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Title: Le Satyricon
Author: Petronius Arbiter (AKA Pétrone)
Language: French
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                             LE SATYRICON


                   *       *       *       *       *


                                  LE

                               SATYRICON

                              DE PÉTRONE,

                     Traduit par LAURENT TAILHADE

                          _NOUVELLE ÉDITION_

                    Revue, corrigée, augmentée, et

                              _ILLUSTRÉE_

                      de six gravures en couleurs

                         par J. E. Laboureur.

                            [Illustration]

                               A PARIS,

                        _ÉDITIONS DE LA SIRÈNE_

                          Bd. Malesherbes, 29

                            M. DCCCC. XXII.



                   *       *       *       *       *


                           AVIS PRÉMONITOIRE


                                          Auctor purissimæ impuritatis.

                                                           JUSTE LIPSE.


_En conformité avec l'usage suivi par les traducteurs de Pétrone depuis
1692, on a cru opportun de consigner ici, aux places ordinaires, les
apocryphes de Nodot, prédécesseur ingénieux mais balourd de FitzGérald_
(Kheyyam), _de Mérimée_ (La Guzla), _de Mac-Pherson et de l'_Ossian
_qu'admira Bonaparte avec stupidité._

_Le faussaire de Belgrade, riz-pain-sel, doublé de latiniste--comme un
Paul-Louis Courier dépourvu de style et d'agrément--par des sutures
adroites encore que d'un romanesque très inepte, a soudé les pages
authentiques et fait plus attrayant leur débit. Ces imaginations,
qui ne parvinrent à duper aucun des contemporains de Nodot (lors les
académiciens de Nîmes) apparaissent comme un Evangile cinquième à
l'auteur de_ Quo Vadis? _abruti déjà de façon louable par les quatre
précédents._

_Elles aideront les quelques gens du monde qui lisent couramment les
caractères d'imprimerie_ _à supporter la découverte de Rome au_ IIe
_siècle, et la lecture de l'_Histoire Auguste mêmement.

_Afin d'éclairer la religion des personnes méticuleuses, on a pris soin
de typographier entre crochets la version du pseudo_-Satyricon.

_Ces concessions faites à l'inintelligence de la critique et du
lecteur, il a paru oiseux d'intimer aux personnes bénévolentes,
la déglutition du_ Carmen de bello civili. _Même il eût été probe
d'effacer tous les vers du_ Satyricon _qui ne tiennent au récit, ni
par un mot, ni par une indication de mœurs, ni par un coin de paysage.
Ces froides rhapsodies n'ont de commun, avec les randonnées d'Encolpis
et de Tryphœna, que leur interpolation par un scholiaste bête dans un
récit fort animé dont elles entravent la piaffe maladroitement. Les
poèmes attribués à Pétrone, depuis Saint-Evremond, Nodot, Boispréaux,
Durand de Moulins jusqu'à Héguin de Guerle et Baillard, les moins
pompiers d'entre eux, furent en possession d'exciter les Muses de
collège, d'impartir aux grimauds en veine luxurieuse, un thème à
paraphrases. Que ne trouve-t-on pas là dedans? Les «fureurs de
Neptune», «les caresses de Zéphire», et même les «ruisseaux de larmes»
conservés depuis l'abbé Delille y croupissent marécageusement à l'abri
du grand air._

_Les auteurs de ces choses, imbus de périphrases, de «bonnes
expressions», guindés et pommadés ne semblent pas avoir eu d'autre but
que d'abêtir un conteur d'esprit et de fournir une version pudique
d'un texte qui l'est si peu. Les fripiers, les garçons d'étuves,
les cinèdes, les cambrioleurs parlent chez ces vedeaux, la même
langue, incolore et décente. On dirait qu'ils ont lavé leurs estomacs
d'ivrognes dans le thé suisse de Nisard et fait leurs ongles dans le
tub académique de M. Paul Deschanel. C'est à vomir. La palme de la
rougeur pudique revient néanmoins à Desjardins-Boispréaux. Après avoir
placé que de tutus et de feuilles de vigne! excusé l'_Arbiter _et
garanti ses intentions, il finit par cette phrase qui vaut qu'on la
propage, bonbon où le sucre du_ XVIIIe _siècle se mêle encore au plâtre
un peu moisi: «Poète, orateur, historien, Pétrone atteint le sublime
dans tous les genres; mais les objets qu'il égayé de son pinceau
blessent la pureté de nos mœurs_(?). _La lumière qui nous luit jette
sur ces matières toute l'horreur qu'elles méritent_ et la nature arme
contre elles la plus belle moitié du monde.»

_On ne prétend pas fournir ici un doublet à ces pédantesques drôleries.
Encore que Pétrone soit réfractaire à la traduction, il a paru élégant
de donner un calque fidèle, de respecter_ _le décor des vieux maîtres
dont les contes milésiens nous furent transmis sous ce nom, et pour la
première fois, aux lecteurs français la crudité de leurs discours._

_Quand Pétrone fait parler des drôles venus de la plus sordide
populace, du maquerellage et du stellionnat à la richesse en même temps
qu'aux «bons principes»; quand il met en scène des mignons opulents,
retraités et pieux; quand il note les épanchements d'un prêteur à la
petite semaine tombé_ (_déjà!_) _dans la dévotion et le patriotisme,
tenant par avance les discours du Père Lemmius, on a cru expédient de
faire à l'argot moderne les plus larges emprunts, qui, seul, renferme
des équivalents topiques aux entretiens de ces voyous. On n'a pas
tenté non plus d'adoucir, de moderniser, les passages scabreux ni de
mettre un vertugadin aux priapées. La sérénité dans l'impudeur est un
caractère de l'art antique; elle brille chez Pétrone comme dans les
figurines obscènes, les bronzes, les fresques, les_ drilopotæ, _les
Hermès phallophores du musée de Pompéi. La moderne hypocrisie est
greffée en plein bois sur la honte chrétienne. Elle fut inconnue aux
races calmes et libres qui dressaient aux carrefours de leurs chemins
les bornes que vous savez contrepointées de l'inscription:_ Hic habitat
felicitas.

_L'élégance de Pétrone différait sans doute des belles manières, telles
que peuvent les entendre MM. Paul Bourget, Arthur Meyer et les calicots
de chez Labbey. Mais un écrivain qui se respecte n'a point à considérer
l'opinion de ces marchands._

_Ainsi, dans la mesure du possible, tenant compte du déchet inhérent
aux traductions même les plus loyales, sans intervenir dans les
débats d'épigraphie ou de sémantique, ne prétendant faire œuvre
d'érudition ni montrer au public autre chose qu'un roman, on a tenté
d'enrichir_--positis ponendis--_la langue d'Amyot, de Lamennais et de
Leconte de Liste par l'acquêt d'un ancien et autrement jeune que la
plupart des conteurs modernes, de mettre ainsi à la main d'un plus
grand nombre de lecteurs, les seuls contes réalistes qui viennent de
l'antiquité. On se flatte, non d'avoir pleinement réussi, de telles
ambitions appartiennent exclusivement aux cacographes avérés_ (beati
lourdes quoniam ipsi trebuchaverunt), _mais de remblayer une voie, où
d'autres, plus heureux et plus doctes, auront l'honneur de triompher._

_Car il est à désirer que cet exemple trouve des imitateurs. La France
en est encore aux traductions par à peu près, aux «belles infidèles» de
Perrot d'Ablancourt ou de l'abbé_ _de Marolles, aux Juvénal pour dames,
aux Suétone châtrés, aux Martial vérécondieux._

_Ici, du moins, on ose le croire, de tels reproches ne se peuvent
encourir. L'impudicité romaine diffère grandement des pattes d'araignée
de Mme Rachilde: c'est l'impudicité romaine que l'on trouvera dans le
présent écrit._

_Voici, libre de tous voiles et purifiée du badigeon académique,
la ménippée ardente, la rhopographie ingénieuse de Titus Petronius
Arbiter. Priapus et Cotytto s'y délectent de leur vigueur nue. Un
remugle de parfumerie et de cuisine, de sueur humaine et de benjoin,
une odeur âcre de fards et de sexes en rut flottent sur ces pages
lubriques ou charmantes. On a fait en sorte de conserver, comme disait
Chamfort, le scandale du texte dans toute sa pureté. Mais on n'a pas
cru devoir la même déférence aux interpolations de Nodot. On a traduit
fort mollement quelques-uns de ses passages, entre autres l'absurde
chapitre_ CXXXVIII, _la ridicule histoire des amours de Chrysis avec
Encolpis-Polyænos, que rien ne fait prévoir et que rien ne justifie.
Nodot est d'ailleurs si mauvais écrivain qu'il traduit incorrectement
jusqu'à son propre texte._

_Certains noms de mets, d'ustensiles ou de vêtements, ne se peuvent
transcrire que par des_ _synonymes tout à fait ridicules. Rien de
plus grotesque par exemple, que de remplacer_ endromis _par «robe de
chambre» ou_ scribilita _par «tarte au fromage», d'imposer à la monnaie
antique les appellations du numéraire d'à présent. Le_ corymbion _n'est
pas une perruque au sens de Lenthéric. Usité d'ailleurs en botanique
(plantes corymbiflores, etc.) rien ne s'oppose à l'acquisition du terme
par la langue usuelle._

_On emprunta au_ Dictionnaire des antiquités romaines et grecques
_d'Anthony Rich, trad. Chéruel_ (_Didot_, 1883), _l'explication de ces
vocables. Un second volume de_ paralipomènes, _outre des commentaires
et des lignes sur Pétrone insérées dans la_ Petite République _au
mois d'août_ 1900, _contiendra la_ Vie d'Héliogabalus, _par Ælius
Lampridius, mémorialiste de l'école niaise._

_Il peut sembler en effet intéressant d'opposer au Satyricon et de
dater le geste d'un fol qui, investi d'absolu, à cent quarante ans
d'intervalle, réalisa sur le trône des Césars, une mascarade sexuelle
imagée par des artistes luxurieux. C'est une manière de snobisme qui
n'est pas à la portée du ménage Dieulafoy._

L. T.

_Prison de la Santé, le 25 avril_ 1902.


                   *       *       *       *       *


                             Le Satyricon


[Illustration: _De sorte qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau,
nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet de Lycurgue._]



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                               COMMENCE

                             LE SATYRICON

                              DE PÉTRONE


Voici longtemps que je promets de vous narrer mes aventures, si bien
que j'ai résolu de donner suite, aujourd'hui même, à cet engagement:
car, moins pour éclaircir de doctes problèmes que pour animer des
propos hilares et des colloques grivois, s'est opportunément congrégée
notre assemblée.

[Avec infiniment d'esprit, Fabricius Vejento a disserté devant vous
sur les mystifications religieuses. Il a démasqué la supercherie et
les menteuses vaticinations de la prêtraille, son audace à publier des
mystères dont elle n'entend pas le premier mot.

Mais] n'est-ce pas un charlatanisme aussi furieux de quoi les
dédamateurs sont férus et possédés? Ils braillent:--Ces navrures, pour
la publique liberté, je les endurai! cet œil, j'en ai pour vous fait le
sacrifice; donnez-moi, donnez un guide qui me guide vers mes enfants,
car mes genoux mutilés ne me soutiennent plus!» Ces choses même
seraient tolérables si elles ouvraient aux débutants un chemin vers
l'éloquence. Mais aujourd'hui, à la bouffissure du discours, au fracas
très vain des maximes ils gagnent uniquement ceci que, rendus au Forum,
ils se croient dépaysés dans une autre planète. Et c'est pourquoi
j'estime que les adolescents, à l'école, deviennent des sots fieffés
qui de nos usages ne voient et n'entendent rien, mais qu'on berne, tout
le temps, de pirates debout sur le rivage, préparant des fers, et de
monarques promulguant un édit qui enjoint aux fils de trancher la tête
paternelle, et d'oracles vouant à la mort, en temps d'épidémie, trois
pucelles ou même davantage et d'une rhétorique melliflue où tout--actes
et paroles--est meringué, pour ainsi dire, de sésame et de pavot.

Ceux qui sont nourris là-dedans ne peuvent pas avoir le sens commun,
plus que fleurer bon cil qui s'héberge en la cuisine. Avec votre
congé, maîtres ès sciences oratoires, souffrez que l'on vous die
que c'est vous les premiers qui perdez la faconde. En suscitant une
fallacieuse harmonie, et les pointes dérisoires, vous avez énervé le
corps du discours et préparé sa chute. Les éphèbes n'étaient pas encore
entraînés à ces déclamations quand Sophocle et Euripide inventèrent
les mots qui portent leur génie aux siècles à venir. Un pion ténébreux
n'avait pas encore hébété les esprits, lorsque Pindare et les neuf
Lyriques, sur les rhythmes d'Homère, prirent l'audace magnanime de
chanter. Et, sans invoquer le témoignage des poètes, je ne vois pas,
certes, que Platon ni Démosthène aient jamais exercé l'office de
rhéteurs. Le grand et, si j'ose parler ainsi, le virginal Bien-Dire
n'est point maquillé ou redondant, mais, par sa beauté propre, surgit.
Naguère, cette énorme, cette venteuse loquacité, de l'Asie immigra dans
Athènes: sur les esprits des jeunes hommes guindés vers le sublime,
comme d'un astre pestilentiel tomba son haleine. Corrompue en son
principe, l'éloquence dépérit et, bientôt, resta muette. Qui, depuis
lors, approcha la perfection de Thucydide, la renommée d'Hypéride?
Pas même un vers qui brille d'une heureuse couleur; mais tous, comme
soufflés d'un oing pernicieux, ne peuvent, sous leur perruque blanche,
atteindre la vieillesse. La peinture n'a pas une fin plus brillante,
depuis que l'audace égyptiaque s'avisa d'en abréger la technique et
d'en vulgariser les procédés.

[Je déclamais un jour à peu près de la sorte, quand Agamemnon
s'approcha de nous, scrutant la foule d'un œil curieux et cherchant
quel était l'orateur si diligemment écouté.]

Ne souffrit pas Agamemnon que je pérorasse longuement sous le portique,
au temps où lui-même avait sué en vain dans sa chaire:--Mignon,
dit-il, puisque tu dégoises d'un air qui ne sent pas le commun et,
chose combien rare, puisque tu prises le bon sens, je ne t'abuserai
pas touchant les secrets de mon art. La faute, dans ces exercices,
n'incombe pas aux précepteurs qui, vivant au milieu d'archifous, sont
tenus d'extravaguer. Car s'ils ne débitent point les fariboles qui
plaisent aux élèves, ils restent--comme dit Cicéron--abandonnés dans
leur classe déserte. Pareil à ces malins parasites qui, voulant capter
le dîner du riche, inventent d'agréables propos (car, pour atteindre le
but de leurs désirs, faut piper les oreilles), tel apparaît le maître
d'éloquence. Il ressemble encore au pêcheur qui, s'il n'amorce point
des lignes avec l'appât que le poisson préfère, se morfond en vain sur
son rocher.

Que dirai-je? Les parents seuls méritent vos objurgations, qui ne
veulent pas instruire leurs héritiers dans les bonnes disciplines. Ils
sacrifient tout, et même l'avenir, au besoin d'arriver. Par ambition,
ils poussent au barreau des blancs-becs frais émoulus de leur école.
Sachant quelle maturité demande l'Eloquence, ils y consacrent des
gamins qui, pour la plupart, ont encore le lait au bout du nez. Que
si les familles voulaient endurer la gradation des cours et que les
jeunes hommes studieux, exercés par une lecture choisie, conformassent
leur éducation à de nobles préceptes, de façon à châtier le style avec
énergie, à suivre longuement les orateurs qu'ils prennent pour modèles,
ces parfaits élèves auraient bientôt fait de mépriser tout ce qui, de
nos jours, séduit l'enfance. Leurs plaidoyers, d'une allure élevée,
acquerraient sur-le-champ et poids et majesté. A présent, les écoliers
baguenaudent en classe. Les juveigneurs prêtent à rire sitôt qu'ils
se montrent au Forum. Chose turpide: ce qu'ils ont appris autrefois
de travers, ils n'en veulent pas confesser le vice dans leur âge mûr.
Cependant, pour que vous n'alliez pas croire que j'improuve absolument
les impromptus dont Lucilius nous donna le modèle, je vous dirai en
vers mon sentiment là-dessus:

    _D'un art sévère, si tu veux goûter les fruits,_
    _Applique ton âme aux grandes choses._
    _Qu'à la manière antique,_
    _Tes mœurs reluisent d'une exacte frugalité._
    _Ne prends souci de capter, dans leur maison, le regard hautain des
         rois_
    _Ni, parasite, le dîner des puissants._
    _Fuis les biberons et n'étouffe pas dans les pots_
    _La chaleur de ton génie; que, laudicène, on ne te voie pas,_
    _Couronné, t'asseoir au théâtre ni prendre plaisir aux histrions._
    _Mais que t'agrée soit la citadelle de Tritonis Armigèra,_
    _Soit le terroir habité par un colon de Lacédémone,_
    _Ou bien Néapolis, demeure des Sirènes._
    _Consacre à la Muse tes virides années_
    _Et t'abreuve d'un cœur joyeux aux sources mœoniennes;_
    _Bientôt, absorbé par la troupe socratique, libre et changeant de
         rênes,_
    _Du grand Démosthene tu feras sonner les armes._
    _Ici pourtant jaillira la puissance romaine, et, sous peu, du grec_
    _Exonéré, ton esprit donnera sa vertu personnelle._
    _Entre temps, tu liras les pages des auteurs renommés au Forum:_
    _Et l'assemblée retentira de tes discours agiles._
    _Tu goûteras les prises d'armes, en sonorités belliqueuses
         mémorées,_
    _Et, dominant sur ces choses, la grandiose parole de l'indompté
         Cicéron._
    _Pare ton intellect de fiers ornements et, comme d'un large fleuve_
    _Ruisselant, tu feras jaillir de ton sein le verbe des Piérides._

J'écoutais bouche béante et ne m'aperçus pas qu'Ascyltos avait fui.
Pendant que je m'enfonçais dans la chaleur de cette longue diatribe,
une troupe d'écoliers envahit le portique. Ils venaient manifestement
d'ouïr une harangue improvisée par je ne sais quel rhéteur, en réponse
au cours d'Agamemnon. Pendant que ces marmousets bafouent, qui le
fond même, qui l'ordonnance et l'écriture du discours, je m'évade
opportunément. Et de courir en quête d'Ascyltos. Mais j'ignorais mon
chemin, l'adresse de notre garni. C'est pourquoi je marchais sans
profit, revenant sans cesse à mon point de départ, jusques au temps
que, brisé par la course et déjà trempé de sueur, l'idée me vint
d'aborder une vieille sempiterneuse qui criait, par les rues, des
herbes potagères.

Maman, saurais-tu par hasard où je demeure?» fut ma première question.
Délectée par cette plaisanterie idiote:--Possible que je le sache,»
répond-elle. Et voici qu'elle marche devant moi. Je la croyais
devineresse. Mais bientôt, débouchant dans un lieu plus secret, la
matrone obséquieuse soulève une portière:--C'est ici, dit-elle, que
je pense que tu habites.» Je me défendis de connaître ce logis. En
même temps, j'aperçois, parmi les écriteaux et les mérétrices à poil,
des promeneurs furtifs. Bien tard, que dis-je? trop tard, je compris
qu'on m'avait égaré dans un lieu d'honneur. Exécrant les embûches de la
vieille ogresse, je couvris ma tête et m'empressai de fuir à travers
le lupanar, vers une autre sortie. J'en touchais le seuil, lorsque je
m'aplatis contre Ascyltos, crevé de fatigue et plus défaillant que moi.
Vous auriez imaginé que la même procureuse nous avait affrontés en ce
clapier. C'est pourquoi, riant un peu, je lui fis ma révérence:--Et que
fais-tu, lui dis-je, en ce taudis compromettant?»

A pleines mains, il bouchonna la sueur qui l'inondait.--Si tu savais
ce qui m'est arrivé, gémit-il.--Quoi de neuf? répliquai-je.» Mais lui,
presque mourant:--Comme j'errais par la ville entière, sans retrouver
la place où j'avais laissé notre auberge, m'accoste un père de famille
qui s'offre à me conduire, le plus honnêtement du monde. Ensuite,
par des venelles très obscures, il m'emmène jusqu'ici et, m'offrant
de l'argent, il se met à requérir de moi le don de courtoisie. Déjà
la matrulle avait touché un as pour prix du cabinet. Déjà il passait
la main dans mes chausses et, n'était ma vigueur plus grande que la
sienne, j'eusse trinqué sans phrases.»

[Tandis qu'Ascyltos me narre son malencontre, le père de famille
lui-même, accompagné d'une gaupe assez ragoûtante, survient et, faisant
les yeux doux, invite Ascyltos à le suivre dans la maison, l'assurant
qu'il n'a rien à craindre. Puisqu'il se refuse à être le patient,
que, du moins, il consente à besogner en qualité d'agent. D'autre
part, la catau s'évertue à m'aguicher et me prie de la suivre. Alors,
nous emboîtons le pas. Menés à travers les affiches putanières, nous
apercevons toute sorte de gens, mâles et femelles, en train de beluter
dans les chambres d'amour], avec tant de violence qu'on les aurait crus
empoisonnés de satyrion.

[Dès qu'ils nous aperçoivent, ils s'efforcent de nous exciter par leur
entrain, par leurs gestes de cinèdes. Soudain, retroussé jusqu'à la
ceinture, un furieux investit Ascyltos et, le culbutant sur un grabat,
s'efforce de l'engeigner. Je bondis au secours du malheureux, et],
joignant nos forces, nous incaguons le malotru.

Ascyltos gagne au pied, s'enfuit dare-dare, me laissant en proie aux
libidineuses complexions des forcenés: mais plus qu'eux riche en force
et en valeur, je sors intact de ce nouvel assaut.

Ayant parcouru toute la ville ou peu s'en faut], comme à travers un
brouillard caligineux, sur le trottoir d'une place, je reconnus Giton,
debout [au seuil de notre hôtellerie], Je m'empressai d'entrer.--Frère,
lui demandais-je, que nous as-tu cuisiné pour souper?» Mais le gosse,
effondré sur le lit, cherche en vain à retenir des larmes et se met à
pleurer abondamment. Perturbé moi-même par l'émotion du petit frère,
je m'enquiers de ce qui lui est arrivé. Mais lui, tardivement et comme
à regret, après que j'eus mêlé aux prières les éclats de fureur:--Ton
ami, exclama-t-il, ton copain, Ascyltos, a devancé ta venue. Ici, me
trouvant tout seul, le monstre a voulu entreprendre sur ma pudeur.
Comme je criais de mon mieux, il a dégainé et: «Si tu es Lucrèce,
m'a-t-il dit, tu as trouvé un Tarquin». Entendant cela, je poussai
mes griffes vers les yeux d'Ascyltos: «Que réponds-tu à cela, catin!
catin soumise et plus banale qu'une paillasse de rouleuse, toi dont
le souffle même est ignominieux?» Feignant une horreur mensongère,
Ascyltos lève à son tour la main sur moi et clabaude sur un ton encore
plus élevé: «As-tu fini, gladiateur obscène, [assassin de ton hôte],
rebut de l'amphithéâtre! Ferme ça, voleur de nuit, qui, même lorsque
tu godillais drûment, n'a jamais accolé une femme propre! Tu sais bien
que je t'ai servi de frère dans un quinconce, comme à présent le môme
dans ce cabaret.» Mais, répliquai-je, pourquoi t'esbigner pendant mon
entretien avec le pédant?

Triple idiot! que voulais-tu que je fisse là? Je crevais de faim.
Devais-je écouter des sentences, comme qui dirait un fracas de vitres
brisées, ou bien l'_Oracle des Songes?_ Tu es cent fois plus cochon
que moi, Herculès à moi! toi qui, pour souper en ville, flagornes un
magister.» Et voilà que nous tournons en risée cette discussion très
honteuse, parlant avec sang-froid de choses et d'autres. Mais bientôt
sa perfidie me revint en mémoire:--Ascyltos, dis-je, nos humeurs ne
peuvent s'accorder; le mieux est de partager les hardes que nous avons
en commun, puis de combattre par des gains séparés notre mutuelle
pauvreté. Tu n'es pas sans lettres, ni moi-même; cependant, pour ne
pas marcher sur tes brisées, je choisirai une autre sorte d'industrie,
faute de quoi, mille occasions nous feraient, à chaque instant,
harpailler. Nous serions, avant peu, montrés au doigt.» Ascyltos
acquiesça:--Mais, dit-il, aujourd'hui, en qualité de beaux esprits,
nous sommes conviés à un banquet. Ne perdons pas cette agréable nuit;
Toutefois, demain, puisque cela te plaît, je me pourvoirai d'un gîte
et d'un amant.--Il est oiseux, répliquai-je, de différer ce qui nous
agrée aujourd'hui.» Le désir seul me faisait ainsi brusquer les choses.
Depuis longtemps je brûlais d'espacer un fâcheux et de reprendre avec
mon cher Giton nos amusements d'autrefois.

[Ascyltos digéra peu cette avanie. Sans répliquer, il sortit
brusquement. J'augurai mal de ce départ soudain: car je connaissais
la fougue de son caractère et le dévergondage de ses appétits. Je le
suivis pour observer ses démarches, pour faire obstacle à ses projets;
mais il se déroba tout de suite à mes regards, et vainement je le
cherchai].

Après avoir fait la guerre à l'œil dans tous les recoins de la ville,
je regagnai mon galetas. Giton me baisa de tout son cœur. Moi, liant
le cher enfant dans une étreinte robuste, je goûtai de mes vœux la
jouissance plénière, et mes transports furent dignes d'envie.

Nos délices n'étaient pas encore épuisées que, revenu à pas de loup et
brisant avec fureur la porte, Ascyltos me trouva folâtrant avec mon
frère. De rires, de bravos il emplit notre cambuse et, soulevant le
balandras où nous étions tapis:--Que faisais-tu là, dit-il, citoyen
très pudibond? Quoi! vous voilà tous deux sous la même couverture!»

Puis, non content de cette gabegie, il prend la courroie de sa besace
et se met en devoir de m'étriller abondamment. Il ajoute à ses coups
des propos dérisoires:--Que cela t'instruise à ne plus désormais,
frère, trancher quoi que ce soit avec ton frère!»

L'imprévu du choc me stupéfia. J'avalai sans broncher sarcasmes et
plamussades. Je tournai la chose en bouffonnerie. C'était prudent,
car sans cela j'eusse dû en venir aux mains avec mon rival. Ma fausse
hilarité apaisa ses esprits:--Encolpis, me dit-il en souriant, toi,
dans la débauche enseveli, tu perds de vue notre disette de pécune. Ce
qui nous reste est si peu que rien. Pendant les beaux jours, la ville
est d'une effroyable stérilité. La campagne nous sera plus fructueuse.
Allons voir nos amis.»

La nécessité me fit donner la main à ce conseil et suspendre mon
ressentiment. De sorte qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau,
nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet de Lycurgue,
chevalier romain. Comme il avait été jadis le frère d'Ascyltos, il
nous fit un bon accueil. Son entourage en accrut fort les agréments.
D'abord, Tryphœna, miracle de beauté, commère d'un certain Lycas,
patron de navire qui possédait quelques domaines aux alentours et
proche de la mer. On ne peut exprimer les contentements que nous
goûtâmes en ce lieu, qui est un des plus beaux qui se puissent rêver,
encore que Lycurgue nous y fit assez petite chère. Faites état que
Vénus, incontinent, prit soin de nous apparier. La belle Tryphœna
mérita mes suffrages et, favorable, elle accueillit mes vœux. Mais à
peine avais-je poussé ma pointe, que Lycas, indigné de se voir dérober
son joujou, me somma de la remplacer auprès de lui. C'était un vieux
collage. Rondement, il m'offrit de composer au moyen de cet échange.
Ivre de luxure, il me persécutait de ses désirs, mais j'avais, alors,
Tryphœna dans le sang et je fermai l'oreille aux invites de Lycas. Mes
refus exaltèrent son béguin jusqu'à la passion. Il me suivait de tous
côtés. Il entra, une nuit, dans ma chambrette. Voyant que la persuasion
ne servait de rien, il voulut tâter du viol, mais je beuglai de telle
sorte que toute la valetaille fut sur pied et que, Lycurgue aidant, je
sortis indemne de ce terrible assaut.

Enfin, Lycas, ne trouvant pas la maison où nous étions commode à ses
desseins, me pria d'accepter son hospitalité. Je déclinai l'invitation.
Il me fit presser de nouveau par Tryphœna. Elle s'entremit d'autant
plus volontiers pour m'induire à céder au caprice de Lycas qu'elle se
flattait d'en obtenir un surcroît de liberté. Je suivis donc l'Amour.
Cependant Lycurgue ayant repris avec Ascyltos le commerce de jadis,
n'entendait pas quitter son bel ami. De sorte que nous convînmes qu'il
resterait près de Lycurgue, tandis que j'irais chez Lycas avec Giton.

Nous décrétâmes, en outre, que chacun de nous serait tenu de rapporter
à la masse, et pour la commune subsistance, les aubaines que l'occasion
nous fournirait.

La joie de Lycas fut inimaginable en apprenant ma résolution. Le voilà
qui se met en quatre pour avancer le départ. Enfin, nous prîmes congé
de nos amis et parvînmes, le soir même, à notre demeure nouvelle.

Pertinemment, Lycas avait pris ses mesures. Pendant la route, il se
fit mon voisin, tandis que Tryphœna s'asseyait près de Giton. L'homme
avait ainsi disposé les choses, connaissant bien les complexions de sa
maîtresse, qu'elle se plaisait au changement, et qu'elle ne manquerait
pas de convoiter le cher mignon. Ce qui ne tarda guère d'advenir. La
belle ardait pour le gamin, s'affichait de bonne grâce. Lycas, avec
grand soin, m'indiquait leur manège. Cette conjoncture le poussa
quelque peu dans mon esprit, de quoi il fut charmé. Car il se flattait
que l'inconstance de ma sœur me la rendrait méprisable et que, n'étant
plus sous l'empire de la dame, je l'écouterais, lui, plus favorablement.

Les choses furent ainsi pendant les premiers jours de notre visite chez
Lycas. Tryphœna se consumait pour Giton, qui la servait de grand cœur:
l'un et l'autre me chagrinaient fort. Cependant, Lycas dans son zèle à
me plaire, inventait, chaque jour, de nouveaux passe-temps. Doris, sa
jolie épouse, les embellissait de sa présence et de tels agréments que
j'eus bientôt oublié Tryphœna. Je confiai aux truchements ordinaires,
soupirs et regards noyés, le soin d'expliquer à Doris ma naissante
amour. Languissants, mes regards lui firent d'enthousiastes aveux, et
dans les siens brillait une flamme pareille. Cette éloquence muette
nous découvrit tout d'abord, avant même que d'avoir échangé une parole,
ce que nous ressentions avec tant de ferveur.

La jalousie de Lycas, à propos de quoi j'étais édifié, m'obligeait à
garder le silence. De son côté, Doris ne se pouvait méprendre aux soins
dont m'accablait son homme. Dès que nous pûmes causer librement, elle
s'en ouvrit à moi. Je confessai la chose, en lui faisant valoir ma
résistance acharnée aux entreprises de Lycas. Mais elle me représenta,
la bonne robe! qu'il fallait user de politique. Guidé par son adresse,
je ne trouvai pas de meilleur expédient pour jouir de l'une que de
m'abandonner à l'autre.

Cependant, Giton, épuisé, tâchait de réparer ses forces par un peu de
repos. Tryphœna revint alors à moi. Ses avances rebutées firent place
à la fureur. Sans cesse cramponnée à ma personne, elle eut bientôt
fait de découvrir ma double intrigue avec les deux époux. La première
ne lui causant aucun préjudice, elle ne s'en mit guère en peine, mais
elle résolut d'entraver la seconde. Pour cet effet, elle n'hésita pas
à informer Lycas de mes amours avec Doris. Plus sensible à la jalousie
qu'à la tendresse, le mari préparait sa vengeance, quand, heureusement
avertie par une femme de Tryphœna, Doris put se mettre à l'abri de
l'orage. Mais il nous fallut suspendre nos rendez-vous et nos ébats.

Exécrant la perfidie de Tryphœna et l'ingratitude noire de Lycas, je
pris la résolution de quitter la place. La fortune me favorisa. Car, la
veille, un navire consacré à Isis et copieux en butin avait échoué sur
les écueils du voisinage.

Giton se prêta de grand cœur à l'aventure, mécontent comme il était
et hargneux de voir Tryphœna ne plus se soucier de lui après l'avoir
séché jusqu'aux moelles. Ayant délibéré ensemble, nous prîmes, de
grand matin, la route vers la mer et nous entrâmes d'autant plus
facilement dans le navire qu'il avait pour gardiens les gens de Lycas
dont nous étions connus. Mais, pour nous faire honneur, les idiots
se mirent à nous escorter. Cela ne faisait pas notre affaire, nous
empêchait de larronner. Ce que voyant, je leur abandonnai Giton. Puis,
subrepticement, je me coulai dans une chambre attenante à la poupe que
décorait la statue de la Déesse. Je la spoliai d'une précieuse chasuble
et d'un sistre d'argent. Ensuite, j'enlevai de la cabine du pilote
quelques nippes de valeur. Enfin, glissant le long d'un funin, je
quittai le navire, aperçu de l'unique Giton qui, prenant congé de ses
gardes, me rejoignit dans peu d'instants.

Aussitôt qu'il fut devers moi, je lui montrai le butin que j'avais
fait. Nous jugeâmes à propos de rallier Ascyltos chez Lycurgue: mais
nous ne pûmes y parvenir que le jour d'après. En abordant notre
compagnon, je lui narrai brièvement de quelle façon j'avais chapardé
la nef d'Isis et comment nous étions des victimes de l'amour. Il nous
conseilla de prévenir Lycurgue et de le disposer en notre faveur, lui
faisant connaître que les persécutions itératives de Lycas nous avaient
obligés d'avancer notre retour, sans prendre le temps de l'avertir.
Sur quoi Lycurgue nous promit son assistance indéfectible contre nos
persécuteurs.

Chez Lycas, on n'éventa notre fuite qu'au lever de Doris et de
Tryphœna. D'habitude, nous assistions galamment à leur toilette
matinale. Aussitôt, Lycas met en campagne ses valets. On nous cherche
surtout du côté de la mer. Là, nos rabatteurs apprennent quelle visite
nous fîmes au tillac de la Déesse, mais rien encore du cambriolage. Car
la poupe du bâtiment regardait vers le large et son pilote n'était pas
rentré.

Enfin, Lycas ne doutant plus de notre évasion, la rancœur de m'avoir
perdu le déchaîna contre Doris qu'il incriminait d'un tel essoine. Je
tairai les outrages, les voies de fait auxquels il se porta, car j'en
ignore le détail. Apprenez seulement que Tryphœna, instigatrice du
désordre, persuada Lycas de nous aller quérir chez Lycurgue près de
qui, certainement, nous étions réfugiés. Elle s'offrit même à être de
la partie, afin de dauber sur nous en proportion de nos méfaits.

Les voilà donc en route et arrivant d'assez bonne heure, le lendemain,
au castelet. Nous étions sortis. Car Lycurgue nous avait conduits à
certaines héraclées que fériait un bourg voisin. Nos poursuivants
emboîtèrent le pas et finirent par nous trouver au temple, sous le
porche. Leur aspect nous troubla fort. Lycas de notre escapade se
plaignit à Lycurgue, en toute véhémence. Mais il fut reçu par notre
hôte d'un front impénétrable et d'un sourcil dédaigneux. Ce froid me
rendit l'audace. Malfaisants et honteux, ses stupres, je lui jetai
d'abord à la face, lui reprochant, à haute voix, les lubriques assauts
qu'il m'avait donnés, tant chez Lycurgue que dans sa propre demeure.
Tryphœna, qui s'ingéra de me contredire, n'en fut pas, non plus, la
bonne marchande. Je lui reprochai, devant les badauds qu'avait ameutés
notre dispute, ses appétits de goule, montrant, à l'appui de mon dire,
Giton crevé, moi-même presque démoli par cette chienne libertine.

Les éclats de rire que chacun fit alors jetèrent nos ennemis dans un
étrange désarroi. Ils en eurent grand ennui et détalèrent au plus vite,
mais jurant tout bas de se venger. Comme ils virent que, dans l'esprit
de Lycurgue, nous avions pris les devants, ils résolurent de l'attendre
chez lui pour le détromper des couleurs dont nous l'avions berné.

La fête s'acheva si tard qu'il nous fut impossible de regagner le
domaine. Lycurgue nous coucha dans une métairie qu'il possédait à
mi-chemin de sa résidence. Le lendemain, obligé de rentrer chez
soi pour affaires, il partit sans nous éveiller. Lycas et Tryphœna
l'attendaient au castelet, qui le surent flatter, circonvenir, de
manière si adroite qu'ils l'engagèrent à nous livrer entre leurs mains.
Lycurgue, cruel par nature et se truphant de garder sa foi, ne songea
plus qu'à nous rendre à nos ennemis. Il persuada Lycas d'aller chercher
main-forte, cependant que, lui-même, nous garderait à vue dans sa
propriété.

Il regagna donc la villa et nous reçut du même air qu'aurait pu prendre
Lycas. Joignant les mains et prenant un air de circonstance, il nous
reprocha la témérité que nous eûmes de chercher à lui en imposer par
une accusation calomnieuse contre un de ses amis. Sans plus vouloir
nous entendre, il ordonna qu'on nous mît aux arrêts, Giton et moi, dans
notre chambre, faisant sortir Ascyltos, mais refusant de l'écouter sur
notre justification. Puis, ayant comme il faut chapitré nos geôliers,
emmenant Ascyltos, il s'en retourne au castelet.

Pendant la route, son mignon de couchette eut beau alléguer des raisons
émollientes. Rien ne put adoucir Lycurgue: larmes, blandices, ni
prières. Cette dureté piqua si fort notre camarade qu'il résolut de
nous déprisonner. Dès le soir même, il se prit d'altercas et refusa
de coucher avec son amant, ce qui lui permit d'exécuter le plan qu'il
avait formé pour notre salut.

Dès que la valetaille fut plongée dans le premier sommeil, prenant
sur son dos notre bagage et passant par une brèche du mur qu'il avait
remarquée, il atteignit, avant le jour, la métairie, entra sans nulle
encombre et vint à notre chambre. Nos gardiens en avaient fermé la
porte. Mais il était bien aisé de l'ouvrir, n'étant qu'une cloison de
voliges, de quoi il vint à bout par le secours d'un morceau de fer et
déboîta proprement la serrure, dont la chute nous éveilla. Car, en
dépit de la fortune adverse, nous dormions à poings fermés.

Fatigués d'avoir assez avant dans la nuit prolongé la veille, nos argus
ronflaient de la belle manière. Nous fûmes seuls désendormis par le
tapage. Ascyltos nous dit brièvement tout ce qu'il avait fait pour
nous. Besoin ne fut d'autres explications. Pendant que je m'habillais
en hâte, l'idée me vînt d'assassiner nos geôliers d'abord et de
carroubler ensuite la villa. Je soumis ce projet à mes compagnons.
Ascyltos approuva le larcin, mais nous bailla congé d'en venir à bout
sans effusion de sang. Comme il savait les aîtres, il nous mena dans
un garde-meuble où nous prîmes le meilleur. Nous délogeâmes à pointe
d'aube et, déclinant les grandes routes, nous marchâmes jusques au
temps que nous pûmes nous croire en sûreté.

Alors Ascyltos, reprenant haleine, se rigola hautement d'avoir friponné
Lycurgue, pingre, dont à notre copain la parcimonie baillait juste
raison de clabauder. Nul salaire pour tant de voluptueuses nuits. Une
table aride en vins et stérile en fricot. La lésine de Lycurgue était,
malgré sa richesse énorme, sordide au point qu'il se refusait les
choses nécessaires à la vie.

    _Il ne boit pas au sein du fleuve et ne saisit pas les fruits qui
         s'offrent sur les eaux,_
    _Ce Tantale infortuné que géhenne le désir._
    _Pareille, la face d'un riche avare qui redoute éperdument_
    _Ce qu'il peut exécuter, qui remâche la soif dans sa bouche aride._

Ascyltos voulait rentrer dans Néapolis, le soir même. Je lui fis sentir
son étourderie. La police nous y chercherait apparemment. Il valait
mieux nous absenter, faire perdre ainsi notre piste aux argousins.
D'ailleurs, l'état de nos finances nous permettait une balade à travers
champs! Le conseil lui plut. Nous gagnâmes un hameau qu'embellissaient
maintes cassines et vide-bouteilles, où plusieurs de mes amis avaient
accoutumé de faire carousse pendant la verte saison. Mais voilà qu'à
mi-route une grosse pluie nous contraignit de quêter un abri dans
un prochain village. Nous entrâmes au cabaret. Là, d'autres piétons
s'étaient, comme nous, réfugiés pendant l'averse. Dans la confusion qui
régnait, nul ne s'inquiéta de nos personnes. Tandis que nous guettions
si le désordre ne nous fournirait pas quelque aubaine, Ascyltos aperçut
à terre un petit sac de bonne mine qu'il effaroucha sans que nul y prît
garde et qu'il trouva bien garni de pièces d'or. Cet heureux début nous
émoustilla. Mais, pour éviter toute réclamation, nous prîmes aussitôt
la porte de derrière. Un esclave y sellait des chevaux qui disparut, un
moment, pour aller, sans doute, quérir quelque chose qu'il avait oublié
au logis. Sitôt qu'il fut éloigné, je m'emparai d'une cape superbe que
j'avais aperçue enroulée au portemanteau de la plus riche selle. Nous
glissant tout le long des baraques, nous gagnâmes ensuite un bois peu
distant du village.

Ayant percé jusqu'au fort du taillis, et jugeant le lieu sûr, nous
débattîmes plusieurs controverses touchant les manières de céler
notre pécune, dans la crainte qu'on nous arguât de larcin ou d'être
nous-mêmes larronnés. Enfin, nous résolûmes de coudre le magot en
la doublure d'une vieille tunique à moi, que je mis ensuite sur mes
épaules, après avoir chargé Ascyltos du manteau dérobé. Nous prîmes des
sentiers détournés pour regagner la ville. Mais, au sortir de la forêt,
nous entendîmes ces paroles de funeste augure:--Ils ne se peuvent
échapper; ils sont réfugiés à coup sûr dans le bois. Quêtons sous le
couvert afin de les appréhender plus aisément.»

Oyant cela, nous envahit une terreur si grande qu'Ascyltos et Giton,
à travers les broussailles, décampèrent du côté de la ville. Je
rebroussai chemin et rentrai dans le taillis avec une précipitation
telle que je ne sentis pas de mes épaules tomber la précieuse tunique.
Enfin, brisé de fatigue, ne pouvant aller plus loin, je m'affalai au
pied d'un arbre, où je constatai la perte que je venais de faire. La
douleur me rend des forces. Je me lève pour chercher mon trésor. Temps
perdu! Oiseuse exploration! Abattu de lassitude et de chagrin, j'errai
au plus obscur du bois. J'y demeurai au delà de quatre heures. Enervé
cependant par cette affreuse solitude, je cherche, coûte que coûte, une
issue. Ayant fait à peine quelques pas, je vois venir à ma rencontre
une manière de campagnard. J'eus alors besoin de toute ma fermeté qui,
par bonheur, ne défaillit point. J'allai carrément à la rencontre de
mon homme, le priant de m'indiquer la route de Néapolis: car il y a
longtemps que j'erre sans pouvoir me tirer d'au milieu de ce bois. Pâle
comme la mort et crotté jusqu'aux yeux, mon état lui fit compassion. Il
me demanda si je n'avais rencontré personne. Ma réponse étant négative,
il me remit obligeamment sur mon chemin. Au moment de nous séparer,
nous aperçûmes deux hommes de sa connaissance qu'il appela et qui lui
dirent qu'ils avaient battu l'estrade sans rien découvrir, sinon une
méchante tunique, et, ils la firent voir.

On croira sans peine que je n'eus pas le front de la réclamer, encore
que j'en connusse tout le prix. De quoi ma douleur ne fit qu'empirer.
Le cœur brisé par le rapt de mon trésor et ma faiblesse augmentant à
vue d'œil, je suivis lentement les rustres sans être aperçu d'eux.

Il était tard quand j'arrivai à Néapolis. J'entrai dans un mauvais
bouchon où, plus qu'à demi-mort, Ascyltos gisait sur une paillasse. Je
m'effondrai de même sur la couche voisine, sans qu'il me fût loisible
de proférer un mot. Perturbé de ne plus voir la tunique dont il m'avait
confié la garde:--Qu'as-tu fait de notre robe?» interrogea-t-il d'une
voix saccadée. Je n'eus pas la force de répondre, sinon par un regard
piteux. Bientôt, me sentant réconforté, je lui fis, vaille que vaille,
le récit de ma déconfiture. Il crut d'abord que je lui en donnais à
garder. Malgré la rafale de larmes dont j'accompagnai mes serments,
il persistait à n'y pas croire, m'accusant de vouloir détourner sa
part de prise dans notre butin. Giton, plus consterné que moi-même, se
tenait debout, gardant un silence hébété. Son chagrin donnait encore de
nouvelles forces à mon désespoir. Mais ce qui me tourmentait par-dessus
tout, c'était de nous savoir traqués par les mouches de police. J'en
avertis Ascyltos, qui ne s'en émut guère, ayant tiré son épingle du
jeu. Il était, d'ailleurs, persuadé que nul ne s'aviserait de nous
chercher dans ce taudis, inconnus comme nous l'étions et n'ayant, au
surplus, frayé avec personne.

Cependant, nous trouvâmes à propos de feindre une indisposition et
d'avoir, de la sorte, un prétexte à garder la chambre. Mais nous ne
pûmes y demeurer longtemps, car la monnaie se faisait rare au point
qu'il devenait opportun de bazarder quelques nippes afin de subsister.

NOUS arrivâmes au marché sur le déclin du jour. Un bric-à-brac des
mieux fournis. C'étaient, pour la plupart, des objets de piètre valeur,
mais dont la brume servait à cacher les origines suspectes, la douteuse
provenance. Et comme, pour un motif pareil, nous avions apporté, en ce
lieu, un gaban venu de la foire d'empoigne, nous saisîmes l'occasion
favorable. Postés dans l'ombre, nous étalâmes un pan de notre
marchandise, dans l'espoir que sa beauté nous vaudrait quelque chaland.

En effet, peu de temps après, un manant que je connaissais de vue,
escorté d'une particulière, s'approcha de fort près et se mit à
examiner attentivement notre manteau. Ascyltos, de son côté, jeta les
yeux sur les épaules de cet homme qui faisait mine de vouloir acheter
et resta figé de surprise. De mon côté, je n'étais point sans émotion.
Il me semblait reconnaître dans cet homme, celui qui avait trouvé
ma tunique parmi les broussailles. De fait, c'était bien lui. Mais
Ascyltos ne s'en remettant pas au témoignage de ses yeux et pour ne
rien emmancher à l'étourdie, perce jusqu'au bonhomme; sous prétexte de
marchander la précieuse tunique, il la tire doucement et la palpe à son
aise.

Ode Fortuna caprice admirabonde! Le rustre n'avait pas encore soupesé
les ourlets d'une main curieuse. Même, il n'exposait ce vêtement que
par manière d'acquit, à la façon d'une guenille.

Reconnaissant l'intégrité de notre magot, et que le vendeur portait une
face débonnaire, Ascyltos me prit à part:--Sais-tu, frère, dit-il, que
le trésor nous revient sur quoi je lamentais? Voilà notre bonne petite
frusque, avec y incluses toutes nos pépettes! Que faire? Par quel
stratagème revendiquer notre bien?»

Pour moi, je me gaudissais fort, non seulement du profit, mais
encore de me sentir lavé, par cette conjoncture, d'une suspicion
très infamante. Je conseillai d'aller droit au but et de saisir les
tribunaux de l'affaire, si le manant rechignait à céder notre bien.

Ce ne fut pas l'opinion d'Ascyltos:--Qui s'intéresse à nous dans ce
chien de pays? Qui voudra prêter l'oreille à nos allégations? Je
préfère, dit-il, remérer la tunique. Bien qu'elle soit à nous, ainsi
que nous l'avons pu constater, mieux vaut pour quelques sous faire
emplette du trésor et ne pas entamer une procédure ambiguë.

    _Que font les lois où, seule, règne la Pécune,_
    _Où la pauvreté ne saurait gagner un procès?_
    _Même ceux-là qui pratiquent à dîner l'ascétisme cynique,_
    _Impudemment, trafiquent de leur mandat._
    _Ainsi, la Justice n'est rien, sinon un encan_
    _Où le chevalier même, assis au tribunal, favorise qui le paie._»

Par malheur, à part un dupundius et un, sicilique destinés à l'achat de
lupins ou de cicéroles, nous étions absolument fauchés. C'est pourquoi,
de peur que notre butin ne s'évanouît derechef, nous convînmes de
lâcher la main sur le prix du gaban, sûrs de compenser notre perte
légère par un gain des plus sérieux. Aussitôt donc que nous eûmes
l'étoffe déballée, cette donzelle qui, drapée d'un voile, faisait
société au campagnard, en inspecte jusqu'aux moindres coutures et,
posant ses deux mains sur la frange, se met à donner de la voix comme
pourceau qu'on égorge:--Les voici! je tiens mes deux voleurs!»

Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour donner le change,
l'immonde tunique en lambeaux, nous écriant, sur le même ton, que ces
gens-là brocantent nos dépouilles. Mais la partie n'était pas égale.
La populace, conglomérée par nos abois, se tordait à nous entendre:
les uns revendiquant un habit des plus riches, les autres, une loque
ne valant pas d'être ravaudée. Mais Ascyltos vint à bout de calmer la
risée et, le silence acquis:

Nous voyons bien que chacun prise très haut ses appartenances: qu'ils
nous rendent notre tunique et remportent leur gaban.»

Combien qu'au rural, ainsi qu'à sa chipie, le troc parût duisant,
survinrent deux chicanous à tête de larrons qui, voulant escamoter le
gaban, insistèrent afin que, de part et d'autre, on remît à leurs soins
les effets contestés. Le tribunal, demain, serait saisi du différend.
Car il s'agissait moins, d'après eux, d'établir la propriété des hardes
en litige que de longuement rechercher laquelle des deux parties
justifiait le soupçon d'improbité.

L'avis du séquestre agréait aux spectateurs. Mais voici que, du milieu
de la foule, sort un quidam chauve et le front garni de caruncules
tubéreuses: c'était une manière de solliciteur au contentieux. Il
s'empare du gaban et jure les Consentès qu'il le reproduira devant
le tribunal. Manifestement, le but de ces escogriffes était de faire
déposer notre gage entre leurs pattes et, l'ayant esbrouffé, d'empêcher
par la crainte d'une accusation de vol, notre comparution à l'audience.
Sur ce point, nous étions on ne peut plus d'accord. Le hasard adjuva
les désirs de chacun: indigné de nous voir mener ce train pour une
infâme penaille, le croquant jeta la tunique à la face d'Ascyltos et,
pour clore la dispute, demanda le dépôt en mains tierces du gaban,
seule cause de cette échauffourée. Ayant donc ainsi recouvré, comme
nous le pensions, notre belle monnaie. en un temps de galop nous vînmes
à l'auberge. La porte barricadée, nous fîmes des gorges chaudes tant
sur les hommes d'affaires que sur nos accusateurs. Ils avaient déployé
une telle finesse pour nous rendre nos écus!

Nous commencions à découdre la fameuse tunique, afin d'en extraire les
jaunets, lorsque nous entendîmes un quidam s'informer près de notre
logeur sur ce qu'étaient les individus qui venaient d'entrer chez lui.
Cela m'atterra. L'homme à peine sorti, je courus dans la salle basse
m'informer de ce qu'il pouvait être. Là, j'appris qu'un licteur du
préteur, dont l'emploi est de recenser, pour les registres publics,
le nom de tous les étrangers, en apercevant deux qu'il n'avait pas
inscrits encore, s'était informé de notre pays et de nos occupations.

Le marchand de soupe dévida ces commérages d'un air à me faire
soupçonner que son taudis n'était pas franc. Pour obvier à tout méchef,
nous résolûmes d'en sortir et de n'y rentrer qu'à la nuit. En partant,
nous donnâmes à Giton les ordres nécessaires pour qu'il nous fît à
souper.

Nous voilà donc en marche. Evitant les quartiers du bel air, nous
déambulions parmi les ruelles borgnes, lorsque, à jour fermant et
dans un passage obscur, nous rencontrâmes deux femmes en grand habit,
de tournure avenante, que, d'un pas mesuré, nous suivîmes jusqu'à la
porte d'un oratoire. C'est là qu'elles entrèrent. Un murmure insolite
en venait jusqu'à nous, comme d'un centre mystique. A notre tour,
la curiosité nous fit pénétrer dans la chapelle, où nous aperçûmes
de nombreuses coquines. Elles hurlaient, pareilles aux bacchantes,
et secouaient dans leur main droite de petites figures de Priapus
envitaillées à faire peur. Ne fut loisible d'en apprendre davantage:
car, à notre aspect, le troupeau beugla de telle sorte que la coupole
de l'oratoire en fut ébranlée. Ces dames voulaient s'emparer de nous.
Mais, sans tarder, nous tirâmes nos grègues et nous en fûmes au logis.

Nous gobelottions en paix, grâce au zèle de Giton, quand la porte
résonna sous des coups de heurtoir impudemment frappés.--Qui va là?
demandâmes-nous, pâlissant de crainte.--Ouvrez, répondit-on, et
vous l'allez savoir.» Pendant ce dialogue, la serrure branlante se
détacha d'elle-même et, par la porte ouverte, une femme entra, la
tête encapuchonnée. C'était la même qui, peu de temps auparavant,
exhortait le rural au manteau.--Vous pensiez donc me faire la figue?
nous dit-elle. Je suis la dariolette de Quartilla dont furent par vous
les sacra perturbés, dans l'oratoire de Priapus. Voici qu'elle vient
en personne à votre juchoir. Elle souhaite obtenir de vous un moment
d'entretien. Ne vous effarez pas. Elle n'accuse ni ne punira votre
erreur. Même, elle admire plutôt le dieu qui conduisit en cette ville
des jeunes hommes si courtois.»

Nous gardions encore le silence, ne sachant que penser d'une telle
ouverture, lorsque nous vîmes entrer Quartilla elle-même, flanquée
d'une pucelette. Sur le bord de ma courte-pointe elle se vint échouer
où, longuement, elle pleura. Nous demeurions aphones, pantois et
sidérés devant cette incontinence lacrymale, cet étalage flegmatique
de désespoir. Quand enfin s'apaisa la bourrasque, elle écarta son
voile et, tordant les mains jusqu'à faire craquer ses doigts, nous
démasqua un visage irrité:--D'où vous vient, dit-elle, cette audace?
Qui vous enseigna le brigandage et l'imposture? Mais, que Fidius me
soit en aide! j'ai compassion de vous. Car nul, sans être châtié, ne
troubla nos mystères. En effet, ce pays abonde si fort en divinités
protectrices que les hommes y sont moins que les Dieux faciles à
trouver. Ne croyez pas, néanmoins, que je sois venue ici pour cause
de vengeance. Plus que l'affront reçu m'émeut votre jeunesse. Elle me
persuade que, par ignorance, vous commîtes cet inexpiable forfait.

Sache donc que, la nuit dernière, je fus horripilée d'un frisson à tel
point glacial que je craignais un accès de fièvre tierce. Je demandai
au sommeil quelque rémission. L'ordre me fut, en songe, intimé de te
quérir et de lénifier par ton accortise l'impétueux de mes quérimonies.
Le souci de ma guérison n'est pas, toutefois, ce qui m'inquiète
davantage. Une alarme plus sérieuse me déchire les entrailles qui me
conduira jusqu'à la mort, à savoir qu'inspirés par la licence de votre
âge vous ne divulguiez ce qu'ont saisi vos regards dans la chapelle de
Priapus et profaniez, devant le monde, la religion des Dieux. A vos
genoux tendent mes paumes ouvertes. Je vous obsècre et vous supplie de
ne pas tourner en dérision nos offices nocturnes, de ne point afficher
les arcanes immémoriaux dont la plupart de nos mystes eux-mêmes ne
soupçonnent pas le rituel.

Ayant achevé sa déprécation, les larmes de Quartilla redoublèrent, avec
une abondance de furieux soupirs. Elle presse contre mon lit son visage
et sa poitrine.--Madame, lui dis-je, ému de crainte et de miséricorde,
tiens-toi l'esprit en repos sur la double fin de ta visite. Oncques
n'ébruiterai quoi que ce soit de vos sanctimoniales observances. Quant
à la fièvre tierce, puisqu'un songe t'informa que je possède les vertus
et complexions pertinentes à sa cure, nous adjuverons la providence des
Dieux, même au péril. de notre vie.»

Cette promesse lui rendit la gaîté. Passant des larmes aux rires, elle
me baise étroitement et peigne mes cheveux qu'elle ramène en boucles
sur l'oreille:--Je fais trêve, dit-elle, et vous remets votre offense.
Que, pourtant, si vous n'eussiez acquiescé au traitement que je désire,
dès demain une troupe de braves eût tiré contre vous raison de cette
injure et soutenu ma dignité.

    _Turpide est le mépris, l'impératif, luisant de gloire._
    _Il me plaît élire mon chemin au gré de mes caprices._
    _Car le sage, raisonnablement, apaise les querelles par le mépris_
    _Et, pardonnant aux vaincus, il triomphe deux fois.»_

Battant des mains, elle se creva de rire, tout à coup, d'une telle
furie que nous en eûmes peur. Dans son coin, la camériste, qui était
advenue la première, se tordait comme sa maîtresse. La bambine entrée
avec Quartilla ne tarda point à suivre leur exemple.

Tout résonnait de leurs éclats. On se fût cru dans une baraque de
morions. Entre temps, stupéfaits de leur brusque saute d'humeur,
incertains, nos regards se posaient tantôt sur les pécores et tantôt
sur nous-mêmes. Quartilla reprend enfin la parole.--J'ai fait le
nécessaire, dit-elle, pour que, de la journée, il n'entre âme qui vive
dans cette maison; de telle sorte que, sans crainte des fâcheux, tu
pourras m'insinuer aisément le remède contre la fièvre que tu m'as
promis.»

A ces mots, Ascyltos demeura vaguement hébété. Quant à moi, plus
frigide soudain qu'un hiver des Gaules, je restai sans émettre quelque
son que ce fût. Néanmoins, je comptais sur le muscle de mes compagnons
et de moi pour donner à l'aventure une issue galante.

En effet, trois petites fumelles, si quelque méchant dessein les
liguaient contre nous, l'eussent-elles jamais emporté sur un trio de
mâles qui, à défaut d'autre mérite, gardaient pour coadjuteur les
solides attributs de leur sexe. Et, certes, nos reins étaient déjà
fortement ceinturés. Même, en cas d'assaut, j'avais ordonné mon plan
de bataille. J'engagerais l'action avec Quartilla, Ascyltos avec la
servante et Giton avec la parthénie.

[Tandis que je roulais, en mon esprit, ces choses, Quartilla me
requit de soigner sa fièvre tierce. Mais, bientôt, déçue de l'espoir
qu'elle fondait sur ma vaillance, elle déguerpit, furibonde, pour nous
envahir peu après, en compagnie d'estaffiers inconnus qui, sur son
commandement, nous charroyèrent dans un palais très superbe].

Ce fut un coup de foudre. Toute constance nous abandonna et, dans notre
malencontre, la mort nous apparut inéluctable.

Moi, cependant:--Je te supplie, madame, si tu nous réserves de plus
tristes aventures, achève-les d'un seul coup! Nous n'avons pas de tels
forfaits sur la conscience que la torture doive, par surcroît, aggraver
notre exécution.»

La suivante, qui s'appelait Psyché, sur le parquet diligemment étendit
une couverture et sollicita mes génitoires glacées par mille morts.
Ascyltos avait dans son pallium enfoui sa tête, n'ignorant pas combien
il est périlleux d'intervenir dans les secrets d'autrui. [Sur ces
entrefaites] la péronnelle sort de son giron deux sangles vigoureuses
dont elle m'attache, tour à tour, les pieds et les mains.

[Ainsi garrotté, je lui représentai que ces comportements n'étaient
pas un bon moyen que prenait sa maîtresse pour venir à bout de la
démangeaison qui lui tenait le bas-ventre:--D'accord, répondit-elle,
mais j'ai sous la main un électuaire plus efficace et plus prompt.»
Aussitôt, elle apporte une timbale pleine de satyrion.

A force de débiter des boniments de femme saoule et, tout en se payant
ma tête, elle fit si bien que j'eusse ingurgité la drogue: mais
Ascyltos, ayant naguère ses blandices rebuté, sur son dos elle jeta la
dernière prise de satyrion, sans qu'il s'en aperçût].

Comme la conversation languissait:--Et moi, dit Ascyltos, suis-je pas
digne de boire?» La camériste, trahie par mon sourire, applaudit des
deux mains:--Cavalier, dit-elle, je t'en ai donné; même tu as seul vidé
le gobelet jusqu'à la lie.

--Vère! interjecta sa maîtresse. Notre Encolpis n'a donc pas humé toute
la dose?» Cette galéjade nous fit rire plaisamment. Giton lui-même ne
put tenir jusqu'à la fin son sérieux, depuis surtout que la pucelette
se fut emparée de son visage, couvrant de baisers le petit drôle, qui
n'y répugnait pas.

J'aurais, dans ma détresse, appelé au secours. Mais outre que personne
au monde n'eût branlé pour notre défense, avec une épingle à cheveux,
Psyché, quand j'attestai la foi des Quiritès, me lardait les mâchoires,
tandis que la fillette armée d'un pinceau qu'elle avait elle-même
imbibé de satyrion opprimait Ascyltos.

Pour comble d'infortune, survint un cinède paré d'une gausapa vert
myrte, retroussé jusqu'au nombril, qui, tantôt, en dansant, nous
amignardait à grands coups de fesses, tantôt nous inquinait de baisers
cadavéreux. Quartilla, une verge de baleine à la main et ses jupes
enroulées autour de la ceinture, lui commande enfin de donner répit à
notre gêne. Sur quoi nous sacrâmes l'un et l'autre, par des mots très
religieux, que périrait avec nous un arcane si secret et clandestin.
Là-dessus entrèrent maints lutteurs de gymnase qui nous oignirent d'une
huile très noblement parfumée.

Oubliant alors notre courbature, nous endossâmes des robes de fête et
prîmes le chemin d'une salle voisine. Trois lits étaient dressés autour
d'un couvert de la plus grande magnificence. Invités à nous étendre,
l'appétit aiguisé par de mirifiques hors-d'œuvre, nous versons à flots
dans notre gésier le vin de Falernum. Après avoir mangé force vivres
délicats, le sommeil nous gagnait peu à peu:--Qu'est-ce à dire, se mit
à rugir Quartilla, et pensez-vous être ici pour dormir sachant que
cette nuit est la vigile de Priapus?»

Comme Ascyltos, grevé de tant de maux, roupillait de grand cœur,
Psyché, qui n'avait point oublié ses rebuffades, lui frotta longuement
le visage de suie, et d'un tison éteint, sans qu'il en eût conscience,
badigeonna sa bouche, ses épaules et ses bras. Moi-même, harassé de
tant de maux, je prenais un avant-goût du sommeil. A notre exemple,
tant au dehors que dans le triclinium, la valetaille ronflait à dire
d'expert. L'un gisant sous les pieds des convives, l'autre adossé
à la muraille, un troisième étayé par le chambranle de la porte,
ils cuvaient tous leur vin pêle-mêle, tête contre tête. Les lampes,
cependant, exhaustes de liquide, éparpillaient une lumière ténue
et défaillante, lorsque deux Syriens voulant rafler une bouteille,
s'insinuèrent dans le triclinium. Tandis que, près d'un dressoir
couvert d'argenterie, les deux vauriens se disputent leur aubaine,
elle se brise entre leurs doigts. Table, vaisselle plate, buffet,
tout dégringole. Même, une coupe, tombant de haut, va briser le crâne
d'une servante qui dormait sur un lit voisin. A ce choc inattendu, la
malheureuse hurle, dénonçant les voleurs et suscitant les ivrognes.
Pris la main dans le sac, les Syriens, venus en quête d'une proie, se
laissent adroitement tomber sur un deuxième lit: et de ronfler comme
s'ils avaient pioncé depuis longtemps.

Déjà réveillé en sursaut, le tricliniarchès infusait de l'huile aux
quinquets moribonds. Déjà les esclaves, s'étant bouchonné les yeux,
reprenaient leur office, quand l'arrivée d'une cymbaliste, faisant
claquer ses cuivres, nous remit tous sur pied.

On recommença donc à manger sur nouveaux frais. Quartilla, derechef,
nous éperonne à boire; le vacarme des cymbales accroît la gaillardise
des soupeurs. Et le cinède reparaît aussi, fastidieux entre les hommes
et digne commensal d'une pareille maison, qui, après avoir battu la
mesure en gestes saccadés, expectore ces vers:

    _Ici, venez ici, les spatalocinèdes!_
    _Marchez! courez! volez!_
    _Cuisses hospitalières! fesses agiles! mains expertes!_
    _Bougres neufs! vieilles tantes! eunuques de Délos!_

Ayant fini son couplet, le pied plat m'insalive d'un baiser très
immonde. Bientôt, il grimpe sur mon lit et me déshabille malgré moi.
Longuement il ahane sur ma braguette. Mais en vain. Des ruisseaux de
pommade à l'acacia fluaient, avec la sueur, de sa tête graisseuse. Tant
de craie enfarinait ses joues pleines de rides que vous les eussiez
prises pour un mur débué par les grandes pluies.

Je ne pus retenir davantage mes pleurs, envahi par la plus noire
tristesse.--De grâce, madame, dis-je à Quartilla, est-ce l'embasicète
que tu as chargé de me bourreler?» Mais elle, frappant légèrement des
mains:--Que voilà donc un habile homme et qui me fait une question
d'esprit! Ne sais-tu pas que l'incube s'appelle en grec embasicète?»

Alors, ne voulant pas que mon associé fût mieux partagé que
moi-même:--Par ta Foi, repris-je, Ascyltos, dans ce triclinium, chôme
seul notre fête.

--C'est juste, répond-elle. Qu'on donne à Ascyltos l'embasicète!»
Aussitôt fait que dit. Le cinède changea de monture et, passant à mon
copain, l'écrasa sous son derrière et ses embrassements. Debout, au
milieu du combat, Giton, à force de rire, s'endommageait les intestins.

L'ayant considéré avec attention, Quartilla s'enquiert du bel
enfant.--A qui appartient-il?

--C'est mon amant, répliquai-je.

--Pourquoi donc ne m'a-t-il point donné l'osclage?» Et, vers soi
l'attirant, elle baise Giton à pleines lèvres. Bientôt elle glisse
la main dans la fente de sa robe, dégage les charmes neufs du bel
enfant. Puis elle ajoute:--Demain, avec ce bibelot, je préluderai à
mes plaisirs. Mais, pourvue ce soir, je ne saurais goûter un banal
ordinaire, m'étant le bas-ventre gorgé d'un très robuste ânon.» A ces
mots, Psyché, riant, s'approcha de sa maîtresse et lui coula je ne
sais quel propos dans l'oreille:--Oui, oui! dit Quartilla, c'est fort
bien avisé. Pourquoi non? L'occasion est admirable. Il faut dévirginer
notre Pannychis.» Là-dessus, on introduit une môme assez gentille, ne
paraissant guère plus de sept ans, la même qui, dans cet après-midi,
avait chaperonné Quartilla dans notre bouge. Tout le monde applaudit et
réclame, sur-le-champ, la consommation des épousailles.

Je demeurai stupide; puis j'affirmai que, d'une part, Giton, gamin des
plus vérécondieux, n'oserait devant tous effectuer l'expérience; que,
de l'autre, Pannychis n'était pas en âge de supporter, comme une femme,
la douloureuse prélibation:

--Bon! répartit Quartilla, étais-je plus nubile quand je perdis mon
pucelage? Que me soit adverse Juno si je me rappelle avoir oncques été
vierge! Fillette, je badinais avec des polissons de mon âge; puis, les
années avançant, j'accordai mes faveurs à des cadets plus robustes,
jusqu'au temps que je sois parvenue aux heures où nous sommes. De là,
sans doute, l'origine du proverbe: _Qui l'a porté vedeau, peut aussi le
porter taureau._»

Donc, et de peur qu'en secret mon amant n'endurât de plus graves
méchefs, je me levai pour concourir à l'office nuptial.

Déjà, Psyché enroulait un flammeum sur le chef de la petite. Déjà,
l'embasicète marchait en paranymphe, portant à la main le brandon
d'hyménée. Suivait un long troupeau de vaches imbriaques applaudissant
de tout leur cœur. Le thalamus, drapé conformément aux rites,
s'érigeait dans la grand'salle.

Alors Quartilla, incendiée par l'aspect de cette paillardise, soudain
se leva, puis, agrippant Giton, l'emporta vers la chambre d'amour.
Sans nul doute le petit babouin se laissait faire avec plaisir, tandis
que sa partenaire oyait sans épouvante ni tristesse le nom terrible de
l'Hymen.

De sorte qu'après qu'on les eut couchés ensemble et mis sous clef,
nous restâmes assis sur le pas de la porte, Quartilla surtout, qui,
par une fente ingénieusement ouverte, appliquait un œil curieux,
observant le jeu puéril avec une attention libidineuse. Et moi, vers
ce spectacle elle me traîna aussi d'une main défaillante. Dans cette
posture, nos visages s'effleuraient; tout le temps que lui laissait
Giton et Pannychis, agitant les lèvres, elle me frappait sur les joues
de baisers furtifs.

[J'étais si las des familiarités de cette pute que je ne pourpensais
que d'évasion. J'en déclarai le dessein au fuligineux Ascyltos qui
l'approuva beaucoup. Il espérait fuir, en même temps, les vexations de
Psyché. Rien plus facile. Mais Giton restait enfermé dans la chambre
et nous voulions soustraire le gamin aux fureurs de ces dévergondées.
Tandis que nous cherchions un expédient, Pannychis se laissa choir,
en jouant du serrecroupière, tandis que, démonté par le poids, Giton
suivit sa combrecelle au pied du lit. Heureusement il en fut quitte
pour la peur. Mais la petite, légèrement blessée au front, s'écria
d'une telle violence, que Quartilla, épouvantée, s'engouffra dans la
chambre en coup de vent. Ce qui nous permit de lever le pied sans
demander notre reste. Promptement, nous galopâmes jusqu'à l'auberge et,
sur-le-champ,] nous étant fourrés dans les draps, nous passâmes libres
d'inquiétude le restant de la nuit.

[Le lendemain, comme nous sortions du logis, nous rencontrâmes deux de
nos ravisseurs. Ascyltos, dès qu'il les eut remembrés, fondit sur l'un
d'eux avec ardeur; puis, l'ayant mis hors de combat et dangereusement
blessé, il me vint seconder contre l'autre. Celui-là se défendit si
vaillamment qu'il nous vulnéra tous les deux, mais de sorte légère, et
fut assez adroit pour décamper sans la moindre égratignure.]

Le troisième jour était venu, embelli par la perspective d'une
crevaille exorbitante, pareille au suprême festin des gladiateurs. Mais
navrés comme nous l'étions, nous trouvâmes plus expédient de fuir que
de rester en repos. C'est pourquoi, [nous revînmes diligemment à notre
hôtellerie. Nos plaies étaient sans gravité. Une fois recousues, nous
les pansâmes avec de l'huile et du vin.

Cependant nous avions laissé un de nos ennemis sur le carreau, et la
crainte d'être découverts nous angoissait.] Nous délibérions ainsi,
très affligés, sur les mesures à prendre pour éviter la tempête
imminente, lorsqu'un officieux d'Agamemnon interrompit nos spéculations
funèbres:--Hé quoi! dit-il brusquement, ne savez-vous pas chez qui
l'on dîne aujourd'hui? C'est Trimalchio, le richomme, qui, dans son
triclinium, possède une horloge près de quoi un buccinateur l'avertit
de la fuite des jours et des moments perdus.» Aussitôt, oubliant les
maux passés, nous reprenons sans tarder nos habits. Giton, qui avait
consenti jusqu'alors à nous servir d'esclave, reçoit l'ordre de nous
accompagner au bain.

A peine harnachés, nous déambulons, sans autre souci que de
vadrouiller. Des joueurs étaient groupés autour d'une barrière. Nous
approchons. Le premier objet qui frappa nos regards fut un vieillard
chauve, engoncé dans une camisole feuille-morte, s'exerçant à la paume,
entre force cadets aux longs cheveux bouclés. Nous n'admirions pas tant
cette belle jeunesse que le paterfamilias, qui pelotait, en chaussons,
avec des balles couleur de prase. Dès qu'une de ces balles avait touché
terre, on la mettait au panier, cependant qu'un naquet, pourvu d'une
sacoche bien garnie, en fournissait inépuisablement les joueurs.

Nous aperçûmes des choses nouvelles. Entre autres, deux eunuques debout
aux extrémités de la piste. L'un tenait un pot de chambre d'argent,
l'autre recensait les éteufs, non ceux-là qui vibraient entre les mains
des partenaires, mais qui jonchaient le sol.

Comme nous admirions tout ce faste, Ménélaüs vint à nous:--Voilà,
dit-il, voilà Trimalchio chez qui vous popinez ce soir. En doutez-vous?
cette partie que vous voyez, n'est autre chose que l'apéritif.»

Ménélaüs parlait encore, quand Trimalchio fit craquer ses doigts. A ce
geste l'eunuque au pot de chambre vint mettre son bassin à la portée
du joueur, lequel, ayant sa vessie exonéré, demanda qu'on lui donnât
à laver, puis épongea ses doigts aux boucles d'un mignon. Il serait
long de consigner toutes les bizarrereries de Trimalchio. Enfin, nous
gagnâmes les Thermes. Après avoir pris une chaude et sué à notre aise,
nous passâmes au rafraîchissoir.

[Illustration: _Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour
donner le change, l'immonde tunique en lambeaux._]

Déjà Trimalchio, enolié d'aromates, les faisait déterger, non avec
de vulgaires linteaux, mais bien avec un peignoir de la plus fine
estame. Cependant, trois masseurs iatraliptès sablaient le Falernum
en sa présence, et, comme en se pelaudant à propos de boire, ils en
humectaient le sol:--Buvez! dit Trimalchio. C'est du vin de ma bouche.»
Bientôt, on l'enveloppa dans une gausapa écarlate. Puis on l'étendit
sur une litière que devançaient quatre piqueurs adornés de phaleræ,
ainsi qu'une voiture à bras où se pavanaient les délices de Trimalchio,
enfant vieillot, chassieux et plus vilain que son maître lui-même.
Tandis qu'on l'emportait, un tibicen vint à lui, tenant des flageolets,
et, penché, à son oreille, comme pour dire quelque secret, ne cessa de
flûter pendant tout le chemin. Nous suivîmes, repus d'admiration, et
nous arrivâmes, en même temps qu'Agamemnon, à la porte du palais, sur
le jambage de laquelle m'apparut un écriteau, avec cette inscription:

    +------------------------------------------------------------+
    |                       TOVT ESCLAVE                         |
    |            QVI SANS LE CONGÉ DV PATRON SORTIRA             |
    |             CENT FOIS RECEVRA LES ÈTRIVIÈRES               |
    +------------------------------------------------------------+

A l'entrée, se tenait un portier vert, sanglé d'une ceinture cerise;
dans un plateau d'argent, il écossait des pois. Au-dessus du seuil
pendait une cage d'or renfermant une pie aux ailes bigarrées, qui
saluait de ses cris les allants et venants.

Tandis que, plongé dans la stupeur, j'admirais tout cela, bouche bée,
je pensai me laisser choir de peur et me casser les jambes. A senestre,
près de la loge du suisse, était peint un molosse enchaîné, avec cette
inscription en lettres capitales: GARE AV CHIEN! Et mes compagnons
de dauber sur moi. Ayant repris haleine, je continuai l'examen des
fresques peintes sur les murs. On y voyait un marché d'esclaves,
portant au col une pancarte, avec des légendes. Et Trimalchio lui-même,
les cheveux dénoués, tenant un caducée, entrait dans Rome sur un char
conduit par Minerva. Plus loin, il apprenait à ratiociner, puis était
nommé Dispensateur, toutes choses que le peintre avait curieusement
élucidées par de multiples inscriptions. A l'extrémité de la galerie,
Mercurius enlevait, par le menton, Trimalchio encore, et le déposait
sur le siège le plus élevé d'un tribunal. Auprès, était Fortuna, riche
de sa corne, et les trois Parques filant une quenouille d'or.

Je notai de plus, à l'extrémité de cette galerie, une troupe de
coureurs qui, sous la direction d'un écuyer, s'entraînaient à la
vitesse. En outre, dans un coin, je vis une grande armoire. Là, dans
un reliquaire, des Larès d'argent, une statuette de Vénus, et, non de
médiocre taille, une pyxide en or qu'on me dit contenir la première
barbe de notre amphytrion.

Alors, je me pris à interroger l'ostiaire:--Quelles sont, demandai-je,
ces figures au milieu de l'atrium?--L'_Ilias_ et l'_Odyssea_,
répondit-il, et, vers la senestre, les jeux de gladiateurs donnés par
Lénas.»

Nous n'avions pas loisir d'en regarder plus long.

Nous avançâmes vers le triclinium. Au seuil, le Procurateur recevait
des comptes. Mais ce qui nous estomira davantage, ce furent des
faisceaux avec des haches, appendus en trophées au chambranle de
l'huis, et dont la partie inférieure se terminait par une sorte
d'éperon en bronze qui, supportait cette inscription:

                       A G. POMPEIVS TRIMALCHIO
                            SEVIR AVGVSTAL
                        CINNAMVS DISPENSATEVR.

Au-dessous, brûlait une lampe double suspendue à la voûte. Sur les
montants de la porte, deux tablettes étaient accrochées, dont l'une, si
j'ai bonne mémoire, contenait ces mots:

    +------------------------------------------------------------+
    |           LE III ET LA VEILLE DES KAL. DE JANV.            |
    |                   NOTRE G. SOVPE DEHORS                    |
    +------------------------------------------------------------+

L'autre faisait paraître les phases de la lune, l'image peinte des sept
étoiles, et, marqués par des clous, les jours heureux ou malheureux.
Au moment où, soûls de voluptés, nous allions pénétrer, enfin, dans la
salle à manger:--_Du pied droit!_ nous cria un esclave commis à cet
office. Sans doute, nous trépidâmes quelque peu, dans la crainte que
l'un des convives ne transgressât le précepte. Enfin, nous partions
uniformément du pied droit, lorsqu'un autre serf, en purette, se vint
abattre à nos genoux, suppliant notre faveur de le soustraire aux
peines immanentes; car la prévarication était légère qui le mettait en
péril: avaient été soustraits au bain les vêtements du dispensateur
dont il avait la garde, qui valaient à peine X. H. sestercius. Nous
voilà donc retirant le pied droit. Dans son cabinet, le dispensateur
nombrait des écus d'or. Nous le priâmes de remettre à l'esclave sa
peine. Superbe, il nous toisa, et:--Ce n'est pas tant la perte dont je
suis ému, que l'incurie de ce bélître. Ma robe de chambre il a perdue,
qui me fut donnée, à mon jour natal, par un certain client. Tyrienne,
sans doute, mais, une fois déjà, elle avait été lavée. Quoi qu'il en
soit, je vous accorde la grâce du vaurien.»

Pénétrés d'une si noble munificence, nous étions à peine de retour
dans le triclinium que le serf au profit duquel nous avions manifesté
se porta derechef à notre rencontre. Il nous surprit étrangement par
la fureur de ses embrassades multipliées et drues, avec force louanges
pour notre humanité:--Au surplus, dit-il, vous saurez à l'instant
qui vous avez obligé. Le vin dominical est dans la main du garçon de
l'échansonnerie; or, c'est moi qui tiens la coupe et vous en tâterez.»

Enfin, après tous ces retards, nous nous couchons à table. Des pages
d'Alexandrie, sur nos mains, infusent l'eau de neige, immédiatement
suivis par des pédicures très agiles, qui font nos pieds et rognent
nos ongles, d'une adresse merveilleuse: ce que faisant, nul ne gardait
le silence, mais, vaquant à leur fâcheux emploi, ils l'agrémentaient
de chansons. Je fus curieux d'expérimenter si la livrée tout entière
chanterait de même. Pour cela, je demandai à boire: un garçon plein
de zèle me servit, sur-le-champ, non sans me régaler d'une acide
complainte. Pareillement faisaient tous les gens de la maison, sitôt
qu'on leur demandait quelque office. Hanter vous eussiez cru un chœur
de pantomimes et non le triclinium d'un paterfamilias.

Entre temps on apporta les promulsis, de tous points magnifiques;
les convives sur leurs lits ayant déjà pris place, à la réserve de
Trimalchio auquel, par une incongruité nouvelle, on réservait le haut
bout. Au milieu de la table, dans une manière de plateau, se prélassait
une bourrique en métal de Corinthe, portant sur le dos un bissac
dont les poches contenaient, l'une des olives blanches, l'autre des
olives noires. Flanquaient l'ânon deux plats circulaires. Sur leurs
marges étaient gravés le nom de Trimalchio et le poids du métal. Tels
porte-assiettes, réunis en arceaux, présentaient des loirs saupoudrés
de sésame et arrosés de miel. Sur un gril d'argent fumaient des
andouillettes. Sous le gril s'étageaient des prunes syriaques et des
pépins de migraine.

Nous entamions déjà cette noble chère quand, au rythme d'une symphonie,
Trimalchio fut apporté. Ses esclaves le couchèrent sur de menus
oreillers, ce qui fit pouffer quelques étourdis. Le personnage y
prêtait d'ailleurs. Sa tête rase émergeait d'un pallium cramoisi;
autour de sa nuque, emmitoufflée dans ce vêtement, il avait, par
surcroît, tortillé une serviette à bandes énormes, dont les franges
pendaient çà et là. Au petit doigt senestre il portait un large anneau
faiblement doré, puis, au bout du quatrième, une petite bague qui me
sembla d'or pur, avec des incrustations en forme d'étoiles, du plus
brillant acier. Pour ostenter d'autres richesses encore, il découvrit
jusqu'à l'épaule son bras droit orné d'un bracelet d'or et d'un cercle
d'ivoire, que rehaussaient des agréments de métal poli. Ensuite, curant
ses dents avec une épine d'argyrose:

Mes excellents bons, dit-il, je n'avais, en ce moment, aucun désir de
me mettre à table: mais ne voulant pas que mon absence mît plus de
retard à vos ébats, j'ai quitté un divertissement qui m'agréait fort.
Souffrez néanmoins que j'achève ma partie.

Un page le suivait, portant la table à jeu en bois de térébinthe avec
des tesseræ de cristal, et, ce qui me parut du dernier galant, au lieu
de jetons blancs et noirs, de grosses médailles d'argent et d'or. Mais,
tandis qu'il dégoisait, en jouant, les plus abjectes pantalonnades et
que nous poussions encore une brèche parmi les hors-d'œuvre, on nous
apporte, dans le monte-plats, un corbillon sur lequel une galline en
bois sculpté, les ailes étendues en rond, semblait couver des œufs.
Aussitôt, deux esclaves approchent, et, la symphonie bourdonnant de
plus belle, ils se mirent à scruter la paille. Ils en sortent des œufs
de paon qu'à la ronde ils impartissent. Alors, se tournant vers nous,
Trimalchio:--Amis, dit-il, c'est par mon ordre que l'on a caché des
œufs de paon sous le ventre de la poule; mais, Herculès à moi! j'ai
lieu d'appréhender qu'ils ne soient déjà couvis; regardons toutefois
s'ils sont encore mangeables.» A cet effet, nous recevons des cuillers
ne pesant pas moins d'une demi-livre. Nous brisons la coque de ces œufs
très artistement boulangée en pâte ferme. J'étais sur le point de jeter
le mien, car je pensais y voir déjà grouiller un paonneau, lorsqu'un
vieux pique-assiette m'arrêta:--Il y a là, me dit-il, je ne sais quelle
friandise.» Je finis de rompre la coquille et trouvai, dans une farce
de jaunes d'œufs bien poivrée, un bec-figue des plus gras.

Cependant Trimalchio, ayant fini de jouer, ordonne qu'on lui resserve
tous les plats dont nous avons tâté. D'une voix haute, il proclame
que si quelqu'un souhaite encore du vin miellé, il en peut boire son
comptant, lorsque, au signal nouveau donné par l'orchestre, un chœur
chantant d'esclaves emporte la desserte. Au milieu du fracas vint à
tomber une patène d'argent. Croyant bien faire, un garçon d'office
tente de la ramasser. Mais Trimalchio, qui l'aperçoit, ordonne de
souffleter l'esclave par manière d'objurgation et de jeter l'assiette
aux épluchures. Sur quoi un valet, préposé au garde-meuble, de la
balayer avec d'autres rebuts.

Après cela, une entrée de deux Æthiops chevelus, portant des utricules
pareilles à celles qu'on emploie pour faire tomber la poussière de
l'amphithéâtre, qui nous donnèrent à laver, non avec de l'eau claire,
mais avec un très bon vin.

Chacun loua le maître pour ces élégances. Mais Trimalchio, prenant la
parole:--Mars, dit-il, prise l'Egalité. C'est pourquoi j'ai ordonné
d'assigner à chacun sa table. En même temps, l'escafignon de ces
puants esclaves et leur chaleur nous importuneront moins.» On apporte,
aussitôt, des fiasques de verre, méticuleusement bouchées de plâtre. A
leur goulot pendait l'écriteau que voici:

    +------------------------------------------------------------+
    |                      FALERNVM OPIMIEN                      |
    |                      DE CENT FÉVILLES.                     |
    +------------------------------------------------------------+

Tandis que nous lisions ces étiquettes, battant des mains, Trimalchio
s'écria:--Heu! heu! cela est donc! le vin dure plus que l'homme
transitoire! Faisons carrousse et buvons à pocharder la lune. Le vin,
c'est la vie! Celui que je vous offre est de l'opimien authentique.
Hier, je traitais à souper de plus honnêtes gens que vous; néanmoins,
le vin qu'on leur présenta n'égalait point celui-ci.»

Comme nous popinions, flagornant d'un ton pénétré la magnificence de
notre hôte, un esclave posa sur la table une larve d'argent, squelette
en miniature, si bien ajusté que les articulations et les vertèbres
se mouvaient en tous sens, de la meilleure grâce. Puis, ayant saisi
la poupée, au moyen d'une ficelle intérieure il lui donna plusieurs
sortes d'attitudes, la prenant tour à tour et la remettant au milieu du
couvert, jusques au temps que Trimalchio se mit à déclamer:

    _Heu! heu! malheur à nous! l'homme, tout entier, n'est qu'un pur
         néant!_
    _Combien fragile notre existence! Et pendue au plus cassant des
         fils!_
    _Ainsi nous serons tous, quand Orcus nous emportera._
    _Donc, vivons au mieux, tant que vivre nous est permis._

Le myriologue et nos courbettes furent interrompus. Un deuxième service
qui, à la vérité, ne répondait guère à notre désir, parut en même
temps. Néanmoins, une curiosité nouvelle fixa bientôt les regards de
la compagnie. C'était un globe en manière de surtout, dont l'orbe
était paré des signes du zodiaque. Au-dessus de chaque peinture, le
majordome avait placé des mets qui, par leur essence ou leur forme,
se pouvaient rattacher à ces constellations. Sur le Bélier, des pois
chiches (pois du bélier); sur le Taureau, une pièce de bœuf; sur les
Gémeaux, une paire de testicules et de rognons; sur le Cancer, une
couronne; sur le Lion, des figues africaines; sur la Vierge, une vulve
de truie érigone; sur la Balance, un peson qui, d'un côté, soutenait un
poupelin, de l'autre, une croustade; sur le Scorpion, une scorpène; sur
le Sagittaire, un ώτοπετὴς, lièvre cornu; sur le Capricorne, un homard;
sur le Verseau, une oie; sur les Poissons, deux mulets. Au centre, le
plus beau gazon du monde, fraîchement tondu, supportait un rayon de
miel.

Entre temps, un éphèbe égyptien offrait du pain chaud, à la ronde,
en un petit four d'argent, et, d'un fausset impitoyable, écorchait
un couplet emprunté à la _Farce de l'Assa fœtida_. Sans beaucoup
d'enthousiasme, nous nous préparions à donner l'assaut, car les mets
étaient du dernier commun, lorsque Trimalchio nous apostropha:--Je vous
conseille de manger dit-il; on n'est à table que pour cela.»

Il dit. Au son des instruments quatre danseurs bondissent et, dans
une pirouette, font disparaître le couvercle du surtout. C'est un
nouveau festin qui paraît à nos yeux: poulardes grasses, tétine de
truie et levraut empenné, qui figure Pégasos. Dans les angles de cette
machine, des statuettes de Marsyas portaient de petites outres d'où
giclait une saumure pimentée, sur des poissons qui nageaient dans une
sorte d'Euripus. Nous joignons nos bravos à ceux du domestique et nous
attaquons, en riant, les nourritures de haut goût.

Trimalchio, non moins délecté que nous de la surprise:--_Carpe!_»
dit-il. Et soudain parut un officier de bouche qui, suivant la mesure
de l'orchestre, se mit à trancher les viandes en cadence. Vous eussiez
cru, au rythme de son geste, voir l'un de ces volumineux essédaires
qui, soutenus par l'orgue hydraulique, s'escriment dans l'arène.

Cependant, Trimalchio sans cesse répétait d'une voix
melliflue:--_Carpe! Carpe!_» de sorte que, l'entendant réitérer avec
cette insistance, je soupçonnai quelque pointe, dont je m'enquis auprès
de mon proche voisin, lui demandant ce que voulait dire cela. Il
avait assisté fréquemment à de pareilles scènes:--Vous voyez bien, me
répondit-il, notre écuyer tranchant? Cet homme a pour nom Carpus, de
telle sorte que Trimalchio, en disant _Carpe_ (Coupe!), du même coup
appelle son esclave et lui notifie ses commandements.»

J'étais repu, si bien que je me retournai tout à fait vers mon
interlocuteur pour mieux entendre ses propos. Après quelques discours
et des questions en l'air, idoines à servir d'amorce:--Quelle est,
dis-je, cette femme que je vois sans cesse aller et venir de tous
côtés? --C'est la femme de Trimalchio, Fortunata la bien nommée, qui
ramasse l'or à la puchette et le mesure au boisseau.--Et jadis, que
faisait-elle?--Me pardonne ton Génie! tu n'aurais pas voulu accepter
d'elle un chanteau de pain. A présent, nul ne sait ni comment ni
pourquoi elle est assise au plus haut de l'Empyrée. C'est le τὰ πάντα
de Trimalchio. Bref, elle pourrait sans effort lui persuader qu'on
n'y voit goutte en plein midi. Lui-même ignore sa richesse, tant
il est étrangement pécunieux; mais elle, bonne ménagère d'un tel
bien, pourvoit à toute chose. Vous la trouvez sans cesse où vous ne
l'attendez point. Sèche, sobre, d'excellent conseil, néanmoins, une
langue de vipère et qui jase comme une pie borgne, une fois la tête sur
l'oreiller. Quand elle aime, elle aime fort, mais elle hait de même
ceux qu'elle tient en aversion.

Trimalchio possède en biens-fonds un territoire aussi vaste que le vol
du milan, sans compter le numéraire dont il entasse et fait provigner
les intérêts. Chez son portier, on compte plus d'écus, en un jour, que
n'en ont dans tout leur patrimoine les personnes les mieux rentées.
Vous voyez d'ici le trésor. Quant aux esclaves, babæ! babæ! non,
Herculès, à moi! je crois que la dixième partie d'entre eux ne connaît
pas son maître. Mais la crainte qu'il leur inspire est telle qu'avec un
mot il ferait cacher ce bétail sous une touffe de rue.

Au demeurant, ne va pas imaginer qu'il fasse emplette de quoi que ce
soit. Il récolte dans ses domaines toutes les choses dont il a besoin:
laine, cire, poivre et du lait de poule si tu en avais la fantaisie.
Que te dirai-je de plus? Ses mérinos, autrefois, n'étaient pas des
meilleurs. Il fit venir des béliers de Tarentum afin d'amender les
ouailles et de refaire son troupeau. Voulant obtenir chez soi du miel
de l'Hymettos, il s'est procuré des abeilles dans Athènes, améliorant
ainsi les avettes indigènes par le croisement d'un essaim grégeois.

Dernièrement, il écrivait en India pour demander de la graine de
morilles. Bien plus: il n'est mule en ses haras qui ne sorte d'un
onagre. Vois tous ces lits; pas un dont les matelas ne soient faits
avec de la laine teinte de pourpre ou de cochenille. Tant est grande
la veine du patron! Prends garde, au moins, de faire paraître quelque
dédain envers les affranchis qui furent ses compagnons d'esclavage.
Tous abondent en numéraire: ils sont juteux énormément. Remarque
celui-ci, au bas bout de la dernière table. Il possède à présent
jusqu'à vingt mille écus. Or, sa grandeur est de fraîche date. Il est
sorti du plus obscur néant. Naguère encore il portait du bois sur son
dos. Mais on prétend (je l'ai ouï dire et n'en sais rien) qu'ayant
larronné le pileus d'un incube, il sut dénicher un trésor. Si quelque
dieu guerdonne un mortel, je ne lui porte pas envie. Mais notre homme
a la joue encore chaude. Il garde les stigmates de la manumission, du
bienheureux soufflet qui le tira d'esclavage. Au demeurant, il ne s'en
trouve que mieux, car il a fait placarder cet écriteau devant son bouge
d'autrefois:

    +------------------------------------------------------------+
    |                     C. POMPEIVS DIOGÈNE                    |
    |            DEPVIS LES KALENDES JVLIENNES MET CE            |
    |             GARNI EN LOCATION AYANT, LVI-MÊME,             |
    |                      ACQVIS VN HOTEL.                      |
    +------------------------------------------------------------+

--Quel est, demandai-je, celui qui occupe la place destinée à
l'affranchi de César?--Encore un homme qui, dans peu de temps, a
fait fortune. Je ne le blâme pas. Il avait décuplé son patrimoine,
puis la déconfiture est venue. Il n'a plus sur la tête un cheveu qui
lui appartienne. Mais, Herculès à moi! il n'y a pas de sa faute, car
je le tiens pour le plus galant homme qui soit. Quelques vauriens
d'affranchis l'ont grugé de la belle manière et conduit rondement
au bout de son rouleau. Tu n'ignores point ceci: dès que la marmite
a cessé de bouillir et que les coffres se vident, les amis les plus
intimes se déguisent en cerfs.--Et dans quel honorable commerce
avait-il pu acquérir tant d'argent?--Rien de plus simple. Il était
entrepreneur de pompes funèbres. Son couvert attestait une royale
dépense. Entre autres, on y voyait des ragots avec leurs soies, des
chefs-d'œuvre de pâtisserie, des oiseaux, une armée entière de queux
et de mitrons. On effusait, chez lui, plus de vin sous la table que
la plupart des Quiritès n'en ont dans leur cellier. Mais c'est un
lunatique et non pas un homme, que ce croquemort! Aussi, voyant tomber
son crédit, et de peur que ses créanciers n'eussent des inquiétudes, il
fit naguère afficher cet avis:

    +------------------------------------------------------------+
    |                       IVLIVS PROCLVS                       |
    |                DANS VNE VACATION A LA CRIÉE,               |
    |        MET EN VENTE LE SVPERFLV DE SON GARDE-MEVBLE        |
    |                  POVR LIQVIDER SON PASSIF                  |
    +------------------------------------------------------------+

Trimalchio interrompit notre causette. On avait desservi les
entrées. L'hilarité du boire animait les convives et l'entretien se
généralisait. Alors, notre hôte, appuyé sur le coude:--Honorons ce vin,
dit-il, et mettons à la nage les poissons que nous avons ingurgités.
Pensez-vous, dites-moi, que je me contente des nourritures qu'on nous
a offertes dans les compartiments du surtout que vous avez vu? Ne
connaissez-vous point Ulyssès? Après tout, il importe, en faisant bonne
chère, de s'occuper d'érudition.

Que donnent en paix les os de mon bienfaiteur! Sa volonté me fit un
homme entre les hommes. Ainsi, l'on ne peut rien m'offrir qui me semble
nouveau. Je vous expliquerai donc l'allégorie du globe. Le firmament,
habitacle des douze Dieux, prend tour à tour leurs figures. Tantôt,
c'est le Bélier. Qui naît sous l'influence d'un tel signe a de nombreux
pécores, des laines en abondance, la tête dure, le front impudent et la
corne pointue. Il influence les pédants et les chicanous.»

Nous applaudissons le bien visé de cette astrologie, et Trimalchio
reprend de plus belle:--C'est le Taureau qui brille ensuite, occupant
tout le ciel; naissent les individus récalcitrants, les bouviers,
les goinfres qui ne songent qu'à la boustifaille. Ceux qui viennent
sous les Gémeaux aiment à s'accoupler, comme les étalons d'un char,
comme les bœufs d'un coutre et le commun des testicules. Ce sont eux
qui ménagent la chèvre et le chou. Moi, je suis né sous le Cancer.
Comme l'écrevisse de mon horoscope, je marche sur plusieurs pieds; à
travers les flots et les continents j'instaure mes alleus. En effet,
le Cancer étend son influence: il gouverne les deux éléments. C'est
pour cela que je n'ai posé sur lui qu'une couronne, afin de ne porter
aucun préjudice à mon thème de nativité. Sous le Lion naissent les
mâche-dru et les impérieux. Sous la Vierge, les bougres, les fuyards,
le gibier de prison. Sous la balance, les bouchers, les droguistes et
les différentes espèces de chicanous. Sous le Scorpion, les assassins
et les empoisonneurs. Sous le Sagittaire, les bigles qui regardent au
chou et dérobent le lard. Sous le Capricorne, les claquepatins à qui
leurs misères font pousser des cornes. Sous le Verseau, les aubergistes
et les nigauds à tête de citrouille. Sous les Poissons, enfin, les
cuisiniers et les rhéteurs. Ainsi, pareil à une meule, tourne l'Univers
dont, à chaque instant, la révolution nous apporte quelque disgrâce,
depuis naître jusqu'à mourir. Quant au gazon que vous voyez, tenant
le milieu du globe et supportant un rayon, le symbole en est aisé à
déduire. C'est la Terre, notre mère. Comme un œuf arrondie, elle occupe
le centre du monde et renferme en soi toutes les délices, pareilles à
un gâteau de miel.»

Quelle érudition et quelle faconde! s'écrièrent à la fois les
convives érigeant les mains au plafond, jurant tous qu'Hipparchus
et Aratus étaient, au regard de Trimalchio, de la petite bière. Sur
ces entrefaites arrive une troupe de laquais. Ils suspendent à nos
lits des housses peintes, où des filets, des piqueurs avec leurs
épieux, enfin tout l'appareil de la chasse, était représenté. Nous ne
savions qu'imaginer de cette nouvelle surprise, quand, tout à coup,
une clameur furieuse éclate au dehors. Et voici que des molosses de
Laconia se mettent à hurler, en courant autour de la table. Les suivait
un repositorium, sur quoi gisait le plus énorme sanglier qui se pût
voir. On avait coiffé sa hure d'un pileus d'affranchi. Deux corbeilles
pendaient à ses défenses, d'une vannerie assez délicate, faite avec
des branchettes de palmier, l'une pleine de dattes de Syrie, l'autre
de dattes de la Thébaïs. Autour, des marcassins en croûte de pâté
semblaient accrochés aux mamelles de la bête, faisaient ainsi entendre
que c'était une laie. On nous les octroya par manière d'apophorètes.
Cette fois, le même Carpus, qui débitait les autres viandes, ne fut pas
admis à trancher la monstrueuse venaison, mais un grand estafier barbu,
dont les jambes étaient emmaillotées de bandelettes et qui portait une
alicula rayée de diverses couleurs. Prenant son couteau de chasse, il
débride largement la panse de la truie. Soudain un vol de grives en
essore avec fracas. Vainement les pauvres bestioles cherchent à fuir,
en voletant. Des oiseleurs, postés dans le triclinium, avec de longs
roseaux, les attrapent en un clin d'œil, et, suivant l'ordre du maître,
donnent un oisillon à chacun des convives. Alors, Trimalchio:--Voyons,
dit-il, si ce porc forestier n'a point dévoré tout le gland?» Aussitôt
les esclaves de se ruer aux corbeilles que l'animal portait à son
boutoir et de nous distribuer en portions égales dattes d'Afrique et
dattes de Syrie.

Au milieu du hourvari, comme j'avais une place en retrait, ce me fut
un amusement de suivre la pente des cogitations. Pourquoi ce verrat
embéguiné d'un pileus? A la fin, ayant épuisé les plus saugrenues
battologies, je questionnai derechef le voisin accommodant, mon
interprète ordinaire, et lui déduisis mon embarras.

--Comment! répondit-il; mais votre officieux lui-même pourrait
expliquer cela, car c'est chose connue et bien loin d'une énigme. Le
cochon qui vous étonne évita d'être mangé hier. On le mit sur table
vers la fin du repas. Les convives, à bout d'appétit, refusèrent
d'y mordre. C'était lui conserver la liberté. Aussi le voyez-vous
reparaître, ce soir, avec les attributs de l'émancipation.» Confus
de ma stupidité, je ne poussai pas plus avant l'interrogatoire, dans
la crainte de passer pour un homme qui n'avait jamais soupé dans le
grand monde. Entre temps, un jeune esclave des plus beaux, couronné
de pampre et de lierre, offrait à la ronde une corbeille de raisins.
Tour à tour s'affublant des noms bachiques: Bromius, Lyæus, Evius, il
chantait, d'une voix stridente, les poèmes de son maître. Délecté de
cette harmonie, Trimalchio, l'envisageant:--Dionysus, cria-t-il, sois
_liber_!» L'esclave aussitôt décoiffe le sanglier du pileus et le pose
sur sa tête. Alors Trimalchio ajouta:

--On ne peut nier à présent que je possède _Liber_ père de la liberté.»
Chacun de s'extasier sur le jeu de mots et de baiser, à son tour, le
nouvel affranchi.

En ce moment, Trimalchio, pressé d'aller à la garde-robe, se leva de
table. Son départ, nous délivrant d'une tyrannie importune, ranima
la conversation, le bavardage des soupeurs. Dama ayant, le premier,
réclamé des pataracina, s'empare du crachoir: «O jour! quelle est
ta vanité, le néant de ta gloire! Tu décrois, la nuit monte! C'est
pourquoi rien n'est plus sage que de passer, tout droit, du lit au
triclinium. Ainsi, l'on n'a pas le temps de refroidir, ni besoin
d'étuve pour se réchauffer: un verre de boisson tiède est le meilleur
des manteaux. Moi, j'ai accolé force pintes; je suis saoul comme une
bourrique et j'ai ramassé un casque de première grandeur.»

Seleucus, l'interrompant, continua son propos:--Moi, dit-il, j'ai
grand soin de ne pas me laver tous les jours. Se baigner comme vous le
faites, c'est un métier de dégraisseur. L'eau a des dents invisibles
et, peu à peu, notre chair liquéfie. Mais, lorsque je me suis envoyé
un bon coup de raisin, je nargue les hivers. Au demeurant, avec la
meilleure volonté, je n'eusse pu me rendre aux thermes cet après-midi.
J'étais de funérailles. Un brave type, un ami, Chrysantus, a tourné de
l'œil. Naguère, il m'appelait encore et, même en ce moment, je crois
parler à lui. Heu! heu! nous passons! tels une outre de vent gonflée,
un peu moins que les mouches, car elles possèdent quelques vertus. Nous
sommes pareils aux bulles d'air qui crèvent à la surface d'un étang.

Et que dirait-on si Chrysantus ne s'était pas astreint à une diète
rigoureuse? Pendant: cinq jours, il n'est pas entré dans sa bouche une
goutte d'eau, une mie de pain. Et, cependant, il nous a quittés! C'est
par trop de médecins qu'il est mort, ou, pour mieux dire, par le crime
du Fatum: car médecin, avant tout, est soulas des esprits. Quoi qu'il
en soit, on peut dire que les obsèques de Chrysantus furent poussées
dans le magnifique. On l'a conduit au bûcher, sur son lit de festin,
emmailloté de riches couvertures. Et des gémissements de premier
choix! Son testament affranchit quelques serfs. Quant à sa femme,
elle a pleuré sans verve. Comment eût-elle fait pour se montrer plus
chiche de regrets si son époux l'eût traitée avec parcimonie? Ah! les
femmes! Elles sont pareilles au milan. Ce qu'on leur fait de bien choit
dans une citerne. Pour elles, un vieil amour est le plus funeste des
cancers.»

Il nous rasait. Un nommé Phileros lui coupa la parole:--Ayons mémoire
des seuls vivants! Chrysantus a reçu les témoignages qu'il fallait.
Honnête vie, honnête mort! quel motif de se plaindre? Nul n'ignore
qu'il est parti d'un as et qu'il aurait mordu à même un étron pour y
chercher de la monnaie. C'est pourquoi il a fait fortune. Il s'est
accru tel un gâteau de miel. J'estime, Herculès à moi! qu'il laisse
cent mille sestertius bien comptés, tout en numéraire. Cependant, je
m'expliquerai nettement sur son compte, ayant bouffé une langue de
chien. Il fut mal embouché, fort en gueule, bavard et la discorde même.
Son frère était un brave gas, amical à son ami, la main ouverte et
la table copieuse. Au début, il marchait sur des jambes peu solides.
La première vendange fortifia ses côtes. Il vendit son vin au prix
qu'il voulut. Mais ce qui finit de lui redresser le menton, ce fut une
hoirie dans laquelle, adroitement, il souriça bien autre chose que la
somme dont on l'avait fait légataire. Alors, Chrysantus, animé contre
son frère, n'a-t-il pas eu la sottise de léguer, comme un crétin, son
patrimoine à je ne sais quel intrigant sans feu ni lieu? S'enfuit au
loin qui fuit les siens. Mais il eut toujours des serfs oraculaires qui
l'empoisonnaient de venimeux conseils. Celui-là ne fait rien de bon
qui croit d'abord ce qu'on lui dit. Principalement dans le commerce.
Néanmoins, il est vrai que Chrysantus réalisa, sa vie durant, d'énormes
bénéfices, ayant agglutiné jusqu'à des biens qui ne lui appartenaient
pas. Et certes ce fut un vrai fils de Fortuna. Par lui touché, le
plomb devenait or. La vie est facile à qui tout arrive en bon ordre.
Et combien pensez-vous qu'avec soi il emporte d'années? Septante et
quelques. Mais il était dur comme une corne, robuste pour son âge et
noir comme un corbeau. Je connaissais l'homme de toute antiquité. Même
vieux, il restait lubrique à faire peur. Non, Herculès à moi! je ne
pense pas qu'il eût épargné même la vertu d'un cabot dans sa maison.
Bien plus il donnait dans les gamines. C'était le miché de n'importe
quelle Minerva; et, certes, je ne l'improuve. Le contentement d'avoir
besogné ferme, voilà tout ce qui l'accompagne au tombeau.»

Ainsi parla Philéros. Après lui, Ganymédès:--Vous narrez là des choses
fort impertinentes, qui ne regardent la terre ni le ciel. Pendant
ce temps nul ne se met en peine des vivres qu'il mâchera bientôt.
Non, Herculès à moi! je n'ai pu trouver, aujourd'hui, une bouchée de
pain. Et comment? La sécheresse persévère. Il me semble que j'ai le
ventre creux depuis un an. Nos édiles (puisse la guigne leur advenir!)
sont de manche avec les mitrons: aide-moi, je t'aiderai. Cependant
les marmiteux crèvent dans la débine: car ces mandibules dévorantes
fêtent les Saturnales d'un bout à l'autre de l'année. Oh! si nous
possédions encore ces lions que je trouvai ici, en arrivant d'Asie!
Cela s'appelait vivre. La Sicile intérieure avait pâti d'une même
disette. Une même sécheresse ardait les moissons, pareille à la fureur
de Jovis. Mais je me rappelle Saffinius. Il habitait près du vieil
aqueduc, moi enfant. Ce n'était pas un homme, c'était un grain de
poivre. En quelque lieu qu'il fût, grondait un incendie. Mais droit,
mais sûr, amical à son ami, avec qui tu pouvais, sans crainte, jouer
à la mourre en pleines ténèbres. C'est dans la Curie qu'il le fallait
voir. Il écrasait ses adversaires, les uns après les autres, comme
avec un pilon. Il n'usait pas de rhétorique, mais allait droit au
but. En vérité, lorsqu'il plaidait au barreau, sa voix enflait comme
le son d'une trompette, sans que jamais on le vît suer ni cracher. Je
pense qu'il avait en soi quelque chose d'asiatique. Et bénin, avec
cela, attentif à rendre les saluts, nommant chacun par son nom, tout
comme le plus simple d'entre nous. C'est pourquoi, dans ce temps, la
nourriture était à vil prix. Le pain que tu payais d'un as, tu n'aurais
pu l'achever, même en t'adjoignant un commensal. Pour le même prix,
ceux qu'on donne à présent ne sont pas plus gros que la prunelle d'un
bouvillon. Heu! heu! de jour en jour tout empire. Cette colonie, à
rebours, se développe. On dirait le coccyx d'un vedeau. Mais pourquoi
non? Nous avons un édile de trois figues tapées. Il préfère empocher
un as que défendre les droits de ses administrés. C'est pourquoi il
fait la bombe en son particulier. Il reçoit, en une matinée, autant et
plus d'argent que les autres n'en possèdent pour tout bien. Je sais
telle affaire qui lui a valu mille denarius d'or. Pourtant, si nous
avions des couilles, il ne s'offrirait pas tant d'agréments. Mais telle
est à présent l'humeur populaire: au logis, des lions; en public, des
renards. En ce qui me concerne, j'ai dévoré mes frusques et, pour peu
que cette misère continue, il me faudra subhaster ma canfouine.

Que devenir, en effet, puisque ni les Dieux ni les hommes ne prennent
en pitié ce malheureux pays? La paix soit dans ma maison, aussi vrai
que je tiens notre débine pour un châtiment des Cælitès! Nul, en effet,
ne s'occupe du Ciel. Nul n'observe les jeûnes. On fait cas de Jovis
autant que d'un cheveu. Les hommes aux regards fichés en terre n'ont
d'autre cure que de peser leurs écus.

Dans le temps, les femmes pieuses, drapées de leur stola, gravissaient
pieds nus les collines, et, cheveux épars, âmes exemptes de péchés,
dévotement elles faisaient monter vers Jovis des oraisons pour la
pluie. Aussitôt, il pleuvait à verse; il pleuvait, oui monsieur! et,
dans leurs maisons, les types rentraient saucés comme des rats. Mais
les dieux ont à présent les pieds en laine; et, parce que nous manquons
de religion, l'agriculture est dans le désespoir.»

De grâce, reprit Echion le fripier, tâche de parler moins bêtement.
Tantôt ceci, tantôt cela, comme disait le rustre qui avait perdu un
cochon pie. Ce qui n'existe pas ce soir existera demain: la vie est
ainsi mise en branle. Non, Herculès à moi! nul pays meilleur que le
nôtre, s'il enfantait des hommes. Il traverse, en ce moment, une crise
et n'est pas le seul. Il ne se faut point montrer délicats; partout
nous voyons le milieu du ciel. Toi, si tu avais vécu ailleurs, tu
prétendrais que les porcs s'y promènent tout braisés. Et voici que
nous allons assister, dans trois jours, à un excellent cadeau, une
troupe non de lanista, mais composée de nombreux affranchis. Et notre
Titus, cœur magnanime, tête chaude, ne barguigne point, ne fait rien
à demi. Il m'est de tout point familier, car je fais partie de son
domestique. Le combat sera sans quartier. Titus donnera aux gladiateurs
des lames irréprochables avec défense de rompre, de telle sorte que le
milieu de la piste ressemble à un charnier. Le jeune homme a de quoi,
ayant hérité au moins trente millions de sestertius, lorsque son père
a tourné l'œil. Qu'il en dépense mal à propos quatre cent mille, son
avoir ne sera guère ébréché, tandis qu'il aura obtenu la plus belle
des réclames. Déjà il possède quelques bidets gaulois, une femme
belge pour conduire l'essedum. En outre, il a recruté le dispensateur
de Glyco, lequel fut chipé en train de donner quelques spasmes à sa
maîtresse. Vous, vous rigoleriez de voir, en public, se harpailler
cornards et godelureaux. Glyco, lui, qui ne vaut pas la corde pour le
pendre, a fait jeter aux bêtes son dispensateur. Cela s'appelle se
déshonorer soi-même. En quoi le serf prévarique-t-il, contraint de
besogner par sa maîtresse? Bien plus que lui, cette latrine d'amour eût
mérité d'être encornée par un taureau. Mais qui ne peut battre l'âne
cogne sur le bât. Comment, d'ailleurs, Glyco pensait-il que la fille
d'Hermogénès ferait oncques une bonne fin? Il aurait pu essayer, par la
même occasion, de rogner les ongles d'un milan au plus haut de son vol.
Une couleuvre n'enfante pas des bouts de funin. Glyco, Glyco a donné
son visage: c'est pourquoi, aussi longtemps qu'il vivra, il portera un
stigmate que rien, si ce n'est Orcus, ne pourra infirmer. Du reste, les
fautes sont personnelles. Mais, par avance, je subodore le gueuleton
que Mamméa veut nous donner. Il y aura deux denarius pour les miens et
pour moi. Si Mamméa nous comble ainsi, qu'il arrache à Norbanus toute
la faveur du public! Et, n'en doutez pas, nous le verrons bientôt
cingler à pleines voiles. Car, de bonne foi, quel bien nous a fait ce
Norbanus? Il nous a donné des gladiateurs de pacotille, absolument
décrépits: rien qu'en soufflant dessus, vous les eussiez fait choir.
Nous vîmes déjà de meilleurs bestiaires. Les cavaliers qui se sont
égorgés étaient des momons de terre cuite; on eût pris ces gens-là pour
de vieux coqs coquelinant. L'un était gourd, éclopé, l'autre cagneux;
le tiers venu, moribond à la place du mort, avait les nerfs déjà
coupés. Un Thrax de quelque tournure, chauffé par le public, montra
une assez belle contenance. A la fin, ils se lardèrent prudemment pour
achever la passe d'armes. C'étaient des gladiateurs à la douzaine, mous
comme des chiffes et capons comme la lune, les plus beaux fuyards que
l'on puisse imaginer. Cependant Norbanus, au sortir de l'arène: «Je
vous ai, dit-il, offert un cadeau.--Et moi je t'ai applaudi. Compute
maintenant: car je te donne plus que je n'ai reçu. La main lave la
main.»

Tu me sembles, Agamemnon, dire en toi-même: «Que débite ce fâcheux?»
Mais je bavarde à cause que toi, si apte à discourir, tu ne discours
pas le moins du monde. Tu n'es pas du même bâtiment; c'est pourquoi
tu déganes la rusticité de nos propos. Nous savons que tu es glorieux
de ton éducation. Mais quoi? Ne te persuaderai-je pas, tôt ou tard,
de pousser jusqu'à ma ferme et de rendre visite à nos bicoques? Nous
trouverons de quoi manger: poulardes et œufs frais. Cela ira tout
seul, encore que l'intempérie ait fait, depuis bien des mois, tout
venir de travers. Mais nous aurons toujours de quoi nous garnir le
jabot. Même, je t'élève un disciple, mon Cicaro. Déjà, il connaît la
division par quatre. S'il vit, il sera, sans cesse, à tes côtés, comme
un petit esclave. Car, dès qu'il a un moment, on le voit rivé à ses
tablettes. Ingénieux, de belle mine, je lui reproche seulement un goût
maladif pour les oiseaux. Je lui ai, déjà, occis trois chardonnerets,
lui donnant à croire que la fouine les avait mangés. Mais il en a
bientôt déniché d'autres. Les vers lui plaisent énormément, qu'il
réussit au mieux. D'autre part, il a donné du pied dans le derrière
des Grecs. Il commence à mordre au latin, combien que son magister
soit un cuistre, sans aucune méthode, assurément, lettré, mais qui ne
veut pas se donner la moindre peine. Mon fils a, de plus, un second
précepteur; celui-là peu docte, mais d'esprit ouvert et qui donne aux
autres des connaissances qu'il n'a pas. Il vient d'habitude à la maison
les jours fériés. Il se contente du moindre salaire. En outre, j'ai, à
présent, fait emplette à mon gamin de certaines rubriques, parce que
j'entends que, pour la gestion de mes affaires, il sache un peu de
droit. C'est un gagne-pain. Quant aux lettres, il n'en est que déjà
trop coïnquiné. S'il renâcle, je le destine à l'un de ces métiers de
tout repos--barbier, crieur public ou, du moins, avocat--dont nul ne
pourra le déposséder, Orcus excepté. C'est pourquoi je lui brame tous
les jours: «Premier-né, crois-moi, quelque chose que tu apprennes,
tu l'apprends pour toi-même. Vois Philéros, l'agent d'affaires, s'il
n'avait étudié, la faim, aujourd'hui, ne quitterait point ses lèvres.
Naguère, naguère il portait à son cou des fardeaux pour quelque argent;
à cette heure, il croît à l'envi même de Norbanus. La science est un
trésor, et le métier ne cesse de nourrir son homme.»

Ces fariboles vibraient, lorsque Trimalchio entra, et, détergeant la
pommade qui coulait de son front, se lava les mains. Peu de temps
après:--Excusez-moi, dit-il, amis; voici plusieurs jours que mon
ventre ne fonctionne pas congrûment. Les médecins n'y entendent
goutte. Néanmoins, un oxéolé d'écorce de migraine et de bourgeons de
sapin m'a été profitable. J'espère que mes entrailles vont désormais
s'imposer un peu de retenue; sinon mon estomac beugle à croire que
vous entendez mugir un taureau. C'est pourquoi, si quelqu'un de vous
se trouve en proie à la nécessité, qu'il n'y mette pas de fausse
honte. Aucun de nous, certes, n'est composé de solides. Et j'estime
que rien n'est comparable au tourment de se retenir. Cela seulement,
Jovis ne le saurait inhiber. Tu ris, Fortunata, qui, chaque nuit,
me prives de fermer l'œil! Moi, jamais, dans le triclinium, je n'ai
défendu à quiconque de faire ce qui le met à l'aise; les médecins
défendent que l'on se contraigne. Même dans le cas où vous sollicite
quelque chose de plus, tout ce qu'il faut est préparé dehors: l'eau,
la garde-robe et les autres petites commodités. Croyez-moi: quand les
vents remontent au cerveau, tout le corps en est empoisonné. J'en
sais plusieurs qui moururent ainsi pour n'avoir pas voulu confesser
leur gêne intérieure.» Nous rendons grâce à la libéralité ainsi qu'à
l'indulgence de Trimalchio, étouffant notre rire dans des popinations
réitérées. Car nous ne savions pas encore que c'était à peine la moitié
de cette crevaille prodigieuse et qu'il nous fallait gravir, par la
suite, des monceaux escarpés de ragoûts et de viandes. En effet, les
tables nettoyées aux accords de la musique, trois cochons blancs,
muselés et cravatés de grelots, furent amenés dans le triclinium.
Leur introducteur nous apprit que l'un avait deux ans, l'autre trois,
et que le troisième était déjà vieux. Pour moi, je supposais que
c'étaient là des pétauristès avec des porcs savants tels qu'on en
montre dans les cirques, dont les acrobaties plus ou moins portenteuses
ne tarderaient pas à nous régaler. Mais Trimalchio, dissipant notre
incertitude:--Quel est, dit-il, celui des trois qu'il vous plaît qu'on
accommode sur-le-champ? Des fricoteurs de banlieue embrochent un
poulet, un faisan ou de pareilles nénies; mes cuisiniers à moi font
bouillir communément des veaux entiers dans un chaudron d'airain.»
Aussitôt, il ordonne qu'on appelle un cuisinier. Sans redemander notre
avis, il enjoint de tuer le plus âgé des pourceaux. Puis, élevant
la voix:--De quelle décurie es-tu?--De la quarantième.--Acheté ou
né dans ma maison?--Ni l'un ni l'autre, mais donné par le testament
de Pansa.--Vois donc à préparer lestement ce cochon, faute de quoi
j'ordonnerai qu'on te verse dans la décurie des valets de ferme.»
Sur-le-champ, admonesté de la sorte et connaissant les pouvoirs du
maître, le queux entraîna vers sa cuisine la viande à quatre pieds.

Trimalchio, nous dévisageant alors d'un regard amiteux:--Ce vin,
dit-il, ne vous plaît point? Je le remplacerai. A vous de prouver
qu'il est bon en lui faisant honneur. Par la grâce des Dieux, je ne
l'achète point; car tout ce qui vous fait ici baver de gourmandise naît
dans un suburbain à moi, que je ne connais pas encore. C'est un pays
aux confins de Terracina et de Tarentum. A présent, je veux annexer à
mes petits lopins la Sicile, pour que, s'il me prend une fantaisie de
promenade en Afrique, je puisse naviguer à travers mes domaines.

Mais déduis-nous, Agamemnon, quelle controverse tu as déclamée
aujourd'hui? Moi qui vous parle, si je ne plaide pas des causes, j'ai
néanmoins fait mes humanités d'après les divisions classiques; et, pour
que vous ne m'imputiez pas à dégoût ces sortes d'études, apprenez que
j'ai trois bibliothèques, l'une grecque, les autres latines. Expose
donc, si tu m'aimes, le peristasis de ta déclamation.»

Agamemnon ayant commencé:--Un pauvre et un riche nourrissaient
entre eux de grandes inimitiés.--Qu'est-ce qu'un pauvre? dit
Trimalchio.--Charmant! repartit Agamemnon.» Et d'exposer je ne sais
quelle théorie. Sur-le-champ, Trimalchio:--Cela, dit-il, si c'est un
fait, n'est pas matière à controverse; si ce n'est pas un fait, cela
n'est rien.» Nous accompagnâmes ce discours et d'autres semblables avec
des effusions de louanges.--De grâce, continua Trimalchio, Agamemnon
à moi très cher, te rappelles-tu les douze ahans d'Herculès ou
l'historiette d'Ulyssès et comment le Cyclops lui déboîta le pouce d'un
coup de baguette? J'avais accoutumé de lire, étant gamin, tout cela
dans Homérus. Car j'ai vu assurément, de mes yeux, la Sybille, à Cumæ,
pendre dans une ampoule et, quand les gosses lui disaient: Σιβὐλλα, τί
θέλεις; elle répondait--Ὰποθανεῖν θέλω.»

Trimalchio n'avait pas encore dégoisé toutes ses balivernes que
le repositorium, avec le pourceau gigantesque, couvrit la table
entière. Nous admirons tant de célérité, proclamant que même un
poulet coquelinant ne saurait être plus tôt fricassé. Or, le cochon
nous paraissait beaucoup plus volumineux que le sanglier dont on nous
avait régalés un peu auparavant. Cependant Trimalchio de plus en plus
l'examinait:--Quoi? quoi? dit-il, ce porc n'est pas étripé? Non,
Herculès à moi! il ne l'est pas. Vite, vite, le cuisinier, ici.» Le
maître-queux, l'oreille basse approche de la table et confesse qu'il a
omis en effet de le vider.--Quoi! omis, vocifère Trimalchio, penses-tu
avoir oublié seulement le poivre et le cumin? Déshabille-toi.» Cela
ne tarda guère: on met à poil notre cuisinier, fort penaud, entre
deux tourmenteurs. De supplier, néanmoins, chacun s'ingénie et de
dire:--Ce sont des choses qui arrivent tous les jours. Nous impétrons
que tu l'absolves; mais s'il recommence une autre fois, nul de nous
ne tentera la moindre chose en sa faveur.» Quant à moi, je ne pouvais
me défendre d'une très cruelle sévérité, mais incliné vers l'oreille
d'Agamemnon:--Evidemment ce gas est une mazette endurcie; un autre
oublierait-t-il de boyauder un porc? non, Herculès à moi! je ne lui
pardonnerais pas même de laisser les tripes à une ablette.» Il n'en fut
pas de même de Trimalchio qui, d'un visage détendu en hilarité:--Donc,
reprit-il, puisque tu es d'une si mauvaise mémoire, devant nous étripe
ton cochon.» Le cuisinier, ayant récupéré sa tunique, saisit un couteau
et, de çà, de là, timidement, débride la panse du goret. Soudain, par
les ouvertures que leur poids agrandit, échappent tumultueusement
crépinettes et boudins.

A cette jonglerie, le domestique d'applaudir et honneur à Gaïus! dans
un long cri. Le cuisinier fut honoré d'un verre de vin, d'une couronne
d'argent et d'un gobelet avec sa soucoupe, en bronze corinthien.
Comme Agamemnon examinait de près ce métal, Trimalchio lui dit:--Je
suis le seul à posséder le vrai corinthus.» J'attendais, comme à
l'ordinaire, une cacade renforcée et qu'il se mît à nous dire qu'on
apportait exprès de Corinthus une orfèvrerie à son usage. Mais il
s'en tira plus adroitement que je ne pensais:--Et peut-être, dit-il,
me demanderez-vous comment il se fait que j'aie, à moi tout seul, du
corinthus authentique? Parce que le potier d'airain à qui je prends mes
vases se nomme Corinthus: or, qui peut se vanter d'avoir du corinthus
mieux que celui qui compte parmi ses gens Corinthus en personne? Et ne
me prenez pas, toutefois, pour un mauclerc. Je sais fort bien l'origine
du bronze corinthien.

Quand Ilium fut pris, Annibal, rusé matois et grand coquin, larronna
les statues de cuivre, d'or et d'argent, les rassembla sur un même
bûcher, puis y mit le feu; de leur fonte naquit un airain composite. De
cet amalgame les argentiers prirent des morceaux. Ils en fabriquèrent
des plats, des drageoirs, des figurines. Ainsi le bronze corinthien est
né de l'alliage des métaux précités; venu des trois autres, il n'est
or, néanmoins, ni cuivre, ni argent. Excusez ce que je vais dire: je
préfère, quant à moi, les ustensiles de verre. Certains ne partagent
pas cette opinion. Que si le verre était infrangible, je l'aimerais
mieux que l'or. Celui qu'on voit de nos jours est une matière vile.

Jadis, parut un ouvrier qui fabriqua, cependant, une patène de verre
incassable. Admis devant César, il lui présenta son ouvrage. Ensuite,
l'ayant reprise des mains de l'Imperator, brusquement il jeta la coupe
sur le parvis de mosaïque. César ne laissa pas d'être déferré, comme
s'il avait pris peur. Mais l'ouvrier ramassa la patène qui était un
peu mâchée à la façon des vases de cuivre. Tirant, alors, un martelet
de son giron, l'homme paisiblement remit en ordre la paroi bossuée,
de telle manière qu'il ne resta vestige de l'accident. Cela fait, il
crut tenir le ciel de Jovis, quand l'Imperator lui demanda:--Un autre
connaît-il ce procédé, tes moyens de vitrification? Prends garde à ce
que tu vas dire.» L'ayant assuré que nul n'était dans le secret, César
donna ordre qu'on lui tranchât la tête, parce que la divulgation d'un
tel prodige rendrait l'or aussi méprisable que la boue.

Je suis, en fait d'argenterie, le plus curieux du monde. J'ai des
gobelets grands comme des urnes funéraires, plus ou moins.

On y voit Cassandra égorgeant ses fils; les enfants morts gisent de
telle sorte que tu les croirais en vie. J'ai une burette, que légua
Mys à mon patron, où Dédalus enferme Niobé dans le cheval troyen. Sur
d'autres coupes, on voit les pugilats d'Herméros et de Petractès. Tous
ces vases sont de poids; car je suis connaisseur, et je ne vendrai ma
jugeotte ni pour or ni pour argent.» Pendant qu'il déblatère, un page
laisse tomber une écuelle. Trimalchio se tournant vers lui:--Vite,
punis-toi, lui dit-il; punis-toi d'être un petit babouin.» Aussitôt le
page ouvre la bouche pour implorer. Mais lui:--Pourquoi m'implores-tu
comme si j'étais mauvais? Simplement, je te conseille de prendre sur
toi de n'être plus un babouin.» Enfin, cédant à nos instances, il
accorde au page rémission plénière. Cette grâce obtenue, l'esclave
fit en courant le tour de la table. Et Trimalchio:--Dehors, les
aiguières! Ici la vinasse!» beugle-t-il. Nous applaudissons à cette
plaisante saillie, et, plus que tout autre, Agamemnon, qui savait
quels mérites pouvaient, un autre jour, le faire prier à souper.
Abondamment flagorné, Trimalchio se remit à boire avec plus d'hilarité.
Bientôt, à peu près ivre:--Eh quoi! nul de vous, dit-il, n'invite à
danser ma Fortunata? Croyez-moi, cependant, personne, avec autant de
chic, ne mène la cordax.» Ensuite, érigeant les bras au-dessus du
chef, il imitait l'histrion Syrus, accompagné en faux-bourdon par
tout le domestique:--Μά Δία! mort de ma vie! Μά Δία!» Et, certes, il
eût continué de s'exhiber, si Fortunata n'eût parlé à son oreille, le
morigénant, selon toute apparence: et qu'à sa gravité ne répondaient
guère tant de misérables inepties. Rien d'ailleurs, de plus inégal que
sa contenance. Tantôt, en effet, il avait égard aux remontrances de
madame, tantôt il retournait à sa crapule avec ostentation.

Et, juste à point nommé, comme il se mettait en posture d'obéir à sa
démangeaison tripudiante, un nomenclateur, qui semblait commémorer
les annales de l'Urbs interrompit son élan:--Le VII des calendes
d'août, dans le domaine de Cumæ, qui appartient à Trimalchio, sont nés
garçons XXX, filles XL; furent transportés des aires au grenier cinq
cent mille modius de froment et conjugués cinq cents bœufs. Ce même
jour, mis en croix le serf Mithridatès, pour avoir blasphémé le Génie
de notre Gaïus. Ce même jour, reporté dans la caisse cent fois cent
mille sestertius impossibles à colloquer. Ce même jour, incendie aux
jardins de Pompeius, venu des édicules de Nasta, régisseur.--Quoi? dit
Trimalchio; quand donc me furent achetés les jardins de Pompeius?--L'an
dernier, répondit le nomenclateur; c'est pourquoi ils ne sont pas
venus en compte jusqu'ici.» Trimalchio fuma et:--Quels que soient, à
l'avenir, les fonds acquis pour moi, si je n'en suis pas informé au
plus tard dans un semestre, je défends de les porter à mon compte,
sachez-le.» Après, on lut les ordonnances des édiles ainsi que les
testaments des forestiers, qui exhérédaient Trimalchio, avec beaucoup
de politesses. Vint ensuite le rôle des fermiers, l'histoire d'une
affranchie répudiée par le garde champêtre qui l'avait surprise en
train de se faire besogner par un garçon de bains, puis, le majordome
relégué à Baiæ, le dispensateur convaincu de malversations, enfin un
jugement survenu entre les esclaves de la chambre.

Au beau milieu de cette lecture, des pétauristès firent leur entrée.
L'un d'eux, idiot très stupide, se campa debout au pied d'une échelle,
ordonnant à un petit funambule de monter les degrés, d'arriver au
sommet en exécutant un pas de danse et, chantant des rengaines, de
passer dans des cerceaux enflammés, puis de tenir avec ses dents une
amphore pleine d'eau. Seul, Trimalchio admirait ces billevesées,
attestant que c'est un art bien ingrat.--Au surplus, disait-il, dans
les choses humaines, il n'y a que deux spectacles pour me divertir:
les acrobates et les cailles de combat. Quant aux bêtes savantes,
aux morions, c'est de la pure gabatine. J'eus, une fois, le caprice
d'acheter des comédiens; mais je ne leur permis de jouer que des
atellanes et je donnai ordre au choraulès, d'accompagner, sur sa double
flûte, des airs latins exclusivement.»

Comme Gaïus était au plus fort de ses balivernes, le petit saltimbanque
dégringola sur lui. Aussitôt la valetaille de beugler et les convives
de suivre son exemple, non pour le regret d'un homme si infect, dont
chacun eût vu briser le crâne avec satisfaction, mais à cause de
la déplorable issue d'un tel repas et de la crainte qu'ils avaient
d'être obligés de pleurer aux obsèques du vieux goinfre. Trimalchio,
en personne, gémissait grièvement. Il se penchait sur son bras, comme
lésé; puis les médecins d'accourir avec, au premier rang, Fortunata,
les crins épars, une tasse à la main, se proclamant infortunée et
misérable.

Quant au morveux qui s'était laissé choir, il se traînait à nos pieds
demandant sa manumission. Je l'avais dans le nez, craignant que ses
prières ne fussent chercher une catastrophe plus que ridicule. Car
il ne m'était pas sorti encore de la mémoire, ce cuisinier qui avait
oublié de vider le cochon. C'est pourquoi je me mis à inspecter
les quatre coins du triclinium, de peur qu'un automate ne jaillît,
soudain, à travers les parois, surtout après qu'un esclave eut reçu les
étrivières parce que, pour envelopper le bras contus de son maître,
il avait employé de la laine blanche en place de laine pourprée. Et
mon soupçon ne traîna guère; en effet, au lieu de châtiment, vinrent
de grandes patentes par lesquelles Trimalchio conférait la liberté au
petit funambule, afin que nul ne pût dire qu'un tel personnage avait
pâti sous le choc d'un esclave.

Nous approuvons le geste. Dans un long discours, nous palabrons sur
l'incertitude et la vanité des choses humaines:--Cela est vrai,
dit Trimalchio. Mais il est opportun que l'accident ne passe pas
sans épigramme.» Aussitôt, il demande ses codicilles et, sans trop
s'alambiquer la cervelle, nous déclame d'abord la strophe que voici:

    _--Ce que tu n'expectes arrive tout à coup;_
    _Et, par-dessus nos têtes, Fortuna prend soin des choses;_
    _Donc verse-nous les vins de Falernum, serdeau!»_

Ce madrigal amena la conversation sur les poètes. Depuis quelque temps
déjà, on décernait la palme des beaux vers à Mopsus, le Thrax, jusqu'au
temps que Trimalchio:--De grâce, dit-il, mon maître, quelle différence
trouves-tu entre Cicéro et Publius? Le premier, selon moi est plus
disert, le second plus instructif. Et, vraiment, que peut-on dire de
meilleur?

    _Par le luxe vaincus, de Mars les remparts se dégradent,_
    _En ton palais clos, le paon picore,_
    _Empenné d'un camail d'or babylonien._
    _Pour toi, la poule numidique, pour toi le coq châtré!_
    _Et la cigogne même, la cigogne bienvenue, pérégrine, hôtesse de nos
         murs,_
    _Piétaticultrice, aux jambes grêles, au bec sonneur de crotales,_
    _Oiseau absent de l'hiver, bénin présage de la tiède saison,_
    _La cigogne trouve un nid scélérat dans ton pot-au-feu!_
    _Pourquoi ces unions surpayées, pourquoi ces marguerites de
         l'India?_
    _Est-ce afin que la matrone, portant des phaleræ de perles,_
    _Monte orgueilleusement au lit d'un étranger?_
    _Pourquoi les feux virides et somptueux de l'émeraude?_
    _Pourquoi veux-tu les étincelles du rubis carthaginois,_
    _Sinon pour qu'il scintille? La probité vaut, peut-être, une
         escarboucle._
    _Mais il est juste que ta femme s'habille d'un textile zéphir,_
    _Et, publiquement, parade toute nue sous un brouillard de lin._

Mais, poursuivit-il, après la carrière des lettres, quel est, à votre
sens, le métier le plus ardu? Selon moi, c'est celui de médecin ou
d'argentier. Le médecin connaît tout ce que les pauvres types ont dans
leurs viscères et le temps où la fièvre les doit prendre. Cependant
je les hais furieusement à cause qu'ils me prescrivent sans cesse du
bouillon de canard. L'argentier, à travers l'argent, discerne le cuivre.

Sont deux quadrupèdes muets, très laborieux, l'ovin et le bovin. Au
bœuf, nous sommes redevables du pain que nous mangeons; à la brebis,
de cette laine dont les tissus nous rendent glorieux. O forfait sans
pareil! l'homme dévore le gigot et porte la tunique. Les abeilles aussi
je les crois des bestioles divines, qui dégorgent le miel, encore qu'on
prétende qu'il leur vient directement de Jovis. Néanmoins font-elles de
redoutables piqûres, montrant que, même aux lieux où règne la douceur,
on trouve les plus cuisantes épines.»

Ainsi Trimalchio s'évertuait à supplanter les philosophes, lorsqu'on
nous vint présenter à la ronde une écuelle renfermant des billets de
loterie. L'esclave préposé à cet office dénombrait les apophorètes:
«Argent scélérat!»; et fut apporté un jambon sur quoi était posée
une coupe de vinaigre; «oreiller!», un fanon de porc; «seriphios et
contumélies!», un panier de fraises des bois, un gourdin et une pomme.
«Porreaux et pêches!» valut au gagnant un fouet plus un eustache;
«passereaux et moustiquaire!», des raisins secs et du miel attique;
«habit de dîner, habit de ville!», une pâtisserie et des tablettes;
«canal et pédale!» firent venir un lièvre et une sandale; enfin,
«murène et lettre», un rat (_mus_) et une raine attachés ensemble,
ainsi qu'une botte de poirée!

Longtemps nous rîmes de ces libéralités grotesques et de mille autres
semblables dont j'ai perdu le souvenir.

Entre temps, comme Ascyltos, avec une licence intempérante, et
levant les mains, se truphait de toutes ces balivernes au point de
rire jusqu'aux larmes, un colibert de Trimalchio s'échauffa dans son
harnais. C'était celui-là même qui avait pris place à table au-dessus
de moi:

--Qu'as-tu donc à rire, espèce de béjaune? cria-t-il. Est-ce que, par
hasard, ne te délecte point le faste de mon seigneur? tu es, sans
doute, plus rupin et tu bâfres, à l'ordinaire, de meilleurs morceaux.
Que me soit propice la Tutelle de ce lieu, de même que, si j'étais
couché auprès de lui, j'eusse inhibé sa loquèle. Joli coco pour se
foutre du peuple! Il m'a tout l'air d'un voleur de nuit qui ne vaut
pas même son urine. Pour en finir, si je pissais autour de lui, il ne
saurait où prendre pied. Non, Herculès à moi! non je n'ai pas coutume
de fulminer pour si peu. Mais en chair molle naissent les vers. Il
rit! qu'a-t-il à rire? Est-ce que le fœtus achète son papa? A cause
que tu as une robe de laine et que tu es chevalier romain! Eh bien,
moi, je suis fils de prince! Tu me diras: «Pourquoi donc as-tu servi?»
Parce qu'il m'a plu me donner en esclavage, aimant mieux être citoyen
romain que tributaire. Et, présentement, je me flatte de vivre en telle
façon que je ne serve à quiconque de hochet. Homme, je suis parmi les
hommes. Je déambule à tête défleubée. Un as de cuivre, je ne le dois
à personne. Oncques n'ai reçu de commandement. Nul, dans le Forum,
ne m'a dit: «Rends ce que tu dois». J'ai acheté des terres; j'ai mis
de côté quelques lingots; je nourris quotidiennement vingt bedaines,
sans compter mon chien; j'ai rédimé ma contubernale, pour que nul,
dorénavant, ne s'essuie les mains après ses tétons; j'ai payé mille
denarius de capitation; gratis, je fus fait sévir; et j'espère bien
claquer de telle sorte que je n'aie pas à rougir après ma mort. Toi,
cependant, tu es si besogneux que tu n'oses regarder sur tes talons. Tu
vois un pou sur autrui; mais, sur toi-même, ne vois-tu pas une tique? A
toi seul, des hommes tels que nous ont semblé ridicules. Voici ton

[Illustration: _Autour de sa nuque, il avait, par surcroît, tortillé
une serviette à bandes énormes, dont les franges pendaient çà et là._]

maître, ton aîné! Cependant nous lui plaisons. Mais toi, petite
arsouille mal torchée, tu ne réponds ni «mu» ni «ma». Cruche de terre!
cuir mouillé qui, pour être plus souple, n'en est pas meilleur! Es-tu
plus riche? dînes-tu deux fois? soupes-tu deux fois? En ce qui me
concerne, je place mon honneur au-dessus des trésors. Pour en finir,
quelqu'un m'a-t-il plus d'une fois réclamé son dû? J'ai servi quarante
ans: nul cependant ne pourrait dire si j'étais esclave ou libre.
J'étais un môme avec des cheveux dans le dos quand j'arrivai dans cette
colonie. La basilique n'était pas encore édifiée. Je vouai cependant
tous mes labeurs à contenter mon maître, homme prépondérant et copieux
en dignités, qui en avait plus dans un seul ongle que toi dans ta
personne entière. Certes, dans la maison, des ennemis cherchaient à
me donner la passade. Néanmoins (au Genius bénédiction!) je parvins à
surnager. Voilà bien la récompense de l'athlète: car il est plus facile
de naître dans l'état d'homme libre que d'accéder à lui. Eh bien, tu
demeures stupide, à présent, comme un bouc gavé de mercuriale?»

A ce discours, Giton, qui était au-dessous de lui, lâcha dans une
effusion indécente, son rire longuement comprimé, ce que voyant
l'antagoniste d'Ascyltos détourna ses invectives contre le mignon:--Et
toi, dit-il, et toi tu ris de même, pie huppée? O Saturnales!
sommes-nous donc, je te prie, au mois de décembre? Quand as-tu soldé
l'impôt du vingtième? Que viens-tu faire ici, gibier de potence, régal
pour les corbeaux? J'aurai soin d'attirer contre toi l'ire de Jovis et
contre celui-là qui ne sait pas te clouer le bec! Par ainsi, que je
devienne rebuté du pain si, de mon ressentiment, je ne fais abandon
au colibert, notre hôte. Sans quoi je t'eusse réglé sur-le-champ et
d'après tes mérites. Nous sommes bien ici: ton patron, ce pilier de
bordel, ne sait pas te fermer le crachoir. Il est bien vrai de dire:
tel maître, tel valet. A peine je me contiens. Ma complexion est
d'avoir la tête chaude. Lorsque j'ai commencé, je ne donnerais pas un
dupondius de ma propre mère! C'est bon! je te verrai en public, mulot,
que dis-je? champignon empoisonné! Que je ne croisse par en haut ni
par en bas si je ne rembuche ton maître dans une touffe de rue! Et je
ne t'épargnerai pas davantage, quand bien même, Herculès à moi! tu
appellerais au secours Jovis Olympius! Je prendrai soin que ta tignasse
devienne plus longue de huit pouces. Ton maître de pacotille aussi
viendra fort bien sous ma dent. Ou je ne me connais plus, ou vous ne
vous esclafferez guère, quand même vous auriez une barbe d'or. Sagana
te soit hostile (j'y pourvoierai) comme au pouilleux qui te dressa! Je
n'ai pas étudié la géométrie, la critique et telles autres coïonnades,
mais je connais les lettres lapidaires et je calcule fort bien, à tant
pour cent, le change, suivant le poids, la monnaie et les métaux. Pour
en finir, si tu veux, faisons, toi et moi, une petite gageure. Voici
donc le lemme que je te propose. Tu sauras que ton père a gaspillé son
argent, bien que tu connaisses la rhétorique. Dis-moi quel est celui
de nous qui vient lentement et qui va loin? Paye, tu le sauras. Quel
est celui de nous qui court et ne sort pas du même lieu? Qui de nous
s'accroît et devient plus petit? Tu cours, tu restes bouche bée, tu te
trémousses comme une souris dans un pot de chambre. Tais-toi donc ou
cesse de molester qui vaut mieux que toi, un homme qui ne te savait
pas au monde, à moins que tu n'espères m'imposer avec tes anneaux de
buis, volés à ta coquine. Mercurius Occupo nous soit en aide! Allons au
Forum et demandons le mutuum. Tu sauras alors ce que vaut ma bague de
fer et le crédit qu'on lui voit. Vah! que tu es mignonne, petit renard
mouillé. Que j'amène autant de lucre et meure avec autant de gloire,
que le peuple jure par mes obsèques, tout comme je suis résolu à te
poursuivre, en tous lieux, à t'enlever ta toge par lambeaux. Encore une
avantageuse créature celui qui t'apprend ces manières-là! Mufrius le
magister (nous fûmes aussi à l'école) nous endoctrinait: «Vos devoirs
sont-ils finis? Rentrez chez vous par le plus court. Ne baguenaudez
pas. Ne haraudez point les personnes d'âge et dispensez-vous de compter
les échoppes. Faute de quoi nul ne s'élève au-dessus d'un dupondius.»
Pour moi, je rends grâce aux Dieux, à cause de l'artifice qui m'a élevé
au rang où je splendis.»

Commençait Ascyltos de répondre au monitoire: mais Trimalchio délecté
par la verve de son colibert:--Laissez, dit-il, vos hargneuses
querelles et, de grâce, vivons en beauté. Pour toi, Herméros, épargne
ce cadet. Le sang pétille dans ses veines; montre-toi plus rassis.
Toujours, dans ces sortes de combats, le vainqueur est celui qui cède.
Et toi, lorsque tu servais de chapon, coco! coco! tu n'étais pas
d'humeur plus endurante. Soyons donc, cela vaut mieux, énormément doux
et fort hilares en attendant les homéristes.» Sur-le-champ la troupe
fit son entrée, heurtant les boucliers du manche de leurs piques.
Trimalchio, pour les entendre, s'assit sur un coussin. Tandis que les
homéristes dialoguaient en vers grecs, à leur accoutumée, insolemment,
lui, d'une voix aiguë, il se mit à lire un livre latin. Bientôt, le
silence fait:--Savez-vous, dit-il, quelle pièce ils vont jouer? La
voici. Diomédès et Ganimédès furent deux frères, desquels la sœur était
Héléna. Agamemnon la ravit et lui substitua une biche, à l'autel de
Diana. De sorte qu'Homérus évoque, dans ce poème, la prise d'armes des
Troyens et des Parentins. Sachez la victoire d'Agamemnon et qu'il donna
Iphigenia, sa fille, pour épouse au guerrier Achillès. Leur mariage
fit déraisonner Ajax, qui vous expliquera l'argument tout à l'heure.»
Trimalchio achevait à peine sa harangue; les homéristes firent entendre
une clameur sauvage, cependant que, parmi le domestique hors d'haleine,
était porté dans un plat aussi grand que la porte décumane, un veau
bouilli, le chef orné d'un casque militaire. Suivait Ajax, l'épée
au clair et mimant les gestes d'un lunatique. Il dépeça la bête,
s'escrimant de droite et de gauche; puis, recueillant les morceaux à la
pointe du glaive, il en fit la distribution aux convives ébaubis.

Nous n'eûmes pas grand loisir d'admirer une si ingénieuse pantomime!
car soudain les poutres du lacunar se mirent à craquer avec un tel
vacarme que le triclinium en éprouva la secousse. Pour moi, consterné,
je me levai dans la crainte qu'un pétauriste ne dégringolât du plafond;
les autres convives, non moins ahuris, dressaient leurs visages en
l'air, expectant quoi de neuf allait tomber du ciel. Voici, néanmoins,
que le plancher s'entr'ouvre. En même temps un vaste plateau, en forme
de cercle, se détache de la coupole et nous offre, dans son orbe,
des couronnes d'or et des cassolettes d'albâtre, pleines de parfums.
Invités à nous partager ces apophorètes, nous portons nos regards
sur la table. Déjà on avait dressé un repositorium où brillaient
quelques pièces de four au milieu desquelles un Priapus élaboré par le
confiseur. Dans son giron, il portait, comme d'habitude, une corbeille
pleine de raisins et assortie de fruits.

Avidement, nous étendions la main vers ces friandises pompeuses,
lorsqu'un nouveau badinage nous vint remettre en gaîté. Ces pommes,
en effet, ces gâteaux, épanchaient, au moindre contact, un esprit de
safran qui, nous giclant au visage, ne laissait pas de nous incommoder
un peu.

Dans l'opinion qu'un service parfumé avec un si religieux appareil
contenait, sans doute, quelque chose de sacré, nous nous levons tout
droit et souhaitons félicité à Augustus, père de la patrie. Après cette
vénération, plusieurs convives faisant main basse sur les fruits, nous
imitons leur exemple et rembourrons nos serviettes, moi surtout, qui ne
croyais pouvoir d'une trop pesante largesse alourdir la robe de Giton.
Sur ces entrefaites, serrés dans des tuniques blanches, parurent trois
éphèbes. Deux d'entre eux posèrent sur la table les Larès porteurs de
la bulla, cependant que, promenant autour de nous une patère de vin, le
troisième clamait: «Nous soient les Dieux propices!» Il ajoutait que
l'un s'appelait Cerdo, l'autre Félicio, le troisième Lucro. Pour nous,
chacun baisant à l'envi une médaille très exacte de Trimalchio, nous
eussions rougi de n'en pas faire autant.

Après quoi, tous les dîneurs se souhaitèrent, à qui mieux mieux,
allégresse du corps et santé de l'esprit. Cependant Trimalchio penché
vers Nicéros, se prit à lui dire:--Toi que j'ai connu, jadis, un si
brillant compère, toi qui passais pour un luron fini, tu ne dis rien
ce soir, même à basse voix. Donc montre-toi plus aimable et, si tu
veux me plaire, conte-nous quelques-unes de tes fredaines.» Délecté
par cette invite, Nicéros, tout en se pavanant, se mit à renchérir
sur les gracieusetés de l'amphytrion:--Que je ne gagne jamais,
répliqua-t-il, une poignée de fèves, si je ne m'épanouis chaque jour
de contentement à te voir en si bonne posture! Donc, le vin nous soit
hilare, quand bien même les docteurs que voici devraient nous prendre
en mésestime. D'ailleurs nous verrons bien. En attendant, je vais vous
dire un épisode. Si quelqu'un daube sur moi, je l'incague fortement. Au
surplus, mieux vaut prêter à rire que déblatérer sur le prochain.»

    _Cet exorde fini..._

le quidam entama son histoire:

--J'étais encore esclave et nous habitions la petite rue où se trouve
présentement la maison de Gavilla. Or, en ce temps, je devins amoureux,
comme il plut aux Immortels, de la femme à Ferentius, le cabaretier.
Vous la connaissez bien, Melissa de Tarentum, une riche affaire de tous
points. Mais, Herculès à moi! ce n'était pas la bagatelle qui me tenait
au cœur. Si je l'aimais, c'était moins pour le déduit que pour sa bonne
humeur. Tout ce que je lui demandais, elle me l'accordait sur-le-champ,
la pauvre âme! Je lui confiais mes économies, mes pourboires qu'elle
plaçait à des taux rémunérateurs.

Un beau jour, son époux s'avisa de trépasser à la campagne. Et moi, de
chercher comment la rejoindre, par le jambart ou sous le bouclier, car
c'est dans l'adversité que l'on distingue ses amis.

Par bonheur, mon patron devait justement aller à Capua, trafiquer de
quelques nippes assez belles. Profitant de l'occurence, je requis de
notre compagnon de chambre la conduite chez ma blonde, à cinq milles du
logis. C'était un brave à trois poils, soldat de pied en cap, robuste
s'il en fut et courageux comme Orcus. En route au premier chant du coq,
nous marchions par un clair de lune aussi limpide que le jour. Bientôt,
en rase campagne, nous nous trouvâmes parmi les tombeaux.

Tout à coup, au milieu du chemin, voilà mon homme qui s'arrête, puis se
met à incanter les étoiles. Moi, je m'assieds en fredonnant et regarde
aussi les astres, pour ne pas troubler le sortilège. Mais, bientôt,
portant les yeux sur mon bizarre compagnon, je l'aperçois en train
d'ôter ses vêtements, qu'il dispose avec ordre sur le bord de l'allée.
A ce spectacle, je commence à friser le naze. Peu à peu, l'épouvante me
gagne. Je reste immobile, plus raide et plus froid qu'un trépassé.

Lui, cependant, urine tout autour de ses hardes et, soudain, se
transforme en loup. Ne croyez pas que j'en impose. Mentir là-dessus,
pour tout l'argent du monde, je ne le ferais point. Mais où donc en
étais-je? Voici! à peine devenu loup, notre homme de hurler et de fuir
vers les bois. Je ne savais d'abord que résoudre; mais, après quelques
minutes, recouvrant mes esprits, je m'approche de ses habits afin de
les emporter. Ils étaient changés en pierre. C'était à mourir de peur,
convenez-en. Toutefois, j'eus la présence d'esprit de dégainer, car je
n'ignore point combien les larves, lémures ou fantômes redoutent le
tranchant et l'estoc des épées.

M'escrimant ainsi, de droite et de gauche, contre les stryges
aériennes, j'arrivai, clopin-clopant, à la villa de ma maîtresse. Je
tombai quasi sans mouvement sur le seuil; la sueur inondait mon visage
et mes dents cliquetaient ainsi que dans la fièvre.

Alarmée et surprise de me voir en un tel arroi, ma chère Mélissa me
fit, néanmoins, quelques reproches d'arriver à cette heure indue:--Si
tu étais advenu quelques moments plus tôt, me dit-elle, tu nous
aurais été d'un grand secours. Imagine-toi qu'un loup de forte espèce
a pénétré dans l'étable et saigné toutes nos ouailles à la gorge,
comme un boucher de profession. Ni les cris ni les fourches n'ont pu
l'arrêter dans sa besogne. Mais, bien qu'il se soit enfui grâce à je
ne sais quel aveuglement incompréhensible de nos gars, je ne pense
pas qu'il ait beaucoup de quoi se gaudir à nos dépens; un valet, plus
ingambe que ses compagnons, l'a régalé d'un coup d'épieu à travers le
col.

A ce récit, je vous laisse à penser quelle fut ma stupeur et si
j'ouvris de grands yeux. Dès que le jour parut, je galopai vers la
ville, avec l'empressement d'un aubergiste larronné par les voleurs.
Arrivé à cette place où j'avais laissé les effets de mon compagnon
transmués en cailloux, je ne trouvai plus rien, sinon une large traînée
de sang. Quelques gouttes, çà et là, tachaient la poussière, comme il
en tombe d'une blessure frais ouverte.

Peu après, étant de retour dans notre garni, je trouvai le soldat brave
comme Orcus étendu sur des matelas et saignant comme un bœuf, tandis
qu'un chirurgien était occupé à lui panser la gorge. Alors, j'entendis
que j'avais fait route avec un loup-garou, changeant de figure à sa
guise. A dater de ce moment, je refusai de manger avec cet homme, et
l'on m'eût assommé plutôt que de me faire asseoir auprès de lui. Libre
aux esprits forts de ne pas me croire! Mais je veux être pendu si je
surfais d'un iota. Et me soient les bons Génius fidèles, aussi vrai que
je n'ai pas, dans mon récit, prévariqué du moindre mot.»

Nous restâmes fulgurés d'étonnement:--Que la Foi, dit Trimalchio,
accueille ton discours, si quelque Foi subsiste, aussi bien que mes
crins se hérissent d'horreur. J'ai appris que Nicéros ne conte pas
de bourdes. Bien plus, c'est un garçon de poids et nullement bavard.
Moi-même, je vous ferai connaître une épouvantable chose. C'est comme
un âne sur les toits. J'étais encore un éphèbe chevelu (car, dès
l'enfance, j'ai mené la vie à l'instar de Chio), quand vint à trépasser
Iphis, le mignon de notre maître. Herculès à moi! une marguerite, une
vraie poupée, un trésor de perfections. Comme sa pauvre mémère jetait
des pleurs singultueux et que tous nous étions dans la tristimonie,
voilà que les stryges commencent leur boucan. On eût dit l'aboi des
lévriers au pourchas d'un conil. Nous avions, alors, un Cappadox,
grand gaillard, des plus déterminés qui vous eût, à bras tendu, enlevé
un taureau furieux. Mon brave dégaine son espadon, il enjambe le
seuil en courant, la main gauche enveloppée avec soin; il frappe une
babeau, comme qui dirait à la place que je touche (puisse-t-elle être
sauvée!) et la perfore d'outre en outre. Nous entendons un gémissement
et (d'honneur, je ne mentirais pas!) nous ne voyons aucune sorcière.
Cependant, notre Cappadox, le brave à trois poils, revient, se jette
sur un lit de camp. Il avait le corps strié d'ecchymoses livides, comme
si on l'eût fouetté de verges, à cause que l'avait touché une mauvaise
main. Quant à nous, la porte close, nous reprenons itérativement notre
office. Mais, tandis que la mère étreint le corps de son pauvre môme,
elle touche et voit à la place un jaquemart de paille, sans cœur,
sans intestins, absolument vide. Les stryges avaient dérobé l'enfant
et substitué au cadavre un marmouset en chaume. Plaît-il? Faut croire
que ces vieilles garces détiennent de terribles secrets! Dans leurs
besognes nocturnes, elles mettent la nature sens dessus dessous. Au
reste, notre pourfendeur, le Cappadox, depuis cette aventure jamais
ne retrouva ses couleurs; bien plus, dans quelques jours à peine, il
mourut frénétique.»

Nous admirons et nous croyons de même. Puis, ayant baisé la table,
nous obsécrons les Nocturnes de se tenir dans leur demeure lorsque
nous rentrerons après souper. Certes, à présent, je voyais de
nombreuses chandelles et muer d'aspect le triclinium tout entier,
quand Trimalchio:--A toi je dis, s'écria-t-il, Plocrimus, tu ne
contes rien! Tu ne nous délectes en rien! Naguère tu soûlais être
aimable en société, chantonner comme un virtuose et déclamer avec
feu des odelettes dialoguées. Heu! Heu! vous avez fui, douces figues
au sucre!--Il est vrai, répondit l'autre, mes quadriges ont cessé
de courir au même temps que je devins podagre. Autrefois, lorsque
j'étais damoisel, je poussais des chansons à me rendre pulmonique.
Quoi de tripudier? Quoi de jouer la comédie? Quoi de faire le barbier?
Quel était mon égal sinon Apellès?» Posant la main sur sa bouche, il
exsibila je ne sais quelle abomination qu'ensuite il déclara comme une
gentillesse renouvelée des Grecs. Trimalchio, à son tour, ayant imité
les joueurs de hautbois, se tourna vers son chou-chou, nommé Crésus,
un petit crevé chassieux, aux dents très sordides, qui s'amusait à
ligoter de rubans émeraude une petite chienne noire, d'un embonpoint
indécent. Ayant posé sur le torus la moitié d'un pain, il gavait son
épagneule qui, n'en pouvant plus, dégorgeait les morceaux. Par ce
travail admonesté, ordonna Trimalchio de faire entrer Scylax, gardien
de sa maison et de son domestique. Sans retard fut introduit un molosse
de taille surprenante. Il était à la chaîne. Un coup de talon, décoché
par l'ostiaire, l'avertit de ramper, et, devant la table, il se posa.
Alors, Trimalchio, jetant un pain de gruau:--Personne, dit-il, dans
ma maison, ne m'aime davantage.» Indigné d'ouïr avec tant d'effusion
exalter Scylax, le petit crevé dépose à terre sa chenaille et l'agace
de toutes ses forces contre le mâtin. Scylax, tout naturellement,
fidèle aux mœurs canines, emplit d'un horrifique aboi le triclinium
et lacéra presque la margarita de Crésus. Or, le tumulte ne fut pas
borné à cette rixe, mais un candélabre tomba sur la mense, ébréchant
les vases de cristal et favorisant plusieurs convives d'une aspersion
d'huile bouillante. Afin de ne paraître aucunement ému de la casse,
Trimalchio baisa son meschin et lui prescrivit de monter sur son dos.
L'autre ne se le fait pas dire deux fois. Il saute à califourchon sur
la nuque du maître, et, de sa main ouverte, lui distribue une volée de
claques sur les épaules, puis, riant aux larmes, vocifère:--Gueules!
Gueules! combien sont-ils?» Ce jeu fini, Trimalchio enjoint de remplir
une gamelle vaste et d'en partager la liqueur aux esclaves qui gisaient
à nos pieds, mais avec cette restriction:--Si quelqu'un ne veut
chopiner, perfuse le vin sur sa tête. De jour, soyons sévères, mais
hilares cette nuit.»

Après cette galanterie, on mit sur la table les mattées dont la
recordation, pour peu qu'il vous plaise me croire, est susceptible
encore de me lever le cœur. En guise de tourdes, on servit à chacun
une poularde grasse, flanquée d'un œuf d'oie chaperonné. Trimalchio,
avec beaucoup d'instance, nous pria de manger, attestant qu'on avait
désossé les gallines. A ce point du festin, un licteur frappa aux
portes du triclinium. Drapé dans une robe blanche, entouré d'un
nombreux concours de valetaille, entra un convive, prié seulement au
boire du dessert. Moi, sidéré par tant de faste, je supposais que le
préteur lui-même venait d'apparaître. Pourquoi j'essayai le déjuc et
de poser mes pieds sur la dalle. Agamemnon se gaussa de ma trépidation
et:--Calme-toi, dit-il, homme très stupide. Ce n'est rien qu'Habinas
le sévir, tailleur de pierre, dont les marbres et les tombeaux sont
grandement appréciés de la bonne compagnie.» Récréé par ce discours,
je m'étendis sur ma couche et regardai avec une admiration peu commune
l'entrée sensationnelle d'Habinas. Lui, déjà pompette, avait posé la
main sur l'épaule de sa femme. Chargé de plusieurs couronnes, un parfum
dégouttant de son front sur ses yeux, il gagna carrément la place du
préteur, et, sans autre préambule, demanda le vin trempé d'eau chaude.
Trimalchio, délecté de cette belle humeur, requit pour soi-même un
scyphus de plus grande capacité et s'enquit d'Habinas comment on
l'avait régalé chez les hôtes dont il sortait:--Tout, dit-il, nous
avons eu, à l'exception de ta personne, car mes yeux étaient ici.
Et, Herculès à moi! cela marcha fort bien. Scissa donnait un riche
novendial en mémoire de son pauvre petit esclave qui n'avait reçu la
manumission qu'à l'article de la mort; je pense qu'elle aura un joli
supplément à casquer entre les mains des percepteurs du vingtième. On
estime le défunt à cinquante mille grands sestertius. Néanmoins la
chose nous fut soève, encore que forcés de répandre la moitié de chaque
brinde sur les osselets du pauvre homme.

Cependant, reprit Trimalchio, qu'eûtes-vous à souper?--Je vais te le
dire, si je peux; car de tant bonne mémoire je suis que, fréquemment,
j'ai oublié mon propre nom. Nous avons eu d'abord un cochon décoré de
boudins; autour, des saucisses de Lucanie, des gésiers parfaitement
accommodés, et, si je ne me trompe, des bettes, avec du gros pain bis
fait à la maison, que je préfère au blanc, parce qu'il fortifie et
tient le ventre libre. Grâce à lui, je ne pleure point lorsque je vais
au privé. Dans le plateau suivant, un ramequin froid, arrosé de miel
d'Hispania, chaud et délicieux. Je n'ai point tâté au ramequin, mais
je me suis fourré du miel jusque-là. Alentour, des pois chiches, des
lupins, noix à discrétion, mais une seule pomme par convive; toutefois,
j'en ai souricé deux. Les voici, tortillées dans ma serviette; car,
si je n'apportais quelque bagatelle de ce genre à mon petit esclave,
j'aurais une engueulade.

Mon épouse m'admoneste à propos. On servit devant nous une gigue
d'ourson, de quoi ayant imprudemment goûté, Scintilla fut sur le point
de vomir tripes et boyaux. Quant à moi, j'en ai bâfré plus d'une livre,
car cet ours avait presque un fumet de sanglier. Et si, disais-je,
l'ours dévore l'homme débile, à plus forte raison l'homme débile est
bien venu à dévorer l'ours. En dernier lieu vint un fromage mou, du
raisiné, quelques escargots, des animelles en hachis, et des foies en
cocottes, et des œufs chaperonnés, et des raves, et de la moutarde, un
bateau de coquillage, une couple de limaires; enfin, dans un ravier,
des olives à la saumure que des malotrus nous disputèrent à coups de
poing; quant au jambon, nous lui donnâmes l'exeat.

Mais dis-moi, Gaïus, pourquoi Fortunata n'est-elle point des
nôtres?--Comment? Ne la connais-tu point? répondit Trimalchio: si
elle n'a pas serré l'argenterie et distribué à l'office les reliefs
du souper, tu ne lui ferais pas boire même un verre d'eau.--Soit,
dit Habinas, mais si elle ne se couche pas à table, moi, je me rends
invisible.» Et déjà, il faisait mine de se lever, quand, sur un geste
de Trimalchio, le domestique tout entier appelle quatre fois avec des
cris aigus: «Fortunata! Fortunata!» Enfin, elle arriva. Une blouse
jaune paille laissait voir sa tunique cerise, et des periscelis de
danseuse, en filigrane, à ses orteils, et des mules blanches brodées
d'or. Alors, essuyant ses mains au sudarium qu'elle portait autour du
cou, elle se jette sur le même lit où reposait la femme d'Habinas,
Scintilla, qu'elle baise et qui l'applaudit:--Est-ce toi, ma mignonne?
Quel plaisir de te voir!» Cela vint au point que Fortunata, détachant
les armilles de ses bras très épais, les offrit aux admirations de
la commère. Enfin, elle dénoua ses periscelis et son réseau d'or,
affirmant qu'il était à XXIV carats. Trimalchio, qui les observe, se
fait apporter le tout.--Voyez, dit-il, ce chien d'attirail qu'une
femme traîne après soi! Pour elles, nous nous dépouillons comme des
benêts. Six livres et demie, c'est le poids des armilles que voici;
j'en possède moi-même une qui pèse dix livres faite avec les millièmes
de Mercurius.» Et, pour montrer qu'il n'en impose point, il ordonne
d'apporter un peson, et de vérifier le poids à la ronde. Scintilla ne
reste pas en arrière: elle détache de son col un drageoir d'or fin
à quoi elle donnait le nom de Félicio. Elle en tire deux pendants
d'oreille en forme de crotales, qu'elle propose, à son tour, aux
louanges de Fortunata:--Par le bénéfice de mon maître, nul, dit-elle,
ne peut se targuer d'en avoir de plus beaux.

--Quoi? dit Habinas, tu m'as sacrifié pour obtenir une fève de verre?
Certes, si j'avais une fille, je l'essorillerais. Sans femmes, nous
regarderions ces foutaises ni plus ni moins qu'un tas de boue. A
présent, c'est pisser chaud et boire frais.» Entre temps, un peu
vexées, les deux femmes se rigolaient ferme, et, saoules comme des
grives, se léchaient le museau. Pendant que l'une porte aux nues la
diligence de la matrone, l'autre vante les délices et la condescendance
de l'époux. Tandis qu'elles se tiennent embrassées, Habinas furtivement
surgit, et, prenant les deux pieds de Fortunata, la culbute sur le
lit.--Ah! ah! s'exclama-t-elle, voyant sa tunique errer plus haut que
le genou. Soudain rajustée, elle voile dans le giron de Scintilla
et sous les plis du sudarium sa face empourprée d'une rougeur très
indécente.

Après quelque temps, Trimalchio commanda qu'on servît les deuxièmes
tables. On enleva les autres, cependant que la valetaille répandait
sur le sol des copeaux teintés de minium et de safran, et, ce que
je n'avais point vu encore, de la pierre spéculaire mise en poudre.
Sur-le-champ, Trimalchio:--J'aurais pu, dit-il, me contenter du
service, car vos secondes tables, les voilà; néanmoins, s'il reste
quelque friandise, qu'on l'apporte encore.» Alors, un petit voyou
alexandrin, le même qui versait l'eau chaude, s'avisa de siffler en
rossignol. Mais, soudain, Trimalchio se mit à crier:--Un autre! et la
scène changea. L'esclave couché aux pieds d'Habinas, je crois, sur
l'injonction de son maître, se leva et, d'une voix sonore, déclama:

    _--Déjà, guidant sa flotte, Eneas a trouvé_
    _Des chemins sûrs, parmi les vagues..._

Jamais son plus acide ne frappa mon oreille: car, outre les longues
et les brèves placées à contretemps, le sauvage agrémentait sa tirade
par des lambeaux d'atellanes: si bien que Virgilius m'offusqua pour
la première fois. Quand, hors d'haleine, il prit le parti de se
taire:--Croiriez-vous, dit Habinas qu'il n'a jamais rien appris?
Seulement, je l'envoyais parfois aux cirques de passage: c'est là
qu'il s'est formé. Aussi n'a-t-il pas son pareil quand il imite les
charlatans ou les muletiers. Dans les cas désespérés, il éclate de
génie: savetier, maître-queux, mitron, il règne sur tout l'empire des
Muses.

Deux vices, néanmoins, faute desquels ce serait un garçon inégalable:
il est circoncis et ronfle. Car de le voir bigle je n'ai cure; c'est le
regard de Vénus. Pour cela, il me plaît. A cause de son œil mort, il ne
m'a coûté que trois cents denarius.»

Scintilla interrompit sa loquèle et:--Certes, dit-elle, tu ne dévoiles
pas tous les artifices du voisin. Il est ta coquine et je prendrai soin
qu'il porte les stigmates de l'emploi.»

Trimalchio se mit à rire et:--Voilà bien, dit-il, le Cappadox! il
ne se prive d'aucune bonne chose, et, Herculès à moi! je lui en
fais mes compliments. Toi, Scintilla, ne veuille pas être jalouse.
Crois-moi, car nous vous connaissons. Puissiez-vous me posséder
toujours florissant, comme je faisais la bête à deux dos avec Mamméa,
au point que son cocu, mon maître, en prit ombrage et me relégua parmi
les esclaves ruraux. Mais tais-toi, langue, je te donnerai du pain!»
Prenant cela pour un madrigal, sans doute, le maroufle très obscène
tira de son sein une lampe d'argile et, pendant plus d'une demi-heure,
contrefit, avec, les tibicinaires, cependant qu'Habinas l'accompagnait
en sifflotant, la main posée sur sa lèvre inférieure. Enfin, s'avançant
au milieu de la salle, tantôt avec des roseaux fendus il imitait les
choraulès, tantôt, habillé d'un gaban, il représentait au vif le destin
des muletiers. Cela dura jusqu'au temps qu'Habinas, l'ayant appelé à
soi, le baisa de grand cœur et lui tendit un rouge-bord:--Epatant,
dit-il, mon petit Massa, je te fais présent d'une paire de brodequins.»
Nous n'aurions pas vu la fin de toutes ces calembredaines si l'on n'eût
apporté l'épidipnis, composé de grives en pâte de froment, farcies
de raisins et de noix. Suivirent des pommes cydôniennes implantées
d'épines pour simuler des hérissons. Le tout supportable, sans un
autre mets tellement nauséabond que nous fussions morts plutôt que d'y
toucher. Car, une fois mis sur table, nous conjecturâmes que c'était
une oie grasse, avec autour des poissons et toutes les variétés
d'oiseaux. Trimalchio nous dit:--Tout ce que vous voyez dans ce bassin
n'est fait que d'un seul corps.» Moi, c'est-à-dire un homme très
affûté, je compris immédiatement la chose et, regardant Agamemnon:--Je
serais grandement surpris si les viandes en question ne sont pas
modelées dans du bran ou de la terre cuite: aux Saturnales de Rome,
j'ai vu des festins représentés de la même manière.»

Je n'avais pas fini de parler, quand Trimalchio s'expliqua:--Croisse
mon patrimoine et non pas ma bedaine! aussi vrai que mon chef cuisina
ces béatilles avec la chair unique d'un pourceau. Ne saurait être un
homme plus expert. Ordonnez: d'une vulve il fabrique un poisson; du
lard, une palombe; du coliphium, une tourtre; d'un boyau de cochon, une
poularde. Et c'est pourquoi, dans ma jugeotte, un nom très coruscant
lui fut imparti: on l'appelle Dædalus. Et puisqu'il est d'un bon
esprit, j'ai, en sa faveur, importé dans Rome des couteaux en fer
du Noricum.» Sur-le-champ, il demande ces couteaux, les admire, les
contemple et nous donne congé d'en éprouver le tranchant sur nos
joues. Tout à coup, entrèrent deux esclaves qui faisaient semblant
d'avoir entamé une rixe au bord du vivier, tant que les cruches encore
leur pendaient au col. Trimalchio allait statuer sur le litige,
mais ni l'un ni l'autre ne voulut obtempérer à la sentence. Chacun
d'eux, s'escrimant du gourdin, frappa l'amphore adverse. Déferrés
par l'incongru de ces ivrognes, nos regards ébahis suivaient leur
altercas. Bientôt, cependant, nous vîmes choir des tests fracassés,
huîtres et pétoncles. Un page les dressa et vint à la ronde nous les
offrir sur un plateau. Cette fastueuse délicatesse piqua d'émulation
le maître-coq de génie: il nous apporta des escargots sur un gril
d'argent; puis, d'une voix chevrotante, d'une hideuse voix, il se mit à
chanter. J'éprouve quelque malaise à rapporter les détails que voici:
chose, en effet, inconnue jusqu'à présent, une troupe de mignons à
chevelure flottante, promenant des parfums dans un bassin de vermeil,
se mit en posture d'oindre les pieds des récombants, non sans avoir,
au préalable, enguirlandé leurs jambes, leurs talons et leurs cuisses
avec des entrelacs de verdure et de fleurs. De là, ce même aromate
liquide fut projeté dans les cratères à vin et les lampes à huile.
Cependant Fortunata esquissait un pas de danse. Scintilla, complètement
ivre, applaudissait beaucoup plus qu'elle ne parlait, quand
Trimalchio:--Phylargyros et toi Carrio [bien que vous soyez] renommés
champions de la quadrille verte, je vous permets de vous coucher à
table. Toi, dis à ta contubernale Ménophila d'en user pareillement.» Il
parle, et, soudain, le domestique s'empara du triclinium avec tant de
verve que nous fûmes presque débusqués de nos lits. Pour mon compte,
j'aperçus à mon chevet le cuisinier qui d'un porc avait fait une oie.
Il puait la saumure et les condiments. Non content d'être à table, il
se prit à imiter l'acteur Ephésus, puis voulut embarquer son maître
dans une gageure: S'il faisait partie de la quadrille verte, aux
prochaines courses, la première palme...

Ce défi plongea Trimalchio dans le ravissement:--Amis, les esclaves
sont aussi des hommes, nous dit-il. Ils ont sucé le même lait que nous,
encore qu'un méchant destin ait pesé sur eux. Mais, moi vivant, et
dans peu de jours, ils boiront l'eau des hommes libres. En un mot, je
donne à tous, par mon testament, la manumission. Je lègue, en outre, à
Philargyros un fonds de terre et sa contubernale; à Carrio, une maison
de rapport, le montant du vingtième, plus un lit avec sa literie. Quant
à ma Fortunata, je l'institue mon héritière. Je la recommande à tous
mes amis, et si je proclame ainsi mes volontés suprêmes, c'est pour que
mon domestique m'aime, dès à présent, comme si j'étais mort.» Chacun se
met en devoir de rendre au munificent donateur des actions de grâce.
Mais lui, faisant trêve aux coïonnades, enjoint qu'on apporte une
minute de son testament et, depuis _A_ jusqu'à _Z_, aux lamentations du
domestique, le lit à haute voix. Puis, se tournant vers Habinas:--Qu'en
dis-tu, ami très cher? T'occupes-tu d'élever mon tombeau d'après mes
instructions? Instamment, je te prie de figurer, aux pieds de ma
statue, la petite chienne, et des couronnes, et des onguents, et mes
prouesses guerrières, afin que, grâce à ton ciseau, j'aie la bonne
fortune de vivre après ma mort. En outre, je veux que le terrain de ma
sépulture ait cent pieds de long et le double en profondeur. De plus,
je veux autour de ma cendre toutes les espèces d'arbres fruitiers
et des vignes abondamment. Il serait, en effet, de la dernière
extravagance, de posséder pendant sa vie des maisons superbement tenues
et de ne prendre aucun soin de la demeure où il faut loger bien plus
longtemps. C'est pourquoi je veux, sur toutes choses, qu'on y grave
cette inscription:

                CE.MONVMENT.N'AFFÈRE.PAS.A.MON.HOIRIE.

Au surplus, j'aurai cure de prévenir, par testament, les outrages à mes
restes. Je préposerai, en qualité de gardien, à mon sépulcre, un des
esclaves à qui j'ai donné la manumission, afin que le peuple ne vienne
pas chier contre le monument. Je te prie d'y sculpter mes nefs voguant
à pleines voiles, de m'y représenter siégeant au tribunal, vêtu de la
prætexta, avec, aux doigts, cinq anneaux d'or et versant au populaire
un sac d'écus. Tu sais que j'ai donné un epulum et deux denarius d'or
à chacun des convives. Représente, si bon te semble, des triclinium,
et le Peuple en foule s'en donnant à cœur joie. A ma droite, place
l'image de ma Fortunata, portant une colombe et menant une petite
chienne en laisse; puis mon Cicaro, et des amphores copieuses, lutées
de gypse pour empêcher le vin de fuir. Tu sculpteras encore, sur mon
urne brisée, un enfant tout en pleurs. Au centre, une horloge: ainsi
quiconque regardera l'heure devra, bon gré mal gré, lire mon nom. Quant
à l'épitaphe, examine avec diligence le congruent de celle que voici:

                       C. POMPEIVS. TRIMALCHIO.
                            MAECENATIANVS.
                             ICI. REPOSE.
                       A.LVI.ABSENT.LE.SEVIRAT.
                             FVT. DÉCERNÉ.
                     ENCORE.QV'IL.PVT.DANS.TOVTES.
                         LES.DÉCVRIES.DE.ROME.
                            PRENDRE.PLACE.
                      NÉANMOINS.NE.LE.VOVLVT.PAS.
                          PIEVX.FORT.FIDÈLE.
                            DE.PEV.IL.CRVT.
                 DE.SESTERTIVS.LAISSA.TRENTE.MILLIONS.
                          ET.JAMAIS.N'ÉCOVTA.
                            VN.PHILOSOPHE.
                       ADIEV.A.TOI.AVSSI.ADIEV.

Ce disant, Trimalchio se mit à pleurer comme un vedeau. Pleurait aussi
Fortunata; pleurait de même Habinas; enfin, tout le domestique--prié,
semblait-il, à des funérailles--fit retentir le triclinium de
lamentations. Bien plus, je commençais moi-même à pleurnicher,
quand Trimalchio:--Eh bien! dit-il, sachant que nous devons mourir,
pourquoi ne pas vivre en attendant? Pour que je vous voie entièrement
satisfaits, allons-nous en au bain, de quoi, je vous le promets à mes
risques, vous n'aurez pas le moindre déplaisir: Il est chaud comme un
four.--Vrai, vrai, reprit Habinas, d'un seul jour en faire deux, il
n'est rien que je préfère.» Et de se lever pieds nus et d'emboîter le
pas à Trimalchio, tout en se gaudissant. Je regardai Ascyltos:--Que
penses-tu? dis-je. Pour moi, la vue seule du bain est capable de
m'asphyxier.--Fais comme eux, répond Ascyltos, et, pendant qu'ils
gagneront l'étuve, nous échapperons dans la foule.» Cela me plut.
Giton nous conduisant à travers le portique, nous gagnâmes l'huis,
quand un mâtin, enchaîné d'ailleurs, nous reçut avec un si effroyable
vacarme qu'Ascyltos se laissa choir dans une piscine. Quant à moi,
qui, même avant d'être dans les vignes, appréhendais un molosse en
peinture, me portant au secours du nageur, le même gouffre ne tarda pas
à m'engloutir. L'huissier de l'atrium vint à notre aide, qui, par son
intervention, apaisa le dogue et nous ramena, tout tremblants, sur la
terre ferme. Quant à Giton, grâce à un moyen très subtil, il s'était
rédimé déjà de la gueule du monstre, disséminant devant lui toutes les
friandises qu'il avait reçues de nous pendant le souper. Le chien,
détourné par la victuaille, avait, sur-le-champ, apaisé ses fureurs.
Cependant, comme nous grelottions, bleuis de froid et demandant à
l'huissier de nous ouvrir la porte:--Erreur, dit-il, mon petit! si tu
penses t'en aller par où tu es venu. Jamais ici nul des convives n'a
repassé la même porte: on entre d'un côté, on sort de l'autre.»

Que faire? Hommes très infortunés, enclos dans ce labyrinthe d'un
nouveau genre et de qui l'immersion avait eu lieu déjà? Nous prenons
les devants et sollicitons le portier de nous conduire au bain. Mettant
bas nos vêtements que Giton fait sécher dans le vestibule, nous entrons
dans une étuve fort étroite, ayant l'étendue à peu près d'une glacière.
Là, Trimalchio se dressait tout nu: pas moyen d'esquiver la puanteur
abominable de ses rots. Il disait:--Je ne sais rien de plaisant comme
de prendre la chaude sans cohue», et que ce lieu, jadis, «avait été un
fournil». Enfin las de rester sur ses jambes, il s'assit; puis, convié
par la sonorité de la voûte, il fendit jusqu'au palais sa gargamelle
d'imbriaque, et se mit en devoir de lacérer les airs de Ménécratès, au
dire de ceux qui pouvaient entendre son jargon. Le reste des convives
courait en se tenant par la main ou bien faisait sonner les murs de
sauvages clameurs et de rires éperdus. Quelques-uns, les poignets
ligotés, s'évertuaient à cueillir des anneaux sur le parvis; d'autres,
un genou en terre, se renversaient la tête en arrière et touchaient
du nez l'extrémité de leurs orteils. Abandonnant ces hiberons à leurs
amusements, nous descendîmes dans la cuve qui se préparait pour
Trimalchio. Bientôt, l'ébriété mise en déroute, nous fûmes conduits
vers un nouveau triclinium où Fortunata venait de dresser un gueuleton
mirobolant. Je notai, sous les flambeaux, des figurines de pêcheur en
bronze. Les tables étaient d'argent massif, les coupes à l'entour en
argile dorée; devant nous, du vin frais coulait d'une chausse. Alors
Trimalchio:--Amis, dit-il, mon esclave préféré coupe aujourd'hui sa
barbe pour la première fois: c'est un garçon de bonnes mœurs, révérence
parler, et que j'aime tout plein. Donc, passons la nuit à humecter la
lune et buvons jusqu'à l'aurore.»

Comme il disait ces mots, un coq coquelinant se mit à claironner.
Interloqué de ce présage, Trimalchio donne l'ordre qu'on fasse une
libation de vin sous la table et qu'on asperge aussi les lampes avec
du meilleur, puis il fait passer de gauche à droite son anneau:--Ce
n'est pas sans cause, dit-il, que ce buccin nous donne le signal: ou
bien un incendie est en train de couver non loin de cette demeure,
ou bien quelqu'un du voisinage s'occupe à rendre le dernier soupir.
Loin de nous! C'est pourquoi celui qui nous offrira le coq présagieux
aura un bon pourboire.» En un clin d'œil, l'oiseau est apporté des
environs. Trimalchio le condamne à être fricassé dans un poêlon de
bronze. Dépecé par le même très docte cuisinier qui, peu auparavant,
d'un porc nous fit des poissons et des ramiers, le coq est jeté dans
une marmite. Cependant que Dædalus verse un coulis bouillant, Fortunata
concasse du poivre dans un égrugeoir de buis. Quand les mattées furent
expédiées, Trimalchio se tourna vers la livrée:--Eh! quoi, leur dit-il,
vous n'avez pas encore fini de souper! allez-vous-en et que d'autres
vous remplacent à l'ouvrage.» En conséquence, une troupe nouvelle se
présente aussitôt. Les partants criaient: «Bonne santé, Gaïus!»; les
arrivants: «Salut Gaïus!» Or, ici, fut perturbée notre allégresse.

Parmi les nouveaux venus se trouvait un jeune garçon, pas du tout
laid. Trimalchio, l'investit et le mange de baisers. Fortunata, pour
mieux établir ses droits conjugaux, se met à vilipender Trimalchio,
le traite d'épluchure, de vieux salaud qui ne peut pas contenir ses
passions devant le monde. Pour finir, elle ajoute:--Chien!» Trimalchio,
bouleversé, furieux de l'avanie, envoie un calice par le nez de
Fortunata. Elle se met à beugler, comme si elle perdait au moins un
œil, et porte ses mains tremblantes à son visage. Consternée autant
qu'eux-mêmes, Scintilla fait un rempart de son estomac à l'épouse
trépidante; mais un esclave officieux approche de la mandibule
ecchymosée un urceolus plein d'eau froide. Sur quoi Fortunata se penche
avec des lamentations et se prend à sangloter.

Or, Trimalchio, loin de s'émouvoir:--Eh quoi! dit-il, cette pute ne me
passe rien! Elle oublie apparemment que je l'ai sortie de la machine
à exhiber les esclaves. J'en ai fait une personne du monde. Mais elle
s'enfle comme une grenouille; elle ne crache pas dans ses tétons.
C'est un baliveau, ce n'est pas une femme. Mais celui-là qui naît dans
un bordel ne rêve point à des palais. Aussi, puisse mon Génius être
favorable! j'aurai soin de mater cette Cassandra qui veut chausser mes
brodequins. Moi, jadis, homme d'un dupondius, je pouvais épouser dix
millions de sestertius. Tu sais, toi, que je n'en impose pas. Hier
encore, Agatho, le parfumeur, me tirant à l'écart: «Je te conseille,
dit-il, de ne pas souffrir que ta race disparaisse avec toi.» Et voici
que moi, pour agir en homme bien né, pour qu'on ne me taxe point d'être
volage, dans ma cuisse j'implante moi-même la doloire. Fort bien!
j'aurais soin, carogne, que tu viennes me déterrer avec tes ongles.
Et, pour que tu comprennes d'ores et déjà l'énormité de ton crime,
entends-tu, Habinas? je te défends de placer la statue de cette femme
sur ma tombe. Car je ne veux pas de criailleries lorsque je serai
trépassé. Bien plus: pour qu'elle apprenne que je sais punir, j'entends
qu'elle ne m'embrasse après ma mort.»

Après cette fulmination Habinas intercéda, priant Trimalchio de mettre
fin à son courroux:--Nul de nous, dit-il, n'est exempt de sottise.
Car, des hommes et non des dieux.» De même, Scintilla tout en pleurs,
attestant son Génie et l'appelant Gaïus, demande qu'il se laisse
attendrir. Trimalchio ne tint pas plus longtemps ses larmes et:--Par
grâce, dit-il, Habinas, et puisses-tu jouir ainsi de ton pécule! Si
j'ai fait quelque chose de travers, crache-moi au visage. En effet,
j'ai baisé cet adolescent, le plus vertueux du monde, non pour sa
beauté, mais pour ce qu'il est orné de toutes les perfections. Il
connaît la division par dix et sait lire à livre ouvert. Il a, sur ses
bénéfices quotidiens, économisé le prix de son rachat. Il a, sur son
épargne, fait l'acquisition d'un petit fauteuil et de deux truelles à
potage. N'est-il pas digne d'être porté dans mes yeux?» Mais Fortunata
oppose son décri.--C'est là ton dernier mot, boiteuse! je t'invite à
digérer ton bien, milan, à ne pas me faire sortir mes crocs, pendarde
ma mie! faute de quoi tu pourrais bien expérimenter mes coups de tête.
Ce que j'ai une fois résolu, tu me connais, c'est comme un clou enfoncé
dans une poutre. Mais ne pensons qu'à vivre! Quant à vous, mes amis,
je vous conjure de la passer bonne. Car, moi aussi, je fus naguère ce
que vous êtes à présent; mais, par ma vertu, je montai sur ce faîte.
Avoir de l'estomac, c'est ce qui crée un homme; le surplus est comme un
tas de feuilles mortes. Je sais acheter, je sais vendre: un autre vous
dira le reste. Moi, je crève de prospérité. Cependant, toi, souillon,
tu pleurniches encore. Mais, comme je vous le disais au début, c'est
ma frugalité qui m'a poussé vers la fortune. J'arrivai d'Asie pas plus
haut que ce candélabre. Quotidiennement, j'avais accoutumé de me toiser
à lui et, pour avoir sur-le-champ de la barbe au museau, je me frottais
les lèvres avec l'huile des lampes. Or, j'ai concouru aux plaisirs de
mon maître, en qualité de petite femme, quatorze années durant. Et,
certes, il n'est pas de vergogne lorsqu'on défère à son patron. Entre
temps aussi, je donnais de l'agrément à madame. Vous entendez ce que je
dis. Au surplus je me tais, car je ne suis pas glorieux.

Enfin, comme il plut aux Consentès, je devins maître en la maison; et
voilà! je m'emparai de la cervelle du patron. Quoi de plus? cohéritier
avec César, je recueillis un patrimoine sénatorial. A personne,
cependant, jamais rien n'est assez: je convoitais de faire le négoce.
Pour ne pas vous lanterner, je mis à flot cinq bâtiments de commerce,
avec une cargaison de vin--c'était de l'or, à cette époque--et les
envoyai à Rome. Vous croirez peut-être que je l'avais ordonné? tous
mes vaisseaux firent naufrage! C'est un fait et non pas une bourde:
en un seul jour, Neptunus me dévora trente millions de sestertius.
Pensez-vous que je me laissai aller? non, Herculès à moi! Le dommage
au contraire me fut un stimulant. Comme si de rien n'était, je fis
construire d'autres nefs, plus grandes, et plus solides, et plus
heureuses. Personne qui ne me traitât d'homme fort. Tu sais qu'un grand
navire a une grande résistance. Je frétai les miens, itérativement, de
vin, de lard, de fèves, d'herboristerie et d'esclaves. Ici Fortunata
fit une chose pieuse; ses bijoux, sa garde-robe, elle vendit tout et
me mit dans la main cent auréus. Cela devint le ferment de mon pécule.
Marchent bien les affaires quand les Dieux s'en mêlent. J'arrondis, en
une seule course, dix millions de sestertius. Aussitôt, je m'empresse
de rémérer les fonds qui avaient appartenu à mon maître. Je bâtis un
palais. Je spécule sur les bêtes de somme. Tout provigne, sous ma
main, comme un rayon de miel. Sitôt que je fus plus riche, à moi seul,
que tout le pays de mes pères, abandonnant registres et comptoirs
je me retirai du commerce et me contentai de faire l'usure avec les
affranchis. Même j'étais sur le point de renoncer à toute espèce de
trafic; mais je fus pressé de continuer par un astrologue, une façon de
petit Grec du nom de Sérapa, vrai conseiller des Dieux! Il me rappela
même des conjonctures oubliées: par le fil et par l'aiguille, il me
remémora toute chose. Cet homme lisait dans mes intestins; il m'eût
presque dit mon souper de la veille. On eût juré qu'il avait sans cesse
habité près de moi.

Je te prie, Habinas (tu fus présent, je crois), rappelle-toi ceci: «Tu
as érigé ton domaine avec des ressources infimes. Tu es médiocrement
heureux en amis. Nul ne montre jamais pour tes bontés un ressentiment
qui les égale. Tu nourris une vipère sous ton aisselle.» Et pourquoi
ne vous le dirais-je pas? à présent, il me reste de vie encore trente
années, quatre mois et deux jours. En outre, bientôt je recevrai un
héritage. Ainsi m'a-t-il fait connaître mon destin. Que si le bonheur
m'échoit d'annexer à mes immeubles l'Apulia, j'aurai fait dans le monde
un assez beau chemin. Entre temps, par la vigilance de Mercurius,
j'ai pu édifier cette demeure. Autrefois, vous le savez, c'était une
bicoque. C'est un temple aujourd'hui. Elle renferme quatre salles
à manger, vingt appartements, deux portiques de marbre. Au-dessus,
un dortoir, le cubiculum où je dors, le trou de cette chipie, une
cahute remarquable de portier, un logement pour les hôtes, qui peut
en recevoir une centaine. Bref, Scaurus, quand il vient ici, préfère
descendre chez moi que partout ailleurs: cependant il a, chez son père,
une maison au bord de la mer. Et j'ai encore beaucoup d'autres pièces
que je vous ferai voir tantôt. Croyez-moi! tu as un as, tu vaux un
as. Tiens de l'or, on te tient en estime. Ainsi, votre ami, qui fut
jadis une raine, est à présent un roi. Cependant, Stichus, apporte les
vêtements funéraires dans quoi je veux être enseveli; porte de même les
onguents et le bon vin de cette amphore que j'ai ordonné qu'on emploie
à laver mes ossements.»

Stichus ne s'attarda pas: mais il apporta dans le triclinium une
prætexte, ainsi qu'un drap mortuaire blanc: Trimalchio nous enjoignit
d'expérimenter si le tissu en était de bonne laine.--Prends garde
Stichus, lui dit-il, prends garde aux souris, prends garde aux
mites! Qu'elles n'y touchent point! sinon je te ferai brûler vif
sur mon bûcher. Il me plaît qu'on enlève mes restes avec gloire,
de telle façon que le peuple entier ne profère sur moi que des
bénédictions.» Aussitôt, il déboucha une ampoule de nard et nous
enolia tous:--J'espère, dit-il, qu'un tel aromate me délectera mort,
qui m'a délecté vivant.» Ensuite, il ordonna de transvaser le vin
dans un cratère, puis:--Supposez, dit-il, que vous êtes conviés à mes
parentales.» Cette extravagance touchait à la nausée extrême, quand
Trimalchio, alourdi par une très infâme ébriété, commanda, nouvelle
réjouissance, qu'on introduisît des cornistes dans le triclinium.
Puis, s'étayant d'une pile de coussins, et vautré comme sur un lit de
parade:--Figurez-vous, dit-il, que je suis mort; et jouez-nous quelque
chose de beau.» Les musicastres, aussitôt, d'attaquer une marche
funèbre. Un d'entre eux, notamment, esclave du croquemort, qui était
le plus honnête homme de la bande, se mit à donner du cor avec tant
de vigueur qu'il eut bientôt fait de mettre en émoi tout le quartier.
C'est pourquoi les garçons de police, qui faisaient une ronde aux
environs, cuidant que la demeure de Trimalchio ardait, s'employèrent
sur-le-champ à fracturer la porte et, beaux de leur privilège, muni» de
seaux d'eau et de haches, nous envahirent tumultueusement. Pour nous, à
qui le hasard offrait une occasion très opportune, brûlant la politesse
à Agamemnon, en toute hâte et véritablement comme d'un incendie, nous
prenons la fuite.

Nulle torche pour nous éclairer, pour découvrir la route à nos pas
incertains. Le silence de la nuit, au milieu de son cours, ne nous
promettait plus la lumière des passants. Joignez à cela que nous étions
saouls comme des portefaix, ignorants des chemins qui, même vers midi,
sont assez embrouillés. C'est pourquoi, ayant marché une heure ou
peu s'en faut, dans les gravats, sur des cailloux pointus qui nous
mettaient les pieds en sang, nous fûmes tirés de peine par la rubrique
de Giton. Prudent en effet, et redoutant, la veille, de s'égarer en
plein jour, il avait noté colonnes et pilastres d'une marque de craie
dont les linéaments triomphèrent de la nuit la plus drue et, par une
visible candeur, mirent dans leur chemin les désorientés. Cependant,
nous n'avions pas fini de suer, combien que parvenus à l'étable. Notre
vieille logeuse, après avoir passé presque toute la nuit à boire avec
la crapule de son auberge, n'aurait pas senti le feu au derrière
et peut-être nous eût-il fallu pernocter devant le seuil. Mais un
courrier de Trimalchio intervint, homme riche de dix camions. Il ne
s'attarda point à faire du vacarme. Il brisa la porte du bouge et nous
introduisit par la brèche.

Arrivé dans le cubiculum, je gagnai notre couche avec mon petit voisin.
Incendié par la chère succulente, mon sexe brandi comme un épieu, je
m'engloutis dans les plus chaleureuses voluptés:

    _Ce que fut cette nuit, ô Dieux! ô Déesses!_
    _Combien doux ce lit! une étreinte de feu!_
    _Et nous transfusions, çà et là, dans nos lèvres ardentes,_
    _Nos âmes vagabondes. Fuyez soucis_
    _Mortels! je me meurs de plaisir!_

A tort, je me congratulais. Au moment où, les muscles résolus par la
boisson, j'avais perdu l'usage de mes imbriaques mains, Ascyltos,
passé maître dans toute espèce de canaillerie, souleva le môme, à la
faveur des ombres, et le porta sous ses couvertures. Enveloppé tout
à son aise d'un frère qui n'était pas le sien--Giton n'éprouvant ou
dissimulant peut-être cette injure--il s'endormit dans des baisers
adultères, oublieux de tout droit humain. C'est pourquoi, au réveil,
je palpai mon lit dépouillé de sa joie. Par ce que les amants ont de
plus sacré, je fus sur le point de transpercer l'un et l'autre de mon
glaive et de prolonger leur sommeil en trépas. A la fin, prenant un
parti plus sensé, je secouai Giton à coups d'étrivières, puis regardant
Ascyltos d'un air menaçant:--Puisque, dis-je, tu as violé par un crime
la foi et la commune amitié, emporte sur-le-champ ton bagage et va
quérir un autre lieu que tu souilleras de ta présence.» Lui, ne fit pas
d'objections; mais sitôt que, le plus loyalement du monde, nous eûmes
réparti nos effets:--Courage, dit-il! à présent, nous faut partager
encore le petit garçon.»

Je crus d'abord qu'il badinait en s'en allant. Mais lui, d'une main
parricide, mit au clair son épée et:--Tu ne jouiras pas seul de ta
proie, exclama-t-il, cette proie que tu couves si amoureusement.
J'en veux ma part ou, satisfait par ce glaive, je saurai bien la
détacher.» Imitant son exemple, mon bras enroulé avec soin dans le
pallium, je tombe en garde et me prépare au combat. Pendant cette crise
de démence où nous conviait notre misère, l'enfant très infortuné
embrassait tour à tour et trempait de ses larmes les genoux des deux
adversaires, nous demandant avec imploration de ne pas renouveler,
dans ce bouge, la lutte des frères Thébains et de ne polluer d'un sang
mutuel cette religion d'une très noble familiarité.--Que si, néanmoins,
proclamait-il, vos cœurs ont besoin d'un forfait, voici ma gorge nue!
C'est là qu'il faut porter vos mains et pousser vos poignards! C'est à
moi de mourir, puisque j'ai rompu le sacrement de l'amitié!» A cette
prière, nous inhibons le fer et, tout d'abord, Ascyltos:--Je vais,
dit-il, mettre un terme à la discorde. Que l'enfant lui-même suive
qui bon lui semblera et qu'au moins, dans le choix d'un amant, nous
sauvions sa liberté.» Moi, je pensais que la très vieille accoutumance
me donnait comme un gage de consanguinité. Je n'eus donc pas la
moindre crainte. Je saisis la proposition avec une hâte fiévreuse et
pressai mon amour de trancher le différend. Lui, sans délibération, ne
voulant pas avoir l'air d'hésiter, se leva sur-le-champ, au dernier
mot de ma réponse, élut pour frère Ascyltos. L'arrêt me foudroya. Je
tombai sur mon grabat, comme désarmé, et j'eusse porté sur moi-même
ces mains damnées, si le désir de la vengeance n'eût combattu mon
désespoir. Superbe, avec le butin délicieux, m'abandonne Ascyltos. Moi,
naguère encore, son très cher camarade, moi son égal par la similitude
fraternelle de nos destins, il me laisse en un lieu pérégrin, dans la
plus sinistre abjection.

    _Le nom d'amitié permane tant qu'il sert._
    _Le jeton sur le damier conduis une œuvre peu sûre._
    _Que Fortuna demeure, vous gardez un front souriant, amis!_
    _Qu'elle défaille, vous détournez le visage dans une fuite
         honteuse._
    _Le troupeau des mimes gesticule sur la scène: tel représente le
         père,_
    _Tel autre, le fils; un troisième occupe l'emploi de financier._
    _Mais quand on ferme la page des rôles comiques,_
    _La face véritable se montre, le masque disparaît._

Je ne mis dans mes pleurs qu'une brève complaisance. Mais craignant que
Ménélaüs, notre cuistre, ne vînt, pour comble de malheur, à me trouver
seul, dans ce garni, je ramassai mes pauvres hardes et m'en fus, le
cœur bien gros, dans une auberge inconnue, à deux pas du rivage.
Enfermé là, pendant trois jours, l'esprit féru de mon isolement, de
mon humiliation, je frappais à grands coups ma poitrine endolorie par
les sanglots. A travers les gémissements venus du fond de l'âme, je
m'écriais sans cesse: «Donc, la terre n'a pu m'engloutir dans sa ruine,
et la mer furieuse même contre les innocents! Je me suis dérobé à la
justice. J'ai pu esquiver l'amphithéâtre. J'ai tué mon hôte et, cela,
pour qu'après tant d'audace, exilé au fond d'un hôtel borgne, dans une
cité grecque, j'endure cet abandon! Et par qui la solitude m'est-elle
imposée? Par un adolescent contaminé de toutes les souillures, qui, de
son propre aveu, mérite le bannissement, affranchi par le stupre et
par le stupre citoyen, dont le cul se jouait aux dés, et que prenaient
comme putain ceux-là même qui le croyaient un homme. Quoi de l'autre?
O dieux! en guise de toge virile, celui-là prit une étale, qui, dès
le berceau, fut convaincu de n'être pas un mâle, qui fit œuvre de
salope dans les ergastules, qui, ayant couché avec moi, tourne au gré
de son humeur libidineuse, rétractant le nom de la vieille amitié;
qui, proh pudeur! comme une racoleuse abjecte, vend tout au monde,
pour les attouchements d'une seule nuit. Ils reposent, à cette heure,
les amants! Liés du soir jusqu'au matin, et, peut-être, harassés de
leurs mutuels ébats, ils tournent en dérision ma solitude. Mais non
impunément. Ou je ne suis pas un homme, et un homme libre, ou dans le
sang criminel je saurai venger mon affront!»

Cela dit, je ceins mon épée et, de crainte que les muscles ne
trahissent mon courage, par une ample réfection je suscite ma vigueur.
Je m'élance dans la rue. D'un pas furibond je visite les promenoirs.
Mais, tandis que, la face vultueuse et l'œil inhumain, je ne respire
que meurtre et carnage, serrant d'un poing convulsif la garde,
vouée aux représailles, de mon glaive, je provoque l'attention d'un
militaire, peut-être vagabond ou détrousseur de nuit. Et:--Qui es-tu,
camarade? me dit-il, quelle est ta légion? Quelle est ta centurie?»
Comme je mentais avec aplomb sur l'un et l'autre point:--A la bonne
heure, donc, ce reprit-il: voilà un corps d'armée où les soldats
portent des phæcasium blancs!» Pour le coup, je trahis l'imposture par
mon visage et ma trépidation. Il m'ordonna de mettre bas les armes et
de me garer du mal. Dépouillé de la sorte, ma vengeance tondue au pied,
je rebroussai chemin et m'en fus à l'auberge. Mon humeur provocante
se relâcha peu à peu: je commençai bientôt à remercier l'impudence du
voleur.

Néanmoins, [il était dur de juguler ma soif de représailles. Je
passai anxieusement la moitié de la nuit. Mais, à pointe d'aube, pour
noyer mon chagrin et perdre le souvenir de ma honte, je sortis. De
nouveau, je parcourus tous les portiques. Bientôt], je parvins à la
pinacothèque, admirable par divers genres de tableaux. Car je vis et
la main de Zeuxis, sous l'injure de la vétusté non encore défaillante,
et des esquisses de Protogénès luttant de réalisme avec la nature
elle-même, que je ne pus toucher sans une pieuse horreur. En outre,
les camaïeux d'Apellès, que les Grecs disent monochromon, reçurent mes
adorations. Avec tant de subtilités les contours des figures y sont
menés dans la plus extrême ressemblance, que tu croirais voir aussi
la peinture des âmes. Ici l'aigle emportait, sublime, un dieu parmi
l'azur. Ici, le vierge Hylas repoussait Naïs dévergondée. Ailleurs,
détestant sa coupable main, Apollo, d'une fleur, jacinthe à peine
éclose, magnifiait sa lyre détendue. Parmi ces figures d'amants que
l'art immortalise, je m'écriai, comme dans la solitude:--Ainsi l'amour
frappe jusques aux Dieux! Jovis, dans son ciel, ne découvrit aucun
objet qui méritât son choix, mais, voulant s'abaisser jusqu'à la
terre, du moins, il ne ravit à personne Ganymédès, le bien-aimé. La
nymphe, qui d'Hylas fit sa proie eût maté le désir dont elle était
férue, apprenant l'amour d'Herculès et qu'il accourrait lui disputer
l'éphèbe tant chéri. Apollo, dans une fleur, évoqua l'ombre puérile
d'Hyacinthos. Les histoires des Dieux sont toutes pleines d'étreintes
que n'envenime point la fallace des rivaux. Mais moi, j'ai reçu dans
ma compagnie un hôte plus cruel que Lycurgus!» Voici que, pendant mon
discours au vent qui passe, entra dans la pinacothèque un vieillard
à la tête chenue, à la physionomie expressive et qu'on eût dit
promettre je ne sais quoi de grand. Sa mise n'était pas d'une élégance
appropriée, de telle manière que l'on devinait, à cet indice, un
littérateur, de ceux que les riches ont coutume d'exécrer. Celui-ci
donc s'arrêta juste à mon côté:--Moi, dit-il, je suis poète et, comme
je l'espère, non d'un souffle très petit, s'il convient d'ajouter
quelque foi aux couronnes que, souvent, par courtoisie, on attribue à
des benêts. Pourquoi donc, me diras-tu, être si mal nippé? A cause de
cela même: l'amour du style d'or n'a jamais enrichi personne.

    _Qui se fie à la mer, emporte un vaste bénéfice;_
    _Qui gagne les camps et les combats, se voit couronner d'or;_
    _Un plat adulateur cuve son vin sur des lits de pourpre;_
    _Et qui sollicite les épouses, vergonde moyennant finance:_
    _Facundia, seule, grelotte sous des haillons calamiteux,_
    _Et, d'une langue misérable, invoque l'art déserté._

Cela n'est pas douteux. Quiconque se montre hostile au vice et marche,
le front haut, dans les routes du monde, soulève tout d'abord, par le
contraste de ses mœurs, d'inextinguibles haines; car peut-on endurer
des vertus qu'on n'a pas? De plus, ceux qui n'ont d'autre objectif que
d'empiler un magot ne veulent point qu'on estime, chez les hommes,
quelque chose au delà du trésor qu'ils possèdent. Soient préconisés de
toute façon les amis des lettres, pourvu qu'ils semblent inférieurs au
poids de l'or.--Je ne sais, [dis-je, comment du Bel-Esprit est sœur la
Pauvreté.» Et je me mis à soupirer.--A bon droit, reprit le vieillard,
tu plains les gens de lettres.--Ce n'est pas cela, répliquai-je, la
matière de mes soupirs. J'ai un autre motif de me douloir, et plus
grave énormément.» Puis, m'abandonnant à cette pente humaine de confier
nos douleurs à l'oreille d'autrui, je lui narrai ma mauvaise fortune;
surtout, je marquai de traits véhéments la noirceur d'Ascyltos et je
clamais, au travers de mes gémissements]:--Je voudrais que l'ennemi fût
innocent de ma retenue importune et qu'il se pût adoucir. Mais il est
un vétéran de la déprédation. Il est, en ces matières, plus docte que
les tenanciers de bordel.» [Le vieillard s'aperçut de mon ingénuité; il
entreprit de me consoler. Pour lénifier ma tristesse, il me conta une
aventure d'amour qu'il avait eue autrefois]:

[Illustration: _Je reste immobile, plus raide et plus froid qu'un
trépassé. Lui, cependant, se transforme en loup._]

C'était en Asie, où j'accomplissais un voyage stipendié par le
questeur. Je fus reçu chez un citoyen de Pergamum. Le séjour m'en
plaisait fort, moins à cause du bon goût des appartements que pour
la beauté rare dont le fils de mon hôte reluisait. J'excogitai un
stratagème qui ne permît au paterfamilias de suspecter mon amour.
Toutes les fois qu'à table mention était faite de la pratique des jolis
garçons, je m'échauffais d'une telle véhémence, je m'opposais avec une
amertume si rechignée à ce qu'on violât mes oreilles par d'obscènes
propos, qu'aux regards de tous et nommément de la mère, je passais
pour l'un des Philosophes. Bientôt, donc, je conduisis l'éphèbe au
gymnase. Je réglai ses études. Je lui donnai des leçons en qualité de
précepteur, ayant soin de tenir la porte fermée aux larrons éventuels
de son beau corps. Une fois, couchés par hasard dans le triclinium,
après une fête solennelle où nous avions dépêché l'étude, cependant
qu'une trop longue hilarité nous donnait la paresse de gagner nos
appartements, je m'aperçus, vers le milieu de la nuit, que mon élève
ne dormait pas. C'est pourquoi, dans un murmure très timide, j'exhalai
une prière: «Madame Vénus, dis-je, si, moi, je baise cet enfant de
telle manière qu'il ne le sente, demain, je lui donnerai une couple
de colombes.» Entendant quel salaire j'offrais de cette volupté, le
jouvenceau ronfla d'abord. Encouragé par sa feinte, je l'approchai
soudain et le couvris de baisers. Content de ce prélude, je me levai de
bon matin. Je lui rapportai, selon son attente, une paire insigne de
colombes. Ainsi me libérai-je de mon vœu.

La nuit d'après, comme il s'y prêtait de même, je fis un nouveau
souhait: «Que je promène sur lui une main paillarde et qu'il ne
le sente pas! Il aura, demain, deux coqs coquelinants et des plus
belliqueux.» A cette promesse, l'éphèbe se rapprocha spontanément;
je pense qu'il craignait que le sommeil ne me prît. Mes caresses lui
firent voir le néant d'une pareille inquiétude. Son être, à la réserve
des dernières faveurs, me combla de délices. Puis, le matin venu, tout
ce que j'avais promis fut apporté à l'enfant, qui pétilla de joie. Dès
que la tierce nuit m'en donna le congé, près de l'oreille du dormeur
mal endormi: «Dieux, immortels, suppliai-je, si, moi, de cet enfant qui
dort je prélève un coït entier et désirable pour prix de ce bonheur,
demain, je le guerdonnerai d'un trotteur asturco-macédonique.» Jamais
d'un plus haut sommeil l'éphèbe ne dormit. C'est pourquoi, d'abord, ma
main fit la conquête de ses blanches mamelles. Bientôt, je l'accolai
d'un baiser frénétique, puis en un seul désir s'unirent tous mes vœux.
Le lendemain, siégeant dans son cubiculum, il attendait l'offrande
coutumière. Tu sais combien il est plus facile d'acquérir des colombes
ou des coqs de combat qu'un cheval asturien. Outre cela, je craignais
qu'un présent si magnifique ne rendît suspecte ma libéralité. Après
donc quelques heures de promenade, je revins chez mon hôte, sans autre
chose pour l'enfant qu'un baiser. Mais lui, regardant autour de moi
et jetant ses bras à mon col:--Je t'en prie, ô maître; où donc est le
trotteur? [--La difficulté, répondis-je, d'acquérir une bête élégante
m'a contraint d'ajourner ce présent; mais, dans peu, je tiendrai ma
parole.» On ne peut mieux l'éphèbe comprit ce que je voulais dire, et
l'air de son visage trahit sa méchante humeur.]

Bien que, par cette offense, j'eusse fermé l'accès que je m'étais
ouvert, je risquai une nouvelle tentative. En effet, peu de jours
après, un hasard tout pareil ramenant pour nous la même fortune, sitôt
que j'entendis ronfler le père, je suppliai l'éphèbe de me recevoir
à merci, en d'autres termes, qu'il me laissât le faire pâmer, avec
tous les propos que suggère un désir bien tendu. Mais lui, grandement
courroucé, ne répondait autre chose sinon:--Ou dors, ou bien moi je le
dis à mon père.» Il n'est contentement si ardu que n'extorque un désir
opiniâtre. Pendant qu'il répète: «J'éveillerai mon père», je me faufile
à ses côtés et j'arrache le plaisir à sa molle résistance. Mais lui,
aucunement désobligé de mon audace, après s'être beaucoup lamenté de
sa déception, et des railleries, et de ce que je l'avais exposé aux
brocards de ses condisciples, car il vantait à eux mes largesses:--Vois
pourtant, dit-il, je ne te ressemble point. Si tu veux quelque chose,
fais-le de nouveau.» Moi donc, toutes offenses pardonnées, je rentrai
en grâce avec mon élève, puis, ayant usé du congé qu'il me donnait, je
ne tardai pas à choir dans un profond sommeil.

Mais l'éphèbe en pleine maturité ne fut point rassasié par le deuxième
choc, tant la fougue ardente de son âge l'invitait au succubat.
Il secoua ma torpeur et:--Ne veux-tu rien autre?» dit-il. Certes,
le présent ne m'était de tous points importun. Vaille que vaille,
donc, fourbu, parmi la sueur et les ahans, il reçut de moi l'objet
de son envie, puis je tombai de nouveau dans le somme, anéanti de
volupté. Moins d'une heure après, il me pince d'une main légère et
dit:--Pourquoi ne le faisons-nous plus?» Alors, tant de fois réveillé,
je me pris à bouillir d'une colère véhémente et lui rendis ce
compliment:--Ou dors, ou bien, moi, je le dis à ton père!»

Regaillardi par l'historiette, j'interrogeai le vieillard, plus
expert sur l'âge des tableaux et sur quelques arguments qui,
pour moi, restaient obscurs, en même temps, sur les causes de la
dégénérescence moderne, par quoi les arts les plus beaux, entre autres
la peinture, descendent à néant, dont on ne voit pas même une dernière
trace:--L'amour de la pécune, me dit-il, instaura ce changement. Dans
les siècles lointains, quand plaisaient encore les nudités de la Vertu,
les nobles arts s'invigoraient. Il n'était d'émulation entre les hommes
que pour sauver de l'oubli un riche patrimoine aux époques futures.
C'est pourquoi, Herculès nouveau, Démocritus exprima les sucs de toutes
les herbes. Afin de ne laisser échapper aucune des énergies ou du
minéral ou de la plante, il consuma ses jours dans les expérimentations.

Eudoxus, lui, sur la crête d'un mont très escarpé, attendit la
vieillesse pour mieux saisir les mouvements des astres et du ciel.
Dans le but de suffire à d'incessantes découvertes, Chrysippus, trois
fois, avec de l'ellébore, détergea son esprit. Mais, pour en revenir
aux arts plastiques, Lysippus, attaché aux linéaments d'un marbre
unique, mourut de pauvreté. Myron, qui, presque, sut enclore dans le
bronze l'âme des hommes et des animaux, ne trouva point d'héritier.
Quant à nous, abîmés dans le vin et le garouage, nous n'osons plus même
connaître les méthodes léguées par nos prédécesseurs. Dénigrant les
anciens, nous tenons école de vices pour apprendre et pour enseigner.
Où donc est la dialectique? Où donc l'astronomie? Où donc le chemin
abrité de la sagesse? Qui, vous dis-je, pénètre dans un temple et
dédie un holocauste pour obtenir la faconde, pour voir jaillir les
sources de la philosophie? Ils ne demandent plus même une bonne santé:
mais, tout d'abord, avant de toucher le seuil du Capitolium, celui-ci
voue un don pour mettre en terre un proche cousu d'or; celui-là, pour
exhumer une somme enfouie; le troisième, s'il peut amasser, lui vivant,
trente millions d'HS. Le Sénat même, précepteur du Droit et du Bien,
est dans la coutume d'offrir mille livres d'or à Capitolinus. Pour que
nul n'ignore son appétit d'argent, il sollicite Jovis au moyen d'un
pécule. Ne t'étonne point si la peinture défaille, quand aux Dieux et
aux hommes un tas d'or paraît plus beau que tous les ouvrages d'Apellès
ou de Phidias, petits Grecs hurluberlus. Mais je te vois exclusivement
empoigné par un tableau qui figure le sac de Troja, c'est pourquoi je
m'efforcerai de te commenter en vers cette peinture:

    _Déjà, tristes parmi les craintes ambiguës,_
    _Le dixième août gardait investis les Phrygiens. La foi dans le
         devin_
    _Calchas pendait, incertaine, à de noires alarmes._
    _Quand, Délius vaticinant, les pins abattus_
    _De Vida sont traînés. Les chênes intercis en rengrègent la meule_
    _Qui, bientôt, figure un cheval menaçant._
    _On ouvre une porte et se mussent dans les hanches_
    _Ceux qui suivirent les camps. Là, par un combat décennal_
    _Irritée, enclose est la vaillance. Ils comblent les profondes_
    _Entrailles du cheval, ces Danaus, cachés sous le masque d'un vœu._
    _O patrie! mille nefs nous crûmes emportées_
    _Et ton sol exempt de guerre! Une inscription gravée au col du
         monstre,_
    _Les discours ménagés par Sinon de connivence avec le Destin,_
    _Confirment leur départ et l'imposture; agent de notre perte._
    _Voici que, par les portes béantes, le peuple libre, le peuple
         affranchi des armes_
    _Se rue à son caprice. Les yeux sont mouillés de pleurs_
    _Et des esprits tremblants la joie a quelques larmes_
    _Que fit jaillir la crainte. Mais de Neptunus le sacerdote,_
    _Laocoon, cheveux au vent, repousse_
    _A grands cris cette foule importune. Dardant un épieu,_
    _Il stigmatise le ventre! Pourtant la Destinée appesantit sa main._
    _Le coup rebondit et donne du poids au subterfuge._
    _De nouveau, cependant, Laocoon affermit son bras débile_
    _Et frappe le garrot d'un merlin à deux tranchants. Frémit_
    _La milice, prisonnière sous les lourdes charpentes; mais, tandis
         qu'elle murmure,_
    _Le colosse de rouvre inspire un nouvel effroi._
    _Ainsi la cohorte des pubères entre, captive, dans Troja, pour que
         Troja tombe en captivité._
    _Mais voici d'autres indices! Là où Ténédos élevée écarte le pont_
    _De son échine, intumescent, le détroit s'érige,_
    _Et les flots diminués de leur calme, les flots bondissent,
         labourés._
    _Tel, dans la nuit silencieuse, le bruit des avirons_
    _Est porté au loin, quand une flotte oppresse la mer_
    _Et que la vague étale, sous les nefs massives, retentit._
    _Nous contemplons: de leurs orbes géminés, deux vouivres portent_
    _Les ondes jusqu'aux falaises. Turgides, leurs poitrails,_
    _Ainsi qu'un fastueux navire, se creusent des sillons dans l'écume
         blanchâtre._
    _Les squames de leur croupe résonnent, leurs caroncules ondoyantes_
    _Dominent sur l'embrun. Comme un astre fulgurant, leurs yeux,_
    _D'un reflet d'incendie, embrasent chaque lame; leurs sifflements
         aigus font tressaillir la mer._
    _La stupeur hébète nos esprits. Debout fronts couronnés de
         l'infula,_
    _Suivant le rite et le culte phrygiens, tes fils, trésor jumeau,_
    _Laocoon! se tenaient près de toi. Soudain, liés par les anneaux_
    _Des reptiles coruscants, leurs petites mains_
    _Ils portent au visage. Ni l'un ni l'autre ne combat pour soi,_
    _L'un et l'autre combat pour son frère. Leur amour transpose le
         danger!_
    _Le trépas les ravit dans cette crainte mutuelle._
    _Voici qu'il accumule sur ses hoirs défunts, d'autres funérailles,
         le père,_
    _Infirme auxiliateur! Ils appréhendent l'homme,_
    _Ces monstres, ja repus de cadavres, et foulent sur l'arène les
         membres du vieillard._
    _Il gît au milieu des autels, et victime à son tour, le prêtre!_
    _La terre se lamente. Ainsi, dans la profanation des sacra,_
    _Troja, vouée à la ruine, avait d'abord exterminé ses dieux._
    _Phœbé, déjà toute pleine, épanchait dans l'azur un nitide rayon,_
    _Guidant la troupe des étoiles mineures au chaste feu de son
         candil._
    _Cependant que dorment les Priamidès ensevelis dans la nuit et dans
         le vin,_
    _Les Danaus font choir la porte et disséminent leurs guerriers._
    _Les chefs bondissent, lance au poing: on voit, de même,_
    _Un étalon qui, sans entraves, du joug thessalien_
    _Débride son encolure et, dans un temps de galop, éparpille ses
         crins._
    _Eux, dégainent l'épée, assument le bouclier:_
    _Ils préludent au massacre. L'un égorge les soldats pris de vin_
    _Et, dans la mort, pérennise leur dernier_
    _Somme. Un autre allume aux autels des torches incendiaires_
    _Et, pour Troja dévaster, emprunte les cultes de Troja._

Ici, des promeneurs qui déambulaient à travers le portique favorisèrent
Eumolpus d'une grêle de cailloux. Mais lui, n'en étant plus à
expérimenter le genre d'approbation que lui procurait son génie,
enveloppa son chef et déguerpit hors du temple. J'avais peur, quant
à moi, qu'ils ne me traitassent en poète. J'emboîtai donc le pas au
fuyard et nous courûmes jusqu'à la mer. Dès qu'il nous fut loisible
de faire halte à l'abri des projectiles:--De grâce, lui dis-je, que
prétends-tu et quelle est cette bizarre maladie? A peine sommes-nous
ensemble depuis deux heures. Or, déjà, tu m'as plus souvent débité
un galimatias de poète qu'un langage d'honnête homme. Aussi, point
ne m'étonne de voir la populace te cribler de pavés. Moi-même, je
lesterai le pli de ma robe avec des pruneaux de rivière. Toutes fois
et quantes l'humeur te prendra d'exhiber tes talents, je te ferai
saigner le sinciput.» Il secoua les oreilles et:--O mien jouvenceau!
dit-il, ce n'est pas d'aujourd'hui que je prends ces auspices. Bien
plus, quand je me fais voir au théâtre dans le dessein d'y proclamer
quelque tirade, un même accueil adventice m'est communément réservé. Au
demeurant, et pour ne point, tout le long du jour, me harpailler avec
toi, je m'abstiendrai de cette nourriture.--Dans ce cas, si tu veux
bien refréner ta bile d'aujourd'hui, nous souperons ensemble.» Puis je
confiai à la gardienne du maigre bouchon les préparatifs de mon maigre
repas [et, sans plus tarder, nous gagnâmes le bain.]

Là, m'apparut Giton, avec en main les peignoirs et les strigiles,
adossé contre la muraille, l'air triste et confus. On devinait sans
peine qu'il tenait à contre-cœur son emploi de bardache. C'est
pourquoi, tandis que je le regardais obstinément pour m'assurer que
c'était bien lui, tournant vers moi son front illuminé de joie:--Pitié,
dit-il, mon frère! Ici je ne vois plus briller les armes, je parle
librement. Sauve-moi du larron sanglant; punis les remords de ton juge
par tels sévices qu'il te plaira. N'est-ce pas une consolation assez
grande pour un misérable tel que moi de souffrir et te complaire?» Je
lui prescris de clore ses lamentations, afin que nul ne surprenne le
conciliabule: puis, laissant Eumolpus (car il déclamait un poème dans
le bain), par une issue orde et ténébreuse, je fais sortir Giton et,
d'un pied ravisseur, je vole à mon garni. Ensuite, les portes fermées,
j'étreins son jeune corps d'un long embrassement. Sur sa face mouillée
de larmes, j'imprime avec fureur mon visage. Longtemps nous restâmes
sans voix, car l'enfant, par des sanglots réitérés, avait brisé sa
poitrine charmante.--O crime, disais-je, ô forfait ignominieux! Eh!
quoi, je t'aime encore, toi qui m'abandonnas! Et mon cœur, ce cœur
navré d'une blessure profonde, ne garde même plus de cicatrice! Que
diras-tu pour justifier tes amours pérégrines? Un pareil affront,
l'ai-je mérité?» Dès qu'il se sentit aimé, Giton rebroussa quelque
peu le sourcil: «_Accuser et chérir tous les deux à la fois, Herculès
soutiendrait à peine un tel fardeau. Les discords d'amour, Amour les
efface._»

Je poursuivis:--Cependant je n'ai point déféré à des tiers arbitres le
jugement de notre amour. Vois! je cesse de me plaindre, et j'ai tout
oublié si, de bonne foi, ton repentir amende tes outrages.» Tandis que
j'épandais ces choses, dans les pleurs et les gémissements, il détergea
ma face d'un coin de pallium et:--Je t'en prie, Encolpis, j'en appelle
à ta mémoire et à ta foi. Est-ce moi qui t'abandonnai ou toi qui me
livras? En vérité, je le confesse et le porte devant moi, quand, tous
deux, je vous vis en armes, je m'abritai sous la main du plus fort.»
Je baisai cette poitrine pleine de sapience. J'entourai son col de
mes bras et, pour qu'il entendît aisément que je le recevais à merci,
que de la meilleure foi mon amour était reviviscente, longuement, je
l'étreignis sur mon cœur.

Il était nuit close et la femme de ménage avait pourvu au souper quand
à ma porte cogna Eumolpus. Je lui demande:--Combien êtes-vous?» En même
temps, par la fente de l'huis, j'inspectai les alentours, m'assurant
qu'Ascyltos ne lui fait pas escorte. Finalement, le voyant seul,
j'ouvris à mon hôte sans plus tarder. Lui, tout d'abord, se vautrant
sur la couchette, puis apercevant Giton qui dressait le couvert, se mit
à le dévisager:--Eh! dit-il, j'approuve le Ganymédès. Il faut, ce soir,
nous divertir un peu.» Aucunement ne me délecta ce prélude cavalier.
Je craignis d'avoir reçu dans mon clapier un Ascyltos itératif. Quand
le mignon eut empli son verre:--Je t'aime, reprit-il, mieux que le
bain tout entier.» Et, la coupe étanchée avec gloutonnerie:--Je n'ai
jamais crevé de soif comme aujourd'hui. Car, tandis que je m'étuvais,
il s'en est fallu d'un zeste que je ne fusse étrillé, à cause que je
m'étais ingénié d'émettre quelques vers pour les baigneurs groupés
autour de la piscine. Débusqué des thermes comme du théâtre, je
piétinais dans tous les angles du tepidarium et, d'une voix haute,
condamant Encolpis. A l'autre bout de la salle, un damoiseau tout nu,
qui avait perdu ses hardes, écumait de rage et vociférait après Giton.
Quant à moi, les garçons d'étuve me tournaient en dérision et, comme
pour un fol, s'égayaient à me contrefaire avec grossièreté. Il n'en
était pas de même autour du jeune furieux. Lui, au contraire, était
le centre d'un concours nombreux de gobe-mouches qui l'admiraient à
grands renforts d'applaudissements et lui donnaient les marques de la
plus déférente vénération. En effet, ce garçon avait des agréments d'un
tel poids que l'homme tout entier semblait une dépendance infime de sa
mentule prodigieuse. O l'infatigable étalon! je pense que, du jour au
lendemain, il saurait besogner sans le moindre repos. Aussi, l'aide
qu'il demandait ne se fit pas attendre. Certain chevalier romain, qui
passe pour un bougre distingué, le couvrit de son manteau et l'emmena
chez soi, apparemment aux fins, seul, d'accaparer, à lui, un mérite
si énorme. Mais moi, je n'eusse, faute d'un témoin, pas même arraché
mes nippes aux mains de l'officieux. Preuve qu'il est plus expédient
et profitable de chatouiller au bon endroit les génitoires que les
auditoires.»

Cependant qu'Eumolpus bavardait, muait fréquemment la couleur de mon
visage, hilare de l'affront reçu par mon ennemi, estomaqué de son
aubaine. Toutefois, sans faire semblant de rien, et comme si j'ignorais
l'aventure, je restai muet quelques instants, puis je détaillai à
Eumolpus l'ordonnance du souper. [Je finissais à peine que l'on mit sur
table. C'étaient des plats canailles, mais succulents et réparateurs,
qu'Eumolpus, le docteur famélique, dévora. Enfin rassasié, en bon
philosophe, il se met à discourir sur les choses de la table, épanchant
sa bile contre ces raffinés qui méprisent les denrées vulgaires et ne
font estime que de la rareté.

--Pour un esprit corrompu] l'accessible devient abject et l'appétit
dépravé se contente exclusivement des jouissances inabordables:

    _Ce qui peut finir les querelles misérables,_
    _Un Dieu candide le voulut sous notre main._
    _Le vulgaire légume et les mûres adhérentes aux revêches buissons_
    _Apaisent la faim d'un estomac impérieux._
    _Proche du fleuve, seul, un niais a soif et grelotte sous l'Eurus,_
    _Quand le tiède bûcher pétille d'un feu clair._
    _La Loi se tient armée au seuil farouche de l'épouse:_
    _Elle ne craint rien, la garce qui vient coucher dans un lit
         patenté._
    _Ce qui peut rassasier, la riche Nature le dispense;_
    _Mais les souhaits qu'inspire aux effrénés la gloriole n'ont pas de
         terme._
    _Je ne veux point, ce que je désire, l'atteindre dès l'abord_
    _Ni me conjouir d'un triomphe à l'avance préparé._
    _L'oiseau pourchassé aux rives phasiennes, dans Colchis,_
    _Et la poule numide émoustillent notre goût,_
    _A cause de leur singularité. Mais l'oie blanche,_
    _Mais le canard que signalent ses plumes bigarrées,_
    _Sont bons pour les maroufles. Que des ultimes bords_
    _Le scare nous advienne, et des Syrtes drainés,_
    _Plus délicat, s'il a causé quelque naufrage!_
    _Le mulet, déjà, semble fastidieux. La gueuse supplante_
    _L'épouse; le cinname fait oublier la rose._
    _Tout ce qui vient de loin paraît d'un plus haut prix._

--Voilà donc, m'écriai-je, ce que vous avez promis: de ne pas débiter,
cette nuit, une seule tirade! Par pudeur, épargnez-nous au moins, nous
qui, jamais, ne vous lapidâmes.

Car si quelqu'un des galants qui popinent dans ce cabaret évente la
trace d'un poète, c'en est assez pour mettre aux champs le voisinage
et nous faire pelauder en votre compagnie. Pitié! Souvenez-vous de la
pinacothèque ou bien encore de votre dernier bain!»

Comme je parlais de la sorte, Giton, enfant très doux, me réprimanda
sur l'indignité de mes invectives contre un homme d'âge:--C'est,
oublieux du service promis, renverser par impertinence la table que
vous avez offerte par humanité.»

A cette objurgation, il adapta maints propos encore de douceur et de
vérécondie qui s'harmonisaient on ne peut mieux à sa beauté.

Oh! dit Eumolpus, heureuse la mère qui si plein d'accortise te
forma! Grandis en vertu! L'assemblage est illustre de la raison et
de la beauté. Surtout, ne crains pas d'avoir gaspillé de tant nobles
paroles: tu t'es fait un amoureux. Moi, de ton los j'emplirai mes
odes. Moi, pédagogue, moi, tuteur, même où tu ne l'ordonnes point je
t'accompagnerai. Encolpis ne reçoit pas d'affront; il aime en autre
lieu.»

Bien en prit à Eumolpus que le soldat maraudeur m'eût désarmé la
veille. Faute de quoi j'eusse de grand cœur, dans le sang du poète,
exercé la rage dont Ascyltos m'avait ému. Giton ne s'y trompa
aucunement. Sous prétexte de chercher de l'eau, il quitta donc notre
cambuse et, par une retraite judicieuse, fit tomber ma colère. Peu de
temps après, l'effervescence attiédie:--Eumolpus, repris-je, mieux vaut
encore subir tes vers que t'entendre dégoiser tes offres de services.
Je suis brutal; tu es cochon. Vois! nos humeurs ne sauraient faire
bon ménage ensemble. Tu crois peut-être que je suis en démence? Eh
bien, alors, quitte la place à ma frénésie et fous-moi le camp plus
vite que ça!» Interloqué par la sommation, Eumolpus ne discute pas
les motifs de mon courroux; mais, d'emblée, il franchit le seuil,
attirant brusquement à soi la porte du galetas. Il m'enferme, lorsque
je n'attends rien de pareil, enlève la clef dare-dare et bondit à la
rescousse de Giton. Moi, pris au piège, reclus de la sorte, je me
délibérai d'en finir avec la vie et de procéder sur-le-champ à ma
pendaison. En conséquence, je dressai le châlit contre la muraille; j'y
pendis mon semicintium, et déjà mon col passait dans le nœud coulant;
mais, par les portes ouvertes, rentra Eumolpus, avec Giton qui de la
borne fatale me révoqua dans la lumière. Giton surtout, sa douleur
tournée en exaspération, jette une clameur sauvage et, me poussant
des deux mains, me fait choir sur le lit.--Erreur! dit-il, Encolpis,
erreur! si tu crois cette contingence possible de mourir avant moi.
J'ai commencé le premier. Dans le bouchon d'Ascyltos j'ai vainement
cherché une épée. Mais, si je ne t'avais rencontré, j'eusse péri
dans un abîme: et, pour que tu connaisses que la mort est toujours à
portée de qui la désire, vois! contemple sur-le-champ le spectacle
dont tu voulais me rendre témoin.» Ce disant, il arrache au courtaud
d'Eumolpus un rasoir; frappant une fois sa gorge, puis une deuxième,
il s'effondre à nos pieds. Foudroyé, je hurle d'épouvante, et, sur le
corps du blessé, je requiers de sa lame un chemin vers la tombe. Mais
ni Giton ne semblait lésé du moindre soupçon de blessure, ni moi, je
n'éprouvais aucune espèce de douleur. Car c'était, à vrai dire, une de
ces novacula non affûtées, au tranchant émoussé, dont se servent les
apprentis merlans pour acquérir l'audace du barbier, que Giton avait
prise dans sa gaine. C'est pourquoi le courtaud ne témoignait aucun
effroi le voyant saisir son outil, et pourquoi Eumolpus n'avait pas mis
le moindre obstacle à la pantomime de suicide.

Tandis que le drame se joue entre deux amants, survient le gargotier,
avec le surplus de notre dînette. Ayant contemplé ce très immonde
ventrouillage des supins:--Dites-moi! s'écria-t-il, êtes-vous des
soûlards, ou bien des fugitifs, ou bien autre chose? qui de vous a
mis le grabat sur deux pieds? que veut dire cette machination très
clandestine? Vous, Herculès à moi! pour n'acquitter pas le loyer de
votre cellule, vous pensez à décamper nuitamment. Cela n'ira point tout
seul. Je saurai vous montrer que ce n'est pas ici la chaumière d'une
veuve, mais bien la maison de M. Manicius.--Tu nous menaces, je crois?»
s'écrie Eumolpus, et, vlan! il frappe l'homme au visage d'un poing
net et dru. L'aubergiste, allumé par de nombreuses popinations faites
avec ses clients, envoie un urceolus de terre au front d'Eumolpus,
lui balafre la tête et se sauve incontinent. Eumolpus, furieux de la
contumélie, empoigne un candélabre de bois, s'élance au pourchas du
fuyard et, par des coups largement réitérés, vendique son sourcil.
Pour moi, saisissant une occasion de représailles, j'enferme au dehors
Eumolpus. Payant de retour le mauvais coucheur, sans rival désormais
j'use de ma chambre et de la nuit. Cependant, les gâte-sauces et tout
le personnel de la maison houspillent mon banni; l'un, avec une broche
pleine de rôts stridents, lui menace les yeux; l'autre, armé d'un
crochet pris au garde-manger, se carre dans une attitude guerrière. Une
vieille surtout, la mite à l'œil, un torchon plein de crasse en guise
de tablier, campée sur des sandales de bois dépareillées, traîne un
molosse d'énorme grandeur et l'agace contre Eumolpus. Mais lui, par la
vertu de son candélabre, se défendait contre tout danger.

Nous regardions l'altercas par une fissure de la porte, qu'un peu
avant cette gourmade, Eumolpus avait faite en arrachant le marteau;
je me délectais à le voir si bien pelaudé. Giton, nullement oublieux
de sa miséricorde, opinait qu'on desserrât la porte et qu'on vînt en
aide au périclitant. Moi, dont l'ire tenait encore, je ne pus contenir
ma main; d'une stricte et dure chiquenaude je cognai la tête du
mignon trop compatissant. Lui, pleurant, put s'asseoir sur le cadre
du lit. Cependant, je braquais tour à tour les yeux par l'ouverture,
encourageant de grand cœur les bourreaux d'Eumolpus et, comme d'une
friandise, me régalant de son méchef. Tout à coup, le procurateur de
l'immeuble, Bargatès, dérangé de table, fut porté au milieu de la rixe
par deux lecticarius, à cause qu'il était podagre. D'une voix rageuse
et barbare, longtemps il pérora contre les imbriaques et les vagabonds;
puis reconnaissant Eumolpus:--O des poètes le plus disert, c'est toi,
cria-t-il; et ces coquins d'esclaves ne rentrent pas sous terre!
Leurs mains ne s'abstiennent pas de te frapper!» Ensuite, approchant
d'Eumolpus, il lui dit à l'oreille:--Ma contubenale me fait la tête.
Donc, si tu m'aimes, chante lui pouilles en vers, de telle sorte qu'une
pudeur la prenne.»

Tandis qu'Eumolpus et Bargatès prolongent à l'écart leur entretien,
pénètre dans l'auberge un crieur public, flanqué d'un esclave banal et
suivi d'un populaire non modique. Secouant une torche plus fumeuse que
lucide, il proclame ceci:

                  VN ÉPHÈBE, DANS LE BAIN, IL Y A PEV
                       D'INSTANTS, S'EST ÉGARÉ.
                      SON AGE: ENVIRON XVII ANS.
                          CRESPELÉ, AVENANT,
                         D'VNE EXTRÊME BEAVTÉ,
                              NOMMÉ GITON
                     SI QVELQV'VN VEVT BIEN RENDRE
                     LVI OV SIGNALER SA RETRAITE,
                       IL RECEVRA MILLE NVMMVS.

Non loin du crieur, debout, Ascyltos, dans un habit d'étoffe bariolée,
portait, sur un bassin de vermeil, les écus promis, avec le signalement
du disparu. Sans perdre un instant, j'ordonne à Giton de se couler
promptement sous le grabat, de cramponner ses pieds et ses mains aux
sangles qui, fichées dans le bois de lit, supportaient la paillasse,
comme autrefois Ulyssès avait adhéré au ventre d'un bélier, et de
s'étendre au mieux pour esquiver les mains des enquêteurs. Giton ne se
le fait pas dire deux fois. En un clin d'œil, il insère ses bras dans
le cadre et l'emporte sur Ulyssès par un même subterfuge. Moi, pour ne
laisser aucune prise aux soupçons, je couvre de mes hardes la couchette
et figure les vestiges d'un seul homme à la mesure de mon corps.
Cependant, Ascyltos, ayant fait sa ronde avec le goujat du crieur et
fureté dans chaque cellule, pénétra dans la mienne. D'autant plus qu'il
en trouva la porte diligemment verrouillée, il se flatta d'un heureux
espoir. Mais l'esclave banal, insinuant par les commissures de la porte
le fer de sa hache, eut bientôt fait d'en briser le verrou. Alors je
me ruai aux genoux d'Ascyltos et, par le souvenir de l'amitié, par la
communauté des misères d'autrefois, je l'implorai: Que, par grâce,
il me montre mon amant! Bien plus, pour mieux donner créance à mes
feintes prières:--Je sais, lui dis-je, Ascyltos, que tu viens pour
m'occire. En effet, pourquoi ces haches qui t'accompagnent? Eh bien,
rassasie ton courroux; je t'offre, vois, ma gorge nue; épanche le sang
de mes veines, puisque, sous couleur de perquisition, c'est lui que tu
viens chercher.» Ascyltos, indigné d'un tel soupçon, proteste qu'il ne
demande autre chose que son fugitif, qu'il ne convoite pas la mort d'un
homme ni d'un suppliant, encore moins d'un ami, qui, nonobstant nos
démêlés fâcheux, lui demeure très cher.

Mais l'esclave public ne menait pas l'affaire avec tant de langueur.
Armé d'un roseau soustrait à l'aubergiste, il explore, avec, le
dessous du lit et sonde les moindres lézardes aux quatre coins des
murs. Giton esquivait de son mieux les coups, exhalait un souffle
très timide, cependant que les punaises trottinaient sur son visage.
[Dès qu'ils furent partis], Eumolpus, car la porte brisée ne pouvait
exclure qui que ce soit, fait irruption dans ma chambre et s'écrie,
haletant:--J'ai trouvé mille nummus! Je cours après le héraut et lui
fais connaître, juste loyer de ta feintise, que Giton demeure en
ton pouvoir.» J'embrasse les genoux d'Eumolpus. Il tient ferme:--Ne
donne pas, lui dis-je, le coup de grâce à des mourants! A bon droit
tu ferais cet esclandre s'il était possible de représenter celui que
tu veux trahir. Mais, à présent, le mignon s'est évadé parmi la foule
et je ne peux soupçonner quelle retraite il a choisie. Par la Foi!
Eumolpus, ramène le chéri, fût-ce pour le reconduire chez Ascyltos!»
Cependant que je fais gober cette bourde par mon homme insensiblement
persuadé, Giton, crevant de tenir son haleine, éternua trois fois
coup sur coup, d'une telle véhémence que le lit en fut secoué. A ce
bruit, Eumolpus, détournant la tête:--Salut à vous!» dit-il. En faisant
basculer notre paillasse, il aperçoit un Ulyssès que le Cyclops à jeun
eût, lui-même, épargné. Bientôt, revenant à moi:--Qu'est-ce, dit-il,
canaille? Même pris, tu as l'audace de ne point confesser la vérité?
Dire que si quelque dieu, arbitre des choses humaines, à l'enfant
suspendu, n'avait pas arraché cet indice, je courrais à présent, comme
un benêt, de taverne en taverne!» [Mais] Giton, mignard et patelin de
beaucoup plus que moi, d'abord tamponne, avec des toiles d'araignées
imbibées d'huile, cette blessure qu'Eumolpus avait reçue au front;
puis, il échangea contre son petit pallium la veste en loques du
poète; enfin, l'étreignant et, comme d'une fomentation, l'enveloppant
de baisers:--Sous ta garde, père très cher, dit-il, nous sommes sous
ta garde! Si tu aimes un peu le tien Giton, commence par vouloir
le sauver. Ah! que m'engloutisse un brasier dévorateur! Que la mer
hivernale me roule dans ses flots! Car c'est moi, moi, l'objet de
toutes les scélératesses; car leur cause, c'est moi. Que je meure et la
paix sera bientôt conclue entre les ennemis.» [Eumolpus, ému par les
désastres ou d'Encolpis ou de Giton et, principalement, non oublieux
des blandices de Giton:--Stupides vous êtes assurément, dit-il, qui,
avantagés de si beaux dons, pourriez mener une vie heureuse et qui
passez vos jours dans les transes, vous torturant, chaque matin, par
des complications nouvelles.]

Pour moi, toujours et partout, mes comportements furent les mêmes que
si j'usais d'un soleil qui ne dût plus revenir. [C'est-à-dire que je
ne prends nul souci du lendemain. S'il vous plaît imiter cet exemple,
bannissez de vos esprits toute pensée inquiète. Ascyltos vous persécute
ici; fuyez-le et suivez-moi dans mon prochain départ vers des sites
étrangers.]

    _Laisse ta demeure et cherche d'autres bords._
    _O jouvent! un ordre meilleur naît pour toi._
    _Ne succombe à tes maux! Que l'Ister aux confins du Monde te salue,_
    _Et Boréas gélide, et le royaume paisible de Canopus,_
    _Et ceux qui voient Phébus renaître, et ceux qui le voient tomber._
    _Ithacus, mais Ithacus avantagé, descends parmi les sables
         inconnus..._

[Comme passager, sur un bâtiment, je pars, sans doute, la nuit
prochaine. Là, je suis pleinement connu. Vous y trouverez un gracieux
accueil.» Utile et prudent j'estimai l'avis, car il me déliait des
vexations d'Ascyltos et me promettait une plus douce vie. Pénétré de
l'humanité d'Eumolpus, je me repentis grandement de l'injure que,
naguère, je lui avais faite et commençai d'incriminer cette humeur
jalouse, source de nos chagrins.] Tout en pleurs, je lui demande et le
conjure qu'il rentre de même en grâce avec moi:--Maîtriser les soupçons
furieux, lui dis-je, cela n'est guère au pouvoir des amants. Cependant,
je mettrai mes soins à ne rien dire, à ne rien faire qui puisse te
désobliger de nouveau. Mais toi, bannis toute lèpre de ton cœur, étant
maître des nobles arts. Efface jusqu'à la cicatrice. Dans une inculte,
dans une âpre région, longtemps les frimas adhèrent au sol: mais dès
que, domptée par le coutre, la glèbe resplendit, au moment où tu
paries vois les flocons perdus ainsi qu'un gel de mai. Dans nos seins
la fureur a même consistance. Elle obsède les esprits rudaniers, mais
elle tombe sur le champ des intellects érudits.--Afin que tu saches,
dit Eumolpus, combien ce que tu dis est juste, voici! je finirai par
un baiser ma colère. En outre, et que profit nous advienne! expédiez
au plus tôt votre petit bagage et suivez-moi ou, si vous le préférez,
conduisez-moi.» Il parlait encore: la porte crépita, violemment
poussée. Debout, un matelot très hispide se tenait sur le seuil.--Tu
flânes, dit-il, Eumolpus, comme si tu ne savais pas qu'il faut faire
diligence.» Nous nous levons sans retard. Eumolpus à son courtaud,
qui ronflait depuis longtemps, ordonne de sortir et d'emporter nos
valises. Moi, aidé par Giton, dans un paquet je réunis tout ce qui nous
appartient et, les astres adorés, je monte à bord du navire.

Nous prîmes place vers la poupe dans un coin retiré. Comme le jour
n'était pas encore venu, Eumolpus sommeillait. Mais il fut impossible
à Giton et à moi de goûter le moindre repos. Anxieux, je pourpensais
qu'Eumolpus, agréé dans notre compagnie, était plus qu'Ascyltos un
dangereux émule, ce qui me torturait éperdument. Enfin, la raison
triompha de la douleur:]--Il est, sans doute, fâcheux que l'enfant
plaise à mon hôte. Mais, après tout, n'est-ce point un bienfait commun
à tous les hommes ce que la Nature a créé de meilleur? Le soleil brille
pour quiconque. La lune, accompagnée d'innombrables étoiles, guide vers
la pâture jusqu'aux bêtes fauves. Que se peut-il nommer de plus beau
que les sources? néanmoins, elles coulent en public. Seul, donc, Amour
sera plutôt un larcin qu'une récompense! Quoi plus? en vérité, je ne
souhaite d'autres biens que ceux que le peuple m'envie. Un concurrent
unique, un homme d'âge, est-il si redoutable? Voulût-il prendre
quelques menus suffrages, il perdrait son temps, faute d'haleine. Ce
soupçon, je le mis au-dessous de ma confiance et, fraudant mon esprit
ombrageux, la tête enveloppée dans ma tunique, je fis le simulacre de
dormir. Mais tout à coup, Fortuna s'évertuant d'abattre ma constance,
j'entendis sur le pont une voix hargneuse qui se lamentait:--Donc, il
s'est foutu de moi?» Ce ton viril et presque familier à mes oreilles
frappa net sur la détresse de mon cœur. Ce n'est pas tout, aiguisée
de pareille acrimonie, une voix de femme bougonna:--Si quelque dieu
plaçait Giton sous ma main, je recevrais comme il faut ce batteur
d'estrade.» Atteints l'un et l'autre d'un choc si imprévu, le sang
nous faillit dans les veines. Moi, d'abord, comme sous le poids d'un
monstrueux éphialte, je mis quelque temps à retrouver la parole; puis,
de mes mains frissonnantes, je secouai par le plomb de sa tunique
Eumolpus déjà tombé dans le sommeil:--Par la Foi, lui dis-je, père,
à quel armateur appartient ce navire? ou peux-tu me dire quels sont
les passagers?» Inquiété de la sorte, il le supporta maugracieusement
et:--Cela, dit-il, fut pour te plaire de choisir sur le pont un lieu
très secret afin de taquiner mon somme. Or, en quoi peut-il être
pertinent à tes affaires que je te dise que cette nef a pour patron
Lycas Tarentinus, qui mène à Tarentum une aventurière du nom de
Tryphœna?»

[Illustration: _Nous prîmes place sur la poupe, dans un coin retiré.
Comme le jour n'était pas encore venu, Eumolpus sommeillait._]

Je tremblai, atterré de cette foudre, et tendant ma gorge nue:--A
présent, dis-je, Fortuna, ta victoire est complète!» Car Giton,
pâmé sur ma poitrine, avait perdu le souffle. Enfin, quand une
sueur abondante eut révoqué nos esprits, j'embrassai les genoux
d'Eumolpus:--Pitié, lui dis-je, pitié pour deux mourants! Par notre
communauté de désir, viens, oh! viens-nous en aide! La mort approche;
n'y mets pas d'obstacles et nous la tiendrons pour un bienfait.»
Suffoqué de mon abominable soupçon, Eumolpus jure par les Dieux et les
Déesses qu'il ne sait rien du mal qui nous échoit, qu'il n'a compliqué
sa motion d'aucune ruse perfide, mais que, d'esprit ingénu et de foi
véritable, il nous a introduits en bons camarades sur la nef où, depuis
longtemps, son passage était retenu:--Quelles sont, demanda-t-il, ces
embûches? Ou quel Hannibal accompagne la traversée? Lycas Tarentinus,
homme très vérécondieux, est non seulement le patron de ce navire qu'il
gouverne, mais il possède quelques biens-fonds. Ayant embarqué une
troupe d'esclaves, pour se défaire de sa cargaison il la conduit au
marché. Voilà donc le Cyclops et l'archipirate auquel nous devons notre
passage! Avec lui est Tryphœna, de toutes les femmes la plus ragoûtante
que, pour ses voluptés, il promène çà et là.--Ce sont eux, dit mon
amant, que nous fuyons». Et, tout d'un trait, il expose les motifs de
haine et le péril urgent à Eumolpus épouvanté. Interdit et ne sachant
que résoudre, il ordonne à chacun de donner son avis:--Supposez,
dit-il, que nous soyons dans la grotte du Cyclops. Il nous faut trouver
une issue, à moins que nous n'ayons pour agréable de sombrer dans
la mer, ce qui nous délivrerait de tout péril.--Il vaudrait mieux,
reprit Giton, convaincre le pilote de nous débarquer au premier port
venu; tu affirmeras que ton frère, impatient de la mer, en est à ses
derniers moments. Tu pourras obombrer ta simulation et de larmes et
d'un air de visage consterné, de telle sorte que le timonier, pressé
de miséricorde, te soit indulgent.--Impossible, dit Eumolpus: car les
vaisseaux d'un tonnage aussi important que celui-ci n'entrent dans les
ports qu'après de longues manœuvres; en outre, que ton frère, dans si
peu de temps, fût réduit à cette extrémité, ne serait pas croyable.
Ajoute encore ceci: Lycas, peut-être, et pour lui faire service, aura
la pensée de visiter le moribond. Vois de quelle survenue opportune
serait le maître que nous fuyons. Mais suppose que le navire puisse
être détourné de sa grande course. Lycas ne vaque point à l'inspection
du lit de ses malades, soit; mais comment pourrons-nous quitter le pont
sans être vus de tous? La tête nue? ou bien encapuchonnée? Couverts, il
ne se trouvera point un seul passager qui ne veuille donner la main au
languissant; tête nue, serait-ce autre chose que nous proscrire de bon
hait?»

Bien plutôt, dis-je à mon tour, demandons un refuge à la témérité.
Descendons par le funin, sautons dans le canot et, rompant son amarre,
commettons le surplus à Fortuna. Et moi, dans ce péril, je ne t'invite
point, Eumolpus, à nous suivre; il ne sied pas d'embarquer un innocent
dans l'aventure d'autrui. Je me déclare satisfait pour peu que le
hasard favorise notre descente.--Non imprudent, le conseil, reprit
Eumolpus, s'il était praticable. Mais vos démarches passeront-elles
inaperçues de tous? Inaperçues du timonier qui, de son banc de quart,
est toujours en éveil, observe nuitamment la course des étoiles? Et
quand bien même, à la faveur d'un instant de sommeil, on pourrait se
dérober à lui, c'est par l'avant qu'il faudrait essayer l'évasion. Or,
il vous faut descendre par la poupe et le gouvernail même, puisque
c'est là qu'est attachée l'amarre de l'esquif. Je m'étonne d'ailleurs,
Encolpis, que la pensée ne te soit pas venue qu'un matelot, à poste
fixe, garde nuit et jour la chaloupe, et que tu ne pourras te défaire
de ce gardien, à moins de le supprimer d'un coup de couteau ou bien
de le jeter par force dans la mer. Cela peut-il se faire? Consultez
votre audace. Quant à ma coïtion dans votre tentative, je ne récuse
nul péril qui montre un espoir de salut: car je ne suppose en aucune
manière que vous ayez le goût de dépenser inutilement votre souffle
comme une chose précaire. L'expédient que voici est-il mieux pour vous
duire? Moi, je vais vous rouler dans deux portemanteaux; attachés
aux vêtements par des courroies, vous serez censés faire partie de
mon bagage. Quelques hiatus vous permettront de recevoir l'air et la
nourriture. Ensuite, je clamerai bien haut que mes deux esclaves,
craignant un châtiment plus grave, se sont, de nuit, jetés à la mer;
puis, dès que le vent nous aura conduits au port, sans nulle suspicion
je vous débarquerai avec les autres paquets.--A merveille! répondis-je.
Vous nous emballerez comme des corps solides, à quoi le ventre n'est
pas accoutumé de faire injure ou comme ceux qui n'ont besoin d'éternuer
ni de ronfler. Est-ce à cause que ce genre de fraude m'a tellement bien
réussi la première fois? Mais je vous accorde que nous puissions durer
un seul jour emmaillotés ainsi, qu'adviendra-t-il? Si, plus longtemps,
le calme se prolonge ou la tempête adverse, que ferons-nous alors?
Trop longtemps empaquetées, les nippes s'usent à tous leurs plis; les
chartes en ballots perdent leur figure première. Et nous, jeunes,
ignorants du labeur, à la manière des statues nous pourrions endurer
la corde et les toiles d'emballage! Non, non! il faut chercher encore
une voie de salut. Examinez à votre tour ce que j'ai conçu. Eumolpus,
étant curieux de lettres, possède manifestement une provision d'encre.
Muons notre couleur avec ce topique; atramentons-nous, des ongles aux
cheveux. Ainsi, comme des esclaves Æthiopès nous ferons figure près de
toi, hilares d'éviter l'affront et les géhennes, si bien que, grâce au
changement de teint, nous en imposerons à nos ennemis.--Malin, va! dit
Giton. Il faut pareillement nous circoncire de telle sorte que nous
ayons l'air de Juifs, nous trouer les oreilles en imitation des Arabes
et nous passer la margoulette au blanc de craie afin que les Gaules
nous regardent comme leurs naturels. Comme si la pigmentation de la
peau à elle seule modifiait le type du visage! Comme s'il ne fallait
pas le concours de nombreuses choses pour maintenir l'imposture avec
une ombre de raison! Mais je veux que ton infâme drogue dure longtemps
sur notre face. Admettons que nulle aspersion d'eau ne vienne faire
tache sur quelque partie de notre corps; admettons que l'encre n'adhère
pas à nos effets, ce qui arrive communément, lors même qu'elle n'est
pas agglutinée avec de la colle. Et puis, après? comment tuméfier nos
lèvres en bourrelets effrayants, calamistrer nos cheveux à l'instar des
nègres? Comment labourer nos fronts de tatouages, tordre nos jambes en
cerceaux, poser les talons à terre et présenter des barbes à la mode
pérégrine? Cette couleur, fabriquée par l'art, coïnquine le corps, ne
le change point. Ecoutez ce qui vient à l'esprit du désespéré: nouons
un vêtement autour de nos chefs, ensuite, immergeons-nous dans la
profonde mer.»

Que les dieux ni les hommes ne souffrent pareille chose, exclama
Eumolpus, et que vous donniez à vos jours une fin si turpide! Faites
plutôt ce que je vous ordonne. Mon courtaud à gages est barbier--vous
le savez par le geste du rasoir--qu'il vous rase sur-le-champ, à
tous deux, non seulement la chevelure, mais, encore, les sourcils.
J'arriverai par là-dessus, notant vos fronts d'une marque ingénieuse,
de telle sorte que vous paraissiez avoir été condamnés aux stigmates.
Ainsi, les mêmes lettres serviront à décliner les soupçons de qui vous
cherche et, dans l'ombre du supplice, à dérober vos traits.» [Cela nous
agréa.] Sans autrement la fallace ajourner, vers les plats-bords, à pas
de loup, nous nous acheminons, et de livrer au tondeur nos chefs, nos
sourcils, afin qu'il les dénude. Un passager, qui, d'aventure, incliné
sur le garde-fou, exonerait son estomac de copieux renards, constata
le barbier, aux rayons de la lune, de qui le ministère lui sembla
intempestif. Ayant exécré le présage, car nous imitions le suprême
vœu des naufragés, il se rencoigna dans son lit. Nous, feignant de
ne pas ouïr la malédiction du vomisseur, nous reprenons un masque de
tristesse, et, dans le plus profond silence, nous passons le restant
des heures de la nuit, fort mal insoporés. [Le lendemain, Eumolpus
entra dans la cabine de Lycas, d'abord qu'il sut que Tryphœna était
en commodité de recevoir. Après quelques discours touchant l'heureuse
navigation qu'augurait la sérénité du ciel, adressant la parole à
Tryphœna Lycas]:--M'est apparu, dit-il, pendant mon sommeil, Priapus
qui vaticinait: «Cet Encolpis que tu cherches, apprends qu'il fut
conduit par moi sur ton navire.» La dame frissonna:--On croirait,
dit-elle, que nous avons dormi ensemble; car, à moi, la statue de
Neptunus, que j'avais remarqué dans le tétrastylon de Baiæ, semblait me
dire: «Dans la nef de Lycas, tu trouveras Giton.»

--Sache par là, dit Eumolpus, à quel point Epicurus est un homme divin
qui condamne ces sortes de phantasmes, avec une raison très élégante:

    _Les rêves qui bercent nos esprits de leurs ombres volages,_
    _Non, les parvis des dieux, non, les forces de l'éther n'en
         délèguent point les apparences,_
    _Mais chacun les fait naître en soi. Car, prostrés par le sommeil,_
    _Quand le repos étend nos membres, la pensée, exempte de tout poids,
         vagabonde._
    _Ce qui fut au soleil revit dans les ténèbres. Qui détruit les
         places fortes_
    _Par la guerre et déchaîne l'incendie à travers les cités
         misérables,_
    _Voit des traits, des armées en déroute, et de royales funérailles,_
    _Et le sang épanché comme une onde vulgaire, inonder les moissons._
    _Qui fait métier de plaider les affaires, évoque les lois, le forum_
    _Et, d'un cœur pavide, le tribunal fermé._
    _L'avare amoncelle des richesses et déterre l'or enfoui._
    _Le chasseur quête dans les bois avec ses chiens. Il arrache aux
         ondes_
    _Ou bien presse la carène submergée, le nautonier qui se sent
         mourir._
    _Elle écrit à son client, la pute. L'adultère offre un cadeau._
    _Et le chien endormi aboie aux traces du lièvre._
    _Dans l'espace des nuits se rouvrent encore les blessures des
         infortunés._»

Cependant, Lycas, après avoir expié le songe de Tryphœna par une
libation piaculaire:--Qui nous empêche, dit-il, de scruter le
navire pour ne paraître point dédaigner les œuvres d'un esprit
céleste?» Le passager qui, nuitamment, avait surpris le dol des très
misérables--Hésus était son nom--éleva tout à coup la voix:--Donc,
ceux-là qui sont-ils qui, pendant la nuit, se faisaient tondre au clair
de lune? Exemple très mauvais, à moi Dius Fidius! car j'ai appris qu'il
n'est permis à aucun mortel de rogner sur un navire ses ongles ou ses
cheveux, à moins que le vent ne soit irrité contre la mer.»

S'embrasa Lycas, perturbé par ce discours:--Est-il possible, dit-il,
qu'on se soit coupé les cheveux à mon bord et cela pendant une nuit
pacifique? Amenez ici les coupables. Sachons quelles têtes doivent
tomber en offrande lustratoire sur le pont de mon vaisseau.--C'est
moi, dit Eumolpus, qui ordonnai cela. Ayant à partager leur traversée,
j'ai fait mien le présage. Parce que ces gredins avaient une crinière
épouvantable et démesurée, pour ne sembler point faire un ergastule de
ton navire, j'ai prescrit à mon barbier d'émonder leurs broussailles.
En outre, je veux que les stigmates imprimés sur leur front, n'étant
plus adombrés au moyen d'une longue chevelure, se manifestent
clairement aux regards de tous. Entre autres gentillesses, ils
dévoraient ma pécune chez une gourgandine qu'ils besognent en commun,
d'où j'ai pu les extraire dans la nuit d'avant-hier, tout imbibés
encore d'essences et de vin. En outre, ils flairent plus que jamais les
reliques de mon patrimoine.»

Sur ce, en expiation à la Tutelle du navire, nous sommes, l'un et
l'autre, condamnés à quarante coups de garcette. L'exécution ne se fit
pas attendre. Tombent sur nous des matelots furibonds armés de cordes,
qui, par un sang très vif, s'efforcent d'apaiser le courroux de leur
Tutelle. Moi, en vérité, les trois premières sanglades, je les digérai
avec le magnanime d'un Spartacus. Quant à Giton, dès la prime volée, il
poussa un cri si aigu qu'il remplit les oreilles de Tryphœna par une
voix très familière.

Elle n'en fut pas seule troublée. Mais toutes les servantes, à l'appel
d'un accent bien connu, volèrent au secours du pauvre bâtonné. Déjà la
beauté surprenante de Giton avait désarmé les hommes d'équipage et sa
prière muette implorait ses bourreaux, quand les servantes de crier
toutes à la fois:--Giton! c'est Giton! inhibez vos mains très cruelles!
C'est Giton! Maîtresse! Venez à son secours!» Tryphœna prête l'oreille;
Tryphœna, déjà portée à les croire spontanément, s'élance comme un
tourbillon vers le chéri. Lycas qui, lui, m'avait parfaitement connu,
tout comme s'il entendait ma voix, accourt de même. Il ne considère
mes mains ni mon visage, mais, sur-le-champ, il tourne ses regards
vers mes génitoires, les soupèse d'une main officieuse et:--Salut,
dit-il, Encolpis!» Etonnez-vous après cela, qu'au bout de vingt ans,
la nourrice du Laertiade ait trouvé une marque signalétique de son
identité! puisque cet homme prudent, malgré l'altération de mon visage
et le travesti du corps entier, au moyen d'un argument unique arriva
de si docte manière à reconnaître son fugitif. Tryphœna versa des
larmes, trompée quant aux supplices--elle croyait véritables, en effet,
les stigmates apposés à nos fronts captifs--puis, s'enquérant à voix
basse:--Quel ergastule a intercepté vos courses vagabondes? Quelles
mains implacables se sont acharnées à vous défigurer de la sorte? Ils
méritaient, sans doute, quelques châtiments ces fuyards qui recevaient
d'un cœur plein de haine mes bontés!»

Ecumant de fureur, Lycas tressauta:--O toi, dit-il, femme simple!
de croire à ces empreintes qui, gravées par le fer, en auraient bu
l'estampage! Ah! si les gueux avaient maculé de cette inscription
leurs bajoues, nous en aurions un adoucissement extrême! A présent,
nous sommes par des arts mimiques circonvenus, et tournés en dérision
par une marque imaginaire.» Tryphœna voulait compatir, n'ayant pas
perdu son délice tout à fait; mais Lycas avait sur le cœur sa femme
subornée et le ressentiment le plus vif de l'avanie endurée au portique
d'Herculès. La face empourprée d'une extrême véhémence:--Je suis
plus que jamais persuadé, proclame-t-il, que les Dieux prennent cure
des choses humaines. Tu le comprends, ô Tryphœna, ce sont eux qui
amenèrent ces malfaiteurs éhontés dans notre vaisseau et qui, par un
double songe, nous rendirent leur providence manifeste. Ainsi, vois:
nous est-il profitable d'absoudre ceux-là mêmes qu'un génie amical
nous a conduits? Quant à moi, je suis loin d'être sanguinaire, mais je
crains, en remettant ce crime, de pâtir en leur lieu.» Par une oraison
tant superstitieuse, Tryphœna, retournée, affirme qu'elle ne fera pas
la moindre opposition à notre supplice. Bien plus, qu'elle accède
pleinement à de très justes représailles: car elle n'avait pas été
vexée par une injure moindre que Lycas, duquel fut la dignité mise en
loques par nos commérages impudents:

    _La première au monde, Epouvante, fit les dieux, quand au ciel ardu_
    _La foudre tombait, les remparts se brisant sous ses carreaux._
    _Et l'Athos flamboyait sous le choc! Bientôt, Phœbus, à son orient,_
    _Ou, fugitif, laissant la terre parcourue, et la vieillesse de
         Luna,_
    _Puis, la jeune beauté de ses néoménies. De tels signes, propagés
         sur toute la terre,_
    _Et, par des mois nouveaux, les ans écartelés,_
    _Ont introduit ces fantômes. L'Erreur inane prescrivit_
    _Au laboureur de donner à Cérès les premiers honneurs de la
         moisson,_
    _D'enchaîner Bacchus de sarments et de pampres, et d'éjouir Palès_
    _Au travail des pasteurs. Il flotte enseveli,_
    _Neptunus, immergé sous les vagues profondes et Pallas revendique_
    _Maints lampadaires. Qui s'oblige par un vœu, qui fonde une cité,_
    _Chacun à sa manière, dans un avide effort se prépare des dieux._»

[Lycas voyant Tryphœna unanime et prédisposée à la vengeance, ordonna
d'ajouter des supplices nouveaux, ce qu'ayant Eumolpus entendu, il
s'efforça de l'amadouer par ces paroles]:

Les infortunés dont tu poursuis la mort pour satisfaire ta rancune, ô
Lycas, et qui implorent ta miséricorde, ce sont des supliants.] Comme
ils savaient que je ne suis pas un homme inconnu de toi, ils m'ont
élu pour cet office et donné mandat pour les réconcilier avec ceux
qui, jadis, leur furent très amis. Tu crois peut-être que ces jeunes
hommes sont, par hasard, tombés dans tes filets? Quelle apparence!
puisque le premier soin de celui qui s'embarque est de connaître le nom
du capitaine dont la diligence répondra de sa vie. Fléchis donc tes
esprits, lénifiés par cette démarche satisfactoire, et trouve bon que
des hommes libres arrivent sans injure à leur destination. Les maîtres,
durs aussi, les maîtres implacables font trêve à leur cruauté si,
parfois, les échappés viennent spontanément à résipiscence. Un ennemi
qui se rend doit être pardonné. Que voulez-vous de plus? Qu'exigez-vous
encore? Là, sous vos regards, se prosternent en suppliants deux jeunes
hommes, citoyens romains, bien apparentés, et, chose l'emportant
de beaucoup sur ces deux titres, qui naguère vous furent unis par
la familiarité. Si, Herculès à moi! ils eussent interverti votre
pécune, s'ils eussent lésé votre foi par une trahison, vous pourriez
être saouls de représailles en face du désarroi où vous les voyez.
L'esclavage, regardez! il se lit sur leurs fronts. Car, par une loi
volontaire, ces fronts de citoyens portent le sceau des proscrits.»
Lycas interrompit la déprécation du suppliant et:--Ne veuille pas,
dit-il, embrouiller cette cause, mais réduis chaque point à son mode
réel. Et d'abord, s'ils sont venus de leur plein gré, pourquoi ont-ils
dénudé leurs crânes de cheveux? Qui maquille sa tête prépare une
fraude et non une satisfaction. En second lieu, si rentrer en grâce
par délégation était leur but, à quoi bon tant de peine pour celer tes
protégés? De quoi il appert que les malfaiteurs sont, par accident,
venus se prendre au piège et que tu fais appel à ton art pour éluder le
choc de notre animadversion. Quant à la menace implicite que tu fais
peser sur nous, en les proclamant ingénus et de bon lieu, prends garde
que cette confiance ne détériore ton argumentation. Comment doivent
agir ceux qui furent lésés quand les coupables donnent tête-bêche dans
la peine qu'ils méritent? Mais, dis-tu, ils furent nos amis! C'est
par cela même qu'ils méritent des rigueurs exemplaires. Qui déprède
un inconnu, est traité de larron. Qui dépouille un ami n'est pas
beaucoup moins qu'un parricide.» Eumolpus rétorqua cette déclamation
tant inique:--Je le vois, dit-il; rien ne fait le plus de tort à ces
malheureux jouvenceaux que d'avoir déposé nuitamment leurs cheveux. De
là, vous argumentez pour conclure qu'ils sont tombés par hasard et non
venus sur cette nef. Je voudrais que ceci arrivât aussi candidement à
vos oreilles que le geste fut simplement exécuté. Ils voulaient, en
effet, Lycas, premier que de monter à ton bord, exonérer leur chef d'un
poids incommode et superflu; mais le vent trop rapide les induisit à
différer leur propos de nettoyage. Et, de vrai, ils n'ont pas supposé
une minute que l'endroit ne fût pertinent à la chose, du moment qu'il
leur plaisait s'en acquitter. Car ils ignoraient les présages et les
ordonnances des navigateurs.--Mais en quoi, dit Lycas, peut-il être
avantageux à des suppliants de se raser la tête? Les chauves sont-ils
communément plus dignes de pitié? Que dis-tu, toi, larron? Quelle
salamandre a corrodé tes sourcils? Pour quel dieu as-tu dévoué tes
crins? Empoisonneur, réponds!»

Je demeurais stupide, effaré par la crainte du supplice, et, dans une
déconfiture si manifeste, ne trouvant quoi que ce soit à répliquer.
Bouleversé, difforme à cause de ma tête honteusement spoliée, les
sourcils chauves autant que le front, je ne pouvais rien dire ni faire
de décent. Mais, sitôt qu'une éponge détersive eut imbibé d'eau ma face
en pleurs, sitôt que le noir, liquéfié sur mes traits, en eut estompé
chaque linéament sous un brouillard fuligineux, ma colère se convertit,
gonflée en exécration. Eumolpus atteste qu'il ne souffrira pas que
personne, au mépris des cultes et des lois, attente à des hommes
libres. Il repousse les menaces de nos tourmenteurs, non seulement de
la voix, mais, encore, du geste. Le courtaud d'Eumolpus secondait notre
défenseur. Avec lui, deux passagers très débiles, plutôt consolateurs
de la querelle que ferme appui dans le combat. Moi, je ne suppliais
qui que ce fût, mais, intentant la main sous les yeux de Tryphœna,
d'une voix libre et claire, j'attestai que si cette garce damnée--qui
seule méritait d'être fessée devant tout l'équipage--ne s'abstenait
point de Giton, contre elle je ferais usage de toutes mes forces. Plus
irrité, Lycas s'enflamme à mon audace, indigné que, laissant là ma
propre cause, je beugle sur ce ton pour la cause d'autrui. Pas moins ne
sévit Tryphœna, embrasée de ma contumélie, et, bientôt, l'effectif tout
entier du navire se partage en deux camps. D'un côté, le perruquier
à gages, armé lui-même, nous distribue les ferrailles de son état.
De l'autre, le domestique de Tryphœna se dispose à jouer des mains
nues. Et la clameur des servantes ne manque pas aux belligérants.
Le timonier, seul, déclare qu'il renonce à la conduite du navire si
l'on n'apaise cet accès provoqué par des salauds qu'a rendus fous le
putanat. Et, néanmoins, s'exaspère la bile noire des jouteurs: eux
combattant pour leur vengeance et nous, pour notre peau. Plusieurs
donc, de part et d'autre se laissent choir, à demi morts; plusieurs,
ensanglantés de leur blessure, comme d'une bataille s'en vont, tramant
le pied. Cependant, le courroux des uns et des autres ne se relâche
point. Giton, alors, très magnanime, porte sur son pénis le rasoir
détesté, menaçant de trancher la racine du désordre. Mais Tryphœna
s'empresse d'inhiber un pareil sacrilège et, pour le trésor en péril,
ne dissimule pas son indulgence. Moi-même, je porte souvent à ma gorge
le couteau du barbier, n'ayant pas plus envie de me tuer que Giton
d'accomplir sa menace. Il mimait cependant avec plus de toupet le
rôle de sa tragédie, à cause qu'il savait tenir la même novacula dont
il avait feint de se couper le cou. Or, les deux partis se tenaient
en présence, et, le combat menaçant de devenir plus sérieux qu'une
escarmouche de pirates, le timonier obtint à grand'peine que Tryphœna,
faisant l'office de caduceator, proposât une suspension d'armes. La foi
donnée et reçue à la manière des aïeux, elle tendit sur nous un rameau
d'olivier emprunté à la Tutelle du navire, puis, osant pour la paix
entamer le colloque:

    _--O fureur, clame-t-elle, qui transmue en armes la paix!_
    _Quel châtiment nos mains ont-elles mérité? Ce n'est pas l'ennemi
         Troïus_
    _Qui ravit dans cette flotte le gage d'Atride déçu,_
    _Ni Médéa furieuse qui combat avec le sang fraternel,_
    _Mais l'amour dédaigné qui saisit le glaive, heu!_
    _Parmi ces flots, qui évoquent mes destins, ayant pris les armes?_
    _Pour qui donc une seule mort n'est-elle point un salaire? Ne
         surpassez pas la mer._
    _A ces gouffres terribles n'imposez pas d'autres flots (de sang)!_»

Cette harangue débitée par la femelle sur un mode haletant, l'armée
hésita quelque peu. Nos mains, tendues vers la concorde, suspendirent
les hostilités: occasion de répit dont le chef Eumolpus fit bon usage.
Après avoir, de la façon la plus véhémente, rabroué Lycas, il signa des
tablettes d'alliance pour un pacte dont voici la teneur:

«D'après la sentence de ton cœur, Tryphœna, tu ne récrimineras plus sur
l'avanie à toi faite par Giton; et, si tu as contre lui quelque sujet
de plainte avant ce jour, tu promets de ne le harauder, le maudire ni
l'inquiéter d'une manière quelconque à ce propos. En outre, si l'enfant
y répugne, tu n'exigeras de lui ni étreinte, ni baiser, ni coït enlacé
par Vénus; faute de quoi, tu paieras comptant, pour chaque infraction,
cent denarius. Item, Lycas, d'après la sentence de ton cœur, tu ne
poursuivras Encolpis ni de paroles outrageantes ni d'un front irrité.
Tu ne chercheras pas à savoir dans quelle retraite il dort, pendant la
nuit. Ou, si tu t'en informes, à chaque brutale entreprise, tu paieras
comptant deux cents denarius.»

A ces mots et le traité conclu, nous mettons bas les armes. Pour que
nul résidu de colère ne subsiste dans nos esprits, le serment juré,
il nous plaît d'effacer dans une accolade les choses révolues. Sous
l'exhortation de tous, les haines se dégonflent. Des nourritures,
offertes sur le lieu de l'escarmouche, raccommodent les convives dans
leur hilarité. Toute la nef retentit de chants, et, parce qu'une
bonace imprévue a retardé la course, tel harponne avec un strident les
poissons qui bondissent, tel autre, jetant un hameçon perfide, enlève
une proie qui se débat en vain. Voici! Des oiseaux pélagiques ayant
posé sur les antennes, un subtil giboyeur les touche d'une claie de
roseaux. Empêtrés dans la glu des baguettes, ils se laissent prendre à
la main. L'aure fait tournoyer leurs plumes voltigeantes et roule dans
l'écume inerte leurs pennes arrachées. Déjà Lycas, avec moi, commençait
à rentrer en grâce; déjà Tryphœna sur Giton éparpillait les dernières
gouttes de son breuvage, quand Eumolpus, en pointe de vin, se mit à
pousser des calembredaines sur les chauves et les teigneux jusqu'au
temps qu'ayant épuisé son très insipide badinage, il reprit la pente de
ses vers et nous débita une petite élégie emperruquée:

    _Cet unique honneur de la forme, tes cheveux sont tombés_!
    _Ces boucles printanières, un triste hiver les moissonne!_
    _Dénudées à présent de leur ombre, tes tempes se flétrissent,_
    _L'aire aduste rit de voir ses chaumes emportés._
    _O fallacieuse nature des Dieux! les premières joies données_
    _A notre âge, les premières, vous les ravissez!_
    _Malheureux! naguère, tes crins resplendissaient,_
    _Plus beau que Phœbus et que la sœur de Phœbus!_
    _Plus lisse, à présent, que le bronze, plus arrondi_
    _Qu'un champignon, créé dans le jardin par une flaque d'eau,_
    _Tu crains et fuis les garces moqueuses._
    _Pour que tu saches l'imminence du trépas,_
    _Entends qu'une part de ta tête a déjà péri._»

Il eût continué longtemps et proféré de plus ineptes choses encore.
Mais une servante de Tryphœna, dans la cabine de l'entrepont, emmena
l'éphèbe, et d'un corymbe de sa maîtresse lui adorna le front. Bien
plus, elle prend, dans une pyxide, une paire de faux sourcils et les
ajoute aux arcades rasées d'une manière tellement adextre qu'elle
rend au mignon sa première vénusté. Tryphœna reconnaît le vrai Giton.
Alors, toute gonflée de larmes, elle donne à l'enfant le premier
baiser de bonne foi. Moi, combien que restauré dans son éclat primitif
me délectât le cher petit, je renfrognais mon vis avec obstination,
comprenant qu'il était empreint d'une difformité par trop extravagante,
puisque Lycas même ne me trouvait pas digne d'un colloque. Mais à
cette grevance la même chambrière porta secours et, m'ayant appelé,
m'orna d'un postiche non moins décoratif: que dis-je? ma face brilla
d'un lustre plus avantageux pour ce que le corymbe était fait de
poils blonds. Cependant, Eumolpus, avocat de nos périls et fauteur de
la présente concorde, craignant que, par disette de propos, tombât
notre gaîté, se mit à déblatérer longuement sur l'inconséquence
féminine:--Elles s'enamourent aisément, et d'une même promptitude
méconnaissent leurs élus. Il n'est pas, disait-il, si pudique femelle
qu'une mentule étrangère n'excite jusqu'à la fureur. Sans prendre cure
des tragédies vétustes, des noms légués par les siècles, je vous dirai
une historiette que ma mémoire a pu saisir d'original, si vous avez
pour agréable de l'entendre. Chacun ayant tourné vers lui ses yeux et
ses oreilles, il commença dans les termes que voici:

Une matrone était dans Ephèsus, tellement notoire pour sa pudicité
qu'elle évoquait les femmes des pays voisins au spectacle de tant de
bonnes mœurs. Cette prude, ayant perdu son mari, non contente, d'après
la coutume vulgaire, de suivre les obsèques toute déchevelée et de
battre sa gorge nue en présence des assistants, escorta le défunt
jusqu'au conditorium. Après avoir placé le corps dans un hypogée à la
manière grec, elle se mît à le garder en pleurant nuit et jour. Ainsi
désespérée et recherchant la mort d'inanition, ni ses parents ni ses
proches ne l'en surent divertir; les magistrats, rebutés en dernier
lieu, ne purent que l'abandonner. Pleurée de tous, cette femme, d'un
si étonnant exemple, déjà passait le cinquième jour sans aliments.
Assistait la perdante une chambrière très dévouée, accommodant ses
propres larmes aux sanglots du veuvage, et, toutes fois et quantes
elle défaillait, ravivant la lumière placée dans le tombeau. Un
seul entretien occupait la Cité. Dans tous les milieux, on tombait
d'accord de la splendeur unique dont reluisait ce parangon d'amour
et de fidélité. Dans ce même temps, il advint que l'Imperator de la
province ordonna de ficher en croix certains larrons, tout proche de
l'édicule où, sur le cadavre récent, la matrone pleurait. La nuit
d'après l'exécution, un soldat qui gardait les croix, de peur qu'on
ne vînt à détacher les pendus pour leur donner la sépulture, nota la
lumière qui luisait plus clair, au milieu des tombeaux. Il entendit
des gémissements luctueux, et, par le vice de la gent humaine, désira
savoir ce que ce pouvait être et ce que l'on faisait. Il descend au
conditorium. Voyant une femme très belle, d'abord, comme saisi par
l'apparition d'un prodige ou de visions infernales, il demeure suspens.
Ensuite, ayant considéré le corps de la gisante, et ses pleurs, et sa
face labourée à grands coups d'ongles, il en infère justement que c'est
une épouse ne pouvant se résoudre à la mort du conjoint. Il apporte
son fricot dans le monument; il exhorte la désolée à ne s'obstiner
point dans un deuil superflu, à ne point arracher de sa poitrine un
vain gémissement. La même issue est réservée à tous; les hommes, tôt ou
tard, ont le cercueil pour domicile. Enfin, il lui débite les discours
par quoi on a coutume de remettre d'aplomb les esprits ulcérés. Mais
elle, d'un cœur envenimé par ces consolations impertinentes, déchire
plus violemment son estomac, et, s'arrachant la crinière, dépose ses
cheveux sur la dépouille étendue. Le soldat pourtant ne se rebute
pas, mais, avec la même exhortation, il s'évertue à donner quelque
nourriture à la petite femme, jusqu'au temps que la chambrière,
séduite apparemment par le bouquet du vin, tend, la première, une main
défaillante vers la politesse du jeune inviteur. Puis, refaite par le
boire et le manger, elle tourne ses batteries contre l'obstination de
sa maîtresse:--Que te servira, dit-elle, d'être consumée par l'inédie,
et de t'ensevelir toute vivante et, premier que les destins ne le
prescrivent, d'exhaler un souffle qu'ils ne demandent point?

    _Crois-tu que la cendre ou les mânes ensevelis prennent cure de
         nous?_

Ne veux-tu pas revivre? Veux-tu, dissipant ton erreur féminine autant
qu'il te sera permis, goûter les fruits de la lumière? Le cadavre
lui-même, étendu à tes pieds, t'admoneste qu'il faut jouir.»

Nul n'écoute à contre-cœur, si on le force à tâter de la nourriture ou
bien à vivre la vie. C'est pourquoi, la femme, desséchée par plusieurs
jours d'abstinence, endura le bris de son entêtement et ne mit pas à se
remplir de viande moins d'appétit que sa camériste, la première domptée.

Au reste, vous savez que les tentations arrivent d'abondance alors
qu'on a soupé. Le gars qui, par de bonnes paroles, avait obtenu que
la matrone daignât renaître, avec les mêmes blandices entama le siège
de sa pudicité. Or, le jeune homme à la prude ne semblait difforme ni
manchot. En outre, la servante qui s'entremettait pour lui ne manquait
pas de répéter:

    _Combattrez-vous encore cette amour qui vous duit?_
    _Votre esprit ne sait-il pas quels champs vous habitez?_

Enfin, pour abréger, vous connaîtrez que la dame ne fit jeûner aucun
de ses pertuis et que le soldat vainqueur l'endoctrina par tous les
bouts. Ils couchèrent ensemble, non seulement pendant la nuit où
furent consommées leurs épousailles, mais encore le lendemain et le
troisième jour, ayant fermé, comme il sied, les portes du conditorium,
afin que si l'un des amis ou des cognats venait au monument, il pût
croire que, sur le corps de son homme, la très digne épouse avait
enfin expiré. Cependant, le légionnaire, satisfait par la beauté de sa
conquête et le secret de ses amours, achetait, suivant ses facultés,
les plus savoureuses friandises. A peine le soir venu, il les portait
au caveau funèbre. Pour lors, voyant le relâchement de la surveillance,
les parents d'un crucifié décrochèrent, de nuit, leur pendu, afin
de lui rendre les suprêmes honneurs. Quand le soldat, gonflé de
nonchaloir tout le temps qu'il vaquait à sa paillarde besogne, eut, le
lendemain, trouvé un gibet sans carcasse, redoutant la correction, il
fut rejoindre sa bonne amie et lui conta cette mésaventure, ajoutant
que, d'ailleurs, il était résolu de n'attendre point la sentence des
magistrats, mais que son propre glaive ferait justice de l'incurie dont
il s'était rendu coupable, pour toute grâce lui demandant un refuge
à l'amant qui allait mourir, et de partager le funeste conditorium
entre son époux et son ribaud. La dame, tout aussi miséricordieuse que
renchérie:--Aux dieux ne plaise, dit-elle, que j'assiste en même temps
aux funérailles de deux hommes très chers; mieux vaut pendre le défunt
que me déprendre du vivant.» Suivant cette oraison, elle ordonne qu'on
sorte de la bière les restes de son mari et de les clouer à la potence
vacante. Le soldat usa de l'expédient imaginé par cette femme que
prudente. Et, le lendemain, ce fut un ébahissement populaire de voir
qu'un mort s'était allé pendre lui-même, sans ombre de raison.

    _Confie aux vents ton radeau, mais non pas ton cœur aux drôlesses,_
    _Car l'onde est plus sûre que le serment féminin._
    _Nulle bonté dans les femmes, ou si quelqu'une fait voir un peu de
         bien,_
    _C'est que, par je ne sais quel destin, le pire est devenu
         meilleur._»

Les matelots accueillirent cette fable par des rires soutenus et
Tryphœna, qui ne rougissait pas médiocrement, déroba son visage dans le
sein de Giton, avec un air de caresse. Mais Lycas ne se dérida point
et, secouant sa tête irritée:--Si l'Imperator, dit-il, avait fait son
devoir, le corps du défunt eût été replacé dans la tombe et sa veuve
mise en croix.» Sans doute lui revenaient en mémoire et sa couche
profanée, et sa nef mise au pillage par notre libidineuse migration.
Mais le pacte d'alliance ne lui permettait pas de se ramentevoir. En
outre, la belle humeur qui chatouillait nos esprits ne donnait aucun
prétexte à son courroux. Cependant Tryphœna, vautrée sur le pect de
Giton, couvrait tantôt ses mamelles de baisers, tantôt rajustait sur
ce front dépouillé la chevelure d'emprunt. Moi, triste, impatient du
contrat nouveau, je ne goûtais ni viande ni boisson, mais je regardais
l'un et l'autre avec des yeux obliques et truculents. Tous les baisers
me navraient, toutes les blandices qu'imaginait cette louve débordée.
Et je ne savais pas encore si j'en voulais davantage à mon mignon de
circonvenir la fumelle, ou bien à la fumelle de corrompre mon mignon.
Des deux côtés, un spectacle à mes regards très ennemi et plus fâcheux
que ma captivité passée. Ajoutez ceci que Tryphœna ne m'adressait
plus la parole en camarade, comme on fait pour un galant autrefois
bien venu, et que Giton ne me trouvait plus digne de porter, suivant
l'usage, un brinde à ma santé, ni même de m'associer le moins du monde
à l'entretien général. Il craignait, sans doute, aux premières heures
de la concorde à son retour, que ce ne fût raviver une cicatrice
fraîche encore. Inondèrent ma poitrine des larmes préparées par la
douleur. Mes gémissements, refoulés en soupirs, exilèrent, ou peu
s'en faut, mes esprits éperdus. [A moi éploré, le corymbe flavescent
prêtait je suppose quelque nouveau charme. Lycas, embrasé par un
regain de fantaisie, me coulait des regards cochons et] tentait d'être
admis, pour sa part, dans nos délices: il n'avait plus le sourcil du
maître, mais l'obséquiosité du prétendant. [Vaines et longues furent
ses tentatives. A la fin, se voyant débouté sans appel, son caprice
tourna au verjus et, pour m'extorquer la chosette, il eut recours à
la brutalité. Ce n'était pas en vain. J'opposai néanmoins une mâle
résistance: mais je me sentais défaillir. Tryphœna, lorsqu'on n'y songe
guère, entre chez lui en coup de vent et le pince au plus animé de ses
transports. Lui, tout interloqué, se rajuste en grande hâte, prend le
large sans souffler mot. Tryphœna, mise en verve par le spectacle d'une
si belle ardeur:--A quoi tendait, s'il te plaît, ce fougueux assaut?»
demanda-t-elle. Et me voilà contraint de lui détailler l'aventure. Ma
narration la met en chaleur. Commémorant nos anciennes privautés, elle
me convie à reprendre les ébats de jadis. Mais moi, fourbu d'avoir
joui trop abondamment, je crache sur ses avances. Alors, hennissante
d'amour, elle m'investit d'une étreinte furibonde et me serre avec un
tel emportement que je ne peux m'empêcher de crier. Au bruit, accourt
une servante. Elle imagine sur l'apparence que je m'efforce d'outrager
sa maîtresse qui me viole et, faisant irruption, elle désenlace notre
accolade. Tryphœna de la sorte rebutée, impatiente de lubrique fureur,
me rembarre sans ménagements. Puis, ce sont des menaces: elle court
vers Lycas pour l'émouvoir encore, et le pousse à intenter contre
moi leur vengeance commune. Or, sachez qu'autrefois j'avais été en
bonne odeur auprès de la servante, lorsque je besognais sa maîtresse:
aussi, elle endura d'une humeur chagrine ma scène avec Tryphœna. Elle
jetait de gros soupirs dont, ardemment, je la pressai de m'élucider
la cause.] Enfin, après un peu de résistance, elle éclata dans ces
termes:--Si tu as une goutte de sang libre, tu ne feras point de
cette gueuse un autre état que de la plus immonde roulure, parfumée
à l'huile de joncs; si tu es un homme tu refuseras d'amâtiner cette
chienne.» Tout cela m'angoissait, me tenait fort suspens. Mais rien ne
me mortifiait à l'égal de la pensée qu'Eumolpus serait mis au courant
de mes tribulations. Le bonhomme, passablement caustique, eut demandé
raison en vers du préjudice que, d'après lui, je venais de supporter,
[car son zèle ardent m'eût infailliblement couvert d'un ridicule que
j'appréhendais fort. J'étais en posture d'examiner par quels moyens je
pourrais maintenir Eumolpus dans l'ignorance. Mais voici qu'il entre à
l'impourvu dans ma chambre. Il était au courant des faits accomplis,
car Tryphœna, les ayant rapportés à Giton par le menu, s'évertuait
d'obtenir, aux dépens de mon frère, une compensation à mes dédains: de
quoi Eumolpus bouillonnait, cela d'autant plus que les comportements
lubriques de la dame rompaient, sans aucune retenue, avec l'obligation
écrite. Dès que le vieillard m'aperçut, plaignant mon sort, il me pria
de lui faire connaître les détails de l'incident. Le voyant si bien
informé, j'exposai toute chose avec ingénuité: l'ardeur au stupre de
Lycas, l'impétuosité luxurieuse de Tryphœna.] Oyant cela, jure Eumolpus
en un vœu sacramentel [qu'il saura nous venger haut la main, et que,
s'il est de justes dieux, ils ne laisseront point tant de crimes
impunis.]

Tandis que nous proférons ces choses, la mer se démonte; les nuages,
amenés des quatre coins de l'horizon, précipitent le jour dans les
ténèbres. Les matelots trépidants courent à leurs manœuvres et
carguent les voiles, en prévision de l'ouragan. Mais les sautes du
vent poussaient des flots incertains. La mer tumultuait du bas abîme
et le timonier avait perdu sa route. Parfois, la tramontane bouffait
vers la Sicile. Mais Aquilo, rude thalassocrate des grèves italiques,
chassait de çà de là notre carène en proie à ses fureurs. Et, ce qui
l'emportait en danger sur toutes les bourrasques, la ténèbre devint si
compacte que le timonier lui-même n'apercevait plus la proue entière du
navire. C'est pourquoi, Herculès à moi! quand la tourmente fut à son
paroxysme, Lycas tremblant de peur, tendit ses paumes renversées:--Toi,
dit-il, Encolpis, viens en aide aux périclitants. Et de quelle manière?
En restituant le manteau divin et le sistre à mon navire. Par la Foi,
sois-nous miséricordieux à ton accoutumée». Il vociférait à pleins
poumons, quand un grain inattendu le précipita dans la mer. La tempête
le ramena d'abord et le fit tourbillonner dans son gouffre maudit,
puis le huma d'un trait. Cependant, ses esclaves très loyaux eurent
promptement fait de ravir Tryphœna, et, dans l'esquif, l'ayant placée
avec son meilleur bagage, de l'arracher à une mort très certaine. Moi,
ayant accolé Giton, à grand renfort de pleurs je lamentais:--Cela,
dis-je, nous l'avons mérité des Dieux qu'un même trépas nous conjoigne;
mais Fortuna inclémente nous refuse ce bonheur. Vois! déjà les flots
submergent la gabarre. Vois! déjà les lames forcenées déchirent le
corps à corps des amants. Donc, si tu couronnas jamais Encolpis de ta
dilection, donne encore des baisers puisqu'il est encore temps, et
dérobons cette joie ultime au Fatum qui se presse de nous engloutir.»
Dès que j'eus dit cela, dépouillant sa robe, Giton s'enveloppe de ma
tunique, offre ses lèvres à ma bouche, et, pour que la mer envieuse
ne puisse rompre un si doux embrassement, il nous attache l'un à
l'autre dans les replis d'une ceinture, et:--Que nul espoir ne nous
reste! les vagues nous emporteront unis pour toujours. Peut-être,
miséricordieuses, nous déposeront-elles sur un même rivage. Peut-être
qu'un passant ému de furtive compassion nous jettera quelques pierres;
enfin, suprême espoir, grâce aux flots insensés, l'arène ondoyante nous
ensevelira.» Je laisse Giton former ces derniers nœuds. Comme paré pour
le lit funèbre, j'attends la mort sans la redouter plus. Cependant, la
tempête achève d'intégrer les arrêts du Destin; elle dévaste le peu qui
subsiste encore de la nef en perdition. Plus de mâts, de gouvernail, de
funin ou de rames; il ne reste qu'une épave, une charpente rude et sans
forme, en allée au gré des eaux.

Accoururent des pêcheurs sur leurs canots, dans l'intention d'écumer
le butin. Mais, voyant des hommes sur le pont résolus à défendre leur
bien, ils masquent leur piraterie en offres de service.

Nous entendons un murmure insolite. On eût dit, sous la chambre du
pilote, le rauquement d'un fauve en appétit de grand air. Guidés par le
son, nous découvrons Eumolpus assis, et le long d'une membrane copieuse
ingérant des vers. Emerveillés par cet homme qui, nonobstant la mort
prochaine, trouve le loisir de vaquer à des poèmes, nous le tirons de
là, malgré qu'il déblatère, et nous le requérons de montrer du bon
sens. Mais lui prend feu devant l'interruption:--Laissez-moi, dit-il,
parachever ma sentence; le dithyrambe touche à sa fin.» Je mets la main
au col du frénétique ordonnant à Giton de s'en saisir de même. Ainsi
nous traînons jusqu'à la côte le poète mugissant.

Ayant élaboré cet ouvrage, nous gagnons, le cœur gros, une cabane de
pêcheur. Là, pour toute réfection, des vivres chancis dans le naufrage,
et nous passons la plus triste des nuits.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, délibérant pour savoir à quel pays nous fier, tout à
coup, j'aperçois un cadavre, qui, mû par un léger remous, était porté
vers la plage. Plein de douleur, je m'arrêtai; d'un œil humide, je
commençai à interroger la foi des mers. «Et celui-là, peut-être,
dis-je, sur quelque point de la terre une calme épouse attend son
retour; peut-être un fils, ignorant des tempêtes; peut-être, enfin,
a-t-il déserté son vieux père en lui donnant le baiser du départ? Tels
sont les propos des Ephémères; tels sont les vœux insensés de leurs
voraces ambitions! Voilà comment surnage l'infortuné!» Jusque-là, je
pleurais comme sur un inconnu, quand le flux retourna vers la terre,
inviolée encore, la face du noyé. Et voici que je reconnais le terrible
naguère, l'implacable Lycas, à présent roulé presque sous mes pieds.
Je ne contraignis pas mes larmes plus longtemps; mais, frappant ma
poitrine à coups redoublés: «Qu'est devenu, ce disais-je, ton esprit
furieux? Qu'est ton insolence devenue? Eh bien! te voilà offert en
pâture aux crabes et aux chiens, toi qui, pas plus tard qu'hier, te
pavanais du haut de ta fortune! Echoué, tu n'as pas même une poutre de
ton orgueilleux vaisseau!

Allez donc, ô mortels, emplissez vos poitrines de superbes cogitations!
Allez, riches circonspects! et ces trésors acquis par la fraude
ordonnez-les, pour en jouir pendant mille années! Celui-là, aussi,
vérifia jusqu'au dernier jour l'état de son patrimoine; il avait fixé
la date dans son esprit, la date du retour au pays de ses pères.
Dieux et Déesses! il gît combien loin de sa destination! Mais ce
n'est pas la mer, qui, seule, prête aux hommes une foi décevante.
L'un combat: ses armes le trahissent; un autre append à son foyer les
offrandes rituelles, et meurt écrasé sous les décombres de ses Pénates.
La mangeaille crève le goinfre, la tempérance ruine l'abstinent.
Si tu poses bien ton calcul, partout est le naufrage. Mais celui
qu'engloutissent les vagues, une sépulture ne le recouvre point?
Comme s'il importait au corps qui doit périr l'agent qui le consume:
feu, onde ou sénilité! Quoi que tu fasses, tout doit aboutir au même
résultat. Mais les quadrupèdes vont lacérer le cadavre? Que le bûcher
l'accueille donc, puisqu'il vaut mieux donner une pâture aux flammes.
Cependant, nous estimons que le feu est le plus grave des châtiments
lorsque nous sommes irrités contre nos esclaves. Quelle démence de nous
évertuer pour que rien ne subsiste après les obsèques, alors que, bon
gré mal gré, les destins en ordonnent ainsi!»

[Pour conclure à ces méditations, nous rendîmes au cadavre les suprêmes
devoirs.] Et Lycas, sur un bûcher, dressé à frais communs par les soins
de ses ennemis, se consumait avec lenteur. Eumolpus, cependant qu'il en
rédigeait l'épigramme, plongeait ses regards dans l'espace, afin d'y
dépendre quelques traits de génie.

Cet office accompli de grand cœur, nous poursuivons notre route et,
peu de temps après, tout en sueur, nous gravissons une montagne,
d'où, posée sur un faîte sublime, nous apercevons, à peu de distance,
une acropole fortifiée. Et ce qu'elle était, marchant à l'aventure,
nous ne le savions pas, jusqu'au temps que nous apprîmes d'un certain
pacant le nom de Croton, ville très antique, la première autrefois de
l'Italie. Lorsque, enfin, poussant notre enquête avec diligence, nous
lui demandons quelle sorte de personnes habitent ce noble terroir, à
quel genre de trafic elles s'adonnent particulièrement depuis que de
nombreuses guerres ont émietté leur splendeur:--O, dit-il, mes hôtes!
si vous êtes marchands, quittez votre dessein et trouvez un autre moyen
de vivre. Si, au contraire, vous êtes gens d'un monde plus relevé,
soutenant l'imposture d'un front toujours égal, vous courez tout
droit au lucre le plus merveilleux. Dans cette ville, en effet, on ne
témoigne aucune déférence à la culture des lettres; le bien-dire en est
absent. La frugalité, les saintes mœurs n'y montent par les louanges
à de meilleurs destins. Néanmoins, tous les hommes que vous verrez en
ce lieu forment deux groupes caractéristiques: les uns captent des
héritages, les autres se les font capter. Nul, ici, n'élève de terre
un fils nouveau-né, à cause que l'homme pourvu d'héritiers siens n'est
admis aux banquets ni aux spectacles; banni de toutes les élégances
et des fréquentations du bel air, il s'enclotit chez les va-nu-pieds.
Mais ceux qui n'ont jamais conduit la pompe nuptiale et qui sont
exempts de parentèle, aux plus grands honneurs se voient promus. Au
jugement des Crotoniatès, eux seuls ont des vertus militaires; il n'est
point d'autres braves ni, devant la justice, d'autres innocents. Vous
verrez, dit-il, une cité comparable à ces campagnes où la peste sévit;
campagnes où l'on ne trouve que des charognes dilacérées, et corbeaux
qui dilacèrent les charognes.»

Très futé, Eumolpus appliqua son entendement à l'inouï de cette
affaire, et nous déclara que ce mode nouveau d'acquérir la propriété
n'avait rien qui lui déplût. Je pensais que le vieillard badinait,
avec le sans-gêne poétique. Mais lui:--Que ne puis-je me montrer en
plus grand équipage, c'est-à-dire vêtu d'un costume plus honnête! Non,
Herculès à moi! je ne porterais pas ce bissac et je vous conduirais
sur-le-champ vers d'immenses pécunes.» Or, je lui promis de lui fournir
ce qu'il exigerait, sous la réserve de m'agréer comme associé de
rapine: les hardes et tout ce que le vide-bouteilles de Lycurgus avait
produit à ses déprédateurs. Quant à l'argent de poche immédiatement
nécessaire, la Mère des Dieux, pour notre confiance dévote, ne manquera
point de nous le départir. Que tardons-nous, dit Eumolpus, à machiner
cette parade?» Nul n'osa condamner un artifice qui n'enlevait rien à
la communauté. C'est pourquoi, voulant garder entre nous une fourberie
de tout repos, nous jurons sacramentellement, d'après le formulaire
d'Eumolpus, de nous laisser brûler, enchaîner, fouailler et trucider
par le fer, en un mot de subir toute chose qu'il jugera bon d'ordonner.
Très religieusement, nous vouons à notre maître nos corps et nos
esprits, comme de légitimes gladiateurs. Ensuite du serment, déguisés
en esclaves, nous rendons nos hommages à ce patron de comédie. Nous
faisons d'Eumolpus, afin de compléter nos rôles, un père de famille qui
vient de porter au bûcher son hoir, jeune homme d'une grande éloquence
et d'un noble avenir. C'est pourquoi le très calamiteux vieillard
a déserté sa ville, afin de ne rencontrer ni les camarades, ni les
clients de son fils, ni la tombe, cause journalière de ses pleurs.
Par surcroît d'affliction, un naufrage récent lui fait perdre plus
de vingt fois cent mille sestertius; non que cette perte le touche,
mais, privé de sa suite, il ne peut faire la figure qui convient à son
rang. Il possède en Afrique trente millions de sestertius, bien-fonds
ou dépôts chez les banquiers. De plus, une famille si nombreuse,
éparse dans les campagnes de Numidie, qu'elle pourrait assiéger même
Carthago. Conformément à cette donnée, nous conseillons à Eumolpus
de tousser abondamment, de se plaindre d'un ulcère à l'estomac et
d'affecter en public un dégoût sans borne pour toute espèce de mets;
qu'il parle d'or, d'argent, des arrérages incertains, de la propriété
foncière et qu'il incrimine sans relâche la stérilité du terroir. Qu'on
le voie occupé journellement à compulser des registres; qu'à toutes
les heures il porte quelques modifications dans les tablettes de son
testament, et, pour que rien ne manque à la mise en scène, chaque
fois qu'il tente d'invoquer l'un de nous, qu'il feigne de prendre un
nom pour un autre, afin qu'il apparaisse clairement que le maître se
rappelle encore ceux qui ne sont plus en sa présence. Nos gestes ainsi
réglés, priant les Dieux que tout arrive pour le bien et la félicité,
nous nous mettons en route. Mais Giton ne durait pas sous un faix
inaccoutumé. Corax, porteur de louage, détracteur de son ministère,
posait à chaque instant les valises, maudissait les piétons, affirmant
ou qu'il abandonnerait les sacoches, ou qu'il prendrait le large avec
son fardeau:--Pensez-vous, disait-il, que je sois un jumart ou bien
un train de galets? J'ai fait marché avec vous pour les besognes d'un
homme, et non pour celles d'un onagre. Je ne suis pas moins citoyen que
vous, encore que mon père m'ait laissé dans la débine.» Mal content
de ces imprécations, il levait à tout moment la cuisse, peuplant le
chemin d'une crépitation et d'une odeur obscènes. Giton riait de son
indiscipline, accompagnant chaque pet de Corax par un claquement de
bouche imitatif.

Mais alors, en poète revenant à son génie:--Nombreux, dit Eumolpus,
nombreux, ô jeunes hommes! ceux pour qui la lyre est décevante; car,
dès que le premier venu a mis un vers debout, qu'il a noyé une mince
idée en un fracas de paroles ambitieuses, il croit qu'il a gravi
les rocs de l'Hélicon. Ainsi, las de glapir au Forum, souvent les
avocats se réfugient dans la paix carmentale, comme dans un port de
bel accueil, estimant qu'il est plus aisé de bâtir un poème qu'une
controverse enluminée de fariboles pédantesques. Mais un esprit
généreux n'approuve point ces faux brillants. L'intellect ne peut ni
concevoir ni mettre un part à la lumière, à moins d'être fertilisé par
le fleuve du Bien-Dire, ses ondes et sa crue immense. Fuyez par-dessus
tout l'abjection--dirais-je--des paroles. Emparez-vous des vocables
situés hors de l'atteinte plébéienne, pour que se réalise l'incantation
fameuse:

    _Je hais et repousse le profane vulgaire._

Outre cela, prenez garde aux maximes qui se détachent de l'ouvrage et
forment d'impertinentes saillies. Mais qu'elles reluisent de teintes
savamment incorporées à la trame des vers. Homérus en est témoin, les
Lyriques, Virgilius le Romain, et la curieuse félicité d'Horatius.
Les autres n'ont pas vu la route qui conduit à la maîtrise poétique
ou bien leurs vers ont craint d'y poser les talons. Voici! quiconque
se targuera de mettre en œuvre cet énorme labeur de la Guerre civile
tombera sous le poids, s'il n'a de fortes humanités. Il ne s'agit
pas, en effet, de consigner en vers les gestes accomplis, de quoi les
historiens s'acquittent beaucoup mieux que les poètes; mais, par les
ambages, par l'intervention des Dieux et le torrent des inventions
mythiques, il faut que se rue un libre génie, à telles enseignes que
l'on découvre dans ses chants la vaticination d'une âme prophétique,
bien plus que la scrupuleuse véracité d'un historien suppédité par ses
garants. Voyez si cette fougueuse esquisse est pour vous plaire, encore
qu'elle n'ait pas reçu la dernière main:

                   *       *       *       *       *

Eumolpus ayant, avec sa rhapsodie, épanché des torrents de bile, nous
entrâmes enfin dans Croton. Là, nous étant refaits chez un traiteur de
bas étage, nous sortons, le lendemain, en quête d'une hôtellerie plus
somptueuse. Nous tombons, alors, sur un gros d'hérédipètes, demandant
quel genre d'hommes nous pouvons être et de quel pays nous advenons.
Conformément à la tactique adoptée en commun, loquaces comme des pies
borgnes, nous indiquons à la fois d'où et qui nous sommes. Notre
auditoire se laisse convaincre haut la main. Tous, au même instant, de
mettre leur chevance à la disposition d'Eumolpus avec une émulation
intempérée et de solliciter à l'envi ses bonnes grâces par de riches
présents.

Tandis que cela marchait ainsi, depuis longtemps, à Croton, Eumolpus,
enflé de prospérité, oubliait son premier état de fortune au point
de se targuer devant les siens que nul ne pouvait faire obstacle à
son crédit et que l'impunité, si quelqu'un d'entre eux commettait
un délit dans Croton, leur était acquise par le bénéfice des amis
qu'il avait. Moi cependant, encore que je me crevasse chaque jour la
bedaine, de plus en plus engraissé par l'affluence des biens, persuadé
que Fortuna détournait son visage de ma garde, je ne laissais pas
de pourpenser, maintes fois, tant à ma condition nouvelle qu'à son
origine:--Qu'arrivera-t-il de nous, me disais-je, si l'un de ces
astucieux aigrefins dépêche un explorateur en Afrique et prend sur
le fait notre mensonge? Qu'arrivera-t-il si, blasé par le bonheur
quotidien, le courtaud à gages d'Eumolpus fait paraître quelque
indice aux camarades qu'il hante, si, par une envieuse trahison, il
découvre toute notre fallace? Assurément il faudra fuir encore et, par
une mendicité nouvelle, rappeler cette misère que nous avions enfin
débusquée. Dieux et Déesses! que de maux pour ceux qui vivent en dehors
des lois! Ce qu'ils ont mérité, ils le craignent sans cesse. Presque en
totalité, le monde semble jouer la pantomime.»

[Roulant ces choses dans mon esprit, je sors profondément triste de
notre demeure pour, dans un air plus avenant, récréer mes pensées. Mais
à peine avais-je fait quelques pas sur la promenade qu'une donzelle
assez attifée vient à ma rencontre, me saluant du nom de Polyænos
que je m'étais donné le jour de nos métamorphoses, me déclarant que
sa maîtresse demandait congé de s'entretenir avec moi.--Erreur, lui
dis-je, fort inquiet. Je suis un esclave étranger qui ne mérite pas
le moins du monde une si haute faveur.--A toi-même, répliqua-t-elle,
on m'a dépêchée.] Mais, parce que tu connais ta venusté, beau miroir
à coquines, tu te rengorges dans la superbe. Tu vends tes caresses
et ne les donnes pas. A quoi prétend cette chevelure ondée au peigne
fin, ces traits rehaussés de fard et l'impertinence quémandeuse de
tes yeux? Pourquoi cette démarche savamment compassée et tes vestiges
qui ne s'écartent point de la mesure de ton pied, sinon parce que tu
mets ta beauté aux enchères, pour la vendre un bon prix? Me vois-tu?
je ne connais point les augures. Je n'ai point accoutumé de connaître
la sphère céleste des mathématiciens, mais je distingue fort bien
les mœurs d'un homme sur son visage. Or, te voyant ainsi déambuler,
ce que tu penses, je le sais. Expliquons-nous: si tu vends ce dont
je te requiers, l'acheteur est tout prêt. Si, au contraire, ce qui
est plus humain, tu te bailles en franchise, daigne permettre que je
t'en doive l'agrément. Car, te disant esclave et d'abjecte filiation,
tu ne fais qu'exaspérer la chaleur de ton objet. Il est des femmes
que la crasse met en rut et dont la vulve ne s'agite qu'à l'aspect
d'un esclave ou d'un stator impudemment retroussés. D'autres sont
embrasées par un arenarius, par un muletier poudreux, par un histrion
livré au cabotinage de la scène. Ma maîtresse est de ce goût; elle
franchit quatorze gradins au-dessus de l'orchestre pour chercher dans
la populace infime un étalon à sa mesure.» Moi, tout pénétré de cette
oraison persuasive:--Par grâce, dis-je, celle qui m'aime, ne serait-ce
pas toi?» La servante s'égaya de ma froide rhétorique:--Je ne veux pas,
dit-elle, que tu t'en fasses accroire à ce point. Jusqu'à présent je
n'ai oncques servi de paillasse à des esclaves. Les Dieux ne souffrent
pas que j'étreigne une croix de mes embrassements! Bon pour les
matrones qui lèchent les cicatrices de la flagellation. Quant à moi,
combien que simple camérière, je n'écarte mes gigots qu'en faveur de
l'ordre équestre.» Je m'estomirai d'un tel discord dans la complexion
des deux femelles, trouvant plus monstrueuses que Gorgo cette gouge
avec la superbe d'une matrone, cette matrone avec les appétits
canailles d'une gouge. Enfin, après avoir badiné quelque temps, je
priai la dariolette de guider sa maîtresse à l'ombre des platanes. Elle
goûta mon avis, releva sa jupe, se coula dans un bosquet de daphnés
attenant au promenoir public. Elle n'y fut qu'un moment et produisit la
dame hors du cabinet de verdure, installant près de moi une beauté plus
charmante que tous les simulacres. Nulle voix n'en saurait déterminer
la perfection; tout ce que j'en pourrais dire serait injurieux ou plat
au regard de sa fraîcheur. Ses cheveux, naturellement calamistrés,
ondoyaient sur ses épaules. Front étroit, repoussant en arrière l'apex
de la coiffure, sourcils déliés comme un trait de pinceau, fuyant en
arc jusqu'au bord des tempes et presque se rejoignant aux confins des
regards. Ses yeux, plus brillants que les étoiles dans un minuit sans
lune, ses narines infléchies quelque peu et sa fleur de baiser telle
que Praxitélès l'eût pour Dioné choisie. Son menton déjà, déjà son col,
déjà ses mains, déjà la candeur de ses pieds chaussés d'un gracile
réseau d'or, faisaient jaunir le marbre de Paros. Du coup, je méprisai
Doris, mon vieil amour.

    _Comment se fait-il qu'ayant abandonné, ô Jovis! les armes_
    _Parmi les Célicoles, fable silencieuse, tu ne parles point?_
    _C'est à présent qu'il faudrait armer de cornes ton front torve_
    _Et, sous des plumes blanches, dissimuler tes cheveux gris._
    _Voici l'unique Danaé! tente seulement de toucher son corps,_
    _Et tes membres vont fluer dans une chaleur de flamme._»

Délectée, elle se prit à rire de si gorgiase manière, que je crus voir
la lune découvrir son front sous le masque des nuées. Bientôt, d'un
geste gouvernant le rythme des paroles:--Si ne te dégoûte une femme
d'honnête maison, experte du mâle depuis seulement cette année, je te
concilie, ô jeune homme! une sœur. Tu possèdes un frère, je le sais,
car je n'eus pas honte de m'enquérir de toi; mais qui donc te prohibe
de m'adopter comme sœur? Je viens au même titre; daigne cependant,
lorsque, bon te semblera, éprouver mon baiser.--C'est plutôt à moi,
lui dis-je, de te prier, par ta forme, qu'il te plaise admettre sans
répugnance un pérégrin parmi tes serviteurs. Tu me trouveras religieux,
si tu me laisses t'adorer. Et, pour que tu ne penses pas que j'accède
gratuitement à ce temple de l'Amour, je te donne mon frère.--Eh! quoi,
dit-elle, tu me donnes celui-là hors duquel tu ne peux vivre, aux
caresses de qui tes jours sont suspendus, celui-là que tu aimes comme
je voudrais être aimée de toi?» Comme elle disait ces choses, tant de
grâce était amalgamée à sa voix, un son tellement doux vibrait dans
l'air, que vous auriez cru, parmi les aures amicales, ouïr l'unisson
des Sirènes. C'est pourquoi, saisi d'admiration, et tout le ciel
coruscant à mes yeux de je ne sais quel rayon illustre, je lui demandai
son nom de déesse.--Oui-da! ma servante ne vous a donc pas appris que
je me nomme Circé? Je ne suis pas la progéniture du Soleil; ma mère
n'a pas arrêté au gré de ses caprices un astre à son déclin, cependant
j'aurai de quoi mander au ciel des bénédictions, pour peu que nous
conjoignent les Destins. Bien plus, je ne sais quels dieux agissent
sur nos intimes pensements. Non sans cause, Circé adore Polyænos. Car,
entre ces deux noms, un flambeau a surgi. Prends donc mon étreinte,
si mon étreinte est pour te plaire. Ici, tu n'as pas à craindre les
fâcheux. Ton frère est loin de cet endroit.» Circé dit et, m'impliquant
dans ses bras plus mols que le duvet, elle m'entraîne sur une pelouse
revêtue d'un mélange de gramens.

    _Telle, du sommet de l'ida, éparpilla des fleurs_
    _La Terre maternelle quand, se copulant à des feux réciproques,_
    _Jovis conçut une flamme dans toute sa poitrine._
    _Alors s'épanouirent les roses, les violettes, et le souchet
         voluptueux,_
    _Et la blancheur des lys parmi les vertes prées._
    _Ainsi, la Mère chthonienne sollicitait Vénus du fond des hautes
         herbes:_
    _Et le jour plus candide favorisait leur secrète amour._

Couchés sur le gazon, enlacés l'un à l'autre, nous jouons à nous
entre-baiser, dans l'espoir d'une robuste volupté, [mais par une
faiblesse intempestive de mes nerfs, Circé resta déçue].

Indignée d'un tel affront:--Quoi! dit-elle; serait-ce que mes baisers
te font mal au cœur? le jeûne a-t-il rendu marcescente mon haleine?
est-ce que, négligeant mes aisselles, je pue avec la sueur, des pieds
et du gousset? Il n'en est rien sans doute; alors, tu crains Giton.»
Inondé, quant à moi, d'une rougeur manifeste, même s'il me restait
quelque force, je la perds. C'était comme un relâchement de tout mon
être.--Par pitié, dis-je, ô reine! veuille ne pas insulter à ma misère.
J'ai subi le contact d'un vénéfice.» Une défaite si niaise ne calma
point l'ire de Circé. Elle m'enveloppa d'un regard de mépris et, se
tournant vers sa camérière:--Dis-moi, Chrysis, mais dis-moi vrai:
suis-je donc repoussante, ou mal peignée? ou bien quelque vice naturel
offusque-t-il ma beauté?» Ensuite, elle arrache un miroir à la donzelle
taciturne; elle explore tous les aspects de son visage, elle défripe
sa robe quelque peu molestée par l'humide terroir, mais non mise en
lambeaux comme après l'abordage des amants. Sans un mot de plus, elle
entre dans un prochain édicule à Vénus consacré. Et moi, damné, comme
induit en épouvante par quelque horrible vision, je m'interroge en
conscience, demandant si je fus ou non frustré d'une réelle volupté.

    _Ainsi, dans la nuit soporifère, quand un songe lutine_
    _Les yeux errants, le tuf excavé montre son or_
    _A la lumière; nos mains improbes patinent leur larcin,_
    _Exhument les trésors, et la sueur perle à notre face._
    _Une crainte profonde règne sur les esprits: si, par hasard,_
    _Le maître de la cache frappait sur notre sein alourdi par le vol!_
    _Et, dès que la joie abandonne le rêveur abusé,_
    _Quand reparaît la forme véritable, l'imagination désire le bien
         qu'elle a perdu:_
    _Elle se plonge tout entière dans les ombres qui s'effacent._

[A dire vrai, tout concourait à me représenter cette malaventure comme
un rêve ou comme un enchantement, et je demeurai à ce point destitué
de mes nerfs qu'il me fut longtemps impossible de surgir. Cependant,
l'oppression de mon esprit s'étant à demi relâchée, ma vigueur crut
peu à peu; je gagnai la maison, où je ne fus pas sitôt arrivé que je
m'acagnardai sur le lit, feignant une langueur. Peu de temps après,
Giton, avisé de mon malaise, vint, tout penaud, dans ma chambre. Pour
le tirer d'inquiétude, je lui dis que je n'avais pris le lit qu'afin
de me reposer. Je l'entretins de choses et d'autres; mais, de mon
aventure, pas un mot, car je redoutais fort sa jalousie. Puis, voulant
détourner jusqu'à l'ombre du soupçon, je le fis étendre à mon côté.
Je me mis en devoir de lui donner une preuve d'amour. Vains efforts!
mon ahan, mes sueurs, furent en pure perte. Il se leva, tout fumant
de colère, accusant la débilité de mes nerfs et l'altération de ma
tendresse, disant que ce n'était pas d'aujourd'hui qu'il apercevait mon
indifférence et qu'il voyait bien que j'allais porter ailleurs ma force
et mes esprits vitaux.--Que dis-tu, frère? ma dilection envers toi fut
toujours la même. Toutefois la raison dompte à présent l'amour et la
lubricité].--C'est pourquoi, répondit-il, [sur un ton goguenard], j'ai
mille grâces à te rendre, car tu me chéris avec une foi socratique.
Jamais Alcibiadès, ne gésit plus intact dans l'alcôve de son précepteur.

Crois-moi, frère, lui répartis-je, ma qualité virile, je ne la perçois
plus, je ne la sens plus. Il est trépassé l'organe de mon corps dont la
vaillance naguère me faisait un Achillès.»

[Giton comprit fort bien que je ne pouvais mie ériger le nerf caverneux
et] le mignon redoutant, surpris avec moi dans un tête-à-tête si privé,
de donner aux caquets une pâture malhonnête, [s'arrachant de mes bras],
gagna promptement l'intérieur de la maison.

Comme il sortait, Chrysis entra. Elle me rendit les tablettes de sa
maîtresse. On y lisait ceci:

                        CIRCÉ A POLYÆNOS SALVT.

«Si l'on me voyait portée sur la fornication, je me plaindrais
assurément d'avoir été refaite. Mais loin de là, je me complais dans
ta langueur. Sous l'ombre du plaisir, j'ai folâtré en attendant
partie. Mais toi, quel est ton sort? Dis-le-moi, je te prie? As-tu,
sur tes pieds, regagné ta demeure? les médecins contestent que l'on
puisse marcher à moins d'avoir des nerfs. Je vais te dire une chose,
adolescent: garde-toi de la paralysie. Oncques malade ne me parut en si
grave danger. Me soit en aide le Dius Fidius! te voilà déjà mort. Que
si le même froid gagne tes mains et tes genoux, vite! fais demander le
tibicen. Mais, voyons: encore que j'aie reçu de toi la plus sensible
injure, comment dénier au malheureux homme que tu es l'analeptique le
plus sûr? Si tu veux renaître à la santé, abroge ton éphèbe. Dors trois
nuits sans Giton, et tu recouvreras tes nerfs. Pour ce qui me concerne,
je ne suis pas en peine de trouver à qui plaire. Mon miroir ne ment
pas, non plus que ma renommée: [Porte-toi bien, si tu le peux].»

Chrysis, voyant que j'avais épuisé jusqu'au bout les brocards de la
dame:--Ton désastre, dit-elle, n'a rien que de commun, surtout dans
une cité comme la nôtre, où les cauquemares font descendre Luna. C'est
pourquoi nous faudra vaquer au traitement de la chose. En attendant,
écris d'un air agréable à ma maîtresse et rends à son humeur une
candide bienveillance. Depuis ton avanie, elle ne se connaît plus.»
Volontiers j'obéis à la servante, et voici les mots que j'imposai sur
les tablettes:

                        POLYÆNOS A CIRCÉ SALVT.

Je l'avoue, ô maîtresse! j'ai prévariqué bien des fois, car je suis
homme et jeune encore. Mes fautes, néanmoins, n'allaient pas jusqu'ici
à la mort du délinquant. Tu possèdes, je l'affirme, les aveux du
coupable. Ce que tu daigneras prescrire, je l'ai mérité. J'ai fait
trahison! j'ai navré un homme! j'ai violé un sanctuaire! Parmi tant
de forfaits, décrète un châtiment. S'il te plaît me voir mourir, je
m'élance contre le fer; si l'anguillade te peut satisfaire, j'accours
tout nu vers ma maîtresse. Mémore-toi seulement que, non pas moi, mais
mon outil seul a contrevenu. Soldat prêt au duel, j'avais perdu mes
armes. Qui les a émoussées? je l'ignore. Peut-être mon désir a-t-il
devancé la nature indolente; peut-être qu'à force de te convoiter dans
chacun de tes appas, j'ai tari d'un seul coup mes dons voluptueux.
Je ne comprends pas ce que j'ai pu faire. Cependant, tu veux que je
redoute la paralysie. En est-il de plus extrême que celle qui me prive
de l'instrument par quoi je t'aurais possédée? Voici pourtant la
conclusion de ma défense. Je te plairai, si tu daignes admettre que je
répare mon péché. Porte-toi bien.»

Chrysis congédiée avec la pollicitation que j'ai dite, je pris un soin
minutieux de ma braguette défaillante. Je me privai de bain, me bornant
à une onction légère, et me repus de mets invigorants, à savoir des
échalotes et des noix d'escargots sans court-bouillon; je bus fort
peu de vin. Puis, m'étant préparé au sommeil par une très succinte
promenade, j'entrai dans mon lit sans Giton. Ayant tel souci d'apaiser
Circé, je craignais que mon frère n'amoindrît ma vigueur.

Le lendemain, je me lève sans aucune disgrâce ou de corps ou d'esprit.
Je descends vers le même bois de sycomores, combien que je redoute
ce pourpris malencontreux et, sous les arbres, j'attends que Chrysis
vienne me montrer le chemin. Après avoir fait quelques pas, m'étant
assis à la même place que le jour précédent, je l'aperçois en compagnie
d'une petite vieille qu'elle traîne à son côté. Après m'avoir salué
toutes deux:--Eh bien! me dit-elle, beau dédaigneux, avez-vous commencé
de venir à résipiscence?»

    _La vieille recuite de vin_
    _Aux lèvres grimaçantes_

extrait de son giron une bandelette versicolore, faite de fils tordus
et me la noue autour du col. Ensuite, elle délaye avec son crachat de
la poussière qu'elle prend sur le médius et m'en signe le front, malgré
ma répugnance:

    _--Puisque tu vis, il t'est permis d'espérer. Toi, rustique
         gardien,_
    _Sois avec nous et, rigide Priapus, favorise les nerfs!»_

Ce charme ayant pris fin, elle m'enjoint d'expuer trois fois et, trois
fois, de jeter dans le pli de ma robe certains cailloux menus qu'elle
incante d'abord, puis, entortille dans un ruban de pourpre.

Glissant la main au bon endroit, elle ausculte la vigueur de mon
pénis. Bientôt l'organe docile au commandement de la duègne, comble
ses mains d'une prodigieuse intumescence. Mais elle, frétillant de
plaisir:--Vois, dit-elle, ma Chrysis, vois ce lièvre que j'ai fait
lever pour d'autres que pour nous!» [Après cette quérimonie, la vieille
me rendit à Chrysis, qui paraissait heureuse de voir que sa maîtresse
eût reconquis un si notable morceau laquelle se hâta de m'amener au
plus vite chez Circé; puis elle me fit entrer dans un cabinet de
feuillage très amène, où la nature avait assemblé, dans une prodigalité
magnifique, l'ornement des jardins et le plaisir des yeux.]

    _Le platane aux branches délicates faisait pleuvoir une ombre
         estivale,_
    _Et Daphné que ceignent des grappes zinzolines, et le mobile
         cyprès,_
    _Et les pins émondés jusqu'à leur parasol._
    _En ce lieu, jouait, avec d'errantes eaux, une cascatelle_
    _Ecumante, dont le jet querelleur taquine le gravier,_
    _O lieu digne d'amour, témoin le sylvestre Aédon_
    _Et Progné citadine qui, s'hébergeant autour du gazon_
    _Et des molles violettes, délectaient de leurs chants les plaines
         d'alentour._

Etendue à demi, Circé appuyait sur un torus d'or le galbe marmoral de
ses épaules, et d'un myrte en fleur agitait l'air paisible. Dès quelle
m'aperçoit, elle rougit un peu, sans doute remembrant l'insulte de la
veille.

Après avoir congédié ses femmes, elle m'invite à être assis près
d'elle, et couvrant mes yeux de sa branche de myrte, plus audacieuse
comme par l'interposition d'une paroi:--Eh bien, paralytique, me
dit-elle, viens-tu, ce jourd'hui, tout entier?--Tu le demandes,
répliquai-je, au lieu de t'en assurer par toi-même.» Et, rué de tout
mon corps dans une étreinte qu'elle ne récuse point, je jouis à satiété
de ses baisers.

La fleur de son beau corps m'appelle et me conduit à Vénus. Déjà ses
lèvres, au donoiement de bouche, ont crépité. Déjà nos mains, parmi
les détours et les obstacles, ont inventorié les engins du plaisir.
[Mais au milieu de ces préliminaires très soëfs, mon cas se dérobe
tout à coup, et je ne peux atteindre aux suprêmes voluptés]. Par une
contumélie à ce point manifeste, la matrone verbérée, en désespoir
de cause, recourt à la vengeance, appelle ses cubicularius et leur
enjoint de me fouailler. Non encore satisfaite d'une injure si grave,
elle assemble, avec les quasillariæ, le plus sordide rebut de son
domestique, puis leur fait commandement de me conspuer.

D'une main, j'abrite mes yeux sans me dépenser en prières, sachant trop
ce que j'ai mérité; ensuite de quoi l'on me jette à la porte, roué de
coups et moite de crachats. Prosélénos est de même chassée et Chrysis
souffletée. Tout le domestique, effaré, se musse dans les coins demande
quel rabat-joie a confondu l'hilarité dominicale. Pour moi, plus tavelé
qu'une panthère, grâce à leur ample bastonnade, je dissimule de mon
mieux tant d'ecchymoses tracées par les gourdins, ne voulant point de
ma déconvenue égayer Eumolpus ou contrister Giton. Un seul expédient
sauvegardait mon amour-propre: feindre quelque indisposition. Je
recourus à lui.

Etendu sur ma couchette, libre et seul, je détournai le feu de ma
colère sur la cause unique de mes maux.

    _Trois fois, je saisis un horrifique bipennis,_
    _Trois fois, soudain plus mou que le thyrse des vignes,_
    _Le fer m'échappa, n'assurant qu'un usage infidèle à mes tremblantes
         mains._
    _Car, à présent, fuyait le but de mon désir._
    _Le coupable, gercé d'un million de rides, se coulait dans mes
         viscères,_
    _Tant que je ne pus ramener sa tête et l'offrir à la hache._
    _Mais déçu par la couardise de ce gibier de potence,_
    _Contre lui je fis appel aux invectives les plus déshonnêtes._

Erigé sur le coude, je vexai à peu près le contumax par l'oraison que
voici:--Que dis-tu? m'écriai-je, opprobre des hommes et des Dieux,
car il n'est pas même tolérable de te nommer entre les objets de
quelque importance! Ai-je mérité de toi que, promu jusqu'aux cieux,
tu me traînes dans les abîmes, que tu livres à l'insulte et la fleur
de mes ans, et leur vigueur première, que tu m'imposes la cacochymie
de l'ultime vieillesse? Ah! je t'en supplie, accorde-moi l'apodixis
obituaire!»

Ainsi, je m'épanchais dans ma fureur.

    _Lui, tenait ses regards attachés à la terre._
    _Son visage n'étant pas autrement ému par le discours entamé_
    _Que les saules flexibles ou que la tige du pavot langoureux._

Néanmoins, ayant achevé mon palabre spurcidique, je ressentis
quelque pénitence de l'objurgation. La pourpre de la honte m'envahit
secrètement pour, oublieux de ma vérécondie, être descendu jusqu'à
conférer avec cette partie du corps de quoi les personnes comme il
faut n'ont pas l'habitude même de soupçonner l'existence. Bientôt
après, ayant gratté mon front:--Après tout, me dis-je, est-ce un mal
d'exonérer ma douleur par ce blâme naturel? ou bien que sont les
impropères dont nous avons accoutumé de maudire l'intestin, la gueule
et même le cerveau, quand ils nous font souffrir? Quoi plus? Ulyssès
lui-même inflige des controverses à son cœur. Et les héros tragiques
apostrophent leurs yeux, comme si leurs yeux pouvaient les entendre.
Les podagres maudissent leurs orteils, les chiragres leurs pouces, les
chassieux leurs paupières, et ceux-là même qui se blessent aux doigts
d'une main transfèrent à leurs pieds la douleur qu'ils éprouvent.

    _Que me regardez-vous, l'air renfrogné, Catonès,_
    _Condamnant le geste de ma neuve simplicité?_
    _D'un entretien pur la triste grâce ne rit pas;_
    _Mais ce que fait le peuple, une langue candide le rapporte._
    _Quelqu'un, du coucher de Vénus ne sait-il pas les fêtes?_
    _Qui donc prohibe de fomenter sa chair dans la douceur du lit?_
    _Le père du vrai, lui-même, Epicurus, d'être doctes en cet art_
    _Nous fait une loi, disant que les Dieux mènent la même vie._

Rien n'est plus menteur que la persuasion inepte des hommes; rien n'est
plus inepte que leur menteuse sévérité.»

Ayant épuisé cette déclamation, j'appelle Giton et:--Conte-moi, frère,
lui dis-je, mais sous ta foi: quand te vint Ascyltos détourner de mes
bras, a-t-il poussé les efforts de sa veille aux dernières entreprises,
ou bien s'est-il borné aux plaisirs d'une veuve et pudique nuit?»
L'enfant toucha ses yeux et, dans toutes les formes du serment,
jura qu'Ascyltos ne lui avait fait aucune violence. [A bien parler,
j'avais l'entendement si abruti par les catastrophes du matin, que
j'extravaguais un peu, ne sachant pas très bien ce que je voulais dire.
A quel propos me remettre en mémoire un passé qui pouvait nuire encore?
Enfin, pour recouvrer mes nerfs, je n'épargnai aucun effort et résolus
de me dévouer aux Dieux. Je sortis peu après dans le dessein d'adjurer
Priapus]. Je simulai, à tout événement, l'espoir sur mon visage et,
posant un genou devant le seuil, j'implorai sa divinité dans les
rythmes suivants:

    _Des Nymphæ, de Bacchus le compagnon, que Dioné la belle_
    _Aux forêts somptueuses donna pour Génie! A toi l'inclyte_
    _Lesbos se soumet et Thasos la verte. C'est toi qu'adore le Lydus_
    _Aux fluides vêtements, toi dont il dédia le sanctuaire dans ton
         Hypœpæ._
    _Sois ici présent, ô de Bacchus tuteur et des Dryas volupté!_
    _Accueille les rogations timides! Je ne viens pas d'un sang lugubre
         arrosé;_
    _Je n'ai point, ennemi sacrilège, porté_
    _Ma droite sur les temples, mais pauvre, mais ayant perdu mon
         orgueil!_
    _Attristé, j'ai commis un délit, mais non pas de tout mon corps._
    _Celui qui forfait pauvre est moins coupable. Par cette oraison, je
         t'en prie,_
    _Exonère mes sens et pardonne à la coulpe mineure._
    _Et, quand de Fortuna me sourira l'instant,_
    _Non sans honneur j'exalterai ton los. Il ira vers tes autels,_
    _O Saint, le bouc père du troupeau; il ira vers tes autels,_
    _Ce cornu, et le fruit d'une laie groïnante, hostie à la mamelle!_
    _Ecumera dans tes patères le vin de l'année; trois fois d'un pied
         joyeux_
    _Fera le tour de ta chapelle, une jouvence ébriolente._

Cependant que je profère cet hymne, guettant d'un œil avisé mon triste
défunt, l'antique Prosélénos entre dans la chapelle. Crins épars,
enlaidie par une robe noire, elle pose la main sur moi. Elle me traîne
hors du vestibule dans une formidable appréhension de tous les malheurs.

[Illustration: _Elle vint chez Eumolpus, remettant ses enfants à sa
bonne prud'homie, confiant à son grand cœur elle-même et ses vœux._]

Quelles stryges, dit-elle, ont dévoré tes nerfs? As-tu foulé
nuitamment, dans un trivier, immondices ou cadavre? Non, pas même
avec ton amant tu n'as pris de revanche; mais flasque, débile, aplati
comme une haridelle gravissant un coteau, et l'ouvrage, et la sueur
tu les as perdus. Non content de prévariquer toi-même, tu suscites
contre moi les Dieux irrités. Et tu ne me donnerais aucune expiation!»
Là-dessus, elle m'entraîne, sans récusation de ma part, dans la cella
de la prêtresse, au fond même de la sacristie. Elle me culbute sur le
lit. Prenant un roseau derrière la porte, elle m'applique une volée,
à quoi je ne fais pas la moindre objection. Et, si du premier coup
le roseau éclaté n'eût amorti la fougue de la verbérante, il se peut
qu'elle m'eût rompu les bras et la tête pareillement. Je lamentais,
surtout à cause de ses masturbations; des larmes pleuvaient de mes
yeux en abondance. Abritant mon chef de la main droite, je l'inclinai
dessus le pulvinar. Elle aussi, toute barbouillée de pleurs, s'assit
à l'autre bout de la couchette et, d'une voix chevrotante, commença
d'incriminer le long retard de sa vieillesse, jusques au temps que
survint l'hiérodoule:--Pourquoi, dans ma cella, comme devant un bûcher
funèbre, gémissez-vous? Pourquoi, dans un jour de frairie où même
sont tenus de rire les déconsolés?--Oh! répondit-elle, oh! Œnothéa,
cet adolescent que tu vois est né sous un astre malin, car il ne peut
vendre son paquet aux garces ni aux garçons. Jamais tu n'as vu chez
un homme tant d'infélicité. Il porte une lanière de cuir mouillé, non
pas des génitoires. En un mot, que penses-tu que soit un marjolet qui
descend du lit de Circé n'ayant pu arçonner pour un seul coup?» Oyant
ces choses, entre nous vint s'asseoir Œnothéa. Branlant la tête à
plusieurs reprises:--Ce mal, dit-elle, je suis seule à connaître son
remède. Et n'allez pas croire que j'opère avec ambiguïté. Je veux que
ce jeune homme dorme la nuit avec moi, si mon art ne le rend plus bandé
qu'une corne.

    _Tout le monde visible se range à ma loi. La terre en fleurs,_
    _Quand je le veux, languit, aride, aux sillons épuisés;_
    _Quand je le veux, elle prodigue sa richesse parmi les écueils, et
        des roches abruptes_
    _Jaillissent les eaux du Nil; à moi le Pont_
    _Soumet ses flots inertes, et Zéphirus apporte_
    _A mes pieds sa flabellation muette. A moi les fleuves obéissent,_
    _Et les tigres d'Hyrcania, et les dragons immobiles._
    _Que parlerai-je de miracles inférieurs? Descend l'image de Luna,_
    _Déduite par mes incantations; l'ardent Phœbus_
    _Est contraint de ramener ses féroces chevaux, son orbe parcouru,_
    _Tant mes conjurations font paraître d'efficace! La flamme des
         taureaux s'accoite_
    _Dans les sacra virginaux éteinte; Circé Phœbeia,_
    _Par des vers d'enchantement, mua les seconds d'Ulyssès._
    _Proteus a coutume d'être ce qu'il lui plaît. Experte dans ces
         artifices, je descendrais en pleine mer les forêts de l'Ida,_
    _Posant les fleuves, en retour, sur les plus hauts sommets._

Horripilé, anéanti par une si fabuleuse incantation, je me pris à
considérer la vieille plus diligemment.--Donc, exclame Œnothéa, prépare
tes vœux à mon empire!» Elle déterge ses mains avec minutie, elle se
penche vers le grabat et me baise par deux fois. Ensuite, elle pose
une table antique au milieu de l'autel qu'elle emplit de braise vive;
elle radoube avec de la poix tiède une écuelle rompue de vétusté. Mais
un clou, qui avait suivi sa main décrochant cette écuelle de bois, par
ses soins, est rendu à la paroi fumeuse. Bientôt, ceinte d'un pallium
carré, elle pose devant le foyer une vaste cucuma. En même temps, au
bout d'une fourche, elle extrait du garde-manger une besace contenant
sa provision de fèves, ainsi qu'un très rance lambeau de hure, criblé
de mille trous. Déliant le cordon qui retenait le sac, elle éparpille
sur la table une partie des légumes et me requiert de les purger
vitement. J'obéis à son ordre: d'une main curieuse je sépare le grain
des cosses très puantes. Mais elle, m'accusant d'inertie, agrippe les
fèves de rebut, les dépouille adroitement de leurs gousses et les
crache à terre comme une pluie de mouches. Admirable, en effet, le
génie de la Pauvreté. La faim, éducatrice, dans le menu de la vie,
enseigne bien des arts. L'hiérodoule semblait si attachée à la pratique
de cette vertu, qu'elle éclatait dans les moindres effets à son usage.
Sa case était le sacrarium de l'indigence, plus que tout autre lieu.

    _Là ne fulgurait pas l'ivoire indien où la toreutique fait adhérer
         des lames d'or,_
    _Ne brillait de marbre en mosaïque, la terre_
    _Abusée par ses propres dons; mais, sur une claie d'osier,_
    _Des chaumes en tas, veufs de Cérès et des coupes récentes,_
    _D'argile, qu'une roue obscure avait tournée d'un orbe dédaigneux;_
    _Un baquet distillant à gouttes grosses comme un lac; prise dans
         quelque souche molle,_
    _De la vaisselle d'osier, plus un gueulard inquiné par Lyæus._
    _Mais la paroi, foncée de paille inerte_
    _Et de limon adventice, comptait ses clous agrestes._
    _Le toit de roseau pendait, lié de joncs graciles._
    _En outre, suspendu aux soliveaux fumeux,_
    _L'humble casa gardait quelques trésors: des sorbes mielleuses_
    _Pendaient tressées avec des guirlandes parfumées,_
    _Et de la sariette vétuste, et des pampres nonchalants._
    _Telle fut jadis au terroir d'Actéa, l'hôtesse_
    _Digne des sacra, Hécalès, dont la Muse, aux siècles éloquents,_
    _La Muse du Batiadès, a légué la mémoire pour l'éternité._

Alors Œnothéa, les fèves émondées, prélève un peu de viande puis, comme
elle se propose, avec sa fourquette, de replacer dans le charnier
ce museau de porc, évidemment contemporain de son jour natal, voici
qu'elle rompt un escabeau mangé aux vers dont elle suppéditait la
mesure de sa taille et qui, sous le poids de la dame écrasé, la dépêche
au mitan du foyer. Le goulot de la cucuma vole en pièces; l'eau chaude
éteint le feu convalescent. Œnothéa se brûle même le coude à la braise
d'un flambart et fait voler un nuage de cendre qui lui barbouille la
face ignoblement. Epouvanté, je me dresse et relève la duègne, non sans
quelque risée. Au même instant, et pour que rien ne mette en retard le
sacrifice, elle, dans le voisinage, s'en va quêter du feu. Comme alors,
je gagnais l'humble porte de la casa, voici que trois jars sacrés,
dont c'était, je pense, la coutume de quémander vers midi à la vieille
leur pitance journalière, font irruption contre moi et m'entourent,
fort énervé de leur strideur immonde et colérique. L'un dilacère ma
tunique, l'autre dénoue un lacet de mes chaussures, le troisième enfin,
conducteur et maître des sévices, n'hésite pas à pincer ma jambe de son
bec denté comme une scie. Oublieux alors des bagatelles, j'extorque
un pied au guéridon; je m'escrime ainsi armé contre l'animal très
belliqueux et, non rassassié par un coup débile, je pousse ma vindicte
jusqu'au trépas de l'oison.

    _Tel Herculès, je pense, les Stymphalidès réduites par son art,_
    _Pourchassa dans le ciel et, fluentes de sanie,_
    _Les Harpyes, quand s'imburent de venins, ô Phinéus,_
    _Tes repas fallacieux. Frémit l'éther épouvanté_
    _De hurlements insolites. Dans ces royales demeures du ciel, on vit_
    _Les portes d'or vaciller sur leurs gonds._

Je laisse ma victime achoppée et les membres résolus. Çà et là, ses
compagnons dévoraient une à une les fèves éparses dans tous les coins
de l'aire. La mort du chef, apparemment, fut la raison pourquoi ils
s'en revinrent dans leur temple. Me gaudissant de la proie en même
temps que de la revanche, au pied du lit je fourre l'oison mort et
baigne de vinaigre ma d'ailleurs peu profonde blessure dans le gras
du mollet. Puis, craignant une engueulade, je forme le dessein de
m'en aller. Je ramasse mes nippes et me mets en devoir de quitter la
cella. Je n'en avais pas même franchi le seuil que j'aperçois Œnothéa
s'amenant avec du feu sur une tuile. Je rebrousse tout net et, laissant
ma tunique, je fais, devant la porte, celui qui guette son retour.
Elle pose le feu, colloque dessus un tas de roseaux secs, puis, les
ayant couverts de bûches en grand nombre, elle s'excuse de m'avoir fait
attendre sur ce que sa commère ne l'avait congédiée qu'après avoir
séché les trois libations prescrites.--Et toi, dit-elle, qu'as-tu
fait pendant mon absence? Mais, où sont les fèves?» Moi qui pensais
m'être honoré d'un exploit digne de louanges, dans tous ses détails
je lui narre le combat et, pour lénifier sa tristesse, je lui propose
l'achat d'un autre jars. Mais, à l'aspect du défunt, voilà qu'elle
pousse des cris si aigus et si bien imités qu'on eût pu croire derechef
qu'une troupe d'oies envahissait le taudis. Eberlué par ce vacarme et
décontenancé par l'imprévu de mon crime, je lui demande la cause de son
emportement et pour quel motif elle s'apitoie autrement sur son jars
que sur ma personne.

Mais elle, frappant ses mains:--Scélérat! dit-elle, et tu parles! Tu
ne sais donc point quel attentat effroyable tes mains sacrilèges ont
commis! Celui que tu viens d'occire était le délice de Priapus, un jars
très duisant à toutes les matrones. C'est pourquoi ne t'avise pas de
regarder ta faute comme une babiole. Si je te dénonçais aux magistrats,
ce serait la potence. Par toi, fut de sang ma demeure pollue, ma
demeure inviolée jusques à ce moment. Par ton fait, celui de mes
ennemis qui voudra s'en donner la peine me fera bannir du sacerdoce.»

    _Elle geint et de sa tête branlante arrache les poils gris._
    _Elle déchire ses joues, et l'averse ne défaille de ses yeux._
    _Mais, tel que par les vallons un fleuve torrentueux_
    _Bondit, quand ont pris fin les neiges maussades, languide, Auster_
    _Ne souffre pas le gel sur la terre délivrée:_
    _Tel à plein jet, son masque ruissela et, d'un profond_
    _Gémissement, sa gorge, par les murmures houleuse, retentit._

Alors:--De grâce, dis-je, modère tes clameurs; moi, pour un oison, je
te donnerai une autruche.» Elle demeurait assise sur son lit, (moi,
toujours stupide), et ne cessait d'incriminer le destin de son jars.
Entre temps, Prosélénos revint avec l'argent du sacrifice. Voyant la
bête morte, après s'être enquise des motifs de notre méchante humeur,
elle se mit à pleurer d'une véhémence encore plus forte, lamentant sur
mon malheur comme si j'avais féru mon propre père au lieu d'un oison
vulgivague. A la fin, écœuré de leurs propos nauséabonds:--Voici, leur
dis-je, voici deux aureus, au moyen desquels vous pourrez acheter une
oie et force dieux.» Ce que voyant, Œnothéa:--Pardonne-moi, dit-elle,
adolescent: pour toi seul je fus inquiète. Vois dans nos discours un
argument d'affection, point de malignité. Aussi, nous prendrons soin
que nul ne soupçonne l'affaire. Toi, seulement, implore les Dieux, et
qu'ils absolvent ton méfait.

    _Quiconque a des nummus vogue sur la foi des brises prospères_
    _Et dirige Fortuna suivant son bon plaisir._
    _Qu'il mène épouse Danaë, permis lui sera-t-il_
    _D'affirmer qu'Acrisius c'est toujours Danaë._
    _Qu'il compose des vers, qu'il déclame, qu'il fasse du bruit et
         toutes_
    _Les causes qu'il les plaide; qu'il prenne le pas sur Cato._
    _Jurisconsulte, qu'il prononce «paret, non paret»._
    _Qu'il soit votre égal en tout, Servius et Labeo!_
    _Je parle beaucoup: ce que tu veux, les nummus présents, daigne le
         choisir._
    _Cela viendra. Le coffre-fort garde Jovis inclus._»

Pendant ce temps, la vieille, affairée, pose sous mes doigts une
camélia pleine de vin; sur mes paumes étendues, elle procède aux
ablutions lustrales avec des branches de persil et des tiges de
porreaux. Cela fait, elle immerge des avelines en marmonnant une
prière. Soit qu'elles tombent au fond de la coupe soit qu'elles
remontent à la surface, elle en tire des présages. Mais ceci ne me
trompait aucunement, à savoir que les noisettes creuses, pleines de
vent et sans moelle, surnageaient; les lourdes, au contraire, avec
l'intégrité de leur amande, coulaient au plus profond. Ce fut, ensuite,
le tour du jars: ouvrant sa poitrine, elle en extrait un foie énorme;
d'après ses complexions elle me dit la bonne aventure. Bien plus,
ne voulant que subsiste aucune trace du méfait, elle dépèce le jars
tout entier et l'embroche pour en faire, à celui que, peu auparavant,
elle-même dédiait au trépas, un hâtereau du meilleur goût. Entre temps,
les rouges-bords allaient bon train chez les deux vieilles. [Gaiement,
l'une et l'autre dévoraient cette oie, naguère objet de tant de larmes.
Quand tout fut grignoté jusqu'aux os, l'hiérodoule, un peu pompette, se
tournant de mon côté, me dit:--Il faut achever nos mystères afin de te
rétablir en état de grâce tout à fait.]»

A ces mots, elle apporte un phallus de cuir, le graisse d'un oing
composé d'huile, de poivre concassé, de graine d'ortie en poudre et,
peu à peu, me l'insère dans l'anus. Puis, la sorcière maupiteuse
badigeonne l'intérieur de mes cuisses avec le même liniment. Ensuite,
elle compose un suc de cresson et d'aurone dont elle arrose mon pénis;
elle saisit un fagot d'orties vertes et me flagelle doucement à
partir de l'ombilic. Brûlé d'urtication, je prends la fuite, les deux
petites vieilles anhélant à ma poursuite. Encore que saoules de vin et
de cochonnerie, elles m'emboîtent le pas. Elles me courent quelques
rues:--Appréhendez le voleur!» clament-elles. Je m'évadai, pourtant,
les pieds ensanglantés par ma course éperdue. [Enfin, arrivant au
logis, recru de lassitude, je gagnai mon lit d'abord, mais je ne pus
fermer les yeux. Cette longue suite d'adversités, je la roulais dans
mon esprit et je considérais que nul ne fut exposé à de si rudes
traverses. Je m'écriais:--O Sort! toujours persécuteur de ma joie,
avais-tu donc besoin des tortures d'Amour? Faut-il me houspiller
encore? O moi infortuné! Ces deux pouvoirs unis, Amour et Sort, ont
conspiré ma perte. Et lui, le cruel Amour, oncques ne m'épargna. Amant,
aimé, j'ai des douleurs pareilles. Voilà cette Chrysis, qui m'aime à la
fureur et m'outrage sans répit. Elle fut, naguère, l'entremetteuse de
Circé. Naguère, elle me dédaigna comme esclave, parce que j'assumais
une robe servile. Or donc, c'est à présent cette même] Chrysis qui
tenait en mésestime si grande ma première fortune et qui veut me
suivre au péril de sa tête. [Elle en a protesté avec les serments
les plus forts, quand elle m'a dévoilé son amour, jurant qu'elle se
tiendrait toujours à mon côté. Mais Circé me possède tout entier. Je
méprise les autres. Vraiment, est-il rien de plus beau?] Ariadné, Léda,
qu'eurent-elles de pareil à ce miracle de beauté? Que peuvent à son
regard Hélèna ou Vénus? Paris lui-même, arbitre des Déesses en litige,
la voyant comparaître au débat avec ses yeux mutins, eût laissé en
offrande Hélèna et les Déesses. Du moins, si elle permettait de lui
prendre un baiser, de tenir dans mes bras sa gorge divine et céleste,
peut-être ce corps renaîtrait-il à la vigueur et redeviendraient
sensibles les parties insoporées, je le crois, par un vénéfice. Et
les outrages ne me lasseront point. J'en ai reçu les étrivières? peu
m'importe! Elle m'a expellé comme un larron? l'indignité m'est un
plaisir. Puissé-je seulement recouvrer ses bonnes grâces!»

Joints au tableau que j'évoquais, aux délices inspiratrices de
Circé, mes rêves à ce point m'échauffèrent l'imagination que je
froissai mon lit d'inutiles transports, image précaire de ma violente
amour. Cependant, ce belutage fut encore sans aucun résultat. Cette
persécution obstinée, à la fin brisa ma patience et je reprochai à
ma Tutelle le charme invincible dont j'étais noué. Ayant mes esprits
rassemblé, demandant aux héros antiques jadis persécutés des Dieux un
motif de consolation, je m'écriai:]

    _Non pas moi seulement les Puissances et l'implacable Fatum_
    _Harcelèrent; le premier Tirynthius, poursuivi par l'ire d'Inachia,_
    _Soutint le poids du ciel; avant moi, le profane_
    _Pélias éprouva Juno; porta des armes inconscientes_
    _Laomédon; le courroux d'un couple de divinités,_
    _Téléphus le rassasia, et du règne de Neptunus s'effraya Ulyssès._
    _Et moi, sur la terre, sur les flots du vieillard Néréus,_
    _Moi que désole la lourde animadversion de Priapus
         Hellespontiacus!_»

[Torturé d'inquiétudes, je passai ma nuit entière dans une morne
anxiété. Giton, qui me savait couché à la maison, entra dans ma chambre
dès le point du jour et m'accusa non sans âpreté de mener une vie
scandaleuse. A l'entendre, le domestique tout entier se plaignait avec
force de mes comportements. On ne me voyait presque plus aux heures de
service: «Et, peut-être, ces commerces où tu te plais finiront par te
jouer un méchant tour!»

Je conclus de la romancine qu'il était fort au courant de mes affaires
et que ce ne pouvait être que par un venu durant mon absence pour
s'enquérir de moi.]

Voulant m'en assurer, je m'informai de Giton si nul ne m'avait
demandé:--Personne, dit-il, aujourd'hui. Mais, hier, une femme
aucunement négligée a franchi notre porte. Après avoir longuement
causé, me fatiguant de propos tirés par les cheveux, elle se prit à me
dire vers la fin que tu mérites un châtiment et que tu subiras la peine
des esclaves, si la partie lésée maintient sa plainte.» [Ce discours me
tordit violemment et de nouvelles imprécations je maudis Fortuna.]

Je n'étais pas au bout de mes reproches, lorsque survint Chrysis. Elle
m'investit d'une étreinte pleine d'effusion et:--Je te tiens, dit-elle,
comme je t'avais espéré, toi, mon désir, toi, ma volupté! Jamais tu
n'éteindras ce feu à moins que tu ne l'arroses du meilleur de ton sang.»

[Par la violence de Chrysis je fus grandement inquiété et j'usai de
paroles caressantes pour me défaire d'elle. Je craignais, en effet, que
le bruit de ses hennissements ne parvînt à l'oreille d'Eumolpus; car,
depuis le temps de sa félicité, il nous montrait le sourcil orgueilleux
du maître. J'apportai donc toute mon industrie à mitiger Chrysis. Je
feignis la passion; je susurrai flatteusement; enfin, je dissimulai
avec tant d'astuce qu'elle me crut sans peine captif de son amour. Je
lui représentai quel danger nous courrions l'un et l'autre si on la
surprenait avec moi dans ma cella, et qu'Eumolpus infligeait des peines
sévères pour le moindre manquement. Ce discours la fit résoudre à me
quitter au plus vite, d'autant qu'elle aperçut rentrer Giton, qui était
sorti de ma chambre, un peu avant qu'elle ne se montrât.

Elle venait de me quitter], quand un nouveau petit esclave accourut en
toute hâte. Il m'affirma que le maître était fort irrité contre moi
qui, depuis deux jours, avait faussé compagnie à mon emploi, et que je
ferai sagement de tenir toute prête une excuse idoine à le calmer. A
peine se pourra-t-il faire que la mauvaise humeur du quinteux vieillard
s'apaise sans me régaler de coups.

[A ce point inquiet et chagrin me vit Giton qu'il ne me souffla pas mot
de la péronnelle. D'Eumolpus il m'entretint uniquement; il me conseilla
de tourner l'affaire en plaisanterie et de ne la pousser point dans le
sérieux. J'obéis donc. J'abordai le patron d'un si riant visage qu'il
me reçut non avec des reproches mais le plus allègrement du monde. Il
se gaussa de ma Vénus propice. Il vanta ma beauté, mon élégance, de
toutes les matrones bienvenue, et:--Je n'ignore pas, dit-il, que la
belle des belles se consume pour toi; et certes, Encolpis, cela pourra,
dans son temps, nous être fort utile. Soutiens donc le personnage
d'amant; de même, je soutiendrai, quant à moi, celui que j'ai
entrepris.»]

Il parlait encore, quand nous vîmes s'avancer une matrone vertueuse
parmi les plus rigides. C'était Philumèné. Dans son printemps, elle
avait, grâce à la bagatelle, escroqué de nombreuses hoiries. Vieille à
présent, et sa fleur que fanée! elle introduisait sa fille et son fils
chez les veufs d'un certain âge. Par là, se succédant à elle-même, elle
ne cessait point d'agrandir son commerce. Elle vint, naturellement,
chez Eumolpus, remettant ses enfants à sa bonne prud'homie, confiant
à son grand cœur elle-même et ses vœux:--Car, affirmait-elle, dans
l'orbe entier de l'Univers, il était le seul homme capable d'instruire
quotidiennement les juveigneurs par des préceptes salutaires». Elle
finit en demandant congé de quitter ses enfants chez Eumolpus et que
permis leur fût d'entendre ses leçons, ajoutant que c'était le plus bel
héritage qu'elle pût leur léguer. Elle ne fit pas autrement qu'elle
avait dit, laissa dans le cubiculum sa fille très spécieuse avec son
frère, éphèbe, sous prétexte de visiter je ne sais quel sanctuaire et
d'y prononcer un vœu. Eumolpus, qui était si réservé sur ce chapitre
que, même moi, je lui semblais encore une petite femme, n'hésita pas un
seul instant. Il convia la nymphe au labeur sacré du culletage. Mais il
s'était donné à tous pour goutteux, en outre, paralytique des rognons.
S'il ne gardait point la simulation intégrale nous étions exposés à
voir crouler cette admirable tragédie. C'est pourquoi, ne voulant
pas démentir l'imposture, il pria sa partenaire de grimper sur lui,
accommodée à son plaisir. En outre, il enjoignit à Corax de se mettre
sous le lit d'amour, à quatre pattes, les mains posant sur le parquet,
et de mouvoir son maître à renfort de croupion. Corax obéit. D'une
secousse robuste, il répondait à la cadence du tendron. Mais, quand le
jeu fut près d'aboutir, Eumolpus d'une voix claire exhortait Corax à
réitérer son office. Ainsi, posé entre son courtaud et sa putain, le
vieillard semblait faire un tour de balançoire. Une fois d'abord, puis
une autre, au milieu d'un grand rire dont lui-même se crevait, Eumolpus
égaya son bas-ventre. Moi aussi, ne voulant pas laisser mes armes se
gâter dans l'inaction, tandis que le frère étudie par les fentes d'une
cloison la mécanique de sa sœur, je m'approche de lui pour me rendre
compte de l'appétit qu'il peut avoir des derniers outrages. L'enfant,
très docte, ne s'effarouchait pas le moins du monde, et répondait fort
bien à mes agaceries. Mais là, je retrouvais encore, sur la marge du
plaisir, l'inimitié d'un dieu.

[Ce nouveau malheur toutefois, ne me chagrina pas à la manière des
précédents: car, peu après, mes nerfs se développèrent et je sentis
renaître ma vigueur. Je proclamai:]--Les Dieux sont grands! Ils m'ont
restauré dans mon entier. Mercurius Psychopompe, qui guide les âmes
vers Orcus et les produit à la lumière, a daigné me rendre ce glaive
qu'une main furieuse avait tollu: tu connaîtras par là que je suis
mieux doué que Protésilas ou tout autre des Anciens.» A ces mots, je
soulève ma tunique, et, sous les yeux d'Eumolpus, je fais mes preuves
au complet. Mais lui, d'abord, s'épouvante, puis, afin de croire
davantage, il patine de l'une et l'autre main le céleste guerdon.

[Cette résurrection admirable nous ayant mis en gaîté, nous cavillâmes
sur les intrigues de Philumèné, sur l'expérience hâtive de ses
rejetons, sur leur maîtrise dans le déduit. L'espoir d'un héritage les
avait amenés: mais ces précoces talents ne pouvaient, ici, leur valoir
aubaine. La façon malpropre d'attirer les successions et de circonvenir
les aïeux sans famille m'induisit à réfléchir sur notre état présent.
Le goût me vint de ratiociner avec Eumolpus, lui montrant qu'il
s'exposait, en captant les captateurs, à être capté lui-même. Ajoutant
combien il importait que tous nos actes fussent d'une rigoureuse
circonspection, je lui dis:]--Socratès, au jugement des hommes et des
Dieux le plus sage mortel, se glorifiait souvent de n'avoir jamais
porté les yeux sur les boutiques ni permis à ses regards d'embrasser
les foules tumultueuses. Tant il est vrai que rien n'est profitable que
d'avoir toujours la sagesse pour conseil. Cela est constant: nul ne
court plus vite à l'infortune que celui qui guette les trésors d'autrui.

D'où les vagabonds, d'où les tire-laine prendraient-ils leurs revenus
s'ils n'envoyaient de petites bourses, de petits sacs tintant l'airain,
comme des hameçons, à travers le public? De même que le vulgaire animal
s'appâte au moyen de la nourriture, de même les hommes ne se peuvent
engluer dans l'espérance que sous la condition de mordre parfois à
quelques réalités. [C'est pourquoi les Crotoniatès nous ont, jusqu'à
présent, hébergés de si grasse manière;] mais le navire que tu avais
promis, avec ta pécune et ton domestique, n'arrive pas. Les captateurs
épuisés déjà ralentissent leur munificence. Ou je me trompe beaucoup,
ou la vulgaire Fortuna commence à être marrie des bontés que, depuis
quelque temps, elle nous a fait paraître.»

J'ai, dit Eumolpus, inventé un stratagème qui tiendra fort suspens
les captateurs d'hoiries. Et, retirant ses tablettes d'une besace,
il nous lit comme suivent les clauses de son testament:]--Tous
ceux qui trouveront dans le présent acte un legs en leur faveur, à
l'exception de mes affranchis, recevront la libéralité que j'ai dite,
à la condition de partager mon corps en morceaux devant les Comices
du peuple et de le manger. Qu'ils n'en conçoivent nulle horreur. Nous
savons qu'il est des gentils conservant encore cette loi qui prescrit
à leurs proches d'engloutir les défunts, à ce point d'objurguer
fréquemment les moribonds quand ils détériorent leur carne par un
mal trop soutenu. J'admoneste, par là, ceux qui m'aiment de ne pas
rechigner sur ce que j'ordonne, mais d'apporter à la consommation de
ma viande le même entrain qu'ils mettront à dévorer mon esprit. [Comme
il achevait ce premier article, certains familiers privés d'Eumolpus
entrèrent dans le cubiculum, et, voyant les tablettes testamentaires
dans la main du patron, ils le prièrent avec instance de les faire
participer à la lecture. Il y consentit sur-le-champ et, depuis A
jusqu'à Z, il débita son factum. Eux firent grise mine devant cette
clause peu ordinaire qui les obligeait à souper d'un cadavre, mais] la
réputation d'extrême opulence dont jouissait Eumolpus aveuglait les
yeux et les intellects de ces goujats, [les tenait si rampant devant
lui qu'ils n'osèrent--les lâches--se rebiffer. Mais l'un d'eux, nommé]
Gorgias, se déclara prêt à exécuter la clause [pourvu que l'exécution
ne se fît pas trop attendre. A quoi Eumolpus] répondit:--Je n'ai rien
à redouter des récusations de ton estomac. Il suivra ton ordre si tu
lui promets en récompensation d'une heure fastidieuse toutes sortes
de biens. Ferme les yeux, imagine qu'au lieu de viscères humains tu
dégustes cent fois cent mille sestertius. Ajoute à cela que nous
trouverons quelque ragoût qui en dénature la saveur. Et, de fait,
aucune viande ne plaît en soi; mais, déguisée par quelque savante
rubrique, elle conquiert les estomacs les plus adverses. Que si tu
veux corroborer mon conseil avec certains exemples, les habitants de
Saguntum, investis par Hannibal, se sont repus de chair humaine; et,
cependant, ils n'attendaient aucune espèce d'héritage. Quand Scipio fut
entré dans Numantia, l'on trouva des mères qui tenaient contre leurs
seins des cadavres d'enfants à moitié dévorés. Les Pérusiens firent de
même, au temps d'une famine désespérée, et, de ces banquets, ils ne
retiraient autre chose que de ne pas crever de famine. [Puis donc que]
le dégoût qu'inspire la chair humaine est un leurre de l'imagination,
vous emploierez votre cœur à surmonter cette fantaisie, ayant pour
prix les legs immenses dont je dispose en votre faveur.» Ces paradoxes
dégoûtants, Eumolpus les débitait d'un ton de voix, d'un air convaincus
si peu, que les captateurs se prirent à douter de ses promesses. Ils
épluchèrent minutieusement nos dires et nos faits. Leurs soupçons
augmentèrent jusqu'à un point qu'ils furent à peu près convaincus de
posséder en nous des vagabonds et des tire-laine. Alors, ceux qui
pour nous recevoir s'étaient mis le plus en frais, résolurent de se
saisir de nous, afin de prendre une vengeance égale à nos mérites.
Mais Chrysis, au courant de toutes ces machinations, me découvrit les
desseins des Crotoniatès à notre égard. Oyant cela, je fus effaré à
ce point qu'aussitôt je décampais avec Giton, abandonnant Eumolpus
aux rigueurs du Fatum. Peu de temps après, je reçus la nouvelle que
les Crotoniatès, furibonds à l'idée que cette vieille pratique avait
été longtemps et grassement nourrie aux dépens du public, trucidèrent
Eumolpus à la façon de Massilia. [Pour entendre cette figure, sachez
que] les Massiliensès, chaque fois que la peste ravageait leur cité,
prenaient un de leurs pauvres qui s'offrait de lui-même. Pendant un
an, il vivait sur les deniers publics, alimenté des plus exquises
nourritures. Puis, la date convenue, orné d'une robe sanctimoniale,
couronné de verveine, on le promenait avec maintes exécrations, pour
que retombassent les maux de tous sur sa tête [dévouée]. Ensuite, du
[haut d'un rocher], on le précipitait dans la mer.

_Auteuil_, 1912--_Maison Dubois_, 1918.

FIN



Petit glossaire pour faciliter l'intelligence du Satyricon



ABRÉVIATIONS

  _antiq. gr._        antiquité grecque
  _antiq. lat._        antiquité latine
  _arch._                     archaïsme
  _arg._                          argot
  _gr._                            grec
  _hellén._                  hellénisme
  _italian._                italianisme
  _lat._                          latin
  _latin._                    latinisme
  _locut. popul._    locution populaire
  _provincial._          provincialisme
  _terme naut._          terme nautique
  _vulg._                  vulgairement



ACAGNARDER (S'), _vulg._: s'abandonner paresseusement.
ACCOITER (S'), _arch._: s'apaiser. La forme correcte est _s'acoiser_.
ACCORTISE, _arch._: humeur accorte, gentillesse.
ACHETER, _arg._: railler.
ACHOPPER, _arch._: Selon le traducteur, abattre. La véritable acception
    de ce mot est: heurter.
ACROPOLE, _hellén._: citadelle.
ADEXTRE, _arch._: adroit
ADJUVER, _latin._: aider.
ADVENTICE, _latin._: étranger.
AHAN, _arch._: au fig. peine, fatigue, tribulation.
ALICULA, _lat._: courte pèlerine.
ALLEU, _terme féod._: possession territoriale.
ALTERCAS, _arch._: contestation, dispute.
AMIGNARDER, _arch._: rendre mignard--n'a jamais eu le sens d'_aguicher_
    que le traducteur lui attribue.
AMITEUX, _provincial._: aimable.
ANALEPTIQUE, _hellén._: fortifiant.
ANHÉLER, _latin._: haleter.
ANIMELLES, _arch._: testicules.
APEX, _antiq. lat._: pointe en bois d'olivier qui surmontait le bonnet
    des prêtres.
APODIXIS, _gr._: certificat.
APOPHORÈTES, _hellén._: présents que, dans les festins, on tirait au
    sort, parmi les convives--les mentions portées sur les billets sont
    des jeux de mots par à-peu-près, composés de termes latins ou grecs,
    ou des deux ensemble. Ils sont intraduisibles en français.
ARÇONNER, _arch._: se courber en arc--acception gaillarde.
ARDER, _arch._: brûler.
ARENARIUS, _lat._: destiné à l'arène, au cirque.
ARGYROSE, _hellén._: argent.
ARMILLE, _latin._: bracelet.
ARSOUILLE, _vulg._: vaurien.
ASCYLTOS, _en grec_: Infatigable.
ATELLANE, _antiq. lat._: sorte de comédie d'amateurs.
ATRAMENTER (du lat. _atramen_, encre noire): encrer.
ATRIUM, _antiq. lat._: sorte d'antichambre.
AURE, _latin._: brise.
AUTOMATA, _hellén._: surprises machinées.
AUXILIATEUR, _latin._: aide, protecteur.
AVETTE, _arch._: abeille.
AVOIR DANS LE NEZ, _locut. popul._: avoir de l'animadversion pour
    quelqu'un.

BABAU, _arch._: baboue, épouvantail d'enfants, sorte d'ogresse--et non
    pas stryge, harpie ou sorcière, comme le traducteur le croit.
BABÆ! BABÆ! _hellén._: oh!, ah!, très bien!, à merveille!
BAFRER, _vulg._: manger goulûment.
BALADE, _vulg._: flânerie, promenade.
BARDACHE, _arch._: sodomite.
BATTOLOGIE: répétition oiseuse.
BATTRE L'ESTRADE, _locut. militaire arch._: aller en reconnaissance;
    fig. aller de-ci de-là, sans but.
BÉATILLES: menues viandes, telles que ris de veau, crêtes de coq, etc.,
    que l'on sert à part ou dans des pâtés.
BÉJAUNE, _arch._: jeune oiseau; fig. jeune sot.
BEL AIR, _locut. arch._: aristocratie.
BELUTER, _arch._: au fig. faire l'œuvre de chair.
BÉNÉFICE, _latin._: faveur.
BIBERON, _arch._: buveur.
BIPENNIS, _lat._: francisque.
BLANDICES, _arch._: caresses.
BOMBE (FAIRE LA), _vulg._: faire bombance.
BONIMENT, _arg._: verbiage tendancieux.
BOUCAN, _arg._: vacarme.
BOUGRE, _arch._: bulgare; par extens. sodomite.
BOUILLON DE CANARD, _locut. popul._: eau.
BOUSTIFAILLE, _vulg._: mangeaille.
BRAN, _arch._: excrément.
BRAVE, _italian._: assassin à gages.
BRINDE, _arch._: toste, santé portée.
BUCCIN, _antiq. lat._: trompette.
BUCCINATEUR, _latin._: qui sonne de la trompette.
BULLA, _antiq. lat._: ornement d'or ou de cuir que les jeunes garçons et
    filles portaient au cou, et qui contenait une amulette--les dieux
    lares en étaient également pourvus.

CABOT, _arg._: chien.
CACADE, _méridional._: décharge de ventre; fig. fuite, retraite
    honteuse.--Tailhade donne à ce mot le sens de _vantardise_.
CADUCEATOR, _lat._: héraut, envoyé, parlementaire (qui porte un
    caducée).
CALIGINEUX, _latin._: brumeux.
CAMBRIOLAGE, _arg._: vol commis dans les chambres inhabitées, pendant le
    jour.
CAMBUSE, _terme naut._: endroit où l'on distribue les rations de
    l'équipage; _vulg._: maison.
CAMELLA, _lat._: vase de bois utilisé pour certains sacrifices.
CANDEUR, _latin._: blancheur, éclat.
CANDIL, _espagn._: lumignon.
_CANFOUINE_, _arg._: tabatière, puis chambre sous les toits éclairée par
    une tabatière.
CAROUBLER, _arg._: crocheter une serrure à l'aide de _caroubles_
    (fausses clefs).
CARMENTALE, _latin._: mot forgé par Tailhade, et qui a le tort de faire
    confusion avec _Carmentale_, dédié à _Carmentis_ (Porte carmentale).
    La _paix carmentale_ veut dire ici: la paix des Muses, _le
    délassement poétique_.
CARNE, _italian._, _vulg._: viande de mauvaise qualité.
CARPE: impératif du verbe _carpo_, je coupe, et vocatif de _Carpus_,
    nom propre.
CARREAUX, _arch._: traits d'arbalète, foudres.
CARROUSSE (FAIRE), _locut. arch._: boire avec excès.
CASA, _lat._: cabane.
CASQUER, _arg._: payer.
CASSINE, _arch._: maisonnette de peu d'apparence.
CASTELET, _arch._: petit château.
CATAU OU CATIN, _arch._: abréviation de Catherine; vulg.: prostituée.
CAUQUEMARE, _arch._: sorcière.
CAVILLER, _latin._: plaisanter.
CELLA, _antiq. lat._: chapelle située au centre d'un temple, où était
    placée l'image de la divinité.
CÉLICOLES, _latin._: les dieux, habitants du Ciel.
CERDO, _hellén._: Manouvrier--semble signifier ici Travail.
CÉRÉBRER, _latin._: réfléchir.
CHANCI, _arch._: moisi.
CHANTEAU, _provincial._: morceau coupé à un gros pain.
CHAPARDER, _vulg._: subtiliser de menus objets, et non pas:
    _cambrioler_.
CHAUDE (PRENDRE UNE), _locut. arch._: prendre un air de feu, s'étuver.
CHENAILLE, _arch._: canaille, troupe de chiens; ici mal employé pour
    _chiennette_, petite chienne.
CHICANOU, _arch._: homme appartenant à la classe des gens de procédure.
CHIPÉ (ÊTRE), _vulg._: être pris.
CHOPINER, _vulg._: boire avec excès.
CHORAULÈS, _gr._: joueur de double flûte qui, au théâtre, accompagnait
    le chœur.
CHOU-CHOU, _jarg. puéril_: préféré, favori.
CHTHONIENNE (LA MÈRE), _grec_: la Terre.
CICARO, _lat._: d'après M. E. Thomas, «_cicaro meus_» signifie mon
    gamin.
CIL, _arch._: celui.
CINÈDE, _hellén._: danseur qui se prostitue.
CLAQUE-PATIN, _arch._: traîne-misère, vagabond.
CLAQUER, _arg._: mourir.
COCHLEA, _lat._: colimaçon.
CODICILLES, _latin._: tablettes à écrire.
COGITATION, _latin._: réflexion, pensée.
COINQUINÉ, _latin._: barbouillé.
COITION, _latin._: rencontre, combat.--Le traducteur semble donner à ce
    mot le sens de _participation, concours_.
COLLAGE, _arg._: concubinage.
COLLOQUER, _vulg._: placer, caser.
COLIBERT, _latin._: esclave affranchi.
COLYPHIUM, _gr._: sorte de ragoût particulier aux athlètes.
COMPUTER, _latin._: calculer.
CONDITORIUM, _antiq. lat._: caveau ou tombeau sépulcral.
CONGRÉGÉ, _latin._: assembler, grouper.
CONIL, _arch._: lapin.
CONJOUIR, _arch._: se réjouir avec.
CONJUGUER, _latin._: accoupler.
CONSENTÈS, _lat._: les douze grands dieux.
CONSPUER, _latin._: cracher sur quelqu'un, le souiller de
crachats.
CONTUBERNALE, _antiq._: compagne que le maître imposait à un esclave,
    sans que cette union ait aucune valeur civile.
CONTUMÉLIE, _latin._: outrage.
COPAIN, _arch._, _vulg._: compagnon, camarade.
COQUINE, _arg._: sodomite.
CORAX, _gr._: Corbeau. «Corax, porteur de louage, etc.»; le traducteur
    a oublié que Corax est le mercenaire, le valet d'Eumolpe, et non un
    porte-faix loué pour la circonstance.
COURIR, _arch._: poursuivre.
CORUSCANT, _latin._: brillant, étincelant.
COURTOISIE (DON DE), _locut. arch._: euphémisme pour dire _les
    dernières faveurs_.
COURTAUD, _arch._: écourté; 1° cheval ou chien auquel on a coupé la
    queue et les oreilles; 2° garçon de boutique.--N'a jamais eu
    l'acception de _valet_ que Tailhade de lui donne.
COUTRE, _arch._: charrue.
CRACHOIR (S'EMPARER DU), _locut. pop._: parler sans discontinuer.
CRESPELÉ, _arch._: frisé.
CREVAILLE, _arch._: débauche de table.
CROQUANT, _vulg._: homme de rien.
CUBICULUM, _antiq._: pièce dont l'ameublement comporte un lit.
CUBICULARIUS, _antiq._: espèce de valet de chambre.
CUCUMA, _lat._: grand vase à bouillir, en terre.
CULLETAGE (LE), _arch., vulg._: l'œuvre de chair.

DANAUS, _latin._: grec.
DARE-DARE, _vulg._: très rapidement.
DARIOLETTE, _arch._: servante officieuse.
DÉBINE, _arg._: misère.
DÉBUÉ, _arch._: délavé.
DÉCLINER, _arch._: éviter.
DÉCURIE, _antiq. lat._: troupe composée de dix hommes; corporation,
    classe.
DÉDUIT (LE), _arch._: la réjouissance, c'est-à-dire l'œuvre de chair.
DÉDUIT, _latin._: attiré, amené en bas.
DÉFLEUBER, _arch._: découvrir. La forme correcte est défubler; ctr.
    affubler.
DÉGANER, _provincial._: contrefaire, narguer.
DÉJUC (LE), _arch._: le matin, l'heure où les poules déjuchent.
   «J'essayai le déjuc», c'est-à-dire j'essayai de me lever, de me
    mettre debout.
DESTITUÉ, _latin._: trahi part.
DÉTERGER, _latin._: essuyer.
DÉTERSIF, _latin._: qui essuie.
DÉVIRGINISER, _latin._: dépuceler.
DIRE D'EXPERT (A), locut. _arch._: sans réserve.
DISPENSATEUR, _lat._: trésorier.
DOMINICAL, _latin._: seigneurial, du maître.
DONNER A GARDER (EN), _locut. arch._: en faire accroire.
DONOIEMENT, _arch._: privauté amoureuse.--Le traducteur en fait, à tort,
    un équivalent de _don_.
DRILOPOTA, _hellén._: celui qui boit dans un vase en forme de phallus.
DUIRE, _arch._: séduire.
DUISANT, _arch._: séduisant.
DUPONDIUS, _antiq. lat._: pièce de deux as.

EBRIOLENT, _latin._: en état d'ébriété.
EFFAROUCHER, _arg._: subtiliser.
EFFUSER, _latin._: répandre.
EMBASICÈTE (du _gr. embasis_, bain et _coïté_, vase): vase qui servait à
    puiser et à verser du vin et qu'on appelait aussi _éphèbe_. Le nom
    d'_embasicète_ était également donné à un débauché professionnel.
ENCLOTIR (S'), _arch._: se terrer.
ENCOLPIS (du _gr. Encolpios_): Embrassé (qui est tenu dans les bras),
    Sympathique.
ENDROMIS, _gr._: large manteau, épais et chaud, dont on s'enveloppait
    après les exercices de gymnastique.
ENGEIGNER, _arch._: tromper,--Tailhade donne parfois à ce mot une
    acception obscène.
ENGUEULADE, _vulg._: réprimande grossière.
ENOLIER, _latin._: enhuiler, oindre.
ENVAHIR, _latin._: étreindre.
ENVITAILLÉ, _arch._: aprovisionné; fig.: bien fourni de membre.
ÉPHÉMÈRES (LES), les mortels.
EPIDIPNIS, _antiq. gr._: le dernier service d'un dîner.
EPULUM, _antiq. lat._: festin public, repas sacré.
ESBIGNER (S'), _arg._: s'en aller.
ESBROUFFER, _vulg._: épater, estomaquer; _arg._: voler, subtiliser.
ESCAFIGNON, _arch._: sorte de chaussure. _Sentir l'escafignon_: sentir
    mauvais des pieds.
ESPRIT, _arch._: essence.
ERIGONE, _gr._: vierge, selon Tailhade--Erigone, s'étant pendue de
    désespoir à la mort de son père Icarius, fut, par les dieux, placée
    dans le Zodiaque sous le nom de la Vierge.
ESSEDA, _antiq. lat._: chariot à deux roues, traîné par deux chevaux.
ESSÉDAIRE: conducteur ou conductrice d'esseda.
ESSOINE, _arch._: événement fâcheux.
ESTAME, _arch._: laine à tricoter.
ESTOMAC (AVOIR DE L'), _vulg._: avoir de l'audace.
ESTOMIRER, _arch._: éblouir.
ÉTEUF, _arch._: balle pour jouer.
ÉTRILLER, _vulg._: battre d'importance.
EUMOLPUS (_du gr. Eumolpos_): Harmonieux.
EUSTACHE, _arg._: couteau.
EXCAVER, _latin._: creuser.
EXCOGITER, _latin._: imaginer.
EXHAUSTE, _latin._: épuisé.
EXHÉRÉDER, _latin._: déshériter.
EXPECTER, _latin._: attendre.
EXPELLER, _latin._: repousser.
EXPUER, _latin._: cracher.
EXSIBILER, _latin._: siffler.

FALLACE, _arch._: action de tromper en quelque mauvaise intention.
FAMILLE, _latin._: l'ensemble des esclaves appartenant à un même maître.
FATUM, _lat._: Destin.
FELICIO (de _Félix_, heureux): Bonne-Chance.
FERMER LE CRACHOIR, _vulg._: fermer la bouche, imposer silence.
FEUILLES (DE CENT), _latin._: de cent ans.--Les romains comptaient par
    _feuilles_ l'âge du vin.
FIDIUS (DIUS), _lat._: épithète de Jupiter: le dieu qui préside à la
    bonne foi.
FLABELLATION, _latin._: souffle.
FLAMBART, _arch._: tison.
FLAMMEUM, _antiq. lat._: le voile rouge des jeunes mariées.
FOIRE D'EMPOIGNE (LA), _locut. arg._: Venu de la foire d'Empoigne, ou,
    comme on dit, _acheté à la course_, c'est-à-dire en faisant main
    basse sur l'objet et en s'enfuyant.
FOMENTATION, _latin._: terme de médec., préparation chaude et liquide,
    dont on tamponne la partie contuse ou blessée.
FORTUNA, _lat._: la Fortune, c'est-à-dire la bonne ou la mauvaise
    chance.
FOUTAISE, _vulg._: chose de néant.
FRANC, _arg._: sûr.
FRÈRE, _euphémisme argot._: aujourd'hui l'on dit _tante_.
FRICOTEUR, _vulg._: mauvais cuisinier.
FRUSQUE, _arg._: «Voilà notre bonne petite frusque». Le mot ne s'emploie
    qu'au pluriel. _Les frusques_: non seulement les vêtements, mais
    tous les menus objets qui font partie du bagage des pauvres gens.
FUMELLE, _provincial._: femelle, femme en mauvaise part.
FUMER, _arg._: rager.
FUNIN, _terme naut._: corde, câble.

GABAN, caban, vêtement à manches et à capuchon.
GABATINE (DONNER DE LA), _arch._: en faire accroire en se moquant.
GABEGIE, _vulg._: ce mot a pris le sens étendu de _désordre,
    gaspillage_. Sa véritable acception est fraude, supercherie.
GAGNER AU PIED, locut. _arch._: s'enfuir.
GALLINE, _arch._: poule.
GALÉJADE, _méridional._: plaisanterie.
GARGOTIER, _vulg._: mauvais restaurateur.
GAROUAGE (ALLER EN), _locut. arch._: aller en partie de plaisir dans les
    mauvais lieux, courir le guilledou.
GAUSAPA, _antiq. gr._: étoffe de laine à longs poils.
GÉMINÉ, _latin._: redoublé, replié.
GÊNE, _arch._: tourment.
GENTIL, _latin._: qui appartient à une famille, à une race; peuple.
GÉSÎT, _arch._: 3e pers. sing. du passé défini du verbe
gésir, _être gisant_, être étendu.
GIGUE, _terme de vénerie_: cuisse.
GODILLER, _arg._: être en érection.
GORGIAS, _arch._: gracieux, coquet.
GOSSE, _vulg._: enfant
GOUSSET, _arch._: aisselle.
GRAMEN, _lat._: gazon, herbe nouvelle.
GRÉGEOIS, _arch._: grec.
GREVANCE, _arch._: peine.
GROINANT, _arch._: grognant.
GUERDONNER, _arch._: récompenser--dans le texte il ne s'agit pas de
   récompense mais de don.
GUERRE A L'ŒIL (FAIRE LA), _locut. arch._: observer attentivement.
GUEULARD, _arg._: ce mot, par lequel Tailhade traduit pot (testa),
    signifie en réalité bissac.
GUEULETON, _vulg._: repas.

HAIT (DE BON), _locut. arch._: bénévolement, de gaité de cœur.
HARAUDER, _arch._: poursuivre une personne en l'injuriant.
HARPAILLER, _arch._: se quereller.
HATEREAU, _terme culin._: tranche de viande, tranche de foie, de porc,
    poivrée, salée et grillée.
HÉCALÈ, vieille femme qui, bien que pauvre, hébergeait les passants du
    mieux qu'elle pouvait.
HÉRACLÉES, _antiq._: solennités en l'honneur d'Hercule.
HÉRÉDIPÈTES, _lat._: coureurs d'héritages.
HIATUS, _latin._: ouverture.
HIÉRODOULE, _antiq. gr._: serviteur attaché à un temple.
HISPIDE, _latin._: hérissé.
HOIR, _arch._: héritier, fils.
HORRIPILÉ, _arch._: hérissé d'horreur.
HOSTIE, _latin._: victime consacrée.
HS, _lat._: abréviation de _sestertium_, c'est-à-dire _II et semis_, le
    sesterce valant deux as et demi (env. 21 cent.)
HUILE DE JONCS: au sujet de cette expression, Tailhade, quelque part,
    s'accuse lui-même de «tripatouillage». Il n'est nullement question
    dans Pétrone de ce parfum canaille que mentionne Plaute.

IDOINE, _arch._: approprié, capable.
ILLUSTRE, _latin._: clair, brillant.
IMBRIAQUE, _arch._: ivre.
IMPARTIR, _latin._: faire part, distribuer.
IMPÉTRER, _latin._: solliciter.
IMPLIQUER, _latin._: enlacer.
IMPROPÈRE, _latin._: outrage.
INCAGUER, _méridional._: concilier, au pr. et au fig.
INCLYTE, _latin._: illustre.
INÉDIE, _latin._: abstinence.
INFRANGIBLE, _latin._: imbrisable.
INFULA, _antiq. lat_.: bandeau ou tresse de laine, insigne réservé aux
    personnes, aux animaux et aux objets sacrés.
INGÉRER, _latin._: porter dans, contre ou sur.
INHIBER, _latin._: retenir.
INQUINER, _latin._: barbouiller.
INSOPORÉ, _latin._: ensommeillé.
INTENTER, _latin._: lever la main sur.
INTERCIS, _latin._: débité, fendu.
INTERVERTIR, _latin._: enlever par fraude, détourner.
INTUMESCENT, _latin._: gonflé.
INVESTIR, _latin._: couvrir--acception obscène.
INVIGORER (S'), _latin._: prendre de la vigueur.
ITÉRATIVEMENT, _latin._: derechef.
ITÉRATIF, _latin._: exprime une action souvent répétée. Tailhade veut
    dire: j'eus peur d'avoir ouvert ma porte à un second Ascyltos.

JACQUEMART, _arch._: personnage automatique qui frappe les heures sur un
    timbre d'horloge--le traducteur a voulu dire _mannequin_.
JAUNET, _arg._: pièce d'or.
JUCHOIR, _au fig._: demeure.
JUMART, _arch._: cheval.
JUVEIGNEUR, _arch._: le plus jeune (_junior_).

LACUNAR, _antiq. lat._: caisson dans un plafond.
LANISTA, _antiq. lat._: moniteur de gladiateurs.
LARRONNER, _arch._: voler.
LAUDICÈNE, _latin._: écornifleur.
LECTICARIUS, _lat._: porteur de litière.
LEMME, _hellén._: majeure d'un syllogisme.
LINTEAU, _latin._: linge.
LOQUÈLE, _arch._: bavardage.
LUCIDE, _latin._: lumineux.
LUCRO, _lat._: Gain.
LUCTUEUX, _latin._: lamentable.
LUPANAR, _latin._: maison de tolérance.

MACHE-DRU, _arch._: gros mangeur.
MA DIA! _gr._: non, par Jupiter! non-da!
MALENCONTRE, _arch._: malheur.
MANCHE (ÊTRE DE), de moitié, de connivence.--_Etre de manche_ ne se
   rencontre pas; on dit dans ce cas: _être de mèche_.
MANUMISSION, _antiq. lat._: cérémonie d'affranchissement d'esclave.
MARESCENT, _lat._: en train de se flétrir.
MARGARITA, _lat._: perle; au fig. être ou objet précieux.
MARGOULETTE, _vulg._: mâchoire.
MARGUERITE, _latin._: perle.
MARJOLET, _arch._: homme futile.
MAROUFLE, _arch._: grossier ou méprisable personnage. «Le maroufle très
    obscène tire de son sein une lampe d'argile»; noter que maroufle se
    rapporte ici à Massa, l'esclave d'Habinas, et non à Trimalchio.
MATTÉES, _antiq. gr._: sorte d'olla-podrida.
MATRULLE: mère maquerelle (?).
MAUCLERC, _arch._: ignorant.
MAUPITEUX, _arch._: impitoyable.
MÉCHEF, _arch._: inconvénient.
MELLIFLU, _arch._: suave, éloquent.
MEMBRANE, _latin._: peau préparée pour écrire, parchemin, tablette.
MÉMORER, _latin._: rappeler, célébrer.
MENSE, _latin._: table à manger.
MENTULE, _latin._: verge.
MÉRÉTRICE, _latin._: fille de joie.
MERLAN, _arg._: perruquier.
MESCHIN, _arch._: valet; mignon au sens équivoque.
MEULE, _latin._: masse.
MICHÉ, _arch._: niais, pris pour dupe; _arg. mod._: client d'une
    prostituée.
MIGRAINE, _arch._: grenade.
MITIGER, _latin._: amadouer.
MODIUS, _antiq. lat._: mesure de capacité pour les solides.
MŒONIENNES (SOURCES), l'inspiration poétique--les Muses étant
    particulièrement honorées en Mœonie.
MOMON, _arch._: masque.
MOUCHE, _arg._: espion de police.
MORION, _arch._: casque--le traducteur lui donne le sens de mime,
   _baladin_.
MUSSER (SE), _arch._: se cacher.
MUTUUM, _antiq. lat._: prêt de consommation.
MYRIOLOGUE, _hellén._: discours, comme on dit, long d'une lieue.
MYSTE, _antiq. gr._: prêtre initié aux mystères de Cérès.

NAQUET, _arch._: jeune valet; marqueur au jeu de paume.
NAVRÉ, _arch._: blessé.
NAVRURE, _arch._: blessure, plaie.
NAZE (FRISER LE), _locut. popul._: froncer le nez, rechigner.
NÉNIE, _latin._: bagatelle.
NÉOMÉNIE, _hellén._: nouvelle lune.
NITIDE, _latin._: éclatant.
NOVACULA, _antiq. lat._: rasoir.
NOVENDIAL, _antiq. lat._: sacrifice célébré neuf jours après la mort.
NUMMUS, _lat._: argent monnayé.

OBSÉCRER, _latin._: prier instamment.
OFFICIEUX, _latin._: valet; gardien du vestiaire.
OING, _arch._: graisse à graisser.
OPPRIMER, _latin._: étreindre.
ORACULAIRE, _latin._: qui parle en oracle.
OSCLAGE, _arch._: baiser d'hommage.
OSTENTER, _latin._: montrer.
OSTIAIRE, _latin._: portier.
OXÉOLÉ, _hellén._: vinaigre médical.

PACANT, _arch._: paysan.
PALLIUM, _antiq. latin._: manteau.
PALOMBE, _arch._: pigeon ramier.
PARENTÈLE, _arch._: lignée.
PARET, NON PARET, _lat._: Il appert, il n'appert pas.
PART, _latin._: production (de l'esprit), conception.
PARTHÉNIE, _hellén._: vierge.
PASSADE (DONNER LA): enfoncer un nageur dans l'eau et passer par-dessus
    en nageant.
PATARACINA.--L'on ne sait au juste ce que c'est.
PATÈRE, _antiq. lat._: coupe.
PATINER, _vulg._: manier.
PAVIDE, _latin._: effrayé.
PÉCORE, _latin._: troupeau.
PECT, _latin._: poitrine.
PÉCUNE, _latin._: biens, fortune.
PELAUDER (SE), _arch._: s'ôter le poil; fig. se battre.
PENAILLE, _arch._: haillon.
PENNE, _arch._: plume.
PÉPETTES, _arg._: pièces de monnaie.
PÉRÉGRIN, _latin._: étranger.
PÉRENNISER, _latin._: éterniser.
PARENTALES, _antiq. lat._: banquet de funérailles.
PERFUSER, _latin._: répandre.
PÉRICLITANT, _latin._: celui qui est en péril.
PERISCELIS, _antiq. lat._: anneau de cheville.
PERISTASIS, _gr._: sujet, thème d'un discours.
PERMANER, _latin._: persister.
PERNOCTER, _latin._: passer la nuit.
PERTUIS, _arch._: trou.
PETAURISTE, _hellén._: acrobate.
PETIT-CREVÉ, _arg. du boulevard_: jeune élégant.
PETITE RÉPUBLIQUE. Voici un extrait de l'article auquel Tailhade fait
    allusion dans sa préface.

                         ARBITRE DES ELEGANCES

 Ce n'est pas de Barrès qu'il s'agit. Occupé de soins électoraux,
 l'Edenté nationaliste n'a plus le temps de s'extasier sur les heureux
 qui portent des chaussettes à un louis le pied. Il opère dans les
 urnes, ce qui gâte un peu son exquisité; mais quand il sera président,
 au moins, de la République, on le verra faisant la pige à Deschanel,
 et plus jeune encore, si l'on ose s'exprimer ainsi.

 Non, l'Arbitre des Elégances fut ce Pétrone dont parle Tacite, lequel
 n'a certainement pas écrit le _Satyricon_ remis à la mode par le
 sot livre de Henryk Sienkiewicz. Les «raffinés» contemporains, qui
 ont omis, la plupart du temps, de faire leurs humanités, ont le
 goût prononcé des versions latines. Ils aiment qu'on leur découvre
 le _Cantique des Cantiques_ (dans une version inexacte) et que l'on
 mette à leur portée les dialogues de Lucien ou les contes d'Apulée.
 M. Pierre Louys en est la preuve. Ayant élucidé ce point: que les
 cocottes antiques ressemblaient fort aux modernes, il a conquis
 le monde et l'approbation de Gyp. Le polaque Sienkiewicz est en
 possession de battre le même record. Son roman _Quo Vadis?_ plus
 informe que les élucubrations de Lucie Herpin et non moins vide
 que les rocamboles de Dumas ou de Sardou, se recommande aux âmes
 contemporaines par un violent parfum de christianisme, nidoreux et
 polonais.

 Le grand bernatier de la _Libre Parole_ consacre trois colonnes
 (colonnes Rambuteau) de son abominable papier à Sienkiewicz. Drumont
 opère lui-même et déverse à la louange du pauvre bouquin le flux
 breneux de sa loquèle. Sociologue comme Bobèche, penseur comme Robert
 Macaire, il insulte Calvin, les huguenots, les juifs, Coligny,
 Dreyfus, dans cette langue qui tient du rapport de police et du prône
 dominical, à propos de l'incendie allumé par le fils d'Ænobarbus.
 Il y a des vicaires, en province, des receveurs buralistes,
 jadis capitaines d'habillement, qui tiennent pour érudites ces
 calembredaines. Quand les concierges deviennent «fils de croisés» nul
 obstacle ne les arrête.

 Ainsi Drumont prophétise devant eux, comme l'ânesse de Balaam. Il
 leur offre, au petit déjeuner, les sandwichs d'Ezéchiel. Cela passe
 comme du beurre frais et l'abonné en redemande. Le succès de _Quo
 Vadis_ éveille des pensées dans l'âme du député d'Alger, et, comme il
 n'est pas égoïste, ce brave homme les couche par écrit. Tout d'abord,
 il se débonde sur la littérature contemporaine. Les restitutions
 «trop savantes» de Jean Lorrain (qu'il confond pêle-mêle avec le
 grand Flaubert) lui semblent «trop guillochées, trop ciselées, trop
 surchargées, etc., etc., pour donner l'air, la perspective, l'âme des
 générations disparues», et tout ce qui s'ensuit. On pourrait néanmoins
 faire observer au Sociologue que son ami Jean Lorrain, quand il traite
 les amours d'Encolpis ou de Giton, est, plus que personne, pénétré
 de son sujet. Mais passons. Encore que Gaston Méry tienne pour un
 écrivain le hernieux auteur de _la France juive_, il est honnête de le
 quitter sur ce terrain: la critique des mœurs est son domaine.

 A la remorque de Chateaubriand, «ridicule, emphatique et barbare
 breton», dit Michelet, mais qui ne laissait pas d'avoir plus de talent
 que ces gens-là, un imbécile nommé le cardinal de _Wiseman_, écrivit
 jadis une historiette imbécile, _Fabiola_, dont s'écœura l'enfance
 de ma génération. Cela faisait paraître des visées historiques,
 l'anecdote fondamentale ayant pour décor la Rome de Néron.

 Depuis Cymodocée «regrettant son lit d'ivoire», l'ignominie jésuite
 avait fait du chemin. Rien ne subsistait: ni talent ni écriture ni
 bonne foi. C'étaient les _Martyrs_ mis à la portée des confréries du
 Sacré-Cœur. Gœthe écrivit _la Fiancée de Corinthe_, si délicieusement
 interprétée par Anatole France; Renan, son _Marc-Aurèle_; Drumont
 admire Sienkiewicz.

 Le point exhilarant de ce Polonais, c'est que, pour mettre d'aplomb
 son Pétrone, il a confondu les fragments apocryphes de Nodot avec le
 texte ancien. Il n'est pas d'élève de seconde qui ne sache que le
 texte appelé de Belgrade est l'œuvre d'un faussaire (comme l'Ossian
 de Mac Pherson), qui, en 1692, publia divers morceaux pour combler
 d'énormes lacunes et rendre plus agréable la lecture du _Satyricon_.
 Ce faussaire était un officier français du nom de Nodot, assez bon
 latiniste. Il fit éditer son travail chez Leers, à Rotterdam. Un
 heureux hasard, disait-il, lui avait procuré, en 1690, une copie
 exacte, et l'Europe désormais pourrait se glorifier d'avoir un Pétrone
 tout entier.

 A part les académies de Nîmes et d'Arles dont les Tartarins envoyèrent
 des éloges à Nodot, personne dans le monde érudit n'accepta son
 imposture. Henryk Sienkiewicz, plus candide que Basnage, Barante,
 Burmann et autres doctes latinisants, parle d'un Fabricius Vejento
 mentionné dans le premier fragment de Nodot et le signale comme
 un compagnon de débauche familier à Pétrone. Et tout le reste de
 l'érudition marche à l'avenant de cette balourdise.

PHÆCASIUM, _antiq. gr._: souliers blancs, propres aux gymnastes et aux
    prêtres de la Grèce et d'Alexandrie.
PHALERCE, _antiq. gr._ et _lat._: sorte d'insignes d'or ou d'argent,
    marques honorifiques.
PIACULAIRE, _latin._: expiatoire.
PIÉTATICULTRICE, _latin._: qui pratique la piété filiale.--On prétendait
    que les cigognes prenaient soin de nourrir leurs vieux parents.
PILEUS, _antiq. lat._: bonnet masculin en feutre.
PIONCER, _arg._: dormir.
PLAMUSSADE, _arch._: soufflets donnés coups sur coups.
POCHARDER, _vulg._: enivrer.
POIL (A),_terme de manège_: à cru, sans selle; fig. tout nu.
POLLICITATION, _latin._: promesse.
POMERIUM, _lat._: espace vide et consacré, au dedans et au dehors des
    remparts de Rome.
POMPETTE, _vulg._: en état d'ébriété.
POPINATIONS, _latin._: rasades.
POPINER, _latin._: boire avec excès.
PORTE DÉCUMANE, _antiq. lat._: principale porte d'un camp.
PORTEMANTEAU, _arch._: valise.
PORTENTEUX, _latin._: prodigieux.
POUPELIN, _arch._: pièce de four, pâtisserie faite avec du beurre, du
    lait, etc.
POURCHAS, _arch._: poursuite.
POURPENSER, _arch._: réfléchir.
PRASE, _hellén._: chrysoprase, quartz vert foncé.
PRATIQUE, _vulg._: fourbe.
PRÉLIBATION, _latin._: offrande des premiers fruits, des prémices.
PRÉTEXTE, _antiq. lat._: toge portée par les enfants de la caste
    patricienne, par les magistrats, les dictateurs, etc.
PRIMIGENIUS, _lat._: premier de son espèce.
PRIVÉ, _arch._: lieux d'aisances.
PROCURATEUR, _antiq. lat._: sorte de gérant.
PROHIBER, _latin._: éloigner.
PROMULSIS, _antiq. lat._: hors-d'œuvre.
PROVIGNER, _arch._: multiplier une plante par provins; fig. se
    multiplier.
PUCELETTE, _arch._: fillette.
PUCHETTE, _provincial._: épuisette, cuiller à puiser.
PRUNEAUX DE RIVIÈRE: cailloux.
PULVINAR, _lat._: coussin.
PURETTE (EN)--et non en purêtre--_locut. arch._: en chemise.
PUTANAT, _néolog._: libertinage.
PUTANIER, _arch._: de putain--_affiches putanières_: c'est ainsi que
    Tailhade traduit _titulos_, cartes que les femmes publiques fixaient
    sur leurs portes pour faire connaître leur nom.
PUTE, _arch._: fille de joie, femme libertine.
PYXIDE, _hellén._: boîte.

QUADRILLE VERTE, _antiq. lat._: l'équipe prasine, l'équipe des
    conducteurs de chars de course dont la livrée était le vert.
QUARTILLA, _lat._: Petite-Quatrième.
QUASILLARIÆ, _antiq. lat._: esclaves femelles ayant pour fonction de
    porter aux fileuses les paniers de laine.
QUÉRIMONIE, _arch._: plainte.
QUIRITES, _lat._: citoyen, bourgeois.

RAGOT, _terme cynégét._: sanglier qui a quitté la compagnie et qui n'a
    pas encore trois ans.
RAINE, _arch._: grenouille.
RAMENTEVOIR (SE), _arch._: se rappeler.
RAMEQUIN: pâtisserie au fromage.
RATIOCINER, _latin._: raisonner.
RAUQUEMENT, _néolog._: cri rauque.
RECOMBANT, _latin._: convive.
RECORDATION, _arch._: ressouvenir.
RÉDIMER, _latin._: racheter.
REMBUCHER, _terme cynégét._: S'emploie surtout sous la forme réfléchie
    (se rembucher). Se dit des bêtes sauvages: rentrer dans le bois.
REPOSITORIUM, _antiq. lat._: sorte de dressoir.
RENARD, _vulg._: décharge d'estomac--vient de la locut. popul. écorcher
    le renard, piquer un renard, vomir.
RENGRÉGER, _arch._: aggraver.
RÉSOLU, _latin._: paralysé, anéanti.
REVIVISCENT, _latin._: renaissant.
RÉVOQUER, _latin._: rappeler.
RIBAUD, _arch._: mauvais garçon, homme qui vit avec les gens sans aveu
    et les prostituées.
RICHOMME, _arch._: richard.
RIGOLER (SE), _arch._: se donner du plaisir.
ROBE (BONNE), _locut. arch._: femme lascive.
ROGATION, _latin._: prière.
ROMANCINE, _arch._: réprimande.
ROUGE-BORD, _arch._: verre de vin plein jusqu'au bord.
HOULEUSE, _vulg._: fille qui racole sur la voie publique.
ROULURE, _arg._: prostituée.
RUBRIQUE, _arch._: ruse.
RUDANIER, _arch._: grossier.
RUE: nom de plusieurs plantes de la famille des rutacées.
RUPIN, _arg._: riche, considérable.

SACRARIUM, _lat._: sacristie.
SANCTIMONIAL, _latin._: consacré.
SATYRICON, SATIRICON OU SATIRÆ, _hellén._: œuvres mêlées, mélanges
    (satura).
SATYRION, SATUREUM: philtre, boisson aphrodisiaque.
SCARE, _hellén._: poisson des mers chaudes, dit perroquet de mer.
SCINTILLA, _lat._: Etincelle.
SCORPÈNE: poisson dont les piquants sont venimeux.
SCYPHUS, _hellén._: coupe à boire.
SEMPITERNEUX, _arch._: sempiternel.
SENESTRE, _arch._: gauche.
SERDEAU, _arch._: échanson, d'après Tailhade.
SERIPHIOS, _gr._: absinthe marine.
Σιβυλλα, τι θελεις, etc.--Sibylle, que veux-tu?--Je veux mourir.
SÉVIR, SEXVIR (VI. VIR. dans les inscriptions) _lat._: membre d'un
    collège de six personnes; membre d'un collège de prêtres institué en
    l'honneur d'Auguste.
SINGULTUEUX, _latin._: qui a le caractère du sanglot.
SOEF, _arch._: suave.
SOURICER, _arch._: prendre les souris, en parlant des chats; s'emparer
    subrepticement de.
SPURCIDIQUE, _latin._: ordurier.
STATOR, _lat._: messager d'un magistrat
STOLA, _lat._: robe de la matrone romaine.
SUBHASTER, _arch._: vendre aux enchères.
SUBODORER, _arch._: éventer, flairer de loin.
SUDARIUM, _antiq. lat._: sorte, de mouchoir.
SUPPÉDITER, _latin._: fouler aux pieds au pr. et au fig. Tailhade lui
    donne le sens d'élever, de soutenir.
SUPIN, _latin._: renversé.
SUSCITER, _latin._: mettre debout.

TANTE, _arg._: jeune homme _accessible_.
τα παντα (_gr._: le tout), factotum.
TAVELÉ, _arch._: marqueté.
TEPIDARIUM, _antiq. lat._: étuve tempérée dans laquelle on séjournait
    avant d'entrer dans le bain à haute température.
TESSERA, _lat._: dé à jouer.
TEST, _arch._: pot
TÊTE-BÊCHE, _arch._: en sens inverse, comme, par exemple, les deux
    chiffres du nombre 69--et non _tête baissée_, comme l'a cru Tailhade
    après Victor Hugo.
TEXTILE, _latin._: tissé.
THALAMUS, _antiq. gr._ et _lat._: chambre où se faisait le coucher de la
    mariée, chambre nuptiale.
THALASSOCRATE, _hellén._: maître de la mer.
TIBICEN, _antig. lat._: flûtiste.
TOLLU, _arch._: partic. passé de tollir, enlever.
TOREUTIQUE, _hellén._: l'art de la ciselure.
TORUS, _antiq. lat._: matelas ou lit.
TOURDE, _arch._: grive.
TOURNER DE L'ŒIL, _locut. popul._: mourir.
TOURTRE, _arch._: tourterelle.
TRAIN DE GALETS, le traducteur veut dire _train de bateaux chargé de
    galets_.
TRAMONTANE, _arch._: vent du nord, dans la Méditerranée.
TRÉPIDATION, _latin._: agitation.
TRÉPIDER, _latin._: s'agiter confusément.
TRICLINIARCHA, _antiq. lat._: correspondait à peu près à notre maître
    d'hôtel.
TRIMALCHIO, on a supposé que ce nom était formé du gr. _tri_, et
    _malchiao_, être _gourd_, être transi. Il signifierait ainsi
    quelque chose comme _Triplegourde_ (cf. Trissotin). D'autres croient
    ce nom d'origine sémitique.
TRINQUER, _vulg._: pâtir.
TRIPUDIER, _latin._: danser, trépigner, sauter.
TRISTIMONIE, _latin._: tristesse.
TRIVIER, _latin._: trivoie, patte-d'oie, endroit où aboutissent trois
    chemins.
TRUPHER, _arch._: la forme correcte est trufer, se moquer, abuser de.
TRYPHŒNA (du _gr. tryphè_, voluptés, délices). Salace.
TUF: concrétion calcaire qui se trouve au-dessous de la terre franche.
TUMULTUER, _latin._: être bruyamment agité--«La mer tumultuait du bas
    abîme», cette phrase est empruntée textuellement à Rabelais.
TURGIDE, _latin._: enflé.
TURPIDE, _latin._: honteux.
TUTELLE, _latin._: divinité protectrice, lare, patronne.
TYPE, _vulg._: homme, individu masculin.

UNION, _latin._: perle unique, perle baroque.
URBS, _lat._: la Ville, c'est-à-dire Rome.
URCEOLUS, _antiq. lat._: cruche à eau.
UTRICULE, _latin._: petite outre.

VACHE, _arg._: femme, en mauvaise part--Tailhade traduit «femmes soûles»
    par «vaches imbriaques».
VADROUILLER, _vulg._: aller de taverne en taverne; traîner de nuit dans
    tous les mauvais lieux.
VEDEAU, _arch._: veau.
VENDIQUER, _latin._: venger.
VÉNÉFICE, _latin._: breuvage magique, sortilège.
VENTROUILLAGE (se ventrouiller, _arch._: se vautrer), vautrement.
VÉNUSTÉ, _latin._: beauté.
VERBÉRANTE, _latin._: celle qui fouette.
VERBÈRER, _latin._: fouetter--ici, au figuré.
VÈRE, _arch._: voire! oui vraiment!
VÉRÉCONDIE, _latin._: modestie, modération.
VÉRÉCONDIEUX, _latin._: réservé, discret.
VERGONDER, _lat._: respecter.--Le traducteur donne à ce verbe le sens de
    pécher.
VIN DE LA BOUCHE, _arch._: vin réservé au maître.
VINASSE, _vulg._: vin ordinaire.
VIRIDE, _latin._: verdoyant; _fig._: jeune.
VIS, _arch._: visage.
VOUIVRE, _arch._: guivre, dragon.
VULGIVAGUE, _latin._: vagabond, errant.
VULTUEUX, _latin._: tuméfié et enflammé--quant au visage.



                        Justification du Tirage


                       _JUSTIFICATION DU TIRAGE_

La présente édition du Satyricon a été achevée d'imprimer le 31 janvier
1922: le texte par Henri Diéval, les illustrations par Louis Kaldor.
On en a tiré quinze exemplaires sur papier Japon des manufactures
impériales d'Insetsu-Kioku, chiffrés de 1 à 15, dont un (numéro 1)
contient un dessin original et tous les croquis de J. E. Laboureur;
et quatre sur Japon impérial (numéros 2 à 5) contiennent un dessin
original. On a tiré en outre deux cent dix exemplaires sur papier vélin
pur fil Lafuma chiffrés de 16 à 225.





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