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Title: Cours de philosophie positive, vol 5/6
Author: Comte, Auguste
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cours de philosophie positive, vol 5/6" ***

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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



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    corrigée par endroits.

    Les notes de bas de page ont été renumérotées de 1 à 38 et
    placées sous le paragraphe auquel elles se rapportent.



  COURS
  DE
  PHILOSOPHIE POSITIVE.



  SE TROUVE AUSSI:

  A TOULOUSE, chez _Charpentier_.

  A LEIPZIG, chez _Michelsen_,
  A LONDRES, chez _Duleau et Cie_,
  A VIENNE, chez _Rohrmann_,
  A TURIN, chez {_Pic_,
                {_Bocca_,
  A SAINT-PÉTERSBOURG, chez _Graff_.

  IMPRIMERIE DE BACHELIER,
  rue du Jardinet, nº 12.



  COURS
  DE
  PHILOSOPHIE POSITIVE,

  PAR M. AUGUSTE COMTE,

  ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE, RÉPÉTITEUR D'ANALYSE
  TRANSCENDANTE ET DE MÉCANIQUE RATIONNELLE A CETTE ÉCOLE,
  ET EXAMINATEUR DES CANDIDATS QUI S'Y DESTINENT.


  TOME CINQUIÈME,
  CONTENANT
  LA PARTIE HISTORIQUE DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE,
  EN TOUT CE QUI CONCERNE L'ÉTAT THÉOLOGIQUE ET L'ÉTAT MÉTAPHYSIQUE


  PARIS,
  BACHELIER, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
  POUR LES SCIENCES,
  QUAI DES AUGUSTINS, Nº 55.

  1841



AVIS DE L'ÉDITEUR.


Ce cinquième volume avait été primitivement annoncé comme destiné
à former la seconde partie du tome quatrième, par lequel l'ouvrage
devait d'abord se terminer. Dans un sujet aussi neuf, aussi vaste, et
aussi difficile, le public comprendra aisément que, sans apporter la
moindre altération réelle au plan primordial caractérisé par le tableau
synoptique annexé, en 1830, au premier volume de ce Traité, l'auteur
ait néanmoins été graduellement forcé, surtout pour l'élaboration
historique de la philosophie sociale, de dépasser notablement les
limites prévues lors de la publication du quatrième volume en 1839.
Malgré une invariable tendance à maintenir toute la concentration
d'idées et d'expressions compatible avec une suffisante clarté de
l'exposition principale, le volume actuel n'a pas même pu suffire
à contenir intégralement ce grand travail relatif à l'appréciation
fondamentale de l'ensemble du passé humain. Quoique regrettant beaucoup
de ne pouvoir immédiatement soumettre au public le complément total
d'une telle théorie historique, qui n'est pleinement jugeable que dans
son ensemble, l'auteur se voit contraint, par l'extension des matières,
d'en renvoyer les deux chapitres extrêmes à un sixième et dernier
volume, contenant ensuite les conclusions finales du Traité général de
philosophie positive, et qui paraîtra probablement au commencement de
1842.

    Paris, le 15 mai 1841.



  COURS
  DE
  PHILOSOPHIE POSITIVE.



CINQUANTE-DEUXIÈME LEÇON.

  Restriction préalable de l'ensemble de l'opération
  historique.--Considérations générales sur le premier état
  théologique de l'humanité: âge du fétichisme. Ébauche spontanée
  du régime théologique et militaire.


L'appréciation historique qui me reste maintenant à effectuer
sommairement ne saurait avoir ici, par la nature propre de ce Traité,
d'autre destination essentielle que de mieux caractériser, d'après
une application large et décisive, l'intime réalité et la fécondité
spontanée de la théorie fondamentale du développement social,
directement établie dans la leçon précédente. Quoique la démonstration
ainsi exposée ne puisse plus, ce me semble, laisser désormais
subsister aucun doute légitime sur l'exactitude et l'importance de la
loi générale d'évolution que j'ai découverte, cependant l'extrême
nouveauté d'un sujet aussi profondément difficile, et l'irrationnalité
radicale des habitudes intellectuelles qui président encore presque
toujours à de telles études, me feraient craindre que même les
meilleurs esprits ne pussent aujourd'hui convenablement entrevoir la
rénovation finale de la science sociale à l'aide de ce grand principe,
si son aptitude nécessaire à constituer enfin une vraie philosophie de
l'histoire n'était pas, dès ce moment, irrécusablement confirmée par
une première ébauche de coordination de l'ensemble du passé humain,
considéré seulement quant à ses principales phases. L'inévitable
imperfection que doit actuellement offrir une aussi neuve élaboration,
ne saurait en altérer l'utilité capitale, soit pour faire sentir la
portée effective de notre conception sociologique, soit pour permettre
d'apprécier nettement le mode général de son application graduelle;
en sorte que les esprits compétens et bien préparés puissent dès
lors étendre spontanément cette théorie à de nouvelles analyses du
mouvement humain, ultérieurement envisagé sous des aspects de plus en
plus spéciaux, conformément aux conditions logiques de la dynamique
sociale, expliquées dans la quarante-huitième leçon. Mais, afin que
cette importante opération ne dégénère point intempestivement en une
digression contraire à la nature propre de cet ouvrage, essentiellement
consacré au système général de la philosophie positive, je dois ici la
réduire soigneusement à ce qu'elle présente, sous ces deux rapports,
de vraiment indispensable, en ajournant toute discussion trop étendue
et tout éclaircissement trop détaillé jusqu'à la publication du
traité particulier de philosophie politique que j'ai déjà plusieurs
fois annoncé. C'est pourquoi je suis forcé d'arrêter préalablement
l'attention du lecteur sur l'indication sommaire des principales
conditions destinées à circonscrire ainsi, autant que possible,
l'ensemble de cette première appréciation historique, sans nuire
d'ailleurs aucunement à sa haute efficacité philosophique.

La plus importante de ces restrictions logiques, et qui comprend
implicitement toutes les autres, consiste à concentrer essentiellement
notre analyse scientifique sur une seule série sociale, c'est-à-dire,
à considérer exclusivement le développement effectif des populations
les plus avancées, en écartant, avec une scrupuleuse persévérance,
toute vaine et irrationnelle digression sur les divers autres centres
de civilisation indépendante, dont l'évolution a été, par des causes
quelconques, arrêtée jusqu'ici à un état plus imparfait; à moins que
l'examen comparatif de ces séries accessoires ne puisse utilement
éclairer le sujet principal, comme je l'ai expliqué en traitant
de la méthode sociologique. Notre exploration historique devra
donc être presque uniquement réduite à l'élite ou l'avant-garde de
l'humanité, comprenant la majeure partie de la race blanche ou les
nations européennes, en nous bornant même, pour plus de précision,
surtout dans les temps modernes, aux peuples de l'Europe occidentale.
A une époque quelconque, notre appréciation rationnelle devra être
principalement relative aux véritables ancêtres politiques de cette
population privilégiée, quelle que soit d'ailleurs leur patrie. En un
mot, nous ne devons comprendre, parmi les matériaux historiques de
cette première coordination philosophique du passé humain, que des
phénomènes sociaux ayant évidemment exercé une influence réelle, au
moins indirecte ou lointaine, sur l'enchaînement graduel des phases
successives qui ont effectivement amené l'état présent des nations les
plus avancées. On ne peut certainement espérer de reconnaître d'abord
la véritable marche fondamentale des sociétés humaines que par la
considération exclusive de l'évolution la plus complète et la mieux
caractérisée, à l'éclaircissement de laquelle doivent être constamment
subordonnées toutes les observations collatérales relatives à des
progressions plus imparfaites et moins prononcées. Quelque intérêt
propre que celles-ci puissent d'ailleurs offrir, leur appréciation
spéciale doit être systématiquement ajournée jusqu'au moment où, les
lois principales du mouvement social ayant été ainsi appréciées dans
le cas le plus favorable à leur pleine manifestation, il deviendra
possible, et même utile, de procéder à l'explication rationnelle des
modifications plus ou moins importantes qu'elles ont dû subir chez
les populations qui, à divers titres, sont restées plus ou moins en
arrière d'un tel type de développement. Jusqu'alors, ce puéril et
inopportun étalage d'une érudition stérile et mal dirigée, qui tend
aujourd'hui à entraver l'étude de notre évolution sociale par le
vicieux mélange de l'histoire des populations qui, telles que celles
de l'Inde, de la Chine, etc., n'ont pu exercer sur notre passé aucune
véritable influence, devra être hautement signalé comme une source
inextricable de confusion radicale dans la recherche des lois réelles
de la sociabilité humaine, dont la marche fondamentale et toutes les
modifications diverses devraient être ainsi simultanément considérées,
ce qui, à mon gré, rendrait le problème essentiellement insoluble. Sous
ce rapport, le génie du grand Bossuet, quoique seulement guidé sans
doute par le principe purement littéraire de l'unité de composition,
me paraît avoir d'avance senti instinctivement les conditions logiques
imposées par la nature du sujet, lorsqu'il a spontanément circonscrit
son appréciation historique à l'unique examen d'une série homogène et
continue, et néanmoins justement qualifiée d'universelle; restriction
éminemment judicieuse, qui lui a été si étrangement reprochée par tant
d'esprits anti-philosophiques, et vers laquelle nous ramène aujourd'hui
essentiellement l'analyse approfondie de la marche intellectuelle
propre à de telles études.

Une pareille manière de procéder doit sembler d'autant plus
indispensable que, si on la considère en outre sous le point de vue
pratique, on y reconnaît sa participation nécessaire à toute sage
régularisation d'un ordre important de relations politiques, celles
qui concernent l'action générale des nations les plus avancées pour
hâter le développement naturel des civilisations inférieures. La
politique métaphysique, et même la politique théologique, par le
caractère essentiellement absolu de leurs conceptions principales,
conduisent, à cet égard, à poursuivre aveuglément l'uniforme
réalisation immédiate de leurs types immuables, malgré la diversité
quelconque des conditions propres à chaque cas: ce qui équivaut, à
vrai dire, à une sorte de consécration systématique de cet empirisme
spontané qui dispose si naïvement tous les hommes civilisés à
transporter partout indistinctement, et souvent si indiscrétement,
leurs idées, leurs usages et leurs institutions. Il serait superflu de
signaler expressément ici le danger évident d'une pareille tendance
pour susciter ou entretenir de graves perturbations politiques.
Plus on méditera sur ce sujet, mieux on sentira que la pratique
n'exige pas moins impérieusement que la théorie une considération
d'abord exclusive, ou du moins directement prépondérante, de
l'évolution sociale la plus avancée, sans s'occuper simultanément
des autres progressions moins complètes. C'est seulement après
avoir ainsi déterminé ce qui convient à l'élite de l'humanité,
qu'on pourra utilement régler son intervention rationnelle dans le
développement ultérieur des populations plus ou moins arriérées, en
vertu de l'universalité nécessaire de l'évolution fondamentale, sauf
l'appréciation convenable des circonstances caractéristiques de chaque
application spéciale. Par une telle rénovation de l'esprit général des
relations internationales, la politique positive tendra finalement à
substituer de plus en plus, à une action trop souvent perturbatrice
ou même oppressive, une sage et bienveillante protection, dont
l'utilité réciproque ne saurait être douteuse, et qui serait presque
toujours favorablement accueillie, comme ne proposant jamais que des
modifications en harmonie réelle avec l'état particulier des peuples
correspondans, et sachant d'ailleurs varier judicieusement leur
accomplissement graduel suivant les convenances essentielles de chaque
cas. Sans insister davantage ici sur un semblable aperçu, qui se
reproduira naturellement dans la cinquante-septième leçon, il suffit
de noter que cette importante transformation ne pourrait évidemment
s'obtenir, si l'on persistait à considérer simultanément toutes les
diverses évolutions politiques, malgré leur inégalité nécessaire: ce
qui confirme hautement la prescription scientifique, déjà directement
motivée ci-dessus, de concentrer d'abord systématiquement l'analyse
sociologique sur la seule appréciation historique du développement
social le plus complet.

Cette restriction rationnelle, si clairement imposée par la nature
du sujet, coïncide très heureusement avec l'indispensable rapidité
de notre opération actuelle, dès lors spontanément réduite à la
coordination philosophique des faits les plus connus, qu'il serait
presque toujours superflu d'indiquer expressément. Il me suffira
donc d'expliquer ici comment l'ensemble du passé social, chez
les peuples les plus avancés, consiste essentiellement dans le
développement graduel du triple dualisme successif qui, d'après le
chapitre précédent, constitue l'évolution fondamentale de l'humanité.
Par sa nature, cette grande loi nous offre déjà immédiatement une
première coordination du passé humain considéré dans sa plus haute
généralité, et réduit à ses phases les plus tranchées. En procédant
toujours à une appréciation de plus en plus spéciale, comme l'exige
l'esprit d'une telle science, il ne nous reste maintenant qu'à conduire
cette coordination fondamentale à son second degré de précision, en
indiquant la manière de rattacher les principaux états intermédiaires
de l'humanité aux subdivisions correspondantes de ma loi d'évolution:
ce que je devrai d'ailleurs accomplir ici le plus succinctement
possible, sous la réserve ultérieure du traité particulier précédemment
annoncé. La physiologie sociale étant ainsi directement fondée, je
devrai laisser à mes successeurs à rendre de plus en plus précise cette
conception primordiale, en étudiant, pour l'explication rationnelle
du passé humain, l'enchaînement méthodique d'intervalles toujours
décroissans, dont le dernier terme naturel, qui sans doute ne sera
jamais pleinement atteint, consisterait dans la vraie filiation des
progrès en tous genres d'une génération à la suivante, la chronologie
sociologique ne pouvant utilement exiger la considération réelle
d'aucune moindre unité de durée, pendant laquelle le développement
politique doit être le plus souvent presque imperceptible.

Ainsi circonscrit, le véritable champ convenable à notre analyse
historique doit seulement embrasser les résultats les plus généraux
de l'exploration ordinaire du passé, en écartant avec soin toute
appréciation trop détaillée. Si ma conception sociologique peut
effectivement parvenir, dans l'étude de la série sociale la plus
complète, à instituer enfin une vraie liaison scientifique entre les
faits historiques qui, à cet égard, sont aujourd'hui familiers à tous
les hommes éclairés, j'ose avancer, que par cela seul, elle aura
déjà suffisamment réalisé ce que la nature d'un tel sujet offre à la
fois de plus difficile et de plus important, soit pour la théorie,
soit même pour la pratique; outre que d'ailleurs elle aura dès lors
irrécusablement constaté son aptitude spontanée à fournir, par une
élaboration ultérieure, toutes les explications plus spéciales et plus
précises qui deviendront graduellement nécessaires. Chacune des parties
antérieures de ce Traité nous a présenté de nouvelles occasions de
reconnaître que, en général, les phénomènes les plus communs sont
toujours aussi les plus essentiels à considérer pour la science réelle.
Or, cette réflexion, déjà si frappante en astronomie, en physique, en
chimie et en biologie, doit être, par sa nature, encore plus pleinement
applicable aux études sociologiques, puisqu'elle devient évidemment
de plus en plus convenable à mesure que l'ordre des phénomènes se
complique et se spécialise davantage. Dans la recherche des véritables
lois de la sociabilité, tous les évènemens exceptionnels ou tous les
détails trop minutieux, si puérilement recherchés par la curiosité
irrationnelle des aveugles compilateurs d'anecdotes stériles, doivent
être presque toujours élagués comme essentiellement insignifians;
tandis que la science doit surtout s'attacher aux phénomènes les plus
vulgaires, que chacun de ceux qui y participent pourrait spontanément
apercevoir autour de soi, comme constituant le fonds principal de
la vie sociale habituelle. Il est vrai que, par cela même, de tels
phénomènes sont nécessairement beaucoup plus difficiles à observer,
de manière à pouvoir servir de base réelle aux saines spéculations
scientifiques. Les préjugés et les usages qui, à cet égard, prévalent
encore presque universellement en philosophie politique, même
chez les meilleurs esprits, ne constituent véritablement qu'une
nouvelle confirmation de l'état d'enfance plus prolongé de cette
partie finale de la philosophie naturelle: ils doivent spontanément
rappeler les temps, trop peu éloignés, où, en physique, on ne jugeait
dignes d'attention que les effets extraordinaires du tonnerre ou des
volcans, etc.; en biologie, que l'étude des monstruosités, etc. On ne
saurait douter que la réformation totale de ces premières habitudes
intellectuelles ne soit bien plus indispensable à la science sociale
qu'elle ne l'a déjà été envers toutes les autres sciences fondamentales.

En généralisant autant que possible l'ensemble des considérations
précédentes sur la circonscription nécessaire de notre analyse
historique, on peut aisément faire acquérir à cette importante
prescription logique le dernier degré de consistance philosophique
dont elle soit susceptible, si l'on reconnaît maintenant que, loin
d'être particulière à la sociologie, elle ne constitue au fond qu'une
nouvelle application d'un principe essentiel de philosophie positive,
dont personne aujourd'hui ne conteste plus la justesse à l'égard de
tous les autres ordres de phénomènes, et que j'ai soigneusement formulé
dès le début de ce Traité (_voyez_ la deuxième leçon). Car on peut
facilement sentir qu'une telle restriction équivaut finalement à
étendre aussi à l'étude des phénomènes sociaux la distinction capitale
que j'ai établie, pour un sujet quelconque, entre la science abstraite
et la science concrète; distinction aujourd'hui énoncée habituellement,
faute d'expressions mieux appropriées, par le contraste intellectuel
entre le domaine général de la physique et celui de l'histoire
naturelle proprement dite, dont le premier constitue seul jusqu'ici
le champ principal de la philosophie positive, et devra d'ailleurs
être toujours considéré comme la base vraiment fondamentale du système
entier des spéculations humaines, ainsi que je l'ai expliqué en son
lieu. Une telle division, qui ne doit certainement pas devenir moins
indispensable à mesure que l'ordre des phénomènes devient plus spécial
et plus compliqué, a la propriété, en effet, de fixer, de la manière
la plus nette et la plus précise, le véritable office fondamental des
observations historiques dans l'étude rationnelle de la dynamique
sociale. Quoique la détermination abstraite des lois générales de la
vie individuelle repose nécessairement, suivant la juste remarque de
Bacon, sur des faits empruntés à l'histoire effective des différens
êtres vivans, tous les bons esprits scientifiques n'en sont pas
moins habitués aujourd'hui à séparer profondément les conceptions
physiologiques ou anatomiques de leur application ultérieure à
l'appréciation concrète du mode réel d'existence totale propre à chaque
organisme naturel. Or, des motifs essentiellement semblables doivent
désormais empêcher soigneusement de confondre la recherche abstraite
des lois fondamentales de la sociabilité avec l'histoire concrète
des diverses sociétés humaines, dont l'explication satisfaisante ne
peut évidemment résulter que d'une connaissance déjà très avancée de
l'ensemble de ces lois. Ainsi, quelque indispensable fonction que
doive remplir l'histoire en sociologie, comme je l'ai suffisamment
expliqué au quarante-huitième chapitre, pour alimenter et pour diriger
ses principales spéculations, on voit que son emploi y doit rester
essentiellement abstrait: ce n'y saurait être, en quelque sorte, que de
l'histoire sans noms d'hommes, ou même sans noms de peuples, si l'on
ne devait éviter avec soin toute puérile affectation philosophique à
se priver systématiquement de l'usage de dénominations qui peuvent
beaucoup contribuer à éclairer l'exposition ou même à faciliter et
consolider la pensée, surtout dans cette première élaboration de la
science sociologique. Mais les motifs de cette importante distinction
logique sont d'ailleurs encore plus puissans dans l'étude de la vie
collective de l'humanité que pour la biologie individuelle. Afin de
mieux appuyer ce grand précepte de philosophie positive, j'ai établi,
en général, dès la deuxième leçon, que chaque branche rationnelle de
l'histoire naturelle, outre qu'elle exige directement la connaissance
préalable d'un ordre correspondant de lois fondamentales, suppose
toujours aussi plus ou moins une application combinée de l'ensemble des
lois relatives à tous les différens ordres de phénomènes essentiels.
Cette solidarité nécessaire se vérifie, d'une manière encore plus
prononcée, dans le cas actuel; puisqu'il serait, par exemple,
impossible de concevoir l'histoire effective de l'humanité isolément
de l'histoire réelle du globe terrestre, théâtre inévitable de son
activité progressive, et dont les divers états successifs ont dû
certainement exercer une haute influence sur la production graduelle
des évènemens humains, même depuis l'époque où les conditions physiques
et chimiques de notre planète ont commencé à y permettre l'existence
continue de l'homme. Il n'est pas moins certain, en sens inverse, que
toute véritable histoire de la terre exige nécessairement, à un degré
quelconque, la considération simultanée de l'histoire de l'humanité, à
cause de la puissante réaction, d'ailleurs incessamment croissante,
que le développement de notre activité a dû exercer, dans tous les
âges de la vie sociale, pour modifier, à tant d'égards, l'état
général de la surface terrestre. Plus on approfondira ce grand sujet
de méditations, mieux on sentira que l'histoire naturelle proprement
dite, toujours essentiellement synthétique, ne saurait acquérir une
véritable rationnalité tant que tous les ordres élémentaires de
phénomènes n'y seront point simultanément considérés; tandis que, au
contraire, la philosophie naturelle proprement dite doit conserver
un caractère éminemment analytique, sans lequel il n'y aurait aucun
espoir de parvenir jamais à dévoiler nettement les lois fondamentales
correspondantes à chacune de ces diverses catégories générales.
Une telle opposition de vues et de méthodes entre les deux grandes
sections du système total des spéculations humaines, doit faire
hautement ressortir combien il importe de respecter scrupuleusement
et de rendre de plus en plus sensible cette indispensable division
scientifique, sans laquelle on peut assurer que l'étude de la nature ne
saurait vraiment sortir de sa confusion primitive, surtout envers les
phénomènes les plus complexes. Ainsi, l'histoire vraiment rationnelle
des différens êtres existants, individuels ou collectifs, ne pourra
commencer, sous aucun rapport, à devenir régulièrement possible que
lorsque enfin le système entier des sciences fondamentales aura été
préalablement complété par la création de la sociologie, comme je
l'ai souvent expliqué dans cet ouvrage. Jusque alors, tous les divers
renseignemens historiques que l'on continuera à recueillir, à l'égard
d'un ordre quelconque de phénomènes, devront être essentiellement
réservés comme des matériaux ultérieurs pour la véritable histoire,
au temps de sa maturité propre: leur principal office immédiat, dans
l'élaboration de la science réelle, se réduit seulement à fournir,
aux branches correspondantes de la philosophie naturelle, des faits
destinés à manifester ou à confirmer les lois abstraites et générales
dont elle poursuit la recherche. Cette subordination nécessaire
et constatée ne peut certes présenter aucune exception envers les
phénomènes sociaux, où elle est, au contraire, bien plus profondément
indispensable. Si tous les naturalistes conviennent aujourd'hui que
la véritable histoire de la terre ne saurait être encore suffisamment
conçue, non-seulement faute de documens assez complets, mais surtout
parce que les diverses lois naturelles dont elle dépend sont jusqu'ici
trop peu connues, à combien plus forte raison doit-on regarder comme
chimérique toute tentative actuelle pour constituer directement
l'histoire beaucoup plus complexe des sociétés humaines! Il est donc
sensible que la sociologie doit seulement emprunter, à l'incohérente
compilation de faits déjà improprement qualifiée d'_histoire_, les
renseignemens susceptibles de mettre en évidence, d'après les principes
de la théorie biologique de l'homme, les lois fondamentales de la
sociabilité: ce qui exige presque toujours, à l'égard de chaque
donnée ainsi obtenue, une préparation indispensable, et quelquefois
fort délicate, afin de la faire passer de l'état concret à l'état
abstrait, en la dépouillant des circonstances purement particulières et
secondaires de climat, de localité, etc., sans y altérer cependant la
partie vraiment essentielle et générale de l'observation; et, quoique
cette épuration préalable ne puisse être ici sans doute qu'une simple
imitation de ce que les astronomes, les physiciens, les chimistes
et les biologistes pratiquent maintenant d'ordinaire envers leurs
phénomènes respectifs, la complication supérieure des phénomènes
sociaux y devra constamment rendre plus difficile cette élaboration
préliminaire, lors même que la positivité de leur étude sera enfin
unanimement reconnue. Quant à la réaction capitale que l'institution
de la dynamique sociale devra nécessairement exercer sur le
perfectionnement de l'histoire proprement dite, et que la suite de ce
volume commencera, j'espère, à manifester d'une manière incontestable,
elle consistera surtout à disposer, dans l'ensemble du passé humain,
une suite rationnelle de jalons fondamentaux, propres à rallier et à
diriger toutes les observations ultérieures; ces jalons devant être
d'ailleurs d'autant plus rapprochés que nous avancerons davantage vers
les temps actuels, vu l'accélération toujours croissante du mouvement
social.

L'opération historique que nous allons ici entreprendre sommairement,
pour constituer la sociologie dynamique, devant ainsi avoir, par sa
nature, et conformément à sa destination, un caractère essentiellement
abstrait, une coïncidence heureuse et nécessaire l'affranchit dès lors
spontanément d'une foule de difficultés accessoires ou préliminaires,
dont elle eût été, du point de vue ordinaire, radicalement entravée,
et que l'extrême imperfection actuelle de nos connaissances réelles
n'aurait pas permis de surmonter suffisamment, même après avoir
sévèrement écarté toutes les questions inaccessibles ou chimériques
sur les diverses origines sociales, qu'entretient encore l'enfance
trop prolongée d'une telle étude chez la plupart des philosophes
contemporains. C'est ainsi, par exemple, que, s'il fallait maintenant
constituer une véritable histoire concrète de l'humanité, on
éprouverait certainement beaucoup d'embarras à combiner convenablement
les conceptions sociologiques avec les considérations géologiques:
car, quelque indispensable que fût alors, à cet effet, une pareille
combinaison, on ne pourrait cependant l'instituer aujourd'hui avec
succès, à cause de l'état beaucoup trop imparfait, non-seulement
de la sociologie, ce qui est évident, mais aussi, au fond, de la
géologie elle-même, quoique, en apparence, fort avancée. Il en serait
de même envers les diverses influences plus ou moins accessoires de
climat, de race, etc., qui se présenteraient, de toute nécessité,
dans l'étude concrète du développement humain, et qui, sans aucun
doute, ne sauraient être maintenant appréciées d'une manière vraiment
rationnelle, puisqu'elles ne pourront devenir scientifiquement
jugeables qu'après une élaboration suffisante des lois sociologiques,
comme je l'ai démontré au quarante-huitième chapitre. La distinction
fondamentale entre les deux points de vue abstrait et concret dissipe
heureusement, ici comme ailleurs, de la manière la plus directe, tous
ces embarras autrement insurmontables; ce qui doit faire hautement
ressortir l'extrême importance d'une telle division philosophique,
dont je ne saurais trop recommander l'examen, parce que, sans être
aujourd'hui jamais contestée en principe par les bons esprits, elle
reste en effet très imparfaitement appréciée, même chez les plus
éminentes intelligences. Nous devrons donc apprendre à réserver
systématiquement pour une époque scientifique plus avancée un grand
nombre de questions incidentes de sociologie concrète, dont la
considération immédiate entraverait radicalement le développement
naissant de la sociologie abstraite, quelque profond intérêt que
puissent souvent présenter de semblables recherches. L'esprit humain,
maintenant habitué à ces ajournemens rationnels, à l'égard des plus
simples phénomènes, ne saurait, sans doute, se dispenser de la même
sagesse envers les phénomènes les plus complexes que notre intelligence
puisse jamais aborder.

Pour mieux préciser, par un dernier éclaircissement préalable, ce grand
précepte logique, sans lequel j'ose assurer que la dynamique sociale
resterait nécessairement impossible, il me suffira d'indiquer ici un
seul exemple important de ces questions intéressantes, qu'il faut
aujourd'hui savoir soumettre à un indispensable ajournement, motivé sur
leur nature essentiellement concrète. Je choisis, à cet effet, attendu
sa haute importance, l'explication spéciale de l'agent et du théâtre de
l'évolution sociale la plus complète, de celle qui, d'après les motifs
précédemment indiqués, doit être le sujet presque exclusif de notre
opération historique. Pourquoi la race blanche possède-t-elle, d'une
manière si prononcée, le privilége effectif du principal développement
social, et pourquoi l'Europe a-t-elle été le lieu essentiel de
cette civilisation prépondérante? Ce double sujet de méditations
co-relatives a dû sans doute vivement stimuler plus d'une fois
l'intelligente curiosité des philosophes, et même des hommes d'état.
Mais, quelque intérêt et quelque importance que présente évidemment une
semblable recherche, il faut avoir la sagesse de la réserver jusque
après la première élaboration abstraite des lois fondamentales du
développement social, sans lesquelles cette question serait toujours
essentiellement prématurée, malgré les plus ingénieuses tentatives, qui
ne sauraient procurer, à cet égard, que des aperçus partiels et isolés,
nécessairement insuffisans. Sans doute, on aperçoit déjà, sous le
premier aspect, dans l'organisation caractéristique de la race blanche,
et surtout, quant à l'appareil cérébral, quelques germes positifs de sa
supériorité réelle; encore tous les naturalistes sont-ils aujourd'hui
fort éloignés de s'accorder convenablement à cet égard. De même, sous
le second point de vue, on peut entrevoir, d'une manière un peu plus
satisfaisante, diverses conditions physiques, chimiques, et même
biologiques, qui ont dû certainement influer, à un degré quelconque,
sur l'éminente propriété des contrées européennes de servir jusqu'ici
de théâtre essentiel à cette évolution prépondérante de l'humanité[1].
L'esprit radicalement vague de la philosophie théologico-métaphysique,
qui domine encore dans toutes les études sociales, a dû souvent porter
à regarder comme très satisfaisantes, à l'un ou à l'autre titre, les
explications ainsi hasardées jusqu'ici sur une telle question, que
cette philosophie est d'ailleurs très peu portée d'ordinaire à se poser
sérieusement. Mais, si une intelligence quelconque, convenablement
préparée par l'habitude des spéculations positives envers les autres
phénomènes naturels, mettait aujourd'hui en regard l'ensemble des vrais
documens déjà obtenus à ce sujet avec une appréciation réelle de la
difficulté qu'on prétend ainsi résoudre, elle ne manquerait pas de
reconnaître aussitôt leur profonde insuffisance. Or, cette insuffisance
nécessaire ne tient pas seulement, comme on pourrait d'abord le
croire, à ce que, sous l'un ou l'autre aspect, ces renseignemens sont
jusqu'ici trop peu multipliés et trop imparfaits: il faut surtout
l'attribuer à une cause plus intime et plus puissante, à l'absence de
toute saine théorie sociologique, propre à mesurer la vraie portée
scientifique de chaque aperçu, et même à diriger leur élaboration
ultérieure; sans cette lumière générale et préalable, il est clair
qu'on ne saurait jamais si même on est parvenu à réunir enfin tous les
élémens indispensables à une décision vraiment rationnelle. Il est donc
impossible ici de méconnaître la haute nécessité logique d'ajourner
systématiquement cette grande discussion de sociologie concrète jusqu'à
ce que les lois fondamentales de la sociabilité aient été abstraitement
établies, au moins dans leur principal ensemble: et je ne doute pas que
cette seule indication, relative à un cas aussi caractéristique, ne
dispose le lecteur à apprécier spécialement, sur chacune des questions
analogues que la suite des idées pourra présenter ou susciter,
l'indispensable réserve philosophique dont j'ai précédemment posé,
d'une manière directe, le vrai principe général. L'extrême nouveauté et
la difficulté supérieure de la science que je m'efforce de créer, ne
me permettront pas toujours peut-être de rester moi-même strictement
fidèle à cet important précepte de logique positive: mais j'aurai
du moins suffisamment averti le lecteur, qui pourra ainsi rectifier
spontanément les déviations involontaires auxquelles je me laisserais
insensiblement entraîner.

    Note 1: Telles sont, par exemple, sous le rapport physique,
    outre la situation, thermologiquement si avantageuse, sous
    la zone tempérée, l'existence de l'admirable bassin de la
    Méditerranée, autour duquel a dû surtout s'effectuer d'abord
    le plus rapide développement social, dès que l'art nautique
    est devenu assez avancé pour permettre d'utiliser ce précieux
    intermédiaire, offrant, à l'ensemble des nations riveraines,
    à la fois la contiguité propre à faciliter des relations
    suivies, et la diversité qui les rend importantes à une
    réciproque stimulation sociale. Pareillement, sous le point
    de vue chimique, l'abondance plus prononcée du fer et de la
    houille dans ces contrées privilégiées, a dû certainement y
    contribuer beaucoup à accélérer l'évolution humaine. Enfin,
    sous l'aspect biologique, soit phytologique, soit zoologique,
    il est clair que ce même milieu ayant été plus favorable,
    d'une part aux principales cultures alimentaires, d'une autre
    part au développement des plus précieux animaux domestiques,
    la civilisation a dû s'y trouver aussi, par cela seul,
    spécialement encouragée. Mais, quelque importance réelle qu'on
    puisse déjà attacher à ces divers aperçus, de telles ébauches
    sont évidemment bien loin de suffire encore à l'explication
    vraiment positive du phénomène proposé: et lorsque la formation
    convenable de la dynamique sociale aura ultérieurement
    permis de tenter directement une telle explication, il est
    même évident que chacune des indications précédentes aura
    préalablement besoin d'être soumise à une scrupuleuse révision
    scientifique, fondée sur l'ensemble de la philosophie naturelle.

Ayant désormais convenablement caractérisé, par l'ensemble des
considérations précédentes, le véritable esprit qui doit ici
nécessairement présider à l'emploi rationnel des observations
historiques, il ne me reste plus, avant de procéder directement à
l'appréciation sommaire du développement social, qu'à achever, pour
mieux prévenir toute confusion essentielle, de déterminer, avec plus
de précision que je n'ai pu le faire au chapitre précédent, le mode
régulier de définition des époques successives que nous devrons ensuite
examiner. Ma loi fondamentale d'évolution fixe sans doute spontanément,
à l'abri de tout arbitraire, le principal attribut et la coordination
générale de ces diverses phases, en les rattachant toujours à l'état
correspondant, théologique, métaphysique, ou positif du système
philosophique élémentaire des conceptions humaines. Néanmoins, il reste
encore à ce sujet une incertitude secondaire, que je dois d'abord
dissiper rapidement, et provenant de la progression nécessairement
inégale de ces différens ordres de pensées, qui, n'ayant pu marcher
du même pas, suivant la loi hiérarchique établie au début de ce
Traité, ont dû faire jusqu'ici fréquemment co-exister, par exemple,
l'état métaphysique d'une certaine catégorie intellectuelle, avec
l'état théologique d'une catégorie postérieure, moins générale et
plus arriérée, ou avec l'état positif d'une autre antérieure, moins
complexe et plus avancée, malgré la tendance continue de l'esprit
humain à l'unité de méthode et à l'homogénéité de doctrine. Cette
apparente confusion doit, en effet, d'abord produire, chez ceux
qui n'en ont pas bien saisi le principe, une fâcheuse hésitation
sur le vrai caractère philosophique des temps correspondans. Mais,
afin de la prévenir ou de la dissiper entièrement, il suffit ici
de discerner, en général, d'après quelle catégorie intellectuelle
doit être surtout jugé le véritable état spéculatif d'une époque
quelconque. Or, tous les motifs essentiels concourent spontanément, à
cet égard, pour indiquer, avec une pleine évidence, l'ordre de notions
fondamentales le plus spécial et le plus compliqué, c'est-à-dire celui
des idées morales et sociales, comme devant toujours fournir la base
prépondérante d'un telle décision; non-seulement en vertu de leur
propre importance, nécessairement très supérieure dans le système
mental de presque tous les hommes, mais aussi, chez les philosophes
eux-mêmes, par suite de leur position rationnelle à l'extrémité de la
vraie hiérarchie encyclopédique, établie au début de ce Traité. Par
cette double influence, le caractère intellectuel de chaque époque
doit, en effet, se trouver constamment dominé par celui d'un tel genre
de spéculations humaines. C'est seulement quand un nouveau régime
mental a pu s'étendre jusqu'à cette extrême catégorie, que l'on peut
regarder l'évolution correspondante comme pleinement réalisée, sans
qu'il puisse alors rester aucune crainte ou espoir quelconques de
retour à l'état antérieur: l'avancement plus rapide des catégories plus
générales et moins compliquées ne peut essentiellement servir jusque-là
qu'à constater, dans chaque phase, les germes indispensables de la
suivante, sans que son caractère propre en puisse être principalement
affecté; ces considérations accessoires ne pourraient du moins être
autrement employées que pour subdiviser les époques, à un degré
dont il serait maintenant trop prématuré de s'occuper spécialement.
Ainsi, nous devrons regarder, par exemple, l'époque théologique comme
subsistant encore, tant que les idées morales et politiques auront
conservé un caractère essentiellement théologique, malgré le passage
d'autres catégories intellectuelles à l'état purement métaphysique,
et quand même l'état vraiment positif aurait déjà commencé pour les
plus simples d'entre elles: pareillement, il faudra prolonger l'époque
métaphysique proprement dite jusqu'à la positivité naissante de cet
ordre prépondérant de conceptions humaines. Par cette manière de
procéder, l'aspect essentiel de chaque époque demeurera aussi prononcé
que possible, tout en laissant nettement ressortir la préparation
spontanée de l'époque suivante.

Cet ensemble indispensable d'explications préalables étant maintenant
complété, commençons directement l'étude sommaire du développement
social, d'après la loi fondamentale d'évolution établie au chapitre
précédent; mais sans remonter toutefois jusqu'à cet âge préliminaire,
dont la biologie doit fournir à la sociologie la détermination
essentielle, que je puis, par conséquent, supposer ici suffisamment
effectuée aujourd'hui, afin de ne point ralentir, contrairement à la
principale destination de cet ouvrage, la marche nécessairement très
rapide de notre opération historique, et en réservant, comme je l'ai
déjà indiqué, pour le traité spécial, une analyse philosophique très
importante, qui, à vrai dire, n'a jamais été convenablement instituée.
Nous devons, en général, nous attacher, d'une part, à l'appréciation
rationnelle du véritable caractère propre à chaque phase successive;
et, d'une autre part, à y constater nettement sa filiation nécessaire
envers la précédente, ainsi que sa tendance non moins inévitable à
préparer graduellement la suivante; de façon à réaliser peu à peu
l'enchaînement positif dont j'ai déjà établi le principe.

Les mêmes motifs fondamentaux qui ont démontré, avec tant d'évidence,
au chapitre précédent, l'inévitable spontanéité générale d'un état
intellectuel pleinement théologique, n'auraient ici besoin que
d'être examinés avec plus de précision pour prouver, au moins aussi
clairement, que toujours et partout ce premier régime mental de
l'humanité a dû nécessairement commencer par un état complet, plus ou
moins prononcé mais ordinairement très durable, de pur fétichisme,
constamment caractérisé par l'essor libre et direct de notre tendance
primitive à concevoir tous les corps extérieurs quelconques, naturels
ou artificiels, comme animés d'une vie essentiellement analogue à
la nôtre, avec de simples différences mutuelles d'intensité. Cette
constitution originaire des spéculations humaines serait sans doute
difficile à méconnaître aujourd'hui, soit qu'on l'examinât à priori
du point de vue rationnel où nous place l'ensemble de la théorie
biologique de l'homme, soit en l'étudiant à posteriori d'après tous
les renseignemens exacts que l'on peut combiner sur ce premier
âge social: enfin, l'appréciation judicieuse du développement
individuel confirmerait évidemment, à cet égard, l'analyse immédiate
de l'évolution collective. Beaucoup de philosophes sont néanmoins
parvenus, d'après des méthodes vagues et vicieuses, à obscurcir
profondément des notions aussi irrécusables, en s'efforçant d'établir,
au contraire, que le point de départ intellectuel a dû consister dans
le polythéisme proprement dit, c'est-à-dire dans la croyance spontanée
à des êtres surnaturels, distincts et indépendants de la matière,
passivement soumise, pour tous ses phénomènes, à leurs volontés
suprêmes. Quelques-uns même, qui, malgré leur prétendue résolution
préalable de tout examiner librement, subissaient, à leur insu,
l'empire, si rarement évitable, des opinions vulgairement consacrées,
sont allés jusqu'à intervertir entièrement la progression naturelle des
idées théologiques, en voulant représenter le monothéisme rigoureux
comme la véritable source primordiale, d'où seraient ensuite issus,
par corruption graduelle, le fétichisme après le polythéisme[2]. Il
serait certainement superflu de s'arrêter ici à discuter aucunement
ces diverses aberrations, si manifestement contraires, non-seulement
à l'ensemble des observations les plus décisives sur l'homme et sur
la société, mais encore à toutes les lois les mieux établies sur la
marche nécessairement toujours graduelle de notre intelligence, jusque
dans ses plus simples exercices. A tous égards, notre vrai point de
départ, intellectuel ou moral, est inévitablement beaucoup plus humble
que ne l'indiquent ces fantastiques suppositions: l'homme a partout
commencé par le fétichisme le plus grossier, comme par l'anthropophagie
la mieux caractérisée; malgré l'horreur et le dégoût que nous
éprouvons justement aujourd'hui au seul souvenir d'une semblable
origine, notre principal orgueil collectif doit consister précisément,
non à méconnaître vainement un tel début, mais à nous glorifier de
l'admirable évolution dans laquelle la supériorité, graduellement
développée, de notre organisation spéciale, nous a enfin tant élevés
au-dessus de cette misérable situation primitive, où aurait sans doute
indéfiniment végété toute espèce moins heureusement douée.

    Note 2: Une telle hypothèse ne saurait être vraiment soutenable
    que pour ceux qui admettent, à cet égard, une révélation
    directe et spéciale, suivant l'esprit du système catholique.
    Encore faudrait-il, même alors, concevoir cette révélation
    comme presque continue, ou du moins fréquemment renouvelée,
    afin de combattre sans cesse le retour toujours imminent à la
    marche vraiment naturelle: ainsi que le vérifie clairement
    le cas des Hébreux, malgré leur divin enseignement, fortifié
    des précautions les plus puissantes et les mieux soutenues,
    incapables néanmoins, en tant d'occasions, d'y contenir
    suffisamment l'instinct spontané vers l'idolâtrie primitive.

D'autres philosophes, plus rapprochés, à ce sujet, du véritable
esprit scientifique, tout en admettant cette progression évidente et
nécessaire du fétichisme au polythéisme et ensuite au monothéisme,
sans laquelle la marche générale de l'humanité serait essentiellement
inintelligible, sont tombés, à leur tour, dans une erreur inverse de
la précédente, et qui, beaucoup moins grave, mérite cependant d'être
ici sommairement signalée, afin de prévenir, autant que possible,
toute déviation quelconque relativement à ce terme primordial, dont
l'altération rejaillirait naturellement sur tout le reste de la série
sociale. Cette erreur secondaire consiste à regarder le fétichisme
comme n'ayant point strictement caractérisé le régime mental primitif,
en ce sens que ce premier état, quelque grossier qu'il soit en effet,
aurait été néanmoins toujours précédé lui-même par une enfance encore
plus imparfaite, où l'homme, exclusivement occupé d'une conservation
trop entravée, ne présenterait qu'une existence toute matérielle,
sans aucun souci d'opinions spéculatives quelconques, réduites même
au degré le plus élémentaire et le plus spontané: tels seraient, par
exemple, encore aujourd'hui, les malheureux habitans de la Terre de
Feu, de diverses parties de l'Océanie, de quelques parties de la côte
nord-ouest d'Amérique, etc. Une semblable hypothèse n'altérerait point
essentiellement, à la manière des précédentes, notre progression
fondamentale; elle n'aurait évidemment d'autre effet que d'y
superposer un terme préliminaire, dont la considération propre pourrait
être presque toujours écartée dans l'usage ultérieur de la série
sociale. Mais la rectification de cette illusion, d'ailleurs aisément
explicable, n'en offre pas moins, sous un autre aspect philosophique,
une véritable importance, afin de maintenir scrupuleusement l'unité et
l'invariabilité nécessaires de la constitution fondamentale de l'homme,
si indispensable, comme je l'ai montré, au système rationnel de la
sociologie positive. On voit, en effet, que, d'après cette hypothèse,
les besoins purement intellectuels n'auraient pas toujours existé, sous
une forme quelconque, dans l'humanité, et qu'il faudrait y admettre
une époque où ils auraient absolument pris naissance, sans aucune
autre manifestation antérieure: ce qui serait directement contraire
à ce grand principe, fourni à la sociologie par la biologie, que,
toujours et partout, l'organisme humain a dû présenter, à tous égards,
les mêmes besoins essentiels, qui n'ont pu successivement différer,
en aucun cas, que par leur degré de développement et leur mode
correspondant de satisfaction. Une telle position de la question suffit
certainement pour la résoudre, et montre aussitôt que cette opinion
doit nécessairement résulter d'une fausse appréciation des faits. Dans
l'état même d'idiotisme et de démence, où l'homme paraît rabaissé
au-dessous d'un grand nombre d'animaux supérieurs, on pourrait encore
constater, avec les précautions convenables, l'existence d'un certain
degré d'activité purement spéculative, qui se satisfait alors par un
fétichisme très grossier. Combien serait-il donc irrationnel, à plus
forte raison, de penser que, à aucun âge de l'enfance sociale, l'homme
normal, et doué, au moins implicitement, de toutes ses facultés, ait pu
jamais être livré, d'une manière rigoureusement exclusive, à une vie
purement matérielle de guerre ou de chasse, sans aucune manifestation
quelconque des besoins intellectuels, quelque oppressive qu'on veuille
alors supposer la puissance d'un milieu défavorable. En principe, cette
hypothèse serait évidemment insoutenable. Mais je puis d'ailleurs
facilement indiquer la source très naturelle d'une pareille illusion,
que me semblent partager encore presque tous les observateurs, même
les plus judicieux et les plus sagaces, qui ont étudié, par une
exploration directe, les premiers degrés de la vie sauvage; ce qui doit
faire mieux ressortir l'utilité de cette rectification. Il suffit de
remarquer, à cet effet, que, dans ces différens cas, l'absence réelle
d'idées théologiques quelconques a été essentiellement conclue,
non d'une conférence directe, qui n'eût pu même être convenablement
établie, mais du seul défaut de tout culte organisé, à sacerdoce plus
ou moins distinct. Or, comme je l'expliquerai ci-après, le fétichisme,
de sa nature, peut se développer beaucoup avant de donner lieu à
aucun véritable sacerdoce, jusqu'à ce qu'il ait atteint à l'état
d'astrolâtrie, ce qui arrive souvent fort tard, et tout près de sa
transformation finale en polythéisme proprement dit. Telle est la
simple origine de cette illusion, qui, malgré sa gravité, est, au fond,
très excusable, chez des explorateurs qui ne pouvaient être dirigés par
aucune théorie positive, propre à prévenir ou à réparer toute vicieuse
interprétation des faits.

On a dit, il est vrai, à l'appui d'une telle hypothèse, que l'homme a
dû essentiellement commencer à la manière des animaux. Je l'admets en
effet, sauf la supériorité d'organisation, mais en niant l'induction
qu'on en veut tirer, et qui repose, à mes yeux, sur une fausse
appréciation de l'état mental des animaux eux-mêmes. Car je suis
convaincu que les animaux assez élevés pour manifester, en cas de
loisir suffisant, une certaine activité spéculative (et beaucoup
d'espèces en sont assurément susceptibles), parviennent spontanément,
de la même manière que nous, à une sorte de fétichisme grossier,
consistant toujours à supposer les corps extérieurs, même les plus
inertes, animés de passions et de volontés plus ou moins analogues aux
impressions personnelles du spectateur. Une judicieuse exploration
de l'intelligence des animaux ne laisse aucun doute sur la réalité
de cette similitude essentielle, sauf la différence fondamentale
que présente l'incontestable aptitude de l'entendement humain à se
dégager graduellement de ces ténèbres primitives, qui, pour les autres
organismes, même les plus éminens, doivent, au contraire, indéfiniment
persister; excepté peut-être, chez quelques animaux choisis, un faible
commencement de polythéisme, qu'il faudrait d'ailleurs attribuer
surtout au contact humain. Que, par exemple, un enfant ou un sauvage,
d'une part, et, d'une autre part, un chien ou un singe, contemplent
une montre pour la première fois: il n'y aura, sans doute, si ce n'est
quant à la manière de formuler, aucune profonde diversité immédiate
dans la conception spontanée qui, aux uns et aux autres, représentera
cet admirable produit de l'industrie humaine comme une sorte d'animal
véritable, ayant ses goûts et ses inclinations propres: d'où résulte,
par conséquent, sous ce rapport, un fétichisme radicalement commun,
les premiers ayant seulement le privilége exclusif d'en pouvoir
ultérieurement sortir. Ainsi, l'appréciation rationnelle du véritable
degré de similitude nécessaire entre le développement mental de
l'homme et celui des autres animaux supérieurs, d'après la similitude
correspondante de leurs organismes cérébraux, n'aboutit réellement
qu'à confirmer de nouveau, bien loin de l'altérer, notre proposition
générale sur le vrai point de départ intellectuel de l'humanité.

Exclusivement habitués dès long-temps à une théologie éminemment
métaphysique, nous devons éprouver aujourd'hui beaucoup d'embarras à
comprendre réellement cette grossière origine, qui a dû fréquemment
donner lieu à de graves méprises involontaires. C'est ainsi surtout que
le fétichisme a même été le plus souvent confondu avec le polythéisme,
lorsqu'on a indûment appliqué à celui-ci la dénomination usuelle
d'idolâtrie, qui ne convient certainement qu'au premier; puisque
les prêtres de Jupiter ou de Minerve auraient pu sans doute aussi
légitimement repousser le reproche banal d'adoration des images que le
font aujourd'hui nos docteurs catholiques quant à l'injuste accusation
des protestans. Mais, quoique nous soyons heureusement assez éloignés
du fétichisme pour ne plus le concevoir aisément, chacun de nous n'a
qu'à remonter suffisamment dans sa propre histoire individuelle, pour
y retrouver la fidèle représentation d'un tel état initial. Tous les
philosophes qui sauront aujourd'hui se dégager convenablement des
opinions vulgaires, sentiront aussitôt que le fétichisme constitue
nécessairement le vrai fond primordial de l'esprit théologique,
envisagé dans sa plus pure naïveté élémentaire, et néanmoins dans
sa plus entière plénitude intellectuelle: c'est là que conviendrait
éminemment la célèbre formule de Bossuet: _Tout était dieu, excepté
Dieu même_, pourvu qu'on l'appliquât à un point de départ, et non à
une chimérique dégénération; car on peut strictement dire, en effet,
que, depuis cette première époque, le nombre des dieux a été sans
cesse en décroissant, comme je l'expliquerai bientôt. Lorsque, même
aujourd'hui, les plus éminens penseurs se laissent involontairement
entraîner, sous l'influence imparfaitement rectifiée de notre vicieuse
éducation, à tenter de pénétrer le mystère de la production essentielle
de phénomènes quelconques, simples ou compliqués, dont ils ignorent
les lois naturelles, ils peuvent alors personnellement constater
cette invariable tendance instinctive à concevoir la génération des
effets inconnus d'après les passions et les affections de l'être
correspondant, toujours envisagé comme vivant, ce qui n'est réellement
autre chose que le principe philosophique du fétichisme proprement
dit. Ceux qui, par exemple, auront souri avec le plus de dédain à la
naïveté du sauvage animant spontanément la montre dont il admire le
jeu, pourraient, à leur tour, se surprendre eux-mêmes plus d'une fois
dans une disposition mentale bien peu supérieure, malgré leur habitude
d'un tel spectacle, quand ils contemplent, entièrement étrangers à
l'horlogerie, les accidens imprévus, et souvent inexplicables, dus
à quelque dérangement inaperçu de cet ingénieux appareil. Il nous
serait, sans doute, très difficile de contenir alors suffisamment la
disposition naturelle qui nous entraîne à regarder ces altérations
comme autant d'indices des affections ou des caprices d'un être
chimérique, si la puissance, enfin prépondérante, d'une analogie
antérieure déjà fort étendue, ne nous conduisait maintenant à calmer
notre inquiétude intellectuelle par l'immédiate supposition générale
d'une certaine lésion mécanique, ultérieurement assignable, comme en
beaucoup d'autres cas semblables préalablement analysés à notre entière
satisfaction.

Ainsi, la philosophie théologique, convenablement approfondie, a
toujours évidemment pour base nécessaire le pur fétichisme, qui
divinise instantanément chaque corps ou chaque phénomène susceptibles
d'attirer avec quelque énergie la faible attention de l'humanité
naissante. Quelques transformations essentielles que cette philosophie
primitive puisse ensuite subir graduellement, une judicieuse analyse
sociologique y pourra toujours mettre à nu ce fond primordial, jamais
entièrement dissimulé, même dans l'état religieux le plus éloigné du
point de départ. Non-seulement, par exemple, la théocratie égyptienne,
dont celle des Juifs fut certainement une simple dérivation, a dû
présenter, aux temps de sa plus grande splendeur, la co-existence
régulière et très prolongée, dans les différentes castes de sa
hiérarchie sacerdotale, de nos trois âges religieux, puisque les
rangs inférieurs étaient encore restés au simple fétichisme, tandis
que les premiers rangs étaient en pleine possession d'un polythéisme
très caractérisé, et que les degrés suprêmes s'étaient même déjà
élevés très probablement à une certaine ébauche du monothéisme;
mais, en scrutant plus profondément l'esprit théologique, on peut,
en outre, y reconnaître, en tout temps, par une analyse plus directe
et plus décisive, des traces actuelles très prononcées du fétichisme
fondamental, malgré les formes les plus métaphysiques qu'il ait
pu affecter chez les plus subtiles intelligences. Qu'est-ce, en
effet, au fond, que cette célèbre conception de l'âme du monde chez
les anciens, ou cette assimilation plus moderne de la terre à un
immense animal vivant, et tant d'autres doctrines analogues, sinon
un véritable fétichisme, vainement déguisé sous un pompeux verbiage
philosophique? Il n'y a là, sans doute, comparativement au fétichisme
spontané des temps primitifs, d'autre différence essentielle que de
se rapporter à des êtres collectifs et abstraits au lieu d'êtres
purement individuels et concrets. De nos jours même, qu'est-ce
réellement, pour un esprit positif, que ce ténébreux panthéisme dont
se glorifient si étrangement, surtout en Allemagne, tant de profonds
métaphysiciens, sinon le fétichisme généralisé et systématisé,
enveloppé d'un appareil doctoral propre à donner le change au
vulgaire? Par d'aussi décisives confirmations d'un principe déjà
directement établi, il devient donc irrécusable que le pur fétichisme,
loin de constituer une simple aberration de l'esprit théologique,
en indique nécessairement la source fondamentale, et détermine son
vrai caractère primordial, jusqu'aux temps beaucoup plus récens où,
comme je l'expliquerai bientôt, son mélange de plus en plus intime
avec l'esprit métaphysique proprement dit en altère profondément la
nature originelle, néanmoins toujours reconnaissable à une saine
exploration scientifique. Telle est donc notre théologie vraiment
primitive, celle qui présente le plus complétement cette rigoureuse
spontanéité, où réside, d'après le chapitre précédent, le privilége
essentiel de toute philosophie théologique, et qu'aucun autre âge
religieux n'a pu certainement offrir à un degré aussi parfaitement
approprié à la torpeur initiale de l'entendement humain, alors ainsi
dispensé même de créer la fiction facile des divers agens surnaturels,
et se bornant à céder presque passivement à la pente naturelle qui
nous entraîne à transporter au dehors ce sentiment d'existence dont
nous sommes intérieurement pénétrés, lequel, nous semblant d'abord
expliquer suffisamment nos propres phénomènes, nous sert immédiatement
de base uniforme à l'interprétation absolue de tous les phénomènes
extérieurs. Cette première philosophie a dû rester, comme toute autre,
bornée d'abord au monde inanimé, considéré dans tous ses phénomènes
de quelque importance, et sans excepter même les phénomènes purement
négatifs, par exemple ceux des ombres, qui ont sans doute long-temps
produit sur l'humanité naissante la même impression fondamentale de
terreur superstitieuse qu'ils déterminent encore si souvent dans notre
enfance individuelle, comme chez tant d'animaux. Mais cette théologie
spontanée n'a pas dû tarder à être pareillement étendue à l'étude de
l'animalité, jusqu'à produire fréquemment l'adoration[3] formelle des
animaux, quand ils offraient à l'homme, sous un aspect quelconque, un
spectacle plus ou moins mystérieux, c'est-à-dire dont il ne retrouvait
pas en lui l'équivalent essentiel, soit que l'exquise supériorité
de l'odorat, ou de tout autre sens, leur procurât immédiatement des
notions dont l'origine, en beaucoup de cas, nous échappe encore
aujourd'hui, soit qu'une plus grande susceptibilité organique leur fît,
à certains égards, sentir avant nous diverses variations principales de
l'atmosphère, etc.

    Note 3: Ce genre d'idolâtrie a dû toutefois être bien moins
    commun qu'on ne l'a cru, parce qu'on a souvent confondu sans
    doute, avec une véritable adoration directe, le respect spécial
    pour des animaux consacrés à quelque divinité extérieure,
    suivant un usage long-temps pratiqué chez les Grecs et même
    chez les Romains, indépendamment d'ailleurs de certains animaux
    habituellement entretenus comme instrumens de divination.

Une telle manière de philosopher n'est pas moins parfaitement adaptée,
par sa nature, au vrai caractère moral de l'humanité naissante qu'à sa
première situation mentale. Nous avons reconnu, au chapitre précédent,
que le sens général de l'évolution humaine consiste surtout à diminuer
de plus en plus l'inévitable prépondérance, nécessairement toujours
fondamentale, mais d'abord excessive, de la vie affective sur la
vie intellectuelle, ou, suivant la formule anatomique, de la région
postérieure du cerveau sur la région frontale; d'une manière d'ailleurs
essentiellement commune au développement de l'espèce et à celui de
l'individu. Or, cet empire, évidemment plus prononcé à l'origine, des
passions sur la raison, et qui doit alors, comme je l'ai montré, nous
disposer spécialement à la philosophie théologique, est certainement
plus favorable encore à la théologie fétichiste qu'à aucune autre. Tous
les corps observables étant ainsi immédiatement personnifiés, et doués
de passions ordinairement très puissantes, selon l'énergie de leurs
phénomènes, le monde extérieur se présente spontanément, envers le
spectateur, dans une parfaite harmonie, qui n'a pu jamais se retrouver
ensuite au même degré, et qui doit produire en lui un sentiment
spécial de pleine satisfaction, que nous ne pouvons guère qualifier
aujourd'hui convenablement, faute de pouvoir suffisamment l'éprouver,
même en nous reportant, par la méditation la plus intense et la mieux
dirigée, à ce berceau de l'humanité. On conçoit aisément combien cette
exacte correspondance intime entre le monde et l'homme doit nous
attacher profondément au fétichisme, qui réciproquement tend aussi,
de toute nécessité, à prolonger spécialement un tel état moral. Cette
co-relation spontanée peut encore se vérifier, même quand l'évolution
humaine est la plus avancée, en considérant les organisations ou les
situations, dès lors plus ou moins exceptionnelles, où la vie affective
acquiert, à un titre quelconque,le plus spécialement une prédominance
très rapprochée de
l'irrésistibilité. Malgré la plus grande culture intellectuelle, les
hommes qui, pour ainsi dire, pensent naturellement par le derrière de
la tête, ou ceux qui se trouvent momentanément dans une disposition
semblable (dont personne peut-être, même parmi les meilleurs esprits,
n'a jamais été entièrement préservé), ont besoin d'exercer presque
incessamment sur leurs propres pensées une très active surveillance,
pour ne pas se laisser essentiellement entraîner, dans l'état très
prononcé de crainte ou d'espérance déterminé par un passion quelconque,
à une sorte de rechute aiguë vers le fétichisme fondamental, en
personnifiant, et ensuite divinisant, jusqu'aux objets les plus inertes
qui peuvent intéresser leurs affections actuelles. Ces tendances
partielles ou passagères peuvent nous suggérer aujourd'hui une faible
idée de la puissance primordiale d'un tel état moral, lorsque, à la
fois complet et normal, il était d'ailleurs permanent et commun. La
constitution, encore si métaphorique, du langage humain, dans les
idiomes même les plus perfectionnés, en offre aussi, à mes yeux, un
témoignage universel et prolongé, irrécusable quoique indirect. On ne
saurait douter, en effet, que la formation du fond essentiel de ce
langage ne remonte, en grande partie, jusqu'à cet âge du fétichisme
proprement dit, qui a dû persister plus long-temps qu'aucun autre
peut-être, par la lenteur plus spéciale des progrès qu'il comportait,
comme je vais l'expliquer. En second lieu, l'opinion ordinaire, qui
attribue surtout le fréquent usage des expressions figurées à la
seule disette de signes directs, est sans doute trop rationnelle pour
devenir suffisamment admissible, autrement qu'envers une époque très
avancée de l'évolution intellectuelle. Jusque alors, et précisément
pendant les temps qui ont dû le plus influer sur la formation ou plutôt
le développement de la langue humaine[4], l'excessive surabondance
des figures a dû tenir bien davantage au régime philosophique alors
dominant, qui, surtout à l'état de fétichisme, assimilant directement
tous les phénomènes possibles aux actes humains, devait faire
introduire, comme essentiellement fidèles, des expressions qui ne
peuvent plus nous sembler que métaphoriques, depuis que nous avons
complétement dépassé l'état mental qui en motivait le sens littéral.
Cet aperçu scientifique serait, au besoin, suffisamment confirmé
par une remarque intéressante, déjà faite depuis long-temps, sur le
décroissement graduel d'une telle tendance à mesure que l'esprit
humain se développe: ce qui, toutefois, n'en rendrait point superflue
l'ultérieure vérification spéciale, d'après un ensemble suffisant
d'analyses philologiques convenablement instituées. Pour faciliter
la conception d'un tel travail, je me bornerai à ajouter ici une
indication caractéristique, relative aux temps modernes, où la nature
des métaphores se transforme insensiblement de plus en plus, en ce que,
au lieu de transporter, comme dans l'état primitif, au monde extérieur
les expressions propres aux actes humains, la révolution fondamentale
qui s'accomplit graduellement dans notre manière de philosopher nous
conduit, au contraire, à appliquer toujours davantage aux divers
phénomènes de la vie des termes primitivement destinés à la nature
inerte, dont la considération prépondérante constitue, comme je l'ai
tant établi, la base nécessaire du véritable esprit scientifique, qui
exercera désormais sur la constitution du langage humain une influence
de plus en plus profonde.

    Note 4: J'emploie ici à dessein le singulier, afin d'indiquer
    ma conviction bien arrêtée sur l'unité fondamentale du langage
    humain, quoique la nature et la destination de cet ouvrage
    ne me permettent pas d'y examiner, même sommairement, cet
    important sujet. Dans le Traité spécial que j'ai annoncé, je
    pourrai ultérieurement justifier ce lumineux principe, qui
    peut seul conduire à constituer, en temps opportun, une vraie
    philosophie du langage, et que l'esprit positif doit envisager,
    ce me semble, comme l'une des grandes données préalables
    fournies à la sociologie par la biologie. Car chaque espèce
    d'animaux supérieurs étant toujours douée, en vertu de son
    organisation, d'un certain langage propre, dont l'identité
    nécessaire se fait partout sentir à travers les diverses
    modifications quelconques, souvent très notables, de climat
    et même de race, une vaine et fallacieuse métaphysique me
    paraît seule pouvoir conduire à concevoir irrationnellement
    notre espèce comme arbitrairement soustraite à cette loi
    universelle du règne animal, sans que rien, dans notre
    organisme, pût certes motiver cette étrange anomalie. Quand
    les hautes recherches philologiques, qui, du reste, commencent
    déjà spontanément à converger avec évidence vers une telle
    tendance, pourront être enfin convenablement instituées, par
    l'indispensable concours permanent d'une plus saine éducation
    préliminaire avec l'usage régulier d'une théorie sociologique
    vraiment directrice, je ne doute pas qu'elles ne fassent alors
    de rapides progrès dans la manifestation irrécusable des vrais
    élémens fondamentaux de la langue humaine.

Après avoir ainsi directement établi, sous le point de vue général
propre à cet ouvrage, l'inévitable nécessité de ce premier âge
théologique, et suffisamment expliqué son vrai caractère fondamental,
il nous reste à apprécier sommairement son influence propre sur
l'ensemble de l'évolution humaine, et ensuite, plus spécialement, la
transformation graduelle qui en fait spontanément dériver le second âge
naturel de la philosophie théologique.

Lorsque, sans s'arrêter aux premières impressions, on compare,
d'une manière convenablement approfondie, toutes les grandes phases
religieuses de l'humanité, il n'est plus douteux, comme je l'ai
ci-dessus indiqué, que le fétichisme ne constitue réellement, du moins
quant à l'existence individuelle, l'état théologique le plus intense,
c'est-à-dire celui où cet ordre d'idées exerce la plus vaste et la
plus intime prépondérance dans tout notre système mental. Quelque
monstrueux que nous semble aujourd'hui, chez les auteurs anciens,
l'inépuisable dénombrement des divinités du paganisme, nous trouverions
un résultat bien plus étrange encore s'il était possible d'exécuter
suffisamment une telle revue envers les dieux des purs fétichistes,
ainsi que j'aurai lieu ci-après d'en signaler le principal motif.
Cette multiplicité supérieure devait, en effet, résulter du caractère
essentiellement individuel et concret des croyances fétichiques, où
chaque corps observable devient spontanément le sujet propre d'une
superstition distincte. Mais indépendamment d'une telle complication
numérique, cette liaison immédiate et continue doit alors donner une
bien plus grande influence mentale aux conceptions théologiques, à
travers lesquelles, pour ainsi dire, s'effectuent nécessairement
toutes les observations; sauf quelques rares notions pratiques sur
les divers ordres de phénomènes naturels, inévitablement fournies par
l'expérience involontaire, et qui, dans l'origine, sont peu supérieures
aux connaissances réelles que les plus éminens animaux acquièrent d'une
manière analogue. A aucun autre âge religieux, les idées théologiques
n'ont certainement pu être aussi directement ni aussi complétement
adhérentes aux sensations elles-mêmes, qui alors les rappelaient
presque sans délai et sans discontinuité; en sorte qu'il devait
être presque impossible à l'intelligence d'en faire essentiellement
abstraction, même d'une manière partielle et momentanée. L'immense
progrès qui nous sépare heureusement de cette première enfance, doit
en rendre maintenant très difficile l'exacte appréciation, outre
l'embarras croissant des explorations directes de plus en plus rares.
Mais, en se plaçant au point de vue convenable[5], je ne doute pas que
la plupart des juges compétens ne reconnaissent enfin la justesse de
cette importante observation sur la prépondérance intellectuelle de
l'esprit théologique, beaucoup plus prononcée au temps du fétichisme
que sous aucun autre régime religieux: ce qui tend à confirmer, dès le
point de départ, ma proposition générale sur le décroissement continu
d'un tel esprit à mesure que l'évolution intellectuelle s'accomplit,
suivant ma théorie fondamentale du développement humain. Toutefois, la
confusion trop ordinaire où tombent presque tous les philosophes entre
l'empire mental des croyances religieuses et leur influence sociale,
empêche essentiellement, à cet égard, toute saine appréciation
générale, parce que ce n'est point alors en effet que la philosophie
théologique a pu obtenir son plus grand, et surtout son plus heureux
ascendant politique, dont le développement propre a dû être plutôt en
sens inverse, par une remarquable coïncidence, que la suite de notre
opération historique expliquera spontanément. Afin de dissiper ici,
à ce sujet, toute incertitude essentielle, il faut donc maintenant
caractériser le motif principal de la moindre puissance du fétichisme
comme moyen de civilisation, malgré son extension intellectuelle
certainement supérieure; d'où résultera ensuite aisément la
détermination sommaire de sa véritable influence sociale.

    Note 5: C'est uniquement au très petit nombre d'esprits
    pleinement philosophiques qui ont pu essentiellement accomplir
    déjà la grande évolution mentale, qu'il appartient aujourd'hui
    d'entreprendre avec succès de telles comparaisons, à cause de
    l'heureuse faculté que leur procure exclusivement une entière
    émancipation personnelle, de transporter presque indifféremment
    leurs pensées à tous les degrés de l'échelle théologique, sans
    aucune prédilection perturbatrice. J'aurai plus d'une occasion
    naturelle de faire nettement sentir, dans les deux chapitres
    suivans, que ce n'est point des philosophes religieux qu'on
    doit finalement attendre une histoire vraiment rationnelle de
    la religion, conçue et exécutée d'une manière impartiale et
    lumineuse. A la vérité, l'esprit de dénigrement systématique
    qui caractérisait, à cet égard, les encyclopédistes du siècle
    dernier, devait certainement les rendre encore moins propres
    à cette haute appréciation philosophique. Elle ne saurait
    convenir qu'à des intelligences aussi pleinement affranchies
    des préventions métaphysiques que des préjugés théologiques,
    et pour lesquelles ces deux ordres d'idées antagonistes soient
    désormais pareillement ensevelis dans un irrévocable passé,
    où la part nécessaire de chacun d'eux devient exactement
    assignable, d'après la vraie théorie générale du développement
    humain.

On doit, à cet effet, remarquer d'abord que, malgré les récriminations
modernes contre l'autorité sacerdotale, une telle autorité est
néanmoins strictement indispensable pour utiliser réellement la
propriété civilisatrice de la philosophie théologique. Non-seulement
toute doctrine quelconque exige évidemment des organes spéciaux, qui
puissent toujours en diriger et en surveiller l'application sociale.
Mais, en outre, les croyances religieuses sont, par leur nature,
beaucoup plus complétement assujéties que toutes les autres à cette
nécessité commune, à cause du vague indéfini qui les caractérise
spontanément, et qui ne peut être suffisamment contenu que par
l'exercice permanent d'une très active discipline, convenablement
organisée. Sans cette indispensable condition, les idées théologiques
peuvent avoir beaucoup d'extension et d'énergie, au point même
d'occuper presque exclusivement l'intelligence, et ne comporter
néanmoins qu'une très faible consistance politique, en suscitant
plutôt des divergences que des convergences: comme nous le confirme
éminemment la grande expérience des trois derniers siècles, où, par
la désorganisation générale de l'ancienne autorité théologique, les
croyances religieuses sont devenues bien plus un puissant principe de
discorde qu'un véritable lien social, contrairement à leur destination
essentielle, que l'étymologie semble aujourd'hui rappeler avec une
sorte d'ironie. Or, en ayant convenablement égard à cette considération
fondamentale, il est facile d'expliquer la moindre influence sociale
de la philosophie théologique à l'époque du fétichisme, malgré qu'elle
occupât certainement alors beaucoup plus de place dans l'ensemble de
l'entendement humain.

Cette coïncidence nécessaire tient, en effet, à ce que le fétichisme
comportait infiniment moins que le polythéisme et le monothéisme le
développement propre d'une autorité sacerdotale distinctement organisée
en classe spéciale, par une suite nécessaire du caractère essentiel des
croyances correspondantes. Presque tous les dieux du fétichisme sont
éminemment individuels, et chacun d'eux a sa résidence inévitable et
permanente dans un objet particulièrement déterminé; tandis que ceux
du polythéisme ont, de leur nature, une bien plus grande généralité,
un département beaucoup plus étendu quoique toujours propre, et enfin
un siége infiniment moins circonscrit. Cette différence fondamentale
constitue sans doute, pour le fétichisme, une aptitude plus prononcée
à correspondre spontanément, avec une exacte harmonie, à l'état
primitif de l'esprit humain, où toutes les idées sont nécessairement,
au plus haut degré, particulières et concrètes; et de là résulte, comme
je l'ai ci-dessus noté, la multiplicité très supérieure des divinités
de cette première enfance. Mais, sous le point de vue social, il est
pareillement évident que de telles croyances offrent, par leur nature,
beaucoup moins de ressources, soit pour réunir les hommes, soit pour
les gouverner. Quoiqu'il existe, sans doute, des fétiches de tribu, et
même de nation, la plupart néanmoins sont essentiellement domestiques,
ou même personnels, ce qui offre bien peu de secours au développement
spontané de pensées suffisamment communes. En second lieu, le siége
immédiat de chaque divinité dans un objet matériel nettement déterminé,
doit rendre le sacerdoce proprement dit presque inutile, et, par suite,
tend à empêcher directement l'essor d'une classe spéculative, vraiment
distincte et influente. Ce n'est pas que le culte ne soit alors fort
étendu, car il tient, au contraire, bien plus de place, qu'à aucune
époque théologique plus avancée, dans l'ensemble de la vie humaine, qui
en est plus intimement pénétrée, chaque acte particulier de l'homme
ayant pour ainsi dire son propre aspect religieux. Mais c'est presque
toujours un culte essentiellement personnel et direct, dont chaque
croyant peut être le ministre immédiat, sans aucune interposition
forcée envers ses divinités spéciales, constamment accessibles par leur
nature. C'est surtout la croyance ultérieure à des dieux habituellement
invisibles, plus ou moins généraux, et essentiellement distincts
des corps soumis à leur arbitraire discipline, qui a dû déterminer,
à l'âge du polythéisme, le développement rapide et prononcé d'un
vrai sacerdoce, susceptible d'une haute prépondérance sociale, comme
constituant, d'une manière régulière et permanente, un intermédiaire
indispensable entre l'adorateur et sa divinité. Le fétichisme, au
contraire, n'exigeait point évidemment cette inévitable intervention,
et tendait ainsi à prolonger extrêmement l'enfance de l'organisation
sociale, dont le premier essor, comme je l'ai établi au chapitre
précédent, devait certainement dépendre de la formation distincte
d'une classe spéculative, c'est-à-dire alors sacerdotale. Dans
l'analyse, beaucoup mieux connue, des âges théologiques ultérieurs,
on peut observer encore des traces très marquées de ce caractère
nécessaire des cultes primitifs, aux temps même de la plus entière
extension intellectuelle et sociale du polythéisme grec ou romain,
en considérant le mode spécial, très précieux à remarquer sous ce
rapport, qui y distinguait l'adoration des dieux lares et pénates,
divinités essentiellement domestiques, où l'on doit, à mon gré,
reconnaître de purs fétiches, dont le culte, particulièrement modifié
chez les diverses familles, s'y célébrait toujours directement, sans
intervention sacerdotale, chaque fidèle, ou du moins chaque chef de
famille, étant resté, à cet égard, une sorte de prêtre spontané.

Toutefois, l'observation plus complète et plus variée des populations
fétichistes semble indiquer que ce premier âge religieux n'est point
entièrement incompatible avec la formation ébauchée d'une certaine
classe sacerdotale, commençant à se détacher assez distinctement
de la masse sociale, comme l'indiquent divers cas relatifs à des
professions spéciales de devins, de jongleurs, etc., chez plusieurs
peuplades nègres, qui ne sont point cependant sorties entièrement du
vrai fétichisme. Mais, par un examen plus approfondi de ces degrés
de l'échelle sociale, soit dans l'antiquité, soit de nos jours, on
reconnaîtra toujours, ce me semble, que le fétichisme est alors
essentiellement parvenu à l'état d'astrolâtrie, qui constitue son plus
haut perfectionnement propre, et sous lequel s'effectue, comme je
l'expliquerai bientôt, sa transition générale au polythéisme proprement
dit. Or, cette phase plus éminente, mais aussi beaucoup plus tardive,
du fétichisme fondamental, tend, en effet, par sa nature spéciale, à
provoquer directement le développement distinct d'un vrai sacerdoce.
D'abord, la considération des astres porte en elle-même un caractère
d'évidente généralité, qui les rend immédiatement aptes à devenir des
fétiches vraiment communs; et c'est toujours aussi de cette source
exclusive que l'analyse sociologique nous les montre essentiellement
tirés chez des populations un peu étendues. En second lieu, quand leur
situation pleinement inaccessible a été suffisamment reconnue, ce qui
a dû être beaucoup moins immédiat qu'on ne le croit d'ordinaire, le
besoin d'intermédiaires spéciaux a dû se faire sentir, à leur égard,
d'une manière irrécusable. Tels sont les deux caractères essentiels,
généralité supérieure, et accès plus difficile, qui, sans altérer
directement la nature fondamentale du fétichisme universel, ont dû y
rendre l'adoration des astres particulièrement propre à déterminer la
formation d'un culte vraiment organisé et d'un sacerdoce pleinement
distinct, sans lesquels le développement politique serait demeuré
essentiellement impossible. On conçoit ainsi combien sont radicalement
vicieuses les tendances vagues et absolues de la philosophie politique
actuelle, qui nous font, par exemple, condamner aveuglément le culte
des astres comme un principe universel de dégradation humaine; tandis
que l'avènement de l'astrolâtrie constitue réellement, au contraire,
non-seulement un symptôme essentiel, mais aussi un puissant moyen, de
progrès social, pour les temps correspondans, quoique sa prolongation
démesurée ait dû ultérieurement devenir une source d'entraves. Mais
il a dû s'écouler un temps fort considérable avant que l'adoration
des astres ait pu prendre un ascendant prononcé sur les autres
branches du fétichisme, de manière à imprimer à l'ensemble du culte
les caractères essentiels d'une véritable astrolâtrie. Car, l'esprit
humain, d'abord préoccupé des considérations les plus directes et
les plus particulières, ne pouvait alors nullement placer les corps
célestes au premier rang des substances extérieures. Ils ont dû
long-temps avoir pour lui beaucoup moins d'importance qu'un grand
nombre de phénomènes terrestres; tels, par exemple, que les principaux
effets météorologiques, qui, à un âge bien plus avancé, et pendant
presque tout le règne théologique, ont essentiellement fourni les
attributs caractéristiques du suprême pouvoir surnaturel. Tandis qu'on
reconnaissait alors si généralement à tous les magiciens habiles une
autorité fort étendue sur la lune et les étoiles, personne n'aurait
osé leur supposer aucune participation quelconque au gouvernement
du tonnerre. Il a donc fallu préalablement une suite très prolongée
de modifications graduelles dans les conceptions humaines, pour
intervertir en quelque sorte l'ordre primordial, en plaçant enfin les
astres à la tête des corps naturels, quoique toujours nécessairement
subordonnés à la terre et à l'homme, suivant l'esprit fondamental de la
philosophie théologique, parvenue même à son plus haut perfectionnement
total. Or, c'est seulement quand le fétichisme s'est ainsi élevé
enfin à l'état d'astrolâtrie, qu'il a pu exercer, d'une manière
permanente et régulière, une influence politique vraiment capitale,
par le double motif ci-dessus indiqué. Telle est donc, désormais,
en général, l'explication rationnelle de ce singulier caractère,
source inextricable de confusion dans les jugemens ordinaires sur
ces degrés inférieurs de l'échelle sociale, qui fait alors coïncider
essentiellement une plus grande extension intellectuelle de l'esprit
théologique avec une moindre influence sociale. Ainsi, non-seulement
le fétichisme, comme toute autre philosophie quelconque, n'a pu
s'étendre aux considérations morales et sociales qu'après avoir
d'abord suffisamment dirigé toutes les spéculations moins compliquées:
mais, en outre, des motifs spéciaux très puissans ont dû, comme on le
voit, retarder extrêmement l'époque où il a pu acquérir une véritable
consistance politique, malgré son immense extension intellectuelle
préalable.

En terminant cette appréciation sommaire, je ne puis m'empêcher de
signaler une importante réflexion qu'elle suggère naturellement sur
l'ensemble du règne théologique, et qui est déjà très propre à rendre
fort douteuse cette aptitude caractéristique à servir indéfiniment
de base aux liens sociaux, qu'on attribue encore vulgairement aux
croyances religieuses, à l'exclusion de tout autre ordre quelconque
de conceptions communes. Il résulte spontanément, en effet, des
considérations précédentes, que cette propriété politique est bien
loin de leur appartenir d'une manière aussi intime et aussi absolue
qu'on le suppose, puisqu'elle n'a pu se développer librement au temps
même de la plus grande extension mentale du système religieux. Cette
observation décisive ne fera que se compléter davantage par la suite
de notre opération historique, en reconnaissant, dans le polythéisme,
et surtout dans le monothéisme, la co-relation évidente et nécessaire
du décroissement intellectuel de l'esprit théologique avec une plus
parfaite réalisation de sa faculté civilisatrice; ce qui confirmera
naturellement de plus en plus que cette grande destination sociale,
tout comme l'efficacité purement philosophique, ne pouvait lui être
attribuée que provisoirement, et jusqu'à l'avènement de principes à
la fois plus directs et plus stables, suivant la théorie fondamentale
exposée à la fin du volume précédent.

D'après l'ensemble de ces explications, ce sera donc surtout aux deux
leçons suivantes que nous devrons naturellement réserver la juste
appréciation générale des plus importans effets du système théologique
dans la grande évolution humaine. Mais, quoique le fétichisme ait dû
être ainsi nécessairement beaucoup moins propre, si ce n'est dans sa
dernière phase, au principal développement de la politique théologique,
son influence sociale n'en a pas moins été très étendue, et même
indispensable, comme nous allons maintenant l'apprécier sommairement.

Sous le point de vue purement philosophique, où, en tant que destinée
à diriger alors le système général des spéculations humaines, cette
première forme de l'esprit religieux ne présente que simplement au
moindre degré possible la propriété fondamentale que nous avons
reconnue, en principe, rigoureusement inhérente à toute philosophie
théologique, de pouvoir seule ébranler la torpeur initiale de notre
intelligence, en fournissant spontanément à nos conceptions un aliment
et un lien quelconques. Mais, si le fétichisme lui-même a certainement
participé, sous ce rapport, à ce grand caractère de la philosophie
primitive, son action ultérieure, après la production générale du
premier éveil mental, a dû tendre évidemment, avec beaucoup d'énergie,
à empêcher l'essor des connaissances réelles. Jamais, en effet,
l'esprit religieux n'a pu être aussi directement opposé que dans ce
premier âge à tout véritable esprit scientifique, à l'égard même des
plus simples phénomènes. Toute idée de lois naturelles invariables
devrait alors paraître éminemment chimérique, et serait d'ailleurs,
si elle pouvait distinctement surgir, aussitôt repoussée comme
radicalement contraire au mode consacré, qui rattache immédiatement
l'explication détaillée de chaque phénomène aux volontés arbitraires
du fétiche correspondant. L'esprit scientifique est sans doute bien
peu favorisé encore par le polythéisme, comme nous le reconnaîtrons
au chapitre suivant; mais il y est certainement beaucoup moins
comprimé que sous le fétichisme, quand on les compare, à cet égard,
d'une manière suffisamment approfondie. Dans cette première enfance
intellectuelle, que nous pouvons maintenant si peu comprendre, les
faits chimériques l'emportent infiniment sur les faits réels; ou,
plutôt, il n'y a, pour ainsi dire, aucun phénomène qui puisse être
alors nettement aperçu sous son aspect véritable. Sous le fétichisme,
et même pendant presque tout le règne du polythéisme, l'esprit humain
est nécessairement, envers le monde extérieur, en un état habituel
de vague préoccupation qui, quoique alors normal et universel, n'en
produit pas moins l'équivalent effectif d'une sorte d'hallucination
permanente et commune, où, par l'empire exagéré de la vie affective
sur la vie intellectuelle, les plus absurdes croyances peuvent altérer
profondément l'observation directe de presque tous les phénomènes
naturels. Nous sommes aujourd'hui trop disposés à traiter d'impostures
des sensations exceptionnelles, que nous avons heureusement cessé de
pouvoir directement comprendre, et qui ont été néanmoins, toujours et
partout, très familières aux magiciens, devins, sorciers, etc., de
cette grande phase sociale. Mais, en revenant, autant que possible,
à l'image d'une telle enfance, où l'absence totale des notions même
les plus simples sur les lois de la nature doit faire indifféremment
admettre les plus chimériques récits avec les plus communes
observations, sans que rien pour ainsi dire puisse alors sembler
spécialement monstrueux, on pourra reconnaître aisément la facilité
trop réelle avec laquelle l'homme voyait si souvent tout ce qu'il
était disposé à voir, par des illusions qui me semblent fort analogues
à celles que le grossier fétichisme des animaux paraît leur procurer
très fréquemment. Quelque familière que doive nous être aujourd'hui
l'opinion fondamentale de la constance des évènemens naturels, sur
laquelle repose nécessairement tout notre système mental, elle ne
nous est certainement point innée, puisqu'on peut presque assigner,
dans l'éducation individuelle, l'époque véritable de sa pleine
manifestation. La philosophie positive, qui exclut partout l'absolu,
et qui est, par sa nature, strictement assujétie à la condition,
souvent pénible, de tout comprendre afin de tout coordonner, doit, à
cet égard, disposer désormais les penseurs à reconnaître, au contraire,
que cette invariabilité des lois naturelles est, pour l'esprit humain,
le laborieux résultat général d'une acquisition lente et graduelle,
aussi bien chez l'espèce que chez l'individu. Or, le sentiment de
cette rigoureuse constance ne pouvait se développer directement tant
que l'esprit purement théologique conservait son plus grand ascendant
mental, sous le régime du fétichisme, si évidemment caractérisé par
l'extension immédiate et absolue des idées de vie, tirées du type
humain, à tous les phénomènes extérieurs. En appréciant convenablement
une telle situation, on cesse de trouver étranges les fréquentes
hallucinations que pouvait produire, chez des hommes énergiques, une
activité intellectuelle aussi imparfaitement réglée, à la moindre
surexcitation déterminée par le jeu spontané des passions humaines,
ou quelquefois provoquée volontairement par diverses stimulations
spéciales, que plusieurs biologistes ont déjà assez judicieusement
signalées, comme la pratique de certains mouvemens graduellement
convulsifs, l'usage de quelques boissons ou vapeurs fortement
enivrantes, l'emploi de frictions susceptibles d'effets analogues,
etc. Sans recourir même à ces moyens particuliers, dont l'histoire
nous montre cependant la fréquente influence, les causes naturelles
d'aberration commune sont alors tellement prononcées, que, par une
convenable appréciation, on devra, ce me semble, féliciter bien plutôt
l'esprit humain de ce que sa rectitude fondamentale a si souvent
contenu, pendant cette première enfance, la direction illusoire que
les seules théories alors possibles tendaient à lui imprimer presque
indéfiniment.

Considérée quant aux beaux-arts, l'action générale du fétichisme sur
l'intelligence humaine n'est point certainement aussi oppressive, à
beaucoup près, que sous l'aspect scientifique. Il est même évident
qu'une philosophie qui animait directement la nature entière, devait
tendre à favoriser éminemment l'essor spontané de notre imagination,
alors nécessairement investie d'une haute prépondérance mentale. Aussi
les premiers essais de tous les beaux-arts, sans en excepter la poésie,
remontent-ils incontestablement jusqu'à l'âge du fétichisme. Mais le
polythéisme ayant dû stimuler bien davantage encore leur développement
propre, il convient, pour abréger, de remettre au chapitre suivant
l'ensemble des considérations très sommaires que nous devrons indiquer
à ce sujet. Il s'agira alors essentiellement d'expliquer comment, dans
la vie collective comme dans la vie individuelle, l'essor positif des
facultés humaines a dû s'opérer d'abord par les facultés d'expression,
de manière à accélérer graduellement l'évolution plus tardive des
facultés supérieures et moins prononcées, d'après la liaison générale
que notre organisation établit entre elles.

Quant au développement industriel, philosophiquement défini,
c'est-à-dire embrassant l'ensemble total de l'action de l'homme sur
le monde extérieur, il remonte, incontestablement, jusqu'à ce premier
âge social, où l'humanité, sous les plus importans aspects, a jeté
les bases élémentaires de sa conquête générale du globe terrestre.
Trop disposés maintenant à méconnaître les services indispensables de
ces temps primitifs, nous oublions que l'industrie humaine leur doit
surtout la première ébauche de ses ressources les plus puissantes,
l'association de l'homme avec les animaux disciplinables, l'usage
permanent du feu, et l'emploi des forces mécaniques; et, même le
commerce proprement dit y trouve son premier essor distinct, par la
naissante institution des monnaies. En un mot, presque tous les arts et
procédés industriels y ont nécessairement leur origine fondamentale.
Mais, en outre, l'exercice effectif de l'activité humaine accomplit
alors spontanément une fonction préliminaire d'une haute importance
pour l'ensemble de notre évolution, en préparant, pour ainsi dire, le
théâtre ultérieur de la civilisation, comme l'éloquente appréciation de
Buffon est si propre à le faire sentir, dans son admirable parallèle
entre la nature brute et la nature perfectionnée par l'homme. L'action
destructive que les peuplades primitives de chasseurs se plaisent
à développer avec tant d'énergie, n'est pas seulement utile au
genre humain comme offrant souvent un motif immédiat de liaison,
quelquefois fort étendue, entre les diverses familles, en un temps
où il est difficile d'apercevoir, sinon pour la guerre, d'autres
motifs équivalens. Mais une telle destruction est surtout directement
indispensable au développement social ultérieur, dont la scène
nécessaire se trouve d'abord évidemment encombrée par la multiplicité
supérieure des animaux de toute espèce. Aussi cette énergie destructive
est-elle alors tellement prononcée, qu'on a pu quelquefois y voir,
sans trop d'invraisemblance, une cause secondaire susceptible de
concourir, avec les puissances prépondérantes considérées en géologie,
à l'entière disparition de certaines races, surtout parmi les plus
grandes. On peut faire des remarques essentiellement analogues sur
les dévastations exercées ensuite par les peuples pasteurs, et qui
affectent plus spécialement la végétation superflue. Mais, si l'on ne
peut méconnaître, sous ces divers aspects, la participation essentielle
de cet âge primitif à l'évolution industrielle de l'humanité, il est
difficile aujourd'hui d'apprécier exactement la véritable influence
du fétichisme sur ce genre de développemens[6]. Au premier abord, la
consécration directe de la plupart des corps extérieurs semble même
devoir tendre à interdire à l'homme toute grave modification du monde
environnant. Il n'est pas douteux, en effet, que l'influence prolongée
du fétichisme ne constitue, sous ce rapport, de véritables et puissans
obstacles, qui deviendraient presque insurmontables si l'esprit humain
pouvait jamais être, surtout alors, pleinement conséquent, et si ces
croyances ne pouvaient être, à cet égard, suffisamment neutralisées
par l'opposition mutuelle que leur nature comporte si aisément, quand
quelque instinct puissant s'y trouve intéressé. Toutefois, outre cet
important antagonisme spontané, le fétichisme présente déjà, à un
haut degré, cette précieuse propriété générale que j'ai signalée, en
principe, au chapitre précédent, comme inhérente au régime théologique,
de favoriser le premier essor de l'activité humaine, par les illusions
fondamentales qu'il inspire sur la prépondérance de l'homme, auquel
le monde entier doit sembler subordonné, tant que l'invariabilité des
lois naturelles n'est point encore reconnue. Quoique cette suprématie
ne soit alors réalisable que par l'irrésistible intervention des
agens divins, il n'est pas moins évident que le sentiment continu
de cette protection suprême doit être, à cette époque, éminemment
propre à exciter et à soutenir l'énergie active de l'homme, malgré
d'immenses obstacles extérieurs, qu'il ne pourrait sans doute oser
autrement braver. Ainsi, quelque imparfaite, et même précaire, que soit
nécessairement une telle stimulation, il y faut voir une indispensable
ressource, jusqu'aux temps très récens où la connaissance des lois de
la nature est assez avancée pour servir de base rationnelle et solide
à l'action, à la fois sage et hardie, de l'humanité sur le monde
extérieur. Or, cette fonction provisoire convient alors d'autant mieux
au fétichisme, qu'il présente à l'homme, de la manière la plus directe
et la plus complète, le naïf espoir d'un empire presque illimité, à
obtenir par la voie religieuse activement suivie. Plus on méditera sur
ces temps primitifs, plus on sentira que le pas principal y devait
consister, au physique comme au moral, à retirer l'esprit humain de sa
torpeur animale: et c'eût été aussi, à l'un et à l'autre égard, le pas
le plus difficile, si l'essor spontané de la philosophie théologique,
à l'état initial de fétichisme, n'eût ouvert définitivement la
seule issue qui fût alors possible. Quand on examine convenablement
les illusions caractéristiques de ce premier âge, sur la faculté
mystérieuse d'observer immédiatement les évènemens les plus lointains
et les plus cachés, sur le pouvoir de modifier le cours des astres,
d'apaiser ou d'exciter les tempêtes, etc., le sourire spontané d'un
dédain peu philosophique fait place à l'appréciation rationnelle qui
nous y montre les symptômes nécessaires de l'éveil primordial de notre
intelligence et de notre activité.

    Note 6: Quoique le point de vue concret doive être ici
    soigneusement écarté, d'après les explications préalables de
    cette leçon, je crois cependant, afin de prévenir, autant que
    possible, toute confusion dans les vérifications spéciales,
    devoir avertir, à ce sujet, que je n'entends pas ainsi établir
    une correspondance nécessaire entre le fétichisme et l'un
    seulement des trois modes généraux d'existence matérielle
    qu'on a coutume de distinguer parmi les peuples primitifs,
    successivement chasseurs, pasteurs et agriculteurs. Je sais
    qu'on peut citer plusieurs exemples de nations pastorales déjà
    parvenues au polythéisme, et d'autres de nations agricoles
    restées fétichistes. Mais, malgré cette diversité effective,
    je continue l'appréciation abstraite en supposant les deux
    transitions matérielles toujours accomplies avant la cessation
    du fétichisme; parce qu'il existe, en effet, comme on va
    le voir, un motif fondamental pour qu'il en soit ainsi,
    quoique cette tendance spontanée puisse être, en certains cas
    particuliers que je n'ai point à analyser, surmontée par des
    influences contraires.

Enfin, sous le point de vue social proprement dit, le fétichisme,
quoique ayant dû être, d'après nos explications antérieures, moins
efficace, en général, que les autres modes ultérieurs de l'esprit
théologique, offre cependant des propriétés réelles d'une haute
importance pour l'ensemble du développement humain. Nous sommes
maintenant, surtout à cet égard, trop disposés à méconnaître les
immenses bienfaits des influences religieuses, auxquelles ceux même
qui s'en croient encore le plus intimement pénétrés sont déjà fort
éloignés d'attribuer suffisamment tous les progrès qu'elles ont
réellement déterminés, quand ils ont dépendu de croyances actuellement
éteintes. Aussi bien sous le rapport social que sous le rapport
intellectuel, la philosophie positive, quelque paradoxale que semble
d'abord chez elle une semblable propriété, peut seule, au fond, faire
enfin dignement apprécier toute la haute participation nécessaire
de l'esprit religieux à l'ensemble de la grande évolution. Or, ici
n'est-il pas directement évident que les efforts moraux devant, par
une invincible nécessité organique, presque toujours combattre, à un
degré quelconque, les plus énergiques impulsions de notre nature,
l'esprit théologique avait besoin de fournir à la discipline sociale
une base générale indispensable, en un temps où la prévoyance,
soit collective, soit individuelle, était certainement beaucoup
trop limitée pour offrir un point d'appui suffisant aux influences
purement rationnelles? Même à des époques bien moins arriérées, les
institutions qui deviennent ensuite le mieux susceptibles d'être
habituellement rattachées à de simples motifs humains, doivent
long-temps reposer sur de tels fondemens, jusqu'à ce que notre raison
soit assez affermie: c'est ainsi, par exemple, que nous voyons même
les moindres préceptes hygiéniques ne pouvoir d'abord s'établir, d'une
manière fixe et commune, que sous la haute autorité des prescriptions
religieuses. Une irrésistible induction doit donc nous faire sentir
la nécessité primitive de la consécration théologique dans les
modifications sociales où l'on est aujourd'hui le moins disposé à
concevoir son intervention. Ainsi, on la regarde d'ordinaire comme
essentiellement étrangère à l'essor graduel et régulier de l'esprit
de propriété inhérent à l'homme; et, cependant, l'analyse approfondie
de certaines phases remarquables de la sociabilité me semble indiquer
clairement, à cet égard, un indispensable concours de l'influence
religieuse: telle est, entre autres, cette célèbre institution du
_Tabou_, si importante chez les peuples les plus avancés de l'Océanie,
et qui, à mon gré, constitue aujourd'hui, pour le philosophe, une
précieuse trace de l'universelle participation spéciale des croyances
théologiques à la consolidation primitive de la propriété territoriale,
lorsque les peuples chasseurs ou pasteurs passent finalement à l'état
agricole. Quoique les liaisons d'idées propres à ces âges primitifs
soient aujourd'hui très difficilement saisissables, même d'après
une saine théorie, à cause du point de vue trop différent où nous
sommes forcément placés, il est pareillement très vraisemblable que
l'influence religieuse a beaucoup contribué d'abord à établir, et
surtout à régulariser, l'usage continu des vêtemens, justement regardé
comme l'un des principaux indices de la civilisation naissante,
non-seulement par l'évidente impulsion qu'en doivent constamment
recevoir nos aptitudes industrielles, mais bien plus encore sous
le rapport moral, où il constitue le premier grand témoignage de
l'admirable série des efforts graduels de l'homme pour améliorer,
autant que possible, sa propre nature, en y développant de plus en plus
la haute discipline permanente que notre raison doit exercer sur nos
penchans, afin de faire convenablement éclater la supériorité implicite
de notre organisation propre.

Outre l'appréciation beaucoup trop étroite de l'ancienne intervention
sociale de l'esprit théologique, on se forme trop souvent une très
fausse idée de ce puissant moyen, même dans la plupart des cas où l'on
n'en saurait méconnaître l'efficacité, en le concevant surtout comme
un simple artifice, appliqué, par les hommes supérieurs, sans aucune
conviction personnelle, au gouvernement usuel de la multitude. Bien
peu de philosophes, y compris les plus religieux, sont aujourd'hui
exempts de cette irrationnelle disposition, quant à toutes les diverses
phases antérieures de l'humanité. C'est pourquoi il convient ici de
présenter directement à ce sujet quelques indications sommaires, qui,
applicables à l'ensemble de notre opération historique, y devront
prévenir ou rectifier, autant que possible, de vicieuses appréciations,
aussi radicalement contraires à toute saine explication des faits
sociaux qu'injurieuses au caractère moral de l'homme.

Malgré la vaine réputation de haute habileté politique qu'on a si
étrangement tenté de faire à la dissimulation et même à l'hypocrisie,
il est heureusement incontestable, soit d'après l'expérience
universelle, soit par l'étude approfondie de la nature humaine, qu'un
homme vraiment supérieur n'a jamais pu exercer aucune grande action
sur ses semblables sans être d'abord lui-même intimement convaincu.
Cette condition préalable ne tient pas seulement à ce qu'il ne saurait
exister d'action morale là où il n'y aurait point une suffisante
harmonie mutuelle de sentimens et de pensées. De plus, cette chimérique
duplicité mentale, à laquelle on n'a pas craint ainsi d'attribuer
souvent d'importans effets, tendrait nécessairement, au contraire,
à paralyser directement les principales facultés de ceux qui se
seraient dès lors imposé la tâche, évidemment impossible, de conduire
simultanément leurs pensées par deux voies opposées, l'une réelle,
l'autre affectée, dont chacune eût d'ordinaire déjà suffisamment
embarrassé notre faible intelligence. On n'a pu se laisser communément
entraîner à cette absurde supposition, que d'après une difficulté
presque insurmontable à comprendre la vraie nature d'un état mental
trop éloigné, par une suite funeste, mais rarement évitable, du
caractère absolu qui vicie encore si radicalement la plupart des
opinions philosophiques, et que la prépondérance générale de l'esprit
positif pourra seule entièrement rectifier.

En reconnaissant, comme on ne peut plus l'éviter, que les théories
théologiques ont dû long-temps diriger l'exercice de notre intelligence
dans ses plus simples spéculations, ce serait sans doute une étrange
inconséquence que de persister à méconnaître leur prépondérance réelle
dans les méditations sociales et politiques, dont la complication
supérieure devait d'abord exiger bien davantage cette puissante
intervention. Serait-il possible que les esprits chez lesquels un tel
régime constitue directement la base nécessaire de tout le système
mental, ne l'étendissent point spontanément à leurs recherches les
plus importantes et les plus difficiles? Les législateurs de ces temps
primitifs étaient donc, inévitablement, aussi sincères, en général,
dans leurs conceptions théologiques sur la société que dans celles
qui se rapportaient au monde extérieur: les aberrations pratiques,
quelquefois si horribles, auxquelles ils furent trop souvent conduits
par ces imparfaites théories, constituent elles-mêmes presque toujours
d'irrécusables témoignages de cette sincérité fondamentale.

Pour rectifier complétement la grave erreur philosophique que nous
examinons, et qui s'oppose éminemment à toute saine appréciation
du passé humain, il me reste seulement à expliquer ici la tendance
spontanée de cette politique essentiellement théologique des temps
primitifs à fournir des inspirations qui devaient coïncider, dans
la plupart des cas ordinaires, avec les principales nécessités
sociales correspondantes. Cette coïncidence habituelle devait
résulter naturellement de deux propriétés importantes, mutuellement
supplémentaires, l'une commune à toutes les phases religieuses,
l'autre spéciale à chacune d'elles, et qu'il suffira d'indiquer très
brièvement. La première consiste en ce que, par le vague presque
indéfini qui les caractérise toujours plus ou moins, les croyances
religieuses sont éminemment susceptibles de se modifier spontanément
selon les exigences diverses de chaque application politique, de
manière à sanctionner finalement, sans aucun artifice volontaire, les
inspirations même qui n'en seraient pas d'abord émanées, pour peu
qu'elles correspondent au sentiment intime d'un besoin véritable,
individuel ou social. Tel est surtout le motif général qui rend
si nécessaire, envers de semblables opinions, une organisation
systématique, sous l'administration continue d'un sacerdoce convenable,
afin de prévenir ou de rectifier les dangereuses conséquences
pratiques de leur libre essor chez les esprits vulgaires, comme je
l'expliquerai directement dans la cinquante-quatrième leçon. Mais
cette aptitude universelle à consacrer et à fortifier nos sentimens
et nos pensées quelconques, quoique pouvant ainsi s'étendre trop
souvent à des applications nuisibles, doit avoir sans doute encore
plus d'énergie et d'activité naturelles quand elle se dirige vers des
inspirations d'utilité sociale, offrant, à son plein développement,
un champ plus vaste et moins gêné. En second lieu, les caractères qui
distinguent les croyances propres à chaque phase religieuse devant
être, de toute nécessité, déterminés, en général, par les diverses
modifications essentielles de la société, il serait impossible que ces
opinions n'offrissent point spontanément, dans la vie réelle, certains
attributs en harmonie spéciale avec les situations correspondantes;
sans quoi leur empire prolongé deviendrait inintelligible. Ainsi,
outre l'importante consécration commune qu'elles doivent fournir
à toutes les inspirations utiles, les théories théologiques sont
d'ailleurs susceptibles, par elles-mêmes, de suggérer souvent des
notions essentiellement convenables à l'état social contemporain.
La première propriété correspond à ce qu'il y a de nécessairement
vague et indisciplinable dans chaque système religieux, la seconde
à ce qu'il offre de déterminé et de régularisable; en sorte que
l'action de l'une peut suppléer naturellement à celle de l'autre.
A mesure que les croyances se simplifient et s'organisent, dans
l'ensemble de l'évolution théologique de l'humanité, leur influence
sociale décroît nécessairement sous le premier aspect, vu la moindre
liberté spéculative qui en résulte: mais elle augmente, non moins
inévitablement, sous le second point de vue, ainsi que nous le
reconnaîtrons bientôt; ce qui doit être regardé, au fond, comme une
très heureuse transformation, permettant de plus en plus aux esprits
supérieurs d'utiliser spontanément, dans toute sa plénitude, la vertu
civilisatrice de cette philosophie primitive.

D'après ces explications générales sur les deux modes fondamentaux
relatifs à l'action sociale d'une théologie quelconque, on conçoit que
le premier doit spontanément prévaloir dans le fétichisme, beaucoup
plus qu'en aucun autre cas: ce qui est alors directement conforme à nos
remarques antérieures sur l'absence ou l'imperfection de l'organisation
religieuse proprement dite. Mais, par cela même, l'analyse rationnelle
de cette influence y doit devenir aujourd'hui plus spécialement
inextricable, d'après la difficulté, presque toujours insurmontable,
de discerner avec exactitude, dans la trame profondément confuse
d'une vie aussi éloignée de la nôtre, l'élément religieux qui s'y
trouve intimement incorporé. On doit donc, à cet égard, se contenter
essentiellement d'y vérifier, sur quelques exemples décisifs, comme
chacun peut aisément le faire, la réalité nécessaire de notre théorie.
Quant au second mode, quoique son développement ait dû être infiniment
moindre sous le régime du fétichisme, sa nature plus précise et mieux
saisissable permet néanmoins de l'y apprécier d'une manière plus
distincte et plus directe: ce qui, par une évidente réaction logique,
doit rationnellement confirmer, _à fortiori_, l'existence implicite
de l'autre influence, même dans les cas nombreux où l'imperfection
nécessaire de l'analyse sociologique n'aura pu la faire convenablement
ressortir. Il me suffira de signaler ici deux exemples importans
et irrécusables de cette action spéciale, spontanément émanée du
fétichisme, sur l'ensemble de l'évolution sociale.

Le premier consiste dans la participation incontestable, quoique
inaperçue jusqu'ici, de cette religion primitive pour la transition
fondamentale à la vie agricole. Assez de philosophes ont déjà fait
ressortir l'extrême importance sociale de ce changement capital du
régime matériel, sans lequel les plus grands progrès ultérieurs de
l'humanité seraient demeurés essentiellement impossibles. Qu'il me
suffise d'ajouter, à ce sujet, que la guerre, principal instrument
temporel de la civilisation naissante, comme je l'ai établi, en
principe, au chapitre précédent, et comme je l'expliquerai surtout
au suivant, reste presque entièrement privée de sa plus importante
destination politique, tant que dure l'état nomade. Les guerres
acharnées que se font habituellement les peuplades de chasseurs,
ou même de pasteurs, à la manière, pour ainsi dire, des autres
animaux carnassiers, ne peuvent guère servir qu'à entretenir, par
un indispensable exercice, leur activité continue, et à préparer les
élémens d'un perfectionnement ultérieur; mais elles sont nécessairement
à peu près stériles en résultats politiques immédiats. Il serait donc
superflu de nous arrêter ici à faire expressément ressortir la haute
portée sociale de cette grande révolution temporelle, qui assujétit
invariablement l'homme à une résidence déterminée. Nous n'avons
pas plus besoin de signaler, d'un autre côté, l'extrême difficulté
que devait évidemment offrir un changement aussi peu compatible, à
certains égards, avec le caractère essentiel de l'humanité naissante.
On ne saurait douter, en effet, que le vagabondage ne soit, au fond,
très naturel à l'homme, dans les plus communes organisations; comme
le confirme, chez les sociétés même les plus avancées, l'exemple des
individus les moins cultivés. Cette appréciation doit faire comprendre,
en général, que le pas dont il s'agit a dû exiger l'intervention
fondamentale des influences spirituelles, essentiellement distinctes
et indépendantes des causes purement temporelles, auxquelles on a
coutume d'attribuer exclusivement ce grand progrès. On y a, sans doute,
justement indiqué la condensation croissante de la population humaine,
comme ayant dû naturellement exiger une fécondité proportionnelle
dans les moyens habituels d'alimentation, et conduire ainsi à l'état
agricole, de même que jadis à l'état pastoral. Mais, malgré son
incontestable réalité, cette explication est radicalement insuffisante,
faute d'un élément indispensable et principal. Les philosophes ne
s'en contentent ordinairement que par suite de la prépondérance trop
prolongée que conserve encore, malgré les lumineux travaux de Gall,
cette vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine où l'on
fait essentiellement dériver les facultés des besoins, comme je l'ai
expliqué au troisième volume (_voyez_ la quarante-cinquième leçon).
Quelque importante que puisse devenir, en général, une exigeance
sociale quelconque, cette condition ne suffit certainement point à la
produire, si l'humanité n'y est d'abord convenablement disposée: comme
le confirment tant d'éclatans exemples de graves inconvéniens supportés
pendant des siècles par des populations encore trop peu préparées à
s'en affranchir. Vainement augmenterait-on l'intensité et l'urgence
du besoin, l'homme préférera, en général, pallier isolément chaque
résultat, ce qui semblera presque toujours possible, plutôt que de
se décider à un changement total de situation, encore antipathique
à sa nature. Ainsi, dans le cas actuel, l'homme tenterait alors de
remédier à mesure à l'excès de population par l'emploi plus fréquent
des horribles expédiens auxquels il n'a que trop recours à des époques
même plus avancées, plutôt que de renoncer à la vie nomade pour la
vie agricole, tant que son développement intellectuel et moral ne l'y
a point suffisamment préparé. Cette évolution préalable constitue
donc, en réalité, la principale cause de ce grand changement, quoique
l'époque précise de son accomplissement ait dû ensuite dépendre
des exigences extérieures, et surtout de celle dont il s'agit. Or
il est évident que, ce nouveau mode d'existence matérielle s'étant
presque toujours établi avant la cessation du fétichisme, il faut
bien que l'influence générale de ce premier régime théologique tende
spontanément, sous un aspect quelconque, à disposer graduellement
l'homme à une telle révolution, quand même nous n'apercevrions pas en
quoi consiste exactement cette propriété nécessaire. Mais, en outre,
il est aisé d'en assigner directement le vrai principe essentiel. Car,
l'adoration immédiate du monde extérieur, plus spécialement dirigée,
par sa nature, vers les objets les plus rapprochés et les plus usuels,
doit certainement développer, à un haut degré, cette portion, d'abord
très faible, des penchans humains qui nous attache instinctivement au
sol natal. La touchante douleur, si souvent exprimée dans les guerres
antiques, qu'exhalait le vaincu obligé de quitter ses dieux tutélaires,
ne portait point principalement sur des êtres abstraits et généraux,
qu'il eût pu retrouver partout, comme Jupiter, Minerve, etc.: elle
concernait bien davantage ce qu'on nommait si justement les dieux
domestiques, et surtout ceux du foyer, c'est-à-dire, de purs fétiches;
telles sont les divinités spéciales dont sa plainte naïve déplorait
alors l'abandon fatal, avec presque autant d'amertume qu'envers la
tombe sacrée de ses pères, d'ailleurs incorporée elle-même dans le
fétichisme universel. Ainsi, même pour les nations déjà parvenues au
polythéisme avant de passer à l'état agricole, l'influence religieuse
indispensable à cette transition, y doit être attribuée, en majeure
partie, aux restes de fétichisme fort prononcés qui ont dû subsister
dans le polythéisme jusqu'à des temps très avancés, comme je l'ai
noté ci-dessus. Une telle influence constitue donc une propriété
essentielle de notre première phase théologique, et n'aurait pu
sans doute appartenir suffisamment aux religions ultérieures, si
cette révolution matérielle, déjà pleinement réalisée, ne s'était
spontanément rattachée à un ensemble de motifs plus durables, ce
qui a permis de renoncer enfin sans danger à sa véritable origine
élémentaire. Il faut d'ailleurs remarquer, pour compléter cette
indication, l'importante réaction exercée nécessairement par une
semblable révolution sur le perfectionnement général du système
théologique. Car, c'est essentiellement alors que le fétichisme
commence à prendre régulièrement sa forme la plus éminente, en passant
à l'état d'astrolâtrie bien caractérisée, qui constitue, comme je vais
l'expliquer, sa transition normale au polythéisme proprement dit. On
conçoit, en effet, que la vie sédentaire des peuples agricoles doit
attirer bien davantage leur attention spéculative vers les corps
célestes, pendant que leurs travaux propres en manifestent beaucoup
plus spécialement l'influence. Quelle suite spontanée d'observations
astronomiques, même très grossières, pourrait-on attendre d'une
population vagabonde, si ce n'est celle de l'étoile polaire dirigeant
ses courses nocturnes? Il existe donc certainement une double
relation fondamentale entre le développement général du fétichisme et
l'établissement final de la vie agricole.

En terminant cette explication sommaire, je ne saurais éviter, dans
l'intérêt, toujours prépondérant, de la saine méthode philosophique,
d'utiliser l'occasion, vraiment caractéristique, qui s'offre ici
très spontanément de signaler, sous deux rapports importans,
l'extrême imperfection actuelle de la philosophie politique, chez
les esprits même les plus avancés. On vient de reconnaître combien
est superficielle et erronée la théorie ordinaire sur le passage à
l'état agricole; la satisfaction qu'elle inspire encore généralement
constitue sans doute un symptôme très décisif de l'irrationnel esprit
qui a présidé jusqu'ici à ces difficiles études, si exclusivement
abandonnées à des intelligences presque étrangères à toute institution
vraiment scientifique des recherches humaines. Cet exemple est
cependant l'un des plus favorables que puisse présenter aujourd'hui
la philosophie dominante, à cause de l'observation, juste quoique
partielle, qui y sert de base à l'argumentation. Que serait-ce donc si
nous étions conduits à en apprécier tant d'autres très vantés, comme
chaque lecteur peut aisément le faire, en cas de loisir! En second
lieu, nous trouvons ici à vérifier clairement l'irrécusable réalité
du précepte fondamental, établi au quarante-huitième chapitre, sur la
nécessité d'étudier simultanément les divers aspects sociaux, tous
nécessairement solidaires, et surtout de ne point isoler l'appréciation
du développement matériel de celle du développement spirituel. La
grave erreur de philosophie historique que nous venons de rectifier,
résulte évidemment, en effet, d'une préoccupation exorbitante, et
presque exclusive, du point de vue temporel dans tous les évènemens
humains, l'un des principaux caractères philosophiques de notre état
révolutionnaire, comme je l'ai montré au début de ce volume.

Quant au second exemple essentiel, et bien moins incontestable encore,
que je dois signaler ici de l'influence spéciale du fétichisme sur
l'ensemble de l'évolution sociale, il consiste dans l'importante
fonction si spontanément remplie par cette religion primitive pour la
conservation systématique des animaux utiles, ainsi que des végétaux.
Nous avons reconnu ci-dessus que l'action réelle de l'homme sur le
monde extérieur a dû nécessairement commencer par la dévastation,
comme, sur sa propre espèce, par la guerre. Son aptitude spontanée
à la destruction, alors si prépondérante et presque exclusive, est
long-temps en exacte harmonie avec l'indispensable nécessité originaire
de déblayer le théâtre général de la civilisation future. Or un
penchant aussi prononcé, développé, avec une telle plénitude, chez des
hommes non moins grossiers qu'énergiques, menaçait indistinctement
toutes les races quelconques, même les plus susceptibles de rendre
ultérieurement à l'homme d'importans offices, dont il ne pouvait
d'abord soupçonner assez l'utilité. Les plus précieuses espèces
organiques, surtout dans le règne animal, nécessairement beaucoup
plus exposé, devraient donc sembler alors vouées à une destruction
presque inévitable, si la première évolution intellectuelle et morale
de l'humanité ne fût venue spontanément, d'un autre côté, imposer un
frein général à cette aveugle ardeur de dévastation universelle. Telle
est, évidemment, l'une des propriétés les plus directes du fétichisme
primordial, indépendamment de la tendance générale qu'il inspire
vers la vie agricole, comme je viens de l'expliquer. Si ce premier
système religieux n'a pu remplir un office aussi capital que par
l'adoration formelle des animaux, ultérieurement trop dégradante, il
faut se demander par quelle autre voie cet important résultat aurait
été alors suffisamment réalisable. Quels qu'aient pu être ensuite les
immenses inconvéniens du fétichisme, ils ne doivent nullement nous
dissimuler son aptitude essentielle à faciliter, au plus haut degré, la
conservation, à la fois difficile et indispensable, des animaux utiles,
des végétaux précieux, et, en général, de tous les objets matériels
exigeant une protection spéciale. Le polythéisme a dû ultérieurement
remplir la même fonction d'une manière un peu différente, mais non
moins spontanée, en plaçant ces divers êtres sous la protection
particulière des divinités correspondantes; procédé assurément très
énergique, mais toutefois moins direct que le précédent, et qui sans
doute n'aurait pas été d'abord assez intense pour obtenir alors,
comme celui-ci, une pleine efficacité générale. Il existerait, à cet
égard, dans le monothéisme proprement dit, une lacune essentielle,
puisqu'il n'a point organisé spécialement cette importante attribution,
si l'éducation humaine n'avait alors été assez avancée déjà pour ne
plus exiger, sous ce rapport, d'être principalement guidée par la
voie théologique. Toutefois, il n'est pas douteux, même aujourd'hui,
que le défaut presque absolu de discipline régulière envers cet ordre
de relations ne présente de graves inconvéniens, fort imparfaitement
réparés par les mesures purement temporelles, auxquelles on est ainsi
obligé de recourir à peu près exclusivement.

Pour mieux apprécier toute l'importance sociale de cette aptitude
spéciale du fétichisme à garantir la conservation des animaux utiles,
il faut d'ailleurs considérer aussi cette protection permanente sous
le rapport moral, comme ayant puissamment contribué à l'adoucissement
fondamental du caractère humain. Sans doute, l'organisation
carnivore de l'homme constitue l'une des principales causes qui
limitent nécessairement le degré réel de douceur dont cet animal est
susceptible; quoique la spécialisation croissante des occupations
humaines tende spontanément à diminuer de plus en plus cet inévitable
essor de l'instinct sanguinaire, en le concentrant toujours davantage
chez une moindre portion de la société générale, où il peut d'ailleurs
être directement atténué par suite même du caractère d'utilité
publique qu'y prend alors une telle attribution. Quelque honorable que
doive toujours être, au génie avancé du grand Pythagore, sa sublime
utopie sur nos relations avec les animaux, conçue en un temps où
l'esprit de destruction était encore si prépondérant dans l'élite
de l'humanité, elle n'en est pas moins radicalement contraire à la
destinée fondamentale de l'homme, qui l'oblige à développer sans cesse,
à tous égards, son ascendant naturel sur l'ensemble du règne animal.
Mais, à raison même de cette indispensable domination, et afin qu'elle
ne dégénère point en une aveugle tyrannie destructive, directement
opposée au but principal, elle a besoin, comme tout autre empire,
d'être assujétie, d'une manière permanente et régulière, à certaines
lois essentielles, qui tendent à prévenir et à rectifier, autant que
possible, les déviations spontanées. On peut donc, sous cet aspect,
envisager le fétichisme comme ayant primitivement ébauché, par la
seule voie alors praticable, un ordre très élevé, et trop peu senti
encore, d'institutions humaines, destiné à régler convenablement les
relations politiques les plus générales, celles de l'humanité envers le
monde, et surtout vis-à-vis des autres animaux; relations où l'égoïsme
d'espèce ne saurait, sans doute, exclusivement présider sans de graves
dangers, et où sa prépondérance doit s'atténuer d'autant plus qu'il
s'agit d'organismes plus éminens et dès lors moins dissemblables au
nôtre. Dans le gouvernement rationnel de l'humanité régénérée par le
vrai positivisme, on peut présumer que l'administration systématique
et continue de cet ordre intéressant de rapports collectifs, conduira
un jour à constituer régulièrement un vaste département spécial
du monde extérieur, propre à coordonner ou même à diriger des
efforts individuels trop souvent incohérens ou aveugles, sous les
inspirations morales d'une philosophie plus réelle, alors suffisamment
prépondérante, qui aura préalablement vulgarisé la saine appréciation
de notre position naturelle, et par suite le juste sentiment de notre
véritable correspondance avec les différens degrés de l'échelle
zoologique dont nous formons le type fondamental.

Après avoir, par l'ensemble des considérations précédentes,
convenablement caractérisé la part nécessaire du fétichisme à
l'évolution totale de l'humanité, il ne me reste plus, pour compléter
cette appréciation sommaire, qu'à examiner ici le mode général suivant
lequel a dû s'opérer graduellement l'inévitable transition de cette
première grande phase religieuse à celle, immédiatement suivante, qui
constitue le polythéisme proprement dit, principale forme de l'état
théologique.

Que le polythéisme ait toujours et partout dérivé forcément du
fétichisme, c'est maintenant, à mes yeux, une proposition historique
incontestable, que pourrait seule obscurcir une ténébreuse érudition,
également propre à servir les opinions les plus contradictoires, au
gré d'une imagination vagabonde, égarée par une fausse et impuissante
philosophie. Outre que l'analyse attentive du développement individuel
démontre, avec une pleine évidence, cette succession constante,
l'exploration directe des degrés correspondans de l'échelle sociale l'a
désormais suffisamment confirmée sur tous les points du globe. L'étude
même de la haute antiquité, quand elle sera enfin convenablement
éclairée par les saines théories sociologiques, la vérifiera,
j'ose l'assurer, d'une manière irrécusable. On peut déjà clairement
reconnaître, dans la plupart des théogonies, que le polythéisme
qu'elles décrivent ne constituait nullement la religion primitive;
la constante antériorité du fétichisme y sert, en effet, de base
essentielle pour expliquer la formation des dieux, c'est-à-dire, au
fond, l'époque où leur existence distincte a été admise. N'est-ce
point là, par exemple, ce que signifient, chez les Grecs, ces dieux
primitivement issus de l'Océan et de la Terre, c'est-à-dire des deux
principaux fétiches? Le polythéisme n'a-t-il pas d'ailleurs conservé,
comme je l'ai déjà noté, jusque dans son plus grand développement,
diverses traces très prononcées du fétichisme primordial? Il est
vraiment honteux, pour l'état présent de la philosophie, qu'il faille
encore discuter un cas aussi évident; puisque la première manifestation
de l'esprit théologique doit certainement consister à animer
directement chaque corps extérieur, avant de pouvoir remplacer cette
vie immédiate par l'action correspondante de quelque être purement
fictif.

Spéculativement envisagée, cette grande transformation de l'esprit
religieux est peut-être la plus fondamentale qu'il ait pu jamais subir,
quoique nous en soyons aujourd'hui trop éloignés pour en sentir
habituellement l'étendue et la difficulté. L'intelligence humaine
a dû, ce me semble, franchir ultérieurement un moindre intervalle
mental, dans son passage si vanté du polythéisme au monothéisme, dont
l'accomplissement plus récent et l'histoire mieux connue doivent
naturellement nous faire exagérer l'importance, qui ne fut extrême que
sous le point de vue social, comme je l'expliquerai en son lieu. Quand
on réfléchit que le fétichisme supposait la matière éminemment active,
au point d'en être vraiment vivante, tandis que le polythéisme la
condamnait, au contraire, nécessairement à une inertie presque absolue,
toujours passivement soumise aux volontés arbitraires de l'agent
divin; il doit sembler d'abord impossible, en appréciant la portée
intellectuelle de cette différence capitale, de comprendre le mode
réel de transition graduelle de l'un à l'autre régime religieux. Tous
deux, sans doute, paraissent presque également éloignés de notre état
positif, caractérisé par la subordination fondamentale des phénomènes à
d'invariables lois naturelles, auxquelles chacun de ces modes substitue
pareillement des volontés, soit qu'elles résident dans les corps
mêmes ou dans leurs maîtres surnaturels, ce qui est, en apparence,
presque équivalent. Mais, par un examen plus approfondi, ce passage de
l'activité à l'inertie de la matière se présente, au contraire, comme
une sorte de saut brusque, qui doit avoir beaucoup coûté à l'esprit
humain. Il est donc d'un haut intérêt philosophique d'expliquer, d'une
manière satisfaisante, le mode spontané de cette mémorable transition.

Toutes les grandes modifications successives de l'esprit religieux ont
été essentiellement déterminées, au fond, par le développement continu
de l'esprit scientifique, quoique son intervention nécessaire n'ait pu
être, presque jusqu'à nos jours, suffisamment directe et explicite.
Si l'homme n'eût pas été susceptible de comparer, d'abstraire, de
généraliser, et de prévoir, à un plus haut degré que ne le sont les
singes, les carnassiers, etc., il aurait sans doute indéfiniment
persisté dans le fétichisme plus ou moins grossier où les retient
irrévocablement leur imparfaite organisation. Mais son intelligence
est propre à apprécier la similitude des phénomènes et à reconnaître
leur succession. Quoique ces facultés, éminemment caractéristiques,
doivent être d'abord très comprimées, comme je l'ai établi, par le
double défaut d'alimentation et de direction vraiment convenables,
elles ne cessent de s'exercer, avec une énergie croissante, depuis
le premier éveil mental émané de l'impulsion théologique, et leur
exercice diminue toujours de plus en plus la prépondérance initiale de
la philosophie religieuse. Or, l'important passage du fétichisme au
polythéisme constitue, à mes yeux, le premier résultat général de cet
essor naissant de l'esprit d'observation et d'induction, développé,
comme cela doit être pour toute évolution sociale, d'abord chez les
hommes supérieurs, et, à leur suite, dans la multitude.

Pour le démontrer, qu'on se représente préalablement, d'après nos
explications antérieures, le caractère, nécessairement individuel et
concret, inhérent à toute croyance fétichique, toujours relative à un
objet déterminé et unique. Cet attribut essentiel correspond exactement
à la nature particulière et incohérente des observations, grossièrement
matérielles, propres à l'enfance de l'humanité: en sorte qu'il existe
alors cette exacte harmonie entre la conception et l'exploration,
vers laquelle tend toujours notre intelligence, dans l'une quelconque
de ses phases. Or, l'essor même que cette première théorie, quelque
imparfaite qu'elle soit, imprime à l'esprit naissant d'observation,
doit altérer graduellement cet équilibre primitif, qui finit par
ne pouvoir plus subsister qu'avec une modification fondamentale de
la philosophie originaire. Ainsi conçue, la grande révolution qui a
conduit jadis l'intelligence humaine du fétichisme au polythéisme
serait, au fond, quoique beaucoup plus prononcée, essentiellement
due aux mêmes causes mentales que nous voyons journellement produire
les diverses révolutions scientifiques, toujours par suite d'une
insuffisante concordance entre les faits et les principes. Pour tout
vrai philosophe, cette remarquable conformité établirait déjà une
présomption très puissante en faveur de ma théorie fondamentale; car,
les lois logiques, qui finalement gouvernent le monde intellectuel,
sont, de leur nature, essentiellement invariables, et communes,
non-seulement à tous les temps et à tous les lieux, mais aussi à
tous les sujets quelconques, sans aucune distinction même entre ceux
que nous appelons réels et chimériques: elles s'observent, au fond,
jusque dans les songes, sauf la seule diversité des circonstances,
intérieures ou extérieures. La similitude radicale dans le mode
général d'accomplissement des différentes transitions intellectuelles,
malgré la diversité des époques et des situations, constitue donc le
principal symptôme de la justesse de nos explications philosophiques,
et la première source de leur pleine efficacité. De même que tous
les naturalistes raisonnables s'accordent spontanément aujourd'hui
à repousser toutes les hypothèses géologiques qui font procéder
d'abord les agens naturels selon d'autres lois que celles qu'ils nous
manifestent dans les phénomènes actuels, pareillement les philosophes
devraient unanimement bannir l'usage, beaucoup plus dangereux, de
toute théorie qui force à supposer, dans l'histoire de l'esprit
humain, d'autres différences réelles que celles de la maturité et
de l'expérience graduellement développées. On ne pourra jamais rien
établir de solide en sociologie, tant qu'on ne s'imposera point
rigoureusement cette indispensable condition préalable, comme je l'ai
expliqué au quarante-huitième chapitre.

Revenant à notre démonstration actuelle, il est donc évident que la
généralisation insensiblement croissante des diverses observations
humaines a dû finir par en nécessiter d'analogues dans les conceptions
théologiques correspondantes, et déterminer ainsi l'inévitable
transformation du fétichisme en un simple polythéisme. Car, les dieux
proprement dits diffèrent essentiellement des purs fétiches par un
caractère plus général et plus abstrait, inhérent à leur résidence
indéterminée. Ils administrent chacun un ordre spécial de phénomènes,
mais à la fois dans un grand nombre de corps, en sorte qu'ils ont tous
un département plus ou moins étendu; tandis que l'humble fétiche ne
gouverne qu'un objet unique, dont il est inséparable. Ainsi, à mesure
qu'on a reconnu la similitude essentielle de certains phénomènes
chez diverses substances, il a bien fallu rapprocher les fétiches
correspondans, et les réduire enfin au principal d'entre eux, qui
dès lors s'est élevé au rang de dieu, c'est-à-dire d'agent idéal et
habituellement invisible, dont la résidence n'est plus rigoureusement
fixée. Il ne saurait exister, à proprement parler, de fétiche vraiment
commun entre plusieurs corps: cela serait contradictoire, tout fétiche
étant nécessairement doué d'une individualité matérielle. Lorsque,
par exemple, la végétation semblable des différens arbres d'une forêt
de chênes a dû conduire enfin à représenter, dans les conceptions
théologiques, ce que leurs phénomènes offraient de commun, cet être
abstrait n'a plus été le fétiche propre d'aucun arbre, il est devenu
le dieu de la forêt. Voilà donc le passage intellectuel du fétichisme
au polythéisme réduit essentiellement à l'inévitable prépondérance des
idées spécifiques sur les idées individuelles, au second âge de notre
enfance, aussi bien sociale que personnelle. De ce point de vue, la
modification, quoique assurément très prononcée, a pu s'opérer d'autant
plus aisément que, suivant notre grand aphorisme sur la préexistence
nécessaire, sous forme plus ou moins latente, de toute disposition
vraiment fondamentale, en un état quelconque de l'humanité, l'opération
était déjà spontanément accomplie dès l'origine pour certains cas,
qu'il a donc suffi d'imiter ou d'étendre. Car, quoique l'homme, plus
sensible que raisonnable, soit, en général, bien plus frappé d'abord
des différences que des ressemblances, par suite sans doute de notre
organisation cérébrale, il existe néanmoins évidemment, pour l'espèce
comme pour l'individu, certains cas usuels où les qualités communes
sont d'abord abstraitement saisies par la moindre intelligence,
quand les objets comparables sont à la fois assez simples et assez
uniformes. Dans ces diverses occasions, le polythéisme doit donc être
spontanément primitif; et c'est là sans doute ce qui aura pu donner
lieu à l'aberration philosophique, signalée ci-dessus, sur sa prétendue
antériorité. Mais cette exception, si aisément explicable, n'altère
nullement notre théorie, puisque les cas de ce genre sont certainement,
pour l'ensemble de l'éducation humaine, soit individuelle, soit
sociale, les moins nombreux et les moins importans, même en ayant
égard aux inégalités personnelles. Leur considération nous sert alors
seulement à faire comprendre, de la manière la plus naturelle, le
procédé fondamental suivant lequel l'esprit humain a dû opérer cette
grande transition philosophique, quand elle est devenue suffisamment
mûre.

C'est donc ainsi que la nature purement théologique de la philosophie
primitive a été essentiellement maintenue, puisque les phénomènes
ont continué à être régis par des volontés et non par des lois;
et toutefois profondément modifiée, en ce que, le corps lui-même
n'étant plus vivant, mais inerte, et recevant toute son activité d'un
être fictif extérieur, le point de vue primordial s'est trouvé, au
fond, notablement perfectionné. La leçon suivante fera spécialement
ressortir les plus importantes conséquences, intellectuelles et
sociales, d'une telle révolution. Qu'il me suffise ici d'y signaler
l'évidente vérification de la proposition générale rappelée ci-dessus
sur le continuel décroissement mental de l'esprit religieux, quoique
son influence politique n'ait pas dû suivre la même marche. A mesure
que chaque corps individuel perdait ainsi son premier caractère
directement divin ou vivant, il devenait mieux accessible à l'esprit
purement scientifique, dont le domaine commençait dès lors à s'étendre,
quoique bien humblement encore, sans que l'explication théologique
intervînt aussi complétement que jadis dans les détails des phénomènes,
par suite même de sa généralisation graduelle. Cette différence
fondamentale se traduit nettement, comme je l'ai remarqué auparavant,
par la diminution correspondante que subit, d'une manière continue,
le nombre des êtres divins, pendant que leur nature devient plus
abstraite, et leur domination propre plus étendue: on voit maintenant
que cette conséquence nécessaire ne présente rien de paradoxal. Il est
clair, en effet, que chaque dieu ainsi introduit remplace toute une
troupe de fétiches, désormais licenciés, pour ainsi dire, ou du moins
réduits à lui servir d'escorte. La transition finale du polythéisme
au monothéisme nous donnera lieu, à son tour, de faire une remarque
essentiellement analogue.

D'après le principe précédent, on peut aisément compléter cette
explication sommaire, en déterminant même par quelle branche
principale du fétichisme a dû plus spécialement s'opérer le passage
au polythéisme. Car la transformation devait évidemment commencer
sur les phénomènes les plus généraux, les plus indépendans, et dont
l'influence semblait spontanément la plus universelle. Or, tel était
certainement, à tous ces titres, le cas des astres, dont l'existence
isolée et inaccessible a dû bientôt imprimer un caractère particulier
à la portion correspondante du fétichisme universel, quand cette
partie a commencé à fixer suffisamment l'attention, d'abord trop
concentrée vers des corps plus familiers. La différence générale,
ci-dessus caractérisée, entre la notion du fétiche et celle du dieu,
devait être, évidemment, beaucoup moindre à l'égard d'un astre qu'en
aucun autre sujet quelconque: ce qui rendait l'astrolâtrie, comme
je l'ai déjà indiqué, propre à servir d'intermédiaire entre le pur
fétichisme primordial et le vrai polythéisme. En d'autres termes, le
culte des astres est la seule grande branche du fétichisme qui ait pu
s'incorporer spontanément au polythéisme, sans exiger immédiatement
aucune profonde modification; chaque fétiche sidérique, en vertu de
sa puissance et de son éloignement naturels, ne pouvant différer du
dieu correspondant que par des nuances presque insensibles, surtout en
un temps où l'on ne pouvait guère tenir à la précision. Il suffisait
donc, pour effacer le caractère individuel et concret par lequel le
fétichisme s'y marquait encore, de ne plus assujétir cette équivoque
divinité à une attribution et à une résidence exclusives, et de lier sa
conception, par quelque analogie réelle ou apparente, à celle d'autres
fonctions plus ou moins générales, déjà confiées à un dieu proprement
dit, pour lequel l'astre n'aurait été dès lors qu'une sorte de séjour
préféré. Cette dernière transformation était si peu indispensable, que,
pendant presque tout le règne du polythéisme, on n'y a essentiellement
assujéti que les planètes, à raison de leurs variations spéciales:
les étoiles, par suite de l'invariabilité de leur cours, sont
restées de vrais fétiches, c'est-à-dire des divinités directement
corporelles, inséparables de l'individu correspondant, jusqu'au
moment où, enveloppées, comme toutes les autres, dans le monothéisme
universel, ces conceptions théologiques ont dû nécessairement perdre
leur spécialité primitive, non toutefois sans en laisser quelques
vestiges, encore appréciables à une scrupuleuse analyse. On peut donc
ainsi nettement concevoir comment l'astrolâtrie, constituant l'état le
plus avancé du fétichisme, a été si propre à faciliter spontanément
son inévitable transition au polythéisme: et, par suite, on peut même
expliquer dès lors, d'après une relation déjà signalée, l'influence
indirecte qu'a dû exercer la prépondérance finale de la vie agricole
sur cette grande transformation de la philosophie théologique.

Afin d'utiliser, autant que possible, pour l'étude rationnelle de
l'évolution humaine, l'appréciation générale d'un tel changement,
en y constatant, dès l'origine, l'existence de tous les divers
principes intellectuels des révolutions ultérieures, il importe
enfin d'y remarquer aussi la première manifestation capitale de
l'esprit métaphysique proprement dit. Si toutes les modifications
réelles qu'éprouve successivement l'esprit théologique sont, au fond,
nécessairement déterminées par le développement continu de l'esprit
scientifique, elles s'opèrent toujours néanmoins par l'inévitable
intervention directe de l'esprit métaphysique, à l'accroissement
immédiat duquel aboutissent d'abord les décroissemens graduels
du premier, jusqu'à ce que la positivité commence à prévaloir
irrévocablement sur tous deux, suivant la théorie fondamentale établie
au chapitre précédent. L'influence et l'extension incontestables de
la métaphysique dans le passage général du polythéisme au monothéisme
ne doivent paraître aussi spécialement prononcées que parce que
cette seconde grande révolution religieuse nous est aujourd'hui
beaucoup mieux connue et bien plus intelligible que la première.
Mais la transformation antérieure du fétichisme en polythéisme n'en
constitue pas moins la véritable origine historique de la philosophie
métaphysique, comme nuance distincte de la philosophie purement
théologique; et cette participation primitive de l'esprit métaphysique
à l'ensemble de nos révolutions intellectuelles serait peut-être jugée
la plus considérable de toutes, vu la plus grande importance mentale
d'un tel changement d'après l'appréciation précédente, s'il était
possible aujourd'hui de l'analyser suffisamment, ce que l'absence
presque totale des documens convenables ne saurait jamais permettre.
Quoi qu'il en soit, l'introduction élémentaire d'un tel esprit est
alors incontestable; car, cette grande modification l'exigeait
évidemment, par sa nature même. La transformation des fétiches en
dieux proprement dits, d'après une première concentration du point de
vue théologique, a fait nécessairement considérer, dans chaque corps
particulier, au lieu de la vie propre et directe qu'on lui attribuait
d'abord, une propriété abstraite qui le rendait susceptible de recevoir
mystérieusement l'impulsion de l'agent surnaturel correspondant,
dont le département plus ou moins étendu et la résidence plus ou
moins indéterminée ne pouvaient permettre de concevoir habituellement
l'action comme immédiate, si ce n'est dans les cas exceptionnels de
métamorphose spéciale, toujours facultative, mais rarement opérée.
Outre cette suite naturelle de la modification proposée, on voit
même, pendant qu'une telle conversion s'accomplit, une préalable
participation indispensable de l'esprit métaphysique; puisque, chaque
dieu remplaçant, d'une manière plus ou moins générale, un plus ou moins
grand nombre de fétiches individuels, désormais envisagés surtout en ce
qu'ils ont de commun, sans que cette origine abstraite ôtât à l'être
divin une vie véritable et très prononcée, il est clair qu'une telle
notion suppose une opération purement métaphysique, en tant qu'on y
reconnaît des abstractions personnifiées. Car, en un sujet quelconque,
l'état métaphysique proprement dit, considéré comme une situation
transitoire de notre intelligence, est toujours essentiellement
caractérisé par une confusion radicale entre le point de vue abstrait
et le point de vue concret, alternativement substitués l'un à l'autre
pour modifier successivement les conceptions purement théologiques,
soit en y rendant abstrait ce qui auparavant était concret, quand
chaque généralisation est accomplie, soit en y préparant, pour une
concentration nouvelle, la conception réelle d'êtres plus généraux, qui
n'ont d'abord qu'une existence abstraite.

Telle est la double fonction indispensable de réduction et
systématisation simultanées que l'esprit métaphysique exerce
graduellement envers la philosophie théologique, qui seule, jusqu'à
l'avènement propre de la philosophie positive, peut avoir un caractère
nettement intelligible, parce que ses fictions, chimériques mais
saisissables, résultent franchement d'un transport direct à tous les
phénomènes quelconques de notre sentiment fondamental d'existence
active. Distincte de chaque substance, quoiqu'elle en soit inséparable,
l'entité métaphysique est aussi plus subtile et moins définie
que l'action surnaturelle correspondante, quoiqu'elle en émane
nécessairement: d'où résulte son aptitude essentielle à opérer des
transitions, qui constituent sans cesse un décroissement, au moins
intellectuel, de la philosophie théologique. Aussi le mode général
d'action de l'esprit métaphysique est-il proprement toujours critique,
puisqu'il conserve la théologie, tout en détruisant radicalement
sa principale consistance mentale: son influence ne peut sembler
organique qu'autant qu'elle n'est point trop prépondérante, et en
tant qu'elle contribue aux modifications graduelles de la philosophie
théologique, à laquelle doit être constamment rapporté, surtout sous
le point de vue social, tout ce que paraissent contenir de vraiment
organique les théories métaphysiques proprement dites; comme la suite
de notre appréciation historique le fera spontanément ressortir de
plus en plus. Sans insister davantage ici sur de telles explications,
dont la première obscurité doit tenir à la nature ténébreuse d'un
semblable sujet, mais qu'une application graduellement développée
rendra ultérieurement irrécusables, il était indispensable d'y
signaler la véritable origine générale de l'influence métaphysique,
ainsi manifestée par une large et incontestable participation à cette
grande transition du fétichisme au polythéisme, désormais suffisamment
caractérisée dans son principe intellectuel. Outre le besoin
scientifique immédiat, il n'était certainement pas inutile, même pour
une plus profonde appréciation du grand problème social de nos temps,
de constater, dès le berceau de l'humanité, cette rivalité spontanée et
continue, d'abord mentale, puis politique, entre l'esprit théologique
et l'esprit métaphysique, dont la lutte, aujourd'hui vainement
prolongée, puisque l'évolution préparatoire est essentiellement
accomplie, constitue la source première de notre intime perturbation.


L'extrême importance et la difficulté supérieure de ce point de
départ général, dont l'irrationnalité eût nécessairement altéré
l'ensemble ultérieur de notre opération historique, feront, j'espère,
excuser l'étendue et la complication des diverses discussions
auxquelles nous a entraînés, dans ce long mais indispensable
chapitre, l'examen fondamental d'une époque aussi peu connue et aussi
confusément jugée. Nous en avons conduit l'explication essentielle
jusqu'à l'avènement nécessaire du second âge religieux, dont le
vrai caractère, intellectuel ou social, devra être, dans la leçon
suivante, plus aisément appréciable, vu sa nature mieux explorée
et moins éloignée de notre constitution moderne, dont la sensation
prépondérante doit toujours tendre, malgré les plus saines précautions
scientifiques, à troubler extrêmement de telles analyses. Toutefois,
cette première application générale de ma philosophie historique
aura déjà, sous ce dernier aspect, manifesté nettement l'aptitude
spontanée de l'esprit positif à nous transporter successivement,
beaucoup mieux qu'aucun autre, aux différens points de vue d'où
l'on peut sagement juger les divers états antérieurs de l'humanité
et les révolutions correspondantes, sans altérer cependant, en
aucune manière, ni l'homogénéité ni l'indépendance des décisions
rationnelles. Cette importante propriété, qu'on peut regarder comme
vraiment caractéristique, puisqu'elle résulte directement de l'esprit
nécessairement relatif de la philosophie nouvelle, opposé à l'esprit
inévitablement absolu de l'ancienne philosophie, se développera
graduellement dans tout le cours de notre appréciation sommaire, et
permettra seule de comprendre enfin l'ensemble du passé humain sans
jamais supposer à l'homme une organisation intellectuelle et morale
essentiellement distincte de celle qui le dirige aujourd'hui, ce qui,
au fond, est demeuré jusqu'ici radicalement impossible. Si j'ai pu,
dans ce chapitre, inspirer une sorte de sympathie intellectuelle en
faveur du fétichisme, qui constitua cependant, de toute nécessité,
l'état le plus imparfait de la philosophie théologique, à plus forte
raison nous sera-t-il aisé, dans les chapitres suivans, de constater
clairement que le génie propre de chaque grande époque, sous quelque
aspect principal qu'on l'envisage, a toujours été, non-seulement le
plus convenable à la situation correspondante, mais aussi en intime
harmonie avec l'accomplissement spécial d'une opération déterminée,
indispensable à la marche fondamentale de l'évolution humaine.



CINQUANTE-TROISIÈME LEÇON.

  Appréciation générale du principal état théologique de
  l'humanité: âge du polythéisme. Développement graduel du régime
  théologique et militaire.


Des habitudes exclusives profondément enracinées tendent
nécessairement, chez les esprits modernes, à procurer au monothéisme
un ascendant presque irrésistible, qui doit s'y opposer éminemment à
toute saine appréciation des divers autres modes généraux de l'état
théologique. Mais les philosophes, assez dégagés, à cet égard, de
toutes préoccupations personnelles pour comparer, avec une impartiale
élévation, les différens âges religieux, pourront aujourd'hui
reconnaître aisément, après une analyse approfondie, et malgré de
spécieuses apparences, que le polythéisme a dû, par sa nature,
constituer la principale forme du système théologique, considéré dans
l'ensemble de sa durée. Quelle que soit, sous le rapport social,
l'éminente destination réservée au monothéisme, comme je l'expliquerai
soigneusement au chapitre suivant, la leçon actuelle rendra, j'espère,
incontestable, même à ce titre, l'aptitude encore plus complète et
plus spéciale du polythéisme à satisfaire spontanément aux besoins
politiques de l'époque correspondante. Enfin, l'ensemble de ce double
examen fera implicitement sentir que, malgré le caractère provisoire
plus ou moins inhérent, selon notre théorie, à toute philosophie
théologique, l'existence du polythéisme a dû être plus durable que
celle d'aucune autre phase religieuse; tandis que le monothéisme,
plus voisin d'une entière cessation de l'état théologique, devait
surtout servir à diriger l'humanité civilisée pendant sa transition
fondamentale du système ancien au système moderne.

Pour mieux éclaircir notre appréciation générale du polythéisme, il
convient ici d'examiner d'abord abstraitement chacune de ses diverses
propriétés essentielles, intellectuelles ou sociales, et de considérer
ensuite les différentes formes nécessaires du régime correspondant;
de manière à caractériser exactement l'indispensable participation
de ce second âge religieux à la grande évolution humaine: en évitant
d'ailleurs, autant que possible, toute discussion vraiment concrète,
suivant les explications préalables indiquées au début du chapitre
précédent. Avant tout, je crois devoir avertir que j'envisagerai
toujours le polythéisme dans l'acception publique qui lui était
communément attribuée, sans m'arrêter à aucune des nombreuses et
incohérentes tentatives par lesquelles, chez les modernes surtout, une
irrationnelle érudition s'est vainement efforcée, à l'aide d'une vague
interprétation symbolique, dont les principes sont presque toujours
radicalement arbitraires, de rattacher ces croyances à un prétendu
monothéisme antérieur, ou même, ce qui serait encore plus étrange, à
quelque système purement physique. Si jamais ces ténébreuses hypothèses
pouvaient devenir moins contradictoires et mieux déterminées, elles
ne mériteraient guère plus l'attention du vrai sociologiste; puisque
toute religion, surtout à popularité très prononcée, doit évidemment
s'apprécier, en dynamique sociale, suivant la manière dont elle était
habituellement entendue par les masses, et non d'après le sens plus
raffiné qu'ont pu y attacher secrètement quelques initiés: d'autant
plus que ces mystérieuses explications n'ont jamais dû être, au fond,
qu'une sorte d'anticipation générale des esprits les plus cultivés sur
la phase religieuse immédiatement suivante. Cette puérile obstination
à obscurcir, sous d'inintelligibles subtilités, le polythéisme,
éminemment clair et expressif, que les admirables chants d'Homère,
par exemple, nous décrivent avec tant de naïveté, ne provient, sans
doute, essentiellement, dans la plupart des cas, que d'une impuissance
philosophique à se représenter suffisamment un état mental trop
éloigné, surtout en vertu des dispositions trop exclusives que doit
inspirer la prépondérance totale du pur monothéisme. Aux yeux de tout
vrai philosophe, si l'enfance de la raison humaine exige préalablement,
de toute nécessité, le régime théologique, il n'y est certes pas moins
naturel d'admettre d'abord un très grand nombre de dieux, pleinement
distincts et indépendans les uns des autres, et dont les attributions
spéciales correspondent à l'infinie variété des phénomènes; comme
l'indique évidemment l'analyse attentive du développement spontané de
l'individu, directement confirmée, pour l'espèce, par l'exploration
judicieuse des divers sauvages contemporains, chez lesquels nos
docteurs ne sauraient assurément transporter cette nébuleuse
symbolisation.


Sous le point de vue purement intellectuel, nous avons reconnu, au
chapitre précédent, que le fétichisme était nécessairement caractérisé
par l'incorporation la plus intime et la plus étendue possible de
l'esprit religieux au système total des pensées humaines: en sorte
que sa transformation en polythéisme constitue réellement un premier
décroissement général de l'influence mentale propre à la philosophie
théologique. Mais, malgré la haute importance scientifique d'une telle
appréciation pour confirmer notre théorie fondamentale de l'évolution
humaine, et quand même cet âge primitif serait moins éloigné et moins
inconnu, l'admirable essor spontanément imprimé par le polythéisme à
l'imagination de l'homme, aussi bien que sa haute efficacité sociale,
doivent finalement nous déterminer à regarder ce second âge comme
le véritable temps du plus intense développement propre de l'esprit
religieux, quoique son énergie élémentaire eût déjà subi ainsi, au
fond, un certain commencement d'altération. Jamais, en effet, depuis
cette époque, un tel esprit n'a pu retrouver à la fois un champ aussi
vaste et un aussi libre exercice que sous ce pur régime d'une théologie
directe et naïve, à peine modifiée encore par la métaphysique, et
nullement contenue par les conceptions positives, dont les premiers
rudimens, alors imperceptibles, si ce n'est à l'aide d'une scrupuleuse
analyse, ne pouvaient se rapporter qu'à quelques observations
incohérentes et empiriques sur les plus simples cas de chaque ordre
de phénomènes naturels. Tous les évènemens quelconques, toujours
étroitement rattachés à la destinée humaine, étant immédiatement
attribués à l'intervention continue d'une foule d'agens surnaturels
plus ou moins spéciaux, dont les volontés arbitraires n'étaient presque
aucunement assujéties à des lois invariables, il est clair que les
idées théologiques devaient ainsi exercer une domination mentale
beaucoup plus variée, mieux déterminée, et moins contestée, que sous
aucun régime ultérieur, comme nous le reconnaîtrons expressément
au chapitre suivant. En comparant aujourd'hui, par la pensée, dans
le cours journalier de la vie active, l'existence habituelle d'un
polythéiste sincère à celle du plus dévot monothéiste, une saine
appréciation générale fera aussitôt ressortir, contrairement aux
préjugés ordinaires, la prépondérance plus intime et plus prononcée
de l'esprit religieux chez le premier, dont l'intelligence demeure
toujours assaillie, presqu'à chaque occasion, sous les formes les plus
variées, d'une foule d'explications théologiques très détaillées; en
sorte que ses actions même les plus communes constituent, pour ainsi
dire, autant d'actes spontanés d'une adoration spéciale, sans cesse
ranimée, autant que possible, par un renouvellement continu de forme
et même de destination. Le monde imaginaire occupe alors certainement,
eu égard au monde réel, beaucoup plus de place dans le système
intellectuel de l'homme, que sous le régime monothéique: ainsi que le
confirment clairement, par exemple, tant d'éloquentes plaintes des
principaux docteurs chrétiens sur la difficulté radicale de maintenir
le fidèle au vrai point de vue religieux; difficulté qui devait être
certainement beaucoup moindre, et même presque nulle, sous l'empire,
plus familier et moins abstrait, des croyances polythéiques. Comme
le contraste général avec la doctrine de l'invariabilité des lois
naturelles constitue nécessairement le meilleur critérium mental de
toute philosophie théologique, il suffirait d'ailleurs d'indiquer ici,
afin de dissiper à ce sujet toute incertitude, combien l'opposition du
polythéisme est, sous ce rapport, plus profonde et plus intense que
celle du monothéisme; ce que le chapitre suivant fera spontanément
ressortir, en y considérant l'immense décroissement déterminé,
avec tant d'évidence, dans les miracles et les oracles, par la
prépondérance finale du monothéisme, même musulman. En se bornant,
par exemple, au seul cas des visions ou apparitions, on voit que,
d'après la théologie moderne, elles sont éminemment exceptionnelles,
et réservées, de loin en loin, à quelques individus privilégiés,
chez lesquels elles ont presque toujours une importante destination;
tandis que, sous le paganisme, au contraire, tout personnage un peu
qualifié avait eu, même pour de légers sujets, de fréquentes relations
personnelles avec diverses divinités, auxquelles l'unissait souvent une
parenté plus ou moins directe.

La seule objection vraiment spécieuse qui puisse être faite, à ma
connaissance, contre un tel jugement comparatif, consisterait à
regarder l'influence mentale du polythéisme comme inférieure à celle
du monothéisme, d'après le moindre dévouement qu'il semble pouvoir
inspirer. Mais cette objection qui, lors même qu'elle resterait sans
réponse, ne saurait certainement altérer l'irrésistible évidence
des considérations précédentes et de celles non moins décisives
que la suite de notre opération suggérera naturellement au lecteur
attentif, repose d'abord sur une confusion radicale entre la puissance
intellectuelle des croyances religieuses et leur puissance sociale,
et ensuite sur une vicieuse appréciation de celle-ci, faute d'avoir
suffisamment écarté du point de vue ancien les habitudes modernes. En
vertu même de l'incorporation plus intime du polythéisme au système
entier de l'existence humaine, on doit éprouver plus de difficulté
à déterminer avec précision sa participation propre à chaque action
sociale; tandis que, sous le monothéisme, cette coopération, quoique,
au fond, beaucoup moindre, doit cependant sembler mieux tranchée,
d'après la division plus nette qui s'établit alors entre la vie active
et la vie spéculative, comme je l'expliquerai au chapitre suivant.
Il serait d'ailleurs peu rationnel de chercher dans le polythéisme
le genre spécial de prosélytisme, et par suite de fanatisme, qui
doit naturellement appartenir surtout au monothéisme, dont l'esprit,
nécessairement bien plus exclusif, inspire, envers toute autre
croyance, cette profonde répugnance que ne sauraient éprouver au
même degré ceux qui, admettant déjà un très grand nombre de dieux,
doivent être peu éloignés d'y en adjoindre de nouveaux, aussitôt que
la conciliation devient possible. On ne peut sainement apprécier
l'efficacité morale et sociale du polythéisme qu'en la comparant au
principal office qui lui était destiné dans l'ensemble de l'évolution
humaine, et qui devait essentiellement différer de celui du
monothéisme: or, de ce point de vue, nous reconnaîtrons bientôt que
l'influence politique de l'un n'a certes été ni moins étendue ni moins
indispensable que celle de l'autre; en sorte que cette considération
ne saurait aucunement affaiblir l'irrécusable concours de preuves
variées qui représente le polythéisme comme le plus grand développement
possible de l'esprit religieux, dont le monothéisme a réellement
commencé la décadence directe et croissante.

Afin de mieux apprécier la vraie participation générale du polythéisme
à l'évolution fondamentale de l'intelligence humaine, il faut
l'examiner séparément, d'abord sous le point de vue scientifique,
ensuite sous le point de vue poétique ou artistique, et enfin sous le
point de vue industriel.

Sous le premier aspect, on doit aujourd'hui être d'abord frappé
surtout des obstacles essentiels qu'une telle philosophie théologique
devait, par sa nature, directement opposer à l'essor de tout véritable
esprit scientifique, alors obligé de lutter, presqu'à chaque pas,
contre des explications religieuses très détaillées de la plupart
des phénomènes, tendant spontanément à repousser comme impie toute
idée d'invariabilité des lois physiques. Les graves inconvéniens du
polythéisme sont, à cet égard, assez évidens et assez connus pour
n'exiger ici aucun examen formel, auquel suppléerait d'ailleurs, dans
la leçon suivante, l'appréciation générale de l'influence contraire
si heureusement inhérente au monothéisme. Mais, quelle que soit, sous
ce rapport, l'admirable supériorité du monothéisme, et quoique la
principale éducation scientifique de l'humanité ait dû s'accomplir
sous sa tutelle, il faut bien cependant, puisque cette éducation a
évidemment commencé sous l'empire du polythéisme, qu'il ne lui ait pas
été absolument antipathique, et qu'il ait même primitivement tendu,
à divers titres, à la seconder directement, suivant un certain mode
nécessaire, que je dois maintenant caractériser sommairement.

D'abord, les philosophes ont presque toujours apprécié beaucoup
trop faiblement l'importance capitale du pas vraiment décisif
franchi par l'intelligence humaine, quand elle s'est enfin élevée du
fétichisme au polythéisme proprement dit. Quelque simple que doive
nous paraître aujourd'hui ce premier progrès, il était peut-être plus
fondamental qu'aucun autre perfectionnement ultérieur; car cette
grande création des dieux constitue certainement, par sa nature, le
premier essor général de l'activité purement spéculative propre à
notre intelligence, qui jusque-là n'avait fait essentiellement que
suivre sans effort, à la manière des animaux, une tendance spontanée
à animer directement tous les corps extérieurs, proportionnellement
à l'intensité effective de leurs phénomènes[7]. Mais, outre que
notre vie intellectuelle a ainsi commencé immédiatement à prendre
un caractère distinct, par le seul exercice provisoire qui pût
alors exister, cette grande révolution théologique a constitué,
sous un autre aspect, pour l'état mental définitif, une première et
indispensable préparation, sans laquelle la conception ultérieure des
lois naturelles invariables fût demeurée indéfiniment impossible. A
la vérité, le polythéisme, quoique représentant désormais la matière
comme essentiellement inerte, subordonnait tous les phénomènes à une
multitude de volontés éminemment arbitraires, incompatibles avec toute
grande idée de règles constantes. Néanmoins, par cela même que chaque
corps n'était plus directement divinisé, les détails secondaires
des phénomènes commençaient à devenir accessibles au premier essor
élémentaire de l'esprit scientifique, puisqu'on pouvait les contempler,
à un certain degré, sans rappeler immédiatement la notion théologique
correspondante, dès lors relative à un être distinct du corps et
résidant presque toujours au loin; tandis que, sous le fétichisme,
cette indispensable séparation était nécessairement impossible,
d'après les explications contenues au chapitre précédent. D'ailleurs,
le polythéisme, pleinement développé, introduit spontanément, sous
le nom de destin ou de fatalité, une conception générale éminemment
propre à fournir un point d'appui primordial au principe fondamental
de l'invariabilité des lois naturelles. Quoique les divers phénomènes
doivent, sans doute, paraître, dans l'enfance de la raison humaine,
infiniment plus irréguliers que notre régime mental ne nous permet
aujourd'hui de le supposer, il est clair cependant que le polythéisme,
par la multiplicité et l'incohérence de ses indisciplinables
divinités, avait, à cet égard, nécessairement dépassé le but, au
point de devenir directement contraire à ce degré de régularité qu'a
dû bientôt manifester l'examen attentif du monde extérieur. Afin
de tout concilier, sans dénaturer une telle philosophie, il a donc
fallu ajouter au système un indispensable complément général, en
créant un dieu particulier pour l'immuabilité, dont tous les autres
dieux, malgré leur indépendance propre, devaient, à certains égards,
reconnaître la prépondérance. C'est ainsi que la notion du destin
constitue le correctif nécessaire du polythéisme, dont elle est,
par sa nature, inséparable; sans parler encore de l'office capital
qu'elle a dû remplir, comme on le verra plus loin, dans la transition
finale du polythéisme au monothéisme. Par-là, le polythéisme avait
donc spécialement ménagé un premier accès au principe ultérieur de
l'invariabilité des lois naturelles, en subordonnant à quelques règles
constantes, quoique profondément obscures, les nombreuses volontés
qu'il introduisait habituellement. Il a même consacré, à certains
égards, cette régularité naissante, envers le monde moral, qui lui
servait, comme à toute autre théologie, de point de départ universel
pour l'explication du monde physique: car, au milieu des caprices les
plus désordonnés, il importe de noter que chaque divinité conserve
toujours, au fond, son caractère propre, jusque dans les plus libres
élans de la poésie antique, qui, sans cela, ne pourrait évidemment
nous inspirer aucun intérêt soutenu.

    Note 7: Sous ce point de vue, on doit reconnaître la profonde
    justesse de l'ancienne maxime vulgaire qui représentait la
    croyance aux dieux comme l'apanage exclusif de l'entendement
    humain: puisque, en effet, les animaux supérieurs parviennent
    bien à un certain fétichisme, plus ou moins analogue au nôtre,
    quoique plus grossier et moins étendu; tandis que les plus
    intelligens ne paraissent jamais susceptibles de s'élever, du
    moins spontanément, jusqu'à la moindre ébauche du polythéisme
    proprement dit, qui exigerait de leur part une activité
    d'imagination supérieure à leur vraie portée mentale.

Pendant que le polythéisme, après avoir éveillé l'activité spéculative,
permettait ainsi à l'esprit scientifique un faible essor rudimentaire,
il tendait éminemment, d'une autre part, à exciter directement les
méditations philosophiques, en établissant, entre toutes nos idées
quelconques, une première liaison fondamentale, qui, malgré sa nature
essentiellement chimérique, n'en était pas moins alors infiniment
précieuse. Jamais, depuis cette époque, les conceptions humaines n'ont
pu retrouver, à un degré aucunement comparable, ce grand caractère
d'unité de méthode et d'homogénéité de doctrine, qui constitue l'état
pleinement normal de notre intelligence, et qu'elle avait alors
spontanément acquis sous la domination franche et uniforme du système
théologique. C'est seulement à la prépondérance, plus pure encore et
plus universelle, de la philosophie positive, qu'il appartiendra, dans
un inévitable et prochain avenir, de réaliser, d'une manière beaucoup
plus parfaite et surtout plus durable, cette propriété fondamentale.
Le monothéisme lui-même, quoique résultant d'une systématisation plus
avancée, n'a pu satisfaire autant que le polythéisme à une telle
condition, parce que, dans l'état mental correspondant, une partie des
spéculations humaines avait déjà commencé à échapper irrévocablement
à la philosophie théologique proprement dite, de manière à en altérer
sensiblement la nature primitive, comme on le verra au chapitre
suivant. Il est donc aisé de concevoir pourquoi l'esprit d'ensemble,
aujourd'hui si rare, devait, au contraire, se rencontrer fréquemment
en un temps où, non-seulement la faible étendue des diverses notions
permettait à chacun de les embrasser toutes, mais où surtout leur
commune subordination à une même philosophie théologique les
rendait toujours immédiatement comparables entre elles. Quoique ces
rapprochemens dussent alors être le plus souvent chimériques, cependant
leur usage spontané et continu devait certainement constituer, à
la longue, un état plus normal que l'anarchie philosophique qui
caractérise la situation transitoire des modernes, et que tant
d'esprits faux ou étroits s'efforcent maintenant d'éterniser. Aussi
ne suis-je point surpris que d'éminens penseurs, appartenant surtout
à l'école catholique, aient, de nos jours, expressément déploré,
comme une sorte de dégradation fondamentale de notre intelligence,
l'irrévocable décadence de cette philosophie antique, qui, se plaçant
directement à la source de tout, ne laissait rien sans liaison et sans
explication quelconques, par l'uniforme application de ses conceptions
théologiques. Tous ceux qui, dans ce siècle, ont profondément senti
la nécessité sociale de l'esprit d'ensemble, mais sans apprécier les
vraies conditions essentielles qui lui sont désormais imposées, ont
pu être conduits à une telle aberration, dont l'illustre de Maistre
a offert un exemple si mémorable, surtout par son parallèle général,
admirable à beaucoup d'égards, entre le principal caractère de la
science antique et celui de la science moderne. Sans se laisser
entraîner à ces regrets stériles, et même irrationnels, où l'on
méconnaît directement la destination purement provisoire de la
philosophie théologique, il est certainement impossible de ne point
admirer son aptitude spéciale, non-seulement à déterminer, comme je
l'ai tant prouvé, le premier essor fondamental de notre intelligence,
mais encore à favoriser long-temps son développement graduel, en
fournissant spontanément à son activité continue un aliment et une
direction également indispensables, jusqu'à ce que le progrès des
connaissances réelles ait pu enfin permettre un meilleur régime
mental. En considérant même la détermination de l'avenir comme le but
final de toutes les spéculations philosophiques quelconques, on doit
reconnaître, en général, que la divination théologique a véritablement
ouvert la voie à notre prévision scientifique, malgré l'inévitable
antagonisme qui a dû ultérieurement s'établir entre elles, et qui a
surtout manifesté l'irrécusable supériorité propre à la philosophie
positive, sous la seule condition, encore inaccomplie, d'une
généralisation suffisante.

Sous un rapport plus spécial et plus direct, on peut enfin reconnaître
que cette philosophie religieuse, surtout à l'état de polythéisme,
quoique toute de fiction et d'inspiration, tendait immédiatement à
exciter un certain développement élémentaire de l'esprit d'observation
et d'induction. Malgré qu'elle ne dût lui assigner qu'un office
purement subalterne, toujours subordonné aux besoins et aux indications
théologiques, elle lui offrait cependant un champ très vaste et un but
fort attrayant, qui n'auraient pu alors autrement exister, en liant
profondément tous les phénomènes quelconques à la destinée de l'homme,
principal objet du gouvernement divin. Les superstitions même qui nous
paraissent aujourd'hui les plus absurdes, telles que la divination
par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes, etc., ont eu
primitivement, outre leur haute importance politique, un caractère
philosophique vraiment progressif, comme entretenant habituellement une
énergique stimulation à observer avec constance des phénomènes dont
l'exploration ne pouvait, à cette époque, inspirer directement aucun
intérêt soutenu. A quelque chimérique emploi que l'on destinât ainsi
les observations de tous genres, elles ne s'en trouvaient pas moins
recueillies d'avance pour un meilleur usage ultérieur, et n'auraient
pu, sans doute, alors être autrement obtenues. Il est, par exemple,
incontestable, suivant la juste remarque de Kepler, que les chimères
astrologiques ont long-temps servi à maintenir le goût habituel des
observations astronomiques, après l'avoir primitivement inspiré.
C'est ainsi pareillement que l'anatomie doit, ce me semble, avoir
nécessairement puisé ses premiers matériaux dans les explorations
spontanément résultées de l'art des aruspices, sur la détermination
de l'avenir par l'examen attentif du foie, du cœur, du poumon, etc.,
des animaux sacrifiés. Il existe, même aujourd'hui, des phénomènes
qui, n'ayant pu être soumis jusqu'ici à aucune théorie vraiment
scientifique, laissent en quelque sorte regretter encore que cette
institution primordiale des observations, malgré ses immenses dangers,
ait été détruite avant de pouvoir être convenablement remplacée,
et sans garantir seulement la conservation des renseignemens déjà
obtenus. Tels sont surtout, pour la physique concrète, la plupart
des phénomènes météorologiques, et principalement ceux de la foudre,
qui, dans l'antiquité, étaient le sujet spécial d'une exploration
scrupuleuse et continue, relativement à l'art des augures. Quiconque
saura s'affranchir aussi bien des préjugés modernes que des anciens,
déplorera sans doute la perte totale des nombreuses observations que
les augures étrusques, par exemple, avaient dû recueillir à ce sujet
pendant une longue suite de siècles, et que la saine philosophie
pourrait utiliser aujourd'hui, d'une manière même plus fructueuse,
j'ose l'avancer, que nos puériles compilations météorologiques,
dépourvues de toute direction rationnelle. On a beau maintenant vanter
outre mesure l'absence totale de prédispositions et d'intentions
quelconques; il n'y a certainement d'efficacité durable, pour les
progrès de nos vraies connaissances, que dans les observations
instituées avec un but déterminé, dût-il être essentiellement
chimérique, à défaut d'une sage impulsion théorique. Aucun autre
exemple ne pourrait mieux manifester cette invariable nécessité
mentale, que celui de l'exploration vague et insignifiante de nos
prétendus météorologistes, qui, malgré le vain étalage d'une exactitude
minutieuse, dressent habituellement des tableaux assez infidèles
pour ne pas même rappeler à chaque spectateur le véritable caractère
atmosphérique de la journée précédente: il serait difficile, sans
doute, que les registres des augures[8] eussent été plus mal tenus. En
étendant à tous les cas possibles la même appréciation, chacun pourra
mettre en pleine évidence, envers tous les phénomènes quelconques,
l'indispensable office du polythéisme quant au premier essor de
l'esprit d'observation; sans excepter même les phénomènes intellectuels
et moraux, dont l'enchaînement fondamental avait dû être alors, pour
l'interprétation des songes, le sujet inévitable d'observations très
délicates, journellement poursuivies avec une scrupuleuse persévérance,
qui ne pourra se retrouver plus convenablement que sous l'influence
ultérieure d'un développement plus avancé de la philosophie positive.

    Note 8: La manière même dont ces antiques observations ont
    été irrévocablement perdues est éminemment propre à confirmer
    l'indispensable nécessité de diriger toute exploration réelle
    d'après une théorie quelconque, théologique ou positive, afin
    d'assurer, outre son efficacité primitive, la conservation de
    ses résultats. Car, l'histoire ne nous indique aucune cause
    spéciale de destruction pour les recueils d'observations
    augurales, qui ne sauraient d'ailleurs avoir si complétement
    disparu par de simples accidents, ni par suite des luttes
    religieuses. Il est clair ici que l'influence la plus
    destructive a surtout consisté dans la profonde indifférence de
    l'esprit humain pour un tel ordre d'observations, d'après le
    changement général des croyances théologiques, et avant que le
    développement de la science réelle ait pu suffisamment inspirer
    à leur égard une autre sorte d'intérêt spéculatif.

Telles sont, en principe, les éminentes propriétés intellectuelles
du polythéisme sous le seul point de vue scientifique, qui devait
néanmoins lui être plus défavorable qu'aucun autre. Quoique son
influence ait été nécessairement beaucoup plus intime et plus
décisive envers les beaux-arts, elle doit être ici bien plus aisément
appréciable, comme plus évidente et moins contestée, notre examen
devant surtout consister à en caractériser nettement la vraie source
générale, bien plus que les résultats effectifs.

Il importe d'abord de rectifier, à ce sujet, une irrationnelle
exagération, encore trop commune, qui attribue aux beaux-arts un
office tellement fondamental dans la société antique, que son économie
générale n'aurait pas eu réellement d'autre base intellectuelle. C'est
abusivement confondre la philosophie et la poésie, qui, en tout temps,
ont dû être profondément distinctes, avant même d'avoir pu recevoir
leurs dénominations propres, et sans excepter l'époque, d'ailleurs bien
moins prolongée qu'on n'a coutume de le supposer, où elles étaient
également cultivées par les mêmes esprits; à moins toutefois qu'on
ne prît sérieusement pour de la poésie l'artifice mnémonique d'après
lequel on versifie les formules religieuses, morales, scientifiques,
etc., afin d'en faciliter la transmission permanente. Dans tous les
degrés de la vie sauvage, il est aisé de reconnaître que la puissance
sociale de la poésie et des autres beaux-arts, quelque considérable
qu'elle puisse être, demeure toujours nécessairement secondaire envers
l'influence théologique, qu'elle peut utilement aider, et dont elle
doit être hautement protégée, mais sans jamais pouvoir la dominer.
Le grand Homère, quoi qu'on en ait dit, n'était certainement point
un philosophe ou un sage, encore moins un pontife ou un législateur:
seulement sa haute intelligence s'était profondément imbue de tout
ce que la pensée humaine avait produit jusque alors de plus avancé
en tous genres, comme l'ont toujours fait ensuite tous les génies
poétiques ou artistiques, dont il demeurera sans cesse le type
le plus éminent[9]. Platon, qui, sans doute, a dû comprendre le
véritable esprit de l'antiquité, n'aurait certainement point exclu
de sa célèbre utopie le plus général des beaux-arts, si une telle
influence était réellement aussi fondamentale qu'on le suppose dans
l'économie des sociétés anciennes. Aux temps du polythéisme, comme
à tout autre âge de l'humanité, l'essor et l'action des divers
beaux-arts ont toujours reposé, de toute nécessité, sur une philosophie
préexistante et unanimement admise, qui seulement, à cette première
époque, devait leur être plus spécialement favorable, ainsi que je
vais l'expliquer. Quoique, par une réaction inévitable, l'influence
poétique ait dû alors contribuer beaucoup à étendre et à consolider
l'empire théologique, elle n'a pu certainement l'établir. Soit pour
l'individu, soit pour l'espèce, jamais les facultés d'expression n'ont
pu dominer directement les facultés de conception, auxquelles leur
nature propre les subordonne toujours nécessairement, quel qu'ait
pu être le développement respectif des unes et des autres. Toute
inversion réelle de cette relation élémentaire tendrait directement à
la désorganisation fondamentale de l'économie humaine, individuelle
ou sociale, en abandonnant la conduite générale de notre vie à ce
qui ne peut que l'embellir et l'adoucir: d'où résulterait une sorte
d'aliénation chronique. Or, quoique la philosophie directrice dût
avoir alors un tout autre caractère qu'aujourd'hui, l'état moral de
l'humanité, aussi pleinement normal que de nos jours, n'en était
pas moins soumis aux mêmes lois essentielles. Au fond, ce qui était
alors accessoire a dû réellement demeurer tel, aussi bien que ce qui
était principal, les formes seules ayant changé, d'après le degré
de développement. Combien d'éminens personnages l'antiquité ne nous
offre-t-elle point presque insensibles aux charmes de la poésie et des
autres beaux-arts, sans cesser néanmoins de représenter avec énergie
l'état social correspondant, ce qui eût été évidemment impossible dans
l'hypothèse exagérée que nous examinons! Pareillement, en sens inverse,
les peuples modernes sont aujourd'hui bien loin de se rapprocher du
vrai caractère antique, quoique le goût de la poésie, de la musique,
de la peinture, etc., s'y purifie et s'y propage toujours davantage,
et y soit probablement déjà plus répandu, surtout en Italie, qu'il n'a
jamais pu l'être chez aucune société ancienne, du moins eu égard aux
esclaves, qui en formaient toujours la masse principale.

    Note 9: C'était une aberration réservée à notre siècle que
    celle de prétendus poètes se glorifiant systématiquement
    de leur ignorance scientifique et philosophique, qu'ils
    tentent vainement d'ériger en garantie d'originalité. Il
    ne serait cependant point nécessaire de remonter jusqu'à
    l'exemple fondamental d'Homère, et ensuite de Virgile, et en
    général de tous les grands poètes de l'antiquité, pour faire
    ressortir hautement cette condition préalable du développement
    normal de tout véritable génie poétique, de s'être d'abord
    intimement familiarisé avec toutes les éminentes conceptions
    contemporaines. L'observation même des temps modernes la
    manifeste spontanément de toutes parts, quoique une telle
    obligation ait dû y devenir plus pénible, par suite d'un
    développement plus avancé. Dante, Arioste, Shakespeare, etc.,
    étaient certainement au niveau général des connaissances
    humaines correspondantes, aussi bien que Corneille, Milton,
    Molière, etc.: tous avaient d'abord trempé leur génie dans la
    philosophie contemporaine la plus avancée, avant de l'appliquer
    à la plus éminente poésie. Il en est essentiellement de même
    envers les autres beaux-arts, comme le montrent, pour la
    peinture, les exemples si décisifs de Léonard de Vinci, de
    Michel-Ange, de Poussin, etc. De telles confirmations d'une
    maxime d'ailleurs évidente, peuvent faite convenablement
    apprécier le stupide orgueil de ces versificateurs qui
    s'applaudissent aujourd'hui d'en être restés encore à la
    physique de Lucrèce et d'Épicure, etc.

Après cet indispensable éclaircissement préliminaire, sans lequel cette
grande question ne saurait être convenablement posée, nous pourrons
exactement apprécier l'admirable essor général que le polythéisme a dû
spontanément imprimer à l'ensemble des beaux-arts, et qui les a élevés
alors à un degré de puissance sociale, dont l'équivalent n'a pu se
reproduire ultérieurement, faute de conditions suffisamment favorables:
abstraction faite d'ailleurs de la haute participation que leur réserve
notre prochain avenir, et que je caractériserai sommairement à la fin
de cet ouvrage. La forme initiale de la philosophie théologique à
l'état de fétichisme, tendait déjà, d'une manière évidente et directe,
à favoriser le développement poétique et artistique de l'humanité,
en transportant immédiatement à tous les corps extérieurs notre
sentiment fondamental de la vie, comme je l'ai indiqué au chapitre
précédent. Afin de comprendre suffisamment la portée de cette première
appréciation, il faut considérer que, par leur nature, les facultés
esthétiques se rapportent surtout à la vie affective, bien plus qu'à la
vie intellectuelle, habituellement trop peu prononcée, dans l'organisme
humain, pour comporter aucune véritable expression ou imitation,
susceptible d'être communément sentie avec énergie et jugée avec
justesse, soit par l'interprète, soit par le spectateur. Or, nous avons
reconnu combien cette philosophie primitive est en harmonie générale
avec cette prépondérance fondamentale de la vie affective, qui n'a
jamais pu être, à aucune époque ultérieure, aussi pleinement consacrée.
Telle est donc, en principe, la tendance nécessaire du fétichisme à
favoriser directement l'essor spontané des beaux-arts, et surtout de la
poésie et de la musique, par lesquelles a dû principalement commencer
le développement esthétique de l'humanité. Jamais l'ensemble du monde
extérieur n'a pu être conçu depuis dans un état aussi parfait de
correspondance intime et familière avec l'âme du spectateur, qu'il
l'était naturellement sous ce naïf régime de notre première enfance,
individuelle et sociale, où le double caractère essentiel de la
philosophie théologique se prononçait le plus complétement possible,
soit quant à l'immédiate vitalité de tous les corps quelconques, soit
en ce qui concerne l'étroite subordination de tous les phénomènes à
la destinée humaine. Les trop rares fragmens de poésie fétichique,
ancienne ou contemporaine, que nous pouvons maintenant apprécier,
manifestent surtout cette supériorité caractéristique relativement aux
êtres inanimés, dont la description a toujours été ensuite beaucoup
moins favorable à l'art poétique, et, à plus forte raison, à l'art
musical, même sous le règne du polythéisme, qui, malgré ses ressources
spéciales à cet égard, n'en avait pas moins déjà cessé de vivifier
directement la matière. Toutefois, le polythéisme compensait, en
partie, ce genre d'infériorité esthétique par l'ingénieux expédient
spontané des métamorphoses, qui du moins conservait l'intervention
du sentiment et de la passion dans chacune des principales origines
inorganiques, quoique ce reste indirect de vie affective, dès lors
borné à la première formation de l'individu, ou même de l'espèce, fût
loin d'ailleurs d'équivaloir, en énergie poétique, à la conception
primitive d'une vitalité directe, personnelle, et continue. Mais, les
beaux-arts devant, par leur nature, avoir surtout pour objet le monde
moral, cette incontestable supériorité poétique du fétichisme à l'égard
du monde physique n'avait évidemment qu'une très faible importance,
en comparaison des immenses avantages que, sous tout autre aspect,
le polythéisme présentait spontanément pour seconder l'évolution
esthétique de l'humanité: ce qui doit maintenant nous conduire à
considérer ainsi exclusivement ce second âge religieux, après avoir
suffisamment rempli l'indispensable obligation de rattacher l'ensemble
de cette explication à son vrai point de départ, sans lequel sa
rationnalité eût été gravement altérée.

On doit d'abord regarder comme éminemment favorable à l'essor général
des beaux-arts la propriété fondamentale du polythéisme, ci-dessus
notée, d'éveiller nécessairement, de la manière la plus spontanée
et la plus directe, le plus libre et le plus actif développement
de l'imagination humaine, ainsi érigée en principal arbitre de la
philosophie primitive, en tant qu'immédiatement investie de la
détermination spéciale des divers êtres fictifs auxquels on attribuait
alors la production de tous les phénomènes quelconques. Pour l'espèce,
comme pour l'individu, ce second âge mental constitue évidemment la
prépondérance franche et explicite de l'imagination sur la raison;
tandis que, sous le pur fétichisme, la domination intellectuelle
appartenait surtout au sentiment, bien plus qu'à l'imagination
proprement dite, encore peu excitée. C'est ainsi que le polythéisme,
en stimulant toutes nos facultés, a dû plus particulièrement et
plus fortement seconder l'élan de celles d'où dépend principalement
l'évolution esthétique de l'humanité. Telle est, sans doute, la
première cause de cette confusion philosophique, précédemment
rectifiée, qui a fait envisager, par une dangereuse exagération, le
polythéisme tout entier comme une vraie création poétique, parce que sa
formation avait naturellement exigé le même genre essentiel d'activité
mentale qui a présidé ensuite au développement des beaux-arts, quand
ce système général de conceptions a été suffisamment établi. Mais,
quoique ce système ait dû, au contraire, évidemment servir de base
préalable à ce développement, il faut reconnaître, en second lieu,
que, sous un semblable régime, la fonction, soit intellectuelle, soit
sociale, de la poésie et des autres beaux-arts, sans jamais avoir pu,
même alors, devenir réellement prépondérante, devait être cependant,
de toute nécessité, beaucoup moins secondaire qu'à aucun âge ultérieur
de l'humanité. En effet, une telle constitution religieuse attribuait
spontanément aux facultés esthétiques une participation accessoire, et
pourtant directe, aux opérations théologiques fondamentales; tandis
que, sous le monothéisme, les beaux-arts ont été nécessairement réduits
à un office de culte, et, tout au plus, de propagation, sans avoir
désormais aucune part quelconque à l'élaboration dogmatique, comme
je l'expliquerai au chapitre suivant. Sous le polythéisme, quand
la philosophie avait introduit, pour l'explication des phénomènes
physiques ou moraux, une divinité nouvelle, la poésie devait évidemment
s'en emparer afin d'achever l'opération en donnant, à cet être d'abord
abstrait et peu déterminé, un costume et des mœurs convenables à sa
destination, ainsi qu'une histoire suffisamment détaillée; de manière
à lui imprimer nettement ce caractère concret, si indispensable,
surtout alors, à la pleine efficacité, sociale et même mentale,
d'une semblable conception. Or, cette importante attribution, que le
fétichisme n'avait pu admettre, puisque les divinités s'y trouvaient
spontanément concrètes, a dû certainement concourir avec énergie à
l'essor général des beaux-arts, ainsi investis, d'une manière continue
et régulière, d'une sorte de fonction dogmatique, éminemment propre à
leur procurer une autorité et une considération que l'état ultérieur de
la philosophie théologique n'a pu comporter au même degré. En troisième
lieu, le fétichisme ne pouvait, par sa nature, s'étendre que fort tard
et très imparfaitement à l'explication du monde moral, dont l'intuition
immédiate lui servait, au contraire, directement de base générale
pour la conception du monde physique: tandis que le polythéisme, sans
perdre un tel caractère fondamental, plus ou moins inhérent, de toute
nécessité, comme je l'ai établi, à une théologie quelconque, possédait
spontanément la propriété capitale d'être essentiellement applicable
aux divers phénomènes moraux et même sociaux. Aussi est-ce surtout dans
ce second âge religieux que la philosophie théologique est devenue
vraiment universelle, en recevant ce grand et indispensable complément,
qui dès lors a constitué de plus en plus, et encore davantage sous
le monothéisme, sa principale attribution, et la seule même qu'elle
s'efforce vainement de conserver aujourd'hui. Il serait assurément
superflu de faire ici expressément ressortir l'évidente importance
esthétique de cette extension spontanée de la philosophie, à l'état
polythéique, au monde moral et social, si clairement apte à fournir
aux beaux-arts leur champ principal et presque exclusif. Enfin, leur
développement général a été directement favorisé par le polythéisme,
sous un quatrième et dernier aspect fondamental, d'après la base
éminemment populaire qu'une telle religion assurait si largement à
l'action esthétique. Les beaux-arts, destinés surtout aux masses,
doivent, en effet, par leur nature, éprouver l'indispensable besoin
de s'appuyer sur un système convenable d'opinions familières et
communes, dont la prépondérance préalable est également indispensable
pour produire et pour goûter, afin de préparer suffisamment entre
l'interprète actif et le spectateur passif cette harmonie morale qui
d'avance dispose l'un à seconder spontanément les moyens d'expression
employés par l'autre, et sans laquelle aucune œuvre d'art ne saurait
être pleinement efficace, même sous le point de vue individuel, et, à
plus forte raison, sous l'aspect social. C'est le défaut d'une telle
condition, trop rarement accomplie dans l'art moderne, qui permet
d'y expliquer le peu d'effet réel de tant de chefs-d'œuvre, conçus
sans foi et appréciés sans conviction, et qui, malgré leur éminent
mérite, ne peuvent exciter en nous que les impressions générales
inhérentes aux lois fondamentales de la nature humaine; en sorte
qu'il en résulte presque toujours une influence trop abstraite, et
par suite peu populaire. Or, la supériorité esthétique du polythéisme
est, à cet égard, encore plus irrécusable qu'à tout autre; car aucune
philosophie quelconque n'a pu, évidemment, jamais obtenir depuis une
plénitude de popularité comparable à celle du polythéisme au temps de
sa prépondérance. Le monothéisme lui-même, au moment de sa plus grande
splendeur, ne fut pas certainement aussi populaire que cette antique
religion, dont les hautes imperfections morales ne devaient d'ailleurs
que trop seconder et propager l'influence primitive. Une régénération
fondamentale, encore trop confusément appréciable, surtout sous ce
rapport, pourra seule ultérieurement établir, par l'ascendant universel
de la philosophie positive, un système d'opinions fixes et unanimes
aussi susceptible de fournir une base vraiment populaire au large
développement des beaux-arts, pourvu que leur essor soit enfin conçu
dans un esprit réellement conforme à la nature caractéristique de la
civilisation moderne, comme je l'indiquerai au soixantième chapitre.

Par cet ensemble de motifs, l'aptitude nécessaire du polythéisme
à seconder spécialement l'évolution esthétique de l'humanité, se
trouve donc ici suffisamment expliquée. Or, n'eût-il rendu que cet
éminent service, il aurait certainement concouru, suivant un mode
indispensable, au développement fondamental de notre espèce, dont
une telle évolution devait constituer, par sa nature, l'un des
principaux élémens. Dans le vrai système de l'économie humaine,
individuelle ou sociale, les facultés esthétiques sont, en quelque
sorte, intermédiaires entre les facultés purement morales et les
facultés proprement intellectuelles: leur but les rattache aux unes,
leur moyen aux autres. Aussi leur développement convenable peut-il
très heureusement réagir à la fois sur l'esprit et sur le cœur,
constituant ainsi spontanément l'un des plus puissans procédés généraux
d'éducation, soit intellectuelle, soit morale, que nous puissions
concevoir. Chez le très petit nombre d'organisations éminentes, où
la vie mentale devient prépondérante, surtout à la suite d'un long
exercice continu et presque exclusif, l'influence des beaux-arts tend
à rappeler la vie morale, alors trop souvent oubliée ou dédaignée.
Mais, dans l'immense majorité de notre espèce, où, au contraire,
l'activité intellectuelle, spontanément engourdie, doit être
essentiellement absorbée par l'activité affective, le développement
esthétique sert habituellement de préambule indispensable au vrai
développement mental, outre son importance propre et permanente,
trop incontestable pour qu'il faille la signaler ici. Telle est
la grande phase spéciale que l'humanité devait accomplir sous
la direction du polythéisme, si éminemment propre, d'après les
explications précédentes, à cette heureuse destination. C'est ainsi
qu'il a indirectement tendu à exciter, non-seulement chez quelques
hommes choisis, mais surtout dans la masse entière, un premier degré
de vie intellectuelle permanente, par une douce et irrésistible
influence, que chacun alors subissait avec délices, indépendamment
d'ailleurs de son action mentale proprement dite, ci-dessus analysée.
L'observation journalière du développement individuel des hommes
ordinaires suffirait seule à faire apprécier toute la valeur de cet
indispensable office, en vérifiant clairement qu'il n'y a presque
jamais d'autre moyen d'éveiller, ou même d'entretenir, une certaine
activité purement spéculative, distincte de l'exercice forcé que
les nécessités humaines imposent habituellement à notre chétive
intelligence: témoigner quelque intérêt pour les beaux-arts, sera
certainement, en tout temps, le symptôme le plus commun d'une vraie
naissance à la vie spirituelle. Sans doute, un tel progrès est
encore loin du terme naturel de l'éducation humaine, individuelle
ou collective, comme je l'ai indiqué au cinquantième chapitre. Car,
le but essentiel, dans l'un et l'autre cas, consiste finalement à
transférer, autant que possible, l'influence directrice à la raison,
et non à l'imagination. Mais, si le caractère propre de l'humanité
a commencé à se prononcer, dès sa première enfance, par l'ascendant
du sentiment sur l'instinct animal, ce qui a été essentiellement
le résultat spontané du fétichisme, il n'est pas douteux que cette
prépondérance de l'imagination sur le sentiment, constituée par
l'évolution esthétique accomplie sous le polythéisme, n'ait déterminé
un grand pas général vers l'état définitif et pleinement normal, où la
raison prend enfin directement et ouvertement les rênes du gouvernement
humain; situation finale, dont le monothéisme a puissamment tendu à
nous rapprocher, comme l'expliquera la leçon suivante, mais qui ne
saurait être suffisamment réalisée que sous l'empire universel de la
philosophie positive. Ainsi, la phase philosophique que nous apprécions
dans le polythéisme ne pouvait, par sa nature, constituer qu'un
degré intermédiaire, qu'il serait très dangereux de prétendre ériger
en terme véritable de l'éducation humaine; mais c'était, non moins
évidemment, un intermédiaire strictement indispensable, qui n'était
pas susceptible d'être franchi, et sans lequel l'essor ultérieur
des plus hautes facultés de l'homme serait resté essentiellement
impossible. Quoique l'esprit esthétique et l'esprit scientifique
diffèrent certainement beaucoup, cependant ils emploient réellement,
chacun à sa manière, les mêmes forces fondamentales du cerveau, en
sorte que le premier genre d'activité intellectuelle peut servir, à un
certain degré, de préambule ou d'introduction au second, sans dispenser
aucunement toutefois d'une autre préparation plus spéciale, que nous
apprécierons en son lieu, et à laquelle devait surtout présider le
monothéisme. Sans doute, le génie, éminemment analytique et abstrait,
de la principale observation scientifique proprement dite, envers le
monde extérieur, est radicalement distinct du génie, essentiellement
synthétique et concret, de l'observation esthétique, qui, dans tous
les phénomènes quelconques, s'attache à saisir presque exclusivement
le côté humain, en y étudiant leur influence effective sur l'homme,
spécialement envisagé quant au moral. Néanmoins, il y a évidemment
entre eux quelque chose de profondément commun, la disposition,
également nécessaire, à observer avec justesse, qui exige ou suggère
des précautions mentales fort analogues pour prévenir et rectifier les
aberrations dans l'un ou l'autre cas. L'analogie est beaucoup plus
complète en ce qui concerne l'étude de l'homme lui-même, où le savant
et l'artiste ont également besoin de certaines notions identiques,
quoiqu'ils n'en doivent pas faire le même usage. On ne saurait donc
méconnaître la secrète affinité directe qui existe, à divers titres,
entre l'un et l'autre esprit, malgré leurs profondes différences
caractéristiques, et qui, par suite, doit rendre le développement
plus rapide du premier susceptible de préparer utilement l'essor plus
tardif du second. Si cette relation a lieu nécessairement chez ceux
d'abord qui, à l'un ou l'autre égard, participent activement à la
culture intellectuelle, une influence analogue doit s'exercer aussi,
à un moindre degré, sur la masse passive. Pour plus de clarté, je me
suis borné, dans une telle appréciation, à considérer seulement, de
part et d'autre, ce qui concerne la simple élaboration préalable,
destinée à procurer les matériaux convenables. Or, le rapprochement
serait jugé bien plus intime si je pouvais ici comparer également la
combinaison finale de ces premiers élémens, inévitablement soumise aux
mêmes lois essentielles, soit qu'il s'agisse d'une œuvre esthétique ou
scientifique. Mais les notions ordinaires sur la marche générale des
compositions intellectuelles, surtout quant aux beaux-arts, sont encore
beaucoup trop vagues et trop obscures pour qu'un semblable parallèle
pût avoir toute son utilité philosophique, à moins d'entraîner dans
des explications fort étendues, entièrement incompatibles avec la
nature et la destination de cet ouvrage. Quoi qu'il en soit, les
indications précédentes suffisent, sans doute, à rendre incontestable
l'influence spéciale que l'essor primitif du génie esthétique a dû
exercer, sous le polythéisme, sur l'état mental de l'humanité, pour
y préparer, sous le monothéisme, la naissance consécutive du vrai
génie scientifique, indépendamment de son office général, ci-dessus
apprécié, quant au premier éveil de l'activité spéculative, dans le
seul mode qui fût d'abord possible. Les limites nécessaires de ce
traité m'ont prescrit aussi de ne faire ici aucune distinction formelle
entre les divers beaux-arts, soit en ce qui concerne leur relation
au polythéisme, soit relativement à la liaison de leur développement
avec l'évolution fondamentale de l'humanité. Mais, si je pouvais ici
plus spécialement examiner cet intéressant sujet, il me serait aisé
d'étendre la théorie que je viens d'esquisser jusqu'à la détermination
rigoureuse de l'ordre spontané suivant lequel ces différens arts ont
dû historiquement surgir et croître, en tout temps et en tout lieu,
sauf les perturbations exceptionnelles, où la succession essentielle
deviendrait encore appréciable à une scrupuleuse analyse. Ne devant
point insister davantage sur les considérations esthétiques, je me
borne donc à énoncer cet ordre, que tout lecteur familiarisé avec
la vraie philosophie des beaux-arts pourra facilement examiner. Il
consiste en ce que chaque art a dû se développer d'autant plus tôt,
qu'il était, par sa nature, plus général, c'est-à-dire susceptible
de l'expression la plus variée et la plus complète, qui n'est point
toujours, à beaucoup près, la plus nette ni la plus énergique: d'où
résulte, comme série esthétique fondamentale, la poésie, la musique, la
peinture, la sculpture, et enfin l'architecture, en tant que moralement
expressive[10].

    Note 10: La stricte exactitude historique, et même
    philosophique, exigerait peut-être que l'on fît commencer
    une telle série par cet art, plus spontané et plus primitif
    qu'aucun autre, qui, intimement lié au langage mimique, dont il
    ne constitue qu'une sorte d'exagération naturelle, à peu près
    comme la musique envers la parole, offre, avec tant d'évidence,
    dans les moindres degrés de la vie sauvage, le premier moyen
    d'expression animée, et jusqu'à un certain point idéalisable,
    de nos sentimens individuels ou sociaux, et surtout de nos
    passions les plus énergiques. Mais un tel art, essentiellement
    tombé en désuétude, depuis que le langage d'action a dû perdre
    graduellement presque toute son importance initiale, doit être
    de plus en plus envisagé comme éteint, si ce n'est à titre
    de simple auxiliaire subalterne de la plupart des autres;
    ainsi que le témoigne clairement, malgré tant d'encouragemens
    systématiques, sa misérable réduction, chez les modernes, à
    une froide et stérile combinaison de signes essentiellement
    conventionnels, devenus presque inintelligibles pour ceux même
    qui les assemblent, et où les cervelets émoussés trouvent seuls
    habituellement une stimulation réelle, bien qu'accessoire. Il
    y a long-temps, sans doute, que l'idéalisation des sentimens
    humains ne s'exprime plus que par des moyens plus parfaits et
    plus nobles; quoique leur développement ait dû être, en effet,
    postérieur, cette circonstance ne saurait désormais être prise
    en considération que dans un traité tout spécial sur l'ensemble
    de révolution esthétique de l'humanité.

En terminant cette appréciation capitale, propre à nous dispenser
essentiellement de toute explication analogue dans presque tout
le reste de notre opération historique, il importe d'y signaler
son aptitude spéciale à résoudre spontanément la grande et célèbre
objection que les beaux-arts semblent offrir nécessairement à la
théorie générale du progrès continu de l'humanité, par le seul fait de
leur incontestable prééminence en un temps qui, à tout autre titre,
ne représente évidemment que l'enfance de notre espèce. On voit
maintenant, en effet, comme je l'avais annoncé au quarante-huitième
chapitre, à quoi tient ce paradoxe apparent, en reconnaissant ainsi
par quel concours nécessaire de causes naturelles le principal essor
des beaux-arts devait avoir lieu sous l'empire du polythéisme,
sans qu'une telle correspondance puisse rationnellement indiquer
aucune vraie diminution ultérieure dans l'ensemble de nos facultés
esthétiques, qui seulement, malgré leur développement toujours continu,
n'ont pu retrouver depuis ni une stimulation aussi directe et aussi
énergique, ni d'aussi importantes attributions, ni des dispositions
aussi favorables, toutes circonstances entièrement indépendantes de
leur activité intrinsèque et du mérite propre de leurs productions.
Sans renouveler la fameuse discussion sur les anciens et les modernes,
il est impossible de méconnaître les nombreux et éclatans témoignages
qui prouvent, avec une irrésistible évidence, que le génie humain
n'a nullement baissé au fond, même pendant la prétendue nuit du
moyen-âge, surtout en ce qui concerne le premier des beaux-arts,
dont le progrès général est, au contraire, incontestable. Même dans
le genre épique, quoique le mode essentiel de conception en ait été
jusqu'ici le moins adapté à la nature de la civilisation moderne,
on ne saurait certainement citer, en aucun temps, un génie poétique
plus fortement organisé que celui de Dante ou de Milton, ni une
imagination aussi puissante que celle d'Arioste. Quant à la poésie
dramatique, l'énergie spontanée de Shakespeare, l'admirable élévation
de Corneille, l'exquise délicatesse de Racine, et l'incomparable
originalité de Molière, ne redoutent certainement aucun parallèle
antique. A l'égard des autres beaux-arts, on ne peut plus contester
aujourd'hui la haute prééminence de la musique moderne, soit italienne,
soit allemande, malgré une moindre influence sociale dans un milieu
moins favorable, sur la musique des anciens, essentiellement dénuée
d'harmonie, et réduite, comme celle de toutes les sociétés peu
avancées, à des mélodies extrêmement simples et uniformes, où la seule
mesure constituait le principal moyen d'expression. Il en est sans
doute de même relativement à la peinture, considérée non-seulement dans
sa partie technique, dont le progrès continu est évident, mais dans
sa plus haute expression morale, pour laquelle nous n'avons certes
aucun sujet de penser que l'antiquité eût rien produit d'équivalent,
par exemple, aux chefs-d'œuvre de Raphaël, ni à beaucoup d'autres
ouvrages modernes. L'exception apparente relative à la sculpture
s'expliquerait aisément, si elle est suffisamment réelle, comme
essentiellement due aux mœurs et à la manière de vivre des anciens,
qui devaient naturellement leur procurer une connaissance plus intime
et plus familière des formes humaines. Enfin, pour l'architecture,
indépendamment des immenses progrès qu'a évidemment reçus, chez les
modernes, sa partie industrielle la plus usuelle, on ne saurait
méconnaître, ce me semble, sous le seul point de vue esthétique,
l'éminente supériorité de tant d'admirables cathédrales du moyen-âge,
où la puissance morale d'un tel art est certainement poussée à un degré
de sublime perfection, que ne pouvaient offrir, malgré leur régularité,
les plus beaux temples antiques, comme j'aurai lieu de l'expliquer
sommairement au chapitre suivant. Après avoir judicieusement opéré ces
diverses comparaisons directes, il faudrait ensuite, pour parvenir à
une appréciation vraiment rationnelle, prendre, d'une autre part, en
haute considération la stimulation esthétique nécessairement beaucoup
moindre inhérente jusqu'ici au caractère essentiel de la civilisation
moderne, malgré de plus grands encouragemens personnels, dus surtout à
la vulgarisation croissante du goût. Les beaux-arts étant, en général,
destinés à retracer avec énergie notre existence morale et sociale, il
est clair que, quoique spontanément convenables à toutes les phases de
l'humanité, ils doivent nécessairement s'adapter de préférence à une
sociabilité plus homogène et plus fixe, dont le caractère, plus complet
et plus prononcé, comporte une représentation plus nette et mieux
définie; ce qui avait éminemment lieu dans l'antiquité, sous l'empire
du polythéisme. Or, nous reconnaîtrons, au contraire, que, depuis
le commencement du moyen-âge, l'état social moderne n'a, pour ainsi
dire, constitué jusqu'ici qu'une immense transition, essentiellement
accomplie, sans une physionomie assez stable et assez tranchée, sous
la présidence indispensable du monothéisme, qui, par sa nature,
devait moins encourager le développement esthétique, et seconder
davantage l'essor scientifique. Toutes les causes principales devaient
donc concourir à y ralentir notablement la marche des beaux-arts;
et, cependant, loin d'avoir subi aucune dégénération réelle, les
faits témoignent, avec une éclatante évidence, que leur génie s'est
élevé, dans presque tous les genres déjà créés, au niveau et même
au-dessus des plus éminentes productions antiques, indépendamment
des nouvelles issues qu'il est parvenu à s'ouvrir par beaucoup
d'admirables chefs-d'œuvre, par exemple, dans ces compositions,
éminemment modernes, qualifiées du nom impropre de romans: il n'y a
eu de diminution réelle que dans l'influence sociale correspondante,
d'après les motifs précédemment expliqués. Ainsi, l'accomplissement,
même en ce genre, d'un véritable progrès, malgré des conditions
peu favorables, montre clairement que les facultés esthétiques de
l'humanité, loin de décroître, sont assujéties, comme toutes les
autres, à un développement continu: aux yeux du moins de tous les
vrais philosophes qui, à cet égard, sauront se préserver suffisamment
de la tendance vulgaire à juger les beaux-arts uniquement sur l'effet
produit; d'où il résulterait, par exemple, si l'on pouvait être
pleinement conséquent à cet étrange principe, qu'il faudrait accorder
le premier rang à la composition d'une danse nègre, susceptible, en cas
opportun, de déterminer un entraînement plus irrésistible que celui
dû à la plus puissante poésie ancienne ou moderne. Quand, après une
longue et pénible préparation, la civilisation moderne aura finalement
développé, avec la prépondérance suffisante, son vrai caractère propre,
ce qui serait impossible sans l'ascendant général de la philosophie
positive, l'humanité s'élèvera à un état social éminemment progressif,
et néanmoins plus homogène et plus stable que celui de l'antiquité
polythéiste, où les beaux-arts trouveront à la fois un nouveau champ
et des attributions nouvelles, aussitôt que leur génie essentiel se
sera convenablement adapté au nouveau régime intellectuel, comme je
l'indiquerai sommairement à la fin du volume. C'est alors seulement
que pourra être directement utilisée, dans toute sa plénitude,
pour le bonheur commun de notre espèce, cette admirable éducation
graduelle de nos facultés esthétiques, qui, continuée, avec tant de
succès, chez les modernes, malgré tant d'entraves, y témoigne si
clairement de leur irrésistible spontanéité: c'est alors enfin que se
manifestera familièrement, aux yeux de tous, cette irrécusable affinité
fondamentale qui, d'après les lois nécessaires de l'organisation
humaine, unit spontanément le sentiment du beau, d'une part, au goût du
vrai, et, d'une autre part, à l'amour du bon.

Après avoir ainsi suffisamment accompli l'appréciation intellectuelle
du polythéisme, d'abord sous le point de vue scientifique, et ensuite
sous l'aspect esthétique, il n'y a pas lieu de s'arrêter ici à
caractériser expressément son influence générale sur le développement
continu des aptitudes industrielles de l'humanité. Cette dernière
détermination s'effectuera d'ailleurs spontanément ci-dessous, en ce
qu'elle peut offrir d'utile à notre principale opération, quand nous
considérerons celle des trois formes essentielles du polythéisme qui
devait surtout présider à un tel développement, résultat complexe
de l'essor mental et de l'essor social. Nous avons, en outre, déjà
reconnu, au chapitre précédent, l'importance initiale de la philosophie
théologique, même à l'état de simple fétichisme, pour exciter et
soutenir d'abord l'activité humaine dans sa première conquête du
monde extérieur. Or, il suffit maintenant d'ajouter, à ce sujet, que
le polythéisme devait nécessairement exercer, sous ce rapport, une
influence plus directe et plus étendue que celle du pur fétichisme.
Celui-ci, en effet, en divinisant la matière, ne pouvait évidemment,
sans une sorte d'inconséquence sacrilége, en tolérer l'altération
journalière; du moins jusqu'à ce que la naissance d'un vrai sacerdoce,
sous l'astrolâtrie, eût permis, comme je l'ai expliqué, de commencer
à discipliner cette logique spontanée de l'esprit religieux. Le
polythéisme, au contraire, isolant nettement chaque divinité des
corps soumis à son empire, n'interdisait plus, par sa nature, la
modification volontaire du monde extérieur, et y provoquait même
souvent à divers titres; outre qu'il réalisait directement, au plus
haut degré, la propriété stimulante inhérente à toute philosophie
théologique, en mêlant l'action surnaturelle à la plupart des
entreprises humaines, d'une manière bien plus spéciale et plus intime
qu'on n'a pu la concevoir depuis: en sorte que, pour peu que l'action
devînt importante, chacun pouvait s'y sentir familièrement appuyé de
quelque divine assistance. En même temps, l'inévitable organisation
d'un puissant sacerdoce tendait à régulariser ces vagues influences,
qui, livrées à leur jeu naturel, devaient produire tant d'incertitudes
ou d'aberrations. On conçoit, enfin, que la multiplicité des dieux
fournissait, à cet égard, de précieuses ressources spéciales, pour
neutraliser spontanément, d'après leur opposition mutuelle, cette
disposition anti-industrielle plus ou moins attachée, de toute
nécessité, à la nature intime de l'esprit religieux, ainsi que je
l'ai expliqué à la fin du volume précédent. Sans un tel expédient,
sagement appliqué par l'autorité sacerdotale, il est évident que le
dogme général du fatalisme, précédemment signalé comme indispensable
au polythéisme, aurait tendu directement à arrêter l'essor naissant de
l'activité humaine. Aussi le monothéisme, où ce dogme prend surtout
la forme, non moins oppressive, d'un optimisme absolu, et qui est
radicalement privé de ce puissant correctif dû au croisement immédiat
des volontés directrices, serait-il, par sa nature, moins favorable
que le polythéisme à l'action progressive de l'humanité sur le monde,
si l'époque même de son avènement spontané ne coïncidait point
nécessairement, comme je l'expliquerai au chapitre suivant, avec cet
état plus avancé de l'évolution humaine qui, malgré les apparences
vulgaires, diminue au fond l'influence et le besoin de l'esprit
religieux dans la vie réelle. Quand cette indispensable coïncidence
n'a pas lieu suffisamment, par suite d'un passage prématuré à l'état
monothéique, d'après une aveugle imitation, cette tendance délétère
se fait nettement sentir: ainsi que l'histoire ne le témoigne que
trop, envers plusieurs nations dont les progrès ultérieurs eussent été
certainement plus fermes et plus rapides, si elles fussent restées
plus long-temps sous le régime polythéique, au lieu de s'élever trop
brusquement au monothéisme, avant d'y être encore convenablement
préparées, et uniquement entraînées par une indiscrète ardeur,
provenue d'exemples hétérogènes. On ne saurait donc méconnaître les
propriétés spéciales du polythéisme pour encourager le développement
spontané de notre activité industrielle, jusqu'à ce que, par le progrès
continu de l'étude de la nature, elle puisse commencer à prendre
son vrai caractère rationnel, sous l'influence correspondante de
l'esprit positif, qui, en lui ouvrant le plus vaste champ, lui imprime
directement le mouvement à la fois le plus sage et le plus hardi.

Du reste, afin qu'une telle appréciation soit suffisamment exacte,
il ne faut jamais oublier que la guerre constituait alors, de
toute nécessité, la principale occupation de l'homme, et que, par
conséquent, on jugerait très mal l'industrie ancienne si, comme nos
habitudes doivent nous y porter aujourd'hui, on y négligeait les arts
dont la destination était essentiellement militaire. Ces arts ont dû
être long-temps prépondérans, en vertu de leur importance supérieure,
et aussi d'après la plus grande facilité intrinsèque de leur
perfectionnement propre. Les premiers outils de l'homme ont toujours
été nécessairement des armes, soit contre les animaux, soit contre
ses compétiteurs. Pendant une longue suite de siècles, son adresse
et sa sagacité pratique ont dû être principalement occupées, par un
exercice énergique et continu, à instituer et à améliorer les appareils
militaires, offensifs ou défensifs; et ces efforts, outre leur
indispensable utilité primitive, n'ont pas d'ailleurs été entièrement
superflus pour le progrès ultérieur de l'industrie proprement dite,
qui, par d'heureuses transformations, en a souvent tiré des indications
importantes. Sous cet aspect, il faut constamment regarder l'état
social de l'antiquité comme radicalement inverse de notre état moderne,
où la guerre est devenue enfin purement accessoire, tandis que, chez
les anciens, elle devait avoir habituellement une haute prépondérance.
Aussi dans l'antiquité, de même que parmi les sauvages actuels,
les plus grands efforts de l'industrie humaine se rapportaient-ils
essentiellement à la guerre, qui y donna lieu à tant de créations
vraiment prodigieuses, surtout pour l'art des siéges. Chez les
modernes, au contraire, quoique l'immense progrès des arts mécaniques
et chimiques ait dû accessoirement y déterminer d'importantes
innovations militaires, dont toutefois on s'exagère beaucoup la valeur,
il est néanmoins certain que le système des armes se présente comme
beaucoup moins perfectionné, relativement à l'ensemble actuel des
moyens humains, qu'il ne l'était, chez les Grecs et les Romains, eu
égard à l'état industriel correspondant[11]. Il est donc indispensable
de considérer aussi cet art prépondérant, si l'on veut convenablement
caractériser l'influence générale du polythéisme sur le développement
industriel de l'humanité.

    Note 11: J'ai souvent entendu un marin distingué (mon
    malheureux ami feu le capitaine Montgéry), qui avait embrassé,
    avec une éminente rationnalité relative, le système entier de
    l'art de la guerre, à la fois terrestre et navale, conception
    extrêmement rare aujourd'hui, déplorer amèrement, pour
    caractériser la faible consommation intellectuelle exigée
    par la guerre moderne, que l'art de détruire, quoique, par
    sa nature, le plus facile de tous, se trouvât beaucoup moins
    perfectionné maintenant que l'art de produire, malgré la
    difficulté supérieure de celui-ci. Mais, si ce militaire
    vraiment philosophe eût suffisamment complété son intéressante
    observation, comme son érudition spéciale, aussi judicieuse
    qu'étendue, le lui eût aisément permis, en reconnaissant que,
    chez les anciens, la relation était essentiellement inverse,
    il y eût aperçu une nouvelle confirmation de cette heureuse
    transformation sociale qui, chez les modernes, faisant de plus
    en plus de la guerre une affaire habituellement accessoire, ne
    détourne ordinairement à cet usage que la moindre partie des
    efforts intellectuels, comme je l'expliquerai ailleurs.

Pour compléter l'appréciation abstraite du polythéisme, il nous reste
maintenant à juger directement son aptitude sociale proprement dite,
analysée d'abord sous le point de vue politique, alors nécessairement
prépondérant, et ensuite sous l'aspect purement moral, qui manifeste
plus qu'aucun autre l'imperfection radicale d'un tel régime
théologique.

L'ensemble des explications déjà contenues dans ce volume et dans le
dernier chapitre du précédent, a dû faire d'avance apprécier hautement
l'importance fondamentale de cette première propriété du polythéisme
qui consiste à détacher enfin nettement de la masse sociale une classe
éminemment spéculative, également affranchie des soins militaires et
industriels, et susceptible, par son ascendant spontané, de donner
graduellement à la société humaine une consistance durable et une
organisation régulière. Tandis que le fétichisme, ainsi que nous
l'avons reconnu, ne déterminait point nécessairement l'institution
d'un vrai sacerdoce, si ce n'est dans sa dernière phase, à l'état
d'astrolâtrie, d'où il a passé au polythéisme, il est évident que
celui-ci, au contraire, devait être, de sa nature, éminemment favorable
à un tel établissement, par cela seul qu'il introduisait des divinités
pleinement indépendantes de la matière, et qui, habituellement
inaccessibles, ne pouvaient communiquer avec l'humanité que par
l'intermédiaire indispensable de ministres spéciaux, prédestinés en
quelque sorte à cette mystérieuse fonction. La multiplicité des dieux
était même très propre à faire d'abord sentir avec plus d'énergie cette
urgente nécessité sociale, aussi bien qu'à étendre et à accélérer le
développement de la classe sacrée, quoiqu'elle ait dû ensuite beaucoup
contribuer, par l'inévitable dispersion de l'autorité sacerdotale,
à diminuer sa consistance et à altérer son indépendance, comme je
l'expliquerai ci-dessous. C'est ainsi que le polythéisme, pendant
qu'il constituait la seule philosophie alors susceptible d'imprimer
à l'esprit humain un premier essor, soit scientifique, soit surtout
esthétique, soit même industriel, instituait, d'une autre part, non
moins spontanément, la seule corporation sociale qui pût alors acquérir
assez de loisir et de dignité pour se livrer avec succès à cette triple
culture intellectuelle, vers laquelle son ambition spéciale devait
d'abord la pousser autant que sa vocation naturelle. Mais j'ai déjà
suffisamment signalé, quoique d'une manière implicite, les heureuses
conséquences sociales de cette institution vraiment fondamentale,
organe nécessaire, en un genre quelconque, de ce progrès primitif, dont
nous venons d'apprécier le principe essentiel et la marche générale.
Il s'agit maintenant d'examiner surtout les conséquences directement
politiques d'un tel établissement, en déterminant son influence
nécessaire sur l'économie caractéristique des sociétés anciennes,
considérées quant à la haute destination politique qui devait leur
appartenir spécialement dans l'ensemble de l'évolution humaine.

En quelque état d'enfance que l'humanité soit considérée, elle
manifeste toujours spontanément certains germes primordiaux des
principaux pouvoirs politiques, soit temporels ou pratiques, soit même
spirituels ou théoriques. Sous le premier point de vue, les qualités
purement militaires, d'abord la force et le courage, plus tard la
prudence et la ruse, y deviennent habituellement, dans les expéditions
de chasse ou de guerre, la base immédiate d'une autorité active,
au moins temporaire. De même, sous le second aspect, quoique moins
connu, par une simple extension naturelle du gouvernement domestique,
la sagesse des vieillards, nécessairement chargés de transmettre
l'expérience et les traditions de la tribu, y acquiert bientôt une
certaine puissance consultative, sans excepter les peuplades où les
moyens de subsistance sont restés encore assez précaires et assez
incomplets pour exiger régulièrement le douloureux sacrifice des parens
trop caduques. A cette autorité naturelle, on voit aussi commencer
l'adjonction spontanée d'une autre influence élémentaire, celle
des femmes, qui, en tout temps, a dû constituer, envers un pouvoir
spirituel quelconque, un important auxiliaire domestique, tendant
à modifier par le sentiment, comme celui-ci par l'intelligence,
l'exercice direct de la prépondérance matérielle. C'est ainsi que, même
sous le plus grossier fétichisme, la société humaine nous présente
inévitablement, d'après une judicieuse analyse, les germes spontanés
de tous les plus grands établissemens ultérieurs. Mais ces divers
rudimens primitifs d'un système politique resteraient bornés, de toute
nécessité, à une existence fort précaire et très imparfaite, à la fois
essentiellement temporaire et locale, si le polythéisme ne venait
point les rattacher graduellement à la double institution fondamentale
d'un culte régulier et d'un sacerdoce distinct, qui peut seule
permettre, entre les différentes familles, l'établissement naissant
d'une véritable organisation sociale, susceptible de consistance et
de durée. Telle est d'abord la principale destination politique de
la philosophie théologique, ainsi parvenue à son second âge naturel.
C'est alors surtout qu'on peut nettement reconnaître que cette grande
attribution sociale résulte directement de cet essor d'opinions
communes sur les sujets qui intéressent le plus l'esprit humain, et
de cette formation spontanée de la classe spéculative généralement
respectée qui en devient spécialement l'organe indispensable; beaucoup
plus que des craintes ou des espérances relatives à la vie future,
auxquelles on a si abusivement rapporté de nos jours toute l'efficacité
sociale des doctrines religieuses, et qui, à cette époque, n'avaient
encore certainement qu'une très faible influence. D'abord, en aucun
temps, cette dernière force théologique n'a pu exercer une puissante
action sous le point de vue purement politique, seul actuellement
considéré; sa principale application a dû être essentiellement morale,
quoique, même à ce titre, on ait trop souvent confondu avec elle,
comme je le montrerai, le pouvoir, répressif ou directeur, inhérent
à l'existence d'un système quelconque d'opinions communes. En outre,
il est incontestable qu'une telle force n'a pu acquérir que fort
tardivement une haute importance sociale, quand le polythéisme très
développé avait déjà réalisé son principal office; ou, plus exactement,
c'est sous le régime monothéique qu'elle a dû seulement obtenir
sa plus grande efficacité, ainsi que je l'expliquerai au chapitre
suivant. Ce n'est pas que, dès les premiers temps, l'homme n'ait dû
involontairement obéir à cette tendance spontanée, à la fois mentale
et morale, si aisément explicable, qui l'entraîne à desirer et même
à supposer l'éternité d'existence, soit passée, soit surtout future.
Mais cette croyance naturelle, à laquelle on attribue une influence
si exagérée, subsiste certainement très long-temps avant de comporter
aucune véritable application politique ou même morale: d'abord parce
que les théories théologiques ne s'étendent que lentement, comme on
l'a vu, aux phénomènes de l'homme et de la société; et ensuite par ce
motif plus spécial que, après avoir été ainsi complétées, et lorsque
la direction immédiate des affaires humaines est enfin devenue la
principale fonction des dieux, ce n'est point essentiellement sur la
vie future que portent encore les plus puissantes émotions de crainte
et d'espérance, alors concentrées surtout dans la vie présente, seule
susceptible de toucher suffisamment des esprits aussi grossiers[12].
Indépendamment d'un tel auxiliaire, l'indispensable office politique
du polythéisme, pour généraliser et consolider l'organisation naissante
des sociétés humaines, a donc directement résulté, surtout à l'origine,
de son institution spontanée d'un certain système d'opinions communes
et d'une autorité spéculative correspondante, que le fétichisme n'avait
pu suffisamment établir, et qui, évidemment, ne pouvaient provenir
encore d'aucun autre principe quelconque. Dans cette phase sociale,
la nature du culte, admirablement adaptée à l'état corelatif de
l'humanité, consiste essentiellement en fêtes nombreuses et variées,
où l'essor primitif des beaux-arts trouve journellement un heureux
exercice, et qui constituent souvent, chez des populations de quelque
étendue, déjà liées par une langue commune, le principal motif des
réunions habituelles; comme le montre si clairement l'exemple de la
Grèce, dont les fêtes générales conservèrent long-temps une haute
importance, jusqu'à l'époque de l'absorption romaine, pour en réunir
les différentes nations, malgré leurs fréquentes luttes intérieures.
Puis donc que, même envers de simples divertissemens, la philosophie
théologique et l'autorité qui en dérive offrent alors le seul moyen
réel d'organiser entre les hommes une convergence quelconque, à la
fois étendue et durable, il n'est pas étonnant que tous les pouvoirs
naturels, quelle que soit leur origine propre, viennent spontanément
puiser à cette source commune une indispensable consécration, sans
laquelle leur influence sociale resterait trop bornée et trop
fugitive, et dont l'inévitable nécessité explique assez le caractère
essentiellement théocratique que la plupart des philosophes ont
justement reconnu à tout gouvernement primitif.

    Note 12: Les poèmes d'Homère offrent, ce me semble, de
    fréquentes occasions de reconnaître, d'une manière nettement
    irrécusable, combien étaient encore récentes, de son temps,
    les théories morales du polythéisme sur les peines et les
    récompenses réservées à la vie future, puisque les plus éminens
    esprits paraissent alors principalement occupés à propager
    ces salutaires croyances, évidemment peu répandues encore
    chez les nations même les plus avancées. Cette observation
    n'est pas moins décisive d'après la lecture des livres de
    Moïse, où, malgré l'état de monothéisme prématuré qu'ils
    nous représentent, l'on voit clairement que cette grossière
    population, peu sensible encore à la justice éternelle, ne
    craignait essentiellement que la colère temporelle et directe
    de sa redoutable divinité.

Afin que l'aptitude politique du polythéisme puisse être convenablement
caractérisée, il importe maintenant, après y avoir ainsi rattaché
l'établissement passif d'une véritable organisation sociale,
de considérer surtout cette organisation d'une manière active,
c'est-à-dire quant au but général de la principale action politique
propre à ce degré fondamental de l'évolution humaine: ce qui fera
spécialement ressortir combien le polythéisme était profondément
en harmonie politique avec l'état et les besoins correspondans de
l'humanité aussi bien qu'avec la vraie nature du régime qui devait
alors prévaloir.

Sans rappeler ici les motifs indiqués, à la fin du volume précédent,
pour établir que l'activité sociale devait être d'abord essentiellement
militaire, il suffit de noter que la vie guerrière était alors, d'une
part, strictement inévitable, comme seule conforme à la nature des
penchans prépondérans pendant cette phase de notre développement,
soit individuel, soit collectif, et, d'une autre part, non moins
indispensable, en tant que seule susceptible d'imprimer à l'organisme
politique un caractère déterminé, à la fois stable et progressif.
Mais, outre cette propriété immédiate et spéciale, trop évidente
pour exiger aucune explication, ce premier mode d'existence a une
destination plus élevée et plus générale, en ce qu'il remplit, dans
l'ensemble de l'évolution humaine, un office fondamental, quoique
préparatoire, qui n'aurait pu être autrement réalisé. Il consiste à
procurer graduellement aux associations humaines une grande extension,
et, en même temps, à y déterminer spontanément, chez les classes les
plus nombreuses, la prépondérance régulière et continue de la vie
industrielle: double résultat nécessaire vers lequel tend alors le
développement naturel de l'activité militaire, du moins quand elle
peut suffisamment atteindre son but permanent, la conquête, suivant
les conditions générales qui seront expliquées ci-après. Lorsque, de
nos jours, on continue à préconiser systématiquement les propriétés
civilisatrices de la guerre, comme si elles avaient pu conserver
encore la même valeur, ce n'est sans doute essentiellement que par
une aveugle imitation, dangereuse quoique stérile, de la politique
qui a dû prévaloir dans l'antiquité, et dont la prépondérance se fait
ainsi sentir, malgré l'esprit du christianisme qui la repousse, en
vertu du pernicieux absolutisme de notre philosophie politique. Mais,
restreinte à l'état social des anciens, ou à toute phase analogue du
développement humain, cette appréciation est, au contraire, d'une
profonde justesse, et manque seulement de toute la plénitude énergique
qui conviendrait à une telle situation. Si, chez les modernes, la
guerre, radicalement exceptionnelle, est devenue plutôt funeste que
favorable à l'extension des relations sociales, il est clair que,
chez les anciens, l'adjonction successive, par voie de conquête, de
diverses nations secondaires à un seul peuple prépondérant, constituait
nécessairement l'unique moyen primitif d'agrandir la société humaine.
En même temps, cette domination ne pouvait s'établir et durer
sans comprimer inévitablement, parmi toutes les populations ainsi
subordonnées, l'essor spontané de leur propre activité militaire, de
manière à instituer entre elles une paix permanente, et à les conduire
par suite à la vie purement industrielle, dont l'avènement initial
serait autrement inintelligible, tant cette vie est peu conforme au
vrai caractère de l'homme primitif, comme nous pouvons chaque jour le
vérifier aisément par l'examen attentif du développement individuel.
Telle est donc l'admirable propriété fondamentale suivant laquelle
l'essor libre et naïf de l'activité militaire, spontanément issue,
avec une irrésistible énergie, du premier état de l'humanité, tend
nécessairement, de la manière la plus directe, à discipliner, à
étendre, et à réformer les sociétés humaines, dès lors graduellement
conduites, par cette indispensable préparation, à leur mode final
d'existence. C'est ainsi que, par une heureuse conséquence de sa
supériorité intellectuelle et morale, l'homme a naturellement converti
en un puissant moyen de civilisation cette énergique impulsion qui,
chez tout autre carnassier, reste bornée au brutal développement de
l'instinct destructeur.

L'appréciation sommaire d'une semblable nécessité préliminaire, suffit
pour faire sentir l'aptitude générale du polythéisme à seconder et même
à diriger convenablement cet essor graduel de l'activité militaire.
Quand on a cru que, chez les anciens, les guerres n'étaient point
religieuses, c'est par suite d'une extension abusive du point de vue
social propre aux nations modernes, chez lesquelles le spirituel et
le temporel sont nettement séparés, tandis qu'ils étaient intimement
confondus dans l'antiquité. Si l'on peut dire, en un sens, que les
anciens ne connurent presque jamais les guerres spécialement dites de
religion, c'est précisément parce que toutes leurs guerres quelconques
avaient nécessairement un certain caractère religieux, comme nous
le voyons encore dans les phases sociales analogues; puisque, les
dieux étant alors essentiellement nationaux, leurs luttes se mêlaient
inévitablement à celles des peuples, dont ils partageaient toujours
également les triomphes et les revers. Ce caractère se manifestait
déjà sous le fétichisme, pendant les guerres acharnées, quoique
presque stériles, auxquelles il devait présider, mais, par suite même
de la trop grande spécialité des divinités correspondantes, alors pour
ainsi dire particulières à chaque famille, les luttes militaires ne
pouvaient comporter aucune grande efficacité politique. Les dieux du
polythéisme offraient essentiellement ce juste degré de généralité qui
permettait de rallier sous leurs drapeaux des populations suffisamment
étendues, et, en même temps, cette mesure de nationalité qui les
rendait propres à stimuler davantage l'essor spontané de l'esprit
guerrier. En un tel système religieux, qui comportait l'adjonction
presque indéfinie de nouvelles divinités, le prosélytisme ne pouvait
consister qu'à subordonner les dieux du vaincu à ceux du vainqueur:
mais, sous cette forme caractéristique, il a certainement toujours
existé, à un degré quelconque, dans toutes les guerres anciennes, où
il devait naturellement contribuer beaucoup à développer l'ardeur
mutuelle, même chez les peuples dont les cultes étaient les plus
analogues, et qui cependant adoraient chacun, d'une manière plus
prononcée, quelque divinité éminemment nationale, familièrement mêlée
à l'ensemble de leur histoire spéciale. Or, en même temps que le
polythéisme stimulait ainsi directement l'esprit de conquête, il en
assurait, non moins spontanément, la principale destination sociale,
en facilitant l'adjonction graduelle des populations soumises, qui
pouvaient alors s'incorporer à la nation prépondérante, sans renoncer
aux croyances et aux pratiques religieuses qui leur étaient chères,
à la seule condition de reconnaître l'inévitable supériorité des
divinités victorieuses, ce qui, sous un tel régime théologique,
n'exigeait point la subversion radicale de la première économie
religieuse. Telles sont, en général, les propriétés militaires
fondamentales qui caractérisent le polythéisme, et qui devaient le
rendre, à cet égard, très supérieur, non-seulement au fétichisme,
mais au monothéisme lui-même, dont la destination politique est, en
effet, d'une tout autre nature, comme je l'expliquerai au chapitre
suivant. Le monothéisme, essentiellement adapté à l'existence plus
pacifique des sociétés plus avancées, ne pousse point spontanément
à la guerre, ou plutôt en détourne nécessairement, chez les peuples
également parvenus à cette phase plus éminente du développement social.
Envers les nations restées en arrière, le fanatisme monothéique
n'inspire pas la passion de conquête proprement dite, parce qu'une
telle religion ne saurait comporter l'adjonction réelle des autres
croyances: son génie exclusif doit naturellement provoquer à l'entière
extermination des vaincus idolâtres, ou à leur avilissement continu, à
moins d'une immédiate conversion totale; ainsi que l'histoire en offre
tant d'exemples décisifs, chez les peuples prématurément passés à un
monothéisme avorté, avant d'avoir accompli suffisamment les diverses
préparations sociales indispensables pour assurer l'efficacité d'une
telle transformation, comme les Juifs, les Musulmans, etc. On ne peut
donc méconnaître cette double harmonie fondamentale qui rendait le
polythéisme spécialement apte à diriger le développement militaire des
sociétés anciennes.

Afin de mieux caractériser le principe de cette importante attribution,
je me suis expressément attaché à l'appréciation exclusive et directe
de l'influence la plus intime et la plus générale, sans m'arrêter
aucunement aux considérations accessoires, quelle qu'en soit
l'importance réelle, et sur lesquelles d'ailleurs aucune indication
essentielle n'est ici nécessaire. C'est ainsi, par exemple, qu'il
serait inutile d'expliquer la propriété, maintenant très connue,
suivant laquelle le polythéisme devait spontanément offrir les plus
puissantes ressources spéciales pour faciliter l'établissement et
le maintien d'une rigoureuse discipline militaire, dont les diverses
prescriptions quelconques pouvaient alors être placées, avec tant
d'aisance, sous une protection divine toujours convenablement
choisie, par la voie des oracles, des augures, etc., presque
constamment disponibles, d'après le système régulier de communications
surnaturelles que le polythéisme avait organisé, et que le monothéisme
a dû essentiellement supprimer. On doit seulement appliquer, à cet
égard, les réflexions générales indiquées au chapitre précédent sur
la sincérité spontanée qui devait ordinairement présider à l'emploi
de tels moyens, que nous sommes trop disposés à qualifier aujourd'hui
de jongleries, faute de nous reporter suffisamment à un tel état
intellectuel, où les conceptions théologiques, profondément incorporées
à tous les actes humains, à un degré qui n'a plus existé ensuite, et
dont, par suite, nous n'avons pas une juste idée, devaient si aisément
disposer à décorer naturellement d'une consécration religieuse les
plus simples inspirations directes de la raison humaine[13]. Quand
l'histoire ancienne nous offre quelques rares exemples d'oracles
sciemment faux répandus à dessein dans des vues politiques, elle ne
manque jamais de nous montrer aussi le peu de succès réel de ces
misérables expédiens, par suite de cette solidarité fondamentale
des divers esprits, qui doit essentiellement empêcher les uns de
croire, avec une profonde conviction, ce qui a pu être arbitrairement
forgé par les autres. Sans insister davantage sur un sujet aussi
aisément appréciable, je dois enfin plus spécialement signaler, dans
le polythéisme, une autre propriété politique secondaire, qui lui
appartient d'une manière directe et exclusive, et dont les modernes
n'ont point assez compris la haute portée. Je veux parler de cette
faculté d'apothéose, évidemment particulière à ce second âge
religieux, et qui devait y tant concourir à exalter, au plus éminent
degré, chez les hommes supérieurs, toute espèce d'enthousiasme actif,
et surtout l'enthousiasme militaire. L'immortelle béatification que le
monothéisme a dû substituer ensuite à cette divinisation réelle, n'en
aurait pu offrir, par sa nature, qu'un très faible équivalent: puisque,
l'apothéose, tout en satisfaisant aussi pleinement au desir universel
d'une vie indéfinie, avait, en outre, le privilége spécial de promettre
aux âmes vigoureuses l'éternelle activité de ces instincts d'orgueil et
d'ambition dont le développement constituait pour elles le principal
attrait de l'existence. Quand nous jugeons maintenant cette grande
institution d'après le profond avilissement où elle était graduellement
tombée pendant la caducité du polythéisme, où elle s'était réduite à
une sorte de formalité mortuaire, uniformément appliquée, même aux plus
indignes empereurs, nous ne saurions concevoir une idée convenable de
la puissante stimulation qu'elle devait imprimer, aux temps antérieurs
de foi et d'énergie, lorsque les plus éminens personnages pouvaient
espérer, par un digne accomplissement de leur destination sociale, de
s'élever un jour au rang des dieux ou des demi-dieux, à l'exemple
des Bacchus, des Hercule, etc. Rien n'est plus propre qu'une telle
considération à faire nettement comprendre que tous les principaux
ressorts politiques de l'esprit religieux avaient été réellement
tendus par le polythéisme autant que leur nature puisse le comporter,
en sorte que leur intensité n'a pu éprouver ensuite qu'un inévitable
décroissement. Cette incontestable diminution, alors tant déplorée par
divers philosophes arriérés, qui voyaient ainsi l'humanité à jamais
privée de l'un de ses plus puissans leviers, sans que toutefois le
développement social en ait certes aucunement souffert, peut d'ailleurs
nous disposer aujourd'hui, par un rapprochement spontané, à pressentir,
en général, le peu de solidité réelle des craintes analogues sur la
prétendue dégénération sociale qui menacerait désormais de succéder
à l'extinction totale du régime théologique, dont notre espèce a
graduellement appris à se passer.

    Note 13: Quand on voit, presque de nos jours, un aussi éminent
    esprit que l'illustre Franklin, croire naïvement, suivant
    le précieux et irrécusable témoignage de Cabanis, avoir été
    souvent averti en songe de la véritable issue des affaires
    qu'il poursuivait, on doit aisément comprendre, à plus forte
    raison, comment les grands hommes de l'antiquité pouvaient
    être sincèrement convaincus de la réalité des explications
    surnaturelles qu'ils proposaient habituellement au vulgaire. Je
    dois recommander, à cet égard, la remarque générale, indiquée
    au chapitre précédent, sur l'inconséquence évidente des
    philosophes actuels qui, après avoir reconnu que les anciens
    ne pouvaient journellement se dispenser de telles explications
    sur les moindres sujets de la philosophie naturelle proprement
    dite, croient devoir suspecter leur bonne foi dans l'extension
    très spontanée du même procédé logique aux déterminations
    beaucoup plus complexes de la philosophie morale et sociale.

Pour compléter cette appréciation abstraite des propriétés politiques
du polythéisme, il ne nous reste plus maintenant qu'à considérer,
sous un point de vue plus spécial, les conditions fondamentales du
régime correspondant, dont nous venons de déterminer le but essentiel
et l'esprit général: en d'autres termes, nous devons examiner enfin
les caractères principaux, qui, toujours communs aux diverses formes
réelles d'un tel régime, se montrent directement indispensables à son
organisation effective. Ils consistent surtout dans l'institution
nécessaire de l'esclavage, et dans l'inévitable confusion entre le
pouvoir spirituel et le pouvoir temporel; double différence capitale
de l'organisme polythéique des sociétés anciennes à l'organisme
monothéique de la société moderne.

Quoique personne n'ignore aujourd'hui combien l'esclavage était
radicalement indispensable à l'économie sociale de l'antiquité,
cependant le principe général d'une telle relation n'a pas encore
été convenablement approfondi. Il nous suffira essentiellement,
à cet égard, d'étendre jusqu'au point de vue individuel, notre
explication fondamentale, ci-dessus limitée au point de vue national,
sur la destination nécessairement guerrière des sociétés anciennes,
considérée comme une fonction préliminaire sans laquelle l'ensemble
de l'évolution humaine n'aurait pu s'accomplir. On conçoit d'abord
aisément comment la guerre engendre spontanément l'esclavage, qui y
trouve sa principale source, et qui constitue son premier correctif
général. La juste horreur que nous inspire aujourd'hui cette
institution primitive, nous empêche d'apprécier l'immense progrès
qui dut immédiatement résulter de son établissement originaire,
puisqu'elle succéda partout à l'anthropophagie ou à l'immolation des
prisonniers, aussitôt que l'humanité fut assez avancée pour que le
vainqueur, maîtrisant ses passions haineuses, pût comprendre l'utilité
finale qu'il retirerait des services du vaincu, en l'agrégeant, à titre
d'auxiliaire subalterne, à la famille qu'il commandait: progrès qui
suppose un développement industriel et moral bien plus étendu qu'on
ne le croit d'ordinaire. Suivant la lumineuse remarque de Bossuet, la
seule étymologie devrait encore suffire pour nous rappeler constamment,
d'une manière irrécusable, que l'esclave n'était primitivement qu'un
prisonnier de guerre dont on avait épargné la vie, au lieu de le
dévorer ou de le sacrifier, selon l'usage le plus ancien. Il est
fort probable que, sans une telle transformation, l'aveugle passion
guerrière du premier âge social aurait déterminé depuis long-temps la
destruction presque entière de notre espèce. Les services immédiats
d'une semblable institution n'ont donc besoin d'aucune explication,
non plus que son inévitable spontanéité. Mais son office capital pour
l'évolution ultérieure de l'humanité n'est pas moins incontestable,
quoique plus mal apprécié. D'une part, en effet, elle était évidemment
indispensable à ce libre essor militaire de l'antiquité, dont nous
avons ci-dessus reconnu la destination vraiment fondamentale, et
qui eût été certainement impossible, au degré convenable d'intensité
et de continuité, si tous les travaux pacifiques n'avaient pas été
confiés à des esclaves, soit individuels, soit collectifs: en sorte
que l'esclavage, d'abord résulté de la guerre, servait ensuite à
l'entretenir, non-seulement comme principale récompense du triomphe,
mais aussi comme condition permanente de la lutte. En second lieu, sous
un aspect essentiellement méconnu, mais non moins capital, l'esclavage
antique n'avait pas une moindre importance relativement au vaincu,
ainsi forcément conduit à la vie industrielle, malgré son antipathie
primitive. A cet égard, l'esclavage a eu, pour les individus, la
même destination générale que celle ci-dessus attribuée, pour les
nations, à la conquête. Plus on méditera sur l'aversion profonde que
le travail régulier et soutenu inspire d'abord à notre défectueuse
nature, que l'ardeur guerrière peut seule arracher primitivement à
son oisiveté chérie, mieux on comprendra que l'esclavage offrait
alors la seule issue générale au développement industriel de
l'humanité. Cet éloignement primordial pour la vie laborieuse ne
pouvait être, en effet, radicalement surmonté, chez la masse des
hommes, que par l'action combinée et long-temps maintenue des plus
énergiques stimulans; ce qui a dû spontanément résulter d'une pareille
institution, où le travail, d'abord accepté comme gage de la vie,
devenait ensuite le principe de l'affranchissement. Tel est le mode
fondamental suivant lequel l'esclavage antique devait constituer, dans
l'ensemble de l'évolution humaine, un indispensable moyen d'éducation
générale, qui ne pouvait être autrement suppléé, en même temps qu'une
condition nécessaire de développement spécial.

Les modernes doivent éprouver, comme je l'ai indiqué ailleurs, des
difficultés presque insurmontables à juger sainement une telle économie
sociale, parce qu'ils ne s'en forment ordinairement l'image que
d'après notre esclavage colonial, véritable monstruosité politique,
qui ne peut donner aucune idée juste de la nature de l'esclavage
ancien. Cette aberration partielle et momentanée, si déshonorante
pour notre civilisation, tend nécessairement à la compression commune
de l'activité du maître et de celle de l'esclave, par suite de leur
caractère également industriel, qui fait envisager le repos de l'un
comme une conséquence spontanée du travail de l'autre, et qui cependant
doit inspirer toujours à l'inquiète jalousie du premier une intime
répugnance contre l'essor graduel du second. Tout au contraire,
dans l'esclavage antique, le vainqueur et le vaincu se secondaient
mutuellement pour le développement simultané de leurs activités
hétérogènes mais co-relatives, militaire chez l'un, industrielle
chez l'autre, qui, loin d'être alors rivales, se présentaient comme
réciproquement indispensables, de façon à permettre franchement,
des deux parts, et même à faciliter directement, jusqu'à un degré
déterminé, cette double évolution préliminaire, dont le terme naturel
sera posé au chapitre suivant. Le maintien des institutions devant être
d'autant moins pénible qu'elles sont mieux adaptées à l'état social
correspondant, rien n'est plus propre, assurément, à vérifier cette
appréciation comparative, que le contraste caractéristique entre la
conservation presque spontanée, pendant une longue suite de siècles,
de l'esclavage ancien, sans occasionner de crises dangereuses, si
ce n'est en quelques cas extrêmement rares, quoique les esclaves
fussent habituellement beaucoup plus nombreux que les maîtres,
et les immenses efforts continus des modernes pour procurer, sur
quelques points secondaires du monde civilisé, une chétive existence
de trois siècles à cette anomalie factice, au milieu d'horribles
dangers toujours imminens, malgré la prépondérance matérielle
des maîtres, puissamment assistés d'ailleurs de la civilisation
métropolitaine, qu'ils tendaient aveuglément à faire ainsi dégénérer
en une inqualifiable barbarie, entièrement étrangère à l'évolution
fondamentale de l'humanité. Sous quelque aspect qu'on l'examine,
l'esclavage ancien présente tous les caractères essentiels d'une
institution pleinement normale, puisque, né de la guerre, on le voit
cependant se produire alors, sans aucune irrésistible contrainte, par
une foule de voies secondaires, comme la vente volontaire des enfans,
l'assujétissement des insolvables, etc.; outre que la possibilité
constante, et fréquemment réalisée, d'une telle infortune, chez les
hommes même les plus libres et les plus puissans, y compris les rois,
par suite de l'intensité et de la continuité des guerres anciennes,
devait nécessairement inspirer une répugnance beaucoup moindre pour
un semblable changement de situation, dont nul ne pouvait jamais se
croire suffisamment préservé. Dans la phase sociale analogue que nous
pouvons explorer aujourd'hui, ne voit-on pas souvent des sauvages
spontanément amenés, par la fureur graduelle du jeu, à proposer même
leur renonciation volontaire à la liberté comme une sorte d'extrême
enjeu? Ce n'est pas sans une profonde raison que tous les philosophes
de l'antiquité, et notamment Aristote, regardaient beaucoup d'hommes
comme essentiellement nés pour la servitude; pourvu que, au lieu du
sens absolu alors faussement attaché à cette maxime, on la restreigne
constamment à l'état d'enfance sociale qui l'avait réellement inspirée,
et envers lequel elle n'offre rien de révoltant: puisque l'insouciante
sécurité et l'irresponsabilité totale propres à l'existence servile
doivent long-temps la rendre supportable, et quelquefois même
desirable, aux âmes peu élevées, où la nature caractéristique de
l'humanité n'est pas encore suffisamment développée; comme les sociétés
les plus avancées ne cessent point d'en offrir aujourd'hui des exemples
irrécusables, quoique heureusement exceptionnels.

Au premier aspect, on ne saisit pas nettement la corelation naturelle
du polythéisme à l'institution de l'esclavage, malgré l'éclatant
témoignage que nous présente, à cet égard, l'ensemble de l'analyse
historique. Mais, puisque nous avons reconnu ci-dessus l'aptitude
nécessaire du polythéisme à seconder directement le développement
spontané de l'esprit de conquête, il faut bien, par un prolongement
plus spécial des mêmes motifs, que cet état théologique soit
essentiellement en harmonie avec une telle condition sociale,
spontanément inséparable de la vie guerrière. Une appréciation
immédiate montre, en effet, que le polythéisme doit, à cet égard,
correspondre généralement à l'esclavage, comme, d'une part, le
fétichisme à l'extermination habituelle des prisonniers, et, d'une
autre part, le monothéisme à l'affranchissement final des serfs,
ainsi que je l'expliquerai plus spécialement au chapitre suivant.
Car, le fétichisme est une religion trop individuelle et trop locale
pour établir, entre le vainqueur et le vaincu, aucun lien spirituel,
susceptible de contenir suffisamment, à l'issue du combat, la férocité
naturelle; tandis que le monothéisme est, au contraire, tellement
universel, qu'il tend à interdire, entre les adorateurs du même vrai
dieu, une aussi profonde inégalité, sans leur permettre néanmoins une
aussi intime familiarité avec les partisans d'une autre croyance.
En un mot, l'un et l'autre, quoique en sens inverse, sont également
contraires à l'esclavage, par suite des mêmes caractères essentiels
qui les rendent impropres à la conquête, sauf les perturbations
accidentelles, qui, bien analysées, confirmeront toujours la relation
principale. Sans doute, le monothéisme n'est point, de sa nature,
absolument incompatible avec l'esclavage, pas plus qu'avec la conquête:
mais il n'en a pas moins sans cesse tendu à en détourner pareillement
l'humanité; et cette influence s'est pleinement manifestée dans tous
les cas où le régime monothéique, véritablement spontané et opportun,
a pu succéder convenablement aux préparations sociales indispensables,
comme le montrera la leçon suivante. Les deux âges extrêmes de la vie
religieuse étant ainsi généralement exclus d'une telle explication, il
faut bien que l'âge moyen et principal, caractérisé par le polythéisme,
fournisse la base spirituelle de cette grande institution, qui, sans
doute, n'a pas dû se passer d'un pareil appui plus que tant d'autres
moins importantes. Or, on reconnaît directement, en effet, quant à
l'esclavage comme envers la conquête, que le polythéisme avait, par sa
nature, à la fois assez de généralité pour servir de lien, et assez de
spécialité pour maintenir les distances: le vainqueur et le vaincu,
quoique conservant chacun ses dieux propres, avaient assez de religion
commune pour comporter entre eux une certaine harmonie habituelle,
pendant que, d'un autre côté, la profonde subordination de l'un à
l'autre était consacrée par celle des divinités correspondantes. C'est
ainsi que le polythéisme, en général, s'opposait spontanément, presque
au même degré, d'une part à l'immolation journalière des prisonniers,
d'une autre part à leur affranchissement régulier, et conduisait
immédiatement à sanctionner et à consolider leur esclavage habituel.

Examinons maintenant le second caractère essentiel de l'ancienne
économie sociale, c'est-à-dire, la confusion profonde qui s'y
manifeste, à tous égards, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir
temporel, habituellement concentrés chez les mêmes chefs; tandis que
leur séparation régulière constitue l'un des principaux attributs
politiques de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai
spécialement au chapitre suivant. L'autorité spéculative, alors
purement sacerdotale, et la puissance active, essentiellement
militaire, furent toujours intimement unies sous le régime
polythéique de l'antiquité; et cette combinaison inévitable était
en relation nécessaire avec la destination générale que nous avons
reconnue ci-dessus devoir être propre à ce régime pour l'ensemble
de l'évolution humaine; telle est l'importante explication qui nous
reste à établir sommairement, afin que le système fondamental de la
politique ancienne soit ici suffisamment analysé. Nous n'avons pas
d'ailleurs à distinguer encore entre les deux modes très différens
qu'a dû offrir nécessairement cette concentration caractéristique,
suivant que les attributions militaires étaient subordonnées aux
fonctions sacerdotales, ou que, au contraire, le caractère militaire
avait absorbé, par un développement plus spécial, l'esprit sacerdotal.
Quoique nous devions bientôt considérer ces deux modes comme
nécessairement relatifs, l'un à l'origine du polythéisme, l'autre
à sa destination principale, cette distinction, ici prématurée,
compliquerait inutilement notre appréciation abstraite et générale, qui
en sera d'ailleurs ultérieurement confirmée.

L'antiquité ne pouvait ni ne devait aucunement connaître cette
admirable séparation, spontanément établie, au moyen-âge, sous
l'heureux ascendant du catholicisme, entre le pouvoir purement moral,
essentiellement destiné à régler les pensées et les inclinations, et
le pouvoir proprement politique, directement appliqué aux actes et
aux résultats. Cette division capitale suppose nécessairement, comme
je l'expliquerai au chapitre suivant, un développement préalable
dans l'organisme social, qui était certainement impossible à une
telle époque, où la simplicité et la confusion primitives des idées
politiques n'eussent même pas permis de comprendre la distinction
régulière du maintien des principes généraux de la sociabilité d'avec
leur usage spécial et journalier. Outre ces conditions intellectuelles,
une pareille séparation ne pouvait se réaliser qu'autant que chacun des
deux pouvoirs aurait déjà spontanément établi son existence propre,
d'après une origine indépendante, tandis que, chez les anciens,
ils dérivaient toujours nécessairement l'un de l'autre, soit que
le commandement militaire ne constituât qu'un simple accessoire de
l'autorité sacerdotale, soit, au contraire, que celle-ci fût réduite
à servir d'instrument habituel à la domination des chefs de guerre.
Enfin, la nature nécessairement étroite et locale de la politique
ancienne, essentiellement bornée à une ville prépondérante, lors même
que son empire a dû ensuite s'étendre progressivement à des populations
très considérables, s'opposait évidemment, d'une manière spéciale, à
toute idée d'une semblable division, dont le principal motif immédiat,
au moyen-âge, est précisément résulté du besoin de rattacher à un
pouvoir spirituel commun des nations trop éloignées et trop diverses
pour que leurs gouvernemens temporels ne fussent pas inévitablement
distincts. Aussi rien ne caractérise-t-il mieux le vrai génie politique
de l'antiquité que cette confusion fondamentale et continue entre
les mœurs et les lois, ou les opinions et les actions; les mêmes
autorités y étant toujours occupées à régler indifféremment l'un et
l'autre, quelle que fût d'ailleurs la forme effective du gouvernement.
Jusque dans les cas qui, par leur nature, semblaient devoir indiquer
spontanément la possibilité d'un pouvoir spirituel, distinct et
indépendant du pouvoir temporel, ce mélange intime se reproduit encore
au plus haut degré: comme le témoignent clairement ces mémorables
occasions, alors assez fréquentes, où une ville confiait expressément
la puissance constituante à un citoyen sans magistrature active,
et qui, ainsi devenu momentanément législateur suprême, ne pensait
néanmoins jamais à organiser aucune séparation permanente entre le
pouvoir moral et le pouvoir politique, quoique sa propre position dût
tendre évidemment à lui en suggérer l'idée. Les philosophes eux-mêmes,
dans leurs utopies les plus hasardées, offrant toujours un inévitable
reflet du génie dominant de la société contemporaine, ne distinguaient
pas davantage entre le réglement des opinions et celui des actions,
également confiés à une seule autorité fondamentale; et, cependant,
l'existence régulière de cette classe d'hommes spéculatifs, chez les
principales nations grecques, doit être regardée comme le premier germe
véritable de cette grande division sociale, ainsi que je l'expliquerai
ci-dessous. Ceux d'entre eux qui avaient le plus exagéré le chimérique
espoir ultérieur d'une société finalement régie par des philosophes, ne
concevaient ainsi qu'une pareille concentration de tous les pouvoirs
essentiels en de telles mains; ce qui, d'ailleurs, bien loin de
constituer, suivant leur pensée, un vrai perfectionnement politique,
n'aurait pu réellement aboutir qu'à une rétrogradation capitale, même
comparativement à l'ordre social très imparfait qu'ils prétendaient
améliorer, comme j'aurai lieu de le faire bientôt sentir.

Envisagée sous un autre aspect général, cette confusion fondamentale,
chez les anciens, entre les deux grands pouvoirs sociaux, sera aisément
jugée, non-seulement inévitable d'après les diverses indications
précédentes, mais, en outre, strictement indispensable à l'entière
réalisation de la haute destination politique que nous avons reconnue
ci-dessus devoir appartenir à cet âge préparatoire de l'humanité. Il
est clair, en effet, que l'activité militaire n'aurait pu alors se
développer convenablement, de manière à remplir suffisamment sa mission
principale, si l'autorité spirituelle et la domination temporelle
n'eussent pas été habituellement concentrées chez une même classe
dirigeante. Ce double caractère journalier des chefs militaires, à la
fois pontifes et guerriers, constituait le plus puissant appui de la
rigoureuse discipline intérieure que devaient exiger, à cette époque,
la nature et la continuité des guerres, et qui n'aurait pu autrement
acquérir l'énergie et la stabilité nécessaires. De même, l'action
collective de chaque nation armée sur les sociétés extérieures eût été
radicalement entravée par toute séparation essentielle entre les deux
autorités fondamentales, dont les inévitables conflits eussent alors
tendu presque toujours à troubler la direction générale des guerres et
à gêner la réalisation finale de leurs principaux résultats. Ainsi,
soit au dedans, soit au dehors, le développement continu de l'esprit
de conquête exigeait, dans l'antiquité, une plénitude d'obéissance
et une unité de conception et d'exécution, également incompatibles
avec nos idées modernes sur la division élémentaire des deux grands
pouvoirs sociaux. Le chapitre suivant expliquera directement, en effet,
d'une manière irrécusable, la liaison intime et réciproque qui a dû
exister entre l'établissement d'une telle division et le décroissement
général du système militaire, dès lors devenu essentiellement
défensif, conformément à la nature propre du monothéisme. Dans les
cas exceptionnels, ci-dessus indiqués, où le monothéisme s'est montré
favorable à l'essor intense et prolongé de l'esprit de conquête,
comme chez les Musulmans surtout, on doit noter que cette anomalie a
constamment coïncidé avec la conservation, aussi peu normale, sous
cette nouvelle phase religieuse, de l'ancienne confusion des pouvoirs:
tant une telle concentration est nécessairement inséparable du libre et
plein développement de l'activité militaire.

Après avoir ainsi reconnu combien cette intime combinaison était
à la fois inévitable et indispensable dans la politique générale
de l'antiquité, il est aisé de concevoir maintenant sa corelation
fondamentale avec la nature propre du polythéisme correspondant.
Nous constaterons spécialement, au chapitre suivant, la tendance
nécessaire du monothéisme à séparer le pouvoir spirituel du pouvoir
temporel, du moins quand il s'établit spontanément, chez une population
convenablement préparée, où, sans une telle séparation, il ne
saurait réaliser sa principale destination sociale. Il suffit ici de
reconnaître, en sens inverse, combien le polythéisme est radicalement
incompatible avec toute semblable division. Or, il est évident que la
multiplicité des dieux, par l'inévitable dispersion qui en résulte
dans l'action théologique, s'oppose directement à ce que le sacerdoce
acquière spontanément une homogénéité et une consistance qui lui
soient propres, et sans lesquelles néanmoins son indépendance envers
le pouvoir temporel ne saurait être aucunement assurée. Trop éloignés
désormais d'un pareil régime, nos esprits modernes méconnaissent ou
négligent la rivalité fondamentale qui devait habituellement régner
entre les divers ordres de prêtres antiques, par suite de l'inévitable
concurrence de leurs nombreuses divinités, dont les attributions
respectives, quoique soigneusement réglées, ne pouvaient manquer
d'engendrer de fréquens conflits; ce qui, malgré l'instinct commun
du sacerdoce, tendait nécessairement à prévenir ou à dissoudre toute
grande coalition sacerdotale, pour peu que le pouvoir temporel voulût
sérieusement l'empêcher. Chez les nations polythéistes les mieux
connues, les différent sacerdoces, quoique ayant tenté de s'unir par
plusieurs liens, soit ostensibles, soit secrets, se présentent, en
effet, comme essentiellement isolés dans leur existence propre et
indépendante, et ne se trouvent finalement rapprochés que par leur
uniforme assujétissement à l'autorité temporelle, aisément parvenue à
s'emparer directement des principales fonctions religieuses. Le pouvoir
théologique n'a pu alors éviter une telle subalternité que dans les
cas où il a dû, au contraire, devenir, ou plutôt rester, absolument
prépondérant, par suite d'un essor très rapide de la première évolution
intellectuelle, coïncidant avec un développement encore peu prononcé
de l'activité militaire, comme je l'expliquerai ci-après. En aucune
occasion, la nature du polythéisme n'a pu comporter l'existence d'un
véritable pouvoir spirituel, pleinement distinct et indépendant du
pouvoir temporel correspondant, sans que l'un des deux fût réduit à
ne constituer habituellement qu'un simple appendice de l'autre ou son
instrument général.

Cette explication sommaire achève de faire convenablement ressortir
l'éminente aptitude du polythéisme à correspondre spontanément aux
principaux besoins politiques de l'antiquité; puisque, après avoir
précédemment constaté sa tendance directe à seconder le développement
naturel de l'esprit de conquête, nous reconnaissons maintenant son
influence spéciale pour établir nécessairement la concentration
fondamentale des pouvoirs sociaux, indispensable à la plénitude de ce
développement. Telle est, du moins, le jugement essentiel qu'il faut
porter de cette grande corelation, qui doit être surtout appréciée
d'après la destination générale, si capitale quoique purement
provisoire, qui devait caractériser cet âge social, dans l'ensemble
de l'évolution humaine, suivant nos démonstrations antérieures. On
méconnaîtrait radicalement, à cet égard, le véritable esprit de
l'histoire, si, selon des habitudes encore trop dominantes, au lieu
de considérer principalement le polythéisme dans sa période active et
progressive, on persistait, au contraire, à y faire prévaloir l'examen
de son époque de décomposition, où il est incontestable, en effet,
que le maintien trop prolongé de cette concentration caractéristique,
si long-temps nécessaire, devint, chez tant d'indignes empereurs, le
principe du plus dégradant despotisme que l'humanité ait pu jamais
subir. Mais n'est-il pas évident que le système de conquête, alors
suffisamment développé, avait déjà pleinement atteint sa principale
destination sociale; ce qui, en dissipant à jamais l'utilité provisoire
de cette confusion spontanément établie, par le polythéisme, entre le
pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, n'en laissait plus subsister
que les inévitables dangers, jusque-là contenus ou dissimulés? Qu'y
a-t-il, en ce cas, qui ne soit essentiellement commun à toute vicieuse
prépondérance d'une institution quelconque, survivant mal à propos à
l'accomplissement total de son office provisoire? En terminant cette
importante appréciation, je crois d'ailleurs ne devoir pas négliger
ici l'occasion très naturelle qu'elle m'offre de signaler clairement,
sous un rapport capital, l'inconséquence radicale qui caractérise
aujourd'hui notre philosophie politique, considérée en ce qu'elle a
de commun à tous les partis et à toutes les écoles. J'ai remarqué, au
commencement du volume précédent, avec quelle déplorable unanimité on
repousse maintenant, les uns en haine du catholicisme, les autres par
désuétude de son véritable esprit, toute division réelle entre les
deux pouvoirs, mais en continuant cependant à rêver le monothéisme
comme base nécessaire de l'ordre social. Or, il est désormais évident
que l'on s'efforce ainsi de concilier deux conditions essentiellement
incompatibles; et le chapitre suivant achèvera de dissiper
implicitement toute incertitude à ce sujet, en rendant irrécusable
la corelation spontanée du monothéisme avec une telle division. Ceux
qui, de nos jours, dans leurs étranges pensées de progrès, dictées par
une aveugle imitation de l'antiquité, prétendraient rétablir cette
concentration primordiale, alors aussi fondamentale qu'elle serait
maintenant dangereuse et heureusement impossible, devraient donc,
d'après les explications précédentes, pour être suffisamment conséquens
à leurs vains projets, ne pas s'arrêter au monothéisme, naturellement
antipathique à un tel régime, et rétrograder de plein saut jusqu'au
polythéisme proprement dit, qui en constituait certainement
l'indispensable fondement.

Telles sont, en général, les relations nécessaires du polythéisme
avec les deux principales conditions caractéristiques de la politique
de l'antiquité. Après les avoir ainsi séparément appréciées, il
suffit ici, en les rapprochant, de signaler d'ailleurs leur intime
et constante affinité. Or, il faut bien que l'institution de
l'esclavage et la confusion élémentaire des deux pouvoirs soient,
en réalité, étroitement liées, puisque l'abolition de l'une a
toujours historiquement coïncidé avec la cessation de l'autre, comme
je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. Il est clair
directement, en effet, que l'esclavage ancien était nécessairement en
harmonie avec cette réunion fondamentale de l'autorité spirituelle
à l'autorité temporelle, qui donnait spontanément à l'empire du
maître une certaine consécration religieuse, et qui, en même temps,
affranchissait cette subordination domestique de toute interposition
sacerdotale distincte, propre à contenir cet ascendant absolu.

Les principales propriétés politiques du polythéisme étant désormais
assez nettement caractérisées, il ne nous reste plus ici, pour
en avoir convenablement accompli l'appréciation abstraite, qu'à
l'examiner enfin sous le point de vue moral proprement dit. Outre que
l'analyse politique devait avoir, envers un tel régime, une importance
beaucoup plus capitale, en même temps que les difficultés propres en
devaient être bien supérieures, l'influence morale du polythéisme,
d'ailleurs plus aisément jugeable et ordinairement mieux connue,
pourra maintenant être déterminée d'une manière très sommaire, et
néanmoins suffisante à notre but essentiel, d'après sa correspondance
nécessaire avec l'ensemble des explications précédentes, et surtout
avec le double jugement que nous venons d'établir sur la corelation
fondamentale du polythéisme à l'institution de l'esclavage antique et
à la concentration des deux pouvoirs sociaux. Car, ces deux caractères
essentiels du régime polythéique sont l'un et l'autre éminemment
propres, comme nous l'allons voir, à expliquer directement cette
profonde infériorité morale que tous les philosophes impartiaux se sont
accordés à reconnaître dans le polythéisme comparé au monothéisme.

Sous quelque aspect élémentaire qu'on envisage la morale, personnelle,
domestique ou sociale, suivant la coordination fondamentale établie au
cinquantième chapitre, on ne saurait méconnaître, en effet, combien
elle devait être, chez les anciens, profondément viciée par la seule
existence de l'esclavage. Il serait d'abord superflu de s'arrêter
ici à faire expressément ressortir la profonde dégradation qui en
résultait directement pour la majeure partie de notre espèce, dont le
développement moral, ainsi radicalement négligé, était essentiellement
privé de ce sentiment habituel de la dignité humaine qui en constitue
la principale base, et restait entièrement livré à la seule action
spontanée d'un tel régime, où la servilité devait tant altérer
l'heureuse influence du travail. Quoiqu'une telle appréciation doive,
par sa nature, avoir une extrême importance, puisqu'on ne peut se
dissimuler que le fond principal des nations modernes est surtout
issu de cette malheureuse classe, et qu'il conserve encore, même
chez les populations les plus avancées, quelques traces morales trop
irrécusables d'une pareille origine, cependant la haute évidence de
ce sujet, à l'égard duquel les jugemens ordinaires n'exigent aucune
rectification capitale, doit certainement nous dispenser d'y insister
davantage. Considérons donc seulement l'influence morale de l'esclavage
ancien sur les hommes libres ou maîtres, dont le développement
propre, malgré leur minorité numérique, est alors le plus essentiel
à suivre, comme ayant dû ultérieurement servir de type nécessaire
au développement universel. Sous ce point de vue, il est aisé de
sentir que cette institution, malgré son indispensable nécessité,
ci-dessus expliquée, pour l'évolution politique de l'humanité, devait
profondément entraver l'évolution morale proprement dite. En ce qui
concerne même la morale purement personnelle, quoique la mieux connue
des anciens, il est évident que l'habitude intime d'un commandement
absolu envers des esclaves plus ou moins nombreux, à l'égard desquels
chacun pouvait d'ordinaire suivre presque aveuglément tous ses caprices
quelconques, tendait inévitablement à altérer cet empire de l'homme
sur lui-même qui constitue le premier principe du développement moral,
sans parler d'ailleurs des dangers trop évidens de la flatterie,
auxquels chaque homme libre se trouvait ainsi continuellement exposé.
Relativement à la morale domestique surtout, on ne saurait douter,
suivant la judicieuse observation de De Maistre, que l'esclavage n'y
corrompît directement, en général, à un degré souvent très prononcé,
les plus importantes relations de famille, par les désastreuses
facilités qu'il offrait spontanément au libertinage, au point de
rendre d'abord presque illusoire l'établissement même de la monogamie.
Quant à la morale sociale enfin, dont l'amour général de l'humanité
doit constituer le principal caractère, il est trop aisé de sentir
combien les habitudes universelles de cruauté, si fréquemment gratuite
ou arbitraire, alors familièrement contractées envers d'infortunés
esclaves, essentiellement soustraits à toute protection réelle,
devaient tendre à développer ces sentimens de dureté, et même de
férocité, qui, à tant d'égards, caractérisaient d'ordinaire les mœurs
anciennes, où l'on peut apercevoir leur influence inévitable jusque
chez les meilleurs naturels.

En considérant de la même manière l'autre condition politique
fondamentale des sociétés anciennes, on peut reconnaître, avec non
moins d'évidence, la funeste influence qui devait, en général,
directement résulter de la confusion élémentaire entre le pouvoir
spirituel et le pouvoir temporel, pour entraver profondément, à cette
époque, le développement moral de l'humanité. C'est par suite, en
effet, d'une telle confusion que la morale devait être, chez les
anciens, essentiellement subordonnée à la politique; tandis que, chez
les modernes, au contraire, surtout sous le règne du catholicisme
proprement dit, la morale, radicalement indépendante de la politique,
a tendu de plus en plus à la diriger, comme je l'expliquerai au
chapitre suivant. Un assujétissement aussi vicieux du point de vue
général et permanent de la morale au point de vue spécial et mobile
de la politique, devait certainement altérer beaucoup la consistance
des prescriptions morales, et même corrompre souvent leur pureté,
en faisant trop fréquemment négliger l'appréciation des moyens pour
celle du but prochain et particulier, et en disposant à dédaigner
les qualités les plus fondamentales de l'humanité comparativement
à celles qu'exigeaient immédiatement les besoins actuels d'une
politique nécessairement variable. Quelque inévitable que dût être
alors une telle imperfection, elle n'en est pas moins réelle, ni moins
déplorable. Il est clair, en un mot, que la morale des anciens était,
en général, comme leur politique, éminemment militaire; c'est-à-dire,
essentiellement subordonnée à la destination guerrière qui devait
surtout caractériser cet âge de l'humanité. Plus les nations y étaient
fortement constituées pour ce but principal, plus il devenait la règle
suprême dans l'appréciation habituelle des diverses dispositions
morales, toujours estimées et encouragées en raison de leur aptitude
fondamentale à seconder la réalisation graduelle de ce grand dessein
politique, soit à l'égard du commandement ou de l'obéissance. Ce
caractère moral propre au régime polythéique de l'antiquité peut,
encore aujourd'hui, être directement étudié dans les phases analogues
de sociabilité, chez diverses nations sauvages, pareillement organisées
pour la guerre, et avec une semblable concentration des deux pouvoirs
généraux. En second lieu, il résultait nécessairement d'un tel régime
l'absence ordinaire de toute éducation morale proprement dite, à défaut
de tout pouvoir spécial susceptible de la diriger convenablement, et
que le monothéisme devait seul ultérieurement instituer. L'intervention
arbitraire, trop souvent puérile et tracassière, par laquelle
le magistrat, chez les Grecs et les Romains, tentait directement
d'assujétir la vie privée à de minutieux réglemens presque toujours
illusoires, ne pouvait, sans doute, tenir aucunement lieu de cette
grande fonction élémentaire. Aussi s'efforçait-on alors de suppléer,
quoique très imparfaitement, à cette immense lacune sociale, en
utilisant avec sagesse les occasions spontanées de faire indirectement
pénétrer, dans la masse des hommes libres, un certain enseignement
moral, par la voie des fêtes et des spectacles, qui n'a pu conserver
chez les modernes une égale importance, en vertu même du mode bien
supérieur suivant lequel cette attribution capitale y a été enfin
remplie. L'action sociale des philosophes, surtout chez les Grecs,
et accessoirement chez les Romains, n'avait point, à vrai dire, sous
le rapport moral, d'autre destination essentielle: et cette manière,
si peu satisfaisante, d'abandonner une telle fonction à la libre
intervention d'un office privé, en dehors de toute organisation
légale, n'aboutissait immédiatement qu'à manifester, sous ce rapport,
la profonde imperfection de ce régime, sans pouvoir d'ailleurs la
réparer jamais suffisamment; puisqu'une telle influence devait
presque toujours se réduire à de pures déclamations, essentiellement
impuissantes et souvent dangereuses, quelle qu'ait été, du reste, son
utilité provisoire pour préparer une régénération ultérieure, comme je
l'indiquerai plus loin.

Telles sont, en aperçu, les deux causes principales qui expliquent
convenablement la profonde infériorité justement signalée, sous
le rapport moral, dans l'organisme polythéique de l'antiquité. En
appréciant la morale générale des anciens suivant leur propre esprit,
c'est-à-dire relativement à leur politique, on doit la trouver très
satisfaisante, par son admirable aptitude à seconder, d'une manière
directe et complète, le développement caractéristique de leur activité
militaire: et, en ce sens, elle a pareillement participé à l'ensemble
de l'évolution humaine, qui n'aurait pu d'abord trouver d'issue sans
cette voie naturelle. Mais elle est, au contraire, très imparfaite,
quand on y considère une phase nécessaire de l'éducation purement
morale de l'humanité. On voit ici que cette imperfection ne tient point
essentiellement à l'immédiate consécration des passions quelconques,
autorisée ou facilitée par la nature du polythéisme. Quoique cette
dernière influence soit, à certains égards, incontestable, il n'est
pas douteux néanmoins que les philosophes chrétiens s'en sont formés,
en général, une notion fort exagérée; puisque, à les en croire, on
ne saurait comprendre qu'aucune moralité ait pu résister alors à un
tel dissolvant. Cependant, cet inévitable inconvénient du polythéisme
n'a pu évidemment détruire ni l'instinct moral de l'homme, ni la
puissance graduelle des observations spontanées que le bon sens a dû
bientôt réunir sur les diverses qualités de notre nature, et sur leurs
conséquences ordinaires, individuelles ou sociales. D'un autre côté,
le monothéisme, malgré sa supériorité caractéristique à cet égard,
n'a point certainement réalisé, à un degré plus éminent, sa moralité
intrinsèque, dans les cas exceptionnels où il est resté compatible
avec l'esclavage et avec la confusion des deux pouvoirs, comme on le
verra au chapitre suivant. Enfin, il n'est peut-être pas inutile,
à ce sujet, de noter ici que cette tendance, tant reprochée, d'une
manière absolue, au polythéisme antique, et qui était d'ailleurs une
suite alors nécessaire de l'extension des explications théologiques
à l'étude du monde moral, a pu contribuer à faciliter d'abord, aux
divers sentimens humains, un essor libre et naïf, dont la trop forte
compression originaire eût empêché ensuite, quand la vraie morale
est devenue possible, de bien discerner le degré d'encouragement ou
de neutralisation qu'ils doivent habituellement recevoir. Ainsi,
l'éminente supériorité nécessaire du monothéisme sous ce rapport
capital, ne doit pas faire méconnaître l'irrécusable participation du
polythéisme aux propriétés essentielles de la philosophie théologique
dans l'enfance de l'humanité, soit pour servir d'organe indispensable
à l'unanime établissement de certaines opinions morales, qu'une telle
universalité doit rendre ensuite presque irrésistibles, soit même
pour sanctionner ultérieurement ces règles par la perspective de la
vie future, dont l'entière indétermination naturelle permet aisément
au génie théologique, heureusement assisté du génie esthétique, d'y
construire librement son type idéal de justice et de perfection, de
manière à convertir enfin en un puissant auxiliaire de la morale ce
qui ne fut long-temps qu'une croyance spontanée de notre enfance,
rêvant naïvement, abstraction faite de toute moralité, l'éternelle
prolongation de ses plus chères jouissances. Un coup d'œil rapide
conduit, en effet, à reconnaître directement que, sous tous les aspects
importans, le polythéisme devait déjà ébaucher le développement
moral de l'humanité, indépendamment de son aptitude spéciale à
seconder l'essor des qualités les plus convenables à la destination
caractéristique de ce premier âge social.

Son efficacité est surtout prononcée relativement aux deux termes
extrêmes de la morale générale, d'abord personnelle, et finalement
sociale. Quant à la première, dont les anciens avaient, en général,
dignement reconnu l'importance vraiment fondamentale comme seule
épreuve décisive de nos forces morales, son application militaire était
trop capitale et trop directe pour qu'ils ne se fussent point occupés,
de très bonne heure, à la développer soigneusement, en ce qui concerne
principalement l'énergie, soit active, soit passive, qui, dans la vie
sauvage, constitue la vertu dominante. Commencé sous le fétichisme, ce
développement a dû être extrêmement perfectionné par le polythéisme.
Sous ce rapport moral, quoique le plus élémentaire de tous, les
prescriptions les plus simples et les plus évidentes ne pouvaient
d'abord s'établir unanimement que d'après cette heureuse intervention
spontanée de l'esprit religieux: on n'en saurait douter à l'égard même
des habitudes de purification physique, si essentielles, outre leur
destination immédiate, comme le premier exemple de cette surveillance
continue que l'homme doit nécessairement exercer sur sa personne,
soit pour agir, soit pour résister. En second lieu, relativement à
la morale sociale proprement dite, il est clair que le polythéisme
a directement développé, au plus éminent degré, cet amour de la
patrie que nous avons vu, au chapitre précédent, spontanément ébauché
par le fétichisme, secondant déjà, de la manière la plus naturelle,
l'attachement naïf pour le sol natal. Consacrée et stimulée par le
polythéisme, en vertu de son caractère éminemment national, cette
affection primitive s'était élevée, chez les anciens, comme chez tous
les peuples analogues, à la dignité du patriotisme le plus profond et
le plus énergique, souvent exalté jusqu'au fanatisme le plus prononcé,
et qui devait alors constituer le but principal et presque exclusif
de l'ensemble de l'éducation morale. Il serait superflu d'insister
ici sur l'admirable relation d'un tel sentiment prépondérant, à la
destination spéciale de ce second âge social, ni sur l'intensité
spontanée qu'il devait recevoir, soit du peu d'étendue des nations
anciennes, soit de la nature même des guerres, qui devait, aux yeux de
chacun, présenter sans cesse comme imminents la mort ou l'esclavage,
dont le plus entier dévouement à la patrie pouvait seul habituellement
préserver. Quelque férocité que dût nécessairement entretenir alors une
telle disposition, où la haine de tous les étrangers quelconques était
toujours inséparable de l'attachement au petit nombre des compatriotes,
elle a certainement concouru, outre son application immédiate, au
développement fondamental de notre évolution morale, où elle constitue
un indispensable degré, qui, par sa nature, ne saurait jamais être
impunément franchi, malgré l'incontestable prééminence du terme final
si heureusement établi ensuite par le christianisme dans l'amour
universel de l'humanité, dont l'introduction trop prématurée eût
inévitablement entravé l'indispensable essor militaire de l'antiquité.
On doit aussi, sous le même aspect, rapporter au polythéisme la
première organisation régulière d'un ordre très essentiel, et
aujourd'hui trop superficiellement apprécié, de relations morales
élémentaires, déjà ébauchées par le fétichisme, et que le catholicisme
a, comme je l'expliquerai, admirablement cultivées. Il s'agit des
usages, publics ou privés, qui, par le respect général des vieillards,
et l'habituelle commémoration des ancêtres, tendent à entretenir ce
sentiment fondamental de la perpétuité sociale, si indispensable à
tous les âges de l'humanité, et qui doit désormais devenir encore plus
nécessaire à mesure que les espérances théologiques relatives à la vie
à venir perdent irrévocablement leur ancien ascendant; en même temps
que la philosophie positive tend heureusement, ainsi que je l'établirai
en son lieu, à le développer beaucoup plus qu'il n'a pu l'être
jusqu'ici, en faisant spontanément ressortir, à tous égards, l'intime
liaison de l'individu avec l'ensemble de l'espèce, actuelle, passée,
ou future.

La plus grande imperfection morale du polythéisme concerne la morale
domestique, dont l'antiquité n'avait pu dignement sentir l'inévitable
interposition naturelle entre la morale personnelle et la morale
sociale, alors trop directement rattachées l'une à l'autre, par suite
de la prépondérance nécessaire de la politique. C'est là surtout, comme
le chapitre suivant nous l'expliquera, le titre le plus spécial du
catholicisme à l'éternelle reconnaissance de l'humanité, pour avoir
enfin organisé la morale sur ses vrais fondemens, en s'attachant
principalement à constituer la famille, et à faire dépendre les vertus
sociales des vertus domestiques. Toutefois, on ne saurait méconnaître
l'influence préalable du polythéisme dans le premier essor de la
morale domestique. En se bornant à l'indiquer ici sous le rapport
le plus fondamental, c'est-à-dire, quant aux relations conjugales,
c'est, évidemment, pendant le règne du polythéisme que l'humanité
s'est irrévocablement élevée à la vie vraiment monogame. Quoiqu'on
ait faussement représenté la polygamie comme un invariable résultat
du climat, chacun sait aujourd'hui que, en remontant suffisamment
l'échelle sociale, elle a partout constitué, au Nord aussi bien qu'au
Midi, un attribut nécessaire du premier âge de l'humanité, aussitôt
que la pénurie des subsistances n'empêche plus la brutale satisfaction
de l'instinct reproducteur. Mais, malgré cette préexistence nécessaire
et constante de l'état polygame, il n'en reste pas moins vrai que,
dans notre espèce, encore plus que chez tant d'autres, en vertu même
de sa supériorité caractéristique, l'état purement monogame est le
plus favorable, pour chaque sexe, au plus complet développement de
nos plus heureuses dispositions de tous genres; ce qu'il serait ici
superflu de démontrer expressément, quelles que soient, à cet égard,
les déplorables aberrations momentanées de notre anarchique situation
mentale. Aussi le sentiment graduellement manifesté de cette grande
condition sociale a-t-il déterminé bientôt, presque dès l'origine du
polythéisme, le premier établissement de la monogamie, promptement
suivi des plus indispensables prohibitions sur les cas d'inceste.
Les diverses phases principales du régime polythéique ont même été
toujours accompagnées, comme on le verra ci-après, de modifications
croissantes dans ce mariage primitif, dont le perfectionnement graduel
a constamment tendu à mieux développer, au profit commun de l'humanité,
la nature propre de chaque sexe. Toutefois, le vrai caractère
social de la femme était encore loin d'être suffisamment prononcé,
en même temps que sa dépendance inévitable envers l'homme restait
trop affectée de la brutalité primordiale. Cet essor très imparfait
du vrai génie féminin se manifeste même, sous le polythéisme, par un
indice qu'il importe de noter ici, parce qu'il doit sembler d'abord
présenter, au contraire, un symptôme spécial de l'importance politique
des femmes; je veux parler de cette participation constante, quoique
secondaire, à l'autorité sacerdotale, qui leur est alors directement
accordée, et que le monothéisme leur a irrévocablement enlevée.
La civilisation développe essentiellement toutes les différences
intellectuelles et morales, celles des sexes aussi bien que toutes
les autres quelconques: en sorte que ces sacerdoces féminins propres
au polythéisme ne constituent pas plus une présomption favorable pour
la condition correspondante des femmes, que celles qu'on pourrait
également induire de cette existence presque contemporaine de femmes
chasseresses et guerrières, toujours et partout trop inhérente à un tel
âge social pour pouvoir être entièrement fabuleuse, quelque étrange
qu'elle doive maintenant paraître. Du reste, il serait certainement
inutile de signaler ici l'ensemble décisif des preuves irrécusables
qui, suivant la belle observation de Robertson, établissent,
avec une entière évidence, combien l'état social des femmes était
radicalement inférieur, sous le régime polythéique de l'antiquité,
à ce qu'il est devenu ensuite sous l'empire du christianisme. Il
suffirait, au besoin, de rappeler, à ce sujet, ces amours infâmes, si
justement réprouvés par le catholicisme, et qui ont toujours fait la
honte morale de l'antiquité tout entière, même chez ses plus éminens
personnages: car on ne saurait concevoir un symptôme plus prononcé du
peu de considération alors accordée aux femmes que cette monstrueuse
prédilection qui faisait chercher ailleurs le développement des plus
pures émotions sympathiques, en réservant essentiellement l'union
sexuelle pour son indispensable destination physique, comme l'ont
systématiquement exposé, avec une si révoltante naïveté, dans la
Grèce et à Rome, tant d'illustres philosophes et hommes d'état, à
tous autres égards très recommandables. L'intime corelation de cette
grande aberration primitive avec la vie habituellement trop isolée du
sexe mâle chez les peuples chasseurs ou même pasteurs, et ensuite,
malgré l'état agricole, chez les nations constamment en guerre, est
d'ailleurs trop évidente pour exiger aucune explication, quand on pense
à l'heureuse influence qu'exerce, à cet égard, dans notre vie moderne,
la société presque continuelle des deux sexes. J'ai, en outre, déjà
suffisamment signalé ci-dessus l'influence nécessaire de l'esclavage
dans l'ancienne économie sociale, comme tendant à altérer gravement
l'institution même de la monogamie. Mais, quelque fondés que soient
réellement tous ces divers reproches essentiels, ils ne sauraient
annuler l'indispensable participation du polythéisme à ébaucher aussi,
à tous égards, le développement fondamental de la morale domestique,
quoique avec moins d'efficacité qu'envers la morale personnelle et
la morale sociale, par une impulsion spontanée qui n'aurait pu alors
provenir d'aucune autre source spirituelle.

Nous avons enfin suffisamment complété ainsi, pour notre but
principal, l'importante appréciation abstraite des différentes
propriétés générales, intellectuelles ou sociales, qui caractérisent
le polythéisme, aujourd'hui si peu compris. L'ensemble de cet examen
approfondi doit, ce me semble, laisser, chez tout vrai philosophe,
après les comparaisons convenables, cette impression finale que,
malgré d'immenses lacunes et de profondes imperfections, un tel
régime, par l'homogénéité supérieure et la connexité plus intime de
ses divers élémens essentiels, tendait spontanément à développer des
hommes bien plus consistans et plus complets qu'il n'a pu en exister
depuis, lorsque l'état de l'humanité fut devenu moins uniformément
et moins purement théologique, sans être jusqu'ici assez franchement
positif. Mais, quoi qu'il en soit, il nous reste maintenant, pour
avoir convenablement réalisé l'appréciation fondamentale de ce
grand âge religieux, à le considérer encore sous un aspect plus
spécial, sans toutefois descendre jusqu'aux considérations concrètes
incompatibles avec la nature de cet ouvrage, en examinant sommairement
les diverses formes essentielles qu'a dû successivement affecter un
tel régime, relativement au mode déterminé suivant lequel chacune
d'elles devait inévitablement participer à la destination générale
précédemment attribuée au polythéisme dans l'évolution totale de
l'humanité. On doit, à cet effet, distinguer d'abord entre le
polythéisme essentiellement théocratique et le polythéisme éminemment
militaire, suivant que la concentration élémentaire des deux pouvoirs
y affectait davantage le caractère spirituel ou le caractère temporel;
il faut ensuite, par une analyse plus précise, et cependant aussi
indispensable, distinguer, dans le dernier système, le cas où
l'activité militaire, quoique continue, n'a pu encore suffisamment
atteindre son but principal, et celui où l'esprit de conquête a pu
enfin recevoir convenablement tout son développement graduel: ce
qui, en résultat définitif, conduit à décomposer l'ensemble du régime
polythéique en trois modes nécessaires, qui, à défaut de dénominations
plus rationnelles, peuvent être provisoirement désignés par les
qualifications purement historiques de mode égyptien, mode grec, et
finalement mode romain, dont nous allons reconnaître l'attribution
propre et l'invariable succession.

Un système politique caractérisé principalement par la domination
presque absolue de la classe sacerdotale, a partout présidé
nécessairement à la civilisation originaire, dont seul il pouvait alors
ébaucher réellement tous les divers élémens essentiels, intellectuels
ou sociaux. Déjà préparé par le fétichisme, parvenu à l'état
d'astrolâtrie, et peut-être même un peu avant l'entière transition
de la vie pastorale à la vie agricole, ce système n'a pu être
convenablement développé que sous l'ascendant du polythéisme proprement
dit. Son véritable esprit général, aussi rapproché que possible de
celui qui appartient spontanément au gouvernement domestique, consiste,
en prenant l'imitation pour principe fondamental d'éducation, à
consolider la civilisation naissante par l'hérédité universelle des
diverses fonctions ou professions quelconques, sans aucune distinction
de celles qu'on a ultérieurement qualifiées de privées ou publiques:
d'où résulte le pur régime des castes, hiérarchiquement subordonnées
l'une à l'autre suivant l'importance de leurs attributions respectives,
sous la commune direction suprême de la caste sacerdotale, qui, seule
dépositaire de toutes les conceptions humaines, est alors exclusivement
propre à établir réellement un lien continu entre ces corporations
hétérogènes, primitivement issues d'autant de familles. Cette antique
organisation n'ayant pas été formée essentiellement pour la guerre,
qui a simplement contribué à l'étendre et à la propager, la caste la
plus inférieure et la plus nombreuse n'y est point nécessairement
dans l'état d'esclavage proprement dit, caractérisé par la sujétion
individuelle, mais dans un état de profond assujétissement collectif,
qui constitue, à vrai dire, une condition encore plus dégradante et
moins favorable à un affranchissement ultérieur.

On doit, à mon gré, regarder comme une loi générale de dynamique
sociale la tendance inévitable de toute civilisation indigène, dans son
développement spontané, vers un tel régime initial, dont les traces se
retrouvent partout, même au sein des sociétés les plus avancées, et qui
domine encore essentiellement chez la majeure partie de la population
asiatique, au point de sembler aujourd'hui particulièrement propre à
la race jaune, quoique la race blanche n'en ait certes pas été d'abord
plus exempte, et s'en soit seulement plus rapidement et plus pleinement
dégagée, ou en vertu de sa supériorité effective, ou par suite de
circonstances plus favorables. Mais ce régime, que l'essor prépondérant
de l'activité militaire devait radicalement altérer, n'a pu devenir
profondément caractéristique que sous l'influence permanente,
suffisamment prononcée, des conditions extérieures qui pouvaient à la
fois entraver le plus l'élan de l'esprit guerrier et le mieux favoriser
celui de l'esprit sacerdotal. Ces causes locales, qui n'ont jamais
pu exercer ensuite une action sociale aussi capitale, ont surtout
consisté dans la réunion d'un heureux climat avec un sol fécond, qui
devait faciliter le développement intellectuel, en assurant aisément
les subsistances, pourvu d'ailleurs que la population, convenablement
étendue, occupât un territoire propre à établir spontanément des
communications intérieures, et enfin que le pays fût néanmoins, par sa
nature, assez pleinement isolé pour être préservé des envahissemens
extérieurs sans pousser fortement à la vie guerrière: rien ne peut
mieux satisfaire à cet ensemble d'indications que la vallée d'un grand
fleuve, séparée d'un côté par la mer, et, d'un autre, par d'immenses
déserts ou des montagnes inaccessibles. Aussi ce grand système
théocratique des castes s'est-il jadis pleinement réalisé en Égypte,
dans la Chaldée, dans la Perse, etc.; il s'est prolongé jusqu'à nos
jours dans la partie de l'Orient la moins exposée au contact graduel
de la race blanche, à la Chine, au Japon, au Thibet, dans l'Indostan,
etc.: par suite d'influences analogues, on l'a de même essentiellement
retrouvé au Mexique et au Pérou, à l'époque de la conquête, sans
qu'une telle similitude puisse, du reste, y motiver aucune induction
raisonnable sur des communications peu compatibles avec l'esprit
de ce régime. Outre cette multiplicité d'exemples décisifs, qui
suffirait à constater directement la spontanéité fondamentale d'une
semblable organisation, on en peut signaler des traces plus ou moins
caractéristiques dans tous les cas de civilisation indigène; comme, par
exemple, pour notre Europe occidentale, chez les Gaulois et chez les
Étrusques. Parmi les nations dont le développement propre a été surtout
hâté par d'heureuses colonisations, on en reconnaît encore l'influence
primordiale; l'empreinte générale s'en fait toujours sentir dans les
diverses institutions ultérieures, et n'est pas même aujourd'hui
complétement effacée, au sein des sociétés les plus avancées. En un
mot, ce régime constitue partout le fond nécessaire de l'ancienne
civilisation.

Cette universalité plus ou moins prononcée et la profonde ténacité
qui caractérisent un tel système, doivent faire penser, quels qu'en
puissent être les vrais inconvéniens, qu'il était, aux temps de
sa splendeur, en harmonie intime avec les besoins essentiels de
l'humanité. Il est facile, en effet, de reconnaître qu'il a été
primitivement indispensable pour ébaucher, à tous égards, l'évolution
fondamentale, intellectuelle ou sociale. D'abord, sa spontanéité
est évidemment irrécusable; car rien n'est certes plus naturel, à
l'origine, que l'hérédité générale des professions, qui fournit
aussitôt, par la simple imitation domestique, le plus facile et le
plus puissant moyen d'éducation, le seul même alors praticable, tant
que la tradition orale doit constituer encore le principal mode
de transmission universelle, soit à défaut d'aucun autre procédé
suffisant, soit surtout en vertu du peu de rationnalité des conceptions
quelconques. A quelque perfectionnement même que puisse jamais parvenir
la civilisation humaine, il est clair que cette tendance primitive à
l'hérédité s'y fera inévitablement toujours sentir, quoiqu'à un degré
constamment décroissant, puisque la plupart des hommes n'ayant point,
à vrai dire, de vocations spéciales très prononcées, chacun doit
ordinairement se sentir disposé à embrasser volontiers la profession
paternelle, pour peu que la société se trouve normalement classée; ce
qui d'ailleurs n'empêche point, aux époques de transition, l'ardeur
momentanée mais unanime à un déclassement général, alors plus ou moins
nécessaire. Malgré que cette hérédité volontaire, ou seulement imposée
par les mœurs, doive heureusement avoir, chez les modernes, un tout
autre caractère que l'hérédité forcée, tyranniquement prescrite aux
anciens par les lois, suivant l'esprit de toute leur économie sociale,
elle n'en procède pas moins, au fond, du même principe élémentaire,
d'après les garanties profondes que doit toujours offrir au bonheur,
soit privé, soit public, la plus complète préparation possible de
chacun à sa vraie destination sociale. Le seul moyen de diminuer,
sans aucun danger réel, individuel ou social, la nécessité de ce mode
spontané, consiste à rationnaliser de plus en plus l'éducation humaine,
en faisant passer, autant que le comporte l'évolution intellectuelle,
dans l'enseignement public, abstrait et systématique, ce qui auparavant
exigeait un apprentissage domestique, concret et empirique. C'est ainsi
surtout que le catholicisme a fait irrévocablement cesser l'hérédité
des fonctions sacerdotales, aussi universelle, dans toute l'antiquité,
que celle des autres attributions quelconques, privées ou publiques.

En second lieu, les propriétés fondamentales de ce régime initial
ne sont pas moins incontestables, à tous égards, que son évidente
spontanéité. L'évolution intellectuelle lui devra toujours la première
division permanente entre la théorie et la pratique, alors suffisamment
ébauchée par le développement spécial d'une caste spéculative,
naturellement investie, même à un degré exorbitant, de la dignité
et du loisir indispensables à la plénitude et à la continuité de
ses travaux. Aussi, en tous genres, les élémens primitifs de nos
connaissances réelles remontent-ils nécessairement jusqu'à cette grande
époque, où l'esprit humain a enfin commencé à régulariser sa marche
générale. La même observation doit s'étendre aux beaux-arts, alors
soigneusement cultivés, indépendamment de leur charme direct, par la
caste dirigeante, soit comme accessoire du dogme et du culte, soit
comme moyen d'enseignement et de propagation. Néanmoins c'est surtout
le développement industriel qui, n'exigeant pas d'aussi rares vocations
intellectuelles, et ne pouvant inspirer aucune inquiétude politique à
la classe prépondérante, a dû être plus spécialement secondé par un
tel régime, sous lequel d'ailleurs l'état de paix habituelle permettait
d'employer les masses inférieures à des opérations vraiment colossales,
où la force supplée presque toujours au génie, mais qui n'en eurent pas
moins alors une véritable importance. On ne saurait douter que tous
les arts usuels ne doivent y chercher leur premier essor, long-temps
supérieur au grossier élan des sociétés essentiellement militaires.
La perte nécessairement fréquente de diverses inventions utiles avant
que cette organisation conservatrice pût être convenablement établie,
avait dû, sans doute, en faire d'abord ressortir le besoin fondamental,
et devait ensuite faire habituellement apprécier ce puissant moyen de
consolider le degré de division du travail où notre espèce était déjà
parvenue. Jamais, à aucune autre époque, l'aptitude fondamentale du
polythéisme à fournir, par sa nature, des moyens généraux d'honorer les
divers talens, n'a été plus pleinement réalisée que sous cette première
organisation, qui a si souvent poussé jusqu'à l'apothéose proprement
dite la glorieuse commémoration des principaux inventeurs, ainsi
proposés à l'adoration habituelle des castes respectives. Sous le point
de vue social, la convenance primordiale d'un tel régime n'est pas
moins prononcée. Dans l'ordre politique proprement dit, la stabilité
constitue évidemment son principal attribut. Toutes les précautions
capitales s'y trouvaient spontanément instituées, avec la plus
grande énergie possible, pour le préserver de toute grave atteinte,
intérieure ou extérieure. Au dedans, les diverses castes partielles,
essentiellement isolées entre elles, n'étaient habituellement liées que
par leur commune subordination à la caste sacerdotale, dont chacune
d'elles devait sans cesse éprouver le besoin fondamental, puisqu'elle
y trouvait exclusivement les lumières spéciales et l'impulsion propre
qui lui étaient journellement indispensables à tous égards. Jamais il
n'a pu exister ensuite une aussi intense concentration, régulière et
permanente, des pouvoirs humains, que celle alors naturellement établie
chez cette caste suprême, dont chaque membre, du moins dans les rangs
supérieurs de la hiérarchie pontificale, était à la fois, non-seulement
prêtre et magistrat, mais aussi savant, artiste, ingénieur et médecin.
Les hommes d'état de la Grèce et de Rome, dont la plénitude et la
généralité étaient si supérieures à ce qu'a pu comporter jusqu'ici
l'état moderne, paraissent, à leur tour, des personnages fort
incomplets, comparativement à ces admirables natures théocratiques de
la première antiquité, dont Moïse constitue pour nous le type, sinon
le plus fidèle, du moins le mieux connu. Relativement à l'extérieur,
ce régime ne pouvait courir immédiatement de graves dangers que par
le développement toujours imminent de l'activité militaire, dont la
politique sacerdotale prévenait, autant que possible, les suites plus
ou moins perturbatrices, en ouvrant, de temps à autre, une issue
convenable à l'inquiétude des guerriers, par de larges expéditions
lointaines et par des colonisations irrévocables. Enfin, sous l'aspect
purement moral, on ne peut méconnaître la tendance nécessaire de ce
régime à développer soigneusement, par une première culture, à la
fois spontanée et systématique, la morale personnelle en ce qu'elle
offre de plus fondamental, mais surtout la morale domestique, trop
négligée ensuite par le polythéisme militaire, comme je l'ai expliqué
ci-dessus, et qui, dans ces théocraties, devait naturellement devenir
prépondérante, l'esprit de caste n'étant qu'une extension directe
de l'esprit de famille, et l'éducation y reposant toujours sur le
principe d'imitation. Quoique la polygamie y fût encore essentiellement
prépondérante, sauf quelques cas exceptionnels de monogamie fort
imparfaite et très précaire, la condition sociale des femmes recevait
pourtant alors sa première amélioration fondamentale, depuis l'âge de
barbarie où le sexe le plus faible restait communément assujéti aux
travaux pénibles dédaignés par le sexe prépondérant: leur réclusion
habituelle, suite d'ailleurs inévitable de la polygamie, constituait
déjà, en réalité, un premier hommage général, et un témoignage
involontaire de considération, tendant dès lors à leur attribuer,
dans l'ordre élémentaire de la société, une position de plus en plus
conforme à leur vraie nature caractéristique. Quant à la morale
sociale, il est évident que l'esprit de ce régime devait directement
développer, au plus haut degré, le respect des vieillards, et le
culte général des ancêtres. Le grand sentiment du patriotisme n'y
était encore, chez les masses, sauf l'attachement instinctif au sol
natal, qu'à son ébauche la plus élémentaire, l'amour de la caste, qui,
quelque étroit qu'il doive nous paraître, constitue un intermédiaire
indispensable dans l'essor graduel de la moralité humaine, surtout à
cette époque, et peut-être toujours sous de nouvelles formes. Du reste,
la profonde aversion superstitieuse qu'un tel système devait inspirer
pour toute relation avec l'étranger, et qui contribuait beaucoup à
augmenter son immuable consistance, doit être soigneusement distinguée
de l'actif dédain ultérieurement entretenu par le polythéisme
militaire.

Malgré tant d'éminentes propriétés, il est néanmoins certain que
ce grand système théocratique, après avoir ébauché, sous tous les
rapports, l'évolution humaine, devait devenir ensuite radicalement
antipathique aux principaux progrès ultérieurs, intellectuels ou
sociaux, en vertu même de l'excessive stabilité qui le caractérisait,
et qui tendait graduellement à se convertir en une immobilité
opiniâtre, quand les nouveaux développemens ont fini par exiger un
autre classement social[14]. Ce n'est pas que cette immuabilité soit,
comme on le pense, absolue: puisque ce régime n'est point, à beaucoup
près, identique au Thibet à ce qu'il est dans l'Inde, ni là surtout à
ce qu'il est devenu à la Chine, où l'introduction des examens graduels
a tant modifié l'institution des castes, sans toutefois la détruire
réellement; ce qui prouve clairement qu'un tel système n'est pas
immodifiable. Mais, quoique l'humanité dût sans doute spontanément
parvenir à s'y ouvrir enfin une issue quelconque, cependant notre
développement européen a heureusement dépendu d'une toute autre marche,
infiniment plus rapide, comme nous le reconnaîtrons ci-après: en
sorte qu'il est oiseux d'insister davantage sur l'essor hypothétique
compatible avec la seule théocratie, le premier grand progrès général
ayant dû précisément consister à passer à une autre organisation,
dans les pays où celle-là n'avait pu s'enraciner suffisamment. On
conçoit aisément, en effet, combien ce régime purement conservateur
doit bientôt prendre un caractère hostile à tout perfectionnement
considérable, intellectuel ou social, par la tendance de la caste
prépondérante à consacrer ses immenses ressources de tous genres au
maintien général de sa domination presque absolue, lorsque elle-même
a déjà perdu nécessairement, sous l'influence prolongée de cette
suprématie, la principale stimulation de son propre développement.
Au premier aspect, ce système politique semble rationnellement très
satisfaisant, en ce qu'il paraît constituer le règne de l'esprit,
quoique ce soit, au fond, encore davantage celui de la peur, puisqu'il
repose bientôt sur l'usage continu des terreurs superstitieuses, et
même des divers prestiges suggérés par une grossière ébauche des
connaissances physiques; à peu près comme si la population était
soumise à des conquérans mieux armés. Mais, par une appréciation
plus approfondie, il importe d'ailleurs de reconnaître franchement,
dès cette première époque, une haute nécessité sociale, suite
inévitable de l'économie fondamentale de la nature humaine, et qui
condamne directement la domination politique de l'intelligence, comme
radicalement hostile à l'accomplissement graduel de notre véritable
évolution. Quoique l'esprit doive spontanément tendre de plus en plus à
la suprême direction des affaires humaines, il ne saurait certainement
y parvenir jamais, par suite de l'extrême imperfection de notre
organisme, où la vie intellectuelle est ordinairement si peu énergique:
en sorte que, dans l'ordre réel, individuel ou social, l'esprit
est seulement destiné à modifier essentiellement la prépondérance
matérielle, par un indispensable office consultatif, mais sans pouvoir
habituellement donner l'impulsion. Or, cette même intensité trop peu
prononcée, qui, quoi qu'on puisse faire, ne peut aucunement permettre
le règne réel de l'intelligence, rendrait, d'une autre part, cet
empire très dangereux, et bientôt hostile au progrès, si on tentait de
l'établir; faute de la stimulation continue dont sa faiblesse native a
tant besoin, et dont cette chimérique domination ferait nécessairement
cesser la principale puissance: l'esprit, né pour modifier et non
pour commander, serait alors essentiellement employé à maintenir
son monstrueux ascendant, au lieu de suivre noblement sa grande
destination au perfectionnement. Je me borne à indiquer ici cette
considération capitale, qui sera naturellement reprise, au chapitre
suivant, d'une manière plus directe et plus spéciale. Mais elle est
ainsi assez signalée déjà pour nous faire actuellement comprendre,
dans sa plus intime profondeur, le vrai principe élémentaire de cette
tendance radicalement stationnaire si justement reprochée, en général,
au système théocratique, par ceux-là même qui, d'un autre côté, ne
pouvaient s'empêcher d'admirer profondément son apparente rationnalité.
En considérant ensuite, d'un tel point de vue, les divers élémens
essentiels de ce régime initial, chacun pourra aisément y vérifier que
cette excessive concentration des divers pouvoirs, première cause de sa
consistance caractéristique, devenait bientôt un obstacle nécessaire à
tout perfectionnement notable, aucune partie ne pouvant être isolément
améliorée sans compromettre l'ensemble d'un système où régnait une
semblable solidarité. Sous le point de vue scientifique, par exemple,
si vainement présenté comme éminemment favorable aux théocraties
antiques, il est clair que l'esprit humain n'a pu, au contraire, y
dépasser jamais les plus simples progrès, non-seulement faute d'une
stimulation suffisante, mais aussi parce que l'action critique qui
serait naturellement résultée, contre le polythéisme dominant, d'un
développement plus avancé, aurait directement tendu à bouleverser dès
lors toute l'économie sociale. Personne ne saurait ignorer aujourd'hui
que, après le premier ébranlement mental, les sciences ne pouvaient
fleurir que cultivées pour elles-mêmes, et non comme instrumens de
domination politique. Toute autre partie quelconque du système social
pourrait donner lieu à une appréciation essentiellement analogue, que
je dois maintenant laisser au lecteur. Ainsi, en résumé, on ne peut pas
plus contester l'aptitude fondamentale du polythéisme théocratique
à ébaucher, à tous égards, par une indispensable participation,
l'ensemble de l'évolution humaine, qu'on ne doit, d'un autre côté,
méconnaître son inévitable tendance ultérieure à entraver directement
le développement général. Les peuples chez lesquels la caste militaire
n'a pu parvenir à subalterniser enfin la caste sacerdotale, n'ont donc
joui d'abord d'une mémorable prééminence, que pour se voir ensuite
condamnés à une immobilité presque incurable, à laquelle la conquête
même peut difficilement apporter un assez puissant correctif, puisque,
dans les théocraties les plus fortement constituées, les vaincus ont
spontanément absorbé les vainqueurs, comme l'histoire nous le montre
par tant d'éclatans exemples, où l'on voit le conquérant étranger se
transformer insensiblement en chef du sacerdoce dirigeant, sans que la
nature primitive du régime en reçoive presque jamais aucune altération
capitale: il en était essentiellement ainsi lorsque, dans les
révolutions intérieures, les guerriers ayant pu prendre momentanément
le dessus sur les pontifes, finissaient bientôt eux-mêmes par acquérir
involontairement le caractère théocratique, ce qui maintenait toujours
l'esprit général du système, sauf un simple changement de personnes ou
de dynasties.

    Note 14: Plusieurs philosophes, sous l'inspiration des vaines
    théories métaphysiques qui ont tant exagéré, au siècle
    dernier, l'influence des signes, ont pensé, surtout envers
    les Chinois, que cette immobilité dépendait principalement
    de l'usage universel de l'écriture hiéroglyphique, sans
    réfléchir que d'autres théocraties voisines, et certes
    non moins immobiles, n'étaient point assujéties à cette
    prétendue cause prépondérante. Quels que soient les graves
    inconvéniens sociaux d'une telle écriture, il est clair que
    cette superficielle appréciation, d'abord spécieuse, prend
    réellement un symptôme pour un principe, puisque cet usage
    continue, depuis l'établissement des Tatars, à subsister
    conjointement avec la désuétude de l'écriture alphabétique de
    ces conquérans. L'ensemble du système théocratique explique
    certes assez directement son esprit anti-progressif, pour qu'on
    doive se dispenser de recourir à des considérations accessoires
    et partielles, hors de toute proportion raisonnable avec les
    effets qu'on veut ainsi leur attribuer.

En considérant de plus près le passage général du polythéisme
théocratique au polythéisme militaire, on reconnaît aisément qu'il
n'a pu s'effectuer que chez les peuples où l'ensemble des conditions
extérieures avait empêché le développement de la théocratie, en
favorisant celui de la guerre, et dont la civilisation avait été hâtée
par d'heureuses colonisations qui, essentiellement provenues de pays
soumis au pur régime des castes, ne pouvaient cependant l'enraciner
de nouveau sur un sol mal disposé, un tel transport devant, en effet,
neutraliser beaucoup les dangers politiques de ce système, sans nuire
sensiblement à ses qualités intellectuelles et morales. L'importante
révolution ainsi accomplie communément dans cette organisation
primitive, a partout maintenu, au fond, le principe des castes, qui
se retrouve chez toute l'antiquité, où la naissance a toujours exercé
une influence politique prépondérante, décidant d'abord habituellement
de la liberté ou de l'esclavage, et déterminant ensuite, en majeure
partie, surtout à l'origine, la nature des attributions de chacun.
Mais le principe d'hérédité s'est trouvé dès lors essentiellement
modifié par l'introduction régulière et permanente d'une certaine
faculté de choix d'après une appréciation personnelle et directe,
faculté nouvelle qui, quoique d'abord étroitement subordonnée à la
naissance, a dû ensuite acquérir une extension et une indépendance
toujours croissantes. L'équilibre politique qui a pu s'établir entre
ces deux tendances opposées devait surtout dépendre du développement
plus ou moins parfait de l'activité militaire, si propre, par sa
nature, à mettre en pleine évidence la supériorité des vraies vocations
correspondantes. C'est ainsi que, chez les Romains, cet équilibre a
été bientôt suffisamment institué, et spontanément maintenu pendant
plusieurs siècles, par une suite nécessaire, quoique indirecte, de
l'essor graduel et continu du système de conquête: tandis que, chez
les Grecs, par une cause inverse, les législateurs et les philosophes
avaient été toujours occupés à organiser laborieusement, entre ce
qu'ils nommaient l'oligarchie et la démocratie, une conciliation
durable, sans pouvoir jamais y parvenir assez.

A partir du polythéisme militaire, l'étude générale de l'évolution
humaine doit être nécessairement décomposée, jusqu'aux temps modernes,
en deux parties essentielles, intimement mêlées auparavant sous le
polythéisme théocratique: car, malgré la corelation élémentaire qui
existe toujours plus ou moins entre la marche de l'esprit humain
et celle de la société, il est certain que dès lors la principale
évolution intellectuelle et la principale évolution sociale ont
été, dans le développement fondamental de l'humanité, profondément
séparées, et produites, en des temps très distincts, sous des régimes
fort différens, quoique radicalement analogues. Telle est l'origine
essentielle de la division historique ci-dessus annoncée entre le mode
grec et le mode romain, à laquelle notre appréciation doit maintenant
se subordonner. C'est aussi pourquoi, envers chacun de ces deux
modes également indispensables, nous devrons surtout nous réduire à
y examiner le développement qui lui était spécialement réservé, en
commençant par le régime grec. Par cela même que ce premier régime
est, à tous égards, intermédiaire entre le régime égyptien et le
régime romain, plus intellectuel que l'un et moins social que l'autre,
il semblerait, d'après un principe logique déjà heureusement employé
dans plusieurs parties antérieures de ce Traité, que son appréciation
rationnelle dût être plus nettement conçue à la suite de celle des
deux termes extrêmes. Mais, comme le terme initial vient d'être assez
caractérisé, et que le lecteur a déjà sans doute une suffisante
connaissance provisoire du terme final, il est clair que l'avantage
philosophique inhérent à un tel ordre d'exposition ne saurait assez
compenser le grave inconvénient qu'il y aurait à altérer ainsi, quoique
seulement dans la forme, la conception de filiation graduelle, qui doit
certainement prédominer en toute opération historique: ce qui n'empêche
pas toutefois que cette inversion ne puisse ensuite être accessoirement
recommandée au lecteur, à titre d'un utile exercice.

Un coup d'œil philosophique sur l'ensemble de l'histoire grecque,
suffit pour montrer directement que, dans cette société, l'activité
militaire, quoique fondamentale et continue, était toujours réduite
à un essor essentiellement vague et incohérent, sans pouvoir encore
aboutir à sa grande destination sociale, par le développement graduel
d'un système de conquêtes durables, fonction politique éminemment
réservée au régime romain. Suivant l'heureuse expression de De Maistre,
on peut dire en quelque sorte que la Grèce était née divisée: puisque
cet état caractéristique de luttes intérieures, non moins stériles
que continues, entre des peuplades aussi analogues, a commencé dès la
première origine distincte de cette mémorable population, et n'a cessé
que par l'universelle prépondérance de la domination romaine; si tant
est d'ailleurs qu'il n'en reste point, encore aujourd'hui, des traces
très sensibles. La constitution géographique de la Grèce explique,
en partie, cette division radicale, par l'excessive dissémination
qui distingue un tel territoire, non-seulement dans l'Archipel, mais
même sur le continent, naturellement décomposé en un grand nombre de
portions indépendantes, en vertu des golfes, des isthmes, des chaînes,
etc., dont il est tant traversé. A cette condition extérieure, il faut
joindre, pour compléter suffisamment une telle explication, une cause
sociale non moins essentielle, consistant dans l'identité remarquable
de ces diverses populations, civilisées, presque simultanément,
sous l'influence d'une langue à peu près commune, par des colonies
dont l'origine était semblable et la sociabilité fort analogue[15].
De ce double caractère fondamental, il est nécessairement résulté
que chacun de ces peuples, d'abord aussi disposé sans doute que le
peuple romain[16] à poursuivre graduellement la conquête universelle,
n'a jamais pu, malgré des efforts toujours renouvelés, subjuguer
finalement ses plus proches voisins, et a été dès lors forcé d'aller
surtout déployer au loin son ardeur belliqueuse, suivant une marche
entièrement inverse à celle de Rome, et radicalement incompatible avec
l'établissement progressif d'une domination à la fois étendue et
durable, susceptible de fournir un point d'appui vraiment solide au
développement ultérieur de l'humanité. C'est ainsi, par exemple, que la
peuplade athénienne, au moment de sa plus éclatante prépondérance, dans
l'Archipel, en Asie, en Thrace, etc., était réduite à un territoire
central à peine équivalent à un moyen département français, et tout
autour duquel campaient de nombreux rivaux, dont l'assujétissement
réel était alors justement réputé impraticable: Athènes pouvait plus
raisonnablement projeter la conquête, par exemple, de l'Égypte ou de
l'Asie mineure, que celle, non-seulement de Sparte, mais même de Thèbes
ou de Corinthe, ou peut-être de la petite république adjacente de
Mégare; quelque paradoxale que doive d'abord paraître, à nos esprits
modernes, une telle appréciation, elle n'étonnera point sans doute ceux
qui ont vraiment approfondi l'étude de cette situation politique.

    Note 15: Le principe de la colonisation a exercé une influence
    tellement capitale sur la destination, essentiellement
    intellectuelle, de la civilisation grecque, que l'on peut noter
    les colonisations redoublées, ou poussées même au troisième
    degré, comme ayant le plus heureusement concouru à l'ensemble
    du mouvement spirituel, soit philosophique, scientifique
    ou esthétique: ainsi que le témoignent si clairement tant
    d'éminens exemples analogues à ceux d'Homère, de Thalès, de
    Pythagore, d'Aristote même, d'Archimède, d'Hipparque, etc. On
    conçoit aisément, en effet, que les propriétés caractéristiques
    du régime grec pour exciter l'évolution intellectuelle,
    devenaient naturellement d'autant plus prononcées, dans ces
    dérivations successives, qu'on s'éloignait davantage de la
    source théocratique primordiale, sans cependant que l'esprit
    de conquête pût acquérir un plus libre développement: pourvu
    toutefois que les altérations ne fussent pas ainsi poussées au
    point de dénaturer le système originaire, ce qui ne pouvait
    guère arriver tant qu'il y restait quelques rapports suivis
    avec la métropole, dont l'ascendant, politique ou moral, devait
    y tempérer spécialement l'essor militaire.

    Note 16: Il est clair, par exemple, que les Spartiates
    n'étaient essentiellement, pour ainsi dire, que des Romains
    avortés, faute d'un milieu convenable, admirablement organisés
    pour la guerre, et ne pouvant néanmoins conquérir avec fruit.
    Mais cette peuplade n'en a pas moins rempli une indispensable
    fonction dans le système total de la civilisation grecque,
    comme propre à constituer le principal noyau militaire, dans
    les occasions capitales où la Grèce devait agir, et surtout
    résister, collectivement; quoique son aveugle antipathie contre
    Athènes l'ait trop souvent conduite, en ses temps même de plus
    grande splendeur, à seconder honteusement les projets hostiles
    de la théocratie persane, qu'elle avait, en d'autres cas, si
    noblement combattue.

Par suite d'une telle position fondamentale, l'activité militaire
avait donc, chez ces peuples, toute l'intensité convenable pour
empêcher le développement, long-temps imminent, du régime théocratique,
auquel l'expulsion ou l'abaissement des rois opposait partout une
puissante barrière politique, en harmonie avec une antipathie
morale très prononcée: mais, en même temps, ces diverses nations
antagonistes, presque équivalentes en puissance guerrière, devaient
se neutraliser essentiellement, de manière à empêcher cette inquiète
activité d'accomplir progressivement sa grande mission politique.
Ainsi, pendant que l'humanité s'y trouvait préservée de cette torpeur
intellectuelle et morale que tend nécessairement à produire la
prolongation démesurée du régime théocratique, la vie guerrière ne
pouvait cependant y acquérir habituellement assez de prépondérance
pour absorber radicalement, comme à Rome, les principales facultés des
hommes éminens, auxquels ces vaines luttes ne pouvaient sans doute,
malgré les préjugés dominans, inspirer toujours un intérêt exclusif.
Telle est la grande cause qui a rejeté, en quelque sorte, dans la
vie intellectuelle, une énergie cérébrale continuellement excitée,
et que la destination politique ne pouvait suffisamment satisfaire:
la même influence agissant aussi sur les masses, quoiqu'à un degré
beaucoup moindre, les disposait également à goûter convenablement
cette nouvelle culture, surtout quant aux beaux-arts. Cependant, cette
tendance fondamentale n'aurait pu spontanément déterminer le rapide
développement de l'évolution intellectuelle, soit scientifique, soit
esthétique, si les premiers germes n'en eussent été, d'un autre côté,
préalablement empruntés aux sociétés théocratiques, par une suite
naturelle des colonisations originaires. Voilà donc par quel concours
de conditions essentielles il a enfin surgi, dans la Grèce, une classe
libre entièrement nouvelle, qui devait alors servir d'inappréciable
organe au principal essor mental de l'élite de l'humanité, comme étant
à la fois éminemment spéculative, sans avoir le caractère sacerdotal,
et essentiellement active, sans être absorbée par la guerre. En
altérant de quelques degrés, en l'un ou l'autre sens, cet admirable
antagonisme, qui n'a jamais été nettement conçu, les philosophes, les
savans et les artistes demeuraient de simples pontifes, plus ou moins
élevés dans la hiérarchie sacerdotale, ou devenaient d'humbles esclaves
chargés des soins pédagogiques dans les grandes familles militaires.
Mon illustre prédécesseur, Condorcet, semble avoir entrevu le vrai
principe de cette mémorable situation, mais sans avoir pu l'apprécier
suffisamment, faute d'une saine théorie fondamentale de l'ensemble
de l'évolution humaine. On voit ainsi quel service capital a dès
lors indirectement rendu à l'humanité l'essor continu de l'activité
militaire, quoique politiquement stérile: sans parler d'ailleurs de son
importance spéciale assez connue pour soustraire, à l'envahissement
toujours imminent des immenses armées théocratiques, ce petit noyau
de libres penseurs, alors chargés, en quelque sorte, des destinées
intellectuelles de notre espèce, qui peut-être, sans les sublimes
journées des Thermopyles, de Marathon, et de Salamine, ultérieurement
complétées par l'immortelle expédition du grand Alexandre, resterait
encore, même aujourd'hui, partout plongée dans l'avilissement
théocratique.

Nous aurons maintenant assez apprécié cette grande destination mentale
du régime grec, si nous nous réduisons ici à la considération sommaire
du développement le plus important, c'est-à-dire, de l'évolution
philosophique et scientifique, puisque l'évolution esthétique a déjà
été ci-dessus convenablement caractérisée. Pour plus de clarté,
j'envisagerai d'abord l'essor scientifique, comme le plus capital en
lui-même, à titre de manifestation primordiale d'un nouvel élément
intellectuel, ultérieurement réservé à une prépondérance définitive,
et comme ayant d'ailleurs profondément influé dès lors sur l'essor
simultané de la philosophie proprement dite.

Envers l'une et l'autre évolution, le point de départ commun résultait
donc de la formation spontanée, il y a moins de trente siècles, d'une
classe éminemment contemplative, composée, en dehors de l'ordre légal,
d'hommes libres, doués d'une haute intelligence et pourvus du loisir
suffisant, sans aucune attribution sociale déterminée, et, par suite,
bien plus purement spéculatifs que les dignitaires théocratiques, dont
l'esprit devait être principalement occupé à conserver ou à appliquer
leur éminent pouvoir. Ces sages ou philosophes durent d'ailleurs
long-temps cultiver simultanément, à l'imitation de leurs précurseurs
sacerdotaux, toutes les parties quelconques du domaine intellectuel,
sauf toutefois l'importante séparation, presque immédiate, de la poésie
et des autres beaux-arts, en vertu d'un essor plus rapide. Mais cette
activité continue dut tendre ensuite à déterminer graduellement une
division nouvelle, première base directe de notre propre développement
scientifique, lorsque l'esprit positif put enfin commencer à s'y
manifester nettement, avec tous les vrais caractères qui lui
appartiennent, malgré la philosophie, d'abord purement théologique
et puis de plus en plus métaphysique, qui continua nécessairement à
présider à toutes les spéculations de l'antiquité.

Cette apparition décisive du véritable esprit scientifique, s'opéra
alors, comme c'était inévitable, par l'élaboration des idées les plus
simples, les plus générales et les plus abstraites, c'est-à-dire les
idées mathématiques, berceau nécessaire de la positivité rationnelle,
et que ces mêmes caractères devaient d'ailleurs spontanément soustraire
à la juridiction spéciale de la théologie dominante, qui ne pouvait
descendre à de tels détails, seulement enveloppés implicitement sous
son universelle suprématie intellectuelle. Il est même certain que les
idées purement arithmétiques, où ces trois attributs corelatifs sont
encore plus prononcés, furent d'abord le sujet de certaines recherches
mathématiques, quelque temps avant que la géométrie commençât à se
dégager de l'art de l'arpentage, auquel elle adhérait essentiellement
dans les spéculations théocratiques. Néanmoins, le nom caractéristique
de la science, qui, depuis cette époque, n'a jamais cessé d'être tiré
de cette partie principale, comme il continuera nécessairement à
l'être toujours, à cause de sa prépondérance rationnelle, suffirait
uniquement à en constater la culture presque aussi ancienne, la
géométrie proprement dite devant d'ailleurs seule spontanément fournir
un champ suffisant à l'esprit arithmétique, et surtout à l'esprit
algébrique, qui n'en pouvait d'abord être séparé. Telle fut, chez le
grand Thalès, l'origine de la vraie géométrie, surtout par la formation
de la théorie fondamentale des figures rectilignes, bientôt agrandie
par l'immortelle découverte de Pythagore, qui procéda d'un principe
distinct, d'après la considération directe des aires, quoiqu'elle
eût pu, sans doute, déjà résulter des théorèmes de Thalès sur les
lignes proportionnelles, si la faculté de déduction abstraite avait
pu être alors assez avancée. Le fait célèbre de Thalès enseignant
aux prêtres égyptiens à mesurer la hauteur de leurs pyramides par
la longueur des ombres, constitue, pour quiconque en saisit bien
toute la portée, un immense symptôme intellectuel, permettant
d'apprécier exactement, de part et d'autre, le véritable état de la
science, quelquefois si ridiculement exagéré encore en l'honneur
des théocraties antiques; en même temps qu'il témoigne du progrès
fondamental déjà accompli alors dans la raison humaine, ainsi parvenue
à considérer enfin, sous un simple aspect d'utilité scientifique,
un ordre de phénomènes où elle n'avait si long-temps envisagé qu'un
sujet de terreurs superstitieuses. A partir de cette grande époque,
l'esprit géométrique, bientôt alimenté par l'heureuse invention des
sections coniques, s'élève rapidement jusqu'à l'éminente perfection
qu'il acquiert dans le sublime génie d'Archimède, type éternel, à
tous égards, du vrai géomètre, et premier créateur de toutes les
méthodes fondamentales, d'où devaient découler les immenses progrès
ultérieurs, quoiqu'elles ne pussent alors avoir que ce caractère de
particularité, nécessairement inhérent à la géométrie ancienne. Il
ne faut pas d'ailleurs oublier la voie entièrement nouvelle ouverte,
en outre, par Archimède à l'esprit mathématique, commençant à
embrasser aussi un ordre de phénomènes plus compliqué, en ébauchant
la création de la théorie rationnelle de l'équilibre des solides, et
même, à quelques égards, des fluides. Enfin, en s'arrêtant encore un
peu plus à un si grand nom, bien digne d'une telle exception, il ne
serait pas inutile, à notre but philosophique, de signaler ici avec
quelle plénitude l'esprit scientifique s'était alors développé, chez
son plus pur et plus parfait organe, en notant aussi l'admirable
fécondité de ses applications pratiques, et surtout la dignité vraiment
caractéristique si noblement manifestée par Archimède, lorsqu'il
consentit à se détourner momentanément de ses éminens travaux pour
s'occuper, dans un grave besoin public, d'un ordre de conceptions
aussi secondaire, où il soutint si hautement sa supériorité, première
indication décisive des immenses services que la science devait rendre
un jour à l'industrie. Après lui, et sauf peut-être Apollonius, il
n'y a plus réellement à considérer, dans l'antiquité, sous le point
de vue purement scientifique, comme génie mathématique vraiment
créateur, que le grand Hipparque, trop peu apprécié, fondateur de la
trigonométrie, spontanément préparée par Archimède, ainsi que je l'ai
expliqué au premier volume, et auquel sont dues toutes les principales
méthodes de la géométrie céleste, dont il avait essentiellement conçu
le véritable ensemble, et d'avance constitué même les relations
pratiques fondamentales, soit à la connaissance des temps, ou à celle
des lieux. Hors des diverses spéculations mathématiques, il ne pouvait
alors certainement exister aucune sphère d'activité convenablement
préparée pour le véritable esprit scientifique, comme l'ensemble de ce
Traité l'a déjà surabondamment démontré, et comme l'indique d'ailleurs
spontanément le nom même déjà imposé à cette science primordiale, et
qui rappelle si naïvement son exclusive positivité à cette époque.
Quel que soit, en réalité, l'éminent mérite individuel manifesté,
sous ce rapport, par les travaux d'Aristote sur les animaux, et même
antérieurement par les éclairs du génie médical d'Hippocrate sur
l'étude générale de la vie, la situation fondamentale de l'esprit
humain n'en pouvait être essentiellement changée, au point de rendre
déjà vraiment possibles des sciences aussi profondément compliquées,
dont la création systématique devait être si évidemment réservée à un
avenir alors extrêmement lointain.

Bien que la nature de notre opération doive nécessairement interdire
ici toute poursuite ultérieure d'un tel développement spécial,
j'ai cependant jugé indispensable d'insister sur ce premier essor
caractéristique de la positivité rationnelle, pour y marquer
l'introduction spontanée de ce grand modificateur graduel de la
philosophie primitive, avec son double attribut, spéculatif et
abstrait, indispensable à son évolution ultérieure, et déjà si
purement prononcé dans cet essai décisif. Il importe aussi de noter,
à ce sujet, le génie éminemment spécial qui, dès l'origine, commence
inévitablement à distinguer ce nouvel ordre de spéculations, par
opposition aux contemplations indéterminées de l'ancienne philosophie.
Quoique la spécialité, devenue aujourd'hui exorbitante et exclusive,
puisse être maintenant, à divers égards, très dangereuse pour l'ordre
social, depuis que le besoin de généralités nouvelles est directement
prépondérant, il n'en pouvait être aucunement ainsi en un temps où,
exercée en dehors d'un système de sociabilité, qui devait, long-temps
encore, reposer sur d'autres bases, elle n'était évidemment susceptible
d'aucun grave inconvénient politique, et constituait, au contraire,
l'unique moyen qui, indépendamment de la commune nécessité de la
répartition des travaux, pût enfin apprendre à l'esprit humain, d'abord
dans les cas les plus simples, à approfondir convenablement un sujet
quelconque, ce qui jusque-là était resté radicalement impossible. En
un mot, l'esprit scientifique, alors nullement constituant, et destiné
seulement à préparer de très loin, sous le régime théologique, le
principal élément ultérieur du régime positif, devait être, sans aucun
danger social, éminemment spécial, sous peine d'avortement inévitable:
ce qui ne saurait signifier d'ailleurs que la même disposition doive
rester indéfiniment prépondérante, quand les besoins et la situation
ont radicalement changé, comme le croient, avec une si aveugle
obstination, presque tous les savans actuels. On ne peut douter, en
effet, que les savans proprement dits n'aient commencé à paraître,
déjà nettement séparés des philosophes, et avec leurs principaux
attributs modernes, à partir de cette mémorable époque, si hautement
caractérisée, sous ce rapport, par l'admirable fondation du musée
d'Alexandrie, directement destinée à satisfaire ce nouveau besoin
intellectuel, après le triomphe irrévocable du polythéisme progressif
sur le polythéisme stationnaire.

Quant à l'évolution purement philosophique, elle présente, surtout
avant cette indispensable séparation, des traces très sensibles de
l'influence secrète de cette positivité naissante pour modifier déjà
radicalement, par l'intervention prononcée de la métaphysique, le
système général de la philosophie théologique, suivant la marche
élémentaire indiquée au chapitre précédent, d'après ma théorie
fondamentale du développement mental. Avant même que les études
astronomiques pussent commencer à dévoiler, sur des phénomènes
unanimement observés, l'existence directe des lois naturelles
proprement dites, on voit l'esprit humain, impatient d'échapper
prématurément au régime franchement théologique, s'efforcer d'aller
puiser, dans l'essor rudimentaire des conceptions mathématiques,
des idées universelles d'ordre et de convenance, qui, malgré leur
caractère profondément confus et nécessairement chimérique, constituent
réellement un vague pressentiment initial de la subordination
ultérieure de tous les phénomènes à des lois naturelles. Cet emprunt
fondamental de la philosophie à la science, première base véritable
de toute la métaphysique grecque, a d'ailleurs suivi, dès cette
époque, la marche nécessaire de l'esprit mathématique, passant de
l'arithmétique à la géométrie; puisque ces mystères philosophiques,
d'abord exclusivement relatifs aux nombres, s'étendirent ensuite
aux figures, sans cesser toutefois, jusqu'aux derniers efforts de
la subtilité grecque, d'embrasser simultanément ces deux ordres
d'idées: ce qui me semble éminemment propre à justifier cette nouvelle
appréciation historique d'une telle philosophie, dont l'œuvre immense
du grand Aristote constituera toujours le plus admirable monument,
éternel témoignage de la puissance intrinsèque de la raison humaine, à
l'état même d'extrême imperfection spéculative, appréciant à la fois,
avec une profonde sagacité, autant que l'époque le comportait, les
sciences et les beaux-arts, et n'exceptant, de sa vaste conception
encyclopédique, que les seuls arts industriels, alors crus indignes des
hommes libres. Après la séparation décisive opérée par l'établissement
alexandrin, cette philosophie, irrévocablement divisée en naturelle et
morale, passe, de l'essor purement spéculatif, à une existence sociale
de plus en plus active, en s'efforçant d'influer désormais toujours
davantage sur le gouvernement de l'humanité, dont la suprême direction
future n'arrête même point ses ambitieuses utopies. Quelques étranges
aberrations qu'ait dû produire cette nouvelle phase, elle n'était pas,
au fond, moins nécessaire que la première à la préparation générale
du régime monothéique, non-seulement en accélérant l'universelle
décadence du polythéisme, mais aussi comme instituant, à l'insu même
de tous les philosophes, un germe indispensable de réorganisation
spirituelle, comme je l'expliquerai bientôt. On peut même apercevoir
dès lors, par une exploration très approfondie de cette suite variée de
spéculations métaphysiques sur le souverain bien moral et politique,
une certaine tendance vague à concevoir l'économie sociale d'une
manière indépendante de toute philosophie théologique quelconque. Mais
un espoir aussi prématuré, qui n'aboutissait réellement qu'au règne
chimérique d'une impuissante métaphysique, ne pouvait avoir, en effet,
qu'une influence purement critique, comme l'était immédiatement, à
vrai dire, toute celle d'une semblable philosophie, alors organe actif
d'une anarchie intellectuelle et morale fort analogue à la nôtre, sous
divers aspects importans. L'incapacité radicale de la métaphysique,
comme base d'organisation, même simplement mentale, et, à plus forte
raison, sociale, devient irrécusable à cette époque de sa principale
activité spirituelle, dont rien ne gênait gravement l'essor, quand
on voit le progrès continu du doute universel et systématique,
conduisant, avec une effrayante rapidité, d'école en école, à partir
de Socrate jusqu'à Pyrrhon et Épicure, à nier finalement toute
existence extérieure. Cette étrange issue, directement incompatible
avec aucune idée de véritable loi naturelle, décèle déjà l'antipathie
fondamentale, ultérieurement développable, entre l'esprit métaphysique
et l'esprit positif, dès l'époque de cette séparation de la philosophie
d'avec la science, dont le bon sens de Socrate avait d'avance bien
compris la nécessité prochaine, mais sans en soupçonner aucunement les
limites ni les dangers. L'action sociale, de plus en plus dissolvante,
nécessairement exercée par ce développement graduel de la métaphysique
grecque, doit lui faire mériter, au tribunal suprême de la postérité,
la juste réprobation qu'elle a universellement encourue, et qui, dès
l'origine, avait été déjà si judicieusement formulée, par la rectitude
politique du noble Fabricius, lorsque, au sujet de l'épicuréisme, il
regrettait, avec une si amère ironie, qu'une semblable philosophie
morale ne régnât point aussi chez les Samnites et les autres ennemis
de Rome, qui en eût dès lors aisément triomphé. Quant à l'appréciation
intellectuelle, elle ne saurait être finalement guère plus favorable,
lorsqu'on voit la séparation entre la philosophie et la science
rapidement conduire à ce point que les plus célèbres philosophes
deviennent grossièrement étrangers aux connaissances réelles déjà
vulgarisées dans l'école d'Alexandrie: comme le témoignent surtout ces
étranges absurdités astronomiques qui dominaient la philosophie si
vantée d'Épicure, et que répétait encore pieusement, un demi-siècle
après Hipparque, l'illustre poète Lucrèce. En un mot, il est clair
ainsi que la métaphysique avait alors poussé ses rêves d'indépendance
absolue et de vaine suprématie, jusqu'à vouloir s'affranchir également
de la théologie et de la science, seules aptes à organiser.

J'ai cru devoir insister autant sur cette explication neuve et
difficile du vrai caractère essentiel de l'ensemble de la civilisation
grecque, afin de faire convenablement ressortir l'appréciation très
délicate d'une situation aussi complexe, ordinairement si mal jugée,
quoique si connue. Mais il serait certainement superflu d'examiner ici
avec la même précision le second mode fondamental distingué ci-dessus
dans le polythéisme militaire, c'est-à-dire le système romain, dont la
vraie nature générale, beaucoup plus simple et mieux tranchée, doit
être bien plus nettement saisissable, et dont l'influence nécessaire
sur la société moderne est d'ailleurs plus complète et plus sensible.
En outre, je ne saurais avoir la témérité de reprendre l'appréciation
sommaire de la politique romaine après d'aussi éminens penseurs que
Bossuet et Montesquieu, trop heureux de pouvoir, dans cette partie
de mon opération sociologique, m'appuyer sur une telle élaboration,
et regrettant seulement de ne trouver, en aucun autre cas, une aussi
précieuse préparation. Quoique ces admirables travaux, et surtout celui
de Montesquieu, aient été inévitablement conçus dans un esprit à la
fois trop absolu et trop isolé, je puis donc me borner ici à y renvoyer
essentiellement le lecteur, qui, d'après ma théorie fondamentale de
l'évolution sociale, pourra aisément, suivant les indications directes
de l'ensemble de ce chapitre, y rectifier suffisamment, en général, les
plus graves déviations du vrai point de vue historique, dont Bossuet
s'est d'ailleurs, à mon gré, bien moins écarté, spontanément rappelé
à l'unité et à la continuité par la nature même de son grand dessein.
Du reste, l'enchaînement nécessaire de ce système avec le précédent
et avec le suivant se trouvera naturellement caractérisé ci-dessous,
surtout en considérant la transition finale du régime polythéique au
régime monothéique, dans laquelle le génie de Bossuet a si bien entrevu
la haute et indispensable participation de la domination romaine.

Envers les deux modes essentiels, l'un intellectuel, l'autre social,
du polythéisme militaire, j'ai jugé convenable, pour plus de clarté,
de me rapprocher davantage des formes de l'appréciation concrète.
Mais il importe à notre but principal de reconnaître directement
que je ne me suis ainsi nullement écarté, au fond, du caractère
abstrait indispensable à une telle opération, suivant les explications
préliminaires du chapitre précédent. Car, ces dénominations de
grec et romain ne désignent point ici essentiellement des sociétés
accidentelles et particulières; elles se rapportent surtout à des
situations nécessaires et générales, qu'on ne pourrait qualifier
abstraitement que par des locutions trop compliquées. L'antiquité
ayant dû naturellement offrir une grande variété de peuplades
militaires où, par suite des motifs précédemment indiqués, le vrai
régime théocratique n'avait pu s'enraciner suffisamment, il fallait
bien, de toute nécessité, que, en certains cas, l'esprit militaire,
quoique dominant, ne pût aboutir à un véritable système de conquête, de
manière à favoriser l'essor intellectuel, en vertu des causes, locales
et sociales, ci-dessus appréciées; tandis que, en d'autres, à l'aide
d'influences analogues mais inverses, ce système a pu, au contraire,
se développer convenablement. Or, chacune de ces deux évolutions
extrêmes, poussée à un haut degré, devenait spontanément exclusive,
aussi bien la mentale que la politique: s'il est évident que, par sa
nature, le système de conquête ne pouvait être pleinement suivi que
chez une seule population prépondérante, il n'est pas, au fond, moins
certain, d'autre part, que le mouvement spirituel déterminé, compatible
avec un tel âge social, ne pouvait aussi s'opérer suffisamment que
dans un centre unique, sauf la simple propagation ultérieure, trop
souvent confondue avec la production principale. Plus on méditera sur
l'ensemble de ce grand spectacle, mieux on sentira que, dans ce double
essor de l'élite de l'humanité, rien de capital n'a été, en réalité,
essentiellement fortuit, pas même les lieux ni les temps, que les
noms résument. Quant aux lieux, j'ai déjà considéré ci-dessus leur
influence générale sur le caractère propre de la civilisation grecque:
elle n'a pas été moindre, quoique inverse, pour l'autre évolution. Il
fallait évidemment que les deux mouvemens, politique et intellectuel,
s'opérassent sur des scènes suffisamment éloignées, sans toutefois
l'être trop, afin que, dans l'origine, l'un ne fût point absorbé ou
dénaturé par l'autre, et que cependant ils fussent susceptibles, après
un assez grand essor respectif, de se pénétrer mutuellement, de manière
à converger également vers le régime monothéique du moyen-âge, que
nous allons voir sortir nécessairement de cette mémorable combinaison.
Relativement aux temps, il est aisé de sentir que l'évolution mentale
de la Grèce devait indispensablement précéder, de quelques siècles,
l'extension de la domination romaine, dont l'établissement prématuré
l'aurait radicalement empêchée, par la compression inévitable de
l'activité indépendante d'où elle devait résulter: et, si d'ailleurs
l'intervalle eût été trop long, l'office de propagation universelle
et d'application sociale, ainsi naturellement réservé à la conquête,
aurait essentiellement avorté, puisque ce mouvement original, dont la
durée devait être alors fort limitée, se serait trouvé trop amorti
à l'époque même de la communication[17]. D'un autre côté, quand le
premier Caton insistait sur l'expulsion des philosophes, le danger
politique inhérent à la contagion métaphysique était sans doute déjà
passé essentiellement, puisque l'impulsion romaine était alors trop
prononcée pour être réellement altérable par un tel mélange: mais si,
au contraire, ce contact permanent avait été suffisamment possible deux
ou trois siècles auparavant, il eût certainement été incompatible avec
le libre et pur essor de l'esprit de conquête.

    Note 17: Si je pouvais ici insister davantage sur un tel
    examen, comme le permettra ultérieurement le traité spécial
    annoncé au volume précédent, il serait possible d'expliquer,
    pour ainsi dire, à quelques siècles et à quelques degrés
    près, l'époque et la scène de ce double mouvement humain.
    On démontrerait, par exemple, envers la position des deux
    centres principaux, l'un intellectuel, l'autre politique,
    l'influence nécessaire de la situation maritime, qui devait
    être favorable au premier et contraire au second, par suite
    même des obstacles qu'elle oppose directement à l'essor
    purement militaire, surtout dès l'origine, et des facilités
    qu'elle présente pour les communications stimulantes, aussi
    bien mentales qu'industrielles. D'un autre côté, le siége de la
    prépondérance militaire ne devait pas être trop éloigné de la
    mer, puisque le système de conquête ne pouvait évidemment se
    compléter que par la suprématie maritime, quoiqu'il n'eût pu
    d'abord se développer convenablement, c'est-à-dire par degrés
    sagement enchaînés, que par l'agrandissement continental, seul
    assez continu. En combinant rationnellement cette importante
    donnée avec d'autres conditions analogues, les unes locales,
    les autres sociales, on ne serait certainement pas fort
    éloigné de pouvoir, en quelque sorte, construire _à priori_
    l'ensemble des destinées respectives d'Athènes, de Rome, et
    même de Carthage. Mais ces déterminations trop spéciales,
    devenues alors essentiellement concrètes, nuiraient ici à
    notre opération fondamentale, outre les développemens étendus
    qu'elles exigeraient, fort au-delà de toute convenance actuelle.

Plus on approfondit l'étude générale de la nation romaine, plus on
comprend qu'elle était vraiment destinée, comme l'a si bien exprimé
son poète, à l'empire universel, but constant et exclusif de ses
longs efforts graduels. Issue, à la manière des autres peuplades
militaires, d'une origine nécessairement théocratique, elle s'est, à
leur exemple, dégagée finalement de ce régime initial par la mémorable
expulsion de ses rois, mais en retenant assez de ce premier esprit
politique pour conserver à son organisation propre une consistance
ailleurs impossible, et néanmoins pleinement compatible avec le
mouvement guerrier, par la prépondérance fondamentale de la caste
sénatoriale, base de cet admirable édifice, où le pouvoir sacerdotal
s'était intimement subordonné au pouvoir militaire. Quoique cette
corporation de capitaines héréditaires, également sage et énergique,
n'ait pas toujours spontanément cédé à son peuple ou armée toute la
juste influence qui pouvait l'attacher suffisamment, par un dévouement
actif, au développement continu du système de conquête, elle y a été
ordinairement bientôt amenée par la marche naturelle des évènemens.
En général, la formation et le perfectionnement de la constitution
intérieure, aussi bien que l'extension graduelle de la domination
extérieure, ont alors essentiellement dépendu, tour à tour, l'un de
l'autre, beaucoup plus que d'une mystérieuse supériorité de desseins et
de conduite dans les chefs personnels ou collectifs, quelle qu'ait dû
être, sans doute, la haute influence des individualités politiques,
auxquelles était ainsi naturellement ouvert un immense avenir. Le
succès a surtout tenu, en premier lieu, à l'exacte convergence de tous
les moyens fondamentaux d'éducation, de direction, et d'exécution, vers
un seul but homogène et continu, mieux accessible qu'aucun autre à tous
les esprits, et même à tous les cœurs: en second lieu, il est résulté
de la marche sagement graduelle de la progression; car, en voyant cette
noble république employer trois ou quatre siècles à établir solidement
sa puissance dans un rayon de vingt ou trente lieues, vers l'époque
même où Alexandre développait, en quelques années, sa merveilleuse
domination, on peut aisément soupçonner le sort ultérieur de chacun des
deux empires, quoique l'un ait d'ailleurs utilement préparé, en ce qui
concerne l'Orient, le futur avènement de l'autre. Enfin, le système
général de conduite, bientôt établi, et toujours scrupuleusement suivi,
envers les nations successivement subjuguées, n'a pas eu moins de part
à ce grand résultat, à cause de l'admirable principe d'incorporation
progressive qui le caractérisait, au lieu de cette aversion instinctive
pour l'étranger qui accompagnait partout ailleurs l'esprit militaire.
Si le monde, qui a résisté à tant d'autres puissances, s'est laissé
soumettre à la domination romaine, au-devant de laquelle il a même
souvent couru, sans tenter fréquemment de grands efforts pour s'en
dégager, il faut bien que cela tienne au nouvel esprit d'agrégation
large et complète qui la distinguait éminemment. Quand on compare
la conduite ordinaire de Rome envers les peuples conquis, ou plutôt
incorporés, avec les horribles vexations et les caprices insultans que
les Athéniens, d'ailleurs si aimables, prodiguaient si fréquemment à
leurs tributaires de l'Archipel, et quelquefois même à leurs alliés,
on sent bien que cette seconde nation se hâte d'exploiter, à tout
prix, une prépondérance qui n'a rien de stable, tandis que la première
marche assurément à la suprématie universelle. Jamais, depuis cette
grande époque, l'ensemble de l'évolution politique n'a pu se manifester
avec autant de plénitude et d'unité, à la fois dans la masse et dans
les chefs, eu égard au but correspondant. Quant à l'évolution morale,
son progrès général y était en exacte harmonie, sous tous les aspects
importans, avec une telle destination. Cela est très sensible pour
la morale personnelle, alors si soigneusement cultivée, suivant le
génie fondamental de toute l'antiquité, en tout ce qui peut rendre
l'homme mieux propre à la vie guerrière. Dans la morale domestique,
l'amélioration, quoique moins saillante, n'est pas moins réelle,
comparativement aux sociétés grecques, où les plus éminens personnages
perdaient si fréquemment la majeure partie de leur loisir au milieu
des courtisanes; tandis que, chez les Romains, la considération
sociale des femmes et leur légitime influence étaient certainement
fort augmentées, quoique leur existence morale fût, en même temps,
plus sévèrement réduite, qu'à Sparte par exemple, à ce qu'exige leur
vraie destination, les différences caractéristiques des deux sexes,
bien loin de s'effacer, étant toujours progressivement développées,
suivant la loi propre d'évolution à cet égard: d'ailleurs, la simple
introduction usuelle des noms de famille, inconnus aux Grecs, suffirait
à témoigner clairement que l'esprit domestique n'avait pas décru.
Enfin, pour la morale sociale elle-même, malgré la cruauté et la dureté
trop ordinaires à l'égard des esclaves, si froidement assimilés aux
animaux dans la vie usuelle, comme l'expose si naïvement le prudent
Caton, malgré d'ailleurs l'instinct féroce manifesté et entretenu par
l'horrible nature des divertissemens habituels, on ne peut cependant
méconnaître, d'après les indications précédentes, qu'elle ait alors
reçu un perfectionnement capital, quant au sentiment fondamental du
patriotisme, ainsi modifié et ennobli par les meilleures dispositions
envers les vaincus, et se rapprochant bien davantage de la charité
universelle, bientôt érigée par le monothéisme en terme véritable de
l'essor moral. En un mot, chez cette mémorable nation, plus encore
qu'en aucun autre cas de l'antiquité, la morale a été réellement, à
tous égards, dominée par la politique, dont la considération directe
pourrait presque la faire exactement deviner. Né pour commander afin
d'assimiler, destiné à éteindre irrévocablement, par son universel
ascendant, cette stérile activité guerrière qui menaçait de prolonger
indéfiniment la décomposition de l'humanité en peuplades antipathiques,
ne s'accordant qu'à repousser l'essor commun de la civilisation
fondamentale, ce noble peuple, malgré ses immenses imperfections,
a manifesté certainement, à un haut degré, l'ensemble des qualités
les plus convenables à une telle mission, qui, ne pouvant plus se
reproduire, ni par conséquent permettre un nouvel éclat analogue,
éternisera nécessairement son nom, à quelque âge que se prolonge la vie
politique de notre espèce. Même quant à l'évolution intellectuelle,
quoiqu'elle n'y dût être qu'accessoire, il n'a pas manqué à sa vocation
propre, quand le temps est venu de la développer sous ce nouvel
aspect; elle ne pouvait alors consister, en effet, qu'à continuer et
propager le mouvement mental imprimé par la civilisation grecque: or,
dans cet office secondaire, mais indispensable, il a montré bientôt
un empressement très louable, fort supérieur aux puériles jalousies
qui, jusqu'à cet égard, complétaient l'esprit de division des Grecs;
quelle qu'ait été d'ailleurs l'inévitable infériorité de ses propres
imitations, sauf un très petit nombre d'exceptions éminentes, dont la
mieux caractérisée se rapporte au genre historique, auquel l'ensemble
de sa situation devait plus spécialement l'appeler. La décadence même
de cette nation confirme, de la manière la plus décisive, une telle
appréciation, car elle a essentiellement suivi l'accomplissement
principal de son office caractéristique. Quand la domination romaine
a reçu enfin toute l'extension dont elle était susceptible, ce vaste
organisme, ayant perdu le seul mouvement qui l'animât, n'a pas tardé
à se dissoudre graduellement, en produisant une dégradation morale à
jamais sans égale, parce que jamais il ne saurait exister une pareille
absence de but et de principe, combinée avec une semblable condensation
de moyens, soit de pouvoir ou de richesse. Le passage simultané de la
république à l'empire, quoique évidemment commandé par cette nouvelle
situation, qui changeait désormais l'extension en conservation, ne
constituait point réellement une réorganisation, mais seulement un
mode graduel de destruction chronique d'un système qui, si fortement
combiné pour la conquête, ne pouvait sans doute changer subitement de
destination, et devait périr au lieu de se régénérer. Il est clair,
en effet, que les empereurs, véritables chefs du parti populaire,
n'apportaient aucun nouveau principe d'ordre, et ne faisaient que
compléter l'inévitable abaissement continu de la caste sénatoriale, sur
laquelle tout reposait, mais dont la puissance était irrévocablement
perdue, comme n'ayant plus de but permanent. Quand le grand César,
l'un des hommes les plus éminens dont notre espèce puisse s'honorer,
succomba sous le concours spontané du fanatisme métaphysique avec la
rage aristocratique, ce meurtre célèbre, aussi insensé qu'odieux,
ne changea réellement rien d'essentiel à la situation fondamentale:
seulement ses horribles conséquences immédiates aboutirent à élever,
comme chefs du peuple contre le sénat, des hommes bien moins propres
à l'empire du monde; sans que les divers changemens ultérieurs, si
fréquemment réitérés jusqu'à l'entière extinction du système, aient
jamais permis, même après les plus indignes empereurs, le retour
momentané de l'organisation vraiment romaine, tant son existence était
intimement liée au développement graduel de la conquête.

Après avoir ainsi caractérisé suffisamment les trois modes essentiels
du régime polythéique de l'antiquité, et déterminé sommairement la
participation nécessaire et successive de chacun d'eux à l'opération
fondamentale que le polythéisme devait accomplir pour l'ensemble de
l'évolution humaine, nous n'avons plus uniquement, afin de compléter
entièrement cette grande appréciation intellectuelle et sociale,
qu'à expliquer rapidement la tendance spontanée de tout ce système à
produire finalement l'ordre monothéique du moyen-âge: ce qui, outre
l'indispensable transition à l'époque suivante, achèvera de faire
mieux connaître ce second état théologique, en mettant directement en
évidence le but définitif vers lequel devaient converger, chacune à
sa manière, ses diverses phases, et sans la considération permanente
duquel sa notion générale demeure nécessairement vague et confuse à un
certain degré, en un mot reste absolue au lieu de devenir relative.

Sous l'aspect purement intellectuel, la filiation est évidente,
et peu contestée, d'après la destination nécessaire et continue
de la philosophie grecque à servir graduellement, dès sa première
origine, d'organe actif à la décadence irrévocable du polythéisme,
afin de préparer spontanément de plus en plus l'inévitable avènement
du monothéisme. La seule rectification fondamentale qu'exigent,
à cet égard, les opinions reçues aujourd'hui de tous les esprits
éclairés, consiste à reconnaître, dans cette importante révolution
spéculative, l'influence, latente mais indispensable, du développement,
caractéristique quoique naissant, de l'esprit positif, dont j'ai
ci-dessus expliqué l'intime participation pour imprimer profondément
à cette philosophie, souvent à l'insu même de ses promoteurs, cette
nature intermédiaire qui, voulant cesser d'être purement théologique
sans pouvoir encore devenir réellement scientifique, constitue
l'état métaphysique, envisagé comme une sorte de maladie chronique
transitoire, propre à cette phase infranchissable de notre évolution
mentale, individuelle ou collective; car le sentiment, d'abord vague
et confus, de l'existence nécessaire des lois naturelles, alors
suscité par la première ébauche rationnelle des vérités géométriques
et astronomiques, uniques connaissances réelles déjà accessibles, a pu
seul donner enfin une vraie consistance philosophique à la disposition
universelle au monothéisme, spontanément produite par le progrès
continu de l'esprit d'observation, dont le développement propre,
quoique empirique, devait involontairement manifester à tous les
yeux assez de similitudes et de relations entre les phénomènes pour
tendre à y restreindre de plus en plus l'actualité et la spécialité
de l'intervention surnaturelle, qui, ainsi graduellement concentrée,
se rapprochait toujours davantage de la simplification monothéique,
jusque-là trop antipathique au caractère incohérent des conceptions
primitives. Une première généralisation des conceptions théologiques,
d'après le premier exercice spontané de l'esprit d'observation chez
la masse des hommes, avait d'abord déterminé le passage fondamental
du fétichisme au polythéisme, comme je l'ai expliqué au chapitre
précédent: une généralisation nouvelle, à la suite d'un essor plus
étendu, devait pareillement conduire, en temps opportun, et même plus
irrésistiblement encore, vu la moindre difficulté du changement, à
concentrer graduellement, et à réduire enfin, autant que possible,
l'action surnaturelle, par la transition analogue de celui-ci au
monothéisme proprement dit. Si l'instabilité, l'isolement, et la
discordance, nécessairement propres aux observations primordiales,
ne comportaient nullement, à l'origine, l'unité théologique, qui
devait alors sembler absurde, il était également impossible que
l'intelligence, suffisamment cultivée, ne finît point par être révoltée
de la contradiction directe et générale que devait de plus en plus
lui présenter la multitude désordonnée de ces capricieuses divinités,
comparée au spectacle, de jour en jour plus fixe et plus régulier,
que l'homme commençait à apercevoir peu à peu dans l'ensemble du monde
extérieur.

Nous avons précédemment remarqué, à titre d'élément essentiel du
polythéisme convenablement élaboré, un dogme général, éminemment
apte à faciliter directement cette grande transition, la croyance
indispensable au destin, envisagé comme le dieu propre de
l'invariabilité, et dont le département effectif devait, par
conséquent, s'augmenter sans cesse, aux dépens de ceux de toutes les
autres divinités, dès lors devenues de plus en plus subalternes, à
mesure que l'expérience accumulée dévoilait progressivement à la
raison humaine cette permanence fondamentale des rapports naturels,
qui, d'abord nécessairement inaperçue par une exploration trop isolée
et trop concrète, devait inévitablement finir par déterminer une
irrésistible conviction, base primordiale et unanime d'un nouveau
régime mental, entièrement mûr aujourd'hui pour l'élite de l'humanité,
ainsi que le démontrera la suite de notre opération historique. On
ne peut méconnaître un tel mode principal de transition, si l'on
réfléchit que la providence des monothéistes n'est réellement autre
chose que le destin des polythéistes, ayant hérité peu à peu des
diverses attributions prépondérantes des autres divinités, et auquel
on n'a eu essentiellement qu'à donner spontanément un caractère plus
déterminé et plus concret, en harmonie avec cette extension désormais
plus active, au lieu du caractère trop abstrait et trop vague qu'il
avait dû conserver jusque alors, suivant la théorie indiquée à la fin
du chapitre précédent. Car, le monothéisme absolu, tel que l'entendent
nos déistes métaphysiciens, depuis la décadence radicale de toute
philosophie théologique, c'est-à-dire, rigoureusement réduit à un seul
être surnaturel, sans aucun intermédiaire de lui à l'homme, constitue
certainement une pure utopie, nullement praticable, et incapable de
fournir jamais la base d'un véritable système religieux, susceptible
d'une efficacité réelle, même intellectuelle, surtout morale, et,
à plus forte raison, sociale. Toute la transformation essentielle
a donc vraiment consisté, en général, à discipliner et à moraliser
l'innombrable multitude des dieux, en la subordonnant directement,
d'une manière régulière et permanente, à la suprême prépondérance
d'une volonté unique, assignant, à son gré, l'office de chaque agent
plus ou moins subalterne: c'est ainsi que les masses comprennent le
monothéisme; et elles doivent sans doute mieux sentir que ne peut le
faire la subtilité doctorale, envers une conception principalement
destinée à leur usage, quand leur instinct repousse à juste titre comme
radicalement stérile l'idée d'un dieu sans ministres quelconques. Or,
ainsi envisagé, le passage s'est évidemment opéré d'après le dogme
préalable du destin, graduellement transformé en providence, suivant
l'explication précédente, sous l'influence croissante de l'esprit
métaphysique.

Indépendamment des motifs principaux, ci-dessus expliqués, qui
assignaient naturellement à la philosophie grecque l'initiative
essentielle d'une telle élaboration, quoique partout plus ou moins
préparée, on peut ajouter accessoirement l'harmonie spontanée de cet
esprit métaphysique, toujours caractérisé par le doute systématique
et l'indécision des vues, avec la tendance générale de l'état social
correspondant. Par suite des conditions fondamentales précédemment
examinées envers le régime grec, l'éducation, essentiellement
militaire, n'y étant point convenablement adaptée à une existence
réelle qui ne pouvait l'être assez, la nature, nécessairement vague
et flottante, de la politique habituelle, la tendance contentieuse
qui divisait sans cesse ces populations à la fois semblables et
antipathiques, tout cet ensemble de dispositions continues devait
rendre l'esprit grec éminemment accessible à la métaphysique, qui, dès
que le temps en est venu, lui a ouvert la carrière la plus conforme
à ses goûts dominans. S'il eût été possible, au contraire, que le
développement métaphysique s'effectuât d'abord à Rome, il y eût
nécessairement rencontré cette répugnance universelle que devait, à cet
égard, spontanément inspirer la profonde influence élémentaire produite
par la considération permanente d'un grand but commun, nettement
déterminé et toujours homogène; influence qui a long-temps survécu aux
causes qui l'avaient fait naître, puisque Rome, une fois maîtresse
du monde, et n'ayant plus qu'à propager et à disséminer l'évolution
générale, n'a réellement jamais participé activement à l'élaboration
métaphysique, malgré les sollicitations continuelles des rhéteurs
et des sophistes grecs, dont les luttes n'y purent le plus souvent
déterminer qu'une sorte d'intérêt théâtral.

Dans son essor originaire, cette philosophie, comme je l'ai noté
ci-dessus, paraît s'être graduellement développée jusqu'au point
même d'oser directement concevoir, quoique d'une manière très vague
et fort obscure, pour la régénération ultérieure de l'humanité, une
sorte de gouvernement purement rationnel, sous la direction suprême
de telle ou telle métaphysique; ainsi que le témoignent alors tant
d'utopies, d'ailleurs plus ou moins chimériques, qui, pendant plusieurs
siècles, convergent toutes vers un tel but, malgré leur discordance
fondamentale. Mais, à mesure qu'on s'occupait davantage d'appliquer la
philosophie morale à la conduite réelle de la société, l'impuissance
organique, si radicalement propre à l'esprit purement métaphysique,
devait spontanément se manifester de plus en plus, de manière à faire
unanimement ressortir la nécessité de se rallier essentiellement au
monothéisme, autour duquel circulaient presque toutes les spéculations
principales, et qui devait instinctivement constituer, aux yeux des
diverses écoles, la seule base alors possible d'une convergence
ardemment cherchée, en même temps que l'unique point d'appui d'une
véritable autorité spirituelle, objet de tant d'efforts. Aussi peut-on
voir, vers l'époque même où la domination romaine avait enfin reçu
sa principale extension, les diverses sectes philosophiques, animées
d'une ferveur plus purement théologique que dans les deux ou trois
siècles antérieurs, s'attacher unanimement, quoique sans concert, à
développer et à propager la doctrine du monothéisme, comme fondement
intellectuel de la sociabilité universelle. La science réelle naissant
à peine envers les plus simples sujets de spéculation abstraite, et
la métaphysique ne pouvant, à l'épreuve, rien organiser que le doute
le plus absolu, il fallait bien en revenir à la théologie, dont on
avait vainement espéré l'élimination prématurée, pour en cultiver enfin
systématiquement, d'après le principe du monothéisme, les propriétés
éminemment sociales: disposition vers laquelle durent alors converger
spontanément tous les bons esprits et toutes les âmes élevées, mais
qui certes n'indique pas que la même solution doive être aujourd'hui
reproduite pour une situation, intellectuelle et sociale, radicalement
différente, quoique semblablement anarchique. Il serait d'ailleurs
inutile d'expliquer formellement, à cet égard, l'extrême influence si
heureusement exercée par la seule extension effective de la domination
romaine, soit en organisant spontanément de larges communications
intellectuelles, soit surtout en faisant directement ressortir, par le
contraste stérile des divers cultes ainsi rapprochés, la nécessité de
plus en plus évidente de leur substituer une religion homogène, qui
ne pouvait résulter que d'un monothéisme plus ou moins prononcé, seul
dogme assez général pour convenir simultanément à tous les élémens de
cette immense agglomération de peuples.

Cette mémorable révolution, la plus grande que notre espèce pût
éprouver jusqu'à celle au milieu de laquelle nous vivons, doit aussi
paraître, et plus clairement encore, sous le point de vue directement
social, un résultat non moins nécessaire de la combinaison spontanée
entre l'influence grecque et l'influence romaine, à l'époque déterminée
de leur suffisante pénétration mutuelle, à laquelle Caton s'était
si vainement opposé. En considérant à ce titre l'ensemble de cette
inévitable combinaison, l'analyse sociologique explique aisément la
tendance commune, si paradoxale en apparence, des divers élémens de
ce grand dualisme historique vers l'introduction fondamentale d'un
pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel, quoique
aucun d'eux n'en eût certainement la pensée, et que chacun poursuivît
surtout l'essor ou le maintien de sa propre domination exclusive: en
sorte que la solution a naturellement dépendu de leur antagonisme
nécessaire. Il est incontestable, en effet, que la téméraire ambition
spéculative des sectes métaphysiques, comme je l'ai indiqué ci-dessus,
avait osé rêver une domination absolue, aussi bien temporelle que
spirituelle, qui eût remis la direction habituelle et immédiate,
non-seulement des opinions et des mœurs, mais également des actes et
des affaires pratiques, entre les mains des philosophes, devenus, à
tous égards, chefs suprêmes. La conception d'une division régulière
entre le gouvernement moral et le gouvernement politique eût été
alors éminemment prématurée, et n'est devenue possible que beaucoup
plus tard, quand la marche naturelle des évènemens l'avait déjà
suffisamment ébauchée: à l'origine, les philosophes n'y pensaient pas
plus que les empereurs; et peut-être cette grande illusion, quoique
éminemment chimérique, était-elle encore indispensable pour entretenir
convenablement leur ardeur spéculative, toujours si précaire dans
notre faible nature intellectuelle, surtout en un temps où, trop
rapprochée de son berceau pour être assez profondément enracinée,
elle ne pouvait d'ailleurs trouver autour d'elle qu'une alimentation
propre trop peu satisfaisante: quoi qu'il en soit, le fait n'est point
douteux, et il suffit ici. Ainsi, l'influence philosophique était
alors, par sa nature, nécessairement constituée en insurrection,
latente mais continue, contre un système politique où tous les pouvoirs
sociaux étaient essentiellement concentrés aux mains des chefs
militaires. Bien que les philosophes n'aspirassent réellement qu'à une
sorte de théocratie métaphysique, aussi chimérique que dangereuse,
cependant il est naturel que leurs efforts persévérans, sans avoir
heureusement pu parvenir à un tel but, aient concouru directement
à la création ultérieure du pouvoir spirituel monothéique. La seule
existence permanente, librement tolérée, au milieu des populations
grecques, d'une classe de penseurs indépendans, qui, sans aucune
mission régulière, se proposaient spontanément, aux yeux étonnés mais
satisfaits du public et des magistrats, pour servir habituellement
de guides intellectuels et moraux, soit dans la vie individuelle,
soit dans la vie collective, devenait évidemment un germe effectif
de pouvoir spirituel futur, pleinement séparé du pouvoir temporel.
Tel est, sous l'aspect social, le mode propre de participation
de la civilisation grecque à cette grande fondation ultérieure,
indépendamment de l'influence intellectuelle que nous venons
d'apprécier. D'un autre côté, quand Rome conquérait graduellement
le monde, elle ne comptait nullement renoncer à ce régime chéri,
principale base de sa grandeur successive, qui rendait la corporation
des chefs militaires directement maîtresse de tout le pouvoir
sacerdotal: et cependant elle concourait ainsi spontanément, de la
manière la plus décisive, à préparer la formation, bientôt imminente,
d'une puissance spirituelle entièrement indépendante de l'empire
temporel; car l'extension même d'une telle domination devait mettre
de plus en plus en pleine évidence l'impossibilité d'en maintenir
suffisamment solidaires les parties si diverses et si lointaines, par
une simple centralisation temporelle, à quelque tyrannique intensité
qu'elle fût poussée. En outre, la réalisation essentielle du système de
conquête, faisant désormais passer nécessairement l'activité militaire
du caractère offensif au caractère défensif, cette immense organisation
temporelle ne pouvait plus avoir d'objet suffisant, et tendait dès
lors à se décomposer en nombreuses principautés indépendantes, plus
ou moins étendues, qui n'eussent plus laissé aucun lien profond et
durable entre les différentes sections, si leur union n'eût pas été
entretenue ou renouvelée par l'avènement spontané du pouvoir spirituel,
seul dès-lors susceptible de devenir vraiment commun, sans une
monstrueuse autocratie. Telle est, à vrai dire, comme je l'expliquerai
directement au chapitre suivant, l'origine essentielle de la féodalité
du moyen-âge, trop superficiellement attribuée à l'invasion germanique.
Enfin, il résultait encore, évidemment, de l'heureux essor de la
domination romaine, le besoin, de plus en plus senti, d'une morale
vraiment universelle, susceptible de lier convenablement des peuples
qui, ainsi forcés à une vie commune, étaient néanmoins poussés à se
haïr par leur propre morale polythéique: or, cet imminent besoin
était, d'une autre part, aussi spontanément accompagné, d'après nos
explications antérieures, de la disposition, soit intellectuelle,
soit morale, indispensable à sa satisfaction ultérieure, puisque les
sentimens et les vues de ces nobles conquérans avaient dû graduellement
s'élever et se généraliser, à mesure de leurs succès. Par cette triple
influence, le mouvement politique n'avait donc pas nécessairement moins
concouru que le mouvement philosophique à faire sortir spontanément de
l'ensemble de l'évolution polythéique de l'antiquité cette organisation
spirituelle qui constitue le principal caractère du moyen-âge, et dont
l'un tendait à faire surtout ressortir l'attribut de généralité, aussi
bien que l'autre l'attribut de moralité.

Il serait superflu d'examiner ici la corelation évidente de ces
deux tendances fondamentales, c'est-à-dire l'aptitude exclusive du
monothéisme à servir de base à une telle organisation: ce qui nous
reste à considérer à ce sujet, après l'ensemble des explications,
immédiatement suffisantes, du chapitre actuel, appartiendra
naturellement à la leçon suivante. Mais, pour achever de montrer que,
contre l'opinion vulgaire de nos philosophes, rien de capital n'est
fortuit dans cette admirable révolution, dont l'époque et l'issue
pourraient être rationnellement prévues par une sage combinaison des
divers aperçus précédens, j'ajouterai seulement que la considération
spéciale de cette correspondance peut être aisément poussée jusqu'à
déterminer par quelle province romaine devait inévitablement commencer
l'essor directement organique, résulté, en temps opportun, de ce
grand dualisme, quand il a pu être assez élaboré, par la pénétration
mutuelle de ses divers élémens. Car, cette initiative immédiate et
décisive devait nécessairement appartenir de préférence à la portion
de l'empire qui, d'une part, était la plus spécialement préparée au
monothéisme, ainsi qu'à l'existence habituelle d'un pouvoir spirituel
indépendant, et qui, d'une autre part, en vertu d'une nationalité plus
intense et plus opiniâtre, devait éprouver plus vivement, depuis sa
réunion, les inconvéniens de l'isolement, et mieux sentir la nécessité
de le faire cesser, sans renoncer cependant à sa foi caractéristique,
et en tendant, au contraire, à son universelle propagation. Or,
à tous ces attributs, il est certes impossible de méconnaître la
vocation, également spéciale et spontanée, de la petite théocratie
juive, dérivation accessoire de la théocratie égyptienne, et peut-être
aussi chaldéenne, d'où elle émanait très probablement par une sorte
de colonisation exceptionnelle de la caste sacerdotale, dont les
classes supérieures, dès long-temps parvenues au monothéisme par leur
propre développement mental, ont pu être conduites à instituer, à
titre d'asile ou d'essai, une colonie pleinement monothéique[18], où,
malgré l'antipathie permanente de la population inférieure contre
un établissement aussi prématuré, le monothéisme a dû cependant
conserver une existence pénible, mais pure et avouée, du moins après
avoir consenti à perdre la majeure partie de ces élus par la célèbre
séparation des dix tribus. Jusqu'au temps de la grande assimilation
romaine, cette particularité caractéristique n'avait essentiellement
abouti qu'à isoler plus profondément cette population anomale,
à raison même du vain orgueil qui, d'après la supériorité de sa
croyance, y exaltait davantage l'esprit superstitieux de nationalité
exclusive que nous avons reconnu propre à toutes les théocraties.
Mais cette spécialité se trouve alors heureusement utilisée, en
faisant spontanément sortir, de cette chétive portion de l'empire,
concourant, à sa manière, au mouvement total, les premiers organes
directs de la régénération universelle. Quoique j'aie cru, pour
mieux manifester la portée de ma théorie fondamentale, devoir ainsi
caractériser rationnellement jusqu'à une telle initiative, on ne doit
pas cependant oublier que cette appréciation secondaire, fût-elle même
aussi contestée qu'elle me paraît évidente, n'affecte nullement le
fond essentiel du sujet, déjà suffisamment expliqué. D'après l'ensemble
de causes, intellectuelles et sociales, que nous avons vu dominer ce
grand mouvement commun de l'élite de l'humanité, on conçoit aisément
que, à défaut de l'initiative hébraïque, l'évolution générale n'aurait
pas manqué d'autres organes, qui lui eussent nécessairement imprimé une
direction radicalement identique, en transportant seulement à certains
livres, aujourd'hui perdus peut-être, la consécration qui s'est
appliquée à d'autres.

    Note 18: Au sein même de la théocratie polythéique la
    plus complète, les hommes supérieurs, outre leur tendance
    intellectuelle au monothéisme, ci-dessus expliquée, doivent
    éprouver, pour ce dernier état de la philosophie théologique,
    une sorte de prédilection instinctive, à cause des puissantes
    ressources qui lui sont propres, comme on le verra bientôt,
    pour assurer l'indépendance de la classe sacerdotale envers la
    classe militaire; tandis que celle-ci doit, au contraire, par
    des motifs semblables mais inverses, préférer involontairement
    le polythéisme, bien plus compatible avec sa propre suprématie,
    suivant la théorie ci-dessus établie. Par la secrète influence,
    long-temps prolongée, de ces intimes dispositions mutuelles,
    il est donc aisé de concevoir que les prêtres égyptiens, et
    ensuite chaldéens, ont pu être engagés, ou même obligés, à une
    telle tentative de colonisation monothéique, dans le double
    espoir d'y mieux développer la civilisation sacerdotale par la
    plus complète subalternisation des guerriers, et de ménager un
    refuge assuré à ceux de leur caste qui se trouveraient menacés
    par les fréquentes révolutions intérieures de la mère-patrie.
    Quoique la nature de mes travaux propres ne me permette point
    le développement convenable d'une telle explication spéciale
    du judaïsme, je ne doute pas que cette nouvelle ouverture
    historique, résultée, dans mon esprit, d'une étude directe
    et approfondie de l'ensemble du sujet, d'après ma théorie
    fondamentale de l'évolution humaine, ne puisse être ensuite
    suffisamment vérifiée par son application détaillée à l'analyse
    générale de cette étrange anomalie, si une telle appréciation
    est un jour réellement opérée par un philosophe convenablement
    placé d'abord à ce nouveau point de vue rationnel.

Enfin, on peut encore expliquer facilement l'extrême lenteur de cette
immense révolution, malgré l'intensité et la variété des influences
fondamentales, en considérant la profonde concentration des divers
pouvoirs sociaux qui caractérise si éminemment le régime polythéique
de l'antiquité, où il fallait ainsi tout changer presque à la fois.
Ce que le système romain renfermait de théocratique se retrouve alors
en première ligne, depuis que l'accomplissement même de la conquête
avait dû tendre à dissiper essentiellement les conditions primordiales
de la physionomie énergiquement tranchée qui avait tant distingué sa
période active. On peut, sous ce rapport, envisager les cinq ou six
siècles qui séparent les empereurs des rois, comme constituant, dans
l'ensemble de la durée, beaucoup plus longue, ordinairement propre
aux théocraties antiques, une sorte d'immense épisode militaire, où
le caractère guerrier avait dû effacer, chez la caste dominante, le
caractère sacerdotal, et après l'accomplissement duquel celui-ci a
dû reprendre son ascendant originaire, jusqu'à l'entière dissolution
du système. Mais l'opération même exécutée pendant cette grande
intermittence avait alors nécessairement développé des germes d'une
destruction prochaine, suivie d'une inévitable régénération; ce qui n'a
point eu lieu en d'autres théocraties, où des intervalles analogues,
bien que moins étendus, peuvent être observés. Quoi qu'il en soit,
on conçoit maintenant que cette sorte de rétablissement spontané du
premier régime théocratique, à la vérité radicalement énervé, ait dû
naturellement reproduire l'opiniâtre instinct conservateur qui lui est
propre, malgré le peu de stabilité personnelle des pouvoirs effectifs,
par suite de l'inévitable abaissement de la caste sénatoriale envers
le chef, essentiellement électif, du parti populaire. Cette confusion
intime et continue entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel,
qui constituait l'esprit fondamental du système, explique aisément
pourquoi les empereurs romains, même les plus sages et les plus
généreux, n'ont jamais pu comprendre, pas plus que ne le feraient
aujourd'hui les empereurs chinois, la renonciation volontaire au
polythéisme, par laquelle ils auraient justement craint de concourir
eux-mêmes à la démolition imminente de tout leur gouvernement, tant
que la conversion graduelle de la population au monothéisme chrétien
n'y avait point encore constitué spontanément une nouvelle influence
politique, permettant, et ensuite exigeant même, la conversion finale
des chefs, qui terminait l'évolution préparatoire, et ébauchait
immédiatement le régime nouveau, par un symptôme décisif de la
puissance réelle et indépendante du nouveau pouvoir spirituel, qui en
devait être le principal ressort.


Telle est l'appréciation fondamentale de l'ensemble du polythéisme
antique, successivement considéré, d'une manière rationnelle quoique
sommaire, dans les propriétés essentielles, intellectuelles ou
sociales, qui le caractérisent abstraitement, et ensuite dans les
divers modes nécessaires du régime correspondant; de manière à
déterminer enfin sa tendance totale à produire spontanément la nouvelle
phase théologique qui, au moyen-âge, après avoir essentiellement
réalisé toute l'admirable efficacité sociale dont une telle philosophie
était susceptible, a rendu possible, et même indispensable, l'avènement
ultérieur de la philosophie positive, comme il s'agit maintenant de
l'expliquer. Dans cette vaste et difficile élaboration, plus encore
qu'en tout le reste de mon opération historique, j'ai dû réduire
autant que possible une exposition dont le développement propre
m'était interdit, en la bornant principalement à de simples assertions
méthodiques, assez complètes et surtout assez liées pour que ma pensée
ne fût jamais équivoque, sans pouvoir m'arrêter à aucune démonstration
formelle, dont la moindre eût exigé un appareil de preuves entièrement
incompatible avec la nature de ce Traité, aussi bien qu'avec ses
limites nécessaires. Évidemment forcé de continuer à procéder ainsi,
il faut donc, une fois pour toutes, avertir directement le lecteur
que je dois ici me contenter de la simple proposition explicite du
nouveau système de vues historiques qui résultent de ma théorie
fondamentale de l'évolution humaine, afin que cette théorie devienne
pleinement jugeable; mais sans qu'il m'appartienne d'en faire aussi la
confrontation générale avec l'ensemble des faits connus, comparaison
que je dois essentiellement réserver au lecteur, et d'après laquelle
seule il pourra convenablement prononcer sur la principale valeur
réelle de cette nouvelle philosophie historique.



CINQUANTE-QUATRIÈME LEÇON.

  Appréciation générale du dernier état théologique de l'humanité:
  âge du monothéisme. Modification radicale du régime théologique
  et militaire.


Après l'indispensable assimilation préliminaire suffisamment opérée
par l'extension graduelle de la domination romaine, suivant les
explications du chapitre précédent, le régime monothéique était
nécessairement destiné à compléter l'évolution provisoire de l'élite
de l'humanité, en faisant directement produire à la philosophie
théologique, dont le déclin intellectuel allait commencer, toute
l'efficacité réelle que comportait sa nature, pour préparer enfin
l'homme à une nouvelle vie sociale, de plus en plus conforme à
notre vocation caractéristique. C'est pourquoi, quelles que soient
effectivement les éminentes propriétés mentales du monothéisme, nous
devons ici en faire précéder l'examen par l'appréciation rationnelle de
son influence sociale, qui le distingue encore plus profondément, selon
une marche inverse de celle qui a dû présider ci-dessus à l'analyse
fondamentale du système polythéique. Or, quoique la destination
sociale du monothéisme se rapporte surtout à la morale bien plus
même qu'à la politique, néanmoins sa principale efficacité morale a
toujours inévitablement dépendu de son existence politique; en sorte
que nous devons d'abord déterminer convenablement les vrais attributs
politiques de ce dernier régime théologique. Dans cette importante
détermination, comme en tout le reste d'un tel examen historique, nous
sommes spontanément dispensés de la distinction générale qu'il a fallu
établir, au chapitre précédent, entre l'appréciation abstraite des
diverses propriétés essentielles du système correspondant et l'analyse
successive des différens modes nécessaires de sa réalisation effective;
ce qui doit ici heureusement permettre d'abréger beaucoup notre
opération actuelle, sans nuire aucunement à notre but principal. Car,
malgré la conformité remarquable de toutes les formes du monothéisme,
comparées, non-seulement quant aux dogmes théologiques, mais même
quant aux préceptes moraux, sans excepter ni le mahométisme, ni ce
qu'on appelle si mal à propos le catholicisme grec, c'est uniquement
au vrai catholicisme, justement qualifié de romain, que devait
appartenir l'accomplissement suffisant, en Europe occidentale, des
propriétés caractéristiques du régime monothéique, dont nous n'aurons
ainsi à examiner spécialement aucun autre mode réel[19]. Enfin, comme
l'introduction fondamentale d'un pouvoir spirituel entièrement distinct
et pleinement indépendant du pouvoir temporel a certainement constitué,
au moyen-âge, le principal attribut d'un tel système politique, nous
devons procéder, avant tout, à l'appréciation sommaire de cette grande
création sociale, d'où nous passerons ensuite aisément au vrai
jugement général de l'organisation temporelle correspondante.

    Note 19: La dénomination de catholicisme me semble, à tous
    égards, préférable à celle de christianisme, non-seulement
    comme bien plus expressive, pour distinguer nettement le
    vrai régime monothéique de toutes les organisations vagues,
    socialement impuissantes ou même dangereuses, avec lesquelles
    on l'a trop souvent confondu, mais surtout comme beaucoup
    plus rationnelle, en ce que, sans rappeler, ainsi que les
    noms de mahométisme, de boudhisme, etc., aucun fondateur
    individuel, elle se rapporte directement à ce grand attribut
    d'universalité qui caractérise essentiellement l'organisation
    spirituelle, quoiqu'il n'ait pu toutefois être réalisé que
    très imparfaitement par le catholicisme proprement dit, dont
    l'exacte appréciation ne saurait être mieux dirigée que d'après
    un tel principe général. Chacun sait certainement encore ce
    que c'est qu'un catholique, tandis qu'aucun bon esprit ne
    saurait aujourd'hui se flatter de comprendre ce que c'est
    qu'un chrétien, qui pourrait indifféremment appartenir à l'une
    quelconque des mille nuances incohérentes qui séparent le
    luthérien primitif du pur déiste actuel.

Le monothéisme doit, par sa nature, toujours tendre nécessairement à
provoquer cette modification radicale de l'ancien organisme social,
en permettant, et même déterminant, une suffisante uniformité de
croyances, susceptible de comporter l'extension d'un même système
théologique à des populations assez considérables pour ne pouvoir
être long-temps réunies sous un seul gouvernement temporel; d'où
résulte, chez la classe sacerdotale, un accroissement simultané de
consistance et de dignité, susceptible de servir de fondement à son
indépendance politique, qui était incompatible avec l'inévitable
dispersion des influences religieuses sous le régime polythéique,
comme je l'ai déjà noté au chapitre précédent. Mais, malgré cette
tendance caractéristique, il a fallu une longue et pénible élaboration
de conditions diverses pour que le monothéisme pût enfin réaliser,
dans une société convenablement préparée, un tel perfectionnement
de l'organisation primitive, qui n'a vraiment commencé à devenir
immédiatement possible, ainsi que je l'ai expliqué, que par le concours
fondamental du développement graduel de la puissance romaine avec
celui de la philosophie grecque. Nous avons même reconnu que cette
philosophie ne se fit jamais une juste idée du véritable but social
vers lequel, à son insu, tendait finalement son essor spontané,
puisque, dans ses efforts opiniâtres pour constituer une puissance
spirituelle, elle n'avait aucunement en vue d'établir, entre les deux
pouvoirs, une division rationnelle, encore trop incompatible avec le
génie politique de l'antiquité; mais elle poursuivait essentiellement
une pure utopie, aussi dangereuse que chimérique, en préconisant, comme
type social, une sorte de théocratie métaphysique, qui eût transporté
aux philosophes la concentration générale des affaires humaines.
Cependant, toutes les utopies quelconques, surtout quand elles
résultent d'un concours aussi unanime et aussi continu, non-seulement
indiquent nécessairement un certain besoin social, plus ou moins
confusément apprécié, mais aussi l'imminence plus ou moins prochaine
d'une certaine modification politique destinée à y satisfaire: car,
dans ses rêves même les plus hardis, l'esprit humain ne saurait
s'écarter indéfiniment de la réalité, et ses libres spéculations sont
même effectivement encore plus limitées dans l'ordre politique que
dans aucun autre, vu la complication supérieure des phénomènes; en
sorte que, après l'accomplissement de chaque phase sociale, on peut
ordinairement reconnaître l'anticipation constante de conceptions
utopiques long-temps accréditées, qui en présentaient d'avance le
principal caractère, quoique profondément déguisé, et même altéré, par
son inévitable mélange avec des notions plus ou moins contraires aux
lois fondamentales de notre nature, individuelle ou sociale. Aussi
peut-on aisément constater ici que l'institution du catholicisme a
essentiellement réalisé, au moyen-âge, autant que le permettait alors
l'état mental de l'humanité, ce qu'il y avait, au fond, de pleinement
utile et à la fois vraiment praticable dans l'ensemble des conceptions
politiques des diverses écoles philosophiques, en adoptant de chacune
d'elles, avec une éminente sagesse, les attributs trop exclusifs
dont elle s'honorait, et en repoussant spontanément tous les projets
absurdes ou nuisibles qui dénaturaient radicalement leur application
sociale; malgré l'injuste accusation, encore trop souvent adressée
au système catholique, d'avoir également tendu à constituer une
pure théocratie, dont nous reconnaîtrons bientôt, sans la moindre
incertitude, l'incompatibilité nécessaire avec le véritable esprit
fondamental d'un tel régime.

Quoique l'intelligence doive nécessairement exercer une influence
de plus en plus prononcée sur la conduite générale des affaires
humaines, individuelles ou sociales, sa suprématie politique, rêvée
par les philosophes grecs, n'en constitue pas moins une pure utopie,
directement contraire, comme je l'ai déjà noté au chapitre précédent,
à l'économie réelle de notre nature cérébrale, où la vie mentale est
habituellement si peu énergique comparativement à la vie affective.
Nul pouvoir humain, même le plus grossier et le moins étendu, ne
saurait, sans doute, entièrement se passer d'appui spirituel,
puisque ce qu'on nomme, en politique, une force proprement dite, ne
peut résulter que d'un certain concours d'individualités, dont la
formation spontanée suppose inévitablement l'existence préalable,
non-seulement de quelques sentimens communs, mais aussi d'opinions
suffisamment convergentes, sans lesquelles la moindre association ne
pourrait persister, reposât-elle même sur une suffisante conformité
d'intérêts. Cependant, il n'en reste pas moins incontestable que
le principal ascendant social ne saurait jamais appartenir à la
plus haute supériorité mentale, à la fois trop peu comprise et trop
mal appréciée pour obtenir ordinairement du vulgaire un juste degré
d'admiration et de reconnaissance. La masse des hommes, essentiellement
destinée à l'action, sympathise nécessairement bien davantage avec
les organisations médiocrement intelligentes, mais éminemment
actives, qu'avec les natures purement spéculatives, malgré leur
intime prééminence spirituelle, d'ailleurs habituellement méconnue, à
raison même de sa trop grande élévation. En outre, la reconnaissance
universelle doit spontanément préférer les services immédiatement
susceptibles de satisfaire à l'ensemble des besoins humains, parmi
lesquels ceux de l'intelligence, quelle que soit leur incontestable
réalité, sont certes fort loin d'occuper communément le premier
rang, comme je l'ai établi au troisième volume de ce Traité. Il
n'est pas douteux que les plus grands succès pratiques, militaires
ou industriels, exigent, par leur nature, beaucoup moins de force
intellectuelle que la plupart des travaux théoriques d'une certaine
importance, sans aller même jusqu'aux plus éminentes spéculations,
esthétiques, scientifiques, ou philosophiques; et cependant ils
inspireront toujours, non-seulement un intérêt plus vif et une plus
parfaite gratitude, mais aussi une estime mieux sentie et une plus
profonde admiration. Quels que soient, en réalité, dans la vie
humaine, individuelle et surtout sociale, les immenses bienfaits de
l'intelligence, dont dépend essentiellement, en dernier ressort, le
progrès continu de l'humanité, cependant la participation spirituelle
est, en chaque résultat ordinaire, trop indirecte, trop lointaine et
trop abstraite, pour jamais être convenablement appréciée, si ce n'est
d'après une analyse plus ou moins difficile, que l'immense majorité des
hommes, même éclairés, ne saurait spontanément opérer avec assez de
netteté et de promptitude pour laisser naître une soudaine impression
d'enthousiasme, aucunement comparable à l'énergique saisissement
déterminé si souvent par les services spéciaux et immédiats de
l'activité pratique, quoique moins importans, au fond, comme moins
difficiles. Jusqu'au sein de la science et de la philosophie, les
conceptions les plus générales, surtout celles qui se rapportent
directement à la méthode, malgré leur supériorité finale, non-seulement
quant au mérite intrinsèque, mais aussi quant à l'utilité effective,
lors même qu'elles ne sont point long-temps dédaignées, n'attirent
presque jamais à leurs sublimes créateurs autant de considération
personnelle que les découvertes d'un ordre inférieur; comme l'ont si
douloureusement éprouvé, à tous les âges de l'humanité, les principaux
organes de la grande évolution mentale, les Aristote, les Descartes,
les Leibnitz, etc. Rien n'est plus propre, sans doute, qu'une telle
appréciation à vérifier directement l'absurdité radicale de ce prétendu
règne absolu de l'esprit, tant poursuivi par les philosophes grecs et
par leurs imitateurs modernes; puisqu'on peut ainsi clairement sentir
que, sous l'influence réelle d'un tel principe social, en apparence
si séduisant, la plus grande autorité politique, alors trop aisément
usurpée par de médiocres mais prudentes intelligences, ne pourrait
aucunement appartenir aux plus éminens penseurs, dont la supériorité
caractéristique n'est presque jamais convenablement appréciable
qu'après l'entière cessation de leur noble mission, et qui ne peuvent
être habituellement soutenus, dans l'énergique persévérance de leur
admirable dévouement spontané, que par la conviction, profonde
mais personnelle, de leur intime prééminence, et par le sentiment
inébranlable de leur inévitable influence ultérieure sur les destinées
générales de l'humanité. Ces notions, capitales quoique élémentaires,
de statique sociale, directement déduites d'une exacte connaissance
de notre nature fondamentale, peuvent être d'ailleurs accessoirement
corroborées, avec une véritable utilité, par la considération spéciale
de l'extrême brièveté de notre vie, dont j'ai déjà signalé, au
cinquante-unième chapitre, l'influence générale sur l'imperfection
nécessaire de notre organisme politique. On conçoit aisément, en effet,
qu'une plus grande longévité, sans remédier aucunement à l'infirmité
radicale de notre économie, tendrait certainement à permettre, dans
l'hypothèse que nous examinons, un meilleur classement social des
intelligences, en multipliant davantage les cas, réellement si rares,
où les penseurs du premier ordre peuvent, après un développement
suffisant, être convenablement appréciés pendant leur vie, et avant que
leur génie soit essentiellement éteint.

Au premier aspect, l'existence générale des théocraties antiques
semble directement constituer une exception, unique mais capitale,
à la nécessité fondamentale que nous venons d'établir, puisque la
supériorité intellectuelle y paraît former immédiatement, du moins à
l'origine, la source générale de la principale autorité politique.
Toutefois, sans revenir, à ce sujet, sur les explications spéciales
du chapitre précédent, il est évident que cette sorte d'anomalie, au
fond beaucoup plus apparente que réelle, a nécessairement dépendu
d'un concours singulier d'influences diverses, dont la reproduction
n'a plus été possible à aucun âge ultérieur de l'évolution humaine.
Car, outre la plus intense participation des terreurs religieuses, on
peut voir aisément que ce qui, en cette organisation primordiale, se
rapportait véritablement à la suprématie politique de l'intelligence,
a principalement tenu, d'abord à l'impression toute puissante, non
susceptible de renouvellement, que devait alors produire le spectacle
habituel des premiers résultats utiles de l'essor spirituel, et
surtout ensuite à la tendance éminemment pratique des opérations
mentales correspondantes, en vertu de cette concentration fondamentale
des diverses fonctions sociales que nous avons vue caractériser si
distinctement l'empire de la caste sacerdotale, dont les travaux
spéculatifs, strictement réduits d'ordinaire au peu qu'exigeait
le maintien journalier de son autorité, étaient essentiellement
absorbés par le développement habituel de son activité usuelle,
soit médicale, soit administrative, soit même industrielle, etc., à
laquelle cette caste se faisait gloire de subordonner directement
toute autre occupation plus abstraite. Ainsi, le mérite purement
intellectuel y était certainement fort loin de constituer, en réalité,
le fondement essentiel de la prééminence sociale; ce qui d'ailleurs
serait immédiatement contraire à la nature d'un régime où toutes les
fonctions quelconques étaient nécessairement héréditaires, bien que
cette hérédité n'eût pas encore les inconvéniens radicaux qu'elle a
dû entraîner depuis, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent.
Quand le caractère vraiment spéculatif a commencé à devenir nettement
prononcé, ce qui n'a pu d'abord se développer que chez les philosophes
grecs, chacun sait si la classe éminemment pensante a jamais possédé en
effet la prépondérance politique, toujours si vainement poursuivie par
ses efforts persévérans.

Il est donc évident que, bien loin de pouvoir directement dominer la
conduite réelle de la vie humaine, individuelle ou sociale, l'esprit
est seulement destiné, dans la véritable économie de notre invariable
nature, à modifier plus ou moins profondément, par une influence
consultative ou préparatoire, le règne spontané de la puissance
matérielle ou pratique, soit militaire, soit industrielle. Or, en
considérant sous un autre aspect cette irrécusable nécessité, on la
trouvera certainement beaucoup moins fâcheuse que ne doit d'abord
le faire supposer un examen peu approfondi; car, les mêmes causes
générales qui l'imposent comme inévitable, la mettent aussi en
suffisante harmonie permanente avec l'ensemble de nos vrais besoins
essentiels. En premier lieu, la justice souffre réellement bien moins
d'un tel arrangement général que ne le font communément présumer les
plaintes exagérées, trop souvent amères et même déclamatoires, de la
plupart des philosophes sur la prétendue imperfection radicale du
classement social, qui, d'ordinaire, est essentiellement conforme aux
plus impérieuses prescriptions de notre immuable nature. Les mémorables
réflexions de Pascal à ce sujet, quoique attribuées vulgairement à une
intention profondément ironique, ne constituent au fond qu'une exacte
appréciation générale de l'indispensable nécessité d'une semblable
disposition élémentaire pour le maintien journalier de l'harmonie
sociale, qui serait continuellement troublée par d'inconciliables
prétentions, dont le jugement, trop lent et trop difficile, serait
très fréquemment illusoire, comme nous venons de le voir, si le
principe spécieux de la supériorité mentale pouvait seul déterminer
souverainement les rangs effectifs. Cet ordre réel tant décrié revient,
au fond, à prendre pour base habituelle d'estimation politique la
considération directe de l'utilité spéciale et immédiate, individuelle
ou sociale. Or, quoiqu'un tel principe soit certainement fort étroit,
et bien que sa prépondérance exclusive doive être justement regardée
comme très oppressive et éminemment dangereuse, il n'en constitue
pas moins, par sa nature, le seul fondement solide de tout véritable
classement humain. Dans la vie sociale, en effet, presque autant que
dans la vie individuelle, la raison est ordinairement beaucoup plus
nécessaire que le génie; excepté en quelques occasions capitales,
mais extrêmement rares, où la masse générale des idées usuelles
a besoin d'une élaboration nouvelle ou d'une impulsion spéciale,
qui, une fois accomplies par l'intervention déterminée de quelques
éminens penseurs, suffiront long-temps aux exigeances journalières de
l'application réelle: comme le montre clairement l'examen attentif
de chacune des phases importantes de notre développement, où, après
une suspension, momentanée mais indispensable, de sa prépondérance
habituelle, le simple bon sens reprend spontanément les rênes du
gouvernement humain. Autant le génie spéculatif est seul capable de
préparer convenablement, par ses méditations abstraites, les divers
changemens essentiels qui doivent successivement s'opérer, autant il
est, de sa nature, radicalement impropre à la direction journalière
des affaires communes: en sorte que le mot célèbre du grand Frédéric
sur l'incapacité politique des philosophes, bien loin de devoir être
regardé comme une injuste dérision, n'indique réellement qu'une
profonde appréciation, aussi judicieuse qu'énergique, des vraies
conditions élémentaires de toute économie sociale. Les considérations
spéculatives sont et doivent être, par leur nature, trop abstraites,
trop indirectes, et trop lointaines pour que les esprits vraiment
contemplatifs puissent jamais devenir les plus propres au gouvernement
usuel, où, presque toujours, il s'agit surtout d'opérations spéciales,
immédiates, et actuelles; et, à cet égard, les dispositions morales
concourent pleinement avec les conditions mentales, puisque le
caractère éminemment penseur est et doit être, de toute nécessité, peu
soucieux de la réalité présente et détaillée, ce qui, au contraire,
constituerait certainement une tendance très vicieuse dans la conduite
ordinaire des affaires humaines, individuelles ou sociales: or,
d'un autre côté, les intelligences essentiellement philosophiques
ne sauraient être condamnées à se tenir constamment au point de vue
pratique, sans que leur essor propre ne devînt, par cela seul, au
grand préjudice de l'humanité, radicalement impossible, comme il
arrive spontanément sous le régime purement théocratique. On peut,
d'ailleurs, accessoirement ajouter, à titre de motif intellectuel
secondaire, que les philosophes, même parmi les plus élevés, ont été
jusqu'ici trop souvent entraînés à s'écarter involontairement de
l'esprit d'ensemble, principal attribut du vrai génie politique:
malgré leurs efforts ordinaires pour assurer la plénitude et la
généralité de vues dont ils se glorifient principalement, ils sont
fréquemment sujets à un genre particulier de rétrécissement mental,
qui consiste à poursuivre très loin l'examen abstrait d'un seul aspect
social, en négligeant essentiellement presque tous les autres, dans
les cas mêmes où la saine décision doit directement dépendre de leur
sage pondération mutuelle; disposition qui, déjà très nuisible dans
l'ordre théorique, peut devenir extrêmement dangereuse dans l'ordre
pratique. Quant au très petit nombre de ceux qui, selon la vocation
caractéristique de la vraie philosophie, ne perdent jamais de vue, dans
leurs spéculations diverses, la considération convenable de l'ensemble
réel, ceux-là, que la philosophie positive devra spontanément rendre
un jour beaucoup moins rares, ne se plaignent point que la suprême
domination des affaires humaines n'appartienne pas à la philosophie,
parce qu'ils savent s'expliquer pleinement l'impossibilité, et même
le danger, de cette utopie grecque, dont l'interrègne intellectuel a
permis le renouvellement moderne, en rouvrant le cours des divagations
politiques, comme je l'indiquerai au chapitre suivant. Ainsi,
l'humanité ne saurait certainement trop honorer, en tant que premiers
organes nécessaires de ses principaux progrès, ces intelligences
exceptionnelles qui, entraînées par une impérieuse destination
spéculative, esthétique, scientifique, ou philosophique, consacrent
noblement leur vie à penser pour l'espèce entière; elle ne peut sans
doute entourer de trop de sollicitude ces précieuses existences, si
difficiles à remplacer, et qui constituent, pour toute notre race, la
plus importante richesse; elle ne saurait enfin trop s'empresser de
seconder leurs éminentes fonctions, soit en offrant à leurs travaux
toutes les facilités convenables, soit en se disposant elle-même à
subir pleinement leur vivifiante influence: mais elle doit néanmoins
éviter soigneusement de leur confier jamais la direction souveraine de
ses affaires journalières, à laquelle leur nature caractéristique les
rend, de toute nécessité, essentiellement impropres.

Telles seraient donc, à cet égard, les indications fondamentales de la
saine raison, à ne considérer même que les simples motifs d'aptitude,
et en supposant d'abord que ce prétendu règne de l'esprit pût rester
suffisamment compatible avec l'essor réel de l'activité intellectuelle.
Or, il est maintenant aisé de reconnaître que, par une suite
nécessaire de notre extrême imperfection mentale, cette chimérique
domination, outre ses conséquences directement perturbatrices pour la
vie pratique de l'humanité, tendrait inévitablement à tarir, jusque
dans sa source la plus pure, le cours général de nos progrès, en
atrophiant de plus en plus ce même développement spéculatif, auquel
on aurait ainsi imprudemment tenté de tout subordonner. En effet, il
n'y a point, dans l'ensemble de la philosophie naturelle, de principe
plus général et plus évident que celui qui nous indique, au moral
comme au physique, et même encore davantage, l'indispensable besoin
des obstacles convenables pour permettre l'essor réel de forces
quelconques. Cette insurmontable nécessité doit être, dans l'ordre
social, d'autant plus prononcée qu'il s'agit de forces spontanément
douées d'une moindre énergie propre; et par conséquent cet important
principe doit devenir éminemment applicable à la force intellectuelle,
la moins intense, sans aucun doute, de toutes nos facultés
caractéristiques, et qui, chez la plupart des hommes, ne sollicite,
par elle-même, presque aucun développement direct, aspirant le plus
souvent, au contraire, à une sorte de repos absolu, aussitôt après le
moindre exercice soutenu. L'examen journalier de la vie individuelle
confirme clairement que l'activité mentale n'y est habituellement
entretenue que par l'exigence continue des divers besoins humains,
dont l'immédiate satisfaction n'est point heureusement possible sans
efforts durables; et cette activité s'amortit essentiellement sous
l'influence, suffisamment prolongée, de circonstances trop favorables;
ou, du moins, elle dégénère alors en un vague et stérile exercice, dont
l'utilité réelle est fort douteuse, et qui n'est ordinairement stimulé
que par les frivoles excitations d'une vanité puérile. Chez les esprits
vraiment spéculatifs, l'essor mental persiste éminemment, et même avec
beaucoup plus d'efficacité, soit individuelle, soit sociale, après que
ce grossier aiguillon primordial a cessé de se faire sentir; mais c'est
surtout parce que l'économie effective de la société vient y substituer
spontanément une plus noble impulsion habituelle, en leur inspirant
inévitablement une légitime tendance vers un ascendant social, qui, de
toute nécessité, se dérobe sans cesse à leur infatigable poursuite:
et telle est, en effet, la vraie source générale des plus admirables
efforts intellectuels. Or, il est évident que cette source précieuse
serait directement menacée d'un prochain et irréparable épuisement, si
l'intelligence pouvait réellement parvenir à cette vaine suprématie
politique dont nous considérons ici le principe idéal. Destiné à
lutter, et non à régner, l'esprit n'est point spontanément assez
énergique, même chez les plus heureux organismes, pour résister
long-temps à l'influence délétère d'un semblable triomphe: il tendrait
nécessairement vers une funeste atrophie graduelle, comme manquant à
la fois de but et d'impulsion, aussitôt que, loin d'avoir à modifier
un ordre indépendant de lui, et résistant sans cesse à son action,
il n'aurait plus essentiellement qu'à contempler avec admiration
l'ordre dont il serait le créateur et l'arbitre. Ainsi radicalement
détournée de son véritable office, l'intelligence, au lieu de
s'occuper noblement, selon sa nature, à préparer convenablement la
satisfaction générale des divers besoins individuels ou sociaux, ne
conserverait bientôt qu'une activité essentiellement corruptrice,
uniquement vouée à raffermir, contre les plus justes attaques, le
maintien continu de cette monstrueuse domination, suivant la marche
finale de toutes les théocraties proprement dites. Cette déplorable
issue générale deviendrait naturellement d'autant plus imminente, que,
dans une telle hypothèse, nous avons déjà reconnu que le principal
pouvoir serait nécessairement loin d'appartenir d'ordinaire aux plus
éminentes intelligences: or, l'esprit, dénué de bienveillance et de
moralité, comme il l'est si souvent chez les penseurs médiocres, n'est
certainement que trop enclin à utiliser ses facultés pour un simple
but d'égoïsme systématique, lors même qu'il n'a point à maintenir
à tout prix sa propre suprématie sociale. L'antipathie profonde et
l'infatigable envie, qui ont tant poursuivi presque tous les éminens
génies spéculatifs dont notre espèce s'honorera sans cesse, n'ont point
essentiellement émané de la masse vulgaire, spontanément disposée, au
contraire, envers eux à une admiration sincère quoique stérile: elles
ne sont pas même provenues le plus souvent des pouvoirs politiques
proprement dits, qui, en tout temps, malgré la crainte naturelle d'une
certaine rivalité d'ascendant social, se sont si fréquemment glorifiés
d'avoir protégé leur essor mental: c'est surtout du sein même de la
classe contemplative qu'ont habituellement surgi ces ignobles et
odieuses entraves, suscitées instinctivement au génie par la jalouse
médiocrité d'impuissans concurrens, qui ne peuvent concevoir d'autre
moyen efficace de maintenir une prépondérance usurpée que d'empêcher,
à l'aide d'obstacles quelconques, le plein développement de toute
supériorité réelle, dont eux seuls se sentent d'ordinaire intimement
blessés. Rien n'est plus propre, sans doute, que cette triste mais
irrécusable observation à vérifier directement combien serait, de
toute nécessité, éminemment fatale au libre élan de l'intelligence
humaine cette chimérique utopie du règne de l'esprit, si follement
poursuivie par la plupart des philosophes grecs, à la seule exception
capitale du grand Aristote, et si irrationnellement reproduite par tant
d'imitateurs modernes, qui ne sauraient avoir, comme eux, l'excuse
fondamentale d'un état social toujours caractérisé par la confusion
élémentaire de tous les divers pouvoirs. Car, il est évident que,
bien loin d'avoir ainsi vraiment constitué la suprématie sociale de
l'intelligence, on n'aurait dès lors réalisé qu'un régime où tous
les efforts principaux de la classe souveraine seraient bientôt
concentrés spontanément, à la manière des théocraties dégénérées,
vers la plus intense compression possible de tout développement
mental chez la masse des sujets, afin que leur abrutissement général
pût permettre le maintien indéfini d'une autorité spirituelle, qui,
privée de stimulation suffisante, se serait inévitablement abandonnée
à l'imminente apathie que notre faible nature spéculative tend
sans cesse à produire et à enraciner de plus en plus. Si, malgré
d'injustes accusations, les pouvoirs n'ont point ordinairement tendu,
en réalité, à empêcher systématiquement l'essor intellectuel, c'est
précisément, entre autres motifs, parce que la vraie prépondérance
politique n'était point conçue comme susceptible d'appartenir jamais
à la supériorité mentale, dont ils ne pouvaient craindre, par suite,
d'encourager directement l'essor universel.

J'ai cru devoir ici spécialement insister sur cette importante
explication préliminaire, que j'aurai encore naturellement lieu de
considérer subsidiairement dans un autre chapitre, à cause de l'extrême
danger politique que présente aujourd'hui le spécieux sophisme général
relatif au règne absolu de la capacité intellectuelle, depuis que
la grande notion révolutionnaire de la confusion fondamentale des
deux pouvoirs essentiels a dû provisoirement dominer, avec une si
déplorable unanimité, l'ensemble réel de la philosophie politique
usitée aujourd'hui, en supprimant ainsi directement toute idée
spontanée du seul moyen régulier qui puisse, comme je vais l'établir,
ouvrir une issue générale entre deux voies, également pernicieuses,
qui conduiraient, l'une à la compression effective de l'intelligence,
l'autre à sa chimérique suprématie politique. Tout vrai philosophe
devrait maintenant sentir dignement combien il importe enfin de
dissiper ou de prévenir autant que possible ces aberrations, que leur
aspect plausible doit rendre encore plus funestes, et qui tendent
immédiatement à ériger en principe universel de perturbation sociale
cette même puissance mentale qui peut seule présider désormais
à la régénération radicale de l'humanité. Aussi l'indispensable
digression statique que nous venons de terminer, malgré qu'elle semble
d'abord nous écarter momentanément de notre but essentiel, doit-elle
constituer, pour la suite entière de notre travail dynamique, une
lumineuse préparation, propre à nous y éviter le plus souvent la
longue et pénible considération spéciale de nombreux et importans
éclaircissemens: outre l'utilité, incontestable quoique accessoire,
qu'elle nous offre déjà de calmer spontanément les craintes,
puériles mais trop naturelles, de despotisme théocratique, que doit
inévitablement inspirer aux esprits actuels toute pensée quelconque
de réorganisation spirituelle dans le système politique des sociétés
modernes.

Poursuivant maintenant, d'une manière directe, le cours général de
notre opération historique, nous devons concevoir la dissertation
précédente comme étant ici destinée surtout à faire d'avance apprécier
exactement l'ensemble de la difficulté fondamentale que le régime
monothéique avait à surmonter, au moyen-âge, en ébauchant la nouvelle
constitution sociale de l'élite de l'humanité. Le grand problème
politique consistait alors, en effet, tout en écartant radicalement ces
dangereuses rêveries de la philosophie grecque sur la souveraineté de
l'intelligence, à donner cependant une juste satisfaction régulière à
cet irrésistible desir spontané d'ascendant social, si énergiquement
manifesté par l'activité spéculative, pendant la suite de siècles
qui venait de s'écouler depuis l'origine de son essor distinct. Car,
une fois développée, cette nouvelle puissance ne pouvait manquer de
tendre instinctivement, avec une force croissante, au gouvernement
général de l'humanité; et cependant elle avait toujours été, dès
sa naissance, nécessairement tenue en dehors de tout ordre légal,
envers lequel elle se trouvait ainsi constituée inévitablement en
état d'insurrection latente, mais intime et continue, soit sous
le régime grec, soit, d'une manière encore plus marquée, sous le
régime romain. Il fallait donc, au lieu d'éterniser, entre les
hommes d'action et les hommes de pensée, une lutte déplorable, qui
devait de plus en plus consumer, en majeure partie, par une funeste
neutralisation mutuelle, les plus précieux élémens de la civilisation
humaine, organiser suffisamment entre eux une heureuse conciliation
permanente, qui pût convertir ce vicieux antagonisme en une utile
rivalité, uniformément tournée vers la meilleure satisfaction des
principaux besoins sociaux, en assignant, autant que possible,
à chacune des deux grandes forces, dans l'ensemble du système
politique, une participation régulière, pleinement distincte et
indépendante quoique nécessairement convergente, par des attributions
habituelles essentiellement conformes à sa nature caractéristique.
Telle est l'immense difficulté, trop peu comprise aujourd'hui, que le
catholicisme a spontanément surmontée, au moyen-âge, de la manière
la plus admirable, en instituant enfin, à travers tant d'obstacles,
cette division fondamentale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir
temporel, que la saine philosophie fera de plus en plus reconnaître,
malgré les préjugés actuels, comme le plus grand perfectionnement
qu'ait pu recevoir jusqu'ici la vraie théorie générale de l'organisme
social, et comme la principale cause de la supériorité nécessaire
de la politique moderne sur celle de l'antiquité. Sans doute, cette
mémorable solution a été d'abord essentiellement empirique, en résultat
nécessaire de l'équilibre élémentaire que j'ai caractérisé au chapitre
précédent; et sa véritable conception philosophique n'a pu naître
que long-temps après, de l'examen même des faits accomplis: mais il
n'y a rien là qui ne doive être jusqu'ici radicalement commun à
toutes les grandes solutions politiques réelles, puisque la politique
vraiment rationnelle, utilement susceptible de diriger ou d'éclairer
le cours graduel des opérations actives, n'a pu encore, comme je l'ai
expliqué, nullement exister. En outre, la nature, inévitablement
théologique, de la seule philosophie qui pût alors servir de principe
à une telle institution, a dû en altérer profondément le caractère,
et même en diminuer beaucoup l'efficacité, en la faisant participer,
de toute nécessité, à la destinée purement provisoire d'une semblable
philosophie, dont l'antique suprématie intellectuelle devait de plus
en plus décroître irrévocablement, surtout à partir même de cette
époque, ainsi que nous le reconnaîtrons bientôt: cette corelation
générale constitue, en effet, la principale cause de la répugnance,
passagère mais énergique, qu'éprouvent nos esprits modernes pour cette
précieuse création du génie politique de l'humanité, qui cependant,
une fois accomplie sous une forme quelconque, ne pouvait plus être
entièrement perdue, quel que fût le sort ultérieur de sa première
base philosophique, et devait implicitement pénétrer les mœurs et
les idées de ceux même qui la repoussaient le plus systématiquement,
jusqu'à ce que, rationnellement reconstruite d'après une philosophie
plus parfaite et plus durable, elle puisse désormais constituer,
dans un prochain avenir, le principal fondement de la réorganisation
moderne, comme je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre. Il
est clair d'ailleurs que les attributions religieuses de la classe
spéculative, vu l'importance prépondérante qui devait naturellement
leur appartenir tant que les croyances ont suffisamment persisté,
tendaient directement à dissimuler, et même à absorber, ses fonctions
intellectuelles, et même morales: la direction sociale des esprits et
des cœurs ne pouvait, par elle-même, inspirer, si ce n'est à titre de
moyen, qu'un intérêt fort accessoire, en comparaison du salut éternel
des âmes; en sorte que le but chimérique devait, à beaucoup d'égards,
nuire gravement à l'office réel. Enfin, l'autorité presque indéfinie
dont la foi armait spontanément, de toute nécessité, les interprètes
exclusifs des volontés et des décisions divines, ne pouvait manquer
d'encourager continuellement, chez la puissance ecclésiastique, les
exagérations abusives, et même les vicieuses usurpations, auxquelles
son ambition naturelle ne devait être déjà que trop spécialement
disposée, par suite du caractère essentiellement vague et absolu de
ses doctrines fondamentales, qui n'était même contenu par aucune
conception rationnelle sur la circonscription générale des différens
pouvoirs humains. Néanmoins, tous ces divers inconvéniens majeurs,
évidemment inévitables en un tel temps et avec de tels moyens, n'ont
profondément influé que sur la décadence éminemment prochaine et
rapide d'une telle constitution, comme on le sentira ci-dessous:
ils ont beaucoup troublé l'opération principale, mais sans la faire
réellement avorter, soit quant à son immédiate destination générale
pour le progrès correspondant de l'évolution humaine, soit quant
à l'influence indestructible d'un semblable précédent pour le
perfectionnement ultérieur de l'organisme social; double aspect sous
lequel maintenant nous devons procéder directement à son appréciation
sommaire. La destination et les limites de cet ouvrage ne sauraient
ici me permettre, à cet égard, qu'une ébauche très imparfaite, où je
n'espère point de pouvoir faire convenablement passer dans l'esprit
du lecteur la profonde admiration dont l'ensemble de mes méditations
philosophiques m'a depuis long-temps pénétré envers cette économie
générale du système catholique au moyen-âge, que l'on devra concevoir
de plus en plus comme formant jusqu'ici le chef-d'œuvre politique
de la sagesse humaine[20]; mais je suis évidemment contraint de
renvoyer, sur ce grand sujet, tous les développemens principaux au
Traité spécial de philosophie politique que j'ai déjà plusieurs fois
annoncé, en me bornant actuellement, pour ainsi dire, à de simples
assertions méthodiques, que chaque lecteur devra lui-même vérifier,
suivant l'avis universel placé à la fin du chapitre précédent[21].
On peut vraiment dire aujourd'hui, sans aucune exagération, que le
catholicisme n'a pu être encore philosophiquement jugé, puisqu'il
n'a jamais dû être examiné que par d'absolus panégyriques, plus ou
moins condamnés à son égard à une sorte de fanatisme inévitable, ou
par d'aveugles détracteurs, qui n'en pouvaient nullement apercevoir
la haute destination sociale. C'est à l'école positive proprement
dite, quelque étrange que cette qualité puisse d'abord sembler en
elle, qu'il devait exclusivement appartenir de porter enfin sur
le catholicisme un jugement équitable et définitif, en appréciant
dignement, d'après une saine théorie générale, son indispensable
participation réelle à l'évolution fondamentale de l'humanité. Aussi
dégagée personnellement des croyances monothéiques que des croyances
polythéiques ou fétichiques, cette école pourra seule apporter une
impartialité éclairée dans l'exacte détermination de leurs diverses
influences successives sur l'ensemble de nos destinées; puisque les
institutions capitales, comme les hommes supérieurs, et même, bien
davantage, ne sauraient devenir pleinement jugeables qu'après l'entier
accomplissement de leur principale mission.

    Note 20: Je suis né dans le catholicisme: mais ma philosophie
    est certes assez caractérisée désormais pour que personne ne
    puisse attribuer à un tel accident ma prédilection systématique
    pour le perfectionnement général que l'organisme social a reçu,
    au moyen-âge, sous l'ascendant politique de la philosophie
    catholique. A vrai dire, il y aurait, je crois, d'importans
    avantages à concentrer aujourd'hui les discussions sociales
    entre l'esprit catholique et l'esprit positif, les seuls qui
    puissent maintenant lutter avec fruit, comme tendant tous
    deux à établir, sur des bases différentes, une véritable
    organisation; en éliminant, d'un commun accord, la métaphysique
    protestante, dont l'intervention ne sert plus qu'à engendrer de
    stériles et interminables controverses, radicalement contraires
    à toute saine conception politique. Mais l'universelle
    infiltration, même chez les meilleurs esprits actuels, de cette
    vaine et versatile philosophie, et aussi la manière beaucoup
    trop étroite dont le catholicisme est maintenant compris par
    ses plus éminens partisans, ne me permettent guère d'espérer
    une telle amélioration réelle, lors même que l'école positive,
    jusqu'ici essentiellement réduite à moi seul, serait déjà, en
    politique, suffisamment formée.

    Note 21: En attendant cette publication ultérieure, les
    lecteurs qui desireraient immédiatement, à ce sujet, des
    explications plus directes et plus étendues, que je ne puis
    indiquer ici, pourront utilement consulter mon travail, déjà
    cité, sur le pouvoir spirituel, inséré, au commencement de
    1826, dans un recueil hebdomadaire intitulé _le Producteur_,
    et spécialement la dernière partie de ce travail, appartenant
    au nº 21 de ce recueil. Quoique j'y eusse surtout en vue
    le pouvoir spirituel moderne, et non celui du moyen-âge,
    on y trouve cependant une analyse rationnelle des diverses
    attributions fondamentales d'un tel pouvoir, qui peut
    contribuer à éclaircir, sous ce rapport, l'ensemble actuel de
    notre appréciation historique.

Le génie, éminemment social, du catholicisme a surtout consisté, en
constituant un pouvoir purement moral distinct et indépendant du
pouvoir politique proprement dit, à faire graduellement pénétrer,
autant que possible, la morale dans la politique, à laquelle jusque
alors la morale avait toujours été, au contraire, comme je l'ai
expliqué au chapitre précédent, essentiellement subordonnée: et cette
tendance fondamentale, à la fois résultat et agent du progrès continu
de la sociabilité humaine, a nécessairement survécu à l'inévitable
décadence du système qui en avait dû être le premier organe général,
de manière à caractériser, avec une énergie incessamment croissante,
malgré les diverses perturbations accessoires ou passagères, plus
profondément qu'aucune autre différence principale, la supériorité
radicale de la civilisation moderne sur celle de l'antiquité. Dès sa
naissance, et long-temps avant que sa constitution propre pût être
suffisamment formée, la puissance catholique avait pris spontanément
une attitude sociale aussi éloignée des folles prétentions politiques
de la philosophie grecque que de la dégradante servilité de l'esprit
théocratique, en prescrivant directement, de son autorité sacrée, la
soumission constante envers tous les gouvernemens établis, pendant
que, non moins hautement, elles les assujétissait eux-mêmes de plus en
plus aux rigoureuses maximes de la morale universelle, dont l'active
conservation devait spécialement lui appartenir. Soit d'abord sous
la prépondérance romaine, soit ensuite auprès des guerriers du Nord,
cette puissance nouvelle, quelque ambition qu'on lui supposât, ne
pouvait certainement viser qu'à modifier graduellement, par l'influence
morale, un ordre politique préexistant et pleinement indépendant, sans
pouvoir jamais réellement tendre à en absorber la domination exclusive,
abstraction faite d'ailleurs des aberrations accidentelles, qui ne
sauraient avoir aucune grande importance historique.

Quand on examine aujourd'hui, avec une impartialité vraiment
philosophique, l'ensemble de ces grandes contestations si fréquentes,
au moyen-âge, entre les deux puissances, on ne tarde pas à reconnaître
qu'elles furent, presque toujours, essentiellement défensives de la
part du pouvoir spirituel, qui, lors même qu'il recourait à ses armes
les plus redoutables, ne faisait le plus souvent que lutter noblement
pour le maintien convenable de la juste indépendance qu'exigeait en
lui l'accomplissement réel de sa principale mission, et sans pouvoir,
en la plupart des cas, y parvenir enfin suffisamment. La tragique
destinée de l'illustre archevêque de Cantorbery, et une foule d'autres
cas tout aussi caractéristiques quoique moins célèbres, prouvent
clairement que, dans ces combats si mal jugés, le clergé n'avait alors
d'autre but essentiel que de garantir de toute usurpation temporelle
le libre choix normal de ses propres fonctionnaires; ce qui certes
devrait sembler maintenant la prétention la plus légitime, et même
la plus modeste, à laquelle cependant l'église a été finalement
partout obligée de renoncer essentiellement, même avant l'époque de
sa décadence formelle. Toute théorie vraiment rationnelle sur la
démarcation fondamentale des deux puissances devra, ce me semble,
être directement déduite de ce principe général, indiqué par la
nature même d'un tel sujet, et vers lequel a toujours convergé, en
effet, d'une manière plus ou moins appréciable, la marche spontanée
de l'ensemble des évènemens humains, mais qui pourtant n'a jamais
été jusqu'ici nettement saisi par personne: le pouvoir spirituel
étant essentiellement relatif à l'_éducation_, et le pouvoir temporel
à l'_action_, en prenant ces termes dans leur entière acception
sociale, l'influence de chacun des deux pouvoirs doit être, en tout
système où ils sont réellement séparables, pleinement souveraine en
ce qui concerne sa propre destination, et seulement consultative
envers la mission spéciale de l'autre, conformément à la coordination
naturelle des fonctions correspondantes, comme je l'expliquerai plus
formellement, au cinquante-septième chapitre, à l'égard du nouvel
ordre social, en terminant notre opération historique. On aura,
sans doute, une idée suffisamment complète des principaux offices
ordinaires du pouvoir spirituel, dans l'intérieur de chaque nation,
si, à cette grande attribution élémentaire de l'éducation proprement
dite, première base nécessaire de sa puissance totale, on ajoute
cette influence, indirecte mais continue, sur la vie active, qui en
constitue à la fois l'inévitable suite et le complément indispensable,
et qui consiste à rappeler convenablement, dans la pratique sociale,
soit aux individus, soit aux classes, les principes que l'éducation
avait préparés pour la direction ultérieure de leur conduite réelle,
en prévenant ou rectifiant leurs diverses déviations, autant du moins
que le comporte le seul emploi de cette force morale. Quant à ses
fonctions sociales les plus générales, et par lesquelles il a été, au
moyen-âge, principalement caractérisé, pour le réglement moral des
relations internationales, elles se réduisent encore essentiellement à
une sorte de prolongement spontané de la même destination primordiale,
puisqu'elles résultent naturellement de l'extension graduelle d'un
système uniforme d'éducation à des populations trop éloignées et trop
diverses pour ne pas exiger autant de gouvernemens temporels distincts
et indépendans les uns des autres: ce qui les laisserait habituellement
sans aucun lien politique régulier, si, d'après cet office commun, qui
le rend simultanément concitoyen de tous ces différens peuples, le
pouvoir spirituel ne devait, même involontairement, acquérir auprès
d'eux ce juste crédit universel qui lui permet de se constituer au
besoin le médiateur le plus convenable et l'arbitre le plus légitime de
leurs contestations quelconques, ou même, en certains cas, le promoteur
rationnel de leur activité collective. Or, toutes les attributions
spirituelles étant ainsi judicieusement systématisées à l'aide de
l'unique principe de l'éducation, ce qui doit nous permettre désormais
d'embrasser aisément d'un seul regard philosophique l'ensemble de
ce vaste organisme, le lecteur pourra facilement reconnaître, sans
nous arrêter ici à aucune discussion spéciale, que, comme je l'ai
ci-dessus annoncé, la puissance catholique, bien loin de devoir
être le plus souvent accusée d'usurpations graves sur les autorités
temporelles, n'a pu, au contraire, ordinairement obtenir d'elles,
à beaucoup près, toute la plénitude de libre exercice qu'eût exigé
le suffisant accomplissement journalier de son noble office, aux
temps même de sa plus grande splendeur politique, depuis le milieu
environ du onzième siècle jusque vers la fin du treizième: ce qui
devait tenir, soit à ce qu'il y avait de prématuré, pour une telle
époque, dans une aussi éminente innovation sociale, soit surtout à
la nature trop imparfaite de la doctrine vague et chancelante qui
en constituait le premier fondement. Aussi je crois pouvoir assurer
que, de nos jours, les philosophes catholiques, à leur insu trop
affectés eux-mêmes de nos préjugés révolutionnaires, qui disposent
à justifier d'avance toutes les mesures quelconques du pouvoir
temporel contre le pouvoir spirituel, ont été, en général, beaucoup
trop timides, sans excepter même le plus énergique de tous, dans
leur juste défense historique d'une telle institution; parce que
leur position vicieuse leur imposait nécessairement l'obligation,
pour eux maintenant aussi impossible à remplir qu'à éviter, de
préconiser, d'une manière absolue, comme indéfiniment applicable,
une politique qui n'avait pu et dû être que temporaire et relative,
et dont aucun d'eux n'eût osé proposer aujourd'hui la restauration
totale, prescrite cependant, avec une pleine évidence logique, par
leurs propres principes. Quoi qu'il en soit, l'action réelle de ces
divers obstacles essentiels n'a pu entièrement empêcher le catholicisme
d'accomplir immédiatement, au moyen-âge, sa plus grande mission
provisoire pour l'évolution fondamentale de l'humanité, ainsi que je
l'expliquerai ci-dessous; ni de donner enfin au monde, par sa seule
existence, l'ineffaçable exemple, suffisamment caractéristique malgré
sa courte période d'efficacité, de l'heureuse influence capitale que
peut exercer, sur le perfectionnement général de notre sociabilité,
l'introduction convenable d'un vrai pouvoir spirituel, dont tous
les philosophes devraient aujourd'hui sentir qu'il s'agit surtout
de réorganiser désormais l'indispensable institution, d'après des
bases intellectuelles à la fois plus directes, plus étendues, et plus
durables.

La classe spéculative, sans pouvoir absorber entièrement l'ascendant
politique, comme dans les théocraties, et sans devoir rester
essentiellement extérieure à l'ordre social, comme sous le régime
grec, a commencé alors à prendre le caractère général qui lui est
radicalement propre, d'après les lois immuables de la nature humaine,
et qu'elle doit ultérieurement développer de plus en plus, suivant
le double progrès continu de l'intelligence et de la sociabilité;
car elle s'est dès lors constituée, au milieu de la société, en état
permanent d'observation calme et éclairée, et toutefois nullement
indifférente, d'un mouvement pratique journalier auquel elle ne
pouvait participer personnellement que d'une manière indirecte,
par sa seule influence morale; en sorte que, toujours directement
placée, de sa nature, au vrai point de vue de l'économie générale,
dont les besoins réels ne pouvaient avoir ordinairement d'organe plus
spontané ni plus fidèle, comme de plus convenable conseiller, elle
se trouvait éminemment apte, en parlant à chacun au nom de tous, à
rappeler avec énergie, dans la vie active, soit aux individus, soit
aux classes, et même aux nations, la considération abstraite du bien
commun, graduellement effacée sous les innombrables divergences, à
la fois morales et intellectuelles, engendrées par l'essor, de plus
en plus discordant, des opérations partielles. Dès cette mémorable
époque, une première ébauche de division régulière entre la théorie
et l'application a commencé à se réaliser enfin, dans l'ordre des
idées sociales, comme elle l'était déjà, plus ou moins heureusement,
envers toutes les autres notions moins compliquées; les principes
politiques ont pu cesser d'être empiriquement construits à mesure que
la pratique venait à l'exiger; les nécessités sociales ont pu être,
à un certain degré, sagement considérées d'avance, de manière à leur
préparer en silence une satisfaction moins orageuse, sans qu'une telle
préoccupation dût cependant troubler immédiatement l'ordre effectif;
enfin, un certain essor légitime a été ainsi habituellement imprimé à
l'esprit d'amélioration sociale, et même de perfectionnement politique:
en un mot, l'ensemble de la vraie politique a commencé à prendre dès
lors, sous le rapport intellectuel, un caractère de sagesse, d'étendue,
et même de rationnalité, qui n'avait pu encore exister, et qui,
sans doute, eût été déjà plus marqué, d'après l'esprit fondamental
de cette grande institution, si la philosophie, malheureusement
théologique, qu'elle était évidemment contrainte d'employer, n'avait
dû beaucoup restreindre, et même gravement altérer, une telle
propriété. Moralement envisagée, on ne saurait douter que cette
admirable modification de l'organisme social n'ait directement tendu
à développer, jusque dans les derniers rangs des populations qui
ont pu en subir suffisamment la salutaire influence, un profond
sentiment de dignité et d'élévation, jusque alors presque inconnu;
par cela seul que la morale universelle, ainsi constituée, d'un aveu
unanime, en dehors et au-dessus de la politique proprement dite,
autorisait spontanément, à un certain degré, le plus chétif chrétien
à rappeler formellement, en cas opportun, au plus puissant seigneur
les inflexibles prescriptions de la doctrine commune, base première
de l'obéissance et du respect, dès-lors susceptibles d'être limités
à la fonction, au lieu de se rapporter uniquement à la personne:
comme je le disais dans mon travail de 1826, la soumission a pu alors
cesser d'être servile, et la remontrance d'être hostile; ce qui
était essentiellement impossible, pour les classes inférieures, dans
l'ancienne économie sociale, où la règle morale émanait nécessairement,
du moins en principe, de la même autorité active qui en devait recevoir
l'application, par une suite inévitable de la confusion radicale des
deux pouvoirs élémentaires. Enfin, sous l'aspect purement politique, il
est surtout évident d'abord que cette heureuse régénération sociale
a essentiellement réalisé la grande utopie des philosophes grecs,
en ce qu'elle contenait d'utile et de raisonnable, tout en écartant
énergiquement ses folles et dangereuses aberrations, puisqu'elle a
constitué, autant que possible, au milieu d'un ordre entièrement fondé
sur la naissance, la fortune, ou la valeur militaire, une classe
immense et puissante, où la supériorité intellectuelle et morale était
ouvertement consacrée comme le premier titre à l'ascendant réel, et n'a
point cessé, en effet, de conduire souvent aux plus éminentes positions
d'une telle hiérarchie, tant que le système a pu vraiment conserver
une pleine vigueur: en sorte que cette même capacité qui, d'après nos
explications préliminaires, eût été, de toute nécessité, profondément
perturbatrice ou oppressive si la société lui avait été entièrement
livrée, suivant le rêve insensé des Grecs, pouvait devenir dès lors, au
contraire, par cette large issue partielle, si éminemment conforme à
sa nature, l'indispensable guide régulier du progrès commun; solution
essentiellement satisfaisante, que nous n'avons, en quelque sorte, qu'à
imiter aujourd'hui, en la reconstruisant sur de meilleurs fondemens.
Il serait d'ailleurs superflu d'insister ici sur les avantages trop
manifestes que devait spontanément offrir la division fondamentale
des deux pouvoirs pour présenter, sans anarchie, un énergique point
d'appui général à toutes les réclamations légitimes, auxquelles se
trouvait ainsi nécessairement intéressée d'avance la corporation
spéculative, dont le principal pouvoir résultait inévitablement de
la seule considération que pouvaient lui mériter, dans l'ensemble de
la population, ses services continus de protection sociale, et qui,
en effet, a rapidement déchu, même indépendamment de l'extinction
des croyances, dès que le clergé, ayant perdu son indépendance, a
eu bien plus besoin d'être protégé lui-même, et a cessé réellement,
auprès des masses, le mémorable patronage qu'il avait si utilement
exercé, au temps de sa maturité politique. Dans l'ordre international,
aucun philosophe ne saurait aujourd'hui méconnaître, en principe,
l'évidente aptitude caractéristique de l'organisation spirituelle à
une extension territoriale presque indéfinie, partout où il existe
une suffisante similitude de civilisation, susceptible de comporter
la régularisation des rapports continus ou habituels; tandis que
l'organisation temporelle ne peut excéder, par sa nature, des limites
beaucoup plus étroites, sans une intolérable tyrannie, dont la
stabilité est impossible: il n'est pas moins irrécusable, en fait, que
la hiérarchie papale a constitué, au moyen-âge, le principal lien
ordinaire des diverses nations européennes, depuis que la domination
romaine avait cessé de pouvoir les réunir suffisamment; et, sous ce
rapport, l'influence catholique doit être jugée, comme le remarque très
justement De Maistre, non-seulement par le bien ostensible qu'elle
a produit, mais surtout par le mal imminent qu'elle a secrètement
prévenu, et qui, à ce titre même, doit être plus difficilement
appréciable; mais je puis heureusement, à ce sujet, me borner à
renvoyer simplement le lecteur au mémorable ouvrage de cet illustre
penseur.

Si, afin d'abréger, nous mesurons ici la valeur politique d'une telle
organisation d'après cette seule propriété, assez décisive, en effet,
pour que le nom spécial du système en ait été spontanément déduit, nous
trouverons qu'elle permet, mieux qu'aucune autre, d'estimer exactement
à la fois la supériorité et l'imperfection du catholicisme, comparé,
en général, soit au régime qu'il a remplacé, soit à celui qui doit
le suivre. Car, d'un côté, l'organisation catholique a pu embrasser
une étendue de territoire et de population beaucoup plus considérable
que n'avait pu le faire le système romain, qui, primitivement destiné
à une cité unique, n'a pu agrandir progressivement son domaine que
par voie d'adoption forcée, en exigeant une compression graduellement
croissante, et finalement intolérable, quand les extrémités sont
devenues trop éloignées du centre, où tous les pouvoirs étaient
radicalement condensés. Quoique le catholicisme commençât déjà à se
trouver en pleine décadence lorsque l'Inde et l'Amérique ont été
colonisées, il s'y est néanmoins étendu spontanément sans effort,
tandis qu'une telle adjonction eût certainement constitué, aux yeux
des plus ambitieux Romains, une gigantesque rêverie, si elle eût
pu leur être proposée. Mais, d'une autre part, il est sensible que
le catholicisme, malgré sa juste tendance à l'universalité, n'a pu
réellement s'assimiler, aux temps même de sa plus grande splendeur,
que la moindre partie du monde civilisé: puisque, avant même que sa
constitution propre fût suffisamment mûre, le monothéisme musulman lui
avait enlevé d'avance une portion très notable, et à jamais perdue,
de la race blanche, et que, quelques siècles après, le monothéisme
byzantin qui, sous une vaine conformité de dogmes, en est, au fond,
presque aussi différent que le mahométisme, lui avait irrévocablement
aliéné la moitié du monde romain. Loin d'offrir rien d'accidentel,
ces restrictions, profondément nécessaires, doivent être vraiment
regardées, du point de vue philosophique, comme une conséquence directe
et inévitable de la nature éminemment vague et arbitraire des croyances
théologiques, qui, même en organisant, par de laborieux artifices, une
dangereuse compression intellectuelle, dont le prolongement réel est
d'ailleurs très limité, ne peuvent jamais déterminer une suffisante
convergence mentale entre des populations trop nombreuses et trop
distantes, qu'une philosophie purement positive pourra seule un jour
solidement rapprocher en une communion durable, à quelque degré que
puisse parvenir l'expansion de notre race, comme l'ensemble de notre
analyse historique le rendra, j'espère, pleinement incontestable.

Après avoir ainsi sommairement caractérisé la grande destination
sociale du pouvoir catholique, il est indispensable, pour compléter
suffisamment cette appréciation politique du catholicisme, de
considérer maintenant, d'un coup d'œil rapide, les principales
conditions d'existence, sans lesquelles il eût été essentiellement
incapable, à la manière des autres monothéismes, de réaliser assez
cet office politique, non plus que sa mission purement morale, que
nous devrons ultérieurement examiner, et qui constitue, sans aucun
doute, son plus utile et plus admirable ouvrage, dont l'heureuse
influence sur la destinée totale de notre espèce est nécessairement à
jamais impérissable, malgré l'inévitable décadence de sa première base
intellectuelle.

Quelque restreinte que doive être ici l'analyse générale de ces
indispensables conditions de l'existence sociale du catholicisme,
j'y crois cependant devoir expressément signaler leur distinction
rationnelle en deux classes essentielles, suivant leur nature statique
ou dynamique, les unes relatives à l'organisation propre de la
hiérarchie catholique, les autres se rapportant à l'accomplissement
même de sa destination fondamentale. Considérons d'abord et surtout
les premières, dont le vrai caractère, quoique spontanément très
prononcé, et, par suite, facile à apprécier avec justesse, a été, dans
les trois derniers siècles, profondément obscurci par l'irrationnelle
critique, d'abord des protestans, et ensuite des déistes, s'obstinant,
d'une manière si puérile, à toujours ramener exclusivement le type de
l'organisme chrétien au temps de sa primitive ébauche, comme si les
institutions humaines devaient indéfiniment rester à l'état fœtal, et
ne devaient pas être, au contraire, principalement jugeables d'après
leur pleine maturité, quoique leur essor initial doive constamment
renfermer le germe, plus ou moins sensible, de tous les développemens
ultérieurs, ainsi que les philosophes catholiques l'ont nettement
démontré pour le cas actuel.

En examinant, même sommairement, d'un point de vue vraiment
philosophique, l'ensemble de la constitution ecclésiastique, on ne
saurait être surpris de l'énergique ascendant politique qu'a dû
prendre universellement, au moyen-âge, une puissance aussi fortement
organisée, également supérieure à tout ce qui l'entourait et à tout ce
qui l'avait précédée. Directement fondée sur le mérite intellectuel
et moral, qui si long-temps y fut le principe habituel de la plus
éminente élévation, à la fois mobile et stable dans la plus juste
mesure générale, liant profondément toutes ses diverses parties sans
trop comprimer leur propre activité, du moins tant que le système
a pu maintenir sa prépondérance, cette admirable hiérarchie devait
alors inspirer spontanément, même à ses moindres membres, quand leur
caractère personnel était au niveau de leur mission sociale, un juste
sentiment de supériorité, quelquefois trop dédaigneuse, envers les
organismes grossiers dont ils faisaient temporellement partie, et où
tout reposait, au contraire, principalement sur la naissance, modifiée,
soit par la fortune, soit par l'aptitude militaire. Quand elle a pu
se dégager suffisamment des formes trop imparfaites propres à sa
première enfance, l'organisation catholique a, d'une part, attribué
graduellement au principe électif une plénitude d'extension jusque
alors entièrement inconnue, puisque les choix, toujours restreints,
dans les anciennes républiques, à une caste déterminée, ont pu dès
lors embrasser ordinairement l'ensemble de la société, sans en
excepter les moindres rangs, qui ont alors tant fourni de cardinaux
et même de papes: d'une autre part, sous un aspect moins apprécié
mais non moins capital, elle a radicalement perfectionné la nature
de ce principe politique, en le rendant plus rationnel, par cela
seul qu'elle substituait essentiellement désormais le choix réel des
inférieurs par les supérieurs à la disposition inverse, jusque alors
exclusive, quoique seulement convenable à l'ordre temporel; sans
toutefois que cette constitution nouvelle méconnût essentiellement
la juste influence consultative que devaient, pour le bien commun,
conserver, en de tels cas, les légitimes réclamations des subordonnés.
Le mode caractéristique d'élection habituelle à la suprême dignité
spirituelle, devra toujours être regardé, ce me semble, comme un
véritable chef-d'œuvre de sagesse politique, où les garanties générales
de stabilité réelle et de convenable préparation se trouvaient encore
mieux assurées que n'eût pu le permettre l'empirique expédient de
l'hérédité, tandis que la bonté et la maturité des choix, en tant
qu'elles peuvent dépendre de la nature du procédé, y devaient être
spontanément favorisées, soit par la haute sagesse des électeurs
les mieux appropriés, soit par la faculté, soigneusement ménagée,
de laisser surgir, de tous les rangs de la hiérarchie, la capacité
la plus propre à présider au gouvernement ecclésiastique, après un
indispensable noviciat actif: ensemble de précautions successives
vraiment admirable, et pleinement en harmonie avec l'extrême importance
de cette éminente fonction, où les philosophes catholiques ont si
justement placé le nœud fondamental de tout le système ecclésiastique.

On doit également reconnaître la haute portée politique, jusqu'au
déclin du système, de ces institutions monastiques qui, outre leurs
incontestables services intellectuels, constituaient certainement
l'un des élémens les plus indispensables de cet immense organisme.
Spontanément nées du pressant besoin que devaient éprouver, à l'origine
du catholicisme, les esprits les plus contemplatifs de se dégager,
autant que possible, de l'exorbitante dissipation et de la corruption
excessive du monde contemporain, ces institutions spéciales, maintenant
connues par les seuls abus des temps de décadence, furent, en général,
le berceau nécessaire où s'élaborèrent, long-temps à l'avance, les
principales conceptions chrétiennes, soit dogmatiques, soit même
pratiques. Leur régime fondamental devint ensuite l'apprentissage
permanent de la classe spéculative, dont les membres les plus actifs
venaient souvent retremper ainsi l'énergie et la pureté de leur
caractère, trop susceptible d'altération par les contacts temporels
journaliers; et la fondation ou la réformation des ordres offraient
d'ailleurs directement, pour une telle époque, au génie politique,
une heureuse issue élémentaire, et un utile exercice continu, qui ne
sauraient plus être convenablement appréciés, depuis l'inévitable
désorganisation de ce vaste système provisoire d'organisation
spirituelle. Enfin, sous l'aspect politique le plus étendu, il est
clair que, sans une pareille influence, ce système n'eût pu acquérir,
et encore moins conserver, dans les relations européennes, cet attribut
de généralité qui lui était indispensable, et qui eût été rapidement
absorbé par l'esprit de nationalité vers lequel devait tendre chaque
clergé local, si cette milice contemplative, bien mieux placée, par sa
nature, au point de vue vraiment universel, n'en eût toujours reproduit
spontanément la pensée directe, en donnant aussi, au besoin, l'exemple
d'une indépendance qui lui devait être plus facile.

La principale condition d'efficacité commune à toutes les diverses
propriétés politiques que je viens de signaler dans la constitution
catholique, consistait surtout en cette puissante éducation spéciale du
clergé, qui devait alors rendre le génie ecclésiastique habituellement
si supérieur à tout autre, non-seulement en lumières de tous genres,
mais, au moins autant, en aptitude politique. Car, les modernes
défenseurs du catholicisme, en faisant justement valoir, sous le
point de vue intellectuel, une telle éducation comme étant, à cette
époque, essentiellement au niveau de l'état le plus avancé de la
philosophie générale, encore éminemment métaphysique, n'ont point
eux-mêmes assez apprécié la haute portée réelle d'un nouvel élément
capital qui devait spontanément caractériser la destination sociale
de cette éducation, même sans donner lieu à un enseignement formulé,
c'est-à-dire l'histoire, alors nécessairement introduite dans les
hautes études ecclésiastiques, au moins comme histoire de l'église.
Si l'on considère l'incontestable filiation générale qui, surtout aux
premiers temps, rattachait intimement le catholicisme, d'une part, au
régime romain, d'une autre, à la philosophie grecque, et même, par le
judaïsme, aux plus antiques théocraties; si l'on pense à l'intervention
continue, de plus en plus importante, que, dès sa naissance, il avait
inévitablement exercée dans toutes les principales affaires humaines,
on concevra sans peine que, depuis sa plus éminente maturité sous le
grand Hildebrand, l'histoire de l'église tendait, au fond, à constituer
spontanément, pour cette époque, une sorte d'histoire fondamentale
de l'humanité, essentiellement envisagée sous l'aspect social; et ce
qu'un semblable point de vue devait évidemment offrir d'étroit, se
trouvait alors très heureusement compensé par l'unité de conception et
de composition qui en résultait naturellement, et qui ne pouvait, sans
doute, être encore autrement obtenue; en sorte que l'on doit cesser
d'être surpris que l'origine philosophique des spéculations historiques
vraiment universelles soit due au plus noble génie du catholicisme
moderne. Il serait, sans doute, inutile de faire ici expressément
ressortir l'évidente supériorité politique que l'habitude régulière
d'un tel ordre d'études et de méditations devait nécessairement
procurer aux penseurs ecclésiastiques, au milieu d'une ignorante
aristocratie temporelle, dont la plupart des membres n'attachaient
guère d'importance historique qu'à la généalogie de leur maison, sauf
l'intérêt accessoire qu'ils pouvaient prendre à quelques incohérentes
chroniques, provinciales ou, tout au plus, nationales. Quelque avancée
que soit réellement aujourd'hui l'irrévocable décadence, intellectuelle
et sociale, du catholicisme, ce privilége caractéristique doit
encore s'y faire sentir à un certain degré, parce qu'aucune classe
ne s'est disposée jusqu'ici à mieux remplir cette grande attribution
philosophique; il est probable, en effet, que, dans les rangs élevés
de sa hiérarchie, on continue à trouver plus qu'ailleurs des esprits
distingués spontanément susceptibles de se placer convenablement au
vrai point de vue de l'ensemble des affaires humaines, quoique la
déchéance politique de leur corporation ne leur permette plus de
manifester suffisamment, ni même peut-être de cultiver assez, une telle
propriété.

Enfin, quelque rapide que doive être cette appréciation, je ne
négligerai point d'y signaler, pour la première fois, un dernier
caractère de haute philosophie politique, que les plus illustres
défenseurs du système catholique ne pouvaient y saisir nettement,
et qui, par suite, me semble être resté essentiellement inaperçu
jusqu'ici. Il s'agit de l'heureuse discipline fondamentale par laquelle
le catholicisme, aux temps de sa grandeur, a directement tenté avec
succès de diminuer, autant que possible, les dangers politiques
de l'esprit religieux, en restreignant de plus en plus le droit
d'inspiration surnaturelle, qu'aucune domination spirituelle fondée
sur les doctrines théologiques ne saurait d'ailleurs se dispenser
entièrement de consacrer en principe, mais que l'organisation
catholique a notablement réduit et entravé par de sages et puissantes
prescriptions habituelles, dont l'importance ne saurait être comprise
que par comparaison à l'état précédent, et même, en quelque sorte,
à l'état suivant. Cette inévitable tendance théologique à de vagues
et arbitraires perturbations, individuelles ou sociales, se trouvait
nécessairement encouragée, au plus haut degré, sous le régime
polythéique, qui, pour ainsi dire, offrait toujours directement quelque
divinité disposée à protéger spécialement une inspiration quelconque.
Malgré que le monothéisme, en général, ait dû spontanément en réduire
aussitôt l'extension, et en modifier radicalement l'exercice, il a pu
cependant lui laisser encore un très dangereux essor, comme le témoigne
clairement l'exemple des juifs, habituellement inondés de prophètes et
d'illuminés, qui d'ailleurs y avaient, jusqu'à un certain point, leur
office reconnu, quoique irrégulier. Digne organe nécessaire d'un état
mental plus avancé, le catholicisme a graduellement restreint, avec une
sagesse trop peu appréciée, le droit direct d'inspiration surnaturelle,
en le représentant comme éminemment exceptionnel, en le bornant à des
cas de plus en plus graves, à des élus de plus en plus rares, et à des
temps de moins en moins rapprochés, en l'assujétissant enfin à des
vérifications d'authenticité de plus en plus sévères, soit chez les
laïques, soit chez les clercs eux-mêmes, habituellement contenus, en
outre, à cet égard comme à tout autre, par l'organisation hiérarchique:
son usage régulier et continu a été essentiellement réduit à ce que
la nature du système rendait strictement indispensable, aussitôt que
toutes les communications divines ont été, en principe, exclusivement
réservées d'ordinaire à la suprême autorité ecclésiastique. Cette
infaillibilité papale, si amèrement reprochée au catholicisme,
constituait donc, à vrai dire, sous un tel point de vue, un très grand
progrès intellectuel et social, outre son évidente nécessité pour
l'ensemble du régime théologique, où, selon la judicieuse théorie de
De Maistre, elle ne formait réellement que la condition religieuse de
la juridiction finale, sans laquelle les inépuisables contestations,
journellement suscitées par d'aussi vagues doctrines, eussent
indéfiniment troublé la société. En ôtant au souverain pontife cette
indispensable prérogative, l'esprit d'inconséquence, qui caractérise
le protestantisme, bien loin de supprimer le droit d'inspiration
divine, tendait directement, au contraire, à l'augmenter beaucoup,
et par suite à faire rétrograder, à ce titre comme à tant d'autres,
le développement graduel de l'humanité, ainsi que je l'expliquerai
spécialement au chapitre suivant; puisque sa prétendue réformation
consistait entièrement, sous ce rapport, à vulgariser de plus en plus
cette mystique faculté, et finalement à l'individualiser: ce qui n'eût
pu manquer de produire d'immenses désordres, d'abord intellectuels,
et ensuite sociaux, si la décadence simultanée de toute théologie
quelconque n'en eût alors nécessairement prévenu l'essor spontané, dont
les traces rudimentaires sont néanmoins fort appréciables. Du reste, en
reconnaissant ici cette importante propriété générale du monothéisme
catholique, le lecteur judicieux aura, sans doute, naturellement
remarqué l'éclatante confirmation qu'elle présente directement à la
proposition capitale de philosophie historique, établie au chapitre
précédent, que, dans le passage du polythéisme au monothéisme,
l'esprit religieux a réellement subi un inévitable décroissement
intellectuel: car, nous voyons ainsi le catholicisme constamment
occupé, dans la vie réelle, personnelle ou collective, à augmenter
graduellement le domaine habituel de la sagesse humaine aux dépens de
celui, jusque alors si étendu, de l'inspiration divine.

Après avoir suffisamment indiqué les vrais principes philosophiques qui
doivent présider à un examen approfondi des conditions générales de
l'existence sociale du catholicisme, je ne saurais m'arrêter aucunement
à la considération des institutions spéciales, quelle qu'en ait dû être
l'efficacité réelle pour le développement et le maintien de ce grand
organisme. C'est ainsi, par exemple, que je ne dois pas déterminer
ici l'importance très grave qu'a présenté, sous ce rapport, l'usage
spontané d'une sorte de langue sacrée, par la conservation du latin
dans la corporation sacerdotale, quand il eut cessé de rester vulgaire:
et, cependant, il n'est pas douteux qu'un tel moyen, systématiquement
réglé, a constitué naturellement, à divers titres essentiels, un utile
auxiliaire permanent de la puissance catholique, soit au dedans,
soit au dehors, en facilitant à la fois sa communication et sa
concentration, et même en retardant notablement l'inévitable époque
où l'esprit de critique individuelle viendrait graduellement démolir
ce noble édifice social, dont les bases intellectuelles étaient si
précaires. Mais, évidemment forcé de renvoyer au Traité spécial déjà
promis une telle appréciation, et beaucoup d'autres analogues, quel
qu'en puisse être l'intérêt réel, je ne dois pas néanmoins éviter
de signaler encore deux conditions capitales, l'une morale, l'autre
politique, qui, sans être, par leur nature, aussi fondamentales
que celles ci-dessus caractérisées, ont toutefois été vraiment
indispensables, chacune à sa manière, au plein développement du
catholicisme, et devaient, en même temps, résulter spontanément de son
entière maturité. Toutes deux étaient impérieusement prescrites par la
nature spéciale d'une telle époque et d'un tel système, beaucoup plus
que par la nature générale de l'organisation spirituelle; distinction
importante, qui doit dominer leur appréciation philosophique, autrement
confuse et incohérente.

La première consiste dans l'institution, vraiment capitale, du
célibat ecclésiastique, dont le développement, long-temps entravé, et
enfin complété par le puissant Hildebrand, a été ensuite justement
regardé comme l'une des bases les plus essentielles de la discipline
sacerdotale. Il serait entièrement superflu de rappeler ici les
motifs assez connus qui, puisés dans la saine appréciation générale
de la nature humaine, expliquent son influence nécessaire sur le
meilleur accomplissement, intellectuel ou social, des fonctions
spirituelles: nous devons même éviter soigneusement d'entamer,
d'une manière directe ou indirecte, l'examen de la convenance de
cette institution pour le nouveau pouvoir spirituel, ultérieurement
destiné à réorganiser les sociétés modernes; cette question délicate,
aujourd'hui trop prématurée, serait certainement oiseuse à agiter, et
peut-être dangereuse; elle ne saurait être décidée convenablement,
d'après une expérience graduelle suffisamment approfondie, que par ce
pouvoir lui-même, déjà presque constitué, à l'exemple du catholicisme,
quoique beaucoup moins tard. Mais, quant à l'indispensable nécessité
relative de cette importante disposition à l'égard du catholicisme,
il est aisé de la reconnaître, avec une pleine et irrésistible
évidence, malgré tant de sophismes protestans ou philosophiques, même
indépendamment des conditions trop manifestes qu'imposait, sous ce
rapport, l'exécution journalière des principales fonctions morales du
clergé, et surtout de la confession. Il suffit pour cela, en se bornant
aux seules considérations politiques, nationales ou européennes, de
se représenter convenablement le véritable état général d'une telle
société, où, sans le célibat, la hiérarchie catholique n'aurait pu
certainement obtenir ou conserver, aux temps mêmes de sa plus grande
splendeur, ni l'indépendance sociale ni la liberté d'esprit nécessaires
à l'accomplissement suffisant de sa grande mission provisoire.
La tendance universelle, encore si prépondérante, à l'inévitable
hérédité de toutes les fonctions quelconques, sous la seule exception
capitale des fonctions ecclésiastiques, eût alors, sans aucun doute,
irrésistiblement entraîné le clergé à l'imitation continue d'aussi
puissants exemples, comme le montre clairement l'analyse judicieuse
des dispositions contemporaines, si l'heureuse institution du célibat
ne l'en eût radicalement préservé, quelle qu'ait pu y être d'ailleurs
l'influence réelle du népotisme, toujours nécessairement exceptionnel,
et dont la saine appréciation ne fait, au reste, que mieux ressortir
le besoin de lutter, avec une continuelle énergie, contre une telle
disposition spontanée, qui, si elle eût prévalu, aurait certainement
fini par annuler essentiellement la division fondamentale des deux
pouvoirs élémentaires, d'après l'imminente transformation graduelle,
que les papes ont alors si péniblement contenue, des évêques en barons
et des prêtres en chevaliers. On n'a point assez apprécié l'innovation
hardie et vraiment fondamentale que le catholicisme a radicalement
opérée dans l'organisme social, en supprimant ainsi à jamais l'hérédité
sacerdotale, profondément inhérente à l'économie de toute l'antiquité,
non-seulement sous le régime théocratique proprement dit, mais aussi
chez les Grecs, et même chez les Romains, où les divers offices
pontificaux de quelque importance constituaient essentiellement le
patrimoine exclusif de quelques familles privilégiées, ou, tout au
moins, d'une certaine caste; l'élection, d'ailleurs très circonscrite,
n'y ayant obtenu que fort tard une part purement accessoire, par une
simple concession graduelle, toujours plus apparente que réelle. Si
l'on eût mieux compris de tels antécédens, on eût à la fois senti
l'importance et la difficulté de l'immense service politique rendu
par le catholicisme, lorsque, en établissant le principe du célibat
ecclésiastique, il a posé enfin une insurmontable barrière à cette
disposition universelle, dont l'irrévocable abolition, envers des
fonctions aussi éminentes, a constitué réellement l'effort le plus
décisif contre le système des castes, ultérieurement menacé d'ailleurs
dans toutes ses autres parties, d'après la seule influence graduelle
de cette grande modification spontanée: nulle autre appréciation
spéciale n'est aussi propre peut-être à vérifier combien le système
catholique était en avant de la société sur laquelle il devait
agir. Je ne saurais m'abstenir, à ce sujet, de signaler incidemment
l'inconséquence et la légèreté des aveugles adversaires habituels du
catholicisme, qui, en confondant, d'une part, le régime catholique
avec celui, si radicalement distinct, des vraies théocraties antiques,
lui ont, d'une autre part, simultanément adressé d'amers reproches sur
cette institution générale du célibat ecclésiastique, essentiellement
destinée, au contraire, par sa nature caractéristique, à rendre la pure
théocratie radicalement impossible, en garantissant, d'une manière plus
spéciale, à tous les rangs sociaux, le légitime accès des dignités
sacerdotales.

Quant à l'autre condition spéciale subsidiaire de l'existence politique
du catholicisme au moyen-âge, elle consiste dans la nécessité, fâcheuse
mais indispensable, d'une principauté temporelle suffisamment étendue,
directement annexée à jamais au chef-lieu général de l'autorité
spirituelle, afin de mieux garantir sa pleine indépendance européenne.
Envers le nouveau pouvoir intellectuel et moral destiné à diriger la
moderne réorganisation sociale, l'examen d'une telle condition serait
certainement encore plus oiseux ainsi que plus prématuré, et finalement
plus déplacé, que celui de la précédente. Mais, à l'égard du
catholicisme, un pareil besoin ne saurait être douteux, en considérant
la nature propre de cet organisme et sa principale destination, aussi
bien que d'après sa vraie relation politique avec les puissances au
sein desquelles il a dû surgir et vivre. Né, comme on l'oublie trop
aujourd'hui, dans un état social où les deux pouvoirs élémentaires
étaient radicalement confondus, le système catholique eût été alors
rapidement absorbé, ou plutôt politiquement annulé par la prépondérance
temporelle, si le siége de son autorité centrale se fût trouvé enclavé
dans quelque juridiction particulière, dont le chef n'eût pas tardé,
suivant la pente primitive vers la concentration de tous les pouvoirs,
à s'assujétir le pape comme une sorte de chapelain; à moins de compter
naïvement sur la miraculeuse continuité indéfinie d'une suite de
souverains comparables au grand Charlemagne, c'est-à-dire, comprenant
assez le véritable esprit de l'organisation européenne au moyen-âge,
pour être spontanément disposés à toujours respecter convenablement
et à protéger dignement la haute indépendance pontificale. Quoique la
philosophie théologique, une fois parvenue à l'état de monothéisme,
tende naturellement, d'après nos explications antérieures, à déterminer
la séparation des deux puissances, elle est nécessairement bien loin
de pouvoir le faire avec l'énergie, la spontanéité, et la précision qui
devront certainement caractériser, à ce sujet, la philosophie positive,
ainsi que je l'indiquerai plus tard: en sorte que son influence,
puissante mais vague, ne pouvait, à cet égard, nullement dispenser,
comme tant d'autres exemples d'un vain monothéisme l'ont clairement
vérifié, du secours continu des conditions purement politiques, parmi
lesquelles devait, sans doute, éminemment surgir l'obligation d'une
certaine souveraineté territoriale, embrassant une population assez
étendue pour, au besoin, se suffire provisoirement à elle-même; de
manière à offrir un refuge assuré à tous les divers membres de cette
immense hiérarchie, en cas de collision, partielle mais intense, avec
les forces temporelles, qui, sans cette imminente ressource extrême,
les auraient toujours tenus dans une trop étroite dépendance locale.
Le siége spécial de cette principauté exceptionnelle était d'ailleurs
nettement déterminé par l'ensemble de sa destination, puisque le
centre de l'autorité la plus générale, seule destinée désormais à agir
simultanément sur tous les points du monde civilisé, devait évidemment
résider dans cette cité unique, si exclusivement propre à lier, par une
admirable continuité active, l'ordre ancien à l'ordre nouveau, d'après
les habitudes profondément enracinées qui, depuis plusieurs siècles, y
rattachaient, de toutes parts, les pensées et les espérances sociales:
De Maistre a fait très bien sentir que, dans la célèbre translation
à Byzance, Constantin ne fuyait pas moins moralement devant l'Église
que politiquement devant les Barbares. Mais, du reste, l'irrécusable
nécessité de cette adjonction temporelle à la suprême dignité
ecclésiastique n'en doit pas faire oublier les graves inconvéniens,
essentiellement inévitables, soit envers l'autorité sacerdotale
elle-même, soit pour la partie de l'Europe ainsi réservée à cette sorte
d'anomalie politique. La pureté, et même la dignité, du caractère
pontifical se trouvaient dès-lors exposées sans cesse à une imminente
altération directe, par le mélange permanent des hautes attributions
propres à la papauté, avec les opérations secondaires d'un gouvernement
provincial; quoique, par suite même, du moins en partie, d'une telle
discordance, le pape ait réellement toujours assez peu régné à Rome,
sans excepter les plus belles époques du catholicisme, pour n'y
pouvoir seulement comprimer suffisamment les factions des principales
familles, dont les misérables luttes ont si souvent bravé et compromis
son autorité temporelle: l'indispensable élévation de ce grand
caractère politique, et sa généralité caractéristique, n'en ont pas
moins souffert sans doute, par suite de l'ascendant trop exclusif que
devaient ainsi obtenir graduellement les ambitions italiennes, et qui,
après avoir favorisé d'abord le développement du système, n'a pas peu
contribué ensuite à accélérer sa désorganisation, par les inflexibles
rivalités qu'il a dû soulever au loin: sous l'un et l'autre aspect,
le chef spirituel de l'Europe a fini par se transformer aujourd'hui
en un petit prince italien, électif, tandis que tous ses voisins
sont héréditaires, mais d'ailleurs essentiellement préoccupé, comme
chacun d'eux, et peut-être même davantage, du maintien précaire de sa
domination locale. Quant à l'Italie, quoique son essor intellectuel, et
même moral, ait été beaucoup hâté par cet inévitable privilége, elle a
dû y perdre essentiellement sa nationalité politique: car les papes ne
pouvaient, sans se dénaturer totalement, étendre sur l'Italie entière
leur domination temporelle, que l'Europe eût d'ailleurs unanimement
empêchée; et cependant la papauté ne devait point, sans compromettre
gravement son indispensable indépendance, laisser former, autour de
son territoire spécial, aucune autre grande souveraineté italienne:
la douloureuse fatalité déterminée par ce conflit fondamental,
constitue certainement l'une des plus déplorables conséquences de la
condition d'existence que nous venons d'examiner, et qui a ainsi
exigé, en quelque sorte, sous un aspect capital, le sacrifice politique
d'une partie aussi précieuse et aussi intéressante de la communauté
européenne, toujours agitée, depuis dix siècles, par d'impuissans
efforts pour constituer une unité nationale, nécessairement
incompatible, d'après cette explication, jusqu'à présent inaperçue,
avec l'ensemble du système politique fondé sur le catholicisme.

Je devais ici caractériser distinctement les principales conditions
d'existence politique du catholicisme, qui, de nature essentiellement
statique, concernent directement son organisation propre; parce
qu'elles doivent être aujourd'hui plus profondément méconnues par
toutes nos diverses écoles dominantes, qui, dans leur inanité
philosophique, ne savent rêver la solution sociale que d'après
l'ancienne base théologique, et qui cependant refusent radicalement à
une telle économie les moyens fondamentaux les plus indispensables à
son efficacité réelle; comme je l'ai indiqué au volume précédent, et
comme la suite de notre analyse historique l'expliquera spontanément.
Les conditions vraiment dynamiques, relatives à la puissance inévitable
que devait procurer au catholicisme l'accomplissement continu de
son office social, sont, par leur nature, trop manifestes, et, en
effet, trop peu contestées d'ordinaire, pour exiger un examen aussi
étendu. Nous pourrons donc, en ce qui les concerne, nous borner, à ce
sujet, à l'appréciation sommaire de la grande attribution élémentaire
de l'éducation générale, qui, d'après un éclaircissement antérieur,
constitue nécessairement la plus importante fonction du pouvoir
spirituel, et le fondement primitif de toutes ses autres opérations,
parmi lesquelles il suffira de considérer ensuite celle qui, dans la
vie active, en devait devenir le prolongement le plus naturel et la
plus irrésistible conséquence, pour la direction morale de la conduite
privée. Quelque intérêt philosophique que dussent certainement offrir
beaucoup d'autres considérations analogues, comme, par exemple,
l'examen de l'influence politique que devait spécialement procurer à la
hiérarchie catholique l'exercice journalier de ses relations naturelles
avec toutes les parties simultanées du monde civilisé, en un temps
surtout où les diverses puissances temporelles vivaient essentiellement
isolées, je suis évidemment forcé, par l'indispensable restriction
de notre appréciation historique, de laisser au lecteur tous les
développemens de ce genre.

La plupart des philosophes, même catholiques, faute d'une comparaison
assez élevée, ont trop peu apprécié l'immense et heureuse innovation
sociale graduellement accomplie par le catholicisme, quand il a
directement organisé un système fondamental d'éducation générale,
intellectuelle et surtout morale, s'étendant rigoureusement à toutes
les classes de la population européenne, sans aucune exception
quelconque, même envers le servage. Si une intime habitude ne devait
essentiellement blaser nos esprits sur cette admirable institution,
où l'on n'est plus frappé que du caractère rétrograde qu'elle offre
incontestablement aujourd'hui sous le rapport mental; si on la
jugeait du point de vue vraiment philosophique convenable à l'étude
rationnelle des révolutions successives de l'humanité, chacun
sentirait aisément l'éminente valeur sociale d'une telle amélioration
permanente, en partant du régime polythéique, qui condamnait
invariablement la masse de la population à un inévitable abrutissement,
non-seulement à l'égard des esclaves, dont la prédominance numérique
est d'ailleurs bien connue, mais encore pour la majeure partie des
hommes libres, essentiellement privés de toute instruction réglée,
sauf l'influence spontanée tenant au développement des beaux-arts,
et celle que devait produire aussi le système des fêtes publiques,
complété par les jeux scéniques: il est clair, en effet, que, dans
l'antiquité, l'éducation purement militaire, exclusivement bornée,
par sa nature, aux hommes libres, pouvait seule être convenablement
organisée, et l'était réellement de la manière la plus parfaite.
De tels antécédens, judicieusement appréciés, empêcheraient, sans
doute, de méconnaître le grand progrès élémentaire réalisé par le
catholicisme, imposant spontanément à chaque croyant, avec une
irrésistible autorité, le devoir rigoureux de recevoir, et aussi
de procurer autant que possible, le bienfait de cette instruction
religieuse, qui, saisissant l'individu dès ses premiers pas, et,
après l'avoir préparé à sa destination sociale, le suivait d'ailleurs
assidûment dans tout le cours de sa vie active, pour le ramener sans
cesse à la juste application de ses principes fondamentaux, par un
ensemble admirablement combiné d'exhortations directes, générales ou
spéciales, d'exercices individuels ou communs, et de signes matériels
convergeant très bien vers l'unité d'impression. En se reportant
convenablement à ce temps, on ne tardera point à sentir que, même
sous l'aspect intellectuel, ces modestes chefs-d'œuvre de philosophie
usuelle qui formaient le fond des catéchismes vulgaires, étaient alors,
en réalité, tout ce qu'ils pouvaient être essentiellement, quelque
arriérés qu'ils doivent maintenant nous sembler à cet égard; car
ils contenaient ce que la philosophie théologique proprement dite,
parvenue à l'état de monothéisme, pouvait offrir de plus parfait, à
moins de sortir radicalement d'un tel régime mental, ce qui certes
était encore éminemment chimérique: la seule philosophie un peu plus
avancée, à cet égard, qui existât déjà, était, comme on l'a vu,
purement métaphysique, et, à ce titre, nécessairement impropre, par
sa nature anti-organique, à passer utilement dans la circulation
générale, où, d'après l'expérience pleinement décisive des siècles
antérieurs, elle n'aurait, évidemment, pu instituer finalement qu'un
funeste scepticisme universel, incompatible avec tout vrai gouvernement
spirituel de l'humanité; quant aux précieux rudimens scientifiques
graduellement élaborés dans l'immortelle école d'Alexandrie, ils
étaient, sans aucun doute, beaucoup trop faibles, trop isolés, et
trop abstraits, pour devoir pénétrer, à un degré quelconque, dans une
telle éducation commune, quand même l'esprit fondamental du système ne
les eût pas implicitement repoussés. Mieux on scrutera l'ensemble de
cette mémorable organisation, plus on sera choqué de l'irrationnelle
et profonde injustice que présente l'aveugle accusation absolue, tant
répétée contre le catholicisme, d'avoir, sans distinction d'époques,
toujours tendu à étouffer le développement populaire de l'intelligence
humaine, dont il fut si long-temps, au contraire, le promoteur le
plus efficace: le reproche banal du protestantisme, quant à la sage
prohibition de l'église romaine relativement à la lecture indiscrète
et vulgaire des livres sacrés empruntés au judaïsme, ne devrait pas
être servilement reproduit par les philosophes impartiaux, qui, n'étant
point retenus, comme les docteurs catholiques, par un respect forcé
pour cette dangereuse habitude, pourraient franchement proclamer les
graves inconvéniens, intellectuels et sociaux, radicalement inhérens
à une telle pratique, qui, résultée du besoin logique de constituer
au monothéisme une continuité indéfinie, tendait, chez la plupart des
esprits ordinaires, à ériger en type social la notion rétrograde d'une
antique théocratie, si antipathique aux vraies nécessités essentielles
du moyen-âge. L'exacte interprétation générale des faits montre alors,
au contraire, dans le clergé catholique, une disposition constante
à faire universellement pénétrer toutes les lumières quelconques
qu'il avait lui-même reçues, bien loin d'imiter, à cet égard, la
concentration systématique propre au régime vraiment théocratique:
et c'était là une suite inévitable de la division fondamentale des
deux pouvoirs élémentaires, qui, dans l'intérêt même de sa légitime
domination, conduisait cette hiérarchie à exciter partout un certain
degré de développement intellectuel, sans lequel sa puissance générale
n'aurait pu trouver un point d'appui suffisant. Au reste, il ne
s'agit point directement, en ce moment, de l'appréciation mentale, ni
même morale, naturellement examinée ci-après, de ce système général
de l'éducation catholique, où nous ne devons maintenant considérer
surtout que la haute influence politique qu'il procurait nécessairement
à la hiérarchie sacerdotale, et qui devait évidemment résulter
de l'ascendant spontané que tendent à conserver indéfiniment les
directeurs primitifs de toute éducation réelle, quand elle n'est point
bornée à la simple instruction; ascendant immédiat et général, inhérent
à cette grande attribution sociale, abstraction faite d'ailleurs du
caractère spécialement sacré de l'autorité spirituelle au moyen-âge,
et des terreurs superstitieuses qui s'y rattachaient. Simultanément
héritier, dès l'origine, de l'empirique sagesse des théocraties
orientales, et des ingénieuses études de la philosophie grecque, le
clergé catholique a dû ensuite s'appliquer inévitablement, avec une
opiniâtre persévérance, à l'exacte investigation de la nature humaine,
individuelle ou sociale, qu'il a réellement approfondie autant que
peuvent le comporter des observations irrationnelles, dirigées ou
interprétées par de vaines conceptions théologiques ou métaphysiques.
Or, une telle connaissance, où sa supériorité générale était hautement
irrécusable, devait éminemment favoriser son ascendant politique,
puisque, dans un état quelconque de la société, elle constitue
naturellement, de toute nécessité, la première base intellectuelle
directe d'un pouvoir spirituel; les autres sciences ne pouvant obtenir,
à cet égard, d'efficacité réelle que par leur indispensable influence
rationnelle sur l'extension et l'amélioration de ces spéculations,
politiquement prépondérantes, relatives à l'homme et à la société.

On doit enfin concevoir l'institution, vraiment capitale, de la
confession catholique, comme destinée à régulariser une importante
fonction élémentaire du pouvoir spirituel, à la fois suite inévitable
et complément nécessaire de cette attribution fondamentale que nous
venons de considérer: car il est, d'une part, impossible que les
directeurs réels de la jeunesse ne deviennent point spontanément, à un
degré quelconque, les conseillers habituels de la vie active; et, d'une
autre part, sans un tel prolongement d'influence morale, l'efficacité
sociale de leurs opérations primitives ne saurait être suffisamment
garantie, en vertu de leur aptitude exclusive à surveiller l'exécution
journalière des principes de conduite qu'ils ont ainsi enseignés: il
eût été d'ailleurs évidemment absurde que cette institution conservât
indéfiniment les formes puériles, et même dangereuses, rappelées par
l'étymologie d'une telle dénomination, et qui avaient dû subsister
jusqu'à ce que la hiérarchie pût être suffisamment constituée. Rien
ne peut, sans doute, mieux caractériser l'irrévocable décadence de
l'ancienne organisation spirituelle, que la dénégation systématique, si
ardemment propagée depuis trois siècles, d'une condition d'existence
aussi simple et aussi évidente, ou la désuétude spontanée, non moins
significative, d'un usage aussi bien adapté aux besoins élémentaires
de notre nature morale, l'épanchement et la direction, qui, en
principe, ne pouvaient certes être plus convenablement satisfaits
que par la subordination volontaire de chaque croyant à un guide
spirituel, librement choisi dans une vaste et éminente corporation, à
la fois apte d'ordinaire à donner d'utiles avis et presque toujours
incapable, par son heureuse position spéciale, désintéressée sans
être indifférente, d'abuser d'une confiance qui constituait la seule
base, constamment facultative, d'une telle autorité personnelle. Si
l'on refuse, en effet, au pouvoir spirituel une semblable influence
consultative sur la vie humaine, quelle véritable attribution sociale
pourrait-il lui rester, qui ne puisse être encore plus justement
contestée? Les puissans effets moraux de cette belle institution pour
purifier par l'aveu et rectifier par le repentir, ont été si bien
appréciés des philosophes catholiques, que nous sommes ici heureusement
dispensés, à cet égard, de toute explication spéciale, au sujet d'une
fonction qui a si utilement remplacé la discipline grossière et
insuffisante, également précaire et tracassière, d'après laquelle,
sous le régime polythéique, le magistrat s'efforçait si vainement
de régler les mœurs par d'arbitraires prescriptions, en vertu de la
confusion fondamentale des deux ordres des pouvoirs humains. Nous
n'avons à l'envisager maintenant que comme une indispensable condition
d'existence politique inhérente au gouvernement spirituel, quels qu'en
soient la nature et le principe, et sans laquelle il ne pourrait
suffisamment remplir son office caractéristique, qui doit y trouver
simultanément ses informations élémentaires et ses premiers moyens
moraux. Les graves abus qu'elle a produits, même aux plus beaux temps
du catholicisme, doivent être bien moins rapportés à l'institution
elle-même, abstraitement conçue, qu'à la nature vague et absolue de
la philosophie théologique, seule susceptible, de toute nécessité,
de constituer alors la base très imparfaite, soit moralement ou
mentalement, de l'organisation spirituelle. Il résultait forcément, en
effet, d'une telle situation, l'inévitable obligation de ce droit, en
réalité presque arbitraire malgré les meilleurs réglemens, d'absolution
religieuse, au sujet duquel les plus légitimes réclamations ne
sauraient empêcher l'irrésistible besoin pratique de cette faculté
continue, sans laquelle, à l'imminent péril de l'individu et de la
société, une seule faute capitale aurait constamment déterminé un
irrévocable désespoir, dont les suites habituelles auraient tendu à
convertir bientôt cette salutaire discipline en un principe nécessaire
d'incalculables perturbations.

Après avoir, par l'ensemble des considérations précédentes,
suffisamment ébauché désormais l'appréciation politique du
catholicisme, en ce qui concerne les conditions fondamentales du
gouvernement spirituel, celles qui, par leur nature, doivent toujours
se manifester, à un degré et sous une forme d'ailleurs variables, dans
une véritable organisation morale distincte, quel qu'en puisse être
le principe, il nous reste encore, pour achever de connaître assez
ce grand organisme du moyen-âge, de manière à bien comprendre les
exigences réelles, soit de son existence passée, soit de sa vaine
restauration ultérieure, à signaler aussi, par l'indication rapide
mais caractéristique d'un point de vue plus spécial, ses principales
conditions purement dogmatiques, afin de faire sentir que des croyances
théologiques secondaires, aujourd'hui communément regardées comme
socialement indifférentes, étaient cependant indispensables à la
pleine efficacité politique de ce système factice et complexe, dont
l'admirable mais passagère unité résultait péniblement de la laborieuse
convergence d'une multitude d'influences hétérogènes, en sorte
qu'une seule d'entre elles, profondément ruinée, tendait à entraîner
spontanément une inévitable désorganisation, totale quoique graduelle.

Nous avons déjà reconnu, à ce sujet, à la fin du chapitre précédent,
que le strict monothéisme, tel que le rêvent nos déistes, serait à la
fois d'un usage impraticable et d'une application stérile: et tout
philosophe impartial qui tentera convenablement de mesurer, pour
ainsi dire, la dose fondamentale de polythéisme que le catholicisme a
dû nécessairement conserver en la régularisant d'après son principe
propre, reconnaîtra qu'elle fut, en général, aussi réduite que le
comportent essentiellement les besoins inévitables, intellectuels ou
sociaux, du véritable esprit théologique. Mais nous devons, en outre,
considérer maintenant, dans le catholicisme, les plus importans des
divers dogmes accessoires, qui, dérivés, plus ou moins spontanément, de
la conception théologique caractéristique, en ont constitué surtout des
développemens plus ou moins indispensables à l'entier accomplissement
de sa grande destination provisoire pour l'évolution sociale de
l'humanité.

La tendance, éminemment vague et mobile, qui caractérise spontanément,
même à l'état de monothéisme, les conceptions théologiques, devrait
profondément compromettre, de toute nécessité, leur efficacité sociale,
en exposant, d'une manière presque indéfinie, dans la vie réelle,
les préceptes pratiques dont elles sont la base à des modifications
essentiellement arbitraires, déterminées par les diverses passions
humaines, si cet imminent péril continu n'était régulièrement conjuré
par une active surveillance fondamentale du pouvoir spirituel
correspondant. C'est pourquoi la soumission d'esprit, évidemment
indispensable, à un certain degré, à toute organisation quelconque
du gouvernement moral de l'humanité, avait besoin d'être beaucoup
plus intense sous le régime théologique, qu'elle ne devra le devenir,
comme je l'indiquerai plus tard, sous le régime positif, où la
nature des doctrines pousse d'elle-même à une convergence presque
suffisante, et n'exige, par suite, qu'un recours bien moins spécial et
moins fréquent à l'autorité interprétative ou directrice. Ainsi, le
catholicisme, afin de constituer et de maintenir l'unité nécessaire
à sa destination sociale, a dû contenir autant que possible le libre
essor individuel, inévitablement discordant, de l'esprit religieux,
en érigeant directement la foi la plus absolue en premier devoir du
chrétien; puisque, en effet, sans une telle base, toutes les autres
obligations morales perdaient aussitôt leur seul point d'appui. Si
cette évidente nécessité du système catholique tendait réellement,
suivant l'accusation banale, à fonder l'empire du clergé bien plus que
celui de la religion, l'école positive, avec la pleine indépendance
qui la caractérise, et que ne pouvaient manifester les philosophes
catholiques au sujet des vices radicaux de leurs propres doctrines,
ne doit pas craindre aujourd'hui de reconnaître hautement que cette
substitution tant reprochée avait dû être, au fond, essentiellement
avantageuse à la société; car la principale utilité pratique de la
religion a dû alors consister réellement à permettre l'élévation
provisoire d'une noble corporation spéculative, éminemment apte,
comme je l'ai expliqué, par la nature de son organisation, à diriger
heureusement, pendant sa période ascensionnelle, les opinions et les
mœurs, quoique condamnée ensuite à une irrévocable décadence, non par
les défauts essentiels de sa constitution propre, mais précisément, au
contraire, par l'inévitable imperfection d'une telle philosophie, dont
l'ascendant mental et social devait être purement provisoire, comme le
reste de ce volume le rendra, j'espère, de plus en plus incontestable.
Cette indispensable considération générale doit toujours dominer
désormais toute appréciation vraiment rationnelle du catholicisme,
aussi bien sous l'aspect purement dogmatique que sous le point de vue
directement politique; elle peut seule conduire à saisir le véritable
caractère de certaines croyances, dangereuses sans doute, mais imposées
par la nature ou les besoins du système, et qui n'ont jamais pu être
jusqu'ici philosophiquement jugées; elle doit enfin faire spontanément
comprendre l'importance capitale que tant d'esprits supérieurs ont
jadis attachée à certains dogmes spéciaux, qu'un examen superficiel
dispose maintenant à proclamer inutiles à la destination finale, mais
qui, au fond, étaient d'ordinaire intimement liés aux exigences réelles
soit de l'unité ecclésiastique, soit de l'efficacité sociale.

Dans le Traité spécial déjà promis, un tel esprit philosophique
expliquera facilement plus tard l'irrécusable nécessité relative,
intellectuelle ou sociale, des dogmes les plus amèrement reprochés au
catholicisme, et qui, à raison même de cette intime obligation, ont dû,
en effet, puissamment contribuer ensuite à sa décadence, en soulevant
partout contre lui d'énergiques répugnances, à la fois mentales et
morales. C'est ainsi, par exemple, que l'on peut aisément concevoir
l'arrêt fondamental, aussi indispensable que douloureux, qui imposait
directement la foi catholique comme une condition rigoureuse du salut
éternel, et sans lequel, en effet, il est évident que rien ne pouvait
plus contenir la divergence spontanée des croyances théologiques, à
moins de recourir sans cesse à une intervention temporelle bientôt
illusoire: et, néanmoins, cette fatale prescription, qui conduit
inévitablement à la damnation de tous les hétérodoxes quelconques,
même involontaires, a dû sans doute, justement exciter, plus qu'aucune
autre, au temps de l'émancipation, une profonde indignation unanime;
car rien peut-être n'est aussi propre à confirmer, sous le rapport
moral, cette destination purement provisoire si clairement inhérente,
sous l'aspect mental, à toutes les doctrines religieuses, alors
graduellement amenées à convertir un ancien principe d'amour en un
motif final de haine insurmontable, comme on le verrait désormais de
plus en plus, depuis la dispersion des croyances, si leur activité
sociale ne tendait enfin vers une extinction totale et commune. Le
fameux dogme de la condamnation originelle de l'humanité tout entière,
qui, moralement, est encore plus radicalement révoltant que le
précédent, constituait aussi un élément nécessaire de la philosophie
catholique, non-seulement par sa relation spontanée à l'explication
théologique des misères humaines, qui en a reproduit, en tant d'autres
systèmes religieux, le germe essentiel, mais aussi, d'une manière
plus spéciale, pour motiver convenablement la nécessité générale
d'une rédemption universelle, sur laquelle repose toute l'économie
de la foi catholique. De même, il serait facile de reconnaître que
l'institution, si amèrement critiquée, du purgatoire fut, au contraire,
très heureusement introduite dans la pratique sociale du catholicisme,
à titre d'indispensable correctif fondamental de l'éternité des
peines futures: car, autrement, cette éternité, sans laquelle les
prescriptions religieuses ne pouvaient être efficaces, eût évidemment
déterminé souvent ou un relâchement funeste ou un effroyable désespoir,
également dangereux l'un et autre pour l'individu et pour la société,
et entre lesquels le génie catholique est parvenu à organiser cette
ingénieuse issue, qui permettait de graduer immédiatement, avec une
scrupuleuse précision, l'application effective du procédé religieux
aux convenances de chaque cas réel; quels qu'aient dû être d'ailleurs
les abus ultérieurs d'un expédient aussi arbitraire, on n'y doit pas
moins voir l'une des conditions usuelles imposées par la nature du
système, comme je l'ai indiqué ci-dessus quant au droit d'absolution.
Parmi les dogmes plus spéciaux, un examen analogue mettrait en pleine
évidence la nécessité politique du caractère intimement divin attribué
au premier fondateur, réel ou idéal, de ce grand système religieux,
par suite de la relation profonde, incontestable quoique jusqu'ici
mal démêlée, d'une telle conception avec l'indépendance radicale
du pouvoir spirituel, ainsi spontanément placé sous une inviolable
autorité propre, invisible mais directe; tandis que, dans l'hypothèse
arienne, le pouvoir temporel, en s'adressant immédiatement à la
providence commune, devait être bien moins disposé à respecter la libre
intervention du corps sacerdotal, dont le chef mystique était alors
bien moins éminent. On ne peut aujourd'hui se former une juste idée des
immenses difficultés de tout genre qu'a dû si long-temps combattre le
catholicisme pour organiser enfin la séparation fondamentale des deux
pouvoirs élémentaires; et, par suite, on apprécie très imparfaitement
les ressources diverses que cette grande lutte a exigées, et entre
lesquelles figure, au premier rang, une telle apothéose, qui tendait
à relever extrêmement la dignité de l'église aux yeux des rois,
pendant que, d'un autre côté, une rigoureuse unité divine aurait trop
favorisé, en sens inverse, la concentration de l'ascendant social:
aussi l'histoire nous manifeste-t-elle alors, d'une manière très variée
et fort décisive, la secrète prédilection opiniâtre de la plupart des
rois pour l'hérésie d'Arius, où leur instinct de domination sentait
confusément un puissant moyen de diminuer l'indépendance pontificale
et de favoriser la prépondérance sociale de l'autorité temporelle.
Le dogme célèbre de la présence réelle, qui, malgré son étrangeté
mentale, ne constituait, au fond, qu'une sorte de prolongement spontané
du dogme précédent, comportait évidemment, au plus haut degré, la
même efficacité politique, en attribuant au moindre prêtre un pouvoir
journalier de miraculeuse consécration, qui devait le rendre éminemment
respectable à des chefs dont la puissance matérielle, quelle qu'en fut
l'étendue, ne pouvait jamais aspirer à d'aussi sublimes opérations:
en un mot, outre l'excitation toujours nouvelle que la foi devait
en recevoir continuellement, une telle croyance rendait le ministère
ecclésiastique plus irrécusablement indispensable; tandis qu'avec des
conceptions plus simples et un culte moins spécial, les magistrats
temporels, tendant sans cesse à la suprématie, auraient aisément conçu
la pensée de se passer essentiellement de l'intervention sacerdotale,
sous la seule condition d'une vaine orthodoxie, comme la décomposition
graduelle du christianisme l'a montré de plus en plus dans le cours
des trois derniers siècles. Si, après avoir ainsi considéré l'ensemble
dogmatique du catholicisme, on soumettait à une appréciation analogue
le culte proprement dit, qui n'en était qu'une conséquence nécessaire
et une inévitable manifestation permanente, on y vérifierait, d'une
manière plus ou moins prononcée, outre d'importans moyens moraux
d'action individuelle et d'union sociale, une semblable destination
politique, qu'il suffira d'indiquer ici rapidement pour la pratique
la plus capitale; sans parler même de ces mémorables sacremens,
dont la succession graduelle, très rationnellement combinée, devait
solennellement rappeler à chaque croyant, aux plus grandes époques
de sa vie, et dans tout son cours régulier, l'esprit fondamental
du système universel, par des signes spécialement adaptés au vrai
caractère de chaque situation. Mentalement envisagée, la messe
catholique offre, sans doute, un aspect très peu satisfaisant,
puisque la raison humaine n'y saurait voir, à vrai dire, qu'une
sorte d'opération magique, terminée par l'accomplissement d'une pure
évocation, réelle quoique mystique: mais, au contraire, du point de vue
social, on y doit reconnaître, à mon gré, une très heureuse invention
de l'esprit théologique, destinée à réaliser la suppression universelle
et irrévocable des sanglans ou atroces sacrifices du polythéisme, en
donnant le change, par un sublime subterfuge, à ce besoin instinctif
du sacrifice, qui est nécessairement inhérent à tout régime religieux,
et que satisfaisait ainsi chaque jour, au-delà de toute possibilité
antérieure, l'immolation volontaire de la plus précieuse victime
imaginable.

Quelque imparfaites que doivent être nécessairement d'aussi sommaires
indications sur les divers articles essentiels du dogme et du
culte catholiques, dont l'appréciation plus développée serait ici
déplacée, elles suffiront, j'espère, pour faire déjà sentir, à tous
les vrais philosophes, la nature et l'importance d'un tel ordre de
considérations, en attendant l'examen ultérieur ci-dessus annoncé.
Plus on approfondira, dans cet esprit positif, l'étude générale du
catholicisme au moyen-âge, mieux on s'expliquera l'immense intérêt,
non moins social que mental, qu'inspiraient alors universellement tant
de mémorables controverses, au milieu desquelles d'éminens génies ont
su faire graduellement surgir l'admirable organisation catholique,
quoique une superficielle critique les fasse aujourd'hui généralement
regarder comme ayant dû toujours être aussi indifférentes qu'elles le
sont spontanément devenues depuis l'inévitable décadence du système
correspondant. Les infatigables efforts de tant d'illustres docteurs
ou pontifes pour combattre l'arianisme, qui tendait nécessairement à
ruiner l'indépendance sacerdotale, leurs luttes, non moins capitales,
contre le manichéisme, qui menaçait directement l'économie fondamentale
du catholicisme, en voulant y substituer le dualisme à l'unité, et
beaucoup d'autres débats justement célèbres, n'étaient certes point
alors plus dépourvus de destination sérieuse et profonde, même
politique, que les contestations les plus agitées de nos jours, et
qui paraîtraient peut-être, dans un avenir moins lointain, tout aussi
étranges, à des philosophes incapables de discerner les graves intérêts
sociaux dissimulés par les thèses mal conçues dont notre siècle
est inondé. Une médiocre connaissance de l'histoire ecclésiastique
devrait assurément confirmer cette maxime évidente de la saine
philosophie, qui établit directement la haute impossibilité que de
telles controverses, ardemment poursuivies, pendant plusieurs siècles,
par les meilleurs esprits contemporains, et inspirant la plus vive
sollicitude à toutes les nations civilisées, fussent radicalement
dénuées de signification réelle, mentale ou sociale: et, en effet, les
historiens catholiques ont justement noté que toutes les hérésies de
quelque importance se trouvaient habituellement accompagnées de graves
aberrations morales ou politiques, dont la filiation logique serait
presque toujours facile à établir, d'après des considérations analogues
à celles que je viens d'indiquer pour les cas principaux.

Telle est donc la faible ébauche, à laquelle je suis obligé de me
borner ici, pour la juste appréciation politique de cet immense et
admirable organisme, éminent chef-d'œuvre politique de la sagesse
humaine, graduellement élaboré, pendant dix siècles, sous des modes
très variés mais tous solidaires, depuis le grand saint Paul, qui en
a d'abord conçu l'esprit général, jusqu'à l'énergique Hildebrand, qui
en a coordonné enfin l'entière constitution sociale; les développemens
intermédiaires ayant d'ailleurs exigé, dans ce vaste intervalle, le
puissant concours, intellectuel et moral, si divers et si actif, de
tous les hommes supérieurs dont notre espèce pouvait alors s'honorer,
les Augustin, les Ambroise, les Jérôme, les Grégoire, etc., dont
l'unanime tendance vers la fondation d'une telle unité générale,
quoique souvent entravée par l'ombrageuse médiocrité du vulgaire des
rois, fut presque toujours hautement secondée par tous les souverains
doués d'un vrai génie politique, comme l'immortel Charlemagne,
l'illustre Alfred, etc. Après avoir ainsi caractérisé le régime
monothéique du moyen-âge relativement à l'organisation spirituelle qui
en constituait le principal fondement, il devient facile de procéder
maintenant, d'une manière très sommaire mais pleinement suffisante, à
l'examen philosophique de l'organisation temporelle correspondante,
afin que, l'analyse politique d'un tel régime étant dès-lors complétée,
nous puissions ensuite le considérer surtout sous le rapport purement
moral, et enfin sous l'aspect mental.

Les nombreuses tentatives d'appréciation philosophique auxquelles a
donné lieu jusqu'ici l'ordre temporel du moyen-âge, lui ont toujours
laissé un caractère essentiellement fortuit, en y attribuant une
influence démesurée aux invasions germaniques, d'où il semblerait
ainsi exclusivement émané. Il importe beaucoup à la saine philosophie
politique de rectifier totalement cette irrationnelle conception, qui
tend à interrompre radicalement, dans l'un de ses termes les plus
remarquables, l'indispensable continuité de la grande série sociale.
Or, cette rectification capitale résulte directement, avec une heureuse
spontanéité, comme je vais l'indiquer, de notre théorie fondamentale du
développement social, suivant laquelle on pourrait presque construire
_à priori_ les principaux attributs distinctifs d'un tel régime,
d'après le système romain, modifié par l'influence catholique, dont
l'avènement graduel, désormais pleinement motivé par l'ensemble de nos
explications antérieures, ne doit plus certes conserver maintenant rien
d'accidentel: on peut, du moins, ainsi reconnaître aisément que, sans
les invasions, le seul poids des divers antécédens eût naturellement
constitué, en occident, vers cette époque, un système politique
essentiellement analogue au système féodal proprement dit.

A la vérité, une rationnalité moins exigeante pourrait suggérer la
pensée d'ôter à ce grand spectacle historique ce caractère fortuit
qui le dénature dans les conceptions actuelles, en se bornant, par
un procédé bien plus facile, mais beaucoup moins satisfaisant, à
montrer seulement que ces mémorables invasions successives, loin
d'être aucunement accidentelles, devaient nécessairement résulter
de l'extension finale de la domination romaine. Quoique une telle
considération ne puisse, en elle-même, nullement suffire ici à notre
but principal, il convient cependant de la signaler d'abord, à titre
d'éclaircissement accessoire et préliminaire pour l'ensemble temporel
du moyen-âge. Or, en appliquant convenablement les principes établis,
dans le chapitre précédent, sur les limites nécessairement posées
à l'agrandissement progressif de l'empire romain, il est aisé de
reconnaître, en général, que cet empire devait être inévitablement
borné, d'un côté, par les grandes théocraties orientales, trop
éloignées, et surtout trop peu susceptibles, par leur nature, d'une
véritable incorporation; d'un autre côté, en occident surtout, par les
peuples, chasseurs ou pasteurs, qui, n'étant point encore vraiment
domiciliés, ne pouvaient être proprement conquis: en sorte que, vers
le temps de Trajan ou des Antonins, ce système avait essentiellement
acquis toute l'étendue réelle qu'il pouvait comporter, et que devait
bientôt suivre une irrésistible réaction. Sous le second aspect,
qui doit naturellement prévaloir au sujet de cette réaction, il est
clair, en effet, que l'état pleinement agricole et sédentaire n'est
pas moins indispensable chez les vaincus que chez les vainqueurs pour
l'entière efficacité de tout vrai système de conquête, auquel échappe
spontanément, à moins d'une destruction radicale, toute population
nomade, toujours disposée, dans ses défaites, à chercher ailleurs un
refuge assuré, d'où elle doit tendre ensuite à revenir à son point de
départ, avec d'autant plus d'intensité qu'elle aura été graduellement
plus refoulée. D'après un tel mécanisme nécessaire, si bien expliqué
par Montesquieu, les invasions, quoique moins systématiques, ne furent
point, en réalité, plus accidentelles que les conquêtes qui les avaient
provoquées; puisque ce refoulement graduel, en gênant de plus en plus
les conditions d'existence des peuples nomades, devait finir par
hâter beaucoup leur transition spontanée à la vie agricole; et alors
le mode d'exécution le plus naturel devait être, sans doute, au lieu
des pénibles travaux qu'eût exigés ce nouvel établissement dans leurs
retraites si peu convenables, de s'emparer, dans les parties adjacentes
de l'empire, de territoires très favorables et déjà préparés, dont les
possesseurs, de plus en plus énervés par l'extension même de cette
domination, devenaient de plus en plus incapables de résister à cette
énergique tendance. Le développement effectif de cette inévitable
réaction ne fut pas, à vrai dire, moins graduel que celui de l'action
principale; et l'on n'en juge d'ordinaire autrement que par suite
d'une disposition irrationnelle à ne considérer que les invasions
pleinement heureuses: une judicieuse exploration montre, au contraire,
que ces envahissemens avaient réellement commencé, sur une grande
échelle, plusieurs siècles avant que Rome eût acquis son principal
ascendant européen; seulement ils ne sont devenus susceptibles de
succès permanens que par l'épuisement croissant de l'énergie romaine,
après que l'empire eut été suffisamment agrandi. Cette tendance
progressive était alors un résultat tellement spontané de la situation
générale du monde politique, qu'elle avait donné lieu, long-temps
avant le cinquième siècle, à d'irrésistibles concessions, de plus en
plus importantes, soit par l'incorporation directe des barbares aux
armées romaines, soit par l'abandon volontaire de certaines provinces,
sous la condition naturelle de contenir les nouveaux prétendans.
Quoique notre attention philosophique doive rester concentrée sur
l'élite de l'humanité, comme je l'ai motivé au début de ce volume, il
était cependant nécessaire d'apprécier ici sommairement cette immense
réaction fondamentale, qui, bien plus vaste et plus durable qu'on ne
le conçoit communément, a suscité, au moyen-âge, le principal essor
permanent de l'activité militaire, ainsi que je vais l'expliquer.

En comparant, dans leur ensemble, l'ordre féodal et l'ordre romain, on
reconnaît aisément que, malgré l'inévitable prolongation générale du
régime essentiellement militaire, ce système avait partout subi, au
moyen-âge, une transformation capitale, suite spontanée de la nouvelle
situation du monde civilisé, et principe temporel des modifications
universelles de la constitution sociale. On voit ainsi, en effet,
que l'activité militaire, quoique toujours très développée, tendait
à perdre de plus en plus le caractère éminemment offensif qu'elle
avait jusque alors conservé, pour se réduire graduellement à un
caractère purement défensif; comme peuvent déjà le faire présumer les
remarques habituelles de tous les historiens judicieux sur le contraste
frappant, propre à l'organisation féodale, entre son aptitude défensive
très prononcée et son peu d'efficacité offensive. Sans doute, le
catholicisme a puissamment influé sur cette heureuse transformation,
où je signalerai bientôt sa participation générale: mais il n'eût pu
la déterminer entièrement, si elle n'eût d'abord résulté spontanément
de l'ensemble des antécédens, aussi bien que le catholicisme lui-même,
à l'essor duquel elle était d'ailleurs indispensable à un certain
degré. Or, on ne saurait douter que cette modification radicale ne
dût être nécessairement produite enfin par l'extension même de la
domination romaine; puisque, quand une fois le système de conquête eut
acquis toute la plénitude dont il était susceptible, il fallait bien
que les principaux efforts militaires se tournassent habituellement
vers une conservation, devenue leur seul objet capital, et de plus en
plus menacée par l'énergie croissante des nations qui n'avaient pu
être conquises, comme je viens de l'expliquer: il serait difficile de
concevoir une plus irrécusable nécessité. Telle est donc la source,
éminemment naturelle, du nouveau caractère général que doit alors
prendre l'organisation temporelle, et qui, d'après ce principe évident,
cesse assurément de pouvoir présenter rien d'accidentel. Il résulte,
en effet, de cette différence fondamentale, que la constitution
sociale, toujours essentiellement militaire, ayant dû s'adapter à cette
nouvelle destination, a dû graduellement subir la transformation qui
distingue le mieux, dans l'opinion commune, le régime féodal proprement
dit, en faisant de plus en plus prévaloir la dispersion politique
sur une concentration dont le maintien devenait continuellement plus
difficile, en même temps que son but principal avait réellement cessé
d'exister: car, l'une de ces tendances n'est pas moins convenable
à la défense, où chacun doit exercer une participation directe,
spéciale, et actuelle, que l'autre ne l'est à la conquête, qui exige,
au contraire, la subordination profonde et continue de toutes les
opérations partielles à l'impulsion directrice. C'est ainsi que chaque
chef militaire, se tenant constamment disponible pour la défense
territoriale, qui ne pouvait cependant imposer habituellement une
activité soutenue, a tendu spontanément à ériger un pouvoir presque
indépendant, sur la portion de pays qu'il était capable de protéger
suffisamment, à l'aide des guerriers qui s'attachaient à sa fortune, et
dont le gouvernement journalier devait former sa principale occupation
sédentaire, à moins que l'extension de sa puissance ne lui eût déjà
permis de les récompenser eux-mêmes par de moindres concessions de même
espèce, quelquefois susceptibles, à leur tour, d'être ultérieurement
subdivisées, suivant l'esprit général du système. Abstraction faite des
invasions germaniques, on peut aisément reconnaître, dans le système
purement romain, depuis l'entier agrandissement de l'empire, cette
tendance élémentaire au démembrement universel de l'ancien pouvoir,
par les efforts très prononcés de la plupart des gouverneurs pour la
conservation indépendante de leurs offices territoriaux, et même pour
s'assurer directement une hérédité qui constituait le prolongement
naturel et le gage le plus certain d'une telle indépendance. Une
semblable tendance se fait nettement sentir jusque dans l'empire
d'Orient, quoique si long-temps préservé de toute invasion sérieuse.
La mémorable centralisation passagère, dont Charlemagne fut si
justement destiné à devenir le noble organe, devait être le résultat
naturel, mais fugitif, de la prépondérance générale des mœurs féodales,
consommant, par l'acte le plus décisif, la séparation politique de
l'Occident envers l'empire, dès-lors irrévocablement relégué en
Orient, et préparant directement l'uniforme propagation ultérieure
du système de féodalité, sans pouvoir d'ailleurs nullement contenir
ensuite la tendance dispersive qui en constituait l'esprit. Enfin,
le dernier attribut caractéristique de l'ordre féodal, celui qui
concerne la modification radicale du sort des esclaves, résulte aussi
nécessairement, avec non moins d'évidence, de ce changement fondamental
dans la situation militaire, qui devait spontanément provoquer la
transformation graduelle de l'esclavage antique en servage proprement
dit, d'ailleurs si heureusement consolidée et perfectionnée par
l'influence catholique, comme je l'indiquerai ci-après. Déjà, M.
Dunoyer, dans l'utile et consciencieux ouvrage qu'il a publié en
1825, a très judicieusement apprécié, le premier, d'après une belle
observation historique, l'importante amélioration que la condition
générale des esclaves avait dû indirectement éprouver, par une suite
naturelle de l'extension de la domination romaine, qui, resserrant et
reculant de plus en plus le champ fondamental de la traite, toujours
essentiellement extérieure à l'empire, devait la rendre graduellement
plus rare et plus difficile, et finalement presque impossible. Or,
il est évident que cette abolition continue de la principale traite,
en réduisant le commerce des esclaves au seul mouvement intérieur,
devait nécessairement tendre peu à peu à déterminer la transformation
universelle de l'esclavage en servage, chaque famille se trouvant
dès-lors involontairement conduite à attacher bien plus de prix à la
conservation indéfinie de ses propres esclaves héréditaires, dont le
renouvellement habituel ne pouvait plus être pleinement facultatif: en
un mot, la cessation de la traite extérieure devait entraîner bientôt
celle de la vente intérieure; et, par suite, les esclaves, désormais
invariablement attachés à la maison ou à la terre, devenaient de
véritables serfs, sauf l'indispensable complément moral d'une telle
modification par l'inévitable intervention du catholicisme. Quelque
sommaires que doivent être ici de semblables indications, leur nature
est si simple et si claire qu'elles suffiront, j'espère, pour rendre
irrécusable à tous les bons esprits cette proposition vraiment capitale
de philosophie historique que, sous les trois aspects essentiels
d'après lesquels l'organisation temporelle du moyen-âge peut être
le mieux caractérisée, elle devait, de toute nécessité, résulter
spontanément, indépendamment des invasions, de la nouvelle situation
générale déterminée, dans le monde romain, par l'entière extension
du système de conquête, enfin parvenu à son terme insurmontable:
en sorte que le régime féodal en eût également surgi, sans aucune
différence radicale, quand même les invasions n'eussent pas eu lieu,
ce qui d'ailleurs était hautement impossible. Leur influence réelle
n'a donc pu se faire principalement sentir que sur l'institution plus
ou moins hâtive de ce régime inévitable; or, sous ce point de vue
très secondaire, il est difficile de l'apprécier suffisamment, parce
qu'elle a dû être à la fois favorable et contraire, les barbares étant,
d'une part, mieux disposés sans doute que les Romains à cette nouvelle
politique, dont leurs guerres continuelles devaient, d'une autre part,
gêner le développement: en sorte que je n'oserais finalement décider
si l'essor initial a été ainsi accéléré ou retardé; question, au
reste, en elle-même fort peu importante, et presque oiseuse, dès qu'on
a reconnu la spontanéité fondamentale du nouvel ordre temporel, et,
en outre, la nécessité d'une telle cause accessoire, ce qui suffit
évidemment pour dissiper déjà toute cette apparence accidentelle et
fortuite qui dissimule encore aux meilleurs esprits le vrai caractère
de cette grande transformation sociale.

Afin de mieux manifester une telle spontanéité, je devais d'abord
apprécier ces principaux attributs temporels du système politique
propre au moyen-âge, en y faisant abstraction totale des influences
spirituelles correspondantes, et me bornant à constater, envers chacun
d'eux, sa filiation directe et nécessaire, d'après la seule tendance
naturelle des antécédens généraux. Mais, pour compléter suffisamment
cette conception élémentaire, il faut maintenant y rétablir cette
intervention fondamentale du catholicisme, qui, alors profondément
incorporée aux mœurs et même aux institutions, a tant contribué à
imprimer à l'organisation féodale le caractère qui la distingue,
en y développant et perfectionnant les principes essentiels qui
résultaient de la nouvelle situation sociale. Cette participation
complémentaire était, évidemment, encore moins accidentelle que la
tendance principale: ce qui a d'ailleurs conduit quelquefois à en
exagérer l'influence réelle, en y rapportant presque exclusivement la
formation d'un tel régime, indépendamment de tout mouvement temporel;
tandis que, en général, l'action spirituelle ne saurait, par sa nature,
jamais obtenir d'efficacité que sur des élémens préexistans, et d'après
des dispositions antérieures et spontanées. Les résultats essentiels
ne peuvent, sous ce second aspect, être principalement attribués aux
invasions germaniques, puisque cette inévitable influence les avait
certainement précédées; dès son origine purement romaine, elle tendait
nécessairement à modifier de plus en plus la constitution sociale
conformément à la nouvelle situation de l'empire. Éminemment placée,
par sa nature, au point de vue d'où l'on pouvait alors le mieux saisir
l'ensemble des évènemens, la corporation spirituelle, quoique son
organisation propre fût encore peu avancée, avait très bien prévu
d'ailleurs l'irrésistible nécessité de tels envahissemens, et s'était
depuis long-temps noblement préparée à en modérer, aux jours du choc,
la sauvage impétuosité, en s'efforçant, par de courageuses missions,
d'amener d'avance à la foi commune ces énergiques populations, chez
lesquelles toutefois le catholicisme s'était le plus souvent arrêté
à l'état d'arianisme, en vertu des motifs politiques précédemment
signalés. Malgré cette fréquente imperfection, si difficile à éviter,
et qui fut alors une source féconde de graves embarras, l'histoire
manifeste hautement, en beaucoup d'occasions capitales, l'heureuse
influence habituelle de l'intervention catholique pour prévenir ou
atténuer les dangers des irruptions successives; indépendamment de
l'appui évident que devaient ensuite trouver ordinairement les vaincus,
après la conquête, dans un puissant clergé qui, pendant plusieurs
siècles, dut être partout essentiellement recruté parmi eux, et qui
surtout devait être presque toujours intimement disposé, soit par
l'esprit de son institution, soit par l'intérêt même d'une domination
toute morale, à contenir, autant que possible, la brutale autorité
des vainqueurs. Sous ce rapport, comme sous le précédent, il serait
difficile, à vrai dire, de déterminer exactement si l'invasion a
réellement accéléré ou retardé l'inévitable essor naturel du régime
féodal: car, d'un côté, l'énergie morale et la rectitude intellectuelle
de ces nations grossières étaient certainement plus favorables,
au fond, à l'action de l'église, une fois surmontés les premiers
obstacles, que l'esprit sophistique et les mœurs corrompues des Romains
énervés; mais, d'une autre part, leur état mental trop éloigné
d'abord du monothéisme, et leur profond mépris pour la race conquise,
devaient constituer d'importantes entraves à l'efficacité civilisatrice
du catholicisme. Quoi qu'il en soit, à cet égard aussi bien qu'à
l'autre, de cette question secondaire, essentiellement insoluble,
et heureusement fort oiseuse, nous devons maintenant analyser la
participation fondamentale de l'influence catholique au développement
graduel de l'organisation féodale, successivement envisagée sous chacun
des trois aspects essentiels ci-dessus caractérisés, et envers lesquels
les principales tendances temporelles sont désormais suffisamment
appréciées, abstraction faite d'ailleurs de toute perturbation
quelconque.

Relativement au premier de ces trois attributs généraux, nous avons
déjà reconnu, au chapitre précédent, l'aptitude nécessaire du
monothéisme à seconder directement la transformation graduelle du
système primitif de conquête en système essentiellement défensif,
surtout quand l'heureuse séparation des deux pouvoirs élémentaires
permet d'y réaliser suffisamment une telle propriété, ailleurs
contenue et dissimulée par leur vicieuse concentration. Il serait
inutile de s'arrêter ici à constater cette tendance permanente dans
le catholicisme, où elle devait naturellement exister au plus haut
degré, puisque l'esprit de son institution, l'ensemble de sa propre
organisation, et même son ambition spéciale, le poussaient directement
à réunir autant que possible les diverses nations chrétiennes en une
seule famille politique, sous la conduite habituelle de l'église.
Quoique cette noble influence ait été entravée par les mœurs
belliqueuses de cette époque, il est probable, suivant la juste
remarque de De Maistre, qu'elle y a prévenu beaucoup de guerres, dont
la sage médiation du clergé étouffait d'abord le germe; on conçoit
d'ailleurs aisément, indépendamment de toute opposition de principes
et de sentimens, que l'église devait, en général, considérer la guerre
comme diminuant son ascendant ordinaire sur les chefs temporels: si
la discontinuité périodique qu'elle était alors parvenue à imposer,
en principe, aux opérations militaires, avait pu être suffisamment
respectée, elle eût profondément contenu l'essor guerrier, incompatible
avec de telles intermittences. Toutes les grandes expéditions,
essentiellement communes à tous les peuples catholiques, malgré
qu'un seul en eût pris ordinairement l'initiative, furent, au fond,
réellement défensives, et toujours destinées à mettre un terme,
répressif ou préventif, aux invasions successives, qui tendaient à
devenir habituelles: telles furent surtout les guerres de Charlemagne,
d'abord contre les Saxons, et ensuite contre les Sarrasins; et, plus
tard, les croisades elles-mêmes, unique moyen décisif d'arrêter
l'envahissement du mahométisme, et qui, envisagées sous cet important
point de vue, ont, en général, pleinement réussi, comme De Maistre l'a
judicieusement remarqué.

Le second caractère essentiel de l'organisation féodale, c'est-à-dire,
l'esprit général de décomposition primitive de l'autorité temporelle
en petites souverainetés territoriales hiérarchiquement subordonnées
entre elles, a été puissamment secondé par le catholicisme, qui
a tant influé, d'une part, sur la transformation universelle des
bénéfices viagers en fiefs héréditaires, et, d'une autre part, sur
la coordination définitive des principes corelatifs d'obéissance et
de protection, base essentielle d'une telle discipline sociale. Sous
le premier aspect, il est évident que le catholicisme, qui avait
radicalement exclu de son sein toute hérédité de fonctions, n'a pu, au
contraire, favoriser cette hérédité temporelle ni par pure routine,
ni par esprit de caste; il a dû être essentiellement guidé par un
sentiment profond, quoique confus, des vraies nécessités sociales au
moyen-âge. La constitution de l'église avait fait, comme je l'ai
expliqué, une large part politique aux droits légitimes de la capacité:
il fallait, en même temps, que les conditions de la stabilité fussent
convenablement garanties, dans l'intérêt final de la destination
totale du système. Or, tel fut alors éminemment l'effet principal
de l'hérédité féodale, quelque oppressive qu'elle ait dû devenir
ultérieurement. Par suite à la fois de la séparation fondamentale des
deux pouvoirs, qui réservait au clergé les combinaisons politiques les
plus difficiles, et de la grande transformation militaire ci-dessus
expliquée, qui simplifiait beaucoup la plupart des opérations
guerrières, chaque chef de famille féodale devait ordinairement
être assez capable pour diriger suffisamment, après une éducation
spéciale, alors essentiellement domestique, l'exercice de son autorité
territoriale: ce qui importait principalement c'était, sans doute, de
l'attacher au sol, de lui transmettre, avec une pleine efficacité,
les traditions politiques, surtout locales; de lui inspirer de bonne
heure les sentimens et les mœurs correspondans à sa position future; de
l'intéresser spontanément, de la manière la plus intime, au sort de ses
inférieurs, vassaux ou serfs; rien de tout cela ne pouvait être encore
aucunement réalisé sans l'hérédité, dont la propriété essentielle,
sensible, même aujourd'hui, malgré la diversité des besoins et des
situations, consiste certainement dans la préparation morale de
chacun à sa destination sociale. C'est ainsi que le catholicisme a dû
être conduit à favoriser systématiquement l'esprit de caste par une
dernière consécration partielle, nettement limitée à l'ordre temporel,
et dont la nature purement provisoire résultait nécessairement de sa
contradiction radicale avec l'ensemble de la constitution catholique,
comme je l'ai déjà indiqué. Quant à la sage régularisation générale des
obligations réciproques de la tenure féodale, la haute participation
du catholicisme y est assurément trop évidente pour que nous devions
nous y arrêter dans une aussi rapide indication: quelque intérêt que
dût d'ailleurs offrir la juste appréciation philosophique de cette
admirable combinaison, trop peu comprise aujourd'hui, entre l'instinct
d'indépendance et le sentiment de dévouement; qui, essentiellement
inconnue à toute l'antiquité, suffirait seule à constater la
supériorité sociale du moyen-âge, où elle a tant contribué à élever la
dignité morale de la nature humaine, à la vérité chez un petit nombre
de familles privilégiées, mais destinées cependant à servir ensuite
de type spontané à toutes les autres classes, à mesure que devait
s'accomplir leur émancipation graduelle.

Enfin, l'influence nécessaire du catholicisme n'est pas moins
irrécusable sur la transformation universelle de l'esclavage en
servage, qui constitue le dernier attribut essentiel de l'organisation
féodale. La tendance générale du monothéisme à modifier profondément
l'esclavage, au moins en adoucissant la conduite des maîtres, est
sensible jusque dans le mahométisme, malgré la confusion fondamentale
qui y persiste encore entre les deux grands pouvoirs sociaux. Elle
devait donc être extrêmement prononcée dans le système catholique, qui,
ne se bornant pas à une simple prescription morale, quelle qu'en fût
l'imposante recommandation, interposait directement, entre le maître
et l'esclave ou entre le seigneur et le serf, une salutaire autorité
spirituelle, également respectée de tous deux, et continuellement
disposée à les ramener à leurs devoirs mutuels. Malgré la décadence
actuelle du catholicisme, on peut encore observer, même aujourd'hui,
des traces incontestables de cette inévitable propriété, en comparant
le sort général des esclaves nègres, de l'Amérique protestante à
l'Amérique catholique, puisque la supériorité de celle-ci est, à cet
égard, hautement reconnue de tous les explorateurs impartiaux; quoique
d'ailleurs le clergé romain ne soit malheureusement pas étranger à
la réalisation primitive de cette grande aberration moderne, si
contraire à l'ensemble de sa doctrine et de sa constitution. Dès son
premier essor social, la puissance catholique n'a cessé de tendre,
toujours et partout, avec une infatigable persévérance, à l'entière
abolition de l'esclavage, qui, depuis l'accomplissement du système de
conquête, avait cessé de former une indispensable condition d'existence
politique, et n'aboutissait plus qu'à entraver radicalement tout
développement social: on conçoit, du reste, aisément que cette tendance
élémentaire ait dû quelquefois être dissimulée et presque annulée par
suite d'obstacles particuliers à certains peuples catholiques.

Il faut, en dernier lieu, concevoir ici la grande institution de
la chevalerie comme ayant, par sa nature, spontanément réalisé un
admirable résumé permanent des trois caractères essentiels dont nous
venons ainsi de compléter l'appréciation sommaire dans l'organisation
temporelle du moyen-âge. De quelques abus qu'elle ait dû être
habituellement entourée, il est impossible de méconnaître son éminente
utilité sociale, tant que le pouvoir central n'a pas pu assez prévaloir
pour régulariser directement l'ordre intérieur de la nouvelle société.
Quoique le monothéisme musulman n'ait pas été étranger, même avant
les croisades, au développement graduel de ces nobles associations,
correctif naturel d'une insuffisante protection individuelle, il est
néanmoins évident que leur libre essor est un produit spontané de
l'esprit général du moyen-âge, où l'on ne saurait méconnaître surtout
la salutaire influence, ostensible ou secrète, du catholicisme,
tendant à convertir enfin un simple moyen d'éducation militaire en un
puissant instrument de sociabilité. L'organisation caractéristique
de ces mémorables affiliations, où, jusqu'à l'extinction totale du
système féodal, le mérite l'emportait sur la naissance et même sur la
plus haute autorité, a été puissamment secondée par cette conformité
générale avec l'esprit du catholicisme, quoique elle ait eu d'abord,
comme tous les autres élémens de ce régime, une origine purement
temporelle. Toutefois, malgré que la chevalerie constitue l'une des
plus éclatantes manifestations générales de l'inévitable supériorité
sociale du moyen-âge sur l'antiquité, il ne faut pas négliger de
signaler rapidement le danger capital que l'une de ses principales
branches a dû faire naître contre l'ensemble de ce grand édifice
politique, et surtout contre l'admirable division fondamentale des
deux pouvoirs sociaux. Ce danger a commencé à surgir lorsque les
besoins spéciaux des croisades ont déterminé la formation régulière
de ces ordres exceptionnels de chevalerie européenne, où le caractère
monastique était intimement uni au caractère militaire, afin de mieux
s'adapter aux nécessités propres de cette importante destination.
On conçoit, en effet, que, chez de tels chevaliers, une combinaison
aussi contraire à l'esprit et aux conditions du système total devait
tendre directement, aussitôt que le but particulier de cette création
anomale aurait été suffisamment réalisé, à développer éminemment une
monstrueuse ambition, en leur faisant rêver une nouvelle concentration
des deux puissances élémentaires. Telle fut, en principe, la célèbre
histoire des Templiers, dont notre théorie fait ainsi spontanément
découvrir enfin la véritable explication générale: car, cet ordre
fameux doit être finalement regardé comme instinctivement constitué,
par sa nature, en une sorte de conjuration permanente, menaçant à la
fois la royauté et la papauté, qui, malgré leurs démêlés habituels,
ont su se réunir enfin pour sa destruction: c'est là, ce me semble,
le seul grave danger politique qu'ait dû rencontrer l'ordre social du
moyen-âge, qui, par sa remarquable correspondance avec la civilisation
contemporaine, s'est en quelque sorte maintenu presque toujours par son
propre poids, tant que cette conformité fondamentale a suffisamment
persisté.

Quelque rapide que dût être ici l'appréciation sommaire dont je viens
de terminer l'indication, elle suffira, j'espère, pour montrer, en
dernier résultat général, le système féodal comme le berceau nécessaire
des sociétés modernes, considérées sous le seul aspect temporel. C'est
là, en effet, qu'a directement commencé la transformation graduelle
de la vie militaire en vie industrielle, qui constitue, à cet égard,
le principal caractère élémentaire de la civilisation moderne, et
qui fut certainement le but social vers lequel tendit l'ensemble de
la politique européenne, intérieure ou extérieure, pendant tout le
moyen-âge: peu importe d'ailleurs que cette conséquence universelle
ait été ou non sentie par ceux-là même qui ont le plus contribué à la
déterminer; puisque, d'après la complication supérieure des phénomènes
politiques, la plupart de ceux qui y participent ne sauraient avoir
conscience de leur efficacité réelle, si souvent contraire aux desseins
les mieux concertés, surtout à mesure que la société humaine s'étend et
se généralise. Dans l'ordre européen, il est clair que la principale
activité militaire fut destinée, au moyen-âge, à poser d'insurmontables
barrières à l'esprit d'invasion, dont la prolongation indéfinie
menaçait d'arrêter le développement social: et cet indispensable
résultat n'a été suffisamment obtenu que lorsque les peuples du Nord et
de l'Est ont été enfin forcés, par la difficulté de trouver ailleurs
de nouveaux établissemens, d'exécuter, dans leur propre pays, quelque
défavorable qu'il pût être, leur transition finale à la vie agricole
et sédentaire, moralement garantie, en outre, par leur conversion
générale au catholicisme. Ainsi, ce que l'opération romaine avait
commencé, pour la grande évolution préliminaire de l'humanité, en
assimilant les peuples civilisés, l'opération féodale l'a dignement
complété, en consolidant à jamais cette indispensable assimilation, par
cela seul qu'il poussait irrésistiblement les barbares à se civiliser
aussi. Envisagé dans l'ensemble de sa durée, le système féodal a pris
la guerre à l'état défensif, et, après l'avoir, sous cette nouvelle
nature, suffisamment développée, il a nécessairement tendu à son
extirpation radicale, sauf les nécessités exceptionnelles, en la
laissant ainsi sans aliment habituel, par suite même de la manière
pleinement satisfaisante dont il avait rempli son noble mandat social.
Dans l'ordre purement national, son influence nécessaire a concouru
essentiellement à un semblable résultat général, soit en concentrant
l'activité militaire chez une caste de plus en plus restreinte, dont
l'autorité protectrice devenait compatible avec l'essor industriel
de la population laborieuse, quelque chétive que dût être d'abord
l'existence subalterne de celle-ci; soit en modifiant aussi de plus
en plus, chez les chefs eux-mêmes, le caractère guerrier, qui, dès
l'origine, radicalement défensif, devait ensuite, faute d'emploi
suffisant, se transformer peu à peu en celui de grand propriétaire
territorial, tendant à devenir le simple directeur suprême d'une
vaste exploitation agricole, du moins quand il ne dégénérait pas en
courtisan. La grande conclusion universelle, qui devait nécessairement
caractériser, à tous égards, une telle économie, était donc, en un
mot, l'inévitable abolition finale de l'esclavage et du servage, et
ensuite l'émancipation civile de la classe industrielle, quand son
développement propre a pu être assez prononcé, comme je l'indiquerai
spécialement ci-après.

Ayant ainsi convenablement opéré, pour notre but principal,
l'importante et difficile appréciation politique, d'abord spirituelle,
puis temporelle, de l'ensemble du régime monothéique du moyen-âge, dont
le vrai caractère a toujours été si méconnu jusqu'ici, il ne nous reste
plus maintenant qu'à en compléter l'analyse fondamentale, en examinant
sommairement son admirable influence morale, et enfin son efficacité
intellectuelle trop peu comprise.

L'établissement social de la morale universelle ayant constitué, sans
aucun doute, la principale destination finale du catholicisme, il
semblerait d'abord que l'examen de cette grande attribution devait
ici suivre immédiatement celui de l'organisation catholique, sans
attendre que l'ordre temporel correspondant eût été directement
considéré. Mais, malgré cette incontestable relation, en retardant à
dessein une telle appréciation morale jusqu'à ce que l'ensemble de
l'appréciation politique pût être convenablement terminé, j'ai voulu
la mieux placer sous son vrai jour historique, en faisant ainsi sentir
qu'elle doit être surtout rattachée au système total de l'organisation
politique propre au moyen-âge, et non pas exclusivement à l'un de ses
deux élémens essentiels, quelque fondamentale, ou même prépondérante,
qu'ait dû d'ailleurs être, sous ce rapport, son indispensable
participation. Si le catholicisme est venu, pour la première fois,
régulariser enfin la véritable constitution morale de l'humanité, en
attribuant directement à la morale, avec une irrésistible autorité,
l'ascendant social convenable à sa nature, il n'est pas douteux, d'un
autre côté, que l'ordre féodal, envisagé comme un simple résultat
spontané de la nouvelle situation sociale, suivant les explications
précédentes, a immédiatement introduit de précieux germes élémentaires
d'une haute moralité, qui lui étaient entièrement propres, et sans
lesquels l'opération catholique ne pouvait suffisamment réussir,
quoique le catholicisme les ait ensuite admirablement développés et
perfectionnés. En n'oubliant jamais que le catholicisme lui-même,
d'après notre théorie, était, aussi bien que la féodalité, une suite
nécessaire de l'ensemble des antécédens, l'heureuse harmonie qui a
régné, à cet égard, entre ces deux grands élémens sociaux, ne fera
point exagérer, au détriment de l'un, l'influence de l'autre, en
attribuant uniquement au catholicisme une régénération morale, où
il n'a dû être essentiellement que l'organe actif et rationnel d'un
progrès naturellement amené par la nouvelle phase générale qu'avait
alors atteinte l'évolution sociale de l'humanité. Il est clair,
en effet, que la morale purement militaire et nationale, toujours
subordonnée à la politique, qui avait dû caractériser, comme je
l'ai établi, l'économie sociale de toute l'antiquité, afin que son
indispensable destination provisoire pût être suffisamment accomplie,
devait nécessairement tendre ensuite à se transformer spontanément en
une morale de plus en plus pacifique et universelle, dont l'ascendant
politique deviendrait de plus en plus prononcé, depuis que cette
opération préliminaire avait été convenablement réalisée, par l'entière
extension finale du système de conquête, désormais radicalement changé
en système défensif. Or, la gloire sociale du catholicisme, celle qui
lui méritera la reconnaissance éternelle de l'humanité, lorsque les
croyances théologiques quelconques n'existeront plus que dans les
souvenirs historiques, a surtout consisté alors à développer et à
régulariser, autant que possible, cette heureuse tendance naturelle,
qu'il n'eût pas été en son pouvoir de créer: ce serait exagérer, de
la manière la plus vicieuse, l'influence générale, malheureusement si
faible, des doctrines quelconques sur la vie réelle, individuelle ou
sociale, que de leur attribuer ainsi la propriété de modifier à un
tel degré le mode essentiel de l'existence humaine. Qu'on suppose le
catholicisme intempestivement transplanté, par un aveugle prosélytisme
ou par une irrationnelle imitation, chez des peuples qui n'aient
point encore achevé une telle évolution préparatoire; et, privée
de cet indispensable fondement, son influence sociale y restera
essentiellement dépourvue de cette grande efficacité morale que nous
admirons si justement au moyen-âge: le mahométisme en offre un exemple
pleinement décisif; puisque sa morale, quoique tout aussi pure, en
principe, que celle du christianisme, d'où elle a été surtout tirée,
est bien loin d'avoir produit les mêmes résultats effectifs, sur une
population trop peu avancée, qui n'avait pu convenablement subir
cette préparation temporelle fondamentale, et qui se trouvait ainsi
prématurément appelée, sans spontanéité suffisante, à un monothéisme
encore inopportun. Il demeure donc incontestable que l'appréciation
morale du moyen-âge ne doit pas être philosophiquement dirigée d'après
la considération unique de l'ordre spirituel, à l'exclusion de l'ordre
temporel; mais il faut d'ailleurs éviter soigneusement toute oiseuse
discussion de vaine préséance entre ces deux élémens sociaux, aussi
inséparables qu'indispensables, dont chacun a, sous cet aspect capital,
une influence propre, nettement déterminée en principe, quoique
trop intimement mêlée à l'autre pour comporter toujours une juste
répartition effective.

Une erreur beaucoup plus fondamentale, dont les conséquences réelles,
même aujourd'hui, sont infiniment plus graves, et qui malheureusement
est à la fois plus commune et plus enracinée, résulte, à ce
sujet, d'une irrationnelle tendance, déterminée ou entretenue par
l'école métaphysique, soit protestante, soit déiste, à attribuer
essentiellement l'efficacité morale du catholicisme à sa seule
doctrine, abstraction faite de son organisation propre, que l'on
s'efforce, au contraire, de représenter comme essentiellement opposée,
par sa nature, à une telle destination. Les divers motifs sociaux
d'après lesquels j'ai expliqué ci-dessus les principales conditions
générales de cette organisation, doivent évidemment nous dispenser ici
de revenir directement sur cette fausse et dangereuse opinion, ainsi
radicalement réfutée d'avance, puisque ces motifs étaient surtout
tirés de la réalisation de ce but moral: d'ailleurs les exemples
pleinement décisifs ne manqueraient pas pour justifier irrécusablement
cette rectification préalable, sans parler même du mahométisme, que
je viens de citer, et où l'absence d'une convenable organisation
spirituelle se complique trop avec l'inaptitude élémentaire d'une
population mal préparée: il suffirait, à cet effet, de mentionner le
prétendu catholicisme grec, ou plutôt byzantin, qui, par l'excessive
prolongation de l'empire, n'ayant pu comporter une vraie constitution
distincte et spéciale du pouvoir spirituel, s'est trouvé, malgré la
plus grande conformité de doctrines, théologiques et morales, avec
le catholicisme réel, et malgré d'ailleurs la similitude primitive
des populations correspondantes, constamment frappé d'une profonde
stérilité morale, dont l'exacte appréciation philosophique, si elle
était possible ici, confirmerait éminemment, par un lumineux contraste,
la justesse nécessaire des principes précédemment posés. Plus on
méditera sur ce grand sujet, mieux on se convaincra, j'ose l'assurer,
que la grande efficacité morale du catholicisme a essentiellement
dépendu de sa constitution sociale, et très accessoirement tenu à
l'influence propre et directe de sa seule doctrine, abstraitement
envisagée, quoi qu'en dise la critique métaphysique. Quelque pure
que pût être sa morale (et qui prêcha jamais directement avec succès
une morale vraiment impure?), elle n'eût guère abouti, dans la vie
réelle, qu'à d'impuissantes formules, accompagnées de superstitieuses
pratiques, sans l'active intervention continue d'un pouvoir spirituel
convenablement organisé et suffisamment indépendant, où consistait
nécessairement la principale valeur sociale d'un tel système religieux.
Le faible ascendant naturel de notre intelligence sur nos passions rend
ce danger fondamental nécessairement commun, à un degré plus ou moins
prononcé, à toute doctrine quelconque; et rien ne démontre mieux, en
général, l'indispensable besoin moral d'une véritable organisation
spirituelle: mais ce besoin doit plus spécialement appartenir, comme
je l'ai établi, aux doctrines théologiques, à cause du vague et
de l'incohérence qui les caractérisent spontanément, et qui, loin
de leur permettre d'inspirer directement une conduite déterminée,
les rendent, à l'usage, presque indéfiniment modifiables au gré de
penchans énergiques, jusqu'à pouvoir même sanctionner finalement les
plus monstrueuses aberrations pratiques, ainsi que l'ont prouvé tant
d'éclatans exemples, depuis que l'émancipation religieuse est assez
avancée. Avant de procéder immédiatement à la saine appréciation de
la haute influence morale propre au régime monothéique du moyen-âge,
il était indispensable de rappeler distinctement ces notions
préliminaires, afin que cette influence pût être ensuite rapportée
sans effort à sa vraie source principale, en prévenant, autant que
possible, une déviation philosophique, trop commune aujourd'hui.
C'est pourquoi je dois, en outre, perfectionner, ou plutôt compléter,
cette importante analyse préalable, en faisant encore précéder une
telle appréciation directe par l'exacte détermination spéciale du
mode essentiel d'efficacité morale qui a réellement appartenu aux
doctrines catholiques, abstraction faite désormais de l'organisation
correspondante, dont l'intervention continue, maintenant incontestable,
sera toujours implicitement supposée en tout ce qui va suivre.

A cet égard, la discussion principale, immédiatement liée aujourd'hui
aux plus grands intérêts de l'humanité, consiste à décider, en général,
si l'action morale du catholicisme au moyen-âge tenait surtout à la
propriété, alors exclusivement inhérente à ses doctrines, de servir
d'organes indispensables à la constitution régulière de certaines
opinions spontanément communes, dont la puissance publique, une fois
établie, était nécessairement douée, par sa seule universalité,
d'un irrésistible ascendant moral: ou bien si, selon l'hypothèse
vulgaire, les résultats effectifs ont essentiellement dépendu de
ces profondes impressions personnelles d'espoir, et encore plus de
crainte, relatives à la vie future, que le catholicisme s'était
attaché à coordonner et à fortifier avec plus de soin et d'habileté
qu'aucune autre religion, soit antérieure, soit même postérieure;
précisément parce qu'il avait judicieusement évité de rien formuler
dogmatiquement à ce sujet, laissant à l'imagination intéressée de
chaque croyant à détailler librement les peines et les récompenses
promises, d'une manière bien autrement énergique, et bien mieux
appropriée aux convenances individuelles, que ne l'eût permis, comme
dans la foi musulmane, par exemple, l'immuable contemplation d'une
perspective banale, quelque heureusement qu'elle eût d'abord été
choisie. Cette grande question, qui, j'ose le dire, n'a jamais été
convenablement posée, ne saurait être nettement résolue par l'examen
des cas ordinaires, où les deux influences ont dû évidemment coexister
toujours, pendant tout le règne du catholicisme; ce qui doit conduire,
à moins d'une analyse très variée et souvent fort difficile, à
attribuer fréquemment à l'une ce qui appartient vraiment à l'autre,
suivant la prédisposition dominante de notre intelligence; comme
le témoignent, en tant d'exemples, les discussions scientifiques,
sur des sujets même infiniment plus simples. La saine logique
indique donc ici la nécessité de prononcer surtout d'après ces cas,
plus ou moins exceptionnels, où les deux grandes influences qu'il
s'agit de comparer se sont trouvées en opposition mutuelle, par une
discordance anomale très caractérisée entre les préjugés publics et
les prescriptions religieuses, ordinairement d'accord: ce doivent être
évidemment les seules circonstances où l'observation directe puisse
être pleinement décisive, à moins de contradiction formelle avec un
principe déjà bien établi. Or, quoique de telles occasions doivent,
par leur nature, être fort rares, surtout pour des sujets suffisamment
importans, une judicieuse exploration sociologique en fera aisément
discerner, aux divers âges du catholicisme, plusieurs pleinement
irrécusables, et remplissant spontanément, au degré convenable, toutes
les conditions indispensables à la démonstration historique de cet
aphorisme vraiment capital de statique sociale: les préjugés publics
sont habituellement plus puissans que les préceptes religieux, dans
tout antagonisme qui vient à s'établir entre ces deux forces morales,
jusqu'ici le plus souvent convergentes. Mon illustre précurseur,
l'infortuné Condorcet, qui me paraît avoir seul compris dignement une
telle discussion, a cité surtout un exemple éminemment décisif, que
je crois devoir indiquer ici, soit à raison de sa haute importance
sociale, soit parce que l'opposition des deux forces s'y trouvait
très marquée: c'est le cas général du duel, qui, aux plus beaux temps
du catholicisme, imposé par les mœurs militaires, conduisait si
fréquemment tant de pieux chevaliers à braver directement les plus
énergiques condamnations religieuses; tandis que (afin de compléter,
par un contraste non moins significatif, cette lumineuse observation),
on voit aujourd'hui le duel spontanément disparaître peu à peu, sous
la seule prépondérance graduelle des mœurs industrielles, malgré
l'entière décadence pratique des prohibitions théologiques. Cette seule
indication capitale, à laquelle je dois ici me réduire, suffira,
j'espère, pour suggérer au lecteur beaucoup d'autres vérifications
analogues, plus ou moins prononcées, d'un principe d'ailleurs en
pleine harmonie avec la connaissance réelle de la nature humaine,
qui nous déterminera toujours, dans les cas suffisamment graves, à
braver un péril lointain, quelque intense qu'il puisse être, plutôt
que d'encourir immédiatement l'inévitable flétrissure d'une opinion
publique très arrêtée et très unanime. Quoique rien, au premier
aspect, ne semble pouvoir contrebalancer la puissance des terreurs
religieuses, directement relatives à un avenir indéfini, il n'est pas
douteux cependant que, par une suite nécessaire de cette éternité
même, des âmes assez énergiques, comme il en a toujours existé, et
surtout au moyen-âge, sans contester aucunement la réalité d'une telle
perspective future, ont pu se la rendre secrètement assez familière
pour n'en plus être arrêtées dans leurs impulsions dominantes:
car, l'éternité de douleur, aussi inintelligible que l'éternité de
plaisir, ne saurait se concilier, dans notre imagination, avec cette
aptitude évidente de toute vie animale à convertir en indifférence
tout sentiment continu. Milton a beau consumer son admirable génie
poétique à nous peindre les damnés alternativement transportés, par
un infernal raffinement, du lac de feu sur l'étang glacé, l'idée des
bains russes fait bientôt succéder le sourire à ce premier effroi,
et rappeler que la puissance de l'habitude peut atteindre aussi le
changement même, quelque brusque qu'il puisse être, dès qu'il devient
assez fréquent. On sentira toute la portée réelle d'une semblable
appréciation, malgré son apparence paradoxale, si l'on considère que
la même énergie qui pousse aux grands crimes peut également conduire à
braver de tels arrêts, envers lesquels le temps ne saurait d'ailleurs
manquer pour se préparer graduellement à leur exécution lointaine,
dût-elle n'être jamais affectée d'aucune grave incertitude, ce qui est
certainement impossible. Quant aux âmes ordinaires, il est clair que
l'espoir, toujours réservé, d'une absolution finale, qui constituait,
comme je l'ai expliqué, une indispensable condition générale de
l'existence pratique du catholicisme, devait souvent suffire, dans
les circonstances, naturellement moins critiques, où elles se
trouvaient communément, à leur inspirer le facile courage de violer
momentanément les préceptes religieux; tandis qu'elles n'auraient
pu, sans des efforts bien plus puissans, affronter directement les
préjugés publics, dans les cas d'antagonisme très prononcés. Sans
insister ici davantage sur un tel sujet, maintenant assez éclairci
pour notre but principal, nous devrons donc regarder désormais la
force morale du catholicisme comme ayant dû tenir essentiellement, aux
époques même de sa plus grande intensité, à son aptitude nécessaire,
tant qu'il a pu suffisamment régner, à se constituer spontanément en
organe régulier des opinions communes, dont l'irrésistible universalité
devait naturellement tirer une nouvelle énergie continue de leur active
reproduction systématique par un clergé indépendant et respecté: les
considérations purement relatives à la vie future n'ont pu avoir
comparativement, en aucun temps, qu'une influence très accessoire
sur la conduite réelle. Outre l'utilité historique de cette analyse
préalable dans la saine appréciation générale de l'influence morale
propre au catholicisme, le lecteur doit, sans doute, déjà pressentir
l'extrême intérêt philosophique qu'elle devra bientôt acquérir,
quand nous serons graduellement parvenus à l'examen direct de l'état
présent de l'humanité, où, d'après un tel préambule, nous devrons
immédiatement expliquer comment l'évolution intellectuelle, quoique
finissant par dissiper sans retour toutes ces émotions théologiques,
est loin cependant de diminuer, en réalité, les garanties morales de
l'ordre social, parce qu'elle doit développer éminemment la force
insurmontable de l'opinion publique, par un incontestable privilége de
la philosophie positive, qui sera alors convenablement caractérisé.

L'admirable régénération graduelle que, au moyen-âge, le catholicisme
a suffisamment accomplie, ou du moins convenablement ébauchée, dans
la morale humaine, a surtout consisté, d'après nos indications
antérieures, à transporter enfin, autant que possible, à la morale la
suprématie sociale jusque alors toujours demeurée à la politique, en
faisant justement prévaloir désormais les besoins les plus généraux et
les plus fixes sur les nécessités particulières et variables, par la
considération, directement prépondérante, des conditions élémentaires
de l'existence humaine, de celles qui, immuables dans leur nature et
seulement de plus en plus développées, sont inévitablement communes
à tous les états sociaux et à toutes les situations individuelles,
et dont les exigences fondamentales, formulées par une doctrine
universelle, déterminaient ainsi la mission spéciale du pouvoir
spirituel, essentiellement destiné à les faire continuellement
respecter dans la vie réelle, individuelle et sociale, ce qui supposait
d'abord son entière indépendance du pouvoir politique proprement
dit. Sans doute, comme je l'expliquerai plus tard, la philosophie,
éminemment théologique, sur laquelle devait alors exclusivement
reposer cette sublime opération sociale, en a, sous divers aspects
importans, beaucoup altéré la pureté, et même gravement compromis
l'efficacité; soit parce que le vague de cette philosophie affectait
forcément, malgré toutes les précautions de la sagesse sacerdotale,
les prescriptions morales qui s'y rattachaient; soit aussi à cause
de l'empire moral trop arbitraire qui en devait résulter pour la
corporation directrice, et sans lequel néanmoins l'absolu inhérent aux
préceptes religieux les eût rendus réellement impraticables; soit enfin
par suite de la sorte de contradiction intime qui devait implicitement
entraver une doctrine où l'on se proposait de cultiver surtout le
sentiment social, mais en développant d'abord un égoïsme exorbitant,
quoique idéal, ne concevant jamais le moindre bien qu'en vue de
récompenses infinies, en sorte que la préoccupation continue du salut
individuel devait directement neutraliser, à un haut degré, ce qu'il y
avait de vraiment sympathique dans l'heureuse et touchante affection
unanime de l'amour de Dieu. Mais, quelque incontestables que soient
ces divers inconvéniens capitaux, ils étaient évidemment inévitables,
et ils n'ont point empêché alors la réalisation suffisante d'une
régénération qui ne pouvait autrement commencer, quoiqu'elle doive
maintenant être poursuivie et perfectionnée d'après de meilleures
bases intellectuelles.

C'est ainsi que, par une juste appréciation comparative des différens
besoins de l'humanité, la morale a été enfin dignement placée à
la tête des nécessités sociales, en concevant toutes les facultés
quelconques de notre nature comme ne devant jamais constituer que des
moyens plus ou moins efficaces, toujours subordonnés à ce grand but
fondamental de la vie humaine, directement consacré par une doctrine
universelle, convenablement érigée en type nécessaire de tous les
actes réels, individuels ou sociaux. On doit, à la vérité, reconnaître
qu'il y avait, au fond, ainsi que je l'expliquerai ci-après, quelque
chose d'intimement hostile au développement intellectuel dans la
manière dont l'esprit chrétien concevait la suprématie sociale de
la morale, quoique cette opposition ait été fort exagérée; mais le
catholicisme, à son âge de prépondérance, a spontanément contenu
une telle tendance, par cela même qu'il prenait le principe de la
capacité pour base directe de sa propre constitution ecclésiastique:
cette disposition élémentaire, dont le danger philosophique ne devait
se manifester qu'au temps de la décadence du système catholique,
n'empêchait nullement la justesse radicale de cette sage décision
sociale qui subordonnait nécessairement l'esprit lui-même à la
moralité. Les intelligences, de plus en plus multipliées, qui,
sans être vraiment éminentes, ont atteint, surtout par la culture,
un degré moyen d'élévation, se sont toujours, et principalement
aujourd'hui, secrètement insurgées contre cet arrêt salutaire, qui
gêne leur ambition démesurée: mais il sera éternellement confirmé,
avec une profonde reconnaissance, malgré les perturbations provenues
d'une telle antipathie mal dissimulée, soit par la masse sociale, au
profit de laquelle il est directement conçu, soit par le vrai génie
philosophique, qui en peut analyser dignement l'immuable nécessité.
Quoique la véritable supériorité mentale soit certainement la plus
rare et la plus précieuse de toutes, il est néanmoins irrécusable que,
même chez les organismes exceptionnels où elle est convenablement
prononcée, elle ne peut réaliser suffisamment son principal essor
quand elle n'est point subordonnée à une haute moralité, par suite du
peu d'énergie relative des facultés spirituelles dans l'ensemble de
la nature humaine. Sans cette indispensable condition permanente, le
génie, en supposant qu'il puisse être alors entièrement développé,
ce qui serait bien difficile, dégénérera promptement en instrument
secondaire d'une étroite satisfaction personnelle, au lieu de
poursuivre directement cette large destination sociale qui peut seule
lui offrir un champ et un aliment dignes de lui: dès-lors, s'il est
philosophique, il ne s'occupera que de systématiser la société au
profit de ses propres penchans; s'il est scientifique, il se bornera à
des conceptions superficielles, susceptibles de procurer bientôt des
succès faciles et productifs; s'il est esthétique, il produira des
œuvres sans conscience, aspirant, presque à tout prix, à une rapide
et éphémère popularité; enfin, s'il est industriel, il ne cherchera
point des inventions capitales, mais des modifications lucratives. Ces
déplorables résultats nécessaires de l'esprit dépourvu de direction
morale, qui, du moins, malgré qu'ils neutralisent radicalement la
valeur sociale du génie lui-même, ne sauraient entièrement l'annuler,
doivent être évidemment encore plus vicieux chez les hommes secondaires
ou médiocres, à spontanéité peu énergique: alors l'intelligence, qui
ne devrait servir essentiellement qu'à perfectionner la prévision,
l'appréciation, et la satisfaction des vrais besoins principaux de
l'individu et de la société, n'aboutit le plus souvent, dans sa vaine
suprématie, qu'à susciter une insociable vanité, ou à fortifier
d'absurdes prétentions à dominer le monde au nom de la capacité, qui,
ainsi moralement affranchie de toute condition d'utilité générale,
finit par devenir d'ordinaire également nuisible au bonheur privé
et au bien public, comme on ne l'éprouve que trop aujourd'hui. Pour
quiconque a convenablement approfondi la véritable étude fondamentale
de l'humanité, l'amour universel, tel que l'a conçu le catholicisme,
importe certainement encore davantage que l'intelligence elle-même,
dans l'économie usuelle de notre existence, individuelle ou sociale,
parce que l'amour utilise spontanément, au profit de chacun et de tous,
jusqu'aux moindres facultés mentales; tandis que l'égoïsme dénature ou
paralyse les plus éminentes dispositions, dès-lors souvent bien plus
perturbatrices qu'efficaces, quant au bonheur réel, soit privé, soit
public. La profonde sagesse du catholicisme, en constituant enfin la
morale au-dessus de toute l'existence humaine, afin d'en diriger et
contrôler sans cesse les divers actes quelconques, a donc certainement
établi le principe le plus fondamental de la vie sociale, et qui,
quoique momentanément ébranlé ou obscurci par de dangereux sophismes,
surgira toujours finalement, avec une évidence croissante, d'une étude
de plus en plus approfondie de notre véritable nature, surtout quand
le positivisme rationnel aura spontanément dissipé, à ce sujet, les
ténèbres métaphysiques.

Du reste, en considérant, à cet égard, aussi bien que sous tout autre
aspect plus déterminé, l'appréciation morale du catholicisme, il ne
faut jamais oublier que, par suite même de l'indépendance élémentaire
de la morale envers la politique, organisée par la séparation générale
entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, la doctrine
morale a dû dès lors se composer essentiellement d'une suite de
types, destinés surtout, non à formuler immédiatement la pratique
réelle, mais à caractériser convenablement la limite, toujours plus
ou moins idéale, dont notre conduite devait tendre sans cesse à se
rapprocher de plus en plus. La nature et la destination de ces types
moraux sont entièrement analogues à celles des types scientifiques ou
esthétiques, qui, dans toute œuvre rationnellement dirigée, servent
de guide indispensable à nos diverses conceptions, et dont le besoin
se fait sentir jusque dans les plus simples opérations humaines, même
industrielles. On a radicalement méconnu, sous ce rapport, l'esprit
général de la morale catholique, de manière à n'en pouvoir porter que
de faux jugemens philosophiques, lorsqu'on lui a irrationnellement
reproché la prétendue exagération de ses principaux préceptes: il
serait aussi judicieux de critiquer les peintres, par exemple, sur
la perfection chimérique de leurs modèles intérieurs. Il est clair,
en général, que des types quelconques doivent nécessairement dépasser
les réalités correspondantes, puisqu'ils en doivent constituer
les limites idéales, au-dessous desquelles la pratique ne restera
certainement que trop, encore plus dans l'ordre moral que dans
l'ordre intellectuel: ce qui n'empêche nullement, en l'un et l'autre
cas, leur utilité fondamentale, pourvu qu'ils soient convenablement
construits; condition que l'idée même de _limite_, telle que les
géomètres l'ont régularisée, est éminemment propre à définir exactement
aujourd'hui. L'instinct philosophique du catholicisme lui a fait
remplir spontanément, de la manière la plus heureuse, cette condition
indispensable, en le conduisant à faire passer, pour plus d'efficacité
pratique, ses types moraux de l'état abstrait à l'état concret, épreuve
vraiment décisive qui, en un sujet quelconque, manifesterait aussitôt
l'exagération effective des conceptions initiales: c'est ainsi que les
premiers philosophes qui ont ébauché le catholicisme se sont complu
naturellement dans l'application de leur génie social à concentrer
graduellement, sur celui auquel ils rapportaient la fondation
primordiale du système, toute la perfection qu'ils pouvaient concevoir
dans la nature humaine; de manière à l'ériger ensuite en type
universel et actif, alors admirablement adapté à la direction morale
de l'humanité, et dans lequel, en un cas quelconque, les plus chétifs
et les plus éminens pouvaient également trouver des modèles généraux
de conduite réelle; ce type sublime ayant d'ailleurs été admirablement
complété par la conception, encore plus idéale, qui représente, pour
la femme, la plus heureuse conciliation mystique de la pureté avec la
maternité.

Toutes les diverses branches essentielles de la morale universelle ont
reçu du catholicisme des améliorations capitales, qui ne sauraient être
ici spécialement mentionnées, et pour la juste appréciation desquelles
je puis d'ailleurs renvoyer provisoirement aux philosophes catholiques,
surtout à Bossuet et à De Maistre, qui les ont, en général, sainement
jugées. Je dois me borner maintenant à l'indication rapide des plus
importans progrès, dans les trois parties successives qui composent
l'ensemble de la morale, d'abord personnelle, puis domestique, et enfin
sociale, suivant la division établie au cinquantième chapitre.

Consacrant l'opinion unanime des philosophes antérieurs, le
catholicisme a dignement envisagé les vertus individuelles comme la
première base de toutes les autres, en ce qu'elles offrent l'exercice
le plus naturel et le plus décisif à cet ascendant énergique de la
raison sur la passion, d'où dépend tout le perfectionnement moral.
Aussi ne doit-on pas même croire dépourvues d'efficacité sociale,
surtout au moyen-âge, ces pratiques artificielles où l'homme était
poussé à s'imposer volontairement des privations systématiques,
qui, malgré leur inutilité apparente, ont pu constituer d'heureux
auxiliaires permanens de l'éducation morale[22]. Du reste, les
vertus simplement personnelles ont commencé alors à être conçues
directement dans leur destination sociale, tandis que les anciens
les recommandaient surtout à titre de prudence purement relative à
l'individu, isolément considéré: la philosophie positive poursuivra
de plus en plus cette importante transformation, qui tend à ôter à
l'arbitrage de la sagesse privée des habitudes où l'individu est loin
certes d'être seul intéressé. L'humilité, tant reprochée à cette partie
élémentaire de la morale catholique, constitue, au contraire, une
prescription capitale, dont la valeur réelle n'est pas seulement bornée
à ces temps d'orgueilleuse oppression qui en ont mieux manifesté la
nécessité, mais se rapporte, en général, aux vrais besoins moraux de la
nature humaine, où il n'est pas à craindre, sans doute, que l'orgueil
et la vanité soient effectivement jamais trop abaissés: la nouvelle
philosophie sociale confirmera et même perfectionnera nécessairement,
à un haut degré, cet important précepte, en l'étendant spontanément
jusqu'aux supériorités intellectuelles, quoiqu'elle leur ouvre le
plus vaste champ; car, rien n'est assurément plus propre que les
études positives, pour peu, du moins, qu'elles soient convenablement
approfondies et philosophiquement conçues, à faire continuellement
apprécier, en tous sens, la faible portée de notre intelligence,
quelque noble fierté rationnelle que doive d'ailleurs nous inspirer une
satisfaisante découverte de la vérité. Mais je dois surtout signaler,
au sujet de ce premier ordre de prescriptions morales, une dernière
innovation essentielle, heureusement accomplie par le catholicisme, et
dont la philosophie métaphysique a fait méconnaître l'éminente valeur
sociale: je veux dire la réprobation générale du suicide, dont les
anciens, aussi dédaigneux de leur propre vie que de celle d'autrui,
s'étaient si souvent fait un monstrueux honneur, ou du moins une trop
fréquente ressource, plus d'une fois imitée par leurs philosophes,
loin d'en être blâmée. Cette pratique antisociale devait, sans doute,
spontanément décroître avec la prédominance des mœurs militaires;
mais c'est certainement une des gloires morales du catholicisme
d'en avoir convenablement organisé l'énergique condamnation, dont
l'importance, momentanément oubliée aujourd'hui à cause de notre
anarchie intellectuelle, sera certainement toujours confirmée par
une exacte analyse des vrais besoins moraux de la société humaine.
Plus la vie future perd nécessairement de son efficacité morale, plus
il importe, évidemment, que tous les individus soient, autant que
possible, invinciblement attachés à la vie réelle, sans pouvoir en
éluder les douloureuses conséquences par une catastrophe inopinée, qui
laisse à chacun la dangereuse faculté d'annuler, à son gré, la réaction
indispensable que la société a compté exercer sur lui: en sorte que,
d'après des motifs purement humains, le suicide sera un jour non moins
pleinement réprouvé sous le régime positif, comme directement contraire
aux bases générales de la moralité humaine.

    Note 22: Les pratiques hygiéniques imposées par le
    catholicisme, outre leur utilité indirecte pour entretenir de
    salutaires habitudes de soumission morale et de contrainte
    volontaire, se rapportaient directement à l'action générale du
    régime sur l'ensemble de notre nature, dont la haute importance
    n'est plus douteuse aux yeux des bons esprits, et que la saine
    philosophie devra soumettre un jour à une sage discipline
    rationnelle, destinée à réaliser, sous l'assentiment éclairé de
    la raison publique, l'entière efficacité, physique et morale,
    de ce puissant moyen de perfectionnement humain.

L'aptitude morale du catholicisme s'est surtout manifestée dans
l'heureuse organisation de la morale domestique, enfin placée à son
rang véritable, au lieu d'être absorbée par la politique, suivant
le génie de toute l'antiquité. Par la séparation fondamentale entre
l'ordre spirituel et l'ordre temporel, et par l'ensemble du régime
correspondant, on a été conduit, au moyen-âge, à sentir que la vie
domestique devait être désormais la plus importante pour la masse des
hommes, sauf le petit nombre de ceux que leur nature exceptionnelle
et les besoins de la société devaient appeler principalement à la vie
politique, à laquelle les anciens avaient tout sacrifié, parce qu'ils
ne considéraient que les hommes libres dans des populations surtout
composées d'esclaves. Ce soin prépondérant du catholicisme pour la
morale domestique a eu tant d'admirables résultats, que leur analyse
sommaire ne saurait être indiquée ici. Je ne m'arrête donc pas à
considérer l'heureux perfectionnement général de la famille humaine,
sous l'intervention continue de l'influence catholique, pénétrant
spontanément dans les plus intimes relations, où, sans tyrannie, elle
développait graduellement un juste sentiment des devoirs mutuels: et
cependant il serait, par exemple, d'un haut intérêt de mieux apprécier
qu'on ne l'a fait encore comment le catholicisme, tout en consacrant,
de la manière la plus solennelle, l'autorité paternelle, a totalement
aboli le despotisme presque absolu qui la caractérisait chez les
anciens, et qui, dès la naissance, était si fréquemment manifesté
par le meurtre ou l'abandon des nouveaux-nés, encore essentiellement
légitimes hors de la sphère territoriale du monothéisme. Restreint
ici par d'inévitables limites, j'indiquerai seulement ce qui se
rapporte au lien le plus fondamental, envers lequel, après une profonde
appréciation, tous les vrais philosophes finiront, à mon gré, par
reconnaître bientôt, malgré nos graves aberrations actuelles, qu'il
ne reste vraiment à faire rien d'essentiel, si ce n'est de consolider
et de compléter ce que le catholicisme a si heureusement organisé.
Nul ne conteste plus maintenant qu'il n'ait essentiellement amélioré
la condition sociale des femmes, et cependant personne n'a remarqué
qu'il leur a radicalement enlevé toute participation quelconque
aux fonctions sacerdotales, même dans la constitution des ordres
monastiques où il les a admises. On doit ajouter, en outre, pour
fortifier cette importante observation, qu'il leur a, autant que
possible, pareillement interdit la royauté, dans tous les pays où son
influence politique a pu être suffisamment réalisée, en modifiant, dans
des vues d'aptitude, l'hérédité purement théocratique, où la caste
dominait d'abord absolument. Ces incontestables restrictions doivent
faire comprendre que le perfectionnement opéré par le catholicisme
a surtout consisté, quant aux femmes, en les concentrant davantage
dans leur existence essentiellement domestique, à garantir la juste
liberté de leur vie intérieure, et à consolider leur situation, en
consacrant l'indissolubilité fondamentale du mariage; tandis que, même
chez les Romains, la répudiation facultative altérait gravement, au
détriment des femmes, l'état de pleine monogamie. Vainement arguë-t-on
de quelques dangers exceptionnels ou secondaires, dont la réalité est
trop incontestable, pour déprécier aujourd'hui cette indispensable
fixité, si heureusement adaptée, en général, aux vrais besoins de notre
nature, où la versatilité n'est pas moins pernicieuse aux sentimens
qu'aux idées, et sans laquelle notre courte existence se consumerait
en une suite interminable et illusoire de déplorables essais, où
l'aptitude caractéristique de l'homme à se modifier conformément
à toute situation vraiment immuable serait radicalement méconnue,
malgré son importance extrême chez les organismes peu prononcés, qui
composent l'immense majorité. L'obligation de conformer sa vie à une
insurmontable nécessité, loin d'être réellement nuisible au bonheur de
l'homme, en constitue ordinairement, au contraire, pour peu que cette
nécessité soit tolérable, l'une des plus indispensables conditions, en
prévenant ou contenant l'inconstance de nos vues et l'hésitation de nos
desseins; la plupart des individus étant bien plus propres à poursuivre
l'exécution d'une conduite dont les données fondamentales sont
indépendantes de leur volonté, qu'à choisir convenablement celle qu'ils
doivent tenir: on reconnaît aisément, en effet, que notre principale
félicité morale se rapporte à des situations qui n'ont pu être
choisies, comme celles, par exemple, de fils et de père. En indiquant,
au chapitre suivant, les graves atteintes que le protestantisme a tenté
d'apporter à l'institution fondamentale du mariage catholique, j'aurai
lieu de faire plus directement sentir que la dangereuse faculté du
divorce, loin de perfectionner une telle institution, au profit réel
d'aucun sexe, tendrait, au contraire, si elle pouvait s'introduire
réellement dans les mœurs modernes, à constituer une imminente
rétrogradation morale, en donnant une trop libre carrière aux appétits
les plus énergiques, dont la répression continue, combinée avec une
légitime satisfaction, doit nécessairement augmenter à mesure que
l'évolution humaine s'accomplit, comme je l'ai établi, en principe, à
la fin du volume précédent. Renfermant à jamais les femmes dans la vie
domestique, le catholicisme a d'ailleurs si intimement lié les deux
sexes, que, d'après les mœurs d'abord organisées sous son influence,
l'épouse acquiert nécessairement un droit imprescriptible, et même
indépendant de sa conduite propre, à participer, sans aucune condition
active, non-seulement à tous les avantages sociaux de celui qui l'a
une fois choisie, mais aussi, autant que possible, à la considération
dont il jouit: il serait certes difficile d'imaginer une disposition
praticable qui favorisât davantage le sexe nécessairement dépendant.
Loin de tendre à la chimérique émancipation, et à l'égalité non moins
vaine, qu'on rêve aujourd'hui pour lui, la civilisation, développant,
au contraire, les différences essentielles des sexes aussi bien que
toutes les autres, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent,
enlève de plus en plus aux femmes toutes les fonctions qui peuvent
les détourner de leur vocation domestique. On ne peut, sans doute,
mieux juger, à cet égard, de la vraie tendance universelle qu'en
examinant ce qui se passe dans les classes élevées de la société,
où les femmes ont pu suivre plus aisément leur véritable destinée,
et qui doivent, par conséquent, offrir, à cet égard, une sorte de
type spontané, vers lequel convergeront ultérieurement, autant que
possible, tous les autres modes d'existence: or, on saisit ainsi
directement la loi générale de l'évolution sociale en ce qui concerne
les sexes, et qui consiste à dégager de plus en plus les femmes de
toute occupation étrangère à leurs fonctions domestiques, de manière,
par exemple, à faire un jour repousser, comme honteuse pour l'homme,
dans tous les rangs sociaux, ainsi qu'on le voit déjà chez les plus
avancés, la pratique des travaux pénibles par les femmes, dès-lors
partout réservées, d'une manière de plus en plus exclusive, à leurs
nobles attributions caractéristiques d'épouse et de mère. Quoique je ne
puisse pas même ébaucher ici la série spéciale d'observations sociales
propre à confirmer irrécusablement ce principe général, d'ailleurs
si conforme à la vraie connaissance de notre nature, mais qui ne
saurait être convenablement établi que dans mon traité particulier de
philosophie politique, j'espère cependant que cette rapide indication,
quelque imparfaite qu'elle doive être, suffira pour faire déjà sentir
aux meilleurs esprits que, hors d'une telle tendance élémentaire, qui
reste désormais à consolider et à compléter chez toutes les classes
quelconques de la société moderne, il ne peut exister, en réalité,
de moyens efficaces d'améliorer la condition actuelle des femmes que
ceux qui résulteront spontanément de la régénération rationnelle de
l'éducation humaine, chez l'un et l'autre sexe, sous l'ascendant
ultérieur de la philosophie positive.

Considérant enfin la morale sociale proprement dite, il serait certes
superflu de constater expressément ici l'influence capitale du
catholicisme pour modifier le patriotisme, énergique mais sauvage, qui
animait seul les anciens, par le sentiment plus élevé de l'humanité ou
de la fraternité universelle, si heureusement vulgarisé par lui sous
la douce dénomination de charité. Sans doute, la nature des doctrines,
et les antipathies religieuses qui en résultaient, restreignaient
beaucoup, en réalité, cette hypothétique universalité d'affection,
essentiellement limitée d'ordinaire aux populations chrétiennes; mais,
entre ces limites, les sentimens de fraternité des différens peuples
étaient puissamment développés, outre la foi commune qui en était
le principe, par leur uniforme subordination habituelle à un même
pouvoir spirituel, dont les membres, malgré leur nationalité propre,
se sentaient spontanément concitoyens de toute la chrétienté: on a
justement remarqué que l'amélioration des relations européennes, le
perfectionnement du droit international, et les conditions d'humanité
de plus en plus imposées à la guerre elle-même, remontent, en effet,
jusqu'à cette époque où l'influence catholique liait directement
toutes les parties de l'Europe. Dans l'ordre intérieur de chaque
nation, les devoirs généraux qui se rattachent à ce grand principe
catholique de la fraternité ou de la charité universelles, et qui
n'ont aujourd'hui perdu momentanément leur principale efficacité que
par suite de l'inévitable décadence du système théologique qui les
imposait, ont graduellement tendu à constituer, par leur nature, le
moyen le moins imparfait de remédier, autant que possible, surtout
en ce qui concerne la répartition des richesses, aux inconvéniens
inséparables de l'état social, et dont, à l'aveugle imitation des
anciens, on cherche aujourd'hui la vaine solution dans des mesures
purement matérielles ou politiques, aussi impuissantes que tyranniques,
et susceptibles de conduire aux plus graves perturbations sociales.
Il est clair, en principe, que la seule séparation rationnelle des
deux pouvoirs, organisant la haute indépendance de la morale envers
la politique, peut permettre, dans l'avenir, comme dans le passé,
d'imposer à chacun, sans danger pour l'économie temporelle de la
société, l'obligation impérieuse, mais purement morale, d'employer
directement sa fortune, et tous ses autres avantages quelconques, en
raison de sa position, au soulagement de ses semblables; tandis que
la philanthropie métaphysique n'a pu réaliser jusqu'ici, à cet égard,
d'autre solution pratique que d'instituer des cachots pour ceux qui
demandent du pain. Telle fut l'heureuse source de tant d'admirables
fondations, destinées à l'adoucissement varié des misères humaines,
et que la politique métaphysique a eu l'étrange courage de condamner,
au nom de la prétendue science de l'économie politique, tandis qu'il
reste, au contraire, aujourd'hui, en les réorganisant, à les étendre et
à les compléter; institutions totalement inconnues à l'antiquité, et
d'autant plus merveilleuses, qu'elles provinrent presque toujours des
dons volontaires d'une munificence privée, à laquelle la coopération
publique se joignait rarement. En développant, au plus haut degré
compatible avec l'imperfection radicale de la philosophie théologique,
le sentiment universel de la solidarité sociale, le catholicisme n'a
pas négligé celui de la perpétuité, qui en constitue, par sa nature,
l'indispensable complément, en liant tous les temps aussi bien que tous
les lieux, comme je l'ai indiqué ailleurs. Telle était la destination
générale de ce grand système de commémoration usuelle, si heureusement
construit par le catholicisme, à l'imitation judicieuse du polythéisme.
Si un semblable sujet pouvait ici être suffisamment examiné, il
serait aisé de faire admirer les sages précautions introduites par le
catholicisme, et ordinairement respectées, pour que la béatification,
remplaçant ainsi l'apothéose, atteignît plus complétement encore à sa
principale destination sociale, en évitant les honteuses dégénérations
où la confusion radicale des deux pouvoirs élémentaires avait entraîné,
à cet égard, aux temps de décadence, les Grecs et surtout les Romains;
en sorte que cette noble récompense n'a été, en effet, presque jamais
décernée, pendant la majeure partie de l'époque catholique, qu'à des
hommes plus ou moins dignes, éminens ou utiles, soit moralement,
soit même intellectuellement, toujours choisis, avec une entière
impartialité, parmi toutes les classes sociales, depuis les plus
éminentes jusqu'aux plus inférieures. Il est d'ailleurs évident que
le régime positif remplira spontanément cette attribution capitale
avec bien plus de perfection et de liberté encore, puisqu'il pourra
l'étendre habituellement, non-seulement à tous les modes possibles de
l'activité humaine, mais aussi à tous les temps et à tous les lieux,
sans être arrêté par aucune étroite dissidence de doctrine, parce
que, seule susceptible d'envelopper réellement l'ensemble continu de
l'humanité totale dans sa vaste unité, aussi complète qu'irrécusable,
sa philosophie est exclusivement propre à reconnaître et à glorifier
toute vraie participation quelconque à la grande évolution de notre
espèce. L'obligation de damner Homère, Aristote, Archimède, etc.,
devait être certes bien douloureuse à tout philosophe catholique; et
néanmoins elle était strictement imposée par l'imparfaite nature du
système: il n'y a que le positivisme qui puisse tout apprécier, sans
cependant rien compromettre.

Telle est la faible indication sommaire qui doit disposer le lecteur
à comprendre, d'après les principes que j'ai établis, l'immense
régénération morale que le catholicisme a accomplie, au moyen-âge,
autant que le permettaient le caractère de cette phase sociale et la
philosophie qu'il a été forcé d'employer: en sorte que son immortelle
ébauche a suffisamment manifesté la vraie nature de cette grande
opération, ainsi que l'esprit général qui doit y présider, et les
principales conditions à remplir, laissant seulement à reconstruire
désormais, d'après une philosophie plus réelle et plus stable,
l'ensemble fondamental de cet admirable édifice. Il ne nous reste
plus maintenant, afin d'avoir convenablement apprécié le régime
monothéique, dont l'analyse sociale, d'abord politique, ensuite morale,
est ainsi terminée, qu'à juger enfin, d'une manière générale, ses
vrais attributs intellectuels, dont les deux chapitres suivans devront
ensuite manifester les grandes conséquences sociales, qui, prolongées
jusqu'à notre époque, la rattachent directement à ce berceau nécessaire
de toute la civilisation moderne. On doit aisément concevoir, en effet,
d'après l'ensemble des considérations déjà exposées dans ce chapitre,
que l'importance prépondérante de la mission sociale que nous venons
de reconnaître à ce régime a dû long-temps contenir le développement
direct de ses propriétés mentales, qui n'ont pu se manifester
pleinement que par leurs suites ultérieures, quand ce système,
éminemment transitoire, était déjà en pleine décomposition politique;
ce qui a dû empêcher la juste détermination générale de ces caractères
intellectuels, dont la vraie source primitive était ainsi trop peu
marquée, quoique tout le mouvement spirituel des temps modernes
remonte incontestablement, comme je l'expliquerai, jusqu'à ces temps
mémorables, si irrationnellement qualifiés de ténébreux par une vaine
critique métaphysique, dont le protestantisme fut le premier organe.

Notre théorie explique facilement le retard considérable du mouvement
intellectuel correspondant au système monothéique du moyen-âge,
sans exiger que, méconnaissant, à cet égard, les vrais attributs
caractéristiques d'un tel système, on lui suppose, envers les progrès
de l'esprit humain, une antipathie radicale, peu compatible avec sa
nature, et qui n'a pu exister, même à un degré beaucoup moindre qu'on
ne le croit communément, que dans son âge de décadence prononcée,
lorsque, attaqué de toutes parts, il devait être presque uniquement
occupé du soin difficile de sa propre conservation, comme je
l'indiquerai au chapitre suivant. Il est d'ailleurs évident qu'on a
fort exagéré, sous ce rapport, l'influence des invasions germaniques,
en leur attribuant surtout ce mémorable ralentissement de l'évolution
intellectuelle pendant la majeure partie du moyen-âge, puisqu'il
avait certainement précédé de plusieurs siècles ces bouleversemens
politiques. Deux observations historiques, également décisives, l'une
de temps, l'autre de lieu, dont l'exactitude est aussi incontestable
que l'importance, doivent mettre sur la voie de la véritable
explication de ce phénomène remarquable, jusqu'à présent si mal
compris: car, d'un côté, le prétendu réveil d'une intelligence qui,
quoique ayant dû changer la direction de son activité, ne s'était
jamais engourdie, c'est-à-dire, en réalité, l'accélération du mouvement
mental, suivit immédiatement l'époque de la pleine maturité du régime
catholique, au onzième siècle, et s'accomplit d'abord pendant son
principal ascendant social; d'une autre part, ce fut au centre même
de cet ascendant, et presque sous les yeux de la suprême autorité
sacerdotale, que se manifesta d'abord une telle accélération, puisqu'il
est impossible de méconnaître, au moyen-âge, l'éclatante supériorité
de l'Italie, sous quelque aspect intellectuel qu'on l'envisage,
philosophique, scientifique, esthétique, et même industriel: double
indice irrécusable de l'aptitude nécessaire du catholicisme à seconder
alors l'essor général de l'esprit humain. Une étude approfondie
du ralentissement antérieur montre avec évidence qu'il avait été
essentiellement dû à l'importance prépondérante de l'opération
fondamentale qui avait consisté à organiser graduellement le régime
monothéique du moyen-âge, dont la longue et difficile élaboration
devait certainement, jusqu'à ce qu'elle fût suffisamment accomplie,
absorber, d'une manière à peu près exclusive, les plus grandes forces
intellectuelles, et commander, plus qu'aucun autre sujet quelconque,
l'attention et l'estime publiques: de façon à laisser la direction
provisoire du mouvement mental proprement dit à des esprits peu
éminens, excités par de moindres encouragemens habituels, en un temps
où d'ailleurs l'état général de notre évolution spirituelle ne pouvait
guère comporter, en aucun genre, des progrès immédiats d'une haute
portée, et ne permettait que la conservation essentielle, accompagnée
d'améliorations secondaires, des résultats déjà obtenus. Telle est
l'explication simple et rationnelle de cette apparente anomalie, qui ne
suppose, comme on le voit, ni dans les hommes ni dans les institutions,
ni même dans les évènemens, aucune tendance radicale, systématique
ou involontaire, à la compression de l'esprit humain, et qui en
rattache directement le principe spontané à l'inévitable obligation
d'appliquer toujours les plus hautes capacités aux opérations exigées,
à chaque époque, par les plus grands besoins de l'humanité, qui certes
ne pouvait alors rien offrir de plus digne de l'intérêt capital de
tous les penseurs que le développement progressif des institutions
catholiques. Quand le système est enfin parvenu, sous Hildebrand, à
sa pleine maturité sociale, et après que les principales difficultés
relatives à son application politique eurent été surmontées, autant du
moins que le comportait la nature des temps et celle des doctrines,
le mouvement intellectuel, qui, quoiqu'on en ait dit, n'avait jamais
été un seul instant interrompu, reprit spontanément une activité
nouvelle; et, appelant, à son tour, d'une manière de plus en plus
prononcée, l'emploi des capacités prépondérantes, ainsi que l'attention
universelle, il réalisa graduellement les immenses progrès que nous
devrons apprécier dans la cinquante-sixième leçon. L'influence que l'on
attribue communément aux Arabes sur cette mémorable recrudescence, a
été certainement très exagérée, quoiqu'elle ait dû réellement hâter
un peu l'essor spontané qui devait alors se manifester. Du reste,
cette influence secondaire, convenablement étudiée, perd le caractère
essentiellement accidentel qu'elle conserve encore chez les meilleurs
esprits, quand on envisage directement les principaux caractères de
l'évolution arabe. Quoique Mahomet[23] ait tenté, par une imitation
trop peu rationnelle, d'organiser le monothéisme chez une nation
qui n'y était pas, à beaucoup près, convenablement préparée, ni au
spirituel, ni au temporel, et que, par suite, cette tentative n'ait
pu suffisamment produire les principaux résultats sociaux propres
à une telle transformation, et surtout cette division fondamentale
des deux pouvoirs élémentaires qui doit la caractériser dans les cas
vraiment favorables; quoique ce mémorable ébranlement n'ait pu ainsi
aboutir directement qu'à la plus monstrueuse concentration politique,
par la constitution d'une sorte de théocratie militaire; cependant,
les propriétés mentales inhérentes au monothéisme n'ont pu y être
entièrement annulées, et ont dû même s'y développer d'abord avec
d'autant plus de rapidité que cette imperfection radicale du régime
correspondant en a rendu l'essor très facile, sans exiger la longue
et pénible élaboration qui a été nécessaire au catholicisme, et en
laissant dès-lors naturellement disponibles, presque dès l'origine,
les principales capacités spirituelles pour la culture purement
intellectuelle, dont les germes y étaient déjà spontanément déposés,
d'après la tendance antérieure du mouvement philosophique vers
l'Orient, depuis que l'Occident était absorbé par le développement du
système catholique. C'est ainsi que les Arabes se sont trouvés propres
à figurer honorablement dans cette sorte d'interrègne occidental, sans
que leur intervention ait été toutefois radicalement indispensable pour
opérer, à cet égard, la transition générale, essentiellement spontanée,
de l'évolution grecque à notre évolution moderne. L'ensemble de ces
considérations explique donc, d'une manière pleinement satisfaisante,
pourquoi le régime monothéique du moyen-âge devait développer aussi
tardivement ses principales propriétés intellectuelles, dont cet
inévitable délai naturel ne saurait faire contester la réalité ni
l'importance. Mais il prouve, en même temps, que, par une coïncidence
nécessaire, ci-après spécialement motivée, cette dernière influence
fondamentale n'a pu devenir essentiellement efficace que lorsque la
décadence générale de ce système avait déjà véritablement commencé.
Ainsi, son appréciation directe doit être naturellement renvoyée aux
deux chapitres suivans, destinés à examiner soit cette désorganisation
graduelle, soit l'élaboration progressive des nouveaux éléments
sociaux; double grande série des résultats nécessaires de l'action
générale d'un tel système, quoique la source réelle en soit trop
méconnue. Tels sont les motifs évidens qui nous obligent ici à indiquer
seulement, de la manière la plus sommaire, le principe général de cette
influence mentale, sous chacun des quatre aspects essentiels qui lui
sont propres.

    Note 23: Suivant les prescriptions logiques préalablement
    établies au début de ce volume, nous ne pouvons ici considérer
    le mahométisme que relativement à la principale évolution
    sociale, dès-lors essentiellement accomplie en Occident.
    L'action capitale qu'il a exercée sur l'Orient est d'une toute
    autre nature, et, le plus souvent, très favorable à l'essor des
    civilisations correspondantes, surtout dans l'Inde, et encore
    plus dans les grandes îles malaises.

Sous le point de vue philosophique proprement dit, l'aptitude
intellectuelle du catholicisme est aussi éminente que mal appréciée.
Nous avons déjà considéré l'extrême importance sociale du mémorable
système d'éducation universelle qu'il parvint à organiser jusque chez
les classes les plus inférieures des populations européennes; comme
l'a d'ailleurs honorablement tenté, à son exemple, le monothéisme
de Mahomet. Or, quelque imparfaite que doive sembler aujourd'hui la
philosophie purement théologique qui se trouvait ainsi vulgarisée,
elle a, dans l'ordre mental, long-temps exercé une très heureuse
influence sur le développement intellectuel de la masse des nations
civilisées, dès-lors régulièrement assujéties, d'une manière continue
ou fréquemment périodique, à un certain exercice spirituel, pleinement
adapté à leur situation, et aussi propre à élever leurs idées au-dessus
du cercle borné de leur vie matérielle qu'à épurer leurs sentimens
habituels; on ne peut convenablement sentir l'utilité d'une telle
action que par l'appréciation comparative des cas où elle n'existe
point, sans être autrement remplacée. L'efficacité de cet enseignement
élémentaire devait être alors d'autant plus grande qu'il répandait des
notions saines, quoique empiriques, sur la nature morale de l'homme,
et même une certaine ébauche, vague et étroite, mais réelle à quelques
égards, de l'appréciation historique de l'humanité, spontanément
rattachée à l'histoire générale de l'église. Il est même évident que
c'est ainsi que la grande notion philosophique du progrès humain a
commencé à surgir universellement, quelque insuffisante ou vicieuse
qu'elle dût être alors, par suite des efforts naturels du catholicisme
pour démontrer sa supériorité fondamentale sur les divers systèmes
antérieurs, qui d'ailleurs ne pouvaient ainsi manquer d'être le plus
souvent très mal appréciés: tous ceux qui savent convenablement mesurer
les difficultés et les conditions d'une première ébauche, surtout en un
tel temps et pour un tel sujet, sentiront, j'espère, la valeur de cet
heureux aperçu primitif, malgré son extrême imperfection inévitable.
Enfin, on ne peut douter que l'influence de cette éducation catholique,
fournissant à chaque individu le moyen, et, à certains égards, le droit
de juger tous les actes humains, personnels ou collectifs, d'après
une doctrine fondamentale, en harmonie avec la division générale
des deux pouvoirs élémentaires, n'ait ultérieurement concouru à
développer l'esprit universel de discussion sociale qui caractérise
les peuples modernes, et qui ne pouvait habituellement exister chez
les subordonnés tant qu'a duré la confusion des deux puissances;
quoique cet esprit, dont on a trop injustement oublié la première
source, dût d'ailleurs être long-temps contenu par l'indispensable
discipline intellectuelle que prescrivait impérieusement la nature
vague et arbitraire de la philosophie théologique. A ces éminens
attributs, principalement relatifs aux masses, il faut d'abord joindre,
pour les esprits cultivés, le libre développement que le régime
catholique a presque toujours permis, sauf quelques luttes passagères,
à la philosophie métaphysique, habituellement menacée par le régime
polythéique, et que le catholicisme a tant protégée, malgré la tendance
qu'elle devait bientôt manifester à l'ébranlement radical de ce
système, sous lequel son extension directe aux questions morales et
sociales a certainement commencé, comme je l'expliquerai: pour rendre
pleinement incontestable cette disposition libérale du catholicisme,
il suffirait de rappeler l'admirable accueil, d'ailleurs si justement
mérité, que sut faire ce moyen-âge tant décrié à la partie de beaucoup
la plus avancée de la philosophie grecque, c'est-à-dire à la doctrine
du grand Aristote, qui certes avait dû être jusque alors infiniment
moins goûtée, même chez les Grecs. On doit, en second lieu, noter aussi
l'immense service philosophique spontanément rendu par le système
catholique à la raison humaine, en vertu de sa division fondamentale
des deux pouvoirs sociaux, qui, mentalement envisagée, constituait une
indispensable condition préalable de la formation ultérieure d'une
véritable science sociale, par l'heureuse séparation rationnelle qui
en devait résulter entre la théorie et la pratique politiques, et sans
laquelle les spéculations sociales n'auraient jamais pu prendre un
essor indépendant, si ce n'est sous la vaine forme d'utopies plus ou
moins chimériques: quoique cette dernière propriété ne puisse commencer
que de nos jours à recevoir sa réalisation définitive, je n'en devais
pas moins signaler avec reconnaissance la vraie source primitive, dont
les produits trop détournés et trop lointains ne sont presque jamais
rapportés à leur véritable origine, par ceux même qui les utilisent le
plus.

L'influence purement scientifique du catholicisme ne fut certainement
pas moins salutaire que son action philosophique. Sans doute le
monothéisme lui-même ne saurait être pleinement compatible avec
le sentiment rationnel de l'invariabilité fondamentale des lois
naturelles, toujours compromise nécessairement, d'une manière sinon
réelle, au moins virtuelle, par toute subordination théologique des
divers phénomènes à des volontés souveraines, quelque régulières
qu'on soit conduit à les supposer par les progrès croissans de la
véritable science: et en effet, à un certain degré du développement
humain, la doctrine monothéique constitue le seul obstacle essentiel
à l'irrésistible conviction qu'une expérience très prolongée tend
à produire universellement à cet égard, comme on a dû le constater
fréquemment dans les diverses parties de ce Traité, et comme j'aurai
lieu bientôt de l'expliquer historiquement. Mais, au moyen-âge,
notre intelligence étant certainement fort éloignée encore d'une
telle situation, le régime monothéique, loin de comprimer l'essor
scientifique correspondant, devait, au contraire, l'encourager très
heureusement, en le dégageant enfin spontanément des immenses entraves
que le polythéisme lui présentait de toutes parts; puisque les
tentatives scientifiques n'avaient pu être jusque alors poursuivies,
sauf l'essor initial des simples spéculations mathématiques, sans
choquer presque continuellement, d'une manière plus ou moins
dangereuse, des explications théologiques qui s'étendaient, pour
ainsi dire, aux moindres détails de tous les phénomènes: tandis que
le monothéisme, en concentrant l'action surnaturelle, ouvrait enfin
à l'esprit scientifique un accès beaucoup plus libre dans cette
étude secondaire, où il n'avait plus à lutter contre une doctrine
sacrée spéciale, pourvu qu'il respectât les formules, dès-lors
vagues et générales, qui s'y rapportaient; et il pouvait même être
directement soutenu par une disposition religieuse à la sincère
admiration particulière de la sagesse providentielle, qui n'a dû
exercer que beaucoup plus tard une influence vraiment rétrograde ou
stationnaire. Au point déjà atteint par notre grande démonstration
historique, je croirais superflu d'établir expressément que le
régime monothéique, comparé au précédent, constitue une diminution
intellectuelle très prononcée de l'esprit religieux, comme le régime
polythéique l'avait opéré, en son temps, envers le régime fétichique:
cette progression est maintenant évidente. Outre les restrictions
capitales, précédemment caractérisées à une autre fin, auxquelles le
catholicisme a soigneusement assujéti l'esprit d'inspiration divine,
on voit également, par la suppression spontanée des oracles et des
prophéties, dont l'antiquité était inondée, et par le caractère, de
plus en plus exceptionnel, imprimé aux apparitions et aux miracles, que
le catholicisme, au temps de sa prépondérance, s'est noblement efforcé
d'agrandir, aux dépens de l'esprit théologique, le domaine d'abord
si étroit de la raison humaine, autant que pouvait le permettre
la nature même de la doctrine qui servait de base à sa domination
sociale. D'après ces diverses propriétés incontestables, et sans
parler d'ailleurs des évidentes facilités que l'existence sacerdotale
devait alors offrir à la culture intellectuelle, il est aisé de
concevoir l'heureuse influence que le régime monothéique du moyen-âge
a dû exercer sur l'essor correspondant des principales sciences
naturelles, qui sera spécialement apprécié dans la cinquante-sixième
leçon: soit par la création de la chimie, fondée sur la conception
préalable d'Aristote relative aux quatre élémens, et soutenue par les
énergiques chimères qui pouvaient seules alors stimuler suffisamment
l'expérimentation naissante; soit par les notables progrès de
l'anatomie, si entravée dans toute l'antiquité, malgré les premiers
encouragemens spontanés que j'ai signalés au chapitre précédent; soit
aussi par le développement continu des spéculations mathématiques
antérieures et des connaissances astronomiques qui s'y rattachaient,
développement alors aussi marqué que le comportait essentiellement
l'état de la science, comme j'aurai lieu de l'expliquer, et que
caractérisent, d'une manière si mémorable, deux grands perfectionnemens
corelatifs, l'essor de l'algèbre, à titre de branche distincte de
l'ancienne arithmétique[24], et celui de la trigonométrie, trop
imparfaite et trop bornée chez les Grecs pour les besoins croissans de
l'astronomie.

    Note 24: Personne n'ignore ni l'heureuse innovation réalisée,
    au moyen-âge, dans les notations numériques, ni la part
    incontestable de l'influence catholique à cet important progrès
    de l'arithmétique. Un géomètre distingué, qui s'occupe, avec
    autant de succès que de modestie, de la véritable histoire
    mathématique (M. Chasles), a très utilement confirmé, dans ces
    derniers temps, par une sage discussion spéciale, au sujet de
    ce mémorable perfectionnement, l'aperçu rationnel que devait
    naturellement inspirer la saine théorie du développement
    humain, en prouvant qu'on y doit voir surtout, non une
    importation de l'Inde par les Arabes, mais un simple résultat
    spontané du mouvement scientifique antérieur, dont on peut
    suivre aisément la tendance graduelle vers une telle issue
    par des modifications successives, en partant des notations
    primitives d'Archimède et des astronomes grecs.

Quant à l'influence esthétique propre au régime monothéique du
moyen-âge, quoiqu'elle n'ait dû, ainsi que les deux précédentes, se
développer surtout que dans la période immédiatement suivante il est
néanmoins impossible d'en méconnaître l'éminente portée, en pensant
au progrès capital de la musique et de l'architecture pendant cette
mémorable époque. C'est alors, en effet, que l'art du chant prend
un nouveau caractère fondamental, par l'introduction des notations
musicales, et surtout par le développement de l'harmonie, qui s'y
trouve d'ailleurs directement lié; il en est de même, et d'une
manière encore plus sensible, pour la musique instrumentale, qui,
en ces temps de prétendue barbarie, acquit une admirable extension,
par la création de son organe le plus puissant et le plus complet:
il serait certes superflu de signaler expressément, dans ce double
perfectionnement, l'évidente participation de l'influence catholique.
Son efficacité n'est pas moins prononcée dans le progrès général de
l'architecture, esthétiquement envisagée, indépendamment de la nouvelle
direction imprimée aux constructions usuelles, en vertu du changement
qu'éprouvait graduellement l'existence sociale, où d'habituelles
relations privées succédant, avec les mœurs catholiques et féodales,
à l'isolement caractéristique de la vie intérieure chez les anciens,
devaient spontanément déterminer un système d'habitations plus propre à
faciliter les communications individuelles. Jamais les pensées et les
sentimens de notre nature morale n'ont pu obtenir une aussi parfaite
expression monumentale que celle alors réalisée par tant d'admirables
édifices religieux, qui, malgré l'irrévocable extinction des croyances
correspondantes, inspireront toujours, à tous les vrais philosophes,
une délicieuse émotion de profonde sympathie sociale. Le polythéisme,
dont le culte était tout extérieur aux temples, ne pouvait évidemment
comporter une telle perfection, nécessairement réservée au système
qui organisait un enseignement universel, complété par une habitude
continue de méditations personnelles: on a certainement fort exagéré,
à ce sujet, comme envers les sciences, l'influence des importations
arabes, qui d'ailleurs est ici, comme là, aisément explicable;
puisque le monothéisme musulman ayant dû éprouver naturellement les
mêmes besoins essentiels, a dû spontanément déterminer de semblables
tendances; quoique son défaut radical d'originalité doive rendre,
en général, très suspecte, à l'un et à l'autre titre, sa prétendue
antériorité de perfectionnement, du reste également motivée, pour
les deux cas, en ce qu'elle a de réel, par la plus grande facilité
de son essor mental, ci-dessus caractérisée dans sa principale
cause politique. Relativement à la poésie, il suffirait de nommer
le sublime Dante pour constater avec éclat l'aptitude immédiate du
régime que nous considérons, malgré le ralentissement notable qu'a dû
spécialement produire, à cet égard, la longue et pénible élaboration
des langues modernes; d'ailleurs le caractère trop équivoque et trop
peu stable de l'état social correspondant présentait alors de puissans
obstacles à l'essor des plus profondes impressions poétiques, qui n'y
pouvaient suffisamment trouver une inspiration directe et spontanée:
nous avons déjà hautement reconnu, dans le chapitre précédent,
l'aptitude supérieure qui, sous ce rapport, caractérise jusqu'à
présent le polythéisme, dont les plus puissants génies n'ont pu encore
convenablement affranchir la poésie moderne; du reste, l'appréciation
de l'époque suivante, qui, en ce sens, aussi bien qu'en tous les
autres, n'a fait que développer graduellement les germes introduits
au moyen-âge, achèvera de dissiper spécialement tous les doutes qui
pourraient encore subsister à ce sujet.

Envisageant enfin le mouvement mental imprimé par ce système social
sous l'aspect le moins élevé et le plus universel, c'est-à-dire quant
à l'essor industriel, nous devons encore davantage ajourner son examen
propre, si évidemment réservé aux temps ultérieurs, à partir de
l'émancipation personnelle. Mais on ne saurait douter, en principe,
que le plus grand perfectionnement réalisable dans l'industrie
humaine devait consister en une sage abolition graduelle du servage,
accompagnée de l'affranchissement progressif des communes proprement
dites, alors accomplis sous l'heureuse tutelle d'un tel régime, comme
je l'expliquerai plus tard, et qui constituèrent la base nécessaire de
tous les immenses succès postérieurs. Nous devrons surtout remarquer,
quand notre marche rationnelle nous conduira directement à une telle
analyse, le nouveau caractère général, déjà utile à signaler ici, que
dut dès-lors prendre de plus en plus l'industrie humaine, et qui fut en
harmonie fondamentale avec une telle origine; c'est-à-dire la tendance
progressive à l'économie des efforts humains, de plus en plus remplacés
par les forces extérieures, dont les anciens faisaient réellement si
peu d'usage. Cette substitution caractéristique, principale source
de l'admirable essor de l'industrie moderne, remonte certainement à
cette mémorable époque, où elle ne fut pas seulement inspirée par
l'influence, encore trop imparfaite, de l'étude rationnelle de la
nature, devenue ensuite si importante à cet égard. Elle dut alors
principalement résulter de la nouvelle stimulation sociale, non
moins directe qu'énergique, que devait produire, sous ce rapport, la
situation fondamentale, jusque alors inouïe, où le monde catholique
et féodal se plaçait de plus en plus par suite de l'émancipation
personnelle des travailleurs immédiats, qui devait tendre évidemment à
imposer, avec un ascendant croissant, l'impérieuse obligation générale
d'épargner les moteurs humains, en utilisant toujours davantage les
divers agens physiques, soit animés, soit même inorganiques: cette
tendance est très nettement marquée, dès l'origine, par plusieurs
inventions mécaniques dont l'histoire est maintenant trop oubliée, et
entre autres par les moulins à eau, et surtout à vent. Il n'est pas
douteux que l'existence générale de l'esclavage constituait, chez les
anciens, encore plus que l'extrême imperfection de leurs connaissances
réelles, le principal obstacle à l'emploi étendu des machines, dont
la nécessité ne pouvait être suffisamment comprise tant qu'on pouvait
ainsi disposer, pour l'exécution des divers travaux matériels, d'une
provision presque indéfinie de forces musculaires intelligentes.
C'est ainsi que la solidarité nécessaire qui lie profondément l'un à
l'autre tous les divers aspects de l'existence humaine, individuelle
ou sociale, rendrait impossible toute histoire purement industrielle
de l'humanité, conçue isolément de son histoire universelle, comme je
l'ai établi, en général, au quarante-huitième chapitre. Du reste, il
est aisé de sentir à ce sujet, aussi bien qu'à tant d'autres titres
déjà signalés, combien était alors indispensable l'active intervention
continue de la discipline catholique pour contenir ou corriger l'action
délétère de la doctrine théologique qui, surtout à l'état monothéique,
doit tendre spontanément à proscrire toute grande modification
industrielle du monde extérieur, en y faisant voir une sorte d'attentat
sacrilége à l'optimisme providentiel, remplaçant le fatalisme
polythéique: cette funeste conséquence naturelle de l'esprit religieux
eût, à cette époque, profondément entravé l'essor industriel, sans la
persévérante sagesse du sacerdoce catholique.

Tels sont les rapides aperçus qui suffisent ici à caractériser
sommairement les éminentes propriétés intellectuelles du régime
monothéique du moyen-âge, en attendant que leurs principaux résultats
ultérieurs puissent être convenablement appréciés, et qui déjà
doivent, sans doute, faire spontanément ressortir l'ingrate injustice
de cette frivole philosophie qui conduit, par exemple, à qualifier
irrationnellement de barbare et ténébreux le siècle mémorable où
brillèrent simultanément, sur les divers points principaux du monde
catholique et féodal, saint Thomas d'Aquin, Albert-le-Grand, Roger
Bacon, Dante, etc. L'analyse fondamentale de ce régime, d'abord
convenablement opérée quant aux attributs sociaux, soit politiques,
soit moraux, qui le caractérisent surtout, ayant ainsi reçu désormais
l'indispensable complément général qui lui manquait encore, il ne nous
reste donc plus maintenant, pour avoir entièrement terminé ce grand et
difficile examen, qu'à montrer enfin directement le principe essentiel
de l'irrévocable décadence de ce système éminemment transitoire,
dont la destination nécessaire, dans l'ensemble de l'évolution
humaine, devait être de préparer, sous sa bienfaisante tutelle, la
décomposition graduelle de l'état purement théologique et militaire,
et l'essor progressif des nouveaux élémens de l'ordre définitif, comme
l'expliqueront respectivement ensuite les deux chapitres suivans.

En quelque sens qu'on examine l'organisation propre au moyen-âge,
une étude suffisamment approfondie fera toujours ressortir sa nature
purement provisoire, en représentant les développemens même qu'elle
avait pour mission de seconder comme les premières causes radicales
de sa chute inévitable et prochaine. Dans la constitution catholique
et féodale, le régime théologique et militaire était essentiellement
aussi modifié que pouvaient le comporter son esprit caractéristique et
ses vraies conditions d'existence, de manière à pouvoir protéger et
faciliter l'essor universel, élémentaire mais dès-lors direct, de la
vie positive et industrielle: les modifications générales ne pouvaient
être poussées plus loin sans tendre nécessairement à l'abandon
définitif de ce premier système social. Il suffira de constater
sommairement ici cette irrésistible nécessité envers les principales
dispositions, spirituelles ou temporelles, d'une telle constitution.

Quant à l'ordre spirituel, le caractère simplement provisoire que nous
savons, d'après ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, devoir
inévitablement appartenir à toute philosophie théologique, devait
être certainement plus prononcé dans le monothéisme que dans aucune
autre phase religieuse, par cela même que cette grande concentration
y avait, comme je l'ai prouvé, réduit autant que possible l'esprit
théologique proprement dit, qui ne pouvait plus subir aucune importante
modification nouvelle sans se dénaturer entièrement, et sans perdre,
peu à peu mais irrévocablement, son ascendant social: tandis que, d'un
autre côté, l'essor plus rapide et plus étendu que ce dernier état
théologique de l'humanité permettait spécialement à l'esprit positif,
non-seulement chez les hommes cultivés, mais aussi dans la masse des
populations civilisées, ne pouvait manquer de déterminer bientôt
de telles modifications. Une vaine et superficielle appréciation
fait penser aujourd'hui, par suite même de la décadence du système
religieux, dont les exigences réelles ne sont plus suffisamment
comprises, que le monothéisme aurait pu ou pourrait encore subsister,
de manière même à toujours servir de base morale à l'ordre social, dans
l'état d'extrême simplification abstraite où, depuis le moyen-âge,
l'influence métaphysique l'a graduellement amené: mais cette chimère
philosophique est ici réfutée d'avance par l'ensemble de notre
examen de l'organisation catholique, où nous avons reconnu combien
était vraiment indispensable à son efficacité sociale chacune de ces
nombreuses conditions d'existence tellement solidaires que l'absence
d'une seule devait entraîner la chute ultérieure de tout l'édifice,
en même temps que nous avons implicitement établi la nature précaire
et transitoire de la plupart d'entre elles. Loin d'être radicalement
hostile au développement intellectuel, comme on l'a trop proclamé,
sous l'unique impression, d'ailleurs exagérée, des temps de décadence,
le catholicisme l'a, au contraire, éminemment secondé, ainsi que
je l'ai expliqué; mais il n'a pu ni dû se l'incorporer réellement:
or, si cet essor extérieur, sous la simple tutelle catholique, a
été effectivement très favorable à l'évolution mentale, et même
indispensable alors à ses progrès, il a dû déterminer ensuite, parvenu
à un certain degré, une tendance nécessaire à sortir graduellement
de ce régime provisoire, dont la destination principale était ainsi
suffisamment accomplie. Tel a donc été, au fond, le grand office
intellectuel, évidemment transitoire, propre au catholicisme: préparer,
sous le régime théologique, les élémens du régime positif. Il en est
de même, en réalité, dans l'ordre moral proprement dit, d'ailleurs
intimement lié au premier: car, en constituant une doctrine morale,
pleinement indépendante de la politique, et placée même au-dessus
d'elle, le catholicisme a fourni directement à tous les individus un
principe fondamental d'appréciation sociale des actes humains, qui,
malgré la sanction purement théologique qui pouvait seule en permettre
l'introduction primitive, devait tendre nécessairement à se rattacher
de plus en plus à l'autorité prépondérante de la simple raison humaine,
à mesure que l'usage même de cette doctrine faisait graduellement
pénétrer les vrais motifs de ses principaux préceptes; ce qui ne
pouvait évidemment manquer d'avoir lieu bientôt, sinon parmi les masses
vulgaires, du moins chez les esprits cultivés, puisque rien n'est
assurément mieux susceptible, par sa nature, que les prescriptions
morales d'être finalement apprécié d'après une expérience suffisante:
en sorte que l'influence théologique, d'abord indispensable à cet
égard, devait peu à peu devenir essentiellement inutile, une fois
que sa mission primordiale était assez accomplie; et même ensuite
finalement antipathique, abstraction faite de toute répugnance mentale,
en vertu des graves atteintes, dès lors senties avec une énergie
croissante, que les principales conditions d'existence d'un tel régime
devaient nécessairement porter aux plus nobles sentimens de notre
nature, à ceux-là même que le catholicisme s'efforçait si heureusement
de faire prévaloir, comme je l'ai directement indiqué à divers titres
importans.

Afin de préciser convenablement le vrai principe général de
l'irrévocable décadence, d'abord intellectuelle et enfin sociale,
du monothéisme catholique, il faut maintenant reconnaître que le
germe primordial de cette inévitable dissolution ultérieure avait
même précédé le développement initial du catholicisme, puisqu'il
remonte directement à la grande division historique appréciée au
chapitre précédent, de l'ensemble de nos conceptions fondamentales
en philosophie naturelle et philosophie morale, relatives l'une au
monde inorganique, l'autre à l'homme moral et social. Cette division
capitale, organisée par les philosophes grecs un peu avant la
fondation du musée d'Alexandrie où elle fut ouvertement consacrée,
a constitué, comme je l'ai expliqué, la première condition logique
de tous les progrès ultérieurs, en permettant l'essor indépendant
de la philosophie inorganique, alors parvenue à l'état métaphysique
proprement dit, et dont les spéculations plus simples devaient être
plus rapidement perfectibles, sans nuire toutefois à l'opération
sociale exécutée simultanément par la philosophie morale, qui,
restée encore, d'après la complication supérieure de son sujet
propre, à l'état purement théologique, devait bien moins s'occuper du
perfectionnement abstrait de ses doctrines que de réaliser, autant
que possible, par le régime monothéique, l'aptitude des conceptions
théologiques à civiliser le genre humain. Aujourd'hui même, malgré plus
de vingt siècles écoulés, cette mémorable séparation n'a pas encore
entièrement épuisé son efficacité philosophique et sociale, quoiqu'elle
doive bientôt essentiellement cesser, parce qu'elle ne constitue
pas, en elle-même, une répartition assez pleinement rationnelle pour
survivre définitivement à cette destination provisoire, qui sera
prochainement complétée; si du moins le grand travail que j'ai osé
entreprendre atteint suffisamment son but principal, en conduisant
la philosophie naturelle à devenir enfin morale et politique, pour
servir de base intellectuelle à la réorganisation sociale; ce qui
achèverait certainement le grand système de travaux philosophiques
d'abord ébauché par Aristote en opposition radicale avec le système
platonicien, comme je l'expliquerai en son lieu. Quoi qu'il en soit de
cette issue finale, encore prématurée, il est incontestable que cette
division, historiquement envisagée, se manifesta directement, dès son
origine, par une rivalité caractéristique, de plus en plus prononcée,
promptement transportée des doctrines aux personnes, entre l'esprit
métaphysique, ainsi investi du domaine de la philosophie naturelle,
auquel se rattachaient nécessairement les rudimens scientifiques dont
l'influence naissante avait d'abord déterminé, d'après le chapitre
précédent, une telle séparation, et l'esprit théologique, qui, seul
susceptible de diriger alors une véritable organisation, restait
suprême arbitre du monde moral et social: cette rivalité, même avant
l'essor du catholicisme, avait produit des luttes mémorables, où
l'ascendant social de la philosophie morale avait souvent comprimé les
tentatives de progrès intellectuel de la philosophie naturelle, et
déterminé la première cause du ralentissement scientifique ci-dessus
expliqué. Aucun exemple ne saurait être plus propre, sans doute, à
caractériser convenablement un tel conflit fondamental dans le système
de cet âge intellectuel, que celui des étranges efforts vainement
tentés par un esprit aussi éminent et aussi cultivé que saint Augustin
pour combattre les raisonnemens mathématiques, déjà vulgaires alors
parmi les sectateurs de la philosophie naturelle, des astronomes
d'Alexandrie sur la sphéricité de la terre et l'existence nécessaire
des antipodes, contre lesquels l'un des plus illustres fondateurs de la
philosophie catholique soulève ainsi opiniâtrement les plus puériles
objections, aujourd'hui abandonnées aux entendemens les plus arriérés:
qu'on rapproche ce cas décisif de celui que j'ai signalé, au chapitre
précédent, à l'égard des aberrations astronomiques d'Épicure, et l'on
sentira combien était intime et complète cette mémorable séparation,
très voisine de l'antipathie, entre la philosophie naturelle et la
philosophie morale.

Tant que la pénible et lente élaboration graduelle du système
catholique n'a pas été suffisamment avancée, l'impuissance organique,
que nous avons reconnue être radicalement propre à l'esprit
métaphysique, ne lui a pas permis, malgré son essor continu, de lutter
avec avantage contre la domination nécessaire de l'esprit théologique,
spéculativement moins avancé. Mais, quoique le catholicisme ait
honorablement tenté d'éterniser ensuite une chimérique conciliation
entre deux philosophies aussi vaguement caractérisées, il est évident
que l'esprit métaphysique, qui, à vrai dire, avait d'abord présidé,
d'après le cinquante-deuxième chapitre, à la grande transformation
du fétichisme en polythéisme, et qui surtout venait de diriger le
passage du polythéisme en monothéisme, ne pouvait cesser l'influence
modificatrice qui lui est propre au moment même où il avait acquis
le plus d'étendue et d'intensité: toutefois, comme il n'y avait
plus rien au-delà du monothéisme, à moins de sortir entièrement de
l'état théologique, ce qui alors eût été éminemment impraticable,
l'action métaphysique est dès-lors devenue, et de plus en plus,
essentiellement dissolvante, en tendant à ruiner, par ses analyses
antisociales à l'insu d'ailleurs de la plupart de ses propagateurs,
les principales conditions d'existence du régime monothéique. Ce
résultat nécessaire a dû se réaliser d'autant plus vite et plus
sûrement, quand l'organisation catholique a été enfin complétée, que
cette organisation accélérait davantage, suivant nos explications
antérieures, l'ensemble du mouvement intellectuel, dont les divers
progrès, même scientifiques, devaient alors tourner surtout à l'honneur
et au profit de l'esprit métaphysique qui paraissait les diriger,
quoiqu'il n'en pût être que le simple organe philosophique, jusqu'à
ce que l'esprit positif pût devenir finalement assez caractérisé par
ces succès graduels pour lutter directement contre le système entier
de la philosophie primitive, d'abord dans l'étude des plus simples
phénomènes, et ensuite peu à peu envers tous les autres, eu égard à
leur complication croissante, ce qui n'a été possible qu'en un temps
très postérieur à celui que nous considérons, comme je l'expliquerai
plus tard. Il était donc inévitable que le catholicisme, qui, dès sa
naissance, et même, en quelque sorte auparavant, avait ainsi laissé
nécessairement en dehors de son propre système, quoique sous sa
tutelle générale, l'essor intellectuel le plus avancé, fût atteint
graduellement par un antagonisme destructeur, aussitôt que, par le
suffisant accomplissement, au moins provisoire, des conditions purement
sociales, les conditions simplement mentales devaient, à leur tour,
devenir directement les plus importantes au développement continu de
l'évolution humaine: cause radicale d'une insurmontable décadence,
dont nous pouvons assurer, par anticipation, que le régime positif
sera spontanément préservé, comme reposant toujours, par sa nature,
sur l'ensemble du mouvement spirituel. Quoique cette irrésistible
dissolution de la philosophie monothéique ait dû d'abord faire
seulement prévaloir l'ascendant métaphysique, une telle révolution n'a
pu finalement aboutir qu'à l'avénement nécessaire de l'esprit positif,
suivant la théorie fondamentale établie à la fin du volume précédent:
car, les voies philosophiques lui ont été par-là directement ouvertes,
d'après ce premier triomphe capital de la philosophie naturelle sur la
philosophie morale. J'ai démontré, en effet, en diverses parties de ce
Traité, que, du point de vue scientifique le plus élevé, et, par suite,
conformément aussi aux plus éminentes considérations historiques,
la philosophie positive est surtout caractérisée par sa tendance
constante à procéder de l'étude générale du monde extérieur à celle
de l'homme lui-même, tandis que la marche inverse est nécessairement
propre à la philosophie théologique (_voyez_ principalement, à ce
sujet, la quarantième leçon et la cinquante-unième): ainsi, tout
mouvement philosophique qui, d'abord développé dans les spéculations
inorganiques, parvenait directement à modifier d'après elles le système
primitif des spéculations morales et sociales, préparait réellement,
par une invincible fatalité, l'empire ultérieur de la positivité
rationnelle, quelles que pussent être d'abord les vaines prétentions à
la domination indéfinie de l'intelligence humaine, alors naturellement
conçues par les organes provisoires d'un tel progrès. C'est ainsi que
les besoins essentiels de l'esprit positif ont dû long-temps coïncider
avec les principaux intérêts de l'esprit métaphysique, malgré leur
antagonisme radical, instinctivement contenu, tant que le régime
monothéique n'a pas été suffisamment ébranlé.

La cause générale de l'inévitable dissolution mentale du catholicisme
consiste donc, d'après cette démonstration, conformément à notre
premier énoncé, en ce que, n'ayant pu ni dû s'incorporer intimement le
mouvement intellectuel, il en a été, de toute nécessité, finalement
dépassé; il n'a pu dès-lors maintenir son empire qu'en perdant le
caractère progressif, propre à tout système quelconque à l'âge
d'ascension, pour acquérir de plus en plus le caractère profondément
stationnaire, et même éminemment rétrograde, qui le distingue si
déplorablement aujourd'hui. Une superficielle appréciation de
l'économie spirituelle des sociétés humaines a pu d'abord, à la vérité,
faire penser que cette décadence mentale pouvait se concilier avec
une prolongation indéfinie de la prépondérance morale, à laquelle
le catholicisme devait se croire des droits spéciaux en vertu de
l'excellence généralement reconnue de sa propre morale, dont les
préceptes seront, en effet, toujours profondément respectés de
tous les vrais philosophes, malgré l'entraînement passager de nos
anarchiques aberrations. Mais un examen approfondi doit bientôt
dissiper une telle illusion, en faisant comprendre, en principe,
que l'influence morale s'attache nécessairement à la supériorité
intellectuelle, sans laquelle elle ne saurait exister solidement: car,
ce ne peut être évidemment que par une pure transition très précaire
que les hommes accordent habituellement leur principale confiance, dans
les plus chers intérêts de leur vie réelle, à des esprits dont il ne
font plus assez de cas pour les consulter à l'égard des plus simples
questions spéculatives. La morale universelle, dont le catholicisme
a dû être d'abord l'indispensable organe, ne peut certainement lui
constituer une exclusive propriété, s'il a finalement perdu l'aptitude
générale à la faire prévaloir dans l'économie sociale: elle forme
nécessairement un précieux patrimoine transmis par nos ancêtres à
l'ensemble de l'humanité; son influence appartiendra désormais à ceux
qui sauront le mieux la consolider, la compléter et l'appliquer,
quels que puissent être leurs principes intellectuels. Quoique la
raison humaine ait dû faire d'heureux emprunts à l'astrologie, par
exemple, ainsi qu'à l'alchimie, elle n'a pu sans doute, par de telles
acquisitions, se croire liée irrévocablement à leur sort, dès qu'elle
a pu rattacher à de meilleures bases ces importans résultats: il en
sera essentiellement de même pour tous les progrès quelconques, moraux
ou politiques, d'abord réalisés par la philosophie théologique, et qui
ne sauraient périr avec elle, pourvu toutefois que l'on s'occupe enfin
convenablement de les incorporer à une autre organisation spirituelle,
sous la direction générale de la philosophie positive, comme je
l'expliquerai plus tard.

Temporellement envisagée, la décadence nécessaire du régime propre au
moyen-âge résulte directement d'un principe tellement évident, qu'il
ne saurait exiger ici des explications aussi étendues que celles que
je viens de terminer pour l'ordre spirituel, sauf le développement
spécial que devra présenter, à ce sujet, le chapitre suivant. Sous
quelque aspect qu'on envisage, en effet, le régime féodal, dont les
trois caractères généraux ont été précédemment établis, sa nature
essentiellement transitoire se manifeste aussitôt de la manière la
moins équivoque. Quant à son but principal, l'organisation défensive
des sociétés modernes, il ne pouvait conserver d'importance que jusqu'à
ce que les invasions fussent suffisamment contenues, par la transition
finale des barbares à la vie agricole et sédentaire dans leurs propres
contrées, sanctionnée et consolidée, pour les cas les plus favorables,
par leur conversion graduelle au catholicisme, qui les incorporait de
plus en plus au système universel. A mesure que ce grand résultat était
convenablement réalisé, l'activité militaire devait nécessairement
perdre, faute d'une large application sociale, la prépondérance
inévitable qu'elle avait jusque alors conservée, d'abord pendant la
conquête romaine, et ensuite sous la défense féodale; la guerre devait,
de jour en jour, devenir plus exceptionnelle, et tendre finalement
à disparaître chez l'élite de l'humanité, où la vie industrielle,
primitivement si subalterne, devait acquérir simultanément une
extension et une intensité toujours croissantes, sans pouvoir toutefois
encore devenir politiquement dominante, comme je l'expliquerai bientôt.
La destination purement provisoire de tout système militaire avait dû
être beaucoup moins prononcée sous le régime précédent, quoiqu'elle y
soit certes incontestable, par la lenteur nécessaire qu'avait exigée,
de toute nécessité, l'essor graduel de la domination romaine: le
système simplement défensif ne pouvait évidemment comporter ensuite
une aussi longue durée. Cette nature transitoire est encore plus
irrécusable pour cette décomposition générale du pouvoir temporel en
souverainetés partielles, que nous avons appréciée comme le second
caractère essentiel de l'ordre féodal, et qui ne pouvait assurément
éviter d'être prochainement remplacée par une centralisation nouvelle,
vers laquelle tout devait tendre, ainsi qu'on le verra au chapitre
suivant, aussitôt que le but propre d'un tel régime aurait été
suffisamment accompli. Il en est de même, enfin, pour le dernier trait
caractéristique, la transformation de l'esclavage en servage, puisque
l'esclavage constitue naturellement un état susceptible de durée sous
les conditions convenables; tandis que le servage proprement dit ne
pouvait être, dans le système général de la civilisation moderne,
qu'une situation simplement passagère, promptement modifiée par
l'établissement presque simultané des communes industrielles, et qui
n'avait d'autre destination sociale que de conduire graduellement
les travailleurs immédiats à l'entière émancipation personnelle. A
tous ces divers titres, on peut assurer, sans exagération, que mieux
le régime féodal remplissait son office propre, capital quoique
passager, pour l'ensemble de l'évolution humaine, et plus il rendait
imminente sa désorganisation prochaine, à peu près comme nous l'avons
ci-dessus reconnu envers le catholicisme. Toutefois, les circonstances
extérieures, qui d'ailleurs n'étaient nullement accidentelles, ont
très inégalement prolongé, chez les diverses nations européennes, la
durée nécessaire d'un tel système, dont la prépondérance politique
a dû surtout persister davantage aux diverses frontières sociales
de la civilisation catholico-féodale, c'est-à-dire, en Pologne, en
Hongrie, etc., quant aux invasions purement tartares et scandinaves,
et même, à certains égards, en Espagne, et dans les grandes îles de
la Méditerranée, en Sicile surtout, pour les envahissemens arabes:
distinction très utile à noter ici dans son germe, et qui trouvera,
en poursuivant notre appréciation historique, une intéressante
application, d'ailleurs presque toujours implicite, suivant les
conditions logiques de notre travail. L'explication précédente, quelque
sommaire qu'elle ait dû être, se complète, au reste, naturellement,
en indiquant, de même qu'envers l'ordre spirituel, la classe
spécialement destinée à diriger immédiatement la décomposition continue
du régime féodal, qui ne pouvait ni ne devait d'abord s'accomplir
par l'intervention politique de la classe industrielle, quoique son
avénement social constituât cependant l'issue finale d'une semblable
progression. A l'origine, cette classe devait être à la fois trop
subalterne et trop exclusivement préoccupée de son propre essor
intérieur pour se livrer directement à cette grande lutte temporelle,
qui dut ainsi être nécessairement dirigée par les légistes, dont le
système féodal avait spontanément développé de plus en plus l'influence
politique, par une suite nécessaire du décroissement graduel de
l'activité militaire, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. Ils
sont, en effet, restés jusqu'ici les organes immédiats du mouvement
temporel, malgré que sa principale destination ait essentiellement
changé de nature depuis que cette mission provisoire est suffisamment
accomplie, de manière à mettre pleinement désormais en évidence
croissante l'incapacité organique qui caractérise les légistes aussi
bien que les métaphysiciens, également réservés, en politique et en
philosophie, à opérer de simples modifications critiques, sans pouvoir
jamais rien fonder.

En terminant enfin cette longue et difficile appréciation fondamentale
du régime monothéique propre au moyen-âge, je ne crois pas devoir
m'abstenir de signaler, dès ce moment, une importante réflexion
philosophique, ultérieurement développable, naturellement suggérée
par l'ensemble de notre examen historique du système catholique, qui
formait la principale base de cette mémorable organisation. Si l'on
envisage convenablement la durée totale du catholicisme, on est, en
effet, aussitôt frappé de la disproportion, essentiellement anomale,
que présente le temps excessif de sa lente élaboration politique,
comparé à la courte prolongation de son entière prépondérance sociale,
promptement suivie d'une rapide et irrévocable décadence; puisque une
constitution, dont l'essor a exigé dix siècles, ne s'est, en réalité,
suffisamment maintenue à la tête du système européen que pendant deux
siècles environ, de Grégoire VII, qui l'a complétée, à Boniface VIII,
sous lequel son déclin politique a hautement commencé, les cinq siècles
suivans n'ayant essentiellement offert, à cet égard, qu'une sorte
d'agonie chronique, de moins en moins active: ce qui doit certainement
sembler tout-à-fait contraire soit aux lois générales de la longévité
ordinaire des organismes sociaux, où la durée de la vie, comme dans les
organismes individuels, doit être relative à celle du développement;
soit à l'admirable supériorité intrinsèque qui distinguait une telle
économie, dont j'ai fait ressortir, à tant de titres, les éminens
attributs. La seule solution possible de ce grand problème historique,
qui n'a jamais pu être philosophiquement posé jusqu'ici, consiste
à concevoir, en sens radicalement inverse des notions habituelles,
que ce qui devait nécessairement périr ainsi, dans le catholicisme,
c'était la doctrine, et non l'organisation, qui n'a été passagèrement
ruinée que par suite de son inévitable adhérence élémentaire à la
philosophie théologique, destinée à succomber graduellement sous
l'irrésistible émancipation de la raison humaine; tandis qu'une telle
constitution, convenablement reconstruite sur des bases intellectuelles
à la fois plus étendues et plus stables, devra finalement présider à
l'indispensable réorganisation spirituelle des sociétés modernes, sauf
les différences essentielles spontanément correspondantes à l'extrême
diversité des doctrines fondamentales; à moins de supposer, ce qui
serait certainement contradictoire à l'ensemble des lois de notre
nature, que les immenses efforts de tant de grands hommes, secondés
par la persévérante sollicitude des nations civilisées, dans la
fondation séculaire de ce chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine,
doivent être enfin irrévocablement perdus pour l'élite de l'humanité,
sauf les résultats, capitaux mais provisoires, qui s'y rapportaient
immédiatement. Cette explication générale, déjà évidemment motivée par
la suite des considérations propres à ce chapitre, sera de plus en plus
confirmée par tout le reste de notre opération historique, dont elle
constituera spontanément la principale conclusion politique.



CINQUANTE-CINQUIÈME LEÇON.

  Appréciation générale de l'état métaphysique des sociétés
  modernes: époque critique, ou âge de transition révolutionnaire.
  Désorganisation croissante, d'abord spontanée et ensuite de plus
  en plus systématique, de l'ensemble du régime théologique et
  militaire.


Par une judicieuse comparaison d'ensemble entre les deux chapitres
précédens, le lecteur attentif a dû désormais vérifier spontanément,
de la manière la moins équivoque, que, conformément à notre théorie
fondamentale de l'évolution humaine, le régime polythéique de
l'antiquité avait réellement constitué, à tous égards, la phase la
plus complète et la plus durable du système théologique et militaire
envisagé dans sa durée totale; tandis que le régime monothéique du
moyen âge, quoique nécessairement amené par le développement même de
la situation antérieure, devait naturellement caractériser la dernière
époque essentielle et la forme la moins stable d'un tel système,
dont il était surtout destiné à préparer graduellement l'inévitable
décadence et le remplacement final. Malgré l'immense ascendant que
l'esprit théologique semble d'abord conserver dans l'organisation
catholique, quand on la considère isolément, nous avons néanmoins
démontré, avec une pleine évidence, qu'il y avait effectivement subi,
sous un aspect quelconque, un décroissement capital et irréparable,
non-seulement par rapport à son irrécusable prépondérance dans les
pures théocraties primitives, mais même comparativement à sa suprématie
habituelle dans le polythéisme grec ou romain. L'admirable tendance
du catholicisme à développer, autant que possible, les propriétés
civilisatrices du monothéisme, ne pouvait nullement empêcher cette
inévitable diminution, à la fois mentale et sociale, dès lors
spontanément consacrée par une disposition involontaire et continue à
agrandir progressivement le domaine, jadis si restreint, de la raison
humaine, en dégageant de plus en plus de la tutelle théologique, soit
nos conceptions, soit nos habitudes, d'abord uniformément soumises,
jusque dans leurs moindres détails, à sa domination presque exclusive.
De même, sous le point de vue temporel, quelque puissante que doive
sembler, au moyen-âge, l'activité militaire, par comparaison aux temps
postérieurs, nous avons cependant reconnu que, en passant de l'état
romain à l'état féodal, l'esprit guerrier avait nécessairement éprouvé
une altération radicale dans sa double influence morale et politique,
dont la prépondérance originaire devait désormais rapidement décliner,
tant par suite des entraves continues que lui imposait nécessairement
la nature générale du système monothéique, qu'en vertu de l'importance
évidemment passagère et graduellement décroissante de la destination
essentiellement défensive qui seule lui restait dès lors. C'est
donc uniquement dans l'antiquité qu'il faut placer la véritable
époque du plein ascendant et du libre essor, soit de la philosophie
purement théologique, soit de l'activité franchement militaire, au
développement desquelles tout concourait alors spontanément: l'une et
l'autre reçurent certainement, pendant tout le cours du moyen-âge, une
profonde atteinte, que devait bientôt suivre une irrévocable décadence.
Nous avons même constaté, au chapitre précédent, que la plus exacte
appréciation de l'ensemble du régime monothéique propre à cette phase
transitoire de l'évolution sociale consiste finalement à le concevoir
comme le résultat d'une première grande tentative de l'humanité, pour
l'établissement direct et général d'un système rationnel et pacifique.
Quoique cette tentative trop prématurée ait dû essentiellement manquer
son but principal, soit à cause d'une situation encore éminemment
défavorable, soit surtout par suite de l'insuffisance radicale de la
seule philosophie qui pût alors diriger une telle opération, elle n'en
a pas moins, en réalité, heureusement guidé l'élite de l'humanité
dans sa grande transition finale, soit en accélérant la décomposition
spontanée du système théologique et militaire, soit en secondant
l'essor naturel des principaux élémens d'un système nouveau, de manière
à permettre enfin de reprendre directement avec succès l'œuvre immense
de la réorganisation fondamentale, quand cette double préparation
aurait été convenablement accomplie, comme nous reconnaîtrons
clairement qu'elle commence à l'être aujourd'hui chez les peuples les
plus avancés.

A partir du point éminemment notable où se trouve maintenant
parvenue notre élaboration historique, l'étude générale d'une telle
transition doit donc constituer désormais l'objet essentiel de tout
le reste de notre analyse, afin d'apprécier exactement, sous l'un et
l'autre aspect, les diverses conséquences nécessaires de l'impulsion
universelle spontanément produite, au moyen-âge, par l'ensemble du
régime catholique et féodal, vers la régénération totale des sociétés
humaines. Cette partie finale de notre grande démonstration me semble
strictement exiger, par sa nature, la décomposition rationnelle
d'une pareille exposition en deux séries hétérogènes, très nettement
distinctes pour quiconque aura convenablement saisi l'esprit de notre
travail antérieur, quoique d'ailleurs nécessairement coexistantes
et même profondément solidaires: l'une, essentiellement critique ou
négative, destinée à caractériser la démolition graduelle du système
théologique et militaire, sous l'ascendant croissant de l'esprit
métaphysique; l'autre, directement organique, relative à l'évolution
progressive des divers élémens principaux du système positif: la leçon
actuelle sera spécialement consacrée à la première appréciation, et la
suivante à la seconde. Malgré l'intime connexité évidente de ces deux
mouvemens simultanés de décomposition et de recomposition sociales,
on éviterait difficilement une confusion presque inextricable, très
préjudiciable à l'analyse définitive de la situation actuelle, en
persistant à mener de front deux ordres de considérations désormais
assez radicalement différens pour que je n'hésite point, après une
scrupuleuse délibération, à regarder leur séparation méthodique comme
un artifice scientifique vraiment indispensable au plein succès
final de la suite entière de notre opération historique: car ces
deux sortes de développemens, dont la liaison nécessaire ne pouvait
nullement altérer l'indépendance spontanée, ne furent d'ailleurs,
en réalité, ni habituellement conçus dans le même esprit et pour
le même but, ni communément dirigés par les mêmes organes. Envers
les diverses phases antérieures de l'humanité, il n'eût été, au
contraire, ni nécessaire, ni convenable, d'étudier ainsi séparément
les deux mouvemens élémentaires, opposés mais toujours convergens,
dont l'organisme social, comme l'organisme individuel, est, par sa
nature, constamment agité: puisque les divers changemens successivement
accomplis jusque alors ne pouvaient être assez profonds pour exiger
ou comporter l'institution d'un semblable artifice, dont l'emploi
eût, par conséquent, abouti surtout à dissimuler la vraie filiation
des évènemens. Les révolutions précédentes, sans même excepter la
plus importante de toutes, le passage du régime polythéique au
régime monothéique, n'avaient pu consister qu'en modifications plus
ou moins graves du système théologique fondamental, dont la nature
caractéristique restait essentiellement maintenue; le mouvement
critique et le mouvement organique, quoique réellement différens, ne
pouvaient donc être, d'ordinaire, assez distincts et assez indépendans
pour devenir rationnellement séparables, à moins de pousser l'analyse
sociologique jusqu'à un degré de précision qui serait aujourd'hui
déplacé, suivant les prescriptions logiques du quatrième volume. Dans
la transition graduelle de chaque forme théologique à la suivante,
non-seulement l'esprit humain pouvait aisément combiner la destruction
de l'une avec l'élaboration de l'autre, mais il devait même y être
spontanément conduit, sauf la tendance individuelle à cultiver plus
spécialement l'une ou l'autre partie de cette double opération
philosophique. Mais il en devait être tout autrement pour sortir
entièrement du système théologique et passer au système franchement
positif, ce qui constitue nécessairement la plus profonde révolution,
d'abord mentale, et finalement sociale, que notre espèce puisse subir
dans l'ensemble de sa carrière. Par la nature propre de cette grande
transition, le mouvement critique, devenu, pendant plusieurs siècles,
extrêmement prononcé, s'y distingue tellement du mouvement organique,
long-temps à peine appréciable, que, malgré leur liaison fondamentale,
chacun d'eux ne peut être sainement jugé que d'après une étude spéciale
et directe. L'étendue et la difficulté d'une semblable transformation
ont alors, pour la première fois, graduellement conduit l'esprit humain
à diriger son essor révolutionnaire d'après une doctrine absolue
de négation systématique, dont l'inévitable ascendant tend à faire
profondément méconnaître la véritable issue finale de l'ensemble de
la crise, qui paraît ainsi consister dans l'application totale et la
prépondérance continue de cette doctrine nécessairement passagère,
comme la plupart des philosophes modernes l'ont si vicieusement pensé.
Il serait donc presque impossible d'éviter que la notion du mouvement
organique ne restât essentiellement absorbée par la considération,
jusqu'ici beaucoup plus sensible et mieux caractérisée, du mouvement
critique, si, dans l'appréciation rationnelle des cinq derniers siècles
de notre civilisation, on n'instituait point, entre deux études aussi
distinctes, une séparation méthodique. Ce qui rend ici réellement
facultatif l'emploi rationnel d'un semblable artifice sociologique,
c'est la nature éminemment abstraite de notre élaboration historique,
d'après les explications générales placées au début de ce volume:
car, dans un travail historique qui aurait véritablement le caractère
concret, cette division idéale entre des phénomènes simultanés et
solidaires ne saurait être légitime; tandis qu'elle est, au contraire,
pleinement compatible avec une analyse abstraite de l'évolution
sociale, si d'ailleurs on l'y reconnaît utile à l'éclaircissement du
sujet, ce qui, pour le cas actuel, me semble hautement incontestable;
on ne fait ainsi qu'étendre à l'étude de la vie collective un droit
scientifique dès long-temps usuel dans l'étude de la vie individuelle.
Un retour suffisant à la saine appréciation logique de la différence
fondamentale entre l'histoire abstraite et l'histoire concrète conduira
spontanément le lecteur à dissiper sans difficulté l'incertitude qui
pourrait lui rester à cet égard.

Du reste, l'esprit philosophique de ce Traité est, sans doute, assez
prononcé maintenant pour que l'emploi soutenu de cet indispensable
artifice sociologique ne conduise jamais le lecteur à méconnaître la
solidarité nécessaire de ces deux mouvemens simultanés, dont l'évidente
connexité, déjà érigée en principe par l'ensemble des conceptions, soit
scientifiques, soit logiques, du quatrième volume, se trouve d'ailleurs
directement établie d'avance d'après nos explications historiques, et
surtout résulte spontanément de la leçon précédente, qui a finalement
montré le régime monothéique du moyen-âge comme la commune source
immédiate de l'une et l'autre impulsion. Toutefois, afin de prévenir,
autant que possible, les déviations involontaires que pourrait, à ce
sujet, susciter momentanément un tel mode d'appréciation, il n'est pas
ici inutile de rappeler d'abord, en général, l'obligation fondamentale
d'avoir toujours en vue l'intime corelation effective de ces deux
ordres de phénomènes sociaux, tout en procédant, pour plus de netteté,
à l'analyse séparée de chacun d'eux. Or, il est certainement évident
que ces deux mouvemens hétérogènes, malgré leur spontanéité nécessaire,
ont dû constamment exercer l'un sur l'autre une réaction très puissante
pour se consolider et s'accélérer mutuellement. La décomposition
croissante, spirituelle ou temporelle, de l'ancien système social ne
pouvait successivement s'accomplir sans faciliter aussitôt l'essor
graduel des élémens correspondans du nouveau système, en diminuant les
principaux obstacles qui le retardaient; de même, en sens inverse, le
développement progressif des nouveaux élémens sociaux devait, non moins
naturellement, imprimer un important surcroît d'énergie à l'action
révolutionnaire, et surtout rendre ses résultats plus expressément
irrévocables. Cette double relation permanente n'est pas seulement
incontestable depuis que l'antagonisme des deux systèmes a commencé
à devenir direct et pleinement caractéristique: elle était, au fond,
tout aussi réelle, quoique plus difficilement appréciable, pendant
que la lutte restait encore indirecte et vaguement définie, sous la
conduite immédiate et exclusive de l'esprit métaphysique proprement
dit. Personne aujourd'hui ne saurait méconnaître la grande influence de
la désorganisation successive du régime théologique et militaire depuis
le moyen-âge pour seconder le développement scientifique et industriel
de la civilisation moderne, dont la spontanéité fondamentale a même été
souvent mal appréciée en attribuant à cette considération indispensable
une irrationnelle exagération. Mais la réaction inverse, quoique
beaucoup moins connue jusqu'ici, n'est pas, en effet, moins certaine,
ni moins importante. La suite de ce travail doit bientôt fournir au
lecteur plusieurs occasions capitales de sentir spontanément que le
développement de l'esprit positif, avant même que son intervention
devînt explicite, a pu seul donner une véritable consistance à
l'ascendant graduel de l'esprit métaphysique sur l'esprit théologique:
sans une telle influence, cette lutte continue, au lieu de tendre vers
une vraie rénovation philosophique, n'eût pu conduire qu'à de vaines et
interminables discussions; puisque, l'esprit métaphysique ne pouvant,
par sa nature, accomplir la démolition successive de la philosophie
théologique que d'après sa disposition caractéristique à détruire
les conséquences au nom des principes, il devait nécessairement
consacrer toujours les bases intellectuelles, au moins les plus
générales, de cette même philosophie dont il ruinait essentiellement
l'efficacité sociale, et dont la décadence mentale ne pouvait ainsi
jamais sembler pleinement irrévocable. Aujourd'hui surtout, c'est parce
qu'on n'a pas communément assez apprécié l'influence philosophique
propre à l'esprit positif que l'on conserve encore trop souvent des
illusions si désastreuses sur la perpétuité indéfinie du régime
théologique convenablement modifié, comme j'aurai lieu de l'expliquer
ultérieurement. On peut faire, dans l'ordre temporel, des remarques
essentiellement équivalentes, et certes non moins évidentes, sur la
réaction capitale que l'essor graduel de l'esprit industriel a dû
exercer de plus en plus pour rendre hautement irrévocable, chez les
modernes, le décroissement spontané de l'esprit militaire, quoique
leur antagonisme n'ait été jusqu'ici presque jamais direct: faute
d'une telle base générale, la rivalité politique des légistes envers
les militaires aurait pu se prolonger indéfiniment sans jamais pouvoir
aboutir à un véritable changement de système; c'est la prépondérance
universelle de la vie industrielle qui seule fait maintenant sentir
instinctivement à tous les hommes judicieux l'incompatibilité radicale
de tout régime militaire avec la nature caractéristique de la
civilisation actuelle.

Ces indications sommaires suffisent ici, sans doute, pour faire
d'avance convenablement ressortir, en général, l'enchaînement
nécessaire et continu des deux mouvemens, hétérogènes mais convergens,
l'un critique, l'autre organique, que nous devons désormais analyser
séparément, en prévenant ainsi le seul grave inconvénient philosophique
de cette indispensable décomposition méthodique, c'est-à-dire la
tendance à dissimuler l'intime connexité des deux séries de phénomènes
sociaux. Nous pouvons donc entreprendre directement l'examen qui
constitue l'objet propre de ce chapitre, en procédant d'abord à
l'appréciation rationnelle de la désorganisation croissante du système
théologique et militaire pendant le cours des cinq derniers siècles.

Quoique le caractère essentiellement négatif de cette grande opération
révolutionnaire doive naturellement inspirer, envers une telle période,
une sorte de répugnance philosophique, cependant l'esprit général de ma
théorie fondamentale de l'évolution humaine, et spécialement l'ensemble
des explications contenues au chapitre précédent, ont dû d'avance
dissiper spontanément ce qu'il pourrait y avoir d'anti-scientifique
dans une semblable disposition, en faisant pressentir que, malgré
les profondes aberrations et les désordres déplorables qui devaient
la distinguer, cette mémorable phase sociale constitue néanmoins,
à sa manière, un intermédiaire aussi indispensable qu'inévitable
dans la marche lente et pénible du développement humain. A l'état
catholique et féodal, le système théologique et militaire était
déjà, au fond, comme nous l'avons reconnu, en décadence imminente,
sans que rien pût dès lors le préserver d'une prochaine et rapide
décomposition radicale; or, d'un autre côté, l'évolution propre et
directe des nouveaux élémens sociaux commençait à peine alors à être
distinctement ébauchée, sans que leur tendance politique finale pût
être encore aucunement soupçonnée, jusqu'à ce qu'une longue élaboration
ultérieure leur eût permis de manifester graduellement leur aptitude
nécessaire, si mal appréciée, même aujourd'hui, des meilleurs esprits,
à fournir les bases solides d'une vraie réorganisation. Il était donc
évidemment contradictoire aux lois naturelles du mouvement social
que le passage d'un système à l'autre s'opérât par substitution
immédiate, en prévenant toute discontinuité organique, quand même
tous les pouvoirs humains auraient pu alors généreusement consentir
au chimérique sacrifice de leurs dispositions les plus naturelles et
de leurs intérêts les plus légitimes. Ainsi, les sociétés modernes
ne pouvaient aucunement éviter de se trouver, pendant plusieurs
siècles, d'une manière de plus en plus prononcée, dans cette situation
profondément exceptionnelle, mais nécessairement transitoire, où
le principal progrès politique serait, au fond, par une nécessité
toujours croissante, essentiellement négatif, tandis que l'ordre
public serait surtout maintenu par une résistance de plus en plus
rétrograde; double caractère parvenu aujourd'hui à sa plus haute
intensité. Quant à l'indispensable office général que ce mouvement de
décomposition devait accomplir dans l'évolution totale des sociétés
modernes, je l'ai d'avance suffisamment indiqué en expliquant, dès
le début du volume précédent, la destination essentielle de la
doctrine révolutionnaire, qui a dû finalement devenir le principal
organe d'une telle suite d'opérations. Outre sa puissante influence,
ci-dessus rappelée, pour seconder l'essor naturel des nouveaux élémens
sociaux, par la suppression croissante des entraves primitives, son
efficacité politique, et même philosophique, a surtout consisté à
rendre non-seulement possible mais inévitable un vrai changement de
système, soit en manifestant de plus en plus l'insuffisance radicale
de l'ancienne organisation, soit aussi en dissipant graduellement
les obstacles nécessaires qui interdisaient spontanément à notre
faible intelligence jusqu'à la simple conception de toute véritable
régénération, comme je l'ai établi au quarante-sixième chapitre.
Sans la salutaire impulsion de cette énergie critique, il n'est pas
douteux que l'humanité languirait encore sous ce régime provisoire
qui, après avoir été indispensable à son enfance, tendait ensuite à
la prolonger indéfiniment, en conservant sa prépondérance malgré le
suffisant accomplissement de sa principale destination. On doit même
reconnaître que, pour remplir convenablement son office essentiel, le
mouvement critique avait besoin d'être poussé, surtout mentalement,
jusqu'à son dernier terme naturel: car, sans l'entière suppression
des divers préjugés, soit religieux, soit politiques, relatifs à
l'ancienne organisation, notre apathie intellectuelle et sociale
se serait certainement bornée à chercher un dénouement facile mais
illusoire, en se contentant de faire subir au système primitif de
vaines modifications, impuissantes à apporter aucune satisfaction
suffisante et durable aux nouveaux besoins de l'humanité. Quoique
une telle émancipation ne puisse, sans doute, constituer qu'une
condition purement négative, il n'en faut pas moins l'envisager,
même aujourd'hui, comme un préambule rigoureusement indispensable à
toute saine spéculation philosophique sur une vraie réorganisation
sociale, ainsi que j'aurai lieu de le faire bientôt sentir. Il serait
donc superflu d'insister ici davantage pour dissiper, à ce sujet, la
répugnance naturelle que doit inspirer, en tous genres, le spectacle
de la destruction; chacun peut déjà suffisamment sentir d'avance
l'importance capitale, bien que transitoire, de ce grand mouvement
critique, dont l'exacte appréciation se rattache d'ailleurs, d'une
manière si directe et si intime, à l'étude générale de la situation
actuelle de l'élite de l'humanité.

Cette désorganisation croissante doit être distinctement examinée à
partir d'une époque plus reculée que celle communément adoptée par
les plus judicieux philosophes, qui, d'après une analyse mal conçue,
ne font presque jamais remonter une telle investigation historique
au-delà du seizième siècle. Son vrai point de départ, dont l'indication
est ici nécessaire afin de prévenir, autant que possible, le vague et
l'incertitude des spéculations, devient aisément assignable d'après la
théorie fondamentale établie au chapitre précédent sur la principale
destination propre au régime monothéique du moyen-âge, envisagé comme
devant constituer, par sa nature, la dernière phase essentielle du
système théologique et militaire. Il est facile de reconnaître, en
effet, que, dès la fin du treizième siècle, la constitution catholique
et féodale avait suffisamment rempli, sous les rapports les plus
importans, du moins selon sa véritable mesure naturelle, son office,
indispensable mais passager, pour l'ensemble de l'évolution humaine;
et que, en même temps, les conditions nécessaires de son existence
politique avaient déjà reçu de graves et irréparables altérations,
annonçant avec évidence une imminente décomposition: ce qui conduit à
reporter au commencement du quatorzième siècle la véritable origine
historique de cette immense élaboration révolutionnaire, à laquelle
toutes les classes de la société ont, dès lors, chacune à sa manière,
constamment participé. Dans l'ordre spirituel, le célèbre pontificat
de Boniface VIII caractérise hautement l'époque inévitable où le
pouvoir catholique, après avoir noblement accompli, eu égard aux
temps et aux moyens, sa grande mission sociale relative au premier
établissement politique de la morale universelle, comme je l'ai
expliqué, est naturellement conduit à dépasser très vicieusement le
but, en s'efforçant désormais de constituer, pour un intérêt isolé, une
chimérique domination absolue, de manière à soulever nécessairement
d'universelles résistances, aussi justes que redoutables, pendant
que d'ailleurs il avait déjà commencé à manifester hautement son
impuissance radicale à diriger réellement le mouvement mental, dont
l'importance devenait alors graduellement prépondérante dans le système
général de la civilisation moderne. L'imminente désorganisation
spontanée du catholicisme était même indiquée, dès l'origine du
quatorzième siècle, d'après de graves symptômes précurseurs, soit par
le relâchement presque général du véritable esprit sacerdotal, soit par
l'intensité croissante des tendances hérétiques. Ce double commencement
de décomposition intime fut d'abord, sans doute, efficacement combattu
par la mémorable institution des franciscains et des dominicains,
si sagement adaptée, un siècle auparavant, à une telle destination,
et qu'il faut regarder, en effet, comme le plus puissant moyen de
réformation et de conservation qui pût être vraiment compatible avec
la nature d'un tel système: mais son influence préservatrice devait
être bientôt épuisée, et sa nécessité unanimement reconnue ne pouvait
finalement que faire mieux ressortir la prochaine décadence inévitable
d'un régime qui avait reçu vainement une telle réparation. En même
temps, les moyens violens introduits alors, sur une grande échelle,
pour l'extirpation des hérésies, constituaient nécessairement l'un des
signes les moins équivoques de cette insurmontable fatalité: car aucune
domination spirituelle ne pouvant évidemment reposer, en dernière
analyse, que sur l'assentiment volontaire des intelligences, tout
notable recours spontané à la force matérielle doit être considéré,
à son égard, comme le plus irrécusable indice d'un déclin imminent
et déjà senti. Par ces divers motifs, il est donc aisé de concevoir
que l'ébranlement décisif du système catholique devait, à tous
égards, commencer au quatorzième siècle, surtout relativement à ses
attributions les plus centrales.

De même, dans l'ordre temporel, c'est aussi alors que le décroissement
spontané de la constitution féodale a dû devenir graduellement
irrévocable, par suite d'un suffisant accomplissement de sa principale
destination militaire, caractérisée au chapitre précédent. Car,
l'admirable système d'opérations défensives, qui distingue l'activité
guerrière propre au moyen-âge, avait dû comprendre successivement deux
séries principales d'efforts essentiels pour protéger convenablement
le premier essor de la civilisation moderne, d'abord contre les
irruptions trop prolongées des sauvages polythéistes du nord, et
ensuite contre l'imminente invasion du monothéisme musulman. Quelque
puissans obstacles qu'ait dû long-temps offrir la première opération,
où le plus grand homme du moyen-âge trouva surtout un si noble emploi
de son infatigable énergie, la seconde lutte devait être, par sa
nature, beaucoup plus difficile et plus lente: puisque le catholicisme,
principal mobile universel de cette mémorable époque, fournissait, sous
le premier aspect, un moyen capital de consolidation des résultats
militaires, par la possibilité des conversions nationales chez les
polythéistes; tandis que, au contraire, cette force fondamentale
s'opposait directement, dans le second cas, à toute conciliation
finale, vu l'incompatibilité radicale qui devait évidemment exister
entre les deux sortes de monothéisme, aspirant également, de toute
nécessité, à l'empire universel, quoique par des moyens et avec des
caractères essentiellement différens. Les croisades, abstraction
faite de tant d'importans résultats accessoires ou indirects qu'on y
a trop exclusivement remarqués, et même indépendamment de la haute
influence qui leur appartenait alors immédiatement pour mieux lier les
divers peuples européens en leur imprimant une activité collective
suffisamment prolongée, constituaient surtout, par leur nature, le
seul moyen décisif de préserver l'évolution occidentale du redoutable
prosélytisme musulman, dès lors essentiellement réduit à l'orient,
où son action pouvait devenir vraiment progressive. Mais un tel
procédé ne pouvait, évidemment, être appliqué avec un succès soutenu
qu'après l'entière cessation des migrations septentrionales, par suite
d'une combinaison convenable d'énergiques résistances et de sages
concessions: c'est pourquoi la principale défense du catholicisme
contre l'islamisme a dû précisément devenir le but prépondérant de
l'activité militaire pendant les deux siècles de pleine maturité
du système politique propre au moyen-âge. Toutefois, malgré les
inquiétudes, sérieuses mais fugitives, qu'a pu ultérieurement susciter,
même jusqu'au dix-septième siècle, l'extension occidentale des armes
musulmanes, il est clair que cette grande opération défensive était
essentiellement accomplie dès la fin du treizième siècle, et ne tendait
dès-lors à se perpétuer abusivement que par l'aveugle impulsion des
habitudes ainsi contractées; sauf l'action régulière, long-temps si
utile, d'une admirable institution spéciale, heureusement consacrée à
la consolidation continue de cet éminent résultat, dont le maintien
suffisant cessait désormais d'exiger l'intervention permanente de la
masse des populations chrétiennes. L'organisme féodal avait donc,
à cette époque, déjà rempli son principal office pour l'évolution
générale des sociétés modernes: par suite, l'esprit militaire qui
le caractérisait, graduellement privé de sa grande destination
protectrice et conservatrice, a depuis tendu de plus en plus à devenir
profondément perturbateur, surtout à mesure que la papauté perdait
son autorité européenne, comme je l'indiquerai ci-dessous. C'est
ainsi que la décadence temporelle du régime propre au moyen-âge a dû
nécessairement, aussi bien que sa décadence spirituelle, et par des
motifs de même nature, manifester, vers le début du quatorzième siècle,
un évident caractère d'irrévocabilité, que son cours spontané n'avait
pu jusque alors offrir, tant qu'il restait à ce régime quelque fonction
indispensable à remplir dans le système de notre civilisation. Son
énergie militaire a, sans doute, rendu long-temps encore d'éminens
services partiels pour garantir la nationalité des principaux peuples
européens: mais il importe de remarquer que ces divers services
n'étaient plus que relatifs surtout aux perturbations même que la
prolongation démesurée d'une telle activité suscitait partout de plus
en plus, et qui auparavant se trouvaient essentiellement contenues
par la prépondérance spontanée d'une plus noble destination commune.
En assignant ainsi le vrai point de départ propre au grand mouvement
de décomposition dont nous commençons l'appréciation philosophique,
on voit donc enfin, soit au spirituel, soit au temporel, que la
désorganisation continue de la constitution catholique et féodale,
dernière phase générale du système théologique et militaire, devient
sensible à l'époque même où, après le suffisant accomplissement de sa
mission fondamentale, son ascendant politique devait tendre désormais
à entraver de plus en plus l'évolution finale des sociétés modernes;
ce qui garantit nécessairement la pleine rationnalité d'une telle
détermination.

Pour être maintenant analysée ici d'une manière vraiment scientifique,
cette immense élaboration révolutionnaire des cinq derniers siècles
doit être d'abord soigneusement divisée en deux parties successives,
très nettement distinctes par leur nature, quoique toujours confondues
jusqu'à présent: l'une, comprenant le quatorzième et le quinzième
siècles, où le mouvement critique reste essentiellement spontané et
involontaire, sans la participation régulière et tranchée d'aucune
doctrine systématique; l'autre, embrassant les trois siècles suivans,
où la désorganisation, devenue plus profonde et plus décisive,
s'accomplit surtout désormais sous l'influence croissante d'une
philosophie formellement négative, graduellement étendue à toutes
les notions sociales de quelque importance; de façon à indiquer
dès-lors hautement la tendance générale des sociétés modernes à une
entière rénovation, dont le vrai principe reste toutefois radicalement
enveloppé d'une vague indétermination. Cette distinction indispensable
répandra, j'espère, une vive lumière sur l'ensemble, encore si mal
apprécié, de cette mémorable époque, qui constitue le lien immédiat
de notre situation actuelle avec la suite des phases antérieures de
l'humanité.

Quelque puissante qu'ait été historiquement l'efficacité destructive
de la doctrine critique proprement dite, on lui attribue communément
une influence très exagérée, dont la notion devient même profondément
irrationnelle, quand on y rapporte exclusivement la désorganisation
totale de l'ancien système social, comme s'accordent à le faire
habituellement aujourd'hui les défenseurs et les adversaires de ce
système. Le véritable esprit philosophique montre clairement, ce
me semble, que, loin d'avoir pu produire par elle-même une telle
décomposition, cette doctrine a dû, au contraire, en résulter
nécessairement, quand la démolition spontanée a atteint un certain
degré, qui sera déterminé ci-après: car, dans toute autre hypothèse,
l'origine réelle de la théorie révolutionnaire serait évidemment
incompréhensible; quoique sa réaction inévitable ait dû ensuite devenir
indispensable à l'entier accomplissement d'une pareille phase, et
surtout à l'indication caractéristique de son issue finale, ainsi
que je l'expliquerai bientôt. Outre que cette appréciation vulgaire
exagère, évidemment, au-delà de toute possibilité, l'influence
politique de l'intelligence, elle constitue donc ici, par sa nature,
une sorte de cercle vicieux. L'ensemble de l'époque révolutionnaire
ne saurait, en conséquence, être rationnellement conçu qu'autant
que la formation et le développement de la doctrine critique sont
regardés comme précédés et déterminés par un progrès suffisant dans
la décomposition purement spontanée que nous devons d'abord apprécier
sommairement, suivant l'ordre ci-dessus indiqué.

Rien ne saurait mieux confirmer la démonstration établie au chapitre
précédent, sur la nature éminemment transitoire de la constitution
catholique et féodale propre au moyen-âge, que la ruine irréparable
d'un tel organisme par le seul conflit mutuel de ses principaux
appareils, sans aucune attaque systématique, pendant les deux siècles
qui ont immédiatement suivi les temps même de sa plus grande splendeur.
On peut, en effet, reconnaître aisément que cette mémorable économie
contenait, à beaucoup d'égards, par sa structure caractéristique,
des germes essentiels de décomposition intime, dont les ravages
spontanés ont été seulement suspendus ou dissimulés tant que la commune
destination sociale a dû, conformément à nos explications antérieures,
maintenir, entre les diverses parties, par son uniforme prépondérance,
une combinaison nécessairement temporaire. Il doit suffire ici
d'apprécier les causes les plus universelles de cette imminente
dissolution naturelle, en considérant d'abord, sous ce point de vue, la
division politique la plus générale entre les deux grands pouvoirs du
système, et ensuite la principale subdivision propre à chacun d'eux.

Sous le premier aspect, il est incontestable que l'admirable
établissement d'un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir
temporel, quelque indispensable qu'il dût être à l'accomplissement
réel de l'évolution spéciale réservée au moyen-âge, et quelque immense
perfectionnement qu'il ait même apporté à la théorie fondamentale
de l'organisme social, comme je l'ai déjà prouvé, devait ensuite
devenir un principe inévitable de décomposition active pour le régime
correspondant, par l'incompatibilité nécessaire qui, dès l'origine,
régnait, plus ou moins explicitement, entre les deux autorités, soit à
raison d'un état de civilisation trop peu conforme à un aussi éminent
progrès, soit d'après l'inaptitude radicale de la seule philosophie
qui pût alors y présider. J'ai d'abord établi, dans le cours des
deux chapitres précédens, que le monothéisme est, par sa nature, en
opposition plus ou moins prononcée avec la prépondérance de l'activité
militaire; à moins que, par une anomalie contraire au véritable
caractère essentiel de cette phase théologique, il ne se constitue,
suivant le mode musulman, en maintenant la concentration primitive des
deux pouvoirs; et, alors même, le polythéisme est-il nécessairement
beaucoup plus conforme à tout développement intense et soutenu du
système militaire. Mais, sous le vrai régime monothéique, dont la
séparation générale entre le gouvernement moral et le gouvernement
politique devient le principal attribut, il existe inévitablement une
sorte de contradiction intime, directe quoique implicite, entre une
telle disposition et la nature encore militaire de l'organisation
temporelle correspondante, vu la tendance spontanée vers la plus
entière unité de pouvoir, toujours propre à l'esprit guerrier, même
après l'altération capitale qu'il dut alors subir par la transformation
nécessaire du système de conquête en système essentiellement défensif.
C'est surtout par-là que cette grande séparation, malgré sa haute
utilité immédiate, doit être regardée, à cette époque, comme une
tentative éminemment prématurée, dont l'efficacité complète et durable
est réservée au développement final des sociétés modernes, puisque
l'activité industrielle, devenue enfin prépondérante, y doit seule
être, par sa nature, pleinement compatible avec la consolidation
régulière d'une telle division fondamentale. En outre, si l'esprit
féodal, en tant que militaire, devait être spontanément hostile à
cette institution caractéristique, il faut reconnaître que, d'un
autre côté, l'esprit catholique, en tant que théologique, tendait
aussi, avec presque autant d'énergie, à l'altérer radicalement en sens
inverse, en poussant habituellement l'autorité sacerdotale à dépasser
essentiellement des limites vagues et empiriques, qui n'avaient
jamais pu être réellement assujéties à aucun principe rationnel. Une
démarcation vraiment systématique, dont j'ai déjà signalé le principe
général, ne pourra être un jour solidement établie entre les deux
puissances élémentaires, sauf les perturbations secondaires dues à
l'inévitable conflit des passions humaines, que sous l'ascendant
ultérieur de la philosophie positive, éminemment propre à la constituer
spontanément d'après l'ensemble des véritables lois de l'organisme
social, comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement dans la suite.
Tant que l'esprit théologique reste prépondérant, il est clair, au
contraire, que la triple nature éminemment vague, arbitraire, et
néanmoins absolue, qui caractérise, de toute nécessité, les diverses
conceptions religieuses, ne saurait permettre d'instituer, à cet égard,
aucun frein intellectuel et moral, susceptible de contenir suffisamment
les opiniâtres stimulations de l'orgueil et les illusions spontanées
de la vanité: en sorte que, sous ce régime, la séparation effective
des deux pouvoirs a dû être surtout empirique, d'après l'indépendance
mutuelle propre à leurs origines respectives, maintenue ensuite
par leur antagonisme continu, suivant les explications du chapitre
précédent. La discipline mentale spécialement rigoureuse, et finalement
oppressive, que ces mêmes caractères essentiels ont dû rendre de plus
en plus indispensable, afin d'entretenir, d'une manière aussi précaire
que pénible, une convergence convenable, a dû d'ailleurs fortifier
beaucoup la tendance inévitable du pouvoir sacerdotal à l'usurpation
universelle. Enfin, quoique la plupart des philosophes aient, à
cet égard, attribué une influence très exagérée à la principauté
temporelle annexée au suprême pontificat, puisque cette souveraineté
exceptionnelle n'a pris une grande importance qu'au temps même où le
système catholique était déjà en pleine décomposition politique, il ne
faut pas cependant négliger cette considération secondaire, qui, en
tout temps, a dû accessoirement concourir à développer, chez les papes,
leur disposition spontanée à l'entière confusion des divers pouvoirs
sociaux. Telle est donc, en résumé, sous tous les aspects essentiels,
la singulière nature du régime propre au moyen-âge, que l'esprit
féodal et l'esprit catholique, qui en constituaient les deux éléments
généraux, tendaient nécessairement, chacun à sa manière, l'un par suite
d'une civilisation trop imparfaite, l'autre à cause d'une philosophie
trop vicieuse, à ruiner radicalement la division fondamentale qui
caractérisait surtout cette mémorable constitution, dont la destination
purement transitoire ne saurait être plus évidemment vérifiée que par
un contraste aussi décisif. Ainsi, ce n'est point la décomposition
spontanée de ce régime, à partir du quatorzième siècle, qui devrait
habituellement nous étonner; ce serait bien plutôt sa permanence
effective jusqu'à cette époque, si elle n'était déjà suffisamment
expliquée, soit par le trop faible essor des nouveaux élémens sociaux,
soit par la réalisation jusque alors incomplète de son office,
fondamental quoique temporaire, pour l'ensemble de l'évolution sociale,
conformément à nos démonstrations antérieures.

On obtiendra des conclusions analogues en considérant maintenant la
principale subdivision de chacun des deux grands pouvoirs, spirituel
ou temporel, c'est-à-dire la relation correspondante entre l'autorité
centrale et les autorités locales. Il est aisé de sentir, à cet égard,
que l'harmonie intérieure de chaque pouvoir ne pouvait être plus stable
que leur combinaison mutuelle.

Dans l'ordre spirituel, on ne saurait douter que la hiérarchie
catholique, malgré l'éminente supériorité de son énergique
coordination, ne contînt nécessairement, par la nature du système, des
germes spontanés d'une inévitable dissolution intime, indépendante
d'aucune hostilité directe, quant aux relations générales entre la
suprême autorité sacerdotale et les divers clergés nationaux. Ces
discordances intérieures devaient certainement outrepasser beaucoup
ce degré universel de perturbation élémentaire que l'imperfection
de l'humanité rend inséparable de toute constitution quelconque;
elles avaient alors un caractère et une intensité propres au régime
théologique correspondant. Les immenses efforts entrepris, à cette
époque, avec tant de persévérance, par les hommes les plus avancés,
pour réaliser, au profit de la civilisation moderne, tous les moyens
d'ordre dont le monothéisme est susceptible, mériteront toujours
d'autant plus la respectueuse admiration des vrais philosophes,
qu'une telle propriété est moins conforme à la nature des
doctrines théologiques, surtout depuis la séparation, d'ailleurs si
indispensable, entre les deux puissances fondamentales. Quoiqu'on
attribue abusivement aux opinions religieuses une tendance absolue à
déterminer et à entretenir la convergence intellectuelle et morale,
il est certain que l'esprit théologique, dans la situation mentale
que suppose l'établissement régulier du monothéisme, et avant même
que son principal ascendant ait pu être directement menacé, ne peut
réellement conduire au degré suffisant d'unité sans la pénible
intervention continue d'une discipline artificielle très rigoureuse, et
bientôt plus ou moins oppressive, dont le maintien doit graduellement
devenir incompatible, soit avec les prétentions excessives de ceux
qui la dirigent, soit avec les résistances exagérées de ceux qui
la subissent: c'est ce qui résulte évidemment du caractère vague
et arbitraire, et par suite nécessairement discordant, d'une telle
philosophie, librement et activement cultivée. Avant que ce principe
fondamental de dissolution ait pu produire, comme je l'indiquerai
ci-dessous, la désorganisation finale de cette philosophie, il a dû
exercer d'abord son inévitable influence en tendant long-temps à
troubler profondément l'ensemble de la hiérarchie catholique, lorsque
les résistances partielles pouvaient acquérir une véritable importance
par leur concentration spontanée en oppositions nationales, sous
l'assistance naturelle des pouvoirs temporels respectifs. Les mêmes
causes fondamentales qui, d'après le chapitre précédent, avaient dû
tant limiter, en réalité, l'extension territoriale du catholicisme,
agissaient alors, sous cet autre aspect, pour ruiner sa constitution
intérieure, même indépendamment de toute dissidence dogmatique. Dans
le pays qui, suivant la juste et unanime appréciation des principaux
philosophes catholiques, fut, pendant tout le cours du moyen-âge, le
principal appui du système ecclésiastique, le clergé national s'était
toujours attribué, presque dès l'origine, envers la suprême autorité
sacerdotale, des priviléges spéciaux, que les papes ont souvent
proclamé, avec raison mais sans succès, essentiellement contraires à
l'ensemble des conditions de l'existence politique du catholicisme:
et cette opposition ne devait pas, sans doute, être moins réelle,
quoique moins nettement formulée, chez les peuples plus éloignés du
centre pontifical. La papauté, d'une autre part, tendait, en sens
inverse, mais avec autant d'efficacité, à la dissolution spontanée de
cette indispensable subordination, par sa disposition croissante à une
exorbitante centralisation, qui, au profit de plus en plus exclusif
des ambitions italiennes, devait justement soulever partout ailleurs
d'énergiques et opiniâtres susceptibilités nationales. Tel est le
double effort continu qui, avant même toute scission de doctrines,
tendait directement à dissoudre l'unité intérieure du catholicisme, en
le décomposant, contre son esprit fondamental, en églises nationales
indépendantes. On voit que ce principe de décomposition équivaut
essentiellement, dans un ordre de relations plus particulier, à celui
précédemment caractérisé envers la combinaison politique la plus
générale: il résulte, encore plus clairement, non d'influences plus
ou moins accidentelles, mais de la nature même d'un tel système,
considéré surtout dans ses bases intellectuelles trop imparfaites,
et malgré l'admirable supériorité de sa structure propre, appréciée
au chapitre précédent. Sous l'un comme sous l'autre aspect, cette
désorganisation spontanée devait se trouver suffisamment contenue tant
que le système n'avait point acquis tout son développement principal,
et convenablement réalisé sa grande mission temporaire. Mais rien
ne pouvait ensuite empêcher une imminente décomposition quand, par
l'accomplissement essentiel de ces deux conditions, la considération
d'un but d'activité commun a nécessairement cessé d'être assez
prépondérante pour détourner ces divers élémens de leur discordance
naturelle.

J'ai cru devoir ici caractériser directement, d'une manière spéciale
quoique sommaire, cette décomposition intérieure de la hiérarchie
catholique, parce que la spontanéité en est jusque ici très mal
appréciée, par suite de l'illusion très excusable qui résulte, à ce
sujet, d'un sentiment exagéré de la perfection de cette admirable
économie, où personne n'avait pu encore discerner convenablement les
éminens attributs dus au beau génie politique de ses nobles fondateurs
d'avec les imperfections radicales imposées par la nature d'un tel
âge social combinée avec celle de la philosophie correspondante, et
qui ne pouvaient permettre à cette immense création qu'une destinée
fugitive et précaire. Mais nous sommes heureusement dispensés
d'une semblable élaboration envers l'organisation temporelle, où
l'antagonisme fondamental entre le pouvoir central de la royauté et
les pouvoirs locaux des diverses classes de la hiérarchie féodale a
été assez bien apprécié, en général, par divers philosophes et surtout
par Montesquieu, pour n'exiger ici aucun nouvel examen, si ce n'est
ci-dessous quant à ses résultats principaux. La conciliation tentée par
l'ordre féodal proprement dit, entre les deux tendances contradictoires
à l'isolement et à la concentration, qui s'y trouvaient pareillement
consacrées, ne pouvait, évidemment, comporter qu'une existence
imparfaite et passagère, qui ne pouvait survivre à sa destination
purement temporaire, et qui devait nécessairement entraîner la ruine
spontanée d'une telle économie, soit que l'un ou l'autre des deux
élémens dût acquérir graduellement une inévitable prépondérance,
suivant la distinction ci-après expliquée.

Trois réflexions générales méritent d'être ici notées au sujet
de cette spontanéité de décomposition qui, à tant d'égards,
caractérise si hautement le régime propre au moyen-âge. La première,
déjà indiquée, consiste à y voir une confirmation décisive de
l'appréciation fondamentale établie au chapitre précédent sur la
nature essentiellement transitoire de cette phase extrême du système
théologique et militaire. On peut ainsi sentir aisément que tout doit
sembler radicalement contradictoire et profondément incompréhensible
dans l'étude sociale du moyen-âge, en s'obstinant à juger un tel
régime d'après l'esprit absolu de la philosophie politique aujourd'hui
dominante, tandis que, au contraire, tout s'y coordonne naturellement
et s'y explique sans effort par cette conception rationnelle d'un
office indispensable mais nécessairement passager pour l'ensemble
de l'évolution humaine. En second lieu, l'aptitude spéciale de ce
régime à seconder éminemment l'essor direct des nouveaux élémens
sociaux n'est pas moins clairement manifestée par cette décomposition
spontanée, que sa tendance caractéristique à permettre graduellement la
désorganisation finale du système théologique et militaire. Car, les
divers conflits permanens ci-dessus appréciés étaient, par leur nature,
extrêmement propres à faciliter et même à stimuler un tel essor,
ainsi que je l'indiquerai plus expressément au chapitre suivant, en
intéressant immédiatement chacun des différens pouvoirs antagonistes au
développement continu des nouvelles forces sociales particulières à la
civilisation moderne, par le besoin d'y trouver d'importans auxiliaires
dans leurs contestations mutuelles. Il faut, en dernier lieu, regarder
cette spontanéité de décomposition comme un caractère vraiment
distinctif du régime catholique et féodal, en ce sens qu'elle y était
beaucoup plus profondément marquée qu'en aucun autre régime antérieur.
Dans l'ordre spirituel surtout, dont la cohérence était pourtant bien
plus parfaite, il est fort remarquable, ce me semble, que les premiers
agens de la désorganisation du catholicisme soient toujours et partout
sortis du sein même du clergé catholique; tandis que le passage du
polythéisme au monothéisme n'a jamais présenté rien d'analogue,
par suite de cette confusion fondamentale des deux puissances qui
caractérisait le régime polythéique de l'antiquité. Telle est, en
général, la destinée purement provisoire de la philosophie théologique
que, à mesure qu'elle se perfectionne intellectuellement et moralement,
elle devient toujours moins consistante et moins durable, comme le
témoigne hautement l'examen comparatif de ses principales phases
historiques; car, le fétichisme primitif était réellement encore mieux
enraciné et plus stable que le polythéisme lui-même, qui, à son tour,
a certainement surpassé le monothéisme soit en vigueur intrinsèque,
soit en durée effective: ce qui, avec les principes ordinaires, doit
naturellement constituer un paradoxe inexplicable, que notre théorie,
au contraire, résout avec facilité, en représentant spontanément le
progrès rationnel des conceptions théologiques comme ayant dû surtout
consister en un continuel décroissement d'intensité.

Une considération trop exclusive de cette remarquable spontanéité de
décomposition qui caractérise l'ensemble du régime propre au moyen-âge,
pourrait d'abord faire penser que la désorganisation nécessaire de
ce régime aurait pu être ainsi entièrement abandonnée à son cours
naturel, jusqu'à ce que les nouveaux élémens sociaux fussent assez
développés pour entreprendre une lutte directe et décisive, sans
exiger la périlleuse intervention spéciale d'une doctrine critique
formellement érigée en système de négation absolue, et de façon, par
suite, à éviter essentiellement les immenses embarras qui en sont
résultés. Mais une semblable appréciation serait aussi vicieuse, en
sens inverse, que l'hypothèse ordinaire, ci-dessus rectifiée, qui,
exagérant, au-delà de toute possibilité, la vraie puissance de cette
philosophie négative, en fait uniquement dériver toute la dissolution
de la constitution catholique et féodale, indépendamment d'aucune
décomposition spontanée. Car, celle-ci, quoique ayant dû précéder,
restait nécessairement insuffisante, si, parvenue à un certain degré,
ci-après déterminé, sa marche n'eût enfin pris graduellement un
caractère systématique, rigoureusement indispensable à la véritable
issue générale d'une telle élaboration sociale. Non-seulement la
doctrine critique ou révolutionnaire a, évidemment, contribué beaucoup
à accélérer et à propager la désorganisation naturelle du régime
propre au moyen-âge, et par suite de l'ensemble du système théologique
et militaire, dont il constituait la dernière phase essentielle:
mais sa principale destination, où elle ne pouvait être aucunement
suppléée, a surtout consisté à servir alors d'organe nécessaire au
besoin croissant d'une entière réorganisation sociale, en manifestant
l'impuissance de plus en plus complète du système ancien à diriger
le mouvement fondamental de la civilisation moderne, et en rendant
hautement irrévocable cette dissolution spontanée, qui, sans cela, eût
tendu naturellement à faire concevoir la grande solution politique
comme toujours réductible à une simple restauration, quoique celle-ci
devînt, au fond, de plus en plus chimérique. Dans leurs luttes même les
plus intenses, les diverses forces catholiques et féodales conservaient
spontanément un respect sincère et profond pour tous les principes
essentiels de la constitution générale, sans soupçonner la portée
finale des graves atteintes qu'ils devaient indirectement recevoir de
tels débats: en sorte que cet antagonisme spontané eût pu se prolonger
presque indéfiniment sans caractériser la décadence radicale du régime
correspondant, tant que rien de systématique ne venait s'y mêler
pour consacrer, par une formule négative correspondante, chacune des
pertes successives du régime ancien, ainsi devenues irréparables. Un
examen superficiel pourrait d'abord faire confondre, par exemple,
l'audacieuse spoliation des églises françaises et germaniques au profit
des chevaliers de Charles-Martel, avec l'avide usurpation des biens
ecclésiastiques par les barons anglais du seizième siècle; et cependant
l'une n'était, au fond, qu'une perturbation grave mais momentanée,
bientôt suivie d'une large et facile réparation, tandis que l'autre
tendait hautement à la ruine irrévocable de l'organisation catholique:
or, cette différence capitale entre deux mesures matériellement
analogues résulte surtout de ce que la première, indépendante de tout
principe hostile, ne constituait qu'un violent expédient financier,
dû au sentiment, peut-être exagéré, d'un imminent besoin public, au
lieu que la seconde se rattachait directement à une doctrine formelle
de désorganisation systématique de la hiérarchie sacerdotale. C'est
ainsi que, à tous égards, et dans ses divers degrés, la philosophie
négative ou révolutionnaire des trois derniers siècles, quoique ne
pouvant être primitivement qu'une simple conséquence générale de la
nouvelle situation sociale amenée par la dissolution spontanée du
régime ancien, devait ensuite exercer une indispensable réaction pour
imprimer à cette marche naturelle un caractère vraiment décisif,
propre à mettre en évidence le besoin croissant d'une régénération
finale: jusque là, et tant que la décomposition, purement politique
ou même morale, ne s'étendait point directement aux principes
intellectuels de l'antique constitution, les altérations successives,
quelque graves qu'elles pussent être, d'après les différens conflits
partiels, se présentaient toujours nécessairement comme susceptibles
de rectifications suffisantes à l'issue de conflits inverses. Sans
l'influence nécessaire de cette doctrine critique, les peuples modernes
eussent consumé indéfiniment leur principale activité politique
en une déplorable prolongation, aussi dangereuse que stérile, de
l'antagonisme propre au moyen-âge, entre les élémens d'un système déjà
essentiellement ébranlé et tendant spontanément dès lors à devenir de
plus en plus hostile au développement ultérieur de l'évolution sociale.
Car, malgré son impuissance finale à diriger désormais le mouvement
humain, ce système devait naturellement conserver ses prétentions à
la suprématie tant qu'elle ne lui était pas directement déniée; en
sorte qu'aucune véritable réorganisation ne pouvait être ni tentée, ni
même conçue, tant qu'un tel déblai n'était pas d'abord suffisamment
opéré. A quelques orages qu'ait donné lieu cette indispensable
opération préalable, il serait d'ailleurs injuste de méconnaître
qu'elle a dû toutefois en prévenir beaucoup d'autres, dès lors même
difficilement appréciables, en posant seule un terme réellement
décisif à la suite presque indéfinie des agitations intestines de
l'ancien système social. Tel devait donc être le principal office
directement propre à la doctrine critique, que la décomposition
spontanée de la constitution catholique et féodale rendait seulement
possible, sans pouvoir aucunement y suppléer. Quant à l'hypothèse
qui représenterait la dissolution finale du régime monothéique comme
ayant pu s'accomplir, d'une manière essentiellement calme, sans exiger
l'intervention active et prolongée d'une semblable doctrine, par
la seule opposition naturelle des nouveaux élémens sociaux, on n'y
saurait voir certainement qu'une pure utopie philosophique, entièrement
inconciliable avec la véritable marche de la civilisation moderne:
puisque, après leur premier élan au moyen-âge, l'esprit scientifique et
l'activité industrielle, loin d'être immédiatement susceptibles d'une
destination politique qui n'eût alors abouti qu'à entraver leur essor
caractéristique, ne pouvaient ensuite se développer convenablement
que lorsque le système théologique et militaire aurait d'abord été
suffisamment ébranlé, ainsi que je l'expliquerai spécialement au
chapitre suivant, quoique leur influence sociale ait dû devenir, en
dernier lieu, et surtout aujourd'hui, la meilleure garantie contre
toute vaine restauration du passé.

L'inévitable avénement de cette philosophie négative n'est pas à son
tour, plus difficile à démontrer que son indispensable coopération dans
l'évolution générale des sociétés modernes. En s'arrêtant surtout,
comme nous pouvons le faire en ce moment, à la première des deux
phases essentielles que j'y distinguerai ci-après, et qui aboutit
à la désorganisation radicale de la constitution catholique par le
protestantisme proprement dit, il est aisé de comprendre qu'elle devait
spontanément résulter, en temps convenable, de la nature même du régime
monothéique. D'abord, le monothéisme introduit toujours nécessairement,
au sein de la théologie, un certain esprit individuel d'examen et de
discussion, par cela seul que les croyances secondaires n'y sauraient
être spécialisées au même degré que dans le polythéisme, où les
moindres détails étaient d'avance dogmatiquement fixés: c'est ainsi que
tout régime monothéique doit naturellement procurer aux intelligences
un premier état normal de liberté philosophique, ne fût-ce que
pour déterminer le mode propre d'administration de la puissance
surnaturelle dans chaque cas particulier. Aussi l'esprit d'hérésie
théologique, évidemment étranger au polythéisme, fut-il constamment
inséparable d'un monothéisme quelconque, par suite des inévitables
divergences que doit produire cette libre activité spéculative à
l'égard de conceptions essentiellement vagues et arbitraires. Mais
cette tendance universelle du monothéisme, que l'islamisme lui-même
laisse distinctement apercevoir, devait évidemment recevoir du
catholicisme son principal développement, comme je l'ai déjà indiqué
au chapitre précédent, à cause de la division fondamentale des deux
puissances qui en constituait le caractère essentiel: puisqu'une
telle séparation provoquait directement à l'extension régulière des
habitudes de libre examen depuis les discussions purement théologiques
jusqu'aux questions vraiment sociales, pour y constater successivement
les légitimes applications spéciales de la doctrine commune. Quoique
cette influence nécessaire se soit fait plus ou moins sentir pendant
tout le cours du moyen-âge, la décomposition spontanée du régime
correspondant a dû surtout lui procurer un énergique accroissement,
d'après l'usage plus continu et plus important d'une telle liberté
intellectuelle dans le double conflit général, ci-dessus apprécié, qui
a naturellement désorganisé le système catholique, soit par la lutte
des divers pouvoirs temporels contre le pouvoir spirituel, soit par
l'opposition des clergés nationaux au pontificat central. Telle est,
en réalité, l'origine primitive, certes pleinement inévitable, de cet
appel au libre examen individuel, qui caractérise essentiellement
le protestantisme, première phase générale de la philosophie
révolutionnaire. Les docteurs qui soutinrent si long-temps contre les
papes l'autorité des rois, ou les résistances correspondantes des
églises nationales aux décisions romaines, ne pouvaient certainement
éviter de s'attribuer, d'une manière de plus en plus systématique,
un droit personnel d'examen, qui, de sa nature, ne devait pas, sans
doute, rester indéfiniment concentré entre de telles intelligences
ni sur de telles applications; et qui, en effet, spontanément étendu
ensuite, par une invincible nécessité, à la fois mentale et sociale, à
tous les individus et à toutes les questions, a graduellement amené la
destruction radicale, d'abord de la discipline catholique, ensuite de
la hiérarchie, et enfin du dogme lui-même. Une aussi évidente filiation
générale ne saurait exiger ici de plus amples explications, sauf celles
que son usage ultérieur va bientôt faire implicitement sentir.

Quant au caractère propre de cette philosophie transitoire, dont
l'intervention croissante, pendant les trois derniers siècles,
est maintenant démontrée, en principe, non moins inévitable
qu'indispensable, il est clairement déterminé par la nature même de
la destination que nous lui avons reconnue, et à laquelle pouvait
seule convenablement satisfaire une doctrine systématique de négation
absolue, successivement étendue aux principales questions morales
et sociales, comme je l'ai déjà suffisamment établi, quoique à une
autre intention, dès le début du volume précédent. C'est ce que
la raison publique a depuis long-temps essentiellement reconnu,
d'une manière implicite mais irrécusable, en consacrant, d'un aveu
unanime, la dénomination très expressive de protestantisme, qui,
bien que restreinte ordinairement au premier état d'une telle
doctrine, ne convient pas moins, au fond, à l'ensemble total de la
philosophie révolutionnaire. En effet, cette philosophie, depuis le
simple luthéranisme primitif, jusqu'au déisme du siècle dernier, et
sans même excepter ce qu'on nomme l'athéisme systématique, qui en
constitue la plus extrême phase[25], n'a jamais pu être historiquement
qu'une protestation croissante et de plus en plus méthodique contre
les bases intellectuelles de l'ancien ordre social, ultérieurement
étendue, par une suite nécessaire de sa nature absolue, à toute
véritable organisation quelconque. A quelques graves dangers que dût
exposer cet esprit radicalement négatif, il faut y reconnaître une
condition fondamentale de la grande transition intellectuelle et
sociale que devait finalement diriger une telle philosophie. Car,
dans les diverses révolutions antérieures, qui n'avaient jamais pu
consister qu'en des modifications plus ou moins profondes d'un même
système primordial, l'entendement humain pouvait toujours subordonner
essentiellement la destruction de chaque forme ancienne à l'institution
d'une forme nouvelle dont il apercevait plus ou moins nettement le
principal caractère, de manière à éviter la situation exclusivement
critique: or il n'en pouvait plus être ainsi pour cette révolution
finale, destinée à accomplir la plus entière rénovation, non-seulement
sociale, mais d'abord et surtout mentale, que puisse offrir l'ensemble
total de l'évolution humaine. L'indispensable obligation, ci-dessus
caractérisée, d'exécuter ou du moins de constituer alors l'opération
critique long-temps avant que les nouveaux élémens sociaux pussent
être assez élaborés pour indiquer spontanément, même par une vague
approximation générale, la vraie tendance définitive de l'humanité,
conduisait évidemment à concevoir la destruction de l'ordre ancien en
vue d'un avenir radicalement indéterminé. Par une suite nécessaire de
cette situation sans exemple, les principes critiques ne pouvaient
certainement acquérir toute l'énergie convenable à leur destination
qu'en devenant enfin essentiellement absolus. Si des conditions
quelconques avaient dû être toujours imposées aux droits négatifs
dont ils proclamaient l'exercice systématique, comme elles ne
pouvaient encore se rapporter aucunement au nouveau système social,
dont la nature reste, même aujourd'hui, trop imparfaitement connue,
elles auraient été forcément inspirées par l'organisation même qu'il
s'agissait de détruire, d'où serait résulté l'avortement total de
cette indispensable opération révolutionnaire. Je dois me borner ici
à rattacher le principe général de cette importante explication à
l'ensemble de notre appréciation historique: quant à ses développements
les plus essentiels, ils ont été déjà suffisamment indiqués au
quarante-sixième chapitre, quoique sous un aspect un peu différent; la
participation spéciale des divers dogmes critiques à leur destination
commune se trouvera d'ailleurs historiquement déterminée ci-dessous,
au moins sous forme implicite. Le profond caractère d'hostilité et de
défiance systématiques, de plus en plus manifesté par cette philosophie
négative envers tout pouvoir quelconque, sa tendance instinctive et
absolue au contrôle et à la réduction des diverses puissances sociales,
sont désormais assez motivés, soit dans leur inévitable origine, soit
dans leur but indispensable, pour que le lecteur attentif puisse
aisément suppléer aux éclaircissemens secondaires que je suis obligé
d'écarter à ce sujet.

    Note 25: Quoique cette phase finale de la philosophie
    métaphysique doive être, par cela même, suivant notre théorie,
    la plus rapprochée de l'état positif, et former ainsi, surtout
    aujourd'hui, une dernière préparation indispensable au vrai
    régime définitif de l'entendement humain, une appréciation
    superficielle ou malveillante peut seule faire confondre
    avec la philosophie positive une doctrine aussi éminemment
    négative, nécessairement plus transitoire qu'aucune autre,
    qui condamne, d'une manière dogmatiquement absolue, toute
    coopération essentielle des croyances religieuses à l'évolution
    générale de l'humanité, où la philosophie positive leur
    assigne rationnellement, au contraire, d'après sa loi la plus
    fondamentale, un office initial, long-temps indispensable,
    à tous égards, bien que nécessairement provisoire. La
    prépondérance d'un tel système ne saurait, au fond, aboutir,
    dans la pratique, en substituant le culte de la nature à
    celui du créateur, qu'à organiser une sorte de panthéisme
    métaphysique, d'où l'esprit pourrait aisément rétrograder
    vers les diverses phases successives du système théologique
    plus ou moins modifié, de manière à constituer bientôt une
    situation encore plus éloignée, en réalité, que l'état purement
    catholique du véritable régime positif. J'ai cru convenable
    d'indiquer, en passant, cette explication spéciale, qui
    s'adresse exclusivement aux juges de bonne foi: quant aux
    autres, il serait évidemment superflu de s'en occuper.

Afin de compléter convenablement cette appréciation abstraite de la
marche générale propre à la doctrine critique ou révolutionnaire des
trois derniers siècles, il ne me reste plus qu'à établir sommairement
la division nécessaire de son développement essentiel en deux
grandes phases successives, qui partagent cette mémorable période
historique en deux portions peu inégales. Dans la première, qui
comprend les diverses formes principales du protestantisme proprement
dit, le droit individuel d'examen, quoique pleinement proclamé, reste
néanmoins toujours contenu entre les limites plus ou moins étendues
de la théologie chrétienne, et, par suite, l'esprit de discussion
dissolvante, accessoirement relatif au dogme, s'attache alors surtout
à ruiner, au nom même du christianisme, l'admirable système de la
hiérarchie catholique, qui en constituait socialement la seule
réalisation fondamentale: c'est là que le caractère d'inconséquence
inhérent à l'ensemble de la philosophie négative se trouve le plus
hautement prononcé, par la prétention constante à réformer le
christianisme en détruisant radicalement les plus indispensables
conditions de son existence politique. La seconde phase se rapporte
essentiellement aux divers projets de déisme plus ou moins pur propres
à ce qu'on appelle vulgairement la philosophie du XVIIIe siècle,
quoique sa formation méthodique appartienne réellement au milieu
du siècle précédent; le droit d'examen y est, en principe, reconnu
indéfini, mais on croit vainement pouvoir, en fait, y contenir
la discussion métaphysique entre les limites les plus générales
du monothéisme, dont les bases intellectuelles semblent d'abord
inébranlables, bien qu'elles soient à leur tour aisément renversées
avant la fin de cette période, par un prolongement nécessaire de la
même élaboration critique, chez les esprits dont l'émancipation est
la plus avancée: l'inconséquence mentale est ainsi très notablement
diminuée, par suite de l'uniforme extension de l'analyse destructive,
mais l'incohérence sociale y devient peut-être encore plus sensible,
d'après la tendance absolue à fonder éternellement la régénération
politique sur une série exclusive de simples négations, qui ne
pourraient finalement aboutir qu'à une anarchie universelle. On peut
d'ailleurs regarder le socinianisme comme ayant naturellement fourni la
principale transition historique de l'une à l'autre phase. Du reste, la
seule appréciation précédente fait aussitôt ressortir, ce me semble,
la formation nécessaire de chacune d'elles ainsi que leur filiation
spontanée: car, si, d'un côté, l'esprit d'examen ne pouvait évidemment
s'arroger d'abord un exercice indéfini, et devait préalablement
s'imposer des bornes qui facilitaient son admission, il est clair,
d'une autre part, que ces limites, bien que toujours proposées comme
absolues, ne pouvaient être éternellement respectées, et que même le
premier usage du droit de discussion avait dû conduire à de telles
divagations ou perturbations religieuses que les plus énergiques
intelligences devaient enfin éprouver un pressant besoin, à la fois
mental et social, de se dégager entièrement d'un ordre d'idées aussi
arbitraire et aussi discordant, ainsi devenu directement contraire à sa
vraie destination primitive. La distinction générale de ces deux phases
est tellement indispensable, que malgré leur extension naturelle,
sous des formes diverses mais politiquement équivalentes, à tous les
peuples de l'Europe occidentale, elles n'ont pas dû avoir cependant le
même siége principal, comme j'aurai lieu de l'indiquer ci-dessous. Il
a dû aussi exister entre elles une différence très prononcée quant à
la participation plus ou moins importante, quoique toujours seulement
accessoire, des nouveaux élémens sociaux. Car, l'esprit positif
était certainement trop peu développé d'abord, concentré chez des
intelligences trop exceptionnelles et trop isolées, et en même temps
réduit encore à des sujets trop restreints, pour être susceptible
d'exercer aucune notable influence sur l'avénement effectif du
protestantisme, qui a dû, au contraire, utilement accélérer son propre
essor: tandis que, dans la seconde phase, sa puissante intervention,
bien que presque toujours indirecte, se fait distinctement sentir,
pour procurer spontanément à l'analyse anti-théologique une consistance
rationnelle qu'elle ne pouvait autrement obtenir, et qui doit
finalement rester la principale base de son efficacité ultérieure.

Telles sont les diverses considérations fondamentales que je devais
ici établir sommairement sur la marche nécessaire et l'enchaînement
naturel des différens degrés essentiels propres au grand mouvement de
décomposition radicale, d'abord spontané, et ensuite systématique,
qui caractérise surtout l'évolution politique des sociétés modernes
pendant les cinq derniers siècles, tendant à l'entière dissolution
de la constitution catholique et féodale, dernier état général de
l'organisme théologique et militaire. Ainsi se trouve déjà suffisamment
expliqué, en principe, le profond intérêt de tant d'hommes éminens,
et la sympathie instinctive des masses populaires, pour cette longue
et mémorable élaboration, qui, malgré sa nature essentiellement
révolutionnaire, n'en constituait pas moins un préambule strictement
nécessaire à la régénération finale de l'humanité. Son cours
graduel n'a dû, en effet, éprouver d'opposition vraiment capitale
qu'en vertu des craintes légitimes d'entier bouleversement social
naturellement inspirées par ses divers progrès caractéristiques, et
qui pouvaient seules procurer une véritable énergie à la résistance
des anciens pouvoirs, eux-mêmes d'ailleurs spontanément entraînés, à
leur insu, à participer, sous des formes plus ou moins directes, à
l'ébranlement universel. Les chefs, volontaires ou involontaires, qui
dirigèrent successivement cet immense mouvement, à la fois politique
et philosophique, furent nécessairement presque toujours placés,
surtout depuis le XVIe siècle, dans une situation générale extrêmement
difficile, qui doit faire juger avec une indulgence spéciale
l'ensemble de leurs opérations, d'après l'obligation, de plus en plus
contradictoire, et néanmoins insurmontable, de satisfaire également aux
besoins simultanés d'ordre et de progrès, qui, bien que pareillement
impérieux, devaient alors tendre graduellement à devenir presque
inconciliables. Pendant toute cette période, on doit regarder la
haute capacité politique comme ayant surtout consisté à poursuivre,
avec une infatigable sagesse, dirigée par une heureuse appréciation
instinctive de la vraie situation sociale, la démolition continue de
l'ordre ancien, tout en évitant, autant que possible, les perturbations
anarchiques, sans cesse imminentes, vers lesquelles tendaient
spontanément les conceptions critiques qui devaient présider à cette
désorganisation, de manière à tirer finalement une véritable utilité
sociale de ce même esprit d'inconséquence logique qui les caractérisait
constamment. Cette habileté fondamentale, dans l'usage politique de
la critique métaphysique, n'était certes, eu égard aux temps, ni
moins importante ni moins délicate que celle si justement admirée, à
l'époque précédente, quant à la salutaire application sociale de la
doctrine théologique, dont l'administration mal dirigée pouvait devenir
également funeste, quoique suivant d'autres modes. En même temps,
l'extrême imperfection logique de cette philosophie négative, néanmoins
toujours sortie finalement victorieuse des divers débats essentiels
qu'elle a successivement suscités ou soutenus, est éminemment propre
à vérifier son intime harmonie spontanée avec les principaux besoins
de la situation sociale correspondante; puisque, dans toute autre
hypothèse, son succès effectif serait évidemment inexplicable, à moins
de recourir à l'absurde expédient de plusieurs philosophes rétrogrades,
conduits, par l'insuffisance radicale de leurs théories historiques, à
supposer sérieusement, à cet égard, une sorte de délire chronique et
universel, qui aurait ainsi miraculeusement surgi depuis trois siècles
chez l'élite de l'humanité. Nous ne pouvons donc plus considérer
désormais l'ensemble de ce mémorable mouvement critique qu'en y
voyant sans cesse, non une simple perturbation accidentelle, mais l'un
des degrés nécessaires de la grande évolution sociale, à quelques
graves dangers qu'entraîne d'ailleurs aujourd'hui son irrationnelle
prolongation exclusive.

Avant de pousser plus loin l'analyse générale d'une telle opération,
par la saine appréciation historique de ses principaux résultats
définitifs, il est indispensable de déterminer maintenant, d'une
manière spéciale quoique sommaire, quels durent être proprement ses
organes essentiels, dont la nature distinctive a dû beaucoup influer
sur l'accomplissement effectif de la phase révolutionnaire qui vient
d'être abstraitement caractérisée.

Ces divers organes ayant dû exercer leur plus grande activité sociale
en un temps dont l'absorption croissante du pouvoir spirituel par
le pouvoir temporel constitue nécessairement le principal caractère
politique, la distinction générale entre ces deux puissances n'y
saurait être fort nettement tranchée, et y semble même d'abord
impossible à poursuivre, quoiqu'elle doive, à priori, se retrouver
toujours, sous une forme quelconque, dans tous les aspects fondamentaux
propres à la civilisation moderne. Mais, par une plus profonde
analyse, il devient aisé de reconnaître historiquement, parmi
les différentes forces sociales qui ont présidé à la transition
révolutionnaire des cinq derniers siècles, une division naturelle en
deux classes vraiment distinctes, malgré leur intime affinité, celle
des métaphysiciens et celle des légistes, dont la première constitue,
en réalité, l'élément spirituel et la seconde l'élément temporel de
cette sorte de régime mixte et équivoque qui devait correspondre à
cette situation de plus en plus contradictoire et exceptionnelle.
Tous deux devaient, en temps convenable, comme je vais l'indiquer,
émaner spontanément des élémens respectifs de l'ancien système,
l'un de la puissance catholique, l'autre de l'autorité féodale, et
constituer ensuite envers eux une rivalité graduellement hostile,
quoique long-temps secondaire. Leur commun essor commence à devenir
très distinct dans les temps même de la plus grande splendeur du
régime monothéique, surtout en Italie, qui, pendant le cours entier
du moyen-âge, a toujours hautement devancé, sous tous les rapports
quelconques, même sociaux, tout le reste de l'occident, et où l'on
remarque, en effet, dès le XIIe siècle, l'importance rapidement
croissante, non-seulement des métaphysiciens, mais aussi des légistes,
principalement chez les villes libres de la Lombardie et de la Toscane.
Mais ces forces nouvelles ne pouvaient cependant développer leur vrai
caractère propre que dans les grandes luttes intestines, ci-dessus
appréciées, qui devaient constituer la partie spontanée du mouvement de
décomposition, et dans lesquelles leur intervention nécessaire devait
poser les fondemens naturels de cette puissance exceptionnelle qui
leur a conféré jusqu'ici la direction immédiate de notre progression
politique. C'est surtout en France qu'un tel développement me semble,
au moins alors, devoir être spécialement étudié, comme y étant plus net
et plus complet que partout ailleurs, vu l'influence bien distincte
et néanmoins solidaire qu'y acquièrent simultanément les universités
et les parlemens, principaux organes permanens, soit de l'action
métaphysique, soit du pouvoir des légistes. Je dois enfin, pour plus
de clarté, avertir déjà que chacune de ces deux classes se subdivise,
par sa nature, en deux corporations très différentes, l'une essentielle
et primitive, l'autre accessoire et secondaire: c'est-à-dire, les
métaphysiciens en docteurs proprement dits et en simples littérateurs,
et les légistes en juges et en avocats, abstraction faite des gens de
robe plus subalternes. Pendant la très majeure partie de l'existence
politique propre à cette sorte de régime transitoire, la première
section de chaque classe y a été nécessairement prépondérante,
sans quoi la commune puissance n'aurait pu acquérir ni conserver
aucune consistance réelle; aussi devons-nous ici l'avoir presque
exclusivement en vue, en considérant l'autre comme une force purement
auxiliaire. C'est seulement de nos jours que, des deux côtés, cette
dernière a pris, à son tour, l'ascendant, ainsi que je l'expliquerai
au cinquante-septième chapitre, de manière à annoncer spontanément
le dernier terme de cette singulière anomalie politique. D'après
ces divers éclaircissemens préalables, il est maintenant facile de
concevoir nettement l'avénement nécessaire et la destination naturelle
de ces deux forces modificatrices, malgré l'obscurité et la confusion
que doit d'abord offrir l'étude générale d'un régime aussi équivoque.

Quant à l'élément spirituel, qui, même en ce cas, demeure le
plus caractéristique, nos explications antérieures permettent de
comprendre aisément la prépondérance sociale que dut graduellement
acquérir l'esprit métaphysique aux temps ci-dessus indiqués, ainsi
que son office spontané dans la grande transition révolutionnaire,
abstraction faite d'ailleurs en ce moment de sa haute influence
simultanée sur l'essor naissant de l'esprit scientifique, qui sera
convenablement appréciée au chapitre suivant. Depuis cette division
vraiment fondamentale de la philosophie grecque en philosophie
morale et philosophie naturelle, qui a toujours dominé jusqu'ici
l'ensemble du mouvement mental de l'élite de l'humanité, et que j'ai
historiquement caractérisée dans la cinquante-troisième leçon,
l'esprit métaphysique a présenté concurremment deux formes extrêmement
différentes et graduellement antagonistes, en harmonie avec une telle
distinction: la première, dont Platon doit être regardé comme le
principal organe, beaucoup plus rapprochée de l'état théologique, et
tendant d'abord à le modifier plutôt qu'à le détruire; la seconde,
ayant pour type Aristote, bien plus voisine, au contraire, de l'état
positif, et tendant réellement à dégager l'entendement humain de toute
tutelle théologique proprement dite. L'une ne fut, par sa nature,
essentiellement critique qu'envers le polythéisme, dont elle poursuivit
activement l'universelle déchéance; elle présida, surtout, comme je
l'ai montré, à l'organisation graduelle du monothéisme, qui, une fois
constitué, détermina spontanément la fusion finale de ce premier
esprit métaphysique dans l'esprit purement théologique propre à cette
dernière phase essentielle de la philosophie religieuse. Au contraire,
l'autre, d'abord principalement livrée à l'étude générale du monde
extérieur, dut être, dans son application, long-temps accessoire, aux
conceptions sociales, nécessairement et constamment critique, d'après
la combinaison intime et permanente de sa tendance anti-théologique
avec son impuissance radicale à produire, par elle-même, aucune
véritable organisation. C'est à ce dernier esprit métaphysique
que devait naturellement appartenir la direction mentale du grand
mouvement révolutionnaire que nous apprécions. Spontanément écarté
par la prépondérance platonicienne tant que l'organisation du système
catholique devait principalement occuper les hautes intelligences,
suivant les explications du chapitre précédent, cet esprit
aristotélicien, qui n'avait jamais cessé de cultiver et d'agrandir en
silence son domaine inorganique, dut tendre à s'emparer, à son tour, du
principal ascendant philosophique, en s'étendant aussi au monde moral
et même social, aussitôt que cette immense opération politique, enfin
suffisamment consommée, laissa naturellement prédominer désormais le
besoin de l'essor purement rationnel. C'est ainsi que, dès le douzième
siècle, sous la plus éminente suprématie sociale du régime monothéique,
le triomphe croissant de la scolastique vint réellement constituer le
premier agent général de la désorganisation radicale de la puissance et
de la philosophie théologiques, quelque paradoxale que puisse d'abord
sembler cette propriété d'émancipation attribuée à une doctrine
aujourd'hui si aveuglément décriée. La principale consistance politique
de cette nouvelle force spirituelle, de plus en plus distincte et
bientôt rivale du pouvoir catholique, quoiqu'elle en fût primitivement
émanée, résultait de son aptitude naturelle à s'emparer graduellement
de la haute instruction publique, dans les universités qui, d'abord
destinées presque exclusivement à l'éducation ecclésiastique, devaient
nécessairement embrasser ensuite tous les ordres essentiels de culture
intellectuelle. En appréciant, de ce point de vue historique, l'œuvre
de saint Thomas d'Aquin et même le poëme de Dante, on reconnaît
aisément que ce nouvel esprit métaphysique avait alors essentiellement
envahi toute l'étude intellectuelle et morale de l'homme individuel,
et commençait aussi à s'étendre directement aux spéculations sociales,
de manière à témoigner déjà sa tendance inévitable à affranchir
définitivement la raison humaine de la tutelle purement théologique.
Par la mémorable canonisation du grand docteur scolastique, d'ailleurs
légitimement due à ses éminens services politiques, les papes
montraient à la fois leur propre entraînement involontaire vers la
nouvelle activité mentale, et leur admirable prudence à s'incorporer,
autant que possible, tout ce qui ne leur était point manifestement
hostile. Quoi qu'il en soit, le caractère anti-théologique d'une telle
métaphysique ne dut long-temps se manifester que par la direction
plus subtile et l'énergie plus prononcée qu'elle imprima d'abord à
l'esprit de schisme et d'hérésie, nécessairement inséparable, à un
degré quelconque, de toute philosophie monothéique, comme je l'ai noté
ci-dessus. Mais les grandes luttes décisives du quatorzième et du
quinzième siècle contre la puissance européenne des papes et contre la
suprématie ecclésiastique du siége pontifical, vinrent enfin procurer
spontanément une large et durable application sociale à ce nouvel
esprit philosophique, qui, ayant déjà atteint la pleine maturité
spéculative dont il était susceptible, dut désormais tendre surtout à
prendre aux débats politiques une participation croissante, qui, par sa
nature, ne pouvait être que de plus en plus négative envers l'ancienne
organisation spirituelle, et même, par une conséquence involontaire,
ultérieurement dissolvante pour le pouvoir temporel correspondant, dont
elle avait d'abord tant secondé le système d'envahissement universel.
Telle est l'incontestable filiation historique qui, jusqu'au siècle
dernier, a naturellement placé, dans tout notre occident, la puissance
métaphysique des universités à la tête du mouvement de décomposition,
non-seulement tant qu'il est surtout resté spontané, mais ensuite
quand il est devenu systématique, suivant nos explications antérieures.
Il serait inutile d'insister ici davantage sur ce sujet maintenant
assez éclairci, sauf l'appréciation ultérieure des résultats principaux
de ce grand mouvement, qui répandra indirectement un nouveau jour sur
l'ensemble de l'analyse précédente.

Considérant maintenant l'élément temporel correspondant, il devient
facile de concevoir historiquement l'intime corelation naturelle, à
la fois quant aux doctrines et quant aux personnes, entre la classe
des métaphysiciens scolastiques et celle des légistes contemporains.
Car, en premier lieu, c'est, évidemment, par l'étude du droit, et
d'abord du droit ecclésiastique, que le nouvel esprit philosophique
propre à la fin du moyen-âge dut pénétrer graduellement dans le
domaine des questions sociales; et, en second lieu, l'enseignement du
droit devait dès-lors constituer une partie capitale des attributions
universitaires, outre que les canonistes proprement dits, dérivation
immédiate, non moins que les purs scolastiques, du système catholique,
avaient dû spontanément former, surtout en Italie, le premier ordre de
légistes assujéti à une organisation distincte et régulière. L'affinité
mutuelle de ces deux forces sociales est tellement prononcée, qu'on
pourrait même, par une appréciation exagérée, être tenté de regarder
les légistes comme une sorte de métaphysiciens passés de l'état
spéculatif à l'état actif, ce qui conduirait à méconnaître vicieusement
leur origine propre et directe. Un examen plus complet montre bientôt
leur véritable source historique dans une simple émanation spontanée de
la puissance féodale, dont ils furent partout destinés primitivement
à faciliter les fonctions judiciaires, par une intervention de
plus en plus indispensable, quoique long-temps subalterne. Outre
l'influence générale de leur éducation essentiellement métaphysique,
ils devaient eux-mêmes, presque dès l'origine, manifester spécialement
une tendance plus ou moins hostile envers la puissance catholique,
d'après l'opposition croissante qui devait naturellement surgir chez
les diverses justices civiles, soit seigneuriales, soit surtout
royales, contre les tribunaux ecclésiastiques, antérieurement en
possession reconnue de la plupart des juridictions importantes. Aussi,
à quelqu'une des deux grandes branches du pouvoir temporel que se soit
attachée cette nouvelle force auxiliaire, ce qui a dû varier suivant
les lieux, comme j'aurai l'occasion de l'expliquer ci-dessous, elle a
été partout animée, même à son insu, d'une profonde et persévérante
antipathie, d'ailleurs plus ou moins dissimulée, contre l'ensemble
de l'organisation catholique, base principale, à tous égards, du
système politique propre au moyen-âge. C'est ainsi que, au sein même
d'un tel système, et au temps de son plus grand ascendant, devait
graduellement surgir un second élément politique, pleinement distinct
des divers pouvoirs constituants, et qui, malgré sa nature subalterne,
devait bientôt exercer une influence capitale sur la désorganisation
croissante de ce régime. On se forme vulgairement une très fausse
idée de l'existence politique des légistes au moyen-âge et chez les
modernes d'après une vicieuse assimilation avec celle des légistes de
l'antiquité, soit juristes, soit orateurs; car, dans l'ordre romain,
même en décadence, ces fonctions ne pouvaient réellement donner lieu
à la formation d'une classe distincte et secondaire, puisqu'elles
n'y étaient, par leur nature, qu'un exercice plus ou moins passager
pour les hommes d'état, essentiellement militaires, qui composaient
la caste dirigeante ou que leurs services y faisaient agréger. Dans
l'ensemble de l'évolution humaine, cette singulière puissance des
légistes devait constituer un phénomène éminemment exceptionnel,
uniquement réservé, par sa nature, à l'état transitoire du moyen-âge,
et destiné, sans doute, à disparaître à jamais quand le grand mouvement
de décomposition, d'où pouvait seule résulter sa propre destination
sociale, sera enfin pleinement terminé par la réorganisation finale des
peuples les plus avancés, comme je l'établirai au cinquante-septième
chapitre. Quoi qu'il en soit, cette seconde force nouvelle devait, de
son côté, aussi bien que la force métaphysique, croître spontanément
à l'époque même de la principale splendeur du système qu'elle était
bientôt appelée à désorganiser par des altérions continues. Son progrès
naturel dut être alors spécialement facilité d'après les grandes
opérations défensives que nous avons reconnues propres à ces temps
mémorables, et surtout en conséquence des croisades, qui, éloignant les
chefs féodaux, devaient augmenter beaucoup l'importance politique des
agens judiciaires. Il est néanmoins certain que la puissance sociale
des légistes, comme celle des métaphysiciens, n'aurait pu jamais cesser
d'être essentiellement subalterne, si les grandes luttes intestines du
XIVe et du XVe siècle n'étaient ensuite venues nécessairement offrir à
leur commune activité dissolvante le champ le plus vaste et l'exercice
le plus convenable. C'est là, chez les uns et les autres, le temps réel
de leur triomphe, sinon le plus étendu, du moins le plus satisfaisant
et le mieux adapté à leur véritable nature, parce que leur ambition
politique était alors en harmonie nécessaire avec leur utile influence
sur la marche correspondante de l'évolution humaine: c'est, dans les
deux classes, l'âge principal des hautes intelligences et des nobles
caractères. Parmi les efforts instinctifs que durent tenter, à cette
époque, et surtout vers sa fin, les grandes corporations judiciaires,
et principalement les parlemens français, pour consolider suffisamment
leur nouvelle position politique, je crois devoir ici signaler
spécialement la célèbre institution de la vénalité des offices, qui n'a
jamais été convenablement appréciée sous son vrai jour historique, par
suite du caractère absolu de la philosophie dominante. En la jugeant
d'après nos explications antérieures, suivant sa relation avec la
propre destination générale de ce pouvoir transitoire, elle devait
alors constituer, évidemment, malgré ses immenses abus ultérieurs,
l'une des conditions les plus indispensables à la consistance politique
de cette puissance judiciaire: non-seulement, comme Montesquieu l'a
senti, en garantissant davantage sa légitime indépendance envers la
force rapidement croissante des gouvernemens temporels d'où elle
émanait; mais surtout, par un motif plus profond et encore ignoré, en
tendant à retarder, autant que possible, son inévitable décomposition
spontanée, par cela même qu'un tel usage s'opposait énergiquement à
cette invasion habituelle des charges judiciaires par les avocats
qui devait enfin dissoudre essentiellement une telle organisation,
ainsi que je l'indiquerai au cinquante-septième chapitre, et qui,
prématurément survenue, l'eût certainement empêchée de poursuivre,
avec une véritable efficacité, sa principale mission. Au reste, quand
ce nouvel élément social eut convenablement secondé les heureux
efforts des rois pour s'affranchir du contrôle européen des papes,
et ensuite les tentatives non moins efficaces des églises nationales
contre la suprématie pontificale, son existence politique avait
nécessairement réalisé, autant que possible, la grande opération
temporaire qui lui était réservée dans l'évolution fondamentale des
sociétés modernes, sauf l'indispensable surveillance qu'exigerait
la conservation permanente de ces divers résultats contre les
réactions toujours imminentes des débris de l'ancienne organisation:
l'importante intervention des légistes, ci-après caractérisée, dans
la lutte prolongée entre les deux branches du pouvoir temporel, avait
d'ailleurs atteint, vers la même époque, son but le plus capital, et
ne pouvait également comporter qu'une simple continuation. Toutefois,
nous reconnaîtrons bientôt que cette action parlementaire a exercé
encore, à sa manière, une influence très notable, même chez les peuples
catholiques, sur la première période, ci-dessus définie, du mouvement
de décomposition devenu systématique: cette participation continue se
fait même distinctement sentir, sous des formes qui lui sont propres,
jusque dans la période suivante, mais avec une intensité décroissante,
et en abandonnant graduellement la direction temporelle de l'opération
révolutionnaire, dès-lors rapidement conduite vers sa destination
finale, comme je l'expliquerai plus loin.

En terminant cette double appréciation générale des organes nécessaires
de la grande transition critique dont nous poursuivons l'étude
historique, je crois devoir sommairement signaler ici, d'après notre
théorie fondamentale, l'inaptitude radicale de ces deux forces
modificatrices à constituer aucune organisation durable qui leur
appartienne réellement, malgré la tendance spontanée de l'un et l'autre
élément à s'emparer indéfiniment de la suprématie sociale, à mesure
que leur commune action dissolvante détruisait l'ascendant des anciens
pouvoirs. Cette impuissance caractéristique, d'ailleurs plus ou moins
sentie, qui réduit invinciblement de telles influences politiques à
une simple destination révolutionnaire, résulte surtout de ce que ces
deux classes ne pouvaient apporter réellement de principes qui leur
fussent propres, et qui leur permissent de présider, d'une manière un
peu durable, à la haute direction régulière des affaires humaines.
Leur esprit commun, essentiellement critique, par sa nature, comme
nous l'avons doublement reconnu, n'est apte qu'à modifier un régime
préexistant, d'après des altérations graduellement destructives; en
sorte que leur prépondérance politique ne peut effectivement devenir
complète que pendant les crises, nécessairement passagères, relatives
aux phases les plus tranchées du mouvement désorganisateur. En tout
autre temps, leur suprématie prolongée tendrait inévitablement à
l'imminente dissolution de l'état social: aussi avons-nous constaté
que si le progrès politique, en tant que spontanément négatif, leur
est essentiellement dévolu depuis le quatorzième siècle, le maintien
indispensable de l'ordre public doit être alors rapporté surtout à
l'action résistante des anciens pouvoirs, auxquels seuls devait encore
appartenir habituellement la suprême direction sociale, quoique de plus
en plus restreinte par des modifications révolutionnaires. Chacune de
ces deux forces transitoires portait, en quelque sorte, l'ineffaçable
empreinte de son origine nécessairement subalterne, d'après son
invariable soumission spontanée aux principes les plus fondamentaux de
ce même régime dont elle détruisait les plus importantes conditions
d'existence réelle. Loin que cette incohérence radicale puisse
permettre la domination permanente des métaphysiciens et des légistes,
elle leur interdit même de présider à l'entière consommation finale de
l'opération révolutionnaire, puisqu'ils sont par-là toujours conduits
à consacrer, pour ainsi dire, d'une main ce qu'ils ruinent de l'autre.
Si une telle inconséquence est incontestable quant aux métaphysiciens
envers la philosophie théologique, dont ils respectent les principales
bases intellectuelles tout aussi nécessairement qu'ils lui dénient ses
plus puissans moyens sociaux, elle n'est pas, au fond, moins prononcée
dans la relation temporelle des légistes au pouvoir militaire: puisque
leurs doctrines, ne pouvant assigner, par elles-mêmes, aucun nouveau
but fondamental à l'activité humaine, sanctionnent inévitablement
l'antique prépondérance de l'activité militaire; à moins de convertir,
par une aberration qui certes ne saurait devenir ni populaire ni
durable, surtout dans les sociétés modernes, l'action même de gouverner
en une sorte de commune destination permanente. C'est d'après ces
caractères naturels, que ces deux forces secondaires, quand elles
croient avoir constitué solidement, de la manière la plus exclusive,
leur propre suprématie politique, se trouvent bientôt involontairement
conduites à réintégrer, plus ou moins explicitement, l'une l'autorité
théologique, l'autre la puissance militaire, sous l'ascendant
desquelles elles consentent de nouveau à se placer habituellement;
parce qu'elles sentent, au fond, par suite même de leurs vains efforts
de domination directe, que cette situation normale, seule convenable à
leur essence, peut seule prolonger réellement leur existence sociale,
qui cessera, en effet, de toute nécessité, aussitôt que le système
théologique et militaire aura enfin totalement perdu, même en idée,
son empire primordial, comme je l'expliquerai, au cinquante-septième
chapitre, en résultat final de l'ensemble de notre élaboration
historique.

Ayant désormais suffisamment apprécié, dans la leçon actuelle,
l'immense mouvement révolutionnaire des sociétés modernes, d'abord
quant à sa nature caractéristique, ensuite quant à sa marche
fondamentale, et enfin quant à ses organes nécessaires, nous devons
maintenant procéder à l'examen direct de son accomplissement essentiel,
suivant l'enchaînement rationnel des quatre aspects principaux que j'ai
cru devoir distinguer en un tel phénomène pour l'analyser dignement;
les trois premiers ne pouvant être, par leur nature, que purement
préliminaires, et le dernier seul constituant nécessairement le sujet
essentiel de ce chapitre.

En considérant d'abord la période de décomposition spontanée,
nous devons, évidemment, y examiner avant tout la désorganisation
spirituelle, non-seulement comme la première accomplie, mais surtout
comme étant à la fois la plus difficile et la plus décisive, celle
qui, par sa seule influence prolongée, tendait inévitablement à
entraîner la décadence finale de l'ensemble de ce régime, dont la
constitution catholique formait certainement, à tous égards, la base
la plus importante, soit mentale, soit sociale. Sous ce point de vue
principal, cette première période se divise naturellement en deux
époques presque égales, d'après les deux grandes luttes, ci-dessus
définies, qui devaient conjointement accomplir une telle dissolution,
premièrement par les efforts unanimes des rois pour abolir l'autorité
européenne du pape, et ensuite par les tentatives d'insubordination
des églises nationales envers la suprématie romaine. Malgré l'évidente
affinité mutuelle de ces deux opérations simultanées, l'une devait, à
mes yeux, principalement caractériser le quatorzième siècle, à partir
de l'énergique réaction de Philippe-le-Bel, bientôt suivie de cette
mémorable translation du saint-siége à Avignon, qui, dans presque
toute sa longue durée, ne fut guère qu'une sorte d'honorable captivité
politique; tandis que la seconde, à son tour, est devenue prépondérante
au quinzième siècle, d'abord par suite du fameux schisme qui résulta
de cet étrange déplacement, et surtout enfin sous l'impulsion décisive
du célèbre concile de Constance, où les diverses églises partielles
montrèrent si énergiquement leur union spontanée contre le sacerdoce
central. On peut aisément concevoir que la seconde série d'efforts
n'était susceptible d'un succès capital que quand la première aurait
d'abord été suffisamment consommée: puisque les différens clergés
ne pouvaient efficacement poursuivre leur tendance instinctive à la
nationalisation, qu'en se plaçant sous la direction suprême de leurs
chefs temporels respectifs; ce qui exigeait certainement que ceux-ci
se fussent préalablement émancipés de la tutelle papale. De toutes
les grandes entreprises révolutionnaires, d'ailleurs volontaires ou
involontaires (ce qui, en politique, importe assurément fort peu),
cette première double opération doit être, à mon gré, regardée,
même aujourd'hui, comme étant, au fond, la plus capitale; car
elle a directement ruiné la principale base du régime monothéique
du moyen-âge, dernière phase essentielle, je ne saurais trop le
rappeler, du système théologique et militaire, en déterminant dès-lors
l'absorption générale du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel.
En poursuivant, avec une aveugle avidité, cette usurpation décisive,
dans le vain espoir de consolider indéfiniment leur propre suprématie,
les rois n'ont pu sentir qu'ils en ruinaient ainsi spontanément, pour
un inévitable avenir, les vrais fondemens intellectuels et moraux, par
une telle atteinte radicale à la même autorité spirituelle dont ils
attendirent ensuite, d'une manière presque puérile, une consécration
désormais rendue de plus en plus illusoire, qui n'avait pu jadis
obtenir une haute efficacité qu'en émanant d'un pouvoir pleinement
indépendant. Pareillement, les divers clergés partiels, poussés à se
nationaliser afin d'échapper aux abus de la concentration romaine,
n'apercevaient point que, contre leur gré, ils concouraient par-là
éminemment à l'irrévocable dégradation de la dignité ecclésiastique,
en substituant, à leur unique chef naturel, l'autorité hétérogène et
arbitraire d'une foule de pouvoirs militaires, qu'ils devaient, d'une
autre part, concevoir cependant comme leurs subordonnés spirituels,
de manière à constituer dès-lors chaque église en un état de plus en
plus oppressif de dépendance politique, en résultat final de tant
d'efforts actifs vers une irrationnelle indépendance. Au reste,
la réaction nécessaire de cette double série d'hostilités sur le
caractère général propre à la papauté ne contribua pas moins, à sa
manière, à l'altération fondamentale de la constitution catholique.
Car, à partir du milieu du quatorzième siècle, où l'émancipation totale
des rois devenait évidemment imminente, aux yeux clairvoyans des
papes, en France, en Angleterre, etc., tandis que la nationalisation
du clergé s'y manifestait nettement par son empressement habituel
à seconder les mesures restrictives envers le saint-siége, il est
aisé de remarquer une tendance fortement prononcée de la papauté à
s'occuper désormais essentiellement de sa principauté temporelle,
qui jusque alors n'avait pu lui inspirer qu'une sollicitude très
accessoire, mais qui désormais devenait de plus en plus la seule partie
réelle de son pouvoir politique. Avant la fin du quinzième siècle,
l'ancien chef suprême du système européen s'était ainsi graduellement
transformé en souverain électif d'une médiocre partie de l'Italie; il
avait essentiellement renoncé à son action générale et continue sur
les divers gouvernemens temporels, pour tendre principalement à son
propre agrandissement territorial, qui date surtout de cette époque,
et même pour procurer, autant que possible, l'exaltation royale à
la nombreuse série des familles pontificales, de manière à y faire
presque regretter l'absence d'hérédité, jusqu'à ce que l'aberration
du népotisme y pût être suffisamment contenue. Or, cette dégénération
radicale du grand caractère européen propre au pouvoir papal en un
caractère purement italien ne pouvait, à son tour, que rendre plus
spécialement indispensable la désorganisation totale de la papauté, qui
avait ainsi implicitement abdiqué, dès cette époque, ses plus nobles
attributions politiques, et perdait, par suite, sa principale utilité
sociale, de manière à devenir un élément de plus en plus étranger dans
la constitution réelle des peuples modernes. Telle dut être la première
origine historique de l'esprit essentiellement rétrograde qui s'est
ensuite développé continuellement dans la politique du catholicisme,
dont la tendance avait été si long-temps éminemment progressive. C'est
donc ainsi que tous les divers élémens essentiels du système politique
propre au moyen-âge ont spontanément concouru, chacun à sa manière,
à l'irrévocable décadence du pouvoir spirituel qui en constituait
surtout la force et la noblesse. Il est clair par là que cette première
désorganisation décisive était, en réalité, presque accomplie, bien
que sous forme implicite, soit par l'abaissement politique des papes,
soit par la nationalisation consécutive des divers clergés, lors de
l'avénement du protestantisme, auquel on l'attribue vulgairement, et
qui en fut, au contraire, le résultat; quelle qu'ait dû être ensuite
la haute influence, mentale et sociale, de la réaction nécessaire que
produisit sa sanction systématique d'une telle démolition, suivant nos
explications antérieures.

Quoique cette grande décomposition fût certainement aussi indispensable
qu'inévitable, comme je l'ai établi, son accomplissement n'en a pas
moins laissé dès-lors une immense lacune dans l'ensemble de l'organisme
européen, dont les divers élémens, devenant presque étrangers les uns
aux autres, se trouvèrent désormais essentiellement livrés à leurs
divergences spontanées, sans autre frein habituel que l'insuffisant
équilibre matériel déterminé naturellement par leur propre antagonisme.
Aux temps même que nous considérons, cette dissolution croissante de
l'ancien pouvoir européen se fait gravement sentir, ce me semble,
dans les luttes, aussi frivoles qu'acharnées, des principaux états,
et surtout dans la longue et déplorable contestation entre la France
et l'Angleterre, où déjà l'extinction de l'autorité conciliatrice
des papes est tristement marquée par leurs fréquens efforts, aussi
vains qu'honorables, pour la pacification de l'Europe. Sans doute, la
suffisante réalisation du grand système de guerres défensives propre
au moyen-âge devait alors, faute d'un but convenable, rendre de plus
en plus perturbatrice une exubérante activité militaire, qui, par
sa nature, devait long-temps survivre à sa principale destination.
L'ascendant social trop prolongé d'une caste militaire désormais
essentiellement sans objet capital, constitue, en effet, le vrai
principe universel et spontané qui a déterminé, pendant ces deux
siècles, l'étrange caractère de la plupart des expéditions guerrières,
si loin d'offrir le haut intérêt social des guerres antérieures, et
même le puissant intérêt moral des guerres de religion au siècle
suivant. Mais, quelque inévitable que dût être alors une telle
perturbation européenne, les conséquences immédiates en eussent été
certainement bien moins graves, si, par une fatale coïncidence, qui
ne pouvait d'ailleurs être entièrement empêchée, elle ne s'était
développée sous l'impuissant déclin de l'influence politique qui jusque
alors avait régularisé l'ensemble des relations internationales. Deux
siècles auparavant, la papauté eût évidemment lutté, avec une énergique
efficacité, contre ce principe général de désordre; et, sans pouvoir
annuler une suite aussi naturelle de la situation sociale, elle en
eût assurément diminué beaucoup les ravages effectifs. Ce cas me
paraît l'un des plus propres à faire sentir, aux aveugles partisans
de l'optimisme politique, la haute irrationnalité de leur doctrine
métaphysique: car, on voit ainsi l'autorité européenne des papes
s'éteindre en un temps où elle aurait pu rendre encore à l'humanité
d'éminens services politiques, pleinement conformes à sa destination
naturelle, et seulement incompatibles avec sa caducité actuelle. Une
telle impuissance vérifie d'ailleurs, de la manière la moins équivoque,
le caractère essentiellement temporaire inhérent à l'existence générale
du pouvoir catholique, qui, si peu éloigné de son plus bel âge, se
trouve néanmoins forcé, malgré sa sincère volonté, de manquer à sa
principale vocation politique, non par des obstacles accidentels,
mais par une suite permanente de sa précoce désorganisation. Nous
apprécierons ci-dessous l'expédient provisoire à l'aide duquel la
politique moderne s'est ultérieurement efforcée, autant que possible,
d'apporter à cette lacune capitale une insuffisante réparation.

La désorganisation spontanée de l'ordre temporel propre au moyen-âge,
quoique déjà très active au XIIIe siècle, ne pouvait avoir de résultats
vraiment décisifs tant que le pouvoir catholique, qui constituait
le lieu principal d'un tel régime, conservait toute son intégrité
sociale. Mais, à mesure que s'opérait la décomposition spirituelle
que nous venons d'apprécier, cette dissolution temporelle prenait
un caractère de plus en plus irrévocable; elle tendait évidemment
désormais à l'entière subversion de la constitution féodale, dernière
phase essentielle du gouvernement militaire, en y altérant radicalement
la pondération caractéristique des deux élémens principaux, la force
centrale de la royauté, et la force locale de la noblesse, dont
l'une, avant la fin du XVe siècle, avait été, en réalité, presque
complétement absorbée par l'autre, pendant que celle-ci absorbait
aussi la puissance spirituelle. Cette inévitable dislocation devait
alors résulter de ce que cette constitution transitoire avait enfin
suffisamment accompli, comme on l'a vu, sa principale destination
dans l'évolution fondamentale des sociétés modernes, dont l'essor
industriel de plus en plus prononcé indiquait déjà leur antipathie
nécessaire contre l'antique prépondérance de l'esprit guerrier.
Quoique les luttes, si intenses et si nombreuses, que je viens de
caractériser, doivent d'abord sembler, à cette époque, directement
contradictoires avec ce décroissement spontané du régime militaire,
la nature même de ces guerres, essentiellement perturbatrices, devait
tendre à ruiner la considération sociale de la caste dominante, dont
l'aveugle ardeur belliqueuse, dès-lors habituellement privée de
toute application utile, devenait de plus en plus contraire au grand
mouvement de civilisation qu'elle avait dû primitivement protéger.
C'est toujours, en effet, pour toutes les institutions humaines,
temporelles ou spirituelles, le signe le moins équivoque de leur
irrévocable extinction, que de les voir ainsi se tourner spontanément
contre leur but primordial: l'organisme féodal, destiné surtout, par
sa nature, à contenir le système d'invasion, touchait nécessairement
à sa fin générale, aussitôt qu'il s'érigeait partout en principe
d'envahissement. Aux temps même que nous considérons, la mémorable
institution des armées permanentes, née d'abord en Italie, où tout
commençait alors, mais bientôt propagée en occident, et principalement
développée en France, vient constituer à la fois un témoignage
incontestable et une puissante garantie de cette dissolution radicale
du régime temporel propre au moyen-âge, en manifestant, d'une part,
la répugnance croissante à la prolongation du service féodal chez des
populations déjà plus industrielles que militaires, et en brisant,
d'une autre part, les liens universels de la discipline féodale,
désormais remplacée par la subordination spéciale d'une classe très
circonscrite envers des chefs qui, n'étant plus exclusivement féodaux,
tendaient nécessairement à priver peu à peu l'ancienne caste militaire
de sa plus spéciale attribution. Je signalerai d'ailleurs au chapitre
suivant l'heureuse influence d'une telle innovation pour seconder
directement l'essor général de la vie industrielle.

Dans le cas le plus naturel et le plus commun, dont la France nous
présente le meilleur type, la décomposition spontanée du pouvoir
temporel, d'après l'antagonisme exagéré de ses deux élémens essentiels,
a dû s'opérer nécessairement au profit de la force centrale contre
la force locale. L'esprit fondamental de la constitution féodale
permettait aisément de prévoir que, presque partout, l'équilibre
général de ces deux puissances se romprait surtout au préjudice de
l'aristocratie, vu les nombreux moyens, même réguliers, qu'offrait
un tel régime à l'accroissement spontané de la royauté. Ce point
de vue est aujourd'hui trop connu pour que je doive y insister.
Mais je dois, au contraire, signaler, à cet égard, une importante
considération nouvelle, qui résulte ici d'un rapprochement d'ensemble
entre les deux décompositions simultanées du pouvoir temporel et
du pouvoir spirituel. Celle-ci, en effet, comme nous l'avons vu,
s'accomplissant, par une évidente nécessité, contre la puissance
centrale, sans quoi il n'y eût pas eu de révolution, il fallait
bien, par une indispensable compensation, que l'autre s'effectuât
habituellement en sens inverse, sans quoi cette révolution eût dégénéré
en un démembrement universel, dont l'Europe moderne a été spécialement
préservée par cette concentration temporelle en faveur de la royauté.
En même temps que l'anarchie politique, imminent péril de la grande
phase révolutionnaire, pouvait ainsi être essentiellement évitée, on
doit reconnaître, sous un autre aspect, que le mouvement général de
décomposition atteignait par-là son but principal d'une manière bien
plus complète, et surtout beaucoup plus caractéristique, que si la
dislocation temporelle s'était, au contraire, opérée ordinairement
au profit de l'aristocratie. Quoique chacun des deux élémens ait
naturellement dû, comme nous le verrons, irrationnellement tenter,
après son triomphe, de reconstruire, sous son ascendant, l'ensemble du
régime ancien, cette entreprise eût été cependant bien plus dangereuse
de la part de l'aristocratie qu'elle n'a pu l'être de la part de la
royauté: l'extinction finale du système militaire et théologique en
eût été bien autrement entravée, aussi bien que l'essor politique des
nouvelles forces sociales, ainsi que je l'indiquerai plus spécialement
au cinquante-septième chapitre.

On voit, par ces explications, que la tendance de la décomposition
féodale vers l'ascendant politique de l'aristocratie sur la royauté
a dû constituer, dans la désorganisation universelle que nous
apprécions, un cas éminemment exceptionnel, dont l'Angleterre
offre le principal exemple. Mais la considération en est néanmoins
très importante aujourd'hui, pour faire déjà pressentir l'aveugle
irrationnalité de ce dangereux empirisme qui prétend borner le grand
mouvement européen à l'uniforme transplantation du régime transitoire
particulier à l'évolution anglaise. Comparée à celle de presque tout
le reste de l'Europe, et surtout de la France, elle présente ainsi,
dès les derniers siècles du moyen-âge, une différence, aussi capitale
qu'évidente, qui a nécessairement exercé, sur l'ensemble total du
développement ultérieur, une influence très prononcée, incompatible
avec toute vaine imitation politique, comme je l'expliquerai dans la
suite. Il suffit, en ce moment, de noter cette irrécusable diversité
effective, qu'atteste spontanément toute l'histoire moderne, et qui
constitue le premier trait essentiel de l'isolement caractéristique
de la politique anglaise. Une telle anomalie me semble devoir être
surtout attribuée à l'action combinée de deux conditions spéciales,
la situation insulaire, et la double conquête: la première a dû, en
général, rendre le développement social de l'Angleterre toujours plus
susceptible qu'aucun autre de suivre, sans perturbation extérieure, une
marche qui lui fût propre; la seconde devait particulièrement provoquer
à la coalition aristocratique contre la royauté, que la conquête
normande avait dû rendre d'abord éminemment prépondérante, comme
on le voit clairement, par exemple, en comparant, au XIIe siècle,
la puissance royale en France et en Angleterre; en outre, les
suites nécessaires de cette conquête exceptionnelle favorisaient la
combinaison spontanée de la ligue aristocratique avec les classes
industrielles, en constituant entre elles, par la nouvelle position
secondaire de la noblesse saxonne, un précieux intermédiaire naturel,
qui ne pouvait exister ailleurs[26]. Mais nous devons éviter ici
d'engager, à cet égard, aucune discussion spéciale, évidemment
contraire aux prescriptions logiques établies au début de ce volume
contre toute introduction importante des recherches concrètes dans
notre élaboration historique, dont le caractère essentiellement
abstrait doit être soigneusement maintenu. Au reste, ceux qui voudront
convenablement entreprendre une explication vraiment rationnelle
de cette mémorable anomalie politique, devront d'abord donner à
l'observation même du phénomène toute son extension réelle, en cessant
de le considérer, ainsi qu'on le fait trop souvent, comme strictement
particulier à l'Angleterre: quoiqu'il y ait été, sans doute, plus
spécialement prononcé, on voit cependant, par exemple, le développement
politique de la Suède, et auparavant même celui de Venise, offrir, sous
ce rapport, une marche fort analogue.

    Note 26: La marche de l'évolution politique en Écosse, si
    différente de celle propre à l'Angleterre, me semble confirmer
    spécialement cette explication générale, en montrant que
    l'influence particulière de la double conquête a réellement
    prédominé, à cet égard, sur celle même de l'isolement insulaire
    commun aux deux populations.

Tels sont les divers résultats principaux de la décadence spontanée qui
conduisit graduellement le régime catholique et féodal à ce degré de
désorganisation, partout essentiellement réalisé, d'une manière plus ou
moins explicite, vers la fin du XVe siècle; le pouvoir spirituel étant
désormais irrévocablement absorbé par le pouvoir temporel, et l'un des
deux élémens généraux de celui-ci radicalement subalternisé envers
l'autre: en sorte que l'ensemble de cet immense organisme restait
dès-lors totalement concentré autour d'une seule puissance active,
ordinairement la royauté, sur laquelle reposaient presque uniquement
les destinées ultérieures du système entier, dont la décomposition
allait maintenant commencer à devenir nécessairement systématique.

Nous avons ci-dessus rationnellement partagé cette phase définitive
du grand mouvement révolutionnaire en deux époques principales, l'une
purement protestante, l'autre essentiellement déiste, d'après le
caractère plus complet et plus décisif qu'acquiert graduellement la
philosophie négative. Considérons successivement, dans la première,
d'abord ses effets politiques immédiats, et ensuite son influence
philosophique ultérieure.

Sous le premier aspect, on peut aisément sentir que la réforme du XVIe
siècle ne fut réellement, en général, qu'une consécration explicite et
irrévocable de la situation des sociétés modernes en résultat final de
la décomposition spontanée que nous venons de reconnaître propre aux
deux siècles précédens, surtout en ce qui concerne la désorganisation
du pouvoir spirituel, principale base du régime ancien. On doit
concevoir, en outre, pour compléter une telle appréciation, que cette
commune conséquence politique s'est, au fond, nécessairement réalisée,
d'une manière à peu près équivalente, malgré de graves différences
intellectuelles, qui n'ont pu devenir sensibles que long-temps après,
aussi bien chez les peuples restés nominalement catholiques, que chez
ceux devenus ostensiblement protestans: les uns et les autres ont
alors définitivement passé, envers l'ordre social du moyen-âge, à un
état pareillement révolutionnaire, sauf la diversité naturelle des
manifestations. Car, je ne saurais trop l'expliquer, dans la suite
entière des désorganisations opérées depuis le début du XIVe siècle,
la première et la plus décisive a certainement consisté à détruire
l'indépendance du pouvoir spirituel, en le subordonnant partout au
pouvoir temporel: or, cette perturbation capitale, principe essentiel
de toutes les autres, a été, comme nous l'avons vu, réellement
commune à tout l'occident européen, avant la fin du XVe siècle;
c'est par là que, sur tous les points importans de ce grand théâtre
social, toutes les forces quelconques ont dès-lors instinctivement
participé, comme je l'ai montré, au caractère révolutionnaire des
temps modernes, sans excepter, non-seulement les rois et les nobles,
mais aussi les prêtres, et les papes eux-mêmes: lorsque Henri VIII
se sépara de Rome, Charles-Quint et François Ier n'en étaient pas, à
vrai dire, déjà moins affranchis que lui. En considérant l'ensemble du
protestantisme, il est clair que la suppression de la centralisation
papale, et l'assujétissement national de l'autorité spirituelle à
la puissance temporelle, y constituent les seuls points importans
communs à toutes les sectes, les seuls qui y soient restés toujours
intacts au milieu d'innombrables variations. La célèbre opération
de Luther, malgré son fougueux éclat, se réduisit immédiatement à
la consécration fondamentale de ce premier degré de décomposition
de la constitution catholique, puisqu'elle n'atteignit d'abord le
dogme que d'une manière fort accessoire, qu'elle respecta même
essentiellement la hiérarchie, et qu'elle n'altéra gravement que la
seule discipline. Or, si l'on analyse politiquement ces dernières
altérations, vraiment caractéristiques, on voit qu'elles consistèrent
surtout dans l'abolition combinée du célibat ecclésiastique et de la
confession universelle; c'est-à-dire, précisément dans les mesures
qui, outre l'énergique adhésion spontanée des passions humaines, au
sein même du sacerdoce, étaient alors les plus propres, par leur
nature, à consolider la ruine antérieure de l'indépendance sacerdotale,
à laquelle ce double appui était évidemment indispensable. Une
telle destination primordiale du protestantisme explique aisément
sa naissance spéciale chez les peuples les plus éloignés du centre
catholique, et auxquels, par suite, la tendance de plus en plus
italienne de la papauté pendant les deux siècles précédens devait se
faire le plus péniblement sentir.

D'après cette incontestable appréciation, on ne peut douter que les
peuples catholiques n'aient tout aussi réellement participé que les
protestans à cette première transformation révolutionnaire, sauf
la différence des formes et la diversité des moyens, qui importent
peu au résultat[27]. Non-seulement en France, mais en Espagne, en
Autriche, etc., les rois, sans s'arroger ouvertement une vaine et
ridicule suprématie spirituelle, étaient déjà certainement, au
temps de Luther, pour leurs clergés respectifs, des maîtres non
moins absolus, non moins indépendans, au fond, du pouvoir papal,
que le devinrent alors les divers princes protestans[28]. Mais le
mouvement luthérien, surtout parvenu à la phase calviniste, exerça
bientôt, à cet égard, d'une manière indirecte, une influence aussi
importante qu'inévitable, en disposant de plus en plus le sacerdoce
catholique à l'acceptation volontaire d'un tel assujétissement
politique, contre lequel il conservait jusque alors, quoiqu'en vain,
son antique répugnance naturelle, et où désormais il devait voir,
au contraire, la seule garantie efficace de son existence sociale,
au milieu de l'imminent essor de l'esprit universel d'émancipation
religieuse. C'est seulement à cette époque de décadence que commence
essentiellement, entre l'influence catholique et le pouvoir royal,
cette intime coalition spontanée d'intérêts sociaux, dont la tendance
générale, d'abord stationnaire, et bientôt rétrograde, envers le
développement final de la civilisation moderne, a été si mal à propos
attribuée, par tant d'irrationnels détracteurs, aux plus beaux âges
du catholicisme, si long-temps caractérisé, d'après nos explications
antérieures, par son noble et énergique antagonisme à l'égard de toutes
les puissances temporelles. Il serait d'ailleurs superflu de prouver
que cette opposition croissante au progrès ultérieur de l'évolution
humaine, loin d'être propre au catholicisme moderne, soit gallican,
soit espagnol, etc., appartient, d'une manière beaucoup plus radicale
et bien autrement prononcée, au luthéranisme anglican, ou suédois,
etc., qui, même en souvenir historique, n'a jamais pu se supposer en
état d'indépendance réelle, ayant été, au contraire, expressément
institué, dès sa naissance, en vue d'une éternelle sujétion. Quoi
qu'il en soit, après son universel asservissement politique, l'église
catholique, désormais nécessairement impuissante à remplir ses plus
hautes attributions sociales, et voyant ainsi son champ moral partout
restreint à la vie individuelle, sauf un reste d'influence sur la vie
domestique, est dès-lors conduite inévitablement à s'occuper surtout,
d'une manière de plus en plus exclusive, de la seule conservation,
de plus en plus difficile, de sa propre existence, en se constituant
instinctivement de plus en plus l'indispensable auxiliaire permanent de
la royauté, autour de laquelle devaient graduellement se concentrer,
par une tendance spontanée, tous les débris quelconques du régime
monothéique du moyen-âge, comme seul élément maintenant susceptible
d'une énergique activité politique. On conçoit au reste aisément
que cette inévitable coalition devait finalement devenir aussi
dangereuse pour le catholicisme que pour le pouvoir royal, envers
chacun desquels elle constituait naturellement une sorte de cercle
vicieux, à la fois mental et social, en présentant comme appui ce qui
avait besoin de soutien. Le catholicisme y ruinait radicalement son
crédit populaire, en renonçant évidemment, par cette irrationnelle
sujétion, à son ancien et principal office politique; sauf la vaine
ostentation de quelques rares prédications officielles, que la plus
sublime éloquence ne pouvait jamais empêcher d'être, par leur nature,
essentiellement déclamatoires, et surtout fort inoffensives au pouvoir
qu'elles concernaient, quelque vicieuse que pût devenir habituellement
sa conduite réelle. En même temps, la royauté était ainsi conduite
à lier, d'une manière de plus en plus intime, l'ensemble de ses
destinées politiques à un système de doctrines et d'institutions qui
devait graduellement exciter de profondes et unanimes répugnances,
soit intellectuelles, soit morales, et qui déjà même était partout
irrévocablement voué, sous diverses formes, à une imminente dissolution
totale.

    Note 27: Un incident remarquable, aujourd'hui trop oublié, me
    semble très propre à confirmer directement ce rapprochement
    fondamental indiqué par ma théorie historique, en manifestant
    la tendance spontanée des souverains catholiques à recourir
    quelquefois aux mêmes moyens essentiels que les princes
    protestans pour garantir radicalement la destruction de
    l'indépendance politique du clergé. On voit, en effet,
    l'empereur Ferdinand faire, quoique sans succès, expressément
    proposer, à diverses reprises, au concile de Trente, par des
    ambassadeurs spéciaux, le mariage habituel des prêtres, qui eût
    certainement conduit, dans l'application, à abolir aussi la
    confession. Ce double caractère de la discipline luthérienne,
    a depuis fréquemment trouvé, au sein même du catholicisme,
    de fervens apologistes, très convaincus d'ailleurs qu'ils ne
    cessaient point ainsi d'appartenir à l'église universelle.

    Note 28: Quoique cette tendance universelle à la
    nationalisation du clergé ait dû naturellement être beaucoup
    moins développée en Italie que partout ailleurs, telle
    était cependant, à cet égard, la situation fondamentale des
    peuples modernes, qu'on a pu remarquer alors une semblable
    transformation révolutionnaire même chez toutes les populations
    italiennes dont l'état politique a pris un caractère stable
    suffisamment prononcé. La constitution vénitienne en offre
    surtout un exemple très décisif, par l'isolement et la
    dépendance où elle maintient le clergé national envers
    la puissance temporelle, depuis le triomphe définitif de
    l'aristocratie sur le pouvoir ducal au XIVe siècle; de manière
    à organiser, sous la vaine apparence d'une respectueuse
    orthodoxie, une sorte de religion d'état, encore plus distincte
    peut-être du vrai catholicisme romain que ne le fut ensuite
    notre gallicanisme proprement dit.

Cette longue et déplorable phase de la désorganisation finale du
catholicisme a été, dès sa naissance, principalement systématisée
par la grande institution caractéristique de la célèbre compagnie de
Jésus, qui, de nature éminemment rétrograde, fut alors spécialement
fondée, avec un admirable instinct politique, pour servir d'organe
central à la résistance générale du catholicisme contre la destruction
universelle dont il était directement menacé par l'essor croissant
de l'émancipation spirituelle. Il est clair, en effet, d'après nos
indications antérieures, que la papauté, de plus en plus absorbée,
depuis le siècle précédent, par les intérêts et les soins de sa
principauté temporelle, n'était même plus propre, en réalité, à
diriger convenablement cette immense opposition active, dont elle
eût souvent sacrifié, sans doute, les besoins essentiels aux seules
exigences de sa situation particulière. Aussi les chefs, presque
toujours éminens, de cette puissante corporation se sont-ils dès-lors,
sous un titre modeste, spontanément substitués peu à peu aux papes
eux-mêmes, pour organiser une suffisante convergence continue entre des
efforts partiels que le grand mouvement de décomposition entraînait
instinctivement à diverger de plus en plus. Il n'est pas douteux, ce
me semble, que, sans une telle centralisation, ordinairement aussi
habile qu'énergique, l'action ou plutôt la résistance du catholicisme
n'aurait pu offrir, pendant le cours des trois derniers siècles,
aucune véritable consistance politique. Mais, malgré d'éclatans
services partiels, soit au dedans, soit au dehors, on ne peut davantage
méconnaître que l'ensemble de cette politique des jésuites, par une
suite nécessaire de son hostilité fondamentale envers l'évolution
finale de l'humanité, devait avoir un caractère à la fois éminemment
corrupteur et radicalement contradictoire. D'une part, en effet, son
principal moyen de succès consistait réellement à intéresser autant
que possible toutes les influences sociales quelconques, spirituelles
ou temporelles, à la conservation ou à la restauration de l'organisme
catholique, en persuadant à tous les esprits éclairés, sous la réserve
tacite d'une secrète émancipation personnelle, que la consolidation de
leur propre puissance exigeait, en général, de leur part, une certaine
participation permanente, soit active, soit au moins passive, au
système d'efforts de tous genres destinés à maintenir le vulgaire
sous la tutelle sacerdotale. Or, une telle combinaison politique ne
pouvait, évidemment, comporter, par sa nature, qu'un succès fort
précaire, limité au seul temps où l'émancipation théologique restait
suffisamment concentrée: par son inévitable diffusion ultérieure,
ce procédé, d'abord odieux, a fini par devenir, de nos jours,
essentiellement ridicule, en conduisant à organiser ainsi une sorte
de mystification universelle, où chacun devrait être à la fois, et
pour le même dessein, trompeur et trompé. En second lieu, les efforts
indispensables de cette intelligente corporation afin d'acquérir ou de
conserver la direction, de plus en plus exclusive, de l'instruction
publique, l'ont partout entraînée à concourir puissamment elle-même
à la propagation croissante du mouvement mental, par un enseignement
continu qui, malgré son extrême imperfection, n'en devait pas moins
bientôt se tourner nécessairement, soit chez les élèves, soit jusque
chez les maîtres, contre la destination primitive de ce système
contradictoire. Les célèbres missions extérieures, si habilement
dirigées, en général, par cette compagnie, et les seules qui aient
jamais obtenu un véritable succès social, présentent, sous cet aspect,
un contraste fort analogue, quoique moins tranché, par l'hommage
involontaire qu'une telle politique était ainsi conduite à rendre,
surtout quant aux sciences, à ce même développement intellectuel des
sociétés modernes dont elle s'efforçait de combattre, en Europe, les
conséquences nécessaires, tandis que, au dehors, elle s'honorait
à juste titre d'y puiser les principales bases de son ascendant
spirituel, utilisé ensuite pour l'introduction des croyances qu'elle se
sentait d'abord forcée d'écarter ou de dissimuler. Il serait d'ailleurs
superflu d'insister ici sur les périls évidens que devait offrir à
cette institution une position aussi exceptionnelle dans l'ensemble de
l'organisme catholique, où le sentiment naturel de sa supériorité, en
vertu de sa haute destination spéciale, devait profondément stimuler
l'active jalousie permanente de toutes les autres congrégations
religieuses, dès-lors graduellement privées de leurs plus importans
attributs réels, et dont l'invincible antipathie a plus tard tant
neutralisé, comme on sait, au sein même du clergé catholique, les
regrets que devait lui inspirer la chute irréparable d'un tel soutien.

Tel est donc le seul effort vraiment grand qu'ait pu tenter le
catholicisme moderne contre l'irrésistible progrès du mouvement général
de décomposition, en organisant ainsi le maintien, et, autant que
possible, la restauration, de la constitution catholique, sous la
commune direction des jésuites, et sous la protection spéciale de la
monarchie espagnole, désormais devenue le meilleur appui naturel de
cette politique, comme mieux préservée qu'aucune autre des contacts
hérétiques. Le célèbre concile de Trente ne pouvait, en effet,
produire, sous ce point de vue, qu'un résultat purement négatif, que
l'instinct des papes semble avoir pressenti, d'après leur profonde
répugnance à réunir et à prolonger cette impuissante assemblée; qui,
dans sa longue et consciencieuse révision de l'ensemble du système
catholique, n'a pu que constater, avec une stérile admiration, la
parfaite solidarité, à la fois mentale et sociale, de toutes ses
parties importantes, et a dû, dès-lors, malgré les dispositions les
plus conciliantes, conclure à la douloureuse impossibilité de consentir
à aucune des concessions alors jugées propres à amener la pacification
universelle. Toutes les saines méditations historiques sur ce sujet
capital aboutiront, je ne crains pas de l'assurer, à reconnaître que,
comme je l'ai indiqué au début de ce chapitre, tout l'effort essentiel
de réformation dont l'organisme catholique était vraiment susceptible
sans se dénaturer, avait déjà été, trois siècles auparavant,
convenablement tenté, et bientôt épuisé, par la double institution,
intellectuelle et politique, des franciscains et des dominicains.
Aussi la vaine formule populaire qui, depuis le commencement du
quinzième siècle, indiquait le vœu prépondérant de la catholicité pour
l'universelle régénération de l'église, ne constituait-elle, au fond,
qu'une manifestation involontaire de l'ascendant spontané que l'esprit
critique acquerrait alors partout, d'après le progrès continu du
mouvement général de décomposition. Déjà nécessairement entraîné vers
son entière dissolution, le système catholique ne pouvait plus, à cette
époque, comporter d'autre transformation réelle que cette organisation,
ici suffisamment caractérisée, de son active résistance permanente
à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. C'est ainsi que
le catholicisme, désormais réduit, en Europe, à ne plus former qu'un
véritable parti, a été partout conduit à perdre, non-seulement la
faculté, mais même la simple volonté, de remplir convenablement son
antique destination sociale. Absorbé dès-lors par l'intérêt, de plus en
plus exclusif, de sa seule conservation, il s'est vu souvent entraîné,
dans son intime solidarité avec la royauté, à inspirer ou à sanctionner
les mesures les plus contraires à son esprit caractéristique; comme
ne le témoigne que trop, par exemple, l'histoire complète du plus
exécrable attentat politique qui peut-être ait jamais été consommé.
Par ces déplorables recours à la compression matérielle, devenus
néanmoins inévitables depuis l'entière subordination de l'influence
catholique au pouvoir royal, le système de résistance ne faisait que
constater de plus en plus son impuissance intellectuelle et morale,
et accélérait indirectement la décadence qu'il tentait d'arrêter. En
un mot, l'ensemble de la scène politique a pris, dès cette époque,
le caractère essentiel qui s'est prolongé jusqu'à nos jours; depuis
Philippe II jusqu'à Bonaparte, c'est toujours, sauf la diversité
naturelle des circonstances et des moyens, la même lutte fondamentale
entre l'instinct rétrograde de l'ancienne organisation, et l'esprit
de progression négative propre aux nouvelles forces sociales: il n'y
a d'autre différence essentielle, sinon qu'une telle situation était
alors pleinement inévitable, tandis qu'elle ne conserve vicieusement
aujourd'hui la même physionomie que d'après la seule absence d'une
philosophie vraiment appropriée à la phase actuelle de l'évolution
générale, comme l'établira spontanément la suite de notre élaboration
historique.

Sans doute, cette tendance rétrograde de plus en plus prononcée n'a
pas empêché la hiérarchie catholique de renfermer, depuis le XVIe
siècle, beaucoup d'hommes éminens, soit intellectuellement, soit
moralement, quoique le nombre en ait dû décroître avec rapidité, par
suite des répugnances instinctives ainsi fréquemment excitées parmi
les êtres supérieurs. Mais la dégénération sociale du catholicisme
se marque toujours involontairement chez les personnages même qui
l'ont le plus justement illustré pendant cette période finale. Dans
l'ordre mental surtout, on ne peut certes que profondément admirer en
Bossuet l'un des plus sublimes penseurs qui aient honoré notre espèce,
et peut-être la plus puissante intelligence des temps modernes après
Descartes et Leibnitz. Néanmoins, l'ensemble de sa propre vie me
semble éminemment propre, à tous égards, à constater, de la manière
la plus expressive, l'irrévocable désorganisation de la constitution
catholique; soit par la déplorable situation logique d'un tel
esprit, que les exigences contemporaines condamnent, malgré l'intime
répugnance de son instinct pontifical, à défendre dogmatiquement les
inconséquences gallicanes, et à justifier directement la moderne
subordination de l'église à la royauté; soit aussi par cette existence
politiquement subalterne, qui réduit à la vaine condition de
panégyriste officiel des principaux agens de Louis XIV celui qui, aux
temps de Grégoire VII ou d'Innocent III, eût été unanimement regardé
comme leur digne successeur dans l'énergique antagonisme de l'autel
envers le trône. On ne peut donc justement envisager le beau génie
philosophique de Bossuet comme un véritable produit du catholicisme,
dont la déchéance politique fut, au contraire, essentiellement
défavorable à son libre essor, qui eût été sans doute, plus complet
pour l'humanité et plus satisfaisant pour un tel esprit si sa position
sociale avait pu être celle d'un penseur indépendant, à la manière
de Descartes ou de Leibnitz: tandis que, au moyen-âge, le système
catholique avait, au contraire, puissamment concouru au développement
normal des hautes intelligences qui l'illustrèrent alors, en leur
fournissant à la fois un champ et une situation convenables. L'ordre
moral comporte aussi, quoiqu'à un degré naturellement moindre, une
appréciation essentiellement analogue, applicable même aux plus nobles
types dont l'église puisse honorer son déclin universel pendant les
trois derniers siècles. Quelque juste vénération, par exemple, que
doive sans cesse inspirer le touchant souvenir des sublimes vertus de
saint Charles Borromée et de saint Vincent de Paule, leur infatigable
charité, aussi éclairée qu'ardente, n'avait, au fond, aucun caractère,
soit ascétique, soit politique, qui dût la rattacher exclusivement
au catholicisme, comme dans les âges antérieurs: sauf le mode de
manifestation, de telles natures pouvaient désormais recevoir un
développement équivalent parmi les autres sectes religieuses, ou même
en dehors de toute croyance théologique.

Au reste, il ne faudrait pas croire que l'esprit général de résistance
plus ou moins active à l'émancipation intellectuelle, et le caractère
correspondant d'hypocrisie plus ou moins systématique chez les classes
dirigeantes, aient dû être, depuis le XVIe siècle, particuliers
au catholicisme: le protestantisme les a nécessairement présentés
aussi, d'une manière non moins réelle au fond, quoique sous d'autres
apparences, partout où il a obtenu la prépondérance politique; car,
sa propriété progressive ne pouvait lui appartenir essentiellement
qu'autant qu'il resterait à l'état d'opposition, seul pleinement
convenable à sa nature; passé à l'état de gouvernement, il a dû
bientôt devenir radicalement hostile au développement ultérieur de
la raison humaine. Cet instinct rétrograde du catholicisme moderne,
évidemment contraire à sa propre constitution, n'y ayant pris
l'ascendant que par une suite inévitable de la désorganisation de
l'ancien pouvoir spirituel et de son assujétissement graduel au pouvoir
temporel, comment le protestantisme, qui érigeait directement cette
irrationnelle sujétion en une sorte de principe fondamental, aurait-il
pu éviter de telles conséquences de son triomphe légal? L'orthodoxie
anglicane, par exemple, néanmoins si rigoureusement exigée, chez
le vulgaire, pour les besoins politiques du système correspondant,
pouvait-elle, en réalité, donner lieu habituellement à des convictions
très profondes et à un respect fort sincère chez ces mêmes lords
dont les décisions parlementaires en avaient tant de fois altéré
arbitrairement les divers articles, et qui devaient officiellement
concevoir le réglement même de leurs propres croyances comme une
des attributions essentielles de leur caste? Quant à la compression
matérielle envers tout essor ultérieur de l'esprit d'émancipation,
elle ne fut, pour le catholicisme, qu'une suite inévitable de sa
désorganisation moderne: tandis que, pour le protestantisme, elle
était, au contraire, nécessairement inhérente à sa nature générale,
d'après l'intime confusion qu'il consacrait entre les deux disciplines;
et elle devait s'y manifester aussitôt que sa prépondérance effective
serait suffisamment réalisée, comme une longue expérience ne l'a
que trop prouvé partout. Ce double effet ne s'est pas seulement
développé dans la phase primitive du protestantisme, considérée par
rapport à toutes les formes postérieures, par l'esprit despotique
du luthéranisme, soit anglican, soit germanique: il a pareillement
caractérisé les sectes où la désorganisation spirituelle était plus
avancée[29], quand le pouvoir a passé, même momentanément, entre leurs
mains, ainsi que le témoignent tant de déplorables exemples, très
propres à faire justement apprécier le prétendu esprit de tolérance des
doctrines qui subordonnent l'ordre spirituel à l'ordre temporel.

    Note 29: Sans anticiper mal à propos sur la seconde période
    du mouvement critique, je crois utile de noter ici, à ce
    sujet, que le déiste Rousseau a lui-même été conduit à
    proposer directement, dans son ouvrage le plus dogmatique,
    l'extermination juridique de tous les athées, comme l'une
    des conditions essentielles de l'ordre politique qu'il avait
    conçu: ses disciples n'ont quelquefois que trop témoigné leur
    disposition spontanée à pratiquer une telle maxime, toujours
    par suite du dogme de l'asservissement général du pouvoir
    spirituel au pouvoir temporel, principale source historique, à
    mes yeux, de la plupart des aberrations ultérieures, et qui,
    sous ce rapport, pousse spontanément à remplacer la persuasion
    par la violence.

Relativement à ce système de résistance qui distingue le catholicisme
moderne, il faut surtout remarquer enfin que, loin d'avoir été, comme
on le suppose aujourd'hui, exclusivement nuisible à l'évolution
sociale correspondante, il a constitué, au contraire, l'un des deux
élémens essentiels de l'antagonisme général qui devait présider à la
progression politique pendant tout le cours des trois derniers siècles.
Je ne parle pas seulement de son office continu pour l'indispensable
maintien de l'ordre public, qui, alors comme aujourd'hui, devait
essentiellement appartenir à la force de résistance des anciens
pouvoirs, malgré son caractère plus ou moins rétrograde, tant que les
tendances progressives ne pouvaient elles-mêmes avoir qu'un caractère
éminemment négatif: cette importante explication se trouve déjà
suffisamment opérée dans le premier chapitre du volume précédent,
auquel je puis ici renvoyer le lecteur, en l'invitant à rapporter
à ce passé, par des motifs pleinement semblables, ce qui n'y est
appliqué qu'au présent, puisque, sous cet aspect, la situation
sociale a radicalement conservé jusqu'ici la nouvelle nature qu'elle
dut manifester au XVIe siècle. Par une considération plus spécialement
propre à la première phase de la doctrine critique, je voudrais y faire
sentir aux esprits vraiment philosophiques les avantages essentiels,
à la fois intellectuels et politiques, que l'évolution finale de
l'humanité a retiré de cette active opposition du catholicisme à la
propagation spontanée du mouvement protestant. Dans l'ordre purement
mental, il est d'abord évident que ce premier essor incomplet de
l'esprit d'examen, en vertu des demi-satisfactions qu'il procure
à la raison humaine, doit tendre à retarder ensuite son entière
émancipation, surtout chez le vulgaire, en flattant directement
l'inertie naturelle de notre orgueilleuse intelligence. Il en est à peu
près de même sous le rapport politique, où l'on voit le protestantisme
apporter à l'ancienne organisation des modifications qui, malgré
leur insuffisance radicale, doivent long-temps maintenir une funeste
illusion sur la tendance nécessaire des sociétés modernes vers une
vraie régénération fondamentale. Aussi les nations protestantes, après
avoir, à divers titres, devancé alors, dans leur progrès social, les
peuples restés catholiques, sont-elles ensuite, malgré les apparences
contraires, essentiellement demeurées en arrière pour le développement
final du mouvement révolutionnaire, comme nous le reconnaîtrons
ci-dessous. Si ce premier triomphe du protestantisme était devenu
universel, ce qui était heureusement impossible, il n'est pas douteux,
ce me semble, qu'il eût encore empêché jusqu'ici l'extension totale
du grand phénomène de décomposition que nous étudions: par suite, la
situation sociale, sans être réellement moins orageuse qu'elle ne l'est
de nos jours, se trouverait certainement beaucoup plus éloignée, à tous
égards, de sa véritable issue générale, qui, dans une telle hypothèse,
semblerait dépendre de la conservation indéfinie de l'ancien organisme
à l'état de demi-putréfaction consacré par la politique protestante.
La résistance nécessaire du catholicisme a donc involontairement
exercé, en général, une réaction très salutaire sur l'état définitif,
soit intellectuel, soit politique, de l'ensemble du mouvement
révolutionnaire, en retardant spontanément son inévitable essor jusqu'à
ce qu'il pût devenir, à l'un et à l'autre titre, suffisamment décisif.
En comparant, sous cet aspect, les divers cas principaux, il est aisé
de sentir que le plus favorable dut être réellement celui de la France,
où le levain protestant avait d'abord assez pénétré pour exciter
immédiatement à l'émancipation spirituelle, sans pouvoir néanmoins
y obtenir un ascendant légal qui en eût gravement entravé et altéré
l'entier développement ultérieur: quand la rétrogradation catholique
y fut ensuite poussée jusqu'à l'expulsion violente des protestans,
une telle mesure dut avoir, à divers égards partiels, de déplorables
conséquences politiques, surtout quant au progrès industriel; mais elle
n'y pouvait offrir aucun danger essentiel pour la principale évolution
sociale, qui, au point qu'elle y avait alors atteint, en fut bien plus
accélérée que ralentie.

Après avoir ainsi convenablement apprécié la première phase générale
de la doctrine critique dans sa destination la plus directe et la plus
importante, en ce qui concerne la dissolution politique de l'ancienne
constitution spirituelle, il est aisé de caractériser sommairement son
influence nécessaire sur la désorganisation temporelle qui continuait
alors à s'accomplir, en résultat continu de la décomposition spontanée
que nous avons reconnue propre aux deux siècles précédens. Déjà nous
venons de démontrer implicitement, à ce sujet, la tendance générale
de cette époque à compléter systématiquement une telle opération
préalable, par la concentration régulière de tous les anciens pouvoirs
sociaux autour de l'élément temporel prépondérant, soit que, comme
en France et presque partout, ce dût être la puissance royale, ou
que ce fût, au contraire, la force aristocratique, par une anomalie
particulière à l'Angleterre et à quelques autres pays, ainsi que je
l'ai expliqué. Dans les deux cas, l'unique élément demeuré actif
s'est dès-lors trouvé naturellement investi d'une sorte de dictature
permanente extrêmement remarquable, dont l'établissement, retardé par
les troubles religieux, n'a pu toutefois être pleinement caractérisé,
de part et d'autre, que pendant la seconde moitié du XVIIe siècle,
et qui, malgré sa constitution exceptionnelle, a dû se prolonger
essentiellement jusqu'à nos jours, en même temps que la situation
sociale correspondante, afin de diriger le système politique durant
tout le reste de la grande transition critique, vu la profonde
incapacité organique, évidemment propre, d'après nos démonstrations
antérieures, aux agens spéciaux de cette transition. On ne peut douter
que cette longue dictature, royale ou nobiliaire, ne fût à la fois la
suite inévitable et l'indispensable correctif de la désorganisation
spirituelle, qui, sans cela, eût certainement poussé au démembrement
universel des sociétés modernes: nous reconnaîtrons d'ailleurs,
au chapitre suivant, son heureuse influence nécessaire pour hâter
simultanément l'essor spontané des nouveaux élémens sociaux, et même
pour seconder, à un certain degré, leur avénement politique.

En comparant convenablement[30] les deux modes opposés que nous
venons d'y distinguer, on peut aisément établir, en général, malgré
l'anglomanie chronique de nos publicistes vulgaires, la supériorité
fondamentale du mode normal ou français sur le mode exceptionnel ou
anglais, soit quant à la dissolution radicale de l'ancien système
social, soit quant à la réorganisation totale qui doit lui succéder;
sans toutefois méconnaître, à l'un ni à l'autre titre, les avantages
réellement particuliers à chaque mode. Sous le premier aspect, seul
convenable à ce chapitre, il est clair, en effet, comme je l'ai déjà
fait pressentir, que l'ensemble du régime propre au moyen-âge a été
finalement conduit à un état beaucoup plus voisin de son extinction
totale en se résolvant ainsi, pour la France, en une dictature royale,
qu'en aboutissant, pour l'Angleterre, à la dictature aristocratique:
quoique cette double dégénération simultanée ait toujours, par l'une
ou l'autre voie, irrévocablement rompu le grand équilibre féodal;
outre que l'inévitable contact politique des deux populations devait
tendre ensuite naturellement à y mettre de niveau ces deux opérations
négatives, complémentaires l'une de l'autre pour la destruction directe
du système entier. D'abord, l'élément royal étant évidemment plus
indispensable à un tel système que l'élément nobiliaire, il en est
résulté que la royauté a pu, en France, se passer bien davantage de
la noblesse que celle-ci de l'autre, en Angleterre; en sorte que la
puissance aristocratique a été nécessairement plus subalternisée en
France que la puissance royale en Angleterre. On conçoit, en outre,
que, malgré la commune prépondérance finale, ci-dessus expliquée, de
l'esprit rétrograde ou du moins stationnaire dans les deux dictatures,
la force de résistance de la royauté française, dès-lors politiquement
isolée au milieu d'une population vivement poussée à l'émancipation
mentale et sociale, a dû ainsi se trouver beaucoup moindre, contre
l'évolution ultérieure de la civilisation moderne, que l'active
opposition de l'aristocratie anglaise, intimement combinée, par
une longue solidarité antérieure, avec l'ensemble de la population
correspondante. En dernier lieu, le principe des castes, véritable
base temporelle de l'ancienne constitution, a été, sans doute, bien
autrement ruiné quand son application essentielle s'est enfin bornée,
en France, à une seule famille exceptionnelle, quelque éminente que
fût sa condition, qu'en restant consacré, en Angleterre, par un grand
nombre de familles distinctes, dont le renouvellement continu devait
incessamment tendre à le rajeunir, sans que les plus récemment agrégées
dussent être certes les moins oppressives. Quelque orgueil que doive
naturellement inspirer à l'oligarchie anglaise son antique attribution
historique de faire ou défaire les rois, le rare exercice d'un tel
privilége ne pouvait assurément altérer autant l'esprit général de
l'organisation temporelle que l'audacieuse faculté permanente de
créer à leur gré des nobles, dont nos rois se sont emparés non moins
anciennement, et qui a dû devenir infiniment plus usuelle, au point
même de rendre déjà la noblesse presque ridicule dès l'origine de la
phase révolutionnaire que nous examinons. Pour compléter suffisamment
une telle appréciation, il importe de noter ici, d'après l'évidente
indication des faits, que, passée de l'état d'opposition à l'état
de gouvernement, la métaphysique protestante ne s'est nulle part, et
surtout en Angleterre, montrée aucunement contraire à l'esprit de
caste, qu'elle a même tendu, par une opération rétrograde, à restaurer
totalement, en y réintégrant, autant que possible, le caractère
sacerdotal que la philosophie catholique lui avait radicalement
soustrait. En nous bornant, à ce sujet, à signaler spécialement le cas
le plus important et le plus caractéristique, on voit, par exemple, le
génie catholique, dans une intention évidemment opposée au principe
des castes, et en vue de certaines conditions de capacité, toujours
repousser directement, surtout en France, l'avénement des femmes aux
fonctions royales ou même féodales; tandis que le protestantisme
officiel, en Angleterre, en Suède, etc., a pleinement consacré
l'existence politique des reines et même des pairesses: cet étrange
contraste devait d'ailleurs sembler d'autant plus décisif que la
politique protestante avait partout solennellement investi déjà la
royauté d'une véritable papauté nationale.

    Note 30: Une irrationnelle appréciation du développement
    social comparatif de la France et de l'Angleterre a souvent
    conduit, de nos jours, à de vaines conceptions historiques,
    essentiellement contraires à l'ensemble de ce double passé
    depuis le moyen-âge. Il existe, à cet égard, entre ces deux
    peuples, des différences tellement radicales, que, en y
    étudiant successivement les états successifs de la royauté et
    de l'aristocratie, la saine méthode comparative doit alors
    tendre à saisir chez l'un, non l'analogue, mais l'inverse de
    ce qu'on observe chez l'autre, en y remplaçant l'élévation
    ou la décadence de chacun de ces deux élémens temporels par
    celle de son antagoniste. Moyennant ce contraste continu, on
    remarquera toujours une exacte correspondance entre les deux
    histoires, qui, par des voies équivalentes quoique opposées,
    marchent également, pendant tout le cours des cinq derniers
    siècles, vers l'entière désorganisation du système théologique
    et militaire. Ainsi conçu, un tel rapprochement historique peut
    devenir vraiment fécond en précieuses indications politiques;
    tandis qu'il n'a, au contraire, presque jamais servi jusqu'ici,
    du moins en France, qu'a obscurcir beaucoup la plupart des
    questions sociales, d'après une vicieuse interprétation des
    faits, tenant surtout à l'absence préalable de toute saine
    théorie fondamentale sur l'évolution générale de l'humanité.

L'établissement général, d'abord spontané, et enfin systématique,
de la dictature temporelle que je viens de caractériser, a dû alors
être longtemps entravé par une première influence politique du
protestantisme, qui s'est fait également sentir, d'une manière
inverse mais équivalente, aux deux modes essentiels que nous venons
de comparer. Quoique, par l'ensemble de ses conséquences, le
protestantisme ait, sans doute, finalement accéléré la désorganisation
totale de l'ancien système social, on doit néanmoins reconnaître,
dans les divers cas importans, que son action primitive a tendu
spontanément à retarder beaucoup la décomposition temporelle, en
procurant de nouvelles forces à celui des deux élémens principaux
que la phase antérieure du mouvement révolutionnaire avait déjà
destiné à succomber. Cet effet a été produit, de la manière la plus
naturelle, pour l'Angleterre, et dans les autres cas analogues, d'après
le caractère pontifical que la royauté venait ainsi d'y acquérir,
et qui, sans pouvoir inspirer de bien sérieuses convictions, était
cependant de nature à compenser d'abord, auprès des masses, le déclin
préalable de cette puissance, qui dès-lors y parvint, pendant près
d'un siècle, à une prépondérance exceptionnelle, source ultérieure
des plus graves convulsions politiques, quand vint l'inévitable
époque du retour spontané à la marche normale d'une telle société. Le
protestantisme a déterminé simultanément sur le continent, et même
en Écosse, mais surtout en France, un résultat équivalent quoique
inverse, en y fournissant nécessairement à la noblesse de nouveaux
moyens de résister à l'ascendant croissant de la royauté: et, pour
s'adapter convenablement à cette apparente variété de destinations
temporelles, il lui a suffi de prendre spécialement, en ce second cas,
la forme presbytérienne ou calviniste, la mieux assortie à l'état
d'opposition, au lieu de la forme épiscopale ou luthérienne, seule
correspondante à l'état de gouvernement. De là, dans les deux cas,
d'abord une violente compression ou une agitation convulsive, produite
par celle des deux forces qui voulait ainsi réparer sa décadence
antérieure, et ensuite des conséquences précisément réciproques quand
l'élément antagoniste tend à recouvrer son ancienne prépondérance;
la masse de la population continuant d'ailleurs à n'y intervenir
encore, comme dans les luttes précédentes, qu'à titre de simple
auxiliaire naturel, mais dont toutefois la coopération, de plus en
plus indispensable, annonce déjà, bien que confusément, d'imminentes
tendances personnelles. Telles sont, ce me semble, à la fois l'exacte
appréciation et l'explication générale des mémorables perturbations
sociales, à double phase nécessaire, respectivement propres, soit
à la France, soit à l'Angleterre, et pareillement représentées en
tout le reste de l'occident européen, depuis le milieu environ du
XVIe siècle jusqu'à celui du XVIIe. Il serait, sans doute, superflu
d'insister ici pour faire sentir au lecteur éclairé combien l'ensemble
des faits historiques confirme réellement, même en France, cette
importante indication spontanée de notre théorie sociologique. On
s'explique aisément ainsi l'impopularité radicale qui, sauf quelques
localités secondaires, a presque toujours caractérisé le calvinisme
français, d'abord essentiellement accueilli par la noblesse comme
un puissant moyen de recouvrer, envers la royauté, son antique
indépendance féodale, et par suite profondément repoussé par le vieil
instinct anti-aristocratique de la masse de la population; ainsi que le
représente alors surtout l'admirable résistance spontanée du bon sens
parisien aux séductions démocratiques de la doctrine presbytérienne.

Je ne crois pas inutile de signaler ici un appendice naturel et
général, quoique accessoire et passager, de la phase temporelle que
je viens d'apprécier, en y signalant une tentative politique directe,
nécessairement infructueuse, de la part des organes spéciaux de la
transition critique, à l'issue de cet antagonisme final, contre
l'ascendant, désormais absolu en apparence, de l'élément temporel qui
avait dû rester enfin prépondérant. On voit alors, en effet, les
métaphysiciens et les légistes, qui avaient toujours si efficacement
secondé un tel triomphe, s'efforcer, presqu'à la fois, en France et en
Angleterre, de restreindre, au profit de leur classe, ce même pouvoir
qu'ils venaient ainsi de consolider à jamais contre son antique rival,
et dont ils redoutaient justement dès-lors la tendance inévitable à
des envahissemens indéfinis, aussitôt que ce défaut même d'adversaires
l'aurait conduit à dédaigner l'intervention ultérieure de ses anciens
agens, que cette nouvelle situation devait d'ailleurs rendre plus
exigeans. C'est par-là qu'il est facile d'expliquer les efforts
simultanés des parlemens français contre l'autorité royale, dont ils
veulent régler les choix ministériels, et des principaux chefs de la
Chambre des Communes d'Angleterre pour lui subordonner la Chambre des
Lords, soit avant, soit après la mort de Charles Ier. Quoique ces
tentatives prématurées, faute d'assez profondes bases populaires,
n'aient pu évidemment obtenir aucun succès durable, ni même troubler
essentiellement l'avénement nécessaire de la dictature correspondante,
si hautement amené par l'ensemble de la situation sociale, il était
pourtant convenable de les caractériser ici rapidement, comme marquant
avec précision l'indication initiale de la tendance spontanée des
légistes et des métaphysiciens à diriger désormais par eux-mêmes le
grand mouvement politique, où ils n'avaient jusque alors figuré qu'à
titre de simples auxiliaires, quelque importante ou même indispensable
qu'y eût été d'ailleurs leur intervention continue.

Enfin, pour compléter suffisamment l'exacte appréciation historique de
la grande dictature temporelle que nous considérons, il ne me reste
plus qu'à indiquer l'esprit général qu'elle a finalement développé
partout après avoir ainsi pleinement consolidé son ascendant politique,
sauf les diversités de mode, et même les inégalités de degré,
commandées par les situations sociales correspondantes; cet esprit
commun et définitif devant être dès-lors jugé le plus conforme à sa
vraie nature fondamentale. Or, il est aisé de reconnaître, à ce sujet,
que, dans les deux cas essentiels ci-dessus distingués, l'élément
temporel demeuré alors prépondérant a toujours essentiellement tendu
à relever l'existence sociale de son ancien antagoniste, qui, de son
côté, acceptait enfin, sous des formes plus ou moins explicites, une
éternelle subalternité politique. Rien n'était plus naturel, sans
doute, qu'une telle conversion d'après la conformité fondamentale
d'origine, de caste, et d'éducation qui existait spontanément entre
la royauté et l'aristocratie, et qui devait nécessairement amener
leur intime liaison, aussitôt que la rivalité d'ascendant aurait
cessé d'en contenir l'influence permanente. Le pouvoir prépondérant
avait déjà partout fait nettement pressentir cette tendance nouvelle
par la manière dont il venait d'écarter ses anciens auxiliaires,
dans la courte période accessoire que je viens de signaler, et qui
constitue ainsi historiquement une sorte de transition normale entre
les dernières luttes essentielles des deux élémens temporels et le
paisible abaissement, volontaire de l'un envers l'autre, désormais
devenu de plus en plus prononcé. Chacune des deux forces est
dès-lors venue, par suite même de son triomphe politique, dévoiler
spontanément, de la manière la plus décisive, le vrai motif principal
de ses anciennes concessions démocratiques, presque toujours dues
surtout aux seuls intérêt de sa propre ambition, bien plus qu'à
aucune véritable inclination populaire, comme elle le confirmait
dorénavant d'après l'emploi de son ascendant final au profit de son
ancien adversaire contre son invariable allié. Telle a été, depuis
sa prépondérance définitive, l'attitude générale de l'aristocratie
anglaise envers la royauté, désormais placée sous sa tutelle de plus en
plus affectueuse: telle a été réciproquement, à partir de Louis XIV,
la prédilection croissante de la royauté française pour la noblesse
enfin complétement asservie[31]; ce second cas ayant dû être, par sa
nature, beaucoup plus prononcé que le premier, en vertu d'une plus
profonde dépression antérieure et d'une moins dangereuse restauration
actuelle, conformément à nos explications précédentes. Quoique, en
principe, l'esprit de calcul dirige certainement encore moins la vie
politique que la vie privée, de semblables conversions sont trop
souvent attribuées à de profonds desseins, tandis qu'elles furent
d'abord essentiellement dues, de part et d'autre, à l'involontaire
entraînement des affinités naturelles, sauf l'influence ultérieure
des réflexions relatives à l'utilité de cette nouvelle union comme
moyen de résistance au mouvement révolutionnaire, qui dès-lors devait
bientôt devenir pleinement systématique. On voit ainsi se reproduire,
pour la seconde fois, et d'une manière beaucoup moins excusable sans
doute, quoique presque également inévitable, la fatale illusion qui,
lors de l'absorption du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel,
avait entraîné celui-ci à confondre une charge avec un soutien; plus
la décomposition s'accomplissait, plus cette erreur capitale devait à
la fois devenir dangereuse et grossière. Cette dernière transformation
mérite ici d'autant plus d'attention qu'elle pose réellement le
véritable terme naturel de la désorganisation spontanée propre à la
phase précédente, et nécessairement prolongée dans celle-ci jusqu'à
ce que, par le conflit universel des différens élémens essentiels du
régime ancien, les divers débris de ce système fussent enfin condensés
autour d'un élément unique, demeuré seul actif désormais, après avoir
successivement absorbé ou subalternisé tous les autres; ce qui n'a été
pleinement consommé qu'à l'époque considérée maintenant, et à partir
de laquelle nous allons voir la décomposition, prenant un nouveau
caractère, tendre directement et de plus en plus vers une révolution
décisive, essentiellement impossible tant que le conflit dissolvant
n'avait pas encore atteint son but définitif. Enfin, c'est ainsi que
la dictature temporelle, royale ou aristocratique, pendant qu'elle
se complétait à l'issue finale du dernier antagonisme, prenait aussi
dès-lors un caractère essentiellement rétrograde, qui n'avait pu se
développer nettement avant qu'elle eût achevé la défaite d'un élément
plus directement hostile à l'essor final des sociétés modernes. C'est
donc seulement alors qu'il faut regarder comme réellement accomplie,
autant que possible, l'entière organisation universelle, sous des
formes diverses, du système de résistance plus ou moins rétrograde,
primitivement ébauché par Philippe II d'après l'inspiration continue
des jésuites, et contre l'ensemble duquel allait maintenant se diriger
immédiatement l'esprit révolutionnaire, bientôt parvenu à sa pleine
maturité, surtout en France, où nous devrons, dès ce moment, concentrer
la principale étude ultérieure du grand mouvement de décomposition.

    Note 31: Cette conversion finale, si évidente chez Louis XIV,
    des inclinations de la royauté française vers ses antiques
    rivaux politiques, a d'ailleurs spontanément concouru à
    compléter le mouvement antérieur de décomposition féodale,
    par la déconsidération croissante que devait nécessairement
    répandre sur la noblesse cette transformation définitive
    des anciens chefs féodaux de la population française, ainsi
    volontairement réduits désormais, après tant de luttes, à la
    condition plus ou moins vile de courtisan proprement dit, dont
    si peu d'entre eux cependant ont su se préserver par un juste
    sentiment de leur dignité aristocratique.

Après sa complète installation, la dictature temporelle dont je viens
de terminer l'appréciation fondamentale a dû gravement altérer,
au détriment nécessaire de l'ancien système social, le caractère
et l'existence propres au pouvoir correspondant, ainsi passé de
l'état primitif de simple élément à un ascendant universel qui ne
pouvait convenir à sa véritable nature. Les rois, d'abord simples
chefs de guerre au moyen-âge, devaient être sans doute de plus
en plus incapables d'exercer réellement les immenses attributions
qu'ils avaient graduellement conquises sur tous les autres pouvoirs
sociaux. C'est pourquoi, presque dès l'origine de cette concentration
révolutionnaire, on voit partout surgir spontanément peu à peu une
nouvelle force politique, le pouvoir ministériel proprement dit,
essentiellement étranger au vrai régime du moyen-âge, et qui, quoique
dérivé et secondaire, devient de plus en plus indispensable à la
nouvelle situation de la royauté, et par suite tend à acquérir une
importance de plus en plus distincte et même indépendante. Louis XI
me paraît être, en Europe[32], le dernier roi qui ait vraiment dirigé
par lui-même l'ensemble de ses affaires, malgré la vaine prétention
de quelques-uns de ses successeurs: et, quelle que fût sa mémorable
capacité politique, il aurait certainement éprouvé le besoin de
véritables ministres au lieu de simples agens, si la décomposition de
l'ancien système, et par suite la formation de la dictature royale,
avaient pu être alors aussi avancées qu'elles le devinrent deux siècles
après. Une superficielle appréciation peut donc seule, par exemple,
faire attribuer surtout à des causes purement personnelles l'éminente
élévation du grand Richelieu, essentiellement résultée de cette
nouvelle disposition politique: même avant cet admirable ministre,
et principalement après lui, des hommes d'un génie très inférieur au
sien ont acquis une autorité non moins réelle et peut-être encore plus
étendue, quand leur caractère s'est trouvé suffisamment au niveau de
leur position. Or, une telle institution constitue nécessairement
l'aveu involontaire d'une sorte d'impuissance radicale de la part d'un
pouvoir qui, après avoir absorbé toutes les attributions politiques,
est ainsi conduit à en abdiquer spontanément la direction effective,
de manière à altérer gravement à la fois sa dignité sociale et sa
propre indépendance: j'indiquerai d'ailleurs, au cinquante-septième
chapitre, la destination ultérieure qui est probablement réservée
à cette singulière création, comme moyen régulier de transition
politique vers la réorganisation finale. Ce décroissement spontané de
la dictature royale, par suite même de son triomphe, devient surtout
caractéristique en considérant son extension graduelle jusqu'aux
fonctions militaires elles-mêmes, principal attribut naturel d'une
telle autorité. On voit, en effet, partout, et surtout en France, dès
le XVIIe siècle, les rois renoncer essentiellement désormais, malgré
de vaines démonstrations officielles, au commandement réel des
armées, qui devenait évidemment de plus en plus incompatible avec
l'ensemble de leur nouveau caractère politique. Au reste, quoique,
pour plus de netteté, j'aie cru devoir ici indiquer spécialement ce
genre de décroissement envers la seule dictature royale, où il devait
être mieux marqué, on doit également reconnaître qu'il n'est pas,
au fond, moins applicable, sauf la diversité des manifestations, à
la dictature aristocratique elle-même, en résultat nécessaire d'une
pareille situation. Quelle que soit, par exemple, l'orgueilleuse
prétention de l'oligarchie anglaise à la haute direction exclusive de
son système politique, elle n'a pas été moins entraînée que la royauté
française, et environ dès la même époque, à confier de plus en plus
ses attributions principales à des ministres pris hors de son sein, et
aussi à choisir habituellement dans la caste inférieure les véritables
chefs des opérations militaires, soit terrestres, soit maritimes:
seulement, elle a pu mieux dissimuler cette double nécessité nouvelle,
en s'incorporant avec résignation, et quelquefois même avec habileté,
les organes étrangers qu'elle était ainsi forcée d'emprunter, d'après
le sentiment involontaire de sa propre insuffisance. Près d'un siècle
auparavant, l'aristocratie vénitienne avait déjà subi une pareille
dégénération politique, par suite d'une situation semblable, quoique
moins prononcée.

    Note 32: Cette observation générale n'admet réellement
    d'exception importante que par rapport au grand Frédéric. Mais
    cette unique anomalie, relative à un état nouvellement formé,
    et à l'homme le plus éminent qui ait régné depuis Charlemagne,
    ne saurait évidemment altérer, en aucune manière, la justesse
    fondamentale d'une telle remarque sur l'insuffisance croissante
    de la capacité royale dans les temps modernes, à mesure que la
    grande dictature temporelle s'y complétait graduellement.

De tels symptômes généraux devaient directement confirmer la
destination éminemment précaire de la dictature temporelle, qui,
dans chacun de ses deux modes principaux, ne pouvait être réellement
motivée que sur l'imminent besoin social d'une suffisante résistance
centrale contre le démembrement universel vers lequel tendait de plus
en plus le développement continu du grand mouvement de décomposition
que nous apprécions. Envisagées sous un autre aspect, ces observations
conduisent aussi à mesurer le progrès capital que devait faire, dans
cette nouvelle phase révolutionnaire, la décadence générale de l'esprit
militaire, immédiatement manifestée, dans la phase précédente, par
la commune substitution des armées permanentes aux anciennes milices
féodales, comme je l'ai ci-dessus indiqué. Il est clair, en effet, que
la renonciation des rois au commandement effectif, et l'essor simultané
du pouvoir ministériel, si souvent exercé par les personnages les plus
étrangers à la guerre, devaient tendre fortement à subalterniser de
plus en plus la profession des armes, que sa spécialisation même avait
déjà frappée d'une déconsidération croissante, comparativement à sa
suprématie féodale, dont les formules officielles ne faisaient plus que
reproduire vainement le lointain souvenir, répété même aujourd'hui par
la routine arriérée du vulgaire des déclamateurs politiques, qui n'ont
pas encore compris, à cet égard, le profond changement des sociétés
européennes depuis le XIVe siècle. Quand l'impression trop exclusive
des grandes guerres modernes tend à produire une dangereuse illusion
sur la décadence continue du régime et de l'esprit militaires, je ne
saurais conseiller de meilleur moyen de la dissiper que d'entreprendre,
à ce sujet, un judicieux examen comparatif entre les sociétés actuelles
et celles de l'antiquité, ou même du moyen-âge; ce qui suffira
toujours pour manifester spontanément, sans la moindre incertitude,
la vraie direction de l'évolution humaine sous ce rapport. Pour que
cette comparaison devienne suffisamment décisive, il n'est pas même
nécessaire de l'étendre à l'intensité, à la multiplicité, et surtout à
la continuité des guerres respectives, ni à la participation effective
de l'ensemble de la population: on peut se borner, en la circonscrivant
aussi simplement que possible, à faire contraster, de part et d'autre,
la position habituelle et la puissance normale des chefs militaires.
Déjà Machiavel, au début du XVIe siècle, avait justement signalé,
quoique dans une intention très peu philosophique, l'existence précaire
et dépendante des généraux modernes, de plus en plus réduits à la
condition de simples agens d'une autorité civile de plus en plus
ombrageuse; comparativement à l'empire presque absolu et indéfini
dont jouissaient, surtout à Rome, les généraux anciens, pendant toute
la durée de leurs opérations, et qui, en effet, était indispensable
au libre essor du système de conquête. Or, ce que Machiavel croyait
alors constituer une sorte d'anomalie passagère, spécialement propre
aux états italiens, et surtout à Venise, qui en donnait l'exemple
depuis près d'un siècle, est, au contraire, devenu ensuite, d'une
manière de plus en plus prononcée, la situation normale de tous les
états européens, sans excepter les plus étendus et les plus puissans,
où, sous toutes les formes politiques, les chefs de guerre, désormais
profondément subordonnés au pouvoir civil, ont été habituellement
assujétis, malgré les plus éminens services, à une sorte de système
continu de suspicion et de surveillance, souvent poussé jusqu'à leur
ravir aussi la haute direction des diverses expéditions de quelque
importance, soit offensives, soit même défensives, presque toujours
réglées ainsi, non-seulement dans la conception, mais dans l'exécution
principale, par des ministres non militaires. Les vaines plaintes de
Machiavel à ce sujet seraient, sans doute, justement répétées par
nos guerriers, si le point de vue militaire avait dû conserver son
antique prépondérance politique; puisqu'une telle constitution est
évidemment très peu favorable au succès habituel des expéditions: mais
ces regrets stériles n'ont cependant pas empêché depuis trois siècles,
et empêcheront probablement encore moins à l'avenir, le développement
permanent de ces nouvelles habitudes, naturellement déterminées
par la rénovation graduelle des opinions et des mœurs sociales, et
d'ailleurs tacitement ratifiées par la libre adhésion journalière des
généraux eux-mêmes, que d'aussi pénibles conditions ordinaires n'ont
jamais empêché jusqu'ici de solliciter à l'envi le commandement des
armées modernes. Rien n'est donc plus propre qu'un tel changement, à
la fois spontané et universel, à faire hautement ressortir la nature
anti-militaire des sociétés modernes, pour lesquelles la guerre
constitue nécessairement un état de plus en plus exceptionnel, dont
les courtes et rares périodes n'offrent, même pendant leur durée,
qu'un intérêt social de plus en plus accessoire, sauf chez la classe
spéciale, de plus en plus circonscrite, qui s'y livre exclusivement.

Cette irrécusable appréciation est clairement confirmée par l'étude
attentive des grandes guerres qui remplissent, presque sans intervalle,
la mémorable époque que nous analysons, quoique leur existence ait
été souvent invoquée contre la doctrine historique sur la décadence
continue de l'esprit militaire. Au reste, un examen approfondi de la
vraie nature politique de ces guerres, montre clairement qu'elles
cessèrent alors, en général, d'être essentiellement dues, comme dans
la période précédente, à l'exubérance féodale de l'activité militaire
après l'abaissement de l'autorité européenne des papes. On ne peut
réellement attribuer, en principe, à la prolongation d'une telle
impulsion que les fameuses guerres propres à la première moitié du
XVIe siècle, pendant la rivalité de François Ier et Charles-Quint, à
la suite de l'invasion française en Italie; l'extension naturelle du
système des armées permanentes, et les nouvelles ressources partout
procurées par le développement industriel, expliquent d'ailleurs
spontanément l'importance supérieure de ces expéditions: encore faut-il
reconnaître, au fond, malgré l'illusion due à un reste d'influence des
mœurs chevaleresques, que la guerre y devint bientôt essentiellement
défensive de la part de la France, qui luttait avec énergie pour le
maintien de sa nationalité contre les dangereuses prétentions de
Charles-Quint à une sorte de monarchie universelle. Quoi qu'il en
soit, l'action politique du protestantisme ne tarda point à rendre,
sous ce rapport, un service fondamental à l'évolution ultérieure de
l'élite de l'humanité, en empêchant radicalement tout essor étendu
et durable de l'esprit de conquête par la préoccupation des troubles
intérieurs, et en donnant naturellement un nouveau but et un cours
différent à l'activité militaire, dès-lors rattachée à la grande lutte
sociale entre le système de résistance et l'instinct progressif: je
néglige d'ailleurs ici la tendance anti-militaire propre aux mœurs
protestantes, en tant que produisant des habitudes de discussion et
de libre examen individuel évidemment antipathiques aux conditions
normales de toute discipline guerrière; et j'en fais expressément
abstraction provisoire, afin de ne considérer que les influences les
plus générales, essentiellement communes à tous les états européens.
C'est donc à cette époque qu'il faut placer la véritable origine des
guerres révolutionnaires proprement dites, où la guerre extérieure
se complique plus ou moins avec la guerre civile, dans l'intérêt
sérieux d'un important principe social, qui tend à y déterminer la
participation plus ou moins active de tous les hommes convaincus,
quelque pacifiques que soient leurs inclinations habituelles; en
sorte que l'énergie militaire y peut être fort intense et très
soutenue, sans cesser d'y constituer un simple moyen, et sans indiquer
réellement aucune prédilection générale pour la vie guerrière. Or,
une appréciation suffisamment approfondie démontrera clairement, ce
me semble, que tel ne fut pas seulement le nouveau caractère, déjà
unanimement reconnu, des longues guerres qui ont alors agité l'Europe,
depuis le milieu environ du XVIe siècle jusqu'à celui du XVIIe, et sans
excepter même la célèbre guerre de trente ans; mais elle fera voir
aussi qu'une pareille nature appartient essentiellement, d'une manière
non moins réelle, au fond, quoique moins explicite, aux guerres, encore
plus étendues, qui remplirent ensuite la seconde moitié de ce dernier
siècle, et même le commencement du suivant, jusqu'à la paix d'Utrecht.
Dans cette série ultérieure de guerres, l'ambition des conquêtes
est, sans doute, intervenue, comme au reste, dans la précédente, et
peut-être davantage, vu l'affaiblissement naturel, de part et d'autre,
de la première ferveur religieuse et politique: mais on lui attribue
vulgairement, à ce sujet, une influence capitale qui ne dut être que
purement accessoire. Tout autant que les guerres antérieures, celles-ci
portent profondément, en réalité, l'empreinte révolutionnaire, en tant
que relatives surtout au prolongement de la lutte universelle entre
le catholicisme et le protestantisme; lutte alors devenue d'abord
offensive de la part de la France, où s'était concentrée l'action
catholique depuis l'affaiblissement de l'Espagne, jusqu'à la crise
anglaise de 1688, et ensuite défensive, quand l'action protestante a pu
être, à son tour, suffisamment condensée autour de Guillaume d'Orange,
d'après l'union spontanée de la Hollande avec l'Angleterre. Pendant
la majeure partie du XVIIIe siècle, les guerres ont encore changé de
nature, par suite de la résignation unanime des divers états européens
à maintenir enfin les deux systèmes antipathiques dans leur situation
effective, pour s'occuper concurremment désormais du développement
industriel, dont l'importance sociale devenait de plus en plus
prépondérante: dès-lors, l'activité militaire a été essentiellement
subordonnée aux intérêts commerciaux, comme je l'indiquerai au
chapitre suivant, jusqu'à l'avénement de la révolution française, où,
après une grande aberration guerrière, difficile à éviter, l'esprit
militaire a commencé à subir une dernière transformation essentielle,
que je caractériserai au cinquante-septième chapitre, et qui marque,
encore plus nettement qu'aucune autre, son inévitable décadence finale.

L'accomplissement graduel des importantes modifications temporelles
que nous venons de rattacher ainsi à la désorganisation radicale du
régime militaire, a été spécialement opéré par une nouvelle classe,
peu nombreuse mais très remarquable, qui a naturellement surgi, en
Europe, presque dès le début du grand mouvement de décomposition
universelle, et qui peu à peu y a justement acquis une haute importance
politique, que je dois sommairement expliquer: on conçoit qu'il s'agit
de la classe diplomatique. Essentiellement étrangère au vrai régime
du moyen-âge, cette classe toute moderne est d'abord spontanément
issue de la décadence européenne de la constitution catholique, qui
en a fait naître la nécessité pour suppléer, autant que possible,
aux liens politiques que le pouvoir commun de la papauté maintenait
régulièrement jusque là entre les divers états, et qui, en même
temps, en a fourni les premiers élémens, en permettant de trouver
beaucoup d'hommes intelligens et actifs, naturellement placés, de la
manière la plus rationnelle, au point de vue social le plus élevé,
sans toutefois être aucunement militaires: on peut noter, en effet,
que les diplomates ont été long-temps empruntés au clergé catholique,
parmi les membres qui, instinctivement persuadés de la déchéance
croissante de leur corporation, se montraient disposés à utiliser
ailleurs, d'une manière plus réelle quoique plus secondaire, l'éminente
capacité politique qu'ils avaient pu y cultiver. Depuis que la
grande dictature temporelle, monarchique ou oligarchique, a pris son
caractère définitif, cette classe a été, en apparence, principalement
aristocratique, comme le haut sacerdoce; mais cette intrusion
nobiliaire n'a pu cependant dénaturer son esprit éminemment avancé,
où la capacité est toujours, sous de vaines formules officielles,
réellement placée au premier rang des titres personnels: il n'y a pas
eu, sans doute, en Europe, pendant tout le cours des trois derniers
siècles, de classe aussi complétement affranchie de tous préjugés
politiques et peut-être même philosophiques, en vertu de la supériorité
naturelle de son point de vue habituel. Quoi qu'il en soit, il est
clair que cette classe éminemment civile, née et grandie conjointement
avec le pouvoir ministériel proprement dit, dont elle constitue une
sorte d'appendice naturel, a partout tendu directement à dépouiller
de plus en plus les militaires de leurs anciennes attributions
politiques, pour les réduire à la simple condition d'instrumens plus
ou moins passifs de desseins conçus et dirigés par la puissance
civile, dont l'ascendant final a été tant secondé par la diplomatie.
Chacun sait, en effet, que dans l'antiquité, et même, à beaucoup
d'égards, au moyen-âge, les négociations de paix ou d'alliance étaient
habituellement regardées comme un complément spontané du commandement
militaire, ainsi que l'exigeait évidemment le libre essor normal du
système guerrier, surtout à l'état offensif: par suite, on ne peut
douter que la classe diplomatique n'ait immédiatement concouru, avec
une spéciale efficacité, à la décadence continue du régime et de
l'esprit militaires, en enlevant dès-lors irrévocablement aux généraux
une aussi précieuse partie de leurs fonctions primitives; ce qui
explique aisément l'antipathie instinctive qui a toujours existé chez
les modernes, sous des formes plus ou moins expressives, entre les
rangs supérieurs des deux classes.

Ce dernier ordre d'observations nous conduit naturellement à compléter
enfin l'appréciation sociologique de la grande dictature temporelle
qui a entièrement consommé la décomposition spontanée propre au
moyen-âge, en y considérant les efforts qu'elle a dû faire, après
sa suffisante consolidation, pour suppléer, le moins imparfaitement
possible, à l'immense lacune qu'avait nécessairement laissée,
dans le système politique de l'Europe, l'irrévocable extinction
croissante de l'autorité universelle des papes. Un tel besoin avait
dû se manifester, comme je l'ai expliqué, dès l'origine de la phase
révolutionnaire au quatorzième siècle, puisque c'est précisément
par l'abolition de ce pouvoir général, suivie d'une dispersion
politique correspondante, que le mouvement de désorganisation avait
dû partout commencer. Mais les grandes luttes qui absorbèrent ensuite
la principale sollicitude des élémens temporels destinés à devenir
prépondérans, firent inévitablement ajourner la seule solution que
comportait alors cette difficulté fondamentale, et qui devait reposer
sur la régularisation systématique du simple antagonisme matériel
entre les divers états européens; ce qui supposait évidemment la
cessation préalable des différentes agitations intérieures, et la
suffisante réalisation de la dictature temporelle où elles devaient
aboutir. Quand ces conditions indispensables ont pu être convenablement
remplies selon le cours naturel des événemens ci-dessus caractérisés,
la diplomatie s'est partout aussitôt occupée, avec une infatigable
ardeur, soutenue par un digne sentiment de son importante mission, à
instituer équitablement un tel équilibre, dont la nécessité actuelle
devenait hautement irrécusable, depuis que le partage presque égal de
l'Europe entre le catholicisme et le protestantisme devait évidemment
interdire toute illusion, s'il en pouvait rester encore, sur le
rétablissement normal d'un véritable organisme européen d'après
l'entière réintégration de l'ancien lien spirituel. C'est ainsi que
la diplomatie marqua noblement, par le grand traité de Westphalie, sa
principale intervention dans le système de la civilisation moderne,
d'après un généreux esprit de pacification universelle et permanente,
dont la mémorable utopie du bon Henri IV avait déjà signalé les
symptômes caractéristiques. Sans doute, la solution diplomatique est,
en principe, extrêmement inférieure, comme j'aurai lieu de le faire
plus tard sentir spécialement, à l'ancienne solution catholique, la
seule qui, par sa nature, puisse être vraiment rationnelle; puisque
l'organisme international peut encore moins se passer que l'organisme
national d'une base intellectuelle et morale, et ne saurait, par
conséquent, jamais reposer solidement sur le simple antagonisme
physique, qui, en effet, au cas que nous considérons, n'a pu acquérir
aucune consistance réelle, et n'a présenté, à vrai dire, qu'une
utilité fort problématique, si même un tel équilibre n'a souvent servi
de prétexte plausible à l'essor perturbateur des hautes ambitions
politiques. Mais il serait certainement injuste et irrationnel de
juger d'après l'état normal un expédient essentiellement destiné
à une situation révolutionnaire, et qui, selon cette appréciation
relative, a du moins concouru et concourt encore, à un certain degré,
à maintenir, entre les divers états européens, la pensée habituelle
d'une organisation quelconque, quelque vague et insuffisante qu'en soit
la notion; jusqu'à ce que la commune réorganisation spirituelle, qui
peut seule terminer la grande phase révolutionnaire, vienne fournir
spontanément une base vraiment générale, sur laquelle une nouvelle et
plus haute diplomatie puisse réaliser enfin la construction graduelle
de la république européenne, également pressentie par l'âme du noble
roi Henri et par le génie du grand philosophe Leibnitz, qui, partis de
points si divers, et suivant des routes si opposées, ne sauraient, sans
doute, s'être ainsi rencontrés sur une pure chimère sociale, comme je
l'indiquerai au cinquante-septième chapitre.

Tels sont les divers aspects généraux sous lesquels je devais ici
considérer sommairement, pendant la période protestante proprement
dite, la marche continue de la désorganisation temporelle, qui n'a
fait ensuite que se prolonger naturellement dans la même direction,
sans aucun caractère vraiment nouveau de quelque importance, pendant
la période déiste, jusqu'à l'avénement de la révolution française, ce
qui nous dispensera essentiellement d'y revenir en tout le reste de la
leçon actuelle. Par là se trouve donc complétée enfin l'appréciation,
si difficile et si complexe, de l'immense portée politique propre
à la première phase nécessaire de la décomposition systématique de
l'ancien système social, précédemment analysée en ce qui concerne
la dissolution spirituelle. Je devais, sans doute, sous ce double
aspect, spécialement insister ici sur l'établissement rationnel
d'un tel point de départ, qui a tant influé sur la suite entière du
grand mouvement révolutionnaire, et qui néanmoins n'a jamais été
jusqu'ici convenablement jugé, malgré les études presque innombrables
auxquelles il a donné lieu, par le triple défaut de rationnalité,
d'élévation, et d'impartialité que présentent ordinairement ces
conceptions contradictoires, soit historiques, soit politiques, dont
les divers auteurs, catholiques, protestants, ou enfin déistes, n'ont
pu apercevoir qu'une seule face du sujet, ou les ont toutes enveloppées
d'un aveugle dédain. Mais cette analyse fondamentale, désormais
exactement rattachée à l'ensemble de notre élaboration historique, va
maintenant nous permettre de terminer, avec beaucoup plus de netteté
et de rapidité à la fois, l'examen général de la période protestante
proprement dite, en y considérant enfin, suivant l'ordre d'abord
indiqué, sa haute influence intellectuelle. Nous retirerons d'ailleurs
une utilité non moins essentielle de l'explication capitale que nous
venons d'établir, en passant ensuite à l'appréciation directe de la
dernière phase nécessaire du mouvement de décomposition, où nous
pourrons, d'après une telle base, concentrer notre attention presque
exclusive sur l'ébranlement mental qui la caractérisa surtout, sans
nuire cependant à l'intégrité de notre conception finale relative
au système total des diverses opérations révolutionnaires depuis le
XIVe siècle.

Outre l'action politique propre au protestantisme, et qui, en réalité,
consiste seulement dans les différents résultats généraux, directs ou
indirects, qui viennent d'être examinés, il a nécessairement servi
de premier organe systématique à l'esprit universel d'émancipation,
en préparant essentiellement la dissolution radicale, d'abord
intellectuelle, et finalement sociale, que l'ancien système devait
subir pendant la période suivante. Quoique la formation effective, et
surtout le développement de la doctrine critique proprement dite ne
doivent pas lui être directement attribués, il en a cependant établi
d'abord les principales bases, sur lesquelles une philosophie négative
plus complète et plus prononcée a pu ensuite construire aisément
l'ensemble de la métaphysique révolutionnaire, destinée à caractériser,
à sa manière, l'issue finale du grand mouvement de décomposition. C'est
surtout ainsi que l'ébranlement protestant a constitué une situation
intermédiaire réellement indispensable, bien que très passagère, dans
l'essor fondamental de la raison humaine.

Pour faciliter, sous ce dernier aspect, l'appréciation générale du
protestantisme, nous pouvons regarder ici le système entier de la
doctrine critique comme essentiellement réductible au dogme absolu
et indéfini du libre examen individuel, qui en est certainement le
principe universel. Dès le début du quatrième volume, j'ai exposé, à
ce sujet, des considérations directes, aussi applicables, par leur
nature, au passé qu'au présent, et d'où il résulte que les autres
dogmes essentiels de la philosophie révolutionnaire ne constituent
réellement que de simples conséquences politiques de ce dogme
fondamental, qui a graduellement érigé chaque raison individuelle
en suprême arbitre de toutes les questions sociales. Il est clair,
en effet, qu'une telle liberté de penser doit naturellement conduire
chacun à la liberté de parler, d'écrire, et même d'agir conformément
à ses convictions personnelles, sans autres réserves sociales que
celles relatives à l'équilibre permanent des diverses individualités.
Pareillement, cette sorte de souveraineté morale attribuée à chacun,
simultanément considérée chez tous les citoyens, et n'y pouvant
dès-lors admettre d'autre restriction légitime que celle du nombre,
aboutit nécessairement à la souveraineté politique de la multitude,
créant ou détruisant à son gré toutes les institutions quelconques.
Une telle suprématie individuelle suppose d'ailleurs évidemment la
conception correspondante de l'égalité universelle, ainsi spontanément
proclamée dans l'ordre mental, où les hommes, en réalité, diffèrent
le plus profondément les uns des autres. Enfin, sous le point de vue
international, on ne saurait douter qu'un pareil dogme ne conduise,
encore plus directement, à consacrer l'indépendance absolue, ou
l'entier isolement politique, de chaque peuple particulier. On voit
donc, à tous égards, les différentes notions essentielles propres
à la métaphysique révolutionnaire ne constituer réellement que de
simples applications sociales, ou plutôt les diverses manifestations
nécessaires, de cet unique principe du libre examen individuel, d'où
elles peuvent toutes spontanément dériver. J'aurai lieu de faire
sentir ci-après qu'une telle filiation générale est aussi historique
que logique, puisque chacune de ces conséquences politiques a été
effectivement déduite aussitôt que le cours naturel des événemens a
dirigé l'attention publique vers l'aspect social correspondant.

D'après cette évidente concentration préalable, que je devais ici
rappeler sommairement, on ne peut méconnaître l'aptitude nécessaire
du protestantisme à jeter le fondement primordial de la philosophie
révolutionnaire, en proclamant directement le droit individuel de
chacun au libre examen de toutes les questions quelconques, malgré les
restrictions irrationnelles qu'il s'est toujours efforcé d'imposer
à ce sujet. Outre que ces diverses restrictions devaient être, par
leur nature, successivement rejetées par de nouvelles sectes, il faut
remarquer que leur inconséquence même a d'abord facilité l'admission
universelle du principe général, dont l'entière promulgation immédiate
eût long-temps révolté des consciences qui, rassurées, au contraire,
par la conservation primitive des principales croyances, ne luttaient
plus contre l'attrait presque irrésistible que présente spontanément
à notre orgueilleuse intelligence la libre interprétation personnelle
de la foi commune. C'est surtout ainsi que le protestantisme devait
indirectement étendre son influence mentale chez les peuples même
qui ne l'avaient point ostensiblement adopté, et qui néanmoins ne
pouvaient, sans doute, indéfiniment se juger moins aptes que les
autres à l'émancipation religieuse, dont les plus grands résultats
philosophiques leur étaient, en effet, spécialement réservés, comme on
le verra bientôt. Or, l'inoculation universelle de l'esprit critique
ne pouvait assurément s'opérer sous une forme plus décisive: car,
après avoir audacieusement discuté les opinions les plus respectées et
les pouvoirs les plus sacrés, la raison humaine pouvait-elle reculer
devant aucune maxime ou institution sociale, aussitôt que l'analyse
dissolvante y serait spontanément dirigée? Aussi ce premier pas est-il
réellement le plus capital de tous ceux relatifs à la formation
graduelle de la doctrine révolutionnaire, qui, si elle pouvait, par une
rétrogradation chimérique, être ramenée à cet état initial, ne saurait
manquer d'y retrouver naturellement le principe nécessaire d'une suite
équivalente de nouvelles conséquences analogues.

La saine appréciation historique de ce fondement universel de la
philosophie négative propre à la dernière phase générale du grand
mouvement de décomposition consiste essentiellement à le rattacher,
à tous égards, à la désorganisation spontanée qui l'avait précédé,
suivant nos explications antérieures. Sous cet aspect, seul vraiment
conforme à l'ensemble des faits, le principe du libre examen n'aurait
été d'abord, au seizième siècle, qu'un simple résultat naturel de la
nouvelle situation sociale graduellement amenée par les deux siècles
précédens. On conçoit, en effet, que cette liberté intellectuelle
constitue, par sa nature, une disposition purement négative, et ne peut
se rapporter réellement qu'à la consécration systématique de l'état de
non-gouvernement, spontanément résulté, pour les esprits modernes, de
la dissolution croissante de l'ancienne discipline mentale, jusqu'à
l'avénement ultérieur de nouveaux liens spirituels. Si ce dogme n'eût
été primitivement la simple proclamation abstraite d'un tel fait
général, son apparition effective serait assurément incompréhensible,
quoiqu'il ait dû ensuite réagir éminemment sur l'extension de la
décomposition religieuse qui l'avait originairement produit. Le
droit d'examen individuel a cela d'évidemment caractéristique que
rien n'en saurait empêcher l'exercice spontané quand une volonté
suffisante a pu enfin se former, sauf la difficulté des manifestations
extérieures, bientôt levée par une convenable simultanéité de vœux.
Or, le développement, toujours imminent, d'une volonté aussi conforme
à l'ensemble des penchans humains, ne peut certainement être contenu
que par l'influence permanente d'énergiques convictions antérieures,
dont sa production suppose toujours l'affaiblissement préalable.
Telle est, sans doute, la marche naturelle propre à cette disposition
mentale, aussi rebelle à la provocation qu'à l'interdiction hors
des conditions normales d'opportunité, et qui a tant donné lieu à
de fausses appréciations, où le symptôme est pris pour la cause,
et le résultat pour le principe. Dans le cas actuel, nous avons
déjà pleinement reconnu que les longues discussions du quatorzième
siècle sur le pouvoir européen des papes et celles du siècle suivant
sur l'indépendance des églises nationales envers le centre romain
avaient spontanément suscité, chez tous les peuples chrétiens, un
large exercice spontané du droit d'examen individuel, long-temps
avant que le dogme en pût être systématiquement formulé, de manière à
priver d'avance l'ensemble des anciennes croyances de leur principale
énergie sociale. La proclamation luthérienne n'a donc fait, à vrai
dire, qu'étendre solennellement à tous les croyans un privilége
dont les rois et les docteurs avaient alors amplement usé, et qui
se propageait naturellement de plus en plus chez toutes les autres
classes. C'est ainsi que l'esprit général de discussion inhérent
à tout monothéisme, et surtout au catholicisme, avait hautement
devancé, dans toute l'Europe, l'appel direct du protestantisme. Il est
d'ailleurs évident, en fait, que l'ébranlement luthérien, soit quant
à la discipline, ou à la hiérarchie, soit même quant au dogme, ne
produisit réellement aucune innovation qui n'eût déjà été itérativement
proposée long-temps auparavant; en sorte que le succès de Luther,
après tant d'autres réformateurs trop précoces, fut essentiellement
dû à l'opportunité d'un tel effort, enfin suffisamment préparé par
l'universelle désorganisation spontanée du système catholique,
suivant nos explications antérieures, que confirme si clairement
la propagation rapide et facile de cette explosion décisive. En
considérant de plus près cette nouvelle situation générale, il est
aisé de reconnaître que l'irrévocable subalternisation du pouvoir
spirituel envers le pouvoir temporel, qui en constituait partout le
caractère plus ou moins explicite, devait spécialement y provoquer
à la propagation nécessaire de l'esprit d'émancipation personnelle,
en dégradant radicalement, par une irrationnelle sujétion, les
seules autorités auxquelles on pût jusque alors reconnaître un droit
légitime de discipliner les intelligences, et qui se trouvaient
désormais conduites à une sorte d'abdication spontanée de leur ancienne
suprématie mentale, en consentant ainsi à subordonner leurs décisions
à des puissances temporelles évidemment incompétentes. Une fois
réellement passées entre les mains des rois, les anciennes attributions
intellectuelles du pouvoir catholique n'y pouvaient, sans doute,
être sérieusement respectées, et devaient bientôt céder à l'essor
général vers l'affranchissement spirituel, auquel les chefs temporels
devaient eux-mêmes tendre naturellement de plus en plus à n'imposer
d'autres restrictions efficaces que celles relatives à la conservation
immédiate de l'ordre matériel. Or, telle était certainement, d'une
manière plus ou moins prononcée, la situation commune de toutes les
populations chrétiennes lors de l'apparition du protestantisme, qui, en
formulant le principe du libre examen individuel, ne put que consacrer
systématiquement un état préexistant, à la formation duquel toutes les
influences sociales avaient spontanément concouru pendant les deux
siècles précédens.

Cette explication naturelle de l'inévitable avénement direct du
principe fondamental de la doctrine critique est également propre à
faire concevoir combien son intervention continue devenait désormais
indispensable à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. Pour
juger sainement une telle destination, il ne faut point la considérer
d'une manière absolue, ni rapporter à une situation normale ce qui
devait uniquement s'appliquer à un état éminemment exceptionnel; il
faut évidemment la comparer toujours à la phase sociale correspondante,
dont nous avons déjà exactement déterminé le caractère essentiel: tout
autre mode d'examen ne pourrait conduire qu'à une appréciation injuste
et déclamatoire, dépourvue de toute réalité historique. Sous cet aspect
relatif, le seul qui puisse être vraiment conforme à l'esprit général
de la philosophie positive, l'ensemble de la doctrine critique doit
être envisagé comme constituant le correctif nécessaire de l'inévitable
dictature temporelle où nous avons vu aboutir partout, sauf la
diversité des manifestations, l'universelle décomposition spontanée
du système théologique et militaire. Il est clair, en effet, que,
sans un tel antagonisme, cette exceptionnelle concentration de tous
les anciens pouvoirs autour du principal élément temporel eût bientôt
dégénéré en un ténébreux despotisme, dont le génie rétrograde, dès-lors
devenu hautement prépondérant, aurait directement tendu à étouffer
tout essor intellectuel et social, sous l'ascendant oppressif d'une
autorité absolue qui, par sa nature, ne pouvait plus concevoir d'autre
moyen de discipline mentale que la seule compression matérielle. A
quelques immenses dangers qu'ait pu jamais conduire l'inévitable
abus de la doctrine révolutionnaire, on peut donc aisément expliquer
l'invincible attachement instinctif qu'elle a dû inspirer graduellement
aux populations européennes à mesure que cette grande dictature,
monarchique ou aristocratique, achevait de se consolider, comme nous
l'avons vu ci-dessus: car, cette doctrine est ainsi devenue désormais
l'organe nécessaire du principal progrès social, qui devait alors
rester essentiellement négatif. Quoique ce ne soit pas ici le lieu
d'apprécier spécialement son influence réelle pour seconder l'essor
direct des nouveaux élémens sociaux, il est néanmoins évident, sans
anticiper, à cet égard, sur le chapitre suivant, que, par l'ascendant
presque absolu dont elle investit l'esprit d'individualité, elle devait
se trouver éminemment adaptée à cette préparation élémentaire, où le
développement effectif ne pouvait d'abord résulter que du libre essor
de l'énergie personnelle, soit industrielle, soit esthétique, soit
scientifique, d'après l'affaiblissement correspondant de l'ancienne
discipline, dès-lors impropre à diriger plus long-temps une telle
élaboration sociale. Par cette adhésion spontanée, sous des formes
plus ou moins explicites, aux dogmes principaux de la philosophie
négative, les peuples européens n'ont donc pas cédé uniquement,
pendant les trois derniers siècles, aux puissantes séductions
démocratiques d'une telle doctrine, comme l'école rétrograde l'a, de
nos jours, si superficiellement proclamé, sans pouvoir aucunement
expliquer pourquoi cette séduction tant de fois tentée n'avait pu
jusque alors obtenir un pareil succès. Ils ont été surtout guidés,
à leur insu, par le sentiment naturel des conditions fondamentales
propres à la nouvelle situation des sociétés modernes, en résultat
nécessaire du grand mouvement révolutionnaire déjà prononcé depuis le
quatorzième siècle, et qui venait d'aboutir à une immense dictature
temporelle, dont un tel antagonisme radical pouvait seul empêcher
l'oppressive prépondérance. A la vérité, pour que cette importante
explication historique ne dégénère point en une vaine concession à
l'esprit de parti, il faut aussi concevoir, en sens inverse, que la
résistance, plus ou moins rétrograde, inhérente à cette dernière
concentration politique, constituait réciproquement, dès-lors comme
aujourd'hui, outre son inévitable avénement, un élément non moins
indispensable d'une pareille situation, à titre de seul moyen efficace
de contenir suffisamment les imminentes perturbations anarchiques vers
lesquelles aurait toujours tendu l'ascendant exagéré de l'impulsion
révolutionnaire. En un mot, ces deux grandes anomalies, également
propres à la phase finale du mouvement général de décomposition, sont
réellement inséparables l'une de l'autre, et doivent constamment être
appréciées surtout d'après leur mutuelle opposition, qui constitue
historiquement la principale destination sociale de chacune d'elles.
Pareillement issues de la désorganisation spontanée, l'extension de
l'une devait ensuite naturellement exiger et provoquer dans l'autre
un accroissement équivalent: car, si l'énergie réelle des principes
critiques devait évidemment tenir surtout à leur caractère absolu de
négation systématique, un respect non moins aveugle pour tous les
précédens quelconques pouvait, réciproquement, seul fournir à la
puissance résistante un solide point d'appui contre des innovations
essentiellement étrangères à toute idée d'organisation véritable;
disposition commune pleinement conforme d'ailleurs à l'esprit également
absolu des deux philosophies antagonistes, théologique ou métaphysique,
dont l'extinction totale ne pourra être aussi que simultanée. C'est
ainsi que, par une restriction toujours croissante de l'action
politique, les gouvernemens modernes ont de plus en plus abandonné la
direction effective du mouvement social, et ont graduellement tendu à
réduire leur principale intervention habituelle au simple maintien de
l'ordre matériel, dès-lors de plus en plus difficile à concilier avec
le développement continu de l'anarchie mentale et morale. Dans son
indispensable consécration dogmatique d'une telle situation politique,
la doctrine révolutionnaire n'a eu d'autre tort, d'ailleurs inévitable,
que d'ériger en état normal et indéfini une phase essentiellement
exceptionnelle et transitoire, à laquelle de semblables maximes étaient
parfaitement adaptées.

Quoique le protestantisme ait seul pu d'abord ébaucher explicitement
la formation abstraite des principes critiques, il importe de noter,
dès l'origine, leur extension spontanée, par une suite nécessaire
d'une pareille situation fondamentale, chez les nations catholiques
elles-mêmes, où devait ensuite s'opérer leur élaboration la plus
décisive, comme nous le reconnaîtrons bientôt. Sans que le dogme
du libre examen individuel y fût encore solennellement proclamé,
l'esprit universel de discussion, soit théologique, soit sociale,
n'y était pas, au fond, moins développé, sous des formes distinctes
mais équivalentes, d'après les luttes propres aux deux siècles
précédens; et sa direction générale n'y devenait pas, en réalité, moins
prononcée vers l'active dissolution intellectuelle de l'ancien système
politique. Les principales différences qui existent véritablement,
à cet égard, entre les deux sortes de populations européennes,
résultent surtout, à cette époque, de ce que la dictature temporelle
n'étant pas aussi légalement établie dans les états catholiques,
l'action critique n'y devait pas d'abord être aussi directe que
chez les peuples protestans. Mais une appréciation attentive l'y
démontre déjà néanmoins avec une pleine évidence, même avant que cette
dictature s'y fût complétement organisée. Non-seulement on voit alors
le catholicisme involontairement conduit à sanctionner lui-même le
principe du libre examen, en l'invoquant solennellement en faveur de
la foi catholique, violemment opprimée partout où le protestantisme
avait officiellement prévalu. Il faut de plus reconnaître que, au
sein même des clergés catholiques, l'usage spontané d'un tel droit
était déjà signalé effectivement par des hérésies spéciales, non moins
contraires que les hérésies protestantes à la conservation réelle de
l'ancien régime mental. Nous pouvons ici nous borner à indiquer cette
nouvelle série d'observations chez la nation qui, dès le dix-septième
siècle, constituait le principal appui du système catholique contre
son imminente décrépitude universelle. On voit alors, en effet, se
développer, en France, la mémorable hérésie du jansénisme, qui fut
réellement presque aussi nuisible que le luthéranisme lui-même à
l'ancienne constitution spirituelle. A travers d'obscures controverses
théologiques, cette nouvelle hérésie devenait profondément dangereuse
en offrant spontanément aux vieilles inconséquences gallicanes un
ralliement dogmatique, sans lequel elles n'avaient pu encore acquérir
une consistance suffisamment décisive, mais qui désormais érigeait
véritablement une telle dissidence en une sorte de protestantisme
français, ardemment embrassé par une portion puissante et respectée
du clergé national, et naturellement placé, comme ailleurs, sous
l'active protection des corporations judiciaires. Il n'est pas
douteux, ce me semble, que cette doctrine se serait officiellement
convertie aussi en une vraie religion nationale, si l'essor prochain
de la pure philosophie négative n'avait ensuite entraîné les esprits
français fort au-delà d'une telle élaboration protestante. La tendance
anti-catholique du jansénisme me paraît hautement caractérisée par
son antipathie radicale et continue contre la seule corporation
qui dès-lors, comme je l'ai expliqué, comprît réellement et
défendît habilement le catholicisme, et dont l'abolition vraiment
caractéristique fut surtout déterminée ensuite par l'esprit janséniste.
D'une autre part, l'invasion d'un tel esprit chez de grands philosophes
et d'éminens poètes, qu'on ne peut certes nullement soupçonner
d'inclinations révolutionnaires, indique clairement combien il était
alors conforme à la situation fondamentale des intelligences.

Je crois devoir aussi caractériser sommairement une autre hérésie
spontanée du catholicisme français, qui, sans comporter la haute
importance politique propre à la précédente, constitue cependant un
témoignage non moins décisif de l'entière universalité des tendances
dissidentes, d'après un usage naturel du droit individuel de libre
examen. On devine aisément qu'il s'agit du quiétisme, dont le caractère
philosophique me semble très remarquable, comme offrant, à certains
égards, une première protestation solennelle, aussi directe que
naïve, de notre constitution morale contre l'ensemble de la doctrine
théologique[33]. C'est, en effet, d'une telle protestation spéciale
que cette hérésie a pu seulement tirer l'espèce de consistance qu'elle
obtint alors passagèrement, et qu'elle conserve peut-être encore
chez certaines natures, dont le développement mental est resté trop
en arrière du développement moral. Toute discipline morale fondée
sur une philosophie purement théologique, exige nécessairement,
sans excepter le catholicisme lui-même, comme je l'ai déjà indiqué
au chapitre précédent, un appel continu et exorbitant à l'esprit de
pur égoïsme, quoique relatif à des intérêts imaginaires, dont la
préoccupation habituelle doit naturellement absorber la principale
sollicitude de chaque vrai croyant, auprès duquel toute autre
considération quelconque ne saurait assurément manquer de paraître
ordinairement très secondaire. Cette suprématie religieuse du salut
personnel constitue, sans doute, ainsi que Bossuet l'a montré, une
indispensable condition générale d'efficacité sociale pour toute
morale théologique, qui autrement n'aboutirait, en réalité, qu'à
consacrer une vague et dangereuse inertie: elle est pleinement adaptée
à cet état d'enfance de la nature humaine que suppose mentalement
l'ascendant effectif de la philosophie correspondante. Mais, pour être
inévitable, un tel caractère n'en manifeste pas moins, de la manière
la plus directe et la plus irrécusable, l'un des vices fondamentaux
d'une telle philosophie, qui tend ainsi nécessairement à atrophier,
par défaut d'exercice propre, la plus noble partie de notre organisme
moral, celle d'ailleurs dont la moindre énergie naturelle exige
précisément la plus active culture systématique, d'après un suffisant
essor désintéressé des affections purement bienveillantes. Or, tel
est, à vrai dire, le nouvel aspect capital sous lequel l'hérésie du
quiétisme est venue involontairement signaler l'inévitable imperfection
des doctrines théologiques, et soulever immédiatement contre elles
les plus admirables sentimens de l'humanité; ce qui eût assurément
procuré alors une grande importance à un pareil ébranlement, si une
semblable protestation n'eût pas été, à cette époque, éminemment
prématurée, et bien plus ébauchée par le cœur que par l'esprit de son
aimable et immortel organe. En considérant même l'issue effective de
cette mémorable controverse, une saine appréciation historique ne peut
aboutir qu'à confirmer, auprès des juges impartiaux, l'insurmontable
réalité du reproche capital ainsi directement adressé à l'ensemble
de la philosophie théologique, en obligeant l'illustre dissident à
reconnaître solennellement qu'il avait par-là attaqué, contre son gré,
l'une des principales conditions d'existence du système religieux;
ce qui fournissait d'ailleurs une nouvelle confirmation spéciale de
l'irrévocable décadence générale d'un système déjà aussi mal compris
par ses plus purs et plus éminens défenseurs.

    Note 33: La conformité remarquable, au sujet de cette
    singulière hérésie, de l'appréciation philosophique de Leibnitz
    avec la sentence définitive rendue par le pape d'après la
    lumineuse discussion de Bossuet, offre d'ailleurs un premier
    exemple important de cette convergence spontanée qui, malgré
    une entière opposition dogmatique, tend à rallier finalement,
    dans la plupart des applications sociales, le véritable esprit
    philosophique et le véritable esprit catholique, d'après
    un juste sentiment commun, rationnel ou instinctif, des
    besoins réels de l'humanité. Sous l'ascendant croissant de la
    philosophie positive, de telles coïncidences devront, sans
    doute, devenir bien plus fréquentes et plus étendues, comme
    je crois l'avoir déjà naturellement témoigné, à divers titres
    essentiels, depuis que je traite ici les questions sociales.

Pour compléter suffisamment cette sommaire appréciation historique de
l'universelle ébauche préliminaire de la doctrine critique proprement
dite sous l'impulsion, directe ou indirecte, de l'ébranlement
protestant, il importe enfin d'y signaler les hautes attributions
provisoires de morale sociale dont cette doctrine s'est alors trouvée
naturellement investie, par suite de la sorte d'abdication spontanée
que le catholicisme en faisait implicitement. Depuis que le pouvoir
spirituel avait irrévocablement perdu son ancienne indépendance
politique, en se subordonnant de plus en plus à l'élément temporel
prépondérant, comme je l'ai établi, le catholicisme tendait partout
à dégénérer essentiellement en servile instrument de domination
rétrograde, et ne pouvait plus conserver que d'insignifians vestiges de
sa propre dignité sociale. Sa doctrine morale, en apparence identique,
mais dès-lors radicalement dépourvue de l'énergie politique qui en
avait constitué, au moyen-âge, la principale vigueur, n'avait plus,
au fond, d'efficacité réelle qu'envers les faibles, auxquels elle
prescrivait habituellement une soumission de plus en plus passive à
l'égard des puissances quelconques, dont elle proclamait hautement les
droits absolus, sans avoir désormais la force d'insister aussi sur
leurs devoirs, lors même qu'elle ne ménageait point systématiquement
leurs vices dans le simple intérêt isolé de l'existence sacerdotale.
Ce nouvel esprit de servile condescendance pour toutes les grandeurs
temporelles, qui d'abord concernait seulement les rois, devait ensuite
s'étendre graduellement, dans les divers ordres de relations sociales,
à des forces de moins en moins supérieures, et par suite multiplier
partout son influence corruptrice, ainsi devenue de plus en plus
vulgaire, jusqu'à affecter souvent la morale domestique elle-même. Que,
malgré son admirable perfection politique, l'organisme catholique,
d'après l'insuffisance radicale de la philosophie théologique qui
en constituait la base intellectuelle, n'ait pu éviter, suivant la
théorie exposée au chapitre précédent, de descendre finalement à un
tel abaissement social; cette explication rationnelle, en écartant
les vaines considérations personnelles auxquelles on a coutume de
rapporter surtout cette immense décadence, n'altère nullement les
conséquences nécessaires d'une telle situation effective, et les
rend, au contraire, plus évidemment insurmontables. Or, il est clair
que la doctrine critique a dû, en résultat général de ce nouvel
état de choses, hériter provisoirement des éminentes attributions
morales auxquelles le catholicisme était ainsi conduit à renoncer
essentiellement; car, les principes critiques étaient alors les seuls
propres à rappeler, avec une suffisante énergie, les droits réels de
ceux auxquels la morale officielle ne savait plus parler que de leurs
devoirs. Telle est, en effet, la tendance évidente, et seulement trop
exclusive ou absolue, de chacun de ces divers principes, envisagé
sous l'aspect moral; comme je l'ai déjà indiqué, au quarante-sixième
chapitre, en ce qui concerne l'époque actuelle, mais d'une manière
également applicable à tout l'ensemble de la seconde phase générale du
grand mouvement révolutionnaire que nous étudions. C'est ainsi que le
dogme fondamental de la liberté de conscience rappelait, à sa manière,
la grande obligation morale, d'abord établie par le catholicisme,
mais qu'il avait alors si hautement abandonnée, de n'employer que les
seules armes spirituelles à la consolidation des opinions quelconques.
Il en est de même, par suite, dans l'ordre purement politique, où le
dogme de la souveraineté populaire signalait énergiquement la haute
subordination morale de tous les pouvoirs sociaux à la considération
permanente de l'intérêt commun, trop sacrifié dès-lors par la doctrine
catholique au seul ascendant des grands; pareillement, le dogme de
l'égalité relevait spontanément la dignité universelle de la nature
humaine, directement méconnue par un esprit de caste, déjà dépourvu
de son ancienne destination sociale, et désormais affranchi de tout
frein moral régulier; enfin, le dogme de l'indépendance nationale
pouvait seul, après la dissolution des liens catholiques, inspirer un
respect efficace pour l'existence des petits états, et imposer quelques
restrictions morales à l'esprit d'incorporation matérielle. Quoique
ce grand office moral n'ait pu être alors que très imparfaitement
rempli par la doctrine critique, que son caractère nécessairement
hostile empêchait, dans l'application, de pouvoir devenir suffisamment
habituelle, son aptitude exclusive à maintenir, pendant tout le cours
des trois derniers siècles, un certain sentiment réel des principales
conditions morales de l'humanité, n'en reste pas moins évidemment
incontestable, sauf l'irrégularité du mode, d'ailleurs impérieusement
prescrite par la nature exceptionnelle d'une telle situation sociale.
Pendant que la dictature temporelle faisait définitivement reposer
le système de résistance sur l'emploi continu d'une force matérielle
convenablement organisée, il fallait bien que l'esprit révolutionnaire,
seul organe alors possible du progrès social, recourût finalement aux
tendances insurrectionnelles, afin d'éviter à la fois l'avilissement
moral et la dégradation politique auxquels cette situation devait
exposer les sociétés modernes, jusqu'à l'avénement lointain d'une vraie
réorganisation, seule susceptible de résoudre enfin ce déplorable
antagonisme.

Notre appréciation historique de l'ensemble de la doctrine critique
ébauchée par le protestantisme, d'après son principe fondamental
du libre examen individuel, serait aisément confirmée par l'étude
spéciale, ici déplacée, des diverses phases successives qui ont
graduellement amené la dissolution systématique de l'ancienne
organisation spirituelle: car on y remarque presque toujours que ces
dissidences théologiques, alors si décisives, ne sont essentiellement
que la reproduction, sous des formes nouvelles, des principales
hérésies propres aux premiers siècles du christianisme, et qui avaient
dû primitivement s'effacer devant l'irrésistible ascendant de l'unité
catholique. Au lieu d'éclairer aujourd'hui les philosophes de l'école
rétrograde, un tel rapprochement, mal observé et mal interprété,
n'a fait qu'entretenir leurs vaines illusions sur la restauration
chimérique de l'antique constitution. Mais, du point de vue propre à
ce Traité, il est, au contraire, évident que ce mémorable contraste
général entre la chute des hérésies primitives et le succès de
leurs modernes équivalens, ne fait que confirmer essentiellement
l'opposition des unes et la conformité des autres aux principales
tendances des situations sociales correspondantes, comme nous l'avions
déjà directement établi. Toujours et partout, l'esprit d'hérésie est
nécessairement plus ou moins inhérent au caractère vague et arbitraire
de toute philosophie théologique; seulement cet esprit se trouve,
en réalité, contenu ou stimulé, suivant les exigences variables de
l'état social: telle est la seule explication rationnelle que puisse
évidemment comporter cette sorte de grand paradoxe historique.

Quoique nous devions éviter ici de nous engager aucunement dans cet
examen spécial des diverses phases propres au protestantisme, j'y
dois cependant signaler brièvement au lecteur le principe historique
d'après lequel il pourra pénétrer dans l'appréciation graduelle,
d'abord si confuse et si désordonnée, de cette multitude de sectes
hétérogènes, dont chacune prenait la précédente en pitié et la
suivante en horreur, selon la décomposition plus ou moins avancée
du système théologique. Il suffit de distinguer, à cet égard, trois
degrés essentiels, nécessairement successifs, où l'ancien organisme
religieux a été radicalement ruiné, d'abord quant à la discipline,
ensuite quant à la hiérarchie, et enfin quant au dogme lui-même,
qui en était l'âme: car, si chaque grand ébranlement protestant
devait simultanément produire cette triple altération, il n'en a pas
moins dû affecter surtout un seul de ces caractères, de manière à
se distinguer suffisamment de l'effort précédent. On arrive ainsi à
reconnaître trois phases consécutives, nettement représentées par les
noms respectifs de leurs principaux organes, Luther, Calvin et Socin,
qui, malgré leur faible intervalle chronologique, n'ont réellement
obtenu qu'à de notables distances leur véritable influence sociale, et
seulement quand la protestation antérieure avait été convenablement
réalisée. Il est clair, en effet, que l'ébranlement luthérien primitif
n'a introduit que d'insignifiantes modifications dogmatiques, et
qu'il a même essentiellement respecté partout la hiérarchie, sauf la
consécration solennelle de cet asservissement politique du clergé qui
ne devait rester qu'implicite chez les peuples catholiques: Luther
n'a vraiment ruiné que la discipline ecclésiastique, pour la mieux
adapter, comme je l'ai expliqué, à cette servile transformation.
Aussi cette première désorganisation, où le système catholique était
le moins altéré, constitue-t-elle réellement la seule forme sous
laquelle le protestantisme ait jamais pu s'organiser provisoirement
en une vraie religion d'état, au moins chez de grandes nations
indépendantes. Le calvinisme, d'abord ébauché par le célèbre curé de
Zurich, est venu ensuite ajouter à cette démolition initiale celle
de l'ensemble de la hiérarchie qui maintenait l'unité sociale du
catholicisme, en continuant d'ailleurs à n'apporter au dogme chrétien
que des modifications simplement secondaires, quoique plus étendues
que les précédentes. Cette seconde phase, qui ne peut évidemment
convenir qu'à l'état de pure opposition, sans comporter aucune
apparence organique durable, me semble dès-lors constituer la vraie
situation normale du protestantisme, si l'on peut ainsi qualifier
une telle anomalie politique: car, l'esprit protestant s'y est alors
développé de la manière la plus convenable à sa nature éminemment
critique, qui répugne à l'inerte régularité du luthéranisme officiel.
Enfin, l'explosion anti-trinitaire, ou socinienne, a naturellement
complété cette double dissolution préalable de la discipline et
de la hiérarchie, en y joignant finalement celle des principales
croyances qui distinguaient le catholicisme de tout autre monothéisme
quelconque: son origine italienne, presque sous les yeux de la
papauté, annonçait déjà hautement la tendance ultérieure des esprits
catholiques à pousser la décomposition théologique beaucoup plus
loin que leurs précurseurs protestans, comme nous le reconnaîtrons
bientôt. Ce dernier ébranlement universel était évidemment, par sa
nature, le seul pleinement décisif contre tout espoir de restauration
catholique: mais, à ce titre même, le protestantisme s'y rapprochait
trop du simple déisme moderne pour que cette phase extrême pût rester
suffisamment caractéristique d'une telle transition métaphysique,
dont le presbytérianisme demeure historiquement le plus pur organe
spécial. Après cette filiation principale, il n'y a plus réellement à
distinguer, parmi les nombreuses sectes postérieures, aucune nouvelle
différence importante à l'étude rationnelle de l'évolution moderne,
sauf toutefois la mémorable protestation générale que tentèrent
directement les quakers contre l'esprit militaire de l'ancien régime
social, lorsque la désorganisation spirituelle, enfin suffisamment
consommée par l'accomplissement successif des trois opérations
précédentes, dut spontanément conduire à systématiser aussi, à
son tour, la décomposition temporelle. J'ai déjà noté ci-dessus
l'antipathie naturelle du protestantisme, à un état quelconque, envers
toute constitution guerrière, qu'il n'a pu jamais sanctionner que
momentanément, dans les luttes entreprises pour le maintien ou le
triomphe de ses propres principes: mais il est clair que la célèbre
secte des amis, malgré ses ridicules et même son charlatanisme, a
dû servir d'organe spécial à une telle manifestation, qui la place
au-dessus de toutes les autres sectes protestantes pour l'essor plus
complet du grand mouvement révolutionnaire.

Afin que notre exposition rationnelle du mode général de formation
convenable à cette première ébauche effective de l'ensemble de la
doctrine critique puisse toujours demeurer suffisamment historique, j'y
crois devoir ajouter, en dernier lieu, une importante considération
supplémentaire, destinée à prévenir la disposition trop systématique
dans laquelle, contre mon gré, le lecteur pourrait envisager une
telle appréciation. C'est seulement, en effet, par contraste envers
la phase primitive, toujours essentiellement spontanée, du mouvement
de décomposition, que la phase protestante peut être caractérisée
comme réellement systématique, en tant que dirigée surtout d'après
des doctrines réformatrices, au lieu du simple conflit naturel des
anciens élémens politiques: mais la pleine systématisation de la
philosophie négative, autant du moins qu'elle en était susceptible,
n'a pu véritablement s'accomplir que sous la phase déiste, ci-après
examinée, dont une telle opération devait constituer le principal
attribut. Sous le protestantisme proprement dit, l'élaboration
graduelle des principes critiques a dû rester éminemment empirique,
et s'effectuer successivement, au milieu des variations religieuses,
d'après l'impulsion instinctive d'une situation fondamentale de plus
en plus révolutionnaire, à mesure que le cours général des événemens
faisait spécialement ressortir chacune des faces essentielles du
besoin uniforme de décomposition radicale, et par suite y sollicitait
de nouvelles applications politiques du dogme universel de libre
examen individuel, comme base intellectuelle de toute cette série de
maximes dissolvantes. En ce sens, seul strictement historique, on ne
saurait isoler la considération de ces opérations mentales de celle
des diverses révolutions correspondantes, qui leur ont réellement
donné lieu, ou sans lesquelles du moins elles n'eussent jamais pu
obtenir une haute influence sociale, en vertu de l'extrême incohérence
logique que nous avons reconnue propre à de telles conceptions, où l'on
tendait toujours à régénérer l'ancienne organisation spirituelle en
détruisant de plus en plus les différentes conditions indispensables
à son existence effective. Mais, par suite même de cet inévitable
caractère commun, ces explosions politiques, quelque intense ou
prolongée qu'ait pu être leur action successive, ne devaient jamais
devenir pleinement décisives, de manière à constater irrévocablement
la tendance finale des sociétés modernes vers une entière rénovation,
tant qu'elles n'avaient point été précédées d'une préparation critique
vraiment complète et systématique, ce qui n'a dû avoir lieu que
sous la phase suivante. C'est pourquoi nous devons ici nous borner
à signaler sommairement ces révolutions purement protestantes, qui,
abstraction faite de leur importance locale ou passagère, ne pouvaient
constituer que de simples préambules au grand ébranlement final
destiné directement à caractériser l'issue nécessaire du mouvement
général de l'humanité, comme je l'expliquerai au cinquante-septième
chapitre. La première de ces révolutions préliminaires est celle qui
affranchit complétement la Hollande du joug espagnol; elle restera
toujours mémorable, comme une haute manifestation primitive de
l'énergie propre à la doctrine critique, dirigeant ainsi l'heureuse
insurrection d'une petite nation contre la plus puissante monarchie
européenne. C'est à cette lutte vraiment héroïque qu'il faut rapporter
la première élaboration régulière de cette doctrine politique: mais
elle dut s'y borner surtout à ébaucher spécialement le dogme de la
souveraineté populaire, et celui de l'indépendance nationale, que
les légistes coordonnèrent bientôt à leur conception spontanée du
contrat social; suivant les exigences naturelles d'un tel cas, où
l'organisation intérieure ne devait être qu'accessoirement modifiée,
et dont le principal besoin révolutionnaire devait seulement
consister à briser un lien extérieur devenu profondément oppressif.
Un caractère plus général, plus complet, et même plus décisif, une
tendance mieux prononcée vers la régénération sociale de l'ensemble
de l'humanité, distinguent ensuite noblement, malgré son avortement
nécessaire, la grande révolution anglaise, non la petite révolution
aristocratique et anglicane de 1688, aujourd'hui si ridiculement
prônée, et qui ne devait satisfaire qu'à un simple besoin local, mais
la révolution démocratique et presbytérienne, dominée par l'éminente
nature[34] de l'homme d'état le plus avancé dont le protestantisme
puisse jamais s'honorer. L'ébauche primordiale de l'ensemble de la
doctrine critique y dut recevoir spécialement son principal complément
naturel par l'élaboration directe du dogme de l'égalité, jusque alors
à peine manifesté, et qui n'avait pu certes ressortir suffisamment
des inclinations calvinistes de la noblesse française; tandis qu'on
le voit enfin nettement surgir, sous cette mémorable impulsion, de
la conception métaphysique sur l'état de nature, ancienne émanation
de la théorie théologique relative à la constitution humaine avant
le péché originel. On ne peut douter, en effet, que cette révolution
n'ait surtout consisté historiquement dans l'effort généreux, mais
trop prématuré, qui fut alors directement tenté, avec tant d'énergie,
pour l'abaissement politique de l'aristocratie anglaise, principal
élément temporel de l'ancienne nationalité: la chute de la royauté sous
le protectorat n'y fut, au contraire, comparativement à l'audacieuse
suppression de la Chambre des lords, qu'un incident secondaire,
dont les temps antérieurs avaient souvent offert l'équivalent,
et qui n'a trop préoccupé les esprits français que par suite des
irrationnelles habitudes de vicieux rapprochemens historiques que
j'ai déjà suffisamment signalées. C'est essentiellement ainsi qu'un
tel ébranlement social, quoiqu'il n'ait pu réussir politiquement,
en vertu de l'insuffisante préparation mentale d'où il émanait, a
néanmoins constitué, en réalité, dans la série générale des opérations
révolutionnaires, le principal symptôme précurseur de la grande
révolution française ou européenne, seule destinée à devenir décisive,
comme je l'expliquerai en son lieu. Il faut enfin rattacher aussi
à cette suite préliminaire d'explosions politiques une troisième
révolution, dont la vraie nature ne fut pas, au fond, moins purement
protestante que celle des deux précédentes, quoique son avénement
chronologique, spontanément retardé par les circonstances spéciales
de ce dernier cas, la fasse d'ordinaire rapporter abusivement à un
état plus avancé du mouvement général de décomposition. La révolution
américaine, à laquelle aucune importante élaboration nouvelle de
la doctrine critique ne fut réellement due, n'a pu être, en effet,
à tous égards, qu'une simple extension commune des deux autres
révolutions protestantes, dont les conséquences politiques y ont été
ultérieurement développées par un concours spontané de conditions
favorables, les unes locales, les autres sociales, particulières à
une telle application. Dans son principe, elle se borne évidemment
à reproduire, sous de nouvelles formes, la révolution hollandaise;
dans son essor final, elle prolonge la révolution anglaise, qu'elle
réalise autant que le protestantisme puisse le comporter. Sous l'un
ni l'autre aspect, la saine philosophie ne permet point d'envisager
comme socialement décisive une révolution qui, en développant outre
mesure les inconvéniens propres à l'ensemble de la doctrine critique,
n'a pu aboutir jusqu'ici qu'à consacrer, plus profondément que partout
ailleurs, l'entière suprématie politique des métaphysiciens et des
légistes, chez une population où d'innombrables cultes incohérens
prélèvent habituellement, sans aucune vraie destination sociale, un
tribut fort supérieur au budget actuel d'aucun clergé catholique. Aussi
cette colonie universelle, malgré les éminens avantages temporels de
sa présente situation, doit-elle être regardée, au fond, comme étant
réellement, à tous les égards principaux, bien plus éloignée d'une
véritable réorganisation sociale que les peuples d'où elle émane, et
d'où elle devra recevoir, en temps opportun, cette régénération finale,
dont l'initiative philosophique ne saurait lui appartenir nullement;
quelles que soient aujourd'hui les puériles illusions relatives
à la prétendue supériorité politique d'une société où les divers
élémens essentiels propres à la civilisation moderne sont encore si
imparfaitement développés, sauf la seule activité industrielle, ainsi
que je l'indiquerai plus spécialement au chapitre suivant.

    Note 34: Les admirateurs fanatiques de Bonaparte dédaigneraient
    aujourd'hui son ancienne comparaison politique avec le grand
    Cromwell, comme trop inférieure à la sublimité de leur héros,
    qui leur semble ne pouvoir comporter de digne parallèle
    historique qu'avec Charlemagne ou César. Néanmoins, avant
    même que les influences contemporaines aient pu être aussi
    effacées pour l'un qu'elles le sont maintenant pour l'autre, la
    postérité éclairée mettra, sans doute, au contraire, un immense
    intervalle définitif entre la dictature éminemment progressive
    de Cromwell, s'efforçant d'améliorer l'organisation anglaise
    fort au-delà de ce qui était alors possible, et la tyrannie
    purement rétrograde de Bonaparte, entreprenant, à grands
    frais, après tant d'autres empiriques, la vaine résurrection,
    en France, du régime féodal et théologique, sans même en
    comprendre réellement l'esprit ni les conditions. Quant à la
    comparaison militaire, qui n'offre d'ailleurs qu'un intérêt
    très secondaire, ceux qui voudraient l'établir judicieusement
    devraient, avant tout, prendre en suffisante considération
    l'exiguïté des moyens employés par Cromwell, eu égard à
    l'importance et à la stabilité des résultats obtenus, par
    opposition à la monstrueuse consommation d'hommes indispensable
    à la plupart des succès de Bonaparte, sauf sa première
    expédition.

Notre appréciation générale de cette ébauche préliminaire de la
doctrine révolutionnaire ne serait pas entièrement suffisante,
si, après avoir ainsi jugé l'ébranlement mental du protestantisme
conformément à sa principale destination sociale, nous n'accordions
pas enfin une attention sommaire mais distincte à la considération
historique des aberrations inévitables qui l'accompagnèrent
accessoirement. Il importe, en effet, de concevoir nettement la
véritable origine commune de ces déviations caractéristiques, d'abord
intellectuelles, ensuite morales, qui, développées surtout pendant la
période suivante, et prolongées essentiellement jusqu'à nos jours,
avec un effrayant surcroît de gravité, prennent toujours leur source
réelle dans cette dangereuse position spirituelle, consacrée par le
protestantisme, où la liberté spéculative est proclamée pour tous sans
qu'aucun puisse établir solidement les principes propres à en diriger
convenablement l'usage. Du reste, il faut évidemment réduire ici un tel
examen aux aberrations pour ainsi dire, normales, c'est-à-dire à celles
qui furent une conséquence naturelle et universelle de la situation
générale, en évitant soigneusement de s'arrêter aux anomalies locales
ou passagères, signalées avec une aveugle partialité par la plupart
des philosophes catholiques, et dont l'équivalent pourrait se retrouver
aux plus beaux temps du catholicisme lui-même, d'après la tendance plus
ou moins inévitable de toutes les doctrines théologiques quelconques à
favoriser spontanément le désordre intellectuel, et par suite moral.

La plus ancienne et la plus funeste, comme la mieux enracinée et la
plus unanime, de ces aberrations nécessaires, consiste assurément
dans le préjugé fondamental qui, suivant la marche métaphysique
habituelle, consacrant un état exceptionnel et transitoire par un
dogme absolu et immuable, condamne indéfiniment l'existence politique
de tout pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir
temporel. Ayant déjà convenablement apprécié l'inévitable avénement
de la dictature temporelle, qui constitue le principal caractère
politique de l'ensemble de l'époque révolutionnaire, je n'ai pas
besoin de m'arrêter ici pour faire de nouveau sentir combien une telle
concentration, par suite de son irrégularité même, était pleinement
adaptée à la nature de cette transition, qui, au contraire, n'aurait
pu s'accomplir si la condensation politique avait pu avoir lieu au
profit du pouvoir spirituel, ce qui d'ailleurs était radicalement
impossible. Mais cette démonstration de l'indispensable utilité d'une
semblable dictature pendant toute la période que nous considérons, soit
pour la désorganisation de l'ancien système, soit pour l'élaboration
élémentaire du nouveau, n'altère nullement celle du chapitre précédent
sur l'immense perfectionnement apporté à la théorie universelle de
l'organisme social par la division fondamentale des deux puissances,
éternel honneur du catholicisme: elle ne saurait davantage exclure
la conclusion générale qui résultera spontanément de l'ensemble
des deux chapitres suivans sur la nécessité encore plus prononcée
de cette grande division politique dans l'ordre final vers lequel
tendent les sociétés modernes. Aussi ce préjugé révolutionnaire
doit-il être regardé comme la plus déplorable conséquence, aussi
bien que la plus inévitable, de ce caractère absolu, inhérent,
en tous genres, aux conceptions métaphysiques, qui les pousse à
établir des principes indéfinis d'après des faits passagers; car une
telle disposition constitue réellement aujourd'hui l'un des plus
puissans obstacles à toute vraie réorganisation sociale, qui devra,
sans doute, ainsi que dut le faire la désorganisation précédente,
commencer par l'ordre spirituel, comme je l'établirai ultérieurement.
Ce qui rend spécialement dangereuse cette aberration fondamentale,
source nécessaire de la plupart des autres, c'est son effrayante
universalité pendant les trois derniers siècles, par suite de
l'uniformité essentielle de la situation sociale correspondante,
suivant nos explications antérieures. Partout, depuis le début du
XVIe siècle, on peut dire, sans exagération, que, sous cette première
forme, l'esprit révolutionnaire s'est spontanément propagé, à divers
degrés, dans toutes les classes de la société européenne. Quoique
le protestantisme ait dû se trouver naturellement investi de la
consécration solennelle d'un tel préjugé, nous avons reconnu cependant
qu'il ne l'avait nullement créé, et que, au contraire, il lui devait
son origine distincte. Sous des formes plus implicites, la même
aberration se retrouve dès lors aussi de plus en plus, d'une manière
moins dogmatique, mais presque équivalente socialement, chez la majeure
partie du clergé catholique, dont la dégradation politique, subie
avec une résignation croissante, a graduellement entraîné jusqu'à la
perte des souvenirs de son ancienne indépendance. C'est ainsi que
s'est successivement effacée, en Europe, pendant cette période, toute
apparence habituelle et directe du grand principe de la séparation
fondamentale des deux pouvoirs, principal caractère politique de
la civilisation moderne; en sorte que, de nos jours, on n'en peut
retrouver une certaine appréciation rationnelle que chez le clergé
italien, où elle est trop justement suspecte de partialité intéressée
pour opposer aucune résistance efficace à l'impulsion universelle des
habitudes déterminées par l'ensemble de la situation révolutionnaire.
Toutefois, une telle séparation est trop profondément conforme à la
nature essentielle des sociétés actuelles, pour n'en pas ressortir
spontanément, sous les conditions convenables, malgré tous les
obstacles quelconques, quand l'esprit de réorganisation aura pu enfin
acquérir, sous l'ascendant de la philosophie positive, sa prépondérance
normale, comme je l'indiquerai en son lieu.

C'est à l'influence universelle de cette aberration fondamentale qu'il
faut rapporter, ce me semble, la principale origine historique de cet
irrationnel dédain qui s'est alors manifesté pour le moyen-âge, sous
l'inspiration directe du protestantisme, et qui s'est ensuite propagé
partout, avec une énergie toujours croissante, par une suite commune de
la même situation fondamentale, jusqu'à la fin du siècle dernier: car,
c'est surtout en haine de la constitution catholique que cette grande
époque sociale a été si injustement flétrie, avec une déplorable
unanimité, non-seulement chez les protestants, mais aussi chez les
catholiques eux-mêmes, où l'indépendance politique du pouvoir spirituel
n'était guère moins décriée. Telle est la première source de cette
aveugle admiration pour le régime polythéique de l'antiquité, qui a
exercé une si déplorable influence sociale pendant tout le cours de la
période révolutionnaire, en inspirant une exaltation absolue en faveur
d'un système social correspondant à une civilisation radicalement
distincte de la nôtre, et que le catholicisme avait justement
appréciée, au temps de sa splendeur, comme essentiellement inférieure.
Le protestantisme a d'ailleurs spécialement contribué à cette
dangereuse déviation des esprits, par son irrationnelle prédilection
exclusive pour la primitive église, et surtout par son enthousiasme
spontané, encore moins judicieux et plus nuisible, pour la théocratie
hébraïque. C'est ainsi qu'a été presque effacée, pendant la majeure
partie des trois derniers siècles, ou du moins profondément altérée,
la notion fondamentale du progrès social, que le catholicisme avait
d'abord, comme je l'ai expliqué, nécessairement ébauchée, ne fût-ce que
par la légitime proclamation continue de la supériorité générale de son
propre système politique sur les divers régimes antérieurs. La théorie
métaphysique de l'état de nature est venue ensuite imprimer une sorte
de sanction dogmatique à cette aberration rétrograde, en représentant
tout ordre social comme une dégénération croissante de cette chimérique
situation, ainsi que la période suivante l'a surtout montré hautement,
sous la dangereuse impulsion de l'éloquent sophiste protestant qui a
le plus concouru à vulgariser la métaphysique révolutionnaire. Nous
reconnaîtrons d'ailleurs, au chapitre suivant, comment l'élaboration
simultanée des nouveaux élémens sociaux a spontanément empêché que la
notion du progrès ne se perdît alors totalement, et lui a même imprimé
de plus en plus une invincible rationnalité, qu'elle ne pouvait d'abord
nullement avoir.

L'aberration fondamentale que nous apprécions s'est concurremment
manifestée sous un autre aspect général, à la fois politique et
philosophique, qu'il importe aussi de signaler sommairement, à cause
des immenses dangers qui lui sont propres. Par une suite nécessaire de
ce préjugé révolutionnaire sur la confusion permanente du pouvoir moral
avec le pouvoir politique, toutes les ambitions ont dû naturellement
tendre, chacune à sa manière, vers une telle concentration absolue.
Dès lors, pendant que les rois rêvaient le type musulman comme l'idéal
de la monarchie moderne, les prêtres, surtout protestans, rêvaient,
en sens inverse, une sorte de restauration de la théocratie juive ou
égyptienne, et les philosophes eux-mêmes reprenaient, à leur tour,
sous de nouvelles formes, le rêve primitif des écoles grecques sur
l'espèce de théocratie métaphysique qui constituerait le prétendu
règne de l'esprit, discuté au chapitre précédent. Cette dernière
utopie, relative à une situation encore plus chimérique que les deux
précédentes, est aujourd'hui la plus perturbatrice au fond, parce
qu'elle tend à séduire indirectement, avec trop de variété pour être
pleinement évitable, presque toutes les intelligences actives. Parmi
les penseurs appartenant réellement à l'école progressive, dans le
cours des trois derniers siècles, et s'étant expressément livrés aux
spéculations sociales, je ne connais que le grand Leibnitz qui ait
eu la force de résister suffisamment à ce puissant entraînement:
Descartes l'eût fait sans doute aussi, s'il eût été conduit à formuler
sa pensée à ce sujet, comme le fit jadis le seul Aristote; mais Bacon
lui-même a certainement partagé au fond l'illusion commune de l'orgueil
philosophique. Nous devrons apprécier ailleurs les graves conséquences
ultérieures de cette aberration capitale, qui exerce aujourd'hui
une si désastreuse influence, à l'insu même de la plupart de ses
sectateurs spontanés: il suffisait, en ce moment, d'en caractériser
historiquement l'origine nécessaire, ou plutôt la résurrection moderne,
jusqu'au temps où elle devra s'effacer en vertu d'un retour rationnel à
la saine théorie générale de l'organisme social, ainsi que je l'ai déjà
indiqué au chapitre précédent.

Il faut, en dernier lieu, remarquer la tendance générale,
inévitablement propre au grand préjugé révolutionnaire que nous
examinons, à entretenir directement des habitudes éminemment
perturbatrices, en disposant à chercher exclusivement dans
l'altération des institutions légales la satisfaction de tous les
divers besoins sociaux, lors même que, comme en la plupart des
cas, et surtout aujourd'hui, elle doit dépendre bien davantage
de la préalable réformation des mœurs, et d'abord des principes.
En obéissant instinctivement à son aveugle ardeur pour l'entière
concentration des pouvoirs quelconques, la dictature temporelle, soit
monarchique, soit aristocratique, n'a pu habituellement comprendre,
depuis le seizième siècle, l'immense responsabilité sociale qu'elle
assumait ainsi spontanément, par cela seul que dès lors elle rendait
immédiatement politiques toutes les questions qui avaient pu jusque
alors n'être que morales. Si la société n'en souffrait point, le
pouvoir n'y trouverait qu'une juste punition de son insatiable
avidité, comme je l'ai remarqué au quarante-sixième chapitre: mais,
il est malheureusement évident que cette disposition irrationnelle,
suite nécessaire de l'aberration fondamentale sur la confusion
indéfinie du gouvernement moral avec le gouvernement politique,
est devenue de plus en plus une source continue de désordres et de
désappointemens fort graves, aussi bien qu'un encouragement permanent
pour les jongleurs et les fanatiques, ainsi poussés à montrer ou à
voir toutes les solutions sociales dans de stériles bouleversemens
politiques. Aux instans même les moins orageux, il en résulte l'extrême
rétrécissement habituel des conceptions relatives à la satisfaction
des besoins quelconques de la société, dès lors réduites de plus
en plus à la seule considération sérieuse des mesures susceptibles
d'application immédiate. Cette exorbitante prépondérance du point
de vue matériel et actuel, qui, dans la pratique, conduit à tant de
rêveries politiques, quand les vraies nécessités sociales réclament
surtout l'emploi de moyens moraux longuement préparés, a été, sans
doute, d'abord manifestée principalement chez les peuples protestans,
où elle reste, même aujourd'hui, plus prononcée qu'ailleurs, par
suite d'une sorte de consécration dogmatique d'habitudes invétérées:
mais les peuples catholiques ne pouvaient réellement en être guère
plus préservés, d'après l'uniformité effective de la situation
fondamentale correspondante, et du préjugé universel qui en est émané.
Quelque profondément nuisibles que doivent être aujourd'hui, soit aux
gouvernemens, soit aux sociétés, ces irrationnelles dispositions,
maintenant communes à tous les partis politiques, qui proscrivent
partout les spéculations élevées et lointaines, seules susceptibles
néanmoins de conduire à une vraie solution, elles ne pourront s'effacer
suffisamment que sous l'ascendant rationnel de la philosophie positive,
comme je l'indiquerai spécialement au cinquante-septième chapitre.

Les aberrations morales engendrées par l'ébauche protestante de la
doctrine critique, sans être certes moins graves que ces diverses
aberrations mentales, n'ont pas besoin d'être ici caractérisées aussi
soigneusement, parce que leur filiation est plus évidente, et leur
appréciation plus facile pour tous les bons esprits qui se seront
convenablement établis au point de vue résultant de l'ensemble de
notre opération historique. Il est clair, en effet, que le libre essor
ainsi imprimé à toutes les intelligences quelconques sur les questions
les plus difficiles et les moins désintéressées, sous l'inspiration
vague et arbitraire d'une philosophie théologique ou métaphysique
désormais livrée sans frein à son cours discordant, devait produire,
dans l'ordre moral, les plus graves perturbations, et tendre rapidement
à ne laisser intacts, sous la superficielle appréciation des analyses
dissolvantes, que les seules notions morales relatives aux cas les
plus grossièrement évidents. Tout vrai philosophe doit, à ce sujet,
s'étonner surtout, ce me semble, que les déviations n'aient pas été
poussées beaucoup plus loin, d'après de telles influences: et il
en faut rendre grâces, d'abord à la rectitude spontanée, à la fois
morale et intellectuelle, de la nature humaine, que cette impulsion
ne pouvait entièrement altérer; et ensuite, plus spécialement, à la
prépondérance croissante des habitudes de travail continu et unanime
chez les populations modernes, ainsi heureusement détournées de
s'abandonner aux divagations sociales avec cette avidité soutenue qu'y
eussent certainement apportée, en pareille situation, les populations
désœuvrées de la Grèce et de Rome. Quoique cet ordre d'aberration ait
dû principalement se développer sous la phase suivante du mouvement
révolutionnaire, il n'en a pas moins pris sa source générale, et
même un essor déjà prononcé, sous la phase purement protestante,
qui, à divers titres importans, a offert de graves altérations aux
vrais principes fondamentaux de la morale universelle, non-seulement
sociale, mais domestique, que le catholicisme avait dignement
constituée, sous des prescriptions et des prohibitions auxquelles
ramènera essentiellement de plus en plus toute discussion rationnelle
suffisamment approfondie[35]. Outre la judicieuse observation
historique du sage Hume sur l'appui général que l'ébranlement luthérien
avait dû secrètement trouver dans les passions des ecclésiastiques
fatigués du célibat sacerdotal et dans l'avidité des nobles pour la
spoliation territoriale du clergé, il faut surtout noter ici, comme
une suite plus profonde, plus permanente, et plus universelle, de la
situation fondamentale dont nous complétons l'appréciation, que la
position sociale de plus en plus subalterne du pouvoir moral tendait
désormais à lui ôter radicalement la force, et même la volonté,
de maintenir l'entière inviolabilité des règles morales les plus
élémentaires contre l'énergie dissolvante, à la fois rationnelle et
passionnée, qui s'y appliquait dès lors assidûment. Il suffit ici
d'indiquer, par exemple, la grave altération que le protestantisme a
dû sanctionner partout dans l'institution du mariage, première base
fondamentale de l'ordre domestique, et par suite de l'ordre social, en
permettant régulièrement l'usage universel du divorce, contre lequel
les mœurs modernes ont heureusement toujours lutté spontanément,
en résultat nécessaire de la loi naturelle de l'évolution humaine
relativement à la famille, déjà indiquée au chapitre précédent.
Quoique cette puissante influence ait essentiellement neutralisé les
effets délétères d'une telle altération, ils n'en ont pas moins été
bientôt caractérisés d'une manière très fâcheuse chez les diverses
populations protestantes. On peut appliquer le même jugement, quoique
à un moindre degré, à la restriction croissante que le protestantisme
a fait subir aux principaux cas d'inceste si sagement proscrits
par le catholicisme, et dont la rétrograde réhabilitation morale
devait tant concourir à la perturbation des familles modernes: le
lecteur judicieux suppléera aisément, sur un tel sujet, aux nombreux
développemens que je ne saurais indiquer ici. Toutefois, j'y crois
devoir signaler distinctement, comme éminemment caractéristique
de l'ordre de conséquences que nous examinons, cette honteuse
consultation dogmatique, si déplorablement immortelle, par laquelle
les principaux chefs du protestantisme, et Luther à leur tête,
autorisaient solennellement, d'après une longue discussion théologique,
la bigamie formelle d'un prince allemand: les condescendances presque
simultanées des fondateurs de l'église anglicane pour les cruelles
faiblesses de leur étrange pape national complètent cette triste
observation, mais avec un caractère moins systématique. Quoique le
catholicisme, malgré son abaissement politique, ne se soit jamais
aussi ouvertement dégradé, son impuissance croissante a néanmoins
produit nécessairement des effets presque équivalens, puisque, depuis
l'origine de la période révolutionnaire, sa discipline morale n'a
pu être assez énergique pour réprimer la licence progressive des
déclamations ou des satires dont le mariage devenait l'objet, jusque
dans les principales réunions publiques. Il faut même reconnaître,
à cet égard, afin d'apprécier complétement la nature et l'étendue
du mal, que l'aversion graduelle contre la constitution catholique,
à cause de son principe théologique devenu profondément hostile à
l'essor mental, a souvent appuyé les aberrations morales[36], par
cela même qu'elles étaient proscrites par le catholicisme, contre
lequel notre maligne nature se plaisait ainsi à constituer une sorte de
puérile insurrection. C'est ainsi que, pendant la période protestante
dont nous terminons ici l'examen, les diverses doctrines religieuses
ont été spontanément conduites à constater irrécusablement, par
des voies diverses mais équivalentes, leur impuissance radicale à
diriger désormais la morale humaine, soit en y produisant directement
des altérations de plus en plus graves, par suite des divagations
intellectuelles librement développées, soit en perdant la force d'y
contenir les perturbations, et en discréditant des lois invariables par
une aveugle obstination à les rattacher exclusivement à des croyances
dès-lors justement antipathiques à la raison humaine. La suite de
notre élaboration historique nous fournira naturellement plusieurs
occasions importantes de reconnaître sans incertitude que la morale
universelle, loin d'avoir à redouter indéfiniment l'action dissolvante
de l'analyse philosophique, ne peut plus maintenant trouver de solides
fondemens intellectuels qu'en dehors de toute théologie quelconque,
en reposant sur une appréciation vraiment rationnelle et suffisamment
approfondie des diverses inclinations, actions et habitudes, d'après
l'ensemble de leurs conséquences réelles, privées ou publiques. Mais
il était ici nécessaire de caractériser déjà l'époque générale à
partir de laquelle les croyances religieuses ont directement commencé
à perdre, soit par une active anarchie, soit par une passive atonie,
les antiques propriétés morales qu'un aveugle empirisme leur suppose
encore, contre l'éclatante expérience des trois derniers siècles,
qui ont si évidemment représenté toutes les doctrines théologiques
comme constituant désormais, chez l'élite de l'humanité, de puissans
motifs permanens de haine et de perturbation bien plus que d'ordre et
d'amour. On voit ainsi, en résumé, que cette irrévocable dégénération
date essentiellement de l'universelle dégradation politique du pouvoir
spirituel, dont la subalternité croissante envers le pouvoir temporel
devait profondément altérer la dignité et la pureté des lois morales,
en les subordonnant de plus en plus à l'irrationnel ascendant des
passions même qu'elles devaient régler.

    Note 35: A l'ordre d'aberrations morales signalé dans le texte,
    on pourrait joindre aussi la tendance directement immorale
    qui caractérise certaines opinions théologiques propres aux
    principaux chefs de l'ébranlement protestant, et consacrées
    même ultérieurement par leur incorporation plus ou moins
    explicite à la doctrine officielle. Telles sont surtout les
    obscures divagations de la théologie luthérienne sur le mérite
    suffisant de la foi indépendamment des œuvres, d'après le dogme
    étrange de l'inadmissibilité de la justice, et pareillement
    les sophismes, non moins dangereux, de la théologie calviniste
    sur la prédestination des élus. Mais j'ai cru devoir me
    borner à considérer spécialement les aberrations morales qui
    constituaient immédiatement la suite nécessaire et universelle
    de la situation fondamentale, en écartant d'ailleurs les
    innombrables déviations qui ne résultaient que de l'espèce
    d'anarchie intellectuelle consacrée par le protestantisme.
    Toutefois, la direction générale de ces dernières aberrations,
    tendant presque toujours à tempérer la sévérité des règles
    morales au lieu de l'exagérer, peut être justement rattachée
    à la nouvelle situation sociale, qui, en subalternisant
    radicalement le pouvoir spirituel, devait l'entraîner à
    des concessions incompatibles avec l'inflexible pureté des
    principes moraux, et seulement dictées par les besoins de
    l'existence dépendante propre au sacerdoce protestant. Sous
    ce rapport, l'abaissement politique du catholicisme l'a
    nécessairement conduit, dans les trois derniers siècles, à de
    semblables condescendances pratiques, mais à un degré beaucoup
    moins prononcé, et surtout sans jamais aller directement
    jusqu'à l'altération publique des règles morales elles-mêmes,
    qu'il nous a du moins transmises parfaitement intactes, par
    la sage résistance qu'il a souvent opposée, à cet égard, à de
    puissantes obsessions temporelles.

    Note 36: En considérant avec soin les déplorables discussions
    de notre siècle au sujet du divorce, il est aisé d'y
    reconnaître encore que, pour un grand nombre d'esprits
    actuels, le grand principe social de l'indissolubilité du
    mariage n'a, au fond, d'autre tort essentiel que d'avoir
    été dignement consacré par le catholicisme, dont la morale
    est ainsi aveuglément enveloppée dans la juste antipathie
    qu'inspire depuis long-temps sa théologie. Sans cette sorte
    d'instinctive répugnance, en effet, la plupart des hommes
    sensés comprendraient aisément aujourd'hui que l'usage du
    divorce ne pourrait constituer véritablement qu'un premier
    pas vers l'entière abolition du mariage, si le développement
    réel pouvait en être autorisé par nos mœurs, dont l'invincible
    résistance, à cet égard, tient heureusement aux conditions
    fondamentales de la civilisation moderne, que personne ne
    saurait changer. Ce n'est point certes la seule occasion
    décisive où l'on puisse nettement constater, soit en public,
    soit en particulier, le grave préjudice pratique qu'apporte
    maintenant aux diverses règles morales leur irrationnelle
    solidarité apparente avec les croyances théologiques, qui leur
    furent jadis si utiles, mais dont l'inévitable discrédit final
    tend désormais à les compromettre radicalement chez toutes les
    natures un peu actives.

Telle est donc, enfin, l'importante et difficile appréciation
historique, d'abord politique, puis philosophique, de la première
période générale, purement protestante, propre à la phase systématique
du grand mouvement révolutionnaire. Il était ici spécialement
indispensable de caractériser avec soin, à tous les égards essentiels,
ce point de départ commun de l'avénement final de la philosophie
négative et de toutes les crises sociales correspondantes. La
diversité nécessaire des nombreux aspects sous lesquels j'ai dû
faire successivement ressortir une époque aussi mal jugée jusqu'ici,
explique aisément l'extension considérable d'une telle discussion, que
j'ai toujours tendu à resserrer autant que possible sans nuire à mon
but principal. Malgré ces développemens, où j'ai tâché de n'omettre
aucune indication capitale, je dois craindre qu'un point de vue aussi
nouveau, dans une question aussi profondément compliquée, ne soit pas
encore suffisamment familier au lecteur judicieux, à moins d'une étude
patiemment réitérée de l'ensemble de cette opération, confirmée ensuite
par une rationnelle vérification historique, où je ne saurais entrer
ici.

Nous devons maintenant, pour avoir entièrement apprécié les résultats
définitifs du mouvement général de décomposition, considérer sa phase
la plus extrême et la plus décisive, où la doctrine révolutionnaire a
été enfin directement systématisée avec toute sa plénitude nécessaire.
Mais, malgré l'importance plus immédiate de cette dernière période
critique, d'ailleurs presque aussi longue que la précédente, son
examen pourra être maintenant plus aisément complété, parce qu'elle
n'a pu être, à tous égards, qu'un prolongement général de l'autre,
où nous avons déjà soigneusement montré les véritables germes de
tous les ébranlemens ultérieurs. On aura donc ici presque toujours
une suffisante notion rationnelle de la marche historique propre à
la métaphysique révolutionnaire, en s'y bornant essentiellement à
rattacher, dans les cas principaux, les conséquences déistes aux
principes protestans. En outre, notre attention doit rester désormais
exclusivement concentrée, jusqu'à la fin de ce chapitre, sur le
progrès de la désorganisation spirituelle. Car, la désorganisation
temporelle, tant que l'ébranlement philosophique n'a pas été pleinement
consommé, n'a pu alors présenter, comme je l'ai déjà indiqué, que
les caractères politiques précédemment établis pour l'autre période;
et, quant à l'immense explosion finale qui a dû succéder à cette
opération, son importance prépondérante m'en fait renvoyer la juste
appréciation au cinquante-septième chapitre, quand nous aurons, dans
le cinquante-sixième, convenablement analysé l'essor croissant du
mouvement élémentaire de réorganisation, qui s'était toujours développé
conjointement avec la décomposition dont nous allons terminer l'étude
générale.

Ce serait bien peu connaître la marche lente et incertaine de notre
faible intelligence, surtout à l'égard des conceptions sociales, que
de supposer l'esprit humain susceptible de se dispenser de cette
élaboration finale de la doctrine critique, par cela seul que, tous
les principes essentiels en ayant été préalablement ébauchés par
le protestantisme, le développement graduel de leurs conséquences
nécessaires aurait pu être abandonné à son cours spontané, sans exiger
aucune série spéciale de travaux systématiques pour la formation
directe de la philosophie négative. D'abord, il n'est pas douteux
que l'émancipation humaine eût ainsi inévitablement subi un immense
retard, dont on pourra se faire une juste idée en réfléchissant sur la
malheureuse aptitude de la plupart des hommes à supporter, avec une
résignation presque indéfinie, un état d'inconséquence logique pareil
à celui que le protestantisme avait consacré, surtout tant que notre
entendement reste encore soumis au régime théologique. Aujourd'hui
même, dans les pays protestans où l'ébranlement philosophique n'a
pu suffisamment pénétrer, en Angleterre, et encore davantage aux
États-Unis, ne voit-on pas les sociniens, et les autres sectes avancées
qui ont rejeté presque tous les dogmes essentiels du christianisme,
s'obstiner néanmoins à maintenir leur puérile restriction primitive
de l'esprit d'examen dans le cercle purement biblique, et nourrir des
haines vraiment théologiques contre tous ceux qui ont poussé plus loin
l'affranchissement spirituel? Mais, en outre, par une appréciation
plus spéciale et mieux approfondie, on peut aisément reconnaître, ce
me semble, que l'indispensable essor de la doctrine révolutionnaire
aurait fini par être essentiellement étouffé, sans ce mémorable
ébranlement déiste qui a surtout caractérisé le siècle dernier, et
qu'on peut justement qualifier de voltairien, du nom de son principal
propagateur. Car, le protestantisme, après avoir pris l'initiative
des principes critiques, les avait implicitement abandonnés partout
où il avait pu triompher; depuis que, sous la forme luthérienne,
il s'était profondément combiné avec le gouvernement temporel, son
génie n'était certes pas moins hostile que celui du catholicisme
lui-même envers toute émancipation ultérieure: l'élan révolutionnaire
n'était plus réellement représenté dès-lors que par les sectes
dissidentes, déjà presqu'en tous lieux cruellement comprimées, et
que leurs innombrables divergences empêchaient d'ailleurs d'acquérir
aucun véritable ascendant mental. Telle était, à cet égard, la vraie
situation générale de la chrétienté, aussi bien protestante que
catholique, vers la fin du XVIIe siècle, lorsque la grande dictature
temporelle, monarchique ou aristocratique, eut pris son caractère
définitif, après l'expulsion des calvinistes français et le triomphe
simultané de l'anglicanisme; d'où date essentiellement, pour l'un
et l'autre cas, l'organisation complète du système de résistance
plus ou moins rétrograde, graduellement devenu de plus en plus
systématique en même temps que l'esprit révolutionnaire. Cette immense
concentration politique autour de pouvoirs déjà instinctivement
éveillés sur l'imminent danger de tout prolongement ultérieur du
mouvement de décomposition, et l'espèce de défection spontanée que
venait ainsi de faire le protestantisme envers l'ensemble de la cause
révolutionnaire qu'il avait jusque alors exclusivement représentée,
tout ce concours d'obstacles universels exigeait évidemment que la
désorganisation spirituelle prît une nouvelle marche, et trouvât des
chefs plus conséquens, propres à la conduire jusqu'à son dernier terme
nécessaire, par des moyens adaptés à la nature de l'opération et à
la difficulté des circonstances. Du reste, il serait certainement
superflu d'insister ici davantage sur l'indispensable intervention
d'une influence philosophique dont l'avénement était pleinement
inévitable, comme nous l'allons spécialement reconnaître. Mais il
n'était point inutile de vérifier directement, en cette nouvelle
occasion capitale, cette invariable correspondance que nous a jusqu'ici
toujours offert spontanément, en tant d'autres cas, l'ensemble du
passé, entre les grandes exigences sociales et leurs modes naturels de
satisfaction simultanée. Il est clair, en général, d'après la série
de nos explications antérieures, que la période protestante avait
graduellement amené l'ancien système social à un état de décomposition
intime où il devenait essentiellement impropre à diriger aucunement
l'évolution ultérieure des sociétés modernes, envers laquelle
son ascendant politique devenait, au contraire, de plus en plus
hostile. Aussi l'imminence d'une révolution universelle et décisive
commençait-elle alors à se faire déjà vaguement pressentir aux penseurs
suffisamment pénétrans, comme le grand Leibnitz nous en offre surtout
l'exemple. D'une autre part, néanmoins, ce système eût prolongé
presque indéfiniment, par la seule force d'inertie, son ascendant
oppressif, malgré cet état de quasi-putréfaction, de manière à entraver
profondément, même en idée, toute vraie réorganisation sociale, sans
cependant pouvoir réaliser sa propre utopie rétrograde, si le ferment
révolutionnaire, acquérant spontanément une nouvelle et plus complète
énergie, ne fût venu, par l'importante opération philosophique qui
nous reste à apprécier, faire hautement ressortir enfin l'inévitable
tendance de l'ensemble du grand mouvement de décomposition vers une
régénération totale, constituant sa seule issue nécessaire, qui, en
toute autre hypothèse, serait demeurée constamment enveloppée sous la
nébuleuse indétermination politique de la métaphysique protestante.

Il est maintenant facile de concevoir la tendance naturelle de la
philosophie négative vers cet état définitif de pleine systématisation,
en résultat, direct ou indirect, du mouvement purement hérétique,
ci-dessus apprécié. Car, cette disposition graduelle de l'esprit
humain à l'entière émancipation théologique s'était déjà manifestée
avant même que la décomposition spontanée du monothéisme catholique
commençât à devenir sensible. En remontant autant que possible, on la
verrait pour ainsi dire précéder l'organisation du catholicisme, si
l'on a convenablement égard aux explications de la cinquante-troisième
leçon sur la tendance remarquable de certaines écoles grecques, sous la
décadence du régime polythéique, à dépasser spéculativement les bornes
générales du simple monothéisme. Un effort aussi éminemment prématuré,
en un temps où toute saine conception de philosophie naturelle était
évidemment impossible, ne pouvait, sans doute, aboutir qu'à une sorte
de panthéisme métaphysique, où la nature était, au fond, abstraitement
divinisée: mais une telle doctrine différait peu, en réalité, de ce
qu'on a depuis qualifié abusivement d'athéisme; elle s'en rapprochait
surtout quant à l'opposition radicale envers toutes les croyances
religieuses susceptibles d'une véritable organisation, ce qui est ici
le plus important, puisqu'il s'agit d'idées essentiellement négatives.
Quoique cette disposition anti-théologique ait dû, ainsi que je
l'ai expliqué, s'effacer spontanément sous l'ascendant nécessaire
de l'esprit d'organisation monothéique, pendant la longue période
d'ascension sociale du catholicisme, elle n'avait jamais entièrement
disparu; et les traces en sont fort sensibles à tous les âges de la
grande élaboration catholique, ne fût-ce que par les persécutions
qu'eut alors à subir la philosophie d'Aristote, à raison d'un tel
caractère, qui, en effet, s'y trouvait implicitement consacré.
La scolastique proprement dite résulta ensuite, comme on l'a vu,
d'une sorte de transaction spontanée entre les deux métaphysiques
antagonistes, et ouvrit elle-même une nouvelle issue normale à l'esprit
d'émancipation, qui, à travers la théologie officielle manifestait une
prédilection croissante pour les plus libres penseurs de la Grèce,
dont l'influence indirecte s'était toujours maintenue, à divers
degrés, chez beaucoup d'hommes spéculatifs, et principalement dans le
haut clergé italien, constituant alors la portion la plus pensante de
l'espèce humaine. Cette métaphysique radicalement négative était déjà
très répandue, au treizième siècle, parmi les esprits cultivés; de
manière à laisser encore de nombreux souvenirs, tels que ceux des deux
principaux amis et prédécesseurs de Dante, ou du célèbre chancelier
de Frédéric II, etc. Sans prendre une part très active aux grandes
luttes intestines des deux siècles suivans, où la désorganisation
spontanée du système catholique fut surtout dirigée, comme je l'ai
montré, par une métaphysique plus théologique, source immédiate du pur
protestantisme, cette tendance irréligieuse y trouva naturellement
une nouvelle stimulation, ainsi qu'un essor plus facile, et dut y
prendre aussi un caractère plus systématique, en même temps que plus
prononcé. Au seizième siècle, elle laisse agir le protestantisme, en
s'abstenant soigneusement de concourir à son élaboration, et profite
seulement de la demi-liberté que la discussion philosophique venait
ainsi d'acquérir nécessairement pour commencer à développer directement
sa propre influence mentale, soit écrite, soit surtout orale: c'est
ce qu'indiquent alors hautement les illustres exemples d'Érasme, de
Cardan, de Ramus, de Montaigne, etc.; et c'est ce que confirment,
avec encore plus d'évidence, les plaintes naïves de tant de vrais
protestans sur le débordement croissant d'un esprit anti-théologique
qui menaçait déjà de rendre essentiellement superflue leur réforme
naissante, en faisant enfin ressortir immédiatement l'irrévocable
caducité du système qui en était l'objet. Les luttes ardentes et
prolongées alors déterminées par les dissentimens religieux, durent
puissamment contribuer ensuite à fortifier et à propager un tel
esprit, dont l'essor, cessant désormais d'être une simple source de
satisfaction personnelle pour les principales intelligences, trouvait
dès-lors spontanément, comme je l'ai indiqué, au sein même du vulgaire,
une noble destination sociale, puisqu'il devenait ainsi le seul refuge
général de l'humanité contre les fureurs et les extravagances des
divers systèmes théologiques, partout dégénérés maintenant en principes
d'oppression ou de perturbation. Aussi reconnaîtrons-nous ci-après que
l'élaboration systématique de la philosophie négative s'est réellement
opérée, en tout ce qu'elle offrait de plus fondamental, vers le milieu
du dix-septième siècle, malgré qu'elle soit communément rapportée au
siècle suivant, réservé seulement à son active propagation universelle.

Cet avénement naturel d'une telle philosophie a dû être alors
puissamment secondé par un mouvement mental d'une tout autre nature
et d'une bien plus haute destination, quoique habituellement confondu
avec le premier dans les appréciations actuelles. On conçoit qu'il
s'agit de l'essor direct du véritable esprit positif, qui, jusque
alors concentré en d'obscures recherches scientifiques, commençait
enfin, dès le XVIe siècle, et surtout pendant la première moitié du
XVIIe, à manifester hautement son propre caractère philosophique,
non moins hostile au fond à la métaphysique elle-même qu'à la pure
théologie, mais qui devait d'abord concourir spontanément avec
l'une pour l'entière élimination de l'autre, comme je l'indiquerai
spécialement au chapitre suivant. J'ai déjà annoncé que ce nouvel
esprit avait peu aidé à l'ébranlement protestant, auquel son essor
distinct est réellement postérieur, et d'ailleurs peu sympathique,
tandis qu'il avait dû beaucoup faciliter l'émancipation ultérieure;
c'est ici le lieu de le signaler sommairement. Or, cette inévitable
influence résultait directement, chez les intelligences supérieures,
de sa tendance nécessaire à favoriser l'empiètement toujours croissant
de la raison sur la foi, en disposant au rejet systématique, au moins
provisoire, de toute croyance non démontrée. Sans supposer à Bacon et
à Descartes aucun dessein formellement irréligieux, peu compatible en
effet avec la mission fondamentale qui devait absorber leur active
sollicitude, il est néanmoins impossible de méconnaître que l'état
préalable de plein affranchissement intellectuel qu'ils prescrivaient
si énergiquement à la raison humaine devait désormais conduire les
meilleurs esprits à l'entière émancipation théologique, en un temps
où déjà l'éveil mental avait été, à cet égard, suffisamment provoqué.
Ce résultat naturel devenait ainsi d'autant plus difficile à éviter
qu'il devait d'abord être moins soupçonné, comme conséquence d'une
simple préparation logique, dont aucun homme judicieux ne pouvait
guère contester alors la nécessité abstraite. Tel est toujours, en
effet, l'irrésistible ascendant spirituel des révolutions purement
relatives à la méthode, et dont les dangers ne peuvent, d'ordinaire,
être aperçus que lorsque leur accomplissement est assez avancé pour
ne pouvoir plus être réellement contenu. Aussi, dans le cas actuel,
le grand Bossuet lui-même, malgré son sincère attachement à des
croyances caduques, a-t-il involontairement cédé à la séduction
logique du principe cartésien, quoique la tendance anti-religieuse en
eût été déjà suffisamment signalée par le janséniste Pascal, qui, en
sa qualité de nouveau sectaire, devait avoir une foi plus inquiète
en même temps que plus vive. Pendant que cette inévitable influence
s'exerçait insensiblement chez les esprits d'élite, le vulgaire ne
pouvait manquer, d'une autre part, d'être profondément troublé, dans
ses convictions chancelantes, par le conflit non moins nécessaire
qui dès-lors commençait à s'élever directement, avec une énergie
croissante, des découvertes scientifiques contre les conceptions
théologiques. La mémorable persécution, si aveuglément suscitée au
grand Galilée pour sa démonstration du mouvement de la Terre, a
dû faire alors plus d'incrédules que toutes les intrigues et les
prédications jésuitiques n'en pouvaient convertir ou prévenir; outre
la manifestation involontaire que le catholicisme faisait ainsi de
son caractère désormais hostile au plus pur et au plus noble essor du
génie humain; beaucoup d'autres cas analogues, quoique moins prononcés,
ont dû pareillement développer, à divers degrés, cette opposition de
plus en plus décisive, avant la fin du XVIIe siècle. Ce qu'il faut
surtout noter ici à l'égard de cette double influence nécessaire, à
la fois exercée sur tous les rangs intellectuels, c'est sa tendance
également contraire aux diverses croyances qui se disputaient
encore si vainement le gouvernement moral de l'humanité, et par
suite sa convergence spontanée vers l'effort général d'émancipation
finale de la raison humaine contre toute théologie quelconque, dont
l'incompatibilité radicale avec l'essor total des connaissances réelles
était enfin par-là directement dévoilée.

A ces diverses sources générales de la grande impulsion intellectuelle
d'où la philosophie négative devait tirer son principal ascendant,
il faut joindre, comme ayant puissamment secondé, non sa formation
systématique, mais son active propagation, l'assistance naturelle
des dispositions morales presque universelles qui devaient ensuite
tant influer d'ailleurs sur son énergique application sociale. J'ai
déjà suffisamment signalé ci-dessus l'intime affinité nécessaire de
l'esprit d'émancipation religieuse avec l'essor légitime de la libre
activité individuelle, si indispensable au développement propre de la
civilisation moderne; et la leçon suivante donnera spécialement lieu
à de nouvelles explications sur cette importante relation mutuelle.
On ne peut douter davantage que le besoin, de plus en plus imminent,
de lutter avec énergie contre l'ascendant oppressif de la dictature
rétrograde, n'ait dû tendre à soulever directement, dès la fin
du XVIIe siècle, toutes les passions généreuses en faveur de la
doctrine critique pleinement systématisée, qui pouvait seule alors
servir d'organe universel au progrès social. Mais, outre ces nobles
influences, maintenant partout reconnues, et sur lesquelles leur
haute évidence doit ici nous dispenser d'insister plus long-temps,
l'impartialité historique exige véritablement que, sans tomber dans
les vaines récriminations déclamatoires des champions religieux, on
ose apprécier aussi la puissante stimulation que cette indispensable
élaboration révolutionnaire a dû secrètement recevoir, dès son origine,
et pendant tout son cours, des vicieuses inclinations qui prédominent
si malheureusement dans l'ensemble de la constitution fondamentale
de l'homme, comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre, et qui
devaient accueillir si avidement toute conception purement négative,
soit spéculative, soit surtout sociale. Relativement au principe absolu
du libre examen individuel, base commune de toute la doctrine critique,
il serait superflu d'expliquer la séduction spontanée qu'il devait
immédiatement exercer sur la puérile vanité de presque tous les hommes,
dont la raison privée était ainsi érigée en souverain arbitre des plus
hautes discussions: j'ai déjà montré, au quarante-sixième chapitre,
comment cet irrésistible attrait attache réellement aujourd'hui à cette
doctrine ceux-là même qui s'en constituent avec le plus d'ardeur les
adversaires systématiques. En outre, quoique les haines théologiques
aient souvent abusé indignement de la dénomination expressive si
long-temps appliquée aux libres penseurs, pour susciter contre eux
de calomnieuses imputations morales, l'usage unanime, et fréquemment
inoffensif, d'une telle qualification jusqu'au siècle dernier, ne
doit être d'abord interprété que comme une naïve manifestation de
l'impulsion instinctive des passions humaines vers une philosophie
qui affranchissait notre nature de l'ancienne discipline mentale,
et par suite morale, sans pouvoir encore y substituer réellement
aucun équivalent normal. Tous les autres dogmes essentiels de la
doctrine critique comportent évidemment de semblables remarques,
d'une manière d'autant plus prononcée qu'ils intéressent des passions
plus énergiques. C'est ainsi que l'ambition devait naturellement
accueillir avec ardeur le principe, provisoirement indispensable,
de la souveraineté populaire, qui ouvrait à son essor politique une
carrière presque indéfinie, en rendant pour ainsi dire continue la
pensée de nouveaux bouleversemens, dont rien ne semblait d'avance
devoir limiter la portée graduelle. On ne peut davantage se dissimuler
que l'orgueil, et même l'envie, n'aient été, à beaucoup d'égards, de
puissans auxiliaires permanens de l'amour systématique de l'égalité,
qui, abstraction faite de toute hypocrisie, d'ailleurs si facile à ce
sujet, ne tient point essentiellement, dans les natures peu élevées,
à un actif sentiment généreux de la fraternité universelle, mais bien
plutôt à une secrète réaction du penchant à la domination, entraînant
spontanément, par suite d'une insuffisante satisfaction effective, à
la haine instinctive de toute supériorité quelconque, afin d'obtenir
au moins le niveau. Ce n'est point ici le lieu d'apprécier les
perturbations pratiques qui ont dû successivement résulter de cette
irrécusable corelation des différens principes critiques aux diverses
passions prépondérantes de l'organisme humain. Je n'ai voulu maintenant
que signaler, en général, sous ce rapport, comment les influences
mentales qui poussaient directement à l'élaboration nécessaire d'une
telle doctrine ont été naturellement fortifiées par d'énergiques
influences morales, dont la coopération spontanée devait se manifester
surtout dans les crises insurrectionnelles, où l'on a pu si fréquemment
remarquer la tendance instinctive de l'action révolutionnaire à y
accueillir sans répugnance l'active participation volontaire de ceux-là
même qui supportent impatiemment le frein habituel des règles sociales.

L'appréciation directe du développement général propre au système
final de philosophie négative dont nous venons de caractériser, à
divers titres essentiels, l'avénement nécessaire, exige d'abord qu'on
y distingue soigneusement la critique spirituelle et la critique
temporelle. Quoique celle-ci ait dû constituer l'indispensable
complément de la doctrine révolutionnaire, qui n'aurait pu autrement
parvenir à l'activité politique qu'elle devait ensuite si éminemment
manifester, elle n'a pu cependant être spécialement entreprise
qu'en dernier lieu, par suite d'un suffisant accomplissement de la
première opération, dans laquelle devait surtout consister une telle
élaboration. Car, l'émancipation philosophique proprement dite était,
par sa nature, plus importante, au fond, que l'émancipation purement
politique, qui ne pouvait manquer d'en résulter presque spontanément,
tandis que, au contraire, elle n'en eût aucunement dispensé, quand même
elle eût été immédiatement exécutable. Il est impossible, en effet,
de concevoir, d'une manière un peu durable, un respect suffisant pour
les préjugés monarchiques ou aristocratiques chez des esprits déjà
pleinement affranchis des préjugés théologiques, dont l'empire est bien
plus puissant, et qui d'ailleurs formaient alors la base indispensable
des autres, principalement depuis la concentration temporelle propre
à la période précédente: au lieu que, réciproquement, les plus
audacieuses attaques directes contre les anciens principes politiques,
si l'on y eût irrationnellement maintenu les croyances correspondantes,
n'eussent pu caractériser suffisamment le changement fondamental de
système social, tout en exposant aux plus graves perturbations. Ainsi,
la liberté mentale était, évidemment, la plus essentielle à établir
complétement par un exercice convenable, afin d'atteindre réellement
à la principale destination d'une telle élaboration critique dans
l'ensemble de l'évolution moderne, c'est-à-dire de marquer directement
la tendance nécessaire vers une entière régénération, et en même
temps d'en faciliter ultérieurement l'avénement intellectuel; tandis
que l'opération purement protestante, quoique ayant, comme nous
l'avons vu, amené le régime ancien à un état radical d'impuissance
sociale, en laissait néanmoins subsister indéfiniment la conception
générale, de manière à entraver profondément toute pensée de vraie
réorganisation. Notre attention doit donc être ici dirigée surtout vers
la critique philosophique proprement dite, à laquelle nous ne devrons
ensuite joindre l'appréciation de la critique purement politique
qu'à titre de dernier complément nécessaire. En second lieu, dans
le développement général de la première élaboration, qui a rempli
la majeure partie de la phase que nous considérons, il importe de
distinguer historiquement la formation originale et systématique de
la doctrine négative d'avec l'ultérieure propagation universelle du
mouvement d'entière émancipation mentale: car, non-seulement ces deux
opérations ne devaient point appartenir au même siècle, mais elles
ne devaient avoir non plus ni les mêmes organes ni le même centre
d'agitation, comme nous l'allons voir. Par la combinaison naturelle
de ces deux divisions, notre appréciation rationnelle de ce mémorable
ébranlement philosophique doit, en résumé, se rapporter, tour à tour,
à trois élaborations successives, dont l'enchaînement historique
est incontestable, et destinées l'une à sa formation, l'autre à sa
propagation, et la dernière à son extrême complément politique.

Quoique la première opération soit encore rapportée communément
au XVIIIe siècle, il est, ce me semble, impossible de méconnaître
désormais que, en tout ce qu'elle offre de vraiment fondamental, elle
appartient réellement au siècle précédent. Nécessairement émanée
d'abord du protestantisme le plus avancé, elle devait s'élaborer en
silence dans les pays même qui, comme la Hollande et l'Angleterre,
avaient constitué le principal siége du mouvement protestant, soit
parce que la liberté intellectuelle y était alors spontanément plus
complète que partout ailleurs, soit aussi parce que l'essor croissant
des divergences religieuses y devait plus spécialement provoquer à
l'entière émancipation théologique. Ses principaux organes y durent
appartenir aussi, comme ceux de l'élaboration purement protestante,
à l'école essentiellement métaphysique, devenue graduellement
prépondérante, au sein des universités les plus célèbres, sous
l'impulsion primitive de la plus hardie scolastique du moyen-âge:
mais c'étaient néanmoins de véritables philosophes, embrassant
sérieusement, à leur manière, l'ensemble des spéculations humaines, au
lieu des simples littérateurs du siècle suivant. Ce grand ébranlement
philosophique, si nécessaire alors à l'évolution finale de l'humanité,
fut ainsi successivement accompli surtout par trois éminens esprits, de
nature fort différente, mais dont l'influence, quoique inégale, devait
pareillement concourir au résultat général: d'abord Hobbes, ensuite
Spinosa, et enfin Bayle, qui, né français, ne put pleinement travailler
qu'en Hollande. Le second de ces philosophes, sous l'impulsion spéciale
du principe cartésien, a sans doute exercé une influence décisive sur
l'entière émancipation d'un grand nombre d'esprits systématiques, comme
l'indiquerait seule la multitude de réfutations soulevées par son
audacieuse métaphysique: mais, outre qu'il est postérieur à Hobbes,
la nature trop abstraite de son obscure élaboration dogmatique ne
permet point de voir en lui le principal fondateur de la philosophie
négative, à laquelle il n'avait attribué aucune destination sociale
suffisamment caractérisée. D'un autre côté, c'est surtout au dernier
qu'une telle doctrine doit la tendance directement critique convenable
à sa nature et à son office: cependant l'incohérente dissémination
de ses attaques partielles, encore plus que l'ordre chronologique,
doit plutôt le faire ranger parmi les premiers chefs du mouvement de
propagation que parmi les organes propres de l'impulsion originale,
où sa participation distincte est cependant incontestable. On arrive
ainsi, par une exclusion graduelle, à regarder comme le véritable
père de cette philosophie révolutionnaire[37] l'illustre Hobbes, que
nous retrouverons d'ailleurs, au chapitre suivant, sous un aspect
spéculatif bien plus élevé, au nombre des principaux précurseurs
de la vraie politique positive. C'est surtout à Hobbes, en effet,
que remontent historiquement les plus importantes conceptions
critiques, qu'un irrationnel usage attribue encore à nos philosophes du
XVIIIe siècle, qui n'en furent essentiellement que les indispensables
propagateurs.

    Note 37: La portion la plus avancée de l'école révolutionnaire,
    en Angleterre, tente aujourd'hui, avec la dignité et la
    générosité convenables, une intéressante opération nationale,
    pour la solennelle réhabilitation universelle de cet illustre
    philosophe, dont la mémoire, comme le disent avec raison les
    chefs de cette noble réaction, a été si injustement flétrie,
    d'abord dans sa patrie, et par suite au dehors, par la
    coalition spontanée des haines sacerdotales et des rancunes
    aristocratiques qu'il avait si directement bravées. Quoique un
    tel effort dût être, pour la France, essentiellement superflu,
    et dès-lors peu progressif, il n'en est point ainsi sans
    doute pour l'Angleterre, où l'émancipation mentale est certes
    beaucoup moins avancée. Il n'est pas inutile de noter ici, à ce
    sujet, que notre honorable concitoyen, le loyal et judicieux
    métaphysicien Tracy, avait depuis long-temps pressenti, avec
    la sagacité habituelle de son instinct anti-théologique, cette
    nécessité rationnelle de rattacher à Hobbes la formation
    systématique de la philosophie révolutionnaire; comme
    l'indiquent ses heureux essais pour faire dignement apprécier
    en France un énergique penseur qui n'y était guère connu que de
    nom avant cette puissante recommandation.

Dans cette élaboration fondamentale, l'analyse anti-théologique est
déjà poussée réellement jusqu'à la plus extrême émancipation religieuse
que puisse comporter l'esprit purement métaphysique. On y peut donc
mieux saisir qu'en tout autre cas les différences caractéristiques
qui distinguent profondément une telle situation mentale du régime
véritablement positif, avec lequel une appréciation superficielle la
confond presque toujours, quoiqu'elle n'en ait dû constituer qu'un
simple préambule, plus ou moins indispensable selon la préparation
scientifique plus ou moins avancée. Cette doctrine, si improprement
qualifiée d'athéisme, n'est, au fond, qu'une dernière phase
essentielle de l'antique philosophie, d'abord purement théologique,
puis de plus en plus métaphysique, avec les mêmes attributs essentiels,
un esprit non moins absolu, toujours fort opposé à la vraie positivité
rationnelle, et une tendance non moins prononcée à traiter surtout, à
sa manière, les questions que la saine philosophie écarte directement,
au contraire, comme radicalement inaccessibles à la raison humaine.
Une appréciation convenablement approfondie fera aisément reconnaître,
du point de vue propre à ce Traité, que le progrès réel dont cette
philosophie négative fut l'organe systématique se réduisait surtout à
remplacer totalement, pour l'explication absolue des divers phénomènes
physiques ou moraux, l'ancienne intervention surnaturelle par le
jeu équivalent des entités métaphysiques, graduellement concentrées
dans la grande entité générale de _la nature_, ainsi substituée au
créateur, avec un caractère et un office fort analogues, et par suite
même avec une espèce de culte à peu près semblable: en sorte que ce
prétendu athéisme se réduit presque, au fond, à inaugurer une déesse
au lieu d'un dieu, chez ceux du moins qui conçoivent comme définitif
cet état purement transitoire. Or, quoique une telle transformation
suffise certainement à l'entière désorganisation effective du système
social correspondant à l'ancienne philosophie, dès-lors frappée
d'une radicale impuissance organique, comme je l'ai tant expliqué,
elle est évidemment bien loin de suffire aussi à l'essor réel,
non-seulement social, mais même simplement mental, d'une philosophie
vraiment nouvelle, dont l'avénement n'est ainsi que préparé par
un dernier préambule critique. Tant que l'usage philosophique des
divinités ou des entités n'a point effectivement disparu sous la
considération prépondérante des lois invariables propres aux divers
ordres de phénomènes naturels, et tant que la nature et l'étendue des
spéculations humaines n'ont pas habituellement subi les modifications
et les restrictions correspondantes, ce qui était certainement
impossible en un temps où ces lois étaient si imparfaitement connues,
et surtout si mal appréciées, notre entendement reste nécessairement
assujéti au régime théologico-métaphysique, quels que puissent être
ses efforts d'affranchissement. D'après cette explication nécessaire,
qu'il fallait, une seule fois pour toutes, directement indiquer,
il est clair que la philosophie vraiment positive n'offre, de sa
nature, aucune solidarité spéciale, ni dogmatique, ni historique,
avec la philosophie pleinement négative dont il s'agit en ce moment,
et qu'elle ne peut envisager que comme une dernière transformation
préparatoire de la philosophie primitive, déjà pareillement élaborée
dans une semblable direction par les passages successifs du fétichisme
primordial, d'abord au simple polythéisme, ensuite au pur monothéisme,
et enfin aux diverses phases graduelles de la théologie métaphysique,
dont cette sorte de panthéisme ontologique constitue seulement la plus
extrême modification. Malgré son évidente efficacité dissolvante,
une telle situation mentale, envisagée comme définitive, n'est guère
plus décisive que le déisme proprement dit, à titre de garantie
philosophique, contre l'entière restauration intellectuelle des
conceptions religieuses, toujours imminente, de toute nécessité,
jusqu'à ce que les notions positives y aient été habituellement
substituées. Par l'identité fondamentale propre aux diverses pensées
théologiques, à travers leurs innombrables transformations, il
est aisé d'expliquer cette sorte d'affinité intime, si paradoxale
en apparence, que l'on peut remarquer, même aujourd'hui, comme je
l'ai déjà noté au cinquante-deuxième chapitre, entre le ténébreux
panthéisme systématique des écoles métaphysiques qui se croient les
plus avancées et le vrai fétichisme spontané des temps primitifs. Telle
est, en résumé, la saine appréciation historique du caractère purement
intellectuel de la grande élaboration que nous examinons.

Considérée maintenant sous l'aspect moral, elle nous offre la
première coordination rationnelle de la fameuse théorie de l'intérêt
personnel, abusivement attribuée au siècle suivant, et qui constitue,
par sa nature, le fondement nécessaire de la morale purement
métaphysique. J'ai déjà indiqué, au quarante-cinquième chapitre,
comment l'irrationnel esprit d'unité absolue qui caractérise, envers un
sujet quelconque, la philosophie métaphysique[38] encore plus que la
philosophie théologique elle-même, devait conduire à cette inévitable
aberration morale, nullement personnelle au subtil écrivain qui devint,
au XVIIIe siècle, l'audacieux propagateur de cette doctrine de Hobbes,
nécessairement commune, sous diverses formes, à presque toutes les
écoles métaphysiques. Car, l'irrécusable prépondérance effective des
penchans personnels dans l'ensemble de notre organisme moral, suivant
les explications de la cinquantième leçon, entraîne naturellement à
réduire au seul égoïsme toutes les diverses impulsions humaines,
lorsque, à l'exemple des métaphysiciens, on s'est d'avance imposé la
condition anti-philosophique d'établir, par un sophistique échafaudage
de rapprochemens vicieux, une vaine unité factice là où règne
nécessairement une grande multiplicité réelle. Les pénibles efforts
tentés ensuite, en sens inverse, mais non moins irrationnellement,
quoique dans une plus noble intention, pour concentrer, au contraire,
toute notre nature morale vers la bienveillance ou la justice, n'ont
pu avoir finalement aucune efficacité pratique, si ce n'est à titre
de critique provisoire de la précédente théorie métaphysique, parce
qu'un tel centre est, en réalité, bien moins énergique que l'autre,
en sorte que cette insuffisante protestation n'a pu empêcher le
triomphe croissant, sinon formel, du moins implicite, de l'aberration
primitive, au grand détriment de notre évolution morale, que peut seule
convenablement satisfaire la vraie connaissance de la nature humaine,
comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre. On peut même regarder
cette dernière école métaphysique, outre son peu d'ascendant effectif,
comme étant moralement presque aussi dangereuse, par l'hypocrisie
systématique qu'elle tendrait à produire habituellement, que l'autre
par l'ignoble cynisme qu'elle a dogmatiquement consacré. Quoi qu'il en
soit, pour compléter l'appréciation précédente, il importe d'ajouter
que la théorie de l'égoïsme, bien que spéculativement propre, suivant
cette explication, à la philosophie métaphysique, y émana surtout
de la théologie elle-même, qui, après l'avoir à peu près éludée en
principe, aboutissait finalement, dans la pratique, à une équivalente
consécration, par la prépondérance, aussi exorbitante qu'inévitable,
que toute morale religieuse accorde nécessairement, comme je l'ai
noté au sujet du quiétisme, à la préoccupation du salut personnel,
dont la considération, habituellement exclusive, doit naturellement
disposer à méconnaître l'existence réelle des affections bienveillantes
purement désintéressées, que la philosophie positive peut seule
directement systématiser, suivant l'étude vraiment rationnelle de
l'homme intellectuel et moral. C'est ainsi que la métaphysique, sans
être dominée par les mêmes nécessités politiques, mais entraînée
par le besoin philosophique de sa vaine unité ontologique, n'a
fait réellement, sous ce rapport, que changer, pour ainsi dire, la
destination de l'égoïsme fondamental, en remplaçant les calculs
relatifs aux intérêts éternels par des combinaisons uniquement
relatives aux intérêts temporels, sans pouvoir non plus s'élever à
la conception d'une morale qui ne reposerait point exclusivement sur
des calculs personnels d'une espèce quelconque. Aussi le seul danger
capital qui, à cet égard, fût entièrement propre à cette métaphysique
négative, consiste-t-il surtout en ce que, tout en confirmant, et
plus dogmatiquement encore, cette grossière appréciation de la nature
humaine, elle désorganisait radicalement l'indispensable antagonisme
d'après lequel la sagesse sacerdotale avait eu jusque alors la faculté
d'en neutraliser, à un certain degré, l'extrême imperfection, par une
heureuse opposition pratique des intérêts imaginaires aux intérêts
réels. Mais, quant au principe même de la morale des intérêts privés,
il n'est pas douteux que la consécration empirique en a d'abord
appartenu, de toute nécessité, aux doctrines purement religieuses,
qui imposent directement à chaque croyant un but personnel d'une
telle importance que sa considération continue doit inévitablement
absorber toute autre affection quelconque, dont l'essor doit toujours
lui rester essentiellement subordonné, en tant du moins qu'une
semblable philosophie peut entraver le cours spontané de nos sentimens
naturels. On voit ainsi, en résumé, que cette immense aberration
morale, loin de constituer, comme on l'a cru, un simple accident
isolé dans le développement général de la philosophie métaphysique,
en a, au contraire, immédiatement caractérisé la formation normale,
sous l'influence prolongée des conceptions théologiques, dont les
conceptions métaphysiques, malgré l'antagonisme le plus apparent,
ne sauraient, au fond, jamais offrir, à aucun titre, que de pures
modifications dissolvantes.

    Note 38: Malgré d'insolubles difficultés logiques suscitées par
    l'obligation continue de concilier l'ascendant trop fréquent
    du mauvais principe avec l'absolue suprématie du bon, il faut
    néanmoins reconnaître que la théologie proprement dite, même à
    l'état monothéique, offrait, par sa nature, pour représenter,
    au moins empiriquement, la vraie constitution morale de
    l'homme, des ressources spéciales, que n'a pu ensuite également
    posséder la pure métaphysique, dominée par la vaine unité
    ontologique dont elle ne saurait s'affranchir. C'est pourquoi
    une telle aberration morale doit être surtout considérée comme
    propre à cette dernière philosophie, ou au moins comme l'un de
    ces dangers fondamentaux qu'une sage discipline sacerdotale
    avait pu jusque alors suffisamment contenir, et qui a dû surgir
    ultérieurement à travers la libre divagation des spéculations
    métaphysiques.

Appréciée enfin sous le rapport politique, cette systématisation
fondamentale de la philosophie négative est surtout caractérisée
par l'immédiate consécration dogmatique de cette subordination
radicale du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, que nous avons
vue partout s'établir spontanément pendant la phase précédente, et
que le protestantisme avait spécialement proclamée, sans toutefois
qu'elle eût encore été directement sanctionnée par aucune discussion
rationnelle avant l'élaboration décisive de Hobbes. Cette conception
transitoire, propre à l'ensemble du grand mouvement révolutionnaire,
et qui ne doit cesser qu'avec lui, quels que soient d'ailleurs les
graves inconvéniens, intellectuels ou sociaux, inhérens à la nature
absolue de l'esprit métaphysique d'où elle émane, n'est, en elle-même,
qu'un résultat nécessaire de la situation provisoire des sociétés
modernes, ci-dessus convenablement analysée; ce qui nous dispense d'un
nouvel examen. Il importe seulement de remarquer, à ce sujet, que,
par une telle justification systématique de la dictature temporelle
qui s'était alors partout constituée, la critique philosophique
s'est essentiellement arrêtée, dès l'origine, à la désorganisation
spirituelle, en concevant cette dictature comme le seul moyen efficace
de maintenir suffisamment un ordre matériel toujours indispensable,
jusqu'à ce que, cette démolition préalable étant pleinement consommée,
on pût directement travailler à la réorganisation correspondante. Tel
était, sans doute, implicitement le dessein principal de Hobbes dans
une semblable conception: quoique sa marche inévitablement métaphysique
dût malheureusement le pousser à attribuer une destination indéfinie à
une condition purement passagère, il n'est pas probable qu'un esprit
aussi philosophique crût réellement formuler ainsi l'état normal
définitivement propre aux sociétés modernes, en un temps si voisin de
celui où les plus éminens penseurs allaient déjà commencer à pressentir
l'imminence d'une révolution universelle. Il n'est pas vraisemblable
non plus que les chefs ultérieurs de la propagation négative, plus
rapprochés encore de ce terme final, aient pris effectivement
leur doctrine à ce sujet autrement que comme adaptée à une simple
transition: le principal d'entre eux, Voltaire, dont la légèreté
caractéristique n'annulait point l'admirable sagacité spontanée, me
paraît, au moins, s'être presque toujours essentiellement préservé
d'une pareille illusion. Quoi qu'il en soit, il est aisé de sentir les
grandes facilités que ce caractère nécessaire a dû constamment procurer
à l'ensemble du développement de la philosophie négative, en rassurant
naturellement les gouvernemens sur les suites immédiates d'un tel
ébranlement, qui, ainsi restreint, en apparence, à l'ordre spirituel,
dès-lors de plus en plus négligé par les hommes d'état, préconisait
systématiquement, comme un chef-d'œuvre de la sagesse humaine, cette
passagère concentration temporelle, si chère aux pouvoirs dominans.
En considérant, sous un aspect plus spécial, la conception de Hobbes
à ce sujet, il est, ce me semble, très remarquable que, malgré une
tendance nationale évidemment plus favorable à la noblesse qu'à la
royauté, comme je l'ai expliqué, ce philosophe ait pris, au contraire,
le pouvoir monarchique pour centre unique de la condensation politique,
au lieu du pouvoir aristocratique: ce qui a fourni ensuite à l'école
rétrograde, aujourd'hui plus puissante, au fond, en Angleterre que
partout ailleurs, un spécieux prétexte pour venger les prêtres et
les lords des énergiques attaques d'un esprit aussi progressif, en
le représentant comme un véritable fauteur du despotisme, de manière
à gravement compromettre jusqu'ici, par cette habile calomnie, sa
réputation européenne. Suivant une juste appréciation de ce mémorable
contraste, Hobbes me paraît d'abord avoir implicitement compris que
la dictature monarchique était réellement beaucoup plus propre que la
dictature aristocratique, soit à faciliter l'entière désorganisation de
l'ancien système politique, soit à seconder l'avénement des nouveaux
élémens sociaux, conformément à nos explications antérieures; et, en
second lieu, cet illustre philosophe a, sans doute, ainsi pressenti que
son élaboration fondamentale, loin d'être spéciale à sa patrie, devait
trouver son principal développement ultérieur chez les nations où la
concentration temporelle s'était effectivement opérée autour de la
royauté: double aperçu instinctif que je ne crois pas supérieur à la
vraie portée de cet éminent penseur.

Tels sont les divers aspects essentiels sous lesquels je devais
ici considérer sommairement la systématisation primordiale de la
philosophie négative. Il faut maintenant passer à l'examen équivalent
du mouvement décisif qui, pendant la majeure partie du siècle
suivant, a graduellement déterminé l'universelle propagation de cette
indispensable émancipation, jusque alors bornée à un petit nombre
d'esprits choisis, et dont la destination finale devait cependant
dépendre surtout d'une suffisante vulgarisation. Dans cette nouvelle
phase révolutionnaire, nous devons apprécier avant tout le changement
remarquable qui s'est alors spontanément opéré quant au centre
principal de l'impulsion philosophique, et aussi quant à ses organes
permanents.

Sous le premier point de vue, il est aisé d'expliquer pourquoi le
siége de l'ébranlement intellectuel, et par suite social, a été
dès-lors essentiellement transporté chez les peuples catholiques, et
surtout en France, pour y rester fixé jusqu'à l'entière consommation
de l'opération révolutionnaire, et même de la réorganisation qui doit
lui succéder; tandis que auparavant la décomposition systématique du
régime théologique et militaire avait été directement poursuivie
chez les nations protestantes, d'abord en Allemagne, ensuite en
Hollande, et enfin en Angleterre, comme je l'ai montré. Ce déplacement
nécessaire résultait naturellement de ce que, dans ces divers
pays, le triomphe politique du protestantisme avait directement
neutralisé sa tendance primitive à l'émancipation philosophique, en
rattachant profondément au système général de résistance plus ou
moins rétrograde, l'espèce d'organisation dont le protestantisme
était susceptible, conformément à nos explications antérieures.
Tout affranchissement ultérieur de la raison humaine devenait alors
beaucoup plus antipathique encore au protestantisme officiel qu'au
catholicisme lui-même, malgré la dégénération mentale dont celui-ci
était irrévocablement frappé, en faisant spontanément ressortir
l'insuffisance radicale de la vaine réformation spirituelle qu'on
venait ainsi d'instituer à grands frais. Cette répugnance instinctive
se fait même sentir, hors de la sphère légale, chez les sectes
dissidentes où la désorganisation théologique est la plus avancée, et
qui, fières de leur demi-émancipation, retiennent avec plus d'ardeur
les croyances qu'elles ont conservées; d'où résulte inévitablement une
horreur plus spéciale envers l'irrésistible concurrence des opinions
philosophiques qui, d'un seul coup, dispensent immédiatement de toute
cette laborieuse transition protestante. Les peuples catholiques, au
contraire, pourvu que la compression rétrograde n'y eût pas été poussée
jusqu'à produire momentanément une sorte de torpeur intellectuelle,
devaient être essentiellement disposés, indépendamment d'une vaine
émulation nationale, qui pourtant n'a pas été sans quelque influence,
à accueillir l'entière extension systématique de la philosophie
négative, où ils trouvaient le seul refuge alors possible contre une
oppressive domination, devenue directement hostile à l'essor ultérieur
de la raison humaine. Il serait assurément superflu d'expliquer ici
l'évidente propriété qui, sous ce rapport, devait, entre tous les
pays catholiques, hautement distinguer la France, si heureusement
préservée du protestantisme officiel, sans toutefois avoir perdu
les avantages principaux d'une première inoculation hérétique,
et où l'esprit de dissidence théologique venait de se manifester
irrécusablement sous de nouvelles formes nationales, comme on l'a vu
ci-dessus. Toutefois, il importe de noter spécialement, à ce sujet,
l'influence nécessaire qu'a dû exercer, sur la propagation ultérieure
de l'ébranlement philosophique, l'admirable mouvement esthétique, et
surtout poétique, dont, au XVIIe siècle, la France, après l'Italie et
l'Espagne, venait d'offrir le mémorable développement, qui sera, au
chapitre suivant, spécialement apprécié. Au degré déjà atteint par
la désorganisation spontanée de l'ancienne discipline mentale, tout
ce qui, en un sens quelconque, tendait à provoquer partout l'éveil
intellectuel, devait alors nécessairement tourner, en dernier lieu, au
profit de l'universelle émancipation des esprits. Mais, en outre, on a
justement signalé, à cet égard, la tendance sociale qui, même à leur
insu, poussait immédiatement les principaux poètes de cette mémorable
époque à concourir, à leur manière, à la grande opération critique:
ce caractère, si prononcé chez Molière et Lafontaine, et déjà même
chez Corneille, tous plus ou moins initiés aux nouveaux principes
philosophiques, se fait sentir aussi jusque chez Racine et Boileau,
malgré leur ferveur religieuse, par la direction anti-jésuitique de
leur foi janséniste. Quoiqu'on ait souvent attaché à ces diverses
observations une importance fort exagérée, il n'est pas douteux
que de telles dispositions, peu décisives en elles-mêmes, devaient
néanmoins acquérir alors une véritable portée révolutionnaire, à
titre d'indication ou même de préparation, par suite de la situation
fondamentale où était déjà parvenu le monde intellectuel. Du reste,
l'ensemble de motifs irrécusables qui, dès le XVIIIe siècle, assigne
si clairement la France pour centre final du grand ébranlement
philosophique, et par suite politique, ne tend nullement à réduire
cette opération définitive à une simple destination nationale: car, il
est évident que, de ce point principal, la philosophie négative devait
nécessairement se propager d'abord chez les autres nations catholiques,
et ensuite, quoique avec plus d'efforts et de lenteur, chez les nations
protestantes elles-mêmes, où s'accomplit silencieusement aujourd'hui
cette dernière préparation indispensable. Abstraction faite de toute
puérile nationalité, dans un mouvement essentiellement commun, depuis
le XIVe siècle, à l'ensemble de la chrétienté, il ne s'agit donc ici
que d'une simple initiative, évidemment réservée à la France pour
l'extrême phase révolutionnaire, comme l'Allemagne, la Hollande, et
l'Angleterre, avaient dû la prendre tour à tour aux diverses époques
principales de la phase purement protestante.

Ce mémorable déplacement final du centre d'agitation philosophique a
été naturellement accompagné d'une transformation non moins capitale
quant aux organes habituels d'une telle élaboration, désormais passée
des docteurs proprement dits aux simples littérateurs, quoique
toujours nécessairement dirigée par l'esprit purement métaphysique,
dont les formes devenaient seulement ainsi moins caractérisées, sans
toutefois dissimuler réellement la commune origine et l'éducation
semblable des anciens et des nouveaux organes. C'est là qu'il faut
placer le véritable avénement social de la classe des littérateurs,
qu'une étrange destinée place provisoirement à la tête de la politique
actuelle, depuis qu'elle s'est spontanément complétée par l'ultérieure
adjonction temporelle de la classe correspondante des avocats, dès-lors
substitués aux juges, comme les premiers aux docteurs, dans la
direction générale de la grande transition révolutionnaire, ainsi que
je l'expliquerai spécialement au cinquante-septième chapitre. Une telle
modification de l'influence métaphysique était devenue graduellement
indispensable, à mesure que les corporations universitaires, premiers
organes du mouvement critique, se rattachaient instinctivement, quoique
sous des formes qui leur restaient propres, au système général de
résistance présidé par la dictature temporelle, même indépendamment de
l'invasion croissante des jésuites. Cette sorte de défection naturelle,
premièrement opérée chez les nations protestantes, où l'ancienne
opposition métaphysique avait officiellement prévalu, s'était plus
tard essentiellement étendue aux pays catholiques eux-mêmes, où cette
force avait atteint un but équivalent, et se trouvait pareillement
admise aux bénéfices de la coalition rétrograde; comme le témoigne
clairement, en France, dès la fin du dix-septième siècle, en divers
cas importans, la nouvelle ferveur des parlemens et des universités
contre l'essor ultérieur de l'évolution mentale. En même temps, la
propagation spontanée de l'éducation universitaire, d'abord éminemment
doctorale, mais ensuite de plus en plus littéraire, sans que toutefois
le caractère métaphysique cessât réellement d'y prédominer, avait
inévitablement multiplié partout de plus en plus le nombre de ces
esprits qui, se sentant à la fois trop peu de positivité pour se
livrer à la vraie culture scientifique alors naissante, trop peu de
rationnalité pour embrasser la profession philosophique proprement
dite, et trop peu d'imagination pour suivre franchement la carrière
purement poétique, tout en s'attribuant néanmoins une vocation
exclusivement intellectuelle, sont ainsi conduits à constituer, au sein
des sociétés modernes, cette classe singulièrement équivoque, où aucune
destination mentale n'est hautement prononcée, et qu'on est dès-lors
contraint de désigner par les vagues dénominations de littérateurs,
écrivains, etc., qui désignent leur genre habituel d'activité,
abstraction faite d'aucun but effectif. Naturellement dépourvue, comme
la classe corelative des avocats, de toutes convictions profondes,
même des obscures convictions métaphysiques particulières aux anciens
docteurs, par l'influence combinée de son organisation, de son
éducation, et de ses occupations ordinaires, cette classe nouvelle eût
été totalement impropre à l'élaboration systématique de la philosophie
négative: mais, en la recevant déjà fondée par quelques purs
philosophes, comme je viens de l'expliquer, elle était, au contraire,
éminemment apte à en diriger avec succès l'indispensable propagation
universelle, à laquelle des esprits plus rationnels eussent assurément
participé d'une manière moins active, moins variée, et finalement
moins efficace. Son défaut caractéristique de principes propres a
pu même tourner finalement au profit de cette importante opération
secondaire, non-seulement en procurant spontanément à ses efforts une
souplesse mieux diversifiée, suivant les convenances particulières
à chaque cas, mais aussi en empêchant ses dissertations critiques
de prendre un caractère trop absolu qui eût ensuite trop entravé la
vraie réorganisation sociale, au service de laquelle cette heureuse
versatilité permettra un jour de transporter aisément des talens de
propagation qui, au dernier siècle, devaient être essentiellement
consacrés au triomphe de la philosophie négative. C'est ainsi qu'une
telle constitution intellectuelle, qui, de toutes, serait évidemment
la plus monstrueuse à admettre comme indéfinie, puisque la conception
y est directement dominée par l'expression, s'est alors trouvée, au
contraire, pleinement adaptée à la nature de la nouvelle élaboration
provisoire réservée à cette extrême phase de la désorganisation
spirituelle, eu égard surtout au véritable état général des esprits,
qui n'exigeait plus l'emploi soutenu des démonstrations régulières,
mais principalement la multiplicité continue des stimulations
partielles, variées avec une suffisante opportunité.

Au degré d'émancipation mentale alors réalisé, même chez le vulgaire,
d'après la marche antérieure des intelligences, la seule existence
permanente d'une discussion anti-théologique, quelle qu'en fût
d'ailleurs l'institution réelle, devait, en effet, presque suffire
à déterminer partout, sous l'unique influence de l'exemple, la
propagation spontanée d'un ébranlement philosophique dont les
principes essentiels existaient déjà, plus ou moins explicitement,
chez des esprits qui n'étaient plus retenus surtout que par
l'horreur morale qu'on leur avait inspirée envers les organes d'un
tel affranchissement, avec lequel un semblable spectacle devait
nécessairement les familiariser bientôt. Le succès général de cette
opération révolutionnaire était ainsi d'autant mieux assuré, que
ceux-là même qui, en de pareilles controverses, défendaient, avec un
zèle plus fervent qu'éclairé, l'ensemble des anciennes croyances,
concouraient inévitablement, à leur insu, à répandre le scepticisme
universel, en sanctionnant de plus en plus, par leurs propres travaux,
cette subordination fondamentale de la foi à la raison, véritable
germe primordial de la désorganisation théologique. Car, telle est la
nature caractéristique des conceptions religieuses, dont toute la force
résulte essentiellement de leur spontanéité, que rien ne saurait les
préserver d'une irrévocable décomposition finale, aussitôt qu'elles
sont habituellement assujéties à la discussion, quelque triomphe
qu'elles en aient d'abord retiré. Aussi l'esprit de controverse propre
au monothéisme, surtout catholique, doit-il être historiquement regardé
comme une manifestation spéciale de ce décroissement continu de la
philosophie théologique dont l'état monothéique constitue l'une des
principales phases, suivant notre théorie fondamentale. Non-seulement
les innombrables démonstrations de l'existence de Dieu, répandues,
avec tant d'éclat, depuis le douzième siècle, constatent hautement
l'essor des doutes hardis dont ce principe était déjà l'objet direct;
mais on peut assurer aussi qu'elles ont beaucoup contribué à les
propager, soit en vertu de l'inévitable discrédit que devait faire
rejaillir sur les anciennes croyances la faiblesse effective de
plusieurs de ces argumentations variées, soit surtout parce que celles
même qui semblaient les plus décisives devaient spontanément suggérer
d'irrésistibles scrupules sur le tort logique qu'on avait eu jusque
alors d'admettre les opinions correspondantes sans pouvoir les appuyer
de telles preuves victorieuses. Rien ne peut assurément mieux confirmer
la destinée purement provisoire propre aux convictions religieuses,
que cette inaptitude finale à résister à la discussion, combinée avec
l'évidente impossibilité de s'y soustraire toujours; ce qui fait
ressortir l'émancipation universelle des efforts même que le zèle le
plus pur tente, avec le plus d'habileté apparente, pour maintenir les
esprits sous le joug théologique. Pascal est, ce me semble, le seul
philosophe de cette école qui ait réellement compris, ou du moins le
seul qui ait nettement signalé, le danger radical de ces imprudentes
démonstrations théologiques qu'une ferveur immodérée, stimulée par une
vanité fort excusable, multipliait, de son temps, avec une inépuisable
fécondité: et encore cet avis, beaucoup trop tardif, aggravait-il
lui-même le mal par une impuissante déclaration, qui fournissait aux
sceptiques un nouveau motif de reprocher à la théologie qu'elle
reculait désormais devant la raison, après en avoir si long-temps
accepté le souverain arbitrage. Cet inévitable inconvénient était
surtout sensible pour ces célèbres argumentations tirées de l'ordre
des phénomènes naturels, que Pascal regardait, à si juste titre,
comme spécialement indiscrètes, et auxquelles la théologie dogmatique
empruntait cependant, depuis plusieurs siècles, ses principales
preuves; sans pouvoir soupçonner qu'une étude approfondie de la nature
dévoilerait ultérieurement, à tous égards, l'extrême imperfection
réelle de cette même économie qui avait dû inspirer d'abord une aveugle
admiration absolue, avant qu'elle eût pu devenir, dans ses différentes
parties essentielles, le sujet continu d'une appréciation positive.

L'ensemble des diverses considérations précédentes explique aisément
combien toutes les voies intellectuelles étaient d'avance spontanément
aplanies pour l'indispensable opération secondaire spécialement
réservée aux littérateurs français du XVIIIe siècle, afin d'accomplir
graduellement, chez des esprits bien préparés, l'entière vulgarisation
finale de la philosophie négative, déjà convenablement systématisée
pendant le siècle précédent. Néanmoins, telle est, en tous genres,
l'extrême lenteur de notre essor spirituel, même dans l'ordre purement
critique, que, entre ces deux siècles, des fondateurs aux propagateurs
de l'émancipation mentale, une scrupuleuse appréciation historique
signale expressément quelques agens philosophiques spécialement
destinés à cette transmission normale de l'ébranlement rationnel.
Parmi ces intermédiaires naturels de Bayle à Voltaire, on doit surtout
distinguer l'illustre et sage Fontenelle, véritable philosophe sans
en affecter le titre, qui, mieux que personne alors, avait à la fois
pressenti la haute nécessité, intellectuelle et sociale, de cet
affranchissement définitif, et la destination purement provisoire d'une
telle opération, dont la tendance ultérieure vers l'avénement final
d'une philosophie vraiment positive n'avait pu entièrement échapper
à l'heureuse pénétration de son admirable instinct philosophique,
comme j'aurai lieu de l'indiquer directement au chapitre suivant.
D'une autre part, pendant que la direction générale du mouvement
révolutionnaire était ainsi transmise des purs penseurs aux simples
écrivains, les littérateurs s'étaient graduellement préparés à cette
nouvelle mission, en se livrant naturellement de plus en plus aux
dissertations philosophiques, depuis que la pleine réalisation du grand
mouvement esthétique propre au siècle précédent ne leur permettait
plus d'espérer d'éclatans succès qu'en s'ouvrant une autre issue. On
peut regarder la mémorable controverse sur les anciens et les modernes,
au début du XVIIIe siècle, comme le principal indice et l'occasion la
plus décisive de cette transformation spontanée, outre son importance,
déjà signalée au quarante-septième chapitre, et qui sera plus
spécialement appréciée dans la leçon suivante, pour caractériser la
première discussion rationnelle sur la notion fondamentale du progrès
humain. Il serait donc maintenant impossible de méconnaître combien
était, à tous égards, soigneusement préparée la mission générale de ces
littérateurs, si aisément érigés en philosophes, depuis que ce titre,
au lieu d'exiger de longues et pénibles méditations, pouvait s'obtenir
en dissertant, avec une spécieuse facilité, en faveur de quelques
négations systématiques, dogmatiquement établies long-temps d'avance.
Toutefois, l'indispensable nécessité, mentale et sociale, d'une
telle élaboration provisoire, laissera toujours, dans l'ensemble de
l'histoire humaine, une place importante à ses principaux coopérateurs,
et surtout à leur type le plus éminent, auquel la postérité la plus
lointaine assurera une position vraiment unique; parce que jamais un
pareil office n'avait pu jusque alors échoir, et pourra désormais
encore moins appartenir, à un esprit de cette nature, chez lequel la
plus admirable combinaison qui ait existé jusqu'ici entre les diverses
qualités secondaires de l'intelligence présentait si souvent la
séduisante apparence de la force et du génie.

En passant ainsi finalement des penseurs aux littérateurs, la
philosophie négative a dû manifester habituellement un caractère
moins prononcé, soit pour mieux s'adapter à la rationnalité moins
énergique de ces nouveaux organes, soit aussi afin de faciliter
l'entière propagation de l'ébranlement mental. Par ce double motif,
l'école voltairienne fut spontanément conduite à arrêter, en général,
la doctrine fondamentale de Spinosa, de Hobbes, et de Bayle, au
simple déisme proprement dit, qui, en effrayant moins les esprits
vulgaires, suffisait d'ailleurs à l'entière désorganisation effective
de la constitution religieuse; attendu l'évidente impossibilité de
rien fonder socialement sur ce vague et impuissant système, source
inépuisable de dissidences théologiques, et où l'on ne pouvait voir
réellement qu'une vaine concession extrême provisoirement laissée
à l'ancien esprit religieux dans son irrévocable décroissement
universel: c'est pourquoi la dénomination de déiste me paraît
spécialement convenable à l'ensemble de cette dernière phase
révolutionnaire. Une telle réduction normale procurait, en outre,
aux voltairiens la faculté, si précieuse à leur débilité logique,
de prolonger, à leur usage, les avantages d'inconséquence propres
à l'élaboration purement protestante, en continuant dès-lors à
détruire la religion au nom du principe religieux, de manière à
étendre graduellement l'influence dissolvante jusqu'aux plus timides
croyans. Mais, quelques facilités que cette marche irrationnelle ait
dû alors offrir à l'active propagation générale de l'ébranlement
philosophique, elle est ultérieurement devenue la source inévitable
de graves embarras intellectuels, et par suite sociaux, qui se
font aujourd'hui déplorablement sentir, soit par l'encouragement
évident ainsi directement imprimé à une commode hypocrisie, soit
surtout par la confusion radicale qui en résulte, chez les esprits
vulgaires, sur le vrai caractère de la tendance finale de l'évolution
mentale, que tant de prétendus penseurs croient maintenant pouvoir
indéfiniment borner à cette phase purement déiste; comme leurs
prédécesseurs avaient déjà cru pouvoir aussi l'arrêter successivement
aux phases socinienne, calviniste et même d'abord luthérienne, sans
que ces divers désappointemens antérieurs aient pu encore dissiper
suffisamment leur dangereuse illusion. J'indiquerai spécialement, au
cinquante-septième chapitre, les principaux inconvéniens actuels de
cette absurde utopie, qui voudrait assigner pour terme normal au grand
mouvement d'émancipation des sociétés modernes l'état théologique le
moins consistant et le moins durable de tous: il suffisait ici de
caractériser sommairement la véritable source historique d'une telle
aberration radicale.

Sans m'arrêter à aucune appréciation concrète de l'élaboration
philosophique dont je viens d'expliquer ainsi abstraitement, d'abord
la destination et l'origine, ensuite la marche et le caractère, je
dois cependant signaler rapidement l'expédient spontané à l'aide
duquel les principaux directeurs de cette longue et vaste opération
ont suffisamment contenu, jusqu'à son entière consommation, le plus
grave danger qui fût propre à sa nature, et qui pouvait tendre à
neutraliser profondément les nombreux efforts distincts dont le
concours était indispensable à son succès. On conçoit, en effet, qu'une
doctrine essentiellement composée de pures négations devait être peu
propre à rallier rationnellement ses divers partisans, qui d'ailleurs
ne pouvaient être assujétis, comme leurs précurseurs protestans, à
aucune discipline régulière, susceptible de modérer l'essor naturel
de leurs inévitables divergences. A la vérité, la principale partie
du travail de propagation négative fut surtout accomplie par un seul
homme, dont la longue vie et l'infatigable activité purent heureusement
suffire à cette immense tâche. En second lieu, la nature du résultat
commun était, évidemment, fort loin d'exiger une exacte concordance
spéculative entre les divers coopérateurs, qui, n'ayant réellement qu'à
détruire et non à construire, pouvaient, sans s'annuler mutuellement,
différer beaucoup dans leurs utopies philosophiques, pourvu qu'ils
s'accordassent essentiellement sur les démolitions préalables, ce
qui devait spontanément avoir lieu le plus souvent. Toutefois, de
profondes dissidences mentales, envenimées par d'envieuses rivalités,
eussent probablement beaucoup compromis le succès final, comme elles
avaient jadis tant discrédité le protestantisme, si, au temps de
la pleine maturité de l'opération générale, l'instinct clairvoyant
de Diderot ne fût venu, par l'heureux expédient de l'entreprise
encyclopédique, instituer provisoirement un ralliement artificiel
aux efforts les plus divergens, sans exiger le sacrifice essentiel
d'aucune indépendance, et de manière à procurer à l'ensemble de
ces incohérentes spéculations l'apparence extérieure d'une sorte
de système philosophique, la longue durée d'un tel travail étant
d'ailleurs pleinement suffisante à l'entière consommation de toutes
les élaborations critiques de quelque importance, sous la protection
commune de cette vaste compilation. On doit aussi noter, à ce sujet,
la tendance spontanée de ce mode ingénieux à rattacher directement
les divers développemens de la philosophie négative à l'essor général
des nouveaux élémens sociaux, de façon à rappeler involontairement la
destination finale de cet ébranlement philosophique, et par suite, à
écarter naturellement, autant que possible, les aberrations rétrogrades
auxquelles devait ultérieurement donner lieu son exagération sociale.
Au reste, l'ensemble de ce Traité nous dispense évidemment de faire
ici ressortir la profonde inanité philosophique de cette prétendue
conception encyclopédique, alors uniquement dirigée par une impuissante
métaphysique, impropre même à caractériser l'esprit et les conditions
de ce grand projet primitif de Bacon, dont l'exécution rationnelle,
encore prématurée même aujourd'hui, ne saurait enfin résulter que du
plein ascendant ultérieur de la philosophie vraiment positive, au
lieu de se rapporter à une philosophie purement négative, dont la
commode élaboration collective constituait, au fond, la seule valeur
réelle d'une semblable entreprise, si hautement dépourvue de tout
principe systématique, mais, par là même, si bien adaptée à sa vraie
destination temporaire.

Quoique la longue opération révolutionnaire des littérateurs français
du XVIIIe siècle, n'ait pu, sans doute, introduire aucune doctrine
véritablement nouvelle, dont les fondemens philosophiques n'eussent
pas été suffisamment formulés dans la systématisation négative du
siècle précédent, j'y crois cependant devoir signaler distinctement,
à cause de sa grande influence sociale, la mémorable aberration
de l'ingénieux Helvétius sur l'égalité nécessaire des diverses
intelligences humaines. Une superficielle appréciation historique a
fait communément envisager ce sophisme fondamental comme dû à l'effort
isolé d'un esprit excentrique, tandis qu'il constitue réellement, au
contraire, la représentation la plus naturelle et la plus exacte de
l'ensemble de la situation philosophique correspondante, qui rendait
son avénement provisoire aussi inévitable qu'indispensable. D'une part,
en effet, on ne saurait douter qu'un tel paradoxe ne dût nécessairement
résulter de la vaine théorie métaphysique de l'entendement humain, déjà
dogmatiquement établie par Locke sous l'impulsion de Hobbes, et qui
rapporte toutes les aptitudes intellectuelles à la seule activité des
sens extérieurs, dont les différences individuelles sont, en effet,
trop peu prononcées pour devoir engendrer, par elles-mêmes, aucune
profonde inégalité mentale. Sous cet aspect, la thèse d'Helvétius
doit sembler d'autant moins personnelle que, par une appréciation
plus générale, on la voit alors intimement rattachée à cette tendance
universelle à faire toujours prédominer, dans le système entier des
spéculations biologiques quelconques, la considération des influences
ambiantes sur celle de l'organisme lui-même, comme je l'ai déjà
expliqué dogmatiquement dans la cinquième partie de ce Traité, et
comme je le ferai sentir historiquement au chapitre suivant. En s