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Title: Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, Vol. 6/6
Author: Aubenas, Joseph-Adolphe
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, Vol. 6/6" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.



    MÉMOIRES

    SUR MADAME

    DE SÉVIGNÉ

    SIXIÈME PARTIE



TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).



    MÉMOIRES

    TOUCHANT

    LA VIE ET LES ÉCRITS

    DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL

    DAME DE BOURBILLY

    MARQUISE DE SÉVIGNÉ

    SIXIÈME PARTIE

    DE 1676 A 1680

    SUIVIS

    De Notes et d'Éclaircissements

    PAR

    M. AUBENAS

    CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR
    PROCUREUR GÉNÉRAL A PONDICHÉRY

    AUTEUR DE L'_Histoire de madame de Sévigné, de sa famille
      et de ses amis_

    PARIS

    LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE

    IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56

    1865



PRÉFACE.


La mort de M. Walckenaer avait interrompu la suite des _Mémoires touchant
la vie et les écrits de Mme de Sévigné_, au grand regret du public qui a
su apprécier le mérite de cette œuvre historique si consciencieuse, si
intéressante, et qui nous introduit auprès de Mme de Sévigné dans ce
grand siècle où cette femme illustre occupe dans le genre épistolaire le
même rang que Corneille dans la tragédie, Molière dans la comédie et La
Fontaine dans l'apologue.

M. Monmerqué était, par ses études spéciales, appelé à continuer cette
œuvre si bien commencée; mais tout occupé d'une nouvelle et grande
édition des Lettres de Mme de Sévigné, il ne put accepter cette tâche que
son ami lui léguait, et la mort qui vint aussi bientôt le frapper
l'aurait laissé inachevée.

M. Aubenas, qui s'était fait connaître dès 1842 par une _Histoire de
Madame de Sévigné, de sa famille et de ses amis, suivie d'une Notice
historique sur Madame de Grignan_, voulut bien se charger de cette
continuation; une longue maladie, puis sa nomination aux fonctions de
procureur général à Pondichery l'ont forcé d'interrompre son travail,
après toutefois avoir achevé le VIe volume, qui s'arrête à l'année 1680.

       *       *       *       *       *

M. Aubenas, se conformant au plan adopté par M. Walckenaer, s'est
efforcé, tout en s'astreignant à la plus grande exactitude, à donner à
ses appréciations historiques et littéraires, ce tour élégant qui rend si
attachante la lecture de l'ouvrage de M. Walckenaer.

       *       *       *       *       *

La continuation de ces Mémoires jusqu'à la mort de Mme de Sévigné, en
1694, sera publiée avec le concours d'un ami de MM. Walckenaer et
Monmerqué, et qui, comme eux, s'est voué à l'étude et au culte de Mme de
Sévigné.

    A. F. D.



MÉMOIRES

TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS

DE

MARIE DE RABUTIN-CHANTAL,

DAME DE BOURBILLY,

MARQUISE DE SÉVIGNÉ.



CHAPITRE PREMIER.

1676.

   Madame de Sévigné revient de Bretagne à Paris; accueil qui lui
   est fait.--Sa guérison marche lentement.--Elle trouve Paris tout
   occupé des préparatifs de la nouvelle guerre.--Elle _repleure_
   Turenne avec le chevalier de Grignan.--Retour sur cette
   perte.--Madame de Sévigné est le plus complet historien de cette
   _grande mort_.--Ses divers récits; ses appréciations du caractère
   et des vertus _du héros_.--Turenne l'honorait de son amitié; elle
   reste l'amie de sa famille.--Madame de Sévigné assiste à ses
   obsèques à Saint-Denis et console le cardinal de Bouillon.--Effet
   produit par la mort de Turenne; consternation en France; mouvement
   offensif des coalisés.--L'armée française repasse le Rhin.--Belle
   conduite du chevalier de Grignan à Altenheim.--Défaite du
   maréchal de Créqui; M. de La Trousse, cousin de madame de Sévigné,
   est fait prisonnier.--Louis XIV cherche à relever l'esprit
   public.--Condé est envoyé pour remplacer Turenne et arrêter les
   Impériaux.--Patriotisme de madame de Sévigné.--Le coadjuteur
   d'Arles harangue le roi au nom du clergé; le roi lui adresse des
   félicitations.--Leçon donnée par Louis XIV aux courtisans qui
   veulent dissimuler nos échecs.--Il admirait Turenne, mais l'aimait
   peu.--Turenne haï par Louvois.--Louis XIV et son ministre se
   préparent à prouver que l'on peut sans Turenne et Condé remporter
   des victoires.


A son retour des Rochers à Paris, dans les premiers jours d'avril 1676,
madame de Sévigné reçut un accueil plus affectueux encore que par le
passé, de ses nombreux amis, qui, l'ayant sue gravement malade en
Bretagne, avaient craint de la perdre. Malgré son désir de courir aux
nouvelles pour les mander à sa fille, elle se résigna, sur l'ordonnance
des médecins, à garder encore la chambre, et elle y resta huit jours «à
faire l'entendue[1].» Pendant ce temps, ce fut chez elle une véritable
assemblée. Chacun venait la féliciter et se féliciter de sa
convalescence. Faisant la part de sa curiosité bien connue, et par tous
comprise et pardonnée, on la mettait à l'envi au courant de ce qui
s'était passé pendant son absence; on lui redonnait tous ces mille petits
riens, alors l'existence de la ville et de la cour, détails qui importent
à l'histoire des mœurs et de la société, et que l'illustre épistolaire a
recueillis avec un soin de chaque jour pour le charme de la postérité, en
ne songeant qu'à l'amusement de sa fille. Madame de Sévigné se loue
auprès de celle-ci de l'empressement et des soins dont elle est l'objet.
Mais c'est surtout aux amies de madame de Grignan qu'elle rend meilleure
et plus facile justice: «Vos amies, lui mande-t-elle, vous ont fait leur
cour par les soins qu'elles ont eus de moi[2].»

  [1] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 avril 1676), t. IV, p. 243, édition de
  M. Monmerqué.

  [2] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1676), t. IV, p. 267, éd.
  Monmerqué.

Madame de Sévigné avait été si rudement éprouvée qu'elle eut de la peine
à se rétablir entièrement. De son rhumatisme articulaire il lui était
resté une enflure des mains et une roideur surtout dans les mouvements de
la main droite qui pendant quelque temps encore lui rendirent l'écriture
excessivement pénible. Se figure-t-on bien madame de Sévigné ne pouvant
tenir une plume, et surtout ne pouvant écrire à sa fille! Son fils, son
cousin Coulanges, le fidèle Corbinelli, comme l'avait fait une jeune
voisine des Rochers, qu'elle avait pour cela affectionnée dans ce dernier
voyage, s'empressent «de soulager cette main tremblante[3].» Mais elle
est gênée, dit-elle, pour dicter, elle habituée _à laisser galoper sa
plume la bride sur le cou_.

  [3] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 245.

Sauf cette incommodité des mains, toutefois, la santé de madame de
Sévigné s'améliorait de jour en jour. C'est ce qu'elle répète sur tous
les tons et par chaque courrier à sa fille, prenant à tâche de la
convaincre de sa prudence et de sa docilité. Ces assurances et ces
précautions indiquent combien avaient été vives les craintes de madame de
Grignan, et combien tendres étaient ses recommandations. Son malheureux
caractère, si peu ouvert, si dénué d'entrain et de spontanéité, n'ôtait
rien à la profonde tendresse qu'elle nourrissait pour sa mère. Les grands
sentiments, les droites affections étaient en elle. Elle manquait
seulement de cette cordialité toujours prête, de cette communication de
soi naïve et franche, qui forment la douceur des rapports sociaux et le
charme de la vie de famille, et que madame de Sévigné possédait à un si
haut degré.

Madame de Grignan n'avait point encore vu sa mère malade à ne pouvoir
écrire: son effroi et sa douleur, en ne recevant plus de cette écriture
si connue et tant aimée, furent extrêmes. Elle était grosse de huit mois;
on peut croire que cette agitation fut cause de son accouchement
prématuré d'un enfant qui, malgré tous les soins, ne vécut pas. «Je
crains, lui dit sa mère, qu'une si grande émotion n'ait contribué à votre
accouchement. Je vous connois; vos inquiétudes m'en donnent beaucoup.....
J'ai vu M. Périer, qui m'a conté comme vous apprîtes, en jouant, la
nouvelle de mon rhumatisme, et comme vous en fûtes touchée jusqu'aux
larmes. Le moyen de retenir les miennes quand je vois des marques si
naturelles de votre tendresse? mon cœur en est ému, et je ne puis vous
représenter ce que je sens. Vous mîtes toute la ville dans la nécessité
de souhaiter ma santé, par la tristesse que la vôtre répandoit partout.
Peut-on jamais trop aimer une fille comme vous, dont on est aimée? Je
crois aussi, pour vous dire le vrai, que je ne suis pas ingrate; du moins
je vous avoue que je ne connois nul degré de tendresse au delà de celle
que j'ai pour vous[4].» Il n'est pas inutile, pour la réputation de
madame de Grignan, dont on a été jusqu'à nier l'affection filiale, de
reproduire de pareilles attestations: on y voit bien aussi ce naïf
égoïsme de l'amour maternel, poussé jusqu'à la passion, et qui, comme
l'autre amour, se plaît à lire dans les souffrances de l'objet aimé, la
certitude d'une mutuelle tendresse.

  [4] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t IV, p. 248 et 270.

Tous les secours de la science d'alors, qu'elle retrouva en revenant à
Paris, ne purent achever la guérison de madame de Sévigné, et on lui
prescrivit d'aller aux eaux de Bourbon ou de Vichy, qui seules,
disait-on, devaient lui redonner l'usage tant souhaité de ses mains.
Non-seulement cette maladie était la première, mais elle fut la seule que
madame de Sévigné eût à subir jusqu'à celle qui termina sa vie; aussi,
pendant quelques mois, sa correspondance est, en grande partie, consacrée
à ce sujet, qui tient tant au cœur de sa fille, et sur lequel elle ne
s'étend que pour lui complaire: comme tout ce qu'elle écrit, cela est dit
avec un agrément qu'elle seule peut apporter en une semblable matière.

..... «Elle a perdu la jolie chimère de se croire immortelle; elle
commence présentement à se douter de quelque chose, et se trouve humiliée
jusqu'au point d'imaginer qu'elle pourroit bien, un jour, passer dans la
barque comme les autres, et que Caron ne fait point de grâce[5].»

  [5] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1676), t. IV, p. 250.

..... «Je ne sors point, il fait un vent qui empêche la guérison de mes
mains; elles écrivent pourtant mieux, comme vous voyez. Je me tourne la
nuit sur le côté gauche; je mange de la main gauche; voilà bien du
gauche. Mon visage n'est quasi pas changé; vous trouveriez fort aisément
que vous avez vu ce _chien de visage-là quelque part_: c'est que je n'ai
point été saignée, et que je n'ai qu'à me guérir de mon mal, et non pas
des remèdes[6].»

  [6] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril, 1676), t. IV, p. 256.

..... «Pour ma santé (ajoute-t-elle quelques jours après, voulant
complétement rassurer sa fille, qui avait appréhendé tous les maux les
plus graves), elle est toujours très-bonne; je suis à mille lieues de
l'hydropisie, il n'en a jamais été question; mais je n'espère la guérison
de mes mains et de mes épaules, et de mes genoux qu'à Vichy, tant mes
pauvres nerfs ont été rudement affligés du rhumatisme..... J'ai vu les
meilleurs ignorants d'ici, qui me conseillent de petits remèdes si
différents pour mes mains, que pour les mettre d'accord je n'en fais
aucun; et je me trouve encore trop heureuse que sur Vichy ou Bourbon ils
soient d'un même avis. Je crois qu'après ce voyage vous pourrez reprendre
l'idée de santé et de gaieté que vous avez conservée de moi. Pour
l'embonpoint, je ne crois pas que je sois jamais comme j'ai été: je suis
d'une taille si merveilleuse, que je ne conçois point qu'elle puisse
changer, et pour mon visage, cela est ridicule d'être encore comme il
est[7].» Depuis deux mois, madame de Sévigné avait atteint la
cinquantaine; mais, tous les contemporains en déposent, sa conservation
était telle qu'on pouvait lui ôter dix ans au moins sans invraisemblance
et sans flatterie.

  [7] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril), t. IV, p. 265.

Il y a ici un trait qui en annonce d'autres, sur le compte de la médecine
et des médecins, et que le lecteur doit retenir, car il nous servira à
établir la parfaite indépendance d'opinion de madame de Sévigné sur ce
sujet délicat, et qui tient une si grande place dans les mœurs et les
conversations du dix-septième siècle.

La grande affaire, lorsque madame de Sévigné rentra à Paris, celle qui,
au commencement de ce printemps de 1676, préoccupait tout le monde, les
mères, les épouses, les filles, les sœurs et les maîtresses, c'était la
guerre, cette guerre de la France contre l'Europe, qui durait déjà
depuis huit ans et causait la gêne excessive, si ce n'est la ruine, de la
noblesse, obligée (c'est un mérite qu'on ne lui a pas assez reconnu) de
servir entièrement à ses frais, et à très-grands frais. C'était un moment
solennel. La campagne allait s'ouvrir sous le commandement personnel du
roi, qui tenait à prouver à ses sujets et à l'Europe, et voulait, sans
s'en douter, se prouver aussi à lui-même qu'il n'avait pas besoin de
Turenne, mort l'année précédente, ni de Condé, retenu par la goutte à
Chantilly, pour résister à ses adversaires et pour les vaincre.

Tout le monde s'empressait donc pour la campagne de Flandre, où il
s'agissait de soutenir l'honneur de la France et la réputation du roi.
Successivement, madame de Sévigné vit partir le marquis de La Trousse,
son cousin, et de plus colonel des gendarmes-Dauphin, où Sévigné, à son
mortel regret, était toujours cornette ou guidon, «guidon éternel, guidon
à barbe grise[8],» le chevalier de Grignan, et enfin son fils, lequel ne
resta que peu de jours avec elle. La veille du départ du chevalier,
madame de Sévigné eut un long entretien avec ce Grignan préféré, et,
revenant sur un passé toujours vivant, «ils repleurèrent ensemble M. de
Turenne[9],» qui avait distingué, comme un homme d'avenir, le frère du
gouverneur de la Provence.

  [8] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 252.

  [9] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1676), t. IV, p. 244.

On était toujours sous l'impression de la perte faite par la France neuf
mois auparavant. _Cette grande mémoire_, pour parler comme madame de
Sévigné, «n'avoit point été entraînée par ce fleuve qui entraîne tout.»
Voyant le grand Condé retourné dans ses terres, après avoir réparé,
autant que son génie pouvait le faire, le désastre de la mort de celui
qui seul avait été son rival, le peuple n'en regrettait que plus le
capitaine si glorieusement tué à Sasbach.

Amie du héros, estimée de lui, madame de Sévigné avait encore cette plaie
toute saignante dans le cœur. L'amitié de Turenne pour elle, son culte
pour lui, sont dans la vie de la femme un grand honneur: les pages
données à cette illustre mémoire par l'épistolaire émérite du
dix-septième siècle sont un des titres les plus sérieux de l'écrivain.
Quel que soit notre désir de ne point nous attarder en des digressions
inutiles, il nous paraît impossible décrire l'histoire de madame de
Sévigné sans la décorer de ces quelques pages magistrales qui n'ont pu
trouver place dans l'ordonnance des volumes publiés par M. le baron
Walckenaer, et où, mieux qu'aucun des contemporains de Turenne (je n'en
excepte pas ses deux panégyristes sacrés), cette femme éloquente a su
parler des vertus du héros, de l'émotion trop fugitive de la cour, de
l'affliction durable de la France. Cela est nécessaire, au reste, pour
l'intelligence de ce qui doit suivre. Il n'y aura ici à introduire dans
le texte ni longues réflexions, ni commentaire inopportun: il suffira
presque de réunir en un récit animé, saisissant, les divers passages
consacrés par madame de Sévigné, dans le courant de juillet et d'août
1675, à ce deuil national[10].

  [10] Conférez M. Walckenaer, _Mémoires touchant la vie et les
  écrits de madame de Sévigné_, t. V, p. 247.

Transportons-nous donc à neuf mois en arrière.

Après avoir, avec sa science ordinaire, rendu vaines toutes les
entreprises du plus habile général de l'Empire, l'Italien Montecuculli,
Turenne, à la tête d'une armée trop réduite par le mauvais vouloir de
Louvois, manœuvrait pour arriver à une bataille décisive, sur un terrain
choisi par lui. On attendait, par chaque courrier, dans Paris, la
nouvelle d'une grande victoire; tout le monde la présageait; chacun y
comptait, quand tout d'un coup la fatale nouvelle tombe comme la foudre à
Versailles, où était la cour. Madame de Sévigné pleure d'abord, puis
prend la plume, et, pleine du malheur public, en écrit à son gendre, à sa
fille, à Bussy, ne laissant partir aucun courrier, pendant ces deux mois,
sans revenir sur ce lamentable sujet; véritable page d'histoire où se
déploie une âme à la fois tendre et virile, et qui vibre à l'unisson de
la douleur nationale.

Les premiers mots se lisent dans une lettre à madame de Grignan, du 31
juillet 1675: «Vous parlez des plaisirs de Versailles, et dans le temps
qu'on alloit à Fontainebleau s'abîmer dans la joie, voilà M. de Turenne
tué, voilà une consternation générale; voilà M. le Prince qui court en
Allemagne, voilà la France désolée. Au lieu de voir finir la campagne et
d'avoir votre frère, on ne sait plus où l'on en est. Voilà le monde dans
son triomphe, et voilà des événements surprenants, puisque vous les
aimez: je suis assurée que vous serez bien touchée de celui-ci... Tout le
monde se cherche pour parler de M. de Turenne; on s'attroupe; tout étoit
hier en pleurs dans les rues, le commerce de toute chose étoit
suspendu[11].» _Le peuple_, ajoute-t-elle en reproduisant une allusion
populaire à la justice et à la colère divines, _dit que c'est à cause de
Quantova_ (madame de Montespan, que le roi n'avait point sérieusement
quittée, ainsi qu'il l'avait promis à Bossuet quelques mois auparavant).

  [11] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 346.

Mais c'est à un homme qu'une pareille nouvelle devait être annoncée.
Madame de Sévigné, dans cette grave circonstance, choisit son gendre pour
correspondant. Voici la lettre qu'elle lui envoie le même jour qu'elle a
écrit à sa fille, au château de Grignan, où le lieutenant-général de la
Provence se trouvait en ce moment seul avec sa femme:

    «Paris, le 31 juillet 1675.

«C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous écrire une des
plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France; c'est la mort de M. de
Turenne, dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé
que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi (29) à Versailles: le
roi en a été affligé comme on doit l'être de la mort du plus grand
capitaine et du plus honnête homme du monde; toute la cour fut en larmes,
et M. de Condom pensa s'évanouir[12]. On étoit près d'aller se divertir à
Fontainebleau, tout a été rompu; jamais un homme n'a été regretté si
sincèrement; tout ce quartier où il a logé[13], et tout Paris, et tout le
peuple étoit dans le trouble et dans l'émotion; chacun parloit et
s'attroupoit pour regretter ce héros. Je vous envoie une très-bonne
relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort. C'est après
trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que les gens du métier ne
se lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa gloire et de
sa vie. Il avoit le plaisir de voir décamper l'armée des ennemis devant
lui; et le 27, qui étoit samedi, il alla sur une petite hauteur, pour
observer leur marche: son dessein étoit de donner sur l'arrière-garde, et
il mandoit au roi, à midi, que, dans cette pensée, il avoit envoyé dire à
Brissac qu'on fît les prières de quarante heures. Il mande la mort du
jeune d'Hocquincourt, et qu'il enverra un courrier pour apprendre au roi
la suite de cette entreprise: il cachette sa lettre et l'envoie à deux
heures. Il va sur cette petite colline avec huit ou dix personnes: on
tire de loin à l'aventure un malheureux coup de canon, qui le coupe par
le milieu du corps, et vous pouvez penser les cris et les pleurs de cette
armée: le courrier part à l'instant, il arriva lundi, comme je vous ai
dit; de sorte qu'à une heure l'une de l'autre, le roi eut une lettre de
M. de Turenne, et la nouvelle de sa mort. Il est arrivé depuis un
gentilhomme de M. de Turenne, qui dit que les armées sont assez près
l'une de l'autre; que M. de Lorges commande à la place de son oncle, et
que rien ne peut être comparable à la violente affliction de toute cette
armée. Le roi a ordonné en même temps à M. le Duc d'y courir en poste, en
attendant M. le Prince, qui doit y aller[14]; mais comme sa santé est
assez mauvaise, et que le chemin est long, tout est à craindre dans cet
entre-temps: c'est une cruelle chose que cette fatigue pour M. le Prince;
Dieu veuille qu'il en revienne... Nous avons passé tout l'hiver à
entendre conter les divines perfections de ce héros[15]: jamais un homme
n'a été si près d'être parfait; et plus on le connoissoit, plus on
l'aimoit, et plus on le regrette. Adieu, monsieur et madame, je vous
embrasse mille fois. Je vous plains de n'avoir personne à qui parler de
cette grande nouvelle; il est naturel de communiquer tout ce qu'on pense
là-dessus[16].»

  [12] C'est Bossuet, on le sait, qui avait eu l'honneur de la
  conversion de Turenne.

  [13] Le Marais.

  [14] Le prince de Condé et son fils.

  [15] Turenne: on pourrait confondre.

  [16] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 347.

Le surlendemain, vendredi, autre lettre à madame de Grignan, presque
entièrement remplie de la _grande nouvelle_.

«Je pense toujours, ma fille, à l'étonnement et à la douleur que vous
aurez de la mort de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon[17] est
inconsolable: il apprit cette nouvelle par un gentilhomme de M. de
Louvigny, qui voulut être le premier à lui faire son compliment; il
arrêta son carrosse, comme il revenoit de Pontoise à Versailles: le
cardinal ne comprit rien à ce discours; comme le gentilhomme s'aperçut de
son ignorance, il s'enfuit; le cardinal fit courre après, et sut ainsi
cette terrible mort; il s'évanouit; on le ramena à Pontoise, où il a été
deux jours sans manger, dans les pleurs et dans des cris continuels. Je
viens de lui écrire un billet qui m'a paru bon: je lui dis par avance
votre affliction, et par l'intérêt que vous prenez à ce qui le touche, et
par l'admiration que vous aviez pour le héros... On paroît fort touché
dans Paris de cette grande mort. Nous attendons avec transissement le
courrier d'Allemagne; Montécuculli, qui s'en alloit, sera bien revenu sur
ses pas, et prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les
soldats faisoient des cris qui s'entendoient de deux lieues; nulle
considération ne les pouvoit retenir; ils crioient qu'on les menât au
combat; qu'ils vouloient venger la mort de leur père, de leur général, de
leur protecteur, de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignoient rien,
mais qu'ils vengeroient bien sa mort; qu'on les laissât faire, qu'ils
étoient furieux, et qu'on les menât au combat. Ceci est d'un gentilhomme
qui étoit à M. de Turenne, et qui est venu parler au roi; il a toujours
été baigné de larmes en racontant ce que je vous dis et les détails de la
mort de son maître. M. de Turenne reçut le coup au travers du corps; vous
pouvez penser s'il tomba de cheval et s'il mourut! Cependant le reste des
esprits fit qu'il se traîna la longueur d'un pas, et que même il serra la
main par convulsion; et puis on jeta un manteau sur son corps. Ce
Boisguyot, c'est ce gentilhomme, ne le quitta point qu'on ne l'eût porté
sans bruit dans la plus prochaine maison. M. de Lorges étoit à près d'une
demi-lieue de là; jugez de son désespoir; c'est lui qui perd tout, et qui
demeure chargé de l'armée et de tous les événements jusqu'à l'arrivée de
M. le Prince, qui a vingt-deux jours de marche. Pour moi, je pense mille
fois le jour au chevalier de Grignan, et je ne m'imagine pas qu'il puisse
soutenir cette perte sans perdre la raison: tous ceux qu'aimoit M. de
Turenne sont fort à plaindre... Je reviens à M. de Turenne, qui, en
disant adieu à M. le cardinal de Retz, lui dit: «Monsieur, je ne suis
point un _diseur_; mais je vous prie de croire sérieusement que, sans ces
affaires-ci, où peut-être on a besoin de moi, je me retirerois comme
vous; et je vous donne ma parole que, si j'en reviens, je ne mourrai pas
sur le coffre, et je mettrai, à votre exemple, quelque temps entre la
vie et la mort.» Je tiens cela de d'Hacqueville, qui ne l'a dit que
depuis deux jours. Notre cardinal[18] sera sensiblement touché de cette
perte. Il me semble, ma fille, que vous ne vous lassez point d'en
entendre parler: nous sommes convenus qu'il y a des choses dont on ne
peut trop savoir de détails. J'embrasse M. de Grignan: je vous
souhaiterois quelqu'un à tous deux avec qui vous pussiez parler de M. de
Turenne[19].»

  [17] Neveu de Turenne.

  [18] Le cardinal de Retz.

  [19] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 août 1675), t. III, p. 352 et 354.

7 août, à la même: «... J'ai retourné depuis à Versailles avec madame de
Verneuil pour faire ce qui s'appelle sa cour. M. de Condom n'est point
encore consolé de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon n'est pas
connoissable; il jeta les yeux sur moi, et, craignant de pleurer, il se
détourna: j'en fis autant de mon côté, car je me sentis fort attendrie.»
Amenant une description de la cour et du triomphe de la favorite, un
instant ébranlée, qui forme un amer contraste avec l'affliction publique:
«Toutes les dames de la reine, ajoute-t-elle, sont précisément celles qui
font la compagnie de madame de Montespan: on y joue tour à tour, on y
mange; il y a des concerts tous les soirs; rien n'est caché, rien n'est
secret; les promenades en triomphe: cet air déplairoit encore plus à une
femme qui seroit un peu jalouse; mais tout le monde est content... Il y a
une grande femme[20] qui pourroit bien vous en mander si elle vouloit, et
vous dire à quel point la perte du héros a été promptement oubliée dans
cette maison[21]; ç'a été une chose scandaleuse. Savez-vous bien qu'il
nous faudroit quelque manière de chiffre[22]?» Un chiffre eût été
nécessaire, en effet, pour aborder ce triste sujet des courts regrets
accordés à la perte de Turenne par les courtisans, qui savaient trop que
le roi ne l'aimait guère et que Louvois le haïssait.

  [20] Madame d'Heudicourt (mademoiselle de Pons).

  [21] Versailles.

  [22] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 361 et 363.

Bussy-Rabutin, toujours exilé en Bourgogne, était de ceux qui furent vite
consolés, plutôt par l'effet de ses sentiments propres que pour se
conformer à l'attitude du maître, qui peut-être, dans sa politique,
n'avait que le dessein de relever les cœurs, en opposant, le premier
moment de stupeur passé, la sérénité à l'affliction populaire et une
froide assurance au découragement chaque jour croissant.

A l'affût, l'un et l'autre, de tous les grands événements, pour s'en dire
leur façon de penser, Bussy et sa cousine ne pouvaient laisser passer
celui-ci sans échanger leurs réflexions. C'est madame de Sévigné qui
commence en une tirade vraiment éloquente, digne de figurer dans
l'oraison funèbre du héros: «Vous êtes un très-bon almanach: vous avez
prévu en homme du métier tout ce qui est arrivé du côté de l'Allemagne;
mais vous n'avez pas vu la mort de M. de Turenne, ni ce coup de canon
tiré au hasard, qui le prend seul entre dix ou douze. Pour moi, qui vois
en tout la Providence, je vois ce canon chargé de toute éternité; je vois
que tout y conduit M. de Turenne, et je n'y trouve rien de funeste pour
lui, en supposant sa conscience en bon état. Que lui faut-il? il meurt au
milieu de sa gloire. Sa réputation ne pouvoit plus augmenter; il
jouissoit même, en ce moment, du plaisir de voir retirer les ennemis, et
voyoit le fruit de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, à force de
vivre, l'étoile pâlit. Il est plus sûr de couper dans le vif,
principalement pour les héros, dont toutes les actions sont si observées.
Si le comte d'Harcourt fût mort après la prise des îles Sainte-Marguerite
ou le secours de Casal, et le maréchal du Plessis-Praslin après la
bataille de Rethel, n'auroient-ils pas été plus glorieux? M. de Turenne
n'a point senti la mort; comptez-vous encore cela pour rien? Vous savez
la douleur générale pour cette perte, et les huit maréchaux de France
nouveaux[23].» Ces maréchaux nommés pour réparer la perte que la patrie
venait de faire furent appelés par madame Cornuel _la monnoie de M. de
Turenne_. Si l'on en croit un contemporain, madame de Sévigné aurait eu
la primeur de ce mot: «Après la mort de M. de Turenne, écrit l'abbé de
Choisy, le roi fit huit maréchaux de France, et madame de Sévigné dit
qu'il avoit changé un louis d'or en pièces de quatre sous[24].»

  [23] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p.
  372.--_Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy_, édit.
  de M. Ludovic Lalanne; Paris, 1858, chez Charpentier, t. III, p.
  69.

  [24] _Mélanges inédits_ de l'abbé de Choisy, cités par M.
  Monmerqué dans une note à la lettre du 31 juillet 1675 (t. III,
  p. 349 de son édition).

Dans sa lettre, Bussy proteste qu'il est pour le moins aussi affligé que
sa cousine de la mort de Turenne: «Je ne dis pas seulement comme un bon
François, je dis même en mon particulier.» Et il lui apprend que,
quelques mois auparavant, le premier président de Lamoignon l'avait
raccommodé avec son ancien général, qui, on le sait, professait pour lui
fort peu de sympathie. Ayant appris que Turenne, dans une conversation,
avait montré au premier président de meilleurs sentiments à son égard:
«J'écrivis à ce grand homme, ajoute-t-il, une lettre pleine de
reconnoissance, d'estime et de louanges, enfin une lettre où sa gloire
trouvoit son compte, cette gloire que vous savez qu'il aimoit tant. J'en
reçus une réponse qui, dans sa manière courte et sèche, étoit peut-être
une des plus honnêtes lettres qu'il ait jamais écrites. Je perds donc un
ami puissant, qui m'auroit servi, ou pour le moins, mon fils; j'en suis
au désespoir[25].»

  [25] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. III, p. 66, édit. Ludovic
  Lalanne.

Ce nom d'ami donné à Turenne, cette douleur, ce désespoir, autant
d'exagérations familières à l'esprit et à la plume de Bussy. S'il était
au désespoir de quelque chose, c'était de n'avoir point été nommé
maréchal, dans cette occasion si opportune. Une telle profusion l'offense
et le console à la fois: «Pour peu qu'on augmente, dit-il, la première
promotion qu'on en fera, ce seront véritablement des maréchaux _à la
douzaine_... Si le roi m'a fait tort en me privant des honneurs que
méritoient mes services, il m'a, en quelque façon, consolé, en ne me
donnant pas le bâton de maréchal de France, par le rabais où il l'a mis:
je dis _en quelque façon consolé_, car, tel qu'il est, je le voudrois
avoir, quand ce ne seroit que parce qu'il est toujours office de la
couronne, et qu'il est une marque des bonnes grâces du prince[26]...»

  [26] _Ibid._, p. 67.

Répondant de nouveau, quelques jours après, à la lettre de madame de
Sévigné, Bussy s'exprime ainsi, louant sans réserve sa cousine, mais
mettant les plus singulières restrictions à l'éloge de Turenne: «Rien
n'est mieux-dit, plus agréablement ni plus juste, que ce que vous dites
de la Providence sur la mort de M. de Turenne, que vous voyez _ce canon
chargé de toute éternité_. Il est vrai que c'est un coup du ciel. Dieu,
qui laisse ordinairement agir les causes secondes, veut quelquefois agir
lui seul. Il l'a fait, ce me semble, en cette occasion: c'est lui qui a
pointé cette pièce. Ne vous souvenez-vous point, Madame, de la
physionomie funeste de ce grand homme? Du temps que je ne l'aimois pas,
je disois que c'étoit une physionomie _patibulaire_... Tout ce que vous
me mandez de son bonheur de n'avoir pas survécu à sa réputation, comme
cela se pouvoit... est admirable; et il n'y a qu'une chose qui me
déplaît, c'est que vous me mettez en état que je n'en saurois rien dire,
si je n'en dis moins. Je m'en tiens donc à ce que vous avez dit en
l'honneur de sa mémoire... Vous avez raison, Madame, de compter pour un
bonheur à M. de Turenne de n'avoir pas senti la mort. Cependant il n'y a
que deux sortes de gens à qui la mort imprévue soit la meilleure, les
saints et les athées. Véritablement M. de Turenne n'étoit pas de ces
derniers, mais aussi n'étoit-il pas un saint: je doute fort que la gloire
du monde, pour qui il avoit une si violente passion, soit un sentiment
qui sauve les chrétiens[27].»

  [27] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. III, p. 77, éd. L.
  Lalanne.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 377.

Madame de Sévigné ne laisse point passer ce panégyrique aigre-doux sans
répondre, et elle le fait avec un mélange d'éloquence et de persiflage
qui réduisent Bussy au silence: «Vous faites une très-bonne remarque sur
la mort prompte et imprévue de M. de Turenne; mais il faut bien espérer
pour lui, car enfin les dévots, qui sont toujours dévorés d'inquiétude
pour le salut de tout le monde, ont mis, comme d'un commun accord, leur
esprit en repos sur le salut de M. de Turenne. Pas un d'eux n'a gémi sur
son état; ils ont cru sa conversion sincère et l'ont prise pour un
baptême; et il a si bien caché toute sa vie sa vanité sous des airs
humbles et modestes, qu'ils ne l'ont pas découverte; enfin ils n'ont pas
douté que cette belle âme ne fût retournée tout droit au ciel, d'où elle
étoit venue[28].»

  [28] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 août 1675), t. III, p. 431.

Le ton de Bussy n'allait point à l'admiration sans réserve, à l'émotion
sincère de madame de Sévigné: elle se hâte de sortir de cette
correspondance discordante et elle se remet exclusivement à son commerce
avec sa fille, où elle trouve un parfait unisson pour son culte et sa
douleur.

«Parlons un peu de M. de Turenne, reprend-elle le 9 août, en annonçant à
madame de Grignan notre retraite en deçà du Rhin, il y a longtemps que
nous n'en avons parlé. N'admirez-vous point que nous nous trouvions
heureux d'avoir repassé le Rhin, et que ce qui auroit été un dégoût, s'il
étoit au monde, nous paroisse une prospérité parce que nous ne l'avons
plus: voyez ce que fait la perte d'un seul homme. Écoutez, je vous prie,
une chose qui est, à mon sens, fort belle; il me semble que je lis
l'histoire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie,
fit donc arrêter M. de Turenne qui avoit toujours galopé, pour lui faire
voir une batterie; c'étoit comme s'il eût dit: Monsieur, arrêtez-vous un
peu, car c'est ici que vous devez être tué. Le coup de canon vient donc
et emporte le bras de Saint-Hilaire, qui montroit cette batterie, et tue
M. de Turenne: le fils de Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à
crier et à pleurer: «Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il; voyez (en lui
montrant M. de Turenne roide mort), voilà ce qu'il faut pleurer
éternellement, voilà ce qui est irréparable.» Et, sans faire nulle
attention sur lui, il se met à crier et à pleurer cette grande perte. M.
de la Rochefoucauld pleure lui-même, en admirant la noblesse de ce
sentiment[29].»

  [29] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 388.

Le 12 août, madame de Sévigné transmet à sa fille, avide de tout savoir,
ces détails rétrospectifs sur la vie du héros, cette belle vie que ses
amis aiment à se redire quand ils ont assez parlé de sa glorieuse mort:
«Je viens de voir le cardinal de Bouillon; il est changé à n'être pas
connoissable: il m'a fort parlé de vous: il ne doutoit pas de vos
sentiments: il m'a conté mille choses de M. de Turenne qui font mourir.
Son oncle, apparemment, étoit en état de paroître devant Dieu, car sa vie
étoit parfaitement innocente: il demandoit au cardinal, à la Pentecôte,
s'il ne pourroit pas bien communier sans se confesser: son neveu lui dit
que non, et que depuis Pâques il ne pouvoit guère s'assurer de n'avoir
point offensé Dieu. M. de Turenne lui conta son état; il étoit à mille
lieues d'un péché mortel. Il alla pourtant à confesse, pour la coutume;
il disoit: «Mais faut-il dire à ce récollet comme à M. de
Saint-Gervais[30]? Est-ce tout de même?» En vérité, une telle âme est
bien digne du ciel; elle venoit trop droit de Dieu pour n'y pas retourner
s'étant si bien préservée de la corruption du monde. Il aimoit
tendrement le fils de M. d'Elbeuf[31]; c'est un prodige de valeur à
quatorze ans. Il l'envoya l'année passée saluer M. de Lorraine, qui lui
dit: «Mon petit cousin, vous êtes trop heureux de voir et d'entendre tous
les jours M. de Turenne; vous n'avez que lui de parent et de père: baisez
les pas par où il passe, et faites-vous tuer à ses pieds.» Ce pauvre
enfant se meurt de douleur; c'est une affliction de raison et d'enfance,
à quoi l'on craint qu'il ne résiste pas[32].» Mais voici dans cette même
lettre un détail d'un tout autre genre: «On vint éveiller M. de Reims (Le
Tellier) à cinq heures du matin, pour lui dire que M. de Turenne avoit
été tué. Il demanda si l'armée étoit défaite: on lui dit que non: il
gronda qu'on l'eût éveillé, appela son valet de chambre _coquin_, fit
retirer le rideau et se rendormit. Adieu, mon enfant, que voulez-vous que
je vous dise?» Et que dire, en effet, si ce n'est que c'était là un
heureux prélat!

  [30] A la fois son curé et son confesseur.

  [31] Neveu de Turenne, par sa mère.

  [32] SÉVIGNÉ, t. III, p. 391.

La mort de Turenne, nous le répétons, avait fait naître chez madame de
Grignan les mêmes regrets, les mêmes pensées que dans l'âme de sa mère.
Celle-ci se montre heureuse de cette conformité de sentiments, et loue sa
fille de si bien louer le héros, dans des lettres malheureusement
perdues: «Je voudrois mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne
dans une oraison funèbre. Vraiment votre style est d'une énergie et d'une
beauté extraordinaire; vous étiez dans les bouffées d'éloquence que donne
l'émotion de la douleur. Ne croyez point, ma fille, que son souvenir soit
déjà fini dans ce pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout n'entraîne pas
sitôt une telle mémoire, elle est consacrée à l'immortalité. J'étois,
l'autre jour, chez M. de la Rochefoucauld avec madame de Lavardin, madame
de la Fayette et M. de Marsillac. M. le Premier y vint[33]: la
conversation dura deux heures sur les divines qualités de ce véritable
héros: tous les yeux étoient baignés de larmes, et vous ne sauriez croire
comme la douleur de sa perte étoit profondément gravée dans les cœurs:
vous n'avez rien par-dessus nous que le soulagement _de soupirer tout
haut_ et d'écrire son panégyrique. Nous remarquions une chose, c'est que
ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la grandeur de son cœur,
l'étendue de ses lumières et l'élévation de son âme; tout le monde en
étoit plein pendant sa vie, et vous pouvez penser ce que fait sa perte
par-dessus ce qu'on étoit déjà; enfin ne croyez point que cette mort soit
ici comme celle des autres. Vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira,
sans croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son
âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avoit
pour lui; il n'est pas tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût
pas en bon état; on ne sauroit comprendre que le mal et le péché pussent
être dans son cœur; sa conversion si sincère nous a paru comme un
baptême; chacun conte l'innocence de ses mœurs, la pureté de ses
intentions, son humilité, éloignée de toute sorte d'affectation, la
solide gloire dont il étoit plein sans faste et sans ostentation, aimant
la vertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes; une
charité généreuse et chrétienne... Il y avoit de jeunes soldats qui
s'impatientoient un peu dans les marais, où ils étoient dans l'eau
jusqu'aux genoux; et les vieux soldats leur disoient: «Quoi! vous vous
plaignez; on voit bien que vous ne connoissez pas M. de Turenne; il est
plus fâché que nous quand nous sommes mal; il ne songe, à l'heure qu'il
est, qu'à nous tirer d'ici; il veille quand nous dormons; c'est notre
père, on voit bien que vous êtes jeunes;» et ils les rassuroient ainsi.
Tout ce que je vous mande est vrai; je ne me charge point des fadaises
dont on croit faire plaisir aux gens éloignés; c'est abuser d'eux, et je
choisis bien plus ce que je vous écris que ce que je vous dirois, si vous
étiez ici...[34]» Madame de Sévigné revient souvent sur ce point du salut
de Turenne: époque de foi, où la préoccupation de l'autre vie se retrouve
sous toutes les distractions mondaines, et même au milieu des plus
fâcheux écarts. Ceux qu'on aime et qu'on admire, on veut les savoir au
ciel, où l'on espère bien aller aussi afin de se réunir à eux.

  [33] Le comte de Beringhen, premier écuyer.

  [34] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1675), t. III, p. 397.

Ces extraits sont déjà longs; mais cependant nous ne pouvons quitter un
pareil sujet, sans demander à madame de Sévigné le récit émouvant des
funérailles du grand capitaine, et de cette longue marche de deuil
commencée sur les bords du Rhin, aux cris de douleur de toute une armée,
et terminée dans la basilique de Saint-Denis, aux pleurs d'un groupe de
parents et d'amis chargés de recevoir les glorieuses dépouilles, en
attendant la pompe funèbre que le roi leur préparait à Notre-Dame. Dans
ce que nous allons reproduire, on lit encore des circonstances nouvelles,
des variantes sur la mort de Turenne, que madame de Sévigné, ne
craignant que d'être incomplète, transmet avec un soin religieux à sa
fille, et que sa correspondance seule a conservées à l'histoire.

...(19 août) «Le corps du héros n'est point porté à Turenne, comme on me
l'avoit dit: on l'apporte à Saint-Denis, au pied de la sépulture des
Bourbons; on destine une chapelle pour les tirer du trou où ils sont, et
c'est M. de Turenne qui y entre le premier: pour moi, je m'étois tant
tourmentée de cette place, que, ne pouvant comprendre qui peut avoir
donné ce conseil, je crois que c'est moi. Il y a déjà quatre capitaines
aux pieds de leurs maîtres[35]; et, s'il n'y en avoit point, il me semble
que celui-ci devroit être le premier. Partout où passe cette illustre
bière, ce sont des pleurs et des cris, des presses, des processions qui
ont obligé de marcher et d'arriver de nuit: ce sera une douleur bien
grande s'il passe par Paris[36]...»

  [35] Charles-Martel, Hugues le Grand, Bertrand du Guesclin et le
  connétable de Sancerre.

  [36] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 409.

(28 août) «Vraiment, ma fille, je m'en vais bien encore vous parler de M.
de Turenne. Madame d'Elbeuf, qui demeure pour quelques jours chez le
cardinal de Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pour parler de
leur affliction: madame de la Fayette y vint: nous fîmes bien précisément
ce que nous avions résolu; les yeux ne nous séchèrent pas. Madame
d'Elbeuf avoit un portrait divinement bien fait de ce héros, dont tout le
train étoit arrivé à onze heures: tous ces pauvres gens étoient en
larmes, et déjà tout habillés de deuil; il vint trois gentilshommes qui
pensèrent mourir en voyant ce portrait; c'étoient des cris qui faisoient
fendre le cœur; ils ne pouvoient prononcer une parole; ses valets de
chambre, ses laquais, ses pages, ses trompettes, tout étoit fondu en
larmes et faisoit fondre les autres. Le premier qui fut en état de parler
répondit à nos tristes questions: nous nous fîmes raconter sa mort. Il
vouloit se confesser, et en se cachotant il avoit donné ses ordres pour
le soir, et devoit communier le lendemain dimanche, qui étoit le jour
qu'il croyoit donner la bataille.

«Il monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé; et comme
il avoit bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la
hauteur où il vouloit aller, et dit au petit d'Elbeuf: «Mon neveu,
demeurez là; vous ne faites que tourner autour de moi, vous me ferez
reconnoître.» M. d'Hamilton, qui se trouva près de l'endroit où il
alloit, lui dit: «Monsieur, venez par ici, on tire du côté où vous
allez.--Monsieur, lui dit-il, vous avez raison, je ne veux point du tout
être tué aujourd'hui, cela sera le mieux du monde.» Il eut à peine tourné
son cheval qu'il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main, qui lui
dit: «Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire
placer là.» M. de Turenne revint, et dans l'instant, sans être arrêté, il
eut le bras et le corps fracassé du même coup qui emporte le bras et la
main qui tenoient le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le
regardoit toujours, ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il
avoit laissé le petit d'Elbeuf; il n'étoit point encore tombé, mais il
étoit penché le nez sur l'arçon: dans ce moment, le cheval s'arrête, le
héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois de grands yeux
et la bouche, et demeure tranquille pour jamais: songez qu'il étoit mort
et qu'il avoit une partie du cœur emportée. On crie, on pleure; M.
d'Hamilton fait cesser ce bruit, et ôter le petit d'Elbeuf, qui s'étoit
jeté sur le corps, qui ne vouloit pas le quitter, et se pâmoit de crier.
On couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une haie; on le garde à
petit bruit; un carrosse vient, on l'emporte dans sa tente: ce fut là où
M. de Lorges, M. de Roye, et beaucoup d'autres pensèrent mourir de
douleur; mais il fallut se faire violence, et songer aux grandes affaires
qu'on avoit sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le
camp, où les larmes et les cris faisoient le véritable deuil... Quand ce
corps a quitté son armée, ç'a été encore une autre désolation; et partout
où il a passé, on n'entendoit que des clameurs. Mais à Langres ils se
sont surpassés; ils allèrent au-devant de lui en habits de deuil, au
nombre de plus de deux cents, suivis du peuple; tout le clergé en
cérémonie; il y eut un service solennel dans la ville, et en un moment
ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs,
parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première ville, et
voulurent défrayer tout le train. Que dites vous de ces marques
naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire?... Voilà
quel fut le divertissement que nous eûmes. Nous dînâmes comme vous pouvez
penser, et jusqu'à quatre heures nous ne fîmes que soupirer. Le cardinal
de Bouillon parla de vous, et répondit que vous n'auriez point évité
cette triste partie si vous aviez été ici; je l'assurai fort de votre
douleur; il vous fera réponse et à M. de Grignan; il me pria de vous dire
mille amitiés, et la bonne d'Elbeuf, qui perd tout, aussi bien que son
fils. Voilà une belle chose de m'être embarquée à vous conter ce que vous
saviez déjà; mais ces originaux m'ont frappée, et j'ai été bien aise de
vous faire voir que voilà comme on oublie M. de Turenne en ce
pays-ci[37].»

  [37] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 438-441.

(Même date) «M. Barillon soupa hier ici: on ne parla que de M. de
Turenne; il en est véritablement très-affligé. Il nous contoit la
solidité de ses vertus, combien il étoit vrai, combien il aimoit la vertu
pour elle-même, combien par elle seule il se trouvoit récompensé; et puis
finit par dire qu'on ne pouvoit pas l'aimer ni être touché de son mérite,
sans en être plus honnête homme. Sa société communiquoit une horreur pour
la friponnerie et pour la duplicité, qui mettoit tous ses amis au-dessus
des autres hommes: dans ce nombre on distingua fort le chevalier (_de
Grignan_) comme un de ceux que ce grand homme aimoit et estimoit le plus,
et aussi comme un de ses adorateurs. Bien des siècles n'en donneront pas
un pareil: je ne trouve pas qu'on soit tout à fait aveugle en celui-ci,
au moins les gens que je vois: je crois que c'est se vanter d'être en
bonne compagnie... Au reste, il avoit quarante mille livres de rente de
partage, et M. Boucherat a trouvé que, toutes ses dettes et ses legs
payés, il ne lui restoit que dix mille livres de rente; c'est deux cent
mille francs pour tous ses héritiers, pourvu que la chicane n'y mette pas
le nez. Voilà comme il s'est enrichi en cinquante années de service[38].»

  [38] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 443.

«(30 août).--Je reviens du service de M. de Turenne à Saint-Denis. Madame
d'Elbeuf m'est venue prendre, elle a paru me souhaiter; le cardinal de
Bouillon m'en a priée d'un ton à ne pouvoir le refuser. C'étoit une chose
bien triste: son corps étoit là au milieu de l'église; il y est arrivé
cette nuit avec une cérémonie si lugubre que M. Boucherat, qui l'a reçu,
et qui y a veillé toute la nuit, en a pensé mourir de pleurer. Il n'y
avoit que la famille désolée, et tous les domestiques[39], en deuil et en
pleurs; on n'entendoit que des soupirs et des gémissements. Il y avoit
d'amis M. Boucherat, M. de Harlay, M. de Meaux et M. de Barillon;
mesdames Boucherat y étoient et les nièces... Ç'a été une chose triste de
voir tous ses gardes debout, la pertuisane sur l'épaule, autour de ce
corps qu'ils ont si mal gardé, et, à la fin de la messe, de les voir
porter sa bière jusqu'à une chapelle au-dessus du grand autel, où il est
en dépôt. Cette translation a été touchante; tout étoit en pleurs, et
plusieurs crioient sans pouvoir s'en empêcher. Enfin nous sommes revenus
dîner tristement chez le cardinal de Bouillon, qui a voulu nous avoir; il
m'a priée, par pitié, de retourner ce soir, à six heures, le prendre pour
le mener à Vincennes, et madame d'Elbeuf; ils m'ont fort parlé de
vous...; la lune nous conduira jusqu'où il lui plaira[40].»

  [39] On sait que ce mot veut dire toute la maison militaire et
  civile, bien plus que le personnel de la domesticité.

  [40] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 445.

Pendant que sa famille et ses plus intimes amis, parmi lesquels c'est un
grand honneur à madame de Sévigné d'être comptée, rendaient aux restes de
Turenne ces premiers et touchants hommages, la cour demandait à
Fontainebleau des distractions contre l'universelle inquiétude. «On y
jouera, mande madame de Sévigné dans la même lettre, quatre des belles
pièces de Corneille, quatre de Racine, et deux de Molière[41].» Mais la
cour, mieux inspirée, ou rappelée à plus de convenance par les
dispositions du public, revint, le surlendemain vendredi, pour assister
au nouveau service qui devait se faire et qui eut lieu, en effet, en
grande pompe, le lundi suivant, dans l'église de Notre-Dame. Madame de
Sévigné se dispensa d'y paraître: elle partait, le lendemain, pour la
Bretagne, et d'ailleurs elle n'avait nulle envie d'aller compromettre sa
vraie douleur dans cette cérémonie d'apparat. «On fait présentement à
Notre-Dame, écrit-elle le jour même, le service de M. de Turenne en
grande pompe... je me contente de celui de Saint-Denis; je n'en ai jamais
vu un si bon.» Et, passant aux fâcheuses nouvelles qui arrivaient des
armées: «N'admirez-vous point, dit-elle en terminant, ce que fait la mort
de ce héros, et la face que prennent les affaires depuis que nous ne
l'avons plus[42]?»

  [41] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 447.

  [42] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1675), t. III, p. 461.

En effet, sur le coup de la mort de son général, l'armée d'Allemagne
avait été obligée et s'était trouvée heureuse de repasser le Rhin,
conduite par le neveu de Turenne, le duc de Lorges, lieutenant général,
et suivie de près par Montécuculli. D'un autre côté, le maréchal de
Créqui, ayant voulu surprendre les forces qui assiégeaient dans Trèves
une garnison française, avait été surpris lui-même à Consarbrüch, avec
perte de la plus grande partie de ses troupes. «Cet homme ambitieux (dit
un contemporain, il est vrai peu bienveillant) crut beaucoup faire pour
son avancement et pour sa gloire, si, dans le temps que M. de Turenne
venoit d'être tué, il pouvoit faire un échec au duc de Zell et au vieux
duc de Lorraine, qui marchoient à lui avec une armée plus forte que la
sienne[43].» Battu ainsi à Consarbrüch, le maréchal de Créqui, par une
inspiration qui indiquait un génie militaire peu commun, se jeta avec
quelques débris dans la ville de Trèves, qu'il aurait sauvée si la
trahison d'une partie de la garnison n'avait livré la place ainsi que le
général malheureux à l'ennemi.

  [43] _Mémoires du marquis de La Fare_, Collection de MM. Michaud
  et Poujoulat, t. XXXII, p. 282.

Ces événements répandaient partout l'alarme. Écho fidèle des sociétés
très-émues de Paris, madame de Sévigné, parlant de la défaite de Créqui,
l'appelle _une vraie déroute_[44]. Et, malgré sa réserve accoutumée,
poussée à écrire ce que tout son monde répète autour d'elle: «La
consternation est grande, ajoute-t-elle... Les ennemis sont fiers de la
mort de M. de Turenne: en voilà les effets; ils ont repris courage: on ne
peut en écrire davantage; mais la consternation est grande ici, je vous
le dis pour la seconde fois.»--«Le courage de M. de Turenne,
répète-t-elle ailleurs, semble être passé à nos ennemis; ils ne trouvent
plus rien d'impossible[45].»

  [44] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 août 1675), t. III, p. 396.

  [45] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 401.

Ces deux lignes sont une exacte peinture de la situation respective de la
France et de l'Europe. Ce fort bouclier renversé, ce prestige souverain
de Turenne évanoui, ce fut comme un mouvement spontané en avant de la
part de tous les ennemis de Louis XIV. Condé seul pouvait rétablir parmi
nos soldats la confiance, et chez les ennemis le sentiment de notre
supériorité. Mais, lors de la mort de Turenne, il était en Flandre,
éloigné, malade: arriverait-il à temps pour s'opposer à la marche des
Impériaux? là était la question de l'envahissement de la France.

Outre son sentiment national, chez elle très-réel et alors, comme au
reste dans toutes les classes, vivement excité, madame de Sévigné avait
bien des raisons pour s'intéresser aux événements de cette guerre, à
laquelle prenaient part tous les siens. Charles de Sévigné se trouvait en
Flandre dans l'armée que Condé venait de laisser au maréchal de
Luxembourg, son digne élève; le colonel de Grignan aidait le duc de
Lorges à maintenir la position de l'armée du Rhin jusqu'à l'arrivée de ce
prince, et M. de la Trousse, «après avoir fait des merveilles dans
l'armée de M. de Créqui,» était tombé aux mains des ennemis[46]. Il ne
nous est pas permis d'omettre des détails aussi intimement liés à la
biographie de madame de Sévigné. Ses lettres de cette date offrent,
d'ailleurs, le plus attachant tableau de Paris et de la Cour, dans cette
grave occurrence.

  [46] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 433.

Ce qui la préoccupe surtout, on le pense bien, c'est son fils, «dont
l'armée n'est point tant composée de _pâtissiers_ (_sic_) qu'elle ne soit
fort en peine de lui, non pas quand elle pense au prince d'Orange, mais à
M. de Luxembourg, à qui les mains démangent furieusement[47].» Celui-ci
brûlait, en effet, de se distinguer. Mais on ne voit partout que défaite,
et il semble à madame de Sévigné que ce général «a bien envie de perdre
sa petite bataille[48].» Malgré ses inquiétudes, elle se félicite
néanmoins de savoir son fils _à son devoir_, et non point honteusement
sur le pavé de Paris comme tels gentilshommes dont elle a eu la
discrétion de taire les noms, sauf un seul. «Je vis, l'autre jour, à la
messe, mande-t-elle, le comte de Fiesque et d'autres qui assurément n'y
ont point bonne grâce. Je trouvai heureuses celles qui n'avoient leurs
enfants ni aux Minimes ni en Allemagne; j'ai voulu dire moi, qui sais mon
fils à son devoir, sans aucun péril présentement[49].»--«Je vous avoue
(ajoute-t-elle plus vivement la semaine d'après) qu'il y a ici de petits
messieurs à la messe à qui l'on voudroit bien donner _d'une vessie de
cochon par le nez_[50].» Cette boutade patriotique, chez une femme qui
n'affecte nullement des sentiments romains, est un indice de l'émotion
des âmes à ce moment critique, et une preuve que ceux-là formaient une
très-rare exception qui se prélassaient tranquillement dans l'église de
la place Royale, au lieu de courir à la frontière.

  [47] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 457.

  [48] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 475.

  [49] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 358.

  [50] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 365.

En ce qui concerne son fils, madame de Sévigné en fut pour la crainte.
Malgré son désir de faire parler de lui, l'élève de Condé, fidèle, du
reste, à ses instructions, se bornait à maintenir une défensive prudente
et vigoureuse, favorisée par la conduite des confédérés, qui hésitaient,
eux aussi, à risquer une bataille décisive. «Les alliés craignoient, a
dit un bon témoin, que toute la Flandre ne fût perdue si les François
remportoient l'avantage, et ceux-ci craignoient que les confédérés
n'entrassent en France s'ils remportoient une victoire tant soit peu
considérable.[51]» On attendait en Flandre, comme par un tacite accord,
ce qui se passerait sur le Rhin, où était le nœud de la situation.

  [51] _Mémoires du chevalier Temple, ministre d'Angleterre, en
  Hollande_, Coll. de MM. Michaud et Poujoulat, t. XXXII, p. 97.

Malgré sa mésaventure à la funeste journée de Consarbrüch, le cousin de
madame de Sévigné n'avait rien perdu de la bonne réputation qu'il s'était
déjà acquise comme capitaine-commandant ou colonel des gendarmes-Dauphin.
Pendant quelques jours on avait ignoré son sort. Le 16 août, on apprit
enfin qu'il était devenu le prisonnier du marquis de Grana, avec lequel
il avait eu occasion de lier amitié quelques années auparavant. Mais
voici de quelle honorable et piquante façon avait eu lieu sa capture;
rarement madame de Sévigné a jeté une plus jolie narration:

«Pour M. de la Trousse, depuis mes chers romans, je n'ai rien vu de si
parfaitement heureux que lui. N'avez-vous point vu un prince qui se bat
jusqu'à l'extrémité? Un autre s'avance pour voir qui peut faire une si
grande résistance: il voit l'inégalité du combat; il en est honteux; il
écarte ses gens; il demande pardon à ce vaillant homme, qui lui rend son
épée, à cause de son honnêteté, et qui sans lui ne l'eût jamais rendue;
il le fait son prisonnier; il le reconnoît pour un de ses amis, du temps
qu'ils étoient tous deux à la cour d'Auguste; il traite son prisonnier
comme son propre frère; il le loue de son extrême valeur; mais il me
semble que le prisonnier soupire: je ne sais s'il n'est point amoureux:
je crois qu'on lui permettra de revenir sur parole; je ne vois pas bien
où la princesse l'attend, et voilà toute l'histoire[52].» On sait que M.
de la Trousse était, depuis longtemps, amoureux de madame de Coulanges.
Il y a là un grain d'épigramme qui va atteindre cette dernière. La rivale
que sous-entend madame de Sévigné pourrait bien être _cette grosse
maîtresse du Charmant_ (M. de Villeroi), dont elle parle, sans la nommer,
dans un autre endroit, comme ayant occupé quelque temps son cousin.
Celui-ci fut bientôt mis en liberté, et le nom de la princesse ne resta
pas longtemps douteux: le marquis de la Trousse se rengagea plus que
jamais dans une liaison qui devait durer autant que sa vie.

  [52] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1675), t. III, p. 414.

Mais, une fois rassurée sur le compte de son fils, celui qui occupait le
plus madame de Sévigné était le chevalier de Grignan, placé, depuis la
mort de Turenne, au poste le plus périlleux. L'œuvre de M. Walckenaer,
porte, en maint endroit, la trace de la vive affection, de l'estime
particulière que madame de Sévigné professait pour ce frère de son
gendre, auquel madame de Grignan accordait aussi la préférence sur ses
autres beaux-frères. Le chevalier méritait ces sentiments par la
franchise et la vivacité de son dévouement pour sa belle-sœur et pour la
mère de celle-ci. Un caractère sûr, ferme et froid, même un peu fier, des
maximes d'honneur et de vertu, un esprit sensé et mûr avant l'âge, une
aptitude militaire reconnue, lui avaient valu l'attention, puis la faveur
des hommes sérieux, et Turenne l'avait mis au nombre de ceux qu'il
aimait: solide éloge, car il aimait peu de gens, en trouvant peu dignes
de son estime. Le chevalier de Grignan, qui faisait la campagne
d'Allemagne à la tête du régiment de son nom, était intimement lié avec
le duc de Lorges: il fut un de ceux qui le secondèrent le mieux lorsque
la mort de Turenne eut fait tomber sur son neveu la rude besogne de
maintenir une armée démoralisée, et de contenir un ennemi qui ne doutait
plus de rien. C'est ici, dans la biographie de ce membre le plus
distingué de la famille des Grignan, sa véritable page d'honneur. Il
faut la lui restituer, car les infirmités précoces qui viendront
l'assaillir nous retireront trop tôt l'occasion de parler de lui.

On voit que madame de Sévigné recherche tous les sujets d'entretenir sa
fille sur ce chapitre qui lui tient au cœur; heureuse d'écrire les
louanges du chevalier, car, dans cette circonstance, elle était plutôt
l'organe de l'opinion publique que de sa prédilection.

«Voilà donc (mande-t-elle le 9 août en annonçant l'heureux combat
d'Altenheim) nos pauvres amis qui ont repassé le Rhin, fort heureusement,
fort à loisir, et après avoir battu les ennemis; c'est une gloire bien
complète pour M. de Lorges.... Le gentilhomme de M. de Turenne qui étoit
retourné et qui est revenu, dit qu'il a vu faire des actions héroïques au
chevalier de Grignan; qu'il a été jusqu'à cinq fois à la charge, et que
sa cavalerie a si bien repoussé les ennemis que ce fut cette vigueur
extraordinaire qui décida du combat. M. de Boufflers et le duc de Sault
ont fort bien fait aussi; mais surtout M. de Lorges, qui parut neveu du
héros dans cette occasion. Je reviens au chevalier de Grignan, et
j'admire qu'il n'ait pas été blessé à se mêler comme il a fait, et à
essuyer tant de fois le feu des ennemis[53].»

  [53] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 386 et 389.

Le surlendemain, elle ajoute: «La Garde vous a mandé ce que M. de Louvois
a dit à la bonne Langlée, et comme le roi est content des merveilles que
le chevalier de Grignan a faites: s'il y a quelque chose d'agréable dans
la vie, c'est la gloire qu'il s'est acquise dans cette occasion; il n'y a
pas une relation ni pas un homme qui ne parle de lui avec éloge; sans sa
cuirasse il étoit mort: il a eu plusieurs coups dans cette bienheureuse
cuirasse, il n'en avoit jamais porté; Providence! Providence[54]!»

  [54] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août), t. III, p. 393.

De Bretagne, où est encore venu la trouver l'éloge du chevalier de
Grignan, madame de Sévigné écrit trois mois après: «Je fus hier chez la
princesse (madame la princesse de Tarente, alors à Vitré), j'y trouvai un
gentilhomme de ce pays, très-bien fait, qui perdit un bras le jour que M.
de Lorges repassa le Rhin... Il vint à parler, sans me connoître, du
régiment de Grignan et de son colonel: vraiment je ne crois pas que rien
fût plus charmant que les sincères et naturelles louanges qu'il donna au
chevalier; les larmes m'en vinrent aux yeux. Pendant tout le combat, le
chevalier fit des actions et de valeur et de jugement qui sont dignes de
toute sorte d'admiration: cet officier ne pouvoit s'en taire, ni moi me
lasser de l'écouter. C'est quelque chose d'extraordinaire que le mérite
de ce beau-frère; il est aimé de tout le monde: voilà de quoi son humeur
négative et sa qualité de _petit glorieux_ m'eussent fait douter; mais
point, c'est un autre homme; c'est le cœur de l'armée, dit ce pauvre
estropié[55].»

  [55] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 89.

Cette journée d'Altenheim fut une journée d'héroïsme. Chacun sentait
qu'il y allait du salut de la France. La Fare rend la même justice au
neveu de Turenne, et à Vaubrun qui partageait avec lui le commandement,
et aussi au jeune gouverneur titulaire de la Provence, dont M. de Grignan
tenait la place, et qui inaugurait alors une carrière militaire qui le
retint presque constamment dans les camps, au grand avantage de son
remplaçant, mais à la grande peine de madame de Sévigné: «M. de Lorges
fit ce qu'on pouvoit attendre d'un digne capitaine... Vaubrun lui-même,
le pied cassé et la jambe sur l'arçon, chargea à la tête des escadrons,
comme le plus brave homme du monde qu'il étoit, et y fut tué aussi avec
plusieurs autres... Le duc de Vendôme, fort jeune alors, eut la cuisse
percée d'un coup de mousquet, à la tête de son régiment, et donna, dans
cette occasion, des marques du courage et des talents qui lui ont fait
commander depuis avec gloire les armées du roi dans les conjonctures les
plus difficiles[56].»

  [56] _Mémoires du marquis de La Fare_, Coll. Michaud et
  Ponjoulat, t. XXXII, p. 282.

Pendant que le chevalier de Grignan se distinguait sur les bords du Rhin,
l'un de ses frères, le coadjuteur d'Arles, se signalait à Paris comme
orateur de l'Assemblée du clergé, où il figurait en qualité de
procureur-député de la province d'Arles, en compagnie de l'abbé de
Grignan, le dernier frère, appelé tantôt _le bel abbé_, tantôt _le plus
beau de tous les prélats_[57], lequel remplissait les fonctions d'agent
général de la même province. Quoique jeune, le coadjuteur jouissait déjà
dans son ordre d'une réputation due surtout à un talent véritable pour la
parole. Il y ajouta encore dans cette session de 1675. «M. Boucherat,
écrit madame de Sévigné le 9 août, me manda lundi au soir que M. le
coadjuteur avoit fait merveilles à une conférence à Saint-Germain, pour
les affaires du clergé; M. de Condom et M. d'Agen me dirent la même chose
à Versailles[58].» Aussi ce fut lui (distinction singulière à cause de
son âge et de son rang dans la hiérarchie) que l'assemblée désigna pour
faire au roi la harangue d'usage, avec mission de le remercier de
l'appui qu'il accordait à l'Église, et de lui présenter les doléances du
clergé au sujet de la conduite des réformés.

  [57] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 460.

  [58] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 386.

Son discours était fait lorsque arriva à Paris la nouvelle de la défaite
du maréchal de Créqui. Malgré son désir de plaire au roi, l'orateur ne
pouvait passer sous silence ce premier et considérable échec infligé à
ses armes. Le coadjuteur d'Arles se tira de ce pas difficile à la
satisfaction générale. La veille de prononcer son discours, il avait
voulu connaître sur le changement de rédaction que lui imposait la
circonstance, l'opinion et le goût de madame de Sévigné, avec laquelle il
vivait dans une grande liberté. «Le coadjuteur, dit celle-ci, avoit pris
dans sa harangue, le style ordinaire des louanges, mais aujourd'hui cela
seroit hors de propos; il passe sur l'affaire présente avec une adresse
et un esprit admirables; il vous mandera le tour qu'il donne à ce petit
inconvénient; et, pourvu que ce morceau soit recousu bien juste, ce sera
le plus beau et le plus galant de son discours[59].»

  [59] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1675), t. III, p. 403.

Le succès fut complet. Madame de Sévigné enregistre avec joie et
évidemment avec un peu d'exagération de famille, ce résultat qu'elle a
prévu: «La harangue de M. le coadjuteur a été la plus belle et la mieux
prononcée qu'il est possible: il a passé cet endroit, qui a été fait et
rappliqué après coup, avec une grâce et une habileté non pareille; c'est
ce qui a le plus touché tous les courtisans. C'est une chose si nouvelle
que de varier la phrase, qu'il a pris l'occasion que souhaitoit Voiture
pour écrire moins ennuyeusement à M. le Prince, et s'en est aussi bien
servi que Voiture auroit fait. Le roi a fort loué cette action, et a dit
à M. le Dauphin: «Combien voudriez-vous qu'il vous en eût coûté, et
parler aussi bien que M. le coadjuteur?» M. de Montausier a pris la
parole et a dit: «Sire, nous n'en sommes pas là; c'est assez que nous
apprenions à bien répondre.» Les ministres et tous les autres ont trouvé
un agrément et un air de noblesse dans ce discours qui donne une
véritable admiration. J'ai bien à remercier les Grignan de tout l'honneur
qu'ils me font, et des compliments que j'ai reçus depuis peu, et du côté
de l'Allemagne et de celui de Versailles.» Et, avec un soupir: «Je
voudrois bien que l'aîné eût quelque grâce de la cour pour me faire avoir
aussi des compliments du côté de Provence[60]!» Le coadjuteur d'Arles
obtint non-seulement l'approbation de la cour, mais celle de son ordre.
C'est ce qu'on lit dans les procès-verbaux de l'Assemblée du clergé, où
le président rappelle «que tous les prélats ont été témoins de la force,
capacité et prudence avec lesquelles monseigneur le coadjuteur a parlé au
roi, et que Sa Majesté avoit paru extrêmement satisfaite[61].»

  [60] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1675), t. III p. 407.

  [61] _Procès-verbaux des assemblées du clergé_, t. V, p. 220, et
  _Pièces justificatives_, à fin du volume, p. 131.

Louis XIV ne se dissimulait point la gravité de la crise qui s'ouvrait
devant lui. Il avait compris au fond toute l'importance de la perte de
Turenne; mais (c'est de ceci que l'histoire doit le louer) en présence de
ce malheur, de la défaite de Créqui, de la prise de Trêves, de l'élan et
des projets audacieux de l'ennemi, de la situation intérieure de la
France, qui fermentait et se révoltait même en Guyenne et en Bretagne,
il ne s'abandonna point, et ne perdit rien de cette fermeté calme et
sereine, qu'il retrouvera dans ses plus grands désastres, et qui semble
constituer le trait dominant d'une âme en toute circonstance supérieure à
la fortune.

On a contesté, et cela semble de mode aujourd'hui, la valeur
intellectuelle et morale de Louis XIV. La postérité devait réagir contre
les excessives adulations de ses contemporains. Mais a-t-elle raison de
faire son évangile historique des mémoires posthumes de cette commère de
génie qu'on appelle Saint-Simon? Ce n'est point ici le lieu de rechercher
si _le roi du dix-septième siècle_ a été un esprit véritablement
supérieur: dans tous les cas, ç'a été un solide caractère. Insatiable
pour la louange, a-t-on dit, visant au demi-dieu, ennemi de toute vérité,
exagérant ses victoires, et voulant convertir ses revers en succès. Il
n'en fit pas preuve, on va le voir, dans ce moment critique qui suivit la
déroute de Consarbrüch. C'est à madame de Sévigné, car elle est le
véritable historien de ces mois de juillet et d'août si fameux, que nous
empruntons des détails:

«Un courtisan vouloit faire croire au roi que ce n'étoit rien que ce
qu'on avoit perdu; il répondit qu'il haïssoit ces manières, et qu'en un
mot c'étoit une défaite très-complète. On voulut excuser le maréchal de
Créqui; il convint que c'étoit un très-brave homme; «mais ce qui est
désagréable, dit-il, c'est que mes troupes ont été battues par des gens
qui n'ont jamais joué qu'à la bassette:» il est vrai que ce duc de Zell
est jeune et joueur; mais voilà un joli coup d'essai. Un autre courtisan
voulut dire: mais pourquoi le maréchal de Créqui donnoit-il la bataille?
Le roi répondit, et se souvint d'un vieux conte du duc de Weimar qu'il
appliqua très bien. Ce Weimar, après la mort du grand Gustave, commandoit
les Suédois alliés de la France; un vieux Parabère cordon bleu, lui dit,
en parlant de la dernière bataille qu'il avoit perdue: Monsieur, pourquoi
la donniez-vous? Monsieur, lui répondit le duc de Weimar, c'est que je
croyois la gagner; et puis se tourna: Qui est ce sot cordon bleu-là?
Toute cette application est extrêmement plaisante...» Dans la même lettre
on lit encore ceci: «On vient de me dire de très-bon lieu que les
courtisans, croyant faire leur cour en perfection, disoient au roi qu'il
entroit à tout moment à Thionville et à Metz des escadrons et même des
bataillons tout entiers, et que l'on n'avoit quasi rien perdu. Le roi,
comme un galant homme, sentant la fadeur de ce discours, et voyant donc
rentrer tant de troupes: «Mais, dit-il, en voilà plus que je n'en avois.»
Le maréchal de Gramont, plus habile que les autres, se jette dans cette
pensée: oui, Sire, c'est qu'ils ont fait des petits. Voilà de ces
bagatelles que je trouve plaisantes, et qui sont vraies[62].» Il existe
sur Louis XIV assez peu d'anecdotes dignes de foi, on a conservé de lui
trop peu de mots authentiques, pour omettre de pareils détails dans un
ouvrage tel que celui-ci, destiné à faire connaître mieux ce règne
extraordinaire, au moyen d'une correspondance qui en forme la chronique
journalière et intime.

  [62] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1675), t. III, p. 405.

Le roi, nous le redisons d'après madame de Sévigné, avait bien senti la
perte de Turenne, surtout quand il était «seul, qu'il rêvoit et rentroit
en lui-même[63].» C'est dire qu'autour de lui (on vient bien de le voir
à propos du maréchal de Créqui) les courtisans, le premier moment
d'émotion passé, s'attachaient, par leur contenance et leurs discours, à
prouver que ces _accidents_ n'avaient en rien diminué leur foi dans la
fortune, dans ce qu'on appelait _l'étoile du roi_. Comme plus tard
Napoléon, Louis XIV avait aussi la foi en cette étoile, jusque-là et pour
longtemps encore heureuse. Il se redressa bientôt, reprit assurance en
lui-même et en la France, plein de confiance, à ce moment donné, dans _M.
le Prince_, dont la grande renommée, le génie toujours jeune en un corps
fatigué, s'interposait entre l'Europe liguée et la France surprise; et
avant un an il renoncera même à l'épée de Condé, afin d'établir que sa
grandeur personnelle et la puissance du pays ne pouvaient dépendre d'un
général, si glorieux fût-il.

  [63] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 404.

Louis XIV avait des prétentions au génie de la guerre[64]. Il aimait
qu'on lui rapportât l'honneur des batailles gagnées sous ses yeux. La
réputation hors ligne de Turenne et de Condé, l'enorgueillissait comme
chef de la France, mais le froissait comme homme. Il profitait de leurs
talents, et les jalousait en les admirant. A côté de lui un homme
poussait cette jalousie, contre Turenne surtout, jusqu'à l'envie et la
haine. Courtisan plein d'ambition, de talents et de morgue, ayant tous
les mérites d'un ministre de la guerre qui prépare les victoires et sait
réunir les moyens de les procurer, bon administrateur mais nullement
général, Louvois n'aimait pas les grands généraux à qui on attribuait
uniquement des succès dans lesquels il prétendait avoir sa part et une
grande part. Il inaugurait cette classe de ministres et d'hommes
politiques qui se laissent volontiers aller à croire qu'à la guerre, le
génie organisateur qui combine et décide de loin peut suffire sans la
pratique militaire, qu'on fait d'aussi bons plans de campagne dans son
cabinet que sur les lieux, et que tous les chefs d'armée bien dirigés se
valent; école qui, pour prendre des noms plus près de nous, a fait vingt
Schérer pour un Carnot.

  [64] SAINT-SIMON, édition de MM. Chéruel et Sainte-Beuve, t. X,
  p. 341.

Précisément, dans l'année qui précéda sa mort, Turenne avait eu à
réprimer ces outrecuidantes prétentions de Louvois, jeune encore, mais
déjà d'autant plus hautain qu'il se sentait plus contesté, et il l'avait
fait dans des termes tels que le ministre, qui ne l'aimait pas, en était
venu à le haïr de toute la force de son tempérament atrabilaire et
excessif[65].

  [65] Cf. SAINT-SIMON, t. VI, p. 37; VII, p. 263; et La Fare,
  Coll. Michaud, t. XXXII, p. 281.

C'était donc faire mal sa cour au roi et à son malfaisant et bientôt
tout-puissant ministre, que d'afficher en public de trop vifs regrets de
la perte qu'on venait d'éprouver, mais surtout de laisser percer des
craintes sur la fortune d'un règne jusqu'alors si brillant. De là les
précautions et les réticences que l'on remarque sur ce dernier point dans
la correspondance de madame de Sévigné, elle si franche, si libre,
d'ailleurs pour l'expression de sa douleur personnelle. Dans les deux
passages suivants, elle fournit la preuve de ce que je viens de dire sur
l'accueil qui était fait aux regrets trop fortement exprimés de la mort
de Turenne: «Le duc de Villeroi ne se peut consoler de M. de Turenne; il
écrit que la fortune ne peut plus lui faire de mal, après lui avoir fait
celui de lui ôter le plaisir d'être aimé et estimé d'un tel homme.... Il
a écrit ici des lettres dans le transport de sa douleur, qui sont d'une
telle force qu'il les faut cacher. Il ne voit rien dans sa fortune
au-dessus d'avoir été aimé de ce héros, et déclare qu'il méprise toute
autre sorte d'estime après celle-là: sauve qui peut[66]!»--«Le chevalier
de Coislin est revenu après la mort de M. de Turenne, disant qu'il ne
pouvoit plus servir après avoir perdu cet homme-là; qu'il étoit malade,
que pour le voir et pour être avec lui, il avoit fait cette dernière
campagne, mais que ne l'ayant plus il s'en alloit à Bourbon. Le roi,
informé de tous ces discours, a commencé par donner son régiment, et a
dit que sans la considération de ses frères, il l'auroit fait mettre à la
Bastille[67].» Madame de Sévigné demandait un chiffre pour correspondre
avec sa fille: sans doute qu'elle avait beaucoup d'anecdotes de ce genre
à lui conter.

  [66] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 389 et 392.

  [67] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 451.

Quelque chose de cette défaveur atteignait même ceux qui, comme le duc de
Lorges et le chevalier de Grignan, se contentaient de garder leurs
regrets dans leur cœur, et vengeaient Turenne en se battant bien pour la
France et pour le roi. On tenait à leur dire qu'ils n'avaient fait que
leur devoir, et que tout autre à leur place en eût fait autant; qu'ils
n'avaient rendu aucun service exceptionnel, car il ne fallait pas qu'il y
eût de grande crise à surmonter: aussi fit-on attendre un an au duc de
Lorges ce bâton de maréchal auquel il avait droit et qu'on venait de
prodiguer, et le chevalier de Grignan à son retour n'obtint absolument
rien. Et cependant la victoire de l'armée du Rhin près d'Altenheim avait
sauvé la France à ce moment critique, car si le neveu de Turenne ne se
fût pas trouvé à la hauteur de sa tâche, le territoire était envahi, et
Louis XIV peut-être abaissé pour longtemps. C'est un diplomate bien
instruit des projets hostiles de l'Europe, car il les fomentait sous
main, qui le déclare: «Les confédérés se persuadoient que s'ils pouvoient
gagner une bataille, ils entreraient infailliblement en France, et que
s'ils y étoient une fois, les mécontentements du peuple ne manqueraient
jamais d'éclater contre le gouvernement, et donneroient jour aux ravages
et aux succès qu'ils se promettoient, ou tout au moins à une paix qui
mettroit les voisins de cette couronne en sûreté et en repos[68].»

  [68] _Mémoires du chevalier Temple_, ambassadeur d'Angleterre en
  Hollande; Coll. Michaud et Poujoulat, t. XXXII, p. 92.

Mais ces mauvais desseins furent déjoués. La fortune de Louis XIV et de
la France (car ici l'_État_ et le _Roi_ n'en faisaient bien qu'un) reprit
sa marche ascendante. L'armée du Rhin tint ferme jusqu'à l'arrivée de
Condé. Par ses manœuvres habiles, celui-ci déconcerte Montécuculli, et
lui fait successivement lever le siége de Haguenau et celui de Saverne;
puis, sans doute d'après le désir du roi, il se place sur la défensive,
maître, toutefois, de la situation, et pouvant ne se battre que quand et
où il voudrait: «Et voilà (ajoute madame de Sévigné comme la France
rassurée, et fidèle aussi à une vieille admiration pour ce dernier des
héros, qui, comme Turenne, l'honorait de son amitié), voilà l'avantage
des bons joueurs d'échecs[69].»

  [69] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1675), t. III, p. 477;
  _Mémoires du chevalier Temple_, Coll. Michaud et Poujoulat, t.
  XXXII, p. 100 et 104.--_Mémoires de La Fare_, _ibid._, p. 283.

Ainsi prévenue, la cour de Vienne ordonna à Montécuculli de suspendre ses
opérations. Le vieux duc de Lorraine, l'un des chefs principaux des
confédérés, étant mort sur ces entrefaites, et la Hongrie se trouvant
plus vivement pressée par les Turcs qui s'y acharnaient depuis quelques
années, les Impériaux repassèrent enfin le Rhin, et les armées françaises
prirent leurs quartiers d'hiver en Flandre et en Alsace, les deux partis
remettant au printemps de nouveaux projets et de plus grands efforts.



CHAPITRE II.

1676.

   Ouverture de la campagne de cette année.--Madame de Sévigné voit
   partir son fils et le chevalier de Grignan.--Louis XIV va se
   mettre à la tête de l'armée de Flandre.--La correspondance de
   madame de Sévigné est le vrai journal du temps, même pour les
   choses de la guerre.--Siége et prise de Condé.--Monsieur assiége
   Bouchain.--Louis XIV offre la bataille au prince d'Orange, qui se
   retire sans combattre.--Prise de Bouchain.--Retour du roi à
   Versailles.--Caractère militaire de Louis XIV.--L'armée française
   met le siége devant Aire; les ennemis vont investir Maëstricht et
   Philisbourg.--Madame de Sévigné annonce à sa fille la prise
   d'Aire; Louvois en a tout l'honneur.--Belle conduite à ce siége
   du baron de Sévigné.--Curieuses anecdotes recueillies sur le
   prince d'Orange et Louis XIV.--M. de Schomberg fait lever le
   siége de Maëstricht.--Philisbourg est obligé de se rendre aux
   ennemis.--L'opinion s'en prend au maréchal de Luxembourg; Madame
   de Sévigné rapporte sur lui un mot piquant.--Le reste de l'année
   se passe sans événements militaires.


A son arrivée à Paris, en avril 1676, madame de Sévigné, on l'a vu, avait
trouvé partout les préparatifs de la nouvelle et décisive campagne qui
allait s'ouvrir. Cloué par la goutte à Chantilly, le prince de Condé
avait déclaré qu'il ne pouvait servir; le roi le prit au mot, et, à
partir de 1675, il ne parut plus à la tête des armées.

Jusque-là l'Europe s'était plu à attribuer les remarquables succès de la
France, au génie des deux capitaines que tous les hommes de guerre, amis
et ennemis, reconnaissaient pour leurs maîtres. On allait voir ce qu'il
serait possible de faire sans eux: plus encore que ses adversaires,
Louis XIV voulait en avoir le cœur net. Malgré sa vanité que tout
surexcitait, il ne s'estimait certes point l'égal de Turenne et de Condé;
mais, comme beaucoup de souverains (sur ce point les royautés se
rencontrent avec les démocraties), il ne croyait pas aux hommes
nécessaires. Indépendamment de sa grande confiance en lui-même, en sa
fortune plus qu'en ses talents, il se confiait aussi dans le savoir de
quelques généraux du second ordre, élèves de ces glorieux maîtres, mais
surtout, et à bon droit, dans l'esprit militaire et national de ses
armées, dans leur discipline, leur parfaite organisation, œuvre de
Louvois, qui, pour procurer des succès personnels à son roi, avait
prodigué à l'armée de Flandre, que celui-ci allait commander, toutes les
ressources refusées ou disputées à Turenne.

«On ne voit à Paris, écrit madame de Sévigné, que des équipages qui
partent; les cris sur la disette d'argent sont encore plus vifs qu'à
l'ordinaire; mais il ne demeurera personne non plus que les années
passées. Le chevalier est parti sans vouloir me dire adieu; il m'a
épargné un serrement de cœur, car je l'aime sincèrement[70].» Le colonel
du régiment de Grignan partait, paraît-il, «enragé de n'être point
brigadier.»--«Il a raison, ajoute madame de Sévigné, après ce qu'il fit
l'année passée, il méritoit bien qu'on le fît monter d'un cran[71].»
Sévigné se mit en route le 15 avril, à la grande tristesse de sa mère.
Elle annonce ainsi ce départ à sa fille: «Je suis bien triste, ma
mignonne, le pauvre petit compère vient de partir. Il a tellement les
petites vertus qui font l'agrément de la société, que quand je ne le
regretterois que comme mon voisin, j'en serais fâchée... Voilà
_Beaulieu_[72] qui vient de le voir monter gaiement en carrosse avec
Broglio et deux autres; il ne l'a point voulu quitter _qu'il ne l'ait vu
pendu_[73].»

  [70] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1675), t. IV, p. 250.

  [71] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 223.

  [72] Valet de chambre de madame de Sévigné.

  [73] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 255. Ceci est une allusion à
  la scène IX du troisième acte du _Médecin malgré lui_.
  Sganarelle, en passe d'être pendu, dit à sa femme: _Retire-toi de
  là, tu me fends le cœur!_ Martine lui répond: _Non, je veux
  demeurer pour encourager à la mort, et je ne te quitterai point
  que je ne t'aie vu pendu._

Le lendemain le roi quitta Versailles pour aller se mettre à la tête de
l'armée, gardant, comme toujours, sur ses desseins un impénétrable
secret. Il avait sous lui les maréchaux d'Humières, de Schomberg et de
Créqui: «Ce n'est pas l'année des grands capitaines,» écrit madame de
Sévigné, toute à ses souvenirs[74]. Louvois dont l'amour-propre étoit
surexcité à l'égal de celui de son maître, avait pris les devants pour
tout disposer, et faciliter le siége des places que le roi voulait
conquérir, car c'était par des siéges que toutes les campagnes
commençaient: de part et d'autre on hésitait fort à livrer bataille.

  [74] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 206.

C'est dans la correspondance de madame de Sévigné et de ses amis, écho et
miroir fidèle de ce temps, que l'on voit bien ce que c'était que la
guerre alors, et quelle situation était faite aux parents et aux amis
restés à Paris, et vivant de nouvelles lentes à cheminer, qu'on se
communiquait, que l'on recherchait avidement, pour savoir d'abord, et
ensuite pour instruire les parents et les amis répandus dans les
provinces. La _publicité_ du temps était impuissante à satisfaire
l'impatience légitime de chacun. Il n'y avait pas, comme aujourd'hui, de
feuille régulière pour apprendre au public, jour par jour, les événements
dignes d'intérêt. La _Gazette_ ne paraissait que toutes les semaines, et
le _Mercure_ tous les mois. De là la multiplicité, l'importance des
correspondances privées, l'industrie pour se procurer à qui mieux mieux
de plus amples renseignements, le soin de tout reproduire, faits,
rumeurs, conjectures. C'est ce qui, pour l'histoire de la société du
dix-septième siècle, donne tant de prix aux lettres de madame de Sévigné,
et il faut ajouter, surtout depuis sa dernière et complète publication, à
la correspondance de Bussy-Rabutin.

La guerre de 1676 avait un double théâtre, la Flandre, où nous désirions
prendre quelques places nouvelles, et l'Allemagne, où nous voulions
conserver Philisbourg, enlevé l'année précédente aux Impériaux. Il fallut
quelques jours pour laisser aux événements le temps de se dessiner. On
ignorait complétement à Paris ce qui allait se produire: «On croit, mande
à sa fille madame de Sévigné, que le siége de Cambrai va se faire; c'est
un si étrange morceau, qu'on croit que nous y avons de l'intelligence. Si
nous perdons Philisbourg, il sera difficile que rien puisse réparer cette
brèche, _vederemo_. Cependant l'on raisonne et l'on fait des almanachs
que je finis par dire _l'étoile du roi surtout_[75].» Le politique
Corbinelli ajoute: «On parle fort du siége de Condé, qui sera expédié
bientôt, afin d'envoyer les troupes en Allemagne, et de repousser
l'audace des Impériaux qui s'attachent à Philisbourg. Les grandes
affaires de l'Europe sont de ce côté-là. Il s'agit de soutenir toute la
gloire du traité de Munster pour nous ou de la renverser pour
l'Empire[76].» C'était cela, en effet, il n'était question de rien moins
que de l'influence, de la prépondérance de la France en Europe, œuvre
commune de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV.

  [75] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1676), t. IV, p. 256.

  [76] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril 1676), t. IV, p. 263.

Dix jours se passèrent sans courrier de l'armée. Tout d'un coup, le 29
avril, la nouvelle de la prise de Condé vint réjouir Paris. Madame de
Sévigné, qui à chaque lettre tient mieux sa plume, l'annonce elle-même:
«Il faut commencer par vous dire que Condé fut pris d'assaut la nuit de
samedi à dimanche (26 avril). D'abord cette nouvelle fait battre le
cœur; on croit avoir acheté cette victoire; point du tout, ma belle,
elle ne nous coûte que quelques soldats, et pas un homme qui ait un nom.
Voilà ce qui s'appelle un bonheur complet... Vous voyez comme on se passe
bien des vieux héros... Mon Dieu que vous êtes plaisants, vous autres, de
parler de Cambrai! Nous aurons pris encore une ville avant que vous
sachiez la prise de Condé. Que dites-vous de notre bonheur qui fait venir
notre ami le Turc en Hongrie? Voilà Corbinelli trop aise; nous allons
bien _pantoufler_[77];» mot créé entre eux, pour désigner leurs grandes
causeries politiques, en petit comité, dans la ruelle de la marquise
encore à sa toilette du matin.

  [77] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1676), t. IV, p. 271-274.

_Vous voyez comme on se passe des vieux héros._ Ce n'est pas à dire que
madame de Sévigné, donnant gain de cause à ceux qui l'accusent de
versatilité, soit déjà infidèle à ses vieilles admirations. Elle répond à
la pensée qui préoccupait tout le monde, et, dans son patriotisme, se
félicite de voir que la mort de Turenne et la retraite de Condé, n'ont
point interrompu nos succès. Peut-être y a-t-il là, en plus, le souci des
indiscrétions de la poste qui, dès lors, professait une curiosité
officielle, passée en tradition: parfois, en effet, on rencontre chez
madame de Sévigné quelque éloge du roi, brusquement amené, qui semble
plutôt un acte de précaution qu'un hommage de courtisan[78].

  [78] Voy. _Lettres de la Palatine_ (duchesse d'Orléans), p. 121.

Le 1er mai, madame de Sévigné fit connaître à sa fille que Sévigné
l'instruisait qu'ils allaient assiéger Bouchain avec une partie de
l'armée, «pendant que le roi, avec un plus grand nombre, se tiendrait
prêt à recevoir et à battre le prince d'Orange[79].» Elle ne connut que
le 19 le résultat de cette nouvelle expédition. A cette date elle annonce
qu'on lui mande «que Bouchain étoit pris aussi heureusement que Condé, et
qu'encore que le prince d'Orange eût fait mine de vouloir en découdre, on
est fort persuadé qu'il n'en fera rien[80].»

  [79] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 277.

  [80] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 303.

Désireux à la fois de défendre son pays et de se faire, par la guerre,
une réputation favorable à ses ambitieux desseins, Guillaume d'Orange
poussait en avant la coalition déjà hésitante et divisée. Le chevalier
Temple, qui a eu le secret des confédérés, nous apprend que, dès 1674, ce
jeune prince, de bonne heure si résolu et toujours si tenace, avait voulu
trouver en Flandre, un chemin ouvert pour entrer en France; «car là,
dit-il, les frontières sont sans défense[81].» Condé l'en empêcha à
Senef, cette victoire plus considérable par le résultat que par le
succès. «Alors commencèrent, ajoute le même, les divisions entre les
principaux officiers de l'armée confédérée, dont les suites ont été si
fatales pendant tout le cours de la guerre, et qui ont fait avorter tous
leurs desseins[82].» Dans le cours de l'année suivante, Guillaume
d'Orange essaya en vain de remettre l'union parmi ces armées composées
d'Allemands, d'Espagnols, de Hollandais, et où les ordres et les plans de
l'Empereur, des princes de Lorraine, du marquis de Brandebourg, du
Palatin se contrariaient et se croisaient sans cesse, pendant que le
souverain de la Grande-Bretagne, médiateur tiède et suspect aux deux
partis, se faisait l'entremetteur d'une paix qu'il ne paraissait pas au
fond désirer davantage que le chevalier Temple, son habile et partial
ambassadeur. Au milieu des hostilités, en effet (1675), Nimègue avait été
désignée pour y ouvrir, sous les auspices de l'Angleterre, une conférence
européenne. Mais les plénipotentiaires ne s'y rendirent qu'au mois de
mars de l'année suivante[83]; et cette campagne de Flandre, commandée par
Louis XIV en personne, et où chaque parti, faisant appel à toutes ses
ressources, cherchait par les armes une solution prompte et définitive,
venait de s'ouvrir presqu'en même temps que les négociations auxquelles
on demandait une issue pacifique de la lutte, de cette lutte à outrance
(honneur traditionnel et perpétuel péril de la France) d'une seule
puissance contre toutes.

  [81] _Mémoires du chevalier Temple_, Collection Michaud, t.
  XXXII, p. 82.

  [82] _Mémoires du chevalier Temple_, p. 84.

  [83] _Mémoires du chevalier Temple_, p. 108.

Le prince d'Orange avait entamé la nouvelle campagne «avec la résolution
et l'espérance de l'inaugurer par une bataille[84].» Une bataille
rangée, c'était le plus grand effort, la plus grande difficulté, et, en
cas de succès, le plus grand mérite et la plus grande gloire. Condé,
Turenne gagnaient des batailles, et l'on avait admiré leurs victoires
comme œuvre de génie, de combinaison, de grande stratégie, d'audace et
de prudence à la fois. Les généraux de moindre mérite ne s'attaquaient
qu'aux places: ils essayaient un siége, où sans doute on pouvait et il
fallait déployer de véritables et solides qualités militaires, mais qui
offrait moins d'imprévu, moins de chances désastreuses qu'une lutte en
rase campagne. Privés du secours des deux vaillantes épées habituées
jusque là à fixer la victoire, Louis XIV et Louvois avaient mis dans leur
plan de n'entreprendre que des siéges, et de ne risquer qu'à l'extrémité
une action générale qui pouvait être malheureuse et devait être décisive;
lorsque, surtout, la conquête des places offrait en perspective des
résultats aussi sûrs, quoique plus lents.

  [84] _Mémoires du chevalier Temple_, p. 106.

C'est dans ces dispositions réciproques que Louis XIV et le prince
d'Orange, chacun à la tête de leur armée, se rencontrèrent le 10 mai
1676, le roi de France protégeant le siége de Bouchain, que faisait
Monsieur, son frère, et le chef de la coalition désirant dégager cette
ville et, comme le dit madame de Sévigné, faisant mine «de vouloir en
découdre.»

C'est ici un curieux épisode de l'histoire militaire de ce temps, et l'un
des faits de la vie de Louis XIV qui lui a été le plus reproché. Il
manqua une belle occasion de détruire, de battre au moins, dans les
environs de Valenciennes, l'armée confédérée. C'est ce que s'accordent à
dire tous les chroniqueurs indépendants, mais en rejetant la principale
faute sur Louvois, et non sur le monarque, qu'ils montrent sincèrement
désireux de combattre son ennemi personnel, lequel, de son côté, malgré
ses desseins proclamés et de formelles promesses, ne prit pas davantage
l'initiative d'une attaque.

Voici la courte relation de Madame de Sévigné: «Mon fils n'étoit point à
Bouchain; il a été spectateur des deux armées rangées si longtemps en
bataille. Voilà la seconde fois qu'il n'y manque rien que la petite
circonstance de se battre: mais comme deux procédés valent un combat, je
crois que, deux fois à la portée du mousquet valent une bataille. Quoi
qu'il en soit, l'espérance de revoir le pauvre baron gai et gaillard m'a
bien épargné de la tristesse. C'est un grand bonheur que le prince
d'Orange n'ait point été touché du plaisir et de l'honneur d'être vaincu
par un héros comme le nôtre[85].»

  [85] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 28 mai 1676, t. IV, p. 319.

Madame de Sévigné est sobre de détails; le résultat seul lui importe: on
ne s'est pas battu, son fils est sain et sauf. Sa correspondance se
complète par celle de Bussy. La nouvelle édition qui en est donnée, sans
omission ni lacune, est une source véritablement historique, qui devra
être consultée avec assurance et fruit, par tous ceux qui écriront le
détail des guerres de Louis XIV. Curieux de nouvelles, éloigné des
événements militaires auxquels, à son grand dépit de courtisan plutôt
qu'à son déplaisir de général, il ne pouvait prendre part malgré ses
humbles et périodiques sollicitations, Bussy avait et savait se créer aux
armées de nombreux correspondants. Pendant cette campagne
caractéristique, il comptait dans l'armée de Flandre son fils aîné, le
jeune marquis de Bussy, qu'il avait envoyé faire ses premières armes
comme aide de camp du lieutenant général marquis de Renel; son gendre, le
marquis de Coligny, qu'il venait aussi de faire accepter en la même
qualité par le maréchal de Schomberg; M. de Longueval, capitaine de
cavalerie au régiment de Gournay, et M. de La Rivière, son gendre futur,
qui devait avoir avec lui un si scandaleux procès, alors attaché au
chevalier de Lorraine[86]. Le dernier faisait précisément partie de la
portion de l'armée campée à Urtebise, près de l'abbaye de Vicogne, à
l'effet de barrer le passage au prince d'Orange, et c'est de là qu'il
adresse au comte de Bussy cette lettre écrite sans souci de la publicité,
et qui est d'un grand intérêt pour l'histoire particulière de Louis XIV:

«Après que Condé se fut rendu, le roi s'approcha de Bouchain avec son
armée, pour ôter aux ennemis les moyens de secourir cette place, que
Monsieur avoit assiégée; mais ayant su par ses partis que l'armée
ennemie, qui étoit à trois lieues, étoit décampée sans qu'on eût pu
savoir la route qu'elle avoit prise, Sa Majesté se doutant bien que les
ennemis lui avoient dérobé cette marche pour aller passer l'Escaut bien
loin de lui, et venir ensuite tomber sur quelque quartier de l'armée de
Monsieur, fit sonner à cheval à minuit, et marcha une demi-heure après.
Comme il avoit pris le chemin le plus court, il passa l'Escaut avant les
ennemis, et il alla camper à l'abbaye de Vicogne. Le lendemain, à la
pointe du jour, on vit paroître sur une hauteur qui règne depuis les bois
de cette abbaye jusqu'à Valenciennes, quelques troupes de cavalerie qui,
à mesure qu'elles descendoient à mi-côte, se formoient en escadron. Sur
les huit heures du matin, le roi ne douta plus que ce ne fût la tête de
l'armée ennemie. Dès que Sa Majesté eut vu leur première ligne en
bataille, il crut qu'ils la lui vouloient donner, et il ne balança pas à
vouloir faire la moitié du chemin. Cette résolution redoubla sa bonne
mine et sa fierté. Il me parut, comme vous le dites, monsieur, dans un
éloge que j'ai vu de lui chez vous, _aimable et terrible_. Il avoit l'air
gracieux et les yeux menaçants.

  [86] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 205.

«Après avoir mis lui-même son armée en bataille sur deux lignes, il
envoya ses chevaux de main et sa cuirasse au premier escadron de ses
gardes du corps, qu'il avoit mis à l'avant-garde, résolu de combattre à
leur tête, et ensuite il proposa au maréchal de Schomberg son dessein
d'aller aux ennemis, croyant leur défaite indubitable, mais que comme il
n'avoit pas tant d'expérience que lui, il vouloit avoir son approbation.
Le maréchal, à qui la chaleur du roi fit peur, dit sagement que, puisque
Sa Majesté étoit venue là pour empêcher que les ennemis ne secourussent
Bouchain, il prenoit la liberté de lui dire qu'il falloit attendre qu'ils
se missent en devoir de le faire. Le lendemain 11, on ne vit plus les
ennemis tant ils avoient remué de terre devant eux, et le 12, le roi
ayant appris la reddition de Bouchain, il l'apprit aux ennemis par trois
salves de l'infanterie et de l'artillerie, et quand Sa Majesté fit
marcher l'armée pour joindre Monsieur, les ennemis ne sortirent point de
leur poste[87]».

  [87] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 157.

D'après ce récit, il semble que Louis XIV eût la meilleure envie de
combattre, et c'est une allure de héros faite pour justifier le langage
employé par madame de Sévigné, que lui donne ce témoin écrivant
familièrement ce qu'il vient de voir. Un autre témoin oculaire, le
commandant en second du corps où servait Sévigné, raconte les mêmes
faits, et, comme M. de la Rivière, fait honneur à Louis XIV de la volonté
de livrer personnellement bataille au prince d'Orange, mais en attribuant
à Louvois, que d'ailleurs il n'aimait pas et n'avait pas lieu d'aimer, le
parti auquel on s'arrêta de ne point attaquer à l'ennemi.

«Au commencement de cette même campagne, dit le marquis de la Fare dans
ses intéressants mémoires, le roi perdit la plus belle occasion qu'il ait
jamais eue de gagner une bataille. Il s'étoit avancé jusqu'à Condé,
pendant que Monsieur faisoit le siége de Bouchain. Le prince d'Orange
crut qu'en passant promptement l'Escaut sous Valenciennes, il tomberait
sur Monsieur avant que le roi pût le secourir; mais le roi, averti à
temps de son dessein et de sa marche, partit le soir de Condé et se
trouva le lendemain avoir passé l'Escaut avant que toute l'armée des
ennemis fût arrivée à Valenciennes. La faute que nous fîmes fut de nous
camper le long de l'Escaut, pour la commodité de l'eau; car nous pouvions
y mettre notre droite, et notre gauche au bois de l'abbaye de Vicogne; et
ainsi nous trouver prêts, à la pointe du jour, à marcher aux ennemis en
bataille: au lieu qu'avant que notre gauche fût à la hauteur de notre
droite, il se perdit beaucoup de temps, après quoi il fallut encore
marcher en colonne jusqu'à la cense d'Urtebise, qui est à la portée du
canon de Valenciennes, avant que de se mettre en bataille.

«A mesure que nous nous y mettions, nous voyions arriver l'armée des
ennemis sur la hauteur de Valenciennes, laissant cette ville à sa gauche.
Nous étions tout formés longtemps avant qu'ils fussent tous arrivés,
parce que leur pont sur l'Escaut s'étoit rompu; outre cela, il leur
manquoit du terrain dans leurs derrières pour la seconde ligne, n'y ayant
que des creux et des ravines où ils ne pouvoient faire aucun mouvement,
et notre gauche les débordoit. En cette situation tous ceux qui
connaissoient le pays, ne doutoient point qu'ils ne fussent perdus, et
que cette journée ne finît glorieusement la guerre. Le maréchal de Lorges
dit au roi qu'il s'engageoit à les mettre en désordre avec la seule
brigade des gardes du corps. Mais Louvois, aussi craintif qu'insolent,
soit qu'il n'eût pas envie que la guerre finît sitôt, soit qu'il craignît
effectivement pour la personne du roi ou pour la sienne, qui, dans le
tumulte d'une bataille, n'auroit pas été en sûreté, tant il avoit
d'ennemis, fit si bien, que lorsque le roi demanda au maréchal de
Schomberg son avis, le maréchal répondit que, comme il étoit venu pour
empêcher le prince d'Orange de secourir Bouchain, c'étoit un assez grand
avantage de demeurer là, et de le prendre à sa vue, sans se commettre à
l'incertitude d'un événement. Le roi depuis a témoigné du regret de
n'avoir pas mieux profité de l'occasion que sa bonne fortune lui avoit
présentée ce jour-là[88].»

  [88] _Mémoires de M. de La Fare_, Coll. Michaud, t. XXXII, p.
  284.

Sans doute Louis XIV eut le tort, à ce jour, de se défier de lui-même, et
surtout de la brave armée qu'il avait sous ses ordres et dont la
composition aurait dû rendre moins méticuleux Louvois, qui l'avait
formée. Mais si le roi manqua de décision, il faut en dire autant et plus
du prince d'Orange, arrivé jusque-là évidemment pour le forcer et le
combattre[89].

  [89] _Voy._ aussi, sur le même fait, les _Mémoires de Temple_, p.
  102 et 119, et ceux de _l'abbé de Choisy_, t. XXX, p. 559.

Soit que Louis XIV ne fût venu prendre le commandement de l'armée de
Flandre que dans l'intention de se mesurer avec le prince Guillaume, et
qu'il dût croire, les ennemis ayant refusé la bataille, qu'il n'y en
aurait pas d'autre pendant le reste de la campagne; soit qu'il jugeât,
maintenant que l'élan était donné, sa présence inutile pour conduire et
mener à bien les autres siéges projetés; soit enfin, ce qu'on lui a
reproché, impatience de revoir madame de Montespan, il repartit
brusquement pour Versailles, dans les premiers jours de juillet, laissant
le commandement des troupes aux maréchaux de Schomberg et de Créqui.
Ceux-ci, toutefois, furent mis en quelque sorte sous la direction de
Louvois, dépositaire du plan de campagne auquel il avait grandement
contribué, et de plus en plus désireux de prouver pour son maître et pour
lui, qu'une grande réputation militaire n'était point nécessaire pour
obtenir des succès.

On a aussi accusé Louis XIV de pusillanimité: on a été jusqu'à dire qu'il
ne quitta ainsi brusquement son armée, que pour fuir des dangers
personnels qu'il n'aimait pas à affronter, et l'on a remarqué, à ce
sujet, que jamais, dans le cours de ses campagnes, il n'avait, ce qu'on
appelle, payé de sa personne.

Ce n'est point là, il est vrai, un roi guerrier, général d'initiative,
soldat au besoin tel qu'Henri IV, Gustave Adolphe ou Charles XII. Au
camp comme à Versailles, on reconnaît toujours en lui _le Roi_,
qu'entoure sa cour, que gouverne l'étiquette. Il eût fallu une extrême
péril, dans lequel les armées sous ses ordres ne se sont jamais trouvées,
ou le besoin de décider une bataille douteuse par lui livrée, ce qui n'a
jamais eu lieu, pour qu'on vît Louis XIV charger l'épée à la main, comme
un simple officier. Dans toutes les guerres auxquelles il a pris part, on
voit bien que _sa grandeur l'attache au rivage_. Mais il est difficile de
lui refuser non pas seulement le courage vulgaire qu'on accorde à tout le
monde, mais cette résolution guerrière, partage des âmes bien trempées,
et dont il vient de donner une preuve, en allant de lui-même et avec une
significative ardeur, offrir au prince d'Orange un combat que celui-ci ne
crut pas devoir accepter. Dans une lettre de l'un des correspondants de
Bussy-Rabutin, on trouve un fait qui prouve aussi que Louis XIV ne
craignait pas de s'exposer à des périls même inutiles, afin de montrer à
ses soldats qu'il n'avait pas peur. «Le roi, écrit M. de Longueval, s'est
promené du côté de Valenciennes, et s'est fait tirer le canon de la
ville, dont un coup a tué un garde de MONSIEUR à côté de son maître[90].»
On peut penser que dans cette reconnaissance, que devait rendre
inquiétante le souvenir de Turenne, MONSIEUR, par convenance et par
dévouement, ne se tenait pas très-loin de son frère, et que ses propres
gardes n'étaient pas loin de lui.

  [90] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 149. (Lettre du 23
  avril 1676.)

Le roi parti, la campagne, _si douce jusque-là_[91] se compliqua bientôt.
Les deux armées ne cherchèrent plus à se joindre; chacun s'attacha à une
entreprise particulière: l'armée française vint mettre le siége devant
Aire, pendant que les coalisés, par une manœuvre hardie, allaient
assiéger Maëstricht, pris par Louis XIV lui-même en 1674, et où
commandait l'énergique marquis de Calvo[92]. En même temps l'armée
impériale, en Allemagne, investissait Philisbourg, malgré les efforts du
maréchal de Luxembourg, chargé de protéger cette tête de pont que la
France s'était donnée sur les terres de l'Empire.

  [91] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 351.

  [92] Conférez WALCKENAER, t. IV, p. 286.

Les inquiétudes de madame de Sévigné s'accrurent avec les complications
que cette double situation ne tarda pas à amener. Elle avait beaucoup de
parents et d'amis à cette guerre, et la vie se passait à appréhender de
sinistres nouvelles, et à se réjouir chaque jour d'en avoir été pour ses
appréhensions. Une mort cependant vint l'attrister, non l'affliger, car
elle ne connaissait nullement le marquis de Coligny, gendre de Bussy,
qui, à peine âgé de trente ans, mourut de maladie à Condé, le 6 du mois
de juillet. Le marquis de Bussy, qui se trouvait avec lui, annonce cette
perte à son père par cette courte et sèche lettre: «On ne vous a pas
mandé, Monsieur, la maladie de M. de Coligny, de peur d'alarmer ma sœur,
et l'on ne croyoit pas qu'elle fût dangereuse. Cependant il vient de
mourir par la gangrène, qui lui avoit paru au pied, et qui a couru par
tout le corps: cela marque une étrange corruption de sang. Nous l'allons
faire enterrer dans le chœur de la grande église, avec une tombe sur
laquelle son nom sera inscrit[93].» Le général de ce malheureux époux,
qui mourait ainsi dès la première année de son mariage, laissant une
femme enceinte de quelques mois, et qu'il aimait plus à coup sûr qu'il
n'en était aimé, en écrit à Bussy avec plus de détails, de convenance et
de sensibilité[94]. Les regrets du beau-père furent médiocres, et la
veuve ne fut pas plus difficile à consoler. Décidément, ce n'est pas par
le cœur que brille cette branche de la famille des Rabutin.

  [93] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 165.

  [94] Lettre du maréchal de Schomberg au comte de BUSSY-RABUTIN
  dans la _Correspondance_ de celui-ci, t. III, p. 166.

La nouvelle du siége de Maëstricht et la vigueur avec laquelle cette
place était poussée, produisirent à Paris une émotion qui «faisoit dire
aux bourgeois qu'on alloit y envoyer M. le Prince[95].» Il fut aussi
question, un instant, du retour du roi à l'armée. Toutefois on se
contenta d'activer le siége d'Aire, afin d'opérer une diversion, et d'y
attirer une partie de l'armée ennemie. On veut prendre cette ville, dit
madame de Sévigné, afin de _jouer aux échecs_, dans le cas où Maëstricht
succomberait: «ce sera pièce pour pièce[96].» Et elle ajoute avec une
pointe de philosophie railleuse qu'elle retrouve dans son cœur de mère:
«Il y avoit un fou, le temps passé, qui disoit, dans un cas pareil:
changez vos villes de gré à gré, vous épargnerez vos hommes. Il y avoit
bien de la sagesse à ce discours[97].» On espérait néanmoins, sauver
Maëstricht; mais on s'attendait à perdre Philisbourg. «Pour l'Allemagne,
continue madame de Sévigné, M. de Luxembourg n'aura guère d'autre chose à
faire qu'à être spectateur avec trente mille hommes de la prise de
Philisbourg[98]. «Cependant madame de Sévigné n'est point de ces gens qui
se soumettent d'avance à cet échec qui menace nos armes: «Je suis
persuadée, dit-elle à quinze jours de là, que M. de Luxembourg battra les
ennemis et qu'ils ne prendront point Philisbourg[99].» A la fin de
juillet, elle adresse à sa fille, en quelques lignes, ce bulletin d'une
situation qui tarde à se dénouer et cause aux mères, aux femmes et aux
sœurs de fréquentes alternatives de crainte et d'espérance: «Celles qui
ont intérêt à tout ce qui se passe en Flandre et en Allemagne sont un peu
troublées. On attend tous les jours que M. de Luxembourg batte les
ennemis, et vous savez ce qui arrive quelquefois. On a fait une sortie de
Maëstricht, où les ennemis ont eu plus de quatre cents hommes de tués. Le
siége d'Aire va son train; on a envoyé le duc de Villeroi et beaucoup de
cavalerie dans l'armée du maréchal d'Humières (chargé du siége). Je crois
que mon fils en est.... C'est M. de Louvois qui a fait avancer, de son
autorité, l'armée de M. de Schomberg fort près d'Aire, et a mandé à Sa
Majesté qu'il croyoit que le retardement d'un courrier auroit pu nuire
aux affaires. Méditez sur ce texte[100].» C'était là, en effet, un acte
nouveau et hardi et qui indiquait bien tout ce que Louvois pouvait oser,
tout ce que son maître voulait lui permettre.

  [95] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 377.

  [96] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 367 et 385.

  [97] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 367.

  [98] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1676), t. IV, p. 366.

  [99] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 389.

  [100] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 403.

Le succès toutefois pouvait seul justifier cette conduite. Le 31 juillet,
la ville ouvrit ses portes, et madame de Sévigné rend, en ces termes,
compte à sa fille de cet heureux résultat auquel avait contribué pour sa
part de froide bravoure le guidon ennuyé, mais, à ses heures, intrépide,
des gendarmes-Dauphin: «Cependant Aire est pris. Mon fils me mande mille
biens du comte de Vaux[101], qui s'est trouvé le premier partout; mais il
dénigre fort les assiégés, qui ont laissé prendre, en une nuit, le chemin
couvert, la contrescarpe, passer le fossé plein d'eau, et prendre les
dehors du plus bel ouvrage à corne qu'on puisse voir, et qui enfin se
sont rendus le dernier jour du mois, sans que personne ait combattu. Ils
ont été tellement épouvantés de notre canon, que les nerfs du dos qui
servent à se tourner, et ceux qui font remuer les jambes pour s'enfuir,
n'ont pu être arrêtés par la volonté d'acquérir de la gloire; et voilà ce
qui fait que nous prenons des villes. C'est M. de Louvois qui en a tout
l'honneur; il a un plein pouvoir, et fait avancer et reculer les armées,
comme il le trouve à propos. Pendant que tout cela se passoit, il y avoit
une illumination à Versailles, qui annonçoit la victoire; ce fut samedi,
quoiqu'on eût dit le contraire. On peut faire les fêtes et les opéras;
sûrement le bonheur du roi, joint à la capacité de ceux qui ont l'honneur
de le servir, remplira toujours ce qu'ils auront promis. J'ai l'esprit
fort en liberté présentement du côté de la guerre[102].»

  [101] Fils aîné du surintendant Fouquet.

  [102] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 5 août 1676, t. IV, p. 409.

Les appréhensions de madame de Sévigné, au sujet de son fils, avaient été
bien justifiées par la conduite de celui-ci, plus soigneux toutefois, on
vient de le voir, de faire valoir auprès de sa mère les actions de ses
camarades que ses propres faits, que celle-ci dût apprendre par d'autres
voies. Désolé de languir dans les grades subalternes, le baron de
Sévigné, qui s'était déjà distingué à Senef, avait voulu, en recherchant
quelque action d'éclat, forcer la faveur du roi et du ministre, qui
semblait obstinément le fuir. «Le baron se porte très-bien, écrit sa mère
le 6 août; le chevalier de Nogent, qui est venu apporter la nouvelle de
la prise d'Aire, dit qu'il a été partout, et qu'il étoit toujours à la
tranchée, partout où il faisoit chaud, et où, du moins, il devoit faire
de belles illuminations, si nos ennemis avoient du sang aux ongles; il
l'a nommé au roi comme un de ceux qui font paroître beaucoup de bonne
volonté[103].» Le 7, elle dit encore: «Le chevalier de Nogent a nommé le
baron au roi, au nombre de trois ou quatre qui ont fait au delà de leur
devoir, et en a parlé encore à mille gens[104].» Enfin, le 19, elle
ajoute: «Le chevalier (de Grignan) me mande que le baron a fait le fou à
Aire; il s'est établi dans la tranchée et sur la contrescarpe, comme s'il
eût été chez lui. Il s'étoit mis dans la tête d'avoir le régiment de
Rambures (_gens de pied_), qui fut donné, à l'instant, au marquis de
Feuquières, et dans cette pensée, il répétoit comme il faut faire dans
l'infanterie[105].» Vain espoir! Sévigné en fut encore pour sa bonne
volonté, à laquelle le maréchal de Schomberg, qui le traitait en ami, se
plut à rendre justice, et, pas plus que le chevalier de Grignan qui, au
reste, dans cette campagne, eut peu d'occasions de se produire, il
n'obtint un avancement impatiemment attendu et, il faut le dire,
pleinement mérité. Louvois ne les aimait ni l'un ni l'autre. Il ne fit
point valoir la conduite du baron de Sévigné, lors de son retour à
Versailles, où il s'empressa de venir triompher de la prise d'Aire, qui,
en effet, en grande partie, lui était due. «M. de Louvois est revenu, dit
madame de Sévigné le 7 août; il n'est embarrassé que des louanges, des
lauriers, et des approbations qu'on lui donne[106].»

  [103] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 414.

  [104] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 415.

  [105] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 427.

  [106] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 415.

On lit, au milieu de cette correspondance _militaire_ de madame de
Sévigné, deux anecdotes curieuses qui doivent trouver place ici.
«Écoutez-moi, ma belle, mande-t-elle à sa fille le 31 juillet, lorsque le
gouverneur de Maestricht fit cette belle sortie, le prince d'Orange
courut au secours avec une valeur incroyable; il repoussa nos gens l'épée
à la main jusque dans les portes; il fut blessé au bras, et dit à ceux
qui avoient mal fait: «Voilà, messieurs, comme il falloit faire; c'est
vous qui êtes cause de la blessure dont vous faites semblant d'être si
touchés.» Le rhingrave le suivoit et fut blessé à l'épaule. Il y a des
lieux où l'on craint tant de louer cette action, qu'on aime mieux se
taire de l'avantage que nous avons eu[107].» Madame de Sévigné,
cependant, ne craint pas d'en parler dans ses lettres; ce qui, avec la
curiosité trop habituelle de la poste, était presque en parler à haute
voix.

  [107] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 407.

L'autre anecdote met en scène M. de Montausier, et dépeint mieux qu'aucun
portrait, cet Alceste d'une cour où tout tremble, flatte et loue plus que
ne le veut l'idole. «Voici une petite histoire que vous pourrez croire
comme si vous l'aviez entendue. Le roi disoit un de ces matins: «En
vérité, je crois que nous ne pourrons pas secourir Philisbourg; mais
enfin, je n'en serai pas moins roi de France.» M. de Montausier,

    Qui pour le pape ne diroit
    Une chose qu'il ne croiroit,

lui dit: «il est vrai, Sire, que vous seriez encore fort bien roi de
France, quand on vous auroit pris Metz, Toul et Verdun, et la Comté, et
plusieurs autres provinces dont vos prédécesseurs se sont bien passés.»
Chacun se mit à serrer les lèvres, et le roi dit de très-bonne grâce: «Je
vous entends bien, M. de Montausier; c'est-à-dire, que vous croyez que
mes affaires vont mal: mais je trouve très-bon ce que vous dites, car je
sais quel cœur vous avez pour moi.» Cela est très-vrai, et je trouve que
tous les deux firent parfaitement bien leur personnage[108].» Madame de
Sévigné a justement caractérisé cette scène: elle est autant à la louange
du prince capable d'entendre la vérité, qu'à celle du serviteur qui osait
la dire.

  [108] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 413.

Tout le mois d'août se passa en efforts, de la part des coalisés, pour
prendre Maestricht et Philisbourg, et, de la part des Français, pour
faire lever le siége de ces deux villes. La suite de cette importante
campagne se trouve toute écrite dans la correspondance de madame de
Sévigné. D'abord, c'est Philisbourg, où commandait le brave du Fay, qui
alarme le plus. On craint que la place ne capitule, ou que M. de
Luxembourg, qui cherche, avec trop de circonspection toutefois, à la
dégager ne soit battu. «On attend, dit-elle, des nouvelles d'Allemagne
avec _trémeur_; il doit y avoir eu un grand combat[109].» Et cinq jours
après: «On me mande de Paris (elle est à Livry) que l'on n'a point encore
de nouvelles d'Allemagne. L'inquiétude que l'on a sur ce combat, que l'on
croit inévitable, ressemble à une violente colique, dont l'accès dure
depuis plus de douze jours. M. de Luxembourg accable de courriers. Hélas!
ce pauvre M. de Turenne n'en envoyoit jamais; il gagnoit une bataille, et
on l'apprenoit par la poste[110].» Mais il n'y eut pas de bataille. Les
grands généraux n'étaient plus là, et leurs élèves hésitaient autant à
engager une action que Louis XIV et Louvois à la prescrire. «Vous savez
déjà, mande madame de Sévigné à sa fille, comme cette montagne
d'Allemagne est accouchée d'une souris, sans mal ni douleur[111].» De
leur côté les généraux de l'empereur étaient aussi prudents que les
nôtres, et s'inquiétaient moins de battre que de n'être point battus.
Sortie de cette appréhension, et se résignant à subir les chances, lentes
et douteuses, d'un siége régulier, la cour se mit à afficher l'assurance
et presque l'indifférence, et ne furent plus bons courtisans ceux qui
montraient trop d'intérêt ou de curiosité: «Savez-vous, reprend madame de
Sévigné, que tout d'un coup on a cessé de parler d'Allemagne à
Versailles? On répondit, un beau matin, aux gens qui en demandoient
bonnement des nouvelles pour soulager leur inquiétude: «Et pourquoi des
nouvelles d'Allemagne? Il n'y a point de courrier, il n'en viendra point,
on n'en attend point; à quel propos demander des nouvelles d'Allemagne?»
Et voilà qui fut fini[112].»

  [109] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 7 août, t. IV, p. 418.

  [110] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 421.

  [111] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 19 août, t. IV, p. 427.

  [112] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 19 août, t. IV, p. 433.

Rassurée ou feignant de l'être sur le sort de Philisbourg, la cour se mit
à craindre pour Maestricht, à bout de ressources et de résistance. Après
avoir longtemps hésité, poussé par l'imminence du péril, on expédia enfin
au maréchal de Schomberg, l'ordre d'aller attaquer les assiégeants, coûte
que coûte. Madame de Sévigné annonce le 26 août cette détermination à sa
fille, dans un style plus maternel que patriotique, car son fils faisait
partie de l'expédition: «Les inquiétudes d'Allemagne sont passées en
Flandre. L'armée de M. de Schomberg marche; elle sera le 29 en état de
secourir Maestricht. Mais ce qui nous afflige comme bonnes Françaises, et
qui nous console comme intéressées, c'est qu'on est persuadé que, quelque
diligence qu'ils fassent, ils arriveront trop tard. Calvo n'a pas de quoi
relever la garde; les ennemis feront un dernier effort, et d'autant plus
qu'on tient pour assuré que Villa-Hermosa (le général espagnol) est entré
dans les lignes, et doit se joindre au prince d'Orange pour un assaut
général... Ces _maraudailles_ de Paris disent que _Marphorio_ demande à
_Pasquin_ pourquoi on prend, en une même année, Philisbourg et
Maestricht, et que Pasquin répond que c'est parce que M. de Turenne est à
Saint-Denis et M. le Prince à Chantilly[113].» Madame de Sévigné nous
fait bien l'effet de penser un peu comme ces marauds de Paris. _Marforio_
et _Pasquin_ étaient, on le sait, les noms populaires donnés à deux
statues antiques mutilées qu'on voyait à Rome, et sur le piédestal
desquelles les satiriques plaisants affichaient, par demande et par
réponse, leurs réflexions sur les faits et les nouvelles du jour.

  [113] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 439.

Madame de Sévigné admirait fort le sublime du patriotisme chez son _vieil
ami_ Corneille; pourtant, nous le redisons, il n'y a rien de moins romain
que son âme: elle est femme et mère dans toute la force et la tendresse
du mot. «Le baron m'écrit, ajoute-t-elle, et croit qu'avec toute leur
diligence, ils n'arriveront pas assez tôt: Dieu le veuille! J'en demande
pardon à ma patrie[114]!» «J'en demande pardon à ma chère patrie,
redit-elle le lendemain, mais je voudrois bien que M. de Schomberg ne
trouvât point d'occasion de se battre: sa froideur et sa manière tout
opposée à M. de Luxembourg, me font craindre aussi un procédé tout
différent[115].»

  [114] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 444.

  [115] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 28 août, t. IV. p. 445.

Froid et prudent, en effet, mais au besoin vigoureux et déterminé, le
maréchal de Schomberg marchait vers Maestricht bien résolu à mettre à
profit la permission qu'on lui avait donnée de livrer bataille. Il avait
sur le cœur les reproches que dès lors on lui adressait d'avoir, pour
complaire à Louvois, empêché, à Urtebise, le roi d'attaquer le prince
d'Orange. Mais il vit fuir cette occasion de gloire qu'il recherchait, et
son expédition eut plus de succès que d'éclat. En annonçant ce résultat
si conforme à la fois à ses vœux de Française et de mère, madame de
Sévigné célèbre, en s'inclinant, comme tous ceux qui avaient craint ou
douté, la fortune du roi, qui, à partir de cet instant, va devenir le
texte de toutes les harangues, le sujet de tous les poëmes. «Ce que nous
avons admiré tous ensemble (écrit-elle de Livry où se trouvent avec elle
d'Hacqueville, madame de Vins, madame de Coulanges, et Brancas, _le
distrait_), c'est l'extrême bonheur du roi, qui, nonobstant les mesures
trop étroites et trop justes qu'on avoit fait prendre à M. de Schomberg
pour marcher au secours de Maestricht, apprend que ses troupes ont fait
lever le siége à leur approche, et en se présentant seulement. Les
ennemis n'ont point voulu attendre le combat: le prince d'Orange, qui
avoit regret à ses peines, vouloit tout hasarder, mais Villa-Hermosa n'a
pas cru devoir exposer ses troupes; de sorte que, non-seulement ils ont
promptement levé le siége, mais encore abandonné leur poudre, leurs
canons; enfin tout ce qui marque une fuite. Il n'y a rien de si bon que
d'avoir affaire avec des confédérés pour avoir toutes sortes d'avantages:
mais ce qui est encore meilleur, c'est de souhaiter ce que le roi
souhaite; on est assuré d'avoir toujours contentement. J'étois dans la
plus grande inquiétude du monde; j'avois envoyé chez madame de Schomberg,
chez madame de Saint-Géran, chez d'Hacqueville, et l'on me rapporta
toutes ces nouvelles. Le roi en étoit bien en peine, aussi bien que nous.
M. de Louvois courut pour lui apprendre ce bon succès; l'abbé de Calvo
étoit avec lui: Sa Majesté l'embrassa tout transporté de joie, et lui
donna une abbaye de douze mille livres de rente, vingt mille livres de
pension à son frère, et le gouvernement d'Aire, avec mille et mille
louanges qui valent mieux que tout le reste. C'est ainsi que le grand
siége de Maestricht est fini, et que Pasquin n'est qu'un sot... On loue,
à bride abattue, M. de Schomberg: on lui fait crédit d'une victoire, en
cas qu'il eût combattu, et cela produit tout le même effet. La bonne
opinion qu'on a de ce général est fondée sur tant de bonnes batailles
gagnées, qu'on peut fort bien croire qu'il auroit encore gagné celle-ci;
M. le Prince ne met personne dans son estime à côté de lui[116].» Par les
transports de Louis XIV, on peut juger de la sincérité de cette
philosophie, de cette résignation, si vivement relevée par le gouverneur
de son fils.

  [116] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 2 septembre 1676, t. IV, p. 448-453.

A quinze jours de là, son patriotisme fut mis à une rude épreuve par la
prise de Philisbourg, qui se rendit au jeune duc de Lorraine, après
soixante-dix jours de tranchée ouverte. «Philisbourg est enfin pris
(écrit madame de Sévigné, un peu décontenancée et faisant à son tour acte
de flatterie et de prudence épistolaire); j'en suis étonnée; je ne
croyois pas que nos ennemis sussent prendre une ville; j'ai d'abord
demandé qui avoit pris celle-ci, et si ce n'étoit pas nous; mais non,
c'est eux[117].» La Fare, après avoir accordé à du Fay cette louange,
«qu'il défendit la place autant qu'elle pouvoit se défendre,» ajoute
«qu'il ne se rendit, à la fin, que par un ordre du roi[118].» Dans les
lettres qui suivent, madame de Sévigné prend à tâche de ne plus parler de
cette perte. Bussy, en homme du métier, estime la défense du gouverneur
de Philisbourg à l'égal d'une victoire: «Enfin, mande-t-il au président
Brulart à Dijon, voilà Philisbourg rendu; ce n'est pas la faute de du
Fay. La plus grande part du monde, qui ne juge des choses que par les
événements, estimera bien plus les gouverneurs de Grave et de Maëstricht
que celui de Philisbourg; mais ceux qui entrent dans le détail des
affaires, et qui ne s'amusent pas aux apparences, loueront autant le
dernier, et le croiront aussi digne de récompense que les autres.» Mais
ce déterminé courtisan, qui ne sait que flatter ou mordre à outrance, se
garde bien de s'arrêter en si beau chemin: «Pour ce qui regarde le roi,
je trouve qu'en perdant Philisbourg, il ne perd pas tant que les ennemis,
car toutes les forces de l'Allemagne se sont presque ruinées en prenant
cette place, et au moins y ont-elles employé toute une campagne[119].»

  [117] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 21 septembre 1676, t. IV, p. 478.

  [118] _Mémoires du marquis de La Fare_, coll. Michaud, t. XXXII,
  p. 284.

  [119] _Correspondance du comte de Bussy_ (lettre du 19 septembre
  1676), t. III, p. 185.

  [120] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 23 octobre 1676, t. V, p. 46.

L'orage de l'opinion éclata sur le maréchal de Luxembourg, qui n'avait
pas su ou n'avait pas pu empêcher cet échec. «On dit (répète
malicieusement madame de Sévigné) que M. de Luxembourg a mieux fait
l'oraison funèbre de M. de Turenne que M. de Tulle, et que le cardinal de
Bouillon lui fera donner une abbaye: tout cela sans préjudice des
chansons[120].» Luxembourg sut bien, dans la suite, réparer cette
fatalité ou cette faute, et ses victoires lui obtinrent la faveur
publique, qui lui avait manqué à ses débuts.

Le reste de la campagne se passa en opérations purement stratégiques: il
n'y eut plus ni siége ni combat, et enfin les armées reprirent leurs
cantonnements.



CHAPITRE III.

1676.

   Madame de Sévigné se rend aux eaux de Vichy.--Elle passe par
   Moulins, et va faire une station au couvent de la Visitation,
   _dans la chambre où sa grand'mère est morte_.--Retour sur sainte
   Chantal; sa biographie fait partie de ces mémoires.--Son intime
   liaison avec saint François de Sales.--Le frère de l'évêque de
   Genève épouse l'une de ses filles, et il se trouve ainsi l'oncle
   de madame de Sévigné.--Soins donnés par madame de Chantal à la
   jeune Marie de Rabutin.--Mort de la sainte dans les bras de la
   duchesse de Montmorency.


Après un mois de séjour à Paris, madame de Sévigné se disposa à se rendre
aux Eaux de Vichy, à qui elle allait demander son entière guérison. Son
médecin le plus volontiers consulté, _le vieux de Lorme_, avait voulu
l'envoyer à l'établissement rival de Bourbon, que, depuis quelques
années, il cherchait à mettre en crédit, par un sentiment, dit-on, fort
peu désintéressé, car on l'accusait de recevoir un présent pour chaque
malade qu'il y attirait[121]. «Le vieux de Lorme, dit-elle à sa fille,
veut Bourbon, mais c'est par cabale... L'expérience de mille gens, et le
bon air, et point tant de monde, tout cela m'envoie à Vichy[122].»

  [121] _Historiettes de Tallemant des Réaux_; éd. in-12, t. V, p.
  232.

  [122] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril et 6 mai 1676), t. IV, p. 269
  et 287.

Madame de Sévigné quitta Paris le lundi 11 mai. Elle emmenait l'une de
ses meilleures amies, «la bonne d'Escars,» très-agréablement et fort à
l'aise, «dans son grand carrosse,» avec cette indulgente compagne,
toujours soigneuse de lui donner la réplique pour parler sans réserve de
madame de Grignan. Dans les moments de répit, elles admirent «les belles
vues dont elles sont surprises à tout moment.» _Sa rivière de Loire_,
qu'elle a maintes fois suivie en allant en Bretagne et qu'elle retrouve à
Nevers, paraît à madame de Sévigné quasi aussi belle qu'à Orléans. «C'est
un plaisir, ajoute-t-elle avec ce style qui anime tout, de trouver en
chemin d'anciennes amies[123].»

  [123] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 295.

Madame de Montespan, qui suivait la même route pour se rendre à Bourbon,
voyageait bien d'une autre sorte. Son train de reine indiquait avec
ostentation qu'elle avait entièrement repris sa place. «Nous suivons les
pas de madame de Montespan (écrit, le 15 mai, de Nevers, madame de
Sévigné); nous nous faisons conter partout ce qu'elle dit, ce qu'elle
fait, ce qu'elle mange, ce qu'elle dort. Elle est dans une calèche à six
chevaux, avec la petite de Thianges (sa nièce); elle a un carrosse
derrière, attelé de même, avec six femmes; elle a deux fourgons, six
mulets et dix ou douze hommes à cheval, sans ses officiers; son train est
de quarante-cinq personnes. Elle trouve sa chambre et son lit tout prêts;
elle se couche en arrivant, et mange très-bien. Elle fut ici au château,
où M. de Nevers étoit venu donner ses ordres, et ne demeura point pour la
recevoir. On vient lui demander des charités pour les églises et pour les
pauvres; elle donne partout beaucoup d'argent et de fort bonne grâce.
Elle a tous les jours du monde un courrier de l'armée; elle est
présentement à Bourbon. La princesse de Tarente, qui doit y être dans
deux jours, me mandera le reste, et je vous l'écrirai[124].» Pour la
femme d'un gouverneur de province, une beauté de Paris transplantée à
l'autre bout de la France, tous ces détails de la favorite, ce bulletin
des amours royales, étaient un chapitre important que madame de Grignan
recommandait fort à sa mère: dans sa cour d'Aix, ou dans son château de
Grignan, il fallait qu'elle fût à même de dire ou de taire ce qui devait
être dit ou gardé pour soi.

  [124] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 296.

Deux jours après, madame de Sévigné arriva à Moulins, où elle se
proposait de prendre quelque repos. Il ne paraît pas qu'elle fût déjà
venue dans cette ville. Moulins avait cependant un titre tout particulier
à ses yeux. C'était là, dans le couvent de la Visitation fondé par ses
soins que la bienheureuse de Chantal, sa grand'mère, avait terminé sa
sainte vie. Les divers monastères des Filles de Sainte-Marie de la
Visitation étaient les stations favorites de madame de Sévigné dans le
cours de ses voyages. Elle ne pouvait donc oublier la maison consacrée,
trente-cinq ans auparavant, par la mort de son aïeule. Elle y fut reçue
comme elle l'était toujours par des religieuses qui, en souvenir de la
sainteté de leur fondatrice, se plaisaient à l'appeler _une relique
vivante_[125]. Elle voulut aller se renfermer dans la cellule où la
sainte avait rendu le dernier soupir, et sa lettre à sa fille est ainsi
datée: _De la Visitation, dans la chambre où ma grand'mère est morte;
dimanche, après vêpres, 17 mai 1676_[126]. Là, recueillie dans sa foi de
chrétienne et son culte de famille, elle put faire un retour sur ce passé
récent encore, qu'elle avait connu; elle dut évoquer ce prodige de
charité, d'abnégation et d'humilité, qu'il lui avait été donné à
elle-même d'admirer, car elle était déjà dans sa seizième année, lorsque
sainte Chantal, à son dernier voyage, qui précéda sa mort seulement de
quelques mois, vint revoir à Paris ce qui restait de sa famille.

  [125] SÉVIGNÉ (_lettre_ du 24 juin 1676), t. IV, p. 319.

  [126] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 298.

L'œuvre de M. le baron Walckenaer ne contient pas, sur la baronne de
Chantal, un chapitre qui nous paraît indispensable dans de tels mémoires
et à cause du souvenir pieux conservé par madame de Sévigné de son
aïeule, et à cause du relief fort grand de tout temps, mais plus
fortement prisé encore à cette époque, que donnait à une famille
l'honneur d'avoir un de ses membres aussi proche sanctifié par les plus
populaires vertus. Qu'on nous permette donc une courte biographie de
madame de Chantal; elle ne saurait, il nous semble, être mieux placée
qu'en cet endroit: le lecteur croira assister à cette évocation des
souvenirs de famille qui vinrent assaillir madame de Sévigné ainsi
renfermée dans la cellule illustrée par la mort de son aïeule.

M. Walckenaer[127] a fait connaître la naissance à Dijon de
Jeanne-Françoise Frémiot, de l'un des présidents les plus vertueux du
parlement de cette ville, son mariage avec le baron de Chantal, aîné de
la maison de Rabutin, et la mort de celui-ci par suite d'une blessure
reçue à la chasse de la main de l'un de ses amis, mort qui laissa sa
femme veuve à l'âge de vingt-huit ans. Madame de Chantal aimait
tendrement son époux; cette fin tragique la remplit de la plus amère
douleur. Elle se promit de ne jamais se remarier, et conçut dès lors le
vague projet de renoncer tout à fait au monde. Les idées religieuses qui
avaient élevé sa jeunesse s'emparèrent d'elle tout entière. Elle pardonna
au meurtrier de son mari, et servit même de marraine à l'un de ses
enfants. Elle distribua tous ses riches habits aux pauvres, et fit le
vœu de ne plus porter que de la laine: elle congédia le plus grand
nombre de ses domestiques, «et se composa un petit train honnête et
modeste pour elle et quatre enfants qu'elle avoit, un fils et trois
filles[128].»

  [127] _Mémoires touchant la vie et les écrits de madame de
  Sévigné, etc._, t. Ier, chap. Ier, p. 3.

  [128] _Vie de sainte Chantal_, par la marquise de COLIGNY, en
  tête des _Lettres de madame de_ CHANTAL. Paris, 1823. Ed. de
  Blaise.

  Cette vie abrégée résume heureusement les principaux faits de la
  biographie de la baronne de Chantal. Elle est l'œuvre de la fille
  de Bussy-Rabutin, petite fille, par sa mère, de la sainte. Elle a
  surtout été composée avec le secours des _Mémoires_ contemporains
  de la mère de Chaugy, du même ordre, _sur la vie de madame de
  Chantal_. Madame de Chaugy était fille de la sœur du comte de
  Toulongeon, qui épousa mademoiselle de Chantal, l'une des tantes
  de madame de Sévigné (_Lettres de madame de Chantal_; Paris, 1860,
  t. 1er, p. 522; note). Ces remarquables et très-curieux _Mémoires_
  ont été publiés en 1842 par M. l'abbé Boulangé. Ils furent connus
  et consultés par les deux principaux biographes de la mère de
  Chantal, le père Fichet, jésuite, qui fit paraître sur la
  fondatrice de l'ordre de la Visitation une Histoire in-4º, deux
  ans seulement après sa mort, et M. Henri de Maupas du Tour, évêque
  du Puy, plus tard d'Évreux, auteur également d'une vie
  très-détaillée. Il n'y a aucune estime à faire de la _Vie de
  madame de Chantal_ par Marsollier, que le dernier et heureux
  historien de saint François de Sales, M. Hamon, appelle avec
  raison «le plus infidèle des biographes.» Une abondante source
  d'informations, pour l'histoire de l'aïeule de madame de Sévigné,
  et que nous n'avons point négligée, se trouve dans la collection
  de ses lettres, publiée depuis peu d'une manière très-complète par
  M. de Barthélemy, à laquelle il faut joindre aussi la précieuse
  correspondance de l'évêque de Genève.


La jeune veuve se retira avec ses enfants chez le baron de Chantal, son
beau-père, au château de Montholon, dans le voisinage d'Autun, que
celui-ci avait acquis de la famille du garde des sceaux de ce nom[129].
Le baron de Chantal, âgé de soixante-quinze ans, semblait avoir retenu
toute la brusquerie, l'emportement du sang des Rabutin; de graves
infirmités aigrissaient encore son caractère, et la domination absolue
d'une servante maîtresse, qui avait des vues sur la fortune de son
maître, faisait de cet intérieur un enfer où la jeune veuve, pendant près
de huit années, put exercer cette patience angélique dont Dieu l'avait
douée. Les historiens de sa vie sont pleins des détails de ses
souffrances, humiliations quotidiennes qui semblaient faites pour lui
indiquer la voie de renoncement et d'abnégation où elle devait entrer.
Cette servante arrogante avait introduit ses cinq enfants au château de
Montholon, et ils y marchaient de pair avec ceux de la baronne de
Chantal, laquelle n'avait la disposition de rien, au point que les autres
domestiques n'eussent osé lui donner un verre d'eau sans y être
autorisés[130]. Avec sa douceur, les biographes de madame de Chantal
célèbrent sa piété, une piété sévère, mais pour elle seule; sa charité
infinie, la rectitude et la maturité de son esprit, qui la faisaient
rechercher pour arbitre et pour conseil dans tout le voisinage, quand sa
légitime influence lui était refusée avec injure sous le toit de son
beau-père. La jeune veuve se renferma dans le soin de l'éducation de ses
enfants, dans la prière, le travail des mains destiné au soulagement des
pauvres, et la visite assidue des malades, où elle prenait un plaisir,
indice et prélude de sa vocation. A cet effet elle installa au château de
Montholon une pharmacie complète, et elle allait panser elle-même au loin
tous ceux qui avaient besoin de secours[131].

  [129] _Détails historiques_ sur les ancêtres, le lieu de
  naissance, les possessions et les descendants de madame de
  Sévigné par M. Girault, en tête des _Lettres inédites de madame
  de Sévigné_; Paris, 1814, chez Klostermann. _Introduction_, p.
  XXV.

  [130] _Vie de la vénérable mère Jeanne-Françoise Frémiot de
  Chantal_, première mère et religieuse de la Visitation de
  Sainte-Marie, par Henri de Maupas du Tour, évêque et comte du
  Puy; 2e édition, Paris, 1658, p. 72.--V. Aussi l'_Histoire des
  ordres monastiques, religieux et militaires_, par le père Hélyot,
  t. IV, p. 318.

  [131] _Vie de la sainte mère de Chantal_, par le P. Alexandre
  Fichet, jésuite; Paris, 1643, p. 161.

En 1604, les membres du parlement de Dijon supplièrent le saint évêque de
Genève, François de Sales, dont la réputation commençait à rayonner en
France, de venir leur prêcher le carême[132]. L'évêque étant arrivé, le
président Frémiot s'empressa d'en prévenir sa fille, qui obtint, non sans
peine, de son beau-père, de se rendre à Dijon, où elle trouva son frère,
André Frémiot, devenu fort jeune archevêque de Bourges, et avide aussi
d'entendre la parole du grand prélat[133].

  [132] _Vie de saint François de Sales, d'après les manuscrits et
  les auteurs contemporains_, par M. Hamon, curé de Saint-Sulpice;
  Paris, 1858, 3e édition, t. Ier, p. 480.

  [133] _Vie de la mère de Chantal_, par Alexandre Fichet, p. 132.

Voici en quels termes les biographes de madame de Chantal racontent cette
première entrevue: «Elle fut au sermon, dès le lendemain, où elle vit
pour la première fois le saint prélat. Elle reconnut sur-le-champ que
c'étoit là cet homme chéri du ciel que Dieu lui avoit montré quelque
temps auparavant dans une vision, et qui devoit être son guide dans la
vie spirituelle. Le serviteur de Dieu, de son côté, la remarqua, et se
souvint d'une vision qu'il avoit eue lui-même au château de Sales, et qui
la lui fit reconnoître. Madame de Chantal eut avec lui quelques
entretiens, dont elle profita merveilleusement pour son avancement dans
la perfection[134].»

  [134] _Abrégé de la vie de la B. de Chantal_; Paris, 1752, chez
  Claude Herissant, p. 10.--Cet excellent abrégé, en grande partie
  emprunté à la Vie de madame de Coligny, est l'œuvre d'une
  religieuse de la Visitation. Il mérite d'être cité.

Le doux attrait qui faisait la puissance de saint François de Sales
s'exerça sur cette âme si bien préparée, avec toute sa force et tout son
charme. «Elle sortit d'avec lui si consolée dans toutes ses peines, qu'il
lui sembloit, disoit-elle, que ce n'étoit pas un homme, mais un ange qui
lui avoit parlé[135].» Et lui, ravi de tant d'ardeur, de foi, d'amour de
Dieu, de charité et de soumission, «ne pouvoit assez admirer les
opérations de la grâce dans l'âme de la sainte veuve, et sa fidélité à y
répondre[136].»

  [135] _Vie de la vénérable mère Jeanne Françoise Frémiot_, etc.,
  par Henri de Maupas, p. 84.

  [136] _Abrégé de la vie de la B. de Chantal_, etc., p. 13.

Madame de Chantal voulut lui faire une confession de toute sa vie, et
forma en elle-même le vœu de lui obéir en tout ce qu'il lui ordonnerait.
Saint François de Sales ne jugea pas à propos de s'expliquer sur l'ardent
désir qu'elle lui témoignait de se consacrer à la vie religieuse, et il
partit, lui ayant remis seulement, à titre d'essai, une règle de conduite
qu'elle lui avait demandée, conforme à son besoin des pratiques
chrétiennes et à sa passion de l'humilité et du dévouement. Cette
existence, digne d'une carmélite, excita, pendant les six années
d'épreuve que son directeur lui avait imposées, l'admiration de tous les
voisins du château de Montholon, et de son beau-père, vaincu à la fin par
tant de vertu[137].

  [137] ALEX. FICHET, p. 140.--_Abrégé_, etc., p. 13.

Dans l'année qui suivit la prédication du saint prélat à Dijon, la
baronne de Chantal voulut aller le consulter encore sur les moyens
d'atteindre à cette perfection à laquelle elle aspirait. Elle se rendit
au château de Sales en Savoie, où elle passa dix jours, et l'évêque,
persuadé de la sincérité de sa vocation, lui dit alors qu'il méditait un
grand dessein pour lequel Dieu se servirait d'elle; mais il l'ajourna à
un an afin de le lui faire connaître, et lui donna rendez-vous à Annecy,
où depuis la Réforme résidaient les évêques de Genève. Madame de Chantal
lui renouvela sa demande d'entrer dans une maison religieuse; son
directeur lui commanda encore de vivre saintement dans son état, sans
songer à quitter sa famille et le monde[138]. Le saint évêque se faisait
un scrupule que l'on comprend, de donner des facilités aux pensées de
retraite nourries par cette veuve que ses devoirs envers de vieux parents
et des enfants fort jeunes retenaient dans la société. Madame de Chantal
s'en retourna soumise quoique troublée. Ses sentiments de fille et de
mère étaient d'accord avec les scrupules du prélat, mais l'entraînement
divin, cet empire de la grâce dont ce siècle a montré d'éclatants
exemples, la spirituelle et irrésistible séduction exercée par saint
François de Sales sur les âmes à la fois ardentes et douces, la
poussaient avec une force qu'elle ne pouvait combattre. «Je me disois
souvent, a-t-elle écrit plus tard: Cet homme n'a rien de l'homme.
J'admirois tout ce qu'il faisoit... En l'écoutant, je croyois écouter
Dieu même, et toutes ses paroles passoient de sa bouche dans mon cœur
comme des paroles de Dieu. Je voyois, en effet, en lui comme un
rejaillissement de la Divinité; il me sembloit sentir près de lui comme
l'impression de la présence de Dieu qui vivoit et passoit en son
serviteur, et j'eusse tenu à grand bonheur de quitter tout le monde pour
être dans sa maison la dernière à son service, afin de nourrir mon âme
des paroles de vie qui sortoient de sa bouche[139].»

  [138] HÉLYOT, _Histoire des ordres monastiques_, etc., t. IV, p.
  313.

  [139] _Histoire de saint François de Sales_, par M. Hamon; 3e
  éd., 1858, t. Ier, p. 513, et t. II, p. 11.

La baronne de Chantal fut exacte au rendez-vous. Voyant qu'elle
persistait plus que jamais dans ses projets de retraite, et croyant
reconnaître là les desseins et la voix de Dieu, saint François de Sales
lui dit enfin qu'il y donnait son consentement, et, pour l'éprouver, lui
proposa d'entrer dans l'un des trois ordres de femmes dont la règle était
la plus sévère, ce qu'elle accepta avec empressement[140]. L'évêque alors
s'ouvrit à elle, et lui annonça que si elle devenait religieuse, ce qui
lui paraissait bien difficile encore, ce serait dans un ordre nouveau,
dont il lui communiqua le but et le plan, et qu'ils établiraient ensemble
pour le soulagement des pauvres et des malades. Madame de Chantal fut
ravie de cette ouverture; mais la considération de sa famille ne tarda
pas à modérer sa joie: «Je vois, lui dit son prudent directeur, un grand
chaos dans tout ceci; mais la Providence le saura débrouiller quand il
sera temps[141].»

  [140] _Mémoires de madame de Chaugy._ Ed. de M. Boulangé, p. 84.

  [141] _Abrégé de la vie de la B. de Chantal_, p. 15.--$1, p. 151.

Le solide mérite de la baronne de Chantal, qui lui avait déjà valu une
part toute privilégiée dans l'estime et l'affection du grand évêque, lui
attira pareillement l'amitié de toute la famille de Sales, qu'elle trouva
réunie à Annecy, et avec laquelle elle passa près d'un mois. La mère du
saint, madame de Boisy, désira que leurs deux maisons fussent unies par
des liens plus étroits, et elle lui demanda l'une de ses filles pour le
baron de Thorens, frère cadet de l'évêque de Genève[142]. Cette demande
rendit heureuse madame de Chantal, et elle promit d'insister auprès de
son père et de son beau-père afin de les faire consentir à une union qui
servait ses projets. De retour en Bourgogne, elle n'eut pas de peine à
obtenir leur assentiment, car, indépendamment de la grande réputation de
l'évêque de Genève, c'était là une fort honorable alliance[143]. Au mois
d'octobre 1608, saint François de Sales amena son frère, le baron de
Thorens, à Dijon, afin de voir la jeune personne, âgée seulement de douze
ans, et d'en faire lui-même la demande aux deux familles. Tout étant
convenu, on passa le contrat des futurs époux, et la célébration du
mariage fut remise à l'année suivante. L'évêque et son frère restèrent
près de deux mois en Bourgogne, soit à Dijon, soit au château de
Montholon, et la baronne de Chantal en profita pour de nouvelles
conférences avec son saint directeur, et sur sa vocation religieuse
chaque jour plus ardente, et sur l'institut qu'ils devaient fonder
ensemble. Mais jusque-là elle n'avait rien dit aux siens de ses projets,
et saint François de Sales, de son côté, hésitait à affliger une famille
à laquelle tout l'attachait.

  [142] HENRI DE MAUPAS, p. 155.

  [143] Voici la lettre que l'évêque de Genève écrivit au vieux
  baron de Chantal au sujet de ce mariage. Elle a été publiée pour
  la première fois par M. le chevalier Datta, sous-archiviste aux
  archives de la cour de Turin, dans le recueil intitulé:
  _Nouvelles lettres inédites de saint François de Sales_; Paris,
  chez Blaise, 1835, t. Ier, p. 291.

  _A M. de Chantal, capitaine de 50 hommes d'armes, chevalier de
  l'ordre de Sa Majesté._

    Monsieur,

   J'ai bien assez de cognoissance de la grandeur de la courtoisie
   avec laquelle vous avez agréable le dessein du mariage de
   mademoiselle vostre fille aynée avec mon frère; mais il ne m'est
   pas advis que jamais j'en puisse faire aucune sorte de digne
   recognoissance et remercîment. Seulement vous supplié-je bien
   humblement de croire que vous ne pouviez obliger de cet honneur
   des gens qui le receussent avec plus de ressentiment que nous
   faisons, mes proches et moy, qui touts en sommes remplis de
   consolation; et bien, monsieur, que nous soyons fort esloignés
   des mérites que vous pouviez justement requérir pour nous faire
   cette faveur, et nous recevoir à une sy estroite alliance avec
   vous, sy espérerons-nous de tellement y correspondre par une
   entière, sincère et humble affection à vostre service, que vous
   en aurez contentement. En mon particulier, monsieur,
   permettez-moi que je dise que l'amitié non-seulement fraternelle,
   mais encore paternelle que je portois à ma petite sœur, m'est
   demeurée en l'esprit pour la donner à cette autre encore plus
   petite sœur que, ce me semble, me prépare[143-a]; et sy cela, lui
   donneray avec un surcroît de respect et d'estime tout singulier,
   et considération de l'honneur extrême que je vous porte,
   monsieur, et à M. de Bourges, et à M. le Président, sans y
   comprendre ce que je pense de la dilection que je dois à madame
   sa mère, vostre chère fille. Or j'espère que Dieu bénira le tout,
   et se rendra le protecteur de ce projet que je lui recommande de
   tout mon cœur, et qu'il vous conserve et comble de ses grandes
   grâces et faveurs; c'est le souhait perpétuel,

    Monsieur,

     De vostre plus humble et très-affectionné serviteur,

      FRANÇOIS, évêque de Genève.

     [143-a]: L'évêque venait de perdre une sœur qu'il aimait beaucoup.

Le prélat et son frère repartirent pour la Savoie, au commencement de
l'année 1609. Au mois de mars, la baronne de Chantal fut invitée à
conduire sa fille à madame de Boisy, qui désirait la connaître avant le
mariage. Elle accepta avec d'autant plus d'empressement que l'évêque de
Genève devait prêcher le carême à Annecy. Arrivée dans cette ville, elle
ne perdit aucune occasion de l'entendre, recevant ses paroles comme la
voix de Dieu même. Elle se remit entièrement sous la direction de celui
qu'elle appela dès lors son _père spirituel_, et renouvela, par écrit, le
serment de lui obéir en tout[144]. Elle prit jour pour les noces de sa
fille, dont la raison et les grâces précoces enchantèrent la famille de
Sales, et vint avec elle retrouver son père à Dijon, bien décidée à
effectuer sa retraite, mais manquant de courage pour s'en ouvrir aux
siens. Elle ravissait la vive piété du président Frémiot par le récit de
tout ce qu'elle avait vu, de tout ce qu'elle avait entendu des
perfections de l'illustre apôtre: «C'est ma délicieuse suavité, écrivait
au prélat le tendre vieillard, de m'entretenir avec ma fille de Chantal,
car elle ne nourrit mon âme que du miel céleste qu'elle a cueilli auprès
de vous[145].»

  [144] _Abrégé de la Vie, etc._, p. 18.

  [145] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 94.

Mais, soit qu'il pressentît la vérité, et qu'il voulût mettre obstacle à
des desseins que sa tendresse redoutait, soit préoccupé seulement des
intérêts humains de sa fille, le président Frémiot lui présenta un homme
de la première noblesse de Bourgogne, veuf aussi avec des enfants, mais
possesseur d'une grande fortune, lequel manifestait un très-grand désir
de l'épouser. Le président insista vivement pour que la jeune veuve
consentît à un mariage qui devait amener en même temps une double union
entre les enfants. A toutes les sollicitations de son père, aux instances
flatteuses de son poursuivant, aux tentations de sa propre faiblesse, la
baronne de Chantal opposa un persévérant refus: «Tant que je pouvois,
a-t-elle dit elle-même avec cette mystique éloquence qui lui est propre,
je me tenois serrée à l'arbre de la croix, crainte que tant de voix
charmantes n'endormissent mon cœur en quelque complaisance et
condescendance inutile[146].» Pour ne pas faiblir, et dans le dessein de
sceller à jamais son vœu de chasteté, et sa promesse de n'appartenir
qu'à Dieu, elle prit une pointe de fer, la fit rougir au feu, et, s'en
servant comme d'un burin, se grava de sa propre main le nom du Christ sur
la poitrine[147].

  [146] MAUPAS, p. 169.--_Abrégé de la Vie_, _etc._, p. 16.

  [147] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 96.

Elle puisa dans cette exaltation la force de déclarer enfin à son père
son dessein de quitter le monde, le suppliant d'y donner son
consentement, attendu que c'était la voie dans laquelle le ciel
l'appelait depuis longtemps, et le priant de se charger de ses enfants,
qui devaient retrouver en lui tous les soins d'une tendre mère. Abîmé de
douleur, le président Frémiot ne put que répandre des larmes: «Ah! ma
chère fille, lui dit-il en l'embrassant, laissez-moi mourir avant que de
m'abandonner[148]!» Bouleversée par ce spectacle, madame de Chantal mêla
ses larmes à celles de son père; mais elle ne fut point ébranlée.
L'archevêque de Bourges, qui se trouvait à Dijon, se joignit au
président, représentant à sa sœur avec une vivacité toute fraternelle et
une autorité qui semblait s'attacher à son caractère, qu'elle se devait à
sa famille, «et qu'il y avoit plus de vertu à vivre dans la perfection de
l'état où Dieu nous avoit mis, qu'à suivre, sous le nom de zèle, un
caprice qui nous en tiroit[149].»

  [148] _Abrégé de la vie_, _etc._, p. 20.

  [149] _Abrégé de la vie, etc._

La voyant inébranlable, son père et son frère lui demandèrent, au moins,
de ne rien résoudre jusqu'à ce qu'ils en eussent conféré eux-mêmes avec
l'évêque de Genève. Elle y consentit: «Je ne cherche, leur dit-elle, que
la volonté de Dieu, et bien que je pense à la retraite, si monseigneur de
Genève m'ordonne de demeurer au monde dans ma condition, je le ferai;
voire même s'il me commandoit de me planter sur une colonne pour le reste
de mes jours, comme saint Simon le Stylite, je serois contente[150];»
témoignant par l'énergie de ces paroles de l'abandon absolu de sa volonté
et de toutes les facultés de son être entre les mains de son doux mais
tout-puissant directeur, représentant, à ses yeux, de Dieu sur la terre.
Aussi le pieux cardinal de Bérulle, qui la connut alors, et qui eut
occasion de l'entretenir à Dijon, répétait-il: «Le cœur de cette dame
est un autel où le feu de l'amour divin ne s'éteint point[151].»

  [150] HENRI DE MAUPAS, p. 181.

  [151] _Ibid._, p. 175.

Au mois d'octobre de cette année, saint François de Sales ramena le baron
de Thorens au château de Montholon pour y célébrer son mariage avec
mademoiselle de Chantal. L'évêque donna lui-même aux époux la bénédiction
nuptiale dans la chapelle du château. Toute la famille Frémiot s'y
trouvait réunie. «Le lendemain des noces, ajoute l'un des biographes,
madame de Chantal pria le président, son père, et son frère l'archevêque
de Bourges, de conférer de son dessein avec le saint prélat. Ils
s'enfermèrent tous trois pour cela, et une heure après ils firent appeler
madame de Chantal, qui leur parla avec tant de sagesse et de fermeté,
leur fit voir si nettement le bon ordre qu'elle avoit mis dans la maison
de ses enfants, qu'elle laissoit sans dettes et sans procès, que son
discours (soutenu de l'avis du saint évêque, et des fortes raisons qu'il
avoit de croire que l'attrait de madame de Chantal venoit de Dieu seul)
fit conclure au président et à l'archevêque de Bourges que c'étoit un
ouvrage divin, et que leur résistance seroit coupable, s'ils s'opposoient
davantage à ce dessein[152].» Époque de foi où tout le monde, pères,
frères, enfants, sacrifient sans hésiter, quoiqu'en gémissant, les
affections les plus légitimes, les liens les plus chers, à ce qu'on croit
reconnaître pour la voix du ciel et le dessein de la Providence.

  [152] _Abrégé de la vie, etc._, p. 21, d'après les _Mémoires_ de
  madame de Chaugy.--_Histoire de saint François de Sales_, par M.
  Hamon, t. II, p. 25.

Saint François de Sales fit part au président Frémiot et à l'archevêque
du projet que depuis deux ans il avait formé de fonder, par
l'intermédiaire de madame de Chantal, un nouvel institut, consacré au
service des pauvres et des malades. Le président demanda alors que la
maison mère de l'ordre fût établie à Dijon, pour conserver sa fille
auprès de lui. Mais celle-ci prit la parole, et demanda à son tour que
cette fondation eût lieu à Annecy, afin de placer les premières
religieuses et elle-même à portée des lumières, des conseils et de la
surveillance du saint instituteur. Elle invoqua, en outre, la nécessité
d'être dans le voisinage de sa fille, destinée à aller vivre dans le
château de Thorens près d'Annecy, pour diriger son inexpérience dans la
conduite d'une maison[153]. Elle ajouta qu'elle se proposait d'élever ses
deux filles cadettes auprès d'elle, confiant l'éducation de son fils à
ses deux grands-pères, et elle leur assura, en terminant, qu'elle
s'empresserait de venir en Bourgogne toutes les fois que les intérêts de
ses enfants l'exigeraient. Saint François de Sales leur donna, de son
côté, l'assurance que la baronne de Chantal «seroit plus attentive que
jamais au bien et à l'établissement de ses enfants, comme à un devoir
indispensable[154].» Sous l'empire de cette parole si autorisée, le père
et le frère se résignèrent enfin, reconnaissant dans la courageuse veuve
tous les caractères d'une éclatante vocation, qui leur semblait, en
effet, ne pouvoir venir que d'en haut. Délivré de cette oppression
domestique, qui avait rendu si pénible à sa belle-fille la vie du château
de Montholon, et maintenant, comme tous les autres, pris d'admiration
pour tant de vertus, le baron de Chantal fut long à se décider à cette
séparation; il y consentit pourtant, et le jour en fut fixé à trois mois
de là.

  [153] P. FICHET, p. 199.

  [154] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.

En avril 1610, le baron de Thorens, qui avait reconduit saint François de
Sales à Annecy, étant revenu pour prendre sa femme et sa belle-mère, il
fallut se résoudre à ce départ redouté de tous, et par celle qui
s'éloignait au moins autant que par sa famille. Au moment de quitter le
château de Montholon, elle se mit à genoux devant son beau-père, lui
demanda pardon, dans le cas où, malgré son soin de lui plaire, elle
l'aurait offensé, le pria de lui donner sa bénédiction, et lui recommanda
son fils. Le vieux baron de Chantal, alors âgé de quatre-vingt-six ans et
qui ne devait vivre que deux années encore, les yeux baignés de larmes,
ne put que la relever et la presser tendrement sur son cœur. Les
habitants de la terre de Montholon, les pauvres surtout, voyant partir
leur ange consolateur, se livraient à des démonstrations qui la
touchèrent profondément[155]. Mais les plus grandes épreuves
l'attendaient à Dijon, où tous ses proches et les amis de sa famille
s'étaient réunis chez le président Frémiot pour lui faire leurs adieux.

  [155] _Mémoires_ de madame de Chaugy.--HAMON, _Hist. de saint
  François de Sales_, t. II, p. 30.

Cette scène offre une grandeur biblique digne des temps de la foi
héroïque. Il faut la prendre, sans y rien ôter et sans y rien mettre,
dans le style simple et touchant de deux des historiens de madame de
Chantal, dont les récits se complètent l'un par l'autre:

«Madame de Chantal étant arrivée à Dijon, elle se fortifia de la sainte
communion contre la faiblesse qu'elle s'attendoit d'éprouver dans la
séparation de ce qu'elle avoit de plus cher; et enfin, ce moment venu,
elle dit adieu à tous ses proches avec constance; puis, voyant venir à
elle son père, dont la blanche vieillesse et les larmes lui donnoient une
extrême pitié, ils se parlèrent assez longtemps avec abondance de pleurs
de part et d'autre. Enfin, s'étant mise à genoux pour recevoir sa
bénédiction, il leva ses yeux, ses mains et son cœur au ciel, et dit
tout haut ces propres paroles: «Il ne m'appartient pas, ô mon Dieu! de
trouver à redire à ce que votre providence a conclu en son décret
éternel; j'y acquiesce de tout mon cœur, et consacre de mes propres
mains, sur l'autel de votre volonté, cette unique fille qui m'est aussi
chère qu'Isaac à votre serviteur Abraham!» Sur cela, il la fit lever et
lui donna le dernier baiser de paix: «Allez donc, dit-il, ma chère fille,
où Dieu vous appelle, et arrêtons tous deux le cours de nos justes
larmes, pour faire plus d'hommage à la divine volonté, et encore afin que
le monde ne pense point que notre constance soit ébranlée.» Le jeune
Chantal, son fils, âgé seulement de quinze ans, courut à elle, se jeta à
son cou, et ne la vouloit point quitter, espérant de l'attendrir et de
l'arrêter par tout ce qu'on peut dire de plus touchant pour cela; mais,
ne pouvant réussir, il se coucha au travers de la porte par où elle
devoit sortir: «Je suis trop foible, lui dit-il, madame, pour vous
retenir, mais au moins sera-t-il dit que vous aurez passé sur le corps de
votre fils unique pour l'abandonner.» La sainte veuve fut touchée, et
pleura amèrement en passant sur le corps de ce cher enfant; mais, un
moment après, ayant peur qu'on n'attribuât sa douleur au repentir de son
entreprise, elle se tourna vers la compagnie, et, avec un visage serein:
«Il faut me pardonner ma foiblesse, dit-elle, je quitte mon père et mon
fils pour jamais, mais je trouverai Dieu partout[156].»

  [156] HENRI DE MAUPAS, p. 203.--Conf. aussi _Lettres de saint
  François de Sales_ (éd. de Blaise), no CXCVIII.--FICHET, p.
  208.--_Mémoires de madame de Chaugy_ dans HAMON, t. II, p.
  32.--COLIGNY, _Vie de la B. de Chantal_.

De telles résolutions, de tels sacrifices, de semblables victoires, sont
aujourd'hui peu dans nos mœurs et nos idées. Valons-nous mieux?
aimons-nous mieux les nôtres? avons-nous plus d'esprit de famille, plus
de respect pour les parents, plus de sollicitude pour les enfants? Qui
voudrait le dire, et qui voudrait refuser le titre de mère à cette âme
brûlée de l'amour divin, plus soucieuse du salut éternel des siens que de
leur bonheur passager dans ce monde, et croyant, par son sacrifice, leur
assurer mieux les moyens de parvenir à ce but suprême qui est aussi son
but? Madame de Sévigné, sans doute, était de celles que tant de
renoncement et de vertu ne pouvait séduire. Elle a peu parlé de sa sainte
aïeule, ou du moins, les lettres où elle l'a fait ne nous sont pas
parvenues; mais, dans ce qu'elle en dit, on voit qu'elle se contente
d'admirer sans approuver et sans blâmer, elle, presque une héroïne de
l'amour maternel, tel que la nature l'inspire, tel que la religion, dans
sa règle commune, l'enseigne.

La baronne de Chantal quitta Dijon avec M. et madame de Thorens et sa
seconde fille, la troisième étant morte depuis peu. Après un voyage
heureux, elle arriva à Annecy, et trouva, à deux lieues de la ville,
saint François de Sales et les principaux habitants, réunis pour la
recevoir. Elle alla installer sa fille au château de Thorens, et, deux
mois après, revint, toutes ces séparations de famille accomplies, se
remettre définitivement entre les mains de son saint directeur, et tout
disposer pour la fondation religieuse projetée entre eux. Plus que
jamais en admiration devant cette âme toute en Dieu, l'évêque de Genève
écrivait alors à un de ses amis: «Mon frère de Thorens est allé quérir en
Bourgogne sa petite femme, et a amené avec elle une belle-mère qu'il ne
mérita jamais d'avoir, ni moi de servir[157].»

  [157] HENRI DE MAUPAS, p. 204.

Saint François de Sales avait fixé à la fête de la Trinité
l'établissement de l'ordre nouveau où devait entrer la baronne de
Chantal. A mesure que le jour décisif approchait, celle-ci, qui
ressentait pour les combattre tous les sentiments de la nature, fut prise
de grands scrupules sur la légitimité de l'acte qu'elle allait accomplir.
On aime à retrouver dans ses biographes la trace de ces combats. «La
veille, dit l'un, de ce jour désiré de notre sainte veuve depuis si
longtemps, Dieu l'affligea d'une tentation si violente d'abandonner son
dessein qu'elle pensa y succomber. Toute la douleur de son père et de son
fils se présentoit à son esprit et lui déchiroit le cœur; sa conscience
même la tourmentoit, et lui faisoit prendre à la lettre un passage de
l'Écriture, qui traite d'_infidèles_ ceux qui abandonnent leurs
enfants[158].» L'évêque du Puy, M. de Maupas, rapporte les paroles plus
énergiques encore de madame de Chantal, se rappelant cette lutte suprême
entre son âme et son cœur: «Il me sembloit, disait-elle, voir mon père
chargé de douleur et d'années, qui crioit vengeance devant Dieu contre
moi, et d'autre côté mes enfants qui faisoient de même[159].» «Enfin,
ajoute l'auteur, qui plus tard a résumé sa vie (une religieuse comme
elle), pendant trois heures que dura ce martyre de son âme, qui ne peut
se comprendre que par ceux qui l'ont éprouvé, il n'y a rien qui ne lui
parût plus raisonnable que l'état qu'elle alloit choisir. Dans cet
accablement, elle se jeta à genoux, et demanda si ardemment à Dieu de
l'éclairer, qu'il l'écouta; elle fut comblée de consolation et de joie,
et ne douta jamais depuis de la volonté de Dieu sur son entreprise[160].»

  [158] _Abrégé, etc._, p. 26.--MARQUISE DE COLIGNY, _Vie, etc._

  [159] HENRI DE MAUPAS, p. 211.

  [160] _Abrégé de la Vie, etc._, p. 26.

Le 6 juin 1610, madame de Chantal, avec mademoiselle Favre, fille du
président du sénat de Chambéry, et mademoiselle de Brechat, d'une bonne
famille du Nivernais, commencèrent à Annecy l'établissement de l'ordre de
_Sainte-Marie de la Visitation_, sous la direction de saint François de
Sales, qui leur donna les constitutions qu'il avait composées pour elles.
Cet ordre, mis sous l'invocation de la Mère de Dieu, avait pour but le
service des malades; plus tard on y joignit l'éducation des jeunes
filles. Les religieuses, en y entrant, faisaient vœu de pauvreté, de
chasteté et d'obéissance; les veuves, à l'imitation de leur fondatrice,
les infirmes surtout, pouvaient y être admises. L'évêque de Genève
n'imposa point à ses filles les grandes austérités que pratiquaient
d'autres monastères, ceux des Carmélites, par exemple. Dans le début
même, elles ne furent point cloîtrées, le saint régulateur ayant cru,
d'abord, plus utile de leur laisser la liberté de sortir pour servir les
malades, que de les enfermer. Aussi la douceur de la règle, jointe au but
éminemment charitable de l'institution, ne tarda pas à attirer à la
maison d'Annecy de nombreuses recrues.

Plus fidèle encore à l'affection maternelle qui ne pouvait mourir dans
son cœur, qu'à son vœu de pauvreté, madame de Chantal se dépouilla de
tout son bien, et même de son douaire, en faveur de ses enfants, et se
réduisit volontairement à une modique pension que voulut lui servir son
frère, l'archevêque de Bourges[161]. Pour elle, comme pour l'avenir et
les intérêts de son ordre, elle comptait uniquement sur la Providence, et
se proposait, courageux et touchant intermédiaire, de demander aux riches
pour assister les pauvres. C'est alors que l'on vit bien tous les trésors
de charité que renfermait cette âme, où l'amour du prochain le disputait
à l'amour de Dieu le plus despotique et le plus exclusif, mais où plutôt,
régnait un seul amour, celui du Créateur dans les créatures, du maître
crucifié dans ses serviteurs souffrants. Chaque jour, «avec une ou deux
compagnes, selon le nombre et le besoin des malades, elle alloit les
visiter, les soulager et les servir dans les maladies les plus
rebutantes, avec un zèle que la charité seule peut inspirer[162].» L'une
de ses novices lui témoignait son étonnement et son admiration de ce zèle
que les offices les plus répugnants ne rebutaient point: «Ma chère fille,
lui répondit-elle, il ne m'est pas encore tombé en la pensée que je
servisse aux créatures; j'ai toujours cru qu'en la personne de ces
pauvres j'essuyois les plaies de Jésus-Christ[163].»

  [161] _Abrégé de la vie_, etc., p. 27.

  [162] _Ibid._, p. 30.

  [163] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 141.

Mais Dieu n'allait pas lui faire attendre l'une des plus grandes douleurs
qu'elle pût éprouver. Un an à peine après son départ de Dijon, elle
apprit la mort de son père, le digne et vénéré président Frémiot. Elle
trouva dans cette cruelle perte une raison de plus de se serrer contre
cette croix, maintenant sa force et son unique asile. «Dieu lui laissa
sentir toute la pesanteur de ce coup, pour lui augmenter le mérite de la
résignation. Il permit même qu'elle souffrît de cruels reproches que lui
fit sa tendresse, d'avoir peut-être abrégé les jours de son père en
l'abandonnant. Mais Dieu, qui frappe et qui guérit quand il lui plaît,
consola la mère de Chantal, remit la paix dans son âme, et ne la laissa
plus occupée que de lui[164].»

  [164] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.

Elle désira se rendre en Bourgogne afin de pourvoir aux intérêts de ses
enfants, et surtout de s'occuper de l'avenir de son fils, qu'elle avait
laissé en partant chez son père. Saint François de Sales, maître
aujourd'hui de toutes ses actions, approuva fort ce dessein, car il ne
voulait pas que chez sa fille spirituelle l'ardeur religieuse étouffât la
nature. M. de Thorens, son gendre, l'accompagna dans ce voyage, où elle
régla, avec la sagesse dont elle avait fait preuve dans le monde, toutes
les affaires de sa maison. Elle vint à Montholon revoir une dernière fois
son vieux beau-père, qui touchait à sa fin, mit son fils à l'académie,
après lui avoir donné toutes les marques d'une vive tendresse, et, au
bout de quatre mois, revint à Annecy, malgré les instances de ses autres
parents et de ses amis pour la retenir.

Pendant les deux premières années, la maison-mère de l'institut de la
Visitation s'était fort augmentée. Dès 1612, les fondations du même ordre
commencèrent au dehors. Le premier qui voulut l'avoir chez lui fut le
cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon. Saint François de Sales y
ayant donné son consentement, la mère de Chantal partit pour cette ville,
où elle resta près d'un an à former, sur la place Bellecour,
l'établissement qu'on désirait. Le cardinal de Marquemont, reconnaissant
des inconvénients à l'état de liberté laissé jusque-là aux religieuses de
la Visitation, et pensant que l'ordre gagnerait à une plus complète
organisation, écrivit, l'année d'après, à l'évêque de Genève et à la mère
de Chantal, pour leur proposer «d'ériger leur institut en titre de
religion, d'y mettre la clôture, et de faire faire à leurs filles des
vœux solennels[165].» Par modestie, le saint instituteur résista quelque
temps: cependant, par déférence envers l'éminent prélat qui lui avait
fait cette proposition, il y consentit à la fin[166].

  [165] _Abrégé de la vie_, etc., p. 32.

  [166] COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.

Ce fut toutefois un changement notable dans les pratiques de cet ordre
créé, ainsi que l'indiquait son nom, pour fonctionner au dehors. Son
utilité sociale perdit ce qu'il gagnait dans la hiérarchie religieuse.
Les filles de la Visitation ne purent plus aller prodiguer elles-mêmes,
dans les réduits de la misère et de la souffrance, ces soins qui les
faisaient bénir par un peuple chaque jour témoin des merveilles de leur
charité. Elles tâchèrent d'y suppléer. «Une fois cloîtrées, voyant, dit
leur principal historien, qu'elles ne pouvoient plus vaquer à la visite
des pauvres malades, elles prirent résolution de changer cette charité,
non-seulement à recevoir les infirmes, mais les pauvres boiteux,
manchots, contrefaits et aveugles, afin que, par ce moyen, leur
congrégation ne fût pas privée des occasions de pratiquer les conseils de
l'Évangile vers le prochain[167].» Ce fut encore une espèce de sœurs de
charité, qui conservèrent quelque chose de leur premier institut, en
continuant aussi de faire porter à domicile des secours aux malades, par
des sœurs tourières, reçues en dehors de la clôture, et par d'autres
intermédiaires, libres ou salariés.

  [167] HENRI DE MAUPAS, p. 298.

Mais la célébrité de l'évêque de Genève et la réputation naissante de la
mère de Chantal attiraient chaque jour une popularité plus grande à leur
œuvre. En 1616, la ville de Moulins demanda une fondation, par
l'intermédiaire du maréchal de Saint-Géran, gouverneur du Bourbonnais.
Malade alors, madame de Chantal ne put aller établir cette maison, où
elle devait mourir. La mère de Brechat fut chargée de la suppléer.

Ces succès affermissaient l'âme de la fondatrice; mais la Providence lui
réservait une double affliction qui allait jeter bien de l'amertume dans
sa joie. Au mois de février 1617, le baron de Thorens, frère de son père
spirituel et son propre gendre, ayant été conduire en Piémont le régiment
de cavalerie dont il était colonel, y tomba malade et mourut en très-peu
de jours, laissant sa jeune femme enceinte. La douleur de celle-ci fut
telle que, surprise d'un accouchement avant terme, dans le monastère
d'Annecy, où elle était venue chercher des consolations, on n'eut pas le
temps de la transporter chez elle, et dans moins de vingt-quatre heures
elle expira, à peine âgée de vingt ans, entre les bras de sa mère, après
avoir reçu les sacrements de la main de saint François de Sales, et avoir
voulu revêtir l'habit de l'ordre de la Visitation. A chaque épreuve la
mère de Chantal s'avançait dans la voie de l'amour des souffrances et de
la soumission parfaite aux volontés de la Providence. Ce double coup fut
rude pour elle, mais elle chercha et trouva en Dieu la force dont elle
avait besoin: «Quoique rien n'ait manqué à sa douleur, écrivait l'évêque
de Genève à un membre de sa famille, rien n'a manqué à sa
résignation[168].»

  [168] COLIGNY, _Vie_, etc.--_Lettres de madame de Rabutin
  Chantal._ Ed. nouvelle par M. Édouard de Barthélemy, auditeur au
  conseil d'État. Paris, 1860, chez J. Lecoffre, t. Ier, p. 7.

Madame de Chantal trouva encore des consolations dans les progrès
toujours croissants de son ordre. Cette même année, elle alla avec son
directeur fonder un couvent à Grenoble. L'année suivante, elle se rendit
à Bourges, pour répondre à l'appel de son frère, qui demandait
pareillement une maison, pendant que saint François de Sales partait pour
Paris, où l'appelaient d'importantes affaires à traiter avec le clergé de
France. La Mère passa six mois à Bourges, à recevoir des novices pour la
formation du nouveau monastère. Elle était sur le point de revenir à
Annecy, lorsque son directeur lui donna l'ordre de venir le trouver à
Paris, où il était sollicité par un grand nombre de personnes notables,
d'établir leur institut. Elle partit aussitôt, et arriva dans cette ville
en mars 1619. Le 1er mai eut lieu l'établissement de la première maison
de Paris, dans la rue Saint-Antoine, grâce aux bons soins et aux
efficaces secours du pieux commandeur de Sillery, qui dès lors voulut
être l'ami de madame de Chantal[169].

  [169] Les premières religieuses séjournèrent quelque temps rue
  Saint-Michel avant d'aller s'installer définitivement sur
  l'emplacement des écuries de l'hôtel Zamet, situé près de la
  Bastille. (P. FICHET, p. 333.)

Celle-ci passa trois années consécutives à Paris: une entière avec
l'assistance de saint François de Sales, et les deux autres aux prises
avec les dégoûts et les tribulations que lui causèrent l'opposition des
autres ordres religieux, jaloux de l'accueil fait à ces nouvelles venues,
et l'humeur querelleuse et indocile de quelques novices, qu'elle parvint
cependant à ramener par l'ascendant de son invincible douceur et de son
éclatante sainteté.

La mère de Chantal avait, au plus haut degré, l'art de la direction
religieuse, le talent, puisé dans un cœur ardent et un esprit froid,
d'attirer et de conduire les âmes, par le lien invisible et tout-puissant
d'une vertu en quelque sorte magnétique, et d'une ineffable charité;
quelque chose de cet irrésistible attrait que, dans une sphère plus haute
et plus large, exerçait son doux et saint directeur. Sortie du monde,
ayant beaucoup souffert, habile au gouvernement des affaires domestiques,
experte dans la cure et le maniement des consciences, elle vit bientôt
accourir à elle ces malades de l'âme, de l'esprit ou du cœur, qui,
dérobant quelques instants au monde, venaient chercher dans les maisons
religieuses des consolations et des conseils, en attendant qu'ils leur
demandassent un port et l'oubli. Le cardinal de Bérulle lui amena la
comtesse de Saint-Paul, à qui il avait promis de lui faire voir «une des
plus grandes amantes que Dieu eût sur terre[170].» A l'exemple de la
comtesse de Saint-Paul, beaucoup de personnes de distinction se mirent
sous la direction de la mère de Chantal[171].

  [170] HENRI DE MAUPAS, p. 337.

  [171] P. FICHET, p. 334.--_Abrégé_, etc., p. 37.

Une femme, une religieuse comme elle, que son nom, sa piété, son esprit
ont rendue célèbre, la mère Angélique Arnauld, voulut la connaître et
recourir à l'ascendant de sa vertu pour l'aider à ramener l'ordre dans
l'abbaye de Maubuisson, dont la difficile réforme lui avait été confiée.
La mention de ces relations de la grand'mère de madame de Sévigné avec la
sœur d'Arnauld d'Andilly et la tante de M. de Pomponne, deux des
meilleurs amis de notre épistolaire, ne saurait être mal placée dans ce
livre; et elles ne peuvent être omises dans la biographie que nous sommes
en train de reconstruire aux yeux du lecteur.

Ces relations s'établirent par l'intermédiaire de saint François de
Sales, qui avait attiré à lui l'abbesse de Maubuisson et de Port-Royal
avec cette promptitude sympathique qui avait marqué l'entraînement de
madame de Chantal. Ayant appris que l'évêque de Genève était à Paris, au
mois d'avril 1619, la mère Angélique le fit prier de venir donner la
confirmation à Maubuisson. Il s'y rendit: «Si j'avois eu un grand désir
de le voir, a-t-elle écrit depuis, sa vue m'en donna un plus grand de lui
communiquer ma conscience, car Dieu étoit vraiment et visiblement dans ce
saint évêque, et je n'avois point encore trouvé en personne ce que je
trouvai en lui, quoique j'eusse vu ceux qui avoient la plus grande
réputation entre les dévots[172].» Sur la prière de la mère Angélique, il
revint plusieurs fois à Maubuisson; il visita aussi Port-Royal, et
approuva tout ce qu'il vit. «On a noté, dit l'exquis historien de ce
monastère fameux, chaque circonstance, chaque mot de ces précieuses
visites; Port-Royal y met un pieux orgueil; accusé, plus tard, dans sa
foi, il se pare des moindres anneaux d'or qui le rattachent à
l'incorruptible mémoire de ce saint. La famille Arnauld, par tous ses
membres, se hâtait de participer au trésor, et de jouir du cher
bienheureux... Il disait sur chacun une parole qu'on interpréta, dès
lors, en prophétie: à en prendre le récit à la lettre, ce seraient autant
de prédictions miraculeuses qui se sont l'une après l'autre vérifiées.
Surtout il donna des directions attentives et particulières à la mère
Angélique; il forma sa liaison avec madame de Chantal, l'institutrice de
la Visitation, autre amitié sainte dont on se montrera très-glorieux:
plusieurs lettres de l'une à l'autre attestent le commerce étroit de _ces
deux grandes âmes_, comme on disait[173].»

  [172] _Port-Royal_, par M. Sainte-Beuve, t. Ier, p. 220.

Sans s'être vues, la mère Angélique et la mère de Chantal se trouvaient
unies en saint François de Sales. Il les avait déjà mises en rapport, et
elles s'étaient entretenues par lettres, lorsque la supérieure de
Maubuisson pria la fondatrice de la Visitation de venir à son tour faire
entendre à ses religieuses ce langage de l'humilité et de l'obéissance
qu'elle savait si bien parler. Poussée par son directeur, qui eut à
contraindre sa modestie, madame de Chantal se rendit à Maubuisson, et fit
sur le troupeau de la mère Angélique une telle impression qu'ayant été
saignée dans une de ses visites à cette abbaye, bientôt gagnée à la
réforme et à la régularité, les religieuses se partagèrent comme une
relique les linges imbibés de son sang[174].

  [173] SAINTE-BEUVE, _ibid._, p. 221.

  [174] P. FICHET, p. 338.--HENRI DE MAUPAS, p. 346.

Touchée de la perfection de madame de Chantal, et de plus en plus
séduite par l'ascendant victorieux du fondateur de l'ordre de la
Visitation, désireuse aussi de fuir la responsabilité et les honneurs de
sa charge d'abbesse, la mère Angélique témoigna le désir d'entrer dans
leur institut comme simple religieuse. Il y eut même, à cet égard, des
consultations de docteurs pour savoir s'il était permis de changer ainsi
de religion[175]. L'évêque de Genève n'approuva point ce projet. «Quand
elle lui parla d'entrer dans l'ordre de la Visitation, ajoute l'historien
de Port-Royal, il répondit avec humilité que cet ordre était peu de
chose, que ce n'était presque pas une _religion_: il disait vrai, il
avait cherché bien moins la mortification de la chair que celle de la
volonté[176].» L'un des biographes de la mère de Chantal donne un autre
motif de ce refus, et il dit très-expressément que saint François de
Sales ne se crut pas autorisé à favoriser _un changement de
religion_[177]. Mais l'évêque de Genève n'en continua pas moins avec
sollicitude à la mère Angélique Arnauld une part de son affectueuse
direction, que celle-ci aimait à se figurer égale à celle de la
supérieure de l'ordre de la Visitation. «Ce saint prélat (disait-elle
trente-quatre ans après à son neveu, M. le Maître, en se rappelant non
sans charme cette bienheureuse époque) m'a fort assistée, et j'ose dire
qu'il m'a autant honorée de son affection et de sa confiance que madame
de Chantal[178].»

  [175] _Lettres inédites de saint François de Sales_, publiées par
  M. le chevalier DATTA. Paris, 1835, t. II, p. 120.--SAINTE-BEUVE,
  _Port-Royal_, t. Ier, p. 221.

  [176] SAINTE-BEUVE, tome Ier, p. 249.

  [177] HENRI DE MAUPAS, p. 345.

  [178] SAINTE-BEUVE, _Port-Royal_, t. Ier, p. 224.

Pressé de regagner son diocèse, qu'il avait quitté depuis un an,
l'évêque de Genève laissa la mère de Chantal à Paris, profondément
affligée de son départ, mais forte des instructions qu'il lui rédigea
pour se conduire dans cette grande ville, où leur ordre, d'abord mal
accueilli, parvint, grâce à l'habileté ferme et douce de la mère, à
rallier tous les esprits. Ses trois ans de supériorité finis, et son
œuvre achevée, madame de Chantal se disposa aussi à revenir à Annecy.
Ses filles, dans leur vif désir de la conserver, voulaient la réélire
supérieure de la maison de la rue Saint-Antoine pour trois autres années
(il n'existait pas dans l'ordre de supérieure générale et perpétuelle).
Elle refusa, jugeant son retour à Annecy indispensable. Elle prit pour
père spirituel de cette maison cet autre saint de l'Église moderne,
aujourd'hui révéré sous le nom populaire de Vincent de Paul, et,
réunissant la veille de son départ ses sœurs autour d'elle, elle leur
donna en ces termes ses derniers enseignements, où respire un idéal
d'abaissement chrétien que personne jusque-là n'avait formulé avec cette
force et cette onction:

«Je vous en prie, mes chères filles, soyez humbles, basses et petites à
vos yeux, étant bien aises que l'on vous tienne pour telles, et que l'on
vous traite ainsi. Oui, mes sœurs, nous sommes très-petites en
nous-mêmes, et les dernières venues en l'Église de Dieu. Gardez-vous bien
de perdre l'amour du mépris, car vous perdriez votre esprit... Ne soyez
donc jamais si aises que quand on vous méprisera, qu'on dira mal de vous,
qu'on n'en fera nul état...; car notre éclat est de n'avoir point
d'éclat, notre grandeur de n'avoir point de grandeur. Prenez courage, mes
chères sœurs, au service de celui qui s'est fait si petit pour notre
amour, lui qui étoit si grand, cachant toujours l'éclat de sa grandeur
pour paroître abject à notre petitesse. Je vous exhorte donc, mes chères
filles, d'obéir en toutes choses à Dieu. Soyez très-souples,
très-humbles, très-maniables, très-dépouillées et abandonnées à son bon
plaisir. Supportez-vous les unes les autres courageusement, et, lorsque
vous sentirez des répugnances et des contradictions en votre chemin, ne
vous étonnez point, car la vertu se perfectionne dans l'infirmité, dans
les contradictions et les répugnances d'un naturel hautain et
orgueilleux[179].»

  [179] HENRI DE MAUPAS, p. 344.

La mère de Chantal quitta Paris au printemps de 1622. Sur sa route elle
visita les couvents de Sainte-Marie depuis peu fondés à Orléans et à
Nevers; elle donna quelques jours à ceux de Bourges et de Moulins, et
arriva en Bourgogne, où sa seconde fille venait d'épouser le comte de
Toulongeon. Elle se trouvait chez son gendre lorsqu'elle reçut de saint
François de Sales l'ordre d'aller à Dijon établir une maison nouvelle,
que cette ville, pleine des souvenirs de la fille du président Frémiot,
réclamait depuis longtemps. La modestie de madame de Chantal fut mise à
une rude épreuve. Sa ville natale lui fit une réception qui ressemblait à
un triomphe. Les habitants sortirent en foule au-devant d'elle; les
travaux furent suspendus comme pour un jour de fête; on lui donnait mille
bénédictions comme si déjà on l'eût tenue pour sainte et consacrée[180].
Cet enthousiasme lui rendit facile l'établissement qu'elle était venue
fonder. Elle resta cependant six mois entiers à Dijon, afin de donner la
perfection à son ouvrage, et de diriger les premiers pas de sa fille
dans son nouvel état. De là la mère de Chantal alla faire d'autres
fondations, à Saint-Étienne et à Montferrand, et enfin, au mois
d'octobre, elle arriva à Lyon, où, à sa grande joie, elle retrouva saint
François de Sales, qui y était venu saluer Louis XIII, alors de passage
dans cette ville, à son retour de Montpellier, où il avait terminé la
guerre du midi contre les religionnaires. Madame de Chantal voulait
rendre compte à son guide bien-aimé de sa gestion depuis deux ans, et lui
communiquer les observations que l'expérience lui avait suggérées pour
l'affermissement et les progrès de leur institut. Mais l'évêque, obligé
de quitter Lyon pour quelque temps, ajourna toute conférence sérieuse à
l'époque de leur retour à Annecy, et, en attendant, il l'envoya visiter
les maisons déjà florissantes de Grenoble et de Belley.

  [180] MADAME DE CHAUGY, p. 180.--P. FICHET, p. 340.

Hélas! ils ne devaient plus se revoir! Madame de Chantal était à peine
arrivée à Grenoble que le saint évêque succombait à une courte maladie
qui l'emporta le 28 décembre. Cette cruelle nouvelle lui parvint à
Belley, le jour des Rois. Elle l'apprit par une lettre que lui écrivait
le frère et le successeur à l'évêché de Genève, de saint François de
Sales. La mère de Chantal a consigné elle-même, dans une lettre à l'une
des supérieures de son ordre, et sa douleur, et sa confiance en la
béatitude du saint prélat, et sa résignation en Dieu, fruit des
enseignements de celui qu'elle appelle en vingt endroits de sa
correspondance, _son père, son unique père, son très-cher seigneur, son
directeur_ et _son unique soutien sur la terre_. «En lisant cette lettre,
dit-elle (celle qui lui annonçait la perte qu'elle venait de faire), je
me mis à genoux, et adorai la divine Providence, embrassant au mieux
qu'il me fut possible, la très-sainte volonté de Dieu, et en elle mon
incomparable affliction; je pleurai abondamment le reste du jour, toute
la nuit, et jusqu'après la sainte communion du jour suivant, mais fort
doucement, et avec grande paix et tranquillité dans cette volonté divine,
et en la gloire dont jouit ce bienheureux, car Dieu m'en donna beaucoup
de sentiments, avec des lumières fort claires des dons et grâces qu'il
lui avoit conférés, et de grands désirs de vivre désormais selon ce que
j'ai reçu de cette sainte âme[181].»

  [181] MADAME DE CHANTAL, lettre à la supérieure de Paris:
  _Lettres_, t. Ier, p. 473.--P. FICHET, p. 351.

Madame de Chantal voulut faire transporter dans l'église de la maison
mère le corps du saint prélat, afin de passer ainsi auprès de lui les
années que la Providence lui destinait encore. Elle multiplia les
démarches, écrivit de la manière la plus pressante à tous les personnages
compétents de France et de Savoie, et obtint enfin ce qu'elle désirait
avec tant d'ardeur[182]. Elle rentra elle-même à Annecy vers le 15
janvier 1623: «En entrant dans son monastère, le cœur pressé de douleur,
et voyant ses filles fondre en larmes, elle ne put leur parler; mais elle
les mena devant le saint sacrement pour y chercher la seule consolation
que puissent espérer des âmes véritablement touchées[183].» Dès le
lendemain elle s'occupa avec un soin filial des préparatifs de la pompe
funèbre de celui qui restait toujours son père spirituel; et quelques
jours après, le corps de l'illustre évêque étant arrivé à Annecy, au
milieu d'un immense concours de peuple accouru des points les plus
éloignés pour le recevoir, la mère de Chantal lui fit faire, dans
l'église de la Visitation, des obsèques magnifiques. Il resta pendant
quelques jours exposé près de la grille du sanctuaire, en attendant la
construction du tombeau qui lui était destiné. Le cœur fut laissé à la
maison de Lyon, où saint François de Sales était mort. Le jour de
l'arrivée du cercueil, madame de Chantal passa plusieurs heures à genoux
devant ces restes vénérés, et comme si le saint pouvait l'entendre,
persuadée tout au moins que du haut du ciel il lisait dans son cœur et
dans sa pensée, elle lui rendit ce compte de deux années de sa vie que
son directeur avait renvoyé à leur retour à Annecy[184].

  [182] MADAME DE CHANTAL, _Lettres_, t. II, p. 94.

  [183] _Abrégé_, etc., p. 40.

  [184] HENRI DE MAUPAS, p. 364.

Ces derniers honneurs rendus à la dépouille du saint évêque, la mère de
Chantal s'occupa de sa mémoire. Elle forma le triple projet de réunir et
de publier ses écrits, de rassembler les éléments de sa biographie, et
surtout de faire constater les preuves de sa sainteté, afin d'arriver à
la béatification de celui qui avait réalisé à ses yeux le plus pur et le
plus cher modèle de la perfection ici-bas. Elle partit immédiatement pour
Moulins et Lyon, dans l'intention d'y constater tout ce que le prélat
avait fait et dit dans les derniers temps de sa vie[185]. De retour à
Annecy avec sa riche moisson de saintes paroles et de faits miraculeux,
elle coordonna, de concert avec ses plus anciennes religieuses, les
observations de leur fondateur pour la perfection de l'institut de la
Visitation, et elle en fit un livre, appelé le _Coutumier_, qui devint et
est resté la règle chérie de cet ordre[186]. Elle classa ensuite les
notes qu'elle avait déjà rédigées elle-même, à diverses époques, sur la
vie de son directeur et de son ami, y ajouta les fidèles souvenirs des
sœurs qui l'entouraient, et tous les renseignements qui lui furent
transmis de France et de Savoie. Elle donna ses soins à l'impression des
_Épîtres_, des _Entretiens_, des _Méditations_ et des _Sermons_ de
l'éloquent prélat[187]. L'un des principaux ouvrages de l'évêque de
Genève, le traité de _l'Amour de Dieu_, avait été composé à son
intention, et en quelque sorte inspiré par elle. Saint François de Sales
l'a indiqué lui-même dans sa préface: «Comme cette âme, dit-il, m'est en
la considération que Dieu sait, elle n'a pas eu peu de pouvoir pour
animer la mienne en cette rencontre.» Et dans une de ses lettres,
s'adressant à madame de Chantal elle-même, il lui dit expressément: «Le
livre de _l'Amour de Dieu_, ma chère fille, a été fait particulièrement
pour vous[188].»

  [185] _Id._, _ibid._, p. 365.

  [186] MADAME DE CHANTAL _Lettres_, t. II, p. 251, 377 et 471.

  [187] HENRI DE MAUPAS, p. 370.--_Abrégé_, etc., p. 42. Dans les
  lettres inédites données récemment par M. de Barthélemy, on voit
  bien toute la sollicitude de madame de Chantal pour la
  publication des œuvres de son ami. (Conf. t. II, p. 119, 120,
  121, 151, 164, 184, 303 et 353. Ce deuxième volume est
  entièrement inédit.)

  [188] HENRI DE MAUPAS, p. 371.

Saint François de Sales avait aussi, de son côté, recueilli avec soin
toutes les lettres que son amie en Dieu lui avait écrites, et il se
proposait de les publier, comme un nouveau traité familier et naïf de
l'amour divin. Sa mort trop prompte sauva l'humilité de la mère de
Chantal de cet honneur redouté. «L'évêque de Genève (frère et successeur
de saint François de Sales), ajoute le biographe émérite de la fondatrice
de la Visitation, lui renvoya ses lettres contenant les plus secrets
sentiments de son âme, que le saint évêque avoit cotées de sa main pour
servir à l'histoire de sa vie, qu'il vouloit écrire un jour à
loisir[189].» Il les avait conservées, disait-il, _comme un trésor qui
n'avoit point de prix_[190]. Mais madame de Chantal les jeta au feu, afin
de se soustraire à tout jamais au danger qu'elle avait couru.

  [189] HENRI DE MAUPAS, p. 366.

  [190] _Abrégé_, etc., p. 42.

Cette double image de saint François de Sales et de sainte Chantal a été,
au dix-septième siècle, un des beaux spectacles pour l'âme et pour la
foi. «Leur mutuelle affection (dit éloquemment, en employant le style
familier au saint lui-même, leur commun historien, qui le plus souvent
n'est que minutieux et naïf), étoit claire comme le soleil et blanche
comme la neige, forte, inviolable, sincère, mais douce, paisible,
tranquille et toute en Dieu[191].» C'est à la fois, sur cette étroite et
mystique union, le dernier mot de la religion et de l'histoire.

  [191] HENRI DE MAUPAS, p. 359.

Restée seule chargée de la direction de l'institut de la Visitation de
Sainte-Marie, la mère de Chantal ne négligea rien pour faire prospérer
l'œuvre commune. Indépendamment de son désir, qui chez elle primait
tout, d'être agréable à Dieu, il lui semblait que la meilleure manière
d'honorer son père spirituel était de ne pas laisser dépérir entre ses
mains, de conduire au contraire dans les voies d'une perfection constante
la création préférée de cette grande âme.

Au mois de mai 1624, la mère de la Visitation eut à s'occuper du mariage
de son fils, le baron de Chantal, avec mademoiselle de Coulanges, «fort
riche, fort aimable et fort estimée d'elle[192].» On a vu quel fut le
caractère de ce fils ardent, bouillant, caustique, duelliste effréné,
mais ami loyal et dévoué. On connaît sa mort, arrivée le 22 juillet 1627,
trois ans seulement après son mariage, en combattant, dans l'île de Rhé,
les Anglais venus au secours de la Rochelle, où se défendait la dernière
armée de la Réforme[193].

  [192] _Abrégé_, etc., p. 42.

  [193] Cf. WALCKENAER, _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. Ier,
  p. 4-7. Cf. encore _Notice_ sur la même, éd. Monmerqué, t. Ier,
  p. 55.

La douleur et la résignation de madame de Chantal en apprenant cette
perte nouvelle furent ce qu'on pouvait attendre d'une âme toute en Dieu,
et du cœur d'une mère qui croyait son fils sauvé pour l'éternité, parce
qu'il avait trouvé la mort en combattant les hérétiques, et après avoir
accompli ses devoirs religieux. Cette page, que nous empruntons à son
historien le plus complet et le mieux informé, est ici doublement à sa
place, et nous devons la reproduire sans scrupule, occupé que nous sommes
d'écrire la biographie de l'aïeule de madame de Sévigné, et d'achever un
ouvrage consacré à ce qui intéresse cette dernière, dans sa famille et
dans ses amis.

«Dieu abreuva la mère de Chantal du fiel d'une très-douloureuse
affliction. Elle n'avoit qu'un fils unique qui lui étoit plus cher que la
vie, qui avoit pour elle des tendresses et des respects dignes d'un
enfant bien né, et d'une âme parfaitement généreuse. Aussi étoit-ce une
merveille de son temps, un cavalier accompli de corps et d'esprit, qu'on
ne pouvoit connoître sans l'aimer... Notre-Seigneur le favorisa, le
dégoûtant du monde par un désastre arrivé à un de ses amis qui eut la
tête tranchée[194], dont il conçut de fréquentes pensées de la mort et du
mépris des choses de la terre; de sorte qu'il quitta volontiers les
délices du Louvre pour aller servir l'Église et le roi en l'île de Rhé,
où il gagna le ciel et perdit la vie. Pour se préparer à une si belle
conquête et à une si heureuse perte, il se confessa et communia avec une
piété extraordinaire, le jour du combat, et, après s'y être engagé bien
avant, avec une chaleur digne de son courage, il fit, dans une si belle
occasion, tout ce que peut faire entre le péril et la gloire un cœur
parfaitement généreux, qui n'a pas un corps impassible. Il change jusques
à trois fois de cheval, il attaque, il est attaqué; enfin il est blessé à
mort, il réclame la miséricorde de Dieu, et meurt d'une mort d'autant
plus belle qu'elle a été chrétienne[195].»

  [194] Montmorency-Boutteville.

  [195] HENRI DE MAUPAS, p. 383.--_Mémoires de mad. de Chaugy_, p.
  211.

Le frère de madame de Chantal, l'archevêque de Bourges, se trouvait alors
à Annecy, où il avait été envoyé par le pape pour y procéder, de concert
avec l'évêque de Belley, aux informations qui devaient conduire à la
canonisation de saint François de Sales. Abîmé lui-même dans la douleur
que lui causait cette perte qu'il venait d'apprendre, il ne se sentit pas
le courage d'annoncer la cruelle nouvelle à sa sœur. Il en chargea
l'évêque de Genève. Celui-ci, à l'issue de la messe, fit appeler la mère
de Chantal au parloir; elle y vint, suivie de quelques-unes de ses
religieuses.

«--Ce bon seigneur lui dit: «Ma mère, nous avons des nouvelles de guerre
à vous dire; il s'est donné un rude choc en l'île de Rhé. Le baron de
Chantal, avant que d'y aller, s'est confessé et a communié...--Et enfin,
reprit-elle, il est mort!» Ce bon prélat se mit à pleurer sans pouvoir
répondre une seule parole, et il se fit un gémissement universel dans le
parloir. Elle, connaissant la vérité de sa perte, demeura seule
tranquille parmi tant de sanglots, et, s'étant mise à genoux, les mains
jointes, les yeux élevés au ciel, et le cœur plein d'une véritable
douleur, dit tout haut: «Mon Seigneur et mon Dieu, souffrez que je parle
pour donner un peu d'essor à ma douleur. Et que dirai-je, mon Dieu, sinon
vous rendre grâce de l'honneur que vous avez fait à cet unique fils de le
prendre lorsqu'il combattoit pour l'Église romaine?» Puis elle prit un
crucifix, duquel baisant les mains, elle dit: «Mon Rédempteur, j'accepte
vos coups avec toute la soumission de mon âme, et vous prie de recevoir
cet enfant entre les bras de votre infinie miséricorde. O mon cher fils!
que vous êtes heureux d'avoir scellé de votre sang la fidélité que vos
aïeux ont toujours eue pour la vraie Église! En cela je m'estime vraiment
favorisée, et rends grâces à Dieu d'avoir été votre mère.» Et se tournant
vers la mère de Chastel, elles dirent ensemble le _De profundis_, après
quoi elle se leva, pleurant paisiblement, sans sanglots, et dit à
monseigneur de Genève: «Je vous assure qu'il y a plus de dix-huit mois
que je me sens intérieurement sollicitée de demander à Dieu que sa bonté
me fît la grâce que mon fils mourût à son service, et non dans ces duels
malheureux où on l'engageoit si souvent[196].»

  [196] HENRI DE MAUPAS, p. 385, d'après les _Mémoires de madame de
  Chaugy_.

Cette préoccupation des duels de son fils avait été l'une des grandes
douleurs de cette mère, qui mettait avant tout le salut de l'âme: «Hélas!
répond-elle aux consolations de l'une de ses supérieures, la moindre des
appréhensions que j'avois de le voir mourir en la disgrâce de Dieu, parmi
ces duels où ses amis l'engageoient, me serroit plus le cœur que cette
mort qui a été bonne et chrétienne[197].»

  [197] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 211.

La fille du baron de Chantal, alors âgée seulement de dix-huit
mois, fut laissée aux soins de sa mère, Marie de Coulanges, pour
laquelle, nous l'avons vu, la fondatrice de la Visitation avait une
estime particulière, qui fait l'éloge de cette humble et douce
femme, dont si peu de souvenirs nous sont restés. Six mois après la
mort de son fils, madame de Chantal fit un second voyage à Paris,
l'_Abrégé_ de sa vie dit pour les besoins de son ordre[198], mais
on peut ajouter aussi pour y voir, consoler et conseiller sa bru,
et pourvoir en même temps aux intérêts de sa petite-fille. Elle
séjourna à Paris jusqu'au mois de mai 1628, et s'en retourna à
Annecy par la Bourgogne. A quatre ans de là, la jeune baronne de
Chantal elle-même vint à manquer à celle qui devait s'appeler
madame de Sévigné. «La mère de Chantal fut fort touchée de la mort
de sa belle-fille, par l'amitié qu'elle avoit pour elle, et encore
plus pour l'intérêt de mademoiselle de Chantal, sa petite-fille,
qui demeuroit orpheline à cinq ans[199].» C'est six qu'il faut
dire. «Elle aimoit tendrement sa belle-fille, reprend l'auteur
contemporain des mémoires de sa vie; néanmoins elle n'eut point
d'autres paroles que celles qui lui étoient ordinaires en ces
douloureuses rencontres: «Le Seigneur l'a donné, le Seigneur l'a
ôté, le nom du Seigneur soit loué![200]» D'un commun accord
l'enfance de la jeune orpheline fut remise à la double sollicitude
de son aïeul maternel et de son oncle, l'abbé de Coulanges,
immortalisé sous le nom du _Bien Bon_, mais sous la surveillance
qui pouvait être lointaine, car elle était heureusement inutile, de
la supérieure du couvent d'Annecy[201].

  [198] P. 38.

  [199] _Vie de sainte Chantal_, par madame de Coligny, en tête des
  _Lettres de sainte Chantal_, éd. de Blaise, Paris, 1823.

  [200] MADAME DE CHAUGY, p. 233.

  [201] Nous reproduisons dans les notes placées à la fin du volume
  des fragments de la correspondance de madame de Chantal qui
  prouvent toute sa sollicitude pour l'enfance de madame de
  Sévigné, et sa grande affection pour la famille maternelle de
  celle-ci.

Le lendemain du jour où elle avait reçu la nouvelle de la mort de sa bru,
madame de Chantal apprit celle du comte de Toulongeon, son gendre,
gouverneur de Pignerol: «Voilà bien des morts, dit-elle;» puis, se
reprenant au même instant, écrit madame de Chaugy, joignit les mains et
ajouta: «mais plutôt voilà bien des pèlerins qui se hâtent d'aller au
logis éternel. Seigneur, recevez-les entre les bras de votre
miséricorde!» Et, ayant un peu prié Dieu et jeté quelques larmes, se
raffermit[202].»

  [202] _Mémoires_, p. 233.

La mère de Chantal ne vivait plus que pour la béatification de son saint
directeur, qu'elle fut enfin assez heureuse pour obtenir, et pour la
prospérité et la perfection de son ordre. L'institut de la Visitation
avait fini ses temps d'épreuve. Non-seulement il était accepté par les
ordres rivaux, mais, grâce à la pure et sainte direction de la mère,
grâce surtout à ses éclatantes vertus, il devenait maintenant populaire.
On le demandait de partout. De 1626 à 1632, madame de Chantal, déférant
au vœu bien constaté des populations, établit de nouvelles maisons à
Chambéry, à Pont-à-Mousson, à Crémieu, à Châlons, à Marseille et à
Montpellier, une succursale à Paris au faubourg Saint-Jacques, et un
second monastère à Annecy même, le premier étant devenu complétement
insuffisant pour contenir toutes les novices, filles ou veuves, qui
voulaient faire profession entre les mains de la vénérable mère, et vivre
auprès d'elle.

Quelque temps après la mort de sa belle-fille et de son gendre, la mère
de Chantal, pour les intérêts de son ordre, eut à faire un court voyage à
Lyon. C'est là qu'elle fut mise en rapport pour la première fois avec une
autre femme d'élite, à qui l'impitoyable politique de Richelieu venait
d'infliger un de ces veuvages qui seraient la mort dans le désespoir, si
le Dieu des affligés n'existait pas, et qui, après avoir vu son mari
périr sur l'échafaud, se rendait au château de Moulins, qu'on lui avait
assigné pour retraite, ou plutôt pour prison. C'est à l'écrivain,
aujourd'hui disparu et regretté, et qui, hier encore, nous racontait avec
tant de charme la vie et les larmes de la belle Marie des Ursins, que
nous allons demander les premiers détails de ces relations de sainte
Chantal avec la veuve du supplicié de Toulouse, cet infortuné duc de
Montmorency, si coupable, mais si digne de pardon.

«Une amertume nouvelle attendait la duchesse à Lyon, où le frère de
Richelieu était archevêque. Elle se promettait quelque soulagement au
couvent de Bellecour, où se trouvait alors la mère de Chantal, supérieure
de l'ordre de la Visitation. Une vive sympathie l'attirait vers cette
amie de François de Sales, cette amante spirituelle dont le cœur
saignait encore de la perte du saint évêque. L'autre veuve aspirait à
voir cette pure victime de l'amour divin; mais le frère de Richelieu ne
lui permit pas la douceur d'une telle entrevue. Il fit sortir de
Bellecour madame de Chantal, et lui commanda de se retirer dans une autre
maison sur la montagne de Fourvières. La généreuse femme, ne pouvant voir
la princesse, lui envoya ce qu'elle possédait de plus précieux, un
portrait de François de Sales, au revers duquel elle écrivit quelques
mots touchants de prière pour celle que sa parole ne pouvait
consoler[203].» L'affligée continua sa pénible route; mais, sans s'être
rencontrées, ces deux grandes âmes s'étaient comprises et aimées, et la
séduisante image de saint François de Sales allait, par un lien invisible
et puissant, amener à la vie religieuse, et jeter dans les bras de la
mère de Chantal cette illustre naufragée de la politique et du monde.

  [203] _Madame de Montmorency, mœurs et caractères du
  dix-septième siècle_, par Amédée Renée, 2e éd. Paris, 1858. MM.
  Didot frères, p. 161.

Deux ans ne s'étaient pas écoulés, en effet, que la veuve de Henri de
Montmorency, qui avait épuisé toutes les ressources du courage humain,
vint demander au couvent de la Visitation de Moulins un refuge contre ses
souvenirs et contre son propre cœur. «Une vénération particulière pour
saint François de Sales, fondateur de cet ordre, ajoute M. Amédée Renée,
une extrême sympathie pour madame de Chantal, qui en était la supérieure,
arrêtèrent son choix; puis la maison de Moulins était pauvre, et avait
besoin à ses débuts d'une haute assistance[204].»

  [204] _Madame de Montmorency_, p. 170.

Cette même année, la mère de Chantal, depuis peu rentrée en Savoie, fut
appelée une troisième fois à Paris, pour les nécessités de son institut.
Elle passa par Moulins, et put enfin voir l'infortunée duchesse de
Montmorency, si désireuse, de son côté, de connaître celle dont la vertu
l'avait attirée dans cette retraite, qui ne devait pas de sitôt donner à
son cœur toujours épris une paix faiblement désirée. De vive voix, comme
elle l'avait fait par lettres, la triste veuve demanda à cette mère de la
résignation un peu de l'absolue soumission envers la Providence, dont
elle semblait être le foyer comme elle en était le docteur.

Mais, dans le cœur de la belle Marie des Ursins, de cette nièce de Marie
de Médicis, dont les yeux, au milieu de la cour, n'avaient jamais
distingué que son séduisant et volage époux, la douleur était immense,
l'apaisement fut long. Madame de Chantal ne put rien, évidemment, à cette
première entrevue, et, dans la suite, elle dut y revenir à bien des fois,
avec toute la délicatesse de son esprit et l'onction de sa parole, avant
de cicatriser l'horrible blessure faite à ce cœur d'épouse aujourd'hui
amoureuse d'un tombeau.

Arrivée à Paris au mois de juillet 1634, la mère de Chantal n'en repartit
qu'au mois d'avril suivant. Pendant ces neuf mois, elle s'occupa surtout
des moyens de conserver l'union entre ses religieuses, qui, depuis
l'établissement de la seconde maison du faubourg Saint-Jacques, avaient
une tendance que, dès le début, il fallait réprimer à la rivalité et à la
division. Elle donna aussi des soins à l'éducation de Marie de Rabutin,
alors âgée de huit ans, et dont la grâce précoce était faite pour séduire
et attacher sa grand'mère, malgré son austérité et sa lutte contre les
joies même les plus légitimes de la terre. A chaque voyage nouveau à
Paris, la réputation de madame de Chantal grandissait et lui attirait de
plus grands hommages et un plus grand nombre de clients spirituels, qui
venaient chercher auprès d'elle des consolations, des exemples et des
conseils. «Elle édifioit et contentoit tout le monde; et sa vertu fit
tant de bruit que beaucoup de gens en crédit s'employèrent pour la faire
demeurer toujours à Paris; mais, ne s'y croyant plus nécessaire, rien ne
la put arrêter[205].» La mère de Chantal, dans ce voyage, se lia encore
plus intimement avec l'autre grand saint de ce temps, Vincent de Paul,
fervent admirateur de sa vertu. Elle lui demandait la force et les
conseils qu'elle avait si longtemps trouvés auprès de l'évêque de Genève
et que le saint de la charité lui prodiguait en vrai père, comme l'avait
fait le saint de l'amour divin[206].

  [205] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.

  [206] V. _Lettres de madame de Chantal_, t. Ier, p. 109 et 114.
  Elle l'appelle _le bon, le très-bon M. Vincent_.

En se rendant de Paris en Savoie, la mère de Chantal visita la plus
grande partie des maisons de son ordre; elle donna quelque temps à la
comtesse de Toulongeon, sa fille, poussa jusqu'en Provence et à
Marseille, et rentra à Annecy au mois d'octobre de l'année 1635.

Cette sainte vie, qui devait se prolonger six années encore, n'offre rien
de particulier, jusqu'au quatrième voyage de la mère de Chantal à Paris,
qui marqua la fin de son apostolat. Ses biographes sont sobres de détails
pour ces derniers temps, lassés peut-être eux-mêmes de redire les mêmes
œuvres et les mêmes vertus. Quelques faits cependant peuvent et doivent
être relevés. En 1638, la duchesse de Savoie l'ayant instamment priée de
venir établir une maison de la Visitation à Turin, madame de Chantal s'y
rendit «dans un équipage que lui envoya madame de Savoie, qui la reçut
avec joie, la combla d'honneurs et d'amitiés, et lui fit de grands
présents pour sa nouvelle fondation[207].» La mère de Chantal employa
sept mois à cette œuvre d'un grand avenir pour l'institut: de retour à
Annecy, elle s'occupa à réaliser un projet qu'elle avait formé lors de
son dernier retour de Paris, en l'honneur de son nouveau père, le vénéré
Vincent de Paul; c'était celui de l'établissement à Annecy d'une maison
des _Pères missionnaires_, dont le fondateur de l'œuvre des Enfants
abandonnés était le supérieur général. «Cet évêché étant si étendu, écrit
madame de Chantal à M. de Sillery, si nombreux en peuple, et si voisin de
la malheureuse Genève, ce secours y étoit tout à fait nécessaire[208].»

  [207] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.--_Lettres de
  madame de Chantal_, t. Ier, p. 70.

  [208] MADAME DE CHANTAL, _Lettres_, t. Ier, p. 109.--MADAME DE
  COLIGNY, _Abrégé_, etc., p. 51.

L'année suivante (1640) fut marquée pour la mère de Chantal par de
douloureuses séparations qui affligèrent son cœur, mais n'entamèrent
point son courage et sa résignation. Presque coup sur coup, elle perdit
ses trois plus anciennes compagnes, les mères Favre, de Chastel et de
Brechat, qui, avec elle, avaient posé les premiers fondements de
l'ordre. Elle eut encore l'affliction d'apprendre la mort de son meilleur
ami dans le monde, le commandeur de Sillery, protecteur de la Visitation
de Paris, et, enfin, le 13 mai 1640, celle de son frère unique et
bien-aimé, l'archevêque de Bourges[209]. Tous ses parents, ses amis, la
quittaient; elle songea alors à sa fin, qu'elle croyait prochaine, et
dont la pensée fixe ne l'avait jamais abandonnée. L'âge (elle avait plus
de soixante-huit ans) et quelque pressentiment d'en haut l'avertissant,
elle se démit de sa charge de supérieure de la maison mère d'Annecy. La
communauté insista pour qu'elle conservât ces fonctions qu'elle
remplissait avec tant de perfection et d'autorité; mais elle demanda avec
de si vives instances «qu'on la laissât se préparer à la mort, dans la
tranquillité d'une simple religieuse, qu'on le lui accorda, et d'autant
plus que son grand âge demandoit du repos[210].» Elle cessa d'être
supérieure, mais rien ne pouvait lui ôter le titre de conseil, d'oracle,
de directrice morale, de règle vivante de l'ordre, que lui continuèrent,
malgré tous les efforts de son humilité, l'absolu respect de ses filles
et la populaire vénération du dehors.

  [209] MADAME DE CHANTAL, _Lettres_, t. Ier, p. 559.--$1, _Vie de
  sainte Chantal_.

  [210] _Abrégé_, etc., p. 52.

C'est à tous ces titres, auxquels il faut joindre une amitié cultivée par
lettres, et d'année en année croissante, que l'illustre novice de
Moulins, ses épreuves religieuses terminées, et son cœur presque soumis,
car il ne pouvait être consolé, s'adressa à madame de Chantal, afin
d'obtenir d'elle qu'elle vînt lui donner ce voile sous lequel elle
voulait à jamais ensevelir son veuvage et sa douleur. Chaque jour,
pendant les six années de son noviciat dans le couvent de la Visitation,
elle avait essayé de mourir à quelque souvenir de sa vie heureuse et
charmée. Sa lutte contre le passé fut longue, pleine de larmes et
d'orages intérieurs. Peu à peu cependant, sous l'empire des exhortations
du père de Lingendes, son éloquent confesseur, et des tendres directions
de la mère de Chantal, elle se dépouilla de tout ce qui lui rappelait
trop son amour et ses malheurs: d'abord le portrait de son mari, puis ses
lettres; ensuite son mépris pour Gaston d'Orléans, qui avait abandonné un
ami après l'avoir entraîné à la révolte; enfin sa haine pour le sanglant
Richelieu, qui ne savait que punir, et qui aurait pu, qui eût dû faire
grâce. Chaque jour aussi elle s'était avancée davantage dans la pratique
d'une règle où saint François de Sales avait déposé tant d'humilité,
d'obéissance et de résignation, «se vouant de préférence aux emplois les
plus bas, aux plus petits offices de la cuisine, aux soins les plus
rebutants de l'infirmerie[211].»--«Le vœu qu'avait formé la princesse,
continue son historien, de recevoir le voile des mains de la mère de
Chantal, trouva de la résistance chez l'évêque de Genève. C'était à
l'entrée de l'hiver, et le prélat redoutait pour la supérieure l'épreuve
d'un voyage dans cette saison. Il céda pourtant aux instantes prières de
la duchesse, et madame de Chantal se rendit à Moulins (septembre 1641).
Ces deux âmes se retrouvèrent avec une inexprimable joie; elles se
comprenaient en tous leurs amours. «Qui aime accomplit toute la loi,»
disaient-elles. «Soumise en tout à sa mère spirituelle, l'humble
postulante consentit à différer ses vœux. La supérieure lui représenta
qu'il fallait régler ses affaires, arrêter ses comptes de fortune, avant
de fermer sur elle les portes du monde. La duchesse, touchée de ces avis,
s'y rendit avec tristesse[212].»

  [211] AMÉDÉE RENÉE, _Madame de Montmorency_, p. 185.

  [212] AMÉDÉE RENÉE, p. 189.

Le prélat contemporain de madame de Chantal qui s'est fait son minutieux
annaliste, parlant de ce séjour à Moulins, dit un mot caractéristique,
qui fait bien comprendre la puissante sympathie qui unissait ces deux
âmes: «La mère de Chantal fit une si grande union avec madame de
Montmorency, _qu'elles étoient, ce semble, indivisibles_[213].» Et le
même ajoute que, touchant à sa fin, et en quelque sorte entièrement
spiritualisée par l'approche de sa récompense, l'amie de saint François
de Sales répétait à chaque instant: «Amour! amour! mes chères sœurs, je
ne veux plus parler que d'amour[214]!»

  [213] HENRI DE MAUPAS, p. 484.

  [214] _Id._, _ibid._, p. 471.

Madame de Chantal était sur le point de retourner à Annecy, lorsqu'elle
reçut de son supérieur, l'évêque de Genève, l'ordre formel d'aller
trouver la reine, Anne d'Autriche, qui avait témoigné un vif désir de la
voir. Se doutant bien que, par humilité, la mère chercherait tous les
prétextes pour se dérober à l'hommage qu'on voulait lui rendre, la reine
avait pris la précaution nécessaire de s'adresser à l'autorité
diocésaine, afin de ne point éprouver de refus. «Elle lui fit l'honneur,
ajoute l'une des biographies qui nous servent de guide, de lui envoyer
une litière, et de la prier, par une lettre de sa main, de faire ce
voyage. La mère de Chantal partit aussitôt et arriva à Paris le quatrième
d'octobre[215].» L'évêque du Puy ajoute qu'Anne d'Autriche, pressée de
la voir la première, voulut qu'elle passât par Saint-Germain, «où elle la
reçut et l'honora d'un entretien particulier de deux ou trois heures, lui
témoignant un grand désir d'avoir quelque chose d'elle pour le garder
précieusement[216].»

  [215] _Abrégé_, etc., p. 53.

  [216] HENRI DE MAUPAS, p. 484.--MADAME DE CHAUGY, p. 276.

Madame de Chantal resta un mois et quelques jours à Paris au milieu des
hommages et des bénédictions que lui attirait sa réputation de sainteté
toujours plus grande. Il faut, pour en bien juger, reproduire dans leur
texte même les témoignages contemporains. «Le concours des visites et des
personnes de tous états et conditions, et même de tous pays, fut si grand
que, n'y pouvant fournir sans perte de quelques-uns de ses exercices,
elle se levoit à trois et quatre heures du matin pour les reprendre et
répondre aux lettres qu'on lui écrivoit, et vaquer à l'entretien de ses
filles et de ceux qui la venoient consulter. Car, comme sa réputation
croissoit de jour à autre, aussi bien que sa sainteté, chacun désiroit
d'y prendre part, de jeter dans son cœur toutes les peines, les travaux
et les difficultés, pour les changer en bénédiction, et en recevoir
soulagement et conduite... Quelques-uns la venoient visiter, comme on
fait, disoient-ils, les choses rares; d'autres pour dire qu'ils avoient
vu une sainte. Enfin c'étoit une chose d'édification de considérer cette
vertueuse mère parmi tout cela, dans une bonté incomparable, une humilité
indicible, un visage égal, et des paroles autant pleines de douceur que
de dévotion. Bref, elle se surpassoit tellement que, n'étant pas
reconnoissable, on jugeoit bien dans une perfection si accomplie, que,
son corps étant en terre, son esprit étoit déjà au ciel, ne faisant plus
aucune action qui ne fût toute céleste[217].»

  [217] HENRI DE MAUPAS, p. 485. Le P. Fichet l'appelle alors _le
  miracle de ce siècle_ (p. 451).

Ces grandes occupations, cette vie de direction, de prières, et, il faut
le dire maintenant, d'extase, permirent à peine à la mère de Chantal de
s'occuper de sa petite-fille Marie de Rabutin, qu'elle retrouvait dans sa
seizième année, pourvue d'une éducation complète selon le monde, et déjà,
de bonne heure, toute pétillante de cet esprit qui, au dire d'une amie de
sa jeunesse, madame de la Fayette, éblouissait les yeux. L'évêque du Puy
nous a conservé un souvenir de cette époque flatteur pour madame de
Sévigné, qu'il faut recueillir ici, car il ne l'a été par aucun de ses
biographes, et c'est une des seules traces laissées dans cette histoire
de famille des relations de notre grande épistolaire avec sa sainte
aïeule.

«En son dernier voyage à Paris, son cœur vraiment détaché des créatures,
et mortifié au delà de ce qu'on peut dire, traita mademoiselle de
Chantal, sa petite-fille, autant aimée d'elle qu'elle est aimable, avec
tant de réserve que, l'ayant tous les jours auprès de soi, elle ne lui
donna qu'environ une heure de son temps, durant tout son séjour; encore
ce fut à trois ou quatre reprises, et seulement pour satisfaire aux
devoirs de la charité, et au zèle qu'elle avoit de contribuer de ses
soins au salut de cette âme si bien née, et qui, grâce à Dieu, en fait si
bon usage. Si j'ose dire que cette sage demoiselle est la digne fille
d'une si digne mère, et que la personne la plus indifférente ne lui
sauroit refuser une honnête amitié, à moins que de haïr la vertu, jugez
quelle victoire à notre sainte mère de se priver de la douceur de sa
conversation, après de si longues absences, et de se surmonter soi-même
dans les plus délicats sentiments de la nature, et les plus
légitimes[218].»

  [218] HENRI DE MAUPAS, p. 747.

La mère de Chantal eut peur des hommages que le monde lui rendait: «Tant
d'applaudissements, dit l'abréviateur de sa vie, lui devinrent suspects:
elle crut qu'il ne suffisoit pas de s'en défier, et qu'il les falloit
fuir[219].» Mais, avant son départ, elle voulut laisser une confession
générale de sa vie si pure et si sainte pourtant, entre les mains de
saint Vincent de Paul. «Voulant aussi, ajoute l'évêque du Puy, satisfaire
au désir que madame de Port-Royal (Angélique Arnauld, on s'en souvient)
lui témoigna de la voir en son monastère, elle y demeura deux jours, où
ces deux grandes âmes s'entretinrent avec bénédiction et avec joie
singulière de part et d'autre[220].» Le 11 novembre, elle fit ses adieux
à sa petite-fille, et, ayant réuni toutes ses religieuses dans le
monastère de la rue Saint-Antoine, elle leur adressa ses dernières
recommandations, persuadée qu'elle ne les reverrait plus: «Adieu, leur
dit-elle en les quittant, mes chères filles, jusques à l'éternité[221].»

  [219] _Abrégé_, etc., p. 53.

  [220] HENRI DE MAUPAS, p. 489.

  [221] _Id._, _ibid._, p. 492.

Son dessein était de s'en revenir à Annecy en repassant par Moulins.
Chemin faisant elle visita les diverses maisons de l'ordre, et arriva à
Nevers le 1er décembre. Là elle se sentit indisposée; mais malgré un
froid très-vif elle insista pour continuer sa route, et, le surlendemain,
elle rentra au couvent de Moulins, à la grande joie mais bientôt à la
grande frayeur de madame de Montmorency, frappée, comme toute la
communauté, de l'altération que la fatigue d'un voyage d'hiver et le mal
qui s'annonçait avaient produite dans les traits de la mère. Cinq jours
après son arrivée la fièvre la prit, avec une sérieuse inflammation du
poumon. Elle voulut se lever pour aller communier au chœur. Elle fut
obligée de se remettre au lit, et, la maladie continuant de s'aggraver,
on reconnut, le troisième jour, qu'elle était mortelle: «On exposa le
Saint Sacrement; les prières, les aumônes, les remèdes et les soins ne
furent point épargnés pour la sauver; elle seule demeura tranquille sur
l'événement, et ne songea qu'à son intérieur[222].»

  [222] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.

«Un tel événement (raconte l'historien de madame de Montmorency, en un
récit plein d'onction) jeta le désespoir dans la communauté; mais pour
madame de Montmorency c'était une perte deux fois cruelle. N'était-ce pas
à son intention et d'après ses désirs que la sainte femme avait quitté sa
retraite et entrepris ce périlleux voyage? Elle se voyait fatale à tous
ceux qu'elle aimait. Elle-même, se soutenant à peine, passa des jours et
des nuits à veiller, aussi pâle que la mourante: elle la couvrait de ses
tristes regards, prosternée, haletante sous ce dernier coup de la
douleur. Son âme, détachée de tout, faisait effort pour partir avec l'âme
de la sainte. On a recueilli les dernières instructions que cette sainte
adressa dans la sérénité de ses derniers moments, les conseils qu'elle
donna à son amie, lui recommandant, dans sa sagesse, de ne point enrichir
le couvent qu'elle avait choisi pour retraite, «afin, disait-elle, que
l'esprit de mortification et de pauvreté religieuse ne courût pas risque
de s'y perdre, si on y avoit la facilité de se procurer les commodités de
la vie.» L'œil clairvoyant de cette mourante, scrutant tous les cœurs
autour d'elle, en marquait ainsi les faiblesses. «L'état où je suis,
dit-elle à madame de Montmorency, ne n'empêchera pas de vous dire en peu
de mots ce que je crois nécessaire pour votre perfection. J'ai remarqué
que vous faites trop de réflexions sur vous-même et sur vos actions pour
voir si vous agissez avec toute la pureté que votre esprit souhaite;
retranchez-en un peu, je vous prie: je sais, par expérience, que les
fréquents retours sur soi arrêtent l'âme hors de Dieu. Quand vous aurez
fait quoi que ce soit, retournez simplement à lui: son regard
perfectionne tout.» Puis, s'adressant aux religieuses assemblées: «Avant
que de finir, reprit-elle, il faut que je vous conjure, mes filles,
d'avoir un grand respect, une entière révérence pour madame de
Montmorency, qui est une âme sainte, à qui l'ordre a des obligations
infinies, pour tous les biens spirituels et temporels qu'elle y fait. Je
vous estime heureuses de l'inspiration que Dieu lui a donnée; elle vit
parmi nos sœurs avec plus d'humilité, de bassesse et de simplicité que
si c'étoit une petite paysanne. Rien ne me touche à l'égal de la
tendresse où elle est pour mon départ de cette vie. Elle croit que vous
la blâmerez de ma mort; mais, mes chères filles, vous savez que la
Providence ordonne de nos jours. Les miens n'auroient pas été plus longs
d'un quart d'heure, et ce voyage a été un grand bien pour tout
l'institut[223].»

  [223] AMÉDÉE RENÉE, p. 190.

La veille de sa mort, madame de Chantal entretint encore, avec la plus
vive et la plus douce affection, madame de Montmorency, désolée mais en
même temps ravie des derniers discours de cette amie, de cette mère qui,
pour elle, était déjà une bienheureuse du ciel. La mourante dicta,
pendant trois heures, à son directeur, au milieu des plus vives
souffrances, une instruction suprême pour le bien et la discipline de
l'ordre, commençant par ces mots, qui disent toute une vie de soumission
et de fidèle pratique des devoirs: «Je prie nos sœurs qu'elles observent
nos règles, parce qu'elles sont leurs règles, et non parce qu'elles
pourroient être selon leurs goûts[224].»

  [224] _Abrégé_, etc., p. 54.

--«Cela fait (ajoute la marquise de Coligny, qui a reçu de ceux qui en
furent les témoins la tradition de cette fin courageuse), elle se
confessa, reçut le viatique, et parla de Dieu avec des sentiments si
élevés, et marqua tant de résignation aux ordres divins, qu'elle ravit
tous ceux qui l'écoutèrent. La nuit, elle souffrit beaucoup, et dit à
celles qui la veilloient, et qui la plaignoient fort: «Il est vrai que la
nature combat encore; mon esprit souffre, et je suis sur la croix.» Elle
reposa peu, et le matin, sur les huit heures, le père de Lingendes,
jésuite qu'elle avoit demandé, arriva; elle lui parla fort longtemps, et
fit une revue générale de sa vie, et un grand détail de l'état présent de
son âme; après quoi elle lui demanda l'extrême-onction, et la reçut,
répondant elle-même aux prières qu'elle se faisoit expliquer[225].»

  [225] Détails recueillis par la mère de Musy, supérieure du
  couvent de Moulins.--V. aussi le P. FICHET, p. 455.

La mère mourante pria qu'on lui lût la Passion, et, pressant de sa main
droite une croix sur sa poitrine, elle suivit ce récit des souffrances du
fils de Dieu en faisant de temps en temps des commentaires assortis à sa
situation. On lui apporta, comme une relique dont la vertu pouvait lui
procurer quelque soulagement, la mitre de saint François de Sales qu'elle
avait brodée de sa propre main et qui était conservée dans l'église du
couvent. Elle la baisa avec une touchante dévotion[226].

  [226] HENRI DE MAUPAS, p. 508.--_Mémoires de madame de Chaugy_,
  p. 283.

«Le père de Lingendes, continue madame de Coligny, la pria ensuite de
donner sa bénédiction à ses filles, ce qu'elle refusa de faire en sa
présence, par humilité: mais, le père le lui ayant ordonné, elle obéit,
et leur parla avec tant de force sur l'éternité et sur la crainte qu'on
devoit avoir des jugements de Dieu, que le père de Lingendes a dit
n'avoir jamais entendu de sermon qui l'eût tant frappé. La sainte mère
finit son discours par dire un adieu si touchant à ses filles qu'elles en
furent longtemps attendries; et, de peur que leur extrême douleur ne fît
de la peine à la mourante, on les fit retirer, après quoi elle pria le
père de Lingendes de ne la point quitter. Son agonie fut rude et sa
patience invincible[227].»

  [227] COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.

Mais il convient ici de donner la parole au principal témoin de cette
mort mémorable.

«Je ne penserois pas, mes chères sœurs, vous avoir satisfaites (disait
quelques mois après le père de Lingendes, prononçant devant les
religieuses de Paris l'oraison funèbre de leur sainte mère), si je ne
vous parlois de son heureux trépas et des derniers sentiments qu'elle
eut en mourant. Je fus appelé pour lui administrer les derniers
sacrements, et l'assister en son heureux passage. Elle étoit dans de si
grandes douleurs qu'elle tiroit les larmes de nos yeux; jamais je n'ai vu
une telle patience en de si grandes souffrances; elle avoit le corps tout
en feu; je ne vis jamais de visage si enflammé: de fois à autre elle
étendoit les bras, embrassoit le crucifix et le serroit sur sa poitrine,
comme pour s'affermir dans ses grandes douleurs. Fort peu avant que de
mourir, on lui présenta de la nourriture: _Il me semble_, dit-elle,
_qu'il n'est plus nécessaire_; mais, pour obéir, elle prit ce qu'on
vouloit avec un grand effort. Quelque temps après, je lui dis fortement:
_Ma mère, vos grandes douleurs sont les clameurs qui précèdent la venue
de l'Époux; sans doute il vient; ne voulez-vous pas aller au-devant de
lui?_ Elle me dit, avec une grande fermeté, quoique d'une voix plus
basse: _Oui, mon père, je m'y en vais_; et prononça distinctement: JÉSUS,
JÉSUS, JÉSUS! puis, faisant un grand enclin, comme pour adorer
Notre-Seigneur présent, elle baissa la tête et rendit l'esprit[228].»

  [228] _Oraison funèbre de la vénérable mère de Chantal_,
  prononcée à Paris, aux religieuses de la Visitation.

Ainsi mourut saintement l'aïeule de madame de Sévigné, le vendredi 13
décembre 1641, à sept heures du soir. Ses sœurs lui découvrirent
respectueusement la poitrine, et l'une après l'autre vinrent baiser le
divin stigmate qu'elle y avait elle-même gravé[229]. Son corps fut porté
à Annecy; son cœur resta au monastère de Moulins, sous la pieuse et
fidèle garde de madame de Montmorency, qui, durant vingt-cinq ans encore,
ne cessa de lui demander une résignation qui lui faisait toujours
défaut[230].

  [229] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 291.

  [230] Voir, sur les derniers temps de madame de Chantal, ses
  _Lettres_ (éd. de M. de Barthélemy), t. Ier, p. 557-579.

Dès sa mort, de son vivant même, la fondatrice de l'ordre de la
Visitation jouit d'une réputation de sainteté qu'à un siècle de là vint
confirmer et proclamer le bref définitif du pape Benoit XIV. Elle
méritait cet honneur par sa vie si bien remplie d'œuvres et de vertus,
et si chrétiennement terminée dans cette cellule de Moulins, où nous
avons laissé sa petite-fille sous l'impression de l'évocation de ce
récent passé, dont elle avait connu une partie, et dont le reste
appartenait à des traditions de famille par elle conservées avec une foi
sincère, quoique bien éloignée des sublimités où avait atteint sa
grand'mère[231].

  [231] Le premier biographe en date de madame de Chantal, le P.
  Fichet, qui au lendemain de sa mort écrivait une histoire de la
  sainte, publiée deux ans après, parle en deux endroits de Marie
  de Rabutin, alors sur le point d'épouser le marquis de Sévigné.
  Page 66, il l'appelle «une héritière belle, riche et
  très-vertueuse;» et p. 108, «la perle des demoiselles et un rare
  parti.»

Si, après ces longs détails, on nous permet encore quelques lignes pour
apprécier le caractère de cette sainte femme, l'orgueil et le culte d'une
petite-fille dont nous achevons l'histoire, nous n'aurons qu'à les
emprunter aux trois hommes qui l'ont le mieux connue, trois hommes de
Dieu, dont deux ont été placés comme elle, par la vénération des
contemporains et le jugement de l'Église, au rang des bienheureux.

«C'est un abus assez commun, a dit le confesseur de la mère de Chantal,
que les vertus les plus éclatantes sont les plus estimées; mais cet
esprit si sage et solide en a bien fait un autre jugement: elle sut faire
le choix des plus basses et cachées, comme de l'humilité, de la douceur,
du support du prochain et de l'union des cœurs, de la mansuétude, de la
patience, de la longanimité, et de semblables vertus qui ont moins
d'actions en apparence que les autres, mais elles sont plus étendues et
toujours dans l'emploi; les autres vertus extraordinaires arrivent
rarement[232].»

  [232] _Oraison funèbre de la mère de Chantal_, par le père de
  Lingendes.

Sur le coup de cette perte, saint Vincent de Paul délivra à l'ordre de la
Visitation de Paris l'attestation suivante: «Nous, Vincent de Paul,
supérieur général très-indigne des prêtres de la Mission, certifions
qu'il y a environ vingt ans que Dieu nous a fait la grâce d'être connu de
défunte notre très-digne mère de Chantal, par de fréquentes
communications de paroles et par écrit, qu'il a plu à Dieu que j'aie eues
avec elle, tant au premier voyage qu'elle fit en cette ville, il y a
environ vingt ans, qu'ès autres qu'elle y a faits depuis: en tous
lesquels elle m'a honoré de la confiance de me communiquer son intérieur;
qu'il m'a toujours paru qu'elle étoit accomplie de toutes sortes de
vertus, et particulièrement qu'elle étoit pleine de foi, quoiqu'elle ait
été, toute sa vie, tentée de pensées contraires...; qu'elle avoit
l'esprit juste, prudent, tempéré et fort, en un degré très-éminent; que
l'humilité, la mortification, l'obéissance, le zèle de la sanctification
de son saint ordre, et du salut des âmes du pauvre peuple, étoient en
elle à un souverain degré...» Saint Vincent de Paul ajoute, en terminant,
qu'à ses yeux la mère de Chantal «étoit une des plus saintes âmes qu'il
ait jamais connues sur la terre,» et qu'il la croit maintenant «une âme
bienheureuse dans le ciel[233].»

  [233] _Sentiment de saint Vincent de Paul, de la sainteté de la
  mère de Chantal_, dans l'_Abrégé de la vie_, etc., p. 57.

Enfin, pour ne prendre qu'un passage dans tout ce que saint François de
Sales a écrit de celle qu'il nomme ailleurs l'_honneur de son sexe_, et à
laquelle il a prodigué les noms de sainte Paule, de sainte Angèle, de
sainte Catherine de Gênes, nous allons copier ces quelques lignes
extraites d'une lettre qu'il adressait à l'un de ses confrères dans
l'épiscopat: «Je ne parle de cette âme toute sainte qu'avec respect. On
ne peut assembler une plus grande étendue d'esprit avec une plus profonde
humilité; elle est simple et sincère comme un enfant, avec un jugement
solide et élevé, l'âme grande, un courage pour les saintes entreprises
au-dessus de son sexe; et, en un mot, je ne lis jamais la description de
la femme parfaite de Salomon, que je ne pense à la mère de Chantal. Je
vous dis tout cela à l'oreille du cœur, car cette âme vraiment humble
seroit toute peinée si elle savoit que je vous eusse dit d'elle tant de
bien[234].»

  [234] _Abrégé_, etc., p. 56.

  A la mort de madame de Chantal on comptait quatre-vingt-sept
  monastères de la Visitation, et en 1792, à l'époque de la
  suppression des ordres religieux, cent soixante-sept. Il en existe
  aujourd'hui cent huit, tant en France qu'à l'étranger. (Tableau
  placé par M. l'abbé Boulangé à la fin de son édition des _Mémoires
  de madame de Chaugy_, sur l'histoire de la mère de Chantal.)


Après avoir terminé sa station filiale dans la chambre mortuaire de son
aïeule, madame de Sévigné admira le superbe mausolée que la duchesse de
Montmorency avait fait élever à son époux tant aimé, dans l'église de la
Visitation de Moulins[235]. Cinq ans auparavant, ce monument décoré de
vingt magnifiques statues, sans compter celle du duc, avait aussi excité
la juste admiration de madame de Grignan, se rendant de Paris en
Provence[236]. Celle-ci avait vu alors à Moulins deux jeunes enfants,
filles de la marquise de Valençay, que madame de Sévigné retrouvait au
couvent de la Visitation grandies et embellies, et qui lui rappelaient à
la fois et sa propre fille et son père, dont leur aïeul avait été l'ami.
«Les petites filles que voilà, dit-elle, sont belles et aimables; vous
les avez vues: elles se souviennent que vous faisiez de grands soupirs
dans cette église; je pense que j'y avois quelque part, du moins sais-je
bien qu'en ce temps j'en faisois de bien douloureux de mon côté[237].» La
marquise de Valençay, était la fille du frère d'armes du baron de
Chantal[238], ce Montmorency-Bouteville à qui Richelieu avait fait
trancher la tête pour cause de duel, et dont la mort poussa à cette
expédition désespérée de l'île de Rhé son malheureux ami, qui y rencontra
sa glorieuse mort[239].

  [235] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 mai, 1676), t. IV, p. 298.

  [236] Conf. WALCKENAER, _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. III,
  p. 325. Voy. la description de ce tombeau dans AMÉDÉE RENÉE,
  _Madame de Montmorency_, p. 321.

  [237] _Lettres_, t. IV, p. 299.

  [238] Conf. WALCKENAER, t. III, p. 324.

  [239] Voy. sur la marquise de Valençay et ses filles,
  SAINT-SIMON, t. VII, p. 110, et _Mémoires_ de Dangeau, t. Ier, p.
  48 (éd. Didot).

Outre ces souvenirs, la marquise de Sévigné en trouva d'autres à
Moulins, faits pour réveiller dans son cœur tout un passé d'amitié,
sinon d'amour, et des sentiments qu'un malheur inflexible n'avait point
effacés.

Après la chute du surintendant Fouquet, sa famille avait choisi pour lieu
de résidence cette ville, dans le voisinage de laquelle elle possédait la
terre de _Pomé_. Fidèle aux malheureux, madame de Sévigné n'était pas de
ces gens qui se détournent de leur chemin pour les éviter; elle se fût
plutôt dérangée pour venir apporter de nouvelles consolations aux parents
d'un homme qu'elle avait pu aimer puissant, parce que ce n'était ni sa
puissance si courtisée, ni ses trésors si prodigués qu'elle avait aimés
en lui. Madame de Sévigné, ceci éclate dans sa correspondance, a été le
caractère de femme le plus indépendant, le plus sûr de son temps. Elle
n'éprouvait ni crainte ni souci de se compromettre en cultivant les
disgraciés, les exilés. Dans sa station de Moulins, elle avait accepté
sans hésiter l'hospitalité honorablement offerte de la famille du
prisonnier de Pignerol. «Madame Fouquet, mande-t-elle avec simplicité à
sa fille, son beau-frère (l'abbé Fouquet) et son fils vinrent au-devant
de moi; ils m'ont logée chez eux[240].» Que de retours et de réflexions
sur un passé si proche et cependant si éloigné ils durent faire ensemble!

  [240] _Lettres_ (1676), t. IV, p. 298.



CHAPITRE IV.

1676.

   Madame de Sévigné arrive à Vichy.--Société qu'elle y trouve.--Vie
   des Eaux au dix-septième siècle; madame de Sévigné en envoie à sa
   fille la véritable _gazette_.--Description du pays; promenades;
   danses et _bourrées_ d'Auvergne.--_La colique de madame de
   Brissac._--Quelques portraits d'originaux.--_La charmante
   douche._--Madame de Sévigné reprend la route de Paris.--Elle
   visite la famille Fouquet; ses divers membres.--Dernière station
   de madame de Sévigné au château de Vaux.


Le surlendemain de son départ de Moulins, 18 mai, madame de Sévigné
arriva à Vichy. Elle y resta un mois entier à prendre les eaux et les
bains dans cet établissement, le plus anciennement connu en France, et le
mieux disposé, quoique bien loin de ce qu'il est devenu depuis. Nous
avons dix lettres d'elle, écrites pendant son séjour dans ce lieu si
pittoresque: il n'est pas sans intérêt de les étudier à titre de gazette,
de courrier, de _Chronique des Eaux_, comme nous dirions aujourd'hui.
Madame de Sévigné a tous les tons, et, à coup sûr, nos chroniqueurs
modernes pourraient trouver chez elle des exemples et des leçons.

La marquise de Sévigné fut reçue aux bains de Vichy par une nombreuse
société arrivée avant elle, et qui l'accueillit comme l'esprit l'est
toujours dans un monde plutôt réuni pour se distraire que pour se guérir.
«J'arrivai ici hier au soir, écrit-elle le mardi 19 mai; madame de
Brissac avec le _Chanoine_ (madame de Longueval); madame de Saint-Hérem
et deux ou trois autres me vinrent recevoir au bord de la jolie rivière
d'Allier. Je crois que, si on y regardoit bien, on y trouveroit encore
les bergers de l'_Astrée_. M. de Saint-Hérem, M. de la Fayette, l'abbé
Dorat, Plancy et d'autres encore suivoient dans un second carrosse ou à
cheval. Je fus reçue avec une grande joie. Madame de Brissac me mena
souper chez elle; je crois avoir déjà vu que le _Chanoine_ en a jusque-là
de la duchesse: vous voyez bien où je mets la main. Je me suis reposée
aujourd'hui, et demain je commencerai à boire. M. de Saint-Hérem m'est
venu prendre ce matin pour la messe et pour dîner chez lui. Madame de
Brissac y est venue; on a joué: pour moi, je ne saurois me fatiguer à
mêler des cartes. Nous nous sommes promenés, ce soir, dans les plus beaux
endroits du monde; et, à sept heures, la poule mouillée vient manger son
poulet et causer un peu avec sa chère enfant: on vous en aime mieux quand
on en voit d'autres. Je suis fort aise de n'avoir point ici mon _Bien
Bon_; il y eût fait un mauvais personnage: quand on ne boit pas on
s'ennuie; c'est une _billebaude_ (une confusion) qui n'est pas agréable,
et moins pour lui que pour un autre[241].»

  [241] _Lettres_, t. IV, p. 303.

Il y avait à Vichy, la lettre de madame de Sévigné l'indique, plus de
monde qu'elle n'en dénomme. Ceux qu'elle nous fait connaître étaient les
personnes avec lesquelles elle avait de plus particulières relations. Le
marquis de Saint-Hérem (Gaspard de Montmorin), commandant de
Fontainebleau, recevait dans ses voyages madame de Sévigné à la
_Capitainerie_, partie du château destiné à l'habitation des gouverneurs
de cette résidence royale[242]. Le comte de la Fayette était le fils de
la meilleure amie de la marquise. Nous ne trouvons rien sur cet abbé
Dorat, cité au courant de la plume. Le marquis de Plancy avait pour père
le secrétaire d'État du Plessis-Guénégaud, une victime de la chute de
Fouquet, dont la femme était à Paris fidèlement visitée par madame de
Sévigné. Madame de Longueval, appelée tantôt le _Chanoine_, tantôt le
_joli Chanoine_, à cause de sa qualité de chanoinesse, avait pour sœurs
la marquise de Senneterre et la maréchale d'Estrées. Froide, mais de
rapports sûrs, elle formait avec madame de Brissac venue avec elle, «le
plus bel assortiment de feu et d'eau[243].» Cette dernière, sœur d'un
premier lit du duc de Saint-Simon, était, d'après celui-ci, «parfaitement
belle et sage.» Son mariage avec le duc de Brissac, frère de la maréchale
de Villeroy, avait été brouillé de bonne heure, et chacun vivait de son
côté. «Le goût de M. de Brissac, ajoute son impitoyable beau-frère, était
trop italien[244].» L'ignominie du mari eût, aux yeux du monde, justifié
de la part de madame de Brissac de bien plus grands écarts que ceux qui
lui étaient alors reprochés. Saint-Simon, qui n'aime pas la mesure, égale
sa sagesse à sa beauté. On n'en parlait pas ainsi de son temps. Sa beauté
était reconnue, mais sa coquetterie était passée en proverbe, et la
marquise de Sévigné en a fait, dans les années qui précèdent, de
plaisantes mentions. Ses amours avec le comte de Guiche avaient fort
occupé la cour. On s'amusait de leur langage quintessencié et de leurs
manières précieuses: «Le comte de Guiche et madame de Brissac, lit-on
dans une lettre de 1672, sont tellement sophistiqués qu'ils auroient
besoin d'un truchement pour s'entendre eux-mêmes[245].» Y avait-il chez
cette belle peu réservée autre chose que de la coquetterie? madame de
Sévigné, elle, ne le pense pas: «Madame de Brissac, avait-elle écrit
trois mois auparavant, a une très-bonne provision pour cet hiver,
c'est-à-dire M. de Longueville et le comte de Guiche, mais en tout bien
tout honneur; ce n'est seulement que pour le plaisir d'être adorée[246].»
Le peu de durée de sa douleur à la mort du dernier témoigne de sa sagesse
ou de la légèreté de son cœur. Quant à sa coquetterie, à son ardeur et à
sa passion de plaire, nous allons en voir, pendant cette campagne même de
Vichy, de curieux effets, car dans ces lettres des Eaux madame de Brissac
est, sans contredit, l'héroïne de la saison.

  [242] _Lettres_, t. IV, p. 305 et 355.--Sur M. de Saint-Hérem,
  voir _Mémoires_ du duc de Saint-Simon, t. III, p. 206; XII, p.
  396, et XIX, p. 307.

  [243] Sur madame de Longueval, conf. SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV,
  p. 308, 314, 322 et 431; VI, p. 476; VII, p. 419, et VIII, p. 117
  et 135.

  [244] _Mémoires_, t. Ier, p. 115, et II, p. 230.

  [245] _Lettres_ (16 mars 1672), t. II, p. 365. Voy. aussi même
  volume, p. 296 et 414.

  [246] _Ibid._, p. 292.

Quant à madame de Saint-Hérem, «grande sèche et point belle[247],» il
n'est plus question d'elle dans la suite de la correspondance. Mais elle
dut contribuer, pour sa part, à l'agrément de Vichy et à l'amusement
particulier de la marquise de Sévigné, s'il faut juger de son caractère
par ce fait qui égayé une lettre de l'année suivante: «M. de Saint-Hérem
a été adoré à Fontainebleau, tant il a bien fait les honneurs (lors du
séjour de la cour): mais sa femme s'étoit mise dans la fantaisie de se
parer, et d'être de tout; elle avoit des diamants et des perles; elle
envoya emprunter, un jour, toute la parure de madame de Soubise[248], ne
doutant point qu'avec cela elle ne fût comme elle: ce fut une grande
risée. N'y a-t-il, dans le monde, ni ami ni miroir[249]?»

  [247] SAINT-SIMON, t. III, p. 206.

  [248] Citée aussi pour sa beauté.

  [249] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 octobre 1677), t. V, p. 253.

D'autres survenants ne tardèrent pas à augmenter la société de madame de
Sévigné: entre autres, Jeannin de Castille, marquis de Montjeu,
beau-frère du surintendant Fouquet, ami et voisin de Bussy; l'abbé
Bayard, _un Sage_, ami particulier de madame de la Fayette, venu de son
château de Langlar, situé à quelques lieues, ce qui le fait appeler le
_Druide Adamas_ de la contrée, et madame de Péquigny, mère du duc de
Chaulnes[250].

  [250] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 306, 325.

Faisons connaître maintenant la vie des Eaux au dix-septième siècle,
telle qu'elle se retrouve dans une correspondance qui est une source
inépuisable de renseignements sur les habitudes, les usages et les mœurs
du temps.

Le surlendemain de son arrivée, madame de Sévigné commence à boire, et
voici l'emploi de sa première journée:

«J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère: ah! qu'elles sont
mauvaises! J'ai été prendre le _Chanoine_, qui ne loge point avec madame
de Brissac. On va à six heures à la fontaine; tout le monde s'y trouve,
on boit et l'on fait une fort vilaine mine; car imaginez-vous qu'elles
sont bouillantes et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on
va, on vient, on se promène, on entend la messe.... Enfin on dîne; après
dîner, on va chez quelqu'un: c'étoit aujourd'hui chez moi. Madame de
Brissac a joué à l'hombre avec Saint-Hérem et Plancy; le _Chanoine_ et
moi nous lisons l'Arioste; elle a l'italien dans la tête, elle me trouve
bonne. Il est venu des demoiselles du pays avec une flûte, qui ont dansé
la bourrée dans la perfection. C'est ici où les Bohémiennes poussent
leurs agréments; elles font des _dégognades_ où les curés trouvent un peu
à redire: mais enfin, à cinq heures, on va se promener dans des pays
délicieux; à sept heures on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en
savez présentement autant que moi[251].»

  [251] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1676), t. IV, p. 304.

C'est une vie d'intimité comme on n'a point l'habitude de la mener à la
ville, et comme on ne la rencontre plus dans nos établissements modernes.

«On est tout le jour ensemble, écrit-elle à cinq jours de là. Madame de
Brissac et le _Chanoine_ dînent ici fort familièrement: comme on ne mange
que des viandes simples, on ne fait nulle façon de donner à manger... On
m'accable ici de présents; c'est la mode du pays, où d'ailleurs la vie ne
coûte rien du tout: enfin trois sous deux poulets, et tout à
proportion[252].» Les choses ont fort changé.

  [252] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 mai 1676), _ibid._, p. 310.

Surtout on va se promener, et elle, qui adore la campagne, s'y livre avec
sa joie accoutumée. Madame de Sévigné, nous le dirons plus tard à propos
de Livry et des Rochers, a joui et parlé de la nature comme personne de
son temps. Vichy excite son enthousiasme: «La beauté des promenades est
au-dessus de ce que je puis vous en dire; cela seul me redonneroit la
santé.»--«Je vais être seule (ajoute-elle plus tard, à mesure que sa
société la quitte), et j'en suis fort aise: pourvu qu'on ne m'ôte pas le
pays charmant, la rivière d'Allier, mille petits bois, des ruisseaux, des
prairies, des moutons, des chèvres, des paysannes qui dansent la bourrée
dans les champs, je consens de dire adieu à tout le reste; le pays seul
me guériroit[253].»

  [253] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 309 et 323.

Vichy et ses environs méritent en effet tous ces éloges. Pittoresquement
assise sur l'Allier, la ville offrait encore à cette date la ceinture de
remparts et de hautes tours que lui avaient donnée ses anciens maîtres
les ducs de Bourbon, ainsi que ses deux vastes couvents des célestins et
des capucins, qui servaient d'asile aux baigneurs pauvres et aux
militaires, avant l'établissement de l'hôpital fondé par Louis XIV[254].
Mais c'est le site surtout qui est digne d'admiration: «Il n'y a pas dans
la nature (a écrit un contemporain de madame de Sévigné, l'éloquent
panégyriste de Turenne, qui avait fait le même voyage qu'elle) de paysage
plus beau, plus riche et plus varié que celui de Vichy. Lorsqu'on arrive,
on voit d'un côté des plaines fertiles, de l'autre des montagnes dont le
sommet se perd dans les nues, et dont l'aspect forme une infinité de
tableaux différents, mais qui vers leurs bases sont aussi fécondes en
toute sorte de productions, que les meilleurs terrains de la contrée...
Ce qu'il y a de plus remarquable en ce lieu, c'est qu'on n'y trouve pas
seulement de quoi récréer la vue lorsqu'on le contemple, et s'y nourrir
délicieusement lorsqu'on l'habite, mais encore à se guérir quand on est
malade; en sorte que toutes les beautés de la nature semblent avoir
voulu s'y réunir avec l'abondance et la santé[255].»

  [254] _Histoire et Topographie de Vichy et de ses environs_, par
  le docteur Barthez. Vichy, 1856, p. 17.

  [255] Paroles de Fléchier, dans M. Barthez, p. 19.

Les environs les plus fréquentés alors comme aujourd'hui étaient la
_Montagne-Verte_, où l'on arrive par un chemin qui serpente au milieu des
vignes et des vergers, et d'où l'on découvre le bassin entier de Vichy,
et les frais détours de l'Allier, bordés de bois et de villages, à
plusieurs lieues; l'_Allée des Dames_, formée d'une double rangée de
magnifiques peupliers cheminant dans les plus vertes prairies, le long du
Sichon, dont les eaux vives se cachent sous les voûtes de verdure qui
protégent son cours; _Cusset_, à une lieue de là, arrosé d'un côté par le
Sichon, de l'autre par le Jolan, qui se jettent dans l'Allier, et dominé
par les dernières chaînes du Forez; au delà de cette ville,
l'_Ardoisière_, située à l'extrémité d'une sorte d'amphithéâtre, que
forment des montagnes dignes de la Suisse, et d'où le Sichon descend en
bruyantes cascades; en face, la vallée du Jolan, profonde, étroite,
triste, aride, à qui son aspect lugubre a fait donner le nom de
_Malavaux_ ou _Vallée maudite_; les châteaux plus éloignés de Randan, de
Meaumont, d'Effiat, de Busset, de Charmeil; mais surtout, dans le
voisinage de Vichy, ce site privilégié, cette belle colline appelée _la
Côte Saint-Amand_, toute couverte de cultures, vrai bouquet de feuillage,
de fleurs et de fruits[256].

  [256] _Histoire et Topographie de Vichy et de ses environs_, par
  M. Barthez, p. 39-50.

Le grand divertissement de madame de Sévigné, au retour de ses chères
promenades, c'est le spectacle des danses du pays, auxquelles elle trouve
un piquant, une nouveauté champêtre, une aisance naturelle, qu'elle met
au-dessus des ballets compassés de la cour. Passionnée pour la danse,
elle s'en donne souvent le plaisir, et, quand elle voit toute la bonne
grâce que _ces restes des bergers et des bergères de l'Astrée_ déploient
dans leurs bourrées d'Auvergne, elle ne pense pas sans soupirs aux succès
de mademoiselle de Sévigné qui, à Versailles, lui _faisoient rougir les
yeux_[257].

  [257] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 337.

La description de cette joie campagnarde n'est-elle pas charmante? «Il y
a ici des femmes fort jolies: elles dansèrent hier des bourrées du pays,
qui sont, en vérité, les plus plaisantes du monde; il y a beaucoup de
mouvement, et les _dégognades_ n'y sont point épargnées; mais, si on
avoit à Versailles de ces sortes de danseuses en mascarades, on en seroit
ravi par la nouveauté, car cela passe encore les bohémiennes. Il y avoit
un grand garçon déguisé en femme qui me divertit fort; car sa jupe étoit
toujours en l'air, et l'on voyoit dessous de fort belles jambes[258]....»

  [258] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1676), t. IV, p. 314.

«....Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyiez point danser les
bourrées de ce pays; c'est la plus surprenante chose du monde; des
paysans, des paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté,
une disposition; enfin j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon
avec un tambour de basque, à très-petits frais; et dans ces prés et ces
jolis bocages, c'est une joie que de voir danser les restes des bergers
et des bergères du Lignon. Il m'est impossible de ne vous pas souhaiter,
toute sage que vous êtes, à ces sortes de folies[259].....»

  [259] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juin 1676), t IV, p. 331.

«...Je voudrois bien vous envoyer deux filles et deux garçons qui sont
ici, avec le tambour de basque, pour vous faire voir cette bourrée. Enfin
les _bohémiens_ sont fades en comparaison. Je suis sensible à la parfaite
bonne grâce: vous souvient-il quand vous me faisiez rougir les yeux à
force de bien danser? Je vous assure que cette bourrée dansée, sautée,
coulée naturellement et dans une justesse surprenante, vous
divertiroit[260]....»

  [260] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juin 1676), t. IV, p. 337.

Madame de Sévigné n'aimait pas le jeu, rare exception à cette époque, car
presque toutes les femmes en avaient le goût; de plus, elle arrivait à
l'âge où cette passion d'arrière-saison prend ordinairement aux plus
sages. Même aux Eaux, où tout le monde joue, elle ne peut se décider à
toucher les cartes. «Si j'avois envie de faire un doux sommeil, dit-elle,
je n'aurois qu'à prendre des cartes; rien ne m'endort plus
sûrement[261].»

  [261] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1676), _ibid._, p. 333.

Sa principale, sa plus chère occupation après sa santé, qu'elle soigne
encore pour sa fille, c'est, comme à Paris, comme à Livry, comme en
Bretagne, d'écrire à celle-ci. Elle fait pour elle une véritable gazette
des Eaux, où le prochain ne trouve pas toujours son compte. Si le jeu
l'endort, cette correspondance sans répit tient son esprit alerte et
constamment debout: «Si je veux, ajoute-t-elle, être éveillée comme on
l'ordonne, je n'ai qu'à penser à vous, à vous écrire, à causer avec vous
des nouvelles de Vichy; voilà le moyen de m'ôter toute sorte
d'assoupissement[262].» Et comme il faut surtout amuser madame de
Grignan, sa mère lui sert, dans son style mêlé de sel et de bonhomie,
les originaux de Vichy après s'en être elle-même diverti. C'est un
piquant album de voyage dont nous détachons quelques feuillets:

  [262] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 334.

«Nous avons ici une madame de la Baroir qui bredouille d'une apoplexie:
elle fait pitié; mais, quand on la voit laide, point jeune, habillée du
bel air, avec de petits bonnets à double carillon, et qu'on songe de plus
qu'après vingt-deux ans de veuvage, elle s'est amourachée de M. de la
Baroir, qui en aimoit une autre, à la vue du public, à qui elle a donné
tout son bien, et qui n'a jamais couché qu'un quart d'heure avec elle,
pour fixer les donations, et qui l'a chassée de chez lui outrageusement
(voici une grande période); mais quand on songe à tout cela, on a
extrêmement envie de lui cracher au nez[263].»

  [263] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 juin 1676), t. IV, p. 325.--Sur cette
  famille de la Baroir, voir Tallemant des Réaux, t. IX, p. 69.

Après ce portrait arrive celui de la marquise de Péquigny, mère du duc de
Chaulnes, le gouverneur de la Bretagne et son bon ami: «On dit que madame
de Péquigny vient aussi; c'est la _Sibylle Cumée_. Elle cherche à se
guérir de soixante-seize ans, dont elle est fort incommodée; ceci devient
les Petites-Maisons.» Madame de Péquigny débarque, aussitôt la voilà
produite sur la scène: «Nous avons _Sibylle Cumée_, toute parée, tout
habillée en jeune personne; elle croit guérir, elle me fait pitié. Je
crois que ce seroit une chose possible, si c'étoit ici la fontaine de
Jouvence[264].»

  [264] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 325 et 331.

Mais la marquise de Sévigné la voit de plus près; elle la pratique en
considération du duc son fils, et, comme elle reconnaît qu'elle est
naturellement généreuse et charitable, ses ridicules disparaissent et ne
l'empêchent pas de la louer de sa libéralité qu'elle lui envie. La
_Sibylle Cumée_ devient alors _la bonne Péquigny_: «La bonne Péquigny est
survenue à la fontaine; c'est une machine étrange, elle veut faire tout
comme moi, afin de se porter comme moi. Les médecins d'ici lui disent que
oui, et le mien se moque d'eux. Elle a pourtant bien de l'esprit avec ses
folies et ses foiblesses; elle a dit cinq ou six choses très-plaisantes.
C'est la seule personne que j'aie vue, qui exerce sans contrainte la
vertu de libéralité: elle a deux mille cinq cents louis qu'elle a résolu
de laisser dans le pays; elle donne, elle jette, elle habille, elle
nourrit les pauvres: si on lui demande une pistole, elle en donne deux;
je n'avois fait qu'imaginer ce que je vois en elle. Il est vrai qu'elle a
vingt-cinq mille écus de rente, et qu'à Paris elle n'en dépense pas dix
mille. Voilà ce qui fonde sa magnificence; pour moi, je trouve qu'elle
doit être louée d'avoir la volonté avec le pouvoir, car ces deux choses
sont quasi toujours séparées[265].»

  [265] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1676), t. IV, p. 333.

Madame de Sévigné revient toujours à ceux dont le cœur apparaît malgré
leurs ridicules. Ce qui la trouve sans pitié, c'est l'afféterie, la
manière, les tons faux de l'esprit qui ne sont corrigés par aucun
sentiment naturel et bon. Voilà pourquoi elle se montre spirituellement
méchante pour madame de Brissac, cette sœur de Saint-Simon, que
celui-ci, en bon frère, nous donne pour le modèle de toutes les vertus,
ne se doutant pas que madame de Sévigné, dans des lettres destinées, à
son insu, à voir plus tard le jour, nous la révélerait comme le type
achevé de la franche et ridicule coquette.

    Juste retour, monsieur, des choses d'ici-bas!

La _colique de madame de Brissac_ est une des plus jolies pièces qui se
jouent dans cette correspondance où il y a parfois de si bonnes scènes.
Molière aurait souri.

«Madame de Brissac avoit aujourd'hui la colique; elle étoit au lit, belle
et coiffée à coiffer tout le monde: je voudrois que vous eussiez vu
l'usage qu'elle faisoit de ses douleurs, et de ses yeux, et des cris, et
des bras, et des mains qui traînoient sur sa couverture, et les
situations, et la compassion qu'elle vouloit qu'on eût: chamarrée de
tendresse et d'admiration, je regardois cette pièce, et je la trouvois si
belle que mon attention a dû paroître un saisissement dont je crois qu'on
me saura fort bon gré; et songez que c'étoit pour l'abbé Bayard,
Saint-Hérem, Montjeu et Plancy, que la scène étoit ouverte. En vérité,
vous êtes une vraie _pitaude_, quand je pense avec quelle simplicité vous
êtes malade; le repos que vous donnez à votre joli visage; et enfin
quelle différence: cela me paroît plaisant.» Vient ensuite la comédie de
la guérison: «Après la pièce admirable de la colique, on nous a donné
d'une convalescence pleine de langueur, qui est, en vérité, fort bien
accommodée au théâtre: il faudroit des volumes pour dire tout ce que je
découvre dans ce chef-d'œuvre des cieux. Je passe légèrement sur bien
des choses, pour ne point trop écrire[266].»

  [266] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 306 et 310.

Une fois sur pied, la jolie duchesse se livre sans remords à tous les
ravages que peuvent produire ses beaux jeux. Vichy n'est pas la cour,
mais tout est bon à qui veut plaire à tout prix. «La duchesse (continue
madame de Sévigné, qui trouve moyen de tirer de ce qu'elle voit une
louange pour sa fille) s'en va chez Bayard, parce que j'y dois aller: il
s'en passeroit fort bien; il y aura une petite troupe d'_infelici
amanti_. Ma fille, vous perdez trop, c'est cela que vous devriez
regretter; il faudroit voir comme on tire sur tout, sans distinction et
sans choix. Je vis l'autre jour, de mes propres yeux, flamber un pauvre
célestin: jugez comme cela me paroît, à moi qui suis accoutumée à vous...
Je voudrois voir cette duchesse faire main basse dans votre place des
Prêcheurs[267], sans aucune considération de qualité ni d'âge: cela passe
tout ce que l'on peut croire. Vous êtes une plaisante idole; sachez
qu'elle trouveroit fort bien à vivre où vous mourriez de faim[268].»
Madame de Sévigné, la bonne âme, dont la muette admiration avait fait la
conquête de la duchesse cherchant à apitoyer la galerie sur ses douleurs,
n'avait pu se retenir à la vue de cette inhumanité qui n'épargnait même
pas la paix du cloître. «La bonne d'Escars (dit-elle à sa fille, comme ne
voulant pas lui redonner d'elle-même son mot piquant) m'a fait souvenir
de ce que j'avois dit à la duchesse le jour de l'embrasement du célestin;
elle en rit beaucoup, et, comme vous vous attendez toujours à quelque
sincérité de moi dans ces occasions, la voici. Je lui dis: «Vraiment,
madame, vous avez tiré de bien près ce bon père; vous aviez peur de le
manquer.» Elle fit semblant de ne pas m'entendre, et je lui dis comme
j'avois vu brûler le célestin: elle le savoit bien, et ne se corrigea pas
pour cela du plaisir de faire des meurtres[269].»

  [267] C'était la promenade du bel air, à Aix.

  [268] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 314 et 322.

  [269] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 335.

La grande affaire de madame de Sévigné, nous l'avons dit, c'est toujours
sa correspondance avec sa fille. C'est son besoin, son air, sa vie: «Pour
vous écrire, ma chère enfant, c'est mon unique plaisir quand je suis loin
de vous, et si les médecins, dont je me moque extrêmement, me défendoient
de vous écrire, je leur défendrois de manger et de respirer, pour voir
comme ils se trouveroient de ce régime...... Je vous écrirai tous les
soirs; ce m'est une consolation, et ma lettre partira quand il plaira à
un petit messager qui apporte les lettres, et qui veut partir un quart
d'heure après: la mienne sera toujours prête[270].» Cette correspondance
assidue ne l'empêche pas de tenir tête à son fils, à Coulanges, à Bussy,
à d'Hacqueville et à la princesse de Tarente, son amie de Vitré, placée à
Bourbon dans l'intimité de la favorite qui avait repris son empire, quand
le public le croyait encore douteux ou menacé.

  [270] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 304 et 305.

Jamais madame de Sévigné ne s'est plus louée des lettres de sa fille qu'à
cette époque. Elle les trouve _tendres_, _bonnes_, _vraies_. «Vous me
mandez, dit-elle, des choses trop aimables, et vous l'êtes trop aussi
quand vous voulez[271].» Ce qui prouve qu'elle ne le voulait pas
toujours. Cette mère heureuse ne peut se tenir de communiquer sa félicité
à ceux qui l'entourent: «Je suis ravie quand je reçois vos lettres, ma
chère enfant; elles sont si aimables que je ne puis me résoudre à jouir
toute seule du plaisir de les lire...... Mais ne craignez rien
(ajoute-t-elle, répondant à une appréhension souvent exprimée par madame
de Grignan, qui redoutait les yeux indiscrets pour leurs mutuelles
confidences), je ne fais rien de ridicule; j'en fais voir une petite
ligne à Bayard, une autre au _Chanoine_, et en vérité on est charmé de
votre manière d'écrire. Je ne fais voir que ce qui convient; et vous
croyez bien que je me rends maîtresse de la lettre, pour qu'on ne lise
pas sur mon épaule ce que je ne veux pas qui soit vu[272].»

  [271] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 324.

  [272] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 307.

Vichy est à moitié chemin de la Provence. Sentant sa mère ainsi
rapprochée d'elle, madame de Grignan, qui passait cet été dans son
château, lui offrit de faire elle-même l'autre moitié de la route, et de
venir la voir aux Eaux. Voilà certes une offre bien séduisante; il semble
que madame de Sévigné va prendre sa fille au mot. Nullement. Sa tendresse
même la rend soupçonneuse et habile. Elle flaire un piége de la part de
M. de Grignan, qui ne consent aussi généreusement à lui envoyer sa femme
à Vichy qu'avec l'arrière-pensée de l'empêcher de venir passer un hiver
promis à Paris. Piége pour piége. Elle déclare qu'elle veut bien de sa
fille, mais à une condition, c'est que madame de Grignan reviendra avec
elle à Paris, et qu'elle gagnera ainsi un automne; sinon, non. M. de
Grignan en fut pour sa ruse. Il avait cru, par son offre spontanée,
éblouir sa belle-mère, et gagner, lui, l'année entière, moyennant
quelques jours donnés à Vichy. Mais il avait affaire à forte partie: une
mère vigilante et jalouse comme un amant. Il fallut donc s'en tenir à
cette lutte sourde mais délicate et courtoise, poursuivie avec
persévérance jusqu'à la fin par le gendre contre la belle-mère.

Le traitement des malades à Vichy, dès lors comme aujourd'hui, se
composait des eaux, des bains et des douches. C'est pour ce dernier
remède, surtout, que madame de Sévigné était venue. La douche de Vichy,
au moyen d'une vapeur presque brûlante, était une chose fort redoutée, et
on n'y avait recours que dans les cas graves. Mais madame de Sévigné
était décidée à tout souffrir afin de retrouver le plein et parfait usage
de ses membres, si fort endommagés par un rhumatisme tenace, qui lui
rendait encore pénibles les deux choses qu'elle préférait à tout, ses
promenades et sa correspondance avec sa fille. Elle nous fait connaître
cette terrible douche à laquelle elle ne se résigna que sur la fin de son
séjour aux Eaux: la description en est piquante et est restée dans les
traditions du pays.

«J'ai commencé aujourd'hui la douche; c'est une assez bonne répétition du
purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu souterrain, où l'on
trouve un tuyau de cette eau chaude qu'une femme vous fait aller où vous
voulez. Cet état, où l'on conserve à peine une feuille de figuier pour
tout habillement, est une chose assez humiliante. J'avois voulu mes deux
femmes de chambre, pour voir encore quelqu'un de connoissance. Derrière
un rideau se met quelqu'un qui vous soutient le courage pendant une
demi-heure; c'étoit pour moi un médecin de Gannat, que madame de Noailles
a mené à toutes ses eaux, qu'elle aime fort, qui est un fort honnête
garçon, point charlatan ni préoccupé de rien, qu'elle m'a envoyé par pure
et bonne amitié. Je le retiens, m'en dût-il coûter mon bonnet; car ceux
d'ici me sont entièrement insupportables, et cet homme m'amuse. Il ne
ressemble point à un vilain médecin, il ne ressemble point aussi à celui
de Chelles[273]; il a de l'esprit, de l'honnêteté; il connoît le monde;
enfin j'en suis contente. Il me parloit donc pendant que j'étois au
supplice. Représentez-vous un jet d'eau contre quelqu'une de vos pauvres
parties, toute la plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On met
d'abord l'alarme partout, pour mettre en mouvement tous les esprits, et
puis on s'attache aux jointures qui ont été affligées; mais, quand on
vient à la nuque du cou, c'est une sorte de feu et de surprise qui ne se
peut comprendre; c'est là cependant le nœud de l'affaire. Il faut tout
souffrir, et l'on souffre tout, et l'on n'est point brûlée, et on se met
ensuite dans un lit chaud, où l'on sue abondamment, et voilà ce qui
guérit. Voici encore où mon médecin est bon; car, au lieu de m'abandonner
à deux heures d'un ennui qui ne peut se séparer de la sueur, je le fais
lire, et cela me divertit. Enfin je ferai cette vie sept ou huit jours,
pendant lesquels je croyois boire, mais on ne veut pas, ce seroit trop de
choses; de sorte que c'est une petite allonge à mon voyage. C'est
principalement pour finir cet adieu, et faire une dernière lessive, que
l'on m'a envoyée ici, et je trouve qu'il y a de la raison: c'est comme si
je renouvelois un bail de vie et de santé; et si je puis vous revoir, ma
chère, et vous embrasser encore d'un cœur comblé de tendresse et de
joie, vous pourrez peut-être encore m'appeler votre _bellissima madre_,
et je ne renoncerai pas à la qualité de _mère-beauté_, dont M. de
Coulanges m'a honorée[274].»

  [273] Renommé pour sa beauté.

  [274] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 316.

«....Parlons de la charmante douche; je vous en ai fait la description;
j'en suis à la quatrième: j'irai jusqu'à huit. Mes sueurs sont si
extrêmes que je perce jusqu'à mes matelas; je pense que c'est toute l'eau
que j'ai bue depuis que je suis au monde. Quand on entre dans ce lit, il
est vrai qu'on n'en peut plus; la tête et tout le corps sont en
mouvement, tous les esprits en campagne, des battements partout. Je suis
une heure sans ouvrir la bouche, pendant laquelle la sueur commence, et
continue deux heures durant; et de peur de m'impatienter je fais lire mon
médecin, qui me plaît; il vous plairoit aussi. Je lui mets dans la tête
d'apprendre la philosophie de _votre père_ Descartes; je ramasse des mots
que je vous ai ouï dire. Il sait vivre; il n'est point charlatan, il
traite la médecine en galant homme; enfin il m'amuse[275].»

  [275] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 322.

«.... La douche et la sueur sont assurément des états pénibles; mais il y
a une certaine demi-heure où l'on se trouve à sec et fraîchement, et où
l'on boit de l'eau de poulet fraîche; je ne mets point ce temps au rang
des plaisirs innocents; c'est un endroit délicieux. Mon médecin
m'empêchoit de mourir d'ennui; je me divertissois à lui parler de vous,
il en est digne. Il s'en est allé aujourd'hui; il reviendra, car il aime
la bonne compagnie; et depuis madame de Noailles, il ne s'étoit pas
trouvé à telle fête[276].» C'est un des seuls compliments que se fait
madame de Sévigné dans le cours de sa longue correspondance: elle sait ce
que vaut sa société; l'empressement dont elle est l'objet, la joie qu'on
montre de la voir, le regret qu'on manifeste de la quitter, lui ont
suffisamment dit le charme qui se trouve en elle.

  [276] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 324.

On admira la manière dont elle avait soutenu ce traitement vigoureux. «Je
suis, mande-t-elle à sa fille, le prodige de Vichy, pour avoir soutenu la
douche courageusement[277].» Enfin, après un mois de séjour sur les bords
de l'Allier, elle se disposa à retourner à Paris. Les eaux de Vichy lui
avaient fait un bien réel, mais sans la guérir entièrement. Il lui fallut
plus de temps avant de revenir à cette parfaite santé qui, sans la
moindre altération, l'avait conduite jusqu'à sa cinquantième année.--Ses
mouvements sont encore pénibles; cela la fait trembloter et la fait de la
plus méchante grâce du monde dans le bon air des bras et des mains, mais
elle tient très-bien une plume, et c'est ce qui lui fait prendre
patience... Elle se porte fort bien et jouit avec plaisir et modération
de la bride qu'on lui a mise sur le cou: elle n'est plus une sotte poule
mouillée; elle conduit pourtant toujours sa barque avec sagesse, et, si
elle s'égaroit, il n'y auroit qu'à lui crier: _Rhumatisme!_ c'est un mot
qui la feroit bien vite rentrer dans son devoir[278].--«Les médecins,
ajoute-t-elle, appellent l'opiniâtreté de mes mains un reste de
rhumatisme un peu difficile à persuader... Je ne saurois couper ni peler
des fruits, ni ouvrir des œufs, mais je mange, j'écris, je me coiffe, je
m'habille; on ne s'aperçoit de rien.... Je marche fort bien et mieux que
jamais, car je ne suis plus _une grosse crevée_; j'ai le dos d'une
_plateur_ qui me ravit; je serois au désespoir d'engraisser et que vous
ne me vissiez pas comme je suis... Je ressemble comme deux gouttes d'eau
à votre _bellissima_, hormis que j'ai la taille bien mieux
qu'auparavant[279].»

  [277] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 331.

  [278] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 316 et 338.

  [279] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 371 et 412.

Madame de Sévigné quitta Vichy le vendredi 12 juin. Elle avait promis à
l'abbé Bayard, qui avait pris les devants, de passer par sa terre de
Langlar; elle lui tint parole, et y arriva le lendemain. Elle se loue
fort à madame de Grignan et du château et du châtelain: «Plût à Dieu, ma
fille, que, par un effet de magie blanche ou noire, vous puissiez être
ici; vous aimeriez les solides vertus du maître du logis, la
liberté qu'on y trouve plus grande qu'à Fresne (_chez madame du
Plessis-Guénégaud_), et vous admireriez le courage et la hardiesse qu'il
a eue de rendre une affreuse montagne la plus belle, la plus délicieuse
et la plus extraordinaire chose du monde. Je suis assurée que vous seriez
frappée de cette nouveauté. Si cette montagne étoit à Versailles, je ne
doute point qu'elle n'eût ses parieurs contre les violences dont l'art
opprime la pauvre nature, dans l'effet court et violent de toutes les
fontaines. Les hautbois et les musettes font danser la bourrée d'Auvergne
aux Faunes d'un bois odoriférant, qui fait souvenir de vos parfums de
Provence; enfin on y parle de vous, on y boit à votre santé: ce repos m'a
été agréable et nécessaire....... L'abbé Bayard me paroît heureux et
parce qu'il l'est et parce qu'il veut l'être... C'est un d'Hacqueville
pour la probité, les arbitrages et les bons conseils, mais fort mitigé
sur la joie, la confiance et les plaisirs. Il vous révère et vous supplie
de le lui permettre, en faveur de l'amitié qu'il a pour moi[280].»

  [280] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 339 et 342.

Après trois jours passés à Langlar, madame de Sévigné en repartit pour
gagner Moulins, où son amie de Bretagne, la princesse de Tarente, qui se
rendait de Bourbon à Vitré sans passer par Paris, lui avait donné un
rendez-vous auquel, à son grand regret, l'amitié exigeante de l'abbé
Bayard ne lui permit pas de se trouver. «La bonne princesse de Tarente,
écrit-elle de Moulins le 18 juin, m'avoit envoyé un laquais pour me dire
qu'elle seroit mardi 16 ici. Bayard, avec sa parfaite vertu, ne voulut
jamais comprendre cette nécessité de partir; il retint le laquais, et
m'assura si bien qu'elle m'attendroit jusqu'au mercredi, qui étoit hier,
et que même il viendroit avec moi, que je cédai à son raisonnement. Nous
arrivâmes donc hier ici; la princesse étoit partie dès la pointe du jour,
et m'avoit écrit toutes les lamentations de Jérémie; elle s'en retourne à
Vitré, dont elle est inconsolable; elle eût été, dit-elle, consolée si
elle m'avoit parlé; je fus très-fâchée de ce contre-temps: je voulus
battre Bayard, et vous savez ce que l'on dit[281].»

  [281] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 342.

Madame Fouquet, qui se trouvait à «sa petite maison de Pomé,» avait mis
son logis de Moulins à la disposition de la marquise de Sévigné et de
l'abbé Bayard, et «une fort jolie femme de ses amies vint leur en faire
les honneurs[282].» Ils y couchèrent. Le lendemain madame de Sévigné alla
dîner au couvent de la Visitation, «avec le tombeau de M. de Montmorency
et les petites de Valençay,» et s'en vint coucher à Pomé, où elle passa
trois jours en compagnie de la mère, de la femme et de la sœur de
Fouquet. _Ces pauvres femmes_, dit-elle dans une lettre de Moulins;
écrivant de Pomé, elle ajoute: «Toute la sainteté du monde est ici[283].»
Ces trois jours s'écoulèrent en entretiens sur un passé brillant et
terrible, sur le triste sort du prisonnier, et sur quelques espérances
qu'avait conçues la famille de voir adoucir son sort par l'entremise de
madame de Montespan. Déjà, lors de son premier passage à Moulins, madame
de Sévigné avait reçu des confidences à cet égard: «M. Fouquet, dit-elle
(l'abbé de ce nom, frère du surintendant), et sa nièce, qui buvoient à
Bourbon, l'ont été voir; elle causa une heure avec lui sur les chapitres
les plus délicats. Madame Fouquet s'y rendit le lendemain; madame de
Montespan la reçut très-honnêtement, et l'écouta avec douceur et avec une
apparence de compassion admirable. Dieu fit dire à madame Fouquet tout ce
qui se peut au monde imaginer de mieux, et sur l'instante prière de
s'enfermer avec son mari, et sur l'espérance qu'elle avoit que la
Providence donneroit à madame de Montespan, dans les occasions, quelque
souvenir et quelque pitié de ses malheurs. Enfin, sans rien demander de
positif, elle lui fit voir les horreurs de son état, et la confiance
qu'elle avoit en sa bonté, et mit à tout cela un air qui ne peut venir
que de Dieu: ses paroles m'ont paru toutes choisies pour toucher un
cœur, sans bassesse et sans importunité: je vous assure que le récit
vous en auroit touchée[284].»

  [282] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._

  [283] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 342 et 345.

  [284] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 300.

La mère de Fouquet était fille de M. de Maupeou d'Ableiges, maître des
requêtes et intendant des finances. «Elle est encore célèbre à Paris (dit
Saint-Simon, écrivant trente ans après sa mort) par sa piété et ses
bonnes œuvres, et par le courage et la résignation avec laquelle elle
supporta la chute du surintendant, son fils, et la disgrâce de toute sa
famille. Elle faisoit des remèdes, pansoit les pauvres, et on a encore
des onguents très-utiles de son invention et qui portent son nom[285].»
Elle eut cinq fils, plus six filles qui toutes se firent religieuses, et
c'est l'une d'elles que la marquise de Sévigné trouva à Pomé. De ses
fils, le surintendant était l'aîné; le second, devenu archevêque de
Narbonne, partagea la disgrâce de son frère, et resta, pendant bien des
années, hors de son diocèse: il lui avait cependant été permis d'y venir
mourir en 1673; le troisième fut cet abbé Fouquet, si connu par ses
intrigues et ses extravagances; le quatrième était évêque d'Agde, et fut
longtemps, comme son frère l'archevêque, exilé de son diocèse; le plus
jeune, premier écuyer de la grande écurie, perdit sa charge lors de
l'arrestation du chef de la famille, et ne reparut plus à la cour[286].

  [285] _Mémoires_, t. XIII, p. 193. On a même publié en un gros
  volume les recettes de madame Fouquet.

  [286] SAINT-SIMON, _ibid._, p. 194.

Le surintendant Fouquet avait été marié deux fois. De sa première femme,
Marie Fourché, il n'eut qu'une fille, qui épousa le duc de Charost, et
fut la mère du deuxième duc de ce nom, fait gouverneur de Louis XV. Sa
seconde femme, que nous venons de voir à Bourbon, sollicitant madame de
Montespan pour son mari prisonnier, était fille de Pierre Castille,
intendant des finances sous Richelieu et Mazarin. Le frère de madame
Fouquet joignit à leur nom de famille celui de Jeannin, qui était le nom
de leur mère, fille du fameux président, ami d'Henri IV; il obtint
ensuite l'érection en marquisat de la terre de Montjeu, et se fit appeler
Jeannin de Castille, marquis de Montjeu. Le surintendant, son beau-frère,
l'avait fait trésorier de l'Épargne, et greffier de l'ordre du
Saint-Esprit, ce qui lui donnait le cordon bleu; à la chute de Fouquet,
il fut d'abord arrêté, puis exilé chez lui, à Montjeu. «C'est lui (ajoute
Saint-Simon, à qui l'esprit de Bussy-Rabutin, grand médisant cependant,
n'a pas le don de plaire), dont ces fades lettres de Bussy parlent tant.
Il avait eu ordre en prison de donner sa démission de sa charge de
l'ordre; ce qu'il refusa sous ce prétexte de ne le pouvoir, étant
prisonnier. Il eut le même commandement lorsqu'il fut élargi et exilé; il
persista dans son refus. On lui ôta le cordon bleu, nonobstant sa charge,
et, comme son opiniâtreté durait toujours, la charge de greffier de
l'ordre fut donnée par commission à Châteauneuf, secrétaire d'État, en
1671, et enfin en titre en 1683[287].»

  [287] SAINT-SIMON, t. XIII, p. 195; t. XIV, p. 112.

De son second mariage, Fouquet avait eu trois fils et une fille. Son fils
aîné, appelé le comte de Vaux, du nom de cette terre dont le faste inouï
jusqu'alors hâta la chute du ministre, épousa, dans la suite, la fille de
la célèbre madame Guyon, la mystique amie de Fénelon. Voici le portrait
qu'en fait aussi Saint-Simon, qui a bien connu toute la famille: «C'est
un fort honnête et brave homme, qui a servi volontaire, à qui le roi
permettait d'aller à la cour, mais qui jamais n'a pu être admis à aucune
sorte d'emploi. Je l'ai vu estimé et considéré de tout le monde[288].» Le
cadet s'appelait le père Fouquet, «grand directeur, et célèbre prêtre de
l'Oratoire[289].» Le dernier prit un nom pareillement rendu fameux par le
malheur de son père. «Ce troisième, ajoute le même, fut M. de Bellisle,
qui, non plus que son frère, n'a jamais pu obtenir aucune sorte d'emploi,
qui n'a jamais paru à la cour, et presque aussi peu dans le monde, fort
honnête homme aussi avec beaucoup d'esprit et de savoir. Je l'ai fort
connu à cause de son fils. Il était sauvage au dernier point, et
néanmoins de bonne compagnie, mais battu de ses malheurs[290].» De madame
de Charlus, sa femme, fille du duc de Lévi, il eut ce fils dont parle
Saint-Simon, qui releva enfin sa famille, et fut, sous le titre et le nom
de maréchal de Bellisle, l'un des principaux personnages, si ce n'est
l'homme le plus important du règne de Louis XV.

  [288] SAINT-SIMON, t. XIII, p. 196.

  [289] SAINT-SIMON, t. XIII, p. 196.

  [290] SAINT-SIMON, _ibid._

Après trois jours passés à Pomé, la marquise de Sévigné revint coucher à
Moulins, pour de là reprendre sa route vers Paris. «J'ai laissé à Pomé
les _deux saintes_ (écrit-elle à sa fille en désignant la mère et la
femme de son ancien ami). J'ai amené mademoiselle Fouquet, qui me fait
ici les honneurs de chez sa mère[291].» Madame de Sévigné avait encore,
pour le dernier jour, accepté cette hospitalité peu enviée par les
courtisans, mais pour elle honorable. Elle ne récusait rien d'un passé
exempt de faute, et ne manquait aucune occasion naturelle de donner une
marque de souvenir à son malheureux ami dans la personne des siens. En
revenant du Bourbonnais, elle devait rencontrer sur la route, à une lieue
de Melun, le château de Vaux, où se trouvait le fils aîné de Fouquet.
Elle arrêta dans son itinéraire d'y aller coucher, se proposant, pleine
des souvenirs de la beauté du lieu, «d'y passer une soirée divine[292].»
Elle y arriva le samedi 27, s'y reposa la soirée et la nuit, et, le
lendemain, en repartit pour Paris, d'où elle rend compte en ces termes de
sa visite à ce château fameux qu'elle n'avait pas revu depuis dix-huit
ans: «J'avois couché à Vaux, dans le dessein de me rafraîchir auprès de
ces belles fontaines, et de manger deux œufs frais. Voici ce que je
trouvai: le comte de Vaux, qui avoit su mon arrivée, et qui me donna un
très-bon souper; et toutes les fontaines muettes, et sans une goutte
d'eau, parce qu'on les raccommodoit; ce petit mécompte me fit rire. Le
comte de Vaux a du mérite, et le chevalier (_de Grignan_) m'a dit qu'il
ne connoissoit pas un plus véritablement brave homme. Les louanges du
_petit glorieux_ ne sont pas mauvaises; il ne les jette pas à la tête.
Nous parlâmes fort, M. de Vaux et moi, de l'état de sa fortune présente,
et de ce qu'elle avoit été. Je lui dis, pour le consoler, que, la faveur
n'ayant plus de part aux approbations qu'il auroit, il pourroit les
mettre sur le compte de son mérite, et qu'étant purement à lui, elles
seroient bien plus sensibles et plus agréables: je ne sais si ma
réthorique lui parut bonne[293].» La chose est douteuse, et ce n'est pas
lui, malgré son mérite et sa conduite parfaite, qui était destiné à
relever sa famille d'une disgrâce qui devait rester inflexible tant que
durerait le règne du roi que son père avait offensé.

  [291] SÉVIGNÉ, lettre du 21 juin 1676, t. IV, p. 346.

  [292] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 350.

  [293] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 356.



CHAPITRE V.

1676.

   Procès et supplice de _la Brinvilliers_.--Stupeur de la société
   parisienne.--L'attention revient aux intrigues de la cour et aux
   amours du roi.--Déclin de madame de Montespan; progrès de madame
   de Maintenon; intermède de la princesse de Soubise.--La marquise
   de Sévigné à la cour; description qu'elle en fait.--Elle est le
   véritable historien de cette époque de la vie galante de Louis
   XIV.--Retraite du cardinal de Retz à Commercy.--Madame de Sévigné
   plus que jamais fidèle à son admiration et à sa vieille
   amitié.--Son fils revient de l'armée.--Elle appelle sa fille à
   Paris.--Arrivée de madame de Grignan, après une absence de deux
   ans.


En se rendant à Vichy, madame de Sévigné avait laissé Paris entier sous
l'émotion d'une affaire dont un nom à jamais fameux dira toute l'horreur,
nous voulons parler du procès de la marquise de Brinvilliers, _la
Brinvilliers_, comme la nomma, dès les premières rumeurs, l'indignation
publique. Nous ne prétendons pas refaire ici un lugubre chapitre qu'on
trouve dans tous les recueils de _Causes célèbres_, soigneux de se
répéter[294]. Nous ne voulons qu'emprunter à la correspondance qui nous
sert de guide quelques traits destinés à peindre cette héroïne de
l'empoisonnement, ainsi que l'impression produite par ses forfaits dans
le grand monde d'alors auquel elle appartenait, étant fille du lieutenant
civil d'Aubray, et de plus «alliée à toute la robe[295].»

  [294] Voy. surtout _Causes célèbres de Richer_, t. Ier, p. 362.

  [295] Billet de Corbinelli dans les _Lettres de madame de
  Sévigné_, t. IV, p. 259. Conf. aussi t. VI, p. 259 et 277.

On se figure la stupeur dans laquelle une semblable combinaison de
scélératesses, une pareille perversité d'âme, jetèrent une société
jusque-là vierge de tels faits. L'émotion allait croissant au fur et à
mesure que les découvertes de l'instruction criminelle se répandaient
dans le public. «Madame de Brinvilliers, écrit le 29 avril madame de
Sévigné, n'est pas si aise que moi; elle est en prison, elle se défend
assez bien; elle demanda, hier, à jouer au piquet, parce qu'elle
s'ennuyoit. On a trouvé sa confession, elle nous apprend qu'à sept ans
elle avoit cessé d'être fille; qu'elle avoit continué sur le même ton;
qu'elle avoit empoisonné son père, ses frères, un de ses enfants et
elle-même; mais que ce n'étoit que pour essayer d'un contre-poison: Médée
n'en avoit pas tant fait. Elle a reconnu que cette confession est de son
écriture; c'est une grande sottise; mais qu'elle avoit la fièvre chaude
quand elle l'a écrite; que c'étoit une frénésie, une extravagance, qui ne
pouvoit pas être lue sérieusement[296].» Le Ier mai, madame de Sévigné
ajoute: «on ne parle ici que des discours et faits et gestes de la
Brinvilliers. A-t-on jamais vu craindre d'oublier, dans sa confession,
d'avoir tué son père? Les peccadilles qu'elle craint d'oublier sont
admirables. Elle aimoit ce Sainte-Croix[297], elle vouloit l'épouser, et
empoisonnoit fort souvent son mari à cette intention. Sainte-Croix, qui
ne vouloit point d'une femme aussi méchante que lui, donnoit du
contre-poison à ce pauvre mari; de sorte qu'ayant été ballotté cinq ou
six fois de cette sorte, tantôt empoisonné, tantôt désempoisonné, il est
demeuré en vie, et s'offre présentement de venir solliciter pour sa chère
moitié: on ne finiroit point sur toutes ces folies[298].»

  [296] T. IV, p. 272. Afin de ne rien oublier de ses crimes, la
  marquise de Brinvilliers avait pris la précaution de les écrire.
  Son avocat (voir RICHER, _Causes célèbres_) analyse cette
  confession, qui servit de base à la condamnation, et cherche à
  prouver qu'elle ne doit point être invoquée contre
  l'accusée.--Voir aussi les notes de ce volume.

  [297] Celui qui l'avait instruite dans l'art des poisons.

  [298] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 277.

On a relevé, pour s'en étonner, ce ton léger en parlant des plus grandes
atrocités. On ne peut pas dire toutefois que l'âme de madame de Sévigné
ne fût remplie d'horreur, en présence d'un pareil monstre. Mais telle est
la tournure de son esprit et l'habitude de sa plume, que tout chez elle,
même l'expression de l'indignation la moins douteuse, se traduit en
traits piquants, en tours imprévus, d'autant plus saisissants qu'ils
paraissent convenir moins au sujet qu'elle traite. Tel était, du reste,
le ton général de la société parisienne aux prises avec cette
épouvantable affaire, et l'on en trouve un bien autre exemple dans une
lettre de M. de Coulanges, mêlée à la correspondance de sa cousine, et où
le libre et plaisant chansonnier, en un style que nous n'osons
reproduire, raconte à madame de Grignan comment la Brinvilliers a voulu
se tuer, et n'a pu y parvenir pour avoir trop étudié l'histoire de
Mithridate[299].

  [299] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 274.

Les crimes de madame de Brinvilliers étaient tellement notoires qu'en ce
qui la concernait personnellement la procédure ne fut ni longue ni
compliquée. Ses aveux, d'ailleurs, son effrayant cynisme, simplifiaient
encore l'œuvre de la justice. Mais, soit qu'elle voulût faire durer son
procès, soit qu'elle espérât se sauver en compromettant des personnes
haut placées, soit par l'unique désir ou le besoin de révéler la vérité
et des vérités redoutables, elle ne tarda pas à accuser à son tour. On
n'a point conservé ces révélations vraies ou fausses de la marquise de
Brinvilliers. Un seul de ceux qu'elle incrimina fut mis en justice. Il
s'appelait Penautier, avait été trésorier des États de Languedoc, et se
trouvait alors receveur général du clergé de France. La Brinvilliers
l'accusait d'avoir fait empoisonner le trésorier des États de Bourgogne,
nommé Matarel, dont il avait d'abord convoité la place sans l'obtenir, et
ensuite Saint-Laurent, receveur du clergé, dont il avait obtenu, en
effet, la succession lucrative[300].

  [300] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 375.

Penautier était fort riche, menait grand train, avait une table renommée,
et comptait beaucoup d'amis; aussi employait-on de grands efforts pour le
tirer de là: et ce n'était point sans raison, car le roi avait recommandé
de pousser son affaire avec une entière rigueur. «Penautier, écrit madame
de Sévigné (1er juillet), a été neuf jours dans le cachot de Ravaillac;
il y mouroit; on l'a ôté: son affaire est désagréable; il a de grands
protecteurs; M. de Paris (_de Harlay_) et M. Colbert le soutiennent
hautement.» Avant de prononcer la condamnation de la marquise, dont la
culpabilité était surabondamment établie, on voulut la confronter avec
celui qui paraissait son complice, et qui, à en croire ce qu'on va lire,
aurait été son amant. Madame de Sévigné mentionne le fait de cette
confrontation, mais sans nous apprendre quels en furent les incidents et
le résultat: «On a confronté Penautier à la Brinvilliers: cette entrevue
fut fort triste: ils s'étoient vus autrefois plus agréablement. Elle a
tant promis que si elle mouroit elle en feroit bien mourir d'autres,
qu'on ne doute point qu'elle n'en dise assez pour entraîner celui-ci, ou
du moins pour lui faire donner la question, qui est une chose terrible.
Cet homme a un nombre infini d'amis d'importance, qu'il a obligés dans
les deux emplois qu'il avoit. Ils n'oublient rien pour le servir; on ne
doute point que de l'argent ne se jette partout; mais, s'il est
convaincu, rien ne le peut sauver[301].»

  [301] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 358 et 375.

A quelques jours de là, cette fille de l'un des premiers fonctionnaires
de Paris, alliée à une grande partie de la magistrature qui la
condamnait, après avoir fait amende honorable devant Notre-Dame, vint
expier ses crimes en place de Grève, au milieu d'une immense affluence de
toutes les classes de la société, car on n'avait point encor vu, ce qui
devait se revoir quelques années après, des femmes d'un semblable rang
finir pour de tels crimes sur l'échafaud. Madame de Sévigné n'assistait
point à ce terrible spectacle; elle se contenta de voir passer la
patiente sur le pont Notre-Dame, et c'est d'après les renseignements qui
lui furent fournis par des témoins oculaires, qu'elle a adressé à sa
fille ce récit qu'on lit dans sa correspondance, et qui, seul, fait bien
connaître tous les détails de la fin de la célèbre empoisonneuse[302].
Penautier fut plus heureux: son innocence, ou le crédit de ses amis, ou
le défaut de preuves, le firent relâcher après une courte détention.

  [302] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 et 22 juillet 1676), t. IV, p. 378
  et 383.

Cette émotion passée, le public reporta toute son attention sur un
théâtre où se développait une action qui n'était pas près de finir, et
qui avait le privilége (telle était la place que Louis XIV tenait dans
son siècle) d'occuper, d'intéresser non-seulement la France, mais
l'Europe.

On peut voir, dans M. Walckenaer, la séparation du roi et de la favorite
en titre, par les efforts du parti religieux, dirigé surtout par
Bossuet[303]: ce parti s'appuyait déjà sur madame Scarron, devenue,
depuis deux ans, grâce à la faveur royale maintenant bien prononcée,
marquise de Maintenon, et dont on connaissait les débats, les querelles
d'humeur, en attendant les luttes d'influence, avec l'altière et bientôt
jalouse Montespan. Cette séparation dura peu, et après que, moyennant une
concession momentanée, Louis XIV eût pu, à la Pentecôte de 1675,
accomplir, ce à quoi il tenait malgré de fâcheux écarts, tous ses devoirs
religieux, il ne tarda pas à retourner à des habitudes plus fortes même
que son amour. En effet, sa passion pour la marquise de Montespan
commençait à décroître, minée en sens contraire par la séduction qui
attirait son esprit, devenu plus sérieux, vers la gouvernante de ses
enfants, et l'attrait qui poussait à d'irrésistibles infidélités ses sens
rendus fragiles par la satiété.

  [303] Conférez _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p. 190 et
  suiv.

Madame de Sévigné est le véritable historien de toutes ces intrigues de
cour, qu'elle s'attache à suivre afin de satisfaire sa curiosité propre
et pour tenir sa fille et son gendre au courant de ce grave chapitre,
les amours du roi, qu'il était utile et de bon ton de bien connaître, de
la part de gouverneurs de province, obligés de régler là-dessus leur
conduite et leurs entretiens. Elle mettait un grand prix et apportait un
grand soin à pénétrer derrière la toile qui masquait, sous le triomphe
apparent de la favorite attitrée, les progrès lents mais solides de celle
qui, pressentant ou préparant sa suprême élévation, s'éloignait chaque
jour davantage des amis qu'elle avait connus dans sa modeste fortune, et
l'on sait que madame de Sévigné était du nombre. Celle-ci avait à sa
portée plusieurs sources d'informations: madame de la Fayette et M. de la
Rochefoucauld, quotidiennement renseignés par le prince de Marsillac, le
confident, presque l'ami du roi; M. de Pomponne, ministre discret pour
tout le monde, mais causeur confiant pour une femme dévouée et sûre;
madame de Coulanges, l'amie la plus assidue de madame de Maintenon, la
dernière quittée; madame de Thianges, la sœur aînée de la marquise de
Montespan; sans compter les rumeurs journalières, données et reçues de
toutes mains, soit à la cour, soit à la ville, dans cette chasse aux
nouvelles qui faisait la vie des courtisans, et une bonne partie de
l'existence de la mère de madame de Grignan.

L'ascendant de madame de Maintenon s'établissait mieux chaque jour depuis
deux ans. On sait que, pendant les deux voyages qu'elle fit aux eaux des
Pyrénées pour la santé du duc du Maine, son élève préféré, elle avait
correspondu directement avec Louis XIV, usant du privilége qu'elle
s'était réservé de ne rendre compte qu'à lui seul de l'éducation et du
gouvernement de ses enfants. Le roi, qui avait goûté sa conversation,
goûta plus encore son style élégant, noble et sobre. Madame de Maintenon
savait ce qu'elle valait la plume à la main; il est à croire qu'elle ne
négligea aucun de ses avantages épistolaires, rehaussés par cette droite
raison qui ne l'abandonnait jamais, et, dans la circonstance, mise au
service d'une véritable tendresse pour son élève, dont la sincérité avait
déjà séduit le cœur d'un père plein de faiblesse pour cet enfant chéri.

Les uns ont fait de madame de Maintenon une ambitieuse savante, une femme
à desseins profonds et patients, et décidée, à peine admise à la cour, à
employer tous les moyens pour parvenir au but le plus élevé et le plus
lointain: ouvrière de sa fortune, qu'elle a su construire sans trop de
mérite, avec cette facilité loisible à tous que donnent l'absence de
scrupules, le manque de reconnaissance et de fidélité envers une amie qui
se confie en nous. D'autres, n'admettant point cette amitié de madame de
Montespan qui aurait fait son ingratitude, nient toute menée sourde de sa
part pour supplanter sa rivale, ce qui eût constitué sa duplicité. Ils
expliquent tout par une coïncidence naturelle entre la lassitude
nécessairement produite par la satiété chez un homme de quarante ans, et
le goût ordinaire à cet âge, qui commence une vie nouvelle, pour une
liaison plus délicate, plus honnête, basée surtout sur l'estime, le
respect, les jouissances de l'esprit et les satisfactions de l'âme.

Nous croyons en effet que telle fut, à partir de l'année où nous sommes
parvenus, la nature des sentiments que Louis XIV commença à éprouver pour
madame de Maintenon. Nous croyons, de plus, à la sincère piété de
celle-ci. Mais ce n'est point la traiter en ennemie, et l'on se
rapproche, ce nous semble, de la vérité, en disant que si, dès le
commencement, elle ne forma point le projet de supplanter madame de
Montespan, si on n'a rien de déloyal à lui reprocher dans sa marche
ascendante vers le pouvoir presque souverain, si elle ne doit point être
taxée d'ingratitude, puisqu'elle n'était engagée qu'envers le roi, et
n'avait voulu accepter que de lui des bienfaits et des honneurs, un
moment vint cependant où, ayant découvert chez Louis XIV les premiers
symptômes de lassitude et les scrupules naissants d'une âme entraînée
mais non enchaînée à l'adultère, elle conçut l'espoir, elle forma le
dessein chaque jour mieux accusé, de devenir non la maîtresse mais l'amie
d'un grand roi. C'est alors qu'on la vit (habile et séduisant contraste
aux yeux d'un amant fatigué) lutter soigneusement par le charme et la
douceur de son humeur toujours égale contre les bouderies, les larmes,
les emportements, les reproches d'une amante irritée et se désolant d'un
abandon pressenti. En produisant d'abord, avec un certain faste, une
piété purement passive; en saisissant ensuite habilement l'instant
propice où, son influence accrue, elle pouvait la rendre agressive, et
blâmer avec quelque apparence de mission religieuse auprès des deux
amants leur double et scandaleux adultère, madame de Maintenon, si elle
poursuivait le triomphe de la morale, suivait aussi la seule voie qui
pouvait amener la chute de sa rivale et sa propre élévation. Nous le
dirons donc, madame de Maintenon n'a pas fait naître les causes qui ont
amené ce double résultat, mais elle les a utilisées avec une remarquable
habileté. L'occasion s'est offerte à elle; elle en a profité.

Je sais bien que l'on a fait état de son projet d'abandonner la cour, et
de tout sacrifier, dès cette même année 1676, alors que le prestige de
madame de Montespan n'était point encore définitivement entamé, et que la
retraite d'une rivale aussi redoutable eût peut-être, pour bien des
années, consolidé sa position[304]. On produit la correspondance
éminemment confidentielle de madame de Maintenon avec son confesseur. Son
historien invoque surtout, à cet égard, une lettre d'elle écrite le 27
juin 1676, pendant que madame de Montespan était aux eaux de Bourbon: «Je
désire plus ardemment que jamais, y dit-elle, d'être hors d'ici, et je me
confirme de plus en plus dans l'opinion que je n'y puis servir Dieu; mais
je vous en parle moins parce qu'il me revient que vous dites tout à
l'abbé Testu... Je suis à merveille avec madame de Montespan, et je me
sers de ce temps-là pour lui faire entendre que je veux me retirer: elle
répond peu à ces propositions, il faudra voir ce que nous en ferons à son
retour. Demandez à Dieu, je vous en conjure, qu'il conduise et rectifie
mes desseins pour sa gloire et pour mon salut[305].»

Dieu seul peut savoir ce qu'il y a eu de sincère dans ces projets de
retraite. Tout ce que nous pouvons dire, les lettres de notre auteur à la
main, c'est que, presqu'à la même date, madame de Maintenon était loin
d'afficher, aux yeux clairvoyants de la cour, le dégoût modeste et pieux
qui respire dans sa correspondance: «J'avois rêvé, écrit madame de
Sévigné à sa fille, le 6 mai, en vous disant que madame de Thianges étoit
allée conduire sa sœur (_à Bourbon_); il n'y a eu que la maréchale de
Rochefort et la marquise de la Vallière qui ont été jusqu'à Essonne; elle
(_madame de Montespan_) est toute seule... Si elle avoit voulu mener tout
ce qu'il y a de dames à la cour, elle auroit pu choisir. Mais parlons de
l'_amie_ (_madame de Maintenon_); elle est encore plus triomphante que
celle-ci; tout est comme soumis à son empire: toutes les femmes de
chambre de sa voisine sont à elle; l'une lui tient le pot à pâte à genoux
devant elle, l'autre lui apporte ses gants, l'autre l'endort; elle ne
salue personne, et je crois que, dans son cœur, elle rit bien de cette
servitude. On ne peut rien juger présentement de ce qui se passe entre
elle et son amie[306].» Madame de Sévigné fait ici allusion aux scènes de
hauteur que la marquise de Montespan, pendant les deux années
précédentes, avait fait endurer à madame de Maintenon, et qui avaient
révolté l'orgueil ou, pour employer un mot plus équitable, la dignité de
celle-ci, scènes qui, en définitive, tournèrent à son profit, car le roi,
à qui elle mit en quelque sorte et avec le respect convenable, le marché
à la main, avait montré toute sa crainte de lui voir quitter l'éducation
de ses enfants. Il ménagea lui-même un rapprochement entre sa maîtresse
et cette gouvernante devenue indispensable, et prescrivit d'autorité, à
la première plus qu'à la seconde, de cesser des débats qui l'affligeaient
et le mécontentaient.

  [304] _Histoire de madame de Maintenon et des principaux
  événements du règne de Louis XIV_, par M. le duc de Noailles, de
  l'Académie française. 2e édition. Paris, 1849, t. Ier, p.
  516-520.

  [305] Lettre à l'abbé Gobelin, _Histoire de madame de Maintenon_,
  t. Ier, p. 518.

  [306] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 284.

Toutefois il fallait bien du temps pour ruiner d'une manière définitive
cet empire entamé de madame de Montespan, empire établi sur l'esprit, la
beauté, le plaisir, ces trois fées qui avaient dominé la seconde jeunesse
d'un prince, séduit, au début de la vie, par la grâce et la candeur de
la douce la Vallière, et qui devait finir sous le charme de la raison
solide, de l'esprit droit, de l'humeur prévenante et docile d'une amie
qui sut régner en professant l'obéissance. Mais ce qui retenait pour six
ans encore Louis XIV dans les liens de cette Mortemart toujours belle,
c'était l'ardeur sensuelle qui lui venait de son aïeul, et à laquelle
répondait mal le vertueux et tendre amour de sa timide épouse. L'âge seul
devait l'amortir. Lorsque le roi, après la prise de Bouchain, quitta son
armée pour retourner à Versailles, on put donc croire au triomphe
complet, à un règne nouveau de la marquise de Montespan, et ce n'était
plus qu'en souriant que l'on reparlait de cette _pure amitié_ qui,
l'année d'avant, avait été le mot d'ordre à la cour, pour colorer aux
yeux du parti religieux, la rentrée de la favorite dans son appartement
accoutumé, sous le couvert et le prétexte de sa charge de première dame
d'honneur de la reine.

«Le roi arrive ce soir à Saint-Germain (écrit madame de Sévigné le 8
juillet 1676), et, par hasard, madame de Montespan s'y trouve aussi le
même jour; j'aurois voulu donner un autre air à ce retour, puisque c'est
une pure amitié[307].» Deux jours après, elle fait connaître toutes les
circonstances de ce retour caractéristique: «Le _bon ami de Quanto_ avoit
résolu de n'arriver que lorsqu'elle arriveroit de son côté; de sorte que,
si cela ne se fût trouvé juste le même jour, il auroit couché à trente
lieues d'ici: mais enfin tout alla à souhait. La famille de l'_ami_ alla
au-devant de lui: on donna du temps aux bienséances, mais beaucoup plus à
la pure et simple amitié, qui occupa tout le soir. On fit hier une
promenade ensemble, accompagnés de quelques dames; on fut bien aise
d'aller à Versailles, pour le visiter avant que la cour y vienne.» Après
un tour en ville où elle a complété et rectifié ses renseignements,
madame de Sévigné continue dans cette même lettre: «L'_ami de Quanto_
arriva un quart d'heure avant _Quanto_, et, comme il causoit en famille,
on le vint avertir de l'arrivée: il courut avec un grand empressement, et
fut longtemps avec elle. Il fut hier à cette promenade que je vous ai
dite, mais en tiers avec _Quanto_ et _son amie_ (_madame de Maintenon_):
nulle autre personne n'y fut admise, et la sœur (_madame de Thianges_)
en a été très-affligée: voilà tout ce que je sais[308].»

  [307] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 372.

  [308] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1676), t. IV, p. 375.

Soit pour soustraire son royal amant aux séductions d'une cour où, depuis
leur tentative de séparation, bien des femmes aspiraient à la remplacer;
soit pour la satisfaction d'un amour de tête, si ce n'est de cœur, et
qui devenait plus exigeant à mesure qu'il était moins partagé, madame de
Montespan, pendant près d'un mois, s'attacha à retenir le roi dans son
appartement, redoublant de cette habile et souveraine coquetterie des
manières et de l'esprit avec laquelle elle sut l'enchaîner si longtemps.
Mais les courtisans ne tardèrent pas à se plaindre de cette sorte
d'amoureuse séquestration, qui prenait sur leurs plaisirs et tenait leurs
intérêts en souffrance. La favorite restaurée comprit qu'elle affichait
par là des craintes ou un égoïsme également peu séants; elle s'empressa
de _redonner le roi à la France_, comme le dit madame de Sévigné, dans
une lettre des plus curieuses, où elle retrace de la cour, de la
situation et de la personne de madame de Montespan, du jeu royal, des
autres divertissements de cette vie enchantée, et de sa propre réception
dans ce lieu qu'elle visite rarement, un tableau que nous devons
reproduire en entier. Notre épistolaire sans rivale est là avec tout
l'art qu'elle veut avoir (car ceci est une relation qui sera lue au petit
lever de la gouvernante de la Provence) et le naturel qu'elle ne peut
jamais perdre.

«Voici un changement de scène qui vous paraîtra aussi agréable qu'à tout
le monde. Je fus samedi à Versailles avec les Villars: voici comme cela
va. Vous connaissez la toilette de la reine, la messe, le dîner; mais il
n'est plus besoin de se faire étouffer pendant que Leurs Majestés sont à
table; car, à trois heures, le roi, la reine, Monsieur, Madame,
Mademoiselle, tout ce qu'il y a de princes et de princesses, madame de
Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin
ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement du
roi que vous connoissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique.
On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud; on passe d'un lieu à l'autre
sans faire la presse nulle part. Un jeu de reversi donne la forme et fixe
tout. Le roi est auprès de madame de Montespan qui tient la carte;
MONSIEUR, la reine et madame de Soubise; Dangeau et compagnie; Langlée et
compagnie; mille louis sont répandus sur le tapis, il n'y a point
d'autres jetons. Je voyois jouer Dangeau, et j'admirois combien nous
sommes sots au jeu auprès de lui. Il ne songe qu'à son affaire, et gagne
où les autres perdent; il ne néglige rien, il profite de tout, il n'est
point distrait: en un mot, sa bonne conduite défie la fortune; aussi les
deux cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout
cela se met sur le livre de sa recette. Il dit que je prenois part à son
jeu, de sorte que je fus assise très-agréablement et très-commodément. Je
saluai le roi ainsi que vous me l'avez appris; il me rendit mon salut
comme si j'avois été jeune et belle. La reine me parla aussi longtemps de
ma maladie, que si c'eût été une couche. Elle me dit encore quelques mots
de vous. M. le Duc me fit mille de ces caresses à quoi il ne pense pas.
Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du chevalier de Grignan;
enfin _tutti quanti_. Vous savez ce que c'est que de recevoir un mot de
tout ce que l'on trouve en son chemin. Madame de Montespan me parla de
Bourbon; elle me pria de lui conter Vichy, et comme je m'en étois
trouvée; elle me dit que Bourbon, au lieu de guérir un genou, lui a fait
mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien plat, comme disoit la maréchale
de la Meilleraie; mais sérieusement c'est une chose surprenante que sa
beauté; sa taille n'est pas de la moitié si grosse qu'elle étoit, sans
que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle
étoit tout habillée de point de France; coiffée de mille boucles; les
deux des tempes lui tombent fort bas sur les joues; des rubans noirs sur
sa tête, des perles de la maréchale de l'Hôpital, embellies de boucles et
de pendeloques de diamants de la dernière beauté, trois ou quatre
poinçons, point de coiffe, en un mot, une triomphante beauté à faire
admirer à tous les ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignoit qu'elle
empêchoit toute la France de voir le roi; elle l'a redonné, comme vous
voyez; et vous ne sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de
quelle beauté cela rend la cour. Cette agréable confusion, sans
confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi, dure depuis trois heures
jusqu'à six. S'il vient des courriers, le roi se retire un moment pour
lire ses lettres, et puis revient. Il y a toujours quelque musique qu'il
écoute, et qui fait un très-bon effet. Il cause avec les dames qui ont
accoutumé d'avoir cet honneur. Enfin on quitte le jeu à six heures; on
n'a point du tout de peine à faire les comptes; il n'y a point de jetons
ni de marques; les poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis,
les grosses de mille, de douze cents. On en met d'abord vingt-cinq
chacun, c'est cent; et puis celui qui fait en met dix; on donne chacun
quatre louis à celui qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer,
et qu'on ne prend pas la poule, on en met seize à la poule, pour
apprendre à jouer mal à propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure
sur le cœur. Combien avez-vous de cœurs? J'en ai deux, j'en ai trois,
j'en ai un; j'en ai quatre: il n'en a donc que trois, que quatre, et
Dangeau est ravi de tout ce caquet: il découvre le jeu, il tire ses
conséquences, il voit à qui il a affaire; enfin j'étois fort aise de voir
cet excès d'habileté: vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des
cartes, car il sait toutes les autres couleurs. On monte donc à six
heures en calèche, le roi, madame de Montespan, MONSIEUR, madame de
Thianges, et la bonne d'Heudicourt sur le strapontin, c'est-à-dire comme
en paradis, ou dans _la gloire de Niquée_[309]. Vous savez comme ces
calèches sont faites; on ne se regarde point, on est tourné du même côté.
La reine étoit dans une autre avec les princesses, et ensuite tout le
monde attroupé, selon sa fantaisie. On va sur le canal dans des gondoles,
on y trouve de la musique, on revient à dix heures, on trouve la comédie,
minuit sonne, on fait _médianoche_; voilà comme se passa le samedi.

  [309] Allusion à l'une des féeries du roman d'_Amadis de Gaule_.

«De vous dire combien de fois on me parla de vous, combien on me demanda
de vos nouvelles, combien on me fit de questions sans attendre la
réponse, combien j'en épargnois, combien on s'en soucioit peu, combien je
m'en souciois encore moins, vous reconnoîtriez au naturel l'_iniqua
corte_. Cependant elle ne fut jamais si agréable, et l'on souhaite fort
que cela continue[310].»

  [310] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 juillet 1676), t. IV, p. 394.

Mais la triomphante sécurité de madame de Montespan ne devait pas être de
longue durée. Le roi, en attendant cette grande infidélité du cœur que
préparait dans l'ombre l'ascendant toujours croissant de madame de
Maintenon, se laissait aller à des caprices des sens qui désolaient la
jalousie éveillée de sa maîtresse, moins jeune que belle. Rien n'est
curieux comme de suivre la révélation de cette situation bizarre, dans la
correspondance de madame de Sévigné, qui, l'oreille au guet, tantôt bien,
tantôt mal renseignée, un jour croyant à l'éternel empire de la favorite,
l'autre à sa chute imminente, reproduit en un style fait pour rester tous
ces événements d'une heure, ces rumeurs passagères si peu dignes de
vivre.

Au commencement d'août, on avait parlé de l'une des filles de la reine,
nièce de madame de Montespan, mademoiselle de Théobon: «J'ai vu, écrit le
7 la marquise de Sévigné, des gens qui sont revenus de la cour; ils sont
persuadés que la vision de Théobon est entièrement ridicule, et que
jamais la souveraine puissance de _Quanto_ n'a été si bien établie. Elle
se sent au-dessus de toutes choses, et ne craint non plus ses petites
morveuses de nièces, que si elles étoient charbonnées. Comme elle a bien
de l'esprit, elle paroît entièrement délivrée de la crainte d'enfermer
le loup dans la bergerie: sa beauté est extrême, sa parure est comme sa
beauté, et sa gaieté comme sa parure[311].»

  [311] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1676), t. IV, p. 415.

Ce qui devait parfois faire une entière illusion à madame de Montespan,
c'était la tendresse vive que le roi témoignait pour ses enfants, et
surtout pour le jeune duc du Maine, que Louis XIV semblait préférer à sa
descendance légitime. Ses grâces, son esprit précoce, étaient bien faits
pour séduire même tout autre qu'un père, s'il en faut croire le
témoignage peu suspect de madame de Sévigné. «M. du Maine, mande-t-elle,
est un prodige d'esprit: premièrement aucun ton, aucune finesse ne lui
manquent; il en veut comme les autres à M. de Montausier; c'est sur cela
que je dis l'_iniqua corte_. Il le voyoit passer un jour sous ses
fenêtres, avec une petite baguette qu'il tenoit en l'air, il lui cria:
_M. de Montausier, toujours le bâton haut!_ Mettez-y le ton et
l'intelligence, et vous trouverez qu'à six ans on n'a guère de ces
manières-là: il en dit tous les jours mille dans ce même genre. Il étoit,
il y a quelques jours, sur le canal dans une gondole, où il soupoit fort
près de celle du roi: on ne veut point qu'il l'appelle _mon papa_; il se
mit à boire, et follement s'écria: _A la santé du roi, mon père!_ et puis
se jeta, en mourant de rire, sur madame de Maintenon. Je ne sais pourquoi
je vous dis ces choses-là; ce sont, je vous assure, les moindres[312].»
Mais en jouissant de la spirituelle gentillesse d'un fils qu'il adorait,
le roi en faisait moins honneur à la mère qu'à l'institutrice qui
développait avec tant d'adresse et de sollicitude ces dons naturels;
aussi, quelques jours après, la marquise de Sévigné a-t-elle lieu
d'ajouter: «L'amie de madame de Coulanges (on sait que cela veut dire
madame de Maintenon) est toujours dans une haute faveur[313].»

  [312] Même lettre, p. 416.

  [313] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 432.

Vers le milieu du même mois, on remarqua que madame de Montespan était
restée deux ou trois jours sans paraître au salon du roi, qui, lui,
n'avait garde de manquer à son jeu quotidien. C'était un nouvel accès de
jalousie qui en était cause, mais, cette fois (la chronique posthume l'a
révélé) mieux justifiée qu'à propos de cette Théobon dont parlait tout à
l'heure madame de Sévigné. «J'apprends, écrit celle-ci le 19 août, que la
belle _madame_ a reparu dans le bel appartement comme à l'ordinaire, et
que ce qui avoit causé son chagrin étoit une légère inquiétude de son
_ami_ et de madame de Soubise. Si cela est, on verra bientôt cette
dernière sécher sur pied; car on ne pardonne pas seulement d'avoir
plu[314].» Et ce trait annonce ce que va être la jalousie croissante de
cette femme ardente, altière et habituée à dominer, et combien elle va
souffrir. La marquise de Sévigné est peu disposée à s'attendrir sur de
pareilles douleurs: sans doute elle se rappelait ce que madame de
Montespan avait fait endurer à la Vallière, et puis, avec ses principes
d'honnête femme et de mère parfaite, elle pensait que la première n'avait
que ce qu'elle méritait, ayant abandonné époux, enfants, pour venir à la
cour vivre le front levé dans son double adultère. Aussi son ton n'est
que plaisant lorsqu'elle parle des tribulations de la marquise de
Montespan et des ruses qu'emploie son amant couronné pour lui dissimuler
ses infidélités: «On dit que l'on sent la chair fraîche dans le pays de
_Quanto_. On ne sait pas bien droitement où c'est, on a nommé la dame que
je vous ai nommée; mais, comme on est fin en ce pays, peut-être que ce
n'est pas là. Enfin il est certain que le cavalier est gai et réveillé,
et la demoiselle triste, embarrassée et quelquefois larmoyante. Je vous
dirai la suite si je le puis. Madame de Maintenon est allée à _Maintenon_
pour trois semaines. Le roi lui a envoyé le Nôtre pour ajuster cette
belle et laide terre[315].» Laide aujourd'hui, et bientôt digne d'une
reine.

  [314] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 429.

  [315] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1676), t. IV, p. 436.

Ces prévenances pour la gouvernante de ses enfants causaient aussi, pour
leur part, les larmes de madame de Montespan, sentant par instinct les
dangers de sa position, entre le goût qui poussait le roi vers madame de
Soubise et la faveur envahissante de madame de Maintenon. Dans sa
correspondance adressée à sa fille, madame de Sévigné fait marcher de
front ce qui concerne ces trois femmes, et si, par elle, nous ne savons
pas toujours avec vérité ce qui en était, au moins savons-nous bien ce
qui paraissait et ce qu'on en croyait.

A chaque pas on voit se dessiner mieux l'évolution habilement conduite
par madame de Maintenon, soigneuse de s'éloigner de ses anciens amis, en
vue et par pressentiment de sa prochaine fortune, dont les approches
semblent troubler cette raison que l'on croyait si solide. «Madame de
Maintenon, dit à ce propos madame de Sévigné, est toujours à Maintenon
avec Barillon et _la Tourte_[316]: elle a prié d'autres gens d'y aller;
mais celui que vous disiez autrefois qui vouloit faire trotter votre
esprit, et qui est le déserteur de cette cour, a répondu fort plaisamment
qu'il n'y avoit point présentement de logement pour les amis, qu'il n'y
en avoit que pour les valets. Vous voyez de quoi on accuse cette bonne
tête: à qui peut-on se fier désormais? Il est vrai que sa faveur est
extrême, et que l'_ami de Quanto_ en parle comme de sa première ou
seconde amie. Il lui a envoyé un illustre (_le Nôtre_) pour rendre sa
maison admirablement belle. On dit que MONSIEUR y doit aller, je pense
même que ce fut hier, avec madame de Montespan: ils devaient faire cette
diligence en relais, sans y coucher[317].» «On prétend, ajoute-t-elle
trois semaines après, que cette _amie de l'amie_ (_madame de Maintenon_)
n'est plus ce qu'elle étoit, et qu'il ne faut plus compter sur aucune
bonne tête, puisque celle-là n'a pas soutenu le tourbillon de ce bon
pays[318].»

  [316] M. Monmerqué nous apprend qu'on désignait ainsi
  mademoiselle de Montgeron. (_Note de la lettre citée._)

  [317] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 août 1676), t. IV, p. 441.

  [318] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 462.

Mais, sans analyse et sans commentaire, il va être intéressant et il nous
suffira de rapprocher, en un même récit, les divers passages où madame de
Sévigné donne à sa fille le bulletin quotidien de cette ondoyante
intrigue, de cette comédie de cour à quatre personnages, où madame de
Montespan lutte héroïquement par le sourire et par les larmes, afin de
disputer le cœur du roi à l'attrait platonique de madame de Maintenon,
et sa personne aux très-vulgaires desseins de la princesse de Soubise.

«(2 septembre 1676.)--La vision de madame de Soubise a passé plus vite
qu'un éclair; tout est raccommodé. On me mande que l'autre jour, au jeu,
_Quanto_ avoit la tête appuyée familièrement sur l'épaule de _son ami_;
on crut que cette affectation étoit pour dire: _Je suis mieux que
jamais_. Madame de Maintenon est revenue de chez elle; sa faveur est
extrême[319].»

  [319] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 453.

«(4 septembre.)--_Quanto_ n'a point été un jour à la comédie, ni joué
deux jours. On veut tout expliquer: on trouve toutes les dames belles,
c'est qu'on est trop fin: la belle des belles est gaie, c'est un bon
témoignage. Madame de Maintenon est revenue; elle promet à madame de
Coulanges un voyage pour elle toute seule; elle l'attend fort patiemment
à Livry (où se trouve la marquise de Sévigné); elle a mille complaisances
pour moi[320].»

  [320] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 455.

«(11 septembre.)--Tout le monde croit que l'étoile de _Quanto_ pâlit. Il
y a des larmes, des chagrins naturels, des gaietés affectées, des
bouderies; enfin, ma chère, tout finit. On regarde, on observe, on
s'imagine, on croit voir des rayons de lumière sur des visages que l'on
trouvoit indignes, il y a un mois, d'être comparés aux autres: on joue
fort gaiement, quoique la belle garde sa chambre. Les uns tremblent, les
autres rient, les uns souhaitent l'immutabilité, la plupart un changement
de théâtre; enfin voici le temps d'une crise digne d'attention, à ce que
disent les plus clairvoyants[321].»

  [321] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 460.

«(14 septembre.)--Madame de Coulanges (alors à Versailles) me mande, et
d'autres aussi, que madame de Soubise est partie pour aller à Lorges; ce
voyage fait grand honneur à sa vertu. On dit qu'il y a eu un bon
raccommodement, peut-être trop bon[322].»

  [322] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 463.

«(16 septembre.)--Madame de Soubise est partie avec beaucoup de chagrin,
craignant bien qu'on ne lui pardonne pas l'ombre seulement de sa fusée:
car ce fut une grande boucle tirée lorsque l'on y pensoit le moins qui
mit l'alarme au camp. Je vous en dirai davantage quand j'aurai vu
_Sylphide_ (madame de Coulanges[323]).»

  [323] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 467.

«(30 septembre.)--Tout le monde croit que l'_ami_ n'a plus d'amour, et
que _Quanto_ est embarrassée entre les conséquences qui suivroient le
retour des faveurs, et le danger de n'en plus faire, crainte qu'on n'en
cherche ailleurs. D'un autre côté le parti de l'amitié n'est point pris
nettement: tant de beauté encore et tant d'orgueil se réduisent
difficilement à la seconde place. Les jalousies sont vives; mais
ont-elles jamais rien empêché? Il est certain qu'il y a eu des regards,
des façons pour la _bonne femme_ (madame de Soubise); mais, quoique tout
ce que vous dites soit parfaitement vrai, elle est _une autre_, et c'est
beaucoup[324]. Bien des gens croient qu'elle est trop bien conseillée
pour lever l'étendard d'une telle perfidie, avec si peu d'apparence d'en
jouir longtemps; elle seroit précisément en butte à la fureur de
_Quanto_; elle ouvriroit le chemin à l'infidélité, et serviroit comme
d'un passage pour aller à d'autres plus jeunes et plus ragoûtantes: voilà
mes réflexions, chacun regarde, et l'on croit que le temps découvrira
quelque chose. La _bonne femme_ a demandé le congé de son mari (il
servait à l'armée de Flandre) et, depuis son retour, elle ne se montre ni
parée, ni autrement qu'à l'ordinaire[325].»

  [324] Madame de Grignan objectait sans doute à sa mère les trente
  ans de madame de Soubise et ses huit enfants.

  [325] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 7.

«(2 octobre.)--Madame de Maintenon vint hier voir madame de Coulanges
(qui relevait de maladie à Bâville); elle témoigna beaucoup de tendresse
à cette pauvre malade, et bien de la joie de sa résurrection. L'_ami_ et
l'_amie_ avoient été tout hier ensemble: la femme (_la reine_) étoit
venue à Paris. On dîna ensemble, on ne joua point en public. Enfin la
joie est revenue, et tous les airs de jalousie ont disparu... Les humeurs
sont adoucies; et enfin ce que l'on mande aujourd'hui n'est plus vrai
demain: c'est un pays bien opposé à l'immutabilité[326].»

  [326] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 11.

«(7 octobre.)--La vision de la _bonne femme_ passe à vue d'œil, mais
sans croire qu'il y ait plus autre chose que la crainte qui attache à
_Quanto_.... Madame de Soubise est allée voir son mari malade en Flandre:
cela me plaît[327].»

  [327] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 14 et 19.

«(15 octobre).--... Si _Quanto_ avoit bridé sa coiffe à Pâques de l'année
qu'elle revint à Paris, elle ne seroit pas dans l'agitation où elle est:
il y avoit du bon esprit à prendre ce parti; mais la faiblesse humaine
est grande; on veut ménager des restes de beauté; cette économie ruine
plutôt qu'elle n'enrichit. La _bonne femme_ est en Flandre: cela ferme la
bouche[328].»

«(16 octobre.)--Madame de Soubise est revenue de Flandre; je l'ai vue et
lui ai rendu une visite qu'elle me fit à mon retour de Bretagne. Je l'ai
trouvée fort belle, à une dent près, qui lui fait un étrange effet
au-devant de la bouche; son mari est en parfaite santé et fort
gai[329].....»

  [328] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 20.

  [329] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 30.

«(21 octobre.)--Madame de Soubise a paru avec son mari, deux coiffes et
une dent de moins, à la cour; de sorte que l'on n'a pas le mot à dire.
Elle avoit une de ses dents de devant un peu endommagée; ma foi, elle a
péri, et l'on voit une place comme celle du gros abbé (_le Camus de
Pontcarré, aumônier du roi_) dont elle ne se soucie guère davantage;
c'est pourtant une étrange perte[330].»

  [330] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 34.

«(6 novembre.)--Madame de Coulanges vient de me mander que, du jour
d'hier, la dent avoit paru arrachée: si cela est, vous aurez très-bien
deviné qu'on n'aura point de dent contre elle[331].»

  [331] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 53.

C'est par cette pointe d'un goût qui ne lui est pas habituel, que madame
de Sévigné termine l'histoire alors cachée de la princesse de Soubise.
Depuis, les mémoires contemporains ont parlé. Ce n'était, certes, point
là _une vision_, comme le disait tout à l'heure madame de Sévigné. Mais
le cœur entra pour fort peu dans cette liaison, dont le plaisir, d'une
part, et, de l'autre, les calculs les plus intéressés, formaient tout
l'objet.

Madame de Caylus et Saint-Simon se sont expliqués sur ce mystérieux
épisode de la vie galante de Louis XIV, d'une façon qui ne laisse rien
dans le doute et l'obscurité. «Madame de Montespan, dit la première,
découvrit cette intrigue par l'affectation que madame de Soubise avoit de
mettre certains pendants d'oreilles d'émeraudes, les jours que M. de
Soubise alloit à Paris. Sur cette idée, elle observa le roi, le fit
suivre, et il se trouva que c'étoit effectivement le signal du
rendez-vous. Madame de Soubise avoit un mari qui ne ressembloit pas à
celui de madame de Montespan, et pour lequel il falloit avoir des
ménagements. D'ailleurs madame de Soubise étoit trop solide pour
s'arrêter à des délicatesses de sentiment que la force de son esprit ou
la froideur de son tempérament lui faisoit regarder comme des faiblesses
honteuses. Uniquement occupée des intérêts et de la grandeur de sa
maison, tout ce qui ne s'opposoit pas à ses vues lui étoit indifférent.
Pour juger si madame de Soubise s'est conduite selon ces maximes, il
suffit de considérer l'état présent de cette maison et de la comparer à
ce qu'elle étoit quand elle y est entrée. A peine M. de Soubise avoit-il
alors six mille livres de rente.

«..... Pour dire la vérité, je crois que madame de Soubise et madame de
Montespan n'aimoient guère plus le roi l'une que l'autre: toutes deux
avoient de l'ambition, la première pour sa famille, la seconde pour
elle-même. Madame de Soubise vouloit élever sa maison et l'enrichir;
madame de Montespan vouloit gouverner et faire sentir son autorité. Mais
je ne pousserai pas plus loin ce parallèle; je dirai seulement que, si
l'on en excepte la beauté et la taille, qui pourtant n'étoient en madame
de Soubise que comme un beau tableau ou une belle statue, elle ne devoit
pas disputer un cœur avec madame de Montespan. Son esprit, uniquement
porté aux affaires, rendoit sa conversation froide et plate; madame de
Montespan, au contraire, rendoit agréables les matières les plus
sérieuses, et ennoblissoit les plus communes; aussi je crois que le roi
n'a jamais été fort amoureux de madame de Soubise, et que madame de
Montespan auroit eu tort d'en être inquiète[332].»

  [332] _Mémoires de madame de Caylus_, coll. Michaud, t. XXXII, p.
  486.

Saint-Simon n'aime pas la maison de Soubise; il en veut à sa récente
_princerie_: c'est dire de quel ton il parle de l'habile et peu
scrupuleuse femme qui, pour grandir les siens, consentit à être une
maîtresse d'occasion, n'éprouvant pas plus d'amour qu'elle n'en
inspirait, et comment il qualifie le complaisant époux, trop satisfait
des profits qu'attirait la faveur royale pour s'inquiéter des moyens
employés à l'acquérir. Saint-Simon a connu les récits faits par la
marquise de Sévigné, de cette chute progressive de madame de Montespan,
de la marche ascendante de madame de Maintenon, et de l'intermède de
madame de Soubise. «La fortune, pour n'oser nommer ici la Providence
(dit-il au moment de sa plus grande bile contre madame de Maintenon)
fortifia de plus en plus le goût du roi pour cette femme adroite et
experte au métier, que les jalousies continuelles de madame de Montespan
rendaient encore plus solide par les sorties fréquentes que son humeur
aigrie lui faisait faire sans ménagement sur le roi et sur elle; et c'est
ce que madame de Sévigné sait peindre si joliment en énigmes, dans ses
lettres à madame de Grignan, où elle l'entretient quelquefois de ces
mouvements de cour, parce que madame de Maintenon avait été à Paris assez
de la société de madame de Sévigné, de madame de Coulanges, de madame de
la Fayette, et qu'elle commençait à leur faire sentir son importance. On
y voit aussi, dans le même goût, des traits charmants sur la faveur
voilée mais brillante de madame de Soubise[333].»

  [333] Sur madame de Soubise conférez _Mémoires du duc de
  Saint-Simon_, t. XIII, p. 104. Voir aussi t. II, p. 155-167, 387,
  309; t. V, p. 280, 431 et 433; t. VI, p. 151, 436; VII, p. 60; X,
  p. 219, 258; XI, p. 237; XIII, p. 5; XVIII, p. 4.

Madame de Montespan néanmoins avait encore tous les dehors, toutes les
allures et les prérogatives d'une maîtresse en titre. Son règne agité se
manifestait par des signes où l'on reconnaissait les intermittences de
l'amour du roi, tantôt refroidi et infidèle, et tantôt subjugué, comme
aux meilleurs jours, par tant de beauté, de rare esprit et de charme
voluptueux. Madame de Montespan était, en outre, la mère d'enfants que
Louis XIV aimait tendrement. Le roi la traitait donc toujours avec une
considération qui retenait les courtisans, trop enclins à délaisser les
anciennes idoles pour en encenser de nouvelles. Aussi vit-on alors deux
hommes de cour émérites lutter entre eux, pour offrir à la favorite
menacée mais encore régnante des marques d'ingénieuse galanterie.

«M. de Langlée (dit madame de Sévigné dans une lettre charmante et
souvent reproduite) a donné à madame de Montespan une robe d'or sur or,
rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or
mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais
été imaginée: ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret; âme
vivante n'en avoit connaissance. On la voulut donner aussi
mystérieusement qu'elle avoit été fabriquée. Le tailleur de madame de
Montespan lui apporta l'habit qu'elle lui avoit ordonné, il en avoit fait
le corps sur des mesures ridicules: voilà des cris et des gronderies
comme vous pouvez le penser; le tailleur dit en tremblant: «Madame, comme
le temps presse, voyez si cet autre habit que voilà ne pourroit point
vous accommoder, faute d'autre.» On découvrit l'habit:--Ah! la belle
chose! ah! quelle étoffe! vient-elle du ciel? Il n'y en a point de
pareille sur la terre. On essaye le corps; il est à peindre. Le roi
arrive; le tailleur dit: «Madame, il est fait pour vous.» On comprend
que c'est une galanterie; mais qui peut l'avoir faite? C'est Langlée, dit
le roi: C'est Langlée, assurément, dit madame de Montespan; personne que
lui ne peut avoir imaginé une telle magnificence: c'est Langlée, c'est
Langlée: tout le monde répète: C'est Langlée; les échos en demeurèrent
d'accord, et disent, c'est Langlée; et moi, ma fille, je vous dis, pour
être à la mode, C'est Langlée[334].»

  [334] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1676), t. V, p. 54.

C'était là un hommage de joueur souvent heureux au jeu du roi. Voici un
cadeau d'un autre genre fait par un second joueur plus constamment
heureux encore. «Dangeau (mande, à quelques jours de là, madame de
Sévigné à sa fille) a voulu faire des présents aussi bien que Langlée: il
a commencé la ménagerie de Clagny[335]: il a ramassé pour deux mille écus
de toutes les tourterelles les plus passionnées, de toutes les truies les
plus grasses, de toutes les vaches les plus pleines, de tous les moutons
les plus frisés, de tous les oisons les plus oisons, et fit hier passer
en revue tout cet équipage comme celui de Jacob, que vous avez dans votre
cabinet de Grignan[336].»

  [335] Terre achetée par madame de Montespan.

  [336] T. V, p. 66, lettre du 18 novembre 1676. Dans une lettre du
  29 septembre de l'année précédente on trouve le mot de cette
  comparaison. «Le bon abbé (écrit madame de Sévigné parlant de son
  oncle de Coulanges) est fort en colère contre M. de Grignan; il
  espéroit qu'il lui manderoit si le voyage de _Jacob_ a été
  heureux, s'il est arrivé à bon port dans la terre promise, s'il y
  est bien placé, bien établi, lui et ses femmes, ses enfants, ses
  moutons, ses chameaux.» C'était une collection de figurines en
  cire ou en bois, représentant le voyage du patriarche en Égypte.

Ce qu'écrivait la plupart du temps madame de Sévigné était uniquement par
ouï-dire, car elle allait rarement à la cour, et à cause de son âge, et
à cause du peu de faveur qu'elle y trouvait, quoiqu'elle n'y rencontrât
que des gens bien disposés pour elle, et tout au moins inoffensifs. Ses
amitiés vives et fidèles étaient ailleurs, et celles-ci étaient peu
faites pour rompre cette glace de politesse, mêlée de considération et
d'une certaine crainte de sa plume, qui l'accueillait dans le cercle
royal. Nous avons dit ce que n'avaient pas cessé de lui être Fouquet et
tous les siens. Sa liaison intime avec le cardinal de Retz est bien
connue de tous les lecteurs des volumes publiés par M. le baron
Walckenaer.

M. Walckenaer[337] nous a montré cet ancien héros de la Fronde, occupé à
achever la rédaction de ses Mémoires, sorte de confession générale
familière aux personnages sur le retour, et dans laquelle, peu indulgent
aux péchés des autres, on se pare volontiers des siens, que l'on a soin
d'habiller en belles actions, en combinaisons profondes, et en
représailles toujours justifiées. On a vu aussi la retraite subite de
Retz à Commercy, dans sa jolie maison de Ville-Issey, située près de sa
riche abbaye de Saint-Mihiel. Il quittait le monde et ses rares amis,
pour faire des économies dans le but de payer ses énormes dettes, bilan
de la guerre civile et châtiment du chef de parti, et afin de mettre,
comme le lui avait dit Turenne parlant de lui-même, quelque temps entre
la vie et la mort. Voulant aussi finir dans l'humilité une carrière
commencée dans la dissipation, l'ambition et l'intrigue, Retz s'était
démis de ce chapeau de cardinal qu'il avait poursuivi par tant de moyens
illégitimes et permis.

On croyait peu à son abnégation et à la sincérité de ce projet de
retraite. Madame de Sévigné, qui prend toujours feu pour ceux qu'elle
aime, ne supportait pas patiemment de telles irrévérences. «Le monde,
écrit-elle à Bussy, par rage de ne pouvoir mordre sur un si beau dessein,
dit qu'il en sortira. Eh bien, envieux, attendez donc qu'il en sorte, et
en attendant taisez-vous; car, de quelque côté qu'on puisse regarder
cette action, elle est belle; et, si on savoit comme moi qu'elle vient
purement du désir de faire son salut et de l'horreur de sa vie passée, on
ne cesserait point de l'admirer.» Quant à l'offre du chapeau, tout en
affirmant la sincérité de son ami, madame de Sévigné affiche
alternativement la crainte que le pape ne l'accepte, et l'espoir qu'il
n'en voudra pas. Quelle joie quand elle apprend que le saint-père et le
sacré collége ont refusé cette démission, habilement ou sérieusement
offerte par son _cher cardinal_! «Voilà notre cardinal _recardinalisé_,
mande-t-elle à sa fille!--Notre cardinal l'est à fer et à clou!»--«Sa
Sainteté a parfaitement bien fait, ce me semble, ajoute-t-elle; la lettre
du consistoire est un panégyrique: je serois fâchée de mourir sans avoir
encore une fois embrassé cette chère Éminence. Vous devez lui écrire et
ne le point abandonner, sous prétexte qu'il est dans la troisième région:
on n'y est jamais assez pour aimer les apparences d'oubli de ceux qui
nous doivent aimer[338].»

  [337] _Mémoires_, _etc._, t. V, p. 138, 160-167.

  [338] Pour ces citations, V. SÉVIGNÉ, t. IV, p. 30, 45, 54 et
  55.--Sur la démission du cardinal de Retz, voir ses _Mémoires_
  (coll. Michaud, t. XXV, p. 612).

Ici se manifeste une fois de plus la nuance bien tranchée qui existe
entre les sentiments de la mère et ceux de la fille à l'égard de la
_chère Éminence_. Soit défaut de sympathie, au fond, soit effet de sa
tiède nature, ou plutôt circonspection excessive de la part d'une
gouvernante de province pour le roi, madame de Grignan mettait dans ses
rapports avec le chef mal amnistié de la Fronde, une réserve, une
froideur qui contrastaient essentiellement avec la franche amitié,
l'admiration publique de sa mère. Aussi, quand la première, un peu trop
rudement peut-être, refusait une pièce d'argenterie que le prélat,
partant pour sa retraite définitive, avait voulu envoyer comme souvenir à
_sa chère nièce_[339], madame de Sévigné, toute pleine de son affection
admirative, écrivait de Retz, au milieu de sa douleur de la mort de
Turenne, ces mots qu'on lui a avec raison reprochés: «On disoit l'autre
jour, en bon lieu, que l'on ne connoissoit que deux hommes au-dessus des
autres hommes, lui et M. de Turenne: _le voilà donc seul dans ce point
d'élévation_[340]!» Et dans une lettre suivante, par opposition au _héros
de la guerre_, elle l'appelle résolûment le _héros du Bréviaire_, car,
auprès d'elle, rien ne diminue l'importance pourtant évanouie de cet
homme dont la renommée a ébloui sa jeunesse, et dont l'amitié fut le
charme durable de sa vie.

  [339] Nièce à la mode de Bretagne. (Conf. WALCKENAER, t. V, p.
  167.)

  [340] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 357.

Le cardinal de Retz passa un an dans la plus absolue retraite,
accomplissant, au milieu des œuvres les plus édifiantes de piété et de
charité, le programme qu'il s'était tracé, et demandant à la lecture et à
l'étude les occupations nécessaires à sa dévorante activité. Une maladie
assez semblable à celle qui avait failli emporter son amie vint
l'affliger, et alarmer celle-ci au printemps de 1676. «Je suis toujours
en peine, écrit-elle à madame de Grignan le 28 mai, de la santé de notre
cardinal; il s'est épuisé à lire: eh! mon Dieu, n'avoit-il pas tout
lu[341]?» Et la semaine suivante: «M. le cardinal me mandoit, l'autre
jour, que les médecins avoient nommé son mal de tête un rhumatisme de
membranes: quel diantre de nom! A ce mot de rhumatisme je pensai
pleurer[342].»

  [341] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 320.

  [342] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 327.

Cependant, le pape Clément X étant mort, le cardinal de Retz, malgré ses
réelles souffrances, dut, sur l'invitation personnelle du roi, se rendre
au conclave afin d'y faire prévaloir les intérêts de la France. En
partant pour Rome, le 2 août, il écrivit à madame de Sévigné pour lui
dire adieu. Elle avait espéré qu'il irait s'embarquer à Marseille, et
alors elle recommandait à sa fille «de faire toute chose pour avoir
encore la joie de le voir en passant[343].» Mais les cardinaux français
prirent, à l'aller et au retour, la voie de terre, et passèrent par
Grenoble, ce qui priva madame de Grignan du plaisir que sa mère s'était
promis pour elle. «Vous n'aurez pas le plaisir d'avoir cette chère
Éminence (écrit madame de Sévigné le 5 août, en annonçant à sa fille ce
contre-temps qui est bien plutôt une déception pour elle-même que pour la
gouvernante de la Provence); je suis en peine de sa santé: il étoit dans
les remèdes, mais il a fallu céder aux instantes prières du maître, qui
lui écrivit de sa propre main[344].» Louis XIV avait, à bon droit, grande
confiance dans les lumières, l'habileté et le patriotisme du cardinal de
Retz, et celui-ci arrivait à Rome en quelque sorte comme le chef du
parti français, qui alors avait fort à lutter contre celui de l'Empire,
son adversaire traditionnel en Italie.

  [343] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 405.

  [344] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 410.

Le cardinal écrivit exactement à la marquise de Sévigné, de Lyon, de
Turin, de Rome, et, contre les prévisions de tous et les craintes de son
amie, il ne tarda pas à lui annoncer que «sa santé étoit bien meilleure
qu'il n'eût osé l'espérer[345].» Les opérations du conclave furent
longues. Enfin, dans les derniers jours de septembre, Retz put mander, et
il le fit avec empressement, à madame de Sévigné l'élection du cardinal
Odescalchi, sous le nom d'Innocent XI. «M. le cardinal, dit-elle, m'écrit
du lendemain qu'il a fait un pape, et m'assure qu'il n'a aucun
scrupule.... Il me mande que le pape est encore plus saint d'effet que de
nom; qu'il vous a écrit de Lyon en passant, et qu'il ne vous verra point
en repassant, dont il est très-fâché; de sorte qu'il se retrouvera dans
peu de jours chez lui, comme si de rien n'étoit. Ce voyage lui a fait
bien de l'honneur, car il ne se peut rien ajouter au bon exemple qu'il a
donné. On croit même que, par le bon choix du souverain pontife, il a
remis dans le conclave le Saint-Esprit, qui en étoit exilé depuis tant
d'années[346].» Le savant éditeur de la correspondance fait remarquer
avec raison qu'il est probable que Retz avait combattu l'élection du
nouveau pontife, mais que «le pape une fois nommé, il devait paraître de
l'avis du conclave[347].» Une première fois, en 1669, le cardinal de Retz
s'était montré opposé à l'exaltation d'Odescalchi, et le parti français
était parvenu à faire nommer le cardinal Altieri, devenu Clément X. En
1676, la défection du cardinal d'Estrées fit passer celui que la France
croyait lui être hostile, mais à la vertu duquel tout le monde rendait
hommage. C'est ce qui résulte de la Relation des conclaves de 1689 et de
1691, que nous a laissée M. de Coulanges, le cousin de la marquise de
Sévigné, lequel tenait ces détails rétrospectifs de la bouche du cardinal
de Bouillon, qu'il avait accompagné à Rome[348].

  [345] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 443.

  [346] SÉVIGNÉ, lettre du 7 octobre 1676, t. V, p. 17.

  [347] Note de M. Monmerqué à la lettre du 7 octobre.

  [348] _Mémoires de Coulanges_, formant le t. XI de l'édition de
  M. Monmerqué, p. 65.--_Mémoires du cardinal de Retz_, p. 614.

Le cardinal de Retz rentra vers le milieu de novembre dans sa retraite de
Commercy, mais sans repasser par Paris, dont il s'était lui-même exilé, à
la grande douleur de son amie, qui ne pouvait se faire à cette idée de ne
plus le voir. «M. de Pomponne, écrit-elle le 18, m'a dit qu'à Rome il
n'est question que de notre cardinal; il n'en vient point de lettres qui
ne soient pleines de ses louanges: on vouloit l'y retenir pour être le
conseil du pape; il s'est encore acquis une nouvelle estime dans ce
dernier voyage; il a passé par Grenoble, pour voir sa nièce (_la duchesse
de Sault-Lesdiguières_), mais ce n'est pas _sa chère nièce_: c'est une
chose bien cruelle de ne plus espérer la joie de le revoir; savez-vous
bien que cela fait une de mes tristes pensées?»--«Je souhaite, redit-elle
à sa fille le surlendemain, que vous vous accommodiez mieux que moi de la
pensée de ne le voir jamais; je ne puis m'y accoutumer;» et mêlant à
l'idée de cette séparation d'un ami la pensée d'un éloignement bien plus
pénible encore: «Je suis destinée, ajoute-t-elle avec mélancolie, à périr
par les absences[349].»

  [349] _Lettres_, t. V, p. 64 et 68.

Aussi madame de Sévigné ne s'occupe-t-elle que des moyens de posséder au
plus tôt cette fille dont déjà depuis deux ans elle se trouvait séparée.
Forte de son sacrifice de Vichy, elle insiste auprès de M. de Grignan
pour qu'une satisfaction si nécessaire à sa vie ne lui soit pas plus
longtemps refusée. Toutes ses lettres portent la trace de ce désir devenu
chez elle une idée fixe. Désireuse, de son côté, de revoir sa mère, mais
retenue par les devoirs de sa situation et les exigences de ses affaires
domestiques, madame de Grignan, en septembre, en octobre, en novembre,
annonça successivement son arrivée, sans pouvoir réaliser ses projets
sincères à cet égard. Ainsi renvoyée de mois en mois, cette pauvre mère
en vient à un état d'accablement et de tristesse qui serait une preuve,
pour ceux qui en auraient besoin, de l'étendue et de la sincérité d'une
tendresse dont on a dit l'expression exagérée, tandis qu'elle n'est que
passionnément vraie[350].

  [350] V. _Lettres de madame de Sévigné_, t. IV, p. 477; V, p. 19,
  25, 32, 45, 47, 48, 59 et 62.

En attendant, madame de Sévigné cherche et trouve une occupation du goût
de son cœur dans la poursuite des affaires de son gendre et de son fils.
Après avoir pris une honorable part aux événements de la campagne dont
nous avons rappelé les principaux faits, le baron de Sévigné, malade d'un
rhumatisme à la cuisse, et croyant toute opération sérieuse ajournée,
était revenu de lui-même à Paris, sans congé, le 22 octobre[351]. Ce
retour justifié, mais irrégulier quant à la forme, ne laissa pas que de
causer quelques ennuis à sa mère. Sévigné montrait en effet, par là,
qu'il n'était pas trop esclave de la discipline militaire, et le roi
n'aimait guère qu'on prît de telles libertés avec la hiérarchie. Madame
de Sévigné jugea prudent de garder son fils en quelque sorte caché à
Livry, jusqu'à ce que sa position eût été régularisée. «Le _Frater_ est
toujours ici, mande-t-elle à madame de Grignan, attendant ses
attestations qui lui feront avoir son congé. Il clopine, il fait des
remèdes; et quoique on nous menace de toutes les sévérités de l'ancienne
discipline, nous vivons en paix, dans l'espérance que nous ne serons
point pendus. Nous causons et nous lisons: le compère, qui sent que je
suis ici pour l'amour de lui, me fait des excuses de la pluie, et
n'oublie rien pour me divertir; il y réussit à merveille; nous parlons
souvent de vous avec tendresse.» Et le _Frater_, de ce charmant esprit
qui contraste avec le ton un peu tendu de sa sœur, continue: «Ma mère
est ici pour l'amour de moi; je suis un pauvre criminel, que l'on menace
tous les jours de la Bastille ou d'être cassé. J'espère pourtant que tout
s'apaisera par le retour prochain de toutes les troupes. L'état où je
suis pourrait tout seul produire cet effet; mais ce n'est plus la mode.
Je fais tout ce que je puis pour consoler ma mère, et du vilain temps, et
d'avoir quitté Paris: mais elle ne veut pas m'entendre quand je lui parle
là-dessus. Elle revient toujours sur les soins que j'ai pris d'elle
pendant sa maladie, et, à ce que je puis juger par ses discours, elle est
fort fâchée que mon rhumatisme ne soit pas universel, et que je n'aie pas
la fièvre continue, afin de pouvoir me témoigner toute sa tendresse et
toute l'étendue de sa reconnoissance. Elle seroit tout à fait contente si
elle m'avoit seulement vu en état de me faire confesser; mais, par
malheur, ce n'est pas pour cette fois: il faut qu'elle se réduise à me
voir clopiner comme clopinoit jadis M. de la Rochefoucauld, qui va
présentement comme un Basque[352].»

  [351] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 39.

  [352] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 octobre 1676), t. V, p. 43.

En même temps qu'elle poursuivait le congé de son fils auprès de Louvois,
qui, à cause de sa parenté avec madame de Coulanges, se montrait gracieux
pour elle, la marquise de Sévigné sollicitait de Colbert le
renouvellement de la faible indemnité que le roi avait l'habitude
d'accorder, à titre de gratification, aux gouverneurs de province dont il
était satisfait. Louvois était rude dans le service, mais galant pour les
dames. Il n'en était pas de même de Colbert: celui-ci faisait toujours
mauvais visage à qui venait lui demander de l'argent[353]. Madame de
Sévigné l'éprouva pour son compte en allant l'entretenir des intérêts de
son gendre et de sa fille. «J'ai voulu aller à Saint-Germain parler à M.
Colbert de votre pension, écrit-elle à cette dernière; j'y étois
très-bien accompagnée: M. de Saint-Géran, M. d'Hacqueville et plusieurs
autres me consoloient par avance de la glace que j'attendois. Je lui
parlai donc de cette pension, je touchai un mot des occupations
continuelles et du zèle pour le service du roi; un autre mot des extrêmes
dépenses à quoi l'on étoit obligé, et qui ne permettoient pas de rien
négliger pour les soutenir; que c'étoit avec peine que M. l'abbé de
Grignan et moi nous l'importunions de cette affaire: tout cela étoit plus
court et mieux rangé; mais je n'aurai nulle fatigue à vous dire la
réponse: _Madame, j'en aurai soin_; et il me ramène à la porte; et voilà
qui est fait[354].» Toutefois madame de Sévigné fut plus heureuse que
madame Cornuel. On sait, que ne pouvant tirer du ministre austère ni un
mot de réponse, ni même une marque d'attention: «Monseigneur, lui dit
celle-ci, faites au moins signe que vous m'entendez[355]!»

  [353] _Vie de Colbert_ par M. Pierre Clément, p. 106.

  [354] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 63.

  [355] _Biographie Michaud_, art. Colbert, par M. Villenave.

Enfin madame de Grignan se décida à venir à Paris aussitôt que son mari
auroit obtenu des États de Provence le _don_ extraordinaire de huit cent
mille francs que le roi leur demandait pour cette année (un tiers de plus
que les années précédentes), et fait nommer M. de Saint-Andiol, son
beau-frère, procureur du pays, c'est-à-dire chargé d'aller porter à
Versailles le vote de l'assemblée. C'est dans cette circonstance qu'il
faut voir toute la tendresse maternelle de madame de Sévigné. «Je suis
vraiment bien contente, dit-elle à sa fille en recevant cette nouvelle,
de la bonne résolution que vous prenez; elle sera approuvée de tout le
monde, et vous êtes fort loin de comprendre la joie qu'elle me
donne[356]!»

  [356] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 18 novembre, t. V, p. 66.

Mais voici un messager envoyé devant, qui accourt annonçant cette chère
venue. Quel feu! quelle allégresse, quel trouble!

«_Livry, mercredi 25 novembre 1676._--Je me promène dans cette avenue; je
vois venir un courrier. Qui est-ce? C'est Pomier: ah! vraiment, voilà qui
est admirable. Et quand viendra ma fille?--Madame, elle doit être partie
présentement.--Venez donc que je vous embrasse. Et votre don de
l'assemblée?--Madame, il est accordé.--A combien?--A huit cent mille
francs.--Voilà qui est fort bien, notre pressoir est bon, il n'y a rien à
craindre, il n'y a qu'à serrer, notre corde est bonne. Enfin j'ouvre
votre lettre, et je vois un détail qui me ravit. Je reconnois aisément
les deux caractères, et je vois enfin que vous partez. Je ne vous dis
rien sur la parfaite joie que j'en ai. Je vais demain à Paris avec mon
fils; il n'y a plus de danger pour lui. J'écris un mot à M. de Pomponne
pour lui présenter notre courrier. Vous êtes en chemin par un temps
admirable, mais je crains la gelée. Je vous enverrai un carrosse où vous
voudrez. Je vais renvoyer Pomier, afin qu'il aille, ce soir, à
Versailles, c'est-à-dire à Saint-Germain. J'étrangle tout, car le temps
presse. Je me porte fort bien; je vous embrasse mille fois, et le
_Frater_ aussi[357].»

  [357] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 70.

Avant l'arrivée de sa fille, madame de Sévigné n'écrit plus que trois
lettres, trois billets de ce même style, rapide, coupé, joyeux. On voit
qu'à la veille de jouir de cette chère présence, elle n'a plus le cœur à
l'écriture. «Je ne sais ce que j'ai, dit-elle à son idole, je n'ai plus
de goût à vous écrire: d'où vient cela? seroit-ce que je ne vous aime
plus[358]?» Elle annonce aux gouverneurs de la Provence que «la nouvelle
des huit cent mille francs a été très-agréable au roi et à tous ses
ministres»; et, pour compléter cette bouffée de contentement, voilà que
le maître accorde à M. de Grignan cette gratification modeste, mais
indispensable au voyage de Paris, tant était grande alors la gêne de la
noblesse provinciale, et si avancée la ruine latente d'une maison dont le
faste apparent ne se soutenait qu'à force d'artifices et d'héroïques
expédients. «M. de Pomponne, ajoute cette mère heureuse, le 9 décembre,
a glissé fort à propos nos cinq mille francs. Le roi dit, en riant: On
dit tous les ans que ce sera pour la dernière fois. M. de Pomponne, en
riant, répliqua: Sire, ils sont employés à vous bien servir. Sa Majesté
apprit aussi que le marquis de Saint-Andiol étoit procureur du pays; le
sourire continua, comme disant qu'on voyoit bien la part qu'avoit M. de
Grignan à cette nomination. M. de Pomponne lui dit: Sire, la chose a
passé d'une voix, sans aucune contestation ni cabale. Cette conversation
finit, et se passa fort bien[359].»

  [358] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 71.

  [359] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 73.

Partie d'Aix le 1er décembre, la comtesse de Grignan, seule, car son mari
était encore retenu par ses fonctions, cheminait lentement à travers la
neige et la glace qu'elle avait trouvées sur sa route, au lieu du beau
temps que lui prédisait sa mère, d'abord parce qu'elle le souhaitait,
mais aussi pour l'encourager à entreprendre cette longue et fastidieuse
marche. Son cœur suit sa fille dans ses pénibles étapes. Elle ne veut
pas qu'elle arrive sans trouver sur sa route des excuses de tout ce
mauvais temps: «Que ne vous dois-je point, ma chère enfant, pour tant de
peines, de fatigues, d'ennuis, de froid, de gelée, de frimas, de veilles?
Je crois avoir souffert toutes ces incommodités avec vous; ma pensée n'a
pas été un moment séparée de vous, je vous ai suivie partout, et j'ai
trouvé mille fois que je ne valois pas l'extrême peine que vous preniez
pour moi; c'est-à-dire, par un certain côté, car celui de la tendresse et
de l'amitié relève bien mon mérite à votre égard. Quel voyage, bon Dieu!
et quelle saison! vous arriverez précisément le plus court jour de
l'année, et par conséquent vous nous ramènerez le soleil. J'ai vu une
devise qui me conviendroit assez; c'est un arbre sec et comme mort, et
autour ces paroles: _fin che sol ritorni_. Qu'en dites-vous, ma fille? Je
ne vous parlerai donc point de votre voyage, nulle question là-dessus;
nous tirerons le rideau sur vingt jours d'extrêmes fatigues, et nous
tâcherons de donner un autre cours aux _petits esprits_, et d'autres
idées à votre imagination[360]..... Je vous attendrai à dîner à
Villeneuve Saint-Georges; vous y trouverez votre potage tout chaud; et,
sans faire tort à qui que ce puisse être (ceci pour vous, monsieur de
Grignan), vous y trouverez la personne du monde qui vous aime le plus
parfaitement. L'abbé vous attendra dans votre chambre bien éclairée avec
un bon feu. Ma chère enfant, quelle joie! Puis-je en avoir jamais une
plus sensible[361]!»

  [360] Allusion au langage de la philosophie cartésienne,
  familière à madame de Grignan.

  [361] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 74.

Madame de Grignan arriva à Paris le 22 décembre. On peut se figurer les
transports de madame de Sévigné de revoir sa fille après deux années
entières d'absence, et il faut affirmer aussi la joie de celle-ci, de se
retrouver enfin auprès d'une telle mère. Mais, vanité des projets
humains, même des plus légitimes rêves de l'amour maternel, ce séjour
commun à Paris, que madame de Sévigné avait tant souhaité, fut pour elle
l'époque la plus pénible, la plus agitée et la plus douloureuse de son
existence, et cela à cause de sa fille et par sa fille, ainsi que nous le
verrons dans le chapitre suivant.



CHAPITRE VI.

1677.

   Madame de Grignan trouve à Paris son frère, son beau-frère et
   Bussy.--Moment de la plus grande intimité entre madame de Sévigné
   et son cousin.--Ils se conviennent et se plaisent.--Vanité,
   extravagances de Bussy-Rabutin.--Il refuse le _Monseigneur_ aux
   maréchaux.--Il se crée lui-même maréchal de France _in
   petto_.--Ne pouvant être _duc_, il ne veut plus qu'on l'appelle
   _comte_.--Le roi lui permet de revenir une seconde fois à
   Paris.--Sa cousine désire connaître ses _Mémoires_; ils les
   lisent ensemble.--Position de madame de Montespan à la cour.--Le
   roi distingue madame de Ludre.--On attribue à Bussy des couplets
   satiriques; sa justification.--La guerre recommence.--Louis XIV
   se met en campagne avant la fin de l'hiver.--Siége et prise de
   Valenciennes.--Le baron de Sévigné y est blessé.--Saint-Omer et
   Cambrai sont obligés de se rendre.--MONSIEUR gagne la bataille de
   Cassel.--Retour triomphant du roi; ovations qui lui sont faites:
   l'année 1677 appelée _l'année de Louis le Grand_.--Corneille
   chante les victoires du roi.--Madame de Sévigné achète à son fils
   la sous-lieutenance des gendarmes-Dauphin.--Maladie de madame de
   Grignan.--Appréhensions de sa mère.--Quelques troubles
   surviennent entre la mère et la fille.--Malentendus expliqués.


Madame de Grignan resta six mois à Paris. Pour cette période, nous ne
trouvons que deux lettres de sa mère, l'une à Bussy, l'autre au comte de
Guitaud. Toutefois, au moyen d'une correspondance qui recommence avec
l'exactitude accoutumée, au lendemain de la séparation, il nous sera
possible de connaître quelle fut, durant cette première moitié de l'année
1677, l'existence de la mère et de la fille.

En arrivant à Paris, madame de Grignan, indépendamment des amis de sa
mère, qui étaient aussi les siens et que nous connaissons, retrouva son
frère, guéri de son rhumatisme; le chevalier, son beau-frère, qui avait
fait tout entière la longue campagne de 1676, sans y rencontrer
d'occasion particulière d'accroître une fort jolie réputation que l'on
tardait bien à récompenser; M. de la Garde, ce cousin à héritage des
Grignan, qui, quelques mois auparavant, avait failli, à cinquante-six
ans, épouser une jeune fille dont il eût pu être l'aïeul, et avait eu le
bon esprit d'y renoncer, à la grande approbation de madame de Sévigné,
qui, pour cela, lui restitue le nom de _sage_; et enfin Bussy-Rabutin,
venu à Paris au mois de juin précédent avec une permission de deux mois,
successivement prorogée jusqu'en mai 1677, par un accès de commisération
royale, où la vanité de plus en plus vivace de ce disgracié satisfait
voulait presque voir un retour de faveur.

M. Walckenaer a fait connaître en détail le premier voyage effectué par
Bussy en 1674, après sept années d'exil, et ses tentatives infructueuses
de réconciliation auprès de ses principaux ennemis, tels que Condé, la
Rochefoucauld, Marsillac[362]. Lorsque madame de Sévigné, en juin 1676,
retourna de Vichy à Paris, elle y trouva son cousin déjà installé depuis
quelques jours. Il y avait deux ans qu'ils ne s'étaient revus; mais ils
n'avaient point interrompu une correspondance qui chez eux paraissait un
besoin, comme elle était un plaisir. Bussy disait plus tard à sa cousine
que les lettres qu'elle lui avait écrites pendant les années 1674, 1675
et 1676, étaient celles qu'il trouvait le plus à son goût[363]. A ces
diverses dates, ce quinteux parent en est revenu aux tendresses. Tantôt
il lui écrit: «Vous êtes de ces gens qui ne devraient jamais mourir,
comme il y en a qui ne devroient jamais naître[364].» Tantôt il lui
proteste que, «comme il ne trouve aucune conversation qui lui plaise
autant que la sienne, il ne trouve aussi point de lettres si agréables
que celles qu'elle lui écrit[365].» Le 11 août 1675, il lui adresse cet
éloge plus complet et plus cordial encore de sa façon d'écrire: «J'ai
reçu votre lettre, madame, elle est assez longue, et je vous assure que
je l'ai trouvée trop courte. Soit que votre style, comme vous dites, soit
laconique, soit que vous vous étendiez davantage, il y a, ce me semble,
dans vos lettres, des agréments qu'on ne voit point ailleurs; et il ne
faut pas dire que c'est l'amitié que j'ai pour vous qui me les embellit,
puisque de fort honnêtes gens, qui ne vous connoissent pas, les ont
admirées[366].»

  [362] _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p. 147.

  [363] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 147.

  [364] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 16 août 1674),
  t. II, p. 385.

  [365] _Corr. de Bussy_, t. II, p. 396 (lettre du 19 septembre
  1674).

  [366] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 401.

La correspondance de madame de Sévigné et de Bussy, pendant ces deux
années écoulées sans se voir, se compose de trente-cinq lettres, dix-neuf
écrites par celui-ci et seize par sa cousine. Le ton de cordialité qui y
règne fait contraste avec le style de bec et d'ongles qui semble l'allure
naturelle de cet esprit aigu, pointilleux, mieux disposé à rendre un coup
qu'une tendresse, et n'ayant qu'un souci, dans les petites comme dans les
grandes luttes, avec une femme et une parente comme avec un ennemi bardé
de fer, ne pas avoir le dernier. Il est quelques parties de leur
correspondance que nous voulons relever, car on y rencontre de nouveaux
traits des deux principales figures de ces Mémoires, et de plus elles
caractérisent des relations dont l'historique fait partie du plan dont
nous achevons l'exécution.

Le faux bruit avait couru d'une première maladie sérieuse de madame de
Sévigné avant celle de Bretagne. Se faisant de la nature et de la cause
du mal de bizarres idées, et imaginant à ce sujet de plus singuliers
remèdes, Bussy adresse à sa cousine cette lettre d'un ton qu'il se permet
volontiers avec elle et que celle-ci sait entendre et pardonner: «J'ai
appris que vous aviez été fort malade, ma chère cousine; cela m'a mis en
peine pour l'avenir, et j'ai appréhendé une rechute. J'ai consulté votre
mal à un habile médecin de ce pays-ci. Il m'a dit que les femmes d'un bon
tempérament comme vous, demeurées veuves de bonne heure, et qui s'étoient
un peu contraintes, étoient sujettes à des vapeurs. Cela m'a remis de
l'appréhension que j'avois d'un plus grand mal; car enfin, le remède
étant entre vos mains, je ne pense pas que vous haïssez assez la vie pour
n'en pas user, ni que vous eussiez plus de peine à prendre un galant que
du vin émétique. Vous devriez suivre mon conseil, ma chère cousine,
d'autant plus qu'il ne sauroit vous paroître intéressé; car, si vous
aviez besoin de vous mettre dans les remèdes, étant à cent lieues de
vous, comme je suis, vraisemblablement ce ne seroit pas moi qui vous en
servirois.»--«Votre médecin (lui répond madame de Sévigné de la même
plume, mais plus finement taillée) qui dit que mon mal sont des vapeurs,
et vous qui me proposez le moyen d'en guérir, n'êtes pas les premiers qui
m'avez conseillé de me mettre dans les remèdes spécifiques; mais la
raison de n'avoir point eu de précaution pour prévenir ces vapeurs par
les remèdes que vous me proposez m'empêchera encore d'en user pour les
guérir. Le désintéressement dont vous voulez que je vous loue dans le
conseil que vous me donnez n'est pas si estimable qu'il l'auroit été du
temps de notre belle jeunesse: peut-être qu'en ce temps-là vous auriez eu
plus de mérite. Quoi qu'il en soit, je me porte bien, et, si je meurs de
cette maladie, ce sera d'une belle épée, et je vous laisserai le soin de
mon épitaphe[367].»

  [367] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettres des 16 août et 5
  septembre 1674), t. III, p. 385 et 393.

Cet accent de jovialité un peu crue revient quelquefois dans le commerce
de ces deux esprits prompts à la riposte, et qui ne dédaignent pas ce
qu'on appelle le mot pour rire. Madame de Sévigné ne s'en fait nullement
faute. Le marquis de Coligny, avant d'épouser mademoiselle de Bussy, lui
avait écrit, comme à une parente considérable et considérée, afin de lui
demander en quelque sorte son consentement. «J'ai reçu, mande-t-elle au
père, un compliment très-honnête de M. de Coligny. Je vois bien que vous
n'avez pas manqué de lui dire que je suis l'aînée de votre maison, et que
mon approbation est une chose qui tout au moins ne sauroit lui faire de
mal.» Et, sur ce, elle décoche à son cousin, friand de telles épices,
cette historiette un peu gauloise: «A propos de cela, je veux vous faire
un petit conte qui me fit rire l'autre jour. Un garçon, étant accusé en
justice d'avoir fait un enfant à une fille, il s'en défendoit à ses
juges, et leur disoit: «Je pense bien, messieurs, que je n'y ai pas nui,
mais ce n'est pas à moi l'enfant.» Mon cousin, je vous demande pardon, je
trouve ce conte naïf et plaisant. S'il vous en vient un à la traverse, ne
vous en contraignez pas[368].» Mis en goût et en gaieté, Dieu sait si
Bussy _s'en contraint_, et il répond à sa cousine par une anecdote sur le
chevalier de Rohan et madame d'Heudicourt que nous devons laisser (telle
est chez nous le changement du langage, je ne dis pas des mœurs) à la
place qu'elle occupe dans la correspondance de l'historien de la Gaule
amoureuse[369].

  [368] SÉVIGNÉ (lettre du 8 octobre 1675), t. IV, p. 28.

  [369] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 108.

La vanité de Bussy doit se dire comme on a dit, dans ce temps, l'héroïsme
de Condé, l'éloquence de Bossuet, la sagesse de Catinat, la douceur de
Fénelon. Bussy est une des curiosités du règne de Louis XIV. Ses lettres
de la période qui nous occupe nous offrent deux remarquables exemples de
cet orgueil à la fois triste et bouffon qui a dirigé et perdu sa vie.

On a vu qu'à la mort de Turenne, Louis XIV fit d'un seul coup huit
maréchaux de France. C'était pour Bussy, leur doyen à tous, une belle
occasion manquée, de parvenir à cette dignité, jusque-là le vif objet de
son envie. «Dieu, écrit-il à sa cousine, n'a pas voulu que cela fût, ou
que cela fût encore; je n'en murmure point, et, au contraire, je lui
rends mille grâces du repos d'esprit qu'il m'a donné sur cela, et de ce
qu'il m'a fait le courage encore plus grand que mes malheurs[370].»
Résignation factice, paroles arrangées qui masquent le dépit le plus
amer, et bientôt le plus injurieux pour autrui, ainsi qu'on va le voir
dans une lutte que le _mestre de camp général de la cavalerie légère_
soutint avec la plupart des nouveaux élus, et que l'on peut appeler sa
campagne du _monseigneur_.

  [370] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 67.

Quelle que fût sa pensée sur cette fournée de maréchaux, qu'il appelait
_maréchaux à la douzaine_, Bussy, courtisan lors même qu'il n'affectionne
ni n'estime, crut devoir faire son compliment à ceux qui lui étaient
particulièrement connus, mais il omit de leur donner le titre de
_monseigneur_, auquel les maréchaux de France pensaient avoir droit, et
qui, en effet, était passé en tradition et en habitude. Par une théorie
nouvelle et subtile, il entendait ne rendre cet hommage qu'à ceux qui
étaient ses anciens comme lieutenants généraux, et il le refusait à ses
cadets.

Il est curieux, d'abord, de comparer les termes de ses compliments avec
sa méprisante façon de penser sur ses heureux rivaux. «Je me réjouis avec
vous, monsieur, écrit-il au maréchal de Navailles, qu'enfin l'on vous ait
fait justice; il y a longtemps que vous devriez avoir reçu celle-ci: le
mérite a forcé les étoiles. Vous êtes en bonne et nombreuse
compagnie[371].» A Vivonne il dit: «Enfin, monsieur, vous voilà parvenu
aux grands honneurs de la guerre. Il n'y a guère plus d'un an que vous
n'aviez ni établissement ni titre. La fortune avoit été un peu lente à
vous récompenser, mais elle s'est assez bien remise en son devoir, et
elle n'a plus qu'à vous donner les moyens d'augmenter la gloire que vous
avez acquise... Je vous assure que je le souhaite de tout mon cœur; car
personne ne vous honore, ne vous estime et ne vous aime plus que je ne
fais[372].» Et à M. de Duras, il témoigne toute «sa joie de la justice
que le roi vient de lui faire[373].»

  [371] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 72.

  [372] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 73.

  [373] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 78.

Nous ne voyons pas que ceux-ci se soient formalisés de ce que Bussy leur
refusait le _monseigneur_, et les appelait tout bonnement _monsieur_. Il
n'en fut pas de même du maréchal de Créqui. Au mois de mai 1676, Bussy,
se conformant au protocole dont il usait vis-à-vis de ses cadets, lui
avait écrit une lettre, d'ailleurs fort polie, pour le remercier de
quelques honnêtetés faites à son fils, qui servait en Flandre dans son
corps. «Comptez, s'il vous plaît, sur moi, monsieur, lui disait-il, comme
sur l'homme du monde qui vous aimera autant toute sa vie, et qui
s'intéressera le plus à ce qui vous arrivera jamais[374].» Ce n'est pas
de ce ton qu'il en parlait, sept mois auparavant, à madame de Sévigné
lorsque, sur la nouvelle de la défaite essuyée par le nouveau maréchal, à
Consarbrüch, il lui demandait si elle ne pensait pas que ce général
malheureux voudrait n'être encore que le chevalier de Créqui. «Pour moi,
ajoutait-il avec injure, je le souhaiterois si j'étois à sa place, car on
pourroit croire qu'il mériteroit un jour d'être maréchal de France, et
l'on voit aujourd'hui qu'il en est indigne[375].»

  [374] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 155.

  [375] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 101.

Soit qu'il connût ce premier jugement de Bussy sur sa personne et sa
promotion (évidemment par d'autres que madame de Sévigné, cette opinion
ayant pu être communiquée à plusieurs par l'indiscret complimenteur),
soit qu'il eût une plus haute idée de sa dignité que quelques-uns de ses
collègues, qui peut-être n'étaient qu'indulgents pour un maniaque
d'orgueil et de médisance, dont la réputation était bien faite, le
maréchal de Créqui refusa d'accepter les félicitations de Bussy, dans la
forme employée par lui. Nouvelle lettre de celui-ci, où il développe son
système sur le _monseigneur_. «Je ne crois pas, dit-il au maréchal, que
vous ayez reçu ma lettre, car je n'en ai point eu de réponse. J'ai vu ici
quelqu'un qui m'a voulu persuader que vous pouviez ne me l'avoir pas
faite, parce que je ne vous avois pas traité de _monseigneur_, et que
vous prétendiez que tout ce qui n'étoit pas officier de la couronne en
devoit user ainsi avec MM. les maréchaux de France; mais je lui ai
répondu qu'il n'y avoit point de règles si générales où il n'y eût des
exceptions, et que, s'il y avoit quelqu'un qui les méritât, vous ne
doutiez pas que ce ne dût être moi, de même que les Coligny, les Passage,
les Estrées et les Gadagne; et il est si vrai que je dois être excepté,
que MM. les maréchaux de Bellefonds, d'Humières, de Navailles, de
Schomberg et de Lorges (gens qui savent aussi bien que qui que ce soit
soutenir leur dignité) me font réponse comme si j'avois l'honneur d'être
de leur corps, sachant bien qu'il n'y a que le peuple qui fasse de la
différence d'un maréchal de France à moi, et que, quand le roi ne m'a pas
fait la grâce de m'en donner le titre, Sa Majesté a eu ses raisons qui ne
sont bonnes que pour elle[376].» Ces arguments et le ton avec lequel ils
étaient exprimés ne purent convaincre le maréchal de Créqui, et il refusa
de faire à Bussy la réponse qu'il demandait.

  [376] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 161.

Bussy, alors, porta le débat devant son indulgent et compatissant ami, le
duc de Saint-Aignan, «afin, dit-il dans les notes explicatives de sa
correspondance, que si le maréchal de Créqui me vouloit faire sur cela
une affaire auprès du roi, il lui fît entendre mes raisons[377].» Il lui
envoyait en même temps sa lettre au maréchal. Le duc de Saint-Aignan
adressa à Bussy la réponse suivante, que nous ne pouvons prendre au
sérieux, et qui, si elle est, comme nous le croyons, une leçon donnée à
un amour-propre que rien ne peut ni satisfaire ni contenir, reste comme
un modèle de fine ironie et d'amical persiflage: «Je vous confesse,
Monsieur, que j'aurois admiré la hauteur et la manière dont vous savez
prendre les choses, si vous ne m'aviez accoutumé de telle sorte à
l'admiration, que ce qui vient de vous ne me surprend plus. Cela est du
meilleur sens, et le plus juste du monde, de faire de la distinction
entre les vieux et les nouveaux maréchaux de France, c'est-à-dire entre
ceux qui vous commandoient, et vos camarades ou ceux que vous avez
commandés. Avec toute la qualité et tous les services que vous avez, vous
ne sauriez vous mettre plus à la raison que vous faites[378].»

  [377] _Correspondance de Bussy_, t. III., p. 163.

  [378] _Correspondance de Bussy_, t. III., p. 165.

Il faut dire cependant, à la décharge de Bussy, qu'il n'était pas le seul
qui éprouvât de la répugnance à traiter les maréchaux de _monseigneur_,
même sans avoir sur eux l'ancienneté des services. Madame de Sévigné cite
deux exemples de ce titre dérisoirement donné, ce qui équivalait à ne le
donner point. «Le comte de Gramont, dit-elle à son cousin sans doute pour
lui complaire, qui est en possession de dire toutes choses sans qu'on
ose s'en fâcher, a écrit à Rochefort, le lendemain (de sa nomination):

   «Monseigneur,

    «La faveur l'a pu faire autant que le mérite.

   «Monseigneur, je suis votre très-humble serviteur,

    «LE COMTE DE GRAMONT.»

«Mon père, ajoute-t-elle, est l'original de ce style; quand on fit
maréchal de France M. de Schomberg, celui qui fut surintendant des
finances, il lui écrivit:

   «Monseigneur,

   «Qualité, barbe noire, familiarité.

    «CHANTAL.»

«Vous entendez bien qu'il vouloit dire qu'il avoit été fait maréchal de
France parce qu'il avoit de la qualité, la barbe noire comme Louis XIII,
et qu'il avoit de la familiarité avec lui. Il étoit joli, mon père[379]!»

  [379] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p. 276.

La marquise de Sévigné qui connaissait, par M. de Pomponne, les idées du
roi sur cette question d'étiquette, et qui déjà, par précaution, avait
fait passer à M. de Grignan un avis qui n'était point inutile, conseille
ainsi son irascible cousin, par voie d'allusion. Voyant qu'elle n'est pas
comprise, elle y revient au moyen de cette anecdote clairement
caractéristique. «Sur la plainte que le maréchal d'Albret a faite au roi
que le marquis d'Ambres, en lui écrivant, ne le traitoit pas de
_monseigneur_, Sa Majesté a ordonné à ce marquis de le faire, et, sur
cela, il a écrit cette lettre au maréchal:

    «Monseigneur,

«Votre maître et le mien m'a commandé d'user avec vous du terme de
monseigneur; j'obéis à l'ordre que je viens d'en recevoir, avec la même
exactitude que j'obéirai toujours à ce qui vient de sa part, persuadé que
vous savez à quel point je suis, monseigneur, votre très-humble et
très-obéissant serviteur.»

Voici la réponse du maréchal d'Albret:

    «Monsieur,

«Le roi, votre maître et le mien, étant le prince du monde le plus
éclairé, vous a ordonné de me traiter de monseigneur, parce que vous le
devez; et parce que je m'explique nettement et sans équivoque, je vous
assurerai que je serai, à l'avenir, selon que votre conduite m'y
obligera, monsieur, votre, etc.[380].»

  [380] SÉVIGNÉ, lettre du 27 août 1675, t. III, p. 433.--Conf.
  WALCKENAER, t. IV, p. 279.

Bussy fait la sourde oreille, et c'est le seul article de la lettre de sa
cousine, qui en contient beaucoup d'autres, sur lequel, dans sa réponse
détaillée, il oublie de s'expliquer. Mais, afin de faire disparaître
cette différence qui le blesse, il adopte un parti d'une excentricité
bouffonne, et qui frise vraiment la folie: il se nomme sans hésiter
maréchal de France, et il put alors se donner à lui-même, _in petto_, du
_monseigneur_ tout à son aise[381].

  [381] SÉVIGNÉ, lettre du 9 janvier 1676, t. IV, p. 176.

En même temps, il lui prit une autre lubie, une autre _vision_, pour
employer le mot du dix-septième siècle. Trouvant sans doute qu'on lui
avait fait tort de ne pas le nommer duc et pair, comme on l'avait
maltraité en ne le faisant point maréchal, il ne voulut plus de son titre
de comte: «Ne m'appelez plus _comte_, écrit-il à sa cousine, j'ai passé
le temps de l'être. Je suis pour le moins aussi las de ce titre que M. de
Turenne l'étoit de celui de maréchal. Je le cède volontiers aux gens
qu'il honore[382].» La surprise de madame de Sévigné ne fut pas médiocre.
Elle dut croire son cousin décidément fou: «Vous ne voulez plus qu'on
vous appelle comte, lui répond-elle presque sérieusement, et pourquoi,
mon cher cousin? Ce n'est pas mon avis. Je n'ai encore vu personne qui se
soit trouvé déshonoré de ce titre. Les comtes de Saint-Aignan, de Sault,
du Lude, de Grignan, de Fiesque, de Brancas, et mille autres, l'ont porté
sans chagrin. Il n'a point été profané comme celui de marquis. Quand un
homme veut usurper un titre, ce n'est point celui de comte, c'est celui
de marquis, qui est tellement gâté qu'en vérité je pardonne à ceux qui
l'ont abandonné. Mais pour comte, quand on l'est comme vous, je ne
comprends point du tout qu'on veuille le supprimer. Le nom de Bussy est
assez commun; celui de comte le distingue, et le rend le nôtre, où l'on
est accoutumé. On ne comprendra point ni d'où vous vient ce chagrin, ni
cette vanité, car personne n'a commencé à désavouer ce titre. Voilà le
sentiment de votre petite servante, et je suis assurée que bien des gens
seront de mon avis. Mandez-moi si vous y résistez ou si vous vous y
rendez, et en attendant, je vous embrasse, mon cher _comte_[383].»

  [382] _Correspondance de Bussy_ (20 octobre 1675), t. III, p.
  111.

  [383] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 décembre 1675), t. IV, p. 136.

Bussy n'a pas l'habitude de se rendre aussi facilement, et ce n'est pas
petite affaire que de ramener au sens commun cette vanité qui fermente et
s'aigrit dans la disgrâce et l'éloignement. Il veut traiter à fond cette
bizarre question, et rien ne vaut son incroyable dissertation, pour faire
bien connaître un personnage que Molière a oublié, et qui tient
naturellement une très-grande place dans cet ouvrage.

«Quand je vous ai mandé ma lassitude sur le titre de comte, j'ai cru que
vous entendriez d'abord la raison que j'avois d'en avoir; mais, puisqu'il
vous la faut expliquer, ma chère cousine, je vous dirai que la promotion
aux grands honneurs de la guerre que le roi a faite m'a donné meilleure
opinion de moi que je n'avois, et que, m'étant persuadé que, sans ma
mauvaise conduite, Sa Majesté m'auroit fait la grâce de me mettre dans le
rang que mes longs et considérables services me devoient faire tenir,
j'ai été honteux de la qualité de comte. En effet, me trouvant, sans
vanité, égal en naissance, en capacité, en services, en courage et en
esprit, aux plus habiles de ces maréchaux, et fort au-dessus des autres,
je me suis fait maréchal _in petto_, et j'ai mieux aimé n'avoir aucun
titre que d'en avoir un qui ne fût plus digne de moi. De dire que je
serai confondu dans le grand nombre de gens qui portent le nom de Bussy,
je vous répondrai que je serai assez honorablement différencié par celui
de Rabutin, qui accompagnera toujours l'autre.

«Et pour répondre maintenant à ce que vous me dites de tous ces messieurs
qui ne se sont point trouvés déshonorés de porter le titre de comte, je
vous dirai que les comtes de Saint-Aignan et du Lude étoient bien las de
l'être quand le roi leur fit la grâce de les faire ducs; que le comte de
Sault étoit encore jeune quand il fut duc par la mort de son père; que
les comtes de Fiesque et de Brancas, s'ennuyant de l'être, comme je ne
doutois pas qu'ils ne l'eussent fait, ne pourroient s'en prendre qu'à
eux-mêmes, parce qu'ils n'avoient rien fait pour être plus, et que M. de
Grignan n'avoit pas encore assez rendu de services pour s'impatienter
d'être comte.

«Je crois, ma chère cousine, que vous approuverez mes raisons, car vous
n'êtes pas personne à croire qu'il y a de la foiblesse à changer
d'opinion quand vous en voyez une meilleure[384].»

  [384] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 129.

Ainsi, de son aveu, Bussy quitte son titre parce que, seul, celui de duc
lui semblait en harmonie avec la qualité de maréchal de France qu'il
s'était octroyée. Ses ennemis, qu'il avait tant offensés, devaient être
bien vengés de voir cet orgueil tombé là. Aussi c'est comme un malade que
madame de Sévigné traite maintenant son cousin. Celui-ci lui avait envoyé
la copie d'une lettre dans laquelle il demandait au roi la faveur de
faire auprès de lui la campagne de 1676: «Faut-il que je vous parle, lui
écrit-elle des Rochers, après avoir lu cette épître, de votre petit
manifeste au roi? Il est digne de vous, de votre siècle et de la
postérité.» Rien n'y manque--vous avez raison, ce que vous dites est
parfait--c'est ainsi qu'on répond aux gens avec lesquels on ne veut plus
discuter.

Bussy saisissait avidement les occasions, il les faisait naître au
besoin, de se rappeler au souvenir de Louis XIV. Avec son caractère,
écrasé par cette interminable disgrâce qui humiliait son amour-propre et
ruinait ses intérêts, il est hors de doute que Bussy devait sentir dans
son cœur une haine violente et, en vérité, bien compréhensible contre le
prince qui, malgré ses supplications, persistait à le reléguer au fond de
sa province. Aussi ce n'est pas sans dégoût qu'on lit toutes les plates
adulations, les protestations sans dignité, les humilités excessives qui
affadissent sa correspondance. «Quelque raison que Votre Majesté sache
qu'on a de vous aimer, dit-il à Louis XIV dans ce manifeste dont vient de
parler madame de Sévigné, peut-être que vous seriez surpris de voir que
cette amitié résiste à la prison, à la destitution de charge et à l'exil;
mais vous en serez persuadé quand je vous en aurai dit les raisons.
Premièrement, Sire, il faut que vous teniez pour constant que, depuis que
j'ai eu l'honneur d'approcher Votre Majesté, j'ai eu une admiration et,
si je l'ose dire, une tendresse extraordinaire pour elle; et je ne doute
pas que, me confiant un peu trop en ces sentiments-là, en la croyance
qu'on ne pouvoit faillir avec de si bons principes, et en quelque sorte
de mérite que je me sentois avoir d'ailleurs, je ne me sois relâché dans
le reste de ma conduite, je n'aie négligé de faire des amis, et donné
prise sur moi à ceux qui ne m'aimoient pas[385].»

  [385] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 459.

En parcourant la fastidieuse série des placets de Bussy à Louis XIV,
groupés toutefois avec raison par son habile éditeur à la suite de chaque
volume de sa correspondance, on rencontre vingt passages de ce style
piteux et abaissé, qui contraste si fort avec l'humeur intraitable et
arrogante du personnage. Citons quelques fragments; nous y trouverons des
traits qui complètent cette rogue et triste physionomie:

--«Sire, j'ai failli, écrit-il le 8 décembre 1671, et, quoiqu'il soit
fort naturel de chercher à s'excuser, l'extrême respect que j'ai pour la
justice de Votre Majesté fait que je n'essaye pas de paroître moins
coupable devant elle; mais, Sire, ce qui aide fort à ma sincérité, en
cette rencontre, c'est le zèle extraordinaire que j'ai eu toute ma vie
pour la personne de Votre Majesté. Je me tiens si fort de ces sentiments,
et je trouve qu'ils me font tant de mérite, que je n'ai pas de peine
d'avouer franchement les fautes que j'ai faites[386].»

  [386] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 436.

--«Sire (répète-t-il l'année d'après, avec un redoublement
d'obséquiosité) il y a plus d'un an que je me donnai l'honneur d'écrire à
Votre Majesté, pour lui demander très-humblement pardon, et lui offrir
mes très-humbles services. Je n'aurois pas si longtemps attendu à vous
demander miséricorde, si je n'avois pas appréhendé d'importuner Votre
Majesté; mais, enfin, à qui aurois-je recours qu'au meilleur maître du
monde? Pardonnez-moi donc, Sire, et, pour cet effet, permettez-moi
d'aller à l'armée pour essayer de mériter les bonnes grâces de Votre
Majesté par tous les services les plus considérables que je pourrai lui
rendre, ou pour mourir en lui témoignant mon zèle. Si je pouvois faire à
Votre Majesté un plus grand sacrifice que celui de ma vie, je le ferois
de tout mon cœur, car personne n'aime plus Votre Majesté que je fais, et
je prie Dieu qu'il m'abîme si je mens; oui, Sire, je vous aime plus que
tout le monde ensemble, et, si je n'avois plus aimé Votre Majesté que
Dieu même, peut-être n'aurois-je pas eu tous les malheurs qui me sont
arrivés; car, enfin, il n'y a guère de plus vieil officier d'armée en
France que moi, ni qui ait guère mieux servi; et (le dirai-je encore?)
guère qui soit plus en état de servir. Il faut bien que Dieu ait été en
colère contre moi, d'avoir aimé quelqu'un plus que lui, pour avoir rendu
tout ce mérite inutile, et pour m'avoir laissé tomber dans les fautes qui
ont obligé Votre Majesté de me châtier aussi justement qu'elle a
fait[387].»

  [386] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 436.

  [387] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 437.

En 1673, remerciant le roi de la première permission qu'il lui avait
accordée, après sept années d'exil, de revoir Paris, où l'appelait un
procès important, Bussy s'exprime de la sorte: «Sire, je demande
très-humblement pardon à Votre Majesté, si je ne puis plus retenir ma
reconnoissance sur la permission qu'elle m'a donnée de venir à Paris pour
quelque temps. Quoique cette grâce me soit considérable par l'ordre
qu'elle me donnera moyen de mettre à mes affaires, elle me l'est bien
plus par la marque qu'elle me donne du radoucissement de Votre
Majesté.... Il n'a pas tenu à moi, Sire, que je n'en aie obtenu de plus
considérables de Votre Majesté. Elle sait que je l'ai plusieurs fois
très-humblement suppliée de m'accorder l'honneur de la suivre à ses
campagnes, c'est-à-dire d'aller employer ma vie pour le service d'un
maître adorable, dont j'eusse été trop heureux de baiser la main qui me
frappoit; car personne ne s'est tant fait de justice que moi. J'ai
toujours cru, Sire, et j'en suis encore persuadé de la plus claire vérité
du monde, que Votre Majesté, à qui rien n'est caché, avoit toujours su
que je l'avois aimée de tout mon cœur, et toujours admirée, et que cela
lui avoit même donné quelque bonté pour moi; mais que, blâmant ma
conduite avec raison, elle avoit mieux aimé satisfaire à sa justice qu'à
ses propres inclinations[388].»

  [388] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 438.

Au début de la campagne de 1674, persistant à offrir, systématiquement et
sans perdre courage, des services toujours refusés: «J'espère, Sire,
dit-il, que Votre Majesté, qui est l'image de Dieu, se laissera enfin
fléchir à la persévérance, et que, considérant qu'il y a neuf ans que je
souffre, elle donnera des bornes à ses châtiments; c'est peut-être la
mort que je vous demande, Sire, mais il n'importe: je commence à l'aimer
mieux, en vous servant, que la vie dans la disgrâce de Votre Majesté.
Accordez-moi donc la grâce de pouvoir vous suivre à cette campagne, j'en
supplie très-humblement Votre Majesté, et de croire que jamais homme qui
a eu le malheur de déplaire à son maître n'en a eu tant de repentir que
moi, ne s'est fait tant de justice sur les châtiments qu'il a reçus, et
n'est, après tout cela, du meilleur cœur et avec plus de soumission, de
Votre Majesté, etc[389]....» Mais, voyant le peu de succès de ses offres
de service, Bussy se mit à afficher une résignation en apparence
complète, et, au lendemain de la conquête de la Franche-Comté, il écrivit
au roi en ces termes: «Je supplie très-humblement Votre Majesté de me
permettre de lui témoigner la joie que j'ai de ses dernières conquêtes,
et de voir que mon maître prenne le chemin de le devenir de tout le
monde. Ma satisfaction auroit été tout entière si Votre Majesté avoit
daigné accepter les offres de mon très-humble service; mais, enfin, comme
je n'ai pu avoir ce plaisir, je m'en suis fait un autre qui est de me
soumettre à vos volontés avec une résignation dont je suis assuré que
Dieu se contenteroit. Si Votre Majesté la pouvoit connoître aussi bien
que lui, et voir le fond de mon cœur, je ne serois pas aussi malheureux
que je le suis[390].....»

  [389] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 442.

  [390] Placet du 9 juin 1674, _Correspondance_, t. II, p. 444.

Malgré ce dessein de faire contre mauvaise fortune bon cœur, Bussy,
jusqu'à la paix de Nimègue, ne cessa de poursuivre Louis XIV de ses
placets. Il devait attendre six ans encore avant de voir fléchir sa
sévère disgrâce, et avant d'obtenir l'autorisation de reparaître à la
cour, où même il ne put rester. Il fallait que les péchés de langue et de
plume de cet esprit malfaisant fussent bien grands et eussent atteint
plus haut que ceux que nous avons déjà nommés, peut-être le roi lui-même,
plus vraisemblablement sa mère, pour expliquer cette rigueur si longtemps
inflexible.

Dans le cours de l'année 1676, Louis XIV, qui mesurait à Bussy avec une
si lente parcimonie le retour de ses bonnes grâces, avait paru se
radoucir. A son retour de Bretagne, madame de Sévigné sut que son cousin
avait obtenu, pour quelques mois, une nouvelle permission de résider à
Paris; mais ce ne fut pas de Bussy qu'elle l'apprit. De la part de
celui-ci, ce n'était point précisément défiance, car que pouvait-il
appréhender d'une parente qui, malgré ses torts, lui avait donné tant de
preuves d'affection? Probablement il redoutait les confidences, même
involontaires, de madame de Sévigné à madame de la Fayette, son intime
amie, et, par celle-ci, à la Rochefoucauld, dont il suspectait toujours
la rancune. Mais, comme on l'a vu en 1674[391], madame de Sévigné savait,
avant même son cousin, par M. de Pomponne, qui ne lui cachait rien de
ces choses et d'autres plus importantes, et que l'exilé employait de
préférence auprès du roi, madame de Sévigné, disons-nous, connaissait
parfaitement ce qui concernait Bussy: dans ses visites de bienvenue, le
ministre dut lui apprendre ce que celui-ci ne lui disait point. En
rentrant des Eaux, elle le trouva donc depuis quelques jours établi à
Paris, content de n'avoir plus à se cacher, et, dans sa modestie
habituelle, se faisant un triomphe exceptionnel de cette mince tolérance:
«C'est une faveur qui me distingue des autres exilés, lui avait-il écrit
à Vichy; le roi n'en a fait de pareilles qu'à moi[392].»

  [391] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 60.

  [392] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 150.

Pendant les six mois qui précédèrent l'arrivée de sa fille madame de
Sévigné reçut souvent les visites de Bussy; elles eurent lieu avec un
contentement réciproque, car, malgré de profondes différences morales,
ces deux esprits de même souche se conviennent et se plaisent. Bussy et
sa cousine, dans leur jeunesse, avaient failli se laisser entraîner à un
sentiment plus vif que l'amitié[393]; mais cette amitié, du moins,
quoiqu'elle eût été mise à de délicates épreuves, avait toujours survécu,
et aujourd'hui, toutes les vieilles querelles apaisées, elle était plus
cordiale que jamais.

  [393] Conf. WALCKENAER, t. I et II, _passim_.

Toutefois durant ces six mois de commun séjour à Paris, soit dans les
lettres de Bussy à ses divers correspondants, soit dans celles de madame
de Sévigné à sa fille, on trouve peu de détails sur leurs relations
journalières. «Venez m'aider, écrit le premier à madame de Grignan, le
27 juillet, à désopiler la rate de madame votre mère: votre absence
empêche l'effet de mes remèdes[394].» Au mois d'octobre, nous le trouvons
à Livry, où il est allé passer quelques jours, afin de contenter l'envie
que sa cousine lui avait plusieurs fois manifestée de connaître ses
Mémoires, auxquels il travaillait, et dont on parlait dans leur monde.
«Vous devriez m'envoyer quelques morceaux de vos _Mémoires_, lui avait
écrit le 18 septembre madame de Sévigné, je sais des gens qui en ont vu
quelque chose, qui ne vous aiment pas tant que je fais, quoiqu'ils aient
plus de mérite[395].» Bussy ne voulut pas lui adresser son manuscrit; il
tenait à lui en faire la lecture lui-même. Son motif est «qu'il aime les
louanges à tous les beaux endroits, et que si elle lisoit ses mémoires
sans lui, elle ne lui en donneroit qu'en général pour tout
l'ouvrage[396].» Cela peut s'appeler un auteur gourmet en fait d'éloge.
La lecture eut lieu, et madame de Sévigné en rend un témoignage plus
amical que sincère à sa fille, car les _Souvenirs_ de Bussy, publiés
après sa mort, par les soins de la marquise de Coligny, sont un assez
terne ouvrage, et ne sauraient lutter d'intérêt avec la plupart des
mémoires contemporains[397].

  [394] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 169.

  [395] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 474.

  [396] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 184.

  [397] _Voy._ la nouvelle et plus complète édition de ces Mémoires
  donnée en 1857 par M. Ludovic Lalanne.

Bussy, dans ce voyage, communiqua la partie terminée de son travail à
quelques amis dont il voulait avoir le sentiment. L'un d'eux était M. de
Thou, président de l'une des chambres des Enquêtes, fils de l'historien
et frère du malheureux ami de Cinq-Mars, qui avait dû épouser madame de
Sévigné, fait omis par tous les biographes de celle-ci. «J'ai lu vos
_Mémoires_ avec beaucoup de satisfaction,» écrit le président à Bussy. Il
lui donne en même temps les éloges que celui-ci recherchait, et il est
difficile de n'y pas voir la complaisance usitée en pareil cas. Mais ce
qu'il loue sans restriction, ce qu'il semble heureux de louer, ce sont
les lettres de madame de Sévigné, que Bussy avait eu l'heureuse idée
d'intercaler dans son récit. «J'ai admiré les lettres de madame de
Sévigné, ajoute M. de Thou, et je les ai relues deux fois; c'est une
personne pour laquelle j'ai eu toute ma vie un grand respect et une
très-grande inclination: je l'ai pensé épouser, et c'est M. de la Châtre
et madame votre cousine, sa femme, qui ménageoient la chose[398].»
Nouveau témoignage de cette constante bonne renommée que, dans un mauvais
jour, Bussy, sauf à s'en repentir plus tard, avait voulu obscurcir, et
preuve nouvelle que, de son vivant, madame de Sévigné a joui de toute sa
réputation épistolaire.

  [398] _Corresp. de Bussy-Rabutin_ (31 octobre 1676), t. III, p.
  189.

Nous avons dit que nous manquions presque entièrement de détails sur les
faits personnels à madame de Sévigné et à madame de Grignan pendant le
séjour de six mois de celle-ci à Paris. Cela se comprend. La marquise de
Sévigné ayant avec elle sa fille et son cousin, ses deux principaux
correspondants, ses lettres, source intarissable d'informations, nous
font entièrement défaut. Mais, grâce à un recueil qui, après une
interruption de quatre ans, recommença précisément à paraître vers cette
époque, et auquel nous aurons dorénavant recours, comme à un répertoire
historique des plus curieux, malgré sa forme presque toujours futile ou
fade, nous pouvons énumérer (tout détail nous mènerait trop loin) les
événements de politique, de guerre, d'art et de société, qui formèrent le
spectacle ou l'entretien de la ville et de la cour, et par conséquent de
la mère et de la fille, pendant ce premier semestre de 1677.

On y voit que l'hiver de cette année fut extrêmement brillant. Le premier
jour de l'an, les comédiens de l'hôtel de Bourgogne donnèrent la première
représentation de la _Phèdre_ de Racine, à laquelle la troupe du roi, qui
jouait au faubourg Saint-Germain, répondit le surlendemain, par
l'apparition de la _Phèdre_ de Pradon, cause de débats qui raviva un
instant les passions littéraires amorties depuis dix ans[399]. La
marquise de Sévigné et sa fille ne furent pas de celles (il y en eut!)
qui donnèrent la préférence à ce dernier sur l'auteur d'_Andromaque_.
Mais, si elle arrivait pleinement à Racine, madame de Sévigné ne
faiblissait point dans son admiration pour son _vieil ami_ Corneille, et
ce dut être pour elle une joie toute particulière, un triomphe
d'arrière-saison presque personnel, que de voir, par le choix et l'ordre
du roi, le répertoire de ce père de notre tragédie, glorieusement
ressuscité, après quelques années de négligence, non d'oubli. «Les
beautés de l'opéra d'_Isis_, ajoute l'auteur du _Mercure galant_, n'ont
pas fait perdre au roi et à toute la cour le souvenir des inimitables
tragédies de M. Corneille l'aîné, qui furent représentées à Versailles
pendant l'automne dernier[400].»

  [399] _Mercure galant_, Ier volume de 1677, contenant en un seul
  tome les mois de janvier, février et mars, p. 26. A partir
  d'avril chaque mois forme un volume.

  [400] T. Ier, p. 46.

On connaît les vers dans lesquels le vieux poëte, qui s'était cru à
jamais banni de la scène, transmet à ce roi si épris des choses grandes
et belles l'expression émue d'une reconnaissance à laquelle se mêle ce
sentiment si vif, si naturel mais si bizarre de tendresse, de préférence
presque d'un père qui vieillit pour ses derniers et plus chétifs enfants.
C'est le _Mercure_ (il faut lui en laisser l'honneur) qui le premier a
reproduit ces beaux vers: «Je vous envoie, dit le rédacteur à son
correspondant anonyme, les vers que fit cet illustre auteur pour
remercier Sa Majesté: il y a longtemps que vous me les demandez, et je
n'avois pu, jusqu'à présent, en recouvrer une copie[401].»

  [401] _Mercure galant_, t. Ier p. 46.

En voici quelques-uns; nous voudrions tout citer:

    Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter
    Que tu prennes plaisir à me ressusciter?
    Qu'au bout de quarante ans Cinna, Pompée, Horace,
    Reviennent à la mode et retrouvent leur place;
    Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux
    N'ôte point le vieux lustre à mes premiers travaux?
    Achève, les derniers n'ont rien qui dégénère,
    Rien qui les fasse croire enfants d'un autre père:
    Ce sont des malheureux étouffés au berceau,
    Qu'un seul de tes regards tireroit du tombeau.
    Déjà Sertorius, Œdipe et Rodogune
    Sont rentrés, par ton choix, dans toute leur fortune;
    Et ce choix montreroit qu'Othon et Suréna
    Ne sont pas des cadets indignes de Cinna.
    Le peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent;
    Je foiblis, ou du moins ils se le persuadent;
    Pour bien écrire encor, j'ai trop longtemps écrit,
    Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit.
    Mais contre un tel abus que j'aurois de suffrages,
    Si tu donnois le tien à mes derniers ouvrages!
    Que de cette bonté l'impérieuse loi
    Ramèneroit bientôt et peuple et cour vers moi!
    Tel Sophocle, à cent ans, charmoit encore Athènes,
    Tel bouillonnoit encor son vieux sang dans ses veines,
    Diroient-ils à l'envi, lorsque Œdipe aux abois
    De cent peuples pour lui gagna toutes les voix.
    Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres
    Font encor quelque peine aux modernes illustres,
    S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,
    Je n'aurai pas longtemps à les importuner.
    Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre,
    C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;
    Sur le point d'expirer il tâche d'éblouir,
    Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.
    Souffre, quoi qu'il en soit, que mon âme ravie
    Te consacre le peu qui me reste de vie[402]......

  [402] _Mercure galant_ (1677), t. Ier, p. 49.

Madame de Grignan trouva la cour livrée à de nouvelles intrigues. Sous
les apparences d'un triomphe renouvelé, et d'un empire affiché avec plus
d'ostentation qu'avant d'être contesté, madame de Montespan, en attendant
qu'elle succombât sous la politique patiente de sa vraie rivale, avait,
avons-nous dit, à se débattre contre des rivalités passagères, qui la
piquaient, l'alarmaient, mais surtout l'indignaient, parce qu'elle les
trouvait, sous tous les rapports, au-dessous d'elle. Celle dont on
parlait alors le plus était madame de Ludre, fille d'honneur de MADAME,
seconde duchesse d'Orléans, et chanoinesse du Poussay. Son nom revient
souvent dans la suite de la correspondance de madame de Sévigné avec sa
fille[403]. Dès le mois de janvier, Bussy, le premier, en écrit de Paris
à l'un de ses correspondants, le premier président Brûlart, chef du
parlement de Dijon, à qui il mandait tout, le sérieux et le galant:
«Madame de Ludre fait bien du bruit à Saint-Germain; elle donne, dit-on,
de l'amour au roi et alarmes à madame de Montespan, et les spectateurs
attendent quelque changement avec impatience[404].»

  [403] Marie-Élisabeth de Ludre avait d'abord été placée comme
  fille d'honneur auprès de la première duchesse d'Orléans, la
  belle Henriette d'Angleterre. A la mort de cette princesse, elle
  entra dans la maison de la reine, et, lors de la suppression des
  filles d'honneur de Marie-Thérèse, MONSIEUR la mit auprès de sa
  deuxième femme.

  [404] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 205; lettre
  du 30 janvier 1677.

M. Ludovic Lalanne a reproduit une note de Bussy-Rabutin, des plus
intéressantes, et pour la biographie de son écrivain, et pour la
connaissance des circonstances qui marquèrent la chute graduelle de
madame de Montespan. Mais, afin de bien comprendre cette page nouvelle
des mémoires de Bussy, il est bon de dire quelques mots d'un fait pour
lui très-fâcheux, qui eut lieu précisément pendant cet hiver de 1677.

Successivement on avait vu paraître plusieurs pièces satiriques contre
divers personnages de la cour, pièces que, nous ne savons pourquoi, on
appelait des _logements_. Comme la réputation de médisance de Bussy
était, quoi qu'il fît, indélébile, on les lui attribua. Il en fut avisé
par le duc de Saint-Aignan, à la fois son ami et son collègue à
l'Académie française, qualité qu'il cumulait avec celle de membre de
l'académie d'Arles. C'est le roi lui-même qui avait appris ce fait au
duc, un jour où cet infatigable intermédiaire lui présentait un rondeau
de la composition de Bussy, humble et suppliant, sur le mot
_Pardonnez-moi_, et assez mauvais pour que Louis XIV fût autorisé à
l'attribuer à l'un des plus ridicules poëtes de son royaume: Bussy, en
effet, ne mettait pas dans ses vers l'esprit et l'arrangement de sa
prose. Mais cette scène vaut la peine d'être reproduite.

«J'ai trouvé ce matin, lui écrit le duc de Saint-Aignan le 9 février,
l'occasion favorable de donner votre lettre au roi, Monsieur, avec le
rondeau. Sa Majesté n'a pas cru d'abord qu'il fût de vous; et lorsque je
lui ai dit en riant que les académiciens étoient obligés à se servir les
uns les autres, surtout auprès de leur protecteur, Sa Majesté m'a
répondu: «Ce n'est donc pas de l'académie royale d'Arles?» J'ai répliqué:
«Non, Sire, c'est de l'Académie françoise.» Le roi m'a dit, toujours d'un
visage fort ouvert: «C'est de l'abbé Cottin?» Enfin, je me suis expliqué,
et je lui ai dit que c'étoit de vous. Sa Majesté a pris l'un et l'autre,
et a dit qu'il les verroit, ajoutant avec un air qui témoignoit ne le pas
croire, qu'il s'étoit fait des _logements_ qu'on vous attribuoit. Je lui
ai répondu que cela ne pouvoit pas être, mais que, comme on prenoit le
temps pour dérober que les _bohémiens_ étoient en quelque lieu, je ne
doutois pas qu'on n'en usât ainsi maintenant que vous étiez à Paris; et
comme je voulois continuer, le roi m'a interrompu pour me dire qu'une
marque qu'il ne croyoit pas cela de vous, étoit qu'il vous laissoit à
Paris; et là-dessus, lui voyant ouvrir votre lettre, je suis sorti du
cabinet. Voilà, Monsieur, le détail de ce qui s'est passé ce matin, dont
j'attends un heureux succès par les paroles et les manières douces et
honnêtes que le roi a employées en parlant de vous[405].»

  [405] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 209.

Le duc de Saint-Aignan avait fait œuvre d'amitié et aussi de justice en
défendant, à cette occasion, ce pauvre médisant, victime de son mauvais
renom. Il eût pu ajouter que Bussy, qui n'était pas un sot, n'aurait
point été si mal avisé que de choisir précisément le moment de sa
présence à Paris pour faire courir des satires à l'adresse de ses
ennemis: dès qu'elles circulaient, lui présent, il est clair qu'elles
n'étaient pas de lui. C'est ce qu'il répond lui-même à son ami, en lui
rappelant un semblable précédent de son premier séjour à Paris, et, sur
ce point, sa justification est complète: «Ne vous souvenez-vous pas,
Monsieur, qu'en 1673, le roi m'ayant permis de venir ici, Sa Majesté vous
dit, quelque temps après, qu'on m'attribuoit des chansons qu'il savoit
bien que je n'avois pas faites? Voici une pareille rencontre, où le roi
ne se laisse pas surprendre aux méchants ni aux sots. J'admire Sa Majesté
de voir, en un moment, le vraisemblable de ce qu'on lui dit de moi. Il
sent bien que j'ai l'âge et la raison qui sont nécessaires pour faire
sage tout le monde, et que j'ai, par-dessus cela, une longue pénitence,
qui me fait plus sage que tous les barbons. S'il savoit la reconnoissance
que j'ai dans le cœur, de la justice qu'il me fait, il me feroit
peut-être des grâces. Quoi qu'il fasse, je l'aimerai toujours comme mon
bon maître, aux châtiments duquel je dois ce qui me manquoit de bonnes
qualités[406].» On ne parle pas différemment de Dieu.

  [406] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 211, lettre
  du 7 février 1677.

Mais Bussy ne tarda pas à connaître à qui il devait ce mauvais office. Ce
n'était rien moins que la sœur de la sultane encore régnante, madame de
Thianges, à laquelle l'unissait une parenté d'alliance, et qui, selon
lui, avait été poussée à cela par ses ennemis, en tête desquels il place
toujours M. de la Rochefoucauld, et le prince de Marsillac, son fils;
mais c'est sans administrer aucune preuve qu'il accuse ces solides amis
de madame de Sévigné.

«Deux jours après avoir écrit cette lettre (dit-il dans l'annotation dont
nous parlions tout à l'heure) mademoiselle de Grancey me manda, par un de
ses amis et des miens, que, s'étant trouvée dans la chambre de madame de
Montespan, où étoit le roi, il y avoit sept ou huit jours, et la
conversation étant tombée sur les _logements_ qui couroient dans le
monde, madame de Thianges avoit dit qu'on ne voyoit de ces sortes de
médisances-là que quand j'étois à Paris, et je connus par là que le roi
ne savoit cela que de madame de Thianges.

«Je savois déjà que cette femme avoit eu la lâcheté de m'abandonner,
depuis cinq ou six ans, moi son parent et son ami, après s'être
réchauffée pour moi et m'avoir promis de s'employer fortement aux
occasions pour m'attirer des grâces; mais je ne croyois pas qu'elle fût
assez infâme pour me vouloir couper la gorge, et pour inventer des choses
contre moi, dans un temps où des accusations de cette nature me
pourroient faire un tort irréparable dans l'esprit du roi; contre moi,
dis-je, qui n'avois jamais manqué de respect ni d'amitié pour elle. Après
avoir bien cherché les raisons qu'elle pouvoit avoir de sa rage, je n'en
trouvai point d'autres, sinon que les Marsillac, qui me haïssoient et qui
me craignoient, prenant la peine de vouloir satisfaire à sa sensualité,
elle n'avoit osé refuser d'entrer dans la bassesse de leurs passions, et
peut-être avoit-elle le cœur assez bas pour l'avoir fait sans
contrainte.

«Dans ce temps-là, les plus clairvoyants de la cour demeuroient d'accord
que madame de Montespan étoit fort baissée dans les bonnes grâces du roi,
et disoient, pour appuyer leur opinion, qu'elle pleuroit souvent, qu'elle
avoit sur le visage une tristesse profonde, que le roi paroissoit avoir
un air plus dégagé que de coutume, qu'il se communiquoit plus aux
courtisans, qu'il passoit moins de temps qu'à l'ordinaire dans la chambre
de madame de Montespan, qu'il se couchoit de meilleure heure, qu'il étoit
plus curieux en beaux habits depuis deux ou trois mois qu'il n'avoit
encore été, et que cela faisoit voir qu'il cherchoit fortune. Pour moi
qui ne voyois ces choses-là que de loin, je m'en fusse rapporté au
jugement des gens qui étoient sur les lieux, si l'assassinat que me
venoit de faire madame de Thianges, ne m'eût fait croire que sa sœur
n'étoit pas sur le point de tomber, puisqu'en cet état on a bien d'autres
choses à songer qu'à faire du mal aux gens qui ne contribuent pas à notre
décadence[407].»

  [407] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 212.

Mesdames de Sévigné et de Grignan n'étaient pas au nombre des personnes
dont parle Bussy, qui se trouvaient sur les lieux, c'est-à-dire au sein
même de la cour. La première n'y paraissait qu'en de rares occasions:
quant à la gouvernante de la Provence, sa jeunesse, sa beauté fraîche
encore, quoique à la veille de subir une éclipse, les intérêts de son
mari, lui avaient fait jusque-là un devoir de s'y produire, mais une
affection de poitrine qui vint l'affliger dans le cours de cet hiver la
tint éloignée de Versailles et de Saint-Germain. D'ailleurs les plaisirs
de la cour, avant la fin même du carnaval, se trouvèrent subitement
interrompus par le départ inattendu du roi pour l'armée de Flandre, qui
eut lieu le dernier jour du mois de février[408].

  [408] _Mercure galant_, Ier vol. de 1677, p. 66.

En commençant ainsi brusquement, et contre toute habitude, la campagne au
sein même de l'hiver, Louis XIV avait voulu surprendre les ennemis, et
c'était pour mieux cacher ses projets qu'il avait multiplié les fêtes à
sa cour. On voit dans le fidèle _Mercure_ l'agitation de ce départ
précipité: «On s'y attendoit si peu qu'on avoit fait quantité d'agréables
parties pour la fin du carnaval, qui furent rompues par la nécessité où
chacun se trouva de songer à son équipage[409].»

  [409] _Ibid._, p. 67.

Sévigné partait _guidon_, comme devant. Quant au chevalier de Grignan, il
obtenait enfin la récompense de sa conduite dans la journée d'Altenheim.
A la veille de l'ouverture de la campagne, il fut nommé brigadier de
cavalerie, ce qui tenait le milieu entre le grade de colonel et celui de
maréchal de camp, en même temps que Catinat, son camarade, était fait
brigadier d'infanterie, et que le marquis de La Trousse, ce cousin de
madame de Sévigné, qui était le colonel de son fils, était promu au grade
de lieutenant général[410].

  [410] _Ibid._, p. 170.

Louis XIV se proposait de prendre encore quelques-unes des principales
villes de la Flandre. Avec une activité chaque jour plus habile et plus
exigeante, Louvois lui avait tout préparé, hommes, approvisionnements,
matériel. «Grâce à lui, ajoute le _Mercure_, cinquante mille hommes de
cavalerie et d'infanterie ont trouvé toutes sortes de provisions dans une
saison peu avancée, dans un pays ruiné, et sur des terres encore
couvertes de neige. Cependant rien n'a manqué, et une place abondante en
toutes choses, considérable par ses fortifications, difficile à prendre à
cause de sa situation, défendue par un brave gouverneur qui avoit toute
la résolution qu'il falloit pour soutenir un long siége, et par une
nombreuse garnison composée d'Espagnols, de Walons et d'Allemands, et de
quantité de noblesse du pays, a été prise d'assaut après huit
jours[411].» C'est de l'importante place de Valenciennes qu'il est ici
question. Vauban dirigeait ce siége, sous Louis XIV, qui était, en outre,
assisté des maréchaux de Schomberg, de Lorges, de la Feuillade,
d'Humières et de Luxembourg. Les assiégés se croyaient à l'abri de toute
surprise. «Les bourgeois, fiers de tout ce que nous avons marqué qui leur
servoit de défense, donnèrent les violons sur leurs remparts, le jour de
carême-prenant, pour se moquer des troupes qui avoient investi la place;
mais on leur répondit, quelques jours après, avec d'autres instruments
qui leur ôtèrent l'envie de danser[412].» Le huitième jour de l'ouverture
de la tranchée, le 10 mars, eut lieu l'assaut de l'un des principaux
ouvrages de la place. L'attaque était conduite par le marquis de la
Trousse et le comte de Saint-Géran. Les assiégés ne purent résister à
l'élan des Français, qui emportèrent le bastion attaqué, en chassèrent
les ennemis, les poursuivirent dans la ville, où ils entrèrent pêle-mêle
avec eux, de telle sorte que le roi apprit la prise de Valenciennes
presque en même temps que celle de ses ouvrages avancés. Il préserva les
habitants du pillage, et accorda à la garnison les honneurs militaires.
Tous ceux auxquels madame de Sévigné s'intéressait se distinguèrent à ce
siége mémorable. Son fils même y reçut une blessure: «M. le marquis de
Sévigné, dit en finissant la relation que nous avons sous les yeux, a
aussi été blessé, à la tête des Dauphins, en portant des fascines avec
une intrépidité sans exemple[413].»

  [411] _Mercure galant_ (1677), t. Ier, p. 177.

  [412] _Ibid._, p. 180.

  [413] _Mercure galant_ (1677), t. Ier, p. 202, et _Mémoires de la
  Fare_, coll. Michaud, t. XXXII, p. 285.

Le reste de la campagne répondit à ce brillant début. En moins de deux
mois, les deux fortes places de Saint-Omer et de Cambrai tombèrent en
notre pouvoir, et MONSIEUR, frère du roi, eut la bonne fortune de battre
dans une véritable bataille rangée le prince d'Orange, qui voulait
secourir la première de ces villes. Nous emprunterons seulement quelques
lignes, sur cette campagne, aux mémoires de celui qui y commandait le
corps où servait le baron de Sévigné:

«Monsieur, dit le marquis de la Fare, attaqua Saint-Omer, et le roi,
Cambrai: ces deux conquêtes ne furent pas si faciles. Le prince d'Orange
marcha, avec trente mille hommes, au secours de Saint-Omer, mais Monsieur
le battit bien à Cassel: après quoi le roi fit à son aise le siége de la
ville et de la citadelle de Cambrai, et s'en retourna glorieusement à
Versailles, non sans mal au cœur de ce que Monsieur avoit par-dessus lui
une bataille gagnée. On remarqua qu'après la prise de Cambrai, étant venu
voir Saint-Omer et Monsieur qui y étoit, il fut fort peu question de
cette bataille dans leur conversation; qu'il n'eut pas la curiosité
d'aller voir le lieu du combat, et ne fut apparemment pas trop content
de ce que les peuples, sur son chemin, crioient: _Vivent le roi, et
Monsieur qui a gagné la bataille!_ Aussi a-ce été et la première et la
dernière de ce prince; car, comme il fut prédit dès lors par des gens
sensés, il ne s'est retrouvé de sa vie à la tête d'une armée. Cependant
il étoit naturellement intrépide et affable sans bassesse, aimoit
l'ordre, étoit capable d'arrangement, et de suivre un bon conseil. Il
avoit assez de défauts pour qu'on soit obligé en conscience de rendre
justice à ses bonnes qualités[414].»

  [414] _Mémoires de la Fare_, coll. Michaud, t. XXXII, p. 285.
  _Voy._ aussi sur cette campagne, même collection, t. XXX, p. 559,
  et _Mémoires du maréchal de Villars_, t. XXXIII, p. 14.

Les troupes furent mises dans leurs cantonnements, et Louis XIV, comme on
vient de le voir, s'en revint triomphant à Versailles, vers la fin du
mois de mai. Cette rapide campagne, plus brillante encore que celle de
l'année précédente, avait frappé tous les esprits. Ce fut un concert
unanime de louanges. Tous les corps vinrent complimenter le prince
heureux qui avait pleinement prouvé, au profit de la France, qu'il
pouvait se passer des généraux jusque-là réputés indispensables. Le
peuple était dans l'ivresse au spectacle de cette grandeur nationale
croissante, et l'imperturbable prospérité du roi augmentait encore le
respect par l'admiration; aussi appela-t-on cette année 1677, _l'année de
Louis le Grand_[415]. Jours heureux, siècle d'or de la royauté à la fois
imposante et populaire! mémorable époque, aussi, pour la France, alors
pleinement identifiée avec son roi!

  [415] _Mercure_, janvier 1678, p. 1.

Tous les poëtes s'en mêlèrent. Les recueils du temps sont pleins de
vers, sonnets, rondeaux, odes, épîtres, la plupart détestables, à la
louange de Louis et de son frère. L'année d'avant Boileau disait au roi:

    Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire!

Il avait chanté _Bouchain et Condé terrassés_. Corneille, cette année, le
devança, et, dans sa reconnaissance ravivée, écrivit ces vers, qui ne se
ressentent en rien de la vieillesse de l'auteur:

    Je vous l'avois bien dit, ennemis de la France,
    Que pour vous la victoire auroit peu de constance,
    Et que de Philisbourg à vos armes rendu
    Le pénible succès vous seroit cher vendu.
    A peine la campagne aux zéphyrs est ouverte,
    Et trois villes déjà réparent notre perte,
    Trois villes dont la moindre eût pu faire un État,
    Lorsque chaque province avoit son potentat;
    Trois villes qui pouvoient tenir autant d'années,
    Si le ciel à Louis ne les eût destinées:
    Et, comme si leur prise étoit trop peu pour nous,
    Mont-Cassel vous apprend ce que pèsent nos coups.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Partout vous trouverez son âme et son ouvrage,
    Des chefs faits de sa main, formés sur son courage,
    Pleins de sa haute idée, intrépides, vaillants,
    Jamais presque assaillis, toujours presque assaillants;
    Partout de vrais François, soldats dès leur enfance,
    Attachés au devoir, prompts à l'obéissance;
    Partout enfin des cœurs qui savent aujourd'hui
    Le faire partout craindre et ne craindre que lui.
    Sur le zèle, grand roi, de ces âmes guerrières
    Tu peux te reposer du soin de tes frontières,
    Attendant que leur bras, vainqueur de tes Flamands,
    Mêle un nouveau triomphe à tes délassements,
    Qu'il réduise à la paix la Hollande et l'Espagne,
    Que, par un coup de maître, il ferme la campagne,
    Et que l'Aigle jaloux n'en puisse remporter
    Que le sort des Lions que tu viens de dompter[416].»

  [416] Ces vers ont été donnés pour la première fois dans le
  _Mercure_ de juillet 1677, p. 166.

La plus grande partie de la noblesse revint à Paris en même temps que le
roi. Madame de Grignan, avant de partir, put y revoir son beau-frère,
qui, selon sa coutume, avait honorablement figuré au siége de
Valenciennes et à la bataille de Cassel, et son frère, qui avait à guérir
une incommode blessure au talon.

Sévigné, à son retour, obtint ou plutôt se donna, pour son argent, un
avancement qui le fit enfin sortir de son éternel _guidonage_. A la date
du 19 mai, sa mère annonce ce changement en ces termes à Bussy, retourné,
depuis quelques jours, en Bourgogne, sans avoir pu, cette fois encore, se
raccommoder avec ses ennemis: «Mon fils a traité de la sous-lieutenance
des Gendarmes de M. le Dauphin, avec la Fare, pour douze mille écus et
son enseigne. Cette charge est fort jolie: elle nous revient à quarante
mille écus; elle vaut l'intérêt de l'argent. Il se trouve par là à la
tête de la compagnie, M. de la Trousse étant lieutenant-général. M. le
Dauphin devient tous les jours plus considérable. La paix rendra cette
charge encore plus belle que la guerre[417].» Les gendarmes-Dauphin
étaient une espèce de gardes du corps de l'héritier de la couronne. Le
lieutenant avait le grade de brigadier ou de maréchal de camp, et le
sous-lieutenant, le rang de colonel. «La charge est jolie, répond Bussy
avec son expérience des choses de la guerre, et très-jolie pour un homme
de son âge. Vous voyez qu'avec de la patience il n'y a guère d'affaires
au monde dont on ne vienne à bout[418].»

  [417] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 81. _Voy._ aussi _Lettres
  inédites de madame de Sévigné_, 1814, éd. Klostermann, p. 74.

  [418] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 197.

Le marquis de la Fare a consigné dans ses mémoires ce fait de la
biographie du baron de Sévigné, ainsi que les motifs qui le déterminèrent
lui-même à se défaire de sa charge, mais avec une différence relativement
au prix mentionné par madame de Sévigné. «En ce temps-là, dit-il, ce
général (M. de Luxembourg) ayant demandé que je fusse fait brigadier,
attendu que plusieurs autres qui avoient moins de service que moi étoient
déjà maréchaux de camp, il me fut répondu sèchement par Louvois que
j'avois raison, mais que cela ne serviroit de rien. Cette réponse brutale
et sincère du ministre alors tout-puissant, qui me haïssoit depuis
longtemps, et à qui jamais je n'avois voulu faire ma cour, jointe au
méchant état de mes affaires, à ma paresse et à l'amour que j'avois pour
une femme qui le méritoit, tout cela me fit prendre le parti de me
défaire de ma charge de sous-lieutenant des gendarmes de monseigneur le
Dauphin, que j'avois presque toujours commandés depuis la création de ma
compagnie, et je puis dire avec honneur. Je vendis donc cette charge,
avec la permission du roi, quatre-vingt-dix mille livres au marquis de
Sévigné, enseigne de la même compagnie. C'est ainsi que la haine de
Louvois me fit quitter le service, parce que je m'imaginois que cet homme
étoit immortel. Il le fit quitter à bien d'autres, qui valoient bien
mieux que moi, et, entre autres, au duc de Lesdiguières, un des plus
grands seigneurs de France et des plus capables de bien servir[419].»
Cette femme dont parle le marquis de la Fare était madame de la
Sablière, à laquelle il sacrifiait alors sa carrière, et qu'il quitta,
hélas! pour le jeu, peu d'années après.

  [419] _Collection Michaud_, t. XXXII, p. 285.

S'adressant à un ami, le comte de Guitaud, que nous voyons souvent, à
partir de cet instant, figurer dans sa correspondance, madame de Sévigné
explique ces chiffres d'une manière qui doit faire préférer sa version à
celle de M. de la Fare. Dans cette lettre, à laquelle un éditeur des
_Lettres inédites_ a donné, sans désigner le jour, la date du mois de mai
1677, et qui est évidemment antérieure à celle qu'elle écrit à Bussy le
19, madame de Sévigné montre son fils occupé à la fois de céder son
guidon à M. de Verderonne, et d'acheter une sous-lieutenance des
chevau-légers du roi, ne sachant point alors que M. de la Fare voulait
quitter le service. Elle confie à M. de Guitaud que Sévigné «perd
quarante mille francs sur sa charge, car il ne la vend que quatre-vingt;»
mais, ajoute-t-elle, «les charges sont fort rabaissées[420].» Douze mille
écus, déjà mentionnés, plus quatre-vingt mille livres, se rapprochent
plus des quarante mille écus dont parlait madame de Sévigné, que des
quatre-vingt-dix mille livres énoncées par le marquis de la Fare. On voit
par là ce qu'étaient les charges militaires, même les plus modestes; et
on y voit aussi (c'est surtout ce que nous avons voulu établir), que
madame de Sévigné, si dévouée aux intérêts de sa fille, ne reculait
devant aucun sacrifice pour améliorer la carrière de son fils, et même
pour satisfaire ses seules convenances. Elle avait pour ce fils une
réelle et solide tendresse, mais elle était d'une autre nature que cette
adoration perpétuelle pour madame de Grignan, dont, au reste, Sévigné
n'était nullement jaloux, car il aimait lui aussi tendrement sa sœur.

  [420] _Lettres inédites_, éd. Bossange (1819), p. 72.

Le cœur de madame de Sévigné fut mis à une cruelle épreuve pendant ce
court séjour de madame de Grignan à Paris. La santé de celle-ci, sa
fraîcheur, sa beauté, entières jusque-là, commencèrent à subir des
atteintes qui durèrent plusieurs années, dues à ses préoccupations
morales, causées à leur tour par le désordre des affaires de sa maison,
ou, si l'on adopte une version de Bussy, à ses nombreuses couches, et
probablement à ces deux causes à la fois. Il est facile de se figurer les
alarmes et les tourments de madame de Sévigné. Au moindre symptôme elle
s'inquiétait aussitôt, et madame de Grignan, répugnant à s'avouer malade,
se refusait, par système, à tous les soins. Insistance d'un côté,
résistance de l'autre: la mère veut que sa fille craigne, afin d'être
assurée de sa prudence et de sa docilité, et celle-ci, en dissimulant ses
souffrances, prétendait par là ménager sa mère et lui prouver son amour.
Depuis la grave maladie de madame de Sévigné, sa fille avait aussi la
tendance opposée de croire, au moindre signe, sa mère malade, et voulait
exiger d'elle encore plus de précautions et de soins. Ainsi c'était à
force de ménagements, d'attentions mutuelles, de sollicitude, de bonne
volonté et de délicates intentions, que ces deux femmes en arrivaient à
se rendre vraiment malheureuses. Mais cela n'autorise pas à dire, comme
on l'a fait, qu'elles passaient leur vie à souhaiter d'être ensemble, et
qu'elles ne pouvaient y vivre une fois réunies. On s'est emparé, à cet
égard, des lettres très-rares de madame de Sévigné qui portent la trace
des malentendus qui ont pu, à deux ou trois reprises, exister entre elle
et sa fille, et l'on en a conclu à la froideur de celle-ci et à son
manque de gracieuseté pour sa mère.

Par quelques passages relevés dans la correspondance qui suivit
immédiatement le départ de madame de Grignan, nous allons faire bien
connaître quelle fut leur vie intime pendant ces six mois dont on a
invoqué le trouble et l'agitation pour prouver qu'il y avait entre elles
une complète incompatibilité d'humeur[421]. Le lecteur approuvera qu'en
cet endroit, comme dans deux ou trois autres qui vont suivre, nous
recueillions avec soin toutes les traces de ces discussions. C'est la
bonne fortune du cadre élargi, adopté par le premier et savant auteur des
_Mémoires sur madame de Sévigné_, de permettre, à cet égard, le seul
exposé complet qui ait été encore donné de ces petits orages intérieurs.
Il n'en faut rien négliger, afin que l'on puisse bien juger le procès qui
a été fait à la passion proverbiale de la mère, et à la froideur
également traditionnelle de la fille.

  [421] Conf. _Réflexion sur les Lettres de madame de Sévigné_, par
  M. l'abbé de Vauxcelles, réimprimées en tête de l'édition des
  _Lettres choisies_, Paris, 1817, chez Bossange et Masson.

Voyant donc qu'à force d'attentions réciproques, elles en étaient venues
à ne plus s'entendre, M. de Grignan se décida à hâter le départ de sa
femme, après s'être bien assuré toutefois auprès des médecins les plus
habiles que non-seulement le voyage n'aurait aucun inconvénient pour sa
santé, mais qu'il aiderait, au contraire, à un rétablissement que,
suivant eux, l'air de la Provence devait infailliblement compléter; car,
grâce au ciel, madame de Grignan n'était point atteinte de cette
redoutable maladie de poitrine que sa mère, effrayée de sa maigreur
soudaine, s'était prise à craindre. Cette opinion des docteurs, partagée
par les amis, n'en effraye pas moins madame de Sévigné. Elle croit sa
fille perdue, en songeant aux fatigues de la route et à la _bise_ de
Grignan. Et si, contre son attente, tout tourne à bien, quelle
humiliation que l'on puisse dire que l'éloignement leur est plus
salutaire que leur présence! Mais que sa fille guérisse, cela seul
importe: elle en aura à la fois la joie et l'affront.

A peine madame de Grignan partie, cette mère éplorée continue avec la
plume la conversation interrompue par ce brusque départ:

    «Paris, mardi 8 juin 1677.

«Non, ma fille, je ne vous dis rien, rien du tout: vous ne savez que trop
ce que mon cœur est pour vous; mais puis-je vous cacher tout à fait
l'inquiétude que me donne votre santé? C'est un endroit par où je n'avois
pas encore été blessée; cette première épreuve n'est pas mauvaise: je
vous plains d'avoir le même mal pour moi; mais plût à Dieu que je n'eusse
pas plus de sujet de craindre que vous! Ce qui me console, c'est
l'assurance que M. de Grignan m'a donnée de ne point pousser à bout votre
courage; il est chargé d'une vie où tient absolument la mienne: ce n'est
pas une raison pour lui faire augmenter ses soins; celle de l'amitié
qu'il a pour vous est la plus forte. C'est aussi dans cette confiance,
mon très-cher comte, que je vous recommande encore ma fille: observez-la
bien, parlez à Montgobert (_femme de madame de Grignan_), entendez-vous
ensemble pour une affaire si importante. Je compte fort sur vous, ma
chère Montgobert. Ah! ma chère enfant, tous les soins de ceux qui sont
autour de vous ne vous manqueront pas, mais ils vous seront bien
inutiles si vous ne vous gouvernez vous-même. Vous vous sentez mieux que
personne; et si vous trouvez que vous ayez assez de force pour aller à
Grignan, et que tout d'un coup vous trouviez que vous n'en avez pas assez
pour revenir à Paris; si enfin les médecins de ce pays-là, qui ne
voudront pas que l'honneur de vous guérir leur échappe, vous mettent au
point d'être plus épuisée que vous ne l'êtes; ah! ne croyez pas que je
puisse résister à cette douleur. Mais je veux espérer qu'à notre honte
tout ira bien. Je ne me soucierai guère de l'affront que vous ferez à
l'air natal, pourvu que vous soyez dans un meilleur état. Je suis chez la
bonne Troche, dont l'amitié est charmante; nulle autre ne m'étoit propre;
je vous écrirai encore demain un mot; ne m'ôtez point cette unique
consolation. J'ai bien envie de savoir de vos nouvelles; pour moi, je
suis en parfaite santé, les larmes ne me font point de mal. Adieu, mes
chers enfants; que cette calèche que j'ai vue partir est bien précisément
ce qui m'occupe, et le sujet de toutes mes pensées!» Madame de la Troche
continue: «La voilà, cette chère commère, qui a la bonté de me faire
confidence de sa sensible douleur. Je viens de la faire dîner, elle est
un peu calmée; conservez-vous, belle comtesse, et tout ira bien; ne la
trompez point sur votre santé, ou, pour mieux dire, ne vous trompez point
vous-même; observez-vous, et ne négligez pas la moindre douleur ni la
moindre chaleur que vous sentirez à cette poitrine: tout est de
conséquence, et pour vous et pour cette aimable mère. Adieu, belle
comtesse, je vous assure que je suis bien vive pour sa santé, et que je
suis à vous bien tendrement.» Madame de Sévigné ajoute le lendemain:
«Adieu, mon ange, je vous rends ce que vous me dites sans cesse: songez
que votre santé fait la mienne, et que tout m'est inutile dans le monde,
si vous ne guérissez[422].»

  [422] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (juin 1677), t. V, p. 83.

Vraiment, c'est la mère; mais c'est quelque chose de plus que la
tendresse maternelle ordinaire. Il y a dans l'expression un feu, un
pathétique qui ne peut venir que d'un cœur dont madame de Grignan a été
le seul amour. Qu'on en juge par ces lignes, qui font également honneur à
la tendresse de celle-ci, aussi vive que sa mère sur ces mutuelles
inquiétudes de santé, quoiqu'elle se montre toujours moins démonstrative,
moins facile à l'attendrissement et aux larmes.

«Il me semble que, pourvu que je n'eusse mal qu'à la poitrine, et vous
qu'à la tête, nous ne ferions qu'en rire; mais votre poitrine me tient
fort au cœur, et vous êtes en peine de ma tête; hé bien! je lui ferai,
pour l'amour de vous, plus d'honneur qu'elle ne mérite; et, par la même
raison, mettez bien, je vous supplie, votre petite poitrine dans du
coton... Songez à vous, ma chère enfant, ne vous faites point de
_dragons_; songez à me venir achever votre visite, puisque, comme vous
dites, la destinée, c'est-à-dire la Providence, a coupé si court, contre
toute sorte de raison, celle que vous aviez voulu me faire.... Quelle
journée! quelle amertume! quelle séparation! Vous pleurâtes, ma
très-chère, et c'est une affaire pour vous; ce n'est pas la même chose
pour moi, c'est mon tempérament. La circonstance de votre mauvaise santé
fait une grande augmentation à ma douleur: il me semble que, si je
n'avois que l'absence pour quelque temps, je m'en accommoderais fort
bien; mais cette idée de votre maigreur, de cette foiblesse de voix, de
ce visage fondu, de cette belle gorge méconnoissable, voilà ce que mon
cœur ne peut soutenir. Si vous voulez donc me faire tout le plus grand
bien que je puisse désirer, mettez toute votre application à sortir de
cet état... Adieu, ma très-chère; je me trouve toute nue, toute seule, de
ne plus vous avoir. Il ne faut regarder que la Providence dans cette
séparation: on n'y comprendroit rien autrement; mais c'est peut-être par
là que Dieu veut vous redonner votre santé. Je le crois, je l'espère, mon
cher comte, vous nous en avez quasi répondu; donnez donc tous vos soins,
je vous en conjure[423].»

  [423] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1677), t. V, p. 87.

Pendant que cette fille adorée chemine sous la conduite prudente de M. de
Grignan, et retrouve, à chaque étape, une santé qui l'attendait sur la
route, madame de Sévigné se soulage dans ses lettres de la contrainte
qu'elle s'est imposée et qu'on lui a imposée; car _on lui a fait bien des
injustices_ depuis deux mois! non point sa fille, qu'elle proclame
affectueuse et bonne, quoique celle-ci s'accuse du contraire, craignant
(madame de Sévigné doit être au fond de cet avis) de n'avoir pas montré
assez d'amour à une mère qui en mérite tant.

«Enfin, ma fille, il est donc vrai que vous vous portez mieux, et que le
repos, le silence et la complaisance que vous avez pour ceux qui vous
gouvernent, vous donnent un calme que vous n'aviez point ici. Vous pouvez
vous représenter si je respire, d'espérer que vous allez vous rétablir;
je vous avoue que nul remède au monde n'est si bon pour me soulager le
cœur, que de m'ôter de l'esprit l'état où je vous ai vue ces derniers
jours. Je ne soutiens point cette pensée; j'en ai même été si frappée
que je n'ai pas démêlé la part que votre absence a eue dans ce que j'ai
senti. Vous ne sauriez être trop persuadée de la sensible joie que j'ai
de vous voir, et de l'ennui que je trouve à passer ma vie sans vous:
cependant je ne suis pas encore entrée dans ces réflexions, et je n'ai
fait que penser à votre état, transir pour l'avenir, et craindre qu'il ne
devienne pis; voilà ce qui m'a possédée; quand je serai en repos
là-dessus, je crois que je n'aurai pas le temps de penser à toutes ces
autres choses, et que vous songerez à votre retour. Ma chère enfant, il
faut que les réflexions que vous ferez entre ci et là vous ôtent un peu
des craintes inutiles que vous avez pour ma santé: je me sens coupable
d'une partie de vos _dragons_; quel dommage que vous prodiguiez vos
inquiétudes pour une santé toute rétablie, et qui n'a plus à craindre que
le mal que vous faites à la vôtre!... Vous qui avez tant de raison et de
courage, faut-il que vous soyez la dupe de ces vains fantômes? Vous
croyez que je suis malade, je me porte bien: vous regrettez Vichy, je
n'en ai nul besoin que par une précaution qui peut fort bien se retarder;
ainsi de mille autres choses... Quant à moi, si j'ai de l'inquiétude,
elle n'est que trop bien fondée; ce n'est point une vision que l'état où
je vous ai laissée. M. de Grignan et tous vos amis en ont été effrayés.
Je saute aux nues quand on vient me dire: Vous vous faites mourir toutes
deux, il faut vous séparer; vraiment voilà un beau remède, et bien
propre, en effet, à finir tous mes maux; mais ce n'est pas comme ils
l'entendent: ils lisoient dans ma pensée, et trouvoient que j'étois en
peine de vous; et de quoi veulent-ils donc que je sois en peine? Je n'ai
jamais vu tant d'injustice qu'on m'en a fait dans ces derniers temps. Ce
n'étoit pas vous; au contraire, je vous conjure, ma fille, de ne point
croire que vous ayez rien à vous reprocher à mon égard: tout cela rouloit
sur ce soin de ma santé dont il faut vous corriger; vous n'avez point
caché votre amitié, comme vous le pensez. Que voulez-vous dire? est-il
possible que vous puissiez tirer un _dragon_ de tant de douceurs, de
caresses, de soins, de tendresses, de complaisances? Ne me parlez donc
plus sur ce ton: il faudroit que je fusse bien déraisonnable, si je
n'étois pleinement satisfaite......[424]»

  [424] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juin 1677), t. V, p. 89.

«.... Quels remercîments ne dois-je point à Dieu de l'état où vous êtes?
Enfin vous dormez, vous mangez un peu, vous avez du repos: vous n'êtes
point accablée, épuisée, dégoûtée comme ces derniers jours: ah! ma fille!
quelle sûreté pour ma santé, quand la vôtre prend le chemin de se
rétablir! Que voulez-vous dire du mal que vous m'avez fait? c'est
uniquement par l'état où je vous ai vue; car, pour notre séparation, elle
m'auroit été supportable dans l'espérance de vous revoir plutôt qu'à
l'ordinaire; mais, quand il est question de la vie, ah! ma très-chère,
c'est une sorte de douleur dont je n'avois jamais senti la cruauté, et je
vous avoue que j'y aurois succombé. C'est donc à vous à me guérir et à me
garantir du plus grand de tous les maux[425].»

  [425] _Ibid._ (15 juin 1677), t. V, p. 92.

Puis viennent les résolutions de mieux vivre à l'avenir, dont madame de
Sévigné prend quelques-unes à son compte, mais en en laissant la plus
grande part à sa fille, qui a eu le double tort de ne pas se croire
malade et de prêter des maux à sa mère. Il faut se corriger, user
mutuellement de complaisance, de confiance, afin de ne plus jouer la
partie de M. de Grignan, qui, déposant sa femme presque guérie dans son
château, répète, l'affreux homme! que le meilleur remède à leurs maux
réels ou imaginaires est une bonne séparation.

«Il faut penser, ma fille, à vous guérir l'esprit et le corps; et si vous
ne voulez point mourir dans votre pays, et au milieu de nous, il ne faut
plus voir les choses que comme elles sont, ne les point grossir dans
votre imagination, ne point trouver que je suis malade quand je me porte
bien: si vous ne prenez cette résolution, on vous fera un régime et une
nécessité de ne jamais me voir: je ne sais si ce remède seroit bon pour
vous; quant à moi, je vous assure qu'il seroit indubitable pour finir ma
vie. Faites sur cela vos réflexions; quand j'ai été en peine de vous, je
n'en avois que trop de sujet; plût à Dieu que ce n'eût été qu'une vision!
le trouble de tous vos amis et le changement de votre visage ne
confirmoient que trop mes craintes et mes frayeurs. Travaillez donc, ma
chère enfant, à tout ce qui peut rendre votre retour aussi agréable que
votre départ a été triste et douloureux. Pour moi, que faut-il que je
fasse? Dois-je me bien porter? je me porte très-bien; dois-je songer à ma
santé? j'y pense pour l'amour de vous; dois-je enfin ne me point
inquiéter sur votre sujet? c'est de quoi je ne vous réponds pas quand
vous serez dans l'état où je vous ai vue. Je vous parle sincèrement:
travaillez là-dessus; et, quand on vient me dire présentement: Vous voyez
comme elle se porte; et vous-même, vous êtes en repos: vous voilà fort
bien toutes deux. Oui, fort bien, voilà un régime admirable; tellement
que, pour nous bien porter, il faut que nous soyons à deux cent mille
lieues l'une de l'autre; et l'on me dit cela avec un air tranquille:
voilà justement ce qui m'échauffe le sang, et me fait sauter aux nues. Au
nom de Dieu, ma fille, rétablissons notre réputation par un autre voyage,
où nous soyons plus raisonnables, c'est-à-dire vous, et où l'on ne nous
dise plus: Vous vous tuez l'une l'autre. Je suis si rebattue de ces
discours que je n'en puis plus... Adieu, ma très-chère, profitez de vos
réflexions et des miennes; aimez-moi, et ne me cachez point un si
précieux trésor. Ne craignez point que la tendresse que j'ai pour vous me
fasse du mal, c'est ma vie[426].»

  [426] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 juin 1679), t. V, p. 94.

Cette crainte, qu'au nom de leur santé réciproque on ne veuille les tenir
dorénavant éloignées l'une de l'autre, demeure la constante préoccupation
de madame de Sévigné. Afin donc que cette expérience ne fasse point
autorité, elle ne peut se lasser de dire et de prouver que les choses se
fussent passées bien différemment et au plus grand avantage de madame de
Grignan, si celle-ci y avait mis une docilité dont sa mère veut, pour
l'avenir, recevoir la promesse, car là seulement est pour elle la
certitude de la santé de sa fille, et la possibilité de son retour.

«... Vous étiez disposée, ajoute-t-elle, d'une manière si extraordinaire,
que les mêmes pensées qui vous ont déterminée à partir m'ont fait
consentir à cette douleur, sans oser faire autre chose que d'étouffer mes
sentiments. C'étoit un crime pour moi, que d'être en peine de votre
santé: je vous voyois périr devant mes yeux, et il ne m'étoit pas permis
de répandre une larme; c'étoit vous tuer, c'étoit vous assassiner; il
falloit étouffer: je n'ai jamais vu une sorte de martyre plus cruel ni
plus nouveau. Si, au lieu de cette contrainte, qui ne faisoit
qu'augmenter ma peine, vous eussiez été disposée à vous tenir pour
languissante, et que votre amitié pour moi se fût tournée en
complaisance, et à me témoigner un véritable désir de suivre les avis des
médecins, à vous nourrir, à suivre un régime, à m'avouer que le repos et
l'air de Livry vous eussent été bons; c'est cela qui m'eût véritablement
consolée, et non pas d'écraser tous nos sentiments. Ah! ma fille! nous
étions d'une manière sur la fin qu'il falloit faire comme nous avons
fait. Dieu nous montroit sa volonté par cette conduite: mais il faut
tâcher de voir s'il ne veut pas bien que nous nous corrigions, et qu'au
lieu du désespoir auquel vous me condamniez par amitié, il ne seroit
point un peu plus naturel et plus commode de donner à nos cœurs la
liberté qu'ils veulent avoir, et sans laquelle il n'est pas possible de
vivre en repos. Voilà qui est dit une fois pour toutes; je n'en dirai
plus rien: mais faisons nos réflexions chacune de notre côté, afin que,
quand il plaira à Dieu que nous nous retrouvions ensemble, nous ne
retombions pas dans de pareils inconvénients. C'est une marque du besoin
que vous aviez de ne plus vous contraindre, que le soulagement que vous
avez trouvé dans les fatigues d'un voyage si long. Il faut des remèdes
extraordinaires aux personnes qui le sont; les médecins n'eussent jamais
imaginé celui-là: Dieu veuille qu'il continue d'être bon, et que l'air de
Grignan ne vous soit point contraire! Il falloit que je vous écrivisse
tout ceci une seule fois pour soulager mon cœur, et pour vous dire qu'à
la première occasion, nous ne nous mettions plus dans le cas qu'on vienne
nous faire l'abominable compliment de nous dire, avec toute sorte
d'agrément, que, pour être fort bien, il faut ne nous revoir jamais.
J'admire la patience qui peut souffrir la cruauté de cette pensée[427].»

  [427] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juin 1677), t. V, 109.

_Je n'en dirai plus rien_; c'est-à-dire que, même après cette longue
explosion, elle ne peut s'en taire. «Vous me mandez des choses admirables
de votre santé (écrit-elle le 19 juillet, heureuse et humiliée du prodige
accompli, contre ses prévisions, par ce redoutable air de Grignan); vous
dormez, vous mangez, vous êtes en repos: point de devoirs; point de
visites; point de mère qui vous aime: vous avez oublié cet article, et
c'est le plus essentiel. Enfin, ma fille, il ne m'étoit pas permis d'être
en peine de votre état; tous vos amis en étoient inquiétés, et je devois
être tranquille! J'avois tort de craindre que l'air de la Provence ne
vous fît une maladie considérable; vous ne dormiez ni ne mangiez; et vous
voir disparoître devant mes yeux devoit être une bagatelle qui n'attirât
pas seulement mon attention! Ah! mon enfant, quand je vous ai vue en
santé, ai-je pensé à m'inquiéter pour l'avenir? Étoit-ce là que je
portois mes pensées? Mais je vous voyois, et je vous croyois malade d'un
mal qui est à redouter pour la jeunesse; et, au lieu d'essayer à me
consoler par une conduite qui vous redonne votre santé ordinaire, on ne
me parle que d'absence: c'est moi qui vous tue, c'est moi qui suis cause
de tous vos maux. Quand je songe à tout ce que je cachois de mes
craintes, et le peu qui m'en échappoit faisoit de si terribles effets, je
conclus qu'il ne m'est pas permis de vous aimer, et je dis qu'on veut de
moi des choses si monstrueuses et si opposées que, n'espérant pas d'y
pouvoir parvenir, je n'ai que la ressource de votre bonne santé pour me
tirer de cet embarras. Mais, Dieu merci, l'air et le repos de Grignan
ont fait ce miracle; j'en ai une joie proportionnée à mon amitié. M. de
Grignan a gagné son procès, et doit craindre de me revoir avec vous,
autant qu'il aime votre vie: je comprends ses bons tons et vos
plaisanteries là-dessus. Il me semble que vous jouez bon jeu, bon argent:
vous vous portez bien, vous le dites, vous en riez avec votre mari;
comment pourroit-on faire de la fausse monnoie d'un si bon aloi[428]?»

  [428] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 136.

Sa joie continue à chaque lettre: «Je tâche de me consoler (dit-elle le
23, songeant toujours à cette visite interrompue de sa fille), dans la
pensée que vous dormez, que vous mangez, que vous êtes en repos, que vous
n'êtes plus dévorée de mille _dragons_, que votre joli visage reprend son
agréable figure, que votre gorge n'est plus comme celle d'une personne
étique: c'est dans ces changements que je veux trouver un adoucissement à
notre séparation...» Le 28 elle ajoute, forte de l'attestation de sa
femme de confiance, car les assurances de sa fille ont auprès d'elle
besoin d'une caution: «Enfin, ma très-chère, je suis assurée de votre
santé; Montgobert ne me trompe pas; dites-le-moi cependant encore;
écrivez-le-moi en vers et en prose; repétez-le-moi pour la trentième
fois: que tous les échos me redisent cette charmante nouvelle: si j'avois
une musique comme M. de Grignan, ce seroit là mon opéra. Il est vrai que
je suis ravie de penser au miracle que Dieu a fait en vous guérissant par
ce pénible voyage, et ce terrible air de Grignan qui devoit vous faire
mourir: j'en veux un peu à la prudence humaine; je me souviens de
quelques tours qu'elle a faits, et qui sont dignes de risée: la voilà
décriée pour jamais. Comprenez-vous bien la joie que j'aurai, si je vous
revois avec cet aimable visage qui me plaît, un embonpoint raisonnable,
une gaieté qui vient quasi toujours de la bonne disposition; quand
j'aurai autant de plaisir à vous regarder que j'ai eu de douleur
sensible; quand je vous verrai comme vous devez être, étant jeune, et non
pas usée, consumée, dépérie, échauffée, épuisée, desséchée; enfin quand
je n'aurai que les chagrins courants de la vie, sans en avoir un qui
assomme? Si je puis jamais avoir cette consolation, je pourrai me vanter
d'avoir senti le bien et le mal en perfection. Cependant votre exemple
coupe la gorge, à droite et à gauche: le duc de Sully dit à sa femme:
«Vous êtes malade, venez à Sully; voyez madame de Grignan, le repos de sa
maison l'a rétablie sans qu'elle ait fait aucun remède[429].»

  [429] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 145 et 152.

Revenue en santé, madame de Grignan croit pouvoir se permettre avec sa
mère une innocente plaisanterie, et lui écrit à son tour que l'expérience
vient bien de démontrer qu'elles sont plus heureuses éloignées
qu'ensemble. Il faut voir _sauter aux nues_ madame de Sévigné! Elle
n'admet pas de plaisanterie en semblable matière. «Je reprends, ma fille,
lui répond-elle le 11 août, les derniers mots de votre lettre; ils sont
assommants: «Vous ne sauriez plus rien faire de mal, car vous ne m'avez
plus; j'étois le désordre de votre esprit, de votre santé, de votre
maison; je ne vaux rien du tout pour vous.» Quelles paroles! comment les
peut-on penser? et comment les peut-on lire? Vous dites bien pis que tout
ce qui m'a tant déplu, et qu'on avoit la cruauté de me dire quand vous
partîtes. Il me paroissoit que tous ces gens-là avoient parié à qui se
déferoit de moi le plus promptement. Vous continuez sur le même ton: je
me moquois d'eux quand je croyois que vous étiez pour moi; à cette heure
je vois bien que vous êtes du complot. Je n'ai rien à vous répondre que
ce que vous me disiez l'autre jour: «Quand la vie et les arrangements
sont tournés d'une certaine façon, qu'elle passe donc cette vie tant
qu'elle voudra;» et même le plus vite qu'elle pourra: voilà ce que vous
me réduisez à souhaiter avec votre chienne de Provence[430]!»

  [430] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 183.

C'est la fin de ces tendres explications. Après avoir combattu avec une
vivacité que l'on apporte à la défense du foyer, le système de M. de
Grignan sur les avantages d'une séparation qui fait tout son tourment
dans ce monde, madame de Sévigné se met à désirer de nouveau la venue de
sa fille, bien inspirée toutefois, si, dans l'impossibilité d'aimer moins
cette chère et parfois trop froide idole, elle s'était attachée à le
laisser moins paraître.



CHAPITRE VII.

1677.

   Vie active de madame de Sévigné.--Son empressement pour les
   membres de la famille de Grignan: c'est sa fille qu'elle aime en
   eux.--Le cardinal de Retz toujours l'objet d'une plus vive
   affection.--Madame de Sévigné s'inquiète de la santé de cette
   _chère Éminence_.--Les amis du cardinal veulent le ramener à
   Paris.--La retraite lui pèse, mais il est retenu par le respect
   humain.--Madame de Sévigné reprend sa chronique habituelle des
   amours royales.--Courte faveur de madame de Ludre.--Le roi
   l'abandonne.--Madame de Montespan sans pitié pour elle.--Madame
   de Sévigné compatit à l'infortune de la _pauvre Io_.--Madame de
   Ludre se retire au couvent.--Ascendant croissant de madame de
   Maintenon.--Le baron de Sévigné revient de l'armée, et retourne à
   sa vie dissipée. Sa mère et sa sœur cherchent inutilement à le
   marier.--Madame de Sévigné se rend pour la seconde fois aux Eaux.
   De Vichy; elle loue à Paris l'_hôtel Carnavalet_ pour elle et sa
   fille, qui lui annonce son prochain retour.--Elles s'y retrouvent
   au mois de novembre.


Restée seule, madame de Sévigné reprend sa vie accoutumée, pleine de
mouvement, de courses, de visites, et nous la voyons à Saint-Maur, où
madame de la Fayette cherche à rétablir une santé délabrée, et dont les
médecins disent qu'il est grand temps «de s'en inquiéter[431];» chez
Gourville, près de l'hôtel de Condé, avec tous leurs amis, dans un jardin
où ils trouvent «des jets d'eau, des cabinets, des allées en terrasses,
six hautbois dans un coin, six violons dans un autre, des flûtes douces
un peu plus près, un souper enchanté, une basse de viole admirable, une
lune qui fut témoin de tout[432];» au Palais, où elle sollicite un procès
en personne, et où «elle fit si bien, le _bon abbé_ le dit ainsi, qu'elle
obtint une petite injustice (on s'en vante!) après en avoir souffert
beaucoup de grandes, par laquelle elle touchera deux cents louis, en
attendant sept cents autres qu'elle devroit avoir il y a huit mois, et
qu'on dit qu'elle aura cet hiver[433];» chez le frère du roi, à la cour
duquel elle se montre plus souvent qu'à Versailles, car elle y est
toujours très-bien reçue, et où «Monsieur, qui étoit chagrin, ne parla
qu'à elle[434];» chez son ami le ministre, à Pomponne, où elle trouve un
membre nouveau de cette famille d'anachorètes, Arnauld de Lusancy, «qui
avoit trois ans de solitude par-dessus M. d'Andilly, leur père[435];» à
Livry enfin, où elle va souvent pour fuir la ville et retrouver sa fille.

  [431] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 juillet 1677), t. V, p. 121.

  [432] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 juillet 1677), t. V, p. 130.

  [433] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 juillet), t. V, p. 130.

  [434] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juin), t. V, p. 106.

  [435] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juillet), t. V, p. 135.

Mais, en l'absence de madame de Grignan, c'est à ceux qui portent ce nom
et qui se trouvent à Paris, aux membres de cette famille d'adoption et
devenue bien sienne, au coadjuteur, au _bel abbé_, au chevalier, à la
Garde, que la marquise de Sévigné demande ses meilleurs, ses plus doux
moments. C'est un besoin d'intimité, un entraînement dont l'expression
est plaisante: «Je m'en vais chercher des Grignan, écrit-elle le 18 juin,
je ne puis vivre sans en avoir pied ou aile[436].»--«J'ai été chercher
des Grignan, répète-t-elle, car il m'en falloit[437];» et la semaine
suivante: «Je ne puis être longtemps sans quelque Grignan, je les
cherche, je les veux, j'en ai besoin[438].» Sans doute leurs qualités
sont pour beaucoup dans cet empressement; mais il est peu probable que la
gouvernante de la Provence leur ait montré ces trois lignes de la lettre
suivante: «Je suis fort contente des soins de tous vos Grignan; je les
aime, et leurs amitiés me sont nécessaires par d'autres raisons encore
que par leur mérite[439].» Leur plus grand mérite, on le devine, c'est
que madame de Sévigné peut avec eux parler sans retenue de sa fille.
C'est cette fille qu'elle aime en eux.

  [436] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 98.

  [437] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 juin 1677), t. V, p. 99.

  [438] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 juin), t. V, p. 104.

  [439] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin), t. V, p. 106.

Un autre culte, moins vif, mais non moins réel, était celui qu'elle avait
voué à cette _chère Éminence_ qu'elle craignait tant de ne plus revoir.
Madame de Sévigné est, autant que la politique le lui permet, l'unique et
minutieux biographe des dernières années de Retz; aussi mettons-nous du
soin à recueillir ce qu'elle nous a conservé de ce personnage
fameux[440]. Corbinelli, ambassadeur des amis communs, était allé le
trouver dans sa retraite de Commercy, peut-être pour l'engager à sortir
d'un isolement que l'on croyait funeste à sa santé[441]. Il envoie
exactement son bulletin à madame de Sévigné, qui le repasse à sa fille:
«Je vous envoie, lui dit-elle le 16 juin, ce que m'écrit Corbinelli de la
vie de notre cardinal et de ses dignes occupations[442].» Malheureusement
nous ne possédons point les lettres de Corbinelli, qui nous eussent fait
entièrement connaître la vie intérieure du cardinal de Retz, occupé à
rédiger les dernières pages de ses mémoires. Mais le prudent ambassadeur,
connu par sa finesse, ne devait pas tout écrire de ce qui concernait
l'ancien chef de la Fronde, alors dans le feu des souvenirs de ses
exploits passés. Avide de renseignements nouveaux et plus complets,
madame de Sévigné alla l'attendre, au retour, sous les discrets ombrages
de Livry, qui se trouvait sur sa route. «Je me fais un plaisir, dit-elle,
de l'attendre sur le grand chemin de Châlons, et de le tirer du carrosse
au bout de l'avenue, pour l'amener passer un jour avec nous: nous
causerons beaucoup; je vous en tiendrai compte[443].» Mais elle en fut
pour sa course. «Je suis ici depuis hier matin (écrit-elle le lendemain).
J'avois dessein d'attendre Corbinelli au passage, et de le prendre au
bout de l'avenue, pour causer avec lui jusqu'à demain. Nous avons pris
toutes les précautions, nous avons envoyé à Claie, et il se trouve qu'il
avoit passé une demi-heure auparavant. Je vais demain le voir à Paris, et
je vous manderai des nouvelles de son voyage[444].» Elle le voit, parle
de longues heures avec lui, mais elle en écrit à sa fille avec une gêne
et une discrétion désolantes:

  [440] Sur les années précédentes _Conf._ WALCKENAER, t. V, p.
  162.

  [441] Retz avait déjà quitté Saint-Mihiel pour Commercy.

  [442] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 96.

  [443] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 juillet 1677), t. V, p. 112.

  [444] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 116.

«.... J'ai fort causé avec Corbinelli: il est charmé du cardinal; il n'a
jamais vu une âme de cette couleur: celles des anciens Romains en avoient
quelque chose. Vous êtes tendrement aimée de cette âme-là, et je suis
assurée plus que jamais qu'il n'a jamais manqué à cette amitié: on voit
quelquefois trouble, et cela vient du péché originel. Il faudroit des
volumes pour vous rendre le détail de toutes les merveilles qu'il me
conte[445].... La santé du cardinal n'est pas mauvaise présentement,
quelquefois sa goutte fait peur; il semble qu'elle veuille remonter. J'ai
une si grande amitié pour cette bonne Éminence, que je serois
inconsolable que vous voulussiez lui faire le mal de lui refuser la
vôtre; ne croyez pas que ce soit pour lui une chose indifférente[446]....
Corbinelli est revenu encore plus philosophe de Commercy. Il me paroît
qu'il a bien diverti le cardinal: nous en parlons sans cesse, et tout ce
qu'il en dit augmente l'admiration et l'amitié qu'on a pour cette
Éminence[447].»

  [445] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet), t. V, p. 118.

  [446] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 120.

  [447] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet), t. V, p. 128.

Voilà tout ce qu'on trouve dans madame de Sévigné sur cette mission de
l'habile et ténébreux Corbinelli. Ce sont autant d'énigmes jetées à notre
curiosité impuissante. Une seule chose nous apparaît clairement, c'est
qu'un désaccord s'était manifesté entre le cardinal de Retz et _sa chère
nièce_, et que madame de Sévigné poussait de toutes ses forces à la paix:
nous rencontrerons bientôt d'autres détails qui complètent ce point
délicat de la biographie de madame de Grignan.

Quinze jours après, la marquise de Sévigné reçut, sur le compte de cet
ami pour elle si cher et si illustre, des nouvelles qui vinrent troubler
toute la joie que lui avaient causée les assurances rapportées par
Corbinelli au sujet d'une santé soumise à d'inquiétantes intermittences.
«Il est revenu, mande-t-elle, un gentilhomme de Commercy, depuis
Corbinelli, qui m'a fait peur de la santé du cardinal; ce n'est plus une
vie, c'est une langueur: j'aime et honore cette Éminence d'une manière à
me faire un tourment de cette pensée: le temps ne répare point de telles
pertes[448].»

  [448] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet), t. V, p. 156.

Soit qu'ils craignissent réellement pour lui le séjour de Commercy, soit
désir de jouir encore de sa précieuse société, les plus chauds amis du
cardinal de Retz avaient formé le dessein de l'attirer d'abord à
Saint-Denis, dont il était abbé. Saint-Denis n'était pas Paris, mais s'en
trouvait bien près; aussi était-il difficile de faire accepter à ce
dégoûté théâtral ou convaincu, un tel séjour comme une continuation de sa
retraite proclamée définitive. On entama probablement auprès du pape une
négociation dans le but de lui faire intimer l'ordre au cardinal de
quitter Commercy[449]. Dans le passage suivant, madame de Sévigné nous
indique que, malgré la désapprobation de quelques amis de Retz, peut-être
les plus considérables, qui, surtout soucieux de sa dignité, blâmaient ce
retour déguisé, si peu de temps après son départ solennel, le projet
allait son train, et elle loue fort sa fille, plus tendre à l'Éminence
par lettre que de près, de si bien s'associer au désir des plus zélés:
«Pour notre cardinal, j'ai pensé souvent comme vous; mais, soit que les
ennemis ne soient pas en état de faire peur, ou que les amis ne soient
pas sujets à prendre l'alarme, il est certain que rien ne se dérange.
Vous faites très-bien d'en écrire à d'Hacqueville, et même au cardinal.
Est-il un enfant? ne sauroit-il venir à Saint-Denis sans le consentement
de ses précepteurs? et s'ils l'oublient, faut-il qu'il se laisse égorger?
Vous avez très-bonne grâce à vous inquiéter sur la conservation d'une
personne si considérable, et à qui vous devez tant d'amitié[450].»

  [449] Peut-être était-ce là l'objet de la mission de Corbinelli.

  [450] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août 1677), t. V, p. 209.

A deux mois de là, les choses en étaient au même point. Retz, qui
évidemment s'ennuyait dans son exil volontaire, hésitait encore, car ses
amis étaient toujours divisés sur l'opportunité de son retour. Quant à
madame de Sévigné, plus que jamais son choix est fait, et le croyant en
danger à Commercy, où, pour vaincre l'ennui qui le dévore, il s'épuise de
travail et s'est mis à étudier les sciences les plus ardues, elle
rappelle de tous ses vœux, au moins à Saint-Denis (elle préférerait
Paris), cet ami qu'elle aime trop en femme qu'emporte son cœur pour
raffiner sur sa dignité et sa réputation; bien appuyée en cela par madame
de Grignan, qui se souvient à propos que Retz, ce parent plus proche par
les sentiments que par le sang, était le parrain de sa fille Pauline. «Je
ne suis point du tout contente, écrit sa mère le 12 octobre, de ce que
j'ai appris de la santé du Cardinal; je suis assurée que, s'il demeure à
Commercy, il ne la fera pas longue: il se casse la tête d'application;
cela me touche sensiblement[451].» Et le 15: «Je suis en peine, comme
vous de son parrain (de Pauline); cette pensée me tient au cœur et à
l'esprit. Vous ignorez la grandeur de cette perte: il faut espérer que
Dieu nous le conservera; il se tue, il s'épuise, il se casse la tête; il
a toujours une petite fièvre. Je ne trouve pas que les autres en soient
aussi en peine que moi: enfin, hormis le quart d'heure qu'il donne du
pain à ses truites, il passe le reste avec dom Robert[452], dans les
distillations et les distinctions de métaphysique, qui le feront mourir.
On dira: Pourquoi se tue-t-il? Et que diantre veut-on qu'il fasse? Il a
beau donner un temps considérable à l'église, il lui en reste encore
trop[453].» Cette hésitation dura encore quelques mois, au grand chagrin
de madame de Sévigné, qui cependant n'en parle plus dans ses lettres de
cette année[454].

  [451] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 252.

  [452] Son aumônier.

  [453] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 270.

  [454] Voy. la notice sur Retz en tête de ses Mémoires, coll. M,
  t. XXVI.

A peine madame de Grignan partie, madame de Sévigné retourne à son rôle
de chroniqueur de tout ce monde qu'elle redonne à sa fille, pour son
agrément et son instruction, vivant et pris sur le fait. C'est surtout
des choses de la cour qu'elle est soigneuse de l'instruire, et madame de
Sévigné, nous le redisons, est véritablement l'historien, et l'historien
le plus complet, le plus fin, le plus piquant et le mieux renseigné, de
ces révolutions féminines qui tenaient alors en éveil toute cette nation
à part appelée _la cour_, laquelle ne se composait pas seulement des
_courtisans_ présents à Versailles ou à Paris, mais de tous ceux qui
accidentellement se trouvaient disséminés dans les provinces.

«Nous attendons le roi (écrivait la marquise de Sévigné à Bussy, quelques
jours avant le départ de sa fille), et les beautés sont alertes pour
savoir de quel côté il tournera: ce retour-là est assez digne d'être
observé[455].» Ce qui piquait surtout la curiosité publique, c'était de
savoir quelle serait la conduite du roi à l'égard de madame de Ludre,
qu'il avait distinguée depuis quelque temps, et dans laquelle plusieurs
voulaient voir une rivale préférée et l'héritière présomptive de madame
de Montespan. Les courtisans n'attendaient qu'un signe pour tourner le
dos à la favorite régnante, et acclamer la belle chanoinesse. Mais
l'illusion ne fut pas de longue durée. «Ah! ma fille (s'écrie madame de
Sévigné dès le 11 juin, en revenant de la cour), quel triomphe à
Versailles! quel orgueil redoublé! quel solide établissement! quelle
duchesse de Valentinois[456]! quel ragoût, même par les distractions et
par l'absence! quelle reprise de possession! Je fus une heure dans cette
chambre; elle (_madame de Montespan_) étoit au lit, parée, coiffée: elle
se reposoit pour la _médianoche_. Je fis vos compliments; elle répondit
des douceurs, des louanges: sa sœur, en haut (_madame de Thianges_), se
trouvant en elle-même toute _la gloire de Niquée_, donna des traits de
haut en bas sur la pauvre _Io_ (madame de Ludre), et rioit de ce qu'elle
avoit l'audace de se plaindre d'elle. Représentez-vous tout ce qu'un
orgueil peu généreux peut faire dire dans le triomphe, et vous en
approcherez. On dit que la petite reprendra son train ordinaire chez
MADAME. Elle s'est promenée, dans une solitude parfaite, avec la Moreuil,
dans les jardins du maréchal du Plessis[457].»

  [455] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 81.

  [456] Allusion à la puissante et longue faveur de Diane de
  Poitiers.

  [457] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1677), t. V, p. 88.

La marquise de Sévigné parle avec quelque intérêt de cette pauvre Ludre,
qui était depuis longtemps l'une des bonnes amies de son amie madame de
Coulanges[458], dont Sévigné, quatre ans auparavant, avait été ou avait
voulu être amoureux, car «son ambition, disait à ce propos M. de la
Rochefoucauld, est de mourir d'une amour qu'il n'a pas[459];» et qui
surtout, rencontrée un jour à Saint-Germain par la mère de la gouvernante
de la Provence, n'avait pas eu de peine à faire sa conquête, en s'écriant
devant toute la cour, avec sa prononciation germanique, qui n'était pas
sans grâce dans sa jolie bouche: _Ah! pour matame te Grignan, elle est
atorable[460]!_

  [458] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673) t. III, p. 72.

  [459] SÉVIGNÉ (lettre de madame de la Fayette du 19 mai 1673), t.
  III, p. 81.

  [460] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1671), t. II, p. 32.

Cet amour pour madame de Ludre avait duré ce que dure un caprice. A son
retour de Flandre, désirant calmer l'esprit jaloux et froissé de madame
de Montespan, Louis XIV afficha pour la chanoinesse du Poussay une
indifférence, une froideur qui la livra aux moqueries de la cour et aux
représailles sans pitié de sa rivale. Celle-ci, bien plus encore que sa
sœur, ne devait lui pardonner l'audace qu'elle avait eue de penser un
instant pouvoir la supplanter, et, rétablie, du moins en apparence, dans
tout son empire, elle lui fit payer cher la peur qu'elle-même avait
éprouvée, bien plus réelle que ses mépris ne voulaient dire. Tout cela se
trouve épars dans les lettres de madame de Sévigné, de cette seconde
moitié de l'année 1677. Tantôt elle désigne madame de Ludre sous le nom
d'_Io_, tantôt sous celui d'_Isis_, par une allusion à l'opéra de ce nom,
représenté au commencement de l'année. «Cet opéra, dit M. Monmerqué dans
une note à la lettre du 23 juin, ne réussit pas à cause de madame de
Montespan, que toute la cour crut reconnaître dans le rôle de Junon, et
l'on ne manqua pas de faire à madame de Ludre l'application de ces vers
qu'Argus adresse à _Io_, dans la première scène du troisième acte:

        Vous êtes aimable;
    Vos yeux devoient moins charmer:
        Vous êtes coupable
    De vous faire trop aimer.
    C'est une offense cruelle,
        De paroître belle
        A des yeux jaloux;
    L'amour de Jupiter a trop paru pour vous[461].

  [461] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 104.

«_Io_, ajoute madame de Sévigné le 15 juin, a été à la messe (_à
Versailles_); on l'a regardée sous cape; mais on est insensible à son
état et à sa tristesse. Elle va reprendre sa pauvre vie ordinaire: ce
conseil est tout simple, il n'y a point de peine à l'imaginer. Jamais
triomphe n'a été si complet que celui des autres; il est devenu
inébranlable depuis qu'il n'a pu être ébranlé. Je fus une heure dans
cette chambre; on n'y respire que la joie et la prospérité: je voudrois
bien savoir qui osera s'y fier désormais[462].»

  [462] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 93.

L'une des amies qui correspondent le plus assidûment avec Bussy, lui
donne de piquants détails sur cet incident de la messe royale, qui fut
une cause d'affront pour cette malheureuse _Io_, si facilement sacrifiée
à la jalousie de Junon irritée: «Le roi, allant ou revenant de la messe,
regarda madame de Ludre, et lui dit quelque chose en passant; le même
jour, cette dame-ci étant allée chez madame de Montespan, celle-ci la
pensa étrangler, et lui fit une vie enragée. Le lendemain, le roi dit à
Marsillac, qui étoit présent à la messe la veille, qu'il étoit son
espion; de quoi Marsillac fut fort embarrassé; et le lendemain, il pria
le roi de trouver bon qu'il allât faire un petit voyage de quinze jours à
Liancourt. On dit qu'il ne reviendra pas sitôt, et qu'il pourroit bien
aller en Poitou, car Sa Majesté lui accorda son congé fort librement.
Tout le monde croit madame de Ludre abîmée sans ressource, et madame de
Montespan triomphante[463].» Le fils de la Rochefoucauld était, on le
sait, le confident, dirons-nous le complaisant de Louis XIV; mais il
était, en même temps, l'ami de madame de Montespan qui, de son côté,
avait contribué à sa haute faveur, et il la défendait de son mieux contre
ces rivalités passagères, et surtout contre une rivalité bien plus
redoutable, entourée de mystère encore, mais cheminant d'un pas sûr
quoique lent, à l'ombre même et sous le couvert de ces infidélités
bruyantes et peut-être calculées. Le bruit courait, en effet, qu'à son
retour de l'armée, le roi, voulant faire d'un seul coup à madame de
Maintenon la fortune qui lui manquait, lui avait donné pour deux cent
mille écus de pierreries, comme témoignage de sa satisfaction pour les
soins prodigués à ses enfants[464].

  [463] Lettre de madame de Montmorency du 18 juin 1677, _Corr. de
  Bussy_, t. III, p. 280.

  [464] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 209.

En abandonnant madame de Ludre, Louis XIV voulut aussi pourvoir à son
sort et lui fit offrir, disait-on, une somme de quatre cent mille francs.
La délaissée refusa d'abord tous les bienfaits. Il faut en faire honneur
aux premières inspirations d'une âme honnête; toutefois son dépit et sa
douleur furent grands, car elle avait ambitionné, sans trop d'amour
peut-être, la première place dans le cœur du roi. Ce sont les amies de
Bussy qui nous font connaître ces détails. «Madame de Ludre, écrit madame
de Scudéry, est à Versailles, malade et affligée; on dit qu'elle a refusé
deux cent mille francs que le roi lui a envoyés. En effet, cela est peu
de chose à qui a prétendu partager le cœur et, en quelque façon, la
couronne. Si elle n'avoit pas tant fait la sultane pendant qu'elle
espéroit le devenir, on auroit pitié d'elle.»--«On dit, ajoute la même à
dix jours de là, qu'on lui offre quatre cent mille francs, qu'elle
refuse. Elle se conduit assez noblement et assez fièrement en tout ceci;
mais tout ce qu'on fait sans fortune ne brille guère. Elle sortit,
l'autre jour, de chez la reine comme le roi y entroit, et, à la chapelle,
elle détourne la tête quand elle passe. Madame de Montespan est plus
belle que jamais[465].»

  [465] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 269 et 277.

Bussy répond à ces lettres. «J'ai été surpris (dit-il fort désappointé à
madame de Scudéry) de ne voir point de changement au retour du roi. Il me
sembloit, par tout ce que j'avois entendu dire, qu'il y en auroit un. Ces
immutabilités (voilà un grand mot) n'accommodent pas les misérables: ils
voudroient, tous les jours, un changement jusqu'à ce qu'ils soient plus
heureux; cependant il faut s'accommoder aux inclinations aussi bien
qu'aux volontés du maître, et attendre avec tranquillité des conjonctures
favorables. Madame de Montespan a eu de grandes alarmes cet hiver: la
voilà un peu rassurée. Qui peut croire que cela durera longtemps?
Elle-même, après les premiers moments de joie de son raffermissement, ne
reprendra-t-elle pas de nouvelles craintes de retomber? car le temps, qui
incommode les affaires des exilés, ruine celles des maîtresses. Pour
madame de Ludre, les damnés souffrent-ils plus qu'elle? Et le roi
lui-même, qui fait leur bonne et mauvaise fortune, aussi bien que celle
de toute l'Europe, ce prince heureux et si digne de l'être, le
croyez-vous content, madame? Pour moi, je ne le crois pas: il a le cœur
trop bien fait pour mettre, sans quelques remords, le poignard dans le
sein d'une fille qu'il quitte après l'avoir aimée, ou du moins après
l'avoir persuadée de sa passion[466].»--«Si le refus, écrit-t-il avec son
franc cynisme à madame de Montmorency, que fait madame de Ludre de ce
qu'on lui veut donner, lui fait revenir son amant, je la trouverai fort
habile: sinon, je dirai avec le vieux Senneterre, que les gens d'honneur
n'ont point de chausses. Il n'appartient pas à ceux qui n'ont point de
pain de faire les généreux[467].»

  [466] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 19 juin 1677),
  t. III, p. 281.

  [467] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 23 juin), p.
  285.

Aux prises avec les mépris de madame de Montespan et ne trouvant plus la
position tenable, la belle chanoinesse prit le parti de quitter la cour,
et se retira pendant quelque temps au Bouchet, chez la maréchale de
Clérambault. «La belle _Isis_ est au Bouchet, dit le 23 juin madame de
Sévigné; le repos de la solitude lui plaît davantage que la cour ou
Paris[468].» La semaine d'après, suivant jusqu'au bout son allusion
mythologique, elle ajoute: «_Io_ est dans les prairies, en toute
liberté, et n'est observée par aucun Argus: Junon tonnante et
triomphante[469].» Madame de Montespan, en effet, ne cessait d'afficher
sa victoire dans tout son faste comme dans sa dureté. «_Quanto_ et son
ami, lit-on dans une lettre du 2 juillet, sont plus longtemps et plus
vivement ensemble qu'ils n'ont jamais été: l'empressement des premières
années s'y retrouve, et toutes les contraintes sont bannies, afin de
mettre une bride sur le cou, qui persuade que jamais on n'a vu d'empire
plus établi[470].» (30 juillet): «Madame de Montespan étoit, l'autre
jour, toute couverte de diamants; on ne pouvoit soutenir l'éclat d'une si
brillante divinité. L'attachement paroît plus fort qu'il n'a jamais été;
ils en sont aux regards: il ne s'est jamais vu d'amour reprendre terre
comme celui-là[471].»

  [468] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 104.

  [469] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 111.

  [470] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 113.

  [471] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 167.

Mais les hauteurs de madame de Montespan avaient fini par valoir quelque
sympathie à la pauvre abandonnée: «Vous ne pouvez assez plaindre, écrit à
sa fille la marquise de Sévigné, ni assez admirer la triste aventure de
cette nymphe: quand une certaine personne (_madame de Montespan_) en
parle, elle dit _ce haillon_. L'événement rend tout permis[472].» Ce mot
ne s'accorde point avec la réputation de beauté de madame de Ludre, que
constate madame de Sévigné en annonçant son retour à son service de dame
d'honneur de la duchesse d'Orléans: «_Isis_ est retournée chez MADAME,
tout comme elle étoit, belle comme un ange. Pour moi, j'aimerois mieux
ce haillon loin que près[473].» Ailleurs elle l'appelle _la belle
Ludre_, et s'extasie sur _sa divine beauté_[474]. Elle n'était pas sans
esprit comme sans ambition, témoin ces deux mots que rapporte madame de
Sévigné: «Un homme de la cour disoit, l'autre jour, à madame de Ludre:
«Madame, vous êtes, ma foi, plus belle que jamais!--Tout de bon,
dit-elle, j'en suis bien aise, c'est un ridicule de moins.»--«MADAME,
disoit, l'autre jour, à madame de Ludre, en badinant avec un compas: Il
faut que je crève ces deux yeux-là qui font tant de mal.--Crevez-les,
madame, puisqu'ils n'ont pas fait tout celui que je voulois[475].»

  [472] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 119.

  [473] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet), t. V, p. 157.

  [474] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 octobre), t. V, p. 254.

  [475] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 6 septembre), t. V, p. 219 et 221.

Mais, ne pouvant supporter l'humiliation à laquelle l'avait réduite la
ruine éclatante de ses ambitieux desseins, madame de Ludre prit le parti
définitif de se retirer aux Dames de Sainte-Marie du faubourg
Saint-Germain. Lorsque MONSIEUR, à qui elle avait demandé la permission
de quitter le service de la duchesse d'Orléans pour se mettre au couvent,
fut venu sonder à cet égard la volonté du roi: «N'y est-elle pas déjà?»
répondit celui-ci[476]. Ce fut le coup de grâce.

  [476] Lettre de madame de Scudéry du 28 janvier 1678. (_Corresp.
  de Bussy_, t. IV, p. 21).

Si l'on en croit les lettres de la Palatine, madame de Montespan serait
surtout parvenue à dégoûter Louis XIV de madame de Ludre en lui
persuadant que, par l'effet d'un poison qu'on lui avait fait prendre dans
sa première jeunesse, cette belle avait conservé une maladie de peau
d'une dangereuse espèce[477]. La dureté du roi peut s'expliquer, sans
cela, par l'inconstance de son cœur et son désir d'apaiser madame de
Montespan et de lui faire illusion sur la durée de son règne. Il faut
aussi prendre quelques-uns des motifs donnés par Bussy. «Du Ludre, dit-il
dans une lettre à madame de Scudéry, a eu la plus méchante conduite du
monde dans le temps qu'elle disputoit le cœur du roi; il sembloit, par
le bruit qu'elle faisoit, qu'elle songeoit plus à passer pour maîtresse
qu'à l'être, et le roi n'aime pas ces ostentations-là. Il faut dire la
vérité, elle n'a ni le visage ni l'esprit comparables à l'esprit et au
visage de madame de Montespan, et le mérite d'être la dernière en date
n'est quelquefois pas considérable aux personnes qui sont gens d'habitude
comme est le roi[478].» Quoi qu'il en soit, en qualité d'idole tombée
avant d'avoir brillé, madame de Ludre ne tarda pas à être profondément
oubliée. Un mois à peine après sa retraite au couvent, madame de Scudéry
écrit dans une lettre à Bussy, cette ligne, qui ressemble à une épitaphe:
«De Ludre est oubliée comme si elle étoit morte du temps du déluge[479].»
Mais son oraison funèbre, la voici: «Vous savez bien, dit la marquise de
Sévigné à sa fille à deux ans et demi de là, que madame de Ludre, lasse
de bouder sans qu'on y prît garde, a enfin obtenu de son orgueil, si bien
réglé, de prendre du roi deux mille écus de pension, et vingt-cinq mille
francs pour payer ses pauvres créanciers, qui, n'ayant point été
outragés, souhaitoient fort d'être payés grossièrement, sans
rancune[480].» A cette date, elle quitta la maison des Dames de
Sainte-Marie, pour se retirer dans l'un des couvents de Nancy, où à
soixante-dix ans, assure la duchesse d'Orléans, elle était encore
belle[481].

  [477] _Corresp. de_ MADAME, duchesse d'Orléans. Ed. G. Brunet, t.
  Ier, 457.

  [478] _Corresp. de Bussy-Rabutin_ (10 février 1678), t. IV, p.
  32.

  [479] _Corresp. de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 43.

  [480] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 octobre 1680), t. VII, p. 11.

  [481] _Corresp. de_ MADAME, duchesse d'Orléans, t. 1er, p. 457.

Pendant ces derniers triomphes de madame de Montespan, madame de
Maintenon quittait Paris, et se rendait, pour la troisième fois, aux eaux
de Baréges, auxquelles elle allait demander l'entière guérison de son
royal élève. Le duc du Maine arriva, vers le milieu du mois de mai 1677,
à Cognac, où commandait le comte d'Aubigné, qui lui fit une réception
toute princière, destinée aussi, dans son intention, à honorer sa sœur.
Le _Mercure_ donne les détails caractéristiques de ce troisième voyage
peu connu de madame de Maintenon et de son élève. Le comte d'Aubigné, à
la tête de cent gentilshommes des plus qualifiés de la province, et comme
lui à cheval, vint plus d'une lieue au-devant des voyageurs. En entrant
dans la ville, le jeune prince y fut reçu «au bruit des boîtes et des
mousquetades, que toute la bourgeoisie, qui étoit sous les armes,
déchargea à son arrivée[482].» Pour lui servir de garde pendant les deux
jours qu'il devait rester à Cognac, le gouverneur avait formé une
compagnie des premiers enfants de la ville, qui, vêtus en Aragonnais,
firent le service, la pique à la main, à la porte de sa chambre, ce qui
le divertit fort. A Jonzac, la comtesse de ce nom vint prendre les
voyageurs sur la route, et les hébergea magnifiquement. A Blaye, le duc
du Maine trouva le duc de Roquelaure et M. de Sève, l'un gouverneur,
l'autre intendant de la Guyenne, qui l'attendaient à la tête d'une
députation des Jurats de Bordeaux. L'artillerie de la place annonça sa
venue et son départ. Le lendemain il arriva dans la capitale de la
province, et, en y entrant, il fut complimenté par le premier Jurat, M.
de la Lande. Le même jour, le jeune prince visita Bordeaux, sous la
conduite du duc de Roquelaure, mais toujours accompagné de sa
gouvernante, que chacun traitait avec une déférence où il entrait quelque
involontaire pressentiment. Lorsque le duc du Maine parut dans la cour du
château Trompette, il y trouva toute la garnison rangée en bataille, qui
lui présenta les armes au bruit des tambours et des fanfares. C'étaient
là de véritables honneurs souverains[483]. On lui préparait d'autres
fêtes, mais madame de Maintenon redouta l'exagération provinciale, déjà
trop surexcitée, et, malgré les instances faites pour la retenir quelques
jours à Bordeaux, elle en repartit le lendemain, avec son élève, pour se
rendre à Baréges, où elle demeura quatre mois entiers, en apparence
étrangère aux événements, aux intrigues encore embrouillées de la cour,
mais toujours présente, par sa correspondance directe avec le roi,
privilége essentiel qu'elle maintenait avec autorité, après l'avoir
conquis avec peine. Cette correspondance entretenait de loin ce charme
d'égale douceur, de lumineuse et forte raison, si puissant déjà sur
l'esprit ébranlé du prince, et bientôt décisif auprès d'un homme qui se
trouvait aux prises avec les restes orageux d'une passion presque
éteinte, et les caprices fréquents d'un tempérament mal dompté.

  [482] _Mercure galant_, juillet 1677, p. 142.

  [483] Voir ces détails dans le _Mercure galant_, juillet 1677, p.
  143 et suiv.

Après la prise de Saint-Omer, dans le courant du mois de mai, Charles de
Sévigné, on l'a vu, était venu rejoindre sa mère, afin de guérir sa
blessure au talon, ce qui ne l'empêchait guère, toutefois, de courir la
ville et les environs, en quête d'aventures et de futiles amours.
Impuissante à le retenir, sa mère le persifle sans pitié sur ses bonnes
fortunes et ses tribulations galantes. Ce qui la dépite ou la console,
c'est que c'est sans passion au fond du cœur, qu'il se lance dans cette
vie laborieuse, et compromettante pour sa réputation d'homme sérieux, qui
formait l'ambition constamment déçue de sa mère. «Rien n'est si occupé,
écrit celle-ci à madame de Grignan, qu'un homme qui n'est point amoureux;
il représente en cinq ou six endroits, quel martyre[484]!» Le baron de
Sévigné éprouvait ou simulait alors une grande passion pour madame du
Gué-Bagnols. M. Walckenaer a fait connaître, par anticipation, ses amours
avec cette sœur de madame de Coulanges, amours d'un jour pour une femme
ridicule, qui, en vérité, ne méritait pas mieux[485]: nous n'en dirons
rien ici.

  [484] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 105.

  [485] Conf. _Mémoires_, etc., t. V, p. 360-369.

Lorsque Sévigné avait douze ans de moins déjà sa mère était sa
confidente; et quelles confidences! ses rapports avec Ninon, qui l'a
qualifié avec tant de mépris amoureux. Aujourd'hui encore, il égaye cette
mère, qui, comme autrefois, l'écoute pour le ramener, de la
correspondance burlesque de sa nouvelle et bientôt défunte passion: «On
pâme de rire avec moi, dit-elle, du style, de l'orthographe[486].» Elle
le plaint sincèrement d'être condamné à répondre, trois fois la semaine,
à de pareille prose: «Ma fille, cela est cruel, je vous assure... le
pauvre garçon y succomberoit, sans la consolation qu'il trouve en
moi[487].» Mais cela n'empêche point Sévigné de donner ses soins à sa
mère. Ils se gardent l'un l'autre, et rien n'est charmant comme cette
existence de mère et de fils, vivant ensemble en amis qui se soignent,
sans se gêner. Qu'on en juge par cette gracieuse peinture que trace la
fine plume du baron de Sévigné: «Pour vous montrer que votre frère, le
sous-lieutenant, est plus joli garçon que vous ne croyez, c'est que j'ôte
la plume des mains de maman mignonne, pour vous dire moi-même que je fais
fort bien mon devoir. Nous nous gardons mutuellement, nous nous donnons
une honnête liberté; point de petits remèdes de femmelettes. Vous vous
portez bien; ma chère maman, j'en suis ravi. Vous avez bien dormi, cette
nuit: comment va la tête? point de vapeurs? Dieu soit loué; allez prendre
l'air, allez à Saint-Maur (_chez madame de la Fayette_), soupez chez
madame de Schomberg, promenez-vous aux Tuileries; du reste, vous n'avez
point d'incommodité, je vous mets la bride sur le cou. Voulez-vous manger
des fraises, ou prendre du thé? Les fraises valent mieux. Adieu, maman,
j'ai mal au talon: vous me garderez, s'il vous plaît, depuis midi jusqu'à
trois heures, et puis _vogue la galère_. Voilà, ma petite sœur, comme
font les gens raisonnables[488].»

  [486] SÉVIGNÉ, _Lettres_, (26 juillet 1677), t. V, p. 150.

  [487] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 150.

  [488] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1677), t. V, p. 108.

Afin de soustraire son fils à cette vie de dissipation stérile, madame de
Sévigné aurait voulu le marier, et madame de Grignan, s'associant au
désir de leur mère, essaya de lui faire épouser la fille de l'intendant
de la Provence, M. de Rouillé, qui jouissait d'une fortune considérable.
C'est ce qui se lit dans ce passage d'une lettre du 21 juillet, où l'on
voit la loyauté de madame de Sévigné, sa rondeur dans les affaires mêmes
les plus délicates: «Nous avons fort causé ici de nos desseins pour la
petite intendante: madame de Vins m'assure que tout dépend du père, et
que, quand la balle leur viendra, ils feront des merveilles. Nous avons
trouvé à propos, pour ne point languir si longtemps, de vous envoyer un
mémoire du bien de mon fils, et de ce qu'il peut espérer, afin qu'en
confidence, vous le montriez à l'intendant, et que nous puissions savoir
son sentiment, sans attendre tous les retardements et toutes les
instructions qu'il faudroit essuyer si vous ne lui faisiez voir la
vérité; mais une telle vérité, que si vous souffrez qu'il en rabatte,
comme on fait toujours, et qu'il croie que votre mémoire est exagéré, il
n'y a plus rien à faire. Notre style est si simple, et si peu celui des
mariages, qu'à moins qu'on ne nous fasse l'honneur de nous croire, nous
ne parviendrons jamais à rien: il est vrai qu'on peut s'informer, et que
c'est où la franchise et la naïveté trouvent leur compte. Enfin, ma
fille, nous vous recommandons cette affaire, et surtout un oui ou un non,
afin que nous ne perdions pas un grand temps à une vision inutile[489].»

  [489] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juillet 1677), t. V, p. 143.

Madame de Grignan fit tous ses efforts pour procurer à un frère qu'elle
aimait ce riche établissement. Madame de Sévigné lui rend bien cette
justice: «Je suis persuadée du plaisir que vous auriez à marier votre
frère: je connois parfaitement votre cœur, et combien il seroit touché
d'une chose si extraordinaire[490].» Cette chose extraordinaire n'eut
point lieu, et il fallut quelques tentatives encore et quelques années au
baron de Sévigné, avant de trouver un établissement qui, à la grande joie
de sa mère, mit fin à cette vie de fades intrigues qui le compromettait
et le diminuait. «Le roi, écrit celle-ci le 3 juillet 1677, a parlé
encore comme étant persuadé que Sévigné a pris le mauvais air des
officiers subalternes de cette compagnie[491];» la compagnie des
Gendarmes-Dauphin, dont les officiers, renommés pour leur bravoure,
semblaient peu soucieux de la discipline, et montraient peu de goût pour
les détails journaliers et fastidieux du service. Pour ceux-là, la
correspondance de madame de Sévigné en fournit maint exemple, Louis XIV
et Louvois n'avaient point de pitié[492].

  [490] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1677), t. V, p. 174.

  [491] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1677), t. V, p. 117.

  [492] Conf. lettre du 16 juillet 1677, t. V, p. 133.

Depuis quelques mois, les armées étaient au repos. Mais, vers la fin de
juillet, le prince d'Orange ayant fait quelques mouvements, les officiers
en congé reçurent l'ordre de rejoindre leurs corps. Sévigné souffrait
réellement encore de sa blessure et ne marchait qu'avec grand'peine.
Cependant, comme il ne laissait pas de vivre en homme de plaisir, et
qu'il se faisait partout voir, en voiture ou en chaise, son intérêt, sa
réputation, lui conseillèrent de partir; sa mère l'y engageait. «Je
trouve, dit madame de Sévigné à ce propos, la réputation des hommes bien
plus délicate et blonde que celle des femmes[493].» Le sentiment du
devoir est chez elle très-net, et supérieur aux inquiétudes de la mère.
«J'attends mon fils, ajoute-t-elle, il s'en va à l'armée: il n'étoit pas
possible qu'il fît autrement; je voudrais même qu'il ne traînât point, et
qu'il eût tout le mérite d'une si honnête résolution[494].» Mais, le
bruit du siége de Charleroi par les ennemis s'étant répandu, Sévigné,
alors, n'hésite plus entre ses plaisirs et la nécessité jusqu'à cet
instant problématique de sa présence à l'armée. Il part avec son ardeur
des jours de combat. «La nouvelle du siége de Charleroy, écrit madame de
Sévigné à sa fille, le 10 août, a fait courir tous les jeunes gens et
même les boiteux. Mon fils s'en va demain en chaise, sans nul équipage:
tous ceux qui lui disent qu'il ne devroit pas y aller trouveroient fort
étrange qu'il n'y allât pas. Il est donc fort louable de prendre sur lui
pour faire son devoir[495].» Et, le 13, elle annonce, pour le louer
encore, son départ en boitant: «Mon fils partit hier; il est fort loué de
cette petite équipée; tel l'en blâme qui l'auroit accablé s'il n'étoit
point parti: c'est dans ces occasions que le monde est plaisant... pour
moi, j'ai fort approuvé son dessein, je l'avoue[496].»

  [493] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 Juillet 1677), t. V, p. 154.

  [494] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août), t. V, p. 173.

  [495] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 178.

  [496] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 184.

Mais ce ne fut qu'une fausse alerte, et la marquise de Sévigné apprit la
levée du siége de Charleroy et le retour prochain de son fils, au moment
où elle allait pour la seconde fois demander aux eaux de Vichy l'entière
guérison des restes tenaces de son cruel rhumatisme.

Au plus fort de ses inquiétudes relativement à sa mère, madame de Grignan
lui avait fait promettre d'aller passer une nouvelle saison à ces Eaux
dont elle s'était si bien trouvée l'année d'avant. Madame de Sévigné n'y
allait, en vérité, que pour donner à sa fille un exemple d'obéissance en
matière de santé. «Songez à votre santé, lui redit-elle le 15 août en
partant, si vous aimez la mienne; elle est si bonne, que, sans vous, je
ne penserois pas à faire le voyage de Vichy; il est difficile de porter
son imagination dans l'avenir, quand on est sans aucune sorte
d'incommodité; mais enfin vous le voulez, et voilà qui est fait[497].»
Elle partait avec son oncle, l'abbé de Coulanges, et devait trouver à
Vichy le chevalier de Grignan. Elle prit, cette fois, par la Bourgogne;
donna quelques jours au château d'Époisse, à son bon ami, M. de Guitaud;
une journée à Bussy, dans sa résidence de Chasen; mit quelques affaires
en ordre dans son domaine paternel de Bourbilly, et arriva, le 4
septembre, à Vichy, où elle trouva une société encore plus nombreuse que
l'année précédente[498].

  [497] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 188.

  [498] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 189-217.

La narration de ce voyage de vingt jours, que nous sommes obligé
d'omettre, est délicieuse dans madame de Sévigné. Parmi les incidents
dont il fut semé, nous ne voulons relever que celui-ci, que l'on lit dans
une lettre de Bussy-Rabutin à Corbinelli, et qui est aussi joliment conté
que si madame de Sévigné avait tenu la plume.

«... J'oubliois de vous dire que nous allâmes cinq lieues au-devant de la
marquise. Elle nous fit mettre dans son carrosse, ne voulant fier sa
conduite qu'à un cocher célèbre qu'elle a depuis peu. A la vérité, à un
quart de lieue de la dînée, il nous versa dans le plus beau chemin du
monde. Le bon abbé de Coulanges étant tombé sur sa nièce, et Toulongeon
sur la sienne, cela nous donna un peu de relâche. Mais admirez la fermeté
de notre amie et son bon naturel. Dans le moment que nous versâmes, elle
parloit de l'histoire de don Quichotte. Sa chute ne l'étourdit point, et,
pour nous montrer qu'elle n'avoit pas la tête cassée, elle dit qu'il
falloit remettre le chapitre de don Quichotte à une autre fois, et
demanda comment se portoit l'Abbé. Il n'eut non plus de mal que les
autres. On nous releva, et ma cousine fut trop heureuse de se remettre à
la conduite du cocher de ma fille qu'elle avoit tant méprisé. Vous croyez
bien que notre aventure ne tomba pas à terre, comme nous avions fait.
Nous badinâmes quelque temps sur ce chapitre, et ce fut là où nous
commençâmes à vous trouver à redire[499].»

  [499] _Correspond. de Bussy-Rabutin_ (1er sept. 1677), t. III, p.
  340.

Nous avons déjà fait connaître Vichy et la vie qu'on y menait[500]. Le
défaut d'espace ne nous permet pas, non plus, de demander à madame de
Sévigné de nouvelles peintures de cette existence si différente de nos
usages actuels. Aucun des hôtes de Vichy n'était réellement malade, sauf
le chevalier de Grignan, déjà travaillé de sa goutte précoce. Les Eaux
lui furent très-salutaires: au bout de quinze jours, «il marchoit tout
seul et n'avoit nul besoin d'assistance.» Quant au _Bien Bon_, c'était
une nouvelle provision de santé à dépenser en bons repas, qu'il était
venu chercher, car _il aime à_ _remplir son sac_; et, pour madame de
Sévigné, Vichy apporta une nouvelle amélioration à ses mains si
éprouvées, sans cependant faire entièrement disparaître ce mal
interminable: «L'incommodité qui en reste, écrit-elle à sa fille en guise
de consolation, est si petite que le temps est le seul remède que je
veuille souffrir[501].»

  [500] Voir _supra_, p. 139 et suiv.

  [501] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 231, 234 et 245.

Une grande affaire, un vif souci domestique préoccupait la marquise de
Sévigné, pendant son séjour à Vichy. Dans son désir persistant d'attirer
sa fille à Paris, lorsque le moment serait venu pour le jeune duc de
Vendôme d'aller prendre possession de son gouvernement de Provence dont
M. de Grignan n'était qu'intérimaire, elle était en quête d'une grande
maison, d'un véritable hôtel, où tous les membres des deux familles
pussent tenir. Loger ensemble, c'était diminuer notablement la dépense et
ajouter aux agréments de la société entre gens qui se convenaient et qui
perdaient chaque jour beaucoup de temps à se trouver.

Depuis plusieurs années, la marquise de Sévigné n'avait pas quitté cette
maison ou plutôt cet appartement de la rue Saint-Anastase, où elle était
venue s'installer en 1672, en sortant de la rue de Thorigny, après avoir
habité aussi la rue du Temple[502]. Dès le 14 juillet, un mois avant son
départ pour Vichy, nous la voyons cherchant et faisant chercher une
habitation commode pour elle et sa fille. Elle hésite entre l'une des
maisons de la place Royale, appartenant à madame du Plessis-Guénégaud, et
un hôtel de la rue des Trois-Pavillons, toujours dans ce quartier
du Marais, où elle est née, et qu'elle a de la répugnance à
abandonner[503]. Elle ne trouve pas facilement ce qu'elle veut, et elle
n'est pas la seule: «Ce qui la console, c'est que la Bagnols et M. de la
Trousse sont aussi embarrassés qu'elle[504].» Enfin, elle avisa un grand
et bel hôtel, entre cour et jardin, situé rue Culture-Sainte-Catherine, à
deux pas de la Place-Royale, et depuis un siècle illustré plus par les
souvenirs de Jean Goujon, qui l'avait décoré, que par ceux des sires de
Carnavalet qui l'avaient fait bâtir. L'_Hôtel Carnavalet_ était devenu la
propriété d'un M. d'Agaurry, conseiller au parlement de Grenoble, et il
se trouvait alors occupé par la comtesse de Lillebonne, dont le temps
devait expirer à la Saint-Rémy, c'est-à-dire, le 1er octobre, à moins que
cette locataire qui avait témoigné l'intention de quitter la place, ne
demandât, ce qui paraissait dans son droit, un renouvellement de bail.
C'est dans cette appréhension que madame de Sévigné était partie de
Paris, et ses craintes étaient vives, car l'hôtel Carnavalet, par ses
dimensions, sa distribution, le nombre de ses appartements, se prêtait
mieux qu'aucune des nombreuses maisons qu'elle avait visitées, à ses
projets si caressés de vie en commun avec madame de Grignan, laquelle lui
faisait espérer son arrivée pour le commencement de l'hiver.

  [502] Conf. WALCKENAER, t. IV, p. 68 et 334.

  [503] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 127 et 162.

  [504] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet), t. V, p. 129.

Madame de Sévigné avait chargé le zélé mais formaliste d'Hacqueville de
suivre cette affaire, qui forme un article obligé de toutes ses lettres
de Vichy. «Je vous conjure (écrit-elle le 7 septembre à sa fille, qui
mettait, elle aussi, dans la conclusion sa part d'indécision) de mander
à d'Hacqueville ce que vous avez résolu pour cet hiver, afin que nous
prenions l'hôtel de Carnavalet ou non[505].» Cette même semaine lui
apporta l'assurance de la venue de sa fille qui la priait, nous ne savons
pourquoi, de n'en point trop parler. Le vieil archevêque d'Arles, le
patriarche et l'oracle de la famille, avait décidé que ce voyage, où l'on
devait produire les filles d'un premier lit de M. de Grignan, était dans
les intérêts de la maison. Madame de Sévigné s'empressa d'écrire le
dernier mot à d'Hacqueville. «La Providence veut donc que vous veniez cet
hiver, répond-elle en même temps tout heureuse à madame de Grignan, et
que nous soyons en même maison: je n'ai nul dessein d'en sonner la
trompette; mais il a fallu le mander à d'Hacqueville pour nous arrêter le
Carnavalet. Il me semble que c'est une grande commodité à toutes deux, et
bien de la peine épargnée, de ne pas avoir à nous chercher. Il y a des
heures du soir et du matin, pour ceux qui logent ensemble, qu'on ne
remplace point quand on est pêle-mêle avec les visites.» Dans la crainte
que, malgré ces raisons si cordiales et si vraies, son gendre ou sa fille
n'aient quelque projet personnel pour leur établissement à Paris, elle
leur fait entendre qu'ils sont encore libres de refuser, car ce qui lui
importe avant tout, c'est que sa fille revienne; et pour l'attirer, et en
souvenir des récentes querelles, elle lui promet une mère bien
accommodante, bien obéissante, ce qui est peut-être une manière délicate
de lui prêcher la docilité. «Si je me trompe, lui dit-elle donc, et que
vous ayez pour vous seule une autre maison trouvée, je me conformerai à
vos desseins, j'entrerai dans vos pensées, je me ferai un plaisir de vos
volontés; vous me ferez changer d'opinion, je croirai que tout ce que
j'avois imaginé n'étoit point bien; car je veux sur toutes choses que
vous soyez contente, et quand vous le serez, je le serai[506].» Mais le
courrier suivant vint complétement rassurer madame de Sévigné, au moins
du côté de sa fille. Celle-ci lui déclarait _fort nettement_ «qu'elle
vouloit dérober la chambre de quelqu'un (dans telle maison que sa mère
choisirait) et venir loger chez elle, sans se soucier si elle le trouve
bon ou non, seulement pour lui apprendre à l'avoir persuadée qu'elle ne
pouvoit jamais l'incommoder.»--«Venez, venez, ma très-chère, s'écrie
cette mère ravie, voilà un style qui convient mieux à la tendresse que
j'ai pour vous, que celui que vous aviez l'autre jour dans une de vos
lettres,»--et auquel, sans doute, madame de Sévigné faisait réponse en
lui mettant maternellement et le cœur gros, le marché à la main pour cet
hôtel Carnavalet si désiré, qu'elle veut maintenant plus que jamais,
puisque sa fille entend l'habiter avec elle. «Je crois, ajoute-t-elle,
que d'Hacqueville nous a pris _la Carnavalette_, nous nous y trouverons
fort bien; il faudra tâcher de s'y accommoder, rien n'étant plus honnête,
ni à meilleur marché que de loger ensemble. J'espère que ce voyage, qui
est l'ouvrage de la politique de toute la famille, sera aussi heureux que
l'autre a été triste et désagréable par le mauvais état de votre
santé[507].»

  [505] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 222.

  [506] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 septembre 1677), t. V, p. 224.

  [507] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 septembre 1677), t. V, p. 228.

Mais maintenant c'est d'Hacqueville qui tarde. Il veut si bien faire les
choses, si justement peser le pour et le contre, les avantages et les
inconvénients; voir, sur le point de conclure, s'il ne trouverait pas
quelque demeure plus à la convenance de ses amies, qu'il ne peut se
décider à en finir; et cependant il n'était d'abord question que d'un
bail à l'essai de six mois. Madame de Sévigné s'impatiente contre ce
méticuleux et trop obligeant ami: «D'Hacqueville lanterne tant pour _la
Carnavalette_, que je meurs de peur qu'il ne la laisse aller: hé, bon
Dieu! faut-il tant de façons pour six mois? Avons-nous mieux?
Écrivez-lui, comme moi, qu'il ne se serve point en cette occasion de son
profond jugement[508].» Madame de Sévigné en écrit dans les mêmes termes
à l'un de ses confidents, M. de Guitaud: «J'espère que M. d'Hacqueville
nous louera l'hôtel de Carnavalet, à moins que son profond jugement, qui
veut que tout soit parfait, ne lui fasse perdre cette occasion, qui nous
mettroit entièrement sur le pavé. Vous verrez par cette lettre, que je
vous envoie quasi tout entière, que nous avons besoin d'une maison,
puisque la bonne Grignan est forcée de venir à Paris, par M.
l'archevêque, qui a prononcé _ex cathedrâ_, que ce voyage étoit
nécessaire[509].»

  [508] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 septembre), t. V, p. 220.

  [509] _Lettres inédites de madame de Sévigné_, p. 21.

Mais d'Hacqueville continue à se taire, et les inquiétudes de la marquise
de Sévigné se tournent de nouveau du côté de madame de Lillebonne. «Je
crois (mande-t-elle à sa fille le 21), que d'Hacqueville nous louera
l'hôtel de Carnavalet, à moins que madame de Lillebonne ne se ravise et
n'en veuille point sortir à cette Saint-Rémy: je reconnoîtrois bien notre
guignon à cela[510].» Le lendemain, même incertitude, même tourment;
décidément d'Hacqueville est trop soigneux, trop parfait: «Nous verrons
ce que fera le grand d'Hacqueville; je meurs de peur que madame de
Lillebonne ne veuille pas déloger[511].» Madame de Sévigné quitta Vichy
le 22 septembre, sans savoir encore si décidément elle resterait
maîtresse de cet hôtel si vif objet de son envie.

  [510] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 232.

  [511] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 234.

Afin de stimuler l'irrésolu d'Hacqueville elle lui avait adjoint la
pétulante madame de Coulanges, et elle augurait bien de cette
intervention. Du château de Langlar, où elle ne trouva point son ami
l'abbé Bayard, qui précisément à cette heure mourait à Paris, elle
ajoute: «J'attends des nouvelles de d'Hacqueville sur cet hôtel de
Carnavalet; mais il est si plein de difficultés, que si nous l'avons ce
sera par madame de Coulanges, qui les aplanit toutes[512].» Rien encore à
la station de Saint-Pierre-le-Moûtier. Elle ne sait où elle va descendre
à Paris. Elle pense que madame de Grignan est sans doute mieux instruite,
et qu'on lui aura directement écrit: «Vous savez mieux que moi si nous
avons une maison ou non; je n'ai plus de lettres de d'Hacqueville, et je
marche en aveugle, sans savoir ma destinée; qu'importe, c'est un
plaisir,»--puisqu'elle va attendre sa fille à Paris[513]. Enfin, à Autri,
elle trouve une lettre de d'Hacqueville lui annonçant que tout est
terminé, et que l'hôtel Carnavalet est bien à elle! «Je m'en vais vous
ranger _la Carnavalette_, écrit-elle toute joyeuse à madame de Grignan,
car enfin nous l'avons, et j'en suis fort aise[514]!»

  [512] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1677), t. V, p. 236.

  [513] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 239.

  [514] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 octobre), t. V, p. 245.

Arrivés à Paris, la marquise de Sévigné et le _Bien Bon_ allèrent
descendre chez M. de Coulanges, où toute leur famille et leurs amis les
attendaient. Si elle revenait de Vichy avec les mains encore un peu
raides, madame de Sévigné en rapportait une seconde jeunesse qui semblait
devoir toujours durer, même à faire la part de l'exagération pleine de
verve et de cordialité de son joyeux cousin. «Nous la tenons enfin cette
incomparable mère-Beauté, écrit le gai chansonnier à madame de Grignan,
plus incomparable et plus mère-Beauté que jamais: car croyez-vous qu'elle
soit arrivée fatiguée? croyez-vous qu'elle ait gardé le lit? rien de tout
cela; elle me fit l'honneur de débarquer chez moi, plus belle, plus
fraîche, plus rayonnante qu'on ne peut dire; et, depuis ce jour-là, elle
a été dans une agitation continuelle, dont elle se porte très-bien, quant
au corps s'entend: et, pour son esprit, il est, ma foi, avec vous, et,
s'il vient faire un tour dans son beau corps, c'est pour parler encore de
cette rare comtesse qui est en Provence[515].»

  [515] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 octobre 1677), t. V, p. 249.

Madame de Sévigné s'empressa d'aller visiter _son_ hôtel Carnavalet
qu'elle n'avait vu que superficiellement jusque-là. Elle en rend bon
compte à sa fille: «Dieu merci, nous avons l'hôtel de Carnavalet. C'est
une affaire admirable; nous y tiendrons tous, et nous aurons le bel air:
comme on ne peut pas tout avoir, il faut se passer des parquets et des
petites cheminées à la mode; mais nous aurons une belle cour, un beau
jardin, un beau quartier, et de bonnes _petites Filles bleues_ qui sont
fort commodes[516]; et nous serons ensemble, et vous m'aimerez, ma chère
enfant: je voudrois pouvoir retrancher de ce trésor qui m'est si cher,
toute l'inquiétude que vous avez pour ma santé; demandez à tous ces
hommes, comme je suis belle[517]...» Coulanges a répondu pour tous.

  [516] Madame de Sévigné veut parler de l'église du couvent des
  religieuses de l'_Annonciade_, nommées _Filles bleues_, de leur
  costume, qui se trouvait dans la rue Culture-Sainte-Catherine
  même.

  [517] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 octobre 1677), t. V, p. 248.

Arrivée le 6 octobre, dès le 12 Mme de Sévigné commence son emménagement.
«Nous sommes en l'air, dit-elle le 15, tous mes gens occupés à déménager:
j'ai campé dans ma chambre, je suis présentement dans celle du _Bien
Bon_, sans autre chose qu'une table pour vous écrire; c'est assez: je
crois que nous serons tous fort contents de _la Carnavalette_[518].»
Pendant que ce déménagement, sans doute considérable, s'opérait, et qu'on
disposait, en même temps, pour les convenances de ses nouveaux hôtes
l'hôtel Carnavalet, madame de Sévigné avait pris gîte chez son cousin de
Coulanges. Elle y resta plusieurs jours, car le 20, rendant compte à
madame de Grignan, de toutes ses fatigues et de ses tracas, elle écrit:
«Il faut un peu que je vous parle, ma fille, de notre hôtel de
Carnavalet. J'y serai dans un jour ou deux: mais comme nous sommes
très-bien chez M. et madame de Coulanges, et que nous voyons clairement
qu'ils en sont fort aises, nous nous rangeons, nous nous établissons,
nous meublons notre chambre, et ces jours de loisir nous ôtent tout
l'embarras et tout le désordre du délogement. Nous irons coucher
paisiblement, comme on va dans une maison où l'on demeure depuis trois
mois. N'apportez point de tapisserie, nous trouverons ici ce qu'il vous
faut: je me divertis extrêmement à vous donner le plaisir de n'avoir
aucun chagrin, _au moins en arrivant_.... Je reçois des visites en l'air,
des Rochefoucauld, des Tarente; c'est quelquefois dans la cour de
Carnavalet, sur le timon de mon carrosse. Je sois dans le chaos; vous
trouverez le démêlement du monde et des éléments[519].» Huit jours après,
tenant sa fille au courant des dispositions prises, et la croyant en
route, elle ajoute: «M. de Coulanges est parti ce matin pour aller à
Lyon; il vous dira comme nous sommes logés fort honnêtement. Il n'y avoit
pas à balancer à prendre le haut pour nous, le bas pour M. de Grignan et
ses filles: tout sera fort bien[520].»

  [518] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 265.

  [519] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 272.

  [520] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 278.

Le 3 novembre, madame de Grignan n'était point encore arrivée, car sa
mère écrit à Bussy: «Je suis logée à l'hôtel de Carnavalet. C'est une
belle et grande maison; je souhaite d'y être longtemps, car le
déménagement m'a beaucoup fatiguée. J'y attends la belle comtesse[521].»
Ce ne fut point impunément que, dans sa vive impatience d'être plus tôt
prête à recevoir son idole, madame de Sévigné avait multiplié les
fatigues; elle fut prise tout à coup d'une assez sérieuse indisposition
que, malgré son habituelle répugnance pour les remèdes, elle attaqua avec
une grande vigueur, voulant surtout guérir avant l'arrivée de sa fille,
dont elle craignait évidemment les reproches. C'est ce qu'on lit dans
cette lettre adressée à M. et à madame de Guitaud, qui venaient de
quitter Paris pour retourner en Bourgogne: «Comment vous portez-vous,
monsieur et madame, de votre voyage? Vous avez eu un assez beau temps;
pour moi j'ai eu une colique néphrétique et bilieuse (rien que cela) qui
m'a duré depuis le mardi, lendemain de votre départ, jusqu'à vendredi.
Ces jours sont longs à passer, et si je voulois vous dire que, depuis que
vous êtes partis, les jours m'ont duré des siècles, il y auroit un air
assez poétique dans cette exagération, et ce seroit pourtant une vérité.
Je fus saignée le mercredi, à dix heures du soir, et parce que je suis
très-difficile, on m'en tira quatre palettes, afin de n'y pas revenir une
seconde fois; enfin, à force de remèdes, de ce qu'on appelle remèdes,
dont on compteroit aussitôt le nombre que celui des sables de la mer, je
me suis trouvée guérie le vendredi; le samedi on me purgea, afin de ne
manquer à rien; le dimanche je vais à la messe avec une pâleur honnête,
qui faisoit voir à mes amis que j'avois été digne de leurs soins; et
aujourd'hui je garde ma chambre et fais l'entendue dans mon hôtel de
Carnavalet, que vous ne reconnoîtriez pas depuis qu'il est rangé. J'y
attends la belle Grignan dans cinq ou six jours[522].»

  [521] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 281.

  [522] _Lettres inédites de madame de Sévigné._ Ed. Klostermann,
  p. 113.

Madame de Grignan arriva, en effet, vers le milieu du mois de novembre,
seule, son mari étant retenu encore par son service en Provence. Elle
prit possession, à son tour, d'une maison que la mère et la fille
conservèrent pendant vingt ans, et qui fut la dernière habitation de
madame de Sévigné à Paris: grande illustration pour cette demeure que
nous décrirons dans l'un des chapitres suivants. Cette considération que
madame de Sévigné y passa le reste de son existence, nous a paru
justifier l'espèce d'historique qui précède.



CHAPITRE VIII.

1678-1679.

   Mauvaise santé de madame de Grignan.--Bussy console sa
   mère.--Madame de Sévigné veut faire nommer son cousin
   historiographe du roi.--Le baron de Sévigné se distingue à la
   bataille de Mons.--Paix de Nimègue.--Apogée de Louis XIV.--La
   _Princesse de Clèves_.--Retour de Retz à Paris.--Mort de
   d'Hacqueville.--Le coadjuteur d'Arles prêche devant le
   roi.--Grâces aux exilés et aux prisonniers.--Mademoiselle de
   Fontanges.--Nouvelles discussions entre madame de Sévigné et sa
   fille.--Mort du cardinal de Retz.


Madame de Sévigné garda sa fille deux ans avec elle, en proie à de
nouvelles inquiétudes sur cette santé si chère, moins sérieusement
compromise qu'elle ne se le figurait, mais cependant assez sérieusement
atteinte pour altérer une beauté qui non-seulement était son orgueil,
mais faisait sa sécurité. «La _belle Madelonne_[523] est ici (dit-elle le
8 décembre 1677 à Bussy, son correspondant assidu pendant ces deux
années), mais comme il n'y a pas un plaisir pur en ce monde, la joie que
j'ai de la voir est fort troublée par le chagrin de sa mauvaise santé.
Imaginez-vous, mon pauvre cousin, que cette jolie personne, que vous avez
trouvée si souvent à votre gré, est devenue d'une maigreur et d'une
délicatesse qui la rend une autre personne, et sa santé est tellement
altérée, que je ne puis y penser sans en avoir une véritable inquiétude.
Voilà ce que le bon Dieu me gardoit, en me redonnant ma fille[524].»

  [523] Ce nom, on le sait, était donné à madame de Grignan par
  Bussy en souvenir de la belle héroïne de _Pierre de Provence_.

  [524] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 285.

Dès le premier jour, ce sont les mêmes alarmes, les mêmes exagérations
qu'au voyage précédent, si rempli de craintes démenties par l'événement.
Bussy ne prend point ainsi au tragique l'état de maigreur et d'épuisement
de madame de Grignan, et il en fait le texte de quelques plaisanteries
conjugales, dont le ton seul devait scandaliser sa cousine, car, au fond,
elle pensait comme lui, et avait plus d'une fois fait, auprès de son
gendre, acte de belle-mère indiscrète et grondeuse. «Ce que vous me
mandez de la _belle Madelonne_, lui répond-il, me touche extrêmement pour
son intérêt et pour le vôtre, car je vous aime fort toutes deux. Je vous
disois, quand vous me mandâtes le dessein que vous aviez de donner votre
fille à M. de Grignan, que vous ne pouviez mieux faire, et que je ne
trouvois rien à redire en lui, sinon qu'il usoit trop de femmes. En
effet, n'est-ce pas une honte, et un honnête assassinat de faire six
enfants à une pauvre enfant elle-même, en neuf ans? Dieu me garde d'être
prophète!.... mais quand il ne lui feroit d'autre mal que de l'avoir mise
dans l'état où elle est, c'en seroit assez pour diminuer l'amitié que
j'avois pour lui. Cependant, madame, il faut avoir grand soin de cette
infante; il la faut surtout réjouir... Mais cela est plaisant que je
m'embarque à vous dire pour une simple maigreur, tout ce qu'on diroit
pour les plus grands malheurs. C'est vous qui m'avez surpris en vous
lamentant pour cela, comme si c'étoit un mal incurable. Cependant le
plaisir de vous voir, et Paris, engraisseront, avant qu'il soit deux
mois, la _belle Madelonne_; un peu de célibat lui seroit fort salutaire;
je ne sais, pourtant, si elle n'aimeroit pas mieux le mal que le remède:
mais, n'est-ce pas assez parler d'elle pour une fois[525]?....»

  [525] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 13 décembre
  1677), t. III, p. 438.

Le mois suivant, à cause de la rigueur exceptionnelle de l'hiver,
revinrent les grandes inquiétudes au sujet de la poitrine de madame de
Grignan. «Je vous avoue, redit avec douleur sa mère à Bussy, que la
mauvaise santé de cette pauvre Provençale me comble de tristesse; sa
poitrine est d'une délicatesse qui me fait trembler, et le froid l'avoit
tellement pénétrée, qu'elle en perdit, hier, la voix plus de trois
heures; elle avoit une peine à respirer qui me faisoit mourir. Avec cela
elle est opiniâtre, et refuse le seul remède qui la pourroit guérir, qui
est le lait de vache: je crois que la nécessité l'y contraindra à la fin;
en attendant, il est bien triste de la voir dans l'état où elle
est[526].»

  [526] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 janvier 1678), t. V, p. 295.

Bussy qui, malgré de grandes protestations de paroles, n'est pas
bienveillant pour madame de Grignan, laquelle, sous les mêmes apparences
amicales, le lui rendait bien, cherche à rassurer sa mère par des
arguments où il y a plus de malice enveloppée que de véritable intérêt.
«Une égratignure avec du chagrin, lui dit-il, fait plus de mal que la
fièvre quarte avec un esprit content d'ailleurs. Je vous parle ainsi, ma
chère cousine, parce que je crois que tous les maux de la _belle
Madelonne_ viennent de sa tête. Tant qu'elle a été _la plus jolie fille
de France_[527], elle a été la plus saine; elle est encore jeune, et cela
me fait assurer qu'il n'y a que son esprit qui rende ses maux incurables.
Son opiniâtreté est un bon témoignage; si elle vouloit guérir, elle ne
résisteroit pas aux conseils des habiles gens en ces matières. Qu'elle se
retourne de bon cœur à Dieu, en lui demandant la patience; qu'elle aime
à vivre et à vivre gaiement. Je ne lui conseille rien que je n'aie
pratiqué depuis douze ans[528].»

Bussy voulait dire par là que madame de Grignan s'ennuyait en Provence,
et regrettait Paris. «Je crois (lui écrivait-il trois ans auparavant,
pendant le deuxième séjour de la jeune gouvernante auprès de sa mère),
que vous aimeriez mieux aller et demeurer en Provence, que de faire la
moindre des choses contre votre devoir; mais je crois que vous
souhaiteriez extrêmement que votre devoir s'accordât à demeurer à
Paris[529].» Dans ce même voyage de 1678, madame de Grignan ayant cru
mander une douceur à Bussy en lui disant qu'il faisait fort mal de passer
ses hivers en Bourgogne, quand elle passait les siens dans la capitale:
«Vous savez aussi bien que moi (lui réplique-t-il avec une vivacité peu
courtoise et un malicieux sous-entendu) que n'est pas à Paris qui
veut[530]!....»

  [527] C'est le nom que donnait Bussy à mademoiselle de Sévigné.

  [528] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 5 janvier
  1678), t. IV, p. 2.

  [529] _Corr. de Bussy-Rabutin_ (lettre du 20 mars 1675), t. III,
  p. 11.

  [530] _Ibid._ p. 360.

Pour qui connaît Bussy, _Paris_ ne veut pas signifier ici madame de
Sévigné, mais la cour; et ce ne serait peut-être pas calomnier ce bon
parent que de dire qu'à ce moment il lui passait dans l'esprit, pour en
faire un sujet de regret à sa cousine, quelque souvenir des projets
gratuitement attribués à Louis XIV, et qui le portaient à écrire à madame
de Montmorency avec autant de joie que peu de scrupule: «Je serois fort
aise que le roi s'attachât à mademoiselle de Sévigné, car la demoiselle
est fort de mes amies, et il ne pourroit être mieux en maîtresse[531].»
M. Walckenaer a déjà désintéressé Louis XIV de ce dessein, et, par
conséquent, il n'y a rien à en dire quant à madame de Grignan. En la
tenant donc pour ce que la reconnaît Bussy, pour une femme qui mettait le
devoir avant tout, il n'y aurait point à la blâmer d'avoir souhaité, ce
qu'elle chercha inutilement à obtenir, une charge de cour pour son mari,
qui l'eût fait elle-même vivre et probablement briller sur un théâtre
plus digne d'elle, lui eût donné les moyens de relever la fortune de ses
enfants, et surtout lui eût permis de passer sa vie avec sa mère.

  [531] _Correspondance inédite de Bussy-Rabutin_, lettre du 17
  juillet 1668, citée par Mr le baron WALCKENAER, t. III, p. 92.

Mais Bussy n'aime point madame de Grignan. A la mère il proteste «qu'en
quelque lieu que sa fille et lui se trouvent, il l'aimera et l'estimera
toujours extrêmement[532]:» sa correspondance de 1678 nous fournit deux
exemples de cette tendresse, qui n'ont pas été relevés dans la biographie
de madame de Grignan, et qui doivent trouver place ici, car ils
constituent un de ces contrastes, entre ce qu'on dit et ce qu'on pense,
qui sont à la fois plaisants et tristes.

  [532] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 18.

Afin d'empêcher un luxe désordonné, auquel même les femmes qui passaient
pour les plus sages prenaient part, le roi avait, sous peine d'amende,
défendu le port des étoffes d'or et d'argent[533]. C'est à ce propos que
l'une des nombreuses amies de Bussy, madame de Seneville, lui mande de
Paris, le 25 avril: «Je ne saurois fermer ma lettre sans vous dire que
votre belle cousine de Grignan, étant ces jours passés au Petit
Saint-Antoine, toute couverte d'or et d'argent, malgré l'étroite défense
et la plus exactement observée que jamais, essuya la réprimande et les
menaces d'un commissaire qui en étonna tout le monde, et dont la dame fut
fort embarrassée[534].» «Cela est bien imprudent à madame de Grignan,
répond Bussy, de s'exposer à recevoir un affront; mais je ne comprends
pas que le commissaire se soit contenté de la menacer, et ne lui ait pas
fait payer l'amende. Cette femme-là a de l'esprit, mais un esprit aigre,
d'une gloire insupportable, et fera bien des sottises. Elle se fera
autant d'ennemis que sa mère s'est fait d'amis et d'adorateurs[535].»
Trois mois après, et madame de Grignan à peu près guérie mais toujours
très-maigre, l'amie la plus assidue de Bussy lui mande à son tour: «Je
rencontrai, l'autre jour, madame de Sévigné, en vérité encore belle. On
dit que madame de Grignan ne l'est plus, et qu'elle voit partir sa beauté
avec un si grand regret, que cela la fera mourir[536].» Bussy reprend,
toujours affectueux pour la mère, mais fort peu tendre au chagrin de la
fille: «Ce n'est pas seulement le bon tempérament de madame de Sévigné
qui la fait encore belle, c'est aussi son bon esprit. Je crois que quand
on a la tête bien faite, on en a le visage plus beau. Pour madame de
Grignan, je la trouve bien folle de ne vouloir pas survivre à sa
beauté[537].» Ces rudesses, qui révèlent le fond du cœur, ont été
raturées avec soin par Bussy ou par les siens[538] sur le manuscrit où il
a copié de sa main les lettres qu'il écrivait et celles qu'il recevait,
et qui, à défaut des missives autographes, a servi de texte original au
dernier éditeur de sa correspondance. Il faut remercier celui-ci d'avoir,
par une habile lecture, rétabli ces passages caractéristiques ainsi que
plusieurs autres fragments intéressants que n'avaient pu déchiffrer ses
devanciers. Bussy se gardait bien de faire connaître de tels blasphèmes à
madame de Sévigné, et il continua à simuler pour la fille une grande
tendresse, tout en éprouvant pour la mère une sincère et touchante
affection, que l'âge ne faisait qu'accroître, affection mutuelle dont on
trouve des marques nombreuses dans leur correspondance suivie de ces deux
remarquables années 1678 et 1679[539].

  [533] VOLTAIRE: _Siècle de Louis XIV_, chap. XVI.

  [534] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 99.

  [535] _Corresp. de Bussy_, t. IV, p. 101 (lettre du 28 avril).

  [536] _Corr. de Bussy_ (lettre de madame de Scudéry du 14 juillet
  1678), t. IV, p. 152.

  [537] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 153.

  [538] Note de M. Ludovic Lalanne à la lettre de Bussy du 28
  avril.

  [539] Elle se compose de quarante trois lettres. Ce sont les deux
  années qui en fournissent le plus pendant toute la durée des
  relations de Bussy avec sa cousine.

Ces deux années virent le point culminant de la grandeur de Louis XIV et
de la prospérité de l'ancienne monarchie. Les victoires antérieures
n'avaient pu encore décider l'Europe à la paix. Dans la campagne de 1678,
Louis voulut frapper un grand coup qui décourageât toutes les espérances
et forçât toutes les volontés. La guerre fut reprise, au cœur même de
l'hiver, en Allemagne et en Flandre. Le roi partit lui-même, dès le 7
février, pour aller faire le siége de Gand, qui ouvrit ses portes le 9
mars, en même temps qu'on investissait Mons, Namur, Charleroy et Ypres,
par une ruse de guerre dont l'ennemi fut complètement la dupe[540].

  [540] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 60.

Madame de Sévigné rend bon compte à Bussy, son correspondant militaire,
de ce nouveau succès: «Que dites-vous de la prise de Gand? Il y avoit
longtemps, mon cousin, qu'on n'y avoit vu un roi de France. En vérité, le
nôtre est admirable, et mériteroit bien d'avoir d'autres historiens que
deux poëtes: vous savez aussi bien que moi ce qu'on dit en disant des
poëtes? Il n'en auroit nul besoin; il ne faudroit ni fable ni fiction
pour le mettre au-dessus des autres; il ne faudroit qu'un style droit,
pur et net d'un homme de qualité et de guerre comme j'en connois. J'ai
toujours cela dans la tête, et je reprendrai le fil de la conversation
avec le ministre, comme le doit une bonne Françoise[541].» Ce ministre
était M. de Pomponne, et madame de Sévigné veut parler ici d'un projet
que, dans sa sollicitude de parente, elle avait formé d'obtenir pour
Bussy le titre d'historiographe du roi, espérant qu'il y trouverait
quelque occasion de profit ou de faveur.

  [541] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mars 1678), t. V, p. 317.
  _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 61.

Elle en avait déjà entretenu son cousin, quelques mois auparavant, en lui
annonçant que le roi venait de charger Boileau et Racine d'écrire son
histoire, et c'est à ceux-ci qu'elle fait allusion dans le passage que
nous venons de transcrire. «Vous savez bien, lui disait-elle, que le roi
a donné deux mille écus de pension à Racine et à Despréaux, en leur
commandant de tout quitter pour travailler à son histoire, dont il aura
soin de leur donner des mémoires. Je voudrois déjà voir ce bel
ouvrage[542].»--«Je ne pense pas, riposte Bussy, que Despréaux et Racine
soient capables de bien faire l'histoire du roi; mais ce sera sa justice
et sa clémence qui le rendront recommandable à la postérité; sans
cela on découvriroit toujours que les louanges qu'on lui auroit
données ne seroient que des flatteries[543].» Le bel esprit, le
capitaine-académicien, le _Mestre de camp de la cavalerie légère_ et
_Maréchal de France in petto_, en parle avec moins de modestie encore à
son ami le duc de Saint-Aignan: «On m'a mandé que le roi avoit chargé
Racine et Despréaux de travailler à son histoire. Sans parler du
caractère de ces gens-là, que je tiens plus propres à des vers qu'à de la
prose, j'avois cru qu'il falloit de plus nobles mains que les leurs pour
cet ouvrage. Outre qu'un homme de guerre n'eût pas eu besoin de consulter
personne pour parler en termes du métier, il me paroît que les actions du
plus grand roi du monde devoient être écrites par un de ses principaux
capitaines, si lui-même, comme César, ne s'en vouloit pas donner la
peine[544].»

  [542] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1677), t. V, p.
  262.--_Correspondance de Bussy_, t. III, p. 388.

  [543] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 390.

  [544] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 424.

Dix-sept ans auparavant Bussy-Rabutin avait conçu de lui-même le dessein
formé dans ces derniers temps par l'amitié de sa cousine. C'est lui qui
nous l'apprend en ces termes dans une lettre à Corbinelli: «Quand je
priai le duc de Saint-Aignan, en 1664, de dire au roi qu'en attendant
que je pusse recommencer à le servir dans la guerre, je suppliois Sa
Majesté de trouver bon que j'écrivisse son histoire, il me fit réponse
qu'il n'avoit pas encore assez fait pour cela, mais qu'il espéroit me
donner un jour de la matière[545].» Aujourd'hui que la matière commençait
à devenir suffisamment riche, Louis XIV avait mieux aimé confier le soin
de sa renommée aux plumes respectées de Racine et de Boileau, qu'à celle
de l'historien de madame de Montglat et de la comtesse d'Olonne.

  [545] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 330.

Il est vrai que l'auteur d'_Andromaque_ et son fidèle ami s'annonçaient
un peu trop en _poëtes_, c'est-à-dire en exagérateurs, ainsi que le
sous-entend madame de Sévigné. Sa réponse à Bussy en note un exemple:
«Vous me parlez fort bien, en vérité, sur Racine et sur Despréaux. Le roi
leur dit, il y a quatre jours: «Je suis fâché que vous ne soyez venus à
cette dernière campagne; vous auriez vu la guerre et votre voyage n'eût
pas été long.» Racine lui répondit: «Sire, nous sommes deux bourgeois qui
n'avons que des habits de ville; nous en commandâmes de campagne, mais
les places que vous attaquiez furent plutôt prises que nos habits ne
furent faits.» Cela fut reçu très-agréablement. Ah! que je sais un homme
de qualité à qui j'aurois bien plutôt fait écrire mon histoire qu'à ces
bourgeois-là, si j'étois son maître: c'est cela qui seroit digne de la
postérité[546]!» Il n'est pas possible de prendre au sérieux de telles
exclamations. Parents, amis, avons-nous dit, traitent cette vanité comme
une maladie incurable. On passe tout à un homme qui ne doit point
guérir. Madame de Sévigné suivait, cependant, avec sincérité, son projet
auprès de M. de Pomponne, pressé par elle de pressentir le roi. En se
faisant appuyer par Corbinelli, elle demande à son cousin, dans l'espoir
de le faire parvenir au maître, un fragment choisi de ses Mémoires, comme
échantillon de son savoir-faire, ce que Bussy s'empressa de lui envoyer,
en y joignant un commencement de l'histoire de Louis XIV, qu'il avait
essayé pendant son séjour à la Bastille[547].

  [546] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 novembre 1677), t. V, p. 281, et
  BUSSY, t. III, p. 405.

  [547] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 300.--_Correspondance de
  Bussy_, t. IV, p. 14 et 15.

Le roi avait emmené avec lui, au siége de Gand, ses deux
historiens-poëtes, qui avaient eu tout le temps de s'équiper en guerre.
La marquise de Sévigné s'égaye à leurs dépens, prenant le ton de la
noblesse militaire, laquelle ne pensait pas que _des bourgeois_, ce qui
veut alors dire tout ce qui n'était pas d'épée, eussent qualité pour
parler des choses de la guerre: «Ces deux poëtes-historiens suivent donc
la cour, plus ébaubis que vous ne le sauriez penser, à pied, à cheval,
dans la boue jusqu'aux oreilles, couchant poétiquement aux rayons de la
belle maîtresse d'Endymion. Il faut cependant qu'ils aient de bons yeux
pour remarquer exactement toutes les actions du prince qu'ils veulent
peindre. Ils font leur cour par l'étonnement qu'ils témoignent de ces
légions si nombreuses, et des fatigues qui ne sont que trop vraies. Il me
semble qu'ils ont assez de l'air des deux _Jean Doucet_[548]. Ils
disoient l'autre jour au roi, qu'ils n'étoient plus si étonnés de la
valeur extraordinaire des soldats, qu'ils avoient raison de souhaiter
d'être tués pour finir une vie si épouvantable. Cela fait rire, et ils
font leur cour. Ils disoient aussi qu'encore que le roi craigne les
senteurs, ce _Gand d'Espagne_ ne lui fera point de mal à la tête. J'y
ajoute qu'un prince moins sage et moins grand que Sa Majesté, en pourroit
bien être entêté, sans avoir de vapeurs. Voilà bien des sottises, mon
cher cousin; je ne sais comme Racine et Despréaux m'ont conduite sans y
penser; c'est ma plume qui a mis tout ceci sans mon consentement[549].»
N'y avait-il pas là, de la part de madame de Sévigné, quelque légère
pointe de rancune contre l'impitoyable bourreau de ce pauvre Chapelain,
son maître, et contre le compagnon de joyeuse jeunesse de son fils, un
confrère en Champmeslé, et, de plus, rival heureux de notre _vieil ami_
Corneille?

  [548] Personnages de comédie.

  [549] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mars), t. V, p. 318. _Corr. Bussy_,
  t. IV, p. 61.

Dans son beau travail sur madame de Maintenon, M. le duc de Noailles a
reproduit une page des souvenirs de Racine fils qui doit figurer en cet
endroit, car elle fait bien connaître toutes les circonstances de ce
curieux épisode d'histoire littéraire, où se trouvent mêlés le nom de
madame de Montespan et celui de sa rivale, avec des détails qui se
rattachent à la chute de l'une et à l'élévation de l'autre:

«A cette époque (1677) on eut l'idée de faire une histoire par les
médailles, des principaux événements du règne. «Ce projet, dit Louis
Racine dans ses Mémoires sur la vie de son père, se changea bientôt en
celui d'une histoire suivie du règne entier. C'est chez madame de
Montespan qu'il fut agité et résolu. C'était elle qui l'avait imaginé,
et, lorsqu'on eut pris ce parti, ce fut madame de Maintenon qui proposa
au roi de charger du soin d'écrire cette histoire Boileau et mon père. Le
roi, qui les en jugea capables, les nomma ses historiographes en 1677.
Les deux historiens se mirent aussitôt à l'œuvre, et quand ils avaient
écrit quelque morceau intéressant, ils allaient le lire au roi. Ces
lectures se faisaient chez madame de Montespan. Tous deux avaient leur
entrée chez elle aux heures que le roi venait y jouer, et madame de
Maintenon était ordinairement présente à la lecture. Elle avait, au
rapport de Boileau, plus de goût pour mon père que pour lui, et madame de
Montespan avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour mon
père; mais ils faisaient toujours leur cour ensemble, sans aucune
jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait chez madame de Montespan, ils
lui lisaient quelque chose de son histoire; ensuite le jeu commençait, et
lorsqu'il échappait à madame de Montespan, pendant le jeu, des paroles un
peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le roi
sans lui répondre regardait en souriant madame de Maintenon, qui était
assise vis-à-vis de lui sur un tabouret, et qui enfin disparut tout à
coup de ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie, et ils lui
demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter leur lecture. Elle leur
répondit fort froidement: «Je ne suis plus admise à ces mystères.» Comme
ils lui trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés.
Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le roi, obligé de garder le
lit, les fit appeler avec ordre d'apporter ce qu'ils avaient écrit de
nouveau sur son histoire, et qu'ils virent en entrant madame de Maintenon
assise dans un fauteuil, près du chevet du roi, s'entretenant
familièrement avec Sa Majesté. Ils allaient commencer leur lecture,
lorsque madame de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et après
quelques compliments au roi en fit de si longs à madame de Maintenon que,
pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir; «n'étant pas juste,
ajouta-t-il, qu'on lût sans vous un ouvrage que vous avez vous-même
commandé.» Son premier mouvement fut de prendre une bougie pour éclairer
le lecteur. Elle fit ensuite réflexion qu'il était plus convenable de
s'asseoir et de faire tous ses efforts pour paraître attentive à la
lecture. Depuis ce jour le crédit de madame de Maintenon alla en
augmentant d'une manière si visible que les deux historiens lui firent
leur cour autant qu'ils la savaient faire[550].» Dans ce rôle étudié,
dans ce courroux concentré de madame de Montespan, on pressent la
jalousie, les éclats, la colère dont nous serons bientôt les témoins.

  [550] _Mémoires sur la vie de Jean Racine_, par Louis Racine, son
  fils, p. 108, cités par M. le duc de Noailles, _Histoire de
  madame de Maintenon_, t. Ier, p. 126.

Ce projet d'histoire confié au double talent de Boileau et de Racine, qui
devaient se consulter avec Pellisson, déjà chargé précédemment de la même
mission, n'aboutit point[551]. Quinze ans après, l'abbé de Choisy en
parle comme d'un travail en cours d'exécution et dont on attendait encore
les premières feuilles[552]. Brossette s'entretient souvent avec son ami
de cette œuvre longue et difficile qui paraît avoir rebuté deux hommes
pourvus de tous les dons de l'écrivain, mais à qui la nature avait
refusé le génie tout particulier de l'histoire[553].

  [551] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 399, 401, 414
  et 417.

  [552] _Mémoires de l'abbé de Choisy._ (Coll. Michaud., t. XXX, p.
  553.)

  [553] _Correspondance de Boileau, Despréaux et Brossette_ publiée
  par M. Laverdet; Paris, 1858, p. 231, 232, 233, 367 et 387.

Soit que Louis XIV n'acceptât point l'offre qui lui était faite au nom de
Bussy, soit que M. de Pomponne se souciât peu d'intervenir dans cette
délicate affaire, madame de Sévigné en fut pour ses peines et ses vœux.
Mais Bussy avait pris goût au projet; il s'y entêta, et, comme il s'était
créé lui-même maréchal de France, il s'adjugea la mission plus loisible
et mieux justifiée d'écrire l'histoire du roi. Il voulut l'en aviser
directement par une lettre des plus bizarres, datée de son lieu d'exil,
et où, entre autres choses, il lui dit ce qui suit: «Ce qui donnera
encore beaucoup de créance à ce que j'écrirai de vous, Sire, ce sera de
voir que je ne suis pas payé pour en parler, et de peur même qu'on ne
croie, un jour, que c'étoit pour être rappelé que j'en disois tant de
bien, je supplie Votre Majesté très-humblement de me laisser ici le reste
de ma vie; où je la servirai mieux que la plupart de ceux qui
l'approchent tous les jours. J'ai de la naissance et de l'esprit, Sire,
aussi bien que M. de Comines, pour faire estimer ce que j'écrirai, et
j'ai plus de services à la guerre que lui, ce qui donnera plus de poids à
des mémoires qui traitent des actions d'un grand capitaine aussi bien que
d'un grand roi[554].» Pour n'être pas d'un poëte, le lecteur voit qu'il
ne manque rien à cet éloge. Quant à la bizarrerie du tour employé pour
faire agréer sa demande, Bussy en donne, lui-même, une explication qui,
sous le peu de modestie des termes, révèle toute l'habileté d'un
courtisan sans cesse en quête de combinaisons capables de rappeler cette
_folle de Fortune à qui véritablement il déplaît_[555]. «Cette lettre
(dit-il en la transcrivant et en l'annotant sur ses manuscrits pour
l'édification de la postérité) paroîtra si extraordinaire à la plupart du
monde qui ne regardent que le dehors des affaires, que je veux dire les
raisons qui me l'ont fait écrire. Premièrement, il faut qu'on sache que
je ne voudrois pas avoir permission de retourner à la cour ou seulement à
Paris, si l'on ne me donnoit, en même temps, des honneurs et du bien; car
j'aurois beaucoup plus de peine de voir de près des gens, qui ont
toujours été au-dessous de moi, tenir un plus grand rang et marcher d'un
plus grand air, que je n'en ai de demeurer dans une province où les
emplois que j'ai eus me distinguent de tout le monde; et quand même on me
donneroit le bien et les honneurs que je devrois avoir, à quoi je ne vois
nulle apparence, je m'en soucierois fort peu. L'âge que j'ai (soixante et
un ans) et les injustices qu'on m'a faites me donnent un grand mépris de
tout cela: cependant je voudrois bien établir mes enfants, et c'est ce
qui m'oblige de faire au roi un grand sacrifice, en apparence, qui ne me
coûte guère en effet, croyant ou qu'il ne se voudra pas laisser vaincre
en honnêtetés, et qu'il me fera justice, ou qu'au moins il fera quelque
chose pour ma famille. Si l'on examine cette lettre on la trouvera
délicate et fine, et si elle ne fait pas l'effet qu'on en devroit
attendre, ce seroit la faute de la Fortune, sans laquelle les desseins
les mieux concertés et les mieux conduits ont toujours un méchant
succès[556].»

  [554] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 355.

  [555] _Corresp. de Bussy-Rabutin_ (23 déc. 1676) t. III, p. 355.

  [556] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 30 avril
  1679), t. IV, p. 356.

Louis XIV reçut avec une sorte de compassion cette épître qui lui fut
remise par M. de Pomponne. C'est ce qu'on peut induire de la réponse de
ce ministre à Bussy: «J'ai satisfait, monsieur, à ce que vous désiriez de
moi. J'ai lu au roi la lettre que vous avez bien voulu m'adresser pour Sa
Majesté. Elle étoit telle et si pleine de zèle et de passion pour sa
gloire et pour son service, qu'elle m'a paru en avoir été agréablement
écoutée. Personne, assurément, monsieur, ne peut mieux traiter que vous
le grand sujet que vous proposez de l'histoire de Sa Majesté[557].»

  [557] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 16 mai 1679),
  t. IV, p. 364.

Bussy se pare de ce résultat négatif auprès de tous ses amis, ou de ceux
qu'il croyait tels, quêtant de doubles félicitations, pour la lettre
qu'il avait écrite et la banale réponse qui lui était faite. Sa cousine,
en lui payant le tribut charitable et usité de ses louanges, lui donne
quelques détails plus flatteurs pour son amour-propre sur l'accueil fait
à sa mémorable épître par le roi et son bienveillant ministre. «Je loue
fort, lui dit-elle, la lettre que vous avez écrite au roi; je l'avois
déjà dit à son ministre, et nous avions admiré ensemble comme le désir de
l'immortalité et de ne rien perdre de toutes les grandes vérités que l'on
doit dire de son règne, ne l'a point porté à vouloir un historien digne
de lui. Il reçut fort bien votre lettre, et dit en souriant: «Il a bien
de l'esprit; il écrira bien quand il voudra écrire.» On dit là-dessus
tout ce qu'il faut dire, et cela demeure tout court. Il n'importe, je
trouve votre lettre d'un style noble, libre et galant, qui me plaît fort.
Je ne crois pas qu'autre que vous ait jamais conseillé à son maître de
laisser dans l'exil son petit serviteur, afin de donner créance au bien
qu'on a à dire de lui, et d'ôter tout soupçon de flatterie à l'histoire
qu'on veut écrire.» Le fidèle et compatissant Corbinelli ajoute aussi son
coup d'encensoir et renchérit encore sur le style de madame de Sévigné,
sachant bien qu'avec cet amour-propre robuste, il n'y a pas d'exagération
à craindre, et qu'on ne peut jamais outrer la condescendance ni l'éloge.
«J'ai lu, monsieur, lui dit-il, la lettre que vous écrivez au roi; je
l'ai trouvée charmante par les sentiments, par le tour, par le style, par
la noble facilité, et par tout ce qui peut rendre un ouvrage de cette
espèce incomparable. Je n'y ai rien vu dont on se pût passer, ni rien non
plus à y ajouter. Le roi devroit vous commander d'être son unique
historien[558].»

  [558] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juin 1679), t. V, p.
  408.--_Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 396.

C'est chose risible de voir l'épanouissement de satisfaction et de
reconnaissante tendresse qui se manifeste chez Bussy enivré par de telles
complaisances. «Je voudrois, répond-il d'abord à sa cousine, que vous
vissiez avec quelle joie je reçois vos lettres, madame; tout ce que je
vous dirai jamais de plus tendre ne vous persuaderoit pas si bien que je
vous aime, ni toutes les louanges que je vous donnerai, ne vous feront
pas tant voir combien je vous estime... Je suis charmé de l'approbation
que vous donnez à la lettre que j'ai écrite au roi; c'est, à mon gré, mon
chef-d'œuvre, et je trouve que quand Sa Majesté ne seroit pas touchée de
ce que je fais pour elle, son intérêt propre l'obligeroit à quelque
reconnoissance pour moi ou pour ma maison. Je crois que mes _Mémoires_,
et particulièrement cette dernière lettre, seront à la postérité une
satire contre lui s'il est ingrat; et j'ai trouvé plus sûr, plus délicat
et plus honnête de me venger ainsi des maux qu'il m'a faits, en cas qu'il
ne veuille point les réparer, que de m'emporter contre lui en injures que
j'aurois de la peine à faire passer pour légitimes[559].» Et dans un
_post-scriptum_, à l'adresse de Corbinelli, Bussy saisit encore
l'occasion de varier son double thème sur ses mérites propres et sur les
obligations du roi: «J'ai trouvé ma lettre au roi fort belle, monsieur,
quand je l'eus écrite; mais on ne peut jamais mieux connoître si elle
l'est effectivement que vous le faites, ni le mieux dire. Il ne me paroît
pas que Sa Majesté me dût commander de faire son histoire. Il devroit,
seulement, avoir de la reconnoissance pour la manière dont je parle de
lui, qui lui fera bien plus d'honneur que tout ce que diront les
Pellisson, les Despréaux et les Racine. Qu'il soit aussi long qu'il
voudra à reconnoître ce que je fais pour lui, sa lenteur à me faire du
bien ne me ralentira pas à en dire de lui, et j'ai mes raisons de dire la
vérité jusqu'au bout. Je fais depuis vingt ans tout ce que je puis pour
faire dignement son éloge, et lui, il fait tout ce qu'il peut par son
ingratitude pour faire de cet éloge une satire[560].»

  [559] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 4 juillet
  1679), t. IV, p. 400.

  [560] _Ibid._ Cette dernière phrase ne sa trouve point dans le
  texte publié par M. L. Lalanne, mais on la lit dans l'édition des
  _Lettres de Madame de Sévigné_ par M. Monmerqué, t. V, p. 412.

On voit ce qu'il y avait sous cette résignation factice et toute
d'apparat. Bussy, quoi qu'il en ait dit, ne cessa jamais d'espérer, non
pas seulement son retour à la cour, mais sa réintégration dans ses
emplois. En attendant, il multipliait les prétextes de solliciter
quelques faveurs pour ses deux fils, l'un d'épée et l'autre d'église,
qu'on lui fit attendre, et qui furent médiocres, car le roi se contenta
de donner au premier une compagnie de cavalerie, et une abbaye au second.

La marquise de Sévigné avait le sien à la guerre qui se poursuivait avec
des succès constants. Quelques jours après la prise de Gand, le roi avait
en personne attaqué Ypres, qui, malgré une vive défense, fut obligé de se
rendre le 25 avril 1678[561]. Ce dernier succès décida de la paix, et
Louis XIV retourna à Versailles pendant que les négociateurs de Nimègue
activaient sérieusement leur œuvre, conduite jusque-là avec tant de
lenteurs calculées. Mais toutes les puissances coalisées ne se rendirent
point en même temps. La Hollande, qui avait le plus souffert depuis le
commencement de la lutte, céda la première, et, le 10 août, un traité fut
signé entre les envoyés des États généraux et les plénipotentiaires de la
France, au grand dépit du tenace Guillaume d'Orange, qui, connaissant
probablement (on l'en a accusé) la conclusion de la paix, quatre jours
après n'en voulut pas moins combattre une dernière fois les Français qui
tenaient la campagne sous le commandement de Luxembourg, dans le
voisinage de Mons: il espérait en avoir bon marché, en les surprenant
dans la croyance où ils étaient de la cessation des hostilités.

  [561] _Art de vérifier les dates_, éd. in 8º, 2e partie, t. VI,
  p. 289. _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 80.--Nous
  ajoutons ici un passage d'une lettre de Pellisson, datée du camp
  devant Ypres, le 19 mars 1678, qui vient à l'appui de ce que nous
  avons déjà dit (chap. II, p. 61) sur le calme et le sang-froid de
  Louis XIV à la guerre: «.... Comme le roi regardoit la place avec
  les excellentes lunettes du capucin de Paris, un boulet de canon
  passa sur sa tête, mais assez haut. Il remarqua qu'on chargeoit
  la pièce pour pointer plus bas, et le dit: on n'y manqua pas, et
  le coup donna à côté et fort proche. Il vit pointer une troisième
  fois, et dit à ceux qui le suivoient: Otons-nous d'ici; et, un
  peu après, le coup porta sur l'endroit où il avoit été longtemps
  arrêté.» (_Lettres historiques de Pellisson_, année 1678.)

Madame de Sévigné donne sur cette rencontre inattendue des détails où la
belle conduite de son fils tient une grande et maternelle part. «Où est
votre fils, mon cousin (écrit-elle à Bussy)? Pour le mien, il ne mourra
jamais, puisqu'il n'a pas été tué dix ou douze fois auprès de Mons. La
paix étant faite et signée le 9 août, M. le prince d'Orange a voulu se
donner le divertissement de ce tournoi. Vous savez qu'il n'y a pas eu
moins de sang répandu qu'à Senef. Le lendemain du combat, il envoya faire
des excuses à M. de Luxembourg, et lui manda que, s'il lui avoit fait
savoir que la paix étoit signée, il se seroit bien gardé de le combattre.
Cela ne vous paroît-il pas ressembler à l'homme qui se bat en duel à la
comédie, et qui demande pardon à tous les coups qu'il donne dans le corps
de son ennemi. Les principaux officiers des deux partis prirent donc,
dans une conférence, un air de paix, et convinrent de faire entrer du
secours dans Mons. Mon fils étoit à cette entrevue romanesque. Le marquis
de Grana (_il commandait le contingent espagnol dans l'armée coalisée_)
demanda à M. de Luxembourg qui étoit un escadron qui avoit soutenu, deux
heures durant, le feu de neuf de ses canons, qui tiroient sans cesse pour
se rendre maîtres de la batterie que mon fils soutenoit. M. de Luxembourg
lui dit que c'étoient les gendarmes-Dauphin, et que M. de Sévigné, qu'il
lui montra là présent, étoit à leur tête. Vous comprenez tout ce qui lui
fut dit d'agréable, et combien, en pareille rencontre, on se trouve payé
de sa patience. Il est vrai qu'elle fut grande; il eut quarante de ses
gendarmes tués derrière lui. Je ne comprends pas comment on peut revenir
de ces occasions si chaudes et si longues, où l'on n'a qu'une
immutabilité qui nous fait voir la mort mille fois plus horrible que
quand on est dans l'action, et qu'on s'occupe à battre et à se défendre.
Voilà l'aventure de mon pauvre fils, et c'est ainsi que l'on en usa le
propre jour que la paix commença. C'est comme cela qu'on pourroit dire de
lui, plus justement qu'on ne disoit de Dangeau: «_Si la paix dure dix
ans, il sera maréchal de France_[562].» Dangeau était devenu général sans
presque avoir vu le feu: on ne pouvait mieux se moquer d'un avancement
militaire obtenu seulement par des services de cour[563].

  [562] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 août 1678), t. V, p. 352.
  _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 176.

  [563] Conf. SAINT-SIMON, t. X, p. 207.

Cette belle conduite de Charles de Sévigné, qui inaugurait dignement
ainsi son premier commandement militaire, est attestée par un journal
soigneux d'enregistrer les nouvelles de guerre, et qui trouve moyen de
joindra à l'éloge du sous-lieutenant des gendarmes-Dauphin, celui de sa
mère et de sa sœur. «M. le marquis de Sévigné, dit l'auteur du _Mercure
galant_ à sa correspondante anonyme, commandant la compagnie de
monseigneur le Dauphin, demeura exposé pendant trois heures à neuf pièces
de canon des ennemis, qui tuèrent ou blessèrent quarante cavaliers de son
escadron. On ne peut montrer plus de fermeté qu'il n'en fit paroître en
cette rencontre. Vous n'en serez pas surprise après ce que je vous ai
dit de lui dans plusieurs de mes lettres. Elles vous ont appris qu'il
s'est souvent distingué, et on est aisément persuadé, par tout ce qu'il a
fait, qu'il n'a pas moins de cœur qu'il y a de beauté et d'esprit dans
sa famille[564].»

  [564] _Mercure galant_, vol. de septembre 1678, p. 312.

Le procédé de Guillaume d'Orange fut diversement apprécié dans cette
circonstance. «Les amis du prince, dit le chevalier Temple, firent, aussi
bien que ses ennemis, plusieurs réflexions sur cette bataille.
Quelques-uns dirent que Son Altesse savoit, avant le commencement du
combat, que la paix avoit été signée; qu'il avoit trop hasardé les forces
des États (de Hollande) et fait un trop grand sacrifice à son honneur,
puisqu'il ne lui en pouvoit revenir aucun avantage. D'autres dirent que
les lettres que les États écrivoient au prince pour l'avertir que la paix
avoit été conclue, étoient, à la vérité, arrivées au camp au commencement
du combat, mais que le marquis de Grana les avoit interceptées et les
avoit cachées au prince, dans l'espérance que cette action pourroit
empêcher les effets du traité. Je n'ai jamais pu être informé de la
vérité de cette affaire; ce qu'il y a de certain, est que le prince
d'Orange ne pouvoit finir la guerre avec plus de gloire, ni témoigner un
plus grand ressentiment qu'on lui arrachât des mains une si belle
occasion, en signant si précipitamment la paix, qu'il n'avoit jamais cru
que les États pussent signer sans le consentement de l'Espagne[565].»
«Mais (ajoute le diplomate anglais, lequel, malgré sa mauvaise humeur, ne
marchande pas les louanges à la France, c'est-à-dire à son chef, qui,
avec tant de succès et de gloire, faisait alors ses destinées), l'Espagne
fut contrainte, d'une nécessité indispensable, d'accepter les conditions
de paix que les Hollandois avoient négociées pour elle, ce qui laissa la
paix de l'Empire et la restitution de la Lorraine entièrement à la
discrétion de la France. Tout ce que je viens de rapporter me fait encore
conclure que la conduite des François dans toute cette affaire a été
admirable, et qu'il est très-vrai, selon le proverbe italien, que _gli
Francesi pazzi sono morti_[566].»

  [565] _Mémoires du chevalier Temple._ (Coll. Michaud, t. XXXII,
  p. 158.)

  [566] _Mémoires du chevalier Temple_ (Coll. Michaud, t. XXXII, p.
  158.)

Les négociations ayant pour objet de procurer une paix générale prirent
encore près d'une année. Enfin les premiers mois de 1679 virent
successivement à Paris les cérémonies, les compliments et les fêtes pour
la signature des divers traités avec la Hollande, l'Espagne, l'empereur
d'Allemagne et le marquis de Brandebourg, qui n'était point encore roi de
Prusse, traités où la France intervenait comme la puissance prépondérante
en Europe. Ce furent dans tout le royaume, comme à Paris, des
réjouissances infinies[567]. On était heureux et fier d'une aussi
glorieuse issue de dix ans de guerres, qui avaient accru le renom de la
France, tout en augmentant son territoire. Louis XIV en reçut ce nom de
_Grand_, qui étonnait moins l'Europe qu'il ne nous étonne, et qu'elle
traduisait à sa façon, en appelant _le roi_ celui qu'il est de mode
aujourd'hui d'amoindrir, parce qu'on ne veut voir que les malheurs et les
fautes de sa vieillesse, trop oublieux des grandes choses accumulées
dans les vingt-cinq années de sa splendeur. On sait que Louis XIV avait
pris, ou, pour mieux dire, qu'on lui avait donné le soleil pour emblème.
M. Clément, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, fit
à propos de la paix générale une nouvelle devise pour lui. Elle se
composait de l'arc-en-ciel, brillant après l'orage, avec ces mots: _Solis
opus_[568]. Tout le monde applaudit à cette devise si bien trouvée.

  [567] V. le _Mercure galant_. Les volumes de janvier, février,
  mars, juin et juillet sont remplis des détails de ces fêtes.

  [568] _Mercure galant_, volume de janvier 1679.

La paix publiée, les armées rentrèrent en France, et la plupart des corps
furent licenciés. Sévigné et le chevalier de Grignan revinrent à Paris,
et contribuèrent pour leur part à l'agrément de l'hôtel Carnavalet, qui,
grâce aux nombreux amis de madame de Sévigné et de sa fille, commençait à
devenir l'un des centres de la vie parisienne, qu'il ne faut pas
confondre avec la vie de cour.

Pendant ces deux radieuses années de 1678 et 1679, la mère et la fille
furent témoins de plusieurs événements publics et privés, bien faits, les
derniers surtout, pour provoquer leur intérêt, car ils concernaient des
amis ou des connaissances dont les noms reviennent souvent dans ces
Mémoires.

Le 16 mars 1678 parut, chez Barbin, un ouvrage annoncé d'avance,
longtemps attendu avec impatience, et connu sans doute de madame de
Sévigné par des lectures faites dans l'intimité. Nous voulons parler de
_la Princesse de Clèves_ de madame de La Fayette[569]. Il faut lire dans
la notice exquise dont M. Sainte-Beuve a orné cette galerie de portraits
de femmes qu'il a pris le temps de faire courts, et qui est un véritable
écrin littéraire, il faut lire, disons-nous, tout ce qui est relatif à
la composition, à l'apparition, au succès, à la portée et à l'influence
de ce délicieux roman, qui accomplit la révolution du genre[570]. Malgré
quelques prétentions de coopération attribuées à Segrais, et que ce juge
à l'œil sûr écarte d'une manière définitive, _la Princesse de Clèves_,
ainsi qu'il le dit, «fut bien reçue comme l'œuvre de la seule madame de
La Fayette, aidée du goût de M. de La Rochefoucauld.» Madame de Sévigné
avait trop de goût elle-même, et aimait trop les auteurs, pour ne pas
apprécier favorablement leur livre; aussi en écrit-elle d'abord à Bussy
sur le ton du plus complet éloge: «C'est une des plus charmantes choses,
dit-elle, que j'aie jamais lues.» Mais Bussy trouve à redire; il
distingue, il épluche, et, sur la demande de sa cousine, il lui envoie sa
critique, assez bénigne toutefois. «Votre critique de _la Princesse de
Clèves_ est admirable, mon cousin, lui répond-elle un peu vite; j'y ai
trouvé ce que j'en ai pensé[571]...» C'est là un de ces traits qui ont
fait accuser madame de Sévigné de prendre assez facilement l'opinion des
gens, de hurler parfois avec les loups. Non dans cette circonstance; et
c'est bien plutôt une approbation de formule, telle qu'elle est depuis
quelque temps dans l'habitude d'en prodiguer à Bussy.

  [569] _Mercure galant_, vol. de mars 1678, p. 359.

  [570] _Portraits de femmes_, par M. SAINTE-BEUVE (Madame de La
  Fayette), 2e édition; Paris, 1857, chez Didier et Cie.

  [571] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 319, 343 et 346.

Elle se montra moins facile à lui donner gain de cause sur le compte d'un
autre ami dont le retour à Paris réalisait l'un de ses vœux les plus
ardents, mais scandalisait fort ceux qui avaient admiré et approuvé sa
disparition du monde. Après avoir longtemps hésité, le cardinal de Retz
s'était enfin décidé à quitter sa retraite de Commercy, et, non content
du séjour de Saint-Denis, était venu prendre gîte chez sa vraie nièce, à
l'hôtel Lesdiguières, où il se dédommageait, paraît-il, de sa longue
contrainte. C'est madame de Scudéry, toujours friande de détails
malicieux, qui annonce cette nouvelle à Bussy en ces termes, à la date du
29 avril 1678: «Le cardinal de Retz est ici logé avec M. et madame de
Lesdiguières; c'est une maison qui fait grosse figure, et le seul réduit
(_lieu de réunion_) de Paris. Toute la France y est tous les soirs[572].»
Bussy, qui avait cru à l'éternelle retraite de Retz, se répand en
exclamations: «Le cardinal de Retz a donc jeté le froc aux orties. A qui
se fiera-t-on après cela? Je n'ai jamais vu une vocation qui eût
non-seulement tant d'apparence de sincérité, mais encore de durer
jusqu'au tombeau. On m'a dit que le roi lui avoit fait mille amitiés. Je
vois bien qu'on n'est dévot que jusqu'aux caresses d'un grand
prince[573].» Toujours courtisan sous cachet: il sait bien que la poste a
peu de respect et de scrupules et il veut avoir les bonnes grâces du
Cabinet noir.

  [572] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 101.

  [573] _Corr. de Bussy_ (_Lettre_ du 5 mai 1678), t. IV, p. 104.

Quelques jours après l'arrivée de Retz à Paris, la marquise de Sévigné en
écrit à l'un de ceux auxquels elle ouvre son cœur avec le plus de
confiance. Cette lettre curieuse, qui fait connaître les motifs du retour
du cardinal, ou du moins le tour que ses amis voulaient donner à sa
rentrée dans le monde, ainsi que le mécontentement du public en regard de
la joie un peu isolée de madame de Sévigné, ne se trouve pas dans la
correspondance générale de celle-ci. On la lit dans le recueil
particulier des _Lettres inédites_, publiées une première fois par
Millevoye en 1814, et qui devront, quoi qu'en ait pensé le plus savant
des éditeurs de notre illustre épistolaire, être comprises intégralement
dans toute nouvelle édition de sa Correspondance[574]. Voici cette
lettre, envoyée de Paris, le 28 avril, à M. le comte de Guitaud:

«J'ai épuisé tout mon esprit à écrire à mes hommes d'affaires, vous
n'aurez que le reste. M. le cardinal de Retz est arrivé tout tel qu'il
est parti: il loge à l'hôtel Lesdiguières. Il est allé, ce matin, à
Saint-Germain; il a un procès à faire juger, qui achève de payer ses
dettes, cela vaut bien la peine qu'il le sollicite lui-même. Je crois
qu'il sera à Saint-Denis pendant le voyage du roi, qui s'en va le dixième
de mai. Tout le monde meurt d'envie de trouver à reprendre quelque chose
à cette Éminence; et il semble même que l'on soit en colère contre lui,
et qu'on veuille rompre à feu et à sang. Je ne comprends point cette
conduite, et, pour moi, j'ai été extrêmement aise de le voir: je ne suis
point payée ni députée de la part de la forêt de Saint-Mihiel pour la
venger de ce qu'il n'y passe point le reste de sa vie; je trouve que le
pape en a mieux disposé qu'il n'auroit fait lui-même: le monde tout
entier ne vaut pas la peine d'une telle contrainte, il n'y a que Dieu qui
mérite qu'on soutienne ces sortes de retraites. Je lui fais crédit pour
sa conduite; tous ses amis se sont si bien trouvés de s'être fiés à lui,
que je veux m'y fier encore; il saura très-bien soutenir la gageure par
la règle de sa vie. Vous ne le verrez point de ruelle en ruelle soutenir
les conversations et juger les beaux ouvrages; il sera retiré de bonne
heure, fera et recevra peu de visites, ne verra que ses amis et des gens
qui lui conviennent, et qui ne seront point de contrebande à la
régularité de sa vie. Voilà de quoi je trouve qu'on doit s'accommoder:
pour moi, j'en suis contente, et j'aime et honore cette Éminence plus que
jamais. Il m'a témoigné beaucoup d'amitié; la méchante santé de ma fille
l'a empêchée de pouvoir rendre ce premier devoir par une visite[575].»

  [574] M. MONMERQUÉ les trouve d'un trop mince intérêt.

  [575] SÉVIGNÉ, _Lettres inédites_ (28 avril 1678); Paris, 1814,
  p. 17.

Cette espèce de plaidoyer adressé par madame de Sévigné au comte de
Guitaud, qui évidemment ne le lui demandait pas, indique la situation
d'esprit des amis du cardinal de Retz: ils le défendent plus qu'on ne
l'attaque, tant ils sentent le côté faible de sa conduite. On voit aussi,
dans cette lettre, la confirmation qui va devenir plus formelle tout à
l'heure, de cette négociation pressentie des amis de Retz, pour obtenir
du pape qu'il usât envers lui d'une autorité qui devait trouver peu de
résistance.

C'est dans ces circonstances que Bussy, voulant avoir le cœur net sur la
réapparition qu'on lui disait très-mondaine, d'un homme dont il avait
fort loué la retraite, s'adressa à sa cousine, qui, mieux que personne,
pouvait le renseigner à cet égard. «Mais je vous supplie, lui écrit-il le
14 juin, de me mander ce que c'est que le retour du cardinal de Retz dans
le monde; cet homme que nous ne croyions revoir qu'au jour du jugement,
est dans l'hôtel de Lesdiguières avec tout ce qu'il y a d'honnêtes gens
en France[576]. Expliquez-moi cela, madame, car il me semble que ce
retour n'est autre chose que ce que disoient ceux qui se moquoient de sa
retraite[577].»--«Pour le cardinal de Retz (répond madame de Sévigné
reprenant les choses d'un peu haut), vous savez qu'il a voulu se démettre
de son chapeau de cardinal. Le pape ne l'a pas voulu, et non-seulement
s'est trouvé offensé qu'on veuille se défaire de cette dignité quand on
veut aller en paradis, mais il lui a défendu de faire aucun séjour à
Saint-Mihiel, à trois lieues de Commercy, qui est le lieu qu'il avoit
choisi pour demeure, disant qu'il n'est pas permis aux cardinaux de faire
aucune résidence dans d'autres abbayes que dans les leurs. C'est la mode
de Rome; et l'on ne se fait point ermite _al dispetto del Papa_. Ainsi
Commercy étant le lieu du monde le plus passant, il est venu demeurer à
Saint-Denis, où il passe sa vie très-conformément à la retraite qu'il
s'est imposée. Il a été quelque temps à l'hôtel de Lesdiguières; mais
cette maison étoit devenue la sienne. Ce n'étoient plus les amis du duc
qui y dînoient, c'étoient ceux du cardinal. Il a vu très-peu de monde, et
il est, il y a plus de deux mois, à Saint-Denis. Il a un procès qu'il
fera juger, parce que, selon qu'il se tournera, ses dettes seront
achevées d'être payées ou non. Vous savez qu'il s'est acquitté de onze
cent mille écus. Il n'a reçu cet exemple de personne, et personne ne le
suivra. Enfin, il faut se fier à lui de soutenir sa gageure. Il est bien
plus régulier qu'en Lorraine, et il est toujours très-digne d'être
honoré. Ceux qui veulent s'en dispenser l'auroient aussi bien fait, quand
il seroit demeuré à Commercy, qu'étant revenu à Saint-Denis[578].»

  [576] _Honnêtes gens_, personnes de distinction.

  [577] _Corr. de Bussy_, t. IV, p. 126.

  [578] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juin 1678), t. V, p. 339.

Ainsi le biais donné à la résurrection de cet ermite à bout de voies,
c'était que Commercy se trouvant trop accessible et trop mondain, et
Saint-Mihiel n'étant point sa propre abbaye, le cardinal, par esprit
d'obéissance et un plus grand amour de la solitude, avait dû venir se
loger à Saint-Denis, dont il était abbé titulaire, mais en subissant
l'obligation d'en sortir lorsque ses affaires l'appelleraient à Paris, ce
qui, quoi qu'en dise son heureuse, indulgente et peut-être candide amie,
lui arrivait souvent. La considération du procès était pourtant réelle,
si toutefois la présence de Retz eût été indispensable pour assurer le
succès d'une cause juste. Ce procès fut gagné, et l'ancien dissipateur
put achever de payer ses dettes. «Je suis bien aise (répond Bussy, décidé
à se contenter de peu, évidemment pour plaire à sa cousine), que vous
m'ayez éclairci de la conduite du cardinal de Retz, qui, de loin, me
paroissoit changée, car j'aimois à l'estimer, et cela me fait croire
qu'il soutiendra jusqu'au bout la beauté de sa retraite[579].» On voit
combien Bussy est accommodant d'appeler retraite ce nouveau genre de vie
dont Retz ne se départit point.

  [579] _Corr. de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 140.

Le contentement de la marquise de Sévigné fut douloureusement troublé par
la perte d'un ami unique, qui était aussi pour le cardinal de Retz l'un
des _trois fidèles_ qui, lors de son départ, lui avaient fait la conduite
jusqu'à la frontière de la Lorraine[580]. Nous voulons parler de ce
d'Hacqueville, révélé seulement mais pour toujours connu par la
correspondance de madame de Sévigné: cet ami si dévoué, si obligeant,
«trésor de bonté, de capacité, d'application, d'exactitude et
d'impénétrable discrétion;» cet homme _adorable_, _sans pareil_,
_inépuisable_, qui «faisoit des affaires de ses amis les siennes
propres», et même, «n'aimoit que ceux dont il étoit accablé»; _si
allant, si venant, toujours courant_, si habile à se multiplier qu'on
l'avait surnommé _les d'Hacqueville_, dans l'impossibilité de croire
qu'un seul pût rendre tant de services à la fois, et que madame de
Sévigné, dans sa reconnaissance bien justifiée, nomme à son tour _le
grand d'Hacqueville_[581].

  [580] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 299.

  [581] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 80 et 458; IV, p. 43, 74,
  132, 268, 269, 411 et 432; t. V, _passim_.

Les lettres où elle devait parler de la perte de cet ami ne nous sont
point parvenues. Son meilleur éditeur, sans rien rapporter des
circonstances de cette mort, nous apprend qu'une note ancienne, inscrite
sur une lettre adressée à la comtesse de Guitaud par d'Hacqueville,
énonce que celui-ci était mort subitement à Paris, le 31 juillet
1678[582]. On trouve, à cet égard, dans la nouvelle Correspondance de
Bussy et de ses amis, quatre lignes négligées par les précédents
éditeurs, que nous reproduisons, malgré la nature des détails qu'elles
nous font connaître: «M. d'Hacqueville, écrit le 5 août M. de
Gaignères[583], est mort en sept heures de temps, après avoir pris un
lavement: chacun l'a cru empoisonné; cependant on l'a ouvert, et l'on a
trouvé que le lavement avoit fait crever un abcès qu'il avoit dans le
boyau[584].» Bussy repousse cette idée d'un empoisonnement si étrange.
«Il faut avoir bien envie, répond-il, de trouver des causes étrangères à
la mort de d'Hacqueville pour l'attribuer au poison. Pour moi je
m'étonnois qu'avec le visage qu'il avoit il y avoit si longtemps, il eût
tant vécu, outre qu'il étoit si généralement aimé que personne n'en
vouloit à sa vie[585].»

  [582] Note de M. Monmerqué à la Lettre du 24 juillet 1680.

  [583] Connu par son zèle pour l'histoire et la Collection qui
  porte son nom à la Bibliothèque impériale.

  [584] _Corr. de Bussy_, t. IV, p. 169.

  [585] _Corr. de Bussy_, t. IV, p. 173.

C'est une des premières fois, depuis la Brinvilliers, que revient, dans
les correspondances du temps, ce mot sinistre d'empoisonnement, qui,
avant un an, va de nouveau épouvanter Paris[586]. Le passage si précis et
si peu destiné à déguiser la vérité, de Gaignères, doit suffire pour
enlever à la mort de d'Hacqueville tout caractère extraordinaire.
Cependant les soupçons dont parle le correspondant de Bussy ont été
recueillis par un autre contemporain, l'abbé Blache, qui dans des
Mémoires inouïs, non-seulement affirme que d'Hacqueville serait mort
empoisonné, mais l'accuse lui-même (ceci est tout un monde de menées et
d'horreurs souterraines) d'avoir été le complice du cardinal de Retz et
de la marquise d'Assérac, dans un complot ourdi pendant de longues
années, pour faire périr par le poison d'abord le cardinal Mazarin, et
plus tard Louis XIV et le Dauphin son fils[587]. Des preuves, l'abbé
Blache n'en donne point dans son œuvre, qui offre souvent des caractères
d'évidente extravagance; mais il nous a semblé que nous ne devions rien
déguiser au lecteur de ce qui concerne les principaux personnages de
cette histoire[588].

  [586] La première mention, réellement, se lit dans une lettre de
  madame de Scudéry à Bussy, à propos de la mort de madame de
  Monaco: «On l'a crue empoisonnée, dit-elle; mais on n'accuse pas
  son mari quoique Italien.» Bussy est ou plus crédule, ou plus
  juste, ou plus cruel; il ne doute pas que madame de Monaco n'ait
  été empoisonnée: «Elle méritoit de l'être, ajoute-t-il, et son
  mari est Italien.» (T. IV, p. 124 et 129.)

  [587] _Mémoires de l'abbé Blache_ dans la _Revue rétrospective_,
  t. Ier, p. 5 et suiv.--Conf. _Corresp. de Bussy-Rabutin_, note de
  l'éditeur, t. IV, p. 488.

  [588] Conf. sur d'Hacqueville WALCKENAER, t. I, p. 219; II, p. 8
  et 121; III, p. 339.

Ce mois de juillet vit encore le mariage de la fille de l'un des hommes
qui figurent souvent dans la correspondance de madame de Sévigné. Mais
pour elle ce n'était qu'un _ami de province_, c'est-à-dire un de ceux à
qui elle montrait une bienveillance un peu banale à cause de son séjour à
Aigues-Mortes, où il avait été relégué, ce qui lui permettait de donner à
madame de Grignan quelques soins dont la mère était reconnaissante. Nous
voulons parler de ce brillant et perverti marquis de Vardes, exilé en
1672 pour avoir dévoilé à la reine Marie-Thérèse les amours de son époux
et de la Vallière[589]. Lié depuis bien des années avec le disgracié,
Corbinelli avait été choisi par lui pour _son résident_ à Paris et auprès
des puissances, et, prudent et de bon conseil, il conduisait ses affaires
au contentement de toute la famille[590]. «C'est lui (écrit madame de
Sévigné, deux ans avant, dans cette lettre que nous venons de citer), qui
maintient l'union entre madame de Nicolaï (_belle-mère de Vardes_) et son
gendre; c'est lui qui gouverne tous les desseins qu'on a pour la petite
(_la fille de Vardes_); tout a relation et se mène par Corbinelli; il
dépense très-peu à Vardes, car il est honnête, philosophe et
discret[591].» En 1678, Corbinelli avait négocié le mariage de
mademoiselle de Vardes, une riche héritière, avec Louis de Rohan-Chabot,
duc de Rohan. L'agrément du roi obtenu, il partit pour le Languedoc,
afin d'y faire consentir le père, à qui le roi demandait sa charge de
capitaine des Cent-Suisses, pour en revêtir le marquis de Tilladet, et le
prix probablement en être compté à sa fille. L'exilé voulait, au
préalable, obtenir comme compensation son retour à la cour. Corbinelli
revint du Languedoc avec la démission de Vardes et son consentement au
mariage, qui eut lieu le 28 juillet, en son absence, son rappel devant se
faire attendre encore cinq années[592].

  [589] _Siècle de Louis XIV._ Chap. XXVI.

  [590] SÉVIGNÉ (_Lettre du_ 2 septemb. 1676), t. IV, p. 452.

  [591] _Ibid._

  [592] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 333, 335 et 340. _Corr. de
  Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 112, 123, 133, 138 et 140.

Les amis de Corbinelli se flattaient que, satisfait de ses services,
Vardes, dont la générosité était connue, profiterait de cette occasion
pour accomplir, vis-à-vis de son résident, quelqu'un de ces actes de
libéralité qu'un gentilhomme pauvre pouvait alors accepter sans honte et
sans blâme, d'un plus grand seigneur que lui, favorisé de la fortune, et
auquel il _appartenait_. Il n'en fut rien pour cette fois. Mais un ami,
devenu plus magnifique à mesure qu'il avait mis plus d'ordre dans ses
affaires, vint au secours d'un dénoûment si philosophiquement supporté
jusque-là. «M. le cardinal de Retz, (mande à Bussy madame de Sévigné
toute joyeuse et à cause de celui qui reçoit et à cause de celui qui
donne), le plus généreux et le plus noble prélat du monde, a voulu donner
à Corbinelli une marque de son amitié et de son estime. Il le reconnoît
pour son allié, mais, bien plus, pour un homme aimable et fort
malheureux. Il a trouvé du plaisir à le tirer d'un état où M. de Vardes
l'a laissé, après tant de souffrances pour lui, et tant de services
importants, et enfin il lui porta, avant-hier, deux cents pistoles pour
une année de la pension qu'il lui veut donner. Il y a longtemps que je
n'ai eu une joie si sensible. La sienne est beaucoup moindre; il n'y a
que sa reconnoissance qui soit infinie; sa philosophie n'en est pas
ébranlée; et comme je sais que vous l'aimez, je suis assurée que vous
serez aussi aise que moi[593].» Bussy montre, en effet, un contentement
égal: «Si vous saviez, dit-il, le redoublement d'estime et d'amitié que
j'ai pour M. le cardinal de Retz depuis les grâces que j'ai appris qu'il
a faites à notre ami, vous comprendriez combien je l'aime, et je suis si
content du cardinal que je lui souhaiterois dix ans de moins que son
pensionnaire; ce seroit le compte de tous les deux[594].» Lors de la
guerre de la Fronde, Bussy avait plus d'une fois utilisé les services de
Corbinelli, resté pour lui un ami[595]. La parenté, prise évidemment pour
prétexte par Retz dans cet acte de libéralité, venait du mariage
d'Antoine de Gondi avec Madeleine Corbinelli, contracté en 1463, quand
les deux familles habitaient ensemble à Florence[596]. Mais le cardinal
de Retz, qui avait curieusement étudié sa généalogie, n'en était pas, en
1678, à découvrir cette particularité de l'histoire de sa maison. Il est
plus probable que ce qu'il récompensait d'une pension chez Corbinelli,
c'était un dévouement récemment mis à l'épreuve, et une participation
habile et discrète aux faits qui avaient amené son retour à Saint-Denis,
ou pour mieux dire à Paris.

  [593] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 383.

  [594] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 269.

  [595] _Mémoires de Bussy_, t. Ier, _passim_.

  [596] _Histoire généalogique de la maison de Gondi_, par
  Corbinelli et Pezay, Paris, 1705.

A la fin de cette année, M. de Grignan, après avoir tenu les Etats de la
Provence à Lambesc, vint rejoindre sa femme à Paris. En annonçant leur
clôture, de Visé ajoute avec sa galanterie habituelle pour le nom de
Sévigné: «C'est M. le comte de Grignan, lieutenant-général de la
province, qui a clos cette assemblée, et le même qui nous a enlevé la
belle mademoiselle de Sévigné qui faisoit un des agréables ornements de
la cour[597].» Le mois suivant, le même recueil annonce que «le duc de
Vendôme avoit prêté serment de fidélité entre les mains du roi, pour son
gouvernement de Provence[598].» Malgré cela, le jeune duc, aussi avide de
plaisirs qu'il venait de se montrer passionné pour la guerre, était fort
peu pressé d'aller prendre possession de son gouvernement, qu'il laissa,
au gré de la cour, deux années encore entre les mains de son habile
lieutenant.

  [597] _Mercure galant_, volume de décembre 1678, p. 266.

  [598] _Ibid._, janvier, 1679, p. 300.

Le recueil que nous consultons volontiers, et auquel nous trouvons à
emprunter des détails nouveaux et négligés par les éditeurs de madame de
Sévigné, nous apprend qu'au commencement de cet hiver, l'un des membres
de la famille de Grignan, le coadjuteur d'Arles, qui, déjà, lors de la
mort de Turenne, avait su se faire applaudir en haranguant le roi au nom
du clergé[599], s'était de nouveau signalé en prêchant à Versailles à
l'occasion de la fête de tous les Saints. Après avoir constaté avec
complaisance «l'éloquence qu'on admira dans le sermon que M. de Grignan,
coadjuteur d'Arles, fit à Versailles, le jour de la Toussaint, en
présence de Leurs Majestés,» le _Mercure_ de décembre ajoute: «Il seroit
difficile d'exprimer les applaudissements qu'il en reçut. Le roi,
lui-même, l'en félicita, et eut la bonté de lui dire qu'il n'avoit jamais
mieux entendu prêcher[600].» Le mot est fort, à cette époque où la chaire
retentissait de ces voix éloquentes ayant nom Fléchier, Bourdaloue,
Bossuet. Il est difficile cependant de révoquer en doute cette courtoisie
royale vis-à-vis du coadjuteur d'Arles, car, si bienveillant qu'il
paraisse pour la famille de Grignan, De Visé, l'auteur du _Mercure
galant_, à l'excès prudent et timide, n'eût osé gratuitement prêter au
roi des discours que celui-ci n'aurait point tenus. Il y revient, et avec
plus de détails, en rendant compte au mois de janvier de l'année
suivante, des nouveaux succès obtenus par le coadjuteur à la station de
l'Avent, que Louis XIV, évidemment satisfait de lui, l'avait chargé de
prêcher devant la cour. Nous copions le _Mercure_, qui profite de
l'occasion pour faire l'éloge des divers membres de la maison de Grignan,
surtout de leur doyen vénéré, l'archevêque d'Arles, l'une des grandes
situations du clergé provincial d'alors:

«Je me souviens de vous avoir parlé, le dernier mois, du succès qu'avoit
eu M. le coadjuteur d'Arles en prêchant devant le roi, le jour de la fête
de tous les Saints. J'aurois aujourd'hui beaucoup à vous dire, si
j'entreprenois de vous marquer combien toute la cour a donné
d'applaudissements à ses derniers sermons de l'Avent. Il est certain que
Sa Majesté n'avoit de longtemps entendu un prédicateur, ni avec tant
d'assiduité, ni avec tant de satisfaction: aussi a-t-elle dit plusieurs
fois, à son avantage, qu'elle n'avoit jamais ouï mieux prêcher. Tous les
compliments que lui a faits ce digne prélat, ont été aussi justes que
bien tournés; et dans les louanges qu'il a données au roi, il a conservé
toujours un certain air grave et d'autorité qu'inspire aux prédicateurs
la dignité de leur caractère. Vous savez qu'il est de la maison de
Grignan. Il a pour frères M. le comte de Grignan, lieutenant de roi en
Provence, M. le chevalier de Grignan, mestre de camp et brigadier de
cavalerie, qui s'est signalé dans plusieurs occasions pendant cette
dernière guerre, et M. l'abbé de Grignan, que nous avons vu agent du
clergé. Ils sont tous neveux de M. l'archevêque d'Arles, commandeur des
ordres du roi. Personne n'ignore le mérite de ce grand prélat. Il est
d'une vertu consommée, et, tout aveugle qu'il est, on peut dire qu'il y a
peu d'hommes en France aussi éclairés que lui. J'irois loin si je
m'engageois à vous faire ici l'éloge en particulier de tous ceux que je
viens de vous nommer. Je vous dirai seulement une chose qui les fait
admirer de toute la terre, c'est la parfaite union qu'on leur voit garder
entre eux. Ils ont tous une si tendre et si cordiale amitié l'un pour
l'autre, et ils vivent dans une si étroite correspondance, qu'il semble
qu'ils n'aient qu'un cœur et qu'une âme. C'est ce qui fera toujours
subsister cette illustre famille dans le même état, et qu'on peut prendre
pour un présage assuré d'une prospérité éternelle[601].» L'union des
Grignan, leur amour, leur fidèle dévouement de famille, ressortent de
toutes les pages de la correspondance de madame de Sévigné, sauf
toutefois en ce qui concerne le coadjuteur d'Arles, qui est l'occasion de
cet éloge collectif, et dont nous verrons les coupables froideurs à
l'égard d'un oncle qu'il fuyait trop pour le bruit de Paris. Quant à la
prospérité présente de la maison de Grignan, madame de Sévigné nous dira
bientôt ce qu'il fallait en penser; et ces promesses de splendeur future
nous font un singulier effet à nous, qui connaissons les embarras alors
cachés du gouverneur de la Provence, et qui savons que madame de Simiane
se vit obligée, à quarante ans de là, de vendre le château de ses pères
pour payer les frais de leur faste traditionnel.

  [599] Voir dans ce volume, chap. Ier p. 38.

  [600] Volume de décembre, p. 252.

  [601] _Mercure galant_, vol. de janvier 1679, p. 161.

M. de Grignan, qui avait amené avec lui son jeune fils, âgé de sept ans,
fit pendant ce séjour à Paris sortir de leur couvent les deux filles nées
de son premier mariage avec Angélique-Claire d'Angennes[602], et la
correspondance de la marquise de Sévigné avec Bussy nous montre tout ce
monde vivant plutôt de la vie de famille que des plaisirs du temps, dans
l'hôtel de Carnavalet où l'on n'était point définitivement établi, ne
l'ayant d'abord pris qu'à titre d'essai.

Pour la Cour et les grandes réunions mondaines de la Ville, l'hiver était
des plus brillants. La paix mettait la joie dans tous les cœurs. C'était
à Saint-Germain qu'avaient encore lieu les fêtes royales, en attendant
l'achèvement de ce fastueux, ruineux et meurtrier Versailles, appelé avec
raison un _favori sans mérite_, car il semblait un défi jeté à la nature
par une volonté impatiente de tout dominer, même les éléments. «Le roi
(dit à ce propos madame de Sévigné, le 12 octobre 1678) veut aller samedi
à Versailles, mais il semble que Dieu ne le veuille pas, par
l'impossibilité de faire que les bâtiments soient en état de le recevoir,
et par la mortalité prodigieuse des ouvriers, dont on emporte, toutes
les nuits, comme de l'Hôtel-Dieu, des chariots pleins de morts: on cache
cette triste marche pour ne pas effrayer les ateliers, et ne pas décrier
l'air de _ce favori sans mérite_. Vous savez ce bon mot sur
Versailles[603].» La marquise de Sévigné ne dit point l'auteur de ce mot,
qui n'était pas sans courage, et qu'elle accompagne de commentaires, pour
le temps non moins hardis; mais Voltaire l'attribue au duc de
Créqui[604].

  [602] Conf. WALCKENAER, t. III, p. 137.

  [603] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 371.

  [604] _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVIII.

Cet hiver, comme le précédent, fut d'une rigueur inusitée. Madame de
Sévigné se plaint fort «des glaces et des neiges insupportables qui
avoient fait des rues autant de grands chemins rompus d'ornières;» et,
voulant justifier, auprès de Bussy, sa fille en retard d'une réponse,
elle ajoute: «Sa poitrine, son encre, sa plume, ses pensées, tout est
gelé[605].» Ce grand froid ne les empêchait point de courir aux
prédications du rival de Bossuet, qui alors attiraient tout Paris. «Nous
sommes occupées présentement, (écrit en février, au même, la marquise de
Sévigné) à juger des beaux sermons: le père Bourdaloue tonne à
Saint-Jacques de la Boucherie; il falloit qu'il prêchât dans un lieu plus
accessible; la presse et les carrosses y font une telle confusion, que le
commerce de tout ce quartier-là en est interrompu[606].»

  [605] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1678 et 27 février 1679),
  t. V, p. 385 et 393.

  [606] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 393.

La joie de la paix était encore accrue par les bruits répandus de grâces
prochaines. La pensée se reportait vers les disgraciés, les exilés, les
prisonniers. Louis XIV était triomphant, l'opinion le faisait clément.
Après avoir vaincu l'extérieur, il voulait, disait-on, remporter sa
dernière victoire sur le cœur de ses sujets. Madame de Sévigné
recueillait avidement tous ces bruits, son regard tourné vers la
Bourgogne et Pignerol. Ce n'est pas elle, toutefois, qui annonce à son
cousin, son seul correspondant de cette date, et, de plus, fort intéressé
à la chose, la nouvelle des premières grâces faites par le roi; c'est le
marquis de Trichâteau, gouverneur de Semur, l'un des voisins de terre du
disgracié, lequel lui apprend, dans une lettre du 13 janvier 1679, qu'on
lui mande de Paris que «le roi a fait revenir d'exil MM. d'Olonne, de
Vassé, Vineuil, les abbés d'Effiat et de Bellébat[607],» éloignés des
résidences royales, comme soupçonnés d'avoir pris part à des intrigues de
cour pendant la jeunesse de Louis XIV.

  [607] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 280.

Ce bon traitement envers des personnages relativement obscurs, ouvrait
les cœurs à l'espérance pour d'autres absents plus célèbres et plus
malheureux. C'était un sujet d'entretien toujours saisi avec empressement
par la marquise de Sévigné. Le 27 février, elle mentionne à Bussy une
conversation tenue à cet égard chez un personnage qu'elle ne désigne
point, ce qui nous laisse flotter entre M. de Pomponne, M. de La
Rochefoucauld, ou plutôt le cardinal de Retz, à cause de certains vœux
de mauvaise fortune, formés à l'encontre de gens puissants: «J'étois,
l'autre jour, en un lieu où l'on tailloit en plein drap sur les grâces
que le public attendoit de la bonté du roi. On ouvroit des prisons, on
faisoit revenir des exilés, en remettoit plusieurs choses à leur place,
et on en ôtoit plusieurs aussi de celles qui y sont. Vous ne fûtes pas
oublié dans ce remue-ménage, et l'on parla de vous dignement. Voilà tout
ce qu'une lettre vous en peut apprendre[608].» Et comme présage de cet
avenir souhaité, elle est heureuse de mander que celui qui tient
évidemment une place privilégiée dans ses préoccupations et dans ses
vœux, vient enfin d'obtenir une première faveur. «Savez-vous,
reprend-t-elle, l'adoucissement de la prison de MM. de Lauzun et Fouquet?
Cette permission qu'ils ont de voir tous ceux de la citadelle, et de se
voir eux-mêmes, de manger et de causer ensemble, est peut-être une des
plus sensibles joies qu'ils auront jamais[609].» Est-ce le hasard ou une
sorte d'affectation d'indifférence en parlant à l'homme le plus malicieux
et le mieux disposé à ne rien laisser tomber, qui lui fait ainsi nommer
Lauzun, dont elle se soucie peu, avant Fouquet, toujours son ami?

  [608] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 394.

  [609] _Ibid._

Le premier, on le sait, après l'éclair de faveur extraordinaire qui
faillit lui faire épouser la cousine germaine de Louis XIV, s'était par
ses violences envers madame de Montespan, à laquelle il attribuait sa
déconvenue, attiré le courroux royal, et au mois de novembre 1671 il
avait été enfermé dans la citadelle de Pignerol, à côté du surintendant,
qui resta neuf ans à se douter d'un pareil voisinage[610]. Fouquet obtint
bientôt d'autres adoucissements que ceux dont parle son ancienne amie. Il
put recevoir les habitants de Pignerol: enfin sa famille fut autorisée à
le visiter et même à demeurer avec lui. Déjà son frère, l'abbé Fouquet,
avait vu lever la défense qui, depuis vingt ans, pesait sur lui d'habiter
Paris[611].

  [610] Conf. _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. III, p. 241: M.
  le baron Walckenaer y a traité d'une manière aussi heureuse que
  complète tout cet épisode des amours de Lauzun et de mademoiselle
  de Montpensier.

  [611] Conf. WALCKENAER, t. II, p. 277.--DELORT, _Histoire de la
  détention des philosophes et des gens de lettres_, t. Ier, p.
  286.--Notice sur Fouquet, par M. P. Clément, en tête de sa _Vie
  de Colbert_; Paris, 1846, p. 67.

Les grâces que devait amener la paix se bornèrent là, et Bussy attendit
encore trois ans avant de voir arriver son tour.

D'autres préoccupations vinrent bientôt captiver l'attention de la cour.
C'est à l'année 1679 que se place le commencement du règne éphémère de
cette beauté d'esprit simple, qu'on appelait mademoiselle de Fontanges.
La première mention que l'on trouve d'elle se lit dans le _Mercure_ du
mois d'octobre 1678. En annonçant sa réception comme fille d'honneur de
MADAME, seconde duchesse d'Orléans, De Visé, louangeur intrépide, lui
accorde un témoignage qu'il ne craint pas d'étendre de sa personne à son
esprit. «Le roi, dit-il, étant parti pour Versailles, le 16 de ce mois,
Leurs Altesses Royales vinrent ici (_à Paris_) le lendemain, et reçurent
mademoiselle de Fontanges à la place de mademoiselle de Mesnières, à
présent duchesse de Villars. C'est une fort belle personne. Elle est
grande, blonde, a le teint vif, les yeux bleus, et mille belles qualités
de corps et d'esprit dans une grande jeunesse. M. le comte de Roussille,
son père, est d'Auvergne[612]. Elle devait être présentée par madame la
princesse Palatine, qui l'a donnée; mais, comme elle étoit malade, madame
la duchesse de Ventadour l'a présentée au lieu d'elle»[613]. Née en
1661, mademoiselle de Fontanges avait alors dix-huit ans. MADAME
confirme, en un point, ce portrait de l'auteur du _Mercure_: «Elle était,
écrit-elle, belle des pieds jusqu'à la tête;» mais (ajoute-t-elle
aussitôt) «elle avait peu de jugement»[614]. De plus, MADAME lui accorde
«un fort bon cœur.» Elle ne parut pas plaire d'abord au roi: «Voilà un
loup qui ne me mangera pas,» dit-il en riant à sa belle-sœur[615].

  [612] Toutes les biographies disent de Rouergue.

  [613] _Mercure galant_, oct. 1678, p. 338.

  [614] _Correspondance de madame la duchesse d'Orléans._ Éd. de M.
  G. Brunet; Paris, Charpentier, 1859, t. Ier, p. 198, 254 et 390.

  [615] _Ibid._, t. II, p. 221.

Mais son éclatante beauté, sa jeunesse radieuse, ne tardèrent pas à fixer
tous les regards. «Mademoiselle de Fontanges fait bruit à la cour,» mande
le 23 novembre madame de Scudéry[616]. Six mois ne s'étaient pas écoulés
que des scènes vives et multipliées entre madame de Montespan et le roi,
vinrent faire connaître à tous un amour que Louis XIV désirait tenir
caché, amour violent comme une passion dernière de jeunesse attardée.
Voulant surtout tenir de madame de Sévigné, si curieuse de tels faits, si
bien renseignée de ces mystères, l'histoire de la nouvelle galanterie
royale, nous renvoyons au chapitre suivant tous détails à cet égard, que
nous fournira avec abondance sa correspondance bientôt reprise avec sa
fille, et qui ici nous fait défaut. Il en sera de même de l'affaire dite
_des Poisons_, qui commença aussi vers le même temps, et dont madame de
Sévigné, une fois sa fille partie, lui déroule au long l'histoire
vraiment inouïe.

  [616] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 239.

Au mois de mai de cette année 1679, madame de Grignan avait formé le
projet de s'en retourner en Provence, car le désir du duc de Vendôme de
ne point encore quitter sa vie de plaisirs, y rappelait son mari. Le 29
du mois la marquise de Sévigné annonce en ces termes à Bussy une douleur
pour elle toujours nouvelle: «Il y a dix jours que nous sommes tous à
Livry par le plus beau temps du monde: ma fille s'y portoit assez bien;
elle vient de partir avec plusieurs Grignans; je la suivrai demain. Je
voudrois bien qu'elle me demeurât tout l'été: je crois que sa santé le
voudroit aussi, mais elle a une raison austère qui lui fait préférer son
devoir à sa vie. Nous l'arrêtâmes l'année passée, et, parce qu'elle croit
se porter mieux, je crains qu'elle ne nous échappe celle-ci[617].» Mais
dès la lettre suivante elle reprend: «Ma fille ne s'en ira qu'au mois de
septembre. Elle se porte mieux. Elle vous fait mille amitiés. Si vous la
connoissiez davantage, vous l'aimeriez encore mieux[618].»

  [617] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 401.--_Corr. de Bussy_, t. IV,
  p. 371.

  [618] SÉVIGNÉ, t. V, p. 409.

Qu'est-ce qui décida ainsi tout d'un coup madame de Grignan à prolonger
de quatre mois son séjour à Paris, et fit aussi consentir M. de Grignan,
pressé pourtant de retourner à son poste, à attendre sa femme pendant
tout ce temps? Il y a là un petit mystère d'intérieur qui n'a jamais été
recherché, ni même, ce nous semble, soupçonné, et qui nous paraît
emprunter quelque lumière de certains points négligés de la
correspondance de madame de Sévigné.

On a vu tout son culte pour le cardinal de Retz; on connaît aussi les
sentiments affectueux et publiquement manifestés de celui-ci pour cette
amie si ancienne et si fidèle, ainsi que pour sa fille[619]. Gondi avait
presque fait le mariage de mademoiselle de Rabutin-Chantal avec le
marquis de Sévigné, son parent. Il avait voulu être le parrain du
troisième enfant de madame de Grignan qu'il se plaisait à appeler _sa
nièce_, quoiqu'il n'y eût, au fond, entre eux, qu'une alliance fort
éloignée. On lui attribuait des intentions testamentaires favorables à la
maison de Grignan; mais ce n'était point à Pauline, sa filleule, que l'on
pensait qu'il laisserait une portion, peut-être la totalité d'une fortune
considérable encore, malgré de grands payements de dettes effectués
depuis quelques années. Le cardinal avait paru s'attacher d'une manière
toute particulière au jeune marquis de Grignan, qui annonçait une
intelligence heureuse et un charmant caractère. Il lui avait déjà
témoigné de loin de bienveillantes dispositions: la gentillesse de ses
sept ans ne fit qu'accroître, à ce premier voyage à Paris, un attachement
tout paternel et plein d'espérances. Comme la duchesse de Lesdiguières,
la plus proche parente du cardinal de Retz, n'avait qu'un fils déjà
puissamment riche, rien ne faisait obstacle à ce que celui de madame de
Grignan fût choisi pour l'héritier du prélat.

  [619] Conf. WALCKENAER, t. Ier, p. 20.

C'était là l'un des rêves les plus choyés de madame de Sévigné, qui
devinait, plus encore qu'elle ne la connaissait, la position gênée de son
gendre. En vue de sa réalisation, elle ne négligeait rien de tout ce que
pouvaient lui inspirer son amour passionné pour sa fille, son tact, son
adresse, qu'amnistiait en ceci son véritable dévouement pour le cardinal
de Retz. Elle trouvait un aide dans Corbinelli, pleinement associé à ses
vœux et à ses projets, et employant sans restriction, dans l'intérêt des
Grignan, son influence récente, mais réelle, sur l'esprit du cardinal.

Quoique désirant fort pour son fils une fortune si nécessaire à son
avenir, madame de Grignan était loin de mettre à sa poursuite la vivacité
et les soins de sa mère. La tournure de son caractère, sa susceptibilité,
sa roideur, la rendaient peu propre à ce manége obstiné, au moyen duquel
les gens experts savent attirer à eux les successions les plus éloignées,
les plus improbables. Incapable, autant qu'elle, de rien tenter
d'excessif et de déloyal, madame de Sévigné eût voulu que sa fille se
montrât, du moins, prévenante, polie sinon gracieuse, pour un homme dont
l'amitié présente, indépendamment de tout futur bienfait, était à ses
yeux un honneur et une source d'avantages.

Françoise de Sévigné avait été élevée à aimer le cardinal de Retz. Mais,
depuis son mariage, elle paraissait avoir apporté dans ses relations avec
lui une réserve, une tiédeur que n'expliqueraient pas suffisamment les
restrictions prudentes mises par Retz à l'assentiment qui lui était
demandé pour l'union de sa nièce avec le comte de Grignan, dont il
pressentait les embarras de fortune. Le médiocre penchant, parfois
visible, de celui-ci pour l'Éminence trop avisée, est-il un indice que
cette opinion peu favorable lui fut connue? Quoi qu'il en soit, on peut
trouver d'autres raisons du peu de cordialité qu'il éprouvait et que
très-probablement il contribua à inspirer à sa femme, et c'est ici que se
placent quelques aperçus, que nous croyons nouveaux, que l'on trouvera
vraisemblablement hasardés, et dont nous ne nous dissimulons pas la
délicatesse, sur la biographie de la fille de madame de Sévigné.

On connaît, par ce qu'il en a dit lui-même après beaucoup d'autres, la
réputation galante de l'abbé de Gondi: coadjuteur, il n'en perdit rien;
devenu cardinal, il en garda quelque chose, et, quoiqu'il ne fût plus
jeune, on l'eût difficilement vu, sans soupçon injuste ou fondé, rendre
des soins assidus à une jeune et jolie femme, qui, de son côté, se fût
montrée heureuse ou seulement flattée de ses assiduités. M. de Grignan
n'avait donc nul désir que sa femme se prêtât aux empressements souvent
manifestés par Retz, qui, sous le couvert d'une parenté illusoire, eût pu
prétendre à de faciles et dangereuses privautés. Rien ne permet de
supposer au prélat des desseins, encore moins des entreprises, dont nulle
trace sérieuse ne subsiste dans les souvenirs écrits du temps. Mais tout
dans la conduite de madame de Grignan dénote une préoccupation, un souci,
une crainte même de l'opinion, qui est à nos yeux la seule cause et
l'explication plausible de sa froideur pour la _chère Éminence_ de sa
mère.

Cette froideur était intermittente, et la comtesse de Grignan en
témoignait plus ou moins suivant les oscillations de l'opinion et de la
médisance parisiennes. Parfois elle semblait répondre à l'affection
affichée de cet oncle pour rire. Nous en trouvons un exemple dans ce
passage d'une lettre de la vigilante madame de Scudéry, écrite quatre ans
auparavant, à l'époque où le prince de l'Église, selon ses prôneurs
pleinement dégoûté, préludait par la démission de son chapeau à une
retraite que l'on disait sans retour: «Notre ami, le cardinal de Retz,
quitte prochainement son chapeau, mais il ne quitte point, dit-on,
madame de Grignan ni madame de Coulanges. Il passe le jour avec ces
dames. Que dites-vous de cette retraite[620]?» Madame de Scudéry fournit
aussi la preuve que, même à l'époque où ce récit est parvenu, après le
retour si peu édifiant de Commercy, Retz n'avait rien rabattu de ses
allures mondaines, on pourrait dire de ses habitudes galantes: le vieil
homme subsistait toujours, sa pénitence au désert n'avait pu le changer.
«On dit, écrit à Bussy sa fidèle amie, le 23 novembre 1678, que notre ami
le cardinal de Retz ne bouge de chez madame de Bracciano. Cela n'est-il
pas étrange qu'il faille de ces amusements-là toute la vie? qu'est-ce qui
paroissoit avoir mieux renoncé à tout cela que lui?»[621] Bussy s'en
explique d'abord avec son voisin de Semur, M. de Trichâteau: «On me
mande, lui dit-il, que le cardinal de Retz achève de faire sa pénitence
chez madame de Bracciano, qui, comme vous savez, étoit madame de Chalais,
fille de Noirmoutier. Si cela est, je ne désespère pas de voir l'abbé de
La Trappe revenir soupirer pour quelques dames de la Cour[622].» Dans sa
réponse à madame de Scudéry, il manifeste encore son étonnement de voir
le cardinal, dont il avait admiré le renoncement, quitter la voie de
l'abbé de Rancé pour s'attacher aux pas de la future princesse des
Ursins. «Si le cardinal de Retz, ajoute-t-il, va au paradis par chez
madame de Bracciano, l'abbé de La Trappe est bien sot de tenir le chemin
qu'il tient pour y aller»[623]. C'est en tout bien tout honneur, nous
voulons le croire, que le cardinal de Retz fréquentait avec cette
assiduité l'hôtel de la duchesse de Bracciano, encore jeune et belle;
mais le peu de réserve de sa vie et la curiosité dont ses moindres
actions étaient l'objet, suffisent pour expliquer et nous dirons
justifier la conduite de madame de Grignan, amoureuse de sa bonne
renommée.

  [620] Lettre sans date de madame de Scudéry à Bussy, _Corresp. de
  Bussy-Rabutin_, t. III, Appendice, p. 435.

  [621] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 240.

  [622] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 244.

  [623] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 247. Anne Marie, fille
  de Louis de la Trémouille, duc de Noirmoutier, veuve en première
  noces de Talleyrand, prince de Chalais, épousa en 1675 Flavio des
  Ursins, duc de Bracciano. Connue d'abord sous ce dernier nom,
  elle prit, vers 1698, celui de des Ursins qu'elle a rendu fameux.

Nous ne pensons pas que celle-ci eût fait à sa mère la confidence de son
for intérieur et de ses scrupules à l'endroit du mondain prélat. Madame
de Sévigné, qui croyait à la vertu de sa fille, comme elle croyait à son
esprit et à sa raison, c'est-à-dire avec une foi tenant du culte, n'eût
point accordé aux plus malintentionnés le pouvoir d'effleurer même sa
pure réputation: d'un autre côté elle tenait son ami pour incapable
d'autoriser tout mauvais jugement; c'était donc sans préoccupation aucune
qu'elle poussait madame de Grignan à rendre au cardinal des soins plus
assidus, et par reconnaissance d'une affection qu'elle lui certifiait, et
à cause des espérances qu'elle avait conçues pour son petit-fils, dernier
soutien d'une maison chancelante.

Déjà, en 1675, la marquise de Sévigné avait entretenu sa fille des
dispositions favorables de leur ami commun, mais dans des termes
indiquant qu'alors c'était à madame de Grignan, elle-même, que Retz
voulait laisser tout ou partie de sa fortune. On va voir dans le passage
suivant le peu de penchant qu'avait celle-ci à cultiver avec suite et
bonne grâce ces chances de succession: «Pour ce que vous me dites de
l'avenir touchant M. le cardinal, il est vrai que je l'ai vu fort
possédé de l'envie de vous témoigner en grand volume son amitié, quand il
aura payé ses dettes; ce sentiment me paroît assez obligeant pour que
vous en soyez informée; mais, comme il y a deux ans à méditer sur la
manière dont vous refuserez ses bienfaits, je pense, ma chère enfant,
qu'il ne faut point prendre des mesures de si loin: Dieu nous le conserve
et nous fasse la grâce d'être en état, dans ce temps, de lui faire
entendre vos résolutions; il est fort inutile, entre ci et là, de s'en
inquiéter.[624]» Évidemment c'était là aux yeux de madame de Grignan un
héritage compromettant.

  [624] SÉVIGNÉ, _Lettres_ du 14 juin 1675, t. III, p. 312.

Sa répugnance sur ce point allait jusqu'à repousser les présents en
apparence les plus innocents. M. Walckenaer a déjà parlé du refus de
cette cassolette d'argent, de forme gothique, valant trois cents francs à
peine, et que le cardinal de Retz, partant pour Saint-Mihiel, avait voulu
envoyer comme souvenir à sa nièce[625]: rien ne put décider madame de
Grignan à accepter ce mince cadeau, ni les instances du prélat, ni les
prières et même les reproches de sa mère. «Il n'y a rien de noble à cette
vision de générosité, lui écrivait celle-ci; je crois n'avoir pas l'âme
trop intéressée, et j'en ai fait des preuves, mais je pense qu'il y a des
occasions où c'est une rudesse et une ingratitude de refuser: que
manque-t-il à M. le cardinal pour être en droit de vous faire un tel
présent? à qui voulez-vous qu'il envoie cette bagatelle? Il a donné sa
vaisselle à ses créanciers; s'il y ajoute ce bijou, il en aura bien cent
écus; c'est une curiosité, c'est un souvenir, c'est de quoi parer un
cabinet: on reçoit tout simplement avec tendresse et respect ces sortes
de présents, et, comme il disoit cet hiver, il est au-dessous du
_magnanime_ de les refuser; c'est les estimer trop que d'y faire tant
d'attention[626].» Le cardinal, sans doute pour forcer la main à madame
de Grignan, s'étant obstiné à lui faire adresser dans son château ce
présent malencontreux, celle-ci n'hésita pas à le lui renvoyer[627].
«Savez-vous bien, lui dit sa mère avec humeur, que vous n'avez pas pensé
droit sur la cassolette, et qu'il (le cardinal) a été piqué de la hauteur
dont vous avez traité cette dernière marque de son amitié! Assurément
vous avez outré les beaux sentiments; ce n'est pas là, ma fille, où vous
devez sentir l'horreur d'un présent d'argenterie: vous ne trouverez
personne de votre sentiment, et vous devez vous défier de vous quand vous
êtes seule de votre avis[628].» Nous dirons encore ici que ce don avait
trop peu de valeur pour que le refus vînt uniquement d'une excessive et
même ridicule générosité de caractère.

  [625] _Mémoires sur madame de Sévigné_, tom. V, p. 167.

  [626] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1675), tom. III, p. 307.

  [627] SÉVIGNÉ, _Lettres_, tom. III, p. 336.

  [628] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 sept. 1675), p. 460.

Trois ans après, comme le cardinal de Retz, toutes ses dettes payées,
persistait dans son désir de témoigner à madame de Grignan son amitié «en
grand volume», le moment était venu pour elle de refuser, comme elle en
avait eu jusque-là le dessein, cette considérable et très-significative
marque d'une affection plus redoutée que cultivée. C'est alors, sans
doute, que Retz, soit par une inspiration personnelle, soit par suite de
quelque maternelle insinuation de madame de Sévigné, soit plutôt par
l'effet d'un habile conseil donné par le fidèle et ingénieux Corbinelli,
s'arrêta à l'idée d'adopter pour héritier le jeune marquis de Grignan.
Cette combinaison sauvait toutes les apparences: madame de Grignan
n'était pas en nom, et cependant le bien arrivait à ce qu'elle avait de
plus cher au monde. Nous pensons que c'est lorsque cette perspective
s'ouvrit devant elle que la comtesse de Grignan, qui était sur le point
de partir pour la Provence, se décida, de l'aveu de son mari, à rester à
Paris, afin d'y suivre les chances qui se prononçaient en faveur de leur
maison.

Mais, en faisant cette concession, madame de Grignan ne put prendre sur
elle de changer sa conduite vis-à-vis du cardinal de Retz. Elle eût
souhaité que la fortune vînt à son fils, mais sans paraître s'en occuper
elle-même; et, bizarrerie que l'on conçoit après ce que nous venons de
dire, plus le dessein du cardinal prenait forme et couleur, plus elle
affichait de réserve et de froideur. Elle voulait et ne voulait pas. Sa
tendresse maternelle lui faisait vivement désirer le succès, la crainte
de l'opinion le lui faisait appréhender. Alternativement elle avouait et
désavouait sa mère, qui, elle, marchait au but sans hésitation, sans
souci jugé superflu. Tantôt elle trouvait le zèle de Corbinelli
indiscret, et tantôt elle entrait à son égard dans d'injustes défiances,
le prenant pour un faux ami. Que l'on ajoute à cela ce vice de caractère,
ce défaut d'expansion, de confiance, de communication relativement à ses
affaires domestiques, plus marqués encore à ce dernier voyage; que l'on
tienne compte enfin d'une jalousie véritable, non moins vive
qu'imméritée, contre l'ami le plus dévoué mais en même temps le confident
le plus secret de sa mère, et l'on aura une idée de la situation morale
de cette femme, d'ailleurs maladive de corps comme d'esprit, et, par
contre-coup, des tribulations, des souffrances de madame de Sévigné.

Ce trouble douloureux a laissé des traces plus accusées encore que la
première agitation de 1677, dont nous avons entretenu le lecteur au
chapitre précédent, en mettant les textes sous ses yeux[629]. Nous
voulons procéder de même dans cette seconde occasion: il ne faut rien
perdre de l'expression de ces orages d'intérieur, car, intérêt de style
et éloquence du cœur à part, ce sont des pièces de ce procès
d'incompatibilité d'humeur qu'il a paru piquant d'intenter à cette mère
idolâtre et à cette fille solidement dévouée.

  [629] _V. supra_, p. 247.

Voici d'abord une lettre écrite à l'hôtel Carnavalet, d'une chambre à
l'autre, après une véritable scène d'amoureux, où l'on s'est dit de
désagréables choses, le cœur gros d'impatience, de tendresse, et surtout
de larmes, qui débordent le lendemain, dans un assaut de générosité où
chacune revendique pour elle seule les torts de la veille:

«J'ai mal dormi; vous m'accablâtes hier au soir, je n'ai pu supporter
votre injustice. Je vois plus que les autres les qualités admirables que
Dieu vous a données. J'admire votre courage, votre conduite. Je suis
persuadée du fonds de l'amitié que vous avez pour moi. Toutes ces vérités
sont établies dans le monde, et plus encore chez mes amis. Je serois bien
fâchée qu'on pût douter que, vous aimant comme je fais, vous ne fussiez
point pour moi comme vous êtes. Qu'y a-t-il donc? C'est que c'est moi qui
ai toutes les imperfections dont vous vous chargiez hier au soir; et le
hasard a fait qu'avec confiance je me plaignis hier à M. le chevalier que
vous n'aviez pas assez d'indulgence pour toutes ces misères; que vous me
les faisiez quelquefois trop sentir, que j'en étois quelquefois affligée
et humiliée. Vous m'accusez aussi de parler à des personnes à qui je ne
dis jamais rien de ce qu'il ne faut point dire. Vous me faites, sur cela,
une injustice trop criante; vous donnez trop à vos préventions; quand
elles sont établies, la raison et la vérité n'entrent plus chez vous. Je
disois tout cela _uniquement_ à M. le chevalier, il me parut convenir
avec bonté de bien des choses; et quand je vois, après qu'il vous a parlé
sans doute dans ce sens, que vous m'accusez de trouver ma fille tout
imparfaite, toute pleine de défauts, tout ce que vous me dites hier au
soir, et que ce n'est point cela que je pense et que je dis, et que c'est
au contraire de vous trouver trop dure sur mes défauts dont je me plains,
je dis: Qu'est-ce que ce changement? et je sens cette injustice, et je
dors mal; mais je me porte fort bien et prendrai du café, ma bonne, si
vous le voulez bien[630].»

  [630] _Lettres inédites_ de madame de Sévigné, éd. Klostermann,
  p. 202, année 1679.--Le second éditeur des _Lettres inédites_,
  Bossange, donne à celle-ci la date de 1678; mais nous adoptons de
  préférence la date de 1679 indiquée par MM. le comte Germain et
  de Monmerqué sur un exemplaire de M. de La Porte.

Au mois de mai 1679, la mésintelligence avait déjà commencé, et madame de
Sévigné ayant peut-être un peu brusquement quitté l'hôtel Carnavalet pour
les ombrages de Livry, si favorables aux soupirs, pendant que sa fille
allait faire à Versailles une expédition utile aux intérêts de sa maison,
celle-ci se permit quelques reproches, auxquels répond le billet suivant:

«Vous qui savez, ma bonne, comme je suis frappée des illusions et des
fantômes, vous deviez bien m'épargner la vilaine idée des dernières
paroles que vous m'avez dites. Si je ne vous aime pas, si je ne suis
point aise de vous voir, si j'aime mieux Livry que vous, je vous avoue,
ma belle, que je suis la plus trompée de toutes les personnes du monde.
J'ai fait mon possible pour oublier vos reproches, et je n'ai pas eu
beaucoup de peine à les trouver injustes. Demeurez à Paris et vous verrez
si je n'y courrai pas avec bien plus de joie que je ne suis venue ici. Je
me suis un peu remise en pensant à tout ce que vous allez faire où je ne
serai point, et vous savez bien qu'il n'y a guère d'heure où vous
puissiez me regretter; mais je ne suis pas de même et j'aime à vous
regarder et à n'être pas loin de vous pendant que vous êtes en ces pays
où les jours vous paroissent si longs; ils me paroîtroient tout de même
si j'étois longtemps comme je suis présentement...[631].»

  [631] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mai 1679), t. V, p. 400.

Mais le précieux recueil édité par Millevoye nous fournit la plus
curieuse de toutes les lettres de madame de Sévigné, publiées jusqu'ici
sur ces troubles de famille.

En remettant au chevalier de Perrin la correspondance de son aïeule pour
la première édition autorisée de 1734, la marquise de Simiane avait eu
soin d'en retirer ce qui accusait de trop vives discussions entre la mère
et la fille. Les lettres fournies par elle contiennent cependant la
preuve de ces dissentiments passagers; on l'a vu pour l'année 1677, on le
verra tout à l'heure pour cette nouvelle crise. Mais dans ce que la piété
trop timorée de la petite-fille a laissé passer, rien n'approche de la
netteté et de la franchise émue de cet accent maternel qui domine dans la
lettre qu'un hasard heureux avait mise entre les mains de Millevoye.
C'est toujours le même cœur idolâtre, mais qui veut en finir avec un
caractère malheureux, cause de chagrins renaissants. Toutefois, au
courant de ce langage inusité de froide raison et de maternelle autorité,
madame de Sévigné se sent prise d'un accès de plus tendre faiblesse à
l'idée d'une séparation prochaine, que ces nouveaux malentendus semblent
devoir hâter. Les autres parties de la lettre ont reçu leur commentaire
de ce que nous avons dit de la situation d'esprit de madame de Grignan à
l'égard du confident de sa mère, et du cardinal de Retz, ainsi que des
démarches qui étaient faites en vue de la succession du prélat. On y voit
encore que celui-ci avait cru devoir renouveler, mais sans plus de succès
que pour sa cassolette, l'offre de quelque libéralité nouvelle, afin
d'éprouver la docilité de sa nièce en matière de présents.


    Paris, 1679.

«Il faut, ma chère bonne, que je me donne le plaisir de vous écrire, une
fois pour toutes, comme je suis pour vous. Je n'ai point l'esprit de vous
le dire; je ne vous dis rien qu'avec timidité et de mauvaise grâce,
tenez-vous donc à ceci. Je ne touche point au fond de la tendresse
sensible et naturelle que j'ai pour vous; c'est un prodige. Je ne sais
pas quel effet peut faire en vous l'opposition que vous dites qui est
dans nos esprits; il faut qu'elle ne soit pas si grande dans nos
sentiments, ou qu'il y ait quelque chose d'extraordinaire pour moi,
puisqu'il est vrai que mon attachement pour vous n'en est pas moindre. Il
semble que je veuille vaincre ces obstacles, et que cela augmente mon
amitié plutôt que de la diminuer: enfin, jamais, ce me semble, on ne peut
aimer plus parfaitement. Je vous assure, ma bonne, que je ne suis occupée
que de vous, ou par rapport à vous, ne disant et ne faisant rien que ce
qui me paroît vous être le plus utile. C'est dans cette pensée que j'ai
eu toutes les conversations avec S. E. qui ont toujours roulé sur dire
que vous avez de l'aversion pour lui. Il est très-sensible à la perte de
la place qu'il croit avoir eue dans votre amitié; il ne sait pourquoi il
l'a perdue. Il croit devoir être le premier de vos amis, il croit être
des derniers. Voilà ce qui cause ses agitations et sur quoi roulent
toutes ses pensées. Sur cela, je crois avoir dit et ménagé tout ce que
l'amitié que j'ai pour vous, et l'envie de conserver un ami si bon et si
utile, pouvoit m'inspirer, contestant ce qu'il falloit contester, ne
lâchant jamais que vous eussiez de l'horreur pour lui, soutenant que vous
aviez un fonds d'estime, d'amitié et de reconnoissance, qu'il
retrouveroit s'il prenoit d'autres manières; en un mot, disant toujours
si précisément tout ce qu'il falloit dire, et ménageant si bien son
esprit malgré ses chagrins, que, si je méritois d'être louée de faire
quelque chose de bien pour vous, il me sembloit que ma conduite l'eût
mérité. C'est ce qui me surprit, lorsqu'au milieu de cette exacte
conduite, il me parut que vous faisiez une mine de chagrin à Corbinelli,
qui la méritoit justement comme moi, et encore moins, s'il se peut, car
il a plus d'esprit et sait mieux frapper où il veut. C'est ce que je
n'ai pas encore compris, non plus que la perte que je vois que vous
voulez bien faire de cette Éminence. Jamais je n'ai vu un cœur si aisé à
gouverner pour peu que vous voulussiez en prendre la peine. Il croyoit
avoir retrouvé, l'autre jour, ce fonds d'amitié dont je lui avois
toujours répondu; car j'ai cru bien faire de travailler sur ce fonds;
mais je ne sais comme tout d'un coup cela s'est tourné d'une autre
manière. Est-il juste, ma bonne, qu'une bagatelle sur quoi il s'est
trompé, m'assurant que vous la souffririez sans colère, m'étant moi-même
appuyée sur sa parole pour la souffrir; est-il possible que cela puisse
faire un si grand effet? Le moyen de le penser! Eh bien! nous avons mal
deviné; vous ne l'avez pas voulu: on l'a supprimé et renvoyé: voilà qui
est fait; c'est une chose non avenue, cela ne vaut pas, en vérité, le ton
que vous avez pris. Je crois que vous avez des raisons; j'en suis
persuadée par la bonne opinion que j'ai de votre raison. Sans cela ne
seroit-il point naturel de ménager un tel ami? Quelle affaire auprès du
roi, quelle succession, quel avis, quelle économie pourroit jamais vous
être si utile, qu'un cœur dont le penchant naturel est la tendresse et
la libéralité, qui tient pour une faveur de souffrir qu'il l'exerce pour
vous, qui n'est occupé que du plaisir de vous en faire, qui a pour
confident toute votre famille, et dont la conduite et l'absence ne
peuvent, ce me semble, vous obliger à de grands soins? Il ne lui faudroit
que d'être persuadé que vous avez de l'amitié pour lui, comme il a cru
que vous en aviez eu, et même avec moins de démonstrations, parce que ce
temps est passé. Voilà ce que je vois du point de vue où je suis; mais
comme ce n'est qu'un côté, et que du vôtre je ne sais aucune de vos
raisons ni de vos sentiments, il est très-possible que je raisonne mal.
Je trouvois moi-même un si grand intérêt à vous conserver cette source
inépuisable, et cela pourroit être bon à tant de choses, qu'il étoit bien
naturel de travailler sur ce fonds.

«Mais je quitte ce discours pour revenir un peu à moi. Vous disiez bien
cruellement, ma bonne, que je serois trop heureuse quand vous seriez loin
de moi, que vous me donniez mille chagrins, que vous ne faisiez que me
contrarier. Je ne puis penser à ce discours sans avoir le cœur percé, et
fondre en larmes. Ma très-chère, vous ignorez bien comme je suis pour
vous, si vous ne savez que tous les chagrins que me peut donner l'excès
de la tendresse que j'ai pour vous, sont plus agréables que tous les
plaisirs du monde où vous n'avez point de part. Il est vrai que je suis
quelquefois blessée de l'entière ignorance où je suis de vos sentiments,
du peu de part que j'ai à votre confiance: j'accorde avec peine l'amitié
que vous avez pour moi avec cette séparation de toutes sortes de
confidences. Je sais que vos amis sont traités autrement; mais enfin, je
me dis que c'est mon malheur que vous êtes de cette humeur, qu'on ne se
change point; et, plus que tout cela, ma bonne, admirez la faiblesse
d'une véritable tendresse, c'est qu'effectivement votre présence, un mot
d'amitié, un retour, une douceur, me ramène et me fait tout oublier.
Ainsi, ma belle, ayant mille fois plus de joie que de chagrin, et le
fonds étant invariable, jugez avec quelle douleur je souffre que vous
pensiez que je puisse aimer votre absence. Vous ne sauriez le croire, si
vous pensez à l'infinie tendresse que j'ai pour vous; voilà comme elle
est invariable et toujours sensible. Tout autre sentiment est passager et
ne dure qu'un moment, le fonds est comme je vous le dis. Jugez comme je
m'accommoderai d'une absence qui m'ôte de légers chagrins que je ne sens
plus, et qui m'ôte une créature dont la présence et la moindre amitié
fait ma vie et mon unique plaisir. Joignez-y les inquiétudes de votre
santé, et vous n'aurez pas la cruauté de me faire une si grande
injustice; songez-y, ma bonne, à ce départ, et ne le pressez point, vous
en êtes la maîtresse. Songez que ce que vous appelez des forces a
toujours été par votre faute et l'incertitude de vos résolutions; car,
pour moi, hélas! je n'ai jamais eu qu'un but, qui est votre santé, votre
présence, et de vous retenir avec moi. Mais vous ôtez tout crédit par la
force des choses que vous dites pour confondre, qui sont précisément
contre vous. Il faudroit quelquefois ménager ceux qui pourroient faire un
bon personnage dans les occasions. Ma pauvre bonne, voilà une abominable
lettre; je me suis abandonnée au plaisir de vous parler et de vous dire
comme je suis pour vous. Je parlerois d'ici à demain, je ne veux point de
réponse; Dieu vous en garde, ce n'est pas mon dessein. Embrassez-moi
seulement et me demandez pardon; mais je dis pardon, d'avoir cru que je
puisse trouver du repos dans votre absence[632].»

  [632] _Lettres inédites_ de madame de Sévigné, éd. Klostermann,
  p. 204.

Mais l'événement le plus imprévu allait mettre fin à cette délicate et
pénible situation. Vers le milieu du mois d'août, le cardinal de Retz,
dont la santé semblait s'être raffermie depuis son retour, tomba
subitement malade. En peu de jours le mal eut fait de tels progrès que
ses amis purent tout craindre, surtout en voyant la complète divergence
d'opinions des médecins et des personnes qui le soignaient à l'hôtel
Lesdiguières, où il s'était alité. Sa maladie paraît avoir été une
véritable fièvre pernicieuse que l'on s'obstinait à traiter par les
moyens impuissants de la vieille médecine, quand on avait sous la main le
remède infaillible, le _Quinquina_, introduit, depuis quelques années,
avec de grandes contestations de la part de l'École, mais alors,
précisément, popularisé par un médecin venu de Londres. Le chevalier
Talbot, c'est son nom, avait dû à la précieuse écorce du Pérou des cures
éclatantes qui, en peu de temps, l'avaient rendu lui-même célèbre: on ne
l'appelait plus que l'_Anglois_, et son remède qui était du vin fortement
saturé de quina, le _remède de l'Anglois_.

Les merveilles, avec raison attribuées au Quinquina, étaient faites pour
séduire un esprit hardi et porté aux nouveautés comme le cardinal de
Retz, et, quelque temps auparavant, l'abbé de Livry, cet oncle si utile
et si cher à madame de Sévigné, ayant été atteint d'une fièvre
catarrhale, qui pouvait devenir grave, ce fut le cardinal qui décida
facilement son amie, vraie disciple de Molière à l'égard de la
pédantesque Faculté, à faire appeler l'_Anglois_ pour soigner son
Bien-Bon. En quelques jours le chevalier Talbot eut coupé la fièvre de
l'abbé de Coulanges, donnant ainsi tout loisir de guérir, sans crainte de
complication fâcheuse, une oppression de poitrine qui avait grandement
effrayé madame de Sévigné. Aussi, dès que la fièvre du cardinal de Retz
eut pris une tournure alarmante, la marquise fut-elle une des plus vives
à réclamer que le remède de l'Anglois lui fût administré, soutenue en
cela par sa fille et madame de la Fayette, qui, comme elle, visitaient
assidûment l'hôtel de Lesdiguières. Mais elles n'y avaient pas la même
influence que les maîtres de la maison qui d'accord avec quelques autres
amis considérables, paraissent avoir été opposés à l'emploi du curatif
nouveau, soit par crainte de froisser les sommités médicales qui
entouraient le cardinal, soit, ce qu'il vaut mieux penser, par une
conviction contraire à cette panacée, dénigrée et vantée avec un égal
emportement, mais que, cependant, le malade réclamait avec insistance.
Après quelques jours de ces débats funestes, et devant l'impuissance
avouée de l'École officielle, on se décida enfin à recourir au chevalier
Talbot. A la vue du malade, celui-ci déclara qu'on l'avait fait appeler
trop tard. Le lendemain, 24 août, en effet, à deux heures de
l'après-midi, le cardinal de Retz rendait le dernier soupir, à la grande
désolation de madame de Sévigné, empressée de raconter cette mort et sa
douleur à son correspondant des choses délicates et intimes, le comte de
Guitaud. Voici son récit, emprunté au recueil de Millevoye, dont
l'importance se trouve, par ces détails, confirmée une fois de plus:

«Hélas! mon pauvre monsieur, quelle nouvelle vous allez apprendre, et
quelle douleur j'ai à supporter! M. le cardinal de Retz mourut hier,
après sept jours de fièvre continue. Dieu n'a pas voulu qu'on lui donnât
du remède de l'Anglois, quoiqu'il le demandât, et que l'expérience de
notre bon abbé de Coulanges fût tout chaud, et que ce fût même cette
Éminence qui nous décidât pour nous tirer de la cruelle Faculté, en
protestant que s'il avoit un seul accès de fièvre, il enverroit quérir ce
médecin anglois. Sur cela, il tombe malade, il demande ce remède; il a la
fièvre; il est accablé d'humeurs qui lui causent des faiblesses; il a un
hoquet qui marque la bile dans l'estomac. Tout cela est précisément ce
qui est propre pour être guéri et consommé par le remède chaud et vineux
de cet Anglois. Mme de la Fayette, ma fille et moi, nous crions
miséricorde, et nous présentons notre abbé ressuscité, et Dieu ne veut
pas que personne décide, et chacun, en disant: Je ne veux me charger de
rien, se charge de tout; et enfin M. Petit, soutenu de M. Belay, l'a
premièrement fait saigner quatre fois en trois jours, et puis deux petits
verres de casse, qui l'ont fait mourir dans l'opération, car la casse
n'est pas un remède indifférent quand la fièvre est maligne. Quand ce
pauvre cardinal fut à l'agonie, ils consentirent qu'on envoyât quérir
l'Anglois: il vint et dit qu'il ne savoit pas ressusciter les morts.
Ainsi est péri devant nos yeux cet homme si aimable et si illustre, que
l'on ne pouvoit connoître sans l'aimer.

«Je vous mande tout ceci dans la douleur de mon cœur, par cette
confiance qui me fait vous dire plus qu'aux autres, car il ne faut point,
s'il vous plaît, que cela retourne. Le funeste succès n'a que trop
justifié nos discours, et l'on ne peut retourner sur cette conduite, sans
faire beaucoup de bruit; voilà ce qui me tient uniquement à l'esprit. Ma
fille est touchée comme elle le doit. Je n'ose parler de son départ; il
me semble pourtant que tout me quitte et que le pis qui me puisse
arriver, qui est son absence, va bientôt m'achever d'accabler. Monsieur
et madame, ne vous fais-je pas un peu de pitié? Ces différentes
tristesses m'ont empêchée de sentir assez la convalescence de notre bon
abbé, qui est revenu de la mort... J'aurois cent choses à vous dire, mais
le moyen, quand on a le cœur pressé[633]!»

  [633] SÉVIGNÉ, _Lettres inédites_ (25 août 1679), éd.
  Klostermann, p. 35.

Voilà de la vraie douleur. Ainsi exprimés, ces regrets honorent celui qui
les inspire et celle qui les ressent. Le même jour, la marquise de
Sévigné mande cette perte à Bussy, dans des termes également sentis,
quoiqu'on y trouve moins de confiance et d'abandon: «Plaignez-moi, mon
cousin, d'avoir perdu le cardinal de Retz. Vous savez combien il étoit
aimable et digne de l'estime de tous ceux qui le connoissoient. J'étois
son amie depuis trente ans, et je n'avois jamais reçu que des marques
tendres de son amitié. Elle m'étoit également honorable et délicieuse. Il
étoit d'un commerce aisé plus que personne du monde. Huit jours de fièvre
continue m'ont ôté cet illustre ami. J'en suis touchée jusqu'au fond du
cœur..... Notre bon abbé de Coulanges a pensé mourir. Le remède du
médecin anglois l'a ressuscité. Dieu n'a pas voulu que M. le cardinal de
Retz s'en servît, quoiqu'il le demandât sans cesse. L'heure de sa mort
étoit marquée et cela ne se dérange point[634].» La réponse de Bussy est
assez sèche: «Votre lettre m'a d'abord réjoui, Madame, mais ensuite j'ai
été fâché de voir qu'elle n'étoit que d'une petite feuille de papier, et
je l'ai été bien davantage quand j'y ai vu la mort de M. le cardinal de
Retz; je sais l'amitié qui étoit entre vous deux, et quand je ne le
regretterois pas par l'estime que j'avois pour lui, et par l'amitié qu'il
m'avoit promise, je le regretterois pour l'amour de vous, aux intérêts de
qui je prends toute la part qu'on peut prendre.... Je suis ravi que le
bon abbé n'ait pas suivi le cardinal. Il est encore plus nécessaire que
Son Éminence[635].»

  [634] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 août 1679), t. V, p. 421.

  [635] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août), p. 423.--_Corresp. de
  Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 440.

Madame de Sévigné nous fournit à peu près les seuls détails que nous
possédions sur la mort du cardinal de Retz, comme presque seule elle nous
a fait connaître l'emploi de ses dernières années. Dans la publication
mensuelle qui tient registre exact de tous les faits relatifs aux
personnages notables du temps, nous lisons cependant ces quelques lignes
qui ont échappé aux biographes du célèbre cardinal: «On a trouvé pour
plus de trois millions quatre cent mille livres de quittances de ses
dettes...... Sa résignation à la mort a été admirable. Il a employé ses
derniers moments à des actes d'humilité, et voulu être enterré à
Saint-Denis, hors le chœur, et sur la main droite, et sans aucune
cérémonie. Il a été porté dans un carrosse, avec un seul prêtre, comme il
l'avoit expressément demandé. Messieurs de l'Abbaye n'ont pas laissé de
lui faire tous les honneurs qui lui étoient dus, et sont venus recevoir
son corps à la porte de la ville. On a su, depuis sa mort, une chose
très-particulière. Le pape lui avoit écrit, depuis quelque temps, pour
lui demander l'idée d'un parfait cardinal, afin qu'apprenant de lui les
qualités qu'il jugeoit nécessaires à le former, il ne fît aucun choix
sans connoissance. La lettre étoit pleine de marques d'estime pour M. le
cardinal de Retz, qu'on assure avoir travaillé à cet ouvrage. Il est mort
âgé de soixante-six ans[636].»

  [636] _Mercure galant_ de septembre 1679, p. 194.

En avril était morte la duchesse de Longueville et en juillet la non
moins fameuse duchesse de Chevreuse. Ainsi disparaissaient, en plein midi
de la royauté triomphante, ces premiers acteurs de la Fronde, dont les
noms, coup sur coup prononcés, réveillèrent pour un court instant le
souvenir effacé de leur importance évanouie. Vingt-huit ans à peine
s'étaient écoulés depuis cette époque si pleine de bruit et de passions
heureusement contraires; on eût dit d'un siècle, tant le pouvoir royal
(effet ordinaire des révolutions avortées et des tentatives malavisées de
gratuite anarchie) avait grandi en force et en éclat!

Ce qui se faisait toujours, même pour des personnages qui n'avalent ni
l'importance ni la célébrité du cardinal de Retz, n'eut point lieu à la
mort de l'ancien chef de la Fronde. Il ne fut prononcé en son honneur
aucune oraison funèbre, œuvre délicate, on le conçoit, et, par
conséquent, peu recherchée. Six ans après, Bossuet, dans son panégyrique
du chancelier Le Tellier, ayant à louer la fidélité de son héros, pendant
la crise de 1648, ne recula pas devant la figure de ce Gracque en camail,
et, en quelques traits de sa main de maître, il reproduisit, saisissante
pour tous, une physionomie peut-être unique dans l'histoire de nos
troubles et de nos mœurs. On a cité vingt fois ce passage à la Tacite,
dont les premiers mots firent aussitôt circuler dans tout l'auditoire le
nom du cardinal de Retz: «Puis-je oublier celui que je vois partout dans
le récit de nos malheurs, cet homme si fidèle aux particuliers, si
redoutable à l'État, d'un caractère si haut qu'on ne pouvoit ni
l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi; ferme génie que
nous avons vu, en ébranlant l'univers, s'attirer une dignité qu'à la fin
il voulut quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu'il eut le
courage de le reconnoître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté,
et enfin comme peu capable de contenter ses désirs? tant il connut son
erreur et le vide des grandeurs humaines! Mais, pendant qu'il vouloit
acquérir ce qu'il devoit un jour mépriser, il remua tout par de secrets
et de puissants ressorts; et après que tous les partis furent abattus, il
sembla encore se soutenir seul, et seul encore menacer le favori
victorieux de ses tristes et intrépides regards[637].»

  [637] _Oraison funèbre du chancelier Le Tellier_, prononcée dans
  l'église de Saint-Gervais le 2 janvier 1686.

Quatre années auparavant, un portrait de Retz dans le goût du temps, plus
détaillé, plus familier, mais également vrai quoique d'une manière bien
différente, avait couru dans la société de madame de Sévigné, laquelle
s'était empressée de l'envoyer à sa fille, avec cette annonce qui en
certifie la ressemblance et le prix: «Voilà un portrait qui s'est fait
brusquement sur le cardinal; celui qui l'a fait n'est point son intime
ami, il n'a nul dessein que le cardinal le voie, ni que cet écrit coure;
il n'a point prétendu le louer: le portrait m'a paru très-bon par toutes
ces raisons; je vous l'envoie et vous prie de n'en donner aucune copie:
on est si lassé de louanges en face, qu'il y a du ragoût à pouvoir être
assuré que l'on n'a eu nul dessein de faire plaisir, et que voilà ce
qu'on dit quand on dit la vérité toute nue, toute naïve[638].

  [638] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 301.


_Portrait du cardinal de Retz._

«Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation, d'étendue
d'esprit, et plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a
une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses
paroles, l'humeur facile, de la docilité et de la foiblesse à souffrir
les plaintes et les reproches de ses amis; peu de piété, quelques
apparences de religion. Il paroît ambitieux sans l'être; la vanité, et
ceux qui l'ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses,
presque toutes opposées à sa profession: il a suscité les plus grands
désordres de l'État, sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir; et
bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin, pour occuper sa
place, il n'a pensé qu'à lui paroître redoutable, et à se flatter de la
fausse vanité de lui être opposé. Il a su, néanmoins, profiter avec
habileté des malheurs publics pour se faire cardinal; il a souffert sa
prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à sa hardiesse. La paresse
l'a soutenu avec gloire durant plusieurs années dans l'obscurité d'une
vie errante et cachée; il a conservé l'archevêché de Paris contre la
puissance du cardinal Mazarin; mais, après la mort de ce ministre, il
s'en est démis, sans connoître ce qu'il faisoit et sans prendre cette
conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres.
Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa
réputation. Sa pente naturelle est l'oisiveté; il travaille, néanmoins,
avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec
nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande présence d'esprit,
et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune
lui offre, qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées. Il aime à
raconter; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des
aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus
que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a
le plus contribué à sa réputation, est de savoir donner un beau jour à
ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié, quelques soins
qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de l'autre. Il est
incapable d'envie et d'avarice, soit par vertu, soit par inapplication.
Il a plus emprunté de ses amis, qu'un particulier ne pouvoit espérer de
leur pouvoir rendre; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et
à entreprendre de s'acquitter. Il n'a point de goût ni de délicatesse; il
s'amuse à tout, et ne se plaît à rien; il évite avec adresse de laisser
pénétrer qu'il n'a qu'une légère connoissance de toutes choses[639].....»

  [639] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 302. M. Walckenaer
  (_Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p. 164) a parlé de ce
  portrait, dont il n'a donné que la dernière phrase, que, pour
  cette raison, nous avons omise. Elle a trait au départ du
  cardinal pour Saint-Mihiel, départ dont l'auteur ne se montre
  point la dupe.

Dans une lettre subséquente, la marquise de Sévigné donne à sa fille le
nom de l'auteur de ce portrait, qui était pour elle un ami presque à
l'égal du cardinal de Retz. Elle lui fait connaître, en même temps,
l'opinion de ce dernier sur cette appréciation de son caractère que, par
une indiscrétion louable dans ses motifs, elle n'avait pu se tenir de lui
communiquer. «Il m'a paru, dit-elle, que l'envie d'être approuvé de
l'académie d'Arles pourra vous faire avoir quelques _Maximes_ de M. de La
Rochefoucauld. Le _portrait_ vient de lui, et ce qui me le fit trouver
bon, et le montrer au cardinal, c'est qu'il n'a jamais été fait pour être
vu: c'étoit un secret que j'ai forcé, par le goût que je trouvai à des
louanges en absence, de la part d'un homme qui n'est ni intime ami, ni
flatteur. Notre cardinal trouva le même plaisir que moi à voir que
c'étoit ainsi que la vérité forçoit à parler de lui quand on ne l'aimoit
guère, et qu'on croyoit qu'il ne le sauroit jamais[640].» De l'aveu de
Retz et de son amie, cette peinture où, avec un art infini et dans une
forme exquise, les parts sont faites égales à l'ombre et à la lumière, à
l'éloge et au blâme, est donc ressemblante et fidèle. On pouvait dire
plus en faveur du personnage, et la supériorité que déploya le cardinal
de Retz dans les négociations religieuses où il fut employé après sa
réconciliation avec la cour, n'est pas ici suffisamment accusée. Mais un
trait surtout, le plus honorable pour le caractère du prélat, a été omis
par La Rochefoucauld, trait qu'a recueilli avec soin un autre
contemporain: «Quand il pouvoit découvrir, dit Saint-Evremont, que des
personnes qu'il considéroit manquoient des choses nécessaires, il
trouvoit mille moyens ingénieux pour soulager leur besoin et pour ménager
leur amour-propre. Les dernières années de sa vie, il leur distribuoit,
le premier jour de chaque mois, une somme assez considérable, qu'il
prenoit sur son entretien[641].»

  [640] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 318.

  [641] _Mémoires du cardinal de Retz_, t. II, _Appendice_ (édition
  faisant partie de la _Bibliothèque variée_ publiée par le
  _Comptoir des Imprimeurs-unis_, sous la direction de Charles
  Nodier.)

Corbinelli avait été un de ceux à qui l'ingénieuse libéralité du cardinal
de Retz savait forcer la main. Mais l'impassible philosophe, dont la
Fortune semblait vouloir fatiguer la patience, ne jouit pas longtemps de
la pension que, sous le couvert de leur parenté illusoire, le prélat
généreux lui avait fait accepter. «Admirez en passant (écrit à ce propos
à son cousin la marquise de Sévigné) le malheur de Corbinelli. M. le
cardinal de Retz l'aimoit chèrement: il commence à lui donner une pension
de deux mille francs; son étoile a, je crois, fait mourir cette
Éminence[642].» Et Bussy, rappelant la mort non moins inopportune d'un
protecteur encore plus puissant de leur ami commun, ajoute: «C'est notre
ami Corbinelli qui est encore plus à plaindre; personne ne perd tant que
lui. Il y a longtemps que j'ai remarqué que son étoile changeoit le bien
en mal, et qu'il portoit malheur à ses amis. Le pape Urbain VIII, qui le
reconnoissoit pour son parent, et qui, sur ce pied-là, l'auroit avancé,
mourut dès qu'il commença de l'aimer. Le cardinal de Retz veut lui faire
du bien: il ne passe pas l'année[643].»

  [642] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 août 1679), t. V, p. 421.

  [643] _Corresp. de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 440.

Quant à la succession du cardinal, la promptitude de sa mort l'empêcha
sans doute d'en disposer ainsi qu'il en avait témoigné le désir:
l'absence de testament fit donc passer ce qui lui restait à la duchesse
de Lesdiguières, sa nièce à la mode de Bretagne, et la famille de Grignan
se vit ainsi privée d'un héritage qui lui eût été si utile. Le souvenir
et le regret de l'inutilité de ses efforts à cet égard, poursuivent
encore à un an de là madame de Sévigné passant au pied du château de
Nantes où son ami avait été retenu prisonnier après la Fronde et d'où il
s'était évadé avec une grande audace. «Nous venons d'arriver en cette
ville si bien située (écrit-elle à sa fille le 13 mai 1680); je ne puis
jamais passer au pied d'une certaine tour que je ne me souvienne de ce
pauvre cardinal et de sa funeste mort, encore plus funeste que vous ne
le sauriez penser. Je passe entièrement sur cet article sur quoi il y
auroit trop à dire; il vaut mieux se taire mille fois; peut-être que la
Providence voudra quelque jour que nous en parlions à fond[644].» Ce
passage de madame de Sévigné a fait penser à quelques-uns que la mort du
cardinal de Retz n'avait pas été naturelle; d'autres ont cru qu'il avait
lui-même abrégé ses jours, par le poison sans doute[645]. M. Monmerqué
estime que cette double opinion n'est pas fondée. Il fait remarquer avec
raison que madame de Grignan ayant assisté comme sa mère aux derniers
moments du cardinal, celle-ci ne pouvait lui apprendre aucun détail qui
lui fût inconnu. Nous dirons comme lui que cette mort inopinée aura été
_funeste_ à la fortune de madame de Grignan, en empêchant le prélat de
faire en faveur de son fils des dispositions testamentaires qu'il
semblait avoir depuis longtemps arrêtées. A l'appui de cette explication
on peut invoquer avec M. Monmerqué le passage suivant d'une lettre écrite
par madame de Sévigné à sa fille le 25 août 1680: «Il y a bientôt un an
que je vous ai quittée, et ce fut comme hier que le petit marquis fit une
grande perte[646].» Une preuve que la mort du cardinal de Retz fut
naturelle nous paraît encore résulter de ce fragment tiré d'une lettre du
18 août de la même année, et qui n'a point été relevé: «J'ai songé, ma
fille, en quel état étoit ce bon abbé il y a un an, et tous vos soins
aimables, que je dois mettre sur mon compte, et quels secours je tirois
de vos conseils, et cet Anglois, _et ce cardinal y qui mourut, ce me
semble, de la maladie de l'abbé_[647].»

  [644] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 269.

  [645] Deuxième édition des _Lettres inédites_ (Paris, Bossange),
  note à la lettre Ve, p. 204.--Notes de M. Monmerqué, _Lettres de
  madame de Sévigné_, t. V, p. 422 et VI, p. 269.

  [646] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 433.

  [647] T. VI, p. 423. A la fin de l'édition nouvelle des
  _Mémoires_ du cardinal de Retz, donnée par MM. Champollion-Figeac
  dans la collection Michaud et Poujoulat (t. XXV), on trouve
  d'intéressantes pièces relatives à la seconde partie de sa vie.
  Dans le tome III des _Lettres d'Antoine Arnauld, docteur de
  Sorbonne_ (Nancy, 1727, p. 153 et 155) il faut recueillir aussi
  deux lettres de condoléance adressées par le célèbre docteur à
  madame de Lesdiguières et à la mère du Fargis de Port-Royal,
  autre parente du cardinal de Retz. Le père Lelong a remarqué avec
  raison que les Lettres d'Arnauld «renfermaient bien des faits
  depuis 1640 jusqu'en 1694.» Elles peuvent être très-utilement
  consultées par l'histoire.



CHAPITRE IX.

1679-1680.

   Madame de Grignan retourne en Provence.--Douleur toujours
   nouvelle de madame de Sévigné.--Dernières explications entre la
   mère et la fille.--Mariage de Louise d'Orléans avec Charles II,
   roi d'Espagne.--La duchesse de Villars accompagne la jeune reine
   à Madrid.--Sa correspondance avec mesdames de Coulanges et de
   Sévigné.--Disgrâce de M. de Pomponne.--Belle conduite de madame
   de Sévigné.--Le ministre disgracié emporte dans sa retraite
   l'estime publique et les regrets de la cour.


La comtesse de Grignan quitta Paris, le 13 septembre, sous la conduite de
son mari, et en compagnie de son fils et des deux demoiselles de Grignan,
«dans une santé assez délicate (écrit madame de Sévigné à Bussy), pour
qu'elle en soit continuellement en peine[648].» Ces préoccupations, dues
à l'excessive maigreur de sa fille, durèrent encore près d'une année.
Afin de ménager madame de Grignan, le voyage devait avoir lieu en grande
partie par eau: sur la Seine et l'Yonne de Paris à Auxerre, en diligence
d'Auxerre à Châlons, et sur la Saône et le Rhône, de cette dernière ville
à Grignan[649].

  [648] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 474.

  [649] On peut lire des détails curieux et entièrement nouveaux
  sur les moyens de voyager alors, par les _Coches_ d'eau et les
  _Diligences_, nouvellement établies, dans le savant ouvrage de M.
  Eugène d'Auriac, intitulé: _Histoire anecdotique de l'Industrie
  française_, in-12; Paris, Dentu, 1861, p. 107, 200 et suiv.


A chaque séparation de madame de Sévigné d'avec sa fille, on est tenté de
reproduire ses plaintes, toujours répétées, mais toujours nouvelles, sur
la cruelle destinée qui lui faisait passer le meilleur de sa vie loin de
cette idole de son cœur. Nous ne voulons point faire subir au lecteur
d'inutiles redites. La maternelle tendresse de madame de Sévigné n'est
point à prouver; non qu'on ne l'ait niée, on conteste bien, depuis
quelque temps, son mérite d'écrivain, car, pas plus que les contemporains
d'Aristide, les Athéniens de Paris n'aiment les longues et monotones
réputations. Mais nous nous sommes promis de couler à fond ce qui
concerne les démêlés qui ont eu lieu entre la mère et la fille, démêlés
souvent invoqués pour établir que cette grande passion affichée de madame
de Sévigné n'avait été qu'un thème littéraire, un sujet d'amplification,
une vanité de cœur, née du désir de paraître, dans son temps, la plus
tendre mère, quand en réalité sa fille et elle ne pouvaient vivre
quelques mois ensemble sans se piquer et se quereller. Ces querelles,
dans toute leur vie, se sont reproduites trois fois: en 1674, et M.
Walckenaer a fait connaître à quel propos[650]; en 1677, et nous avons vu
que le souci réciproque de leur santé en fut la seule cause; et dans
cette dernière circonstance, dont il nous reste trop peu à dire pour
laisser incomplet un exposé qui ne pouvait trouver place dans les notices
et biographies publiées jusqu'ici sur madame de Sévigné, à cause de leur
cadre trop restreint, mais que la dimension de ces Mémoires nous a
sollicité à reproduire dans son entier.

  [650] Conférez _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p.
  140-142.


Madame de Sévigné est restée le double type du genre épistolaire et de
l'amour maternel. On dit indifféremment l'auteur des Lettres, et la mère
de madame de Grignan. Quant à l'écrivain, il n'est pas une page de son
recueil qui ne le défende; la mère y éclate aussi dans toute sa sincère
exagération et son adoration inquiète; et, selon nous, les passages les
plus troublés, ceux qui ont trait aux discussions survenues entre ces
deux femmes, fournissent la plus saisissante preuve d'une tendresse avec
raison devenue proverbiale. Ils prouvent aussi, toute différence de
caractère gardée, la véritable et solide affection de madame de Grignan,
dont il faut apprécier avec une équitable indulgence la situation
difficile, partagée qu'elle était entre ses devoirs souvent
contradictoires de fille et d'épouse. Nous allons donc réunir ici les
quelques fragments qui se lisent encore sur ce sujet dans la
correspondance de madame de Sévigné, après le départ de sa fille: ils
sont la dernière et plus caractéristique expression de ces querelles
faute de s'entendre.

Comme à la précédente séparation, une fois partie, madame de Grignan,
qui, afin de complaire à son mari, avait refusé de prolonger son séjour à
Paris, a senti ce que dans ces derniers mois son humeur malheureuse
pouvait avoir eu de blessant et d'injuste pour une telle mère. Son âme
droite et son cœur honnête, s'exagérant l'offense, prodiguent les
réparations, et, dès ses premières lettres, écrites à chaque étape, elle
se répand en tendres excuses, implorant un pardon qui a devancé ses
regrets.

Madame de Sévigné est venue cacher son ennui à Livry. C'est de là qu'elle
répond à sa fille:

«J'attendois votre lettre avec impatience, et j'avois besoin d'être
instruite de l'état où vous êtes; mais je n'ai jamais pu voir sans fondre
en larmes tout ce que vous me dites de vos réflexions et de votre
repentir sur mon sujet. Ah! ma très-chère, que me voulez-vous dire de
pénitence et de pardon? je ne vois plus rien que tout ce que vous avez
d'aimable, et mon cœur est fait d'une manière pour vous, qu'encore que
je sois sensible jusqu'à l'excès à tout ce qui vient de vous, un mot, une
douceur, un retour, une caresse, une tendresse, me désarme, me guérit en
un moment comme par une puissance miraculeuse, et mon cœur retrouve
toute sa tendresse qui, sans se diminuer, change seulement de nom, selon
les différents mouvements qu'elle me donne. Je vous ai dit ceci plusieurs
fois, je vous le dis encore, et c'est une vérité; je suis persuadée que
vous ne voulez pas en abuser, mais il est certain que vous faites
toujours, en quelque façon que ce puisse être, la seule agitation de mon
âme: jugez si je suis sensiblement touchée de ce que vous me mandez. Plût
à Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir à l'hôtel de Carnavalet, non
pas pour huit jours, ni pour y faire pénitence, mais pour vous embrasser
et vous faire voir clairement que je ne puis être heureuse sans vous, et
que les chagrins que l'amitié que j'ai pour vous m'a pu donner, me sont
plus agréables que toute la fausse paix d'une ennuyeuse absence! Si votre
cœur étoit un peu plus ouvert, vous ne seriez pas si injuste: par
exemple, n'est-ce pas un assassinat que d'avoir cru qu'on vouloit vous
ôter de mon cœur, et sur cela me dire des choses dures[651]? Et le moyen
que je pusse deviner la cause de ces chagrins? Vous dites qu'ils étoient
fondés: c'étoit dans votre imagination, ma fille, et sur cela vous aviez
une conduite qui étoit plus capable de faire ce que vous craigniez, si
c'étoit une chose faisable, que tous les discours que vous supposiez
qu'on me faisoit: ils étoient sur un autre ton; et puisque vous voyiez
bien que je vous aimois toujours, pourquoi suiviez-vous votre injuste
pensée, et que ne tâchiez-vous plutôt, à tout hasard, de me faire
connoître que vous m'aimiez? Je perdois beaucoup à me taire; j'étois
digne de louange dans tout ce que je croyois ménager, et je me souviens
que deux ou trois fois vous m'avez dit le soir des mots que je
n'entendois point du tout alors. Ne retombez donc plus dans de pareilles
injustices; parlez, éclaircissez-vous, on ne devine pas; ne faites point
comme disoit le maréchal de Grammont, ne laissez point vivre ni rire des
gens qui ont la gorge coupée et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux
gens raisonnables; c'est par là qu'on s'entend, et l'on se trouve
toujours bien d'avoir de la sincérité: le temps vous persuadera peut-être
de cette vérité. Je ne sais comme je me suis insensiblement engagée dans
ce discours, il est peut-être mal à propos[652].....»

  [651] Ceci se rapporte à Corbinelli.

  [652] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1679), t. V, p. 427-429.

Deux jours après, elle continue: «Je reçois, ma très-aimable, votre
lettre de tous les jours, et puis enfin d'Auxerre. Cette lettre m'étoit
nécessaire. Je vous vois hors de ce bateau, où vous avez été dans un faux
repos; car, après tout, cette allure est incommode. Ne me dites plus que
je vous regrette sans sujet; où prenez-vous que je n'en aie pas tous les
sujets du monde? Je ne sais pas ce qui vous repasse dans la tête; pour
moi, je ne vois que votre amitié, que vos soins, vos bontés, vos
caresses; je vous assure que c'est tout cela que j'ai perdu, et que c'est
là ce que je regrette, sans que rien au monde puisse m'effacer un tel
souvenir, ni me consoler d'une telle perte. Soyez bien persuadée, ma
très-chère, que cette amitié, que vous appelez votre bien, ne vous peut
jamais manquer: plût à Dieu que vous fussiez aussi assurée de conserver
toutes les autres choses qui sont à vous[653]!» Le surlendemain, d'un
style plus tendre encore, elle ajoute: «Je pense toujours à vous, et
comme j'ai peu de distractions, je me trouve bien des pensées.... Je suis
déjà trop vivement touchée du désir extrême de vous revoir, et de la
tristesse d'une année d'absence; cette vue en gros ne me paraît pas
supportable. Je suis tous les matins dans ce jardin que vous connoissez;
je vous cherche partout, et tous les endroits où je vous ai vue me font
mal; vous voyez bien que les moindres choses de ce qui a rapport à vous,
ont fait impression dans mon pauvre cerveau. Je ne vous entretiendrois
pas de ces sortes de foiblesses, dont je suis bien assurée que vous vous
moquez, sans que la lettre d'aujourd'hui est un peu sur la pointe des
vents: je ne réponds à rien, et je ne sais point de nouvelles.... Vos
lettres aimables font toute ma consolation; je les relis souvent, et
voici comme je fais: je ne me souviens plus de tout ce qui m'avoit paru
des marques d'éloignement et d'indifférence; il me semble que cela ne
vient point de vous, et je prends toutes vos tendresses, et dites et
écrites, pour le véritable fond de votre cœur pour moi. Êtes-vous
contente, ma belle? est-ce le moyen de vous aimer? et pouvez-vous jamais
douter de mes sentiments, puisque, de bonne foi, j'ai cette
conduite[654]?»

  [653] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1679), t. V, p. 433.

  [654] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1679), t. V, p 435.

Voici enfin le plus vif et le plus pur accent de cette passion
maternelle, qu'on a eu raison de comparer à l'amour même, artisan
d'émotions et de trouble, et qui s'accroît par la souffrance:

«.... Il y a justement aujourd'hui quinze jours que je vous voyois et
vous embrassois encore; il me semble que je ne pourrai jamais avoir le
courage de passer un mois, et deux mois, et trois mois sans ma chère
enfant. Ah! ma fille, c'est une éternité! J'ai des bouffées et des heures
de tendresse que je ne puis soutenir. Quelle possession vous avez prise
de mon cœur, et quelle trace vous avez faite dans ma tête! Vous avez
raison d'en être bien persuadée, vous ne sauriez aller trop loin; ne
craignez point de passer le but; allez, allez, portez vos idées où vous
voudrez, elles n'iront pas au delà: et, pour vous, ma fille, ah! ne
croyez point que j'aie pour remède à ma tendresse la pensée de n'être pas
aimée de vous; non, non, je crois que vous m'aimez, je m'abandonne sur ce
pied-là, et j'y compte sûrement. Vous me dites que votre cœur est comme
je le puis souhaiter et comme je ne le crois pas; défaites-vous de cette
pensée, il est comme je le souhaite et comme je le crois. Voilà qui est
dit, je n'en parlerai plus, je vous conjure de vous en tenir là, et de
croire, vous même, qu'un mot, un seul mot sera toujours capable de me
remettre devant les yeux cette vérité, qui est toujours dans le fond de
mon cœur, et que vous y trouverez quand vous voudrez m'ôter les
illusions et les fantômes qui ne font que passer; mais je vous l'ai dit
une fois, ma fille, ils me font peur et me font transir, tout fantômes
qu'ils sont: ôtez-les moi donc, il vous est aisé, et vous y trouverez
toujours, je dis _toujours_, le même cœur persuadé du vôtre, ce cœur
qui vous aime uniquement, et que vous appelez _votre bien_ avec justice,
puisqu'il ne peut vous manquer. Finissons ce chapitre, qui ne finiroit
pas naturellement, la source étant inépuisable, et parlons, ma chère
enfant, des fatigues infinies de votre voyage[655]......»

  [655] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1679), t. V, p. 439.

Facile aux concessions vis-à-vis de sa fille pour les personnes
médiocrement aimées, madame de Sévigné ne lui cède jamais pour ce qui
concerne ses vrais amis, ceux dont le dévouement lui est prouvé, dont la
loyauté lui est connue, et elle les défend contre des préventions trop
souvent injustes avec une vivacité qui surprend et plaît en même temps.
C'est surtout du calomnié Corbinelli qu'elle se fait le défenseur
obstiné. «Vous me répondez trop _aimablement_ (écrit-elle à madame de
Grignan dans la lettre suivante); il faut que je fasse ce mot exprès pour
l'article de votre lettre, où vous me paraissez persuadée de toutes les
vérités que je vous ai dites sur le retour sincère de mon cœur: mais que
veut dire _retour_? mon cœur n'a jamais été détourné de vous. Je voyois
des froideurs sans les pouvoir comprendre, non plus que celles que vous
aviez pour ce pauvre Corbinelli; j'avoue que celles-là m'ont touchée
sensiblement, elles étoient apparentes, et c'étoit une sorte d'injustice
dont j'étois si bien instruite et que je voyois tous les jours si
clairement qu'elle me faisoit petiller: bon Dieu! combien étoit-il digne
du contraire! Avec quelle sagesse n'a-t-il pas supporté cette injuste
disgrâce! je le retrouvois toujours le même homme, c'est-à-dire
fidèlement appliqué, avec tout ce qu'il a d'esprit et d'adresse, à vous
servir solidement[656].» Mais la gouvernante de la Provence était partie
pleinement réconciliée avec Corbinelli, et, à dater de cet instant, elle
ne cessa d'avoir pour lui des sentiments conformes à ceux de sa mère.

  [656] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 octobre 1679), t. V, p. 449.

Au commencement d'octobre, madame de Grignan, bien confessée, bien
pardonnée, mourante, suivant sa mère, mieux portante selon son mari,
arriva dans son château, où elle devait trouver le repos et une entière
guérison, et où le lieutenant de M. de Vendôme se proposait de réaliser
quelques économies rendues nécessaires par le séjour coûteux de la
capitale. Ce fut, nous l'avons dit, la fin des querelles, mais non des
explications, et un an après, dans une lettre de Bretagne, nous trouvons
ce ressouvenir des vieux péchés, naturellement amené par un accès de
cordiale confiance de la part d'une cousine, mademoiselle de Méri, sœur
de M. de la Trousse, et assez semblable à madame de Grignan par son
esprit susceptible et ses manières peu ouvertes:

....«Ah! mon enfant, qu'il est aisé de vivre avec moi! qu'un peu de
douceur, d'espèce de société, de confiance, même superficielle, que tout
cela me mène loin! Je crois, en vérité, que personne n'a plus de facilité
que moi dans le commerce de la vie civile; je voudrois que vous vissiez
comme cela va bien, quand notre cousine veut: elle me témoigna, l'autre
jour, qu'elle savoit en gros les malheurs de mon fils, et qu'elle eût
bien voulu en savoir davantage; je me tins obligée de cette curiosité, et
je lui contai tout le détail de nos misères, ainsi que de plusieurs
autres choses[657]. Voilà ce qui s'appelle vivre avec les vivants! Mais
quand on ne peut jamais rien dire qui ne soit repoussé durement; quand on
croit avoir pris les tours les plus gracieux, et que toujours ce n'est
pas cela, c'est tout le contraire; qu'on trouve toutes les portes fermées
sur tous les chapitres qu'on pourroit traiter; que les choses les plus
répandues se tournent en mystère; qu'une chose avérée est une médisance
et une injustice; que la défiance, l'aigreur, l'aversion, sont visibles
et sont mêlées dans toutes les paroles; en vérité cela serre le cœur, et
franchement cela déplaît un peu. On n'est point accoutumé à ces chemins
raboteux; et quand ce ne seroit que pour vous avoir enfantée, on devroit
espérer un traitement plus doux. Cependant, ma fille, j'ai souvent
éprouvé ces manières si peu honnêtes; ce qui fait que je vous en parle,
c'est que cela est changé, et que j'en sens la douceur: si ce retour
pouvoit durer, je vous jure que j'en aurois une joie sensible, mais je
vous dis sensible; il faut me croire quand je parle, je ne parle pas
toujours. Ce n'a point été un raccommodement, c'est un radoucissement de
sang, entretenu par des conversations douces et assez sincères, et point
comme si on revenoit toujours d'Allemagne. Enfin, je suis contente, et je
vous assure qu'il faut peu pour me contenter: la privation des rudesses
me tiendroit lieu d'amitié en un besoin: jugez ce que je sentirai si
vous pouvez faire que l'honnêteté, la douceur, une superficie de
confiance, la causerie, et tout ce qu'on a enfin avec ceux qui savent
vivre, puisse être désormais établi entre elle et moi[658].»

  [657] Il est ici question d'une nouvelle et fort ridicule
  campagne amoureuse du baron de Sévigné.

  [658] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 novembre 1680), t. VII, p 38.

Ceci est d'un ton moins affectueux qu'au lendemain de la séparation.
Madame de Sévigné prévoit le retour de sa fille, et, de peur d'une
rechute qu'elle veut empêcher à tout prix, soit par apostrophe directe,
soit sous le couvert de mademoiselle de Méri, elle cherche à produire sur
son esprit une impression salutaire et définitive. Dans toute la suite de
la correspondance on ne trouve plus rien de ce style. Le lecteur sait
donc bien maintenant, car tout a été mis sous ses yeux, ce qu'il faut
penser de ce point délicat de la biographie de madame de Sévigné et de sa
fille: elles ont, en vérité, vécu comme des amants, et ce n'est certes
point de l'indifférence que prouvent ces brouilles d'un jour suivies de
tendres raccommodements.

La comtesse de Grignan avait promis à sa mère de revenir dans un an.
Cette année fut passée par madame de Sévigné moitié à Paris, et moitié en
Bretagne. Mais avant de se rendre à sa terre des Rochers, elle put faire
connaître à sa fille toute une série d'événements dont l'importance
croissante donne à sa correspondance de cette date un prix vraiment
exceptionnel. On y trouve, en effet, avec des détails qu'on demanderait
vainement aux autres chroniqueurs contemporains,--les mariages de Louise
d'Orléans avec le roi d'Espagne, du prince de Conti avec la fille de la
Vallière, et du Dauphin avec la princesse de Bavière; le règne éphémère
de mademoiselle de Fontanges, l'exaltation de madame de Maintenon, la
sinistre affaire des _Poisons_, la disgrâce imprévue de M. de Pomponne,
la mort de Fouquet, et enfin celle de La Rochefoucauld. Certes, il y
aurait là de quoi faire un volume bien rempli, mais nous avons tant à
dire encore, et il nous reste si peu de place, que nous abrégeons
forcément, et le lecteur nous excusera si nous ne tirons pas de ces
sujets intéressants tout le parti dont ils sont facilement susceptibles.

Le premier fait, en date, est le mariage de cette fille de la belle et
infortunée Henriette d'Angleterre, comme sa mère destinée au malheur.
Déjà, le 20 juillet, la marquise de Sévigné avait annoncé à Bussy les
préparatifs d'une union par laquelle Louis XIV préludait au rôle qu'il
voulait jouer dans les affaires de l'Espagne[659]. Mais l'ambition de
Louise d'Orléans, si ce n'est son cœur, était ailleurs. Se doutant, la
première, du désir de la jeune princesse d'épouser le Dauphin, la grande
_Mademoiselle_ avait reproché à son père, à qui elle attribue les mêmes
projets, de la mener trop souvent à la cour: «Cela lui donnera,
disait-elle, des dégoûts pour tous les autres partis, et si elle n'épouse
pas M. le Dauphin, vous lui empoisonnez le reste de sa vie par
l'espérance qu'elle en aura eue[660].» Aussi, quand il fut question, pour
la fille de MONSIEUR, de quitter la France, même aux magnifiques
conditions que la fortune lui offrait sans attendre, elle ne put
s'empêcher de manifester son désappointement et sa tristesse. «Je vous
fais reine d'Espagne, lui dit le roi, que pourrois-je de plus pour ma
fille?--Ah! lui répondit-elle, vous pourriez plus pour votre nièce[661]!»
A en croire MADEMOISELLE, le Dauphin, pas plus que Louis XIV, n'avait
donné à entendre qu'il désirât ce mariage, et lorsqu'il vint féliciter sa
cousine, soit défaut naturel de galanterie, soit désir d'éteindre une
passion qu'il ne partageait point, il se borna à lui demander de lui
envoyer de Madrid un produit du pays, appelé _du Tourou_, ajoutant, pour
toute gracieuseté, _qu'il l'aimait fort_. «Cela la mit au désespoir, dit
MADEMOISELLE, et elle ne l'oublia pas[662].»

  [659] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 414.

  [660] _Mémoires de mademoiselle de Montpensier_, 4e partie, année
  1679 (coll. Michaud, t. XXVIII, p. 488).

  [661] VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap XXVI, p. 296.

  [662] _Mémoires_, ibid. Sur les cérémonies du mariage de Louise
  d'Orléans, voir _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 444, et
  surtout le _Mercure Galant_ (2e vol. de septembre), ainsi que le
  no 73 de la _Gazette de France_.

La correspondance de madame de Sévigné est toute pleine des douleurs et
des larmes de cette pauvre Louise d'Orléans, si désolée de quitter la
France pour aller s'enfouir dans l'étouffante étiquette des palais
espagnols. «La reine d'Espagne crie et pleure,» écrit-elle à madame de
Grignan, dans sa première lettre[663]. «La reine d'Espagne, ajoute-t-elle
le 18 septembre, crie toujours miséricorde, et se jette aux pieds de tout
le monde; je ne sais comme l'orgueil d'Espagne s'accommode de ces
désespoirs. Elle arrêta, l'autre jour, le roi par-delà l'heure de la
messe; le roi lui dit: «Madame, ce seroit une belle chose que la reine
catholique empêchât le roi très-chrétien d'aller à la messe.» On dit
qu'ils seront tous fort aises d'être défaits de cette catholique[664].»

  [663] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 septembre 1679), t. V, p. 426.

  [664] SÉVIGNÉ, _Lettres_, ibid., p. 432.

La cour s'apitoyait peu sur le sort de cette princesse, malheureuse de
devenir reine. Mais outre son attachement, on le verra payé de retour,
pour la fille de la première MADAME qu'elle avait bien connue, la
marquise de Sévigné, au lendemain du départ de sa fille, ne pouvait
s'empêcher de compatir à la situation d'une jeune femme qui allait pour
jamais quitter tous les siens. «La reine d'Espagne, mande-t-elle le 20
septembre, devient fontaine aujourd'hui; je comprends bien aisément le
mal des séparations[665].» Le 22, elle y revient: «On dit que la reine
d'Espagne pleura excessivement en disant adieu au roi; ils retournèrent
deux ou trois fois aux embrassades et au redoublement des sanglots: c'est
une horrible chose que les séparations[666]!» La semaine d'après, enfin,
elle donne ces derniers détails sur le départ triste et forcé de cette
aimable princesse pressentant, peut-être, la tragique destinée qui
l'attendait dans sa nouvelle patrie: «La reine d'Espagne va toujours
criant et pleurant. Le peuple disoit, en la voyant dans la rue
Saint-Honoré: «Ah! MONSIEUR est trop bon, il ne la laissera point aller,
elle est trop affligée.» Le roi lui dit devant madame la Grande-Duchesse
(la duchesse de Toscane, Marguerite-Louise de France, séparée de son
mari, et à qui Louis XIV semble avoir voulu donner une leçon): «Madame,
je souhaite de vous dire adieu pour jamais; ce seroit le plus grand
malheur qui vous pût arriver que de revoir la France[667].»

  [665] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 434.

  [666] _Ibid._, p. 438.

  [667] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1679), t. V, p. 443.

Louise d'Orléans quitta Paris sous la conduite du prince et de la
princesse d'Harcourt, chargés dans cette circonstance de représenter le
roi, de la maréchale de Clérembault, gouvernante des enfants de MONSIEUR,
et de madame, ou plutôt mademoiselle de Grancey, fille du maréchal de ce
nom. Les lecteurs des _Mémoires sur madame de Sévigné_ ont déjà pu se
faire de ces deux derniers personnages une juste et suffisante idée[668].
M. Walckenaer a eu occasion de parler également, en faisant connaître
leurs relations avec la marquise de Sévigné, du duc et de la duchesse de
Villars, père et mère du futur maréchal de ce nom, envoyés devant pour
recevoir la jeune reine à Madrid et aider ses premiers pas dans un monde
pour elle si nouveau[669].

  [668] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 271.--Sur la maréchale de
  Clérembault, conf. SAINT-SIMON, III, p. 383; VI, 110, et IX,
  425-427.

  [669] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 349-351; SAINT-SIMON, t. I, p.
  49, et III, p. 158.

Pendant son ambassade de dix-huit mois, la duchesse de Villars eut, avec
madame de Coulanges, une correspondance dont il ne nous est parvenu que
trente-sept lettres, d'un style simple, aisé, parfois piquant, pleines
d'intérêt quant au fond et faisant bien connaître la cour d'Espagne de ce
temps, les mœurs et les usages du pays, mais ne pouvant certes lutter
d'originalité, d'inspiration, de _brio_ et d'ampleur, avec les lettres de
son amie, madame de Sévigné[670]. A la mort du chevalier Marius de
Perrin, éditeur de cette dernière (1754), la correspondance de madame de
Villars, qui lui avait été confiée pour la publier pareillement, se
trouva dans ses papiers, et c'est d'après la copie qu'il avait préparée
et qu'il n'eut point le temps de faire imprimer que ces lettres ont été
publiées depuis.

  [670] V. _Lettres de mesdames de Villars, de la Fayette, de
  Tencin, etc._, accompagnées de notices biographiques et de notes
  explicatives; Paris, 1805, chez Léopold Collin, 1 vol. in-12.

La duchesse de Villars était liée à la fois avec mesdames de Sévigné, de
la Fayette et de Coulanges. Si elle fit choix pour sa correspondante
ordinaire de celle-ci, plus jeune, plus répandue et non moins
spirituelle, aimée et choyée par madame de Maintenon, et, de plus,
cousine de Louvois, c'est qu'on la citait moins pour sa discrétion que
pour sa vanité et son désir de paraître, et madame de Villars n'était
point fâchée qu'on connût à Versailles les détails de son ambassade.

Cette conduite d'une amie ne laisse pas que d'émouvoir la susceptibilité
de la marquise de Sévigné. «Madame de Villars (mande-t-elle à sa fille,
le 8 novembre 1679) n'a écrit uniquement, en arrivant à Madrid, qu'à
madame de Coulanges, et, dans cette lettre, elle nous fait des
compliments à toutes nous autres, vieilles amies: madame de Schomberg,
mademoiselle de Lestranges, madame de la Fayette, tout est en un paquet.
Madame de Villars dit _qu'il n'y a qu'à être en Espagne pour n'avoir plus
d'envie d'y bâtir des châteaux_. Vous voyez bien qu'elle ne pouvoit mieux
adresser sa lettre, puisqu'elle vouloit mander cette gentillesse[671].»

  [671] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 16.

Dans cette correspondance de dix-huit mois, qu'il serait trop long
d'analyser, on voit bien les débuts de l'histoire de cette belle et
triste fille d'une malheureuse mère: on y suit sa marche à travers
l'Espagne pauvre et déchue; son arrivée à Madrid, ému un instant de sa
venue; les premiers enchantements de Charles II, surpris de la beauté et
heureux du bon esprit de sa compagne; puis les ennuis de celle-ci dans
une cour où l'on déteste la France, ses quelques fautes de conduite ou
plutôt ses quelques erreurs d'étiquette, et les commencements de son
crédit sur l'esprit de son époux, qui lui coûtera la vie.

Charles II, accompagné de l'ambassadeur de France, était parti pour aller
au-devant de la reine jusqu'au delà de Burgos, «transporté d'amour et
d'impatience (écrit la duchesse de Villars), et d'une telle impétuosité
qu'on ne peut le suivre[672].» La première entrevue ayant eu beaucoup de
témoins, les conducteurs de la princesse, entre autres, et leur suite,
fut connue à Paris bien avant que la relation que madame de Villars
tenait de son mari, partie de Madrid le 29 novembre, eût pu parvenir à
madame de Coulanges. Aussi, dès le 6 décembre, la marquise de Sévigné en
envoie les détails à sa fille:

«On lit mille relations de la reine d'Espagne. Elle est toute livrée à
l'Espagne: elle n'a conservé que quatre femmes de chambre françoises. Le
roi la surprit comme elle se coiffoit, il ouvrit la porte lui-même; elle
voulut se jeter à genoux et lui baiser la main; il la prévint, et lui
baisa la sienne, de sorte qu'ils étoient tous deux à genoux. Ils se
marièrent sans cérémonie, et puis se retirèrent pour _causer_: la reine
entend l'espagnol; ils étoient habillés à l'espagnole. Ils arrivèrent à
Burgos; ils se couchèrent à huit heures, et furent au lit le lendemain
matin jusqu'à dix. La reine écrit de là à MONSIEUR, et lui mande qu'elle
est heureuse et contente; qu'elle a trouvé le roi bien plus aimable qu'on
ne lui avoit dit. Le roi est fort amoureux: la reine a été très-bien
conseillée, et s'est fort bien conduite dans tout cela: devinez par quels
conseils? Par ceux de madame de Grancey, car la maréchale (_de
Clérembault_) étoit immobile, ayant joint une dose de la gravité
d'Espagne avec sa philosophie stoïcienne. C'est donc madame de Grancey
qui a fait le plus raisonnable personnage; aussi a-t-elle reçu de grandes
louanges et de grands présents. Le roi (_d'Espagne_) lui donne une
pension de six mille francs qu'elle prendra sur Bruxelles; elle a un don
de dix mille écus sur un avis que Los Balbasez lui donna, et pour dix
mille écus de pierreries. Elle mande que l'âme de madame de Fiennes est
passée en elle, qu'elle prend à toutes mains, et qu'elle s'y accoutumera
si bien, qu'elle s'ennuiera en France si on ne la traite comme en
Espagne[673].»

  [672] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (2 novembre 1679), p. 1.

  [673] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 décembre 1679), t. VI, p. 52.

Madame de Fiennes, renommée par sa causticité, l'était aussi par son
avarice et son avidité. C'est d'elle que mademoiselle de Montpensier a
dit qu'elle ambitionnait le bonheur des laquais, habitués qu'ils étaient
à recevoir des étrennes[674]. Madame de Grancey, de son côté, avait bien
peu de violence à se faire pour ouvrir les deux mains, car, si l'on en
croit la seconde MADAME, il ne se vendait pas une charge dans la maison
de MONSIEUR qu'on n'en payât un pot-de-vin à madame de Grancey et au
chevalier de Lorraine, son amant, et favori scandaleux du duc
d'Orléans[675]. Quant à la maréchale de Clérembault, qui avait paru
s'acquitter de mauvaise grâce et même avec humeur d'une mission où elle
trouvait, sans doute, que le profit ne compensait pas la peine, elle se
vit remerciée avant son retour et bientôt remplacée comme gouvernante
des enfants de MONSIEUR, par la marquise d'Effiat[676].

  [674] _Mémoires_, _etc._ (coll. Michaud), t. XXVIII.

  [675] SÉVIGNÉ, t. VI, p. 53.

  [676] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 8 décembre 1679), t. VI, p. 53 et
  56.

Vers la fin de décembre, l'une des lettres de la duchesse de Villars,
lettre perdue, fut pour madame de Sévigné, qui en donne cette analyse à
sa fille: «J'ai reçu, ce matin, une grande lettre de madame de Villars;
je vous l'enverrois sans qu'elle ne contient que trois points qui ne vous
apprendroient rien de nouveau. Il me paroît, de plus, qu'elle se renferme
fort chez elle, voulant éviter tous les airs d'empressement, et faire
mentir les prophéties. La reine veut la voir _incognito_; elle se fait
prier pour se donner un nouveau prix. La reine est adorée; elle a paru,
pour la dernière fois, chez la reine, sa belle-mère, habillée et parée à
la françoise. Elle apprend le françois au roi, et le roi lui apprend
l'espagnol: tout va bien jusqu'ici[677].» Ces lignes disent que
l'ambassadrice de France à Madrid réservait pour la seule madame de
Coulanges ses relations étendues et ses confidences intimes. Elles nous
apprennent aussi que la connaissance du caractère un peu vain de la
duchesse de Villars avait fait _prophétiser_ qu'elle voudrait se rendre
importante, et afficher son influence à la cour d'Espagne, par le moyen
de la jeune reine, qui, en effet, lui témoignait un grand attachement.
Mais, bien dirigée par son mari, madame de Villars se faisait, au
contraire, désirer dans un palais où tout ce qui appartenait à la France
était mal vu; non, comme le dit avec un peu de malice la marquise de
Sévigné, pour donner à ses visites plus de prix, mais pour ne pas
assumer, soit à Madrid, soit à Versailles, la responsabilité de tout ce
que ferait et dirait la reine. Louis XIV n'eût point approuvé que l'on
dégoûtât sa nièce de sa nouvelle patrie, «si loin de Versailles pour
l'élégance et les amusements[678]». Aussi la duchesse de Villars est-elle
alerte à prendre ses précautions sur ce point, dans ses lettres qu'elle
adresse plus encore, nous l'avons dit, à madame de Maintenon qu'à madame
de Coulanges: «Vous pouvez penser, dit-elle à cette dernière, que je ne
tiens guère à la reine de propos qui soient propres à la faire soupirer
incessamment après la France[679].»

  [677] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1680), t. VI, p. 95.

  [678] MADAME DE VILLARS, _Lettres_, p. 17.

  [679] _Ibid._, _Lettre_ du 12 janvier 1680, p. 25.

La correspondance de madame de Villars obtenait un grand succès dans la
société de la marquise de Sévigné, presque toute composée de ceux qui
avaient aimé la mère de Louise d'Orléans et reportaient sur celle-ci des
sentiments par elle connus et partagés. Madame de Sévigné constate ce
succès, tout en laissant percer quelque jalousie de la préférence presque
exclusive accordée à madame de Coulanges, et en faisant malicieusement
honneur à l'air de l'Espagne d'un radoucissement dans l'humeur de
l'ambassadrice, ce qui semblerait justifier quelque peu Saint-Simon,
lequel, avec sa manière excessive, a dit d'elle: _de l'esprit comme un
démon_,--_méchante comme un serpent_[680]: «Madame de Villars mande mille
choses agréables à madame de Coulanges, chez qui on vient apprendre les
nouvelles. Ce sont des relations qui font la joie de beaucoup de
personnes: M. de La Rochefoucauld en est curieux. Madame de Vins et moi
nous en attrapons ce que nous pouvons. Nous comprenons les raisons qui
font que tout est réduit à ce bureau d'adresse; mais cela est mêlé de
tant d'amitié et de tendresse, qu'il semble que son tempérament soit
changé en Espagne, et qu'elle ait même oublié de souhaiter qu'on nous en
fasse part. Cette reine d'Espagne est belle et grasse, le roi amoureux et
jaloux sans savoir de quoi ni de qui: les combats de taureaux affreux,
deux grands pensèrent y périr, leurs chevaux tués sous eux; très-souvent
la scène est ensanglantée: voilà les divertissements d'un royaume
chrétien: les nôtres sont bien opposés à cette destruction, et bien plus
aisés à comprendre[681].»

  [680] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 34. _Mémoires de Saint-Simon_,
  t. XV, p. 352.

  [681] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 janvier 1680), t. VI, p. 181.

Quelques mois après, l'ambassadrice faisait frissonner ses amies de Paris
par des relations, que sa correspondance imprimée n'a point reproduites,
sur les abominables divertissements que la cour et le peuple de Madrid
cherchaient dans ces _auto-da-fé_, dignes des nations et des temps les
plus barbares. Ceci a été écrit en plein dix-septième siècle! (13 juin
1680) «Il y aura lundi une fête de taureaux. On s'y attend à beaucoup de
plaisir, parce qu'on n'a jamais vu de taureaux si furieux... Il y aura
une autre fête, le 31 de ce mois, dont je vous ferai écrire une ample
relation. Vous la trouverez bien extraordinaire; elle ne se fait que de
cinquante en cinquante ans. On y brûle beaucoup de Juifs; et il y a
d'autres supplices pour des hérétiques et des athées. Ce sont des choses
horribles.»--(25 juillet) «Je n'ai pas eu le courage d'assister à cette
horrible exécution des Juifs. Ce fut un affreux spectacle, selon ce que
j'en ai entendu dire; mais, pour la semaine du jugement, il fallut bien
y être, à moins de bonnes attestations de médecins d'être à l'extrémité,
car autrement on eût passé pour hérétique; on trouve même très-mauvais
que je ne parusse pas me divertir tout à fait de ce qui s'y passoit. Mais
ce qu'on a vu exercer de cruautés à la mort de ces misérables, c'est ce
qu'on ne vous peut décrire[682].» Ne se croirait-on pas revenu à Philippe
II et au duc d'Albe?

  [682] MADAME DE VILLARS, _Lettres_, p. 59.

Quoique la préférence trop marquée de la duchesse de Villars pour madame
de Coulanges eût mis un peu de froideur entre elle et madame de Sévigné,
si friande pour sa fille de nouvelles de première main, elles ne
laissèrent pas, néanmoins, d'échanger quelques lettres, et dans celle-ci,
datée du mois de mars, on trouve cette nouvelle trace d'une
correspondance malheureusement perdue; on y voit, en outre, que la jeune
reine conservait fidèle souvenir des amis de sa mère, restés les siens:
«J'ai reçu, par cet ordinaire, une lettre de madame de Sévigné. Je ne
saurois lui faire réponse aujourd'hui, quelque envie que j'en aie. J'ai
fait lire à la reine l'endroit où madame de Sévigné parle d'elle et de
ses jolis pieds, qui la faisoient si bien danser, et marcher de si bonne
grâce. Cela lui a fait beaucoup de plaisir. Ensuite elle a pensé que ses
jolis pieds, pour toute fonction, ne vont présentement qu'à faire
quelques tours de chambre, et à huit heures et demie, tous les soirs, à
la conduire dans son lit. Elle m'a ordonné de vous faire à toutes deux
bien des amitiés... La reine me demanda fort des nouvelles de madame de
Grignan, et si elle ne reviendroit point cet hiver à Paris[683].» Louise
d'Orléans savait, comme tous les amis de la marquise de Sévigné, les
moyens de plaire à cette mère idolâtre.

  [683] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (6 mars 1680), p. 40.

Deux mois après, et les choses se dessinant de jour en jour mieux à la
cour d'Espagne, madame de Villars peut transmettre à madame de Coulanges
ce résumé fidèle et complet de la situation: «La reine m'ordonne, et, si
j'ose le dire, me prie instamment de la voir souvent. L'ennui du palais
est affreux, et je dis quelquefois à cette princesse, quand j'entre dans
sa chambre, qu'il me semble qu'on le sent, qu'on le voit, qu'on le
touche, tant il est répandu épais. Cependant je n'oublie rien pour faire
en sorte de lui persuader qu'il faut s'y accoutumer et tâcher de le moins
sentir qu'elle pourra; car il n'est pas en mon pouvoir de la gâter, en la
flattant de sottises et de chimères, dont beaucoup de gens ne sont que
trop prodigues.... Je ne m'entremets de rien ici: la reine a du plaisir à
voir une Françoise, et à parler sa langue naturelle. Nous chantons
ensemble des airs d'opéra. Je chante quelquefois un menuet qu'elle danse.
Quand elle me parle de Fontainebleau, de Saint-Cloud, je change de
discours; et il faut éviter de lui en écrire des relations. Quand elle
sort, rien n'est si triste que ses promenades. Elle est avec le roi dans
un carrosse fort rude, tous les rideaux tirés. Mais, enfin, ce sont les
usages d'Espagne; et je lui dis souvent qu'elle n'a pas dû croire qu'on
les changeroit pour elle ni pour personne. Entre nous, ce que je ne
comprends pas, c'est qu'on ne lui ait pas cherché par mer et par terre,
et au poids de l'or, quelque femme d'esprit, de mérite et de prudence,
pour servir à cette princesse de consolation et de conseil. Croyoit-on
qu'elle n'en eût pas besoin en Espagne? Elle se conduit envers le roi
avec douceur et complaisance. Pour des plaisirs, elle n'en voit aucun à
espérer dans cette cour; mais, comme je n'ai aucun personnage à faire
auprès d'elle, et que je n'ai ni charge ni mission de m'en mêler, ni de
pénétrer rien sur le présent, le passé et l'avenir, elle me fait beaucoup
d'honneur de vouloir que je sois souvent auprès d'elle; mais quand cela
n'est pas, je ne meurs point d'ennui avec M. de Villars, avec qui j'aime
bien autant m'aller promener[684].»

  [684] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (28 mai 1680), p. 54.

Malgré ses précautions et son habileté, malgré tout ce soin de ne pas
s'immiscer dans des débuts délicats, et sa crainte d'en être soupçonnée,
la duchesse de Villars n'était pas depuis un an à Madrid, que, déjà, les
ministres espagnols l'accusaient d'intriguer et de vouloir exercer une
influence indiscrète sur l'esprit de leur reine. Au mois de mars 1681,
ils en vinrent jusqu'à demander le rappel de M. de Villars, auquel on ne
reprochait rien, mais pour se débarrasser de sa femme, qu'ils redoutaient
surtout. L'ambassadrice proteste, dans ses lettres à madame de Coulanges,
qu'elle est pure de toute intrigue. «Vous et mes enfants, lui écrit-elle,
me dites que j'ai fait des intrigues dans le palais. Si on savoit ce que
c'est que l'intérieur de ce palais, et qu'aucune dame ni moi, ne nous
disons jamais que bonjour et bonsoir, parce que je n'ai pu apprendre la
langue du pays, on ne diroit pas que ç'a été avec les femmes, non plus
qu'avec les hommes, dont aucun ne met le pied dans tout l'appartement de
la reine.... Avec toute la tranquillité que doit inspirer le repos d'une
bonne conscience, je suis pourtant affligée du malheur que j'ai de ne
pouvoir quasi douter que mon nom n'a jamais été proféré que bien
sinistrement devant tout ce qu'il y a de plus grand et de plus
respectable dans le monde; et ce que je souffre à cet égard, me fait
porter une véritable envie aux gens dont on n'a jamais entendu parler ni
en bien ni en mal[685].» Ce qu'il y a _de plus grand_, c'est Louis XIV,
et ce qu'il y a _de plus respectable_, évidemment madame de Maintenon.

  [685] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (3 avril 1681), p. 101.

Madame de Coulanges servait, néanmoins, de tout son pouvoir la duchesse
de Villars à Versailles et à Paris, et celle-ci reconnaît dans ses
lettres ces bons offices par d'inimaginables flatteries[686]. Mais Louis
XIV n'avait point encore révélé sa politique future envers l'Espagne;
vingt ans devaient s'écouler avant qu'il pût asseoir son petit-fils sur
le trône de Charles II. Il était alors dans la période de ces ménagements
habiles par lesquels il savait toujours masquer la préparation de ses
hardis desseins. Il eut l'air de faire une concession à l'influence
rivale de la France, et il rappela de Madrid le duc et la duchesse de
Villars, toutefois sans leur infliger aucun blâme, car l'un et l'autre ne
paraissent avoir eu d'autre tort à se reprocher que d'être trop bien
reçus par la jeune reine, toujours fidèle et trop fidèle à son ancienne
patrie.

  [686] _Ibid._ Voy. notamment la lettre du 8 août 1680.

Son amour pour la France lui coûta, on le sait, la vie dix ans après.
Madame de La Fayette qui a raconté la tragique mort d'Henriette
d'Angleterre, nous donne aussi des détails sinistres et précis sur la fin
de cette nouvelle et innocente victime de la scélératesse des cours. «La
reine d'Espagne, lit-on dans les _Mémoires de la cour de France_, mourut
empoisonnée. Elle en avoit toujours eu du soupçon, et le mandoit presque
tous les ordinaires à MONSIEUR. Enfin MONSIEUR lui avoit envoyé du
contre-poison qui arriva le lendemain de sa mort. Le roi d'Espagne aimoit
passionnément la reine; mais elle avoit conservé pour sa patrie un amour
trop violent pour une personne d'esprit. Le conseil d'Espagne, qui voyoit
qu'elle gouvernoit son mari, et qu'apparemment, si elle ne le mettoit pas
dans les intérêts de la France, tout au moins l'empêcheroit-elle d'être
dans des intérêts contraires, ce conseil, dis-je, ne pouvant souffrir cet
empire, prévint par le poison l'alliance qui paroissoit devoir se faire.
La reine fut empoisonnée, à ce que l'on a jugé, par une tasse de
chocolat. Quand on vint dire à l'ambassadeur qu'elle étoit malade, il se
transporta au palais, mais on lui dit que ce n'étoit pas la coutume que
les ambassadeurs vissent les reines au lit. Il fallut qu'il se retirât,
et le lendemain on l'envoya quérir dans le temps qu'elle commençoit à
n'en pouvoir plus. La reine pria l'ambassadeur d'assurer MONSIEUR qu'elle
ne songeoit qu'à lui en mourant, et lui redit une infinité de fois
qu'elle mouroit de sa mort naturelle. Cette précaution qu'elle prenoit
augmenta beaucoup les soupçons au lieu de les diminuer. Elle mourut plus
âgée de six mois que feue MADAME, qui étoit sa mère, et qui mourut de la
même mort, et eut à peu près les mêmes accidents[687].»

  [687] _Mémoires de la cour de France_, par madame de La Fayette
  (Coll. Michaud, t. XXXII, p. 232).

Mais revenons sur nos pas. En même temps qu'il unissait sa nièce au roi
d'Espagne, Louis XIV négociait le mariage de son fils unique avec la
princesse Christine-Victoire de Bavière. L'un des frères de Colbert,
président au parlement, Colbert, marquis de Croissy, avait été envoyé
auprès de l'Électeur bavarois, afin de lui demander sa fille pour
l'héritier de la couronne de France. Quelque brillante que fût cette
alliance, le duc de Bavière hésitait, influencé sans doute par les menées
de l'Autriche, en tout et partout hostile à la France et craignant de la
voir prendre ainsi pied au cœur de l'Allemagne. Depuis un mois Louis XIV
attendait une solution qu'on lui faisait désirer, et le marquis de
Pomponne, chargé du département des affaires étrangères, avait reçu
recommandation de suivre cette affaire avec un soin tout particulier.
Mais celui-ci, depuis quelque temps, se trouvait en butte aux sourdes
menées de Louvois et de Colbert, réunis pour le perdre en une commune
jalousie, avant d'en arriver à se disputer la prépondérance dans le
conseil. L'aménité et la sûreté de son caractère lui avaient valu
l'amitié et la considération du public ainsi que l'estime du maître.
C'est ce qui faisait l'envie de ses deux collègues, plus craints
qu'aimés. Ils avaient d'abord exploité contre lui l'épouvantail du
jansénisme, où Louis XIV voyait à la fois un trouble religieux et une
cabale politique. Mais la pureté et la prudence de conduite de M. de
Pomponne étaient telles qu'on ne pouvait, sans une criante injustice, lui
rien imputer de la polémique gênante et hautaine du grand Arnauld, son
oncle, qui venait, au reste, de se retirer à Bruxelles afin d'user, sans
compromettre personne, de toute la liberté de son indomptable esprit.
Colbert et Louvois se rabattirent sur les détails du service d'un
collègue dont ils voulaient se débarrasser dans l'espoir de le remplacer
par un homme à eux. M. de Pomponne avait dans ses habitudes quelque
nonchalance qui faisait son seul défaut, et contrastait avec la fiévreuse
activité, l'imperturbable exactitude et l'initiative hardie de ses deux
collègues. Ils le prirent par là, faisant valoir au roi, difficile sur
les détails, des minuties comme des affaires de conséquence. Louis XIV,
au comble de la puissance et dans tout l'éclat de sa renommée, sorti sans
rivaux, du congrès de Nimègue, reprochait aussi alors au ministre chargé
de traduire sa politique en Europe, de mettre trop de douceur, de
contours polis, de formes conciliantes dans son langage; il eût voulu
chez lui plus d'accent et plus d'élévation; un peu de hauteur même ne lui
eût pas déplu. Mais Pomponne, qui ne manquait à l'occasion ni de dignité
ni de fermeté, ne pouvait demander à l'exquise mesure de sa nature douce
et tempérée, rien de ce qui froisse et de ce qui blesse.

Les choses en étaient là, lorsqu'un fait vraiment inexplicable vint
précipiter sa chute.

Louis XIV, avons-nous dit, attendait avec une impatience croissante
l'acquiescement de la cour de Munich à l'alliance qu'il avait proposée.
Le jeudi, 18 novembre, M. de Pomponne reçut enfin les dépêches par
lesquelles le président Colbert faisait pressentir au roi l'heureuse
conclusion de cette affaire. Il montait en voiture pour retourner à sa
résidence favorite de _Pomponne_, sur les bords de la Marne, où il
s'était attardé pendant quelques journées d'arrière-saison, au milieu
d'une société d'intimes, tels que le duc de Chaulnes, M. de Caumartin,
madame de Sévigné et quelques autres, également liés avec l'aimable
ministre et sa charmante et influente belle-sœur, la marquise de Vins.
Les dépêches de Bavière étaient chiffrées; M. de Pomponne les envoya à
Paris pour être traduites, et, pensant que le roi ne connaîtrait point la
date précise de l'arrivée du courrier, par une négligence, il faut le
dire blâmable, il resta deux jours entiers avant de lui porter la
correspondance tant désirée. Mais l'ambassadeur avait chargé le même
courrier de remettre à son frère, le ministre, une lettre dans laquelle
il lui donnait le résumé de ses dépêches; Colbert le fit lire au roi,
qui, ayant inutilement attendu M. de Pomponne tout le vendredi et le
samedi, ne le voyant point paraître, se décida enfin à le sacrifier.
Louvois, qui avait le plus poussé à la chute, n'eut pas le bénéfice de
cette campagne entreprise en commun avec son rival; celui-ci en
recueillit tous les fruits, et ce fut le président Colbert de Croissy qui
fut appelé au département des affaires étrangères.

L'histoire de la disgrâce de M. Pomponne forme l'un des épisodes les plus
complets, les mieux sentis de la correspondance de madame de Sévigné:
c'est avec le cœur, le cœur d'une amie de trente ans, qu'elle l'a
racontée à sa fille. Les lettres qu'elle lui a consacrées sont un égal
éloge pour le ministre tombé et pour son amie fidèle. Elles font bien
comprendre aussi ce qu'était alors une disgrâce, mot effrayant, dernier
des malheurs, sous un régime où la faveur royale, comme une divinité
mystérieuse et redoutée, est l'objet de tous les hommages, de toutes les
adorations, mêlées à la fois d'espérance et d'effroi. A ces divers
titres, ces pages, remarquables d'ailleurs, doivent trouver place ici; ce
n'est pas de la grande histoire, mais un intéressant chapitre de
mémoires, destiné à faire connaître ce qu'on peut appeler le ménage
intérieur du gouvernement de Louis XIV.

Voici la lettre qui annonça à madame de Grignan étonnée la chute d'un
ministre qui était un intermédiaire utile, sinon un patron puissant, pour
le lieutenant de la Provence:

    A Paris, mercredi 22 novembre 1679.

«Vous allez être bien surprise et bien fâchée, ma chère enfant; M. de
Pomponne est disgracié; il eut ordre samedi au soir, comme il revenoit de
_Pomponne_, de se défaire de sa charge. Le roi avoit réglé qu'il auroit
sept cent mille francs, et que la pension de vingt mille francs qu'il
avoit comme ministre lui seroit continuée: Sa Majesté vouloit lui marquer
par cet arrangement qu'elle étoit contente de sa fidélité. Ce fut M.
Colbert qui lui fit ce compliment, en l'assurant qu'il _étoit au
désespoir d'être obligé_, etc. M. de Pomponne demanda s'il ne pourroit
point avoir l'honneur de parler au roi, et apprendre de sa bouche quelle
étoit la faute qui avoit attiré ce coup de tonnerre; on lui dit qu'il ne
le pouvoit pas, en sorte qu'il écrivit au roi pour lui marquer son
extrême douleur et l'ignorance où il étoit de ce qui pouvoit avoir
contribué à sa disgrâce: il lui parla de sa nombreuse famille et le
supplia d'avoir égard à huit enfants qu'il avoit. Il fit remettre
aussitôt ses chevaux au carrosse et revint à Paris où il arriva à minuit.
M. de Pomponne n'étoit pas de ces ministres sur qui une disgrâce tombe à
propos pour leur apprendre l'humanité qu'ils ont presque tous oubliée; la
fortune n'avoit fait qu'employer les vertus qu'il avoit pour le bonheur
des autres; on l'aimoit surtout, parce qu'on l'honoroit infiniment. Nous
avions été, comme je vous l'ai mandé, le vendredi à _Pomponne_, M. de
Chaulnes, Caumartin et moi: nous le trouvâmes, et les dames, qui nous
reçurent fort gaiement. On causa tout le soir, on joua aux échecs: ah!
quel échec et mat on lui préparoit à Saint-Germain! Il y alla dès le
lendemain matin, parce qu'un courrier l'attendoit, de sorte que M.
Colbert, qui croyoit le trouver le samedi au soir à l'ordinaire, sachant
qu'il étoit allé droit à Saint-Germain, retourna sur ses pas et pensa
crever ses chevaux. Pour nous, nous ne partîmes de _Pomponne_ qu'après
dîner; nous y laissâmes les dames, madame de Vins m'ayant chargée de
mille amitiés pour vous. Il fallut donc leur mander cette triste
nouvelle: ce fut un valet de chambre de M. de Pomponne, qui arriva le
dimanche à neuf heures dans la chambre de madame de Vins; c'étoit une
marche si extraordinaire que celle de cet homme, et il étoit si
excessivement changé, que madame de Vins crut absolument qu'il venoit lui
dire la mort de M. de Pomponne, de sorte que, quand elle sut qu'il
n'étoit que disgracié, elle respira; mais elle sentit son mal quand elle
fut remise; elle alla le dire à sa sœur. Elles partirent à l'instant,
laissant tous ces petits garçons en larmes, et, accablées de douleur,
elles arrivèrent à Paris à deux heures après midi. Vous pouvez vous
représenter leur entrevue avec M. de Pomponne, et ce qu'ils sentirent en
se revoyant si différents de ce qu'ils pensoient être la veille.

«Pour moi, j'appris cette nouvelle par l'abbé de Grignan; je vous avoue
qu'elle me toucha droit au cœur. J'allai à leur porte dès le soir; on ne
les voyoit point en public, j'entrai, je les trouvai tous trois. M. de
Pomponne m'embrassa sans pouvoir prononcer une parole: les dames ne
purent retenir leurs larmes ni moi les miennes: ma fille, vous n'auriez
pas retenu les vôtres; c'étoit un spectacle douloureux: la circonstance
de ce que nous venions de nous quitter à _Pomponne_ d'une manière si
différente augmenta notre tendresse. Enfin, je ne puis vous représenter
cet état; la pauvre madame de Vins que j'avois laissée si fleurie n'étoit
pas reconnoissable; je dis pas reconnoissable, une fièvre de quinze jours
ne l'auroit pas tant changée: elle me parla de vous, et me dit qu'elle
étoit persuadée que vous sentiriez sa douleur et l'état de M. de
Pomponne; je l'en assurai. Nous parlâmes du contre-coup qu'elle
ressentoit de cette disgrâce; il est épouvantable, et pour ses affaires,
et pour l'agrément de sa vie et de son séjour, et pour la fortune de son
mari; elle voit tout cela bien douloureusement. M. de Pomponne n'étoit
point en faveur; mais il étoit en état d'obtenir de certaines choses
ordinaires, qui font pourtant l'établissement des gens: il y a bien des
degrés au-dessous de la faveur des autres, qui font la fortune des
particuliers. C'étoit aussi une chose bien douce de se trouver
naturellement établie à la cour: ô Dieu, quel changement! quel
retranchement! quelle économie dans cette maison! Huit enfants, n'avoir
pas eu le temps d'obtenir la moindre grâce! Ils doivent trente mille
livres de rente; voyez ce qu'il leur restera: ils vont se réduire
tristement à Paris, à _Pomponne_. On dit que tant de voyages, et
quelquefois des courriers qui attendoient, même celui de Bavière qui
étoit arrivé le vendredi, et que le roi attendoit impatiemment, ont un
peu attiré ce malheur. Mais vous comprendrez aisément ces conduites de la
Providence, quand vous saurez que c'est M. le président Colbert qui a la
charge; comme il est en Bavière, son frère la fait en attendant, et lui a
écrit, en se réjouissant et pour le surprendre, comme si on s'étoit
trompé au-dessus de la lettre: _A monsieur, monsieur Colbert, ministre_
_et secrétaire d'État_. J'en ai fait mes compliments dans la maison
affligée; rien ne pouvoit être mieux. Faites un peu de réflexion à toute
la puissance de cette famille, et joignez les pays étrangers à tout le
reste; et vous verrez que tout ce qui est de l'autre côté _où l'on se
marie_, ne vaut point cela.

«Ma pauvre enfant, voilà bien des détails et des circonstances; mais il
me semble qu'ils ne sont point désagréables dans ces sortes d'occasions:
il me semble que vous voulez toujours qu'on vous parle; je n'ai que trop
parlé. Quand votre courrier viendra, je n'ai plus à le présenter; c'est
encore un de mes chagrins de vous être désormais entièrement inutile; il
est vrai que je l'étois déjà par madame de Vins; mais on se rallioit
ensemble. Enfin, ma fille, voilà qui est fait, voilà le monde. M. de
Pomponne est plus capable que personne de soutenir ce malheur avec
courage, avec résignation et beaucoup de christianisme. Quand,
d'ailleurs, on a usé comme lui de la fortune, on ne manque point d'être
plaint dans l'adversité[688].»

  [688] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 22.

Toute l'histoire de la disgrâce de M. de Pomponne est, en abrégé, dans
cette première lettre. On y voit la cause occasionnelle de sa chute, la
ligue antérieure de Colbert et de Louvois, le succès du premier et la
déconvenue _de ce côté où l'on se marie_ (mademoiselle de Louvois était à
la veille d'épouser le petit-fils de La Rochefoucauld, fils de Marsillac
le favori), la portée de cette disgrâce pour M. de Pomponne et les siens,
sa résignation religieuse, et, enfin, les regrets dont il est l'objet.

Pendant deux mois, madame de Sévigné ne cesse de développer ces divers
points, afin de satisfaire la curiosité de sa fille, curiosité inspirée
par sa reconnaissance envers un ministre qui avait souvent aidé M. de
Grignan dans son administration et son amitié plus particulière pour la
belle-sœur de celui-ci, la marquise de Vins.

«Il est extrêmement regretté; toute la cour le plaint et lui fait des
compliments,» dit madame de Sévigné, au lendemain de la chute[689]. Un
mois après, en constatant qu'elle venait de voir chez M. de Pomponne plus
de gens considérables qu'avant sa disgrâce, elle ajoute: «C'est le prix
de n'avoir point changé pour ses amis; vous verrez qu'ils ne changeront
point pour lui[690].» Et, pensant aux flatteurs habituels du succès, et
peut-être aux Argus de Louvois, lequel cumulait avec le ministère de la
guerre la surintendance des postes: «Un ministre de cette humeur,
dit-elle, avec une facilité d'esprit et une bonté comme la sienne, est
une chose si rare qu'il faut souffrir qu'on sente un peu une telle
perte[691].» Madame de Grignan, au bout de peu de jours, se trouvant
_trop pleine_ d'une nouvelle qu'elle croyait déjà vieille pour la cour:
«Elle ne sera pas sitôt oubliée de beaucoup de gens (lui réplique sa
mère, forcée toutefois d'avouer que le temps a déjà passé par-là), car,
pour le torrent, il va comme votre Durance quand elle est endiablée; mais
elle n'entraîne pas tout avec elle[692].»

  [689] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre 1679), t. VI, p. 30.

  [690] _Ibid._ (29 décembre), t. VI, p. 86.

  [691] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre et 29 décembre), t. VI, p.
  36 et 86.

  [692] _Ibid._, p. 59.

Quant à elle, avec un ton qu'autorise l'indépendance de son âme, elle
s'écrie: «Le malheur ne me chassera pas de cette maison: il y a trente
ans (c'est une belle date) que je suis amie de M. de Pomponne, je lui
jure fidélité jusqu'à la fin de ma vie, plus dans la mauvaise que dans la
bonne fortune[693].» Elle se fait la compagne, le courtisan assidu des
affligés, mais avec des ménagements que la plus exquise délicatesse peut
seule inspirer. «Je leur rends, dit-elle, des soins si naturellement que
je me retiens, de peur que le vrai n'ait l'air d'une affectation et d'une
fausse générosité.» Elle ajoute, et on le conçoit de reste: «Ils sont
contents de moi[694].»

  [693] _Lettres inédites._ Éd. Klostermann, p. 40.

  [694] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 36.

M. de Pomponne s'honorait par la façon simple et digne dont il supportait
la disgrâce. Dès le premier jour son amie l'avait dit: «M. de Pomponne
prendra bien son parti, et soutiendra dignement son infortune[695].» Elle
le peint, la semaine suivante, «sans tristesse et sans abattement, mais,
pourtant, sans affectation d'être gai, et d'une manière si noble, si
naturelle, et si précisément mêlée et composée de tout ce qu'il faut pour
attirer l'admiration, qu'il n'a pas de peine à y réussir[696].» Elle
proclame que c'est la tête la mieux faite qu'elle ait vue. «Comme le
ministère ne l'avoit pas changé, dit-elle, la disgrâce ne le change point
aussi.» «Enfin, ajoute-t-elle, nous l'allons revoir ce M. de Pomponne si
parfait, comme nous l'avons vu autrefois: il ne sera plus que le plus
honnête homme du monde[697].»

  [695] _Ibid._, p. 30.

  [696] _Ibid._, p. 36.

  [697] _Ibid._, p. 36 et 75.

Pomponne appartenait à une famille de fervents disciples de la
Providence. Il n'était pas de ceux qui attendent l'adversité pour penser
à Dieu. Il s'humilia et ne s'irrita point. Ame croyante et, pour sa part,
résignée aux nécessités d'une vie qui avait trompé tous ses vœux, son
amie était faite pour le comprendre et l'approuver. Le lendemain du coup,
c'est le sujet de leur premier entretien. «Nous avons bien parlé de la
Providence, dit madame de Sévigné en quittant son cher disgracié, il
entend bien cette doctrine.» «Il faut en revenir à la Providence,
redit-elle dans la lettre suivante, dont M. de Pomponne est adorateur et
disciple; et le moyen de vivre sans cette divine doctrine? il faudroit se
pendre vingt fois le jour, et encore, avec tout cela, on a bien de la
peine à s'en empêcher[698].»

  [698] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 30 et 37.

Madame de Vins prenait avec moins de fermeté et surtout moins de
résignation religieuse cette ruine de la commune fortune. Madame de
Sévigné lui prodigue de plus féminines consolations dans la persuasion où
elle est «qu'elle sentira bien plus longtemps cette douleur que M. de
Pomponne[699].» Madame de Grignan et madame de Villars, ses deux
meilleures amies, étant absentes, la marquise de Sévigné les remplace
auprès d'elle. Elle lui sert de compagnie et de contenance dans ses
visites à ceux qui aujourd'hui la plaignent ou en ont l'air, et qui la
courtisaient hier à cause de son influence reconnue sur son beau-frère.
Un grand mois après, elle n'avait pu trouver encore la force nécessaire
pour accepter ce renversement soudain d'une position dont elle s'était
fait une douce habitude, et qui devait profiter à l'avancement de son
mari et à l'établissement de son fils. «Madame de Vins, écrit à sa fille
madame de Sévigné le 29 décembre, me paroît toujours touchée jusqu'aux
larmes, dont j'ai vu rougir plusieurs fois ses beaux yeux. Elle ne veut
faire de visites qu'avec moi, puisque vous et madame de Villars lui
manquez; elle peut disposer de ma personne tant qu'elle s'en accommodera.
J'ai trop de raisons pour me trouver heureuse de ce goût... Son cœur la
mène et lui fait souhaiter le séjour de _Pomponne_; cet attachement est
digne d'être honoré, et adoucit les malheurs communs[700].»

  [699] _Ibid._, p. 36.

  [700] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 86.

Madame de Sévigné resta seize jours à recevoir la réponse de sa fille à
la lettre par laquelle elle lui faisait connaître le renvoi de leur ami.
Comme elle avait à s'expliquer sur un acte plus ou moins loyal des deux
principaux ministres, la gouvernante de la Provence jugea prudent de ne
point adresser directement sa lettre à sa mère; elle la lui fit parvenir
par une voie détournée, ce qui apporta dans sa correspondance un retard
inusité, dont madame de Sévigné, on s'en doute, fut prompte à s'alarmer.
«Le voilà donc, ce cher paquet (s'écrie-t-elle le 8 décembre en tenant
enfin la réponse de sa fille), le voilà! Vous avez très-bien fait de le
déguiser et de le dépayser un peu. Je ne suis point du tout surprise de
votre surprise, ni de votre douleur; ce que j'en ai senti, je le sens
encore tous les jours[701];» et elle loue «les réflexions si tendres, si
justes, si sages et si bonnes» de madame de Grignan. Celle-ci envoyait à
sa mère, pour M. de Pomponne et madame de Vins, des lettres dont nous
avons l'une, celle adressée au ministre déchu, où, en des termes un peu
trop entortillés pourtant, elle lui demande, comme le plus honorable et
le plus précieux des biens qu'elle ait encore reçus de lui, la
continuation de son amitié. «Avec les sentiments que je me trouve pour
vous, monsieur (lui dit-elle en terminant, du ton d'un hommage naturel et
mieux senti), il m'est difficile de vous plaindre; il me semble que vous
auriez beaucoup perdu si vous aviez cessé d'être M. de Pomponne, quand
vous avez eu d'autres dignités; mais de quelle perte ne doit-on pas se
consoler quand on est assuré d'être toujours l'homme du monde dont les
vertus et le singulier mérite se font le plus aimer et respecter[702].»
Les condoléances de madame de Grignan furent accueillies comme venant
aussi d'un cœur sincère. Le 27 décembre, sa mère lui mande que M. de
Pomponne lui avait parlé fort tendrement d'elle, et lui avait paru fort
touché de sa dernière lettre, et que madame de Vins s'était attendrie en
parlant de la bonté de son cœur; «et tous nos yeux rougirent,»
ajoute-t-elle[703].

  [701] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 59.

  [702] Lettres de madame de Sévigné, t. VI, p. 70.

  [703] SÉVIGNÉ, t. VI, p. 75.

L'une des réflexions de madame de Grignan, réflexion bien singulièrement
personnelle, était que son malheur, sa mauvaise fortune avait dû influer
sur la disgrâce de M. de Pomponne, leur patron. La marquise de Sévigné
n'hésite pas à revendiquer pour son fils et pour elle une part de ce
_guignon_ de famille. Mais, en répondant à sa fille, elle lui donne une
meilleure explication de la chute de leur ami, amenée, nous l'avons dit,
par les efforts communs de ses deux collègues, de Louvois surtout, qui se
trouva, à son grand désappointement, n'avoir travaillé que pour son
rival. Madame de Sévigné précise mieux ici les détails relatifs à cette
dépêche de Bavière, qui fit éclater l'orage. Madame de Grignan avait paru
craindre de trop s'appesantir sur un sujet qui déjà, depuis quelque
temps, faisait tous les frais de la correspondance de sa mère:

«... Parlons-en tant que vous voudrez, ma très-chère, lui dit celle-ci;
vous aurez vu par toutes mes lettres que je traite ce chapitre
très-naturellement, et qu'il me seroit difficile de m'en taire puisque
j'y pense très-souvent, et que si j'ai un degré de chaleur moins que vous
pour la belle-sœur, j'en ai aussi bien plus que vous pour le beau-frère.
Les anciennes dates, les commerces, les liaisons, me font trouver, dans
cette occasion, plus d'attachement que je ne pensois en avoir. Ils sont
encore à la campagne: je vous envoie deux de leurs billets qu'ils
m'écrivent en me renvoyant vos paquets. Voilà l'état où ils sont; se
peut-il rien ajouter à la tendresse et à la droiture de leurs sentiments?
Je n'oublierai rien pour leur confirmer la bonne opinion qu'ils ont de
l'amitié et de l'estime que j'ai pour eux; elle est augmentée par leurs
malheurs: je suis persuadée, ma fille, que le nôtre a contribué à leur
disgrâce. Jetez les yeux sur tous nos amis, et vous trouverez vos
réflexions fort justes. Il y auroit bien des choses à dire sur toute
cette affaire; tout ce que vous pensez est fort droit. Je crois vous
avoir fait entendre que depuis longtemps on faisoit valoir les minuties:
cela avoit formé une disposition qui étoit toujours fomentée dans la
pensée d'en profiter, et la dernière faute impatienta et combla cette
mesure: d'autres se servirent sur-le-champ de l'occasion, et tout fut
résolu en un moment. Voici le fait: un courrier attendu avec impatience
étoit arrivé le jeudi au soir; M. de Pomponne donne tout à déchiffrer, et
c'étoit une affaire de vingt-quatre heures. Il dit au courrier de ne
point paroître; mais, comme le courrier étoit à celui qui l'envoyoit, il
donna les lettres à la famille: cette famille, c'est-à-dire le frère, dit
à Sa Majesté ce qu'on mandoit de Bavière; l'impatience prit de savoir ce
qu'on déchiffroit; on attendit donc le jeudi au soir, le vendredi tout le
jour, et le samedi jusqu'à cinq heures du soir. Vraiment, quand M. de
Pomponne arriva, tout étoit fait; et le matin encore on eût pu se
remettre dans les arçons. Il étoit chez lui à la campagne, persuadé qu'on
ne sauroit rien; il y reçut les déchiffrements le soir du vendredi; il
partit le samedi matin à dix heures; mais il étoit trop tard. Et voilà la
raison, le prétexte, et tout ce qu'il vous plaira; car il est certain
que, soit cela, soit autre chose, on avoit enfin renversé cette fortune
qui ne tenoit plus à rien. Mais le plaisant de cette affaire, c'est que
celui qui avoit ses desseins n'en a pas profité, et a été plus affligé
qu'on ne peut croire[704].»

  [704] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 décembre 1679), t. VI, p. 61.

Madame de Grignan, comme sa mère, avait bien pensé que cette affaire de
courrier n'était que la goutte d'eau qui fait répandre le vase[705]. Les
courtisans, néanmoins, ceux qui dans le silence du maître ne sont jamais
embarrassés pour trouver à sa décharge les justes motifs d'une rigueur,
disaient (c'est madame de Sévigné qui parle) que, depuis deux ans, M. de
Pomponne était gâté auprès du roi, qu'il était opiniâtre au conseil,
qu'il allait trop souvent à _Pomponne_, que cela lui ôtait l'exactitude
et que les courriers attendaient[706]. Madame de Grignan avait pensé
aussi que, sans doute, le nom d'Arnauld n'était point étranger à la
disgrâce de Pomponne: «Personne ne croit, lui répond sa mère, que le nom
y ait eu part; peut-être aussi qu'il y est entré pour sa _vade_[707].» Et
elle résume ainsi, d'une manière piquante, son opinion conforme à celle
de sa fille: «Vous avez raison, la dernière faute n'a point fait tout le
mal, mais elle a fait résoudre ce qui ne l'étoit pas encore. Un certain
homme (_Louvois_) avoit donné de grands coups depuis un an, espérant tout
réunir: mais on bat les buissons, et les autres prennent les oiseaux, de
sorte que l'affliction n'a pas été médiocre... C'est donc un _mat_ qui a
été donné, lorsqu'on croyoit avoir le plus beau jeu du monde, et
rassembler toutes ses pièces ensemble.[708]» On comprend que Louis XIV
n'eût pas voulu mettre dans les mêmes mains les affaires étrangères et la
guerre.

  [705] T. VI, p. 59.

  [706] _Ibid._, p. 30 et 49.

  [707] Terme du jeu de Brelan.

  [708] SÉVIGNÉ, t. VI, p. 60.

Malgré la résignation de M. de Pomponne, son calme et sa force d'esprit,
ses amis redoutaient pour lui le vide de sa nouvelle existence. C'est une
pensée venue, dès le début, à madame de Sévigné. Elle avait fait, avec
madame de Coulanges, une visite à son ami le lendemain de sa disgrâce:
«Ce premier jour nous toucha, remarque-t-elle; il étoit désoccupé et
commençoit à sentir la vie et la véritable longueur des jours, car, de la
manière dont les siens étoient pleins, c'étoit un torrent précipité que
sa vie; il ne la sentoit pas; elle couroit rapidement sans qu'il pût la
retenir[709].» Six semaines après, on trouve cet aveu de M. Pomponne, que
même pour les âmes les moins portées aux vanités de la puissance, la vie
de cour avait une séduction à laquelle il n'était pas facile de se
soustraire: «M. de Pomponne aura besoin de toute sa raison pour oublier
parfaitement ce pays-là, et pour reprendre la vie de Paris. Savez-vous
bien qu'il y a un sort dans ce tourbillon, qui empêche d'abord de sentir
le charme du repos et de la tranquillité? Puisqu'il est de cet avis, il
faut croire sa solide sagesse[710].» Mais, comme madame de Sévigné
connaît la sincère piété de son ami, elle estime que sa disgrâce sera le
chemin de son salut, et croit pouvoir assurer «qu'il ne perdra guère de
temps à se jeter dans la solitude[711]» En effet, le ministre disgracié,
voulant faire une retraite complète, avait formé le dessein d'aller se
fixer sur les bords de la Marne, dans son château ou plutôt sa maison de
_Pomponne_, et il n'attendait pour partir que la liquidation de la
finance de sa charge, c'est-à-dire le remboursement de ce qu'il avait eu
à payer en remplaçant M. de Lyonne. Quoique dépendant du choix et de la
confiance la plus directe du prince, les charges de secrétaires d'État
étaient, comme tous les emplois, soumises au régime de la vénalité.

  [709] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre 1679), t. VI, p. 36.

  [710] _Ibid._ (12 janvier), p. 102.

  [711] _Ibid._ p. 39.

Mais ici encore une appréhension vint traverser l'esprit, ou mieux, le
cœur de madame de Sévigné. Elle craint «que le séjour de _Pomponne_, que
son ami a aimé si démesurément, et qui a causé tous ses péchés véniels,
ne lui devienne insupportable par un caprice qui arrive souvent.» «Cette
trop grande liberté d'y être, ajoute-t-elle, lui donnera du dégoût, et le
fera souvenir que ce _Pomponne_ a contribué à son malheur. Ne sera-ce
point comme l'abbé d'Effiat, qui, pour marquer son chagrin contre Veret,
disoit qu'il avoit épousé sa maîtresse? Mais non, car tout cela est fou
et M. de Pomponne est sage.[712].» C'était un sage, en effet.

  [712] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 40. Déjà, le 4 août 1677,
  madame de Sévigné, avait raconté cette anecdote: «Vous savez ce
  que dit l'abbé d'Effiat (exilé dans sa maison de Veret); il a
  épousé sa maîtresse; il aimoit Veret quand il n'étoit pas obligé
  d'y demeurer; il ne peut plus y durer parce qu'il n'ose en
  sortir.» (T. V, p. 170.)

Le 12 janvier, enfin, M. de Pomponne reçut son argent et paya ses dettes.
Il sortait des affaires plus pauvre qu'il n'y était entré. Cela était
rare. Il en reçut plus de louange et plus d'estime: supérieurs à lui en
génie et en services, Colbert et Louvois, qui le renversaient, ne peuvent
se parer, devant l'histoire, d'un pareil désintéressement.

Avant de partir pour son exil volontaire, il restait à M. de Pomponne une
épreuve à subir. Il avait à prendre congé du roi qui, lui ayant fait
attendre une audience près de trois mois, la lui accorda enfin le lundi,
5 février. Il faut encore emprunter à madame de Sévigné le récit de cette
dernière entrevue du souverain déjà calmé et radouci, et du ministre
fidèle et attendri, et, on le sent, toujours estimé d'un maître qui s'en
sépare à regret:

«... Il y eut une bien triste scène lundi, et que vous comprendrez
aisément: M. de Pomponne est enfin allé à la cour. Il craignoit fort
cette journée: vous pouvez vous imaginer tout ce qu'il pensa par le
chemin, et lorsqu'il revit les cours de Saint-Germain, lorsqu'il reçut
les compliments de tous les courtisans dont il fut accablé. Il étoit
saisi: il entra dans la chambre du roi qui l'attendoit. Que peut-on dire?
et par où commencer? Le roi l'assura qu'il étoit toujours content de sa
fidélité, de ses services; qu'il étoit en repos de toutes les affaires
secrètes dont il avoit connoissance; qu'il lui feroit du bien et à sa
famille. M. de Pomponne ne put retenir quelques larmes, en lui parlant du
malheur qu'il avoit eu de lui déplaire: il ajouta que, pour sa famille,
il l'abandonnoit aux bontés de Sa Majesté; que toute sa douleur étoit
d'être éloigné d'un maître auquel il étoit attaché autant par inclination
que par devoir; qu'il étoit difficile de ne pas sentir vivement cette
sorte de perte; que c'étoit celle qui le perçoit, et qui faisoit voir en
lui des marques de faiblesse, qu'il espéroit que Sa Majesté lui
pardonneroit. Le roi lui dit qu'il en étoit touché; qu'elles venoient
d'un si bon fond qu'il ne devoit pas en être fâché. Tout roula sur ce
point, et M. de Pomponne sortit avec les yeux un peu rouges, et comme un
homme qui ne méritoit pas son malheur. Il me conta tout cela hier au
soir; il eût bien voulu paroître plus ferme, mais il ne fut pas le maître
de son émotion. C'est la seule occasion où il ait paru trop touché; et ce
ne seroit pas mal faire sa cour, s'il y avoit encore une cour à faire. Il
reprendra la suite de son courage, et le voilà quitte d'une grande
affaire: ce sont des renouvellements que l'on ne peut s'empêcher de
sentir comme lui. Madame de Vins a été à Saint-Germain; bon Dieu, quelle
différence! on lui a fait assez de compliments, mais c'étoit son pays, et
elle n'y a plus ni feu ni lieu: j'ai senti ce qu'elle a souffert dans ce
voyage[713].»

  [713] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 février 1680), t. VI, p. 154.

En dehors de madame de Sévigné, nous trouvons peu de choses sur ce renvoi
de M. de Pomponne qui tient tant de place dans sa correspondance.
L'ancien valet de chambre de l'abbé de La Rochefoucauld, devenu
successivement, à force de justesse d'esprit, de droiture de cœur,
d'intelligence, d'habileté et surtout de probité, secrétaire de l'auteur
des _Maximes_, intendant du prince de Condé, ministre plénipotentiaire,
conseiller d'État, et surtout riche à millions, Gourville, dans cette
affaire, cherche un peu à justifier tout le monde, mais cependant plutôt
Louvois que Colbert[714]. Il rend d'abord justice à la matière dont M. de
Pomponne s'acquittait de sa charge. Il montre l'entreprenant Louvois
cherchant, dès le début, à s'immiscer dans les questions étrangères, et
«prenant occasion, quand il la pouvoit trouver, de faire voir au roi
qu'il en savoit plus que les autres.» Mais il nie qu'il ait été pour
quelque chose dans la disgrâce de son collègue, attribuée par Gourville
au fait unique du courrier de Bavière, qu'il raconte comme madame de
Sévigné, et à propos duquel il donne de justes louanges à la patience de
Louis XIV. Il n'affirme pas l'hostilité active de Colbert; néanmoins son
ton réservé l'accuse plus qu'il ne le justifie. «Il se peut bien faire,
dit-il, que M. Colbert ne se soit pas mis beaucoup en peine d'excuser M.
de Pomponne, cela n'étant guère d'usage entre les ministres; car, entre
amis particuliers, M. Colbert auroit envoyé un cavalier à M. de Pomponne
pour l'avertir de la peine où étoit le roi, et il ne falloit pas plus de
trois heures pour cela[715].»

  [714] _Mémoires de Gourville_ (collection Michaud, t. XXX, p.
  591).

  [715] _Ibid._, p. 592.

Bienvenu partout, Gourville fut un des premiers reçus par M. de
Pomponne. A l'en croire (et la connaissance de son caractère comme le ton
de ses mémoires portent à la confiance), le ministre l'accueillit comme
un ami, l'embrassa, et lui communiqua pour en avoir son sentiment la
lettre qu'il écrivait au roi, cette lettre dont parle madame de Sévigné,
où Pomponne cherchait à excuser ou plutôt à expliquer sa conduite, et
demandait l'appui du roi pour sa famille. A deux reprises et malgré les
contestations de Gourville, M. de Pomponne lui avoua «qu'il croyoit que
M. de Louvois étoit cause de sa perte.» Le grand argument de Gourville,
sans aucun doute de bonne foi, était que Louvois, «en l'ôtant de là, ne
devoit pas espérer d'en mettre un autre en sa place, et même pouvoit
craindre que celui sur qui le roi jetteroit les yeux, ne lui fît
peut-être plus de peine que lui[716].» Gourville semble croire qu'il
avait fini par convaincre son interlocuteur. Mais il y a lieu d'en
douter, en voyant madame de Sévigné, pendant trois mois écho persistant
de la maison affligée, attribuer à l'ambitieux Louvois la principale
part, l'initiative ancienne dans la disgrâce de M. de Pomponne, soit
qu'il eût voulu mettre à sa place, comme on l'a prétendu, M. Courtin, son
ami, soit, comme on l'a dit encore, qu'il eût espéré se faire adjuger le
portefeuille des affaires étrangères[717].

  [716] _Mémoires de Gourville_ (collection Michaud, t. XXX, p.
  591.)

  [717] _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 18.

Après Gourville, l'abbé de Choisy et Saint-Simon sont presque les seuls
qui parlent encore de M. de Pomponne, le premier avec une sévérité
excessive, le second avec cette plénitude dans la louange, qui est chez
lui la contre-partie de son impitoyable critique.

Suivant l'abbé de Choisy, M. de Pomponne aurait eu de grandes obligations
à sa mère: «Elle avoit, dit-il, un an durant, montré au roi de belles
lettres qu'il lui écrivoit de Suède, et cela n'avoit pas peu contribué à
le faire ministre. Il est vrai que, ces belles lettres, il étoit trois
mois à les faire; et quand il fut en place, on s'aperçut bientôt que
c'étoit un bon homme, d'un génie assez court[718].» L'historien de
_Port-Royal_ a raison de dire que l'abbé de Choisy, «quand il tranche à
ce point, est une autorité légère[719].»

  [718] _Mémoires de l'abbé de Choisy_ (coll. Michaud, t. XXXII, p.
  644).

  [719] _Port-Royal_, par M. Sainte-Beuve, Paris, 1859, t. V, p.
  49.

Quant à Saint-Simon, il a tracé de ce ministre, si parfaitement honnête
homme, ce qui n'est pas synonyme de bon homme, un portrait qui est un de
ses mieux réussis dans l'éloge, chose plus difficile, surtout pour lui,
de réussir en louant que d'exceller dans l'invective.

«C'étoit, dit-il, un homme qui excelloit surtout par un sens droit,
juste, exquis, qui pesoit tout et faisoit tout avec maturité, mais sans
lenteur; d'une modestie, d'une modération, d'une simplicité de mœurs
admirables, et de la plus solide et de la plus éclairée piété. Ses yeux
montroient de la douceur et de l'esprit; toute sa physionomie, de la
sagesse et de la candeur; un art, une dextérité, un talent singulier à
prendre ses avantages en traitant; une finesse, une souplesse sans ruse
qui savoit parvenir à ses fins sans irriter; une douceur et une patience
qui charmoit dans les affaires; et, avec cela, une fermeté, et, quand il
le falloit, une hauteur à soutenir l'intérêt de l'État et la grandeur de
la couronne, que rien ne pouvoit entamer. Avec ces qualités il se fit
aimer de tous les ministres étrangers, comme il l'avoit été dans les
divers pays où il avoit négocié. Il en étoit également estimé, et il en
avoit su gagner la confiance. Poli, obligeant, et jamais ministre qu'en
traitant, il se fit adorer à la cour, où il mena une vie égale, unie, et
toujours éloignée du luxe et de l'épargne, et ne connaissant de
délassement de son grand travail qu'avec sa famille, ses amis et ses
livres. La douceur et le sel de son commerce étoient charmants, et ses
conversations, sans qu'il le voulût, infiniment instructives. Tout se
faisoit chez lui et par lui avec ordre, et rien ne demeuroit en arrière,
sans jamais altérer sa tranquillité[720].»

  [720] _Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon_,
  etc., collationnés sur le manuscrit original par M. Chéruel, et
  précédés d'une notice par M. Sainte-Beuve, de l'Académie
  française. Paris, 1856-58, chez Hachette et Cie, t. IV, p. 160.

Saint-Simon pense que la disgrâce de M. de Pomponne fut principalement
due à des considérations religieuses, et il affirme aussi, par la
tradition conservée jusqu'à lui, que Louvois et Colbert, dès longtemps
ligués ensemble, furent les véritables instigateurs de sa chute.

Les qualités de M. de Pomponne formaient, selon lui, un trop grand
contraste avec celles des deux autres ministres, plus brillants mais
moins aimables, pour en pouvoir être souffertes avec patience. «Chacun
d'eux vouloit ambler sur la besogne d'autrui.» Ils désiraient surtout
avoir la main dans les affaires étrangères. Mais, au dire de Saint-Simon,
la grande connaissance qu'avait M. de Pomponne de la situation de
l'Europe et du personnel des cours, lui avait maintenu, pour les
questions extérieures, la première place dans le conseil du roi. De là
chez ses collègues le désir de s'en débarrasser, afin de le remplacer
par un homme plus docile. Saint-Simon déclare nettement que le jansénisme
fut leur prétexte et leur moyen. Se relayant dans leurs attaques, «allant
l'un après l'autre à la sape,» ils décidèrent enfin le roi «au
sacrifice,» mais non «sans une extrême répugnance[721].» Louis de Brienne
est plus formel encore sur la part qu'eut dans le renvoi de M. de
Pomponne la crainte du jansénisme. «Le cardinal d'Estrées, dit-il, donna
avis à Sa Majesté que M. Arnauld seroit infailliblement cardinal s'il
vouloit l'être, et si elle ne l'empêchoit. Ce fut la principale cause de
la disgrâce de son neveu... Je suis persuadé, quant à moi, que le
jansénisme et la peur qu'eurent les jésuites de voir M. Arnauld cardinal
ont contribué plus que toute autre chose à la perte de M. de
Pomponne[722].»

  [721] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 320.

  [722] _Mémoires de Brienne._

Comme madame de Sévigné, Saint-Simon appelle l'incident du courrier de
Bavière, «la dernière goutte d'eau.» Aux détails que nous connaissons
déjà, il ajoute deux particularités. Madame de Soubise, «alors dans le
temps florissant de sa beauté et de sa faveur,» bien instruite de tout ce
qui se tramait contre M. de Pomponne, son ami, et présente, sans doute,
lorsque celui-ci reçut son courrier, l'aurait conjuré de ne point
retourner à _Pomponne_, et probablement d'aller avertir le roi de
l'arrivée d'une correspondance si impatiemment attendue, en même temps
qu'il l'envoyait déchiffrer. Comme elle n'osa s'expliquer davantage, M.
de Pomponne partit pour sa maison des champs, pensant pouvoir le
lendemain satisfaire la curiosité du roi. Mais le commis qui déchiffrait
habituellement les dépêches étrangères, profitant de l'absence de son
maître, était allé se divertir à l'Opéra. Il ne revint de Paris à
Saint-Germain, à l'hôtel ministériel où se faisaient les déchiffrements,
que le lendemain, et ce contre-temps ajouta encore aux trop longs délais
que l'absence du ministre devait entraîner[723].»

  [723] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 326.

Le duc de Saint-Simon termine l'article qu'il a consacré à la disgrâce de
M. de Pomponne par cette anecdote réellement piquante si elle est
vraie.--«Ce grand coup frappé, Louvois, dont Colbert, qui avoit ses
raisons, avoit exigé de ne pas dire un mot de toute cette menée à son
père (_le chancelier_), se hâta d'aller lui conter la menée et le succès:
«Mais, lui répondit froidement l'habile Le Tellier, avez-vous un homme
tout prêt pour mettre en cette place?--Non, lui répondit son fils, on n'a
songé qu'à se défaire de celui qui y étoit, et maintenant la place vide
ne manquera pas, et il faut voir de qui la remplir.--Vous n'êtes qu'un
sot, mon fils, avec tout votre esprit et vos vues, lui répliqua Le
Tellier; M. Colbert en sait plus que vous, et vous verrez qu'à l'heure
qu'il est, il sait le successeur et il l'a proposé; vous serez pis
qu'avec l'homme que vous avez chassé, qui, avec toutes ses bonnes
parties, n'étoit pas, au moins, plus à M. Colbert qu'à vous: je vous le
répète, vous vous en repentirez[724].» Saint-Simon ajoute que Louvois en
fut brouillé plus que jamais avec Colbert. Gourville, de son côté, dit
tenir de M. de Pomponne, que «ses enfants ayant pris le parti de la
guerre, M. de Louvois les avoit aidés en tout ce qu'il avoit pu;» par un
remords, sans doute, de sa conduite envers leur père, ou plutôt par dépit
du succès de Colbert, son rival[725].

  [724] SAINT SIMON, _Mémoires_.

  [725] _Mémoires de Gourville._ (Coll. Michaud, t. XXX, p.
  592).--La nouvelle édition de la _Biographie Michaud_ attribue à
  madame de Sévigné un jugement sur ces Mémoires de Gourville, tiré
  d'une lettre de madame de Coulanges du 7 juillet 1703. (Voy. t.
  X, p. 290 des _Lettres de madame de Sévigné_, éd. Monmerqué).

Il nous reste à reproduire une dernière explication de la chute de M. de
Pomponne. Celle-ci devrait être la véritable, si l'on considère
l'autorité dont elle émane. Il n'en est pas de plus haute.

On sait que Louis XIV, voulant laisser au Dauphin son fils un monument de
son expérience et de son affection, avait entrepris des Mémoires qui,
malgré le concours de Pellisson et surtout de son lecteur, devenu
précepteur du Dauphin, M. de Périgny, ne purent être menés à fin, soit
difficulté du sujet soit inconstance de l'auteur, et fatigue de ses
interprètes. Une nouvelle et complète édition de cette œuvre de forme
indigeste mais remarquable à tant d'autres titres, permet de juger Louis
XIV, non peut-être tel qu'il était, mais tel qu'il voulait paraître aux
yeux de la postérité plus encore qu'à ceux de son fils[726]. Ce qu'il
prépare à celui-ci, c'est une théorie du pouvoir royal, réalisant son
idéal du parfait souverain et de la vraie grandeur. Il lui recommande
surtout, ce dont il faisait montre, la fermeté, la force d'âme, la
résistance aux suggestions de la bonté, quand parle le bien de l'État, ou
l'intérêt de la royauté, ce qui, dans son esprit, est synonyme. C'est à
ce propos que, dans un morceau fameux sur _le Métier de roi_, après avoir
résumé avec grandeur son système des devoirs royaux, il donne à son fils,
comme un exemple de faiblesse à éviter, et que par conséquent il se
reproche, sa condescendance à conserver M. de Pomponne au ministère, même
longtemps après s'être aperçu de son insuffisance et de son peu
d'aptitude à représenter au dehors la politique d'un roi tel que lui. Le
lecteur ne nous blâmera point de mettre, en entier sous ses yeux ce
fragment déjà donné une première fois par Voltaire, qui dans sa lettre de
remercîment au maréchal de Noailles, qui le lui avait procuré, l'appelle
«un des plus beaux monuments de la gloire de Louis XIV, qui est bien
pensé, bien fait, qui montre un esprit juste et une grande âme[727].»
Toujours écrivain, même lorsqu'il copie, Voltaire, n'a pu s'empêcher de
marquer de sa touche ce morceau souvent remanié, mais que le dernier et
scrupuleux éditeur des _Mémoires_ de Louis XIV, a eu le bon esprit de
reproduire en lui laissant à la fois toute la saveur et toute
l'incorrection d'un premier jet. Voici donc, avec son orthographe si
étrange, ce chapitre sur _le Métier de roi_, qui appartient à l'histoire
du renvoi de M. de Pomponne:

«Les roys sont souvent obligés à faire des choses contre leur inclination
et qui blesse leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire plesir et il
faut qu'ils chatie souvent et perde des gens à qui naturellement ils
veulent du bien. L'interest de l'Estat doit marcher le premier. On doit
forser son inclination et ne ce pas mettre en estat de ce reprocher dans
quelque chose d'important qu'on pouvoit faire mieux, mais que quelques
interet particuliers en ont empesché et ont destourné les veues qu'on
devoit avoir pour la grandeur, le bien et la puissance de l'Estat.
Souvent où il y a des endroits qu'ils font peine il y en a de délicats
qu'il est difficile à desmesler[728]. On a des idées confuses. Tant que
cela est on peut demeurer sans ce desterminer. Mais dès que l'on s'est
fixé l'esprit à quelque chose et qu'on croit voir le meilleur party il le
faut prendre. C'est ce qui m'a fait réussir souvent dans ce que jay fait.
Les fautes que jay faites et qui m'ont donné des peines infinies ont esté
par complaisance ou pour me laisser aller trop nonchalament aux avis des
autres. Rien naist si dangereux que la foiblesse de quelque nature
qu'elle soit. Pour commander aux autres il faut seslever au-dessus d'eux
et après avoir entendu ce qui vient de tous les endroits on ce doit
desterminer par le jugement qu'on doit faire sans préocupation et pensant
toujours à ne rien ordonner[729] qui soit indigne de soy du caractère
qu'on porte ny de la grandeur de l'Estat. Les princes qui ont de bonnes
intentions et quelque connoissance de leurs affaires soit par expérience
soit par étude et une grande application à ce rendre capables trouve tant
de différentes choses par lesquelles ils ce peuvent connoistre qu'ils
doivent avoir un soing particulier et une aplication universelle à tout.
Il faut ce garder contre soy mesme prendre garde à toute inclination et
estre toujours en garde contre son naturel. Le mestier de roy est grand
noble et délitieux quand on ce sent digne de bien s'acquister de toutes
les choses auxquelles il engage. Mais il naist pas exempt de peines, de
fatigues et d'inquiestudes. L'incertitude désespère quelquefois et quand
on a passé un temps raisonnable[730] à examiner une affaire il faut se
desterminer et prendre le party qu'on croit le meilleur[731]. Quand on a
l'Estat en veue on travaille pour soy. Le bien de l'un fait la gloire de
l'autre. Quand le premier est heureux élevé et puissant celuy qui en est
cause en est glorieux et par[732] conséquent doit plus gouster que ses
sujets par raport à luy et à eux tout ce qu'il y a de plus agréable dans
la vie. Quand on c'est mespris il faut resparer[733] la faute le plus
tost qu'il est possible et que nulle considération en empesche pas mesme
la bonté. En 1671 un ministre[734] mourut qui avoit une charge de
secrétaire d'Estat ayant le despartement des étrangers. Il estoit homme
capable mais non pas sen défaut. Il ne laissoit pas de bien remplir ce
poste qui est très-important. Je fus quelque temps à penser à qui je
ferois avoir sa charge et après avoir bien examiné je treuvé qu'un
homme[735] qui avoit longtemps servy dans les ambassades estoit celuy qui
la rempliroit le mieux. Je l'envoïé querir. Mon choix fut aprouvé de tout
le monde ce qui n'arrive pas toujours. Je le mis en possession de la
charge à son retour. Je ne le connaissois que de réputation et par les
commissions dont je l'avois chargé qu'il avoit bien exécutées[736]. Mais
l'employ que je luy ay donné s'est trouvé trop grand et trop estendu pour
luy. J'ai soufer plusieurs ennées de sa foiblesse de son opiniastreté et
de son inaplication[737]. Il m'en a cousté des choses considérables. Je
nay pas profité de tous les avantages que je pouvois avoir et tout cela
par complaisance et bonté. Enfin il faut[738] que je lui ordonne de ce
retirer, parce que tout ce qui passe par luy perd de la grandeur et de la
force qu'on doit avoir en exécutant les ordres d'un roy de France qui
naist pas malheureux. Ci j'avois pris le party de l'esloigner plus tost
j'aurois esvité les inconvéniens qui me sont arrivés et je ne me
reprocherois pas que ma complaisance pour luy a pu nuire à l'Estat. Jay
fait ce destail pour faire voir une exemple de ce que jay dit cy
devant.[739]»

  [726] Voy. MÉMOIRES _de Louis XIV, pour l'instruction du
  Dauphin_, première édition complète, d'après les textes
  originaux, avec une étude sur leur composition, des notes et des
  éclaircissements, par M. Charles Dreyss, 2 vol. in-8º. Paris,
  1860, chez Didier et compagnie.

  [727] Lettre de remercîment à M. de Noailles, du mois d'octobre
  1749.

  [728] Nous reproduisons, entre crochets (parenthèses), les notes de M. Dreyss
  et les _variantes_ et corrections relevées par lui.

  (On lit d'abord ici de la main de Louis XIV: _A débrouiller_»; il
  a corrigé aussitôt.)

  [729] (On lit d'abord: «à ne rien executer ny ordonner.»)

  [730] (Louis XIV avait écrit: «_un temps honneste aux affaires_.»
  Les mots définitifs sont de la main qui corrige) (M. Dreyss
  attribue les corrections du premier jet de Louis XIV à M. de
  Périgny.)

  [731] (Louis XIV, primitivement, continuait et finissait la
  phrase avec ces mots: «_qu'on croit le meilleur pour l'Estat_,»
  quand l'idée de la phrase suivante lui est venue.)

  [732] (Ce mot «_par_», que Louis XIV avait oublié est de la main
  qui corrige.)

  [733] (Louis XIV avait mis: «_restablir_.)»

  [734] (On lit d'abord de la main du roi: «_un homme_.»)

  [735] (Louis XIV avait mis: «_que Pompone_.»)

  [736] (Louis XIV avait mis: «_que je luy avois donné, dont il
  s'estoit bien acquitté_.»)

  [737] (Louis XIV avait d'abord ajouté, et il a effacé ces mots:
  «_et enfin de son manque de dignité_.» Je ne suis pas sûr du
  dernier mot: l'idée reparaît plus loin.)

  [738] (Nous gardons ici le temps du présent dont s'est servi
  Louis XIV; ce n'est qu'en corrigeant qu'on a mis dans cette
  phrase le passé ou l'imparfait partout où il y avait d'abord le
  présent.)

  [739] _Mémoires_ de Louis XIV, t. II, p. 418-421.

Louis XIV reproche à Pomponne «son opiniâtreté et son inapplication»; la
marquise de Sévigné, qui recueille tous les bruits relatifs à son ami,
nous a dit également qu'on l'accusait, depuis deux ans, «d'être opiniâtre
au conseil, d'aller trop souvent à Pomponne, ce qui lui ôtoit
l'exactitude[740].» On pourrait croire que les secrétaires de Louis XIV,
ceux qui étaient chargés de donner habituellement à ses pensées une
allure littéraire dont la postérité se fût bien passée, ont divulgué les
motifs indiqués par lui à son fils de la disgrâce de M. de Pomponne, dans
cette tirade qui paraît écrite au jour même de l'événement; à moins que
le roi, ce qu'on doit peu supposer de sa discrétion habituelle, n'ait
fait entendre à son entourage les reproches qu'il croyait pouvoir
adresser à son ministre.

  [740] Voy. _supra_, p. 413.

Mais, à douze ans de là, Louis XIV, un peu moins enivré de son grand
succès de Nimègue, se chargea de justifier en quelque sorte contre
lui-même, M. de Pomponne, en lui restituant avec honneur sa place dans le
conseil[741].

  [741] Sur cette chute de M. de Pomponne, conférez encore:
  VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI; SAINTE-BEUVE,
  _Port-Royal_, t. IV, p. 160 et 402; t. V, p. 49 et 136. Pour les
  relations de madame de Sévigné avec son ami, conférez WALCKENAER,
  _Mémoires_, etc., t. II, p. 206 et 265; III, p. 387, et V, p.
  467.

  Mais un ouvrage, entre tous, destiné à faire apprécier M. de
  Pomponne, ce sont ses Mémoires nouvellement imprimés, et que nous
  ne pouvons que mentionner ici. En voici le titre: _Mémoires du
  marquis de Pomponne, ministre secrétaire d'État au département des
  affaires étrangères, publiés d'après un manuscrit inédit de la
  bibliothèque du Corps législatif; précédés d'une introduction et
  de la vie du marquis de Pomponne_ par J. Mavidal. Paris, 1861,
  chez Benjamin Duprat.



CHAPITRE X.

1680.

   Mariage du prince de Conti à Mlle de Blois.--Chambre de l'Arsenal
   ou Chambre ardente.--Affaire des poisons.--Emprisonnement du
   maréchal de Luxembourg.--Fuite de la comtesse de Soissons.--La
   Voisin accuse Mme de Bouillon.--Le Sage accuse le marquis de
   Cessac.--Mariage du Dauphin.--Mme de Richelieu nommée dame
   d'honneur de la Dauphine.--Mme de Soubise se plaint amèrement au
   roi de n'avoir pas été préférée à Mme de Richelieu et est exilée.


Cette année s'ouvrit par le mariage de mademoiselle de Blois, cette
première fille de Louis XIV et de la tendre La Vallière, dont la
réputation de beauté, portée au delà les mers, lui avait valu les
hommages de l'empereur du Maroc, désireux de devenir son époux[742].
Saint-Simon prétend que son père avait voulu la marier au prince
d'Orange, lequel aurait répondu que, dans sa maison, on avait l'habitude
d'épouser des filles et non des bâtardes de roi; et il ajoute que c'est
de là que vint la haine irréconciliable de Louis XIV pour le futur roi de
la Grande-Bretagne[743]. Quoi qu'il en soit de cette anecdote, qui
demanderait une autre caution pour être crue, le roi s'estimait alors
heureux de voir sa fille, la plus chère de celles que ses coupables
amours lui avaient données, recherchée par un prince du sang royal, le
neveu du grand Condé, dont les solides qualités lui ont fait donner par
le grand médisant de ce règne, le nom de Germanicus français, que
l'histoire sanctionnerait, s'il n'emportait pas avec lui un injurieux
souvenir de Tibère[744].

  [742] MADAME, duchesse d'Orléans (la Palatine), dit, dans une
  lettre du 21 janvier 1700: «Ce n'est pas une fable que le roi de
  Maroc ait fait demander en mariage la princesse de Conti; mais le
  roi a nettement repoussé cette proposition.» (_Lettres_, éd. de
  M. G. Brunet, t. 1er, p. 45.) Voir à ce sujet la curieuse
  brochure de M. Raymond Thomassy, intitulée: _De la politique
  maritime de la France sous Louis XIV, et de la demande de
  Muley-Ismaël pour obtenir en mariage la princesse de Conti_.
  Paris, 1841.

  [743] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 39.

  [744] SAINT-SIMON, t. Ier, p. 192, et II, p. 77.

Le prince de Conti, sortant de l'adolescence, était devenu très-vite et
très-passionément amoureux de mademoiselle de Blois, fort jeune aussi,
belle, naïve, tendre et fort bien élevée par sa gouvernante, madame
Colbert, sans doute sous la direction discrète mais efficace de la douce
et pieuse carmélite, qui expiait sous la bure la faute de sa naissance.
Outre la satisfaction de sa tendresse paternelle, Louis XIV cherchait
dans l'établissement de sa fille aînée, une occasion de donner à celle
qu'il avait la première et, à coup sûr, le mieux aimée, une marque
qu'elle ne pût refuser de son estime et de sa durable affection. Madame
de Sévigné remarque qu'il mariait sa fille comme si elle eût été celle de
la reine, qu'il eût mariée au roi d'Espagne, avec une dot de cinq cent
mille écus d'or, ainsi qu'on avait l'habitude d'en user avec les
couronnes[745].

  [745] Lettre du 29 décembre, t. VI, p. 83.

Nous voudrions pouvoir emprunter à notre inépuisable épistolaire tout ce
joli petit roman, ainsi qu'elle l'appelle, des amours enfantines du
prince de Conti et de mademoiselle de Blois, dont le monarque, arbitre de
l'Europe, s'amusait avec une grâce inattendue et touchante. Mais l'espace
qui se resserre de plus en plus nous force à contre-cœur (le lecteur
partagera nos regrets) à nous contenter de ces deux extraits.

Voici ce qu'écrit une première fois madame de Sévigné, le 27 décembre
1679:

«La cour est toute réjouie du mariage de M. le prince de Conti et de
mademoiselle de Blois. Ils s'aiment comme dans les romans: le roi s'est
fait un grand jeu de leur inclination: il parla tendrement à sa fille, et
l'assura qu'il l'aimoit si fort, qu'il n'avoit point voulu l'éloigner de
lui: la petite fut si attendrie et si aise, qu'elle pleura. Le roi lui
dit qu'il voyoit bien que c'est qu'elle avoit de l'aversion pour le mari
qu'il lui avoit choisi: elle redoubla ses pleurs; son petit cœur ne
pouvoit contenir tant de joie. Le roi conta cette petite scène, et tout
le monde y prit plaisir. Pour M. le prince de Conti, il étoit transporté,
il ne savoit ni ce qu'il disoit, ni ce qu'il faisoit; il passoit
par-dessus tous les gens qu'il trouvoit en son chemin, pour aller voir
mademoiselle de Blois. Madame Colbert ne vouloit pas qu'il la vît que le
soir; il força les portes, et se jeta à ses pieds, et lui baisa la main;
elle, sans autre façon, l'embrassa, et la revoilà à pleurer. Cette bonne
petite princesse est si tendre et si jolie, que l'on voudroit la manger.
Le comte de Gramont[746] fit ses compliments, comme les autres, au
prince de Conti: «Monsieur, je me réjouis de votre mariage; croyez-moi,
ménagez le beau-père, ne le chicanez point, ne prenez point garde à peu
de chose avec lui; vivez bien dans cette famille, et je vous réponds que
vous vous trouverez fort bien de cette alliance.» Le roi se réjouit de
tout cela, et marie sa fille, en faisant des compliments, comme un autre,
à M. le Prince, à M. le Duc (fils de Condé), et à madame la Duchesse, à
laquelle il demande son amitié pour mademoiselle de Blois, disant qu'elle
seroit trop heureuse d'être souvent auprès d'elle, et de suivre un si bon
exemple. Il s'amuse à donner des transes au prince de Conti; il lui fait
dire que les articles ne sont pas sans difficulté; qu'il faut remettre
l'affaire à l'hiver qui vient: là-dessus le prince amoureux tombe comme
évanoui; la princesse l'assure qu'elle n'en aura jamais d'autre. Cette
fin s'écarte un peu dans le don Quichotte; mais, dans la vérité, il n'y
eut jamais un si joli roman. Vous pouvez penser comme ce mariage et la
manière dont le roi le fait donnent de plaisir en certain lieu[747]!»
Madame de Montespan, en effet, pensait bien que ses enfants ne seraient
pas différemment traités.

  [746] On sait qu'il affectait l'originalité et la familiarité
  dans ses discours.

  [747] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 76.

Ce mariage remit pour quelque temps en évidence cette pauvre La Vallière,
déjà bien oubliée, car même celle qui l'avait remplacée avec tant de
faste et d'arrogance, touchoit à son déclin. _La timide violette_[748],
pendant son règne tout intime et renfermé, n'avait choqué ni lésé
personne. Elle était généralement aimée, et malgré sa faute avait emporté
l'estime publique dans sa pieuse retraite.

  [748] Expression de madame de Sévigné.

On était donc heureux du bien qui lui arrivait dans la personne de sa
fille. Tout le monde vint faire compliment «à cette sainte
carmélite[749].» Le grand Condé et son fils, plus courtisans toutefois
que sincères, y coururent des premiers. On trouva «qu'elle avoit
parfaitement accommodé son style à son voile noir, et assaisonné sa
tendresse de mère avec celle d'épouse de Jésus-Christ[750].»

  [749] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1679), t. VI, p. 83.

  [750] _Ibid._

La marquise de Sévigné avait formé le projet, nous dirions plutôt fait la
partie, d'aller la voir avec madame de Coulanges, car on venait là un peu
comme à un spectacle intéressant et délicat. Mais la grande MADEMOISELLE,
de temps en temps prise de tendre ressouvenir pour une femme, presque une
amie, devant qui elle avait pleuré sans contrainte la rupture de son
mariage avec Lauzun, voulut faire cette visite avec elle. Comme les
autres! madame de Sévigné subit le charme qu'exerçait encore sous son
voile _sœur Louise de la Miséricorde_, et sa visite nous a valu une
jolie page qui eût manqué à l'histoire de cette amante délaissée par un
roi, consolée par un Dieu.

«Je fus hier aux grandes Carmélites avec MADEMOISELLE, qui eut la bonne
pensée de mander à madame de Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes dans
ce saint lieu; je fus ravie de l'esprit de la mère Agnès[751]; elle me
parla de vous, comme vous connoissant par sa sœur. Je vis madame Stuart
belle et contente. Je vis mademoiselle d'Épernon qui ne me trouva pas
défigurée[752]; il y avoit plus de trente ans que nous ne nous étions
vues: elle me parut horriblement changée... Mais quel ange m'apparut à
la fin! car M. le prince de Conti la tenoit au parloir. Ce fut à mes yeux
tous les charmes que nous avons vus autrefois; je ne la trouvai ni
bouffie, ni jaune; elle est moins maigre et plus contente: elle a ses
mêmes yeux et ses mêmes regards; l'austérité, la mauvaise nourriture et
le peu de sommeil ne les lui ont ni creusés, ni battus; cet habit si
étrange n'ôte rien à la bonne grâce, ni au bon air; pour la modestie,
elle n'est pas plus grande que quand elle donnoit au monde une princesse
de Conti; mais c'est assez pour une carmélite. Elle me dit mille
honnêtetés, et me parla de vous si bien, si à propos, tout ce qu'elle dit
étoit si assorti à sa personne, que je ne crois pas qu'il y ait rien de
mieux. M. de Conti l'aime et l'honore tendrement: elle est son directeur;
ce prince est dévot, et le sera comme son père. En vérité, cet habit et
cette retraite sont une grande dignité pour elle[753].»

  [751] Mademoiselle de Bellefonds, sœur de madame de Villars.

  [752] Anne-Louise-Christine de Foix de Lavalette-Épernon.

  [753] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1680) t. VI, p. 92.

Le mariage se fit le 16 janvier, et l'on peut en voir de gracieuses
descriptions dans la Correspondance de madame de Sévigné[754]. Mais, ô
vanité des jeunes amours, ce joli roman ne put aller au delà de six mois.
«Que dites-vous, écrit la marquise désappointée à sa fille dès le 7
juillet, de ce mariage de la princesse de Conti, sur qui toutes les fées
avoient soufflé?» Elle s'arrête là, soit que la mésintelligence des époux
fût déjà notoire et connue même en Provence, soit que les éditeurs de ses
lettres aient fait porter sur ce chapitre leurs habituels et dommageables
retranchements. Mais dans la lettre suivante, on lit ces mots qui
paraissent donner tous les torts à l'acariâtre fille d'une si douce mère:
«M. le Prince est du voyage (le roi allait partir pour Lille), et cette
jeune princesse de Conti, qui est méchante comme un petit aspic pour son
mari, demeure à Chantilly auprès de madame la Duchesse; cette école est
excellente[755].» On comprend que le prince de Conti dut aussi se
refroidir de son côté.

  [754] Lettres des 17 et 24 janvier, t. VI, p. 109, 113 et
  120.--Le _Mercure galant_ a consacré un volume entier (2e tome de
  janvier 1680), aux cérémonies et aux fêtes qui eurent lieu à
  cette occasion.

  [755] Lettres des 7 et 14 juillet, t. VI, p. 361 et 369.--Bussy,
  dans une lettre du 25 mars 1680 (t. V, p. 94), donne les premiers
  détails sur cette brouille précoce.

La suite de l'histoire des deux époux peut se faire en quelques lignes.
Leur mariage avait duré cinq ans, en proie à une incurable
mésintelligence, lorsqu'au mois de novembre 1685, la princesse de Conti
fut atteinte de la petite vérole. Son mari s'enferma avec elle pour la
soigner. Elle guérit et sauva même sa beauté, qui dura longtemps encore,
mais le prince prit la même maladie et succomba en peu de jours[756].
«Tel vient de mourir à Paris, dit évidemment à ce propos La Bruyère, de
la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme qu'il n'aimoit point[757].»
En annonçant cette mort du prince de Conti madame de Sévigné ajoute: «Sa
belle veuve l'a fort pleuré; elle a cent mille écus de rente, et a reçu
tant de marques de l'amitié du roi, et de son inclination naturelle pour
elle, qu'avec de tels secours personne ne doute qu'elle ne se
console[758].» Elle se consola, en effet, et les mémoires du temps sont
pleins de ses amours avec le chevalier de Clermont-Chate. Mais cette
liaison devint la cause pour elle de cuisants chagrins et d'une
mortification sanglante, le chevalier de Clermont ayant fait le
sacrifice insultant de sa correspondance à l'une de ses filles d'honneur,
mademoiselle Chouin, dont il était devenu amoureux[759].

  [756] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre 1685), t. VII, p. 356.

  [757] _Caractères_, chap. XI, _de l'homme_.

  [758] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VII, p. 356.

  [759] Conf. MADAME DE CAYLUS (coll. Michaud, t. XXXII);
  SAINT-SIMON, t. III.

En même temps que la cour prenait part aux fêtes du mariage de la
princesse de Conti, et se disputait les places de la maison de la
nouvelle Dauphine, qui allait bientôt arriver, on s'entretenait avec
curiosité et effroi des révélations qui surgissaient à chaque instant
devant la Chambre de l'Arsenal, établie pour juger les nombreuses
affaires d'empoisonnement depuis peu découvertes par la justice. Après
avoir compromis des noms obscurs, la Voisin et la Vigoureux, dignes
émules de la Brinvilliers, mais, de plus quelle, adonnées aux sortiléges
et à la magie, indiquèrent des noms plus relevés, et l'instruction
judiciaire se crut sur la voie de plus grands coupables. Dans le cours de
l'année 1679, à la suite de leurs révélations, on vit arrêter
successivement trois prêtres, Le Sage, Mariette et Davot, madame
Brissart, femme d'un conseiller au parlement, Françoise Sainctot, femme
de M. de Dreux, maître des requêtes, et madame Le Féron, veuve du
président de la deuxième chambre des Enquêtes. Au mois d'août, les
révélations montant toujours, on arrêta la _dame suivante_ de madame la
comtesse de Soissons, cette Olympe Mancini la plus italienne des nièces
de Mazarin[760]. Parmi les clientes qui la consultaient en qualité de
devineresse, la Voisin, avait nommé en même temps, la Sénéchale de
Rennes, madame de Canilhac, la comtesse du Roure, la vicomtesse de
Polignac, la maréchale de La Ferté, et bientôt la duchesse de Bouillon
et la comtesse de Soissons, les deux sœurs. Pour couronner l'œuvre, la
Vigoureux jeta enfin dans l'instruction le nom du maréchal de Luxembourg.
On arrivait au plus hautes sphères de l'État.

  [760] Nouvelles _Causes célèbres_, publiées par M. Fouquier (97e
  livraison), _la Chambre ardente_. Paris, 1860, p. 12 et 14.

Les deux révélatrices ne mêlaient d'abord ces noms que dans des
opérations de sorcellerie, d'art divinatoire, de conjurations et de
sorts. Mais chez elles l'empoisonneuse était tellement identifiée à la
devineresse, que les avoir fréquentées était une note qui appelait
nécessairement de la part de la justice de plus amples investigations. Le
22 décembre 1679, le roi justement alarmé, et voulant avoir le fin mot de
ces ténébreuses affaires, où, on le verra, sa personne était intéressée,
avait ordonné à la commission de l'Arsenal (que le peuple désignait sous
le nom de _Chambre ardente_, car elle avait pour mission d'envoyer au feu
les empoisonneurs) «de faire justice exacte, dans ce malheureux commerce,
sans aucune distinction de personnes, de condition et de sexe[761].» Un
mois après seulement, le 23 janvier, on apprit avec une stupéfaction
facile à comprendre, l'arrestation ou l'ajournement en justice des plus
grands personnages de la cour, la comtesse de Soissons et sa sœur la
duchesse de Bouillon, le maréchal de Luxembourg et la princesse de
Tingry, sa belle-sœur, la marquise d'Alluye, la maréchale de la Ferté,
mesdames du Fontet et de Polignac, le comte de Cessac, de la maison de
Clermont-Lodève, les marquis de Thermes et de Feuquières. Ici il faut
donner la parole à madame de Sévigné.

  [761] FOUQUIER, _La Chambre ardente_, p. 15.

Le mercredi, 24 janvier 1680, elle venait d'envoyer à la poste une
longue lettre pour sa fille. Mais, ayant appris, dans la soirée, ces
graves événements, elle reprend la plume et lui adresse ce supplément
daté de _dix heures du soir_; «Ma grosse lettre est partie; mais quand il
y a de grandes nouvelles, il faut les écrire, quoique vous puissiez les
savoir par d'autres. Je vous dirai donc que madame la comtesse de
Soissons est partie, cette nuit, pour Liége, ou pour quelque autre
endroit qui ne soit pas la France. La Voisin l'a extrêmement marquée, et
je pense que Sa Majesté lui a donné charitablement le temps de se
retirer. M. de Luxembourg s'est mis volontairement à la Bastille, et se
croit assez innocent pour prendre ce ton. On parle de madame de Tingry,
de plusieurs autres encore; mais c'est un chaos, et je vous mande ce qui
est positif; à vendredi le reste. On a trompetté madame la comtesse de
Soissons _à trois briefs jours_, c'est-à-dire qu'on va lui faire son
procès par contumace. Le roi dit à madame de Carignan[762]: «Madame, j'ai
bien voulu que madame la Comtesse se soit sauvée; peut-être en rendrai-je
compte un jour à Dieu et à mes peuples[763]».

  [762] Veuve du prince de Savoie-Carignan, et belle-mère de la
  comtesse de Soissons.

  [763] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 125.

Dans la lettre suivante, du vendredi 26 janvier, on trouve ces détails de
l'étrange emprisonnement d'un maréchal de France, d'un Montmorency, du
premier général d'alors après Turenne et Condé, impliqué dans une
pareille affaire: «M. de Luxembourg étoit mercredi (24) à Saint-Germain,
sans que le roi lui fît moins bonne mine qu'à l'ordinaire: on l'avertit
qu'il y avoit contre lui un décret de prise de corps: il voulut parler
au roi; vous pouvez penser ce qu'on dit. Sa Majesté lui dit que s'il
étoit innocent il n'avoit qu'à s'aller mettre en prison, et qu'il avoit
donné de si bons juges pour examiner ces sortes d'affaires, qu'il leur en
laissoit toute la conduite. M. de Luxembourg pria qu'on ne l'y menât
point, et en effet il monta aussitôt en carrosse, et s'en vint chez le
père de La Chaise: Mesdames de Lavardin et de Mouci, qui venoient ici, le
rencontrèrent dans la rue Saint-Honoré, assez triste dans son carrosse:
après avoir été une heure aux Jésuites, il fut à la Bastille, et remit à
Bezemaux (le gouverneur) l'ordre qu'il avoit apporté de Saint-Germain. Il
entra d'abord dans une assez belle chambre. Madame de Mecklembourg (sa
sœur) vint l'y voir, et pensa fondre en larmes; elle s'en alla, et une
heure après qu'elle fut sortie, il arriva un ordre de le mettre dans une
des horribles chambres grillées qui sont dans les tours, où l'on voit à
peine le ciel, et défense de voir qui que ce fût. Voilà, ma fille, un
grand sujet de réflexion: songez à la fortune brillante d'un tel homme, à
l'honneur qu'il avoit eu de commander les armées du roi, et
représentez-vous ce que ce fut pour lui d'entendre fermer ces gros
verrous, et, s'il a dormi par excès d'abattement, pensez au réveil.
Personne ne croit qu'il y ait du poison à son affaire. Je vous assure que
voilà une sorte de malheur qui en efface bien d'autres[764].» La
belle-sœur du maréchal, qui avait quitté l'état religieux pour devenir,
l'année d'avant, dame du palais de la reine et princesse de Tingry,[765]
recevait en même temps assignation de comparaître à bref délai devant le
commission de l'Arsenal.

  [764] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 130.

  [765] SAINT-SIMON, t. I, p. 136.

Soit qu'elle se sentît coupable, soit, comme on le lui a fait dire, par
crainte de la haine de Louvois, qui, selon elle, la voulait perdre, la
comtesse de Soissons ne se sentit ni la volonté ni le courage
_d'envisager la prison_[766]. Voici comment la marquise de Sévigné
raconte sa disparition: «Elle jouoit à la bassette mercredi; M. de
Bouillon entra; il la pria de passer dans son cabinet, et lui dit qu'il
falloit sortir de France, ou aller à la Bastille. Elle ne balança point:
elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye; elles ne parurent plus.
L'heure du souper vint; on dit que madame la Comtesse soupoit en ville;
tout le monde s'en alla, persuadé de quelque chose d'extraordinaire.
Cependant on fit beaucoup de paquets; on prit de l'argent, des
pierreries; on fit prendre des justaucorps gris aux laquais et aux
cochers; on fit mettre huit chevaux au carrosse. Elle fit placer auprès
d'elle dans le fond la marquise d'Alluye, qu'on dit qui ne vouloit pas
aller, et deux femmes de chambre sur le devant. Elle dit à ses gens
qu'ils ne se missent point en peine d'elle, qu'elle étoit innocente, mais
que ces coquines de femmes avaient pris plaisir à la nommer. Elle pleura;
elle passa chez madame de Carignan, et sortit de Paris à trois heures du
matin[767]...» Bussy-Rabutin, qui, depuis le 11 décembre, avait été
autorisé à venir à Paris, pour y suivre deux procès, intéressant, l'un sa
femme, l'autre sa fille, transmet ces détails de plus à son futur gendre
et futur ennemi, M. de la Rivière: «Le roi envoya M. de Bouillon dire à
la comtesse de Soissons que si elle se sentoit innocente, elle entrât à
la Bastille, et qu'il la serviroit comme son ami dans le procès qu'on lui
feroit; mais que si elle étoit coupable, elle se retirât où elle
voudroit. Elle manda au roi qu'elle étoit fort innocente, mais qu'elle ne
pouvoit souffrir la prison, et ensuite elle partit avec la marquise
d'Alluye, avec deux carrosses à six chevaux; elle va, dit-on, en
Flandre[768].» Le marquis de Cessac s'empressa aussi de quitter la
France, en même temps qu'Olympe Mancini et la marquise d'Alluye.

  [766] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 140.

  [767] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 132.

  [768] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 27 janvier
  1680), t. V, p. 44.

Bussy, dont il faut, dans cet exposé, rapprocher, ce qu'on n'a point fait
encore, la correspondance de celle de sa cousine, est plus expressif et
plus dur, et il formule en termes très-crus les accusations dont la
plupart des personnes nommées étaient l'objet et qui étaient accueillies
comme vérité par une portion du public: «On dit, écrit-il dans la
première et plus fiévreuse semaine, que le crime de M. de Luxembourg est
d'avoir fait empoisonner, à l'armée, un intendant des contributions de
Flandre, duquel il avoit tiré l'argent du roi. La comtesse de Soissons
(est accusée d'avoir empoisonné son mari[769]); la marquise d'Alluye, son
beau-père, Sourdis; la princesse de Tingry, des enfants dont elle étoit
accouchée; madame de Bouillon, un valet de chambre qui savoit ses
commerces amoureux[770].» Et Bussy, acceptant pour plus que probable tout
ce qu'on dit, ajoute: «On n'a jamais vu tant d'horreurs en France, parmi
les gens de qualité, qu'on en voit aujourd'hui[771].» En province
l'effet produit par cette affaire était plus grand encore, et la mise en
justice seule de si hauts personnages, y semblait une preuve des crimes
que l'opinion leur reprochait. «Je crois, monsieur (écrit de Laon, le 26
janvier, à Bussy sa fille, madame de Rabutin), que vous êtes bien surpris
de voir tant de femmes de qualité accusées et quasi convaincues de
poison, car il faut qu'il y ait des indices bien forts contre elles,
puisqu'on a donné des prises de corps[772].» Un autre correspondant de
Bussy, constatant le retentissement de cette affaire au dehors, et
étendant outre mesure la solidarité de tels faits, lui écrit de Semur:
«Voilà la cour de France bien décriée dans les pays étrangers, grâce aux
dames et aux courtisans[773].»

  [769] Ces mots manquent, et doivent évidemment, dit l'éditeur, être
  supplées.

  [770] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 27 janvier 1680),
  t. V, p. 45.

  [771] _Corr. de Bussy_, t. V, p. 48.

  [772] _Ibid._, p. 47.

  [773] _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 49.--Dans une lettre adressée
  à M. de Guitaud, de celles qui ne se trouvent encore que dans le
  volume de Millevoye, lettre écrite à la même date, madame de
  Sévigné résumant avec quelques variantes ce qu'elle a déjà mandé
  à sa fille, écrit ceci qui semble monté au ton de son cousin:
  «Mais à propos de justice et d'injustice, ne vous paroît-il pas
  de loin que nous ne respirons tous ici que du poison, que nous
  sommes dans les sacriléges et les avortements? En vérité, cela
  fait horreur à toute l'Europe, et ceux qui nous liront dans cent
  ans, plaindront ceux qui auront été témoins de ces accusations.
  Vous savez que ce pauvre Luxembourg s'est remis de son bon gré à
  la Bastille: il a été l'officier qui s'y est mené, il a lui-même
  montré l'ordre à Bezemaux. Il vint de Saint-Germain, il rencontra
  madame de Montespan en chemin; ils descendirent tous deux de
  leurs carrosses pour parler plus en liberté; il pleura fort: il
  vint aux Jésuites, il demanda plusieurs pères, il pria Dieu dans
  l'église, et toujours des larmes. Il paroissoit un peu qu'il ne
  savoit à quel saint se vouer; il rencontra Mlle de Vauvineux, il
  lui dit qu'il s'en alloit à la Bastille, qu'il en sortiroit
  innocent; mais qu'après un tel malheur il ne reverroit jamais le
  monde. Il fut d'abord mis dans une chambre assez belle; deux
  heures après, il est venu un ordre de le renfermer. Il est donc
  dans une chambre d'en haut très-désagréable; il ne voit personne;
  il a été interrogé quatre heures par M. de Bezons et M. de la
  Reynie. Pour madame la comtesse de Soissons, c'est une autre
  manière de peindre, elle a porté son innocence au grand air; elle
  partit la nuit, et dit qu'elle ne pouvoit envisager la prison, ni
  la honte d'être confrontée à des gueuses et à des coquines. La
  marquise d'Alluye est avec elle: ils prennent le chemin de Namur;
  on n'a pas dessein de les suivre. Il y a quelque chose d'assez
  naturel et d'assez noble à ce procédé; pour moi, je l'approuve.
  On dit cependant que les choses dont elle est accusée ne sont que
  de pures sottises qu'elle a redites mille fois, comme on fait
  toujours quand on revient de chez ces sorcières ou soi-disantes.
  Il y a beaucoup à raisonner sur toutes ces choses: on ne fait
  autre chose; mais je crois que l'on n'écrit pas ce que l'on
  pense.» (Édition Klostermann, p. 50.)

Quant aux personnes simplement ajournées sans être détenues, le marquis
de Feuquières, la comtesse du Roure, cette compagne intime de la
Vallière, connue sous le nom de mademoiselle d'Attigny, la vicomtesse de
Polignac, mère du futur cardinal de ce nom, la maréchale de La Ferté, de
la famille d'Angennes, la princesse de Tingry, et la duchesse de
Bouillon, elles furent interrogées à diverses reprises par la Chambre de
l'Arsenal, et madame de Sévigné tient avec son soin accoutumé sa fille au
courant de tout ce qui transpirait dans le public, curieux et inquiet,
sur cette incroyable affaire. Elle put lui redonner en entier, dans la
forme piquante où on le rapportait, l'interrogatoire de la duchesse de
Bouillon, et on peut affirmer, sans le savoir, qu'il n'a dû rien perdre
en malice en passant par la plume qui l'a reproduit.

«Madame de Bouillon entra comme une petite reine dans cette chambre; elle
s'assit dans une chaise qu'on lui avoit préparée, et au lieu de répondre
à la première question, elle demanda qu'on écrivît ce qu'elle vouloit
dire; c'étoit: «Qu'elle ne venoit là que par le respect qu'elle avoit
pour l'ordre du roi, et nullement pour la chambre, qu'elle ne
reconnaissoit point, ne voulant point déroger aux priviléges des ducs.»
Elle ne dit pas un mot que cela ne fût écrit; et puis elle ôta son gant
et fit voir une très-belle main. Elle répondit sincèrement jusqu'à son
âge.--Connaissez-vous la Vigoureux?--Non.--Connaissez-vous la
Voisin?--Oui.--Pourquoi voulez-vous vous défaire de votre mari?--Moi,
m'en défaire! vous n'avez qu'à lui demander s'il en est persuadé; il m'a
donné la main jusqu'à cette porte.--Mais, pourquoi alliez-vous si souvent
chez cette Voisin?--C'est que je voulois voir les Sibylles qu'elle
m'avoit promises; cette compagnie méritoit bien qu'on fît tous les
pas.--N'avez-vous pas montré à cette femme un sac d'argent?--Elle dit que
non, par plus d'une raison, et, tout cela d'un air fort riant et fort
dédaigneux.--Eh! bien, messieurs, est-ce là tout ce que vous avez à me
dire?--Oui madame. Elle se lève, et en sortant, elle dit très-haut:
«Vraiment, je n'eusse jamais cru que des hommes sages pussent demander
tant de sottises.» Elle fut reçue de tous ses parents, amis et amies avec
adoration, tant elle était jolie, naïve, naturelle, hardie, et d'un bon
air et d'un esprit tranquille.[774]» On ajoutait dans le public
qu'interrogée par un des juges si elle avait vu le diable chez la Voisin,
madame de Bouillon lui avait répondu que oui, lui en décrivant le costume
semblable à celui de son interrogateur[775].

  [774] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 janvier 1680), t. VI, p. 140.

  [775] VOLTAIRE: _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI.

Madame de Sévigné est un fidèle écho des rumeurs et des impressions de la
grande société parisienne, aux prises avec un mystère dans lequel se
trouvaient compromis un si grand nombre de ses membres. En face de
l'humble public, de cette masse qui, jusque là, n'avait point été
habituée à voir de tels personnages accusés de tels crimes, un sentiment
involontaire de solidarité s'empare d'une partie des hautes classes. Dans
le premier moment de surprise on avait cru tout possible; on avait tout
accepté, même les crimes les plus énormes. Au bout de quelques jours, une
réaction en sens contraire se manifestait déjà: la marquise de Sévigné la
subit et la constate.

«Mesdames de Bouillon et de Tingry furent interrogées lundi à cette
Chambre de l'Arsenal. Leurs nobles familles les accompagnèrent jusqu'à la
porte. Il ne paroît pas jusqu'ici qu'il y ait rien de noir aux sottises
qu'on leur impute; il n'y a pas même du gris brun. Si on ne trouve rien
de plus, voilà de grands scandales qu'on auroit pu épargner à des
personnes de cette qualité. Le maréchal de Villeroy dit que ces messieurs
et ces dames ne croient pas en Dieu et qu'ils croient au diable. Vraiment
on conte des choses ridicules de tout ce qui se passoit chez ces
abominables femmes. La maréchale de La Ferté alla par complaisance (_chez
la Voisin_) avec madame la Comtesse et ne monta point. M. de Langres
étoit avec la maréchale; voilà qui est bien noir: cette affaire lui donne
un plaisir qu'elle n'a pas ordinairement, c'est d'entendre dire qu'elle
est innocente[776]. La duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un
peu de poison pour faire mourir un vieux et ennuyeux mari qu'elle avoit,
et une invention pour épouser un jeune homme qu'elle aimoit. Ce jeune
homme étoit M. de Vendôme, qui la menoit d'une main, et son mari de
l'autre; et de rire. Quand une _Mancine_ ne fait qu'une folie comme
celle-là, c'est donné; et ces sorcières vous rendent cela sérieusement,
et font horreur à toute l'Europe d'une bagatelle. Madame la comtesse de
Soissons demandoit si elle ne pourroit point faire revenir un amant qui
l'avoit quittée; cet amant étoit un grand prince, et on assure qu'elle
dit que, s'il ne revenoit à elle, il s'en repentiroit: cela s'entend du
roi, et tout est considérable sur un tel sujet. Mais voyons la suite: si
elle a fait de plus grands crimes, elle n'en a pas parlé à ces
gueuses-là. Un de nos amis dit qu'il y a une branche aînée au poison, où
l'on ne remonte point, parce qu'elle n'est pas originaire de France; ce
sont ici de petites branches de cadets qui n'ont pas de souliers. La
Tingry fait imaginer quelque chose de plus important, parce qu'elle a été
maîtresse des novices[777]. Elle dit: J'admire le monde; on croit que
j'ai eu des enfants de M. de Luxembourg. Hélas! Dieu le sait. Enfin, le
ton aujourd'hui c'est l'innocence des nommées et l'horreur de la
diffamation; peut-être que demain ce sera le contraire. Vous connoissez
ces sortes de voix générales, je vous en instruirai fidèlement; on ne
parle ici d'autre chose; en effet, il n'y a guère d'exemples d'un pareil
scandale dans une cour chrétienne. On dit que cette Voisin mettoit dans
un four tous les petits enfants dont elle faisoit avorter; et madame de
Coulanges, comme vous pouvez penser, ne manque pas de dire, en parlant de
la Tingry, _que c'étoit pour elle que le four chauffoit_[778].» On dirait
que le public impartial, auquel appartient évidemment madame de Sévigné,
est tiraillé entre deux partis, dont l'un exagère et l'autre amoindrit
tout, et qui l'emportent chacun à leur tour, les jolis mots comme les
mots cruels allant leur train et brochant sur le tout.

  [776] La maréchale de La Ferté était renommée pour ses
  galanteries.

  [777] A l'Abbaye-aux-Bois.

  [778] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 janvier 1680), t. VI, p. 136.

L'affaire du maréchal duc de Luxembourg semblait prendre une tournure
plus sérieuse. On n'en parlait pas sur ce ton léger; non que l'opinion du
plus grand nombre lui fût contraire, mais la sévérité dont il était
l'objet, pouvait tout faire croire et tout faire craindre. Ce que l'on
racontait même de son attitude humble et pusillanime ne contribuait pas
peu à alarmer les amis qui lui restaient. Nous ne pouvons omettre ce
chapitre relatif au futur vainqueur de Steinkerque, chapitre si
extraordinaire dans la correspondance de madame de Sévigné des mois de
janvier et de février 1680, qui forme (on ne trouve ces détails que là)
l'histoire _extérieure_ de l'affaire des Poisons, dont nous verrons tout
à l'heure la réalité judiciaire.

«Il faut reprendre (mande-t-elle à madame de Grignan, le 31 janvier) le
fil des nouvelles que je laisse toujours un peu reposer quand je traite
le chapitre de votre santé. M. de Luxembourg a été deux jours sans
manger; il avait demandé plusieurs jésuites; on les lui a refusés: il a
demandé la _Vie des Saints_, on la lui a donnée: il ne sait, comme vous
voyez, _à quel Saint se vouer_. Il fut interrogé quatre heures, vendredi
ou samedi, je ne m'en souviens pas; il parut ensuite fort soulagé, et
soupa. On croit qu'il auroit mieux fait de mettre son innocence en pleine
campagne, et de dire qu'il reviendroit quand ses juges naturels le
feroient revenir. Il fait grand tort au duché en reconnoissant cette
Chambre; mais il a voulu obéir aveuglément à Sa Majesté[779].» (En sa
double qualité de duc et de pair, le maréchal de Luxembourg avait le
privilége de ne pouvoir être jugé que par la grand'chambre du Parlement,
avec l'adjonction des pairs de France.) Avant de clore sa lettre, la
consciencieuse nouvelliste est allée une dernière fois par la ville à la
chasse aux propos, et voici ce qu'elle en rapporte à la confusion plus
grande du maréchal prisonnier: «M. de Luxembourg est entièrement
déconfit; ce n'est pas un homme, ni un petit homme, ce n'est pas même une
femme, c'est une vraie femmelette. «Fermez cette fenêtre--allumez du
feu--donnez-moi du chocolat--donnez-moi ce livre--j'ai quitté Dieu, il
m'a abandonné.» Voilà ce qu'il a montré à Bezemaux et à ses commissaires,
avec une pâleur mortelle. Quand on n'a que cela à porter à la Bastille,
il vaut bien mieux gagner pays, comme le roi, avec beaucoup de bonté, lui
en avoit donné les moyens, jusqu'au moment qu'il s'est enfermé; mais il
faut en revenir, malgré soi, à la Providence; il n'étoit pas naturel de
se conduire comme il a fait, étant aussi foible qu'il le paroît[780]».

  [779] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 137.

  [780] _Ibid._, p. 144.

D'un naturel prompt à accuser, et, de plus, ulcéré par son éternelle
disgrâce, et envieux-né de tous les maréchaux, ses cadets à l'armée,
Bussy accueille et enregistre sans hésiter toutes les rumeurs les plus
absurdes comme les plus noires sur M. de Luxembourg. Pour lui, il est en
plein avec une étonnante crédulité dans le parti des pessimistes; et
c'est un curieux symptôme de ce temps, de voir cet esprit qui n'est pas
ordinaire et sans distinction, ne pas croire impossible l'existence et la
puissance de la magie. «Le bruit est qu'on recherche M. de Luxembourg,
écrit-il à Jeannin de Castille, sur les concussions aussi bien que sur
les empoisonnements et sur la magie... Ses amis se moquent de
l'accusation qu'on lui fait d'avoir fait des pactes avec le diable, et
disent qu'on ne punit point de mort, au Parlement de Paris, le crime de
sorcellerie. Il est vrai, mais on punit les maléfices, et ce fut pour
cela qu'on fit brûler le maréchal de Raiz[781]; et qu'on feroit mourir M.
de Luxembourg, si par la sorcellerie, il avoit fait mourir
quelqu'un[782].» Bussy paraît très-consolé à l'avance de tout ce qui peut
advenir de plus sinistre au maréchal. C'est sur le même ton que ses
correspondants lui donnent la réplique. Faisant allusion à Boutteville,
père du maréchal, décapité en 1627 pour cause de duel, et au duc de
Montmorency, qui paya de sa tête, cinq ans après, sa révolte contre Louis
XIII, ou plutôt contre Richelieu, madame de Rabutin, une femme! mande à
son père ce mot cruel qui semble promettre au bourreau la tête du
prisonnier: «Si M. de Luxembourg étoit convaincu, il passeroit mal son
temps aussi bien que son père: _on dit que l'échafaud est substitué dans
cette maison_[783];» c'est à dire que la hache y est héréditaire.

  [781] Gilles de Laval, seigneur de Raiz, exécuté sous Charles
  VII.

  [782] _Corr. de Bussy_ (lettre du 22 février, 1680, t. V, p. 64).

  [783] _Lettre_ du 26 janvier, _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 47.

Ce grand procès criminel marchait trop lentement au gré de la galerie
avide de nouvelles et d'émotions. Le 2 février madame de Sévigné annonce
avec un certain regret que la Chambre ne travaillera de vingt jours, soit
pour faire des informations nouvelles, soit pour faire venir de loin des
gens accusés, «comme, par exemple, cette Polignac, qui a un décret, ainsi
que la comtesse de Soissons[784].» Pour le plus grand nombre, les
charges, à ce que l'on répétait, étaient bien légères. «Feuquières et
madame du Roure, écrit madame de Sévigné, toujours des peccadilles.»
Madame de La Ferté (redit-elle, car elle tient à son mot), «ravie d'être
innocente une fois en sa vie, a voulu à toute force jouir de cette
qualité.» Quoiqu'on l'eût laissée libre de ne pas venir s'expliquer
devant la Chambre de l'Arsenal, elle insista pour être entendue; «et cela
fut trouvé encore plus léger que madame de Bouillon.» Aussi la marquise
ajoute-t-elle que «l'on continue à blâmer un peu la sagesse des juges,
qui a fait tant de bruit, et nommé scandaleusement de si grands noms pour
si peu de chose[785].»

  [784] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 151.

  [785] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 150.

Le premier feu des suppositions calmé, et dans le silence de l'œuvre
mystérieuse des magistrats, la fatigue ou plutôt la légèreté parisienne
finit par prendre entièrement le dessus. On ne voulut plus s'occuper de
cette affaire, qui avait trompé l'attente publique, à moins de quelque
grosse et très-certaine révélation. «On recommencera à travailler à cette
Chambre plus tôt qu'on ne pensoit (mande le 7 février, madame de
Sévigné): on assure qu'il y a bien des confrontations à faire. Il nous
faut quelque chose de nouveau pour nous réveiller; on s'endort; et ce
grand bruit est cessé jusqu'à la première occasion. On ne parle plus de
M. de Luxembourg: j'admire vraiment comme les choses passent; c'est bien
un vrai fleuve qui emporte tout avec soi. On nous promet pourtant encore
des scènes curieuses[786].» Le surlendemain, même absence de nouvelles,
si ce n'est qu'il n'y aura pas de tragédie: «L'affaire des Poisons est
tout aplatie; on ne dit plus rien de nouveau. Le bruit est qu'il n'y aura
point de sang répandu[787].» Le 14 février, la marquise annonce que la
Chambre ardente a repris ses travaux, et que M. de Luxembourg a été mené
deux fois à Vincennes, où étaient détenus notamment la Voisin, Le Sage et
la Vigoureux, pour leur être confronté; mais «qu'on ne sait point le
véritable état de son affaire.» Le 16, elle se plaint toujours que «les
juges sont muets[788].»

  [786] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 154.

  [787] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 158.

  [788] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 160, 164 et 167.

Dans ce mutisme sans doute recommandé, et les choses semblant perdre
chaque jour de leur gravité, après avoir accusé les magistrats de trop de
précipitation, on s'égaya à leurs dépens au moyen de l'interrogatoire de
la duchesse de Bouillon, qui, selon M. de La Rivière, se vengeait comme
elle pouvait en se moquant de ses juges[789]. M. de Bouillon parlait de
l'envoyer dans toute l'Europe, «où l'on pourroit croire que sa femme est
une empoisonneuse[790].» Bussy apprend à La Rivière que cette conduite
«avoit fort fâché le roi contre elle, car cela donne un grand ridicule à
la chambre de justice[791]. «Aussi, dix jours après, la marquise de
Sévigné annonce à sa fille que madame de Bouillon s'était si bien vantée
des réponses par elle faites aux juges, qu'elle s'était attiré une bonne
lettre de cachet pour aller à Nérac, où elle fut, en effet obligée de se
rendre[792].

  [789] _Corresp. de Bussy_, _Lettre_ du 23 février, t. V, p. 69.

  [790] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 150.

  [791] _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 55.

  [792] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 février 1680), t. VI, p. 166.

Le 21 février madame de Sévigné constate qu'on «ne parle plus de M. de
Luxembourg[793].» Revenant sur la comtesse de Soissons, elle rapporte à
sa fille le bruit qui courait qu'on lui avait fermé les portes de Namur
et d'Anvers, et de plusieurs autres villes de Flandre, en disant: _Nous
ne voulons point de ces empoisonneuses_. Avec un sérieux mêlé d'amertume
elle ajoute: «C'est ainsi que cela se tourne; et désormais un François,
dans les pays étrangers, et un empoisonneur, ce sera la même chose[794].»
Dans la lettre suivante, elle redonne à madame de Grignan, d'après La
Rochefoucauld, un incident grotesque et insultant de cette triste odyssée
d'Olympe Mancini, où l'on voit bien l'horreur que cette affaire inouïe
avait provoquée dans toute l'Europe: «M. de La Rochefoucauld nous conta
hier qu'à Bruxelles la comtesse de Soissons avoit été contrainte de
sortir doucement de l'église, et que l'on avoit fait une danse de chats
liés ensemble, où, pour mieux dire, une criaillerie par malice, et un
sabbat si épouvantable, qu'ayant crié en même temps que c'étoient des
diables et des sorciers qui la suivoient, elle avoit été obligée, comme
je vous dis, de quitter la place, pour laisser passer cette folie, qui ne
vient pas d'une trop bonne disposition des peuples[795].»

  [793] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 171.

  [794] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 172.

  [795] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 180.

Enfin, le 22 février, la Voisin fut brûlée en place de Grève. «Elle ne
nous a rien produit de nouveau, dit madame de Sévigné;» c'est-à-dire
qu'elle trompa le public, qui, voyant qu'elle n'avait rien établi de
péremptoire dans le cours de la procédure contre les personnages dénommés
par elle, l'attendait aux révélations _in extremis_, aux inspirations de
l'échafaud. La marquise de Sévigné la vit passer des fenêtres de l'hôtel
Sully, situé rue Saint-Antoine, en compagnie de mesdames de Sully, de
Chaulnes, de Fiesque et de «bien d'autres.» Au retour elle fait à sa
fille ce récit connu des dernières heures et du supplice de la condamnée,
dont nous n'empruntons que les dernières et terribles lignes: «A
Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, et à la
Grève elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau: on l'en
tira de force; on la mit sur le bûcher assise et liée avec du fer, on la
couvrit de paille; elle jura beaucoup; elle repoussa la paille cinq ou
six fois; mais enfin le feu s'augmenta, et on la perdit de vue, et ses
cendres sont en l'air présentement. Voilà la mort de madame Voisin,
célèbre par ses crimes et par son impiété[796].»

  [796] SÉVIGNÉ, _Lettre_ du 23 février, t. VI, p. 175-177.

On ne trouve plus dans madame de Sévigné que deux ou trois détails, à
grande distance, sur ce procès des Poisons qui avait débuté avec tant de
bruit. Le 1er mai, elle fait connaître la sortie de prison de madame de
Dreux, après avoir été «_admonestée_, qui est une très-légère peine, avec
cinq cents livres d'aumône.»--«On croit, ajoute-t-elle, que M. de
Luxembourg sera tout aussi bien traité que madame de Dreux.... et c'est
une chose terrible que le scandale qu'on a fait, sans pouvoir convaincre
les accusés: cela marque aussi l'intégrité des juges[797].» Le 18 mai,
enfin, elle apprend à madame de Grignan que dans l'affaire du maréchal,
il n'y a que son intendant de condamné; qu'il a fait amende honorable et
justifié son maître. Sa lettre toutefois est pleine de sous-entendus: «Il
y auroit extrêmement à causer, dit-elle, à raisonner, à admirer sur tout
cela[798].» Elle rend compte à peu près dans les mêmes termes à M. de
Guitaud de cette solution qui surprenait quoiqu'elle ne déplût pas: «On
me mande (elle est à la campagne) que l'intendant de M. de Luxembourg est
condamné aux galères; qu'il s'est dédit de tout ce qu'il avoit dit contre
son maître: voilà un bon ou un mauvais valet; pour lui, il est sorti de
la Bastille plus blanc qu'un cygne; il est allé pour quelque temps à la
campagne. Avez-vous jamais vu des fins et des commencements d'histoires
comme celles-là? Il faudroit faire un petit tour en litière sur tous ces
événements[799].»

  [797] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 242 et 244.

  [798] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 279.

  [799] _Lettres inédites_, éd. Klostermann, p. 61.

Faisons, en compagnie des pièces originales, ce tour en litière que
souhaitait madame de Sévigné pour s'expliquer sans réticences sur la fin
d'une affaire qui lui semblait prêter autant à causer, à raisonner, à
s'étonner. Elle était plus grosse, en effet, que ne l'a fait supposer son
issue. L'histoire conventionnelle l'a traitée avec une légèreté et un
vague dont était complice la royauté elle-même, peu désireuse de révéler
au public de grands desseins avortés, des périls personnels conjurés.
Une publication spéciale qui, sous la direction d'un esprit sagace,
laborieux et exact, s'occupe des anciennes causes criminelles, en même
temps que des procès nouveaux, vient de répandre sur l'affaire des
Poisons une lumière inattendue, grâce à la découverte faite à la
bibliothèque du Corps législatif (découverte pour nous, et non pour le
savant membre de l'institut qui administre ce riche dépôt[800]) d'un
résumé de la procédure instruite devant la Chambre de l'Arsenal[801].
Malgré l'ordre donné, dit-on, par Louis XIV d'en livrer les actes au feu,
une partie fut retrouvée, en 1789, dans les archives de la Bastille, et
de là portée à la bibliothèque de l'Arsenal, où M. Monmerqué a pu s'en
servir en 1819 pour les notes de son édition des _Lettres de madame de
Sévigné_, qui nous offrent quelques courtes analyses de ces précieux
documents[802]. M. Dufey (de l'Yonne) les a utilisés aussi pour la
composition de son Histoire de la Bastille[803]. «Disparus aujourd'hui,
ajoute M. Fouquier, enlevés non-seulement à la curiosité publique, mais
même à la France, on pense que si l'on pouvait les retrouver (ces
papiers) ce serait en Russie qu'il faudrait les chercher[804].» Les
documents conservés à la bibliothèque du Palais Bourbon consistent en une
analyse des cartons de la _Chambre ardente_, trouvés dans la succession
du lieutenant de police M. de la Reynie. On y lit les noms de plus de
deux cents personnes dont la Chambre a eu à s'occuper, avec des détails
qui autorisent celui qui a eu la bonne fortune de les consulter le
premier, à dire que, grâce à ce document irrécusable, nous pouvons
aujourd'hui connaître l'histoire vraie et jusqu'à présent ignorée de ce
scandaleux procès. On le peut surtout en y joignant un travail récent de
M. Michelet, où se remarquent plus qu'en aucun de ses écrits les défauts
excessifs et les rares qualités de sa méthode historique, et le solide
ouvrage consacré par M. Rousset à la vie et à l'administration de
Louvois, qui a eu dans la direction de la procédure des _Poisons_ une
part ignorée jusqu'ici[805].

  [800] M. Miller, de l'Académie des Inscriptions et
  Belles-Lettres.

  [801] Voy. _Causes célèbres de tous les peuples_, par A.
  Fouquier, continuateur de l'_Annuaire historique_ dit de Lesur
  (La _Chambre Ardente_, 1679-1682). Paris, 1860, chez Lebrun et
  compagnie.

  [802] «Une grande partie des pièces originales de ce procès,
  disait-il, est conservée parmi les manuscrits de la bibliothèque
  de l'Arsenal. L'éditeur y a puisé des éclaircissements. (_Note à
  la lettre du 26 janvier 1680_, t. VI, p. 130.)

  [803] _La Bastille_, ou _Mémoires pour servir à l'histoire
  secrète du gouvernement français depuis le quatorzième siècle
  jusqu'en 1789_.

  [804] _La Chambre ardente_, p. 9.

  [805] MICHELET, _Procès de la Brinvilliers_ (Revue des Deux
  Mondes, avril 1860). CAMILLE ROUSSET, _Histoire de Louvois et de
  son administration politique et judiciaire_. Paris, 1861.

  Voici ce que dit M. Fouquier de l'_excellent sommaire_ du procès
  des Poisons qu'il lui a été donné de consulter:

  «C'est un manuscrit conservé à la bibliothèque du Corps législatif
  sous les lettres et numéros suivants: B 105/577 g de 200 pages
  environ, non toutes remplies entièrement, mais couvertes en partie
  de résumés écrits d'une écriture très-fine et serrée. Ce manuscrit
  a pour titre: CHAMBRE ARDENTE, _tenue les années 1679, 80, 81, 82.
  Extrait fait par Me Brunet, notaire, de 12 cartons remis entre les
  mains de M. le chancelier garde des sceaux, par les héritiers de
  La Reynie_. Voilà donc, enfin, une source authentique, abondante.
  Le registre s'ouvre par une liste alphabétique de 226 décrétés,
  dont 138 femmes. Parmi ces noms brillent, presque à chaque page,
  ceux de ces seigneurs, de ces grandes dames, de ces
  parlementaires, de ces prêtres qu'on avait, disait-on, prudemment
  soustraits à la juridiction de la Chambre. Les révélations les
  plus inattendues y sollicitent le regard, et on y entrevoit de
  singuliers et sinistres jours sur l'histoire secrète de la cour de
  Louis XIV. Comme Me Brunet, le patient et véridique notaire, nous
  nous contenterons du rôle effacé de greffier et d'abréviateur,
  nous permettant seulement de mettre en ordre et en œuvre ces
  notes précieuses.» (_La Chambre ardente_, p. 10.)

Le peu d'espace qui nous reste ne nous permet pas de faire nous-mêmes une
pareille histoire. Le lecteur pourra facilement recourir aux sources que
nous lui indiquons, et il reconnaîtra la portée politique de cette
ténébreuse affaire, et les efforts du gouvernement pour l'étouffer et
l'amoindrir.

Dès la fin de l'année 1679, Le Sage avait demandé à faire des
révélations. Louvois fut chargé de les recevoir et de lui promettre la
vie sauve s'il les jugeait complètes: l'exil dont cet accusé fut
seulement frappé prouve que le ministre fut suffisamment édifié sur la
sincérité de ses aveux. M. Rousset publie une lettre adressée à Louis XIV
dans laquelle Louvois apprécie, sans les reproduire, les indications
fournies à la justice par ce principal complice de La Voisin. D'après ses
conversations avec lui, il signale au roi le danger de la présence de
certains personnages à la Cour. Ce qui prouve l'importance des
révélations de Le Sage, c'est que ce fut bientôt après, le 23 janvier,
qu'eurent lieu les arrestations ou les ajournements qui produisirent dans
Paris une si profonde émotion.

Celle qui reste le plus sérieusement chargée, soit dans les documents
conservés à la bibliothèque du Corps législatif soit dans les trop
courts extraits empruntés par M. de Monmerqué au dossier aujourd'hui
disparu de la bibliothèque de l'Arsenal, est la comtesse de Soissons.
Soumise à la question le 17 février, deux jours avant sa condamnation, La
Voisin avait déclaré qu'il était très-vrai que la comtesse était venue
chez elle avec la maréchale de La Ferté et la marquise d'Alluyes; que lui
ayant dit, d'après l'inspection de sa main, qu'elle avait été aimée d'un
grand prince, madame de Soissons lui avait demandé si cela reviendrait,
ajoutant: «Qu'il fallait bien que cela revînt d'une façon ou d'autre.....
et qu'elle porteroit sa vengeance plus loin, et sur l'un et sur l'autre,
et jusqu'à s'en défaire[806].» Dans le résumé de Me Brunet, analysé par
M. Fouquier, on trouve nettement formulée, à la charge de la comtesse de
Soissons, l'accusation d'avoir fait préparer un placet contenant un
poison en poudre très-subtil qu'elle devait remettre au roi en se jetant
à ses genoux, et le résumé ajoute même que, pendant que le roi l'aurait
lu, la comtesse devait encore glisser dans ses poches de cette poudre
empoisonnée[807].

  [806] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 139. Extrait de la procédure
  de l'Arsenal.

  [807] FOUQUIER, _la Chambre ardente_.

La Voisin, sur la sellette, s'était expliquée sur le compte de la
duchesse de Bouillon. Elle ne chargea pas comme sa sœur cette seconde
nièce de Mazarin: elle dit qu'en effet elle était venue chez elle, mais
uniquement pour satisfaire un motif de curiosité. M. de Monmerqué a
reproduit une partie de l'interrogatoire subi par madame de Bouillon, le
29 janvier, cinq jours après le départ de sa sœur. Cette pièce
ressemble peu au piquant dialogue recueilli par madame de Sévigné, et où
la duchesse semblait avoir mis tant de persiflage et de hauteur. Elle est
ici suffisamment humble et parfaitement sérieuse, car Le Sage, dans ses
révélations, l'avait accusée d'avoir voulu obtenir par la magie la mort
de son mari, afin d'épouser le duc de Vendôme. Madame de Bouillon fut
obligée d'avouer qu'en effet elle était allée chez La Voisin pour y
consulter _un très-habile homme_, que celle-ci disait connaître, et «qui
savoit faire des merveilles,» lequel n'était autre que Le Sage. La
duchesse était partie en compagnie du duc de Vendôme, du marquis de
Ruvigny, de madame de Chaulieu et de l'abbé de ce nom. «Étant passée,
déclara-t-elle, où étoit ledit Le Sage, elle lui demanda ce qu'il savoit
faire d'extraordinaire, et ledit le Sage lui ayant dit qu'il feroit
brûler en sa présence un billet, et qu'après cela il le feroit retrouver
où elle voudroit, et elle répondante lui ayant dit sur cela qu'il n'en
falloit pas davantage, ledit Le Sage lui dit qu'il falloit écrire
quelques demandes; sur quoi M. le duc de Vendôme en écrivit deux, dont
l'une étoit pour savoir où étoit alors M. le duc de Nevers, et l'autre si
M. le duc de Beaufort étoit mort; lequel billet ayant été cacheté, ledit
Le Sage le lia avec du fil ou de la soie, et y mit du soufre avec
quelques enveloppes de papier; après quoi M. de Vendôme prit ledit billet
qu'il fit brûler lui-même en la présence d'elle répondante, sur un
réchaud, dans la chambre de La Voisin, et après cela ledit Le Sage dit à
elle répondante qu'elle retrouveroit ce billet brûlé dans une porcelaine
chez elle, ce qui n'arriva pas néanmoins. Mais deux ou trois jours après
Le Sage vint chez elle et lui rapporta ledit billet, ce qui la surprit
extrêmement, et de le voir cacheté comme il étoit, et au même état que
lorsqu'il fut remis audit Le Sage.» Surpris d'un pareil fait, les mêmes
voulurent recommencer l'expérience. Un nouveau billet fut, à quelques
jours de là, remis à Le Sage, et pareillement brûlé par lui. Mais, comme
il tardait à le rapporter, la duchesse de Bouillon envoya plusieurs fois
chez lui, «et y passa elle-même.» Après plusieurs excuses, Le Sage «vint
trois ou quatre jours après chez elle répondante, où il lui dit que les
sibylles (qu'il disait consulter) étoient empêchées.» La duchesse ajoute
dans son interrogatoire que depuis elle n'avoit pas revu Le Sage, et
qu'elle trouva la chose si ridicule qu'elle la raconta à plusieurs
personnes et en écrivit même à son mari, alors à l'armée. L'un des
commissaires, la mettant en présence de la déclaration de Le Sage qui la
concernait, lui demanda s'il n'était pas vrai que dans l'un des billets
donnés par elle ou en son nom il eût été question de la mort du duc de
Bouillon, elle répondit que non, «et que la chose étoit si étrange
qu'elle se détruisoit d'elle-même[808].»

  [808] SÉVIGNÉ, notes de la Lettre 707, t. VI, p. 141.

Le fait de Le Sage n'était qu'un vulgaire tour de passe-passe, que le
dernier de nos bateleurs accomplit chaque jour sans faillir aux yeux
ébahis de la foule. Quant à l'accusation portée contre la duchesse de
Bouillon, eût-elle été prouvée, elle ne constituait qu'un fait de
prétendue magie, et, quoi qu'on en dise, quoi qu'en semble penser Bussy,
ni Louis XIV, ni ses ministres, ni les juges ne pensaient que l'on pût,
par les pratiques de la sorcellerie, amener la mort de quelques
personnes; au point de vue religieux, au point de vue même de la
législation civile qui punissait l'impiété et le blasphème, on pouvait
être reconnu coupable de magie, mais non d'homicide par magie. La
duchesse de Bouillon alla donc, pour quelque temps, expier à Nérac sa
trop grande curiosité, peut-être son désir trop hâtif de devenir veuve,
mais surtout sa légèreté de paroles, au sortir d'un interrogatoire où
elle semble avoir eu trop de peur pour y mettre tant d'esprit.

Les rigueurs extrêmes furent réservées aux personnes convaincues ou
très-fortement soupçonnées d'avoir eu recours au poison. C'est ce qui
explique la différence du traitement fait aux deux nièces de Mazarin.
Après une courte absence, l'une reparut à la Cour; mais la comtesse de
Soissons ne put jamais rentrer en France, et mourut en exil, léguant sa
vengeance à son avant-dernier fils, qui malheureusement se trouva être un
homme de génie, et fit cruellement connaître à Louis XIV le nom du
_prince Eugène_.

Un regrettable et charmant écrivain a voulu désintéresser Olympe Mancini
dans toutes les accusations dont elle a été l'objet, et, tout en avouant
son amour pour Louis XIV et son ardent désir de reconquérir un empire
perdu, rejeter sur l'implacable et aveugle animosité de Louvois sa sortie
déshonorante de la France et son exil sans fin. Un peu de passion galante
pour les nièces de Mazarin, et un sentiment de générosité vis-à-vis d'une
femme perdue par la tradition populaire, l'ont égaré[809]. L'analyse de
la procédure de l'Arsenal, qui nous a été transmise par le notaire
Brunet, incrimine cette femme d'une façon bien autrement grave et
précise que les extraits uniques conservés par M. de Monmerqué. Il est un
fait, ensuite, dans lequel il est bien difficile de la justifier
entièrement: c'est l'empoisonnement de la reine d'Espagne, la malheureuse
Louise d'Orléans. Saint-Simon en accuse formellement la comtesse de
Soissons. En effet, ses liaisons avec l'ambassadeur d'Autriche, le comte
de Mansfeld, auteur présumé du coup, sa fuite précipitée de Madrid, au
lendemain de la mort de la reine, sont de grands indices contre elle;
nous disons indices, car il a été dans la destinée d'Olympe Mancini
d'être soupçonnée de tous les crimes, sans avoir été convaincue d'aucun.

  [809] Conf. AMÉDÉE RENÉE, _les Nièces de Mazarin_ (chapitre
  d'_Olympe Mancini_); Paris, chez MM. Firmin Didot, 1858, un vol.
  in-8º.

L'un des plus compromis par les révélations de Le Sage était le marquis
de Cessac. A l'en croire, ce crédule et peu scrupuleux personnage était
venu plusieurs fois le trouver pour lui demander le secret de gagner, ou
pour mieux dire de tricher sûrement au jeu du roi; un moyen de se défaire
en cachette de son frère, le comte de Clermont, et une recette pour se
faire aimer de sa belle-sœur[810]. Resté hors de France pendant dix ans,
le marquis de Cessac, en 1690, vint se constituer prisonnier à la
Bastille, et en sortit avec un arrêt favorable, qui l'acquitta sans trop
le réhabiliter.

  [810] _Extraits de la procédure de l'Arsenal_. (SÉVIGNÉ, t. VI,
  137.)

Madame du Roure avait été accusée par La Voisin d'être venue la consulter
pour se faire aimer du roi, et amener la mort de mademoiselle de La
Vallière. Mais, confrontée avec son accusatrice, elle n'en fut pas
reconnue, et La Voisin déclare, pour expliquer son manque de mémoire,
que les faits énoncés par elle remontaient déjà à quatorze ans[811].

  [811] SÉVIGNÉ, t. VI.

Dans un extrait de l'interrogatoire de Marie de La Marc, femme du marquis
de Fontet, mestre de camp d'un régiment de cavalerie, tiré des mêmes
manuscrits de l'Arsenal, on trouve quelques détails qui ne sont point
dépourvus d'intérêt, sur certains faits relatifs au marquis de Feuquières
et au maréchal de Luxembourg. Ce qui concerne ce dernier doit d'autant
plus fixer l'attention, que les pièces de son dossier, distinctes des
documents consultés par M. de Monmerqué à la bibliothèque de l'Arsenal,
n'ont pas, selon le même, «été retrouvées parmi celles de l'affaire des
Poisons qui existent à la bibliothèque de MONSIEUR»[812]. Seraient-ce les
mêmes pièces qui auraient passé du cabinet de MONSIEUR, le comte d'Artois
à cette époque (1819), dans la bibliothèque du Corps législatif? C'est un
doute, un fait à vérifier.

  [812] _Ibid._

Après avoir gardé un silence presque absolu dans son premier
interrogatoire du 28 janvier 1680, la marquise de Fontet, le 6 mars
suivant, fit connaître aux commissaires «qu'ayant appris que
l'instruction que l'on faisoit regardoit le service du roi, la
considération du bien public l'obligeoit de déclarer que le duc de
Luxembourg et M. le marquis de Feuquières étoient venus chez elle, un
jour que Le Sage (qui se faisait appeler du Buisson) s'y trouvoit.» Ils
montèrent tous trois dans une chambre haute, avec un laquais qui portait
un réchaud de feu. «Ils firent sortir le laquais, ne demeurèrent pas
longtemps dans cette chambre, et sortirent ensuite, sans parler à madame
de Fontet, et sans qu'elle ait su ce qui s'étoit passé chez elle.» On y
avait brûlé des billets dont le contenu n'est point constaté, et il
paraît que ni le maréchal, ni M. de Feuquières, n'avaient été satisfaits
des _tours_ de Le Sage, car, le 12 mars, madame de Fontet, complétant ses
souvenirs, déclara aux magistrats instructeurs «qu'ayant revu le duc de
Luxembourg quelques jours après, il lui dit que Le Sage étoit un fripon,
qui ne savoit rien.» Elle ajouta que le marquis de Feuquières, regrettant
sans doute les pistoles arrachées à sa crédulité, lui avait dit, de son
côté, «que Le Sage étoit un escroc.» L'historien de la maison de
Montmorency, Dézormeaux, donne à cette scène un tour plus favorable pour
le maréchal. Celui-ci, on le sait, publia pour sa défense une lettre où
il rappelait avec hauteur et noblesse les services de sa famille. On lui
imputait d'avoir fait un pacte avec le diable, dans un écrit remis à Le
Sage, et cela pour obtenir trois choses: la découverte de titres égarés
ou dérobés, et qui devaient lui faire adjuger des biens considérables
qu'il réclamait en justice comme ayant autrefois appartenu à sa maison;
les moyens d'arriver à de grands commandements militaires et à de hautes
fonctions dans l'État, et, comme moyen de fortune assurée, la réussite du
dessein qu'on lui attribuait de faire épouser à son fils la fille de
Louvois, celle que nous venons de voir mariée au petit-fils de la
Rochefoucauld. C'est à ce dernier point que le duc de Luxembourg, dans sa
lettre, a fait cette réponse que l'histoire a recueillie et admirée:
«Quand Matthieu de Montmorency épousa la veuve de Louis le Gros, il ne
s'adressa point au diable, mais aux états généraux, qui déclarèrent que,
pour acquérir au roi mineur l'appui des Montmorency il fallait faire ce
mariage[813].» Voltaire a pris le ton de cette lettre, écrite après coup,
pour le ton de l'interrogatoire de Luxembourg. Il ne s'annonce point
ainsi dans le consciencieux travail de M. Fouquier: sa tenue y est trop
conforme à celle que nous a révélée la correspondance de madame de
Sévigné. Dans sa lettre déjà citée, Louvois, dès le lendemain de son
entretien avec Le Sage, avait fait connaître au roi ces mêmes imputations
sur lesquelles fut basée la procédure suivie contre le maréchal. Les
hommes de guerre, avides de fortune et de gloire comme lui, courtisaient
à l'envi un ministre dont l'influence était si considérable: rien ne fait
donc obstacle à la réalité du projet matrimonial attribué au duc de
Luxembourg.

  [813] VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI; Fouquier, _la
  Chambre ardente_.

Le Sage, le chargeant d'un crime vulgaire, l'avait en outre accusé
d'avoir voulu faire empoisonner une comédienne, la Dupin, entre les mains
de laquelle se trouvaient ses titres perdus, et qui refusait de les
rendre. Ceci était plus grave qu'un pacte avec le diable pour les
retrouver, et l'on comprend l'indignation avec laquelle Luxembourg rejeta
une pareille accusation. On lui représenta l'écrit, signé de lui, dans
lequel il se vouait au diable pour obtenir son appui. Il reconnut sa
signature, mais il dénia, comme œuvre d'une main étrangère, le corps de
l'écriture. Le jugement intervenu dans son affaire mit au compte de son
intendant Bonnard ces lignes accusatrices. Bonnard fut convaincu de les
avoir ajoutées au pouvoir signé en blanc que son maître disait lui avoir
remis pour arriver à la découverte des papiers intéressant sa fortune.
Mis hors de cause par arrêt en date du 14 mai 1681, le maréchal de
Luxembourg reçut le 18 l'ordre de se rendre à vingt lieues de Paris dans
ses terres, d'où il ne fut rappelé qu'au mois de juin de l'année
suivante.

Quant aux autres personnes de distinction comprises dans la procédure des
Poisons, et que nous avons nommées, mesdames de La Ferté, de Cœnishac,
du Fontet, de Polignac, de Tingry, MM. de Thermes, de Feuquières, etc.,
elles s'en tirèrent encore à meilleur marché que le maréchal, les
premières investigations n'ayant mis à leur charge que des faits de
puérile curiosité, ou de croyance ridicule, mais fort commune, en la
puissance de la magie. C'est là ce qu'il est peut-être permis de
reprocher au vainqueur de Fleurus; car, pour des crimes, nul ne peut y
songer. D'ailleurs la manière dont Louis XIV le traita par la suite
indique qu'il l'avait surtout reconnu pur de tout mauvais dessein, de
tout complot contre sa personne, comme son inflexible sévérité à l'égard
de la comtesse de Soissons prouve qu'il l'en croyait capable, sinon
coupable.

Si l'on en croit le document conservé à la bibliothèque du Corps
législatif, c'est au même motif qu'il faudrait attribuer la rigueur
persistante dont fut l'objet le surintendant Fouquet; et c'est ici la
partie nouvelle et vraiment imprévue du travail de M. Fouquier. Il a
recueilli dans le résumé de Me Brunet des indices nombreux, nous
n'oserions dire des preuves, que, pendant de longues années, du fond de
sa prison, Fouquet organisa, ou mieux inspira une conjuration permanente
contre la personne de Louis XIV, lorsqu'il eut acquis la conviction,
partagée par quelques-uns de ses amis, que la mort seule du roi pourrait
le rendre à la liberté. Déjà son nom avait été prononcé dans le procès de
la Brinvilliers. Il n'en fut nullement question dans le public en cette
dernière circonstance, et la marquise de Sévigné n'eut ni le chagrin
d'entendre accuser son ami, ni l'occasion, sans nul doute chaleureusement
saisie, de le défendre: mais il faut finir cet article déjà trop long de
ces mémoires. Nous renvoyons donc à la _Chambre ardente_ de M. Fouquier
le lecteur désireux d'approfondir la grave accusation portée contre un
homme, que la science historique nouvelle a déjà assez maltraité, et que
de plus complètes recherches finiraient peut-être par accabler[814].

  [814] Conf. surtout la Notice sur Fouquet placée par M. P.
  Clément en tête de son Histoire de Colbert.

  L'équité veut toutefois qu'on n'accepte qu'avec la plus extrême
  prudence les révélations, les allégations de misérables, accusés
  et surtout convaincus de grands crimes, et qui peut-être pensaient
  pouvoir se sauver en impliquant dans leurs soi-disants aveux des
  personnages éminents ou des noms fameux. M. de Monmerqué n'a-t-il
  pas lu à la bibliothèque de l'Arsenal un interrogatoire de La
  Voisin, où celle-ci déclare «qu'elle a connu la demoiselle du
  Parc, comédienne, et l'a fréquentée pendant quatorze ans, que sa
  belle-mère, nommée de Gordo, lui avoit dit que c'étoit Racine qui
  l'avoit empoisonnée?» (SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 176.) Racine
  un empoisonneur! cette accusation est d'un grand prix pour toutes
  les personnes compromises par La Voisin. Mademoiselle du Parc
  était morte en 1668, après avoir créé avec éclat, l'année
  précédente, le rôle d'_Andromaque_.

Quelle conclusion y a-t-il à tirer de toute cette affaire quant au temps
qui en fut témoin? Faut-il, comme M. Michelet, condamner un régime tout
entier pour des faits individuels quoique trop nombreux, et y voir une
preuve de la gangrène générale d'une société parée, au dehors, de tout
l'éclat du génie, de toutes les grâces de la civilisation la plus polie?
Nous aimons mieux (ce sera plus juste et plus vrai) dire avec Voltaire:
«Cette abomination ne fut que le partage de quelques particuliers, et ne
corrompit point les mœurs adoucies de la nation[815].»

  [815] VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI.

Après les premières émotions de l'affaire des Poisons, la Cour porta
toute son attention sur le mariage de l'héritier de la couronne, qui
devait être l'occasion de grâces nombreuses et de la création de
nouvelles charges fort enviées et chaudement disputées. Madame de
Maintenon eut la haute main dans la composition de la maison de la
Dauphine, et on vit bien alors quel chemin elle avait fait dans l'esprit
plutôt que dans le cœur d'un prince qui s'éloignait chaque jour
davantage de madame de Montespan, et que mademoiselle de Fontanges,
eût-elle vécu, n'eût pu garder longtemps avec sa beauté sans esprit.

L'histoire de madame de Maintenon à cette époque décisive de sa vie est
fort mêlée à celle du mariage du Dauphin; mais, seule, madame de Sévigné
nous en fait connaître quelques particularités. Ailleurs on la voit tout
d'un coup établie souveraine; madame de Sévigné nous fait compter les pas
et mesurer les degrés de cette élévation lente, continue et sans
pareille. Ses renseignements étaient sûrs. Par madame de La Fayette et M.
de La Rochefoucauld, elle savait ce que pouvait en dire le prince de
Marsillac, ce demi-favori du roi, depuis qu'il s'était décidé à ne plus
avoir de favori en titre; et par madame de Coulanges elle pénétrait dans
l'intérieur de madame de Maintenon. Dès le 29 novembre 1679, diligente à
renseigner sa fille sur la situation du thermomètre de la Cour, elle lui
écrit: «Madame de Coulanges a été quinze jours à la Cour; madame de
Maintenon étoit enrhumée, et ne vouloit pas la laisser partir.....
_Quanto_ et _l'enrhumée_ sont très-mal; cette dernière est toujours
parfaitement bien avec le centre de toutes choses, et c'est ce qui fait
la rage. Je vous conterois mille bagatelles si vous étiez ici[816].» Le
13 décembre elle ajoute: «Nous saurons bientôt ceux qui seront nommés
pour madame la Dauphine; c'est à l'arrivée de ce dernier courrier qu'on
les déclarera. Il y en a qui disent que madame de Maintenon sera placée
d'une manière à surprendre; ce ne sera pas à cause de _Quanto_, car c'est
la plus belle haine de nos jours.» Et, rendant justice à un mérite par
elle pratiqué et bien connu, madame de Sévigné termine par cette
observation: «Elle n'a vraiment besoin de personne que de son bon
apprêt[817].»

  [816] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 33.

  [817] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 65.

Les colères de madame de Montespan n'étaient pas faites pour ramener le
roi. Ces transports produisaient un effet tout contraire à celui qu'en
attendait peut-être une femme dont la passion troublait l'esprit, si
clairvoyant autrefois. Madame de Caylus, bien au courant de cet intérieur
troublé, a dit avec raison: «L'esprit qui ne nous apprend pas à vaincre
notre humeur devient inutile, quand il faut ramener les mêmes gens
qu'elle a écartés, et si les caractères doux souffrent plus longtemps que
les autres, leur fuite est sans retour[818].» Pendant qu'à la vue de son
empire croulant, madame de Montespan s'abandonnait aux désagréables
éclats de sa colère, la supériorité de sa rivale s'établissait par le
contraste de sa douceur, de son égalité d'âme, qualités inestimables pour
un homme lassé des passions orageuses, et cherchant le port au sein d'une
affection paisible et solide. La nièce de madame de Maintenon a
parfaitement mis en relief cette différence des deux caractères, donnant
à sa tante les mêmes louanges que l'histoire a consacrées: «Le roi trouva
une grande différence dans l'humeur de madame de Maintenon; il trouva une
femme toujours modeste, toujours maîtresse d'elle-même, toujours
raisonnable, et qui joignoit encore à des qualités si rares les agréments
de l'esprit et de la conversation.»

  [818] _Souvenirs de madame de Caylus_. (Coll. Michaud, t. XXXIII,
  p. 487.)

C'est sans doute à un temps voisin du mariage du Dauphin qu'il faut
placer cette sorte de ligue formée par Louvois et le prince de Marsillac,
de concert avec madame de Montespan, pour perdre madame de Maintenon dans
l'esprit du roi, ligue dont parle seulement madame de Caylus. Mêlant
ensemble leurs intérêts et leurs passions, ils voulurent, dit-elle[819],
dégoûter le roi, «mais ils s'y prirent trop tard; l'estime et l'amitié
qu'il avoit pour elle avoient déjà pris de trop fortes racines. Sa
conduite étoit d'ailleurs trop bonne et ses sentiments trop purs pour
donner le moindre prétexte à l'envie et à la calomnie. J'ignore les
détails de cette cabale, dont madame de Maintenon ne m'a parlé que
très-légèrement, et seulement en personne qui sait oublier les injures,
mais qui ne les ignore pas[820].»

  [819] _Souvenirs de madame de Caylus_. (Coll. Michaud, t. XXXIII,
  p. 487.)

  [820] _Id._, p. 490.

Voulant distinguer, même au déclin de son amour, dans madame de
Montespan, la mère des enfants qu'il se proposait de reconnaître, Louis
XIV lui avait donné, quelque temps auparavant, la grande place de
Surintendante de la maison de la reine, dont la comtesse de Soissons
avait été forcée de se démettre. Par une sorte de balance égale entre la
femme qu'il ménageait encore avant de l'abandonner, et celle qu'il
estimait de plus en plus, il désira que madame de Maintenon trouvât, dans
la maison de la Dauphine, un état indépendant, car jusque là elle n'avait
eu à la cour d'autre position que celle de gouvernante des enfants du roi
et de madame de Montespan. Elle eût pu prétendre à la première place,
celle de dame d'honneur; elle aima mieux y faire nommer une ancienne
amie, la duchesse de Richelieu, alors dame d'honneur de la reine. Le même
emploi auprès de l'épouse jeune et inexpérimentée de l'héritier de la
couronne, était d'une importance supérieure à cause de l'influence qui
devait s'y attacher.

La veuve de Scarron, et ce lui fut un honneur dans sa mauvaise fortune,
avait été fort bien accueillie à l'_hôtel Richelieu_, sorte de doublure
et d'héritier de l'_hôtel Rambouillet_, dont l'abbé Testu était le
Voiture, où elle avait rencontré madame de Sévigné, et où brillait madame
de Coulanges, ce qui fut l'origine de leur intimité[821]. «Sans bien,
sans beauté, sans jeunesse, et même sans beaucoup d'esprit, madame de
Richelieu avait épousé par son savoir-faire, au grand étonnement de toute
la Cour et de la reine-mère, qui s'y opposa, l'héritier du cardinal de
Richelieu, un homme revêtu des plus grandes dignités de l'État,
parfaitement bien fait, et qui, par son âge, auroit pu être son fils;
mais il étoit aisé de s'emparer de M. de Richelieu: avec de la douceur,
et des louanges sur sa figure, son esprit et son caractère, il n'y avoit
rien qu'on ne pût obtenir de lui[822].» Le duc de Richelieu fut fait
chevalier d'honneur de la Dauphine en même temps que sa femme était mise
à la tête de la maison de la nouvelle princesse. La bonne renommée de la
duchesse de Richelieu fut aussi l'une des raisons de l'appui de madame de
Maintenon, comme la vertu reconnue de la marquise de Montchevreuil, une
autre amie, fut cause qu'elle la fit nommer gouvernante des filles
d'honneur formant _la Chambre_ de la Dauphine, bien aise de se parer
devant la Cour de ses honorables et anciennes amitiés[823]. Les filles de
la reine furent mesdemoiselles de Laval, depuis duchesse de Roquelaure;
de Biron et de Gontaud, deux sœurs, mariées, la première au marquis de
Nogaret, et la seconde au marquis d'Urfé; de Tonnerre, devenue madame de
Musy; de Rambure, qui épousa M. de Polignac, et mademoiselle de Jarnac,
morte jeune sans être mariée: «Toutes de grande naissance et sans nulle
beauté extraordinaire,» dit madame de Sévigné[824]; Louis XIV n'avait pas
voulu mettre à côté de son fils les séductions qui avaient entraîné sa
jeunesse.

  [821] MADAME DE CAYLUS, p. 492.

  [822] MADAME DE CAYLUS, p. 492.

  [823] _Id._, p. 494.

  [824] MADAME DE SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 février 1680), t. VI, p.
  147. MADAME DE CAYLUS, _Mémoires_, p. 495.

La marquise de Sévigné entretient sa fille de tout un épisode se
rattachant à la formation de la maison de la Dauphine et relatif à la
duchesse de Soubise. Ce nom semble venir là pour compléter le nombre des
femmes, des sultanes qui se disputaient la faveur du maître. Avide
d'honneur et surtout d'argent, l'ambition rangée de madame de Soubise
avait prétendu à la place de dame d'honneur de la reine, laissée vacante
par la duchesse de Richelieu. Mais Louis XIV, désireux sans doute de
rompre tous ses anciens liens, n'avait pas voulu donner les mains à un
arrangement qui eût placé chaque jour devant ses yeux, avec tous les
priviléges et les facilités de l'intimité, madame de Soubise. Celle-ci
jouissait depuis longtemps de la confiance de la reine, qui, dans sa
simplicité et sa crédulité, insistait vivement afin de l'avoir pour dame
d'honneur: mademoiselle de Montpensier dit «qu'elle la préféroit à tout
le monde[825].» Le roi fut inflexible. Madame de Soubise se plaignit;
MADEMOISELLE ajoute même qu'elle écrivit à Louis XIV une lettre «fort
emportée,» ce qui lui valut un exil momentané dans ses terres.
Naturellement la duchesse évincée dut s'en prendre à celle dont
l'influence avait fait préférer madame de Richelieu, et que les
courtisans commençaient à appeler madame de _Maintenant_, et peut-être
est-ce à elle qu'elle en avait dans cette lettre qui la fit éloigner de
la Cour, où elle ne reparut plus dans cet état de faveur demi-voilée qui
servait à la fois ses intérêts et sa réputation[826].

  [825] _Mémoires_. (Coll. Michaud, t. XXXIII.)

  [826] Sur cet épisode de la duchesse de Soubise, conf. SÉVIGNÉ,
  _Lettres_ des 29 décembre 1679, 3, 5, 10, 17, 19 et 28 janvier,
  et 2 février 1680, t. VI, p. 82, 88, 94, 99, 108, 117, 130 et
  145.


FIN DU TOME SIXIÈME.


NOTE DE LA P. 117.

Sainte Chantal écrivait à Marie de Coulanges: «O ma très-chère fille, je
ne doute point que votre pauvre cœur ne soit en peine de sentir votre
mari dans les hasards de la guerre... Je supplie Dieu vous conserver avec
votre petite bien-aimée.» C'était Marie de Rabutin-Chantal.

Après la mort du baron de Chantal, sainte Chantal écrivait à sa
belle-fille Marie de Coulanges: «Conservez-vous, ma très-chère fille,
pour élever en la crainte du Seigneur ce cher gage qu'il nous a donné de
ce saint mariage, et le tenez seulement comme un dépôt, sans y attacher
par trop votre affection, afin que la divine bonté en prenne un plus
grand soin, et soit elle-même toute chose à ce cher petit enfant.»
(Lettres publiées par M. Ed. Barthélemy.)

Sainte Chantal écrit encore à Philippe de Coulanges et à sa femme qui
avaient recueilli leur fille et leur petite-fille après la mort du baron
de Chantal et les remercie «de l'incomparable amour» qu'ils avoient eu
pour lui, mais aussi «des soins qu'ils donnent si paternellement et si
maternellement à cette pauvre petite orpheline.»

Mme de Chantal écrivait à la mère de Puylaurens: «Je vous remercie de
tout mon cœur, des prières que vous avez offertes à Dieu pour feu ma
très-chère fille, le départ de laquelle je pense que j'ai rassenti, aussi
vivement que sauroit faire une mère, le trépas de sa fille qu'elle aimoit
uniquement. Mais qu'y a-t-il à dire quand Dieu parle?... Espérons que sa
douce bonté sera père, mère, et toutes choses, à la petite que cette
chère défunte a laissée.»

A Mme de Coulanges, sainte Chantal écrivait: «Pour notre petite
orpheline, je ne la plains pas, tandis qu'il plaira à Dieu de conserver
mon très-honoré frère, et vous, ma très-chère sœur, car je sais que
plus que jamais vous lui serez vrais père et mère, et que messieurs vos
enfants la chériront toujours.»


«Le cœur m'attendrit fort quand je la regarde dans ce dépouillement de
père et de mère; mais je la remets de bon cœur entre les mains de Dieu
et de sa sainte Mère.»


Dans une autre lettre à Philippe de Coulanges, elle le remercie «de sa
singulière amitié et de sa tendresse d'amour pour la pauvre petite
orpheline.»


Finissons ces citations par ce fragment d'une lettre de sainte Chantal à
M. de Coulanges:

«D'une façon ou d'autre avant le trépas de notre très-chère fille, vous
eûtes beaucoup de plaisir et de contentement, et voilà que Dieu a fait
retourner les afflictions... Les larmes me sont venues aux yeux voyant la
grande affliction où est ma pauvre très-chère sœur. Si par mon sang et
martyre je le pouvois soulager en son mal et vous en vos douleurs de
cœur, croyez, mon très-cher frère, que j'en fournirois d'un grand cœur
ce qui en seroit requis et en mon pouvoir. Nous commençâmes, dès le
lendemain que nous eûmes reçu vos lettres, une neuvaine qui finira
demain... Je communie journellement à cette intention, car j'ai un grand
désir que cette âme soit soulagée pour plusieurs raisons qui me touchent
le cœur, entre lesquelles celle de l'éducation de notre chère petite
tient un bon rang. Vous me consolez bien des nouvelles que vous me dites
de cette petite orpheline. Qu'elle sera heureuse si Dieu vous conserve et
ma pauvre très-chère sœur, pour lui continuer votre sage et pieuse
conduite! C'est la vérité que j'aime cette enfant, comme j'aimais son
père, et tout pour le ciel. _Je me réjouis de la grâce qu'elle aura à
communier à Pâques_, j'en aurai bien mémoire, et prie Dieu qu'à cette
réception de notre doux Sauveur il lui plaise de prendre une si entière
possession de cette petite âme qu'à jamais elle soit sienne. Que je vous
suis obligée en cette petite créature! Notre-Seigneur en sera votre
récompense.»



TABLE SOMMAIRE DES CHAPITRES DE CE VOLUME.


  CHAPITRE PREMIER.--1676.

                                                                    Pages

  Madame de Sévigné revient de Bretagne à Paris; accueil qui
  lui est fait.--Sa guérison marche lentement.--Elle trouve
  Paris tout occupé des préparatifs de la nouvelle guerre.--Elle
  _repleure_ Turenne avec le chevalier de Grignan.--Retour
  sur cette perte.--Madame de Sévigné est le plus complet historien
  de cette _grande mort_.--Ses divers récits; ses appréciations du
  caractère et des vertus _du héros_.--Turenne l'honorait de son
  amitié; elle reste l'amie de sa famille.--Madame de Sévigné
  assiste à ses obsèques à Saint-Denis et console le cardinal de
  Bouillon.--Effet produit par la mort de Turenne: consternation
  en France; mouvement offensif des coalisés.--L'armée française
  repasse le Rhin.--Belle conduite du chevalier de Grignan à
  Altenheim.--Défaite du maréchal de Créqui; M. de La Trousse,
  cousin de madame de Sévigné, est fait prisonnier.--Louis XIV
  cherche à relever l'esprit public.--Condé est envoyé pour
  remplacer Turenne et arrêter les Impériaux.--Patriotisme de
  madame de Sévigné.--Le coadjuteur d'Arles harangue le roi au
  nom du clergé; le roi lui adresse des félicitations.--Leçon
  donnée par Louis XIV aux courtisans qui veulent dissimuler
  nos échecs.--Il admirait Turenne, mais l'aimait peu.--Turenne
  haï par Louvois.--Louis XIV et son ministre se préparent à
  prouver que l'on peut sans Turenne et Condé remporter des victoires   1


  CHAPITRE II.--1676.

  Ouverture de la campagne de cette année.--Madame de Sévigné voit
  partir son fils et le chevalier de Grignan.--Louis XIV va se
  mettre à la tête de l'armée de Flandre.--La correspondance de
  madame de Sévigné est le vrai journal du temps, même pour les
  choses de la guerre.--Siége et prise de Condé.--MONSIEUR assiége
  Bouchain.--Louis XIV offre la bataille au prince d'Orange, qui
  se retire sans combattre.--Prise de Bouchain.--Retour du roi à
  Versailles.--Caractère militaire de Louis XIV.--L'armée
  française met le siége devant Aire; les ennemis vont investir
  Maëstricht et Philisbourg.--Madame de Sévigné annonce à sa
  fille la prise d'Aire; Louvois en a tout l'honneur.--Belle
  conduite à ce siége du baron de Sévigné.--Curieuses anecdotes
  recueillies sur le prince d'Orange et Louis XIV.--M. de Schomberg
  fait lever le siége de Maëstricht.--Philisbourg est obligé de
  se rendre aux ennemis.--L'opinion s'en prend au maréchal de
  Luxembourg; Madame de Sévigné rapporte sur lui un mot piquant.--Le
  reste de l'année se passe sans événements militaires                 47


  CHAPITRE III.--1676.

  Madame de Sévigné se rend aux eaux de Vichy.--Elle passe
  par Moulins, et va faire une station au couvent de la Visitation,
  _dans la chambre où sa grand'mère est morte_.--Retour sur sainte
  Chantal; sa biographie fait partie de ces mémoires.--Son intime
  liaison avec saint François de Sales.--Le frère de l'évêque de
  Genève épouse l'une de ses filles, et il se trouve ainsi l'oncle
  du madame de Sévigné.--Soins donnés par madame de Chantal à la
  jeune Marie de Rabutin.--Mort de la sainte dans les bras de la
  duchesse de Montmorency                                              75


  CHAPITRE IV.--1676.

  Madame de Sévigné arrive à Vichy.--Société qu'elle y trouve.--Vie
  des Eaux au dix-septième siècle; madame de Sévigné en envoie à
  sa fille la véritable _gazette_.--Description du pays; promenades;
  danses et _bourrées_ d'Auvergne.--_La colique de madame de
  Brissac._--Quelques portraits d'originaux.--_La charmante
  douche._--Madame de Sévigné reprend la route de Paris.--Elle
  visite la famille Fouquet: ses divers membres.--Dernière station
  de madame de Sévigné au château de Vaux                             139


  CHAPITRE V.--1676.

  Procès et supplice de _la Brinvilliers_.--Stupeur de la société
  parisienne.--L'attention revient aux intrigues de la cour et aux
  amours du roi.--Déclin de madame de Montespan; progrès de madame
  de Maintenon; intermède de la princesse de Soubise.--La marquise
  de Sévigné à la cour; description qu'elle en fait.--Elle est le
  véritable historien de cette époque de la vie galante de Louis
  XIV.--Retraite du cardinal de Retz à Commercy.--Madame de Sévigné
  plus que jamais fidèle à son admiration et à sa vieille amitié.--Son
  fils revient de l'armée.--Elle appelle sa  fille à Paris.--Arrivée
  de madame de Grignan, après une absence de deux ans                 166


  CHAPITRE VI.--1677.

  Madame de Grignan trouve à Paris son frère, son beau-frère et
  Bussy.--Moment de la plus grande intimité entre madame de Sévigné
  et son cousin.--Ils se conviennent et se plaisent.--Vanité,
  extravagances de Bussy-Rabutin.--Il refuse le _Monseigneur_ aux
  maréchaux.--Il se crée lui-même maréchal de France _in petto_.--Ne
  pouvant être _duc_, il ne veut plus qu'on l'appelle _comte_.--Le
  roi lui permet de revenir une seconde fois à Paris.--Sa cousine
  désire connaître ses _Mémoires_; ils les lisent ensemble.--Position
  de madame de Montespan à la cour.--Le roi distingue madame de
  Ludre.--On attribue à Bussy des couplets satiriques; sa
  justification.--La guerre recommence.--Louis XIV se met en campagne
  avant la fin de l'hiver.--Siége et prise de Valenciennes.--Le
  baron de Sévigné y est blessé.--Saint-Omer et Cambrai sont obligés
  de se rendre.--MONSIEUR gagne la bataille de Cassel.--Retour
  triomphant du roi; ovations qui lui sont faites: l'année 1677 appelée
  _l'année de Louis le Grand_.--Corneille chante les victoires du
  roi.--Madame de Sévigné achète à son fils la sous-lieutenance des
  gendarmes-Dauphin.--Maladie de madame de Grignan.--Appréhensions de
  sa mère.--Quelques troubles surviennent entre la mère et la
  fille.--Malentendus expliqués                                       208


  CHAPITRE VII.--1677.

  Vie active de madame de Sévigné.--Son empressement pour les membres
  de la famille de Grignan: c'est sa fille qu'elle aime en eux.--Le
  cardinal de Retz toujours l'objet d'une plus vive affection.--Madame
  de Sévigné s'inquiète de la santé de cette _chère Éminence_.--Les
  amis du cardinal veulent le ramener à Paris.--La retraite lui pèse,
  mais il est retenu par le respect humain.--Madame de Sévigné reprend
  sa chronique habituelle des amours royales.--Courte faveur de
  madame de Ludre.--Le roi l'abandonne.--Madame de Montespan sans
  pitié pour elle.--Madame de Sévigné compatit à l'infortune de la
  _pauvre Io_.--Madame de Ludre se retire au couvent.--Ascendant
  croissant de madame de Maintenon.--Le baron de Sévigné revient de
  l'armée, et retourne à sa vie dissipée. Sa mère et sa sœur
  cherchent inutilement à le marier.--Madame de Sévigné se rend pour
  la seconde fois aux Eaux de Vichy; elle loue à Paris l'_hôtel
  Carnavalet_ pour elle et sa fille, qui lui annonce son prochain
  retour.--Elles s'y retrouvent au mois de novembre                   262


  CHAPITRE VIII.--1678-1679.

  Mauvaise santé de madame de Grignan.--Bussy console sa mère.--Madame
  de Sévigné veut faire nommer son cousin historiographe
  du roi.--Le baron de Sévigné se distingue à la bataille de
  Mons.--Paix de Nimègue.--Apogée de Louis XIV.--La _Princesse de
  Clèves_.--Retour de Retz à Paris.--Mort de d'Hacqueville.--Le
  coadjuteur d'Arles prêche devant le roi.--Grâces aux exilés et
  aux prisonniers.--Mademoiselle de Fontanges.--Nouvelles discussions
  entre madame de Sévigné et sa fille.--Mort du cardinal de Retz      299


  CHAPITRE IX.--1679-1680

  Madame de Grignan retourne en Provence.--Douleur toujours nouvelle
  de madame de Sévigné.--Dernières explications entre la mère et
  la fille.--Mariage de Louise d'Orléans avec Charles II, roi
  d'Espagne.--La duchesse de Villars accompagne la jeune reine à
  Madrid.--Sa correspondance avec mesdames de Coulanges et de
  Sévigné.--Disgrâce de M. de Pomponne.--Belle conduite de madame
  de Sévigné.--Le ministre disgracié emporte dans sa retraite
  l'estime publique et les regrets de la cour                         374


  CHAPITRE X.--1680.

  Mariage du prince de Conti à Mlle de Blois.--Chambre de l'Arsenal
  ou Chambre ardente.--Affaire des poisons.--Emprisonnement du
  maréchal de Luxembourg.--Fuite de la comtesse de Soissons.--La
  Voisin accuse Mme de Bouillon.--Le Sage accuse le marquis de
  Cessac.--Mariage du Dauphin.--Mme de Richelieu nommée dame
  d'honneur de la Dauphine.--Mme de Soubise se plaint amèrement
  au roi de n'avoir pas été préférée à Mme de Richelieu et est
  exilée                                                              430

FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.





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