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Title: Le Capitaine Aréna — Tome 2
Author: Dumas, Alexandre
Language: French
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*** Start of this LibraryBlog Digital Book "Le Capitaine Aréna — Tome 2" ***


LE CAPITAINE ARÉNA par Alexandre Dumas (Père)

Volume 2


CHAPITRE X.


LE PROPHÈTE.

En arrivant à bord nous trouvâmes le pilote assis, selon son habitude,
au gouvernail, quoique le bâtiment fût à l'ancre, et que par
conséquent il n'eût rien à faire à cette place. Au bruit que nous
fîmes en remontant à bord, il éleva sa tête au-dessus de la cabine
et fit signe au capitaine qu'il avait quelque chose à lui dire. Le
capitaine, qui partageait la déférence que chacun avait pour Nunzio,
passa aussitôt à l'arrière. La conférence dura dix minutes à peu près;
pendant ce temps les matelots de leur côté s'étaient entre eux et
formaient un groupe qui paraissait assez préoccupé; nous crûmes qu'il
était question de l'aventure de Scylla, et nous ne fîmes pas autrement
attention à ces symptômes d'inquiétude.

Au bout de ces dix minutes le capitaine reparut et vint droit à nous.

--Est-ce que leurs excellences tiennent toujours à partir demain? nous
demandat-il.

--Mais, oui, si la chose est possible, répondis-je.

--C'est que le vieux dit que le temps va changer, et que nous aurons
le vent contraire pour sortir du détroit.

--Diable! fis-je, est-ce qu'il en est bien sûr?

--Oh! dit Pietro, qui s'était approché de nous avec tout l'équipage,
si le vieux l'a dit, dame! c'est l'Évangile. L'a-t-il dit, capitaine?

--Il l'a dit, répondit gravement celui auquel la question était
adressée.

--Ah! nous avions bien va qu'il y avait quelque chose sous jeu; il
avait la mine toute gendarmée: n'est-ce pas, les autres?

Tout l'équipage fit un signe de tête qui indiquait que, comme Pietro,
chacun avait remarqué la préoccupation du vieux prophète.

--Mais, demandai-je, est-ce que lorsque ce vent souffle il a
l'habitude de souffler longtemps?

--Dame! dit! le capitaine, huit jours, dix jours; quelquefois plus,
quelquefois moins.

--Et alors on ne peut pas sortir du détroit?

--C'est impossible.

--Vers quelle heure le vent soufflera-t-il?

--Eh! vieux! dit le capitaine.

--Présent, dit Nunzio eu se levant derrière sa cabine.

--Pour quelle heure le vent?

Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel; puis
se retournant de notre côté:

--Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir, entre huit et neuf heures,
un instant après que le soleil sera couché.

--Ce sera entre huit et neuf heures, répéta le capitaine avec la même
assurance que si c'eût été Matthieu Lænsberg ou Nostradamus qui lui
eût adressé la réponse qu'il nous transmettait.

--Mais, en ce cas, demandai-je, au capitaine, ne pourrait-on sortir
tout de suite? nous nous trouverions alors en pleine mer; et, pourvu
que nous arrivions à gagner le Pizzo, c'est tout ce que je demande.

--Si vous le voulez absolument, répondit directement le pilote, on
tâchera.

--Eh bien, tâchez-donc alors.

--Allons, allons, dit le capitaine: on part! Chacun à son poste. En un
instant, et sans faire une seule observation, tout le monde fut à la
besogne; l'ancre fut levée, et le bâtiment, tournant lentement son
beaupré vers le cap Pelore, commença de se mouvoir sous l'effort de
quatre avirons: quant aux voiles, il n'y fallait pas songer, pas un
souffle de vent ne traversait.

Cependant il était évident que, quoique notre équipage eût obéi sans
réplique à l'ordre donné, c'était à contre-cœur qu'il se mettait en
route; mais, comme cette espèce de nonchalance pouvait bien venir
aussi du regret que chacun avait de s'éloigner de sa femme ou de sa
maîtresse, nous n'y fîmes pas grande attention, et nous continuâmes
d'espérer que Nunzio mentirait cette fois à son infaillibilité
ordinaire.

Vers les quatre heures, nos matelots, qui peu à peu, et tout en
dissimulant cette intention, s'étaient rapprochés des côtes de Sicile,
se trouvèrent à un demi-quart de lieue à peu près du village de La
Pace; alors femmes et enfants sortirent et commencèrent à encombrer
la côte. Je vis bien quel était le but de cette manœuvre, attribuée
simplement au courant, et j'allai au-devant du désir de ces braves
gens en les autorisant, non pas à débarquer, ils ne le pouvaient pas
sans patente, mais à s'approcher du rivage à une assez faible distance
pour que partants et restants pussent se faire encore une fois leurs
adieux. Ils profitèrent de la permission, et en une vingtaine de
coups de rames ils se trouvèrent à portée de la voix. Au bout d'une
demi-heure de conversation le capitaine rappela le premier que nous
n'avions pas de temps à perdre: on fit voler les mouchoirs et sauter
les chapeaux, comme cela se pratique en pareille circonstance, et l'on
se mit en route toujours ramant; pas un souffle d'air ne se faisait
sentir, et, au contraire, le temps devenait de plus en plus lourd.

Comme cette disposition atmosphérique me portait tout naturellement
au sommeil, et que j'avais long-temps vu et si souvent revu le double
rivage de la Sicile et de la Calabre que je n'avais plus grande
curiosité pour lui, je laissai Jadin fumant sa pipe sur le pont, et
j'allai me coucher.

Je dormais depuis trois ou quatre heures à peu près, et tout en
dormant je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi
quelque chose d'étrange, lorsqu'enfin je fus complétement réveillé par
le bruit des matelots courant au-dessus de ma tête et par le cri bien
connu de: Burrasca! burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux,
ce qui ne me fut pas chose facile, relativement au mouvement
d'oscillation imprimé au bâtiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux
de savoir ce qui se passait, je me traînai jusqu'à la porte de
derrière de la cabine, qui donnait sur l'espace réservé au pilote.
Je fus bientôt au fait: au moment où je l'ouvrais, une vague qui
demandait à entrer juste au moment où je voulais sortir m'attrapa en
pleine poitrine, et m'envoya bientôt à trois pas en arrière, couvert
d'eau et d'écume. Je me relevai, mais il y avait inondation complète
dans la cabine; j'appelai Jadin pour qu'il m'aidât à sauver nos
lits du déluge. Jadin accourut accompagné du mousse qui portait une
lanterne, tandis que Nunzio, qui avait l'œil atout, tirait à lui la
porte de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submergeât point tout
à fait notre établissement. Nous roulâmes aussitôt nos matelas, qui
heureusement, étant de cuir, n'avaient point eu le temps de prendre
l'eau. Nous les plaçâmes sur des tréteaux qui les élevaient au-dessus
des eaux comme l'esprit de Dieu; nous suspendîmes nos draps et nos
couvertures aux porte-manteaux qui garnissaient les parois intérieures
de notre chambre à coucher; puis, laissant à notre mousse le soin
d'éponger les deux pouces de liquide au milieu duquel nous barbotions,
nous gagnâmes le pont.

Le vent s'était levé comme l'avait dit le pilote et à l'heure qu'il
avait dit, et, selon sa prédiction, nous était tout à fait contraire.
Néanmoins, comme nous étions parvenus à sortir du détroit, nous étions
plus à l'aise, et nous courions des bordées dans l'espérance de gagner
un peu de chemin; mais il résultait de cette manœuvre que la mer
nous battait en plein travers, et que de temps en temps le bâtiment
s'inclinait tellement que le bout de nos vergues trempait dans la mer.
Au milieu de toute cette bagarre et sur un plan incliné comme un toit,
nos matelots couraient de l'avant en arrière avec une célérité à
laquelle nous autres, qui ne pouvions nous tenir en place qu'en nous
cramponnant de toutes nos forces, ne comprenions véritablement rien.
De temps en temps le cri burrasca! burrasca! retentissait de nouveau;
aussitôt on abattait toutes les voiles, on faisait tourner le
speronare, le beaupré dans le veut, et l'on attendait. Alors le vent
arrivait bruissant, et, chargé de pluie, sifflait à travers nos mâts
et nos cordages dépouillés, tandis que les vagues, prenant notre
speronare en dessous, le faisaient bondir comme une coquille de noix.
En même temps, à la lueur de deux ou trois éclairs qui accompagnaient
chaque bourrasque, nous apercevions, selon que nos bordées nous
avaient rapprochés des uns ou des autres, ou les rivages de la
Calabre, ou ceux de la Sicile; et cela toujours à la même distance: ce
qui prouvait que nous ne faisions pas grand chemin. Au reste, notre
petit bâtiment se comportait à merveille et faisait des efforts inouïs
pour nous donner raison contre la pluie, la mer et le vent.

Nous nous obstinâmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et pendant
ces trois ou quatre heures, il faut le dire, nos matelots n'élevèrent
pas une récrimination contre la volonté qui les mettait aux prises
avec l'impossibilité même. Enfin, au bout de ce temps, je demandai
combien nous avions fait de chemin depuis que nous courions des
bordées; il y avait de cela cinq ou six heures. Le pilote nous
répondit tranquillement que nous avions fait une demi-lieue. Je
m'informai alors combien de temps pourrait durer la bourrasque, et
j'appris que, selon toute probabilité, nous en aurions encore pour
trente-six ou quarante heures. En supposant que nous continuassions à
conserver sur le vent et la mer le même avantage, nous pouvions faire
à peu, près huit lieues en deux jours: le gain ne valait pas la
fatigue, et je prévins le capitaine que, s'il voulait rentrer dans
le détroit, nous renoncions momentanément à aller plus avant. Cette
intention pacifique était à peine formulée par moi que, transmise
immédiatement à Nunzio, elle fut à l'instant même connue de tout
l'équipage. Le speronare tourna sur lui-même comme par enchantement;
la voile latine et la voile de foc se déployèrent dans l'ombre, et le
petit bâtiment, tout tremblant encore de sa lutte, partit vent arrière
avec la rapidité d'un cheval de course. Dix minutes après, le mousse
vint nous dire que si nous voulions rentrer dans notre cabine elle
était parfaitement séchée, et que nous y retrouverions nos lits, qui
nous attendaient dans le meilleur état possible. Nous ne nous le fîmes
pas redire deux fois, et, tranquilles désormais sur la bourrasque
devant laquelle nous marchions en courriers, nous nous endormîmes au
bout de quelques instants.

Nous nous réveillâmes à l'ancre, juste à l'endroit dont nous étions
partis la veille: il ne tenait qu'à nous de croire que nous n'avions
pas bougé de place, mais que seulement nous avions eu un sommeil un
peu agité. Comme la prédiction de Nunzio s'était réalisée de point en
point, nous nous approchâmes de lui avec une vénération encore plus
grande que d'habitude pour lui demander de nouvelles centuries à
l'endroit du temps. Ses prévisions n'étaient pas consolantes: à son
avis, le temps était complétement dérangé pour huit ou dix jours; et
il y avait même dans l'air quelque chose de fort étrange, et qu'il ne
comprenait pas bien. Il résultait donc des observations atmosphériques
de Nunzio que nous étions cloués à San-Giovanni pour une semaine au
moins. Quant à renouveler l'essai que nous venions de faire et qui
nous avait si médiocrement réussi, il ne fallait pas même le tenter.

Notre parti fut pris à l'instant même. Nous déclarâmes au capitaine
que nous donnions six jours au vent pour se décider à passer du nord
au sud-est, et que si au bout de ce temps il ne s'était pas décidée
faire sa _saute_, nous nous en irions tranquillement par terre, à
travers plaines et montagnes, notre fusil sur l'épaule, et tantôt à
pied, tantôt à mulets; pendant ce temps le vent finirait probablement
par changer de direction, et notre speronare, profitant du premier
souffle favorable, nous retrouverait au Pizzo.

Rien ne met le corps et l'âme à l'aise comme une résolution prise,
fût-elle exactement contraire à celle que l'on comptait prendre.
A peine la nôtre fut-elle arrêtée que nous nous occupâmes de nos
dispositions locatives. Les auberges de San-Giovanni, comme on le
comprend bien, étaient plus que médiocres; pour rien au monde je
n'aurais voulu remettre le pied à Messine. Nous décidâmes donc que
nous demeurerions sur notre speronare; en conséquence on s'occupa à
l'instant même de le tirer à terre, afin que nous n'eussions pas même
à supporter l'ennuyeux clapotement de la mer, qui dans les mauvais
temps se fait sentir jusqu'au milieu du détroit. Chacun se mit à
l'œuvre, et au bout d'une heure le speronare, comme une carène
antique, était tiré sur le sable du rivage, étayé à droite et à gauche
par deux énormes pieux, et orné à son babord d'une échelle à l'aide de
laquelle on communiquait de son pont à la terre ferme. En outre, une
tente fut établie de l'arrière au grand mât, afin que noua pussions
nous promener, lire ou travailler à l'abri du soleil et de la pluie.
Moyennant ces petites préparations, nous nous trouvâmes avoir une
demeure infiniment plus confortable que ne l'eût été la meilleure
auberge de San-Giovanni.

Le temps que nous avions à passer ainsi ne devait point être perdu:
Jadin avait ses croquis à repasser; et moi, pendant mes longues
rêveries nocturnes sous ce beau ciel de la Sicile, j'avais à peu près
arrêté le plan de mon drame de _Paul Jones_, dont il ne me restait
plus que quelques caractères à mettre en relief et quelques scènes à
compléter. Je résolus donc de profiter de cette espèce de quarantaine
pour achever ce travail préparatoire, qui devait recevoir à Naples son
exécution, et dès le soir même je me mis à l'œuvre.

Le lendemain, le capitaine nous demanda pour lui et ses gens la
permission d'aller au village de La Pace pendant tout le temps que le
vent soufflerait du nord; deux hommes resteraient constamment à
bord pour nous servir et se relaieraient toits les deux jours. La
permission fut accordée à ces conditions.

Le vent était constamment contraire, ainsi que l'avait prédit Nunzio;
et cependant le temps, après avoir été deux nuits et un jour à la
bourrasque, était redevenu assez beau. La lune était dans son plein et
se levait chaque soir derrière les montagnes de la Calabre; puis elle
venait faire du détroit un lac d'argent, et de Messine une de ces
villes fantastiques comme en rêve le burin poétique de Martyn. C'était
ce moment-là que je choisissais de préférence pour travailler;
et, selon toute probabilité, c'est au calme de ces belles nuits
siciliennes que le caractère du principal héros de mon drame a dû le
cachet religieux et rêveur qui a, plus que les scènes dramatiques
peut-être, décidé du succès de l'ouvrage.

Au bout de six jours, le vent soutenait le défi et n'avait pas changé.
Ne voulant rien changer à notre décision, nous résolûmes donc de
partir le matin du septième, et nous fimes dire au capitaine de
revenir pour arrêter un itinéraire avec nous. Non-seulement le
capitaine revint, mais encore il ramena tout l'équipage; les braves
gens n'avaient pas voulu nous laisser partir sans prendre congé de
nous. Vers les trois heures, nous les vîmes en conséquence arriver
dans la chaloupe. Aussitôt je donnai l'ordre à Giovanni de se procurer
tout ce qu'il pourrait réunir de vivres, et à Philippe, qui était de
garde avec lui, de préparer sur le pont une table monstre; quant au
dessert, je me doutais bien que nous n'aurions pas besoin de nous
en occuper, attendu que chaque fois que nos matelots revenaient du
village ils rapportaient toujours avec eux les plus beaux fruits de
leurs jardins.

Quoique pris au dépourvu, Giovanni se tira d'affaire avec son habileté
ordinaire: au bout d'une heure et demie, nous avions un dîner fort
confortable. Il est vrai que nous avions affaire à des convives
indulgents.

Après le dîner, auquel assista une partie de la population de
San-Giovanni, on enleva les tables et on parla de danser la
tarentelle. J'eus alors l'idée d'envoyer Pietro par le village afin
de recruter deux musiciens, un flûteur et un joueur de guitare: un
instant après j'entendis mes instrumentistes qui s'approchaient, l'un
en soufflant dans son flageolet, l'autre en raclant sa viole; le reste
du village les suivait. Pendant ce temps, Giovanni avait préparé
une illumination générale; en cinq minutes le speronare fut
resplendissant.

Alors je priai le capitaine d'inviter ses connaissances à monter sur
le bâtiment: en un instant nous eûmes à bord une vingtaine de danseurs
et de danseuses. Nous juchâmes nos musiciens sur la cabine, nous
plaçâmes à l'avant une table couverte de verres et de bouteilles,
et le raout commença, à la grande joie des acteurs et même des
spectateurs.

La tarentelle, comme on se le rappelle, était le triomphe de Pietro:
aussi aucun des danseurs calabrais n'essaya-t-il de lui disputer le
prix. On parlait bien tout bas d'un certain Agnolo qui, s'il était là,
disait-on, soutiendrait à lui seul l'honneur de la Calabre contre la
Sicile tout entière; mais il n'y était pas. On l'avait cherché partout
du moment où l'on avait su qu'il y avait bal, et on ne l'avait pas
trouvé: selon toute probabilité, il était à Beggio ou à Scylla, ce
qui était un grand malheur pour l'amour-propre national des
Sangiovannistes. Il faut croire, au reste, que la réputation du susdit
Agnolo avait passé le détroit, car le capitaine se pencha à mon
oreille, et me dit tout bas:

--Ce n'est pas pour mépriser Pietro qui a du talent, mais c'est bien
heureux pour lui qu'Agnolo ne soit pas ici.

A peine achevait-il la phrase, que de grands cris retentirent sur le
rivage et que la foule des spectateurs s'ouvrit devant un beau garçon
de vingt à vingt-deux ans, vêtu de son costume des dimanches. Ce
beau garçon, c'était Agnolo; et ce qui l'avait retardé, c'était sa
toilette.

Il était évident que cette apparition était peu agréable à nos gens,
et surtout à Pietro, qui se voyait sur le point d'être détrôné,
ou tout au moins d'être forcé de partager avec un rival les
applaudissements de la société, Cependant le capitaine ne pouvait se
dispenser d'inviter un homme désigné ainsi à notre admiration par la
voix publique; il s'approcha donc du bordage du speronare, à dix pas
duquel Agnolo se tenait debout les bras croisés d'un air de défi,
et l'invita à prendre part à la fête. Agnolo le remercia avec une
certaine courtoisie, et, sans se donner la peine de gagner l'échelle
qui était de l'autre côté, il s'accrocha en sautant avec sa main
droite au bordage du bâtiment; puis, à la force des poignets, il
s'enleva comme un professeur de voltige et retomba sur le pont.
C'était, comme on dit en style de coulisses, _soigner son entrée._
Aussi Agnolo, plus heureux sur ce point que beaucoup d'acteurs en
réputation, eut-il le bonheur de ne pas manquer son effet.

Alors commença entre Pietro et le nouveau venu une véritable lutte
chorégraphique. Nous croyions connaître Pietro depuis le temps que
nous le pratiquions, mais nous, fûmes forcés d'avouer que c'était
la première fois que le vrai Pietro nous apparaissait dans toute
sa splendeur. Les gigottements, les flic-flacs, les triples tours
auxquels il se livra, étaient quelque chose de fantastique; mais tout
ce que faisait Pietro était à l'instant même répété par Agnolo
comme par son ombre, et cela, il fallait l'avouer, avec une méthode
supérieure. Pietro était le danseur de la nature, Agnolo était celui
de la civilisation; Pietro accomplissait ses pas avec une certaine
fatigue de corps et d'esprit: on voyait qu'il les combinait d'abord
dans sa tête, puis que les jambes obéissaient à l'ordre donné; chez
Agnolo, point: tout était instantané, l'art était arrivé à ressembler
à de l'inspiration, ce qui, comme chacun le sait, est le plus haut
degré auquel l'art puisse atteindre. Il en résulta que Pietro,
haletant, essoufflé, au bout de sa force et de son haleine, après
avoir épuisé tout son répertoire, tomba les jambes croisées sous lui
en jetant son cri de défaite habituel, sans conséquence lorsque la
chose se passait devant nous, c'est-à-dire en famille, mais qui
acquérait une bien autre gravité en face d'un rival comme Agnolo.
Quant à Agnolo, comme la fête commençait à peine pour lui, il laissa
quelques minutes à Pietro pour se remettre; puis, voyant que son
antagoniste avait sans doute besoin d'une trêve plus longue, puisqu'il
ne se relevait pas, il redemanda une autre tarentelle et continua ses
exercices.

Cette fois Agnolo, qui n'avait pas de concurrence à soutenir, fut
lui-même, c'est-à-dire véritablement un beau danseur, non pas comme on
l'entend dans un salon de France, mais comme on le demande en Espagne,
en Sicile et en Calabre. Toutes les figures de la tarentelle furent
passées en revue, toutes les passes accomplies; sa ceinture, son
chapeau, son bouquet, devinrent l'un après l'autre les accessoires de
ce petit drame chorégraphique, qui exprima tour à tour tous les degrés
de la passion, et qui, après avoir commencé par la rencontre presque
indifférente du danseur et de sa danseuse, avoir passé par les
différentes phases d'un amour combattu puis partagé, finit par toute
l'exaltation d'un bonheur mutuel. Nous nous étions approchés comme
les autres pour voir cette représentation vraiment théâtrale, et, au
risque de blesser l'amour-propre de notre pauvre Pietro, nous mêlions
nos applaudissements à ceux de la foule, lorsque les cris de _La danse
du Tailleur, La danse du Tailleur!_ retentirent, proférés d'abord
par deux ou trois personnes, puis ensuite répétés frénétiquement
non-seulement par les invités qui se trouvaient à bord, mais encore
par les spectateurs qui garnissaient le rivage. Agnolo se retourna
vers nous, comme pour dire que puisqu'il était notre hôte il ne ferait
rien qu'avec notre consentement, nous joignîmes alors nos instances à
celles qui le sollicitaient déjà. Alors Agnolo, saluant gracieusement
la foule, fit signe qu'il allait se rendre au désir qu'on lui
exprimait. Cette condescendance fut à l'instant même accueillie par
des applaudissements unanimes, et la musique commença une ritournelle
bizarre, qui eut le privilége d'exciter à l'instant même l'hilarité
parmi tous les assistants.

Comme j'ai le malheur d'avoir là compréhension très-difficile à
l'endroit des ballets, je m'approchai du capitaine, et lui demandai ce
que c'était que la danse du Tailleur.

--Ah! me dit-il, c'est une de leurs histoires diaboliques, comme ils
en ont par centaines dans leurs montagnes. Que voulez-vous! ce n'est
pas étonnant, ce sont tous des sorciers et des sorcières en Calabre.

--Mais enfin, à quelle circonstance cette danse a-t-elle rapport?

--C'est un brigand de tailleur de Catanzaro, maître Térence, qui a
fait _gratis_ une paire de culottes au diable; à la condition que le
diable emporterait sa femme. Pauvre femme! Le diable l'a emportée tout
de même.

--Bah!

--Oh! parole d'honneur:

--Comment cela?

--En jouant du violon. Oh n'en a plus entendu parler jamais, jamais.

--Vraiment?

--Oh! mon Dieu, oui, il vit encore. Si vous passez à
Catanzaro, vous pourrez le voir.

--Qui? le diable?

--Non, ce gueux de Térence. C'est arrivé il n'y a pas plus de dix ans,
au su et au vu de tout le monde. D'ailleurs c'est bien connu, ce sont
tous des sorciers et des sorcières en Calabre.

--Oh! capitaine, vous me raconterez l'histoire, n'est-ce pas?

--Oh! moi, je ne la sais pas bien, dit le capitaine; et puis
d'ailleurs je n'aime pas beaucoup à parler de toutes ces histoires-là
où le diable joue un rôle, attendu que, comme vous le savez, il y a
déjà eu dans ma famille une histoire de sorcière. Mais vous allez
traverser la Calabre, Dieu veuille qu'il ne vous y arrive aucun
accident, et vous pourrez demander au premier venu l'histoire de
maître Térence: Dieu merci! elle est connue, et on vous la racontera.

--Vous croyez?

--Oh! j'en suis sûr.

Je pris mon album, et j'écrivis dessus en grosses lettres:

_«Ne pas oublier de me faire raconter l'histoire de maître Térence de
Catanzaro, qui a fait_ gratis _une paire de culottes au diable, à la
condition que le diable emporterait sa femme.»_

Et je revins à Agnolo.

La toile était levée, et, sur une musique plus étrange encore que la
ritournelle dont la bizarrerie m'avait déjà frappé, Agnolo venait de
commencer une danse de sa composition: car non-seulement Agnolo était
exécutant, mais encore compositeur; danse dont rien ne peut donner
une idée, et qui aurait eu un miraculeux succès dans l'opéra de la
_Tentation_, si on avait pu y transporter tout ensemble les musiciens,
la musique et le danseur. Malheureusement, ne connaissant que le titre
du ballet, et n'en ayant point encore entendu le programme, je ne
pouvais comprendre que fort superficiellement l'action, qui me
paraissait des plus intéressantes et des plus compliquées. Je voyais
bien de temps en temps Agnolo faire le geste d'un homme qui tire son
fil, qui passe ses culottes, et qui avale un verre de vin; mais ces
différents gestes ne me paraissaient constituer, si je puis le dire,
que les épisodes du drame, dont le fond me demeurait toujours obscur.
Quant à Agnolo, sa pantomime devenait de plus en plus vive et animée,
et sa danse bouffonne et fantastique à la fois était pleine d'un
caractère d'entraînement presque magique. On voyait les efforts qu'il
faisait pour résister, mais la musique l'emportait. Pour le flûteur et
le guitariste, le premier soufflait à perdre haleine, tandis que le
second grattait à se démancher les bras. Les assistants trépignaient,
Agnolo bondissait, Jadin et moi nous nous laissions aller comme les
autres à ce spectacle diabolique, quand tout à coup je vis Nunzio qui,
perçant la foule, venait dire tout bas quelques paroles au capitaine.
Aussitôt le capitaine étendit la main, et me touchant l'épaule:

--Excellence? dit-il.

--Eh bien! qu'y a-t-il? demandai-je.

--Excellence, c'est le vieux qui assure qu'il se passe quelque chose
de singulier dans l'air, et qu'au lieu de regarder danser des danses
qui révoltent le bon Dieu, nous ferions bien mieux de nous mettre en
prières.

--Mais que diable Nunzio veut-il qu'il se passe dans l'air?

--Jésus! cria le capitaine, on dirait que tout tremble.

Cette judicieuse remarque fur immédiatement suivie d'un cri général de
terreur. Le bâtiment vacilla comme s'il était encore en pleine mer. Un
des deux étais qui le soutenaient glissa le long de sa carène, et
le speronare, versant comme une voiture à laquelle deux roues
manqueraient à la fois du même côté, nous envoya tous, danseurs,
musiciens et assistants, rouler pêle-mêle sur le sable!

Il y eut un instant d'effroi et de confusion impossible à décrire;
chacun se releva et se mit à fuir de son côté, sans savoir où. Quant
à moi, n'ayant plus aucune idée, grâce à la culbute que je venais de
faire, de la topographie du terrain, je m'en allais droit dans la mer,
quand une main me saisit et m'arrêta. Je me retournai, c'était le
pilote.

--Où allez-vous, excellence? me dit-il.

--Ma foi! pilote, je n'en sais rien. Allez-vous quelque part? Je vais
avec vous, ça m'est égal.

--Nous n'avons nulle part à aller, excellence; et ce que nous pouvons
foire de mieux, c'est d'attendre.

--Eh bien! dit Jadin en arrivant à son tour tout en crachant le sable
qu'il avait dans la bouche, en voilà une de cabriole!

--Vous n'avez rien? lui demandai-je.

--Moi, rien du tout; je suis tombé sur Milord que j'ai manqué
étouffer, voilà tout. Ce pauvre Milord, continua Jadin en adressant la
parole à son chien de son fausset le plus agréable, il a donc sauvé la
vie à son maître. Milord se ramassa sur lui-même et agita vivement sa
queue en témoignage du plaisir qu'il éprouvait d'avoir accompli sans
s'en douter une si belle action.

--Mais enfin, demandai-je, qu'y a-t-il? qu'est-il arrivé?

--Il est arrivé, dit Jadin en haussant les épaules, que ces
imbéciles-là ont mal assuré les pieux, et qu'un des supports ayant
manqué, le speronare à fait comme quand Milord secoue ses puces.

--C'est-à-dire, reprit le pilote, que c'est la terre qui a secoué les
siennes.

--Comment?

--Écoutez ce qu'ils crient tous en se sauvant.

Je me retournai vers le village, et je vis nos convives qui couraient
comme des fous en criant: _Terre moto, terre moto!_

--Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que c'est un tremblement de
terre? demandai-je.

--Ni plus ni moins, dit le pilote.

--Parole d'honneur? fit Jadin.

--Parole d'honneur, reprit Nunzio.

--Eh bien! pilote, touchez-là, dit Jadin, je suis enchanté.

--De quoi? demanda gravement Nunzio.

--D'avoir joui d'un tremblement de terre. Tiens! est-ce que vous
croyez que ça se rencontre tous les dimanches, vous? Ce pauvre Milord,
il aura donc vu des tempêtes, il aura donc vu des volcans, il aura
donc vu des tremblements de terre; il aura donc tout vu!

Je me mis à rire malgré moi.

--Oui, oui, dit le pilote, riez; vous autres, Français, je sais bien
que vous riez de tout. Ça n'empêche pas que dans ce moment-ci la
moitié de la Calabre est peut-être sens dessus dessous. Ce n'est pas
qu'il y ait grand mal; mais enfin, tout Calabrais qu'ils sont, ce sont
des hommes.

--Comment, pilote! demandai-je, vous croyez que pour cette petite
secouée que nous avons ressentie....

--Le mouvement allait du nord au midi, voyez-vous, excellence; et
nous, justement, nous sommes à l'extrémité de la botte, et par
conséquent nous n'avons pas ressenti grand'chose; mais du côté de
Nicastro et de Cosenza, c'est là qu'il doit y avoir eu le plus d'œufs
cassés; sans compter que nous ne sommes probablement pas au bout.

--Ah! ah! dit Jadin, vous croyez que nous allons avoir encore de
l'agrément? Alors bon, bon. En ce cas, fumons une pipe.

Et il se mit à battre le briquet, en attendant une seconde secousse.

Mais nous attendîmes inutilement: la seconde secousse ne vint pas,
et au bout de dix minutes notre équipage, qui dans le premier moment
s'était éparpillé de tous les côtés, était réuni autour de nous:
personne n'était blessé, à l'exception de Giovanni qui s'était foulé
le poignet, et de Pietro qui prétendait s'être donné une entorse.

--Eh bien! dit le capitaine, voyons, pilote, que faut-il faire
maintenant?

--Oh! mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, répondit le vieux
prophète: remettre le speronare sur sa pauvre quille, attendu que je
crois que c'est fini pour le moment.

--Allons, enfants, dit le capitaine, à l'ouvrage! Puis, se retournant
de notre côté:--Si leurs excellences avaient la bonté ... ajouta-t-il.

--De quoi faire, capitaine, dites?

--De nous donner un coup de main; nous ne serons pas trop de tous
tant que nous sommes pour en venir à notre honneur; attendu que ces
fainéants de Calabrais, c'est bon à boire, à manger et à danser; mais
pour le travail il ne faut pas compter dessus. Voyez s'il en reste un
seul!

Effectivement, le rivage était complètement désert: hommes, femmes et
enfants, tout avait disparu; ce qui, du reste, me paraissait assez
naturel pour qu'on ne s'en formalisât point.

Quoique réduits à nos propres forces, nous n'en parvînmes pas moins,
grâce à un mécanisme fort ingénieux inventé par le pilote, à remettre
le bâtiment dans une ligne parfaitement verticale. Le pieu qui avait
glissé fut rétabli en son lieu et place, l'échelle appliquée de
nouveau à bâbord, et au bout d'une heure à peu près tout était
aussi propre et aussi en ordre à bord du speronare que si rien
d'extraordinaire ne s'était passé.

La nuit s'écoula sans accident aucun.



CHAPITRE XI.

TÉRENCE LE TAILLEUR.


Le lendemain, à six heures du matin, nous vîmes arriver le guide et
les deux mulets que nous avions fait demander la veille. Aucun dommage
important n'était arrivé dans le village; trois ou quatre cheminées
étaient tombées, voilà tout.

Nous convînmes alors de nos faits avec le capitaine: il nous fallait
trois jours pour aller par terre au Pizzo. En supposant que le vent
changeât, il lui fallait, à lui, douze ou quinze heures: il fut
convenu que s'il arrivait le premier au rendez-vous il nous attendrait
jusqu'à ce que nous parussions; si nous arrivions au contraire avant
lui, nous devions l'attendre deux jours; puis si, ces deux jours
écoulés, il n'avait point paru, nous lui laissions une lettre dans
la principale auberge de la ville, et nous lui indiquions un nouveau
rendez-vous.

Ce point essentiel convenu, sur l'invitation du capitaine d'emporter
avec nous le moins d'argent possible, nous prîmes chacun six ou huit
louis seulement, laissant le reste de notre trésor sous la garde de
l'équipage; et, munis cette fois de nos passe-ports parfaitement en
règle, nous enfourchâmes nos montures et prîmes congé de nos matelots,
qui nous promirent de nous recommander tous les soirs à Dieu dans
leurs prières. Quant à nous, nous leur enjoignîmes de partir au
premier souffle de vent; ils s'y engagèrent sur leur parole, nous
baisèrent une dernière fois les mains, et nous nous séparâmes.

Nous suivions pour aller à Scylla la route déjà parcourue, et sur
laquelle par conséquent nous n'avions aucune observation à faire; mais
comme notre guide était forcé de marcher à pied, attendu qu'après
nous avoir promis d'amener trois mulets il n'en avait amené que deux,
espérant que nous n'en payerions ni plus ni moins les trois piastres
convenues par chaque jour, nous ne pouvions aller qu'un train
très-ordinaire; encore en arrivant à Scylla nous déclara-t-il que,
ses mulets n'ayant point mangé avant leur départ, il était de toute
urgence qu'il les fît déjeuner avant d'aller plus loin. Cela amena un
éclaircissement tout naturel: j'avais entendu que la nourriture, comme
toujours, serait au compte du muletier, et lui au contraire prétendait
avoir entendu que la nourriture de ses mulets serait au compte de ses
voyageurs. La chose n'était point portée sur le _papier_; mais, comme
heureusement il y avait sur le papier que le guide fournirait trois
mulets et qu'il n'en avait fourni que deux, je le sommai de tenir ses
conventions à la lettre, à défaut de quoi j'allais aller prévenir
mon ami le brigadier de gendarmerie. La menace fit son effet: il fut
arrêté que, tout en me contentant de deux mulets, j'en payerais
un troisième, et que le prix du mulet absent serait affecté à la
nourriture des deux mulets présents.

Afin de ne pas perdre une heure inutilement à Scylla, nous montâmes,
Jadin et moi, sur le rocher où est bâtie la forteresse. Là, nous
relevâmes une petite erreur archéologique: c'est que la citadelle,
qu'on nous avait dit élevée par Murât, datait de Charles d'Anjou: il y
avait cinq siècles et demi de différence entre l'un et l'autre de ces
deux conquérants. Mais le renseignement nous avait été donné par
nos Siciliens, et j'avais déjà remarqué qu'il ne fallait pas
scrupuleusement les croire a l'endroit des dates.

Ce fut le 7 février 1808 que les compagnies de voltigeurs du 23e
régiment d'infanterie légère et du 67e régiment d'infanterie de
ligne entrèrent à la baïonnette dans la petite ville de Scylla et
en chassèrent les bandits qui l'occupaient, et qui parvinrent à
s'embarquer sous la protection du fort que défendait une garnison du
62e régiment de ligne anglais.

A peine maîtres de la ville, les Français établirent sur la montagne
qui la domine une batterie de canons destinée à battre le fort en
brèche. Le 9, la batterie commença son feu; le 15, la garnison
anglaise fut sommée de se rendre. Sur son refus, le feu continua; mais
dans la nuit du 16 au 17 une flottille de petits bâtiments partit des
cotes de Sicile et vint aborder sans bruit au pied du roc. Le jour
venu, les assiégeants s'aperçurent qu'on ne répondait pas à leur feu;
en même temps ils eurent avis que les Anglais s'embarquaient pour
la Sicile. Cet embarquement leur avait paru impossible à cause de
l'escarpement du roc taillé à pic; mais il fallut bien qu'ils en
crussent leurs yeux lorsqu'ils virent les chaloupes s'éloigner
chargées d'habits rouges. Ils coururent aussitôt à l'assaut,
s'emparèrent de la forteresse sans résistance aucune et arrivèrent au
haut du rempart juste à temps pour voir s'éloigner la dernière barque.
Un escalier taillé dans le roc, et qu'il était impossible d'apercevoir
de tout autre côté que de celui de la mer, donna l'explication du
miracle. Les canons du fort furent aussitôt tournés vers les fugitifs,
et un bateau chargé de cinquante hommes fut coulé bas; les autres,
craignant le même sort, firent force de voiles pour s'éloigner,
laissant leurs compagnons se tirer de là connue ils pourraient. Les
trois quarts s'en tirèrent en se noyant, l'autre quart regagna la côte
à la nage et fut fait prisonnier par les vainqueurs. On trouva dans
le fort dix-neuf pièces de canon, deux mortiers, deux obusiers, une
caronade, beaucoup de munitions et cent cinquante barils de biscuit.

La prise de Scylla mit fin à la campagne: c'était le seul point où le
roi Ferdinand posât encore le pied en Calabre; et Joseph Napoléon,
passé roi depuis dix-huit mois, se trouva ainsi maître de la moitié du
royaume de son prédécesseur.

J'avoue que ce fut avec un certain plaisir qu'à l'extrémité de la
Péninsule italique je retrouvai la trace des boulets français sur une
citadelle de la Grande-Grèce.

L'heure était écoulée: nous avions donné rendez-vous à notre muletier
de l'autre côté de la ville. Nous revînmes donc sur la grande route,
où, après un instant d'attente, nous fûmes rejoints par notre homme
et par ses deux bêtes. En remontant sur mon mulet je m'aperçus qu'on
avait touché à mes fontes; ma première idée fut qu'on m'avait volé mes
pistolets, mais en levant la couverture je les vis à leur place. Notre
guide nous dit alors que c'était seulement le garçon d'écurie qui les
avait regardés, pour s'assurer s'ils étaient chargés, sans doute, et
donner sur ce point important des renseignements à qui de droit. Au
reste, nous voyagions depuis trop long-temps au milieu d'une société
équivoque pour être pris au dépourvu: nous étions armés jusqu'aux
dents et ne quittions pas nos armes, ce qui, joint à la terreur
qu'inspirait Milord, nous sauva sans doute des mauvaises rencontres
dont nous entendions faire journellement le récit. Au reste, comme je
ne me fiais pas beaucoup à mon guide, ce petit événement me fut une
occasion de lui dire que, si nous étions arrêtés, la première chose
que je ferais serait de lui casser la tête. Cette menace, donnée en
manière d'avis et de l'air le plus tranquille et le plus résolu du
monde, parut faire sur lui une très-sérieuse impression.

Vers les trois heures de l'après-midi, nous arrivâmes à Bagnaria. Là,
notre guide nous proposa de faire une halte, qui serait consacrée à
son dîner et au nôtre. La proposition était trop juste pour ne
pas trouver en nous un double écho: nous entrâmes dans une espèce
d'auberge, et nous demandâmes qu'on nous servit immédiatement.

Comme, au bout d'une demi-heure, nous ne voyions faire aucuns
préparatifs dans la chambre où nous attendions notre nourriture, je
descendis à la cuisine afin de presser le cuisinier. Là il me fut
répondu qu'on aurait déjà servi le dîner à nos excellences, mais que
notre guide ayant dit que nos excellences coucheraient à l'hôtel, on
n'avait pas cru devoir se presser. Comme nous avions fait à peine sept
lieues dans la journée, je trouvai la plaisanterie médiocre, et je
priai le maître de la locanda de nous faire dîner à l'instant même,
et de prévenir notre muletier de se tenir prêt, lui et ses bêtes, à
repartir aussitôt après le repas.

La première partie de cet ordre fut scrupuleusement exécutée; deux
minutes après l'injonction faite, nous étions à table. Mais il n'en
fut pas de même de la seconde: lorsque nous descendîmes, on nous
annonça que, notre guide n'étant point rentré, on n'avait pas pu lui
faire part de nos intentions, et que, par conséquent, elles n'étaient
pas exécutées. Notre résolution fut prise à l'instant même: nous fîmes
faire notre compte et celui de nos mulets, nous payâmes total et bonne
main; nous allâmes droit à l'écurie, nous sellâmes nos montures,
nous montâmes dessus, et nous dîmes à l'hôte que lorsque le muletier
reviendrait il n'avait qu'à lui dire qu'en courant après nous il nous
rejoindrait sur le chemin de Palma. Il n'y avait point à se tromper,
ce chemin étant la grande route.

Comme nous atteignions l'extrémité de la ville, nous entendîmes
derrière nous des cris perçants; c'était notre Calabrais qui s'était
mis à notre poursuite et qui n'aurait pas été fâché d'ameuter quelque
peu ses compatriotes contre nous. Malheureusement, notre droit était
clair: nous n'avions fait que six lieues dans la journée, ce n'était
point une étape. Il nous restait encore trois heures de jour à épuiser
et sept milles seulement à faire pour arriver à Palma. Nous avions
donc le droit d'aller jusqu'à Palma. Notre guide alors essaya de nous
arrêter par la crainte, et nous jura que nous ne pouvions pas manquer
d'être arrêtés deux ou trois fois en voyageant à une pareille heure;
et, à l'appui de son assertion, il nous montra de loin quatre
gendarmes qui sortaient de la ville et conduisaient avec eux cinq ou
six prisonniers. Or ces prisonniers n'étaient autres, assurait notre
homme, que des voleurs qui avaient été pris la veille sur la route
même que nous voulions suivre. A ceci nous répondîmes que, puisqu'ils
avaient été pris, ils n'y étaient plus; et que d'ailleurs, s'il avait
besoin effectivement d'être rassuré, nous demanderions aux gendarmes,
qui suivaient la même route, la permission de voyager dans leur
honorable société. A une pareille proposition, il n'y avait rien à
répondre; force fut donc à notre malheureux guide d'en prendre son
parti: nous mîmes nos mules au petit trot, et il nous suivit en
gémissant. Je donne tous ces détails pour que le voyageur qui nous
succédera dans ce bienheureux pays sache à quoi s'en tenir, une fois
pour toutes; faire ses conditions, par écrit d'abord, et avant tout;
puis, ces conditions faites, ne céder jamais sur aucune d'elles.
Ce sera une lutte d'un jour ou deux; mais ces quarante-huit heures
passées, votre guide, votre muletier ou votre vetturino aura pris son
pli, et, devenu souple comme un gant, il ira de lui-même au-devant de
vos désirs. Sinon, on est perdu: on rencontrera à chaque heure une
opposition, à chaque pas une difficulté; un voyage de trois jours en
durera huit, et là où l'on aura cru dépenser cent écus on dépensera
mille francs.

Au bout de dix minutes nous avions rejoint nos gendarmes. A peine
eus-je jeté les yeux sur leur chef, que je reconnus mon brigadier de
Scylla: c'était jour de bonheur.

La reconnaissance fut touchante; mes deux piastres avaient porté leurs
fruits. Je n'aurais eu qu'un mot à dire pour faire accoupler mon
muletier à un voleur impair qui marchait tout seul. Je ne le dis
pas, seulement je fis comprendra d'un signe à ce drôle-là dans quels
rapports j'étais avec les autorités du pays.

J'essayai d'interroger plusieurs des prisonniers; mais par malheur
j'étais tombé sur les plus honnêtes gens de la terre, ils ne savaient
absolument rien de ce que la justice leur voulait. Ils allaient à
Cosenza, parce que cela paraissait faire plaisir à ceux qui les y
menaient, mais ils étaient bien convaincus qu'ils seraient à peine
arrivés dans la capitale de la Calabre citérieure, qu'on leur ferait
des excuses sur l'erreur qu'on avait commise à leur endroit, et qu'on
les renverrait chacun chez soi avec un certificat de bonnes vie et
mœurs.

Voyant que c'était un parti pris, je revins à mon brigadier;
malheureusement lui-même était fort peu au courant des faits et gestes
de ses prisonniers; il savait seulement que tous étaient arrêtés sous
prévention de vol à main armée, et que parmi eux trois ou quatre
étaient accusés d'assassinat. Malgré la promesse faite à mon guide, je
trouvai la société trop choisie pour rester plus long-temps avec elle,
et, faisant un signe à Jadin, qui y répondit par un autre, nous mîmes
nos mules au trot. Notre guide voulut recommencer ses observations;
mais je priai mon brave brigadier de lui faire à l'oreille une petite
morale; ce qui eut lieu à l'instant même, et ce qui produisit le
meilleur effet.

Moyennant quoi nous arrivâmes vers sept heures du soir à Palma sans
mauvaise rencontre et sans nouvelles observations.

Rien n'est plus promptement visité qu'une ville de Calabre; excepté
les éternels temples de Pestum qui restent obstinément debout à
l'entrée de cette province, il n'y a pas un seul monument à voir de la
pointe de Palinure au cap de Spartinento; les hommes ont bien essayé,
comme partout ailleurs, d'y enraciner la pierre, mais Dieu ne l'a
jamais souffert. De temps en temps il prend la Calabre à deux mains,
et comme un vanneur fait du blé, il secoue rochers, villes et
villages: cela dure plus ou moins long-temps; puis, lorsqu'il
s'arrête, tout est changé d'aspect sur une surface de soixante-dix
lieues de long et de trente ou quarante de large. Où il y avait
des montagnes il y a des lacs, où il y avait des lacs il y a des
montagnes, et où il y avait des villes il n'y a généralement plus
rien du tout. Alors ce qui reste de la population, pareille à une
fourmilière dont un voyageur en passant a détruit l'édifice, se remet
à l'œuvre; chacun charrie son moellon, chacun traîne sa poutre;
puis, tant bien que mal et autant que possible, à la place où était
l'ancienne ville on bâtit une ville nouvelle qui, pareille à chacune
des dix villes qui l'ont précédée, durera ce qu'elle pourra. On
comprend qu'avec cette éternelle éventualité de destruction, on
s'occupe peu de bâtir selon les règles de l'un des six ordres reconnus
par les architectes. Vous pouvez donc, à moins que vous n'ayez quelque
recherche historique, géologique ou botanique à faire, arriver le soir
dans une ville quelconque de la Calabre, et en partir le lendemain
matin: vous n'aurez rien laissé derrière vous qui mérite la peine
d'être vu. Mais ce qui est digne d'attention dans un pareil voyage,
c'est l'aspect sauvage du pays, les costumes pittoresques de ses
habitants, la vigueur de ses forêts, l'aspect de ses rochers, et les
mille accidents de ses chemins. Or, tout cela se voit dans le jour,
tout cela se rencontre sur les routes; et un voyageur qui avec une
tente et des mulets irait de Pestum à Reggio sans entrer dans une
seule ville, aurait mieux vu la Calabre que celui qui, en suivant la
grande route par étapes de trois lieues, aurait séjourné dans chaque
ville et dans chaque village.

Nous ne cherchâmes donc aucunement à voir les curiosités de Palma,
mais bien à nous assurer la meilleure chambre et les draps les plus
blancs de l'auberge de l'_Aigle-d'Or_, où, pour se venger de nous sans
doute, nous conduisit notre guide; puis, les premières précautions
prises, nous fîmes une espèce de toilette pour aller porter à son
adresse une lettre que nous avait prié de remettre en passant et en
mains propres notre brave capitaine. Cette lettre était destinée à M.
Piglia, l'un des plus riches négociants en huile de la Calabre. Nous
trouvâmes dans M. Piglia non-seulement le négociant _pas fier_ dont
nous avait parlé Pietro, mais encore un homme fort distingué. Il
nous reçut comme eût pu le faire un de ses aïeux de la Grande-Grèce,
c'est-à-dire en mettant à notre disposition sa maison et sa table. A
cette proposition courtoise, ma tentation d'accepter l'une et l'autre
fut grande, je l'avoue; j'avais presque oublié les auberges de Sicile,
et je n'étais pas encore familiarisé avec celles de Calabre, de
sorte que la vue de la nôtre m'avait quelque peu terrifié; nous n'en
refusâmes pas moins le gîte, retenus par une fausse honte; mais
heureusement il n'y eut pas moyen d'en faire autant du déjeuner offert
pour le lendemain. Nous objectâmes bien à la vérité la difficulté
d'arriver le lendemain soir à Monteleone si nous partions trop tard de
Palma; mais M. Piglia détruisit à l'instant même l'objection en nous
disant de faire partir le lendemain, dès le matin, le muletier et les
mules pour Gioja, et en se chargeant de nous conduire jusqu'à cette
ville en voiture, de manière à ce que, trouvant les hommes et les
bêtes bien reposés, nous pussions repartir à l'instant même. La grâce
avec laquelle nous était faite l'invitation, plus encore que la
logique du raisonnement, nous décida à accepter, et il fut convenu que
le lendemain à neuf heures du matin nous nous mettrions à table, et
qu'à dix heures nous monterions en voiture.

Une nouvelle surprise nous attendait en rentrant à l'hôtel: outre
toutes les chances que nos chambres par elles-mêmes nous offraient de
ne pas dormir, il y avait un bal de noce dans l'établissement. Cela me
rappela notre fête de la veille si singulièrement interrompue, notre
chorégraphe Agnolo et la danse du Tailleur. L'idée me vint alors,
puisque j'étais forcé de veiller, vu le bruit infernal qui se faisait
dans la maison, d'utiliser au moins ma veille. Je fis monter le maître
de l'hôtel, et je lui demandai si lui ou quelqu'un de sa connaissance
savait, dans tous ses détails, l'histoire de maître Térence le
tailleur. Mon hôte me répondit qu'il la savait à merveille, mais qu'il
avait quelque chose à m'offrir de mieux qu'un récit verbal: c'était
la complainte imprimée qui racontait cette lamentable aventure. La
complainte était une trouvaille: aussi déclarai-je que j'en donnerais
la somme exorbitante d'un carlin si l'on pouvait me la procurer à
l'instant même; cinq minutes après j'étais possesseur du précieux
imprimé. Il est orné d'une gravure coloriée représentant le diable
jouant du violon, et maître Térence dansant sur son établi.

Voici l'anecdote:

C'était par un beau soir d'automne; maître Térence, tailleur à
Catanzaro, s'était pris de dispute avec la signora Judith sa femme,
à propos d'un macaroni que, depuis quinze ans que les deux conjoints
étaient unis, elle tenait à faire d'une certaine façon, tandis que
maître Térence préférait le voir faire d'une autre. Or, depuis quinze
ans, tous les soirs à la même heure la même dispute se renouvelait à
propos de la même cause.

Mais cette fois la dispute avait été si loin, qu'au moment où maître
Térence s'accroupissait sur son établi pour travailler encore deux
petites heures, tandis que sa femme au contraire employait ces deux
heures à prendre un à-compte sur sa nuit, qu'elle dormait d'habitude
fort grassement: or, dis-je, la dispute avait été si loin, qu'en se
retirant dans sa chambre, Judith avait, par manière d'adieu, lancé à
son mari une pelote toute garnie d'épingles, et que le projectile,
dirigé par une main aussi sûre que celle d'Hippolyte, avait atteint
le pauvre tailleur entre les deux sourcils. Il en était résulté une
douleur subite, accompagnée d'un rapide dégorgement de la glande
lacrymale; ce qui avait porté l'exaspération du pauvre homme au point
de s'écrier:--Oh! que je donnerais de choses au diable pour qu'il me
débarrassât de toi!

--Eh! que lui donnerais-tu bien, ivrogne? s'écria en rouvrant la porte
la signora Judith, qui avait entendu l'apostrophe.

--Je lui donnerais, s'écria le pauvre tailleur, je lui donnerais cette
paire de culottes que je fais pour don Girolamo, curé de Simmari!
--Malheureux! répondit Judith en faisant un nouveau geste de menace
qui fit que, autant par sentiment de la douleur passée que par crainte
de la douleur à venir, le pauvre diable ferma les yeux et porta les
deux mains à son visage; malheureux! tu ferais bien mieux de glorifier
le nom du Seigneur, qui t'a donné une femme qui est la patience même,
que d'invoquer le nom de Satan.

Et, soit qu'elle fût intimidée du souhait de son mari, soit que,
généreuse dans sa victoire, elle ne voulut point battre un homme
atterré, elle referma la porte de sa chambre assez brusquement pour
que maître Térence ne doutât point qu'il y eût maintenant un pouce de
bois entre lui et son ennemie.

Cela n'empêcha point que maître Térence, qui, à défaut du courage du
lion, avait la prudence du serpent, ne restât un instant immobile et
la figure couverte des deux mains que Dieu lui avait données comme
armes offensives, et que, par une disposition naturelle de la douceur
de son caractère, il avait converties en armes défensives. Cependant,
au bout de quelques secondes, n'entendant aucun bruit et n'éprouvant
aucun choc, il se hasarda à regarder entre ses doigts d'abord, et puis
à ôter une main, puis l'autre, puis enfin à porter la vue sur les
différentes parties de l'appartement. Judith était bien entrée dans
son appartement, et le pauvre tailleur respira en pensant que,
jusqu'au lendemain matin, il était au moins débarrassé.

Mais son étonnement fut grand lorsqu'en ramenant ses yeux sur les
culottes de don Girolamo, qui reposaient sur ses genoux déjà à moitié
exécutées, il aperçut en face de lui, assis au pied de son établi,
un petit vieillard de bonne mine, habillé tout de noir, et qui le
regardait d'un air goguenard, les deux coudes appuyés sur l'établi et
le menton dans ses deux mains.

Le petit vieillard et maître Térence se regardèrent un instant face à
face; puis maître Térence rompant le premier le silence:

--Pardon, votre excellence, lui dit-il, mais puis-je savoir ce que
vous attendez là?

--Ce que j'attends! demanda le petit vieillard; tu dois bien t'en
douter.

--Non, le diable m'emporte, répondit Térence.

A ce mot: le diable m'emporte, il eût fallu voir la joie du petit
vieillard; ses yeux brillèrent comme braise, sa bouche se fendit
jusqu'aux oreilles, et l'on entendit derrière lui quelque chose qui
allait et venait en balayant le plancher.

--Ce que j'attends, dit-il, ce que j'attends?

--Oui, reprit Térence.

--Eh bien, j'attends mes culottes.

--Comment, vos culottes?

--Sans doute.

--Mais vous ne m'avez pas commandé de culottes, vous.

--Non; mais tu m'en as offert, et je les accepte.

--Moi, s'écria Térence stupéfait; moi, je vous ai offert des culottes?
Lesquelles?

--Celles-là? dit le vieillard en montrant du doigt celles auxquelles
le tailleur travaillait.

--Celles-là, reprit maître Térence, de plus en plus étonné; mais
celles-là appartiennent à don Girolamo, curé de Simmari.

--C'est-à-dire qu'elles appartenaient à don Girolamo il y a un quart
d'heure, mais maintenant elles sont à moi.

--A vous? reprit maître Térence, de plus en plus ébahi.

--Sans doute; n'as-tu pas dit, il y a dix minutes, que tu donnerais
bien ces culottes pour être débarrassé de ta femme?

--Je l'ai dit, je l'ai dit, et je le répète.

--Eh bien! j'accepte le marché; moyennant ces culottes je te
débarrasse de ta femme.

--Vraiment?

--Parole d'honneur.

--Et quand cela?

--Aussitôt que je les aurai entre les jambes.

--Oh! mon gentilhomme, s'écria Térence en pressant le vieillard sur
son cœur, permettez-moi de vous embrasser.

--Volontiers, dit le vieillard en serrant à son tour si fortement le
tailleur dans ses bras, que celui-ci faillit tomber à la renverse
étouffé, et fut un instant à se remettre.

--Eh bien, qu'as-tu donc? demanda le vieillard.

--Que votre excellence m'excuse, dit le tailleur qui n'osait se
plaindre, mais je crois que c'est la joie. J'ai failli me trouver mal.

--Un petit verre de cette liqueur, cela te remettra, dit le vieillard
en tirant de sa poche une bouteille et deux verres.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Térence la bouche ouverte et
les yeux étincelants de joie.

--Goûtez toujours, dit le vieillard.

--C'est de confiance, reprit Térence; et il porta le verre à sa
bouche, avala la liqueur d'un trait et fit claquer sa langue en
amateur satisfait.

--Diable! dit-il.

Soit satisfaction de voir sa liqueur appréciée, soit que l'exclamation
par laquelle le tailleur lui avait rendu justice plût au petit
vieillard, ses yeux brillèrent de nouveau, sa bouche se fendit
derechef, et l'on entendit, comme la première fois, ce petit frôlement
qui était évidemment chez lui une marque de satisfaction. Quant à
maître Térence, il semblait qu'il venait de boire un verre de l'élixir
de longue vie, tant il se sentait gai, alerte, dispos et valeureux.

--Ainsi vous êtes venu pour cela, ô digne gentilhomme que vous êtes,
et vous vous contenterez d'une paire de culottes! c'est pour rien; et
aussitôt qu'elles seront faites vous emmènerez ma femme, vraiment?

--Eh bien, que fais-tu? dit le vieillard, tu te reposes?

--Eh non! vous le voyez bien, j'enfile mon aiguille. Tenez, c'est cela
qui retardera la livraison de vos culottes; rien qu'à enfiler son
aiguille un tailleur perd deux heures par jour. Ah! la voilà, enfin.

Et maître Térence se mit à coudre avec une telle ardeur qu'on ne
voyait pas aller la main, si bien que l'ouvrage avançait avec une
rapidité miraculeuse; mais ce qu'il y avait de plus étonnant dans tout
cela, ce qui de temps en temps faisait pousser une exclamation
de surprise à maître Térence, c'est que, quoique les points se
succédassent avec une rapidité à laquelle lui-même ne comprenait rien,
le fil restait toujours de la même longueur; si bien qu'avec ce fil,
il pouvait, sans avoir besoin de renfiler son aiguille, achever,
non-seulement les culottes du vieillard, mais encore coudre toutes les
culottes du royaume des Deux-Siciles. Ce phénomène lui donna à
penser, et pour la première fois il lui vint à la pensée que le petit
vieillard qui était devant lui pourrait bien ne pas être ce qu'il
paraissait.

--Diable, diable! fit-il tout en tirant son aiguille plus rapidement
qu'il n'avait fait encore.

Mais cette fois, sans doute, le vieillard saisit la nuance de doute
qui se trouvait dans la voix de maître Térence, et aussitôt empoignant
la bouteille au collet:

--Encore une goutte de cet élixir, mon maître, dit-il en remplissant
le verre de Térence.

--Volontiers, répondit le tailleur, qui avait trouvé la liqueur trop
superfine pour ne pas y revenir avec plaisir; et il avala le second
verre avec la même sensualité que le premier.

--Voilà de fameux rosolio, dit-il, où diable se fait-il?

Comme ces paroles avaient été dites avec un tout autre accent que
celles qui avaient inquiété le petit vieillard, ses yeux se remirent
à briller, sa bouche se refendit, et l'on entendit de nouveau ce
singulier frôlement qu'avait déjà remarqué le tailleur.

Mais cette fois maître Térence était loin de s'en inquiéter; l'effet
de la liqueur avait été plus souverain encore que la première fois, et
l'étranger qu'il avait sous les yeux lui paraissait, quel qu'il fût,
venu dans l'intention de lui rendre un trop grand service pour qu'il
le chicanât sur l'endroit d'où il venait.

--Où l'on fait cette liqueur? dit l'étranger. --Où? demanda Térence.

--Eh bien! dans l'endroit même où je compte emmener ta femme.

Térence cligna de l'œil et regarda le vieillard d'un air qui voulait
dire: Bon! je comprends; et il se remit à l'ouvrage; mais au bout d'un
instant le vieillard étendit là main.

--Eh bien! eh bien! lui dit-il, que fais-tu?

--Ce que je fais?

--Oui, tu fermes le fond de mes culottes.

--Sans doute, je le ferme.

--Alors, par où passerai-je ma queue?

--Comment, votre queue?

--Certainement, ma queue.

--Ah! c'est donc votre queue qui fait sous la table ce petit
frôlement?

--Juste: c'est une mauvaise habitude qu'elle a prise de s'agiter ainsi
d'elle-même quand je suis content.

--En ce cas, dit le tailleur en riant de toute son âme, au lieu de
s'effrayer comme il l'aurait dû d'une si singulière réponse; en ce
cas, je sais qui vous êtes; et, du moment où vous avez une queue, je
ne serais pas étonné que vous eussiez aussi le pied fourchu, hein!

--Sans doute, dit le petit vieillard, regarde plutôt.

Et levant la jambe, il passa à travers l'établi comme s'il n'eût eu à
percer qu'un simple papier, et montra un pied aussi fourchu que celui
d'un bouc.

--Bon! dit le tailleur, bon! Judith n'a qu'à bien se tenir. Et il
continua de travailler avec une telle promptitude qu'au bout d'un
instant les culottes se trouvèrent faites.

--Où vas-tu? demanda le vieillard.

--Je vais rallumer le feu afin de chauffer mon fer à presser, et de
donner un dernier coup aux coutures de vos culottes.

--Oh! si c'est pour cela ce n'est pas la peine de te déranger.

Et il tira de la même poche dont il avait déjà tiré les verres et la
bouteille un éclair qui s'en alla en serpentant allumer un fagot posé
sur les chenets, et qui, s'enlevant par la cheminée, illumina pendant
quelques secondes tous les environs. Le feu se mit à pétiller, et en
une seconde le fer rougit.

--Eh! eh! s'écria le tailleur, que faites-vous donc? vous allez faire
brûler vos culottes.

--Il n'y a pas de danger, dit le vieillard; comme je savais d'avance
qu'elles me reviendraient, j'ai fait faire l'étoffe en laine
d'amiante.

--Alors c'est autre chose, dit Térence en laissant glisser ses jambes
le long de l'établi.

--Où vas-tu? demanda le vieillard.

--Chercher mon fer.

--Attends.

--Comment, que j'attende?

--Sans doute; est-ce qu'un homme de ton mérite est fait pour se
déranger pour un fer!

--Mais il faut bien que j'aille à lui, puis-qu'il ne peut venir à moi.
--Bah! dit le vieillard; parce que tu ne sais pas le faire venir.

Alors il tira de sa poche un violon et un archet, et fit entendre
quelques accords.

A la première note, le fer s'agita en cadence et vint en dansant
jusqu'au pied de l'établi; arrivé là, le vieillard tira de
l'instrument un accord plus aigu, et le fer sauta sur l'établi.

--Diable! dit Térence, voilà un instrument au son duquel on doit bien
danser.

--Achève mes culottes, dit le vieillard, et je t'en jouerai un air
après.

Le tailleur saisit le fer avec une poignée, retourna les culottes,
étendit les coutures sur un rouleau de bois, et les aplatit avec tant
d'ardeur qu'elles avaient disparu, et que les culottes semblaient
d'une seule pièce. Puis, lorsqu'il eut fini:

--Tenez, dit-il au vieillard, vous pouvez vous vanter d'avoir là une
paire de culottes comme aucun tailleur de la Calabre n'est capable de
vous en faire. Il est vrai aussi, ajouta-t-il à demi-voix que, si vous
êtes homme de parole, vous allez me rendre un service que vous seul
pouvez me rendre.

Le diable prit les culottes, les examina d'un air de satisfaction qui
ne laissait rien à désirer à l'amour-propre de maître Térence. Puis,
après a voir eu la précaution de passer sa queue par le trou ménagé
à cet effet, il les fit glisser du bout de ses pieds à leur place
naturelle, sans avoir eu la peine d'ôter les anciennes, attendu que,
comptant sans doute sur celles-là, il s'était contenté de passer
simplement un habit et un gilet; puis il serra la boucle de la
ceinture, boutonna les jarretières et se regarda avec satisfaction
dans le miroir cassé que maître Térence mettait à la disposition de
ses pratiques pour qu'elles jugeassent incontinent du talent de leur
honorable habilleur. Les culottes allaient comme si, au lieu de
prendre mesure sur don Girolamo, on l'avait prise sur le vieillard
lui-même.

--Maintenant, dit le vieillard après avoir fait trois ou quatre pliés
à la manière des maîtres de danse, pour assouplir le vêtement au moule
qu'il recouvrait; maintenant tu as tenu ta parole, à mon tour de tenir
la mienne; et, prenant son violon et son archet, il se mit à jouer un
cotillon si vif et si dansant, qu'au premier accord maître Térence se
trouva debout sur son établi, comme si la main de l'ange qui portait
Habacuc l'avait soulevé par les cheveux, et qu'aussitôt il se mit à
sauter avec une frénésie dont, même à l'époque où il passait pour un
beau danseur, il n'avait jamais eu l'idée. Mais ce ne fut pas tout, ce
délire chorégraphique fut aussitôt partagé par tous les objets qui se
trouvaient dans la chambre; la pelle donna la main aux pincettes et
les tabourets aux chaises; les ciseaux ouvrirent leurs jambes; les
épingles et les aiguilles se dressèrent sur leurs pointes, et un
ballet général commença, dont maître Térence était le principal
acteur, et dont tous les objets environnants étaient les accessoires.
Pendant ce temps, le vieillard se tenait au milieu de la chambre,
battant la mesure de son pied fourchu et indiquant d'une voix grêle
les figures les plus fantastiques qui étaient à l'instant même
exécutées par le tailleur et ses acolytes, et pressant toujours la
mesure de façon que non-seulement maître Térence paraissait hors de
lui-même, mais encore que la pelle et les pincettes étaient rouges
comme si elles sortaient du feu, que les chaises et les tabourets
s'échevelaient, et que l'eau coulait le long des ciseaux, des épingles
et des aiguilles, comme s'ils étaient en nage enfin, à un dernier
accord plus violent que les autres, la tête de maître Térence alla
frapper le plafond avec une telle violence, que toute la maison en fut
ébranlée, et que la porte de la chambre à coucher s'ouvrant la signora
Judith parut sur le seuil.

Soit que le terme du ballet fut arrivé, soit que cette apparition
stupéfiât le vieillard lui-même, à la vue de la digne femme la musique
cessa. Aussitôt maître Térence retomba assis sur son établi, la pelle
et les pincettes se couchèrent à côté l'une de l'autre, les tabourets
et les chaises se raffermirent sur leurs quatre pieds, les ciseaux
rapprochèrent leurs jambes, les épingles se renfoncèrent dans leur
pelote, et les aiguilles rentrèrent dans leur étui.

Un silence de mort succéda à l'horrible brouhaha qui depuis un quart
d'heure se faisait entendre.

Quant à Judith, la pauvre femme, comme on le comprend bien, était
stupéfaite de colère en voyant que son mari profitait de son sommeil
pour donner bal chez lui. Mais elle n'était pas femme à contenir sa
rage et à rester figée en face d'un pareil outrage: elle sauta sur les
pincettes afin d'étriller vigoureusement son mari; mais, comme de son
côté maître Térence était familiarisé avec son caractère, en même
temps qu'elle saisissait l'arme avec laquelle elle comptait corriger
le délinquant, il sautait, lui, à bas de son établi, et, saisissant
le diable par sa longue queue, il se fit un rempart de son allié.
Malheureusement Judith n'était pas femme à compter ses ennemis, et,
comme dans certains moments il fallait qu'elle frappât n'importe sur
qui, elle alla droit au vieillard qui la regardait faire de son air
goguenard, et, levant sur lui la pincette, elle lui en donna de toute
sa force un coup sur le front; mais ce coup, au grand étonnement de
Judith, n'eut d'autre résultat que de faire jaillir de l'endroit
frappé une longue corne noire. Judith redoubla et frappa de l'autre
côté, ce qui fit à l'instant même jaillir une seconde corne de la même
dimension et de la même couleur. A cette double apparition, Judith
commença de comprendre à qui elle avait affaire et voulut faire
retraite dans sa chambre; mais, au moment où elle allait en franchir
le seuil, le vieillard porta son violon à son épaule, posa l'archet
sur les cordes et commença un air de valse, mais si jovial, si
entraînant, si fascinateur, que, si peu que le cœur de la pauvre
Judith fût disposé à la danse, son corps, forcé d'obéir, sauta
du seuil de la porte au milieu de la chambre et se mit à valser
frénétiquement, bien qu'elle jetât les hauts cris et s'arrachât les
cheveux de désespoir; tandis que Térence, sans lâcher la queue du
diable, tournait sur lui-même, et que les pelles, les pincettes, les
chaises, les tabourets, les ciseaux, les épingles et les aiguilles
reprenaient part au ballet diabolique. Cela dura dix minutes ainsi,
pendant lesquelles le vieux gentilhomme eut l'air de fort s'amuser des
cris et des contorsions de Judith, qui, à la dernière mesure, finit,
comme avait fait Térence, par tomber haletante sur le carreau, en
même temps que tous les autres meubles, auxquels la tête tournait,
roulaient pêle-mêle dans la chambre.

--Maintenant, dit le musicien avec une petite pause, comme tout cela
n'est qu'un prélude et que je suis homme de parole, vous allez, mon
cher Térence, ouvrir la porte; je vais jouer un petit air pour Judith
toute seule, et nous allons nous en aller danser ensemble en plein
air.

Judith poussa un cri terrible en entendant ces paroles et essaya
de fuir; mais au même instant un air nouveau retentit, et Judith,
entraînée par une puissance surnaturelle, se remit à sauter avec une
vigueur nouvelle, tout en suppliant maître Térence, par tout ce qu'il
avait de plus sacré au monde, de ne point souffrir que le corps et
l'âme de sa pauvre femme suivissent un pareil guide; mais le tailleur,
sourd aux cris de Judith, comme si souvent Judith avait été sourde
aux siens, ouvrit la porte comme le lui avait commandé le gentilhomme
cornu; aussitôt le vieillard s'en alla, sautillant sur ses pieds
fourchus et tirant une langue rouge comme flamme, suivi par Judith,
qui se tordait les bras de désespoir tandis que ses jambes battaient
les entrechats les plus immodérés et les bourrées les plus
frénétiques. Le tailleur les suivit quelque temps pour voir où ils
allaient comme cela, et il les vit d'abord traverser en dansant un
petit jardin, puis s'enfoncer dans une ruelle qui donnait sur la mer,
puis enfin disparaître dans l'obscurité. Quelque temps encore il
entendit le son strident du violon, le rire aigre du vieillard et
les cris désespérés de Judith; mais tout à coup, musique, rires,
gémissements cessèrent; un bruit, comme celui d'une enclume rougie
qu'on plongerait dans l'eau, leur succéda; un éclair rapide et
bleuâtre sillonna le ciel, répandant une effroyable odeur de soufre
par toute la contrée; puis tout rentra dans le silence et dans
l'obscurité. Térence rentra chez lui, referma la porte à double tour,
remit pelles, pincettes, tabourets, chaises, ciseaux, épingles et
aiguilles à leur place, et alla se coucher en bénissant à la fois Dieu
et le diable de ce qui venait de lui arriver.

Le lendemain, et après avoir dormi comme cela ne lui était pas arrivé
depuis dix ans, Térence se leva, et, pour se rendre compte du chemin
qu'avait pris sa femme, il suivit les traces du vieux gentilhomme; ce
qui était on ne peut plus facile, son pied fourchu ayant laissé son
empreinte d'abord dans le jardin, ensuite dans la petite ruelle, et
enfin sur le sable du rivage, où il s'était perdu dans la frange
d'écume qui bordait la mer.

Depuis ce moment, Térence le tailleur est l'homme le plus heureux de
la terre, et n'a pas manqué un seul jour, à ce qu'il assure, de prier
soir et matin pour le digne gentilhomme qui est si généreusement venu
à son aide dans son affliction.

Je ne sais si ce fut Dieu ou le diable qui s'en mêla, mais je fus
loin d'avoir une nuit aussi tranquille que celle dont avait joui le
bonhomme Térence la nuit du départ de sa femme; aussi à sept heures du
matin étais-je dans les rues de Palma.

Comme je l'avais présumé, il n'y avait absolument rien à voir; toutes
les maisons étaient de la veille, et les deux ou trois églises où nous
entrâmes datent d'une vingtaine d'années; il est vrai qu'en échange on
a du rivage de la mer, réunie dans un seul panorama, la vue de toutes
les îles Ioniennes.

A neuf heures moins un quart nous nous rendîmes chez M. Piglia: le
déjeuner était prêt, et au moment où nous entrâmes il donna l'ordre de
mettre les mules à la voiture. Nous avions cru d'abord que M. Piglia
nous confierait tout bonnement à son cocher; mais point: avec une
grâce toute particulière il prétendit avoir à Gioja une affaire
pressante, et, quelles que fussent nos instances, il n'y eut pas moyen
de l'empêcher de nous accompagner.

M. Piglia avait raison de dire que nous réparerions le temps perdu:
en moins d'une heure nous fîmes les huit milles qui séparent Palma
de Gioja. A Gioja nous trouvâmes notre muletier et nos mulets, qui
étaient arrivés depuis une demi-heure et qui étaient repus et reposés.
L'étape était énorme jusqu'à Monteleone; nous prîmes congé de M.
Piglia, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes.

En sortant de Gioja, au lieu de suivre les bords de la mer qui ne
pouvaient guère rien nous offrir de nouveau, nous prîmes la route
de la montagne, plus dangereuse, nous assura-t-on, mais aussi plus
pittoresque. D'ailleurs, nous étions si familiarisés avec les menaces
de danger qui ne se réalisaient jamais sérieusement, que nous avions
fini par les regarder comme entièrement chimériques. Au reste, le
passage était superbe, partout il conservait un caractère de grandeur
sauvage qui s'harmoniait parfaitement avec les rares personnages
qui le vivifiaient. Tantôt c'était un médecin faisant ses visites à
cheval, avec son fusil en bandoulière et sa giberne autour du corps;
tantôt c'était le pâtre calabrais, drapé dans son manteau déguenillé,
se tenant debout sur quelque rocher dominant la route, et pareil à une
statue qui aurait des yeux vivants, nous regardant passer à ses pieds,
sans curiosité et sans menace, insouciant comme tout ce qui est
sauvage, puissant comme tout ce qui est libre, calme comme tout ce qui
est fort; tantôt enfin c'étaient des familles tout entières dont les
trois générations émigraient à la fois: la mère assise sur un âne,
tenant d'un bras son enfant et de l'autre une vieille guitare, tandis
que les vieillards tiraient l'animal par la bride, et que les jeunes
gens, portant sur leurs épaules des instruments de labourage,
chassaient devant eux un cochon destiné à succéder probablement aux
provisions épuisées. Une fois nous rencontrâmes, à une lieue à peu
près d'un de ces groupes qui nous avait paru marcher avec une célérité
remarquable, le véritable propriétaire de l'animal immonde, qui nous
arrêta pour nous demander si nous n'avions pas rencontré une troupe de
bandits calabrais qui emmenaient sa troïa. A la description qu'il nous
fit de la pauvre bête qui, selon lui, était près de mettre bas, il
nous fut impossible de méconnaître les voleurs dans les derniers
bipèdes et le cochon dans le dernier quadrupède que nous avions
rencontrés; nous donnâmes au requérant les renseignements que notre
conscience ne nous permettait pas de lui taire, et nous le vîmes
repartir au galop à la poursuite de la tribu voyageuse.

Un quart de lieue en avant de Rosarno, nous trouvâmes un si délicieux
paysage à la manière du Poussin, avec une prairie pleine de bœufs
au premier plan, et au second une forêt de châtaigniers du milieu de
laquelle se détachait sur une partie d'azur un clocher d'une forme
charmante, tandis qu'une ligne de montagnes sombres formait le
troisième plan, que Jadin réclama son droit de halte, ce droit qui lui
était toujours accordé sans conteste. Je le laissai s'établir à son
point de vue, et je me mis à chasser dans la montagne. Nous gagnâmes
à cet arrangement un charmant dessin pour notre album et deux perdrix
rouges pour notre souper.

En arrivant à Rosarno notre guide renouvela ses instances habituelles
pour que nous n'allassions pas plus avant. Mais comme ses mules
venaient de se reposer une heure, et que, grâce à une maison située
sur la route et où il s'était procuré à nos dépens un sac d'avoine,
elles avaient fait un excellent repas, nous eûmes l'air de ne pas
entendre et nous continuâmes notre route jusqu'à Mileto. A Mileto ce
fut un véritable désespoir quand nous lui réitérâmes notre intention
irrévocable d'aller coucher à Monteleone: il était sept heures du
soir, et nous avions encore sept milles à faire; de sorte que, comme
on le comprend bien, nous ne pouvions cette fois manquer d'être
arrêtés. Pour comble de malheur, en traversant la grande place
de Mileto, j'aperçus un tombeau antique représentant la mort de
Penthésilée. Ce fut moi, à mon tour, qui réclamai un croquis, et une
demi-heure s'écoula, au grand désespoir de notre guide, en face de
cette pierre, où il assura qu'il ne voyait cependant rien de bien
digne de nous arrêter.

Il était nuit presque close lorsque nous sortîmes de la ville, et je
dois le dire à l'honneur de notre pauvre muletier, à un quart de lieu
au delà des dernières maisons, la route s'escarpait si brusquement
dans la montagne et s'enfonçait dans un bois de châtaigniers si
sombre, que nous-mêmes nous ne pûmes nous empêcher d'échanger un coup
d'œil, et par un mouvement simultané de nous assurer que les capsules
de nos fusils et de nos pistolets étaient bien à leurs places. Ce ne
fut pas tout: jugeant qu'il était inutile de faire aussi par trop beau
jeu à ceux qui pourraient avoir de mauvaises intentions sur nous, nous
descendîmes de nos montures, nous en remîmes les brides aux mains
de notre guide, nous fîmes passer nos pistolets de nos fontes à nos
ceintures, et, après avoir fait prendre à nos mules le milieu de la
route, nous nous plaçâmes au milieu d'elles, de sorte que de chaque
côté elles nous tenaient lieu de rempart; mais je dois dire en
l'honneur des Calabrais que cette précaution était parfaitement
inutile. Nous fîmes nos sept milles sans rencontrer autre chose
que des pâtres ou des paysans qui, au lieu de nous chercher noise,
s'empressèrent de nous saluer les premiers de l'éternel _buon
viaggio_, que notre guide n'entendait jamais sans frissonner des pieds
à la tête.

Nous arrivâmes à Monteleone à nuit close, ce qui fit que notre prudent
muletier nous arrêta au premier bouchon qu'il rencontra; comme on
voyait à peine à quatre pas devant soi, il n'y avait pas moyen de
chercher mieux.

Dieu préserve mon plus mortel ennemi d'arriver à Monteleone à l'heure
où nous y arrivâmes, et de s'arrêter chez maître Antonio Adamo.

A Monteleone, nous commençâmes à entendre parler du tremblement de
terre qui avait, trois jours auparavant, si inopinément interrompu
notre bal. La secousse avait été assez violente, et quoique aucun
accident sérieux ne fût arrivé, les Montéléoniens avaient eu un
instant grand'peur de voir se renouveler la catastrophe qui, en 1783,
avait entièrement détruit leur ville.

Nous passâmes chez maître Adamo une des plus mauvaises nuits que nous
eussions encore passées. Quant à moi, je fis mettre successivement
trois paires de draps différentes à mon lit; encore la virginité de
cette troisième paire me parut-elle si douteuse, que je me décidai à
me coucher tout habillé.

Le lendemain, au point du jour, nous fîmes seller nos mules, et nos
partîmes pour le Pizzo. En arrivant au haut de la chaîne de montagnes
qui courait à notre gauche, nous retrouvâmes la mer, et, assise au
bord du rivage, la ville historique que nous venions y chercher.

Mais ce qu'à notre grand regret nous cherchâmes inutilement dans le
port, ce fut notre speronare. En effet, en consultant la fumée de
Stromboli, qui s'élevait à une trentaine de milles devant nous au
milieu de la mer, nous vîmes que le vent n'avait point changé et
venait du nord.

Par un étrange hasard, nous entrions au Pizzo le jour du vingtième
anniversaire de la mort de Murat.



CHAPITRE XII

LE PIZZO.


Il y a certaines villes inconnues où il arrive tout à coup de ces
catastrophes si inattendues, si retentissantes et si terribles, que
leur nom devient tout à coup un nom européen, et qu'elles s'élèvent
au milieu du siècle comme un de tes jalons historiques plantés par la
main de Dieu pour l'éternité: tel est le sort du Pizzo. Sans annales
dans le passé et probablement sans histoire dans l'avenir, il vit de
son illustration d'un jour, et est devenu une des stations homériques
de l'Iliade napoléonienne.

On n'ignore pas en effet, que c'est dan la ville du Pizzo que Murat
vint se faire fusiller, là que cet autre Ajax trouva une mort
obscure et sanglante, après avoir cru un instant que, lui aussi, il
échapperait malgré les dieux.

Un mot sur cette fortune si extraordinaire que, malgré le souvenir des
fautes qui s'attachent au nom de Murat, ce nom est devenu en France le
plus populaire de l'empire après celui de Napoléon.

Ce fut un sort étrange que celui-là: né dans une auberge, élevé dans
un pauvre village, Murat parvient, grâce à la protection d'une famille
noble, à obtenir une bourse au collége de Cahors, qu'il quitte bientôt
pour aller terminer ses études au séminaire de Toulouse. Il doit être
prêtre, il est déjà sous-diacre, on l'appelle l'abbé Murat, lorsque,
pour une faute légère dont il ne veut pas demander pardon, on le
renvoie à la Bastide. Là il retrouve l'auberge paternelle dont il
devient un instant le premier domestique. Bientôt cette existence
le lasse. Le 12e régiment de chasseurs passe devant sa porte, il va
trouver le colonel et s'engage. Six mois après il est maréchal de
logis; mais une faute contre la discipline le fait chasser du régiment
comme il a été chassé du séminaire. Une seconde fois son père le voit
revenir, et ne le reçoit qu'à la condition qu'il reprendra son rang
parmi ses serviteurs. En, ce moment la garde constitutionnelle de
Louis XVI est décrétée, Murat est désigné pour en faire partie; il
part avec un de ses camarades, et arrive avec lui à Paris. Le camarade
se nomme Bessières: ce sera le duc d'Istrie.

Bientôt Murat quitte la garde constitutionnelle, comme il a quitté le
séminaire, comme il a quitté son premier régiment. Il entre dans
les chasseurs avec le grade de sous-lieutenant. Un an après il est
lieutenant-colonel. C'est alors un révolutionnaire enragé; il écrit au
club des Jacobins pour changer son nom de Murat en celui de Marat. Sur
ces entrefaites, le 9 thermidor arrive, et, comme le club des Jacobins
n'a pas eu le temps de faire droit à sa demande, Murat garde son nom.

Le 13 vendémiaire arrive, Murat se trouve sous les ordres de
Bonaparte. Le jeune général flaire l'homme de guerre. Il a le
commandement de l'armée d'Italie, Murat sera son aide de camp.

Alors Murat grandit avec l'homme à fortune duquel il s'est attaché. Il
est vrai que Murat est de toutes les victoires; il charge le premier à
la tête de son régiment; il monte le premier à l'assaut; il entre le
premier dans les villes. Aussi est-il fait successivement, et en
moins de six ans, général de division, général en chef, maréchal de
l'empire, prince, grand amiral, grand-aigle de la Légion d'honneur,
grand-duc de Berg, roi de Naples. Celui qui voulait s'appeler _Marat_
va s'appeler _Joachim Napoléon_.

Mais le roi des Deux-Siciles est toujours le soldat de Rivoli et le
général d'Aboukir. Il a fait de son sabre un sceptre, et de son
casque une couronne; voilà tout. Ostrowno, Smolensk et la Moscowa te
retrouvent tel que l'avaient connu la Corona et le Tagliamento; et le
16 septembre 1812 il entra le premier à Moscou, comme le 13 novembre
1805 il est entré le premier à Vienne,

Ici s'arrête la vie glorieuse et triomphante. Moscou est l'apogée de
la grandeur de Murat et de Napoléon. Mais l'un est un héros, l'autre
n'est qu'un homme. Napoléon va tomber, Murat va descendre.

Le 5 décembre 1812, Napoléon remet le commandement de l'armée à Murat.
Napoléon, a fait Murat ce qu'il est; Murat lui doit tout, grades,
position, fortune: il lui a donné sa sœur et un trône. A qui se fiera
Napoléon, s'il ne se fie point à Murat, ce garçon d'auberge qu'il a
fait roi?

L'heure des trahisons va venir; Murat la devance. Murat quitte
l'armée, Murat tourne le dos à l'ennemi, Murat l'invincible est vaincu
par la peur de perdre son trône. Il arrive à Naples pour marchander
sa couronne aux ennemis de la France; des négociations se nouent avec
l'Autriche et la Russie. Que le vainqueur d'Austerlitz et de Marengo
tombe maintenant, qu'importe! le fuyard de Wilna restera debout.

Mais Napoléon a frappé du pied le sol, et 300,000 soldats en sont
sortis. Le géant terrassé a touché sa mère, et comme Antée il est
debout pour une nouvelle lutte. Murat écoute avec inquiétude ce canon
septentrional qui retentit encore au fond de la Saxe quand il croit
l'étranger au cœur de la France. Deux noms de victoire arrivent
jusqu'à lui et le font tressaillir: Lutzen, Bautzen. A ce bruit,
Joachim redevient Murat; il redemande son sabre d'honneur et son
cheval de bataille. De la même course dont il avait fui, le voilà
qui accourt. Il était, disait-on, dans son palais de Caserte ou de
Chiatamonte; non pas, il coupe les routes de Freyberg et de Pyrna; non
pas, il est à Dresde, où il écrase toute une aile de l'armée ennemie.
Pourquoi Murat ne fut-il pas tué à Bautzen comme Duroc, ou ne se
noya-t-il pas à Leipsick comme Poniatowski?....

Il n'eût pas signé le 11 janvier 1814, avec la cour de Vienne, le
traité par lequel il s'engageait à fournir aux alliés 30,000 hommes et
à marcher à leur tête contre la France. Moyennant quoi il resta roi de
Naples, tandisque Napoléon devenait souverain de l'île d'Elbe.

Mais un jour Joachim s'aperçoit qu'à son tour son nouveau trône
s'ébranle et vacille au milieu des vieux trônes. L'antique famille des
rois rougit du parvenu que Napoléon l'a forcée de traiter en frère.
Les Bourbons de France ont demandé à Vienne la déchéance de Joachim.

En même temps, un bruit étrange se répand. Napoléon a quitté l'île
d'Elbe et marche sur Paris. L'Europe le regarde passer.

Murat croit que le moment est venu de faire contrepoids à cet
événement qui fait pencher le monde. Il a rassemblé sourdement 70,000
hommes, il se rue avec eux sur l'Autriche; mais ces 70,000 hommes ne
sont plus des Français. Au premier obstacle auquel il se heurte, il se
brise. Son armée disparaît comme une fumée. Il revient seul à
Naples, se jette dans une barque, gagne Toulon, et vient demander
l'hospitalité de l'exil à celui qu'il a trahi.

Napoléon se contente de lui répondre:--Vous m'avez perdu deux fois;
la première, en vous déclarant contre moi; la seconde, en vous
déclarant pour moi. Il n'y a plus rien de commun entra le roi de
Naples et l'empereur des Français. Je vaincrai sans vous, ou je
tomberai sans vous.

A partir de ce moment, Joachim cessa d'exister pour Napoléon. Une
seule fois, lorsque le vainqueur de Ligny poussait ses cuirassiers
sur le plateau du mont Saint-Jean, et qu'il les voyait successivement
s'anéantir sur les carrés anglais, il murmura:--Ah! si Murat était
ici!....

Murat avait disparu. Nul ne savait ce que Murat était devenu; il ne
devait reparaître que pour mourir.

Entrons au Pizzo.

Comme on le comprend bien, le Pizzo, ainsi qu'Avignon, était pour
moi presqu'un pèlerinage de famille. Si le maréchal Brune était mon
parrain, le roi de Naples était l'ami de mon père. Enfant, j'ai tiré
les favoris de l'un et les moustaches de l'autre, et plus d'une fois
j'ai caracolé sur le sabre du vainqueur de Fribourg, coiffé du bonnet
aux plumes éclatantes du héros d'Aboukir.

Je venais donc recueillir une à une, si je puis le dire, les dernières
heures d'une des plus cruelles agonies dont les fastes de l'histoire
aient conservé le souvenir.

J'avais pris toutes mes précautions d'avance. A Vulcano, on se le
rappelle, les fils du général Nunziante m'avaient donné une lettre de
recommandation pour le chevalier Alcala. Le chevalier Alcala, général
du prince de l'Infantado, se trouvait en 1817 au Pizzo qu'il habite
encore, et il avait rendu à Murat prisonnier tous les services qu'il
avait pu lui rendre. Pendant tous les jours de sa captivité il lui
avait fait visite, et enfin il avait pris congé de lui dans un dernier
adieu, quelques instants avant sa mort.

J'eus à peine remis à M. le chevalier Alcala la lettre de
recommandation dont j'étais porteur, qu'il comprit l'intérêt que je
devais prendre aux moindres détails de la catastrophe dont je voulais
me faire l'historien, et qu'il mit tous ses souvenir à ma disposition.

D'abord nous commençâmes par visiter le Pizzo. Le Pizzo est une
petite ville de 15 ou 1,800 âmes, bâtie sur le prolongement d'un des
contreforts de la grande chaîne de montagnes qui part des Apennins, un
peu au-dessus de Potenza, et s'étend jusqu'à Reggio en divisant toute
la Calabre. Comme à Scylla, ce contrefort s'étend jusqu'à la mer par
une longue arête de rochers, sur le dernier desquels est bâtie la
citadelle.

Des deux cotés, le Pizzo domine donc la plage de la hauteur d'une
centaine de pieds. A sa droite est le golfe de Sainte-Euphémie, à sa
gauche est la côte qui s'étend jusqu'au cap Lambroni.

Au milieu du Pizzo est une grande place de forme à peu près carrée,
mal bâtie, et à laquelle aboutissent trois ou quatre rues tortueuses.
A son extrémité méridionale, cette rue est ornée de la statue du roi
Ferdinand, père de la reine Amélie et grand-père du roi de Naples
actuel.

Des deux côtés de cette place il faut descendre pour arriver à la mer;
à droite, on descend par une pente douce et sablonneuse; à gauche, par
un escalier cyclopéen, formé, comme celui de Caprée, de larges dalles
de granit.

Cet escalier descendu, on se trouve sur une plage parsemée de petites
maisons ombragées de quelques oliviers; mais, à soixante pas du
rivage, toute verdure manque, et l'on ne trouve plus qu'une nappe de
sable, sur laquelle on enfonce jusqu'aux genoux.

Ce fut de cette petite plage que, le 8 octobre 1815, trois ou quatre
pêcheurs, qui venaient de tendre leurs filets, qu'ils ne comptaient
pas utiliser de la journée, attendu que ce 8 octobre était un
dimanche, aperçurent une petite flottille composée de trois bâtiments
qui, après avoir paru hésiter un instant sur la route qu'ils devaient
suivre, se dirigèrent tout à coup vers le Pizzo. A cinquante pas du
rivage à peu près, les trois bâtiments mirent en panne; une chaloupe
fut descendue à la mer; trente et une personnes y descendirent, et
la chaloupe s'avança aussitôt vers la côte. Trois hommes se tenaient
debout à la proue: le premier de ces trois hommes était Murat; le
second, le général Franceschetti, et le troisième, l'aide-de-camp
Campana. Les autres individus qui chargeaient la chaloupe étaient
vingt-cinq soldats et trois domestiques.

Quant à la flottille, dans laquelle était le reste des troupes et le
trésor de Murat, elle était restée sous le commandement d'un nommé
Barbara, Maltais de naissance, que Murat avait comblé de bontés, et
qu'il avait nommé son amiral.

En arrivant près du rivage, le général Franceschetti voulut sauter à
terre; mais Murat l'arrêta en lui posant la main sur la tête et en lui
disant:

--Pardon, général, mais c'est à moi de descendre le premier.

A ces mots il s'élança et se trouva sur la plage. Le général
Franceschetti sauta après Murat, et Campana après Franceschetti; les
soldats débarquèrent ensuite, puis les valets.

Murat était vêtu d'un habit bleu, brodé d'or au collet, sur la
poitrine et aux poches; il avait un pantalon de casimir blanc, des
bottes à l'écuyère, une ceinture à laquelle était passée une paire de
pistolets, un chapeau brodé comme l'habit, garni de plumes, et dont la
ganse était formée de quatorze diamants qui pouvaient valoir chacun
mille écus à peu près; enfin, sous son bras gauche il portait roulée
son ancienne bannière royale, autour de laquelle il comptait rallier
ses nouveaux partisans.

A la vue de cette petite troupe les pêcheurs s'étaient retirés. Murat
trouva donc la plage déserte. Mais il n'y avait pas à se tromper;
de l'endroit où il était débarqué il voyait parfaitement l'escalier
gigantesque qui conduit à la place: il donna l'exemple à sa petite
troupe en se mettant à sa tête et en marchant droit à la ville.

Au milieu de l'escalier à peu près, il se retourna pour jeter un
coup d'œil sur la flottille; il vit la chaloupe qui rejoignait le
bâtiment; il crut qu'elle retournait faire un nouveau chargements de
soldats, et continua de monter. Comme il arrivait sur la place dix
heures sonnaient. La place était encombrée de peuple: c'était l'heure
où l'on allait commencer la messe.

L'étonnement fut grand lorsque l'on vit déboucher la petite troupe
conduite par un homme si richement vêtu, par un général et par un
aide-de-camp. Murat pénétra jusqu'au milieu de la place sans que
personne le reconnût, tant on était loin de s'attendre à le revoir
jamais. Murat cependant était venu au Pizzo cinq ans auparavant et à
l'époque où il était roi.

Mais si personne ne le reconnut, il reconnut, lui, parmi les paysans,
un ancien sergent qui avait servi dans sa garde à Naples. Murat, comme
la plupart des souverains, avait la mémoire des noms. Il marcha
droit à l'ex-sergent, lui mit la main sur l'épaule, et lui dit:

--Tu t'appelles Tavella?

--Oui, dit celui-ci; que me voulez-vous?

--Tavella, ne me reconnais-tu pas? continua Murat. Tavella regarda
Murat, mais ne répondit point.

--Tavella, je suis Joachim Murat, dit le roi. A toi l'honneur de crier
le premier _vive Joachim_!

La petite troupe de Murat cria à l'instant _vive Joachim_! mais le
Calabrais resta immobile et silencieux, et pas un des assistants ne
répondit par un seul cri aux acclamations dont leur ancien roi avait
donné lui-même le signal; bien au contraire, une rumeur sourde
commençait à courir dans la foule. Murat comprit ce frémissement
d'orage, et s'adressant de nouveau au sergent:

--Tavella, lui dit-il, va me chercher un cheval, et, de sergent que
tu étais, je te fais capitaine. Mais Tavella s'éloigna sans répondre,
s'enfonça dans une des rues tortueuses qui aboutissent à la place,
rentra chez lui et s'y renferma.

Pendant ce temps, Murat était demeuré sur la place, où la foule
devenait de plus en plus épaisse. Alors le général Franceschetti,
voyant qu'aucun signe amical n'accueillait le roi, et que tout au
contraire les figures sévères des assistants s'assombrissaient de
minute en minute, s'approcha du roi:

--Sire, lui dit-il, que faut-il faire?

--Crois-tu que cet homme m'amènera un cheval?

--Je ne le crois point, dit Franceschetti.

--Alors, allons à pied à Monteleone.

--Sire, il serait plus prudent peut-être de retourner à bord.

--Il est trop tard, dit Murat; les dés sont jetés, que ma destinée
s'accomplisse à Monteleone. A Monteleone!

--A Monteleone! répéta toute la troupe; et elle suivit le roi qui, lui
montrant le chemin, marchait à sa tête.

Le roi prit, pour aller à Monteleone, la route que nous venions de
suivre nous-mêmes pour venir de cette ville au Pizzo; mais déjà, et
dans cette circonstance suprême, il y avait trop de temps perdu. En
même temps que Tavella, trois ou quatre hommes s'étaient esquivés,
non pas pour s'enfermer chez eux comme l'ex-sergent de la garde
napolitaine, mais pour prendre leurs fusils et leurs gibernes, ces
éternels compagnons du Calabrais. L'un de ces hommes, nommé Georges
Pellegrino, à peine armé, avait couru chez un capitaine de gendarmerie
nommé Trenta Capelli, dont les soldats étaient à Cosenza, mais qui se
trouvait, lui, momentanément dans sa famille au Pizzo, et lui avait
raconté ce qui venait d'arriver, en lui proposant de se mettre à
la tête de la population et d'arrêter Murat. Trenta Capelli avait
aussitôt compris quels avantages résulteraient immanquablement pour
lui d'un pareil service rendu au gouvernement. Il était en uniforme,
tout prêt d'assister à la messe; il s'élança de chez lui, suivi de
Pellegrino, courut sur la place, proposa à toute la population, déjà
en rumeur, de se mettre à la poursuite de Murat. Le cri _aux armes!_
retentit aussitôt; chacun se précipita dans la première maison venue,
en sortit avec un fusil, et, guidée par Trenta Capelli et Georges
Pellegrino, toute cette foule s'élança sur la route de Monteleone,
coupant la retraite à Murat et à sa petite troupe.

Murat avait atteint le pont qui se trouve à trois cents pas à peu près
en avant du Pizzo, lorsqu'il entendit derrière lui les cris de toute
cette meute qui aboyait sur sa voie; il se retourna, et, comme il ne
savait pas fuir, il attendit.

Trenta Capelli marchait en tête. Lorsqu'il vit Murat s'arrêter, il ne
voulut pas perdre l'occasion de le faire prisonnier de sa main; il fit
donc signe à la population de se tenir où elle était, et s'avançant
seul contre Murat, qui de son côté s'avançait seul vers lui:

--Vous voyez que la retraite vous est coupée, lui dit-il; vous voyez
que nous sommes trente contre un et que par conséquent il n'y a pas
moyen pour vous de résister; rendez-vous donc, et vous épargnerez
l'effusion du sang.

--J'ai quelque chose de mieux que cela à vous offrir, dit à son tour
Murat; suivez-moi, réunissez-vous à moi avec cette troupe, et il y
a les épaulettes de général pour vous, et pour chacun de ces hommes
cinquante louis.

--Ce que vous me proposez est impossible, dit Trenta Capelli, nous
sommes tous dévoués au roi Ferdinand à la vie et à la mort; vous
ne pouvez en douter, pas un d'eux n'a répondu à votre cri de _Vive
Joachim!_ n'est-ce pas? Écoutez.

Et Trenta Capelli, levant son épée en l'air, cria: _Vive Ferdinand_!

--_Vive Ferdinand!_ répéta d'une seule voix toute la population,
à laquelle commençaient à se mêler les femmes et les enfants, qui
accouraient et s'amassaient à l'arrière-garde.

--Il en sera donc ce que Dieu voudra, dit Joachim, mais je ne me
rendrai pas.

--Alors, dit Trenta Capelli, que le sang retombe sur ceux qui le
feront couler.

--Dérangez-vous, capitaine, dit Murat, vous empêchez cet homme de
m'ajuster.

Et il lui montra du doigt Georges Pellegrino qui le mettait en joue.
Trenta Capelli se jeta de côté, le coup partit, mais Murat n'en fut
point atteint.

Alors Murat comprit que si un seul coup de fusil était tiré de son
côté, une boucherie allait commencer, dans laquelle lui et ses hommes
seraient mis en morceaux: il voyait qu'il s'était trompé sur l'esprit
des Calabrais; il n'avait plus qu'une ressource, celle de regagner sa
flottille. Il fit un signe à Franceschetti et à Campana, et s'élançant
du haut du pont sur la plage, c'est-à-dire d'une hauteur de trente à
trente-cinq pieds à peu près, il tomba dans le sable sans se faire
aucun mal; Campana et Franceschetti sautèrent après lui, et eurent
le même bonheur que lui. Tous trois alors se mirent à courir vers le
rivage, au milieu, des vociférations de toute la populace qui, n'osant
les suivre par le même chemin, redescendit en hurlant vers le Pizzo
pour regagner le large escalier dont nous avons parlé et qui conduit à
la plage.

Murat se croyait sauvé, car il comptait retrouver la chaloupe sur
le rivage et la flottille à la place où il l'avait laissée; mais en
levant les yeux vers la mer, il vit la flottille qui l'abandonnait
et gagnait le large, emmenant la chaloupe amarrée à la proue du
navire-amiral que montait Barbara. Ce misérable livrait son maître
pour s'emparer de trois millions qu'il savait être dans la chambre du
roi.

Murat ne put croire à tant de trahison; il mit son drapeau au bout de
son épée et fit des signaux, mais les signaux restèrent sans réponse.
Pendant ce temps, les balles de ceux qui étaient restés sur le pont
pleuvaient autour de lui, tandis qu'on commençait à voir déboucher par
la place la tête de la colonne qui s'était mise à la poursuite des
fugitifs. Il n'y avait pas de temps à perdre, une seule chance de
salut restait, c'était de pousser à la mer une barque qui s'en
trouvait à vingt pas et de faire force de rames vers la flottille,
qui, alors, reviendrait sans doute au secours du roi. Murat et ses
compagnons se mirent donc à pousser la barque avec l'énergie du
désespoir. La barque glissa sur le sable et atteignit l'eau; en ce
moment, une décharge partit, et Campana tomba mort. Trenta Capelli,
Pellegrino et toute leur suite n'étaient plus qu'à cinquante pas de la
barque, Franceschetti sauta dedans, et de l'impulsion qu'il lui donna
l'éloigna de deux ou trois pas du rivage. Murat voulut sauter à son
tour, mais, par une de ces petites fatalités qui brisent les hautes
fortunes, les éperons de ses bottes à l'écuyère restèrent accrochés
dans un filet qui était étendu sur la plage. Arrêté dans son élan,
Murat ne put atteindre la barque, et tomba le visage dans l'eau. Au
même instant, et avant qu'il eût pu se relever, toute la population
était sur lui: en une seconde ses épaulettes furent arrachées, son
habit en lambeaux et sa figure en sang. La curée royale se fût faite à
l'instant même, et chacun en eût emporté son morceau à belles dents,
si Trenta Capelli et Georges Pellegrino ne fussent parvenus à
le couvrir de leurs corps. On remonta en tumulte l'escalier qui
conduisait à la ville. En passant au pied de la statue de Ferdinand,
les vociférations redoublèrent. Trenta Capelli et Pellegrino virent
que Murat serait massacré s'ils ne le tiraient pas au plus vite
des mains de cette populace; ils l'entraînèrent vers le château, y
entrèrent avec lui, se firent ouvrir la porte de la première prison
venue, le poussèrent dedans, et la refermèrent sur lui. Murât alla
rouler tout étourdi sur le parquet, se releva, regarda autour de lui;
il était au milieu d'une vingtaine d'hommes prisonniers comme lui,
mais prisonniers pour vols et pour assassinats. L'ex-grand duc de
Berg, l'ex-roi de Naples, le beau-frère de Napoléon, était dans le
cachot des condamnés correctionnels.

Un instant après, le gouverneur du château entra; il se nommait
Mattei, et comme il était en uniforme Murât le reconnut pour ce qu'il
était.

--Commandant, s'écria alors Murât en se levant alors du banc où il
était assis et en marchant droit au gouverneur, dites, dites, est-ce
que c'est là une prison à mettre un roi?

A ces mots, et tandis que le gouverneur balbutiait quelques excuses,
ce furent les condamnés qui se levèrent à leur tour, stupéfaits
d'étonnement; ils avaient pris Murât pour un compagnon de vol et de
brigandage, et voilà qu'ils le reconnaissaient maintenant pour leur
ancien roi.

--Sire, dit Mattei, donnant dans son embarras au prisonnier le titre
qu'il était défendu de lui donner, sire, si vous voulez me suivre, je
vais vous conduire dans une chambre particulière.

--Il re Joachimo, il re Joachimo, murmurèrent les condamnés.

--Oui, leur dit Murat en se relevant de toute la hauteur de sa grande
taille, oui, le roi Joachim, et qui, tout prisonnier et sans couronne
qu'il est, ne sortira pas d'ici, cependant, sans laisser à ses
compagnons de captivité, quels qu'ils soient, une trace de son
passage.

A ces mots, il plongea la main dans la poche de son gousset, et en
tira une poignée d'or qu'il laissa tomber sur le parquet; puis, sans
attendre les remercîments des misérables dont il avait été un instant
le compagnon, il fit signe au commandant Mattei qu'il était prêt à le
suivre.

Le commandant marcha le premier, lui fit traverser une petite cour et
le conduisit dans une chambre dont les deux fenêtres donnaient, l'une
sur la pleine mer, l'autre sur la plage où il avait été arrêté. Arrivé
là, il lui demanda s'il désirait quelque chose.

--Je voudrais un bain parfumé et des tailleurs pour me refaire des
habits.

--L'un et l'autre seront assez difficiles à vous procurer, général,
reprit Mattei lui rendant cette fois le titre officiel qu'on était
convenu de lui donner.

--Eh! pourquoi cela? demanda Murat.

--Parce que je ne sais où l'on trouvera ici des essences, et que parmi
les tailleurs du Pizzo il n'y en a pas un capable de faire à votre
excellence autre chose qu'un costume du pays.

--Achetez toute l'eau de Cologne que l'on trouvera, et faites venir
des tailleurs de Monteleone: je veux un bain parfumé, je le paierai
cinquante ducats; qu'on trouve moyen de me le faire, voilà tout. Quant
aux habits, faites venir les tailleurs, et je leur expliquerai ce que
je désire.

Le commandant sortit en indiquant qu'il allait essayer d'accomplir les
ordres qu'il venait de recevoir.

Un instant après, des domestiques en livrée entrèrent: ils apportaient
des rideaux de Damas pour mettre aux fenêtres, des chaises et des
fauteuils pareils, et enfin des matelas, des draps et des couvertures
pour le lit. La chambre dans laquelle se trouvait Murat étant celle du
concierge, tous ces objets manquaient, ou étaient en si mauvais état
que des gens de la plus basse condition pouvaient seuls s'en servir.
Murat demanda de quelle part lui venait cette attention, et on lui
répondit que c'était de la part du chevalier Alcala.

Bientôt on apporta à Murat le bain qu'il avait demandé. Il était
encore dans la baignoire lorsqu'on lui annonça le général Nunziante:
c'était une ancienne connaissance du prisonnier, qui le reçut en ami;
mais la position du général Nunziante était fausse, et Murat s'aperçut
bientôt de son embarras. Le général, prévenu à Tropea de ce qui venait
de se passer au Pizzo, venait pour remplir son devoir en interrogeant
le prisonnier; et, tout en demandant à son roi pardon des rigueurs que
lui imposait sa position, il commença un interrogatoire. Alors Murât
se contenta de répondre:--Vous voulez savoir d'où je viens et où je
vais, n'est-ce pas, général? eh bien! je viens de Corse, je vais à
Trieste, l'orage m'a poussé sur les côtes de Calabre, le défaut
de vivres m'a forcé de relâcher au Pizzo; voilà tout. Maintenant
voulez-vous me rendre un service? envoyez-moi des habits pour sortir
du bain.

Le général comprit qu'il ne pouvait rester plus long-temps sans
faire céder tout à fait les convenances à un devoir un peu rigoureux
peut-être; il se retira donc pour attendre des ordres de Naples et
envoya à Murât ce qu'il demandait.

C'était un uniforme complet d'officier napolitain. Murât s'en revêtit
en souriant malgré lui de se voir habillé aux couleurs du roi
Ferdinand; puis il demanda plume, encre et papier, et écrivit à
l'ambassadeur d'Angleterre, au commandant des troupes autrichiennes et
à la reine sa femme. Comme il achevait ces dépêches, deux tailleurs
qu'on avait fait venir de Monteleone arrivèrent.

Aussitôt Murât, avec cette frivolité d'esprit qui le caractérisait,
passa, des affaires de vie et de mort qu'il venait de traiter, à la
commande, non pas de deux uniformes, mais de deux costumes complets:
il expliqua dans les moindres détails quelle coupe il désirait pour
l'habit, quelle couleur pour les pantalons, quelles broderies pour
le tout; puis, certain qu'ils avaient parfaitement compris ses
instructions, il leur donna quelques louis d'arrhes, et les congédia
en leur faisant promettre que ses vêtements seraient prêts pour le
dimanche suivant.

Les tailleurs sortis, Murât s'approcha d'une de ses fenêtres: c'était
celle qui donnait sur la plage où il avait été arrêté. Une grande
foule de monde était réunie au pied d'un petit fortin qu'on y peut
voir encore aujourd'hui à fleur de terre. Murât chercha vainement
à deviner ce que faisait là cet amas de curieux. En ce moment le
concierge entra pour demander au prisonnier s'il ne voulait point
souper. Murat l'interrogea sur la cause de ce rassemblement.--Oh! ce
n'est rien, répondit le concierge.

--Mais enfin que font là tous ces gens? demanda Murat en insistant.

--Bah! répondit le concierge, ils regardent creuser une fosse.

Murat se rappela qu'au milieu du trouble amené par sa catastrophe il
avait effectivement vu tomber près de lui un de ses deux compagnons,
et que celui qui était tombé était Campana: cependant tout s'était
passé d'une façon si rapide et si imprévue qu'à peine s'il avait eu le
temps de remarquer les circonstances les plus importantes qui avaient
immédiatement précédé et suivi son arrestation. Il espérait donc
encore qu'il s'était trompé, lorsqu'il vit deux hommes fendre le
groupe, entrer dans le petit fortin, et en sortir cinq minutes après
portant le cadavre ensanglanté d'un jeune homme entièrement dépouillé
de ses vêtements: c'était celui de Campana.

Murat tomba sur une chaise, et laissa aller sa tête dans ses deux
mains: cet homme de bronze, qui avait toujours, exempt de blessures
quoique toujours au feu, caracolé au milieu de tant de champs de
bataille sans faiblir un seul instant, se sentit brisé à la vue
inopinée de ce beau jeune homme, que sa famille lui avait confié, qui
venait de tomber pour lui dans une échauffourée sans gloire, et que
des indifférents enterraient comme un chien sans même demander son
nom. Au bout d'un quart d'heure Murat se releva et se rapprocha de
nouveau de la fenêtre. Cette fois la plage, à part quelques curieux
attardés, était à peu près déserte; seulement, à l'endroit que
couvrait dix minutes auparavant le rassemblement qui avait attiré
l'attention du prisonnier, une légère élévation, remarquable par la
couleur différente que conservait la terre nouvellement retournée,
indiquait l'endroit où Campana venait d'être enterré. Deux grosses
larmes silencieuses coulaient des yeux de Murat, et il était si
profondément préoccupé qu'il ne voyait pas le concierge qui, entré
depuis plusieurs minutes, n'osait point lui adresser la parole. Enfin,
à un mouvement que le bonhomme fit pour attirer son attention, Murat
se retourna.

--Excellence, dit-il, c'est le souper qui est prêt.

--Bien, dit Murat en secouant la tête comme pour faire tomber la
dernière larme qui tremblait à sa paupière; bien, je te suis.

--Son excellence le général Nunziante demande s'il lui serait permis
de dîner avec votre excellence.

--Parfaitement, dit Murat. Préviens-le, et reviens dans cinq minutes.

Murat employa ces cinq minutes à effacer de son visage toute trace
d'émotion, de sorte que le général Nunziante entra lui-même à la place
du concierge. Le prisonnier le reçut d'un visage si souriant qu'on eût
dit que rien d'extraordinaire ne s'était passé. Le dîner était préparé
dans la chambre voisine; mais la tranquillité de Murat était toute
superficielle; son cœur était brisé, et vainement essaya-t-il de
prendre quelque chose. Le général Nunziante mangea seul; et, supposant
que le prisonnier pouvait avoir besoin de quelque chose pendant
la nuit, il fit porter un poulet froid, du pain et du vin dans sa
chambre. Après être resté un quart d'heure à peu près à table, Murat,
ne pouvant plus supporter la contrainte qu'il éprouvait, manifesta le
désir de se retirer dans sa chambre et d'y rester seul et tranquille
jusqu'au lendemain. Le général Nunziante s'inclina en signé
d'adhésion, et reconduisit le prisonnier jusqu'à sa chambre. Sur le
seuil, Murat se retourna et lui présenta la main; puis il rentra, et
la porte se referma sur lui.

Le lendemain, à neuf heures du matin, une dépêche télégraphique arriva
en réponse à celle qui avait annoncé la tentative de débarquement
et l'arrestation de Murat. Cette dépêche ordonnait la convocation
immédiate d'un conseil de guerre. Murat devait être jugé militairement
et avec toute la rigueur de la loi qu'il avait rendue lui-même en 1810
contre tout bandit qui serait pris dans ses états les armes à la main.

Cependant cette mesure paraissait si rigoureuse au général
Nunziante qu'il déclara que, comme il pouvait y avoir erreur dans
l'interprétation des signes télégraphiques, il attendrait une dépêche
écrite. De cette façon le prisonnier eut un sursis de trois jours, ce
qui lui donna une nouvelle confiance dans la façon dont il allait être
traité. Mais enfin, le 12 au matin, la dépêche écrite arriva. Elle
était brève et précise; il n'y avait pas moyen de l'éluder. La voici:
«Naples, 9 octobre 1815.

» Ferdinand, par la grâce de Dieu, etc.

» Avons décrété et décrétons ce qui suit:

» ART. 1er. Le général Murat sera jugé par une commission militaire
dont les membres seront nommés par notre ministre de la guerre.

» ART. 2. Il ne sera accordé au condamné qu'une demi-heure pour
recevoir les secours de la religion.»

Comme on le voit, on doutait si peu de la condamnation qu'on avait
déjà réglé le temps qui devait s'écouler entre la condamnation et la
mort.

Un second arrêté était joint à celui-ci. Ce second arrêté, qui
découlait du premier, contenait les noms des membres choisis pour
composer le conseil de guerre.

Toute la journée s'écoula sans que le général Nunziante eût le courage
d'avertir Murat des nouvelles qu'il avait reçues. Dans la nuit du 12
au 13, la commission s'assembla; enfin, comme il fallait que le 13 au
matin Murat parût devant ses juges, il n'y eut pas moyen de lui cacher
plus long-temps la situation où il se trouvait; et le 13, à six heures
du matin, l'ordonnance de mise en jugement lui fut signifiée, et la
liste de ses juges lui fut communiquée.

Ce fut le capitaine Strati qui lui fit cette double signification, que
Murat, si imprévue qu'elle fût pour lui, reçut cependant comme s'il y
eût été préparé et le sourire du mépris sur les lèvres; mais, cette
lecture achevée, Murat déclara qu'il ne reconnaissait pas un tribunal
composé de simples officiers; que si on le traitait en roi, il
fallait, pour le juger, un tribunal de rois; que si on le traitait en
maréchal de France, son jugement ne pouvait être prononcé que par une
commission de maréchaux; qu'enfin, si on le traitait en général, ce
qui était le moins qu'on pût faire pour lui, il fallait rassembler un
jury de généraux.

Le capitaine Strati n'avait pas mission de répondre aux
interpellations du prisonnier: aussi se contenta-t-il de répondre
que son devoir était de faire ce qu'il venait de faire, et que,
le prisonnier connaissant mieux que personne les rigoureuses
prescriptions de la discipline, il le priait de lui pardonner.

--C'est bien, dit Murat; d'ailleurs ce n'est pas sur vous autres que
l'odieux de la chose retombera, c'est sur Ferdinand, qui aura traité
un de ses frères en royauté comme il aurait traité un brigand. Allez,
et dites à la commission qu'elle peut procéder sans moi. Je ne me
rendrai pas au tribunal; et si l'on m'y porte de force, aucune
puissance humaine n'aura le pouvoir de me faire rompre le silence.

Strati s'inclina et sortit. Murat, qui était encore au lit, se leva et
s'habilla promptement: il ne s'abusait pas sur sa situation, il savait
qu'il était condamné d'avance, et il avait vu qu'entre sa condamnation
et son supplice une demi-heure seulement lui était accordée. Il se
promenait à grands pas dans sa chambre, quand le lieutenant Francesco
Froyo, rapporteur de la commission, entra: il venait prier Murat, au
nom de ses collègues, de comparaître au tribunal, ne fût-ce qu'un
instant; mais Murat renouvela son refus. Alors Francesco Froyo lui
demanda quels étaient son nom, son âge et le lieu de sa naissance.

A cette question, Murat se retourna, et avec une expression de hauteur
impossible à décrire:

--Je suis, dit-il, Joachim-Napoléon, roi des Deux-Siciles, né à la
Bastide-Fortunière, et l'histoire ajoutera: assassiné au Pizzo.
Maintenant que vous savez ce que vous voulez savoir, je vous ordonne
de sortir.

Le rapporteur obéît.

Cinq minutes après, le général Nunziante entra; il venait à son
tour supplier Murat de paraître devant la commission, mais il fut
inébranlable.

Cinq heures s'écoulèrent pendant lesquelles Murat resta enfermé seul
et sans que personne fût introduit près de lui; puis sa porte se
rouvrit, et le procureur royal La Camera entra dans sa chambre, tenant
d'une main le jugement de la commission, et de l'autre la loi que
Murat avait rendue lui-même contre les bandits, et en vertu de
laquelle il avait été jugé. Murat était assis; il devina que c'était
sa condamnation qu'on lui apportait: il se leva, et, s'adressant d'une
voix ferme au procureur royal:--Lisez, monsieur, lui dit-il, je vous
écoute.

Le procureur royal lut alors le jugement: Murat était condamné à
l'unanimité moins une voix.

Cette lecture terminée:--Général, lui dit le procureur royal, j'espère
que vous mourrez sans aucun sentiment de haine contre nous, et que
vous ne vous en prendrez qu'à vous-même de la loi que vous avez faite.

--Monsieur, répondit Murat, j'avais fait cette loi pour des brigands
et non pour des têtes couronnées.

--La loi est égale pour tous, monsieur, répondit le procureur royal.

--Cela peut être, dit Murat, lorsque cela est utile à certaines
gens; mais quiconque a été roi porte avec lui un caractère sacré qui
mériterait qu'on y regardât à deux fois avant de le traiter connue le
commun des hommes. Je faisais cet honneur au roi Ferdinand de croire
qu'il ne me ferait pas fusiller comme un criminel; je me trompais:
tant pis pour lui, n'en parlons plus. J'ai été à trente batailles,
j'ai vu cent fois la mort en face. Nous sommes donc de trop vieilles
connaissances pour ne pas être familiarisés l'un avec l'autre. C'est
vous dire, messieurs, que quand vous serez prêts je le serai, et que
je ne vous ferai point attendre. Quant à vous en vouloir, je ne vous
en veux pas plus qu'au soldat qui, dans la mêlée, ayant reçu de son
chef l'ordre de tirer sur moi, m'aurait envoyé sa balle au travers du
corps. Allez, messieurs, vous comprenez que, l'arrêté du roi ne me
donnant qu'une demi-heure, je n'ai pas de temps à perdre pour dire
adieu à ma femme et à mes enfants. Allez, messieurs; et il ajouta en
souriant, comme au temps où il était roi:--Et que Dieu vous ait dans
sa sainte et digne garde.

Resté seul, Murat s'assit en face de la fenêtre qui regarde la mer,
et écrivit à sa femme la lettre suivante, dont nous pouvons garantir
l'authenticité, puisque nous l'avons transcrite sur la copie même de
l'original qu'avait conservé le chevalier Alcala.

«Chère Caroline de mon cœur,

» L'heure fatale est arrivée, je vais mourir du dernier des supplices:
dans une heure tu n'auras plus d'époux et nos enfants n'auront plus de
père; souvenez-vous de moi et n'oubliez jamais ma mémoire.

» Je meurs innocent, et la vie m'est enlevée par un jugement injuste.

» Adieu mon Achille, adieu ma Lætitia, adieu mon Lucien, adieu ma
Louise.

» Montrez-vous dignes de moi; je vous, laisse sur une terre et dans un
royaume plein de mes ennemis; montrez-vous supérieurs à l'adversité,
et souvenez-vous de ne pas vous croire plus que vous n'êtes, en
songeant à ce que vous avez été.

» Adieu, je vous bénis, ne maudissez jamais ma mémoire; rappelez-vous
que la plus grande douleur que j'éprouve dans mon supplice est celle
de mourir loin de mes enfants, loin de ma femme, et de n'avoir aucun
ami pour me fermer les yeux.

» Adieu ma Caroline, adieu mes enfants; recevez ma bénédiction
paternelle, mes tendres larmes et mes derniers baisers. » Adieu,
adieu, n'oubliez point votre malheureux père!

» Pizzo, ce 13 octobre 1815.

» JOACHIM MURAT.»

Comme il achevait cette lettre, la porte s'ouvrit: Murat se retourna
et reconnut le général Nunziante.

--Général, lui dit Murat, seriez-vous assez bon pour me procurer
une paire de ciseaux? Si je la demandais moi-même, peut-être me la
refuserait-on.

Le général sortit, et rentra quelques secondes après avec l'instrument
demandé. Murat le remercia d'un signe de tête, lui prit les ciseaux
des mains, coupa une boucle de ses cheveux, puis la mettant dans la
lettre et présentant cette lettre au général:

--Général, lui dit-il, me donnez-vous votre parole que cette lettre
sera remise à ma Caroline?

---Sur mes épaulettes je vous le jure, répondit le général. Et il se
détourna pour cacher son émotion.

--Eh bien! eh bien! général, dit Murat en lui frappant sur l'épaule,
qu'est-ce donc que cela? que diable! nous sommes soldats tous les
deux; nous avons vu la mort en face. Eh bien! je vais la revoir, voilà
tout, et cette fois elle viendra à mon commandement, ce qu'elle ne
fait pas toujours, car j'espère qu'on me laissera commander le feu,
n'est-ce pas? Le général fit signe de la tête que oui.

--Maintenant, général, continua Murat, quelle est l'heure fixée pour
mon exécution?

--Désignez-la vous-même, répondit le général.

--C'est vouloir que je ne vous fasse pas attendre.

--J'espère que vous ne croyez pas que c'est ce motif.

--Allons donc, général, je plaisanté, voilà tout.

Murât tira sa montre de son gousset: c'était une montre enrichie de
diamants, sur laquelle était le portrait de la reine; le hasard fit
qu'elle se présenta du côté de l'émail.

Murat regarda un instant le portrait avec une expression de douleur
indéfinissable, puis avec un soupir:

--Voyez donc, général, dit-il, comme la reine est ressemblante.--Puis
il allait remettre la montre dans sa poche, lorsque, se rappelant tout
à coup pour quelle cause il l'avait tirée:

--Oh! pardon, général, dit-il, j'oubliais le principal; voyons, il est
trois heures passées; ce sera pour quatre heures, si vous voulez bien;
cinquante-cinq minutes, est-ce trop?

---C'est bien, général, dit Nunziante. Et il fit un mouvement pour
sortir en sentant qu'il étouffait.

--Est-ce que je ne vous reverrai pas? dit Murat en l'arrêtant.

--Mes instructions portent que j'assisterai à votre exécution, mais
vous m'en dispenserez, n'est-ce pas, général? je n'en aurais pas la
force....

C'est bien, c'est bien! enfant que vous êtes, dit Murat; vous me
donnerez la main en passant, et ce sera tout.

Le général Nunziante se précipita vers la porte; il sentait lui-même
qu'il allait éclater en sanglots. De l'autre côté du seuil, il y avait
deux prêtres.

--Que veulent ces hommes? demanda Murat, croient-ils que j'ai besoin
de leurs exhortations et que je ne saurai pas mourir?

--Ils demandent à entrer, sire, dit le général, donnant pour la
première fois dans son trouble, au prisonnier, le titre réservé à la
royauté.

--Qu'ils entrent, qu'ils entrent, dit Murat.

Les deux prêtres entrèrent: l'un d'eux se nommait Francesco
Pellegrino, et était l'oncle de ce même Georges Pellegrino qui était
cause de la mort de Murat; l'autre s'appelait don Antonio Masdea.

--Maintenant, messieurs, leur dit Murat en faisant un pas vers eux,
que voulez-vous? dites vite; on me fusille dans trois quarts d'heure,
et je n'ai pas de temps à perdre.

--Général, dit Pellegrino, nous venons vous demander si vous voulez
mourir en chrétien?

--Je mourrai en soldat, dit Murat. Allez.

Pellegrino se retira à cette première rebuffade? mais don Antonio
Masdea resta. C'était un beau vieillard à la figure respectable, à
la démarche grave, aux manières simples. Murat eut d'abord un moment
d'impatience en voyant, qu'il ne suivait pas son compagnon; mais,
en remarquant l'air de profonde douleur empreinte dans toute sa
physionomie, il se contint.

--Eh bien! mon père, lui dit-il, ne m'avez-vous point entendu?

--Vous ne m'avez pas reçu ainsi la première fois que je vous vis,
sire; il est vrai qu'à cette époque vous étiez roi, et que je venais
vous demander une grâce.

--Au fait, dit Murat, votre figure ne m'est pas inconnue: où vous
ai-je donc vu? Aidez ma mémoire.

--Ici même, sire, lorsque vous passâtes au Pizzo en 1810; j'allai vous
demander un secours pour achever notre église: je sollicitais 25,000
francs, vous m'en envoyâtes 40,000.

--C'est que je prévoyais que j'y serais enterré, répondit en souriant
Murat.

--Eh bien! sire, refuserez-vous à un vieillard la dernière grâce qu'il
vous demande?

--Laquelle?

--Celle de mourir en chrétien.

--Vous voulez que je me confesse? eh bien! écoutez: Étant enfant, j'ai
désobéi à mes parents qui ne voulaient pas que je me fisse soldat.
Voilà la seule chose dont j'aie, à me repentir.

--Mais, sire, voulez-vous me donner une attestation que vous mourez
dans la foi catholique?

--Oh! pour cela, sans difficulté, dit Murat; et allant s'asseoir à la
table où il avait déjà écrit, il traça le billet suivant:

«Moi, Joachim Murat, je meurs en chrétien, » croyant à la sainte
église catholique, » apostolique et romaine.

» JOACHIM MURAT.»

Et il remit le billet au prêtre.

Le prêtre s'éloigna.

--Mon père, lui dit Murat, votre bénédiction.

--Je n'osais pas vous l'offrir de vive voix, mais je vous la donnais
de cœur, répondit le prêtre.

Et il imposa les deux mains sur cette tête qui avait porté le diadème.

Murât s'inclina et dit à voix basse quelques paroles qui ressemblaient
à une prière; puis il fit signe à don Masdea de le laisser seul. Cette
fois le prêtre obéit.

Le temps fixé entre le départ du prêtre et l'heure de l'exécution
s'écoula sans qu'on pût dire ce que fit Murat pendant cette
demi-heure; sans doute il repassa toute sa vie, à partir du village
obscur, et qui après avoir brillé, météore royal, revenait s'éteindre
dans un village inconnu. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'une
partie de ce temps avait été employée à sa toilette, car lorsque le
général Nunziante rentra il trouva Murat prêt comme pour une parade;
ses cheveux noirs étaient régulièrement séparés sur son front et
encadraient sa figure mâle et tranquille; il appuyait la main sur le
dossier d'une chaise et dans l'attitude de l'attente.

--Vous êtes de cinq minutes en retard, dit-il, tout est-il prêt.

--Le général Nunziante ne put lui répondre tant il était ému, mais
Murat vit bien qu'il était attendu dans la cour; d'ailleurs, en ce
moment, le bruit des crosses de plusieurs fusils retentit sur les
dalles.

--Adieu, général, adieu! dit Murat, je vous recommande ma lettre à ma
chère Caroline.

Puis, voyant que le général cachait sa tête entre ses deux mains, il
sortit de la chambre et entra dans la cour. --Mes amis, dit-il aux
soldats qui l'attendaient, vous savez que c'est moi qui vais commander
le feu; la cour est assez étroite pour que vous tiriez juste: visez à
la poitrine, sauvez le visage.

Et il alla se placer à six pas des soldats, presque adossé à un mur et
exhaussé sur une marche.

Il y eut un instant de tumulte au moment où il allait commencer de
commander le feu; c'étaient les prisonniers correctionnels qui,
n'ayant qu'une fenêtre grillée qui donnait sur la cour, se débattaient
pour être à cette fenêtre.

L'officier qui commandait le piquet leur imposa silence, et ils se
turent.

Alors Murat commanda la charge, froidement, tranquillement, sans hâte
ni retard, et comme il eût fait à un simple exercice. Au mot feu,
trois coups seulement partirent, Murât resta debout. Parmi les soldats
intimidés, six n'avaient pas tiré, trois avaient tiré au-dessus de
la tête. C'est alors que ce cœur de lion, qui faisait de Murat un
demi-dieu dans la bataille, se montra dans toute sa terrible énergie.
Pas un muscle de son visage ne bougea. Pas un mouvement n'indiqua la
crainte. Tout homme peut avoir du courage pour mourir une fois: Murat
en avait pour mourir deux fois, lui!

--Merci, mes amis, dit-il, merci, du sentiment qui vous a fait
m'épargner. Mais, comme il faudra toujours en finir par où vous auriez
dû commencer, recommençons, et cette fois pas de grâce, je vous prie.

Et il recommença d'ordonner la charge avec cette même voix calme et
sonore, regardant entre chaque commandement le portrait de la
reine; enfin le mot feu se fit entendre, immédiatement suivi d'une
détonation, et Murat tomba percé de trois balles.

Il était tué roide: une des balles avait traversé le cœur.

On le releva, et en le relevant on trouva dans sa main la montre qu'il
n'avait point lâchée, et sur laquelle était le portrait. J'ai vu
cette montre à Florence entre les mains de madame Murat, qui l'avait
rachetée 2,400 fr.

On porta le corps sur le lit, et, le procès-verbal de l'exécution
rédigé, on referma la porte sur lui.

Pendant la nuit, le cadavre fut porté dans l'église par quatre
soldats. On le jeta dans la fosse commune, puis, sur lui, plusieurs
sacs de chaux; puis on referma la fosse, et l'on scella la pierre qui
depuis ce temps ne fut pas rouverte.

Un bruit étrange courut. On assura que les soldats n'avaient porté
à l'église qu'un cadavre décapité; s'il faut en croire certaines
traditions verbales, la tête fut portée à Naples et remise à
Ferdinand, puis conservée dans un bocal rempli d'esprit-de-vin, afin
que si quelque aventurier profitait jamais de cette fin isolée et
obscure pour essayer de prendre le nom de Joachim on pût lui répondre,
en lui montrant la tête de Murat.

Cette tête était conservée dans une armoire placée à la tête du lit de
Ferdinand, et dont Ferdinand seul avait la clef; si bien que ce ne fut
qu'après la mort du vieux roi que, poussé par la curiosité, son fils
François ouvrit cette armoire, et découvrit le secret paternel.

Ainsi mourut Murat, à l'âge de quarante-sept ans, perdu par l'exemple
que lui avait donné, six mois auparavant, Napoléon revenant de l'île
d'Elbe.

Quant à Barbara, qui avait trahi son roi, qui s'était payé lui-même de
sa trahison en emportant les trois millions déposés sur son navire, il
demande à cette heure l'aumône dans les cafés de Malte.

Après avoir recueilli de la bouche des témoins oculaires toutes les
notes relatives à ce triste sujet, nous commençâmes la visite des
localités qui y sont signalées; d'abord, notre première visite fut
pour la plage où eut lieu le débarquement. On nous montra au bord de
la mer, où on la conserve comme un objet de curiosité, la vieille
chaloupe que Murat poussait à la mer quand il fut pris, et dont la
carcasse est encore trouée de deux balles.

En avant du petit fortin, nous nous fîmes montrer la place où est
enterré Campana; rien ne la désigne à la curiosité des voyageurs; elle
est recouverte de sable, comme le reste de la plage.

De la tombe de Campana, nous allâmes mesurer le rocher du sommet
duquel le roi et ses deux compagnons avaient sauté. Il a un peu plus
de trente-cinq pieds de hauteur.

De là nous revînmes au château; c'est une petite forteresse sans
grande importance militaire, à laquelle on monte par un escalier pris
entre deux murs; deux portes se ferment pendant la montée. Arrivé à
sa dernière marche, on a à sa droite la prison des condamnés
correctionnels, à sa gauche l'entrée de la chambre qu'occupa Murat,
et derrière soi, dans un rentrant de l'escalier, la place où il fut
fusillé. Le mur qui s'élève derrière la marche sur laquelle Murât
était monté porte encore la trace de six balles. Trois de ces six
balles ont traversé le corps du condamné. Nous entrâmes dans la
chambre. Comme toutes les chambres des pauvres gens en Italie, elle se
compose de quatre murailles nues, blanchies à la chaux et recouvertes
d'une multitude d'images de madones et de saints; en face de la porte
était le lit où le roi sua son agonie de soldat. Nous vîmes deux
ou trois enfants couchés pêle-mêle sur ce lit. Une vieille femme
accroupie, et qui avait peur du choléra, disait son rosaire dans
un coin; dans la chambre voisine, où s'était tenue la commission
militaire, des soldats chantaient à tue-tête.

L'homme qui nous faisait les honneurs de cette triste habitation était
le fils de l'ancien concierge; c'était un homme de trente-cinq ou
trente-six ans. Il avait vu Murat pendant les cinq jours de sa
détention, et se le rappelait à merveille, puisqu'il pouvait avoir à
cette époque quinze ou seize ans.

Au reste, aucun souvenir matériel n'était resté de cette grande
catastrophe, à l'exception des balles qui trouent le mur.

Je pris à la chambre claire un dessin très-exact de cette cour. Il
est difficile de voir quelque chose de plus triste d'aspect que ces
murailles blanches, qui se détachent en contours arrêtés sur un ciel
d'un bleu d'indigo.

Du château nous nous rendîmes à l'église. La pierre scellée sur le
cadavre de Murat n'a jamais été rouverte. A la voûte pend comme un
trophée de victoire la bannière qu'il apportait avec lui, et qui a été
prise sur lui.

A mon retour à Florence, vers le mois de décembre de la même année,
madame Murat, qui habitait cette ville sous le nom de comtesse de
Licosi, sachant que j'arrivais du Pizzo, me fit prier de passer chez
elle. Je m'empressai de me rendre à son invitation; elle n'avait
jamais eu de détails bien précis sur la mort de son mari, et elle me
pria de ne lui rien cacher. Je lui racontai tout ce que j'avais appris
au Pizzo.

Ce fut alors qu'elle me fit voir la montre qu'elle avait rachetée, et
que Murat tenait dans sa main lorsqu'il tomba.... Quant à la lettre
qu'il lui avait écrite peu d'instants avant sa mort, elle ne l'avait
jamais reçue, et ce fut moi qui lui en donnai la première copie.

J'oubliais de dire qu'en souvenir et en récompense du service rendu au
gouvernement napolitain, la ville du Pizzo est exemptée pour toujours
de droits et d'impôts.



CHAPITRE XIII.

MAÏDA.


Comme je l'ai dit, notre speronare n'était point arrivé, et la chose
était d'autant plus inquiétante que le temps se préparait à la
tempête. Effectivement, la nuit fut affreuse. Nous nous étions logés,
séduits par son apparence, dans une petite auberge située sur la place
même où débarqua le roi, et à une centaine de pas du petit fortin où
est enterré Campana; mais nous n'y fûmes pas plutôt établis que nous
nous aperçûmes que tout y manquait, même les lits. Malheureusement il
était trop tard pour remonter à la ville, l'eau tombait par torrents
et les éclats du tonnerre se succédaient avec une telle rapidité,
qu'on n'entendait qu'un seul et continuel roulement qui dominait, tant
il était violent, le bruit des vagues qui couvraient toute cette plage
et venaient mourir à dix pas de notre auberge.

On nous dressa des lits de sangle; mais, quelques recherches que l'on
fit dans la maison, on ne put nous trouver de draps propres. Il en
résulta que je fus obligé, comme la veille, de me jeter tout habillé
sur mon lit; mais au bout d'un instant, je me trouvai le but de
caravanes de punaises tellement nombreuses, que je leur cédai la
place et que j'essayai de dormir couché sur deux chaises; peut-être y
serais-je parvenu si j'avais eu des contrevents à la chambre, mais il
n'y avait que des fenêtres, et les éclairs étaient tellement continus,
qu'on eût véritablement dit qu'il faisait grand jour. Le matin
j'appelais nos matelots à grands cris, mais à cette heure je priais
Dieu qu'ils n'eussent pas quitté le port.

Le jour vint enfin sans que j'eusse fermé l'œil; c'était la troisième
nuit que je ne pouvais dormir; j'étais écrasé de fatigue. Comme Murat,
j'eusse donné cinquante ducats d'un bain; mais il fut impossible, dans
tout le Pizzo, de trouver une baignoire: le chevalier Alcala seul en
avait une, probablement celle qui avait servi au prisonnier.
Mais quelque envie que j'eusse d'agir en roi; je n'osai pousser
l'indiscrétion jusque-là.

Avec le jour la tempête se calma, mais l'air était devenu très-froid,
et le temps nuageux et couvert. Dans un tout autre moment je me serais
étendu sur le sable de la mer et j'aurais enfin dormi, mais le sable
de la mer était tout détrempé, et il était devenu une plaine de boue
pareille aux volcans des Maccalubi. Nous n'en sortîmes pas moins de
notre bouge afin de chercher notre nourriture, que nous finîmes par
trouver dans une petite auberge située sur la place. Pendant que
nous étions à déjeuner, nous demandâmes si l'on ne pourrait pas
nous coucher la nuit suivante: on nous répondit, comme toujours,
affirmativement et en nous montrant une chambre où du moins il y avait
l'air de n'avoir que des puces. Nous envoyâmes notre muletier payer
notre carte à l'auberge de la plage, et fîmes transporter notre _roba_
dans notre nouveau domicile.

Jadin, qui était parvenu à dormir quelque peu la nuit précédente,
s'en alla prendre une vue générale du Pizzo; pendant ce temps, je
fis couvrir mon lit avec l'intention de me reposer au moins si je ne
pouvais dormir.

Mais alors se renouvela l'histoire des draps: les draps sont une
grande affaire dans les auberges d'Italie en général, et dans celles
de Sicile et de Calabre en particulier. Il est rare que du premier
coup on vous donne une paire de draps blancs; presque toujours on
essaie de surprendre votre religion avec des draps douteux, ou avec
un drap propre et un drap sale; chaque soir c'est une lutte qui se
renouvelle avec les mêmes ruses et la même obstination de la part des
aubergistes, qui, à mon avis, auraient bien plutôt fait de les faire
blanchir. Mais sans doute, quelque préjugé qui s'y oppose, quelque
superstition qui le défende, les draps blancs, c'est le _rara avis_ de
Juvénal, c'est le phœnix de la princesse de Babylone.

Je passai en revue toute la lingerie de l'hôtel sans en venir à mon
honneur. Cette fois, je n'y tins pas; indiscret on non, j'écrivis à M.
le chevalier Alcala pour le prier de nous prêter deux paires de draps.
Il accourut lui-même pour nous offrir d'aller coucher chez lui; mais
comme nous comptions partir le lendemain de grand matin, je ne voulus
pas lui causer ce dérangement. Il insista, mais je tins bon; et le
garçon de l'hôtel, envoyé chez lui, revint avec tes bienheureux draps
tant ambitionnés.

Je profitai de cette visite pour arrêter avec lui nos affaires
relativement au speronare. Il était évident qu'après la tempête de la
nuit, nos gens n'arriveraient pas dans la journée; il fallait donc
continuer notre route par terre. Je laissai trois lettres pour le
capitaine: une à l'auberge de la place, l'autre à l'auberge du rivage,
et l'autre à M. le chevalier Alcala. Toutes trois annonçaient à notre
équipage que nous partions pour Cosenza, et lui donnaient rendez-vous
à San-Lucido. Les nouvelles du tremblement de terre commençaient à
arriver de l'intérieur de la Calabre; on disait que Cosenza et ses
environs avaient beaucoup souffert; plusieurs villages, à ce qu'on
assurait, n'offraient plus que des ruines; des maisons avaient
disparu, entièrement englouties, elles et leurs habitants. Au reste,
les secousses continuaient tous les jours, ou plutôt toutes les nuits,
ce qui faisait qu'on ignorait où s'arrêterait la catastrophe. Je
demandai au chevalier Alcala si la tempête de cette nuit n'avait pas
quelques rapports avec le tremblement de terre, mais il me répondit en
souriant, moitié croyant, moitié incrédule, que la tempête de la nuit
était la tempête anniversaire. Je lui demandai l'explication de cette
espèce d'énigme atmosphérique.

--Informez-vous, me dit-il, au dernier paysan des environs, et il vous
répondra avec une conviction parfaite: c'est l'esprit de Murat qui
visite le Pizzo.

--Et vous, que me répondrez-vous? lui demandai-je en souriant.

--Moi,je vous répondrai que depuis vingt ans cette tempête n'a pas
manqué une seule fois de revenir à jour et à heure fixe, affirmation
de laquelle, en votre qualité de Français et de philosophe, vous
tirerez la conclusion que vous voudrez.

Sur quoi le chevalier Alcala se retira, de peur sans doute d'être
pressé de nouvelles questions.

Toute la journée se passa sans que nous aperçussions apparence de
speronare; nous restâmes sur la terrasse du château jusqu'au dernier
rayon de jour, les yeux fixés sur Tropea, et atteints de quelques
légères inquiétudes. Comptant sur le vent, nous étions partis, comme
nous l'avons dit, avec quelques louis seulement, et si le temps
contraire continuait nous devions bientôt arriver à la fin de notre
trésor. Pour comble de malheur, lorsque nous rentrâmes à l'hôtel,
notre muletier nous signifia que nous n'eussions point à compter
sur lui pour le lendemain, attendu que nous étions beaucoup trop
aventureux pour lui, et que c'était un miracle comment nous n'avions
pas été assassinés et lui avec nous, surtout portant le nom de
Français, nom qui a laissé peu de tendres souvenirs en Calabre. Nous
essayâmes de le décider à venir avec nous jusqu'à Cosenza, mais toutes
nos instances furent inutiles; nous le payâmes, et nous nous mîmes à
la recherche d'un autre muletier.

Ce n'était pas chose facile, non pas que l'espèce manquât; mais au
Pizzo l'animal changeait de nom. Partout en Italie j'avais entendu
appeler les mulets, _muli_, et je continuais de désigner l'objet sous
ce nom: personne ne m'entendait. Je priai alors Jadin de prendre son
crayon et de dessiner une mule toute caparaçonnée. Notre hôte, à qui
nous nous étions adressés, suivit avec beaucoup d'intérêt ce dessin;
puis, quand il fut fini.

--Ah! s'écria-t-il, _una vettura_.

Au Pizzo une mule s'appelle _vettura_. Avis aux philologues et surtout
aux voyageurs.

Le lendemain, à six heures, nos deux _vetture_ étaient prêtes.
Craignant de la part de notre nouveau conducteur les mêmes hésitations
que nous avions éprouvées de la part de celui que nous quittions, nous
entamâmes une explication préalable sur ce sujet; mais celui-là se
contenta de nous répondre en nous montrant son fusil qu'il portait en
bandoulière:--Où vous voudrez, comme vous voudrez, à l'heure que vous
voudrez. Nous appréciâmes ce laconisme tout spartiate; nous fîmes une
dernière visite à notre terrasse pour nous assurer que le speronare
n'était point en vue; puis enfin, désappointés cette fois encore, nous
revînmes à l'hôtel, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes.

Cette humeur aventureuse de notre guide nous fut bientôt expliquée
par lui-même: c'était un véritable Pizziote. Je demande pardon à
l'Académie si je fais un nom de peuple qui probablement n'existe pas.
Or, la conduite que tint le Pizzo à l'endroit de Murat fut, il faut
le dire, fort diversement jugée dans le reste des Calabres. A cette
première dissension, soulevée par un mouvement politique, vinrent se
joindre les faveurs dont la ville fut comblée et qui soulevèrent un
mouvement d'envie; de sorte que les habitants du Pizzo, je n'ose
répéter le mot, sortent à peine de la circonscription de leur
territoire qu'ils se trouvent en guerre avec les populations voisines.
Cette circonstance fait que dès leur enfance ils sortent armés,
s'habituent jeunes au danger et, par conséquent habitués à lui,
cessent de le craindre. Sur ce point, celui du courage, les autres
Calabrais, en les appelant presque toujours _traditori_, leur
rendaient au moins pleine et entière justice.

Tout en cheminant et en causant avec notre guide, il nous parla d'un
village nommé Vena, qui avait conservé un costume étranger et une
langue que personne ne comprenait en Calabre. Ces deux circonstances
nous donnèrent le désir de voir ce village; mais notre guide nous
prévint que nous n'y trouverions point d'auberge, et que par
conséquent il ne fallait pas penser à nous y arrêter, mais à y passer
seulement. Nous nous informâmes alors où nous pourrions faire halte
pour la nuit, et notre Pizziote nous indiqua le bourg de Maïda comme
le plus voisin de celui de Vena, et celui dans lequel, à la rigueur,
des _signori_ pouvaient s'arrêter; nous le priâmes donc de se
détourner de la grande route et de nous conduire à Maïda. Comme
c'était le garçon le plus accommodant du monde, cela ne fit aucune
difficulté; c'était un jour de retard pour arriver à Cosenza, voilà
tout.

Nous nous arrêtâmes sur le midi à un petit village nommé Fundaco del
Fico, pour reposer nos montures et essayer de déjeuner; puis, après
une halte d'une heure, nous reprîmes notre course, en laissant la
grande route à notre gauche et en nous engageant dans la montagne.

Depuis trois ou quatre jours, la crainte de mourir de faim dans les
auberges avait à peu près cessé; nous étions engagés dans la région
des montagnes où poussent les châtaigniers, et, comme nous approchions
de l'époque de l'année où l'on commence la récolte de cet arbre, nous
prenions les devants de quelques jours en bourrant nos poches de
châtaignes, qu'en arrivant dans les auberges je faisais cuire sous la
cendre et mangeais de préférence au macaroni, auquel je n'ai jamais pu
m'habituer, et qui était souvent le seul plat qu'avec toute sa bonne
volonté notre hôte pût nous offrir. Cette fois, comme toujours, je me
gardai bien de déroger à cette habitude, attendu que d'avance je me
faisais une assez médiocre idée du gîte qui dons attendait.

Après trois heures de marche dans la montagne, nous aperçûmes Maïda.
C'était un amas de maisons, situées au haut d'une montagne, qui
avaient été recouvertes primitivement, comme toutes les maisons
calabraises, d'une couche de plâtre ou de chaux, mais qui, dans les
secousses successives quelles avaient éprouvées, avaient secoué une
partie de cet ornement superficiel, et qui, presque toutes, étaient
couvertes de larges taches grises qui leur donnaient à toutes l'air
d'avoir eu quelque maladie de peau. Nous nous regardâmes, Jadin et
moi, en secouant la tête et en supputant mentalement la quantité
incalculable d'animaux de toute espèce qui, outre les Maïdiens,
devaient habiter de pareilles maisons. C'était effroyable à penser;
mais nous étions trop avancés pour reculer. Nous continuâmes donc
notre route sans même faire part à notre guide de terreurs qu'il
n'aurait point comprises.

Arrivés au pied de la montagne, la pente se trouva si rapide et si
escarpée que nous préférâmes mettre pied à terre et chasser nos mulets
devant nous. Nous avions fait à peine une centaine de pas en suivant
ce chemin, lorsque nous aperçûmes sur la pointe d'un roc une femme en
haillons et toute échevelée. Comme nous étions, s'il fallait en croire
nos Siciliens, dans un pays de sorcières, je demandai à nôtre guide
à quelle race de strigges appartenait la canidie calabraise que nous
avions devant les yeux: notre guide nous répondit alors que ce n'était
pas une sorcière, mais une pauvre folle; et il ajouta que si nous
voulions lui faire l'aumône de quelques grains, ce serait une bonne
action devant Dieu. Si pauvres que nous commençassions d'être
nous-mêmes, nous ne voulûmes pas perdre cette occasion d'augmenter la
somme de nos mérites, et je lui envoyai par notre guide la somme
de deux carlins: cette somme parut sans doute à la bonne femme une
fortune, car elle quitta à l'instant même son rocher et se mit à nous
suivre en faisant de grands gestes de reconnaissance et de grands cris
de joie: nous eûmes beau lui faire dire que nous la tenions quitte,
elle ne voulut entendre à rien, et continua de marcher derrière nous,
ralliant à elle tous ceux que nous rencontrions sur notre route, et
qui, éloignés de tout chemin, semblaient aussi étonnés de voir des
étrangers qu'auraient pu l'être des insulaires des îles Sandwich ou
des indigènes de la Nouvelle-Zemble. Il en résulta qu'en arrivant à
la première rue nous avions à notre suite une trentaine de personnes
parlant et gesticulant à qui mieux mieux, et au milieu de ces trente
personnes la pauvre folle, qui racontait comment nous lui avions
donné deux carlins, preuve incontestable que nous étions des princes
déguisés.

Au reste, une fois entrés dans le bourg, ce fut bien pis: chaque
maison, pareille aux sépulcres du jour du jugement dernier, rendit à
l'instant même ses habitants; au bout d'un instant, nous ne fûmes
plus suivis, mais entourés de telle façon qu'il nous fut impossible
d'avancer. Nous nous escrimâmes alors de notre mieux à demander une
auberge; mais il paraît, ou que notre accent avait un caractère tout
particulier, ou que nous réclamions une chose inconnue, car à chaque
interpellation de ce genre la foule se mettait à rire d'un rire si
joyeux et si communicatif que nous finissions par partager l'hilarité
générale. Ce qui, au reste, excitait au plus haut degré la curiosité
des Maïdiens mâles, c'étaient nos armes, qui, par leur luxe,
contrastaient, il faut le dire, avec la manière plus que simple dont
nous étions mis; nous ne pouvions pas les empêcher de toucher, comme
de grands enfants, ces doubles canons damassés, qui étaient l'objet
d'une admiration que j'aimais mieux voir se manifester, au reste, au
milieu du village que sur une grande route. Enfin nous commencions à
nous regarder avec une certaine inquiétude, lorsque tout à coup un
homme fendit la foule, me prit par la main, déclara que nous étions
sa propriété, et qu'il allait nous conduire dans une maison où nous
serions comme les anges dans le ciel. La promesse, on le comprend
bien, nous allécha. Nous répondîmes au brave homme que, s'il tenait
seulement la moitié de ce qu'il promettait, il n'aurait pas à se
plaindre de nous: il nous jura ses grands dieux que des princes ne
demanderaient pas quelque chose de mieux que ce qu'il allait nous
montrer. Puis, fendant cette foule qui devenait de plus en plus
considérable, il marcha devant nous sans nous perdre de vue un
instant, parlant sans cesse, gesticulant sans relâche, et ne cessant
de nous répéter que nous étions bien favorisés du ciel d'être tombés
entre ses mains.

Tout ce bruit et toutes ces promesses aboutirent à nous amener devant
une maison, il faut l'avouer, d'une apparence un peu supérieure à
celles qui l'environnaient, mais dont l'intérieur nous présagea à
l'instant même les maux dont nous étions menacés. C'était une espèce
de cabaret, composé d'une grande chambre divisée en deux par une
tapisserie en lambeaux qui pendait des solives, et qui laissait
pénétrer de la partie antérieure à la partie postérieure par une
déchirure en forme de porte. A droite de la partie antérieure
consacrée au public, était un comptoir avec quelques bouteilles de
vin et d'eau-de-vie et quelques verres de différentes grandeurs. A
ce comptoir était la maîtresse de la maison, femme de trente à
trente-cinq ans, qui n'eût peut-être point paru absolument laide si
une saleté révoltante n'eût pas forcé le regard de se détourner de
dessus elle. A gauche était, dans un enfoncement, une truie qui,
venant de mettre bas, allaitait une douzaine de marcassins, et dont
les grognements avertissaient les visiteurs de ne pas trop empiéter
sur son domaine. La partie postérieure, éclairée par une fenêtre
donnant sur un jardin, fenêtre presque entièrement obstruée par les
plantes grimpantes, était l'habitation dé l'hôtesse. A droite était
son lit couvert de vieilles courtines vertes, à gauche une énorme
cheminée ou grouillait couché sur la cendre quelque chose qui
ressemblait dans l'obscurité à un chien, et que nous reconnûmes
quelque temps après pour un de ces crétins hideux, à gros cou et à
ventre ballonné, comme on en trouve à chaque pas dans le Valais. Sur
le rebord de la croisée étaient rangées sept ou huit lampes à trois
becs, et au-dessous du rebord était la table, couverte pour le moment
de hideux chiffons tout hâillonnés que l'on eût jetés en France à
la porte d'une manufacture de papier. Quant au plafond, il était à
claire-voie, et s'ouvrait sur un grenier bourré de foin et de paille.

C'était là le paradis où nous devions être comme des anges.

Notre conducteur entra le premier et échangea tout bas quelques
paroles avec notre future hôtesse; puis il revint la figure riante
nous annoncer que, quoique la signora Bertassi n'eût point l'habitude
de recevoir des voyageurs, elle consentait, en faveur de nos
excellences, à se départir de ses habitudes et à nous donner à manger
et à coucher. A entendre notre guide, au reste, c'était une si
grande faveur qui nous était accordée, que c'eût été le comble de
l'impolitesse de la refuser. La question de paraître poli ou impoli à
la signora Bertassi était, comme on s'en doute, fort secondaire pour
nous; mais, après nous être informés à notre Pizziote, nous apprîmes
qu'effectivement nous ne trouverions pas une seule auberge dans tout
Maïda, et très probablement non plus pas une seule maison aussi
confortable que celle qui nous était offerte. Nous nous décidâmes
donc à entrer, et ce fut alors que nous passâmes l'inspection des
localités: c'était, comme on l'a vu, à faire dresser les cheveux.

Au reste, notre hôtesse, grâce sans doute à la confidence faite par
notre cicérone, était charmante de gracieuseté. Elle accourut dans
l'arrière-boutique, qui servait à la fois de salle à manger, de salon
et de chambre à coucher, et jeta un fagot dans la cheminée; ce fut à
la lueur de la flamme, qui la forçait de se retirer devant elle, que
nous nous aperçûmes que ce que nous avions pris pour un chien de
berger était un jeune garçon de dix-huit à vingt ans. A ce dérangement
opéré dans ses habitudes, il se contenta de pousser quelques cris
plaintifs et de se retirer sur un escabeau dans le coin le plus
éloigné de la cheminée, et tout cela avec les mouvements lents et
pénibles d'un reptile engourdi. Je demandai alors à la signora
Bertassi où était la chambre qu'elle nous destinait; elle me répondit
que c'était celle-là même; que nous coucherions, Jadin et moi,
dans son lit, et qu'elle et son frère (le crétin était son frère)
dormiraient près du feu. Il n'y avait rien à dire à une femme qui nous
faisait de pareils sacrifices.

J'ai pour système d'accepter toutes les situations de la vie sans
tenter de réagir contre les impossibilités, mais en essayant au
contraire de tirer à l'instant même des choses le meilleur résultat
possible; or il me parut clair comme le jour que, grâce aux rats du
grenier, à la truie de la boutique et à la multitude d'autres animaux
qui devaient peupler la chambre à coucher, nous ne dormirions pas un
instant: c'était un deuil à faire; je le fis, et me rabattis sur le
diner.

Il y avait du macaroni, dont je ne mangeais pas; on pouvait avoir, en
cherchant bien et en faisant des sacrifices d'argent, un poulet ou
un dindonneau; enfin le jardin, placé derrière la maison, renfermait
plusieurs espèces de salades. Avec cela et les châtaignes dont nos
poches étaient bourrées on ne fait pas un dîner royal, mais on ne
meurt pas de faim.

Qu'on me pardonne tous ces détails; j'écris pour les malheureux
voyageurs qui peuvent se trouver dans une position analogue à celle
où nous étions, et qui, instruits par notre exemple, parviendront
peut-être à s'en tirer mieux que nous ne le fîmes.

Je pensai avec raison que les différents matériaux de notre dîner
prendraient un certain temps à réunir. Je résolus donc de ne pas
laisser de bras inutiles. Je chargeai l'hôtesse de préparer le
macaroni, le cicérone de trouver le poulet, crétin d'aller me chercher
pour deux grains de ficelle, Jadin de fendre les châtaignes, et je me
chargeai, moi, d'aller cueillir la salade. Il en résulta qu'au bout de
dix minutes chacun avait fait son affaire, à l'exception de Jadin, qui
avait eu les holà à mettre entre la truie et Milord; mais, pendant que
les autres préparatifs s'accomplissaient, le temps perdu de ce côté se
répara.

Le macaroni fut placé sur le feu; la volaille, mise à mort, malgré ses
protestations qu'elle était une poule et non un poulet, fut pendue à
une ficelle par les deux pattes de derrière et commença de tourner sur
elle-même; enfin la salade, convenablement lavée et épluchée, attendit
l'assaisonnement dans un saladier passé à trois eaux. On verra plus
tard comment, malgré toutes ces précautions, j'arrivai à demeurer à
jeun, et comment Jadin ne mangea que du macaroni.

Sur ces entrefaites la nuit était venue: on alluma deux lampes, une
pour éclairer la table, l'autre pour éclairer le service; comme on le
voit, notre hôtesse faisait les choses splendidement.

On servit le macaroni: par bonheur pour Jadin c'était l'entrée; il en
mangea et le trouva fort bon; quant à moi, j'ai déjà dit ma répugnance
pour cette sorte de mets, je me contentai donc de regarder. C'était au
tour du poulet: il tournait comme un tonton, était rissolé à point, et
présentait un aspect des plus appétissants; je m'approchai pour couper
la ficelle, et j'aperçus notre crétin qui, toujours couché dans les
cendres, manipulait je ne sais quelle roba au-dessus du feu dans un
petit plat de terre. J'eus la malheureuse curiosité de jeter un coup
d'œil sur sa cuisine particulière, et je m'aperçus qu'il avait
recueilli avec grand soin les intestins de notre volaille et les
faisait frire. C'était fort ridicule sans doute; mais, à cette vue, je
laissai tomber le poulet dans la lèchefrite, sentant qu'après ce que
je venais de voir il me serait impossible de manger aucune viande.
Comme Jadin n'avait rien aperçu de pareil, il s'informa de la cause du
retard que je mettais à apporter le rôti. Malheureusement, le mouchoir
sur la bouche, j'étais retourné du côté de la tapisserie, incapable de
répondre, pour le moment, une seule parole à ses interpellations; ce
qui fit qu'il se leva, vint lui-même voir ce qui se passait, et trouva
le malheureux crétin mangeant à belles mains son effroyable fricassée.
Ce fut sa perte, il se retourna de l'autre côté en jurant tous les
jurons que cette belle et riche langue française pouvait lui fournir.
Quant au crétin, qui était loin de se douter qu'il fût l'objet de
cette double explosion, il ne perdait pas une bouchée de son repas; si
bien que quand nous nous retournâmes il avait fini.

Nous revînmes nous mettre tristement et silencieusement à table.
Le mot seul de poulet, prononcé par un de nous, aurait eu les
conséquences les plus fâcheuses; notre hôtesse voulut s'approcher
de la cheminée un plat à la main, mais je lui criai que nous nous
contenterions de manger de la salade.

Un instant après j'entendis le bruit que faisaient la cuiller et la
fourchette contre le saladier, je me retournai vivement, me doutant
qu'il se passait quelque chose de nouveau contre notre souper; et
quelle que soit ma patience naturelle, je jetai un cri furieux. Notre
hôtesse, pour que nous n'attendissions pas la salade, devenue le
morceau de résistance du repas, s'empressait de l'assaisonner elle-même,
et, après avoir commencé par y mettre le vinaigre, ce qui est, comme on
le sait, une véritable hérésie culinaire, elle versait par un de ses
trois becs l'huile de la lampe dans le saladier.

A ce spectacle je me levai et je sortis.

Un instant après je vis arriver Jadin un cigare à la bouche; c'était
sa grande consolation dans les fréquentes mésaventures que nous
éprouvions, consolation dont j'étais malheureusement privé, n'ayant
jamais pu fumer qu'une certaine sorte de tabac russe, très-doux et
presque sans odeur. Nous nous regardâmes les bras croisés et en
secouant la tête; nous avions vu de bien terribles choses, mais jamais
cependant le spectacle n'avait été jusque-là. Une seule chose nous
consolait, c'était notre ressource habituelle, c'est-à-dire les
châtaignes qui rôtissaient sous la cendre.

Nous rentrâmes, et nous les trouvâmes servies et tout épluchées;
l'effroyable crétin, pour se raccommoder avec nous, avait voulu nous
rendre ce service en notre absence.

Cette fois, nous nous mîmes à rire; nos malheurs étaient si redoublés
qu'ils retombaient dans la comédie. Nous envoyâmes les châtaignes
rejoindre le poulet et la salade. Nous coupâmes chacun un morceau
de pain, et nous nous en allâmes, de peur que quelque chose ne nous
dégoûtât même du pain, le manger par les rues de Maïda.

Au bout d'une demi-heure nous repassâmes devant la maison, et nous
vîmes, à travers les vitres, notre hôtesse, notre crétin et un
militaire à nous inconnu, qui, assis à notre table, soupaient avec
notre souper.

Nous ne voulûmes pas déranger ce petit festin, et nous attendîmes
qu'ils eussent fini pour rentrer.

Le militaire, qui était un carabinier, nous parut jouir dans la maison
d'une autorité presque autocratique: cependant nous nous aperçûmes au
premier abord qu'il partageait la bienveillance de notre hôtesse
pour nous; bien plus, apprenant que nous étions Français et que nous
arrivions du Pizzo, il se mit à nous vanter avec enthousiasme la
révolution de juillet et à déplorer le meurtre de Murat. Cette double
explosion de sentiments politiques nous parut on ne peut plus suspecte
dans un fidèle soldat de S. M. le roi Ferdinand, qui n'avait pas
jusque-là manifesté de profondes sympathies pour l'une ni pour
l'autre. Il était évident que notre carabinier, ne pouvant deviner
dans quel but nous parcourions le pays, n'aurait pas été fâché de nous
reconduire à Naples de brigade en brigade comme carbonari, et de se
faire les honneurs de notre arrestation. Malheureusement pour le
fidèle soldat de S. M. Ferdinand, le piège était trop grossier pour
que nous nous y laissassions prendre: Jadin me chargea de lui dire en
son nom en italien qu'il était un mouchard; je le lui dis en son
nom et au mien, ce qui fit beaucoup rire le carabinier, mais ce qui
n'amena pas sa retraite, comme nous l'avions espéré; alors, loin de
là, il se mit à regarder nos armes avec la plus minutieuse attention,
puis, cet examen fini, il nous proposa de jouer une bouteille de vin
aux cartes. La proposition devenait par trop impertinente, et nous
appelâmes notre hôtesse pour qu'elle eût la bonté de mettre le fidèle
soldat de S. M. Ferdinand à la porte. Cette invitation de notre part
amena de la sienne une longue négociation à la fin de laquelle le
carabinier sortit en nous tendant la main, en nous appelant ses amis,
et en nous annonçant qu'il se ferait l'honneur de boire la goutte avec
nous le lendemain matin avant notre départ.

Nous nous croyions débarrassés des visiteurs, lorsque derrière notre
carabinier arriva une amie de notre hôtesse, qui s'établit avec elle
au coin de la cheminée. Comme à tout prendre c'était une espèce de
femme, nous prîmes patience pendant une heure. Cependant, au bout
d'une heure nous demandâmes à la signora Bertassi si son amie n'allait
pas nous laisser prendre nos dispositions pour la nuit; mais la
signora Bertassi nous répondit que son amie venait passer la nuit avec
elle, et que nous n'avions, pas besoin de nous gêner en sa présence.
Nous comprîmes alors que l'arrivée de la nouvelle venue était une
attention délicate de notre cicérone, qui nous avait promis que nous
serions, où il allait nous mener, comme des anges au ciel, et qui
voulait, autant qu'il était en lui, nous tenir sa promesse. Nous en
prîmes donc notre parti, et nous résolûmes d'agir comme si nous étions
absolumentseuls.

Au reste, nos dispositions nocturnes étaient faciles à prendre. Comme
notre hôtesse, pour nous faire plus grand honneur sans doute, nous
avait non-seulement cédé son lit, mais encore ses draps, il ne fut pas
question de se déshabiller. Je cédai la couchette à Jadin, qui s'y
jeta tout habillé et qui prit Milord dans ses bras, afin de diviser
les attaques dont il allait incessamment être l'objet, et moi je
m'établis sur deux chaises enveloppé de mon manteau. Quant aux deux
femmes, elles s'accoudèrent comme elles purent à la cheminée, et le
crétin compléta le tableau en faisant son nid comme d'habitude, dans
les cendres.

Il est impossible de se faire une idée de la nuit que nous passâmes.
La constitution la plus robuste ne résisterait point à trois nuits
pareilles. Le jour nous retrouva tout grelottants et tout souffreteux;
cependant, comme nous pensâmes que le meilleur remède à notre malaise
était l'air et le soleil, nous ne fîmes point attendre notre guide
qui, à six heures du matin, était ponctuellement à la porte avec
ses deux mules: nous réglâmes notre compte avec notre hôtesse, qui,
portant sur la carte _tout ce qu'on nous avait servi_ comme ayant été
_consommé_ par nous, nous demanda quatre piastres, que nous payâmes
sans conteste, tant nous avions hâte d'être dehors de cet horrible
endroit. Quant à notre cicérone, comme nous ne l'aperçûmes même pas,
nous présumâmes que sa rétribution était comprise dans l'addition.

Nous nous acheminâmes vers Vena, qui est de cinq milles plus enfoncé
dans la montagne que Maïda. Mais au bout de vingt minutes de marche,
nous entendîmes de grands cris d'appel derrière nous, et en nous
retournant nous aperçûmes notre carabinier, armé de toutes pièces, qui
courait après nous au grand galop de son cheval. Au premier abord nous
pensâmes que, peu flatté de notre accueil de la veille, il avait
été faire quelque faux rapport au juge, et qu'il en avait reçu
l'autorisation de nous mettre la main sur le collet; mais nous fûmes
agréablement détrompés lorsque nous le vîmes tirer de sa fonte une
bouteille d'eau-de-vie et de sa poche deux petits verres. Esclave
de la parole qu'il nous avait donnée de boire avec nous le coup de
l'étrier, et étant arrivé trop tard pour avoir ce plaisir, il avait
sellé son cheval et s'était mis à notre poursuite. Comme l'intention
était évidemment bonne, quoique la façon fût singulière, nous ne vîmes
aucun motif de ne pas lui faire raison de sa politesse; nous prîmes
chacun un petit verre, lui la bouteille, et nous bûmes à la santé
du roi Ferdinand, à laquelle, toujours fidèle aux principes
révolutionnaires qu'il nous avait manifestés, il tint absolument à
mêler celle du roi Louis-Philippe. Après quoi, sur notre refus de
redoubler, il nous offrit une nouvelle poignée de main, et repartit au
galop comme il était venu.

Jadin prétendit que c'était le fidèle soldat de S.M. le roi Ferdinand
qui avait eu la meilleure part de nos quatre piastres; et comme Jadin
est un homme plein de sens et de pénétration à l'endroit des misères
humaines, je suis tenté de croire qu'il avait raison.



CHAPITRE XIV.

BELLINI.


Au bout d'une heure et demie de marche nous arrivâmes à Vena.

Notre guide ne nous avait pas trompés, car aux premiers mots que nous
adressâmes à un habitant du pays il nous fut aussi facile de voir que
la langue que nous lui parlions lui était aussi parfaitement inconnue
qu'à nous celle dans laquelle il nous répondait; ce qui ressortit de
cette conversation, c'est que notre interlocuteur parlait un patois
gréco-italique, et que le village était une de ces colonies albanaises
qui émigrèrent de la Grèce après la conquête de Constantinople par
Mahomet II.

Notre entrée à Vena fut sinistre: Milord commença par étrangler un
chat albanais qui, ne pouvant pas en conscience, vu l'antiquité de son
origine et la difficulté de disputer le prix, être soumis au tarif des
chats italiens, siciliens ou calabrais, nous coûta quatre carlins:
c'était un événement sérieux dans l'état de nos finances; aussi Médor
fut-il mis immédiatement en laisse pour que pareille catastrophe ne se
renouvelât point.

Ce meurtre et les cris qu'avaient poussés, non pas la victime, mais
ses propriétaires, occasionnèrent un rassemblement de tout le
village, lequel rassemblement nous permit de remarquer, aux costumes
journaliers que portaient les femmes, que ceux réservés aux dimanches
et fêtes devaient être fort riches et fort beaux; nous proposâmes
alors à la maîtresse du chat, qui tenait tendrement le défunt entre
ses bras comme si elle ne pouvait se séparer même de son cadavre, de
porter l'indemnité à une piastre si elle voulait revêtir son plus beau
costume et poser pour que Jadin fit son portrait. La négociation fut
longue: il y eut des pourparlers fort animés entre le mari et la
femme; enfin la femme se décida, rentra chez elle, et une demi-heure
après en sortit avec un costume resplendissant d'or et de broderies:
c'était sa robe de noces.

Jadin se mit à l'œuvre tandis que j'essayais de réunir les éléments
d'un déjeuner; mais, quelques efforts que je tentasse, je ne parvins
pas même à acheter un morceau de pain. Les essais réitérés de mon
guide, dirigés dans la même voie, ne furent pas plus heureux.

Au bout d'une heure Jadin finit son dessin. Alors comme, à moins de
manger le chat, qui était passé de l'apothéose aux gémonies et que
deux enfants traînaient par la queue, il n'y avait pas probabilité que
nous trouvassions à satisfaire l'appétit qui nous tourmentait depuis
la veille à la même heure, nous ne jugeâmes pas opportun de demeurer
plus longtemps dans la colonie grecque, et nous nous remîmes en selle
pour regagner le grand chemin. Sur la route nous trouvâmes un bois
de châtaigniers, notre éternelle ressource, nous abattîmes des
châtaignes, nous allumâmes un feu et nous les fîmes griller; ce fut
notre déjeuner, puis nous reprîmes notre course.

Vers les trois heures de l'après-midi nous retombâmes dans la grande
route: le paysage était toujours très-beau, et le chemin que nous
avions quitté, montant déjà à Fundaco del Fico, continuait de monter
encore; il résulta de cette ascension non interrompue que, au bout
d'une autre heure de marche, nous nous trouvâmes sur un point
culminant, d'où nous aperçûmes tout à coup les deux mers, c'est-à-dire
le golfe de Sainte-Euphémie à notre gauche, et le golfe Squillace à
notre droite. Au bord du golfe de Sainte-Euphémie étaient les débris
de deux bâtiments qui s'étaient perdus à la côte pendant la nuit où
nous-mêmes pensâmes faire naufrage. Au bord du golfe de Squillace
s'étendait, sur un espace de terrain assez considérable, la ville
de Catanzaro, illustrée quelques années auparavant par l'aventure
merveilleuse de maître Térence le tailleur. Notre guide essaya de
nous faire voir, à quelques centaines de pas de la mer, la maison
qu'habitait encore aujourd'hui cet heureux veuf; mais quels que
fussent les efforts et la bonne volonté que nous y mîmes, il nous fut
impossible, à la distance dont nous en étions, de la distinguer au
milieu de deux ou trois cents autres exactement pareilles.

Il était facile de voir que nous approchions de quelque lieu habité;
en effet, depuis une demi-heure à peu près nous rencontrions, vêtues
de costumes extrêmement pittoresques, des femmes portant des charges
de bois sur leurs épaules. Jadin profita du moment où l'une de ces
femmes se reposait pour en faire un croquis. Notre guide, interrogé
par nous sur leur patrie, nous apprit qu'elles appartenaient au
village de Triolo.

Au bout d'une autre heure nous aperçûmes le village. Une seule
auberge, placée sur la grande route, ouvrait sa porte aux voyageurs:
une certaine propreté extérieure nous prévint en sa faveur; en effet,
elle était bâtie à neuf, et ceux qui l'habitaient n'avaient point
encore eu le temps de la salir tout à fait. Nous remarquâmes, en nous
installant dans notre chambre, que les divisions intérieures étaient
en planches de sapin et non en murs de pierres; nous demandâmes les
causes de cette singularité, et l'on nous répondit que c'était à
cause des fréquents tremblements de terre; en effet, grâce à cette
précaution, notre logis avait fort peu souffert des dernières
secousses, tandis que plusieurs maisons de Triolo étaient déjà fort
endommagées.

Nous étions écrasés de fatigue, moins de la route parcourue que de la
privation du sommeil, de sorte que nous ne nous occupâmes que de
notre souper et de nos lits. Notre souper fut encore assez facile à
organiser; quant à nos lits, ce fut autre chose: deux voyageurs qui
étaient arrivés dans la journée et qui dans ce moment-là visitaient
les ravages que le tremblement de terre avait faits à Triolo, avaient
pris les deux seules paires de draps blancs qui se trouvassent dans
l'hôtel, de sorte qu'il fallait nous contenter des autres. Nous nous
informâmes alors sérieusement de l'époque fixe où cette disette de
linge cesserait, et notre hôte nous assura que nous trouverions à
Cosenza un excellent hôtel, où il y aurait probablement des draps
blancs, si toutefois l'hôtel n'avait pas été renversé par les
tremblements de terre. Nous demandâmes le nom de cette bienheureuse
auberge, qui devenait pour nous ce que la terre promise était pour les
Hébreux, et nous apprîmes qu'elle portait pour enseigne: _Al Riposo
d'Alarico_, c'est-à-dire _Au Repos d'Alaric_. Cette enseigne était de
bon augure: si un roi s'était reposé là, il est évident que nous, qui
étions de simples particuliers, ne pouvions pas être plus difficiles
qu'un roi. Nous prîmes donc patience en songeant que nous n'avions
plus que deux nuits à souffrir, et qu'ensuite nous serions heureux
comme des Visigoths.

Je tins donc mon hôte quitte de ses draps: et tandis que Jadin allait
fumer sa pipe, je me jetai sur mon lit, enveloppé dans mon manteau.

J'étais dans cet état de demi-sommeil qui rend impassible, et pendant
lequel on distingue à peine la réalité du songe, lorsque j'entendis
dans la chambre voisine la voix de Jadin, dialoguant avec celle de nos
deux compatriotes: au milieu de mille paroles confuses je distinguai
le nom de Bellini. Cela me reporta à Palerme, où j'avais entendu sa
_Norma_, son chef-d'œuvre peut-être; le trio du premier acte me
revint dans l'esprit, je me sentis bercé par cette mélodie et je fis
un pas de plus vers le sommeil. Puis il me sembla entendre: «Il est
mort.--Bellini est mort?...--Oui.» Je répétai machinalement: Bellini
est mort. Et je m'endormis.

Cinq minutes après, ma porte s'ouvrit et je me réveillai en sursaut:
c'était Jadin qui rentrait.

--Pardieu, lui dis-je, vous avez bien fait de m'éveiller, je faisais
un mauvais rêve.

--Lequel?

--Je rêvais que ce pauvre Bellini était mort.

--Rien de plus vrai que votre rêve, Bellini est mort.

Je me levai tout debout.

--Que dites-vous là? Voyons.

--Je vous répète ce que viennent de m'assurer nos deux compatriotes,
qui l'ont lu à Naples sur les journaux de France, Bellini est mort.

--Impossible! m'écriai-je, j'ai une lettre de lui pour le duc de
Noja.--Je m'élançai vers ma redingote, je tirai de ma poche mon
portefeuille, et du portefeuille la lettre.

--Tenez.

--Quelle est sa date? Je regardai.

--6 mars.

--Eh bien! mon cher, me dit Jadin, nous sommes aujourd'hui au 18
octobre, et le pauvre garçon est mort dans l'intervalle, voilà tout.
Ne savez-vous pas que, de compte fait, notre sublime humanité possède
22,000 maladies, et que nous devons à la mort 12 cadavres par minute,
sans compter les époques de peste, de typhus et de choléra où elle
escompte?

--Bellini est mort! répétai-je sa lettre à la main....

Cette lettre, je la lui avais vu écrire au coin de ma cheminée; je me
rappelai ses beaux cheveux blonds, ses yeux si doux, sa physionomie si
mélancolique; je l'entendais me parler ce français qu'il parlait si
mal avec un si charmant accent; je le voyais poser sa main sur ce
papier: ce papier conservait son écriture, son nom; ce papier était
vivant et lui était mort! Il y avait deux mois à peine qu'à Catane, sa
patrie, j'avais vu son vieux père, heureux et fier comme on l'est à la
veille d'un malheur. Il m'avait embrassé, ce vieillard, quand je lui
avais dit que je connaissais son fils; et ce fils était mort! ce
n'était pas possible. Si Bellini fût mort, il me semble que ces lignes
eussent changé de couleur, que son nom se fût effacé; que sais-je!
je rêvais, j'étais fou. Bellini ne pouvait pas être mort; je me
rendormis.

Le lendemain on me répéta la même chose, je ne voulais pas la
croire davantage; ce ne fut qu'en arrivant à Naples que je demeurai
convaincu.

Le duc de Noja avait appris que j'avais pour lui une lettre de
l'auteur de la _Somnambule_ et des _Puritains_, il me la fit demander.
J'allai le voir et je la lui montrai, mais je ne la lui donnai point,
cette lettre était devenue pour moi une chose sacrée: elle prouvait
que non-seulement j'avais connu Bellini, mais encore que j'avais été
son ami.

La nuit avait été pluvieuse, et le temps ne paraissait pas devoir
s'améliorer beaucoup pendant la journée, qui devait être longue et
fatigante, puisque nous ne pouvions nous arrêter qu'à Rogliano,
c'est-à-dire à dix lieues d'où nous étions à peu près. Il était huit
heures du matin; en supposant sur la route une halte de deux heures
pour notre guide et nos mulets, nous ne pouvions donc guère espérer
que d'arriver à huit heures du soir.

A peine fûmes-nous partis, que la pluie recommença. Le mois d'octobre,
ordinairement assez beau en Calabre, était tout dérangé par le
tremblement de terre. Au reste, depuis deux ou trois jours et à mesure
que nous approchions de Cosenza, le tremblement de terre devenait la
cause ou plutôt le prétexte de tous ces malheurs qui nous arrivaient.
C'était la léthargie du légataire universel.

Vers midi nous fîmes notre halte: cette fois nous avions pris le soin
d'emporter avec nous du pain, du vin et un poulet rôti, de sorte qu'il
ne nous manqua, pour faire un excellent déjeuner, qu'un rayon de
soleil; mais, loin de là, le temps s'obscurcissait de plus en plus, et
d'énormes masses de nuages passaient dans le ciel, chassés par un vent
du midi qui, tout en nous présageant l'orage, avait cependant cela
de bon, qu'il nous donnait l'assurance que notre speronare devait,
à moins de mauvaise volonté de sa part, être en route pour nous
rejoindre. Or, notre réunion devenait urgente pour mille raisons, dont
la principale était l'épuisement prochain de nos finances.

Vers les deux heures, l'orage dont nous étions menacés depuis le matin
éclata: il faut avoir éprouvé un orage dans les pays méridionaux, pour
se faire une idée de la confusion où le vent, la pluie, le tonnerre,
la grêle et les éclairs peuvent mettre la nature. Nous nous avancions
par une route extrêmement escarpée et dominant des précipices, de
sorte que, de temps en temps, nous trouvant au milieu des nuages qui
couraient avec rapidité chassés par le vent, nous étions obligés
d'arrêter nos mulets; car, cessant entièrement de voir à trois pas
autour de nous, il eût été très possible que nos montures nous
précipitassent du haut en bas de quelque rocher. Bientôt les torrents
se mêlèrent de la partie et se mirent à bondir du haut en bas des
montagnes; enfin nos mulets rencontrèrent des espèces de fleuves
qui traversaient la route, et dans lesquels ils entrèrent d'abord
jusqu'aux jarrets, puis jusqu'au ventre, puis enfin où nous entrâmes
nous-mêmes jusqu'aux genoux. La situation devenait de plus en plus
pénible. Cette pluie continuelle nous avait percés jusqu'aux os; les
nuages qui passaient en nous inveloppant, chassés par la tiède haleine
du sirocco, nous laissaient le visage et les mains couverts d'une
espèce de sueur qui, au bout d'un instant, se glaçait au contact
de l'air; enfin, ces torrents toujours plus rapides, ces cascades
toujours plus bondissantes, menaçaient de nous entraîner avec elles.
Notre guide lui-même paraissait inquiet, tout habitué qu'il dût être
à de pareils cataclysmes; les animaux eux-mêmes partageaient cette
crainte, à chaque torrent Milord poussait des plaintes pitoyables, à
chaque coup de tonnerre nos mules frissonnaient.

Cette pluie incessante, ces nuages successifs, ces cascades que nous
rencontrions à chaque pas, avaient commencé par nous produire, tant
que nous avions conservé quelque chaleur personnelle, une sensation
des plus désagréables; mais peu à peu un refroidissement si grand
s'empara de nous, qu'à peine nous apercevions-nous, à la sensation
éprouvée, que nous passions au milieu de ces fleuves improvisés. Quant
à moi, l'engourdissement me gagnait au point que je ne sentais plus
mon mulet entre mes jambes, et que je ne voyais aucun motif pour
garder mon équilibre, comme je le faisais, autrement que par un
miracle; aussi cessai-je tout à fait de m'occuper de ma monture pour
la laisser aller où bon lui semblait. J'essayai de parler à Jadin,
mais à peine si j'entendais mes propres paroles, et, à coup sûr,
je n'entendis point la réponse. Cet état étrange allait, au reste,
toujours s'augmentant, et la nuit étant venue sur ces entrefaites, je
perdis à peu près tout sentiment de mon existence, à l'exception de ce
mouvement machinal que m'imprimait ma monture. De temps en temps ce
mouvement cessait tout à coup, et je restais immobile; c'était mon
mulet qui, engourdi comme moi, ne voulait plus aller, et que notre
guide ranimait à grands coups de bâton. Une fois la halte fut plus
longue, mais je n'eus pas la force de m'informer de ce qui la causait;
plus tard, j'appris que c'était Milord qui n'en pouvant plus avait, de
son côté, cessé de nous suivre, et qu'il avait fallu attendre. Enfin,
après un temps qu'il me serait impossible de mesurer, nous nous
arrêtâmes de nouveau; j'entendis des cris, je vis des lumières, je
sentis qu'on me soulevait de dessus ma selle; puis j'éprouvai une vive
douleur par le contact de mes pieds avec la terre. Je voulus cependant
marcher, mais cela me fut impossible. Au bout de quelques pas je
perdis entièrement connaissance, et je ne me réveillai que près d'un
grand feu et couvert de serviettes chaudes que m'appliquaient, avec
une charité toute chrétienne, mon hôtesse et ses deux filles. Quant à
Jadin, il avait mieux supporté que moi cette affreuse marche, sa veste
de panne l'ayant tenu plus long-temps à l'abri que n'avait pu le faire
mon manteau de drap et ma veste de toile. Quant à Milord, il était
étendu sur une dalle qu'on avait chauffée avec des cendres et
paraissait absolument privé de connaissance: deux chats jouaient entre
ses pattes, je le crus trépassé.

Mes premières sensations furent douloureuses; il fallait que je
revinsse sur mes pas pour vivre: j'avais moins de chemin à achever
pour mourir; et puis c'eût été autant de fait.

Je regardai autour de moi, nous étions dans une espèce de chaumière,
mais au moins nous étions à l'abri de l'orage et près d'un bon feu. Au
dehors on entendait le tonnerre qui continuait de gronder et le vent
qui mugissait à faire trembler la maison. Quant aux éclairs je les
apercevais à travers une large gerçure de la muraille produite par
les secousses du tremblement de terre. Nous étions dans le village de
Rogliano, et cette malheureuse cabane en était la meilleure auberge.

Au reste, je commençais à reprendre mes forces: j'éprouvais même
une espèce de sentiment de bien-être à ce retour de la vie et de la
chaleur. Cette immersion de six heures pouvait remplacer un bain, et
si j'avais eu du linge blanc et des habits secs à mettre j'aurais
presque béni l'orage et la pluie; mais toute notre robba était
imprégnée d'eau, et tout autour d'un immense brasier allumé au milieu
de la chambre et dont la fumée s'en allait par les mille ouvertures
de la maison, je voyais mes chemises, mes pantalons et mes habits qui
fumaient de leur côté à qui mieux mieux, mais qui, malgré le soin
qu'on avait pris de les tordre, ne promettaient pas d'être séchés de
sitôt.

Ce fut alors que j'enviai ces fameux draps blancs que, selon toute
probabilité, nous devions trouver au _Repos d'Alaric_ et dont je
n'osai pas même m'informer à Rogliano. Au reste, à la rigueur, ma
position était tolérable: j'étais sur un matelas, entre la cheminée et
le brasero, au milieu de la chambre; une douzaine de serviettes, qui
m'enveloppaient de la tête aux pieds, pouvaient à la rigueur remplacer
les draps. Je fis chauffer une couverture et me la fis jeter sur le
corps. Puis, sourd à toute proposition de souper, je déclarai que
j'abandonnais magnanimement ma part à mon guide, qui pendant toute
cette journée avait été admirable de patience, de courage et de
volonté.

Soit fatigue suprême, soit qu'effectivement la position fût plus
tolérable que la veille, nous parvînmes à dormir quelque peu pendant
cette nuit. Au reste, autant que je puis m'en souvenir au milieu de
la torpeur dans laquelle j'étais tombé, nos hôtes furent pleins
d'attention et de complaisance pour nous, et l'état dans lequel ils
nous avaient vus avait paru leur inspirer une profonde pitié.

Le lendemain au matin, notre guide vint nous prévenir qu'une de ses
mules ne pouvait plus se tenir sur ses jambes; elle avait été prise
d'un refroidissement, et paraissait entièrement paralysée. On envoya
chercher le médecin de Rogliano, qui, comme Figaro, était à la fois
barbier, docteur et vétérinaire; il répondit de l'animal si on lui
laissait pendant deux jours la faculté de le médicamenter. Nous
décidâmes alors qu'on chargerait tout notre bagage sur la mule valide,
et que nous irions à pied jusqu'à Cosenza, qui n'est éloignée de
Rogliano que de quatre lieues.

Le première chose que je fis en sortant fut de m'assurer de quel côté
venait le vent; heureusement il était est-sud-est, ce qui faisait que
notre speronare devait s'en trouver à merveille. Or, l'arrivée de
notre speronare devenait de plus en plus urgente: nous étions, Jadin
et moi, à la fin de nos espèces, et nous avions calculé que, notre
guide payé, il nous resterait une piastre et deux ou trois carlins.

       *       *       *       *       *

A mesure que nous approchions, nous voyions des traces de plus en plus
marquées du tremblement de terre: les maisons, éparses sur le bord
de la route comme c'est la coutume aux environs des villes, étaient
presque toutes abandonnées; les unes manquaient de toit, tandis que
les autres étaient lézardées du haut en bas, et quelques-unes même
renversées tout à fait. Au milieu de tout cela, nous rencontrions des
Cosentins à cheval avec leur fusil et leur giberne, des paysans sur
des voitures pleines de tonneaux rougis par le vin; puis, de lieue
en lieue, de ces migrations de familles tout entières, avec leurs
instruments de labourage, leur guitare et leur inséparable cochon.
Enfin, en arrivant au haut d'une montagne, nous vîmes Cosenza,
s'étendant au fond de la vallée que nous dominions, et, dans une
prairie attenante à la ville, une espèce de camp, qui nous parut
infiniment plus habité que la ville elle-même.

Après avoir traversé une espèce de faubourg, nous descendîmes par une
grande rue assez régulière, mais qui ressemblait par sa solitude à une
rue d'Herculanum ou de Pompéïa; plusieurs maisons étaient renversées
tout à fait, d'autres lézardées depuis le toit jusqu'aux fondations,
d'autres enfin avaient toutes leurs fenêtres brisées, et c'étaient les
moins endommagées. Cette rue nous conduisit au bord du Busento, où,
comme on se le rappelle, fut enterré le roi Alaric; le fleuve était
complétement tari, et l'eau avait disparu sans doute dans quelque
gouffre qui s'était ouvert entre sa source et la ville. Nous vîmes
dans son lit desséché une foule de gens qui faisaient des fouilles sur
l'autorité de Jornandès, qui raconte les riches funérailles de ce roi.
A chaque fois que le même phénomène se renouvelle, on fait les mêmes
fouilles, et cela sans que les savants Cosentins, dans leur admirable
vénération pour l'antiquité, se laissent jamais abattre par les
déceptions successives qu'ils ont éprouvées. La seule chose qu'aient
jamais produite ces excavations est un petit cerf d'or, qui fut
retrouvé à la fin du dernier siècle.

En face de nous et de l'autre côté du Busento était la fameuse auberge
du _Repos d'Alaric_, ouvrant majestueusement sa grande porte au
voyageur fatigué. Nous avions trop long-temps soupiré après ce
but pour ne pas essayer de l'atteindre le plus vite possible; en
conséquence nous traversâmes le pont, et nous vînmes demander
l'hospitalité à l'hôtel patronisé par le spoliateur du Panthéon et le
destructeur de Rome.



CHAPITRE XV.

COSENZA.


Au premier abord, nous crûmes l'hôtel abandonné comme les maisons
que nous avions rencontrées sur la route. Nous parcourûmes tout
le rez-de-chaussée et tout le premier sans trouver ni maître ni
domestiques à qui adresser la parole: la plupart des carreaux des
fenêtres étaient cassés, et peu de meubles étaient à leur place. Nous
comprîmes que ce désordre était le résultat de la catastrophe qui
agitait en ce moment les Cosentins, et nous commençâmes à craindre
de ne point avoir encore trouvé là l'Eldorado que nous nous étions
promis.

Enfin, après être montés du rez-de-chaussée au premier et être
redescendus du premier au rez-de-chaussée sans rencontrer une seule
personne, nous crûmes entendre quelque bruit au-dessous de nous. Nous
enfilâmes un escalier qui nous conduisit à une cave, et, après avoir
descendu une douzaine de marches, nous nous trouvâmes dans une salle
souterraine éclairée par cinq ou six lampes fumeuses et occupée par
une vingtaine de personnes.

Je n'ai jamais vu d'aspect plus étrange que celui que présentait cette
chambre, dont les habitants formaient trois groupes bien distincts. Le
premier se composait d'un chanoine qui, depuis huit jours que durait
le tremblement de terre, n'avait pas voulu se lever; il était dans un
grand lit emboîté à l'angle le plus profond de la salle, et il avait
près de lui quatre campieri qui veillaient sans cesse leur fusil à
la main. En face du lit était une table où des marchands de bestiaux
jouaient aux cartes. Enfin, sur un plan plus rapproché de la porte, un
troisième groupe mangeait et buvait; des provisions de pain et de vin
étaient entassées dans un coin, afin que, si la maison s'écroulait sur
ses habitants, ils ne mourussent ni de faim ni de soif en attendant
qu'on leur portât secours. Quant au rez-de-chaussée et au premier, ils
étaient, comme nous l'avons dit, complètement abandonnés.

A peine les garçons de l'hôtel nous eurent-ils aperçus sur le pas
de la porte qu'ils accoururent à nous, non point avec la politesse
naturelle de l'espèce à laquelle ils appartiennent, mais au contraire
avec un air rébarbatif qui ne promettait rien de bon. En effet, au
lieu des offres et des promesses ordinaires qui vous accueillent sur
le seuil des auberges, c'était un interrogatoire en règle qui nous
attendait. On nous demanda d'où nous venions, où nous allions, qui
nous étions, comment nous voyagions; à et l'imprudence que nous eûmes
d'avouer que nous arrivions avec un guide et un seul mulet, on
nous répondit qu'à l'hôtel du Repos d'Alaric on ne logeait pas les
voyageurs à pied. J'avais grande envie de rosser vigoureusement le
drôle qui nous faisait cette réponse; mais Jadin me retint, et je
me contentai de tirer de ma poche la lettre que le fils du général
Nunziante m'avait donnée pour le baron Mollo.

--Connaissez-vous le baron Mollo? dis-je au garçon.

--Est-ce que vous connaissez le baron Mollo? demanda celui auquel je
m'adressais, d'un ton infiniment radouci.

--Il n'est pas question de savoir si je le connais, moi; il s'agit de
savoir si vous le connaissez, vous.

--Oui ... monsieur.

--Est-il en ce moment à Cosenza?

--Il y est ... excellence.

--Portez-lui cette lettre à l'instant même, et demandez-lui à quelle
heure il pourra recevoir les deux gentilshommes qui l'ont apportée.
Peut-être nous trouvera-t-il un hôtel, lui.

--Mille pardons, excellence; si nous eussions su que leurs excellences
eussent l'honneur de connaître le baron Mollo, ou plutôt que le baron
Mollo eût l'honneur de connaître leurs excellences, certainement
qu'au lieu de répondre ce que nous avons répondu nous nous serions
empressés.

--En ce cas, ne répondez rien, et empressez-vous. Allez!

Le garçon s'inclina jusqu'à terre, et sortit en courant.

Dix minutes après, le maître de l'hôtel rentra et vint à nous.

--Ce sont leurs excellences qui connaissent le baron Mollo? nous
demanda-t-il.

--C'est-à-dire, lui répondis-je, que nos excellences ont des lettres
pour lui de la part du fils du général Nunziante.

--Alors je fais mille excuses à leurs excellences de la manière dont
le garçon les a reçues. En ce temps de malheur, où la moitié des
maisons sont abandonnées, nous recommandons à nos gens les mesures
les plus sévères à l'endroit des étrangers; et je prierai leurs
excellences de ne pas se formaliser si au premier abord....

--On les a prises pour des voleurs, n'est-ce pas?.

--Oh! excellences.

--Allons, allons, dit Jadin, nous nous ferons des compliments ce soir
ou demain matin. En attendant, pourrait-on avoir une chambre?

--Que dit son excellence? demanda le maître de l'hôtel.

Je lui traduisis le désir de Jadin.

--Certainement, reprit-il. Oh! de chambres, il n'en manque pas; mais
il s'agit de savoir si leurs excellences voudront coucher dans des
chambres.

--Mais certainement, dit Jadin, que nous voulons coucher dans des
chambres. Où voulez-vous donc que nous couchions? à la cave?

--Dans les circonstances actuelles ce serait peut-être plus prudent.
Voyez ces messieurs, ajouta notre hôte en nous montrant l'honorable
société que nous avons décrite, il y a huit jours qu'ils sont ici.

--Merci, merci, dit Jadin; elle infecte, votre société.

--Il y a encore les baraques, nous dit l'hôte.

--Qu'est-ce que les baraques? demandai-je.

--Ce sont de petites cabanes en bois et en paille que nous avons fait
bâtir dans la prairie et sous lesquelles tous les seigneurs de la
ville se sont retirés.

--Mais enfin, demanda Jadin, pourquoi avez-vous de la répugnance à
nous donner des chambres?

--Mais parce que d'un moment à l'autre le plancher peut tomber sur la
tête de leurs excellences et les écraser.

--Le plancher tomber! et pourquoi tomberait-il?

--Mais à cause du tremblement de terre.

--Est-ce que vous croyez au tremblement de terre, vous? me dit Jadin.

--Dame! il me semble que nous en avons vu des traces.

--Mais non, c'est un tas de farceurs; leurs maisons tombent parce
qu'elles sont vieilles, et ils disent que c'est un tremblement de
terre pour obtenir une indemnité du gouvernement. Mail l'hôtel est bâti
à neuf; il ne tombera pas.

--Est-ce votre avis?

--Je le crois bien.

--Mon cher hôte, avez-vous des baignoires?

--Oui.

--Vous pouvez nous donner à déjeuner?

--Oui.

--Vous possédez des draps blancs?

--Oh! oui, monsieur.

--Eh bien! avec des promesses comme celles-là, nous ne quitterons pas
l'hôtel quand il devrait nous tomber sur la tête.

--Vous êtes les maîtres.

--Ainsi vous entendez: deux bains, deux déjeuners, deux lits; tout
cela le plus tôt possible.

--Dame, peut-être ferai-je attendre leurs excellences, il faut trouver
le cuisinier.

--Et pourquoi ce gaillard-là n'est-il pas à ses fourneaux?

--Monsieur, il a eu peur et il est aux baraques; mais enfin, comme il
y a moins de danger le jour que la nuit, peut-être consentira-t-il à
venir à l'hôtel.

--S'il ne consent pas, prévenez-nous à l'instant même, et nous ferons
notre cuisine nous-mêmes.

--Oh! excellences, je ne souffrirais jamais....

--Nous verrons tout cela après; nos bains, notre déjeuner, nos lits
d'abord.

--Je cours faire préparer tout cela; en attendant, leurs excellences
peuvent choisir dans l'hôtel l'appartement qui leur convient le mieux.

Nous recommençâmes la visite, et nous nous arrêtâmes à une grande
chambre au premier dont les fenêtres s'ouvraient sur le fleuve et sur
le faubourg; le faubourg était toujours désert et le fleuve toujours
habité.

Au bout d'une heure et demie nous avions pris nos bains, nous avions
fait une excellente collation, et nous étions dans nos lits bien
confortablement bassinés.

On nous annonça le baron Mollo: on ne l'avait point trouvé chez lui;
on l'avait aussitôt poursuivi aux baraques, où il avait fallu le temps
de démêler sa cahute de toutes les cahutes voisines. Alors, avec cette
politesse excessive que l'on rencontre chez tous les gentilshommes
italiens, il n'avait pas voulu souffrir que nous nous dérangeassions,
fatigués comme nous devions l'être, et il était venu lui-même à
l'hôtel, ce qui avait porté au comble la confusion du pauvre camerière
et la vénération de notre hôte pour ses voyageurs.

Nous fîmes faire toutes nos excuses au baron, et nous lui dîmes que,
n'ayant point couché depuis huit jours dans des draps blancs, nous
avions été pressés de jouir de cette nouveauté; mais que, cependant,
s'il voulait passer par-dessus le cérémonial et entrer dans notre
chambre, il nous ferait le plus grand plaisir: trois minutes après que
le camerière était allé reporter notre réponse, la porte s'ouvrit et
le baron entra.

C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, parlant très-bien
français et remarquable, de bonnes manières; il avait habité Naples
du temps de la domination française, et, comme presque toutes les
personnes des classes supérieures, il avait conservé de nous un
excellent souvenir.

De plus, la lettre que nous lui avions fait remettre avait produit des
merveilles. Le fils du général Nunziante, versé dans la littérature
française, qui faisait sur le volcan où il était relégué à peu près
sa seule distraction, m'avait recommandé à lui de la façon la plus
pressante; de sorte qu'il venait mettre à notre disposition sa
personne, sa voiture, ses chevaux et même sa baraque. Quant à son
palazzo, il n'en était point question; il était fendu depuis le haut
jusqu'en bas, et chaque soir il s'attendait à ne pas le retrouver
debout le lendemain.

Alors il nous fallut bien reconnaître qu'il y avait eu un tremblement
de terre. La première secousse s'était fait sentir dans la soirée du
douze, et elle avait été excessivement violente: c'était cette même
secousse qui, à l'extrémité de la Calabre, nous avait tous envoyés
du pont de notre speronare sur le sable du rivage. Toutes les nuits
d'autres secousses lui succédaient, mais on remarquait qu'elles
allaient chaque nuit s'affaiblissant; cependant, soit que les maisons
qui n'étaient pas tombées à la première secousse fussent ébranlées
et ne pussent résister aux autres, quoique moins violentes, chaque
matinée on signalait quelque nouveau désastre. Au reste, Cosenza
n'était point encore le point qui avait le plus souffert; plusieurs
villages, et entre autres celui de Castiglione, distant de cinq milles
de la capitale de la Calabre, étaient entièrement détruits.

A Cosenza une soixantaine de maisons étaient renversées seulement, et
une vingtaine de personnes avaient péri.

Le baron Mollo nous gronda fort de l'imprudence que nous commettions
en restant ainsi à l'hôtel; mais nous nous trouvions si bien dans nos
lits, que nous lui déclarâmes que, puisqu'il s'était si obligeamment
mis à notre disposition, nous le chargions, en cas de malheur, de nous
faire faire un enterrement digne de nous, mais que nous ne bougerions
pas d'où nous étions. Voyant que c'était une résolution prise, le
baron Mollo nous renouvela alors ses offres de services, nous donna
son adresse aux baraques et prit congé de nous.

Deux heures après nous nous levâmes parfaitement reposés, et nous
commençâmes à visiter la ville.

C'était le centre qui avait le plus souffert: là, toutes les maisons
étaient à peu près abandonnées et offraient un aspect de désolation
impossible à décrire: dans quelques-unes, complètement écroulées et
dont les habitants n'avaient pas eu le temps de fuir, on faisait des
fouilles pour retrouver les cadavres, tandis que les parents étaient
pleins d'anxiété pour savoir si les ensevelis seraient retirés morts
ou vivants. Au milieu de tout cela, circulait une confrérie de
capucins, portant des consolations aux afflichés, prodiguant des
secours aux blessés et rendant les derniers devoirs aux morts. Au
reste, partout où je les avais rencontrés, j'avais vu les capucins
donnant aux autres ordres monastiques d'admirables exemples de
dévouement; et cette fois encore ils n'avaient point failli à leur
pieuse mission.

Après avoir visité la ville, nous nous rendîmes aux baraques. C'était,
comme nous l'avons dit, une espèce de camp dressé dans une petite
prairie attenante au couvent des capucins et presque entourée de
haies, comme une place forte de murailles; des baraques en lattes,
recouvertes en paille, avaient été construites sur quatre rangs,
de manière à former deux rues, en dehors desquelles avaient été se
dresser les habitations de ceux qui ne veulent jamais faire comme
les autres, et qui s'étaient bâti çà et là des espèces de maisons de
campagne; d'autres enfin qui, au milieu de la désolation générale,
avaient voulu conserver leur position aristocratique, s'étaient
refusés à descendre à la simple baraque et demeuraient dans leurs
voitures dételées, tandis que le cocher habitait sur le siége de
devant et les domestiques sur le siége de derrière. Tous les matins,
une espèce de marché se tenait dans un coin de la prairie; les
cuisiniers et les cuisinières allaient y faire leurs provisions;
puis, sur des espèces de fourneaux improvisés, situés derrière chaque
baraque, chaque repas se préparait tant bien que mal et se mangeait en
général sur une table dressée à la porte, ce qui faisait qu'attendu
l'habitude qu'ont gardée les Cosentins de dîner d'une heure à deux
heures, ces repas ressemblaient fort aux banquets fraternels des
Spartiates.

Au reste, rien, excepté la vue, ne peut donner l'idée de l'aspect de
cette ville improvisée, où la vie intérieure de toute une population
était mise à découvert depuis les échelons les plus inférieurs
jusqu'aux degrés les plus élevés; depuis l'écuelle de terre jusqu'à la
soupière d'argent; depuis l'humble macaroni cuit à l'eau, composant le
repas complet, jusqu'au dîner luxueux dont il ne forme qu'une simple
entrée. Nous étions justement arrivés à l'heure de ce banquet général,
et la chose se présentait à nous par son côté le plus original et le
plus curieux.

Au milieu de notre course à travers ce double rang de tables, nous
aperçûmes à la porte d'une baraque plus spacieuse que les autres le
baron Mollo, servi par des domestiques en livrée et dînant avec sa
famille. A peine nous eut-il aperçus, qu'il se leva et nous présenta à
ses convives en nous offrant de prendre notre place au milieu d'eux:
nous le remerciâmes, attendu que nous venions de déjeuner nous-mêmes.
Il nous fit alors apporter des chaises, et nous restâmes un moment à
causer de la catastrophe; car on comprend bien que c'était l'objet de
la conversation générale et que le dialogue, détourné un instant de ce
sujet, y revenait bientôt, ramené qu'il y était presque malgré lui par
la vue des objets extérieurs.

Nous restâmes jusqu'à quatre heures à nous promener aux baraques, qui
étaient, au reste, le rendez-vous de ceux mêmes qui n'avaient point
voulu quitter leurs maisons, et le nombre, il faut le dire, en était
fort minime. C'est là qu'on se faisait et qu'on recevait mutuellement
les visites, et que s'étaient renouées les relations sociales, un
instant interrompues par la catastrophe, mais qui, plus fortes
qu'elle, s'étaient presque aussitôt rétablies. A quatre heures, notre
dîner nous attendait nous-mêmes à l'hôtel.

Le repas se passa sans accident, et n'eut d'autre résultat que
d'augmenter notre vénération pour l'hôtel del Riposo d'Alarico. Ce
n'était point que la chère en fût ni fort délicate ni fort variée,
puisque je crois que, pendant les huit jours que nous y restâmes, le
plat fondamental en fut toujours un haricot de mouton. Mais il y
avait si long-temps que nous n'avions vu une table un peu proprement
couverte de linge blanc, de porcelaine et d'argenterie, que nous
nous regardions comme les gens les plus heureux de la terre d'avoir
retrouvé ce superflu de première nécessité. Après le dîner, nous fîmes
monter notre pizziote et nous réglâmes nos comptes avec lui: comme
nous l'avions calculé, bêtes et homme payés, il nous resta à peu près
une piastre: c'était momentanément toute notre fortune; aussi jamais
négociant hollandais n'attendit vaisseau chargé aux grandes Indes
d'une impatience pareille à celle dont nous attendions notre
speronare.

A six heures la nuit vint: la nuit était le moment formidable; chaque
nuit, depuis la soirée où la première secousse s'était fait sentir,
avait été marquée par de nouvelles commotions et par de nouveaux
malheurs; c'était ordinairement de minuit à deux heures que la terre
s'agitait, et l'on comprend avec quelle anxiété toute la population
attendait ce retour fatal.

A sept heures nous retournâmes aux baraques: elles étaient presque
toutes éclairées avec des lanternes, dont quelques-unes, empruntées
aux voitures des propriétaires, jetaient un jour plus ardent et
brillaient pareilles à des planètes au milieu d'étoiles ordinaires.
Comme le temps était assez beau, tout le monde était sorti et se
promenait; mais il y avait dans les mouvements, dans la voix et jusque
dans les éclairs de gaieté de toute cette population, quelque chose de
brusque, de saccadé et de furieux qui dénonçait l'inquiétude générale.
Toutes les conversations roulaient sur le tremblement de terre, et de
dix pas en dix pas on entendait ces paroles redites presque en forme
d'oraison:--Enfin, Dieu nous fera peut-être la grâce qu'il n'y ait pas
de secousse cette nuit.

Ce souhait, tant de fois répété qu'il était impossible que Dieu
ne l'eût pas entendu, joint à notre incrédulité systématique, fit
qu'encore très-fatigués de la façon dont nous avions passé les nuits
précédentes, nous rentrâmes à l'hôtel vers les dix heures. Nous fûmes
curieux de jeter, avant de rentrer chez nous, un second coup d'œil
sur la salle basse; tout y était dans la même situation. Le chanoine,
couché dans son lit, disait des prières, toujours gardé par ses quatre
campieri; les marchands de bestiaux jouaient aux cartes, et un autre
groupe continuait à boire et à manger en attendant la fin du monde.

Nous appelâmes le garçon, qui cette fois accourut à notre appel et qui
se crut obligé, pour rentrer dans nos bonnes grâces qu'il craignait
d'avoir à tout jamais perdues, d'essayer de nous dissuader de coucher
dans notre chambre; mais nous ne répondîmes à ses conseils qu'en lui
ordonnant de nous éclairer et de venir nous pendre des couvertures
devant les fenêtres, veuves en grande partie, comme nous l'avons dit,
de leurs carreaux. Il s'empressa d'obéir à cette double injonction, et
bientôt nous nous retrouvâmes à peu près à l'abri de l'air extérieur
et couchés dans nos excellents lits, ou qui, du moins par comparaison,
nous paraissaient tels.

Alors nous agitâmes cette grave question de savoir si nous devions
employer la dernière piastre qui nous restait à envoyer un messager à
San-Lucido, afin de savoir si le speronare y avait paru, et, dans le
cas où il ne serait pas arrivé, pour que le messager y laissât du
moins, à l'adresse du capitaine, une lettre qui l'informât de notre
situation et l'invitât à venir nous rejoindre avec une vingtaine de
louis dans ses poches aussitôt qu'il aurait mis pied à terre. La
question fut résolue affirmativement, le garçon se chargea de nous
trouver le commissionnaire, et j'écrivis la lettre destinée à lui être
remise si on le trouvait au rendez-vous, destinée à l'attendre s'il
n'y était pas.

Après quoi, nous priâmes Dieu de nous prendre en sa sainte et digne
garde. Nous gardâmes une de nos lampes que nous plaçâmes derrière
un paravent, afin d'avoir de la lumière en cas d'accident; nous
soufflâmes l'autre et nous nous endormîmes.

Vers le milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par le cri de: Terre
moto! terre moto! Une secousse terrible, que nous n'avions pas sentie,
venait, à ce qu'il paraît, d'avoir lieu: nous sautâmes au bas de nos
lits, qui se trouvaient avoir roulé au milieu de la chambre, et nous
courûmes à la fenêtre.

Une partie de la population vaguait par les rues en poussant des cris
terribles. Tous ceux qui, comme nous, étaient restés dans les maisons,
se précipitaient dehors, dans le costume pittoresque où la commotion
les avait surpris.

La foule s'écoula du côté des baraques, et, peu à peu la tranquillité
se rétablit: nous restâmes une demi-heure à la fenêtre à peu près, et,
comme il n'y eu pas de nouvelle secousse, la ville retomba peu à peu
dans le silence: quant à nous, nous refermâmes les croisées, nous
retendîmes les couvertures, nous repoussâmes nos lits le long de la
muraille et nous nous recouchâmes.

Le lendemain, quand nous sonnâmes, ce fut notre hôte lui-même qui
entra. La commotion de la nuit avait été si violente, qu'il avait cru
que, pour cette fois, son auberge s'était écroulée: il était alors
sorti de sa baraque et était accouru, de peur qu'il ne nous fût arrivé
quelque accident; mais il nous avait vus à la fenêtre et cela l'avait
rassuré.

Trois maisons de plus avaient cédé et étaient complétement en ruines;
heureusement, comme c'étaient des plus ébranlées, elles étaient
désertes, et personne par conséquent n'avait été victime de cet
accident.

Avec le jour revint la tranquillité; par un hasard singulier, les
secousses revenaient régulièrement et toujours la nuit, ce qui
augmentait la terreur. Dès le point du jour, au reste, nous avions
entendu les cloches sonner; et comme nous étions au dimanche, il y
avait grand'messe et prêche au couvent des Capucins. Quoique nous nous
y fussions, pris d'avance, prévenus que nous étions par notre hôte que
l'église serait trop petite pour contenir les fidèles, nous arrivâmes
encore trop tard; l'église débordait dans la rue, et nous eûmes
grand'peine à percer la foule pour pénétrer dans l'intérieur. Enfin
nous y parvînmes, et nous nous trouvâmes assez près de la chaire pour
ne pas perdre un mot du sermon.

Vu la solennité de la circonstance, la chaire avait été convertie en
une espèce de théâtre, d'une dizaine de pieds de long sur trois ou
quatre de large, qui faisait absolument l'effet d'un balcon accroché
à une colonne. Ce balcon était drapé de noir, comme pour les services
funèbres, et à l'une des extrémités était planté un grand christ de
bois. Le moment venu, l'officiant interrompit la messe, et un des
frères sortit du chœur et monta en chaire. C'était un homme de trente
à trente-cinq ans, avec une barbe et des cheveux noirs qui faisaient
encore ressortir son extrême pâleur. Ses grands yeux caves semblaient
brûlés par la fièvre, et lorsqu'il mit le pied sur la première marche
de l'escalier, ce fut avec une démarche si débile et si chancelante,
qu'on n'aurait pas cru qu'il eût la force d'arriver jusqu'en haut;
cependant il y parvint, mais avec lenteur, et en se traînant plutôt
qu'en marchant. Arrivé là, il s'appuya sur la balustrade, comme épuisé
de l'effort qu'il venait de faire; puis, après avoir promené un long
regard sur l'auditoire, il commença à parler d'une voix tellement
faible qu'à peine ceux qui étaient les plus rapprochés de lui
pouvaient-ils l'entendre. Mais peu à peu sa voix prit de la force, ses
gestes s'animèrent, sa tête se releva, et, sans doute excité par la
fièvre même qui semblait le dévorer, ses yeux commencèrent à lancer
des éclairs, tandis que ses paroles, rapides, pressées, incisives,
reprochaient à l'auditoire cette corruption générale où le monde était
arrivé, corruption qui attirait la colère de Dieu sur la terre, colère
dont la catastrophe qui désolait Cosenza était l'expression visible
et immédiate. Ce fut alors que je compris ce développement donné à
la chaire. Ce n'était plus cet homme faible et souffrant, pouvant se
traîner à peine, qui avait besoin de la balustrade pour s'y soutenir;
c'était le prédicateur emporté par son sujet, s'adressant à la fois à
toutes les parties de l'auditoire, jetant ses apostrophes tantôt à
la masse, tantôt aux individus; bondissant d'un bout à l'autre de sa
chaire; se lamentant comme Jérémie, ou menaçant comme Ézéchiel; puis,
de temps en temps, s'adressant au christ, baisant ses pieds, se jetant
à genoux, le suppliant; puis, tout à coup, le saisissant dans ses bras
et l'élevant plein de menace au-dessus de la foule terrifiée. Je
ne pouvais point entendre tout ce qu'il disait, mais cependant je
comprenais l'influence que cette parole puissante devait, dans des
circonstances pareilles, avoir sur la multitude. Aussi l'effet produit
était universel, profond, terrible; hommes et femmes étaient tombés
à genoux, baisant la terre, se frappant la poitrine, criant merci;
tandis que le prédicateur, dominant toute cette foule, courait
sans relâche, atteignant du geste et de la voix jusqu'à ceux qui
l'écoutaient de la rue. Bientôt les cris, les larmes et les sanglots
de l'auditoire furent si violents qu'ils couvrirent la voix qui les
excitait; alors, cette voix s'adoucit peu à peu: il passa de la menace
à la miséricorde, de la vengeance au pardon. Enfin, il finit par
annoncer que la communauté prenait sur elle les péchés de la ville
tout entière, et il annonça que si, le surlendemain, le tremblement de
terre n'avait pas cessé, lui et ses frères feraient par la ville une
procession expiatoire, qui, il en avait l'espérance, achèverait de
désarmer Dieu. Alors, comme un feu qui a consumé tout l'aliment qu'on
lui a donné, il sembla s'éteindre; la rougeur maladive qui avait un
instant enflammé ses joues disparut pour faire place à sa pâleur
habituelle, une faiblesse plus grande encore que la première sembla
briser ses membres, on fut forcé de le soutenir pour descendue de la
chaire, et on le porta plutôt qu'on ne le conduisit sur sa stalle, où
il s'évanouit.

Cette scène m'avait fait, je l'avoue, une puissante impression. Il y
avait dans la conviction de cet homme quelque chose d'entraînant;
je ne sais si son éloquence était selon les règles du langage et de
l'art, mais elle était certainement selon les sympathies du cœur et
les faiblesses de l'humanité. Né deux mille ans plus tôt, cet homme
eût été un prophète.

Je quittai l'église profondément impressionné. Quant à l'auditoire,
il resta à prier long-temps encore après que la messe fut finie; les
baraques et la ville étaient désertes, la population tout entière
s'était agglomérée autour de l'église.

Il en résulta qu'en revenant à l'hôtel nous eûmes grand'peine à
obtenir la collation: notre cuisinier était probablement un des
pécheurs les plus repentants de la capitale de la Calabre, car il ne
revint de l'église qu'un des derniers, et si consterné et si abattu,
que nous pensâmes faire pénitence en son lieu et place en ne déjeunant
pas.

Vers les deux heures notre messager revint: il n'avait trouvé aucun
speronare à San-Lucido, mais on lui avait dit que, comme depuis trois
jours le vent venait de la Sicile, il ne tarderait certainement pas à
apparaître: il avait en conséquence laissé la lettre à un marinier de
ses amis qui connaissait le capitaine Aréna, et qui avait promis de la
lui remettre aussitôt son arrivée.

La journée s'écoula, comme celle de la veille, à nous promener aux
baraques, cet étrange Longchamps. Le soir venu, nous voulûmes cette
fois jouir du tremblement de terre; comme nous étions à peu près
reposés par l'excellente nuit que nous avions passée, au lieu de nous
coucher à dix heures nous nous rendîmes au rendez-vous général, où
nous trouvâmes tous les habitants dans la terrible expectative qui,
depuis dix jours déjà, les tenait éveillés jusqu'à deux heures du
matin.

Tout se passa d'une façon assez calme jusqu'à minuit, heure avant
laquelle les accidents se manifestaient rarement; mais après que les
douze coups, pareils à une voix qui pleure, eurent retenti lentement
à l'église des Capucins, les personnes les plus attardées sortirent
à leur tour des baraques, les groupes se formèrent et une grande
agitation commença de s'y manifester: à chaque instant, quelques
femmes, se figurant avoir senti trembler le sol sous les pieds,
jetaient un cri isolé, auquel répondaient deux ou trois cris pareils;
puis on se rassurait momentanément en voyant que la terreur était
anticipée, et l'on attendait avec plus d'anxiété encore le moment de
crier véritablement pour quelque chose.

Ce moment arriva enfin. Nous nous tenions par-dessous le bras Jadin et
moi, lorsqu'il nous sembla qu'un frémissement métallique passait dans
l'air; presque en même temps, et avant que nous eussions même ouvert
la bouche pour nous faire part de ce phénomène, nous sentîmes la terre
se mouvoir sous nos pieds: trois mouvements d'oscillation, allant
du nord au midi, se firent sentir successivement; puis un mouvement
d'élévation leur succéda. Un cri général retentit; quelques personnes,
plus effrayées que les autres, commencèrent à fuir sans savoir où.
Un instant de confusion eut lieu parmi cette foule, les clameurs qui
venaient de la ville répondirent au cri qu'elle avait poussé; puis on
entendit, dominant tout cela, le bruit sourd, et pareil à un tonnerre
lointain, de deux ou trois maisons qui s'écroulaient.

Quoique assez ému moi-même de l'attente de l'événement, j'avais
assisté à ce spectacle, dont j'étais un des acteur, avec assez de
calme pour faire des observations exactes sur ce qui s'était passé: le
mouvement d'oscillation, venant du nord au midi, et revenant du midi
au nord, me parut nous avoir déplacés de trois pieds à peu près; ce
sentiment était pareil à celui qu'éprouverait un homme placé sur un
parquet à coulisse et qui le sentirait tout à coup glisser sous ses
pieds: le mouvement d'élévation, semblable à celui d'une vague qui
soulèverait une barque, me parut être de deux pieds à peu près, et fut
assez inattendu et assez violent pour que je tombasse sur un genou.
Les quatre mouvements, qui se succédèrent à intervalles à peu près
égaux, furent accomplis en six ou huit secondes.

Trois autres secousses eurent encore lieu dans l'espace d'une heure à
peu près; mais celles-ci, beaucoup moins fortes que la première, ne
furent qu'une espèce de frémissement du sol, et allèrent toujours en
diminuant. Enfin, on comprit que cette nuit ne serait pas encore la
dernière et que le monde avait probablement son lendemain. On
se félicita mutuellement sur le nouveau danger auquel on venait
d'échapper, et l'on rentra petit à petit dans les baraques. A deux
heures et demie la place était à peu près déserte.

Nous suivîmes l'exemple qui nous était donné et nous regagnâmes nos
lits: ils avaient pris, comme la veille, leur part du tremblement de
terre en quittant la muraille et en s'en allant, l'un du côté de la
fenêtre, l'autre du côté de la porte; nous les rétablîmes chacun en
son lieu et place, et nous les assurâmes en nous y étendant. Quant
à l'hôtel du Repos-d'Alaric, il était resté digne de son patron et
demeurait ferme comme un roc sur ses fondations.

A huit heures du matin nous fûmes réveillés par le capitaine Aréna; il
était arrivé la veille au soir avec le speronare et tout l'équipage à
San-Lucido, il y avait trouvé notre lettre, et accourait en personne à
notre secours les poches bourrées de piastres.

Il était temps: il ne nous restait pas tout à fait deux carlins.



CHAPITRE XVI.

TERRE MOTI.


Le baron Mollo nous avait entendus exprimer la veille le désir que
nous avions d'aller visiter Castiglione, un des villages des environs
de Cosenza qui avaient le plus souffert. En conséquence, à neuf
heures du matin, nous vîmes arriver sa voiture, mise par lui à notre
disposition pour toute la journée.

Nous partîmes vers les dix heures; la voiture ne pouvait nous conduire
qu'à trois milles de Cosenza. Arrivés là, nous devions prendre par un
sentier dans la montagne et faire trois autres milles à pied avant
d'arriver à Castiglione.

A peine fûmes-nous partis qu'une pluie fine commença de tomber, qui,
s'augmentant sans cesse, était passée à l'état d'ondée. Lorsque
nous mîmes pied à terre cependant, nous n'en résolûmes pas moins de
continuer notre chemin; nous prîmes un guide, et nous nous acheminâmes
vers le malheureux village.

Nous l'aperçûmes d'assez loin, situé qu'il est au sommet d'une
montagne, et, du plus loin que nous l'aperçûmes, il nous apparut comme
un amas de ruines. Au milieu de ces ruines, nous voyions s'agiter
toute la population. En effet, en nous approchant, nous nous aperçûmes
que tout le monde était occupé à faire des fouilles: les vivants
déterraient les morts.

Rien ne peut donner une idée de l'aspect de Castiglione. Pas une
maison n'était restée intacte; la plupart étaient entièrement
écroulées, quelques-unes étaient englouties entièrement: un toit se
trouvait au niveau du sol et l'on passait dessus; d'autres maisons
avaient tourné sur elles-mêmes, et parmi celles-ci il y en avait une
dont la façade, qui était d'abord à l'orient, s'était retrouvée vers
le nord; la portion de terrain sur laquelle le bâtiment était situé
avait suivi le même mouvement de rotation, de sorte que cette maison
était une des moins mutilées. De son côté, le jardin, situé jusque-là
au midi, se trouvait maintenant à l'ouest. Jusqu'à cette heure on
avait retiré des décombres quatre-vingt-sept morts; cinquante-trois
personnes avaient été blessées plus ou moins grièvement, et vingt-deux
individus devaient être encore ensevelis sous les ruines. Quant aux
bestiaux, la perte en était considérable, mais ne pouvait s'évaluer
encore, car beaucoup étaient retirés vivants, et, quoique blessés ou
mourant de faim, pouvaient être sauvés. Un paysan occupé aux fouilles
nous demanda qui nous étions; nous lui répondîmes que nous étions des
peintres.--Que venez-vous faire ici alors? nous dit-il; vous voyez
bien qu'il n'y a plus rien à peindre.

Les détails des divers événements qu'amène un tremblement de terre
sont tellement variés et souvent tellement incroyables, que j'hésite à
consigner ici tout ce qu'on nous raconta, et que je préfère emprunter
la relation officielle que M. de Gourbillon fit de la catastrophe dont
il fut témoin oculaire. Peut-être le récit a-t-il un peu vieilli dans
sa forme; mais j'aime mieux le laisser tel qu'il est que d'y faire
aucun changement qui pourrait donner lieu à l'accusation d'avoir
altéré en rien la vérité.

«Le 4 février 1783, au sud-ouest du village de San-Lucido [note:
Celui-là même où nous attendait notre speronare.], étaient situés
le lac et la montagne de Saint-Jean; le 5, le lac et la montagne
disparurent; une plaine marécageuse prit leur place, et le lac se
trouva reporté plus à l'ouest, entre la rivière Cacacieri et le site
qu'il avait précédemment occupé. Un second lac fut formé le même jour
entre la rivière d'Aqua-Bianca et le bras supérieur de la rivière
d'Aqua di Pesce. Tout le terrain qui aboutit à la rivière Leone et qui
longe celle de Torbido fut également rempli de marais et de petits
étangs.

La belle église de la Trinité à Mileto [note: Mileto est situé à
quatre milles à peu près de Monteleone: c'est la même ville où nous
avions vu en passant un tombeau antique.], l'une des plus anciennes
villes des deux Calabres, s'engouffra tout à coup, le 5 février, de
manière à ne plus laisser apercevoir que l'extrémité de la flèche du
clocher. Un fait plus inouï encore, c'est que tout ce vaste édifice
s'enfonça dans la terre sans qu'aucune de ses parties parût avoir
souffert le moindre déplacement.

De profonds abîmes s'ouvrirent sur toute l'étendue de la route tracée
sur le mont Laké, route qui conduit au village d'Iérocrane.

Le père Agace, supérieur d'un couvent de carmes dans ce dernier
village, était sur cette route au moment d'une des fortes secousses:
la terre vacillante s'ouvrit bientôt sous lui; les crevasses
s'entr'ouvraient et se refermaient avec un bruit et une rapidité
remarquables. L'infortuné moine, cédant à une terreur fort naturelle
sans doute, se livre machinalement à la fuite; bientôt l'avide terre
le retient par un pied, qu'elle engloutit et qu'elle enferme. La
douleur qu'il éprouve, l'épouvante qui le saisit, le tableau affreux
qui l'entoure l'ont à peine privé de ses sens, qu'une violente
secousse le rappelle à lui: l'abîme qui le retient s'ouvre, et la
cause de sa captivité devient celle de sa délivrance.

Trois habitants de Seriano, Vincent Greco, Paul Feglia et Michel
Roviti, parcouraient les environs de cette ville pour visiter le site
où onze autres personnes avaient été misérablement englouties la
veille; ce lieu était situé au bord de la rivière Charybde. Surpris
eux-mêmes par un nouveau tremblement de terre, les deux premiers
parviennent à s'échapper: Roviti seul est moins heureux que les
autres; il tombe la face contre la terre, et la terre s'affaisse sous
lui; tantôt elle l'attire dans son sein, et tantôt elle le vomit au
dehors. A demi submergé dans les eaux fangeuses d'un terrain devenu
tout à coup aquatique, le malheureux est long-temps ballotté par
les flots terraqués, qui enfin le jettent à une grande distance
horriblement meurtri, mais encore respirant. Le fusil qu'il portait
fut huit jours après retrouvé près du nouveau lit que la Charybde
s'était tracé.

Dans une maison de la même ville, qui, comme toutes les autres
maisons, avait été détruite de fond en comble, un bouge contenant deux
porcs résista seul à la ruine commune. Trente-deux jours après le
tremblement de terre, leur retraite fut découverte au milieu des
décombres, et, au grand étonnement des ouvriers, les deux animaux
apparurent sur le seuil protecteur; pendant ces trente-deux jours, ils
n'avaient pris aucun aliment quelconque, et l'air indispensable même
à leur existence n'avait pu passer qu'au travers de quelques fissures
imperceptibles: ces animaux étaient vacillants sur leurs jambes et
d'une maigreur remarquable. Ils rejetèrent d'abord toute espèce
de nourriture, et se jetèrent si avidement sur l'eau qui leur fut
présentée qu'on eût dit qu'ils craignaient d'en être encore privés.
Quarante jours après, ils étaient redevenus aussi gras qu'avant la
catastrophe dans laquelle ils avaient manqué périr. On les tua tous
deux, quoique, en considération du rôle qu'ils avaient joué dans cette
grande tragédie, ils eussent peut-être dû avoir la vie sauve.

Sur le penchant d'une montagne qui mène ou plutôt qui menait à la
petite ville d'Acena, un précipice immense et escarpé s'entr'ouvrit
tout à coup sur la totalité de la route de Saint-Étienne-du-Bois à
cette même ville. Un fait très-remarquable et qui eût suffi partout
ailleurs pour changer les plans ordinaires de construction des
bâtiments publics dans un pays qui, comme celui-ci, est incessamment
exposé aux tremblements de terre, c'est qu'au milieu du bouleversement
général trois vieilles maisons de figure pyramidale furent les seuls
édifices qui demeurèrent sur pied. La montagne est maintenant une
plaine.

Les ruines du bourg de Cavida et celles des deux villages de
Saint-Pierre et Crepoli présentent un fait tout aussi remarquable: le
sol de ces trois différents lieux est aujourd'hui fort au-dessous de
son ancien niveau.

Sur toute l'étendue du pays ravagé par le tremblement de terre on
remarqua, sans pouvoir cependant s'en expliquer la cause, des espèces
de cercles empreints sur le terrain. Ces cercles étaient généralement
de la grandeur de la petite roue d'un carrosse; ils étaient creusés en
forme de spirale à onze ou seize pouces de profondeur, et n'offraient
aucune trace du passage des eaux, qui les avaient formés sans doute,
qu'une espèce de tube ou conduit pour ainsi dire imperceptible,
souvent même impossible à voir, et qui en occupait ordinairement le
centre. Quant à la nature même des eaux en question, jaillies tout
à coup du sein de la terre, la vérité se cache dans la foule des
conjectures et des différents rapports: les uns prétendent que des
eaux bouillantes jaillirent du milieu de ses crevasses, et citent
plusieurs habitants qui portent encore les marques des brûlures
qu'elles leur ont faites; d'autres nient que cela soit vrai, et
soutiennent que les eaux étaient froides au contraire et tellement
imprégnées d'une odeur sulfureuse que l'air même en fut long-temps
infecté; enfin, quelques-uns démentent l'une et l'autre assertion,
et ne voient dans ces eaux que des eaux ordinaires de rivière et de
source. Au reste, ces différents rapports peuvent être également
vrais, eu égard aux lieux où ces différentes observations furent
faites, puisque le sol de la Calabre renferme effectivement ces trois
différentes espèces d'eaux.

La ville de Rosarno fut entièrement détruite; la rivière qui la
traversait présenta un phénomène remarquable. Au moment de la secousse
qui renversa la ville, cette rivière, fort grosse et fort rapide en
hiver, suspendit tout à coup son cours.

La route qui allait de cette même ville à San-Fici s'enfonça sous
elle-même et devint un précipice affreux. Les rocs les plus escarpés
ne résistèrent point au bouleversement de la nature; ceux qui ne
furent pas entièrement renversés sont encore tailladés en tous sens et
couverts de larges fissures comme s'ils eussent été coupés à dessein
avec un instrument tranchant; quelques-uns sont pour ainsi dire
découpés à jour depuis leur base jusqu'à leur cime, et présentent à
l'œil étonné comme autant d'espèces de ruelles qui seraient creusées
par l'art dans l'épaisseur de la montagne.

A Polystène, deux femmes étaient dans la même chambre au moment où la
maison s'affaissa: ces deux femmes étaient mères; l'une avait auprès
d'elle un enfant de trois ans, l'autre allaitait encore le sien.

Long-temps après, c'est-à-dire quand la consternation et la ruine
générale permirent de fouiller dans les décombres, les cadavres de ces
deux femmes furent trouvés dans une seule et même attitude; toutes
deux étaient à genoux courbées sur leurs enfants tendrement serrés
dans leurs bras, et le sein qui les protégeait les écrasa tous deux
sans les séparer de lui.

Ces quatre cadavres ne furent déterrés que le 11 mars suivant,
c'est-à-dire trente-quatre jours après l'événement. Ceux des deux
mères étaient couverts de taches livides; ceux des deux enfants
étaient de véritables squelettes.

Plus heureuse que ces deux mères, une vieille fut retirée au bout de
sept jours de dessous les ruines de sa maison; on la trouva évanouie
et presque mourante. L'éclat du jour la frappa péniblement: elle
refusa d'abord toute espèce de nourriture, et ne soupirait qu'après
l'eau. Interrogée sur ce qu'elle avait éprouvé, elle dit que pendant
plusieurs jours la soif avait été son tourment le plus cruel; ensuite
elle était tombée dans un état de stupeur et d'insensibilité total,
état qui ne lui permettait pas de se rappeler ce qu'elle avait
éprouvé, pensé ou senti.

Une délivrance plus extraordinaire encore est celle d'un chat retrouvé
après quarante jours sous les ruines de la maison de don Michel-Ange
Pillogallo; le pauvre animal fut retrouvé étendu sur le sol dans un
état d'abattement et de calme. Ainsi que les cochons dont j'ai parlé
plus haut, il était d'une maigreur extrême, vacillant sur les pattes,
timide, craintif, et entièrement privé de sa vivacité habituelle. On
remarqua en lui le même dégoût d'aliments et la même propension pour
toute espèce de breuvage. Il reprit peu à peu ses forces, et dès qu'il
put reconnaître la voix de son maître, il miaula faiblement à ses
pieds, comme pour exprimer le plaisir qu'il avait de le revoir.

La petite ville des _Cinque-Fronti_, ainsi appelée des cinq tours qui
s'élevaient en dehors de ses murs, fut également détruite en entier:
église, maisons, places, rues, hommes, animaux, tout périt, tout
disparut, tout fut plongé subitement à plusieurs pieds sous terre.

L'ancienne Tauranium, aujourd'hui Terra-Nova, réunit sur elle seule
tous les désastres communs.

Le 5 février, à midi, le ciel se couvrit tout à coup de nuages épais
et obscurs qui planaient lentement sur la ville, et qu'un fort vent de
nord-ouest eut bientôt dissipés. Les oiseaux parurent voler çà et là
comme égarés dans leur route; les animaux domestiques furent frappés
d'une agitation remarquable; les uns prenaient la fuite, les autres
demeuraient immobiles à leur place et comme frappés d'une secrète
terreur. Les chevaux hennissaient et tremblaient sur leurs jambes, les
écartaient l'une de l'autre pour s'empêcher de tomber; les chiens et
les chats, recourbés sur eux-mêmes, se blottissaient aux pieds
de leurs maîtres. Tant de tristes présages, tant de signes
extraordinaires auraient dû éveiller les soupçons et la crainte dans
l'âme des malheureux habitants et les porter à prendre la fuite; leur
destinée en ordonna autrement: chacun resta chez soi sans éviter ni
prévoir le danger. En un clin d'œil la terre, encore tranquille,
vacilla sur sa base; un sourd et long murmure parut sortir de ses
entrailles; bientôt ce murmure devint un bruit horrible: trois fois la
ville fut soulevée fort au-dessus de son niveau ordinaire, trois fois
elle fut entraînée à plusieurs pieds au-dessous; à la quatrième, elle
n'existait plus.

Sa destruction n'avait point été uniforme, et d'étranges épisodes
signalèrent cet événement. Quelques-uns des quartiers de la ville
furent subitement arrachés à leur situation naturelle; soulevés avec
le sol qui leur servait de base, les uns furent lancés jusque sur
les bords du Soli et du Marro, qui baignaient les murs de la ville,
ceux-là à trois cents pas, ceux-ci à six cents de distance; d'autres
furent jetés çà et là sur la pente de la montagne qui dominait la
ville, et sur laquelle celle-ci était construite. Un bruit plus fort
que celui du tonnerre, et qui, à de courts intervalles, laissait à
peine entendre des gémissements sourds et confus; des nuages épais
et noirâtres qui s'élevaient du milieu des ruines, tel fut l'effet
général de ce vaste chaos, où la terre et la pierre, l'eau et le feu,
l'homme et la brute, furent jetés pêle-mêle ensemble, confondus et
broyés.

Un petit nombre de victimes échappa cependant à la mort; et ce qu'il y
a de plus étrange, c'est que cette même nature, qui semblait si avide
du sang de tous, sauva ceux-ci de sa propre rage par des moyens si
inouïs et si forts, qu'on eût dit qu'elle voulait prouver à notre
orgueil le peu de cas qu'elle faisait de la vie et de la mort de
l'hommée.

La ville de Terra-Nova fut détruite par le quadruple genre de
tremblement de terre connu sous les différentes dénominations de
secousses, d'_oscillation_, d'_élévation_, de _dépression_ et de
_bondissement_. Ce dernier genre, le plus horrible comme le plus inouï
de tous, consiste non-seulement dans le changement de situation des
parties constituantes d'un corps, mais aussi dans cette espèce de
mouvement de projection qui élance une de ces mêmes parties vers
un lieu différent de celui qu'elle occupe. Les ruines de cette
malheureuse ville offrent encore tant d'exemples de ce genre, que
l'esprit le plus incrédule serait forcé d'en reconnaître l'existence:
j'en rapporterai ici quelques-uns.

La totalité des maisons situées au bord de la plate-forme de la
montagne, toutes celles qui formaient les rues aboutissantes aux ports
dits du Vent et de Saint-Sébastien, tous ces édifices, dis-je, les
uns à demi détruits déjà, les autres sans aucun dommage remarquable,
furent arrachés de leur site naturel et jetés soit sur le penchant de
la montagne, soit aux bords du Soli et du Marro, soit enfin au delà de
cette première rivière. Cet événement inouï donna lieu à la cause la
plus étrange sur laquelle un tribunal ait jamais eu à prononcer.

"Après cette étrange mutation de lieux, le propriétaire d'un enclos
planté d'oliviers, naguère situé au bas de la plate-forme en question,
reconnut que son enclos et ses arbres avaient été transportés au delà
du Soli sur un terrain jadis planté de mûriers, terrain alors disparu
et qui appartenait auparavant à un autre habitant de Terra-Nova. Sur
la réclamation qu'il fait de sa propriété, celui-ci appuie le refus de
la rendre sur ce que l'enclos en question avait pris la place de son
propre terrain et l'en avait conséquemment privé. Cette question,
aussi nouvelle que difficile à résoudre, en ce que rien ne pouvait
prouver en effet que la disparition du sol inférieur n'eût pas été
l'effet immédiat de la chute et de la prise de possession du sol
supérieur, cette question ne pouvait, comme on le comprend, être
prouvée que par un accommodement mutuel. Des arbitres furent nommés,
et le propriétaire du terrain usurpateur fut tenu de partager les
olives avec le maître du terrain usurpé.

Dans la rue dont il a été parlé plus haut était une auberge située
à environ trois cents pas de la rivière Soli; un moment avant la
secousse formidable, l'hôte, nommé Jean Agiulino, sa femme, une de
leurs nièces et quatre voyageurs se trouvaient réunis dans une salle
par bas de l'auberge. Au fond de cette salle était un lit, au pied
de ce lit un brasero, espèce de grand vase qui contient de la braise
enflammée, seule et unique cheminée de toute l'Italie méridionale;
enfin, autour de la salle, étaient une table, des chaises et quelques
autres meubles à l'usage de la famille. L'hôte était couché sur le lit
et plongé dans un profond sommeil; sa femme, assise devant le brasero
et les pieds appuyés sur sa base, soutenait dans ses bras sa jeune
nièce, qui jouait avec elle. Quant aux voyageurs, placés autour d'une
table à la gauche de la porte d'entrée, ils faisaient une partie de
cartes.

Telles étaient les diverses attitudes des personnages et la disposition
même de la scène, lorsqu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire
le théâtre et les acteurs eurent changé de place. Une secousse violente
arrache la maison du sol qui lui sert de base, et la maison, l'hôte,
l'hôtesse, la nièce et les voyageurs sont jetés tout à coup au delà de
la rivière: un abîme paraît à leur place.

A peine cet énorme amas de terre, de pierres, de matériaux et d'hommes
tombèrent-ils de l'autre côté de la rivière, qu'il se creuse de
nouveaux fondements, et le bâtiment même n'est plus qu'un mélange
confus de ruines. La destruction de la salle principale offrit des
particularités remarquables: le mur contre lequel le lit était placé
s'écroula vers la partie extérieure; celui qui touchait à la porte
placée en face du même lit plia d'abord sur lui-même dans l'intérieur
et dans la salle, puis tomba comme l'autre en dehors. Le même effet
fut produit par les murailles à l'angle desquelles étaient placés nos
quatre joueurs, qui déjà ne jouaient plus: le toit fut enlevé comme
par enchantement et jeté à une plus grande distance que la maison
même.

"Une fois établie sur son nouveau site et entièrement dégagée de tous
les décombres qui en cachaient l'effet, la machine ambulante présenta
à la fois une scène curieuse et horrible. Le lit était à la même place
et s'était effondré sur lui-même; l'hôte s'était réveillé et croyait
dormir encore. Pendant cet étrange voyage, qu'elle ne soupçonnait pas
elle-même, sa femme, imaginant seulement que le brasero glissait sous
ses pieds, s'était baissée pour le retenir, et cette action avait sans
doute été la seule et unique cause de sa chute sur le plancher; mais
dès qu'elle se fut relevée, dès qu'elle aperçut par l'ouverture de la
porte des objets et des sites nouveaux, elle crut rêver elle-même, et
faillit devenir folle. Quant à la nièce, abandonnée par sa tante au
moment où celle-ci se baissait, elle courut éperdue vers la porte,
qui, tombant au moment où elle en touchait le seuil, l'écrasa dans sa
chute. Il en était de même des quatre voyageurs: avant qu'ils eussent
eu le temps de se lever de leur place, ils étaient tués.

Cent témoins oculaires de cette catastrophe inouïe existent encore
au moment où j'écris; le procès-verbal, d'où est tiré ce récit, fut
dressé, quelque temps après, sur les lieux, et appuyé des déclarations
de l'hôte et de sa femme, qui sans doute vivent encore.

Les effets inouïs du tremblement de terre par bondissement ne se font
pas sentir aux seuls édifices; les phénomènes qu'ils produisent à
l'égard des hommes mêmes ne sont ni moins forts ni moins étonnants; et
ce qu'il y a de plus étrange, c'est que cette particularité qui, en
toute autre circonstance, est la cause immédiate de la perte des
habitations et des hommes, devient parfois aussi la source du salut
des unes et des autres.

Un médecin de cette ville, M. Labbe-Tarverna, habitait une maison
à deux étages, située dans la rue principale, près le couvent de
Sainte-Catherine. Cette maison commença par trembler; elle vacilla
ensuite; puis les murs, les toits, les planchers s'élevèrent,
s'abaissèrent, et enfin furent jetés hors de leur place naturelle. Le
médecin, ne pouvant plus se tenir debout, veut fuir et tombe comme
évanoui sur le plancher. Au milieu du bouleversement général, il
cherche en vain la force nécessaire pour observer ce qui se passe
autour de lui; tout ce dont il se rappelle ensuite, c'est qu'il tomba
la tête la première dans l'abîme qui s'ouvrit sous lui, lorsqu'il
resta suspendu les cuisses prises entre deux poutres. Tout à coup, au
moment où, couvert des décombres de sa maison en ruines, il est près
d'être étouffé par la poussière qui tombe de toute part sur lui, une
oscillation contraire à celle dont il est la victime, écartant les
deux poutres qui l'arrêtent, les élève à une grande hauteur et les
jette avec lui dans une large crevasse formée par les décombres
entassés devant la maison. L'infortuné médecin en fut quitte toutefois
pour de violentes contusions et une terreur facile à concevoir.
Une autre maison de la même ville fut le théâtre d'une scène plus
touchante, plus tragique encore, et qui, grâce à la même circonstance,
n'eut pas une fin plus funeste.

Don François Zappia et toute sa famille furent comme emprisonnés
dans l'angle d'une des pièces de cette maison, par suite de la
chute soudaine des plafonds et des poutres; l'étroite enceinte qui
protégeait encore leurs jours était entourée de manière qu'il devenait
aussi impossible d'y respirer l'air nécessaire à la vie que d'en
forcer les murs artificiels: la mort et une mort aussi lente
qu'affreuse fut donc, pendant quelque temps, l'unique espoir de cette
famille. Déjà chacun l'attendait avec impatience comme le seul remède
à ses maux, quand, tout à coup, l'événement le plus heureux comme
le plus inespéré met fin à cette situation affreuse; une violente
secousse rompt les murs de leur prison, et, les soulevant avec elle,
les lance à la fois au dehors; aucun d'eux ne perdit la vie.

Les arbres les plus forts ne furent point exempts de cette migration
étrange: l'exemple suivant en fait foi. Un habitant du bourg de
Molochiello, nommé Antoine Avati, surpris par le tremblement de terre
aux environs de cette même ville, se réfugie sur un châtaignier d'une
hauteur et d'une grosseur remarquables; à peine s'y est-il établi, que
l'arbre est violemment agité. Tout à coup, arraché du sol qui couvre
ses énormes racines, l'arbre est jeté à deux ou trois cents pas de
distance, où il se creuse un nouveau lit, tandis qu'attaché fortement
à ses branches, le pauvre paysan voyage avec lui dans les airs, et
avec lui voit enfin le terme de son voyage.

Un autre fait à peu près semblable existe, et, bien que se rattachant
à une autre époque, mérite cependant d'être ajouté aux exemples
précédemment cités des tremblements de terre par bondissement: ce fait
se trouve rapporté dans une vieille relation de 1659. Le P. Thomas
de Rossano, de l'ordre des Dominicains, dormait tranquillement dans
l'intérieur du couvent à Soriano. Tout à coup le lit et le moine sont
lancés par la fenêtre au milieu de la rivière Vesco. Le plancher suit
heureusement le même chemin que le lit et le dormeur, et devient le
radeau qui les sauve. L'historien ne dit pas si le moine se réveilla
en route.

La ville de Casalnovo ne fut pas plus épargnée que celle de
Terra-Nova: églises, monuments publics, maisons particulières, tout
fut également détruit. Parmi la foule des victimes, on peut citer la
princesse de Garane, dont le cadavre fut retiré du milieu des ruines,
portant encore la trace de deux larges blessures.

La ville d'Oppido, qui, s'il faut en croire le géographe Cluverius,
serait l'ancienne Mamertium, cette ville, dis-je, eut le sort de
toutes les jolies femmes: objet d'envie dans leur jeunesse, de dégoût
dans leur décrépitude, d'horreur après leur mort.

Je n'entreprendrai point de peindre ici les ruines et les pertes de
tout genre dont ce triste lieu fut la scène; je me borne à remarquer
que tel fut l'état de confusion où ce terrible fléau jeta ici les
monuments et les hommes, que le spectacle seul de tant de ruines et
de maux serait lui-même un mal terrible; et qu'enfin tel fut l'état
déplorable de cette malheureuse ville, que parmi le très-petit nombre
de victimes échappées à la mort commune, il ne s'en trouva pas une
qui pût parvenir, par la suite, à reconnaître les ruines de sa propre
maison dans les ruines de la maison d'un autre. J'en prends au hasard
un exemple.

Deux frères, don Marcel et don Dominique Quillo, riches habitants de
cette ville, avaient une fort belle propriété, située à l'un des bouts
de la rue Canna-Maria, c'est-à-dire hors de la ville. Cette propriété
comprenait plusieurs bâtiments, tels entre autres qu'une maison
composée de sept pièces, d'une chapelle et d'une cuisine, le tout
au premier étage. Le rez-de-chaussée formait trois grandes caves;
au-dessous, un vaste magasin contenait alors quatre-vingts tonnes
d'huile: attenantes à cette même maison étaient quatre autres petites
maisons de campagne appartenant à d'autres habitants; un peu plus loin
une espèce de pavillon destiné à servir de refuge aux maîtres et aux
domestiques pendant les tremblements de terre; ce pavillon contenait
six pièces élégamment meublées. Plus loin, enfin, se trouvait une
autre maisonnette avec une seule chambre à coucher, et un salon d'une
longueur immense sur une largeur proportionnée.

Telle était encore, avant l'époque du 5 février, la situation des
lieux en question. Au moment même de la secousse, toute espèce de
vestiges de tant de différentes maisons, de tant de matériaux, de
meubles d'utilité, de luxe et d'élégance, tout avait disparu; tout
jusqu'au sol même avait tellement changé d'aspect et de place, tout
s'était effacé tellement et du site et de la mémoire des hommes,
qu'aucun de ces propriétaires ne put reconnaître, après la
catastrophe, ni les ruines de sa maison, ni l'emplacement où elle
avait existé.

L'histoire des désastres de Sitizzano et Cusoletto offre les deux
faits suivants:

Un voyageur fut surpris par le tremblement de terre, qui, en changeant
la situation des rochers, des montagnes, des vallons et des plaines,
avait nécessairement effacé toute trace de chemin. On sait que dans
la matinée du 5 il était parti à cheval pour se rendre de Cusoletto à
Sitizzano. Ce fut tout ce qu'on en put savoir, l'homme ni le cheval ne
reparurent plus.

Une jeune paysanne, nommée Catherine Polystène, sortait de cette
première ville pour rejoindre son père qui travaillait dans les
champs. Surprise par ce grand bouleversement de la nature, la jeune
fille cherche un refuge sur la pente d'une colline qui vient de
sortir, à ses yeux, de la terre convulsive, et qui, de tous les objets
qui l'entourent, est le seul qui ne change point et ne bondisse point
à ses yeux. Tout à coup, au milieu du morne silence qui succède par
intervalles au bruissement sourd des éléments confondus, la voix d'un
être vivant s'élève et parvient jusqu'à elle. Cette voix est celle
d'une chèvre plaintive, perdue, égarée; cette voix ranime le courage
de la jeune fille: le pauvre animal fuyait lui-même devant la mort
parmi les terres, les rochers et les arbres soulevés, fendus ou
fracassés. A peine la chèvre aperçoit-elle Catherine, qu'elle accourt
vers elle en bêlant; le malheur réunit les êtres, il efface jusqu'aux
signes apparents des espèces, et, rapprochant l'homme de la brute,
il les arme à la fois contre lui du secours de la raison et de
l'instinct. La chèvre, déjà moins craintive à la vue de la jeune
villageoise, s'approche d'elle; celle-ci, de son côté, reprend, à sa
vue, un peu plus de courage; l'animal reçoit avec joie les caresses,
puis il flaire en bêlant la gourde que la jeune fille tient à la main:
ce langage est expressif, et la jeune fille le comprend. Elle verse de
l'eau dans le creux de sa main et donne à boire à la chèvre altérée,
puis elle partage avec elle la moitié de son pain bis; et, le repas
fini, toutes deux plus fortes, toutes deux plus confiantes, toutes
deux se remettent en route, la chèvre marchant devant comme un guide
protecteur; toutes deux errent long-temps parmi les ruines de la
nature sans but déterminé, gravissant les rocs les plus escarpés,
se frayant un passage dans les voies les plus difficiles, la chèvre
s'arrêtant chaque fois que la fatigue a retenu la jeune fille loin
d'elle, et lui permettant de la rejoindre, ou la guidant par ses
bêlements. Enfin, toutes deux, après plusieurs heures de marche, se
trouvent au milieu des ruines, ou plutôt sur le sol bouleversé et nu
de la ville qui a cessé d'être.

La petite ville de Seido fut également détruite et devint aussi le
théâtre des plus affreux événements.

Menacés de la chute de leur maison vacillante, don Antoine Ruffo et
sa femme s'oublient eux-mêmes pour ne songer qu'à leur enfant, jeune
fille en bas âge: ils se précipitent vers son berceau, la pressent
contre leur poitrine, et essaient de fuir avec elle hors de la maison
prête à s'écrouler sur eux. Au milieu d'une foule de décombres, ils
gagnent la porte; mais au moment où ils en touchent le seuil, la
maison tombe et les écrase. Quelques jours après, en fouillant dans
les ruines pour en retirer les cadavres, on reconnut que l'enfant
n'était pas encore morte. Ce ne fut qu'avec peine qu'on l'arracha
d'entre les bras de son père et de sa mère, qui s'étaient réunis pour
la protéger et qui, effectivement, en s'offrant eux-mêmes aux coups,
lui avaient sauvé la vie. Cette jeune fille vit encore, et aujourd'hui
elle est mariée et a des enfants.

Au centre d'un petit canton nommé la Conturella, non loin du village
de Saint-Procope, s'élevait une vieille tour fermée d'un grillage en
bois; toute la partie supérieure de la tour tomba d'aplomb sur le
terrain. Mais quant aux fondements, d'abord soulevés, puis renversés
sur eux-mêmes, ils furent jetés à plus de soixante pas de là. La
porte s'en alla tomber à une grande distance; et ce qu'il y a de plus
remarquable, c'est que les gonds sur lesquels elle tournait, les clous
qui réunissaient les poutres et les planches, furent parsemés çà et
là sur le terrain comme s'ils eussent été arrachés avec de fortes
tenailles. Que les physiciens expliquent s'ils peuvent ce phénomène.

Une autre ville, nommée Seminara, fut un exemple bien frappant de
l'insuffisance de toutes les précautions de l'homme contre la force
des éléments qu'il croit dompter et qui le domptent. Toutes les
maisons de cette ville, une des plus opulentes des deux Calabres,
étaient construites en bois; les murailles intérieures étaient faites
de joncs fortement réunis et recouvertes d'une couche de mastic ou de
plâtre, qui, sans rien ôter à l'élégance, donnait juste une solidité
suffisante à la sûreté des habitants. Cette espèce de construction
semblait donc devoir être le moyen le plus propre à les garantir
des périls du tremblement de terre, parce qu'il n'opposait aux
oscillations du sol que la force strictement nécessaire pour résister
en cédant. Inutile calcul de l'homme contre un pouvoir incalculable!
la terre s'agita, et Seminara ne fut plus. On eût même dit que la
nature se plut ici à varier ses horribles jeux: la partie montagneuse
devint une vallée profonde, et le quartier le plus bas forma une haute
montagne au milieu des murs de la ville.

A la porte d'une des maisons de cette ville, était placée une meule
de moulin; au centre de cette meule, le hasard avait fait croître un
énorme oranger. Les maîtres de la maison avaient coutume de venir
s'asseoir en été dans ce lieu, et la meule en question, soutenue par
un fort pilier de pierre, était entourée par un banc semblable.
Au moment de la secousse du 5 février, les branches de l'oranger
devinrent le refuge d'un homme qui, fuyant épouvanté, s'y blottit;
le pilier, la meule, le banc, l'arbre et l'homme furent soulevés et
portés ensemble à un tiers de lieue au delà.

La destruction de Bagnara présente au philosophe et au naturaliste
des faits moins merveilleux peut-être, mais non moins intéressants:
pendant le cours des commotions de la terre, toutes les sources et
toutes les fontaines de la ville furent subitement desséchées; les
animaux les plus sauvages furent frappés d'une si grande terreur,
qu'un sanglier, échappé de la forêt qui dominait la ville, se
précipita volontairement du haut d'un roc escarpé au milieu de la voie
publique. Enfin on remarqua que, par un choix sans doute inexplicable,
la nature se plut à frapper surtout les femmes, et parmi les femmes
toutes les jeunes; les vieilles seules furent sauvées et survécurent à
cette catastrophe.

Tels sont les traits principaux de l'événement, telle fut la situation
des victimes, telle est la destruction fatale qui atteignit les
Calabres; tel est enfin, au bout de trente-cinq années de calme,
l'état où le pays se trouve encore aujourd'hui.» [note: M. de
Gourbillon écrivait son voyage en Calabre vers 1818.]

Sans que le village de Castiglione eût été le théâtre d'événements
aussi extraordinaires que ceux que nous venons de raconter, les
accidents en étaient cependant assez déplorables et assez variés pour
que notre journée s'écoulât rapidement au milieu de cette malheureuse
population. Après avoir vu retirer de dessous les décombres deux ou
trois cadavres d'hommes et une douzaine de bœufs ou de chevaux tués
ou blessés, après avoir nous-mêmes pris part aux fouilles pour relayer
les bras fatigués, nous quittâmes vers les cinq heures le village de
Castiglione, qui, comme Cosenza, avait sa succursale de baraques;
seulement les baraques des luxueux habitants de la capitale étaient
des palais près de celles de ces malheureux paysans, dont quelques-uns
étaient entièrement ruinés.

Il avait plu toute la journée sans que nous y fissions autrement
attention, tant nous étions préoccupés du spectacle que nous avions
sous les yeux; mais au retour, force nous fut bien de revenir de
l'impression morale aux sensations physiques: les moindres ruisseaux
étaient devenus des torrents, et les torrents s'étaient changés en
rivières. Au premier obstacle de ce genre que nous rencontrâmes, nous
tranchâmes des sybarites, et nous acceptâmes la proposition que
nous fit notre guide, moyennant rétribution, bien entendu, de nous
transporter d'un bord à l'autre sur ses épaules; en conséquence, je
traversai le premier et gagnai le bord sans accident. Mais comme
j'étais occupé à explorer le paysage pour voir s'il nous restait
beaucoup de passages pareils à franchir, j'entendis un cri, et je vis
Jadin qui, au lieu d'être porté comme moi sur les épaules de notre
guide, était occupé avec grande peine à le tirer de l'eau: en
retournant à lui, le pied avait manqué au pauvre diable, et la
violence du courant était telle qu'il s'en allait roulant Dieu sait
où, lorsque Jadin s'était mis à l'eau jusqu'à la ceinture et l'avait
arrêté. Je courus à lui pour lui prêter main forte, et nous parvînmes
enfin à amener notre guide à moitié évanoui sur l'autre bord.

A partir de ce moment, il ne fut plus question, comme on le comprend
bien, d'employer ce défectueux système de locomotion. D'ailleurs,
comme nous étions mouillés par l'eau du torrent depuis les pieds
jusqu'à la ceinture, et par l'eau du ciel, qui nous était tombée sur
le dos toute la journée, depuis la ceinture jusqu'à la pointe de
nos cheveux, il n'y avait plus de précaution à prendre que contre
l'accident qui venait d'arriver à notre guide. En conséquence, quand
de nouvelles rivières se présentèrent, nous nous contentâmes de les
traverser fraternellement, chacun de nous prêtant et recevant appui
au moyen de nos mouchoirs liés à notre poignet et dont nous fîmes une
chaîne. Moyennant cette ingénieuse invention, nous arrivâmes à notre
voiture sans accident grave, mais trempés comme des caniches.

On comprend qu'en arrivant à l'hôtel nous éprouvâmes plus que jamais
le besoin de nos lits: aussi refusâmes-nous l'offre réitérée de notre
hôte de nous en aller coucher aux baraques, et bravâmes-nous encore le
futur tremblement de terre qui nous menaçait de minuit à une heure du
matin.

Notre courage fut récompensé: nous ne sentîmes aucune secousse, nous
n'entendîmes même pas les cris de Terre moto, et nous nous réveillâmes
seulement le lendemain matin, tirés de notre sommeil par le son des
cloches.

Nos lits avaient fait leurs évolutions ordinaires et se trouvaient au
milieu de la chambre. Comme je l'ai dit, il devait y avoir à Cosenza,
deux jours après le prêche si pittoresque et si animé du capucin,
une procession expiatoire dans le cas où les tremblements de terre
n'auraient pas cessé: les tremblements de terre allaient diminuant,
il est vrai, mais ils ne s'arrêtaient pas encore; et les capucins
qui s'étaient faits les boucs émissaires de la ville pécheresse
s'apprêtaient à tenir leur parole.

Aussi, dès sept heures du matin, les cloches sonnaient-elles à grande
volée et les rues de la ville étaient-elles peuplées non-seulement
de Cosentins, mais encore des malheureux paysans des provinces
environnantes, qui avaient encore plus souffert que la capitale:
chacun accourait pour prendre part à cette espèce de jubilé, et de
tous les villages on avait eu le temps d'arriver; la promesse faite
par les capucins avait attiré des fidèles.

Comme le garçon, préoccupé de ces grands préparatifs, ne venait pas
prendre nos ordres, nous sonnâmes: il monta, et nous lui demandâmes
s'il avait oublié que nous avions pris l'invariable habitude de
déjeuner à neuf heures sonnantes. Il nous répondit que comme il y
avait jeûne général dans la capitale des Calabres, il n'avait pas cru
que les ordres donnés pour les autres jours dussent subsister pour
celui-ci. La raison ne nous parut pas extrêmement logique, et nous
lui signifiâmes que, n'étant pas de la paroisse et ayant assez de nos
propres péchés, notre intention n'était nullement de prendre notre
part de ceux des Cosentins; qu'en conséquence nous l'invitions à ne
faire aucune différence pour nous de ce jour aux autres jours, et à
nous servir un déjeuner, non pas exorbitant, mais convenable.

Ce fut une grande affaire à débattre que ce déjeuner: le cuisinier
était allé faire ses dévotions, et il fallait attendre qu'il fût
revenu; à son retour il prétendit que, momentanément détaché des
choses de la terre par la contrition parfaite qu'il venait d'éprouver,
il aurait grand'peine à redescendre jusqu'à ses fourneaux. Quelques
carlins levèrent ses scrupules, et à dix heures, au lieu de neuf
heures, la table enfin fut servie. Nous mangeâmes en toute hâte, car
nous ne voulions rien perdre du spectacle curieux et caractéristique
qui nous attendait. Un redoublement de sonnerie nous annonça qu'il
allait commencer. Nous mîmes les morceaux doubles et, le dernier à
la main, nous courûmes vers l'église des Capucins. Toutes les rues
étaient encombrées d'hommes et de femmes en habits de fête, au milieu
desquels un simple passage était ménagé pour la confrérie; ne pouvant
et ne voulant pas nous mettre au premier rang, nous montâmes sur des
bornes et nous attendîmes.

A onze heures précises l'église s'ouvrit: elle était illuminée comme
pour les grandes solennités. Le prieur de la communauté parut le
premier: il était nu jusqu'à la ceinture, ainsi que tous les frères;
ils marchaient un à un, chacun tenant de la main droite une corde
garnie de nœuds; tous chantant le _Miserere_.

A leur aspect une grande rumeur s'éleva parmi la foule: elle se
composait d'exclamations de douleur, d'élans de contrition et de
murmures de reconnaissance; d'ailleurs il y avait des pères, des
mères, des frères et des sœurs, qui reconnaissaient leurs parents au
milieu de ces trente ou quarante moines, et qui les saluaient d'un cri
de famille, si cela se peut dire ainsi.

Mais ce fut bien pis lorsqu'à peine descendus des degrés de l'église,
on les vit tous lever la corde noueuse qu'ils tenaient à la main
droite et frapper, sans interrompre leurs chants, chacun sur les
épaules de celui qui le précédait, et cela non point avec un simulacre
de flagellation, mais à tour de bras et autant que chacun avait de
force. Alors les cris, les clameurs et les gémissements redoublèrent;
les assistants tombèrent à genoux, frappant la terre du front, et se
meurtrissant la poitrine à coups de poing; les hommes hurlaient,
les femmes poussaient des sanglots, et, non contentes de s'imposer
pénitence à elles-mêmes, fouettaient à tour de bras les malheureux
enfants qui étaient accourus comme on va à une fête, et qui de cette
façon payaient leur contingent d'expiation pour les péchés que leurs
parents avaient commis. C'était une flagellation universelle qui
s'étendait de proche en proche, qui se communiquait d'une façon
presque électrique, et dans laquelle nous eûmes toutes les peines du
monde à empêcher nos voisins de nous faire jouer à la fois un rôle
passif et actif. La procession passa ainsi devant nous en marchant au
pas, chantant toujours et fouettant sans relâche: nous reconnûmes le
prédicateur du dimanche précédent qui remplissait, les yeux levés
au ciel, son office de battant et de battu; seulement, à sa
recommandation sans doute, celui qui le suivait et qui par conséquent
frappait sur lui, avait, outre les nœuds généralement adoptés, armé
sa corde de gros clous, lesquels, à chaque coup que recevait le
malheureux moine, laissaient sur ses épaules une trace sanglante; mais
tout cela semblait n'avoir sur lui d'autre influence que de le plonger
dans une extase plus profonde: quelle que fût la douleur qu'il dût
ressentir, son front ne sourcillait pas et l'on entendait sa voix
au-dessus de toutes les autres voix. Trois fois, en prenant, aussitôt
que la procession était passée, notre course par des rues adjacentes,
nous nous retrouvâmes sur son nouveau passage; trois fois, par
conséquent, nous assistâmes à ce spectacle; et chaque fois la foi et
la ferveur des flagellants semblaient s'être augmentées; la plupart
d'entre eux avaient le dos et les épaules dans un état déplorable;
quant à notre prédicateur, tout le haut de son corps ne faisait qu'une
plaie. Aussi chacun criait-il que c'était un saint homme, et qu'il n'y
avait pas de justice s'il n'était canonisé du coup.

La procession ou plutôt le martyre de ces pauvres gens dura trois
heures. Sortis à onze heures juste de l'église, ils y rentraient à
deux heures sonnantes. Quant à nous, nous étions stupéfaits de voir
une foi si ardente dans une époque comme la nôtre. Il est vrai que la
chose se passait dans la capitale de la Calabre; mais la Calabre était
demeurée huit ans sous la domination française, et j'aurais cru que
huit ans de notre domination, surtout de 1807 à 1815, eussent été
plus que suffisants pour sécher la croyance dans ses plus profondes
racines.

L'église resta ouverte, chacun put y prier toute la journée, et de
toute la journée elle ne désemplit pas. J'avoue que, pour mon compte,
j'aurais voulu voir de près ce moine, l'interroger sur sa vie
antérieure, le sonder sur ses espérances à venir. Je demandai au Père
gardien si je pouvais lui parler, mais on me répondit qu'en rentrant
il s'était trouvé mal, et qu'en revenant à lui il s'était enfermé dans
sa cellule, et avait prévenu qu'il ne descendrait pas au réfectoire,
voulant passer le reste de sa journée en prières.

Nous rentrâmes à l'hôtel vers les quatre heures; nous y retrouvâmes le
capitaine, à qui nous demandâmes s'il avait pris part aux dévotions
générales; mais le capitaine était trop bon Sicilien pour prier pour
des Calabrais. D'ailleurs il prétendit que la masse des péchés qui
se commettaient de Pestum à Reggio était si grande, que toutes les
communautés religieuses de la terre, se fouettassent-elles pendant un
an, n'enlèveraient pas à chaque sujet continental de S. M. le roi de
Naples la centième partie du temps qu'il avait à rester en purgatoire.

Comme en restant plus long-temps au milieu de pareils pécheurs nous ne
pouvions faire autrement que de finir par nous perdre nous mêmes, nous
fixâmes au lendemain matin le moment de notre départ: en conséquence
le capitaine partit à l'instant même, afin qu'en arrivant à San-Lucido
nous trouvassions notre patente prête et que rien ne retardât notre
départ.

Nous employâmes notre soirée à faire une visite au baron Mollo et une
promenade aux baraques. Telle est, au reste, en Italie, la puissance
de cette loi qu'on appelle l'hospitalité, qu'au milieu des malheurs de
la ville qu'il habitait, malheurs dont il avait eu sa bonne part, le
baron Mollo ne nous avait pas négligés un seul instant, et s'était
montré pour nous le même qu'il eût été dans les temps calmes et
heureux.

Je voulus m'assurer par moi-même de l'influence qu'avait eue sur le
futur tremblement de terre de la nuit la procession expiatoire de la
journée. Jadin désira faire la même expérience. J'avais mes notes
à mettre en ordre, et lui ses dessins à achever, car, depuis une
quinzaine de jours, nous étions si malheureux dans nos haltes que nous
n'avions eu ni l'un ni l'autre le courage de travailler. A minuit,
nous prîmes congé du baron Mollo; nous rentrâmes à l'hôtel et, pour
mettre à exécution notre projet, nous nous assîmes chacun d'un côté de
la table où nous dînions d'habitude, moi avec mon album, lui avec son
carton, et une montre entre nous deux pour ne point être surpris par
la secousse.

La précaution fut inutile: minuit, une heure, deux heures arrivèrent
sans que nous sentissions le moindre mouvement ni que nous
entendissions la moindre clameur. Comme deux heures était l'heure
extrême, nous présumâmes que nous attendrions vainement, et qu'il n'y
aurait rien pour la nuit: en conséquence, nous nous couchâmes, et nous
nous endormîmes bientôt dans notre sécurité.

Le lendemain, nous nous réveillâmes à la même place où nous nous
étions couchés, ce qui ne nous était pas encore arrivé. Un instant
après, notre hôte, à qui nous avions dit de venir régler son compte
avec nous à huit heures, entra tout triomphant et nous annonça que,
grâce aux flagellations et aux prières de la veille, les tremblements
de terre avaient complètement cessé.

Maintenant le fait est positif: l'explique qui pourra.



CHAPITRE XVII.

RETOUR.


A neuf heures nous prîmes congé avec une profonde reconnaissance de la
locanda del Riposo d'Alarico; je ne sais si c'était par comparaison
que nous en étions devenus si fanatiques, mais il nous semblait que,
malgré les tremblements de terre, auxquels au reste, comme on l'a vu,
nous n'avions pris personnellement aucune part, c'était l'endroit de
la terre où nous avions trouvé le plus complet repos. Peut-être aussi,
au moment de quitter la Calabre, nous rattachions-nous, malgré tout
ce que nous y avions souffert, à ces hommes si curieux à étudier dans
leur rudesse primitive, et à cette terre si pittoresque à voir dans
ses bouleversements éternels. Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas
sans un vif regret que nous nous éloignâmes de cette bonne ville si
hospitalière au milieu de son malheur; et deux fois, après l'avoir
perdue de vue, nous revînmes sur nos pas pour lui dire un dernier
adieu.

A une lieue de Cosenza à peu près nous quittâmes la grande route pour
nous jeter dans un sentier qui traversait la montagne. Le paysage
était d'une âpreté terrible, mais en même temps d'un caractère plein
de grandeur et de pittoresque. La teinte rougeâtre des roches, leur
forme élancée qui leur donnait l'apparence de clochers de granit,
les charmantes forêts de châtaigniers que de temps en temps nous
rencontrions sur notre route, un soleil pur et riant qui succédait aux
orages et aux inondations des jours précédents, tout concourait à nous
faire paraître le chemin un des plus heureusement accidentés que nous
eussions faits.

Joignez à cela le récit de notre guide, qui nous raconta à cet endroit
même une histoire que j'ai déjà publiée sous le titre des _Enfants de
la Madone_ et qu'on retrouvera dans les _Souvenirs d'Antony_; la vue
de deux croix élevées à l'endroit où, l'année précédente, et trois
mois auparavant, deux voyageurs avaient été assassinés, et l'on aura
une idée de la rapidité avec lequelle s'écoulèrent les trois heures
que dura notre course.

En arrivant sur le versant occidental des montagnes, nous nous
trouvâmes de nouveau en face de cette magnifique mer Tyrrhénienne tout
étincelante comme un miroir, et au milieu de laquelle nous voyions
s'élever comme un phare cet éternel Stromboli que nous n'arrivions
jamais à perdre de vue, et que, malgré son air tranquille et la façon
toute paterne avec laquelle il poussait sa fumée, je soupçonnai d'être
pour quelque chose, avec son aïeul l'Etna et son ami le Vésuve, dans
tous les tremblements que la Calabre venait d'éprouver: peut-être me
trompais-je; mais il a tant fait des siennes dans ce genre, qu'il
porte les fruits de sa mauvaise réputation.

A nos pieds était San-Lucido, et dans son port, pareil à un de
ces petits navires que les enfants font flotter sur le bassin des
Tuileries, nous voyions se balancer notre élégant et gracieux
speronare qui nous attendait.

Une heure après nous étions à bord.

C'était toujours un moment de bien-être suprême quand, après une
certaine absence, nous nous retrouvions sur le pont au milieu des
braves gens qui composaient notre équipage, et que du pont nous
passions dans notre petite cabine si propre, et par conséquent si
différente des localités siciliennes et calabraises que nous venions
de visiter. Il n'y avait pas jusqu'à Milord qui ne fît une fête
désordonnée à son ami Piétro, et qui ne lui racontât, par les
gémissements les plus variés et les plus expressifs, toutes les
tribulations qu'il avait éprouvées.

Au bout de dix minutes que nous fûmes à bord nous levâmes l'ancre. Le
vent, qui venait du sud-est, était excellent aussi: à peine eûmes-nous
ouvert nos voiles qu'il emporta notre speronare comme un oiseau de
mer. Alors toute la journée nous rasâmes les côtes, suivant des yeux
la Calabre dans toutes les gracieuses sinuosités de ses rivages
et dans tous les âpres accidents de ses montagnes. Nous passâmes
successivement en revue Cetraro, Belvedere, Diamante, Scalea et le
golfe de Policastro; enfin, vers le soir, nous nous trouvâmes à
la hauteur du cap Palinure. Nous recommandâmes à Nunzio de faire
meilleure garde que le pilote d'Énée, afin de ne pas tomber comme lui
à la mer avec son gouvernail, et nous nous endormîmes sur la foi des
étoiles.

Le lendemain nous nous éveillâmes à la hauteur du cap Licosa et en vue
des ruines de Pestum.

Il était convenu d'avance avec le capitaine que nous prendrions terre
une heure ou deux près de ces magnifiques débris; mais au moment de
débarquer nous éprouvâmes une double difficulté: la première en ce
que l'on nous prit pour des cholériques qui apportions la peste des
Grandes-Indes, la seconde en ce qu'on nous soupçonna d'être des
contrebandiers chargés de cigares de Corse. Ces deux difficultés
furent levées par l'inspection de nos passe-ports visés de Cosenza et
par l'exhibition d'une piastre frappée à Naples, et nous pûmes enfin
débarquer sur le rivage où Auguste, au dire de Suétone, était débarqué
2000 ans avant nous pour visiter ces fameux temples grecs qui de son
temps déjà passaient pour des antiquités.

Un hémistiche de Virgile a illustré Pestum, comme un vers de Properce
a flétri Baja. Il n'est point de voyageur qui, à l'aspect de cette
grande plaine si chaudement exposée aux rayons du soleil, qui, à la
vue de ces beaux temples à la teinte dorée, ne réclame ces champs de
roses qui fleurissaient deux fois l'année, et qui n'ouvre les lèvres
pour respirer cet air si tiède qui déflorait les jeunes filles avant
l'âge de leur puberté. Le voyageur est trompé dans sa double attente:
le _Biferique rosaria Pæsti_ n'est plus qu'un marais infect et
fiévreux, couvert de grandes herbes, dans lequel, au lieu d'une double
moisson de roses, on fait une double récolte de poires et de cerises.
Quant à l'air antivirginal qu'on y respirait, il n'y a plus de jeunes
filles à déflorer; car je n'admets pas que les trois ou quatre bipèdes
qui habitent la métairie attenant aux temples aient un sexe quelconque
et appartiennent même à l'espèce humaine.

Et cependant, ce petit espace, embrassant huit ou dix milles de
circonférence au plus, était autrefois le paradis des poètes, car ce
n'est pas Virgile seul qui en parle; c'est Properce qui, au lever de
l'aurore, a visité ces beaux champs de roses;[1] c'est Ovide qui y
conduit Myscèle, fils d'Alémon, et qui lui fait voir Leucosie, et les
plaines tièdes et embaumées de Pestum;[2] c'est Martial qui compare
les lèvres de sa maîtresse à la fleur qu'ont déjà illustrée ses
prédécesseurs;[3] enfin c'est, quinze cents ans plus tard, Le Tasse,
qui conduit au siége de la ville sainte le peuple adroit qui est
né sur le sol où abondent les roses vermeilles et où les ondes
merveilleuses du Silaro pétrifient les branches et les feuilles qui
tombent dans son lit.[4]

[1]    Vidi ego odorati victura rosaria Pæsti
       Sub malutino cocta jacere noto.
       Prop., liv. iv, _Élégie V_.

[2]    Leucosiam petit tepidique rosaria Pæsti.
       Ovide, liv. xv, vers 708.

[3]    Pæstanis rubeant æmula labbia rosis.
       Martial, liv. iv.

[4]    Qui vi insieme venia la gente esperta
       D'al suol che abbonda de vermiglie rose;
       Là ve come si narro, e rami e fronde
       Silaro impetra con mirabil' onde.
       (Tasse, _Ger. lib._, liv 1er, ch. XI.)


Voici ce que nous raconte Hérodote l'historien-poète.

C'était sous le règne d'Atys. Il y avait une grande famine en Lydie,
royaume puissant de l'Asie mineure. Les Lydiens résolurent de se
diviser en deux partis, et chaque parti prit pour chef un des deux
fils du roi. Ces deux fils s'appelaient, l'aîné Lydus, et le cadet
Tyrrhénus.

Cette division opérée, les deux chefs tirèrent au sort à qui resterait
dans les champs paternels, à qui irait chercher d'autres foyers. Le
sort de l'exil tomba sur Tyrrhénus, qui partit avec la portion du
peuple qui s'était attachée à son sort, et qui aborda avec elle sur
les côtes de l'Ombrie, qui devinrent alors les côtes tyrrhéniennes.

Ce furent les fondateurs de Possidonia, l'aïeule de Pestum.

Aussi les temples de l'ancienne ville de Neptune font-ils le désespoir
des archéologues, qui ne savent à quel ordre connu rattacher leur
architecture: quelques-uns y voient une des antiques constructions
chaldéennes dont parle la Bible, et les font contemporains des murs
cyclopéens de la ville. Ces murs, composés de pierres larges, lisses,
oblongues, placées les unes au-dessus des autres et jointes sans
ciment, forment un parallélogramme de deux milles et demi de tour. Un
débris de ces murs est encore debout; et des quatre portes de Pestum,
placées en angle droit, reste la porte de l'Est, à laquelle un
bas-relief, représentant une sirène cueillant une rose, a fait donner
le nom de _porte de la Sirène_: c'est un arc de quarante-six pieds de
haut construit en pierres massives. Quant aux temples, qui sont au
nombre de quatre, mais dont l'un est tellement détruit qu'il est
inutile d'en parler, ils étaient consacrés, l'un à Neptune et l'autre
à Cérés; quant au troisième, ne sachant à quel dieu en faire les
honneurs, on l'a appelé la Basilique.

Le temple de Neptune est le plus grand; on y montait par trois marches
qui règnent tout à l'entour. Il est long de cent quatrevingt-douze
pieds: c'est non-seulement le plus grand, comme nous l'avons dit, mais
encore, selon toute probabilité, le plus ancien de tous. Comme il est
construit de pierres provenant en grande partie du sédiment du
Silaro, et que ce sédiment se compose de morceaux de bois et d'autres
substances pétrifiés, il a l'air d'être bâti en liège, quoique la date
à laquelle il remonte puisse faire honte au plus dur granit.

Le temple de Cérès est le plus petit des trois, mais aussi c'est le
plus élégant. Sa forme es un carré long de cent pieds sur quarante;
il offre deux façades dont les six colonnes doriques soutiennent un
entablement et un fronton. Chaque partie latérale, qui se compose de
douze colonnes cannelées, supporte aussi un entablement et repose sans
base sur le pavé.

La Basilique, dont, comme je l'ai dit, on ignore la destination
primitive, a cent soixante-cinq pieds de longueur sur soixante-onze de
large; elle offre deux façades dont chacune est ornée de neuf colonnes
cannelées d'ordre dorique sans base, ses deux côtés présentent chacun
seize colonnes de dix-neuf pieds de hauteur y compris le chapiteau.

Il existe bien encore aux environs quelque chose comme un théâtre et
comme un amphithéâtre, mais le tout si ruiné, si inappréciable, et je
dirai presque si invisible, que ce n'est pas la peine d'en parler.

Quelques jours avant notre arrivée, la foudre, jalouse sans doute de
son indestructibilité, était tombée sur le temple de Cérès; mais elle
y avait à peu près perdu son temps: tout ce qu'elle avait pu faire
était de marquer son passage sur son front de granit en emportant
quelques pierres de l'angle le plus aigu du fronton; encore l'homme
s'était-il mis à l'instant même à l'œuvre pour faire disparaître
toute trace de la colère de Dieu, et l'éternelle Babel n'avait-elle
plus, à l'époque où nous la visitâmes, qu'une cicatrice qu'on
reconnaissait à l'interruption de cette belle couleur feuille-morte
qui dorait le reste du bâtiment.

Des paysans nous vendirent des pétrifications de fleurs et de nids
d'oiseaux dont ils font un grand commerce, et que le fleuve, qui a
conservé son ancienne vertu, leur fournit sans autre mise de fonds que
celle de l'objet même qu'ils veulent convertir en pierre. Ce fleuve,
qui contient une grande quantité de sel calcaire, s'appelait Silarus
du temps des Romains, Silaro à l'époque du Tasse, et est appelé Sele
aujourd'hui.

Il était décidé que partout où nous mettrions le pied nous nous
heurterions à quelque histoire de voleurs sans jamais rencontrer les
acteurs de ces formidables drames qui faisaient frémir ceux qui nous
les racontaient. Un Anglais, nommé Hunt, se rendant avec sa femme
de Salerne à Pestum quelque temps avant la visite que nous y fîmes
nous-mêmes, fut arrêté sur la route par des brigands qui lui
demandèrent sa bourse. L'Anglais, voyant l'inutilité de faire aucune
résistance, la leur donna; et toutes choses, sauf cet emprunt forcé,
allaient se passer amiablement, lorsque l'un des bandits aperçut une
chaîne d'or au cou de l'Anglaise: il étendit la main pour la prendre;
l'Anglais prit ce geste de convoitise pour un geste de luxure et
repoussa violemment le bandit, lequel riposta à cette bourrade par un
coup de pistolet qui blessa mortellement M. Hunt.

Satisfaits de cette vengeance, et craignant surtout sans doute que
l'on ne vînt au bruit de l'arme à feu, les bandits se retirèrent sans
faire aucun mal à mistress Caroline Hunt, que l'on retrouva évanouie
sur le corps de son mari.

Il était trois heures à peu près lorsque nous prîmes congé des ruines
de Pestum. Comme pour débarquer nos marins furent obligés de nous
prendre sur leurs épaules pour nous porter à la barque, nous y étions
arrivés Jadin et moi à bon port, et il n'y avait plus que le capitaine
à transporter, lorsque dans le transport le pied manqua à Pietro,
qui tomba entraînant avec lui son camarade Giovanni et le capitaine
par-dessus tout. Pour leur prouver qu'il avait été jusqu'au fond,
le capitaine revint sur l'eau ayant dans chaque main une poignée de
gravier qu'il leur jeta à la figure. Au reste, il était si bon garçon
qu'il fut le premier à rire de cet accident, et à donner ainsi toute
liberté à l'équipage, qui avait grande envie d'en faire autant.

Nous gouvernâmes sur Salerne, où nous devions coucher. J'avais jugé
plus prudent de revenir de Salerne à Naples en prenant un calessino
que de rentrer sur notre speronare, qui devait naturellement attirer
bien autrement les yeux que la petite voiture populaire à laquelle je
comptais confier mon incognito. On n'oubliera pas que je voyageais
sous le nom de Guichard, et qu'il était défendu à M. Alex. Dumas, sous
les peines les plus sévères, d'entrer dans le royaume de Naples, où il
voyageait, au reste, fort tranquillement depuis trois mois.

Or, après avoir vu dans un si grand détail la Sicile et la Calabre, il
eût été fort triste de n'arriver à Naples que pour recevoir l'ordre
d'en sortir. C'est ce que je voulais éviter par l'humilité de mon
entrée; humilité qu'il m'était impossible de conserver à bord de mon
speronare, qui avait une petite tournure des plus coquettes et des
plus aristocratiques. Je fis donc, comme on dit en termes de marine,
mettre le cap sur Salerne, où nous arrivâmes vers les cinq heures. La
patente et la visite des passe-ports nous prirent jusqu'à six heures
et demie; de sorte que, la nuit étant presque tombée, il nous fut
impossible de rien visiter le même soir. Comme nous voulions visiter à
toute force Amalfi et l'église de la Cava, nous remîmes notre départ
au surlendemain, en donnant pour le jour suivant rendez-vous à notre
capitaine, qui devait nous retrouver à l'hôtel de la Vittoria, où nous
étions descendus trois mois auparavant.

Salerne, comme la plupart des villes italiennes, vit sur son ancienne
réputation. Son université, si florissante au douzième siècle, grâce à
la science arabe qui s'y était réfugiée, n'est plus aujourd'hui qu'une
espèce d'école destinée à l'étude des sciences exactes, et où quelques
élèves en médecine apprennent tant bien que mal à tuer leur prochain.
Quant à son port, bâti par Jean de Procida, ainsi que l'atteste une
inscription que l'on retrouve dans la cathédrale, il pouvait être
de quelque importance au temps de Robert Guiscard ou de Roger; mais
aujourd'hui celui de Naples l'absorbe tout entier, et à peine est-il
cinq ou six fois l'an visité par quelques artistes qui, comme nous,
viennent faire un pèlerinage à la tombe de Grégoire-le-Grand, ou par
quelques patrons de barques génoises qui viennent acheter du macaroni.

C'est à l'église de Saint-Matteo qu'il faut chercher la tombe du seul
pape qui ait à la fois mérité le double titre de grand et de saint.
Après sa longue lutte avec les empereurs, l'apôtre du peuple vint se
réfugier à Salerne, où il mourut en disant ces étranges paroles,
qui, à douze cents ans de distance, font le pendant de celles de
Brutus.--J'ai aimé la justice, j'ai haï l'iniquité; voilà pourquoi
je meurs en exil: _Dilexi justitiam, et odivi iniquitatem; propterea
morior in exilio._

Une chapelle est consacrée à ce grand homme, dont la mémoire, à peu de
chose près, est parvenue à détrôner saint Matthieu, et s'est emparé de
toute l'église comme elle a fait du reste du monde. Il est
représenté debout sur son tombeau, dernière allusion de l'artiste à
l'inébranlable constance de ce Napoléon du pontificat.

A quelques pas de ce tombeau s'élève celui du cardinal Caraffa, qui,
par un dernier trait d'indépendance religieuse, a voulu être enterré,
mort, près de celui dont, vivant, il avait été le constant admirateur.

Au reste, l'église de Saint-Matthieu est plutôt un musée qu'une
cathédrale. C'est là qu'on retrouve les colonnes et les bas-reliefs
qui manquent aux temples de Pestum, et que Robert Guiscard arracha
de sa main à l'antiquité pour en parer le moyen-âge; dépouilles de
Jupiter, de Neptune et de Cérès, dont le vainqueur normand fit un
trophée à l'historien et à l'apôtre du Christ.

Outre son dôme et son collège, Salerne possède six autres églises, une
maison des orphelins, un théâtre et deux foires; ce qui, en mars et
en septembre, rend pendant quelques jours à la Salerne moderne
l'existence galvanique de la Salerne d'autrefois.

Nous n'avions pas le temps d'aller jusqu'au monastère de la Trinité;
mais nous voulions visiter au moins la petite église qui se trouve sur
la route, et à laquelle se rattache une de ces poétiques traditions
comme les souverains normands en écrivaient avec la pointe de leur
épée. Un jour que Roger, premier fils de Tancrède et père de Roger II,
qui fut roi de Sicile, montait au monastère de la Trinité avec le pape
Grégoire VII, le pape, fatigué de la route, descendit de la mule qu'il
montait et s'assit sur un rocher. Alors Roger descendit à son tour de
son cheval, et, tirant son épée, il traça une ligne circulaire autour
de la pierre où se reposait le souverain pontife; puis, cette ligne
tracée, il dit:--Ici il y aura une église. L'église s'éleva à la
parole du grand comte, comme on l'appelait; et aujourd'hui, au-devant
de l'autel du milieu du chœur, on voit encore sortir la pointe du
rocher où s'assit Grégoire-le-Grand.

Voilà ce que faisait Roger le grand comte pour un pape exilé et
fugitif: c'était alors l'ère puissante de l'Église. Cent ans plus
tard, Colonna souffletait Boniface VIII sur le trône pontifical.

En descendant de l'église nous retrouvâmes heureusement notre
speronare dans le port de Salerne. Nous nous étions informés des
moyens de nous rendre à Amalfi, et nous avions appris qu'une voiture,
fût-ce même un calessino, ne pouvait nous conduire que jusqu’à la
Cara, et qu'arrivés là il nous faudrait faire cinq à six milles à pied
pour atteindre Amalfi, qui, communiquant habituellement par mer avec
Salerne sa voisine de gauche, et Sorrente sa voisine de droite, a jugé
de toute inutilité de s'occuper de la confection d'un chemin carrossal
pour se rendre à l'une et à l'autre de ces deux villes; nous
remontâmes donc à bord, et à la nuit tombante nous sortîmes du port de
Salerne pour nous réveiller dans celui d'Amalfi.

Amalfi, avec ses deux ou trois cents maisons éparses sur la rive,
ses roches qui la dominent, et son château en ruines qui domine ses
roches, est d'un charmant aspect pour le voyageur qui y arrive par
mer; elle se dessine alors en amphithéâtre et présente d'un seul coup
d'œil toutes ses beautés qui lui ont mérité d'être citée par Boccace
comme une des plus délicieuses villes de l'Italie: c'est que du temps
de Boccace Amalfi était presqu'une reine, tandis qu'aujourd'hui Amalfi
est à peine une esclave. Il est vrai qu'elle a toujours ses bosquets
de myrtes et ses massifs d'orangers; il est vrai qu'après chaque pluie
d'été elle retrouve ses belles cascades, mais ce sont là les dons
de Dieu que les hommes n'ont pu lui ôter: tout le reste, grandeur,
puissance, commerce, liberté, tout ce reste, elle l'a perdu, et il ne
lui reste que le souvenir de ce qu'elle a été, c'est-à-dire ce que le
ver du cercueil serait au cadavre, si le cadavre pouvait sentir que le
ver le ronge.

En effet, peu de villes ont un passé comme celui d'Amalfi.

En 1135 on y trouve les _Pandectes_ de Justinien.

En 1302 Flavio Gioja y invente la boussole.

Enfin, en 1622, Masaniello y voit le jour.

Ainsi, le principe de toute loi, la base de toute navigation, le germe
de toute souveraineté populaire, prennent naissance dans ce petit
coin du monde qui n'a plus aujourd'hui pour le consoler de toutes ses
grandeurs passées que la réputation de faire le meilleur macaroni qui
se pétrisse de Chambéry à Reggio, du Mont-Cenis au mont Etna.

Entre ses cascades est une fonderie où l'on fabrique le fer qui se
tire de l'île d'Elbe, cet autre royaume déchu, qui ne subsistera dans
l'histoire que pour avoir servi dix mois de piedestal à un géant.

C'est à Atrani, petit village situé à quelques centaines de pas
d'Amalfi, que naquit Thomas Aniello, dont, par une abréviation
familière au patois napolitain, on a fait Masaniello. Outre ce
souvenir, auquel nous reviendrons, Atrani offre comme art un des
monuments les plus curieux que présente l'Italie: ce sont les
bas-reliefs en bronze des portes de l'église de San-Salvatore, et qui
datent de 1087, époque où la république d'Amalfi était arrivée à son
apogée. Ces portes, consacrées à saint Sébastien, furent commandées
par Pantaleone Viaretta, pour le rachat de son âme: _pro mercede
animæ suæ_. Je m'informai, mais inutilement, du crime qui avait
mis l'âme du seigneur Pantaleone en état de péché mortel, on l'avait
oublié, en songeant sans doute que, quel qu'il fût, il était dignement
racheté.

Si populaire que soit en France le nom de Masaniello, grâce au poème
de Scribe, à la musique d'Auber et à la révolution de Belgique, on
nous permettra, quand nous en serons là, de nous arrêter sur la place
du Marché-Neuf à Naples, pour donner quelques détails inconnus,
peut-être, sur ce héros des lazzaronis, roi pendant huit jours,
insensé pendant quatre, massacré comme un chien, traîné aux gémonies
comme un tyran, apothéosé comme un grand homme et révéré comme un
saint.

Le château qui domine la ville, et dont nous avons déjà parlé, est
un ancien fort romain, des ruines duquel on embrasse un panorama
admirable. Nous y étions vers les trois heures de l'après-midi,
lorsque, au-dessous de nous, nous vîmes notre speronare qui
appareillait, et qui bientôt s'éloigna du rivage pour aller nous
attendre à Naples. Nous échangeâmes des signaux avec le capitaine,
qui, voyant flotter des mouchoirs au haut de la vieille tour que
nous avions gravie à grand'peine, pensa qu'il n'y avait que nous
qui fussions assez niais pour risquer notre cou dans une pareille
ascension, et qui nous répondit de confiance. Nous fûmes aussi
remarqués par Pietro, qui se mit aussitôt à danser une tarentelle à
notre honneur. C'était la première fois que nous le voyions se livrer
à cet exercice depuis l'échec qu'il avait éprouvé à San-Giovanni le
soir du fameux tremblement de terre.

Au reste, par une de ces singularités inexplicables qui se
représentent si souvent dans des cas pareils; quoique les sources
de ce cataclysme fussent, selon toute probabilité, dans les foyers
souterrains du Vésuve et de l'Etna, Reggio, voisine de l'une de ces
montagnes, et Salerne, voisine de l'autre, n'avaient éprouvé qu'une
légère secousse, tandis que, comme on l'a vu, Cosenza, située à moitié
chemin de ces deux volcans, était à peu près ruinée.

Nous n'eûmes pas besoin de redescendre jusqu'à Amalfi pour trouver un
guide: deux jeunes pâtres gardaient quelques chèvres au pied d'une
église voisine du fort romain, l'un d'eux mit son petit troupeau sous
la garde de l'autre, et, sans vouloir faire de prix, s'en rapportant à
la générosité de nos excellences, se mit à trotter devant nous sur le
chemin présumé de la Cava; je dis présumé, car aucune trace n'existait
d'abord d'une communication quelconque entre les deux pays; enfin
nous arrivâmes à un endroit où une espèce de sentier commençait à se
dessiner imperceptiblement; cette apparence de route était le chemin;
deux heures après nous étions dans la ville bien-aimée de Filangieri,
qui y composa en grande partie son célèbre traité de la Science de la
législation.

En récompense de sa peine notre guide reçut la somme de cinq carlins;
à sa joie nous nous aperçûmes que notre générosité dépassait de
beaucoup ses espérances: il nous avoua même que, de sa vie, il ne
s'était vu possesseur d'une pareille somme; et peu s'en fallut que la
tête ne lui tournât comme à son compatriote Masaniello.

Le même soir nous fîmes prix avec le propriétaire d'un calessino, qui,
moyennant une piastre, devait nous conduire le lendemain à Naples.
Comme il y a une douzaine de lieues de la Cava à la capitale du
royaume des Deux-Sielles, une des conditions du traité fut qu'à moitié
chemin, c'est-à-dire à Torre dell'Annunziata, nous trouverions un
cheval frais pour achever la route. Notre cocher nous jura ses grands
dieux qu'il possédais justement à cet endroit une écurie où nous
trouverions dix chevaux pour un, et, moyennant cette assurance, nous
recûmes ses arrhes.

Je ne sais pas si j'ai dit qu'en Italie, tout au contraire de la
France, ce ne sont point les voyageurs, mais les voituriers qui
donnent des arrhes; sans cela, soit caprice, soit paresse, soit marché
meilleur qu'ils pourraient rencontrer, on ne serait jamais sûr qu'ils
partissent. C'est ici peut-être l'occasion de dire quelques paroles de
cette miraculeuse locomotive qu'on désigne, de Salerne à Gaete, sous
le nom de _calessino_, et que je ne crois pas que l'on retrouve dans
aucun lieu du monde.

Le calessino a, selon toute probabilité, été destiné, par son
inventeur, au transport d'une seule personne. C'est une espèce de
tilbury peint de couleurs vives et dont le siége a la forme d'une
grande palette de soufflet à laquelle on ajouterait les deux bras d'un
fauteuil. Quand le calessino touchait à son enfance, le propriétaire
primitif s'asseyait entre ces deux bras, s'adossait à cette palette et
conduisait lui-même: voilà, du moins, ce que semblent m'indiquer
les recherches profondes que j'ai faites sur les premiers temps du
calessino.

Dans notre époque de civilisation perfectionnée, le calessino charrie
d'ordinaire, toujours attelé d'un seul cheval, et sans avoir rien
changé à sa forme, de dix personnes au moins à quinze personnes au
plus. Voici comment la chose s'opère. Ordinairement, un gros moine,
au ventre arrondi et à la face rubiconde, occupe le centre de
l'agglomération d'êtres humains que le calessino emporte avec lui au
milieu du tourbillon de poussière qu'il soulève sur la route. Derrière
le moine, auquel tout se rattache et correspond, est le cocher
conduisant debout, tenant la bride d'une main et son long fouet de
l'autre; sur un des genoux du moine est, presque toujours, une fraîche
nourrice avec son enfant; sur l'autre genou, une belle paysanne
de Sorrente, de Castellamare ou de Resina. Sur chacun des bras du
soufflet où est assis le moine se casent deux hommes, maris, amants,
frères ou cousins de la nourrice et de la paysanne. Derrière le cocher
se hissent, à la manière des laquais de grande maison, deux ou trois
lazzaronis, aux jambes et aux bras nus, couverts d'une chemise, d'un
caleçon et d'un gilet; leur bonnet rouge sur la tête, leur amulette
au cou. Sur les deux brancards se cramponnent deux gamins, guides
aspirants, cicerone surnuméraires qui connaissent leur Herculanum à
la lettre et leur Pompéia sur le bout du doigt. Enfin, dans un filet
suspendu au-dessous de la voiture grouille, entre les deux roues,
quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui chante, qui se
plaint, qui tousse, qui hurle; c'est un nid d'enfants de cinq à huit
ans, qui appartiennent on ne sait à qui, qui vivent on ne sait de
quoi, qui vont on ne sait où. Tout cela, moine, cocher, nourrice,
paysanne, paysans, lazzaronis, gamins et enfants, font un total de
quinze: calculez et vous aurez votre compte.

Ce qui n'empêche pas le malheureux cheval d'aller toujours au grand
galop.

Mais si cette allure a ses avantages, elle a aussi ses désagréments:
parfois il arrive que le calessino passe sur une pierre et envoie tout
son chargement sur un des bas-côtés de la route.

Alors, chacun ne s'occupe que du moine. On le ramasse, on le relève,
on le tâte, on s'informe s'il n'a rien de cassé; et lorsqu'on est
rassuré sur son compte, la nourrice s'occupe de son nourrisson, le
cocher de son cheval, les parents de leurs parents, les lazzaronis et
les gamins d'eux-mêmes. Quant aux enfants du filet, personne ne s'en
inquiète, s'il en manque, tant pis; la population est si riche dans
cette bonne ville de Naples, qu'on en retrouvera toujours d'autres.

C'était dans une machine de ce genre que nous devions opérer notre
voyage de la Cava à Naples; en nous pressant un peu, nous pouvions
tenir, Jadin et moi, sur le siége, le cocher devait, comme d'habitude,
se tenir derrière nous, et Milord se coucher à nos pieds.

De plus, et pour surcroît de précaution, nous devions, comme nous
l'avons dit, changer de cheval à Torre dell'Annunziata; c'étaient
les conventions faites, du moins, et pour répondre de l'exécution
desquelles le cocher nous avait donné des arrhes.

A sept heures, heure indiquée, le calessino était à la porte de
l'hôtel. Il n'y avait rien à dire pour l'exactitude: d'un autre côté,
le siége était vide et les brancards solitaires; le malheureux cheval,
qui ne pouvait croire à une pareille bonne fortune, secouait ses
grelots d'un air de joie mêlé de doute. Nous montâmes, Jadin, moi et
Milord; nous prîmes nos places, le cocher prit la sienne, puis il fit
entendre un petit roulement de lèvres, pareil à celui dont le chasseur
se sert pour faire envoler les perdreaux, et nous partîmes comme le
vent.

Au bout d'un instant, Milord manifesta de l'inquiétude: il se passait
immédiatement au-dessous de lui quelque chose qui ne lui semblait
pas naturel. Bientôt il fit entendre un grognement sourd, suivi d'un
froncement de lèvres qui découvrait ses deux mâchoires depuis les
premières canines jusqu'aux dernières molaires: c'était un signe
auquel il n'y avait pas à se tromper; aussi, presque aussitôt, Milord
fit une volte. Mais, à notre grand étonnement, il tourna sur lui-même
comme sur un pivot: sa queue était passée à travers la natte qui
formait le plancher du calessino, et une force supérieure l'empêchait
de rentrer en possession de cette partie de sa personne de laquelle,
d'ordinaire, il était fort jaloux. Des éclats de rire, qui suivirent
immédiatement le mouvement infructueux de Milord, nous apprirent à qui
il avait affaire. Nous avions négligé de visiter le filet qui pendait
au-dessous de la voiture, et, pendant qu'elle attendait à la porte, il
s'était rempli de son chargement ordinaire.

Jadin était furieux de l'humiliation que venait d'éprouver Milord;
mais je le calmai avec les paroles du Christ: Laissez venir les
enfants jusqu'à moi. Seulement, on s'arrêta et on fit des conditions
avec les usurpateurs; il fut convenu qu'on les laisserait dans leur
filet et qu'ils y demeureraient parfaitement inoffensifs à l'endroit
de Milord. Le traité conclu, nous repartîmes au galop.

Nous n'avions pas fait cent pas, qu'il nous sembla entendre notre
cocher dialoguer avec un autre qu'avec son cheval; nous nous
retournâmes, et nous vîmes une seconde tête au-dessus de son épaule:
c'était celle d'un marinier de Pouzzoles qui avait saisi le moment
où nous nous étions arrêtés pour profiter de l'occasion qui se
présentait, de revenir jusqu'à Naples avec nous. Notre premier
mouvement fut de trouver le moyen un peu sans gêne et de le prier de
descendre; mais avant que nous n'eussions ouvert la bouche, il avait,
d'un ton si câlin, souhaité le bonjour à nos excellences, que nous
ne pouvions pas répondre à cette politesse par un affront; nous le
laissâmes donc au poste qu'il avait conquis par son urbanité, mais en
recommandant au cocher de borner là sa libéralité.

Un peu au delà de Nocera, un gamin sauta sur notre brancard en nous
demandant si nous ne nous arrêtions pas à Pompéia, et en nous offrant
de nous en faire les honneurs. Nous le remerciâmes de sa proposition
obligeante; mais comme il entrait dans nos projets de nous rendre
directement à Naples, nous l'invitâmes à aller offrir ses services à
d'autres qu'à nous; il nous demanda alors de permettre qu'il restât où
il était jusqu'à Pompéia. La demande était trop peu ambitieuse pour
que nous la lui refusassions: le gamin demeura sur son brancard.
Seulement, arrivé à Pompéia, il nous dit, qu'en y réfléchissant bien,
c'était à Torre dell'Annunziata qu'il avait affaire, et qu'avec notre
permission il ne nous quitterait que là. Nous eussions perdu tout le
mérite de notre bonne action en ne la poursuivant pas jusqu'au bout.
La permission fut étendue jusqu'à Torre dell'Annunziata.

A Torre dell'Annunziata nous nous arrêtâmes, comme la chose était
convenue, pour déjeuner et pour changer de cheval. Nous déjeunâmes
d'abord tant bien que mal, le lacrima christi ayant fait compensation
à l'huile épouvantable avec laquelle tout ce qu'on nous servit était
assaisonné; puis nous appelâmes notre cocher, qui se rendit à notre
invitation de l'air le plus dégagé du monde. Nous ne doutions donc pas
que nous ne pussions nous remettre immédiatement en route, lorsqu'il
nous annonça, toujours avec son même air riant, qu'il ne savait
pas comment cela se faisait, mais qu'il n'avait pas trouvé à Torre
dell'Annunziata le relais sur lequel il avait cru pouvoir compter. Il
est vrai, s'il fallait l'en croire, que cela n'importait en rien,
et que le cheval ne se serait pas plutôt reposé une heure, que nous
repartirions plus vite que nous n'étions venus. Au reste, l'accident,
nous assurait-il, était des plus heureux, puisqu'il nous offrait une
occasion de visiter Torre dell'Annunziata, une des villes, à son avis,
les plus curieuses du royaume de Naples.

Nous nous serions fâchés que cela n'aurait avancé à rien. D'ailleurs,
il faut le dire, il n'y a pas de peuple à l'endroit duquel la colère
soit plus difficile qu'à l'endroit du peuple de Naples; il est si
grimacier, si gesticulateur, si grotesque, qu'autant vaut chercher
dispute à polichinelle. Au lieu de gronder notre cocher, nous lui
abandonnâmes donc le reste de notre fiasco de lacrima christi; puis
nous passâmes à l'écurie, où nous fîmes donner devant nous double
ration d'avoine au cheval; enfin, pour suivre le conseil que nous
venions de recevoir, nous nous mîmes en quête des curiosités de Torre
dell'Annunziata.

Une des choses les plus curieuses du village est le village lui-même.
Ainsi nommé d'une chapelle érigée en 1319 et d'une tour que fit élever
Alphonse I'er, il fut brûlé je ne sais combien de fois par la lave du
Vésuve et, comme sa voisine, Torre del Greco, rebâti toujours à la
même place. De plus, et pour compliquer sans doute encore ses chances
de destruction, le roi Charles III y établit une fabrique de
poudre; si bien qu'à la dernière irruption les pauvres diables qui
l'habitaient, placés entre le volcan de Dieu et celui des hommes,
manquèrent à la fois de brûler et de sauter, ce qui, grâce à la
prévoyance de leur souverain, offrait du moins à leur mort une
variante que les autres n'avaient point.

Le seul monument de Torre dell'Annunziata, à part celui qui lui a fait
donner son nom et dont il ne reste d'ailleurs que des ruines, est sa
coquette église de Saint-Martin, véritable bonbonnière à la manière de
Notre-Dame de Loretta. Les fresques qui la couvrent et les tableaux
qui l'enrichissent sont de Lanfranc, de l'Espagnolet, de Stanzioni, du
cavalier d'Aspino et du Guide; ce dernier, arrêté par la mort, n'eut
pas le temps de terminer la toile de la Nativité qu'il peignait pour
le maître-autel.

Au-dessus de la porte est la fameuse Déposition de la croix par
Stanzioni, laquelle doit sa réputation plus encore à la jalousie
qu'elle inspira à l'Espagnolet qu'à son mérite réel. Cette jalousie
était telle, que ce dernier, ayant donné aux moines à qui elle
appartenait le conseil de la nettoyer, mêla à l'eau dont ils se
servirent une substance corrosive qui la brûla en plusieurs endroits.
Stanzioni aurait pu réparer cet accident, les moines désolés l'en
supplièrent, mais il s'y refusa toujours afin de laisser cette tache à
la vie de son rival.

Au reste, c'était une chose curieuse que ces haines de peintre à
peintre, et qu'on ne retrouve que parmi eux: Masaccio, le Dominiquin
et Barroccio meurent empoisonnés; deux élèves de Geni, élève du Guide,
attirés sur une galère, disparaissent sans que jamais on ait pu
apprendre ce qu'ils étaient devenus; le Guide et le chevalier
d'Arpino, menacés d'une mort violente, sont obligés de s'enfuir de
Naples en laissant leurs travaux interrompus; enfin le Giorgione dut
la vie à la cuirasse qu'il portait sur sa poitrine, et le Titien au
couteau de chasse qu'il portait au côté.

Il est vrai aussi que c'était le temps des chefs-d'œuvre.

En revenant à l'hôtel, nous retrouvâmes notre calessino attelé: le
pauvre cheval avait eu un repos de deux heures et double ration
d'avoine, mais sa charge s'était augmentée de deux lazzaronis et d'un
second gamin.

Nous vîmes qu'il était inutile dé protester contre l'envahissement, et
nous résolûmes au contraire de le laisser aller sans aucunement nous y
opposer. En arrivant à Resina nous étions au complet, et rien ne nous
manquait pour soutenir la concurrence avec les nationaux, pas même la
nourrice et la paysanne; au reste, soit habitude, soit l'effet de la
double ration d'avoine, la charge toujours croissante n'avait point
empêché notre cheval d'aller toujours au galop.

A mesure que nous approchions, nous entendions s'augmenter la rumeur
de la ville. Le Napolitain est sans contredit le peuple qui fait le
plus de bruit sur la surface de la terre: ses églises sont pleines
de cloches, ses chevaux et ses mules tout festonnés de grelots, ses
lazzaronis, ses femmes et ses enfants ont des gosiers de cuivre; tout
cela sonne, tinte, crie éternellement. La nuit même, aux heures où
toutes les autres villes dorment, il y a toujours quelque chose
qui remue, s'agite et frémit à Naples. De temps en temps une voix
puissante fait le second dessus de toutes ces rumeurs, c'est le Vésuve
qui gronde et qui prend part au concert éternel; mais quelques efforts
qu'il tente, il ne le fait pas taire, et n'est qu'un bruit plus
terrible et plus menaçant mêlé à tous ces bruits.

Notre suite, au reste, nous quittait comme elle s'était jointe à nous,
oubliant de nous dire adieu comme elle avait oublié de nous dire
bonjour, ne comprenant pas sans doute que chacun n'eût point sa
part au calessino comme chacun a sa part au soleil. Au pont de la
Maddalena, les deux gamins sautèrent à bas des brancards; à la
fontaine des Carmes, nous nous arrêtâmes pour laisser descendre la
nourrice et la paysanne; au Mole, nos deux lazzaronis se laissèrent
couler à terre; à Mergellina, notre pêcheur disparut. En arrivant
à l'hôtel, nous croyons n'être plus possesseurs que des enfants du
filet, lorsqu'on regardant sous la voiture nous vîmes que le filet
était vide. Grâce à nous, chacun était arrivé à sa destination.

Grâce à notre équipage et à notre suite, on n'avait pas fait attention
à nous, et nous étions rentrés à Naples sans qu'on nous eût même
demandé nos passe-ports.

Comme à notre première arrivée, nous descendîmes à l'hôtel de la
Vittoria, le meilleur et le plus élégant de Naples, situé à la fois
sur Chiaja et sur la mer; et le même soir, au clair de la lune, nous
crûmes reconnaître notre speronare, qui se balançait à l'ancre à cent
pas de nos fenêtres.

Nous ne nous étions pas trompés: le lendemain, à peine étions-nous
levés qu'on nous annonça que le capitaine nous attendait accompagné de
tout son équipage. Le moment était venu de nous séparer de nos braves
matelots.

Il faut avoir vécu pendant trois mois isolés sur la mer et d'une vie
qui n'est pas sans danger pour comprendre le lien qui attache le
capitaine au navire, le passager à l'équipage. Quoique nos sympathies
se fussent principalement fixées sur le capitaine, sur Nunzio, sur
Giovanni, sur Philippe et sur Pietro, tous au moment du départ étaient
devenus nos amis; en touchant son argent le capitaine pleurait, en
recevant leur bonne main les matelots pleuraient, et nous, Dieu me
pardonne! quelque effort que nous fissions pour garder notre dignité,
je crois que nous pleurions aussi. Depuis ce temps nous ne les avons
pas revus, et peut-être ne les reverrons-nous jamais. Mais qu'on
leur parle de nous, qu'on s'informe auprès d'eux des deux voyageurs
français qui ont fait le tour de la Sicile pendant l'année 1835, et je
suis sûr que notre souvenir sera aussi présent à leur cœur que leur
mémoire est présente à notre esprit.

Dieu garde donc de tout malheur le joli petit speronare qui navigue
de Naples à Messine sous l'invocation de la _Madone du pied de la
grotte._



FIN DU SECOND VOLUME.

TABLE DES CHAPITRES.

       *       *       *       *       *

Chap. X.    Le prophète

      XI.   Térence le tailleur

      XII.  Le Pizzo

      XIII. Maïda

      XIV.  Bellini

      XV.   Cosenza

      XVI.  Terre Moti

      XVII. Retour





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