraient vivre heureux, cachés, dans un palais à Venise, ils
y oublieraient l'univers! ils se racontèrent leur roman par avance.

Le lendemain, Victurnien fit un mandat de trois cent mille francs,
et le porta chez les Keller. Les Keller payèrent, ils avaient, en ce
moment, des fonds à du Croizier; mais ils le prévinrent par une lettre
qu'il ne tirât plus sur eux, sans avis. Du Croizier, très-étonné,
demanda son compte, on le lui envoya. Ce compte lui expliqua tout: sa
vengeance était échue.

Quand Victurnien eut _son_ argent, il le porta chez madame de
Maufrigneuse, qui serra dans son secrétaire les billets de banque
et voulut dire adieu au monde en voyant une dernière fois l'Opéra.
Victurnien était rêveur, distrait, inquiet, il commençait à réfléchir.
Il pensait que sa place dans la loge de la duchesse pouvait lui coûter
cher, qu'il ferait mieux, après avoir mis les trois cent mille francs
en sûreté, de courir la poste et de tomber aux pieds de Chesnel en lui
avouant son embarras. Avant de sortir, la duchesse ne put s'empêcher
de jeter à Victurnien un adorable regard où éclatait le désir de faire
encore quelques adieux à ce nid qu'elle aimait tant! Le trop jeune
comte perdit une nuit. Le lendemain, à trois heures, il était à l'hôtel
de Maufrigneuse, et venait prendre les ordres de la duchesse pour
partir au milieu de la nuit.

--Pourquoi partirions-nous? dit-elle. J'ai bien pensé à ce projet. La
vicomtesse de Bauséant et la duchesse de Langeais ont disparu. Ma fuite
aurait quelque chose de bien vulgaire. Nous ferons tête à l'orage. Ce
sera beaucoup plus beau. Je suis sûre du succès.

Victurnien eut un éblouissement, il lui sembla que sa peau se
dissolvait, et que son sang coulait de tous côtés.

--Qu'avez-vous? s'écria la belle Diane en s'apercevant d'une hésitation
que les femmes ne pardonnent jamais.

A toutes les fantaisies des femmes, les gens habiles doivent d'abord
dire oui, et leur suggérer les motifs du non en leur laissant
l'exercice de leur droit de changer à l'infini leurs idées, leurs
résolutions et leurs sentiments. Pour la première fois, Victurnien eut
un accès de colère, la colère des gens faibles et poétiques, orage mêlé
de pluie, d'éclairs, mais sans tonnerre. Il traita fort mal cet ange
sur la foi duquel il avait hasardé plus que sa vie, l'honneur de sa
maison.

--Voilà donc, dit-elle, ce que nous trouvons après dix-huit mois de
tendresse. Vous me faites mal, bien mal. Allez vous-en! Je ne veux plus
vous voir. J'ai cru que vous m'aimiez, vous ne m'aimez pas.

--Je ne vous aime pas, demanda-t-il foudroyé par ce reproche.

--Non, monsieur.

--Mais encore, s'écria-t-il. Ah! si vous saviez ce que je viens de
faire pour vous?

--Et qu'avez-vous tant fait pour moi, monsieur, dit-elle, comme si l'on
ne devait pas tout faire pour une femme qui a tant fait pour vous!

--Vous n'êtes pas digne de le savoir, s'écria Victurnien enragé.

--Ah!

Après ce sublime _ah!_ Diane pencha sa tête, la mit dans sa main, et
demeura froide, immobile, implacable, comme doivent être les anges
qui ne partagent aucun des sentiments humains. Quand Victurnien
trouva cette femme dans cette pose terrible, il oublia son danger. Ne
venait-il pas de maltraiter la créature la plus angélique du monde?
il voulait sa grâce, il se mit aux pieds de Diane de Maufrigneuse
et les baisa; il l'implora, il pleura. Le malheureux resta là deux
heures faisant mille folies, il rencontra toujours un visage froid,
et des yeux où roulaient des larmes par moments, de grosses larmes
silencieuses, aussitôt essuyées, afin d'empêcher l'indigne amant de
les recueillir. La duchesse jouait une de ces douleurs qui rendent les
femmes augustes et sacrées. Deux autres heures succédèrent à ces deux
premières heures. Le comte obtint alors la main de Diane, il la trouva
froide et sans âme. Cette belle main, pleine de trésors, ressemblait à
du bois souple: elle n'exprimait rien; il l'avait saisie, elle n'était
pas donnée. Il ne vivait plus, il ne pensait plus. Il n'aurait pas
vu le soleil. Que faire? que résoudre? quel parti prendre? Dans ces
sortes d'occasions, pour conserver son sang-froid, un homme doit être
constitué comme ce forçat qui, après avoir volé pendant toute la nuit
les médailles d'or de la Bibliothèque royale, vient au matin prier son
honnête homme de frère de les fondre, s'entend dire: que faut-il faire?
et lui répond: fais-moi du café! Mais Victurnien tomba dans une stupeur
hébétée dont les ténèbres enveloppèrent son esprit. Sur ces brunes
grises passaient, semblables à ces figures que Raphaël a mises sur des
fonds noirs, les images des voluptés auxquelles il fallait dire adieu.
Inexorable et méprisante, la duchesse jouait avec un bout d'écharpe en
lançant des regards irrités sur Victurnien, elle coquetait avec ses
souvenirs mondains, elle parlait à son amant de ses rivaux comme si
cette colère la décidait à remplacer par l'un d'eux un homme capable de
démentir en un moment vingt-huit mois d'amour.

--Ah! disait-elle, ce ne serait pas ce cher charmant petit Félix de
Vandenesse, si fidèle à madame de Mortsauf, qui se permettrait une
pareille scène: il aime, celui-là! De Marsay, ce terrible de Marsay,
que tout le monde trouve si tigre, est un de ces hommes forts qui
rudoient les hommes, mais qui gardent toutes leurs délicatesses
pour les femmes. Montriveau a brisé sous son pied la duchesse de
Langeais, comme Othello tue Dedesmona, dans un accès de colère qui du
moins attesta l'excès de son amour: ce n'était pas mesquin comme une
querelle! il y a du plaisir à être brisée ainsi! Les hommes blonds,
petits, minces et fluets aiment à tourmenter les femmes, ils ne peuvent
régner que sur ces pauvres faibles créatures; ils aiment pour avoir une
raison de se croire des hommes. La tyrannie de l'amour est leur seule
chance de pouvoir.

Elle ne savait pas pourquoi elle s'était mise sous la domination d'un
homme blond. De Marsay, Montriveau, Vandenesse, ces beaux bruns,
avaient un rayon de soleil dans les yeux. Ce fut un déluge d'épigrammes
qui passèrent en sifflant comme des balles. Diane lançait trois flèches
dans un mot: elle humiliait, elle piquait, elle blessait à elle seule
comme dix Sauvages savent blesser quand ils veulent faire souffrir leur
ennemi lié à un poteau.

Le comte lui cria dans un accès d'impatience:--Vous êtes folle! et
sortit, Dieu sait en quel état! Il conduisit son cheval comme s'il
n'eût jamais mené. Il accrocha des voitures, il donna contre une
borne dans la place Louis XV, il alla sans savoir où. Son cheval ne
se sentant pas tenu, s'enfuit par le quai d'Orsay à son écurie. En
tournant la rue de l'Université, le cabriolet fut arrêté par Joséphin.

--Monsieur, dit le vieillard d'un air effaré, vous ne pouvez pas
rentrer chez vous, la Justice est venue pour vous arrêter...

Victurnien mit le compte de cette arrestation sur le mandat qui ne
pouvait pas encore être arrivé chez le Procureur du roi, et non sur ses
véritables lettres de change qui se remuaient depuis quelques jours
sous forme de jugements en règle et que la main des Gardes du Commerce
mettait en scène avec accompagnement d'espions, de recors, de juges
de paix, commissaires de police, gendarmes et autres représentants de
l'Ordre social. Comme la plupart des criminels, Victurnien ne pensait
plus qu'à son crime.

--Je suis perdu, s'écria-t-il.

--Non, monsieur le comte, poussez en avant, allez à l'Hôtel du Bon
Lafontaine, rue de Grenelle. Vous y trouverez mademoiselle Armande qui
est arrivée, les chevaux sont mis à sa voiture, elle vous attend et
vous emmènera.

Dans son trouble, Victurnien saisit cette branche offerte à portée
de sa main, au sein de ce naufrage; il courut à cet hôtel, y trouva,
y embrassa sa tante qui pleurait comme une Madeleine: on eût dit la
complice des fautes de son neveu. Tous deux montèrent en voiture, et
quelques instants après ils se trouvèrent hors Paris, sur la route de
Brest. Victurnien anéanti demeurait dans un profond silence. Quand la
tante et le neveu se parlèrent, ils furent l'un et l'autre victimes du
fatal quiproquo qui avait jeté sans réflexion Victurnien dans les bras
de mademoiselle Armande: le neveu pensait à son faux, la tante pensait
aux dettes et aux lettres de change.

--Vous savez tout, ma tante, lui dit-il.

--Oui, mon pauvre enfant, mais nous sommes là. Dans ce moment-ci, je ne
te gronderai pas, reprends courage.

--Il faudra me cacher.

--Peut-être. Oui, cette idée est excellente.

--Si je pouvais entrer chez Chesnel sans être vu, en calculant notre
arrivée au milieu de la nuit?

--Ce sera mieux, nous serons plus libres de tout cacher à mon frère.
Pauvre ange! comme il souffre, dit-elle en caressant cet indigne enfant.

--Oh! maintenant je comprends le déshonneur, il a refroidi mon amour.

--Malheureux enfant, tant de bonheur et tant de misère!

Mademoiselle Armande tenait la tête brûlante de son neveu sur sa
poitrine, elle baisait ce front en sueur malgré le froid, comme les
saintes femmes durent baiser le front du Christ en le mettant dans son
suaire. Selon son excellent calcul, cet enfant prodigue fut nuitamment
introduit dans la paisible maison de la rue du Bercail; mais le hasard
fit qu'en y venant, il se jetait, suivant une expression proverbiale,
dans la gueule du loup. Chesnel avait la veille traité de son Étude
avec le premier clerc de monsieur Lepressoir, le notaire des Libéraux,
comme il était le notaire de l'aristocratie. Ce jeune clerc appartenait
à une famille assez riche pour pouvoir donner à Chesnel une somme
importante en à-compte, cent mille francs.

--Avec cent mille francs, se disait en ce moment le vieux notaire qui
se frottait les mains, on éteint bien des créances. Le jeune homme a
des dettes usuraires, nous le renfermerons ici. J'irai là-bas, moi,
faire capituler ces chiens-là.

Chesnel, l'honnête Chesnel, le vertueux Chesnel, le digne Chesnel,
appelait _des chiens_ les créanciers de son enfant d'amour, le comte
Victurnien. Le futur notaire quittait la rue du Bercail, lorsque la
calèche de mademoiselle Armande y entrait. La curiosité naturelle à
tout jeune homme qui eût vu, dans cette ville, à cette heure, une
calèche s'arrêtant à la porte du vieux notaire, était suffisamment
éveillée pour faire rester le premier clerc dans l'enfoncement d'une
porte, d'où il aperçut mademoiselle Armande.

--Mademoiselle Armande d'Esgrignon, à cette heure? Que se passe-t-il
donc chez les d'Esgrignon? se dit-il.

A l'aspect de mademoiselle, Chesnel la reçut assez mystérieusement,
en rentrant la lumière qu'il tenait à la main. En voyant Victurnien,
au premier mot que lui dit à l'oreille mademoiselle Armande, le
bonhomme comprit tout; il regarda dans la rue, la trouva silencieuse
et tranquille, il fit un signe, le jeune comte s'élança de la calèche
dans la cour. Tout fut perdu, la retraite de Victurnien était connue
du successeur de Chesnel.

--Ah! monsieur le comte, s'écria l'ex-notaire quand Victurnien fut
installé dans une chambre qui donnait dans le cabinet de Chesnel et où
l'on ne pouvait pénétrer qu'en passant sur le corps du bonhomme.

--Oui, monsieur, répondit le jeune homme en comprenant l'exclamation de
son vieil ami, je ne vous ai pas écouté, je suis au fond d'un abîme où
il faudra périr.

--Non, non, dit le bonhomme en regardant triomphalement mademoiselle
Armande et le comte. J'ai vendu mon Étude. Il y avait bien longtemps
que je travaillais et que je pensais à me retirer. J'aurai demain, à
midi, cent mille francs avec lesquels on peut arranger bien des choses.
Mademoiselle, dit-il, vous êtes fatiguée, remontez en voiture, et
rentrez vous coucher. A demain les affaires.

--Il est en sûreté? répondit-elle en montrant Victurnien.

--Oui, dit le vieillard.

Elle embrassa son neveu, lui laissa quelques larmes sur le front, et
partit.

--Mon bon Chesnel, à quoi serviront vos cent mille francs dans la
situation où je me trouve? dit le comte à son vieil ami quand ils
se mirent à causer d'affaires. Vous ne connaissez pas, je le crois,
l'étendue de mes malheurs.

Victurnien expliqua son affaire. Chesnel resta foudroyé. Sans la force
de son dévouement, il aurait succombé sous ce coup. Deux ruisseaux de
larmes coulèrent de ses yeux, qu'on aurait cru desséchés. Il redevint
enfant pour quelques instants. Pendant quelques instants il fut insensé
comme un homme qui verrait brûler sa maison, et à travers une fenêtre,
flamber le berceau de ses enfants, et leurs cheveux siffler en se
consumant. Il se _dressa en pied_, eût dit Amyot, il sembla grandir, il
leva ses vieilles mains, il les agita par des gestes désespérés et fous.

--Que votre père meure sans jamais rien savoir, jeune homme! C'est
assez d'être faussaire, ne soyez point parricide! Fuir? Non, ils vous
condamneraient par contumace. Malheureux enfant, pourquoi n'avez-vous
pas contrefait ma signature à moi? Moi j'aurais payé, je n'aurais
pas porté le titre chez le Procureur du Roi! Je ne puis plus rien.
Vous m'avez acculé dans le dernier trou de l'Enfer. Du Croisier! que
devenir? que faire? Si vous aviez, tué quelqu'un, cela s'excuse encore;
mais un faux! un faux. Et le temps, le temps qui s'envole, dit-il en
montrant sa vieille pendule par un geste menaçant. Il faut un faux
passe-port, maintenant: le crime attire le crime. Il faut... dit-il en
faisant une pause, il faut avant tout sauver la Maison d'Esgrignon.

--Mais, s'écria Victurnien, l'argent est encore chez madame de
Maufrigneuse.

--Ah! s'écria Chesnel. Eh! bien, il y a quelque espoir bien faible:
pourrons-nous attendrir du Croisier, l'acheter? il aura, s'il les veut,
tous les biens de la Maison. J'y vais, je vais le réveiller, lui offrir
tout. D'ailleurs, ce n'est pas vous qui aurez fait le faux, ce sera
moi. J'irai aux galères, j'ai passé l'âge des galères, on ne pourra que
me mettre en prison.

--Mais j'ai écrit le corps du mandat, dit Victurnien sans s'étonner de
ce dévouement insensé.

--Imbécile! Pardon, monsieur le comte. Il fallait le faire écrire
par Joséphin, s'écria le vieux notaire enragé. C'est un bon garçon,
il aurait eu tout sur le dos. C'est fini, le monde croule, reprit le
vieillard affaissé qui s'assit. Du Croisier est un tigre, gardons-nous
de le réveiller. Quelle heure est-il? Où est le mandat? à Paris, on le
rachèterait chez les Keller, ils s'y prêteraient. Ah! c'est une affaire
où tout est péril, une seule fausse démarche nous perd. En tout cas, il
faut l'argent. Allons, personne ne vous sait ici, vivez enterré dans la
cave, s'il le faut. Moi, je vais à Paris, j'y cours, j'entends venir la
malle-poste de Brest.

En un moment, le vieillard retrouva les facultés de sa jeunesse, son
agilité, sa vigueur: il se fit un paquet de voyage, prit de l'argent,
mit un pain de six livres dans la petite chambre, et y enferma son
enfant d'adoption.

--Pas de bruit, lui dit-il, restez là jusqu'à mon retour, sans lumière
la nuit, ou sinon vous allez au bagne! M'entendez-vous, monsieur le
comte? oui, au bagne, si, dans une ville comme la nôtre, quelqu'un vous
savait là.

Puis Chesnel sortit de chez lui, après avoir ordonné à la gouvernante
de le dire malade, de ne recevoir personne, de renvoyer tout le monde,
et de remettre toute espèce d'affaire à trois jours. Il alla séduire le
directeur de la poste, lui raconta un roman, car il eut le génie d'un
romancier habile: il obtint, au cas où il y aurait une place, d'être
pris sans passe-port; et il se fit promettre le secret sur ce départ
précipité. La malle arriva très-heureusement vide.

Débarqué, le lendemain dans la nuit à Paris, le notaire se trouvait à
neuf heures du matin chez les Keller, il y apprit que le fatal mandat
était retourné depuis trois jours à du Croisier; mais tout en prenant
ses informations, il n'y avait rien dit de compromettant. Avant de
quitter les banquiers, il leur demanda si, en rétablissant les fonds,
ils pouvaient faire revenir cette pièce. François Keller répondit que
la pièce appartenait à du Croisier, qui seul était maître de la garder
ou de la renvoyer. Le vieillard au désespoir alla chez la duchesse.
A cette heure, madame de Maufrigneuse ne recevait personne. Chesnel
sentait le prix du temps, il s'assit dans l'antichambre, écrivit
quelques lignes, et les fit parvenir à madame de Maufrigneuse, en
séduisant, en fascinant, en intéressant, en commandant les domestiques
les plus insolents, les plus inaccessibles du monde. Quoiqu'elle fût
encore au lit, la duchesse, au grand étonnement de sa maison, reçut
dans sa chambre le vieil homme en culottes noires, en bas drapés, en
souliers agrafés.

--Qu'y a-t-il, monsieur, dit-elle en se posant dans son désordre, que
veut-il de moi, l'ingrat?

--Il y a, madame la duchesse, s'écria le bonhomme, que vous avez cent
mille écus à nous.

--Oui, dit-elle. Que signifie...

--Cette somme est le résultat d'un faux qui nous mène aux galères, et
que nous avons fait par amour pour vous, dit vivement Chesnel. Comment
ne l'avez-vous pas deviné, vous qui êtes si spirituelle? Au lieu de
gronder le jeune homme, vous auriez dû le questionner, et le sauver en
l'arrêtant à propos. Maintenant, Dieu veuille que le malheur ne soit
pas irréparable! Nous allons avoir besoin de tout votre crédit auprès
du Roi.

Aux premiers mots qui lui expliquèrent l'affaire, la duchesse honteuse
de sa conduite avec un amant si passionné, craignit d'être soupçonnée
de complicité. Dans son désir de montrer qu'elle avait conservé
l'argent sans y toucher, elle oublia toute convenance, et ne compta
pas d'ailleurs ce notaire pour un homme; elle jeta son édredon par
un mouvement violent, s'élança vers son secrétaire en passant devant
le notaire comme un de ces anges qui traversent les vignettes de
Lamartine, et se remit confuse au lit, après avoir tendu les cent mille
écus à Chesnel.

--Vous êtes un ange, madame, dit-il. (Elle devait être un ange pour
tout le monde!) Mais ce ne sera pas tout, reprit le notaire, je compte
sur votre appui pour nous sauver.

--Vous sauver! j'y réussirai ou je périrai. Il faut bien aimer pour ne
pas reculer devant un crime. Pour quelle femme a-t-on fait pareille
chose? Pauvre enfant! Allez, ne perdez pas de temps, cher monsieur
Chesnel. Comptez sur moi comme sur vous-même.

--Madame la duchesse, madame la duchesse!

Le vieux notaire ne put rien dire que ces mots, tant il était saisi! Il
pleurait, il lui prit envie de danser, mais il eut peur de devenir fou,
il se contint.

--A nous deux, nous le sauverons, dit-il en s'en allant.

Chesnel alla voir aussitôt Joséphin qui lui ouvrit le secrétaire
et la table où étaient les papiers du jeune comte, il y trouva
très-heureusement quelques lettres de du Croisier et des Keller qui
pouvaient devenir utiles. Puis, il prit une place dans une diligence
qui partait immédiatement. Il paya les postillons de manière à faire
aller la lourde voiture aussi vite que la malle, car il rencontra deux
voyageurs aussi pressés que lui, et qui s'accordèrent pour faire leurs
repas en voiture. La route fut comme dévorée. Le notaire rentra rue du
Bercail, après trois jours d'absence. Quoiqu'il fût onze heures avant
minuit, il était trop tard. Chesnel aperçut des gendarmes à sa porte,
et quand il en atteignit le seuil, il vit dans sa cour le jeune comte
arrêté. Certes, s'il en avait eu le pouvoir, il aurait tué tous les
gens de justice et les soldats, mais il ne put que se jeter au cou de
Victurnien.

--Si je ne réussis pas à étouffer l'affaire, il faudra vous tuer avant
que l'acte d'accusation ne soit dressé, lui dit-il à l'oreille.

Victurnien était dans un tel état de stupeur, qu'il regarda le notaire
sans le comprendre.

--Me tuer, répéta-t-il.

--Oui? Si vous n'en aviez pas le courage, mon enfant, comptez sur moi,
lui dit Chesnel en lui serrant la main.

Il resta, malgré la douleur que lui causait ce spectacle, planté sur
ses deux jambes tremblantes, à regarder le fils de son cœur, le comte
d'Esgrignon, l'héritier de cette grande maison, marchant entre les
gendarmes, entre le commissaire de police de la ville, le juge de paix,
et l'huissier du Parquet. Le vieillard ne recouvra sa résolution et sa
présence d'esprit que quand cette troupe eut disparu, qu'il n'entendit
plus le bruit des pas, et que le silence se fut rétabli.

--Monsieur, vous allez vous enrhumer, lui dit Brigitte.

--Que le diable t'emporte, s'écria le notaire exaspéré.

Brigitte, qui n'avait rien entendu de pareil depuis vingt-neuf ans
qu'elle servait Chesnel, laissa tomber sa chandelle; mais sans prendre
garde à l'épouvante de Brigitte, le maître, qui n'entendit pas
l'exclamation de sa gouvernante, se mit à courir vers le Val-Noble.

--Il est fou, se dit-elle. Après tout, il y a de quoi. Mais où va-t-il?
il m'est impossible de le suivre. Que deviendra-t-il? irait-il se noyer?

Brigitte réveilla le premier clerc, et l'envoya surveiller les bords
de la rivière, devenus fatalement célèbres depuis le suicide d'un
jeune homme plein d'avenir, et la mort récente d'une jeune fille
séduite. Chesnel se rendait à l'hôtel de du Croisier. Il n'y avait plus
d'espoir que là. Les crimes de faux ne peuvent être poursuivis que
sur des plaintes privées. Si du Croisier voulait s'y prêter, il était
encore possible de faire passer la plainte pour un malentendu, Chesnel
espérait encore acheter cet homme.

Pendant cette soirée, il était venu beaucoup plus de monde qu'à
l'ordinaire chez monsieur et madame du Croisier. Quoique cette affaire
eût été tenue secrète entre le Président du Tribunal, monsieur du
Ronceret, monsieur Sauvager, premier Substitut du Procureur du
Roi, et monsieur du Coudrai, l'ancien Conservateur des hypothèques
destitué pour avoir mal voté; mesdames du Ronceret et du Coudrai
l'avaient confiée sous le secret, à une ou deux amies intimes. La
nouvelle avait donc couru dans la société mi-partie de noblesse et
de bourgeoisie qui se donnait rendez-vous chez monsieur du Croisier.
Chacun sentait la gravité d'une affaire semblable, et n'osait en parler
ouvertement. L'attachement de madame du Croisier à la haute noblesse
était d'ailleurs si connu qu'à peine se hasarda-t-on à chuchoter
quelque chose du malheur qui arrivait aux d'Esgrignon en demandant
des éclaircissements. Les principaux intéressés attendirent, pour en
causer, l'heure à laquelle la bonne madame du Croisier faisait sa
retraite vers sa chambre à coucher, où elle accomplissait ses devoirs
religieux loin des regards de son mari. Au moment où la dame du logis
disparut, les adhérents de du Croisier qui connaissaient le secret et
les plans de ce grand industriel se comptèrent, ils virent encore dans
le salon des personnes que leurs opinions ou leurs intérêts rendaient
suspectes, ils continuèrent à jouer. Vers onze heures et demie, il ne
resta plus que les intimes, monsieur Sauvager, monsieur Camusot, le
Juge d'Instruction et sa femme, monsieur et madame du Ronceret, leur
fils Félicien, monsieur et madame du Coudrai, Joseph Blondet, fils aîné
d'un vieux juge, en tout dix personnes.

On raconte que Talleyrand, dans une fatale nuit, à trois heures du
matin, jouant chez la duchesse de Luynes, interrompit le jeu, posa sa
montre sur la table, demanda aux joueurs si le prince de Condé avait
d'autre enfant que le duc d'Enghien.--Pourquoi demandez-vous une chose
que vous savez si bien? répondit madame de Luynes.--C'est que si le
prince n'a pas d'autre enfant, la maison de Condé est finie. Après un
moment de silence, on reprit le jeu. Ce fut par un mouvement semblable
que procéda le Président du Ronceret, soit qu'il connût ce trait de
l'histoire contemporaine, soit que les petits esprits ressemblent aux
grands dans les expressions de la vie politique. Il regarda sa montre,
et dit en interrompant le boston:--En ce moment, on arrête monsieur le
comte d'Esgrignon, et cette maison si fière est à jamais déshonorée.

--Vous avez donc mis la main sur l'enfant? s'écria joyeusement du
Coudrai.

Tous les assistants, moins le Président, le Substitut et du Croisier,
manifestèrent un étonnement subit.

--Il vient d'être arrêté dans la maison de Chesnel où il s'était caché,
dit le Substitut en prenant l'air d'un homme capable et méconnu qui
devrait être ministre de la Police.

Ce monsieur Sauvager, premier Substitut, était un jeune homme de
vingt-cinq ans, maigre et grand, à figure longue et olivâtre, à cheveux
noirs et crépus, les yeux enfoncés et bordés en dessous d'un large
cercle brun répété au-dessus par ses paupières ridées et bistrées. Il
avait un nez d'oiseau de proie, une bouche serrée, les joues laminées
par l'étude et creusées par l'ambition. Il offrait le type de ces
êtres secondaires à l'affût des circonstances, prêts à tout faire pour
parvenir, mais en se tenant dans les limites du possible et dans le
décorum de la légalité. Son air important annonçait admirablement sa
faconde servile. Le secret de la retraite du jeune comte lui avait
été dit par le successeur de Chesnel, et il en faisait honneur à
sa pénétration. Cette nouvelle parut vivement surprendre le Juge
d'Instruction, monsieur Camusot qui, sur le réquisitoire de Sauvager,
avait décerné le mandat d'arrêt si promptement exécuté. Camusot était
un homme d'environ trente ans, petit, déjà gras, blond, à chair molle,
à teint livide comme celui de presque tous les magistrats qui vivent
enfermés dans leurs cabinets ou leurs salles d'audience. Il avait de
petits yeux jaune-clair, pleins de cette défiance qui passe pour de la
ruse.

Madame Camusot regarda son mari comme pour lui dire:--N'avais-je pas
raison?

--Ainsi l'affaire aura lieu? dit le Juge d'Instruction.

--En douteriez-vous? reprit du Coudrai. Tout est fini puisqu'on tient
le comte.

--Il y a le Jury, dit monsieur Camusot. Pour cette affaire, monsieur le
Préfet saura le composer de manière que, avec les récusations ordonnées
au Parquet et celles de l'accusé, il ne reste que des personnes
favorables à l'acquittement. Mon avis serait de transiger, dit-il en
s'adressant à du Croisier.

--Transiger, dit le Président, mais la Justice est saisie.

--Acquitté ou condamné, le comte d'Esgrignon n'en sera pas moins
déshonoré, dit le Substitut.

--Je suis partie civile, dit du Croisier, j'aurai Dupin l'aîné. Nous
verrons comment la maison d'Esgrignon se tirera de ses griffes.

--Elle saura se défendre et choisir un avocat à Paris, elle vous
opposera Berryer, dit madame Camusot. A bon chat, bon rat.

Du Croisier, monsieur Sauvager et le Président du Ronceret regardèrent
le Juge d'Instruction en proie à une même pensée. Le ton et la manière
avec lesquels la jeune femme jeta son proverbe à la face des huit
personnes qui complotaient la perte de la maison d'Esgrignon leur
causèrent des émotions que chacune d'elles dissimula comme savent
dissimuler les gens de province, habitués par leur cohérence continue
aux ruses de la vie monacale. La petite madame Camusot remarqua le
changement des visages qui se composèrent dès que l'on eut flairé
l'opposition probable du juge aux desseins de du Croisier. En voyant
son mari dévoiler le fond de sa pensée, elle avait voulu sonder la
profondeur de ces haines, et deviner par quel intérêt du Croisier
s'était attaché le premier Substitut qui avait agi si précipitamment et
si contrairement aux vues du Pouvoir.

--Dans tous les cas, dit-elle, si dans cette affaire il vient de Paris
des Avocats célèbres, elle nous promet des séances de Cour d'Assises
bien intéressantes; mais l'affaire expirera entre le Tribunal et la
Cour royale. Il est à croire que le Gouvernement fera secrètement tout
ce qu'on peut faire pour sauver un jeune homme qui appartient à de
grandes familles, et qui a la duchesse de Maufrigneuse pour amie. Ainsi
je ne crois pas que nous ayons de scandale à Landernau.

--Comme vous y allez, madame! dit sévèrement le Président. Croyez-vous
que le Tribunal qui instruira l'affaire et la jugera d'abord, soit
influençable par des considérations étrangères à la justice?

--L'événement prouve le contraire, dit-elle avec malice en regardant le
Substitut et le Président qui lui jetèrent un regard froid.

--Expliquez-vous, madame? dit le Substitut. Vous parlez comme si nous
n'avions pas fait notre devoir.

--Les paroles de madame n'ont aucune valeur, dit Camusot.

--Mais celles de monsieur le Président n'ont-elles pas préjugé une
question qui dépend de l'Instruction, reprit-elle, et cependant
l'instruction est encore à faire et le Tribunal n'a pas encore prononcé?

--Nous ne sommes pas au Palais, lui répondit le Substitut avec aigreur,
et d'ailleurs nous savons tout cela.

--Monsieur le Procureur du Roi ignore tout encore, lui répliqua-t-elle
en le regardant avec ironie. Il va revenir de la Chambre des députés en
toute hâte. Vous lui avez taillé de la besogne, il portera sans doute
lui-même la parole.

Le Substitut fronça ses gros sourcils touffus, et les intéressés virent
écrits sur son front de tardifs scrupules. Il se fit alors un grand
silence pendant lequel on n'entendit que jeter et relever les cartes.
Monsieur et madame Camusot, qui se virent très-froidement traités,
sortirent pour laisser les conspirateurs parler à leur aise.

--Camusot, lui dit sa femme dans la rue, tu t'es trop avancé. Pourquoi
faire soupçonner à ces gens que tu ne trempes pas dans leurs plans? ils
te joueront quelque mauvais tour.

--Que peuvent-ils contre moi? je suis le seul Juge d'Instruction.

--Ne peuvent-ils pas te calomnier sourdement et provoquer ta
destitution?

En ce moment, le couple fut heurté par Chesnel. Le vieux notaire
reconnut le juge d'Instruction. Avec la lucidité des gens rompus aux
affaires, il comprit que la destinée de la maison d'Esgrignon était
entre les mains de ce jeune homme.

--Ah! monsieur, s'écria le bonhomme, nous allons avoir bien besoin de
vous. Je ne veux vous dire qu'un mot. Pardonnez-moi, madame, dit-il à
la femme du juge en lui arrachant son mari.

En bonne conspiratrice, madame Camusot regarda du côté de la maison
de du Croisier afin de rompre le tête-à-tête au cas où quelqu'un en
sortirait: mais elle jugeait avec raison les ennemis occupés à discuter
l'incident qu'elle avait jeté à travers leurs plans. Chesnel entraîna
le juge dans un coin sombre, le long du mur, et s'approcha de son
oreille.

--Le crédit de la duchesse de Maufrigneuse, celui du prince de
Cadignan, des ducs de Navarreins, de Lenoncourt, le garde des sceaux,
le chancelier, le Roi, tout vous est acquis si vous êtes pour la maison
d'Esgrignon, lui dit-il. J'arrive de Paris, je savais tout, j'ai couru
tout expliquer à la Cour. Nous comptons sur vous et je vous garderai
le secret. Si vous nous êtes ennemi, je repars demain pour Paris et
dépose entre les mains de Sa Grandeur une plainte en suspicion légitime
contre le Tribunal, dont sans doute plusieurs membres étaient ce soir
chez du Croisier, y ont bu, y ont mangé contrairement aux lois, et qui
d'ailleurs sont ses amis.

Chesnel aurait fait intervenir le Père Éternel s'il en avait eu le
pouvoir, il laissa le juge sans attendre de réponse, et s'élança
comme un faon vers la maison de du Croisier. Sommé par sa femme de
lui révéler les confidences de Chesnel, le juge obéit et fut assailli
par ce:--N'avais-je pas raison, mon ami? que les femmes disent, aussi
quand elles ont tort, mais moins doucement. En arrivant chez lui,
Camusot avait confessé la supériorité de sa femme et reconnu le bonheur
de lui appartenir, aveu qui prépara sans doute une heureuse nuit aux
deux époux. Chesnel rencontra le groupe de ses ennemis qui sortaient
de chez du Croisier, et craignit de le trouver couché, ce qu'il eût
regardé comme un malheur, car il était dans une de ces circonstances
qui demandent de la promptitude.

--Ouvrez de par le Roi! cria-t-il au domestique qui fermait le
vestibule.

Il venait de faire arriver le Roi auprès d'un petit juge ambitieux, il
avait gardé ce mot sur ses lèvres, il s'embrouillait, il délirait. On
ouvrit. Le notaire s'élança comme la foudre dans l'antichambre.

--Mon garçon, dit-il au domestique, cent écus pour toi si tu peux
réveiller madame du Croisier et me l'envoyer à l'instant. Dis-lui tout
ce que tu voudras.

Chesnel devint calme et froid en ouvrant la porte du brillant salon
où du Croisier se promenait seul à grands pas. Ces deux hommes
se mesurèrent alors pendant un moment par un regard qui avait en
profondeur vingt ans de haine et d'inimitié. L'un avait le pied sur le
cœur de la maison d'Esgrignon, l'autre s'avançait avec la force d'un
lion pour la lui arracher.

--Monsieur, dit Chesnel, je vous salue humblement. Votre plainte a été
déposée?

--Oui, monsieur.

--Depuis quand?

--Depuis hier.

--Aucun autre acte que le mandat d'arrêt n'est lancé?

--Je le pense, répliqua du Croisier.

--Je viens traiter.

--La Justice est saisie, la vindicte publique aura son cours, rien ne
peut l'arrêter.

--Ne nous occupons pas de cela, je suis à vos ordres, à vos pieds.

Le vieux Chesnel tomba sur ses genoux, et tendit ses mains suppliantes
à du Croisier.

--Que vous faut-il? Voulez-vous nos biens, notre château! prenez tout,
retirez la plainte, ne nous laissez que la vie et l'honneur. Outre tout
ce que j'offre, je serai votre serviteur, vous disposerez de moi.

Du Croisier laissa le vieillard à genoux et s'assit dans un fauteuil.

--Vous n'êtes pas vindicatif, vous êtes bon, vous ne nous en voulez pas
assez pour ne pas vous prêter à un arrangement, dit le vieillard. Avant
le jour, le jeune homme serait libre.

--Toute la ville sait son arrestation, dit du Croisier qui savourait sa
vengeance.

--C'est un grand malheur, mais s'il n'y a ni jugement ni preuves, nous
arrangerons bien tout.

Du Croisier réfléchissait, Chesnel le crut aux prises avec l'intérêt,
il eut l'espoir de tenir son ennemi par ce grand mobile des actions
humaines. En ce moment suprême, madame du Croisier se montra.

--Venez, madame, aidez-moi à fléchir votre cher mari, dit Chesnel
toujours à genoux.

Madame du Croisier releva le vieillard en manifestant la plus profonde
surprise. Chesnel raconta l'affaire. Quand la noble fille des
serviteurs des ducs d'Alençon connut ce dont il s'agissait, elle se
tourna les larmes aux yeux vers du Croisier.

--Ah! monsieur, pouvez-vous hésiter? les d'Esgrignon, l'honneur de la
province, lui dit-elle.

--Il s'agit bien de cela, s'écria du Croisier se levant et reprenant sa
promenade agitée.

--Hé! de quoi s'agit-il donc?... fit Chesnel étonné.

--Monsieur Chesnel, il s'agit de la France! il s'agit du pays, il
s'agit du peuple, il s'agit d'apprendre à messieurs vos nobles qu'il y
a une justice, des lois, une bourgeoisie, une petite noblesse qui les
vaut et qui les tient! On ne fourrage pas dix champs de blé pour un
lièvre, on ne porte pas le déshonneur dans les familles en séduisant de
pauvres filles, on ne doit pas mépriser des gens qui nous valent, on ne
se moque pas d'eux pendant dix ans, sans que ces faits ne grossissent,
ne produisent des avalanches, et ces avalanches tombent, écrasent,
enterrent messieurs les nobles. Vous voulez le retour à l'ancien ordre
de choses, vous voulez déchirer le pacte social, cette charte où nos
droits sont écrits...

--Après, dit Chesnel.

--N'est-ce pas une sainte mission que d'éclairer le peuple? s'écria du
Croisier, il ouvrira les yeux sur la moralité de votre parti quand il
verra les nobles allant, comme Pierre ou Jacques, en Cour d'Assises. On
se dira que les petites gens qui ont de l'honneur valent mieux que les
grandes gens qui se déshonorent. La Cour d'Assises luit pour tout le
monde. Je suis ici le défenseur du peuple, l'ami des lois. Vous m'avez
jeté vous-même du côté du peuple à deux reprises, d'abord en refusant
mon alliance, puis en me mettant au ban de votre société. Vous récoltez
ce que vous avez semé.

Ce début effraya Chesnel aussi bien que madame du Croisier. La femme
acquérait une horrible connaissance du caractère de son mari, ce
fut une lueur qui lui éclairait non-seulement le passé, mais encore
l'avenir. Il paraissait impossible de faire capituler ce colosse; mais
Chesnel ne recula point devant l'impossible.

--Quoi! monsieur, vous ne pardonneriez pas, vous n'êtes donc pas
chrétien? dit madame du Croisier.

--Je pardonne comme Dieu pardonne, madame, à des conditions.

--Quelles sont-elles? dit Chesnel qui crut apercevoir un rayon
d'espérance.

--Les Élections vont venir, je veux les voix dont vous disposez.

--Vous les aurez, dit Chesnel.

--Je veux, reprit du Croisier, être reçu, ma femme et moi,
familièrement, tous les soirs, avec amitié, en apparence du moins, par
monsieur le marquis d'Esgrignon et par les siens.

--Je ne sais pas comment nous l'y amènerons, mais vous serez reçu.

--Je veux une hypothèque de quatre cent mille francs fondée sur une
transaction écrite au sujet de cette affaire, afin de toujours vous
tenir un canon chargé sur le cœur.

--Nous consentons, dit Chesnel sans avouer encore qu'il avait les cent
mille écus sur lui; mais elle sera entre mains tierces et rendue à la
famille après votre élection et le payement.

--Non, mais après le mariage de ma petite-nièce, mademoiselle Duval qui
réunira peut-être un jour quatre millions. Cette jeune personne sera
instituée mon héritière au contrat et celle de ma femme, vous la ferez
épouser à votre jeune comte.

--Jamais! dit Chesnel.

--Jamais, reprit du Croisier tout enivré de son triomphe. Bonsoir.

--Imbécile que je suis, se dit Chesnel, pourquoi reculé-je devant un
mensonge avec un pareil homme!

Du Croisier s'en alla, se plaisant à tout annuler au nom de son orgueil
froissé, après avoir joui de l'humiliation de Chesnel, avoir balancé
les destinées de la superbe maison en qui se résumait l'aristocratie
de la province, et imprimé la marque de son pied sur les entrailles
des d'Esgrignon. Il remonta dans sa chambre, en laissant sa femme avec
Chesnel. Dans son ivresse il ne voyait rien contre sa victoire, il
croyait fermement que les cent mille écus étaient dissipés; pour les
trouver, la maison d'Esgrignon avait besoin de vendre ou d'hypothéquer
ses biens; à ses yeux, la Cour d'Assises était donc inévitable. Les
affaires de faux sont toujours arrangeables, quand la somme surprise
est restituée. Les victimes de ce crime sont ordinairement des gens
riches qui ne se soucient pas d'être la cause du déshonneur d'un homme
imprudent. Mais du Croisier ne voulait renoncer à ses droits qu'à bon
escient. Il se coucha donc en pensant au magnifique accomplissement de
ses espérances, soit par la Cour d'Assises, soit par ce mariage, et il
jouissait d'entendre la voix de Chesnel se lamentant avec madame du
Croisier. Profondément religieuse et catholique, royaliste et attachée
à la Noblesse, madame du Croisier partageait les idées de Chesnel à
l'égard des d'Esgrignon. Aussi tous ses sentiments venaient-ils d'être
cruellement froissés. Cette bonne royaliste avait entendu le hurlement
du libéralisme qui, dans l'opinion de son directeur, souhaitait la
ruine du catholicisme. Pour elle, le Côté Gauche était 1793 avec
l'émeute et l'échafaud.

--Que dirait votre oncle, ce saint qui nous écoute? s'écria Chesnel.

Madame du Croisier ne répondit que par de grosses larmes qui coulèrent
sur ses joues.

--Vous avez déjà été cause de la mort d'un pauvre garçon et du deuil
éternel de sa mère, reprit Chesnel en voyant combien il frappait juste
et qui eût frappé jusqu'à briser ce cœur pour sauver Victurnien,
voulez-vous assassiner mademoiselle Armande qui ne survivrait pas
huit jours à l'infamie de sa maison? Voulez-vous assassiner le pauvre
Chesnel, votre ancien notaire, qui tuera le jeune comte dans sa prison
avant qu'on ne l'accuse, et qui se tuera pour ne pas aller lui-même en
Cour d'Assises comme coupable d'un meurtre?

--Mon ami, assez! assez! Je suis capable de tout pour étouffer une
semblable affaire, mais je ne connais monsieur du Croisier tout entier
que depuis quelques instants... A vous, je puis l'avouer! Il n'y a pas
de ressources.

--S'il y en avait? dit Chesnel.

--Je donnerais la moitié de mon sang pour qu'il y en eût, répondit-elle
en achevant sa pensée par un hochement de tête où se peignit une envie
de réussir.

Semblable au premier Consul qui, vaincu dans les champs de Marengo
jusqu'à cinq heures du soir, à six heures obtint la victoire
par l'attaque désespérée de Desaix et par la terrible charge de
Kellermann, Chesnel aperçut les éléments du triomphe au milieu des
ruines. Il fallait être Chesnel, il fallait être vieux notaire, vieil
intendant, avoir été petit clerc de Maître Sorbier père, il fallait
les illuminations soudaines du désespoir, pour être aussi grand que
Napoléon, plus grand même: cette bataille n'était pas Marengo, mais
Waterloo, et Chesnel voulait vaincre les Prussiens en les voyant
arrivés.

--Madame, vous de qui j'ai fait les affaires pendant vingt ans, vous
l'honneur de la Bourgeoisie, comme les d'Esgrignon sont l'honneur
de la Noblesse de cette province, sachez qu'il dépend maintenant de
vous seule de sauver la maison d'Esgrignon. Maintenant répondez?
laisserez-vous déshonorer les mânes de votre oncle, les d'Esgrignon,
le pauvre Chesnel? Voulez-vous tuer mademoiselle Armande qui pleure?
Voulez-vous racheter vos torts en réjouissant vos ancêtres, les
intendants des ducs d'Alençon, en consolant les mânes de notre cher
abbé qui, s'il pouvait sortir de son cercueil, vous commanderait de
faire ce que je vous demande à genoux?

--Quoi? s'écria madame du Croisier.

--Hé! bien, voici les cent mille écus, dit-il en tirant de sa poche les
paquets de billets de banque. Acceptez-les, tout sera fini.

--S'il ne s'agit que de cela, reprit-elle, et s'il n'en peut rien
résulter de mauvais pour mon mari...

--Rien que de bon, dit Chesnel. Vous lui évitez les vengeances
éternelles de l'Enfer au prix d'un léger désappointement ici-bas.

--Il ne sera pas compromis? demanda-t-elle en regardant Chesnel.

Chesnel lut alors dans le fond de l'âme de cette pauvre femme. Madame
du Croisier hésitait entre deux religions, entre les commandements
que l'Église a tracés aux épouses et ses devoirs envers le Trône et
l'Autel: elle trouvait son mari blâmable, et n'osait le blâmer, elle
aurait voulu pouvoir sauver les d'Esgrignon, et ne voulait rien faire
contre les intérêts de son mari.

--En rien, dit Chesnel, votre vieux notaire vous le jure sur les saints
Évangiles...

Chesnel n'avait plus que son salut éternel à offrir à la maison
d'Esgrignon, il le risqua en commettant un horrible mensonge; mais
il fallait abuser madame du Croisier ou périr. Aussitôt il rédigea
lui-même et dicta à madame du Croisier un reçu de cent mille écus daté
de cinq jours avant la fatale lettre de change, à une époque où il se
rappela une absence faite par du Croisier qui était allé dans les biens
de sa femme y ordonner des améliorations.

--Vous me jurez, dit Chesnel quand madame du Croisier eut les cent
mille écus et quand il tint cette pièce, de déclarer devant le Juge
d'Instruction que vous avez reçu cette somme au jour dit.

--Ne sera-ce pas un mensonge?

--Officieux, dit Chesnel.

--Je ne saurais le faire sans l'avis de mon directeur, monsieur l'abbé
Couturier.

--Eh! bien, dit Chesnel, ne vous conduisez dans cette affaire que par
ses conseils.

--Je vous le promets.

--Ne remettez la somme à monsieur du Croisier qu'après avoir comparu
devant le Juge d'Instruction.

--Oui, dit-elle. Hélas, que Dieu me prête la force de comparaître
devant la Justice humaine pour y soutenir un mensonge!

Après avoir baisé la main de madame du Croisier, Chesnel se dressa
majestueusement comme un des prophètes peints par Raphaël au Vatican.

--L'âme de votre oncle tressaille de joie, vous avez à jamais effacé le
tort d'avoir épousé l'ennemi du Trône et de l'Autel.

Ces paroles frappèrent vivement l'âme timorée de madame du Croisier.
Chesnel pensa soudain à s'assurer de l'abbé Couturier, le directeur
de la conscience de madame du Croisier. Il savait quelle opiniâtreté
mettent les gens dévots dans le triomphe de leurs idées une fois qu'ils
se sont avancés pour leur parti, il voulut engager le plus promptement
possible l'Église dans cette lutte en la mettant de son côté; il alla
donc à l'hôtel d'Esgrignon, réveilla mademoiselle Armande, lui apprit
les événements de la nuit, et la lança sur la route de l'évêché pour
amener le prélat lui-même sur le champ de bataille.

--Mon Dieu! tu dois sauver la maison d'Esgrignon, s'écria Chesnel en
revenant chez lui à pas lents. L'affaire devient maintenant une lutte
judiciaire. Nous sommes en présence d'hommes qui ont des passions et
des intérêts, nous pouvons tout obtenir d'eux. Ce du Croisier a profité
de l'absence du Procureur du Roi qui nous est dévoué, mais qui, depuis
l'ouverture des Chambres, est à Paris. Qu'ont-ils donc fait pour
empaumer le premier Substitut qui a donné suite à la plainte sans avoir
consulté son chef? Demain matin, il faudra pénétrer ce mystère, étudier
le terrain, et peut-être, après avoir saisi les fils de cette trame,
retournerai-je à Paris afin de mettre en jeu les hautes puissances par
la main de madame de Maufrigneuse.

Tels étaient les raisonnements du pauvre vieil athlète qui voyait
juste, et qui se coucha quasi-mort sous le poids de tant d'émotions
et de tant de fatigues. Néanmoins, avant de s'endormir, il jeta sur
les magistrats qui composaient le Tribunal, un coup d'œil scrutateur
qui embrassait les pensées secrètes de leurs ambitions, afin de voir
quelles étaient ses chances dans cette lutte, et comment ils pouvaient
être influencés. En donnant une forme succincte au long examen des
consciences que fit Chesnel, il fournira peut-être un tableau de la
magistrature en province.

Les juges et les gens du Roi forcés de commencer leur carrière en
province où s'agitent les ambitions judiciaires, voient tous Paris à
leur début, tous aspirent à briller sur ce vaste théâtre où s'élèvent
les grandes causes politiques, où la magistrature est liée aux intérêts
palpitants de la société. Mais ce paradis des gens de justice admet peu
d'élus, et les neuf dixièmes des magistrats doivent, tôt ou tard, se
caser pour toujours en province. Ainsi tout Tribunal, toute Cour royale
de province offrent deux partis bien tranchés, celui des ambitions
lassées d'espérer, contentes de l'excessive considération accordée en
province au rôle qu'y jouent les magistrats, ou endormies par une vie
tranquille; puis celui des jeunes gens et des vrais talents auxquels
l'envie de parvenir que nulle déception n'a tempérée, ou que la soif
de parvenir aiguillonne sans cesse, donne une sorte de fanatisme
pour leur sacerdoce. A cette époque, le royalisme animait les jeunes
magistrats contre les ennemis des Bourbons. Le moindre Substitut rêvait
réquisitoires, appelait de tous ses vœux un de ces procès politiques
qui mettaient le zèle en relief, attiraient l'attention du Ministère
et faisaient avancer les gens du Roi. Qui, parmi les Parquets, ne
jalousait la Cour dans le ressort de laquelle éclatait une conspiration
bonapartiste? Qui ne souhaitait trouver un Caron, un Berton, une
levée de boucliers? Ces ardentes ambitions, stimulées par la grande
lutte des partis, appuyées sur la raison d'État et sur la nécessité
de monarchiser la France, étaient lucides, prévoyantes, perspicaces;
elles faisaient avec rigueur la police, espionnaient les populations et
les poussaient dans la voie de l'obéissance d'où elles ne doivent pas
sortir. La Justice alors fanatisée par la foi monarchique réparait les
torts des anciens Parlements, et marchait d'accord avec la Religion,
trop ostensiblement peut-être. Elle fut alors plus zélée qu'habile,
elle pécha moins par machiavélisme que par la sincérité de ses vues
qui parurent hostiles aux intérêts généraux du Pays, qu'elle essayait
de mettre à l'abri des révolutions. Mais, prise dans son ensemble,
la Justice contenait encore trop d'éléments bourgeois, elle était
encore trop accessible aux passions mesquines du libéralisme, elle
devait devenir tôt ou tard constitutionnelle et se ranger du côté de
la Bourgeoisie au jour d'une lutte. Dans ce grand corps, comme dans
l'Administration, il y eut de l'hypocrisie, ou pour mieux dire, un
esprit d'imitation qui porte la France à toujours se modeler sur la
Cour, et à la tromper ainsi très-innocemment.

Ces deux sortes de physionomies judiciaires existaient au Tribunal où
s'allait décider le sort du jeune d'Esgrignon. Monsieur le président du
Ronceret, un vieux juge nommé Blondet y représentaient ces magistrats,
résignés à n'être que ce qu'ils sont et casés pour toujours dans leur
ville. Le parti jeune et ambitieux comptait monsieur Camusot le Juge
d'Instruction et monsieur Michu, nommé juge-suppléant par la protection
de la maison de Cinq-Cygne, et qui devait à la première occasion entrer
dans le ressort de la Cour royale de Paris.

Mis à l'abri de toute destitution par l'inamovibilité judiciaire et
ne se voyant pas accueilli par l'aristocratie suivant l'importance
qu'il se donnait, le président du Ronceret avait pris parti pour
la Bourgeoisie en donnant à son désappointement le vernis de
l'indépendance, sans savoir que ses opinions le condamnaient à rester
président toute sa vie. Une fois engagé dans cette voie, il fut conduit
par la logique des choses, à mettre son espérance d'avancement dans
le triomphe de du Croisier et du Côté Gauche. Il ne plaisait pas plus
à la Préfecture qu'à la Cour royale. Forcé de garder des ménagements
avec le pouvoir, il était suspect aux Libéraux. Il n'avait ainsi de
place dans aucun parti. Obligé de laisser la candidature électorale à
du Croisier, il se voyait sans influence et jouait un rôle secondaire.
La fausseté de sa position réagissait sur son caractère, il était aigre
et mécontent. Fatigué de son ambiguïté politique, il avait résolu
secrètement de se mettre à la tête du parti libéral et de dominer ainsi
du Croisier. Sa conduite dans l'affaire du comte d'Esgrignon fut son
premier pas dans cette carrière. Il représentait admirablement déjà
cette Bourgeoisie qui offusque de ses petites passions les grands
intérêts du pays, quinteuse en politique, aujourd'hui pour et demain
contre le pouvoir, qui compromet tout et ne sauve rien, désespérée
du mal qu'elle a fait et continuant à l'engendrer, ne voulant pas
reconnaître sa petitesse, et tracassant le pouvoir en s'en disant
la servante, à la fois humble et arrogante, demandant au peuple
une subordination qu'elle n'accorde pas à la Royauté, inquiète des
supériorités qu'elle désire mettre à son niveau, comme si la grandeur
pouvait être petite, comme si le pouvoir pouvait exister sans force.

Ce Président était un grand homme sec et mince, à front fuyant, à
cheveux grêles et châtains, aux yeux vairons, à teint couperosé, aux
lèvres serrées. Sa voix éteinte faisait entendre le sifflement gras
de l'asthme. Il avait pour femme une grande créature solennelle et
dégingandée qui s'affublait des modes les plus ridicules, et se parait
excessivement. La Présidente se donnait des airs de reine, elle portait
des couleurs vives, et n'allait jamais au bal sans orner sa tête de
ces turbans si chers aux Anglaises, et que la province cultive avec
amour. Riches tous deux de quatre ou cinq mille livres de rente, ils
réunissaient, avec le traitement de la présidence, une douzaine de
mille francs. Malgré leur pente à l'avarice, ils recevaient un jour
par semaine afin de satisfaire leur vanité. Fidèles aux vieilles mœurs
de la ville où du Croisier introduisait le luxe moderne, monsieur
et madame du Ronceret n'avaient fait aucun changement, depuis leur
mariage, à l'antique maison où ils demeuraient, et qui appartenait à
madame. Cette maison, qui avait une façade sur la cour et l'autre sur
un petit jardin, présentait sur la rue un vieux pignon triangulaire
et grisâtre, percé d'une croisée à chaque étage. La cour et le
jardin étaient encaissés par une haute muraille, le long de laquelle
s'étendaient dans le jardin une allée de marronniers et les communs
dans la cour. Du côté de la rue qui longeait le jardin, s'étendait
une vieille grille en fer dévorée de rouille et sur la cour, entre
deux panneaux de mur, était une grande porte cochère terminée par une
immense coquille. Cette coquille se retrouvait au-dessus de la porte
de la façade. Là, tout était sombre, étouffé, sans air. La muraille
mitoyenne offrait des jours grillés comme des fenêtres de prison.
Les fleurs avaient l'air de se déplaire dans les petits carrés de ce
jardinet, où les passants pouvaient voir par la grille ce qui s'y
faisait. Au rez-de-chaussée, après une grande antichambre éclairée
sur le jardin, on entrait dans le salon dont une des fenêtres donnait
sur la rue, et qui avait un perron à porte vitrée sur le jardin. La
salle à manger d'une grandeur égale à celle du salon était de l'autre
côté de l'antichambre. Ces trois pièces s'harmoniaient à cet ensemble
mélancolique. Les plafonds, tous coupés par ces lourdes solives
peintes, ornées au milieu de quelques maigres lozanges à rosaces
sculptées, brisaient le regard. Les peintures, de tons criards, étaient
vieilles et enfumées. Le salon, décoré de grands rideaux en soie rouge
mangée par le soleil, était garni d'un meuble de bois peint en blanc
et couvert en vieille tapisserie de Beauvais à couleurs effacées.
Sur la cheminée, une pendule du temps de Louis XV se voyait entre
des girandoles extravagantes dont les bougies jaunes ne s'allumaient
qu'aux jours où la présidente dépouillait de son enveloppe verte un
vieux lustre à pendeloques de cristal de roche. Trois tables de jeu
à tapis vert râpé, un trictrac suffisaient aux joies de la compagnie
à laquelle madame du Ronceret accordait du cidre, des échaudés, des
marrons, des verres d'eau sucrée et de l'orgeat fait chez elle. Depuis
quelque temps, elle avait adopté tous les quinze jours un thé enjolivé
de pâtisseries assez piteuses. Par chaque trimestre, les du Ronceret
donnaient un grand dîner à trois services, tambouriné dans la ville,
servi dans une détestable vaisselle, mais confectionné avec la science
qui distingue les cuisinières de province. Ce repas gargantuesque
durait six heures. Le Président essayait alors de lutter par une
abondance d'avare avec l'élégance de du Croisier. Ainsi la vie et
ses accessoires concordaient chez le Président à son caractère et à
sa fausse position. Il se déplaisait chez lui sans savoir pourquoi:
mais il n'osait y faire aucune dépense pour y changer l'état des
choses, trop heureux de mettre tous les ans sept ou huit mille francs
de côté pour pouvoir établir richement son fils Félicien qui n'avait
voulu devenir ni magistrat, ni avocat, ni administrateur, et dont
la fainéantise le désespérait. Le Président était sur ce point en
rivalité avec son vice-président monsieur Blondet, vieux juge qui
depuis longtemps avait lié son fils avec la famille Blandureau. Ces
riches marchands de toiles avaient une fille unique à laquelle le
président souhaitait de marier Félicien. Comme le mariage de Joseph
Blondet dépendait de sa nomination aux fonctions de juge-suppléant que
le vieux Blondet espérait obtenir en donnant sa démission, le président
du Ronceret contrariait sourdement les démarches du juge et faisait
travailler les Blandureau secrètement. Aussi, sans l'affaire du jeune
comte d'Esgrignon, peut-être les Blondet auraient-ils été supplantés
par l'astucieux Président, dont la fortune était bien supérieure à
celle de son compétiteur.

  [Illustration: IMP. S. RAÇON.

  MONSIEUR BLONDET.

  Le bonhomme aimait passionnément l'horticulture..... il avait
  l'ambition de créer de nouvelles espèces.....

                                         (LE CABINET DES ANTIQUES.)]

La victime des manœuvres de ce président machiavélique, monsieur
Blondet, une de ces curieuses figures enfouies en province comme de
vieilles médailles dans une crypte, avait alors environ soixante-sept
ans; il portait bien son âge, il était de haute taille, et son
encolure rappelait les chanoines du bon temps. Son visage, percé par
les mille trous de la petite vérole qui lui avait déformé le nez en
le lui tournant en vrille, ne manquait pas de physionomie, il était
coloré très-également d'une teinte rouge, et animé par deux petits
yeux vifs, habituellement sardoniques, et par un certain mouvement
satirique de ses lèvres violacées. Avocat avant la Révolution,
il avait été fait Accusateur Public; mais il fut le plus doux de
ces terribles fonctionnaires. Le bonhomme Blondet, on l'appelait
ainsi, avait amorti l'action révolutionnaire en acquiesçant à tout
et n'exécutant rien. Forcé d'emprisonner quelques nobles, il avait
mis tant de lenteur à leur procès, qu'il leur fit atteindre au neuf
thermidor avec une adresse qui lui avait concilié l'estime générale.
Certes, le bonhomme Blondet aurait dû être Président du Tribunal;
mais, lors de la réorganisation des tribunaux, il fut écarté par
Napoléon dont l'éloignement pour les républicains reparaissait dans
les moindres détails du gouvernement. La qualification d'ancien
Accusateur Public, inscrite en marge du nom de Blondet, fit demander
par l'Empereur à Cambacérès s'il n'y avait pas dans le pays quelque
rejeton d'une vieille famille parlementaire à mettre à sa place. Du
Ronceret, dont le père avait été Conseiller au Parlement, fut donc
nommé. Malgré la répugnance de l'Empereur, l'archi-chancelier, dans
l'intérêt de la justice, maintint Blondet juge, en disant que le vieil
avocat était un des plus forts jurisconsultes de France. Le talent
du juge, ses connaissances dans l'ancien Droit et plus tard dans la
nouvelle législation eussent dû le mener fort loin; mais, semblable
en ceci à quelques grands esprits, il méprisait prodigieusement ses
connaissances judiciaires et s'occupait presque exclusivement d'une
science étrangère à sa profession, et pour laquelle il réservait
ses prétentions, son temps et ses capacités. Le bonhomme aimait
passionnément l'horticulture, il était en correspondance avec les plus
célèbres amateurs, il avait l'ambition de créer de nouvelles espèces,
il s'intéressait aux découvertes de la botanique, il vivait enfin
dans le monde des fleurs. Comme tous les fleuristes, il avait sa
prédilection pour une plante choisie entre toutes, et sa favorite était
le _Pelargonium_. Le tribunal et ses procès, sa vie réelle n'étaient
donc rien auprès de la vie fantastique et pleine d'émotions que menait
le vieillard, de plus en plus épris de ses innocentes sultanes. Les
soins à donner à son jardin, les douces habitudes de l'horticulteur
clouèrent le bonhomme Blondet dans sa serre. Sans cette passion, il eût
été nommé député sous l'Empire, il eût sans doute brillé dans le Corps
Législatif. Son mariage fut une autre raison de sa vie obscure. A l'âge
de quarante ans, il fit la folie d'épouser une jeune fille de dix-huit
ans, de laquelle il eut dans la première année de son mariage un fils
nommé Joseph. Trois ans après, madame Blondet, alors la plus jolie
femme de la ville, inspira au Préfet du Département une passion qui
ne se termina que par sa mort. Elle eut du Préfet, au su de toute la
ville et du vieux Blondet lui-même, un second fils nommé Émile. Madame
Blondet, qui aurait pu stimuler l'ambition de son mari, qui aurait pu
l'emporter sur les fleurs, favorisa le goût du juge pour la Botanique,
et ne voulut pas plus quitter la ville que le Préfet ne voulut changer
de Préfecture tant que vécut sa maîtresse. Incapable de soutenir à
son âge une lutte avec une jeune femme, le magistrat se consola dans
sa serre, et prit une très-jolie servante pour soigner son sérail
de beautés incessamment diversifiées. Pendant que le juge dépotait,
repiquait, arrosait, marcottait, greffait, mariait et panachait ses
fleurs, madame Blondet dépensait son bien en toilettes et en modes pour
briller dans les salons de la Préfecture; un seul intérêt, l'éducation
d'Émile, qui certes appartenait encore à sa passion, pouvait l'arracher
aux soins de cette belle affection, que la ville finit par admirer. Cet
enfant de l'amour était aussi joli, aussi spirituel que Joseph était
lourd et laid. Le vieux juge aveuglé par l'amour paternel aimait autant
Joseph que sa femme chérissait Émile. Pendant douze ans, monsieur
Blondet fut d'une résignation parfaite, il ferma les yeux sur les
amours de sa femme en conservant une attitude noble et digne, à la
façon des grands seigneurs du dix-huitième siècle; mais, comme tous les
gens de goûts tranquilles, il nourrissait une haine profonde contre son
fils cadet. En 1818, à la mort de sa femme, il expulsa l'intrus, en
l'envoyant faire son Droit à Paris sans autre secours qu'une pension de
douze cents francs, à laquelle aucun cri de détresse ne lui fit ajouter
une obole. Sans la protection de son véritable père, Émile Blondet eût
été perdu. La maison du juge est une des plus jolies de la ville.
Située presqu'en face de la Préfecture, elle a sur la rue principale
une petite cour proprette, séparée de la chaussée par une vieille
grille de fer contenue entre deux pilastres en brique. Entre chacun
de ces pilastres et la maison voisine se trouvent deux autres grilles
assises sur de petits murs également en brique et à hauteur d'appui.
Cette cour, large de dix et longue de vingt toises, est divisée en deux
massifs de fleurs, par le pavé de brique qui mène de la grille à la
porte de la maison. Ces deux massifs, renouvelés avec soin, offrent à
l'admiration publique leurs triomphants bouquets en toute saison. Du
bas de ces deux monceaux de fleurs, s'élance sur le pan des murs des
deux maisons voisines un magnifique manteau de plantes grimpantes. Les
pilastres sont enveloppés de chèvrefeuilles et ornés de deux vases en
terre cuite, où des cactus acclimatés présentent aux regards étonnés
des ignorants leurs monstrueuses feuilles hérissées de leurs piquantes
défenses, qui semblent dues à une maladie botanique. La maison, bâtie
en brique dont les fenêtres sont décorées d'une marge cintrée également
en brique, montre sa façade simple, égayée par des persiennes d'un vert
vif. Sa porte vitrée permet de voir par un long corridor au bout duquel
est une autre porte vitrée, l'allée principale d'un jardin d'environ
deux arpents. Les massifs de cet enclos s'aperçoivent souvent par les
croisées du salon et de la salle à manger, qui correspondent entre
elles comme celles du corridor. Du côté de la rue, la brique a pris
depuis deux siècles une teinte de rouille et de mousse entremêlée de
tons verdâtres en harmonie avec la fraîcheur des massifs et de leurs
arbustes. Il est impossible au voyageur qui traverse la ville de ne pas
aimer cette maison si gracieusement encaissée, fleurie, moussue jusque
sur ses toits que décorent deux pigeons en poterie.

Outre cette vieille maison à laquelle rien n'avait été changé depuis
un siècle, le juge possédait environ quatre mille livres de rente en
terres. Sa vengeance, assez légitime, consistait à faire passer cette
maison, les terres et son siège, à son fils Joseph, et la ville entière
connaissait ses intentions. Il avait fait un testament en faveur de ce
fils, par lequel il l'avantageait de tout ce que le Code permet à un
père de donner à l'un de ses enfants, au détriment de l'autre. De plus,
le bonhomme thésaurisait depuis quinze ans pour laisser à ce niais la
somme nécessaire pour rembourser à son frère Émile la portion qu'on
ne pouvait lui ôter. Chassé de la maison paternelle, Émile Blondet
avait su conquérir une position distinguée à Paris; mais plus morale
que positive. Sa paresse, son laisser-aller, son insouciance avaient
désespéré son véritable père qui, destitué dans une des réactions
ministérielles si fréquentes sous la Restauration, était mort presque
ruiné, doutant de l'avenir d'un enfant doué par la nature des plus
brillantes qualités. Émile Blondet était soutenu par l'amitié d'une
demoiselle de Troisville, mariée au comte de Montcornet, et qu'il
avait connue avant son mariage. Sa mère vivait encore au moment où
les Troisville revinrent d'émigration. Madame Blondet tenait à cette
famille par des liens éloignés, mais suffisants pour y introduire
Émile. La pauvre femme pressentait l'avenir de son fils, elle le
voyait orphelin, pensée qui lui rendait la mort doublement amère;
aussi lui cherchait-elle des protecteurs. Elle sut lier Émile avec
l'aînée des demoiselles de Troisville à laquelle il plut infiniment,
mais qui ne pouvait l'épouser. Cette liaison fut semblable à celle de
Paul et Virginie. Madame Blondet essaya de donner de la durée à cette
mutuelle affection qui devait passer comme passent ordinairement ces
enfantillages, qui sont comme les _dînettes_ de l'amour, en montrant
à son fils un appui dans la famille Troisville. Quand, déjà mourante,
madame Blondet apprit le mariage de mademoiselle de Troisville avec
le général Montcornet, elle vint la prier solennellement de ne jamais
abandonner Émile et de le patronner dans le monde parisien où la
fortune du général l'appelait à briller. Heureusement pour lui, Émile
se protégea lui-même. A vingt ans, il débuta comme un maître dans
le monde littéraire. Son succès ne fut pas moindre dans la société
choisie où le lança son père qui d'abord put fournir aux profusions
du jeune homme. Cette célébrité précoce, la belle tenue d'Émile
resserrèrent peut-être les liens de l'amitié qui l'unissait à la
comtesse. Peut-être madame de Montcornet, qui avait du sang russe dans
les veines, sa mère était fille de la princesse Sherbellof, eût-elle
renié son ami d'enfance pauvre et luttant avec tout son esprit contre
les obstacles de la vie parisienne et littéraire; mais, quand vinrent
les tiraillements de la vie aventureuse d'Émile, leur attachement
était inaltérable de part et d'autre. En ce moment, Blondet, que
le jeune d'Esgrignon avait trouvé à Paris devant lui à son premier
souper, passait pour un des flambeaux du journalisme. On lui accordait
une grande supériorité dans le monde politique, et il dominait sa
réputation. Le bonhomme Blondet ignorait complétement la puissance que
le gouvernement constitutionnel avait donnée aux journaux; personne ne
s'avisait de l'entretenir d'un fils dont il ne voulait pas entendre
parler; il ne savait donc rien de cet enfant maudit ni de son pouvoir.

L'intégrité du juge égalait sa passion pour les fleurs, il ne
connaissait que le Droit. Il recevait les plaideurs, les écoutait,
causait avec eux et leur montrait ses fleurs; il acceptait d'eux des
graines précieuses, mais sur le siége, il devenait le juge le plus
impartial du monde. Sa manière de procéder était si connue, que les
plaideurs ne le venaient plus voir que pour lui remettre des pièces qui
pouvaient éclairer sa religion. Personne ne cherchait à le tromper.
Son savoir, ses lumières et son insouciance pour ses talents réels, le
rendaient tellement indispensable à du Ronceret que, sans ses raisons
matrimoniales, le Président aurait encore secrètement contrarié par
tous les moyens possibles la demande du vieux juge en faveur de son
fils; car, si le savant vieillard quittait le Tribunal, le Président
était hors d'état de prononcer un jugement. Le bonhomme Blondet ne
savait pas qu'en quelques heures, son fils Émile pouvait accomplir ses
désirs. Il vivait avec une simplicité digne des héros de Plutarque.
Le soir il examinait les procès, le matin il soignait ses fleurs, et
pendant le jour il jugeait. La jolie servante, devenue mûre et ridée
comme une pomme à Pâques, avait soin de la maison, tenue selon les
us et coutumes d'une avarice rigoureuse. Mademoiselle Cadot avait
toujours sur elle les clefs des armoires et du fruitier; elle était
infatigable: elle allait elle-même au marché, faisait les appartements
et la cuisine, et ne manquait jamais d'entendre sa messe le matin.
Pour donner une idée de la vie intérieure de ce ménage, il suffira
de dire que le père et le fils ne mangeaient jamais que des fruits
gâtés, par suite de l'habitude qu'avait mademoiselle Cadot de toujours
donner au dessert les plus avancés; que l'on ignorait la jouissance
du pain frais, et qu'on y observait les jeûnes ordonnés par l'Église.
Le jardinier était rationné comme un soldat, et constamment observé
par cette vieille Validé, traitée avec tant de déférence, qu'elle
dînait avec ses maîtres. Aussi trottait-elle continuellement de la
salle à la cuisine pendant les repas. Le mariage de Joseph Blondet
avec mademoiselle Blandureau avait été soumis par le père et la mère
de cette héritière à la nomination de ce pauvre avocat sans cause à
la place de juge-suppléant. Dans le désir de rendre son fils capable
d'exercer ses fonctions, le père se tuait de lui marteler la cervelle
à coups de leçons pour en faire un routinier. Le fils Blondet passait
presque toutes ses soirées dans la maison de sa prétendue où, depuis
son retour de Paris, Félicien du Ronceret avait été admis, sans que
le vieux ni le jeune Blondet en conçussent la moindre crainte. Les
principes économiques qui présidaient à cette vie mesurée avec une
exactitude digne du Peseur d'Or de Gérard Dow, où il n'entrait pas
un grain de sel de trop, où pas un profit n'était oublié, cédaient
cependant aux exigences de la serre et du jardinage. Le jardin était
la folie de Monsieur, disait mademoiselle Cadot, qui ne considérait
pas son aveugle amour pour Joseph comme une folie, elle partageait à
l'égard de cet enfant la prédilection du père: elle le choyait, lui
reprisait ses bas, et aurait voulu voir employer à son usage l'argent
mis à l'horticulture. Ce jardin, merveilleusement tenu par un seul
jardinier, avait des allées sablées en sable de rivière, sans cesse
ratissées, et de chaque côté desquelles ondoyaient les plates-bandes
pleines des fleurs les plus rares. Là, tous les parfums, toutes
les couleurs, des myriades de petits pots exposés au soleil, des
lézards sur les murs, des serfouettes, des binettes enrégimentées,
enfin l'attirail des choses innocentes et l'ensemble des productions
gracieuses qui justifient cette charmante passion. Au bout de sa
serre, le juge avait établi un vaste amphithéâtre où sur des gradins
siégeaient cinq ou six mille pots de _pélargonium_, magnifique et
célèbre assemblée que la ville et plusieurs personnes des départements
circonvoisins venaient voir à sa floraison. A son passage par cette
ville, l'impératrice Marie-Louise avait honoré cette curieuse serre de
sa visite, et fut si fort frappée de ce spectacle qu'elle en parla à
Napoléon, et l'empereur donna la croix au vieux juge. Comme le savant
horticulteur n'allait dans aucune société, hormis la maison Blandureau,
il ignorait les démarches faites à la sourdine par le Président. Ceux
qui avaient pu pénétrer les intentions de du Ronceret, le redoutaient
trop pour avertir les inoffensifs Blondet.

Quant à Michu, ce jeune homme, puissamment protégé, s'occupait
beaucoup plus de plaire aux femmes de la société la plus élevée où les
recommandations de la famille de Cinq-Cygne l'avaient fait admettre,
que des affaires excessivement simples d'un Tribunal de province.
Riche d'environ dix mille livres de rente, il était courtisé par les
mères, et menait une vie de plaisirs. Il faisait son Tribunal par
acquit de conscience, comme on fait ses devoirs au Collége; il opinait
du bonnet, en disant à tout:--Oui, cher président. Mais, sous cet
apparent laissez-aller, il cachait l'esprit supérieur d'un homme qui
avait étudié à Paris et qui s'était distingué déjà comme Substitut.
Habitué à traiter largement tous les sujets, il faisait rapidement ce
qui occupait long-temps le vieux Blondet et le Président, auxquels
il résumait souvent les questions difficiles à résoudre. Dans les
conjonctures délicates, le président et le vice-président consultaient
leur juge-suppléant, ils lui confiaient les délibérés épineux et
s'émerveillaient toujours de sa promptitude à leur apporter une
besogne où le vieux Blondet ne trouvait rien à reprendre. Protégé par
l'aristocratie la plus hargneuse, jeune et riche, le juge suppléant
vivait en dehors des intrigues et des petitesses départementales, il
était de toutes les parties de campagne, gambadait avec les jeunes
personnes, courtisait les mères, dansait au bal, et jouait comme un
financier. Enfin, il s'acquittait à merveille de son rôle de magistrat
fashionable, sans néanmoins compromettre sa dignité qu'il savait faire
intervenir à propos, en homme d'esprit. Il plaisait infiniment par la
manière franche avec laquelle il avait adopté les mœurs de la province
sans les critiquer. Aussi s'efforçait-on de lui rendre supportable le
temps de son exil.

Le Procureur du Roi, magistrat du plus grand talent, mais jeté dans la
haute politique, imposait au Président. Sans son absence, l'affaire de
Victurnien n'eût pas eu lieu. Sa dextérité, son habitude des affaires
auraient tout prévenu. Le Président et du Croisier avaient profité
de sa présence à la Chambre des Députés, dont il était un des plus
remarquables orateurs ministériels, pour ourdir leurs trames, en
estimant, avec une certaine habileté, qu'une fois la Justice saisie
et l'affaire ébruitée, il n'y aurait plus aucun remède. En effet, en
aucun tribunal, à cette époque, le Parquet n'eût accueilli sans un
long examen, et sans peut-être en référer au Procureur-Général, une
plainte en faux contre le fils aîné de l'une des plus nobles familles
du royaume. En pareille circonstance, les gens de justice, de concert
avec le pouvoir, eussent essayé mille transactions pour étouffer une
plainte qui pouvait envoyer un jeune homme imprudent aux galères. Ils
eussent agi peut-être de même pour une famille libérale considérée, à
moins qu'elle ne fût trop ouvertement ennemie du trône et de l'autel.
L'accueil de la plainte de du Croisier et l'arrestation du jeune comte
n'avaient donc pas eu lieu facilement. Voici comment le Président et du
Croisier s'y étaient pris pour arriver à leurs fins.

Monsieur Sauvager, jeune avocat royaliste, arrivé au grade judiciaire
de premier Substitut à force de servilisme ministériel, régnait au
Parquet en l'absence de son chef. Il dépendait de lui de lancer un
réquisitoire en admettant la plainte de du Croisier. Sauvager, homme
de rien et sans aucune espèce de fortune, vivait de sa place. Aussi le
pouvoir comptait-il entièrement sur un homme qui attendait tout de lui.
Le Président exploita cette situation. Dès que la pièce arguée de faux
fut entre les mains de du Croisier, le soir même, madame la présidente
du Ronceret, soufflée par son mari, eut une longue conversation avec
monsieur Sauvager, auquel elle fit observer combien la carrière de la
_magistrature debout_ était incertaine: un caprice ministériel, une
seule faute y tuait l'avenir d'un homme.

--Soyez homme de conscience, donnez vos conclusions contre le pouvoir
quand il a tort. Vous êtes perdu. Vous pouvez, lui dit-elle, profiter
en ce moment de votre position pour faire un beau mariage qui vous
mettra pour toujours à l'abri des mauvaises chances, en vous donnant
une fortune au moyen de laquelle vous pourrez vous caser dans la
magistrature _assise_. L'occasion est belle. Monsieur du Croisier
n'aura jamais d'enfants, tout le monde sait le pourquoi; sa fortune et
celle de sa femme iront à sa nièce, mademoiselle Duval. Monsieur Duval
est un maître de forges dont la bourse a déjà quelque volume, et son
père, qui vit encore, a du bien. Le père et le fils ont à eux deux un
million, ils le doubleront aidés par du Croisier, maintenant lié avec
la haute banque et les gros industriels de Paris. Monsieur et madame
Duval jeune donneront, certes, leur fille à l'homme qui sera présenté
par son oncle du Croisier, en considération des deux fortunes qu'il
doit laisser à sa nièce, car du Croisier fera sans doute avantager
au contrat mademoiselle Duval de toute la fortune de sa femme, qui
n'a pas d'héritiers. Vous connaissez la haine de du Croisier pour
les d'Esgrignon, rendez-lui service, soyez son homme, accueillez une
plainte en faux qu'il va vous déposer contre le jeune d'Esgrignon,
poursuivez le comte immédiatement, sans consulter le Procureur du Roi.
Puis, priez Dieu que, pour avoir été magistrat impartial contre le gré
du pouvoir, le ministre vous destitue, votre fortune est faite! Vous
aurez une charmante femme et trente mille livres de rente en dot, sans
compter quatre millions d'espérance dans une dizaine d'années.

En deux soirées, le premier Substitut avait été gagné. Le Président
et monsieur Sauvager avaient tenu l'affaire secrète pour le vieux
juge, pour le juge suppléant, et pour le second substitut. Sûr de
l'impartialité de Blondet en présence des faits, le Président avait
la majorité sans compter Camusot. Mais tout manquait par la défection
imprévue du juge d'instruction. Le Président voulait un jugement de
mise en accusation avant que le Procureur du Roi ne fût averti. Camusot
ou le second Substitut n'allaient-ils pas le prévenir?

Maintenant, en expliquant la vie intérieure du juge d'instruction
Camusot, peut-être apercevra-t-on les raisons qui permettaient à
Chesnel de considérer ce jeune magistrat comme acquis aux d'Esgrignon,
et qui lui avaient donné la hardiesse de le suborner en pleine rue.
Camusot, fils de la première femme d'un marchand de soieries de la rue
des Bourdonnais, objet de l'ambition de son père, avait été destiné à
la magistrature. En épousant sa femme, il avait épousé la protection
d'un huissier du Cabinet du Roi, protection sourde, mais efficace,
qui lui avait déjà valu sa nomination de juge, et, plus tard, celle
de Juge d'Instruction. Il n'avait pas eu plus de mille écus de rente
constitués par ses père et mère à son contrat; mademoiselle Thirion
ne lui avait pas apporté plus de vingt mille francs de dot, c'était
donc un pauvre ménage que le sien, car les appointements d'un juge en
province ne s'élèvent pas au-dessus de quinze cents francs. Cependant
les Juges d'instruction ont un supplément d'environ mille francs à
raison des dépenses et des travaux extraordinaires de leurs fonctions.
Malgré les fatigues qu'elles donnent, ces places sont assez enviées;
mais elles sont révocables: aussi madame Camusot venait-elle de gronder
son mari d'avoir découvert sa pensée au Président. Marie-Cécile-Amélie
Thirion, depuis trois ans de mariage, s'était aperçue de la bénédiction
de Dieu par la régularité de deux accouchements heureux, une fille et
un garçon; mais elle suppliait Dieu de ne plus la tant bénir. Encore
quelques bénédictions, et sa gêne deviendrait misère. La fortune
de monsieur Camusot le père devait se faire long-temps attendre.
D'ailleurs cette riche succession ne pouvait pas donner plus de huit
ou dix mille francs de rente aux enfants du négociant qui étaient
quatre. Puis, quand se réaliserait ce que tous les faiseurs de mariage
appellent _des espérances_, le juge n'aurait-il pas des enfants à
établir? Chacun concevra donc la situation d'une petite femme pleine de
sens et de résolution, comme était madame Camusot; elle avait trop bien
senti l'importance d'un faux pas fait par son mari dans sa carrière,
pour ne pas se mêler des affaires judiciaires.

Enfant unique d'un ancien serviteur du roi Louis XVIII, un valet qui
l'avait suivi en Italie, en Courlande, en Angleterre, et que le Roi
avait récompensé par la seule place qu'il pût remplir, celle d'huissier
de son cabinet par quartier, Amélie avait reçu chez elle comme un
reflet de la Cour. Thirion lui dépeignait les grands seigneurs,
les ministres, les personnages qu'il annonçait, introduisait, et
voyait passant et repassant. Élevée comme à la porte des Tuileries,
cette jeune femme avait donc pris une teinture des maximes qui s'y
pratiquent, et adopté le dogme de l'obéissance absolue au pouvoir.
Aussi avait-elle sagement jugé qu'en se rangeant du côté des
d'Esgrignon, son mari plairait à madame la duchesse de Maufrigneuse,
à deux puissantes familles desquelles son père s'appuierait, en un
moment opportun, auprès du Roi. A la première occasion, Camusot pouvait
être nommé juge à Paris. Cette promotion rêvée, désirée à tout moment,
devait apporter six mille francs d'appointements, les douceurs d'un
logement chez son père ou chez les Camusot, et tous les avantages des
deux fortunes paternelles. Si l'adage: _loin des yeux, loin du cœur_,
est vrai pour la plupart des femmes, il est vrai surtout en fait de
sentiments de famille et de protections ministérielles ou royales. De
tout temps les gens qui servent personnellement les rois font très-bien
leurs affaires: on s'intéresse à un homme, fût-ce un valet, en le
voyant tous les jours.

Madame Camusot, qui se considérait comme de passage, avait pris une
petite maison dans la rue du Cygne. La ville n'est pas assez passante
pour que l'industrie des appartements garnis s'y exerce. Ce ménage
n'était pas d'ailleurs assez riche pour vivre dans un hôtel, comme
monsieur Michu. La Parisienne avait donc été obligée d'accepter les
meubles du pays. La modicité de ses revenus l'avait obligée à prendre
cette maison remarquablement laide, mais qui ne manquait pas d'une
certaine naïveté de détails. Appuyée à la maison voisine de manière
à présenter sa façade à la cour, elle n'avait à chaque étage qu'une
fenêtre sur la rue. La cour, bordée dans sa largeur par deux murailles
ornées de rosiers et d'alaternes, avait au fond, en face de la maison,
un hangar assis sur deux arcades en briques. Une petite porte bâtarde
donnait entrée à cette sombre maison encore assombrie par un grand
noyer planté au milieu de la cour. Au rez-de-chaussée, où l'on montait
par un perron à double rampe et à balustrades en fer très-ouvragé,
mais rongé par la rouille, se trouvait sur la rue une salle à manger,
et de l'autre côté la cuisine. Le fond du corridor qui séparait ces
deux chambres était occupé par un escalier en bois. Le premier étage
ne se composait que de deux pièces, dont l'une servait de cabinet
au magistrat, et l'autre de chambre à coucher. Le second étage en
mansarde contenait également deux chambres, une pour la cuisinière et
l'autre pour la femme de chambre qui gardait avec elle les enfants.
Aucune pièce de la maison n'avait de plafond, toutes présentaient ces
solives blanchies à la chaux, dont les entre-deux sont plafonnés de
blanc-en-bourre. Les deux chambres du premier étage et la salle d'en
bas avaient de ces lambris à formes contournées, où s'est exercée la
patience des menuisiers du dernier siècle. Ces boiseries, peintes en
gris-sale, étaient du plus triste aspect. Le cabinet du juge était
celui d'un avocat de province: un grand bureau et un fauteuil d'acajou,
la bibliothèque de l'étudiant en Droit, et ses meubles mesquins
apportés de Paris. La chambre de madame était indigène: elle avait des
ornements bleus et blancs, un tapis, un de ces mobiliers hétéroclites
qui semblent à la mode et qui sont tout simplement les meubles dont
les formes n'ont pas été adoptées à Paris. Quant à la salle du
rez-de-chaussée, elle était ce qu'est une salle en province, nue,
froide, à papiers de tenture humides et passés.

C'était dans cette chambre mesquine, sans autre vue que celle de ce
noyer, de ces murs à feuillage noir et de la rue presque déserte, que
passait toutes ses journées une femme assez vive et légère, habituée
aux plaisirs, au mouvement de Paris, seule la plupart du temps, ou
recevant des visites ennuyeuses et sottes qui lui faisaient préférer sa
solitude à des caquetages vides, où le moindre trait d'esprit auquel
elle se laissait aller donnait lieu à d'interminables commentaires et
envenimait sa situation. Occupée de ses enfants, moins par goût que
pour mettre un intérêt dans sa vie presque solitaire, elle ne pouvait
exercer sa pensée que sur les intrigues qui se nouaient autour d'elle,
sur les menées des gens de province, sur leurs ambitions enfermées dans
des cercles étroits. Aussi pénétrait-elle promptement des mystères
auxquels ne songeait pas son mari. Son hangar plein de bois, où sa
femme de chambre faisait des savonnages, n'était pas ce qui frappait
ses regards, quand, assise à la fenêtre de sa chambre, elle tenait à la
main quelque broderie interrompue: elle contemplait Paris où tout est
plaisir, où tout est plein de vie, elle en rêvait les fêtes et pleurait
d'être dans cette froide prison de province. Elle se désolait d'être
dans un pays paisible, où jamais il n'arriverait ni conspiration, ni
grande affaire. Elle se voyait pour long-temps sous l'ombre de ce noyer.

Madame Camusot était une petite femme, grasse, fraîche, blonde, ornée
d'un front très-busqué, d'une bouche rentrée, d'un menton relevé,
traits que la jeunesse rendait supportables, mais qui devaient lui
donner de bonne heure un air vieux. Ses yeux vifs et spirituels, mais
qui exprimaient un peu trop son innocente envie de parvenir, et la
jalousie que lui causait son infériorité présente, allumaient comme
deux lumières dans sa figure commune, et la relevaient par une certaine
force de sentiment que le succès devait éteindre plus tard. Elle
usait de beaucoup d'industrie pour sa toilette, elle inventait des
garnitures, elle se les brodait, elle méditait ses atours avec sa femme
de chambre venue avec elle de Paris, et maintenait ainsi la réputation
des Parisiennes en province. Sa causticité la rendait redoutable,
elle n'était pas aimée. Avec cet esprit fin et investigateur qui
distingue les femmes inoccupées, obligées d'employer leur journée, elle
avait fini par découvrir les opinions secrètes du Président. Aussi
conseillait-elle depuis quelque temps à Camusot de lui déclarer la
guerre. L'affaire du jeune comte était une excellente occasion. Avant
de venir en soirée chez monsieur du Croisier, elle n'avait pas eu de
peine à démontrer à son mari, qu'en cette affaire, le premier Substitut
allait contre les intentions de ses chefs. Le rôle de Camusot était de
se faire un marchepied de ce procès criminel, en favorisant la maison
d'Esgrignon, bien autrement puissante que le parti du Croisier.

--Sauvager n'épousera jamais mademoiselle Duval qu'on lui aura montrée
en perspective, il sera la dupe des Machiavels du Val-Noble, auxquels
il va sacrifier sa position. Camusot, cette affaire si malheureuse pour
les d'Esgrignon et si perfidement entamée par le Président au profit de
du Croisier, ne sera favorable qu'à toi, lui avait-elle dit en rentrant.

Cette rusée Parisienne avait également deviné les manœuvres secrètes
du Président auprès de Blandureau, et les motifs qu'il avait de
déjouer les efforts du vieux Blondet, mais elle ne voyait aucun
profit à éclairer le fils ou le père sur le péril de leur situation;
elle jouissait de cette comédie commencée, sans se douter de quelle
importance pouvait être le secret surpris par elle de la demande faite
aux Blandureau par le successeur de Chesnel en faveur de Félicien
du Ronceret. Dans le cas où la position de son mari serait menacée
par le Président, madame Camusot savait pouvoir menacer à son tour
le Président en éveillant l'attention de l'horticulteur sur le rapt
projeté de la fleur qu'il voulait transplanter chez lui.

Sans pénétrer, comme madame Camusot, les moyens par lesquels du
Croisier et le Président avaient gagné le premier Substitut, Chesnel,
en examinant ces diverses existences et ces intérêts groupés autour
des fleurs de lis du Tribunal, compta sur le Procureur du Roi, sur
Camusot et sur monsieur Michu. Deux juges pour les d'Esgrignon
paralysaient tout. Enfin, le notaire connaissait trop bien les désirs
du vieux Blondet pour ne pas savoir que si son impartialité pouvait
fléchir, ce serait pour l'œuvre de toute sa vie, pour la nomination
de son fils à la place de juge suppléant. Ainsi Chesnel s'endormit
plein d'espérance en se promettant d'aller voir monsieur Blondet,
pour lui offrir de réaliser les espérances qu'il caressait depuis si
long-temps, en l'éclairant sur les perfidies du président du Ronceret.
Après avoir gagné le vieux juge, il irait parlementer avec le Juge
d'Instruction auquel il espérait pouvoir prouver, sinon l'innocence,
au moins l'imprudence de Victurnien, et réduire l'affaire à une
simple étourderie de jeune homme. Chesnel ne dormit ni paisiblement
ni long-temps; car, avant le jour, sa gouvernante l'éveilla pour lui
présenter le plus séduisant personnage de cette histoire, le plus
adorable jeune homme du monde, madame la duchesse de Maufrigneuse,
venue seule en calèche, et habillée en homme.

--J'arrive pour le sauver ou pour périr avec lui, dit-elle au notaire
qui croyait rêver. J'ai cent mille francs que le Roi m'a donnés sur
sa Cassette pour acheter l'innocence de Victurnien, si son adversaire
est corruptible. Si nous échouons, j'ai du poison pour le soustraire à
tout, même à l'accusation. Mais nous n'échouerons pas. Le Procureur du
Roi, que j'ai fait avertir de ce qui se passe, me suit: il n'a pu venir
avec moi, il a voulu prendre les ordres du Garde des Sceaux.

Chesnel rendit scène pour scène à la duchesse: il s'enveloppa de sa
robe de chambre et tomba à ses pieds qu'il baisa, non sans demander
pardon de l'oubli que la joie lui faisait commettre.

--Nous sommes sauvés, criait-il tout en donnant des ordres à Brigitte
pour qu'elle préparât ce dont pouvait avoir besoin la duchesse après
une nuit passée à courir la poste.

Il fit un appel au courage de la belle Diane, en lui démontrant la
nécessité d'aller chez le Juge d'Instruction au petit jour, afin que
personne ne fût dans le secret de cette démarche, et ne pût même
présumer que la duchesse de Maufrigneuse fût venue.

--N'ai-je pas un passe-port en règle? dit-elle en lui montrant une
feuille où elle était désignée comme monsieur le vicomte Félix de
Vandenesse, Maître des Requêtes et Secrétaire particulier du Roi. Ne
sais-je pas bien jouer mon rôle d'homme? reprit-elle en rehaussant les
faces de sa perruque à la Titus et agitant sa cravache.

--Ah! madame la duchesse, vous êtes un ange! s'écria Chesnel les larmes
aux yeux. (Elle devait toujours être un ange, même en homme!) Boutonnez
votre redingote, enveloppez-vous jusqu'au nez dans votre manteau,
prenez mon bras, et courons chez Camusot avant que personne ne puisse
nous rencontrer.

--Je verrai donc un homme qui s'appelle Camusot? dit-elle.

--Et qui a le nez de son nom, répondit Chesnel.

Quoiqu'il eût la mort au cœur, le vieux notaire jugea nécessaire
d'obéir à tous les caprices de la duchesse, de rire quand elle rirait,
de pleurer avec elle; mais il gémit de la légèreté d'une femme qui,
tout en accomplissant une grande chose, y trouvait néanmoins matière
à plaisanter. Que n'aurait-il pas fait pour sauver le jeune homme?
Pendant que Chesnel s'habilla, madame de Maufrigneuse dégusta la
tasse de café à la crème que Brigitte lui servit, et convint de la
supériorité des cuisinières de province sur les Chefs de Paris, qui
dédaignent ces menus détails si importants pour les gourmets. Grâce
aux prévoyances que nécessitaient les goûts de son maître pour la
bonne chère, Brigitte avait pu offrir à la duchesse une excellente
collation. Chesnel et son gentil compagnon se dirigèrent vers la maison
de monsieur et madame Camusot.

--Ah! il y a une madame Camusot, dit la duchesse, l'affaire pourra
s'arranger.

--Et d'autant mieux, lui répondit Chesnel, que madame s'ennuie assez
visiblement d'être parmi nous autres provinciaux, elle est de Paris.

--Ainsi nous ne devons pas avoir de secret pour elle.

--Vous serez juge de ce qu'il faudra taire ou révéler, dit humblement
Chesnel. Je crois qu'elle sera très-flattée de donner l'hospitalité à
la duchesse de Maufrigneuse. Pour ne rien compromettre, il vous faudra
sans doute rester chez elle jusqu'à la nuit, à moins que vous n'y
trouviez des inconvénients.

--Est-elle bien, madame Camusot? demanda la duchesse d'un air fat.

--Elle est un peu la reine chez elle, répondit le notaire.

--Elle doit alors se mêler des affaires du Palais, reprit la duchesse.
Il n'y a qu'en France, cher monsieur Chesnel, que l'on voit les femmes
si bien épouser leurs maris qu'elles en épousent les fonctions, le
commerce ou les travaux. En Italie, en Angleterre, en Espagne, les
femmes se font un point d'honneur de laisser leurs maris se débattre
avec les affaires; elles mettent à les ignorer la même persévérance que
nos bourgeoises françaises déploient pour être au fait des affaires de
la communauté. N'est-ce pas ainsi que vous appelez cela judiciairement?
D'une jalousie incroyable, en fait de politique conjugale, les
Françaises veulent tout savoir. Aussi, dans les moindres difficultés de
la vie en France, sentez-vous la main de la femme qui conseille, guide,
éclaire son mari. La plupart des hommes ne s'en trouvent pas mal, en
vérité. En Angleterre, un homme marié pourrait être mis vingt-quatre
heures en prison pour dettes, sa femme, à son retour, lui ferait une
scène de jalousie.

--Nous sommes arrivés sans avoir fait la moindre rencontre, dit
Chesnel. Madame la duchesse, vous devez avoir d'autant plus d'empire
ici, que le père de madame Camusot est un huissier du Cabinet du Roi,
nommé Thirion.

--Et le roi n'y a pas songé! il ne pense à rien, s'écria-t-elle.
Thirion nous a introduits, le prince de Cadignan, monsieur de
Vandenesse et moi! Nous sommes les maîtres céans. Combinez bien tout
avec le mari pendant que je vais parler à la femme.

La femme de chambre, qui lavait, débarbouillait, habillait les deux
enfants, introduisit les deux étrangers dans la petite salle sans feu.

--Allez porter cette carte à votre maîtresse, dit la duchesse à
l'oreille de la femme de chambre, et ne la laissez lire qu'à elle. Si
vous êtes discrète, on vous récompensera, ma petite.

La femme de chambre demeura comme frappée de la foudre en entendant
cette voix de femme et voyant cette délicieuse figure de jeune homme.

--Éveillez monsieur Camusot, lui dit Chesnel, et dites que je l'attends
pour une affaire importante.

La femme de chambre monta. Quelques instants après, madame Camusot
s'élança en peignoir à travers les escaliers, et introduisit le bel
étranger après avoir poussé Camusot, en chemise, dans son cabinet avec
tous ses vêtements, en lui ordonnant de s'habiller et de l'y attendre.
Ce coup de théâtre avait été produit par la carte où était gravé:
MADAME LA DUCHESSE DE MAUFRIGNEUSE. La fille de l'huissier du Cabinet
du Roi avait tout compris.

--Eh! bien, monsieur Chesnel, ne dirait-on pas que le tonnerre vient
de tomber ici? s'écria la femme de chambre à voix basse. Monsieur
s'habille dans son cabinet, vous pouvez y monter.

--Silence sur tout ceci, répondit le notaire.

Chesnel, en se sentant appuyé par une grande dame qui avait
l'assentiment verbal du Roi aux mesures à prendre pour sauver le comte
d'Esgrignon, prit un air d'autorité qui le servit auprès de Camusot
beaucoup mieux que l'air humble avec lequel il l'aurait entretenu, s'il
eût été seul et sans secours.

--Monsieur, lui dit-il, mes paroles hier au soir ont pu vous étonner,
mais elles sont sérieuses. La maison d'Esgrignon compte sur vous pour
bien instruire une affaire d'où elle doit sortir sans tache.

--Monsieur, répondit le juge, je ne relèverai point ce qu'il y a de
blessant pour moi et d'attentatoire à la Justice dans vos paroles, car,
jusqu'à un certain point, votre position près de la maison d'Esgrignon
l'excuse. Mais...

--Monsieur, pardonnez-moi de vous interrompre, dit Chesnel. Je viens
vous dire des choses que vos supérieurs pensent et n'osent pas avouer,
mais que les gens d'esprit devinent, et vous êtes homme d'esprit. A
supposer que le jeune homme eût agi imprudemment, croyez-vous que
le Roi, que la Cour, que le Ministère fussent flattés de voir un
nom comme celui des d'Esgrignon traîné à la Cour d'Assises? Est-il
dans l'intérêt, non-seulement du royaume, mais du pays, que les
maisons historiques tombent? L'égalité, aujourd'hui le grand mot de
l'Opposition, ne trouve-t-elle pas une garantie dans l'existence d'une
haute aristocratie consacrée par le temps? Eh! bien, non seulement il
n'y a pas eu la moindre imprudence, mais nous sommes des innocents
tombés dans un piége.

--Je suis curieux de savoir comment! dit le juge.

--Monsieur, reprit Chesnel, pendant deux ans, le sieur du Croisier a
constamment laissé tirer sur lui pour de fortes sommes par monsieur
le comte d'Esgrignon. Nous produirons des traites pour plus de cent
mille écus, constamment acquittées par lui, et dont les sommes ont été
remises par moi.... saisissez-bien ceci?.... soit avant, soit après
l'échéance. Monsieur le comte d'Esgrignon est en mesure de présenter un
reçu de la somme tirée par lui, antérieur à l'effet argué de faux? ne
reconnaîtrez-vous pas alors dans la plainte une œuvre de haine et de
parti? n'est-ce pas une odieuse calomnie que cette accusation portée
par les adversaires les plus dangereux du trône et de l'autel contre
l'héritier d'une vieille famille? Il n'y a pas eu plus de faux dans
cette affaire qu'il ne s'en est fait dans mon Étude. Mandez par devers
vous madame du Croisier, laquelle ignore encore la plainte en faux,
elle vous déclarera que je lui ai porté les fonds, et qu'elle les a
gardés pour les remettre à son mari absent qui ne les lui réclame pas.
Interrogez du Croisier à ce sujet? il vous dira qu'il ignore ma remise
à madame du Croisier.

--Monsieur, répondit le Juge d'Instruction, vous pouvez émettre de
pareilles assertions dans le salon de monsieur d'Esgrignon ou chez des
gens qui ne connaissent pas les affaires, on y ajoutera foi; mais un
Juge d'Instruction, à moins d'être imbécile, ne croira pas qu'une femme
aussi soumise à son mari que l'est madame du Croisier, conserve en ce
moment dans son secrétaire cent mille écus sans en rien dire à son
mari, ni qu'un vieux notaire n'ait pas instruit monsieur du Croisier de
cette remise, à son retour en ville.

--Le vieux notaire était allé à Paris, monsieur, pour arrêter le cours
des dissipations du jeune homme.

--Je n'ai pas encore interrogé le comte d'Esgrignon, reprit le juge,
ses réponses éclaireront ma religion.

--Il est au secret? demanda le notaire.

--Oui, répondit le juge.

--Monsieur, s'écria Chesnel qui vit le danger, l'Instruction peut être
conduite pour ou contre nous; mais vous choisirez ou de constater,
d'après la déposition de madame du Croisier, la remise des valeurs
antérieurement à l'effet, ou d'interroger un pauvre jeune homme inculpé
qui, dans son trouble, peut ne se souvenir de rien et se compromettre.
Vous chercherez le plus croyable ou de l'oubli d'une femme ignorante en
affaires, ou d'un faux commis par un d'Esgrignon.

--Il ne s'agit pas de tout cela, reprit le juge, il s'agit de savoir si
monsieur le comte d'Esgrignon a converti le bas d'une lettre que lui
adressait du Croisier en une lettre de change.

--Eh! il le pouvait, s'écria tout à coup madame Camusot qui entra
vivement, suivie du bel inconnu. Monsieur Chesnel avait remis les
fonds... Elle se pencha vers son mari.--Tu seras juge-suppléant à Paris
à la première vacance, tu sers le Roi lui-même dans cette affaire,
j'en ai la certitude, on ne t'oubliera pas, lui dit-elle à l'oreille.
Tu vois dans ce jeune homme la duchesse de Maufrigneuse, tâche de
ne jamais dire que tu l'as vue, et fais tout pour le jeune comte,
hardiment.

--Messieurs, dit le juge, quand l'Instruction serait conduite dans
le sens favorable à l'innocence du jeune comte, puis-je répondre
du jugement à intervenir? Monsieur Chesnel et toi, ma bonne, vous
connaissez les dispositions de monsieur le Président.

--Ta, ta, ta, dit madame Camusot, va voir toi-même ce matin monsieur
Michu, et apprends-lui l'arrestation du jeune comte, vous serez déjà
deux contre deux, j'en réponds. Michu est de Paris, lui! et tu connais
son dévouement pour la noblesse. Bon chien chasse de race.

En ce moment, mademoiselle Cadot fit entendre sa voix à la porte, en
disant qu'elle apportait une lettre pressée. Le juge sortit et rentra,
en lisant ces mots:

  _Monsieur le vice-président du Tribunal prie monsieur Camusot
  de siéger à l'audience de ce jour et des jours suivants, pour
  que le Tribunal soit au complet pendant l'absence de monsieur le
  président. Il lui fait ses compliments._

--Plus d'instruction de l'affaire d'Esgrignon, s'écria madame Camusot.
Ne te l'avais-je pas dit, mon ami, qu'ils te joueraient quelque mauvais
tour? Le Président est allé te calomnier auprès du Procureur-Général
et du Président de la Cour. Avant que tu puisses instruire l'affaire,
tu seras changé. Est ce clair?

--Vous resterez, monsieur, dit la duchesse, le Procureur du Roi
arrivera, je l'espère, à temps.

--Quand le Procureur du Roi viendra, dit avec feu la petite madame
Camusot, il doit trouver tout fini. Oui, mon cher, oui, dit-elle
en regardant son mari stupéfait. Ah! vieil hypocrite de Président,
tu joues au plus fin avec nous, tu t'en souviendras! Tu veux nous
servir un plat de ton métier, tu en auras deux apprêtés par la main
de ta servante, Cécile-Amélie Thirion. Pauvre bonhomme Blondet! il
est heureux pour lui que le Président soit en voyage pour nous faire
destituer, son grand dadais de fils épousera mademoiselle Blandureau.
Je vais aller retourner les semis au père Blondet. Toi, Camusot, va
chez monsieur Michu pendant que madame la duchesse et moi nous irons
trouver le vieux Blondet. Attends-toi à entendre dire par toute la
ville que je me suis promenée ce matin avec un amant.

Madame Camusot donna le bras à la duchesse, et l'emmena par les
endroits déserts de la ville pour arriver sans mauvaise rencontre à la
porte du vieux juge. Chesnel alla pendant ce temps conférer avec le
jeune comte à la prison, où Camusot le fit introduire en secret. Les
cuisinières, les domestiques, et autres gens levés de bonne heure en
province, qui virent madame Camusot et la duchesse dans des chemins
détournés prirent le jeune homme pour un amant venu de Paris. Comme
Cécile-Amélie l'avait prévu, le soir, la nouvelle de ses déportements
circulait dans la ville, et y occasionnait plus d'une médisance. Madame
Camusot et son amant prétendu trouvèrent le vieux Blondet dans sa
serre, il salua la femme de son collègue et son compagnon en jetant sur
ce charmant jeune homme un regard inquiet et scrutateur.

--J'ai l'honneur de vous présenter un des cousins de mon mari, dit-elle
à monsieur Blondet en lui montrant la duchesse, un des horticulteurs
les plus distingués de Paris, qui revient de Bretagne, et ne peut
passer que cette journée avec nous. Monsieur a entendu parler de vos
fleurs et de vos arbustes, et j'ai pris la liberté de venir de grand
matin.

--Ah! monsieur est horticulteur, dit le vieux juge.

La duchesse s'inclina sans parler.

--Voici, dit le juge, mon cafier et mon arbre à thé.

--Pourquoi donc, dit madame Camusot, monsieur le Président est-il
parti? Je gage que son absence concerne monsieur Camusot.

--Précisément. Voici, monsieur, le cactus le plus original qui existe,
dit-il en montrant dans un pot une plante qui avait l'air d'un rotin
couvert de lèpre, il vient de la Nouvelle-Hollande. Vous êtes bien
jeune, monsieur, pour être horticulteur.

--Quittez vos fleurs, cher monsieur Blondet, dit madame Camusot, il
s'agit de vous, de vos espérances, du mariage de votre fils avec
mademoiselle Blandureau. Vous êtes la dupe du Président.

--Bah! dit le juge d'un air incrédule.

--Oui, reprit-elle. Si vous cultiviez un peu plus le monde, et un peu
moins vos fleurs, vous sauriez que la dot et les espérances que vous
avez plantées, arrosées, binées, sarclées, sont sur le point d'être
cueillies par des mains rusées.

--Madame!...

--Ah! personne en ville n'aura le courage de rompre en visière au
Président en vous avertissant. Moi, qui ne suis pas de la ville, et
qui, grâce à ce brave jeune homme, irai bientôt à Paris, je vous
apprends que le successeur de Chesnel a formellement demandé la main
de Claire Blandureau pour le petit du Ronceret, à qui ses père et mère
donnent cinquante mille écus. Quant à Félicien, il promet de se faire
recevoir avocat pour être nommé juge.

Le vieux juge laissa tomber le pot qu'il avait à la main pour le
montrer à la duchesse.

--Ah! mon cactus! ah! mon fils! Mademoiselle Blandureau!... Tiens, la
fleur du cactus est cassée!

--Non, tout peut s'arranger, lui dit madame Camusot en riant. Si vous
voulez voir votre fils juge dans un mois d'ici, nous allons vous dire
comment il faut vous y prendre...

--Monsieur, passez là, vous verrez mes pélargonium, un spectacle
magique à la floraison. Pourquoi, dit-il à madame Camusot, me
parlez-vous de ces affaires devant votre cousin?

--Tout dépend de lui, riposta madame Camusot. La nomination de votre
fils est à jamais perdue si vous dites un mot de ce jeune homme.

--Bah!

--Ce jeune homme est une fleur.

--Ah!

--C'est la duchesse de Maufrigneuse, envoyée par le Roi pour sauver le
jeune d'Esgrignon, arrêté hier par suite d'une plainte en faux portée
par du Croisier. Madame la duchesse a la parole du Garde des Sceaux, il
ratifiera les promesses qu'elle nous fera...

--Mon cactus est sauvé! dit le juge qui examinait sa plante précieuse.
Allez, j'écoute.

--Consultez-vous avec Camusot et Michu pour étouffer l'affaire au plus
tôt, et votre fils sera nommé. Sa nomination arrivera alors assez à
temps pour vous permettre de déjouer les intrigues des du Ronceret
auprès des Blandureau. Votre fils sera mieux que juge-suppléant, il
aura la succession de monsieur Camusot dans l'année. Le Procureur du
Roi arrive aujourd'hui, monsieur Sauvager sera sans doute forcé de
donner sa démission, à cause de sa conduite dans cette affaire. Mon
mari vous montrera des pièces au Palais qui établissent l'innocence
du comte, et qui prouvent que le faux est un guet-apens tendu par du
Croisier.

Le vieux juge entra dans le cirque olympique de ses six mille
pélargonium, et y salua la duchesse.

--Monsieur, dit-il, si ce que vous voulez est légal, cela pourra se
faire.

--Monsieur, répondit la duchesse, remettez votre démission demain à
monsieur Chesnel, je vous promets de vous faire envoyer dans la semaine
la nomination de votre fils, mais ne la donnez qu'après avoir entendu
monsieur le Procureur du Roi vous confirmer mes paroles. Vous vous
comprenez mieux entre vous autres gens de justice. Seulement faites-lui
savoir que la duchesse de Maufrigneuse vous a engagé sa parole. Silence
sur mon voyage ici, dit-elle.

Le vieux juge lui baisa la main, et se mit à cueillir sans pitié les
plus belles fleurs qu'il lui offrit.

--Y pensez-vous! donnez-les à madame, lui dit la duchesse, il n'est pas
naturel de voir des fleurs à un homme qui donne le bras à une jolie
femme.

--Avant d'aller au Palais, lui dit madame Camusot, allez vous informer
chez le successeur de Chesnel des propositions faites par lui au nom de
monsieur et de madame du Ronceret.

Le vieux juge, ébahi de la duplicité du Président, resta planté sur
ses jambes, à sa grille, en regardant les deux femmes qui se sauvèrent
par les chemins détournés. Il voyait crouler l'édifice si péniblement
bâti durant dix années pour son enfant chéri. Était-ce possible? il
soupçonna quelque ruse et courut chez le successeur de Chesnel. A neuf
heures et demie, avant l'audience, le vice-président Blondet, le juge
Camusot et Michu se trouvèrent avec une remarquable exactitude dans la
Chambre du Conseil, dont la porte fut fermée avec soin par le vieux
juge en voyant entrer Camusot et Michu qui vinrent ensemble.

--Hé bien! monsieur le vice-président, dit Michu, monsieur Sauvager
a requis un mandat contre un comte d'Esgrignon, sans consulter le
Procureur du Roi, pour servir la passion d'un du Croisier, un ennemi du
gouvernement du Roi. C'est un vrai cen-dessus-dessous. Le Président, de
son côté, part pour arrêter l'Instruction! Et nous ne savons rien de ce
procès? Voulait-on par hasard nous forcer la main?

--Voici le premier mot que j'entends sur cette affaire, dit le vieux
juge furieux de la démarche faite par le Président chez les Blandureau.

Le successeur de Chesnel, l'homme des du Ronceret, venait d'être
victime d'une ruse inventée par le vieux juge pour savoir la vérité, il
avait avoué le secret.

--Heureusement que nous vous en parlons, mon cher maître, dit Camusot à
Blondet, autrement vous auriez pu renoncer à asseoir jamais votre fils
sur les fleurs de lis, et à le marier à mademoiselle Blandureau.

--Mais il ne s'agit pas de mon fils, ni de son mariage, dit le juge, il
s'agit du jeune comte d'Esgrignon: est-il ou n'est-il pas coupable?

--Il paraît, dit monsieur Michu, que les fonds auraient été remis
à madame du Croisier par Chesnel, on a fait un crime d'une simple
irrégularité. Le jeune homme aurait, suivant la plainte, pris un bas
de lettre où était la signature de du Croisier pour la convertir en un
effet sur les Keller.

--Une imprudence! dit Camusot.

--Mais si du Croisier avait encaissé la somme, dit Blondet, pourquoi
s'est-il plaint?

--Il ne sait pas encore que la somme a été remise à sa femme, ou il
feint de ne pas le savoir, dit Camusot.

--Vengeance de gens de province, dit Michu.

--Ça m'a pourtant l'air d'être un faux, dit le vieux Blondet.

--Vous croyez, dit Camusot. Mais d'abord, en supposant que le jeune
comte n'ait pas eu le droit de tirer sur du Croisier, il n'y aurait
pas imitation de signature. Mais il s'est cru ce droit par l'avis que
Chesnel lui a donné d'un versement opéré par lui Chesnel.

--Eh! bien, où voyez-vous donc un faux? dit le vieux juge. L'essence du
faux, en matière civile, est de constituer un dommage à autrui.

--Ah! il est clair, en tenant la version de du Croisier pour vraie, que
la signature a été détournée de sa destination afin de toucher la somme
au mépris d'une défense faite par du Croisier à ses banquiers, dit
Camusot.

--Ceci, messieurs, dit Blondet, me paraît une misère, une vétille.
Vous aviez la somme, je devais attendre peut-être un titre de vous;
mais, moi, comte d'Esgrignon, j'étais dans un besoin urgent, j'ai...
Allons donc! votre plainte est de la passion, de la vengeance! Pour
qu'il y ait faux, le législateur a voulu l'intention de soustraire une
somme, de se faire attribuer un profit quelconque auquel on n'aurait
pas droit. Il n'y a eu de faux ni dans les termes de la loi romaine,
ni dans l'esprit de la jurisprudence actuelle, toujours en nous tenant
dans le Civil, car il ne s'agit pas ici de faux en écriture publique
ou authentique. En matière privée, le faux entraîne une intention de
voler, mais ici, où est le vol? Dans quel temps vivons-nous, messieurs?
Le Président nous quitte pour faire manquer une Instruction qui devrait
être finie! Je ne connais monsieur le Président que d'aujourd'hui,
mais je lui payerai l'arriéré de mon erreur; il minutera désormais ses
jugements lui-même. Vous devez mettre à ceci la plus grande célérité,
monsieur Camusot.

--Oui. Mon avis, dit Michu, est au lieu d'une mise en liberté sous
caution, de tirer de là ce jeune homme immédiatement. Tout dépend des
interrogations à poser à du Croisier et à sa femme. Vous pouvez les
mander pendant l'audience, monsieur Camusot, recevoir leurs dépositions
avant quatre heures, faire votre rapport cette nuit, et nous jugerons
l'affaire demain avant l'audience.

--Pendant que les avocats plaideront, nous conviendrons de la marche à
suivre, dit Blondet à Camusot.

Les trois juges entrèrent en séance après avoir revêtu leurs robes.

A midi, Monseigneur et mademoiselle Armande étaient arrivés à l'hôtel
d'Esgrignon où se trouvaient déjà Chesnel et monsieur Couturier. Après
une conférence assez courte entre le directeur de madame du Croisier
et le prélat, le prêtre alla sur-le-champ chez sa pénitente.

A onze heures du matin, du Croisier reçut un mandat de comparution
qui le mandait, entre une heure et deux, dans le cabinet du Juge
d'Instruction. Il y vint, en proie à des soupçons légitimes.
Le Président, incapable de prévoir l'arrivée de la duchesse de
Maufrigneuse, celle du Procureur du Roi, ni la confédération subite des
trois juges, avait oublié de tracer à du Croisier un plan de conduite
au cas où l'Instruction commencerait. Ni l'un ni l'autre ne crurent à
tant de célérité. Du Croisier s'empressa d'obéir au mandat, afin de
connaître les dispositions de monsieur Camusot. Il fut donc obligé
de répondre. Le juge lui adressa sommairement les six interrogations
suivantes:--L'effet argué de faux, ne portait-il pas une signature
vraie?--Avait-il eu, avant cet effet, des affaires avec monsieur le
comte d'Esgrignon?--Monsieur le comte d'Esgrignon n'avait-il pas tiré
sur lui des lettres de change avec ou sans avis?--N'avait-il pas écrit
une lettre par laquelle il autorisait monsieur d'Esgrignon à toujours
faire fond sur lui?--Chesnel n'avait-il pas plusieurs fois déjà soldé
ses comptes?--N'avait-il pas été absent à telle époque?

Ces questions furent résolues affirmativement par du Croisier. Malgré
des explications verbeuses, le juge ramenait toujours le banquier
à l'alternative d'un oui ou d'un non. Quand les demandes et les
réponses furent consignées au procès-verbal, le juge termina par cette
foudroyante interrogation:--Du Croisier savait-il que l'argent de
l'effet argué de faux était déposé chez lui, suivant une déclaration de
Chesnel et une lettre d'avis dudit Chesnel au comte d'Esgrignon, cinq
jours avant la date de l'effet?

Cette dernière question épouvanta du Croisier. Il demanda ce que
signifiait un pareil interrogatoire. S'il était, lui, le coupable et
monsieur le comte d'Esgrignon le plaignant? Il fit observer que si les
fonds étaient chez lui, il n'eût pas rendu de plainte.

--La Justice s'éclaire, dit le juge en le renvoyant non sans avoir
constaté cette dernière observation de du Croisier.

--Mais, monsieur, les fonds...

--Les fonds sont chez vous, dit le juge.

Chesnel, également cité, comparut pour expliquer l'affaire. La
véracité de ses assertions fut corroborée par la déposition de madame
du Croisier. Le juge avait déjà interrogé le comte d'Esgrignon qui,
soufflé par Chesnel, produisit la première lettre par laquelle du
Croisier lui écrivait de tirer sur lui, sans lui faire l'injure de
déposer les fonds d'avance. Puis il déposa une lettre écrite par
Chesnel, par laquelle le notaire le prévenait du versement des cent
mille écus chez monsieur du Croisier. Avec de pareils éléments,
l'innocence du jeune comte devait triompher devant le Tribunal.
Quand du Croisier revint du Palais chez lui, son visage était blanc
de colère, et sur ses lèvres frissonnait la légère écume d'une rage
concentrée. Il trouva sa femme assise dans son salon, au coin de la
cheminée, et lui faisant des pantoufles en tapisserie; elle trembla
quand elle leva les yeux sur lui, mais elle avait pris son parti.

--Madame, s'écria du Croisier en balbutiant, quelle déposition
avez-vous faite devant le juge? Vous m'avez déshonoré, perdu, trahi.

--Je vous ai sauvé, monsieur, répondit-elle. Si vous avez l'honneur de
vous allier un jour aux d'Esgrignon, par le mariage de votre nièce avec
le jeune comte, vous le devrez à ma conduite d'aujourd'hui.

--Miracle! l'ânesse de Balaam a parlé, s'écria-t-il, je ne m'étonnerai
plus de rien. Et où sont les cent mille écus que monsieur Camusot dit
être chez moi?

--Les voici, répondit-elle en tirant le paquet des billets de banque de
dessous le coussin de sa bergère. Je n'ai point commis de péché mortel
en déclarant que monsieur Chesnel me les avait remis.

--En mon absence?

--Vous n'étiez pas là.

--Vous me le jurez par votre salut éternel?

--Je le jure, dit-elle d'une voix calme.

--Pourquoi ne m'avoir rien dit? demanda-t-il.

--J'ai eu tort en ceci, répondit sa femme, mais ma faute tourne à
votre avantage. Votre nièce sera quelque jour marquise d'Esgrignon et
peut-être serez-vous Député si vous vous conduisez bien dans cette
déplorable affaire. Vous êtes allé trop loin, sachez revenir.

Du Croisier se promena dans son salon en proie à une horrible
agitation, et sa femme attendit, dans une agitation égale, le résultat
de cette promenade. Enfin, du Croisier sonna.

--Je ne recevrai personne ce soir, fermez la grande porte, dit-il à son
valet de chambre. A tous ceux qui viendront vous direz que madame et
moi nous sommes à la campagne. Nous partirons aussitôt après le dîner,
que vous avancerez d'une demi-heure.

Dans la soirée, tous les salons, les petits marchands, les pauvres, les
mendiants, la noblesse, le commerce, toute la ville enfin parlait de la
grande nouvelle: l'arrestation du comte d'Esgrignon soupçonné d'avoir
commis un faux. Le comte d'Esgrignon irait en Cour d'Assises, il serait
condamné, marqué. La plupart des personnes à qui l'honneur de la maison
d'Esgrignon était cher, niaient le fait. Quand il fit nuit, Chesnel
vint prendre chez madame Camusot le jeune inconnu qu'il conduisit à
l'hôtel d'Esgrignon où mademoiselle Armande l'attendait. La pauvre
fille mena chez elle la belle Maufrigneuse, à laquelle elle donna son
appartement. Monseigneur l'évêque occupait celui de Victurnien. Quand
la noble Armande se vit seule avec la duchesse, elle lui jeta le plus
déplorable regard.

--Vous deviez bien votre secours au pauvre enfant qui s'est perdu pour
vous, madame, dit-elle, un enfant à qui tout le monde ici se sacrifie.

La duchesse avait déjà jeté son coup d'œil de femme sur la chambre de
mademoiselle d'Esgrignon, et y avait vu l'image de la vie de cette
sublime fille: vous eussiez dit de la cellule d'une religieuse, à voir
cette pièce nue, froide et sans luxe. La duchesse, émue en contemplant
le passé, le présent et l'avenir de cette existence, en reconnaissant
le contraste inouï qu'y produisait sa présence, ne put retenir des
larmes qui roulèrent sur ses joues et lui servirent de réponse.

--Ah! j'ai tort, pardonnez-moi, madame la duchesse? reprit la
chrétienne qui l'emporta sur la tante de Victurnien, vous ignoriez
notre misère, mon neveu était incapable de vous l'avouer. D'ailleurs,
en vous voyant, tout se conçoit, même le crime!

Mademoiselle Armande, sèche et maigre, pâle, mais belle comme une de
ces figures effilées et sévères que les peintres allemands ont seuls su
faire, eut aussi les yeux mouillés.

--Rassurez-vous, cher ange, dit enfin la duchesse, il est sauvé.

--Oui, mais l'honneur, mais son avenir! Chesnel me l'a dit: le Roi sait
la vérité.

--Nous songerons à réparer le mal, dit la duchesse.

Mademoiselle Armande descendit au salon, et trouva le Cabinet des
Antiques au grand complet. Autant pour fêter Monseigneur que pour
entourer le marquis d'Esgrignon, chacun des habitués était venu.
Chesnel, posté dans l'antichambre, recommandait à chaque arrivant le
plus profond silence sur la grande affaire, afin que le vénérable
marquis n'en sût jamais rien. Le loyal Franc était capable de tuer son
fils ou de tuer du Croisier; dans cette circonstance, il lui aurait
fallu un criminel d'un côté ou de l'autre. Par un singulier hasard,
le marquis, heureux du retour de son fils à Paris, parla plus qu'à
l'ordinaire de Victurnien. Victurnien allait être placé bientôt par
le Roi, le Roi s'occupait enfin des d'Esgrignon. Chacun, la mort dans
l'âme, exaltait la bonne conduite de Victurnien. Mademoiselle Armande
préparait les voies à la soudaine apparition de son neveu, en disant à
son frère que Victurnien viendrait sans doute les voir et qu'il devait
être en route.

--Bah! dit le marquis debout devant sa cheminée, s'il fait bien ses
affaires là où il est, il doit y rester, et ne pas songer à la joie que
son vieux père aurait à le voir. Le service du Roi avant tout.

La plupart de ceux qui entendirent cette phrase frissonnèrent. Le
procès pouvait livrer l'épaule d'un d'Esgrignon au fer du bourreau! Il
y eut un moment d'affreux silence. La vieille marquise de Casteran ne
put retenir une larme qu'elle versa sur son rouge en détournant la tête.

Le lendemain, à midi, par un temps superbe, toute la population en
rumeur était dispersée par groupes dans la rue qui traversait la ville,
et il n'y était question que de la grande affaire. Le jeune comte
était-il ou n'était il pas en prison? En ce moment, on aperçut le
tilbury bien connu du comte d'Esgrignon descendant par le haut de la
rue Saint-Blaise, et venant de la Préfecture. Ce tilbury était mené par
le comte accompagné d'un charmant jeune homme inconnu, tous deux gais,
riant, causant, ayant des roses du Bengale à la boutonnière. Ce fut un
de ces coups de théâtre qu'il est impossible de décrire. A dix heures,
un jugement de non-lieu, parfaitement motivé, avait rendu la liberté au
jeune comte. Du Croisier y fut foudroyé par un _attendu_ qui réservait
au comte d'Esgrignon ses droits pour le poursuivre en calomnie. Le
vieux Chesnel remontait, comme par hasard, la Grande-Rue, et disait
à qui voulait l'entendre, que du Croisier avait tendu le plus infâme
des piéges à l'honneur de la maison d'Esgrignon, et que, s'il n'était
pas poursuivi comme calomniateur, il devait cette condescendance à la
noblesse de sentiment qui animait les d'Esgrignon. Le soir de cette
fameuse journée, après le coucher du marquis d'Esgrignon, le jeune
comte, mademoiselle Armande et le beau petit page qui allait repartir
se trouvèrent seuls avec le chevalier, à qui l'on ne put cacher le sexe
de ce charmant cavalier et qui fut le seul dans la ville, hormis les
trois juges et madame Camusot, de qui la présence de la duchesse fut
connue.

--La maison d'Esgrignon est sauvée, dit Chesnel, mais elle ne se
relèvera pas de ce choc d'ici à cent ans. Il faut maintenant payer les
dettes, et vous ne pouvez plus, monsieur le comte, faire autre chose
que vous marier avec une héritière.

--Et la prendre où elle sera, dit la duchesse.

--Une seconde mésalliance, s'écria mademoiselle Armande.

La duchesse se mit à rire.

Il vaut mieux se marier que de mourir, dit-elle en sortant de la poche
de son gilet un petit flacon donné par l'apothicairerie du château des
Tuileries.

Mademoiselle Armande fit un geste d'effroi, le vieux Chesnel prit la
main de la belle Maufrigneuse et la lui baisa sans permission.

--Vous êtes donc fous, ici? reprit la duchesse. Vous voulez donc
rester au quinzième siècle quand nous sommes au dix-neuvième? Mes
chers enfants, il n'y a plus de noblesse, il n'y a plus que de
l'aristocratie. Le Code civil de Napoléon a tué les parchemins comme
le canon avait déjà tué la féodalité. Vous serez bien plus nobles que
vous ne l'êtes quand vous aurez de l'argent. Épousez qui vous voudrez,
Victurnien, vous anoblirez votre femme, voilà le plus solide des
priviléges qui restent à la noblesse française. Monsieur de Talleyrand
n'a-t-il pas épousé madame Grandt sans se compromettre? Souvenez-vous
de Louis XIV marié à la veuve Scarron.

--Il ne l'avait pas épousée pour son argent, dit mademoiselle Armande.

--Recevriez-vous la comtesse d'Esgrignon, si c'était la nièce d'un du
Croisier? dit Chesnel.

--Peut-être, répondit la duchesse, mais le roi, sans aucun doute, la
verrait avec plaisir. Vous ne savez donc pas ce qui se passe! dit-elle
en voyant l'étonnement peint sur tous les visages. Victurnien est venu
à Paris, il sait comment y vont les choses. Nous étions plus puissants
sous Napoléon. Victurnien, épousez mademoiselle Duval, épousez qui vous
voudrez, elle sera marquise d'Esgrignon tout aussi bien que je suis
duchesse de Maufrigneuse.

--Tout est perdu, même l'honneur, dit le Chevalier en faisant un geste.

--Adieu, Victurnien, dit la duchesse en l'embrassant au front, nous ne
nous verrons plus. Ce que vous avez de mieux à faire est de vivre sur
vos terres, l'air de Paris ne vous vaut rien.

--Diane? cria le jeune comte au désespoir.

--Monsieur, vous vous oubliez étrangement, dit froidement la
duchesse en quittant son rôle d'homme et de maîtresse et redevenant
non-seulement ange, mais encore duchesse, non-seulement duchesse, mais
la Célimène de Molière.

La duchesse de Maufrigneuse salua dignement ces quatre personnages, et
obtint du Chevalier la dernière larme d'admiration qu'il eût au service
du beau sexe.

--Comme elle ressemble à la princesse Goritza! s'écria-t-il à voix
basse.

Diane avait disparu. Le fouet du postillon disait à Victurnien que le
beau roman de sa première passion était fini. En danger, Diane avait
encore pu voir dans le jeune comte son amant; mais, sauvé, la duchesse
le méprisait comme un homme faible qu'il était.

Six mois après, Camusot fut nommé juge-suppléant à Paris, et plus
tard Juge d'Instruction. Michu devint Procureur du Roi. Le bonhomme
Blondet passa Conseiller à la Cour royale, y resta le temps nécessaire
pour prendre sa retraite et revint habiter sa jolie petite maison.
Joseph Blondet eut le siége de son père au Tribunal pour le reste de
ses jours, mais sans aucune chance d'avancement, et fut l'époux de
mademoiselle Blandureau, qui s'ennuie aujourd'hui dans cette maison de
briques et de fleurs, autant qu'une carpe dans un bassin de marbre.
Enfin, Michu, Camusot reçurent la croix de la Légion-d'Honneur, et le
vieux Blondet reçut celle d'officier. Quant au premier Substitut du
Procureur du Roi, monsieur Sauvager, il fut envoyé en Corse au grand
contentement de du Croisier qui, certes, ne voulait pas lui donner sa
nièce.

Du Croisier, stimulé par le président du Ronceret, appela du jugement
de non-lieu en Cour Royale et perdit. Dans tout le Département, les
Libéraux soutinrent que le petit d'Esgrignon avait commis un faux.
Les Royalistes, de leur côté, racontèrent les horribles trames que la
vengeance avait fait ourdir à _l'infâme du Croisier_. Un duel eut lieu
entre du Croisier et Victurnien. Le hasard des armes fut pour l'ancien
fournisseur, qui blessa dangereusement le jeune comte et maintint ses
dires. La lutte entre les deux partis fut encore envenimée par cette
affaire que les Libéraux remettaient sur le tapis à tout propos. Du
Croisier, toujours repoussé aux Élections, ne voyait aucune chance de
faire épouser sa nièce au jeune comte, surtout après son duel.

Un mois après la confirmation du jugement en Cour royale, Chesnel,
épuisé par cette lutte horrible où ses forces morales et physiques
furent ébranlées, mourut dans son triomphe comme un vieux chien fidèle
qui a reçu les défenses d'un marcassin dans le ventre. Il mourut aussi
heureux qu'il pouvait l'être, en laissant la Maison quasi-ruinée et
le jeune homme dans la misère, perdu d'ennui, sans aucune chance
d'établissement. Cette cruelle pensée, jointe à son abattement, acheva
sans doute le pauvre vieillard. Au milieu de tant de ruines, accablé
par tant de chagrins, il reçut une grande consolation: le vieux
marquis, sollicité par sa sœur, lui rendit toute son amitié. Ce grand
personnage vint dans la petite maison de la rue du Bercail, il s'assit
au chevet du lit de son vieux serviteur, dont tous les sacrifices
lui étaient inconnus. Chesnel se dressa sur son séant, et récita le
cantique de Siméon, le marquis lui permit de se faire enterrer dans la
chapelle du château, le corps en travers, et au bas de la fosse où ce
quasi-dernier d'Esgrignon devait reposer lui-même.

Ainsi mourut l'un des derniers représentants de cette belle et
grande domesticité, mot que l'on prend souvent en mauvaise part,
et auquel nous donnons ici sa signification réelle en lui faisant
exprimer l'attachement féodal du serviteur au maître. Ce sentiment,
qui n'existait plus qu'au fond de la province et chez quelques
vieux serviteurs de la royauté, honorait également et la Noblesse
qui inspirait de semblables affections, et la bourgeoisie qui
les concevait. Ce noble et magnifique dévouement est impossible
aujourd'hui. Les maisons nobles n'ont plus de serviteurs, de même qu'il
n'y a plus de Roi de France ni de pairs héréditaires, ni de biens
immuablement fixés dans les maisons historiques pour en perpétuer les
splendeurs nationales. Chesnel n'était pas seulement un de ces grands
hommes inconnus de la vie privée, il était donc aussi une grande chose.
La continuité de ses sacrifices ne lui donne-t-elle pas je ne sais
quoi de grave et de sublime? ne dépasse-t-elle pas l'héroïsme de la
bienfaisance, qui est toujours un effort momentané? La vertu de Chesnel
appartient essentiellement aux classes placées entre les misères du
peuple et les grandeurs de l'aristocratie, et qui peuvent unir ainsi
les modestes vertus du Bourgeois aux sublimes pensées du Noble, en les
éclairant aux flambeaux d'une solide instruction.

Victurnien, jugé défavorablement à la cour, n'y pouvait plus trouver
ni fille riche, ni emploi. Le Roi se refusa constamment à donner la
pairie aux d'Esgrignon, seule faveur qui pût tirer Victurnien de la
misère. Du vivant de son père, il était impossible de marier le jeune
comte avec une héritière bourgeoise, il dut vivre mesquinement dans la
maison paternelle avec les souvenirs de ses deux années de splendeur
parisienne et d'amour aristocratique. Triste et morne, il végétait
entre son père au désespoir, qui attribuait à une maladie de langueur
l'état où il voyait son fils, et sa tante dévorée de chagrin. Chesnel
n'était plus là. Le marquis mourut en 1830, après avoir vu le Roi
Charles X passant à Nonancourt où ce grand d'Esgrignon alla, suivi de
la noblesse valide du _Cabinet des Antiques_, lui rendre ses devoirs et
se joindre au maigre cortége de la monarchie vaincue. Acte de courage
qui semblera tout simple aujourd'hui, mais que l'enthousiasme de la
Révolte rendit alors sublime!

--Les Gaulois triomphent! fut le dernier mot du marquis.

La victoire de du Croisier fut alors complète, car le nouveau marquis
d'Esgrignon, huit jours après la mort de son vieux père, accepta
mademoiselle Duval pour femme, elle avait trois millions de dot, du
Croisier et sa femme assuraient leur fortune à mademoiselle Duval au
contrat. Du Croisier dit, pendant la cérémonie du mariage, que la
maison d'Esgrignon était la plus honorable de toutes les maisons nobles
de France. Vous voyez tous les hivers le marquis d'Esgrignon, qui doit
réunir un jour plus de cent mille écus de rente, à Paris où il mène la
joyeuse vie des garçons, n'ayant plus des grands seigneurs d'autrefois
que son indifférence pour sa femme, de laquelle il n'a nul souci.

--Quant à mademoiselle d'Esgrignon, disait Émile Blondet à qui l'on
doit les détails de cette aventure, si elle ne ressemble plus à la
céleste figure entrevue pendant mon enfance, elle est certes, à
soixante-sept ans, la plus douloureuse et la plus intéressante figure
du Cabinet des Antiques où elle trône encore. Je l'ai vue au dernier
voyage que je fis dans mon pays, pour y aller chercher les papiers
nécessaires à mon mariage. Quand mon père apprit qui j'épousais, il
demeura stupéfait, il ne retrouva la parole qu'au moment où je lui
dis que j'étais Préfet.--Tu es né préfet! me répondit-il en souriant.
En faisant un tour par la ville, je rencontrai mademoiselle Armande
qui m'apparut plus grande que jamais! Il m'a semblé voir Marius sur
les ruines de Carthage. Ne survit-elle pas à ses religions, à ses
croyances détruites? elle ne croit plus qu'en Dieu. Habituellement
triste, muette, elle ne conserve, de son ancienne beauté, que des yeux
d'un éclat surnaturel. Quand je l'ai vue allant à la messe, son livre à
la main, je n'ai pu m'empêcher de penser qu'elle demande à Dieu de la
retirer de ce monde.

    Aux Jardies, juillet 1837.



  [Illustration: IMP. S. RAÇON.

  LE COMTE DE MORTSAUF.

  Maigre et de haute taille, il avait l'attitude d'un gentilhomme,
  etc.....
                                          (LE LYS DANS LA VALLÉE.)]


LE LYS DANS LA VALLÉE.

    A MONSIEUR J.-B. NACQUART,
    MEMBRE DE L'ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE.

    _Cher docteur, voici l'une des pierres les plus travaillées
    dans la seconde assise d'un édifice littéraire lentement et
    laborieusement construit; j'y veux inscrire votre nom, autant
    pour remercier le savant qui me sauva jadis, que pour célébrer
    l'ami de tous les jours._

    DE BALZAC.


  A MADAME LA COMTESSE NATALIE DE MANERVILLE.

  «Je cède à ton désir. Le privilége de la femme que nous aimons
  plus qu'elle ne nous aime est de nous faire oublier à tout propos
  les règles du bon sens. Pour ne pas voir un pli se former sur
  vos fronts, pour dissiper la boudeuse expression de vos lèvres
  que le moindre refus attriste, nous franchissons miraculeusement
  les distances, nous donnons notre sang, nous dépensons l'avenir.
  Aujourd'hui tu veux mon passé, le voici. Seulement, sache-le
  bien, Natalie: en t'obéissant, j'ai dû fouler aux pieds des
  répugnances inviolées. Mais pourquoi suspecter les soudaines et
  longues rêveries qui me saisissent parfois en plein bonheur?
  pourquoi ta jolie colère de femme aimée, à propos d'un silence?
  Ne pouvais-tu jouer avec les contrastes de mon caractère sans
  en demander les causes? As-tu dans le cœur des secrets qui,
  pour se faire absoudre, aient besoin des miens? Enfin, tu l'as
  deviné, Natalie, et peut-être vaut-il mieux que tu saches tout:
  oui, ma vie est dominée par un fantôme, il se dessine vaguement
  au moindre mot qui le provoque, il s'agite souvent de lui-même
  au-dessus de moi. J'ai d'imposants souvenirs ensevelis au fond de
  mon âme comme ces productions marines qui s'aperçoivent par les
  temps calmes, et que les flots de la tempête jettent par fragments
  sur la grève. Quoique le travail que nécessitent les idées pour
  être exprimées ait contenu ces anciennes émotions qui me font
  tant de mal quand elles se réveillent trop soudainement, s'il
  y avait dans cette confession des éclats qui te blessassent,
  souviens-toi que tu m'as menacé si je ne t'obéissais pas, ne me
  punis donc point de t'avoir obéi? Je voudrais que ma confidence
  redoublât ta tendresse. A ce soir.

  »FÉLIX.»


A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante
élégie, la peinture des tourments subits en silence par les âmes dont
les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux dans
le sol domestique, dont les premières frondaisons sont déchirées par
des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée
au moment où elles s'ouvrent? Quel poète nous dira les douleurs de
l'enfant dont les lèvres sucent un sein amer, et dont les sourires
sont réprimés par le feu dévorant d'un œil sévère? La fiction qui
représenterait ces pauvres cœurs opprimés par les êtres placés autour
d'eux pour favoriser les développements de leur sensibilité, serait la
véritable histoire de ma jeunesse. Quelle vanité pouvais-je blesser,
moi nouveau-né? quelle disgrâce physique ou morale me valait la
froideur de ma mère? étais-je donc l'enfant du devoir, celui dont la
naissance est fortuite, ou celui dont la vie est un reproche? Mis en
nourrice à la campagne, oublié par ma famille pendant trois ans, quand
je revins à la maison paternelle, j'y comptai pour si peu de chose que
j'y subissais la compassion des gens. Je ne connais ni le sentiment,
ni l'heureux hasard à l'aide desquels j'ai pu me relever de cette
première déchéance: chez moi l'enfant ignore, et l'homme ne sait rien.
Loin d'adoucir mon sort, mon frère et mes deux sœurs s'amusèrent à me
faire souffrir. Le pacte en vertu duquel les enfants cachent leurs
peccadilles et qui leur apprend déjà l'honneur, fut nul à mon égard;
bien plus, je me vis souvent puni pour les fautes de mon frère, sans
pouvoir réclamer contre cette injustice; la courtisanerie, en germe
chez les enfants, leur conseillait-elle de contribuer aux persécutions
qui m'affligeaient, pour se ménager les bonnes grâces d'une mère
également redoutée par eux? était-ce un effet de leur penchant à
l'imitation? était-ce besoin d'essayer leurs forces, ou manque de
pitié? Peut-être ces causes réunies me privèrent-elles des douceurs
de la fraternité. Déjà déshérité de toute affection, je ne pouvais
rien aimer, et la nature m'avait fait aimant! Un ange recueille-t-il
les soupirs de cette sensibilité sans cesse rebutée? Si dans quelques
âmes les sentiments méconnus tournent en haine, dans la mienne ils se
concentrèrent et s'y creusèrent un lit d'où, plus tard, ils jaillirent
sur ma vie. Suivant les caractères, l'habitude de trembler relâche les
fibres, engendre la crainte, et la crainte oblige à toujours céder. De
là vient une faiblesse qui abâtardit l'homme et lui communique je ne
sais quoi d'esclave. Mais ces continuelles tourmentes m'habituèrent
à déployer une force qui s'accrut par son exercice et prédisposa
mon âme aux résistances morales. Attendant toujours une douleur
nouvelle, comme les martyrs attendaient un nouveau coup, tout mon être
dut exprimer une résignation morne sous laquelle les grâces et les
mouvements de l'enfance furent étouffés, attitude qui passa pour un
symptôme d'idiotie et justifia les sinistres pronostics de ma mère.
La certitude de ces injustices excita prématurément dans mon âme la
fierté, ce fruit de la raison, qui sans doute arrêta les mauvais
penchants qu'une semblable éducation encourageait. Quoique délaissé par
ma mère, j'étais parfois l'objet de ses scrupules, parfois elle parlait
de mon instruction et manifestait le désir de s'en occuper; il me
passait alors des frissons horribles en songeant aux déchirements que
me causerait un contact journalier avec elle. Je bénissais mon abandon,
et me trouvais heureux de pouvoir rester dans le jardin à jouer avec
des cailloux, à observer des insectes, à regarder le bleu du firmament.
Quoique l'isolement dût me porter à la rêverie, mon goût pour les
contemplations vint d'une aventure qui vous peindra mes premiers
malheurs. Il était si peu question de moi que souvent la gouvernante
oubliait de me faire coucher. Un soir, tranquillement blotti sous
un figuier, je regardais une étoile avec cette passion curieuse qui
saisit les enfants, et à laquelle ma précoce mélancolie ajoutait une
sorte d'intelligence sentimentale. Mes sœurs s'amusaient et criaient;
j'entendais leur lointain tapage comme un accompagnement à mes idées.
Le bruit cessa, la nuit vint. Par hasard, ma mère s'aperçut de mon
absence. Pour éviter un reproche, notre gouvernante, une terrible
mademoiselle Caroline légitima les fausses appréhensions de ma mère
en prétendant que j'avais la maison en horreur; que si elle n'eût pas
attentivement veillé sur moi, je me serais enfui déjà; je n'étais pas
imbécile, mais sournois; parmi tous les enfants commis à ses soins,
elle n'en avait jamais rencontré dont les dispositions fussent aussi
mauvaises que les miennes. Elle feignit de me chercher et m'appela,
je répondis; elle vint au figuier où elle savait que j'étais.--Que
faisiez-vous donc là? me dit-elle.--Je regardais une étoile.--Vous
ne regardiez pas une étoile, dit ma mère qui nous écoutait du haut
de son balcon, connaît-on l'astronomie à votre âge?--Ah! madame,
s'écria mademoiselle Caroline, il a lâché le robinet du réservoir, le
jardin est inondé. Ce fut une rumeur générale. Mes sœurs s'étaient
amusées à tourner ce robinet pour voir couler l'eau; mais, surprises
par l'écartement d'une gerbe qui les avait arrosées de toutes parts,
elles avaient perdu la tête et s'étaient enfuies sans avoir pu fermer
le robinet. Atteint et convaincu d'avoir imaginé cette espiéglerie,
accusé de mensonge quand j'affirmais mon innocence, je fus sévèrement
puni. Mais châtiment horrible! je fus persiflé sur mon amour pour
les étoiles, et ma mère me défendit de rester au jardin le soir.
Les défenses tyranniques aiguisent encore plus une passion chez les
enfants que chez les hommes; les enfants ont sur eux l'avantage de
ne penser qu'à la chose défendue, qui leur offre alors des attraits
irrésistibles. J'eus donc souvent le fouet pour mon étoile. Ne pouvant
me confier à personne, je lui disais mes chagrins dans ce délicieux
ramage intérieur par lequel un enfant bégaie ses premières idées, comme
naguère il a bégayé ses premières paroles. A l'âge de douze ans, au
collége, je la contemplais encore en éprouvant d'indicibles délices,
tant les impressions reçues au matin de la vie laissent de profondes
traces au cœur.

De cinq ans plus âgé que moi, Charles fut aussi bel enfant qu'il est
bel homme, il était le privilégié de mon père, l'amour de ma mère,
l'espoir de ma famille, partant le roi de la maison. Bien fait et
robuste, il avait un précepteur. Moi, chétif et malingre, à cinq ans je
fus envoyé comme externe dans une pension de la ville, conduit le matin
et ramené le soir par le valet de chambre de mon père. Je partais en
emportant un panier peu fourni, tandis que mes camarades apportaient
d'abondantes provisions. Ce contraste entre mon dénûment et leur
richesse engendra mille souffrances. Les célèbres rillettes et rillons
de Tours formaient l'élément principal du repas que nous faisions au
milieu de la journée, entre le déjeuner du matin et le dîner de la
maison dont l'heure coïncidait avec notre rentrée. Cette préparation,
si prisée par quelques gourmands, paraît rarement à Tours sur les
tables aristocratiques; si j'en entendis parler avant d'être mis en
pension, je n'avais jamais eu le bonheur de voir étendre pour moi cette
brune confiture sur une tartine de pain; mais elle n'aurait pas été
de mode à la pension, mon envie n'en eût pas été moins vive, car elle
était devenue comme une idée fixe, semblable au désir qu'inspiraient
à l'une des plus élégantes duchesses de Paris les ragoûts cuisinés
par les portières, et qu'en sa qualité de femme, elle satisfit. Les
enfants devinent la convoitise dans les regards aussi bien que vous
y lisez l'amour: je devins alors un excellent sujet de moquerie. Mes
camarades, qui presque tous appartenaient à la petite bourgeoisie,
venaient me présenter leurs excellentes rillettes en me demandant si
je savais comment elles se faisaient, où elles se vendaient, pourquoi
je n'en avais pas. Ils se pourléchaient en vantant les rillons, ces
résidus de porc sautés dans sa graisse et qui ressemblent à des truffes
cuites; ils douanaient mon panier, n'y trouvaient que des fromages
d'Olivet, ou des fruits secs, et m'assassinaient d'un:--_Tu n'as donc
pas de quoi?_ qui m'apprit à mesurer la différence mise entre mon
frère et moi. Ce contraste entre mon abandon et le bonheur des autres
a souillé les roses de mon enfance, et flétri ma verdoyante jeunesse.
La première fois que, dupe d'un sentiment généreux, j'avançai la main
pour accepter la friandise tant souhaitée qui me fut offerte d'un air
hypocrite, mon mystificateur retira sa tartine aux rires des camarades
prévenus de ce dénoûment. Si les esprits les plus distingués sont
accessibles à la vanité, comment ne pas absoudre l'enfant qui pleure
de se voir méprisé, goguenardé? A ce jeu, combien d'enfants seraient
devenus gourmands, quêteurs, lâches! Pour éviter les persécutions, je
me battis. Le courage du désespoir me rendit redoutable, mais je fus
un objet de haine, et restai sans ressources contre les traîtrises.
Un soir en sortant, je reçus dans le dos un coup de mouchoir roulé,
plein de cailloux. Quand le valet de chambre, qui me vengea rudement,
apprit cet événement à ma mère, elle s'écria:--Ce maudit enfant ne
nous donnera que des chagrins! J'entrai dans une horrible défiance de
moi-même, en trouvant là les répulsions que j'inspirais en famille.
Là, comme à la maison, je me repliai sur moi-même. Une seconde tombée
de neige retarda la floraison des germes semés en mon âme. Ceux que
je voyais aimés étaient de francs polissons, ma fierté s'appuya sur
cette observation, je demeurai seul. Ainsi se continua l'impossibilité
d'épancher les sentiments dont mon pauvre cœur était gros. En me
voyant toujours assombri, haï, solitaire, le maître confirma les
soupçons erronés que ma famille avait de ma mauvaise nature. Dès que
je sus écrire et lire, ma mère me fit exporter à Pont-le-Voy, collége
dirigé par des Oratoriens qui recevaient les enfants de mon âge dans
une classe nommée la classe des _Pas latins_, où restaient aussi les
écoliers de qui l'intelligence tardive se refusait au rudiment. Je
demeurai là huit ans, sans voir personne, et menant une vie de paria.
Voici comment et pourquoi. Je n'avais que trois francs par mois pour
mes menus plaisirs, somme qui suffisait à peine aux plumes, canifs,
règles, encre et papier dont il fallait nous pourvoir. Ainsi, ne
pouvant acheter ni les échasses, ni les cordes, ni aucune des choses
nécessaires aux amusements du collége, j'étais banni des jeux; pour
y être admis, j'aurais dû flagorner les riches ou flatter les forts
de ma division. La moindre de ces lâchetés, que se permettent si
facilement les enfants, me faisait bondir le cœur. Je séjournais sous
un arbre, perdu dans de plaintives rêveries, je lisais là les livres
que nous distribuait mensuellement le bibliothécaire. Combien de
douleurs étaient cachées au fond de cette solitude monstrueuse, quelles
angoisses engendrait mon abandon? Imaginez ce que mon âme tendre dut
ressentir à la première distribution de prix où j'obtins les deux
plus estimés, le prix de thème et celui de version? En venant les
recevoir sur le théâtre au milieu des acclamations et des fanfares,
je n'eus ni mon père ni ma mère pour me fêter, alors que le parterre
était rempli par les parents de tous mes camarades. Au lieu de baiser
le distributeur, suivant l'usage, je me précipitai dans son sein et
j'y fondis en larmes. Le soir, je brûlai mes couronnes dans le poêle.
Les parents demeuraient en ville pendant la semaine employée par les
exercices qui précédaient la distribution des prix, ainsi mes camarades
décampaient tous joyeusement le matin; tandis que moi, de qui les
parents étaient à quelques lieues de là, je restais dans les cours avec
les Outre-mer, nom donné aux écoliers dont les familles se trouvaient
aux îles ou à l'étranger. Le soir, durant la prière, les barbares
nous vantaient les bons dîners faits avec leurs parents. Vous verrez
toujours mon malheur s'agrandissant en raison de la circonférence
des sphères sociales où j'entrerai. Combien d'efforts n'ai-je pas
tentés pour infirmer l'arrêt qui me condamnait à ne vivre qu'en
moi! Combien d'espérances long-temps conçues avec mille élancements
d'âme et détruites en un jour! Pour décider mes parents à venir au
collége, je leur écrivais des épîtres pleines de sentiments, peut-être
emphatiquement exprimés, mais ces lettres auraient-elles dû m'attirer
les reproches de ma mère qui me réprimandait avec ironie sur mon style?
Sans me décourager, je promettais de remplir les conditions que ma mère
et mon père mettaient à leur arrivée, j'implorais l'assistance de mes
sœurs à qui j'écrivais aux jours de leur fête et de leur naissance,
avec l'exactitude des pauvres enfants délaissés, mais avec une vaine
persistance. Aux approches de la distribution des prix, je redoublais
mes prières, je parlais de triomphes pressentis. Trompé par le silence
de mes parents, je les attendais en m'exaltant le cœur, je les
annonçais à mes camarades; et quand, à l'arrivée des familles, le pas
du vieux portier qui appelait les écoliers retentissait dans les cours,
j'éprouvais alors des palpitations maladives. Jamais ce vieillard ne
prononça mon nom. Le jour où je m'accusai d'avoir maudit l'existence,
mon confesseur me montra le ciel où fleurissait la palme promise par le
_Beati qui lugent!_ du Sauveur. Lors de ma première communion, je me
jetai donc dans les mystérieuses profondeurs de la prière, séduit par
les idées religieuses dont les féeries morales enchantent les jeunes
esprits. Animé d'une ardente foi, je priais Dieu de renouveler en ma
faveur les miracles fascinateurs que je lisais dans le Martyrologe. A
cinq ans je m'envolais dans une étoile, à douze ans j'allais frapper
aux portes du Sanctuaire. Mon extase fit éclore en moi des songes
inénarrables qui meublèrent mon imagination, enrichirent ma tendresse
et fortifièrent mes facultés pensantes. J'ai souvent attribué ces
sublimes visions à des anges chargés de façonner mon âme à de divines
destinées, elles ont doué mes yeux de la faculté de voir l'esprit
intime des choses; elles ont préparé mon cœur aux magies qui font le
poète malheureux, quand il a le fatal pouvoir de comparer ce qu'il
sent à ce qui est, les grandes choses voulues au peu qu'il obtient;
elles ont écrit dans ma tête un livre où j'ai pu lire ce que je devais
exprimer, elles ont mis sur mes lèvres le charbon de l'improvisateur.

Mon père conçut quelques doutes sur la portée de l'enseignement
oratorien, et vint m'enlever de Pont-le-Voy pour me mettre à Paris dans
une Institution située au Marais. J'avais quinze ans. Examen fait de
ma capacité, le rhétoricien de Pont-le-Voy fut jugé digne d'être en
troisième. Les douleurs que j'avais éprouvées en famille, à l'école,
au collége, je les retrouvai sous une nouvelle forme pendant mon
séjour à la pension Lepître. Mon père ne m'avait point donné d'argent.
Quand mes parents savaient que je pouvais être nourri, vêtu, gorgé de
latin, bourré de grec, tout était résolu. Durant le cours de ma vie
collégiale, j'ai connu mille camarades environ, et n'ai rencontré chez
aucun l'exemple d'une pareille indifférence. Attaché fanatiquement
aux Bourbons, monsieur Lepître avait eu des relations avec mon père à
l'époque où des royalistes dévoués essayèrent d'enlever au Temple la
reine Marie-Antoinette; ils avaient renouvelé connaissance; monsieur
Lepître se crut donc obligé de réparer l'oubli de mon père, mais la
somme qu'il me donna mensuellement fut médiocre, car il ignorait les
intentions de ma famille. La pension était installée à l'ancien hôtel
Joyeuse, où, comme dans toutes les anciennes demeures seigneuriales,
il se trouvait une loge de suisse. Pendant la récréation qui précédait
l'heure où le _gâcheux_ nous conduisait au lycée Charlemagne, les
camarades opulents allaient déjeuner chez notre portier, nommé Doisy.
Monsieur Lepître ignorait ou souffrait le commerce de Doisy, véritable
contrebandier que les élèves avaient intérêt à choyer: il était le
secret chaperon de nos écarts, le confident des rentrées tardives,
notre intermédiaire entre les loueurs de livres défendus. Déjeuner avec
une tasse de café au lait était un goût aristocratique, expliqué par le
prix excessif auquel montèrent les denrées coloniales sous Napoléon.
Si l'usage du sucre et du café constituait un luxe chez les parents,
il annonçait parmi nous une supériorité vaniteuse qui aurait engendré
notre passion, si la pente à l'imitation, si la gourmandise, si la
contagion de la mode n'eussent pas suffi. Doisy nous faisait crédit, il
nous supposait à tous des sœurs ou des tantes qui approuvent le point
d'honneur des écoliers et payent leurs dettes. Je résistai long-temps
aux blandices de la buvette. Si mes juges eussent connu la force des
séductions, les héroïques aspirations de mon âme vers le stoïcisme,
les rages contenues pendant ma longue résistance, ils eussent essuyé
mes pleurs au lieu de les faire couler. Mais, enfant, pouvais-je avoir
cette grandeur d'âme qui fait mépriser le mépris d'autrui? Puis je
sentis peut-être les atteintes de plusieurs vices sociaux dont la
puissance fut augmentée par ma convoitise. Vers la fin de la deuxième
année, mon père et ma mère vinrent à Paris. Le jour de leur arrivée me
fut annoncé par mon frère: il habitait Paris et ne m'avait pas fait
une seule visite. Mes sœurs étaient du voyage, et nous devions voir
Paris ensemble. Le premier jour nous irions dîner au Palais-Royal
afin d'être tout portés au Théâtre-Français. Malgré l'ivresse que me
causa ce programme de fêtes inespérées, ma joie fut détendue par le
vent d'orage qui impressionne si rapidement les habitués du malheur.
J'avais à déclarer cent francs de dettes contractées chez le sieur
Doisy, qui me menaçait de demander lui-même son argent à mes parents.
J'inventai de prendre mon frère pour drogman de Doisy, pour interprète
de mon repentir, pour médiateur de mon pardon. Mon père pencha vers
l'indulgence. Mais ma mère fut impitoyable, son œil bleu foncé me
pétrifia, elle fulmina de terribles prophéties. «Que serais-je plus
tard, si dès l'âge de dix-sept ans je faisais de semblables équipées!
Étais-je bien son fils? Allais-je ruiner ma famille? Étais-je donc seul
au logis? La carrière embrassée par mon frère Charles n'exigeait-elle
pas une dotation indépendante, déjà méritée par une conduite qui
glorifiait sa famille, tandis que j'en serais la honte? Mes deux sœurs
se marieraient-elles sans dot? Ignorais-je donc le prix de l'argent
et ce que je coûtais? A quoi servaient le sucre et le café dans une
éducation? Se conduire ainsi, n'était-ce pas apprendre tous les vices?»
Marat était un ange en comparaison de moi. Après avoir subi le choc
de ce torrent qui charria mille terreurs en mon âme, mon frère me
reconduisit à ma pension, je perdis le dîner aux Frères Provençaux et
fus privé de voir Talma dans _Britannicus_. Telle fut mon entrevue avec
ma mère après une séparation de douze ans.

Quand j'eus fini mes humanités, mon père me laissa sous la tutelle de
monsieur Lepître: je devais apprendre les mathématiques transcendantes,
faire une première année de Droit et commencer de hautes études.
Pensionnaire en chambre et libéré des classes, je crus à une trêve
entre la misère et moi. Mais malgré mes dix-neuf ans, ou peut-être à
cause de mes dix-neuf ans, mon père continua le système qui m'avait
envoyé jadis à l'école sans provisions de bouche, au collége sans
menus plaisirs, et donné Doisy pour créancier. J'eus peu d'argent à ma
disposition. Que tenter à Paris sans argent? D'ailleurs, ma liberté fut
savamment enchaînée. Monsieur Lepître me faisait accompagner à l'École
de Droit par un gâcheux qui me remettait aux mains du professeur, et
venait me reprendre. Une jeune fille aurait été gardée avec moins de
précautions que les craintes de ma mère n'en inspirèrent pour conserver
ma personne. Paris effrayait à bon droit mes parents. Les écoliers sont
secrètement occupés de ce qui préoccupe aussi les demoiselles dans
leurs pensionnats; quoi qu'on fasse, celles-ci parleront toujours de
l'amant, et ceux-là de la femme. Mais à Paris, et dans ce temps, les
conversations entre camarades étaient dominées par le monde oriental
et sultanesque du Palais-Royal. Le Palais-Royal était un Eldorado
d'amour où le soir les lingots couraient tout monnayés. Là cessaient
les doutes les plus vierges, là pouvaient s'apaiser nos curiosités
allumées! Le Palais-Royal et moi, nous fûmes deux asymptotes, dirigées
l'une vers l'autre sans pouvoir se rencontrer. Voici comment le sort
déjoua mes tentatives. Mon père m'avait présenté chez une de mes tantes
qui demeurait dans l'île Saint-Louis, où je dus aller dîner les jeudis
et les dimanches, conduit par madame ou par monsieur Lepître, qui, ces
jours-là, sortaient et me reprenaient le soir en revenant chez eux.
Singulières récréations! La marquise de Listomère était une grande dame
cérémonieuse qui n'eut jamais la pensée de m'offrir un écu. Vieille
comme une cathédrale, peinte comme une miniature, somptueuse dans sa
mise, elle vivait dans son hôtel comme si Louis XV ne fût pas mort,
et ne voyait que des vieilles femmes et des gentilshommes, société
de corps fossiles où je croyais être dans un cimetière. Personne ne
m'adressait la parole, et je ne me sentais pas la force de parler le
premier. Les regards hostiles ou froids me rendaient honteux de ma
jeunesse qui semblait importune à tous. Je basai le succès de mon
escapade sur cette indifférence, en me proposant de m'esquiver un
jour, aussitôt le dîner fini, pour voler aux Galeries de bois. Une
fois engagée dans un whist, ma tante ne faisait plus attention à moi.
Jean, son valet de chambre, se souciait peu de monsieur Lepître; mais
ce malheureux dîner se prolongeait malheureusement en raison de la
vétusté des mâchoires ou de l'imperfection des râteliers. Enfin un
soir, entre huit et neuf heures, j'avais gagné l'escalier, palpitant
comme Bianca Capello le jour de sa fuite; mais, quand le suisse m'eut
tiré le cordon, je vis le fiacre de monsieur Lepître dans la rue, et
le bonhomme qui me demandait de sa voix poussive. Trois fois le hasard
s'interposa fatalement entre l'enfer du Palais-Royal et le paradis
de ma jeunesse. Le jour où, me trouvant honteux à vingt ans de mon
ignorance, je résolus d'affronter tous les périls pour en finir; au
moment où faussant compagnie à monsieur Lepître pendant qu'il montait
en voiture, opération difficile, il était gros comme Louis XVIII et
pied-bot; eh! bien, ma mère arrivait en chaise de poste! Je fus arrêté
par son regard et demeurai comme l'oiseau devant le serpent. Par quel
hasard la rencontrai-je? Rien de plus naturel. Napoléon tentait ses
derniers coups. Mon père, qui pressentait le retour des Bourbons,
venait éclairer mon frère employé déjà dans la diplomatie impériale.
Il avait quitté Tours avec ma mère. Ma mère s'était chargée de m'y
reconduire pour me soustraire aux dangers dont la capitale semblait
menacée à ceux qui suivaient intelligemment la marche des ennemis.
En quelques minutes je fus enlevé de Paris, au moment où son séjour
allait m'être fatal. Les tourments d'une imagination sans cesse agitée
de désirs réprimés, les ennuis d'une vie attristée par de constantes
privations, m'avaient contraint à me jeter dans l'étude, comme les
hommes lassés de leur sort se confinaient autrefois dans un cloître.
Chez moi, l'étude était devenue une passion qui pouvait m'être fatale
en m'emprisonnant à l'époque où les jeunes gens doivent se livrer aux
activités enchanteresses de leur nature printanière.

Ce léger croquis d'une jeunesse, où vous devinez d'innombrables
élégies, était nécessaire pour expliquer l'influence qu'elle exerça
sur mon avenir. Affecté par tant d'éléments morbides, à vingt ans
passés, j'étais encore petit, maigre et pâle. Mon âme pleine de
vouloirs se débattait avec un corps débile en apparence; mais qui,
selon le mot d'un vieux médecin de Tours, subissait la dernière fusion
d'un tempérament de fer. Enfant par le corps et vieux par la pensée,
j'avais tant lu, tant médité, que je connaissais métaphysiquement la
vie dans ses hauteurs au moment où j'allais apercevoir les difficultés
tortueuses de ses défilés et les chemins sablonneux de ses plaines.
Des hasards inouïs m'avaient laissé dans cette délicieuse période
où surgissent les premiers troubles de l'âme, où elle s'éveille aux
voluptés, où pour elle tout est sapide et frais. J'étais entre
ma puberté prolongée par mes travaux et une virilité qui poussait
tardivement ses rameaux verts. Nul jeune homme ne fut, mieux que je ne
l'étais, préparé à sentir, à aimer. Pour bien comprendre mon récit,
reportez-vous donc à ce bel âge où la bouche est vierge de mensonges,
où le regard est franc, quoique voilé par des paupières qu'alourdissent
les timidités en contradiction avec le désir, où l'esprit ne se plie
point au jésuitisme du monde, où la couardise du cœur égale en violence
les générosités du premier mouvement.

Je ne vous parlerai point du voyage que je fis de Paris à Tours avec
ma mère. La froideur de ses façons réprima l'essor de mes tendresses.
En partant de chaque nouveau relais, je me promettais de parler; mais
un regard, un mot effarouchaient les phrases prudemment méditées pour
mon exorde. A Orléans, au moment de se coucher, ma mère me reprocha mon
silence. Je me jetai à ses pieds, j'embrassai ses genoux en pleurant à
chaudes larmes, je lui ouvris mon cœur, gros d'affection; j'essayai de
la toucher par l'éloquence d'une plaidoirie affamée d'amour, et dont
les accents eussent remué les entrailles d'une marâtre. Ma mère me
répondit que je jouais la comédie. Je me plaignis de son abandon, elle
m'appela fils dénaturé. J'eus un tel serrement de cœur, qu'à Blois je
courus sur le pont pour me jeter dans la Loire. Mon suicide fut empêché
par la hauteur du parapet.

A mon arrivée, mes deux sœurs, qui ne me connaissaient point,
marquèrent plus d'étonnement que de tendresse; cependant plus tard,
par comparaison, elles me parurent pleines d'amitié pour moi. Je
fus logé dans une chambre, au troisième étage. Vous aurez compris
l'étendue de mes misères quand je vous aurai dit que ma mère me
laissa, moi, jeune homme de vingt ans, sans autre linge que celui de
mon misérable trousseau de pension, sans autre garde-robe que mes
vêtements de Paris. Si je volais d'un bout du salon à l'autre pour lui
ramasser son mouchoir, elle ne me disait que le froid merci qu'une
femme accorde à son valet. Obligé de l'observer pour reconnaître
s'il y avait en son cœur des endroits friables où je pusse attacher
quelques rameaux d'affection, je vis en elle une grande femme sèche
et mince, joueuse, égoïste, impertinente comme toutes les Listomère
chez qui l'impertinence se compte dans la dot. Elle ne voyait dans
la vie que des devoirs à remplir; toutes les femmes froides que j'ai
rencontrées se faisaient comme elle une religion du devoir: elle
recevait nos adorations comme un prêtre reçoit l'encens à la messe; mon
frère aîné semblait avoir absorbé le peu de maternité qu'elle avait
au cœur. Elle nous piquait sans cesse par les traits d'une ironie
mordante, l'arme des gens sans cœur, et de laquelle elle se servait
contre nous qui ne pouvions lui rien répondre. Malgré ces barrières
épineuses, les sentiments instinctifs tiennent par tant de racines,
la religieuse terreur inspirée par une mère de laquelle il coûte trop
de désespérer conserve tant de liens, que la sublime erreur de notre
amour se continua jusqu'au jour où, plus avancés dans la vie, elle
fut souverainement jugée. En ce jour commencent les représailles des
enfants dont l'indifférence engendrée par les déceptions du passé,
grossie des épaves limoneuses qu'ils en ramènent, s'étend jusque sur la
tombe. Ce terrible despotisme chassa les idées voluptueuses que j'avais
follement médité de satisfaire à Tours. Je me jetai désespérément dans
la bibliothèque de mon père, où je me mis à lire tous les livres que
je ne connaissais point. Mes longues séances de travail m'épargnèrent
tout contact avec ma mère, mais elles aggravèrent ma situation morale.
Parfois, ma sœur aînée, celle qui a épousé notre cousin le marquis de
Listomère, cherchait à me consoler sans pouvoir calmer l'irritation à
laquelle j'étais en proie. Je voulais mourir.

De grands événements, auxquels j'étais étranger, se préparaient
alors. Parti de Bordeaux pour rejoindre Louis XVIII à Paris, le duc
d'Angoulême recevait, à son passage dans chaque ville, des ovations
préparées par l'enthousiasme qui saisissait la vieille France au
retour des Bourbons. La Touraine en émoi pour ses princes légitimes,
la ville en rumeur, les fenêtres pavoisées, les habitants endimanchés,
les apprêts d'une fête, et ce je ne sais quoi répandu dans l'air et
qui grise, me donnèrent l'envie d'assister au bal offert au prince.
Quand je me mis de l'audace au front pour exprimer ce désir à ma
mère, alors trop malade pour pouvoir assister à la fête, elle se
courrouça grandement. Arrivais-je du Congo pour ne rien savoir? Comment
pouvais-je imaginer que notre famille ne serait pas représentée à ce
bal? En l'absence de mon père et de mon frère, n'était-ce pas à moi d'y
aller? N'avais-je pas une mère? ne pensait-elle pas au bonheur de ses
enfants? En un moment le fils quasi désavoué devenait un personnage.
Je fus autant abasourdi de mon importance que du déluge de raisons
ironiquement déduites par lesquelles ma mère accueillit ma supplique.
Je questionnai mes sœurs, j'appris que ma mère, à laquelle plaisaient
ces coups de théâtre, s'était forcément occupée de ma toilette. Surpris
par les exigences de ses pratiques, aucun tailleur de Tours n'avait pu
se charger de mon équipement. Ma mère avait mandé son ouvrière à la
journée, qui, suivant l'usage des provinces, savait faire toute espèce
de couture. Un habit bleu-barbeau me fut secrètement confectionné tant
bien que mal. Des bas de soie et des escarpins neufs furent facilement
trouvés; les gilets d'homme se portaient courts, je pus mettre un des
gilets de mon père; pour la première fois j'eus une chemise à jabot
dont les tuyaux gonflèrent ma poitrine et s'entortillèrent dans le nœud
de ma cravate. Quand je fus habillé, je me ressemblais si peu, que mes
sœurs me donnèrent par leurs compliments le courage de paraître devant
la Touraine assemblée. Entreprise ardue! Cette fête comportait trop
d'appelés pour qu'il y eût beaucoup d'élus. Grâce à l'exiguité de ma
taille, je me faufilai sous une tente construite dans les jardins de
la maison Papion, et j'arrivai près du fauteuil où trônait le prince.
En un moment je fus suffoqué par la chaleur, ébloui par les lumières,
par les tentures rouges, par les ornements dorés, par les toilettes
et les diamants de la première fête publique à laquelle j'assistais.
J'étais poussé par une foule d'hommes et de femmes qui se ruaient les
uns sur les autres et se heurtaient dans un nuage de poussière. Les
cuivres ardents et les éclats bourboniens de la musique militaire
étaient étouffés sous les hourra de:--Vive le duc d'Angoulême! vive le
roi! vivent les Bourbons! Cette fête était une débâcle d'enthousiasme
où chacun s'efforçait de se surpasser dans le féroce empressement de
courir au soleil levant des Bourbons, véritable égoïsme de parti qui me
laissa froid, me rapetissa, me replia sur moi-même.

Emporté comme un fétu dans ce tourbillon, j'eus un enfantin désir
d'être duc d'Angoulême, de me mêler ainsi à ces princes qui paradaient
devant un public ébahi. La niaise envie du Tourangeau fit éclore une
ambition que mon caractère et les circonstances ennoblirent. Qui n'a
pas jalousé cette adoration dont une répétition grandiose me fut
offerte quelques mois après, quand Paris tout entier se précipita vers
l'Empereur à son retour de l'île d'Elbe? Cet empire exercé sur les
masses dont les sentiments et la vie se déchargent dans une seule âme,
me voua soudain à la gloire, cette prêtresse qui égorge les Français
aujourd'hui, comme autrefois la druidesse sacrifiait les Gaulois.
Puis tout à coup je rencontrai la femme qui devait aiguillonner sans
cesse mes ambitieux désirs, et les combler en me jetant au cœur de la
Royauté. Trop timide pour inviter une danseuse, et craignant d'ailleurs
de brouiller les figures, je devins naturellement très-grimaud et
ne sachant que faire de ma personne. Au moment où je souffrais du
malaise causé par le piétinement auquel nous oblige une foule, un
officier marcha sur mes pieds gonflés autant par la compression du
cuir que par la chaleur. Ce dernier ennui me dégoûta de la fête. Il
était impossible de sortir, je me réfugiai dans un coin au bout d'une
banquette abandonnée, où je restai les yeux fixes, immobile et boudeur.
Trompée par ma chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt
à s'endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près
de moi par un mouvement d'oiseau qui s'abat sur son nid. Aussitôt je
sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis
la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui par
elle que je ne l'avais été par la fête; elle devint toute ma fête. Si
vous avez bien compris ma vie antérieure, vous devinerez les sentiments
qui sourdirent en mon cœur. Mes yeux furent tout à coup frappés par de
blanches épaules rebondies sur lesquelles j'aurais voulu pouvoir me
rouler, des épaules légèrement rosées qui semblaient rougir comme si
elles se trouvaient nues pour la première fois, de pudiques épaules qui
avaient une âme, et dont la peau satinée éclatait à la lumière comme
un tissu de soie. Ces épaules étaient partagées par une raie, le long
de laquelle coula mon regard, plus hardi que ma main. Je me haussai
tout palpitant pour voir le corsage et fus complétement fasciné par une
gorge chastement couverte d'une gaze, mais dont les globes azurés et
d'une rondeur parfaite étaient douillettement couchés dans des flots de
dentelle. Les plus légers détails de cette tête furent des amorces qui
réveillèrent en moi des jouissances infinies: le brillant des cheveux
lissés au-dessus d'un cou velouté comme celui d'une petite fille, les
lignes blanches que le peigne y avait dessinées et où mon imagination
courut comme en de frais sentiers, tout me fit perdre l'esprit. Après
m'être assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos
comme un enfant qui se jette dans le sein de sa mère, et je baisai
toutes ces épaules en y roulant ma tête. Cette femme poussa un cri
perçant, que la musique empêcha d'entendre; elle se retourna, me vit
et me dit: «--Monsieur?» Ah! si elle avait dit: «--Mon petit bonhomme,
qu'est-ce qui vous prend donc!» je l'aurais tuée peut-être; mais à ce
_monsieur!_ des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. Je fus pétrifié
par un regard animé d'une sainte colère, par une tête sublime couronnée
d'un diadème de cheveux cendrés, en harmonie avec ce dos d'amour. La
pourpre de la pudeur offensée étincela sur son visage, que désarmait
déjà le pardon de la femme qui comprend une frénésie quand elle en
est le principe, et devine des adorations infinies dans les larmes du
repentir. Elle s'en alla par un mouvement de reine. Je sentis alors
le ridicule de ma position; alors seulement je compris que j'étais
fagotté comme le singe d'un Savoyard. J'eus honte de moi. Je restai
tout hébété, savourant la pomme que je venais de voler, gardant sur mes
lèvres la chaleur de ce sang que j'avais aspiré, ne me repentant de
rien, et suivant du regard cette femme descendue des cieux. Saisi par
le premier aspect charnel de la grande fièvre du cœur, j'errai dans le
bal devenu désert, sans pouvoir y retrouver mon inconnue. Je revins me
coucher métamorphosé.

Une âme nouvelle, une âme aux ailes diaprées avait brisé sa larve.
Tombée des steppes bleus où je l'admirais, ma chère étoile s'était
donc faite femme en conservant sa clarté, ses scintillements et sa
fraîcheur. J'aimai soudain sans rien savoir de l'amour. N'est-ce pas
une étrange chose que cette première irruption du sentiment le plus vif
de l'homme? J'avais rencontré dans le salon de ma tante quelques jolies
femmes, aucune ne m'avait causé la moindre impression. Existe-t-il
donc une heure, une conjonction d'astres, une réunion de circonstances
expresses, une certaine femme entre toutes, pour déterminer une
passion exclusive, au temps où la passion embrasse le sexe entier?
En pensant que mon élue vivait en Touraine, j'aspirais l'air avec
délices, je trouvai au bleu du temps une couleur que je ne lui ai plus
vue nulle part. Si j'étais ravi mentalement, je parus sérieusement
malade, et ma mère eut des craintes mêlées de remords. Semblable aux
animaux qui sentent venir le mal, j'allai m'accroupir dans un coin
du jardin pour y rêver au baiser que j'avais volé. Quelques jours
après ce bal mémorable, ma mère attribua l'abandon de mes travaux,
mon indifférence à ses regards oppresseurs, mon insouciance de ses
ironies et ma sombre attitude, aux crises naturelles que doivent
subir les jeunes gens de mon âge. La campagne, cet éternel remède des
affections auxquelles la médecine ne connaît rien, fut regardée comme
le meilleur moyen de me sortir de mon apathie. Ma mère décida que
j'irais passer quelques jours à Frapesle, château situé sur l'Indre
entre Montbazon et Azay-le-Rideau, chez l'un de ses amis, à qui sans
doute elle donna des instructions secrètes. Le jour où j'eus ainsi la
clef des champs, j'avais si drument nagé dans l'océan de l'amour que
je l'avais traversé. J'ignorais le nom de mon inconnue, comment la
désigner, où la trouver? d'ailleurs, à qui pouvais-je parler d'elle?
Mon caractère timide augmentait encore les craintes inexpliquées
qui s'emparent des jeunes cœurs au début de l'amour, et me faisait
commencer par la mélancolie qui termine les passions sans espoir. Je
ne demandais pas mieux que d'aller, venir, courir à travers champs.
Avec ce courage d'enfant qui ne doute de rien et comporte je ne sais
quoi de chevaleresque, je me proposais de fouiller tous les châteaux
de la Touraine, en y voyageant à pied, en me disant à chaque jolie
tourelle:--C'est là!

Donc, un jeudi matin je sortis de Tours par la barrière Saint-Éloy, je
traversai les ponts Saint-Sauveur, j'arrivai dans Poncher en levant le
nez à chaque maison, et gagnai la route de Chinon. Pour la première
fois de ma vie, je pouvais m'arrêter sous un arbre, marcher lentement
ou vite à mon gré sans être questionné par personne. Pour un pauvre
être écrasé par les différents despotismes qui, peu ou prou, pèsent
sur toutes les jeunesses, le premier usage du libre arbitre, exercé
même sur des riens, apportait à l'âme je ne sais quel épanouissement.
Beaucoup de raisons se réunirent pour faire de ce jour une fête pleine
d'enchantements. Dans mon enfance, mes promenades ne m'avaient pas
conduit à plus d'une lieue hors la ville. Mes courses aux environs de
Pont-le-Voy, ni celles que je fis dans Paris, ne m'avaient gâté sur les
beautés de la nature champêtre. Néanmoins il me restait, des premiers
souvenirs de ma vie, le sentiment du beau qui respire dans le paysage
de Tours avec lequel je m'étais familiarisé. Quoique complétement neuf
à la poésie des sites, j'étais donc exigeant à mon insu, comme ceux
qui sans avoir la pratique d'un art en imaginent tout d'abord l'idéal.
Pour aller au château de Frapesle, les gens à pied ou à cheval abrègent
la route en passant par les landes dites de Charlemagne, terres en
friche, situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et
celui de l'Indre, et où mène un chemin de traverse que l'on prend à
Champy. Ces landes plates et sablonneuses, qui vous attristent durant
une lieue environ, joignent par un bouquet de bois le chemin de Saché,
nom de la commune d'où dépend Frapesle. Ce chemin, qui débouche sur la
route de Chinon, bien au delà de Ballan, longe une plaine ondulée sans
accidents remarquables, jusqu'au petit pays d'Artanne. Là se découvre
une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir
sous les châteaux posés sur ces doubles collines; une magnifique coupe
d'émeraude au fond de laquelle l'Indre se roule par des mouvements de
serpent. A cet aspect, je fus saisi d'un étonnement voluptueux que
l'ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé.--Si cette
femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu,
le voici? A cette pensée je m'appuyai contre un noyer sous lequel,
depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma
chère vallée. Sous cet arbre confident de mes pensées, je m'interroge
sur les changements que j'ai subis pendant le temps qui s'est écoulé
depuis le dernier jour où j'en suis parti. Elle demeurait là, mon
cœur ne me trompait point: le premier castel que je vis au penchant
d'une lande était son habitation. Quand je m'assis sous mon noyer, le
soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres
de ses fenêtres. Sa robe de percale produisait le point blanc que je
remarquai dans ses vignes sous un hallebergier. Elle était, comme vous
le savez déjà, sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLÉE où elle
croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus.
L'amour infini, sans autre aliment qu'un objet à peine entrevu dont
mon âme était remplie, je le trouvais exprimé par ce long ruban d'eau
qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de
peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d'amour, par les
bois de chênes qui s'avancent entre les vignobles sur des coteaux que
la rivière arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés
qui fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et
vierge comme une fiancée, allez là par un jour de printemps; si vous
voulez calmer les plaies saignantes de votre cœur, revenez-y par les
derniers jours de l'automne; au printemps, l'amour y bat des ailes à
plein ciel, en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon
malade y respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s'y repose sur des
touffes dorées qui communiquent à l'âme leurs paisibles douceurs. En
ce moment, les moulins situés sur les chutes de l'Indre donnaient une
voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient en riant,
pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales criaient,
tout y était mélodie. Ne me demandez plus pourquoi j'aime la Touraine?
je ne l'aime ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis
dans le désert; je l'aime comme un artiste aime l'art; je l'aime moins
que je ne vous aime, mais sans la Touraine, peut-être ne vivrais-je
plus. Sans savoir pourquoi, mes yeux revenaient au point blanc, à la
femme qui brillait dans ce vaste jardin comme au milieu des buissons
verts éclatait la clochette d'un convolvulus, flétrie si l'on y touche.
Je descendis, l'âme émue, au fond de cette corbeille, et vis bientôt
un village que la poésie qui surabondait en moi me fit trouver sans
pareil. Figurez-vous trois moulins posés parmi des îles gracieusement
découpées, couronnées de quelques bouquets d'arbres au milieu d'une
prairie d'eau; quel autre nom donner à ces végétations aquatiques,
si vivaces, si bien colorées, qui tapissent la rivière, surgissent
au-dessus, ondulent avec elle, se laissent aller à ses caprices et se
plient aux tempêtes de la rivière fouettée par la roue des moulins!
Çà et là, s'élèvent des masses de gravier sur lesquelles l'eau se
brise en y formant des franges où reluit le soleil. Les amaryllis,
le nénuphar, le lys d'eau, les joncs, les flox décorent les rives de
leurs magnifiques tapisseries. Un pont tremblant composé de poutrelles
pourries, dont les piles sont couvertes de fleurs, dont les garde-fous
plantés d'herbes vivaces et de mousses veloutées se penchent sur la
rivière et ne tombent point; des barques usées, des filets de pêcheurs,
le chant monotone d'un berger, les canards qui voguaient entre les
îles ou s'épluchaient sur le jard, nom du gros sable que charrie
la Loire; des garçons meuniers, le bonnet sur l'oreille, occupés à
charger leurs mulets; chacun de ces détails rendait cette scène d'une
naïveté surprenante. Imaginez au delà du pont deux ou trois fermes, un
colombier, des tourterelles, une trentaine de masures séparées par des
jardins, par des haies de chèvrefeuilles, de jasmins et de clématites;
puis du fumier fleuri devant toutes les portes, des poules et des
coqs par les chemins? voilà le village du Pont-de-Ruan, joli village
surmonté d'une vieille église pleine de caractère, une église du temps
des croisades, et comme les peintres en cherchent pour leurs tableaux.
Encadrez le tout de noyers antiques, de jeunes peupliers aux feuilles
d'or pâle, mettez de gracieuses fabriques au milieu des longues
prairies où l'œil se perd sous un ciel chaud et vaporeux, vous aurez
une idée d'un des mille points de vue de ce beau pays. Je suivis le
chemin de Saché sur la gauche de la rivière, en observant les détails
des collines qui meublent la rive opposée. Puis enfin j'atteignis un
parc orné d'arbres centenaires qui m'indiqua le château de Frapesle.
J'arrivai précisément à l'heure où la cloche annonçait le déjeuner.
Après le repas, mon hôte, ne soupçonnant pas que j'étais venu de Tours
à pied, me fit parcourir les alentours de sa terre où de toutes parts
je vis la vallée sous toutes ses formes: ici par une échappée, là tout
entière; souvent mes yeux furent attirés à l'horizon par la belle lame
d'or de la Loire où, parmi les roulées, les voiles dessinaient de
fantasques figures qui fuyaient emportées par le vent. En gravissant
une crête, j'admirai pour la première fois le château d'Azay, diamant
taillé à facettes, serti par l'Indre, monté sur des pilotis masqués
de fleurs. Puis je vis dans un fond les masses romantiques du château
de Saché, mélancolique séjour plein d'harmonies, trop graves pour les
gens superficiels, chères aux poètes dont l'âme est endolorie. Aussi,
plus tard, en aimai-je le silence, les grands arbres chenus, et ce je
ne sais quoi mystérieux épandu dans son vallon solitaire! Mais chaque
fois que je retrouvais au penchant de la côte voisine le mignon castel
aperçu, choisi par mon premier regard, je m'y arrêtais complaisamment.

--Hé! me dit mon hôte en lisant dans mes yeux l'un de ces pétillants
désirs toujours si naïvement exprimés à mon âge, vous sentez de loin
une jolie femme comme un chien flaire le gibier.

Je n'aimai pas ce dernier mot, mais je demandai le nom du castel et
celui du propriétaire.

--Ceci est Clochegourde, me dit-il, une jolie maison appartenant
au comte de Mortsauf, le représentant d'une famille historique en
Touraine, dont la fortune date de Louis XI, et dont le nom indique
l'aventure à laquelle il doit et ses armes et son illustration.
Il descend d'un homme qui survécut à la potence. Aussi les
Mortsauf portent-ils _d'or, à la croix de sable alezée potencée et
contre-potencée, chargée en cœur d'une fleur de lys d'or au pied
nourri_, avec: _Dieu saulve le Roi notre Sire_, pour devise. Le
comte est venu s'établir sur ce domaine au retour de l'émigration.
Ce bien est à sa femme, une demoiselle de Lenoncourt, de la maison
de Lenoncourt-Givry, qui va s'éteindre: madame de Mortsauf est fille
unique. Le peu de fortune de cette famille contraste si singulièrement
avec l'illustration des noms, que, par orgueil ou par nécessité
peut-être, ils restent toujours à Clochegourde et n'y voient personne.
Jusqu'à présent leur attachement aux Bourbons pouvait justifier leur
solitude; mais je doute que le retour du roi change leur manière de
vivre. En venant m'établir ici, l'année dernière, je suis allé leur
faire une visite de politesse; ils me l'ont rendue et nous ont invités
à dîner; l'hiver nous a séparés pour quelques mois; puis les événements
politiques ont retardé notre retour, car je ne suis à Frapesle que
depuis peu de temps. Madame de Mortsauf est une femme qui pourrait
occuper partout la première place.

--Vient-elle souvent à Tours?

--Elle n'y va jamais. Mais, dit-il en se reprenant, elle y est allée
dernièrement, au passage du duc d'Angoulême qui s'est montré fort
gracieux pour monsieur de Mortsauf.

--C'est elle! m'écriai-je.

--Qui, elle?

--Une femme qui a de belles épaules.

--Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont de belles
épaules, dit-il en riant. Mais si vous n'êtes pas fatigué, nous pouvons
passer la rivière, et monter à Clochegourde, où vous aviserez à
reconnaître vos épaules.

J'acceptai, non sans rougir de plaisir et de honte. Vers quatre heures
nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient depuis si
long-temps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans le paysage,
est en réalité modeste. Elle a cinq fenêtres de face, chacune de celles
qui terminent la façade exposée au midi s'avance d'environ deux toises,
artifice d'architecture qui simule deux pavillons et donne de la grâce
au logis; celle du milieu sert de porte, et on en descend par un double
perron dans des jardins étagés qui atteignent à une étroite prairie
située le long de l'Indre. Quoiqu'un chemin communal sépare cette
prairie de la dernière terrasse ombragée par une allée d'acacias et de
vernis du Japon, elle semble faire partie des jardins; car le chemin
est creux, encaissé d'un côté par la terrasse, et bordé de l'autre par
une haie normande. Les pentes bien ménagées mettent assez de distance
entre l'habitation et la rivière pour sauver les inconvénients du
voisinage des eaux sans en ôter l'agrément. Sous la maison se trouvent
des remises, des écuries, des resserres, des cuisines dont les diverses
ouvertures dessinent des arcades. Les toits sont gracieusement
contournés aux angles, décorés de mansardes à croisillons sculptés et
de bouquets en plomb sur les pignons. La toiture, sans doute négligée
pendant la révolution, est chargée de cette rouille produite par les
mousses plates et rougeâtres qui croissent sur les maisons exposées
au midi. La porte-fenêtre du perron est surmontée d'un campanile où
reste sculpté l'écusson des Blamont-Chauvry: _écartelé de gueules à
un pal de vair, flanqué de deux mains appaumées de carnation et d'or
à deux lances de sable mises en chevron_. La devise: _Voyez tous, nul
ne touche!_ me frappa vivement. Les supports, qui sont un griffon et
un dragon de gueules enchaînés d'or, faisaient un joli effet sculptés.
La Révolution avait endommagé la couronne ducale et le cimier qui
se compose d'un palmier de sinople fruité d'or. Senart, Secrétaire
du Comité de Salut public, était bailli de Saché avant 1781, ce qui
explique ces dévastations.

Ces dispositions donnent une élégante physionomie à ce castel ouvragé
comme une fleur, et qui semble ne pas peser sur le sol. Vu de la
vallée, le rez-de-chaussée semble être au premier étage; mais du côté
de la cour, il est de plain-pied avec une large allée sablée donnant
sur un boulingrin animé par plusieurs corbeilles de fleurs. A droite et
à gauche, les clos de vignes, les vergers et quelques pièces de terres
labourables plantées de noyers, descendent rapidement, enveloppent
la maison de leurs massifs, et atteignent les bords de l'Indre, que
garnissent en cet endroit des touffes d'arbres dont les verts ont
été nuancés par la nature elle-même. En montant le chemin qui côtoie
Clochegourde, j'admirais ces masses si bien disposées, j'y respirais un
air chargé de bonheur. La nature morale a-t-elle donc, comme la nature
physique, ses communications électriques et ses rapides changements de
température? Mon cœur palpitait à l'approche des événements secrets qui
devaient le modifier à jamais, comme les animaux s'égaient en prévoyant
un beau temps. Ce jour si marquant dans ma vie ne fut dénué d'aucune
des circonstances qui pouvaient le solenniser. La Nature s'était parée
comme une femme allant à la rencontre du bien-aimé, mon âme avait pour
la première fois entendu sa voix, mes yeux l'avaient admirée aussi
féconde, aussi variée que mon imagination me la représentait dans mes
rêves de collége dont je vous ai dit quelques mots inhabiles à vous en
expliquer l'influence, car ils ont été comme une Apocalypse où ma vie
me fut figurativement prédite: chaque événement heureux ou malheureux
s'y rattache par des images bizarres, liens visibles aux yeux de l'âme
seulement. Nous traversâmes une première cour entourée des bâtiments
nécessaires aux exploitations rurales, une grange, un pressoir, des
étables, des écuries. Averti par les aboiements du chien de garde, un
domestique vint à notre rencontre, et nous dit que monsieur le comte,
parti pour Azay dès le matin, allait sans doute revenir, et que madame
la comtesse était au logis. Mon hôte me regarda. Je tremblais qu'il ne
voulût pas voir madame de Mortsauf en l'absence de son mari, mais il
dit au domestique de nous annoncer. Poussé par une avidité d'enfant, je
me précipitai dans la longue antichambre qui traverse la maison.

--Entrez donc, messieurs! dit alors une voix d'or.

Quoique madame de Mortsauf n'eût prononcé qu'un mot au bal, je reconnus
sa voix qui pénétra mon âme et la remplit comme un rayon de soleil
remplit et dore le cachot d'un prisonnier. En pensant qu'elle pouvait
se rappeler ma figure, je voulus m'enfuir; il n'était plus temps, elle
apparut sur le seuil de la porte, nos yeux se rencontrèrent. Je ne
sais qui d'elle ou de moi rougit le plus fortement. Assez interdite
pour ne rien dire, elle revint s'asseoir à sa place devant un métier
à tapisserie, après que le domestique eut approché deux fauteuils;
elle acheva de tirer son aiguille afin de donner un prétexte à son
silence, compta quelques points et releva sa tête, à la fois douce et
altière, vers monsieur de Chessel en lui demandant à quelle heureuse
circonstance elle devait sa visite. Quoique curieuse de savoir la
vérité sur mon apparition, elle ne nous regarda ni l'un ni l'autre;
ses yeux furent constamment attachés sur la rivière; mais à la manière
dont elle écoutait, vous eussiez dit que, semblable aux aveugles, elle
savait reconnaître les agitations de l'âme dans les imperceptibles
accents de la parole. Et cela était vrai. Monsieur de Chessel dit mon
nom et fit ma biographie. J'étais arrivé depuis quelques mois à Tours,
où mes parents m'avaient ramené chez eux quand la guerre avait menacé
Paris. Enfant de la Touraine à qui la Touraine était inconnue, elle
voyait en moi un jeune homme affaibli par des travaux immodérés, envoyé
à Frapesle pour s'y divertir, et auquel il avait montré sa terre, où
je venais pour la première fois. Au bas du coteau seulement, je lui
avais appris ma course de Tours à Frapesle, et craignant pour ma santé
déjà si faible, il s'était avisé d'entrer à Clochegourde en pensant
qu'elle me permettrait de m'y reposer. Monsieur de Chessel disait la
vérité, mais un hasard heureux semble si fort cherché que madame de
Mortsauf garda quelque défiance; elle tourna sur moi des yeux froids
et sévères qui me firent baisser les paupières, autant par je ne sais
quel sentiment d'humiliation que pour cacher des larmes que je retins
entre mes cils. L'imposante châtelaine me vit le front en sueur;
peut-être aussi devina-t-elle les larmes, car elle m'offrit ce dont je
pouvais avoir besoin, en exprimant une bonté consolante qui me rendit
la parole. Je rougissais comme une jeune fille en faute, et d'une voix
chevrotante comme celle d'un vieillard, je répondis par un remercîment
négatif.

--Tout ce que je souhaite, lui dis-je en levant les yeux sur les
siens que je rencontrai pour la seconde fois, mais pendant un moment
aussi rapide qu'un éclair, c'est de n'être pas renvoyé d'ici; je suis
tellement engourdi par la fatigue, que je ne pourrais marcher.

--Pourquoi suspectez-vous l'hospitalité de notre beau pays? me
dit-elle. Vous nous accorderez sans doute le plaisir de dîner à
Clochegourde? ajouta-t-elle en se tournant vers son voisin.

Je jetai sur mon protecteur un regard où éclatèrent tant de prières
qu'il se mit en mesure d'accepter cette proposition, dont la formule
voulait un refus. Si l'habitude du monde permettait à monsieur de
Chessel de distinguer ces nuances, un jeune homme sans expérience croit
si fermement à l'union de la parole et de la pensée chez une belle
femme, que je fus bien étonné quand, en revenant le soir, mon hôte me
dit:--Je suis resté, parce que vous en mouriez d'envie; mais si vous
ne raccommodez pas les choses, je suis brouillé peut-être avec mes
voisins. Ce _si vous ne raccommodez pas les choses_ me fit long-temps
rêver. Si je plaisais à madame de Mortsauf, elle ne pourrait pas en
vouloir à celui qui m'avait introduit chez elle. Monsieur de Chessel me
supposait donc le pouvoir de l'intéresser, n'était-ce pas me le donner?
Cette explication corrobora mon espoir en un moment où j'avais besoin
de secours.

--Ceci me semble difficile, répondit-il, madame de Chessel nous attend.

--Elle vous a tous les jours, reprit la comtesse, et nous pouvons
l'avertir. Est-elle seule?

--Elle a monsieur l'abbé de Quélus.

--Eh! bien, dit-elle en se levant pour sonner, vous dînez avec nous.

Cette fois monsieur de Chessel la crut franche et me jeta des regards
complimenteurs. Dès que je fus certain de rester pendant une soirée
sous ce toit, j'eus à moi comme une éternité. Pour beaucoup d'êtres
malheureux, demain est un mot vide de sens, et j'étais alors au nombre
de ceux qui n'ont aucune foi dans le lendemain; quand j'avais quelques
heures à moi, j'y faisais tenir toute une vie de voluptés. Madame de
Mortsauf entama sur le pays, sur les récoltes, sur les vignes, une
conversation à laquelle j'étais étranger. Chez une maîtresse de maison,
cette façon d'agir atteste un manque d'éducation ou son mépris pour
celui qu'elle met ainsi comme à la porte du discours; mais ce fut
embarras chez la comtesse. Si d'abord je crus qu'elle affectait de
me traiter en enfant, si j'enviai le privilége des hommes de trente
ans qui permettait à monsieur de Chessel d'entretenir sa voisine de
sujets graves auxquels je ne comprenais rien, si je me dépitai en me
disant que tout était pour lui; à quelques mois de là, je sus combien
est significatif le silence d'une femme, et combien de pensées couvre
une diffuse conversation. D'abord j'essayai de me mettre à mon aise
dans mon fauteuil; puis je reconnus les avantages de ma position en
me laissant aller au charme d'entendre la voix de la comtesse. Le
souffle de son âme se déployait dans les replis des syllabes, comme le
son se divise sous les clefs d'une flûte; il expirait onduleusement
à l'oreille d'où il précipitait l'action du sang. Sa façon de dire
les terminaisons en _i_ faisait croire à quelque chant d'oiseau; le
_ch_ prononcé par elle était comme une caresse, et la manière dont
elle attaquait les _t_ accusait le despotisme du cœur. Elle étendait
ainsi, sans le savoir, le sens des mots, et vous entraînait l'âme dans
un monde surhumain. Combien de fois n'ai-je pas laissé continuer une
discussion que je pouvais finir, combien de fois ne me suis-je pas
fait injustement gronder pour écouter ces concerts de voix humaine,
pour aspirer l'air qui sortait de sa lèvre chargé de son âme, pour
étreindre cette lumière parlée avec l'ardeur que j'aurais mise à serrer
la comtesse sur mon sein! Quel chant d'hirondelle joyeuse, quand
elle pouvait rire! mais quelle voix de cygne appelant ses compagnes,
quand elle parlait de ses chagrins! L'inattention de la comtesse me
permit de l'examiner. Mon regard se régalait en glissant sur la belle
parleuse, il pressait sa taille, baisait ses pieds, et se jouait dans
les boucles de sa chevelure. Cependant j'étais en proie à une terreur
que comprendront ceux qui, dans leur vie, ont éprouvé les joies
illimitées d'une passion vraie. J'avais peur qu'elle ne me surprît
les yeux attachés à la place de ses épaules que j'avais si ardemment
embrassée. Cette crainte avivait la tentation, et j'y succombais, je
les regardais! mon œil déchirait l'étoffe, je revoyais la lentille
qui marquait la naissance de la jolie raie par laquelle son dos était
partagé, mouche perdue dans du lait, et qui depuis le bal flamboyait
toujours le soir dans ces ténèbres où semble ruisseler le sommeil des
jeunes gens dont l'imagination est ardente, dont la vie est chaste.

Je puis vous crayonner les traits principaux qui partout eussent
signalé la comtesse aux regards; mais le dessin le plus correct, la
couleur la plus chaude n'en exprimeraient rien encore. Sa figure est
une de celles dont la ressemblance exige l'introuvable artiste de qui
la main sait peindre le reflet des feux intérieurs, et sait rendre
cette vapeur lumineuse que nie la science, que la parole ne traduit
pas, mais que voit un amant. Ses cheveux fins et cendrés la faisaient
souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute causées par de
subites réactions du sang vers la tête. Son front arrondi, proéminent
comme celui de la Joconde, paraissait plein d'idées inexprimées, de
sentiments contenus, de fleurs noyées dans des eaux amères. Ses yeux
verdâtres, semés de points bruns, étaient toujours pâles; mais s'il
s'agissait de ses enfants, s'il lui échappait de ces vives effusions
de joie ou de douleur, rares dans la vie des femmes résignées, son œil
lançait alors une lueur subtile qui semblait s'enflammer aux sources
de la vie et devait les tarir; éclair qui m'avait arraché des larmes
quand elle me couvrit de son dédain formidable et qui lui suffisait
pour abaisser les paupières aux plus hardis. Un nez grec, comme
dessiné par Phidias et réuni par un double arc à des lèvres élégamment
sinueuses, spiritualisait son visage de forme ovale, et dont le teint,
comparable au tissu des camélias blancs, se rougissait aux joues par
de jolis tons roses. Son embonpoint ne détruisait ni la grâce de sa
taille, ni la rondeur voulue pour que ses formes demeurassent belles
quoique développées. Vous comprendrez soudain ce genre de perfection,
lorsque vous saurez qu'en s'unissant à l'avant-bras les éblouissants
trésors qui m'avaient fasciné paraissaient ne devoir former aucun
pli. Le bas de sa tête n'offrait point ces creux qui font ressembler
la nuque de certaines femmes à des troncs d'arbres, ses muscles n'y
dessinaient point de cordes et partout les lignes s'arrondissaient en
flexuosités désespérantes pour le regard comme pour le pinceau. Un
duvet follet se mourait le long de ses joues, dans les méplats du col,
en y retenant la lumière qui s'y faisait soyeuse. Ses oreilles petites
et bien contournées étaient, suivant son expression, des oreilles
d'esclave et de mère. Plus tard, quand j'habitai son cœur, elle me
disait: «Voici monsieur de Mortsauf!» et avait raison, tandis que
je n'entendais rien encore, moi dont l'ouïe possède une remarquable
étendue. Ses bras étaient beaux, sa main aux doigts recourbés était
longue, et, comme dans les statues antiques, la chair dépassait ses
ongles à fines côtes. Je vous déplairais en donnant aux tailles
plates l'avantage sur les tailles rondes, si vous n'étiez pas une
exception. La taille ronde est un signe de force, mais les femmes
ainsi construites sont impérieuses, volontaires, plus voluptueuses
que tendres. Au contraire, les femmes à taille plate sont dévouées,
pleines de finesse, enclines à la mélancolie; elles sont mieux femmes
que les autres. La taille plate est souple et molle, la taille ronde
est inflexible et jalouse. Vous savez maintenant comment elle était
faite. Elle avait le pied d'une femme comme il faut, ce pied qui marche
peu, se fatigue promptement et réjouit la vue quand il dépasse la
robe. Quoiqu'elle fût mère de deux enfants, je n'ai jamais rencontré
dans son sexe personne de plus jeune fille qu'elle. Son air exprimait
une simplesse, jointe à je ne sais quoi d'interdit et de songeur qui
ramenait à elle comme le peintre nous ramène à la figure où son génie
a traduit un monde de sentiments. Ses qualités visibles ne peuvent
d'ailleurs s'exprimer que par des comparaisons. Rappelez-vous le parfum
chaste et sauvage de cette bruyère que nous avons cueillie en revenant
de la villa Diodati, cette fleur dont vous avez tant loué le noir et
le rose, vous devinerez comment cette femme pouvait être élégante loin
du monde, naturelle dans ses expressions, recherchée dans les choses
qui devenaient siennes, à la fois rose et noire. Son corps avait la
verdure que nous admirons dans les feuilles nouvellement dépliées,
son esprit avait la profonde concision du sauvage; elle était enfant
par le sentiment, grave par la souffrance, châtelaine et bachelette.
Aussi plaisait-elle sans artifice, par sa manière de s'asseoir, de
se lever, de se taire ou de jeter un mot. Habituellement recueillie,
attentive comme la sentinelle sur qui repose le salut de tous et qui
épie le malheur, il lui échappait parfois des sourires qui trahissaient
en elle un naturel rieur enseveli sous le maintien exigé par sa vie.
Sa coquetterie était devenue du mystère, elle faisait rêver au lieu
d'inspirer l'attention galante que sollicitent les femmes, et laissait
apercevoir sa première nature de flamme vive, ses premiers rêves bleus,
comme on voit le ciel par des éclaircies de nuages. Cette révélation
involontaire rendait pensifs ceux qui ne se sentaient pas une larme
intérieure séchée par le feu des désirs. La rareté de ses gestes, et
surtout celle de ses regards (excepté ses enfants, elle ne regardait
personne) donnait une incroyable solennité à ce qu'elle faisait ou
disait, quand elle faisait ou disait une chose avec cet air que savent
prendre les femmes au moment où elles compromettent leur dignité par un
aveu. Ce jour-là madame de Mortsauf avait une robe rose à mille raies,
une collerette à large ourlet, une ceinture noire et des brodequins de
cette même couleur. Ses cheveux simplement tordus sur sa tête étaient
retenus par un peigne d'écaille. Telle est l'imparfaite esquisse
promise. Mais la constante émanation de son âme sur les siens, cette
essence nourrissante épandue à flots comme le soleil émet sa lumière;
mais sa nature intime, son attitude aux heures sereines, sa résignation
aux heures nuageuses; tous ces tournoiements de la vie où le caractère
se déploie, tiennent comme les effets du ciel à des circonstances
inattendues et fugitives qui ne se ressemblent entre elles que par le
fond d'où elles détachent, et dont la peinture sera nécessairement
mêlée aux événements de cette histoire; véritable épopée domestique,
aussi grande aux yeux du sage que le sont les tragédies aux yeux de
la foule, et dont le récit vous attachera autant pour la part que j'y
ai prise, que par sa similitude avec un grand nombre de destinées
féminines.

Tout à Clochegourde portait le cachet d'une propreté vraiment anglaise.
Le salon où restait la comtesse était entièrement boisé, peint en gris
de deux nuances. La cheminée avait pour ornement une pendule contenue
dans un bloc d'acajou surmonté d'une coupe, et deux grands vases en
porcelaine blanche à filets d'or, d'où s'élevaient des bruyères du
Cap. Une lampe était sur la console. Il y avait un trictrac en face de
la cheminée. Deux larges embrasses en coton retenaient les rideaux de
percale blanche, sans franges. Des housses grises, bordées d'un galon
vert, recouvraient les siéges, et la tapisserie tendue sur le métier de
la comtesse disait assez pourquoi son meuble était ainsi caché. Cette
simplicité arrivait à la grandeur. Aucun appartement, parmi ceux que
j'ai vus depuis, ne m'a causé des impressions aussi fertiles, aussi
touffues que celles dont j'étais saisi dans ce salon de Clochegourde,
calme et recueilli comme la vie de la comtesse, et où l'on devinait la
régularité conventuelle de ses occupations. La plupart de mes idées,
et même les plus audacieuses en science ou en politique, sont nées
là, comme les parfums émanent des fleurs; mais là verdoyait la plante
inconnue qui jeta sur mon âme sa féconde poussière, là brillait la
chaleur solaire qui développa mes bonnes et dessécha mes mauvaises
qualités. De la fenêtre, l'œil embrassait la vallée depuis la colline
où s'étale Pont-de-Ruan, jusqu'au château d'Azay, en suivant les
sinuosités de la côte opposée que varient les tours de Frapesle, puis
l'église, le bourg et le vieux manoir de Saché dont les masses dominent
la prairie. En harmonie avec cette vie reposée et sans autres émotions
que celles données par la famille, ces lieux communiquaient à l'âme
leur sérénité. Si je l'avais rencontrée là pour la première fois,
entre le comte et ses deux enfants, au lieu de la trouver splendide
dans sa robe de bal, je ne lui aurais pas ravi ce délirant baiser dont
j'eus alors des remords en croyant qu'il détruirait l'avenir de mon
amour! Non, dans les noires dispositions où me mettait le malheur,
j'aurais plié le genou, j'aurais baisé ses brodequins, j'y aurais
laissé quelques larmes, et je serais allé me jeter dans l'Indre. Mais
après avoir effleuré le frais jasmin de sa peau et bu le lait de cette
coupe pleine d'amour, j'avais dans l'âme le goût et l'espérance de
voluptés humaines; je voulais vivre et attendre l'heure du plaisir
comme le sauvage épie l'heure de la vengeance; je voulais me suspendre
aux arbres, ramper dans les vignes, me tapir dans l'Indre; je voulais
avoir pour complices le silence de la nuit, la lassitude de la vie,
la chaleur du soleil, afin d'achever la pomme délicieuse où j'avais
déjà mordu. M'eût-elle demandé la fleur qui chante ou les richesses
enfouies par les compagnons de Morgan l'exterminateur, je les lui
aurais apportées afin d'obtenir les richesses certaines et la fleur
muette que je souhaitais! Quand cessa le rêve où m'avait plongé la
longue contemplation de mon idole, et pendant lequel un domestique
vint et lui parla, je l'entendis causant du comte. Je pensai seulement
alors qu'une femme devait appartenir à son mari. Cette pensée me donna
des vertiges. Puis j'eus une rageuse et sombre curiosité de voir le
possesseur de ce trésor. Deux sentiments me dominèrent, la haine et
la peur; une haine qui ne connaissait aucun obstacle et les mesurait
tous sans les craindre; une peur vague, mais réelle du combat, de son
issue, et d'ELLE surtout. En proie à d'indicibles pressentiments, je
redoutais ces poignées de main qui déshonorent, j'entrevoyais déjà ces
difficultés élastiques où se heurtent les plus rudes volontés et où
elles s'émoussent; je craignais cette force d'inertie qui dépouille
aujourd'hui la vie sociale des dénoûments que recherchent les âmes
passionnées.

--Voici monsieur de Mortsauf, dit-elle.

Je me dressai sur mes jambes comme un cheval effrayé. Quoique ce
mouvement n'échappât ni à monsieur de Chessel ni à la comtesse, il
ne me valut aucune observation muette, car il y eut une diversion
faite par une jeune fille à qui je donnai six ans, et qui entra
disant:--Voilà mon père.

--Eh! bien, Madeleine? fit sa mère.

L'enfant tendit à monsieur de Chessel la main qu'il demandait, et me
regarda fort attentivement après m'avoir adressé son petit salut plein
d'étonnement.

--Êtes-vous contente de sa santé? dit monsieur de Chessel à la comtesse.

--Elle va mieux, répondit-elle en caressant la chevelure de la petite
déjà blottie dans son giron.

Une interrogation de monsieur de Chessel m'apprit que Madeleine avait
neuf ans; je marquai quelque surprise de mon erreur, et mon étonnement
amassa des nuages sur le front de la mère. Mon introducteur me jeta
l'un de ces regards significatifs par lesquels les gens du monde
nous font une seconde éducation. Là, sans doute était une blessure
maternelle dont l'appareil devait être respecté. Enfant malingre dont
les yeux étaient pâles, dont la peau était blanche comme une porcelaine
éclairée par une lueur, Madeleine n'aurait sans doute pas vécu dans
l'atmosphère d'une ville. L'air de la campagne, les soins de sa mère
qui semblait la couver, entretenaient la vie dans ce corps aussi
délicat que l'est une plante venue en serre malgré les rigueurs d'un
climat étranger. Quoiqu'elle ne rappelât en rien sa mère, Madeleine
paraissait en avoir l'âme, et cette âme la soutenait. Ses cheveux
rares et noirs, ses yeux caves, ses joues creuses, ses bras amaigris,
sa poitrine étroite annonçaient un débat entre la vie et la mort,
duel sans trêve où jusqu'alors la comtesse était victorieuse. Elle se
faisait vive, sans doute pour éviter des chagrins à sa mère; car, en
certains moments où elle ne s'observait plus, elle prenait l'attitude
d'un saule-pleureur. Vous eussiez dit d'une petite Bohémienne souffrant
la faim, venue de son pays en mendiant, épuisée, mais courageuse et
parée pour son public.

--Où donc avez-vous laissé Jacques? lui demanda sa mère en la baisant
sur la raie blanche qui partageait ses cheveux en deux bandeaux
semblables aux ailes d'un corbeau.

--Il vient avec mon père.

En ce moment le comte entra suivi de son fils qu'il tenait par la
main. Jacques, vrai portrait de sa sœur, offrait les mêmes symptômes
de faiblesse. En voyant ces deux enfants frêles aux côtés d'une mère
si magnifiquement belle, il était impossible de ne pas deviner les
sources du chagrin qui attendrissait les tempes de la comtesse et lui
faisait taire une de ces pensées qui n'ont que Dieu pour confident,
mais qui donnent au front de terribles signifiances. En me saluant,
monsieur de Mortsauf me jeta le coup d'œil moins observateur que
maladroitement inquiet d'un homme dont la défiance provient de son peu
d'habitude à manier l'analyse. Après l'avoir mis au courant et m'avoir
nommé, sa femme lui céda sa place, et nous quitta. Les enfants dont les
yeux s'attachaient à ceux de leur mère, comme s'ils en tiraient leur
lumière, voulurent l'accompagner, elle leur dit:--Restez, chers anges!
et mit son doigt sur ses lèvres. Ils obéirent, mais leurs regards se
voilèrent. Ah! pour s'entendre dire ce mot _chers_, quelles tâches
n'aurait-on pas entreprises? Comme les enfants, j'eus moins chaud quand
elle ne fut plus là. Mon nom changea les dispositions du comte à mon
égard. De froid et sourcilleux il devint, sinon affectueux, du moins
poliment empressé, me donna des marques de considération et parut
heureux de me recevoir. Jadis mon père s'était dévoué pour nos maîtres
à jouer un rôle grand mais obscur, dangereux mais qui pouvait être
efficace. Quand tout fut perdu par l'accès de Napoléon au sommet des
affaires, comme beaucoup de conspirateurs secrets, il s'était réfugié
dans les douceurs de la province et de la vie privée, en acceptant des
accusations aussi dures qu'imméritées; salaire inévitable des joueurs
qui jouent le tout pour le tout, et succombent après avoir servi de
pivot à la machine politique. Ne sachant rien de la fortune, rien des
antécédents ni de l'avenir de ma famille, j'ignorais également les
particularités de cette destinée perdue dont se souvenait le comte de
Mortsauf. Cependant, si l'antiquité du nom, la plus précieuse qualité
d'un homme à ses yeux, pouvait justifier l'accueil qui me rendit
confus, je n'en appris la raison véritable que plus tard. Pour le
moment, cette transition subite me mit à l'aise. Quand les deux enfants
virent la conversation reprise entre nous trois, Madeleine dégagea sa
tête des mains de son père, regarda la porte ouverte, se glissa dehors
comme une anguille, et Jacques la suivit. Tous deux rejoignirent leur
mère, car j'entendis leurs voix et leurs mouvements, semblables, dans
le lointain, aux bourdonnements des abeilles autour de la ruche aimée.

Je contemplai le comte en tâchant de deviner son caractère mais je
fus assez intéressé par quelques traits principaux pour en rester à
l'examen superficiel de sa physionomie. Agé seulement de quarante-cinq
ans, il paraissait approcher de la soixantaine, tant il avait
promptement vieilli dans le grand naufrage qui termina le dix-huitième
siècle. La demi-couronne, qui ceignait monastiquement l'arrière de sa
tête dégarnie de cheveux, venait mourir aux oreilles en caressant les
tempes par des touffes grises mélangées de noir. Son visage ressemblait
vaguement à celui d'un loup blanc qui a du sang au museau, car son nez
était enflammé comme celui d'un homme dont la vie est altérée dans ses
principes, dont l'estomac est affaibli, dont les humeurs sont viciées
par d'anciennes maladies. Son front plat, trop large pour sa figure
qui finissait en pointe, ridé transversalement par marches inégales,
annonçait les habitudes de la vie en plein air et non les fatigues de
l'esprit, le poids d'une constante infortune et non les efforts faits
pour la dominer. Ses pommettes, saillantes et brunes au milieu des tons
blafards de son teint, indiquaient une charpente assez forte pour lui
assurer une longue vie. Son œil clair, jaune et dur tombait sur vous
comme un rayon du soleil en hiver, lumineux sans chaleur, inquiet sans
pensée, défiant sans objet. Sa bouche était violente et impérieuse,
son menton était droit et long. Maigre et de haute taille, il avait
l'attitude d'un gentilhomme appuyé sur une valeur de convention, qui
se sait au-dessus des autres par le droit, au-dessous par le fait. Le
laissez-aller de la campagne lui avait fait négliger son extérieur. Son
habillement était celui du campagnard en qui les paysans aussi bien
que les voisins ne considèrent plus que la fortune territoriale. Ses
mains brunies et nerveuses attestaient qu'il ne mettait de gants que
pour monter à cheval ou le dimanche pour aller à la messe. Sa chaussure
était grossière. Quoique les dix années d'émigration et les dix années
de l'agriculteur eussent influé sur son physique, il subsistait en lui
des vestiges de noblesse. Le libéral le plus haineux, mot qui n'était
pas encore monnayé, aurait facilement reconnu chez lui la loyauté
chevaleresque, les convictions immarcescibles du lecteur à jamais
acquis à la Quotidienne. Il eût admiré l'homme religieux, passionné
pour sa cause, franc dans ses antipathies politiques, incapable de
servir personnellement son parti, très-capable de le perdre, et sans
connaissance des choses en France. Le comte était en effet un de
ces hommes droits qui ne se prêtent à rien et barrent opiniâtrement
tout, bons à mourir l'arme au bras dans le poste qui leur serait
assigné, mais assez avares pour donner leur vie avant de donner leurs
écus. Pendant le dîner je remarquai, dans la dépression de ses joues
flétries et dans certains regards jetés à la dérobée sur ses enfants,
les traces de pensées importunes dont les élancements expiraient à la
surface. En le voyant, qui ne l'eût compris? Qui ne l'aurait accusé
d'avoir fatalement transmis à ses enfants ces corps auxquels manquait
la vie! S'il se condamnait lui-même, il déniait aux autres le droit de
le juger. Amer comme un pouvoir qui se sait fautif, mais n'ayant pas
assez de grandeur ou de charme pour compenser la somme de douleur qu'il
avait jetée dans la balance, sa vie intime devait offrir les aspérités
que dénonçaient en lui ses traits anguleux et ses yeux incessamment
inquiets. Quand sa femme rentra, suivie des deux enfants attachés à
ses flancs, je soupçonnai donc un malheur, comme lorsqu'en marchant
sur les voûtes d'une cave les pieds ont en quelque sorte la conscience
de la profondeur. En voyant ces quatre personnes réunies, en les
embrassant de mes regards, allant de l'une à l'autre, étudiant leurs
physionomies et leurs attitudes respectives, des pensées trempées de
mélancolie tombèrent sur mon cœur comme une pluie fine et grise embrume
un joli pays après quelque beau lever de soleil. Lorsque le sujet de la
conversation fut épuisé, le comte me mit encore en scène au détriment
de monsieur de Chessel, en apprenant à sa femme plusieurs circonstances
concernant ma famille et qui m'étaient inconnues. Il me demanda mon
âge. Quand je l'eus dit, la comtesse me rendit mon mouvement de
surprise à propos de sa fille. Peut-être me donnait-elle quatorze
ans. Ce fut, comme je le sus depuis, le second lien qui l'attacha
si fortement à moi. Je lus dans son âme. Sa maternité tressaillit,
éclairée par un tardif rayon de soleil que lui jetait l'espérance. En
me voyant, à vingt ans passés, si malingre, si délicat et néanmoins si
nerveux, une voix lui cria peut-être:--_Ils vivront!_ Elle me regarda
curieusement, et je sentis qu'en ce moment il se fondait bien des
glaces entre nous. Elle parut avoir mille questions à me faire et les
garda toutes.

--Si l'étude vous a rendu malade, dit-elle, l'air de notre vallée vous
remettra.

--L'éducation moderne est fatale aux enfants, reprit le comte. Nous les
bourrons de mathématiques, nous les tuons à coups de science, et les
usons avant le temps. Il faut vous reposer ici, me dit-il, vous êtes
écrasé sous l'avalanche d'idées qui a roulé sur vous. Quel siècle nous
prépare cet enseignement mis à la portée de tous, si l'on ne prévient
le mal en rendant l'instruction publique aux corporations religieuses!

Ces paroles annonçaient bien le mot qu'il dit un jour aux élections en
refusant sa voix à un homme dont les talents pouvaient servir la cause
royaliste:--Je me défierai toujours des gens d'esprit, répondit-il à
l'entremetteur des voix électorales. Il nous proposa de faire le tour
de ses jardins, et se leva.

--Monsieur... lui dit la comtesse.

--Eh! bien, ma chère?... répondit-il en se retournant avec une
brusquerie hautaine qui dénotait combien il voulait être absolu chez
lui, mais combien alors il l'était peu.

--Monsieur est venu de Tours à pied, monsieur de Chessel n'en savait
rien, et l'a promené dans Frapesle.

--Vous avez fait une imprudence, me dit-il, quoique à votre âge!... Et
il hocha la tête en signe de regret.

La conversation fut reprise. Je ne tardai pas à reconnaître combien son
royalisme était intraitable, et de combien de ménagements il fallait
user pour demeurer sans choc dans ses eaux. Le domestique, qui avait
promptement mis une livrée, annonça le dîner. Monsieur de Chessel
présenta son bras à madame de Mortsauf, et le comte saisit gaiement
le mien pour passer dans la salle à manger, qui, dans l'ordonnance du
rez-de-chaussée, formait le pendant du salon.

Carrelée en carreaux blancs fabriqués en Touraine, et boisée à hauteur
d'appui, la salle à manger était tendue d'un papier verni qui figurait
de grands panneaux encadrés de fleurs et de fruits; les fenêtres
avaient des rideaux de percale ornés de galons rouges; les buffets
étaient de vieux meubles de Boulle, et le bois des chaises, garnies
en tapisserie faite à la main, était de chêne sculpté. Abondamment
servie, la table n'offrit rien de luxueux: de l'argenterie de famille
sans unité de forme, de la porcelaine de Saxe qui n'était pas encore
redevenue à la mode, des carafes octogones, des couteaux à manche en
agate, puis sous les bouteilles des ronds en laque de la Chine; mais
des fleurs dans des seaux vernis et dorés sur leurs découpures à dents
de loup. J'aimai ces vieilleries, je trouvai le papier Réveillon et
ses bordures de fleurs superbes. Le contentement qui enflait toutes
mes voiles m'empêcha de voir les inextricables difficultés mises
entre elle et moi par la vie si cohérente de la solitude et de la
campagne. J'étais près d'elle, à sa droite, je lui servais à boire.
Oui, bonheur inespéré! je frôlais sa robe, je mangeais son pain. Au
bout de trois heures, ma vie se mêlait à sa vie! Enfin nous étions liés
par ce terrible baiser, espèce de secret qui nous inspirait une honte
mutuelle. Je fus d'une lâcheté glorieuse: je m'étudiais à plaire au
comte, qui se prêtait à toutes mes courtisaneries; j'aurais caressé
le chien, j'aurais fait la cour aux moindres désirs des enfants; je
leur aurais apporté des cerceaux, des billes d'agate; je leur aurais
servi de cheval, je leur en voulais de ne pas s'emparer déjà de moi
comme d'une chose à eux. L'amour a ses intuitions comme le génie a les
siennes, et je voyais confusément que la violence, la maussaderie,
l'hostilité ruineraient mes espérances. Le dîner se passa tout en joies
intérieures pour moi. En me voyant chez elle, je ne pouvais songer ni
à sa froideur réelle, ni à l'indifférence que couvrit la politesse
du comte. L'amour a, comme la vie, une puberté pendant laquelle il
se suffit à lui-même. Je fis quelques réponses gauches en harmonie
avec les secrets tumultes de la passion, mais que personne ne pouvait
deviner, pas même elle, qui ne savait rien de l'amour. Le reste du
temps fut comme un rêve. Ce beau rêve cessa quand, au clair de la lune
et par un soir chaud et parfumé, je traversai l'Indre au milieu des
blanches fantaisies qui décoraient les prés, les rives, les collines;
en entendant le chant clair, la note unique, pleine de mélancolie que
jette incessamment par temps égaux une rainette dont j'ignore le nom
scientifique, mais que depuis ce jour solennel je n'écoute pas sans des
délices infinies. Je reconnus un peu tard là, comme ailleurs, cette
insensibilité de marbre contre laquelle s'étaient jusqu'alors émoussés
mes sentiments; je me demandai s'il en serait toujours ainsi; je crus
être sous une fatale influence; les sinistres événements du passé se
débattirent avec les plaisirs purement personnels que j'avais goûtés.
Avant de regagner Frapesle, je regardai Clochegourde et vis au bas une
barque, nommée en Touraine une _toue_, attachée à un frêne, et que
l'eau balançait. Cette toue appartenait à monsieur de Mortsauf, qui
s'en servait pour pêcher.

--Eh! bien, me dit monsieur de Chessel quand nous fûmes sans danger
d'être écoutés, je n'ai pas besoin de vous demander si vous avez
retrouvé vos belles épaules; il faut vous féliciter de l'accueil que
vous a fait monsieur de Mortsauf! Diantre, vous êtes du premier coup au
cœur de la place.

Cette phrase, suivie de celle dont je vous ai parlé, ranima mon cœur
abattu. Je n'avais pas dit un mot depuis Clochegourde, et monsieur de
Chessel attribuait mon silence à mon bonheur.

--Comment! répondis-je avec un ton d'ironie qui pouvait aussi bien
paraître dicté par la passion contenue.

--Il n'a jamais si bien reçu qui que ce soit.

--Je vous avoue que je suis moi-même étonné de cette réception, lui
dis-je en sentant l'amertume intérieure que me dévoilait ce dernier mot.

Quoique je fusse trop inexpert des choses mondaines pour comprendre la
cause du sentiment qu'éprouvait monsieur de Chessel, je fus néanmoins
frappé de l'expression par laquelle il le trahissait. Mon hôte avait
l'infirmité de s'appeler Durand, et se donnait le ridicule de renier
le nom de son père, illustre fabricant, qui pendant la révolution
avait fait une immense fortune. Sa femme était l'unique héritière
des Chessel, vieille famille parlementaire, bourgeoise sous Henri
IV, comme celle de la plupart des magistrats parisiens. En ambitieux
de haute portée, monsieur de Chessel voulut tuer son Durand originel
pour arriver aux destinées qu'il rêvait. Il s'appela d'abord Durand de
Chessel, puis D. de Chessel; il était alors monsieur de Chessel. Sous
la Restauration, il établit un majorat au titre de comte, en vertu
de lettres octroyées par Louis XVIII. Ses enfants recueilleront les
fruits de son courage sans en connaître la grandeur. Un mot de certain
prince caustique a souvent pesé sur sa tête.--Monsieur de Chessel se
montre généralement peu en Durant, dit-il. Cette phrase a long-temps
régalé la Touraine. Les parvenus sont comme les singes desquels ils
ont l'adresse: on les voit en hauteur, on admire leur agilité pendant
l'escalade; mais, arrivés à la cime, on n'aperçoit plus que leurs côtés
honteux. L'envers de mon hôte s'est composé de petitesses grossies
par l'envie. La pairie et lui sont jusqu'à présent deux tangentes
impossibles. Avoir une prétention et la justifier est l'impertinence de
la force; mais être au-dessous de ses prétentions avouées constitue un
ridicule constant dont se repaissent les petits esprits. Or, monsieur
de Chessel n'a pas eu la marche rectiligne de l'homme fort: deux fois
député, deux fois repoussé aux élections; hier directeur-général,
aujourd'hui rien, pas même préfet, ses succès ou ses défaites ont
gâté son caractère et lui ont donné l'âpreté de l'ambitieux invalide.
Quoique galant homme, homme spirituel, et capable de grandes choses,
peut-être l'envie qui passionne l'existence en Touraine, où les
naturels du pays emploient leur esprit à tout jalouser, lui fut-elle
funeste dans les hautes sphères sociales où réussissent peu ces figures
crispées par le succès d'autrui, ces lèvres boudeuses, rebelles au
compliment et faciles à l'épigramme. En voulant moins, peut-être
aurait-il obtenu davantage; mais malheureusement il avait assez de
supériorité pour vouloir marcher toujours debout. En ce moment monsieur
de Chessel était au crépuscule de son ambition, le royalisme lui
souriait. Peut-être affectait-il les grandes manières, mais il fut
parfait pour moi. D'ailleurs il me plut par une raison bien simple, je
trouvais chez lui le repos pour la première fois. L'intérêt, faible
peut-être, qu'il me témoignait, me parut, à moi malheureux enfant
rebuté, une image de l'amour paternel. Les soins de l'hospitalité
contrastaient tant avec l'indifférence qui m'avait jusqu'alors accablé,
que j'exprimais une reconnaissance enfantine de vivre sans chaînes et
quasiment caressé. Aussi les maîtres de Frapesle sont-ils si bien mêlés
à l'aurore de mon bonheur que ma pensée les confond dans les souvenirs
où j'aime à revivre. Plus tard, et précisément dans l'affaire des
lettres-patentes, j'eus le plaisir de rendre quelques services à mon
hôte. Monsieur de Chessel jouissait de sa fortune avec un faste dont
s'offensaient quelques-uns de ses voisins; il pouvait renouveler ses
beaux chevaux et ses élégantes voitures; sa femme était recherchée dans
sa toilette; il recevait grandement; son domestique était plus nombreux
que ne le veulent les habitudes du pays, il tranchait du prince. La
terre de Frapesle est immense. En présence de son voisin et devant tout
ce luxe, le comte de Mortsauf, réduit au cabriolet de famille, qui
en Touraine tient le milieu entre la patache et la chaise de poste,
obligé par la médiocrité de sa fortune à faire valoir Clochegourde,
fut donc Tourangeau jusqu'au jour où les faveurs royales rendirent à
sa famille un éclat peut-être inespéré. Son accueil au cadet d'une
famille ruinée dont l'écusson date des croisades lui servait à humilier
la haute fortune, à rapetisser les bois, les guérets et les prairies
de son voisin, qui n'était pas gentilhomme. Monsieur de Chessel avait
bien compris le comte. Aussi se sont-ils toujours vus poliment, mais
sans aucun de ces rapports journaliers, sans cette agréable intimité
qui aurait dû s'établir entre Clochegourde et Frapesle, deux domaines
séparés par l'Indre, et d'où chacune des châtelaines pouvait, de sa
fenêtre, faire un signe à l'autre.

La jalousie n'était pas la seule raison de la solitude où vivait le
comte de Mortsauf. Sa première éducation fut celle de la plupart
des enfants de grande famille, une incomplète et superficielle
instruction à laquelle suppléaient les enseignements du monde, les
usages de la cour, l'exercice des grandes charges de la couronne ou
des places éminentes. Monsieur de Mortsauf avait émigré précisément
à l'époque où commençait sa seconde éducation, elle lui manqua. Il
fut de ceux qui crurent au prompt rétablissement de la monarchie en
France; dans cette persuasion, son exil avait été la plus déplorable
des oisivetés. Quand se dispersa l'armée de Condé, où son courage le
fit inscrire parmi les plus dévoués, il s'attendit à bientôt revenir
sous le drapeau blanc, et ne chercha pas, comme quelques émigrés,
à se créer une vie industrieuse. Peut-être aussi n'eut-il pas la
force d'abdiquer son nom, pour gagner son pain dans les sueurs d'un
travail méprisé. Ses espérances toujours appointées au lendemain, et
peut-être aussi l'honneur l'empêchèrent de se mettre au service des
puissances étrangères. La souffrance mina son courage. De longues
courses entreprises à pied sans nourriture suffisante, sur des espoirs
toujours déçus, altérèrent sa santé, découragèrent son âme. Par degrés
son dénûment devint extrême. Si pour beaucoup d'hommes la misère
est un tonique, il en est d'autres pour qui elle est un dissolvant,
et le comte fut de ceux-ci. En pensant à ce pauvre gentilhomme de
Touraine allant et couchant par les chemins de la Hongrie, partageant
un quartier de mouton avec les bergers du prince Esterhazy, auquel le
voyageur demandait le pain que le gentilhomme n'aurait pas accepté du
maître, et qu'il refusa maintes fois des mains ennemies de la France,
je n'ai jamais senti dans mon cœur de fiel pour l'émigré, même quand
je le vis ridicule dans le triomphe. Les cheveux blancs de monsieur
de Mortsauf m'avaient dit d'épouvantables douleurs, et je sympathise
trop avec les exilés pour pouvoir les juger. La gaieté française et
tourangelle succomba chez le comte; il devint morose, tomba malade,
et fut soigné par charité dans je ne sais quel hospice allemand. Sa
maladie était une inflammation du mésentère, cas souvent mortel,
mais dont la guérison entraîne des changements d'humeur, et cause
presque toujours l'hypocondrie. Ses amours, ensevelis dans le plus
profond de son âme, et que moi seul ai découverts, furent des amours
de bas étage, qui n'attaquèrent pas seulement sa vie, ils en ruinèrent
encore l'avenir. Après douze ans de misères, il tourna les yeux vers
la France où le décret de Napoléon lui permit de rentrer. Quand en
passant le Rhin le piéton souffrant aperçut le clocher de Strasbourg
par une belle soirée, il défaillit.--«La France! France! Je criai:
«Voilà la France!» me dit-il, comme un enfant crie: Ma mère! quand il
est blessé.» Riche avant de naître, il se trouvait pauvre; fait pour
commander un régiment ou gouverner l'État, il était sans autorité,
sans avenir; né sain et robuste, il revenait infirme et tout usé. Sans
instruction au milieu d'un pays où les hommes et les choses avaient
grandi, nécessairement sans influence possible, il se vit dépouillé de
tout, même de ses forces corporelles et morales. Son manque de fortune
lui rendit son nom pesant. Ses opinions inébranlables, ses antécédents
à l'armée de Condé, ses chagrins, ses souvenirs, sa santé perdue,
lui donnèrent une susceptibilité de nature à être peu ménagée en
France, le pays des railleries. A demi mourant, il atteignit le Maine,
où, par un hasard dû peut-être à la guerre civile, le gouvernement
révolutionnaire avait oublié de faire vendre une ferme considérable en
étendue, et que son fermier lui conservait en laissant croire qu'il en
était le propriétaire. Quand la famille de Lenoncourt, qui habitait
Givry, château situé près de cette ferme, sut l'arrivée du comte de
Mortsauf, le duc Lenoncourt alla lui proposer de demeurer à Givry
pendant le temps nécessaire pour s'arranger une habitation. La famille
Lenoncourt fut noblement généreuse envers le comte, qui se répara là
durant plusieurs mois de séjour, et fit des efforts pour cacher ses
douleurs pendant cette première halte. Les Lenoncourt avaient perdu
leurs immenses biens. Par le nom, monsieur de Mortsauf était un parti
sortable pour leur fille. Loin de s'opposer à son mariage avec un homme
âgé de trente-cinq ans, maladif et vieilli, mademoiselle de Lenoncourt
en parut heureuse. Un mariage lui acquérait le droit de vivre avec sa
tante, la duchesse de Verneuil, sœur du prince de Blamont-Chauvry, qui
pour elle était une mère d'adoption.

Amie intime de la duchesse de Bourbon, madame de Verneuil faisait
partie d'une société sainte dont l'âme était monsieur Saint-Martin,
né en Touraine, et surnommé le _Philosophe inconnu_. Les disciples
de ce philosophe pratiquaient les vertus conseillées par les hautes
spéculations de l'illuminisme mystique. Cette doctrine donne la clef
des mondes divins, explique l'existence par des transformations où
l'homme s'achemine à de sublimes destinées, libère le devoir de
sa dégradation légale, applique aux peines de la vie la douceur
inaltérable du quaker, et ordonne le mépris de la souffrance en
inspirant je ne sais quoi de maternel pour l'ange que nous portons au
ciel. C'est le stoïcisme ayant un avenir. La prière active et l'amour
pur sont les éléments de cette foi qui sort du catholicisme de l'Église
romaine pour rentrer dans le christianisme de l'Église primitive.
Mademoiselle de Lenoncourt resta néanmoins au sein de l'Église
apostolique, à laquelle sa tante fut toujours également fidèle.
Rudement éprouvée par les tourmentes révolutionnaires, la duchesse de
Verneuil avait pris, dans les derniers jours de sa vie, une teinte de
piété passionnée qui versa dans l'âme de son enfant chéri _la lumière
de l'amour céleste et l'huile de la joie intérieure_, pour employer les
expressions mêmes de Saint-Martin. La comtesse reçut plusieurs fois
cet homme de paix et de vertueux savoir à Clochegourde après la mort
de sa tante, chez laquelle il venait souvent. Saint-Martin surveilla
de Clochegourde ses derniers livres imprimés à Tours chez Letourmy.
Inspirée par la sagesse des vieilles femmes qui ont expérimenté les
détroits orageux de la vie, madame de Verneuil donna Clochegourde
à la jeune mariée, pour lui faire un chez elle. Avec la grâce des
vieillards qui est toujours parfaite quand ils sont gracieux, la
duchesse abandonna tout à sa nièce, en se contentant d'une chambre
au-dessus de celle qu'elle occupait auparavant et que prit la comtesse.
Sa mort presque subite jeta des crêpes sur les joies de cette union,
et imprima d'ineffaçables tristesses sur Clochegourde comme sur l'âme
superstitieuse de la mariée. Les premiers jours de son établissement en
Touraine furent pour la comtesse le seul temps non pas heureux, mais
insoucieux de sa vie.

Après les traverses de son séjour à l'étranger, monsieur de Mortsauf,
satisfait d'entrevoir un clément avenir, eut comme une convalescence
d'âme; il respira dans cette vallée les enivrantes odeurs d'une
espérance fleurie. Forcé de songer à sa fortune, il se jeta dans les
préparatifs de son entreprise agronomique et commença par goûter
quelque joie; mais la naissance de Jacques fut un coup de foudre qui
ruina le présent et l'avenir: le médecin condamna le nouveau-né. Le
comte cacha soigneusement cet arrêt à la mère; puis, il consulta pour
lui-même et reçut de désespérantes réponses que confirma la naissance
de Madeleine. Ces deux événements, une sorte de certitude intérieure
sur la fatale sentence, augmentèrent les dispositions maladives de
l'émigré. Son nom à jamais éteint, une jeune femme pure, irréprochable,
malheureuse à ses côtés, vouée aux angoisses de la maternité, sans en
avoir les plaisirs; cet _humus_ de son ancienne vie d'où germaient
de nouvelles souffrances lui tomba sur le cœur, et paracheva sa
destruction. La comtesse devina le passé par le présent et lut dans
l'avenir. Quoique rien ne soit plus difficile que de rendre heureux
un homme qui se sent fautif, la comtesse tenta cette entreprise digne
d'un ange. En un jour, elle devint stoïque. Après être descendue dans
l'abîme d'où elle put voir encore le ciel, elle se voua, pour un seul
homme, à la mission qu'embrasse la sœur de charité pour tous; et afin
de le réconcilier avec lui-même, elle lui pardonna ce qu'il ne se
pardonnait pas. Le comte devint avare, elle accepta les privations
imposées; il avait la crainte d'être trompé, comme l'ont tous ceux qui
n'ont connu la vie du monde que pour en rapporter des répugnances,
elle resta dans la solitude et se plia sans murmure à ses défiances;
elle employa les ruses de la femme à lui faire vouloir ce qui était
bien, il se croyait ainsi des idées et goûtait chez lui les plaisirs
de la supériorité qu'il n'aurait eue nulle part. Puis, après s'être
avancée dans la voie du mariage, elle se résolut à ne jamais sortir de
Clochegourde, en reconnaissant chez le comte une âme hystérique dont
les écarts pouvaient, dans un pays de malice et de commérage, nuire à
ses enfants. Aussi, personne ne soupçonnait-il l'incapacité réelle de
monsieur de Mortsauf, elle avait paré ses ruines d'un épais manteau de
lierre. Le caractère variable, non pas mécontent, mais malcontent du
comte, rencontra donc chez sa femme une terre douce et facile où il
s'étendit en y sentant ses secrètes douleurs amollies par la fraîcheur
des baumes.

Cet historique est la plus simple expression des discours arrachés
à monsieur de Chessel par un secret dépit. Sa connaissance du monde
lui avait fait entrevoir quelques-uns des mystères ensevelis à
Clochegourde. Mais si, par sa sublime attitude, madame de Mortsauf
trompait le monde, elle ne put tromper les sens intelligents de
l'amour. Quand je me trouvai dans ma petite chambre, la prescience
de la vérité me fit bondir dans mon lit, je ne supportai pas d'être
à Frapesle lorsque je pouvais voir les fenêtres de sa chambre; je
m'habillai, descendis à pas de loup, et sortis du château par la porte
d'une tour où se trouvait un escalier en colimaçon. Le froid de la
nuit me rasséréna. Je passai l'Indre sur le pont du moulin Rouge, et
j'arrivai dans la bienheureuse toue en face de Clochegourde où brillait
une lumière à la dernière fenêtre du côté d'Azay. Je retrouvai mes
anciennes contemplations, mais paisibles, mais entremêlées par les
roulades du chantre des nuits amoureuses, et par la note unique du
rossignol des eaux. Il s'éveillait en moi des idées qui glissaient
comme des fantômes en enlevant les crêpes qui jusqu'alors m'avaient
dérobé mon bel avenir. L'âme et les sens étaient également charmés.
Avec quelle violence mes désirs montèrent jusqu'à elle! Combien de
fois je me dis comme un insensé son refrain:--L'aurai-je? Si durant
les jours précédents l'univers s'était agrandi pour moi, dans une
seule nuit il eut un centre. A elle, se rattachèrent mes vouloirs et
mes ambitions, je souhaitai d'être tout pour elle, afin de refaire
et de remplir son cœur déchiré. Belle fut cette nuit passée sous
ses fenêtres, au milieu du murmure des eaux passant à travers les
vannes des moulins, et entrecoupé par la voix des heures sonnées au
clocher de Saché! Pendant cette nuit baignée de lumière où cette fleur
sidérale m'éclaira la vie, je lui fiançai mon âme avec la foi du pauvre
chevalier castillan de qui nous nous moquons dans Cervantès, et par
laquelle nous commençons l'amour. A la première lueur dans le ciel,
au premier cri d'oiseau, je me sauvai dans le parc de Frapesle; je
ne fus aperçu par aucun homme de la campagne, personne ne soupçonna
mon escapade, et je dormis jusqu'au moment où la cloche annonça le
déjeuner. Malgré la chaleur, après le déjeuner, je descendis dans la
prairie afin d'aller revoir l'Indre et ses îles, la vallée et ses
coteaux dont je parus un admirateur passionné; mais avec cette vélocité
de pieds qui défie celle du cheval échappé, je retrouvai mon bateau,
mes saules et mon Clochegourde. Tout y était silencieux et frémissant
comme est la campagne à midi. Les feuillages immobiles se découpaient
nettement sur le fond bleu de ciel; les insectes qui vivent de la
lumière, demoiselles vertes, cantharides, volaient à leurs frênes, à
leurs roseaux; les troupeaux ruminaient à l'ombre, les terres rouges
de la vigne brûlaient, et les couleuvres glissaient le long des talus.
Quel changement dans ce paysage si frais et si coquet avant mon
sommeil! Tout à coup je sautai hors de la barque et remontai le chemin
pour tourner autour de Clochegourde d'où je croyais avoir vu sortir
le comte. Je ne me trompais point, il allait le long d'une haie, et
gagnait sans doute une porte donnant sur le chemin d'Azay qui longe la
rivière.

--Comment vous portez-vous ce matin, monsieur le comte?

Il me regarda d'un air heureux, il ne s'entendait pas souvent nommer
ainsi.

--Bien, dit-il, mais vous aimez donc la campagne, pour vous promener
par cette chaleur?

--Ne m'a-t-on pas envoyé ici pour vivre en plein air?

--Hé! bien, voulez-vous venir voir couper mes seigles?

--Mais volontiers, lui dis-je. Je suis, je vous l'avoue, d'une
ignorance incroyable. Je ne distingue pas le seigle du blé, ni le
peuplier du tremble; je ne sais rien des cultures, ni des différentes
manières d'exploiter une terre.

--Hé! bien, venez, dit-il joyeusement en revenant sur ses pas. Entrez
par la petite porte d'en haut.

Il remonta le long de sa haie en dedans, moi en dehors.

--Vous n'apprendriez rien chez monsieur de Chessel, me dit-il, il est
trop grand seigneur pour s'occuper d'autre chose que de recevoir les
comptes de son régisseur.

  [Illustration: IMP. S. RAÇON.

  LA COMTESSE DE MORTSAUF.

  Enfin il me mena vers cette longue allée d'acacias.... où
  j'aperçus, sur un banc, Mme de Mortsauf occupée avec ses deux
  enfants.
                                           (LE LYS DANS LA VALLÉE.)]

Il me montra donc ses cours et ses bâtiments, les jardins d'agrément,
les vergers et les potagers. Enfin, il me mena vers cette longue allée
d'acacias et de vernis du Japon, bordée par la rivière, où j'aperçus
à l'autre bout, sur un banc, madame de Mortsauf occupée avec ses deux
enfants. Une femme est bien belle sous ces menus feuillages tremblants
et découpés! Surprise peut-être de mon naïf empressement, elle ne
se dérangea pas, sachant bien que nous irions à elle. Le comte me
fit admirer la vue de la vallée, qui, de là, présente un aspect tout
différent de ceux qu'elle avait déroulés selon les hauteurs où nous
avions passé. Là, vous eussiez dit d'un petit coin de la Suisse. La
prairie, sillonnée par les ruisseaux qui se jettent dans l'Indre,
se découvre dans sa longueur, et se perd en lointains vaporeux. Du
côté de Montbazon, l'œil aperçoit une immense étendue verte, et sur
tous les autres points se trouve arrêté par des collines, par des
masses d'arbres, par des rochers. Nous allongeâmes le pas pour aller
saluer madame de Mortsauf, qui laissa tomber tout à coup le livre où
lisait Madeleine, et prit sur ses genoux Jacques en proie à une toux
convulsive.

--Hé! bien, qu'y a-t-il? s'écria le comte en devenant blême.

--Il a mal à la gorge, répondit la mère qui semblait ne pas me voir, ce
ne sera rien.

Elle lui tenait à la fois la tête et le dos, et de ses yeux sortaient
deux rayons qui versaient la vie à cette pauvre faible créature.

--Vous êtes d'une incroyable imprudence, reprit le comte avec aigreur,
vous l'exposez au froid de la rivière et l'asseyez sur un banc de
pierre.

--Mais, mon père, le banc brûle, s'écria Madeleine.

--Ils étouffaient là-haut, dit la comtesse.

--Les femmes veulent toujours avoir raison! dit-il en me regardant.

Pour éviter de l'approuver ou de l'improuver par mon regard, je
contemplais Jacques qui se plaignait de souffrir dans la gorge, et que
sa mère emporta. Avant de nous quitter, elle put entendre son mari.

--Quand on a fait des enfants si mal portants, on devrait savoir les
soigner! dit-il.

Paroles profondément injustes; mais son amour-propre le poussait à se
justifier aux dépens de sa femme. La comtesse volait en montant les
rampes et les perrons. Je la vis disparaissant par la porte-fenêtre.
Monsieur de Mortsauf s'était assis sur le banc, la tête inclinée,
songeur; ma situation devenait intolérable, il ne me regardait ni ne
me parlait. Adieu cette promenade pendant laquelle je comptais me
mettre si bien dans son esprit. Je ne me souviens pas d'avoir passé
dans ma vie un quart d'heure plus horrible que celui-là. Je suais à
grosses gouttes, me disant: M'en irai-je! ne m'en irai-je pas! Combien
de pensées tristes s'élevèrent en lui pour lui faire oublier d'aller
savoir comment se trouvait Jacques! Il se leva brusquement et vint
auprès de moi. Nous nous retournâmes pour regarder la riante vallée.

--Nous remettrons à un autre jour notre promenade, monsieur le comte,
lui dis-je alors avec douceur.

--Sortons! répondit-il. Je suis malheureusement habitué à voir souvent
de semblables crises, moi qui donnerais ma vie sans aucun regret pour
conserver celle de cet enfant.

--Jacques va mieux, il dort, mon ami, dit la voix d'or. Madame de
Mortsauf se montra soudain au bout de l'allée, elle arriva sans fiel,
sans amertume, et me rendit mon salut. Je vois avec plaisir, me
dit-elle, que vous aimez Clochegourde.

--Voulez-vous, ma chère, que je monte à cheval et que j'aille chercher
monsieur Deslandes? lui dit-il en témoignant le désir de se faire
pardonner son injustice.

--Ne vous tourmentez point, dit-elle, Jacques n'a pas dormi cette nuit,
voilà tout. Cet enfant est très-nerveux, il a fait un vilain rêve, et
j'ai passé tout le temps à lui conter des histoires pour le rendormir.
Sa toux est purement nerveuse, je l'ai calmée avec une pastille de
gomme, et le sommeil l'a gagné.

--Pauvre femme! dit-il en lui prenant la main dans les siennes et lui
jetant un regard mouillé, je n'en savais rien.

--A quoi bon vous inquiéter pour des riens? allez à vos seigles. Vous
savez! Si vous n'êtes pas là, les métayers laisseront les glaneuses
étrangères au bourg entrer dans le champ avant que les gerbes n'en
soient enlevées.

--Je vais faire mon premier cours d'agriculture, madame, lui dis-je.

--Vous êtes à bonne école, répondit-elle en montrant le comte de qui la
bouche se contracta pour exprimer ce sourire de contentement que l'on
nomme familièrement _faire la bouche en cœur_.

Deux mois après seulement, je sus qu'elle avait passé cette nuit en
d'horribles anxiétés, elle avait craint que son fils n'eût le croup. Et
moi, j'étais dans ce bateau, mollement bercé par des pensées d'amour,
imaginant que de sa fenêtre, elle me verrait adorant la lueur de cette
bougie qui éclairait alors son front labouré par de mortelles alarmes.
Le croup régnait à Tours, et y faisait d'affreux ravages. Quand nous
fûmes à la porte, le comte me dit d'une voix émue:--Madame de Mortsauf
est un ange! Ce mot me fit chanceler. Je ne connaissais encore que
superficiellement cette famille, et le remords si naturel dont est
saisie une âme jeune en pareille occasion, me cria: «De quel droit
troublerais-tu cette paix profonde?»

Heureux de rencontrer pour auditeur un jeune homme sur lequel il
pouvait remporter de faciles triomphes, le comte me parla de l'avenir
que le retour des Bourbons préparait à la France. Nous eûmes une
conversation vagabonde dans laquelle j'entendis de vrais enfantillages
qui me surprirent étrangement. Il ignorait des faits d'une évidence
géométrique; il avait peur des gens instruits; les supériorités, il
les niait; il se moquait, peut-être avec raison, des progrès; enfin
je reconnus en lui une grande quantité de fibres douloureuses qui
obligeaient à prendre tant de précautions pour ne le point blesser,
qu'une conversation suivie devenait un travail d'esprit. Quand j'eus
pour ainsi dire palpé ses défauts, je m'y pliai avec autant de
souplesse qu'en mettait la comtesse à les caresser. A une autre époque
de ma vie, je l'eusse indubitablement froissé; mais, timide comme
un enfant, croyant ne rien savoir, ou croyant que les hommes faits
savaient tout, je m'ébahissais des merveilles obtenues à Clochegourde
par ce patient agriculteur. J'écoutais ses plans avec admiration.
Enfin, flatterie involontaire qui me valut la bienveillance du vieux
gentilhomme, j'enviais cette jolie terre, sa position, ce paradis
terrestre en le mettant bien au-dessus de Frapesle.

--Frapesle, lui dis-je, est une massive argenterie, mais Clochegourde
est un écrin de pierres précieuses!

Phrase qu'il répéta souvent depuis en citant l'auteur.

--Hé! bien, avant que nous y vinssions, c'était une désolation,
disait-il.

J'étais tout oreilles quand il me parlait de ses semis, de ses
pépinières. Neuf aux travaux de la campagne, je l'accablais de
questions sur les prix des choses, sur les moyens d'exploitation, et il
me parut heureux d'avoir à m'apprendre tant de détails.

--Que vous enseigne-t-on donc? me demandait-il avec étonnement.

Dès cette première journée, le comte dit à sa femme en
rentrant:--Monsieur Félix est un charmant jeune homme!

Le soir, j'écrivis à ma mère de m'envoyer des habillements et du
linge, en lui annonçant que je restais à Frapesle. Ignorant la grande
révolution qui s'accomplissait alors, et ne comprenant pas l'influence
qu'elle devait exercer sur mes destinées, je croyais retourner à Paris
pour y achever mon droit, et l'École ne reprenait ses cours que dans
les premiers jours du mois de novembre; j'avais donc deux mois et demi
devant moi.

Pendant les premiers moments de mon séjour, je tentai de m'unir
intimement au comte, et ce fut un temps d'impressions cruelles. Je
découvris en cet homme une irascibilité sans cause, une promptitude
d'action dans un cas désespéré, qui m'effrayèrent. Il se rencontrait
en lui des retours soudains du gentilhomme si valeureux à l'armée de
Condé, quelques éclairs paraboliques de ces volontés qui peuvent,
au jour des circonstances graves, trouer la politique à la manière
des bombes, et qui, par les hasards de la droiture et du courage,
font d'un homme condamné à vivre dans sa gentilhommière un d'Elbée,
un Bonchamp, un Charette. Devant certaines suppositions, son nez
se contractait, son front s'éclairait, et ses yeux lançaient une
foudre aussitôt amollie. J'avais peur qu'en surprenant le langage de
mes yeux, monsieur de Mortsauf ne me tuât sans réflexion. A cette
époque, j'étais exclusivement tendre. La volonté, qui modifie si
étrangement les hommes, commençait seulement à poindre en moi. Mes
excessifs désirs m'avaient communiqué ces rapides ébranlements de la
sensibilité qui ressemblent aux secousses de la peur. La lutte ne
me faisait pas trembler, mais je ne voulais pas perdre la vie sans
avoir goûté le bonheur d'un amour partagé. Les difficultés et mes
désirs grandissaient sur deux lignes parallèles. Comment parler de mes
sentiments? J'étais en proie à de navrantes perplexités. J'attendais
un hasard, j'observais, je me familiarisais avec les enfants de qui
je me fis aimer, je tâchais de m'identifier aux choses de la maison.
Insensiblement le comte se contint moins avec moi. Je connus donc ses
soudains changements d'humeur, ses profondes tristesses sans motif,
ses soulèvements brusques, ses plaintes amères et cassantes, sa
froideur haineuse, ses mouvements de folie réprimés, ses gémissements
d'enfant, ses cris d'homme au désespoir, ses colères imprévues. La
nature morale se distingue de la nature physique en ceci, que rien
n'y est absolu: l'intensité des effets est en raison de la portée
des caractères, ou des idées que nous groupons autour d'un fait. Mon
maintien à Clochegourde, l'avenir de ma vie, dépendaient de cette
volonté fantasque. Je ne saurais vous exprimer quelles angoisses
pressaient mon âme, alors aussi facile à s'épanouir qu'à se contracter,
quand en entrant, je me disais: Comment va-t-il me recevoir? Quelle
anxiété de cœur me brisait alors que tout à coup un orage s'amassait
sur ce front neigeux! C'était un qui-vive continuel. Je tombai donc
sous le despotisme de cet homme. Mes souffrances me firent deviner
celles de madame de Mortsauf. Nous commençâmes à échanger des regards
d'intelligence, mes larmes coulaient quelquefois quand elle retenait
les siennes. La comtesse et moi, nous nous éprouvâmes ainsi par
la douleur. Combien de découvertes n'ai-je pas faites durant ces
quarante premiers jours pleins d'amertumes réelles, de joies tacites,
d'espérances tantôt abîmées, tantôt surnageant! Un soir je la trouvai
religieusement pensive devant un coucher de soleil qui rougissait
si voluptueusement les cimes en laissant voir la vallée comme un
lit, qu'il était impossible de ne pas écouter la voix de cet éternel
Cantique des Cantiques par lequel la nature convie ses créatures à
l'amour. La jeune fille reprenait-elle des illusions envolées? la femme
souffrait-elle de quelque comparaison secrète? Je crus voir dans sa
pose un abandon profitable aux premiers aveux, et lui dis:--Il est des
journées difficiles!

--Vous avez lu dans mon âme, me dit-elle, mais comment?

--Nous nous touchons par tant de points! répondis-je.
N'appartenons-nous pas au petit nombre de créatures privilégiées pour
la douleur et pour le plaisir, de qui les qualités sensibles vibrent
toutes à l'unisson en produisant de grands retentissements intérieurs,
et dont la nature nerveuse est en harmonie constante avec le principe
des choses! Mettez-les dans un milieu où tout est dissonance, ces
personnes souffrent horriblement, comme aussi leur plaisir va jusqu'à
l'exaltation quand elles rencontrent les idées, les sensations ou les
êtres qui leur sont sympathiques. Mais il est pour nous un troisième
état dont les malheurs ne sont connus que des âmes affectées par
la même maladie, et chez lesquelles se rencontrent de fraternelles
compréhensions. Il peut nous arriver de n'être impressionnés ni
en bien ni en mal. Un orgue expressif doué de mouvement s'exerce
alors en nous dans le vide, se passionne sans objet, rend des sons
sans produire de mélodie, jette des accents qui se perdent dans le
silence! espèce de contradiction terrible d'une âme qui se révolte
contre l'inutilité du néant. Jeux accablants dans lesquels notre
puissance s'échappe tout entière sans aliment, comme le sang par une
blessure inconnue. La sensibilité coule à torrents, il en résulte
d'horribles affaiblissements, d'indicibles mélancolies pour lesquelles
le confessionnal n'a pas d'oreilles. N'ai-je pas exprimé nos communes
douleurs?

Elle tressaillit, et, sans cesser de regarder le couchant, elle me
répondit:--Comment si jeune savez-vous ces choses? Avez-vous donc été
femme?

--Ah! lui répondis-je d'une voix émue, mon enfance a été comme une
longue maladie.

--J'entends tousser Madeleine, me dit-elle en me quittant avec
précipitation.

La comtesse me vit assidu chez elle sans en prendre de l'ombrage, par
deux raisons. D'abord elle était pure comme un enfant, et sa pensée ne
se jetait dans aucun écart. Puis j'amusais le comte, je fus une pâture
à ce lion sans ongles et sans crinière. Enfin, j'avais fini par trouver
une raison de venir qui nous parut plausible à tous. Je ne savais
pas le trictrac, monsieur de Mortsauf me proposa de me l'enseigner,
j'acceptai. Dans le moment où se fit notre accord, la comtesse ne put
s'empêcher de m'adresser un regard de compassion qui voulait dire:
«Mais vous vous jetez dans la gueule du loup!» Si je n'y compris
rien d'abord, le troisième jour je sus à quoi je m'étais engagé. Ma
patience que rien ne lasse, ce fruit de mon enfance, se mûrit pendant
ce temps d'épreuves. Ce fut un bonheur pour le comte que de se livrer
à de cruelles railleries quand je ne mettais pas en pratique le
principe ou la règle qu'il m'avait expliqué; si je réfléchissais, il
se plaignait de l'ennui que cause un jeu lent; si je jouais vite, il
se fâchait d'être pressé; si je faisais des écoles, il me disait,
en en profitant, que je me dépêchais trop. Ce fut une tyrannie de
magister, un despotisme de férule dont je ne puis vous donner une idée
qu'en me comparant à Épictète tombé sous le joug d'un enfant méchant.
Quand nous jouâmes de l'argent, ses gains constants lui causèrent des
joies déshonorantes, mesquines. Un mot de sa femme me consolait de
tout, et le rendait promptement au sentiment de la politesse et des
convenances. Bientôt je tombai dans les brasiers d'un supplice imprévu.
A ce métier, mon argent s'en alla. Quoique le comte restât toujours
entre sa femme et moi jusqu'au moment où je les quittais, quelquefois
fort tard, j'avais toujours l'espérance de trouver un moment où je
me glisserais dans son cœur; mais pour obtenir cette heure attendue
avec la douloureuse patience du chasseur, ne fallait-il pas continuer
ces taquines parties où mon âme était constamment déchirée, et qui
emportaient tout mon argent! Combien de fois déjà n'étions-nous pas
demeurés silencieux, occupés à regarder un effet de soleil dans la
prairie, des nuées dans un ciel gris, les collines vaporeuses, ou les
tremblements de la lune dans les pierreries de la rivière, sans nous
dire autre chose que:--La nuit est belle!

--La nuit est femme, madame.

--Quelle tranquillité!

--Oui, l'on ne peut pas être tout à fait malheureux ici.

A cette réponse elle revenait à sa tapisserie. J'avais fini par
entendre en elle des remuements d'entrailles causés par une affection
qui voulait sa place. Sans argent, adieu les soirées. J'avais écrit à
ma mère de m'en envoyer; ma mère me gronda, et ne m'en donna pas pour
huit jours. A qui donc en demander? Et il s'agissait de ma vie! Je
retrouvais donc, au sein de mon premier grand bonheur, les souffrances
qui m'avaient assailli partout; mais à Paris, au collége, à la pension,
j'y avais échappé par une pensive abstinence, mon malheur avait été
négatif; à Frapesle il devint actif; je connus alors l'envie du vol,
ces crimes rêvés, ces épouvantables rages qui sillonnent l'âme et que
nous devons étouffer sous peine de perdre notre propre estime. Les
souvenirs des cruelles méditations, des angoisses que m'imposa la
parcimonie de ma mère, m'ont inspiré pour les jeunes gens la sainte
indulgence de ceux qui, sans avoir failli, sont arrivés sur le bord
de l'abîme comme pour en mesurer la profondeur. Quoique ma probité,
nourrie de sueurs froides, se soit fortifiée en ces moments où la
vie s'entr'ouvre et laisse voir l'aride gravier de son lit, toutes
les fois que la terrible justice humaine a tiré son glaive sur le
cou d'un homme, je me suis dit: Les lois pénales ont été faites par
des gens qui n'ont pas connu le malheur. En cette extrémité, je
découvris, dans la bibliothèque de monsieur de Chessel, le traité du
trictrac, et l'étudiai; puis mon hôte voulut bien me donner quelques
leçons; moins durement mené, je pus faire des progrès, appliquer les
règles et les calculs que j'appris par cœur. En peu de jours je fus
en état de dompter mon maître; mais, quand je le gagnai, son humeur
devint exécrable; ses yeux étincelèrent comme ceux des tigres, sa
figure se crispa, ses sourcils jouèrent comme je n'ai vu jouer les
sourcils de personne. Ses plaintes furent celles d'un enfant gâté.
Parfois il jetait les dés, se mettait en fureur, trépignait, mordait
son cornet et me disait des injures. Ces violences eurent un terme.
Quand j'eus acquis un jeu supérieur, je conduisis la bataille à mon
gré; je m'arrangeai pour qu'à la fin tout fût à peu près égal, en le
laissant gagner durant la première moitié de la partie, et rétablissant
l'équilibre pendant la seconde moitié. La fin du monde aurait moins
surpris le comte que la rapide supériorité de son écolier; mais il
ne la reconnut jamais. Le dénoûment constant de nos parties fut une
pâture nouvelle dont son esprit s'empara.

--Décidément, disait-il, ma pauvre tête se fatigue. Vous gagnez
toujours vers la fin de la partie, parce qu'alors j'ai perdu mes moyens.

La comtesse, qui savait le jeu, s'aperçut de mon manége dès la
première fois, et devina d'immenses témoignages d'affection. Ces
détails ne peuvent être appréciés que par ceux à qui les horribles
difficultés du trictrac sont connues. Que ne disait pas cette petite
chose! Mais l'amour, comme le Dieu de Bossuet, met au-dessus des plus
riches victoires le verre d'eau du pauvre, l'effort du soldat qui
périt ignoré. La comtesse me jeta l'un de ces remercîments muets qui
brisent un cœur jeune: elle m'accorda le regard qu'elle réservait
à ses enfants! Depuis cette bienheureuse soirée, elle me regarda
toujours en me parlant. Je ne saurais expliquer dans quel état je fus
en m'en allant. Mon âme avait absorbé mon corps, je ne pesais pas, je
ne marchais point, je volais. Je sentais en moi-même ce regard, il
m'avait inondé de lumière, comme son _adieu, monsieur!_ avait fait
retentir en mon âme les harmonies que contient l'_O filii, ô filiæ!_
de la résurrection paschale. Je naissais à une nouvelle vie. J'étais
donc quelque chose pour elle! Je m'endormis en des langes de pourpre.
Des flammes passèrent devant mes yeux fermés en se poursuivant dans
les ténèbres comme les jolis vermisseaux de feu qui courent les uns
après les autres sur les cendres du papier brûlé. Dans mes rêves, sa
voix devint je ne sais quoi de palpable, une atmosphère qui m'enveloppa
de lumière et de parfums, une mélodie qui me caressa l'esprit. Le
lendemain, son accueil exprima la plénitude des sentiments octroyés, et
je fus dès lors initié dans les secrets de sa voix. Ce jour devait être
un des plus marquants de ma vie. Après le dîner nous nous promenâmes
sur les hauteurs, nous allâmes dans une lande où rien ne pouvait venir,
le sol en était pierreux, desséché, sans terre végétale; néanmoins
il s'y trouvait quelques chênes et des buissons pleins de sinelles;
mais au lieu d'herbes, s'étendait un tapis de mousses fauves, crépues,
allumées par les rayons du soleil couchant, et sur lequel les pieds
glissaient. Je tenais Madeleine par la main pour la soutenir, et
madame de Mortsauf donnait le bras à Jacques. Le comte, qui allait en
avant, se retourna, frappa la terre avec sa canne, et me dit avec un
accent horrible:--Voilà ma vie! Oh! mais avant de vous avoir connue,
reprit-il en jetant un regard d'excuse sur sa femme. Réparation
tardive, la comtesse avait pâli. Quelle femme n'aurait pas chancelé
comme elle en recevant ce coup?

--Quelles délicieuses odeurs arrivent ici, et les beaux effets de
lumière! m'écriai-je; je voudrais bien avoir à moi cette lande, j'y
trouverais peut-être des trésors en la sondant; mais la plus certaine
richesse serait votre voisinage. Qui d'ailleurs ne payerait pas cher
une vue si harmonieuse à l'œil, et cette rivière serpentine où l'âme se
baigne entre les frênes et les aulnes. Voyez la différence des goûts?
Pour vous, ce coin de terre est une lande: pour moi, c'est un paradis.

Elle me remercia par un regard.

--Églogue! fit-il d'un ton amer, ici n'est pas la vie d'un homme qui
porte votre nom. Puis il s'interrompit et dit:--Entendez-vous les
cloches d'Azay? J'entends positivement sonner des cloches.

Madame de Mortsauf me regarda d'un air effrayé, Madeleine me serra la
main.

--Voulez-vous que nous rentrions faire un trictrac? lui dis-je, le
bruit des dés vous empêchera d'entendre celui des cloches.

Nous revînmes à Clochegourde en parlant à bâtons rompus. Le comte se
plaignait de douleurs vives sans les préciser. Quand nous fûmes au
salon, il y eut entre nous tous une indéfinissable incertitude. Le
comte était plongé dans un fauteuil, absorbé dans une contemplation
respectée par sa femme, qui se connaissait aux symptômes de la maladie
et savait en prévoir les accès. J'imitai son silence. Si elle ne me
pria point de m'en aller, peut-être crut-elle que la partie de trictrac
égaierait le comte et dissiperait ces fatales susceptibilités nerveuses
dont les éclats la tuaient. Rien n'était plus difficile que de faire
faire au comte cette partie de trictrac, dont il avait toujours grande
envie. Semblable à une petite maîtresse, il voulait être prié, forcé,
pour ne pas avoir l'air d'être obligé, peut-être par cela même qu'il en
était ainsi. Si, par suite d'une conversation intéressante, j'oubliais
pour un moment mes _salamalek_, il devenait maussade, âpre, blessant,
et s'irritait de la conversation en contredisant tout. Averti par sa
mauvaise humeur, je lui proposais une partie; alors il coquetait:
«D'abord il était trop tard, disait-il, puis je ne m'en souciais pas.»
Enfin des simagrées désordonnées, comme chez les femmes qui finissent
par vous faire ignorer leurs véritables désirs. Je m'humiliais, je le
suppliais de m'entretenir dans une science si facile à oublier faute
d'exercice. Cette fois j'eus besoin d'une gaieté folle pour le décider
à jouer. Il se plaignait d'étourdissements qui l'empêcheraient de
calculer, il avait le crâne serré comme dans un étau, il entendait des
sifflements, il étouffait et poussait des soupirs énormes. Enfin il
consentit à s'attabler. Madame de Mortsauf nous quitta pour coucher ses
enfants et faire dire les prières à sa maison. Tout alla bien pendant
son absence, je m'arrangeai pour que monsieur de Mortsauf gagnât, et
son bonheur le dérida brusquement. Le passage subit d'une tristesse
qui lui arrachait de sinistres prédictions sur lui-même, à cette joie
d'homme ivre, à ce rire fou et presque sans raison, m'inquiéta, me
glaça. Je ne l'avais jamais vu dans un accès si franchement accusé.
Notre connaissance intime avait porté ses fruits, il ne se gênait plus
avec moi. Chaque jour il essayait de m'envelopper dans sa tyrannie,
d'assurer une nouvelle pâture à son humeur, car il semble vraiment
que les maladies morales soient des créatures qui ont leurs appétits,
leurs instincts, et veulent augmenter l'espace de leur empire comme
un propriétaire veut augmenter son domaine. La comtesse descendit, et
vint près du trictrac pour mieux éclairer sa tapisserie, mais elle se
mit à son métier dans une appréhension mal déguisée. Un coup funeste,
et que je ne pus empêcher, changea la face du comte: de gaie, elle
devint sombre; de pourpre, elle devint jaune, ses yeux vacillèrent.
Puis arriva un dernier malheur que je ne pouvais ni prévoir ni réparer.
Monsieur de Mortsauf amena pour lui-même un dé foudroyant qui décida sa
ruine. Aussitôt il se leva, jeta la table sur moi, la lampe à terre,
frappa du poing sur la console, et sauta par le salon, je ne saurais
dire qu'il marcha. Le torrent d'injures, d'imprécations, d'apostrophes,
de phrases incohérentes qui sortit de sa bouche, aurait fait croire à
quelque antique possession, comme au Moyen Age. Jugez de mon attitude!

--Allez dans le jardin, me dit-elle en me pressant la main.

Je sortis sans que le comte s'aperçût de ma disparition. De la terrasse
où je me rendis à pas lents, j'entendis les éclats de sa voix et
ses gémissements qui partaient de sa chambre contiguë à la salle à
manger. A travers la tempête, j'entendis aussi la voix de l'ange qui,
par intervalles, s'élevait comme un chant de rossignol au moment où
la pluie va cesser. Je me promenais sous les acacias par la plus
belle nuit du mois d'août finissant, en attendant que la comtesse m'y
rejoignît. Elle allait venir, son geste me l'avait promis. Depuis
quelques jours une explication flottait entre nous, et semblait devoir
éclater au premier mot qui ferait jaillir la source trop pleine en
nos âmes. Quelle honte retardait l'heure de notre parfaite entente?
Peut-être aimait-elle autant que je l'aimais ce tressaillement
semblable aux émotions de la peur, qui meurtrit la sensibilité, pendant
ces moments où l'on retient sa vie près de déborder, où l'on hésite à
dévoiler son intérieur, en obéissant à la pudeur qui agite les jeunes
filles avant qu'elles ne se montrent à l'époux aimé. Nous avions
agrandi nous-mêmes par nos pensées accumulées cette première confidence
devenue nécessaire. Une heure se passa. J'étais assis sur la balustrade
en briques, quand le retentissement de son pas mêlé au bruit onduleux
de la robe flottante anima l'air calme du soir. C'est des sensations
auxquelles le cœur ne suffit pas.

--Monsieur de Mortsauf est maintenant endormi, me dit-elle. Quand il
est ainsi, je lui donne une tasse d'eau dans laquelle on a fait infuser
quelques têtes de pavots, et les crises sont assez éloignées pour que
ce remède si simple ait toujours la même vertu. Monsieur, me dit-elle
en changeant de ton et prenant sa plus persuasive inflexion de voix,
un hasard malheureux vous a livré des secrets jusqu'ici soigneusement
gardés, promettez-moi d'ensevelir dans votre cœur le souvenir de cette
scène. Faites-le pour moi, je vous en prie. Je ne vous demande pas de
serment, dites-moi le _oui_ de l'homme d'honneur, je serai contente.

--Ai-je donc besoin de prononcer ce _oui_? lui dis-je. Ne nous
sommes-nous jamais compris?

--Ne jugez point défavorablement monsieur de Mortsauf en voyant
les effets de longues souffrances endurées pendant l'émigration,
reprit-elle. Demain il ignorera complétement les choses qu'il aura
dites, et vous le trouverez excellent et affectueux.

--Cessez, madame, lui répondis-je, de vouloir justifier le comte,
je ferai tout ce que vous voudrez. Je me jetterais à l'instant dans
l'Indre, si je pouvais ainsi renouveler monsieur de Mortsauf et vous
rendre à une vie heureuse. La seule chose que je ne puisse refaire est
mon opinion, rien n'est plus fortement tissu en moi. Je vous donnerais
ma vie, je ne puis vous donner ma conscience; je puis ne pas l'écouter,
mais puis-je l'empêcher de parler? or, dans mon opinion, monsieur de
Mortsauf est...

--Je vous entends, dit-elle, en m'interrompant avec une brusquerie
insolite, vous avez raison. Le comte est nerveux comme une petite
maîtresse, reprit-elle pour adoucir l'idée de la folie en adoucissant
le mot, mais il n'est ainsi que par intervalles, une fois au plus
par année, lors des grandes chaleurs. Combien de maux a causés
l'émigration! Combien de belles existences perdues! Il eût été, j'en
suis certaine, un grand homme de guerre, l'honneur de son pays.

--Je le sais, lui dis-je en l'interrompant à mon tour, et lui faisant
comprendre qu'il était inutile de me tromper.

Elle s'arrêta, posa l'une de ses mains sur son front, et me dit:--Qui
vous a donc ainsi produit dans notre intérieur? Dieu veut-il m'envoyer
un secours, une vive amitié qui me soutienne! reprit-elle en appuyant
sa main sur la mienne avec force, car vous êtes bon, généreux...
Elle leva les yeux vers le ciel, comme pour invoquer un visible
témoignage qui lui confirmât ses secrètes espérances, et les reporta
sur moi. Électrisé par ce regard qui jetait une âme dans la mienne,
j'eus, selon la jurisprudence mondaine, un manque de tact; mais, chez
certaines âmes, n'est-ce pas souvent précipitation généreuse au-devant
d'un danger, envie de prévenir un choc, crainte d'un malheur qui
n'arrive pas, et plus souvent encore n'est-ce pas l'interrogation
brusque faite à un cœur, un coup donné pour savoir s'il résonne à
l'unisson? Plusieurs pensées s'élevèrent en moi comme des lueurs, et me
conseillèrent de laver la tache qui souillait ma candeur, au moment où
je prévoyais une complète initiation.

--Avant d'aller plus loin, lui dis-je d'une voix altérée par des
palpitations facilement entendues dans le profond silence où nous
étions, permettez-moi de purifier un souvenir du passé?

--Taisez-vous, me dit-elle vivement en me mettant sur les lèvres un
doigt qu'elle ôta aussitôt. Elle me regarda fièrement comme une femme
trop haut située pour que l'injure puisse l'atteindre, et me dit d'une
voix troublée:--Je sais de quoi vous voulez parler. Il s'agit du
premier, du dernier, du seul outrage que j'aurai reçu! Ne parlez jamais
de ce bal. Si la chrétienne vous a pardonné, la femme souffre encore.

--Ne soyez pas plus impitoyable que ne l'est Dieu, lui dis-je en
gardant entre mes cils les larmes qui me vinrent aux yeux.

--Je dois être plus sévère, je suis plus faible, répondit-elle.

--Mais, repris-je avec une manière de révolte enfantine, écoutez-moi,
quand ce ne serait que pour la première, la dernière et la seule fois
de votre vie.

--Eh! bien, dit-elle, parlez! Autrement, vous croiriez que je crains de
vous entendre.

Sentant alors que ce moment était unique en notre vie, je lui dis avec
cet accent qui commande l'attention, que les femmes au bal m'avaient
été toutes indifférentes comme celles que j'avais aperçues jusqu'alors;
mais qu'en la voyant, moi de qui la vie était si studieuse, de qui
l'âme était si peu hardie, j'avais été comme emporté par une frénésie
qui ne pouvait être condamnée que par ceux qui ne l'avaient jamais
éprouvée, que jamais cœur d'homme ne fut si bien empli du désir auquel
ne résiste aucune créature et qui fait tout vaincre, même la mort...

--Et le mépris? dit-elle en m'arrêtant.

--Vous m'avez donc méprisé? lui demandai-je.

--Ne parlons plus de ces choses, dit-elle.

--Mais parlons-en! lui répondis-je avec une exaltation causée par une
douleur surhumaine. Il s'agit de tout moi-même, de ma vie inconnue,
d'un secret que vous devez connaître; autrement je mourrais de
désespoir! Ne s'agit-il pas aussi de vous, qui, sans le savoir, avez
été la Dame aux mains de laquelle reluit la couronne promise aux
vainqueurs du tournoi.

Je lui contai mon enfance et ma jeunesse, non comme je vous l'ai dite,
en la jugeant à distance; mais avec les paroles ardentes du jeune
homme de qui les blessures saignaient encore. Ma voix retentit comme
la hache des bûcherons dans une forêt. Devant elle tombèrent à grand
bruit les années mortes, les longues douleurs qui les avaient hérissées
de branches sans feuillages. Je lui peignis avec des mots enfiévrés
une foule de détails terribles dont je vous ai fait grâce. J'étalai
le trésor de mes vœux brillants, l'or vierge de mes désirs, tout un
cœur brûlant conservé sous les glaces de ces Alpes entassées par un
continuel hiver. Lorsque, courbé sous le poids de mes souffrances
redites avec les charbons d'Isaïe, j'attendis un mot de cette femme qui
m'écoutait la tête baissée, elle éclaira les ténèbres par un regard,
elle anima les mondes terrestres et divins par un seul mot.

--Nous avons eu la même enfance! dit-elle en me montrant un visage
où reluisait l'auréole des martyrs. Après une pause où nos âmes se
marièrent dans cette même pensée consolante: Je n'étais donc pas seul
à souffrir! la comtesse me dit de sa voix réservée pour parler à ses
chers petits, comment elle avait eu le tort d'être une fille quand
les fils étaient morts. Elle m'expliqua les différences que son état
de fille sans cesse attachée aux flancs d'une mère mettait entre ses
douleurs et celles d'un enfant jeté dans le monde des colléges. Ma
solitude avait été comme un paradis, comparée au contact de la meule
sous laquelle son âme fut sans cesse meurtrie, jusqu'au jour où sa
véritable mère, sa bonne tante l'avait sauvée en l'arrachant à ce
supplice dont elle me raconta les renaissantes douleurs. C'était les
inexplicables pointilleries insuportables aux natures nerveuses qui
ne reculent pas devant un coup de poignard et meurent sous l'épée de
Damoclès: tantôt une expansion généreuse arrêtée par un ordre glacial,
tantôt un baiser froidement reçu; un silence imposé, reproché tour à
tour; des larmes dévorées qui lui restaient sur le cœur; enfin les
mille tyrannies du couvent, cachées aux yeux des étrangers sous les
apparences d'une maternité glorieusement exaltée. Sa mère tirait
vanité d'elle, et la vantait; mais elle payait cher le lendemain ces
flatteries nécessaires au triomphe de l'institutrice. Quand, à force
d'obéissance et de douceur, elle croyait avoir vaincu le cœur de la
mère et qu'elle s'ouvrait à elle, le tyran reparaissait armé de ces
confidences. Un espion n'eût pas été si lâche ni si traître. Tous ses
plaisirs de jeune fille, ses fêtes lui avaient été chèrement vendues,
car elle était grondée d'avoir été heureuse, comme elle l'eût été
pour une faute. Jamais les enseignements de sa noble éducation ne lui
avaient été donnés avec amour, mais avec une blessante ironie. Elle
n'en voulait point à sa mère, elle se reprochait seulement de ressentir
moins d'amour que de terreur pour elle. Peut-être, pensait cet ange,
ces sévérités étaient-elles nécessaires? ne l'avaient-elles pas
préparée à sa vie actuelle? En l'écoutant, il me semblait que la harpe
de Job de laquelle j'avais tiré de sauvages accords, maintenant maniée
par des doigts chrétiens, y répondait en chantant les litanies de la
Vierge au pied de la croix.

--Nous vivions dans la même sphère avant de nous retrouver ici, vous
partie de l'orient et moi de l'occident.

Elle agita la tête par un mouvement désespéré:--A vous l'orient, à moi
l'occident, dit-elle. Vous vivrez heureux, je mourrai de douleur! Les
hommes font eux-mêmes les événements de leur vie, et la mienne est à
jamais fixée. Aucune puissance ne peut briser cette lourde chaîne à
laquelle la femme tient par un anneau d'or, emblème de la pureté des
épouses.

Nous sentant alors jumeaux du même sein, elle ne conçut point que les
confidences se fissent à demi entre frères abreuvés aux même sources.
Après le soupir naturel aux cœurs purs au moment où ils s'ouvrent, elle
me raconta les premiers jours de son mariage, ses premières déceptions,
tout le _renouveau_ du malheur. Elle avait, comme moi, connu les petits
faits, si grands pour les âmes dont la limpide substance est ébranlée
tout entière au moindre choc, de même qu'une pierre jetée dans un lac
en agite également la surface et la profondeur. En se mariant, elle
possédait ses épargnes, ce peu d'or qui représente les heures joyeuses,
les mille désirs du jeune âge; en un jour de détresse, elle l'avait
généreusement donné sans dire que c'était des souvenirs et non des
pièces d'or; jamais son mari ne lui en avait tenu compte, il ne se
savait pas son débiteur! En échange de ce trésor englouti dans les
eaux dormantes de l'oubli, elle n'avait pas obtenu ce regard mouillé
qui solde tout, qui pour les âmes généreuses est comme un éternel
joyau dont les feux brillent aux jours difficiles. Comme elle avait
marché de douleur en douleur! Monsieur de Mortsauf oubliait de lui
donner l'argent nécessaire à la maison; il se réveillait d'un rêve
quand, après avoir vaincu toutes ses timidités de femme, elle lui en
demandait; et jamais il ne lui avait une seule fois évité ces cruels
serrements de cœur! Quelle terreur vint la saisir au moment où la
nature maladive de cet homme ruiné s'était dévoilée! elle avait été
brisée par le premier éclat de ses folles colères. Par combien de
réflexions dures n'avait-elle point passé avant de regarder comme nul
son mari, cette imposante figure qui domine l'existence d'une femme!
De quelles horribles calamités furent suivies ses deux couches! Quel
saisissement à l'aspect de deux enfants mort-nés? Quel courage pour se
dire: «Je leur soufflerai la vie! je les enfanterai de nouveau tous
les jours!» Puis quel désespoir de sentir un obstacle dans le cœur et
dans la main d'où les femmes tirent leurs secours! Elle avait vu cet
immense malheur déroulant ses savanes épineuses à chaque difficulté
vaincue. A la montée de chaque rocher, elle avait aperçu de nouveaux
déserts à franchir, jusqu'au jour où elle eut bien connu son mari,
l'organisation de ses enfants, et le pays où elle devait vivre;
jusqu'au jour où, comme l'enfant arraché par Napoléon aux tendres
soins du logis, elle eut habitué ses pieds à marcher dans la boue et
dans la neige, accoutumé son front aux boulets, toute sa personne à la
passive obéissance du soldat. Ces choses que je vous résume, elle me
les dit alors dans leur ténébreuse étendue, avec leur cortége de faits
désolants, de batailles conjugales perdues, d'essais infructueux.

--Enfin, me dit-elle en terminant, il faudrait demeurer ici quelques
mois pour savoir combien de peines me coûtent les améliorations de
Clochegourde, combien de patelineries fatigantes pour lui faire vouloir
la chose la plus utile à ses intérêts! Quelle malice d'enfant le saisit
quand une chose due à mes conseils ne réussit pas tout d'abord! Avec
quelle joie il s'attribue le bien! Quelle patience m'est nécessaire
pour toujours entendre des plaintes quand je me tue à lui sarcler ses
heures, à lui embaumer son air, à lui sabler, à lui fleurir les chemins
qu'il a semés de pierres. Ma récompense est ce terrible refrain: «--Je
vais mourir! la vie me pèse!» S'il a le bonheur d'avoir du monde
chez lui, tout s'efface, il est gracieux et poli. Pourquoi n'est-il
pas ainsi pour sa famille? Je ne sais comment expliquer ce manque de
loyauté chez un homme parfois vraiment chevaleresque. Il est capable
d'aller secrètement à franc étrier me chercher à Paris une parure
comme il le fit dernièrement pour le bal de la ville. Avare pour sa
maison, il serait prodigue pour moi, si je le voulais. Ce devrait
être l'inverse: je n'ai besoin de rien, et sa maison est lourde. Dans
le désir de lui rendre la vie heureuse, et sans songer que je serais
mère, peut-être l'ai-je habitué à me prendre pour sa victime; moi qui
en usant de quelques cajoleries, le mènerais comme un enfant, si je
pouvais m'abaisser à jouer un rôle qui me semble infâme! Mais l'intérêt
de la maison exige que je sois calme et sévère comme une statue de la
Justice, et cependant, moi aussi, j'ai l'âme expansive et tendre!

--Pourquoi, lui dis-je, n'usez-vous pas de cette influence pour vous
rendre maîtresse de lui, pour le gouverner?

--S'il ne s'agissait que de moi seule, je ne saurais ni vaincre son
silence obtus, opposé pendant des heures entières à des arguments
justes, ni répondre à des observations sans logique, de véritables
raisons d'enfant. Je n'ai de courage ni contre la faiblesse ni contre
l'enfance; elles peuvent me frapper sans que je leur résiste; peut-être
opposerais-je la force à la force, mais je suis sans énergie contre
ceux que je plains. S'il fallait contraindre Madeleine à quelque chose
pour la sauver je mourrais avec elle. La pitié détend toutes mes fibres
et mollifie mes nerfs. Aussi les violentes secousses de ces dix années
m'ont-elles abattue; maintenant ma sensibilité si souvent attaquée
est parfois sans consistance, rien ne la régénère; parfois l'énergie,
avec laquelle je supportais les orages, me manque. Oui, parfois je
suis vaincue. Faute de repos et de bains de mer où je retremperais mes
fibres, je périrai. Monsieur de Mortsauf m'aura tuée et il mourra de ma
mort.

--Pourquoi ne quittez-vous pas Clochegourde pour quelques mois?
Pourquoi n'iriez-vous pas, accompagnée de vos enfants, au bord de la
mer?

--D'abord, monsieur de Mortsauf se croirait perdu si je m'éloignais.
Quoiqu'il ne veuille pas croire à sa situation, il en a la conscience.
Il se rencontre en lui l'homme et le malade, deux natures différentes
dont les contradictions expliquent bien des bizarreries! Puis, il
aurait raison de trembler. Tout irait mal ici. Vous avez vu peut-être
en moi la mère de famille occupée à protéger ses enfants contre le
milan qui plane sur eux. Tâche écrasante, augmentée des soins exigés
par monsieur de Mortsauf qui va toujours demandant:--Où est madame?
Ce n'est rien. Je suis aussi le précepteur de Jacques, la gouvernante
de Madeleine. Ce n'est rien encore! Je suis intendant et régisseur.
Vous connaîtrez un jour la portée de mes paroles quand vous saurez que
l'exploitation d'une terre est ici la plus fatigante des industries.
Nous avons peu de revenus en argent, nos fermes sont cultivées à
moitié, système qui veut une surveillance continuelle. Il faut vendre
soi-même ses grains, ses bestiaux, ses récoltes de toute nature.
Nous avons pour concurrents nos propres fermiers qui s'entendent au
cabaret avec les consommateurs, et font les prix après avoir vendu
les premiers. Je vous ennuierais si je vous expliquais les mille
difficultés de notre agriculture. Quel que soit mon dévouement, je
ne puis veiller à ce que nos colons n'amendent pas leurs propres
terres avec nos fumiers; je ne puis, ni aller voir si nos métiviers
ne s'entendent pas avec eux lors du partage des récoltes, ni savoir
le moment opportun pour la vente. Or, si vous venez à penser au peu
de mémoire de monsieur de Mortsauf, aux peines que vous m'avez vue
prendre pour l'obliger à s'occuper de ses affaires, vous comprendrez la
lourdeur de mon fardeau, l'impossibilité de le déposer un moment. Si je
m'absentais, nous serions ruinés. Personne ne l'écouterait; la plupart
du temps, ses ordres se contredisent; d'ailleurs personne ne l'aime,
il est trop grondeur, il fait trop l'absolu; puis, comme tous les
gens faibles, il écoute trop facilement ses inférieurs pour inspirer
autour de lui l'affection qui unit les familles. Si je partais, aucun
domestique ne resterait ici huit jours. Vous voyez bien que je suis
attachée à Clochegourde comme ces bouquets de plomb le sont à nos
toits. Je n'ai pas eu d'arrière-pensée avec vous, monsieur. Toute la
contrée ignore les secrets de Clochegourde, et maintenant vous les
savez. N'en dites rien que de bon et d'obligeant, et vous aurez mon
estime, ma reconnaissance, ajouta-t-elle encore d'une voix adoucie. A
ce prix, vous pouvez toujours revenir à Clochegourde, vous y trouverez
des cœurs amis.

--Mais, dis-je, moi je n'ai jamais souffert! Vous seule...

--Non, reprit-elle en laissant échapper ce sourire des femmes résignées
qui fendrait le granit, ne vous étonnez pas de cette confidence, elle
vous montre la vie comme elle est, et non comme votre imagination
vous l'a fait espérer. Nous avons tous nos défauts et nos qualités.
Si j'eusse épousé quelque prodigue, il m'aurait ruinée. Si j'eusse
été donnée à quelque jeune homme ardent et voluptueux, il aurait eu
des succès, peut-être n'aurais-je pas su le conserver, il m'aurait
abandonnée, je serais morte de jalousie. Je suis jalouse! dit-elle avec
un accent d'exaltation qui ressemblait au coup de tonnerre d'un orage
qui passe. Hé! bien, monsieur m'aime autant qu'il peut m'aimer; tout
ce que son cœur enferme d'affection, il le verse à mes pieds, comme
la Madeleine a versé le reste de ses parfums aux pieds du Sauveur.
Croyez-le! une vie d'amour est une fatale exception à la loi terrestre;
toute fleur périt, les grandes joies ont un lendemain mauvais, quand
elles ont un lendemain. La vie réelle est une vie d'angoisses: son
image est dans cette ortie, venue au pied de la terrasse, et qui, sans
soleil, demeure verte sur sa tige. Ici, comme dans les patries du
nord, il est des sourires dans le ciel, rares il est vrai, mais qui
paient bien des peines. Enfin les femmes qui sont exclusivement mères
ne s'attachent-elles pas plus par les sacrifices que par les plaisirs?
Ici j'attire sur moi les orages que je vois prêts à fondre sur les gens
ou sur mes enfants, et j'éprouve en les détournant je ne sais quel
sentiment qui me donne une force secrète. La résignation de la veille
a toujours préparé celle du lendemain. Dieu ne me laisse d'ailleurs
point sans espoir. Si d'abord la santé de mes enfants m'a désespérée,
aujourd'hui plus ils avancent dans la vie, mieux ils se portent. Après
tout, notre demeure s'est embellie, la fortune se répare. Qui sait si
la vieillesse de monsieur ne sera pas heureuse par moi? Croyez-le!
l'être qui se présente devant le Grand Juge, une palme verte à la
main, lui ramenant consolés ceux qui maudissaient la vie, cet être a
converti ses douleurs en délices. Si mes souffrances servent au bonheur
de la famille, est-ce bien des souffrances?

--Oui, lui dis-je, mais elles étaient nécessaires comme le sont les
miennes pour me faire apprécier les saveurs du fruit mûri dans nos
roches; maintenant peut-être le goûterons-nous ensemble, peut-être en
admirerons-nous les prodiges? ces torrents d'affection dont il inonde
les âmes, cette sève qui ranime les feuilles jaunissantes. La vie ne
pèse plus alors, elle n'est plus à nous. Mon Dieu! ne m'entendez-vous
pas? repris-je en me servant du langage mystique auquel notre éducation
religieuse nous avait habitués. Voyez par quelles voies nous avons
marché l'un vers l'autre? quel aimant nous a dirigés sur l'océan des
eaux amères, vers la source d'eau douce, coulant au pied des monts sur
un sable pailleté, entre deux rives vertes et fleuries? N'avons-nous
pas, comme les Mages, suivi la même étoile? Nous voici devant la crèche
d'où s'éveille un divin enfant qui lancera ses flèches au front des
arbres nus, qui nous ranimera le monde par ses cris joyeux, qui par des
plaisirs incessants donnera du goût à la vie, rendra aux nuits leur
sommeil, aux jours leur allégresse. Qui donc a serré chaque année de
nouveaux nœuds entre nous? Ne sommes-nous pas plus que frère et sœur?
Ne déliez jamais ce que le ciel a réuni. Les souffrances dont vous
parlez étaient le grain répandu à flots par la main du Semeur pour
faire éclore la moisson déjà dorée par le plus beau des soleils. Voyez!
voyez! N'irons-nous pas ensemble tout cueillir brin à brin? Quelle
force en moi, pour que j'ose vous parler ainsi! Répondez-moi donc, ou
je ne repasserai pas l'Indre.

--Vous m'avez évité le mot _amour_, dit-elle en m'interrompant d'une
voix sévère; mais vous avez parlé d'un sentiment que j'ignore et qui
ne m'est point permis. Vous êtes un enfant, je vous pardonne encore,
mais pour la dernière fois. Sachez-le, monsieur, mon cœur est comme
enivré de maternité! Je n'aime monsieur de Mortsauf ni par devoir
social, ni par calcul de béatitudes éternelles à gagner; mais par un
irrésistible sentiment qui l'attache à toutes les fibres de mon cœur.
Ai-je été violentée à mon mariage? Il fut décidé par ma sympathie
pour les infortunes. N'était-ce pas aux femmes à réparer les maux
du temps, à consoler ceux qui coururent sur la brèche et revinrent
blessés? Que vous dirai-je? j'ai ressenti je ne sais quel contentement
égoïste en voyant que vous l'amusiez: n'est-ce pas la maternité pure?
Ma confession ne vous a-t-elle donc pas assez montré les _trois_
enfants auxquels je ne dois jamais faillir, sur lesquels je dois
faire pleuvoir une rosée réparatrice, et faire rayonner mon âme sans
en laisser adultérer la moindre parcelle? N'aigrissez pas le lait
d'une mère! Quoique l'épouse soit invulnérable en moi, ne me parlez
donc plus ainsi. Si vous ne respectiez pas cette défense si simple,
je vous en préviens, l'entrée de cette maison vous serait à jamais
fermée. Je croyais à de pures amitiés, à des fraternités volontaires,
plus certaines que ne le sont les fraternités imposées. Erreur! Je
voulais un ami qui ne fût pas un juge, un ami pour m'écouter en ces
moments de faiblesse où la voix qui gronde est une voix meurtrière,
un ami saint avec qui je n'eusse rien à craindre. La jeunesse est
noble, sans mensonges, capable de sacrifices, désintéressée: en voyant
votre persistance, j'ai cru, je l'avoue, à quelque dessein du ciel;
j'ai cru que j'aurais une âme qui serait à moi seule comme un prêtre
est à tous, un cœur où je pourrais épancher mes douleurs quand elles
surabondent, crier quand mes cris sont irrésistibles et m'étoufferaient
si je continuais à les dévorer. Ainsi mon existence, si précieuse à ces
enfants, aurait pu se prolonger jusqu'au jour où Jacques serait devenu
homme. Mais n'est-ce pas être trop égoïste? La Laure de Pétrarque
peut-elle se recommencer? Je me suis trompée, Dieu ne le veut pas. Il
faudra mourir à mon poste, comme le soldat sans ami. Mon confesseur est
rude, austère; et... ma tante n'est plus!

Deux grosses larmes éclairées par un rayon de lune sortirent de ses
yeux, roulèrent sur ses joues, en atteignirent le bas; mais je tendis
la main assez à temps pour les recevoir, et les bus avec une avidité
pieuse qu'excitèrent ces paroles déjà signées par dix ans de larmes
secrètes, de sensibilité dépensée, de soins constants, d'alarmes
perpétuelles, l'héroïsme le plus élevé de votre sexe! Elle me regarda
d'un air doucement stupide.

--Voici, lui dis-je, la première, la sainte communion de l'amour. Oui,
je viens de participer à vos douleurs, de m'unir à votre âme, comme
nous nous unissons au Christ en buvant sa divine substance. Aimer sans
espoir est encore un bonheur. Ah! quelle femme sur la terre pourrait
me causer une joie aussi grande que celle d'avoir aspiré ces larmes!
J'accepte ce contrat qui doit se résoudre en souffrances pour moi. Je
me donne à vous sans arrière-pensée, et serai ce que vous voudrez que
je sois.

Elle m'arrêta par un geste, et me dit de sa voix profonde:--Je consens
à ce pacte, si vous voulez ne jamais presser les liens qui nous
attacheront.

--Oui, lui dis-je, mais moins vous m'accorderez, plus certainement
dois-je posséder.

--Vous commencez par une méfiance, répondit-elle en exprimant la
mélancolie du doute.

--Non, mais par une jouissance pure. Écoutez! je voudrais de vous un
nom qui ne fût à personne, comme doit être le sentiment que nous nous
vouons.

--C'est beaucoup, dit-elle, mais je suis moins petite que vous ne le
croyez. Monsieur de Mortsauf m'appelle Blanche. Une seule personne au
monde, celle que j'ai le plus aimée, mon adorable tante, me nommait
Henriette. Je redeviendrai donc Henriette pour vous.

Je lui pris la main et la baisai. Elle me l'abandonna dans cette
confiance qui rend la femme si supérieure à nous, confiance qui nous
accable. Elle s'appuya sur la balustrade en briques et regarda l'Indre.

--N'avez-vous pas tort, mon ami, dit-elle, d'aller du premier bond au
bout de la carrière? Vous avez épuisé, par votre première aspiration,
une coupe offerte avec candeur. Mais un vrai sentiment ne se partage
pas, il doit être entier, ou il n'est pas. Monsieur de Mortsauf, me
dit-elle après un moment de silence, est par-dessus tout loyal et fier.
Peut-être seriez-vous tenté, pour moi, d'oublier ce qu'il a dit; s'il
n'en sait rien, moi demain je l'en instruirai. Soyez quelque temps sans
vous montrer à Clochegourde, il vous en estimera davantage. Dimanche
prochain, au sortir de l'église, il ira lui-même à vous; je le connais,
il effacera ses torts; et vous aimera de l'avoir traité comme un homme
responsable de ses actions et de ses paroles.

--Cinq jours sans vous voir, sans vous entendre!

--Ne mettez jamais cette chaleur aux paroles que vous me direz,
dit-elle.

Nous fîmes deux fois le tour de la terrasse en silence. Puis elle me
dit d'un ton de commandement qui me prouvait qu'elle prenait possession
de mon âme:--Il est tard, séparons-nous.

Je voulais lui baiser la main, elle hésita, me la rendit, et me dit
d'une voix de prière:--Ne la prenez que lorsque je vous la donnerai,
laissez-moi mon libre arbitre, sans quoi je serais une chose à vous, et
cela ne doit pas être.

--Adieu, lui dis-je.

Je sortis par la petite porte d'en bas qu'elle m'ouvrit. Au moment
où elle l'allait fermer, elle la rouvrit, me tendit sa main en me
disant:--En vérité, vous avez été bien bon ce soir, vous avez consolé
tout mon avenir; prenez, mon ami, prenez!

Je baisai sa main à plusieurs reprises; et quand je levai les yeux,
je vis des larmes dans les siens. Elle remonta sur la terrasse, et me
regarda encore un moment à travers la prairie. Quand je fus dans le
chemin de Frapesle, je vis encore sa robe blanche éclairée par la lune;
puis, quelques instants après, une lumière illumina sa chambre.

--O mon Henriette! me dis-je, à toi l'amour le plus pur qui jamais aura
brillé sur cette terre!

Je regagnai Frapesle en me retournant à chaque pas. Je sentais en
moi je ne sais quel contentement ineffable. Une brillante carrière
s'ouvrait enfin au dévouement dont est gros tout jeune cœur, et qui
chez moi fut si long-temps une force inerte! Semblable au prêtre
qui, par un seul pas, s'est avancé dans une vie nouvelle, j'étais
consacré, voué. Un simple _oui, madame!_ m'avait engagé à garder
pour moi seul en mon cœur un amour irrésistible, à ne jamais abuser
de l'amitié pour amener à petits pas cette femme dans l'amour. Tous
les sentiments nobles réveillés faisaient entendre en moi-même leurs
voix confuses. Avant de me retrouver à l'étroit dans une chambre, je
voulus voluptueusement rester sous l'azur ensemencé d'étoiles, entendre
encore en moi-même ces chants de ramier blessé, les tons simples de
cette confidence ingénue, rassembler dans l'air les effluves de cette
âme qui toutes devaient venir à moi. Combien elle me parut grande,
cette femme, avec son oubli profond du moi, sa religion pour les
êtres blessés, faibles ou souffrants, avec son dévouement allégé des
chaînes légales! Elle était là, sereine sur son bûcher de sainte et de
martyre! J'admirais sa figure qui m'apparut au milieu des ténèbres,
quand soudain je crus deviner un sens à ses paroles, une mystérieuse
signifiance qui me la rendit complétement sublime. Peut-être
voulait-elle que je fusse pour elle ce qu'elle était pour son petit
monde? Peut-être voulait-elle tirer de moi sa force et sa consolation,
me mettant ainsi dans sa sphère, sur sa ligne ou plus haut? Les astres,
disent quelques hardis constructeurs des mondes, se communiquent ainsi
le mouvement et la lumière. Cette pensée m'éleva soudain à des hauteurs
éthérées. Je me retrouvai dans le ciel de mes anciens songes, et je
m'expliquai les peines de mon enfance par le bonheur immense où je
nageais.

Génies éteints dans les larmes, cœurs méconnus, saintes Clarisse
Harlowe ignorées, enfants désavoués, proscrits innocents, vous tous qui
êtes entrés dans la vie par ses déserts, vous qui partout avez trouvé
les visages froids, les cœurs fermés, les oreilles closes, ne vous
plaignez jamais! vous seuls pouvez connaître l'infini de la joie au
moment où pour vous un cœur s'ouvre, une oreille vous écoute, un regard
vous répond. Un seul jour efface les mauvais jours. Les douleurs,
les méditations, les désespoirs, les mélancolies passées et non pas
oubliées sont autant de liens par lesquels l'âme s'attache à l'âme
confidente. Belle de nos désirs réprimés, une femme hérite alors des
soupirs et des amours perdus, elle nous restitue agrandies toutes les
affections trompées, elle explique les chagrins antérieurs comme la
soulte exigée par le destin pour les éternelles félicités qu'elle donne
au jour des fiançailles de l'âme. Les anges seuls disent le nom nouveau
dont il faudrait nommer ce saint amour, de même que vous seuls, chers
martyrs, saurez bien ce que madame de Mortsauf était soudain devenue
pour moi, pauvre, seul!

Cette scène s'était passée un mardi, j'attendis jusqu'au dimanche sans
passer l'Indre dans mes promenades. Pendant ces cinq jours, de grands
événements arrivèrent à Clochegourde. Le comte reçut le brevet de
maréchal-de-camp, la croix de Saint-Louis, et une pension de quatre
mille francs. Le duc de Lenoncourt-Givry, nommé pair de France,
recouvra deux forêts, reprit son service à la cour, et sa femme rentra
dans ses biens non vendus qui avaient fait partie du domaine de la
couronne impériale. La comtesse de Mortsauf devenait ainsi l'une des
plus riches héritières du Maine. Sa mère était venue lui apporter cent
mille francs économisés sur les revenus de Givry, le montant de sa
dot qui n'avait point été payée, et dont le comte ne parlait jamais,
malgré sa détresse. Dans les choses de la vie extérieure, la conduite
de cet homme attestait le plus fier de tous les désintéressements. En
joignant à cette somme ses économies, le comte pouvait acheter deux
domaines voisins qui valaient environ neuf mille livres de rente. Son
fils devant succéder à la pairie de son grand-père, il pensa tout à
coup à lui constituer un majorat qui se composerait de la fortune
territoriale des deux familles sans nuire à Madeleine, à laquelle la
faveur du duc de Lenoncourt ferait sans doute faire un beau mariage.
Ces arrangements et ce bonheur jetèrent quelque baume sur les plaies
de l'émigré. La duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un événement
dans le pays. Je songeais douloureusement que cette femme était une
grande dame, et j'aperçus alors dans sa fille l'esprit de caste que
couvrait à mes yeux la noblesse de ses sentiments. Qu'étais-je, moi
pauvre, sans autre avenir que mon courage et mes facultés? Je ne
pensais aux conséquences de la restauration, ni pour moi, ni pour les
autres. Le dimanche, de la chapelle réservée où j'étais à l'église avec
monsieur, madame de Chessel et l'abbé de Quélus, je lançais des regards
avides sur une autre chapelle latérale où se trouvaient la duchesse et
sa fille, le comte et les enfants. Le chapeau de paille qui me cachait
mon idole ne vacilla pas, et cet oubli de moi sembla m'attacher plus
vivement que tout le passé. Cette grande Henriette de Lenoncourt, qui
maintenant était ma chère Henriette, et de qui je voulais fleurir la
vie, priait avec ardeur; la foi communiquait à son attitude je ne sais
quoi d'abîmé, de prosterné, une pose de statue religieuse, qui me
pénétra.

Suivant l'habitude des cures de village, les vêpres devaient se dire
quelque temps après la messe. Au sortir de l'église, madame de Chessel
proposa naturellement à ses voisins de passer les deux heures d'attente
à Frapesle, au lieu de traverser deux fois l'Indre et la prairie par
la chaleur. L'offre fut agréée. Monsieur de Chessel donna le bras à la
duchesse, madame de Chessel accepta celui du comte, je présentai le
mien à la comtesse, et je sentis pour la première fois ce beau bras
frais à mes flancs. Pendant le retour de la paroisse à Frapesle, trajet
qui se faisait à travers les bois de Saché où la lumière filtrée dans
les feuillages produisait, sur le sable des allées, ces jolis jours qui
ressemblent à des soieries peintes, j'eus des sensations d'orgueil et
des idées qui me causèrent de violentes palpitations.

--Qu'avez-vous? me dit-elle après quelques pas faits dans un silence
que je n'osais rompre. Votre cœur bat trop vite?.....

--J'ai appris des événements heureux pour vous, lui dis-je, et comme
ceux qui aiment bien, j'ai des craintes vagues. Vos grandeurs ne
nuiront-elles point à vos amitiés?

--Moi! dit-elle, fi! Encore une idée semblable, et je ne vous
mépriserais pas, je vous aurais oublié pour toujours.

Je la regardai, en proie à une ivresse qui dut être communicative.

--Nous profitons du bénéfice de lois que nous n'avons ni provoquées ni
demandées, mais nous ne serons ni mendiants ni avides; et d'ailleurs
vous savez bien, reprit-elle, que ni moi ni monsieur de Mortsauf nous
ne pouvons sortir de Clochegourde. Par mon conseil, il a refusé le
commandement auquel il avait droit dans la Maison Rouge. Il nous suffit
que mon père ait sa charge! Notre modestie forcée, dit-elle en souriant
avec amertume, a déjà bien servi notre enfant. Le roi, près duquel mon
père est de service, a dit fort gracieusement qu'il reporterait sur
Jacques la faveur dont nous ne voulions pas. L'éducation de Jacques, à
laquelle il faut songer, est maintenant l'objet d'une grave discussion;
il va représenter deux maisons, les Lenoncourt et les Mortsauf. Je
ne puis avoir d'ambition que pour lui, voici donc mes inquiétudes
augmentées. Non-seulement Jacques doit vivre, mais il doit encore
devenir digne de son nom, deux obligations qui se contrarient. Jusqu'à
présent j'ai pu suffire à son éducation en mesurant les travaux à ses
forces, mais d'abord où trouver un précepteur qui me convienne? Puis,
plus tard, quel ami me le conservera dans cet horrible Paris où tout
est piége pour l'âme et danger pour le corps? Mon ami, me dit-elle
d'une voix émue, à voir votre front et vos yeux, qui ne devinerait en
vous l'un de ces oiseaux qui doivent habiter les hauteurs? prenez votre
élan, soyez un jour le parrain de notre cher enfant. Allez à Paris, si
votre frère et votre père ne vous secondent point, notre famille, ma
mère surtout, qui a le génie des affaires, sera certes très-influente;
profitez de notre crédit! vous ne manquerez alors ni d'appui, ni de
secours dans la carrière que vous choisirez! mettez donc le superflu de
vos forces dans une noble ambition...

--Je vous entends, lui dis-je en l'interrompant, mon ambition deviendra
ma maîtresse. Je n'ai pas besoin de ceci pour être tout à vous. Non, je
ne veux pas être récompensé de ma sagesse ici par des faveurs là-bas.
J'irai, je grandirai seul, par moi-même. J'accepterais tout de vous;
des autres, je ne veux rien.

--Enfantillage! dit-elle en murmurant mais en retenant mal un sourire
de contentement.

--D'ailleurs, je me suis voué, lui dis-je. En méditant notre situation,
j'ai pensé à m'attacher à vous par des liens qui ne puissent jamais se
dénouer.

Elle eut un léger tremblement et s'arrêta pour me regarder.

--Que voulez-vous dire? fit-elle en laissant aller les deux couples qui
nous précédaient et gardant ses enfants près d'elle.

--Hé! bien, répondis-je, dites-moi franchement comment vous voulez que
je vous aime.

--Aimez-moi comme m'aimait ma tante, de qui je vous ai donné les droits
en vous autorisant à m'appeler du nom qu'elle avait choisi pour elle
parmi les miens.

--J'aimerai donc sans espérance, avec un dévouement complet. Hé! bien,
oui, je ferai pour vous ce que l'homme fait pour Dieu. Ne l'avez-vous
pas demandé? Je vais entrer dans un séminaire, j'en sortirai prêtre,
et j'élèverai Jacques. Votre Jacques, ce sera comme un autre moi:
conceptions politiques, pensée, énergie, patience, je lui donnerai
tout. Ainsi, je demeurerai près de vous, sans que mon amour, pris dans
la religion comme une image d'argent dans du cristal, puisse être
suspecté. Vous n'avez à craindre aucune de ces ardeurs immodérées qui
saisissent un homme et par lesquelles une fois déjà je me suis laissé
vaincre. Je me consumerai dans la flamme, et vous aimerai d'un amour
purifié.

Elle pâlit, et dit à mots pressés:--Félix, ne vous engagez pas en des
liens qui, un jour, seraient un obstacle à votre bonheur. Je mourrais
de chagrin d'avoir été la cause de ce suicide. Enfant, un désespoir
d'amour est-il donc une vocation? Attendez les épreuves de la vie pour
juger de la vie; je le veux, je l'ordonne. Ne vous mariez ni avec
l'Église ni avec une femme, ne vous mariez d'aucune manière, je vous le
défends. Restez libre. Vous avez vingt et un ans. A peine savez-vous ce
que vous réserve l'avenir. Mon Dieu! vous aurais-je mal jugé? Cependant
j'ai cru que deux mois suffisaient à connaître certaines âmes.

--Quel espoir avez-vous? lui dis-je en jetant des éclairs par les yeux.

--Mon ami, acceptez mon aide, élevez-vous, faites fortune, et vous
saurez quel est mon espoir. Enfin, dit-elle en paraissant laisser
échapper un secret, ne quittez jamais la main de Madeleine que vous
tenez en ce moment.

Elle s'était penchée à mon oreille pour me dire ces paroles qui
prouvaient combien elle était occupée de mon avenir.

--Madeleine? lui dis-je, jamais!

Ces deux mots nous rejetèrent dans un silence plein d'agitations. Nos
âmes étaient en proie à ces bouleversements qui les sillonnent de
manière à y laisser d'éternelles empreintes, Nous étions en vue d'une
porte en bois par laquelle on entrait dans le parc de Frapesle, et dont
il me semble encore voir les deux pilastres ruinés, couverts de plantes
grimpantes et de mousses, d'herbes et de ronces. Tout à coup une idée,
celle de la mort du comte, passa comme une flèche dans ma cervelle, et
je lui dis:--Je vous comprends.

--C'est bien heureux, répondit-elle d'un ton qui me fit voir que je lui
supposais une pensée qu'elle n'aurait jamais.

Sa pureté m'arracha une larme d'admiration que l'égoïsme de la passion
rendit bien amère. En faisant un retour sur moi, je songeai qu'elle ne
m'aimait pas assez pour souhaiter sa liberté. Tant que l'amour recule
devant un crime, il nous semble avoir des bornes, et l'amour doit être
infini. J'eus une horrible contraction de cœur.

--Elle ne m'aime pas, pensais-je.

Pour ne pas laisser lire dans mon âme, j'embrassai Madeleine sur ses
cheveux.

--J'ai peur de votre mère, dis-je à la comtesse pour reprendre
l'entretien.

--Et moi aussi, répondit-elle en faisant un geste plein d'enfantillage,
mais n'oubliez pas de toujours la nommer madame la duchesse et de lui
parler à la troisième personne. La jeunesse actuelle a perdu l'habitude
de ces formes polies, reprenez-les? faites cela pour moi. D'ailleurs,
il est de si bon goût de respecter les femmes, quel que soit leur
âge, et de reconnaître les distinctions sociales sans les mettre en
question. Les honneurs que vous rendez aux supériorités établies ne
sont-ils pas la garantie de ceux qui vous sont dus? Tout est solidaire
dans la Société. Le cardinal de la Rovère et Raphaël d'Urbin étaient
autrefois deux puissances également révérées. Vous avez sucé dans vos
lycées le lait de la Révolution, et vos idées politiques peuvent s'en
ressentir, mais en avançant dans la vie, vous apprendrez combien les
principes de liberté mal définis sont impuissants à créer le bonheur
des peuples. Avant de songer, en ma qualité de Lenoncourt, à ce qu'est
ou ce que doit être une aristocratie, mon bon sens de paysanne me dit
que les Sociétés n'existent que par la hiérarchie. Vous êtes dans
un moment de la vie où il faut choisir bien! Soyez de votre parti.
Surtout, ajouta-t-elle en riant, quand il triomphe.

Je fus vivement touché par ces paroles où la profondeur politique
se cachait sous la chaleur de l'affection, alliance qui donne aux
femmes un si grand pouvoir de séduction; elles savent toutes prêter
aux raisonnements les plus aigus les formes du sentiment. Il semblait
que, dans son désir de justifier les actions du comte, Henriette eût
prévu les réflexions qui devaient sourdre en mon âme au moment où je
vis, pour la première fois, les effets de la courtisanerie. Monsieur
de Mortsauf, roi dans son castel, entouré de son auréole historique,
avait pris à mes yeux des proportions grandioses, et j'avoue que je
fus singulièrement étonné de la distance qu'il mit entre la duchesse
et lui, par des manières au moins obséquieuses. L'esclave a sa vanité,
il ne veut obéir qu'au plus grand des despotes; je me sentais comme
humilié de voir l'abaissement de celui qui me faisait trembler en
dominant tout mon amour. Ce mouvement intérieur me fit comprendre le
supplice des femmes de qui l'âme généreuse est accouplée à celle d'un
homme de qui elles enterrent journellement les lâchetés. Le respect
est une barrière qui protége également le grand et le petit, chacun
de son côté peut se regarder en face. Je fus respectueux avec la
duchesse, à cause de ma jeunesse; mais là où les autres voyaient une
duchesse, je vis la mère de mon Henriette et mis une sorte de sainteté
dans mes hommages. Nous entrâmes dans la grande cour de Frapesle, où
nous trouvâmes la compagnie. Le comte de Mortsauf me présenta fort
gracieusement à la duchesse, qui m'examina d'un air froid et réservé.
Madame de Lenoncourt était alors une femme de cinquante-six ans,
parfaitement conservée et qui avait de grandes manières. En voyant ses
yeux d'un bleu dur, ses tempes rayées, son visage maigre et macéré,
sa taille imposante et droite, ses mouvements rares, sa blancheur
fauve qui se revoyait si éclatante dans sa fille, je reconnus la race
froide d'où procédait ma mère, aussi promptement qu'un minéralogiste
reconnaît le fer de Suède. Son langage était celui de la vieille cour,
elle prononçait les _oit_ en _ait_ et disait _frait_ pour _froid_,
_porteux_ au lieu de _porteurs_. Je ne fus ni courtisan, ni gourmé;
je me conduisis si bien, qu'en allant à vêpres la comtesse me dit à
l'oreille:--Vous êtes parfait!

Le comte vint à moi, me prit par la main et me dit:--Nous ne sommes pas
fâchés, Félix? Si j'ai eu quelques vivacités, vous les pardonnerez à
votre vieux camarade. Nous allons rester ici probablement à dîner, et
nous vous inviterons pour jeudi, la veille du départ de la duchesse.
Je vais à Tours y terminer quelques affaires. Ne négligez pas
Clochegourde. Ma belle-mère est une connaissance que je vous engage
à cultiver. Son salon donnera le ton au faubourg Saint-Germain. Elle
a les traditions de la grande compagnie, elle possède une immense
instruction, connaît le blason du premier comme du dernier gentilhomme
en Europe.

Le bon goût du comte, peut-être les conseils de son génie domestique,
se montrèrent dans les circonstances nouvelles où le mettait le
triomphe de sa cause. Il n'eut ni arrogance ni blessante politesse, il
fut sans emphase, et la duchesse fut sans airs protecteurs. Monsieur
et madame de Chessel acceptèrent avec reconnaissance le dîner du jeudi
suivant. Je plus à la duchesse, et ses regards m'apprirent qu'elle
examinait en moi un homme de qui sa fille lui avait parlé. Quand nous
revînmes de vêpres, elle me questionna sur ma famille et me demanda
si le Vandenesse occupé déjà dans la diplomatie était mon parent.--Il
est mon frère, lui dis-je. Elle devint alors affectueuse à demi. Elle
m'apprit que ma grand'tante, la vieille marquise de Listomère, était
une Grandlieu. Ses manières furent polies comme l'avaient été celles de
monsieur de Mortsauf le jour où il me vit pour la première fois. Son
regard perdit cette expression de hauteur par laquelle les princes de
la terre vous font mesurer la distance qui se trouve entre eux et vous.
Je ne savais presque rien de ma famille. La duchesse m'apprit que mon
grand-oncle, vieil abbé que je ne connaissais même pas de nom, faisait
partie du conseil privé, mon frère avait reçu de l'avancement; enfin,
par un article de la Charte que je ne connaissais pas encore, mon père
redevenait marquis de Vandenesse.

--Je ne suis qu'une chose, le serf de Clochegourde, dis-je tout bas à
la comtesse.

Le coup de baguette de la Restauration s'accomplissait avec une
rapidité qui stupéfiait les enfants élevés sous le régime impérial.
Cette révolution ne fut rien pour moi. La moindre parole, le plus
simple geste de madame de Mortsauf étaient les seuls événements
auxquels j'attachais de l'importance. J'ignorais ce qu'était le
conseil privé; je ne connaissais rien à la politique ni aux choses du
monde; je n'avais d'autre ambition que celle d'aimer Henriette, mieux
que Pétrarque n'aimait Laure. Cette insouciance me fit prendre pour
un enfant par la duchesse. Il vint beaucoup de monde à Frapesle, nous
y fûmes trente personnes à dîner. Quel enivrement pour un jeune homme
de voir la femme qu'il aime être la plus belle entre toutes, devenir
l'objet de regards passionnés, et de se savoir seul à recevoir la
lueur de ses yeux chastement réservée; de connaître assez toutes les
nuances de sa voix pour trouver dans sa parole, en apparence légère ou
moqueuse, les preuves d'une pensée constante, même quand on se sent au
cœur une jalousie dévorante contre les distractions du monde. Le comte,
heureux des attentions dont il se vit l'objet, fut presque jeune;
sa femme en espéra quelque changement d'humeur; moi je riais avec
Madeleine qui, semblable aux enfants chez lesquels le corps succombe
sous les étreintes de l'âme, me faisait rire par des observations
étonnantes et pleines d'un esprit moqueur sans malignité, mais qui
n'épargnait personne. Ce fut une belle journée. Un mot, un espoir né
le matin avait rendu la nature lumineuse; et me voyant si joyeux,
Henriette était joyeuse.

--Ce bonheur à travers sa vie grise et nuageuse lui sembla bien bon, me
dit-elle le lendemain.

Le lendemain je passai naturellement la journée à Clochegourde; j'en
avais été banni pendant cinq jours, j'avais soif de ma vie. Le comte
était parti dès six heures pour aller faire dresser ses contrats
d'acquisition à Tours. Un grave sujet de discorde s'était ému entre
la mère et la fille. La duchesse voulait que la comtesse la suivît à
Paris, où elle devait obtenir pour elle une charge à la cour, où le
comte, en revenant sur son refus, pouvait occuper de hautes fonctions.
Henriette, qui passait pour une femme heureuse, ne voulait dévoiler à
personne, pas même au cœur d'une mère, ses horribles souffrances, ni
trahir l'incapacité de son mari. Pour que sa mère ne pénétrât point
le secret de son ménage, elle avait envoyé monsieur de Mortsauf à
Tours, où il devait se débattre avec les notaires. Moi seul, comme
elle l'avait dit, connaissais les secrets de Clochegourde. Après avoir
expérimenté combien l'air pur, le ciel bleu de cette vallée calmaient
les irritations de l'esprit ou les amères douleurs de la maladie, et
quelle influence l'habitation de Clochegourde exerçait sur la santé
de ses enfants, elle opposait des refus motivés que combattait la
duchesse, femme envahissante, moins chagrine qu'humiliée du mauvais
mariage de sa fille. Henriette aperçut que sa mère s'inquiétait
peu de Jacques et de Madeleine, affreuse découverte! Comme toutes
les mères habituées à continuer sur la femme mariée le despotisme
qu'elles exerçaient sur la jeune fille, la duchesse procédait par des
considérations qui n'admettaient point de répliques; elle affectait
tantôt une amitié captieuse afin d'arracher un consentement à ses vues,
tantôt une amère froideur pour avoir par la crainte ce que la douceur
ne lui obtenait pas; puis, voyant ses efforts inutiles, elle déploya le
même esprit d'ironie que j'avais observé chez ma mère. En dix jours,
Henriette connut tous les déchirements que causent aux jeunes femmes
les révoltes nécessaires à l'établissement de leur indépendance. Vous
qui, pour votre bonheur, avez la meilleure des mères, vous ne sauriez
comprendre ces choses. Pour avoir une idée de cette lutte entre une
femme sèche, froide, calculée, ambitieuse, et sa fille, pleine de
cette onctueuse et fraîche bonté qui ne tarit jamais, il faudrait vous
figurer le lys auquel mon cœur l'a sans cesse comparée, broyé dans les
rouages d'une machine en acier poli. Cette mère n'avait jamais eu rien
de cohérent avec sa fille; elle ne sut deviner aucune des véritables
difficultés qui l'obligeaient à ne pas profiter des avantages de la
Restauration, et à continuer sa vie solitaire. Elle crut à quelque
amourette entre sa fille et moi. Ce mot, dont elle se servit pour
exprimer ses soupçons, ouvrit entre ces deux femmes des abîmes que
rien ne pouvait combler désormais. Quoique les familles enterrent
soigneusement ces intolérables dissidences, pénétrez-y? vous trouverez
dans presque toutes des plaies profondes, incurables, qui diminuent les
sentiments naturels: ou c'est des passions réelles, attendrissantes,
que la convenance des caractères rend éternelles et qui donnent à la
mort un contre-coup dont les noires meurtrissures sont ineffaçables;
ou des haines latentes qui glacent lentement le cœur et sèchent les
larmes au jour des adieux éternels. Tourmentée hier, tourmentée
aujourd'hui, frappée par tous, même par ses deux anges souffrants qui
n'étaient complices ni des maux qu'ils enduraient ni de ceux qu'ils
causaient, comment cette pauvre âme n'aurait-elle pas aimé celui qui
ne la frappait point et qui voulait l'environner d'une triple haie
d'épines, afin de la défendre des orages, de tout contact, de toute
blessure? Si je souffrais de ces débats, j'en étais parfois heureux en
sentant qu'elle se rejetait dans mon cœur, car Henriette me confia ses
nouvelles peines. Je pus alors apprécier son calme dans la douleur, et
la patience énergique qu'elle savait déployer. Chaque jour j'appris
mieux le sens de ces mots:--Aimez-moi, comme m'aimait ma tante.

--Vous n'avez donc point d'ambition? me dit à dîner la duchesse d'un
air dur.

--Madame, lui répondis-je en lui lançant un regard sérieux, je me sens
une force à dompter le monde; mais je n'ai que vingt et un ans, et je
suis tout seul.

Elle regarda sa fille d'un air étonné, elle croyait que, pour me garder
près d'elle, sa fille éteignait en moi toute ambition. Le séjour que
fit la duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un temps de gêne
perpétuelle. La comtesse me recommandait le décorum, elle s'effrayait
d'une parole doucement dite; et, pour lui plaire, il fallait endosser
le harnais de la dissimulation. Le grand jeudi vint, ce fut un jour
d'ennuyeux cérémonial, un de ces jours que haïssent les amants habitués
aux cajoleries du laissez-aller quotidien, accoutumés à voir leur
chaise à sa place et la maîtresse du logis tout à eux. L'amour a
horreur de tout ce qui n'est pas lui-même. La duchesse alla jouir des
pompes de la cour, et tout rentra dans l'ordre à Clochegourde.

Ma petite brouille avec le comte avait eu pour résultat de m'y
implanter encore plus avant que par le passé: j'y pus venir à tout
moment sans exciter la moindre défiance, et les antécédents de ma vie
me portèrent à m'étendre comme une plante grimpante dans la belle âme
où s'ouvrait pour moi le monde enchanteur des sentiments partagés.
A chaque heure, de moment en moment, notre fraternel mariage, fondé
sur la confiance, devint plus cohérent; nous nous établissions chacun
dans notre position: la comtesse m'enveloppait dans les nourricières
protections, dans les blanches draperies d'un amour tout maternel;
tandis que mon amour, séraphique en sa présence, devenait loin d'elle
mordant et altéré comme un fer rouge; je l'aimais d'un double amour
qui décochait tour à tour les mille flèches du désir, et les perdait
au ciel où elles se mouraient dans un éther infranchissable. Si vous
me demandez pourquoi, jeune et plein de fougueux vouloirs, je demeurai
dans les abusives croyances de l'amour platonique, je vous avouerai que
je n'étais pas assez homme encore pour tourmenter cette femme, toujours
en crainte de quelque catastrophe chez ses enfants; toujours attendant
un éclat, une orageuse variation d'humeur chez son mari; frappée par
lui, quand elle n'était pas affligée par la maladie de Jacques ou de
Madeleine; assise au chevet de l'un d'eux quand son mari calmé pouvait
lui laisser prendre un peu de repos. Le son d'une parole trop vive
ébranlait son être, un désir l'offensait; pour elle, il fallait être
amour voilé, force mêlée de tendresse, enfin tout ce qu'elle était
pour les autres. Puis, vous le dirai-je, à vous si bien femme, cette
situation comportait des langueurs enchanteresses, des moments de
suavité divine et les contentements qui suivent de tacites immolations.
Sa conscience était contagieuse, son dévouement sans récompense
terrestre imposait par sa persistance; cette vive et secrète piété
qui servait de lien à ses autres vertus, agissait à l'entour comme un
encens spirituel. Puis j'étais jeune! assez jeune pour concentrer ma
nature dans le baiser qu'elle me permettait si rarement de mettre sur
sa main dont elle ne voulut jamais me donner que le dessus et jamais
la paume, limite où pour elle commençaient peut-être les voluptés
sensuelles. Si jamais deux âmes ne s'étreignirent avec plus d'ardeur,
jamais le corps ne fut plus intrépidement ni plus victorieusement
dompté. Enfin, plus tard, j'ai reconnu la cause de ce bonheur plein.
A mon âge, aucun intérêt ne me distrayait le cœur, aucune ambition ne
traversait le cours de ce sentiment déchaîné comme un torrent et qui
faisait onde de tout ce qu'il emportait. Oui, plus tard, nous aimons
la femme dans une femme; tandis que de la première femme aimée, nous
aimons tout: ses enfants sont les nôtres, sa maison est la nôtre, ses
intérêts sont nos intérêts, son malheur est notre plus grand malheur;
nous aimons sa robe et ses meubles; nous sommes plus fâchés de voir
ses blés versés que de savoir notre argent perdu; nous sommes prêts
à gronder le visiteur qui dérange nos curiosités sur la cheminée.
Ce saint amour nous fait vivre dans un autre, tandis que plus tard,
hélas! nous attirons une autre vie en nous-mêmes, en demandant à la
femme d'enrichir de ses jeunes sentiments nos facultés appauvries.
Je fus bientôt de la maison, et j'éprouvai pour la première fois une
de ces douceurs infinies qui sont à l'âme tourmentée ce qu'est un
bain pour le corps fatigué; l'âme est alors rafraîchie sur toutes ses
surfaces, caressée dans ses plis les plus profonds. Vous ne sauriez
me comprendre, vous êtes femme, et il s'agit ici d'un bonheur que
vous donnez, sans jamais recevoir le pareil. Un homme seul connaît le
friand plaisir d'être, au sein d'une maison étrangère, le privilégié
de la maîtresse, le centre secret de ses affections: les chiens
n'aboient plus après vous, les domestiques reconnaissent, aussi bien
que les chiens, les insignes cachés que vous portez; les enfants, chez
lesquels rien n'est faussé, qui savent que leur part ne s'amoindrira
jamais, et que vous êtes bienfaisant à la lumière de leur vie, ces
enfants possèdent un esprit divinateur; ils se font chats pour vous,
ils ont de ces bonnes tyrannies qu'ils réservent aux êtres adorés et
adorants; ils ont des discrétions spirituelles et sont d'innocents
complices; ils viennent à vous sur la pointe des pieds, vous sourient
et s'en vont sans bruit. Pour vous, tout s'empresse, tout vous aime
et vous rit. Les passions vraies semblent être de belles fleurs qui
font d'autant plus de plaisir à voir que les terrains où elles se
produisent sont plus ingrats. Mais si j'eus les délicieux bénéfices de
cette naturalisation dans une famille où je trouvais des parents selon
mon cœur, j'en eus aussi les charges. Jusqu'alors monsieur de Mortsauf
s'était gêné pour moi; je n'avais vu que les masses de ses défauts,
j'en sentis bientôt l'application dans toute son étendue, et vis
combien la comtesse avait été noblement charitable en me dépeignant ses
luttes quotidiennes. Je connus alors tous les angles de ce caractère
intolérable: j'entendis ces criailleries continuelles à propos de
rien, ces plaintes sur des maux dont aucun signe n'existait au dehors,
ce mécontentement inné qui déflorait la vie, et ce besoin incessant
de tyrannie qui lui aurait fait dévorer chaque année de nouvelles
victimes. Quand nous nous promenions le soir, il dirigeait lui-même la
promenade; mais quelle qu'elle fût, il s'y était toujours ennuyé; de
retour au logis, il mettait sur les autres le fardeau de sa lassitude;
sa femme en avait été la cause en le menant contre son gré là où elle
voulait aller; ne se souvenant plus de nous avoir conduits, il se
plaignait d'être gouverné par elle dans les moindres détails de la vie,
de ne pouvoir garder ni une volonté ni une pensée à lui, d'être un zéro
dans sa maison. Si ses duretés rencontraient une silencieuse patience,
il se fâchait en sentant une limite à son pouvoir; il demandait
aigrement si la religion n'ordonnait pas aux femmes de complaire à
leurs maris, s'il était convenable de mépriser le père de ses enfants.
Il finissait toujours par attaquer chez sa femme une corde sensible;
et quand il l'avait fait résonner, il semblait goûter un plaisir
particulier à ces nullités dominatrices. Quelquefois il affectait un
mutisme morne, un abattement morbide, qui soudain effrayait sa femme
de laquelle il recevait alors des soins touchants. Semblable à ces
enfants gâtés qui exercent leur pouvoir sans se soucier des alarmes
maternelles, il se laissait dorloter comme Jacques et Madeleine dont
il était jaloux. Enfin, à la longue, je découvris que dans les plus
petites, comme dans les plus grandes circonstances, le comte agissait
envers ses domestiques, ses enfants et sa femme, comme envers moi
au jeu de trictrac. Le jour où j'embrassai dans leurs racines et
dans leurs rameaux ces difficultés qui, semblables à des lianes,
étouffaient, comprimaient les mouvements et la respiration de cette
famille, emmaillottaient de fils légers mais multipliés la marche du
ménage, et retardaient l'accroissement de la fortune en compliquant les
actes les plus nécessaires, j'eus une admirative épouvante qui domina
mon amour, et le refoula dans mon cœur. Qu'étais-je, mon Dieu? Les
larmes que j'avais bues engendrèrent en moi comme une ivresse sublime,
et je trouvai du bonheur à épouser les souffrances de cette femme. Je
m'étais plié naguère au despotisme du comte comme un contrebandier
paie ses amendes; désormais, je m'offris volontairement aux coups du
despote, pour être au plus près d'Henriette. La comtesse me devina,
me laissa prendre une place à ses côtés, et me récompensa par la
permission de partager ses douleurs, comme jadis l'apostat repenti,
jaloux de voler au ciel de conserve avec ses frères, obtenait la grâce
de mourir dans le cirque.

--Sans vous j'allais succomber à cette vie, me dit Henriette un soir où
le comte avait été, comme les mouches par un jour de grande chaleur,
plus piquant, plus acerbe, plus changeant qu'à l'ordinaire.

Le comte s'était couché. Nous restâmes, Henriette et moi, pendant une
partie de la soirée, sous nos acacias: les enfants jouaient autour
de nous, baignés dans les rayons du couchant. Nos paroles rares et
purement exclamatives nous révélaient la mutualité des pensées par
lesquelles nous nous reposions de nos communes souffrances. Quand les
mots manquaient, le silence servait fidèlement nos âmes qui pour ainsi
dire entraient l'une chez l'autre sans obstacle, mais sans y être
conviés par le baiser: savourant toutes deux les charmes d'une torpeur
pensive, elles s'engageaient dans les ondulations d'une même rêverie,
se plongeaient ensemble dans la rivière, en sortaient rafraîchies comme
deux nymphes aussi parfaitement unies que la jalousie le peut désirer,
mais sans aucun lien terrestre. Nous allions dans un gouffre sans fond,
nous revenions à la surface, les mains vides, en nous demandant par un
regard:--«Aurons-nous un seul jour à nous parmi tant de jours?» Quand
la volupté nous cueille de ces fleurs nées sans racines, pourquoi la
chair murmure-t-elle? Malgré l'énervante poésie du soir qui donnait
aux briques de la balustrade ces tons orangés, si calmants et si purs;
malgré cette religieuse atmosphère qui nous communiquait en sons
adoucis les cris des deux enfants, et nous laissait tranquilles; le
désir serpenta dans mes veines comme le signal d'un feu de joie. Après
trois mois, je commençais à ne plus me contenter de la part qui m'était
faite, et je caressais doucement la main d'Henriette en essayant de
transborder ainsi les riches voluptés qui m'embrasaient. Henriette
redevint madame de Mortsauf et me retira sa main; quelques pleurs
roulèrent dans mes yeux, elle les vit et me jeta un regard tiède en
portant sa main à mes lèvres.

Sachez donc bien, me dit-elle, que ceci me coûte des larmes! L'amitié
qui veut une si grande faveur est bien dangereuse.

J'éclatai, je me répandis en reproches, je parlai de mes souffrances
et du peu d'allégement que je demandais pour les supporter. J'osai lui
dire qu'à mon âge, si les sens étaient tout âme, l'âme aussi avait
un sexe; que je saurais mourir, mais non mourir les lèvres closes.
Elle m'imposa silence en me lançant son regard fier, où je crus lire
le: _Et moi, suis-je sur des roses?_ du Cacique. Peut-être aussi me
trompai-je. Depuis le jour où, devant la porte de Frapesle, je lui
avais à tort prêté cette pensée qui faisait naître notre bonheur d'une
tombe, j'avais honte de tacher son âme par des souhaits empreints
de passion brutale. Elle prit la parole; et, d'une lèvre emmiellée,
me dit qu'elle ne pouvait pas être tout pour moi, que je devais le
savoir. Je compris, au moment où elle disait ces paroles, que, si je
lui obéissais, je creuserais des abîmes entre nous deux. Je baissai la
tête. Elle continua, disant qu'elle avait la certitude religieuse de
pouvoir aimer un frère, sans offenser ni Dieu ni les hommes; qu'il y
avait quelque douceur à faire de ce culte une image réelle de l'amour
divin, qui, selon son bon Saint-Martin, est la vie du monde. Si je ne
pouvais pas être pour elle quelque chose comme son vieux confesseur,
moins qu'un amant, mais plus qu'un frère, il fallait ne plus nous voir.
Elle saurait mourir en portant à Dieu ce surcroît de souffrances
vives, supportées non sans larmes ni déchirements.

--J'ai donné, dit-elle en finissant, plus que je ne devais pour n'avoir
plus rien à laisser prendre, et j'en suis déjà punie.

Il fallut la calmer, promettre de ne jamais lui causer une peine, et de
l'aimer à vingt ans comme les vieillards aiment leur dernier enfant.

Le lendemain je vins de bonne heure. Elle n'avait plus de fleurs pour
les vases de son salon gris. Je m'élançai dans les champs, dans les
vignes, et j'y cherchai des fleurs pour lui composer deux bouquets;
mais tout en les cueillant une à une, les coupant au pied, les
admirant, je pensai que les couleurs et les feuillages avaient une
harmonie, une poésie qui se faisait jour dans l'entendement en charmant
le regard, comme les phrases musicales réveillent mille souvenirs
au fond des cœurs aimants et aimés. Si la couleur est la lumière
organisée, ne doit-elle pas avoir un sens comme les combinaisons de
l'air ont le leur? Aidé par Jacques et Madeleine, heureux tous trois
de conspirer une surprise pour notre chérie, j'entrepris, sur les
dernières marches du perron où nous établîmes le quartier-général
de nos fleurs, deux bouquets par lesquels j'essayai de peindre un
sentiment. Figurez-vous une source de fleurs sortant des deux vases par
un bouillonnement, retombant en vagues frangées, et du sein de laquelle
s'élançaient mes vœux en roses blanches, en lys à la coupe d'argent?
Sur cette fraîche étoffe brillaient les bluets, les myosotis, les
vipérines, toutes les fleurs bleues dont les nuances, prises dans le
ciel, se marient si bien avec le blanc; n'est-ce pas deux innocences,
celle qui ne sait rien et celle qui sait tout, une pensée de l'enfant,
une pensée du martyr? L'amour a son blason, et la comtesse le déchiffra
secrètement. Elle me jeta l'un de ces regards incisifs qui ressemblent
au cri d'un malade touché dans sa plaie: elle était à la fois honteuse
et ravie. Quelle récompense dans ce regard! la rendre heureuse, lui
rafraîchir le cœur, quel encouragement! J'inventai donc la théorie du
père Castel au profit de l'amour, et retrouvai pour elle une science
perdue en Europe où les fleurs de l'écritoire remplacent les pages
écrites en Orient avec des couleurs embaumées. Quel charme que de faire
exprimer ses sensations par ces filles du soleil, les sœurs des fleurs
écloses sous les rayons de l'amour! Je m'entendis bientôt avec les
productions de la flore champêtre, comme un homme que j'ai rencontré
plus tard à Grandlieu s'entendait avec les abeilles.

Deux fois par semaine, pendant le reste de mon séjour à Frapesle, je
recommençai le long travail de cette œuvre poétique à l'accomplissement
de laquelle étaient nécessaires toutes les variétés des graminées
desquelles je fis une étude approfondie, moins en botaniste qu'en
poète, étudiant plus leur esprit que leur forme. Pour trouver une
fleur là où elle venait, j'allais souvent à d'énormes distances, au
bord des eaux, dans les vallons, au sommet des rochers, en pleines
landes, butinant des pensées au sein des bois et des bruyères. Dans
ces courses, je m'initiai moi-même à des plaisirs inconnus au savant
qui vit dans la méditation, à l'agriculteur occupé de spécialités, à
l'artisan cloué dans les villes, au commerçant attaché à son comptoir;
mais connus de quelques forestiers, de quelques bûcherons, de quelques
rêveurs. Il est dans la nature des effets dont les signifiances sont
sans bornes, et qui s'élèvent à la hauteur des plus grandes conceptions
morales. Soit une bruyère fleurie, couverte des diamants de la rosée
qui la trempe, et dans laquelle se joue le soleil, immensité parée pour
un seul regard qui s'y jette à propos. Soit un coin de forêt environné
de roches ruineuses, coupé de sables, vêtu de mousses, garni de
genévriers, qui vous saisit par je ne sais quoi de sauvage, de heurté,
d'effrayant, et d'où sort le cri de l'orfraie. Soit une lande chaude,
sans végétation, pierreuse, à pans raides, dont les horizons tiennent
de ceux du désert, et où je rencontrais une fleur sublime et solitaire,
une pulsatille au pavillon de soie violette étalé pour ses étamines
d'or; image attendrissante de ma blanche idole, seule dans sa vallée!
Soit de grandes mares d'eau sur lesquelles la nature jette aussitôt des
taches vertes, espèce de transition entre la plante et l'animal, où
la vie arrive en quelques jours, des plantes et des insectes flottant
là, comme un monde dans l'éther! Soit encore une chaumière avec son
jardin plein de choux, sa vigne, ses palis, suspendue au-dessus d'une
fondrière, encadrée par quelques maigres champs de seigle, figure de
tant d'humbles existences! Soit une longue allée de forêt semblable à
quelque nef de cathédrale, où les arbres sont des piliers, où leurs
branches forment les arceaux de la voûte, au bout de laquelle une
clairière lointaine aux jours mélangés d'ombres ou nuancés par les
teintes rouges du couchant poind à travers les feuilles et montre
comme les vitraux coloriés d'un chœur plein d'oiseaux qui chantent.
Puis au sortir de ces bois frais et touffus, une jachère crayeuse où
sur des mousses ardentes et sonores, des couleuvres repues rentrent
chez elles en levant leurs têtes élégantes et fines. Jetez sur ces
tableaux, tantôt des torrents de soleil ruisselant comme des ondes
nourrissantes, tantôt des amas de nuées grises alignées comme les rides
au front d'un vieillard, tantôt les tons froids d'un ciel faiblement
orangé, sillonné de bandes d'un bleu pâle; puis écoutez? vous entendrez
d'indéfinissables harmonies au milieu d'un silence qui confond. Pendant
les mois de septembre et d'octobre, je n'ai jamais construit un seul
bouquet qui m'ait coûté moins de trois heures de recherches, tant
j'admirais, avec le suave abandon des poètes, ces fugitives allégories
où pour moi se peignaient les phases les plus contrastantes de la vie
humaine, majestueux spectacles où va maintenant fouiller ma mémoire.
Souvent aujourd'hui je marie à ces grandes scènes le souvenir de l'âme
alors épandue sur la nature. J'y promène encore la souveraine dont la
robe blanche ondoyait dans les taillis, flottait sur les pelouses, et
dont la pensée s'élevait, comme un fruit promis, de chaque calice plein
d'étamines amoureuses.

Aucune déclaration, nulle preuve de passion insensée n'eut de contagion
plus violente que ces symphonies de fleurs, où mon désir trompé me
faisait déployer les efforts que Beethoven exprimait avec ses notes;
retours profonds sur lui-même, élans prodigieux vers le ciel. Madame
de Mortsauf n'était plus qu'Henriette à leur aspect. Elle y revenait
sans cesse, elle s'en nourrissait, elle y reprenait toutes les pensées
que j'y avais mises, quand pour les recevoir elle relevait la tête
de dessus son métier à tapisserie en disant:--Mon Dieu, que cela est
beau! Vous comprendrez cette délicieuse correspondance par le détail
d'un bouquet, comme d'après un fragment de poésie vous comprendriez
Saadi. Avez-vous senti dans les prairies, au mois de mai, ce parfum
qui communique à tous les êtres l'ivresse de la fécondation, qui fait
qu'en bateau vous trempez vos mains dans l'onde, que vous livrez
au vent votre chevelure, et que vos pensées reverdissent comme les
touffes forestières? Une petite herbe, la flouve odorante, est un des
plus puissants principes de cette harmonie voilée. Aussi personne
ne peut-il la garder impunément près de soi. Mettez dans un bouquet
ses lames luisantes et rayées comme une robe à filets blancs et
verts, d'inépuisables exhalations remueront au fond de votre cœur les
roses en bouton que la pudeur y écrase. Autour du col évasé de la
porcelaine, supposez une forte marge uniquement composée des touffes
blanches particulières au sédum des vignes en Touraine; vague image
des formes souhaitées, roulées comme celles d'une esclave soumise. De
cette assise sortent les spirales des liserons à cloches blanches,
les brindilles de la bugrane rose, mêlées de quelques fougères, de
quelques jeunes pousses de chêne aux feuilles magnifiquement colorées
et lustrées; toutes s'avancent prosternées, humbles comme des saules
pleureurs, timides et suppliantes comme des prières. Au-dessus, voyez
les fibrilles déliées, fleuries, sans cesse agitées de l'amourette
purpurine qui verse à flots ses anthères presque jaunes; les pyramides
neigeuses du paturin des champs et des eaux, la verte chevelure des
bromes stériles, les panaches effilés de ces agrostis nommés les épis
du vent; violâtres espérances dont se couronnent les premiers rêves
et qui se détachent sur le fond gris de lin où la lumière rayonne
autour de ses herbes en fleurs. Mais déjà plus haut, quelques roses du
Bengale clairsemées parmi les folles dentelles du daucus, les plumes
de la linaigrette, les marabous de la reine des prés, les ombellules
du cerfeuil sauvage, les blonds cheveux de la clématite en fruits, les
mignons sautoirs de la croisette au blanc de lait, les corymbes des
millefeuilles, les tiges diffuses de la fumeterre aux fleurs roses et
noires, les vrilles de la vigne, les brins tortueux des chèvrefeuilles;
enfin tout ce que ces naïves créatures ont de plus échevelé, de plus
déchiré, des flammes et de triples dards, des feuilles lancéolées,
déchiquetées, des tiges tourmentées comme les désirs entortillés au
fond de l'âme. Du sein de ce prolixe torrent d'amour qui déborde,
s'élance un magnifique double pavot rouge accompagné de ses glands
prêts à s'ouvrir, déployant les flammèches de son incendie au-dessus
des jasmins étoilés et dominant la pluie incessante du pollen, beau
nuage qui papillote dans l'air en reflétant le jour dans ses milles
parcelles luisantes! Quelle femme enivrée par la senteur d'Aphrodise
cachée dans la flouve, ne comprendra ce luxe d'idées soumises, cette
blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés, et ce rouge
désir de l'amour qui demande un bonheur refusé dans les luttes cent
fois recommencées de la passion contenue, infatigable, éternelle?
Mettez ce discours dans la lumière d'une croisée, afin d'en montrer
les frais détails, les délicates oppositions, les arabesques, afin que
la souveraine émue y voie une fleur plus épanouie et d'où tombe une
larme; elle sera bien près de s'abandonner, il faudra qu'un ange ou
la voix de son enfant la retienne au bord de l'abîme. Que donne-t-on
à Dieu? des parfums, de la lumière et des chants, les expressions les
plus épurées de notre nature. Eh! bien, tout ce qu'on offre à Dieu
n'était-il pas offert à l'amour dans ce poème de fleurs lumineuses
qui bourdonnait incessamment ses mélodies au cœur, en y caressant
des voluptés cachées, des espérances inavouées, des illusions qui
s'enflamment et s'éteignent comme des fils de la vierge par une nuit
chaude.

Ces plaisirs neutres nous furent d'un grand secours pour tromper la
nature irritée par les longues contemplations de la personne aimée,
par ces regards qui jouissent en rayonnant jusqu'au fond des formes
pénétrées. Ce fut pour moi, je n'ose dire pour elle, comme ces
fissures par lesquelles jaillissent les eaux contenues dans un barrage
invincible, et qui souvent empêchent un malheur en faisant une part à
la nécessité. L'abstinence a des épuisements mortels que préviennent
quelques miettes tombées une à une de ce ciel qui, de Dan à Sahara,
donne la manne au voyageur. Cependant à l'aspect de ces bouquets, j'ai
souvent surpris Henriette les bras pendants, abîmée en ces rêveries
orageuses pendant lesquelles les pensées gonflent le sein, animent
le front, viennent par vagues, jaillissent écumeuses, menacent et
laissent une lassitude énervante. Jamais depuis je n'ai fait de bouquet
pour personne! Quand nous eûmes créé cette langue à notre usage, nous
éprouvâmes un contentement semblable à celui de l'esclave qui trompe
son maître.

Pendant le reste de ce mois, quand j'accourais par les jardins, je
voyais parfois sa figure collée aux vitres; et quand j'entrais au
salon, je la trouvais à son métier. Si je n'arrivais pas à l'heure
convenue sans que jamais nous l'eussions indiquée, parfois sa forme
blanche errait sur la terrasse: et quand je l'y surprenais, elle me
disait:--Je suis venue au devant de vous. Ne faut-il pas avoir un peu
de coquetterie pour le dernier enfant?

Les cruelles parties de trictrac avaient été interrompues entre le
comte et moi. Ses dernières acquisitions l'obligeaient à une foule
de courses, de reconnaissances, de vérifications, de bornages et
d'arpentages; il était occupé d'ordres à donner, de travaux champêtres
qui voulaient l'œil du maître, et qui se décidaient entre sa femme et
lui. Nous allâmes souvent, la comtesse et moi, le retrouver dans les
nouveaux domaines avec ses deux enfants qui durant le chemin couraient
après des insectes, des cerfs-volants, des couturières, et faisaient
aussi leurs bouquets, ou, pour être exact, leurs bottes de fleurs. Se
promener avec la femme qu'on aime, lui donner le bras, lui choisir
son chemin! ces joies illimitées suffisent à une vie. Le discours est
alors si confiant! Nous allions seuls, nous revenions avec le général,
surnom de raillerie douce que nous donnions au comte quand il était
de bonne humeur. Ces deux manières de faire la route nuançaient notre
plaisir par des oppositions dont le secret n'est connu que des cœurs
gênés dans leur union. Au retour, les mêmes félicités, un regard, un
serrement de main, étaient entremêlés d'inquiétudes. La parole, si
libre pendant l'aller, avait au retour de mystérieuses significations,
quand l'un de nous trouvait, après quelque intervalle, une réponse
à des interrogations insidieuses, ou qu'une discussion commencée se
continuait sous ces formes énigmatiques auxquelles se prête si bien
notre langue et que créent si ingénieusement les femmes. Qui n'a goûté
le plaisir de s'entendre ainsi comme dans une sphère inconnue où les
esprits se séparent de la foule et s'unissent en trompant les lois
vulgaires? Un jour j'eus un fol espoir promptement dissipé quand, à une
demande du comte, qui voulait savoir de quoi nous parlions, Henriette
répondit par une phrase à double sens dont il se paya. Cette innocente
raillerie amusa Madeleine et fit après coup rougir sa mère, qui
m'apprit par un regard sévère qu'elle pouvait me retirer son âme comme
elle m'avait naguère retiré sa main, voulant demeurer une irréprochable
épouse. Mais cette union purement spirituelle a tant d'attraits que le
lendemain nous recommençâmes.

Les heures, les journées, les semaines, s'enfuyaient ainsi pleines de
félicités renaissantes. Nous arrivâmes à l'époque des vendanges, qui
sont en Touraine de véritables fêtes. Vers la fin du mois de septembre,
le soleil, moins chaud que durant la moisson, permet de demeurer aux
champs sans avoir à craindre ni le hâle ni la fatigue. Il est plus
facile de cueillir les grappes que de scier les blés. Les fruits sont
tous mûrs. La moisson est faite, le pain devient moins cher, et cette
abondance rend la vie heureuse. Enfin les craintes qu'inspirait le
résultat des travaux champêtres où s'enfouit autant d'argent que de
sueurs, ont disparu devant la grange pleine et les celliers prêts à
s'emplir. La vendange est alors comme le joyeux dessert du festin
récolté, le ciel y sourit toujours en Touraine, où les automnes sont
magnifiques. Dans ce pays hospitalier, les vendangeurs sont nourris
au logis. Ces repas étant les seuls où ces pauvres gens aient, chaque
année, des aliments substantiels et bien préparés, ils y tiennent
comme dans les familles patriarcales les enfants tiennent aux galas
des anniversaires. Aussi courent-ils en foule dans les maisons où les
maîtres les traitent sans lésinerie. La maison est donc pleine de
monde et de provisions. Les pressoirs sont constamment ouverts. Il
semble que tout soit animé par ce mouvement d'ouvriers tonneliers,
de charrettes chargées de filles rieuses, de gens qui, touchant des
salaires meilleurs que pendant le reste de l'année, chantent à tous
propos. D'ailleurs, autre cause de plaisir, les rangs sont confondus:
femmes, enfants, maîtres et gens, tout le monde participe à la dive
cueillette. Ces diverses circonstances peuvent expliquer l'hilarité
transmise d'âge en âge, qui se développe en ces derniers beaux jours de
l'année et dont le souvenir inspira jadis à Rabelais la forme bachique
de son grand ouvrage. Jamais les enfants, Jacques et Madeleine toujours
malades, n'avaient été en vendange; j'étais comme eux, ils eurent je ne
sais quelle joie enfantine de voir leurs émotions partagées; leur mère
avait promis de nous y accompagner. Nous étions allés à Villaines, où
se fabriquent les paniers du pays, nous en commander de fort jolis; il
était question de vendanger à nous quatre quelques chaînées réservées
à nos ciseaux; mais il était convenu qu'on ne mangerait pas trop de
raisin. Manger dans les vignes le gros _co_ de Touraine paraissait
chose si délicieuse, que l'on dédaignait les plus beaux raisins sur la
table. Jacques me fit jurer de n'aller voir vendanger nulle part, et de
me réserver pour le clos de Clochegourde. Jamais ces deux petits êtres,
habituellement souffrants et pâles, ne furent plus frais, ni plus
roses, ni aussi agissants et remuants que durant cette matinée. Ils
babillaient pour babiller, allaient, trottaient, revenaient sans raison
apparente; mais, comme les autres enfants, ils semblaient avoir trop
de vie à secouer; monsieur et madame de Mortsauf ne les avaient jamais
vus ainsi. Je redevins enfant avec eux, plus enfant qu'eux peut-être,
car j'espérais aussi ma récolte. Nous allâmes par le plus beau temps
vers les vignes, et nous y restâmes une demi-journée. Comme nous nous
disputions à qui trouverait les plus belles grappes, à qui remplirait
plus vite son panier! C'était des allées et venues des ceps à la mère,
il ne se cueillait pas une grappe qu'on ne la lui montrât. Elle se mit
à rire du bon rire plein de sa jeunesse, quand arrivant après sa fille,
avec mon panier, je lui dis comme Madeleine:--Et les miens, maman?
Elle me répondit:--Cher enfant, ne t'échauffe pas trop! Puis me passant
la main tour à tour sur le cou et dans les cheveux, elle me donna un
petit coup sur la joue en ajoutant:--Tu es en nage! Ce fut la seule
fois que j'entendis cette caresse de la voix, le _tu_ des amants. Je
regardai les jolies haies couvertes de fruits rouges, de sinelles et de
mûrons; j'écoutai les cris des enfants, je contemplai la troupe des
vendangeuses, la charrette pleine de tonneaux et les hommes chargés
de hottes!... Ah! je gravai tout dans ma mémoire, tout jusqu'au jeune
amandier sous lequel elle se tenait, fraîche, colorée, rieuse, sous
son ombrelle dépliée. Puis je me mis à cueillir des grappes, à remplir
mon panier, à l'aller vider dans le tonneau de vendange avec une
application corporelle, silencieuse et soutenue, par une marche lente
et mesurée qui laissa mon âme libre. Je goûtai l'ineffable plaisir
d'un travail extérieur qui voiture la vie en réglant le cours de la
passion, bien près, sans ce mouvement mécanique, de tout incendier. Je
sus combien le labeur uniforme contient de sagesse, et je compris les
règles monastiques.

Pour la première fois depuis long-temps, le comte n'eut ni
maussaderie, ni cruauté. Son fils si bien portant, le futur duc
de Lenoncourt-Mortsauf, blanc et rose, barbouillé de raisin, lui
réjouissait le cœur. Ce jour étant le dernier de la vendange, le
général promit de faire danser le soir devant Clochegourde en l'honneur
des Bourbons revenus; la fête fut ainsi complète pour tout le monde. En
revenant la comtesse prit mon bras; elle s'appuya sur moi de manière à
faire sentir à mon cœur tout le poids du sien, mouvement de mère qui
voulait communiquer sa joie, et me dit à l'oreille:--Vous nous portez
bonheur!

Certes, pour moi qui savais ses nuits sans sommeil, ses alarmes et sa
vie antérieure où elle était soutenue par la main de Dieu, mais où tout
était aride et fatigant, cette phrase accentuée par sa voix si riche
développait des plaisirs qu'aucune femme au monde ne pouvait plus me
rendre.

--L'uniformité malheureuse de mes jours est rompue, la vie devient
belle avec des espérances, me dit-elle après une pause. Oh! ne me
quittez pas! ne trahissez jamais mes innocentes superstitions! soyez
l'aîné qui devient la providence de ses frères!

Ici, Natalie, rien n'est romanesque: pour y découvrir l'infini des
sentiments profonds, il faut dans sa jeunesse avoir jeté la sonde
dans ces grands lacs au bord desquels on a vécu. Si pour beaucoup
d'êtres les passions ont été des torrents de lave écoulés entre des
rives desséchées, n'est-il pas des âmes où la passion contenue par
d'insurmontables difficultés a rempli d'une eau pure le cratère du
volcan?

Nous eûmes encore une fête semblable. Madame de Mortsauf voulait
habituer ses enfants aux choses de la vie, et leur donner connaissance
des pénibles labeurs par lesquels s'obtient l'argent; elle leur avait
donc constitué des revenus soumis aux chances de l'agriculture: à
Jacques appartenait le produit des noyers, à Madeleine celui des
châtaigniers. A quelques jours de là, nous eûmes la récolte des marrons
et celle des noix. Aller gauler les marronniers de Madeleine, entendre
tomber les fruits que leur bogue faisait rebondir sur le velours mat
et sec des terrains ingrats où vient le châtaignier; voir la gravité
sérieuse avec laquelle la petite fille examinait les tas en estimant
leur valeur, qui pour elle représentait les plaisirs qu'elle se donnait
sans contrôle; les félicitations de Manette la femme de charge qui
seule suppléait la comtesse auprès de ses enfants; les enseignements
que préparait le spectacle des peines nécessaires pour recueillir les
moindres biens, si souvent mis en péril par les alternatives du climat,
ce fut une scène où les ingénues félicités de l'enfance paraissaient
charmantes au milieu des teintes graves de l'automne commencé.
Madeleine avait son grenier à elle, où je voulus voir serrer sa brune
chevance, en partageant sa joie. Eh! bien, je tressaille encore
aujourd'hui en me rappelant le bruit que faisait chaque hottée de
marrons, roulant sur la bourre jaunâtre mêlée de terre qui servait de
plancher. Le comte en prenait pour la maison; les métiviers, les gens,
chacun autour de Clochegourde procurait des acheteurs à la Mignonne,
épithète amie que dans le pays les paysans accordent volontiers même à
des étrangers, mais qui semblait appartenir exclusivement à Madeleine.

Jacques fut moins heureux pour la cueillette de ses noyers, il plut
pendant quelques jours; mais je le consolai en lui conseillant de
garder ses noix, pour les vendre un peu plus tard. Monsieur de Chessel
m'avait appris que les noyers ne donnaient rien dans le Brehémont, ni
dans le pays d'Amboise, ni dans celui de Vouvray. L'huile de noix est
de grand usage en Touraine. Jacques devait trouver au moins quarante
sous de chaque noyer, il en avait deux cents, la somme était donc
considérable! il voulait s'acheter un équipement pour monter à cheval.
Son désir émut une discussion publique où son père lui fit faire des
réflexions sur l'instabilité des revenus, sur la nécessité de créer
des réserves pour les années où les arbres seraient inféconds, afin
de se procurer un revenu moyen. Je reconnus l'âme de la comtesse
dans son silence; elle était joyeuse de voir Jacques écoutant son
père, et le père reconquérant un peu de la sainteté qui lui manquait,
grâce à ce sublime mensonge qu'elle avait préparé. Ne vous ai-je pas
dit, en vous peignant cette femme, que le langage terrestre serait
impuissant à rendre ses traits et son génie! Quand ces sortes de
scènes arrivent, l'âme savoure leurs délices sans les analyser; mais
avec quelle vigueur elles se détachent plus tard sur le fond ténébreux
d'une vie agitée! pareilles à des diamants, elles brillent serties
par des pensées pleines d'alliage, regrets fondus dans le souvenir
des bonheurs évanouis! Pourquoi les noms des deux domaines récemment
achetés, dont monsieur et madame de Mortsauf s'occupaient tant, la
Cassine et la Rhétorière, m'émeuvent-ils plus que les plus beaux noms
de la Terre-Sainte ou de la Grèce? _Qui aime, le die!_ s'est écrié
La Fontaine. Ces noms possèdent les vertus talismaniques des paroles
constellées en usage dans les évocations, ils m'expliquent la magie,
ils réveillent des figures endormies qui se dressent aussitôt et me
parlent, ils me mettent dans cette heureuse vallée, ils créent un ciel
et des paysages; mais les évocations ne se sont-elles pas toujours
passées dans les régions du monde spirituel? Ne vous étonnez donc pas
de me voir vous entretenant de scènes si familières. Les moindres
détails de cette vie simple et presque commune ont été comme autant
d'attaches faibles en apparence par lesquelles je me suis étroitement
uni à la comtesse.

Les intérêts de ses enfants causaient à la comtesse autant de chagrins
que lui en donnait leur faible santé. Je reconnus bientôt la vérité
de ce qu'elle m'avait dit relativement à son rôle secret dans les
affaires de la maison, auxquelles je m'initiai lentement en apprenant
sur le pays des détails que doit savoir l'homme d'État. Après dix ans
d'efforts, madame de Mortsauf avait changé la culture de ses terres;
elle les avait _mis en quatre_, expression dont on se sert dans le
pays pour expliquer les résultats de la nouvelle méthode suivant
laquelle les cultivateurs ne sèment de blé que tous les quatre ans,
afin de faire rapporter chaque année un produit à la terre. Pour
vaincre l'obstination des paysans, il avait fallu résilier des baux,
partager ses domaines en quatre grandes métairies, et les avoir _à
moitié_, le cheptel particulier à la Touraine et aux pays d'alentour.
Le propriétaire donne l'habitation, les bâtiments d'exploitation et
les semences, à des colons de bonne volonté avec lesquels il partage
les frais de culture et les produits. Ce partage est surveillé par un
_métivier_, l'homme chargé de prendre la moitié due au propriétaire,
système coûteux et compliqué par une comptabilité que varie à tout
moment la nature des partages. La comtesse avait fait cultiver par
monsieur de Mortsauf une cinquième ferme composée des terres réservées,
sises autour de Clochegourde, autant pour l'occuper que pour démontrer
par l'évidence des faits, à ses _fermiers à moitié_, l'excellence des
nouvelles méthodes. Maîtresse de diriger les cultures, elle avait
fait lentement, et avec sa persistance de femme, rebâtir deux de
ses métairies sur le plan des fermes de l'Artois et de la Flandre.
Il est aisé de deviner son dessein. Après l'expiration des baux à
moitié, la comtesse voulait composer deux belles fermes de ses quatre
métairies, et les louer en argent à des gens actifs et intelligents,
afin de simplifier les revenus de Clochegourde. Craignant de mourir
la première, elle tâchait de laisser au comte des revenus faciles à
percevoir, et à ses enfants des biens qu'aucune impéritie ne pourrait
faire péricliter. En ce moment les arbres fruitiers plantés depuis
dix ans étaient en plein rapport. Les haies qui garantissaient les
domaines de toute contestation future étaient poussées. Les peupliers,
les ormes, tout était bien venu. Avec ses nouvelles acquisitions et en
introduisant partout le nouveau système d'exploitation, la terre de
Clochegourde, divisée en quatre grandes fermes, dont deux restaient
à bâtir, était susceptible de rapporter seize mille francs en écus,
à raison de quatre mille francs par chaque ferme; sans compter le
clos de vigne, ni les deux cents arpents de bois qui les joignaient,
ni la ferme modèle. Les chemins de ses quatre fermes pouvaient tous
aboutir à une grande avenue qui de Clochegourde irait en droite ligne
s'embrancher sur la route de Chinon. La distance entre cette avenue
et Tours n'étant que de cinq lieues, les fermiers ne devaient pas lui
manquer, surtout au moment où tout le monde parlait des améliorations
faites par le comte, de ses succès, et de la bonification de ses
terres. Dans chacun des deux domaines achetés, elle voulait faire jeter
une quinzaine de mille francs pour convertir les maisons de maître en
deux grandes fermes, afin de les mieux louer après les avoir cultivées
pendant une année ou deux, en y envoyant pour régisseur un certain
Martineau, le meilleur, le plus probe de ses métiviers, lequel allait
se trouver sans place; car les baux à moitié de ses quatre métairies
finissaient, et le moment de les réunir en deux fermes et de louer en
argent était venu. Ses idées si simples, mais compliquées de trente
et quelques mille francs à dépenser, étaient en ce moment l'objet de
longues discussions entre elle et le comte; querelles affreuses, et
dans lesquelles elle n'était soutenue que par l'intérêt de ses deux
enfants. Cette pensée:--«Si je mourais demain, qu'adviendrait-il?» lui
donnait des palpitations. Les âmes douces et paisibles chez lesquelles
la colère est impossible, qui veulent faire régner autour d'elles
leur profonde paix intérieure, savent seules combien de force est
nécessaire pour ces luttes, quelles abondantes vagues de sang affluent
au cœur avant d'entamer le combat, quelle lassitude s'empare de l'être
quand après avoir lutté rien n'est obtenu. Au moment où ses enfants
étaient moins étiolés, moins maigres, plus agiles, car la saison des
fruits avait produit ses effets sur eux; au moment où elle les suivait
d'un œil mouillé dans leurs jeux, en éprouvant un contentement qui
renouvelait ses forces en lui rafraîchissant le cœur, la pauvre femme
subissait les pointilleries injurieuses et les attaques lancinantes
d'une âcre opposition. Le comte, effrayé de ces changements, en niait
les avantages et la possibilité par un entêtement compacte. A des
raisonnements concluants, il répondait par l'objection d'un enfant
qui mettrait en question l'influence du soleil en été. La comtesse
l'emporta. La victoire du bon sens sur la folie calma ses plaies, elle
oublia ses blessures. Ce jour elle s'alla promener à la Cassine et à
la Rhétorière, afin d'y décider les constructions. Le comte marchait
seul en avant, les enfants nous séparaient, et nous étions tous deux en
arrière suivant lentement, car elle me parlait de ce ton doux et bas
qui faisait ressembler ses phrases à des flots menus, murmurés par la
mer sur un sable fin.

«Elle était certaine du succès, me disait-elle. Il allait s'établir
une concurrence pour le service de Tours à Chinon, entreprise par un
homme actif, par un messager, cousin de Manette, qui voulait avoir
une grande ferme sur la route. Sa famille était nombreuse: le fils
aîné conduirait les voitures, le second ferait les roulages, le père,
placé sur la route, à La Rabelaye, une des fermes à louer et située
au centre, pourrait veiller au relais et cultiverait bien les terres
en les amendant avec les fumiers que lui donneraient ses écuries.
Quant à la seconde ferme, la Baude, celle qui se trouvait à deux pas
de Clochegourde, un de leurs quatre colons, homme probe, intelligent,
actif et qui sentait les avantages de la nouvelle culture, offrait
déjà de la prendre à bail. Quant à la Cassine et à la Rhétorière, ces
terres étaient les meilleures du pays; une fois les fermes bâties et
les cultures en pleine valeur, il suffirait de les afficher à Tours.
En deux ans, Clochegourde vaudrait ainsi vingt-quatre mille francs
de rente environ; la Gravelotte, cette ferme du Maine, retrouvée par
monsieur de Mortsauf, venait d'être prise à sept mille francs pour neuf
ans; la pension du maréchal-de-camp était de quatre mille francs; si
ces revenus ne constituaient pas encore une fortune, ils procuraient
une grande aisance; plus tard, d'autres améliorations lui permettraient
peut-être d'aller un jour à Paris pour y veiller l'éducation de
Jacques, dans deux ans, quand la santé de l'héritier présomptif serait
affermie.»

Avec quel tremblement elle prononça le mot _Paris_! J'étais au fond
de ce projet, elle voulait se séparer le moins possible de l'ami.
Sur ce mot je m'enflammai, je lui dis qu'elle ne me connaissait pas;
que, sans lui en parler, j'avais comploté d'achever mon éducation en
travaillant nuit et jour, afin d'être le précepteur de Jacques; car je
ne supporterais pas l'idée de savoir dans son intérieur un jeune homme.
A ces mots, elle devint sérieuse.

--Non, Félix, dit-elle, cela ne sera pas plus que votre prêtrise. Si
vous avez par un seul mot atteint la mère jusqu'au fond de son cœur, la
femme vous aime trop sincèrement pour vous laisser devenir victime de
votre attachement. Une déconsidération sans remède serait le loyer de
ce dévouement, et je n'y pourrais rien. Oh! non, que je ne vous sois
funeste en rien! Vous, vicomte de Vandenesse, précepteur? Vous! dont la
noble devise est: _Ne se vend_! Fussiez-vous un Richelieu, vous vous
seriez à jamais barré la vie. Vous causeriez les plus grands chagrins à
votre famille. Mon ami, vous ne savez pas ce qu'une femme comme ma mère
sait mettre d'impertinence dans un regard protecteur, d'abaissement
dans une parole, de mépris dans un salut.

--Et si vous m'aimez, que me fait le monde?

Elle feignit de ne pas avoir entendu, et dit en continuant:--Quoique
mon père soit excellent et disposé à m'accorder ce que je lui demande,
il ne vous pardonnerait pas de vous être mal placé dans le monde et se
refuserait à vous y protéger. Je ne voudrais pas vous voir précepteur
du Dauphin! Acceptez la société comme elle est, ne commettez point de
fautes dans la vie. Mon ami, cette proposition insensée de....

--D'amour, lui dis-je à voix basse.

--Non, de charité, dit-elle en retenant ses larmes, cette pensée folle
m'éclaire sur votre caractère; votre cœur vous nuira. Je réclame, dès
ce moment, le droit de vous apprendre certaines choses; laissez à mes
yeux de femme le soin de voir quelquefois pour vous? Oui, du fond de
mon Clochegourde, je veux assister, muette et ravie, à vos succès.
Quant au précepteur, eh! bien, soyez tranquille, nous trouverons un
bon vieil abbé, quelque ancien savant jésuite, et mon père sacrifiera
volontiers une somme pour l'éducation de l'enfant qui doit porter son
nom. Jacques est mon orgueil. Il a pourtant onze ans, dit-elle, après
une pause. Mais il en est de lui comme de vous: en vous voyant, je vous
avais donné treize ans.

Nous étions arrivés à la Cassine où Jacques, Madeleine et moi nous la
suivions comme des petits suivent leur mère; mais nous la gênions; je
la laissai pour un moment et m'en allai dans le verger où Martineau
l'aîné, son garde, examinait de compagnie avec Martineau cadet, le
métivier, si les arbres devaient être ou non abattus; ils discutaient
ce point comme s'il s'agissait de leurs propres biens. Je vis alors
combien la comtesse était aimée. J'exprimai mon idée à un pauvre
journalier qui, le pied sur sa bêche et le coude posé sur le manche,
écoutait les deux docteurs en Pomologie.

--Ah! oui, monsieur, me répondit-il, c'est une bonne femme, et pas
fière, comme toutes ces guenons d'Azay qui nous verraient crever comme
des chiens plutôt que de nous céder un sou sur une toise de fossé! Le
jour où cette femme quittera le pays, la Sainte Vierge en pleurera, et
nous aussi. Elle sait ce qui lui est dû; mais elle connaît nos peines,
et y a égard.

Avec quel plaisir je donnai tout mon argent à cet homme!

Quelques jours après, il vint un poney pour Jacques, que son
père, excellent cavalier, voulait plier lentement aux fatigues de
l'équitation. L'enfant eut un joli habillement de cavalier, acheté
sur le produit des noyers. Le matin où il prit la première leçon,
accompagné de son père, aux cris de Madeleine étonnée qui sautait sur
le gazon autour duquel courait Jacques, ce fut pour la comtesse la
première grande fête de sa maternité. Jacques avait une collerette
brodée par sa mère, une petite redingote en drap bleu de ciel serrée
par une ceinture de cuir verni, un pantalon blanc à plis et une
toque écossaise d'où ses cheveux cendrés s'échappaient en grosses
boucles: il était ravissant à voir. Aussi tous les gens de la maison
se groupèrent-ils en partageant cette félicité domestique. Le jeune
héritier souriait à sa mère en passant et se tenait sans peur. Ce
premier acte d'homme chez cet enfant de qui la mort parut si souvent
prochaine, l'espérance d'un bel avenir, garanti par cette promenade
qui le lui montrait si beau, si joli, si frais, quelle délicieuse
récompense! la joie du père, qui redevenait jeune et souriait pour la
première fois depuis long-temps, le bonheur peint dans les yeux de tous
les gens de la maison, le cri d'un vieux piqueur de Lenoncourt qui
revenait de Tours, et qui, voyant la manière dont l'enfant tenait la
bride, lui dit:--«Bravo, monsieur le vicomte!» c'en fut trop, madame de
Mortsauf fondit en larmes. Elle, si calme dans ses douleurs, se trouva
faible pour supporter la joie en admirant son enfant chevauchant sur
ce sable où souvent elle l'avait pleuré par avance, en le promenant au
soleil. En ce moment elle s'appuya sur mon bras, sans remords, et me
dit:--Je crois n'avoir jamais souffert. Ne nous quittez pas aujourd'hui.

La leçon finie, Jacques se jeta dans les bras de sa mère qui le reçut
et le garda sur elle avec la force que prête l'excès des voluptés, et
ce fut des baisers, des caresses sans fin. J'allai faire avec Madeleine
deux bouquets magnifiques pour en décorer la table en l'honneur du
cavalier. Quand nous revînmes au salon, la comtesse me dit:--Le quinze
octobre sera certes un grand jour! Jacques a pris sa première leçon
d'équitation, et je viens de faire le dernier point de mon meuble.

--Hé! bien, Blanche, dit le comte en riant, je veux vous le payer.

Il lui offrit le bras, et l'amena dans la première cour où elle vit
une calèche que son père lui donnait, et pour laquelle le comte
avait acheté deux chevaux en Angleterre, amenés avec ceux du duc de
Lenoncourt. Le vieux piqueur avait tout préparé dans la première cour,
pendant la leçon. Nous entraînâmes la voiture, en allant voir le tracé
de l'avenue qui devait mener en droite ligne de Clochegourde à la route
de Chinon, et que les récentes acquisitions permettaient de faire à
travers les nouveaux domaines. En revenant, la comtesse me dit d'un air
plein de mélancolie:--Je suis trop heureuse, pour moi le bonheur est
comme une maladie, il m'accable, et j'ai peur qu'il ne s'efface comme
un rêve.

J'aimais trop passionnément pour ne pas être jaloux, et je ne pouvais
lui rien donner, moi! Dans ma rage, je cherchais un moyen de mourir
pour elle. Elle me demanda quelles pensées voilaient mes yeux, je les
lui dis naïvement, elle en fut plus touchée que de tous les présents,
et jeta du baume dans mon cœur quand, après m'avoir emmené sur le
perron, elle me dit à l'oreille:--Aimez-moi comme m'aimait ma tante, ne
sera-ce pas me donner votre vie? et si je la prends ainsi, n'est-ce pas
me faire votre obligée à toute heure?

--Il était temps de finir ma tapisserie, reprit-elle en rentrant dans
le salon où je lui baisai la main comme pour renouveler mes serments.
Vous ne savez peut-être pas, Félix, pourquoi je me suis imposé ce long
ouvrage? Les hommes trouvent dans les occupations de leur vie des
ressources contre les chagrins, le mouvement des affaires les distrait;
mais nous autres femmes, nous n'avons dans l'âme aucun point d'appui
contre nos douleurs. Afin de pouvoir sourire à mes enfants et à mon
mari quand j'étais en proie à de tristes images, j'ai senti le besoin
de régulariser la souffrance par un mouvement physique. J'évitais ainsi
les atonies qui suivent les grandes dépenses de force, aussi bien que
les éclairs de l'exaltation.

L'action de lever le bras en temps égaux berçait ma pensée et
communiquait à mon âme, où grondait l'orage, la paix du flux et du
reflux en réglant ainsi ses émotions. Chaque point avait la confidence
de mes secrets, comprenez-vous? Hé! bien, en faisant mon dernier
fauteuil, je pensais trop a vous! oui, beaucoup trop, mon ami. Ce que
vous mettez dans vos bouquets, moi je le disais à mes dessins.

Le dîner fut gai. Jacques, comme tous les enfants dont on s'occupe, me
sauta au cou, en voyant les fleurs que je lui avais cueillies en guise
de couronne. Sa mère affecta de me bouder à cause de cette infidélité;
le cher enfant lui offrit ce bouquet jalousé, avec quelle grâce, vous
le savez! Le soir, nous fîmes tous trois un tric-trac, moi seul contre
monsieur et madame de Mortsauf, et le comte fut charmant. Enfin, à la
tombée du jour, ils me reconduisirent jusqu'au chemin de Frapesle,
par une de ces tranquilles soirées dont les harmonies font gagner en
profondeur aux sentiments ce qu'ils perdent en vivacité. Ce fut une
journée unique en la vie de cette pauvre femme, un point brillant que
vint souvent caresser son souvenir aux heures difficiles. En effet,
les leçons d'équitation devinrent bientôt un sujet de discorde. La
comtesse craignit avec raison les dures apostrophes du père pour le
fils. Jacques maigrissait déjà, ses beaux yeux bleus se cernaient
pour ne pas causer de chagrin à sa mère, il aimait mieux souffrir en
silence. Je trouvai un remède à ses maux en lui conseillant de dire à
son père qu'il était fatigué, quand le comte se mettrait en colère;
mais ces palliatifs furent insuffisants: il fallut substituer le
vieux piqueur au père, qui ne se laissa pas arracher son écolier sans
des tiraillements. Les criailleries et les discussions revinrent; le
comte trouva des textes à ses plaintes continuelles dans le peu de
reconnaissance des femmes; il jeta vingt fois par jour la calèche, les
chevaux et les livrées au nez de sa femme. Enfin il arriva l'un de ces
événements auxquels les caractères de ce genre et les maladies de cette
espèce aiment à se prendre: la dépense dépassa de moitié les prévisions
à la Cassine et à la Rhétorière, où des murs et des planchers mauvais
s'écroulèrent. Un ouvrier vient maladroitement annoncer cette nouvelle
à monsieur de Mortsauf, au lieu de la dire à la comtesse. Ce fut
l'objet d'une querelle commencée doucement, mais qui s'envenima par
degrés, et où l'hypocondrie du comte, apaisée depuis quelques jours,
demanda ses arrérages à la pauvre Henriette.

Ce jour-là, j'étais parti de Frapesle à dix heures et demie, après le
déjeuner, pour venir faire à Clochegourde un bouquet avec Madeleine.
L'enfant m'avait apporté sur la balustrade de la terrasse les deux
vases, et j'allais des jardins aux environs, courant après les fleurs
d'automne, si belles, mais si rares. En revenant de ma dernière course,
je ne vis plus mon petit lieutenant à ceinture rose, à pèlerine
dentelée, et j'entendis des cris à Clochegourde.

--Le général, me dit Madeleine en pleurs, et chez elle ce mot était un
mot de haine contre son père, le général gronde notre mère, allez donc
la défendre.

Je volai par les escaliers et j'arrivai dans le salon sans être aperçu
ni salué par le comte ni par sa femme. En entendant les cris aigus
du fou, j'allai fermer toutes les portes, puis je revins, j'avais vu
Henriette aussi blanche que sa robe.

--Ne vous mariez jamais, Félix, me dit le comte; une femme est
conseillée par le diable; la plus vertueuse inventerait le mal s'il
n'existait pas, toutes sont des bêtes brutes.

J'entendis alors des raisonnements sans commencement ni fin. Se
prévalant de ses négations antérieures, monsieur de Mortsauf répéta
les niaiseries des paysans qui se refusaient aux nouvelles méthodes.
Il prétendit que s'il avait dirigé Clochegourde, il serait deux fois
plus riche qu'il ne l'était. En formulant ses blasphèmes violemment
et injurieusement, il jurait, il sautait d'un meuble à l'autre,
il les déplaçait et les cognait; puis au milieu d'une phrase il
s'interrompait pour parler de sa moelle qui le brûlait, ou de sa
cervelle qui s'échappait à flots, comme son argent. Sa femme le
ruinait. Le malheureux, des trente et quelques mille livres de rentes
qu'il possédait, elle lui en avait apporté déjà plus de vingt. Les
biens du duc et ceux de la duchesse valaient plus de cinquante mille
francs de rente, réservés à Jacques. La comtesse souriait superbement
et regardait le ciel.

--Oui, s'écria-t-il, Blanche, vous êtes mon bourreau, vous
m'assassinez; je vous pèse; tu veux te débarrasser de moi, tu es un
monstre d'hypocrisie. Elle rit! Savez-vous pourquoi elle rit, Félix?

Je gardai le silence et baissai la tête.

--Cette femme, reprit-il en faisant la réponse à sa demande, elle me
sèvre de tout bonheur, elle est autant à moi qu'à vous, et prétend
être ma femme! Elle porte mon nom et ne remplit aucun des devoirs que
les lois divines et humaines lui imposent, elle ment ainsi aux hommes
et à Dieu. Elle m'excède de courses et me lasse pour que je la laisse
seule; je lui déplais, elle me hait, et met tout son art à rester jeune
fille; elle me rend fou par les privations qu'elle me cause, car tout
se porte alors à ma pauvre tête; elle me tue à petit feu, et se croit
une sainte, ça communie tous les mois.

La comtesse pleurait en ce moment à chaudes larmes, humiliée
par l'abaissement de cet homme auquel elle disait pour toute
réponse:--Monsieur! monsieur! monsieur!

Quoique les paroles du comte m'eussent fait rougir pour lui comme pour
Henriette, elles me remuèrent violemment le cœur, car elles répondaient
aux sentiments de chasteté, de délicatesse qui sont pour ainsi dire
l'étoffe des premières amours.

--Elle est vierge à mes dépens, disait le comte.

A ce mot, la comtesse s'écria:--Monsieur!

--Qu'est-ce que c'est, dit-il, que votre monsieur impérieux? ne suis-je
pas le maître? faut-il enfin vous l'apprendre?

Il s'avança sur elle en lui présentant sa tête de loup blanc devenue
hideuse, car ses yeux jaunes eurent une expression qui le fit
ressembler à une bête affamée sortant d'un bois. Henriette se coula
de son fauteuil à terre pour recevoir le coup qui n'arriva pas; elle
s'était étendue sur le parquet en perdant connaissance, toute brisée.
Le comte fut comme un meurtrier qui sent jaillir à son visage le sang
de sa victime, il resta tout hébété. Je pris la pauvre femme dans mes
bras, le comte me la laissa prendre comme s'il se fût trouvé indigne de
la porter; mais il alla devant moi pour m'ouvrir la porte de la chambre
contiguë au salon, chambre sacrée où je n'étais jamais entré. Je mis la
comtesse debout, et la tins un moment dans un bras, en passant l'autre
autour de sa taille, pendant que monsieur de Mortsauf ôtait la fausse
couverture, l'édredon, l'appareil du lit; puis, nous la soulevâmes et
l'étendîmes tout habillée. En revenant à elle, Henriette nous pria
par un geste de détacher sa ceinture; monsieur de Mortsauf trouva des
ciseaux et coupa tout, je lui fis respirer des sels, elle ouvrit les
yeux. Le comte s'en alla, plus honteux que chagrin. Deux heures se
passèrent en un silence profond. Henriette avait sa main dans la mienne
et me la pressait sans pouvoir parler. De temps en temps elle levait
les yeux pour me dire par un regard qu'elle voulait demeurer calme et
sans bruit; puis il y eut un moment de trêve où elle se releva sur son
coude, et me dit à l'oreille:--Le malheureux! si vous saviez...

Elle se remit la tête sur l'oreiller. Le souvenir de ses peines passées
joint à ses douleurs actuelles lui rendit des convulsions nerveuses
que je n'avais calmées que par le magnétisme de l'amour; effet qui
m'était encore inconnu, mais dont j'usai par instinct. Je la maintins
avec une force tendrement adoucie; et pendant cette dernière crise,
elle me jeta des regards qui me firent pleurer. Quand ces mouvements
nerveux cessèrent, je rétablis ses cheveux en désordre, que je maniai
pour la seule et unique fois de ma vie; puis je repris encore sa main
et contemplai long-temps cette chambre à la fois brune et grise, ce
lit simple à rideaux de perse, cette table couverte d'une toilette
parée à la mode ancienne, ce canapé mesquin à matelas piqué. Que de
poésie dans ce lieu! Quel abandon du luxe pour sa personne! son luxe
était la plus exquise propreté. Noble cellule de religieuse mariée
pleine de résignation sainte, où le seul ornement était le crucifix de
son lit, au-dessus duquel se voyait le portrait de sa tante; puis, de
chaque côté du bénitier, ses deux enfants dessinés par elle au crayon,
et leurs cheveux du temps où ils étaient petits. Quelle retraite pour
une femme de qui l'apparition dans le grand monde eût fait pâlir les
plus belles! Tel était le boudoir où pleurait toujours la fille d'une
illustre famille, inondée en ce moment d'amertume et se refusant à
l'amour qui l'aurait consolée. Malheur secret, irréparable! Et des
larmes chez la victime pour le bourreau, et des larmes chez le bourreau
pour la victime. Quand les enfants et la femme de chambre entrèrent,
je sortis. Le comte m'attendait, il m'admettait déjà comme un pouvoir
médiateur entre sa femme et lui; et il me saisit par les mains en me
criant:--Restez, restez, Félix!

--Malheureusement, lui dis-je, monsieur de Chessel a du monde, il ne
serait pas convenable que ses convives cherchassent les motifs de mon
absence; mais après le dîner je reviendrai.

Il sortit avec moi, me reconduisit jusqu'à la porte d'en bas sans me
dire un mot; puis il m'accompagna jusqu'à Frapesle, sans savoir ce
qu'il faisait. Enfin, là je lui dis:--Au nom du ciel, monsieur le
comte, laissez-lui diriger votre maison, si cela peut lui plaire, et ne
la tourmentez plus.

--Je n'ai pas long-temps à vivre, me dit-il d'un air sérieux; elle ne
souffrira pas long-temps par moi, je sens que ma tête éclate.

Et il me quitta dans un accès d'égoïsme involontaire. Après le dîner,
je revins savoir des nouvelles de madame de Mortsauf, que je trouvai
déjà mieux. Si telles étaient, pour elle, les joies du mariage, si
de semblables scènes se renouvelaient souvent, comment pouvait-elle
vivre? Quel lent assassinat impuni! Pendant cette soirée, je compris
par quelles tortures inouïes le comte énervait sa femme. Devant quel
tribunal apporter de tels litiges? Ces réflexions m'hébétaient, je ne
pus rien dire à Henriette; mais je passai la nuit à lui écrire. Des
trois ou quatre lettres que je fis, il m'est resté ce commencement dont
je ne fus pas content; mais s'il me parut ne rien exprimer, ou trop
parler de moi quand je ne devais m'occuper que d'elle, il vous dira
dans quel état était mon âme.


  «A MADAME DE MORTSAUF.

  »Combien de choses n'avais-je pas à vous dire en arrivant,
  auxquelles je pensais pendant le chemin et que j'oublie en vous
  voyant! Oui, dès que je vous vois, chère Henriette, je ne trouve
  plus mes paroles en harmonie avec les reflets de votre âme qui
  grandissent votre beauté; puis j'éprouve près de vous un bonheur
  tellement infini, que le sentiment actuel efface les sentiments
  de la vie antérieure. Chaque fois, je nais à une vie plus étendue
  et suis comme le voyageur qui, en montant quelque grand rocher,
  découvre à chaque pas un nouvel horizon. A chaque nouvelle
  conversation, n'ajoutai-je pas à mes immenses trésors un nouveau
  trésor? Là, je crois, est le secret des longs, des inépuisables
  attachements. Je ne puis donc vous parler de vous que loin de
  vous. En votre présence, je suis trop ébloui pour voir, trop
  heureux pour interroger mon bonheur, trop plein de vous pour être
  moi, trop éloquent par vous pour parler, trop ardent à saisir
  le moment présent pour me souvenir du passé. Sachez bien cette
  constante ivresse pour m'en pardonner les erreurs. Près de vous,
  je ne puis que sentir. Néanmoins j'oserai vous dire, ma chère
  Henriette, que jamais, dans les nombreuses joies que vous avez
  faites, je n'ai ressenti de félicités semblables aux délices qui
  remplirent mon âme hier quand, après cette tempête horrible où
  vous avez lutté contre le mal avec un courage surhumain, vous
  êtes revenue à moi seul, au milieu du demi-jour de votre chambre,
  où cette malheureuse scène m'a conduit. Moi seul ai su de quelles
  lueurs peut briller une femme quand elle arrive des portes de
  la mort aux portes de la vie, et que l'aurore d'une renaissance
  vient nuancer son front. Combien votre voix était harmonieuse!
  Combien les mots, même les vôtres, me semblaient petits alors que
  dans le son de votre voix adorée reparaissaient les ressentiments
  vagues d'une douleur passée, mêlés aux consolations divines
  par lesquelles vous m'avez enfin rassuré, en me donnant ainsi
  vos premières pensées. Je vous connaissais brillant de toutes
  les splendeurs humaines; mais hier j'ai entrevu une nouvelle
  Henriette qui serait à moi si Dieu le voulait. Hier j'ai entrevu
  je ne sais quel être dégagé des entraves corporelles qui nous
  empêchent de secouer les feux de l'âme. Tu étais bien belle dans
  ton abattement, bien majestueuse dans ta faiblesse. Hier j'ai
  trouvé quelque chose de plus beau que ta beauté, quelque chose
  de plus doux que ta voix; des lumières plus étincelantes que ne
  l'est la lumière de tes yeux, des parfums pour lesquels il n'est
  point de mots; hier ton âme a été visible et palpable. Ah! j'ai
  bien souffert de n'avoir pu t'ouvrir mon cœur pour t'y faire
  revivre. Enfin, hier, j'ai quitté la terreur respectueuse que tu
  m'inspires, cette défaillance ne nous avait-elle pas rapprochés?
  Alors j'ai su ce que c'était que respirer en respirant avec toi,
  quand la crise le permit d'aspirer notre air. Combien de prières
  élevées au ciel en un moment! Si je n'ai pas expiré en traversant
  les espaces que j'ai franchis pour aller demander à Dieu de te
  laisser encore à moi, l'on ne meurt ni de joie ni de douleur. Ce
  moment m'a laissé des souvenirs ensevelis dans mon âme et qui ne
  reparaîtront jamais à sa surface sans que mes yeux se mouillent
  de pleurs; chaque joie en augmentera le sillon, chaque douleur
  les fera plus profonds. Oui, les craintes dont mon âme fut agitée
  hier seront un terme de comparaison pour toutes mes douleurs à
  venir, comme les joies que tu m'as prodiguées, chère éternelle
  pensée de ma vie! domineront toutes les joies que la main de Dieu
  daignera m'épancher. Tu m'as fait comprendre l'amour divin, cet
  amour sûr qui, plein de sa force et de sa durée, ne connaît ni
  soupçons ni jalousies.»


Une mélancolie profonde me rongeait l'âme, le spectacle de cette vie
intérieure était navrant pour un cœur jeune et neuf aux émotions
sociales; trouver cet abîme à l'entrée du monde, un abîme sans fond,
une mer morte. Cet horrible concert d'infortunes me suggéra des pensées
infinies, et j'eus à mon premier pas dans la vie sociale une immense
mesure à laquelle les autres scènes rapportées ne pouvaient plus être
que petites. Ma tristesse fit juger à monsieur et madame de Chessel que
mes amours étaient malheureuses, et j'eus le bonheur de ne nuire en
rien à ma grande Henriette par ma passion.

Le lendemain, quand j'entrai dans le salon, elle y était seule; elle me
contempla pendant un instant en me tendant la main, et me dit:--L'ami
sera donc toujours trop tendre? Ses yeux devinrent humides, elle se
leva, puis me dit avec un ton de supplication désespérée:--Ne m'écrivez
plus ainsi!

Monsieur de Mortsauf était prévenant. La comtesse avait repris son
courage et son front serein; mais son teint trahissait ses souffrances
de la veille, qui étaient calmées sans être éteintes. Elle me dit le
soir, en nous promenant dans les feuilles sèches de l'automne qui
résonnaient sous nos pas:--La douleur est infinie, la joie a des
limites. Mot qui révélait ses souffrances, par la comparaison qu'elle
en faisait avec ses félicités fugitives.

--Ne médisez pas de la vie, lui dis-je: vous ignorez l'amour, et il a
des voluptés qui rayonnent jusque dans les cieux.

--Taisez-vous, dit-elle, je n'en veux rien connaître. Le Groënlandais
mourrait en Italie! Je suis calme et heureuse près de vous, je puis
vous dire toutes mes pensées; ne détruisez pas ma confiance. Pourquoi
n'auriez-vous pas la vertu du prêtre et le charme de l'homme libre?

--Vous feriez avaler des coupes de ciguë, lui dis-je en lui mettant la
main sur mon cœur qui battait à coups pressés.

--Encore! s'écria-t-elle en retirant sa main comme si elle eût ressenti
quelque vive douleur. Voulez-vous donc m'ôter le triste plaisir de
faire étancher le sang de mes blessures par une main amie? N'ajoutez
pas à mes souffrances, vous ne les savez pas toutes! les plus secrètes
sont les plus difficiles à dévorer. Si vous étiez femme, vous
comprendriez en quelle mélancolie mêlée de dégoût tombe une âme fière,
alors qu'elle se voit l'objet d'attentions qui ne réparent rien et avec
lesquelles _on_ croit tout réparer. Pendant quelques jours je vais être
courtisée, _on_ va vouloir se faire pardonner le tort que l'_on_ s'est
donné. Je pourrais alors obtenir un assentiment aux volontés les plus
déraisonnables. Je suis humiliée par cet abaissement, par ces caresses
qui cessent le jour où l'_on_ croit que j'ai tout oublié. Ne devoir la
bonne grâce de son maître qu'à ses fautes...

--A ses crimes, dis-je vivement.

--N'est-ce pas une affreuse condition d'existence? dit-elle en me
jetant un triste sourire. Puis, je ne sais pas user de ce pouvoir
passager. En ce moment, je ressemble aux chevaliers qui ne portaient
pas de coup à leur adversaire tombé. Voir à terre celui que nous devons
honorer, le relever pour en recevoir de nouveaux coups, souffrir de sa
chute plus qu'il n'en souffre lui-même, et se trouver déshonorée si
l'on profite d'une passagère influence, même dans un but d'utilité;
dépenser sa force, épuiser les trésors de l'âme en ces luttes sans
noblesse, ne régner qu'au moment où l'on reçoit de mortelles blessures!
Mieux vaut la mort. Si je n'avais pas d'enfants, je me laisserais
aller au courant de cette vie; mais, sans mon courage inconnu, que
deviendraient-ils? je dois vivre pour eux, quelque douloureuse que soit
la vie. Vous me parlez d'amour?... eh! mon ami, songez donc en quel
enfer je tomberais si je donnais à cet être sans pitié, comme le sont
tous les gens faibles, le droit de me mépriser? Je ne supporterais
pas un soupçon! La pureté de ma conduite fait ma force. La vertu,
cher enfant, a des eaux saintes où l'on se retrempe et d'où l'on sort
renouvelé à l'amour de Dieu!

--Écoutez, chère Henriette, je n'ai plus qu'une semaine à demeurer ici,
je veux que...

--Ah! vous nous quittez... dit-elle en m'interrompant.

--Mais ne dois-je pas savoir ce que mon père décidera de moi? Voici
bientôt trois mois...

--Je n'ai pas compté les jours, me répondit-elle avec l'abandon de la
femme émue. Elle se recueillit et me dit:--Marchons, allons à Frapesle.

Elle appela le comte, ses enfants, demanda son châle; puis, quand tout
fut prêt, elle si lente, si calme, eut une activité de Parisienne,
et nous partîmes en troupe pour aller à Frapesle y faire une visite
que la comtesse ne devait pas. Elle s'efforça de parler à madame de
Chessel, qui heureusement fut très-prolixe dans ses réponses. Le comte
et monsieur de Chessel s'entretinrent de leurs affaires. J'avais peur
que monsieur de Mortsauf ne vantât sa voiture et son attelage, mais il
fut d'un goût parfait; son voisin le questionna sur les travaux qu'il
entreprenait à la Cassine et à la Rhétorière. En entendant la demande,
je regardai le comte en croyant qu'il s'abstiendrait d'un sujet de
conversation si fatal en souvenirs, si cruellement amer pour lui; mais
il prouva combien il était urgent d'améliorer l'état de l'agriculture
dans le canton, de bâtir de belles fermes dont les locaux fussent sains
et salubres; enfin, il s'attribua glorieusement les idées de sa femme.
Je contemplai la comtesse en rougissant. Ce manque de délicatesse chez
un homme qui dans certaines occasions en montrait tant, cet oubli de la
scène mortelle, cette adoption des idées contre lesquelles il s'était
si violemment élevé, cette croyance en soi me pétrifiaient.


Quand monsieur de Chessel lui dit:--Croyez-vous pouvoir retrouver vos
dépenses?

--Au delà! fit-il avec un geste affirmatif.

De semblables crises ne s'expliquaient que par le mot _démence_.
Henriette, la céleste créature, était radieuse. Le comte ne
paraissait-il pas homme de sens, bon administrateur, excellent
agronome? elle caressait avec ravissement les cheveux de Jacques,
heureuse pour elle, heureuse pour son fils! Quel comique horrible,
quel drame railleur! j'en fus épouvanté. Plus tard, quand le rideau
de la scène sociale se releva pour moi, combien de Mortsauf n'ai-je
pas vus, moins les éclairs de loyauté, moins la religion de celui-ci!
Quelle singulière et mordante puissance est celle qui perpétuellement
jette au fou un ange, à l'homme d'amour sincère et poétique une femme
mauvaise, au petit la grande, et à ce magot une belle et sublime
créature; à la noble Juana de Mancini le capitaine Diard, de qui vous
avez su l'histoire à Bordeaux; à madame de Beauséant un d'Ajuda, à
madame d'Aiglemont son mari, au marquis d'Espard sa femme? J'ai cherché
long-temps le sens de cette énigme, je vous l'avoue. J'ai fouillé bien
des mystères, j'ai découvert la raison de plusieurs lois naturelles,
le sens de quelques hiéroglyphes divins; de celui-ci, je ne sais rien,
je l'étudie toujours comme une figure du casse-tête indien dont les
brames se sont réservé la construction symbolique. Ici le génie du mal
est trop visiblement le maître, et je n'ose accuser Dieu. Malheur sans
remède, qui donc s'amuse à vous tisser? Henriette et son Philosophe
Inconnu auraient-ils donc raison? leur mysticisme contiendrait-il le
sens général de l'humanité?

Les derniers jours que je passai dans ce pays furent ceux de l'automne
effeuillée, jours obscurcis de nuages qui parfois cachèrent le ciel
de la Touraine, toujours si pur et si chaud dans cette belle saison.
La veille de mon départ, madame de Mortsauf m'emmena sur la terrasse,
avant le dîner.

--Mon cher Félix, me dit-elle après un tour fait en silence sous les
arbres dépouillés, vous allez entrer dans le monde, et je veux vous
y accompagner en pensée. Ceux qui ont beaucoup souffert ont beaucoup
vécu; ne croyez pas que les âmes solitaires ne sachent rien de ce
monde, elles le jugent. Si je dois vivre par mon ami, je ne veux
être mal à l'aise ni dans son cœur ni dans sa conscience; au fort du
combat il est bien difficile de se souvenir de toutes les règles,
permettez-moi de vous donner quelques enseignements de mère à fils.
Le jour de votre départ je vous remettrai, cher enfant! une longue
lettre où vous trouverez mes pensées de femme sur le monde, sur
les hommes, sur la manière d'aborder les difficultés dans ce grand
remuement d'intérêts; promettez-moi de ne la lire qu'à Paris? Ma prière
est l'expression d'une de ces fantaisies de sentiment qui sont notre
secret à nous autres femmes; je ne crois pas qu'il soit impossible
de la comprendre, mais peut-être serions-nous chagrines de la savoir
comprise; laissez-moi ces petits sentiers où la femme aime à se
promener seule.

--Je vous le promets, lui dis-je en lui baisant les mains.

--Ah! dit-elle, j'ai encore un serment à vous demander; mais
engagez-vous d'avance à le souscrire.

--Oh! oui, lui dis-je en croyant qu'il allait être question de fidélité.

--Il ne s'agit pas de moi, reprit-elle en souriant avec amertume.
Félix, ne jouez jamais dans quelque salon que ce puisse être; je
n'excepte celui de personne.

--Je ne jouerai jamais, lui répondis-je.

--Bien, dit-elle. Je vous ai trouvé un meilleur usage du temps que vous
dissiperiez au jeu; vous verrez que là où les autres doivent perdre tôt
ou tard, vous gagnerez toujours.

--Comment?

--La lettre vous le dira, répondit-elle d'un air enjoué qui ôtait à ses
recommandations le caractère sérieux dont sont accompagnées celles des
grands-parents.

La comtesse me parla pendant une heure environ et me prouva la
profondeur de son affection en me révélant avec quel soin elle m'avait
étudié pendant ces trois derniers mois; elle entra dans les derniers
replis de mon cœur, en tâchant d'y appliquer le sien; son accent était
varié, convaincant, ses paroles tombaient d'une lèvre maternelle, et
montraient autant par le ton que par la substance combien les liens
nous attachaient déjà l'un à l'autre.

--Si vous saviez, dit-elle en finissant, avec quelles anxiétés je vous
suivrai dans votre route, quelle joie si vous allez droit, quels pleurs
si vous vous heurtez à des angles! Croyez-moi, mon affection est sans
égale; elle est à la fois involontaire et choisie. Ah! je voudrais vous
voir heureux, puissant, considéré, vous qui serez pour moi comme un
rêve animé.

Elle me fit pleurer. Elle était à la fois douce et terrible; son
sentiment se mettait trop audacieusement à découvert, il était trop
pur pour permettre le moindre espoir au jeune homme altéré de plaisir.
En retour de ma chair laissée en lambeaux dans son cœur, elle me
versait des lueurs incessantes et incorruptibles de ce divin amour qui
ne satisfaisait que l'âme. Elle montait à des hauteurs où les ailes
diaprées de l'amour qui me fit dévorer ses épaules ne pouvaient me
porter; pour arriver près d'elle, un homme devait avoir conquis les
ailes blanches du séraphin.

--En toutes choses, lui dis-je, je penserai: Que dirait mon Henriette?

--Bien, je veux être l'étoile et le sanctuaire, dit-elle en faisant
allusion aux rêves de mon enfance, et cherchant à m'en offrir la
réalisation pour tromper mes désirs.

--Vous serez ma religion et ma lumière, vous serez tout, m'écriai-je.

--Non, répondit-elle, je ne puis être la source de vos plaisirs.

Elle soupira, et me jeta le sourire des peines secrètes, ce sourire
de l'esclave un moment révolté. Dès ce jour, elle fut non pas la
bien-aimée, mais la plus aimée; elle ne fut pas dans mon cœur comme
une femme qui veut une place, qui s'y grave par le dévouement ou par
l'excès du plaisir; non, elle eut tout le cœur, et fut quelque chose
de nécessaire au jeu des muscles; elle devint ce qu'était la Béatrix
du poète florentin, la Laure sans tache du poète vénitien, la mère
des grandes pensées, la cause inconnue des résolutions qui sauvent,
le soutien de l'avenir, la lumière qui brille dans l'obscurité comme
le lys dans les feuillages sombres. Oui, elle dicta ces hautes
déterminations qui coupent la part au feu, qui restituent la chose en
péril; elle m'a donné cette constance à la Coligny pour vaincre les
vainqueurs, pour renaître de la défaite, pour lasser les plus forts
lutteurs.

Le lendemain, après avoir déjeuné à Frapesle et fait mes adieux à
mes hôtes si complaisants à l'égoïsme de mon amour, je me rendis à
Clochegourde. Monsieur et madame de Mortsauf avaient projeté de me
reconduire à Tours, d'où je devais partir dans la nuit pour Paris.
Pendant ce chemin la comtesse fut affectueusement muette, elle
prétendit d'abord avoir la migraine; puis elle rougit de ce mensonge
et le pallia soudain en disant qu'elle ne me voyait point partir
sans regret. Le comte m'invita à venir chez lui, quand en l'absence
des Chessel j'aurais l'envie de voir la vallée de l'Indre. Nous nous
séparâmes héroïquement, sans larmes apparentes; mais, comme quelques
enfants maladifs, Jacques eut un mouvement de sensibilité qui lui fit
répandre quelques larmes, tandis que Madeleine, déjà femme, serrait la
main de sa mère.

--Cher petit! dit la comtesse en baisant Jacques avec passion.

Quand je me trouvai seul à Tours, il me prit après le dîner une de ces
rages inexpliquées que l'on n'éprouve qu'au jeune âge. Je louai un
cheval et franchis en cinq quarts d'heure la distance entre Tours et
Pont-de-Ruan. Là, honteux de montrer ma folie, je courus à pied dans le
chemin, et j'arrivai comme un espion, à pas de loup, sous la terrasse.
La comtesse n'y était pas, j'imaginai qu'elle souffrait; j'avais gardé
la clef de la petite porte, j'entrai; elle descendait en ce moment le
perron avec ses deux enfants pour venir respirer, triste et lente, la
douce mélancolie empreinte sur ce paysage, au coucher du soleil.

--Ma mère, voilà Félix, dit Madeleine.

--Oui, moi, lui dis-je à l'oreille. Je me suis demandé pourquoi j'étais
à Tours, quand il m'était encore facile de vous voir. Pourquoi ne pas
accomplir un désir que dans huit jours je ne pourrai plus réaliser?

--Il ne nous quitte pas, ma mère, cria Jacques en sautant à plusieurs
reprises.

--Tais-toi donc, dit Madeleine, tu vas attirer ici le général.

--Ceci n'est pas sage, reprit-elle, quelle folie!

Cette consonnance dite dans les larmes par sa voix, quel paiement de ce
qu'on devrait appeler les calculs usuraires de l'amour!

--J'avais oublié de vous rendre cette clef, lui dis-je en souriant.

--Vous ne reviendrez donc plus? dit-elle.

--Est-ce que nous nous quittons? demandai-je en lui jetant un regard
qui lui fit abaisser ses paupières pour voiler sa muette réponse.

Je partis après quelques moments passés dans une de ces heureuses
stupeurs des âmes arrivées là où finit l'exaltation et où commence la
folle extase. Je m'en allai d'un pas lent, en me retournant sans cesse.
Quand au sommet du plateau je contemplai la vallée une dernière fois,
je fus saisi du contraste qu'elle m'offrit en la comparant à ce qu'elle
était quand j'y vins: ne verdoyait-elle pas, ne flambait-elle pas
alors comme flambaient, comme verdoyaient mes désirs et mes espérances?
Initié maintenant aux sombres et mélancoliques mystères d'une famille,
partageant les angoisses d'une Niobé chrétienne, triste comme elle,
l'âme rembrunie, je trouvais en ce moment la vallée au ton de mes
idées. En ce moment les champs étaient dépouillés, les feuilles des
peupliers tombaient, et celles qui restaient avaient la couleur de
la rouille; les pampres étaient brûlés, la cime des bois offrait les
teintes graves de cette couleur _tannée_ que jadis les rois adoptaient
pour leur costume et qui cachait la pourpre du pouvoir sous le brun
des chagrins. Toujours en harmonie avec mes pensées, la vallée où se
mouraient les rayons jaunes d'un soleil tiède, me présentait encore une
vivante image de mon âme. Quitter une femme aimée est une situation
horrible ou simple, selon les natures; moi je me trouvai soudain comme
dans un pays étranger dont j'ignorais la langue; je ne pouvais me
prendre à rien, en voyant des choses auxquelles je ne sentais plus mon
âme attachée. Alors l'étendue de mon amour se déploya, et ma chère
Henriette s'éleva de toute sa hauteur dans ce désert où je ne vécus
que par son souvenir. Elle fut une figure si religieusement adorée
que je résolus de rester sans souillure en présence de ma divinité
secrète, et me revêtis idéalement de la robe blanche des lévites,
imitant ainsi Pétrarque qui ne se présenta jamais devant Laure de Noves
qu'entièrement habillé de blanc. Avec quelle impatience j'attendis
la première nuit où, de retour chez mon père, je pourrais lire cette
lettre que je touchais durant le voyage comme un avare tâte une somme
en billets qu'il est forcé de porter sur lui. Pendant la nuit je
baisais le papier sur lequel Henriette avait manifesté ses volontés,
où je devais reprendre les mystérieuses effluves échappées de sa main,
d'où les accentuations de sa voix s'élanceraient dans mon entendement
recueilli. Je n'ai jamais lu ses lettres que comme je lus la première,
au lit et au milieu d'un silence absolu; je ne sais pas comment on peut
lire autrement des lettres écrites par une personne aimée; cependant
il est des hommes indignes d'être aimés qui mêlent la lecture de ces
lettres aux préoccupations du jour, la quittent et la reprennent avec
une odieuse tranquillité. Voici, Natalie, l'adorable voix qui tout à
coup retentit dans le silence de la nuit, voici la sublime figure qui
se dressa pour me montrer du doigt le vrai chemin dans le carrefour où
j'étais arrivé.


  «Quel bonheur, mon ami, d'avoir à rassembler les éléments
  épars de mon expérience pour vous la transmettre et vous en
  armer contre les dangers du monde à travers lequel vous devrez
  vous conduire habilement! J'ai ressenti les plaisirs permis de
  l'affection maternelle, en m'occupant de vous durant quelques
  nuits. Pendant que j'écrivais ceci, phrase à phrase, en me
  transportant par avance dans la vie que vous mènerez, j'allais
  parfois à ma fenêtre. En voyant de là les tours de Frapesle
  éclairées par la lune, souvent je me disais: «Il dort, et je
  veille pour lui!» Sensations charmantes qui m'ont rappelé les
  premiers bonheurs de ma vie, alors que je contemplais Jacques
  endormi dans son berceau, en attendant son réveil pour lui
  donner mon lait. N'êtes-vous pas un homme-enfant de qui l'âme
  doit être réconfortée par quelques préceptes dont vous n'avez
  pu vous nourrir dans ces affreux colléges où vous avez tant
  souffert; mais que, nous autres femmes, avons le privilége de
  vous présenter! Ces riens influent sur vos succès, ils les
  préparent et les consolident. Ne sera-ce pas une maternité
  spirituelle que cet engendrement du système auquel un homme doit
  rapporter les actions de sa vie, une maternité bien comprise par
  l'enfant? Cher Félix, laissez-moi, quand même je commettrais ici
  quelques erreurs, imprimer à notre amitié le désintéressement
  qui la sanctifiera: vous livrer au monde, n'est-ce pas renoncer
  à vous? mais je vous aime assez pour sacrifier mes jouissances
  à votre bel avenir. Depuis bientôt quatre mois vous m'avez fait
  étrangement réfléchir aux lois et aux mœurs qui régissent notre
  époque. Les conversations que j'ai eues avec ma tante, et dont
  le sens vous appartient, à vous qui la remplacez! les événements
  de sa vie que monsieur de Mortsauf m'a racontés; les paroles de
  mon père à qui la cour fut si familière; les plus grandes comme
  les plus petites circonstances, tout a surgi dans ma mémoire
  au profit de mon enfant adoptif que je vois près de se lancer
  au milieu des hommes, presque seul; près de se diriger sans
  conseil dans un pays où plusieurs périssent par leurs bonnes
  qualités étourdiment déployées, où certains réussissent par leurs
  mauvaises bien employées.

  «Avant tout, méditez l'expression concise de mon opinion sur
  la société considérée dans son ensemble, car avec vous peu de
  paroles suffisent. J'ignore si les sociétés sont d'origine divine
  ou si elles sont inventées par l'homme, j'ignore également en
  quel sens elles se meuvent; ce qui me semble certain, est leur
  existence; dès que vous les acceptez au lieu de vivre à l'écart,
  vous devez en tenir les conditions constitutives pour bonnes;
  entre elles et vous, demain il se signera comme un contrat. La
  société d'aujourd'hui se sert-elle plus de l'homme qu'elle ne lui
  profite? je le crois; mais que l'homme y trouve plus de charges
  que de bénéfices, ou qu'il achète trop chèrement les avantages
  qu'il en recueille, ces questions regardent le législateur et non
  l'individu. Selon moi, vous devez donc obéir en toute chose à la
  loi générale, sans la discuter, qu'elle blesse ou flatte votre
  intérêt. Quelque simple que puisse vous paraître ce principe, il
  est difficile en ses applications; il est comme une sève qui doit
  s'infiltrer dans les moindres tuyaux capillaires pour vivifier
  l'arbre, lui conserver sa verdure, développer ses fleurs, et
  bonifier ses fruits si magnifiquement qu'il excite une admiration
  générale. Cher, les lois ne sont pas toutes écrites dans un
  livre, les mœurs aussi créent des lois, les plus importantes sont
  les moins connues; il n'est ni professeurs, ni traités, ni école
  pour ce droit qui régit vos actions, vos discours, votre vie
  extérieure, la manière de vous présenter au monde ou d'aborder
  la fortune. Faillir à ces lois secrètes, c'est rester au fond
  de l'état social au lieu de le dominer. Quand même cette lettre
  ferait de fréquents pléonasmes avec vos pensées, laissez-moi donc
  vous confier ma politique de femme.

  «Expliquer la société par la théorie du bonheur individuel pris
  avec adresse aux dépens de tous, est une doctrine fatale dont les
  déductions sévères amènent l'homme à croire que tout ce qu'il
  s'attribue secrètement sans que la loi, le monde ou l'individu
  s'aperçoivent d'une lésion, est bien ou dûment acquis. D'après
  cette charte, le voleur habile est absous, la femme qui manque à
  ses devoirs sans qu'on en sache rien est heureuse et sage; tuez
  un homme sans que la justice en ait une seule preuve, si vous
  conquérez ainsi quelque diadème à la Macbeth, vous avez bien agi;
  votre intérêt devient une loi suprême, la question consiste à
  tourner, sans témoins ni preuves, les difficultés que les mœurs
  et les lois mettent entre vous et vos satisfactions. A qui voit
  ainsi la société, le problème que constitue une fortune à faire,
  mon ami, se réduit à jouer une partie dont les enjeux sont un
  million ou le bagne, une position politique ou le déshonneur.
  Encore le tapis vert n'a-t-il pas assez de drap pour tous les
  joueurs, et faut-il une sorte de génie pour combiner un coup.
  Je ne vous parle ni de croyances religieuses, ni de sentiments;
  il s'agit ici des rouages d'une machine d'or et de fer, et de
  ses résultats immédiats dont s'occupent les hommes. Cher enfant
  de mon cœur, si vous partagez mon horreur envers cette théorie
  des criminels, la société ne s'expliquera donc à vos yeux que
  comme elle s'explique dans tout entendement sain, par la théorie
  des devoirs. Oui, vous vous devez les uns aux autres sous mille
  formes diverses. Selon moi, le duc et pair se doit bien plus à
  l'artisan ou au pauvre, que le pauvre et l'artisan ne se doivent
  au duc et pair. Les obligations contractées s'accroissent en
  raison des bénéfices que la société présente à l'homme, d'après
  ce principe, vrai en commerce comme en politique, que la gravité
  des soins est partout en raison de l'étendue des profits. Chacun
  paie sa dette à sa manière. Quand notre pauvre homme de la
  Rhétorière vient se coucher fatigué de ses labours, croyez-vous
  qu'il n'ait pas rempli des devoirs; il a certes mieux accompli
  les siens que beaucoup de gens haut placés. En considérant ainsi
  la société dans laquelle vous voudrez une place en harmonie avec
  votre intelligence et vos facultés, vous avez donc à poser,
  comme principe générateur, cette maxime: ne se rien permettre ni
  contre sa conscience ni contre la conscience publique. Quoique
  mon insistance puisse vous sembler superflue, je vous supplie,
  oui, votre Henriette vous supplie de bien peser le sens de ces
  deux paroles. Simples en apparence, elles signifient, cher,
  que la droiture, l'honneur, la loyauté, la politesse sont les
  instruments les plus sûrs et les plus prompts de votre fortune.
  Dans ce monde égoïste, une foule de gens vous diront que l'on ne
  fait pas son chemin par les sentiments, que les considérations
  morales trop respectées retardent leur marche; vous verrez des
  hommes mal élevés, mal-appris ou incapables de toiser l'avenir,
  froissant un petit, se rendant coupables d'une impolitesse
  envers une vieille femme, refusant de s'ennuyer un moment avec
  quelque bon vieillard, sous prétexte qu'ils ne leur sont utiles
  à rien; plus tard vous apercevrez ces hommes accrochés à des
  épines qu'ils n'auront pas épointées, et manquant leur fortune
  pour un rien; tandis que l'homme rompu de bonne heure à cette
  théorie des devoirs, ne rencontrera point d'obstacles; peut-être
  arrivera-t-il moins promptement, mais sa fortune sera solide et
  restera quand celle des autres croulera!

  »Quand je vous dirai que l'application de cette doctrine exige
  avant tout la science des manières, vous trouverez peut-être que
  ma jurisprudence sent un peu la cour et les enseignements que
  j'ai reçus dans la maison de Lenoncourt. O mon ami! j'attache
  la plus grande importance à cette instruction, si petite en
  apparence. Les habitudes de la grande compagnie vous sont aussi
  nécessaires que peuvent l'être les connaissances étendues et
  variées que vous possédez; elles les ont souvent suppléées:
  certains ignorants en fait, mais doués d'un esprit naturel,
  habitués à mettre de la suite dans leurs idées, sont arrivés à
  une grandeur qui fuyait de plus dignes qu'eux. Je vous ai bien
  étudié, Félix, afin de savoir si votre éducation, prise en commun
  dans les colléges, n'avait rien gâté chez vous. Avec quelle joie
  ai-je reconnu que vous pouviez acquérir le peu qui vous manque,
  Dieu seul le sait! Chez beaucoup de personnes élevées dans ces
  traditions, les manières sont purement extérieures; car la
  politesse exquise, les belles façons viennent du cœur et d'un
  grand sentiment de dignité personnelle, voilà pourquoi, malgré
  leur éducation, quelques nobles ont mauvais ton, tandis que
  certaines personnes d'extraction bourgeoise ont naturellement
  bon goût, et n'ont plus qu'à prendre quelques leçons pour se
  donner, sans imitation gauche, d'excellentes manières. Croyez-en
  une pauvre femme qui ne sortira jamais de sa vallée, ce ton
  noble, cette simplicité gracieuse empreinte dans la parole, dans
  le geste, dans la tenue et jusque dans la maison, constitue
  comme une poésie physique dont le charme est irrésistible; jugez
  de sa puissance quand elle prend sa source dans le cœur? La
  politesse, cher enfant, consiste à paraître s'oublier pour les
  autres; chez beaucoup de gens, elle est une grimace sociale qui
  se dément aussitôt que l'intérêt trop froissé montre le bout de
  l'oreille, un grand devient alors ignoble. Mais, et je veux que
  vous soyez ainsi, Félix, la vraie politesse implique une pensée
  chrétienne; elle est comme la fleur de la charité, et consiste à
  s'oublier réellement. En souvenir d'Henriette, ne soyez donc pas
  une fontaine sans eau, ayez l'esprit et la forme! Ne craignez
  pas d'être souvent la dupe de cette vertu sociale, tôt ou tard
  vous recueillerez le fruit de tant de grains en apparence
  jetés au vent. Mon père a remarqué jadis qu'une des façons les
  plus blessantes dans la politesse mal entendue est l'abus des
  promesses. Quand il vous sera demandé quelque chose que vous
  ne sauriez faire, refusez net en ne laissant aucune fausse
  espérance; puis accordez promptement ce que vous voulez octroyer:
  vous acquerrez ainsi la grâce du refus et la grâce du bienfait,
  double loyauté qui relève merveilleusement un caractère. Je ne
  sais si l'on ne nous en veut pas plus d'un espoir déçu qu'on ne
  nous sait gré d'une faveur. Surtout, mon ami, car ces petites
  choses sont bien dans mes attributions, et je puis m'appesantir
  sur ce que je crois savoir, ne soyez ni confiant, ni banal, ni
  empressé, trois écueils! La trop grande confiance diminue le
  respect, la banalité nous vaut le mépris, le zèle nous rend
  excellents à exploiter. Et d'abord, cher enfant, vous n'aurez
  pas plus de deux ou trois amis dans le cours de votre existence,
  votre entière confiance est leur bien; la donner à plusieurs,
  n'est-ce pas les trahir? Si vous vous liez avec quelques hommes
  plus intimement qu'avec d'autres, soyez donc discret sur
  vous-même, soyez toujours réservé comme si vous deviez les avoir
  un jour pour compétiteurs, pour adversaires ou pour ennemis; les
  hasards de la vie le voudront ainsi. Gardez donc une attitude
  qui ne soit ni froide ni chaleureuse, sachez trouver cette
  ligne moyenne sur laquelle un homme peut demeurer sans rien
  compromettre. Oui, croyez que le galant homme est aussi loin de
  la lâche complaisance de Philinte que de l'âpre vertu d'Alceste.
  Le génie du poète comique brille dans l'indication du milieu vrai
  que saisissent les spectateurs nobles; certes, tous pencheront
  plus vers les ridicules de la vertu que vers le souverain
  mépris caché sous la bonhomie de l'égoïsme; mais ils sauront se
  préserver de l'un et de l'autre. Quant à la banalité, si elle
  fait dire de vous par quelques niais que vous êtes un homme
  charmant, les gens habitués à sonder, à évaluer les capacités
  humaines, déduiront votre tare et vous serez promptement
  déconsidéré, car la banalité est la ressource des gens faibles;
  or les faibles sont malheureusement méprisés par une société qui
  ne voit dans chacun de ses membres que des organes; peut-être
  d'ailleurs a-t-elle raison, la nature condamne à mort les êtres
  imparfaits. Aussi peut-être les touchantes protections de la
  femme sont-elles engendrées par le plaisir qu'elle trouve à
  lutter contre une force aveugle, à faire triompher l'intelligence
  du cœur sur la brutalité de la matière. Mais la société, plus
  marâtre que mère, adore les enfants qui flattent sa vanité. Quant
  au zèle, cette première et sublime erreur de la jeunesse qui
  trouve un contentement réel à déployer ses forces et commence
  ainsi par être la dupe d'elle-même avant d'être celle d'autrui,
  gardez-le pour vos sentiments partagés, gardez-le pour la femme
  et pour Dieu. N'apportez ni au bazar du monde ni aux spéculations
  de la politique des trésors en échange desquels ils vous rendront
  des verroteries. Vous devez croire la voix qui vous commande la
  noblesse en toute chose, alors qu'elle vous supplie de ne pas
  vous prodiguer inutilement; car malheureusement les hommes vous
  estiment en raison de votre utilité, sans tenir compte de votre
  valeur. Pour employer une image qui se grave en votre esprit
  poétique, que le chiffre soit d'une grandeur démesurée, tracé en
  or, écrit au crayon, ce ne sera jamais qu'un chiffre. Comme l'a
  dit un homme de cette époque: «n'ayez jamais de zèle!» Le zèle
  effleure la duperie, il cause des mécomptes; vous ne trouveriez
  jamais au-dessus de vous une chaleur en harmonie avec la vôtre:
  les rois comme les femmes croient que tout leur est dû. Quelque
  triste que soit ce principe, il est vrai, mais ne déflore point
  l'âme. Placez vos sentiments purs en des lieux inaccessibles où
  leurs fleurs soient passionnément admirées, où l'artiste rêvera
  presque amoureusement au chef-d'œuvre. Les devoirs, mon ami, ne
  sont pas des sentiments. Faire ce qu'on doit n'est pas faire ce
  qui plaît. Un homme doit aller mourir froidement pour son pays
  et peut donner avec bonheur sa vie à une femme. Une des règles
  les plus importantes de la science des manières, est un silence
  presque absolu sur vous-même. Donnez-vous la comédie, quelque
  jour, de parler de vous-même à des gens de simple connaissance;
  entretenez-les de vos souffrances, de vos plaisirs ou de vos
  affaires; vous verrez l'indifférence succédant à l'intérêt joué;
  puis, l'ennui venu, si la maîtresse du logis ne vous interrompt
  poliment, chacun s'éloignera sous des prétextes habilement
  saisis. Mais voulez-vous grouper autour de vous toutes les
  sympathies, passer pour un homme aimable et spirituel, d'un
  commerce sûr? entretenez-les d'eux-mêmes, cherchez un moyen de
  les mettre en scène, même en soulevant des questions en apparence
  inconciliables avec les individus; les fronts s'animeront, les
  bouches vous souriront, et quand vous serez parti chacun fera
  votre éloge. Votre conscience et la voix du cœur vous diront
  la limite où commence la lâcheté des flatteries, où finit la
  grâce de la conversation. Encore un mot sur le discours en
  public. Mon ami, la jeunesse est toujours encline à je ne sais
  quelle promptitude de jugement qui lui fait honneur, mais qui
  la dessert; de là venait le silence imposé par l'éducation
  d'autrefois aux jeunes gens qui faisaient auprès des grands un
  stage pendant lequel ils étudiaient la vie; car, autrefois, la
  Noblesse comme l'Art avait ses apprentis, ses pages dévoués aux
  maîtres qui les nourrissaient. Aujourd'hui la jeunesse possède
  une science de serre chaude, partant tout acide, qui la porte à
  juger avec sévérité les actions, les pensées et les écrits; elle
  tranche avec le fil d'une lame qui n'a pas encore servi. N'ayez
  pas ce travers. Vos arrêts seraient des censures qui blesseraient
  beaucoup de personnes autour de vous, et tous pardonneront moins
  peut-être une blessure secrète qu'un tort que vous donneriez
  publiquement. Les jeunes gens sont sans indulgence, parce qu'ils
  ne connaissent rien de la vie ni de ses difficultés. Le vieux
  critique est bon et doux, le jeune critique est implacable;
  celui-ci ne sait rien, celui-là sait tout. D'ailleurs, il est
  au fond de toutes les actions humaines un labyrinthe de raisons
  déterminantes, desquelles Dieu s'est réservé le jugement
  définitif. Ne soyez sévère que pour vous-même. Votre fortune
  est devant vous, mais personne en ce monde ne peut faire la
  sienne sans aide; pratiquez donc la maison de mon père, l'entrée
  vous en est acquise, les relations que vous vous y créerez vous
  serviront en mille occasions; mais n'y cédez pas un pouce de
  terrain à ma mère, elle écrase celui qui s'abandonne et admire
  la fierté de celui qui lui résiste; elle ressemble au fer qui,
  battu, peut se joindre au fer, mais qui brise par son contact
  tout ce qui n'a pas sa dureté. Cultivez donc ma mère; si elle
  vous veut du bien, elle vous introduira dans les salons où vous
  acquerrez cette fatale science du monde, l'art d'écouter, de
  parler, de répondre, de vous présenter, de sortir; le langage
  précis, ce _je ne sais quoi_ qui n'est pas plus la supériorité
  que l'habit ne constitue le génie, mais sans lequel le plus beau
  talent ne sera jamais admis. Je vous connais assez pour être
  sûre de ne me faire aucune illusion en vous voyant par avance
  comme je souhaite que vous soyez: simple dans vos manières, doux
  de ton, fier sans fatuité, respectueux près des vieillards,
  prévenant sans servilité, discret surtout. Déployez votre esprit,
  mais ne servez pas d'amusement aux autres; car, sachez bien que
  si votre supériorité froisse un homme médiocre, il se taira,
  puis il dira de vous:--«Il est très-amusant!» terme de mépris.
  Que votre supériorité soit toujours léonine. Ne cherchez pas
  d'ailleurs à complaire aux hommes. Dans vos relations avec eux,
  je vous recommande une froideur qui puisse arriver jusqu'à cette
  impertinence dont ils ne peuvent se fâcher; tous respectent celui
  qui les dédaigne, et ce dédain vous conciliera la faveur de
  toutes les femmes qui vous estimeront en raison du peu de cas que
  vous ferez des hommes. Ne souffrez jamais près de vous des gens
  déconsidérés, quand même ils ne mériteraient pas leur réputation,
  car le monde nous demande également compte de nos amitiés et de
  nos haines; à cet égard, que vos jugements soient long-temps
  et mûrement pesés, mais qu'ils soient irrévocables. Quand les
  hommes repoussés par vous auront justifié votre répulsion, votre
  estime sera recherchée; ainsi vous inspirerez ce respect tacite
  qui grandit un homme parmi les hommes. Vous voilà donc armé de
  la jeunesse qui plaît, de la grâce qui séduit, de la sagesse qui
  conserve les conquêtes. Tout ce que je viens de vous dire peut se
  résumer par un vieux mot: _noblesse oblige_!

  »Maintenant appliquez ces préceptes à la politique des affaires.
  Vous entendrez plusieurs personnes disant que la finesse est
  l'élément du succès, que le moyen de percer la foule est de
  diviser les hommes pour se faire faire place. Mon ami, ces
  principes étaient bons au Moyen-Age, quand les princes avaient
  des forces rivales à détruire les unes par les autres; mais
  aujourd'hui tout est à jour, et ce système vous rendrait de fort
  mauvais services. En effet, vous rencontrerez devant vous, soit
  un homme loyal et vrai, soit un ennemi traître, un homme qui
  procédera par la calomnie, par la médisance, par la fourberie.
  Eh! bien, sachez que vous n'avez pas de plus puissant auxiliaire
  que celui-ci, l'ennemi de cet homme est lui-même; vous pouvez le
  combattre en vous servant d'armes loyales, il sera tôt ou tard
  méprisé. Quant au premier, votre franchise vous conciliera son
  estime; et, vos intérêts conciliés (car tout s'arrange), il vous
  servira. Ne craignez pas de vous faire des ennemis, malheur à qui
  n'en a pas dans le monde où vous allez; mais tâchez de ne donner
  prise ni au ridicule ni à la déconsidération; je dis tâchez, car
  à Paris un homme ne s'appartient pas toujours, il est soumis à
  de fatales circonstances; vous n'y pourrez éviter ni la boue
  du ruisseau, ni la tuile qui tombe. La morale a ses ruisseaux
  d'où les gens déshonorés essaient de faire jaillir sur les plus
  nobles personnes la boue dans laquelle ils se noient. Mais vous
  pouvez toujours vous faire respecter en vous montrant dans toutes
  les sphères implacable dans vos dernières déterminations. Dans ce
  conflit d'ambitions, au milieu de ces difficultés entrecroisées,
  allez toujours droit au fait, marchez résolument à la question,
  et ne vous battez jamais que sur un point, avec toutes vos
  forces. Vous savez combien monsieur de Mortsauf haïssait
  Napoléon, il le poursuivait de sa malédiction, il veillait sur
  lui comme la justice sur le criminel, il lui redemandait tous les
  soirs le duc d'Enghien, la seule infortune, seule mort qui lui
  ait fait verser des larmes; eh! bien, il l'admirait comme le plus
  hardi des capitaines, il m'en a souvent expliqué la tactique.
  Cette stratégie ne peut-elle donc s'appliquer dans la guerre des
  intérêts? elle y économiserait le temps comme l'autre économisait
  les hommes et l'espace; songez à ceci, car une femme se trompe
  souvent en ces choses que nous jugeons par instinct et par
  sentiment. Je puis insister sur un point: toute finesse, toute
  tromperie est découverte et finit par nuire, tandis que toute
  situation me paraît être moins dangereuse quand un homme se place
  sur le terrain de la franchise. Si je pouvais citer mon exemple,
  je vous dirais qu'à Clochegourde, forcée par le caractère de
  monsieur de Mortsauf à prévenir tout litige, à faire arbitrer
  immédiatement les contestations qui seraient pour lui comme une
  maladie dans laquelle il se complairait en y succombant, j'ai
  toujours tout terminé moi-même en allant droit au nœud et disant
  à l'adversaire: Dénouons, ou coupons? Il vous arrivera souvent
  d'être utile aux autres, de leur rendre service, et vous en
  serez peu récompensé; mais n'imitez pas ceux qui se plaignent
  des hommes et se vantent de ne trouver que des ingrats. N'est-ce
  pas se mettre sur un piédestal? puis n'est-il pas un peu niais
  d'avouer son peu de connaissance du monde? Mais ferez-vous le
  bien comme un usurier prête son argent? Ne le ferez-vous pas pour
  le bien en lui-même? _Noblesse oblige!_ Néanmoins ne rendez pas
  de tels services que vous forciez les gens à l'ingratitude, car
  ceux-là deviendraient pour vous d'irréconciliables ennemis: il y
  a le désespoir de l'obligation, comme le désespoir de la ruine,
  qui prête des forces incalculables. Quant à vous, acceptez le
  moins que vous pourrez des autres. Ne soyez le vassal d'aucune
  âme, ne relevez que de vous-même. Je ne vous donne d'avis,
  mon ami, que sur les petites choses de la vie. Dans le monde
  politique, tout change d'aspect, les règles qui régissent votre
  personne fléchissent devant les grands intérêts. Mais si vous
  parveniez à la sphère où se meuvent les grands hommes, vous
  seriez, comme Dieu, seul juge de vos résolutions. Vous ne serez
  plus alors un homme, vous serez la loi vivante; vous ne serez
  plus un individu, vous vous serez incarné la nation. Mais si vous
  jugez, vous serez jugé aussi. Plus tard vous comparaîtrez devant
  les siècles, et vous savez assez l'histoire pour avoir apprécié
  les sentiments et les actes qui engendrent la vraie grandeur.

  »J'arrive à la question grave, à votre conduite auprès des
  femmes. Dans les salons où vous irez, ayez pour principe de
  ne pas vous prodiguer en vous livrant au petit manége de la
  coquetterie. Un des hommes qui, dans l'autre siècle, eurent le
  plus de succès, avait l'habitude de ne jamais s'occuper que d'une
  seule personne dans la même soirée, et de s'attacher à celles
  qui paraissent négligées. Cet homme, cher enfant, a dominé son
  époque. Il avait sagement calculé que, dans un temps donné, son
  éloge serait obstinément fait par tout le monde. La plupart
  des jeunes gens perdent leur plus précieuse fortune, le temps
  nécessaire pour se créer des relations qui sont la moitié de la
  vie sociale; comme ils plaisent par eux-mêmes, ils ont peu de
  choses à faire pour qu'on s'attache à leurs intérêts; mais ce
  printemps est rapide, sachez le bien employer. Cultivez donc
  les femmes influentes. Les femmes influentes sont les vieilles
  femmes, elles vous apprendront les alliances, les secrets de
  toutes les familles, et les chemins de traverse qui peuvent
  vous mener rapidement au but. Elles seront à vous de cœur;
  la protection est leur dernier amour quand elles ne sont pas
  dévotes; elles vous serviront merveilleusement, elles vous
  prôneront et vous rendront désirables. Fuyez les jeunes femmes!
  Ne croyez pas qu'il y ait le moindre intérêt personnel dans
  ce que je vous dis? La femme de cinquante ans fera tout pour
  vous et la femme de vingt ans rien; celle-ci veut toute votre
  vie, l'autre ne vous demandera qu'un moment, une attention.
  Raillez les jeunes femmes, prenez d'elles tout en plaisanterie,
  elles sont incapables d'avoir une pensée sérieuse. Les jeunes
  femmes, mon ami, sont égoïstes, petites, sans amitié vraie,
  elles n'aiment qu'elles, elles vous sacrifieraient à un succès.
  D'ailleurs, toutes veulent du dévouement, et votre situation
  exigera qu'on en ait pour vous, deux prétentions inconciliables.
  Aucune d'elles n'aura l'entente de vos intérêts, toutes penseront
  à elles et non à vous, toutes vous nuiront plus par leur vanité
  qu'elles ne vous serviront par leur attachement; elles vous
  dévoreront sans scrupule votre temps, vous feront manquer votre
  fortune, vous détruiront de la meilleure grâce du monde. Si vous
  vous plaignez, la plus sotte d'entre elles vous prouvera que
  son gant vaut le monde, que rien n'est plus glorieux que de la
  servir. Toutes vous diront qu'elles donnent le bonheur, et vous
  feront oublier vos belles destinées: leur bonheur est variable,
  votre grandeur sera certaine. Vous ne savez pas avec quel art
  perfide elles s'y prennent pour satisfaire leurs fantaisies,
  pour convertir un goût passager en un amour qui commence sur la
  terre et doit se continuer dans le ciel. Le jour où elles vous
  quitteront elles vous diront que le mot _je n'aime plus_ justifie
  l'abandon, comme le mot _j'aime_ excusait leur amour, que l'amour
  est involontaire. Doctrine absurde, cher! Croyez-le, le véritable
  amour est éternel, infini, toujours semblable à lui-même; il est
  égal et pur, sans démonstrations violentes; il se voit en cheveux
  blancs, toujours jeune de cœur. Rien de ces choses ne se trouve
  parmi les femmes mondaines, elles jouent toutes la comédie:
  celle-ci vous intéressera par ses malheurs, elle paraîtra la
  plus douce et la moins exigeante des femmes; mais, quand elle
  se sera rendue nécessaire, elle vous dominera lentement et vous
  fera faire ses volontés; vous voudrez être diplomate, aller,
  venir, étudier les hommes, les intérêts, les pays? non, vous
  resterez à Paris ou à sa terre, elle vous coudra malicieusement
  à sa jupe; et plus vous montrerez de dévouement, plus elle sera
  ingrate. Celle-là tentera de vous intéresser par sa soumission,
  elle se fera votre page, elle vous suivra romanesquement au bout
  du monde, elle se compromettra pour vous garder et sera comme
  une pierre à votre cou. Vous vous noierez un jour, et la femme
  surnagera. Les moins rusées des femmes ont des piéges infinis;
  la plus imbécile triomphe par le peu de défiance qu'elle excite;
  la moins dangereuse serait une femme galante qui vous aimerait
  sans savoir pourquoi, qui vous quitterait sans motif, et vous
  reprendrait par vanité. Mais toutes vous nuiront dans le présent
  ou dans l'avenir. Toute jeune femme qui va dans le monde, qui vit
  de plaisirs et de vaniteuses satisfactions, est une femme à demi
  corrompue qui vous corrompra. Là, ne sera pas la créature chaste
  et recueillie dans l'âme de laquelle vous régnerez toujours.
  Ah! elle sera solitaire celle qui vous aimera: ses plus belles
  fêtes seront vos regards, elle vivra de vos paroles. Que cette
  femme soit donc pour vous le monde entier, car vous serez tout
  pour elle: aimez-la bien, ne lui donnez ni chagrins ni rivales,
  n'excitez pas sa jalousie. Être aimé, cher, être compris, est
  le plus grand bonheur, je souhaite que vous le goûtiez, mais ne
  compromettez pas la fleur de votre âme, soyez bien sûr du cœur où
  vous placerez vos affections. Cette femme ne sera jamais elle,
  elle ne devra jamais penser à elle, mais à vous; elle ne vous
  disputera rien, elle n'entendra jamais ses propres intérêts et
  saura flairer pour vous un danger là où vous n'en verrez point,
  là où elle oubliera le sien propre; enfin si elle souffre, elle
  souffrira sans se plaindre, elle n'aura point de coquetterie
  personnelle, mais elle aura comme un respect de ce que vous
  aimerez en elle. Répondez à cet amour en le surpassant. Si vous
  êtes assez heureux pour rencontrer ce qui manquera toujours
  à votre pauvre amie, un amour également inspiré, également
  ressenti; songez, quelle que soit la perfection de cet amour, que
  dans une vallée vivra pour vous une mère de qui le cœur est si
  creusé par le sentiment dont vous l'avez rempli, que vous n'en
  pourrez jamais trouver le fond. Oui, je vous porte une affection
  dont l'étendue ne vous sera jamais connue: pour qu'elle se montre
  ce qu'elle est, il faudrait que vous eussiez perdu cette belle
  intelligence, et alors vous ne sauriez pas jusqu'où pourrait
  aller mon dévouement. Suis-je suspecte en vous disant d'éviter
  les jeunes femmes, toutes plus ou moins artificieuses, moqueuses,
  vaniteuses, futiles, gaspilleuses; de vous attacher aux femmes
  influentes, à ces imposantes douairières, pleines de sens comme
  l'était ma tante, et qui vous serviront si bien, qui vous
  défendront contre les accusations secrètes en les détruisant,
  qui diront de vous ce que vous ne pourriez en dire vous-même?
  Enfin, ne suis-je pas généreuse en vous ordonnant de réserver vos
  adorations pour l'ange au cœur pur? Si ce mot, _noblesse oblige_,
  contient une grande partie de mes premières recommandations, mes
  avis sur vos relations avec les femmes sont aussi dans ce mot de
  chevalerie: _les servir toutes, n'en aimer qu'une_.

  »Votre instruction est immense, votre cœur conservé par la
  souffrance est resté sans souillure; tout est beau, tout est
  bien en vous, _veuillez donc!_ Votre avenir est maintenant dans
  ce seul mot, le mot des grands hommes. N'est-ce pas, mon enfant,
  que vous obéirez à votre Henriette, que vous lui permettrez de
  continuer à vous dire ce qu'elle pense de vous et de vos rapports
  avec le monde: j'ai dans l'âme un œil qui voit l'avenir pour vous
  comme pour mes enfants, laissez-moi donc user de cette faculté,
  à votre profit, don mystérieux que m'a fait la paix de ma vie et
  qui, loin de s'affaiblir, s'entretient dans la solitude et le
  silence. Je vous demande en retour de me donner un grand bonheur:
  je veux vous voir grandissant parmi les hommes, sans qu'un seul
  de vos succès me fasse plisser le front; je veux que vous mettiez
  promptement votre fortune à la hauteur de votre nom et pouvoir me
  dire que j'ai contribué mieux que par le désir à votre grandeur.
  Cette secrète coopération est le seul plaisir que je puisse me
  permettre. J'attendrai. Je ne vous dis pas adieu. Nous sommes
  séparés, vous ne pouvez avoir ma main sous vos lèvres; mais vous
  devez bien avoir entrevu quelle place vous occupez dans le cœur de

  »Votre HENRIETTE.»


Quand j'eus fini cette lettre, je sentais palpiter sous mes doigts un
cœur maternel au moment où j'étais encore glacé par le sévère accueil
de ma mère. Je devinai pourquoi la comtesse m'avait interdit en
Touraine la lecture de cette lettre, elle craignait sans doute de voir
tomber ma tête à ses pieds et de les sentir mouillés par mes pleurs.

Je fis enfin la connaissance de mon frère Charles qui jusqu'alors
avait été comme un étranger pour moi; mais il eut dans ses moindres
relations une morgue qui mettait trop de distance entre nous pour que
nous nous aimassions en frères; tous les sentiments doux reposent
sur l'égalité des âmes, et il n'y eut entre nous aucun point de
cohésion. Il m'enseignait doctoralement ces riens que l'esprit ou le
cœur devinent; à tout propos, il paraissait se défier de moi; si je
n'avais pas eu pour point d'appui mon amour, il m'eût rendu gauche
et bête en affectant de croire que je ne savais rien. Néanmoins il
me présenta dans le monde où ma niaiserie devait faire valoir ses
qualités. Sans les malheurs de mon enfance, j'aurais pu prendre sa
vanité de protecteur pour de l'amitié fraternelle; mais la solitude
morale produit les mêmes effets que la solitude terrestre: le silence
permet d'y apprécier les plus légers retentissements, et l'habitude de
se réfugier en soi-même développe une sensibilité dont la délicatesse
révèle les moindres nuances des affections qui nous touchent. Avant
d'avoir connu madame de Mortsauf, un regard dur me blessait, l'accent
d'un mot brusque me frappait au cœur; j'en gémissais, mais sans rien
savoir de la vie des caresses; tandis qu'à mon retour de Clochegourde,
je pouvais établir des comparaisons qui perfectionnaient ma science
prématurée. L'observation qui repose sur des souffrances ressenties
est incomplète. Le bonheur a sa lumière aussi. Je me laissai d'autant
plus volontiers écraser sous la supériorité du droit d'aînesse, que je
n'étais pas la dupe de Charles.

J'allai seul chez la duchesse de Lenoncourt où je n'entendis point
parler d'Henriette, où personne, excepté le bon vieux duc, la
simplicité même, ne m'en parla; mais à la manière dont il me reçut,
je devinai les secrètes recommandations de sa fille. Au moment où je
commençais à perdre le niais étonnement que cause à tout débutant
la vue du grand monde, au moment où j'y entrevoyais des plaisirs en
comprenant les ressources qu'il offre aux ambitieux, et que je me
plaisais à mettre en usage les maximes d'Henriette en admirant leur
profonde vérité, les événements du 20 mars arrivèrent. Mon frère
suivit la cour à Gand; moi, par le conseil de la comtesse avec qui
j'entretenais une correspondance active de mon côté seulement, j'y
accompagnai le duc de Lenoncourt. La bienveillance habituelle du duc
devint une sincère protection quand il me vit attaché de cœur, de tête
et de pied aux Bourbons; il me présenta lui-même à Sa Majesté. Les
courtisans du malheur sont peu nombreux; la jeunesse a des admirations
naïves, des fidélités sans calcul; le roi savait juger les hommes; ce
qui n'eût pas été remarqué aux Tuileries le fut donc beaucoup à Gand,
et j'eus le bonheur de plaire à Louis XVIII. Une lettre de madame de
Mortsauf à son père, apportée avec des dépêches par un émissaire des
Vendéens et dans laquelle il y avait un mot pour moi, m'apprit que
Jacques était malade. Monsieur de Mortsauf au désespoir autant de la
mauvaise santé de son fils que de voir une seconde émigration commencer
sans lui, avait ajouté quelques mots qui me firent deviner la situation
de la bien-aimée. Tourmentée par lui sans doute quand elle passait tous
ses instants au chevet de Jacques, n'ayant de repos ni le jour ni la
nuit: supérieure aux taquineries, mais sans force pour les dominer
quand elle employait toute son âme à soigner son enfant, Henriette
devait désirer le secours d'une amitié qui lui avait rendu la vie moins
pesante; ne fût-ce que pour s'en servir à occuper monsieur de Mortsauf.
Déjà plusieurs fois j'avais emmené le comte au dehors quand il
menaçait de la tourmenter; innocente ruse dont le succès m'avait valu
quelques-uns de ces regards qui expriment une reconnaissance passionnée
où l'amour voit des promesses. Quoique je fusse impatient de marcher
sur les traces de Charles envoyé récemment au congrès de Vienne,
quoique je voulusse au risque de mes jours justifier les prédictions
d'Henriette et m'affranchir de la vassalité fraternelle, mon ambition,
mes désirs d'indépendance, l'intérêt que j'avais à ne pas quitter le
roi, tout pâlit devant la figure endolorie de madame de Mortsauf;
je résolus de quitter la cour de Gand pour aller servir la vraie
souveraine. Dieu me récompensa. L'émissaire envoyé par les Vendéens
ne pouvait pas retourner en France, le roi voulait un homme qui se
dévouât à y porter ses instructions. Le duc de Lenoncourt savait que
le roi n'oublierait point celui qui se chargerait de cette périlleuse
entreprise; il me fit agréer sans me consulter, et j'acceptai, bien
heureux de pouvoir me retrouver à Clochegourde tout en servant la bonne
cause.

Après avoir eu, dès vingt et un ans, une audience du roi, je revins en
France où, soit à Paris, soit en Vendée, j'eus le bonheur d'accomplir
les intentions de Sa Majesté. Vers la fin de mai, poursuivi par les
autorités bonapartistes auxquelles j'étais signalé, je fus obligé
de fuir en homme qui semblait retourner à son manoir, allant à pied
de domaine en domaine, de bois en bois, à travers la haute Vendée,
le Bocage et le Poitou, changeant de route suivant l'occurrence.
J'atteignis Saumur, de Saumur je vins à Chinon, et de Chinon, en une
seule nuit, je gagnai les bois de Nueil où je rencontrai le comte à
cheval dans une lande; il me prit en croupe, et m'amena chez lui, sans
que nous eussions vu personne qui pût me reconnaître.

--Jacques est mieux, avait été son premier mot.

Je lui avouai ma position de fantassin diplomatique traqué comme une
bête fauve, et le gentilhomme s'arma de son royalisme pour disputer
à monsieur de Chessel le danger de me recevoir. En apercevant
Clochegourde, il me sembla que les huit mois qui venaient de
s'écouler étaient un songe. Quand le comte dit à sa femme en me
précédant:--Devinez qui je vous amène?... Félix.

--Est-ce possible! demanda-t-elle les bras pendants et le visage
stupéfié.

Je me montrai, nous restâmes tous deux immobiles, elle clouée sur son
fauteuil, moi sur le seuil de sa porte, nous contemplant avec l'avide
fixité de deux amants qui veulent réparer par un seul regard tout le
temps perdu; mais honteuse d'une surprise qui laissait son cœur sans
voile, elle se leva, je m'approchai.

--J'ai bien prié pour vous, me dit-elle après m'avoir tendu sa main à
baiser.

Elle me demanda des nouvelles de son père; puis elle devina ma fatigue,
et alla s'occuper de mon gîte; tandis que le comte me faisait donner à
manger, car je mourais de faim. Ma chambre fut celle qui se trouvait
au-dessus de la sienne, celle de sa tante; elle m'y fit conduire par
le comte, après avoir mis le pied sur la première marche de l'escalier
en délibérant sans doute avec elle-même si elle m'y accompagnerait; je
me retournai, elle rougit, me souhaita un bon sommeil, et se retira
précipitamment. Quand je descendis pour dîner, j'appris les désastres
de Waterloo, la fuite de Napoléon, la marche des alliés sur Paris et
le retour probable des Bourbons. Ces événements étaient tout pour
le comte, ils ne furent rien pour nous. Savez-vous la plus grande
nouvelle, après les enfants caressés, car je ne vous parle pas de
mes alarmes en voyant la comtesse pâle et maigrie; je connaissais le
ravage que pouvait faire un geste d'étonnement, et n'exprimai que du
plaisir en la voyant. La grande nouvelle pour nous fut: «--Vous aurez
de la glace!» Elle s'était souvent dépitée l'année dernière de ne pas
avoir d'eau assez fraîche pour moi qui, n'ayant pas d'autre boisson,
l'aimais glacée. Dieu sait au prix de combien d'importunités elle avait
fait construire une glacière! Vous savez mieux que personne qu'il
suffit à l'amour, d'un mot, d'un regard, d'une inflexion de voix,
d'une attention légère en apparence; son plus beau privilége est de se
prouver par lui-même. Hé! bien, son mot, son regard, son plaisir me
révélèrent l'étendue de ses sentiments, comme je lui avais naguère dit
tous les miens par ma conduite au trictrac. Mais les naïfs témoignages
de sa tendresse abondèrent: le septième jour après mon arrivée, elle
redevint fraîche; elle pétilla de santé, de joie et de jeunesse; je
retrouvai mon cher lys embelli, mieux épanoui, de même que je trouvai
mes trésors de cœur augmentés. N'est-ce pas seulement chez les petits
esprits, ou dans les cœurs vulgaires, que l'absence amoindrit les
sentiments, efface les traits de l'âme et diminue les beautés de la
personne aimée? Pour les imaginations ardentes, pour les êtres chez
lesquels l'enthousiasme passe dans le sang, le teint d'une pourpre
nouvelle, et chez qui la passion prend les formes de la constance,
l'absence n'a-t-elle pas l'effet des supplices qui raffermissaient
la foi des premiers chrétiens, et leur rendaient Dieu visible?
N'existe-t-il pas chez un cœur rempli d'amour des souhaits incessants
qui donnent plus de prix aux formes désirées en les faisant entrevoir
colorées par le feu des rêves? n'éprouve-t-on pas des irritations qui
communiquent le beau de l'idéal aux traits adorés en les chargeant de
pensées? Le passé, repris souvenir à souvenir, s'agrandit; l'avenir
se meuble d'espérances. Entre deux cœurs où surabondent ces nuages
électriques, une première entrevue devint alors comme un bienfaisant
orage qui ravive la terre et la féconde en y portant les subites
lumières de la foudre. Combien de plaisirs suaves ne goûtai-je pas
en voyant que chez nous ces pensers, ces ressentiments étaient
réciproques? De quel œil charmé je suivis les progrès du bonheur
chez Henriette! Une femme qui revit sous les regards de l'aimé donne
peut-être une plus grande preuve de sentiment que celle qui meurt tuée
par un doute, ou séchée sur sa tige, faute de sève; je ne sais qui des
deux est la plus touchante. La renaissance de madame de Mortsauf fut
naturelle, comme les effets du mois de mai sur les prairies, comme
ceux du soleil et de l'onde sur les fleurs abattues. Comme notre
vallée d'amour, Henriette avait eu son hiver, elle renaissait comme
elle au printemps. Avant le dîner, nous descendîmes sur notre chère
terrasse. Là, tout en caressant la tête de son pauvre enfant, devenu
plus débile que je ne l'avais vu, qui marchait aux flancs de sa mère,
silencieux comme s'il couvait encore une maladie, elle me raconta ses
nuits passées au chevet du malade.--Durant ces trois mois, elle avait,
disait-elle, vécu d'une vie tout intérieure; elle avait habité comme
un palais sombre en craignant d'entrer en de somptueux appartements où
brillaient des lumières, où se donnaient des fêtes à elle interdites,
et à la porte desquels elle se tenait, un œil à son enfant, l'autre
sur une figure indistincte, une oreille pour écouter les douleurs, une
autre pour entendre une voix. Elle disait des poésies suggérées par
la solitude, comme aucun poète n'en a jamais inventé; mais tout cela
naïvement, sans savoir qu'il y eût le moindre vestige d'amour, ni trace
de voluptueuse pensée, ni poésie orientalement suave, comme une rose du
Frangistan. Quand le comte nous rejoignit, elle continua du même ton,
en femme fière d'elle-même, qui peut jeter un regard d'orgueil à son
mari, et mettre sans rougir un baiser sur le front de son fils. Elle
avait beaucoup prié, elle avait tenu Jacques pendant des nuits entières
sous ses mains jointes, ne voulant pas qu'il mourût.

--J'allais, disait-elle, jusqu'aux portes du sanctuaire demander
sa vie à Dieu. Elle avait eu des visions; elle me les racontait;
mais au moment où elle prononça de sa voix d'ange ces paroles
merveilleuses:--Quand je dormais, mon cœur veillait!

--C'est-à-dire que vous avez été presque folle, répondit le comte en
l'interrompant.

Elle se tut, atteinte d'une vive douleur, comme si c'était la première
blessure reçue, comme si elle eût oublié que, depuis treize ans, jamais
cet homme n'avait manqué de lui décocher une flèche au cœur. Oiseau
sublime atteint dans son vol par ce grossier grain de plomb, elle tomba
dans un stupide abattement.

--Hé! quoi, monsieur, dit-elle après une pause, jamais une de mes
paroles ne trouvera-t-elle grâce au tribunal de votre esprit?
n'aurez-vous jamais d'indulgence pour ma faiblesse, ni de compréhension
pour mes idées de femme?

Elle s'arrêta. Déjà cet ange se repentait de ses murmures, et mesurait
d'un regard son passé comme son avenir: pourrait-elle être comprise,
n'allait-elle pas faire jaillir une virulente apostrophe? Ses veines
bleues battirent violemment dans ses tempes, elle n'eut point de
larmes, mais le vert de ses yeux devint pâle; puis elle abaissa
ses regards vers la terre pour ne pas voir dans les miens sa peine
agrandie, ses sentiments devinés, son âme caressée en mon âme, et
surtout la compatissance encolorée d'un jeune amour prêt, comme un
chien fidèle, à dévorer celui qui blesse sa maîtresse, sans discuter
ni la force ni la qualité de l'assaillant. En ces cruels moments il
fallait voir l'air de supériorité que prenait le comte; il croyait
triompher de sa femme, et l'accablait alors d'une grêle de phrases qui
répétaient la même idée et ressemblaient à des coups de hache rendant
le même son.

--Il est donc toujours le même? lui dis-je quand le comte nous quitta
forcément réclamé par son piqueur qui vint le chercher.

--Toujours, me répondit Jacques.

--Toujours excellent, mon fils, dit-elle à Jacques en essayant ainsi de
soustraire monsieur de Mortsauf au jugement de ses enfants. Vous voyez
le présent, vous ignorez le passé, vous ne sauriez critiquer votre
père sans commettre quelque injustice; mais eussiez-vous la douleur
de voir votre père en faute, l'honneur des familles exige que vous
ensevelissiez de tels secrets dans le plus profond silence.

--Comment vont les changements à la Cassine et à la Rhétorière? lui
demandai-je pour la tirer de ses amères pensées.

--Au delà de mes espérances, me dit-elle. Les bâtiments finis, nous
avons trouvé deux fermiers excellents qui ont pris l'une à quatre mille
cinq cents francs, impôts payés, l'autre à cinq mille francs; et les
baux sont consentis pour quinze ans. Nous avons déjà planté trois mille
pieds d'arbres sur les deux nouvelles fermes. Le parent de Manette
est enchanté d'avoir la Rabelaye. Martineau tient la Baude. Le bien
de nos quatre fermiers consiste en prés et en bois, dans lesquels ils
ne portent point, comme le font quelques fermiers peu consciencieux,
les fumiers destinés à nos terres de labour. Ainsi _nos_ efforts ont
été couronnés par le plus beau succès. Clochegourde, sans les réserves
que nous nommons la ferme du château, sans les bois ni les clos,
rapporte dix-neuf mille francs, et les plantations nous ont préparé de
belles annuités. Je bataille pour faire donner nos terres réservées
à Martineau, notre garde, qui maintenant peut se faire remplacer par
son fils. Il en offre trois mille francs si monsieur de Mortsauf veut
lui bâtir une ferme à la Commanderie. Nous pourrions alors dégager
les abords de Clochegourde, achever notre avenue projetée jusqu'au
chemin de Chinon, et n'avoir que nos vignes et nos bois à soigner. Si
le roi revient, _notre_ pension reviendra; _nous_ y consentirons après
quelques jours de croisière contre le bon sens de _notre_ femme. La
fortune de Jacques sera donc indestructible. Ces derniers résultats
obtenus, je laisserai monsieur thésauriser pour Madeleine, que le roi
dotera d'ailleurs selon l'usage. J'ai la conscience tranquille; ma
tâche s'accomplit. Et vous? me dit-elle.

Je lui expliquai ma mission, et lui fis voir combien son conseil avait
été fructueux et sage. Était-elle douée de seconde vue pour ainsi
pressentir les événements?

--Ne vous l'ai-je pas écrit? dit-elle. Pour vous seul, je puis exercer
une faculté surprenante, dont je n'ai parlé qu'à monsieur de la Berge,
mon confesseur, et qu'il explique par une intervention divine. Souvent,
après quelques méditations profondes, provoquées par des craintes sur
l'état de mes enfants, mes yeux se fermaient aux choses de la terre
et voyaient dans une autre région: quand j'y apercevais Jacques et
Madeleine lumineux, ils étaient pendant un certain temps en bonne
santé; si je les y trouvais enveloppés d'un brouillard, ils tombaient
bientôt malades. Pour vous, non-seulement je vous vois toujours
brillant, mais j'entends une voix douce qui m'explique sans paroles,
par une communication mentale, ce que vous devez faire. Par quelle loi
ne puis-je user de ce don merveilleux que pour mes enfants et pour
vous? dit-elle en tombant dans la rêverie. Dieu veut-il leur servir de
père? se demanda-t-elle après une pause.

--Laissez-moi croire, lui dis-je, que je n'obéis qu'à vous!

Elle me jeta l'un de ces sourires entièrement gracieux qui me causaient
une si grande ivresse de cœur, que je n'aurais pas alors senti un coup
mortel.

--Dès que le roi sera dans Paris, allez-y, quittez Clochegourde,
reprit-elle. Autant il est dégradant de quêter des places et des
grâces, autant il est ridicule de ne pas être à portée de les accepter.
Il se fera de grands changements. Les hommes capables et sûrs seront
nécessaires au roi, ne lui manquez pas; vous entrerez jeune aux
affaires, et vous vous en trouverez bien; car, pour les hommes d'état
comme pour les acteurs, il est des choses de métier que le génie ne
révèle pas, il faut les apprendre. Mon père tient ceci du duc de
Choiseul. Songez à moi, me dit-elle après une pause, faites-moi goûter
les plaisirs de la supériorité dans une âme toute à moi. N'êtes-vous
pas mon fils?

--Votre fils? repris-je d'un air boudeur.

--Rien que mon fils, dit-elle en se moquant de moi, n'est-ce pas avoir
une assez belle place dans mon cœur?

La cloche sonna le dîner, elle prit mon bras et s'y appuya
complaisamment.

--Vous avez grandi, me dit-elle en montant les escaliers. Quand
nous fûmes au perron, elle m'agita le bras comme si mes regards
l'atteignaient trop vivement; quoiqu'elle eût les yeux baissés, elle
savait bien que je ne regardais qu'elle; elle me dit alors de cet air
faussement impatienté, si gracieux, si coquet:--Allons, voyez donc un
peu notre chère vallée? Elle se retourna, mit son ombrelle de soie
blanche au-dessus de nos têtes, en collant Jacques sur elle; et le
geste de tête par lequel elle me montra l'Indre, la toue, les prés,
prouvait que depuis mon séjour et nos promenades elle s'était entendue
avec ces horizons fumeux, avec leurs sinuosités vaporeuses. La nature
était le manteau sous lequel s'abritaient ses pensées. Elle savait
maintenant ce que soupire le rossignol pendant les nuits, et ce que
répète le chantre des marais en psalmodiant sa note plaintive.

A huit heures, le soir, je fus témoin d'une scène qui m'émut
profondément et que je n'avais jamais pu voir, car je restais toujours
à jouer avec monsieur de Mortsauf, pendant qu'elle se passait dans
la salle à manger avant le coucher des enfants. La cloche sonna deux
coups, tous les gens de la maison vinrent.

--Vous êtes notre hôte, soumettez-vous à la règle du couvent? dit-elle
en m'entraînant par la main avec cet air d'innocente raillerie qui
distingue les femmes vraiment pieuses.

Le comte nous suivit. Maîtres, enfants, domestiques, tous
s'agenouillèrent, têtes nues, en se mettant à leurs places habituelles.
C'était le tour de Madeleine à dire les prières: la chère petite les
prononça de sa voix enfantine dont les tons ingénus se détachèrent
avec clarté dans l'harmonieux silence de la campagne et prêtèrent aux
phrases la sainte candeur de l'innocence, cette grâce des anges. Ce fut
la plus émouvante prière que j'aie entendue. La nature répondait aux
paroles de l'enfant par les mille bruissements du soir, accompagnement
d'orgue légèrement touché. Madeleine était à droite de la comtesse et
Jacques à la gauche. Les touffes gracieuses de ces deux têtes entre
lesquelles s'élevait la coiffure nattée de la mère et que dominaient
les cheveux entièrement blancs et le crâne jauni de monsieur de
Mortsauf, composaient un tableau dont les couleurs répétaient en
quelque sorte à l'esprit les idées réveillées par les mélodies de la
prière; enfin, pour satisfaire aux conditions de l'unité qui marque le
sublime, cette assemblée recueillie était enveloppée par la lumière
adoucie du couchant dont les teintes rouges coloraient la salle, en
laissant croire ainsi aux âmes, ou poétiques, ou superstitieuses, que
les feux du ciel visitaient ces fidèles serviteurs de Dieu agenouillés
là sans distinction de rang, dans l'égalité voulue par l'Église. En me
reportant aux jours de la vie patriarcale, mes pensées agrandissaient
encore cette scène déjà si grande par sa simplicité. Les enfants dirent
bonsoir à leur père, les gens nous saluèrent, la comtesse s'en alla,
donnant une main à chaque enfant, et je rentrai dans le salon avec le
comte.

--Nous vous ferons faire votre salut par là et votre enfer par ici, me
dit-il en montrant le trictrac.

La comtesse nous rejoignit une demi-heure après et avança son métier
près de notre table.

--Ceci est pour vous, dit-elle en déroulant le canevas; mais depuis
trois mois l'ouvrage a bien langui. Entre cet œillet rouge et cette
rose, mon pauvre enfant a souffert.

--Allons, allons, dit monsieur de Mortsauf, ne parlons pas de cela.
Six-cinq, monsieur l'envoyé du roi.

Quand je me couchai, je me recueillis pour l'entendre allant et venant
dans sa chambre. Si elle demeura calme et pure, je fus travaillé par
des idées folles qu'inspiraient d'intolérables désirs.--Pourquoi ne
serait-elle pas à moi? me disais-je. Peut-être est-elle comme moi,
plongée dans cette tourbillonnante agitation des sens? A une heure,
je descendis, je pus marcher sans faire de bruit, j'arrivai devant sa
porte, je m'y couchai: l'oreille appliquée à la fente, j'entendis son
égale et douce respiration d'enfant. Quand le froid m'eut saisi, je
remontai, je me remis au lit et dormis tranquillement jusqu'au matin.
Je ne sais à quelle prédestination, à quelle nature doit s'attribuer
le plaisir que je trouve à m'avancer jusqu'au bord des précipices, à
sonder le gouffre du mal, à en interroger le fond, en sentir le froid,
et me retirer tout ému. Cette heure de nuit passée au seuil de sa porte
où j'ai pleuré de rage, sans qu'elle ait jamais su que le lendemain
elle avait marché sur mes pleurs et sur mes baisers, sur sa vertu tour
à tour détruite et respectée, maudite et adorée; cette heure, sotte
aux yeux de plusieurs, est une inspiration de ce sentiment inconnu qui
pousse des militaires, quelques-uns m'ont dit avoir ainsi joué leur
vie, à se jeter devant une batterie pour savoir s'ils échapperaient à
la mitraille, et s'ils seraient heureux en chevauchant ainsi l'abîme
des probabilités, en fumant comme Jean Bart sur un tonneau de poudre.
Le lendemain j'allai cueillir et faire deux bouquets; le comte les
admira, lui que rien en ce genre n'émouvait, et pour qui le mot de
Champcenetz, «il fait des cachots en Espagne,» semblait avoir été dit.

Je passai quelques jours à Clochegourde, n'allant faire que de courtes
visites à Frapesle, où je dînai trois fois cependant. L'armée française
vint occuper Tours. Quoique je fusse évidemment la vie et la santé de
madame de Mortsauf, elle me conjura de gagner Châteauroux, pour revenir
en toute hâte à Paris, par Issoudun et Orléans. Je voulus résister,
elle commanda disant que le génie familier avait parlé; j'obéis. Nos
adieux furent cette fois trempés de larmes, elle craignait pour moi
l'entraînement du monde où j'allais vivre. Ne fallait-il pas entrer
sérieusement dans le tournoiement des intérêts, des passions, des
plaisirs qui font de Paris une mer aussi dangereuse aux chastes amours
qu'à la pureté des consciences. Je lui promis de lui écrire chaque soir
les événements et les pensées de la journée, même les plus frivoles.
A cette promesse, elle appuya sa tête alanguie sur mon épaule, et me
dit:--N'oubliez rien, tout m'intéressera.

Elle me donna des lettres pour le duc et la duchesse chez lesquels
j'allai le second jour de mon arrivée.

--Vous avez du bonheur, me dit le duc, dînez ici, venez avec moi ce
soir au château, votre fortune est faite. Le roi vous a nommé ce matin,
en disant: «Il est jeune, capable et fidèle!» Et le roi regrettait de
ne pas savoir si vous étiez mort ou vivant, en quel lieu vous avaient
jeté les événements, après vous être si bien acquitté de votre mission.

Le soir j'étais maître des requêtes au Conseil-d'État, et j'avais
auprès du roi Louis XVIII un emploi secret d'une durée égale à celle de
son règne, place de confiance, sans faveur éclatante, mais sans chance
de disgrâce, qui me mit au cœur du gouvernement et fut la source de
mes prospérités. Madame de Mortsauf avait vu juste, je lui devais donc
tout: pouvoir et richesse, le bonheur et la science; elle me guidait
et m'encourageait, purifiait mon cœur et donnait à mes vouloirs cette
unité sans laquelle les forces de la jeunesse se dépensent inutilement.
Plus tard j'eus un collègue. Chacun de nous fut de service pendant six
mois. Nous pouvions nous suppléer l'un l'autre au besoin; nous avions
une chambre au château, notre voiture et de larges rétributions pour
nos frais quand nous étions obligés de voyager. Singulière situation!
Être les disciples secrets d'un monarque à la politique duquel ses
ennemis ont rendu depuis une éclatante justice, de l'entendre jugeant
tout, intérieur, extérieur, d'être sans influence patente, et de
se voir parfois consultés comme Laforêt par Molière, de sentir les
hésitations d'une vieille expérience, affermies par la conscience
de la jeunesse. Notre avenir était d'ailleurs fixé de manière à
satisfaire l'ambition. Outre mes appointements de maître des requêtes,
payés par le budget du Conseil d'État, le roi me donnait mille francs
par mois sur sa cassette, et me remettait souvent lui-même quelques
gratifications. Quoique le roi sentît qu'un jeune homme de vingt-trois
ans ne résisterait pas long-temps au travail dont il m'accablait, mon
collègue, aujourd'hui pair de France, ne fut choisi que vers le mois
d'août 1817. Ce choix était si difficile, nos fonctions exigeaient
tant de qualités, que le roi fut long-temps à se décider. Il me fit
l'honneur de me demander quel était celui des jeunes gens entre
lesquels il hésitait avec qui je m'accorderais le mieux. Parmi eux se
trouvait un de mes camarades de la pension Lepître, et je ne l'indiquai
point, Sa Majesté me demanda pourquoi.

--Le Roi, lui dis-je, a choisi des hommes également fidèles, mais de
capacités différentes, j'ai nommé celui que je crois le plus habile,
certain de toujours bien vivre avec lui.

Mon jugement coïncidait avec celui du roi, qui me sut toujours gré du
sacrifice que j'avais fait. En cette occasion, il me dit:--Vous serez
Monsieur le Premier. Il ne laissa pas ignorer cette circonstance à
mon collègue qui, en retour de ce service, m'accorda son amitié. La
considération que me marqua le duc de Lenoncourt donna la mesure à
celle dont m'environna le monde. Ces mots: «Le roi prend un vif intérêt
à ce jeune homme; ce jeune homme a de l'avenir, le roi le goûte,»
auraient tenu lieu de talents, mais ils communiquaient au gracieux
accueil dont les jeunes gens sont l'objet ce je ne sais quoi qu'on
accorde au pouvoir. Soit chez le duc de Lenoncourt, soit chez ma sœur
qui épousa vers ce temps son cousin le marquis de Listomère, le fils
de la vieille parente chez qui j'allais à l'île Saint-Louis, je fis
insensiblement la connaissance des personnes les plus influentes au
faubourg Saint-Germain.

Henriette me mit bientôt au cœur de la société dite le Petit-Château,
par les soins de la princesse de Blamont-Chauvry, de qui elle était
la petite-belle-nièce; elle lui écrivit si chaleureusement à mon
sujet, que la princesse m'invita sur-le-champ à la venir voir; je la
cultivai, je sus lui plaire, et elle devint non pas ma protectrice,
mais une amie dont les sentiments eurent je ne sais quoi de maternel.
La vieille princesse prit à cœur de me lier avec sa fille madame
d'Espard, avec la duchesse de Langeais, la vicomtesse de Beauséant et
la duchesse de Maufrigneuse, des femmes qui tour à tour tinrent le
sceptre de la mode et qui furent d'autant plus gracieuses pour moi,
que j'étais sans prétention auprès d'elles, et toujours prêt à leur
être agréable. Mon frère Charles, loin de me renier, s'appuya dès lors
sur moi; mais ce rapide succès lui inspira une secrète jalousie qui
plus tard me causa bien des chagrins. Mon père et ma mère, surpris de
cette fortune inespérée, sentirent leur vanité flattée, et m'adoptèrent
enfin pour leur fils; mais, comme leur sentiment était en quelque sorte
artificiel, pour ne pas dire joué, ce retour eut peu d'influence sur un
cœur ulcéré; d'ailleurs, les affections entachées d'égoïsme excitent
peu les sympathies; le cœur abhorre les calculs et les profits de tout
genre.

J'écrivais fidèlement à ma chère Henriette, qui me répondait une ou
deux lettres par mois. Son esprit planait ainsi sur moi, ses pensées
traversaient les distances et me faisaient une atmosphère pure. Aucune
femme ne pouvait me captiver. Le roi sut ma réserve; sous ce rapport,
il était de l'école de Louis XV, et me nommait en riant mademoiselle
de Vandenesse, mais la sagesse de ma conduite lui plaisait fort. J'ai
la conviction que la patience dont j'avais pris l'habitude pendant
mon enfance et surtout à Clochegourde servit beaucoup à me concilier
les bonnes grâces du roi, qui fut toujours excellent pour moi. Il
eut sans doute la fantaisie de lire mes lettres, car il ne fut pas
long-temps la dupe de ma vie de demoiselle. Un jour, le duc était de
service, j'écrivais sous la dictée du roi, qui, voyant entrer le duc de
Lenoncourt, nous enveloppa d'un regard malicieux.

--Hé! bien, ce diable de Mortsauf veut donc toujours vivre? lui dit-il
de sa belle voix d'argent à laquelle il savait communiquer à volonté le
mordant de l'épigramme.

--Toujours, répondit le duc.

--La comtesse de Mortsauf est un ange que je voudrais cependant bien
voir ici, reprit le roi; mais si je ne puis rien, mon chancelier,
dit-il en se tournant vers moi, sera plus heureux. Vous avez six mois à
vous, je me décide à vous donner pour collègue le jeune homme dont nous
parlions hier. Amusez-vous bien à Clochegourde, monsieur Caton! Et il
se fit rouler hors du cabinet en souriant.

Je volai comme une hirondelle en Touraine. Pour la première fois
j'allais me montrer à celle que j'aimais, non-seulement un peu moins
niais, mais encore dans l'appareil d'un jeune homme élégant dont les
manières avaient été formées par les salons les plus polis, dont
l'éducation avait été achevée par les femmes les plus gracieuses, qui
avait enfin recueilli le prix de ses souffrances, et qui avait mis en
usage l'expérience du plus bel ange que le ciel ait commis à la garde
d'un enfant. Vous savez comment j'étais équipé pendant les trois mois
de mon premier séjour à Frapesle. Quand je revins à Clochegourde lors
de ma mission en Vendée, j'étais vêtu comme un chasseur. Je portais
une veste verte à boutons blancs rougis, un pantalon à raies, des
guêtres de cuir et des souliers. La marche, les halliers m'avaient
si mal arrangé, que le comte fut obligé de me prêter du linge. Cette
fois, deux ans de séjour à Paris, l'habitude d'être avec le roi,
les façons de la fortune, ma croissance achevée, une physionomie
jeune qui recevait un lustre inexplicable de la placidité d'une âme
magnétiquement unie à l'âme pure qui de Clochegourde rayonnait sur moi,
tout m'avait transformé: j'avais de l'assurance sans fatuité, j'avais
un contentement intérieur de me trouver, malgré ma jeunesse, au sommet
des affaires; j'avais la conscience d'être le soutien secret de la plus
adorable femme qui fût ici-bas, son espoir inavoué. Peut-être eus-je
un petit mouvement de vanité quand le fouet des postillons claqua dans
la nouvelle avenue qui de la route de Chinon menait à Clochegourde,
et qu'une grille que je ne connaissais pas s'ouvrit au milieu d'une
enceinte circulaire récemment bâtie. Je n'avais pas écrit mon arrivée à
la comtesse, voulant lui causer une surprise, et j'eus doublement tort:
d'abord, elle éprouva le saisissement que donne un plaisir long-temps
espéré, mais considéré comme impossible; puis, elle me prouva que
toutes les surprises calculées étaient de mauvais goût.

Quand Henriette vit le jeune homme là où elle n'avait jamais vu qu'un
enfant, elle abaissa son regard vers la terre par un mouvement d'une
tragique lenteur; elle se laissa prendre et baiser la main sans
témoigner ce plaisir intime dont j'étais averti par son frisonnement de
sensitive; et quand elle releva son visage pour me regarder encore, je
la trouvai pâle.

--Hé! bien, vous n'oubliez donc pas vos vieux amis? me dit monsieur de
Mortsauf, qui n'était ni changé ni vieilli.

Les deux enfants me sautèrent au cou. J'aperçus à la porte la figure
grave de l'abbé de Dominis, précepteur de Jacques.

--Oui, dis-je au comte; j'aurai désormais par an six mois de liberté
qui vous appartiendront toujours. Hé! bien, qu'avez-vous? dis-je à la
comtesse en lui passant mon bras pour lui envelopper la taille et la
soutenir, en présence de tous les siens.

--Oh! laissez-moi, me dit-elle en bondissant, ce n'est rien.

Je lus dans son âme, et répondis à sa pensée secrète en lui disant:--Ne
reconnaissez-vous donc plus votre fidèle esclave?

Elle prit mon bras, quitta le comte, ses enfants, l'abbé, les gens
accourus, et me mena loin de tous en tournant le boulingrin, mais en
restant sous leurs yeux; puis, quand elle jugea que sa voix ne serait
point entendue:--Félix, mon ami, dit-elle, pardonnez la peur à qui n'a
qu'un fil pour se diriger dans un labyrinthe souterrain, et qui tremble
de le voir se briser. Répétez-moi que je suis plus que jamais Henriette
pour vous, que vous ne m'abandonnerez point, que rien ne prévaudra
contre moi, que vous serez toujours un ami dévoué. J'ai vu tout à coup
dans l'avenir, et vous n'y étiez pas, comme toujours, la face brillante
et les yeux sur moi; vous me tourniez le dos.

--Henriette, idole dont le culte l'emporte sur celui de Dieu, lys,
fleur de ma vie, comment ne savez-vous donc plus, vous qui êtes ma
conscience, que je me suis si bien incarné à votre cœur que mon âme est
ici quand ma personne est à Paris? Faut-il donc vous dire que je suis
venu en dix-sept heures, que chaque tour de roue emportait un monde de
pensées et de désirs qui a éclaté comme une tempête aussitôt que je
vous ai vue...

--Dites, dites! Je suis sûre de moi, je puis vous entendre sans crime.
Dieu ne veut pas que je meure: il vous envoie à moi comme il dispense
son souffle à ses créations, comme il épand la pluie des nuées sur une
terre aride; dites, dites! m'aimez-vous saintement?

--Saintement.

--A jamais?

--A jamais.

--Comme une vierge Marie, qui doit rester dans ses voiles et sous sa
couronne blanche?

--Comme une vierge Marie visible.

--Comme une sœur?

--Comme une sœur trop aimée.

--Comme une mère?

--Comme une mère secrètement désirée.

--Chevaleresquement, sans espoir?

--Chevaleresquement, mais avec espoir.

--Enfin, comme si vous n'aviez encore que vingt ans, et que vous
portiez votre petit méchant habit bleu du bal?

--Oh! mieux. Je vous aime ainsi, et je vous aime encore comme... Elle
me regarda dans une vive appréhension... comme vous aimait votre tante.

--Je suis heureuse: vous avez dissipé mes terreurs, dit-elle en
revenant vers la famille étonnée de notre conférence secrète; mais
soyez bien enfant ici! car vous êtes encore un enfant. Si votre
politique est d'être homme avec le roi, sachez, monsieur qu'ici la
vôtre est de rester enfant. Enfant, vous serez aimé. Je résisterai
toujours à la force de l'homme; mais que refuserais-je à l'enfant!
rien: il ne peut rien vouloir que je ne puisse accorder.--Les secrets
sont dits, fit-elle en regardant le comte d'un air malicieux où
reparaissait la jeune fille et son caractère primitif. Je vous laisse,
je vais m'habiller.

Jamais, depuis trois ans, je n'avais entendu sa voix si pleinement
heureuse. Pour la première fois je connus ces jolis cris d'hirondelle,
ces notes enfantines dont je vous ai parlé. J'apportais un équipage
de chasse à Jacques, à Madeleine une boîte à ouvrage dont sa mère se
servit toujours; enfin je réparai la mesquinerie à laquelle m'avait
condamné jadis la parcimonie de ma mère. La joie que témoignaient les
deux enfants, enchantés de se montrer l'un à l'autre leurs cadeaux,
parut importuner le comte, toujours chagrin quand on ne s'occupait pas
de lui. Je fis un signe d'intelligence à Madeleine, et je suivis le
comte, qui voulait causer de lui-même avec moi. Il m'emmena vers la
terrasse; mais nous nous arrêtâmes sur le perron à chaque fait grave
dont il m'entretenait.

--Mon pauvre Félix, me dit-il, vous les voyez tous heureux et bien
portants: moi, je fais ombre au tableau: j'ai pris leurs maux, et je
bénis Dieu de me les avoir donnés. Autrefois j'ignorais ce que j'avais;
mais aujourd'hui je le sais: j'ai le pylore attaqué, je ne digère plus
rien.

--Par quel hasard êtes-vous devenu savant comme un professeur de
l'École de médecine? lui dis-je en souriant. Votre médecin est-il assez
indiscret pour vous dire ainsi...

--Dieu me préserve de consulter les médecins, s'écria-t-il en
manifestant la répulsion que la plupart des malades imaginaires
éprouvent pour la médecine.

Je subis alors une conversation folle, pendant laquelle il me fit les
plus ridicules confidences, se plaignant de sa femme, de ses gens, de
ses enfants et de la vie, en prenant un plaisir évident à répéter ses
dires de tous les jours à un ami qui, ne les connaissant pas, pouvait
s'en étonner, et que la politesse obligeait à l'écouter avec intérêt.
Il dut être content de moi, car je lui prêtais une profonde attention,
en essayant de pénétrer ce caractère inconcevable, et de deviner les
nouveaux tourments qu'il infligeait à sa femme et qu'elle me taisait.
Henriette mit fin à ce monologue en apparaissant sur le perron, le
comte l'aperçut, hocha la tête et me dit:--Vous m'écoutez, vous, Félix;
mais ici personne ne me plaint!

Il s'en alla comme s'il eût eu la conscience du trouble qu'il aurait
porté dans mon entretien avec Henriette, ou que, par une attention
chevaleresque pour elle, il eût su qu'il lui faisait plaisir en
nous laissant seuls. Son caractère offrait des désinences vraiment
inexplicables, car il était jaloux comme le sont tous les gens faibles;
mais aussi sa confiance dans la sainteté de sa femme était sans
bornes; peut-être même les souffrances de son amour-propre blessé par
la supériorité de cette haute vertu engendraient-elles son opposition
constante aux volontés de la comtesse, qu'il bravait comme les enfants
bravent leurs maîtres ou leurs mères. Jacques prenait sa leçon,
Madeleine faisait sa toilette: pendant une heure environ je pus donc me
promener seul avec la comtesse sur la terrasse.

--Hé! bien, cher ange, lui dis-je, la chaîne s'est alourdie, les sables
se sont enflammés, les épines ne multiplient?

--Taisez-vous, me dit-elle en devinant les pensées que m'avait
suggérées ma conversation avec le comte; vous êtes ici, tout est
oublié! Je ne souffre point, je n'ai pas souffert!

Elle fit quelques pas légers, comme pour aérer sa blanche toilette,
pour livrer au zéphyr ses ruches de tulle neigeuses, ses manches
flottantes, ses rubans frais, sa pèlerine et les boucles fluides de
sa coiffure à la Sévigné; et je la vis pour la première fois, jeune
fille, gaie de sa gaieté naturelle, prête à jouer comme un enfant. Je
connus alors et les larmes du bonheur et la joie que l'homme éprouve à
donner le plaisir.

--Belle fleur humaine que caresse ma pensée et que baise mon âme! ô mon
lys! lui dis-je, toujours intact et droit sur sa tige, toujours blanc,
fier, parfumé, solitaire!

--Assez, monsieur, dit-elle en souriant. Parlez-moi de vous,
racontez-moi bien tout.

Nous eûmes alors sous cette mobile voûte de feuillages frémissants une
longue conversation pleine de parenthèses interminables, prise, quittée
et reprise, où je la mis au fait de ma vie, de mes occupations; je lui
décrivis mon appartement à Paris, car elle voulut tout savoir; et,
bonheur alors inapprécié, je n'avais rien à lui cacher. En connaissant
ainsi mon âme et tous les détails de cette existence remplie par
d'écrasants travaux, en apprenant l'étendue de ces fonctions où, sans
une probité sévère, on pouvait si facilement tromper, s'enrichir, mais
que j'exerçais avec tant de rigueur que le roi, lui dis-je, m'appelait
_mademoiselle de Vandenesse_, elle saisit ma main et la baisa en y
laissant tomber une larme de joie. Cette subite transposition des
rôles, cet éloge si magnifique, cette pensée si rapidement exprimée,
mais plus rapidement comprise: «Voici le maître que j'aurais voulu,
voilà mon rêve!» tout ce qu'il y avait d'aveux dans cette action, où
l'abaissement était de la grandeur, où l'amour se trahissait dans une
région interdite aux sens, cet orage de choses célestes me tomba sur le
cœur et m'écrasa. Je me sentis petit, j'aurais voulu mourir à ses pieds.

--Ah! dis-je, vous nous surpasserez toujours en tout. Comment
pouvez-vous douter de moi? car on en a douté tout à l'heure, Henriette.

--Non pour le présent, reprit-elle en me regardant avec une douceur
ineffable qui, pour moi seulement, voilait la lumière de ses yeux; mais
en vous voyant si beau, je me suis dit:--Nos projets sur Madeleine
seront dérangés par quelque femme qui devinera les trésors cachés dans
votre cœur, qui vous adorera, qui nous volera notre Félix et brisera
tout ici.

--Toujours Madeleine! dis-je en exprimant une surprise dont elle ne
s'affligea qu'à demi. Est-ce donc à Madeleine que je suis fidèle?

Nous tombâmes dans un silence que monsieur de Mortsauf vint
malencontreusement interrompre. Je dus, le cœur plein, soutenir une
conversation hérissée de difficultés, où mes sincères réponses sur
la politique alors suivie par le roi heurtèrent les idées du comte
qui me força d'expliquer les intentions de Sa Majesté. Malgré mes
interrogations sur ses chevaux, sur la situation de ses affaires
agricoles, s'il était content de ses cinq fermes, s'il couperait les
arbres d'une vieille avenue; il en revenait toujours à la politique
avec une taquinerie de vieille fille et une persistance d'enfant, car
ces sortes d'esprits se heurtent volontiers aux endroits où brille la
lumière, ils y retournent toujours en bourdonnant sans rien pénétrer,
et fatiguent l'âme comme les grosses mouches fatiguent l'oreille en
fredonnant le long des vitres. Henriette se taisait. Pour éteindre
cette conversation que la chaleur du jeune âge pouvait enflammer, je
répondis par des monosyllabes approbatifs en évitant ainsi d'inutiles
discussions; mais monsieur de Mortsauf avait beaucoup trop d'esprit
pour ne pas sentir tout ce que ma politesse avait d'injurieux. Au
moment où, fâché d'avoir toujours raison, il se cabra, ses sourcils et
les rides de son front jouèrent, ses yeux jaunes éclatèrent, son nez
ensanglanté se colora davantage, comme le jour où, pour la première
fois, je fus témoin d'un de ses accès de démence; Henriette me jeta des
regards suppliants en me faisant comprendre qu'elle ne pouvait déployer
en ma faveur l'autorité dont elle usait pour justifier ou pour défendre
ses enfants. Je répondis alors au comte en le prenant au sérieux et
maniant avec une excessive adresse son esprit ombrageux.

--Pauvre cher, pauvre cher! disait-elle en murmurant plusieurs fois
ces deux mots qui arrivaient à mon oreille comme une brise. Puis
quand elle crut pouvoir intervenir avec succès, elle nous dit en
s'arrêtant:--Savez-vous, messieurs, que vous êtes parfaitement ennuyeux?

Ramené par cette interrogation à la chevaleresque obéissance due aux
femmes, le comte cessa de parler politique; nous l'ennuyâmes à notre
tour en disant des riens, et il nous laissa libres de nous promener en
prétendant que la tête lui tournait à parcourir ainsi continuellement
le même espace.

Mes tristes conjectures étaient vraies. Les doux paysages, la tiède
atmosphère, le beau ciel, l'enivrante poésie de cette vallée qui,
pendant quinze ans, avait calmé les lancinantes fantaisies de ce
malade, étaient impuissants aujourd'hui. A l'époque de la vie où chez
les autres hommes les aspérités se fondent et les angles s'émoussent,
le caractère du vieux gentilhomme était encore devenu plus agressif que
par le passé. Depuis quelques mois, il contredisait pour contredire,
sans raison, sans justifier ses opinions: il demandait le pourquoi de
toute chose, s'inquiétait d'un retard ou d'une commission, se mêlait à
tout propos des affaires intérieures, et se faisait rendre compte des
moindres minuties du ménage de manière à fatiguer sa femme ou ses gens,
en ne leur laissant point leur libre arbitre. Jadis il ne s'irritait
jamais sans quelque motif spécieux, maintenant son irritation était
constante. Peut-être les soins de sa fortune, les spéculations de
l'agriculture, une vie de mouvement avaient-ils jusqu'alors détourné
son humeur atrabilaire en donnant une pâture à ses inquiétudes, en
employant l'activité de son esprit; et peut-être aujourd'hui le manque
d'occupations mettait-il sa maladie aux prises avec elle-même; ne
s'exerçant plus au dehors, elle se produisait par des idées fixes,
le _moi_ moral s'était emparé du _moi_ physique. Il était devenu son
propre médecin; il compulsait des livres de médecine, croyait avoir
les maladies dont il lisait les descriptions, et prenait alors pour
sa santé des précautions inouïes, variables, impossibles à prévoir,
partant impossibles à contenter. Tantôt il ne voulait pas de bruit,
et quand la comtesse établissait autour de lui un silence absolu,
tout à coup il se plaignait d'être comme dans une tombe, il disait
qu'il y avait un milieu entre ne pas faire du bruit et le néant de
la Trappe. Tantôt il affectait une parfaite indifférence des choses
terrestres, la maison entière respirait; ses enfants jouaient, les
travaux ménagers s'accomplissaient sans aucune critique; soudain au
milieu du bruit, il s'écriait lamentablement:--«On veut me tuer!»--Ma
chère, s'il s'agissait de vos enfants, vous sauriez bien deviner ce qui
les gêne, disait-il à sa femme en aggravant l'injustice de ces paroles
par le ton aigre et froid dont il les accompagnait. Il se vêtait et
se devêtait à tout moment, en étudiant les plus légères variations
de l'atmosphère, et ne faisait rien sans consulter le baromètre.
Malgré les maternelles attentions de sa femme, il ne trouvait aucune
nourriture à son goût, car il prétendait avoir un estomac délabré dont
les douloureuses digestions lui causaient des insomnies continuelles;
et néanmoins il mangeait, buvait, digérait, dormait avec une perfection
que le plus savant médecin aurait admirée. Ses volontés changeantes
lassaient les gens de sa maison, qui, routiniers comme le sont tous
les domestiques, étaient incapables de se conformer aux exigences
de systèmes incessamment contraires. Le comte ordonnait-il de tenir
les fenêtres ouvertes sous prétexte que le grand air était désormais
nécessaire à sa santé; quelques jours après, le grand air, ou trop
humide ou trop chaud, devenait intolérable; il grondait alors, il
entamait une querelle, et, pour avoir raison, il niait souvent sa
consigne antérieure. Ce défaut de mémoire ou cette mauvaise foi lui
donnait gain de cause dans toutes les discussions où sa femme essayait
de l'opposer à lui-même. L'habitation de Clochegourde était devenue
si insupportable que l'abbé de Dominis, homme profondément instruit,
avait pris le parti de chercher la résolution de quelques problèmes, et
se retranchait dans une distraction affectée. La comtesse n'espérait
plus, comme par le passé, pouvoir enfermer dans le cercle de la famille
les accès de ces folles colères; déjà les gens de la maison avaient
été témoins de scènes où l'exaspération sans motif de ce vieillard
prématuré passa les bornes; ils étaient si dévoués à la comtesse qu'il
n'en transpirait rien au dehors, mais elle redoutait chaque jour un
éclat public de ce délire que le respect humain ne contenait plus.
J'appris plus tard d'affreux détails sur la conduite du comte envers sa
femme; au lieu de la consoler, il l'accablait de sinistres prédictions
et la rendait responsable des malheurs à venir, parce qu'elle
refusait les médications insensées auxquelles il voulait soumettre
ses enfants. La comtesse se promenait-elle avec Jacques et Madeleine,
le comte lui prédisait un orage, malgré la pureté du ciel; si par
hasard l'événement justifiait son pronostic, la satisfaction de son
amour-propre le rendait insensible au mal de ses enfants; l'un d'eux
était-il indisposé, le comte employait tout son esprit à rechercher
la cause de cette souffrance dans le système de soins adopté par sa
femme et qu'il épiloguait dans les plus minces détails, en concluant
toujours par ces mots assassins: «Si vos enfants retombent malades,
vous l'aurez bien voulu.» Il agissait ainsi dans les moindres détails
de l'administration domestique où il ne voyait jamais que le pire côté
des choses, se faisant à tout propos _l'avocat du diable_, suivant
une expression de son vieux cocher. La comtesse avait indiqué pour
Jacques et Madeleine des heures de repas différentes des siennes, et
les avait ainsi soustraits à la terrible action de la maladie du comte,
en attirant sur elle tous les orages. Madeleine et Jacques voyaient
rarement leur père. Par une de ces hallucinations particulières aux
égoïstes, le comte n'avait pas la plus légère conscience du mal dont
il était l'auteur. Dans la conversation confidentielle que nous avions
eue, il s'était surtout plaint d'être trop bon pour tous les siens.
Il maniait donc le fléau, abattait, brisait tout autour de lui comme
eût fait un singe; puis, après avoir blessé sa victime, il niait
l'avoir touchée. Je compris alors d'où provenaient les lignes comme
marquées avec le fil d'un rasoir sur le front de la comtesse, et que
j'avais aperçues en la revoyant. Il est chez les âmes nobles une
pudeur qui les empêche d'exprimer leurs souffrances, elles en dérobent
orgueilleusement l'étendue à ceux qu'elles aiment par un sentiment
de charité voluptueuse. Aussi, malgré mes instances, n'arrachai-je
pas tout d'un coup cette confidence à Henriette. Elle craignait de
me chagriner, elle me faisait des aveux interrompus par de subites
rougeurs; mais j'eus bientôt deviné l'aggravation que le désœuvrement
du comte avait apportée dans les peines domestiques de Clochegourde.

--Henriette, lui dis-je quelques jours après, en lui prouvant que
j'avais mesuré la profondeur de ses nouvelles misères, n'avez-vous pas
eu tort de si bien arranger votre terre que le comte n'y trouve plus à
s'occuper?

--Cher, me dit-elle en souriant, ma situation est assez critique
pour mériter toute mon attention, croyez que j'en ai bien étudié les
ressources, et toutes sont épuisées. En effet, les tracasseries ont
toujours été grandissant. Comme monsieur de Mortsauf et moi nous sommes
toujours en présence, je ne puis les affaiblir en les divisant sur
plusieurs points, tout serait également douloureux pour moi. J'ai songé
à distraire monsieur de Mortsauf, en lui conseillant d'établir une
magnanerie à Clochegourde où il existe déjà quelques mûriers, vestiges
de l'ancienne industrie de la Touraine; mais j'ai reconnu qu'il serait
tout aussi despote au logis, et que j'aurais de plus les mille ennuis
de cette entreprise. Apprenez, monsieur l'observateur, me dit-elle,
que dans le jeune âge les mauvaises qualités de l'homme sont contenues
par le monde, arrêtées dans leur essor par le jeu des passions, gênées
par le respect humain; plus tard, dans la solitude, chez un homme âgé,
les petits défauts se montrent d'autant plus terribles qu'ils ont été
long-temps comprimés. Les faiblesses humaines sont essentiellement
lâches, elles ne comportent ni paix ni trêve; ce que vous leur avez
accordé hier, elles l'exigent aujourd'hui, demain et toujours; elles
s'établissent dans les concessions et les étendent. La puissance est
clémente, elle se rend à l'évidence, elle est juste et paisible; tandis
que les passions engendrées par la faiblesse sont impitoyables; elles
sont heureuses quand elles peuvent agir à la manière des enfants qui
préfèrent les fruits volés en secret à ceux qu'ils peuvent manger à
table; ainsi monsieur de Mortsauf éprouve une joie véritable à me
surprendre; et lui qui ne tromperait personne me trompe avec délices,
pourvu que la ruse reste dans le for intérieur.

Un mois environ après mon arrivée, un matin, en sortant de déjeuner, la
comtesse me prit par le bras, se sauva par une porte à claire-voie qui
donnait dans le verger, et m'entraîna vivement dans les vignes.

--Ah! il me tuera, dit-elle. Cependant je veux vivre, ne fût-ce que
pour mes enfants! Comment, pas un jour de relâche! Toujours marcher
dans les broussailles, manquer de tomber à tout moment, et à tout
moment rassembler ses forces pour garder son équilibre. Aucune
créature ne saurait suffire à de telles dépenses d'énergie. Si je
connaissais bien le terrain sur lequel doivent porter mes efforts, si
ma résistance était déterminée, l'âme s'y plierait; mais non, chaque
jour l'attaque change de caractère, et me surprend sans défense;
ma douleur n'est pas une, elle est multiple. Félix, Félix, vous ne
sauriez imaginer quelle forme odieuse a prise sa tyrannie, et quelles
sauvages exigences lui ont suggérées ses livres de médecine. Oh! mon
ami... dit-elle en appuyant sa tête sur mes épaules, sans achever
sa confidence. Que devenir, que faire? reprit-elle en se débattant
contre les pensées qu'elle n'avait pas exprimées. Comment résister?
Il me tuera. Non, je me tuerai moi-même, et c'est un crime cependant!
M'enfuir? et mes enfants! Me séparer? mais comment, après quinze ans
de mariage, dire à mon père que je ne puis demeurer avec monsieur de
Mortsauf, quand, si mon père ou ma mère viennent, il sera posé, sage,
poli, spirituel. D'ailleurs les femmes mariées ont-elles des pères,
ont-elles des mères? elles appartiennent corps et biens à leurs maris.
Je vivais tranquille, sinon heureuse, je puisais quelques forces dans
ma chaste solitude, je l'avoue; mais si je suis privée de ce bonheur
négatif, je deviendrai folle aussi moi. Ma résistance est fondée sur
de puissantes raisons qui ne me sont pas personnelles. N'est-ce pas
un crime que de donner le jour à des pauvres créatures condamnées
par avance à de perpétuelles douleurs? Cependant ma conduite soulève
de si graves questions que je ne puis les décider seule; je suis juge
et partie. J'irai demain à Tours consulter l'abbé Birotteau, mon
nouveau directeur; car mon cher et vertueux abbé de la Berge est mort,
dit-elle en s'interrompant. Quoiqu'il fût sévère, sa force apostolique
me manquera toujours; son successeur est un ange de douceur qui
s'attendrit au lieu de réprimander; néanmoins, au cœur de la religion
quel courage ne se retremperait? quelle raison ne s'affermirait à la
voix de l'Esprit-Saint?--Mon Dieu, reprit-elle en séchant ses larmes
et levant les yeux au ciel, de quoi me punissez-vous? Mais, il faut le
croire, dit-elle en appuyant ses doigts sur mon bras, oui, croyons-le,
Félix, nous devons passer par un creuset rouge avant d'arriver saints
et parfaits dans les sphères supérieures. Dois-je me taire? me
défendez-vous, mon Dieu, de crier dans le sein d'un ami? l'aimé-je
trop? Elle me pressa sur son cœur comme si elle eût craint de me
perdre:--Qui me résoudra ces doutes? Ma conscience ne me reproche rien.
Les étoiles rayonnent d'en haut sur les hommes; pourquoi l'âme, cette
étoile humaine, n'envelopperait-elle pas de ses feux un ami, quand on
ne laisse aller à lui que de pures pensées?

J'écoutais cette horrible clameur en silence, tenant la main moite de
cette femme dans la mienne plus moite encore; je la serrais avec une
force à laquelle Henriette répondait par une force égale.

--Vous êtes donc par là? cria le comte qui venait à nous, la tête nue.

Depuis mon retour il voulait obstinément se mêler à nos entretiens,
soit qu'il en espérât quelque amusement, soit qu'il crût que la
comtesse me contait ses douleurs et se plaignait dans mon sein, soit
encore qu'il fût jaloux d'un plaisir qu'il ne partageait point.

--Comme il me suit! dit-elle avec l'accent du désespoir. Allons voir
les clos, nous l'éviterons. Baissons-nous le long des haies pour qu'il
ne nous aperçoive pas.

Nous nous fîmes un rempart d'une haie touffue, nous gagnâmes les clos
en courant, et nous nous trouvâmes bientôt loin du comte, dans une
allée d'amandiers.

--Chère Henriette, lui dis-je alors en serrant son bras contre mon
cœur, et m'arrêtant pour la contempler dans sa douleur, vous m'avez
naguère dirigé savamment à travers les voies périlleuses du grand
monde; permettez-moi de vous donner quelques instructions pour vous
aider à finir le duel sans témoins dans lequel vous succomberiez
infailliblement, car vous ne vous battez point avec des armes égales.
Ne luttez pas plus long-temps contre un fou...

--Chut! dit-elle en réprimant des larmes qui roulèrent dans ses yeux.

--Écoutez-moi, chère! Après une heure de ces conversations que je suis
obligé de subir par amour pour vous, souvent ma pensée est pervertie,
ma tête est lourde; le comte me fait douter de mon intelligence, les
mêmes idées répétées se gravent malgré moi dans mon cerveau. Les
monomanies bien caractérisées ne sont pas contagieuses; mais, quand
la folie réside dans la manière d'envisager les choses, et qu'elle se
cache sous des discussions constantes, elle peut causer des ravages
sur ceux qui vivent auprès d'elle. Votre patience est sublime, mais
ne vous mène-t-elle pas à l'abrutissement? Ainsi pour vous, pour vos
enfants, changez de système avec le comte. Votre adorable complaisance
a développé son égoïsme, vous l'avez traité comme une mère traite un
enfant qu'elle gâte; mais aujourd'hui, si vous voulez vivre... Et,
dis-je en la regardant, vous le voulez! déployez l'empire que vous
avez sur lui. Vous le savez, il vous aime et vous craint, faites-vous
craindre davantage, opposez à ses volontés diffuses une volonté
rectiligne. Étendez votre pouvoir comme il a su étendre, lui, les
concessions que vous lui avez faites, et renfermez sa maladie dans une
sphère morale, comme on renferme les fous dans une loge.

--Cher enfant, me dit-elle en souriant avec amertume, une femme sans
cœur peut seule jouer ce rôle. Je suis mère, je serais un mauvais
bourreau. Oui, je sais souffrir, mais faire souffrir les autres!
jamais, dit-elle, pas même pour obtenir un résultat honorable ou grand.
D'ailleurs, ne devrais-je pas faire mentir mon cœur, déguiser ma voix,
armer mon front, corrompre mon geste... ne me demandez pas de tels
mensonges. Je puis me placer entre monsieur de Mortsauf et ses enfants,
je recevrai ses coups pour qu'ils n'atteignent ici personne; voilà tout
ce que je puis pour concilier tant d'intérêts contraires.

--Laisse-moi t'adorer! sainte, trois fois sainte! dis-je en mettant
un genou en terre, en baisant sa robe et y essuyant des pleurs qui me
vinrent aux yeux.

--Mais, s'il vous tue, lui dis-je.

Elle pâlit, et répondit en levant les yeux au ciel:--La volonté de Dieu
sera faite!

--Savez-vous ce que le roi disait à votre père à propos de vous? «Ce
diable de Mortsauf vit donc toujours!»

--Ce qui est une plaisanterie dans la bouche du roi, répondit-elle, est
un crime ici.

Malgré nos précautions, le comte nous avait suivis à la piste; il
nous atteignit tout en sueur sous un noyer où la comtesse s'était
arrêtée pour me dire cette parole grave; en le voyant, je me mis à
parler vendange. Eut-il d'injustes soupçons? je ne sais; mais il resta
sans mot dire à nous examiner, sans prendre garde à la fraîcheur que
distillent les noyers. Après un moment employé par quelques paroles
insignifiantes entrecoupées de pauses très-significatives, le comte dit
avoir mal au cœur et à la tête; il se plaignit doucement, sans quêter
notre pitié, sans nous peindre ses douleurs par des images exagérées.
Nous n'y fîmes aucune attention. En rentrant, il se sentit plus mal
encore, parla de se mettre au lit, et s'y mit sans cérémonie, avec un
naturel qui ne lui était pas ordinaire. Nous profitâmes de l'armistice
que nous donnait son humeur hypocondriaque, et nous descendîmes à notre
chère terrasse, accompagnés de Madeleine.

--Allons nous promener sur l'eau, dit la comtesse après quelques tours,
nous irons assister à la pêche que le garde fait pour nous aujourd'hui.

Nous sortons par la petite porte, nous gagnons la toue, nous y
sautons, et nous voilà remontant l'Indre avec lenteur. Comme trois
enfants amusés à des riens, nous regardions les herbes des bords, les
demoiselles bleues ou vertes; et la comtesse s'étonnait de pouvoir
goûter de si tranquilles plaisirs au milieu de ses poignants chagrins;
mais le calme de la nature, qui marche insouciante de nos luttes,
n'exerce-t-il pas sur nous un charme consolateur? L'agitation d'un
amour plein de désirs contenus s'harmonie à celle de l'eau, les fleurs
que la main de l'homme n'a point perverties expriment ses rêves les
plus secrets, le voluptueux balancement d'une barque imite vaguement
les pensées qui flottent dans l'âme. Nous éprouvâmes l'engourdissante
influence de cette double poésie. Les paroles, montées au diapason de
la nature, déployèrent une grâce mystérieuse, et les regards eurent
de plus éclatants rayons en participant à la lumière si largement
versée par le soleil dans la prairie flamboyante. La rivière fut
comme un sentier sur lequel nous volions. Enfin, n'étant pas diverti
par le mouvement qu'exige la marche à pied, notre esprit s'empara de
la création. La joie tumultueuse d'une petite fille en liberté, si
gracieuse dans ses gestes, si agaçante dans ses propos, n'était-elle
pas aussi la vivante expression de deux âmes libres qui se plaisaient à
former idéalement cette merveilleuse créature rêvée par Platon, connue
de tous ceux dont la jeunesse fut remplie par un heureux amour. Pour
vous peindre cette heure, non dans ses détails indescriptibles, mais
dans son ensemble, je vous dirai que nous nous aimions en tous les
êtres, en toutes les choses qui nous entouraient; nous sentions hors
de nous le bonheur que chacun de nous souhaitait; il nous pénétrait
si vivement que la comtesse ôta ses gants et laissa tomber ses belles
mains dans l'eau comme pour rafraîchir une secrète ardeur. Ses yeux
parlaient; mais sa bouche, qui s'entr'ouvrait comme une rose à l'air,
se serait fermée à un désir. Vous connaissez la mélodie des sons graves
parfaitement unis aux sons élevés, elle m'a toujours rappelé la mélodie
de nos deux âmes en ce moment, qui ne se retrouvera plus jamais.

--Où faites-vous pêcher, lui dis-je, si vous ne pouvez pêcher que sur
les rives qui sont à vous?

--Près du pont de Ruan, me dit-elle. Ha! nous avons maintenant la
rivière à nous depuis le pont de Ruan jusqu'à Clochegourde. Monsieur de
Mortsauf vient d'acheter quarante arpents de prairie avec les économies
de ces deux années et l'arriéré de sa pension. Cela vous étonne?

--Moi, je voudrais que toute la vallée fût à vous! m'écriai-je. Elle me
répondit par un sourire. Nous arrivâmes au-dessous du pont de Ruan, à
un endroit où l'Indre est large, et où l'on péchait.

--Hé! bien, Martineau? dit-elle.

--Ah! madame la comtesse, nous avons du guignon. Depuis trois heures
que nous y sommes, en remontant du moulin ici, nous n'avons rien pris.

Nous abordâmes afin d'assister aux derniers coups de filet, et nous
nous plaçâmes tous trois à l'ombre d'un _bouillard_, espèce de peuplier
dont l'écorce est blanche, qui se trouve sur le Danube, sur la Loire,
probablement sur tous les grands fleuves, et qui jette au printemps un
coton blanc soyeux, l'enveloppe de sa fleur. La comtesse avait repris
son auguste sérénité; elle se repentait presque de m'avoir dévoilé
ses douleurs et d'avoir crié comme Job, au lieu de pleurer comme la
Madeleine, une Madeleine sans amours, ni fêtes, ni dissipations, mais
non sans parfums ni beautés. La seine ramenée à ses pieds fut pleine de
poissons: des tanches, des barbillons, des brochets, des perches et une
énorme carpe sautillant sur l'herbe.

--C'est un fait exprès, dit le garde.

Les ouvriers écarquillaient leurs yeux en admirant cette femme qui
ressemblait à une fée dont la baguette aurait touché les filets. En
ce moment le piqueur parut, chevauchant à travers la prairie au grand
galop, et lui causa d'horribles tressaillements. Nous n'avions pas
Jacques avec nous, et la première pensée des mères est, comme l'a si
poétiquement dit Virgile, de serrer leurs enfants sur leur sein au
moindre événement.

--Jacques! cria-t-elle. Où est Jacques? Qu'est-il arrivé à mon fils?

Elle ne m'aimait pas! Si elle m'avait aimé, elle aurait eu pour mes
souffrances cette expression de lionne au désespoir.

--Madame la comtesse, monsieur le comte se trouve plus mal.

Elle respira, courut avec moi, suivie de Madeleine.

--Revenez lentement, me dit-elle; que cette chère fille ne s'échauffe
pas. Vous le voyez, la course de monsieur de Mortsauf par ce temps si
chaud l'avait mis en sueur, et sa station sous le noyer a pu devenir la
cause d'un malheur.

Ce mot, dit au milieu de son trouble, accusait la pureté de son âme. La
mort du comte, un malheur! Elle gagna rapidement Clochegourde, passa
par la brèche d'un mur et traversa les clos. Je revins lentement en
effet. L'expression d'Henriette m'avait éclairé, mais comme éclaire la
foudre qui ruine les moissons engrangées. Durant cette promenade sur
l'eau, je m'étais cru le préféré; je sentis amèrement qu'elle était
de bonne foi dans ses paroles. L'amant qui n'est pas tout n'est rien.
J'aimais donc seul avec les désirs d'un amour qui sait tout ce qu'il
veut, qui se repaît par avance de caresses espérées, et se contente des
voluptés de l'âme parce qu'il y mêle celles que lui réserve l'avenir.
Si Henriette aimait, elle ne connaissait rien ni des plaisirs de
l'amour ni de ses tempêtes. Elle vivait du sentiment même, comme une
sainte avec Dieu. J'étais l'objet auquel s'étaient rattachées ses
pensées, ses sensations méconnues, comme un essaim s'attache à quelque
branche d'arbre fleuri; mais je n'étais pas le principe, j'étais un
accident de sa vie, je n'étais pas toute sa vie. Roi détrôné, j'allais
me demandant qui pouvait me rendre mon royaume. Dans ma folle jalousie,
je me reprochais de n'avoir rien osé, de n'avoir pas resserré les liens
d'une tendresse qui me semblait alors plus subtile que vraie par les
chaînes du droit positif que crée la possession.

L'indisposition du comte, déterminée peut-être par le froid du noyer,
devint grave en quelques heures. J'allai quérir à Tours un médecin
renommé, monsieur Origet, que je ne pus ramener que dans la soirée;
mais il resta pendant toute la nuit et le lendemain à Clochegourde.
Quoiqu'il eût envoyé chercher une grande quantité de sangsues par le
piqueur, il jugea qu'une saignée était urgente, et n'avait point de
lancette sur lui. Aussitôt je courus à Azay par un temps affreux,
je réveillai le chirurgien, monsieur Deslandes, et le contraignis à
venir avec une célérité d'oiseau. Dix minutes plus tard, le comte eût
succombé; la saignée le sauva. Malgré ce premier succès, le médecin
pronostiquait la fièvre inflammatoire la plus pernicieuse, une de ces
maladies comme en font les gens qui se sont bien portés pendant vingt
ans. La comtesse atterrée croyait être la cause de cette fatale crise.
Sans force pour me remercier de mes soins, elle se contentait de me
jeter quelques sourires dont l'expression équivalait au baiser qu'elle
avait mis sur ma main; j'aurais voulu y lire les remords d'un illicite
amour, mais c'était l'acte de contrition d'un repentir qui faisait mal
à voir dans une âme si pure, c'était l'expression d'une admirative
tendresse pour celui qu'elle regardait comme noble, en s'accusant,
elle seule, d'un crime imaginaire. Certes, elle aimait comme Laure
de Noves aimait Pétrarque, et non comme Francesca da Rimini aimait
Paolo: affreuse découverte pour qui rêvait l'union de ces deux sortes
d'amour! La comtesse gisait, le corps affaissé, les bras pendants,
sur un fauteuil sale dans cette chambre qui ressemblait à la bauge
d'un sanglier. Le lendemain soir, avant de partir, le médecin dit à la
comtesse, qui avait passé la nuit, de prendre une garde. La maladie
devait être longue.

--Une garde, répondit-elle, non, non. Nous le soignerons,
s'écria-t-elle en me regardant; nous nous devons de le sauver!

A ce cri, le médecin nous jeta un coup d'œil observateur, plein
d'étonnement. L'expression de cette parole était de nature à lui
faire soupçonner quelque forfait manqué. Il promit de revenir deux
fois par semaine, indiqua la marche à tenir à monsieur Deslandes et
désigna les symptômes menaçants qui pouvaient exiger qu'on vînt le
chercher à Tours. Afin de procurer à la comtesse au moins une nuit
de sommeil sur deux, je lui demandai de me laisser veiller le comte
alternativement avec elle. Ainsi je la décidai, non sans peine, à
s'aller coucher la troisième nuit. Quand tout reposa dans la maison,
pendant un moment où le comte s'assoupit, j'entendis chez Henriette un
douloureux gémissement. Mon inquiétude devint si vive que j'allai la
trouver; elle était à genoux devant son prie-Dieu, fondant en larmes,
et s'accusait:--Mon Dieu, si tel est le prix d'un murmure, criait-elle,
je ne me plaindrai jamais.

--Vous l'avez quitté! dit-elle en me voyant.

--Je vous entendais pleurer et gémir, j'ai eu peur pour vous.

--Oh! moi, dit-elle, je me porte bien!

Elle voulut être certaine que monsieur de Mortsauf dormît; nous
descendîmes tous deux, et tous deux à la clarté d'une lampe nous le
regardâmes: le comte était plus affaibli par la perte du sang tiré à
flots qu'il n'était endormi; ses mains agitées cherchaient à ramener sa
couverture sur lui.

--On prétend que c'est des gestes de mourants, dit-elle. Ah! s'il
mourait de cette maladie que nous avons causée, je ne me marierais
jamais, je le jure, ajouta-t-elle en étendant la main sur la tête du
comte par un geste solennel.

--J'ai tout fait pour le sauver, lui dis-je.

--Oh! vous, vous êtes bon, dit-elle. Mais moi, je suis la grande
coupable.

Elle se pencha sur ce front décomposé, en balaya la sueur avec ses
cheveux, et le baisa saintement; mais je ne vis pas avec une joie
secrète qu'elle s'acquittait de cette caresse comme d'une expiation.

--Blanche, à boire, dit le comte d'une voix éteinte.

--Vous voyez, il ne connaît que moi, me dit-elle en lui apportant un
verre.

Et par son accent, par ses manières affectueuses, elle cherchait à
insulter aux sentiments qui nous liaient, en les immolant au malade.

--Henriette, lui dis-je, allez prendre quelque repos, je vous en
supplie.

--Plus d'Henriette, dit-elle en m'interrompant avec une impérieuse
précipitation.

--Couchez-vous afin de ne pas tomber malade. Vos enfants, _lui-même_
vous ordonnent de vous soigner, il est des cas où l'égoïsme devient une
sublime vertu.

--Oui, dit-elle.

Elle s'en alla me recommandant son mari par des gestes qui eussent
accusé quelque prochain délire, s'ils n'avaient pas eu les grâces
de l'enfance mêlées à la force suppliante du repentir. Cette scène,
terrible en la mesurant à l'état habituel de cette âme pure, m'effraya;
je craignis l'exaltation de sa conscience. Quand le médecin revint,
je lui révélai les scrupules d'hermine effarouchée qui poignaient ma
blanche Henriette. Quoique discrète, cette confidence dissipa les
soupçons de monsieur Origet, et il calma les agitations de cette
belle âme en disant qu'en tout état de cause le comte devait subir
cette crise, et que sa station sous le noyer avait été plus utile que
nuisible en déterminant la maladie.

Pendant cinquante-deux jours, le comte fut entre la vie et la mort;
nous veillâmes chacun à notre tour, Henriette et moi, vingt-six
nuits. Certes, monsieur de Mortsauf dut son salut à nos soins, à la
scrupuleuse exactitude avec laquelle nous exécutions les ordres de
monsieur Origet. Semblables aux médecins philosophes que de sagaces
observations autorisent à douter des belles actions quand elles ne sont
que le secret accomplissement d'un devoir, cet homme, tout en assistant
au combat d'héroïsme qui se passait entre la comtesse et moi, ne
pouvait s'empêcher de nous épier par des regards inquisitifs, tant il
avait peur de se tromper dans son admiration.

--Dans une semblable maladie, me dit-il lors de sa troisième visite, la
mort rencontre un prompt auxiliaire dans le moral, quand il se trouve
aussi gravement altéré que l'est celui du comte. Le médecin, la garde,
les gens qui entourent le malade tiennent sa vie entre leurs mains;
car alors un seul mot, une crainte vive exprimée par un geste, ont la
puissance du poison.

En me parlant ainsi, Origet étudiait mon visage et ma contenance; mais
il vit dans mes yeux la claire expression d'une âme candide. En effet,
durant le cours de cette cruelle maladie, il ne se forma pas dans mon
intelligence la plus légère de ces mauvaises idées involontaires
qui parfois sillonnent les consciences les plus innocentes. Pour qui
contemple en grand la nature, tout y tend à l'unité par l'assimilation.
Le monde moral doit être régi par un principe analogue. Dans une
sphère pure, tout est pur. Près d'Henriette, il se respirait un parfum
du ciel, il semblait qu'un désir reprochable devait à jamais vous
éloigner d'elle. Ainsi, non-seulement elle était le bonheur, mais elle
était aussi la vertu. En nous trouvant toujours également attentifs et
soigneux, le docteur avait je ne sais quoi de pieux et d'attendri dans
les paroles et dans les manières; il semblait se dire:--Voilà les vrais
malades, ils cachent leur blessure et l'oublient! Par un contraste
qui, selon cet excellent homme, était assez ordinaire chez les hommes
ainsi détruits, monsieur de Mortsauf fut patient, plein d'obéissance,
ne se plaignit jamais et montra la plus merveilleuse docilité; lui
qui, bien portant, ne faisait pas la chose la plus simple sans mille
observations. Le secret de cette soumission à la médecine, tant niée
naguère, était une secrète peur de la mort, autre contraste chez un
homme d'une bravoure irrécusable! Cette peur pourrait assez bien
expliquer plusieurs bizarreries du nouveau caractère que lui avaient
prêté ses malheurs.

Vous l'avouerai-je, Natalie, et le croirez-vous? ces cinquante jours
et le mois qui les suivit furent les plus beaux moments de ma vie.
L'amour n'est-il pas dans les espaces infinis de l'âme comme est
dans une belle vallée le grand fleuve où se rendent les pluies, les
ruisseaux et les torrents, où tombent les arbres et les fleurs, les
graviers du bord et les plus élevés quartiers de roc; il s'agrandit
aussi bien par les orages que par le lent tribut des claires fontaines.
Oui, quand on aime, tout arrive à l'amour. Les premiers grands dangers
passés, la comtesse et moi, nous nous habituâmes à la maladie. Malgré
le désordre incessant introduit par les soins qu'exigeait le comte, sa
chambre que nous avions trouvée si mal tenue devint propre et coquette.
Bientôt nous y fûmes comme deux êtres échoués dans une île déserte;
car non-seulement les malheurs isolent, mais encore ils font taire les
mesquines conventions de la société. Puis l'intérêt du malade nous
obligea d'avoir des points de contact qu'aucun autre événement n'aurait
autorisés. Combien de fois nos mains, si timides auparavant, ne se
rencontrèrent-elles pas en rendant quelque service au comte! n'avais-je
pas à soutenir, à aider Henriette! Souvent emportée par une nécessité
comparable à celle du soldat en vedette, elle oubliait de manger; je
lui servis alors, quelquefois sur ses genoux, un repas pris en hâte
et qui nécessitait mille petits soins. Ce fut une scène d'enfance à
côté d'une tombe entr'ouverte. Elle me commandait vivement les apprêts
qui pouvaient éviter quelque souffrance au comte, et m'employait à
mille menus ouvrages. Pendant le premier temps où l'intensité du
danger étouffait, comme durant une bataille, les subtiles distinctions
qui caractérisent les faits de la vie ordinaire, elle dépouilla
nécessairement ce décorum que toute femme, même la plus naturelle,
garde en ses paroles, dans ses regards, dans son maintien quand elle
est en présence du monde ou de sa famille, et qui n'est plus de mise
en déshabillé. Ne venait-elle pas me relever aux premiers chants de
l'oiseau, dans ses vêtements du matin qui me permirent de revoir
parfois les éblouissants trésors que, dans mes folles espérances,
je considérais comme miens? Tout en restant imposante et fière,
pouvait-elle ainsi ne pas être familière? D'ailleurs pendant les
premiers jours le danger ôta si bien toute signification passionnée
aux privautés de notre intime union, qu'elle n'y vit point de mal;
puis, quand vint la réflexion, elle songea peut-être que ce serait une
insulte pour elle comme pour moi que de changer ses manières. Nous nous
trouvâmes insensiblement apprivoisés, mariés à demi. Elle se montra
bien noblement confiante, sûre de moi comme d'elle-même. J'entrai donc
plus avant dans son cœur. La comtesse redevint mon Henriette, Henriette
contrainte d'aimer davantage celui qui s'efforçait d'être sa seconde
âme. Bientôt je n'attendis plus sa main toujours irrésistiblement
abandonnée au moindre coup d'œil solliciteur; je pouvais, sans qu'elle
se dérobât à ma vue, suivre avec ivresse les lignes de ses belles
formes durant les longues heures pendant lesquelles nous écoutions le
sommeil du malade. Les chétives voluptés que nous nous accordions,
ces regards attendris, ces paroles prononcées à voix basse pour ne
pas éveiller le comte, les craintes, les espérances dites et redites,
enfin les mille événements de cette fusion complète de deux cœurs
longtemps séparés, se détachaient vivement sur les ombres douloureuses
de la scène actuelle. Nous connûmes nos âmes à fond dans cette épreuve
à laquelle succombent souvent les affections les plus vives qui ne
résistent pas au laisser-voir de toutes les heures, qui se détachent en
éprouvant cette cohésion constante où l'on trouve la vie ou lourde ou
légère à porter. Vous savez quel ravage fait la maladie d'un maître,
quelle interruption dans les affaires, le temps manque pour tout; la
vie embarrassée chez lui dérange les mouvements de sa maison et ceux
de sa famille. Quoique tout tombât sur madame de Mortsauf, le comte
était encore utile au dehors; il allait parler aux fermiers, se rendait
chez les gens d'affaires, recevait les fonds; si elle était l'âme, il
était le corps. Je me fis son intendant pour qu'elle pût soigner le
comte sans rien laisser péricliter au dehors. Elle accepta tout sans
façon, sans un remercîment. Ce fut une douce communauté de plus que
ces soins de maison partagés, que ces ordres transmis en son nom. Je
m'entretenais souvent le soir avec elle, dans sa chambre, et de ses
intérêts et de ses enfants. Ces causeries donnèrent un semblant de plus
à notre mariage éphémère. Avec quelle joie Henriette se prêtait à me
laisser jouer le rôle de son mari, à me faire occuper sa place à table,
à m'envoyer parler au garde; et tout cela dans une complète innocence,
mais non sans cet intime plaisir qu'éprouve la plus vertueuse femme du
monde à trouver un biais où se réunissent la stricte observation des
lois et le contentement de ses désirs inavoués. Annulé par la maladie,
le comte ne pesait plus sur sa femme, ni sur sa maison; et alors la
comtesse fut elle-même, elle eut le droit de s'occuper de moi, de me
rendre l'objet d'une foule de soins. Quelle joie quand je découvris
en elle la pensée vaguement conçue peut-être, mais délicieusement
exprimée, de me révéler tout le prix de sa personne et de ses qualités,
de me faire apercevoir le changement qui s'opérerait en elle si elle
était comprise! Cette fleur, incessamment fermée dans la froide
atmosphère de son ménage, s'épanouit à mes regards, et pour moi seul;
elle prit autant de joie à se déployer que j'en sentis en y jetant
l'œil curieux de l'amour. Elle me prouvait par tous les riens de la vie
combien j'étais présent à sa pensée. Le jour où, après avoir passé la
nuit au chevet du malade, je dormais tard, Henriette se levait le matin
avant tout le monde, elle faisait régner autour de moi le plus absolu
silence; sans être avertis, Jacques et Madeleine jouaient au loin; elle
usait de mille supercheries pour conquérir le droit de mettre elle-même
mon couvert; enfin, elle me servait, avec quel pétillement de joie dans
les mouvements, avec quelle fauve finesse d'hirondelle, quel vermillon
sur les joues, quels tremblements dans la voix, quelle pénétration de
lynx! Ces expansions de l'âme se peignent-elles? Souvent elle était
accablée de fatigue; mais si par hasard en ces moments de lassitude
il s'agissait de moi, pour moi comme pour ses enfants elle trouvait
de nouvelles forces, elle s'élançait agile, vive et joyeuse. Comme
elle aimait à jeter sa tendresse en rayons dans l'air! Ah! Natalie,
oui, certaines femmes partagent ici-bas les priviléges des Esprits
Angéliques, et répandent comme eux cette lumière que Saint-Martin, le
Philosophe Inconnu, disait être intelligente, mélodieuse et parfumée.
Sûre de ma discrétion, Henriette se plut à me relever le pesant rideau
qui nous cachait l'avenir, en me laissant voir en elle deux femmes: la
femme enchaînée qui m'avait séduit malgré ses rudesses, et la femme
libre dont la douceur devait éterniser mon amour. Quelle différence!
madame de Mortsauf était le bengali transporté dans la froide Europe,
tristement posé sur son bâton, muet et mourant dans sa cage où le garde
un naturaliste; Henriette était l'oiseau chantant ses poèmes orientaux
dans son bocage au bord du Gange, et comme une pierrerie vivante,
volant de branche en branche parmi les roses d'un immense volkaméria
toujours fleuri. Sa beauté se fit plus belle, son esprit se raviva. Ce
continuel feu de joie était un secret entre nos deux esprits, car l'œil
de l'abbé de Dominis, ce représentant du monde, était plus redoutable
pour Henriette que celui de monsieur de Mortsauf; mais elle prenait
comme moi grand plaisir à donner à sa pensée des tours ingénieux;
elle cachait son contentement sous la plaisanterie, et couvrait
d'ailleurs les témoignages de sa tendresse du brillant pavillon de la
reconnaissance.

--Nous avons mis votre amitié à de rudes épreuves, Félix! Nous pouvons
bien lui permettre les licences que nous permettons à Jacques, monsieur
l'abbé? disait-elle à table.

Le sévère abbé répondait par l'aimable sourire de l'homme pieux qui
lit dans les cœurs et les trouve purs; il exprimait d'ailleurs pour
la comtesse le respect mélangé d'adoration qu'inspirent les anges.
Deux fois, en ces cinquante jours, la comtesse s'avança peut-être au
delà des bornes dans lesquelles se renfermait notre affection; mais
encore ces deux événements furent-ils enveloppés d'un voile qui ne
se leva qu'au jour des aveux suprêmes. Un matin, dans les premiers
jours de la maladie du comte, au moment où elle se repentit de m'avoir
traité si sévèrement en me retirant les innocents priviléges accordés
à ma chaste tendresse, je l'attendais, elle devait me remplacer. Trop
fatigué, je m'étais endormi, la tête appuyée sur la muraille. Je me
réveillai soudain en me sentant le front touché par je ne sais quoi
de frais qui me donna une sensation comparable à celle d'une rose
qu'on y eût appuyée. Je vis la comtesse à trois pas de moi, qui me
dit:--«J'arrive!» Je m'en allai; mais en lui souhaitant le bonjour, je
lui pris la main, et la sentis humide et tremblante.

--Souffrez-vous? lui dis-je.

--Pourquoi me faites-vous cette question? me demanda-t-elle. Je la
regardai, rougissant, confus:--J'ai rêvé, dis-je.

Un soir, pendant les dernières visites de monsieur Origet, qui avait
positivement annoncé la convalescence du comte, je me trouvais avec
Jacques et Madeleine sous le perron où nous étions tous trois couchés
sur les marches, emportés par l'attention que demandait une partie
d'onchets que nous faisions avec des tuyaux de paille et des crochets
armés d'épingles. Monsieur de Mortsauf dormait. En attendant que son
cheval fût attelé, le médecin et la comtesse causaient à voix basse
dans le salon. Monsieur Origet s'en alla sans que je m'aperçusse de
son départ. Après l'avoir reconduit, Henriette s'appuya sur la fenêtre
d'où elle nous contempla sans doute pendant quelque temps, à notre
insu. La soirée était une de ces soirées chaudes où le ciel prend les
teintes du cuivre, où la campagne envoie dans les échos mille bruits
confus. Un dernier rayon de soleil se mourait sur les toits, les fleurs
des jardins embaumaient les airs, les clochettes des bestiaux ramenés
aux étables retentissaient au loin. Nous nous conformions au silence
de cette heure tiède en étouffant nos cris de peur d'éveiller le
comte. Tout à coup, malgré le bruit onduleux d'une robe, j'entendis la
contraction gutturale d'un soupir violemment réprimé; je m'élançai dans
le salon, j'y vis la comtesse assise dans l'embrasure de la fenêtre,
un mouchoir sur la figure; elle reconnut mon pas, et me fit un geste
impérieux pour m'ordonner de la laisser seule. Je vins, le cœur pénétré
de crainte, et voulus lui ôter son mouchoir de force, elle avait le
visage baigné de larmes; elle s'enfuit dans sa chambre, et n'en sortit
que pour la prière. Pour la première fois, depuis cinquante jours,
je l'emmenai sur la terrasse et lui demandai compte de son émotion;
mais elle affecta la gaieté la plus folle et la justifia par la bonne
nouvelle que lui avait donnée Origet.

--Henriette, Henriette, lui dis-je, vous la saviez au moment où
je vous ai vue pleurant. Entre nous deux un mensonge serait une
monstruosité. Pourquoi m'avez-vous empêché d'essuyer ces larmes?
M'appartenaient-elles donc?

--J'ai pensé, me dit-elle, que pour moi cette maladie a été comme une
halte dans la douleur. Maintenant que je ne tremble plus pour monsieur
de Mortsauf, il faut trembler pour moi.

Elle avait raison. La santé du comte s'annonça par le retour de son
humeur fantasque: il commençait à dire que ni sa femme, ni moi, ni le
médecin ne savaient le soigner, nous ignorions tous et sa maladie et
son tempérament, et ses souffrances et les remèdes convenables. Origet,
infatué de je ne sais quelle doctrine, voyait une altération dans les
humeurs, tandis qu'il ne devait s'occuper que du pylore. Un jour, il
nous regarda malicieusement comme un homme qui nous aurait épiés ou
bien devinés, et il dit en souriant à sa femme:--Eh! bien, ma chère, si
j'étais mort, vous m'auriez regretté, sans doute, mais, avouez-le, vous
vous seriez résignée...

--J'aurais porté le deuil de cour, rose et noir, répondit-elle en riant
afin de faire taire son mari.

Mais il y eut surtout à propos de la nourriture, que le docteur
déterminait sagement en s'opposant à ce que l'on satisfît la faim
du convalescent, des scènes de violence et des criailleries qui ne
pouvaient se comparer à rien dans le passé, car le caractère du comte
se montra d'autant plus terrible qu'il avait pour ainsi dire sommeillé.
Forte de ses ordonnances du médecin et de l'obéissance de ses gens,
stimulée par moi qui vis dans cette lutte un moyen de lui apprendre
à exercer sa domination sur son mari, la comtesse s'enhardit à la
résistance; elle sut opposer un front calme à la démence et aux cris;
elle s'habitua, le prenant pour ce qu'il était, pour un enfant, à
entendre ses épithètes injurieuses. J'eus le bonheur de lui voir saisir
enfin le gouvernement de cet esprit maladif. Le comte criait, mais il
obéissait, et il obéissait surtout après avoir beaucoup crié. Malgré
l'évidence des résultats, Henriette pleurait parfois à l'aspect de ce
vieillard décharné, faible, au front plus jaune que la feuille près
de tomber, aux yeux pâles, aux mains tremblantes; elle se reprochait
ses duretés, elle ne résistait pas souvent à la joie qu'elle voyait
dans les yeux du comte quand, en lui mesurant ses repas, elle allait
au delà des défenses du médecin. Elle se montra d'ailleurs d'autant
plus douce et gracieuse pour lui qu'elle l'avait été pour moi; mais il
y eut cependant des différences qui remplirent mon cœur d'une joie
illimitée. Elle n'était pas infatigable, elle savait appeler ses gens
pour servir le comte quand ses caprices se succédaient un peu trop
rapidement et qu'il se plaignait de ne pas être compris.

La comtesse voulut aller rendre grâces à Dieu du rétablissement de
monsieur de Mortsauf, elle fit dire une messe et me demanda mon bras
pour se rendre à l'église; je l'y menai; mais pendant le temps que dura
la messe, je vins voir monsieur et madame de Chessel. Au retour, elle
voulut me gronder.

--Henriette, lui dis-je, je suis incapable de fausseté. Je puis me
jeter à l'eau pour sauver mon ennemi qui se noie, lui donner mon
manteau pour le réchauffer; enfin je lui pardonnerais, mais sans
oublier l'offense.

Elle garda le silence, et pressa mon bras sur son cœur.

--Vous êtes un ange, vous avez dû être sincère dans vos actions de
grâces, dis-je en continuant. La mère du prince de la Paix fut sauvée
des mains d'une populace furieuse qui voulait la tuer, et quand la
reine lui demanda: Que faisiez-vous? elle répondit: Je priais pour eux!
La femme est ainsi. Moi je suis un homme et nécessairement imparfait.

--Ne vous calomniez point, dit-elle en me remuant le bras avec
violence, peut-être valez-vous mieux que moi.

--Oui, repris-je, car je donnerais l'éternité pour un seul jour de
bonheur, et vous!...

--Et moi? dit-elle en me regardant avec fierté.

Je me tus et baissai les yeux pour éviter la foudre de son regard.

--Moi! reprit-elle, de quel _moi_ parlez-vous? Je sens bien des moi
en moi! Ces deux enfants, ajouta-t-elle en montrant Madeleine et
Jacques, sont des _moi_. Félix, dit-elle avec un accent déchirant, me
croyez-vous donc égoïste? Pensez-vous que je saurais sacrifier toute
une éternité pour récompenser celui qui me sacrifie sa vie? Cette
pensée est horrible, elle froisse à jamais les sentiments religieux.
Une femme ainsi déchue peut-elle se relever? son bonheur peut-il
l'absoudre? Vous me feriez bientôt décider ces questions!... Oui, je
vous livre enfin un secret de ma conscience: cette idée m'a souvent
traversé le cœur, je l'ai souvent expiée par de dures pénitences, elle
a causé des larmes dont vous m'avez demandé compte avant-hier...

--Ne donnez-vous pas trop d'importance à certaines choses que les
femmes vulgaires mettent à haut prix et que vous devriez...

--Oh! dit-elle en m'interrompant, leur en donnez-vous moins?

Cette logique arrêta tout raisonnement.

--Hé! bien, reprit-elle, sachez-le! Oui, j'aurais la lâcheté
d'abandonner ce pauvre vieillard dont je suis la vie! Mais, mon ami,
ces deux petites créatures si faibles qui sont en avant de nous,
Madeleine et Jacques, ne resteraient-ils pas avec leur père? Eh!
bien, croyez-vous, je vous le demande, croyez-vous qu'ils vécussent
trois mois sous la domination insensée de cet homme? Si en manquant à
mes devoirs, il ne s'agissait que de moi... Elle laissa échapper un
superbe sourire. Mais n'est-ce pas tuer mes deux enfants? leur mort
serait certaine. Mon Dieu, s'écria-t-elle, pourquoi parlons-nous de ces
choses? Mariez-vous, et laissez-moi mourir!

Elle dit ces paroles d'un ton si amer, si profond, qu'elle étouffa la
révolte de ma passion.

--Vous avez crié, là-haut, sous ce noyer; je viens de crier, moi, sous
ces aulnes, voilà tout. Je me tairai désormais.

--Vos générosités me tuent, dit-elle en levant les yeux au ciel.

Nous étions arrivés sur la terrasse, nous y trouvâmes le comte assis
dans un fauteuil, au soleil. L'aspect de cette figure fondue, à peine
animée par un sourire faible, éteignit les flammes sorties des cendres.
Je m'appuyai sur la balustrade, en contemplant le tableau que m'offrait
ce moribond, entre ses deux enfants toujours malingres, et sa femme
pâlie par les veilles, amaigrie par les excessifs travaux, par les
alarmes et peut-être par les joies de ces deux terribles mois, mais que
les émotions de cette scène avaient colorée outre mesure. A l'aspect
de cette famille souffrante, enveloppée des feuillages tremblotants
à travers lesquels passait la grise lumière d'un ciel d'automne
nuageux, je sentis en moi-même se dénouer les liens qui rattachent le
corps à l'esprit. Pour la première fois, j'éprouvai ce spleen moral
que connaissent, dit-on, les plus robustes lutteurs au fort de leurs
combats, espèce de folie froide qui fait un lâche de l'homme le plus
brave, un dévot d'un incrédule, qui rend indifférent à toute chose,
même aux sentiments les plus vitaux, à l'honneur, à l'amour; car le
doute nous ôte la connaissance de nous-mêmes, et nous dégoûte de la
vie. Pauvres créatures nerveuses que la richesse de votre organisation
livre sans défense à je ne sais quel fatal génie, où sont vos pairs et
vos juges? Je conçus comment le jeune audacieux qui avançait déjà la
main sur le bâton des maréchaux de France, habile négociateur autant
qu'intrépide capitaine, avait pu devenir l'innocent assassin que je
voyais! Mes désirs, aujourd'hui couronnés de roses, pouvaient avoir
cette fin? Épouvanté par la cause autant que par l'effet, demandant
comme l'impie où était ici la Providence, je ne pus retenir deux larmes
qui roulèrent sur mes joues.

--Qu'as-tu, mon bon Félix? me dit Madeleine de sa voix enfantine.

Puis Henriette acheva de dissiper ces noires vapeurs et ces ténèbres
par un regard de sollicitude qui rayonna dans mon âme comme le soleil.
En ce moment, le vieux piqueur m'apporta de Tours une lettre dont la
vue m'arracha je ne sais quel cri de surprise, et qui fit trembler
madame de Mortsauf par contre-coup. Je voyais le cachet du cabinet, le
roi me rappelait. Je lui tendis la lettre, elle la lut d'un regard.

--Il s'en va! dit le comte.

--Que vais-je devenir? me dit-elle en apercevant pour la première fois
son désert sans soleil.

Nous restâmes dans une stupeur de pensée qui nous oppressa tous
également, car nous n'avions jamais si bien senti que nous nous étions
tous nécessaires les uns aux autres. La comtesse eut, en me parlant de
toutes choses, même indifférentes, un son de voix nouveau, comme si
l'instrument eût perdu plusieurs cordes, et que les autres se fussent
détendues. Elle eut des gestes d'apathie et des regards sans lueur. Je
la priai de me confier ses pensées.

--En ai-je? me dit-elle.

Elle m'entraîna dans sa chambre, me fit asseoir sur son canapé, fouilla
le tiroir de sa toilette, se mit à genoux devant moi, et me dit:--Voilà
les cheveux qui me sont tombés depuis un an, prenez-les, ils sont bien
à vous, vous saurez un jour comment et pourquoi.

Je me penchai lentement vers son front, elle ne se baissa pas pour
éviter mes lèvres, je les appuyai saintement, sans coupable ivresse,
sans volupté chatouilleuse, mais avec un solennel attendrissement.
Voulait-elle tout sacrifier? Allait-elle seulement, comme je l'avais
fait, au bord du précipice? Si l'amour l'avait amenée à se livrer, elle
n'eût pas eu ce calme profond, ce regard religieux, et ne m'eût pas
dit de sa voix pure:--Vous ne m'en voulez plus?

Je partis au commencement de la nuit, elle voulut m'accompagner par la
route de Frapesle, et nous nous arrêtâmes au noyer; je le lui montrai,
lui disant comment de là je l'avais aperçue quatre ans auparavant:--La
vallée était bien belle! m'écriai-je.

--Et maintenant? reprit-elle vivement.

--Vous êtes sous le noyer, lui dis-je, et la vallée est à nous.

Elle baissa la tête, et notre adieu se fit là. Elle remonta dans sa
voiture avec Madeleine, et moi dans la mienne, seul. De retour à Paris,
je fus heureusement absorbé par des travaux pressants qui me donnèrent
une violente distraction et me forcèrent à me dérober au monde qui
m'oublia. Je correspondis avec madame de Mortsauf, à qui j'envoyais mon
journal toutes les semaines, et qui me répondait deux fois par mois.
Vie obscure et pleine, semblable à ces endroits touffus, fleuris et
ignorés, que j'avais admirés naguère encore au fond des bois en faisant
de nouveaux poèmes de fleurs pendant les deux dernières semaines.

O vous qui aimez! imposez-vous de ces belles obligations, chargez-vous
de règles à accomplir comme l'Église en a donné pour chaque jour aux
chrétiens. C'est de grandes idées que les observances rigoureuses
créées par la Religion Romaine, elles tracent toujours plus avant
dans l'âme les sillons du devoir par la répétition des actes qui
conservent l'espérance et la crainte. Les sentiments courent toujours
vifs dans ces ruisseaux creusés qui retiennent les eaux, les purifient,
rafraîchissent incessamment le cœur, et fertilisent la vie par les
abondants trésors d'une foi cachée, source divine où se multiplie
l'unique pensée d'un unique amour.

Ma passion, qui recommençait le Moyen-Age et rappelait la chevalerie,
fut connue je ne sais comment; peut-être le roi et le duc de Lenoncourt
en causèrent-ils. De cette sphère supérieure, l'histoire à la fois
romanesque et simple d'un jeune homme qui adorait pieusement une femme
belle sans public, grande dans la solitude, fidèle sans l'appui du
devoir, se répandit sans doute au cœur du faubourg Saint-Germain?
Dans les salons, je me trouvais l'objet d'une attention gênante, car
la modestie de la vie a des avantages qui, une fois éprouvés, rendent
insupportable l'éclat d'une mise en scène constante. De même que les
yeux habitués à ne voir que des couleurs douces sont blessés par le
grand jour, de même il est certains esprits auxquels déplaisent les
violents contrastes. J'étais alors ainsi; vous pouvez vous en étonner
aujourd'hui; mais prenez patience, les bizarreries du Vandenesse
actuel vont s'expliquer. Je trouvais donc les femmes bienveillantes
et le monde parfait pour moi. Après le mariage du duc de Berry, la
cour reprit du faste, les fêtes françaises revinrent. L'occupation
étrangère avait cessé, la prospérité reparaissait, les plaisirs étaient
possibles. Des personnages illustres par leur rang, ou considérables
par leur fortune, abondèrent de tous les points de l'Europe dans la
capitale de l'intelligence où se retrouvent les avantages des autres
pays et leurs vices agrandis, aiguisés par l'esprit français. Cinq
mois après avoir quitté Clochegourde au milieu de l'hiver, mon bon
ange m'écrivit une lettre désespérée en me racontant une grave maladie
de son fils, et à laquelle il avait échappé, mais qui laissait des
craintes pour l'avenir; le médecin avait parlé de précautions à prendre
pour la poitrine, mot terrible qui, prononcé par la science, teint en
noir toutes les heures d'une mère. A peine Henriette respirait-elle,
à peine Jacques entrait-il en convalescence, que sa sœur inspira des
inquiétudes. Madeleine, cette jolie plante qui répondait si bien à
la culture maternelle, subissait une crise prévue, mais redoutable
pour une si frêle constitution. Abattue déjà par les fatigues que lui
avait causées la longue maladie de Jacques, la comtesse se trouvait
sans courage pour supporter ce nouveau coup, et le spectacle que lui
présentaient ces deux chers êtres la rendait insensible aux tourments
redoublés du caractère de son mari. Ainsi, des orages de plus en plus
troubles et chargés de graviers déracinaient par leurs vagues âpres les
espérances le plus profondément plantées dans son cœur. Elle s'était
d'ailleurs abandonnée à la tyrannie du comte, qui, de guerre lasse,
avait regagné le terrain perdu.

«Quand toute ma force enveloppait mes enfants, m'écrivait-elle,
pouvais-je l'employer contre monsieur de Mortsauf et pouvais-je me
défendre de ses agressions en me défendant contre la mort? En marchant
aujourd'hui, seule et affaiblie, entre les deux jeunes mélancolies
qui m'accompagnent, je suis atteinte par un invincible dégoût de la
vie. Quel coup puis-je sentir, à quelle affection puis-je répondre,
quand je vois sur la terrasse Jacques immobile dont la vie ne m'est
plus attestée que par ses deux beaux yeux agrandis de maigreur, caves
comme ceux d'un vieillard, et dont, fatal pronostic! l'intelligence
avancée contraste avec sa débilité corporelle? Quand je vois à mes
côtés cette jolie Madeleine, si vive, si caressante, si colorée,
maintenant blanche comme une morte, ses cheveux et ses yeux me semblent
avoir pâli, elle tourne sur moi des regards languissants comme si
elle voulait me faire ses adieux; aucun mets ne la tente, ou si elle
désire quelque nourriture, elle m'effraie par l'étrangeté de ses goûts;
la candide créature, quoique élevée dans mon cœur, rougit en me les
confiant. Malgré mes efforts, je ne puis amuser mes enfants; chacun
d'eux me sourit, mais ce sourire leur est arraché par mes coquetteries,
et ne vient pas d'eux; ils pleurent de ne pouvoir répondre à mes
caresses. La souffrance a tout détendu dans leur âme, même les liens
qui nous attachent. Ainsi vous comprenez combien Clochegourde est
triste: monsieur de Mortsauf y règne sans obstacle. O mon ami, vous ma
gloire! m'écrivait-elle plus loin, vous devez bien m'aimer pour m'aimer
encore, pour m'aimer inerte, ingrate, et pétrifiée par la douleur.»

En ce moment, où jamais je ne me sentis plus vivement atteint dans
mes entrailles, et où je ne vivais que dans cette âme, sur laquelle
je tâchais d'envoyer la brise lumineuse des matins et l'espérance des
soirs empourprés, je rencontrai dans les salons de l'Élysée-Bourbon
l'une de ces illustres ladies qui sont à demi souveraines. D'immenses
richesses, la naissance dans une famille qui depuis la conquête était
pure de toute mésalliance, un mariage avec l'un des vieillards les plus
distingués de la pairie anglaise, tous ces avantages n'étaient que des
accessoires qui rehaussaient la beauté de cette personne, ses grâces,
ses manières, son esprit, je ne sais quel brillant qui éblouissait
avant de fasciner. Elle fut l'idole du jour, et régna d'autant mieux
sur la société parisienne, qu'elle eut les qualités nécessaires à
ses succès, la main de fer sous un gant de velours dont parlait
Bernadotte. Vous connaissez la singulière personnalité des Anglais,
cette orgueilleuse Manche infranchissable, ce froid canal Saint-Georges
qu'ils mettent entre eux et les gens qui ne leur sont point présentés:
l'humanité semble être une fourmilière sur laquelle ils marchent;
ils ne connaissent de leur espèce que les gens admis par eux; les
autres, ils n'en entendent pas le langage; c'est bien des lèvres qui
se remuent et des yeux qui voient, mais ni le son ni le regard ne les
atteignent: pour eux, ces gens sont comme s'ils n'étaient point. Les
Anglais offrent ainsi comme une image de leur île où la loi régit tout,
où tout est uniforme dans chaque sphère, où l'exercice des vertus
semble être le jeu nécessaire de rouages qui marchent à heure fixe.
Les fortifications d'acier poli élevées autour d'une femme anglaise,
encagée dans son ménage par des fils d'or, mais où sa mangeoire et
son abreuvoir, où ses bâtons et sa pâture sont des merveilles, lui
prêtent d'irrésistibles attraits. Jamais un peuple n'a mieux préparé
l'hypocrisie de la femme mariée en la mettant à tout propos entre la
mort et la vie sociale; pour elle, aucun intervalle entre la honte et
l'honneur: ou la faute est complète, ou elle n'est pas; c'est tout ou
rien, le _to be, or not to be_ d'Hamlet. Cette alternative, jointe
au dédain constant auquel les mœurs l'habituent, fait d'une femme
anglaise un être à part dans le monde. C'est une pauvre créature,
vertueuse par force et prête à se dépraver, condamnée à de continuels
mensonges enfouis en son cœur, mais délicieuse par la forme, parce que
ce peuple a tout mis dans la forme. De là les beautés particulières
aux femmes de ce pays: cette exaltation d'une tendresse où pour elles
se résume nécessairement la vie, l'exagération de leurs soins pour
elles-mêmes, la délicatesse de leur amour si gracieusement peinte dans
la fameuse scène de Roméo et de Juliette où le génie de Shakspeare a
d'un trait exprimé la femme anglaise. A vous qui leur enviez tant de
choses, que vous dirai-je que vous ne sachiez de ces blanches sirènes,
impénétrables en apparence et sitôt connues, qui croient que l'amour
suffit à l'amour, et qui importent le spleen dans les jouissances en ne
les variant pas, dont l'âme n'a qu'une note, dont la voix n'a qu'une
syllabe, océan d'amour, où qui n'a pas nagé ignorera toujours quelque
chose de la poésie des sens, comme celui qui n'a pas vu la mer aura des
cordes de moins à sa lyre. Vous connaissez le pourquoi de ces paroles.
Mon aventure avec la marquise Dudley eut une fatale célébrité. Dans un
âge où les sens ont tant d'empire sur nos déterminations, chez un jeune
homme où leurs ardeurs avaient été si violemment comprimées, l'image
de la sainte qui souffrait son lent martyre à Clochegourde rayonna
si fortement que je pus résister aux séductions. Cette fidélité fut
le lustre qui me valut l'attention de lady Arabelle. Ma résistance
aiguisa sa passion. Ce qu'elle désirait, comme le désirent beaucoup
d'Anglaises, était l'éclat, l'extraordinaire. Elle voulait du poivre,
du piment pour la pâture du cœur, de même que les Anglais veulent des
condiments enflammés pour réveiller leur goût. L'atonie que mettent
dans l'existence de ces femmes une perfection constante dans les
choses, une régularité méthodique dans les habitudes, les conduit
à l'adoration du romanesque et du difficile. Je ne sus pas juger ce
caractère. Plus je me renfermais dans un froid dédain, plus lady Dudley
se passionnait. Cette lutte, dont elle se faisait gloire, excita la
curiosité de quelques salons, ce fut pour elle un premier bonheur qui
lui faisait une obligation du triomphe. Ah! j'eusse été sauvé, si
quelque ami m'avait répété le mot atroce qui lui échappa sur madame de
Mortsauf et sur moi:

--Je suis, dit-elle, ennuyée de ces soupirs de tourterelle!

Sans vouloir ici justifier mon crime, je vous ferai observer, Natalie,
qu'un homme a moins de ressources pour résister à une femme que vous
n'en avez pour échapper à nos poursuites. Nos mœurs interdisent à notre
sexe les brutalités de la répression qui, chez vous, sont des amorces
pour un amant, et que d'ailleurs les convenances vous imposent; à nous,
au contraire, je ne sais quelle jurisprudence de fatuité masculine
ridiculise notre réserve; nous vous laissons le monopole de la modestie
pour que vous ayez le privilége des faveurs; mais intervertissez
les rôles, l'homme succombe sous la moquerie. Quoique gardé par ma
passion, je n'étais pas à l'âge où l'on reste insensible aux triples
séductions de l'orgueil, d