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Title: Histoire de Marie-Antoinette, Volume 2 (of 2)
Author: Rocheterie, Maxime de la
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de Marie-Antoinette, Volume 2 (of 2)" ***

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 ┌────────────────────────────────────────────────────────────────────┐
 │ Note de transcription:                                             │
 │                                                                    │
 │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été       │
 │ corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été       │
 │ conservées et n'ont pas été harmonisées.                           │
 │                                                                    │
 │ Les mots en italiques sont _soulignés_.                            │
 │                                                                    │
 │ Voir la note plus détaillée à la fin de ce livre.                  │
 │                                                                    │
 │ La Table des Matières se trouve en fin de livre.                   │
 └────────────────────────────────────────────────────────────────────┘



  HISTOIRE

  DE

  MARIE-ANTOINETTE



  HISTOIRE

  DE

  MARIE-ANTOINETTE

  PAR

  MAXIME DE LA ROCHETERIE

  TOME DEUXIÈME

  [Illustration]

  PARIS

  LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
  PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

  35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

  1890

  Tous droits réservés



HISTOIRE

DE

MARIE-ANTOINETTE



CHAPITRE PREMIER

     Les États généraux.—Impopularité de la Reine au milieu de
     l'enthousiasme général.—Ouverture des États
     généraux.—Pressentiments de la Reine.—Les bougies qui
     s'éteignent.—Mort du premier Dauphin.


Nous abordons maintenant la période militante de la vie de
Marie-Antoinette. Nous le ferons, comme pour le reste de cette
histoire, avec la plus complète impartialité, mais avec une impression
de mélancolie que nous ne ressentions pas au même degré dans la
première partie de ce travail. Jusqu'ici, malgré les nuages passagers
qui assombrissent son ciel bleu, malgré de noirs pressentiments et des
tristesses contenues, nous avons vu la Reine relativement heureuse:
elle a encore pour elle l'éblouissement de la jeunesse et la majesté
de la couronne. Si l'on marche à l'abîme, on y marche lentement, et
l'éclat du trône, le rayonnement de la maternité dissimulent à demi
le gouffre béant. Aujourd'hui, les voiles se déchirent; le danger
apparaît, pressant, inexorable, et, sur le front même de la mère, un
nouveau rayon va s'éteindre. La reine de Trianon a disparu; la reine
de Versailles va disparaître; voici venir la reine des Tuileries, en
attendant la reine du Temple et de la Conciergerie. La souveraine
se dépouille, mais la femme grandit; son caractère se retrempe, et
l'épreuve la transfigure. Toutes les qualités vigoureuses, contenues en
germe dans sa nature, et que la bonne fortune avait comme cachées sous
le vernis plus séduisant des qualités aimables, la dignité fière, la
vaillance intrépide, le mépris du danger, l'élan, l'indomptable fermeté
d'âme se développent et s'accusent en saillie; la femme élégante fait
place à la femme forte; le pastel de Boucher devient une peinture de
Rembrandt et, pour nous servir du mot de Mirabeau, à partir de 1789,
auprès du Roi, il n'y a plus qu'un homme, c'est la Reine. Si le génie
politique ne fut pas à la hauteur du caractère, si Marie-Antoinette,
malgré son viril courage, s'épuisa en efforts impuissants et souvent
mal conçus, c'est que, pour dominer des situations aussi difficiles
que la sienne, le courage ne suffit pas; il faut avoir été préparé à
la lutte par une éducation et une expérience qui lui manquèrent[1];
c'est aussi peut-être que, dans les insondables desseins de sa justice,
Dieu se réserve parfois des victimes éclatantes et pures, dont la chute
commande le respect.

Et cependant, au printemps de 1789, qui eût pu prévoir ces sanglantes
extrémités? Tout était à l'espérance; on rêvait de l'âge d'or. Il est
difficile aujourd'hui de se faire une idée du tressaillement qui
s'était emparé de la France, à l'approche des États généraux. A tout
prendre, quels qu'eussent été les désordres qui avaient précédé, quels
que fussent les germes de discorde contenus dans certains cahiers, ce
qui dominait dans cette émotion, c'était la confiance. La nation, qu'un
siècle de révolutions n'avait point encore rendue sceptique, avait foi
dans cette monarchie qui l'avait faite, dans cette dynastie sortie
de ses entrailles, qui lui avait donné, avec Henri IV, la paix; avec
Louis XIV, la gloire. Elle avait foi dans ce souverain, jeune encore,
qui n'avait jamais eu d'autre préoccupation que celle du bonheur de
son peuple et qui ne demandait qu'à lui faire l'abandon de son pouvoir
absolu, «le meilleur de tous les rois», disait un cahier[2], et dont
tous célébraient «la bonté paternelle»; dans «l'immortel Necker[3],»
ce ministre «si précieux à la France[4],» cet habile financier que
l'opinion publique non moins que le choix du monarque avait porté au
pouvoir; dans ce Tiers-État qui, sans être appelé pour la première
fois, comme on le répétait faussement, à la vie publique, semblait
destiné à prendre dans les affaires, grâce à sa double représentation
et avec l'assentiment de la royauté, une part prépondérante; dans
ces privilégiés même, qui paraissaient prêts à sacrifier tout au
moins leurs privilèges pécuniaires. De tous côtés on saluait avec
enthousiasme cette ère nouvelle qui s'ouvrait. Avec un Roi ferme, avec
un homme d'État sachant ce qu'il voulait et déterminé à l'accomplir,
cette confiance était une force incomparable. Avec un prince faible
comme Louis XVI, avec un ministre irrésolu comme Necker, elle était un
effroyable danger. L'opinion, surexcitée par l'anarchie des six mois
qui avaient précédé la réunion des États, disposée par son inexpérience
à accepter toutes les utopies, poussée par son caractère propre à en
vouloir la réalisation immédiate, devait avoir des exigences d'autant
plus grandes qu'on lui promettait davantage, des impatiences d'autant
plus irritables que ses espérances étaient plus vives et paraissaient
plus fondées.

Au milieu de cette satisfaction générale, il y avait un point noir:
c'était la Reine. Les acclamations qui saluaient le Roi se taisaient
devant sa femme. La calomnie avait fait son œuvre, et tous ces nobles
de province, ces curés de campagne, ces bourgeois de petites villes,
qui composaient l'immense majorité des Etats, arrivaient des extrémités
de la France, imbus des plus détestables préjugés contre l'infortunée
princesse. Les pamphlets que la malignité avait vomis contre elle, ces
rumeurs vagues et mystérieuses qui circulent partout, colportées à
voix basse sans qu'on puisse saisir d'où elles émanent, d'autant plus
dangereuses qu'elles sont plus vagues, d'autant plus acceptées qu'elles
sont plus méchantes et plus absurdes, avaient si souvent répété que la
Reine était l'auteur de tout le mal, qu'on s'était habitué à voir en
elle, avec la cause du déficit, le seul obstacle sérieux à des réformes
efficaces. «La Reine pille de tous côtés, pour envoyer même, dit-on, à
son frère l'Empereur,» écrivait, en 1787, sur son registre paroissial,
un prêtre du Maine[5], et il attribuait à ces dilapidations prétendues
le motif de la réunion des Notables. Si, dès 1787, de pareils bruits
avaient pénétré jusqu'au fond des campagnes et trouvé créance près
d'hommes éclairés comme le curé Boucher, on juge de ce que cela devait
être deux ans plus tard, en 1789, lorsque la convocation des États
généraux eut surexcité les esprits. Qu'il se rencontrât sur la route de
ces Etats des obstacles inévitables, que des promesses imprudentes ne
pussent se réaliser, que les réformes annoncées échouassent, c'était à
Marie-Antoinette que les impatiences de l'opinion et la malveillance
toujours en éveil devaient s'en prendre: on lui imputerait tout le mal
qui se ferait, tout le bien qui ne se ferait pas.

Les symptômes de cette méfiance éclatèrent dès le début. «Les députés
du Tiers, raconte Mme Campan, arrivaient à Versailles avec les
plus fortes préventions contre la Cour. Les méchants propos de Paris
ne manquaient jamais de se répandre dans les provinces; ils croyaient
que le Roi se permettait les plaisirs de la table jusqu'à des excès
honteux; ils étaient persuadés que la Reine épuisait les trésors de
l'Etat pour satisfaire au luxe le plus déraisonnable; presque tous
voulurent visiter le Petit Trianon. L'extrême simplicité de cette
maison de plaisance ne répondant pas à leurs idées, quelques-uns
insistèrent pour qu'on leur fît voir jusqu'aux moindres cabinets,
disant qu'on leur cachait les pièces richement meublées. Enfin ils en
indiquèrent une qui, selon eux, devait être partout ornée de diamants,
avec des colonnes torses mélangées de saphir et de rubis. La Reine
ne pouvait revenir de ces folles idées et en entretint le Roi qui,
à la description que ces députés avaient faites de cette chambre
aux gardiens de Trianon, jugea qu'ils cherchaient la décoration de
diamants de composition qui avait été faite, sous le règne de Louis XV,
pour le théâtre de Fontainebleau[6].»

Le 4 mai, eut lieu à Versailles la procession solennelle qui devait
précéder l'ouverture des États généraux. On ne croyait pas alors qu'il
fût inutile d'appeler la bénédiction de Dieu sur les travaux d'une
grande Assemblée; la cérémonie religieuse préludait à la cérémonie
politique. Le temps, pluvieux la veille, s'était mis au beau[7]; une
foule énorme de peuple remplissait les rues; les fenêtres, louées à
prix d'or, étaient garnies de curieux, accourus de toutes parts. A dix
heures, le Roi quitta le Château, accompagné de la Reine, de la famille
royale et des principaux officiers de la couronne, pour se rendre en
grand équipage à l'église Notre-Dame. «Les chevaux, magnifiquement
harnachés, avaient la tête couverte de hauts plumets. Toute la Maison
du Roi, les écuyers, les pages à cheval, la fauconnerie, l'oiseau
sur le poing, précédaient le superbe cortège[8].» Dans l'église, les
députés attendaient: le Tiers, vêtu de noir, avec un petit manteau
de soie, cravate de mousseline blanche, cheveux flottants et chapeau
retroussé de trois côtés, sans ganse ni boutons, ce qu'on nommait
alors chapeau clabaud[9]; la Noblesse, en manteau à parements d'or
et chapeaux relevés à la Henri IV, avec plumes blanches; le Clergé,
en soutane et grand manteau, les cardinaux en chape rouge, les
évêques en rochet et camail, soutane violette et bonnet carré[10]. La
procession commença, le Tiers en tête, sur deux lignes parallèles,
puis la Noblesse, puis le bas Clergé; les évêques entouraient le
Saint-Sacrement[11], porté par l'archevêque de Paris, sous un dais
somptueux, dont Monsieur, le comte d'Artois, le duc d'Angoulême et le
duc de Berry tenaient les cordons. Derrière le dais, marchait le Roi,
en habit de drap d'or couvert de pierreries, un cierge à la main[12].
Près de lui, la Reine, magnifiquement vêtue, la coiffure entrelacée
de fleurs de couronnes impériales[13]. «Son air triste, dit un témoin
oculaire, ajoutait encore à son maintien si noble et si digne[14].»

Le cortège s'avançait à travers les rues garnies de riches tentures,
entre deux haies de troupes, formées par les gardes françaises et les
gardes suisses, au milieu d'une foule innombrable de spectateurs. Des
chœurs, disposés de distance en distance, faisaient retentir l'air
de leurs accords. «Les marches militaires, le bruit des tambours, le
son des trompettes, le chant noble des prêtres, tour à tour entendus
sans discordance, sans confusion, animaient cette marche triomphale de
l'Eternel[15].»

Lorsque la députation du Dauphiné passa, des acclamations frénétiques
la saluèrent; elles reprirent avec plus de force à la vue du duc
d'Orléans, qui, dédaigneux de se ranger parmi les princes du sang,
avait affecté de prendre place parmi les députés de son bailliage[16].
Démonstration menaçante qui renfermait au fond moins de sympathie que
de haine; ce n'était pas le prince qu'on applaudissait, c'était la
Reine qu'on voulait conspuer, et le ton même de ces cris en soulignait
l'intention. «Des femmes du peuple, raconte Mme Campan, en voyant
passer la Reine, crièrent: _Vive le duc d'Orléans!_ avec des accents
si factieux» que, devant ces applaudissements, qui étaient une
insulte, la pauvre femme faillit s'évanouir. On la soutint et ceux qui
l'environnaient craignirent un moment qu'on ne fût obligé d'arrêter la
marche de la procession. Elle se remit et eut, dit-on, un vif regret
de n'avoir pu éviter les effets de ce saisissement[17]. Mais elle fut
profondément blessée d'une manifestation dont elle sentait bien la
portée et dont l'inconvenance avait froissé le sentiment chevaleresque
d'un républicain. S'il faut en croire Gouverneur Morris, Mme
Adélaïde eut le triste courage de joindre à cette explosion populaire
l'ironie de ses sarcasmes[18].

De Notre-Dame, le cortège se rendit à l'église Saint-Louis: les
députés s'assirent sur des banquettes; le Roi et la Reine prirent
place sous un dais de velours violet, semé de fleurs de lys d'or[19].
Le Saint-Sacrement fut porté à l'autel au son de «la plus expressive
musique[20]». L'archevêque de Paris célébra la messe; l'évêque de
Nancy, Mgr de la Fare, prononça le discours. Lorsque l'orateur,
au milieu de mouvements éloquents, vint à tracer le tableau des maux
occasionnés par la gabelle, des battements de mains éclatèrent de
toutes parts. Ce fait, inouï jusque-là, des applaudissements dans
une église, en présence du Saint-Sacrement exposé, impressionna
vivement les spectateurs qui en tirèrent des pronostics sinistres:
on se demandait avec inquiétude si ceux qui avaient si peu de respect
pour Dieu dans son temple en auraient plus pour la royauté dans son
palais[21].

Le lendemain, l'ouverture des États généraux se fit solennellement
dans la salle des Menus-Plaisirs, qui avait déjà servi à l'Assemblée
des Notables. La salle, magnifiquement décorée sur les dessins de
Pâris, dessinateur du cabinet du Roi, offrait un coup d'œil imposant.
Au fond, le trône garni de longues franges d'or; à gauche du trône,
un grand fauteuil pour la Reine et des tabourets pour les princesses;
à droite, des pliants pour les princes. Dans la longueur de la salle,
à droite, des banquettes pour le Clergé; à gauche, pour la Noblesse;
à l'extrémité, en face du trône, pour le Tiers-État. Tout autour, des
gradins et des tribunes, remplis de plus de deux mille spectateurs.
Entre neuf et dix heures, les députés commencèrent à arriver, puis les
secrétaires d'État et les ministres, les gouverneurs de provinces, les
lieutenants généraux, tous en grand costume. M. Necker seul, par une
singularité qui voulait être et qui fut remarquée, était en habit de
ville; il fut applaudi à son entrée. Comme lui, le duc d'Orléans et la
députation du Dauphiné, déjà acclamés la veille, le furent encore ce
jour-là. «Quelques mains, raconte Grimm, se disposaient à rendre le
même hommage à la députation de Provence; mais elles furent arrêtées
par un murmure désapprobateur dont l'application personnelle ne put
échapper à la sagacité de M. le comte de Mirabeau[22].»

Quand le Roi fit son entrée, toute la salle se leva, et les cris de
_Vive le Roi!_ éclatèrent «avec l'effusion de cœur la plus touchante
et l'attendrissement le plus respectueux». La Reine l'accompagnait,
«mise à merveille, dit un témoin, un seul bandeau de diamants, avec la
belle plume de héron, l'habit violet et la jupe blanche en pailleté
d'argent[23].» Mais la même froideur menaçante, qui l'avait accueillie
pendant la procession, l'accueillait encore dans la salle des Menus,
malgré son émotion visible[24]. «Pas une voix ne s'élève pour elle,
raconte Gouverneur Morris. Si j'étais Français, j'aurais certainement
élevé la mienne; mais je n'ai pas le droit d'exprimer un sentiment et
je sollicite en vain ceux qui sont près de moi de le faire[25].»

Louis XVI lut son discours d'une voix ferme et avec une grande
dignité[26]. Au moment de le commencer, il avait invité la Reine à
s'asseoir; elle le refusa par une profonde révérence, et écouta debout
comme toute l'assemblée[27]. Après ce discours, qui n'était qu'un
appel à la sagesse et à la modération, et qui en donnait l'exemple, le
garde des sceaux, M. de Barentin, rappela les sacrifices que le Roi
avait faits et ceux qu'il était disposé encore à faire «pour établir
la félicité générale sur la base sacrée de la liberté publique[28]».
Il indiqua en quelques mots les réformes à opérer et les questions à
résoudre, mais sans indiquer la solution et sans laisser pressentir que
le ministère eût un plan, sauf la répartition de l'impôt et l'abandon
des privilèges pécuniaires. Puis Necker, dans un rapport qui dura
près de trois heures, exposa la situation des finances et accusa un
déficit de cinquante-six millions. «Sa longue énumération de chiffres,
dit l'éminent historien de Louis XVI, éteignit l'enthousiasme qu'avait
produit le langage du Roi[29].» Des acclamations saluèrent pourtant
encore la sortie du monarque; aux cris de _Vive le Roi!_ se mêlèrent
même quelques cris de _Vive la Reine!_ Celle-ci y répondit par une
révérence qui redoubla les acclamations[30]; mais il était aisé de
remarquer, dit un témoin, que ces applaudissements étaient surtout un
hommage rendu au Roi[31].

Dès ce jour même, et à l'issue de la séance, les difficultés
commençaient. Imprévoyance ou ignorance du cœur humain, on avait
soulevé les passions, et mis les vanités aux prises, sans s'inquiéter
même de diriger le conflit. En accordant au Tiers une double
représentation, qui lui donnait ainsi un rôle prépondérant, on avait
comme à plaisir irrité sa fierté. En abandonnant ce qui semblait être
un des principes fondamentaux de l'ancienne constitution des Etats, on
en avait conservé les formes les plus surannées. Par une réglementation
puérile, par des différences de costume et d'étiquette, on froissait
au dernier point l'amour-propre du Tiers, au moment même où l'on
doublait son importance. Le mécontentement ne se fit pas attendre, et
les prétentions s'affichèrent en même temps. Au lieu de se retirer,
comme les deux autres Ordres, dans le local qui lui était réservé, le
Tiers, après la séance royale, resta dans la chambre des Menus, s'en
emparant en quelque sorte et semblant ainsi résumer et personnifier à
lui seul les États généraux tout entiers. Puis la grosse question de
la vérification des pouvoirs, de la délibération par ordre ou par tête
se posa immédiatement, jetant un brandon de discorde entre les trois
Ordres, soulevant les passions, aigrissant les esprits, amenant des
représailles, qu'entretenaient encore les excitations du dehors, sans
que le gouvernement, qui n'avait pas su prévenir ces tiraillements,
intervînt d'une façon efficace pour les faire cesser. Ainsi commençait
à se creuser, entre une royauté qui paraissait impuissante et une
Assemblée qui tendait manifestement à s'emparer du pouvoir, le gouffre
où devait sombrer la monarchie.

Cette situation attristait profondément Marie-Antoinette. Vainement
s'était-elle efforcée de se concilier les sympathies des députés.
Vainement avait-elle ordonné que ses jardins de Trianon, ceux de
Versailles, le Château, leur fussent ouverts à toute heure. Vainement
avait-elle fait remettre à chacun d'eux une carte qui leur donnait
entrée gratuite aux spectacles de la ville et de la Cour[32]. Les rares
députés qui avaient cru pouvoir répondre à ces avances étaient signalés
aux vengeances populaires comme des séides de la Reine et des ennemis
de la nation. La pauvre souveraine était navrée et je ne sais quels
pressentiments sinistres agitaient son esprit. Une anecdote, rapportée
par Mme Campan, donne bien l'idée de ce douloureux état d'âme:

«La Reine, dit-elle, se couchait très tard, ou plutôt cette infortunée
princesse commençait à ne plus goûter de repos. Vers la fin de mai,
un soir qu'elle était assise au milieu de la chambre, elle racontait
plusieurs choses remarquables, qui avaient eu lieu pendant le cours de
la journée. Quatre bougies étaient placées sur sa toilette; la première
s'éteignit d'elle-même; je la rallumai bientôt; la seconde, puis la
troisième s'éteignirent aussi; alors la Reine, me serrant la main avec
un mouvement d'effroi, me dit: «Le malheur peut rendre superstitieuse,
si cette quatrième bougie s'éteint comme les autres, rien ne pourra
m'empêcher de regarder cela comme un sinistre présage.»....... La
quatrième bougie s'éteignit.»

«On fit observer à la Reine que les quatre bougies avaient été
probablement coulées dans le même moule, et qu'un défaut à la mèche
s'était naturellement trouvé au même endroit, puisque les bougies
s'étaient éteintes dans l'ordre où on les avait allumées[33].»

La Reine ne voulut rien entendre, et avec cette impression
indéfinissable dont les cœurs les plus forts ne savent souvent pas
se défendre aux heures de crise, elle s'absorba dans ses lugubres
pressentiments.

Les événements, hélas! semblaient donner raison à ces craintes
superstitieuses. Quelques jours à peine s'étaient écoulés et la
première de ces lumières qui paraissaient destinées à éclairer
l'horizon de la France, allait s'éteindre. Le Dauphin mourait à Meudon.

Une enfance délicate, une constitution rachitique, et plus encore
peut-être cette précocité d'intelligence et ce développement du cœur,
par lesquels il semble que la Providence veuille compenser la brièveté
de la vie, faisaient depuis trop longtemps prévoir ce douloureux
événement. Malgré les soins dévoués de la duchesse de Polignac, malgré
l'existence au grand air et en toute liberté que la Reine avait voulue
pour ses enfants, sans les aises qui amollissent et l'étiquette qui
comprime, le jeune prince n'avait jamais pu acquérir la vigueur de
tempérament qui paraissait l'apanage de sa famille, et que son jeune
frère, le duc de Normandie, possédait au suprême degré. Etait-ce la
conséquence de sa nature trop frêle, comme le pensait sa mère, ou
la suite d'une inoculation mal réussie, dont l'éruption avait été
brusquement interrompue par une émotion trop forte, comme l'a écrit le
secrétaire de son gouverneur, le duc d'Harcourt[34]? Toujours est-il
que, lorsqu'au moment de son passage des mains des femmes dans celles
des hommes, le Dauphin, âgé de six ans, fut soumis, suivant la règle, à
l'examen de la Faculté, les témoins durent constater avec tristesse une
difficulté dans la marche, une tendance à la difformité, une faiblesse
dans la constitution tout entière, qui ne permettait guère les longs
espoirs[35]. Triste dès son lever, l'enfant ne reprenait un peu de vie
qu'après sa toilette terminée, mais jamais la vie d'un enfant bien
portant.

«Mon fils aîné me donne bien de l'inquiétude, écrivait la Reine le
22 février 1788... Sa taille s'est dérangée, et pour une hanche qui
est plus haute que l'autre, et pour le dos dont les vertèbres sont un
peu déplacées et en saillie. Depuis quelque temps, il a toujours la
fièvre et est fort maigre et affaibli[36].» Mais, avec cette puissance
d'illusions que l'amour donne aux mères, elle se figurait que ce
n'était qu'un accident passager, dû à la dentition et à la croissance,
et que le grand air triompherait de ces mauvaises dispositions, de
même qu'il avait triomphé déjà de la faiblesse de Louis XVI, frêle
dans ses premières années, comme l'était son fils[37]. L'enfant fut en
effet établi à Meudon, au commencement d'avril. Sous l'influence du
changement, du printemps, de l'air, de l'espace, il parut un moment
se remettre; la gaîté, l'appétit revenaient; les forces augmentaient,
et la pauvre mère se sentait renaître à la confiance[38]. Confiance
bien fugitive, car, trois mois après, elle était réduite à écrire:
«Mon fils a des alternatives de mieux et de pire, qui, sans détruire
l'espérance, ne permettent pas d'y compter[39].» Le mal faisait des
progrès rapides; le dos se voûtait; la taille se déformait; les jambes
étaient si faibles que le jeune malade ne pouvait plus marcher sans
être soutenu[40], ni se promener sans être monté sur un âne[41]. Les
remèdes n'opéraient plus; la gangrène gagnait l'épine dorsale[42];
la figure s'allongeait et prenait cette expression de douleur et
d'angoisse qui navre tant chez un enfant. L'intelligence était nette
encore; le goût de la lecture très vif; l'esprit semblait vivre aux
dépens du corps[43]. Mais, sous l'aiguillon de la souffrance, le
caractère s'était aigri, et s'il faut en croire Mme Campan, le
prince témoignait une véritable antipathie à son ancienne gouvernante,
Mme de Polignac[44]. Du moins restait-il d'une tendresse touchante
pour sa mère[45]. On eût dit qu'avant de la quitter, il voulait lui
donner tout ce qu'il avait d'affection dans le cœur. Il la suppliait de
demeurer près de lui, et pour lui faire plaisir, elle restait parfois à
dîner dans sa chambre. Hélas! la pauvre mère avalait plus de larmes que
de pain[46].

Le 4 mai 1789, ce ne fut que du haut d'un balcon de la petite écurie,
couché sur un monceau de coussins, que l'héritier du trône put assister
à la procession des États généraux[47]. Un mois après, il n'était plus.

La veille de sa mort, vers quatre ou cinq heures du soir, comme son
père venait de Versailles pour le voir, le duc d'Harcourt envoya son
secrétaire supplier le prince de ne pas entrer. «Le Roi,» raconte un
témoin oculaire, s'arrêta de suite en s'écriant, en sanglotant: «Ah!
mon fils est mort!»—«Non, Sire, répondis-je, il n'est pas mort, mais
il est au plus mal.» Sa Majesté se laissa tomber sur le fauteuil près
de la porte. La Reine entra presqu'aussitôt, se précipita à genoux
entre ceux du Roi, qui, en pleurant, lui cria: «Ah! ma femme, notre
cher enfant est mort, puisqu'on ne veut pas que je le voie!» Je répétai
qu'il n'était pas mort. La Reine, en répandant un torrent de larmes
et toujours les deux bras appuyés sur les genoux du Roi, lui dit:
«Ayons du courage, mon ami; la Providence peut tout, et espérons encore
qu'elle nous conservera notre fils bien aimé.» Tous deux se levèrent et
reprirent la route de Versailles[48].

Et l'auteur de ce récit touchant, sans appareil et sans phrases,
ajoute: «Cette scène fut pour moi admirable, cruellement douloureuse,
et ne sortira jamais de ma mémoire.»

Quelques heures plus tard, dans la nuit du 3 au 4 juin, l'objet de
tant de joie, devenu l'objet de tant de larmes, n'existait plus, et le
pauvre monarque écrivait sur son journal: «Jeudi 4, mort de mon fils à
une heure du matin. La messe en particulier à huit heures trois quarts.
Je n'ai vu que ma Maison et les princes à l'ordre.» Le 8, les honneurs
furent rendus au Dauphin à Meudon; douze archevêques et évêques,
accompagnés de douze curés, douze gentilshommes, vingt-huit membres
du Tiers-État représentèrent leurs Ordres respectifs à cette triste
cérémonie. Dès le 4, Bailly, doyen du Tiers-État, s'était présenté au
Château, au nom de son Ordre, pour «témoigner au Roi la sensibilité
des Communes sur la mort du Dauphin» et demander en même temps qu'une
députation du Tiers fût reçue par le prince pour lui remettre à
lui-même une adresse sur la situation des affaires, «les députés des
Communes ne pouvant reconnaître d'intermédiaire entre le Roi et son
peuple[49].»

Il insista d'un ton si impérieux, dit Weber, et avec des paroles
si pressantes, que le Roi, tout absorbé qu'il fût dans sa douleur,
dut céder à ces exigences et recevoir dès le samedi 6 juin, avant
même les funérailles du Dauphin, les députés du Tiers[50]; mais
peu d'empiétements sur son autorité l'affectèrent autant que cette
violation du sanctuaire intime de ses regrets: «Il n'y a donc pas de
pères, dans l'assemblée du Tiers?» dit-il avec un amer serrement de
cœur[51].

Sept jours après, le 13 juin, le corps du Dauphin était transporté sans
pompe à Saint-Denys. Il ne devait pas y reposer longtemps.



CHAPITRE II

     Progrès de la Révolution.—Le serment du Jeu de Paume.—La séance
     royale du 23 juin.—Prise de la Bastille.—Départ du comte d'Artois
     et des Polignac.—Le Roi va à Paris, le 17 juillet.—La nuit du
     4 août.—Désordres en province.—Lettres de la Reine à Mme de
     Polignac.—Menaces de Paris contre Versailles.—Malouet propose
     vainement de transférer l'Assemblée à Compiègne.


Les tristesses du père ne pouvaient faire diversion aux préoccupations
du roi. Les difficultés, nées dès le début, s'aggravaient chaque
jour et les dissentiments s'accentuaient. Le Tiers, d'une part, la
Noblesse et le Clergé, de l'autre, étaient en lutte ouverte, et les
efforts de Louis XVI pour amener l'entente avaient échoué. Le débat
s'aigrissait de toutes les prétentions des uns, de toute la résistance
des autres. Les hommes étaient rares qui voulaient, comme Malouet,
travailler à la réunion des Ordres, sans l'imposer, par un accord
commun. Le 17 juin, sur une motion de Siéyès, le Tiers, à la majorité
de 491 voix contre 90, se déclarait _Assemblée nationale_. Devant
cet empiétement, qui, suivant le mot juste de Malouet, affichait
«une scission désastreuse[52]» le gouvernement ne pouvait pas garder
le silence; il annonça une séance royale pour le 22 juin et fit, en
conséquence, fermer jusqu'à ce jour la salle des Menus. Lorsque, le 20
juin, le Tiers se présenta à la porte de la salle, des soldats lui en
interdirent l'entrée. Sur la proposition du docteur Guillotin[53],
les députés des Communes se réunirent dans la salle du Jeu de Paume.
Irrités des refus qu'ils avaient essuyés, exaspérés par les bruits
alarmants que la malveillance ne cessait de répandre sur les intentions
de la Cour[54], emportés par un de ces entraînements contagieux
auxquels résistent difficilement les assemblées nombreuses, ils firent
le serment de ne pas se séparer avant d'avoir donné, _avec ou sans le
Roi_, sans s'inquiéter même de son assentiment, une constitution à
la France[55]. Prétention audacieuse[56], que n'autorisaient ni les
instructions de leurs mandants[57], ni les traditions du pays, ni les
principes constitutifs des États généraux; «serment fatal»—le mot est
de Mounier[58],—que ne tarda pas à regretter et à désavouer celui-là
même qui en avait été le promoteur. Le courant était si irrésistible
qu'un seul député, Martin, d'Auch, osa s'y opposer, et la populace, qui
commençait déjà à affirmer la puissance, bientôt prédominante, de la
rue, faillit lui faire payer cher cette courageuse et consciencieuse
résistance[59].

S'il faut en croire Malouet, il était temps encore, avec de l'énergie,
avec un plan arrêté[60], de mettre un terme à des empiétements dont
l'audace compromettait le succès des réformes sages et pacifiques,
réclamées par les cahiers. Necker ne sut prendre que des demi-mesures,
dont l'imprudente faiblesse était un encouragement pour les meneurs,
en leur assurant, comme on l'a dit justement, une impunité qu'ils
attribuaient à l'impuissance de punir[61]. La séance royale fut remise
d'un jour; elle eut lieu le 23 juin, avec l'appareil, plus irritant
qu'imposant, d'un lit de justice[62]. Des soldats et des gardes du
corps environnaient la salle des États, et la forme impérative,
employée par le Roi à plusieurs reprises, froissa les représentants du
Tiers, surexcités par leur exaltation même et rendus plus forts par
l'adhésion de 149 membres du Clergé, qui, la veille, étaient venus se
joindre à eux.

Le texte du discours, rédigé par Necker, avait été modifié au dernier
moment dans un conseil[63], auquel avaient assisté Monsieur et le comte
d'Artois, suspects au parti populaire. Mécontent de ces changements,
qu'il désapprouvait, le ministre en profita pour s'abstenir d'assister
à la séance royale, sacrifiant ainsi son devoir à sa popularité
et paralysant le gouvernement, dont il était encore membre. Malgré
des lacunes regrettables, la déclaration du Roi constituait un très
réel progrès; elle réalisait une partie considérable des réformes
réclamées par les cahiers et posait des principes qui, régulièrement et
sagement développés, eussent conduit la France, lentement peut-être,
mais sûrement, à la possession de ce régime constitutionnel dont elle
poursuit vainement, depuis un siècle, l'établissement. Le consentement
de l'emprunt et de l'impôt par les États, la publication chaque année
du tableau des recettes et dépenses, la renonciation de la Noblesse
aux privilèges pécuniaires, la garantie de la liberté personnelle et
de la liberté de la presse, la suppression des douanes intérieures,
la réforme de l'administration et de la justice, l'abolition de la
taille et de la corvée, le remaniement de l'impôt du sel, la fondation
d'États provinciaux, où le Tiers devait avoir double représentation, où
les délibérations devaient avoir lieu en commun, étaient ou accordés
ou promis. «Qu'on relève les déclarations de Louis XVI à la séance
du 23 juin, a dit un écrivain distingué, on y verra le principe,
le développement même de toutes les réformes politiques qui ont
été écrites depuis dans les éditions si souvent renouvelées de nos
constitutions et de nos chartes[64].» Mais le prince conservait la
distinction des trois Ordres, et à un moment où la lutte entre ces
Ordres et l'irritation contre les deux premiers tenaient le premier
rang dans les préoccupations publiques, il se contentait d'inviter la
Noblesse et le Clergé à délibérer en commun avec le Tiers «dans les
affaires qui regardaient le bien général». Il restait dans le vague
sur la question si débattue de la constitution et de la périodicité
désirée des États généraux, maintenait les droits féodaux, gardait
le silence sur l'admissibilité de tous aux emplois publics. Enfin,
il laissait entendre que si, par des prétentions exagérées ou des
difficultés hors de propos, l'accord entre les États et la royauté
était rendu impossible, il était décidé à accomplir seul les réformes.
«Toute défiance de votre part, disait-il, serait une grande injustice.
C'est moi, jusqu'à présent, qui ai fait tout pour le bonheur de mes
peuples, et il est rare peut-être que l'unique ambition d'un souverain
soit d'obtenir de ses sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses
bienfaits.»

Ce ton personnel et quelque peu menaçant, malgré tout ce qu'il y avait,
au fond, de paternel dans la déclaration, irrita vivement des hommes
tout enivrés encore de leur puissance nouvelle, mis en méfiance
d'ailleurs par l'absence du ministre populaire. Le Roi fut écouté dans
un morne silence. Lorsqu'il sortit, après avoir ordonné à l'assemblée
de se séparer immédiatement, le Clergé et la Noblesse seuls le
suivirent; les membres du Tiers restèrent dans la salle. «Messieurs,»
s'écria Mirabeau, rendant ainsi un involontaire hommage aux généreuses
et patriotiques intentions du souverain, «Messieurs, j'avoue que ce
que vous venez d'entendre pourrait être le salut de la patrie, si les
présents du despotisme n'étaient pas toujours dangereux.» La défiance
était ainsi ranimée, les mécontentements réveillés, et lorsque le
grand-maître des cérémonies, le marquis de Brézé, vint rappeler les
ordres du Roi: «Nous sommes ici par le vœu de la nation, répondit
encore Mirabeau: la force matérielle seule pourrait nous faire
désemparer[65].» Et l'Assemblée, donnant raison au tribun qui, malgré
la répugnance qu'il avait inspirée tout d'abord, commençait à conquérir
sur elle une influence prépondérante, refusa de se séparer et se
proclama inviolable.

Ainsi était manqué l'effet de cette journée, d'où eût pu dater, sans
secousses, l'ère de la liberté. Le soir, Necker donna sa démission.
La Reine manda le ministre et le conjura de reprendre sa place.
C'était elle qui l'avait fait rentrer au ministère; c'était elle qui
lui demandait d'y rester. Le Roi ajouta le poids de son autorité aux
instances de sa femme, et Necker donna un consentement qui s'accordait
peut-être avec ses désirs secrets et qui lui valut un triomphe
populaire[66].

Mais ce retour de Necker n'était que momentané. Louis XVI ne pouvait
guère reprendre en lui une confiance absolue, après son attitude au
23 juin, et d'ailleurs sa naturelle irrésolution l'empêchait lui-même
de suivre une ligne bien fixe. Les conseils contradictoires se
pressaient autour de lui; le malheureux prince flottait au milieu de
ces contradictions, penchant tantôt vers les concessions, tantôt vers
la résistance, et détruisant souvent le lendemain ce qu'il avait fait
la veille. Après avoir maintenu, le 23 juin, le droit pour les Ordres
de délibérer à part, il engageait la Noblesse à se réunir au Tiers.
Cette réunion eut lieu en effet le 28 juin, au milieu d'une explosion
de joie. Versailles prit un air de fête; des cris de _Vive le Roi!_
furent poussés sous les fenêtres du Château; et la Reine elle-même eut,
ce jour-là, sa part des acclamations. L'enthousiasme était universel,
et l'on entendait des naïfs s'écrier que la révolution était finie.

L'illusion ne dura pas longtemps, et cette réunion tardive ne rendit
la paix ni à l'Assemblée ni à la France. Bientôt, la fièvre qui
embrasait les têtes, l'agitation qui menaçait de descendre dans la rue,
les violences même dont quelques membres du Clergé et de la Noblesse
avaient failli être victimes pour avoir résisté aux injonctions
populaires, la récente insurrection des gardes françaises, avaient
fait sentir le besoin d'avoir à la disposition du gouvernement une
force suffisante. Le Roi réunit des troupes autour de Versailles, sous
le commandement d'un des héros de la guerre de Sept ans, le maréchal
de Broglie. Mais la désorganisation générale, qui avait envahi la
société tout entière, n'avait pas épargné l'armée: «On n'est pas sûr
des soldats,» écrivait, dès le 26 juin, le comte de Fersen[67]. Quoi
qu'il en soit, au lieu de calmer les têtes, cette concentration de
forces les exaspéra; l'Assemblée feignit de s'en alarmer et d'y voir
un attentat contre son indépendance[68]. Elle réclama, par l'organe
toujours enflammé de Mirabeau, le retrait des troupes. Le Roi, tout en
protestant contre le projet de coup d'Etat qu'on lui prêtait, proposa
de transférer les Etats à Soissons ou à Noyon. Peut-être y avait-il là
une solution. L'Assemblée, éloignée des excitations de Paris, se fût
montrée moins ardente, et le prince, qui ne demandait qu'un accord avec
elle, eût vraisemblablement conclu cet accord. «Mais, disait Gouverneur
Morris, en enregistrant cette nouvelle et en émettant cette hypothèse,
le mal est plus avancé que les conseillers du Roi ne se l'imaginent, et
il faut maintenant que les événements aient leur cours[69].»

Quelle avait été, dans toutes ces mesures, la part de la Reine? En
l'absence de documents positifs, émanés d'elle ou de ses confidents, il
est assez difficile de l'établir d'une manière bien nette. En général,
il faut se méfier singulièrement, pendant cette période tourmentée, des
auteurs de mémoires ou de chroniques, qui supposent souvent sans raison
et affirment sans autorité. On affecte habituellement de confondre
dans un même parti, et les meneurs, à cette époque, confondaient dans
une même haine la Reine et le comte d'Artois. Il ne faudrait pas
oublier cependant qu'à l'occasion de la convocation des États généraux,
un dissentiment grave avait éclaté entre Marie-Antoinette et son
beau-frère. M. de Ségur raconte même que, dans la première entrevue
qu'il eut avec la Reine, à son retour de Russie, cette princesse, après
un long entretien où elle s'était exprimée avec une tristesse pleine de
dignité[70], mais «sans aigreur», contre ceux de ses amis qui étaient
alors à la tête du parti populaire, ajouta: «Je vois que, d'après ce
qu'on vous a dit, vous me croyez fort éloignée de votre opinion. Mais
demain vous aurez de mes nouvelles, et vous verrez que je ne suis pas
aussi déraisonnable qu'on le suppose.» Et le lendemain, en effet, elle
lui fit remettre par Mme Campan un paquet cacheté qui contenait un
écrit de Mounier, le chef incontesté des constitutionnels modérés[71].
Toutefois, étant données la fierté du caractère de la Reine et la haute
opinion qu'elle se faisait du pouvoir royal, il est permis de penser
qu'elle fut plutôt pour la résistance que pour les concessions. Mais
il est probable aussi qu'absorbée alors dans la douleur causée par
la perte récente de son fils, elle songeait plus aux larmes qu'à la
politique, et que les chagrins de la mère entravèrent singulièrement,
s'ils n'empêchèrent pas complètement, l'activité de la souveraine.

Le 11 juillet, Necker recevait, sous une forme d'ailleurs très
douce[72] l'ordre de donner sa démission, ou plutôt l'autorisation de
se retirer, et s'éloignait en silence, avec une incontestable noblesse.
Un nouveau ministère était constitué, sous la présidence du baron de
Breteuil, avec le maréchal de Broglie à la guerre et M. Foulon au
contrôle général. Cette nouvelle, promptement répandue, jette une
extrême effervescence dans Paris. La foule se réunit au Palais-Royal,
centre habituel des agitations. Camille Desmoulins s'élance sur une
table, un pistolet à la main, arrache une feuille à un arbre pour
s'en faire une cocarde, et tonne contre les ennemis de la nation. On
porte en triomphe les bustes de Necker et du duc d'Orléans; on couvre
d'imprécations les noms du comte d'Artois et de la Reine, auxquels
on attribue le renvoi du ministre populaire. On assaille à coups
de pierres les troupes réunies sur la place Louis XV. Le prince de
Lambesc, irrité de voir ses hommes lapidés sans défense et menacés
par la foule qui remplit les Tuileries, pénètre dans le jardin, avec
un détachement, pour le faire évacuer. La foule s'enfuit, redoublant
le désordre par sa précipitation et le tumulte par ses cris. Le bruit
se répand partout qu'on égorge les citoyens inoffensifs; à défaut
du cadavre qu'on trouve toujours dans les révolutions, on exhibe un
blessé, et les soldats, auxquels les ordres les plus pacifiques ont
été donnés, passent dans l'imagination populaire pour les massacreurs
de peuple[73]. La multitude se porte à l'Hôtel-de-Ville, réclamant
le tocsin et des armes; les gardes françaises prennent parti pour
l'émeute[74] et marchent contre les troupes royales, que leur
commandant, le baron de Besenval, irrésolu et sans ordres, fait replier
sur Versailles.

Le lendemain l'agitation redouble. Tandis que les électeurs, réunis
à l'Hôtel-de-Ville, décrètent la formation d'une milice parisienne,
bientôt célèbre sous le nom de garde-nationale, l'émeute pille la
maison des Lazaristes, qu'elle accuse d'accaparements, relâche les
prisonniers de Sainte-Pélagie, saccage le garde-meuble, et dresse
des barricades dans les rues. En face de ce désordre permanent et
croissant, le gouvernement demeure dans une incroyable inertie.

Enhardie par l'impunité, encouragée tacitement par l'Assemblée qui,
au milieu de la fermentation de la capitale, continue à réclamer le
renvoi des troupes, la foule ne se borne plus aux exploits faciles de
l'incendie des barrières et du pillage des couvents. Le 14 juillet,
au matin, elle se porte aux Invalides, pour y chercher les armes qui
lui manquent. Le gouverneur, Sombreuil, veut fermer les portes; les
invalides eux-mêmes les ouvrent et livrent les fusils. L'esprit de
révolte souffle partout. Les bandes, désormais armées, s'élancent sur
la Bastille. Après un siège, qui n'est qu'une misérable parodie, après
des négociations étranges qu'il serait trop long de rapporter ici, la
vieille forteresse, si terrible en apparence, si faible en réalité,
sans autre garnison que trente-deux Suisses et quatre-vingt-deux
invalides qui ne veulent pas se battre, sans munitions, presque sans
canons, la vieille forteresse est prise, disons mieux, elle se rend
sans avoir été défendue. Sans ordres et sans secours, le gouverneur,
ou plutôt la garnison, capitule. La foule, qui s'est enfuie, au seul
coup de canon tiré de la Bastille, se précipite dans l'enceinte de
la forteresse, dès qu'il n'y a plus même l'apparence d'un danger
à craindre; elle égorge les principaux officiers, les invalides,
le gouverneur lui-même, de Launay, dont la tête, arborée au bout
d'une pique, sert de trophée aux vainqueurs de la journée, avec
celle du prévôt des marchands, Flesselles, qu'on est allé égorger à
l'Hôtel-de-Ville[75].

La Terreur était commencée: c'est un témoin oculaire, un des hommes les
plus modérés et les plus clairvoyants de ce temps, qui l'a dit[76].
Le meurtre de de Launay et de Flesselles était le prélude; la bête
populaire était lâchée; enivrée par l'odeur du sang, elle s'apprêtait
à en verser d'autre. «Si la Cour avait été à Paris au lieu d'être à
Versailles, écrit Malouet, ce sont les ministres et les princes qu'on
aurait massacrés, au lieu de Foulon, de Berthier et de de Launay[77].»
Le Palais-Royal avait dressé la liste des victimes, les égorgeurs
étaient prêts. Le comte d'Artois, les Condé, les Polignac, le baron
de Breteuil, le maréchal de Broglie, Foulon, Berthier, bien d'autres
encore étaient inscrits sur la liste fatale. «Prince,» avait dit au
comte d'Artois le duc de Liancourt, qui revenait de Paris, «votre tête
est proscrite; j'ai lu l'affiche de cette terrible proscription[78].»
A Versailles même, le prince avait été insulté plusieurs fois[79] et
Mme Campan avait entendu un homme déguisé dire à une femme voilée:
«La duchesse est encore à Versailles; elle est comme les taupes, elle
travaille en dessous, mais nous saurons piocher pour la déterrer[80].»

Devant ces menaces, qui pouvaient sitôt devenir de sanglantes réalités,
le Roi s'émut; il engagea son frère à chercher hors de France une
sécurité qu'il se sentait impuissant à lui assurer. La Reine en fit
autant pour son amie. Le 16 juillet, à huit heures du soir, elle envoya
chercher le duc et la duchesse de Polignac et les pria instamment de
partir dans la nuit même. Ils s'y refusèrent longtemps. Enfin la Reine,
ne sachant par quel moyen les déterminer et «frémissant de chaque
instant qui suspendait leur départ», dit à son amie en versant un
torrent de larmes: «Le Roi va demain à Paris; si on lui demandait.....
Je crains tout; au nom de notre amitié, partez. Il est encore temps de
vous soustraire à la fureur de mes ennemis; en vous attaquant, c'est
bien plus à moi qu'on en veut qu'à vous-mêmes; ne soyez pas la victime
de votre attachement et de mon amitié.» Le Roi entra dans cet instant,
et la Reine lui dit: «Venez, Monsieur, m'aider à persuader à ces
honnêtes gens, à ces fidèles sujets, qu'ils doivent nous quitter.» Le
Roi, s'approchant du duc et de la duchesse, les assura que ce conseil
de la Reine était le seul à suivre; il ajouta: «Mon cruel destin me
force d'éloigner de moi tous ceux que j'estime et que j'aime. Je viens
d'ordonner au comte d'Artois de partir; je vous donne le même ordre.
Plaignez-moi; mais ne perdez pas un seul moment; emmenez votre famille.
Comptez sur moi dans tous les temps; je vous conserve vos charges.»

...... A minuit, la duchesse reçut ce petit mot de la Reine: «Adieu, la
plus tendre des amies! Que ce mot est affreux! Mais il est nécessaire.
Adieu! je n'ai que la force de vous embrasser[81].»

Quels qu'eussent été les refroidissement des dernières années,
Marie-Antoinette ne pouvait voir, sans un déchirement de cœur,
s'éloigner cette amie à laquelle l'unissaient quinze ans d'affection
et tous les souvenirs de sa vie heureuse. C'était le premier lien qui
se brisait; c'était l'amitié qui devait fuir devant les préventions et
le meurtre: triste et trop intelligible présage du sort réservé à la
Reine elle-même. La veille, une femme, voilée de noir, n'avait-elle
pas dit à Mme Campan: «Dites à votre Reine qu'elle ne se mêle plus
de nous gouverner. Qu'elle laisse son mari et nos bons États généraux
faire le bonheur du peuple.»—«Oui,» avait repris un homme manifestement
travesti en fort de la Halle, «répétez-lui qu'il n'en sera pas de ces
États généraux comme des autres, qui n'ont rien produit de bon pour
le peuple...... Dites-lui bien cela, entendez-vous[82]?» Ainsi, la
malveillance populaire s'obstinait à voir en la Reine seule l'obstacle
aux réformes, et si le peuple ne trouvait pas ce bonheur, qu'on lui
promettait si bruyamment avec plus de témérité que de sagesse, c'était
elle qu'il en devait accuser.

La duchesse de Polignac, en arrivant à Bâle, rencontra Necker, auquel
elle donna la première nouvelle de son rappel, bientôt confirmée par
l'arrivée d'un courrier royal[83]. Effrayé de cette révolte de Paris
qui, suivant le mot du duc de Liancourt, s'élevait à la hauteur d'une
révolution, déterminé à ne pas faire couler le sang pour sa querelle,
Louis XVI avait cédé. Le 15, il était allé à l'Assemblée à pied, sans
gardes, accompagné de ses deux frères, pour annoncer lui-même le
retrait des troupes. A son retour, les applaudissements de la foule
le saluèrent; les drapeaux flottaient dans les airs, les tambours
battaient; les troupes, rangées sur la Place d'Armes, partageaient
l'ivresse générale. La Reine parut au grand balcon, accompagnée de
sa famille, tenant le Dauphin dans ses bras et Madame par la main.
Peu après, les enfants du comte d'Artois furent amenés par leur
gouverneur. Ils baisèrent la main de la Reine, qui se pencha vers eux,
son fils dans les bras. Les deux jeunes princes embrassèrent leur
cousin; la petite Madame, émue, joignit ses caresses à celles du duc
d'Angoulême et du duc de Berry; et un moment toutes ces jeunes têtes
blondes furent confondues dans un commun embrassement, dominées par
la figure plus grave, mais souriante de la Reine. Ce fut un tableau
touchant et un moment d'enthousiasme indescriptible[84]. Mais, dans le
peuple qui se pressait au pied du balcon, cet enthousiasme se mêlait
d'imprécations contre le comte d'Artois et aussi de sourds murmures
contre la Reine. Louis XVI le vit et, ne voulant pas faire partager à
son frère les dangers qu'il affrontait lui-même, il lui donna, comme
nous l'avons dit, l'ordre de s'éloigner. Dans la nuit du 16 au 17, le
comte d'Artois et ses enfants, le prince de Condé, le duc de Bourbon
et le duc d'Enghien, prirent le chemin de la Belgique, où les derniers
n'arrivèrent qu'après avoir échappé à grand peine aux furieux qui
voulaient les jeter dans l'Oise[85]. Les ministres compromis dans le
cabinet du 11 juillet, MM. de Barentin, de Villedeuil, de la Vauguyon,
de Breteuil, l'abbé de Vermond[86], le prince de Lambesc, coupable
d'avoir commandé, le 12 juillet, la charge du Royal-Allemand dans le
jardin des Tuileries, suivirent cet exemple. Le maréchal de Broglie
se retira dans son gouvernement des Trois-Évêchés, d'où les clameurs
de la populace, ameutée contre lui, le forcèrent bientôt de fuir à
Luxembourg[87].

Quelques jours plus tard, l'horrible assassinat d'un des ministres du
11 juillet. Foulon, et de son gendre Berthier, ancien intendant de
l'Ile-de-France, ne justifiait que trop les sombres pressentiments du
Roi et de la Reine et la nécessité de cette première émigration.

Un moment cependant, Louis XVI avait eu la pensée de tenir tête à
l'insurrection. Il avait voulu quitter Versailles et se retirer à Metz,
sous la protection des troupes auxquelles il venait de donner l'ordre
de s'éloigner. La Reine y poussait vivement; déjà même elle avait
fait ses préparatifs de départ, brûlé ses papiers, réuni ses diamants
dans un coffret facile à emporter et remis à Mme Campan un ordre
de l'accompagner pour servir d'institutrice à Madame. Un conseil eut
lieu où le Roi posa nettement la question; les débats furent longs et
animés; mais la majorité se prononça contre le départ[88]. Monsieur
supplia le Roi de rester, et le maréchal de Broglie, interrogé à son
tour, répondit: «Oui, nous pourrons aller à Metz; mais que ferons-nous,
quand nous y serons[89]?» Devant ces prières de son frère, devant ces
hésitations du commandant en chef de ses troupes, devant la perspective
de la guerre civile qui pouvait suivre, Louis XVI renonça à son plan
et la Reine, reprenant le papier qu'elle avait remis à Mme Campan,
le déchira, les larmes aux yeux, en disant: «Lorsque je l'écrivis,
j'espérais bien qu'il serait utile, mais le sort en a décidé autrement;
je crains bien que ce ne soit pour notre malheur à tous.» Elle ne se
trompait pas, et le Roi, plus tard, regretta le parti qu'il avait pris
ce jour-là. «J'ai manqué le moment, disait-il tristement à Fersen,
trois ans après, et depuis je ne l'ai plus retrouvé[90].»

Au lieu de prendre la route de Metz, il fut décidé que le prince irait
à Paris pour essayer de calmer les esprits. De tristes appréhensions
agitaient son cœur et, avant de partir il tint à mettre en règle sa
conscience de chrétien et de roi. Le chrétien entendit la messe et
communia. Le roi remit confidentiellement à Monsieur un acte qui
l'instituait lieutenant général du royaume, dans le cas où l'on
attenterait à la vie ou à la liberté du souverain. Puis, le 17, à 9
heures du matin, Louis XVI partit: s'il n'avait pas le courage de
l'initiative, il avait celui de la résignation. Douze gardes du corps
seulement le suivaient, avec les ducs de Villeroy et de Villequier, le
maréchal de Beauvau et le comte d'Estaing, sans princes du sang et sans
ministres. Le reste de l'escorte était fourni par la garde nationale de
Versailles, qui l'accompagna jusqu'à Paris. Là, on retrouva la garde
nationale parisienne, encore en habits bourgeois, sous le commandement
de Lafayette, à cheval. Une double file d'hommes armés, cent cinquante
mille, dit-on[91], s'étendait du Point-du-Jour à l'Hôtel-de-Ville.
Dans les rues, aux fenêtres, sur les toits même, une foule immense,
impatiente et houleuse, des jeunes gens portant des piques ou des
fusils de chasse, des moines même en armes, comme sous la Ligue[92],
des poissardes portant d'énormes bouquets, sautant, gambadant, à moitié
ivres, des musiciens jouant l'air: _Où peut-on être mieux qu'au sein
de sa famille?_ des canons couronnés de fleurs avec cette inscription:
«Votre présence nous a désarmés.» Partout, aux chapeaux, aux bonnets,
aux uniformes, à la statue même de Louis XV, la cocarde aux couleurs de
la capitale, rouge et bleue[93].

A la barrière, le maire de Paris, Bailly, présenta au Roi les clefs de
la ville sur un bassin de vermeil: «Sire, dit-il, j'apporte à Votre
Majesté les clefs de sa bonne ville de Paris; ce sont les mêmes qui ont
été présentées à Henri IV. Il avait reconquis son peuple; ici c'est le
peuple qui a reconquis son roi.»

Bailly avait raison. C'était bien un vaincu, «un grand captif», dit
le marquis de Ferrières, qui s'avançait lentement[94] à travers les
rues de la cité, sans gardes, entouré de deux ou trois cents membres
de l'Assemblée, «l'air triste et agité[95]», avec un cortège en
désordre et «une pompe qui, aux yeux de tous, avait quelque chose de
lugubre[96]». Les cris de _Vive la Nation!_ qui retentissaient de
toutes parts, à peu près seuls et sans le vieux cri français de _Vive
le Roi[97]!_ précisaient la situation. L'humiliation se consomma à
l'Hôtel-de-Ville, où le Roi, après avoir passé sous une voûte menaçante
d'épées entrelacées[98], confirma les pouvoirs décernés par l'émeute.
Bailly présenta à Louis XVI la nouvelle cocarde, qui remplaçait pour
les Parisiens l'antique cocarde royale. Le prince la prit, la mit à
son chapeau et parut au balcon. Des applaudissements frénétiques
éclatèrent, saluant le souverain désarmé et vaincu, et ce fut alors
seulement que reparut le cri de _Vive le Roi[99]!_ Ce n'était plus
l'ivresse du dévouement; c'était l'ivresse du triomphe.

Le Roi le sentit; des larmes, qui n'étaient pas des larmes de joie,
coulèrent de ses yeux, et ce fut l'air morne et le cœur serré, qu'il
reprit la route de Versailles.

L'alarme était grande au Château; la Reine, quoiqu'elle fît «paraître
un grand courage et une fermeté d'âme extraordinaire[100]», n'avait
pu envisager sans inquiétude ce voyage à Paris; elle avait tout fait
pour retenir son mari; elle l'avait supplié à genoux et en pleurant de
renoncer à un projet qui présentait en effet tant d'incertitude et de
dangers. N'essaierait-on pas de le garder prisonnier? Ne ferait-on pas
pis encore? Et de fait, ces craintes n'étaient pas vaines. Lafayette
ne se vantait-il pas, quelques jours plus tard, à Gouverneur Morris,
d'avoir été seul maître, le 17 juillet, d'avoir pu, s'il l'avait voulu,
retenir le Roi prisonnier, de l'avoir fait marcher dans les rues à sa
fantaisie et d'avoir prescrit lui-même le degré d'applaudissements
qu'il convenait de lui accorder[101]? Aux Champs-Élysées, n'avait-on
pas vu une femme frappée d'une balle tirée dans la direction de la
voiture du Roi, et ce fait, bien qu'il fût vraisemblablement l'effet du
hasard, n'avait-il pas paru, à Bailly même, «extraordinaire[102]?»

La journée avait donc semblé bien longue à la pauvre Reine. Elle
l'avait passée dans les transes et les larmes, enfermée dans ses
cabinets, donnant l'ordre de tenir ses attelages prêts, s'essayant
même à tracer le discours qu'elle irait adresser à l'Assemblée, si des
factieux, dont on pouvait tout attendre, s'opposaient au retour du Roi
et répétant sans cesse ces mots entrecoupés: «Ils ne le laisseront pas
revenir[103]!»

Il revint cependant. A six heures du soir, le premier page, M. de
Lastour, accourut à franc étrier, porteur de la bonne nouvelle. A
neuf heures[104], le Roi rentrait lui-même, brisé de fatigue, mais se
félicitant qu'aucun accident n'eût marqué ce voyage entrepris avec
tant de craintes. «Heureusement, disait-il, il n'a pas coulé de sang;
je jure qu'il n'y aura jamais une goutte de sang français versé par
mon ordre[105].» La Reine se précipita au-devant de son mari avec le
Dauphin[106] jusqu'au milieu de l'escalier[107]. En un instant, le
prince fut dans les bras de sa famille. Sa femme, sa sœur, ses enfants
l'entourèrent en pleurant de joie; les alarmes avaient été si vives
que ce retour remplissait tout le monde de bonheur. On oubliait les
inquiétudes de la journée; pouvait-on oublier celles du lendemain?

«Votre Majesté, avait dit Bailly au Roi, vient jouir de la paix
qu'elle a rétablie dans sa capitale[108].» Cinq jours plus tard, le
meurtre de Foulon et de Berthier avait montré sur quelle base était
fondée cette paix et comment le peuple parisien comprenait le respect
des lois. Arrêtées toutes deux loin de la capitale, ramenées à Paris
par une populace furieuse, qui les abreuvait de mauvais traitements
et d'insultes, abandonnées par ceux qui devaient les défendre[109],
les deux malheureuses victimes étaient égorgées avec d'horribles
raffinements de barbarie. Leurs têtes, placées au bout des piques,
étaient promenées dans les rues, au milieu de chants et de danses de
cannibales, et le cœur sanglant de Berthier était porté sous les yeux
même des électeurs assemblés dans la grande salle de l'Hôtel-de-Ville.
En province, l'agitation et les violences n'étaient pas moindres. Des
bruits vagues, mais trop concordants pour n'être pas l'effet d'un mot
d'ordre, jettent l'effroi dans les campagnes: des bandes de brigands,
assure-t-on, vont venir piller les récoltes et incendier les blés. «Une
terreur panique, dit un témoin non suspect, se répand le même jour dans
toutes les parties du royaume[110].» Les femmes s'enfuient, les hommes
prennent leurs armes; on court sus aux brigands imaginaires, et, ne les
trouvant pas, on se rue contre ceux qu'on accuse de les avoir soudoyés.
On démolit les châteaux; on pille les couvents; on brûle les registres
et les titres; on massacre les nobles et tous ceux qu'on soupçonne, à
tort ou à raison, d'être hostiles à la Révolution. L'autorité n'a plus
d'action et l'anarchie règne en maîtresse. «Les propriétés, de quelque
nature qu'elles soient, disait, le 3 août, le député Salomon au nom
du Comité des rapports, sont la proie du plus coupable brigandage. De
tous côtés, les châteaux sont brûlés, les couvents détruits, les fermes
abandonnées au pillage; les impôts, les redevances seigneuriales, tout
est anéanti; les lois sont sans force, les magistrats sans autorité, et
la justice n'est plus qu'un fantôme, qu'on cherche inutilement dans les
tribunaux.»

Il semblait que les décrets du 4 août, en abolissant les droits
féodaux, eussent dû faire cesser des désordres qui n'avaient plus
de prétexte. Il n'en fut rien: de nouveaux incendies, de nouvelles
violences, de nouveaux massacres furent la seule réponse au généreux
élan des privilégiés. Contre de tels excès, il eût fallu agir;
l'Assemblée se contenta de parler. Mais ses proclamations, sans couleur
et sans énergie, restaient sans effet. Toute puissante pour détruire,
elle se trouvait sans force pour conserver. Et comment en aurait-elle
eu? N'était-ce pas de sa tribune que partaient les excitations les plus
violentes? N'avait-on pas entendu l'homme qui exerçait sur elle la
plus incontestable influence s'écrier un jour: «Il faut des victimes
aux nations; on doit s'endurcir aux malheurs publics et l'on n'est
citoyen qu'à ce prix.»

Et au moment de l'assassinat de Foulon et de Berthier, Barnave
n'avait-il pas dit ce mot qu'il devait si cruellement regretter: «Le
sang qui coule est-il donc si pur?»

«Ma santé se soutient encore, écrivait la malheureuse Reine à la
duchesse de Polignac; mais mon âme est accablée de peines, de chagrins
et d'inquiétudes. Tous les jours j'apprends de nouveaux malheurs;
un des plus grands pour moi est d'être séparée de tous mes amis; je
ne rencontre plus de cœurs qui m'entendent.»—«Soyez tranquille, lui
écrivait-elle une autre fois, l'adversité n'a pas diminué ma force et
mon courage et m'a donné la prudence[111].»

En attendant des jours meilleurs, elle avait pris, disait son frère,
«le seul parti qui lui convenait, savoir: de vivre fort retirée et tout
occupée de ses enfants[112]».

Necker était revenu le 28 juillet, au milieu des acclamations
populaires[113]. Mais son retour n'avait rétabli ni les finances ni
l'ordre; les dons patriotiques, l'envoi même de la vaisselle royale
à la Monnaie, l'annonce de réformes importantes dans les Maisons du
Roi et de la Reine n'avaient pas rempli le vide du trésor[114].
Les contributions ne rentraient pas; depuis le 4 août, les paysans
se croyaient affranchis de tout impôt envers l'Etat, comme de toute
redevance féodale. En politique, Necker n'était pas plus heureux; au
mois de juillet comme au mois de mai, il n'avait aucun plan, et la
crainte de compromettre sa popularité l'entraînait à des compromis
qu'un homme d'Etat, même hostile, comme Mirabeau, n'eût pas voulu
accepter. C'est ainsi que dans la grande et capitale discussion sur
le _Veto_, on avait vu le tribun soutenir la prérogative royale
qu'abandonnait le ministre. Mais cette soumission même ne suffisait
pas. Le mot de _Veto_ incompris devenait la qualification injurieuse
et mortelle dont on affublait le Roi et la Reine. Le danger croissait
d'heure en heure. Des lettres anonymes dénonçaient non seulement les
députés favorables, mais tous ceux qui n'obéissaient pas aveuglément
aux volontés du Palais-Royal[115].

«Tous les liens sont rompus, écrivait, le 3 septembre, le comte de
Fersen; l'autorité du Roi est nulle; l'Assemblée nationale elle même
tremble devant Paris, et Paris tremble devant quarante ou cinquante
mille bandits ou gens sans aveu établis à Montmartre ou dans le
Palais-Royal, qu'on n'a pas pu en chasser et qui ne cessent d'y faire
des motions[116].»

La situation était intolérable; l'Assemblée n'était plus libre. Les
vociférations des tribunes, les cris de la rue, les lettres anonymes
menaçaient ses membres les plus éminents et les plus sages. Les
rapports de police signalaient un projet d'invasion de Versailles
par les meneurs de Paris[117]. Il fallait sortir de là. La Cour s'en
préoccupait et les royalistes de l'Assemblée ne s'en préoccupaient pas
moins. Y eut-il alors un plan pour enlever le Roi par la Champagne
et Verdun et le transporter à Metz sous la protection de l'armée de
Bouillé? Le comte d'Estaing l'affirme dans une lettre à la Reine,
dont le brouillon fut retrouvé chez lui[118]. On le disait tout haut
à Paris, et Mme de Tourzel le confirme dans ses Mémoires; mais ce
plan paraît être resté toujours fort vague; le lieu de la retraite
même n'était pas décidé et l'on ne tarda pas à y renoncer[119]. Vers
la même époque, trois députés, au nom d'un certain nombre de leurs
collègues et se croyant sûrs d'entraîner la majorité de l'Assemblée,
qu'effrayait l'audace des factieux, Malouet, Redon et l'évêque de
Langres, proposèrent au ministère de transporter l'Assemblée à vingt
lieues de Paris, à Soissons ou à Compiègne. Plusieurs ministres, Necker
et Montmorin entre autres, avaient adhéré à ce projet: mais quand il
fut soumis au Roi, le Roi refusa.

Quelle fut la raison de ce refus? Le prince n'avait-il pas confiance
dans le succès? Se souvint-il qu'il avait voulu, au 14 juillet,
prendre une résolution analogue et qu'il avait dû y renoncer devant
les représentations de ceux-là même sur lesquels il croyait pouvoir le
plus compter? Pensa-t-il qu'il fallait rester près de Paris pour le
mieux contenir? Ne crut-il pas à la réalité du danger? Eut-il honte de
sembler fuir devant l'émeute? Tout ce que l'histoire peut dire, c'est
que, ce jour-là comme plus tard, Louis XVI manifesta une répugnance
invincible à abandonner Versailles. Les députés se retirèrent
consternés[120].

C'était le 29 septembre[121] que cette démarche était faite et
repoussée. Quelques jours après, le Roi et l'Assemblée quittaient
Versailles, pour rentrer prisonniers dans Paris.



CHAPITRE III

     Fermentation à Paris et à Versailles.—Appel de troupes à
     Versailles.—Banquet des gardes du corps.—Préparatifs des journées
     d'octobre.


Cependant, le plan d'envahir Versailles n'était plus un mystère; les
avis alarmants se multipliaient[122]. Déjà, le 30 août, l'un des chefs
les plus décriés et, par cela même, les plus influents de la démagogie
parisienne, le marquis de Saint-Huruge, avait essayé d'entraîner quinze
cents émeutiers contre Versailles. Sa tentative avait échoué[123]; mais
le projet n'avait pas été abandonné. Un peu plus tard, en septembre,
au Palais-Royal, Camille Desmoulins s'était écrié qu'il fallait
envoyer quinze mille hommes à Versailles pour en ramener le Roi et
faire enfermer la Reine[124]. Des bruits d'insurrection, d'invasion du
Château étaient dans l'air. «On annonçait, dit Mounier, d'horribles
desseins contre la Reine[125].» A Paris, en province, jusqu'à Toulouse,
on en parlait tout haut. Il s'agissait d'enlever l'Assemblée et le Roi
et de «traiter comme ils le méritaient les députés qui se seraient mal
montrés pour le peuple[126]». Mirabeau avait dit un jour au libraire
Blaisot «qu'il croyait apercevoir qu'il y aurait des événements
malheureux à Versailles, mais que les honnêtes gens n'avaient rien
à craindre[127]». Enfin, les gardes françaises qui, depuis leur
licenciement après la prise de la Bastille, formaient les compagnies
soldées de la garde nationale parisienne, se vantaient tout haut de
«venir reprendre au Château les postes qu'ils occupaient jadis, et
au besoin chercher le Roi[128]». Leur commandant général, Lafayette,
se préoccupait de ces dispositions, et, tout se croyant sûr de les
neutraliser par son autorité, il avait pensé, vers la mi-septembre,
devoir avertir de ces «mauvais desseins» le ministre de la Maison du
Roi, M. de Saint-Priest[129].

La Cour s'alarma; le service du Château n'était plus fait que par les
Suisses et les gardes du corps, tous dévoués, mais en somme assez peu
nombreux. Le service de la ville était livré à la garde nationale,
dont la majorité était suspecte, et qui d'ailleurs était harassée
par de continuelles expéditions pour assurer les approvisionnements.
Déjà au mois d'août, on avait dû faire venir pour l'aider deux cents
chasseurs des Trois-Evêchés et deux cents dragons de Lorraine.
Contre un envahissement possible et prévu, c'était trop peu. M. de
Saint-Priest s'en ouvrit au commandant général de la garde nationale,
le comte d'Estaing, et ce dernier, dont l'attachement aux idées
nouvelles n'était pas contestable, se chargea d'obtenir l'assentiment
de la municipalité, dont la réquisition était nécessaire, pour l'entrée
de troupes à Versailles. Sur sa proposition, et vu la délibération
des capitaines d'état-major de la garde nationale, constatant
l'insuffisance de leurs forces, «attendu les divers avis plus
alarmants les uns que les autres qui se succèdent continuellement,»
il fut décidé, le 18 septembre, «qu'il était indispensable, pour la
sûreté de la ville, pour celle de l'Assemblée nationale, et pour celle
du Roi, d'avoir le plus promptement possible un secours de mille hommes
de troupes réglées qui seront aux ordres du commandant général de
la garde nationale de Versailles[130]». On fit choix du régiment de
Flandre, dont le bon esprit et la discipline semblaient garantir la
fidélité, tandis que le nom de son colonel, le marquis de Lusignan, qui
siégeait à gauche de l'Assemblée, devait rassurer les patriotes contre
tout projet de contre-révolution. Le 23 septembre, le régiment de
Flandre arriva à Versailles, où il fut «fort bien reçu[131]»; le comte
d'Estaing, avec l'état-major et un détachement de la garde nationale,
le président de la municipalité avec les membres du corps municipal,
allèrent au-devant de lui jusqu'à la barrière. Le régiment fut conduit
à la Place d'Armes, où, en présence du maire, il prêta le serment de
fidélité à la Nation, à la Loi et au Roi; il comptait onze cents hommes
et deux canons[132].

Le Roi avait été si satisfait de la milice versaillaise en cette
circonstance qu'il écrivit, pour la remercier, une lettre de sa main
au commandant général, le comte d'Estaing[133], et que la Reine
résolut d'offrir aux gardes nationaux un témoignage de gratitude; le
29, elle annonça elle-même à l'état-major qu'elle voulait donner un
drapeau à chaque division, et, le 30, ces deux[134] drapeaux furent
solennellement bénis dans l'église Notre-Dame par l'archevêque de
Paris, en présence du gouverneur de Versailles, de la municipalité,
d'un grand nombre de membres de l'Assemblée et de personnes notables
de la ville, et des officiers de tout le corps militaire. Après la
cérémonie, un banquet réunit les invités; la plus grande cordialité ne
cessa d'y régner et des toasts furent portés au Roi et à la prospérité
de la nation, «objets inséparables,» à la Reine, au Dauphin et à toute
la famille royale.

Le lendemain, un nouveau banquet devait avoir lieu; c'est celui dont
le récit, indignement travesti, allait donner prétexte à d'effroyables
massacres.

Il était alors d'usage dans l'armée française, comme il l'est encore
aujourd'hui, d'offrir un repas de corps au régiment qui arrive dans
une garnison nouvelle. Lors du voyage de Louis XVI à Cherbourg, les
gardes du corps avaient reçu de semblables politesses d'un grand nombre
de régiments d'infanterie; ils résolurent de les rendre au régiment
de Flandre et de cimenter ainsi les liens qui unissaient toutes les
troupes de Versailles[135]. Il fut décidé qu'ils lui offriraient un
banquet, et la date en fut fixée au jeudi, 1er octobre.

La salle du Manège et la salle du Théâtre de la ville n'ayant pu
convenir, les organisateurs de la fête demandèrent au Roi, qui
l'accorda volontiers, la salle de l'Opéra du Château, dans laquelle,
quelques années auparavant, les gardes du corps avaient offert un bal
à la famille royale. La pièce fut décorée avec goût; une table de
deux cent dix couverts, en fer à cheval, fut dressée sur le théâtre;
quatre-vingts gardes du corps environ, tous les officiers du régiment
de Flandre, des chasseurs et des dragons de Lorraine, alors en garnison
à Meudon[136], plusieurs officiers des Suisses et de la Prévôté, une
vingtaine de gardes nationaux devaient s'y asseoir.

Au jour dit, «à trois heures de l'après-midi, raconte l'historien de
Versailles, M. Le Roy, tout le monde se réunit à la grille du Château,
où était le rendez-vous. On se rend à la salle de l'Opéra, par le
corridor du palais. En entrant, on est charmé par l'aspect de la salle;
les convives se placent et le repas commence. Dans l'orchestre étaient
les trompettes des gardes et la musique du régiment de Flandre; le
parterre était réservé aux grenadiers du régiment et aux chasseurs et
dragons de Lorraine[137].»

Aucun incident ne signala le premier service. Au second, le duc de
Villeroy, capitaine des gardes du corps, qui présidait le banquet, fit
entrer dans le fer à cheval les grenadiers de Flandre, les grenadiers
suisses, les chasseurs des Trois-Évêchés. Heureux de cet honneur, ces
braves gens demandèrent à porter la santé de la famille royale. On leur
versa à boire; ils burent à là santé du Roi, de la Reine et du Dauphin.
Les spectateurs, qu'avait attirés cette fête et qui s'étaient entassés
dans les loges, répondirent par les mêmes cris, alors encore familiers
au peuple de France. Quoi qu'en aient pu dire des écrivains intéressés
à travestir les faits, la santé de la nation ne fut ni proposée, ni par
conséquent rejetée[138].

A ce moment, au dessert, la famille royale parut dans une loge grillée.
La Reine, inquiète des bruits qui venaient de Paris et profondément
triste de la désaffection qui s'attachait à elle, s'était retirée
de bonne heure dans ses appartements. Plusieurs fois, ses dames lui
avaient vanté la gaîté de la fête, en l'engageant à s'y rendre; elle
avait résisté. On lui représenta que ce spectacle amuserait le Dauphin;
par amour maternel, elle consentit à y aller. Le Roi arrivait de la
chasse; elle l'entraîna avec elle.

En les apercevant tous deux dans une loge, des cris de _Vive le Roi!_
éclatent de toutes parts. On les supplie de descendre dans la salle;
vaincus par ces instances réitérées, ils descendent. Le vicomte
d'Agout, en signe de réjouissance, arbore un mouchoir au bout de son
bâton de commandement. La Reine prend son fils par la main et fait le
tour de la salle. Les convives se lèvent, tirent leurs épées, comme
pour défendre cette noble et malheureuse famille; on lui jure fidélité;
on lui jure amour et dévouement. Un des assistants, M. de Canecaude,
demande que l'on joue l'air: «_Où peut-on être mieux qu'au sein de sa
famille?_» Les musiciens, qui ne l'ont pas, y suppléent, en exécutant
le motif si connu et si entraînant d'un maître cher à la Reine: _O
Richard! ô mon Roi!_ Les acclamations redoublent; l'enthousiasme est
à son comble. Marie-Antoinette, touchée de ces applaudissements qui
s'adressent à son mari, à elle, à ses enfants, se sent heureuse comme
reine, comme épouse, et comme mère: elle se laisse aller à des pensées
plus douces et jouit sans mélange de ce retour de popularité. Pauvre
femme! C'était son dernier jour de bonheur!

La famille royale se retire bientôt; un grand nombre de soldats
escaladent les loges et franchissent les barrières pour l'accompagner
dans le corridor de la chapelle, par où elle rentre dans ses
appartements. Puis, tout le monde, musiciens, convives, spectateurs,
se transporte dans la cour de Marbre au bas même des fenêtres du Roi.
Une foule d'habitants de Versailles étaient réunis là, dans les cours
et sur la Place d'Armes, pour assister à la fête. Echauffés par le vin,
enthousiasmés par la visite qu'ils viennent de recevoir, les convives
se livrent à des démonstrations bruyantes: on chante, on danse, et
un soldat, qui fut, cinq jours plus tard, «un des plus dangereux
insurgés[139],» parvient, en grimpant le long des colonnades, à
escalader le balcon du Roi, qui, malgré les acclamations, reste enfermé
chez lui et ne se montre pas.

Ce fut tout. Qu'il y ait eu des manifestations contre-révolutionnaires,
que la cocarde tricolore ait été foulée aux pieds, le fait a été
allégué, mais il est faux. Les organisateurs du banquet, les gardes du
corps, s'en sont toujours défendus avec la plus fière énergie, et la
Reine elle-même a pris soin de réfuter cette calomnie. «Il n'est pas à
croire,» a-t-elle répondu au tribunal révolutionnaire, «que des êtres
aussi dévoués foulassent aux pieds et voulussent changer la marque que
leur Roi portait lui-même[140].» Qu'on ait vu au banquet des cocardes
blanches, cela est vrai et cela devait être. L'armée, à cette époque,
avait encore la cocarde blanche; le Roi seul et la garde nationale
portaient la cocarde tricolore. Et si, comme on le raconte, quelques
dames de la Cour, faisant avec du papier des cocardes blanches, les
ont données aux officiers qu'elles rencontraient, elles n'ont fait que
donner à ces officiers la cocarde légale, réglementaire, celle que
Mounier appelait encore «la cocarde française[141]».

Le 3 octobre, la Reine reçut une députation de la garde nationale,
qui venait la remercier des drapeaux distribués le 30 septembre. Tout
émue encore des démonstrations sympathiques de l'avant-veille, elle
répondit: «Je suis fort aise d'avoir donné des drapeaux à la garde
nationale de Versailles. Je suis enchantée de la journée de jeudi; la
nation et l'armée doivent être attachées au Roi, comme nous leur sommes
nous-mêmes[142].»

Le même jour, un nouveau banquet[143] a lieu dans l'Hôtel des gardes du
corps; quatre-vingts soldats des régiments de Flandre et de Lorraine,
un homme de chaque compagnie de la garde nationale de Versailles y
sont invités. Le repas est gai; on y porte la santé du Roi, de la
nation, de l'Assemblée, de la garde nationale; puis, vers la fin, les
têtes s'échauffent; on chante, on crie, on casse les bouteilles et les
verres; quel est le banquet de deux cents personnes, de deux cents
jeunes gens, où il ne se passe pas de scènes de ce genre?

Le dimanche 4, c'est la municipalité de Versailles qui traite à son
tour le régiment de Flandre. La garde nationale prend part au festin;
on y boit, à la santé du Roi et de la Reine; tout s'y passe avec ordre.

Telle est la série de fêtes et de banquets qui fut transformée en une
série d'attentats contre la souveraineté nationale. Rien—ce simple
exposé suffit à l'établir,—rien n'avait pu servir de base à cette
accusation. Il y avait eu sans doute des démonstrations enthousiastes
en l'honneur de la famille royale; mais ces démonstrations étaient
alors dans le cœur de la grande majorité des Français. Quant à des
attaques contres les réformes de l'Assemblée, il n'y en avait point
eu. Les gardes du corps, l'armée, la garde nationale s'étaient trouvés
réunis dans un parfait accord[144]. Il ne faut pas oublier d'ailleurs
que ces gardes du corps, si dévoués au Roi, n'étaient nullement
hostiles aux idées nouvelles;—ils en avaient donné tout récemment la
preuve[145],—vivaient très amicalement avec les députés et passaient
dans l'Assemblée pour d'_excellents patriotes_. C'est le témoignage que
leur rendit, dans l'enquête, un député qui n'est pas suspect[146].

Mais il fallait un prétexte; et celui-là fut choisi. Un homme qui
devait jouer un triste rôle à la Convention, et qui était dès lors un
des plus fougueux ennemis de la royauté, quoiqu'il se qualifiât «un des
plus fidèles sujets du Roi[147]», Laurent Lecointre, lieutenant-colonel
de la garde nationale du quartier Notre-Dame, donna le signal.
Mécontent de n'avoir point été invité à la fête du 1er octobre,
sa rancune personnelle s'ajoutait à son exaltation politique. A son
instigation, un de ses amis, rédacteur d'une feuille révolutionnaire,
le _Courrier de Versailles_, Gorsas[148], commença dans son journal
toute une série d'articles contre le banquet des gardes du corps;
le repas que nous avons raconté d'après les documents les plus
authentiques, était représenté comme une «orgie complète». Les convives
chancelants avaient donné un spectacle «dégoûtant et horrible» La
santé de la nation ayant été proposée, les gardes du corps l'avaient
rejetée. Et c'était d'un pareil scandale que la Reine s'était déclarée
«enchantée». Quelle meilleure preuve des plans contre-révolutionnaires
de la Cour et des projets de vengeance de l'Autrichienne contre le
peuple?

On conçoit facilement quel effet devaient produire ces dénonciations
furibondes, en tombant, comme une semence haineuse, sur le terrain
si bien préparé de la populace parisienne. Le récit de Gorsas est lu
avidement, odieusement commenté. Marat, Camille Desmoulins, Loustalot,
tonnent dans leurs journaux contre la Cour et contre la Reine: on
dénonce la grande conspiration contre-révolutionnaire. On reprend un
vieux bruit jadis colporté, l'enlèvement du Roi pour le conduire à
Metz. On ne calcule pas que pour exécuter un pareil plan, s'il avait
été conçu, Louis XVI n'avait à sa disposition que six cents gardes du
corps «en général chauds partisans du Tiers[149]», deux cents dragons,
deux cents chasseurs, onze cents soldats du régiment de Flandre
commandés par un colonel patriote, et que ce n'est pas avec ce faible
corps de deux mille hommes qu'il pourrait se lancer dans une entreprise
aussi hasardeuse, en face d'une garde nationale qui n'y prêterait
certainement pas les mains. Mais les masses populaires, quand elles
sont surexcitées, sont aveugles, et les chefs ne leur laissaient pas le
temps de raisonner.

L'occasion était bonne d'ailleurs. Une disette, à laquelle on peut
assigner des causes trop sérieuses, mais qui, à ce moment, eut
certainement quelque chose de factice, une «famine docile», comme
l'appelle Lally-Tollendal[150], régnait dans Paris. Il y avait là des
souffrances réelles, et, comme toujours, c'était au gouvernement, au
Roi, à la Cour, aux membres les plus impopulaires de la famille royale,
à la Reine, par conséquent, qu'on faisait remonter la responsabilité
de ces souffrances. Les calomnies de Gorsas jettent de l'huile sur ce
feu qui couve sous une cendre chaude. Au Palais-Royal, la populace
s'assemble; des attroupements se forment; les orateurs déclament. On
jure de tirer vengeance des gardes du corps, qui ont arboré, dit-on,
la cocarde noire. On tient contre la Reine les «propos les plus
affreux». On fait des motions contre les accapareurs. Une femme, «dont
la mise indique une femme au-dessus du médiocre,» s'écrie qu'elle
n'a pas de pain et qu'il faut aller à Versailles en demander au Roi,
et comme un des assistants se permet de rire, elle lui applique un
soufflet. Les autres femmes qui sont là applaudissent. «Demain,
disent-elles, les choses iront mieux; nous nous mettrons à la tête des
affaires.» Des gardes nationaux, attablés au café de Foy, font chorus
avec les femmes; la police reste inerte et n'essaie ni de dissiper les
groupes ni de rétablir l'ordre[151].

Rien n'avait été négligé pour organiser l'attaque et désorganiser la
résistance. «Des Machiavels de place publique et de mauvais lieu,
a dit M. Taine, ont remué les hommes du ruisseau et les femmes du
trottoir[152].» L'or avait été répandu à profusion dans le peuple
et dans l'armée; sept millions, assure-t-on, étaient venus de
Hollande[153]. Depuis l'arrivée du régiment de Flandre, tous les moyens
de corruption, même les plus honteux, le vin, l'argent, les femmes,
avaient été employés pour suborner les soldats, et au commencement
d'octobre, ce régiment, qui avait été appelé pour protéger l'ordre
et la monarchie, n'était plus qu'un danger. C'est avec ces faibles
ressources, avec ces soldats à demi gagnés et quelques gardes fidèles,
en face d'une garde nationale, en partie hostile, que Louis XVI allait
se défendre contre une conspiration ourdie de longue date, avec la plus
infernale habileté.



CHAPITRE IV

     Journées des 5 et 6 octobre.—Retour à Paris.


Ce furent les femmes qui donnèrent le signal. «Ceux qui dirigeaient
l'insurrection, dit Mounier, avaient jugé utile de la faire commencer
par les femmes; ils sentaient que leur présence inspirerait moins
d'inquiétudes, qu'on se déterminerait plus difficilement à les
repousser par la force des armes, qu'elles répandraient la confusion,
qu'alors les hommes qui suivraient auraient moins de dangers à
courir[154].» Ce calcul ne fut pas trompé.

Le 5 octobre au matin, une émeute éclate à Paris. Une fille du quartier
des Halles entre dans un corps de garde, saisit un tambour, et parcourt
les rues en battant le rappel et «en poussant des cris contre la cherté
du pain». On sonne le tocsin. Les femmes s'assemblent; un certain
nombre d'hommes déguisés se réunissent à elles et la foule se porte
vers l'Hôtel-de-Ville qu'elle envahit vers neuf heures. On force les
magasins d'armes; on les pille; on s'empare de sept à huit mille
fusils. On insulte les membres du conseil municipal et les employés.
Des femmes, armées de torches, entrent dans les salles et s'apprêtent
à y mettre le feu[155]. Fait significatif et sur lequel on ne saurait
trop insister, la plupart de ces femmes étaient «vêtues de blanc,
coiffées et poudrées[156]» comme si elles allaient à une fête; très peu
semblaient appartenir à la «populace». Les unes riaient, chantaient et
dansaient dans la cour, tandis que les autres sonnaient le tocsin et
relâchaient les prisonniers. Presque toutes avaient les poches pleines
d'or.

A onze heures et demie, une bande d'hommes, armés de haches et de
marteaux, force les portes de l'arcade Saint-Jean, envahit à son tour
l'Hôtel-de-Ville, se répand de tous côtés, enfonce les armoires, pille
et brise tout.

Ici apparaît une des figures les plus sinistres de la Révolution, le
futur organisateur des massacres de l'Abbaye, l'huissier Maillard.
Une affaire de service l'avait appelé à l'Hôtel-de-Ville. Reconnu par
quelques femmes, qui saluent en lui un des vainqueurs de la Bastille,
il est proclamé ou se proclame leur chef. Il prend un tambour, se met à
leur tête et se dirige vers le Louvre. Les rangs se grossissent d'une
foule de femmes qu'on force à marcher avec la bande. Arrivées au jardin
des Tuileries, «ces dames», comme dit Maillard, veulent traverser le
jardin; le Suisse s'y oppose; elles le renversent, le frappent et
passent. La place Louis XV avait été assignée comme quartier général;
on va un peu plus loin, jusqu'aux Champs-Élysées; là se trouvent
des détachements de femmes, munies de piques, de bâtons, de fusils.
Maillard fait déposer les armes, harangue sa troupe, la range et part
à sa tête. Un certain nombre d'hommes armés, qui se sont réunis à la
bande, sont relégués à la queue; les femmes, suivant le mot d'ordre,
marchent les premières.

Partout, sur leur passage, les boutiques se ferment, les maisons se
vident, les portes sont barricadées. Elles enfoncent les portes,
enlèvent les enseignes, arrêtent les courriers, forcent tous ceux
qu'elles rencontrent à les accompagner. A Sèvres, elles font halte;
elles ont faim, et d'ailleurs elles craignent que le pont de la Seine
ne soit gardé. Par une fatale négligence, le passage est libre.
Après s'être donné le plaisir populaire de briser les portes et les
enseignes des marchands de vin qui n'ont pu lui donner à manger, la
horde, traînant avec elle deux canons, s'élance dans la direction de
Versailles.

Pendant ce temps-là, une nouvelle émeute éclatait à l'Hôtel-de-Ville.
Les gardes françaises licenciées qui, sous le nom de compagnies
soldées, formaient une partie notable de la garde nationale parisienne,
trouvaient l'occasion bonne pour aller reprendre à Versailles leurs
anciens postes, occupés par les gardes du corps. Réunis sur la place de
Grève, ils s'agitaient et criaient.

Vers midi, cinq ou six grenadiers montèrent au Comité de police, où se
trouvait Lafayette. L'un d'eux, «qui joignait à la plus belle figure
un choix d'expressions qui étonnait tous ceux qui l'écoutaient et un
sang-froid qui les étonnait encore davantage[157]», prit la parole:
«Mon général, dit-il, nous sommes députés par les six compagnies de
grenadiers. Nous ne vous croyons pas un traître; nous croyons que
le gouvernement vous trahit; il est temps que tout ceci finisse.
Nous ne pouvons tourner nos armes contre des femmes qui demandent du
pain; le Comité des subsistances vous trompe, il faut le renvoyer.
Nous voulons aller à Versailles exterminer les gardes du corps et le
régiment de Flandre qui ont foulé aux pieds la cocarde nationale. Si
le Roi est trop faible pour porter la couronne, qu'il la dépose; nous
couronnerons son fils; on lui nommera un conseil de régence, et tout
ira mieux[158].» Les délégués étaient fiers de leur orateur: «Laissez
parler celui-là, disaient-ils; il parle bien[159].» En vain Lafayette
voulut-il les rappeler au devoir; leur décision était manifestement
arrêtée d'avance; le mot d'ordre était donné: «Il est inutile de nous
convaincre, s'écriaient-ils tous ensemble, car tous nos camarades
pensent ainsi, et quand vous nous convaincriez, vous ne les changeriez
pas[160].»

Lafayette sortit sur la place; il harangua ses soldats, leur rappela
leur serment, fit appel aux sentiments d'affection et de confiance
qu'ils avaient pour lui, protesta de son amour pour la liberté. Paroles
et prières furent inutiles. Des cris tumultueux: «A Versailles! A
Versailles!—Si le général ne veut pas venir, il faut prendre un ancien
grenadier pour le mettre à notre tête.—Il est étonnant que M. de
Lafayette veuille commander au peuple, tandis que c'est au peuple à lui
commander!»—furent la seule réponse de cette troupe chez laquelle on
n'avait pas en vain ébranlé tous les liens de la discipline. Lafayette
rentra; il hésitait; il attendait l'ordre de la municipalité. La
municipalité, honnête comme Lafayette et faible comme lui, n'était pas
livrée à de moindres angoisses. Le flot tumultueux grossissait sur
la place de Grève; la troupe, travaillée par de mystérieux agents,
s'impatientait; des menaces, des cris de mort étaient proférés contre
Bailly et contre Lafayette. La municipalité céda, et, «vu les instances
du peuple et sur la représentation de M. le commandant général qu'il
était impossible de s'y refuser», donna au général l'ordre de partir
pour Versailles. Le pouvoir légal était encore une fois vaincu;
l'émeute triomphait. Des acclamations bruyantes saluèrent la victoire
de la populace et la défaillance de l'autorité.

Il était six heures du soir. Lafayette monte à cheval, la tête basse,
l'âme triste, l'esprit plein de lugubres pressentiments, de remords
peut-être; il détache en avant trois compagnies de grenadiers, un
bataillon de fusiliers, trois pièces de canon. Sept à huit cents
hommes en guenilles, armés de piques, de fusils et de bâtons, bras
nus, voix avinées, têtes hideuses, brigands que le ruisseau vomit les
jours d'émeute, marchent derrière l'avant-garde, mélangés dans les
rangs[161]. Lafayette suit avec les compagnies, et, conduit par ses
soldats plutôt qu'il ne les conduit, trophée vivant de l'émeute, pour
ainsi dire, il prend la route de Versailles.

Dans cette ville, une agitation sourde régnait. Les déclarations de
Lecointre et de ses amis, les calomnies de Gorsas avaient produit leur
effet, et la garde nationale, si sympathique aux gardes du corps le
1er et le 3 octobre, leur était devenue hostile. _On attendait les
Parisiens_, a dit un témoin non suspect[162]. Dès le 4, on connaissait
l'invasion projetée par les gardes françaises; on faisait des motions
incendiaires dans les cafés et l'on préparait des cartouches en
disant: «C'est pour assassiner demain les gardes du corps[163].»

A l'Assemblée, les chefs de la gauche n'étaient pas moins instruits
du plan qui devait être exécuté contre la Cour. Le lundi 5 octobre, à
l'ouverture de la séance, il fut facile de voir «qu'il se préparait
quelque chose d'extraordinaire, par le ton qu'affectèrent de prendre
quelques membres de l'Assemblée[164]». Les tribunes paraissaient
aussi plus animées et la foule qui entourait la salle était en proie
à cette fièvre qui présage les orages populaires. Le président
Mounier annonce qu'il a reçu la réponse du Roi sur la Déclaration
des droits de l'homme et les derniers articles soumis à sa sanction.
Le Roi accepte, mais avec certaines réserves, et en faisant sur
ces articles des observations d'une incontestable sagesse[165]. La
discussion s'entame avec une extrême violence. Robespierre et Lapoule
dénoncent les réflexions si naturelles du Roi comme une censure de la
Constitution; Adrien Duport y voit tout un plan de contre-révolution
et il en prend occasion de tonner contre l'«orgie indécente» dont
Versailles a été témoin le 1er octobre. Vainement Virieu proteste
et le marquis de Monspey demande qu'on précise l'accusation. Mirabeau
se lève: «Que l'Assemblée, dit-il, décide que la personne du Roi
seule est inviolable, et je suis prêt, moi, à fournir les détails
et à les signer.» Et précisant lui-même son odieuse et transparente
insinuation: «C'est la Reine et le duc de Guiche que je dénoncerai,»
dit-il à mi-voix à ceux qui l'entourent[166]. Ces accusations excitent
un violent tumulte dans l'Assemblée; la gauche s'agite bruyamment;
la droite proteste avec vivacité; la fermentation redouble dans les
tribunes[167].

Cependant, le bruit de l'approche des Parisiens commence à se répandre.
Entre onze heures et midi, Mirabeau monte au bureau. «Monsieur le
Président, dit-il à Mounier, quarante mille hommes armés arrivent de
Paris; pressez la délibération; levez la séance; dites que vous allez
chez le Roi.»—«Je ne presse pas les délibérations,» répond Mounier;
«je trouve qu'on ne les presse que trop souvent.»—«Mais, Monsieur le
Président,» reprend Mirabeau, étonné de ce calme, «mais, Monsieur le
Président, ces quarante mille hommes.....—Eh bien,» réplique Mounier,
«tant mieux: ils n'ont qu'à nous tuer tous, mais tous, entendez-vous
bien, les affaires de la République en iront mieux.—Monsieur le
Président, le mot est joli,» ne peut s'empêcher de dire Mirabeau, en
regagnant sa place[168].

Seule, peut-être, parmi les habitants de Versailles, la famille royale
était calme, et, par un étrange aveuglement, les ministres, si souvent
cependant avertis des projets des Parisiens, partageaient cette
quiétude. Le Roi était parti de bonne heure pour la chasse; Madame
Elisabeth était à Montreuil; Mesdames à Bellevue; la Reine à Trianon,
dont elle parcourait les bosquets aimés pour la dernière fois. Elle
était assise dans la grotte, essayant de s'isoler des bruits du monde,
quand un courrier, envoyé par M. de Saint-Priest, vint précipitamment
la chercher. En même temps, M. de Cubières, écuyer cavalcadour, était
parti au galop pour prévenir le Roi. Il le rejoignit vers trois heures,
dans les tirés de Meudon, et lui remit un billet du ministre. Le Roi
prit le billet, le lut et ne put s'empêcher de dire tout haut: «Elles
demandent du pain; hélas! si j'en avais, je n'attendrais pas qu'elles
vinssent m'en demander[169].» Il fit amener son cheval, et, au moment
où il mettait le pied à l'étrier, un chevalier de Saint-Louis, que
personne n'avait vu, se jeta à ses genoux, en s'écriant: «Sire, on vous
trompe; j'arrive à l'instant de l'École militaire; je n'y ai vu que
des femmes assemblées qui disent venir à Versailles pour demander du
pain; je supplie Votre Majesté de n'avoir point peur.»—«Peur! Monsieur,
reprit vivement le Roi; je n'ai jamais eu peur de ma vie[170].»
Puis, descendant au galop une des pentes les plus raides du bois de
Meudon[171], il prit précipitamment la route de Versailles, et rentra
au Château, où il retrouva la Reine.

A son arrivée le Conseil s'assemble; dans ce moment de crise, les
ministres sont faibles, hésitants, irrésolus. Necker, toujours
préoccupé de sa popularité, déjà pourtant bien compromise, Necker
est d'avis de céder. M. de Saint-Priest seul semble avoir la pleine
conscience du danger et l'intelligence du remède. D'accord avec un
énergique officier, M. de Narbonne-Fritzlar[172], il demande qu'on
mette le pont de Sèvres en état de défense et que le Roi aille, à la
tête des troupes fidèles, repousser les Parisiens au passage de la
Seine. Pendant ce temps, la famille royale se retirerait à Rambouillet.
Plusieurs ministres, parmi lesquels M. de la Luzerne[173] appuient ce
plan; d'autres, avec Necker, s'y opposent. Le Roi fut-il convaincu
par l'argumentation de ce dernier[174]? Se défia-t-il de ses troupes,
et craignit-il de ne pas rencontrer parmi elles des dévouements assez
solides? Fut-il déterminé par la répugnance de la Reine à se séparer de
lui[175]? Toujours est-il que l'avis de M. de Saint-Priest ne prévalut
pas, et que cette dernière chance de salut fut abandonnée.

On se borna à d'insuffisantes mesures de défense. La municipalité de
Versailles avait requis le comte d'Estaing, «commandant de la milice
nationale, de prendre toutes les précautions et d'employer toutes les
forces qui étaient à sa disposition, pour garantir de toute insulte le
Roi, la famille royale, l'Assemblée nationale et la ville.» Les gardes
du corps et les troupes de ligne furent placés sous ses ordres[176].
Vers trois heures et demie, le régiment de Flandre s'était rangé en
bataille sur la place du Château; mais, malgré les instances du major,
M. de Montmorain, il n'avait pu obtenir de cartouches. Les gardes du
corps, au nombre de trois cent vingt, s'étaient placés devant la grille
des Ministres; quelques chasseurs des Trois-Évêchés, quelques gardes
de Monsieur et du comte d'Artois étaient parmi eux. Un détachement
de dragons était posté sur l'avenue de Paris, en face de la porte de
l'Assemblée. Le comte d'Estaing, connaissant les mauvaises dispositions
de la garde nationale, que depuis deux jours on ne cessait d'exciter
contre les défenseurs du Roi, n'avait pas osé lui faire prendre les
armes. Mais Lecointre avait fait battre la générale et réuni un certain
nombre de compagnies du quartier Notre-Dame[177], à l'ancienne caserne
des gardes françaises, sur la droite des gardes du corps.

Au Château, les délibérations continuaient.—Louis XVI, toujours
indécis, retenu d'ailleurs par une bonté qui, on l'a dit justement,
paraissait n'être qu'une des formes de la faiblesse, ne pouvait se
résoudre ni à résister, ni à se retirer. M. de Luxembourg, capitaine
des gardes du corps, lui ayant demandé des ordres: «Allons donc,
répondit-il, contre des femmes? Vous vous moquez.» Un peu plus tard,
M. de Saint-Priest proposa la retraite dans une province fidèle, la
Normandie, par exemple. Le Roi y répugnait extrêmement; il lui semblait
que fuir devant l'émeute, c'était abdiquer. «Un roi fugitif, un roi
fugitif!» répétait-il tristement. Cependant le danger pressait; «Sire,
s'écria vivement M. de Saint-Priest, si vous êtes conduit demain à
Paris, votre couronne est perdue[178].» On se décida à partir pour
Rambouillet. La municipalité de Versailles n'y mettait point obstacle;
elle avait même donné l'ordre à M. d'Estaing de protéger ce départ.
Déjà les voitures étaient commandées et la Reine avait fait dire à
ses dames: «Faites vos paquets; nous partons dans une demi-heure,
hâtez-vous!» Mais il semblait qu'on ne prît une résolution que pour
l'abandonner. Peu après, la Reine faisait dire à ces mêmes dames: «Tout
est changé; nous restons[179].»

Les voitures furent décommandées. Lorsque, dans la soirée, on
voulut, par un nouveau revirement, reprendre le projet de retraite à
Rambouillet, il était trop tard; quand les voitures se présentèrent
pour sortir, à la grille de l'orangerie, le peuple, la garde nationale,
les gens même de l'écurie du Roi[180], les forcèrent à rentrer; et
peut-être alors la Reine n'eût-elle pu partir sans péril pour sa
vie[181]. Pendant toutes ces indécisions[182], en effet, la populace
parisienne était arrivée; tous les acteurs étaient en scène: le grand
drame allait commencer.

La bande dirigée par Maillard avait quitté Sèvres, après s'y être
reposée un instant. Un individu sans col et qui, prétendait-il, avait
failli être pendu le matin pour avoir voulu sonner le tocsin, avait
pris le commandement des hommes, comme Maillard avait celui des
femmes. En route, on continuait à arrêter les courriers du Roi[183],
ne laissant passer que ceux du duc d'Orléans; on mettait la main sur
les voyageurs; on maltraitait ceux qui portaient des cocardes noires;
on les forçait à marcher au milieu de la troupe, avec un écriteau
insultant dans le dos.

Le temps était affreux; l'eau tombait à torrents; la route détrempée
était devenue un cloaque. Le cortège de ces femmes en désordre,
mouillées par la pluie, souillées par la boue, hurlant, vociférant,
était hideux. «Voyez comme nous sommes arrangées, disaient-elles; nous
sommes comme des diables; mais la b... nous le paiera cher[184].»
D'autres chantaient et dansaient, en proférant d'infâmes outrages et
en jurant qu'elles mettraient la Reine en pièces et rapporteraient
les lambeaux de son corps pour s'en faire des cocardes[185]. «Nous
emmènerons la Reine morte ou vive, criaient-elles; les hommes se
chargeront du Roi[186].»

En arrivant à la barrière, Maillard harangua sa troupe; il fit mettre
les femmes sur trois rangs, envoya les canons à la queue, commanda
d'entonner _Vive Henri IV!_ et ce fut au bruit des vieux couplets
royalistes, hurlés comme une ironie sanglante par ces mégères qui
allaient forcer dans son palais le petit-fils du bon Roi, que
l'effroyable bande fit son entrée à Versailles.

Sa première visite fut pour la salle des Menus, où siégeait
l'Assemblée. Maillard y pénétra, suivi d'une partie de sa troupe,
il prit la parole: «Paris manque de pain, dit-il; le peuple est au
désespoir; il a le bras levé; qu'on y prenne garde; il se portera à
des excès. C'est à l'Assemblée à prévenir l'effusion du sang. Les
aristocrates veulent nous faire périr de faim.»—«Oui, nous voulons du
pain, reprirent les femmes;» et quelques-unes, tirant de leur poche
un morceau de pain moisi: «Nous le ferons avaler à l'Autrichienne,
crièrent-elles, et nous lui couperons le cou[187].»

Le tumulte croissait; la délibération devenait impossible. Sur la
proposition d'un membre, il fut décidé qu'une députation irait
immédiatement chez le Roi pour l'entretenir de la situation de la ville
de Paris et solliciter en même temps l'acceptation pure et simple des
décrets constitutionnels.

Le président Mounier se rendit au Palais, escorté d'un certain nombre
de femmes, auxquelles il avait dû promettre de les introduire près du
Roi. Parmi ces femmes, deux semblaient n'être point de la classe du
peuple, quoiqu'elles en affectassent le langage[188]. Louis XVI promit
de faire rassembler tout le pain qu'on pourrait trouver, et après
quelques hésitations il signa les décrets. Les femmes sortirent; elles
paraissaient contentes[189] et ne le dissimulaient pas, en sortant,
au point même d'exciter la colère de leurs compagnes, restées au
dehors[190]. Quelques-unes, croyant tout fini puisqu'on allait avoir du
pain, retournèrent à Paris dans les voitures de la Cour. Les autres,
celles qui étaient dans le secret, refusèrent de partir; elles avaient,
disaient-elles, ordre exprès de rester[191].

Au Château cependant, la plus grande confusion continuait à régner. Les
ministres étaient réunis, mais ne savaient à quoi se résoudre; les avis
les plus contradictoires étaient ouverts, adoptés, puis abandonnés.
Louis XVI, avec sa résignation passive, demeurait silencieux et
irrésolu. Seule, au milieu de ces inerties et de ces défaillances,
la Reine conservait sa fière attitude. «Sa contenance était noble et
digne; son visage calme, et quoiqu'elle ne pût se faire d'illusion
sur ce qu'elle avait à redouter, personne n'y put apercevoir la plus
légère trace d'inquiétude. Elle rassurait chacun, pensait à tout, et
s'occupait beaucoup plus de ce qui lui était cher que de sa propre
personne[192].» «Tout, excepté elle, m'a paru consterné,» dépose le
président de Frondeville, qui a passé la nuit du 5 au Palais[193]. «Je
sais qu'on vient de Paris demander ma tête, dit l'héroïque femme; mais
j'ai appris de ma mère à ne pas craindre la mort; je l'attendrai avec
fermeté[194].» On l'engage à se mettre en sûreté avec ses enfants.
«Non, répond-elle, ma place est ici, près du Roi; j'y resterai.» La
seule précaution qu'elle consente à prendre n'est pas pour elle, mais
pour ses enfants. Elle était convenue qu'au moindre bruit, on les
amènerait chez elle; instruite du péril qui la menace, elle donne
contre-ordre, et à onze heures du soir fait dire à Mme de Tourzel de
conduire, en cas d'alerte, son fils et sa fille non pas chez elle, mais
chez le Roi, où ils seront mieux à l'abri. Et comme on la presse de
s'y rendre elle-même et d'y passer la nuit, plutôt que dans son propre
appartement, que l'on sait désigné aux coups des assassins: «Non,»
répondit-elle, «j'aime mieux m'exposer à quelque danger, s'il y en a à
courir, et l'éloigner de la personne du Roi et de ses enfants[195].»

Les nouvelles alarmantes se succèdent; sur la Place d'Armes, on
assaille les gardes du corps; les autres soldats lâchent pied. Seule,
la Reine «montre un front calme et serein, rassure ceux qui tremblent
pour elle, et fait admirer son courage à ceux-là même qui condamnaient
ses principes». C'est le _Moniteur_ qui parle ainsi, et le _Moniteur_
n'est pas suspect. Un certain nombre de gentilshommes se réunissent
pour défendre la famille royale; ils demandent des ordres; ils
demandent des chevaux. Le président de Frondeville se fait leur organe
près de la Reine et sollicite la permission de prendre des chevaux dans
les écuries du Château. «Soit, répond-elle simplement; je consens à
vous donner cet ordre, mais à une condition: si les jours du Roi sont
en danger, vous en ferez le plus prompt usage; si moi seule je suis en
péril, vous n'en userez pas[196].»

«Au milieu de tant de perfidies de tout genre, a écrit Rivarol, sur
ce théâtre où la peur et la lâcheté conduisaient la faiblesse à sa
perte, il s'est pourtant rencontré un grand caractère, et c'est une
femme, c'est la Reine qui l'a montré. Elle a figuré, par sa contenance
noble et ferme, parmi tant d'hommes éperdus et consternés, et par
une présence d'esprit extraordinaire, quand tout n'était qu'erreur
et vertige autour d'elle. On la vit, pendant cette soirée du 5
octobre, recevoir un monde considérable dans son grand cabinet, parler
avec force et dignité à tout ce qui l'approchait et communiquer son
assurance à ceux qui ne pouvaient lui cacher leurs alarmes..... On la
verra bientôt, quand les périls l'exigeront, déployer la magnanimité de
sa mère; et si, avec le même courage, elle n'a pas eu de succès pareil,
c'est que Marie-Thérèse avait affaire à la noblesse de Hongrie et que
la Reine n'a parlé qu'à la bourgeoisie de Paris[197].»

Pendant ce temps-là, Mounier revenait à l'Assemblée; il fit évacuer le
bureau, envahi par la populace[198], et convoquer les députés pour une
séance de nuit. Dans ces heures de crises, il jugeait utile de tenir
l'Assemblée réunie jusqu'au jour. Mais un peu plus tard, vers trois
heures du matin, rassuré par Lafayette, qui venait de parcourir les
différents postes et répondait de l'ordre public, il leva la séance.

Arrivé à minuit, à la tête de son armée, Lafayette s'était rendu au
Palais; il y entra seul avec les députés de la municipalité de Paris.
Les appartements étaient pleins de monde. Quand le général parut:
«Voilà Cromwell,» murmura une voix.—«Monsieur,» répondit Lafayette,
«Cromwell ne serait pas entré seul.»—Les entraînements populaires
ne lui avaient pas fait perdre le sentiment des convenances et le
ton du monde dans lequel il était né. «Je viens, Sire, dit-il, vous
apporter ma tête pour sauver celle de Votre Majesté. Si mon sang doit
couler, que ce soit pour le service de mon Roi, plutôt qu'à l'ignoble
lueur des flambeaux de la Grève.» Il ajouta qu'il se faisait fort des
dispositions de son armée[199].

Naturellement disposé à la confiance, le Roi se sentit rassuré, et,
suivant le mot piquant de Rivarol, «se reposa de tout sur un général
qui n'était sûr de rien[200].» A deux heures du matin, la Reine,
rassurée aussi, du moins en apparence, alla se coucher dans ses
appartements[201]. Lafayette insista pour que la garde du Château
fût remise à son armée et que les gardes françaises reprissent leurs
anciens postes; Louis XVI y consentit. Dès huit heures, les gardes du
corps, en butte à la rage populaire, assaillis à coups de pierre et
à coups de fusil par la foule et par la milice versaillaise, avaient
reçu l'ordre d'évacuer la Place d'Armes, et de se retirer à leur hôtel,
d'où ils regagnèrent Trianon ou Rambouillet à travers champs[202]. Ceux
qui étaient de service au Château avaient quitté la cour de Marbre
et s'étaient repliés sur la terrasse, en face des appartements de
la Reine. Ils ne conservaient que les postes intérieurs; les postes
extérieurs étaient occupés par les gardes françaises.

Lafayette, après avoir veillé à l'exécution de ses ordres, visite
la Place d'Armes, va à l'Assemblée, où il communique au président
«la contagion de sa sécurité[203],» traverse de nouveau les cours,
s'entretient un instant avec M. de Montmorin, puis, harassé de
fatigue, rassuré par les mesures qu'il a prises[204], confiant
d'ailleurs dans son prestige populaire et plein d'illusions sur
l'honnêteté des masses, il va lui-même se coucher à l'hôtel de Noailles.

Il était alors quatre heures du matin: le réveil devait être terrible.

Tout dort dans Versailles. Brisée par les émotions de cette rude
journée, tranquillisée d'ailleurs par les déclarations de Lafayette,
la famille royale repose pour la dernière fois dans ce palais de Louis
XIV, dont la majesté n'a pas encore était violée. Les gardes nationaux,
trempés par la pluie, fatigués par une marche à laquelle ils ne sont
point accoutumés, ont cherché des logements partout, dans les églises,
dans la caserne des gardes du corps, dans les maisons particulières.
Les hommes à piques et les femmes, au nombre de huit ou neuf cents,
sont étendus sur les bancs de l'Assemblée; d'autres, qui n'ont pas
trouvé d'asile, ont allumé de grands feux sur la place et, après avoir
dépecé et fait rôtir un cheval blessé, sont couchés autour de ce
bivouac improvisé.

Le crime seul, on l'a dit éloquemment, le crime seul ne dort pas.
L'émeute n'a point accompli son œuvre; ces femmes, ces brigands
déguisés, qui demandent du pain et dont les poches sont pleines d'or,
n'ont pas encore gagné leur salaire. Ils se sont bien donné la veille
le plaisir de jeter des pierres aux défenseurs de la royauté et de
blesser grièvement un garde du corps. Mais il leur faut de plus
illustres victimes, et ce n'est pas pour rien qu'ils ont juré de tordre
le col de la Reine et de faire de sa peau des rubans de district[205].

A l'Assemblée, une femme, les yeux hagards, dégoûtante d'ivresse et de
sueur, s'était approchée du président de Frondeville, et, lui montrant
un poignard, lui avait demandé si les appartements de la Reine étaient
bien gardés[206]. Au Château, un député, le marquis de Digoine, avait
remarqué que la grille de la cour de l'Opéra, par laquelle venait de
sortir une troupe d'hommes déguenillés, était restée ouverte; il en
avait fait l'observation au portier qui avait répondu qu'il n'avait
pas les clefs pour le moment, mais qu'il la fermerait; le marquis
de Digoine avait repassé à minuit, puis à trois heures du matin: la
porte était toujours ouverte et gardée par un soldat de la milice de
Versailles[207]. Et un officier de cette garde nationale parisienne,
en laquelle Lafayette avait une si aveugle confiance, s'informait avec
soin «du chemin le plus court pour gagner les appartements de la Reine
et des passages dérobés qui pouvaient y conduire sans être aperçu[208].»

Dès que le jour commence à paraître, les bandes s'éveillent. A cinq
heures et demie du matin, des groupes d'hommes et de femmes, armés
de piques, de lances, de sabres, de bâtons, se forment sur la Place
d'Armes et se ruent sur le Château. «Des tambours les appellent; des
étendards qui portent des flammes rouges et bleues les rallient[209].»
Une troupe pénètre dans la cour des Ministres, dont la grille est
restée ouverte, et, trouvant la porte Royale fermée, revient en
arrière, franchit la grille des Princes, gardée par deux miliciens qui
la laissent passer, et se répand dans le parc, sous les fenêtres de
la Reine. La Reine, réveillée par le bruit, sonne sa première femme,
Mme Thibaut, et lui demande ce que signifie ce tumulte. Mme
Thibaut lui répond que ce sont sans doute les femmes de Paris qui n'ont
pas trouvé à se coucher, et la Reine, tranquillisée, reste dans son
lit[210].

La foule grossit; de nouveaux flots arrivent à chaque instant. Le
major des gardes du corps, le marquis d'Aguesseau, place plusieurs
gardes pour défendre le passage des Colonnades, qui, de la cour des
Princes, donne accès dans la cour Royale. Mais que peuvent quelques
soldats contre cette marée humaine, sans cesse montante? Le passage
est forcé; la populace envahit en vociférant la cour Royale. Les
bandes se forment, chacune dirigée par les chefs qui semblent le
mieux connaître la disposition des lieux; l'une d'elles, conduite par
deux hommes déguisés en femmes, court à la grille de la cour Royale,
saisit un garde du corps, M. de Varicourt, qui vient d'y être mis en
faction, l'entraîne sur la Place d'Armes et le massacre. Un misérable
chiffonnier, vêtu d'une petite redingote à large plaque blanche[211],
porteur d'une longue barbe noire, les bras nus, la tête coiffée d'un
chapeau rond à forme très élevée[212], fend la foule, pose le pied sur
la poitrine de M. de Varicourt et lui tranche la tête d'un coup de
hache[213].

Presque au même moment, un autre garde, en faction à la voûte de la
chapelle, M. Deshuttes, est arraché de son poste par les bandits,
entraîné par la grille de la cour Royale, sans que les sentinelles qui
sont à cette grille fassent rien pour le protéger[214], et renversé à
coups de crosses de fusil. L'homme à la longue barbe lui tranche la
tête, et, les mains toutes sanglantes encore, va demander une prise
de tabac au Suisse de la vicomtesse de Talaru, en lui disant d'un air
triomphant: «En voilà un; ce ne sera pas le dernier[215].»

Cela ne suffit pas en effet; il faut d'autres victimes; il en faut de
plus hautes: «Ce n'est pas assez, hurlent les mégères, il nous faut le
cœur de la Reine[216].»—«Prenons ses entrailles pour nous en faire des
cocardes[217].»

Les chefs sonnent de nouveau le hideux hallali, et la meute,
haletante, enivrée par l'odeur du meurtre, se précipite à l'assaut
d'une plus chaude curée. «Tue! tue! point de quartier. Allons chez
la Reine[218],» s'écrie-t on de toutes parts. Une grande femme
rousse agite une faucille[219]; une autre aiguise son couteau[220].
Un milicien de Versailles, petit et noir, qui semble bien connaître
les entrées du Château, se met à la tête d'une bande, qui s'élance par
l'escalier de marbre, en vociférant des cris de mort et en demandant
partout la chambre de la Reine. «C'est par là, c'est par là,» crient
quelques voix[221]. Deux gardes du corps, MM. de Miomandre et du
Repaire, cherchent en vain à s'opposer à ce flot furieux; ils sont
jetés par terre, frappés à coups de piques et de crosses de fusil; mais
avant de tomber baigné dans son sang, M. de Miomandre a eu le temps
d'ouvrir la porte de l'antichambre de la Reine et de crier à l'une des
femmes qui sont là: «Madame, sauvez la Reine! On en veut à sa vie[222]!»

L'héroïque résistance des deux vaillants jeunes gens avait sauvé
Marie-Antoinette. Une de ses femmes, Mme Auguié, qui a entendu le
cri de détresse du garde du corps, ferme au verrou la porte de la
seconde antichambre, puis elle court chez la Reine, où elle trouve
Mme Thibaut. Toutes deux lui passent à la hâte un jupon et des bas,
lui jettent un mantelet sur les épaules et l'entraînent par le petit
couloir qui mène à l'Œil-de-Bœuf. La porte est fermée. On attend cinq
minutes[223]; cinq minutes, un siècle! Que d'angoisses dans ce court
moment de retard! On frappe; on se fait reconnaître; les valets du Roi
ouvrent[224]; la Reine est sauvée! Quand les brigands, après avoir
pillé la grande salle, parviennent à forcer les portes et à pénétrer
dans les appartements royaux, ils n'y trouvent plus leur victime et
ne peuvent assouvir leur rage que sur un lit vide[225]! «Le coup est
manqué,» murmure, assure-t-on, un des assassins désappointés[226].

Par une coïncidence touchante, au moment même où la Reine se réfugiait
chez le Roi, le Roi se précipitait chez la Reine, par un escalier
dérobé; ne l'y rencontrant pas et apprenant qu'elle était allée chez
lui, il se hâtait de retourner dans ses appartements, où il la trouvait
enfin, «le visage triste, mais calme[227].» Presque au même instant,
Mme de Tourzel amenait le Dauphin, et la Reine courait chercher sa
fille qu'elle ne tardait pas à ramener «avec une fierté et une dignité
remarquables dans un pareil moment[228]».

Mais le danger n'est pas conjuré. La foule remplit le palais,
s'acharnant après les gardes du corps. Heureusement, Lafayette, enfin
averti, accourt à cheval, à la tête de ses grenadiers, prend les
malheureux gardes sous sa protection et chasse les bandits qui sont là,
occupés à briser et à piller. Il monte au Château; les appartements
y sont pleins de monde. Le Roi, avec ses ministres, se tient dans
la salle du Conseil; le duc d'Orléans y est aussi, causant d'un
air dégagé avec Duport[229]. Monsieur, Madame, Mesdames Tantes, le
reste de la famille est dans la chambre du Roi. La Reine, debout dans
l'encoignure d'une fenêtre, regarde tristement au dehors; près d'elle,
sa fille et Madame Elisabeth; devant elle, debout près d'une chaise, le
Dauphin joue avec les cheveux de sa sœur: «Maman, j'ai faim,» murmure
le pauvre enfant. Et la Reine ne peut que répondre, les larmes aux
yeux: «Prends patience, mon enfant; il faut que ce tumulte soit fini.»

La foule gronde sous les fenêtres du Château, dans la cour de Marbre.
«Le Roi! le Roi! Nous voulons le voir.» Le Roi se présente; des cris
de _Vive le Roi! Vive la Nation!_ éclatent de toutes parts. Mais
bientôt à ces cris s'en mêle un autre: «La Reine! la Reine au balcon!»
On va prévenir la Reine; elle hésite un instant. «Madame, lui dit
Lafayette, cette démarche est nécessaire pour calmer le peuple.»—«En
ce cas, répond-elle, dussé-je aller au supplice, je n'hésite plus; j'y
vais.» Elle prend ses enfants par la main et paraît à la fenêtre[230].
«Point d'enfants!» vocifère la foule. La «Reine sur le balcon, seule,
seule[231]!» La Reine, d'un geste sublime, repousse ses enfants
dans l'appartement, et seule, debout, les mains croisées sur sa
poitrine[232], mille fois plus belle dans sa modeste redingote de toile
rayée jaune[233] que dans la parure de ses jours de fête, elle reste
sur le balcon, pâle, les cheveux en désordre[234], la lèvre plissée, la
tête haute, imposant un respect involontaire et défiant les balles.
«Deux minutes, deux siècles, elle est là[235].» Un homme, vêtu d'un
costume de garde national, la met en joue, mais n'ose tirer[236].

Un mouvement se fait dans la foule: l'héroïsme de la Reine et son
imprudence sublime ont opéré une réaction en sa faveur, et ces mégères
qui, il n'y a qu'un instant, voulaient la mettre en pièces, maintenant
l'acclament: «_Vive la Reine!_» crient-elles[237]. «Son génie, a dit
Rivarol, redressa tout à coup l'instinct de la multitude égarée, et,
s'il fallut à ses ennemis des crimes, des conjurations et de longues
pratiques pour la faire assassiner, il ne lui fallut, à elle, qu'un
mouvement pour se faire admirer[238].»

Chose étrange! Cette femme si impopulaire, si indignement calomniée
près du peuple, dès qu'elle se retrouve face à face avec ce peuple,
reconquiert son prestige et, par le seul ascendant de sa dignité et
de la vérité, force la foule hostile à s'incliner devant elle et à
l'applaudir[239].

Quelques femmes cependant, plus opiniâtres dans leur haine, continuent
à vomir contre elle d'infâmes injures[240].

Mais les enthousiasmes populaires passent vite et il y a des rancunes
plus mortelles et plus sûres que les balles. Marie-Antoinette le sait,
et, en quittant le balcon, elle s'approche de Mme Necker et lui dit
avec des sanglots étouffés: «Ils vont nous forcer, le Roi et moi, à
nous rendre à Paris, avec les têtes de nos gardes du corps, portées
au bout de leurs piques!» Et, serrant son fils dans ses bras, elle le
couvre de baisers et de larmes[241].

La Reine, hélas! ne se trompait pas; de nouveaux cris se font entendre:
«_Le Roi à Paris! le Roi à Paris!_» Le Roi hésite, consulte ses
ministres, consulte Lafayette. Mais comment pourrait-il résister? On se
décide à partir et, pour calmer la foule, on jette des petits papiers
qui annoncent la détermination, ou plutôt la capitulation du monarque.
Des acclamations effroyables éclatent dans la cour; en signe de joie,
les soldats déchargent leurs fusils; les canonniers, leurs pièces[242].
Lafayette interroge la Reine: «Madame, dit-il, quelle est votre
intention personnelle?»—«Je sais le sort qui m'attend,» répond-elle;
«mais mon devoir est de mourir aux pieds du Roi et dans les bras de mes
enfants[243].»

A une heure vingt-cinq minutes, la famille royale descendit l'escalier
de marbre, encore teint du sang de ses défenseurs[244], et monta en
voiture. Le peuple s'impatientait; à peine vainqueur, il avait toutes
les exigences de la souveraineté. Le nouveau maître de la France avait
failli attendre; il ne voulait pas même laisser à la vieille royauté
le temps de faire ses préparatifs de départ. Mais le passage était
tellement obstrué que les voitures ne purent se mettre en marche qu'à
deux heures.

L'avenue de Paris était couverte de gens armés. En tête du cortège
s'avançaient deux hommes portant au bout de leurs piques les têtes
livides des malheureux Deshuttes et de Varicourt; plusieurs gardes du
Roi à pied, escortés de brigands à moitié ivres, marchaient derrière
ces hideux trophées. «Après eux venaient deux autres gardes, sans
armes, dont l'un était en bottes, ayant une blessure au col, sa chemise
et ses vêtements ensanglantés, et tenu au collet par deux hommes en
uniforme national, une épée nue à la main; plus loin, il y avait un
groupe de gardes du Roi à cheval, les uns en croupe, les autres sur
la selle, ayant presque tous un compagnon en uniforme national, qui
était monté avec eux; une partie de la populace et des femmes qui les
environnaient obligeaient les gardes du Roi à crier: _Vive la Nation!_
et à boire et à manger avec eux[245].» Après cette étrange avant-garde,
une voiture dans laquelle étaient le Roi, la Reine, le Dauphin, Madame
Royale, Monsieur, Mme Élisabeth, Mme de Tourzel; autour de la
voiture, et comme une lamentable escorte, des gardes désarmés, des
hommes déguenillés, des femmes avinées qui criaient: «_Nous ramenons le
boulanger, la boulangère et le petit mitron_[245].» Comme pour donner
raison à ces clameurs ignobles, une soixantaine de chariots de farine,
couronnés de feuillage et conduits par des forts de la halle; quelques
rares cris de _Vive le Roi!_ des cris plus fréquents de: _A bas la
calotte! Tous les évêques à la lanterne[246a]!_ Des femmes, des mégères,
Théroigne de Méricourt en tête, grimpées sur des canons, entassées dans
des fiacres, parées des dépouilles des gardes du corps, vomissant, de
temps à autre, des injures contre la Reine; puis, à la fin, pour clore
le défilé et consacrer en quelque sorte la défaite de la royauté et
sa propre servitude, une députation de l'Assemblée, traînée dans les
voitures de la Cour, à la portière desquelles des hommes à piques
venaient demander s'il n'y avait pas de calotins pour les mettre à la
lanterne[247]!...... Quel cortège pour le petit-fils de Louis XIV!

La journée était splendide; par une de ces ironies poignantes dont
on devait avoir un nouvel exemple au 10 août, la nature semblait en
fête; tout était calme et gai. Dans les bois de Viroflay, les oiseaux
chantaient; les feuilles avaient ces belles teintes jaunes et rouges
dont elles se revêtent avant de tomber; «l'air agitait à peine les
arbres[248];» le ciel était sans nuage; un soleil radieux, un de ces
beaux soleils d'automne, éclairait le convoi funèbre de la monarchie.

Pendant ce triste voyage, la Reine gardait son calme et sa majesté.
Elle parlait aux hommes et aux femmes qui entouraient sa voiture: «Le
Roi,» leur disait-elle, «n'a jamais voulu que le bonheur de son peuple.
On vous a dit bien du mal de nous; ce sont ceux qui veulent vous nuire.
Nous aimons tous les Français.» Et quelques-uns de ces gens, touchés
de tant de bonté, émerveillés de tant de sang-froid, murmuraient
naïvement: «Nous ne vous connaissions pas; on nous a bien trompés[249]!»

«J'ai vu ce sinistre cortège, a écrit un témoin oculaire[250]. Au
milieu de ce tumulte, de ces clameurs, de ces fréquentes décharges de
mousqueterie, que la main d'un monstre ou d'un maladroit pouvait rendre
si funestes[251], je vis la Reine conservant la tranquillité d'âme la
plus courageuse, un air de noblesse et de dignité inexprimable, et mes
yeux se remplirent d'admiration et de douleur.» Burke avait raison de
dire, dans un élan de sombre enthousiasme: «On aime à savoir que des
êtres destinés à souffrir sachent bien souffrir[252].»

Et plus tard, lorsque, dans l'enquête ouverte sur ce grand attentat des
journées d'octobre, une députation du Châtelet vint lui demander son
témoignage, elle ne sut faire que cette réponse sublime: «J'ai tout vu,
tout su, tout oublié!»

Le trajet fut long; il dura sept heures. A la grille de Chaillot,
Bailly vint haranguer le Roi et lui présenter les clefs de la ville.
Avec un manque de tact incroyable chez un homme d'esprit: «Quel beau
jour, Sire, dit-il, que celui où les Parisiens vont posséder dans leur
ville Votre Majesté et sa famille!» A ce mot, le Roi ne put s'empêcher
de soupirer et de dire: «Je souhaite, Monsieur, que mon séjour y ramène
la paix, la concorde et la soumission aux lois[253].»

Il fallut aller à l'Hôtel-de-Ville; le Roi y répugnait et
Marie-Antoinette eût voulu se soustraire à cette dernière
humiliation; mais Moreau de Saint-Merry, interrogé si elle pouvait
s'en dispenser, avait répondu: «J'espère que la Reine pourra revenir
de l'Hôtel-de-Ville; mais je doute qu'elle puisse aller seule aux
Tuileries.» Des cris: _A la lanterne!_ se faisaient entendre; c'est
ainsi que Paris accueillait la famille royale que, suivant le mot de
Bailly, il avait reconquise.

Le Roi entra d'un pas tranquille dans l'assemblée des représentants de
la Commune; la Reine suivait, tenant ses enfants par la main. «C'est
toujours avec plaisir et confiance, dit le prince en entrant, que je me
vois au milieu des habitants de ma bonne ville de Paris.» Bailly répéta
ces paroles au peuple et oublia le mot confiance. La Reine le lui
rappela: «Messieurs, reprit galamment Bailly, vous êtes plus heureux
que si je ne m'étais pas trompé[254].»

Le Roi et la Reine étaient montés sur un trône qu'on avait préparé à
la hâte. Mais le peuple voulait voir sa conquête; il fallut paraître
aux fenêtres de l'Hôtel-de-Ville, entre deux flambeaux, afin que les
traits mieux éclairés fussent plus reconnaissables. Sous ce dais
d'un nouveau genre, le Roi et la Reine saluèrent la foule. La foule,
toujours mobile, applaudit avec un enthousiasme irrésistible ceux
qu'elle insultait tout à l'heure: On criait sur la place de Grève:
«_Vive le Roi! Vive la Reine! Vive le Dauphin et nous tous[255]!_» On
se félicitait, on s'embrassait en pleurant d'attendrissement et de
joie; il semblait que la présence du Roi à Paris eût tout sauvé.

A dix heures, le lugubre cortège rentra aux Tuileries. La famille
royale était prisonnière; l'Assemblée l'était aussi. Joseph II avait
raison d'écrire à son frère Léopold: «La racaille de Paris va être le
despote de toute la France[256].»



CHAPITRE V

     Délabrement des Tuileries.—Premières entrevues de la Reine avec
     la foule; bonne entente réciproque.—Visites officielles des corps
     constitués.—Murmures dans le peuple.—Bienfaits de la Reine.—Elle
     fait retirer des reconnaissances du Mont-de-Piété.—Elle envoie ses
     bijoux chez son joaillier Daguerre.—Licenciement des gardes du
     corps.—Pillage de la maison du boulanger François.—Représentation
     de _Charles IX_.—Comment la famille royale est installée et vit
     aux Tuileries.—Education des enfants.—Lettre de la Reine à Mme
     de Tourzel.—Bienfaisance de Marie-Antoinette.—Traits charmants du
     Dauphin.—Première communion de Madame Royale.


Le Palais des Tuileries était resté inhabité, presque sans
interruption, depuis 1665; rien n'y était préparé pour recevoir les
hôtes augustes que la volonté du nouveau souverain venait d'y interner.
Des ouvriers, prévenus à la dernière heure, s'efforçaient d'y faire
à la hâte quelques réparations indispensables; des échelles étaient
dressées de tous côtés[257]. Les meubles étaient vieux, les tentures
fanées; les appartements, mal éclairés[258]; les lits manquaient, les
portes ne fermaient pas; le Dauphin dut passer la nuit dans une chambre
ouverte de tous côtés et dans laquelle sa gouvernante se barricada
comme elle put. «Tout est bien laid ici, Maman,» dit l'enfant en y
entrant. «Mon fils,» répondit la Reine, «Louis XIV y logeait et s'y
trouvait bien; nous ne devons pas être plus difficiles que lui[259].»
Et se tournant vers les dames qui l'accompagnaient, comme pour
s'excuser du dénuement du Château: «Vous savez, leur dit-elle avec un
triste sourire, que je ne m'attendais pas à venir ici[260].»

Le lendemain, dès l'aube, une foule immense se pressait dans le jardin;
cédant à l'orgueil du triomphe ou plutôt entraînée par un vieil
instinct royaliste, elle avait soif de voir cette famille royale dont
la présence lui avait si longtemps manqué[261]. La cour, la terrasse,
le parc étaient pleins de monde; on demandait à grands cris le Roi
et la Reine; Mme Elisabeth alla les chercher. «La Reine, dit la
princesse, parla avec toute la grâce que vous lui connaissez. Cette
matinée fut très bien pour elle. Toute la journée, il fallut se montrer
aux fenêtres; la cour et le jardin ne désemplissaient pas[262].» Quand
Marie-Antoinette parut, les bravos furent si vifs et si universels que,
d'après le récit d'un ardent patriote, la souveraine fut quelque temps
sans pouvoir parler[263].

Un certain nombre de femmes, venues avec des préjugés révolutionnaires,
repartaient royalistes. L'une d'elles accusait la Reine d'avoir voulu
faire bombarder Paris au 14 juillet et s'enfuir aux frontières le 6
octobre. La Reine répliqua avec douceur que ses ennemis seuls avaient
fait courir ce bruit et que ces calomnies avaient fait son désespoir et
celui du meilleur des rois. La foule applaudit. Une autre lui adressa
la parole en allemand. Marie-Antoinette répondit qu'elle ne l'entendait
plus, qu'elle était devenue française, qu'elle avait oublié même sa
langue maternelle. Des bravos accueillirent cette déclaration. Quelques
femmes prièrent la Reine de faire un pacte avec elles: «Eh! comment,
reprit-elle, puis-je faire un pacte avec vous, puisque vous ne croyez
pas à celui que mes devoirs me dictent et que je dois respecter pour
mon propre bonheur?» Ces femmes lui demandèrent alors des fleurs de son
chapeau; elle les détacha elle-même et toute la troupe se les partagea
en criant: «_Vive Marie-Antoinette! Vive notre bonne Reine[264]!_»
L'enthousiasme fut général, et, à cette heure, il était sincère.

«La même foule et le même empressement pour voir la famille royale,
raconte Mme de Tourzel, continuèrent plusieurs jours avec la même
indiscrétion et poussée à un tel point que plusieurs poissardes
sautèrent dans l'appartement de Mme Élisabeth, qui supplia le
Roi de la loger ailleurs[265].» Mais la Reine était touchée de ces
empressements, et, dans sa bonté confiante, elle excusait presque les
emportements de ce peuple, qui, vu de près, et laissé à lui-même, lui
apparaissait si bon. Un jour, elle était allée visiter, au faubourg
Saint-Antoine, la manufacture de glaces; elle fut accueillie avec
enthousiasme: «Que le peuple est bon, dit-elle, quand on vient le
chercher!»—«Il n'est pas si bon, riposta un courtisan, quand il va
chercher.»—«Oh! reprit-elle avec vivacité, c'est qu'alors il est mené
par des impulsions étrangères[266].» Au lendemain des jours d'octobre,
elle croyait encore à la bonté des Parisiens! Et cependant, au milieu
de ces angoisses, ses cheveux, d'un blond si beau, étaient subitement
devenus blancs et, au bas de son portrait, peint pour Mme de
Lamballe, elle avait de sa main écrit ces mots: «Ses malheurs l'ont
blanchie[267].»

Aux visites populaires succédèrent les présentations officielles. La
Royauté vaincue conservait encore son prestige et le Roi occupait
toujours son trône. Le Parlement fut reçu le premier, le vendredi 9
octobre; sa députation comptait trente membres, ayant à leur tête le
Premier Président. «Sa Majesté reçut la députation dans son cabinet,
ayant à sa droite le Dauphin debout, un ployant derrière lui, et
Madame, fille du Roi, à sa gauche, également debout, avec un ployant
derrière elle. La Reine après sa réponse voulut bien ajouter que, M. le
Dauphin et Madame ne pouvant recevoir dans leur appartement, elle les
avait fait venir près de sa personne pour que le Parlement ne fût pas
privé du bonheur de les voir[268].»

Le même jour, à midi, ce fut la Commune de Paris, conduite par Bailly
et Lafayette. «Madame,» dit Bailly à la Reine, «je viens apporter à
Votre Majesté les hommages de la ville de Paris, avec les témoignages
de respect et d'amour de ses habitants. La ville s'applaudit de vous
voir dans le palais de nos rois; elle désire que le Roi et Votre
Majesté lui fassent la grâce d'y établir leur résidence habituelle;
et lorsque le Roi accorde cette grâce, lorsqu'il daigne lui en donner
l'assurance, elle est heureuse de penser que Votre Majesté a contribué
à la lui faire obtenir.» La Reine fit à Bailly cette courte réponse:
«Je reçois avec plaisir les hommages de la ville de Paris, je suivrai
le Roi avec satisfaction partout où il ira et surtout ici[269].»

Le mois tout entier fut consacré à des cérémonies de ce genre. La
Cour des aides fut reçue le 11; l'Université, le même jour; le
Grand Conseil, le mercredi 14; la Chambre des comptes, la Cour des
monnaies et le Conseil privé, le lundi 19. Ce jour-là, la Reine était
incommodée et ne put voir personne. Enfin, le 20, à six heures et
demie du soir, l'Assemblée nationale, de retour à Paris, malgré les
sombres pressentiments de ses membres les plus sages, de Malouet en
particulier[270], et qui avait tenu la veille sa première séance à
l'Archevêché, se présenta inopinément au Château[271].

Pour la première fois, les députés n'avaient pas revêtu le costume de
cérémonie; les évêques même et les curés étaient en habit court. Le
Roi les reçut, assis et couvert, ayant seulement ôté son chapeau à
l'entrée et pendant les révérences du Président. De l'appartement du
Roi, l'Assemblée passa dans celui de la Reine, en traversant le cabinet
et la galerie. La Reine, dit le compte rendu officiel, n'étant pas
prévenue de l'hommage que l'Assemblée désirait rendre à Sa Majesté,
était en ce moment à sa toilette et se disposait à jouer en public. Le
désir de ne point faire attendre l'Assemblée engagea la Reine à donner
audience sur-le-champ, sans être en grand habit. Sa Majesté s'étant
donc placée dans son fauteuil dans le grand cabinet, les officiers des
cérémonies introduisirent l'Assemblée, comme ils avaient fait chez
le Roi. L'appartement fut rempli par les députés, dont un assez grand
nombre ne purent entrer. La Reine se leva pour recevoir l'Assemblée,
et M. Fréteau, dans son discours, ayant témoigné le désir qu'avaient
les représentants de la nation de voir M. le Dauphin entre les bras
de Sa Majesté[272], la Reine ordonna au maître des cérémonies de
l'aller chercher, et lorsqu'il fut arrivé, la Reine le prit dans ses
bras et le fit voir à tous les députés qui firent retentir la salle
d'applaudissements et des acclamations réitérées de _Vive le Roi!
Vive la Reine! Vive le Dauphin!_ Sa Majesté voulut bien faire ainsi
le tour du cabinet, pour que tous les députés pussent voir M. le
Dauphin, et dire en même temps des paroles pleines de bonté à ceux
d'entre eux qui se trouvaient près d'elle. La Reine rentra ensuite
dans son appartement, et l'Assemblée se retira, reconduite jusqu'au
bas de l'escalier par les officiers des cérémonies. Le maître des
cérémonies[273] croit devoir faire observer à cette occasion que la
Reine, «recevant toujours les Corps de la même manière que le Roi,
aurait pu ne pas se lever, à l'entrée de l'Assemblée nationale, et
que ce fut une marque particulière d'égards que Sa Majesté voulut lui
donner en se levant et en disant un mot sur ce qu'Elle n'était point en
grand habit[274].»

Le maître des cérémonies a soin d'ajouter un peu plus loin que
toutes ces «irrégularités», comme il les appelle, ne tiennent qu'aux
circonstances et qu'elles ne sauraient tirer à conséquence pour
l'avenir. Etrange préoccupation dans un pareil moment! La monarchie
croulait, et M. de Nantouillet ne songeait qu'au renversement de
l'étiquette!

A l'Assemblée succédèrent la municipalité de Paris, le Châtelet, le
bureau des Trésoriers de France, l'Amirauté et, en dernier lieu, le 16
novembre, l'Académie française, qui harangua la Reine et le Dauphin par
la bouche de son directeur, le chevalier de Boufflers[275].

Dans toutes ces réceptions, officielles ou populaires, Marie-Antoinette
se retrouvait avec sa dignité simple et ce charme séducteur auquel ses
malheurs récents ajoutaient je ne sais quel attrait de plus. «Il est
impossible, écrivait Mme Élisabeth le 13 octobre, de mettre plus de
grâce et de courage que la Reine n'en a mis depuis huit jours[276].»
Mais ce courage était parfois nerveux et cette grâce se voilait de
mélancolie. Tout était tranquille en apparence. Le pain était revenu
en abondance; une certaine détente semblait se produire. Intimidé
par Lafayette, le duc d'Orléans était parti pour l'Angleterre, sous
prétexte d'une mission qui déguisait mal un exil. Mais que de passions
grondaient sous cette surface calme! Le petit Dauphin, avec la naïve
insouciance de son âge, pouvait écrire à Mme de Polignac: «Oh!
Madame, comme vous auriez été malheureuse les 5 et 6 octobre; mais à
présent nous sommes tous heureux[277].» La Reine ne pouvait avoir ni
cette gaîté enfantine, ni cette confiance; ses ennemis n'avaient pas
désarmé.

Le surlendemain même de son retour à Paris, une émeute avait éclaté au
Mont-de-Piété. On avait fait courir le bruit,—dans quelle intention, on
le devine facilement,—on avait même annoncé dans les papiers publics
que la Reine retirerait tous les objets mis en gage, et la foule
s'était pressée, impatiente et houleuse, aux portes des bureaux[278].
Déçue dans son attente, elle s'était portée aux Tuileries, appelant à
grand cris la Reine et réclamant l'exécution de sa prétendue promesse.
Quelques personnes engageaient Marie-Antoinette à céder à ce désir
tumultueux. Mesdames de Tourzel et de Chimay l'en dissuadèrent, et,
haranguant elles-mêmes la foule, l'engageant à s'en reposer sur la
bonté bien connue de la souveraine, finirent par la déterminer à se
retirer tranquillement. Quelques jours après, la Reine, toujours
prête à signaler son passage par des bienfaits, obtenait du Roi
l'autorisation de retirer du Mont-de-Piété tous les objets qui
n'excéderaient pas la valeur d'un louis. Il y en eut pour trois cent
mille livres. Un peu plus tard, elle faisait rendre la liberté à quatre
cents pères de famille, détenus pour dettes de mois de nourrice.

Mais cette bonté même n'arrêtait pas la calomnie. Souvent une populace
soudoyée venait, jusque sous les fenêtres des Tuileries, vomir des
injures contre les malheureux souverains. On allait plus loin; sous le
titre de délégués et sous prétexte de haranguer le Roi, des individus,
sortis de la lie du peuple, pénétraient au Château et, en présence de
la famille royale, répétaient des outrages inspirés et payés. L'abus
était tel que les ministres proposèrent d'interdire à de telles gens
l'entrée du Palais. «Non,» répondirent le Roi et la Reine, «ils peuvent
venir, nous aurons le courage de les entendre.»

Un jour, s'adressant à Louis XVI, un homme de cette trempe osa
inculper, dans les termes les plus offensants, Marie-Antoinette qui
assistait à l'entrevue: «Vous vous trompez,» reprit le Roi avec
douceur, «la Reine et moi n'avons pas les intentions qu'on nous prête;
nous agissons de concert pour votre bien commun.» Lorsque la députation
fut partie, ajoute Hue, à qui nous empruntons ce fait, la Reine fondit
en larmes[279].

Dans de telles conditions, la confiance ne pouvait renaître; et dès
le 10 octobre 1789, la Reine faisait transporter chez son bijoutier
Daguerre[280] la majeure partie de cette précieuse collection d'objets
d'art qu'elle avait réunie: laques du Japon, porcelaines de Chine,
bois pétrifiés, coffrets de jaspe, coupes d'agate orientale, vases
de sardoine brune, boîtes à parfiler, aiguières en cristal de roche:
objets charmants, dont le style exquis séduit aujourd'hui encore les
visiteurs du Musée du Louvre et dont les commissaires de la Convention
eux-mêmes seront forcés de reconnaître le «beau et riche travail».
C'était, disait le procès-verbal d'inventaire, «afin de les faire
monter, d'autres réparer, et y faire des étuis et coffres à l'effet
de pouvoir les transporter avec sûreté.» Ils devaient en effet être
transportés à Saint-Cloud; mais les événements ne le permirent pas et
c'est chez le successeur de Daguerre, Lignereux, que les commissaires
délégués, les citoyens Nitot et Besson, vinrent en faire le
récolement le 30 brumaire an II, et en demander le transfert au Musée
national[281].

A peine arrivée à Paris[282], la famille royale avait dû se résigner à
un douloureux sacrifice. Par mesure de prudence, Louis XVI avait cru
devoir éloigner de lui les gardes du corps. Il avait fallu se séparer
de ces fidèles serviteurs, dont le dévouement avait seul arraché
la Reine au poignard des assassins et qui eussent été une défense
sûre contre des attentats futurs, si leur dévouement même ne les
eût signalés à la fureur populaire: «Cela a été une peine bien vive
pour le Roi et la Reine,» mandait Mme Elisabeth à la duchesse de
Polignac[283].

Vers la même époque, la Reine désolée écrivait à son amie: «J'ai pleuré
d'attendrissement en lisant vos lettres. Vous parlez de mon courage;
il en faut bien moins pour soutenir les moments affreux où je me suis
trouvée que pour supporter notre position, ses peines à soi, celles de
ses amis et celles de tous ceux qui nous entourent. C'est un poids trop
fort à supporter, et si mon cœur ne tenait par des liens aussi forts à
mon mari, mes enfants, mes amis, je désirerais de succomber; mais vous
autres me soutenez; je dois encore ce sentiment à votre amitié. Mais,
ajoutait-elle tristement, je vous porte à tous malheur et vos peines
sont pour moi et par moi[284].»

La garde nationale occupa les postes des Tuileries, comme, le 6
octobre, elle avait occupé ceux de Versailles. Issue d'une émeute,
née d'une pensée de défiance contre la monarchie, formée de soldats
révoltés et de bourgeois naïfs et frondeurs, tiraillée entre les
différents partis, condamnée par son origine même à partager les
préjugés de la foule et les illusions de ses chefs, elle ne pouvait,
quoiqu'elle eût été très attentive au début[285], apporter à la
défense de la royauté ni le dévouement de serviteurs séculaires, ni la
solidité d'une troupe disciplinée[286]. L'agitation, un moment apaisée,
avait vite recommencé. «Nous vivons au milieu des alertes, écrivait
un attaché de la légation de Saxe; le peuple ne paraît pas encore
satisfait, malgré tout ce qu'il a obtenu[287].» Les portes cochères
des maisons un peu marquantes avaient été crayonnées de noir ou de
rouge; on redoutait une émeute[288]. Le 21 octobre, en effet[289], le
surlendemain du jour où l'Assemblée tenait à Paris sa première séance,
la populace assaillait la boutique d'un boulanger nommé François[290],
la pillait, pendait le boulanger en place de Grève, lui coupait la
tête et la promenait dans les rues au bout d'une pique[291]. La Reine
ne put que donner sur sa cassette une petite pension à la veuve de cet
infortuné; elle lui envoya six mille francs[292].

Le 4 novembre, le _Charles IX_, de Chénier, d'abord interdit, puis
autorisé par la faiblesse de Bailly, mettait en feu les spectateurs du
Théâtre-Français. Malgré les protestations de l'auteur et sa dédicace
enthousiaste au «prince magnanime» que trois ans plus tard il devait
condamner à mort, l'attaque contre le trône était transparente, et le
moment singulièrement choisi, comme le faisait justement remarquer
Beaumarchais[293], lorsque le Roi et sa famille venaient résider à
Paris. Chaque soir, les allusions étaient avidement saisies par un
public ardent, qui sortait de là, dit Ferrières, «ivre de vengeance
et tourmenté d'une soif de sang[294].» Les chefs de la révolution ne
s'y trompaient pas. «Cette pièce, écrivait Camille Desmoulins, avance
plus nos affaires que les journées d'octobre.» Et, le jour même de la
première représentation, Danton disait au parterre: «Si _Figaro_ a tué
la noblesse, _Charles IX_ tuera la royauté[295].»

On conçoit que la Reine mît peu d'empressement à se montrer dans les
théâtres où se jouaient de telles pièces, et que, sollicitée par une
députation de la municipalité et de la garde nationale de paraître aux
spectacles, elle ait répondu «qu'elle aurait infiniment de plaisir à
se rendre à l'invitation de la ville de Paris, mais qu'il fallait du
temps pour perdre le souvenir des affligeantes journées qu'elle venait
de passer et dont son cœur avait trop souffert[296]». Tout émue des
épreuves qui l'avaient assaillie, des dangers qu'elle avait courus,
et qui l'attendaient encore, quoiqu'elle affectât de n'avoir point
d'inquiétude[297], alarmée des symptômes qu'elle découvrait chaque
jour, et mal rassurée contre les menaces de la rue par la protection de
Lafayette, et de sa milice parisienne, elle se renfermait au Château et
s'absorbait dans la vie de famille.

Après quelques tâtonnements, inévitables dans le désarroi du premier
moment, on avait fini par s'organiser aux Tuileries. Les meubles
avaient été apportés de Versailles, et le Roi et la Reine avaient
marqué eux-mêmes leurs logements et ceux de leur suite. Le Roi, pour
avoir son fils près de lui, avait partagé ses appartements avec le
Dauphin; il occupait au rez-de-chaussée, sur le jardin, trois pièces
auxquelles on arrivait par la galerie de gauche. A l'entresol était son
cabinet de géographie; au premier, sa chambre à coucher; près de cette
pièce, la chambre du Conseil.

Les appartements de la Reine étaient près de ceux du Roi. En bas,
son cabinet de toilette, sa chambre à coucher et le salon de
compagnie. A l'entresol, la bibliothèque, qu'elle avait fait venir de
Versailles[298]: bibliothèque grave et pieuse, «qui, dit un auteur,
annonce un esprit sérieux et cultivé[299]»; et où, parmi des ouvrages
d'apologétique chrétienne, de philosophie et d'histoire, on ne trouve
que de rares romans, les poètes classiques et quelques pièces de
théâtre[300]. Au-dessus de cette bibliothèque, l'appartement de Madame,
séparé de la chambre du Roi par celle du Dauphin. Mme de Tourzel
habitait le rez-de-chaussée[301]. Un petit escalier noir reliait
l'appartement du jeune prince à celui de sa gouvernante. Seules, la
Reine et Mme de Tourzel en avaient la clef[302]. D'autres escaliers
permettaient au Roi et à la Reine de communiquer librement entre eux
et avec leurs enfants. Mme de Lamballe occupait le rez-de-chaussée
du pavillon de Flore; Mme Elisabeth, le premier étage; Mesdames de
Mackau, de Grammont, d'Ossun, l'étage supérieur; Mesdames, le pavillon
de Marsan. Monsieur et Madame habitaient le Luxembourg[303].

Au bout de quelques jours, la Cour avait repris ses habitudes. Les
principales charges, les premiers gentilshommes de la chambre, les
ducs de Villequier et de Duras, le grand prévôt, marquis de Tourzel,
le grand maréchal-des-logis, marquis de Brézé, étaient revenus à
leur poste[304]. Il y avait jeu les dimanche et jeudi, et parfois
grand couvert le dimanche[305]. La princesse de Lamballe essaya, pour
distraire sa royale amie, d'organiser chez elle quelques soirées. Mais
Marie-Antoinette n'avait plus le cœur à la joie. Il y avait, par un
reste d'étiquette, quelques actes de représentation; mais, la plupart
du temps, la Reine restait chez elle avec son mari et ses enfants.
Elle déjeunait seule tous les jours, voyait ensuite son fils et sa
fille; pendant ce temps, le Roi venait lui rendre visite. Puis elle
allait à la messe; durant quelque temps, et jusqu'à ce qu'on ait eu
le temps d'élever une sorte de galerie en planches, elle traversait,
pour se rendre à la chapelle, la grande terrasse du Château en plein
air, au milieu des regards curieux ou hostiles[306]; après la messe,
elle revenait s'enfermer dans ses cabinets. Elle dînait à une heure,
avec le Roi, Madame Royale et Mme Elisabeth. Après le dîner, elle
faisait, dans la galerie de Diane[307], une partie de billard avec
Louis XVI, qui, ayant renoncé à sortir depuis le départ des gardes du
corps[308], avait besoin d'un peu d'exercice; elle travaillait à la
tapisserie et rentrait de nouveau chez elle jusqu'à huit heures, heure
à laquelle Monsieur et Madame arrivaient pour souper. A onze heures, on
se séparait[309].

Dans ses appartements, la vie de Marie-Antoinette se partageait entre
le travail manuel et l'éducation de ses enfants. Son esprit, soucieux
des affaires publiques, avait besoin d'une distraction qui occupât les
doigts sans absorber l'attention. Le travail manuel lui rendait ce
service; elle l'avait toujours aimé; elle s'y attacha plus encore. On
la vit entreprendre de grands ouvrages de tapisserie, besogne facile,
qui laissait à la pensée sa liberté, et Mme Campan assure qu'une
marchande de Paris, Mme Dubuquois, conserva longtemps dans son
magasin un tapis fait par la Reine et Mme Elisabeth pour le grand
appartement du rez-de-chaussée des Tuileries[310].

Mais le meilleur et le plus cher de son temps était réservé à ses
enfants. Dès le 12 août, elle avait écrit à la duchesse de Polignac:
«Mes enfants font mon unique ressource; je les ai le plus possible
avec moi[311].» Aux Tuileries, c'était plus encore. La matinée était
consacrée à l'éducation de Madame Royale, qui prenait toutes ses leçons
sous les yeux de sa mère. Quand le temps était beau, la Reine faisait
avec ses enfants une promenade dans le jardin des Tuileries[312], qui
n'était ouvert au public qu'à midi[313]. C'était une consolation pour
elle et une vraie joie pour le Dauphin, qui aimait passionnément le
grand air et l'exercice. Il eût bien voulu circuler dans Paris; mais,
au début, on ne l'osait pas, et à la fin de novembre ou au commencement
de décembre, le jeune prince écrivait à son ancienne gouvernante:
«Nous ne sommes pas encore sortis des Tuileries; nous allons souvent
nous promener avec maman dans le jardin[314].» Le dimanche, le curé
de Saint-Eustache venait faire le catéchisme à Madame Royale, qui
se préparait à sa première communion; le Dauphin assistait à ces
instructions[315].

C'était un charmant enfant que ce Dauphin, avec ses grands yeux bleus,
ses longs cheveux bouclés, ses joues fraîches et roses, sa franche et
communicative gaîté et cet entrain un peu étourdi que le malheur allait
si tôt changer en une gravité précoce. Nul ne le connaissait mieux
que sa mère; nul n'avait étudié avec une attention plus minutieuse et
une plus sévère clairvoyance les défauts comme les qualités de son
caractère. Quelques jours après le 14 juillet, appelant la marquise de
Tourzel à la place de gouvernante des Enfants de France, que laissait
vacante l'émigration de la duchesse de Polignac, et, comme elle le
disait elle-même, remettant à la vertu ce qu'elle avait confié à
l'amitié[316], Marie-Antoinette écrivait la lettre suivante:

  «24 juillet 1789.

«Mon fils a quatre ans, quatre mois moins deux jours. Je ne parle ni
de sa taille, ni de son extérieur; il n'y a qu'à le voir. Sa santé a
toujours été bonne; mais, même au berceau, on s'est aperçu que ses
nerfs étaient très délicats et que le moindre bruit extraordinaire
faisait effet sur lui. Il a été tardif pour ses premières dents;
mais elles sont venues sans maladies ni accidents. Ce n'est qu'aux
dernières, et je crois que c'était à la sixième, qu'à Fontainebleau
il a eu une convulsion. Depuis, il en a eu deux, une dans l'hiver de
1787-1788, et l'autre à son inoculation; mais cette dernière a été
très petite. La délicatesse de ses nerfs fait qu'un bruit auquel il
n'est pas accoutumé lui fait toujours peur; il a peur, par exemple,
des chiens, parce qu'il en a entendu aboyer près de lui. Je ne l'ai
jamais forcé à en voir, parce que je crois qu'à mesure que sa raison
viendra, ses craintes passeront. Il est, comme tous les enfants forts
et bien portants, très léger et violent dans ses colères; mais il est
bon enfant, tendre et caressant même, quand son étourderie ne l'emporte
pas. Il a un amour-propre démesuré, qui, en le conduisant bien, peut
tourner un jour à son avantage. Jusqu'à ce qu'il soit bien à son aise
avec quelqu'un, il sait prendre sur lui et même dévorer ses impatiences
et colères pour paraître doux et aimable. Il est d'une grande fidélité
quand il a promis une chose; mais il est très indiscret; il répète
aisément ce qu'il a entendu dire et souvent, sans vouloir mentir, il
ajoute ce que son imagination lui a fait voir. C'est son plus grand
défaut et sur lequel il faut bien le corriger. Du reste, je le répète,
il est bon enfant, et avec de la sensibilité et en même temps de la
fermeté, sans être trop sévère, on fera toujours de lui ce qu'on
voudra. Mais la sévérité le révolterait, parce qu'il a beaucoup de
caractère pour son âge, et, pour en donner un exemple, dès sa plus
petite enfance, le mot pardon l'a toujours choqué. Il fera et dira
tout ce qu'on voudra, quand il a tort; mais le mot pardon, il ne le
prononcera qu'avec des larmes et des peines infinies.

«On a toujours accoutumé mes enfants à avoir grande confiance en moi,
et, quand ils ont eu des torts, à me les dire eux-mêmes. Cela fait
qu'en les grondant j'ai l'air plus peinée et affligée de ce qu'ils
ont fait que fâchée. Je les ai accoutumés tous à ce que oui ou non,
prononcé par moi, est irrévocable; mais je leur donne toujours une
raison à la portée de leur âge, pour qu'ils ne puissent pas croire que
c'est humeur de ma part.

«Mon fils ne sait pas lire et apprend fort mal, mais il est trop
étourdi pour s'appliquer. Il n'a aucune idée de hauteur dans la tête,
et je désire fort que cela continue. Nos enfants apprennent toujours
assez tôt ce qu'ils sont. Il aime sa sœur beaucoup et a bon cœur.
Toutes les fois qu'une chose lui fait plaisir, soit d'aller quelque
part ou qu'on lui donne quelque chose, son premier mouvement est
toujours de demander pour sa sœur de même. Il est né gai. Il a besoin,
pour sa santé, d'être beaucoup à l'air, et je crois qu'il vaut mieux,
pour sa santé, le laisser jouer et travailler à la terre sur les
terrasses que de le mener plus loin. L'exercice que les petits enfants
prennent en courant, en jouant à l'air, est plus sain que d'être forcés
de marcher, ce qui souvent leur fatigue les reins.

«Je vais maintenant parler de ce qui l'entoure. Trois
sous-gouvernantes: Mmes de Soucy, belle-mère et belle-fille, et
Mme de Villefort.

«Mme de Soucy la mère, fort bonne femme, très instruite, exacte,
mais mauvais ton. La belle-fille, même ton. Point d'espoir. Il y a déjà
quelques années qu'elle n'est plus avec ma fille; mais avec le petit
garçon, il n'y a pas d'inconvénient. Du reste, elle est très fidèle et
même un peu sévère avec l'enfant.

«Mme de Villefort est tout le contraire, car elle le gâte; elle a au
moins aussi mauvais ton, et plus même, mais à l'extérieur. Toutes sont
bien ensemble.

«Les deux premières femmes, toutes deux fort attachées à l'enfant. Mais
Mme Lemoine, une caillette et bavarde, insoutenable, contant tout ce
qu'elle sait dans la chambre, devant l'enfant ou non, cela est égal.
Mme Neuville a un extérieur agréable, de l'esprit, de l'honnêteté;
mais on la dit dominée par sa mère, qui est très intrigante.

«Brunier, le médecin, a ma grande confiance, toutes les fois que les
enfants sont malades; mais hors de là, il faut le tenir à sa place; il
est familier, humoriste et clabaudeur.

«L'abbé d'Avaux peut être fort bon pour apprendre les lettres à mon
fils; mais du reste il n'a ni le ton, ni même ce qu'il faudrait pour
être auprès de mes enfants, c'est ce qui m'a décidée dans ce moment à
lui retirer ma fille; il faut bien prendre garde qu'il ne s'établisse
hors les heures de leçons chez mon fils. C'est une des choses qui a
donné le plus de peine à Mme de Polignac et encore n'en venait-elle
toujours à bout; c'était la société des sous-gouvernantes. Depuis dix
jours, j'ai appris des propos d'ingratitude de cet abbé, qui m'ont fort
déplu.

«Mon fils a huit femmes de chambre. Elles le servent avec zèle; mais
je ne puis pas compter beaucoup sur elles. Dans ces derniers temps,
il s'est tenu beaucoup de mauvais propos dans la chambre; mais je ne
saurais dire exactement par qui; il y a cependant une Mme Belliard
qui ne se cache pas sur ses sentiments; sans soupçonner personne, on
peut s'en méfier. Tout son service en hommes est fidèle, attaché et
tranquille.

«Ma fille a à elle deux premières femmes et sept femmes de chambre.
Mme Brunier, femme du médecin, est à elle depuis sa naissance, et la
sert avec zèle; mais, sans avoir rien de personnel à lui reprocher, je
ne la chargerais jamais que de son service. Elle tient du caractère de
son mari. De plus, elle est avare et avide des petits gains qu'il y a à
faire dans la chambre.

«Sa fille, Mme Fréminville, est une personne d'un vrai mérite.
Quoique âgée seulement de vingt-sept ans, elle a toutes les qualités
d'un âge mûr. Elle est à ma fille depuis sa naissance et ne l'a jamais
perdue de vue. Je l'ai mariée, et le temps qu'elle ne passe pas avec
ma fille, elle l'occupe en entier à l'éducation de ses trois petites
filles. Elle a un caractère doux et liant, est fort instruite, et c'est
elle que je désire charger de continuer les leçons à la place de
l'abbé d'Avaux. Elle en est fort en état, et puisque j'ai le bonheur
d'en être sûre, je trouve que c'est préférable à tout. Au reste, ma
fille l'aime beaucoup et y a confiance.

«Les sept autres femmes sont de bons sujets et cette chambre est bien
plus tranquille que l'autre. Il y a deux très jeunes personnes, mais
elles sont surveillées par leurs mères, l'une à ma fille, l'autre par
Mme Lemoine.

«Les hommes sont à elle depuis sa naissance. Ce sont des êtres
absolument insignifiants; mais comme ils n'ont rien à faire que le
service, et qu'ils ne restent point dans sa chambre par delà, cela
m'est insignifiant[317].»

Laissons de côté les appréciations sur les personnes, que les
événements ont pu et dû modifier par la suite[318]. Qui n'admirerait,
au milieu de tant de préoccupations de toute sorte, la surveillance de
cette mère, sa perspicacité et cet incessant souci de la santé et de
l'éducation morale de ses enfants?

Un mois après, elle écrivait encore à Mme de Tourzel, à propos d'un
petit accès de colère du Dauphin:

«Mon cher cœur, notre tendresse doit être sévère pour cet enfant;
il ne faut pas oublier que ce n'est pas pour nous que nous devons
l'élever, mais pour le pays. Les premières impressions sont si fortes
dans l'enfance qu'en vérité je suis effrayée, quand je pense que nous
élevons un Roi[319].»

Le Dauphin s'élevait ainsi, s'instruisant aux leçons de l'abbé
d'Avaux, et plus encore à celles de sa mère; il développait, sous
cette chère influence, son esprit et son cœur. Sa mère, il l'adorait,
heureux de son sourire, souffrant de ses peines, s'ingéniant sans cesse
à lui faire plaisir. Il avait,—la lettre que nous venons de citer le
constate,—une assez vive répugnance pour l'étude; il en triompha par
amour filial. Un jour, Marie-Antoinette lui reprochait de ne pas savoir
lire à quatre ans et demi.—«Eh bien! répondit-il, je le saurai pour vos
étrennes.» «A la fin de novembre,» raconte Mme de Tourzel, il dit à
son précepteur: «Il faut pourtant que je sache combien j'ai de temps
jusqu'au jour de l'an, puisque j'ai promis à maman de savoir lire pour
ce jour-là.» En apprenant qu'il n'y avait plus qu'un mois, il regarda
l'abbé d'Avaux et lui dit avec un sang-froid inconcevable: «Donnez-moi,
je vous prie, mon bon abbé, deux leçons par jour, et je m'appliquerai
tout de bon.» Il tint parole, et, au jour fixé, entra triomphant chez
la Reine, tenant un livre à la main; il se jeta à son cou: «Voilà vos
étrennes,» lui dit cet aimable enfant; «j'ai tenu ma promesse; je sais
lire à présent[320].»

Une autre fois, entendant une femme dire d'une de ses amies: «Elle est
heureuse comme une reine.»—«Heureuse comme une Reine! s'écria-t-il;
ce n'est pas de maman que vous voulez parler, alors; car elle pleure
toujours[321].»

Les promenades officielles dans le jardin des Tuileries, sous l'escorte
dès gardes nationaux, étaient une contrainte. Mme de Tourzel
obtint qu'on arrangeât pour le Dauphin un petit jardin particulier,
à l'extrémité de la terrasse du bord de l'eau[322]. Le jeune prince
s'y ébattait en toute liberté; il y élevait des lapins; il y soignait
des oiseaux dans une volière, des canards sur un bassin[323]. Il y
cultivait des fleurs, et les plus belles toujours étaient réservées à
sa mère. D'autres fois, on le conduisait chez une parente de Mme de
Tourzel, la marquise de Lède, qui possédait au faubourg Saint-Germain
un bel hôtel et un vaste parc. Plus souvent, il accompagnait sa mère
dans ses excursions charitables. Quand la Reine allait visiter les
hôpitaux ou les pauvres, elle emmenait son fils avec elle et elle
avait soin qu'il distribuât lui-même les aumônes qu'elle laissait
dans les mansardes. Tantôt c'était aux Gobelins, et le président du
district étant venu la complimenter, elle lui disait: «Monsieur, vous
avez bien des malheureux; mais les moments où nous les soulageons nous
sont bien précieux[324].» Tantôt à la Société de charité maternelle,
qu'elle avait fondée et dont elle autorisait les dames à distribuer
par mois seize cents livres pour la nourriture et le chauffage, douze
cents pour des couvertures et des vêtements, sans compter les layettes
qu'on donnait à trois cents mères[325]. Tantôt à l'école de dessin,
aussi fondée par elle et à laquelle elle envoyait un jour douze cents
livres, économisées à grand'peine, pour qu'on ne diminuât pas les
récompenses et que ses chers élèves n'eussent pas à souffrir de sa
propre détresse[326]. D'autres fois encore elle plaçait chez Mlle O.
Kennedy quatre filles d'invalides, orphelines, qui sont, disait-elle,
«l'objet de ma fondation[327].»

Mais ce qui semblait attirer plus particulièrement le Dauphin, comme
par un mystérieux pressentiment, c'était l'hospice des Enfants-trouvés.
Marie-Antoinette l'y conduisait souvent, et la reconnaissance de ces
pauvres enfants se traduisait encore par des acclamations, qui lui
étaient bien douces; on y criait «beaucoup _Vive le Roi!_ et pas mal
_Vive la Reine[328]!_» Le jeune prince ne s'éloignait de là qu'à regret
et toutes ses petites économies étaient consacrées au soulagement de
ces infortunés. Un jour, son père le surprit au moment où il rangeait
des écus dans un joli coffret que lui avait donné sa tante, Mme
Élisabeth: «Comment! Charles, lui dit-il d'un air mécontent, vous
thésaurisez comme les avares?» L'enfant rougit, mais se remettant
bientôt: «Oui, mon père, répondit-il; je suis avare, mais c'est
pour les enfants trouvés. Ah! si vous les voyiez! Ils font vraiment
pitié!» Le Roi se pencha vers son fils et, l'embrassant avec une de
ces effusions de joie qu'il ne connaissait plus guère: «En ce cas, mon
enfant, dit-il, je t'aiderai à remplir ton coffret.»

Plus âgée et plus grave que son frère, Madame Royale sentait plus
profondément les angoisses de la situation. Pour mettre un peu de gaîté
dans sa vie, la Reine avait organisé chez Mme de Tourzel de petites
réunions intimes, où elle allait de temps à autre prendre le thé et
où sa fille rencontrait des jeunes amies de son âge. On jouait à de
petits jeux; on courait à travers les appartements grands ouverts;
on faisait même des parties de cache-cache, que plus tard le Dauphin
se rappelait avec plaisir. Mais des soins plus sérieux occupaient
le temps et s'imposaient au cœur de la jeune princesse. Depuis son
arrivée à Paris, le curé de Saint-Eustache venait chaque dimanche lui
faire le catéchisme et la préparer à sa première communion. Ce fut
le mercredi saint 31 mars[329] qu'elle accomplit ce grand acte, à
Saint-Germain-l'Auxerrois. Dès le matin, la Reine conduisit sa fille
dans la chambre du Roi: «Ma fille, lui dit-elle, jetez-vous aux pieds
de votre père et demandez-lui sa bénédiction.» Madame se prosterna;
le Roi la bénit, la releva et lui adressa ces graves et religieuses
paroles:

«C'est du fond de mon cœur, ma fille, que je vous bénis, en demandant
au Ciel qu'il vous fasse la grâce de bien apprécier la grande action
que vous allez faire. Votre cœur est innocent aux yeux de Dieu; vos
vœux doivent lui être agréables; offrez-les-lui pour votre mère et
pour moi. Demandez-lui qu'il m'accorde la grâce nécessaire pour faire
le bonheur de ceux sur lesquels il m'a donné l'empire et que je dois
considérer comme mes enfants. Demandez-lui qu'il daigne conserver dans
le royaume la pureté de la religion et souvenez-vous bien, ma fille,
que cette sainte religion est la source du bonheur et notre soutien
dans les adversités de la vie. Ne vous en croyez pas à l'abri. Vous
êtes bien jeune; mais vous avez déjà vu votre père affligé plus d'une
fois.

«Vous ne savez pas, ma fille, à quoi la Providence vous destine; si
vous resterez dans ce royaume ou si vous irez en habiter un autre.
Dans quelque lieu où la main de Dieu vous pose, souvenez-vous que vous
devez édifier par vos exemples, faire le bien toutes les fois que
vous en trouverez l'occasion; mais surtout, mon enfant, soulagez les
malheureux de tout votre pouvoir. Dieu ne nous a fait naître dans le
rang où nous sommes que pour travailler à leur bonheur et les consoler
dans leurs peines[330].»

Tels étaient les enseignements que ce «tyran» donnait à ses enfants,
et les actes suivaient de près les paroles. Il était d'usage que les
filles de France reçussent une parure en diamants le jour de leur
première communion. Madame Royale n'eut pas ce brillant cadeau[331].
La cérémonie s'accomplit avec la plus grande simplicité. La jeune
princesse arriva à l'église, conduite par sa gouvernante et sa
sous-gouvernante, Mme de Mackau; elle avait le maintien le plus
recueilli et s'approcha de la Sainte Table avec les marques de la
dévotion la plus sincère[332]. La Reine, qui avait fait ses Pâques la
surveille[333], n'assista à la cérémonie qu'incognito et sans suite,
«aussi simplement habillée qu'une bourgeoise,» raconte un témoin
oculaire, mais avec une piété extrême et les yeux toujours fixés sur
la jeune communiante[334]. Le jour même, d'abondantes aumônes furent
distribuées aux pauvres des diverses paroisses de Paris; c'était le
prix du collier de diamants que n'avait point reçu Madame Royale.



CHAPITRE VI

     Travaux de l'Assemblée.—Les biens du clergé sont déclarés à la
     disposition de la nation.—Suppression des Parlements.—Affaire de
     Favras.—Sa mort héroïque.—Plan d'évasion d'Augeard.—Démarche du
     Roi à l'Assemblée le 4 février 1790.—On présente à la Reine la
     veuve et le fils de Favras.—Mort de Joseph II.—Publication du
     Livre rouge.—Alarmes aux Tuileries.—Séjour à
     Saint-Cloud.—Fédération du 14 juillet 1790.—La famille royale est
     acclamée par les fédérés.—Enquête et rapport de Chabroud sur les
     journées d'octobre.


Réinstallée à Paris, dans la salle du Manège, l'Assemblée avait
repris le cours de ses discussions. Pour combler le déficit, elle
s'en prenait au clergé. Le 2 novembre, sur la proposition du trop
fameux évêque d'Autun, elle déclarait que les biens ecclésiastiques
étaient à la disposition de la nation. C'était le premier pas dans la
voie de la spoliation. Le lendemain, à l'instigation d'Adrien Duport,
l'Assemblée ajournait la rentrée des Parlements, en attendant qu'elle
les supprimât. Ainsi ce grand corps, qui avait été le promoteur de
la réunion des États généraux, en était la première victime. Bientôt
après, les provinces étaient remplacées par les départements. Les
ministres acceptaient ces changements avec une facilité qui rendait
leur résignation suspecte. «Le pouvoir exécutif fait le mort,»
s'écriait Charles de Lameth[335], et les chefs de la Révolution se
défiaient de cette attitude passive, lorsque l'affaire du marquis de
Favras vint fournir un corps à leurs soupçons.

Quel était au fond le plan du marquis de Favras? Voulait-il réellement
enlever le Roi et la famille royale, pour les conduire hors de Paris?
Préparait-il un plan de contre-révolution? Sous quelle inspiration?
Avec quels appuis? Un grand mystère plane sur tous ces points et
y planera probablement toujours, grâce à l'héroïque silence de
l'accusé. On a dit que la Reine redoutait ses aveux[336]. Monsieur,
dont les journaux avaient mêlé le nom à cette affaire, effrayé de ces
dénonciations, crut devoir se justifier publiquement et se rendit,
le lendemain de l'arrestation de Favras, à l'Hôtel-de-Ville, pour
protester de son attachement à la Révolution: démarche étrange et qui
fut jugée peu digne d'un fils de France[337].

Le procès fut rapidement instruit: arrêté le 25 décembre 1789, et
traduit devant le Châtelet, Favras répondit avec un calme admirable
aux allégations de ses dénonciateurs, deux individus de petit état et
de petite réputation. Mais l'arrêt était rendu d'avance: «Il fallait,
écrivait Mme Elisabeth à Mme de Bombelles, il fallait effrayer
ceux qui voudraient servir le Roi; il fallait du sang au peuple et le
sang d'un homme à qui l'on pût donner le nom d'aristocrate[338].» Le
jour où le jugement fut rendu, la foule hurlait autour du prétoire,
réclamant à grands cris la mort de l'accusé et essayant d'intimider
les juges. Les juges cédèrent: la démonstration populaire suppléa aux
preuves qui n'existaient pas, et Favras fut condamné à être pendu.
«Votre vie, lui dit Quatremère, rapporteur du procès, est un sacrifice
que vous devez à la tranquillité publique.» Favras ne répondit que
par un regard de mépris à cette étrange théorie par laquelle, depuis
l'origine du christianisme, les peureux ont toujours tenté de légitimer
leurs défaillances.

Le lendemain, vendredi 19 février, à la lueur des torches, au milieu
des cris d'une joie féroce et d'un appareil inusité, Favras fut pendu
en place de Grève. Jusqu'à la fin, il montra le même sang-froid,
n'opposant aux injures qu'un dédaigneux sourire et refusant noblement
de révéler son secret: «Citoyens,» dit-il, «je meurs innocent; priez
Dieu pour moi. Je meurs avec le calme que donne la tranquillité de
la conscience et je recommande ma mémoire à l'estime de tous les
citoyens vertueux, ainsi que ma femme et mes enfants, à qui j'étais
si nécessaire. Je demande la grâce des faux témoins, s'ils étaient
reconnus comme tels, et que personne n'appréhende les suites d'un
complot imaginaire[339].» Et se tournant vers le bourreau: «Allons,
mon ami, dit-il, fais ton devoir.» Incapable de comprendre cet
héroïsme, la foule insulta le mourant par des rires, des danses et des
applaudissements ironiques; quelques misérables eurent même le courage
de crier: _Bis!_ et l'on ne sauva le cadavre des derniers outrages
que par une inhumation précipitée[340]. Le Roi et la Reine furent
profondément affectés de cette condamnation et de cette mort. «Je fus
témoin de leur douleur, raconte Mme de Tourzel, et je ne puis encore
penser à l'état où je vis la Reine, quand elle apprit que M. de Favras
n'existait plus[341].»

Un projet plus sérieux, ou du moins mieux connu que celui de
Favras,—car il a été raconté en détail par son auteur lui-même,—avait
été conçu par un secrétaire des commandements de la Reine, Augeard.
Frappé des dangers qui menaçaient la famille royale et surtout
Marie-Antoinette, Augeard avait proposé à cette princesse de
l'emmener avec ses enfants, un soir, dans une voiture de poste à deux
chevaux: elle eût pris le costume d'une gouvernante et le Dauphin
eût été habillé en fille. Le lendemain matin, on devait descendre
à Saint-Thierry, maison de campagne de l'archevêque de Reims, et,
repartant après un repas sommaire, en ayant soin d'éviter les villes,
on serait arrivé au château de Buzancy, appartenant à Augeard, d'où un
relai, préparé à l'avance, eût conduit les fugitifs à la frontière. Le
plus grand secret eût couvert ce plan, même à l'égard du Roi. La Reine
accepta d'abord; mais quand il fallut prendre une décision définitive,
elle ne put s'y résoudre, et aux instances pressantes d'Augeard ne
répondit que par ces mots: «Toute réflexion faite, je ne partirai pas;
mon devoir est de mourir aux pieds du Roi[342].» Quelques précautions
qu'eût prises Augeard, son projet transpira; il fut arrêté et
emprisonné; mais, plus heureux que Favras, il fut relâché après quatre
mois et demi[343] de détention.

Ces diverses affaires, celle de Favras surtout, avaient donné lieu
à tant d'imputations contre la Cour, que les ministres, Necker
en particulier, conseillèrent à Louis XVI de faire une démarche
publique pour affirmer son attachement au nouveau régime. Docile aux
inspirations de ses ministres, le Roi y consentit. Le jeudi 4 février,
il prévint par un billet le président qu'il se rendrait à l'Assemblée
vers midi et voulait y être reçu sans cérémonie. La séance fut
aussitôt suspendue; une housse de velours rouge, fleurdelysée d'or, fut
jetée sur le fauteuil du président, et en attendant l'auguste visiteur,
«tout le monde,» raconte un témoin oculaire dans le style sentimental
alors à la mode, «se félicitait avec son voisin de la jouissance
délicieuse et anticipée de voir son père et son ami. C'est ainsi que,
dans l'effusion des âmes, on appelait le bon Louis XVI[344].»

A une heure, le Roi parut, vêtu simplement et sans appareil, et
prononça un discours, rédigé en partie par Necker. Il protesta de son
adhésion à la Constitution, vanta les réformes opérées par l'Assemblée,
et désavoua toute entreprise qui tendrait à en ébranler les principes.
«Moi aussi,» dit-il en faisant allusion aux sacrifices que le nouveau
régime imposait à tant de gens; «moi aussi j'aurais bien des pertes à
compter, si, au milieu des plus grands intérêts, je m'arrêtais à des
calculs personnels; mais j'ai trouvé une compensation pleine et entière
dans l'accroissement du bonheur de la nation; c'est du fond de mon cœur
que j'exprime ici ce sentiment. Je défendrai donc, je maintiendrai
la liberté constitutionnelle, dont le vœu général, d'accord avec le
mien, a consacré le principe; je ferai davantage, et, de concert avec
la Reine, qui partage tous mes sentiments, je préparerai de bonne
heure l'esprit et le cœur de mon fils au nouvel ordre de choses que
les circonstances ont amené; je l'habituerai, dès ses premiers ans, à
être heureux du bonheur des Français et a reconnaître toujours, malgré
le langage des flatteurs, qu'une sage Constitution le préservera
des dangers de l'inexpérience et qu'une juste liberté ajoute un
nouveau prix aux sentiments d'amour et de fidélité, dont la nation
française, depuis tant de siècles, donne à ses Rois des preuves si
touchantes[345].»

Des applaudissements enthousiastes saluèrent cette déclaration et
l'Assemblée, électrisée, jura d'oublier toutes ses divisons et d'être
fidèle à la Constitution, qui, à vrai dire, n'était pas encore faite.
Une députation reconduisit le Roi aux Tuileries. La Reine, avec ses
enfants, était descendue à la porte pour le recevoir. «Je partage tous
les sentiments du Roi, dit-elle à la députation; je m'unis de cœur et
d'affection à la démarche que sa tendresse pour ses peuples vient de
lui dicter.» Et, montrant le Dauphin: «Voici mon fils, ajouta-t-elle.
Je n'oublierai rien pour lui apprendre de bonne heure à imiter les
vertus du meilleur des pères[346], et je l'entretiendrai de l'amour
de la liberté publique, dont, je l'espère, il sera le plus ferme
appui[347].»

Le soir, Paris illumina; sur la proposition de Clermont-Tonnerre, le
président de l'Assemblée, avec soixante membres, vint remercier le
Roi et la Reine: «Veillez, Madame, sur ce précieux rejeton,» dit-il à
Marie-Antoinette en lui montrant le Dauphin; «qu'il ait la sensibilité,
l'affabilité et le courage qui vous caractérisent; vos soins assureront
sa gloire, et la France, dont vous aurez procuré le bonheur, en sentira
le prix, en songeant qu'elle le doit aux vertus de Votre Majesté.» La
Reine répondit: «Je suis sensible, Messieurs, aux témoignages de votre
affection; vous avez reçu ce matin l'expression de mes sentiments;
ils n'ont jamais varié pour une nation que je me fais gloire d'avoir
adoptée en m'unissant au Roi; mon titre de mère en assure pour toujours
les liens[348].»

Le lendemain, Bailly, avec une délégation de la Commune, vint à son
tour féliciter le Roi, et, le dimanche suivant, on chanta un _Te Deum_
solennel à Notre-Dame. Mais ces accès d'enthousiasme duraient peu.
La démarche de Louis XVI ne désarma pas ses ennemis; elle mécontenta
un grand nombre de royalistes, et un patriote sincère, mais en même
temps ami de la monarchie française dont la cause était à ses yeux
inséparable de celle de la liberté, Gouverneur Morris, écrivait:
«Si cette démarche du Roi produit quelque effet sur les esprits
raisonnables, à coup sûr, c'est de prouver plus clairement que jamais
le peu de prévoyance de ses ministres[349].»

Quinze jours plus tard, une démarche irréfléchie, à laquelle il fut
impossible de se soustraire, vint de nouveau compromettre la famille
royale, et ranimer les défiances. Le surlendemain de la mort de
Favras, un de ses amis, M. de la Villeurnoy, maître des requêtes, eut
la malheureuse pensée de présenter la femme et le fils en deuil de
l'héroïque supplicié au dîner public du Roi et de la Reine. La Reine,
malgré sa sympathie profonde, resta froide et insensible en apparence.
Mais qu'on juge de la douloureuse contrainte qu'elle dut s'imposer
pour ne rien laisser voir de ses sentiments aux spectateurs; la garde
nationale la surveillait, et le commandant du jour, debout derrière
le fauteuil royal pendant toute la durée du repas, était Santerre!
Le dîner fini, et dès qu'elle put s'échapper, elle courut chez Mme
Campan et, se jetant épuisée sur un fauteuil, après s'être assurée
qu'elles étaient seules. «Il faut périr, dit-elle, quand on est attaqué
par des gens qui réunissent tous les talents et tous les crimes, et
défendu par des gens fort estimables, mais qui n'ont aucune idée juste
de notre position. Ils m'ont compromise vis-à-vis des deux partis en
me présentant la veuve et le fils de Favras. Libre dans mes actions,
je devais prendre l'enfant d'un homme qui vient de se sacrifier pour
nous et le placer à table entre le Roi et moi; mais, environnée des
bourreaux qui viennent de faire périr son père, je n'ai pas même osé
jeter les yeux sur lui. Les royalistes me blâmeront de n'avoir pas paru
occupée de ce pauvre enfant; les révolutionnaires seront courroucés en
songeant qu'on a cru me plaire en me le présentant[350].»

Pour montrer toutefois qu'elle sentait vivement le dévouement du
marquis de Favras et le malheur de sa famille, la Reine envoya à
l'infortunée veuve quelques rouleaux de cinquante louis et le Roi lui
assura une pension de quatre mille livres qui fut payée jusqu'à la
chute du trône[351]. Mais cet acte même de reconnaissance dut être
enveloppé de mystère.

Quelques jours après, un deuil plus intime venait atteindre
Marie-Antoinette. Une lettre du 27 février, de son frère Léopold, lui
annonçait la mort de l'Empereur Joseph II, décédé le 20, à Vienne.
Malade depuis près de deux ans d'une hydropisie de poitrine, traînant
depuis dix-huit mois, comme il l'écrivait à Léopold[352], le malheureux
souverain succombait à la douleur que lui avait causée l'insurrection
victorieuse des provinces Belgiques. «C'est votre pays qui m'a tué,»
disait-il au prince de Ligne. Il laissait une lourde charge à son
successeur, un empire divisé, une guerre avec les Turcs, et l'une
des provinces les plus fidèles de l'Autriche, les Pays-Bas, soulevée
par ses imprudentes réformes philosophiques. Les embarras où il se
débattait ne lui eussent vraisemblablement pas permis d'intervenir
activement dans les affaires de France; mais il jouissait encore
d'un certain prestige; il aimait sincèrement sa sœur, malgré ses
représentations parfois injustes et son ton grondeur. Une de ses
dernières lettres à son frère avait été un suprême hommage à cette
sœur et une protestation contre les calomnies qui la poursuivaient,
protestation d'autant plus décisive qu'elle n'était point destinée à
la publicité: «J'ai été affligé comme vous, écrivait-il, le 8 octobre
1789, de toutes les horreurs qu'on répand contre la Reine de France;
mais que faire avec des insolents et des fous? On ne revient pas
non plus de l'idée que ma sœur m'a envoyé secrètement des millions,
pendant que je ne sais ni le pourquoi ni le comment j'aurais pu les
demander, ni elle me les faire tenir; _je n'ai jamais vu un sou de la
France_[353].»

A défaut d'un appui réel, c'était du moins un conseil, et surtout
un ami dévoué que perdait Marie-Antoinette. Quelques jours avant de
mourir, Joseph lui avait écrit «la lettre la plus tendre et la plus
touchante, lui témoignant qu'un de ses plus vifs regrets en mourant
était de la laisser dans une position aussi cruelle et de ne pouvoir
lui donner des marques efficaces de l'affection qu'il avait toujours
conservée pour elle[354]».

Quoi qu'en dise Mme Campan[355], la douleur de la Reine fut
profonde; mais elle dut la concentrer en elle-même[356] et ne
l'épancher que dans le cœur de quelques amies: «J'ai été bien
malheureuse par la perte que je viens de faire, écrivait-elle à la
duchesse de Polignac; mais au moins la force et le courage que celui
que je regrette a mis dans ses derniers moments forcent tout le monde à
lui rendre justice et à l'admirer, et j'ose dire, il est mort digne de
moi[357].»

Ce fut l'une des dernières lettres que la Reine écrivit à son amie ou
du moins que son amie reçut d'elle[358]. Espionnée sans relâche, elle
dut, la plupart du temps, renoncer à une correspondance qui était une
consolation, mais qui pouvait devenir un danger. Le nom de Polignac
était un de ces mots d'ordre que, dans les jours troublés, les meneurs
de parti jettent en pâture aux passions de la rue pour les irriter
et les soulever. Quelques jours plus tard, la publication du _Livre
rouge_, faite par ordre de l'Assemblée, donnait un nouvel aliment aux
récriminations contre la Cour et contre les favoris de la Reine, contre
les Polignac en particulier, dont le nom y figurait pour des sommes
considérables, expliquées d'ailleurs par les grandes dépenses qu'ils
étaient obligés de faire pour soutenir l'éclat de leurs charges. Le
Comité des pensions, qui avait décidé cette publication, se faisait
lui-même, dans l'avertissement qui lui servait d'introduction, l'écho
de ces rumeurs malveillantes et, tout en affectant de mettre le Roi
hors de cause, laissait planer sur les familiers du souverain, sur
«l'avidité des gens en faveur», sur les «déprédations des ministres»,
sur les prodigalités de la Reine et de la famille royale, représentées
comme les «véritables sources de la dette immense de l'Etat[359]»,
des soupçons qui prenaient bientôt corps dans de violents et odieux
pamphlets[360] et ne tardaient pas à se traduire par des émeutes. La
Reine, tout en imposant le calme à son visage, ne pouvait l'imposer à
son cœur. «On ne sait pas jusqu'où iront les factieux,» disait-elle;
«le danger augmente de jour en jour[361].» Mais ce n'était pas pour
elle qu'elle craignait, c'était pour son mari, et surtout pour ses
enfants. Le 13 avril, la séance de l'Assemblée avait été orageuse; il
y avait eu de l'agitation dans la rue, et Lafayette lui-même redoutait
une attaque du Château. Pendant la nuit, des coups de fusil furent
tirés sur la terrasse des Tuileries. Réveillé en sursaut par ce bruit,
le Roi se leva et vola chez la Reine; il ne la rencontra pas. De plus
en plus alarmé, il courut chez le Dauphin et trouva l'enfant dans les
bras de sa mère, qui le serrait convulsivement sur son sein: «Madame,
lui dit-il, je vous cherchais; vous m'avez inquiété.»—«J'étais à mon
poste,» répondit simplement l'héroïque femme[362].

Cependant le printemps approchait. Habituée aux larges espaces et
aux vastes ombrages de Versailles, la famille royale étouffait dans
ce palais des Tuileries où elle était confinée depuis le 6 octobre.
Elle aspirait à respirer un air plus pur, elle aspirait surtout à
retrouver un peu de calme, à s'éloigner de cette foule curieuse et
souvent hostile, dont les familiarités ne respectaient pas son repos,
et dont les cris attaquaient son honneur. Il entrait d'ailleurs dans
le plan des chefs de la Révolution, qu'au moment de la fédération
qui allait avoir lieu le 14 juillet, la famille royale, que le bruit
public représentait comme captive à Paris, ne parût pas jouir de moins
de liberté que le reste de la France, et surtout de la première des
libertés: celle d'aller et venir où elle voudrait. Versailles était
trop loin; on voulait bien allonger la chaîne, on ne voulait pas la
rompre. Saint-Cloud fut proposé et adopté. Le 29 mai, la Reine écrivait
à son frère Léopold: «Notre santé à tous se soutient bonne, c'est un
miracle, au milieu des peines d'esprit et des scènes affreuses, dont
tous les jours nous avons le récit et dont souvent nous sommes les
témoins. Je crois qu'on va nous laisser profiter du beau temps en
allant quelques jours à Saint-Cloud, qui est aux portes de Paris. Il
est absolument nécessaire pour nos santés de respirer un air plus pur
et plus frais; mais nous reviendrons souvent ici. Il faut inspirer de
la confiance à ce malheureux peuple; on cherche tant à l'inquiéter et
à l'entretenir contre nous. Il n'y a que l'excès de la patience et la
pureté de nos intentions qui puissent le ramener à nous[363].»

On partit en effet, le vendredi 4 juin[364], après avoir suivi
la veille la longue et fatigante procession de la Fête-Dieu à
Saint-Germain-l'Auxerrois[365]. Saint-Cloud! la campagne, le grand
air, la liberté, la solitude, tous ces biens dont on était privé
depuis huit longs mois, quelle joie, quel épanouissement pour la
famille royale! Rien n'étant préparé pour recevoir les augustes
hôtes, on s'était logé comme on avait pu; on admettait toutes les
personnes du voyage à la table royale; et cet imprévu, cette absence
d'étiquette ajoutait encore aux charmes du séjour[366]. Suivant le
mot spirituel de Mme Elisabeth, on trouvait Paris beau.... dans la
perspective[367]. Et du moins on n'entendait plus «tous ces vilains
curieux qui ne se contentent pas d'être à la porte des Tuileries mais
parcourent le jardin pour que personne ne puisse ignorer toutes ces
infamies[368]». Le temps était beau et le ciel pur. Le Roi reprenait
ses promenades à cheval, accompagné par un seul aide de camp de M.
de Lafayette[369]; après le repas, il jouait au billard avec sa
femme et sa sœur[370]. Mme Elisabeth allait à Saint-Cyr; quand
elle ne se promenait point au dehors, elle passait son temps dans un
petit jardin fermé qui faisait son bonheur: «Il n'est pas si joli
que Montreuil, écrivait-elle; mais au moins l'on y est libre et l'on
y respire un bon air frais qui fait un peu oublier tout ce qui est
autour de soi, et tu conviendras, ajoutait-elle, que l'on en a souvent
besoin[371].» Le Dauphin s'ébattait en toute insouciance dans le parc
et parfois même poussait jusqu'à Meudon. Sa santé, un peu altérée par
la réclusion des Tuileries, se fortifiait; son esprit se développait
d'une manière surprenante[372]. La Reine faisait quelques excursions
en calèche[373], promenant ses enfants, assistant à leurs études et
à leurs jeux, et, malgré la présence de la garde nationale de Paris,
envoyée là moins comme un honneur que comme une surveillance, pouvait,
à distance de la grande ville, recevoir plus facilement les personnes
dont la société lui était agréable, comme Mmes de Fitz-James et
de Tarente, ou même les hommes politiques qui voulaient l'entretenir
de leurs plans, comme Mirabeau. Le soir, il y avait cercle[374]; on
admettait quelques intimes; Monsieur venait avec Madame de la petite
maison de campagne qu'il avait louée près de Saint-Cloud[375]. Un jour,
on entendit du bruit dans la cour du Château sous les fenêtres de la
Reine; sur son ordre, Mme Campan souleva le rideau et aperçut une
cinquantaine de personnes, vieux chevaliers de Saint-Louis, chevaliers
de Malte, prêtres, femmes de la campagne. La Reine parut au balcon
et un certain nombre de femmes s'approchèrent d'elle: «Ayez courage,
Madame,» lui dirent-elles à demi-voix; «les bons Français souffrent
pour vous et avec vous; ils prient pour vous; le ciel les exaucera;
nous vous aimons, nous vous respectons; nous révérons notre vertueux
Roi.» Marie-Antoinette fondit en larmes; mais, dans la crainte de
compromettre ceux qui lui manifestaient un intérêt si touchant, elle
rentra dans sa chambre, les yeux humides et le cœur un peu dilaté. Il y
avait donc encore en France de l'amour pour elle[376]!

Mais au milieu même de ce calme apparent et de ce soulagement relatif,
les angoisses du présent réveillaient avec plus d'amertume les
souvenirs des jours heureux de 1786. La date même de l'installation à
Saint-Cloud ne rappelait-elle pas l'anniversaire de la mort du pauvre
prince pour les ébats duquel le Château avait été acheté? La Reine
ne pouvait se défendre de ces retours vers le passé[377]. Un jour,
voyant autour d'elle la milice parisienne, composée en partie des
gardes françaises qui avaient déserté: «Que ma mère serait étonnée,»
ne put-elle s'empêcher de dire amèrement, si elle voyait sa fille,
fille, femme et mère «de rois ou du moins d'un enfant destiné à l'être,
entourée par une pareille garde[378]!» Et alors, évoquant les plus
mélancoliques souvenirs de son enfance, elle raconta à ses dames les
sombres pressentiments de son père, lorsqu'il l'avait quittée: «Je
ne m'en serais peut-être plus souvenue, reprit-elle, si ma position
actuelle, en me rappelant cette circonstance, ne me faisait voir pour
le reste de ma vie une suite de malheurs qu'il n'est que trop facile
de prévoir.» Pauvre femme! les prévoyait-elle tous? Et, s'arrêtant
au bout de la galerie d'où le regard embrassait le panorama de la
capitale, elle ajouta tristement: «Cette vue de Paris faisait jadis mon
bonheur; j'aspirais à l'habiter souvent. Qui m'aurait dit alors que ce
désir ne serait accompli que pour être abreuvée d'amertumes et voir le
Roi et sa famille captifs d'un peuple révolté[379]?»

Le Roi lui-même, moins impressionnable que sa femme, ne pouvait
s'empêcher d'écrire à la duchesse de Polignac: «J'arrive de la
campagne. L'air nous a fait du bien; mais que ce séjour nous a paru
changé! Le salon du déjeuner, qu'il était triste! Aucun de vous n'y
était. Je ne perds pas l'espoir de nous y retrouver. Dans quel temps?
Je l'ignore. Que de choses nous aurions à nous dire! La santé de votre
amie se soutient malgré toutes les peines qui l'accablent[380]!»

Ce séjour à Saint-Cloud se prolongea pendant tout l'été. De temps en
temps, on revenait à Paris; car Paris voulait voir son Roi, et la Reine
elle-même jugeait qu'il convenait de tenir compte de ces exigences:
«Il ne fallait pas, disait-elle, céder aux cris; mais il était bon de
prouver qu'on n'était pas éloigné d'y aller, quand il y avait quelque
chose à faire[381].» On allait donc presque tous les dimanches dîner
aux Tuileries[382]. On revenait pour les jours de fête[383], pour les
séances importantes; on y revint surtout pour la grande cérémonie de la
Fédération.

L'Assemblée avait décidé, par un décret du 27 mai[384], que
l'anniversaire de la prise de la Bastille serait célébré avec une pompe
extraordinaire, par une fédération solennelle de tous les représentants
et de toutes les troupes du royaume. Le Champ-de-Mars avait été choisi
comme emplacement[385]; le Roi avec sa suite, les députés, la garde
nationale, les délégués de tous les départements devaient y prêter
serment de fidélité à la Nation, à la Loi et à la Constitution. La
nouvelle de cette cérémonie avait été accueillie avec enthousiasme.
C'était une véritable ivresse. Chacun avait tenu à honneur d'apporter
son concours aux préparatifs de la fête nationale. On avait vu des
femmes du monde, des prêtres, des religieux, des hommes politiques,
des tourières même de couvents[386], venir, une pioche ou une bêche
à la main, travailler à la transformation du Champ-de-Mars; les
rangs étaient confondus et souvent, le soir, ces ouvriers improvisés
revenaient en bande, au son des tambours et en chantant le _Ça ira!_

Malgré l'engouement de la foule, on ne voyait pas sans appréhension
approcher cette date du 14 juillet. Des deux côtés on avait ou l'on
affectait des craintes. Les partisans de la Révolution répandaient
le bruit que la Cour profiterait de l'enthousiasme des fédérés pour
dissoudre l'Assemblée et restaurer le pouvoir absolu. Les royalistes
redoutaient avec plus de raison quelque émeute populaire, toujours
facile à exciter dans une grande agglomération d'hommes, et à la
probabilité de laquelle le retour inopiné du duc d'Orléans, brusquement
arrivé d'Angleterre le 9 juillet, donnait quelque créance. La Reine
fit bonne mine au duc[387]; mais elle n'était nullement rassurée. «Il
est bien nécessaire, surtout au mois de juillet, d'avoir du monde à
nous, écrivait-elle dès le 12 juin. Je ne pense pas sans frémir à cette
époque; elle réunira pour nous tout ce qu'il y a de plus cruel et de
plus douloureux, et avec cela il faut y être. C'est un courage plus que
surnaturel qu'il faut avoir pour ce moment. Tout va de mal en pis; le
ministère et M. de Lafayette entraînent tous les jours dans de fausses
démarches; on va au devant de tout et, loin de contenter ces monstres,
ils deviennent à tous moments plus insolents, et vis-à-vis des honnêtes
gens on s'avilit d'autant[388].»

Toutes ces craintes ne se réalisèrent pas. Il y eut, au contraire,
comme une lueur d'éclaircie dans un ciel assombri. «La veille de
la Fédération, raconte Mme de Tourzel, le Roi passa en revue
les fédérés des départements. On les faisait défiler devant lui et
la famille royale, au pied du grand escalier des Tuileries. Le Roi
demandait le nom de chaque députation, et parlait à chacun de ses
membres avec une bonté qui redoublait encore leur attachement. La Reine
leur présenta ses enfants et leur dit quelques mots avec cette grâce
qui ajoutait un nouveau prix à tout ce qu'elle disait. Transportés de
joie, ils entrèrent dans les Tuileries aux cris de _Vive le Roi, la
Reine, Monseigneur le Dauphin et la famille royale!_ Le Roi s'y promena
sans gardes, avec sa famille, au milieu d'un peuple immense et entouré
des fédérés qui continrent tellement les malveillants que pas un n'osa
s'écarter de son devoir[389].»

Le lendemain, mercredi 14 juillet, malgré une pluie battante, les
fédérés de province, rangés sous quatre-vingt-trois bannières,
partirent de la Bastille; les délégués des troupes de ligne, de
l'armée de mer et de la milice parisienne les accompagnaient. Arrivés
au Champ-de-Mars, et en attendant le commencement de la cérémonie,
ils se mirent à former des rondes et à danser des farandoles: étrange
spectacle et qui ne donnait pas une bien haute idée de la discipline
de ces soldats improvisés. Trois cent mille spectateurs, dit-on, se
pressaient dans la vaste enceinte, assis sur des gradins de gazon et
s'efforçant en vain de se garantir, avec des parasols, des torrents
d'eau qui les inondaient. Un autel de forme antique avait été dressé au
milieu du Champ-de-Mars; l'évêque d'Autun y devait célébrer la messe,
assisté de trois cents prêtres, vêtus d'aubes blanches sur lesquelles
tranchaient de larges ceintures tricolores[390].

Une vaste estrade avait été dressée pour le Roi, les ambassadeurs
et les députés. Louis XVI avait désiré que sa famille l'entourât;
l'Assemblée ne le permit pas. Elle décida, le 9 juillet, que le Roi
serait seul, ayant à sa gauche le président. La famille royale devait
être aux fenêtres de l'Ecole militaire, où l'on avait disposé pour
elle un salon, voisin mais distinct de la tribune de l'Assemblée.
C'était une nouvelle marque de défiance contre la famille royale,
contre la Reine surtout qu'on affectait ainsi d'isoler de son mari et
des représentants de la nation: «Tu sais, écrivait gaiement Mme
Elisabeth à son amie, Mme de Bombelles, que j'ai le bonheur de
connaître un des membres de cette auguste famille du temps passé;
eh bien! je te fais part que cela lui est bien égal; elle n'en est
affligée que par rapport à la Reine, pour qui c'est un soufflet donné
à tour de bras, et d'autant mieux appliqué qu'il a été ménagé de loin
et que jusqu'au dernier moment on avait dit au Roi que le contraire
passerait[391].»

Louis XVI s'était rendu de bonne heure à l'Ecole militaire; en
attendant que tout fût prêt, il y resta avec sa famille, se faisant
voir de temps en temps à la fenêtre de la Reine, et salué, à chaque
apparition, des cris de _Vive le Roi!_ auxquels se mêlaient des cris
de _Vive la Reine! Vive le Dauphin!_ Marie-Antoinette, touchée,
montra son fils à la foule, et comme la pluie mouillait l'enfant,
elle l'enveloppa, dans son châle; les applaudissements redoublèrent,
acclamant la mère comme la reine[392].

Pendant ce temps, les députations arrivaient successivement[393].
Lorsque le cortège fut entré tout entier dans l'enceinte, le Roi alla
se placer sur son trône, au milieu des députés, près du président[394].
Après la messe, l'évêque d'Autun bénit les quatre-vingt-trois
bannières, et entonna le _Te Deum_ que chantèrent douze cents
musiciens. Lafayette monta à l'autel et, au nom de l'armée, jura
fidélité à la Nation, à la Loi et au Roi. Le président de l'Assemblée,
le marquis de Bonnay, répéta le serment, et un immense cri de _je le
jure!_ s'échappa de trois cent mille poitrines, qui se pressaient
au Champ-de-Mars. Le canon gronde; les drapeaux sont agités; les
chapeaux, jetés en l'air; les bonnets des grenadiers, arborés au bout
des sabres et des baïonnettes. Le Roi se lève et d'une voix forte jure
de maintenir la Constitution. La Reine prend le Dauphin dans ses bras
et le présente au peuple en disant: «Voilà mon fils; il se réunit,
ainsi que moi, dans ces mêmes sentiments.»—«Ce mouvement inattendu, dit
Ferrières, fut payé de mille cris de _Vive le Roi! Vive la Reine! Vive
monseigneur le Dauphin[395]!_»

Pendant plusieurs jours, ce fut un enchantement universel. Ces braves
délégués de province, tout remplis encore du respect séculaire
et de l'amour traditionnel des Français pour la royauté, étaient
ravis d'approcher de si près la famille royale. Dès le matin, ils
remplissaient la cour et le jardin des Tuileries, se pressant sous
les fenêtres et avides surtout de voir le Dauphin; le jeune prince se
montrait au balcon, leur faisait les honneurs de son petit parterre,
leur distribuait des fleurs et des feuilles de ses arbres. De
bruyantes acclamations le saluaient: «Venez dans votre province du
Dauphiné,» disaient les fédérés de Grenoble; «nous saurons bien vous
défendre.»—«N'oubliez pas, ripostaient les Normands, que vous avez
porté le nom de notre province et que les Normands ont toujours été et
seront toujours fidèles[396].»

Quatre jours après, le Roi passa une revue de la garde nationale à la
porte de Chaillot. La Reine y alla dans une calèche découverte sans
armoiries avec ses enfants et Mme Elisabeth. Aussitôt sa voiture
fut entourée de fédérés avec lesquels elle s'entretint familièrement,
répondant à leurs questions et les provoquant même. Ils désirèrent
baiser la main du petit Dauphin; elle le leur présenta elle-même; ces
braves gens furent ravis. A ce moment, le bras de la Reine se trouva
appuyé à la portière; un des fédérés le saisit vivement et y appliqua
ses lèvres. L'exemple fut contagieux, et l'affection faisant taire le
respect, en un instant, trois cents bouches couvrirent de baisers le
bras que la Reine, émue, ne songeait pas à retirer. Touchée de cette
sympathie expressive, à laquelle elle n'était pas habituée, la pauvre
femme pleura d'attendrissement[397].

«Ce jour-là, a dit un témoin oculaire, fut véritablement un jour de
bonheur pour le Roi, pour la Reine et ceux qui leur étaient dévoués.
C'était une ivresse de sentiments; ce fut le dernier beau jour de la
Reine[398].»

«Les députés des provinces ont été à merveille pour le Roi et la
Reine, écrivait un autre témoin; ils n'ont cessé de leur donner des
marques touchantes de respect, d'amour et de fidélité, et Leurs
Majestés les ont traités à merveille. Ils ont été enchantés de la
Reine qui a eu pour eux toute la grâce et l'obligeance dont elle est
susceptible[399].» Si Louis XVI eût voulu profiter de cet enthousiasme,
si, comme l'en suppliait le duc de Villequier, il fût monté à cheval
et eût déclaré que, se trouvant pour la première fois à la tête de
l'élite de la nation, il devait lui représenter qu'il ne pouvait sans
inconvénient jurer fidélité à une Constitution inachevée; si surtout,
comme le demandait Mme de Tourzel, il fût parti de là pour visiter
les provinces, où il eût vraisemblablement été accueilli par les mêmes
acclamations, il eût pu, appuyé sur la véritable majorité du pays,
arrêter les empiétements de l'Assemblée et reprendre le légitime
exercice du pouvoir royal. L'Assemblée le craignit; l'attitude des
fédérés la fit un moment douter de son succès et de l'assentiment du
pays, et Barnave en fit l'aveu à Mme Elisabeth dans une de ces
conversations du retour de Varennes, dont le jeune député sortit,
rallié à la cause qu'il avait si violemment attaquée. Comme la
princesse se plaignait des vues qu'avait eues l'Assemblée en décrétant
la fédération: «Ah, Madame!» reprit vivement Barnave, «ne vous plaignez
pas de cette époque; car si le Roi eût su en profiter, nous étions
perdus[400].»

Mais le Roi ne sut pas; il recula devant la crainte d'un conflit.
L'occasion perdue ne se retrouva plus. Les fédérés reprirent le chemin
de leurs départements, enchantés de l'accueil qu'ils avaient reçu,
pénétrés pour toute l'auguste famille de sentiments d'amour et de
respect; mais sans direction, sans instructions, sans concert entre eux
et avec la Cour, livrés sans défense, dans leurs lointaines provinces,
à toutes les influences malsaines auxquelles ils n'avaient échappé
qu'un instant. Louis XVI et les siens retournèrent à Saint-Cloud, un
peu rassérénés et renaissant à une lueur d'espérance, mais, hélas! pour
combien de temps? A peine étaient-ils rentrés dans leur résidence d'été
qu'un misérable, du nom de Rotondo, s'y introduisait pour assassiner
la Reine. Il avait pénétré dans les jardins extérieurs; la pluie
seule, qui ce jour-là empêcha la princesse de sortir, la sauva du
poignard[401].

Presque en même temps, on découvrit un complot pour l'empoisonner.
Marie-Antoinette le sut et n'en parut point émue. Néanmoins, son
médecin, Vicq d'Azyr, et sa première femme, Mme Campan, convinrent
qu'on remplacerait plusieurs fois par jour, dans le sucrier de la
Reine, le sucre en poudre qu'elle avait l'habitude de prendre pour
mettre dans ses verres d'eau. Un jour la pauvre femme surprit Mme
Campan occupée à faire l'échange convenu. Elle sourit tristement et
la pria de ne plus se donner une peine inutile: «Souvenez-vous, lui
dit-elle, qu'on n'emploiera pas un grain de poison contre moi. Les
Brinvilliers ne sont pas de ce siècle-ci; on a la calomnie, qui vaut
beaucoup mieux pour tuer les gens, et c'est par elle qu'on me fera
périr[402].»

Quelques jours après, l'attitude de l'Assemblée donnait raison à ces
pressentiments. Le Châtelet avait été chargé d'ouvrir une enquête sur
les journées d'octobre. Interrogée par les commissaires, la Reine
s'était renfermée dans un généreux silence: «Je ne serai jamais,
avait-elle répondu, la dénonciatrice de mes sujets. J'ai tout vu,
tout su, tout oublié[403].» L'enquête continua néanmoins et, le 7
août 1790, le rapporteur, M. Boucher d'Argis, vint à l'Assemblée
donner connaissance de l'information. Son travail, écrit dans un
style maladroitement emphatique[404], concluait à des poursuites
contre Mirabeau et le duc d'Orléans, et fut l'objet d'un rapport
de Chabroud. Cette œuvre de Chabroud, monument d'hypocrisie et de
mensonge, remplie de malveillance contre les gardes du corps et
d'insinuations haineuses contre la Reine, semblait n'avoir qu'un but:
pallier les crimes, accuser les victimes, et innocenter les coupables.
Ce but fut atteint: le 2 octobre, malgré les protestations de l'abbé
Maury et de Montlosier, et après une vive sortie de Mirabeau, qui
déplaça habilement le terrain et d'accusé se posa en accusateur, les
conclusions de Chabroud furent adoptées; les attentats du 6 octobre ne
furent plus que des «malheurs» destinés à fournir une leçon aux rois.
Mirabeau et le duc d'Orléans, aussi bien que Théroigne de Méricourt,
et même Jourdan Coupe-tête, furent déchargés de toute accusation, et
les vrais coupables, désignés par le rapport aux fureurs des tribunes
et aux coups de la populace, furent les défenseurs de la royauté,
transformés en adversaires de la Constitution.

La Reine fut indignée, moins peut-être de la décision qui innocentait
Mirabeau et le duc d'Orléans que de la glorification du crime et de
l'odieuse falsification des faits. «Je ne vous parle pas, écrivait-elle
à son frère, du jugement qui se fait à présent de l'affaire des 5 et
6 octobre de l'année dernière. On devait s'y attendre; mais je trouve
qu'il souille les âmes, comme le palais du Roi l'a été l'année dernière
par les faits. Au reste, c'est à l'Europe entière et à la postérité
à juger de ces événements, et à rendre justice à moi et à ces braves
et fidèles gardes du corps, avec lesquels je me fais gloire d'être
nommée[405].»

Cependant, à cette heure même,—tant ses devoirs de reine l'emportaient
sur ses répugnances de femme,—elle était entrée en négociation avec un
des hommes que l'opinion publique avait le plus vivement incriminés
pour les journées d'octobre et qui, en toute circonstance, s'était
montré un de ses adversaires les plus violents, avec Mirabeau.



CHAPITRE VII

     Mirabeau.—Son entrevue avec Necker.—Ses ouvertures au comte de la
     Marck.—Première note de Mirabeau pour la Cour.—Son entrevue avec
     la Reine.—Ses projets.—Le Roi et la Reine les écoutent sans les
     suivre.—Eclats de Mirabeau.—La Reine est de nouveau
     menacée.—Nouveaux plans de Mirabeau.—Quarante-septième
     note.—Utilité mais difficultés de ce plan.—Mort de Mirabeau.


Jeté par l'orgueil, la rancune, l'ambition, les débordements de sa
vie privée, les nécessités d'une existence besoigneuse, dans le parti
de la Révolution; placé, non pas par son crédit,—il ne prit une
influence sérieuse que la seconde année[406],—mais par son talent et
la nature fougueuse de son éloquence, au premier rang de ses chefs,
Mirabeau n'avait pas tardé à s'apercevoir de l'abîme où l'inexpérience
de ses amis et ses propres emportements allaient précipiter la
France[407]. La passion l'avait rendu révolutionnaire; la raison le
maintenait royaliste; son tempérament même le faisait autoritaire,
et il n'hésitait pas, dans le secret de l'intimité, à déplorer les
dangers de la royauté qu'il voulait bien attaquer, qu'il consentait
même à ébranler, mais qu'il n'entendait pas détruire. Dès la fin
du mois de mai, il avait fait proposer à Necker, par Malouet, son
concours pour sauver «la monarchie et le monarque de la tempête qui
se préparait»; c'étaient ses expressions même[408]. L'accueil plus
que froid de Necker, qui le détestait et ne le craignait pas encore,
l'avait replongé dans l'opposition: «Monsieur, lui avait dit sèchement
et dédaigneusement le ministre, M. Malouet m'a dit que vous aviez des
propositions à me faire; quelles sont-elles?»—«Ma proposition,» avait
répondu brusquement Mirabeau, «est de vous souhaiter le bonjour[409].»
Et il était parti, furieux, jurant de mettre au service de ce qu'on
appelait alors le «parti populaire» l'audace de son caractère et la
puissance de ses moyens[410]. Quoique, en certaines circonstances,
il eût montré des sentiments monarchiques et fait preuve d'homme
d'Etat éclairé, soucieux des véritables conditions de la monarchie
constitutionnelle et de la vraie liberté et grandeur de la France[411],
l'année 1789 l'avait vu parmi les plus violents détracteurs du
gouvernement, et il avait été véhémentement soupçonné, bien qu'à tort
suivant M. de la Marck, d'avoir été un des organisateurs des sanglantes
journées d'octobre. Mais, au milieu même de ses plus fougueuses
attaques, désavouant tout bas les excès de langage auxquels il se
laissait emporter en public, par passion et peut-être par calcul;
peu sympathique d'ailleurs aux chefs de la gauche, à Lafayette, dont
la présomptueuse nullité l'irritait, au duc d'Orléans, sur lequel il
s'exprimait dans les termes les plus durs[412], hostile aux ministres,
mais au fond attaché à la monarchie, aristocrate d'instinct et effrayé
des progrès de la démocratie qu'il voyait s'avancer menaçante, il
n'abandonnait pas la pensée de se rapprocher de la Cour: «Faites donc,»
disait-il à la fin de juin à son ami le comte de la Marck, l'un des
anciens habitués de Trianon, «faites donc qu'au Château on me sache
plus disposé pour eux que contre eux[413].» Il était épouvanté des
dangers dont son clairvoyant génie lui montrait l'imminence: «A quoi
pensent donc ces gens-là?» répétait-il sans cesse avec sa brutalité de
parole. «Ne voient-ils pas les abîmes qui se creusent sous leurs pas?»
Et un jour, vers la fin de septembre, plus alarmé que jamais et plus
exaspéré de l'incapacité des ministres, il s'écriait: «Tout est perdu;
le Roi et la Reine périront et, vous le verrez, la populace battra
leurs cadavres; vous ne comprenez pas assez le danger de la position;
il faudrait cependant le leur faire connaître[414].»

Quinze jours plus tard, le lendemain même du funèbre retour à Paris,
il revenait à la charge: «Si vous avez quelque moyen de vous faire
entendre du Roi et de la Reine, dit-il à M. de la Marck, persuadez-leur
donc que la France et eux sont perdus, si la famille royale ne sort pas
de Paris. Je m'occupe d'un plan pour les en faire sortir.» Et ce plan
il le remettait le 15 octobre à son ami.

Mais La Marck hésitait: il n'ignorait pas l'horreur que Mirabeau
inspirait à la Reine et il faut bien avouer que pour un homme qui
briguait l'honneur de devenir le conseil de la famille royale,
Mirabeau avait une étrange manière de défendre ses clients. Son
attitude à l'Assemblée pendant les journées d'octobre avait révolté
les plus sincères amis de la liberté, et, le 5, il avait lancé contre
l'infortunée Marie-Antoinette elle-même une de ces insinuations
perfides que la populace, le lendemain, devait traduire en un si
sanglant langage. M. de la Marck avait dû même s'excuser près de la
Reine de ses relations avec le fougueux tribun, sous prétexte qu'il
pourrait être utile un jour à la cause royaliste, et la Reine, qui
ne savait guère dissimuler ses antipathies, avait répondu: «Nous ne
serons pas assez malheureux, je pense, pour être réduits à la pénible
extrémité de recourir à Mirabeau[415].» N'osant donc s'adresser à
la souveraine, il se tourna vers Monsieur et lui remit le plan de
Mirabeau. Mais ce plan reposait avant tout sur la sortie de Paris et
la retraite dans une province fidèle, comme la Normandie, ou une ville
sûre comme Beauvais[416]. Il exigeait une certaine décision et Monsieur
ne croyait pas à la fermeté de son frère: «La faiblesse et l'indécision
du Roi, disait-il, sont au-delà de tout ce qu'on peut dire. Pour vous
faire une idée de son caractère, imaginez des boules d'ivoire huilées,
que vous vous efforceriez vainement de retenir ensemble.» L'énergie
même de la Reine ne saurait avoir raison des incertitudes de son
mari[417].

Malgré cette réponse désespérante, le projet ne fut pas abandonné.
Monsieur entretint quelques relations avec Mirabeau; la Reine en
fut instruite et il ne semble pas qu'elle l'ait désapprouvé[418],
quoiqu'elle affectât de ne se mêler de rien[419]. Mais bientôt
une mesure maladroite, prise par l'Assemblée le 7 novembre sur la
proposition de Lanjuinais et avec l'appui irréfléchi de la droite,
vint, en interdisant aux députés d'être ministres, enlever à Mirabeau
une partie de ses moyens. Ne pouvant plus faire partie lui-même du
cabinet, il voulut du moins en faire nommer chef Monsieur, qui, à
ce moment, acceptait ses conseils. Mais cette nouvelle combinaison
échoua, et il est certain que la Reine, qui n'aimait pas beaucoup son
beau-frère, ne lui fut pas favorable[420]. Bientôt d'ailleurs Mirabeau
en vint à se brouiller avec Monsieur[421], comme il l'était déjà avec
Necker, Lafayette et le duc d'Orléans.

M. de la Marck, découragé, était, dès le 16 décembre, parti pour sa
terre de Raismes et de là il avait passé en Belgique, où l'appelaient
ses affaires et l'intérêt qu'il prenait à la situation des Pays-Bas
soulevés contre l'Autriche, lorsque, vers le milieu de mars, une
lettre du comte de Mercy le ramena à Paris. Les négociations avaient
été reprises et le Roi s'était enfin déterminé à entrer en rapport
avec Mirabeau. La Reine conservait encore quelques doutes sur la
participation du violent tribun aux journées d'octobre; ces doutes
furent levés, et après une première entrevue entre Mirabeau, Mercy et
la Marck et une longue conversation entre ce dernier et le Roi et la
Reine, il fut convenu que le puissant orateur rédigerait une note qui
serait remise par la Marck à Marie-Antoinette et par celle-ci à son
mari. Un secret absolu serait observé vis-à-vis des ministres jusqu'à
ce qu'on eût constitué un ministère meilleur, qu'on pût mettre en
relations avec le nouveau conseiller de la monarchie.

Au point de vue des réformes, l'entente entre le Roi et le tribun
devait être facile: «Louis XVI était bien loin de songer à reconquérir
son ancienne autorité absolue; il était parfaitement résigné sur ce
que la Révolution lui avait fait perdre du pouvoir et des droits de
ses prédécesseurs. Je pourrais dire, ajoute la Marck, auquel nous
empruntons cette appréciation, que, sous ce rapport, Mirabeau était
moins résigné que lui[422].»

Mirabeau acquiesça avec empressement au plan ainsi arrêté. Dès le 10
mai, il écrivit une lettre, dans laquelle, protestant de ses sentiments
monarchiques, il promettait au Roi «loyauté, zèle, activité, énergie et
courage[423]». Le Roi et la Reine furent contents de cette déclaration,
et la Reine voulut en assurer elle-même le comte de la Marck. «Elle me
confirma ce que le comte de Mercy m'avait dit de la satisfaction que le
Roi avait éprouvée en lisant cette lettre de Mirabeau; elle me répéta
encore que le Roi n'avait nul désir de recouvrer son autorité dans
toute l'étendue qu'elle avait eue autrefois et qu'il était bien éloigné
de croire que cela fût nécessaire pour son bonheur personnel pas
plus que pour celui de ses peuples[424].» La pauvre femme paraissait
à ce moment pleine de confiance et presque joyeuse, et, pendant un
entretien de deux heures avec la Marck, elle se mit à évoquer les
souvenirs du passé, comme si, envisageant désormais l'avenir avec
plus de calme, elle secouait déjà les préoccupations du présent[425].
Il fut convenu que le Roi paierait les dettes de Mirabeau—et elles
était nombreuses—et lui garantirait un traitement de six mille livres
par mois et un million à la fin de l'Assemblée. C'était le prix des
services qu'on attendait de lui. Mirabeau fut ravi et son bonheur de
sortir de la vie gênée et aventureuse, qu'il avait menée jusque-là, lui
inspira une exubérance d'enthousiasme pour la famille royale et pour la
Reine.

«J'ai professé les principes monarchiques, dit-il au début de sa
première note, lorsque je ne voyais de la Cour que sa faiblesse et que,
ne connaissant ni l'âme ni la pensée de la fille de Marie-Thérèse, je
ne pouvais compter sur cette auguste auxiliaire. J'ai combattu pour
les droits du trône, lorsque je n'inspirais que de la méfiance, et
que toutes mes démarches, empoisonnées par la malignité, paraissaient
autant de pièges. J'ai servi le monarque, lorsque je savais bien que
je ne devais attendre d'un Roi juste, mais trompé, ni bienfaits, ni
récompenses. Que ferai-je, maintenant que la confiance a relevé mon
courage et que la reconnaissance a fait, de mes principes, mes devoirs?
Je serai ce que j'ai toujours été, le défenseur du pouvoir monarchique,
réglé par les lois, et l'apôtre de la liberté garantie par le pouvoir
monarchique. Mon cœur suivra la route que la raison seule m'avait
tracée[426].»

Les négociations une fois entamées se poursuivirent activement par
l'intermédiaire du comte de la Marck, du comte de Mercy, de M. de
Fontanges, archevêque de Toulouse et ancien confesseur de la Reine, et
plus tard de M. de Montmorin. Les notes se succédaient avec rapidité.
Mirabeau insistait sur la nécessité de relever l'autorité royale,
d'abaisser l'influence dictatoriale de Lafayette, d'entretenir des
agents dans les provinces pour s'emparer de l'esprit des populations
et de resserrer les liens de la discipline dans l'armée, dont on
aurait besoin pour une restauration monarchique. «Le Roi, disait-il,
n'a qu'un homme, c'est sa femme. Il n'y a de sûreté pour elle que
dans le rétablissement de l'autorité royale. J'aime à croire qu'elle
ne voudrait pas de la vie sans la couronne; mais ce dont je suis bien
sûr, c'est qu'elle ne conservera pas sa vie, si elle ne conserve pas
sa couronne. Le moment viendra et bientôt, où il lui faudra essayer
ce que peuvent une femme et un enfant à cheval; c'est pour elle une
méthode de famille; mais, en attendant, il faut se mettre en mesure,
et ne pas croire pouvoir, soit à l'aide du hasard, soit à l'aide des
combinaisons, sortir d'une crise extraordinaire par des hommes et des
moyens ordinaires[427].»

Sachant la faiblesse du Roi et l'énergie de la Reine, Mirabeau était
convaincu que cette princesse aurait seule assez d'influence sur son
mari pour triompher de ses indécisions. Cette haute opinion qu'il avait
du caractère de Marie-Antoinette lui faisait souhaiter une entrevue
avec elle, où il pourrait l'éclairer plus complètement sur les périls
de la situation, lui exposer en détails son système et, en gagnant
mieux sa confiance, la pénétrer en quelque sorte de son esprit. «Il
serait essentiel, écrivait-il le 26 juin à la Marck, que je visse
votre homme, et surtout _Elle_[428].» C'est par ce mot qu'il désignait
la Reine. Mais la Reine avait une répugnance extrême pour une telle
entrevue. Quelles que fussent les protestations de dévouement de
Mirabeau, elle ne pouvait oublier que, depuis plus d'un an, elle était
habituée à le considérer comme «un monstre», et qu'à cette heure même
le Châtelet le signalait comme un des fauteurs des journées d'octobre.
Pourtant, encouragée par le comte de Mercy[429] et l'archevêque de
Toulouse[430], et surmontant ses plus naturelles répulsions dans
l'intérêt du Roi, de ses enfants et du pays, elle finit par se résigner
à la conférence demandée. Il ne s'agit plus que de choisir le jour et
le lieu convenable. Saint-Cloud, où la Cour passait l'été, offrait plus
de facilités que Paris; mais même à Saint-Cloud, on était surveillé.
A force de recherches, Marie-Antoinette trouva un endroit «non
commode, mais suffisant pour le voir et pallier tous les inconvénients
du jardin et du Château[431]». L'audience, primitivement fixée au
vendredi[432], fut remise au samedi 3 juillet, à huit heures et demie
du matin[433]. Pour mieux couvrir sa démarche, Mirabeau partit la
veille de Paris et alla coucher à Auteuil, chez sa nièce, la marquise
d'Aragon[434]. Le lendemain matin, il en partit, dans un cabriolet à
deux chevaux[435], seul avec son neveu, le comte du Saillant, déguisé
en courrier et qui conduisait la voiture. Il descendit à la petite
porte du parc, et, avant d'entrer, mu par un sentiment de défiance,
dont il ne tarda pas à se repentir, il remit une lettre à son neveu en
lui disant: «Si dans trois quarts d'heure je ne suis pas de retour,
pars et remets sans perdre un instant ce billet au commandant de la
garde nationale[436].» Puis il frappa à la porte et fut introduit
dans le parc, d'où on le conduisit à l'appartement de la Reine[437].
Quelqu'empire que Marie-Antoinette eût sur elle-même, elle ne sut se
défendre, en apercevant le «monstre», d'une émotion si profonde qu'elle
en ressentit le lendemain une légère indisposition[438]. Elle se remit
cependant et, s'avançant vers le fougueux tribun: «Auprès d'un ennemi
ordinaire, dit-elle avec sa grâce souveraine, auprès d'un homme qui
aurait juré la perte de la monarchie, sans apercevoir l'utilité dont
elle est pour un grand peuple, je ferais en ce moment la démarche la
plus déplacée. Mais quand on parle à un Mirabeau[439].....» Mirabeau
fut séduit: l'aspect seul de Marie-Antoinette l'avait ébloui. Sa
dignité sereine, l'incomparable attrait répandu dans toute sa personne,
le sourire mélancolique qui errait sur ses lèvres, son affabilité,
lorsqu'avec un attendrissement mêlé de remords il s'était accusé
lui-même d'avoir été une des principales causes de ses peines, tout
acheva de l'enthousiasmer[440]. «Madame, dit-il en se retirant,
lorsque votre auguste mère admettait un de ses sujets à l'honneur de
sa présence, jamais elle ne le congédiait sans lui donner sa main à
baiser[441].» La Reine tendit la main. Mirabeau la baisa en s'inclinant
respectueusement, et se relevant: «Madame, reprit-il, la monarchie est
sauvée[442].»

Lorsqu'au bout de trois quarts d'heure, il franchit de nouveau le
seuil de la porte du parc, sa respiration était haletante, sa parole
entrecoupée. Il écouta comme à regret les derniers craquements du sable
sous les pieds des personnes qui s'éloignaient. Puis, s'approchant de
son neveu, il lui reprit vivement la lettre qu'il lui avait confiée et,
lui serrant le bras avec force: «Elle est bien grande, bien noble et
bien malheureuse, Victor, dit-il, mais je la sauverai.»

«Jamais, ajoute M. du Saillant, la voix de mon oncle n'avait été
altérée par une émotion pareille, par une émotion aussi vraie[443].»

Si bien gardé qu'eût été le secret sur cette entrevue, quelques
précautions que la Reine eût prises pour dérouter les soupçons, ou
tout au moins les égarer sur un autre, moins compromettant et moins
compromis, comme le comte de Ségur[444], je ne sais quelle rumeur
vague transpira dans le public et des lettres anonymes dénoncèrent au
Comité des recherches ce qu'on avait déjà nommé, dans une occasion
précédente[445], la _Grande trahison du comte de Mirabeau_.

Mais ces criailleries n'intimidaient pas le puissant orateur, pas plus
qu'elles ne l'avaient intimidé au 22 mai. Illuminé par la bonté de la
Reine, touché de la calme résignation du Roi, et de la modération de
ses vues sur le rétablissement de l'autorité royale, il poursuivait
avec ardeur le but qu'il s'était proposé. «Rien ne m'arrêtera, dit-il,
je périrai plutôt que de manquer à mes promesses[446].»

Malheureusement, l'accord complet que l'entrevue de Saint-Cloud
semblait avoir établi entre le tribun et la famille royale dura peu.
Le Roi, toujours indécis, hésitait à se confier entièrement à lui;
il demandait des conseils de tous côtés et finissait par n'en suivre
aucun. Ce partage de confiance exaspérait Mirabeau. S'étant une fois
dévoué, il eût voulu qu'on suivît exclusivement ses avis; il était
jaloux de tous ceux auxquels le Roi et la Reine semblaient accorder
quelque crédit, de Ségur, de Rivarol[447], de Bergasse[448]. Dès le
9 juillet, il se plaignait qu'on ne lui dît pas tout et que Louis
XVI n'exécutât pas les décisions arrêtées avec sa femme. «Il faut,
disait-il, que la Reine se détermine à toujours donner l'impulsion
au Roi;» et ce qu'il n'ajoutait pas, mais ce qui était le fond de sa
pensée, que la Reine accepte toujours la direction de Mirabeau. «Sans
cela, le Roi et la Reine ne seront que des personnes timides, toujours
obligées de composer avec leurs geôliers...., toujours à la merci des
insurrections, de l'ambition ou de la démagogie[449].»

Mais Marie-Antoinette elle-même, si intrépide qu'elle fût, reculait
parfois devant les plans proposés par son nouvel allié. Le 13 août,
Mirabeau adressait la note bien connue dont le début a été si
souvent cité: «Quatre ennemis arrivent au pas redoublé: l'impôt, la
banqueroute, l'armée, l'hiver. Il faut prendre un parti; je veux dire
qu'il faut se préparer aux événements en les dirigeant. En deux mots,
la guerre civile est certaine et peut-être nécessaire[450].» Et il
concluait en demandant une nouvelle entrevue et en insistant sur la
nécessité de constituer dans l'armée un fort noyau de résistance.

La Reine fut épouvantée. La perspective brutale du danger qu'elle
sentait bien, mais qu'elle aimait sans doute à croire moins pressant,
le ton même de la note, ce ton auquel ne l'avaient guère habituée
les phrases polies et obséquieuses de ses ministres, ce style
«extraordinaire»,—le mot est d'elle,—ce style haché, saccadé, qui
sentait la poudre et qui sonnait la charge, tout cela la jetait dans
le trouble et dans l'effroi; elle était presque tentée de croire «fou»
son audacieux correspondant. La guerre civile surtout lui inspirait
et devait lui inspirer jusqu'à la fin une insurmontable répugnance.
«Comment M. ou tout autre être pensant, écrivait-elle à Mercy, peut-il
croire que jamais, mais surtout dans cet instant, le moment soit venu
pour que nous, nous provoquions la guerre civile[451]?» Quant à une
nouvelle conférence avec Mirabeau, elle était impossible. On avait
soupçonné la première et ce simple soupçon avait failli tout gâter. Que
serait-ce, si l'on venait à découvrir la seconde?

Mirabeau fut sans doute instruit par Mercy de l'impression produite
par son mémoire. Il en fut plus attristé qu'étonné, mais en même temps
découragé. Il eût voulu que le Roi prît un rôle actif, et le Roi ne
pouvait se résoudre qu'à un rôle passif. Il eût voulu qu'on surexcitât
par des agents habiles, qu'on fît naître, au besoin, le mécontentement
que devaient inévitablement soulever dans les provinces les réformes de
l'Assemblée, et le Roi attendait que ce mécontentement se produisît et
grandît tout seul; on ne comptait que sur le temps, et il n'y avait pas
un jour à perdre. La Reine elle-même, dans l'intrépidité de laquelle
il avait foi, reculait, comme éblouie de la lumière sinistre qu'il
avait brusquement projetée sur la situation. Elle aussi se réfugiait
dans un rôle passif: «Le temps et la patience sont les vrais remèdes à
nos maux, écrivait-elle un peu plus tard à son frère. Je crois qu'il
viendra pourtant un temps où il faudra aider l'opinion; mais nous n'y
sommes pas encore[452].» Plus le moment d'agir approchait, plus la
nécessité d'une action énergique s'imposait, plus elle cherchait à
l'éloigner, comme épouvantée des conséquences. Et Mirabeau de répéter
tristement: «Je continuerai à servir, autant que le permet la nature
des choses, même dans le rôle passif auquel on se condamne, quelque
répugnance que j'aie pour cet ordre de choses, et cette répugnance est
telle que, si je me suis abstenu ici d'en développer tous les dangers,
ce n'est que pour épargner à votre imagination ou à votre sensibilité
un tableau dont la difformité vous affligerait en pure perte, dès que
vous vous croyez hors de mesure de rien tenter pour la chose publique
et pour vous-mêmes..... Je gémirai qu'un si bon prince et une Reine si
bien douée par la nature aient été inutiles, même par le sacrifice de
leur considération et de leur sûreté à la restauration de leur pays....
Je serai fidèle jusqu'au bout, parce que tel est mon caractère; je
me bornerai aux moyens temporaires et circonstanciels, puisqu'on ne
veut se prêter à aucuns autres..... Du reste, j'attendrai qu'un coup
de tonnerre brise la déplorable léthargie sur laquelle je ne puis que
gémir[453].»

Un mois après, il écrivait encore: «Je l'avoue, non sans regret, je
suis très peu utile, mais on m'impose bien plus le devoir de servir
qu'on ne m'en donne le pouvoir. On m'écoute avec plus de bonté que
de confiance; on met plus d'intérêt à connaître mes conseils qu'à
les suivre, et surtout, on ne sent point assez que le rôle passif
de l'inaction, fût-il préférable à tous les autres, ne consiste pas
précisément ou à ne rien faire ou à ne laisser agir que ceux qui
nuisent.»

Et, venant à la revision de la Constitution, décidée par l'Assemblée,
il ajoutait:

«Je donnerai mes idées sur ce point, si on l'exige; je donnerai mon
avis sur d'autres plans, si on daigne me consulter; car, puisque
l'initiative qu'on m'a laissée n'a produit jusqu'à présent que de
l'hésitation et de l'embarras, il conviendrait peut-être d'essayer si
je ne suis pas plus utile en changeant de rôle[454].»

Dans l'épanchement de l'intimité, ses plaintes étaient plus vives et
même brutales; il se laissait entraîner à des expressions grossières,
dont il demandait pardon plus tard[455]; il allait jusqu'à traiter ses
augustes clients de «couards[456]» et de «royal bétail[457]». «C'est
pitoyable, écrivait-il... On dirait que la maison où ils dorment peut
être réduite en cendres sans qu'ils en soient atteints ou seulement
réveillés[458].» Et alors, indisposé par les tergiversations de la
Cour, irrité par l'attitude malveillante et les interruptions du côté
droit, il se livrait, à la tribune de l'Assemblée, à des emportements
de langage, à des «par delà», comme disait la Marck[459], qui, en
inspirant des doutes sur sa fidélité, ne faisaient que redoubler les
indécisions du Roi et de la Reine. D'autres fois, faisant un retour sur
lui-même et comprenant, non sans remords, combien étaient légitimes
au fond les répugnances de la famille royale: «Ah, s'écriait-il avec
amertume, que l'immoralité de ma jeunesse fait maintenant de tort à la
chose publique[460]»!

C'était bien là en effet le secret des incertitudes de la Reine et la
cause réelle de l'impuissance de Mirabeau. Vainement écrivait-il le 24
octobre, trois jours après une de ses plus virulentes sorties[461]:
«Jamais mon zèle n'a été si pur, mon dévouement plus illimité, mon
désir d'être utile plus constant, j'ose dire plus opiniâtre. Ce n'est
pas pour moi-même, c'est pour obtenir plus de succès que j'ambitionnais
le prix de la confiance et ceux qui parviendront à me la ravir
n'arracheront de mon cœur ni la reconnaissance ni le serment que
j'ai fait de défendre l'autorité royale, dussé-je combattre seul et
succomber dans cette lutte éclatante, où j'aurai l'Europe pour témoin
et la postérité pour juge[462].» La Reine ne pouvait se persuader
que l'homme qui avait si rudement ébranlé le trône, qui se laissait
encore emporter à l'attaquer de temps en temps avec tant de passion
et de violence, fût sincèrement déterminé à le soutenir, et, tout en
acceptant la plupart du temps les idées de son correspondant, elle
se demandait avec angoisse quelle arrière-pensée elles pouvaient
cacher, si ce n'était pas plutôt ses intérêts personnels que ceux de
la monarchie que Mirabeau avait en vue, et s'il ne justifiait pas
cette dure parole de son père: «Faut-il être singe, loup ou renard,
tout lui est égal; rien ne lui coûte[463].» Ou cette autre non moins
dure: «La conversion de saint Paul même ferait un autre homme, mais ne
ressusciterait pas celui-là[464].»

Justement irritée de son discours révolutionnaire du 2 octobre sur
la procédure du Châtelet, elle écrivait à Mercy: «Il m'a envoyé son
discours; si je le voyais, j'aurais plusieurs points sur lesquels je
lui demanderais explication, et, avec tout son esprit et astuce, je
crois qu'il aurait encore de la peine à prouver que c'est pour nous
servir qu'il l'a prononcé[465].»

L'archevêque de Toulouse, si dévoué pourtant pendant toute cette
négociation et si disposé à soutenir Mirabeau, disait de son côté,
après une autre sortie non moins brutale[466]: «Comment voulez-vous
que la confiance, si nécessaire dans les circonstances où nous sommes,
puisse naître, après des écarts pareils à ceux d'avant-hier[467]?»

La Reine se trompait: Mirabeau voulait franchement et sérieusement un
gouvernement monarchique, tempéré par la liberté, et depuis l'entrevue
de Saint-Cloud, son dévouement à Marie-Antoinette en particulier
s'inspirait d'un sentiment chevaleresque: ce n'était pas seulement la
Reine, c'était aussi la femme qu'il prétendait servir. Mais lui, qui se
plaignait tant des indécisions de la famille royale, méritait souvent
le même reproche. Tiraillé entre sa raison et sa passion, entre son
désir de ne pas compromettre sa popularité et sa volonté de sauver
la royauté, les efforts même qu'il faisait pour concilier ces choses
inconciliables rendaient sa marche oscillante et troublée et donnaient
à sa conduite une apparence de fausseté qui ranimait les soupçons et
réveillait les préventions endormies à grand'peine. Il était sincère,
il n'était pas droit; il était fidèle, il n'était pas constant et ne
paraissait pas logique.

Le danger croissait d'heure en heure, et les ennemis de la royauté
qui sentaient, comme Mirabeau, que, de la famille royale, la Reine
seule était un obstacle sérieux à leurs désirs, ne mettaient pas
moins d'ardeur à l'attaquer que l'éloquent tribun à la servir. La
tactique contre elle avait été habile; on avait commencé, dans les
écrits inspirés par les meneurs, par faire un éloge emphatique du
Roi en gardant le silence sur la Reine; puis le silence s'était
transformé en insinuations hostiles, bientôt en agression ouverte,
qui concordait avec des bruits malveillants propagés dans le peuple,
avec des menées perfides tramées dans l'ombre, avec des plans odieux,
cyniquement avoués. «Une partie du public, dit la Marck, avait fini
par s'en laisser imposer à cet égard et croyait bêtement aux calomnies
atroces répandues contre cette princesse infortunée[468].» Toutes
les résolutions du côté droit, même celles qu'elle blâmait, tous
les actes des monarchistes, même ceux auxquels elle était le plus
étrangère, comme le duel du duc de Castries avec Charles de Lameth,
lui étaient imputés[469]. Le ministère avait fini par se dissoudre
dans l'impuissance. Necker était parti le 4 septembre, tombé sous
le coup de l'indifférence publique et n'ayant pas même à son départ
l'aumône d'un regret ni l'honneur d'une attaque. «Il n'est regretté
de personne, disait Fersen, pas même de sa société, et son départ ne
fera aucun effet[470].» Deux mois après, les autres membres du cabinet
donnaient leur démission. De nouveaux ministres avaient succédé aux
anciens[471]: créatures des Lameth pour la plupart et naturellement
pris hors de l'Assemblée. Seul, M. de Montmorin était resté, soutenu
par Mirabeau, auquel il devait servir d'intermédiaire avec la Cour, et
seul aussi osant soutenir la Reine, parfois même contre quelques-uns
de ses nouveaux collègues. Car c'était toujours la Reine qu'on
poursuivait, c'était elle qu'il fallait séparer du Roi, et faire
disparaître de gré ou de force.

Une première fois,—un peu après le retour à Paris,—les Constitutionnels
lui avaient fait proposer par son amie, la duchesse de Luynes, de
s'éloigner pendant quelque temps de la France, afin de laisser
achever la Constitution, sans que les patriotes pussent l'accuser de
s'y opposer. La duchesse de Luynes, qui savait combien la personne
de Marie-Antoinette était menacée, avait consenti à lui porter ces
propositions. Mais il s'agissait de partir seule; la Reine répondit
«que jamais elle n'abandonnerait le Roi et ses enfants; que si elle se
croyait seule en butte à la haine publique, elle ferait à l'instant
même le sacrifice de sa vie; mais qu'on en voulait au trône et
qu'en abandonnant le Roi, elle ferait seulement un acte de lâcheté,
puisqu'elle n'y voyait que le seul avantage de sauver ses propres
jours[472].»

A défaut de persuasion, on eut recours à la menace. On parla
d'assassinat; on parla de procès. Le bruit se répandit,—c'était vers
la fin de 1790,—qu'on allait reprendre le plan qui avait échoué le 6
octobre. Emu de ces bruits, M. de Montmorin demanda à ses collègues
de prendre des mesures pour ne pas laisser se consommer un pareil
forfait. Le garde des sceaux, Duport du Tertre, prit la parole et
déclara froidement qu'il ne se prêterait pas à un assassinat, mais
qu'il n'en serait pas de même s'il s'agissait de faire le procès de
la Reine—«Quoi!» reprit M. de Montmorin indigné, «vous, ministre du
Roi, vous consentiriez à une pareille infamie!»—«Mais,» répondit
tranquillement Duport, «s'il n'y a pas d'autre moyen[473]?»

A défaut d'assassinat, à défaut de procès, ou peut-être comme
corollaire et but du procès, on proposa le divorce, et M. de Lafayette,
dans une entrevue avec la Reine, eut l'outrageante impudeur de lui dire
que, pour en arriver là, on la rechercherait en adultère[474]. La Reine
n'opposa que sa dignité et son courage habituels à cette injurieuse
menace. Mais qu'il lui fallut d'empire sur elle-même pour ne pas faire
jeter à la porte son insolent interlocuteur, et ne trouve-t-on pas là,
dans cet affront de Lafayette la cause de l'insurmontable répulsion
que Marie-Antoinette conserva jusqu'à la fin contre le «héros des deux
mondes» et qui lui faisait dire qu'elle aimerait mieux périr que de lui
devoir son salut?

En même temps, Mme de la Motte était à Paris, appelée par les chefs
de la Révolution, et prête à recommencer contre sa royale victime ses
infâmes et ténébreux «tripotages». Mirabeau bondit: «J'arracherai
cette Reine infortunée à ses bourreaux,» s'écria-t-il, ou «j'y
périrai[475].» Et prenant immédiatement la plume: «Il est impossible,
écrivit-il, de s'exagérer le sentiment du dévouement audacieux que
produit en moi la découverte de tant d'iniquités et de perfidies, et
si j'indique d'autres provocateurs,—il avait proposé que Fréteau ou
d'Ailly demandassent l'arrestation de l'intrigante,—c'est que le bruit
vague de mes liaisons plaiderait irrésistiblement contre moi parlant
le premier; mais on ferait tout à la fois la plus cruelle injure à
moi et le plus pitoyable mécompte dans cette affaire, si l'on doutait
que je périrais sur la brèche dans une telle affaire et dans tout ce
qui touchera l'auguste et intéressante victime que convoitent tant de
scélérats[476].»

Ce n'était pas seulement la Reine qu'on visait, c'était le Roi à
travers sa femme. Mirabeau l'avait senti: «Dans ce projet, disait-il,
la Reine, dont ils connaissent le caractère, la justesse d'esprit et la
fermeté, serait le premier objet de leur attaque, et comme la première
et la plus forte barrière du trône, et comme la sentinelle qui veille
de plus près à la sûreté du monarque. Mais le grand art des ambitieux
serait de cacher leur but; ils voudraient paraître entraînés par les
événements et non les diriger. Après avoir fait du procès de la dame
la Motte un poison destructeur pour la Reine; après avoir changé les
calomnies les plus absurdes en preuves légales capables de tromper le
Roi, ils feraient naître tour à tour les questions du divorce, de la
régence, du mariage des rois, de l'éducation de l'héritier du trône...
Mais, ajoutait-il, ce pays périrait tout entier, que je serais encore
le défenseur de la Reine et du Roi[477].»

Effrayés du bruit que faisait cette affaire et de la tournure qu'elle
prenait, ceux qui avaient fait venir Mme de la Motte jugèrent plus
prudent de la faire repartir, et, pour cette fois du moins, l'intrigue
avorta[478].

Malheureusement, le lendemain même du jour où le grand orateur
rédigeait ces notes si éloquentes et signait cette protestation de
dévouement inaltérable, il se laissait encore emporter, à l'Assemblée,
à des écarts de langage, à une apologie de l'insurrection[479],
qui désolait son ami la Marck et faisait évanouir la «confiance
nouvelle[480]» que les notes avaient inspirée à la Reine[481].
Mirabeau s'excusait; mais il était incorrigible, et quinze jours
plus tard, dans la discussion sur la Constitution civile du clergé,
il revenait à ses premiers errements et prononçait un discours d'une
extraordinaire violence. Quelle était son intention vraie en agissant
ainsi? Voulait-il, par ses attaques véhémentes, mieux dissimuler son
véritable but? Espérait-il, comme il l'a prétendu, que l'exagération
même des mesures proposées les rendrait illusoires? Estimait-il ne
pouvoir mieux se faire écouter de ses collègues qu'en se mettant à leur
diapason, en renchérissant sur eux, en aggravant encore la rigueur
de leurs décrets[482]? Avait-il la pensée, comme il s'en est vanté
encore, d'«enferrer» l'Assemblée, et de la discréditer en la rendant
tyrannique[483]? Croyait-il à la bonté de cette théorie, si souvent
préconisée en temps de révolution, mais si rarement couronnée de
succès, qui prétend faire sortir le bien de l'excès du mal? Quelles
qu'aient été ses intentions réelles, l'effet produit fut déplorable.
En se livrant, contre le clergé et contre la religion catholique,
à de telles déclamations, ce n'était pas seulement les sentiments
politiques, les préjugés, si l'on veut, de la famille royale qu'il
blessait, c'était sa conscience même. Toutes les objections, jadis
émises contre lui, reparurent. Mirabeau multipliait vainement ses
notes, on n'en tenait plus compte; et la Marck lui-même osait à peine
aborder la Reine, tant il la savait découragée et refroidie à l'égard
de son ami[484]. Pour ramener une confiance qu'il sentait lui échapper,
l'éloquent et fantasque tribun se remit à l'œuvre et, le 23 décembre,
traça tout un projet de défense et de salut par la conciliation des
libertés publiques avec l'autorité royale. Ce n'était point un plan de
contre-révolution,—il ne regardait la chose ni comme possible ni comme
souhaitable,—c'était un plan de contre-Constitution.

«Je regarde, disait-il, tous les effets de la Révolution et tout ce
qu'il faut conserver de la Constitution comme des conquêtes tellement
irrévocables, qu'aucun bouleversement, à moins que l'empire ne fût
démembré, ne pourrait plus les détruire[485].»

Ces réformes d'ailleurs, suivant lui, ne sont pas aussi défavorables au
pouvoir royal que de vieux préjugés pourraient le faire craindre.

«Cette surface parfaitement unie, qu'exige la liberté, rend aussi
l'exercice de l'autorité bien plus facile; cette égalité dans les
droits politiques, dont on fait tant de bruit, est aussi un instrument
de pouvoir.»

Sans doute ces réformes ont été souvent excessives, prématurées,
maladroites; il importe de les corriger. Il faut admettre «la
Révolution dans son esprit», et «la Constitution dans la plupart de ses
bases».—«Tendre à une meilleure Constitution, voilà donc le seul but
que la prudence, l'honneur et le véritable intérêt du Roi, inséparable
de celui de la nation, permettent d'adopter[486].»

Mais l'Assemblée actuelle est incapable d'accomplir les améliorations
nécessaires. Il faut donc la perdre dans l'opinion, et la forcer à se
dissoudre. Et dans ce but, il est essentiel de prendre de l'influence
sur l'esprit public et sur les futures assemblées électorales qu'il
faudrait décider à demander elles-mêmes la révision de certains
articles de la Constitution et—ceci est capital,—la fixation du lieu
de la future Constituante tout autre part qu'à Paris; car, disait-il,
«aucun corps délibérant, et je n'en excepte pas l'Assemblée nationale,
n'est libre aujourd'hui, à côté de la redoutable influence qu'on a
voulu donner au peuple[487].»

Il faut s'emparer de l'esprit public, à Paris et dans les provinces; il
faut influencer l'Assemblée par une coalition de députés de la droite
et de la gauche, dont M. de Montmorin sera le correspondant attitré et
Mirabeau, l'inspirateur secret[488]. Il faut un ministère sûr et uni, à
la fois agréable à la multitude et dévoué à l'autorité royale[489].

Il faut aussi que le Roi et la Reine se rendent populaires. «Il faut
qu'on ne puisse pas douter de leur adhésion à tous les changements
utiles au peuple et à tous les principes qui peuvent assurer la
liberté..... Se montrer souvent en public, se promener quelquefois,
même à pied, dans les lieux les plus fréquentés, assister à des revues
de la garde nationale, paraître à quelques séances de l'Assemblée dans
la tribune du président, visiter les hôpitaux, les hospices publics,
les grands ateliers d'ouvriers et y répandre quelques bienfaits: ce
genre de représentation, également convenable à la Reine et au Roi,
leur serait sans doute plus utile qu'une impénétrable retraite[490].»

Et Mirabeau terminait par ce pressant appel et ce dramatique tableau:

«On peut tout espérer, si ce plan est suivi, et s'il ne l'est pas, si
cette dernière planche de salut nous échappe, il n'est aucun malheur,
depuis les assassinats individuels jusqu'au pillage, depuis la chute
du trône jusqu'à la dissolution de l'empire, auquel on ne doive
s'attendre. Hors ce plan, quelle ressource peut-il rester? La férocité
du peuple n'augmente-t-elle pas par degrés? N'attise-t-on pas de plus
en plus toutes les haines contre la famille royale? Ne parle-t-on pas
ouvertement d'un massacre général des nobles et du clergé? N'est-on
pas proscrit pour la seule différence d'opinion? Ne fait-on pas
espérer au peuple le partage des terres? Toutes les grandes villes du
royaume ne sont-elles pas dans une épouvantable confusion? Les gardes
nationales ne président-elles pas à toutes les vengeances populaires?
Tous les administrateurs ne tremblent-ils pas pour leur propre sûreté,
sans avoir aucun moyen de pourvoir à celle des autres? Enfin, dans
l'Assemblée nationale, le vertige et le fanatisme peuvent-ils être
poussés à un plus haut degré? Malheureuse nation! Voilà où quelques
hommes qui ont mis l'intrigue à la place du talent et les mouvements à
la place des conceptions t'ont conduite! Roi bon, mais faible; Reine
infortunée! Voilà l'abîme affreux où le flottement entre une confiance
trop aveugle et une méfiance trop exagérée vous ont conduits! Un effort
reste encore aux uns et aux autres; mais c'est le dernier. Soit qu'on
y renonce, soit qu'on échoue, un voile funèbre va couvrir cet empire.
Quelle sera la suite de sa destinée? Où sera porté ce vaisseau, frappé
de la foudre et battu par l'orage? Je l'ignore. Mais si j'échappe
moi-même au naufrage public, je dirai toujours avec fierté dans ma
retraite: «Je m'exposai à me perdre pour les sauver tous; ils ne le
voulurent pas[491]!»

Jamais le puissant orateur n'avait été plus net, plus précis, plus
sagace. Jamais il n'avait tracé un tableau plus sombre et plus
vrai de la situation. Jamais il n'avait plus clairement indiqué le
remède. Jamais il n'avait dressé un plan plus étudié, embrassant plus
complètement toutes les parties de l'administration et du royaume.
Jamais il n'avait été plus éloquent, plus émouvant et plus ému. La
Reine, profondément impressionnée par la lecture de cette note,
entra avec ardeur dans les vues de son conseiller. Le Roi fut plus
difficile à ébranler; les dangers signalés lui paraissaient exagérés,
et l'énergie de l'action répugnait à son caractère. Il finit toutefois
par accepter le plan de Mirabeau et l'application en fut commencée. La
Reine, triomphant de ses propres répugnances, consentait à employer
comme intermédiaires Montmorin et Talon, contre lesquels elle
nourrissait de vives préventions[492]. Avec Talon, elle se montrait
pleine d'esprit et de tact, alliant toutefois à la grâce qui lui était
naturelle une réserve que commandait la situation[493]. Avec Montmorin,
elle manifestait plus d'ouverture et de confiance[494]. Le Roi faisait,
ou plutôt laissait organiser quelques-uns des rouages recommandés par
Mirabeau: on créait un atelier de police pour agir sur l'opinion[495];
on gagnait plusieurs journalistes et déjà certains effets favorables
se faisaient sentir. Paris semblait mieux disposé pour le Roi: on y
parlait moins de la Reine[496]. Les provinces étaient encore bonnes,
en grande majorité; les calomnies contre Marie-Antoinette y avaient
moins cours, et il eût suffi de s'y montrer pour conquérir promptement
la confiance du peuple[497]. On l'avait bien vu à la Fédération. On
pouvait trouver là un point d'appui sérieux. La Marck partait pour
Metz, afin de concerter avec M. de Bouillé la sortie de la famille
royale de Paris, base essentielle de tout projet de restauration[498].

On essayait donc quelque chose; mais c'était encore bien peu, et il
fallait d'autres efforts. Ce plan de Mirabeau, d'ailleurs, n'était-il
pas trop vaste et trop compliqué pour réussir[499]? Les augustes
clients même pour le salut desquels il avait été combiné n'étaient
pas le moindre des obstacles à sa bonne et prompte exécution. Le Roi,
quand il laissait agir, restait inerte; il méditait chaque jour la
vie de Charles Ier[500], dont le portrait était suspendu dans sa
chambre; mais c'était plutôt pour apprendre à souffrir et à mourir que
pour apprendre à résister. Lorsqu'on lui parlait de ses affaires et
de sa position, il semblait, disait tristement un de ses plus dévoués
serviteurs, qu'on lui parlât de choses relatives à l'empereur de la
Chine[501]. Plus énergique et plus active, la Reine voyait son énergie
paralysée par l'inaction de son mari; elle luttait sans espoir contre
sa déplorable destinée. «Comme femme, écrivait la Marck, elle est
attachée à un être inerte; comme Reine, elle est assise sur un trône
bien chancelant[502].»

Elle-même, d'ailleurs, mal préparée à la lutte, ne joignait pas à la
force du caractère l'habitude des affaires, et la persévérance dans
les idées. «La Reine, écrivait encore la Mark, a certainement l'esprit
et la fermeté qui peuvent suffire à de grandes choses, mais il faut
avouer que, soit dans les affaires, soit même dans la conversation,
elle n'apporte pas toujours ce degré d'attention et cette suite qui
sont indispensables pour apprendre à fond ce qu'on doit savoir pour
prévenir les erreurs et pour assurer le succès[503].» Il était du
reste un terrain sur lequel Mirabeau et ses amis se fussent bien
difficilement mis d'accord avec la famille royale: c'était la question
religieuse, que les premiers jugeaient d'après les principes de la
philosophie rationaliste, la seconde avec les lumières de la foi et
les délicatesses de la conscience, auxquelles chez Louis XVI, depuis
la fatale sanction donnée à la Constitution civile, s'ajoutaient les
saintes susceptibilités du remords.

Quant aux agents de ce vaste plan, pouvait-on compter absolument sur
eux? Montmorin était faible et sans initiative; Talon et Sémonville,
suspects; plusieurs autres, d'une fidélité bien chancelante. Restaient
la Marck et Mirabeau lui-même. La Marck était actif, capable,
sincèrement dévoué. Mais Mirabeau, malgré ses protestations ardentes,
ne se livrait pas entièrement. C'est son ami intime, son répondant, la
Marck, qui l'observe lui-même. L'exécution chez lui était souvent fort
différente du projet, et la réalité, de la promesse[504]. «Il voulait
concilier la volonté apparente de servir avec l'inaction, pousser
les autres et se tenir en arrière, avoir le mérite du succès _et ne
pas mettre sa popularité à de trop fortes épreuves_[505].» De là des
indécisions, une inertie parfois et de temps à autre des bouffées de
démagogie qui gâtaient tout.

Il faut en convenir, d'ailleurs, sa situation était singulièrement
critique. Comme l'écrivait justement Fersen, «il n'avait pas autant de
moyens pour faire le bien qu'il en avait pour faire le mal[506].» Le
mystère même dont il enveloppait sa conduite la rendait plus difficile
à soutenir. Le secret gardé le laissait en butte aux rancunes du côté
droit; découvert ou même soupçonné, il lui enlevait tout crédit sur la
gauche.

Mais en tout cas, pour que le plan de Mirabeau pût aboutir, il fallait
que celui qui l'avait conçu fût là pour l'exécuter. Il fallait que
l'homme puissant qui avait disposé toutes les batteries, qui tenait
en main tous les ressorts, continuât à tout diriger. Or, à ce moment
même, les jours de Mirabeau étaient comptés; la vie, dont il avait
tant abusé, allait lui échapper à l'heure où il en consacrait les
restes à la défense, au salut peut-être de ce qu'il avait plus que
tout autre contribué à perdre. Dans ces derniers temps, du reste, son
attitude est correcte. Le 24 février, il demande qu'on ordonne à la
municipalité d'Arnay-le-Duc de laisser Mesdames continuer leur voyage,
illégalement interrompu. Le 28, il s'oppose, avec la plus brillante
éloquence, au vote d'une loi contre les émigrés et, malgré l'ardeur
de la gauche, parvient à la faire repousser. «Si l'on fait cette loi,
s'écrie-t-il, je jure de n'y point obéir[507].» Et c'est alors que,
violemment interrompu par les Lameth et leurs amis, il leur jette ce
cri dédaigneux: «Silence aux trente voix!» Le soir, il paraît encore
aux Jacobins pour combattre les chefs de la Révolution, irrités de ses
attaques et de ce qu'ils appellent sa défection. Le 23 mars, dans la
discussion sur la régence, il prend parti, avec les soutiens des vrais
principes monarchiques, pour la régence héréditaire.

Ce fut le chant du cygne. Le 27 mars 1791, Mirabeau tombait malade; le
samedi 2 avril, il mourait, après avoir demandé à plusieurs reprises
son ami le comte de la Marck, le confident de ses derniers projets, et
en murmurant ces mots, devenus célèbres: «J'emporte avec moi le deuil
de la monarchie; après ma mort, les factieux s'en disputeront les
lambeaux[508].»

Cette monarchie, l'aurait-il sauvée? Les conditions même dans
lesquelles il se dévouait à elle, et que nous avons exposées plus haut,
nous en font douter. Mme Elisabeth donnait de ce doute une raison
moins politique, mais plus conforme à ses idées religieuses un peu
exclusives, quand elle écrivait, le 3 avril, à Mme de Raigecourt:

«Mirabeau a pris le parti d'aller voir, dans l'autre monde, si la
Révolution y était approuvée. Bon Dieu! quel réveil que le sien!.....
Beaucoup en sont fâchés; les aristocrates le redoutent beaucoup. Depuis
trois mois il s'était montré pour le bon parti; on espérait en ses
talents. Pour moi, quoique très aristocrate, je ne puis m'empêcher de
regarder sa mort comme un trait de la Providence sur ce royaume. Je ne
crois pas que ce soit par des gens sans principes et sans mœurs que
Dieu veuille nous sauver[509].»

Sous une forme mystique, la pensée de Mme Elisabeth était vraie;
dans ces temps troublés, il est rare que ceux qui ont pu ébranler
soient capables ensuite d'affermir et que ceux qui ont démoli sachent
reconstruire. C'est la logique des révolutions, et c'est aussi leur
justice.



CHAPITRE VIII

     Situation alarmante de Paris: l'émeute en permanence.—Démission de
     Necker.—Départ de Mesdames.—Le 28 février.—Le 18 avril.—Projets de
     fuite.—Le comte d'Hinnisdal.—Espérances d'évasion de
     Saint-Cloud.—Plan de Mirabeau.—Hésitations du Roi.—Ouvertures au
     marquis de Bouillé.—Le projet est discuté, puis arrêté entre la
     Reine, Fersen et Bouillé.—Le départ, ajourné à plusieurs reprises,
     est définitivement fixé au 20 juin.


Quelles que fussent les chances de succès du grand plan de Mirabeau,
il était évident que ce plan allait disparaître avec son auteur: la
clef de voûte tombant, tout l'édifice s'écroulait. Un certain nombre de
pygmées pouvaient bien se disputer l'héritage du géant: aucun n'était
de taille à le recueillir en entier.

Cependant, la situation devenait chaque jour plus critique. L'émeute
était en quelque sorte à l'ordre du jour. Dès qu'une mesure prise par
l'Assemblée ou le gouvernement déplaisait aux Jacobins, le peuple, ou
plutôt la populace de Paris, se soulevait et formulait son opinion à
sa manière, en vociférant, pillant et pendant. L'Assemblée n'était pas
plus libre que la famille royale. La rue était souveraine maîtresse, et
c'est à ce titre que Malouet a pu écrire justement que la Terreur en
France datait du 14 juillet 1789[510]. Le mot fut bien plus vrai encore
lorsque le gouvernement et le Roi eurent été ramenés de force à Paris.
La liste serait longue à dresser des mouvements populaires, à partir
seulement du 6 octobre 1789. Nous n'essaierons pas de le faire; nous
nous contenterons des émeutes les plus mémorables.

Le 2 septembre 1790, à la nouvelle de la répression de la révolte
de Nancy par le général de Bouillé, quarante mille hommes s'étaient
portés aux Tuileries et à l'Assemblée, en réclamant à grands cris
le renvoi des ministres. Un moment même, on avait craint que cette
foule ne marchât sur Saint-Cloud, où la famille royale était alors,
et n'y renouvelât les scènes de Versailles[511]. Le 4 septembre,
Necker, effrayé, avait quitté le ministère et la France. Deux mois
après, l'hôtel d'un membre de l'Assemblée, le duc de Castries, était
pillé, pour le punir d'avoir blessé dans un duel loyal l'un des
héros populaires, Charles de Lameth. Le 27 janvier 1791, des bandes
allaient huer Clermont-Tonnerre et l'assaillir dans sa maison et
fermaient de force, avec la complicité pusillanime de Bailly, le club
des Impartiaux, dont il était président[512]. «Nous n'avons pas eu
de tapage depuis huit jours,» écrivait le 5 février Mme Elisabeth
à Mme de Raigecourt[513]. Mais ce calme inaccoutumé ne devait pas
durer longtemps. Moins de deux semaines après, la nouvelle du départ
de Mesdames donnait un nouvel aliment à l'agitation populaire. Une
députation des sections se rendit aux Tuileries et prétendit forcer le
Roi à interdire à ses tantes de s'éloigner. Louis XVI refusa. Mesdames
partirent le 19 février. Arrêtées par la municipalité d'Arnay-le-Duc,
les deux princesses ne purent continuer leur voyage qu'en vertu d'un
décret de l'Assemblée, après une inconvenante plaisanterie de Menou,
pour qui les tantes du monarque n'étaient plus que deux vieilles
femmes, tant le respect de l'autorité et de la famille royale avait, en
moins de deux ans, disparu du langage et des mœurs!

On répandit le bruit que ce départ de Mesdames n'était qu'un prélude,
que le Roi, la Reine et Monsieur ne tarderaient pas à suivre l'exemple
de Mme Adélaïde et Mme Victoire. Sept à huit cents personnes,
lie du peuple, filles de la rue Saint-Honoré et leurs souteneurs, se
portèrent tumulteusement au Luxembourg, forcèrent Monsieur et Madame à
aller aux Tuileries et ne les quittèrent qu'après s'être assurés qu'ils
y étaient entrés[514]. Le 24, un ramassis confus de filles publiques,
d'émissaires des Jacobins et d'hommes déguisés en femmes envahit le
jardin des Tuileries et demanda en hurlant que le Roi ordonnât à ses
tantes de revenir. Sur l'injonction de cette bande, les soldats ôtèrent
leur baïonnette et Bailly proposait qu'on ouvrît les portes et qu'on
introduisît dans le Château une vingtaine de délégués qui voulaient
voir le Dauphin, qu'on disait parti comme Mesdames[515]. Heureusement,
la garde fut plus ferme que le maire; la foule fut sommée de se
disperser, et au premier roulement de tambour, tout s'enfuit comme une
volée d'oiseaux[516].

Le 28 février, la chose était plus grave. La commune de Paris faisait
en ce moment réparer le château de Vincennes. Le bruit se répandit que
ces réparations n'étaient qu'un moyen de favoriser une évasion du Roi,
qui, par des conduits souterrains, irait des Tuileries à Vincennes,
et de là à la frontière. Des bandes d'ouvriers des faubourgs, armés
de pioches et de piques, se dirigèrent sur Vincennes pour démolir le
donjon. Lafayette et la garde nationale les suivirent et parvinrent
à les disperser. Mais la nouvelle de ce mouvement populaire s'était
répandue. Un certain nombre de gentilshommes, redoutant quelque attaque
des Tuileries en l'absence de la milice parisienne, s'y rendirent.
Ils étaient trois cents environ, la plupart avaient des armes pour
défendre la famille royale et au besoin se défendre eux-mêmes; le
motif même qui les avait conduits au Château l'exigeait. Une fois là,
y eut-il des imprudences de commises par quelques jeunes gens, comme
semble le croire Mme Elisabeth[517]? Affichèrent-ils une attitude
hostile ou tinrent-ils des propos blessants pour la garde de service?
Y eut-il, au contraire, comme le prétend Hue[518], de l'eau-de-vie
distribuée aux gardes nationaux pour échauffer les têtes? Ce qui est
certain, c'est qu'un conflit éclata, et le bruit se répandit que ces
amis de la royauté n'étaient venus que pour enlever le Roi et opérer
une contre-révolution. A peine de retour de Vincennes, Lafayette
accourut au Château, apostropha durement les gentilshommes et voulut
les désarmer. Ils résistèrent; mais le Roi, soucieux d'éviter à tout
prix une lutte, pria lui-même ses défenseurs de remettre leurs armes
dans son cabinet, leur promettant qu'elles leur seraient rendues le
lendemain. On obéit; une heure après, les gardes nationaux exigèrent
que les armes fussent portées chez M. de Gouvion, major général; au bas
de l'escalier, elles furent pillées[519].

Quant aux fidèles serviteurs, déjà victimes de cette humiliante
exigence, lorsqu'ils sortirent des Tuileries, à huit heures du soir, on
les fouilla, on les hua, on les maltraita; on en conduisit plusieurs
à l'Abbaye[520]. Des vieillards même, comme le maréchal de Mailly, ne
furent pas à l'abri des insultes et des coups[521].

Le lendemain, Lafayette fit afficher sur les murs de la capitale une
proclamation pour prévenir la garde nationale qu'il avait donné des
ordres aux «chefs de la domesticité»,—c'est ainsi qu'il nommait les
gentilshommes de la Chambre,—afin qu'on ne laissât plus entrer au
Château d'hommes armés et «d'un zèle très justement suspect[522]»,
confirmant ainsi par ces paroles les faux bruits de complot et
autorisant de son prestige populaire l'absurde et mortelle légende des
_Chevaliers du poignard_.

«Tout est fort tranquille depuis ce moment-là, écrivait, le 2 mars,
Mme Elisabeth, toujours prompte à se rassurer ou plutôt à rassurer
ses amies, et je crois que c'est fini, parce que les méchants ont
obtenu ce qu'ils voulaient et que nous autres, bonnes bêtes, nous ne
voyons pas plus loin que le bout de notre nez et donnons tête baissée
dans tous les pièges que l'on nous tend[523].»

La princesse se trompait: rien n'était fini. La journée du 28
février avait aggravé le dissentiment entre les monarchistes et les
Constitutionnels et fait descendre l'autorité du Roi de toute la
hauteur dont avait grandi celle de Lafayette. Mais ce n'était, en
somme, qu'un incident et un symptôme. Une question plus grave, sur
laquelle le Roi ne pouvait se mettre d'accord avec l'Assemblée, pas
plus qu'avec Mirabeau, c'était la question religieuse. Louis XVI était
profondément pénétré des principes du catholicisme. Il avait bien pu,
dans un moment de faiblesse, donner sa sanction à la Constitution
civile du clergé[524], et aux décrets qui exigeaient des évêques et
des prêtres un serment contraire à leur conscience[525]; mais le
remords même qu'il en éprouvait rendait plus inébranlable désormais son
attachement à sa foi, et nulle force humaine n'eût pu le contraindre à
se servir du ministère d'un prêtre assermenté, qui n'était à ses yeux
qu'un prêtre schismatique. Marie-Antoinette n'était pas moins ferme.
Vainement Montmorin et Mirabeau, qui ne comprenaient pas ces scrupules,
les pressaient-ils de se rendre à des cérémonies où officiaient
des membres du clergé constitutionnel et à donner un semblant de
satisfaction à l'opinion démocratique, en assistant le dimanche à la
messe de leur paroisse. Ni le Roi ni la Reine n'y voulaient consentir,
et le Roi avait nettement refusé d'admettre dans sa chapelle des
ecclésiastiques assermentés[526].

Cependant, Pâques approchait. Louis XVI, souffrant depuis les scènes
douloureuses du 28 février et privé de l'exercice auquel il était
accoutumé[527], avait besoin de respirer un air plus pur que celui
de Paris. Il résolut d'aller passer la semaine sainte à Saint-Cloud,
où il aurait en même temps plus de liberté pour remplir ses devoirs
religieux. Les préparatifs furent faits au grand jour. Mais les
meneurs répandirent le bruit que le voyage annoncé en dissimulait un
autre, que ce n'était pas à Saint-Cloud, mais à Metz que le Roi devait
aller, et qu'en tout cas il était poussé à ce voyage par des scrupules
indignes d'un monarque constitutionnel. Les ennemis du catholicisme
devenaient chaque jour plus intolérants. Le 3 avril, on avait installé
dans toutes les paroisses de Paris les curés assermentés. Les
fidèles, usant de leur droit de ne point assister à des cérémonies
célébrées par des schismatiques, avaient loué l'église des Théatins
pour y exercer leur culte. Mais lorsqu'ils s'y présentèrent, le jour
des Rameaux, 17 avril, une foule ameutée les maltraita; des femmes
furent insultées, des jeunes filles fustigées, et le soir le club des
Cordeliers avait engagé à faire, le lendemain, une démonstration au
Château, afin de forcer le Roi à renvoyer les prêtres de sa chapelle
et à faire ses Pâques à Saint-Germain-l'Auxerrois[528]. Déjà, ce même
jour, la garde nationale avait voulu empêcher les aumôniers royaux de
dire la messe aux Tuileries[529]. En présence de cette effervescence,
Louis XVI, désireux de ne pas donner prétexte à des troubles, avait,
assure-t-on, renoncé à son projet de départ; il ne l'avait repris que
sur les instances de Lafayette et de Bailly, qui se croyaient sûrs de
maintenir l'ordre[530]. L'événement ne tarda pas à leur prouver que le
vrai maître de Paris, ce n'était pas eux, mais le club des Cordeliers.

Le lendemain matin, en effet, lundi saint, 18 avril, la foule se porta
en masse aux Tuileries. Lorsque, vers onze heures[531], le Roi et la
Reine parurent pour monter en voiture, ils furent assaillis par des
clameurs hostiles. Ils prirent place néanmoins dans une berline avec
leurs enfants, Mme Élisabeth et Mme de Tourzel[532]. Mais le
départ fut impossible. La garde nationale, d'accord avec les émeutiers,
obstruait les portes, entourait les voitures, croisait la baïonnette
sur le poitrail des chevaux[533], apostrophait le Roi et la Reine
de la manière la plus grossière[534]. «A bas les valets! A bas les
chevaux! criait-on. On ne doit pas sortir de Paris avant la fin de la
Constitution.» Vainement Lafayette harangua-t-il sa troupe; la troupe
désobéit. Vainement le Roi disait-il à Bailly: «Il serait étonnant
qu'après avoir donné la liberté à la nation, je ne fusse pas libre
moi-même[535]!» Pendant deux heures, la famille royale resta dans son
carrosse, exposée aux insultes de la populace[536]. Pendant deux
heures, Lafayette essaya vainement de rappeler enfin les perturbateurs
à l'ordre et les soldats à la discipline. Ni ordres, ni prières, ni
menaces ne furent écoutés. Le tumulte croissait d'heure en heure; le
maire refusait de proclamer la loi martiale[537]. Les serviteurs du
Roi étaient maltraités[538]; le grand aumônier, mis en joue[539]; M.
de Duras, frappé avec une telle violence que le Dauphin se prît à
pleurer[540]. Pour éviter de nouveaux excès, il fallut renoncer au
voyage. Satisfaite de sa victoire, la garde nationale protesta de son
dévouement: «Soyez tranquille, nous vous défendrons,» disaient les
soldats à la Reine, en se pressant autour d'elle.—«Oui,» répondit
ironiquement la princesse, «nous y comptons; mais vous avouerez à
présent que nous ne sommes pas libres[541].» Et prenant le Dauphin dans
ses bras, elle rentra fièrement aux Tuileries. Le soir, les gardes
nationaux prétendirent encore fouiller les appartements, même la
chambre du Roi, même les greniers, même les remises, sous prétexte d'y
trouver des prêtres réfractaires[542], et, à dix heures, un homme, sur
le Carrousel, lisait à haute voix un papier rempli d'horreurs contre
le Roi, exhortant le peuple à forcer le Château, à tout jeter par les
fenêtres et surtout à ne pas manquer l'occasion, comme on l'avait
manquée à Versailles, au 6 octobre[543].

Le lendemain, le Roi se rendit à l'Assemblée et protesta énergiquement
contre la violence qui lui avait été faite. Le président Chabroud se
contenta de répondre «qu'une inquiète agitation est inséparable des
progrès de la liberté[544].» Cette agitation croissant toujours, le
Roi engagea son premier aumônier, le cardinal de Montmorency, Mgr
de Roquelaure et Mgr de Sabran, ses aumôniers, les prêtres de sa
chapelle, les premiers gentilshommes de la Chambre, MM. de Duras et de
Villequier, à s'éloigner de lui; la Reine adressa la même invitation
à sa dame d'honneur, Mme de Chimay, à sa dame du palais, Mme de
Duras; et le jour de Pâques, 24 avril, Louis XVI et Marie-Antoinette
furent contraints d'aller à Saint-Germain-l'Auxerrois, paroisse des
Tuileries, assister à la messe solennelle chantée par l'intrus qui
avait remplacé le vénérable curé, démissionnaire pour refus de serment.
Seule, Mme Élisabeth, quoique menacée des derniers outrages,
put se dispenser d'une cérémonie qui froissait si légitimement sa
conscience[545]. C'était là sans doute ce que Chabroud entendait par
les progrès de la liberté!

La semaine fut triste pour les prisonniers des Tuileries; le deuil
de l'église, pendant les jours saints, s'accordait trop bien avec le
deuil de leurs propres cœurs pour qu'ils n'en fussent pas émus. «La
solitude des Tuileries, dit Mme de Tourzel, la vue du Roi, privé
de ses grands officiers, et nous tous à la veille d'être forcés de
nous éloigner de sa personne, les offices de l'Eglise, auxquels nous
assistions régulièrement et qui offraient des analogies si frappantes
avec la situation, le tombeau du jeudi saint, espèce de cénotaphe
entouré de cyprès et sur lequel il y avait une couronne d'épines,
emblème si juste de celle que portait le Roi, tout contribuait à
augmenter la profonde tristesse dont nous étions pénétrés et qu'il
fallait renfermer en soi-même pour ne la pas faire partager à notre
pauvre petit Dauphin[546].»

C'en était trop. L'homme avait pu généreusement pardonner les outrages
dont on n'avait cessé de l'abreuver; le Roi avait fait largement le
sacrifice de son autorité; mais, violenté dans sa conscience, le
chrétien se redressa. Louis XVI résolut de sortir de ce Paris, qui
n'était plus pour lui qu'une prison.

Depuis longtemps déjà, les serviteurs les plus anciens de la monarchie,
comme les conseillers de la dernière heure, considéraient le départ
du Roi comme indispensable au salut de la royauté. Le lendemain même
du jour où l'émeute triomphante l'avait ramené dans la capitale, les
hommes d'Etat, vraiment dignes de ce nom, avaient jugé qu'il n'y
pouvait rester, parce qu'il n'y avait pas la liberté nécessaire. Les
projets d'évasion se succédaient sans relâche. De quelque mystère que
la mort de M. de Favras ait enveloppé ses projets, il est certain que
la base première en était le départ de la famille royale, volontaire
ou forcé. Un peu plus tard, en mars 1790, un député de la noblesse,
le comte d'Hinnisdal, avait organisé tout un plan pour enlever le
Roi; la garde nationale de service était gagnée; les hommes étaient
à leur poste; les relais étaient disposés; tout était prêt, sauf le
consentement de Louis XVI. M. Campan fut chargé de sonder le prince,
un soir, pendant qu'il jouait au whist avec la Reine et sa famille.
Le Roi fit d'abord la sourde oreille, puis, pressé de se prononcer:
«Dites à M. d'Hinnisdal, répondit-il, que «je ne puis consentir à me
laisser enlever.»—«Vous entendez bien, reprit la Reine, le Roi ne peut
consentir à ce qu'on l'enlève.» Espérait-elle qu'on ne tiendrait pas
compte de cette défense ambiguë, qui pouvait cacher un acquiescement
tacite? Toujours est-il que, suivant Mme Campan, elle resta jusqu'à
minuit à préparer sa cassette. Mais aucun bruit ne vint troubler le
silence de la nuit: M. d'Hinnisdal, mécontent de la réponse équivoque
du Roi et ne voulant pas agir sans l'assentiment positif de ceux pour
lesquels il se compromettait, avait renoncé à l'entreprise[547].

Si le départ était difficile à Paris, il était plus praticable à
Saint-Cloud, où la famille royale passa l'été de 1790. Le Roi y était
sans gardes, accompagné d'un seul aide-de-camp de Lafayette; la Reine
n'avait de même qu'un seul homme de service auprès d'elle. Souvent
tous deux sortaient de bonne heure et rentraient tard, sans qu'on
s'en inquiétât. On voyageait encore sans obstacle en France; il était
facile de quitter Saint-Cloud et de là de gagner une province sûre.
Mme Campan affirme qu'un plan d'évasion fut alors combiné: le Roi
se serait rendu seul à un bois distant de quatre lieues du Château,
où la famille royale l'aurait rejoint[548]. D'autre part, Mme de
Tourzel raconte—et cela semble bien être le même fait,—que M. de la
Tour du Pin, ministre de la guerre, avait supplié Louis XVI de profiter
de son séjour à la campagne pour partir, promettant de disposer des
régiments fidèles pour protéger la route et assurant—l'avenir ne lui
donna que trop raison—que cette occasion perdue ne se retrouverait
plus[549]. Les meilleurs serviteurs du monarque, sa famille elle-même,
souhaitaient vivement qu'il acceptât cette proposition. Mme
Elisabeth l'espérait: elle croyait voir à certains symptômes, suivant
son langage énigmatique, que «la guérison approchait[550]». Un moment
en effet, après la discussion sur les événements d'octobre, on crut que
le Roi, indigné des résolutions de l'Assemblée, céderait aux conseils
de M. de la Tour du Pin.

Un jour, s'il faut en croire le comte Esterhazy, Louis XVI gagna les
hauteurs de Saint-Cloud et sortit par une porte du parc qui était
condamnée et qu'il fit enfoncer. Il était accompagné du duc de Brissac,
de MM. de la Suze, de Tourzel et Esterhazy. On descendit par la plaine
auprès de Rueil et, après avoir passé le pont de Chatou, on entra
dans la forêt du Vésinet. Là, le Roi tourna à droite et lança son
cheval sur la route de Maisons. La Reine, de son côté, était sortie
en voiture avec Mme Elisabeth et son fils. Tout faisait supposer
qu'on pousserait plus loin: on eût trouvé un bateau pour traverser la
Seine et de l'autre côté du fleuve des voitures pour gagner Chantilly
où les chevaux du prince de Condé, encore dans les écuries, auraient
servi de relais pour se rendre à l'armée. Tout à coup, le Roi s'arrêta
et l'on retourna à Saint-Cloud. Les espérances étaient encore une fois
déçues. A sa rentrée au Château, le comte Esterhazy ne put s'empêcher
de dire à la Reine son désappointement en insistant sur l'urgence
de se soustraire à la surveillance des geôliers. La Reine répondit
qu'elle pensait bien comme lui,—elle l'avait déjà déclaré à Mme
Campan[551].—Mais elle désespérait d'obtenir le consentement du Roi,
sinon lorsqu'il ne serait plus temps; quant à elle, elle était résolue
à ne jamais se séparer de son mari et à suivre le sort que la destinée
lui préparait[552].

A ce moment, pourtant, les négociations avec Mirabeau étaient en
plein cours et le plan de Mirabeau reposait avant tout sur la sortie
de Paris. Seulement,—et c'est là que le puissant orateur différait
d'avis avec la Tour du Pin et Esterhazy,—Mirabeau n'admettait pas
une évasion. «Un roi, qui est la seule sauvegarde de son peuple,
disait-il, ne fuit pas devant son peuple; il ne se met pas dans la
position de ne pouvoir rentrer au sein de ses États que les armes à
la main, ou d'être réduit à mendier des secours étrangers[553].» Et
il écrivait de même à la Marck: «Un roi ne s'en va qu'en plein jour,
quand c'est pour être roi[554].» C'était sa conviction au lendemain
même des journées d'octobre. Il voulait qu'on se retirât à Rouen,
au sein de la Normandie, province fidèle, à proximité de la Bretagne
et de l'Anjou, qui ne l'étaient pas moins[555], et où il serait
facile de s'entourer de troupes sûres. L'année suivante, c'était à
Fontainebleau qu'il demandait qu'on se transportât[556], mais toujours
en plein jour, après avoir prévenu officiellement l'Assemblée et sous
la protection de la garde nationale, à laquelle on associerait un
régiment d'infanterie, le Royal-Comtois, alors en garnison à Orléans
et animé d'un excellent esprit, et deux cents cavaliers du régiment de
Lorraine, qu'on ferait venir de Rambouillet[557]. Plus tard, lorsque
l'esprit révolutionnaire eût fait de nouveaux progrès, ce ne fut plus
de Fontainebleau, ville ouverte et à la merci d'un coup de main, qu'il
s'agit, mais d'une ville fortifiée et plus rapprochée de la frontière,
Compiègne ou Beauvais[558], d'où l'on pouvait aller plus loin, sous la
protection de l'armée de M. de Bouillé[559]. Mais le grand obstacle
à l'exécution de ce plan, c'était l'indécision du Roi. Louis XVI
manifestait pour un départ, sous quelque forme qu'il se présentât,
la même répugnance qu'il avait déjà si malheureusement montrée lors
des néfastes journées d'octobre, et sans s'y refuser positivement, il
opposait la plus fatale des résistances, la force d'inertie. La Reine
y était plus résolue: «Il faudra pourtant bien s'enfuir,» avait-elle
dit un jour à Mme Campan[560]. Mme Elisabeth l'était plus encore,
mais elle n'était guère appelée au conseil et ses lettres à ses amies
sont pleines de ses doléances sur cette funeste inaction de son frère.
Après tant d'alternatives d'espoir et de déceptions, le 24 octobre,
peu après la tentative avortée qu'a racontée le comte Esterhazy, elle
écrivait à Mme de Raigecourt, dans ce style figuré qui servait à sa
correspondance:

«J'ai vu l'homme qui est si beau; il est un peu à la désespérade.
Mon malade a toujours des engourdissements dans les jambes, et il
craint que cela ne gagne tellement les jointures qu'il n'y ait pas de
remède[561].»

La Reine négociait de divers côtés, dépêchait courriers sur courriers,
lettres sur lettres, à son frère et à M. de Mercy, demandait des
conseils, des secours, de l'argent. Le Roi restait à l'écart, comme
s'il se désintéressait des projets de sa femme et des espérances de
sa sœur. A la fin d'octobre 1790, cependant, il se décida à entrer
en relations avec le général qui commandait à Metz, le marquis de
Bouillé. Mirabeau lui-même l'avait indiqué; ses services et ses
talents le recommandaient plus encore. Connu jadis par de brillants
exploits aux Antilles, pendant la guerre d'Amérique, plus récemment
par la vigueur avec laquelle il avait réprimé l'insurrection de Nancy,
très estimé de l'armée, très aimé même des gardes nationales, très
royaliste et cependant très populaire, très énergique de caractère et
très modéré d'opinion, inclinant même, dit-on, vers une constitution
modelée sur celle de l'Angleterre[562], le marquis de Bouillé était
l'homme désigné pour être le défenseur suprême de la royauté aux
abois. Il commandait à Metz et cette situation, en plaçant sous ses
ordres les places fortes de la frontière, lui permettait d'y assurer
un refuge à la famille royale. Lui-même déjà avait étudié un plan de
départ du Roi, car c'était là la question capitale qui préoccupait à
juste titre tous les royalistes, comme la base indispensable de toute
restauration monarchique. Il ne fut donc nullement surpris lorsque,
à la fin d'octobre 1790, l'évêque de Pamiers, Mgr d'Agout, vint
lui exposer le dessein du Roi. Seulement, le dessein du Roi différait
essentiellement de celui du général.

Comme Mirabeau, M. de Bouillé eût voulu un départ en plein jour, sur
la demande des départements et des troupes, auxquels il ne pensait
pas que l'Assemblée pût s'opposer[563]. Louis XVI, entraîné par sa
faiblesse naturelle, qui avait horreur de toute mesure énergique,
préférait une évasion. Au reste les détails de ce plan n'étaient point
encore arrêtés, et l'exécution n'en aurait lieu qu'au printemps[564].
Le général fit quelques objections; elles tombèrent devant la volonté
royale, et il n'y eut plus qu'à désigner la ville qui semblerait offrir
la retraite la plus sûre. Après un long échange de lettres, le Roi se
décida pour Montmédy; l'époque du départ fut fixée à la fin de mars.

Les choses en étaient là, et M. de Bouillé, tout en regrettant la
résolution de Louis XVI, en préparait l'exécution, lorsque, au mois de
février, il reçut la visite du comte de la Marck. Le prince s'était
enfin décidé à accepter le plan de Mirabeau, et M. de la Marck en
venait confier les détails au commandant de l'armée de Metz.

Le Roi sortirait de Paris en plein jour et s'en irait à Compiègne,
où M. de Bouillé le recevrait et l'entourerait de troupes fidèles,
soit pour rester là, soit pour aller plus loin, si les circonstances
l'exigeaient. Une fois en liberté, il adresserait une proclamation
au pays et l'on ne doutait pas que le mécontentement général, venant
à l'appui de la protestation du souverain, ne forçât l'Assemblée
à modifier la Constitution ou ne permît au Roi de convoquer hors
de Paris une nouvelle Législature, qui accomplirait les réformes
demandées par l'opinion et rendrait à la royauté l'exercice légitime
de son autorité[565]. Mirabeau croyait pouvoir compter sur trente-six
départements; M. de Bouillé sur six, et d'ailleurs la plupart des
administrations départementales étaient royalistes[566]. M. de Bouillé
approuva ce plan, qu'il préférait beaucoup à la retraite sur Montmédy,
et supplia Louis XVI d'en poursuivre l'exécution, en continuant à se
servir de son habile et puissant conseiller[567]. Malheureusement
Mirabeau mourut et le Roi retomba plus que jamais dans ses indécisions.

La situation d'ailleurs s'aggravait à chaque instant. Si, au début
de février, on pouvait sortir de Paris en plein jour, le pourrait-on
deux semaines plus tard, après l'aventure de Mesdames? Si les tantes
du Roi avaient eu tant de peine à passer, laisserait-on partir le
Roi lui-même? L'émeute, qui avait forcé Monsieur à venir coucher aux
Tuileries, n'était-elle pas un signe de ce que pouvait et voulait
la populace parisienne? Deux mois après, toute illusion à ce sujet,
s'il y en avait encore, devait cesser: la garde nationale qui,
malgré Lafayette et Bailly, ne permettait même pas à la famille
royale d'aller à Saint-Cloud, lui permettrait bien moins encore
d'aller à Compiègne. L'impossibilité d'un départ public apparaissait
manifestement, et cette atteinte à sa liberté, qui déterminait enfin
irrévocablement le Roi à sortir de Paris, ne lui laissait que les
chances d'une évasion.

On revint au dessein primitif de Louis XVI, la fuite sur Montmédy. Le
20 avril, la Reine écrivait à Mercy:

«L'événement qui vient de se passer nous confirme plus que jamais dans
nos projets. La garde qui est alentour de nous est celle qui nous
menace le plus. Notre vie même n'est pas en sûreté.., Notre position
est affreuse; il faut absolument en finir dans le mois prochain. Le Roi
le désire encore plus que moi[568].»

Cette lettre et celles qui suivirent révèlent le plan de la famille
royale: jusqu'à ce que le départ fût possible, Louis XVI se
renfermerait dans une inertie absolue, accepterait sans résistance des
lois que le manque de liberté entacherait plus tard de nullité et, en
attendant, s'efforcerait de se procurer des ressources et de se ménager
des appuis.

Il fallait trouver quinze millions[569]; on espérait les avoir en
Hollande[570]. L'Espagne et la Sardaigne, par des mouvements de troupes
sur la frontière, pouvaient exercer une pression morale qui aiderait à
l'explosion du mécontentement des provinces. La Prusse et l'Autriche,
si elles parvenaient à se mettre d'accord, prendraient en main les
réclamations des princes possessionnés d'Alsace et protesteraient,
«non pas, disait la Reine, s'associant à la pensée de Mirabeau, pour
faire une contre-révolution ou entrer en armes, mais comme garants de
tous les traités, de l'Alsace et de la Lorraine, et comme trouvant fort
mauvaise la manière dont on traite un roi[571].» Si la Prusse, dont la
conduite était suspecte et dont l'agent, le juif Ephraïm, fournissait
de l'argent aux révolutionnaires, si l'Angleterre, dont on cherchait,
avec peu de chances de succès, de s'assurer la neutralité[572], si la
Hollande voulaient s'opposer à la restauration de l'ordre en France,
les Puissances du Nord, la Russie et la Suède, pourraient faire
contrepoids et leur en imposer[573]. En attendant, les démonstrations
que l'Autriche ferait aux Pays-Bas permettraient à M. de Bouillé de
rassembler des troupes et des munitions à Montmédy[574].

Malheureusement plus on tardait, plus les difficultés augmentaient.
L'esprit des troupes, encore bon à la fin de 1790, s'était affreusement
gâté depuis le commencement de 1791, surtout depuis que du Portail,
créature des Lameth, avait remplacé au ministère de la guerre le loyal
la Tour du Pin. A sa demande, l'Assemblée avait autorisé les soldats
à aller dans les clubs, et cette fréquentation déplorable n'avait
pas tardé à désorganiser la discipline. Au commencement de mai, M.
de Bouillé ne pouvait plus compter que sur huit ou dix bataillons
allemands ou suisses et une trentaine d'escadrons de cavalerie;
l'infanterie presque tout entière, l'artillerie en entier avaient
passé à la Révolution[575].

L'esprit des populations civiles avait subi les mêmes influences que
celui de l'armée. Les menaces des émigrés, les bruits de complots
des aristocrates, de trahison des officiers, habilement répandus
et perfidement exploités, avaient à la fois effrayé et exaspéré
les habitants des frontières, et les avaient surexcités contre le
Roi qu'ils supposaient d'accord avec les Français du dehors[576].
Une lutte était donc possible, et, dans cette prévision, Louis XVI
avait réclamé le secours des Cantons suisses[577], dont la cause
était liée à celle de la France par des Capitulations séculaires,
et, pour le premier moment, si besoin en était, un corps de huit à
dix mille Autrichiens[578]. Non pas qu'il voulût une intervention
directe des Puissances étrangères dans les affaires du pays,—la Reine
l'avait formellement répudiée dans sa lettre du 12 juin 1790, à M. de
Mercy[579].—Il ne demandait que leur appui moral, ou, s'il devait faire
appel aux dix mille hommes de son beau-frère, il ne les acceptait que
«comme auxiliaires[580]», entendant bien les faire marcher à côté des
troupes françaises, sous l'étendard royal, comme Henri IV, obligé, lui
aussi, de reconquérir son royaume, avait eu à ses ordres les soldats
d'Élisabeth et les reîtres de Schomberg, comme chaque jour encore des
régiments allemands ou suisses servaient dans l'armée française,
à côté des milices nationales. Cela même, il ne le ferait qu'à la
dernière extrémité; il espérait toujours éviter la lutte, quoique
Mirabeau, avant de mourir, en eût plus que jamais proclamé l'imminence
et la nécessité[581].

Mais il importait avant tout de calmer l'opinion publique et pour
cela d'arrêter les entreprises des émigrés. C'était le but auquel
tendaient les efforts de la Reine. Ses instructions à ses agents,
sa correspondance avec son frère et Mercy sont remplies des plus
pressantes instances pour que l'Empereur, par ses conseils et au besoin
par son autorité, s'oppose aux coups de tête du comte d'Artois: «Notre
sûreté et notre gloire, écrivait-elle, tiennent à nous tirer d'ici;
j'espère n'en pas laisser le mérite uniquement à d'autres[582].»

Après la sortie de Paris, que ferait-on? Les lettres de
Marie-Antoinette, la correspondance du marquis et de la marquise de
Bombelles, les Mémoires récemment publiés de Mme de Tourzel, les
déclarations même de Louis XVI permettent de le reconstituer. Une fois
rendu à Montmédy, dans une place française, au milieu des troupes de
M. de Bouillé, le Roi appellerait à lui tous les sujets fidèles; il
donnerait l'ordre aux émigrés de rentrer en France, et, appuyé sur ces
forces, y joignant, si besoin en était, les dix mille hommes de son
beau-frère, soutenu plus encore par le mouvement qui ne manquerait
pas de se produire dans les provinces, lorsqu'elles sauraient le
souverain en liberté et trouveraient en lui un centre d'action et un
point d'appui, il adresserait un manifeste au pays. Il protesterait
hautement contre les agissements de l'Assemblée, qui, sur les points
les plus essentiels, avait outrepassé les instructions de ses mandants,
déclarerait nuls, «par défaut absolu de liberté,» les actes qu'on
lui avait arrachés depuis le 6 octobre 1789, et affirmerait qu'il ne
rentrerait à Paris que lorsque «une Constitution, qu'il aurait acceptée
librement, ferait que la religion serait respectée, que le gouvernement
serait rétabli sur un pied stable, et que, par son action, les biens et
l'état de chacun ne seraient plus troublés, que les lois ne seraient
plus enfreintes impunément, et qu'enfin la liberté serait posée sur des
bases fixes et inébranlables[583].»

Cette Constitution aurait-elle été un retour à l'ancien régime?
Assurément non: le mot même de _constitution_ en excluait la pensée.
Jamais Louis XVI,—le fait est banal à force d'être évident,—jamais
Louis XVI n'avait souhaité le pouvoir absolu et, en 1791, il le
souhaitait moins que jamais. «Le Roi, écrivait, le 13 juillet, la
marquise de Bombelles, bien au courant des intentions de la famille
royale, puisque son mari était, avec le baron de Breteuil, l'agent
accrédité de la Cour à l'étranger, le Roi voulait revenir à la
déclaration du 23 juin, par laquelle il remplissait le vœu que la
nation avait témoigné par ses mandats lors des États généraux;
il restreignait son pouvoir, mais en même temps il l'assurait et
rassurait les esprits; car jamais le despotisme ne pourra plus avoir
lieu en France et, il faut être juste, _il n'est pas désirable_.
Le Roi ne voulait donc pas conquérir son royaume, armé de forces
étrangères; il voulait en imposer à ses sujets et traiter avec
eux[584].» Pour satisfaire les intérêts en éloignant l'idée d'une
banqueroute imminente, il aurait garanti le paiement des rentes
viagères en entier, réduit l'agiotage et les emprunts onéreux à un
taux raisonnable, et, en rendant au clergé ses biens, l'aurait chargé
de rembourser les assignats. Cela était possible, disait Fersen,
et les biens du clergé réalisés par lui, comme il l'avait proposé,
auraient produit des résultats qu'on ne pouvait attendre avec la
confiscation par l'Assemblée. Ainsi, les capitalistes, qui avaient
tout fait pour la Révolution et que la Révolution menaçait maintenant
dans leurs intérêts, seraient rassurés et se seraient prononcés pour
un retour de l'autorité royale, qu'ils redoutaient moins encore que la
banqueroute[585].

Etait-ce suffisant? Il est permis d'en douter.

Mais il importe de remarquer pourtant qu'après l'échec de Varennes, et
lorsqu'on se trouva en présence de la Constitution si défectueuse que
l'Assemblée avait substituée aux propositions du Roi, bien des gens de
ceux-là même qui avaient applaudi à l'arrestation de Louis XVI, qui y
avaient peut-être contribué, en vinrent,—c'est un témoin non suspect
qui l'affirme,—à regretter ce qu'on appelait _le plan de Montmédy_;
car, disait-on, il promettait à la France une constitution également
éloignée des deux extrêmes[586].

La Reine partageait la pensée de son mari. Elle avait déclaré,
dès le commencement de 1790, qu'elle ne voulait pas de
«contre-révolution[587];» elle l'avait redit le 12 juin[588] et, le
3 février 1791, elle écrivait encore à Mercy: «Nous sommes décidés à
prendre pour base de la Constitution la déclaration du 23 juin, avec
les modifications que les circonstances et les événements ont dû y
apporter[589].»

Quelles eussent été ces modifications? Nous ne saurions le dire; mais
il est certain que Marie-Antoinette, comme Louis XVI, était décidée
à donner satisfaction aux vœux des cahiers de 1789, et à faire jouir
enfin la France d'une juste et bonne liberté, «telle, disait-elle, que
le Roi l'a toujours désirée lui-même pour le bonheur de son peuple,
loin de la licence et de l'anarchie qui précipitaient le plus beau
royaume dans tous les maux possibles[590].»

En attendant la réalisation de ce plan, la Reine était plus surveillée
que jamais. Si quelque compatriote, un ami d'enfance, ou un envoyé de
son frère, comme le prince de Lichtenstein, venait la visiter dans sa
prison des Tuileries, elle était obligée de le congédier au plus vite
et de lui bien recommander de ne dire à personne qu'il l'avait vue en
particulier: «Quoique je ne l'aie vu,—le prince de Lichtenstein,—qu'une
fois chez moi pendant dix minutes, écrivait-elle à Léopold, je crois
que tout Autrichien un peu de marque me doit dans ce moment de n'être
point ici.» Et elle ajoutait tristement: «Notre santé continue à être
bonne, et elle le serait bien davantage, si nous pouvions seulement
apercevoir une idée de bonheur alentour de nous; car, pour nos
personnes, il est fini pour jamais, quelque chose qui arrive. _Je sais
que c'est le devoir d'un roi de souffrir pour les autres; mais aussi le
remplissons-nous bien[591]._»



CHAPITRE IX

     Fuite de Varennes.—Arrestation de la famille royale et retour à
     Paris.


Au commencement de juin 1791, tout était préparé pour le départ. Des
deux routes qui conduisaient de Paris à Montmédy, Louis XVI avait
préféré celle qui passait par Varennes, malgré les inconvénients
signalés par M. de Bouillé[592]; mais l'autre traversait Reims, la
ville du sacre, et le Roi craignait d'y être reconnu. Un corps de
troupes devait être réuni à Montmédy et des détachements disposés
le long de la route, à partir de Châlons, pour en assurer le libre
passage[593]; quant aux bataillons autrichiens, ils devaient être
rendus à Arlon le 12 juin. Un million en assignats avait été expédié
par Fersen sous le couvert du comte de Contades[594]. La Reine avait
fait envoyer à Arras un trousseau de linge pour elle et ses enfants,
à Bruxelles son nécessaire de voyage[595]; le coiffeur Léonard
devait emporter ses diamants[596]. Le départ, fixé d'abord à la
fin de mai[597], avait été, malgré les instances de M. de Bouillé,
qui suppliait de ne pas dépasser le 1er juin[598], reculé au 12
juin[599], puis au 15[600], puis au 19[601], puis au 20, à cause d'une
femme de chambre du Dauphin, justement suspecte, qui ne devait quitter
son service que le 19 au matin[602]. Et ce dernier retard, décidé le 13
seulement, fut fatal; car il fut en grande partie cause de l'échec du
plan.

«Il n'y a que deux personnes dans la confidence: M. de Bouillé et M.
de Breteuil, écrivait la Reine à son frère, le 22 mai 1791, et une
troisième personne qui est chargée des préparatifs du départ[603].»

Cette troisième personne était un Suédois, que nous avons déjà
rencontré dans cette histoire, le comte Axel de Fersen. Cœur plein de
chaleur, caractère plein de noblesse, le comte de Fersen, à l'heure de
l'adversité, avait senti redoubler son dévouement à l'auguste famille
qui l'avait accueilli aux jours de sa splendeur. «Je suis attaché au
Roi et à la Reine, écrivait-il lui-même à son père en février 1791,
et je le dois par la manière pleine de bonté dont ils m'ont toujours
traité lorsqu'ils le pouvaient; et je serais vil et ingrat, si je les
abandonnais, quand ils ne peuvent plus rien faire pour moi et que j'ai
l'espoir de pouvoir leur être utile. A toutes les bontés dont ils
m'ont toujours comblé, ils viennent d'ajouter encore une distinction
flatteuse, celle de la confiance: elle l'est d'autant plus qu'elle est
extrêmement bornée et concentrée entre trois ou quatre personnes, dont
je suis le plus jeune[604].»

Louis XVI et Marie-Antoinette avaient compris qu'il y avait là, dans
ce jeune homme, un dévouement à toute épreuve sur lequel ils pouvaient
compter, un dévouement désintéressé et pur, qui ne leur demanderait
rien. Dégoûtés des services payés, des conseils ambitieux, des exaltés
et des incapables, ils s'ouvraient à Fersen en toute confiance, et
s'ils pouvaient souhaiter un conseiller plus habile politique et plus
rusé diplomate, plus ouvert aux idées modernes, ils ne pouvaient
pas rencontrer un serviteur plus chevaleresque et plus sûr. Dès le
commencement de 1791, Fersen était devenu leur confident attitré,
le dépositaire de leurs pensées et l'agent de leur correspondance.
Il chiffrait et expédiait leurs lettres; il recevait et déchiffrait
les dépêches adressées à la famille royale; il transmettait leurs
instructions au baron de Breteuil et au marquis de Bouillé; le premier,
l'agent diplomatique; le second, l'agent militaire du projet d'évasion.

C'était M. de Fersen qui s'occupait des préparatifs de départ à Paris;
il demandait et obtenait, par l'intermédiaire du ministre de Russie,
M. de Simolin, un passeport au nom d'une grande dame russe, la baronne
de Korff; il surveillait, chez le carrossier Louis, la confection
de la spacieuse berline, destinée à abriter la famille royale tout
entière[605]. Cette berline, qui, par ses dimensions, devait exciter
les soupçons, avait alarmé la prudence de M. de Bouillé; il avait fait
faire des représentations par son fils Louis et proposé de substituer
à une voiture unique deux voitures plus légères: l'une eût renfermé
le Roi, Mme Elisabeth et Madame Royale; l'autre la Reine et le
Dauphin; mais la Reine refusa de se séparer de son mari et répondit
que si l'on voulait les sauver, il fallait que ce fût tous ensemble ou
point[606]. M. de Bouillé avait demandé aussi qu'on se fît accompagner
par le marquis d'Agout, ancien major des gardes du corps, homme de
tête et de cœur, dont le concours eût été précieux en cas d'accident
ou d'obstacle[607]. Le Roi avait songé à M. de Saint-Priest[608]; le
chevalier de Coigny avait proposé un commandant de gendarmerie, ancien
maître de postes retiré, M. Priol, très dévoué et qui connaissait
parfaitement toutes les routes du royaume[609]. Au dernier moment, on
ne prit personne, soit scrupule d'étiquette, soit pour ne pas mettre
de nouveaux confidents dans le secret; le Roi ne voulut même pas,—et
ce fut profondément regrettable,—être escorté par Fersen, qui était au
courant de tout[610].

Quoi qu'il en soit, après tous ces pourparlers et toutes ces
tergiversations, le 13 juin, le plan était définitivement arrêté. Le
Roi, la Reine, leurs enfants, Mme Elisabeth, Mme de Tourzel et
deux femmes de chambre, Mmes de Neuville et Brunier, devaient
partir dans la nuit du 20 au 21, les six premiers dans la fameuse
berline, les deux autres dans un cabriolet qui précéderait la berline.
A défaut de M. d'Agout, trois gardes du corps, MM. de Valori, de
Moustiers et de Maldent devaient accompagner la voiture, en qualité et
sous le costume de courriers, deux sur le siège, le troisième galopant
en avant. A partir de Pont-Sommevesle jusqu'à Montmédy, des postes
devaient être échelonnés à tous les relais pour escorter les voyageurs
et les protéger au besoin. Fersen aurait préféré qu'on supprimât ces
détachements ou du moins qu'on ne les disposât qu'à partir de Varennes:
«Il n'y a pas de précautions à prendre d'ici Châlons, écrivait-il à
M. de Bouillé; la meilleure de toutes serait de n'en pas prendre.
Tout doit dépendre de la célérité et du secret, et si vous n'êtes pas
bien sûr de vos détachements, il vaudrait mieux n'en pas placer ou du
moins n'en placer que depuis Varennes, pour ne pas exciter quelque
attention dans le pays. Le Roi passerait tout simplement[611].»
L'événement a prouvé que Fersen avait vu juste. M. de Bouillé lui-même
avait objecté, dit-il, «le grand inconvénient qui résulterait de
placer une chaîne de postes sur la route[612].» Mais le Roi y tint
malheureusement, et il est bien certain que ce luxe de précautions, ces
apparences d'étiquette, ce souci de conserver, au milieu d'une fuite,
comme un reste de grandeur royale et de confortable princier, nuisirent
singulièrement au succès de l'entreprise. Tant de préparatifs ne
pouvaient se faire sans exciter les méfiances, toujours en éveil depuis
le départ de Mesdames.

«Tout serait perdu, si l'on pouvait soupçonner le moindre projet,»
écrivait le clairvoyant Fersen au baron de Breteuil[613]. Malgré
cela, des indiscrétions, des imprudences, des dénonciations tenaient
l'opinion publique en suspens. Des bruits de tentative d'évasion du Roi
étaient dans l'air. On en dissertait dans les journaux, on en parlait
dans le peuple, on s'en entretenait dans les Comités. Les préparatifs
avaient été trop longs et trop importants pour être dissimulés
entièrement; les personnes qui y avaient été employées n'avaient pas
toujours été discrètes; dès le 21 mai, la femme de garde-robe, qu'on
soupçonnait justement et dont on avait eu le tort de continuer à
accepter les services, avait dénoncé un projet de départ. S'il faut en
croire le marquis de Raigecourt, l'entourage de M. de Bouillé manquait
de réserve, et le général, tout «prudent et boutonné qu'il était,»
s'oubliait lui-même quelquefois[614]. L'émigration, que la Reine avait
tant et si justement recommandé de tenir à l'écart, était instruite,
sinon de tout le plan, au moins de la pensée d'un départ prochain. A
Londres, devant le prince de Galles, l'ami intime du duc d'Orléans, on
en parlait tout haut chez lord Randon[615]. A Bruxelles, on en jasait
chez M. de la Queuille, sur un mot de Monsieur, qui avait engagé Mme
de Balbi à rester en Belgique, au lieu de rentrer en France[616]. A
Paris, l'un des gardes du corps, M. de Maldent, avait l'imprudence d'en
faire l'aveu à sa maîtresse, et celle-ci n'avait rien de plus pressé
que de le raconter à sa sœur et à sa domestique[617]. L'attention était
tellement éveillée que, dès le 11 juin, Lafayette voulait doubler les
sentinelles et faire visiter toutes les voitures au Château[618].

Tout cela cependant, il faut bien le dire, se bornait à des inquiétudes
vagues. On avait des soupçons, parce que le désir du Roi était trop
naturel, pour qu'un projet de départ ne fût pas dans l'ordre même des
choses; mais on ne savait rien de positif.

Le jour désigné se leva enfin. Tout se passa au Château, comme à
l'ordinaire. Le Dauphin sortit à dix heures et demie pour aller à
son jardin; à onze heures, la Reine se rendit à la chapelle avec
sa suite; au sortir de la messe, elle commanda sa voiture pour cinq
heures du soir, afin de conduire ses enfants à la promenade. Pendant
ce temps, Mme Elisabeth avait été à Bellevue; elle en revint à une
heure; à une heure et demie, le dîner de famille eut lieu[619]. Dans la
journée, Fersen vint, s'entretint avec le Roi et la Reine des derniers
préparatifs et arrêta la conduite à tenir en cas d'arrestation:
«Monsieur de Fersen, lui dit le Roi, quoi qu'il puisse m'arriver, je
n'oublierai pas ce que vous faites pour moi.» La Reine pleura beaucoup;
à l'approche du danger, son cœur, sans faiblir, s'attendrissait[620]. A
six heures, Fersen partit, et Marie-Antoinette, suivant l'ordre donné
le matin, monta en voiture avec ses enfants pour aller au jardin de M.
Boutin, à Tivoli, où les enfants goûtèrent[621]. Pendant ce temps, elle
chercha à préparer l'esprit de sa fille aux événements qui allaient se
passer[622]. Au retour de la promenade, vers sept ou huit heures[623],
le Dauphin fut conduit chez sa gouvernante, puis à son appartement et
prit son repas du soir, servi par son valet de chambre, Cléry, qui ne
le quitta qu'à neuf heures, lorsqu'il fut au lit[624]. Madame Royale
se coucha à dix heures, comme d'habitude.

La Reine se fit coiffer; elle entra ensuite dans le salon et y trouva
Monsieur, qui demeura avec elle jusqu'à neuf heures. A ce moment, le
Roi, la Reine et Mme Elisabeth passèrent dans la salle à manger.
Tout se fit avec le cérémonial accoutumé et, vers dix heures, la
famille royale se retira dans ses appartements. Le coucher de la
Reine dura peu; lorsqu'elle fut au lit, les portes du corridor furent
fermées et les ordres donnés, suivant l'usage, au valet de chambre et
au commandant de service pour le lendemain matin. Le coucher du Roi se
fit avec le cérémonial ordinaire; Lafayette et Bailly y assistèrent
et y causèrent quelque temps[625]. Malgré le secret gardé par les
augustes voyageurs vis-à-vis de leurs plus fidèles serviteurs et des
membres même de leur famille,—ce fut le jour même, à midi, que Mme
Elisabeth fut avertie; Mmes Brunier et de Neuville le furent avant
le coucher seulement,—des rumeurs vagues, nous l'avons dit, avaient
transpiré; depuis quelques jours, la surveillance était plus active;
la garde avait été augmentée; dans l'après-dîner du 20, elle avait
même été triplée[626] et le soir un grenadier couchait en travers de
la porte de Mme Elisabeth[627]. Mais, depuis longtemps aussi, le
Roi avait adopté des mesures pour s'assurer des facilités de sortir
du Château. Dès le mois de janvier, des communications secrètes entre
les divers appartements de la famille royale avaient été ménagées, et
des portes pratiquées dans la boiserie avec un art si subtil qu'il
était impossible de les découvrir[628]. En outre, le Roi avait pris
la précaution, depuis une quinzaine de jours, de faire sortir, par
la grande porte du Château, le chevalier de Coigny, dont la tournure
ressemblait à la sienne[629]. Vers dix heures et quart ou dix heures
et demie[630], la Reine se leva, alla chez le Dauphin, l'éveilla et le
fit descendre à l'entresol avec sa sœur[631]. Mmes Brunier et de
Neuville habillèrent les enfants. Madame Royale fut vêtue d'une robe
d'indienne mordorée à fleurs bleues et blanches; le Dauphin costumé
en petite fille. «Il était charmant, raconte Madame Royale; comme il
tombait de sommeil, il ne savait pas ce qu'il faisait. Je lui demandai
ce qu'il croyait qu'on allait faire; il me dit qu'il croyait que
nous allions jouer la comédie, puisque nous étions déguisés[632].»
On passa dans le cabinet de la Reine, puis de là, par les issues
secrètes dont nous avons parlé, dans l'appartement inoccupé du duc de
Villequier[633], d'où l'on gagna une porte non gardée de la cour des
Princes. Il était onze heures et quart[634].

Dans la cour, une voiture attendait depuis une heure; c'était M. de
Fersen qui, après avoir réglé dans la soirée les derniers détails du
départ[635], s'était déguisé en cocher pour conduire en personne les
augustes fugitifs au début de leur voyage. La Reine amena elle-même
les enfants et Mme de Tourzel[636], et les installa dans la
voiture; puis M. de Fersen partit, fit plusieurs tours sur les quais
pour dérouter la surveillance, et revint se ranger près du petit
Carrousel[637]. Lafayette passa deux fois[638], mais ne remarqua rien.
Au bout d'une demi-heure, dit M. de Fersen[639], de trois quarts
d'heure, dit Mme de Tourzel[640], d'une grande heure, dit Madame
Royale, dont l'attente anxieuse trouvait le temps long[641], Mme
Elisabeth arriva, conduite par un garçon de sa chambre, puis le Roi
vers minuit, et enfin la Reine. Elle avait voulu sortir la dernière,
et ayant aperçu la voiture de Lafayette, craignant d'être reconnue,
elle s'était jetée dans le labyrinthe des ruelles qui environnaient les
Tuileries, et s'y était perdue quelque temps avec le garde du corps qui
l'accompagnait. Dès qu'elle fut montée dans la voiture, le Roi, que ce
retard avait inquiété, la serra tendrement dans ses bras, en répétant:
«Que je suis content de vous voir arrivée[642]!» La Reine était en
robe du matin, avec un chapeau et un mantelet noir; le Roi portait
un chapeau rond, une perruque, une redingote brune et une canne à la
main. C'était Mme de Tourzel qui devait jouer le rôle de la baronne
de Korff; la Reine était la gouvernante des enfants et s'appelait
Mme Rochet; le Roi, le valet de chambre Durand; Mme Elisabeth,
la demoiselle de compagnie, Rosalie; le Dauphin et Madame Royale, les
deux enfants de Mme de Korff, sous le nom d'Amélie et d'Aglaé[643].

A la barrière Saint-Martin, on rejoignit la berline qu'y avaient amenée
M. de Moustier et le cocher de M. de Fersen, Balthazar Sapel. Les deux
voitures furent approchées côte à côte, afin que la famille royale pût
passer de l'une dans l'autre sans mettre pied à terre. Fersen monta sur
le siège, à côté de M. de Moustier. «Allons, hardi; menez vite,» dit-il
à son cocher qui conduisait en postillon. On partit, et les quatre
chevaux, vivement enlevés, arrivèrent en une demi-heure à Bondy[644].
M. de Valori y avait fait préparer à l'avance un relais de six chevaux;
on attela à la hâte; Fersen prit congé des voyageurs en leur jetant ces
mots, destinés à tromper les postillons: «Adieu, Madame de Korff[645],»
et la voiture, précédée des gardes du corps en courriers, s'élança sur
la route de Claye, où elle retrouva Mmes de Neuville et Brunier.
Pendant ce temps-là, Fersen, à cheval, retournait à Paris par des
chemins de traverse[646] et, le jour même, partait pour la Belgique.
Le 22, à six heures du matin, il arrivait à Mons, et le lendemain, à
Arlon, il apprenait de la bouche de M. de Bouillé le triste résultat de
l'évasion.

La famille royale restait seule, livrée à ses propres inspirations
et n'ayant d'autres guides que trois jeunes gens assurément très
dévoués, mais sans autorité et sans expérience. On avait perdu un
temps précieux à la sortie de Paris; on en perdit encore à diverses
reprises, et malheureusement on ne songeait pas à la nécessité de le
regagner. «Quand on eût passé la barrière, le Roi, raconte Mme de
Tourzel, commençant à bien augurer de son voyage, se mit à causer sur
ses projets. Il commençait par aller à Montmédy, pour aviser au parti
qu'il croirait convenable, bien résolu de ne sortir du royaume que
dans le cas où les circonstances exigeraient qu'il traversât quelque
ville frontière pour arriver plus promptement à celle de France, où il
voudrait fixer son séjour, ne voulant pas même s'arrêter un instant en
pays étranger.»

«Me voilà donc, disait ce bon prince, hors de cette ville de Paris, où
j'ai été abreuvé de tant d'amertumes. Soyez bien persuadés qu'une fois
le cul sur la selle, je serai bien différent de ce que vous m'avez vu
jusqu'à présent.»—«Lafayette, ajouta-t-il en regardant sa montre, est
présentement bien embarrassé de sa personne[647].»

Tout à la joie de se sentir libres, les augustes fugitifs se
relâchèrent des précautions minutieuses dont la stricte observation
était indispensable et que Fersen ou M. d'Agout n'eussent pas manqué
de leur rappeler. Les nuits sont courtes à cette époque de l'année et,
grâce aux retards du début, le trajet de Paris à Châlons, qui eût dû
se faire dans l'obscurité ou au moins au commencement de la journée,
se faisait au grand jour[648]. Sans s'en inquiéter, le Roi descendait
aux relais et parlait aux gens qui entouraient la voiture, paysans
ou employés de la poste[649], au risque de se faire reconnaître. Il
faillit l'être à Etoges[650]. A Châlons, il le fut. Un homme en avertit
le maire qui, fort peu révolutionnaire, prit le parti de répondre au
dénonciateur que, s'il était bien sûr de sa découverte, il n'avait
qu'à la publier, mais qu'il serait responsable des suites. L'homme,
effrayé, ne dit rien[651] et, s'il faut en croire Madame Royale et M.
de Bouillé, «beaucoup de monde louait Dieu de voir le Roi et faisait
des vœux pour sa fuite[652].»

A partir de Châlons, on entrait dans le commandement militaire
de M. de Bouillé et l'on devait rencontrer, à chaque relais, les
escortes échelonnées par le général, sous le prétexte de protéger
un convoi d'argent adressé à ses troupes. Le premier détachement
était à Pont-Sommevesle, sous le commandement du duc de Choiseul,
qu'accompagnait M. de Goguelat. Mais les retards apportés au départ,
aggravés encore par la lenteur de la marche, déroutaient le plan
arrêté: on attendait la voiture royale à trois heures; à cinq heures
et demie, elle n'était point arrivée, non plus que le courrier qui
la précédait. Le stationnement prolongé des troupes en ce lieu, où
rien ne semblait motiver leur présence, jetait l'alarme parmi les
habitants. Effrayé des dispositions hostiles de la foule, M. de
Choiseul donna l'ordre de la retraite: quand les augustes voyageurs
arrivèrent enfin à Pont Sommevesle, il y avait une heure que les
troupes en étaient parties. Le Roi fut surpris, mais continua néanmoins
sa route; il espérait rencontrer l'escorte promise à l'étape suivante.
A Orbeval, il n'y avait rien. «Même silence, dit Mme de Tourzel,
même inquiétude[653].» A Sainte-Menehould, on trouva trente dragons
sous les ordres de M. d'Andoins, mais aussi une population nerveuse,
surexcitée par la présence des soldats. M. d'Andoins, s'approchant de
la berline, dit tout bas à la fausse baronne de Korff: «Les mesures
sont mal prises; je m'éloigne pour ne donner aucun soupçon[654].»—«Ce
peu de paroles, ajoute Mme de Tourzel, nous perça le cœur; mais il
n'y avait pas autre chose à faire que de continuer notre route, et l'on
ne se permit pas même la plus légère incertitude[655].» La méfiance
était éveillée; le maître de poste, Drouet, avait cru reconnaître la
Reine, qu'il avait vue quand il servait dans les dragons de Condé. Ses
soupçons furent confirmés lorsqu'il compara, avec le portrait du Roi
gravé sur un assignat, la figure du prétendu valet de chambre. Fier de
cette découverte, et de l'importance qu'elle lui donnait, il se hâta de
prévenir la municipalité qui le chargea, avec un ancien dragon de la
Reine, nommé Guillaume, de «courir après les voitures et de les faire
arrêter, s'il pouvait les joindre.» En attendant, et pour faciliter son
entreprise, il avait recommandé à ses postillons qui partaient de ne
point trop se presser[656].

Cependant, la famille royale, qui ne s'était point aperçue de ce
mouvement, poursuivait son voyage avec la même sécurité et, hélas! la
même lenteur. Le retard du début se maintenait et s'aggravait à chaque
étape. A Clermont, comme à Sainte-Menehould, on arrivait quatre ou cinq
heures après l'heure fixée. M. de Damas, chef du détachement, était
inquiet, la population émue, et la fidélité des dragons singulièrement
ébranlée par le contact avec les habitants. Le relais cependant se fit
sans obstacle. Mais quand M. de Damas voulut commander aux troupes
de se mettre en marche, la garde nationale s'y opposa et les dragons
refusèrent de monter à cheval[657].

Drouet et Guillaume étaient partis à bride abattue. Ayant appris par
le postillon de Sainte-Menehould que la famille royale avait pris la
direction de Varennes, ils s'étaient jetés dans des chemins de traverse
pour y arriver avant elle. Ils y arrivèrent en effet les premiers,
trouvèrent, malgré l'heure avancée, quelques jeunes gens réunis dans
une auberge, donnèrent l'alarme et coururent avertir les autorités.
En l'absence du maire, retenu à Paris par sa charge de député, le
procureur de la commune, Sauce, prit la direction du mouvement. On
sonna le tocsin, on réveilla les habitants en faisant parcourir les
rues par des enfants qui criaient au feu; on barricada le pont qui
réunissait les deux parties de la ville de Varennes et que les voitures
devaient forcément traverser, et un poste d'hommes déterminés, armés
de fusils, s'y installa, prêt à en disputer le passage par la force.

Tout était prêt de la part des ennemis du Roi; de la part de ses
amis, rien ne l'était; les malheureux retards apportés au voyage, les
malentendus qui en avaient été la suite avaient troublé les esprits
et dérangé les mesures prises. A l'entrée de Varennes, on ne trouva
pas de relais; les postillons, les gardes du corps, le Roi et la Reine
elle-même perdirent un temps précieux à le chercher; les conducteurs
refusaient d'aller plus loin avec les mêmes chevaux; on discuta; on
parlementa; quand on les détermina à passer au moins la ville, il était
trop tard. Sous la petite voûte qui joignait la ville haute à la ville
basse[658], Sauce, Drouet et leurs amis attendaient. Le cabriolet où
étaient les femmes de chambre se présenta le premier, on l'arrêta; on
demanda les passeports; une des voyageuses répondit qu'ils étaient
dans la seconde voiture. Sauce se porta à la berline et renouvela sa
réquisition. Le Roi tendit le passeport; le procureur fit observer
qu'il était bien tard pour le viser,—il était onze heures et demie du
soir[659]—«qu'il fallait descendre et qu'au jour on verrait[660]». La
baronne de Korff se récria, tenta de forcer le passage; mais les gardes
nationaux menacèrent de faire usage de leurs armes[661]; il fallut se
résigner à descendre.

On gagna la maison de Sauce, située à vingt pas de là, et pendant qu'on
préparait au premier étage deux chambres plus convenables pour recevoir
ces hôtes improvisés dont on soupçonnait la grandeur, on introduisit
les voyageurs dans une salle basse où Sauce leur fit servir un frugal
repas. Les enfants, le Dauphin surtout, mouraient de sommeil; on les
coucha sur un lit; la Reine s'était retirée dans un coin obscur de la
pièce, son voile abaissé sur ses yeux[662]. Malgré les objurgations des
municipaux, malgré les affirmations de Drouet, et d'un médecin du pays
nommé Mangin, qui prétendait connaître la famille royale, Louis XVI
continuait à nier obstinément. Un moment la Reine faillit se trahir:
choquée du ton blessant de Drouet dans sa discussion avec le Roi, elle
releva son voile: «Si vous le reconnaissez pour votre Roi, dit-elle
vivement, respectez-le[663].» Mais les preuves décisives manquaient
encore. Incertain, indécis, redoutant à la fois de laisser échapper ses
prisonniers, si c'étaient bien ceux qu'il supposait, et de se rendre
ridicule par une arrestation arbitraire et vexatoire, si ses soupçons
n'étaient pas fondés, le procureur, après avoir «déposé,»—c'est son
mot,—ces étrangers dans une chambre de derrière, courut chez un juge
du tribunal, M. Detez, qui avait vu plusieurs fois le Roi et la Reine
pendant un séjour qu'il avait fait à Paris. M. Detez revint avec Sauce
et reconnut la famille royale. Devant cette déclaration formelle, toute
dénégation devenait inutile. «Oui,» dit Louis XVI, d'une voix forte,
«je suis votre Roi; voici la Reine et la famille royale. Placé dans la
capitale au milieu des poignards et des baïonnettes, je viens chercher
en province, au milieu de mes fidèles sujets, la liberté et la paix,
dont vous jouissez tous: je ne puis vivre à Paris sans y mourir, ma
famille et moi. Je viens vivre parmi vous, dans le sein de mes enfants,
que je n'abandonne pas[664].» Le prince était ému; ses auditeurs ne
l'étaient pas moins. «L'attendrissement, l'émotion de toutes les
personnes présentes, raconte le premier procès-verbal dressé par la
municipalité, se joignant à celui du Roi, le monarque et son auguste
famille daignèrent presser dans leurs bras tous les citoyens qui se
trouvaient dans l'appartement et recevoir d'eux la même marque de leur
sensibilité vive et familière[665].»

Cet attendrissement dura peu; la municipalité renouvela ses instances
pour que les voyageurs retournassent à Paris; le Roi s'y refusa;
il opposa le tableau des humiliations auxquelles il avait été en
butte dans la capitale, des périls auxquels son retour exposerait sa
famille. «La Reine, qui partageait ses inquiétudes, les exprimait par
une extrême agitation[666].» Le prince, avec sa bonhomie habituelle,
exposait ses plans, jurant qu'il ne passerait pas la frontière et se
rendrait à Montmédy, offrant même de se confier à la garde nationale
pour l'y conduire. «Le spectacle était touchant, mais il n'ébranlait
point la commune dans sa résolution et son courage pour conserver son
Roi.» Brave homme, au fond, mais grisé par le rôle inattendu que les
événements lui donnaient; impressionné par le touchant tableau qu'il
avait sous les yeux, mais effrayé par les grands mots et les grands
cris des patriotes; désireux de satisfaire le Roi, mais ne voulant pas
déplaire au peuple, Sauce était tiraillé entre son vieux respect pour
la monarchie et sa vanité doublée de sa peur. La peur devait l'emporter
chez lui, comme chez sa femme, dont la Reine avait bien pu faire
couler les larmes, sans réussir à vaincre son naïf égoïsme: «Bon Dieu,
Madame,» avait-elle répondu, «ils feraient périr M. Sauce; j'aime bien
mon Roi; mais, dame, écoutez, j'aime bien mon mari. Il est responsable,
voyez-vous[667].» La grand'mère du procureur, vénérable octogénaire,
demanda à voir les hôtes inattendus que le hasard des révolutions
amenait dans sa famille. Toute pleine encore du respect et de l'amour
traditionnel des Français pour la dynastie, elle s'approcha du lit où
dormaient les enfants et, se jetant à genoux, elle sollicita la faveur
de leur baiser la main. Puis elle bénit ces infortunés que la faiblesse
de son petit-fils allait livrer à la captivité et à la mort et se
retira, profondément émue.

Cependant, MM. de Choiseul et de Goguelat étaient arrivés, avec les
hussards de Pont-Sommevesle. Peut-être, à ce moment, où la foule
n'était pas encore très considérable, où les gardes nationales des
communes voisines n'étaient point rassemblées, eût-il été possible,
avec un peu d'énergie, de forcer le passage. «Eh bien! quand
partons-nous?» demanda le Roi à Goguelat, quand il le vit entrer dans
la chambre.—«Sire, nous attendons vos ordres,» répondit l'aide-de-camp.
Mais demander des ordres à un prince d'un caractère aussi indécis que
Louis XVI, c'était le replonger dans ses hésitations habituelles. M.
de Damas, qui venait d'arriver à son tour, ouvrit un avis énergique:
c'était de démonter sept hussards, de faire monter sur les chevaux le
Roi, la Reine et leurs compagnons, et, avec les soldats restants, de se
faire jour à travers la foule. Marie-Antoinette n'eût pas reculé devant
cette résolution aventureuse. «Mais, dit le Roi, répondez-vous que,
dans cette lutte inégale, une balle ne viendra pas frapper la Reine, ou
ma sœur, ou mes enfants?» Comme à l'appui de cette crainte, sous les
fenêtres de la petite maison, la populace grondait; on renonça à ce
parti trop périlleux. Lorsque, plus tard, vers deux heures du matin,
Goguelat essaya de pousser une reconnaissance dans la direction de
Dun, les gardes nationales des environs étaient réunies: la résistance
était organisée par les soins de M. de Signémont, commandant de la
milice de Neuvilly; des barricades étaient dressées; des canons rangés;
l'aide-de-camp, ayant voulu dégager la voiture royale pour la tenir
prête à toute occasion, fut jeté bas d'un coup de pistolet par le major
de la garde nationale de Varennes, et les hussards, déjà hésitants,
ébranlés par les caresses des patriotes, effrayés par la chute de leur
chef, se mirent à fraterniser et à boire avec les gardes nationaux.

A cinq heures du matin, lorsque le commandant du détachement de Dun,
M. Deslon, accouru à bride abattue avec soixante cavaliers, pénétra
dans la maison de Sauce, et demanda les ordres du Roi: «Mes ordres!»
répondit avec amertume le malheureux monarque, «je suis prisonnier et
n'en ai point à donner.»

Une seule chose restait à faire: gagner du temps et attendre que M. de
Bouillé, prévenu par son fils, se portât sur Varennes avec ses troupes.

Mais, avant M. de Bouillé, deux nouveaux acteurs entraient en scène,
qui allaient aggraver l'état des choses, et détruire les dernières
espérances de la famille royale: c'étaient les émissaires de
l'Assemblée.

Lorsque, le 21 au matin, on s'était aperçu, à Paris, de la disparition
du Roi et de sa famille, le premier mouvement avait été de la
stupeur; puis, à la stupeur succéda rapidement une vive irritation,
et l'Assemblée, partageant la colère populaire, rendit un décret pour
ordonner l'arrestation du Roi. Un aide-de-camp de Lafayette, M. de
Romeuf, spécialement attaché au service de la Reine, qui, en maintes
circonstances, l'avait comblé de bontés, partit pour signifier le
décret de l'Assemblée. A Châlons, il rencontra un chef de bataillon
de la garde nationale, nommé Bayon, qui, avec Palloy, avait pris
les devants, porteur d'ordres analogues du maire de Paris. Tous
deux continuèrent leur route, Bayon réveillant le zèle de Romeuf
à qui ses relations personnelles avec la famille royale rendaient
particulièrement pénible l'accomplissement de sa mission. A six heures
du matin, ils entraient à Varennes, et Bayon, montant le premier chez
Sauce: «Sire,» dit-il d'une voix entrecoupée par l'essoufflement du
voyage, «Paris s'égorge..... Nos femmes, nos enfants...., l'intérêt de
l'Etat.....» Romeuf s'approcha ensuite et, les larmes aux yeux, remit
au Roi le décret de l'Assemblée. «Il n'y a plus de Roi de France,» dit
tristement le malheureux prince. La Reine prit le décret, le lut: «Les
insolents!» s'écria-t-elle, et elle rejeta brusquement le papier qui
alla tomber sur le lit où reposait le Dauphin; elle le lança violemment
à terre: «Je ne veux pas, dit-elle, qu'il souille le lit de mon fils.»

Au dehors, la foule ameutée grondait: «A Paris! à Paris! criait-elle.
Faisons-les partir de force.—Nous les traînerons plutôt par les
pieds.»—Vainement l'infortuné monarque épuisait-il tous les moyens
dilatoires. Le Dauphin et Madame Royale dormaient; il fallait respecter
leur repos. Une des femmes de chambre, Mme de Neuville, entrant
dans la pensée de ses maîtres, se roulait sur un lit, en proie à une
crise violente; la Reine déclarait qu'elle ne la quitterait pas sans
secours. Mais la populace, excitée sous main par Bayon[668], tout haut
par Palloy, ne s'inquiétait ni du sommeil des enfants, ni des maladies,
vraies ou fausses, des voyageurs. Les cris redoublaient avec plus de
fureur. Le Roi se consulta un moment avec sa famille et, reconnaissant
sans doute l'impossibilité d'une plus longue résistance, il se résigna
douloureusement.

Les voitures étaient déjà au pied de la maison de Sauce; les chevaux
furent amenés et rapidement attelés; les gardes nationaux formèrent
l'escorte. Les malheureux captifs descendirent tristement l'étroit et
sombre escalier qui, du premier étage, conduisait au rez-de-chaussée;
la Reine donnait le bras au duc de Choiseul; Mme Elisabeth à M. de
Damas. Quand ils parurent à la porte de la maison, la rue retentit des
cris de: _Vive le Roi! Vive la nation!_ Pas un cri de _Vive la Reine!_
Pour les habitants de Varennes, comme pour ceux de Paris, c'était
toujours l'_Autrichienne_!

On monta en voiture; M. de Choiseul ferma la portière, et les chevaux
s'élancèrent sur la route de Clermont. Il était environ sept heures et
demie du matin.

Lorsque M. de Bouillé, retardé dans son départ par l'incroyable
lenteur du commandant du Royal-Allemand, parut enfin en vue de
Varennes, à la tête de ce régiment sur lequel il comptait, il y avait
près de deux heures que le funèbre cortège en était parti. Il avait
trop d'avance pour qu'on pût le rejoindre avec des chevaux harassés
par une course forcée de neuf lieues. Le général donna l'ordre de la
retraite et, l'air morne, le cœur déchiré, il regagna Stenay, d'où il
passa immédiatement la frontière.

Cependant, le triste convoi poursuivait sa marche sur Paris, sous
l'escorte de cinq à six mille gardes nationaux et au milieu d'un
concours immense de peuple. A Clermont, les officiers municipaux de
Varennes se détachèrent pour regagner leur ville. Drouet resta avec
Bayon; quant à Romeuf, il était demeuré à Varennes pour protéger MM. de
Choiseul et Goguelat et avait été lui-même emprisonné.

La voiture avançait lentement, au milieu de nuages de poussière et
sous un soleil torride; la chaleur était écrasante, l'air embrasé.
Les enfants tombaient épuisés de fatigue; la Reine les regardait
tristement, songeant à ses espérances évanouies, et aux sombres
réalités du retour. A Sainte-Menehould, il fallut subir un discours
insultant de la municipalité et se montrer à la foule du haut des
fenêtres de l'hôtel de ville; la Reine, tenant le Dauphin dans ses
bras, fut saluée des cris évidemment malveillants de _Vive la nation!_
Mais, si déchue qu'elle fût de son pouvoir, la malheureuse souveraine
conservait encore le plus doux et le plus cher de ses privilèges, celui
de la charité. Avant de quitter cette petite ville, qui lui avait été
si hostile, prisonnière elle-même, elle fit distribuer cinq louis aux
prisonniers[669].

Une horrible tragédie marqua le trajet de Sainte-Menehould à Châlons;
un gentilhomme du pays, le comte de Dampierre, s'étant joint au
cortège, fut reconnu, dénoncé comme aristocrate, assailli par la
garde nationale, jeté à bas de son cheval et tué d'un coup de
fusil: «Qu'y a-t-il donc?» demanda le Roi, ému par le bruit de la
détonation,—«Rien, répondit-on; c'est un fou que l'on tue[670].» Et les
assassins revinrent à la voiture «les mains ensanglantées et portant la
tête[671]».

Vers onze heures et demie du soir, on entra à Châlons. La ville était
royaliste, l'accueil contrasta avec celui qui avait été fait jusque
là aux prisonniers. «Les corps administratifs, dit le procès-verbal
officiel, mettaient au rang de leurs principaux devoirs de veiller à
ce que le respect dû à la majesté royale fût maintenu[672].» Le Roi
fut reçu à la porte de la ville par la municipalité et conduit, entre
deux haies de gardes nationaux à l'hôtel de l'Intendance, qui avait
été préparé pour le recevoir. C'était le même hôtel où, vingt et un
ans auparavant, la Dauphine s'était arrêtée radieuse, au bruit des
acclamations et au milieu des fêtes populaires, quand elle venait
ceindre, en France, la couronne royale[673]. Du moins à Châlons, la
population fit-elle tout ce qu'elle put pour adoucir aux visiteurs
involontaires l'amertume de leur situation. Comme en 1770, des jeunes
filles offrirent des fleurs à Marie-Antoinette[674]; plusieurs d'entre
elles s'empressèrent à la servir, et lorsque, après un souper fait en
public, la famille royale se fut retirée dans ses appartements, le
procureur du département, Roze, proposa même au Roi de l'aider à fuir
par un escalier dérobé, inconnu du public. Louis XVI refusa, parce
qu'on ne pouvait sauver que lui seul.

Ce dévouement si rare, ces sympathies, manifestées par une ville
presque entière, avaient profondément ému les prisonniers; ils ne
devaient plus en retrouver d'autre exemple sur leur route. Le lendemain
23, jour de la Fête-Dieu, vers dix heures, tandis qu'ils entendaient la
messe dans la chapelle de l'Intendance, des volontaires rémois, arrivés
dans la nuit, envahirent la cour et se précipitèrent vers la chapelle;
la messe n'était pas achevée[675]; le Roi et sa famille durent
néanmoins sortir et se montrer au balcon. Il fallut hâter le départ,
dans la crainte que ces volontaires, composés de la lie du peuple de
Reims, n'excitassent quelque tumulte. La Reine, toujours gracieuse et
véritablement touchée, répondit «qu'elle était fâchée des circonstances
qui la privaient et le Roi de quelques instants de plus à passer au
milieu de bons citoyens[676]». Un dîner avait été préparé à la hâte
pour les voyageurs; mais «l'émotion dans laquelle ils se trouvaient,
dit le procès-verbal, ne leur a permis de rien prendre[677]». A midi,
l'on se mit en marche avec une telle précipitation que le Roi oublia à
Châlons un petit coffret qui contenait treize cents louis[678].

A mesure qu'on avançait vers Paris, l'attitude des populations
devenait plus hostile. A Epernay, où l'on arriva à quatre heures de
l'après-midi[679], l'accueil fut mauvais. Le président du district
prononça une harangue pleine de reproches; de grossières injures furent
lancées, et, sans le dévouement du jeune Cazotte, accouru à la tête
d'une troupe de paysans et qui se tint à la portière de la voiture pour
contenir la foule, la vie même des augustes captifs n'eût peut-être
pas été respectée. On avait entendu un misérable dire à son voisin:
«Cache-moi bien pour que je tire sur la Reine, sans qu'on sache d'où le
coup est parti[680].»

La foule s'était tellement pressée autour des fugitifs, que la robe
de Marie-Antoinette fut déchirée par les pieds; il fallut la réparer
sur place; la fille de l'hôte chez lequel on était descendu rendit
ce léger service à la malheureuse souveraine, avec un respect et une
affection qui firent du bien à son triste cœur. Pendant ce temps, les
officiers municipaux adressaient au Roi d'insultants discours: «Malgré
vos fautes,» lui disaient-ils, «nous vous protégerons, n'ayez pas
peur.»—«Peur?» dit le prince d'un ton surpris. Et il se mit à expliquer
à ses interlocuteurs qu'il n'avait point l'intention de quitter la
France, mais qu'il ne pouvait rester à Paris, où sa famille était en
danger. «Oh! que si fait, vous le pouviez,» riposta un des assistants.

On repartit vers cinq heures, au milieu d'une multitude soulevée.
«Allez, ma petite belle, on vous en fera voir bien d'autres,» tel fut
l'adieu cynique, jeté à Marie-Antoinette par une des mégères d'Epernay.
La Reine, ayant voulu donner à un garde national, qui se plaignait de
la faim, un morceau de bœuf à la mode qui était dans la voiture: «N'y
touche pas, cria un autre, ne vois-tu pas qu'on veut t'empoisonner?» La
Reine en mangea sur-le-champ et en fit manger à son fils[681]. Mais ce
cri d'injurieuse méfiance lui alla au cœur et, parmi tant d'outrages,
celui-là la blessa le plus.

A peu de distance d'Épernay, la famille royale fut rejointe par les
trois commissaires que l'Assemblée avait délégués pour «ramener le Roi
à Paris, veiller à sa sûreté et à ce que le respect dû à Sa Majesté
fût maintenu[682].» C'étaient Barnave, Pétion et la Tour-Maubourg. Ce
dernier ne voulut pas prendre place dans la voiture royale; alléguant
que les augustes voyageurs pouvaient être sûrs de lui, mais qu'il
fallait gagner les deux autres[683], il monta avec les femmes de
chambre. Pétion et Barnave s'installèrent dans la berline, où dès lors
huit personnes furent entassées, par ces tourbillons de poussière et
cette chaleur suffocante; on prit les enfants sur les genoux. Barnave
se montra plein de convenance et de respect; le spectacle de cette
grande infortune, le charme de la Reine firent sur ce jeune homme, à
la tête ardente mais au cœur honnête, une impression profonde; entré
dans la voiture révolutionnaire et presque républicain, il en sortit
royaliste[684]. Quant à Pétion, le récit qu'il a écrit de son voyage
est le plus insigne monument de grossièreté et de prétention que puisse
enfanter le cerveau d'un fat sans éducation et sans tact[685]; il
donne la mesure de l'homme devant lequel ne trouva pas même grâce la
pureté de Mme Elisabeth, du personnage vaniteux et impertinent, dont
la Révolution fit un héros et qui n'était qu'un sot.

En montant en voiture, il assura qu'il savait bien que les fugitifs
avaient pris près du Château une voiture de remise, conduite par un
Suédois, et, affectant de n'en pas savoir le nom, il le demanda à la
Reine: «Je ne suis pas dans l'usage de savoir le nom des cochers de
remise,» répliqua sèchement la princesse[686]. Un peu plus tard, le
Roi, s'étant mêlé à la conversation et ayant dit que sa fuite n'avait
d'autre but que de donner au pouvoir exécutif la force nécessaire
dans un régime constitutionnel, puisque la France ne pouvait être une
république: «Pas encore,» répondit insolemment Pétion, «parce que les
Français ne sont pas encore assez mûrs pour cela, et je ne serai pas
assez heureux pour la voir établir de mon vivant[687].»

A Dormans, il fallut s'arrêter dans une simple auberge: «Je n'étais
pas fâché, dit Pétion avec son envieuse affectation d'austérité, que
la Cour sût ce que c'était qu'une auberge ordinaire[688].» Pendant la
nuit, les gardes nationaux et les habitants du pays, accourus en foule,
chantaient, buvaient et dansaient sous les fenêtres de l'auberge;
et c'est au milieu de ces bruits et de ces cris, que les voyageurs
épuisés durent prendre un instant de repos[689]. Le pauvre petit
Dauphin fit des rêves horribles et se mit à sangloter; on ne put le
calmer qu'en le conduisant à sa mère[690].

On repartit à cinq heures; Pétion se plaça dans le fond, entre le
Roi et la Reine et prit le Dauphin sur ses genoux. La conversation
s'engagea; le Roi était embarrassé, au dire de Pétion, qui consent
pourtant à convenir «qu'il est très rare qu'il lui échappe des choses
déplacées et qu'il ne lui a pas entendu dire une sottise[691]». La
Reine était plus libre; elle parla de l'éducation de ses enfants. «Elle
en parla en mère de famille et en femme assez instruite. Elle exposa
des principes très justes en éducation.» Mais, ajoute aussitôt le
grotesque narrateur, comme pour s'excuser de cet hommage involontaire
rendu à une Reine, «je sus depuis que c'était le jargon de mode dans
toutes les Cours de l'Europe[692].»

A la Ferté-sous-Jouarre, la réception sympathique et respectueuse du
maire, M. Regnard, vint faire un moment diversion aux insultes de la
foule. On trouva chez lui un appartement frais et un dîner simple,
mais bien fait. La femme du maire, ne voulant point par délicatesse
manger avec la famille royale, s'était habillée en cuisinière pour la
servir. La Reine la reconnut cependant: «Vous êtes sans doute, Madame,
lui dit-elle, la maîtresse de la maison?»—«Je l'étais un moment avant
que Votre Majesté y entrât,» répondit en s'inclinant l'excellente
femme[693].

En sortant de la petite ville, un certain tumulte se fit. C'était
un député, Kervelégan, qui se disputait avec les gardes nationaux
et cherchait à arriver jusqu'aux prisonniers, qu'il insultait
grossièrement. «Voilà un homme bien malhonnête,» ne put s'empêcher de
dire la Reine[694].

Comme on approchait de Meaux, un prêtre s'efforça de pénétrer près de
la voiture; la foule éclata en menaces et s'apprêtait à le massacrer,
comme M. de Dampierre. La Reine le vit et poussa un cri; Barnave
s'élança à demi hors de la portière: «Français, nation de braves,
s'écria-t-il, voulez-vous donc devenir un peuple d'assassins?»
Cet accent indigné et cette intervention puissante arrachèrent le
malheureux prêtre à la mort.

On entra à Meaux d'assez bonne heure et l'on coucha chez l'évêque
constitutionnel. Le Roi mangea peu et se retira promptement dans son
appartement. Le petit-fils de Louis XIV n'avait plus de linge et fut
obligé d'emprunter une chemise à un huissier! Le soir, Barnave eut un
long entretien avec Louis XVI et Marie-Antoinette. Il parla avec force;
on l'écouta avec attention et bienveillance. «Evidemment, dit la Reine,
nous avons été trompés sur l'état réel de l'esprit public en France.»
Barnave sortit de là, dit M. de Beauchesne, «en se promettant de mourir
fidèle au trône et dévoué à la liberté[695].»

On repartit à six heures du matin; c'était la dernière étape jusqu'à
Paris: longue étape de treize lieues. La chaleur était excessive. Plus
on approchait de la capitale, plus la foule se montrait hostile; plus
les exigences des gardiens étaient odieuses: malgré un soleil ardent et
une poussière atroce, on ne put baisser ni stores ni jalousies[696].
Les injures les plus grossières étaient proférées contre la Reine et
il y eut lieu de craindre, à deux ou trois reprises, qu'on ne voulût
attenter à ses jours[697]. La pauvre femme ne put retenir ses larmes,
ni le Dauphin, un cri d'effroi.

Au lieu d'entrer par la porte Saint-Denys, on fit le tour des murs,
pour gagner la porte de la Conférence. Les Champs-Élysées étaient
remplis de monde; les barrières, les arbres, les toits des maisons
étaient couverts d'hommes, de femmes et d'enfants. Tous gardaient leur
chapeau sur la tête; seul le député Guilhermy eut le courage de saluer
les prisonniers. Le mot d'ordre était donné; on avait affiché partout
des placards portant ces mots: «Quiconque applaudira le Roi aura des
coups de bâton; quiconque l'insultera sera pendu.» Le cri de _Vive la
nation!_ retentissait seul, comme un outrage et une menace.

Dès que la voiture fut entrée dans le jardin des Tuileries, on ferma le
pont tournant. Le jardin, néanmoins, comme les Champs-Élysées, était
plein de gardes nationaux; un certain nombre de députés sortirent de la
salle de l'Assemblée pour jouir du spectacle. Au moment où la berline
arriva à la grille du Château, un mouvement se fit dans la foule:
on voulait écharper les gardes du corps; il fallut une intervention
énergique des députés pour soustraire ces malheureux à la fureur
populaire. Quand le Roi descendit de voiture, on garda le silence;
quand ce fut le tour de la Reine, les murmures éclatèrent de toutes
parts et c'est au bruit des injures que l'infortunée souveraine, la
tête haute, l'air fier, mais le désespoir dans l'âme[698], put, sous
la protection du vicomte de Noailles et du duc d'Aiguillon[699],
rentrer dans ce palais qu'elle avait quitté cinq jours auparavant,
pleine d'espérance.

Au milieu de cette scène, le Roi conservait son sang-froid et son
calme apparent. «Il était tout aussi flegme, dit Pétion, tout aussi
tranquille que si rien n'eût été.... Il semblait qu'il revenait d'une
partie de chasse[700].»

Mais la Reine, plus vive, épuisée par tant de secousses[701], brisée
par la fatigue, la douleur, l'humiliation, la colère, n'avait que la
force d'adresser au chevaleresque Fersen ce simple mot qu'elle avait dû
se cacher pour écrire:

«Rassurez-vous sur nous: nous vivons[702].»



CHAPITRE X

     La famille royale est gardée à vue aux Tuileries.—Sa vie
     captive.—La Reine est interrogée par les commissaires de
     l'Assemblée.—Le 17 juillet.—Le drapeau rouge déployé au
     Champ-de-Mars.—Les Constitutionnels se rapprochent de la Cour.


La France avait _reconquis_ son Roi; telle était la formule officielle
des adresses de félicitations envoyées à l'Assemblée nationale de
toutes les parties du pays. C'était bien une conquête, en effet, et
le prince, qui rentrait à Paris le 25 juin 1791, au milieu de ce
silence qu'interrompaient seulement des cris de haine, n'était plus
qu'un captif, humilié et détrôné. L'arrêté de l'Assemblée, pris sur la
proposition de Thouret, équivalait à un décret de déchéance. Le Roi,
la Reine, le Dauphin devaient être entourés d'une garde qui répondait
de leurs personnes; «le ministre de la justice continuait à apposer le
sceau de l'Etat aux décrets de l'Assemblée, sans qu'il fût besoin de la
sanction royale, et les ministres étaient autorisés à remplir, chacun
dans son département, les fonctions de pouvoir exécutif[703].»

Cette décision fut exécutée à la lettre; la famille royale, réintégrée
aux Tuileries, était gardée à vue. Ses membres ne pouvaient communiquer
que sous le regard de leurs geôliers, et il y avait toujours avec
eux plusieurs officiers de la milice parisienne[704]. Une troupe
considérable était installée dans les cours, un véritable camp,—c'est
le mot dont se sert Mme Elisabeth[705],—camp nombreux et
bruyant[706], établi sous les fenêtres du Roi et de la Reine, de peur,
ajoute ironiquement la princesse qui, même dans les plus douloureuses
circonstances, n'abdiquait jamais sa gaîté, «de peur qu'ils ne sautent
dans le jardin, qui est hermétiquement fermé et rempli de sentinelles,
entre autres deux ou trois sous ces mêmes fenêtres[707].»

Des sentinelles, il y en avait à chaque escalier de l'intérieur[708],
jusque sur les toits. Personne n'entrait au Château sans un billet
de Lafayette ou de Bailly[709]; on en avait même refusé l'accès à
des membres de l'Assemblée[710]. Tous les appartements de la famille
royale avaient été visités avec le plus grand soin; les officiers de
la garde nationale en conservaient les clefs dans leur poche, et, s'il
faut en croire Mme de Tourzel, Lafayette avait poussé si loin les
précautions, qu'il avait envoyé des ramoneurs examiner si les captifs
ne pouvaient pas s'enfuir par les cheminées[711]. Toutes les pièces
extérieures de l'appartement de la Reine avaient été transformées en
corps de garde; dans sa chambre, deux gardes nationaux se tenaient en
permanence, avec ordre de ne la perdre de vue ni jour ni nuit[712],
même dans les détails les plus intimes de la vie[713]. Pendant les
premiers jours, l'infortunée souveraine était obligée de se lever,
de s'habiller, de se coucher devant ses geôliers; il avait fallu de
longues négociations pour obtenir qu'ils ne logeassent pas dans sa
chambre même[714]; mais ils restaient la nuit près de son lit et l'un
d'eux, s'accoudant sur son oreiller, avait voulu renvoyer sa première
femme, Mme de Jarjayes[715]. La chapelle paraissant trop éloignée de
l'appartement des prisonniers, on avait dressé un autel de bois dans
une pièce du rez-de-chaussée. C'est là que la famille royale entendait
la messe. Quand la Reine allait chez le Dauphin, elle était escortée
de deux officiers; elle trouvait la porte fermée; un des officiers
grattait en disant: la Reine! et ce n'est qu'à ce signe que les
gardiens du jeune prince et de sa gouvernante consentaient à ouvrir à
cette mère qui venait voir son fils[716].

Au bout de quelque temps, cependant, soit que Lafayette eût fini par
sentir l'indécence de ces ordres, soit que la Reine se fût plainte,
certains ménagements furent apportés. Les gardiens restaient dans la
chambre de la Reine, tant qu'elle était levée; ils se retiraient quand
elle se couchait; mais, pendant la nuit, l'un d'eux s'établissait dans
l'espèce de tambour formé par l'épaisseur du mur entre les deux portes,
de manière à ce que, la porte de la chambre restant entr'ouverte, il
pût voir tout ce qu'y s'y passait. Weber raconte même à ce sujet une
anecdote qui peint bien l'état des esprits et la confusion des idées à
cette époque. Une nuit, que Marie-Antoinette ne pouvait reposer, elle
alluma une bougie et se mit à lire. Le garde qui la surveillait s'en
aperçut et, entrant dans la chambre, il ouvrit les rideaux et s'assit
familièrement sur le lit, en disant: «Je vois que vous ne pouvez
dormir; causons ensemble; cela vaudra mieux que lire.» La Reine, ajoute
le narrateur, «contint son indignation et lui fit comprendre avec
douceur qu'il devait la laisser tranquille[717]».

En apparence, on avait repris la régularité de la vie habituelle; la
«vie végétale», écrivait le cardinal de Bernis[718]; le service se
faisait comme à l'ordinaire; les personnes attachées à la Cour étaient
restées à leur poste. On allait à la messe à midi; on dînait à une
heure et demie; à neuf heures et demie on soupait. Comme le Roi, qui
avait été habitué à une vie active, ne pouvait plus ni marcher ni
monter à cheval, on jouait au billard après dîner et après souper, afin
qu'il prît un peu d'exercice. Le reste du temps, le prince demeurait
enfermé dans son cabinet, lisant et étudiant: ni lui, ni sa femme ne
sortaient de leur appartement; ne voulant pas s'exposer en captifs aux
regards de la foule, ils n'allaient même pas prendre l'air dans le
petit jardin du Dauphin. La Reine s'occupait de ses enfants,—c'était
son seul moment de distraction et de soulagement,—et passait ses
journées à lire, à écrire et à travailler. A sept heures, elle recevait
les dames du palais. A onze heures, chacun rentrait chez soi[719].

Mais que de tristesses dans cette existence! Que d'ennuis dans cette
régularité, et, malgré le calme apparent, que de révoltes intimes
contre cette monotonie forcée! Avec quelle émotion contenue on
accueillait les visages sympathiques, les députés qui passaient sous
les fenêtres du Château, afin de saluer au passage les prisonniers[720]
et les rares amis qui osaient franchir le seuil de ce palais suspect!
Un jour, peu après le retour de Varennes, Malouet eut ce courage: «Je
trouvai, dit-il, le Roi, la Reine et Mme Elisabeth plus tranquilles
que je ne m'y attendais..... Lorsque j'entrai, la Reine dit au jeune
Dauphin: «Mon fils, connaissez-vous Monsieur?—Non, ma mère,» répondit
l'enfant.—«C'est M. Malouet,» reprit la Reine, «n'oubliez jamais son
nom.» C'était l'heure de la messe; le service entra; le Roi ne me dit
qu'un mot: «Nous avons été très contents de Barnave[721].»

Dès le 26 juin, l'Assemblée avait désigné trois de ses membres,
Adrien Duport, d'André et Tronchet, pour recevoir les déclarations
du Roi et de sa famille. Le soir même, les trois commissaires se
transportèrent aux Tuileries et furent introduits dans la chambre du
Roi. Le prince protesta contre toute idée d'interrogatoire. Il déclara
que les outrages faits à sa famille et restés impunis l'avaient seuls
déterminé à quitter Paris, mais qu'il n'avait jamais eu l'intention
de sortir du royaume. De là, les commissaires se rendirent chez la
Reine; mais comme elle venait de se mettre au bain, ils revinrent le
lendemain à onze heures. Marie-Antoinette les reçut seule et confirma
par ses affirmations celles de Louis XVI: «Je déclare,» dit-elle,
«que, le Roi désirant partir avec ses enfants, rien dans la nature
n'eût pu m'empêcher de le suivre. J'ai assez prouvé depuis deux
ans, dans plusieurs circonstances, que je ne le quitterais jamais,
et j'ai été surtout déterminée à le suivre par la confiance et la
persuasion que j'avais qu'il ne quitterait jamais le royaume. S'il eût
voulu en sortir, toutes mes forces auraient été employées pour l'en
empêcher[722].» Au reste, le Roi et la Reine prenaient sur eux seuls
la responsabilité du voyage et en déchargeaient tous ceux qui avaient
été mêlés au projet ou à son exécution. L'Assemblée n'accepta pas ce
système, et, refusant de mettre en cause le Roi et la Reine, affectant
de voir là plutôt un enlèvement qu'un départ volontaire, elle renvoya
devant la Haute-Cour d'Orléans M. de Bouillé et ses complices.

Mais les Jacobins allaient plus loin que l'Assemblée; c'était au Roi
qu'on en voulait; c'était lui qu'on injuriait dans les discours des
clubs et dans les articles des journaux. Grâce à d'habiles menées et à
des distributions d'argent[723], la fermentation populaire ne diminuait
pas; les rues étaient tapissées de caricatures grossières; des chansons
infâmes, des satires sanglantes contre le Roi et surtout contre la
Reine se vendaient sur toutes les places; les orateurs débitaient dans
les lieux publics les plus odieuses calomnies[724]. Les adresses venues
des départements,—c'est un observateur impartial qui l'affirme,—étaient
«véritablement atroces[725]». Un ancien militaire, Achille Duchatelet,
prit l'initiative d'une adresse insolente par laquelle il réclamait
la déchéance, et le dimanche 17 juillet, le peuple fut convoqué au
Champ-de-Mars pour signer cette adresse. Dès le matin, une foule
désordonnée se réunit au lieu indiqué; des motions incendiaires furent
faites; on parlait de se porter en masse à l'Assemblée. La garde
nationale intervint; on lui lança des pierres. Le maire, Bailly, fit
alors déployer le drapeau rouge et proclama la loi martiale. Une
première décharge à poudre dissipa la populace; mais bientôt, voyant
qu'il n'y avait ni morts ni blessés, les fuyards se rallièrent et
recommencèrent à assaillir les gardes nationaux. Une seconde décharge
en jeta une trentaine par terre, «une douzaine ou deux de héros en
guenilles,» dit Gouverneur Morris[726]. Le reste prit la fuite à toutes
jambes. Quant aux meneurs, ceux qui ne s'étaient pas cachés dès la
veille s'empressèrent de le faire ou de quitter Paris[727]; mais ils
ne pardonnèrent pas à Bailly cet acte de vigueur et le lui firent
cruellement expier plus tard.

L'énergie inattendue déployée par la municipalité et la garde nationale
avait rétabli le calme à Paris et momentanément effrayé les factieux.
Peut-être eût-on pu en faire le point de départ d'une ère nouvelle, si
l'on eût persévéré dans cette attitude; mais c'eût été trop demander à
l'Assemblée; la mollesse dont elle fit preuve quelques jours après dans
la discussion de la loi sur les clubs rendit le courage aux meneurs.

Mais l'échauffourée du Champs-de-Mars avait éclairé les chefs des
Constitutionnels sur les projets des Jacobins. Se séparant brusquement
de ces derniers, ils fondèrent le club des Feuillants, et les
principaux d'entre eux cherchèrent à se rapprocher du Roi et de la
Reine. Le retour de Varennes avait été le trait d'union entre Barnave
et Marie-Antoinette: l'attitude réservée et respectueuse, l'esprit
élevé, les sentiments généreux, les manières distinguées du jeune
député du Dauphiné, qui faisaient contraste avec la grossièreté et le
mauvais ton de Pétion, avaient inspiré confiance à la Reine, comme la
dignité et la bonté de la Reine avaient séduit le jeune député. Les
relations nouées dans cette triste voiture se continuèrent à Paris, et
l'on attribuait même à Barnave la réponse faite par le Roi aux délégués
de l'Assemblée. Des raisons moins personnelles, mais non moins fortes,
la crainte des Jacobins, la peur de l'anarchie, peut-être aussi la
parole de Barnave, déterminèrent ses amis, jusque-là si hostiles au
Roi et surtout à la Reine, à s'efforcer de consolider ce trône qu'ils
avaient tant contribué à ébranler. Une sorte de triumvirat se forma
et se mit en relations avec les Tuileries et particulièrement avec
Marie-Antoinette, par l'intermédiaire de M. de Jarjayes[728], qui déjà,
en diverses circonstances, avait rempli des missions de confiance de la
famille royale. Barnave, Alexandre de Lameth et Duport composaient ce
triumvirat. La Reine écouta leurs conseils, se conforma en apparence à
leurs idées, mais refusa de se fier complètement à des hommes dont les
uns, d'après leur propre aveu, n'avaient pas de plan arrêté et vivaient
au jour le jour, dont les autres semblaient n'avoir d'autre but que
de conserver le pouvoir[729]. Dès lors commence une double politique
secrète, dont les agents se contrarient et se désavouent sans cesse, au
milieu de complications où les diplomates du temps durent avoir bien
de la peine à se reconnaître et que l'historien de nos jours n'arrive
pas toujours à démêler: politique qui resta longtemps ignorée, quoique
soupçonnée, et sur laquelle la publication récente des papiers de M. de
Fersen a jeté enfin un jour nouveau.

Nous allons essayer de l'esquisser.



CHAPITRE XI

     Négociations de la Reine avec les Puissances.—Projets
     de l'Empereur.—Projets du roi de Suède.—Projets des
     émigrés.—Accroissement du nombre et de l'importance de ces
     derniers.—Leurs dissentiments avec la Cour et avec le baron
     de Breteuil, agent officiel de la Cour.—Lettre du 30 juillet,
     écrite par Marie-Antoinette à Léopold, sous l'influence des
     Constitutionnels.—Missions du chevalier de Coigny et de l'abbé
     Louis.—La Reine dément par ses lettres secrètes ses lettres
     officielles.—Pourquoi elle se méfie des Constitutionnels.


De tous les princes étrangers, c'était vers l'Empereur qu'étaient le
plus naturellement tournés les regards de la Reine et de ses nouveaux
alliés, les Constitutionnels. Nous avons dit plus haut quel genre
de secours Marie-Antoinette attendait de son frère: des mouvements
de troupes sur la frontière pour expliquer les agissements de M. de
Bouillé, la concentration de dix mille hommes environ à Luxembourg;
puis, au premier moment, si cela était nécessaire, l'appui passager
de ce corps. Le 20 juin, Léopold n'était pas en Allemagne, mais en
Italie, à Padoue; il avait cru d'abord au succès de l'évasion. On lui
avait bien dit que la famille royale avait été arrêtée dans sa fuite;
mais on avait ajouté que M. de Bouillé, étant survenu à la tête de
son armée, avait délivré les prisonniers et conduit le Roi à Metz,
sous la protection de ses troupes, tandis que la Reine avait gagné
Luxembourg[730]. Le 5 juillet, l'Empereur écrivait à sa sœur:

«Si je n'avais consulté que mon cœur, je serais parti d'ici tout de
suite, pour venir vous rejoindre et embrasser; mais les circonstances
m'en ont empêché. J'envie bien le sort de ma sœur Marie, qui aura cette
satisfaction; je la charge, ainsi que le comte de Mercy, d'arranger
tout ce qui pourra vous être agréable en ce moment. Je me flatte que
vous serez convaincue qu'étant chez moi vous êtes comme chez vous, et
que vous ne ferez pas le moindre compliment avec un frère qui vous est
aussi tendrement et sincèrement attaché que moi.»

«Quant à vos affaires, je ne puis que vous répéter, ainsi que je
l'ai fait au Roi, que tout ce qui est à moi est à vous, argent,
troupes, enfin tout. Ma sœur et le comte de Mercy ont tous les ordres
nécessaires pour faire quelconque manifeste, déclaration, mouvement ou
marche de troupes que vous pourrez ordonner; trop heureux, si je puis
vous être bon à quelque chose[731].»

Et à cette même date, il mandait à sa sœur, Marie-Christine,
gouvernante des Pays-Bas:

«En ce moment, le Roi est libre; le Roi a protesté contre tout ce qui
a été fait. Je ne connais donc plus que le Roi; je suis son parent,
ami et allié, et veux le secourir et seconder de toutes mes forces et
pouvoir[732].»

Malheureusement, le jour même, il apprenait par l'électeur de Trèves
l'arrestation définitive de la famille royale; il en fut très ému et
dès le lendemain, déployant, disait Vaudreuil, «toute la tendresse
d'un frère, la grandeur d'âme d'un vrai monarque et la décision des
grands hommes dans les grandes circonstances[733]», il adressa une
circulaire aux principales Puissances:—Espagne, Russie, Angleterre,
Prusse, Sardaigne, Naples[734],—pour organiser une intervention
commune en faveur dos prisonniers. Il fallait, disait-il, rédiger un
manifeste énergique, qui pût imposer aux révolutionnaires français.
On y revendiquerait hautement, au nom du droit public européen, la
liberté du Roi de France, «tout en laissant les voies ouvertes à une
résipiscence honnête et à l'établissement pacifique d'un état de
choses, en France, qui sauve du moins la dignité de la couronne et
les considérations essentielles de la tranquillité générale[735].»
On s'engagerait à ne reconnaître comme lois constitutionnelles,
légalement établies en France, que celles qui seraient «munies
du consentement volontaire du souverain[736]». Le manifeste des
Puissances serait soutenu par des «moyens suffisamment respectables»
et l'on ne reculerait pas devant les mesures les plus rigoureuses.
«Je me flatte de les prévenir,—les révolutionnaires,—écrivait Léopold
à Marie-Christine; mais si je n'y réussis point, je les vengerai
exemplairement[737].»

Plus ardent que l'Empereur, le roi de Suède, souverain militaire et
aspirant à jouer un rôle militaire dans la coalition, avait, dès le 27
juin, rompu avec l'Assemblée[738]; le 30, il avait fait assurer Louis
XVI et Marie-Antoinette de ses sympathies et de son concours[739]. Il
négociait, en même temps, et cherchait, comme Léopold, mais avec plus
de vivacité et moins de prudence, à réunir toutes les Puissances dans
une ligue dont il aurait été le bras armé[740]. Redoutant la froideur
et les idées temporisatrices de l'Empereur, il s'adressait, dès le 9
juillet, à Catherine II; quelques jours après, le 16 juillet, au roi
d'Espagne, pour leur exposer son plan et solliciter leur concours.
Suivant lui, les troupes impériales, fortes de trente-cinq mille
hommes, devaient entrer en France par la Flandre, tandis que douze
mille Suisses envahiraient la Franche-Comté, quinze mille Sardes le
Dauphiné; les princes de l'Empire, l'Alsace et le Brisgau, et que
vingt mille Espagnols franchiraient les Pyrénées. On espérait avoir le
concours du Hanovre et de la Prusse, et la neutralité de l'Angleterre.

«Dès que les Princes émigrés se trouveront sur la terre française,
disait Gustave, ils assembleront autour d'eux les pairs, grands
officiers de la couronne, archevêques, évêques, magistrats du
Parlement, et là, après avoir fait déclarer la régence, Monsieur
donnera une assurance de conserver les anciennes lois du royaume et
les droits des différents Ordres et réintégrer le Parlement. Il n'est
pas douteux que la terreur et la confusion, la dissension et le
désordre, joints aux lenteurs et au peu de secret qu'il est impossible
de conserver dans les délibérations d'un corps, ne favorisent
l'attaque des princes, et il est à croire que les succès suivent leur
entreprise[741].»

Lui-même se mettrait à la tête de seize mille Suédois, auxquels
l'Impératrice était suppliée de joindre six, sept ou huit mille
Russes. Ces troupes, transportées par les flottes réunies de Russie et
de Suède, débarqueraient à Ostende et se porteraient sur Liège pour
former, avec les Hessois et les Palatins, «le centre de cette ligne,
dont la droite serait vers Dunkerque et la gauche vers Strasbourg»;
ou, suivant un plan ultérieur, s'embarqueraient à Ostende et iraient
débarquer en Normandie pour marcher sur Paris.

Le Nord aurait ainsi, dans cette grande entreprise, une influence
prépondérante, et au besoin il serait là pour s'opposer aux convoitises
des autres Puissances, qui pourraient être tentées de profiter des
malheurs de la France pour la démembrer. Gustave ajoutait que les
secours pécuniaires de la Russie ne seraient point inutiles pour mettre
en mouvement l'armée suédoise. Catherine était «bien assez riche pour
payer sa gloire et celle de ses alliés».

En même temps, l'impétueux souverain engageait Monsieur à se proclamer
régent et à créer autour de lui un gouvernement qui serait le vrai
gouvernement de la France, le Roi devant être considéré comme
prisonnier de ses sujets rebelles. «Ce nom de régent, disait-il,
sauvera Monsieur et tous les Français attachés à leur devoir, de
l'imputation de révolte, dont l'Assemblée ne manquera pas de vouloir
les entacher. Ce ne sera pas des Français qui combattront contre la
France, mais des sujet fidèles qui attaqueront des révoltés pour
délivrer leur souverain opprimé[742].»

Cette impatience du roi de Suède s'accordait bien avec celle des
émigrés, dont le parti, depuis le 21 juin, s'était considérablement
accru en importance et en nombre. L'échec de la tentative de fuite,
combinée par le Roi et la Reine en dehors des princes et de leurs
amis, semblait assurer à ceux-ci une prédominance incontestée. Entouré
d'espions et manifestement captif dans son propre palais, quelle
pouvait être désormais l'autorité de Louis XVI? Partant, quelle pouvait
être, dans les conseils de l'émigration, celle de son agent, le baron
de Breteuil, l'un des auteurs du plan qui avait si misérablement
échoué? N'était-ce pas à ceux qu'on avait systématiquement tenus
dans l'ignorance des projets dont on venait de voir la triste issue,
n'était-ce pas au comte d'Artois et à Calonne à prendre dorénavant la
direction des affaires? Leurs partisans augmentaient chaque jour. Une
foule de gentilshommes, qui n'étaient demeurés en France que pour se
mettre à la disposition du Roi, dans le cas où il eût voulu tenter
quelque entreprise, jugèrent que tout effort était rendu inutile par
la situation nouvelle que venait de créer à la famille royale sa
déplorable aventure. Il leur en coûtait beaucoup sans doute, comme
l'écrivait l'un d'eux, de «laisser le Roi derrière eux»; mais «aucun
point de ralliement n'étant plus possible en France, celui que les
princes présentaient à Coblentz était le seul que l'honneur et le
devoir semblaient leur indiquer[743]». Quel moyen restait-il au Roi
de s'opposer aux tyranniques résolutions de l'Assemblée et des clubs?
Si, avant Varennes, il n'avait pu épargner à ses fidèles serviteurs
les humiliations du 28 février, après Varennes, que pouvait-il faire?
La seule manière de lui venir en aide n'était-elle pas d'aller là
où l'on pouvait organiser la résistance? M. de Bouillé l'avait bien
compris ainsi, puisqu'il s'était réfugié à Luxembourg avec tout
son état-major, et M. de Bouillé n'était point un cerveau brûlé,
un contre-révolutionnaire intransigeant; c'était un esprit sage,
patriotique, partisan, dans une assez large mesure, des réformes
réclamées par l'opinion. A peine sorti de France, après avoir écrit à
l'Assemblée une lettre menaçante où il revendiquait pour lui seul toute
la responsabilité de la fuite du Roi, et jurait de tirer vengeance de
son arrestation, l'ancien commandant de l'armée de Metz avait adressé
aux officiers fidèles un chaleureux appel, et beaucoup avaient répondu
à cet appel, apportant aux émigrés leur dévouement, leur épée, leur
drapeau, parfois aussi leur caisse: des régiments entiers, comme les
hussards de Berchiny, le régiment de Berwick, la plus grande partie
du Royal-Allemand, avaient fait comme leurs officiers. C'étaient de
puissants renforts pour ce noyau d'armée, qui se formait sous les
ordres du maréchal de Broglie et du prince de Condé.

Enfin, la journée du 21 juin avait donné à l'émigration ce qui
lui avait manqué jusque-là, un chef incontesté. Monsieur, comte de
Provence, avait réussi là où l'infortuné Louis XVI avait échoué; il
ne s'était point entouré du luxe de relais et de détachements qui
partout avait éveillé l'attention sur le passage du Roi, et était
parvenu ainsi à gagner sans encombre Mons et Bruxelles[744]. L'autorité
du comte d'Artois, le dernier né de la famille royale, pouvait être
discutée; celle de Monsieur, le premier prince du sang, le régent de
France, en cas de minorité ou de prison du souverain, ne pouvait pas
l'être, et, s'il consentait à ne pas afficher un titre que l'évidente
captivité du Roi semblait lui donner et que Gustave III le pressait
de revendiquer[745], du moins était-ce à lui à prendre résolûment la
direction des affaires. A vrai dire, il y avait là pour l'émigration,
enfin appelée à jouer un rôle, une singulière bonne fortune. Esprit fin
et cultivé, instruit et disert, le comte de Provence, s'il n'avait pas
les séductions et le brillant du comte d'Artois, n'avait pas non plus
sa légèreté et son imprévoyance; on le considérait même comme un habile
politique. Malheureusement, il n'avait point encore acquis la maturité
et la sagesse qui, vingt-cinq ans plus tard, firent de son règne un des
règnes les plus réparateurs de la France. Quoique passant pour libéral
et en affectant les dehors, il partageait sur bien des points et devait
partager longtemps encore les préjugés et les illusions des émigrés.
Il partageait surtout l'hostilité de quelques-uns d'entre eux, et
particulièrement de Calonne, contre la Reine dont la maternité tardive
avait fait évanouir ses rêves de grandeur. La Reine le lui rendait
bien; elle avait fait plus d'une fois assaut avec lui d'épigrammes et
de mots aigres-doux. Le malheur n'avait pu faire cesser cette rivalité
sourde, et Marie-Antoinette conservait contre son beau-frère, plus
heureux qu'elle dans sa fuite, une méfiance qui se traduisait dans la
lettre suivante à Mme de Lamballe:

«Soyez sûre qu'il y a dans ce cœur-là plus d'ambition personnelle que
d'affection pour son frère et certainement pour moi. Sa douleur a été
toute sa vie de n'être pas né le maître et cette fureur de se mettre
à la place de tout n'a fait que croître depuis nos malheurs, qui lui
donnent l'occasion de se mettre en avant[746].»

Toutefois, au début, il semble que Monsieur, tout en se réservant
le premier rang, ait volontiers abandonné le premier rôle au comte
d'Artois, son cadet par l'âge, son aîné en émigration, et qui, par
là même, connaissait mieux les ressources et les aspirations des
émigrés, qui d'ailleurs avait été déjà mêlé à toutes les négociations
avec les Puissances. Le comte d'Artois, ardent, léger et fougueux,
«parlant toujours, n'écoutant jamais, étant sûr de tout[747],» ne se
laissait arrêter par rien et voulait une action immédiate: pas de
négociations avec les membres de l'Assemblée; la force seule: tout
au plus pouvait-on chercher à travailler Paris avec de l'argent et
garantir à Lafayette et à ses compagnons sûreté et oubli du passé[748].
Plus prudent que son frère, mais alors «entièrement subjugué par
lui», dit Fersen[749], Monsieur se prêtait à ces combinaisons et
acceptait presque la direction de l'homme du comte d'Artois, le fatal
Calonne. On organisait les émigrés de Belgique sous six chefs: MM. de
Frondeville, de Robin, de Jaucourt, le marquis de la Queuille, les
ducs d'Uzès et de Villequier. A Coblentz, on formait un véritable
gouvernement; on instituait un Conseil d'État composé du prince de
Condé, de M. de Vaudreuil, de l'évêque d'Arras, «prélat plus politique
que religieux[750],» chancelier, et de Calonne, premier ministre. Quant
à Breteuil, l'homme de la Reine, il était laissé de côté[751]. En même
temps, on envoyait le baron de Roll à Berlin, le baron de Flachslanden
à Vienne, le baron de Bombelles[752] à Saint-Pétersbourg, et Calonne
lui-même à Londres[753].

C'était cette double action des Princes et de Gustave III d'une part,
de l'Empereur de l'autre, que les chefs du parti constitutionnel
voulaient s'efforcer de neutraliser. Déjà ils avaient essayé, mais sans
succès, d'entrer, par l'intermédiaire de M. de la Borde, en rapports
avec le comte de Mercy[754]; repoussés de ce côté, ils s'adressèrent à
la Reine, avec laquelle leurs relations étaient fréquentes, et la Reine
consentit à écrire, sous leur inspiration et presque sous leur dictée,
la lettre suivante à l'Empereur:

  «Le 30 juillet 1791.

«On désire, mon cher frère, que je vous écrive, et l'on se charge
de vous faire passer ma lettre, car pour moi je n'ai aucun moyen de
vous donner des nouvelles de ma santé[755]. Je n'entrerai point en
détails dans ce qui a précédé notre départ; vous en avez connu tous
les motifs. Pendant les événements qui ont accompagné notre voyage, et
dans la situation qui a suivi notre retour à Paris, j'ai été livrée à
de profondes impressions. Revenue de la première agitation qu'elles
avaient produite, je me suis mise à réfléchir sur ce que j'avais
vu et j'ai cherché à démêler quels étaient, dans l'état actuel des
choses, les intérêts du Roi et la conduite qu'ils me prescrivaient.
Mes idées se sont fixées par une réunion de motifs, que je vais vous
exposer...... La situation des affaires a extrêmement changé ici depuis
les événements occasionnés par notre voyage. L'Assemblée nationale
était divisée en une multitude de partis. Bien loin que l'ordre parût
se rétablir, chaque jour voyait diminuer la force des lois. Le Roi,
privé de toute autorité, n'apercevait pas même la possibilité d'en
reprendre à la fin de la Constituante, par l'influence de l'Assemblée,
puisque chaque jour l'Assemblée perdait elle-même le respect du peuple.
Enfin, il était impossible d'apercevoir un terme à tant de désordre.

«Aujourd'hui, les circonstances donnent beaucoup plus d'espoir. Les
hommes qui ont le plus d'influence sur les affaires se sont réunis et
se sont prononcés ouvertement pour la conservation de la monarchie et
du Roi et pour le rétablissement de l'ordre. Depuis leur rapprochement,
les efforts des séditieux ont été repoussés avec une grande supériorité
de force. L'Assemblée a acquis dans tout le royaume une consistance et
une autorité dont elle paraît vouloir user pour établir l'exécution des
lois et finir la Révolution. Les hommes les plus modérés, qui n'ont
cessé d'être opposés à ses opérations, s'y réunissent en ce moment,
parce qu'ils y voient le seul moyen de jouir en sûreté de ce que la
Révolution leur a laissé et de mettre un terme à des troubles dont ils
redoutent la continuation. Enfin, tout paraît se réunir pour assurer
la fin des agitations et des mouvements auxquels la France est livrée
depuis deux ans. Cette terminaison naturelle et possible ne donnera pas
au gouvernement le degré de force et d'autorité que je crois qui lui
serait nécessaire; mais elle nous préservera des plus grands malheurs;
elle nous placera dans une situation plus tranquille, et lorsque
les esprits seront revenus de cette ivresse, dans laquelle ils sont
actuellement plongés, peut-être sentira-t-on l'utilité de donner à
l'autorité royale une plus grande étendue.

«Voilà, dans la marche que les choses prennent d'elles-mêmes, ce que
l'on peut apercevoir de l'avenir. Je compare ce résultat avec ce que
pourrait promettre une conduite opposée au vœu que la nation manifeste.
Je vois une impossibilité absolue à rien obtenir autrement que par
l'emploi d'une force supérieure. Dans cette dernière supposition, je
ne parlerai pas des dangers personnels que pourraient courir le Roi,
son fils et moi; mais quelle entreprise que celle dont l'issue est
incertaine et dont les résultats, quels qu'ils fussent, présentent de
tels malheurs qu'il est impossible d'y attacher ses regards! On est
ici déterminé à se défendre. L'armée est en mauvais état par le défaut
de chefs et de subordination; mais le royaume est couvert d'hommes
armés, et leur imagination est tellement exaltée qu'il est impossible
de prévoir ce qu'ils pourraient faire et le nombre des victimes qu'il
faudrait immoler pour pénétrer au sein de la France. On ne saurait
calculer, d'ailleurs, quand on voit ce qui se passe ici, quels seraient
les effets de leur désespoir. Je ne vois, dans les événements que
présente une telle tentative, que des succès douteux, et la certitude
de grands maux pour tout le monde. Quant à la part que vous, mon cher
frère, pourriez y prendre, ce seraient des grands sacrifices que vous
feriez à nos intérêts, et cependant ils présenteraient d'autant plus de
danger pour nous qu'on pourrait nous y supposer plus d'influence.»

Que devait donc faire l'Empereur? Cesser toute protestation, toute
menace, être le premier à reconnaître la Constitution, lorsqu'elle
aurait été acceptée par le Roi, et se lier ainsi intimement à la France
régénérée. Par là il ferait disparaître «des inquiétudes d'autant plus
fâcheuses pour tout le monde qu'elles sont un des principaux obstacles
au rétablissement de la tranquillité publique». Une telle attitude
ne pourrait que ramener les esprits au Roi, auquel on ne manquerait
pas d'attribuer une part prépondérante dans cette résolution de son
beau-frère; les chefs de la Révolution «qui ont soutenu le Roi dans la
dernière circonstance et qui veulent lui assurer la considération et
le respect nécessaires à l'exercice de son autorité», trouveraient là
«un moyen de concilier la dignité du souverain avec les intérêts de la
nation et par là de consolider et d'affermir une Constitution, dont ils
conviennent tous que la majesté royale est une chose essentielle».

«Je ne sais, ajoutait la Reine en terminant, si le Roi ne trouvera pas
là et dans les dispositions de la nation, dès qu'elle sera plus calmée,
plus de déférence et des dispositions plus favorables que celles qu'il
pourrait attendre de la plupart des Français, qui sont actuellement
hors du royaume[756].» Quant à ces derniers, les émigrés, dont les
menaces exaspéraient la nation et compromettaient la pacification
intérieure, l'essentiel était de les contenir, et pour les contenir, le
plus simple était de les faire rentrer en France.

Pour confirmer la pensée contenue dans cette lettre et lui donner
plus de poids par des explications verbales, quelques jours après, au
commencement d'août, les chefs des Constitutionnels, avec l'assentiment
officiel du Roi et de la Reine, firent partir deux émissaires, l'un, le
chevalier de Coigny, pour Coblentz, où il devait remettre des dépêches
aux princes; l'autre, l'abbé Louis, pour Bruxelles, où il devait
rencontrer un ministre de Léopold, longtemps confident de la Reine, et
qui ne s'était pas désintéressé des affaires de France, le comte de
Mercy.

Ancien familier de Trianon, habitué fidèle des Tuileries, depuis le
retour à Paris, et l'un des confidents, dit-on, du voyage de Varennes,
le chevalier de Coigny était l'homme de la famille royale, et devait,
pensait-on, inspirer confiance aux frères du Roi. Ami intime de
Duport, l'abbé Louis était plutôt l'homme des Constitutionnels.
Tous deux eurent, avant leur départ, une entrevue avec Louis XVI et
Marie-Antoinette; mais M. de Coigny ne les vit qu'en présence des
ministres, et c'est devant ces derniers que la lettre pour le comte
d'Artois lui fut remise et lue. Le Roi y ajouta une lettre cachetée
pour Monsieur, et M. de Montmorin, un mémoire qui ne devait être
communiqué qu'autant que les Princes paraîtraient bien disposés[757].
Dans sa dépêche ostensible, Louis XVI engageait ses frères à rentrer en
France avec tous les émigrés; la Constitution avait les sympathies de
la nation; il était donc impossible de s'y opposer: mieux valait s'y
soumettre. Dans la lettre à Monsieur, le Roi ajoutait que les Princes
ne devaient point avoir égard à ce qui lui était personnel, à lui et à
sa famille, mais ne consulter que le bonheur et les avantages du pays;
qu'au surplus, ils pouvaient avoir toute confiance dans le chevalier de
Coigny[758]. Lorsque ce dernier arriva à Coblentz[759], les Princes,
après avoir pris connaissance des deux lettres, demandèrent s'il ne
fallait pas agir du tout et si telle était bien l'intention du Roi. Le
chevalier répondit qu'il ne le croyait pas, mais que le Roi désirait
que, si l'on agissait, on prît toutes les précautions nécessaires pour
sa sûreté, celle de sa famille et des gens qui lui étaient attachés
dans le royaume[760]. Cette réponse de M. de Coigny, interprète ou non
de la pensée de Louis XVI, s'accordait trop bien avec les sentiments
intimes des Princes, pour qu'ils ne se fussent pas empressés d'y
conformer leur conduite. Excités par le roi de Suède, flattés par
l'Impératrice de Russie, possesseurs, depuis le 7 juillet, d'un plein
pouvoir en blanc, envoyé par le Roi, débarrassés ainsi du contrôle du
baron de Breteuil, l'homme de la Reine[761], ils étaient moins que
jamais résignés à rentrer, et, plus que jamais, décidés à agir.

Quant à l'abbé Louis, il avait eu, avant de partir, une assez longue
conférence avec Marie-Antoinette. Il lui avait exposé que trois partis
s'offraient à elle: ou favoriser les entreprises des Princes, ou
se jeter dans le parti démocratique, ou attendre du temps et d'une
conduite adroite et sage le retour du peuple à des idées modérées, dont
les malheurs de l'anarchie devaient lui faire sentir la nécessité.

«La Reine, raconte Staël, très lié avec les chefs de l'Assemblée et
qui, manifestement, tenait d'eux ses renseignements, la Reine a rejeté
avec une grande force le premier parti, répétant souvent que les
princes voulaient faire les héros aux dépens de la France et de la
sûreté du Roi et de la sienne; qu'elle avait toujours détesté leurs
intentions, et qu'elle n'avait conçu le plan de Montmédy que pour ne
devoir rien qu'à l'opinion qui se serait formée et montrée en France en
faveur de la monarchie, et non aux secours étrangers. Elle a témoigné
aussi beaucoup d'éloignement pour les exagérations démocratiques, et
le parti qui permettait au Roi de profiter de toutes les occasions
pour regagner l'affection du peuple lui a paru préférable. L'abbé
Louis lui a proposé qu'un moyen d'inspirer la confiance au peuple
serait la conduite de l'Empereur; que, s'il était le premier souverain
qui ménageât son alliance avec la France et éloignât de chez lui les
émigrés français, connus par leurs projets hostiles, on croirait que
la Reine est franchement déterminée à ne point vouloir de réforme en
France que dans le temps et l'expérience faite[762].»

La Reine, paraissant entrer dans les vues de l'abbé, lui donna une
lettre pour l'accréditer près de Mercy, et engager ce dernier, ainsi
que c'était le désir des Constitutionnels, à revenir à Paris, ajoutant
qu'elle craignait de s'être trompée sur la route qu'elle aurait dû
suivre, et qu'elle avait grand besoin de ses lumières et de ses
conseils[763].

Mais la Reine ne se prêtait qu'en apparence aux plans de ses nouveaux
alliés; et tout en écoutant leurs projets, et en transmettant leurs
mémoires à son frère, en rendant même justice à leur bonne volonté,
elle n'acceptait point leur politique.

«Je suis assez contente de ce côté-là, écrivait-elle, c'est-à-dire
de Duport, de Lameth et de Barnave,—les trois seuls, disait-elle une
autre fois, avec lesquels on puisse tenter quelque chose[764].—Il faut
leur rendre justice, quoiqu'ils tiennent toujours à leurs opinions,
je n'ai jamais vu en eux que grande franchise, de la force et une
grande envie de remettre de l'ordre, et par conséquent l'autorité
royale[765].»—«Mais, reprenait-elle presque aussitôt, quelques bonnes
intentions qu'ils montrent, leurs idées sont exagérées et ne peuvent
jamais nous convenir[766].»

Cette méfiance instinctive ne s'expliquait que trop. Ces hommes, qui
prétendaient sauver la monarchie, n'étaient-ils pas les mêmes qui lui
avaient porté les premiers et les plus rudes coups? Ce peuple, en la
sagesse duquel on l'engageait à se fier, n'était-il pas le peuple du 14
juillet, du 6 octobre, du 18 avril, qui, chaque jour encore, outrageait
la famille royale sous les fenêtres de son palais et menaçait ses plus
fidèles serviteurs? La Reine ne savait-elle pas qu'il est plus facile
de déchaîner le torrent que de l'arrêter, et que ceux qui ont été
habiles à détruire sont rarement capables de réédifier? Les intentions
de Barnave et de ses amis étaient pures; la Reine le croyait; mais la
politique n'est-elle pas pavée de bonnes intentions? La clairvoyance
des Constitutionnels, si souvent en défaut, serait-elle plus heureuse
aujourd'hui, et leur pouvoir d'ailleurs serait-il à la hauteur de leur
bonne volonté? Cette Assemblée, dont ils se croyaient les maîtres
et qu'ils représentaient comme si désireuse de restaurer l'autorité
royale, ne venait-elle pas d'infliger à la majesté du Roi un sanglant
outrage en votant publiquement une récompense à ceux qui l'avaient
arrêté, de porter un coup mortel à sa puissance et à sa sûreté en
éloignant de sa personne les Suisses et les plus dévoués défenseurs de
la monarchie[767]? Qu'avaient donc fait Barnave et les Lameth pour
épargner au Roi ces insultantes mesures, ou, s'ils avaient voulu faire
quelque chose, quelle était leur influence? Et quelle était alors la
valeur de leur concours et des idées qu'ils prétendaient imposer?

Aussi, dès le lendemain du jour où elle avait écrit la lettre inspirée
par les chefs de la gauche, le lendemain de sa conférence avec l'abbé
Louis, la Reine s'empressait-elle de renier ses paroles et de désavouer
ses agents:

«Je vous ai écrit, le 29, une lettre que vous jugerez aisément n'être
pas de mon style, écrivait-elle à Mercy le 31. J'ai cru devoir céder
aux désirs des chefs du parti ici, qui m'ont donné eux-mêmes le projet
de lettre. J'en ai écrit une autre à l'Empereur hier, 30; j'en serais
humiliée, si je n'espérais pas que mon frère jugera que, dans ma
position, je suis obligée de faire et d'écrire tout ce qu'on exige de
moi[768].»

Le jour suivant, elle revenait à la charge:

«L'abbé Louis doit aller vous joindre bientôt; il se dira accrédité par
moi pour vous parler. Il est essentiel que vous ayez l'air de l'écouter
et d'être prévenu, mais de ne pas vous laisser aller à ses idées[769].»

Mercy, plus dur que la Reine, dur jusqu'à l'injustice, il faut le dire,
était plein de mépris pour ces anciens ennemis repentants. A ses yeux,
Barnave et les Lameth n'étaient que des «scélérats dangereux»; Duport,
«le plus déterminé antiroyaliste et le factieux le plus intrépide[770]».

Marie-Antoinette elle-même était convaincue que les Constitutionnels
ne se rapprochaient d'elle que par ambition et par dépit; que
l'attachement qu'ils affichaient pour la royauté n'était qu'un moyen
de reprendre un pouvoir qui leur échappait et que si, grâce à leur
coalition avec les royalistes, ils redevenaient les maîtres, ils ne
vaudraient pas mieux que leurs adversaires plus avancés. Si elle
feignait de les écouter et de les suivre, c'était pour les endormir,
pour les empêcher de se réunir aux Jacobins et de fonder avec eux la
république[771]; c'était aussi dans l'espoir, par cette division,
d'amener le discrédit du nouveau gouvernement, de le rendre en quelque
sorte impossible, et de préparer par là les esprits à un mécontentement
d'où sortirait le rétablissement du trône; mais elle n'avait pleine
confiance ni dans la franchise ni dans le désintéressement de ses
nouveaux alliés[772]. C'est le malheur des révolutionnaires qui veulent
revenir à des idées plus saines, qu'on ne croit pas à la sincérité de
leur conversion.

C'est aussi leur châtiment.



CHAPITRE XII

     La Reine ébauche un plan.—En quoi il consiste; pas d'action
     immédiate; des négociations seulement.—Lettre du 8 juillet à
     Fersen.—Hostilité de la Reine contre les émigrés.—Mauvaise
     attitude d'un certain nombre de ces derniers contre
     Marie-Antoinette.—Froideur de Léopold à l'égard des
     Princes.—Déclaration de Pillnitz.—Sa vraie portée.—Comment elle
     est jugée par la Reine.—Lettre du 12 septembre à Mercy.—Cruelle
     situation de Marie-Antoinette.


Mais si Marie-Antoinette n'adoptait pas les idées des Constitutionnels,
si elle n'acceptait pas non plus celles des émigrés, que
prétendait-elle donc, et quel était son plan? Ce plan, à la date où
nous sommes arrivés, n'était et ne pouvait être encore qu'ébauché.
Après l'échec de Varennes, qui avait dérouté si complètement des
projets arrêtés et mûris, il fallait un certain temps à la Reine,
prisonnière et isolée de ses amis, pour recueillir ses esprits,
étudier une ligne de conduite et combiner les débris de l'organisation
précédemment élaborée avec les exigences nouvelles de la situation.
Une lettre du 8 juillet, à Fersen, donne cependant la première pensée
et comme les premiers traits de ce plan qui a été longtemps ignoré,
mais que des publications récentes permettent de reconstituer avec une
certaine précision. Ce à quoi le Roi et la Reine tenaient avant tout,
ce qu'ils recommandaient avec la dernière énergie, c'est qu'on n'eût
pas recours à la force.

«Le Roi pense, écrivait Marie-Antoinette, le 8 juillet, que c'est par
la voie des négociations seules que leur secours,—des Puissances
étrangères,—pourrait être utile à lui et à son royaume; que la
démonstration de forces ne doit être que secondaire, et si l'on se
refusait ici à toute voie de négociation.

«Le Roi pense que la force ouverte, même après une première
déclaration, serait d'un danger incalculable, non seulement pour lui
et sa famille, mais pour tous les Français qui, dans l'intérieur du
royaume, ne pensent pas dans le sens de la Révolution. Il n'y a pas de
doute qu'une force étrangère ne parvienne à rentrer en France; mais le
peuple, armé comme il l'est, en fuyant les frontières et les troupes du
dehors, se servirait dans l'instant de leurs armes contre ceux de leurs
concitoyens que, depuis deux ans, on ne cesse de leur faire regarder
comme leurs ennemis.

«..... On doit regarder tout ce qui s'est fait depuis deux ans comme
nul quant à la volonté du Roi, mais impossible à changer, tant que la
grande majorité de la nation sera pour les nouveautés. C'est à faire
changer cet esprit qu'il faut faire tourner toute notre application.

«Résumé: Il désire que la captivité du Roi soit bien constatée et bien
connue des Puissances étrangères; il désire que la bonne volonté de
ses parents, amis et alliés et des autres souverains qui voudraient y
concourir, se manifestât par une manière de Congrès où on employât la
voie des négociations; bien entendu qu'il y eût une force imposante
pour les soutenir, mais toujours assez en arrière pour ne pas provoquer
au crime et au massacre[773].»

Il est facile de voir, par ce simple aperçu, combien ce plan différait
de celui des Constitutionnels, qui voulaient l'inaction des Puissances;
combien plus encore il différait de celui des émigrés, qui, eux,
voulaient une entrée en campagne immédiate. C'était à ce dernier
projet surtout que la Reine était le plus énergiquement opposée.
Toutes ses lettres à l'Empereur, à Mercy, à Fersen, lettres intimes
et lettres officieuses, sinon officielles, sont remplies d'instances
pour qu'on retienne les émigrés, pour qu'on les réduise à l'inaction,
sinon à l'impuissance. Sa méfiance contre les chefs des émigrés,
son antipathie surtout contre Calonne, dont l'appel près du comte
d'Artois lui avait semblé une sorte d'insulte personnelle[774], et
quelle voyait triomphant et plus actif que jamais, semblait s'être
accrue de l'humiliation de son échec. Elle s'était accrue surtout
des nouvelles qu'elle recevait de Coblentz, du peu de cas que les
meneurs de l'émigration faisaient de l'autorité du Roi, et du peu
de respect qu'ils avaient pour sa personne. Elle ne pouvait guère
ignorer en effet qu'à Bruxelles et à Coblentz on traitait mal ses
plus dévoués serviteurs, comme Breteuil, le maréchal de Castries, M.
d'Agoût[775], qu'on ne la traitait guère mieux elle-même, et qu'il
avait fallu un certain courage à M. de Vaudreuil pour la défendre
contre des récriminations ardentes[776]; qu'on opposait hautement le
parti du comte d'Artois à celui de la Reine[777], et que certains
émigrés avaient poussé l'inconvenance jusqu'à se réjouir publiquement
de son arrestation[778]. N'avait-on pas été jusqu'à dire à Coblentz
que «le Roi, lorsque ses frères lui auraient _rendu_ la couronne, ne
pourrait jamais, sous aucun prétexte et dans aucun cas, renvoyer un
des ministres qui faisaient partie du Conseil nommé par les Princes,
sans l'aveu et le consentement des autres membres de ce Conseil[779]?»
Non pas assurément que ces reproches d'ambition personnelle doivent
s'étendre à tous les émigrés; le plus grand nombre n'avait été poussé à
s'engager dans l'armée des Princes que par dévouement pour la famille
royale et parce que, après Varennes, ils n'apercevaient pas d'autre
moyen de la servir que là. Beaucoup de braves gentilshommes de province
étaient accourus du fond de leurs campagnes, prêts à verser leur sang
simplement, sans prétention, comme à Fontenoy, comme à Clostercamps,
parce qu'ils voyaient là un devoir à remplir, et que, dans leur loyal
enthousiasme, combattre pour le Roi, c'était toujours combattre pour la
France: politiques à courtes vues peut-être, mais serviteurs au cœur
large et au dévouement sans bornes. Pour eux, suivant le mot heureux de
Mme Swetchine, «le royalisme, c'était le patriotisme simplifié[780].»

Mais il faut malheureusement convenir que certains chefs de
l'émigration, les meneurs, ceux qui donnaient le ton à Coblentz,
«ces talons-rouges et ces têtes folles,» comme les appelait, avec un
certain dédain, le cardinal de Bernis[781], n'avaient pas des vues si
désintéressées, ni de si naïfs calculs. C'était leur cause autant que
celle du Roi qu'ils soutenaient; c'était leur pouvoir, plus encore
que celui du Roi, qu'ils prétendaient défendre et perpétuer, quel que
fût d'ailleurs le souverain régnant, que ce fût, comme l'avait écrit
Gustave III à Stedingk, Louis XVI, Louis XVII ou Charles X[782]. Dès
1790, un émigré, le baron de Castelnau, «un des plus instruits et des
plus loyaux,» suivant Mounier[783], n'avait-il pas dit, à Vienne,
que «quand même, au milieu d'une contre-révolution, le Roi, la Reine
et leurs enfants seraient sacrifiés, le comte d'Artois resterait, et
que la monarchie serait sauvée[784]?» Cela n'était-il pas plus vrai
maintenant que, outre le comte d'Artois, il y avait, hors de France,
Monsieur, héritier présomptif de la couronne après le Dauphin?

Qui pourrait dire que cette perspective d'un changement dans la
personne royale ne fût pas entrée dans les visées de quelque
personnage, non pas sans doute des frères du Roi, malgré les méfiances
de Marie-Antoinette contre le comte de Provence, mais du moins de
certains de leurs conseillers, qui espéraient avoir près des Princes
plus d'influence qu'ils n'en auraient jamais auprès du Roi et en face
de la Reine?

Mme de Bombelles avait donc raison d'écrire que «le peu d'égards
qu'ils,—les Princes,—ont eu pour la Reine ferait toujours redouter
leur empire à cette dernière[785]». Et l'on conçoit que la malheureuse
princesse, instruite de cette attitude, se soit écriée un jour avec
colère: «Ils se croient des héros! Que feront ces héros, même avec
leur roi de Suède?» Et qu'une autre fois, dans un moment d'amertume
et d'abandon, elle se soit laissée aller à dire: «Si mes frères
parvenaient à nous rendre quelques services, la reconnaissance en
serait bien pesante, et nous aurions ces maîtres-là de plus, qui
seraient les plus gênants et les plus impérieux[786].»

La raison politique était donc d'accord avec le ressentiment de la
souveraine outragée et de la femme offensée, pour lui faire repousser
le concours armé des émigrés.

«Il est essentiel, écrivait-elle à Mercy, le 7 août, il est essentiel
qu'on contienne les Princes et les Français qui sont au dehors. Je
crains tout de la tête de Calonne, et une seule fausse démarche
perdrait tout[787].»

Le 16 août, elle est plus pressante encore. Pourquoi se fierait-elle
aux Princes? Ils n'ont aucun moyen sérieux, ils ne feront rien de bon;
ils ne peuvent que nuire.

«Et si même, ce qui n'est pas à présumer, ils ont un avantage réel,
nous retomberions sous leurs agents dans un esclavage nouveau et pis
que le premier, puisque, ayant l'air de leur devoir quelque chose, nous
ne pourrions pas nous en tirer. Ils nous le prouvent déjà en refusant
de s'entendre avec les personnes qui ont notre confiance, sous le
prétexte qu'ils n'ont pas la leur, tandis qu'ils veulent nous forcer à
nous livrer à M. de Calonne qui, sous tous les rapports, ne peut pas
nous convenir, et qui, je le crains bien, ne suit en tout ceci que son
ambition, ses haines particulières et sa légèreté ordinaire, en croyant
toujours possible et fait tout ce qu'il désire. Je crois même qu'il ne
peut que faire tort à mes frères, qui, s'ils n'agissaient que d'après
leur cœur seul, seraient sûrement parfaits pour nous[788].»

Mais quoi! Ignore-t-elle les mauvais propos qui se tiennent contre
elle à Coblentz? Ne songe-t-on pas à proclamer Monsieur régent, le
comte d'Artois, lieutenant général du royaume? On veut annihiler le
Roi, après l'avoir privé de ses défenseurs. Car ne sont-ce pas ces
perpétuels appels à l'émigration qui ont créé autour des souverains
captifs un isolement sous lequel ils succombent, et qui la force elle,
à s'abaisser et à dissimuler? Et, se révoltant à cette pensée, sentant
son courroux grandir, et sa tête bouillonner, la Reine rouvre sa lettre
le 21 août, pour y revenir encore dans les termes les plus formels et
les plus durs sur la nécessité de repousser le concours des émigrés:

«Il est essentiel que les Français, mais surtout les frères du Roi,
restent en arrière, et que les Puissances réunies agissent seules.
Aucune prière, aucun raisonnement de notre part ne l'obtiendra d'eux;
il faut que l'Empereur l'exige; c'est la seule manière dont il puisse,
mais surtout à moi, me rendre service. Vous connaissez par vous-même
les mauvais propos et les mauvaises intentions des émigrants. _Les
lâches!_ Après nous avoir abandonnés, ils veulent exiger que seuls
nous nous exposions et que seuls nous servions tous leurs intérêts.
Je n'accuse pas les frères du Roi, je crois leurs cœurs et leurs
intentions purs; mais ils sont entourés et menés par des ambitieux, qui
les perdront, après nous avoir perdus les premiers[789].»

Le 26, avant le départ de cette lettre, nouvelles instances: «Il est
essentiel que, pour conditions, il—l'Empereur—exige que les frères du
Roi et tous les Français, mais surtout ces premiers, restent en arrière
et ne se montrent pas[790].»

L'Empereur d'ailleurs était très naturellement porté à donner
satisfaction à ces désirs de sa sœur. Il n'avait pour les émigrés ni
confiance, ni sympathie. Dès le 6 juillet, il s'était adressé aux
Électeurs de Trèves et de Cologne, pour les engager à empêcher les
Français réfugiés de faire un coup de tête[791], et le 30 du même mois,
il écrivait à sa sœur Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas:

«Ne vous laissez induire à rien, et ne faites rien de ce que les
Français et les Princes vous demanderont, hors des politesses et
dîners, mais ni troupes ni argent. Je plains bien leur situation,
et celle de tous les Français qui ont dû s'expatrier; mais ils ne
pensent qu'à leurs idées romanesques et à leurs vengeances et intérêts
personnels, croient que tout le monde doit se sacrifier pour eux et
sont bien mal entourés[792].» «Dans toute cette affaire, écrivait-il un
peu plus tard, je n'ai vu que la Reine et M. de Fersen et Bouillé qui
parlent et entendent raison[793].» Lui-même ne voulait agir qu'avec «le
parfait concours de toutes les Puissances[794]».

C'est dans ce but qu'il s'était ménagé une entrevue avec le Roi de
Prusse. L'entrevue eut lieu en Saxe, à Pillnitz, le 25 août; le
comte d'Artois s'y était rendu avec Calonne, au grand mécontentement
de Léopold. La déclaration qui sortit de ces longues conférences
entre l'Empereur, le Roi, leurs ministres, le Prince français et ses
conseillers, est connue; il n'est pas inutile pourtant d'en reproduire
le texte ici:

«Sa Majesté l'Empereur et Sa Majesté le Roi de Prusse, ayant entendu
les désirs et les représentations de Monsieur et de M. le comte
d'Artois, se déclarent conjointement qu'Elles regardent la situation
où se trouve actuellement Sa Majesté le Roi de France comme un objet
d'un intérêt commun à tous les souverains de l'Europe. Elles espèrent
que cet intérêt ne peut manquer d'être reconnu par les Puissances dont
le secours est réclamé; qu'en conséquence, Elles ne refuseront pas
d'employer, avec leurs dites Majestés, les moyens les plus efficaces,
relativement à leurs forces, pour mettre le Roi de France en état
d'affermir dans la plus parfaite liberté les bases d'un gouvernement
monarchique, également convenable aux droits des souverains et au
bien-être de la nation française. Alors, et dans ce cas, leurs dites
Majestés, l'Empereur et le Roi de Prusse, sont résolues d'agir
promptement, d'un mutuel accord, avec les forces nécessaires pour
obtenir le bien propre et commun. En attendant, Elles donneront à leurs
troupes les ordres convenables, pour qu'elles soient à portée de se
mettre en activité.»

  A Pillnitz, le 27 août 1791.

                                        LÉOPOLD, FRÉDÉRIC-GUILLAUME.

Si menaçante que parût être cette déclaration, elle n'était, au fond,
suivant l'expression de Mallet du Pan qu'«une comédie auguste[795]».
Les cinq mots: _Alors et dans ce cas_, introduits par un des
négociateurs autrichiens, Spielmann, dans la rédaction de l'acte, en
avaient annulé toute la portée. Les souverains ne devaient agir que
dans le cas d'un concours général des Puissances, et Léopold lui-même
déclarait ce concours «bien difficile», sinon impossible[796]. Mais
c'était une comédie singulièrement dangereuse. Tôt ou tard connu
du public qui ne savait point les arrière-pensées et les dessous
de cartes, le manifeste ne pouvait manquer de produire un double
effet: exalter les espérances des émigrés, qui se croyaient soutenus,
surexciter les passions des révolutionnaires, qui se supposaient
menacés: de toutes façons donc, compromettre la sécurité de ceux qu'on
prétendait sauver.

La Reine ne s'y trompa point: elle fut très mécontente de la
déclaration de Pillnitz:

«On dit ici, écrivait-elle à Mercy, le 12 septembre, que, dans l'accord
signé à Pillnitz, les deux Puissances s'engagent à ne jamais souffrir
que la nouvelle Constitution française s'établisse. Il y a sûrement
des points auxquels les Puissances ont le droit de s'opposer; mais,
_pour ce qui regarde les lois intérieures d'un pays, chacun est maître
d'adopter dans le sien ce qui lui convient_. Ils auraient donc tort de
l'exiger, et tout le monde y reconnaîtrait l'intrigue des émigrants, ce
qui ferait perdre tous les droits de leur bonne cause[797].»

On nous objectera peut-être qu'il y a là une contradiction étrange
et que la Reine, en sollicitant l'appui des Puissances, demandait,
au fond, ce qu'elle repoussait par cette lettre, une intervention
étrangère dans la Constitution intérieure du pays. Nous croyons que
ce serait mal interpréter sa pensée. La Reine voulait que, grâce à
l'attitude menaçante, à la pression même, si l'on veut, des Puissances,
le Roi fût remis en liberté; c'était tout. Le Roi, une fois redevenu
maître de ses actes, aurait seul décidé, avec les représentants de la
nation, ce qu'il devait conserver, et ce qu'il devait rejeter d'une
Constitution, dont les défauts étaient évidents, mais que, prisonnier
dans Paris, il ne pouvait se refuser à sanctionner.

Et qu'on ne croie pas que ce fût sous l'influence de Barnave et des
Lameth que Marie-Antoinette avait tracé les lignes si sages et si
fermes que nous venons de citer. Non; cette lettre du 12 septembre
est une lettre tout intime; c'est la protestation de son patriotisme,
le cri de son cœur, le sentiment profond de sa dignité de Reine et de
Française. Si l'on veut voir à quel point elle y ouvre son âme tout
entière, qu'on continue la lettre jusqu'au bout, et qu'on lise ceci:

«Enfin, le sort en est jeté; il s'agit à présent de régler sa marche
et sa conduite d'après les circonstances. Je voudrais bien que tout
le monde réglât sa conduite d'après la mienne; mais, même dans notre
intérieur, nous avons de grands obstacles et de grands combats à
livrer. Plaignez-moi; je vous assure qu'il faut plus de courage à
supporter mon état que si on se trouvait au milieu d'un combat;
d'autant que je ne me suis guère trompée et que je ne vois que malheur
dans le peu d'énergie des uns et dans la mauvaise volonté des autres.
Mon Dieu! Est-il possible que, née avec du caractère et sentant si
bien le sang qui coule dans mes veines, je sois destinée à passer mes
jours dans un tel siècle et avec de tels hommes! Mais ne croyez pas
pour cela que mon courage m'abandonne. Non pour moi, mais pour mon
enfant, je me soutiendrai, et je remplirai jusqu'au bout ma longue et
pénible carrière. _Je ne vois plus ce que j'écris. Adieu!_[798]»

Et elle écrivait, quelques jours après à Esterhazy, «qu'il ne fallait
pas s'occuper de sa sûreté personnelle, mais seulement du salut de la
France[799].»

La France et son fils, c'était la double pensée qui la soutenait
pendant ses jours d'accablement, et qui lui inspirait, suivant le mot
du comte de Stedingk, «un courage égal à son infortune.»



CHAPITRE XIII

     Achèvement de la Constitution.—La Reine consulte Mercy et
     Léopold.—On ne peut refuser de sanctionner, car on n'a pas de
     moyens de résistance.—Conseils divers.—Retour momentané de
     l'opinion.—Le Roi accepte la Constitution.—Fêtes à
     Paris.—Enthousiasme populaire.


Pendant toutes ces négociations et ces échanges de correspondances,
l'Assemblée nationale avait atteint le terme de sa carrière. La
Constitution était achevée le 3 septembre, et, le 4, présentée à
l'acceptation du Roi, sans que les Constitutionnels convertis,
abandonnés, le jour de la discussion, par la rancune inintelligente
de la Droite, eussent pu y faire introduire les modifications qu'ils
jugeaient indispensables à la dignité de l'autorité royale. Qu'allait
faire Louis XVI? Sanctionnerait-il une œuvre que des libéraux éprouvés,
comme Gouverneur Morris, proclamaient «inexécutable», que ses auteurs
eux-mêmes, les Lameth, Barnave, Duport, trouvaient pleine d'erreurs
dangereuses, et contre laquelle lui n'avait cessé de protester, soit
secrètement, près des autres souverains, soit publiquement, avant de
partir pour Varennes, par le message du 20 juin 1791? Refuserait-il sa
sanction? Mais quelles en seraient les conséquences?

Depuis longtemps, la Reine se préoccupait de cette grave question et
ne cessait d'interroger Mercy et ses plus fidèles amis. «C'est à la
fin de la semaine qu'on présentera la charte au Roi, écrivait-elle le
21 août; ce moment est affreux[800].» Mais Mercy, mais Léopold, mais
les conseillers du dehors se rendaient-ils exactement compte de la
situation?

«L'Assemblée voudra composer, opinait Mercy dès le 28 juillet; il
faudrait que le Roi eût la fermeté de dire qu'il ne consentira jamais
à rien qu'en pleine liberté de lui, de la Reine et du Dauphin. Ce
n'est que par le plus grand courage que l'on en imposera. ..... Il ne
faudrait pas rejeter des conditions raisonnables; cela serait désarmer
la nation, pouvoir du Roi sur l'armée, droit entier de la paix, de la
guerre et des négociations, droit de fixer la prochaine Législature
hors de Paris[801].»

Mais ces conditions, très sages, au demeurant, pour la plupart,
avaient-elles chance d'être acceptées par un peuple aussi ardent et
aussi enclin aux préjugés que le peuple français? Qui eût pu, alors,
sans une lutte violente, enlever aux gardes nationales ces armes qui
leur semblaient le palladium de la liberté? L'expérience de Varennes ne
venait-elle pas de prouver que Paris ne se croyait réellement capitale
qu'autant qu'il gardait le Roi et l'Assemblée? Aurait-on pu exécuter,
en 1791, ce qu'on n'a pu exécuter que quatre-vingts ans plus tard,
après la plus sanglante révolte, et qui, même alors, n'a pas duré? La
Reine ne le croyait pas. Pour parler ferme, comme le voulait Mercy, il
eût fallu disposer d'une force sérieuse, et, au besoin, appuyer les
paroles par des actes énergiques. Cette force, elle ne l'avait pas.

«Ce que vous mandez des conditions à faire, répondait-elle, est juste,
mais impraticable pour nous. Nous n'avons ni force, ni moyens; nous ne
pouvons que temporiser.....»

Et s'obstinant, malgré tout, dans un invincible espoir, elle ajoutait:

«Il faut du temps et un peu de sagesse, et je crois encore qu'on pourra
préparer à nos enfants un avenir plus heureux[802].»

Un avenir plus heureux, quelle ironie!

De même que Mercy, Léopold posait comme première condition la sortie du
Roi de Paris et sa retraite dans une province, où, en pleine liberté et
sous la protection de défenseurs dévoués, il eût pu examiner à son aise
la Constitution qu'on lui soumettait. On désignait même le lieu de sa
retraite: un château de M. de Crouy[803], du nom de l'Hermitage, situé
près de Condé, ou encore Montmédy[804], et là, le Roi serait entouré de
ses gardes du corps[805].

Mais l'Assemblée y consentirait-elle? C'était bien peu probable, car on
eût replacé le Roi précisément dans la position où il avait voulu se
mettre le 20 juin, et c'était pour l'empêcher de réaliser ce plan qu'on
l'avait arrêté à Varennes, ramené à Paris et gardé à vue aux Tuileries.

Le laisserait-on même aller, non pas à Condé ou à Montmédy,
c'est-à-dire à une lieue de la frontière et à proximité des troupes
étrangères, mais à une petite distance de la capitale, à Fontainebleau,
Rambouillet ou Compiègne, par exemple? Malgré l'avis de Malouet et de
Mallet du Pan, la Reine ne le croyait pas davantage.

«On désire que nous allions soit à Rambouillet, soit à Fontainebleau;
mais, d'un côté, comment et par qui serons-nous gardés? Et de l'autre,
jamais ce peuple ne laissera sortir mon fils. On l'a accoutumé à le
regarder comme son bien. Rien ne les fera céder, et,—ajoutait-elle avec
le touchant exclusivisme et les légitimes appréhensions de l'amour
maternel,—et nous ne pouvons pas le laisser seul[806]!»

Il était bien facile à Burke d'écrire d'Angleterre: «Si le Roi accepte
la Constitution, vous êtes tous deux perdus...... Ce n'est pas
l'adresse, c'est la fermeté seule qui peut vous sauver...... Votre
salut consiste dans la patience, le silence et le refus[807].»

La patience, la Reine en avait depuis longtemps; mais le silence,
comment le garder? Comment refuser la sanction demandée et en quelque
sorte exigée? N'entendait-on pas dans Paris, et jusque sous les
fenêtres des Tuileries, gronder des menaces incessantes d'insurrection?
Le peuple, non seulement dans la capitale, mais dans les provinces
même—on l'avait bien vu au retour de Varennes,—n'était-il pas
emporté par un enthousiasme irréfléchi, mais irrésistible, pour cette
Constitution qu'il ne connaissait pas, mais que, dans sa crédulité
naïve, avec ce besoin inné en France de chercher toujours un sauveur,
et en dépit des sinistres prophéties de Malouet, il regardait comme
l'aurore de jours sans nuages? Résister à cet entraînement universel,
mais avec quoi? Quelle armée, quelle autorité avait-on?

«Nous n'avons ni forces, ni moyens, disait la Reine. Tout ce que nous
pouvons pour notre honneur et pour l'avenir, ce sont des observations à
faire, qui ne seront sûrement pas écoutées, mais qui, au moins avec la
protestation que le Roi a faite, il y a six semaines, et calquées sur
elle, serviront de base pour le moment où l'ennemi, le malheur et le
désenivrement pourront laisser passer la raison[808].»

Mercy lui-même, si partisan d'abord d'une attitude énergique, revenait
à des opinions tout autres, et en envoyant à la Reine les conseils
de Burke, dont nous avons parlé plus haut, et qui poussaient à la
résistance, il avait soin d'ajouter:

«Telle est l'idée de M. Burke et des amis de la Reine; mais cette
idée, vraie dans le principe, est dangereuse dans le fait..... Il
faudrait donc ne rien brusquer et mettre toute sa fermeté à tâcher de
temporiser[809].»

Plus les jours s'écoulaient, plus la terrible nécessité de
l'acceptation de la Constitution s'imposait à Marie-Antoinette, quelque
dur que cela pût être à sa fierté. Le 26 août, elle écrivait encore à
Mercy:

«Il est impossible, vu la position ici, que le Roi refuse son
acceptation. _Croyez que la chose doit être bien vraie, puisque je
le dis._ Vous connaissez assez mon caractère pour croire qu'il se
porterait plutôt à une chose noble et pleine de courage; mais il n'en
existe point à courir un danger plus que certain[810].»

En présence de cette évidente nécessité, la Reine ne cherchait
qu'à temporiser, comme disait Mercy, afin d'attendre l'occasion
favorable de corriger l'œuvre, plus qu'imparfaite, qu'on allait être
contraint d'accepter. Pour cela, il fallait avant tout inspirer la
confiance; il fallait que rien, ni au dedans, ni au dehors, ne vînt
entraver le retour de l'opinion et fournir un aliment aux passions
révolutionnaires: «C'est le seul moyen, écrivait la Reine à l'Empereur,
pour que le peuple, revenu de son ivresse, soit par le malheur qu'il
éprouvera à l'intérieur, soit par la crainte du dehors, revienne à
nous, en désertant les auteurs de ses maux[811].»

Déjà, s'il faut en croire un observateur, ami, il est vrai, des
Constitutionnels, un certain revirement se manifestait dans le public.
Une foule plus sympathique se portait aux Tuileries; la Reine, prenant
son fils dans ses bras, le présentait au peuple: elle était acclamée.
Le 4 septembre, la messe au Château était des plus brillantes; Louis
XVI et sa famille, en s'y rendant,—c'est un témoin bien peu suspect qui
le rapporte,—étaient salués par des applaudissements[812]. L'opinion
royaliste faisait des progrès sensibles; on commençait à oser la
soutenir dans les cafés, même au Palais-Royal, ce palladium de la
Révolution[813], et les chefs des partis populaires la professaient
entre eux[814]. La plupart étaient convaincus que la Constitution,
telle qu'ils l'avaient ébauchée, était inapplicable; Barnave allait
jusqu'à dire qu'il fallait que les assemblées futures n'eussent que
l'influence d'un Conseil de notables et que toute la force devait
résider dans le gouvernement[815]. Bien plus, nombre de gens, de ceux
même qui avaient applaudi et peut-être participé à l'arrestation
du Roi, en étaient venus à déplorer publiquement qu'il eût échoué
dans son entreprise; ils regrettaient ce qu'on appelait «le plan de
Montmédy», car, disaient-ils, ce plan promettait à la France «une bonne
Constitution également éloignée des deux extrêmes[816]». La Reine
elle-même, si calomniée, avait sa part dans ce retour de la faveur
populaire, et seize mille gardes nationaux, dit-on, portaient des
anneaux avec cette devise: _Domine, salvum fac Regem et Reginam_[817].
Il fallait donc profiter de ce revirement inattendu, et dussent les
aristocrates l'accuser,—comme ils le faisaient pour la punir de ses
répugnances contre les émigrés,—l'accuser de sacrifier à sa fierté
le salut de la France[818], ne valait-il pas mieux se résigner, en
apparence du moins, à une Constitution dont les défauts étaient si
criants, qu'ils sauteraient à tous les yeux, dès qu'on essaierait
seulement de la mettre en pratique[819]?

Il fallait donc accepter l'acte constitutionnel; mais comment, et
dans quels termes? Ici encore les avis étaient partagés. Malouet,
comme la Marck, comme Gouverneur Morris, demandaient que le Roi fît
des réserves, et c'était le parti auquel inclinaient manifestement
d'abord Louis XVI et Marie-Antoinette[820]. Mais les Constitutionnels
insistaient pour une acceptation pure et simple, et le Roi, désireux de
ne pas s'aliéner ces conseillers de la dernière heure, et de n'inspirer
aucune méfiance sur la sincérité de son adhésion, se détermina à suivre
leur avis.

«Refuser eût été plus noble, écrivait la Reine à Fersen, mais cela
était impossible dans les circonstances où nous sommes. J'aurais voulu
que l'acceptation fût simple et plus courte; mais c'est le malheur
de n'être entourés que de scélérats; encore je vous assure que c'est
le moins mauvais projet qui a passé. Les folies des Princes et des
émigrants nous ont aussi forcés dans nos démarches; il était essentiel,
en acceptant, d'ôter tout doute que ce n'était pas de bonne foi[821].»

Le jour même où l'Assemblée avait mis la dernière main à son œuvre, et
afin d'enlever à la délibération et à l'acceptation du Roi l'apparence
de la contrainte, Lafayette était venu lever la garde placée autour
de la famille royale. Le Château redevint libre, les jardins furent
rouverts au public. Le dimanche suivant, la messe fut célébrée dans la
chapelle. Le peuple s'y rendit en masse et témoigna une grande joie de
revoir les augustes prisonniers.

On cria de toutes parts: _Vive le Roi!_ Mais une voix, partie de
la foule, se chargea de dire à quel prix étaient les acclamations
populaires: «Oui, reprit-elle, s'il accepte la Constitution[822].»

Le 4 septembre, une députation, conduite par Thouret, vint en grande
pompe apporter au Roi l'acte constitutionnel; le Roi le prit des mains
du président et répondit qu'il l'examinerait. Le 13, il écrivit à
l'Assemblée qu'il l'acceptait et qu'il irait le lendemain en jurer
solennellement le maintien; il demandait en même temps, que «les
accusations et les poursuites qui avaient pour cause les événements
de la Révolution fussent éteintes dans une amnistie générale». La
lecture de cette lettre rédigée par Duport du Tertre[823], mais
écrite tout entière de la main du Roi[824], souleva de frénétiques
applaudissements. L'amnistie fut votée séance tenante; on en était
aux politesses et aux échanges de bons procédés. Une nombreuse
députation alla porter le décret aux Tuileries. Le prince était avec sa
famille: «Voilà ma femme et mes enfants, dit Louis XVI; ils partagent
mes sentiments.» Marie-Antoinette reprit: «Voici mes enfants, nous
accourons tous et nous partageons les sentiments du Roi.»

Le Roi était sincère dans son acceptation de la Constitution; il
espérait encore, à force de sagesse et de patience, la faire marcher
tant bien que mal, tout en éclairant la nation sur les défauts de cette
œuvre mal digérée, et sur les intérêts vrais du pays. «Il demanda à
la Reine et à tous ceux qui l'entouraient, dit Mme de Tourzel, de
s'interdire toute réflexion sur les démarches que les circonstances
venaient d'exiger de lui, de ne se permettre rien de contradictoire
à la Constitution, et, conformément à un de ses articles de ne plus
nommer à l'avenir Mgr le Dauphin que du nom de Prince Royal[825].»
La Reine n'avait pas la même confiance que son mari dans l'issue de
l'expérience qu'on allait tenter et dans la sagesse du peuple; elle
se résignait moins facilement aux sacrifices que le régime nouveau
imposait à la royauté.

Cette résignation d'ailleurs n'allait pas tarder à être soumise à une
rude épreuve. Le 14 à midi, le Roi se rendit à l'Assemblée, entouré de
tous ses ministres. Il alla prendre place sur un fauteuil à côté du
président et prononça d'une voix ferme la formule du serment. Par un
étrange oubli de toutes les traditions et de toutes les convenances,
le président Thouret avait fait décréter que l'Assemblée resterait
assise pendant que le Roi parlerait; le prince, qui était demeuré
debout en prêtant serment, s'en aperçut et en fut vivement ému[826].
La Reine, qui s'était jointe spontanément à son mari et assistait à la
séance dans une tribune avec son fils, sa fille et Mme Elisabeth,
en fut plus émue encore[827]. Mais l'enthousiasme était si général
que le public n'avait fait attention ni à cette étrange inauguration
du nouveau régime, qui débutait par une humiliation officielle de
la royauté, ni à cette légitime indignation du souverain; la salle
et les tribunes s'étaient confondues dans de bruyantes et unanimes
acclamations. Après la séance, l'Assemblée entière accompagna la
famille royale revenant aux Tuileries. Arrivée au Palais, la Reine se
hâta de saluer les dames de sa suite et rentra dans ses appartements;
le Roi l'y suivit, pâle, les traits altérés, et, se jetant dans un
fauteuil, un mouchoir sur les yeux: «Tout est perdu, s'écria-t-il. Ah!
Madame, vous avez été témoin de cette humiliation. Quoi! vous êtes
venue en France pour voir....» Sa voix était coupée par les sanglots.
La Reine se jeta à genoux devant lui et le serra dans ses bras. Mme
Campan était là; Marie-Antoinette lui fit signe de sortir, et les deux
époux restèrent l'un près de l'autre, confondant leurs larmes et leurs
tristes pressentiments[828].

Au dehors, cependant, l'enthousiasme n'était pas moins vif qu'à
l'Assemblée: on croyait la Révolution finie, la paix et l'ordre
désormais assurés; plus de dangers dans le présent, plus de menaces
pour l'avenir; c'était un entrain, c'était une ivresse. «Les esprits
sages, disait l'ambassadeur de Suède, ne partageaient pas cette
joie[829].» Mais qu'importait à la foule?

Quelques jours après, la Constitution fut proclamée au Champ-de-Mars;
la municipalité, le département, les fonctionnaires publics, la foule
s'y pressaient, et lorsque l'acte constitutionnel eut été lu, du haut
de l'autel de la patrie, un immense cri de _Vive la Nation!_ s'échappa
de la poitrine de trois cent mille hommes qui s'étouffaient dans cette
enceinte. On riait, on s'embrassait, on se félicitait; des aérostats
s'élevaient dans les airs, couverts d'inscriptions patriotiques; il y
avait jeux populaires et distributions de vivres sur les places et dans
les carrefours[830]. Le soir, tout Paris illumina; les boulevards, le
Louvre, les Tuileries, la place Louis XV, les Champs-Élysées surtout
étincelaient; des guirlandes de feu couraient d'arbre en arbre jusqu'à
la porte de l'Etoile. Le Roi, la Reine et le Dauphin se promenèrent en
voiture jusqu'à onze heures du soir, escortés par la garde nationale
et acclamés par la foule; des cris de _Vive le Roi!_ retentissaient
de toutes parts. Mais un homme s'était attaché à la voiture royale,
et chaque fois qu'éclatait le cri de _Vive le Roi!_ d'une voix de
Stentor il criait à l'oreille de la Reine: «Non! ne les croyez pas.
_Vive la Nation!_» C'était la voix brutale de la Révolution proclamant
qu'elle n'abdiquait pas, même devant l'enthousiasme populaire. «La
Reine, rapporte Mme Campan, en fut frappée de terreur[831], et
quand elle rentra au Château: «Qu'il est triste,» dit-elle à Mme de
Tourzel, «que quelque chose d'aussi beau ne laisse dans nos cœurs qu'un
sentiment de tristesse et d'inquiétude[832]!»

Les fêtes continuaient néanmoins; fêtes religieuses et fêtes profanes;
on chantait un _Te Deum_ aux Tuileries; on jouait aux théâtres des
pièces royalistes. Le dimanche 25, il y eut réjouissances populaires
offertes par le Roi, dans le jardin du Château. «Nous avons été à
l'Opéra, écrivait ce jour-là Mme Elisabeth à son amie Mme de
Raigecourt; nous irons demain à la Comédie. Mon Dieu! que de plaisirs!
J'en suis toute ravie! Et aujourd'hui, nous avons eu pendant la messe
le _Te Deum_. Il y en avait un à Notre-Dame. M. l'intrus avait bonne
envie que l'on y allât; mais quand on en chante un chez soi, on
est dispensé d'en aller chanter d'autres, tu en conviendras. Nous
nous sommes donc tenus tranquilles. Ce soir, nous avons encore une
illumination; le jardin sera superbe, tout en lampions et en petites
machines de verre que, depuis deux ans, on ne peut nommer sans
horreur[833].»

Le mardi 20, à l'Opéra[834], et le lundi 26, à la Comédie-Française,
l'accueil fut excellent; il y eut des applaudissements
«inexprimables[835]». Aux Italiens, quelques jours plus tard,
l'enthousiasme ne fut pas moins bruyant. «Tu ne peux te faire une
idée du tapage qu'il y a eu samedi à la Comédie-Italienne,» écrivait
encore Mme Elisabeth à Mme de Raigecourt. «Mais,» ajoutait
mélancoliquement la princesse, «il faut voir combien cet enthousiasme
durera[836].»

Le 30 septembre, le Roi se rendait à l'Assemblée pour en faire la
clôture. Le président Thouret déclarait que l'Assemblée nationale avait
terminé sa mission[837], et Lafayette radieux partait pour l'Auvergne,
en annonçant béatement que la Révolution était finie.



CHAPITRE XIV

     Suites de l'acceptation de la Constitution.—Protestation des
     Princes.—Lettre de Louis XVI à ses frères.—Lettre de Mme Elisabeth
     à la marquise de Raigecourt.—Dissentiments entre les Tuileries
     et Coblentz.—Correspondance de la Reine avec Fersen.—Plan de
     Marie-Antoinette.—Le congrès armé.—Pourquoi le plan de la Reine
     est inexécutable.


Quelle avait été l'impression produite à l'étranger par l'acte solennel
du 14 septembre? Avant même de le connaître officiellement, le 10, les
Princes avaient protesté, en déclarant que l'acceptation du Roi ne
pouvant être libre, et lui étant d'ailleurs interdite par son devoir
et par le serment prêté lors de son avènement au trône, était nulle et
non avenue. Ils ajoutaient qu'aucun ordre ne les empêcherait de suivre
la ligne que leur traçait leur conscience et «qu'ils obéissaient au
véritable commandement de leur souverain, en résistant à ses défenses
extorquées[838]». Le 11 septembre, le prince de Condé, le duc de
Bourbon et le duc d'Enghien adhéraient à cette déclaration.

Vainement Louis XVI, dès le milieu de septembre et avant même d'avoir
reçu cette protestation que lui apporta le duc de la Force[839],
avait-il écrit à ses frères la lettre la plus touchante et la plus
sage, pour les conjurer de rentrer en France et de ne pas compliquer
les difficultés qui l'assaillaient: «Je sais, disait-il, combien la
Noblesse et le Clergé souffrent de la Révolution; tous les sacrifices
qu'ils avaient si généreusement proposés n'ont été payés que par la
destruction de leur fortune et de leur existence. Sans doute, on ne
peut être plus malheureux et l'avoir moins mérité; mais, pour des
crimes commis, faut-il en commettre d'autres? Moi aussi j'ai souffert;
mais je me sens le courage de souffrir encore, plutôt que de faire
partager mes malheurs à mon peuple.....

«Je sais, disait-il plus loin, qu'on se flatte, parmi mes sujets
émigrés, d'un grand changement dans les esprits. J'ai cru longtemps
qu'il se préparait, mais je suis détrompé aujourd'hui. La nation aime
la Constitution, parce que ce mot ne rappelle à la classe inférieure
du peuple que l'indépendance où il vit depuis deux ans, et à la classe
au-dessus, l'égalité. Ils blâment volontiers tel ou tel décret en
particulier; mais ce n'est pas là ce qu'ils appellent la Constitution.
Le bas peuple voit que l'on compte avec lui; le bourgeois ne voit rien
au-dessus. L'amour-propre est satisfait. Cette nouvelle jouissance
a fait oublier toutes les autres..... Le temps seul leur apprendra
combien ils se sont trompés.

«Il faut donc attendre, et surtout se garder avec soin de tout
ce qui pourrait faire croire au peuple qu'on veut détruire cette
Constitution, qu'il regarde comme la charte de sa liberté; il faut,—et
cela ne saurait tarder,—que l'usage lui en démontre à lui-même les
inconvénients.....»

Et le Roi terminait par ces lignes, où il ne pouvait déguiser
l'amertume de son âme:

«Je finissais cette lettre, dans le moment où j'ai reçu celle que vous
m'avez envoyée. Je l'avais vue imprimée avant de la recevoir, et elle
est répandue partout en même temps. Vous ne sauriez croire combien
cette marche m'a peiné!..... Je ne vous ferai aucun reproche; mon
cœur ne peut se décider à vous en faire...... Je vous ferai seulement
remarquer qu'en agissant sans moi, il,—le comte d'Artois,—contrarie mes
démarches, comme je déconcerte les siennes. Vous me dites que l'esprit
public est revenu et vous voulez en juger mieux que moi qui en éprouve
tous les malheurs. Je vous ai déjà dit que le peuple supportait toutes
ses privations, parce qu'on l'avait toujours flatté qu'elles finiraient
avec la Constitution. Il n'y a que deux jours qu'elle est achevée, et
vous voulez que son esprit soit changé! J'ai le courage de l'accepter
pour donner à la nation le temps de connaître ce bonheur dont on la
flatte, et vous voulez que je renonce à cette utile expérience!... Vous
vous flattez de donner le change, en déclarant que vous marchez malgré
moi; mais comment le persuader, lorsque cette déclaration de l'Empereur
et du Roi de Prusse est motivée sur votre demande? Pourra-t-on jamais
croire que mes frères n'exécutent pas mes ordres? Ainsi, vous allez me
montrer à la nation, acceptant d'une main et suscitant les Puissances
étrangères de l'autre?......

«Je ne vous parle pas de ma position personnelle; on peut en être
peu occupé hors de France; mais moi je suis occupé de celles de mes
frères..... Je conçois qu'on ne compte plus ni mes peines, ni mes
embarras; mais vous devez m'éviter ceux qui vous touchent[840].»

Vainement, quelques jours après, craignant que cette lettre ne parût
un message officiel et imposé, Louis XVI adressait-il à ses frères un
nouveau billet tout confidentiel, où il renouvelait ses instances et
les suppliait de conformer leur conduite à la sienne, et de ne pas le
priver, par leurs incessants appels, de ses derniers défenseurs; car,
disait-il, «il m'est bien essentiel d'en avoir près de moi.» Toutes
ces prières restaient sans effet. Pour toute réponse, les Princes
répandaient à profusion, à Paris et dans les départements, une nouvelle
protestation contre la Constitution[841], et ils écrivaient à leur
frère ce billet qui fut retrouvé, après le 10 août, dans le secrétaire
du Roi.

«Si l'on nous parle de la part de ces gens-là, nous n'écouterons
rien; si c'est de la vôtre, nous écouterons, mais nous irons notre
chemin[842].»

Vainement Mme Elisabeth, qu'un admirable dévouement retenait à
Paris, mais que son cœur portait souvent à Coblentz, essayait-elle, par
l'intermédiaire de ses fidèles amies, Mme de Bombelles, et surtout
Mme de Raigecourt, d'aplanir les dissentiments qui divisaient
la famille royale. Vainement leur écrivait-elle, dans ce style
énigmatique, qui servait à leur correspondance:

«On perdrait tout, si l'on pouvait avoir d'autre vue pour le Futur que
celle de la confiance et de la soumission aux ordres du Père[843].
Toute vue, toute idée, tout sentiment doit céder à celui-là..... Vous
me direz que cela est difficile, quoique cela soit dans le cœur; mais
plus je le sens difficile, plus je le désire..... Le Père est presque
guéri; ses affaires sont remontées; mais comme sa tête est revenue,
dans peu il voudra reprendre la gestion de ses biens, et c'est là le
moment que je crains. Le Fils, qui voit des avantages à les laisser
dans les mains où elles sont, y tiendra; la Belle-mère ne le souffrira
pas et c'est là ce qu'il faudrait éviter, en faisant sentir au jeune
homme que, même pour son intérêt personnel, il ne doit pas prononcer
son opinion sur cela..... Il faudrait aussi qu'on persuadât au jeune
homme de mettre un peu plus de grâce vis-à-vis de sa Belle-mère,
seulement de ce charme qu'un homme sait employer, quand il veut, et
avec lequel il lui persuadera qu'il a le désir de la voir ce qu'elle
a toujours été..... On te dira du mal de la Belle-mère; je le crois
exagéré[844].»

Pas plus que les prières de Louis XVI, les objurgations de Mme
Elisabeth n'étaient écoutées. On a vu, par le billet que nous avons
cité plus haut, quel cas les Princes faisaient de l'autorité du Roi;
leurs entours étaient plus violents. La Reine était quotidiennement
traité à Coblentz de «démocrate»; le Roi, de «pauvre homme» et de
«soliveau». Le _Journal des Princes_, publié par Suleau, était
tellement rempli d'injures contre Léopold et Marie-Antoinette, qu'on
était obligé de supprimer le journal, de renvoyer Suleau, et de
destituer le censeur, Christin, secrétaire de Calonne[845]. Mme
de Bombelles, écho de ces bruits, et indignée de ces outrages, était
réduite à écrire à Mme de Raigecourt, le 3 novembre:

«Comment la Reine se fierait-elle jamais à M. le C. D.[846], elle
qui sait les propos infâmes que tous ses entours ont tenus et
tiennent encore sur elle et sur le Roi? Je n'ai pas, grâce à Dieu,
à me reprocher de lui avoir fait parvenir _tout ce que j'ai entendu
moi-même_ mais j'en sais assez pour sentir que, si elle est aussi
instruite que moi, elle ne risquera jamais de faire dépendre son
sort de gens _qui lui doivent beaucoup et qui sont ses plus mortels
ennemis_. J'excepte M. le comte d'Artois des traits dont je vous
parle; son âme est droite, noble et franche, et je suis intimement
convaincue de la pureté de ses intentions; mais, faible comme la
plupart des princes de son sang, il se laisse diriger aveuglément par
sa société[847].»

Le dissentiment s'aggravait donc chaque jour entre les Tuileries
et Coblentz[848]. Indépendamment de la rivalité entre Breteuil et
Calonne, le premier, agent attitré, le second, ennemi personnel de
Marie-Antoinette, les divergences de vues s'accentuaient entre les
Princes et le Roi, et surtout la Reine, chacun entendant diriger le
mouvement: les Princes voulant se lancer en avant et détruire la
Constitution, l'épée à la main; le Roi s'efforçant de temporiser et
d'améliorer, et la Reine repoussant avant tout une action des Princes
qui, pensait-elle avec raison, n'aurait d'autre résultat que d'«irriter
les factieux sans les effrayer[849]», et par là compromettrait le
succès d'un plan qu'elle étudiait depuis le retour de Varennes et qui,
chaque jour, se formulait avec plus de netteté.

Comme la famille royale, les Puissances étaient divisées; suivant
leurs intérêts particuliers, elles penchaient vers les Princes ou
vers le Roi. Tandis que Gustave III rompait avec l'Assemblée,
renvoyait à Louis XVI sans le lire le billet où il lui notifiait son
acceptation de la Constitution[850], accréditait, près de Monsieur,
le comte d'Oxenstiern; tandis que l'Impératrice de Russie déclarait
que l'acceptation du Roi devait être considérée comme non avenue parce
qu'elle avait été forcée, et que si Louis XVI et Marie-Antoinette
avaient été de bonne foi en acceptant, c'était tant pis pour eux,
et que «dans ce cas, il faudrait regarder le Roi de France comme
un nonens (_sic_)[851]»; tandis que le roi d'Espagne donnait à son
ministre à Paris l'ordre de faire un voyage à Nice[852], Léopold,
heureux d'un événement qui s'accordait avec ses goûts de temporisateur,
proclamait que dorénavant toute idée de contre-révolution était
inutile et dangereuse[853], et que, Louis XVI ayant adhéré à l'acte
constitutionnel, il n'y avait plus qu'à attendre et à observer
la tournure que prendraient les événements. «Le Roi et la Reine,
disait-il, n'ont d'autre ressource que de laisser à l'Assemblée
législative le temps de se discréditer; ils doivent en outre se
conformer exactement aux lois, se composer un parti, et profiter des
circonstances. Cet essaim d'abeilles françaises, ajoutait-il en parlant
des émigrés, devrait enfin songer à se retirer; elles seront bien
à charge au pays[854].» Et le roi de Prusse s'écriait de son côté:
«Enfin, je vois la paix de l'Europe assurée[855].»

Et Fersen, l'ardent Fersen, revenu de Vienne, où l'avait envoyé son
maître, à Bruxelles, où il s'installait pour entretenir, au nom de la
Suède, une correspondance avec le Roi de France[856], Fersen, resté
pendant deux mois sans nouvelles directes des Tuileries[857], et déjà
dérouté par le langage de Louis XVI, l'était plus encore en recevant
cette lettre de Marie-Antoinette:

«Je crois que la meilleure manière de dégoûter de tout ceci est d'avoir
l'air d'y être en entier; cela fera bientôt voir que rien ne peut
aller. Au reste, malgré la lettre que mes frères ont écrite au Roi,
et qui, par parenthèse, ne fait point du tout ici l'effet qu'ils en
espéraient, je ne vois point, surtout par la déclaration de Pillnitz,
que les secours étrangers soient si prompts. C'est peut-être un
bonheur, car plus nous avancerons, et plus ces gueux-ci sentiront leurs
malheurs; peut-être viendront-ils à désirer eux-mêmes l'étranger[858].»

Stupéfait de cette résignation inattendue de sa royale correspondante,
Fersen lui posait aussitôt catégoriquement les trois questions
suivantes:

«1o Comptez-vous vous mettre sincèrement dans la Révolution et
croyez-vous qu'il n'y a aucun autre moyen?»

«2o Voulez-vous être aidés, ou voulez-vous qu'on cesse toute
négociation avec les Cours?»

«3o Avez-vous un plan et quel est-il[859]?»

Mais la Reine se hâtait de détromper son chevaleresque serviteur:

«Rassurez-vous; je ne me laisse pas aller aux _enragés_, et si j'en
voie ou que j'aie des relations avec quelques-uns d'entre eux, ce
n'est que pour m'en servir, et ils me font trop horreur pour jamais me
laisser aller à eux[860].»

«Soyez bien tranquille, jamais je ne me laisserai aller aux _enragés_;
il faut s'en servir pour empêcher de plus grands maux; mais pour le
bien, je sais bien qu'ils ne sont pas capables de le faire[861].»

Il fallait dissimuler, il fallait gagner la confiance du peuple;
c'était le seul moyen d'arrêter, ou tout au moins d'ajourner le mal
et de préparer le mieux. Car, disait la Reine: «Si l'esprit public ne
change pas, aucune force humaine ne saurait gouverner dans un sens
contraire[862].» Or, pour faire changer cet esprit, mieux valait
faire semblant d'y céder d'abord pour le redresser, et cette attitude
effacée faisait ainsi partie du plan dont Marie-Antoinette poursuivait
l'exécution, par l'intermédiaire de son ancien conseiller Mercy et du
fidèle Fersen.

Convaincue qu'il n'y avait pour le moment rien à attendre du dedans,
que le mécontentement que ne pourrait manquer de produire l'application
de la Constitution serait stérile et inerte, si les mécontents ne
se sentaient appuyés et au besoin excités par une force sérieuse
au dehors; convaincue d'autre part que les émigrés ne pouvaient
pas être cette force, parce que leurs menaces ne serviraient qu'à
exaspérer la France[863]; froissée d'ailleurs elle-même de leur
attitude et du peu de cas qu'ils faisaient de la volonté du Roi,
même la plus formelle et la plus nettement exprimée, elle demandait
que l'Empereur prît l'initiative de ce qu'elle nommait un _Congrès
armé_[864]. Les Puissances auraient réuni à Aix-la-Chapelle leurs
ambassadeurs à Paris ou tous autres plénipotentiaires. Là, prenant en
main les intérêts de l'équilibre européen menacé, invoquant notamment
l'occupation d'Avignon, les droits lésés des princes allemands en
Alsace, la garantie des traités passés avec la France et compromis
par le changement de régime; appuyant au besoin leurs revendications
par la présence à la frontière de têtes d'armées, capables à la
fois d'en imposer «à la partie la plus enragée des factieux» et de
«donner aux plus raisonnables le moyen de faire le bien»; mais évitant
soigneusement de parler de la Constitution[865], annonçant même bien
haut qu'elles ne voulaient nullement «s'ingérer dans le gouvernement
intérieur de la France[866]», elles adresseraient, «dans un langage
raisonnable[867],» une sommation au gouvernement français, sommation
dont le premier article serait la faculté pour Louis XVI de sortir de
la capitale et d'aller où il voudrait[868]. En attendant,—car ce ne
pouvait être là l'œuvre d'un jour, et il fallait «laisser respirer la
nation après tant de secousses» et lui donner le temps de «reprendre
ses habitudes et ses mœurs avant de juger ce que les circonstances
peuvent exiger et souffrir[869]»,—en attendant, le Roi s'efforcerait
de gagner la confiance du peuple, combattrait par-dessous l'Assemblée
en cherchant à la déconsidérer[870], mais ferait appliquer strictement
la Constitution[871], afin que la nation, sentant à l'usage les
inconvénients de cette œuvre bâtarde, fût amenée elle-même à en
souhaiter le changement. La déclaration des Puissances, survenant
alors, rendrait courage aux honnêtes gens en leur donnant un moyen
de force et un point de réunion[872], terrifierait les factieux,
et le Roi, redevenu ainsi libre, pourrait se joindre au Congrès et
s'interposer comme médiateur entre ses sujets et les coalisés[873].
«Seul rôle qui lui convienne, disait la Reine, dans une lettre qu'elle
a reconnue comme l'expression exacte de sa pensée[874], tant par
l'amour qu'il a pour ses sujets que pour en imposer aux factions des
émigrants, qui, par le ton qu'ils ont et qui s'élèverait encore s'ils
contribuaient à un autre ordre de choses, replongeraient le Roi dans un
nouvel esclavage[875].» Rentré dans la plénitude de son autorité[876],
mais sans vouloir aucunement rétablir l'ancien régime[877], «libre de
faire telle Constitution qu'il voudrait[878],» il accomplirait,—comme
il comptait le faire, s'il avait gagné Montmédy le 20 juin,—d'accord
avec les représentants du pays, les réformes nécessaires. Toute
la partie saine de la nation viendrait en aide au souverain pour
l'exécution de ces réformes, et les révolutionnaires, ayant tout à
craindre de l'attitude énergique des Puissances, seraient trop heureux
de céder à la justice tempérée par la clémence. Ainsi, l'ordre serait
rétabli sans effusion de sang, par le simple accord des Puissances et
par l'initiative du Roi. «La Révolution se ferait dans l'intérieur de
chaque ville; elle se ferait par l'approche de la guerre, et non par la
guerre même[879].»

Tel était, autant qu'on peut le retrouver au milieu des innombrables
dépêches échangées entre Paris, Vienne, Bruxelles, Stockholm,
Saint-Pétersbourg, tel était le plan auquel s'était arrêtée la Reine;
plan dont elle poursuivit la réalisation avec une persévérance
infatigable, jusqu'à ce que la déclaration de guerre eût rendu une
solution pacifique impossible, et pour lequel elle se condamnait à une
incessante correspondance, écrivant lettres sur lettres, mémoires sur
mémoires, elle qui, disait-elle, «n'en savait pas faire[880]»; plan que
Mercy, après quelques hésitations, avait fini par adopter et auquel
le Roi avait pu se rallier[881], sans être accusé de duplicité; car,
en acceptant la Constitution, il savait qu'elle était impraticable,
et tout en l'observant scrupuleusement lui-même, il ne pouvait pas
rendre possible ce qui ne l'était pas par sa nature[882]; plan enfin,
auquel le chevaleresque Fersen, resté le confident des Tuileries, se
consacrait tout entier. Voici les lignes touchantes par lesquelles il
protestait de son dévouement absolu et désintéressé; car, la calomnie
ne l'avait pas épargné; les ambassadeurs de Suède et d'Espagne avaient
osé l'accuser d'ambition:

«Ils ont raison, écrivait-il à la Reine; j'avais l'ambition de vous
servir, et j'aurai toute ma vie le regret de n'avoir pas réussi; je
voulais m'acquitter envers vous d'une partie des obligations qu'il
m'est si doux de vous avoir et je voulais leur montrer qu'on peut être
attaché à des gens comme vous sans aucun autre intérêt. Le reste de ma
conduite leur aurait prouvé que c'était là ma seule ambition et que la
gloire de vous avoir servis était ma plus chère récompense[883].»

Mais ce plan était-il exécutable et ne reposait-il pas sur une
illusion? L'accord des Puissances, qui en était la base essentielle,
comment l'obtenir d'anciens adversaires qui se jalousaient l'un
l'autre, et qui au fond n'avaient qu'un but commun: l'affaiblissement
de la France, suite naturelle de l'anarchie à laquelle le pays semblait
condamné? Cette alliance universelle, rêvée par la Reine au nom du
principe monarchique attaqué en France, n'était qu'une «attrape»,
disait le comte de Metternich au baron de Breteuil[884]. La Prusse
regardait l'Autriche avec méfiance[885]; l'Autriche n'avait pas plus
de confiance dans la Prusse, et se tournait parfois vers l'Angleterre;
en attendant, elle se renfermait dans son égoïsme; l'Espagne, dans sa
faiblesse; l'Angleterre voyait avec joie, fomentait peut-être sous
main une révolution, qui paraissait devoir réduire pour longtemps son
éternelle rivale à l'impuissance; la Russie poussait les autres à se
jeter dans la mêlée, à la condition de ne rien faire elle-même et pour
avoir les mains libres en Pologne. La Suède seule voulait franchement
agir. Mais que pouvait-elle toute seule, et l'infortuné Louis XVI
n'avait-il pas le droit de dire, quelques mois plus tard, à Fersen:
«J'ai été abandonné de tout le monde[886]?»

Mais quand bien même on serait arrivé à réaliser cet irréalisable
accord, quand bien même cette «médiation armée», que l'honnête
et sage Mounier souhaitait comme la Reine et dans laquelle les
Constitutionnels eux-mêmes finissaient par apercevoir le remède[887],
se serait produite, eût-elle réussi? Bien des esprits vraiment
libéraux,—nous venons d'en donner des exemples,—le pensaient. Ils
avaient vu si souvent une poignée de factieux terroriser la foule
honnête, qu'ils croyaient que la crainte serait un moyen efficace qui
pourrait tout rétablir, comme il avait pu tout détruire. C'était une
erreur. Ils comptaient sans cette susceptibilité du sentiment national
qui se soulevait contre toute apparence d'intervention étrangère et
qui, à des menaces de pression, devait répondre par une prise d'armes.
Le Roi et la Reine étaient sincères dans leur désir d'éviter la guerre
et dans leur conviction qu'ils l'éviteraient; mais, sans le vouloir,
ils y allaient infailliblement.



CHAPITRE XV

     L'Assemblée législative.—Son hostilité contre le Roi s'affirme
     dès le début.—Mécontentement de la bourgeoisie.—La députation de
     Saint-Domingue est présentée à la Reine.—Le Roi ne veut pas former
     sa Maison civile.—Projet d'évasion formé, puis abandonné.—Inaction
     du Roi et de la Reine.—Fluctuations de l'opinion.—Triste situation
     de la famille royale.—Tiraillements à l'intérieur.—La Reine
     continue à réclamer un Congrès.—Hésitation de l'Empereur et
     mécontentement de Marie-Antoinette.—Lettre à Mme de
     Polignac.—Article menaçant des _Révolutions de Paris_.


Cependant, en France, une seconde Législature avait succédé à la
première. Par une résolution fatale, où les rancunes de la droite
s'étaient malheureusement unies aux rancunes de l'extrême gauche,
la Constituante, avant de se séparer, avait décidé qu'aucun de ses
membres ne pourrait être réélu. C'était livrer les destinées du pays à
tous les tâtonnements de l'inexpérience et à tous les emportements de
l'étourderie. Quelles qu'eussent été ses fautes, l'ancienne Assemblée
renfermait dans son sein de grands talents, de grandes fortunes,
de grands noms; trois ans de pratique des affaires avaient tempéré
chez elle bien des ardeurs et modifié bien des préjugés. L'Assemblée
nouvelle se composait, pour la majeure partie, d'inconnus, sans
situation personnelle et sans éclat: petits gentilshommes de province,
petits avocats de bailliages, petits officiers municipaux et procureurs
de districts, enivrés de théories vagues, nourris de phrases creuses,
sans connaissances politiques et sans idées de gouvernement. «Elle
n'est guère, disait plaisamment Staël, que le conseil des avocats de
toutes les villes et de tous les villages de France[888].»

«On croit, ajoutait l'ambassadeur, que la majorité sera sage[889].»
Staël se trompait, et un des nouveaux députés, Hua, avocat au Parlement
de Paris, voyait plus juste quand il écrivait: «Le côté droit se
compose de cent cinquante Constitutionnels; le côté gauche compte cent
cinquante Jacobins, et le centre présente une masse de plus de quatre
cents députés qu'on appelle les _impartiaux_: phalange immobile pour
le bien et qui ne se remue que par la peur; c'est elle qui donnera la
majorité, et elle la donnera, non au côté droit qu'elle estime, mais au
côté gauche qu'elle craint[890].»

Dès le début, l'Assemblée manifesta l'esprit qui devait la diriger.
Le Roi ayant annoncé qu'il viendrait en personne prêter serment à la
Constitution, la question du cérémonial à observer pour le recevoir
fut immédiatement soulevée. Les Jacobins s'élevèrent bruyamment contre
toute forme, non pas même qui rappellerait l'ancien régime, mais
qui marquerait simplement une déférence du pouvoir législatif pour
l'autorité monarchique. Cédant à leurs déclamations, et la domination
passant déjà aux plus violents, l'Assemblée décida qu'on ne donnerait
plus au Roi le titre de _Sire_ ni de _Majesté_, que le fauteuil du
prince serait placé sur la même ligne que celui du président et que,
le monarque une fois arrivé, les députés pourraient s'asseoir et se
couvrir. Le lendemain, il est vrai, le décret fut rapporté; mais la
gauche avait montré sa force, et l'Assemblée sa faiblesse.

Elle avait dû céder cependant à un mouvement incontestable de l'opinion
de la capitale. La bourgeoisie parisienne, sincèrement attachée à
la Constitution, s'était indignée des attaques de cette nouvelle
Législature; la garde nationale avait protesté vivement[891]; de là
le rappel du décret. La famille royale trouvait là comme un dernier
regain de popularité. Le samedi 8 octobre, elle était allée à la
Comédie-Italienne. Lorsqu'elle parut, des acclamations la saluèrent;
des applaudissements mêlés de sanglots se firent entendre, et le cri de
_Vive la Reine!_ fut encore une fois associé au cri de _Vive le Roi!_

Quelques jours plus tard, le 2 novembre, une députation de
Saint-Domingue venait réclamer la protection de Louis XVI contre les
désordres qui désolaient l'île. Les colonies expirantes saluaient la
royauté qui allait mourir.

«Madame, dit à la Reine le chef de la délégation, dans une grande
infortune, nous avions besoin de voir Votre Majesté pour trouver tout à
la fois des consolations et un grand exemple de courage.»

Suffoquée par l'émotion, Marie-Antoinette ne put répondre sur le
moment. Elle retrouva les délégués au sortir de la messe. «Messieurs,
leur dit-elle, il m'a été impossible de vous répondre; mon silence
vous en dira plus que tout le reste[892].»

La mise en pratique de la Constitution avait jeté du trouble à la
Cour; ce qu'on appelait les _honneurs_ et les prérogatives qui y
étaient attachées avaient été supprimés. Plusieurs des dames du palais
quittèrent leur service; on ne les remplaça pas, et l'on ne forma pas
de Maison civile. Le Roi et la Reine ne pouvaient s'y décider; il leur
répugnait de consacrer ainsi officiellement, par la nomination aux
charges nouvelles, l'anéantissement des anciennes; il leur semblait
que ce serait un triste entourage que cette Maison sans chevaliers
et sans dames d'honneur. D'ailleurs, qui consentirait à entrer dans
une organisation ainsi modifiée et comme humiliée? «Si cette Maison
constitutionnelle était formée, disait la Reine, il ne resterait pas
un noble près de nous, et quand les choses changeraient il faudrait
congédier les gens que nous aurions mis à leur place[893].»

On s'occupa seulement de la Maison militaire qui fut constituée un peu
plus tard, sous le commandement du duc de Brissac, mais pour bien peu
de temps.

Dans cette situation critique, les donneurs de conseils affluaient.
L'Espagne acceptait la pensée d'un Congrès; mais elle voulait
auparavant que le Roi fût libre et le prouvât en sortant publiquement
de Paris. Sortir de Paris! Nul ne le souhaitait plus que
Marie-Antoinette; mais était-ce possible dans les conditions indiquées
par le Roi d'Espagne? Evidemment non. «On dira toujours ici, répondait
la Reine qu'il,—le Roi,—est le maître d'aller où bon lui semblera;
mais il ne le peut pas de fait, parce que, outre sa sortie d'ici, qui
serait dangereuse et où il serait peut-être obligé de laisser sa femme
et son fils, sa sûreté personnelle ne serait nulle part plus qu'ici,
puisqu'_il n'y a pas une ville, pas une troupe sur laquelle on puisse
compter_[894].»

On avait bien formé, dans les premiers jours d'octobre, un projet
d'évasion; on devait renouveler, vers la moitié de novembre, et dans
des conditions à peu près analogues, paraît-il, la tentative qui avait
si mal réussi au mois de juin. Quels étaient les auteurs de ce plan?
Quels en étaient les détails? Avec quel concours devait-il se réaliser?
La Reine ne le dit pas et nous n'en trouvons pas trace ailleurs.
Pourquoi y renonça-t-on? Est-ce par le souvenir de l'échec de Varennes?
ou par suite de cette triste constatation qu'on ne pouvait compter ni
sur une ville, ni sur une troupe? Cette dernière raison nous paraît la
plus probable. Ce qui est certain, c'est que l'idée, annoncée dans une
lettre du 19 octobre, semble abandonnée douze jours après, le 31. Mais
le bruit en avait transpiré dans le public, semant l'inquiétude et la
méfiance contre la famille royale. On en parlait à Paris; on le savait
à Coblentz dès le mois d'octobre[895], on fixait même la date, le 27 du
mois[896], et par une étrange coïncidence, à l'époque même indiquée par
Marie-Antoinette pour l'exécution du projet, la nouvelle se répandit
tout d'un coup parmi les émigrés que le Roi avait réussi à quitter
heureusement la capitale, et était arrivé à Raisme, près Valenciennes,
chez M. de la Marck; tant les secrets de la Cour, même ceux qui avaient
le moins de confidents, étaient mal gardés[897]!

Déçue dans ses espérances d'évasion, la Reine en revint à son plan
primitif: s'effacer le plus possible et laisser agir les Puissances
réunies en Congrès. Alors seulement, le Roi pourrait utilement
recouvrer sa liberté, afin d'aller défendre devant cette Assemblée
européenne les intérêts de la France. «Si nous gagnons jamais ce point,
écrivait Marie-Antoinette, c'est tout, et c'est à ce seul but que nous
devons tendre[898].» Pour cela, il était essentiel d'endormir les
méfiances et de ramener à soi l'opinion. Là-dessus, tout le monde était
d'accord, Mercy et la Marck comme Fersen; mais fallait-il s'abandonner
complètement au parti révolutionnaire, adopter sans observations ses
idées et ses mesures, se désintéresser même du choix des ministres?
Ni la Marck, ni Mercy ne le pensaient; ils eussent voulu un ministère
homogène et habile, éclairé et fidèle, très constitutionnel, mais
très royaliste et très ferme, résolu à se créer dans l'Assemblée une
majorité de gouvernement[899].

On ne l'essaya même pas. La Reine était convaincue qu'on ne pourrait
trouver ni bons ministres, ni députés dévoués; elle empêcha M. de
Moustier d'entrer dans le cabinet[900] et regrettait même d'y avoir
appelé Bertrand de Molleville[901]; elle voulait réserver ces hommes
pour des temps meilleurs[902]. En attendant, tout allait à la dérive,
et le ministère qui, bien composé, eût pu, en face d'une Assemblée
discréditée au début, s'assurer une situation prépondérante, se fit
l'humble serviteur de la Législative.

Cette sorte d'abdication désolait la Marck, qui n'y comprenait rien.

«La Reine, écrivait-il à Mercy, la Reine, avec de l'esprit et un
courage éprouvé, laisse cependant échapper toutes les occasions qui se
présentent de s'emparer des rênes du gouvernement et d'entourer le Roi
de gens fidèles, dévoués à le servir et à sauver l'Etat avec elle et
par elle.

«Si l'on cherche à pénétrer les causes de l'indécision et du
_laisser-aller_ qui dominent aux Tuileries, on découvre que, par
paresse d'esprit et de caractère, et peut-être aussi par l'abattement
qui suit assez souvent de longs malheurs le Roi et la Reine n'ont
d'espérance que dans les hasards de l'avenir et dans l'intervention
étrangère que laisse entrevoir le Congrès annoncé, et qu'ils pensent
qu'en attendant il suffit de quelques démarches privées de leur part
pour assurer leur sûreté personnelle.

«En combinant cette conduite avec l'agitation démoniaque de
vingt-quatre millions de fous, comment prévoir d'autre résultat que
l'avenir le plus déplorable[903]?»

Découragés comme la Marck, deux des conseillers habituels de la Cour,
Malouet et l'abbé de Montesquiou, quittaient Paris, le premier pour
aller en Angleterre, le second pour se retirer à la campagne, chez M.
du Châtelet[904].

Réussissait-on du moins par cette attitude effacée à conquérir la
faveur populaire? On le crut au commencement. Soit fatigue des
agitations passées, soit confiance dans l'avenir, il y eut, dans
le public parisien, une sorte de temps d'arrêt, sinon de retour en
arrière: on était altéré d'ordre et de paix; on ne sentait pas le
besoin de destructions nouvelles, puisque les têtes principales étaient
renversées[905], et que le Roi semblait se résigner à son rôle de
monarque constitutionnel. Pour beaucoup de politiques de l'école de
Lafayette, le but était atteint; on voulait s'y tenir. Mais on ne
s'arrête pas facilement dans la voie révolutionnaire: derrière les
satisfaits, il y a les affamés, et, comme dans une mer agitée, un flot
pousse l'autre. La Reine le sentait, et quelque rassurantes que fussent
les apparences, avec la douloureuse expérience qu'elle avait puisée
dans dix ans de calomnies et trois ans de révolution, elle voyait bien
que ce n'était qu'une halte entre deux orages, et que l'abominable
meute qui s'acharnait après elle n'abandonnerait pas sa poursuite.

«Tout est assez tranquille pour le moment en apparence, écrivait-elle
le 19 octobre; mais cette tranquillité ne tient qu'à un fil et le
peuple est toujours comme il était, prêt à faire des horreurs; on nous
dit qu'il est pour nous; je n'en crois rien, au moins pour moi. Je
sais le prix qu'il faut mettre à tout cela; la plupart du temps, cela
est payé, et il ne nous aime qu'autant que nous faisons ce qu'il veut.
Il est impossible d'aller longtemps comme cela; il n'y a pas plus de
sûreté dans Paris qu'auparavant, et peut-être encore moins, car on
s'accoutume à nous voir avilis[906].»

Ce respect d'ailleurs, dont on affectait d'entourer Louis XVI et sa
famille, n'était qu'apparent; au fond, on les traitait en suspects.
Chaque nuit, un homme de garde couchait en travers de la porte de
leurs appartements[907]. Une fois même, un caporal s'était permis de
consigner le Roi et la Reine dans leurs chambres, de neuf heures du
soir à neuf heures du matin, et cela avait duré deux jours[908].

Des affidés du club des Jacobins se glissaient jusque dans le service
du palais, et le malheureux prince, averti qu'on voulait l'empoisonner,
n'osait pas toucher aux plats de sa table; il fallait qu'un serviteur
fidèle, l'intendant des petits appartements, Thierry de Ville-d'Avray,
lui apportât lui-même le pain et le vin[909]. Le dénuement des augustes
prisonniers était extrême; il leur était arrivé de rester pendant neuf
jours sans un sou et la Reine avait été sur le point d'être forcée
d'emprunter à un dépôt que le prince de Nassau avait fait pour elle;
la persuasion où elle était qu'elle ne tarderait pas à être massacrée
l'avait seule retenue. «N'étant pas sûre de pouvoir le rendre,
avait-elle dit, je ne veux pas nuire à ceux qui nous sont dévoués.»
Et l'archevêque d'Aix, qui venait de passer quelques jours à Paris,
disait à ce même prince de Nassau:

«Quelque idée qu'on puisse se former des malheurs du Roi et de la
Reine, l'imagination ne peut les atteindre. Il faut avoir eu le
tourment d'en être témoin pour en concevoir toute l'horreur. Et ceux
que les Jacobins et les républicains leur préparent les surpassent.
Cependant il n'est que trop vraisemblable que leur dessein est de ne
les terminer qu'avec leur vie[910].»

Mais qu'étaient ces privations physiques à côté des tortures morales?
La Reine se voyait seule pour la lutte, pour essayer tout ce qu'elle
sentait «si nécessaire au bien général[911]». L'émigration l'avait
privée de ses appuis les plus sûrs; vainement avait-elle tenté
d'arrêter le courant[912] qui emportait les gentilshommes au delà de
la frontière: on ne tenait compte ni de ses avis, ni de ses prières.
Au dehors, les Princes armaient, malgré elle et presque contre elle,
donnant ainsi un nouveau prétexte aux méfiances de l'Assemblée et
un nouvel aliment aux passions populaires. Et, pour endormir ces
méfiances, elle était forcée, elle, la femme ardente et fière, de
s'abaisser jusqu'à la duplicité, de mendier en quelque sorte les
suffrages d'une Assemblée pour laquelle elle n'éprouvait que du dédain,
«d'un amas de scélérats, de fous et de bêtes[913],» de parler contre sa
pensée, de flatter des gens qu'elle méprisait, de décourager ceux qui
jouissaient de sa confiance. «Comprenez-vous, écrivait-elle à Fersen,
comprenez-vous ma position et le rôle que je suis obligée de jouer
toute la journée? Quelquefois je ne m'entends pas moi-même et je suis
obligée de réfléchir pour voir si c'est bien moi qui parle[914].»

Dans son intérieur même,—et c'était l'explication de cette apathie
apparente que la Marck traitait de paresse de caractère et qui
n'était qu'une inaction forcée,—dans son intérieur même, elle se
sentait isolée. Ni son mari, ni sa belle-sœur ne partageaient sa
manière de voir. Louis XVI sentait les maux qui l'accablaient et les
dangers qui menaçaient sa famille; mais il se résignait aux uns et
cherchait peu à combattre les autres. Insensible aux objurgations de
sa femme, dédaigneux de la mort, mais trop insouciant de la vie, d'un
courage réel, mais purement passif, sans vigueur et sans initiative,
il n'avait de force que pour souffrir. Plus ardente que son frère,
Mme Elisabeth eût été pour une action énergique; elle n'eût pas
reculé devant la guerre civile; elle fût volontiers montée à cheval,
et ce qui la séduisait, ce n'était pas le plan diplomatique de la
Reine, c'était l'attitude des émigrés, du comte d'Artois et du prince
de Condé surtout, ralliant autour de leur panache blanc les soldats
de la monarchie. Un devoir, héroïquement accepté, la retenait aux
Tuileries; mais sa pensée et son cœur étaient à Coblentz. Il y avait,
sur cette question de l'émigration, entre les deux belles-sœurs un
dissentiment trop profond pour que l'intimité ne fût pas parfois
troublée, et je ne m'étonne pas que, dans un moment de découragement,
entre l'inertie du Roi et les sympathies de Mme Elisabeth pour les
Princes, la malheureuse Reine se soit écriée: «C'est un enfer que notre
intérieur[915].»

A l'extérieur, elle n'était pas plus heureuse; ses intentions étaient
calomniées; la diplomatie des émigrés combattait la sienne et, pour
mieux la combattre, affectait de la représenter comme démocrate.
Vainement la Reine écrivait-elle à Catherine II pour lui expliquer
sa conduite, lui montrer la nécessité qui la forçait à accepter en
apparence ce qu'elle désavouait en secret, et invoquer l'appui de la
Russie pour ce Congrès dans lequel elle mettait sa dernière espérance;
elle n'obtenait que des larmes stériles[916], et cette note dédaigneuse
où je ne sais quelle satisfaction inavouée de jalousie féminine
pourrait bien inspirer l'ironie de l'autocrate toute puissante: «Qu'on
est malheureux, quand on est réduit à avoir pour tout espoir un
roseau pour s'accrocher! Mais qu'attendre de gens, qui agissent sans
discontinuer avec deux avis divers parfaitement contradictoires[917]?»

L'Empereur lui-même ne montrait guère plus de bonne volonté. La
Reine avait beau presser son frère de faire quelque chose, Léopold
tergiversait toujours, entassait prétextes sur prétextes pour ne pas
bouger, et ne semblait pas même se préoccuper des dangers terribles
auxquels étaient exposés sa sœur, son beau-frère et son neveu. Depuis
l'acceptation de la Constitution, qu'il avait conseillée, il devenait
de plus en plus froid. Sur le terrain même du Congrès armé, qui
cependant semblait l'engager si peu, il se dérobait, tirait occasion
de tout pour ne pas intervenir, ce qui revenait à tout empêcher; car
on savait bien que, sans lui, rien ne pouvait se faire. Au fond, il ne
pensait qu'à ses intérêts et redoutait, dans le cas d'un conflit avec
la France, le soulèvement des Pays-Bas, mal pacifiés depuis Joseph II,
et surexcités par le voisinage et les émissaires des révolutionnaires
de Paris[918]. Mercy lui-même, ce vieux conseiller de Marie-Antoinette,
mais qui n'avait jamais été partisan bien chaud d'un Congrès[919],
Mercy, fidèle interprète de la volonté de son maître, désolait la Reine
par ses théories:

«Notre position est tous les jours plus embarrassante, écrivait le
25 novembre la malheureuse souveraine. Avec cela l'Assemblée est si
mauvaise, tous les honnêtes gens si las de tous les troubles, qu'avec
de la sagesse, je crois, l'on pourra s'en tirer; mais, pour cela
j'insiste toujours pour le Congrès armé, comme j'en ai déjà parlé. Il
n'y a que lui qui puisse arrêter les folies des Princes ou des émigrés,
et je vois de tous les côtés qu'il viendra, peut-être avant peu, un tel
degré de désordre ici, que, hors les républicains, tout le monde sera
charmé de trouver une force supérieure pour arriver à une composition
générale[920].»

A toutes ces instances, Mercy se contentait de répondre: «On croit un
Congrès inutile et impossible[921]. On a rendu compte des raisons qui
s'opposaient à un Congrès.—Bien d'autres raisons politiques rendraient
ce Congrès plus nuisible qu'utile à la France[922].»

Et s'élevant contre ceux qui voulaient entraîner l'Empereur dans les
hasards, en restant eux-mêmes à l'abri, il énumérait les dépenses
déjà faites par l'Autriche pour le Roi de France[923]. C'était assez.
Léopold n'était pas d'humeur à prolonger des sacrifices dont il était
si mal payé[924], et les ordres de marche donnés aux troupes étaient
contremandés.

Ainsi, toutes les espérances de Marie-Antoinette s'évanouissaient; tout
conspirait contre elle: la faiblesse de son mari et la froideur de son
frère; le Congrès armé, sa dernière ressource, la clef de voûte sur
laquelle reposait son système de défense, s'écroulait comme le reste,
par la faute de sa propre famille; elle n'y put tenir, et, de quelque
silence qu'elle eût jadis voilé ses tristesses intimes, elle ne put
empêcher l'amertume de son cœur de déborder dans ses lettres:

«Je ne récriminerai pas sur le passé, écrivait-elle, le 16 décembre;
je ne dirai pas que, si l'Empereur avait exécuté ce que je lui avais
demandé dès le mois de juillet et depuis, le Congrès aurait eu lieu, ou
du moins serait annoncé, et nous serions dans une autre position.....
C'est dans ce moment où le Congrès armé pourrait encore être de la plus
grande utilité..... Mais on ne peut pas différer. Voilà le moment de
nous servir; si on le manque, tout est dit, et l'Empereur n'aura que la
honte et le reproche à se faire, aux yeux de l'univers entier, d'avoir
laissé traîner dans l'avilissement, pouvant les en tirer, sa sœur, son
neveu et son allié. Je vois peut-être bien vivement; mais le moyen
qu'il en soit autrement, quand tous mes intérêts sont réunis[925]?»

Avec Fersen, son confident le plus dévoué et le plus intime, elle était
plus explicite et plus sévère encore: «Quel malheur, lui disait-elle,
que l'Empereur nous ait _trahis_! S'il nous avait bien servis,
seulement depuis le mois de septembre, que je lui ai écrit en détail,
le Congrès aurait pu être établi le mois prochain, et cela aurait
été trop heureux; car la crise marche à grands pas ici et peut-être
devancera-t-elle le Congrès: alors, quel abri aurons nous[926]?»

Elle ne savait plus à qui se fier, et un jour qu'elle était allée à
Saint Cloud pour faire respirer à ses enfants un air plus pur, elle
prenait à part Mme de Tourzel et de Tarente: «J'ai besoin, leur
disait-elle, d'épancher mon cœur devant des personnes aussi sûres que
vous et sur l'attachement desquelles je puis compter. Je suis blessée
au vif par les endroits les plus sensibles. J'avais mis, en arrivant
en France, ma confiance dans M. de Mercy... Je le regardais comme un
père et j'ai la douleur de voir combien j'ai été trompée par le peu de
part qu'il prend aujourd'hui à ma triste situation. M. de Breteuil, de
son côté, calcule toujours ses intérêts et ne peut nous inspirer une
entière confiance. Le Roi est très mécontent de M. de la Queuille, qui
écrit des lettres du style le plus singulier[927].»

«Nous sommes surveillés comme des criminels, écrivait la malheureuse
femme à l'amie de son cœur, la duchesse de Polignac, et en vérité cette
contrainte est horrible à supporter. Avoir sans cesse à craindre
pour les siens, ne pas s'approcher d'une fenêtre sans être abreuvés
d'insultes, ne pouvoir conduire à l'air de pauvres enfants sans exposer
ces chers innocents aux vociférations, quelle position, mon cher cœur!
Encore, si on n'avait que ses peines! Mais trembler pour le Roi, pour
tout ce qu'on a de plus cher au monde, pour les amis présents, pour les
amies absentes, c'est un poids trop fort à endurer; mais, je vous l'ai
dit, vous autres me soutenez. Espérons en Dieu qui voit nos consciences
et qui sait si nous ne sommes pas animés de l'amour le plus vrai pour
le pays[928].»

Mais cet amour vrai, qui lui en tenait compte? Les journaux ne
cessaient de déblatérer contre elle, et Prudhomme imprimait, dans les
_Révolutions de Paris_, ces lignes menaçantes:

«Antoinette, nous ne te demandons pas des vertus civiques, tu n'es
pas née pour en avoir! Mais seulement abstiens-toi de nuire, et
enveloppe-toi dans ton manteau de pourpre. Tant que l'hyène des
montagnes reste dans son repaire, on ne va point à elle; mais du moment
qu'elle descend dans la plaine pour l'ensanglanter, la couronne civique
attend le héros de l'humanité qui, au péril de ses jours, aura délivré
son pays de cette bête féroce[929].»

L'allusion était transparente, et ni la Reine ni les assassins ne
pouvaient s'y tromper.

C'est dans cette douloureuse situation que s'achevait l'année 1791 et
que s'ouvrait l'année 1792.



CHAPITRE XVI

     Premières mesures de l'Assemblée contre les émigrés et les
     prêtres.—Le Roi demande la dispersion des rassemblements
     d'émigrés.—Préparatifs de guerre.—Mémoire envoyé à l'Empereur par
     les Constitutionnels.—Mission de M. de Simolin.—Lettre de la Reine
     à Mercy.—Voyage de Fersen en France.—Il propose un plan d'évasion,
     mais le reconnaît impossible.—Représentation du 20 février aux
     Italiens.


La Reine avait raison de le dire, la crise devenait chaque jour plus
aiguë. La Législative menait vivement l'assaut du trône et de la
Constitution. Une minorité violente dominait l'Assemblée et inaugurait
son règne par des mesures agressives dont, par un juste retour des
choses, elle devait être plus tard la victime. Le 9 novembre, un
décret déclarait suspects les émigrés, prononçait la séquestration de
leurs biens et décidait que ceux qui ne seraient pas rentrés avant le
1er janvier 1792 seraient passibles de mort. Le 29, un autre décret
édictait des peines sévères contre les prêtres qui n'auraient pas prêté
le serment prescrit par la Constitution civile. Le Roi, se renfermant
dans ses droits de monarque constitutionnel, sollicité d'ailleurs
officiellement par le Directoire du département de la Seine, opposa son
veto à ces deux décrets. Mais en même temps, pour donner satisfaction
à l'opinion soulevée par les armements des Princes, il écrivit à ses
frères pour les engager à rentrer en France.

Jamais Louis XVI ni Marie-Antoinette n'avaient approuvé
l'émigration[930]; ils avaient essayé d'en détourner leurs plus fidèles
serviteurs; ils eussent voulu retenir, ou tout au moins rappeler les
gardes du corps[931]. Ils dépêchaient lettres sur lettres, agents
sur agents, Viomesnil après Coigny, Goguelat après Viomesnil; ils
n'obtenaient rien, sous prétexte que, le souverain étant prisonnier,
il fallait agir à l'inverse de ses instructions[932]. Aux lettres
officielles, les Princes répliquaient qu'ils refusaient d'obéir à «des
ordres évidemment arrachés par la violence[933]». Aux agents, comme
Goguelat, on répondait par un persiflage et par l'injonction d'avoir
à quitter immédiatement Coblentz, non sans avoir été témoin du peu de
respect avec lequel les familiers de la petite cour de Schonburnlust
parlaient du Roi et de la Reine, traitant le Roi de «soliveau» et la
Reine de «démocrate[934]».

Douloureuse situation que celle de Louis XVI! Il voyait autour de lui
l'effervescence populaire grandir; il sentait que rien n'excitait
plus les passions en France que l'attitude des émigrés au dehors,
et que, comme l'écrivait judicieusement Pellenc, «si la haine des
abus avait été le principe de la Révolution, presque aussitôt la
haine des personnes avait pris la place de la haine des abus[935]».
Il savait que la populace avait applaudi hautement au décret contre
les émigrés, qui donnait satisfaction à ses rancunes, et que, en y
opposant son _veto_, il avait fourni une arme toute puissante à
ses ennemis. Et pendant ce temps, à ses lettres intimes comme à ses
lettres officielles, ses frères refusaient d'obtempérer! Il avait beau
faire, il se débattait dans le vide: ni d'un côté, ni de l'autre, on
ne croyait à sa sincérité. L'Assemblée le soupçonnait de connivence
avec les émigrés; les Princes l'accusaient de complicité avec les
révolutionnaires. Isolé dans son royaume, sans parti, sans défense, il
n'attendait quelque amélioration que de l'apaisement des esprits, et
les esprits s'aigrissaient chaque jour davantage. Les armements des
émigrés provoquaient les décrets de l'Assemblée, comme les menaces de
l'Assemblée provoquaient les attaques des émigrés; et le Roi restait
entre les deux, spectateur affligé mais impuissant d'un duel à mort,
dont sa couronne et sa tête étaient le prix.

Dès le 29 novembre, la Législative mettait Louis XVI en demeure
d'exiger, des princes de l'Empire, la dispersion des rassemblements de
Français armés près de la frontière. Le 14 décembre, un ultimatum fut
adressé aux Électeurs de Trèves et de Mayence pour les sommer d'avoir
à dissoudre les corps d'émigrés; une armée de cent mille hommes,
sous la conduite de Lafayette, Rochambeau et Luckner, devait appuyer
la sommation. Les Électeurs, menacés, invoquèrent l'assistance de
l'Empereur, et, le 21 décembre, Léopold répondit à la dépêche française
par une note assez ferme, où il déclarait que, comme chef de l'Empire,
il ne tolérerait aucune violation du territoire impérial. Et pour
mieux soutenir ses paroles, il commanda au maréchal Bender, alors à
Luxembourg, de protéger, au besoin, l'Électorat de Trèves contre toute
agression.

Ce n'était point encore la guerre; mais c'en étaient les prémisses:
l'Empereur, quoi qu'il en eût, se trouvait forcé d'agir. Les émigrés
s'en réjouissaient, malgré la dispersion momentanée que leur imposait
Léopold, parce qu'ils voyaient là le début d'un conflit où ils
comptaient bien jouer un rôle, et les conseillers de la Reine s'en
réjouissaient aussi, parce qu'ils pensaient que l'Empereur, une fois
engagé, ne pourrait plus reculer et qu'il devrait en venir forcément
au Congrès armé, que son inaction seule avait empêché jusque-là[936].
Mercy lui-même, le temporisateur et prudent Mercy, commençait à
croire qu'on ne finirait pas sans une guerre, guerre civile ou guerre
étrangère, peut-être les deux à la fois[937]. Rien n'était prêt
encore[938]; mais on faisait des préparatifs. Léopold le pacifique
devenait belliqueux: «Les Français veulent la guerre, avait-il dit;
ils l'auront, mais ils en paieront la dépense[939].» Déjà, l'effectif
des troupes autrichiennes en Belgique était augmenté et des ordres
donnés pour que tout fût en état au 1er mars[940]. Le roi de Prusse
s'était, dès le 14 janvier, déclaré résolu à prendre part au Congrès
armé[941]; Catherine II s'y était ralliée elle-même; quant au roi de
Suède, il était tout feu[942].

Cette guerre, les Jacobins y poussaient de tout leur pouvoir, parce
qu'ils appréhendaient avant tout le Congrès[943]. En revanche, les
Constitutionnels la redoutaient, parce qu'ils sentaient bien que,
au milieu du choc des armées et du tumulte des passions, le frêle
édifice qu'ils avaient échafaudé sombrerait dans la tempête[944]. Ils
rédigèrent donc un mémoire pour tâcher d'en détourner l'Empereur, lui
représentant les conséquences fatales qu'un conflit pourrait avoir
pour la France et pour la sûreté de la famille royale, et alléguant
le fâcheux effet qu'avait déjà produit, suivant eux, l'ordre donné au
maréchal Bender. Fidèle à son principe de tout accepter sans objection,
la Reine consentit à envoyer ce mémoire à Vienne par un émissaire
secret, mais, en traînant en longueur, sous prétexte qu'elle n'avait
pas de moyen de correspondre sûrement avec son frère[945]. Et elle
eut bien soin de lui faire savoir que c'était l'œuvre exclusive de
ses conseillers d'occasion, qu'ils n'avaient en aucune façon traduit
sa propre pensée, et qu'il était de la dernière importance de bien
distinguer son intérêt véritable de tout ce qu'elle était obligée de
faire et de dire pour sa sûreté personnelle et celle du Roi[946]. Elle
s'applaudissait au contraire du ferme langage que, pour la première
fois, avait tenu Léopold et de la crainte qu'il avait inspirée aux
Constitutionnels, crainte attestée par la démarche qu'ils faisaient à
Vienne; et elle en concluait qu'une déclaration des Puissances, appuyée
par des forces imposantes, produirait le même effet sur le pays entier
et forcerait l'Assemblée à composer enfin avec le Souverain.

Cette diplomatie en partie double, cette contradiction entre les
démarches officielles et les sentiments secrets forçaient le Roi et la
Reine d'avoir hors de France des agents autorisés, chargés de faire
connaître aux Cours étrangères leurs véritables intentions. C'étaient,
à Berlin, le vicomte de Caraman; à Saint-Pétersbourg, le marquis de
Bombelles; à Londres, l'évêque de Pamiers et M. Crawford; c'étaient
avant tout le baron de Breteuil, qui avait les pouvoirs du Roi, et
aussi le correspondant de la Reine, le comte de Fersen. Puis, en dehors
de ces agents, il y avait les émissaires, tantôt français, tantôt
étrangers, parce que ceux-ci, par leur nationalité même, éveillaient
moins l'attention des espions de toutes sortes attachés aux Tuileries.
Et lorsque, parmi ces étrangers, la Reine rencontrait un homme d'un
caractère sûr, d'un dévouement éprouvé, en même temps que d'une
autorité reconnue, qui, ayant vu les choses de près, pût les montrer
telles qu'elles étaient réellement, elle n'hésitait pas à lui confier
la délicate mission de peindre à ses amis et à ses alliés la situation
vraie de la France et les sentiments intimes des souverains.

Cet homme, au commencement de 1792, fut Jean de Simolin, ministre de
Russie à Paris depuis 1784, et qui, après le départ du comte de Mercy,
l'avait en partie remplacé dans la confiance de Marie-Antoinette[947].
Simolin devait prendre un congé de quelques semaines. La Reine le
fit prier de passer chez elle, le reçut sans cérémonial, en frac et
en surtout, dans sa chambre, où bientôt le Roi vint la rejoindre; et
là, après avoir soigneusement poussé le verrou de la porte, lui ouvrit
son âme tout entière, se répandit en témoignages de reconnaissance
pour la Czarine, mais ne dissimula pas son mécontentement de la
conduite de l'Empereur qui, dit-elle, «conservait sur le trône la
façon de penser d'un petit duc de Toscane, ne prenait aucun intérêt à
ses parents[948],» et ne répondait pas même à ses lettres. L'émotion
la gagnait; ses yeux étaient humides. Mais, refoulant ses pleurs,
elle déroula au ministre russe tout son système, lui expliqua
les motifs de sa conduite, lui dépeignit en termes très vifs la
situation, et le chargea de la représenter dans toute son exactitude
et toute son horreur à Léopold et à Catherine[949]; et comme Simolin,
touché lui-même jusqu'aux larmes[950], objectait les dangers qu'une
intervention des Puissances pourrait faire courir à la famille royale:

«Dites à l'Empereur, répondit-elle, que la nation a trop besoin du Roi
et de son fils, pour qu'ils aient rien à craindre; c'est eux qu'il
est intéressant de sauver. Quant à moi, je ne crains rien; pourvu
qu'ils soient sauvés, tout m'est indifférent, et j'aime mieux courir
tous les dangers possibles que de vivre plus longtemps dans l'état
d'avilissement et de malheur où je suis[951].»

La lettre de la Reine à l'Empereur n'entrait dans aucun détail, se
contentant d'accréditer près de lui Simolin, dont elle vantait la
sagesse et les manières franches et loyales, et laissant au ministre
russe le soin de développer la pensée des prisonniers des Tuileries.
Avec Mercy, quoiqu'il fût recommandé à Simolin de ne s'ouvrir à lui
qu'avec «quelque réserve[952]», Marie-Antoinette était plus explicite;
la lettre qu'elle lui écrivit à cette occasion est trop importante et
exprime trop bien les vrais sentiments de la malheureuse princesse pour
que nous ne croyions pas devoir la transcrire ici tout entière;

  Février 1792.

«M. de S., qui vous joindra, Monsieur, veut bien se charger de mes
commissions. Il compte faire une course pour aller voir le prince
Galitzin, et, d'après votre conseil, je l'ai prié de porter directement
une lettre de moi à mon frère. L'ignorance totale où je suis des
dispositions du cabinet de Vienne rend tous les jours ma position plus
affligeante et plus critique. Je ne sais quelle contenance faire ni
quel ton prendre; tout le monde m'accuse de dissimulation, de fausseté,
et personne ne peut croire,—avec raison,—que mon frère s'intéresse
assez peu à l'affreuse position de sa sœur pour l'exposer sans cesse,
sans lui rien dire. Oui, il m'expose, et mille fois plus que s'il
agissait; la haine, la méfiance, l'insolence sont les trois mobiles
qui font agir dans ce moment ce pays-ci. _Ils sont insolents par excès
de peur_, et parce que, en même temps, ils croient qu'on ne fera rien
au dehors. Cela est clair; il n'y a qu'à voir les moments où ils ont
cru que réellement les Puissances allaient prendre le ton qui leur
convient; nommément à l'office du 21 décembre de l'Empereur, personne
n'a osé parler ni remuer, jusqu'à ce qu'ils fussent rassurés. Que
l'Empereur sente donc une fois ses propres injures; qu'il se montre à
la tête des autres Puissances avec une force, mais une force imposante,
et je vous assure que tout tremblera ici. Il n'y a plus à s'inquiéter
pour notre sûreté; c'est ce pays-ci qui provoque à la guerre; c'est
l'Assemblée qui la veut. La marche constitutionnelle que le Roi a prise
le met à l'abri, d'un côté, et, de l'autre, son existence et celle de
son fils sont si nécessaires à tous les scélérats qui nous entourent
que cela fait notre sûreté; et, je le dis, il n'y a rien de pis que de
rester comme nous sommes; il n'y a plus aucun secours à attendre du
temps et de l'intérieur. Le premier moment sera difficile à passer ici;
mais il faudra une grande prudence et circonspection. Je pense, comme
vous, qu'il faudrait des gens habiles et sûrs pour être informé de
tout; mais où les trouver[953]?»

Porteur de ces lettres et de ces instructions, M. de Simolin partit
de Paris le 7 février, arriva le 9 à Bruxelles, s'aboucha avec MM. de
Breteuil, Fersen et de Mercy, et poursuivit sa route sur Vienne.

Deux jours après, le 11 février, le comte de Fersen s'acheminait de son
côté vers Paris.

De tous les souverains que préoccupait la situation du Roi de France,
Gustave III était assurément le plus sincère et le plus désintéressé.
Il avait accepté le Congrès; il était même disposé à aller plus loin;
mais il s'inquiétait avec raison de l'effervescence que ne pouvaient
manquer de soulever à Paris les premières menaces des Puissances et
du danger qu'aurait alors à courir la famille royale. Déjà même le
bruit s'était répandu que, en cas de guerre, le Roi, la Reine et
leurs enfants seraient emmenés dans le Midi, probablement dans les
Cévennes, sous la garde d'une armée de protestants[954]. Pour éviter
ce double péril, d'une insurrection populaire ou d'un enlèvement,
et quels que fussent d'ailleurs les risques d'une évasion nouvelle,
Gustave jugeait «indispensable»,—et il était en cela d'accord avec
l'Impératrice de Russie[955],—que Louis XVI fît tout pour se soustraire
aux mains de ses geôliers[956]. Deux moyens étaient ouverts: ou gagner
la mer et s'échapper sur un petit bateau anglais qui irait débarquer
à Ostende[957], ou prendre la voie de terre, traverser les «forêts
de chasse» en évitant les villages[958] et se faire conduire par
des contrebandiers jusqu'à une dizaine de lieues de la frontière,
où un détachement de troupes légères rencontrerait les fugitifs
et protégerait leur sortie[959]. Le Roi, la Reine et le Dauphin
partiraient seuls, pour ne pas compliquer les préparatifs; Mme
Elisabeth et Madame Royale resteraient à Paris, où il semblait qu'elles
ne devaient avoir rien à craindre[960]. Quel que fût d'ailleurs le
plan adopté, comme il était urgent qu'il restât secret et qu'il eût
été imprudent de le confier à la poste, Fersen fut chargé d'aller le
proposer aux prisonniers et l'étudier sur place avec eux.

Ce n'était pas d'ailleurs la première fois que des projets de ce
genre étaient présentés à la famille royale. Déjà, un autre fidèle
du malheur, un Anglais, M. Crawford, qui put séjourner incognito à
Paris de décembre 1791 jusqu'en avril 1792, avait, d'accord avec le
roi d'Angleterre, proposé à la Reine de quitter la France avec le
Dauphin, et tout arrangé pour la fuite[961]. La Reine avait refusé:
son devoir était de rester aux côtés de son mari; elle ne voulait pas
l'abandonner[962].

Mais, par une coïncidence étrange, au moment même où les conseillers
du roi de Suède élaboraient un plan d'évasion, le bruit d'une fuite
nouvelle de la famille royale courait dans Paris. Le public en
jasait; les journaux en parlaient; on entrait dans le détail: le
départ devait s'effectuer par Calais[963]; on fixait même la date,
c'était la nuit du 12 au 13 janvier. L'Assemblée et la municipalité
s'émurent; le nouveau maire de Paris, Pétion, fit doubler les postes
du Château[964], et l'Assemblée, après avoir, le 11 janvier, déclaré
infâme tout Français qui prendrait part à un Congrès, destiné à changer
la Constitution[965], décréta que nul ne pourrait voyager en France
sans un passeport individuel. La Reine, instruite des projets de son
confident, et alarmée des dangers qu'aurait à courir, s'il était
reconnu, l'organisateur du voyage de Varennes, la Reine lui écrivit
d'ajourner, et ce ne fut que lorsque le Roi eut refusé sa sanction au
décret sur les passeports[966], qu'elle lui permit de venir.

Fersen quitta donc Bruxelles le 11 février, à neuf heures et demie du
matin, en chaise de poste, sans domestique, accompagné seulement d'un
officier suédois du nom de Reuterswaerd; tous deux avaient un passeport
de courrier pour le Portugal, sous des noms supposés, et Fersen, pour
mieux se déguiser, portait une perruque[967]. Malgré leur crainte des
vexations qu'on faisait alors subir aux voyageurs, ils ne rencontrèrent
aucun obstacle. Partout on fut poli; à Péronne même, où un accident de
voiture les retint quatre heures, ils n'eurent qu'à se louer des bons
procédés de la municipalité et de la garde nationale[968]. Le lundi 13
février, à cinq heures et demie du soir, ils entrèrent sans encombre
à Paris. Fersen laissa son compagnon de route, et le soir même, après
s'être entendu avec Goguelat, qu'il avait prévenu de son arrivée, il
se rendit aux Tuileries par des chemins détournés, ne put voir qu'un
instant la Reine, mais y revint le 14, à minuit[969], et trouva la
Reine et le Roi.

Quelles furent les émotions de ce premier revoir, après huit mois de
séparation, on le devine sans peine. Que de confidences échangées
entre les prisonniers et le défenseur qui leur avait dévoué sans
arrière-pensée sa fortune et sa vie! Que de souvenirs évoqués, que
de larmes versées! Ce furent d'abord les ineffaçables souvenirs de
Varennes, les angoisses et les avanies de ce douloureux retour;
puis les misères du présent, la perspective meilleure peut-être de
l'avenir. On parla du projet de fuite; on convint qu'il offrirait de
grands avantages, en donnant une impulsion plus vive aux affaires,
en facilitant la bonne volonté des alliés[970]. La Reine le sentait
bien, et ce n'était pas l'insuccès d'une première tentative qui la
décourageait d'une seconde. Mais les difficultés étaient extrêmes:
Fersen lui même, qui avait tant à cœur une évasion, dut la déclarer
impossible. La famille royale était gardée à vue; tous les bâtiments
en partance étaient rigoureusement visités[971]; et, d'autre part, un
grand nombre de municipalités, celles de campagne surtout, ne tenant
pas compte du _veto_ du Roi, appliquaient le décret sur les passeports,
comme s'il avait été sanctionné[972]. La fuite était «physiquement
impossible», tant la surveillance était minutieuse[973].

Aux obstacles matériels s'ajoutait un obstacle moral, plus
insurmontable peut-être: la conscience du Roi; ayant si souvent promis
de rester, il se faisait scrupule de partir. Mais il acceptait, il
demandait même qu'un des premiers actes du Congrès fût d'exiger sa
sortie de Paris, pour donner, en pleine liberté, son assentiment aux
mesures à adopter et ratifier les engagements pris avec les Puissances.
Si cette liberté lui était refusée, alors il pourrait tenter de fuir à
travers les bois, par l'itinéraire que Fersen conseillait et déclarait
possible, et si cette tentative échouait, il consentait pleinement à ce
que les Puissances agissent, sans s'occuper de lui. «Il faut, dit-il,
qu'on me mette tout à fait de côté et qu'on me laisse faire[974].»
C'était la confirmation de ce que la Reine avait déclaré à Simolin.

Quant aux démarches qu'il accomplissait, à l'approbation qu'il semblait
donner aux actes de l'Assemblée, il ne fallait ni s'en étonner, ni s'y
laisser tromper. Une telle conduite de sa part était rendue nécessaire
par la situation précaire où il se trouvait et par le désir d'éviter de
plus grands maux. Il n'avait sanctionné le décret sur la séquestration
des biens des émigrés, que pour empêcher qu'ils ne fussent pillés et
brûlés; mais il ne consentirait jamais à ce qu'ils fussent vendus.

«Ah çà, dit-il avec sa brusque bonhomie, nous sommes entre nous et nous
pouvons parler. Je sais qu'on me taxe de faiblesse et d'irrésolution;
mais personne ne s'est jamais trouvé dans ma position. Je sais que
j'ai manqué le moment; c'était le 14 juillet; il fallait alors s'en
aller et je le voulais; mais comment faire, quand Monsieur lui-même me
priait de ne pas partir et que le maréchal de Broglie, qui commandait,
me répondait: «Oui, nous pouvons aller à Metz; mais que ferons-nous,
quand nous y serons?» «J'ai manqué le moment, et depuis je ne l'ai pas
retrouvé. J'ai été abandonné de tout le monde[975].»

Le Roi et la Reine se mirent à entrer, sans récriminations, mais
avec une émotion qui gagna Fersen, dans le détail de toutes les
ingratitudes, de tous les abandons dont ils avaient été, dont ils
étaient tous les jours victimes, n'ayant dans le ministère qu'un seul
homme, Bertrand de Molleville, qui leur fût vraiment dévoué, trahis
par ceux qui leur devaient le plus, et ne pouvant rien attendre que de
l'attachement de ceux qui ne leur devaient rien[976]. Dans l'extrémité
où ils étaient réduits, avec les progrès de l'esprit révolutionnaire,
entre les attaques de l'Assemblée et les insultes de la rue, il ne
fallait plus rien espérer de l'intérieur, pas même de l'excès du mal,
qui, disait la Reine, «ne saurait enfanter le bien[977]»; il n'y aurait
pas de retour sérieux et solide de l'opinion; on ne pouvait compter
que sur l'intervention des Puissances. Ce n'était pas seulement le
sentiment du Roi et de la Reine, mais celui de leurs conseillers
constitutionnels, d'Alexandre de Lameth et de Duport, qui leur
répétaient sans cesse qu'un tel état ne pouvait durer, qu'il n'y avait
de remède que dans les troupes étrangères, et que, sans elles, tout
était perdu[978].

«En tout, écrivait Fersen, résumant à Gustave III ses entretiens
avec la famille royale, j'ai trouvé le Roi et la Reine très décidés
à supporter tout plutôt que l'état où ils sont, et, d'après la
conversation que j'ai eue avec Leurs Majestés, je crois pouvoir vous
assurer, Sire, qu'elles sentent fortement que toute composition avec
les rebelles est inutile et impossible, et qu'il n'y a de moyen
pour le rétablissement de leur autorité que la force et des secours
étrangers[979]».

Quelque douce qu'eût été, malgré ses tristesses, cette entrevue,
Fersen ne crut pas pouvoir la renouveler. La surveillance était si
active, et il eût été si fâcheux, pour eux plus encore que pour lui,
qu'il fût reconnu! C'était beaucoup déjà d'avoir pu pénétrer deux fois
au Château, malgré la vigilance des geôliers. Il repartit donc le
15, et, pour dérouter les soupçons, alla jusqu'à Tours et revint par
Fontainebleau. Le 19, à six heures du soir, il était rentré à Paris;
mais il n'osa pas retourner aux Tuileries; il se contenta d'écrire pour
savoir si l'on n'avait pas d'ordre nouveau à lui donner et resta caché
pendant deux jours[980]. Le 21, à une heure du matin, après s'être
muni, pour plus de précaution, d'un passeport de courrier[981], il
repartait avec son ami Reuterswaerd et, après quelques difficultés dans
un petit village, près de Marchiennes, arrivait le 24 à Bruxelles.

Si Fersen n'avait pas été tenu à tant de prudence et s'il avait pu
se montrer dans Paris, il aurait eu, avant de quitter la France, une
fugitive consolation.

Le 20 février, la Reine, avec ses enfants, était allée au
Théâtre-Italien. On représentait _les Événements imprévus_, de Grétry.
Quand on arriva au duo du valet et de la femme de chambre, Mme
Dugazon, aussi royaliste que son mari était démocrate, s'inclina
devant Marie-Antoinette, en chantant:

    Ah! comme j'aime ma maîtresse!

Ce fut le signal d'un effroyable tumulte. _Pas de maître! Pas de
maîtresse! Vive la liberté!_ criaient les Jacobins du parterre.—_Vive
le Roi! Vive la Reine!_ ripostait-on des loges. Le public se divisa.
Jacobins et royalistes se prirent aux cheveux; mais les royalistes
furent les plus forts, et, comme dit Mme Elisabeth, «les Jacobins
furent bien battus.» Les touffes de cheveux noirs volaient dans salle.
La garde intervint et rétablit l'ordre[982]. On fit répéter le duo
jusqu'à quatre fois, et quand Mme Dugazon en vint à ce vers:

    Il faut les rendre heureux,

«Oui! oui!» cria-t-on de toutes parts. Au milieu de toute cette
bagarre, la Reine avait conservé le maintien le plus noble et le plus
grand calme. Quand elle sortit, elle fut couverte d'acclamations.

«C'est une drôle de nation que la nôtre, écrivait Mme Elisabeth à
son amie, Mme de Bombelles, en lui racontant cet incident; il faut
convenir qu'elle a de charmants moments[983].» Hélas! ces moments
étaient rares et ces acclamations bien passagères. Quatre jours après,
deux pages de la Reine, reconnus au Vaudeville, étaient maltraités
et traînés dans la boue. Quant à la Reine elle-même, elle ne voulut
pas s'exposer à être le prétexte de luttes où ses amis n'auraient
probablement pas toujours le dessus, et le 20 février fut le dernier
jour où elle alla au théâtre[984].



CHAPITRE XVII

     Mort de Léopold.—Assassinat de Gustave III.—Joie insultante des
     Jacobins.—Nouveaux outrages contre la Reine.—Attaque violente de
     Vergniaud.—Dumouriez nommé ministre des affaires étrangères.—Il
     offre à Marie-Antoinette son concours qui est repoussé.—Le
     ministère Girondin.—Pâques 1792.—La seule consolation de la Reine,
     ce sont ses enfants.—Le Dauphin.—M. de Fleurieu est nommé son
     gouverneur.


Malgré l'insuccès de son plan d'évasion, Fersen revenait de Paris
«assez content de sa course[985]». Il connaissait maintenant les
intentions vraies de Louis XVI et de Marie-Antoinette; il savait le but
à poursuivre, et ce but semblait en grande partie atteint. L'accord
s'était établi entre le Roi et les Puissances. Le Roi consentait à
les laisser agir; les Puissances paraissaient décidées à agir. Le roi
de Prusse et le roi d'Espagne, comme le roi de Suède et l'Impératrice
de Russie en proclamaient la nécessité: la Suisse républicaine
s'alliait pour cela à l'Europe monarchique; l'Empereur lui-même, ce
«Florentin» dont la lenteur et le silence avaient si souvent désolé
sa sœur, l'Empereur, malgré les conseils de Kaunitz, qui traitait de
«lieux communs[986]» les plaintes de la Reine, l'Empereur avait l'air
disposé à ne plus s'en tenir aux «déclarations[987]». «Jamais, disait
Colloredo à Simolin, je ne l'ai trouvé si animé[988].» Et Mercy, devenu
belliqueux, portait la main à son épée en s'écriant: «Il ne reste plus
d'autre moyen pour sauver la France et toute l'Europe[989].»

Mais un coup imprévu allait renverser tout cet échafaudage si
laborieusement élevé. Le 1er mars 1792, Léopold mourait presque
subitement, emporté par une violente maladie d'entrailles qui n'avait
duré que deux jours[990]. Malgré ses griefs contre l'Empereur,
Marie-Antoinette fut vivement émue de cette mort, et dans le premier
moment de sa douleur, elle s'écria que son frère,—le bruit d'ailleurs
en courut,—avait été empoisonné par les Jacobins[991]. Mais elle
n'avait pas le loisir de pleurer; il fallait aviser aux changements que
cette perte inattendue allait amener dans l'échiquier politique.

Le successeur de Léopold était un adolescent de vingt-quatre ans,
faible et maladif; l'Empire demeurait momentanément sans chef, et le
principal lieu de la scène politique allait se trouver transporté de
Vienne à Berlin[992]. Sans doute, le jeune roi de Hongrie assurait
que ses dispositions étaient les mêmes que celles de son père; sans
doute, le grand chancelier, prince de Rosemberg, écrivait à la sœur
du marquis de Raigecourt: «J'espère que mon nouveau maître restera
fidèle à tous les engagements contractés par feu son père et qu'il sera
le restaurateur du trône et de l'autorité royale en France[993].»
Mais le temporisateur Kaunitz affirmait, à la même heure, «qu'on ne
pouvait dire que des choses vagues et que, si l'on travaillait à un
concert des Puissances, il était impossible de savoir quand et comment
ce concert se pourrait établir[994].» La Reine, inquiète de toutes
ces incertitudes et de tous ces retards, se hâta d'envoyer à Vienne
Goguelat, sous le nom de Daumartin, afin de demander une réponse
positive[995]. «Il n'y a pas de temps à perdre, disait tristement la
pauvre femme, car on n'en perd pas contre nous[996].»

Il semblait que le malheur s'attachât aux infortunés, pour déconcerter
tous leurs plans. Le 16 mars, le chef le plus ardent et le plus dévoué
de la coalition, Gustave III, était frappé, dans un bal masqué, d'un
coup de pistolet tiré à Stockholm, mais peut-être parti de Paris[997].

«Voilà, disait le blessé au baron des Cars, un coup qui va réjouir vos
Jacobins[998].» L'émotion fut grande en effet en France, lorsqu'on
apprit que le prince avait succombé, le 29 mars, à sa blessure. Chez
les Jacobins ce fut un cri de triomphe: Ankarstroëm et ses complices
furent qualifiés de Brutus et de Mutius Scévola[999] et l'on proclama
que le poignard est la dernière raison du peuple[1000]. A la Cour,
ce fut un cri de stupeur: le Roi et la Reine furent consternés: ils
perdaient leur meilleur appui. La veille même de sa mort, Gustave leur
avait fait dire «qu'un de ses regrets, en quittant la vie, était de
sentir que sa perte pouvait nuire à leurs intérêts[1001]». Lorsque
Mme de Tourzel, qui venait d'être instruite du fatal événement chez
le Dauphin, descendit chez la Reine, les traits bouleversés: «Je vois
à votre visage, lui dit l'infortunée souveraine, que vous savez la
cruelle nouvelle que nous venons d'apprendre. Il est impossible de ne
pas être pénétrée de douleur; mais il faut s'armer de courage, car, qui
peut répondre de ne pas éprouver un pareil sort[1002]?» Et la jeune
Madame se jeta dans les bras de sa mère en fondant en larmes.

Elles avaient bien raison de pleurer, les malheureuses victimes;
leur situation devenait chaque jour plus critique. Toutes les
misères qu'entraîne toujours une révolution, l'anarchie qui
naît de l'absence de gouvernement et qu'attestent trop tous les
écrits du temps, l'anarchie spontanée, comme l'a nommée un grand
historien, l'amoindrissement ou la perte des fortunes particulières,
l'avilissement de la fortune publique, la banqueroute imminente, la
cherté des grains, l'impossibilité de les transporter d'un département
à un autre[1003], la famine en perspective, le manque total de
numéraire, le peu de confiance dans le papier[1004], les attaques des
orateurs à l'Assemblée ou dans les clubs contre la famille royale, les
excitations des journaux, les calomnies des gazettiers, tout cela
entretenait la population parisienne dans un état de fièvre permanent.
Les Jacobins étaient tout à la haine; les républicains ne dissimulaient
plus leur espoir. Le Roi lui-même tombait dans un découragement qui
allait jusqu'à l'abattement physique. Il restait des jours entiers sans
articuler un mot, et il fallut que sa femme se jetât à ses pieds et
fît à sa tendresse et à son courage l'appel le plus déchirant, allant
jusqu'à lui dire «que, s'il fallait périr, ce devait être du moins
avec honneur, et sans attendre qu'on vînt les étouffer l'un et l'autre
sur le parquet de leur appartement», pour qu'il sortît enfin de cette
torpeur[1005].

On préparait au grand jour, au milieu d'un débordement d'ignobles
injures, la déchéance de la royauté. On fabriquait des piques à
crochets pour arracher, disait-on, les entrailles des aristocrates, et
l'Assemblée accordait aux porteurs les honneurs de la séance[1006].
On en armait des régiments de femmes et l'on projetait de les faire
défiler devant la Reine. Le bonnet rouge, ce hideux emblème, faisait
son apparition sous les fenêtres du Roi; des motions menaçantes étaient
proposées dans le jardin des Tuileries et les insultes de la populace
prenaient le caractère le plus grossier et le plus dégoûtant[1007].
Le plan des conjurés s'élaborait à un souper chez Condorcet. Il
s'agissait de suspendre le Roi, de s'emparer de l'éducation du Dauphin
et de lui donner Condorcet comme précepteur[1008]. Quant à la Reine,
on hésitait si on la renverrait purement et simplement en Autriche,
comme le voulait Siéyès[1009], si on l'enfermait dans un couvent[1010]
ou au Val-de-Grâce[1011], ou si on la traduisait devant la Haute-Cour
d'Orléans, sous dix-neuf chefs d'accusation[1012]. La Reine le savait:
elle s'attendait _à tout_, et comme un jour elle s'en ouvrait à
Mme de Tourzel: «Mais, dit la gouvernante, le Roi ne souffrira
jamais l'accomplissement d'un projet si atroce.»—«Je le préférerais,»
répondit la vaillante femme, «plutôt que d'exposer ses jours, si son
refus devait produire cet effet[1013].» Mais tenant, avant tout, à
ne compromettre personne, elle passa plusieurs nuits avec Mme
Campan à trier ses papiers et à brûler tous ceux qui pouvaient être
dangereux[1014].

On outrageait ses sentiments intimes, on ne respectait même pas sa
douleur. A la mort de son frère, on ne permit pas d'en porter le deuil
en public. Un officier, qui avait paru avec un crêpe au bras dans le
jardin des Tuileries, fut insulté et maltraité[1015], et une tête
représentant Léopold fut plantée au bout d'une pique sous le balcon du
Château.

«Elle,—la mort de l'Empereur,—a fait son effet, disaient les journaux
patriotes. Elisabeth s'est confessée le soir même, et Marie-Antoinette,
malgré sa réputation de femme forte, en a reçu une atteinte au cerveau.
Léopold est mort; mais le plus redoutable de nos ennemis est plein de
vie et habite au milieu de nous. Le défunt est entré seul dans la
tombe; il nous laisse une sœur!»

A l'Assemblée, les orateurs se faisaient les échos des calomnies et des
menaces de la presse. Le 10 mars, au moment où la Reine pleurait la
mort de son frère, dans la mémorable et orageuse discussion qui aboutit
au renvoi de Lessart devant la Cour d'Orléans, Vergniaud s'écriait:

«De cette tribune, où je vous parle, on aperçoit le palais où des
conseillers pervers égarent et trompent le Roi que la Constitution nous
a donné, forgent les fers dont ils veulent nous enchaîner et préparent
les manœuvres qui doivent nous livrer à la Maison d'Autriche. Je vois
les fenêtres du palais où l'on trame la contre-révolution, où l'on
combine les moyens de nous replonger dans les horreurs de l'esclavage,
après nous avoir fait passer par tous les désordres de l'anarchie, par
toutes les fureurs de la guerre civile.

«Le jour est arrivé où vous pouvez mettre un terme à tant d'audace, à
tant d'insolence et confondre enfin les conspirateurs. L'épouvante et
la terreur sont souvent sortis, dans les temps antiques, de ce palais
fameux. Qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom de la loi; qu'elles y
pénètrent tous les cœurs; que tous ceux qui l'habitent sachent que
notre Constitution n'accorde l'inviolabilité _qu'au Roi_. Qu'ils
sachent que la loi y atteindra sans distinction les coupables, et qu'il
n'y aura pas une seule tête, convaincue d'être criminelle, qui puisse
échapper au glaive.»

L'allusion était transparente; dans la situation des esprits, dénoncer
ainsi la Reine, c'était la désigner aux vengeances populaires et
aux poignards des assassins; les menaces sanguinaires du 20 juin et
l'échafaud du 16 octobre sont en germe dans ces venimeuses paroles de
l'orateur girondin.

Au récit de cette affreuse séance, Marie-Antoinette versa, dit-on,
des torrents de larmes. «Larmes de haine,» dit M. E. Quinet[1016].
Vouliez-vous donc que ce fussent des larmes d'amour?

Qui s'étonnera ensuite que la Reine, ainsi réduite à sauver sa tête
et celle de son mari et de ses enfants, placée par les violences dont
elle était l'objet en légitime défense, ait cherché au dehors l'appui
qu'elle ne trouvait plus au dedans et demandé aux Puissances, à ses
parents, à ses alliés, un secours que des hommes politiques de tous
les partis, des Constitutionnels comme Duport et les Lameth, des
monarchistes comme Mounier et Mallet du Pan, des royalistes comme
Breteuil et Bombelles, déclaraient seul capable d'arracher la famille
royale aux assassins et la France à l'anarchie?

Le 16 mars, Dumouriez fut nommé ministre des affaires étrangères en
remplacement de Lessart. Ancien agent de la diplomatie secrète de
Louis XV, homme de plume et homme d'épée, souple et insinuant sous
des apparences de franchise et de brusquerie, Dumouriez ne tarda pas
à prendre une influence sérieuse sur Louis XVI; il ne put gagner
la confiance de Marie-Antoinette. Vainement lui fit-il les plus
chaleureuses protestations de dévouement; vainement se jeta-t-il à
ses pieds en lui affirmant qu'il n'était et ne pouvait être Jacobin;
vainement lui saisit-il un jour la main, en la baisant avec transport
et en lui disant: «Madame, laissez-vous sauver[1017].» Il crut l'avoir
convaincue: il ne l'avait pas ébranlée. On a fait un reproche à la
Reine de cette méfiance obstinée; on a dit: Dumouriez, avec son
adresse politique et ses talents militaires, eût rétabli la monarchie.
Peut-être; il est facile de raisonner et de critiquer après coup.
Mais, étant donnés le caractère et l'attitude du personnage, le refus
de Marie-Antoinette ne s'explique que trop. Des protestations de
fidélité à la royauté, ou des protestations de dévouement aux Jacobins,
lesquelles devait-elle croire sincères? Et lui était-il possible
d'accepter aveuglément un concours dont, quelques jours auparavant,
Dumouriez avait fait hommage à Robespierre et à Collot d'Herbois[1018]?

Le 24 mars, Roland et Clavière entraient à leur tour au ministère,
qui, un mois après, se complétait par la nomination de Servan. C'était
la Gironde qui prenait enfin le pouvoir qu'elle avait si longtemps
ambitionné: la Gironde, le parti qui s'était montré le plus acharné
contre Marie-Antoinette, celui dont le plus éloquent orateur avait
lancé contre elle l'odieuse dénonciation que nous avons dite, et dont
l'inspiratrice attitrée, Mme Roland, intelligence élevée, caractère
ferme, mais nature envieuse et cœur plein de fiel, poursuivait la Reine
d'une haine de femme et avait écrit à Bosc, dès le 26 juillet 1789:

«Vous n'êtes que des enfants; votre enthousiasme est un feu de paille;
et, si l'Assemblée nationale ne fait pas en règle le procès de deux
têtes illustres, ou que de généreux Décius ne les abattent, vous êtes
tous f.....[1019].»

Pâques approchait. Depuis que son directeur, le curé de Saint-Eustache,
avait prêté serment à la Constitution civile, la Reine avait choisi un
autre confesseur; mais il lui était interdit de remplir publiquement
ses devoirs religieux. Pour donner satisfaction à sa conscience
et accomplir la grande loi chrétienne, elle demanda à l'un de ses
chapelains de lui dire le jour de Pâques, à cinq heures du matin, une
messe qu'elle pût entendre en secret. C'était le 8 avril. La nuit était
noire encore; Mme Campan, un bougeoir à la main, accompagna sa
maîtresse jusqu'à la chapelle et l'y laissa seule. La princesse resta
longtemps absorbée dans ses prières et ses tristes méditations; il
faisait déjà petit jour lorsqu'elle rentra chez elle[1020].

Huit jours après, le 15 avril, malgré une protestation indignée de
Gouvion et les strophes enflammées d'André Chénier, Paris célébrait une
fête en l'honneur des Suisses du régiment de Châteauvieux, condamnés
aux galères pour avoir, lors de l'insurrection de Nancy, en 1790, pillé
la caisse de leur régiment et tiré sur les gardes nationales et les
troupes françaises. C'était la fête de l'indiscipline, du vol et de
l'assassinat. On porta en triomphe les forçats libérés; l'Assemblée
leur décerna les honneurs de la séance et, le soir, la ville illumina.
Mme Elisabeth, dans sa correspondance, plaisanta de ce grotesque
défilé, des trois ou quatre cents patriotes avinés, hurlant: _Vive la
Nation!_ et _A bas Lafayette!_ et de «Dame Liberté, tremblotante sur
son char[1021]». Mais cette cérémonie, qui rappelait le souvenir de M.
de Bouillé, fut pour la Reine l'occasion d'un redoublement d'outrages.
Le _P. Duchesne_, naturellement, s e distingua dans ce débordement
d'infamies; nous en citerons quelques lignes seulement, pour montrer à
quel degré était descendue la rage des pamphlétaires:

«Ah! f..., quelle joie, quel bonheur, de la voir manger du fromage dans
ce beau jour! Je crois l'apercevoir au travers de sa jalousie, comme le
jour de la fête de Voltaire; c'est alors, f..., qu'elle rugissait comme
un tigre enchaîné de ne pouvoir s'abreuver de notre sang.»

«...... Aux piques! f..., braves sans-culottes; aiguisez-les pour
exterminer les aristocrates, s'ils osent broncher. Que ce beau jour
soit le dernier de leur règne! Nous n'aurons de repos que quand la
dernière tête d'aristocrate sera abattue[1022].»

Au milieu de ces tristesses et de ces fatigues,—car c'était sur
elle seule que reposaient le souci et la peine de la volumineuse
correspondance qu'elle entretenait de tous côtés, et de ces mémoires
«bien longs» pour elle «qui n'en savait pas faire[1023]»,—une suprême
consolation restait à Marie-Antoinette: c'étaient ses enfants; et elle
écrivait à Fersen:

«Pour moi, je me soutiens mieux que je ne devrais, par la prodigieuse
fatigue d'esprit que j'ai sans cesse, en sortant peu de chez moi; je
n'ai pas un moment à moi, entre les personnes qu'il faut voir, les
écritures et le temps que je suis avec mes enfants. Cette dernière
occupation, qui n'est pas la moindre, fait mon seul bonheur, et quand
je suis bien triste, je prends mon petit garçon dans mes bras, je
l'embrasse de tout mon cœur, et cela me console de tout dans le moment.
Adieu[1024].»

C'était en effet un bien joli et bien séduisant enfant que le jeune
Dauphin, avec ses longs cheveux bouclés, ses grands yeux bleus, son
intelligence précoce, déjà mûrie par le malheur, et son cœur plein de
tendresse. «Il était impossible, dit Mme de Tourzel, de voir un
enfant plus attachant, rempli de plus d'intelligence, et s'exprimant
avec autant de grâce. Il saisissait les occasions de dire des choses
agréables à ceux qui l'entouraient. Il était très attaché au Roi;
mais, comme il lui en imposait, il n'était pas aussi à son aise avec
lui qu'avec la Reine, qu'il adorait et à laquelle il exprimait ses
sentiments de la manière la plus touchante, trouvant toujours à lui
dire quelque chose de tendre et d'aimable. Sa gaîté et son amabilité
étaient la seule diversion aux peines journalières dont la Reine était
accablée. Elle l'élevait parfaitement, et quoiqu'elle eût pour lui la
tendresse la plus vive, je lui dois la justice de dire qu'elle ne l'a
jamais gâté, et qu'elle a toujours appuyé les justes représentations
qu'on faisait à ce jeune prince[1025].» Lui, de son côté, avait pour sa
mère des câlineries charmantes, des délicatesses de sentiments, des
effusions de tendresse adorables. Il la parfumait des fleurs de son
jardin: il la dévorait de caresses.

Un jour,—c'était peu de temps après le retour de Varennes, et les
leçons, interrompues par la surveillance sévère à laquelle la famille
royale avait été soumise, venaient seulement de reprendre,—la Reine y
assistait.

«S'il m'en souvient bien, dit le précepteur du Dauphin, l'abbé d'Avaux,
à son élève, la dernière leçon avait eu pour objet les trois degrés
de comparaison, le positif, le comparatif et le superlatif; mais vous
aurez tout oublié?»—«Vous vous trompez, reprit l'enfant; pour preuve,
écoutez-moi: le positif, c'est quand je dis: mon abbé est un bon abbé;
le comparatif, quand je dis: mon abbé est meilleur qu'un autre abbé;
le superlatif,» continua-t-il en regardant sa mère, «c'est quand je
dis: Maman est la plus aimable de toutes les mamans.» La Reine prit son
fils dans ses bras, le pressa contre son cœur, et ne put retenir ses
larmes[1026].

Elle était fière de son enfant, la pauvre mère, et elle le montrait
volontiers à ceux qui l'approchaient.

«Tandis que la Reine me parlait, raconte Bertrand de Molleville, le
petit Dauphin, beau comme un ange, s'amusait à chanter et à sauter dans
l'appartement, avec un petit sabre de bois et un bouclier qu'il tenait
dans ses mains. On vint le chercher pour souper, et en deux bonds il
fut à la porte. «Comment, mon fils,» lui dit la Reine, «vous sortez
sans faire la révérence à M. Bertrand?»—«Oh! maman, dit ce charmant
enfant en continuant de sauter, M. Bertrand est de nos amis. Bonsoir,
Monsieur Bertrand[1027].» Et il s'élança hors de la chambre. «N'est il
pas gentil?» me dit la Reine, quand il fut sorti. Il est bien heureux
d'être si jeune; il ne sent point nos chagrins, et sa gaîté nous fait
du bien.»

Mais cette dernière joie même, la malheureuse Reine ne pouvait en jouir
tranquillement: on lui disputait son fils. Le Dauphin allait avoir
sept ans, l'âge où, d'après la tradition monarchique, il devait sortir
des mains des femmes pour passer dans celles des hommes. L'Assemblée
ne l'oubliait pas, et, avide d'empiéter sur les droits du père, comme
elle avait empiété sur ceux du souverain, elle avait la prétention
d'imposer à Louis XVI le choix d'un précepteur. Déjà elle avait dressé
des listes sur lesquelles le Roi devait prendre le gouverneur de son
fils; on y lisait le nom des principaux meneurs de la gauche: Pétion,
Siéyès, Condorcet; on avait même mis en avant Robespierre. C'était à
ces philosophes sans foi qu'on voulait que le Roi très chrétien livrât
l'âme de son enfant. La Reine en était tourmentée plus qu'elle ne
pouvait le dire[1028]. Une motion fut même faite pour que l'Assemblée
nommât elle-même le gouverneur du prince royal; mais un dernier
sentiment de pudeur retint les députés: la motion fut rejetée. Le Roi
en profita pour écrire au président la lettre suivante:

                                        18 avril 1792.

«Je vous prie, Monsieur le Président, de prévenir l'Assemblée nationale
que, mon fils ayant atteint l'âge de sept ans, j'ai nommé pour son
gouverneur M. de Fleurieu: sa probité et ses lumières généralement
reconnues, ainsi que son attachement à la Constitution, ont déterminé
mon choix.»

Cette décision, qui déconcertait les plans de la Gironde, n'eut pas de
suites.

En fait, M. de Fleurieu ne prit jamais possession du poste auquel
l'avait appelé une confiance auguste. Le Roi et la Reine continuèrent,
comme par le passé, à diriger l'éducation de leur fils. L'initiative de
Louis XVI avait écarté ce danger. Que ne sût-elle conjurer de même ceux
qui menaçaient sa couronne, sa famille et sa vie!



CHAPITRE XVIII

     Déclaration de guerre à l'Autriche.—Lettre de la Reine à Mercy,
     du 30 avril 1792.—Mission de Mallet du Pan.—Premiers échecs des
     troupes françaises.—Lafayette propose au Roi de se retirer à son
     armée.—Emotion de Paris.—Dénonciation du Comité
     autrichien.—Réapparition des mémoires de Mme de la Motte.—Ils
     sont brûlés à Sèvres.—Licenciement de la garde
     constitutionnelle.—M. d'Hervilly offre au Roi de chasser
     l'Assemblée.—Le Roi refuse.—Départ de Barnave.—Décrets du 26 mai
     sur la déportation des prêtres insermentés, du 8 juin sur la
     formation d'un camp de vingt mille hommes sous Paris.—Renvoi des
     ministres girondins.—Dumouriez quitte le ministère.—Le Roi oppose
     son _veto_ aux décrets.


Le 20 avril, Louis XVI déclarait la guerre au roi de Hongrie; il ne
s'était décidé à cette résolution qu'à la dernière extrémité, et, en
l'annonçant à l'Assemblée, il avait les larmes aux yeux; mais il avait
dû céder aux déclamations de la Gironde, à la pression de l'opinion, à
l'avis unanime et écrit de ses ministres[1029]. La Reine n'y répugnait
pas, comme le Roi; depuis l'échec de toutes ses espérances, elle voyait
dans la guerre une suprême ressource[1030], et elle lui semblait moins
dangereuse, si c'était l'Assemblée qui en prenait l'initiative[1031];
on ne pourrait pas du moins accuser la famille royale d'avoir poussé
en avant les Puissances. Ce pouvait être l'occasion d'un retour de
l'opinion; mais cette opinion, il était essentiel qu'on ne fît rien
pour l'exaspérer. Aussi, dès le 30 avril, la Reine écrivait-elle à
Mercy:

«La guerre est déclarée. La Cour de Vienne doit tâcher d'éloigner sa
cause le plus possible de celle des émigrés[1032], l'annoncer dans
son manifeste, en même temps que l'on pense qu'elle pourrait employer
l'ascendant naturel qu'elle a sur les émigrés pour tempérer leurs
prétentions, les amener à des idées raisonnables et à se rallier enfin
à tous ceux qui défendront la cause du Roi. Il est facile d'imaginer
les idées qui doivent faire le fond du manifeste de Vienne; mais, en
appelant l'univers à témoin des intentions de cette Puissance, de
ses efforts pour conserver la paix, de ses dispositions constantes
encore à tout terminer à l'amiable, de son éloignement de soutenir des
prétentions particulières ou quelques individus contre la nation, on
doit éviter de parler trop du Roi, de trop faire sentir que c'est lui
qu'on soutient et qu'on veut défendre. Ce langage l'embarrasserait,
le compromettrait, et, pour ne pas paraître conniver avec son neveu,
il serait forcé d'exagérer ses démarches et par là de s'avilir, ou de
donner un mouvement faux à l'opinion publique. C'est la nation dont il
faut parler pour dire que l'on n'a jamais eu le désir de lui faire la
guerre. Une observation également importante, c'est d'éviter de vouloir
paraître d'abord se mêler des affaires intérieures, ou même de vouloir
amener à composition. On a déjà cherché à déjouer les bonnes intentions
de Léopold, en faisant répandre qu'il voulait faire une transaction
entre tous nos partis. Il est à désirer sans doute que la marche que
prendra la Cour de Vienne y amène les Français; mais ce dessein doit
être très caché; car ce serait le rendre impossible à exécuter que
de le manifester d'abord. Les Français repousseraient toujours toute
intervention politique des étrangers dans leurs affaires, et l'orgueil
national est tellement attaché à cette idée qu'il est impossible au Roi
de s'en écarter, s'il veut rétablir son royaume[1033].»

Trois semaines après, un ami de Malouet, un des esprits les plus sages
et les plus clairvoyants de cette époque, un écrivain qui n'avait
cessé de défendre avec énergie et modération la cause de la monarchie,
Mallet du Pan, était chargé d'aller appuyer près des Puissances le
plan tracé dans cette lettre et en développer les détails. Avant tout,
il insistait sur la nécessité d'engager les Princes et les Français
émigrés à ne «point faire perdre à la guerre actuelle, par un concours
hostile et offensif de leur part, le caractère de guerre étrangère
faite de Puissance à Puissance». Il n'était pas moins urgent que les
coalisés, dans le manifeste qu'ils devaient adresser à la France,
s'attachassent à «séparer les Jacobins et les factieux de toutes les
classes du reste de la nation, à rassurer tout ce qui est susceptible
de revenir de son égarement, tous ceux qui, sans vouloir de la
Constitution actuelle, craignent le retour des grands abus, tous ceux
que le délire de l'esprit, la contagion de l'exemple et la première
ivresse de la Révolution ont engagés dans cette cause criminelle,
mais qui, n'ayant à se reprocher que des erreurs, de l'exaltation et
de la faiblesse, se montreront désarmés et repentants, du moment où on
leur présentera une issue sans ignominie et sans dangers personnels».
Les Puissances devaient encore «faire entrer dans leur manifeste la
vérité fondamentale qu'on n'entend point toucher à l'intégrité du
royaume[1034], et que la crainte d'un démembrement est un indigne
artifice par lequel les usurpateurs cherchent à donner le change sur
le véritable et unique but des Puissances; qu'on fait la guerre à une
faction antisociale et non à la nation française».

Enfin, il était essentiel «de n'imposer ni de proposer aucun système de
gouvernement, mais déclarer qu'on s'arme pour le rétablissement de la
monarchie et de l'autorité royale légitime, telle que Sa Majesté entend
elle-même la circonscrire[1035]».

Tels étaient le but de la mission de Mallet du Pan, le genre de
concours que le Roi et Reine réclamaient des Puissances, le programme
qu'ils entendaient leur fixer et se fixer à eux-mêmes, et le résultat
qu'ils attendaient de la lutte qui allait commencer.

Chose étrange! la guerre était déclarée; l'Assemblée la voulait depuis
plusieurs mois; les Puissances le savaient; la Reine elle-même les en
avait averties[1036]; et ni d'un côté, ni de l'autre on n'était prêt.
Les troupes autrichiennes en Belgique étaient dispersées et hors d'état
de se défendre; elles étaient d'ailleurs travaillées par des émissaires
jacobins et l'on se méfiait de leur fidélité[1037]. Il fallait encore
six semaines au moins pour que des renforts sérieux pussent arriver, et
si les généraux français avaient poussé vigoureusement les choses, ils
eussent pu arriver, presque sans coup férir, jusqu'à Bruxelles[1038].
Mais eux non plus n'étaient point en mesure de marcher. Privée de
ses chefs les plus illustres, qui avaient émigré, et d'une partie de
ses régiments, qui avaient passé la frontière à la suite de leurs
chefs[1039], l'armée française était désorganisée; on le vit aux
premières affaires, où elle se débanda sans résistance. Le corps de
Théobald Dillon assassinait son général; le corps de Biron fuyait
honteusement devant une charge de uhlans; Lafayette était obligé de se
replier, et Rochambeau donnait sa démission.

Il y eut un moment de terreur à Paris; les uns s'en prenaient au Roi,
les autres au ministre, un plus grand nombre à la Reine. L'émotion fut
vive dans la bourgeoisie parisienne, et M. de Vaublanc prétend que si,
à cette heure, un chef résolu se fût présenté, elle se fût ralliée à
lui spontanément pour restaurer l'autorité royale[1040]. Est-ce cette
pensée qui détermina Lafayette à venir dans la capitale au mois de
mai? Craignit-il que l'Assemblée, dans sa frayeur et dans sa haine,
voulût enlever la famille royale? Toujours est-il qu'il fit proposer
au Roi, par Malouet, et à la Reine, par M. de Gouvernet, de se retirer
au milieu de son armée, dont il répondait. Une division de cette armée
eût été postée à Compiègne, et de là, des détachements eussent facilité
le départ de la famille royale en s'aidant des gardes suisses et de la
partie dévouée des gardes nationaux. Le Roi et la Reine refusèrent:
le Roi avec des paroles bienveillantes pour le général, la Reine avec
une certaine aigreur[1041]. Ni l'un ni l'autre ne voulaient échanger
la tyrannie de l'Assemblée pour la tutelle de Lafayette. Peut-être se
souvenaient-ils qu'au moment du renvoi de M. de Narbonne le général
s'était emporté jusqu'à dire au garde des sceaux: «Nous verrons lequel,
du Roi ou de moi, aura la majorité dans le royaume[1042].» Peut-être
aussi avaient-ils encore présent à la mémoire cet avis suprême du
puissant tribun, dont le génie leur manquait tant à cette heure: «En
cas de guerre, M. de Lafayette voudrait tenir le Roi prisonnier dans sa
tente[1043].»

Mais pour les révolutionnaires à l'Assemblée et dans la presse, ces
premiers échecs militaires servirent de prétexte à de nouvelles
diatribes contre la Reine. On l'accusa d'être la cause de la déroute
et d'avoir donné des ordres secrets pour occasionner la panique[1044].
La populace fut ameutée, et dès le 1er mai, un Grec, qui habitait
la France, et qui avait salué avec enthousiasme les débuts de la
Révolution, mandait à ses amis: «Ne vous étonnez pas, si je vous
écris quelque jour pour vous apprendre l'assassinat du malheureux
Roi et de sa femme[1045].» Quinze jours après, un ami des Girondins,
Carra, dénonçait, dans les _Annales patriotiques_, un prétendu
Comité autrichien qui, disait-il, se tenait chez la princesse de
Lamballe[1046] et préparait, avec la Reine, une Saint-Barthélemy des
patriotes, tandis que le Roi, prenant la fuite, livrerait les places
fortes et l'armée à l'émigration. Carra fut poursuivi, et, dans le
débat qui s'éleva, déclara tenir ses informations de trois députés de
la gauche: Merlin de Thionville, Bazire et Chabot. Le juge de paix,
Etienne Larivière, qui avait instruit l'affaire, lança un mandat
d'amener contre les trois députés, sans se souvenir qu'ils étaient
inviolables. L'Assemblée le lui rappela durement en l'envoyant lui-même
à la Haute-Cour d'Orléans, antichambre de l'échafaud.

Le Roi s'émut; peut-être craignit-il que, dans ces allégations
haineuses, on cherchât un prétexte pour réaliser le plan, si souvent
prêté aux Jacobins, d'emmener la famille royale dans le Midi pour la
livrer aux mains des émeutiers de Marseille et des assassins de la
Glacière[1047]. Il jugea que «l'intérêt de l'Etat et sa tranquillité au
dedans ne permettaient pas de laisser passer de telles calomnies sous
silence», et prescrivit au garde des sceaux d'en traduire les auteurs
devant les tribunaux afin que «toute cette affaire fût parfaitement
éclaircie[1048]». Les Girondins répondirent à cette lettre du Roi en
reproduisant, en pleine Assemblée, les accusations odieuses lancées
par leur ami Carra. Brissot, le grand dénonciateur, attaqua en termes
violents M. de Montmorin; mais cette fois il dépassa le but et, malgré
l'appui de Gensonné, la tentative avorta. En même temps, Pétion, que
la Reine, mal inspirée, avait contribué à faire nommer maire de Paris
contre Lafayette, et qui ne se servait de sa position que pour mieux
battre en brèche la royauté, Pétion signalait au commandant de la garde
nationale, dans une lettre rendue publique, de prétendues inquiétudes
sur un prochain départ du Roi pendant la nuit, inquiétudes, disait-il,
fondées sur des probabilités et des indices, et donnait l'ordre
de multiplier les patrouilles, tenant ainsi la population dans de
perpétuelles alarmes[1049].

Quelques jours après, le 29 mai, nouvelle alerte, nouveau rassemblement
des gardes nationaux, nouvelle promenade armée autour du Château pour
surveiller le Roi[1050].

Mais un bruit plus sérieux vint émouvoir les esprits et aggraver la
situation. Vers le commencement de 1792, Mme Campan avait été
prévenue que Mme de la Motte avait composé un nouveau libelle contre
la Reine et l'avait fait passer en France. On ajoutait que c'était
avant tout une affaire de chantage et que vraisemblablement le porteur
du manuscrit le livrerait pour mille louis. Mme Campan fit part
de cette ouverture à Marie-Antoinette; mais la Reine la repoussa, en
disant qu'elle avait toujours dédaigné de pareils libelles et que, en
outre, si elle avait la faiblesse d'en acheter un pour l'empêcher de
paraître, elle n'échapperait pas à l'actif espionnage des Jacobins et
leur fournirait par là de nouvelles armes et de nouveaux prétextes.

Le raisonnement était sage, et d'ailleurs tant de calomnies
immondes inondaient la rue qu'une de plus ou de moins n'avait guère
d'importance. Mais Louis XVI n'eut pas la même impassibilité que sa
femme: il redouta pour elle le douloureux souvenir que réveillait le
nom de Mme de la Motte, et fit acheter par M. de la Porte l'édition
entière des _Mémoires_. Au lieu de la détruire sur-le-champ, et en
secret, M. de la Porte se contenta d'en enfermer les exemplaires
dans un cabinet de son hôtel. Mais les événements marchaient; la
violence de l'Assemblée et de la populace croissait d'heure en heure;
dénoncé lui-même, M. de la Porte craignit qu'une perquisition, faite
chez lui à l'improviste, ne fît découvrir les brochures et ne leur
donnât ainsi la publicité redoutée; il résolut de s'en défaire;
mais, par une maladresse ou un aveuglement inexplicable, il les fit
transporter en plein jour, sur une charrette, à la manufacture de
Sèvres, où elles furent brûlées, dans un grand feu allumé tout exprès,
en présence de deux cents ouvriers, auxquels il était expressément
défendu d'en approcher. Cet excès de précaution et d'imprudence ne
fit qu'alimenter les soupçons, en excitant la curiosité sans la
satisfaire. Une dénonciation fut faite par les ouvriers, et, malgré
les explications du directeur de Sèvres et de M. de la Porte, mandés à
la barre de l'Assemblée, on persista à voir dans les pamphlets brûlés
les papiers du fameux et imaginaire Comité autrichien. Girondins et
Jacobins s'unirent pour dénoncer le complot, et, fidèles à leur système
d'abattre un à un les derniers appuis de la monarchie, afin de la
renverser plus facilement, ils profitèrent de l'émotion produite pour
priver le Roi de sa garde constitutionnelle.

Formée, le 16 mars, d'un tiers de troupes de ligne et de deux tiers de
gardes nationaux, sous le commandement suprême du duc de Brissac, qui
avait sous ses ordres MM. d'Hervilly et de Pont-l'Abbé, cette garde
était sincèrement dévouée au Roi; elle eût été, en cas d'émeute, avec
les Suisses et la partie saine de la garde nationale, un centre sérieux
de résistance[1051]. Elle était en même temps sans hostilité contre les
institutions nouvelles et pleine de déférence pour la milice citoyenne;
elle en avait donné des preuves en mainte occasion. Il y avait entre
les deux corps un désir ardent de vivre en bonne harmonie[1052].
«Tenons-nous bien unis, disaient les gardes du Roi, c'est le moyen
d'être forts[1053].» Mais cet accord même excitait la méfiance et
la haine des ennemis de la royauté. Des rassemblements menaçants se
formaient aux Tuileries; on entourait les gardes; on insultait les
officiers; on les accusait de conserver dans la caserne de l'Ecole
militaire un drapeau blanc; on les dénonçait à l'Assemblée, qui se
déclarait aussitôt en permanence, comme si elle eût été en face d'un
immense danger. Bazire, allant droit au but, demanda qu'on licenciât la
garde constitutionnelle composée, disait-il, «de prêtres réfractaires,
d'émigrés et d'Arlésiens aristocrates.» Et après une longue séance, au
milieu de la nuit, la proposition de Bazire, appuyée par Brissot, fut
adoptée: la garde constitutionnelle fut dissoute et son commandant,
le duc de Brissac, envoyé dans les prisons d'Orléans; il ne devait en
sortir que pour être massacré à Versailles, le 9 septembre.

Pendant qu'on délibérait ainsi, le commandant en second de la garde,
M. d'Hervilly, vint dire à Malouet et à Montmorin: «Quel que soit le
décret, je suis sûr de mon corps, et si le Roi le permet, avec dix-huit
cents hommes[1054], je chasserai l'Assemblée demain.» Mais le Roi ne
le permit pas. Vainement Malouet et Montmorin le supplièrent-ils de
ne pas sanctionner le décret de suppression. Vainement M. d'Hervilly
lui renouvela-t-il, avec les plus vives instances, la proposition de
fondre sur les Jacobins et les factieux de l'Assemblée. «Les scélérats,
dit-il, sont faibles, quand on leur résiste, et ce jour peut être un
jour bien précieux pour défendre la cause royale. Si nous réussissons,
nous ferons le bonheur de la France; si nous succombons, désavouez-moi,
accusez-moi et faites tomber sur moi la colère de l'Assemblée.»
Vainement fit-on remarquer au Roi que cette avant-garde de M.
d'Hervilly pourrait être appuyée par six mille royalistes, enrôlés
à Paris par M. de Clermont-Tonnerre. Le Roi, toujours effrayé de la
perspective d'un conflit, refusa, et la Reine, à qui souriait toute
résolution énergique, mais qui devait s'incliner devant la volonté de
son époux, ne put que dire à Mme de Tourzel: «La proposition de M.
d'Hervilly est grande et honorable; mais le Roi ne peut se déterminer à
l'accepter; et dans cette position, je me reprocherais d'influencer sa
décision[1055].»

Louis XVI était désarmé; tout lui manquait à la fois; sa garde était
licencée, et les Constitutionnels, impuissants et mal écoutés,
l'abandonnaient. Barnave, à son tour, s'éloigna, après avoir demandé à
la Reine, comme une faveur suprême, l'honneur de lui baiser la main.
La Reine lui accorda cette grâce et vit partir les larmes aux yeux,
profondément émue elle-même, ce conseiller de la dernière heure, dont
elle avait apprécié les nobles sentiments, sans en accepter les idées,
et qui devait payer de sa vie son tardif dévouement[1056].

Mais l'Assemblée ne désarmait pas. Le 26 mai, elle avait, par un
décret, condamné à la déportation tout prêtre insermenté qui serait
dénoncé par vingt citoyens actifs. Le 8 juin, elle décida qu'un camp
de vingt mille hommes, composé de cinq hommes par canton, serait formé
sous Paris pour le 14 juillet suivant, afin de renouveler la fête de
la Fédération et de resserrer ainsi les liens de fraternité entre les
départements et la capitale. En réalité, c'était amener sous les murs
de Paris une force de vingt mille révolutionnaires, à la disposition
des clubs, préparer des soldats pour toutes les émeutes, et constituer
à l'Assemblée la garde qu'on avait refusée au Roi. Le projet avait
été arrêté aux Jacobins, et le ministre de la guerre, Servan, l'avait
présenté à l'Assemblée, sans en avoir parlé au Conseil, ni même en
avoir prévenu le prince. Les deux décrets insultaient à la fois Louis
XVI dans sa dignité, le menaçaient dans son pouvoir, le froissaient
dans sa conscience; il refusa, ou tout au moins ajourna sa sanction.
Les trois ministres girondins, Roland, Clavière et Servan, qui,
depuis leur entrée aux affaires, n'avaient cessé d'intriguer presque
publiquement contre celui qu'ils devaient conseiller et défendre,
achevaient de rendre le ministère impossible. Le 10 juin, Roland mit
le comble à ces attaques en écrivant au Roi, sous l'inspiration et
par la plume de sa femme, une lettre insolente dont, par une suprême
inconvenance, il donna lecture en plein Conseil, après avoir juré de la
tenir secrète. Dans cette lettre que Dumouriez a traitée «d'impudente
diatribe[1057]» et que le dernier éditeur des Mémoires de Mme Roland
a qualifiée de «violence inutile et de vilaine action[1058]», Roland
censurait brutalement la conduite de Louis XVI et de Marie-Antoinette,
intimait au monarque l'ordre de changer de confesseur, et s'emportait
jusqu'à l'appeler parjure[1059]. Il le sommait d'exécuter les volontés
de la Gironde et l'avertissait que, s'il refusait de sanctionner les
décrets, il susciterait contre lui «l'implacable défiance d'un peuple
contristé qui ne verrait plus dans son Roi que l'ami et le complice
des conspirateurs[1060]». C'en était trop; le 13 juin, Louis XVI
renvoya les trois ministres et chargea Dumouriez de leur donner des
successeurs. L'Assemblée répondit à cet acte de vigueur, en déclarant
que les ministres congédiés emportaient sa confiance, et décrétant
l'impression de la lettre de Roland et son envoi aux quatre-vingt-trois
départements.

Dumouriez demeurait chef du cabinet et Louis XVI se sentait attiré
vers cette nature complexe qui ne ressemblait en rien aux ministres
qu'il avait destitués; mais Dumouriez déclara qu'il ne pouvait rester
d'une manière utile, si la sanction royale n'était donnée aux deux
décrets, s'engageant d'ailleurs à transporter à Soissons le camp que
Servan voulait former près de Paris. Malgré sa répugnance à réunir
ainsi, comme disait la Reine, «vingt mille coquins qui pouvaient le
massacrer,» le Roi avait fini par consentir à ce que demandait son
ministre, au moins pour le décret du 8 juin; mais, sur le décret contre
les prêtres, après un moment d'hésitation et malgré les pressantes
instances du général, il demeura inflexible.

Le 15 juin, Dumouriez donna sa démission, résolu à quitter Paris et à
se rendre à l'armée. Mais, avant de partir, le 18 juin, il alla prendre
congé du Roi; l'entrevue fut émouvante. Dumouriez fit une dernière
tentative pour vaincre ce qu'il appelait les «scrupules» du souverain;
il lui représenta avec force les dangers d'un refus, l'impopularité
du clergé; il lui peignit, avec des accents pathétiques, les prêtres
massacrés, sa couronne menacée, lui-même, sa femme, ses enfants en
proie aux fureurs populaires. «Je m'attends à la mort, répondit le
prince simplement, et je leur pardonne d'avance.» Mais il persista
dans sa résolution, ne voulant pas ajouter à toutes les peines qu'il
endurait la peine plus cuisante d'un remords[1061].

«Dumouriez se retira, a dit un éminent historien, sans avoir compris la
grandeur de cette scène, ni la portée du rôle qu'il y avait joué; sans
avoir senti qu'il était là pour démontrer à quel point la majesté du
devoir est supérieure aux considérations de la politique[1062].»

Quelques jours après, il partait pour l'armée de Lukner, dont il allait
prendre le commandement.

Le 19 juin, usant de son droit constitutionnel, et sollicité d'ailleurs
par le Directoire du département de la Seine et par une pétition
couverte de huit mille signatures, le Roi opposait formellement son
_veto_ aux deux décrets, dont l'un était la plus grave des atteintes à
la liberté de conscience proclamée par la Constitution, dont l'autre
était une menace perpétuelle pour l'ordre et la liberté du gouvernement.

C'était, par un acte parfaitement légal et légitime, jeter le gant à
l'Assemblée qui avait voté ces décrets, à la Gironde qui les avait
présentés, aux Jacobins qui les avaient conçus, à la populace qui
s'agitait dans les faubourgs. Le gant ne devait pas tarder à être
relevé. Le Roi ne l'ignorait pas, et, le jour même où il refusait
sa sanction aux décrets, il écrivait à son confesseur, M. Hébert,
supérieur des Eudistes[1063]:

«Venez me voir; je n'eus jamais autant besoin de vos consolations. J'ai
fini avec les hommes; c'est vers le ciel que se portent mes regards. On
annonce pour demain de grands malheurs; j'aurai du courage[1064].»



CHAPITRE XIX

     Le 20 juin.


Depuis longtemps déjà tout se préparait pour un soulèvement; la date
avait été choisie: c'était le 20 juin, le double anniversaire du
serment du Jeu de Paume et de la fuite de Varennes. Des conciliabules
se tenaient au faubourg Saint-Antoine, chez le brasseur Santerre,
où, sous l'impulsion de Danton, et avec la connivence du maire de
Paris, Pétion, se réunissaient les meneurs habituels de la populace
parisienne: Fournier l'Américain, le marquis de Saint-Huruge, le
boucher Legendre, le Polonais Lazouski, Alexandre, le chef de bataillon
du faubourg Saint-Marcel. Le refus de sanction des décrets, s'ajoutant
au renvoi des ministres girondins, vint fournir le prétexte.

Dès le 19 au soir, Paris s'agitait; le charme d'une belle soirée
attirait les habitants au dehors; dans les rues, sur les places, des
groupes se formaient, s'entretenant de la manifestation projetée
pour le lendemain. «Aux Tuileries, dit un témoin, il y avait plus
de personnes que de grains de sable[1065].» Des journaux, comme les
_Révolutions de Paris_, prêchaient ouvertement le renversement de la
Constitution et la révolte contre «l'individu royal[1066]».

Prévenu de ce qui se passait par le nouveau ministre de l'intérieur,
Terrier de Montciel, le Directoire du département, composé de
Constitutionnels convaincus et résolus, manda près de lui le maire et
les administrateurs de police et les força de donner au commandant
général de la garde nationale, Ramainvilliers, l'ordre écrit de «tenir
les postes au complet, de doubler ceux de l'Assemblée et des Tuileries,
d'avoir des réserves d'infanterie et de cavalerie, et, au besoin, de
requérir les troupes de ligne». En même temps, il les avertissait
eux-mêmes d'avoir à prendre _sans délai_ toutes les mesures nécessaires
pour empêcher les rassemblements contraires à la loi.

Malgré ces injonctions si nettes et les dispositions formelles de la
loi, rien ne fut fait pour empêcher l'insurrection. La municipalité,
au contraire, «informée, dit-elle, qu'un grand nombre de citoyens se
proposent de se présenter à l'Assemblée et chez le Roi pour remettre
une adresse,» prit un arrêté pour ordonner au commandant général de
«rassembler sous les drapeaux les citoyens de tous uniformes et de
toutes armes, lesquels marcheront ainsi sous le commandement des
officiers du bataillon». C'était légitimer la violation de la loi et
rendre la répression impossible en désarmant l'autorité et en donnant
en quelque sorte à l'émeute la consécration de la légalité.

Tiraillé entre ces prescriptions contraires, Ramainvilliers hésita, se
troubla, et finalement s'abstint. Pendant toute la journée du 20, on le
chercha partout, sans le trouver.

Dès cinq heures du matin, le rappel avait battu; à huit heures, les
«faubourgs» se mettaient en marche; vers midi, ils arrivaient à la rue
Saint-Honoré. Partis des deux rives de la Seine, ils n'avaient pas
tardé à se réunir pour former un groupe compacte, qui se grossissait
en marchant de tous les oisifs et de tous les badauds. Les quinze
cents hommes de Santerre étaient ainsi devenus vingt mille. Des
sapeurs étaient en tête; puis venaient les canons et une voiture
portant l'arbre de la liberté qu'on devait planter sur la terrasse des
Feuillants.

A la porte de l'Assemblée, la colonne s'arrête, et Santerre fait
parvenir une lettre au président.

L'Assemblée délibérait précisément sur l'accueil qu'elle devait faire
aux pétitionnaires. Le président, Français, de Nantes, donne lecture
de la lettre qui réclame pour eux l'admission à la barre. Les tribunes
applaudissent. «Qu'on les fasse entrer,» crie la gauche.—«Non, non,»
riposte la droite. Les interpellations se croisent d'un côté à l'autre
de la salle. Quelques individus parviennent à s'introduire; on les fait
sortir.

Le Manège, qui, depuis le retour du Roi à Paris, servait de lieu de
réunion à l'Assemblée, était un grand bâtiment de cent cinquante pieds
de long environ, parallèle à la terrasse des Feuillants[1067]. Entre
la salle et cette terrasse régnait une longue cour étroite, séparée
du jardin des Tuileries par un mur élevé; une petite porte, pratiquée
dans le mur, donnait accès dans le jardin. La foule, ne voulant pas
s'entasser dans cette cour, où elle eût pu être facilement cernée,
s'était massée à l'autre extrémité des bâtiments. La tête de la
colonne se pressait au pied de l'escalier qui conduisait à la salle
des séances, et, poussée par les flots nouveaux qui survenaient sans
cesse, ne pouvant ni avancer ni reculer, elle s'était échappée de
côté et répandue dans un jardin voisin, dépendant d'un ancien couvent
de Capucins. Ne sachant que faire pendant que l'Assemblée délibérait,
les sapeurs plantèrent dans ce jardin l'arbre de la liberté qu'ils
traînaient sur un char.

D'autres bandes, cependant, cherchant une issue et trouvant partout la
place prise, avaient envahi la cour du Manège. Pressées, elles aussi,
par les nouvelles couches qui arrivent de minute en minute, étouffant
dans cet étroit espace, elles se précipitent vers la porte qui donne
dans le jardin des Tuileries. La porte est gardée par un détachement
de grenadiers, et des canons sont braqués pour en interdire le
passage. Vainement trois officiers municipaux, Boucher René, Bouclier
Saint-Sauveur et Mouchet, qui sont allés au devant du rassemblement
et se trouvent ainsi en tête de la colonne, réclament l'ouverture de
la porte; le commandant du poste les renvoie au commandant général.
Les officiers municipaux se rendent au Château et, ne rencontrant pas
Ramainvilliers, ils s'adressent au Roi. L'un d'eux, petit homme noir
et bancroche, qui joua dans cette journée le triste rôle de mouche
du coche révolutionnaire, Mouchet, interpelle Louis XVI et demande
qu'on laisse l'entrée du jardin libre pour des citoyens qui, marchant
_légalement_, ne peuvent qu'être blessés de se sentir soupçonnés:
«Nous-mêmes, ajoute-t-il, avons été affectés de voir des canons pointés
sur le peuple. De telles mesures sont plus propres à l'irriter qu'à
le contenter.»—«Votre devoir, répond le Roi, est de faire exécuter la
loi.»—«Si la porte n'est pas ouverte,» riposte Mouchet, «elle sera
enfoncée.»—«Eh bien,» reprend le Roi, «si vous le jugez utile, faites
ouvrir la porte des Feuillants. Qu'on défile le long de la terrasse,
pour sortir par la porte des écuries; mais faites en sorte que la
tranquillité publique ne soit pas troublée. Votre devoir est d'y
veiller.»

Les officiers municipaux sortent pour transmettre la réponse du Roi;
il était trop tard. La porte avait été enfoncée et la foule s'était
répandue dans le jardin, d'où il eût été facile alors, avec un peu de
bonne volonté et d'énergie, de la faire écouler. L'autre partie de la
colonne, ainsi coupée en deux, celle qui se pressait dans la cour des
Feuillants, avait fini par être admise dans l'Assemblée. L'orateur de
la bande, Huguenin[1068], se présente à la barre et lit une longue
et violente diatribe contre le Roi: «Pourquoi faut-il que des hommes
libres se voient réduits à la cruelle nécessité de tremper leurs mains
dans le sang des conspirateurs? Il n'est plus temps de dissimuler; la
trame est découverte; l'heure est arrivée; le sang coulera, et l'arbre
de la liberté, que nous venons de planter, fleurira en paix..... Un
seul homme ne doit point influencer la volonté de vingt-cinq millions
d'hommes.»

La gauche applaudit; la droite s'indigne; Mathieu Dumas demande la
question préalable sur la pétition. Mais, au milieu des vociférations
des tribunes et des menaces de ces bandes qui grondent au dehors, la
délibération n'est pas libre. La question préalable est repoussée, et
l'Assemblée décide que les citoyens des faubourgs Saint-Antoine et
Saint-Marcel seront admis à défiler devant elle.

Un roulement rappelle la foule dispersée dans le jardin des Tuileries,
et le défilé commence, au son des tambours et de la musique. Santerre
et Saint-Huruge sont à la tête; ils se placent au pied de la tribune
et passent en revue leur armée. Puis vient un mélange confus de femmes,
d'enfants, de gardes nationaux et de sans-culottes, les uns sans
armes, les autres armés de sabres, de piques, de faulx, de haches, de
couteaux et même de scies. Deux hommes portent, au bout d'une pique,
l'un une vieille culotte, avec ces mots: _Vivent les sans-culottes!_
l'autre, un cœur de veau tout saignant, sous lequel est écrit: _Cœur
d'aristocrate!_ De grossiers emblèmes, des enseignes insultantes, des
inscriptions menaçantes flottent au-dessus des têtes: _A bas le Veto!_
_Avis à Louis XVI!_ _Le peuple est las de souffrir!_ _La liberté ou
la mort!_ La musique joue le _Ça ira_, et la foule tantôt répète les
paroles de la chanson populaire, tantôt crie en guise de refrain: _A
bas le Veto!_ Parfois, le cortège s'arrête et se livre, au milieu de
la salle, à des danses patriotiques. Et l'Assemblée assiste, avec une
résignation humiliée, à ce honteux avilissement de la représentation
nationale.

Le défilé dure près de deux heures. Quand il est terminé, Santerre
remercie les députés de l'amitié qu'ils ont bien voulu témoigner aux
pétitionnaires, remet au Président, en signe de reconnaissance, un
«superbe drapeau[1069]» et court sur la place du Carrousel reprendre le
commandement de son armée. Il est trois heures et demie. L'Assemblée
lève la séance.

En sortant de la salle par la cour du Manège, la colonne, au lieu
de regagner la rue Saint-Honoré, avait pénétré dans le jardin des
Tuileries, et de là, longeant la façade du Château, elle sortait
par le guichet du Pont-Royal. En passant sous les fenêtres elle
répétait bruyamment ses cris favoris: _Vivent les sans-culottes!_ _A
bas Monsieur et Madame Veto!_ Dix bataillons de la garde nationale
étaient là, formant un front de bandière, devant lequel défilaient les
faubourgs. Arrivé au Pont-Royal, le cortège sembla prendre la ligne
des quais, et l'on put croire un moment que tout se bornerait aux
déclamations violentes dont avait retenti l'Assemblée. Il n'en devait
pas être ainsi, et tel n'était pas le plan des chefs de l'émeute.
L'envahissement du Château faisait partie du programme, en attendant
mieux peut-être et en laissant au hasard le soin d'achever. Arrivée
en face du Carrousel, la bande, au lieu de continuer sa marche, se
détourne et franchit le guichet.

La cour du Conseil est envahie; là, le cortège s'arrête et frappe à
la porte de la cour Royale. «Nous voulons entrer, crie-t-on, nous ne
voulons pas de mal au Roi.» Pour toute réponse, les deux gendarmes
qui sont de garde croisent la baïonnette. La foule recule un moment.
Mais les gendarmes et les gardes nationaux n'ont pas d'instructions;
les uns veulent défendre la porte à outrance, les autres hésitent.
«Qu'avons-nous à faire?» demande un capitaine au colonel Rulhière.—«Je
n'ai pas d'ordres,» répond Rulhière, «mais je crois que la troupe
est ici pour soutenir la garde nationale.» Le commandant général,
Ramainvilliers, vient à passer; un lieutenant-colonel de gendarmerie,
Carle, court à lui et l'interroge: «Otez les baïonnettes,» répond
Ramainvilliers.—«Pourquoi,» riposte Carle indigné, «pourquoi ne
m'ordonne-t-on pas tout de suite de rendre mon épée et d'ôter ma
culotte?» Ramainvilliers ne réplique rien et disparaît.

Pour tout concilier, un des officiers les plus dévoués à la famille
royale, Aclocque, engage les chefs de la colonne à choisir vingt
pétitionnaires, qu'il promet de conduire au Roi. Une trentaine d'hommes
se présentent; on les laisse entrer et le guichet se referme.

La foule gronde au dehors. Les bruits les plus propres à irriter
les passions populaires circulent, habilement semés et commentés.
On raconte «qu'on a vu le matin, au Château, douze ou quinze cents
chevaliers de Saint-Louis; qu'on a reconnu dans la cour d'anciens
membres de la Maison du Roi supprimée; que les appartements sont
remplis de personnes vêtues de noir, animées des intentions les
plus contre-révolutionnaires; que ce jour est destiné à renouveler
la journée des poignards, etc.». Toutes ces rumeurs se répandent et
exaspèrent la populace, déjà surexcitée. Les canonniers des faubourgs,
qui sont rangés avec leurs pièces sur la place du Carrousel, font
chorus avec la foule. Le commandant du bataillon du Val-de-Grâce,
Saint-Prix, essaie vainement de faire rentrer ses hommes, qu'il sait
mal disposés, dans leur quartier; les hommes refusent, et, malgré
leur chef, chargent leurs canons: «Nous ne partirons pas,» dit un
lieutenant... «Nous ne sommes pas venus pour rien; le Carrousel est
forcé; il faut que le Château le soit. Voilà la première fois que les
canonniers du Val-de-Grâce marchent; ce ne sont pas des j..-f...; nous
allons voir.» Et montrant le Château de la main: «A moi, canonniers!
Droit à l'ennemi!» Les canonniers s'ébranlent et tournent leurs pièces
contre la porte royale. «Si on refuse l'ouverture de la porte,» dit
Santerre qui vient d'arriver, «on la brisera à coups de boulets.»

Mais il n'en est pas besoin: deux municipaux, Boucher René et un
autre, dont le nom est resté inconnu, donnent l'ordre d'ouvrir. Le flot
humain se précipite dans la cour des Tuileries; tout entre à la fois:
peuple, gardes nationaux, gendarmes. «Je verrai longtemps, a dit un
témoin oculaire, seize mille hommes armés, faisant bonne contenance,
se croyant obligés de céder à deux municipaux qui leur ordonnent,
par la loi, d'en laisser passer vingt mille avec des piques, haches,
escaladant avec une vitesse terrible les marches du palais. Jamais
les vagues furieuses de la mer ne m'ont semblé si dangereuses[1070].»
Quelques officiers dévoués s'efforcent de fermer la porte qui sépare
la cour du grand escalier. Les gardes nationaux, découragés par
l'attitude de la municipalité, refusent de défendre l'entrée, et comme
un des commandants leur dit: «Êtes-vous sûrs qu'il ne se mêlera point,
parmi ceux qui se présentent, des hommes capables d'attenter à la vie
du Roi?»—«Il vaut mieux,» répondent-ils, «qu'un homme soit égorgé
que nous.» C'est avec ce mot, qui justifie toutes les lâchetés et
qui autorise tous les crimes, que la dernière porte est franchie, et
l'accès de la demeure royale livré à l'invasion.

La foule, ne rencontrant plus de résistance, se rue dans l'escalier;
elle s'y élance en masses si compactes et avec une telle impétuosité,
qu'un des canons du Val-de-Grâce est porté à bras, jusqu'à la troisième
salle du Château, la salle des Suisses; là, ses roues s'accrochent dans
le tambour d'une porte; cet obstacle inattendu arrête un instant les
envahisseurs et redouble les colères. Le bruit court que c'est un canon
braqué par les défenseurs de la royauté pour mitrailler le peuple;
il n'en faut pas plus pour faire massacrer tous les habitants des
Tuileries. Heureusement, sur l'ordre de Mouchet, les sapeurs dégagent
le canon et le descendent au pied du grand escalier, où il reste
jusqu'à la fin de la journée.

Le Roi était dans sa chambre avec sa famille, quand tout à coup il
entend frapper à la porte. On ouvre; c'est un de ses fidèles, le chef
de bataillon Aclocque, qui vient le supplier de se montrer au peuple.
Louis XVI y consent; il passe dans la salle du lit et de là dans
celle de l'Œil-de-Bœuf. La Reine veut le suivre; le Roi l'en empêche;
on l'entraîne et elle n'a que le temps de dire aux grenadiers: «Mes
amis, sauvez le Roi[1071]!» «Plus heureuse qu'elle,»—c'est elle-même
qui le dit,—Mme Elisabeth accompagne son frère, et avec elle
quelques ministres et quelques gentilshommes: Terrier de Montciel, de
Lajard, Beaulieu, l'amiral Bougainville, les maréchaux de Beauvau,
de Mouchy, et de Mailly; MM. de Tourzel, d'Hervilly, etc.... «A moi,
grenadiers!» dit le Roi. Un certain nombre de gardes nationaux, la
plupart du bataillon Sainte-Opportune, accourent avec la Chesnaye,
commandant de la 6me légion. «Messieurs, sauvez le Roi!» leur dit
Mme Elisabeth, les larmes aux yeux. Tous entourent Louis XVI et
tirent leurs sabres. Mais, sur un mot d'Aclocque, qui fait observer
que cette attitude menaçante pourrait exposer le prince qu'ils veulent
défendre[1072], ils remettent le sabre au fourreau.

Une simple porte sépare Louis XVI des envahisseurs; la foule rugit au
dehors et ébranle la porte à coups de hache; déjà les deux panneaux
du bas ont été brisés, lorsque Aclocque engage le Roi à la faire
ouvrir plutôt que de la laisser enfoncer. «Je le veux bien,» répond le
prince, «je ne crains rien au milieu des personnes qui m'entourent.»
Un huissier ouvre la porte; les masses font irruption: «Citoyens,» dit
Aclocque, «reconnaissez votre Roi; respectez-le; la loi vous l'ordonne.
Nous périrons tous plutôt que de souffrir qu'il lui soit porté la
moindre atteinte.» Ces paroles, prononcées d'une voix haute et ferme,
amènent un léger temps d'arrêt dans l'invasion; les gardes nationaux
en profitent pour entraîner le Roi dans l'embrasure d'une fenêtre, du
côté de la cour; il monte sur une banquette; les grenadiers se placent
devant lui. «Sire,» dit l'un d'eux, «n'ayez pas peur.»—«Mon ami,»
répond l'intrépide monarque, en prenant la main du grenadier et en
l'appuyant sur sa poitrine, «mon ami, mettez la main sur mon cœur et
voyez s'il bat plus vite[1073].»

Les vagues populaires montent toujours; la foule, un instant hésitante,
se précipite en avant et remplit la salle avec des cris de haine
et des menaces de mort: _A bas Monsieur Veto, Madame Veto et toute
leur sequelle[1074]!_—_Au diable le Veto!_—_Le rappel des ministres
patriotes!_—_Il faut qu'il signe; nous ne sortirons point qu'il ne
l'ait fait._—Un misérable, un des premiers entrés, armé d'un long
bâton, au bout duquel est une lame d'épée très pointue, cherche à
foncer sur le Roi; on l'écarte à coups de baïonnettes. Un autre, brun
et grêlé de petite vérole, vêtu d'une redingote verdâtre et d'un
pantalon de toile, un sabre de la main gauche, un pistolet de la main
droite, essaie de percer la foule: «Ousqu'il est, que je le tue?»
hurle-t-il.—«Malheureux! le voilà, ton Roi,» lui dit un huissier de
l'appartement, «oses-tu le regarder?» Le brigand recule, comme saisi
d'une espèce de terreur. Il se fait un moment de silence. Le Roi veut
en profiter pour parler; mais une «inondation» nouvelle survient «avec
de si horribles cris, dit un rapport, que Dieu tonnant n'eût pas été
entendu[1075]». Au premier rang des envahisseurs paraît un brigand du
nom de Soudin, soi-disant vainqueur de la Bastille, dont le principal
exploit est d'avoir jadis lavé et porté au bout d'une pique les têtes
sanglantes de Foulon et de Berthier. Plus loin, gesticule un individu,
vêtu d'un habit vert, qui, suivant le mot énergique d'un témoin, passe
pour avoir été un _coupe-tête_ en 1789. Toute cette tourbe remplit
l'Œil-de-Bœuf, criant, vociférant, ajoutant la menace à l'insulte,
brisant les meubles, cassant les glaces, arrachant les serrures, volant
les objets précieux, se conduisant, en un mot, dit le rapport du
Directoire, «comme s'il s'agissait de faire le siège et le pillage des
Tuileries.»

«Que voulez-vous? demande tranquillement Louis XVI. Je suis votre Roi;
je ne me suis pas écarté de la Constitution.»

Sa voix se perd dans le tumulte. Le boucher Legendre s'approche de
l'embrasure. «Monsieur...» dit-il. A cette appellation inattendue,
Louis XVI fait un mouvement. «Oui, Monsieur, reprend Legendre,
écoutez-nous; vous êtes fait pour nous écouter... Vous êtes un perfide;
vous nous avez toujours trompés; vous nous trompez encore. Mais prenez
garde à vous! La mesure est à son comble; le peuple est las d'être
votre jouet.» Et il lit une prétendue pétition, qui, dit Rœderer,
«n'était qu'un tissu de reproches, d'injures et de menaces.»

«Je ferai ce que la Constitution et les décrets m'ordonnent de faire,»
répond simplement le Roi.

_A bas le Veto!_ _Le rappel des ministres!_ riposte la foule. Et dans
ce ramassis de sans-culottes et de mégères, qui remplit l'Œil-de-Bœuf,
les outrages redoublent. Quelques misérables, armés de sabres,
cherchent à rompre la ligne de gardes nationaux, pour atteindre le
Roi; les grenadiers les repoussent. Louis XVI reste impassible; ni les
vociférations, ni les violences ne peuvent altérer son incomparable
sérénité.

«Dans une circonstance aussi terrible, a dit un témoin non suspect,
Louis se conduisit avec une fermeté extrême et une prudence vraiment
royale, unies à un calme et à une bonté extraordinaires[1076].»

Cependant un individu, qui porte au bout d'un bâton un bonnet rouge,
s'approche du Roi et incline vers lui son bâton. Le municipal Mouchet
comprend le signe; il prend le bonnet et le donne à Louis XVI qui
le pose sur sa tête. La foule applaudit. _Vive la nation! Vive la
liberté!_ s'écrie-t-elle. Quelques acclamations de _Vive le Roi!_
se font entendre; mais elles ne rencontrent pas d'écho. Et le brave
grenadier Bidaut entend quelques misérables murmurer à mi-voix: «Il
a f..... bien fait de le mettre; car nous aurions vu ce qui serait
arrivé...., et f....., s'il ne sanctionne pas les décrets, nous
reviendrons tous les jours.»

Au milieu du rassemblement, une femme porte une épée entourée de fleurs
et surmontée d'une cocarde. Le Roi l'aperçoit; il fait un signe.
Mouchet, qu'on retrouve toujours partout, prend l'épée et la tend au
prince qui la brandit et fait attacher la cocarde à son bonnet. _Vive
la nation!_ crie la foule; et le Roi reprend avec elle: _Vive la
nation!_

Mouchet lui propose alors de sortir sur la terrasse. Louis XVI refuse.
«Je suis bien ici,» dit-il. La chaleur cependant est étouffante. Un
garde national, auquel on a fait passer une bouteille de vin et un
verre, offre à boire au Roi. «Sire,» dit-il avec une familiarité
naïve, «vous devez avoir bien soif; car moi, je meurs..... Si j'osais
vous offrir..... Ne craignez rien; je suis un honnête homme, et
pour que vous buviez sans crainte, je boirai le premier, si vous le
permettez.»—«Oui, mon ami, je boirai dans votre verre,» répond le
prince, et élevant le verre: «Peuple de Paris,» dit-il, «je bois à ta
santé et à celle de la nation française.»

Dans l'embrasure d'une autre fenêtre se tenait Mme Elisabeth. On
l'aperçoit: «Ah! crie-t-on, voilà l'Autrichienne! Il nous faut la
tête de l'Autrichienne!»—«Ce n'est pas la Reine,» dit l'écuyer de la
princesse, M. de Saint-Pardoux.—«Pourquoi les détromper?» reprend
vivement la généreuse femme. «Leur erreur pouvait sauver la Reine.»
Et apercevant près d'elle, dans cette horde qui l'entoure, menaçante,
un jeune homme dont la baïonnette effleure presque sa poitrine, elle
écarte doucement l'arme de la main: «Prenez garde, Monsieur,» dit-elle
avec un angélique sourire, «vous pourriez blesser quelqu'un, et je suis
sûre que vous en seriez fâché.»

Cependant, quelques députés, instruits de l'envahissement du Château, y
sont accourus de leur propre mouvement. Vergniaud et Isnard haranguent
la foule et cherchent à la rappeler au respect de l'autorité; ils ne
parviennent pas à se faire écouter. _A bas le Veto!_ _La sanction!_ _Le
rappel!_ sont les seules réponses qu'obtiennent leurs exhortations.

Enfin, le maire de Paris, Pétion, arrive. Après la séance du conseil
où avait été adopté l'arrêté qui légitimait l'insurrection, il s'était
retiré avec quelques intimes dans une salle de la maison commune. Il
était là, _plein de calme et de sérénité_, dit-il, car les nouvelles
qu'il recevait étaient _excellentes_, et le spectacle était beau, tout
à la joie et à la gaîté. Vainement le Directoire avait-il, à plusieurs
reprises, fait appel à sa vigilance; il ne s'était pas ému. Vers
quatre heures et demie pourtant, il avait donné l'ordre d'atteler sa
voiture, et, faisant à son devoir le sacrifice de son dîner,—il a pris
soin de le remarquer dans son rapport,—il s'était rendu aux Tuileries.
Il y arrive vers cinq ou six heures[1077]. Accompagné de Sergent, il
traverse la foule qui le salue des cris de _Vive Pétion!_ et s'approche
du Roi, qu'il voit avec admiration, dit-il, «couronné du signe de la
liberté.» C'est par cette expression qu'il désigne le bonnet rouge.
«Sire,» dit-il, «je viens d'apprendre à l'instant la situation dans
laquelle vous êtes.»—«Cela est bien étonnant,» riposte sèchement le
Roi; «il y a deux heures que cela dure.» Deux grenadiers hissent le
maire sur leurs épaules. Il parle au peuple et lui prêche le respect de
la loi. Mais il le fait si froidement, suivant le municipal Champion,
que les cris redoublent. Un grand jeune homme blond de vingt ou
vingt-cinq ans perce là foule et, interpellant le Roi avec des gestes
menaçants: «Sire,» dit-il, «je vous demande, au nom des cent mille
hommes qui m'entourent, le rappel des ministres patriotes, la sanction
des décrets, leur exécution,...... ou vous périrez...»

Pétion, qui est là, n'essaie pas un seul instant d'imposer silence à ce
forcené. Champion s'indigne de cette lâcheté ou de cette connivence:

«Monsieur le maire, dit-il, vous êtes responsable de ce qui peut
advenir.» Pétion se décide à haranguer une seconde fois la foule.
En face de cette violation de toutes les lois, de ces bandes de
brigands qui traitent les Tuileries comme une ville prise d'assaut,
de ces outrages persistants à la majesté du Chef de l'État, il parle
de la dignité du peuple: «Citoyens, dit-il, vous venez de présenter
légalement votre vœu au représentant héréditaire de la nation; vous
l'avez fait avec la _dignité_, avec la _majesté_ d'un peuple libre.
Retournez chacun dans vos foyers et ne donnez pas occasion d'incriminer
vos _intentions respectables_.»

Intentions respectables! Et quelques années plus tard, Legendre avouait
à Boissy d'Anglas qu'un des buts secrets des chefs du mouvement avait
été l'assassinat du Roi!

«Les portes de la galerie sont-elles ouvertes?» demande Sergent.—«Oui,»
répond le Roi. «J'ai fait ouvrir les appartements; le peuple, en
défilant du côté de la galerie, aura le plaisir de les voir.»

A ces mots, un mouvement se fait; la curiosité pour les uns, la
lassitude pour les autres, déterminent enfin les émeutiers à sortir.
Sergent, son écharpe à la main, cherche à régulariser le mouvement,
et le défilé commence au bruit des cris, mille fois répétés, de _Vive
Pétion!_ _A bas le Veto!_ On voit reparaître, au milieu des bandes en
marche, le misérable qui porte au bout d'une pique un cœur de veau
sanglant avec ces mots: _Cœur d'aristocrate!_ «Cet homme, rapporte un
témoin, affectait de mettre cet horrible emblème sans les yeux du Roi.»

L'Œil-de-Bœuf était à demi évacué. Aclocque en profite pour proposer à
Louis XVI de se retirer. Ce que le monarque n'a pas accepté de Mouchet,
qui est suspect, il l'accepte du fidèle Aclocque; entouré de municipaux
et de gardes nationaux qui lui fraient un passage, il se dirige vers
une porte dérobée par laquelle il s'échappe, et la foule, privée de sa
victime, s'écoule en grondant à travers les appartements. En passant
dans la chambre royale: «_Est-ce là_, hurle-t-elle, _le lit du Gros
Veto? Ah! il a un plus beau lit que nous, le Gros Veto! Où est-il donc,
M. Veto?_» C'est au milieu de ces plaisanteries grossières et de ces
sarcasmes que le défilé continue.

Tandis que ces tristes scènes se passent à l'Œil-de-Bœuf, une autre
bande, conduite par un homme qui devait avoir une connaissance
approfondie du palais,—car il l'avait fait passer par une porte dont
les gens du service intérieur savaient seuls l'existence,—était
montée à la chambre du Dauphin, où l'on espérait trouver
Marie-Antoinette[1078]. La Reine venait de la quitter; les bandits,
désappointés, brisent les portes à coups de hache, sondent les lits
et les armoires, fouillent partout. De hideuses mégères vomissent
d'ignobles injures contre la malheureuse princesse, en jurant qu'elles
veulent la tenir entre leurs mains, morte ou vive. Un brigand, la
hache au poing, l'outrage à la bouche, s'écrie qu'il a enfoncé déjà
bien des portes, mais qu'il en enfoncera bien d'autres, pour avoir
l'Autrichienne!

La Reine avait fait de vains efforts pour accompagner le Roi;
quand il avait passé dans la salle de l'Œil-de-Bœuf, elle s'était
précipitée pour l'accompagner. On lui avait vivement fermé le passage.
Se retournant alors vers ses enfants:—«Sauvez mon fils,» avait-elle
dit. Le Dauphin, effrayé en entendant tout ce bruit, poussait des
cris lamentables[1079]. Hue le saisit et l'emporte dans l'appartement
de Madame Royale, plus éloigné du tumulte. La Reine, le sachant en
sûreté, s'élance de nouveau pour retrouver son mari; on la retient.
«Laissez-moi, dit-elle, ma place est auprès du Roi; je veux aller
mourir à ses pieds[1080].» Des serviteurs fidèles, MM. d'Aubier et de
Rougeville, l'arrêtent avec une respectueuse fermeté, et le ministre
des affaires étrangères, Chambonnas, lui représente que, loin de sauver
le Roi, elle l'exposerait peut-être davantage, que sa place est près de
ses enfants. Persuadée par ces raisons, elle se laisse conduire, non
sans regret, dans la chambre du Dauphin, où son fils lui est ramené.
Mais bientôt l'émeute gronde à la porte; on entraîne la Reine par un
passage secret dans la chambre du Roi[1081], puis dans la chambre du
Conseil. Elle est là, dans cette dernière pièce, assise[1082], pâle,
les jambes agitées par un tremblement involontaire que dissimule la
table[1083], entourée de ses enfants, et de Mmes de Lamballe, de la
Roche-Aymon, de Tourzel, de Maillé, de Mackau, du ministre Chambonnas,
du lieutenant général Wittinghof, et de quelques grenadiers, lorsque
commence le défilé à travers les appartements.

En entendant le tumulte grandir et les vagues populaires approcher, on
entraîne à la hâte Marie-Antoinette dans l'embrasure d'une croisée; on
roule devant elle la table du Conseil, et deux cents gardes nationaux
environ[1084] se placent sur trois rangs devant cette barricade
improvisée, sous le commandement de Mandat.

Bientôt l'émeute envahit la salle. Santerre entre le premier et,
interpellant les grenadiers: «Faites place, dit-il, pour que le peuple
voie la Reine.» Puis se tournant vers Marie-Antoinette: «Madame,
reprend-il, vous êtes trompée; le peuple ne vous veut pas de mal. Si
vous vouliez, il n'y aurait pas un d'eux qui ne vous aimât autant
que cet enfant,» ajoute-t-il, en désignant le Dauphin. «Au reste,
n'ayez pas peur, on ne vous fera pas de mal.»—«Je ne suis ni égarée,
ni trompée[1085], répond la Reine, et je n'ai pas peur; on ne craint
jamais rien, lorsqu'on est avec de braves gens.» Et elle tend la main
aux gardes nationaux, qui la saisissent avec transport et la baisent
respectueusement.

Le hideux défilé commence. Un misérable porte un paquet de verges
avec cette inscription: _Pour Marie-Antoinette_; un autre élève une
petite potence à laquelle est suspendue une poupée[1086] avec ces mots:
_Marie-Antoinette à la lanterne_; un troisième promène une guillotine
au bas de laquelle on lit cette phrase sinistrement prophétique:
_Justice nationale pour les tyrans. A bas Veto et sa femme!_ Santerre
se tient près de Mandat, dirigeant le mouvement et faisant à sa
bande, si je puis ainsi parler, l'_exhibition_ de la famille royale:
«Regardez, dit-il, voilà la Reine; voilà le Prince royal.» Le pauvre
petit Dauphin est là, assis sur la table; un brigand apostrophe
Marie-Antoinette: «Si tu aimes la nation,»dit-il d'une voix rauque,
«mets ce bonnet sur la tête de ton fils.» Et il lui tend un bonnet
rouge. La Reine prend le bonnet et le pose sur la tête du Dauphin. La
chaleur est affreuse. Le petit prince étouffe sous cette immonde et
épaisse coiffure. Santerre lui-même est ému de pitié: «Otez le bonnet à
cet enfant, dit-il, il a trop chaud.»

Malgré son calme, la Reine se retourne vers ses amis: «C'est trop fort
aussi, murmure-t-elle; cela va au delà de toute patience humaine[1087].»

Le mouvement se ralentit un instant; une femme, l'œil en feu, le
poing fermé, s'arrête devant Marie-Antoinette: «Tu es une infâme,»
vocifère-t-elle, «nous te pendrons.»—«Vous ai-je jamais fait aucun
mal?» répond douloureusement la Reine.—«Non, mais tu fais le malheur
de la nation.»—«On vous trompe; j'ai épousé le Roi de France; je suis
la mère du Dauphin, je suis Française; jamais je ne reverrai mon
pays; je ne puis être heureuse ou malheureuse qu'en France; j'étais
heureuse, quand vous m'aimiez.» Malgré elle, la femme est touchée de
cette douleur et de cette tristesse; elle s'attendrit: «Pardonnez-moi,»
murmure t-elle; «je ne vous connaissais pas; je vois que vous êtes
bonne.»—«Cette femme est soûle,» dit Santerre, dont cette émotion
dérange les plans; et la poussant rudement, il fait continuer le défilé.

«Si un de ces scélérats avait osé frapper la Reine dans ce moment,
ont raconté des témoins de ces horribles scènes, tous eussent suivi
son exemple, et tout ce qui était dans la chambre eût été massacré.
Heureusement la majesté de la Reine, peut-être sa beauté, son maintien
si noble et si fier, son air d'assurance leur imposa à tous[1088].»

A huit heures et demie, les appartements étaient enfin évacués, et
la Reine, rassurée par Mme Élisabeth sur le sort de son époux,
put aller rejoindre le Roi. Dès qu'elle l'aperçut, elle se jeta dans
ses bras en fondant en larmes. Impassible et debout devant l'émeute,
elle succombait à l'émotion du revoir. Les députés, présents à cette
entrevue, se sentaient eux-mêmes attendris, et l'un d'eux, Merlin de
Thionville, ne pouvait s'empêcher de pleurer. La Reine s'en aperçut:
«Vous pleurez, Monsieur Merlin, lui dit-elle, vous pleurez de voir le
Roi et sa famille traités si cruellement par un peuple qu'il a toujours
voulu rendre heureux.»—«Oui, je pleure,» répondit brutalement Merlin;
«je pleure sur le malheur d'une femme belle, sensible et mère de
famille; mais ne vous y méprenez point; il n'y a pas une de mes larmes
pour le Roi ni pour la Reine. Je hais les rois et les reines; c'est
le seul sentiment qu'ils m'inspirent; c'est ma religion[1089].» Et le
futur régicide, qui se croyait un grand citoyen parce qu'il venait de
se montrer grossier, essuya ses larmes.

Un autre député, dont le nom n'a pas été conservé, aborda la Reine
et, d'un ton familier: «Vous avez eu bien peur,» Madame, lui dit-il,
«convenez-en.»—«Non, Monsieur, je n'ai pas eu peur; mais j'ai beaucoup
souffert d'être séparée du Roi, dans un moment où ses jours étaient
en danger; mais j'avais la consolation d'être avec mes enfants et de
remplir un de mes devoirs.»—«Sans prétendre excuser tout,» reprit le
député, «convenez, Madame, que le peuple s'est montré bien bon.»—«Le
Roi et moi, Monsieur, sommes persuadés de la bonté naturelle du peuple,
qui n'est méchant que lorsqu'on l'égare.»—«Quel âge a Mademoiselle?»
continua le sot personnage en montrant Madame Royale.—«Ma fille,
riposta sèchement la Reine, a l'âge où l'on ne sent que trop l'horreur
de pareilles scènes[1090].» Et elle se contenta de tourner le dos.

Plus respectueux et mieux inspirés, d'autres représentants félicitaient
Louis XVI du courage qu'il avait déployé dans cette journée: «Je n'ai
fait que mon devoir,» répondit simplement le Roi.

Le marquis de Clermont-Gallerande disait à Mme Élisabeth: «Ah!
Madame, le ciel vengera tant de crimes!»—«Ne parlons pas de vengeance,»
répondit l'angélique princesse. «Espérons plutôt que Dieu leur
pardonnera et les changera[1091].»

Cependant Pétion, d'une part, les chefs de la garde nationale, de
l'autre, achevaient de faire évacuer le Château. Les émeutiers, privés
de direction, se dispersaient sans résistance, mais en se plaignant
hautement du résultat de la manifestation. «On nous a amenés pour rien,
s'écriaient-ils, mais nous reviendrons et nous aurons ce que nous
voudrons.»—«Le coup est manqué, disait de son côté Santerre; le Roi a
été difficile à émouvoir aujourd'hui; nous reviendrons demain; nous le
ferons évacuer[1092].»

A dix heures et demie, tout était terminé; le Château était vide,
et la famille royale, rentrant dans ses appartements dévastés[1093],
allait enfin prendre un repos, acheté par de terribles angoisses.
Quelques jours après, la Reine écrivait ce simple mot à Fersen:
«J'existe encore, mais c'est un miracle! La journée du 20 a été
affreuse[1094].»



CHAPITRE XX

     Suites du 20 juin.—Entrevue du Roi avec Pétion.—Proclamation de
     Louis XVI.—Voyage de Lafayette à Paris.—Lettre de la Reine à
     Mercy.—Attaques des Girondins contre le Roi.—Pétion suspendu, puis
     rétabli.—Insultes à la famille royale dans le jardin des Tuileries
     et sur la terrasse des Feuillants.—Un assassin s'introduit aux
     Tuileries.—Arrivée des fédérés à Paris.—Le Roi se fait faire un
     plastron.—Tentatives pour arracher la famille royale aux dangers
     de Paris.—Le prince Georges de Hesse.—Mme de Staël.—Le duc de
     Liancourt.—Plan de Lafayette.—La Reine refuse tout.—Son antipathie
     contre Lafayette.—Pourquoi?—Surveillance incessante autour des
     Tuileries.—La Fédération du 14 juillet 1792.—Alertes continuelles:
     le 26 juillet.—Lettres de la Reine à Fersen.—Entrée des
     Marseillais.—Leur conflit avec les grenadiers des
     Filles-Saint-Thomas.—Dernière lettre de la Reine à Fersen.—Marche
     des armées coalisées.—Manifeste du duc de Brunswick.—Son effet
     déplorable.—Avances des Girondins à la Cour.—Les Jacobins
     redoublent d'efforts.—Pétion demande la déchéance du Roi.—Arrêté
     de la section Mauconseil.—Préparatifs du 10 août.—Illusions de la
     Cour.—Son impuissance.—Dernière messe de la famille royale aux
     Tuileries.


Le lendemain de cette déplorable journée, le jeudi 21 juin, de nouveaux
attroupements se formèrent; l'alarme se répandit au Château, et le
petit Dauphin, se pressant contre sa mère, s'écria en pleurant: «Maman,
est-ce que hier n'est pas encore fini[1095]?»

Ce même jour, Pétion, le Pilate de la royauté, comme on l'a justement
appelé, eut l'audace de reparaître aux Tuileries; il y trouva réunis le
Roi et la Reine, avec le procureur du département, Rœderer, et quelques
amis: «Sire, dit-il, nous avons appris que vous aviez été prévenu qu'un
rassemblement se portait sur le Château. Nous venons vous informer que
ce rassemblement est composé de citoyens sans armes qui veulent planter
un mai. Je sais, Sire, que la municipalité a été calomniée; mais sa
conduite sera connue de vous.»

«Elle doit l'être de la France entière,» répondit sèchement le Roi; «je
n'accuse personne en particulier; j'ai tout vu.»

Pétion chercha à se justifier et à justifier l'émeute: «Sans les
précautions prises par la municipalité,» reprit-il, «il serait
peut-être arrivé des événements beaucoup plus fâcheux, non pas contre
votre personne.» Et fixant la Reine qui était à côté de son mari: «Vous
devez savoir, Sire, que votre personne sera toujours respectée.»

Son air était provocant. Louis XVI perdit patience:

«Taisez-vous,» dit-il d'un ton absolu et d'une voix forte. «Est-ce
respecter ma personne, que d'entrer chez moi en armes, de briser mes
portes et de forcer ma garde?»

«Sire, répondit le maire, je connais l'étendue de mes devoirs et ma
responsabilité.»

«Faites votre devoir», riposta impérieusement le Roi. «Vous répondez de
la tranquillité de Paris. Adieu.»

Le surlendemain, 23, le monarque adressait aux Français une
proclamation pleine de noblesse, où, après avoir dénoncé au pays les
attentats dont il avait été l'objet et dont il avait failli être la
victime, il ajoutait ces belles paroles:

«Le Roi n'a opposé aux menaces et aux insultes des factieux que sa
conscience et son amour du bien public. Le Roi ignore quel sera le
terme auquel ils voudront s'arrêter; mais il a besoin de dire à la
nation française que la violence, à quelque accès qu'on veuille la
porter, ne lui arrachera jamais son consentement à tout ce qu'il croira
contraire à l'intérêt public..... Comme représentant héréditaire de
la nation française, il a des devoirs sévères à remplir, et s'il peut
faire le sacrifice de son repos, il ne fera jamais le sacrifice de ses
devoirs.»

Un grand mouvement répondit à ce noble langage. «Je ne puis vous dire
combien Louis a gagné dans le respect et l'affection de tous, depuis
le 20 de ce mois,» écrivait le 24 juin un témoin peu suspect[1096].
L'audace des factieux, le danger couru par la famille royale,
l'héroïsme de son attitude, un dernier reste peut-être de cet amour
traditionnel que la France avait si longtemps porté au sang de ses
rois, amenèrent une réaction de l'opinion. Des adresses indignées
arrivèrent de soixante-dix départements[1097]. Vingt mille signataires,
tant de Paris que de la province, protestèrent contre ce «crime de
lèse-nation[1098]» et réclamèrent énergiquement la répression de
l'émeute. Le Directoire du département de la Seine, justement indigné
de la conduite de Pétion et du procureur de la Commune, Manuel, leur
demanda un compte sévère de l'emploi de leur temps, et les juges de
paix de la capitale ouvrirent une enquête.

Dès le 28, Lafayette était arrivé à Paris et, au nom de l'armée, avait
exigé de l'Assemblée la punition des émeutiers, la suppression du club
des Jacobins et l'adoption de mesures vigoureuses pour la défense de
l'autorité et du Roi en particulier. La droite l'accueillit par des
applaudissements; la gauche par un morne silence et bientôt par des
murmures. Au sortir de la séance, la garde nationale l'acclama, et il
put croire un moment qu'il avait retrouvé son ancienne popularité. S'il
eut cette illusion, elle dura peu. Lorsqu'il fallut passer des paroles
aux actes, lorsque le général voulut profiter de la terreur causée
par sa brusque arrivée pour dissoudre le club des Jacobins, il ne
rencontra partout que froideur et inertie, et il dut renoncer à toute
intervention énergique. Le 30, il repartit pour son camp sans avoir
osé prendre l'initiative d'aucune mesure et sans avoir laissé d'autre
trace d'une démarche qui l'honore qu'une lettre hautaine qui irrita les
passions, sans relever les courages[1099].

Le lendemain, 1er juillet, après une discussion orageuse et une
longue séance de nuit, l'Assemblée décida le licenciement immédiat de
l'état-major de la garde nationale; c'était la réponse de la Gironde à
l'impérieuse sommation de Lafayette.

Le 4 juillet, la Reine écrivait à M. de Mercy la lettre suivante, la
dernière qui lui soit parvenue:

«Vous connaissez déjà les événements du 20 juin; notre position devient
tous les jours plus critique. Il n'y a que violence et rage d'un côté,
faiblesse et inertie de l'autre. L'on ne peut compter sur la garde
nationale ni sur l'armée; on ne sait s'il faut rester à Paris ou se
jeter ailleurs.

«Il est plus que temps que les Puissances parlent fortement. Le 14
juillet et jours suivants peuvent être l'époque d'un deuil général pour
la France et de regrets pour les Puissances qui auront été trop lentes
pour s'expliquer.

«Tout est perdu, si l'on n'arrête pas les factieux par la crainte d'une
punition prochaine. Ils veulent à tout prix la république; pour y
arriver, ils ont résolu d'assassiner le Roi. Il serait nécessaire qu'un
manifeste rendît l'Assemblée nationale et Paris responsables de ses
jours et de ceux de sa famille.

«Malgré tous ces dangers, nous ne changerons pas de résolution; vous
devez y compter, autant que je compte sur votre attachement. Je me
plais à croire que je partage les sentiments qui vous attachaient à ma
mère. Voilà le moment de m'en donner une grande preuve, en sauvant moi
et les miens, moi, s'il en est temps[1100].»

La Reine n'avait que trop raison; la situation devenait de jour en
jour plus épouvantable: les attaques de l'Assemblée se joignaient aux
insultes de la rue et aux vociférations des clubs. Le jour même où
Marie-Antoinette écrivait cette lettre, Vergniaud s'élevait violemment
contre les prétendues trahisons de la Cour, et dans un mouvement d'une
fougueuse éloquence demandait si le sombre génie de Médicis errait
toujours sous les voûtes du Palais et si l'on allait voir se renouveler
la Saint-Barthélemy et les dragonnades. Quelques jours après, Brissot,
non moins violent, s'écriait que frapper la Cour des Tuileries, c'était
frapper tous les traîtres d'un seul coup. Marat tonnait contre le
palais où «une reine perverse» fanatise « un roi imbécile» et «élève
les louveteaux de la tyrannie[1101]». Et comme pour donner raison à ces
déclamations, et encourager l'émeute, Pétion, le complice du 20 juin,
suspendu le 6 juillet par le Directoire, était rétabli le 13 dans ses
fonctions.

Aux appels à la violence et à l'assassinat, les violences de la
populace répondaient. Des écrits incendiaires étaient répandus à
profusion dans la capitale, dans les provinces, dans l'armée. Sur
les places de Paris, dans les rues, dans tous les lieux publics,
on prêchait hautement l'insurrection. Aux discours se mêlaient les
chansons; aux journaux, les pamphlets et les caricatures immondes
contre le Roi et la Reine. Le jardin des Tuileries, un moment fermé
après le 20 juin, puis rouvert, était sans cesse rempli de femmes qui
insultaient tout ce qui tenait à la Cour; on y criait jusque sous
les fenêtres un infâme libelle intitulé: _Vie de Marie-Antoinette_,
accompagné d'estampes dégoûtantes que les colporteurs montraient au
milieu d'éclats de rire outrageants[1101a]. On y chantait aux oreilles
de la Reine cet odieux couplet:

    Madame Veto avait promis
    De faire égorger tout Paris.

Les gardiens avaient voulu imposer silence aux chanteurs; une rixe
s'en était suivie, et une des personnes qui accompagnaient la Reine
ayant frappé ces misérables à coups de plat de sabre, ils étaient
allés se plaindre à l'Assemblée, et l'Assemblée leur avait accordé les
honneurs de la séance. Une autre fois, la foule tenta de briser les
fenêtres à coups de pierres; on dut fermer de nouveau le jardin, qui
ne fut rouvert qu'à la fin de juillet[1102]. Le 21 juillet, un décret
avait décidé que la terrasse des Feuillants serait regardée comme
une annexe de la salle des délibérations et, à ce titre, resterait
ouverte au public. Aussitôt on la sépara du reste du parc par un ruban
tricolore, et sur les arbres dont elle était bordée on traça cette
inscription: «Citoyens, respectez-vous; donnez à cette faible barrière
la force des baïonnettes.» La terrasse des Feuillants fut baptisée:
_Terre de la Liberté_; le jardin des Tuileries, c'était la _Terre de
Coblentz_. Quiconque osait franchir cette démarcation était hué et
traité d'aristocrate. Un jour, un jeune homme, sans faire attention
à la consigne, était descendu dans le jardin; des vociférations
l'assaillirent; on cria _à la lanterne!_ Immédiatement, le jeune homme
ôta ses souliers et essuya avec son mouchoir le sable qui s'était
attaché aux semelles. On applaudit et on le porta en triomphe[1103].
Malgré la clôture du jardin, où on ne laissait pénétrer que les
personnes munies de cartes[1104], la Reine et ses enfants, dès qu'ils
y paraissaient, étaient assaillis par des vociférations tellement
épouvantables, partant de la terrasse, qu'ils étaient obligés de
rentrer; à partir de la fin de juillet même, ils durent renoncer à s'y
promener[1105].

Cependant, lorsque l'enquête sur le 20 juin avait été ordonnée,
Marie-Antoinette, apprenant que Hue y serait entendu, l'avait fait
venir et lui avait dit: «Mettez dans votre déposition toute la réserve
que permet la vérité..... Il faut écarter tout soupçon que le Roi ou
moi gardions le moindre ressentiment de ce qui s'est passé. Ce n'est
pas le peuple qui est coupable, et, quand il le serait, il trouverait
toujours auprès de nous le pardon et l'oubli de ses erreurs[1106].»

Et le Roi, au dire de l'ambassadeur des États-Unis, ne songeait encore,
au milieu de cette crise, qu'à assurer à la France la liberté[1107] et
un bonheur stable.

C'est ainsi que le peuple les en récompensait[1108].

Une nuit, vers une heure du matin, la Reine ne dormait pas,—elle
s'entretenait avec Mme Campan;—toutes deux entendirent des pas
étouffés dans le corridor qui régnait le long de l'appartement. C'était
un garçon de salle qui s'était introduit là dans une intention trop
facile à deviner. Un valet de chambre, averti par Mme Campan, se
jeta sur cet homme et le terrassa. «Madame, dit-il, c'est un scélérat;
je le connais, je le tiens.»—«Lâchez-le, répondit la Reine, il venait
pour m'assassiner; demain, les Jacobins le porteraient en triomphe.»
Et se tournant vers Mme Campan: «Quelle position! dit-elle, des
outrages le jour, des assassins la nuit[1109]!»

Le lendemain, M. de Septeuil ordonna de changer toutes les serrures.
Louis XVI fit plus; il exigea que sa femme quittât le rez-de-chaussée,
où elle logeait seule, et où elle était insultée à chaque
instant[1110], et montât au premier, dans une chambre de l'appartement
du Dauphin. Mme de Tourzel, qui occupait cette chambre, céda sa
place à la Reine et s'installa sur un lit de veille qu'on dressait tous
les soirs[1111]. On laissait les persiennes et les volets ouverts, afin
que l'infortunée souveraine vît poindre le jour, et que ses nuits sans
sommeil fussent moins pénibles[1112].

La Reine eut une peine extrême à se décider à ce changement de
logement. Il lui répugnait de laisser paraître de l'inquiétude; il ne
lui répugnait pas moins de déranger de fidèles serviteurs. Le malheur
avait resserré les liens qui l'unissaient à eux et la rendait plus
soucieuse encore de leur bien-être: «Cette princesse était si bonne et
si occupée de tous ceux qui lui étaient attachés, dit Mme de Tourzel
en racontant ce fait, qu'elle comptait pour beaucoup de leur causer
la moindre petite gêne. Jamais princesse ne fut plus attachante, ne
marqua plus de sensibilité pour le dévouement qu'on lui témoignait, et
ne fut plus occupée de ce qui pouvait être agréable aux personnes qui
l'approchaient. Croirait-on qu'une Reine de France en était réduite à
avoir un petit chien dans sa chambre, pour l'avertir au moindre bruit
que l'on ferait entendre dans son appartement[1113]?»

Mais le Dauphin, qui aimait passionnément sa mère, était ravi de ce
nouvel arrangement. Dès que la Reine était éveillée, il courait à son
lit, «la serrait dans ses petits bras, en lui disant les choses les
plus tendres et les plus aimables. C'était le seul moment de la journée
où cette princesse éprouvât quelque consolation; son seul courage la
soutenait[1114].»

Au milieu de toutes ces alertes et de toutes ces angoisses, de ces
nuits sans sommeil et de ces jours sans repos, de ces fatigues
physiques et de ces souffrances morales, la santé de la Reine se
soutenait; mieux encore, elle s'était affermie. Dans les temps
prospères, elle avait été sujette à des crises nerveuses; à l'heure
de la douleur, ces crises avaient disparu. «Les maux de nerfs,»
disait-elle avec un mélancolique sourire, «c'était bon pour les femmes
heureuses[1115].»

Le 14 juillet approchait; l'Assemblée avait décidé qu'on
renouvellerait, ce jour-là, la fête de la Fédération de 1790; c'était
un moyen détourné de former le rassemblement de vingt mille hommes
auquel le Roi s'était opposé. Les fédérés arrivaient de tous côtés;
ils avaient été soigneusement choisis parmi les révolutionnaires les
plus exaltés et les plus fanatiques. Ceux de Marseille et de Brest
se distinguaient par leur violence et leur audace. Accueillis avec
transport par les Jacobins, logés gratuitement par la municipalité,
défrayés de toutes leurs dépenses sur le trésor public, grisés de vin
et de déclamations, fournis de poudre et de cartouches, ces hommes
constituaient une force armée toute prête aux mains des factieux. Les
plus honnêtes d'entre eux partirent pour le camp de Soissons, où se
formait l'armée de réserve, chargée d'appuyer celle de Lafayette et
de Luckner; mais ils étaient rares: quinze cents environ[1116], et,
malgré le décret de l'Assemblée qui, le 11 juillet, avait déclaré la
patrie en danger, les autres restaient à Paris, pour donner le dernier
assaut à la monarchie, insultant la famille royale, maltraitant ses
amis et se prenant de querelle avec les gardes nationaux des compagnies
fidèles. «Il n'est pas de jour, écrivait Montmorin à la Marck, où je
ne tremble pour la vie du Roi et de la Reine, et lorsque le soir est
arrivé, je remercie la Providence de ce qu'ils existent encore, et, à
la vérité, il n'y a qu'elle seule à en remercier[1117].»

C'était avec une véritable terreur qu'on voyait arriver cette date du
14 juillet.

Louis XVI et Marie-Antoinette devaient assister à la Fédération, et
l'on ne doutait pas que le plan qui avait échoué le 20 juin ne fût
repris ce jour-là, et que, dans cette foule tumultueuse et hostile,
il ne se trouvât des assassins[1118]. On prêchait publiquement le
régicide, et il n'y avait guère de jour que quelque officieux ne vînt
avertir la Reine de se tenir sur ses gardes[1119]. La pauvre femme
n'avait pas un instant de tranquillité. Pour se rassurer un peu, elle
insista pour que le Roi se fit faire un plastron qui, en parant les
premiers coups, donnât au moins à ses amis le temps d'arriver pour
le défendre. Le plastron fut fait, et le prince, afin de calmer les
craintes de sa femme, consentit à le porter. «C'est pour la satisfaire,
dit-il; mais ils ne m'assassineront pas; leur plan est changé; ils
me feront mourir autrement.»—«C'est vrai», reprit la Reine quand
Mme Campan lui rapporta ces paroles de Louis XVI; «je commence à
redouter un procès pour le Roi. Quant à moi, je suis étrangère; ils
m'assassineront. Que deviendront nos pauvres enfants?» Et elle se mit à
répandre un torrent de larmes. Mais ce fut en vain que Mme Campan la
pressa de porter un corset de même tissu que le gilet du Roi. «Si les
factieux m'assassinent,» répondit la pauvre femme, «ce sera un bonheur
pour moi; ils me délivreront de l'existence la plus douloureuse[1120].»

Depuis longtemps déjà, résignée à mourir, mais ne voulant pas entraîner
dans sa perte ceux qui lui demeuraient attachés, elle ne se couchait
jamais sans avoir brûlé tous les papiers capables de compromettre ses
amis[1121].

Dans cette situation si critique et presque désespérée, les offres
de services affluaient; il semblait que le péril multipliât les
dévouements. La préoccupation constante de tous ces fidèles de la
dernière heure était d'arracher la famille royale à cette prison de
Paris, qui était pour elle l'émeute et le danger de mort en permanence.
Épouvantée des horreurs du 20 juin, une des amies d'enfance de la
Reine, la landgrave Louise de Hesse-Darmstadt, avait envoyé son frère,
le prince Georges de Hesse, en France, tout exprès pour tâcher de la
sauver. Quel était le plan du prince? Quels étaient ses moyens? Nous
l'ignorons; mais il est probable que ce plan ne visait qu'à sauver la
Reine seule. L'amie n'avait songé qu'à son amie, elle avait compté sans
l'épouse et sans la mère. Malgré toutes les instances, Marie-Antoinette
refusa; mais quand le prince Georges repartit, elle lui donna pour la
landgrave la lettre suivante, toute pleine d'affectueuse reconnaissance
et de douloureuse résignation:

«Votre amitié, vos soins, Madame, m'ont touchée jusqu'au fond de l'âme.
La personne qui repart pourra vous dire les raisons qui l'ont retenue
si longtemps; il vous dira aussi que, même à présent, je n'ose pas
le voir chez moi; il m'aurait pourtant été bien doux de parler avec
lui de vous, à qui je suis tendrement attachée. Non, ma Princesse, en
sentant tout le prix de vos offres, je ne puis les accepter. Je suis
vouée pour la vie à mes devoirs et aux personnes chères dont je partage
les malheurs, et qui, quoi qu'on en dise, méritent tout intérêt par
le courage avec lequel elles soutiennent leur position. Le porteur de
cette lettre pourra vous donner des détails sur ce moment-ci et sur
l'esprit du lieu que nous habitons. On dit qu'il a beaucoup vu et voit
juste. Puisse un jour tout ce que nous faisons et souffrons rendre
heureux nos enfants! c'est le seul vœu que je me permette. Adieu, ma
Princesse. Ils m'ont tout ôté, hors mon cœur qui me restera toujours
pour vous aimer. N'en doutez jamais; c'est le seul malheur que je ne
pourrais supporter[1122].»

Et s'ouvrant de ce projet à la confidente de ses jours de tristesse,
Mme de Tourzel, la Reine lui disait: «Mon parti est pris; je
regarderais comme la plus insigne lâcheté d'abandonner dans le danger
le Roi et mes enfants. Que serait d'ailleurs la vie pour moi sans des
objets aussi chers et qui peuvent seuls m'attacher à une vie aussi
malheureuse que la mienne? Convenez qu'à ma place vous prendriez le
même parti[1123].»

Le projet de Mme de Staël était plus vaste et plus complet que celui
du prince de Hesse, car il embrassait toute la famille royale. Une
terre, la terre de Lamotte, était à vendre, près de Dieppe. Mme de
Staël proposait de l'acheter, d'y mener avec elle un homme sûr, ayant
à peu près la taille et la figure du Roi, une femme de l'âge et de la
tournure de la Reine, et son fils, qui était de l'âge du Dauphin. Au
bout de deux ou trois voyages, ces personnes eussent cédé la place
à la famille royale, et, grâce à la faveur que la fille de Necker
rencontrait parmi les patriotes, dont elle avait partagé les opinions,
mais dont, à cette heure, elle ne partageait plus les illusions, on
eût pu sortir de Paris et gagner le château de Lamotte, où l'on eût
été en sûreté. Malouet fut chargé de communiquer ce plan au Roi et
à la Reine, il n'en reçut que cette réponse décourageante: «que les
augustes prisonniers étaient très sensibles à ce que Mme de Staël
voulait faire pour eux, mais qu'ils n'accepteraient jamais d'elle aucun
service[1124].»

Malouet ne se découragea pas cependant. Toujours en quête, avec
Montmorin, Lally-Tolendal, Malesherbes, Bertrand de Moleville, des
moyens de salut pour la famille royale, il s'était adressé au duc
de Liancourt, qui, depuis 1790, commandait à Rouen, et le duc, qui
avait quatre régiments sous ses ordres, avait promis de les porter
à Pontoise, où les Suisses auraient pu conduire Louis XVI. De là,
la famille royale eût gagné Rouen; un yacht, préparé par les soins
d'un ordonnateur de la marine, M. de Mistral, l'eût reçue pour la
transporter au Havre, et, à la dernière extrémité, en Angleterre.
Malouet fit remettre à Louis XVI, par M. de la Porte, une lettre où
il développait ce plan, en insistant vivement sur le danger qu'il y
avait à rester à Paris. Le Roi lut la lettre sans rien dire et sans
en rien communiquer à personne; mais il ne put dissimuler son extrême
agitation, et quand la Reine lui en demanda la cause: «C'est, dit-il,
une lettre de M. Malouet; mais il y a des exagérations dans ses
inquiétudes, et peu de sûreté dans ses moyens..... Nous verrons; rien
ne m'oblige encore à prendre un parti si hasardeux..... L'affaire de
Varennes est une leçon.»

La Reine ne dit rien, et M. de la Porte se retira; mais Montmorin,
quand il connut cette réponse, ne put s'empêcher de s'écrier: «Il faut
en prendre son parti; nous serons tous massacrés, et cela ne sera pas
long[1125].»

Le danger en effet devenait si imminent qu'il frappait les moins
clairvoyants. Lafayette offrit encore une fois son concours, et,
d'accord avec M. de Montciel, ministre de l'intérieur, Lally-Tolendal
et l'ambassadeur des États-Unis, le sage et dévoué Gouverneur Morris,
il ébaucha un nouveau plan. On eût profité de la fête de la Fédération.
Lafayette et le vieux maréchal Luckner, complètement gagné à sa
cause, avaient demandé à y assister, au nom de l'armée. Le 15, placés
entre eux deux et escortés par cent cavaliers dévoués, le Roi et la
famille royale sortiraient de Paris en plein jour; la garde nationale
protégerait leur départ, et les Suisses, échelonnés entre la capitale
et Compiègne, appuieraient leur marche. Une fois à Compiègne, où quinze
escadrons et huit pièces de canon assureraient sa liberté, le Roi,
délivré des empiétements de l'Assemblée et de la pression des clubs, se
porterait médiateur entre les Puissances et la France, et reprendrait
son pouvoir en révisant la Constitution. Si l'Assemblée et les Jacobins
s'opposaient à sa sortie légale, les deux généraux se croiraient
autorisés par cette mesure inconstitutionnelle à marcher sur Paris à la
tête de leurs troupes[1126].

Le projet fut examiné au Conseil des ministres; il fut approuvé à
l'unanimité[1127]. Louis XVI, malgré sa répugnance à quitter la
capitale[1128], et à se mettre entre les mains des Constitutionnels,
auxquels il attribuait la responsabilité de sa déplorable
situation[1129], semblait disposé à se prêter à ce plan. Déjà
les préparatifs étaient commencés: les Suisses avaient reçu des
ordres[1130], lorsque, tout à coup, le prince déclara qu'il était
décidé à ne pas partir, qu'il aimait mieux s'exposer à tous les
dangers que de donner le signal de la guerre civile[1131]. C'étaient,
assure-t-on, les conseils de la Reine, qui, au dernier moment, avaient
ainsi modifié la résolution du Roi[1132]. Elle avait pour Lafayette une
insurmontable antipathie, et elle disait à Mme Campan qu'il valait
mieux périr que de devoir son salut à l'homme qui leur avait fait le
plus de mal et de se mettre dans la nécessité de traiter avec lui[1133].

On a vivement reproché à Marie-Antoinette son opposition acharnée à ce
projet. On l'a accusée d'avoir sacrifié la monarchie et l'existence
même des siens à d'aveugles préventions. Sans doute, il eût été plus
politique d'oublier les griefs du passé et de ne plus voir que le
dévouement de l'heure présente; mais ce dévouement, la Reine ne croyait
pas à son désintéressement et à sa sincérité. Lafayette était toujours
à ses yeux l'homme qui avait porté à l'autorité royale les coups les
plus sensibles, qui lui avait infligé à elle-même l'injure la plus
sanglante, une de ces injures qu'une femme ne pardonne pas[1134]. Le
grand orateur dont elle regrettait peut-être alors de n'avoir pas mieux
suivi les avis, Mirabeau, l'avait toujours prévenue contre l'ambition
brouillonne et la présomptueuse incapacité de celui qu'il appelait
dédaigneusement _Gilles-César_, et à ce moment même, ses confidents
les plus intimes, Mercy, Fersen, ne lui recommandaient-ils pas, dans
leurs lettres, si la nécessité ou des circonstances favorables la
déterminaient à quitter Paris, de ne jamais appeler Lafayette, mais de
réclamer le concours de provinces fidèles, comme la Picardie[1135]?

Ce plan, d'ailleurs, était-on aussi sûr de sa réussite qu'on le
prétendait[1136]? La garde nationale s'y fût-elle prêtée? Un exemple
tout récent permettait d'en douter. Dans la nuit du mercredi 11 au
jeudi 12 juillet, le bruit s'était répandu, dans la garde de service
au Château, que la Reine était partie. Le commandant ne put calmer
ses hommes qu'en éveillant le Roi à deux heures du matin et en le
priant de lui faire voir la Reine. Étaient-ce là des dispositions
favorables, soit à une évasion, soit à un départ public? Montmorin,
qui transmettait ces détails à son ami la Marck, en arrivait à ce
douloureux dilemme: «Depuis que le Roi a licencié sa garde, je crois
impossible qu'il sorte de Paris, et très dangereux qu'il y reste.»
Et il concluait ainsi: «Le Roi, et surtout la Reine, se sont refusés
absolument à toute proposition de sortir de Paris, et, quelque
danger que je voie au séjour qu'ils y font, je crois qu'ils ont bien
fait[1137].»

Malgré ces sombres pronostics, la Fédération se passa tranquillement;
mais les alarmes furent vives. Le Roi était, avec toute sa famille,
à l'École militaire, attendant le cortège qui était allé poser la
première pierre d'une colonne sur l'emplacement de la Bastille. Quand
le cortège parut et défila sous le balcon où se tenait la famille
royale, des cris formidables de _Vive Pétion!_ éclatèrent de toutes
parts; quelques rares cris de _Vive le Roi!_ y répondirent. Louis
XVI descendit et se rendit à pied, du pavillon de l'École militaire,
à l'autel dressé à l'extrémité du Champ-de-Mars. Sa tête poudrée
ressortait au milieu des cheveux noirs des députés et ses vêtements
brodés d'or tranchaient sur le costume sombre des gens du peuple qui
l'entouraient. «Quand il monta les degrés de l'autel, on crut voir la
victime sainte s'offrant volontairement au sacrifice[1138].» La Reine
ne l'avait pas perdu de vue pendant ce long et douloureux trajet, au
milieu de ces hommes qui, dit un témoin oculaire, «avaient plus l'air
d'être réunis pour une émeute que pour une fête[1139].» Un instant,
elle l'avait vu disparaître dans la foule[1140]; elle avait poussé un
cri; mais ce n'était qu'une fausse alerte; peu après, le Roi reprit
sa place près de sa famille. «L'expression du visage de la Reine,
dit Mme de Staël, ne s'effacera jamais de mon souvenir; ses yeux
étaient abîmés de pleurs; la splendeur de sa toilette, la dignité de
son maintien contrastaient avec le cortège dont elle était entourée;
quelques gardes nationaux la séparaient seuls de la populace[1141].»
Quand le Roi revint à l'École militaire, elle descendit à sa rencontre;
le prince la serra dans ses bras avec une affectueuse émotion, et ses
enfants l'embrassèrent en pleurant[1142].

La cérémonie terminée, la famille royale remonta en voiture et retourna
aux Tuileries. Heureux de la voir vivante, après les inquiétudes
qu'avait excitées cette journée, les grenadiers qui entouraient le
carrosse ne cessaient de crier: _Vive le Roi! Vive la Reine!_ «Ils
étaient tout cœur et tout âme, écrit Mme Élisabeth; cela faisait du
bien[1143].» Mais qu'étaient ces cris isolés à côté des acclamations
immenses qui avaient accueilli le maire de Paris, le vrai triomphateur
du jour, ce fat et misérable Pétion, qui avait abandonné la royauté au
20 juin, qui devait la livrer au 10 août?

L'agitation continuait dans Paris. Le bruit courait plus que jamais
que l'Assemblée voulait enlever la famille royale, et l'emmener dans
le Midi[1144]; pour faciliter l'exécution de ce projet et isoler
le Roi de plus en plus, on faisait partir pour le camp de Soissons
les trois régiments de ligne qui restaient dans la capitale et deux
bataillons de Suisses[1145]. Au Château, on n'avait plus un instant
de tranquillité. Les rumeurs les plus absurdes prenaient créance, dès
qu'elles étaient hostiles à la famille royale, et donnaient lieu à des
mouvements populaires. Le 20 juillet, les fédérés avaient passé la nuit
en orgies sur la place de la Bastille; quelques meneurs vinrent leur
raconter que la Cour avait fait assassiner les députés patriotes et
conservait dix-huit mille fusils au Château. Aussitôt ils prennent les
armes «pour exterminer les traîtres». A cinq heures du matin le rappel
est battu; quatre mille gardes nationaux se portent aux Tuileries. Pour
cette fois, du moins, le danger fut conjuré: Pétion lui-même calma
l'effervescence. Mais cette journée néanmoins exerça une influence
néfaste sur l'avenir; pendant que la famille royale était réunie avec
les ministres dans le cabinet du Roi, attendant l'insurrection et
délibérant sur la conduite à tenir, on avait décidé que si les factieux
approchaient, le prince et sa famille, n'ayant pas de moyens de se
défendre, se retireraient à l'Assemblée: résolution fatale qui ne fut
que trop mise à exécution le 10 août[1146].

Quelques jours après, dans la nuit du 24 au 25 juillet, Mme
Campan fut avertie que les faubourgs s'apprêtaient à marcher sur
les Tuileries; on avait résolu, disait-on, d'enlever le Roi et de
l'enfermer à Vincennes. Déjà le tocsin sonnait à Saint-Roch; Mme
Campan courut à l'appartement de la Reine; brisée de fatigue, après
tant d'insomnies, la malheureuse femme dormait. Le Roi, qui survint, ne
voulut pas qu'on la réveillât; on venait d'apprendre d'ailleurs que le
mouvement annoncé avait avorté; Pétion, ne se trouvant pas suffisamment
prêt, s'y était opposé. Mais la Reine, quand elle s'éveilla, reprocha
vivement à sa première femme de chambre d'avoir respecté son sommeil,
et comme Mme Campan lui représentait qu'elle avait besoin de réparer
ses forces abattues: «Elles ne le sont pas, dit-elle; le malheur en
donne de grandes. Élisabeth était auprès du Roi, et je dormais, moi qui
voudrais périr à ses côtés! Je suis sa femme et je ne veux pas qu'il
courre le moindre péril sans moi[1147].»

C'est à ce rôle passif qu'elle était réduite. Si elle n'avait écouté
que son courage, elle ne se fût pas si facilement résignée; elle se
fût souvenue du mot de Mirabeau, de ce que pouvaient une femme et un
enfant à cheval. Périr pour périr, elle eût mieux aimé succomber les
armes à la main que d'attendre patiemment la mort par le poignard ou
l'échafaud. Mais elle était paralysée par l'inertie de son mari: «Le
Roi, disait-elle, a peur de commander et craint plus que toute autre
chose de parler aux hommes réunis. Quelques paroles bien accentuées,
adressées aux Parisiens, centupleraient les forces de notre parti; il
ne les dira pas.... Pour moi, je pourrais bien agir et monter à cheval,
s'il le fallait; mais si j'agissais, ce serait donner des armes aux
ennemis du Roi. Le cri contre l'_Autrichienne_, contre la domination
d'une femme, serait général en France, et d'ailleurs j'anéantirais le
Roi en me montrant. Une Reine qui n'est pas régente doit, dans ces
circonstances, rester dans l'inaction et se préparer à mourir[1148].»

Un jour que l'abbé de Montesquiou lui avait soumis un plan qui
demandait beaucoup de conduite et de fermeté: «C'est inutile,
répondit-elle tristement, la conduite que vous me proposez ne peut pas
se conseiller; celui qui n'a pas en lui le caractère nécessaire pour
l'imaginer ne saurait en suivre le conseil[1149].»

Ainsi réduite à l'inaction en France, la Reine n'espérait plus guère
que de l'étranger. Sa correspondance avec Fersen se multipliait:
Fersen, que son père avait voulu rappeler en Suède après l'assassinat
de Gustave III, et qui avait noblement refusé, dût-il être réduit à la
misère, d'abandonner ses augustes clients[1150]. Elle avait recours
aux procédés les plus ingénieux pour dissimuler ces relations. Les
lettres étaient presque toujours écrites en chiffres, ou du moins
dans un style de convention; elles étaient envoyées, tantôt par des
gens sûrs, tantôt, et surtout à l'époque où nous sommes, dans des
boîtes de biscottes, dans des paquets de thé ou de chocolat, dans la
doublure d'un chapeau ou d'un vêtement, sous forme d'annonce dans un
journal[1151]. Les billets succédaient aux billets avec une rapidité
et une fréquence extraordinaires; chaque semaine, il y en avait au
moins deux, soit de Marie-Antoinette, soit du fidèle Goguelat. A la fin
de juillet, ce ne sont plus guère que des cris d'alarme, des appels
désespérés. La Reine écrit le 24 juillet:

«Dans le courant de la semaine, l'Assemblée doit décréter sa
translation à Blois et la suspension du Roi. Chaque jour produit une
scène nouvelle, mais tend toujours à la destruction du Roi et de
sa famille; des pétitionnaires ont dit, à la barre de l'Assemblée,
que, si on ne le destituait pas, ils le massacreraient. Ils ont eu
les honneurs de la séance. Dites donc à M. de Mercy que les jours du
Roi et de la Reine sont dans le plus grand danger, qu'un délai d'un
jour peut produire des malheurs incalculables, qu'il faut envoyer le
manifeste sur-le-champ, qu'on l'attend avec une extrême impatience,
que nécessairement il ralliera beaucoup de monde autour du Roi et le
mettra en sûreté; qu'autrement personne ne peut en répondre pendant
vingt-quatre heures: la troupe des assassins grossit sans cesse[1152].»

Huit jours après, nouvel appel plus pressant encore. Le 28 juillet,
d'Éprémesnil avait été à moitié assommé sur la terrasse des
Feuillants[1153]. Le 29, les Marseillais avaient fait leur entrée à
Paris. Ramassis de brigands et de gens sans aveu, tourbe cosmopolite,
échappée des bagnes de Gênes, d'Espagne et de Toulon[1154], ils
apportaient à la populace parisienne un appoint puissant, moins par le
nombre,—ils n'étaient guère que six cents,—que par leur audace et leur
expérience en fait d'émeutes et de crimes. C'était pour les attendre
que Pétion avait ajourné l'émeute du 27 juillet. Le lendemain même de
leur arrivée, le 30, ils rencontrent aux Champs-Élysées des grenadiers
du bataillon des Filles-Saint-Thomas, qui faisaient un repas de corps
chez le restaurateur Dubertier, leur cherchent querelle sans motif, en
massacrent un, en blessent une quinzaine, et les autres n'échappent au
même sort qu'en se réfugiant dans le jardin des Tuileries, et de là
au Château, où on leur prodigue des secours. Vainement les camarades
des victimes viennent-ils demander justice à l'Assemblée; la gauche
les accueille par des murmures, les tribunes par des vociférations.
Ce sont eux qu'on transforme en coupables, et l'on dénonce à la
vengeance populaire la Reine et les dames qui ont donné leurs soins aux
_assassins_ des braves fédérés.

Le 1er août, Marie-Antoinette faisait écrire par Goguelat à
Fersen cette lettre désespérée, la dernière qu'ait reçue d'elle son
chevaleresque correspondant; l'angoisse l'y rendait même parfois
injuste pour les fidèles grenadiers des Filles-Saint-Thomas.

«La vie du Roi est évidemment menacée depuis longtemps, ainsi que
celle de la Reine. L'arrivée d'environ six cents Marseillais et d'une
quantité d'autres députés de tous les clubs des Jacobins augmente bien
nos inquiétudes, malheureusement trop fondées. On prend des précautions
de toute espèce pour la sûreté de Leurs Majestés; mais les assassins
rôdent continuellement autour du Château; on excite le peuple; dans
une partie de la garde nationale, il y a mauvaise volonté, et dans
l'autre, faiblesse et lâcheté. La résistance qu'on peut opposer aux
entreprises des scélérats n'est que dans quelques personnes décidées
à faire un rempart de leurs corps à la famille royale, et dans le
régiment des gardes-suisses. L'affaire qui a eu lieu le 30, à la suite
d'un dîner aux Champs-Élysées, entre 180 grenadiers[1155] d'élite de
la garde nationale et des fédérés marseillais, a démontré clairement
la lâcheté de la garde nationale et le peu de fond qu'il faut faire
sur cette troupe, qui ne peut en imposer que par sa masse. Les 180
grenadiers ont pris la fuite; il y en a eu deux ou trois de tués et une
vingtaine de blessés. Les Marseillais font la police du Palais-Royal et
du jardin des Tuileries, que l'Assemblée nationale a fait ouvrir.....
Pour le moment, il faut songer à éviter les poignards et à déjouer
les conspirateurs qui fourmillent autour du trône prêt à disparaître.
Depuis longtemps, les factieux ne prennent plus la peine de cacher le
projet d'anéantir la famille royale. Dans les deux dernières assemblées
nocturnes, on ne différait que sur le moyen à employer. Vous avez pu
juger par ma précédente lettre combien il est intéressant de gagner
vingt-quatre heures; je ne ferai que vous le rappeler aujourd'hui, en
ajoutant que, si l'on n'arrive pas, il n'y a que la Providence qui
puisse sauver le Roi et sa famille[1156].»

A cette date du 1er août, les armées coalisées étaient en marche.
Le duc de Brunswick s'était mis en mouvement le 28 juillet[1157]; il
comptait être, au bout de huit ou dix jours, à la frontière[1158],
y laisser des corps suffisants pour masquer les places et empêcher
leurs garnisons de s'opposer à ses opérations, et se porter lui-même
directement sur Paris[1159]. Au moment d'entrer en campagne, le 25,
cédant aux vives instances des émigrés, il avait lancé, de Coblentz, un
manifeste menaçant. Après avoir exposé les réclamations de l'Empereur
et du roi de Prusse pour les princes allemands possessionnés en
Alsace et leur intérêt à voir cesser l'anarchie en France, sans
vouloir s'enrichir par des conquêtes, ni prétendre «s'immiscer dans le
gouvernement de la France», il invitait la partie saine de la nation à
rentrer dans les voies de la justice, et s'engageait à protéger ceux
qui se soumettraient au Roi. Mais il menaçait d'une punition exemplaire
tous ceux qui se défendraient contre ses armes, déclarant que, si la
moindre insulte, la moindre violence était faite au Roi ou à la Reine,
la ville de Paris serait livrée à une exécution militaire et à une
subversion totale.

Par quelle déplorable habileté Fersen réussit-il à substituer ce
manifeste, dû à la plume d'un émigré, M. de Limon[1160], au texte,
modéré et sage, proposé par l'agent accrédité du Roi et de la
Reine, Mallet du Pan, et primitivement adopté par les Puissances?
Par quel aveuglement surtout, lui qui connaissait la France, qui
venait de la traverser tout récemment encore, et qui écrivait «qu'on
ne peut compter sur les gardes nationaux, ni sur les gens de bien
de Paris, qui craignent de se mettre en avant de peur de recevoir
une égratignure, tandis que les scélérats agissent[1161]», ajoutant:
«Mon inquiétude pour vous est extrême; je n'ai pas un seul moment de
tranquillité[1162]»; par quel aveuglement put-il croire que cette
déclaration hautaine et provocante relèverait le courage des amis de
la royauté et terrifierait ses adversaires? Comment ne vit-il pas
qu'édicter ainsi les derniers supplices contre tous les partisans de
la Révolution, c'était en grossir le nombre, les réduire au désespoir,
et que les premières victimes de ce désespoir seraient précisément les
malheureux souverains qu'on avait la prétention de sauver? Lui-même
cependant avait écrit à son ami Taube, en lui envoyant le manifeste:
«Voici un moment critique pour eux, Dieu les conserve[1163]!» Et à
sa demande, le baron de Breteuil avait envoyé l'évêque de Pamiers à
Londres pour obtenir de Pitt une intervention de l'Angleterre en faveur
des malheureux otages que d'imprudentes menaces allaient livrer à
toutes les colères[1164].

Mais on se faisait, de l'autre côté du Rhin, même parmi les plus sages,
d'étranges illusions. Les émigrés avaient si souvent répété que la
guerre ne serait qu'une promenade militaire à travers la France, que
le duc de Brunswick s'imaginait ne pas rencontrer de résistance[1165],
et que Mercy lui-même, si peu disposé, par son âge et son expérience,
aux espérances exagérées, écrivait, le 9 juillet, à Marie-Antoinette:
«En un mois, on sera sauvé[1166].» On indiquait déjà les étapes de
la marche des coalisés: on devait être tel jour à Verdun, tel autre
à Châlons[1167]. La Reine elle-même, momentanément rassurée par la
parole de Mercy, confiait à Mme Campan, pendant une de ses nuits
d'insomnie, que, dans un mois, «elle ne verrait plus cette lune sans
être dégagée de ses chaînes[1168].» Et le baron de Breteuil formait
déjà le cabinet qui devait prendre la direction des affaires, à la
rentrée à Paris[1169].

Quoi qu'il en soit, le résultat de ce manifeste ne fut pas celui
qu'en attendaient ses auteurs: «Il ne rallia personne, parce qu'il
ne présentait aucun point de ralliement; n'effraya personne, parce
qu'il annonçait des prétentions extravagantes, et enfin n'obtint rien,
parce qu'il demandait l'impossible. Une partie de la France resta
muette à cet appel; l'autre y répondit par des cris de fureur et de
vengeance[1170].»

A ce moment suprême, pourtant, les Girondins ne voulaient pas encore
la république; ils sentaient qu'ils n'auraient point pour eux l'appui
de l'armée, même de l'armée du Midi, sur laquelle ils comptaient le
plus[1171]. Il y eut un moment d'hésitation dans la marche des ennemis
de la royauté. La garde nationale voulait conserver le Roi, comme
une sauvegarde contre les représailles des coalisés, et certains
chefs de la Révolution s'étaient déjà ménagé les moyens de fuir en
Amérique[1172]. Le plan qui souriait le plus à Brissot et à ses amis,
c'était de proclamer la déchéance de Louis XVI et de mettre le Dauphin
sur le trône, avec Condorcet comme gouverneur et Pétion comme régent.
Mais déjà les Girondins étaient débordés et, pour ne pas être laissés
de côté, ils étaient obligés de se mettre à la remorque des Jacobins.

Le 3 août, Pétion se présente à la barre de l'Assemblée et, au nom
de 46 sections de Paris sur 48, demande la déchéance. L'Assemblée,
sans discussion, renvoie une pétition à une commission extraordinaire
pour faire son rapport le 9 août[1173]. En attendant, tout se prépare
pour le dernier assaut qui doit être livré à la royauté. Le Comité
insurrectionnel siège en permanence au cabaret du _Cadran-bleu_. La
section Mauconseil, sans attendre la décision de l'Assemblée, vote
la déchéance; la section du Théâtre-Français, sous la présidence de
Danton, se déclare en état d'insurrection[1174]. Les Marseillais,
quittant leurs casernes trop éloignées, se transportent au centre de la
capitale, dans les sections Poissonnière et du Théâtre-Français[1175],
où on les incorpore dans les bataillons révolutionnaires[1176]; on leur
donne à profusion du vin et de l'argent[1177]. Westermann est désigné
pour prendre le commandement des bandes, à la place de Santerre, dont
l'incapacité est trop manifeste, et Panis et Sergent font distribuer
aux fédérés les cartouches qu'ils refusent aux gardes nationaux. On
fait venir de tous côtés des recrues sur lesquelles on peut compter.
Jourdan et les massacreurs de la Glacière sont à Paris[1178]. «Jourdan
et ses compagnons sont réunis à Santerre, mandait Malouet à Mallet du
Pan; les promenades dans les rues, les hurlements sont horribles. Les
affiches, les placards ont la même couleur de sang. Jamais cette ville
de boue n'a été aussi infecte, aussi pestilentielle[1179].»

En même temps, on éloigne de la capitale les derniers défenseurs de la
royauté. Dès la fin de juillet, un officier suisse écrivait: «Ils sont
parvenus à faire sortir de Paris toute la force armée. Voilà les cinq
régiments de ligne et les deux tiers des régiments des gardes-suisses,
que l'on craignait, hors d'état de nuire aux factieux. Bientôt nous
allons voir commencer la tragédie[1180].» Les troupes de ligne, en
effet, dont l'Assemblée redoutait le bon esprit, avaient été envoyées
à l'armée[1181]; trois cents Suisses avaient été dirigés sur la
Normandie, sous prétexte de protéger la circulation des grains et l'on
avait enlevé à ceux qui restaient à Paris leurs douze canons[1182].

Pour achever de désorganiser la résistance, la municipalité arrête que
la garde de service au Château sera chaque jour composée de citoyens
de toutes les sections. Tout est prêt pour se porter en armes aux
Tuileries et y déposer le Roi. Le jour seul est encore incertain.
Successivement fixé au 4, puis au 6, il est enfin arrêté pour le 9 au
soir, lorsque l'Assemblée aura délibéré sur la pétition des sections
de Paris; ce jour-là, si, à onze heures, justice n'est pas rendue
au peuple par le Corps législatif, «à minuit le tocsin sonnera, la
générale sera battue et tout se lèvera à la fois[1183]». En attendant,
la terreur règne dans la capitale; les députés qui osent encore,
nous ne dirons pas se montrer favorables au Roi, mais simplement ne
pas exécuter servilement les volontés des clubs, sont insultés et
maltraités[1184]. On répand les bruits les plus lugubres. On annonce
qu'on promènera la Reine dans une cage de fer avant de la conduire à la
Force, qu'on enfermera le Roi à l'Hôtel-de-Ville, puis au Temple[1185].
Dès le 2 août, on vend dans les rues un imprimé qui n'est que le
programme de la journée qu'on prédit, et le médecin Brunier peut le
remettre à Mme de Tourzel[1186]. Une agitation effrayante régnait
dans le peuple, et une femme, très liée avec les révolutionnaires,
écrivait cette phrase sinistre: «Il pleuvra du sang; je n'exagère
point[1187].»

A ces menaces directes et publiques, qu'avait à opposer la royauté?
Rien que des promesses vagues, des espérances fragiles, et, hélas! des
illusions obstinées: la marche lointaine encore du duc de Brunswick,
l'argent donné aux chefs des factieux, Pétion, Danton[1188], Santerre,
pour empêcher l'insurrection et qui ne sert qu'à la payer; et, au
Château, neuf cents Suisses, quelques rares gardes nationaux fidèles,
et une centaine de gentilshommes. Qu'était-ce contre les bandes
dirigées par Barbaroux et Westermann?

Vainement les fidèles de la dernière heure, les Malouet, les
Malesherbes, les Morris, les Lally-Tolendal, présentèrent-ils, le 7
août, un suprême projet d'évasion. Vainement offrirent-ils de conduire
la famille royale à Pontoise ou à Compiègne[1189], sous la protection
des grenadiers d'Aclocque et des Suisses de Courbevoie, en partant en
plein jour, à huit heures du matin, du Pont-Tournant, et en avertissant
le président de l'Assemblée qu'on allait à Compiègne, en vertu de la
Constitution[1190]. Le Roi refusa, et Mme Élisabeth se contenta
de répondre que l'insurrection annoncée n'aurait pas lieu, qu'on en
avait pour garant la parole de Pétion et de Santerre, qui, moyennant
sept cent cinquante mille livres, s'étaient engagés à ramener les
Marseillais dans le parti de Sa Majesté[1191].

Malgré cette confiance apparente et étrange, l'alarme régnait en
permanence au Château. Si l'on avait pu croire, pendant quelque temps,
comme le disait Morris, que les gardes nationaux et les Parisiens
voudraient conserver Louis XVI «comme la protection la plus efficace
contre le pillage et les insultes des ennemis[1192]», depuis le 20 juin
on ne pouvait plus guère avoir cette confiance: on ne cherchait qu'à
gagner du temps; mais on était gardé à vue. Pour prévenir une fuite,
dont le bruit s'était encore une fois répandu, les fédérés faisaient
chaque jour et chaque nuit des patrouilles autour des Tuileries[1193].
Les hommes à pique, avant d'aller, le bonnet rouge sur la tête, faire
à l'Assemblée des motions incendiaires, défilaient près du Château, en
chantant d'injurieux couplets; «on eût dit qu'ils venaient reconnaître
les lieux, avant de l'attaquer[1194].» On insultait la Reine jusque
sous les fenêtres de ses petits cabinets qui donnaient sur la cour, et
Mme de Tourzel, dont les appartements étaient au rez-de-chaussée,
n'osait plus y conduire le Dauphin[1195]. Un Marseillais, le sabre
au poing, criait aux Suisses en faction à la porte du Carrousel:
«Misérables, c'est la dernière garde que vous montez; nous allons vous
exterminer tous[1196].»

Chaque jour, chaque nuit, ce sont des alertes nouvelles[1197]. Le Roi
brûle ses correspondances[1198]; la Reine ne se couche qu'une fois sur
deux[1199], et elle en est réduite, nous l'avons vu, à avoir un petit
chien dans sa chambre pour l'avertir en cas de danger[1200]. Toute la
nuit du 4 au 5 août, l'on s'attend à être égorgé[1201]. Louis XVI est
debout: «Ah! qu'ils viennent!» dit le malheureux prince, résigné à
son sort; «dès longtemps je suis préparé; mais,» ajoute-t-il avec une
sollicitude touchante, «qu'on n'éveille pas la Reine[1202].»

Le dimanche 5 août, la famille royale allait à la chapelle des
Tuileries entendre la messe pour la dernière fois. Pendant qu'elle
traversait la galerie pour s'y rendre, un certain nombre de gardes
nationaux la saluèrent des cris de _Vive le Roi!_ Mais aussitôt
les autres répondirent par de formidables huées: «_Pas de Roi! A
bas le Veto!_» Et le soir, aux vêpres, les musiciens, chantant le
_Magnificat_, se donnèrent le mot pour «tripler le son de leurs voix
d'une manière effrayante», en psalmodiant: _Deposuit potentes de
sede[1203]!_

C'était le dernier outrage. Cinq jours après, la sinistre prédiction
des musiciens de la chapelle allait être accomplie.



CHAPITRE XXI

     Le 10 août.


La journée du jeudi 9 août avait été relativement tranquille, malgré
les bruits alarmants qui circulaient. Le Roi, après le dîner, avait
joué au billard avec Mme Élisabeth[1204] et la pieuse princesse
avait écrit à son amie Mme de Bombelles: «Cette journée, qui devait
être si vive, si terrible, est le plus calme possible[1205].» Le
soir, tout change; je ne sais quelle agitation sinistre règne dans la
capitale; les dames du palais n'osent pas venir à la Cour, de peur
d'être insultées.

A minuit, le tocsin sonne au clocher des églises; bientôt au bruit du
tocsin se mêle celui des tambours qui battent, les uns la générale,
les autres le rappel; les sections s'arment; les faubourgs s'ébranlent
et se mettent en marche. Aux Tuileries, il y a environ neuf cents
Suisses, deux cents gentilshommes et quelques compagnies de gardes
nationaux fidèles. C'est peu; mais cette petite troupe est sous les
ordres d'un chef résolu et dévoué, Galiot de Mandat, ancien capitaine
aux gardes françaises. Dès le matin, il a pris des dispositions
énergiques pour la défense: les ponts sont gardés et il sera facile
d'empêcher les faubourgs de se réunir en coupant la communication
et en chargeant les colonnes pour les disperser[1206]. Les Suisses
occupent la cour du Château, la chapelle et la porte royale, le bas du
grand escalier du Roi et de la Reine[1207], tandis que les grenadiers
des Filles-Saint-Thomas sont rangés en bataille vis-à-vis de la grande
porte[1208]. Malheureusement les soldats n'ont pas de cartouches: à
peine trois coups par homme[1209]. Les Suisses eux-mêmes n'en ont pas
trente[1210], et le commandant est sans ordres.

Vers onze heures, Pétion, cédant aux instances réitérées de Mandat,
vient au Château. Le Roi l'interpelle brusquement: «Monsieur, dit-il,
vous êtes maire de Paris; il paraît qu'il y a beaucoup de mouvement;
veut-on recommencer le 20 juin?»—«Sire, la fermentation est grande,
mais je cours à l'Hôtel-de-Ville rétablir la tranquillité.»—«Non,
Monsieur,» reprend la Reine qui devine les projets de Pétion; «c'est
sous vos yeux que tout a été organisé; vous allez, comme maire, signer
l'ordre de repousser la force par la force; vous resterez près de la
personne du Roi.» Pétion, déconcerté, signe l'ordre, puis il s'esquive,
et, après une courte apparition à l'Assemblée, retourne dans sa maison,
où, suivant le plan arrêté avec ses amis, il se fait consigner pour le
reste de la journée.

Au Château, on avait été assez rassuré pendant les premières heures: on
avait confiance dans les forces dont on disposait et que Mandat avait
habilement placées aux point les plus importants, dans la cour, dans
le jardin, aux guichets. Des avis, qu'on croyait sûrs, représentaient
d'ailleurs le rassemblement comme n'ayant pas la gravité qu'on lui
supposait d'abord[1211]. La Reine avait même envoyé son fils se coucher
sous la garde de la fidèle Mme de Tourzel; mais, en l'embrassant,
elle n'avait pu retenir ses larmes: «Maman,» disait l'enfant, comme
s'il devinait le danger, «pourquoi pleurez-vous? Je voudrais bien ne
pas vous quitter cette nuit.»—«Soyez tranquille, mon fils, je ne serai
pas loin de vous[1212].»

Mais l'anxiété n'avait pas tardé à renaître; les mauvaises nouvelles
parvenaient, pressantes et précises. La famille royale était réunie
dans la chambre du Conseil; la princesse de Lamballe, la princesse de
Tarente, Mme de Tourzel et sa fille, les ministres, deux municipaux,
Borie et Leroux, le procureur général syndic du département, Rœderer,
quelques serviteurs zélés, l'entouraient. Au milieu des angoisses
croissantes, l'étiquette traditionnelle avait été levée: il n'y avait
pas eu de coucher du Roi; la Reine et Mme Elisabeth étaient assises
sur de simples tabourets[1213]. Quelques amis dévoués arrivaient de
moment en moment, s'asseyant partout, sur les tables, sur les consoles,
par terre.

La Reine parle à chacun de la manière la plus affectueuse, réchauffant
le zèle et soutenant les courages: «Messieurs, dit-elle aux gardes
nationaux qui sont dans la chambre du Conseil, tout ce que vous avez de
plus cher, vos femmes, vos enfants, dépend de notre existence; notre
intérêt est commun[1214].» Mais parmi ces défenseurs de la dernière
heure, l'harmonie ne règne pas; les préventions de certains gardes
nationaux contre les gentilshommes persistent. Le chef de légion la
Chesnaye veut faire éloigner les volontaires royalistes. La Reine s'y
oppose vivement: «Vous ne devez pas, dit-elle, avoir de défiance de
ces braves gens qui partageront vos dangers et vous défendront jusqu'à
leur dernier soupir[1215]. Je réponds de tous ceux qui sont ici; ils
marcheront devant, derrière, dans le rang, comme vous voudrez; ils
sont prêts à tout ce qui pourra être nécessaire: ce sont des hommes
sûrs[1216].»

Personne ne s'était couché au Château; seul le Dauphin dormait[1217].
Vers trois heures du matin, on entend dans le lointain comme le bruit
houleux des vagues qui approchent. Un coup de fusil retentit dans la
cour même des Tuileries[1218]: «Hélas! dit la Reine, ce ne sera pas le
dernier!» Elle fait lever et habiller son fils; elle ne veut pas que
les factieux trouvent au lit l'hériter du trône, et depuis ce moment
elle le garde toujours près d'elle. «Maman,» dit le pauvre enfant,
ému à la vue du trouble qu'il voit autour de lui et déjà familiarisé
avec les journées, «maman, pourquoi ferait-on du mal à papa? Il est si
bon[1219]!»

La nuit était admirable, le ciel pur, l'air calme; la tranquillité
de la nature contrastait avec l'agitation de la rue et l'anxiété des
âmes. Par les croisées ouvertes, on entendait tous les bruits de la
grande ville. L'aube paraît; Mme Élisabeth court à la fenêtre. «Ma
sœur, dit-elle, venez donc voir lever l'aurore.» Le disque du soleil
commençait à se dégager, rouge de sang[1220].

Cependant un ordre impérieux de la municipalité appelle Mandat à
l'Hôtel-de-Ville. Déjà le commandant n'a pas répondu à une première
dépêche. Pressé par Rœderer[1221], il n'ose résister à une seconde et
part entre quatre et cinq heures du matin[1222]; mais un pressentiment
sinistre l'a saisi: «Je ne reviendrai pas,» dit-il[1223].

Il ne se trompait pas. A peine arrivé à l'Hôtel-de-Ville, il trouve la
Commune insurrectionnelle installée à la place de la Commune légale.
Huguenin, qui la préside, lui reproche avec violence les mesures qu'il
a prises contre le peuple, le somme de les révoquer, et, sur le refus
de Mandat[1224], ordonne de le transférer à l'Abbaye. C'est le signal
de la mort. Au sortir de la salle du Conseil, on casse, d'un coup de
pistolet, la tête du malheureux commandant et son corps est jeté à la
Seine. Dès lors, la petite garnison des Tuileries n'a plus de chef, et
la résistance est désorganisée.

Le bruit devient plus distinct; les vagues se rapprochent. La Reine
supplie le Roi de se montrer à ses défenseurs et de les échauffer
par sa présence, par son exemple, par un mot d'encouragement. Louis
XVI cède aux instances de sa femme[1225]; il paraît au balcon, vêtu
d'un habit violet, la coiffure dérangée, le teint animé, les yeux
rougis par l'insomnie[1226]. De chaleureux vivats l'accueillent. Il
traverse les appartements pour gagner la cour. La Reine, ses enfants,
Mme Élisabeth, la princesse de Lamballe l'accompagnent. Quand
il passe dans la grande galerie, un vif enthousiasme se manifeste:
ces vieux gentilshommes, volontaires de la dernière heure, prêts à
se faire massacrer eux-mêmes, acclament la royauté qui va mourir;
l'émotion gonfle les poitrines, les pleurs baignent les yeux; des cris
de _Vive le Roi!_ éclatent de toutes parts[1227]. Le bataillon des
Filles-Saint-Thomas occupe la galerie de Diane. La Reine lui parle
avec cette grâce et ce cœur qu'elle met à tout ce qu'elle dit, et
ces braves gens sont tout transportés[1228]. «Ils semblent, a dit un
historien contemporain, renouveler la scène sublime de _Moriamur pro
rege nostro_[1229].»

On était moins sûr des postes extérieurs, où Pétion avait fait placer
des bataillons hostiles[1230]. Le Roi ne veut pas exposer sa famille à
un accueil douteux, malveillant peut-être. Parvenu dans le vestibule
du grand escalier, il fait remonter sa femme, sa sœur et ses enfants
et continue seul cette suprême revue. Ce fut un tort peut-être: ce
que la bonté un peu molle et le courage résigné du Roi ne firent pas,
l'attitude plus déterminée de la Reine et la beauté touchante du
Dauphin eussent pu l'obtenir.

Il était six heures environ, lorsque Louis XVI descendit dans la
cour. Inquiet et troublé, malgré sa contenance sereine, il ne sut
pas dire un mot aux gardes nationaux qui se pressaient autour de
lui. On crie cependant encore _Vive le Roi! Vive Louis XVI! Nous le
défendrons jusqu'à la mort! Qu'il se mette à notre tête! A bas les
Jacobins[1231]!_ Mais le Roi reste muet. A mesure qu'on s'éloigne
du Château, autour duquel sont groupées les troupes fidèles,
l'accueil devient plus froid. A la terrasse du bord de l'eau, il
devient hostile. On crie: _Vive la Nation! A bas le Veto! A bas le
gros cochon!_[1232] Quelques canonniers—la plus mauvaise partie de
la garde nationale—s'attachent au prince, en lui répétant ces cris
outrageants, «comme les mouches, dit un témoin oculaire, poursuivent
l'animal qu'elles se sont acharnées à tourmenter[1233].» A la
terrasse des Feuillants, des brigands armés de piques joignent leurs
vociférations menaçantes à ces clameurs hostiles; quelques-uns même
descendent dans le jardin et les serviteurs fidèles qui accompagnent
l'infortuné monarque sont obligés de l'entourer d'une double ligne
pour le protéger[1234]. «Grand Dieu! c'est le Roi qu'on hue!» s'écrie
le ministre de la marine, M. Dubouchage[1235]. Louis XVI rentre au
Château, le cœur désespéré, et la Reine, qui de loin a suivi du regard
toute cette scène et prêté une oreille douloureusement attentive à tous
ces cris, dit à Mme Campan: «Tout est perdu; cette revue a fait plus
de mal que de bien[1236].»

Il est certain cependant,—les documents les plus sûrs, les actes les
plus dignes de foi l'attestent,—il est certain que si, à ce moment
même, le Roi fût hardiment monté à cheval et se fût mis résolûment à
la tête de ses troupes, comme Marie-Antoinette l'en suppliait, il eût
eu facilement raison des assaillants, et, suivant le mot énergique de
Napoléon, eût balayé toute cette canaille[1237].

Mais le Roi hésite; le Roi a peur de verser le sang; et les municipaux
qui sont là ont l'air de n'avoir d'autre but que de désorganiser la
défense. Ils circulent dans la cour du Carrousel, disant bien haut que
ce serait folie de vouloir s'opposer à un rassemblement aussi nombreux
et aussi bien armé; ce n'est qu'à regret qu'ils lisent aux troupes la
loi martiale; encore ont-ils bien soin d'ajouter: «Vous ne tirerez
qu'autant qu'on tirerait sur vous[1238].» Ces étranges instructions
jettent le trouble parmi les gardes nationaux; quelques compagnies font
demi-tour; les canonniers, mal disposés pour la plupart, braquent leurs
pièces contre le Château, et la gendarmerie à cheval qui occupe la cour
du Louvre, se replie sur le Palais-Royal, laissant ainsi la route libre
aux insurgés[1239].

Vers sept heures[1240], une foule compacte et houleuse remplit la
place Vendôme et la terrasse des Feuillants[1241]. L'avant-garde de
l'émeute débouche sur la place du Carrousel; déjà quelques bandits
sont à cheval sur la crête des murs, observant tout et appelant leurs
camarades[1242]. Les municipaux vont parlementer avec eux; un grand
cri répond: «_La déchéance ou la mort!_» Municipaux, commandant en
chef, procureur général sont démoralisés; ils remontent près du Roi.
Déjà, dans la nuit, Rœderer avait ouvert l'avis d'aller à l'Assemblée.
«Monsieur,» avait répondu fièrement la Reine, «il y a des forces
ici; il est temps enfin de savoir qui l'emportera, du Roi et de la
Constitution, ou de la faction[1243].» Le procureur général s'était
incliné; mais il n'avait pas changé d'opinion[1244]. Cette fois, ce
sont les municipaux qui prennent la parole:

«Sire, dit Leroux, le seul parti à suivre, est de se réfugier dans
le sein de l'Assemblée nationale; c'est à l'instant même qu'il faut
partir.»

—«Vous le croyez?» répond Louis XVI.

—«Oui, Sire; dire le contraire à Votre Majesté serait la trahir.»

La Reine bondit. Demander asile à l'Assemblée, à cette Assemblée qui
n'a rien fait pour prévenir l'émeute et qui, pendant qu'agonise la
monarchie, a le triste courage de délibérer tranquillement sur la
traite des noirs, abandonner le Château, renoncer à la lutte, mais
c'est signer sa déchéance, c'est abdiquer! «Nous retirer à l'Assemblée
nationale,» dit-elle d'une voix vibrante, «y pensez-vous?»—«Oui,
Madame, l'Assemblée est la seule chose qu'en ce moment le peuple
respectera.»

Vers sept heures et demie[1245] Rœderer survient, revêtu de son
écharpe[1246] et à la tête du Directoire: «Sire, dit-il, Votre Majesté
n'a pas cinq minutes à perdre; il n'y a de sûreté pour elle que dans
l'Assemblée nationale.»—«Mais, dit le Roi, je n'ai pas vu grand monde
au Carrousel.»—«Sire, il y a douze pièces de canon et il arrive un
monde énorme des faubourgs[1247].»

Le sang de la Reine bouillonne dans ses veines. Se tournant vers ses
fidèles serviteurs: «Clouez-moi sur ces murs,» s'écrie-t-elle, «avant
que je consente à les quitter[1248]!» Un membre du département qu'elle
connaît bien, car il est son marchand de dentelles, M. Gendret, veut
appuyer l'opinion de Rœderer: «Taisez-vous, Monsieur,» lui dit vivement
la Reine, «laissez parler le procureur général; vous êtes le seul qui
ne devez point parler ici; quand on a fait le mal, on ne doit pas
avoir l'air de le réparer[1249].» Et se tournant vers Rœderer: «Mais,
Monsieur, nous avons des forces.»—«Madame, tout Paris marche, l'action
est inutile; la résistance, impossible[1250]. Voulez-vous vous rendre
responsable du massacre du Roi, de vos enfants, de vous-même, en un
mot des fidèles serviteurs qui vous environnent?»—«A Dieu ne plaise!
répond la vaillante femme. Que ne puis-je au contraire être la seule
victime[1251]!» Mais son émotion est si violente que, rapporte un
témoin oculaire, «sa poitrine et son visage deviennent en un instant
tout vergetés[1252].»

«Sire, reprend le procureur général, le temps presse; ce n'est plus
une prière que nous venons vous faire, ce n'est plus un conseil que
nous prenons la liberté de vous donner; nous n'avons qu'un parti
à prendre en ce moment: nous vous demandons la permission de vous
entraîner[1253].» Le Roi relève la tête, regarde un instant Rœderer,
comme pour interroger sa pensée secrète, et, se déterminant enfin:

«Allons, dit-il, donnons, puisqu'il le faut, cette dernière marque de
dévouement[1254].»

«Oui, répond la Reine, c'est un dernier sacrifice; mais,»
ajoute-t-elle, en montrant son mari et son fils, «vous en voyez
l'objet[1255].» Et interpellant Rœderer:

«Monsieur, dit-elle, vous répondez de la personne du Roi; vous répondez
de celle de mon fils.»

«Madame, réplique Rœderer, nous répondons de mourir à vos côtés; voilà
tout ce que nous pouvons garantir[1256].»

Vers huit heures et demie[1257], le funèbre cortège se forme. Des
grenadiers des Filles Saint-Thomas et des gardes-suisses composent
l'escorte. Le Roi marche seul en avant, ayant à ses côtés le
ministre des affaires étrangères[1258]. La Reine donne le bras au
ministre de la marine[1259] et tient le Dauphin par la main; puis
viennent Mme Elisabeth et Madame Royale, Mmes de Lamballe et
de Tourzel, quelques serviteurs fidèles comme le prince de Poix et
le comte de la Rochefoucauld[1260], les ministres, les membres du
département[1261]. Tous les assistants pleurent[1262]; la consternation
est générale.—«Nous reviendrons,» dit le Roi.—«Nous reviendrons,»
répète la Reine. Mais ni le Roi ni la Reine n'ont d'espoir[1263] et
les spectateurs sentent bien, comme eux, suivant le mot de Mlle
de Tourzel, que ce qu'ils voient passer, c'est le «convoi de la
royauté[1264]».

Le Roi s'avance droit, le cœur déchiré, les traits défaits, mais la
contenance ferme. La Reine est tout en larmes; elle essuie ses yeux de
temps en temps et essaie de prendre un air confiant; mais elle ne peut
le conserver que quelques minutes[1265]. Un garde national se méprend
sur la cause de ces larmes: «Que Votre Majesté ne craigne rien, dit-il.
Elle est entourée de bons citoyens.»—«Je ne crains rien,» répond la
Reine, en appuyant la main sur sa poitrine[1266].

Le cortège traverse les salles, descend le grand escalier[1267], sort
par la grille du milieu[1268] et s'engage dans le jardin. Les gardes
nationaux tiennent la droite; les gardes-suisses, la gauche. La foule,
qui se presse sur la terrasse des Feuillants, salue de ses huées
les victimes qui s'avancent. Le Roi conserve néanmoins son attitude
impassible. La Reine s'appuie un moment sur le bras de M. de la
Rochefoucauld: son cœur bat, sa main tremble. Le petit Dauphin, avec
l'insouciance de son âge, s'amuse à pousser du pied les feuilles mortes
qui encombrent le jardin. «Voilà bien des feuilles, dit le Roi; elles
tombent de bonne heure, cette année.» Quelques jours auparavant, Manuel
avait écrit dans un journal que la monarchie ne survivrait pas à la
chute des feuilles[1269]. Sa prédiction se réalisait.

Quand on approche de la terrasse des Feuillants, la foule devient
plus houleuse; le chemin est obstrué; pendant dix minutes, le cortège
se trouve arrêté au pied de l'escalier du passage des Feuillants.
Des cris furieux éclatent dans la populace: «_A bas! A bas! Point de
veto! Qu'ils n'entrent pas à l'Assemblée!_» On aperçoit la Reine; les
clameurs redoublent: «_Point de femmes! Nous ne voulons que le Roi, le
Roi seul[1270]!_» Un grenadier s'empare du Prince royal et le prend
dans ses bras. La Reine croit qu'on veut lui enlever son fils; elle
jette un cri terrible; le garde national élève le Dauphin au-dessus de
sa tête, rassure l'enfant, rassure la mère.

Cependant, l'Assemblée, prévenue par le président du Directoire du
département de l'arrivée de la famille royale, a envoyé au-devant
d'elle une délégation de vingt-quatre membres. «Sire, dit le député
qui la conduit, l'Assemblée vous offre, ainsi qu'à votre famille,
un asile dans son sein.» Le funèbre cortège reprend sa marche; les
membres de l'Assemblée ont remplacé ceux du Directoire. Mais, sur la
terrasse des Feuillants, les cris redoublent; la foule se presse; il
faut s'arrêter. Un misérable brandit une perche et en menace la famille
royale, en criant: «_A bas! A bas[1271]!_» Un homme se détache du
groupe et, s'adressant au Roi: «Donnez-moi la main, lui dit-il, je
vais vous conduire à l'Assemblée; mais pour votre femme, elle n'y
entrera pas; c'est elle qui a fait le malheur de la France.» Rœderer
s'élance; avec l'autorisation des députés, il fait gravir l'escalier
aux gardes nationaux; il le franchit lui-même et harangue la foule qui
rugit autour de lui. Un mouvement se fait: il en profite pour frayer
un passage à Louis XVI et à Marie-Antoinette. Au milieu de ces bandes
furieuses, qui vomissent des injures et que leur escorte contient à
grand'peine, les malheureux souverains entrent à l'Assemblée. Le Roi
prend place à côté du président; la Reine et sa famille, derrière
lui, sur les bancs des ministres. Le grenadier qui porte le Dauphin
le dépose sur le bureau des secrétaires, aux applaudissements des
tribunes. L'enfant court à sa mère: «Non, non,» crie une voix; «il
appartient à la nation; l'Autrichienne est indigne de la confiance du
peuple[1272].»

Le calme se rétablit; le Roi prend la parole: «Je suis venu, dit-il,
pour éviter un grand crime; je ne saurais être mieux qu'au milieu de
vous.»

Vergniaud, qui préside, répond: «Vous pouvez compter, Sire, sur la
fermeté de l'Assemblée nationale. Ses membres ont juré de mourir en
défendant les droits du peuple et les autorités constituées[1273].»

Mais la Constitution interdit à l'Assemblée de délibérer en présence
du Roi; l'Assemblée décide que Louis XVI et sa famille seront conduits
dans la tribune du _Logographe_.

C'était un petit réduit grillé, de dix pieds carrés[1274], exposé à
l'ardeur d'un soleil brûlant[1275], si étroit qu'à peine pouvait-il
contenir quelques journalistes, si bas qu'on n'y pouvait rester
debout. Le Roi s'assied sur le devant; la Reine dans un coin; les
enfants, Mme Elisabeth et Mme de Lamballe, sur une banquette,
derrière laquelle se tiennent quelques amis dévoués[1276]. On arrache
les grilles de fer qui séparent la loge de la salle[1277]. Il est dix
heures du matin, et c'est là, dans cette misérable hutte, que, pendant
dix-huit heures, les prisonniers vont assister à l'agonie de la royauté.

Soudain une vive fusillade éclate: on se bat aux Tuileries. Après
le départ de la famille royale, la plupart des gardes nationaux
étaient retournés chez eux; les Suisses avaient évacué la cour et
s'étaient concentrés dans le Château. «Ne vous laissez pas forcer,»
avait dit le maréchal de Mailly au capitaine de Durler. Les colonnes
insurrectionnelles arrivent et les somment de se rendre; ils refusent
héroïquement; semblables à ce grand lion blessé qui a symbolisé
leur vaillance dans le rocher de Lucerne, ils gardent fièrement et
fidèlement le vieil écusson de France à demi brisé. On cherche à les
surprendre; des individus, armés de crocs, s'efforcent de les entraîner
par leur fourniment: vains efforts. Puis, subitement, sans qu'on sache
qui l'a tiré, un coup de pistolet retentit. Les Suisses font une
décharge. Les assaillants, sans essayer de riposter, se dispersent
de tous les côtés en désordre, abandonnant leurs canons, évacuant la
cour, dégageant le Château, ne se croyant en sûreté que lorsqu'ils sont
rendus dans leurs quartiers et montrant, par cette fuite précipitée,
ce que valait leur courage, et ce qu'on eût pu faire, si l'on avait
tenté de résister.

Mais le Roi ne veut pas continuer la lutte: il a horreur de répandre
le sang. De sa prison du _Logographe_, il envoie M. d'Hervilly, avec
l'ordre de suspendre le feu et d'évacuer le Château. Dociles à ces
instructions, les Suisses se replient en bon ordre à travers le jardin.
Un nouveau message du Roi leur fait déposer les armes[1278].

Braves contre des adversaires qui ne se défendent pas, les Marseillais
reviennent à la charge, se ruent dans le Château, pillent tout, cassent
tout[1279], s'acharnent principalement contre ce qui a appartenu à la
Reine[1280], brisent les glaces «dans lesquelles Médicis-Antoinette
a étudié trop longtemps l'air hypocrite qu'elle montrait au
public[1281]», achèvent les blessés, tuent à coups de piques et de
sabres les serviteurs du palais et jusqu'au dernier marmiton[1282],
incendient les casernes des Suisses[1283] et les écuries du Roi[1284],
enfoncent les caves, se grisent de vin et de sang. Les massacres du
jardin et de la rue répondent aux massacres du Château: les malheureux
Suisses désarmés sont assaillis, mutilés, égorgés; Clermont-Tonnerre
est assassiné, et la tête de Suleau est portée au bout d'une pique par
Théroigne de Méricourt!

Couverts de sang, ivres d'orgies, les vainqueurs d'une royauté qui
n'a pas voulu se défendre paraissent à la barre de l'Assemblée et
demandent ou plutôt exigent la déchéance. L'Assemblée s'incline devant
la volonté des nouveaux maîtres de la France; le président Vergniaud
donne lecture d'un décret qui suspend le Roi de ses fonctions jusqu'à
la réunion d'une Convention nationale et décide que la famille royale
sera transférée au Luxembourg, sous la sauvegarde des citoyens et des
lois, et qu'on nommera un gouverneur au Prince royal.

En attendant, le Roi ne devant plus être entouré que de gardes
nationaux, on intime aux fidèles, qui l'accompagnent et le protègent
encore, l'ordre de se retirer. Les dévoués serviteurs s'éloignent
tristement; mais le comte de Chabot, qui fait partie de la garde
nationale, court revêtir son uniforme et revient se mettre en faction à
la porte de la tribune du _Logographe_[1285].

Du fond de sa prison, le Roi voit les pétitionnaires se succéder à
la barre, les mains ensanglantées, l'injure à la bouche; il voit
déposer sur le bureau les dépouilles des Tuileries; il entend discuter
et proclamer sa déchéance; il reste impassible et résigné. La Reine
conserve sa fière attitude; sa lèvre se plisse avec un sourire de
dédain pour tous ces misérables qui l'outragent avant de la tuer. Une
seule disposition du décret l'émeut: c'est celle qui décide qu'on
nommera un gouverneur au prince royal; elle prie plusieurs députés de
chercher à parer ce coup qui lui est si sensible; ils y réussissent
d'autant plus facilement, dit Mme de Tourzel, que «l'Assemblée qui
projette l'établissement de la république s'embarrasse peu de donner
un gouverneur à Monseigneur le Dauphin[1286]». Mme Élisabeth baisse
la tête; Madame Royale pleure; le Dauphin, brisé de fatigue, s'est
endormi sur les genoux de sa mère. La chaleur est suffocante; on
étouffe dans ce réduit sans espace et sans air. Le visage du pauvre
enfant est inondé de sueur; la Reine veut l'essuyer; mais son mouchoir
est lui-même trop trempé; elle demande celui de M. de la Rochefoucauld
qui se trouve près d'elle; ce mouchoir est teint du sang de ses
défenseurs[1287]!

Vers deux heures du matin[1288], la famille royale est transférée au
couvent des Feuillants, situé près de la salle de l'Assemblée. On se
met en marche à travers le jardin, au milieu des brigands dont les
piques dégouttent de sang, à la lueur des chandelles fumeuses qui,
plantées dans le canon des fusils, projettent sur toute cette scène
une lueur sinistre. Un instant, la Reine a peur pour son fils; elle
le prend vivement des mains de M. d'Aubier qui le porte, et le serre
convulsivement sur son cœur. L'enfant, rassuré, dit gaiement: «Maman
m'a promis de me coucher dans sa chambre parce que j'ai été bien sage
avec ces vilains hommes[1289].»

Quatre chambres, ou plutôt quatre cellules, inhabitées depuis plus
de deux ans, avec un carrelage en briques à demi détruit et des murs
blanchis à la chaux, tel était le nouveau palais du Roi et de la Reine
de France. L'architecte de l'Assemblée y avait fait à la hâte porter
quelques meubles. Les cellules s'ouvraient toutes sur un long corridor,
dont les issues étaient strictement gardées. Le Roi s'établit dans
la seconde cellule; la Reine et Madame Royale, dans la troisième; le
Dauphin et Mme de Tourzel, dans la quatrième. La première servait
d'antichambre; quelques vaillants serviteurs y veillaient sur la
royauté déchue. Un souper improvisé fut servi; les enfants seuls y
touchèrent. Au dehors, la foule grondait; on réclamait la tête de la
Reine. «Que leur a-t-elle donc fait?» demanda tristement le Roi[1290].

Des misérables avaient pénétré jusque dans le corridor qui précédait
la chambre du prince, en criant qu'ils l'égorgeraient s'il y avait
dans Paris le moindre mouvement en sa faveur. D'autres essayaient
d'escalader les fenêtres basses, sans volets ni grilles; ils montaient
sur les épaules les uns des autres, pour «raccourcir le gros
Veto[1291]». La Reine vint un moment dans la cellule de son mari; à
cette heure encore, elle ne pouvait se consoler d'avoir quitté le
Château sans essayer de résister: «Peut-être, dit-elle, cela aurait-il
tourné autrement, si l'on avait fait attaquer de bonne heure les
Marseillais.»—«Par qui» répondit Louis XVI avec un peu d'humeur.
La malheureuse femme n'insista pas; au bout de quelques instants,
elle retourna dans sa chambre, triste réduit tendu d'un papier vert
défraîchi, et se jeta sur son lit, une dure couchette de moine[1292].
Mais, hélas! le sommeil ne visitait guère ses paupières. Ce ne fut
que le matin, vers six heures, qu'elle put s'endormir un moment de ce
sommeil lourd et si peu réparateur qui suit les grands brisements. Pour
ne pas l'éveiller, Mme Élisabeth habilla elle-même les enfants;
quand ils furent prêts, elle les amena à leur mère: «Pauvres enfants,»
soupira l'infortunée souveraine, «qu'il est cruel de leur avoir promis
un si bel héritage et de dire: Voilà ce que nous leur laissons. Tout
finit avec nous[1293]!»

Dans la précipitation du départ, on n'avait rien pu emporter des
Tuileries, et depuis, les appartements avaient été pillés; la
malheureuse famille royale n'avait plus rien, ni habits ni argent. On
avait volé à Marie-Antoinette sa montre et sa bourse dans le trajet de
l'Assemblée aux Feuillants[1294]. Un officier suisse, à peu près de
la même taille que Louis XVI, envoya quelques objets pour servir au
Roi; la duchesse de Gramont fit parvenir un peu de linge à la Reine;
l'ambassadrice d'Angleterre, la duchesse de Sutherland, dont le fils
avait le même âge que le Dauphin, donna des vêtements pour le jeune
prince[1295], et la fille de Marie-Thérèse, n'ayant plus rien, dut
accepter vingt-cinq louis d'une de ses femmes, Mme Auguié[1296].

Le matin, un certain nombre de femmes de la Reine, Mme Campan et
sa sœur entre autres, purent la rejoindre. Elle leur tendit les bras
en pleurant: «Venez, leur dit-elle, venez, malheureuses femmes, voir
une femme plus malheureuse que vous, puisque c'est elle qui fait votre
malheur.»—«Nous sommes perdus, ajouta-t-elle; nous voilà arrivés où
l'on nous a menés, depuis trois ans, par tous les outrages possibles;
nous succomberons sous cette terrible Révolution. Tout le monde a
contribué à notre perte[1297].»

Pendant trois jours, la famille royale demeura dans le couvent des
Feuillants. Pendant trois jours, chaque matin, à dix heures, on la
conduisit dans la misérable loge qui l'avait abritée au sortir
du Château. Pendant trois jours, le Roi vit les pétitionnaires se
succéder à la barre, demander la tête des Suisses qui avaient échappé
au massacre ou exiger impérieusement sa propre déchéance. Il entendit
l'Assemblée accorder une solde aux héros du 10 août, tandis quelle
mettait en accusation le ministre de la guerre, d'Abancourt, et
préluder à l'abolition de la royauté, qui légalement existait encore,
en ordonnant le renversement des statues des Rois. Pendant trois jours,
le monarque fut soumis à cette effroyable torture. Pendant trois
jours, chaque soir, les prisonniers furent reconduits à leur cachot,
sous l'escorte d'une garde nombreuse qui les défendait à peine de
l'assassinat, mais qui ne les défendait pas des outrages. Un jour, dans
le jardin du couvent, un jeune homme bien vêtu s'approcha de la Reine
et, lui mettant le poing sous le nez: «Infâme Antoinette, dit-il, tu
voulais faire baigner les Autrichiens dans notre sang; tu le paieras
de ta tête!» A cette atroce insulte, la Reine ne répondit que par le
silence du mépris[1298].

L'Assemblée avait décidé que la famille royale serait transférée au
Luxembourg; mais le palais de Marie de Médicis ne parut pas assez sûr
pour conserver de pareils otages: le Luxembourg, dit-on, offrait des
moyens d'évasion par les souterrains qu'il renfermait. La Commune de
Paris voulait les prisonniers plus près et plus dépendants d'elle.
On proposa l'hôtel du Chancelier, place Vendôme; la proposition fut
repoussée. Manuel, au nom de la Commune, vint signifier qu'elle avait
fait choix du Temple; et l'Assemblée, s'inclinant devant le pouvoir
nouveau que l'émeute avait élevé sur les ruines de la monarchie,
s'empressa de déclarer que la famille royale serait enfermée au
Temple. Quand la Reine entendit ce nom, elle frémit; je ne sais quel
pressentiment sinistre l'agitait et, se penchant vers Mme de
Tourzel: «Vous verrez, dit-elle, qu'ils nous mettront à la Tour et
qu'ils en feront une véritable prison... J'ai toujours eu une telle
horreur pour cette tour que j'ai prié mille fois le comte d'Artois de
la faire abattre; c'était sûrement un pressentiment de tout ce que nous
y aurons à souffrir..... Vous verrez si je me trompe[1299].»

Hélas! elle ne se trompait pas.

L'Assemblée décida en même temps que toutes les personnes étrangères
à la domesticité du Roi seraient éloignées de lui. «Ah!» s'écria
l'infortuné prince, «je suis donc prisonnier! Charles Ier fut plus
heureux que moi: on lui laissa ses amis jusque sur l'échafaud[1300]!»
Et se tournant vers ceux qui l'entouraient, il leur ordonna de se
retirer: «Messieurs,» leur dit la Reine, les larmes aux yeux, «ce n'est
que dans ce moment que nous sentons toute l'horreur de notre position;
vous l'adoucissiez par votre présence et votre dévouement, et l'on nous
prive de cette dernière consolation[1301].»

Avant de partir, les dévoués serviteurs déposèrent sur une table l'or
et les assignats qu'ils avaient dans leurs poches: ils savaient que la
famille royale manquait de tout. Le Roi s'en aperçut et, repoussant
doucement de la main ce suprême hommage de la fidélité: «Messieurs,
dit-il, gardez vos portefeuilles; vous avez, j'espère, plus longtemps
à vivre[1302].»

Le 13 août, à six heures du soir[1303], deux grandes voitures de la
Cour, attelées chacune de deux chevaux, s'arrêtent à la porte du
couvent des Feuillants; les cochers et les valets de pied sont vêtus de
gris; c'est la dernière fois qu'ils vont servir leurs maîtres déchus.
Le Roi, la Reine, leurs enfants, Mme Élisabeth, la princesse de
Lamballe, Mme de Tourzel et sa fille, le maire, le procureur de la
Commune et un officier municipal montent dans la première voiture. Le
Roi, la Reine, le Dauphin et Madame sont dans le fond[1304]; Mme
Élisabeth, Mme de Lamballe et Pétion, sur le devant; Mme de
Tourzel et sa fille, à l'une des portières; Manuel et le municipal
Collonge, sur la banquette en face[1305]. Oublieux des plus vulgaires
égards, ces deux hommes et Pétion gardent leur chapeau sur la tête.
Dans le second carrosse s'installent deux officiers municipaux et la
suite de la famille royale. Le Roi conserve un visage impassible; la
Reine est sombre; le Dauphin, avec l'insouciance de son âge, tourne les
yeux de tous côtés pour voir la foule[1306].

Le cortège se met en mouvement. Des gardes nationaux, à pied, l'arme
renversée, entourent les voitures; mais des milliers de brigands[1307],
armés de piques, se mêlent à l'escorte, vomissant des injures et des
blasphèmes; parfois l'encombrement est si grand que les chevaux ne
peuvent avancer. Alors Pétion et Manuel mettent la tête à la portière,
pour réclamer le passage, mais ne font rien pour empêcher les insultes.

Sur la place Vendôme, le carrosse du Roi s'arrête; on veut que le
monarque déchu contemple à loisir la statue de Louis XIV qu'une
populace en délire a renversée de son piédestal. «Voilà, Sire, comme
le peuple traite les rois,» dit Manuel.—«Il est heureux, Monsieur,»
réplique Louis XVI, rouge d'indignation, «que sa fureur ne s'exerce que
sur des objets inanimés[1308].»

Le cortège reprend par les boulevards[1309] sa marche lente et sans
cesse embarrassée par des obstacles. Ce long martyre va durer près de
deux heures et demie[1310]. Les voitures avancent au pas, au milieu
des masses compactes et hostiles qui crient: _Vive la nation! A bas le
Roi!_ Les officiers municipaux, chargés d'escorter les prisonniers,
affectent de s'associer à ces cris et même de les provoquer. «Il est
impossible, dit un témoin oculaire non suspect, de décrire cette
ignominie[1311].»

La nuit se fait déjà lorsqu'on arrive au Temple. Par une odieuse
ironie, les fenêtres sont illuminées comme pour une fête; le salon est
éclairé par une infinité de bougies[1312], et c'est à la lueur sinistre
des lampions qui insultent à sa déchéance que la famille royale fait
son entrée dans la cour du Palais. Santerre le premier vient au devant
d'elle et fait signe aux voitures d'avancer jusqu'au perron; mais un
geste des municipaux contremande l'ordre de Santerre et les augustes
prisonniers doivent descendre au milieu de la cour. Les membres de
la Commune se tiennent près du Roi, le chapeau sur la tête, et ne
lui donnant d'autre titre que celui de _Monsieur_; un homme à longue
barbe, nommé Truchon, affecte même de répéter à tous propos cette
qualification.

La foule hurle aux abords du Palais; pour éclairer sa joie bruyante
et mieux mettre en lumière la défaite de la royauté, on a placé des
lampions sur les parties saillantes des murs extérieurs[1313].

Il est huit heures et demie du soir; les portes se referment avec un
bruit lugubre, et dans ce palais, transformé pour elle en cachot, la
famille royale ne va pas tarder à voir se réaliser cette prophétique
parole d'un de ses plus fidèles amis:

«L'histoire nous apprend combien est court, pour les monarques
détrônés, le passage de la prison à la tombe[1314]!»



CHAPITRE XXII

     Le Temple.—Description.—Le palais du grand prieur.—La Tour du
     Temple.—La grosse et la petite Tour.—La famille royale est
     enfermée provisoirement dans la petite Tour.—Le 19 août, on la
     sépare de ceux qui l'ont accompagnée.—Vie des
     prisonniers.—Sentiments de la Reine sur l'invasion.—Cléry entre à
     la Tour.—Les journées de septembre.—On apporte sous les fenêtres
     du Temple la tête de la princesse de Lamballe.—Outrages aux
     prisonniers.—Turlot et Rocher.—Abolition de la royauté.—Le Roi est
     transféré dans la grosse Tour.—La famille royale y est transférée
     à son tour.—Le Dauphin est séparé de sa mère et remis à son père.


Le Temple! Quelle somme d'inénarrables douleurs rappelle ce nom! Tout
ce que la haine peut inventer de tortures, tout ce que la brutalité
peut imaginer d'insultes, la famille royale l'a souffert. Toutes les
amertumes qui peuvent abreuver le cœur d'un homme ou d'un roi, Louis
XVI les a ressenties. Toutes les larmes que peuvent contenir les yeux
d'une femme et d'une reine, Marie-Antoinette les a versées. Des cinq
prisonniers, sur lesquels se fermaient, le 13 août au soir, les portes
du Temple, trois ne devaient en franchir le seuil que pour monter à
l'échafaud. Le quatrième, un enfant, ah! la mort prompte eût été plus
douce que le long et abominable supplice auquel allait le condamner
l'infamie de ses bourreaux!

L'enclos du Temple, dans lequel venaient d'être introduits les
prisonniers, renfermait deux bâtiments bien différents: l'un, vaste
hôtel sans style, appelé palais du grand Prieur, ancienne résidence des
Vendôme et des Conti, et en dernier lieu du comte d'Artois; l'autre,
tour carrée à quatre étages, surmontée d'un toit pointu et flanquée
aux quatre angles de tourelles rondes aux toits aigus. A la grande
Tour, était adhérente une tour plus petite et plus basse, ornée de
deux tourelles en poivrière, et sans communication directe avec le
bâtiment principal. La petite porte qui y donnait accès ressemblait
au guichet d'une prison[1315]. Les étages, beaucoup plus bas que ceux
de la grosse Tour, ne contenaient guère chacun que deux pièces et un
cabinet placé dans une des tourelles; l'autre tourelle renfermait un
escalier en colimaçon, qui montait jusqu'à la plate-forme. Un escalier
plus large, mais se rétrécissant à mesure qu'il s'élevait, partait du
rez-de-chaussée et reliait les étages entre eux.

C'est dans ce bâtiment, qui avait servi de logement au conservateur
des archives du Temple, M. Barthélemy, que fut conduite la famille
royale. Elle devait y rester jusqu'à ce que les appartements qu'on lui
destinait dans la grosse Tour fussent prêts.

Le souper était à peine fini, triste souper, auquel, dit Mme de
Tourzel, «personne n'était tenté de toucher[1316],» qu'un municipal
s'empara du Dauphin, qui tombait de sommeil, et, lui faisant traverser
un souterrain, l'emporta rapidement dans sa chambre. Mme de Tourzel
le suivit aussi vite qu'elle put, coucha l'enfant et s'assit sur une
chaise, plongée dans de mornes réflexions. Bientôt la Reine vint la
rejoindre, lui serra la main, en murmurant: «Ne vous l'avais-je pas
bien dit?»—«Et, s'approchant du lit de cet aimable enfant, qui dormait
profondément, les larmes lui vinrent aux yeux en le regardant. Mais
loin de se laisser abattre, elle reprit sur-le-champ ce grand courage
qui ne l'abandonna jamais, et elle s'occupa de l'arrangement des
chambres de ce triste séjour[1317].»

La Reine fut installée au deuxième étage, dans l'ancien salon de
M. Barthélemy. Le mobilier, dont une main pieuse nous a laissé la
description, conservait les restes d'un certain luxe: il était en
lampas bleu et blanc[1318]. Madame Royale avait un petit lit dans la
chambre de sa mère. Mmes de Tourzel et Saint-Brice couchaient dans
la chambre du Dauphin; Mme de Lamballe, dans une antichambre obscure
qui réunissait les deux pièces. Dans la tourelle attenant à la chambre
du jeune prince, était la garde-robe, commune à la famille royale, aux
municipaux et aux soldats; il fallait, pour s'y rendre, traverser la
chambre du Dauphin.

Le Roi occupait le troisième étage; son appartement avait été meublé
à la hâte; sur les murs pendaient des gravures peu décentes; il les
enleva lui-même: «Je ne veux pas, dit-il vivement, laisser cela sous
les yeux de ma fille.» La petite tourelle lui servait de cabinet de
lecture. Dans un tout petit réduit à côté logeaient Hue et Chamilly.
Mme Élisabeth avait été établie dans une ancienne cuisine,
horriblement sale; elle avait fait mettre un lit de sangle près d'elle
pour Mlle de Tourzel; mais il était difficile de dormir. La pièce
qui précédait cette cuisine servait de corps de garde, et l'on peut
juger du bruit qui s'y faisait[1319].

La chambre de la Reine étant plus grande, puisqu'elle avait servi de
salon, c'était là qu'on se réunissait dans la journée; le Roi lui
même y descendait dès le matin. Mais les prisonniers n'avaient pas
la consolation d'être seuls: un municipal, qui changeait d'heure en
heure, était toujours dans la pièce où ils se tenaient. «La famille
royale leur parlait à tous avec une telle bonté, dit Mme de Tourzel,
qu'elle parvint à en adoucir plusieurs[1320].»

Au moment du repas, on descendait au premier étage où se trouvait
la salle à manger[1321]; à côté de la salle à manger était une
bibliothèque, qui contenait de douze à quinze cents volumes. Vers
cinq heures du soir, on se promenait au jardin, promenade pénible où
l'on était exposé à toutes les insultes, mais dont le Roi et la Reine
n'hésitaient pas à affronter les ennuis pour procurer un peu d'air à
leurs enfants[1322]. De là ils voyaient travailler à leur prison.

Les travaux de défense, décidés par la Commune le 13 août, et confiés
à Palloy, le démolisseur de la Bastille, se poursuivaient avec ardeur,
quoique avec une certaine indécision. On creusait un large fossé; on
exhaussait les murs; on abattait les arbres voisins de la Tour; on
masquait les fenêtres par où l'on pouvait voir en dehors de l'enceinte.
La captivité se resserrait; elle allait devenir encore plus dure par
l'isolement.

Dans la nuit du 19 au 20 août[1323], deux municipaux se présentèrent
au Temple, chargés, disaient-ils, d'emmener «toutes les personnes qui
n'étaient pas de la famille Capet». La Reine voulut en vain retenir
Mme de Lamballe, alléguant qu'elle était sa parente[1324]; on refusa
d'écouter ses réclamations. «Dans la position où nous étions, dit
Mme de Tourzel, il n'y avait qu'à obéir[1325].» Madame Royale était
«tout interdite»; la Reine manifestait la plus vive douleur, surtout de
se séparer de son amie; elle ne pouvait s'arracher de ses bras[1326].
«Soignez bien Mme de Lamballe, dit-elle à Mme de Tourzel et à
sa fille. Dans toutes les occasions essentielles, prenez la parole,
et évitez-lui autant que possible d'avoir à répondre à des questions
captieuses et embarrassantes[1327].» Mme Élisabeth descendit à son
tour, encourageant ses malheureuses amies.

«Nous embrassâmes pour la dernière fois ces augustes princesses,
raconte Mme de Tourzel, et nous nous arrachâmes, la mort dans l'âme,
d'un lieu qui nous rendait si chère la pensée de pouvoir être de
quelque consolation à nos malheureux souverains[1328].»

Les municipaux avaient promis que les prisonniers reviendraient au
Temple après avoir été interrogés par la Commune[1329]. Hue revint seul
le lendemain. Mmes de Tourzel et de Lamballe furent enfermées à la
Force. On sait comment elles en sortirent et sous quel sanglant aspect
la belle tête bouclée de Mme de Lamballe reparut sous les murs du
Temple.

L'isolement était complet et les infortunés princes durent se faire à
la vie nouvelle et désormais solitaire que leur infligeait la Commune.
Mme Élisabeth descendit du troisième étage au second et prit la
place du Dauphin, dont le lit avait été transporté dans la chambre
de sa mère; Madame Royale fut réunie à sa tante. Dès lors, réduits
à eux-mêmes, les captifs tracèrent le programme de leur journée,
programme qui resta le même, avec peu de variations, jusqu'à la
translation dans la grosse Tour, le 26 octobre.

Le Roi se levait entre six[1330] et sept[1331] heures, se rasait,
s'habillait, et passait dans la tourelle, où il restait à prier et
à lire jusqu'à neuf heures. La Reine et le Dauphin se levaient plus
tôt encore; car en descendant chez eux, à huit heures, Hue d'abord,
Cléry ensuite, les trouvaient toujours debout. Ces premières heures
de la journée étaient les seules où la malheureuse femme fût libre;
les municipaux entraient avec le valet de chambre et ne la quittaient
plus. A neuf heures, Marie-Antoinette, Mme Élisabeth et les enfants
montaient chez le Roi pour déjeuner. A dix heures, l'on redescendait
dans la chambre de la Reine, où l'on passait la journée. Le Roi
continuait alors l'éducation de son fils; il lui enseignait le latin,
lui faisait réciter des passages de Corneille et de Racine, lui
donnait des leçons de géographie et l'exerçait à lever des cartes.
L'intelligence précoce du jeune prince répondait aux soins de son
père. La Reine, de son côté, s'occupait de sa fille, l'instruisait des
principes de la religion et faisait succéder à ces graves enseignements
des leçons de musique et de dessin. Le reste de la journée se passait
pour elle à coudre, à tricoter et à faire de la tapisserie, quand il
ne fallait pas réparer les vêtements du Roi[1332]. A midi, les trois
princesses passaient dans la chambre de Mme Élisabeth, pour quitter
leur costume du matin[1333], une robe de basin blanc et un simple
bonnet de linon, et prendre un vêtement de toile fond brun à petites
fleurs[1334].

A une heure, quand le temps était beau, la famille royale descendait au
jardin; quatre municipaux et un chef de bataillon de la garde nationale
l'accompagnaient. On se promenait dans la grande allée de marronniers,
et le jeune prince jouait au palet, à la balle ou à la course. Mais
quel supplice que ces promenades, au milieu de visages hostiles, de
cris injurieux, de chansons insultantes[1335], de misérables qui
affectaient de se couvrir devant les royaux prisonniers! Et lorsqu'on
traversait le guichet, si bas qu'on était obligé de se courber pour
passer dessous, il fallait recevoir les bouffées de tabac et les rires
outrageants des geôliers Rocher et Risbey. Rocher, de sellier devenu
municipal, se vantait de son insolence. «Marie-Antoinette faisait la
fière, disait-il en ricanant; mais je l'ai forcée de s'humaniser. Sa
fille et Élisabeth me font, malgré elles, la révérence; le guichet est
si bas que, pour passer, il faut bien qu'elles se baissent devant moi.
Chaque fois, je flanque à cette Élisabeth une bouffée de la fumée de
ma pipe. Ne dit-elle pas l'autre jour à nos commissaires: «Pourquoi
donc Rocher fume-t-il toujours?»—«Apparemment que cela lui plaît,»
répondirent-ils[1336].»

A deux heures, on remontait dans la Tour; c'était l'heure du dîner.
Santerre venait fréquemment y assister; le Roi lui adressait parfois la
parole; la Reine, jamais. Après le repas on se rendait dans la chambre
de la Reine pour jouer au piquet ou au trictrac. A quatre heures, le
Roi se reposait un moment pendant que les princesses lisaient; à son
réveil, on reprenait la conversation; le jeune prince travaillait
ou jouait. A la fin du jour[1337], la famille royale se réunissait
autour d'une table; la Reine ou Mme Élisabeth faisait à haute
voix une lecture instructive ou amusante, mais pendant laquelle des
rapprochements imprévus et douloureux se présentèrent plus d'une fois.
Le Roi y ajoutait des énigmes à deviner, puisées dans une collection du
_Mercure de France_, qu'il avait trouvée dans la bibliothèque. A huit
heures, le Dauphin soupait et se couchait; c'était toujours sa mère qui
lui faisait réciter sa prière. L'enfant ne manquait jamais d'y ajouter
une prière spéciale pour Mme de Tourzel et Mme de Lamballe;
quand les municipaux étaient là, il faisait ces deux prières à voix
basse[1338].

A neuf heures, le Roi soupait à son tour; pendant ce temps-là,
Marie-Antoinette ou Mme Élisabeth se relayaient auprès du Dauphin.
Après le souper, Louis XVI serrait à la dérobée la main de sa femme
et de sa sœur, recevait les caresses de Madame Royale et remontait
au troisième étage. La Reine et les princesses se renfermaient chez
elles; un municipal restait dans la petite pièce qui séparait les deux
chambres et y passait la nuit[1339].

Telle était la vie que menaient les augustes prisonniers: vie si calme
et si régulière en apparence, si tourmentée et si sombre en réalité,
partagée entre des travaux manuels et l'éducation des enfants; vie de
devoir et de souffrance, où il n'y avait qu'une force: la satisfaction
de la conscience; qu'un sourire: les ébats joyeux du Dauphin.

Les jours s'écoulaient, ramenant leur cortège d'anniversaires
douloureux et d'incessantes vexations. Vêtements, linge, couverts
étaient en si petite quantité que cela suffisait à peine pour le
service journalier. Le Roi n'avait qu'un habit, que Mme Élisabeth
était obligée de raccommoder la nuit[1340]; le Dauphin couchait dans
des draps troués. L'Assemblée avait décrété que Louis XVI recevrait
pour ses dépenses personnelles cinq cent mille livres. Mais le décret
n'était pas exécuté et le malheureux monarque était tellement dépourvu
d'argent qu'un jour il dut emprunter six cents francs à son valet de
chambre pour solder une note de cinq cent vingt-six livres[1341].
On lui refusait des journaux, et le fidèle Hue ne pouvait avoir de
nouvelles et en donner à son maître qu'en se hissant jusqu'à une
fenêtre à demi bouchée et en écoutant les crieurs de la rue. Un jour,
cependant, on avait laissé une gazette en vue dans la chambre du
prisonnier; c'est parce qu'on avait inscrit dessus ces mots menaçants
que les factionnaires, de leur côté, se plaisaient à graver sur les
murs: «Tremble, tyran; la guillotine est en permanence[1342].» On
n'était large que pour les frais des travaux destinés à la garde des
prisonniers; pour ceux-là, on dépensait sans compter[1343].

Les geôliers espionnaient tout, même l'éducation des enfants. Pendant
que la Reine donnait ses leçons à Madame Royale et lui préparait des
extraits, un municipal regardait par-dessus l'épaule de la jeune fille,
pour s'assurer que ce n'étaient pas des conspirations[1344]. Un jour,
on avait failli ne pas laisser entrer des modèles de dessin envoyés par
le professeur de la princesse, Van Blaremberg, parce qu'on avait vu,
dans ces têtes casquées et laurées, l'image des tyrans coalisés. On
dut renoncer à apprendre au Dauphin l'arithmétique: c'était un langage
hiéroglyphique, qui devait servir à une correspondance chiffrée[1345]!

Tout ce qui entrait à la Tour était rigoureusement visité; le
pain était coupé en deux; les plats étaient goûtés; les carafes
et cafetières ne pouvaient être remplies qu'en présence des
commissaires[1346]. Un jour, on avait fait venir pour le Dauphin un
damier; un municipal, du nom de Molinon, fit décoller toutes les
cases pour s'assurer qu'il n'y avait rien de caché dessous. Le Roi
lui-même n'était pas à l'abri de ces investigations; on fouillait
jusque dans ses poches[1347]. Dans la nuit du 24 au 25 août,—jour de
sa fête!—on lui enleva son épée. La nuit suivante, un municipal, nommé
Venineux, vint, un gourdin noueux à la main, faire une perquisition
dans l'appartement du prince, sous prétexte qu'il aurait pu s'évader.
D'autres s'opiniâtraient à rester le soir dans la chambre de la Reine
jusqu'à l'heure de son coucher et l'on avait une peine infinie à les
faire sortir[1348]. La plupart de ces hommes affectaient vis-à-vis
des captifs l'attitude la plus insolente et les propos les plus
grossiers, chantant la _carmagnole_ et des chansons obscènes[1349].
«Si le bourreau ne guillotinait pas cette sacrée famille, disait le
municipal Turlot, je la guillotinerais moi-même[1350].»—«Quel quartier
habitez-vous?» demanda un jour la Reine à un autre municipal qui
assistait au dîner—«La Patrie», répondit-il brutalement—«La Patrie!»
reprit tristement la Reine, «ah! c'est la France[1351].»

C'était le moment où les armées coalisées s'avançaient, presque sans
résistance, sous le commandement du duc de Brunswick. Marie-Antoinette,
qui l'avait appris par Hue, n'ignorait pas non plus la surexcitation
que la nouvelle des succès des Prussiens avait causée parmi les
Jacobins et le redoublement de colère qui en était résulté contre
elle et contre le Roi. Et voici ce que cette femme, accusée d'avoir
préparé la ruine et le démembrement de la France, disait à son dévoué
confident: «Tout m'annonce que je vais être séparée du Roi. J'espère
que vous resterez avec lui. Comme Français, comme l'un de ses plus
fidèles serviteurs, pénétrez-vous bien des sentiments que vous devez
toujours lui exprimer et que je lui ai souvent manifestés. Rappelez
au Roi, quand vous pourrez lui parler seul, que jamais l'impatience
de briser nos fers ne peut arracher de lui aucun sacrifice indigne de
sa gloire. _Surtout point de démembrement de la France._ Que, sur ce
point, aucune considération ne l'égare; qu'il ne s'effraye ni pour sa
sœur, ni pour moi. Représentez-lui que toutes deux nous préférons voir
plutôt notre captivité indéfiniment prolongée que d'en devoir la fin à
l'abandon de la moindre place forte. Si la divine Providence nous fait
recouvrer notre liberté, le Roi a résolu d'aller établir momentanément
sa résidence à Strasbourg. C'est également mon désir. Il se pourrait
que cette ville importante fût tentée de reprendre sa place dans le
corps germanique. Il faut l'en empêcher et la conserver à la France...
_L'intérêt de la France avant tout[1352]._» On sait quelle fut à ces
patriotiques sentiments la réponse de la Convention.

Hue ne pouvant suffire au service de la famille royale tout entière,
Louis XVI avait demandé qu'on lui adjoignît un homme de peine. On fit
droit à cette demande, mais ce fut pour envoyer un ancien employé aux
barrières, nommé Tison, vendu à la Commune. Cet homme et sa femme
vinrent s'installer au Temple, moins comme domestiques que comme
espions. Quelques jours après, le 26 août, un nouvel auxiliaire fut
donné à Hue, mais celui-là, quelles qu'eussent été au début les
préventions contre lui, se montra fidèle et dévoué jusqu'au bout:
c'était Cléry, ancien valet de chambre du Dauphin.

Le 2 septembre, une animation inaccoutumée se produisit autour du
Temple. Le Roi et sa famille étaient descendus, comme d'habitude,
au jardin; on les fit rentrer précipitamment pour les soustraire
aux pierres qu'on leur jetait des fenêtres[1353]. Vers cinq heures,
un municipal ex-capucin, nommé Mathieu, entra comme un furieux dans
la chambre de la Reine, où toute la famille royale était réunie, et
s'adressant au Roi: «Monsieur, dit-il, vous ignorez ce qui se passe. La
générale a battu; le tocsin a sonné; le canon d'alarme a été tiré; les
émigrés sont à Verdun. S'ils viennent, nous périrons tous, mais vous
périrez le premier[1354].»—«J'ai tout fait pour le bonheur du peuple,
répondit le prince, il ne me reste plus rien à faire[1355].» Le Dauphin
effrayé s'enfuit en pleurant. Mathieu se retourna vers Hue: «Je vous
arrête,» dit-il; et, lui laissant à peine le temps de faire un paquet
de ses vêtements, il l'emmena à l'Hôtel-de-Ville.

Après cette scène violente, la Reine ne put dormir de la nuit.
L'agitation croissait dans Paris; la générale battait[1356]. Le 3, à
huit heures du matin, Manuel vint à la Tour et assura le Roi que Mme
de Lamballe et toutes les personnes enlevées du Temple se portaient
bien et étaient tranquilles à la Force[1357]. A une heure, Louis XVI
voulut descendre au jardin; les municipaux s'y opposèrent[1358]. Vers
trois heures, on entendit des cris affreux. Une foule composée d'hommes
déguenillés, de femmes ivres, d'enfants en haillons, entourait le
Temple, hurlant des chansons révolutionnaires et des menaces de mort;
on distinguait les cris: _la Lamballe, l'Autrichienne_. C'étaient les
assassins de l'infortunée princesse de Lamballe, qui avaient traîné
jusque-là son corps défiguré et le lavaient dans la fontaine du Temple,
pour le montrer à sa royale amie. Sa chemise, souillée de boue et de
sang, était arborée au bout d'une pique comme un hideux trophée. Au
bout d'une autre pique était fixée la tête de la malheureuse victime:
ses longs cheveux bouclés, que, par un raffinement horrible, on avait
pris soin de poudrer et de friser, flottaient autour du sanglant
instrument.

Incertains de ce qu'ils devaient faire, n'osant tenter une résistance
«impolitique, dangereuse et _peut-être injuste_[1359]», les
commissaires s'étaient contentés de tendre au travers de la porte
une écharpe tricolore. La bande, un moment arrêtée, grondait devant
cette barrière improvisée. On lui refusa l'entrée de la Tour, mais
on lui permit celle du jardin. Le municipal Danjou la harangue, et
la foule mobile, convaincue peut-être par le sinistre argument de
l'orateur[1360], renonce à pénétrer dans la prison. Laissant dans
la rue le cadavre de la princesse, mais emportant la tête, à la
grande joie du guichetier Rocher, elle se répand sous les fenêtres,
vociférant et hurlant; les ouvriers qui travaillent à la Tour et Rocher
lui-même se joignent à elle, et tous ensemble, résolus à se donner
au moins le plaisir de la douleur et des «grimaces» des prisonniers,
appellent à grands cris la famille royale; quelques-uns ajoutent: «Si
l'Autrichienne ne se montre pas, il faut monter jusqu'à elle et lui
faire baiser la tête de la Lamballe[1361].»

Le Roi sortait de table; il faisait une partie de trictrac avec la
Reine[1362]. Cléry était descendu pour dîner avec Tison et sa femme,
lorsque celle-ci pousse un cri et s'évanouit: elle avait vu la tête de
la princesse. Cléry remonte précipitamment; sa figure est tellement
bouleversée que la Reine s'en aperçoit: «Pourquoi n'allez-vous pas
dîner?» demande-t-elle—«Madame, je suis indisposé.»—Le municipal de
service ferme la porte et, s'approchant de la fenêtre, en fait tirer
les rideaux[1363]. Plusieurs municipaux et officiers de la garde
arrivent. Le Roi leur demande si sa famille est en sûreté. «On fait
courir le bruit, répondent-ils, que vous et votre famille n'êtes plus
dans la Tour; on demande que vous paraissiez à la croisée; mais nous ne
le souffrirons pas. Le peuple doit montrer plus de confiance en ses
magistrats.» Les cris redoublent au dehors; on entend distinctement
les injures vomies contre la Reine. Le bandit qui tient la tête de
Mme de Lamballe est monté sur les décombres des maisons qu'on a
abattues pour isoler la Tour, afin de rapprocher davantage du mur son
hideux trophée; un autre porte au bout d'un sabre le cœur sanglant de
l'infortunée princesse.

Un nouveau municipal survient, escorté de quatre hommes députés par
le peuple, pour s'assurer que les captifs sont bien encore au Temple.
L'un de ces hommes, en habit de garde national, ayant deux épaulettes
et armé d'un grand sabre[1364], insiste pour que les prisonniers se
mettent aux fenêtres. Les municipaux s'y opposent. «Non, n'y allez
pas, quelle horreur!» s'écrie l'un d'eux?, nommé Menessier[1365]. Une
altercation s'engage; le Roi en demande la cause: «Eh bien! Monsieur,
réplique brutalement le garde national, puisque vous voulez le savoir,
c'est la tête de Mme de Lamballe qu'on veut vous montrer[1366]. Je
vous conseille de paraître si vous ne voulez pas que le peuple monte
ici[1367].»

A cette atroce révélation, la Reine tombe évanouie; «c'est le seul
moment, dit Madame Royale, où sa fermeté l'ait abandonnée[1368].»
Mme Elisabeth et Cléry la relèvent et la placent dans un fauteuil;
ses enfants fondent en larmes; l'homme reste là, insensible à cette
douleur. «Monsieur,» ne peut s'empêcher de dire le Roi, «nous nous
attendons à tout; mais vous auriez pu vous dispenser d'apprendre à la
Reine ce malheur affreux.»

Ce fut sa seule vengeance. Quand, un peu plus tard, Malesherbes lui
demanda le nom de ce misérable: «Celui-là, dit-il, je n'avais pas
besoin de le connaître.»

L'homme sortit avec ses camarades; «leur but était rempli[1369].»

La Reine, revenue à elle, mêla ses larmes à celles de ses enfants et
passa, avec sa famille, dans la chambre de Mme Élisabeth, d'où
l'on entendait moins les clameurs de la foule. Les assassins étaient
toujours là, avec leur abominable trophée. Ce ne fut qu'après de
nouveaux et longs pourparlers qu'on put les décider à s'éloigner.
Il était huit heures du soir, lorsque le calme se rétablit autour
du Temple. Est-il besoin d'ajouter qu'après cette horrible scène la
malheureuse Marie-Antoinette ne dormit pas? «Elle passa la nuit à prier
et à sangloter[1370].»

Mais l'ingénieuse cruauté des persécuteurs n'était pas épuisée. Chaque
jour, c'était quelque vexation nouvelle, quelque nouvelle insulte des
geôliers. Quand la Reine remontait du jardin à sa chambre, une parodie
des couplets de _Marlborough_:

    Madame à sa tour monte;
    Ne sait quand descendra,

hurlée par des voix avinées, la saluait méchamment au passage[1371].
On plaçait, sous les yeux du Roi et de sa famille, les numéros les
plus ignobles du _Père Duchesne_, ou des caricatures infâmes, des
inscriptions haineuses: _Madame Veto la dansera..... Nous saurons
mettre le gros cochon au régime..... Il faut étrangler les petits
louveteaux._ Tantôt c'était une potence à laquelle pendait un cadavre,
crayonnée avec ces mots: _Louis prenant un bain d'air_; tantôt une
guillotine, au bas de laquelle on lisait: _Louis crachant dans le sac_.

Un jour, que je ne sais quelle panique s'était répandue dans Paris,
annonçant la marche victorieuse et l'entrée prochaine des armées
coalisées, Rocher, l'injure à la bouche, la rage dans les yeux, gravit
précipitamment l'escalier et, mettant le poing sous la figure du Roi:
«S'ils arrivent, hurla-t-il, je te tue[1372].»

«Un soir, raconte Madame Royale, un municipal, en arrivant, dit mille
injures et menaces, et répéta ce qui nous avait déjà été dit, que
nous péririons tous, si les ennemis approchaient. Il ajouta que mon
frère seul lui faisait pitié, mais qu'étant fils d'un tyran, il devait
mourir. Voilà les scènes que ma famille avait à supporter tous les
jours[1373].»

Le 21 septembre, la Convention succédait à la Législative; le même
jour, sur la proposition d'un histrion de bas étage, Collot-d'Herbois,
elle décrétait l'abolition de la royauté. Le soir, à quatre heures,
le municipal Lubin, escorté de quatre gendarmes à cheval et d'une
nombreuse populace, vint proclamer cette décision sous les fenêtres
du Temple. Lubin avait une voix de Stentor. La famille royale put
entendre distinctement les termes du décret qui rompait ainsi
solennellement avec les séculaires traditions de la France. Hébert,
le trop fameux _Père Duchesne_, et Destournelles, qui fut depuis
ministre des contributions publiques, étaient à ce moment de garde au
Temple; pendant la lecture de Lubin, ils regardaient le Roi avec une
curiosité méchante. Le Roi s'en aperçut; sans manifester d'émotion, il
continua de lire un livre qu'il avait à la main. La Reine montra la
même fermeté; pas un signe qui pût donner à ces misérables la basse
jouissance qu'ils cherchaient[1374].

Le même soir, Cléry, ayant à demander pour le jeune prince des rideaux
et des couvertures, formula ainsi sa requête: «Le Roi demande pour
son fils...»—«Vous êtes bien hardi, lui dit Destournelles, de vous
servir d'un titre aboli par la volonté du peuple. Vous pouvez dire
à _Monsieur_, dit-il en montrant Louis XVI, de cesser de prendre un
titre que le peuple ne reconnaît plus.» Le Roi ne sourcilla pas. Le
lendemain, Mme Élisabeth recommanda à Cléry d'écrire désormais: «Il
est nécessaire pour le service de Louis XVI, de Marie-Antoinette, de
Louis-Charles, etc[1375].»

Le 29, cinq ou six municipaux se présentèrent dans la chambre de la
Reine, où toute la famille était réunie. L'un d'eux, nommé Charbonnier,
fit lecture d'un arrêté de la Commune qui ordonnait d'«enlever papier,
encre, plumes, crayons et même les papiers écrits, tant sur la personne
des détenus que dans leurs chambres, ainsi qu'au valet de chambre et
autres personnes de service à la Tour; de ne leur laisser aucune arme
quelconque, offensive ou défensive; en un mot de prendre toutes les
précautions nécessaires pour ôter tout commerce de _Louis le Dernier_
avec autre personne que les officiers municipaux[1376]». Le Roi et
les princesses durent remettre ce qu'ils avaient; les commissaires
fouillèrent dans les chambres, dans les armoires, cherchant partout,
«même avec dureté[1377],» et emportant les objets désignés dans
l'arrêté. Néanmoins, la Reine et Madame Royale réussirent à cacher et à
conserver leur crayon[1378].

Le soir du même jour, comme le Roi venait de souper et s'apprêtait à
remonter dans sa chambre, un municipal lui dit d'attendre. Un quart
d'heure après, les six municipaux qui étaient déjà venus le matin,
Hébert en tête[1379], reparurent et lurent un nouvel arrêté, ordonnant
la séparation des prisonniers[1380] et la translation immédiate du Roi
dans la grosse Tour. Quoique prévenu de cette résolution, le Roi en fut
vivement affecté; la Reine fondit en larmes. Mais Hébert ne se laissait
pas attendrir. Il fallut se quitter. Cléry accompagna son maître dans
sa nouvelle prison.

Malgré les instances de Santerre, et quoiqu'on eût appliqué à ces
travaux une partie des cinq cent mille francs destinés à l'entretien
de la famille royale, l'appartement du monarque déchu était à peine
achevé; pas de meubles dans la chambre: un lit seulement; les peintres
et les colleurs travaillaient encore, et l'odeur était insupportable.
Cléry passa la première nuit sur une chaise, dans la chambre du Roi; le
lendemain, le prince obtint que son valet de chambre occupât une petite
pièce près de lui.

A l'heure habituelle, à neuf heures, le Roi voulut se rendre chez
sa femme pour déjeuner; on ne le lui permit pas. La Reine, Mme
Élisabeth et les enfants furent servis à part; la Reine ne voulut rien
prendre. Sa douleur était sombre et morne[1381]. A dix heures, Cléry
entra, avec des municipaux; il venait chercher des livres pour le Roi.
A sa vue, la douleur des prisonnières redoubla; elles fondaient en
larmes et firent au fidèle serviteur mille questions, auxquelles il ne
put répondre qu'avec réserve, à cause de la présence des municipaux. La
Reine, s'adressant à ces derniers, renouvela vivement sa demande d'être
réunie à son mari, au moins quelques instants et à l'heure des repas.
«Ce n'étaient plus des plaintes ni des larmes, dit Cléry,c'étaient
des cris de douleur.»—«Eh bien! dit un municipal effrayé ou touché
par cette explosion, ils dîneront ensemble aujourd'hui; nous ferons
demain ce que la Commune prescrira.» Ses collègues y consentirent,
mais intimèrent la défense de parler bas et en langue étrangère; il
fallait parler haut et _en bon français_[1382]. Quoique la faveur fût
bien mince, la joie fut immense. La Reine, ses enfants dans les bras,
Mme Élisabeth, les mains levées au ciel, remerciaient Dieu de ce
bonheur inattendu. Les municipaux eux-mêmes se sentirent attendris;
quelques-uns ne purent retenir leurs larmes. L'un d'eux, l'un des plus
atroces, le savetier Simon, cette hideuse figure qu'on commence à voir
apparaître dans l'histoire du Temple, dit assez haut: «Je crois que ces
b... de femmes me feraient pleurer.» Et s'adressant à Marie-Antoinette:
«Lorsque vous assassiniez le peuple, au 10 août, vous ne pleuriez
point.»—«Le peuple est bien trompé sur nos sentiments,» répliqua
doucement la pauvre femme[1383].

Le dîner fut servi dans la chambre du Roi, où toute la famille se
rendit; si douloureux que fût ce revoir, on avait tant souffert de
la séparation que la réunion fut presque joyeuse. On n'entendit plus
parler de l'arrêté de la Commune et les prisonniers purent se retrouver
chaque jour à l'heure des repas, ainsi qu'à la promenade, vers midi.
«Le matin, dit Madame Royale, nous restions le temps nécessaire pour
que Cléry pût nous peigner, parce qu'il ne pouvait plus venir chez ma
mère, et que c'était gagner quelques moments pour rester plus longtemps
avec mon père[1384].»

Le malheur rend ingénieux. Grâce à d'habiles combinaisons, grâce à la
complicité dévouée d'un ancien officier de la bouche du Roi, nommé
Turgy, qui avait trouvé moyen de se faire attacher au service de la
Tour avec deux de ses camarades, Marchand et Chrétien, grâce parfois
à la bonne volonté de certains municipaux, meilleurs que les autres,
Cléry réussissait à se procurer quelques nouvelles et à les communiquer
aux captifs. Soupçonna-t-on ce pieux complot? Le 26 octobre, Cléry
fut traduit devant le tribunal révolutionnaire. L'interrogatoire
heureusement fut favorable, et le soir, à minuit, le valet de chambre
vint reprendre son service au Temple.

Pendant sa courte absence, un grand changement s'était opéré dans
l'existence des prisonniers. La Reine, ses enfants et Mme Élisabeth,
avaient été transférés dans la grosse Tour. Depuis un mois, les pauvres
femmes soupiraient après ce transfert qui les réunissait du moins sous
le même toit que Louis XVI; mais on se tromperait, si l'on attribuait à
un sentiment de compassion ou de justice cette décision de la Commune.
La haine des bourreaux contre la Reine n'était point assouvie et elle
était habile à tourmenter la royale victime: le jour même où on la
rapprochait de son mari, on la séparait de son fils. Les soins qu'elle
prodiguait à cet enfant, la reconnaissance qu'il lui témoignait, les
caresses affectueuses dont il la comblait, étaient sa seule consolation
depuis son entrée au Temple: on lui enviait même cette suprême et amère
jouissance.

«Sur les observations faites par l'un des membres de service au
Temple, dit l'arrêté du Conseil de service, ratifié le jour même par
le Conseil général, que le fils de Louis Capet était jour et nuit sous
la direction des femmes, mère et tante; considérant que cet enfant est
dans l'âge où il doit être sous la direction des hommes, le Conseil
arrête qu'à l'instant le fils de Louis Capet sera retiré des mains des
femmes pour être remis et rester entre celles de son père, les jours et
nuits.» On tolérait seulement que chaque jour, à l'heure du dîner, il
montât «dans l'appartement de ses mère et tante, pendant le temps que
son père repose, pour en descendre sur les quatre ou cinq heures».

_A l'instant_, suivant le mot cruel des commissaires, l'arrêté fut
exécuté, sans qu'on en eût même prévenu la malheureuse mère. L'enfant
fut conduit chez son père, et il n'en revint pas.



CHAPITRE XXIII

     La grosse Tour.—Nouvelle organisation de la vie des
     prisonniers.—Vexations nouvelles.—Municipaux compatissants.—Drouet
     au Temple.—Le Roi, puis le Dauphin tombent malades.—Installation
     d'une nouvelle municipalité.—Le bouillon de la Reine.—On enlève à
     la famille royale tous les instruments tranchants.—Procès du
     Roi.—Louis XVI traduit à la Convention.—Il est séparé de sa
     famille.—Ses entretiens avec Malesherbes.—Le Roi est condamné à
     mort.—Dernière entrevue avec la Reine et ses enfants.—Exécution du
     Roi.


Dernier reste d'une importante maison de Templiers, transformée depuis
en dépôt des archives de l'ordre de Malte, la grosse Tour formait une
masse imposante de cent cinquante pieds de haut, avec des murs d'une
épaisseur moyenne de neuf pieds. Elle avait quatre étages voûtés,
soutenus au milieu par un gros pilier, depuis le bas jusqu'à la flèche.
L'intérieur, d'une trentaine de pieds carrés, ne formait qu'une seule
pièce à chaque étage; mais pour pouvoir y loger les royaux captifs, on
avait divisé le second et le troisième, chacun en quatre pièces, par
des cloisons en planches. Le rez-de-chaussée, sous le nom de Chambre
du Conseil, fut affecté à l'usage des municipaux; le premier servit
de corps de garde. Une des quatre tourelles placées aux quatre angles
de la Tour contenait l'escalier, qui menait jusqu'aux créneaux; on y
avait placé des guichets de distance en distance, au nombre de sept.
Pour aller de l'escalier dans chaque étage, il fallait franchir deux
portes: l'une était en chêne garni de clous, l'autre en fer[1385].

Au second étage, destiné au Roi, la première pièce était une
antichambre, qui donnait accès à toutes les autres. Sur les murs,
recouverts d'un papier qui figurait des pierres de taille, on avait
placardé la Déclaration des droits de l'homme, imprimée en gros
caractères, et encadrée d'une bordure tricolore. En face de la porte
d'entrée, était la chambre du Roi; la tourelle qui y était annexée
faisait un cabinet de travail et un oratoire; la chambre de Cléry
était à gauche, ainsi qu'une quatrième pièce qui servait de salle à
manger et était séparée de l'antichambre par une cloison vitrée. Chaque
pièce était éclairée par une croisée; mais on avait mis au dehors de
gros barreaux de fer et des abat-jour qui interceptaient l'air et la
lumière; les embrasures avaient une épaisseur de neuf pieds.

La chambre du Roi seule avait une cheminée; le reste de l'appartement
était chauffé par un gros poêle placé au centre.

Le mobilier était bien simple: un grand lit de damas vert pour le
Roi, un petit lit de sangle pour le Dauphin, une commode d'acajou, un
secrétaire en bois de rose et quelques sièges; deux baromètres le long
des murs; sur la cheminée, une glace et une pendule qu'on ne tarda pas
à enlever, parce que le cadran portait: Lepaute, horloger _du Roi_.
L'oratoire ne contenait qu'un petit poêle, une chaise de paille, une
chaise de canne et un tabouret de crin. Dans la salle à manger, une
table d'acajou, une servante, deux encoignures en bois de rose et des
chaises.

Le troisième étage, réservé aux princesses, était distribué comme
le second. La chambre de la Reine était au-dessus de celle du Roi;
Madame Royale logeait dans la chambre de sa mère; la tourelle servait
de cabinet. Le papier était de couleur tendre, à bandes vertes et
bleues; le lit était de damas vert. Le mobilier se réduisait à une
commode d'acajou, un grand canapé et quelques sièges. Sur la cheminée,
qui fumait beaucoup[1386], la pendule, par une ironie inconsciente
ou voulue, représentait la Fortune faisant tourner sa roue. Dans la
chambre à côté couchait Mme Élisabeth, sur un misérable lit de fer,
revêtu d'une housse en toile de Jouy. Tison et sa femme, les deux
espions, occupaient la troisième pièce; l'antichambre servait aux
municipaux, qui y demeuraient jour et nuit. Le quatrième étage était
vide. Enfin, entre le toit pointu de la Tour et les créneaux régnait
une galerie, où la famille royale allait parfois se promener; mais on
avait eu soin de placer des jalousies entre les créneaux, pour empêcher
les prisonniers de voir et d'être vus.

Les précautions les plus minutieuses avaient été prises pour la
garde des captifs. A la grande porte de la rue était un portier,
nommé Darque, ancien bedeau du Grand Prieur; à la porte de la Tour,
le concierge Mathey, et les deux guichetiers, Rocher et Risbey, ces
deux misérables dont nous avons déjà parlé. Huit commissaires dont
le service durait quarante-huit heures, et qui se renouvelaient
chaque jour par moitié, étaient chargés de la surveillance[1387].
Le jour, l'un d'eux était constamment près de Louis XVI, un autre
près de Marie-Antoinette; les six autres se tenaient dans la chambre
du Conseil. Un effectif de 287 hommes,—réduit, après la mort du
Roi, à 240—sous les ordres d'un commandant général et d'un chef de
légion, avec deux canons et vingt artilleurs, assurait la garde du
Temple[1388]. Un chef de cuisine, nommé Gagnié, avec deux chefs
d'office, un pâtissier, un rôtisseur, et les trois officiers de bouche
que nous avons déjà nommés, Turgy, Chrétien et Marchand, étaient
chargés du service de table; le service intérieur était confié à Cléry
et au ménage Tison.

Le Roi se levait à sept heures et priait jusqu'à huit[1389]; il
lisait l'Office des chevaliers du Saint-Esprit, et, comme on avait
refusé de laisser dire la messe au Temple, même les jours de fête,
il s'était fait acheter un bréviaire à l'usage du diocèse de Paris.
A neuf heures, il allait déjeuner chez la Reine. Cléry montait en
même temps, accommodait les cheveux des princesses, et, par ordre de
Marie-Antoinette, apprenait à Madame Royale à se coiffer: prévoyant
trop bien l'avenir, la malheureuse Reine voulait que sa fille pût se
passer de tout service. Après le déjeuner, le Roi donnait quelques
leçons au Dauphin jusqu'à onze heures; le jeune prince jouait ensuite
jusqu'à midi. C'était l'heure de la promenade, et la famille royale
tout entière descendait, quelque temps qu'il fît, parce que la garde,
qu'on relevait à ce moment-là, voulait s'assurer par ses yeux de la
présence des prisonniers. La promenade durait jusqu'à deux heures, où
l'on remontait pour dîner[1390].

Après le dîner, le Roi et la Reine jouaient au trictrac ou au piquet,
ou plutôt faisaient semblant de jouer, afin de pouvoir se dire
quelques mots[1391]. Pendant ce temps, le Dauphin et Madame Royale
jouaient dans l'antichambre au volant ou au siam, ou à d'autres
jeux: Mme Élisabeth présidait à ces amusements. C'était l'instant
qu'elle choisissait pour faire des questions à Cléry ou lui donner des
instructions; le jeune prince et sa sœur, par leurs jeux bruyants,
facilitaient ces entretiens de leur tante et du fidèle serviteur, et
les avertissaient par un signe, si quelques municipaux, ou ce qui était
pire, si Tison ou sa femme, que les bons procédés de la famille royale
n'avaient pu désarmer, s'approchaient[1392]. A quatre heures, la Reine
montait avec ses enfants: conformément à l'arrêté des commissaires,
elle pouvait emmener son fils, pendant que le Roi sommeillait un
moment. A six heures l'enfant redescendait chez son père qui le faisait
travailler ou jouer jusqu'à l'heure du souper[1393]. Pour s'occuper
plus utilement de l'éducation de son fils, le monarque étudiait chaque
jour pendant quatre heures, dit Cléry[1394], des auteurs latins ou
lisait des livres de voyages et d'histoire naturelle.

A neuf heures, après le souper, la Reine déshabillait promptement son
fils et le mettait au lit. Les princesses remontaient ensuite et le Roi
ne se couchait qu'à onze heures. La Reine, dans la journée, travaillait
beaucoup à la tapisserie ou s'occupait de l'éducation de sa fille;
elle la faisait étudier et lire à haute voix. Mme Élisabeth passait
une partie de son temps à prier à genoux près de son lit[1395]; chaque
jour, elle récitait son office et lisait des livres de piété[1396],
qu'elle avait fait acheter par Cléry[1397]. Souvent, la Reine lui
demandait de les lire tout haut[1398].

Pas plus dans la grosse Tour que dans la petite, les vexations et les
insultes n'étaient épargnées aux prisonniers. Dès le 7 octobre, au nom
de l'égalité, le Roi avait été dépouillé des insignes de ses ordres.
Tout était arbitraire et dépendait de l'humeur ou des caprices des
gardiens. Un jour, un municipal défendit à Cléry de monter chez la
Reine pour la coiffer; il fallut que la malheureuse femme descendît
chez son mari, apportant elle-même tout ce qui était nécessaire à sa
toilette. Un autre voulut la suivre, lorsque, à midi, suivant l'usage,
elle entrait chez Mme Élisabeth pour quitter sa robe du matin;
devant l'inconvenante importunité de cet homme, la Reine dut renoncer
à s'habiller. Certains commissaires avaient les exigences les plus
bizarres: l'un faisait rompre des macarons ou fendre des noyaux de
pêche, pour s'assurer qu'on n'y avait pas caché de billet; un autre
forçait Cléry à boire de l'essence de savon, destinée à la barbe du
Roi, sous prétexte que ce pouvait être du poison. Un autre encore
coupait les marges d'un livre, que Mme Élisabeth renvoyait à la
duchesse de Sérent, dans la crainte qu'on n'eût écrit quelque chose
dessus avec de l'encre sympathique[1399].

Un autre jour, la Reine avait cassé son peigne; elle priait Turgy de
lui en acheter un autre. «Achetez-en un en corne, dit le municipal
Dorat-Cubières; le buis serait trop bon pour elle.» La Reine fit
semblant de ne pas entendre. Dorat-Cubières était un poète qui avait
jadis encensé, dans ses fades petits vers, la famille royale; nul alors
n'avait été flatteur plus obséquieux que lui[1400].

On continuait d'interdire l'entrée des journaux au Temple; on ne
permettait de les y introduire que lorsqu'ils contenaient quelque
infamie contre les souverains déchus, comme cette lettre d'un canonnier
qui demandait la tête du tyran Louis XVI pour en charger sa pièce et
l'envoyer à l'ennemi, ou cet article odieux dans lequel on déclarait
qu'il fallait étouffer les petits louveteaux enfermés à la Tour[1401].

Un jour, un municipal s'approcha de la Reine et des princesses:
«Mesdames, leur dit-il, je vous annonce une bonne nouvelle; beaucoup
de traîtres émigrés ont été pris; si vous êtes patriotes, vous devez
vous en réjouir.»—«Ma mère, raconte Madame Royale, comme à l'ordinaire,
ne dit mot, et n'eut pas même l'air d'entendre. Souvent son calme si
méprisant et son maintien si digne en imposaient; c'était rarement à
elle qu'on osait adresser la parole[1402].»

Au milieu de tous ces outrages, parmi ces âmes basses, qui se faisaient
un jeu d'insulter au malheur, l'histoire salue avec émotion quelques
hommes qui tinrent à honneur de se séparer de ces misérables et
d'entourer de leur respect ces grandeurs déchues. C'était l'instituteur
Lepître; c'était l'épicier Cortey; c'était Moëlle; c'était Lebœuf;
c'était Jobert[1403]; c'était surtout Toulan, ancien membre de
la Commune du 10 août, devenu royaliste au contact journalier de
ces saintes victimes de la Révolution, Toulan, que les princesses
désignaient par le beau nom de _Fidèle_; c'était enfin Michonis,
d'abord révolutionnaire fougueux, comme Toulan, mais qui, comme lui,
touché par le spectacle de tant d'infortune si héroïquement supportée,
devint un des plus zélés serviteurs de ceux dont il avait demandé
d'abord à être le geôlier, et, comme Toulan encore, leur sacrifia
sa vie. Nous les retrouverons dans le cours de ce récit et nous
raconterons les ingénieuses combinaisons de ces dévouements obscurs et
courageux, que la fortune ne favorisa pas, mais qui du moins, pendant
ces tristes jours, vengèrent l'honneur de l'humanité et, comme les
héros des Livres saints, délivrèrent l'âme de la France.

Le 1er novembre, une députation de la Convention vint vérifier par
elle-même «l'état de situation de la personne de Louis Capet et de
sa famille, et prendre connaissance des mesures de sûreté adoptées
par le Conseil général de la Commune et le commandant général de la
garde nationale de Paris pour la conservation des otages confiés à
leur garde[1404]». La députation se composait de l'ex-capucin Chabot,
de du Prat, de Drouet, l'homme de Varennes; elle était accompagnée
de Santerre et des commissaires de service. Arrivés au Temple vers
dix heures du matin, les députés montèrent au second étage, où ils
trouvèrent la famille royale réunie. La Reine frémit à l'aspect de
Drouet. Cet homme s'assit insolemment près d'elle et, à son exemple,
Chabot prit un siège. «Nous venons, dit Drouet, vous demander si vous
vous trouvez bien, si vous ne manquez de rien, si vous n'avez pas
de plaintes à former.»—«Je ne me plains de rien, répondit le Roi;
je ne veux pas me plaindre, lorsque je suis avec ma famille.» Cléry
fit observer qu'on ne payait pas exactement les fournisseurs. «La
nation n'est pas à un écu près,» répondit Chabot[1405]. Les députés
inspectèrent l'appartement en détail, s'assurèrent qu'on n'avait
laissé à la disposition des prisonniers ni plumes, ni encre, ni
crayons, ni papier; puis ils se transportèrent au troisième, où ils
firent les mêmes constatations[1406].

Après le dîner, ils revinrent chez le Roi, posèrent les mêmes questions
et obtinrent les mêmes réponses. Drouet monta chez la Reine. Il était
pâle; sa voix était faible; il demanda à la Reine d'un ton mélancolique
si elle n'avait pas de plainte à former; la Reine ne lui répondit pas.
Il renouvela deux fois la question. «Il importe cependant de savoir
si vous avez à vous plaindre de quelque chose ou de quelqu'un.» La
Reine le regarda d'un œil fier et, sans répondre un mot, elle alla
s'asseoir avec sa fille sur son canapé. Drouet, ouvrant et étendant les
bras comme un homme étonné, mais qui a plus de dépit peut-être que de
regret, s'inclina et sortit. Voyant l'émotion de sa mère, Marie-Thérèse
la pressait dans ses bras et lui baisait les mains, lorsqu'elle
l'entendit adresser ces paroles à Mme Elisabeth: «Pourquoi, ma sœur,
l'homme de Varennes est-il remonté? Est-ce parce que c'est demain le
jour des Morts[1407]?»

Oui, c'était le lendemain le jour des Morts, et c'était aussi
l'anniversaire de la naissance de Marie-Antoinette. Mais cet
anniversaire, si joyeusement fêté jadis, comment le célébrait-on
aujourd'hui et quels souhaits adressait le peuple de Paris à cette
souveraine dont il avait été autrefois amoureux?

«Nous entendîmes, raconte Madame Royale, un grand bruit de gens qui
demandaient la tête de mon père et de ma mère, ayant la cruauté de
venir crier cela sous nos fenêtres[1408].»

Le 14 novembre, le Roi tomba malade d'une assez forte fluxion; on
demanda son dentiste; la Commune délibéra pendant trois jours et
refusa. Le 22, la fièvre survint; cette fois la Commune fut inquiète
et permit au premier médecin de Louis XVI, M. Le Monnier, de se rendre
à la Tour; mais il n'y entrait jamais sans avoir été fouillé et il ne
pouvait parler qu'à haute voix. La Reine et les princesses passaient
leurs journées au chevet du Roi, partageant avec Cléry le soin de le
servir; mais, la nuit, il fallait remonter en laissant l'auguste malade
seul avec son valet de chambre. La Reine avait inutilement demandé que
son fils ne restât pas dans cet air vicié par la fièvre et vînt coucher
dans sa chambre: les municipaux ne le permirent pas.

Sous cette influence malsaine, l'enfant tomba malade à son tour;
la coqueluche se déclara. Mais vainement la malheureuse mère
sollicita-t-elle la faveur de passer les nuits près de son fils; les
municipaux la repoussèrent brutalement, et la pauvre femme dut remonter
chez elle, rongée par l'inquiétude et dévorée par l'insomnie.

Le jour seulement elle eut l'autorisation de s'asseoir près du lit
de son enfant et de lui prodiguer ses soins. Sous le coup de cette
tristesse et de ces angoisses, la famille entière, la Reine, Mme
Élisabeth, Madame Royale furent prises par la maladie. Cléry lui-même
s'alita à son tour et ce fut le jeune prince, à peine remis de sa toux,
qui portait les remèdes au serviteur dévoué.

A l'école du malheur, l'enfant avait développé et mûri ses qualités
naturelles. Il avait pour tous, mais pour sa mère en particulier, des
attentions, charmantes. Jamais il ne disait un mot qui pût éveiller
chez elle un souvenir douloureux; il l'entourait des plus délicates
prévenances. Voyait-il arriver un municipal plus honnête ou moins
haineux que les autres; il courait à la Reine: «Maman,» disait-il,
«c'est aujourd'hui M. un tel.» Si c'était, au contraire, quelque
figure sinistre qui rappelait de tristes événements, il se taisait
ou ne prononçait le nom qu'à voix basse. Un jour, comme il fixait
attentivement un commissaire qu'il semblait reconnaître, celui-ci lui
demanda où il l'avait vu. Le jeune prince refusa de répondre, puis, se
penchant vers sa sœur: «C'est, lui dit-il à voix basse, lors de notre
voyage de Varennes[1409].»

Le 2 décembre, une nouvelle Commune succéda à la Commune
révolutionnaire du 10 août. Dès le soir même, à dix heures, les membres
inaugurèrent leur entrée en fonctions en venant au Temple reconnaître
les prisonniers[1410]. Mais si ceux-ci attendirent quelque amélioration
de ce changement, ils se trompèrent. Les nouveaux commissaires, moins
grossiers peut-être que les anciens, étaient d'une méchanceté plus
réfléchie et d'une surveillance plus tyrannique. Au lieu d'un municipal
près du Roi et de la Reine, il y en eut deux, et il devint dès lors
bien plus difficile à Cléry de leur faire passer des avis ou d'obtenir
le moindre adoucissement.

Le 3, la Reine, malade, n'avait pu prendre aucune espèce d'aliment;
elle demanda à Turgy un bouillon pour souper. Turgy l'apporta; mais
la Reine, sachant que la femme Tison était aussi indisposée, lui
fit donner le bouillon. Turgy pria les municipaux de l'accompagner
pour qu'il pût aller en chercher un autre; aucun n'y consentit, et
Marie-Antoinette fut obligée de se passer de souper[1411].

Le 7, un municipal,—c'était Moëlle,—vint lire d'une voix altérée
un arrêté qui ordonnait d'enlever aux détenus «couteaux, rasoirs,
ciseaux, canifs et tous autres instruments tranchants dont on prive
les prisonniers réputés criminels et d'en faire la plus exacte
recherche tant sur les prisonniers que dans leurs appartements».
Le Roi dut livrer tout ce qu'il avait dans ses poches ou ce qui se
trouvait dans sa chambre: un couteau qui lui venait de son père, un
canif, un petit nécessaire en maroquin rouge, ses rasoirs, un compas
à rouler les cheveux, jusqu'à un instrument pour nettoyer les dents;
les princesses, leurs couteaux, leurs ciseaux et tout ce qui pouvait
servir à leur travail[1412]. «Faut-il donner aussi les aiguilles,
car elles piquent bien fort?» dit ironiquement la Reine. Les pauvres
femmes durent renoncer dès lors à certains ouvrages qui leur avaient
été une distraction pendant les longues heures de la captivité. Un
jour, Mme Élisabeth raccommodait les habits du Roi et, n'ayant plus
de ciseaux, elle rompait le fil avec ses dents. «Quel contraste!» lui
dit le prince; «il ne vous manquait rien dans votre jolie maison de
Montreuil.»—«Ah! mon frère, répondit-elle, puis-je avoir des regrets,
quand je partage vos malheurs[1413].»

Le soir, au dîner, on agita la question de savoir si l'on devait
laisser les fourchettes et les couteaux aux prisonniers. Quelques
commissaires voulaient les enlever; sur les instances de Moëlle[1414],
l'avis le moins vexatoire prévalut pourtant, et il fut décidé que la
famille royale conserverait ses couteaux et fourchettes, mais qu'on les
enlèverait à la fin de chaque repas[1415].

Fût-ce comme compensation à ces vexations nouvelles que, le 9, le
municipal Lepître fit accorder un clavecin qui se trouvait à l'entrée
de la chambre de Mme Élisabeth, ce qui permit à la Reine d'en donner
des leçons à sa fille? Le premier morceau qui lui tomba sous la main
portait pour titre: _La Reine de France[1416]!_

Le 11 décembre, à cinq heures du matin, la générale fut battue dans
les rues de Paris: la cavalerie et les canons occupèrent le jardin du
Temple. Grâce à Turgy et à Cléry, la famille royale connaissait, depuis
plusieurs jours déjà, la cause de ce déploiement de forces inusité. Le
3 décembre, la Convention avait décidé que Louis Capet serait traduit à
sa barre; c'était ce décret qu'on venait exécuter.

A neuf heures, le Roi monta, comme de coutume, pour déjeuner dans
l'appartement de la Reine. Il y resta une heure: mais quelles que
fussent leurs angoisses, sous l'œil inquisiteur des municipaux, les
prisonniers ne pouvaient rien se dire; les regards suppléaient aux
paroles. Il fallut enfin se séparer. Le Roi redescendit à sa chambre;
le Dauphin, comme d'habitude, l'accompagna. Insouciant du danger et
ignorant des événements, le jeune prince insista pour faire une partie
de siam. Il n'y fut pas heureux, et par deux fois il ne put dépasser
le nombre seize. «Toutes les fois que j'ai ce point de seize, dit-il
avec un léger dépit, je ne puis gagner.» Le Roi ne dit rien; mais
un tressaillement involontaire agita son visage à ce rapprochement,
naïvement cruel.

A onze heures, le Dauphin avait quitté le jeu et prenait une leçon de
lecture, lorsque deux municipaux vinrent le chercher pour le conduire
à sa mère. Louis XVI demanda la cause de ce brusque enlèvement; on se
contenta de lui répondre que c'était l'ordre de la Commune: l'accusé
devait être séparé de sa famille. L'infortuné père embrassa tendrement
son fils et Cléry conduisit l'enfant à sa mère.

A une heure, le Roi partit pour la Convention, escorté du maire
de Paris, Chambon, du procureur de la Commune, Chaumette, du
secrétaire-greffier, Coulombeau, et de Santerre. Le soir, à six
heures, il rentra au Temple; son premier soin fut de demander qu'on le
conduisît près de sa famille; on refusa, sous prétexte qu'on n'avait
point d'ordres. «Mais au moins, dit-il, mon fils passera la nuit avec
moi; son lit et ses effets sont ici.» Même silence. Après le dîner
le prince insista de nouveau; on répondit simplement qu'il fallait
attendre les instructions de la Convention.

La Reine et les princesses avaient passé la journée dans de mortelles
inquiétudes. La Reine avait tout tenté pour apprendre quelque chose
des municipaux qui la gardaient; c'était la première fois qu'elle
consentait à les questionner. Les municipaux refusèrent de rien dire.
Au retour du Roi, Marie-Antoinette demanda instamment à le voir;
elle le fit demander au maire Chambon; le maire ne daigna même pas
répondre[1417].

Épuisée par le chagrin, la malheureuse femme n'avait plus la force de
pleurer; il semblait presque que la vue même de son fils la laissât
insensible. «Mon frère passa la nuit chez elle, raconte Madame Royale;
il n'avait pas de lit; elle lui donna le sien et resta toute la nuit
debout, dans une douleur si morne que nous ne voulions pas la quitter;
mais elle nous força à nous coucher, ma tante et moi[1418].»

Le lendemain, la Reine renouvela ses sollicitations; elle redemanda à
voir son mari et à lire les journaux qui rendaient compte du procès;
elle insista du moins pour que, si la faveur de voir le Roi lui était
refusée à elle-même, on l'accordât à ses enfants. Les journaux furent
interdits. Quant à la demande de réunion des enfants à leur père, elle
fut portée à la Convention. Après une longue délibération, l'Assemblée
décida, le 15 décembre, par un faux semblant de pitié que démentaient
les termes mêmes de l'arrêté, que «Louis Capet pourrait voir ses
enfants, lesquels ne pourraient, jusqu'à son jugement définitif,
communiquer avec leur mère et avec leur tante.»

C'était accorder et refuser en même temps. Le malheureux prince ne
voulut pas d'une faveur qui fût devenue un supplice pour sa femme;
il aima mieux s'imposer à lui-même un nouveau sacrifice et laisser à
la Reine la douceur de la société de ses enfants. Le soir même, il
fit monter dans l'appartement des princesses le lit du Dauphin. Cléry
garda le linge et les habits; il fut convenu que tous les deux jours il
enverrait ce qui serait nécessaire.

Pendant six longues semaines, le Roi demeura ainsi séparé de sa
famille; la Reine et les princesses n'eurent de ses nouvelles que
grâce au dévouement de Turgy et de Cléry, qui cachaient des billets
dans des pelotons de fil ou de laine qu'ils jetaient sous les lits
ou descendaient dans l'abat-jour des fenêtres au moyen de ficelles
conservées avec soin[1419], grâce aussi à la sensibilité de quelques
municipaux, plus humains que leurs collègues. Quelques-uns assuraient à
la Reine que le Roi ne périrait pas et que son affaire serait renvoyée
aux Assemblées primaires, qui le sauveraient certainement[1420].
Illusions généreuses ou mensonges charitables, qui n'abusaient guère
les prisonnières.

Le sinistre procès suivait son cours. Le 12 décembre, Louis XVI avait
choisi pour défenseur Tronchet, auquel il adjoignit le lendemain
Malesherbes, et un peu plus tard de Sèze. Le 15, une députation de la
Convention vint lui communiquer les pièces à sa charge. Chaque jour
ensuite, les trois défenseurs se rendirent au Temple, où, après de
minutieuses investigations des municipaux, ils étaient admis à conférer
avec leur client. Le 25 décembre, jour de Noël, le Roi, seul avec
lui-même et avec Dieu, écrivit tout entier de sa main son testament, ce
monument admirable de sa résignation chrétienne et de son amour pour
son peuple.

Le 26, l'accusé fut conduit pour la seconde fois à la Convention; dans
la crainte que le bruit des tambours et du cortège qui devait venir le
prendre n'effrayât la Reine, il la fit prévenir dès le matin.

Nous n'avons pas à tracer ici le récit détaillé de cette mémorable
et lugubre séance. C'est le jour où de Sèze prononça cet éloquent
plaidoyer qui fit plus d'une fois passer un frisson d'émotion dans le
cœur des juges les plus prévenus. C'est le jour aussi où Malesherbes,
interpellé par le conventionnel Treilhard qui lui demandait:

«Qui vous rend si hardi de prononcer ici des noms que la Convention a
proscrits?» lui fit cette simple et héroïque réponse:

«Mépris de vous-même et mépris de la vie.»

Lorsque de Sèze eut achevé son discours, le Roi se leva et prononça
d'un ton ferme ces paroles:

«Messieurs, on vient de vous exposer mes moyens de défense; je ne vous
les renouvellerai point. En vous parlant peut-être pour la dernière
fois, je vous déclare que ma conscience ne me reproche rien et que mes
défenseurs ne vous ont dit que la vérité.»

Mais est-ce que les Conventionnels avaient souci de la conscience, et
ne pouvaient-ils pas répondre comme Pilate: «Qu'est-ce que la vérité?»

Le lendemain, de Sèze remit au Roi plusieurs exemplaires de son
plaidoyer. Un municipal, nommé Vincent, se chargea d'en porter
secrètement un exemplaire à la Reine. La malheureuse femme le lut avec
une attention haletante; mais elle ne se leurrait d'aucun espoir et
d'une main fiévreuse, mais ferme, elle traça sur le premier feuillet
ces lignes: «_Oportet unum mori pro populo_[1421].»

Le mardi, 1er janvier 1793, fut triste à la Tour. Le matin
Cléry s'approcha du lit du Roi et lui demanda la permission de lui
offrir ses vœux. «Je reçois vos souhaits,» répondit le prince, en
lui tendant une main que le fidèle serviteur arrosa de larmes. Dès
qu'il fut levé, il pria un municipal d'aller savoir des nouvelles de
sa famille et lui présenter ses vœux pour la nouvelle année. Son
ton était si déchirant, qu'un des commissaires, ému, dit à Cléry:
«Pourquoi le Roi ne demande-t-il pas à voir sa famille? Maintenant que
l'interrogatoire est terminé, cela ne souffrirait aucune difficulté.»
Sur ces entrefaites, le municipal qui était allé chez la Reine rentra
et annonça au prisonnier que sa famille le remerciait de ses souhaits
et lui adressait les siens. Le Roi fut attendri: «Quel jour de nouvelle
année!» dit-il tristement.

Le soir, Cléry lui fit part de sa conversation avec le commissaire
et l'assura que la Convention l'autoriserait certainement à voir les
siens. «Dans quelques jours, répondit le prince, ils ne me refuseront
pas cette consolation; il faut attendre[1422].»

Et cependant, la pensée du malheureux souverain se reportait
constamment sur sa famille; il y revenait sans cesse dans ses
entretiens avec ses défenseurs et sa voix s'attendrissait, ses yeux
se baignaient de larmes, quand il parlait de sa sœur dont la vie
n'avait été «qu'affection, dévouement et courage», de ses enfants «si
malheureux déjà à leur âge», de la Reine, si insultée, si calomniée, si
méconnue: «S'ils,—les Français,—savaient ce qu'elle vaut, disait-il,
s'ils savaient à quel degré de perfection elle s'est élevée depuis
nos infortunes, ils la révéreraient, ils la chériraient; mais, dès
longtemps, ses ennemis et les miens ont eu l'art, en semant des
calomnies parmi le peuple, de changer en haine cet amour dont elle fut
si longtemps l'objet.»

Et passant rapidement en revue la conduite de la Reine et les
imputations dont on avait voulu la noircir:

«Les factieux ne mettent cet acharnement à décrier et à noircir la
Reine, ajoutait-il, que pour préparer le peuple à la voir périr.
Oui, mes amis, sa mort est résolue. En lui laissant la vie, on
craindrait qu'elle ne me vengeât. Infortunée princesse, mon mariage lui
promit un trône; aujourd'hui quelle perspective lui offre-t-il?» En
prononçant ces mots, il serrait la main de Malesherbes, et ses yeux se
remplissaient de pleurs[1423].

Le 15 janvier, la Convention déclara Louis Capet coupable; le 17, après
une séance de vingt-deux heures, une majorité factice de _cinq_ voix
prononça contre lui la peine de mort; le même soir, Malesherbes, tout
tremblant, vint l'annoncer au captif. Le lendemain, un arrêté de la
Commune décida que toute communication serait interrompue entre Louis
XVI et ses conseils et que le condamné serait gardé à vue jour et
nuit. Le Roi protesta vainement contre ce redoublement de rigueur: sa
protestation ne fut pas écoutée.

Le 20, la Convention, par 380 voix contre 310, repoussa tout sursis à
l'exécution. Le même jour, à deux heures de l'après-midi, le Comité
exécutif se transporta au Temple, et le ministre de la justice
Garat, le chapeau sur la tête, fit donner lecture, par le secrétaire
Grouvelle, du décret de l'Assemblée. Quand ce fut fini, Louis XVI
prit simplement le décret, le serra dans son portefeuille, puis, en
tirant un papier: «Monsieur le Ministre, dit-il, veuillez communiquer
cette pièce à la Convention.» C'était une lettre où le condamné
demandait un délai de trois jours pour «se préparer à paraître devant
Dieu» et la faculté de voir librement un prêtre qu'il indiquait. Il
y joignait l'adresse de ce prêtre que sa sœur lui avait recommandé,
l'abbé Edgeworth de Firmont, et insistait pour qu'il lui fût permis
d'entretenir sa famille sans témoins.

Pendant cette scène cruelle, la contenance du Roi avait été si ferme,
sa majesté si haute, qu'Hébert lui-même en avait été touché. «La
noblesse et la dignité de son maintien et de son langage, dit-il,
m'arrachèrent des pleurs de rage,» et, ne voulant pas laisser paraître
son émotion, il s'était retiré.

Le sursis fut refusé: la Convention avait hâte d'en finir; les autres
demandes furent accordées. On fit chercher l'abbé Edgeworth et Garat le
conduisit lui-même au Temple dans sa voiture. Il assura le Roi qu'il
n'y avait aucune charge contre sa famille et qu'on la renverrait hors
de France[1424].

Les malheureuses prisonnières n'avaient appris la condamnation de Louis
XVI que le dimanche 20 au matin, par les colporteurs de journaux qui
venaient la crier sous leurs fenêtres. Le même jour, à huit heures du
soir, elles apprirent qu'un décret de la Convention leur permettait de
descendre chez le Roi. Elles y coururent[1425]. Le prince avait fait
passer l'abbé Edgeworth dans la tourelle, de peur que la vue du prêtre
ne fît trop de mal aux princesses; il attendait dans la salle à manger.
La Convention avait décidé qu'il serait seul avec sa famille; mais la
Commune, toujours ingénieuse à tourmenter sa victime, avait exigé que
les municipaux assistassent à l'entrevue derrière une porte vitrée. Une
misérable lampe-quinquet éclairait la salle[1426]; la table avait été
rangée de côté; des chaises, disposées dans le fond, afin de donner
plus d'espace; sur la table, une carafe d'eau et un verre. «Apportez
de l'eau qui ne soit pas frappée,» avait dit le Roi qui, dans ce cruel
déchirement, conservait toute sa présence d'esprit; «si la Reine en
buvait, elle pourrait être incommodée.»

A huit heures et demie, la porte s'ouvrit; la Reine entra la première,
tenant son fils par la main; ensuite Madame Royale et Mme Élisabeth.
Tous se précipitèrent dans les bras du Roi. Un morne silence régna
pendant quelques minutes et ne fut interrompu que par des sanglots.
«Le Roi s'assit; la Reine à sa gauche, Mme Élisabeth à sa droite,
Madame Royale presque en face; le jeune prince resta debout entre les
jambes du Roi; tous étaient penchés vers lui et le tenaient souvent
embrassé[1427].»—«Nous le trouvâmes,—le Roi,—bien changé, raconte
Madame Royale. Il pleura de douleur sur nous, et non de la crainte de
sa mort; il raconta son procès à ma mère, excusant les scélérats qui
le faisaient mourir..... Il donna ensuite des instructions religieuses
à mon frère, lui recommandant surtout de pardonner à ceux qui le
faisaient mourir, et lui donnant sa bénédiction ainsi qu'à moi[1428].»
Et pour produire sur le jeune Dauphin une impression plus forte, il
le prit sur ses genoux et lui dit: «Mon fils, vous avez entendu ce
que je viens de vous dire; mais comme le serment est quelque chose
d'encore plus sacré que les paroles, jurez en levant la main, que vous
accomplirez les dernières volontés de votre père.» Mon frère lui obéit
en fondant en larmes, et cette bonté si touchante fit encore redoubler
les nôtres[1429].»

La Reine aurait voulu passer la nuit près du Roi avec sa famille. Le
malheureux prince refusa: il avait besoin de calme pour se préparer à
la mort. La Reine insista du moins pour le voir un moment le lendemain
matin; il y consentit; mais, «quand nous fûmes partis, rapporte Madame
Royale, il dit aux gardes de ne pas nous laisser redescendre, parce que
notre présence lui ferait trop de peine[1430].»

Cette touchante entrevue dura sept quarts d'heure, au milieu des
sanglots et des larmes. Pendant ce temps, quatre municipaux, mal vêtus
et le chapeau sur la tête, se tenaient dans l'embrasure de la croisée,
se chauffant au poêle et surveillant par la cloison vitrée[1431]. A
dix heures et quart, le Roi se leva le premier et tous le suivirent.
La Reine le tenait par la main droite, s'appuyant sur son épaule, et
pouvant à peine se soutenir; le Dauphin, du même côté, était enlacé
dans le bras droit de sa mère qui le pressait sur son cœur, et lui-même
serrait de sa petite main la main droite du Roi et la main gauche de la
Reine, les baisant et les arrosant de ses larmes[1432]; Madame Royale,
à gauche, tenait le Roi embrassé par le milieu du corps[1433]; Mme
Élisabeth, un peu plus en arrière que sa nièce, avait saisi de ses
deux mains le haut du bras gauche de son frère et levait au ciel ses
yeux baignés de pleurs[1434]. Louis XVI s'efforçait de conserver son
calme; mais il luttait péniblement pour ne pas faiblir[1435]. «Je vous
assure, dit-il, que je vous verrai demain matin à huit heures.»—«Vous
nous le promettez?» répétèrent-ils tous ensemble.—«Oui, je vous le
promets.»—«Pourquoi pas à sept heures?» dit la Reine.—«Eh bien! oui,
à sept heures, répondit-il; adieu!» Il prononça cet adieu avec une
expression si navrante que les sanglots redoublèrent. Madame Royale
tomba évanouie; Cléry la releva et Mme Élisabeth la soutint. Le Roi,
voulant mettre fin à cette scène déchirante, serra une dernière fois
sur sa poitrine ces chers objets de son affection et, se dégageant
doucement de cette émouvante étreinte: «Adieu! Adieu!» murmura-t-il,
et il rentra lentement dans sa chambre[1436]. «Ah! Monsieur, dit-il à
l'abbé Edgeworth, quelle entrevue! Faut-il donc que j'aime et que je
sois si tendrement aimé! Mais c'en est fait; oublions tout le reste
pour ne penser qu'à l'unique affaire. Elle seule doit concentrer dans
ce moment toutes mes affections et toutes mes pensées.»

Pendant ce temps, les princesses remontaient chez elles, et, quoique
les portes fussent fermées, on entendait encore, de l'appartement du
Roi, leurs gémissements et leurs sanglots[1437]. «Les bourreaux!»
s'écriait la Reine, et se tournant vers le Dauphin: «Mon fils, lui
dit-elle, promettez-moi que vous ne songerez jamais à venger la mort de
votre père[1438].» Puis, déposant sur les cheveux blonds de l'enfant
un long et amer baiser, elle le déshabilla et le coucha. Quant à elle,
elle se jeta tout habillée sur son lit, «où, dit Madame Royale, nous
l'entendîmes toute la nuit trembler de froid et de douleur[1439].»

Le lendemain, à six heures et quart, un municipal entra. La Reine était
debout; elle crut qu'on venait la chercher pour cette entrevue suprême
que son mari lui avait promise la veille. Vain espoir: le municipal
venait chercher un livre de prières pour la messe du Roi[1440]. La
malheureuse femme espérait encore, espérait toujours, écoutant avec
une anxiété navrante le bruit des pas qui gravissaient l'escalier...
Attente inutile; personne ne vint.

Le Roi s'était couché à minuit et demi; à peine au lit, il s'était
endormi profondément. A cinq heures il se leva, fit sa toilette comme
à l'ordinaire, entendit la messe à genoux et communia. Quand il eut
achevé son action de grâces, il appela Cléry et lui donna divers
objets: «Vous remettrez, lui dit-il d'une voix brisée, ce cachet à mon
fils...., cet anneau à la Reine; dites-lui bien que je le quitte avec
peine;—c'était son anneau de mariage.—... Ce petit paquet renferme des
cheveux de toute ma famille; vous le lui remettrez aussi.... Dites à
la Reine, à mes chers enfants, à ma sœur, que je leur avais promis
de les voir ce matin; mais j'ai voulu leur épargner la douleur d'une
séparation si cruelle. Combien il m'en coûte de partir sans recevoir
leurs derniers embrassements!» Il essuya quelques larmes et ajouta,
avec l'accent le plus douloureux: «Je vous charge de leur faire mes
adieux[1441].»

A neuf heures, Santerre parut, escorté de municipaux et de gendarmes.
Le Roi sortit de son cabinet, où il s'entretenait avec l'abbé
Edgeworth: «Vous venez me chercher?» demanda-t-il.—«Oui,» répondit
Santerre.—«Je suis en affaires,» reprit le prince avec un accent
d'autorité; «attendez-moi ici.»

Il rentra dans le cabinet, reçut une dernière bénédiction de son
confesseur, sortit de nouveau et, s'adressant à un municipal, Jacques
Roux, prêtre apostat, qui se trouvait le plus près de lui: «Je vous
prie, dit-il, de remettre ce papier à la Reine, à ma femme.»—C'était
son testament.—«Cela ne me regarde pas,» riposta brutalement Jacques
Roux; «je ne suis ici que pour vous conduire à l'échafaud.»—«C'est
juste,» répliqua le Roi; et se tournant vers un autre municipal, il lui
remit le papier. Puis, prenant son chapeau des mains de Cléry, il dit à
Santerre d'un ton de commandement: «Marchons.»

Une heure après, à dix heures vingt minutes, la tête de Louis XVI
tombait sur l'échafaud de la place de la Révolution, et tandis que,
autour de la guillotine, une foule en délire accueillait avec des
clameurs sauvages le sang royal qui coulait sur elle, au troisième
étage de la Tour, deux femmes et deux enfants en larmes, enlacés dans
les bras les uns des autres, priaient pour la victime et pour les
bourreaux.



CHAPITRE XXIV

     La Reine veuve.—Sa morne douleur.—Maladie de Madame Royale.—On
     apporte aux prisonnières des vêtements de deuil.—Toulan et
     Lepitre.—Plan d'évasion préparé par ces deux municipaux et M. de
     Jarjayes.—Modifications dans le plan.—Nouveau projet; il échoue
     comme le premier.—Lettre de la Reine à M. de Jarjayes.—Toulan
     sauve l'anneau et le cachet du Roi.—La Reine les envoie à Monsieur
     et au comte d'Artois.—Dénonciation de Tison.—Perquisitions
     nocturnes.—Efforts des amis de la Reine à l'étranger.—Défection de
     Dumouriez.—Activité et espérances de Fersen.—Tout échoue.—Louis
     XVII tombe malade.—Le 31 mai.—Chaumette et Hébert viennent à la
     Tour.—Le baron de Batz.—Michonis.—Plan d'évasion.—La défiance de
     Simon le fait manquer.—La Tison devient folle.—Louis XVII est
     enlevé à sa mère.—Il est livré au savetier Simon.—Nouvelle visite
     de Drouet au Temple.—Le jeune prince brutalisé par
     Simon.—Désespoir navrant de la Reine.—Elle est transférée à la
     Conciergerie.


La Reine est veuve; elle a appris par les cris de joie d'une populace
effrénée que le régicide est consommé. Ses yeux sont secs; elle n'a
plus de larmes; elle étouffe[1442]; une violente secousse seule peut
la sortir de sa morne torpeur. Avide de se nourrir de son malheur et
d'en recueillir les tristes détails, elle espère que Cléry, le dernier
fidèle qui soit demeuré avec l'infortuné monarque, pourra venir lui
parler encore de celui qui n'est plus; elle en exprime le désir aux
municipaux; les municipaux refusent. Elle fait demander des vêtements
de deuil très simples pour elle et pour sa famille; on lui répond que
la Commune en délibérera.

Qu'elle fut longue, cette journée du 21 janvier, au milieu de la
brume épaisse qui enveloppait la capitale comme d'un linceul funèbre.
Le soir, le Dauphin et sa sœur se couchèrent; mais Madame Royale ne
pouvait dormir; la Reine et Mme Élisabeth veillaient auprès du lit
du jeune prince, qui, seul au troisième étage de la Tour, sommeillait
paisiblement. «Il a maintenant, dit Marie-Antoinette, l'âge qu'avait
son frère, lorsqu'il mourut à Meudon; heureux ceux de notre maison qui
sont partis les premiers: ils n'ont point assisté à la ruine de notre
famille[1443]!»

Il était deux heures et demie du matin, mais Tison et sa femme étaient
éveillés; étonnés d'entendre parler à cette heure, ils vinrent à la
porte pour surveiller les prisonnières: «De grâce, leur dit Mme
Élisabeth avec douceur, laissez-nous pleurer en paix.» «L'inquisition,
dit M. de Beauchesne, s'arrêta, désarmée par cette voix angélique, et
la conspiration des larmes ne fut pas dénoncée[1444].»

Le lendemain, quand le Dauphin s'éveilla, la Reine le prit dans ses
bras: «Mon enfant, dit-elle, il faut penser au bon Dieu.»—«Maman,
répondit-il, moi aussi j'ai bien pensé au bon Dieu; mais quand je
l'appelle, c'est toujours mon père qui descend devant moi[1445].»

Le 23 janvier, après deux jours d'attente, la Commune, généreuse,
accorda les vêtements de deuil réclamés par la veuve et les orphelins;
mais elle s'opposa à ce que Cléry, comme le demandait la Reine,
continuât près du fils le service qu'il avait fait près du père. Ce
fut un nouveau coup pour la Reine. «Rien, dit Madame Royale, n'était
capable de calmer ses angoisses; on ne pouvait faire entrer aucune
espérance dans son cœur; il lui était devenu indifférent de vivre ou
de mourir. Elle nous regardait quelquefois avec une pitié qui nous
faisait tressaillir[1446].» Cette pitié la sauva et son amour maternel
la tira de ce morne abattement. Madame Royale souffrait depuis quelque
temps d'un mal à la jambe; l'inquiétude et la douleur lui avaient
aigri le sang. «Heureusement, raconte-t-elle, peu de jours après le 21
janvier, le chagrin augmenta mon mal, ce qui occupa la Reine.» Le bruit
s'en répandit même dans Paris et l'ancienne nourrice de la princesse
sollicita la faveur de venir la soigner; on repoussa dédaigneusement sa
demande, mais on toléra l'intervention de l'ancien médecin des Enfants
de France, Brunier. Brunier vint au Temple et l'on devine son émotion,
quand il retrouva ses augustes maîtres dans un dénuement tel qu'ils
manquaient même de linge pour panser la jambe de la jeune malade; il
dut en apporter de chez lui[1447]. Grâce à ses bons soins et à ceux du
chirurgien Lacaze, la princesse se rétablit en un mois[1448].

Le 27 et le 30, les habits de deuil furent apportés. En voyant pour la
première fois ses enfants en noir, la Reine ne put s'empêcher de dire
en soupirant: «Mes pauvres enfants, vous, c'est pour longtemps; moi,
c'est pour toujours[1449].»

Les vêtements allaient mal; ce fut un bonheur; on laissa entrer au
Temple, pour les ajuster, une ancienne femme d'atours de Madame Royale,
Mlle Pion. La vue de cette figure amie fit un peu de bien aux
captives. «Leurs regards, a raconté Mlle Pion, m'en disaient plus
que n'auraient pu faire leurs paroles, et Mgr le Dauphin, dont l'âge
excusait les espiègleries, en profitait pour me faire, sous l'apparence
d'un jeu, toutes les questions que pouvait désirer la famille
royale[1450].»

Il semblait d'ailleurs que la surveillance se relâchât un peu. «Les
gardes, dit Madame Royale, croyaient qu'on allait nous renvoyer[1451].»
Des municipaux compatissants pénétraient à la Tour. Toulan et Lepître,
deux héros modestes, trouvaient le moyen, grâce à une ruse ingénieuse,
d'être ensemble de service et souvent le dimanche. La première fois
qu'ils revinrent après le 21 janvier, «nous trouvâmes, dit l'un d'eux,
la famille royale plongée dans l'affliction la plus profonde. En nous
apercevant, la Reine, sa sœur et les enfants fondirent en larmes;
nous n'osions nous avancer. La Reine nous fit signe d'entrer dans sa
chambre. «Vous ne m'avez pas trompée, nous dit-elle; ils ont laissé
périr le meilleur des Rois[1452].» Les deux municipaux purent remettre
aux captives quelques journaux, et c'est ainsi que les malheureuses
femmes apprirent les détails du régicide.

Quelques jours après, le 7 février, Lepître apporta un chant qu'il
avait composé sur la mort de Louis XVI, et que Mme Cléry avait mis
en musique. Lorsque, trois semaines plus tard, le 1er mars, il
revint au Temple, la Reine le fit entrer dans la chambre de Mme
Élisabeth, où le Dauphin chanta la romance, que sa sœur accompagnait.
«Nos larmes coulèrent, raconte Lepître, et nous gardâmes un morne
silence. Mais qui pourrait peindre le spectacle que j'avais sous les
yeux: la fille de Louis XVI à son clavecin, sa mère assise auprès
d'elle, tenant son fils dans ses bras et, les yeux mouillés de
pleurs, dirigeant avec peine le jeu et la voix de ses enfants; Mme
Élisabeth, debout à côté de sa sœur et mêlant ses soupirs aux tristes
accents de son neveu[1453].»

Mais ce n'était pas seulement pour offrir à la famille royale ces
platoniques consolations que Toulan et Lepître venaient au Temple; ils
avaient conçu un projet plus décisif et plus audacieux. Dans Paris,
perdus au milieu de la foule, on rencontrait encore des royalistes
dévoués: d'anciens serviteurs de la Cour, d'anciens agents de la
famille royale rôdaient autour du Temple, cherchant le moyen de s'y
introduire et plus encore d'en faire sortir les prisonniers. C'était
avant tout le baron de Batz, mal vu de l'émigration, suspect même à
Fersen, nous ne savons pourquoi[1454], mais fidèle autant que qui que
ce soit, soldat intrépide, conspirateur fécond en ressources, «l'infâme
Batz» comme l'appelait Barère, qui avait cherché à enlever Louis XVI,
au 21 janvier, et qui, n'ayant pu réussir à sauver le Roi, risquait
tout pour sauver sa famille. C'était aussi le chevalier de Jarjayes,
maréchal de camp, mari d'une des femmes les plus dévouées de la Reine,
ancien agent du Roi à l'étranger, et qui, depuis l'incarcération de
ses maîtres, n'avait pas voulu quitter la capitale, afin d'étudier
les moyens de leur être encore utile. Ce relâchement momentané de
surveillance, dont parle Madame Royale, leur avait peut-être suggéré la
pensée qu'une évasion serait possible. Au commencement de mars, un plan
fut arrêté entre Jarjayes, Toulan et Lepître. Le premier se chargeait
de préparer la fuite au dehors, les deux autres de la rendre possible
au dedans. Jarjayes fit faire pour la Reine et Mme Élisabeth des
habits d'hommes, que Toulan et Lepître introduisirent à la Tour.
Revêtues de ces costumes, ceintes d'écharpes tricolores et munies de
cartes semblables à celles des municipaux, les princesses seraient
sorties sous ce travestissement. Il était plus difficile d'enlever les
enfants, le jeune Roi surtout, plus particulièrement surveillé. Comment
déjouer cette surveillance? On en trouva cependant le moyen. Chaque
soir, l'homme chargé de nettoyer les réverbères venait les allumer; il
était accompagné, pour cette besogne, de deux enfants, à peu près de
la taille de Madame Royale et de Louis XVII, et sortait habituellement
avant sept heures, heure à laquelle on relevait les sentinelles. Un
royaliste dévoué, M. Ricard, inspecteur des domaines nationaux[1455],
aurait pris la place de cet homme, et, venant le soir, lorsque la
garde aurait été relevée, il aurait, sa boîte de fer blanc à la main,
pénétré jusqu'à l'appartement de la Reine. Là, il aurait reçu des mains
de Toulan, qui l'aurait vivement et à haute voix gourmandé de n'être
pas venu lui-même et d'avoir fait faire la besogne par ses enfants,
les deux jeunes princes, accoutrés en petits lampistes, qui seraient
ainsi allés retrouver leur mère, sortie avant eux. A l'heure dite et
au lieu convenu, trois cabriolets auraient été préparés à l'avance. La
Reine et son fils seraient montés dans le premier avec M. de Jarjayes;
Madame Royale, dans le second, avec Lepître; Mme Elisabeth, dans
le troisième, avec Toulan. Des passeports, bien en règle[1456], ne
laissaient pas d'inquiétude pour la route. Le plan avait été concerté
de telle sorte qu'on ne pouvait se mettre à la poursuite des fugitifs
que cinq ou six heures après leur départ. C'était assez d'avance pour
qu'ils pussent gagner les côtes de Normandie, où un bateau attendait
près du Havre et les transporterait en Angleterre[1457].

Tout était convenu et la Reine approuvait le projet qui devait être
mis à exécution le 8 mars. Malheureusement, le 7, une assez vive
agitation se manifesta dans Paris, causée à la fois par la rareté des
subsistances et par les mauvaises nouvelles qui arrivaient des armées;
les Français avaient dû évacuer Aix-la-Chapelle et lever le siège de
Maëstricht; les Autrichiens étaient rentrés à Liège. Sous le coup de
ces nouvelles, les sections réclamaient la clôture des barrières pour
empêcher la sortie des suspects. Le Conseil se contenta de suspendre
la délivrance des passeports pour l'étranger. Mais il n'eût pas été
prudent, au milieu de cette agitation et de cette méfiance, de tenter
une évasion toujours difficile, plus difficile encore à un moment où
l'attention était plus particulièrement en éveil. Il fallut ajourner,
puis abandonner le projet.

Mais si la fuite de la famille royale était devenue impossible, si
celle du jeune Roi, entre autres, tout spécialement surveillé, se
heurtait à des obstacles presque insurmontables, ne serait-il pas
possible au moins de sauver la Reine, la plus exposée de tous aux
haines populaires? Les deux intrépides alliés, Toulan et Jarjayes,
étudièrent un nouveau plan. Dans ce plan, c'était encore Toulan, seul,
cette fois, qui se chargeait de faire sortir Marie-Antoinette et de la
mener dans un lieu déterminé, où elle eût retrouvé Jarjayes. Celui-ci,
de son côté, s'était ménagé les moyens de la conduire en sûreté.
Mais la Reine accepterait-elle cette combinaison? Consentirait-elle
à fuir seule, laissant sa belle-sœur, ses enfants surtout, entre
les mains de leurs bourreaux? Les prières de Toulan et de Jarjayes,
les supplications de Mme Élisabeth, la certitude que cette tante
admirable serait une admirable seconde mère pour les orphelins, avaient
fini par triompher des répugnances de Marie-Antoinette. Elle s'était
résignée, non sans des retours terribles, et des velléités incessantes
de refus, à se prêter au désir de ses sauveurs. Le jour de l'évasion
approchait; on était à la veille, au soir; les enfants étaient couchés;
mais Madame Royale ne dormait pas; la Reine et Mme Élisabeth
causaient ensemble, avec quelle angoisse, avec quelle souffrance de
cette imminente séparation, on le devine. «Résolue au sacrifice qu'on
lui demandait, raconte M. de Beauchesne, qui a recueilli, sur cette
scène émouvante, les précieux souvenirs de la duchesse d'Angoulême, la
Reine était assise auprès du lit de son fils: «Dieu veuille que cet
enfant soit heureux!» dit-elle.—«Il le sera, ma sœur,» répondit Mme
Élisabeth en montrant à la Reine la figure naïve, ouverte, douce et
fière du Dauphin.—«Toute jeunesse est courte comme toute joie,» murmura
Marie-Antoinette, avec un serrement de cœur indicible; «on en finit
avec le bonheur, comme avec toute autre chose!» Puis, se levant, elle
marcha quelque temps dans sa chambre en disant: «Et vous-même, ma
bonne sœur, quand et comment vous reverrai-je? C'est impossible! C'est
impossible[1458]!»

Et lorsque, le lendemain, Toulan vint, prêt au départ, et tout heureux
à la pensée qu'il allait sauver la veuve de son Roi, la Reine s'avança
vers lui: «Vous allez m'en vouloir, lui dit-elle, mais j'ai réfléchi.
Il n'y a ici que danger; mieux vaut mort que remords.»

Et elle le chargea pour Jarjayes du billet suivant, qui a été révélé
pour la première fois par Chauveau-Lagarde:

«Nous avons fait un beau rêve. Voilà tout. _Mais nous y avons beaucoup
gagné_, en trouvant dans cette occasion une nouvelle preuve de votre
entier dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes. Vous
trouverez toujours en moi du caractère et du courage; mais l'intérêt de
mon fils est le seul qui me guide. _Quelque bonheur que j'eusse éprouvé
à être hors d'ici_, je ne peux consentir à me séparer de lui. Je ne
pourrais jouir de rien sans mes enfants, _et cette idée ne me laisse
pas même un regret_[1459].»

«Je mourrai malheureuse, avait encore dit la Reine à Toulan, si je n'ai
pu vous prouver ma gratitude.»—«Et moi, Madame, avait répondu Toulan,
si je ne puis vous montrer mon dévouement.» Ce dévouement, le fidèle
municipal ne tarda pas en à donner une nouvelle preuve. Il savait
avec quelle ardeur la Reine et les princesses désiraient posséder
les derniers souvenirs du Roi, ces objets précieux que l'infortuné
monarque avait remis à Cléry pour Marie-Antoinette et que la Commune
n'avait pas permis à Cléry de porter à la royale destinataire.
L'anneau, le cachet de Louis XVI, le petit paquet de cheveux, repris
au fidèle serviteur à la sortie du Temple, le 1er mars[1460], tout
cela était placé sous les scellés et conservé dans l'appartement du
condamné. Avec une rare habileté, Toulan trouva moyen de les enlever
et d'apporter à la Reine ces chères reliques du martyr. La Reine les
reçut en pleurant d'attendrissement et de joie; mais elle craignit que
quelque dénonciation de Tison, que quelque perquisition minutieuse ne
fît découvrir ces précieux gages de l'affection de son mari, et, pour
les mettre en sûreté, elle se décida à les envoyer à l'étranger. Ce
fut encore aux deux vaillants complices, Toulan et Jarjayes, qu'elle
s'adressa: Toulan reçut les objets, et Jarjayes se chargea de les
porter à Monsieur et au comte d'Artois, avec des lettres des royales
prisonnières.

«Ayant un être fidèle, sur lequel nous pouvons compter, écrivait la
Reine à Monsieur, j'en profite pour envoyer à mon frère et ami ce dépôt
qui ne peut être confié qu'en ses mains. Le porteur vous dira par quel
miracle nous avons pu avoir ces précieux gages; je me réserve de vous
dire moi-même le nom de celui qui nous est si utile. L'impossibilité où
nous avons été jusqu'à présent de pouvoir vous donner de nos nouvelles
et l'excès de nos malheurs nous font sentir encore plus vivement notre
cruelle séparation; puisse-t-elle n'être pas longue! Je vous embrasse,
en attendant, comme je vous aime, et vous savez que c'est de tout mon
cœur[1461].»

Et elle écrivait au comte d'Artois:

«Ayant trouvé enfin un moyen de confier à notre frère un des seuls
gages qui nous restent de l'être que nous chérissons et pleurons tous,
j'ai cru que vous seriez bien aise d'avoir quelque chose qui vienne de
lui; gardez-le en signe de l'amitié la plus tendre avec laquelle je
vous embrasse de tout cœur[1462].»

La mission fut remplie. Jarjayes pourtant ne partit pas tout de suite:
il espérait toujours. Mais lorsque Barnave fut arrêté, le général, qui
plus d'une fois avait servi d'intermédiaire dans les relations des
Constitutionnels avec la Cour, craignit d'être arrêté lui-même, et,
redoutant avec l'éloquent député une confrontation qui aurait pu être
compromettante pour tous deux et surtout pour la Reine, il se décida
à se réfugier à Turin[1463]. C'est de là que, par l'entremise du roi
de Sardaigne, il fit parvenir à Monsieur et au comte d'Artois les
souvenirs de Louis XVI et les lettres de Marie-Antoinette. Mais, avant
de partir, il avait reçu de la «grande et infortunée souveraine» le
billet suivant:

«Adieu, je crois que, si vous êtes bien décidé à partir, il vaut mieux
que ce soit promptement. Mon Dieu que je plains votre pauvre femme! T.
vous dira l'engagement formel que je prends de vous la rendre, si cela
m'est possible.

«Que je serai heureuse, si nous pouvons être bientôt réunis! Jamais je
ne pourrai assez reconnaître ce que vous avez fait pour nous.

«Adieu! Ce mot est cruel[1464].»

Ainsi l'isolement se faisait chaque jour davantage; le cercle de fer
se resserrait autour des prisonnières; elles conservaient pourtant
encore,—ce billet le prouve,—l'espoir d'une délivrance possible
et peut-être prochaine. Illusion trop tôt démentie. Le 27 mars,
Robespierre demandait le bannissement des Bourbons, à l'exception
de Marie-Antoinette, qui devait être traduite devant le Tribunal
révolutionnaire, et du fils de Capet, qui resterait détenu à la Tour
du Temple. La Convention, pour cette fois, passa à l'ordre du jour;
mais la Commune avait-elle eu vent des généreux desseins de Toulan et
de Jarjayes? Sa méfiance devenait plus soupçonneuse; sa haine, plus
persécutrice.

Un jour, le 25 mars, le feu avait pris à la cheminée de la Reine. «Le
soir, dit Madame Royale, Chaumette, procureur de la Commune, vint
pour la première fois reconnaître ma mère et lui demander si elle ne
désirait rien. Ma mère demanda seulement une porte de communication
avec la chambre de ma tante; les deux terribles nuits que nous avions
passées chez elle, nous avions couché, ma tante et moi, sur un des
matelas par terre. Les municipaux s'opposèrent à cette demande; mais
Chaumette dit que, dans l'état de dépérissement où était ma mère,
cela pourrait être nécessaire à sa santé et qu'il en parlerait au
Conseil général. Le lendemain, il revint à dix heures du matin avec
Pache, le maire, et cet affreux Santerre, commandant général de la
garde nationale. Chaumette dit à ma mère qu'il avait parlé au Conseil
général de sa demande pour la porte et qu'elle avait été refusée.
Elle ne répondit rien. Pache lui demanda si elle n'avait point de
plainte à porter. Ma mère dit non, et ne fit pas d'attention à ce qu'il
disait[1465].»

Des précautions nouvelles étaient prises; on élevait un mur dans le
jardin; on mettait des jalousies au haut de la Tour; on bouchait
tous les trous avec soin[1466]. Le 1er août, la Commune décida
«qu'aucune personne de garde au Temple n'y pourrait dessiner quoi que
ce soit, que les commissaires de service ne devraient avoir aucune
communication avec les personnes détenues ni se charger d'aucune
commission pour elles, que Tison et sa femme ne pourraient sortir de
la Tour ni communiquer avec qui que ce soit au dehors[1467]». Mais
cette prohibition nouvelle, si dure pour les captives, l'était aussi
pour les Tison: ils n'avaient plus le droit de voir personne, pas même
leurs parents. Un jour qu'on leur avait refusé de laisser monter leur
fille,—c'était le 19 avril,—Tison entra dans une violente colère et, ne
sachant sur qui faire retomber sa rage, il s'en prit naturellement aux
prisonnières et à ceux qui semblaient leur témoigner quelque intérêt.
Il déclara à Pache, qui se trouvait à la Tour, que certains municipaux
parlaient bas à la Reine et à Mme Élisabeth. Sommé de donner
leurs noms, il dénonça Toulan, Lepître, Brunot, Moëlle, Vincent et le
médecin Brunier, et ajouta que les captives avaient des correspondances
avec le dehors. Comme preuve, il raconta qu'un jour, après souper, la
Reine, en tirant son mouchoir, avait laissé tomber un crayon et que
chez Mme Élisabeth il y avait des pains à cacheter, de la cire et
des plumes dans une boîte. Sa femme, mandée, répéta la même chose; la
dénonciation, signée des deux espions, fut envoyée à la Commune qui,
après avoir fait apposer les scellés chez les municipaux suspects,
décida qu'une perquisition minutieuse serait faite au Temple.

Le 20, à dix heures trois quarts du soir[1468], les princesses venaient
de se coucher, lorsque Hébert arriva, escorté de plusieurs municipaux;
à l'odieux de l'inquisition il avait voulu ajouter la terreur de la
surprise, en pleine nuit. Les prisonnières se levèrent précipitamment.
Hébert leur lut un arrêté de la Commune, qui ordonnait de les fouiller
«à discrétion[1469]». On chercha dans tous les meubles, partout, même
sous les matelas. Le jeune prince dormait; on l'arracha durement de son
lit pour fouiller dedans: sa mère le prit dans ses bras, tout transi de
froid. La visite dura cinq heures jusqu'à quatre heures du matin: on
ne trouva rien, sauf, sur la Reine, un portefeuille de maroquin rouge
qui contenait quelques adresses et un porte-crayon d'acier sans mine,
et chez Mme Elisabeth un bâton de cire rouge ayant déjà servi et un
peu de poudre de buis. A Marie-Thérèse on enleva un sacré-cœur et une
prière pour la France. Furieux de n'avoir saisi que ces bagatelles,
Hébert et ses acolytes forcèrent la Reine et Mme Élisabeth à signer
le procès-verbal de perquisition, les menaçant, en cas de refus, de
leur enlever Louis XVII et Marie-Thérèse[1470]. Trois jours après,
ils revinrent, et cette fois ils découvrirent, sous le lit de Mme
Élisabeth, un chapeau d'homme, renfermé dans une cassette; c'était
un chapeau que Louis XVI avait porté au commencement de sa captivité
au Temple et que sa sœur lui avait demandé, afin de le conserver
en souvenir de lui[1471]. Une pareille relique était suspecte; les
commissaires emportèrent le chapeau, malgré les supplications de
Mme Élisabeth; mais ils durent avouer dans le procès-verbal qu'ils
n'avaient trouvé «aucun vestige de correspondance avec le dehors, ni
de connivence entre elles,—les prisonnières,—et les six membres du
Conseil, inculpés dans le rapport de Tison[1472]». Les six municipaux
n'en furent pas moins suspendus de leurs fonctions, et les deux plus
compromis, Toulan et Lepître, rayés de la liste des commissaires
chargés de la surveillance du Temple.

Cependant, à l'étranger, les amis de la famille royale ne restaient pas
inactifs; Fersen redoublait ses démarches près de toutes les Cours.

Mais comment amener un accord, quand les Cours, quand les fidèles
même de la monarchie étaient divisés? Catherine II n'aimait pas
Marie-Antoinette[1473]; l'Autriche se méfiait de la Prusse[1474];
la Russie était mécontente de l'Autriche[1475]; Fersen lui-même
était rempli de préventions contre la Marck et Mercy[1476]. Il ne se
décourageait pas cependant. Dès le mois de septembre 1792, il avait
voulu faire agir l'Angleterre, qui, n'étant pas alors en guerre avec
la France, aurait peut-être été écoutée à Paris; mais Pitt était resté
froid et s'était borné à des protestations d'intérêt platonique.
L'Espagne seule avait fait faire des observations par l'organe de
son ambassadeur. L'assassinat du 21 janvier avait été la réponse
de la Convention aux déclarations de l'Angleterre et de l'Espagne.
Après la mort de Louis XVI, l'Autriche avait songé à réclamer la
Reine. «Faute de n'avoir pas cru possible l'assassinat du Roi de
France, écrivait Mercy à la Marck devenu prince d'Arenberg, peut-être
n'a-t-on pas fait tout ce qui était faisable pour prévenir cette
horreur. Tâchons du moins qu'il n'en soit pas de même à l'égard de
cette infortunée Reine, qui doit devenir maintenant le constant objet
de notre sollicitude[1477].» Mais on ne tarda pas à renoncer à ces
démarches, dans la crainte qu'elles fussent tout au moins inutiles,
et peut-être nuisibles. «L'intérêt que l'Empereur manifestera pour sa
tante, disait Fersen, ne sera-t-il pas une raison pour les factieux
et un moyen dont ils se serviront pour la perdre, en réveillant les
haines contre les Autrichiens et montrant la Reine comme étrangère et
complice des crimes qu'ils ont imputés au Roi[1478]?» Ne valait-il
pas mieux, à force d'argent et de promesses, gagner quelques meneurs
influents, comme Laclos, Santerre, Dumouriez[1479]? Dumouriez surtout,
alors à la tête d'une armée victorieuse, et qui, ancien serviteur
de la monarchie, pouvait avoir la pensée de la restaurer avec Louis
XVII. Quelque temps après, en effet, comme pour donner raison aux
prévisions du dévoué Suédois, les Constitutionnels,—c'est le mot dont
il se sert,—proposaient au baron de Breteuil d'obtenir un décret de
bannissement pour la Reine et ses enfants; ils exigeaient pour cela six
millions, payables lorsque les prisonniers eussent été en sûreté sur
la terre étrangère; le baron demanda les six millions à Pitt, qui fit
des objections, et l'affaire n'eut pas de suite[1480]. Mais un peu plus
tard, un homme de confiance de Dumouriez vint à son tour s'aboucher
avec M. de Breteuil[1481]: le général était las du despotisme de
la Convention, indigné de la mort du Roi et des atrocités qui se
commettaient à Paris. Le baron s'adressa de nouveau à l'Angleterre,
qui, cette fois encore, traîna en longueur. Mais, avec ou sans les
émigrés, Dumouriez poursuivait son plan. Le 12 mars, il avait avec les
commissaires de la Convention une vive altercation. Le 25, il recevait
à son quartier général le colonel autrichien Mack, envoyé du prince de
Cobourg, et, après avoir exhalé devant lui tous ses griefs contre le
gouvernement révolutionnaire, il s'écriait: «Il nous est impossible
de rester plus longtemps spectateurs tranquilles de tant d'horreurs.
Je veux disperser cette criminelle Convention, rétablir la royauté
constitutionnelle, proclamer le Dauphin roi de France, sauver les
jours de la Reine.» Quelques jours après, l'accord était fait entre
le prince allemand et le général français. Cobourg s'engageait à ne
pas inquiéter Dumouriez, et celui-ci, à la tête de son armée, devait
marcher sur Paris, dissoudre la Convention et restaurer la monarchie.

«Un exprès, envoyé par le vicomte de Caraman au baron de Breteuil,
écrivait Fersen tout joyeux sur son _Journal_, a apporté l'arrangement
fait par Dumouriez avec le prince de Cobourg. J'en envoyai une
estafette en porter la nouvelle en Suède. La joie fut très vive. J'en
eus d'autant plus que je ne craignais plus rien pour la Reine[1482].»

Mais déjà les intrigues renaissaient. En cas de rétablissement de la
monarchie, qui aurait la régence? L'entourage de Monsieur la demandait
pour lui[1483]; les amis de la Reine, s'appuyant sur les précédents,
la revendiquaient pour elle, et il n'était pas bien sûr que Dumouriez
vainqueur ne réclamât un titre auquel la grandeur du service rendu
semblerait lui donner quelque droit. Pour prévenir ces conflits et
régler l'attitude à prendre, Fersen voulait envoyer d'une part à Vienne
et à Hamm le marquis de Limon, afin de décider Monsieur à renoncer à
ses prétentions; d'autre part, à Paris, l'évêque de Pamiers, Mgr
d'Agout, afin de «voir la Reine au moment de sa délivrance, pour
l'instruire de sa position et lui donner des conseils sur ce qu'elle
aurait à faire[1484].» Et lui-même rédigeait une longue lettre à
Marie-Antoinette pour lui expliquer toute sa politique. Il fallait se
servir de Dumouriez, sans se livrer à lui; car c'était un «gueux qui
dans le fait n'a cédé qu'à la nécessité et n'a voulu se bien conduire
que lorsqu'il voyait l'impossibilité de résister plus longtemps[1485]».
C'était néanmoins un auxiliaire utile pour le rétablissement de la
monarchie en son entier, telle que la Reine la voulait et que les
circonstances le permettaient. Car il saurait d'une part neutraliser
l'influence des émigrés; de l'autre résister aux Puissances, comme
l'Angleterre et l'Autriche, qui avaient intérêt à «donner à la France
un gouvernement qui la tienne dans un état de faiblesse». On formerait
un Conseil de régence où l'on aurait soin de contrebalancer les
influences diverses, les Princes par Dumouriez, Monsieur par le baron
de Breteuil. «Il faudra écrire à l'Empereur, aux rois de Prusse et
d'Angleterre. Ils ont été parfaits pour vous, surtout le roi de Prusse.
Il faudrait aussi écrire à l'Impératrice, mais une lettre simple et
digne; car je ne suis pas content de sa conduite; elle n'a jamais
répondu à votre lettre.» En tout cas, «jusqu'au moment où vous serez
reconnue régente et où vous aurez formé votre Conseil, il faut faire le
moins possible et payer tout le monde en politesses[1486].»

Ainsi l'on réglait tout, on partageait les places, on distribuait les
honneurs, comme si l'entreprise, qui n'était pas encore commencée,
avait déjà abouti. Le cœur se serre en lisant dans tous ses détails ce
plan d'une restauration qui ne devait pas se faire et en songeant que
celle sur la tête de laquelle l'ardente imagination de Fersen voyait
déjà rétablie la couronne de France, ne devait plus avoir d'autre
couronne que celle du martyre. Mais à ce moment, qui doutait du succès?
Quand les généraux de la République abandonnaient la République,
comment ne pas croire au rétablissement de la monarchie? L'illusion fut
de courte durée; le jour même où Fersen traçait à la Reine ce plan de
conduite, il apprenait la ruine complète de ses rêves: depuis quatre
jours déjà, Dumouriez était en fuite; abandonné par son armée, fusillé
par les volontaires, il avait dû se réfugier à Mons avec tout son
état-major[1487].

Un dernier espoir restait: l'échange des prisonniers du Temple contre
les commissaires de la Convention, livrés par Dumouriez et détenus à
Maëstricht. Des négociations furent entamées; elles échouèrent[1488],
et cette chance suprême s'évanouit.

Au lieu de la délivrance ce fut la maladie qui entra à la Tour. Tant
de souffrances morales et physiques avaient altéré la santé des
prisonniers. Madame Royale était venue coucher dans la chambre de sa
mère, dans la crainte que la Reine ou le Dauphin ne se trouvassent mal
la nuit et ne restassent ainsi sans secours[1489]. La santé du jeune
prince déclinait aussi: pauvre enfant qui, habitué à la vie active, ne
prenait presque plus d'exercice et qui, à huit ans, à l'âge où l'on a
besoin de bonheur et d'expansion, vivait «toujours au milieu des larmes
et des secousses, des saisissements et des terreurs continuelles[1490]».

Après le 21 janvier, la Reine avait refusé de descendre au jardin:
elle ne pouvait se résoudre à passer devant la chambre vide de
son époux. Mais, craignant que le défaut d'air ne fît du mal à ses
enfants, elle avait demandé, à la fin de février, l'autorisation de
monter avec eux sur la plate-forme de la Tour; humaine ce jour-là, par
hasard, la Commune l'avait permis[1491]. C'était l'air du moins et un
peu de liberté, lorsque Mme Élisabeth réussissait à entraîner les
surveillants derrière le toit de la Tour, afin de laisser la Reine hors
de la vue, ou qu'on avait affaire à quelque municipal compatissant,
comme Moëlle[1492]. Mais qu'était-ce que cette promenade circonscrite à
un espace de quelques pieds carrés, car la flèche aiguë qui surmontait
la Tour occupait le milieu de la plate-forme[1493], et il fallait se
réduire à faire le tour du parapet. Plus de jeux, plus d'exercices,
plus de courses, comme dans le jardin. Sans doute, la vue était belle;
l'air était vif; mais le vent aussi était violent à cette hauteur et
l'ombre des murs souvent perfide.

Un jour, au commencement de mai, au retour de cette triste promenade,
le jeune Roi se plaignit d'un point de côté; le 9, à sept heures du
soir, il fut pris d'une fièvre violente, accompagnée de mal de tête. Il
ne pouvait rester couché, parce qu'il étouffait. La Reine, inquiète,
demanda qu'on fît venir le médecin habituel de ses enfants, Brunier. Le
Conseil ne fit que rire des alarmes de la pauvre mère; les municipaux
dirent qu'elle s'inquiétait pour rien[1494]. Hébert avait vu à cinq
heures l'enfant sans fièvre, et d'ailleurs Brunier était suspect: il
s'était découvert respectueusement devant ses anciens maîtres et avait
été dénoncé par Tison avec Toulan et Lepître. La fièvre redoubla. Pour
ne pas rester dans cet air malsain, Madame Royale quitta la chambre de
sa mère et Mme Élisabeth vint la nuit y prendre sa place. La maladie
ne cédait pas aux soins maternels: la Reine redemanda un médecin.
Cette fois, la Commune se détermina à en accorder un; mais ce ne fut
pas Brunier, ce fut Thierry, médecin ordinaire des prisons, «attendu
que ce serait blesser l'égalité de lui en envoyer un autre.» Thierry
vint le matin et trouva un peu de fièvre à l'enfant; il revint dans
la journée et constata que la fièvre était plus forte. Heureusement
c'était un brave cœur, estimé comme homme et comme praticien. Il soigna
le jeune malade avec dévouement et eut l'attention et le courage
d'aller conférer du traitement à suivre avec Brunier qui, connaissant
de longue date le tempérament du prince, pouvait mieux indiquer le
remède. Le remède en effet,—c'était une médecine,—fit du bien; mais la
Reine ne dormit pas de la nuit, parce que la dernière fois que son fils
avait été purgé, il avait eu des convulsions affreuses. Le mal céda
cependant; mais la fièvre et le point de côté revinrent de temps en
temps. La santé du malheureux enfant commençait à s'altérer; elle ne se
remit jamais complètement[1495]. Pendant les mois de mai, de juin et de
juillet, on trouve, sur les mémoires du citoyen Robert, apothicaire, de
nombreux médicaments fournis pour lui[1496]. Le il juin, on s'aperçut
même que le jeune prince s'était blessé en jouant sur un bâton[1497],
et le bandagiste de la prison dut venir le visiter[1498]. Pour le
distraire, pendant qu'il était au lit, la Reine lui lisait _Gil-Blas_.

Le contrecoup des agitations de Paris se faisait toujours sentir au
Temple. Le 31 mai, on défendit aux prisonniers de monter à la Tour
pour prendre l'air. Quelques jours après, à six heures du soir,
Chaumette vint avec Hébert; tous deux étaient ivres. Chaumette demanda
à la Reine si elle avait des désirs à exprimer ou des plaintes à
formuler; la Reine répondit négativement et ne fit plus attention
à ses sinistres visiteurs; mais leur présence prolongée lui était
odieuse. Mme Élisabeth, pour délivrer sa belle-sœur de ce supplice,
demanda à Chaumette pourquoi il était venu et pourquoi il restait.
«C'est,» répondit le Procureur de la commune, «que je fais la visite
des prisons, et toutes les prisons étant égales, je suis venu au
Temple comme ailleurs.» La nuit suivante, Louis XVII se trouva mal;
ces accidents arrivaient fréquemment au pauvre enfant, privé d'air et
d'exercice; Thierry vint le voir et, pour cette fois, l'indisposition
n'eut pas de suite[1499].

Autour du Temple cependant les amis de la Reine veillaient encore.
Grâce à la connivence de municipaux compatissants, quelques-uns
réussissaient à s'introduire dans la prison, comme ce La Caze, dont
parle Fersen, qui trouva Marie-Antoinette peu changée, mais Mme
Élisabeth tellement méconnaissable qu'il ne la reconnut que lorsque
la Reine l'appela _ma sœur_[1500]. Une autre fois, c'était une
Anglaise, Mme Atkyns, qui pénétrait près de la Reine et lui offrait
de changer de vêtements avec elle pour faciliter son évasion. Mais il
fallait partir seule; cette fois encore Marie-Antoinette refusa[1501].
C'était surtout l'intrépide et infatigable baron de Batz, toujours
aux aguets pour saisir une occasion favorable, toujours prêt à jouer
sa tête pour sauver les débris de la famille royale. Ancien membre
de la Constituante, possesseur d'une grande fortune, qu'il avait
généreusement mise à la disposition du Roi[1502], Batz avait trouvé
moyen d'acheter ou de gagner plusieurs membres de la Convention et
plusieurs municipaux; caché dans Paris, tantôt dans une maison, tantôt
dans une autre, il déroutait la police et seul jetait la terreur chez
ceux qui terrorisaient la France. Sa principale retraite était rue
Richelieu, chez un épicier nommé Cortey, royaliste caché, qui, par ses
relations avec Chrétien, juré du Tribunal révolutionnaire et principal
agent du Comité de la section—Lepelletier, avait réussi à se faire
inscrire parmi les commandants chargés de la garde de la Tour. Grâce
à lui, Batz, sous le nom de Forget, fut compris parmi les hommes de
service au Temple et put ainsi étudier les lieux pour l'entreprise
qu'il méditait. Quand il eut tout examiné, il s'ouvrit à un municipal,
jadis révolutionnaire ardent, mais qui, converti, lui aussi, par le
spectacle des vertus des prisonniers, dissimulait, sous les apparences
d'un civisme bruyant, un dévouement à toute épreuve pour la famille
royale, dévouement qu'il devait payer de sa vie. Homme de tête et de
sang-froid, Michonis était bien le complice qui convenait à Batz; il
se chargea de tout organiser à l'intérieur. En même temps, le baron
s'assura, dans sa section, de la coopération active d'une trentaine de
fidèles, dont il connaissait le courage et la discrétion[1503]. Mais,
pour réussir, il fallait que Michonis et Cortey fussent de service
ensemble.

Le jour désiré arriva enfin[1504]. Cortey entre au Temple avec son
détachement dans lequel Batz figure sous son nom d'emprunt; il
distribue le service de manière à mettre ses trente hommes dévoués aux
postes de la Tour et de l'escalier ou dans des patrouilles entre minuit
et deux heures du matin. A la même heure, Michonis sera de garde dans
l'appartement des princesses, tandis que ses collègues resteront dans
la chambre du Conseil.

C'est lui qui ouvrira la porte aux prisonniers; il les revêtira
d'amples redingotes d'uniforme, dont quelques-uns des hommes de Cortey
ont pris la précaution de se munir. Les princesses, sous ce déguisement
et l'arme au bras, seront placées dans une patrouille au milieu de
laquelle on cachera le jeune Roi. La patrouille sera conduite par
Cortey, qui, seul, en sa qualité de commandant général, a le pouvoir
de faire ouvrir les grandes portes pendant la nuit. Au dehors, dans la
rue Charlot[1505], tout est préparé pour une fuite rapide; les mesures
ont été bien prises: «elles sont, dit Sénar qui les a connues, aussi
hardies que bien menées.»

L'heure approche; il est onze heures. Tout à coup Simon arrive
essoufflé; un gendarme lui a remis ce billet: «Michonis vous trahira
cette nuit; veillez.» En lisant cette dénonciation, Simon a bondi; il a
prévenu ses collègues qui l'ont chargé de veiller. «Si je ne te voyais
pas ici, dit-il à Cortey, je ne serais pas tranquille.» A ces mots,
prononcés d'une voix brusque, à l'attitude de Simon, Batz reconnaît
qu'il est trahi; un moment il songe à casser d'un coup de pistolet
la tête de l'espion; mais il réfléchit que le bruit de la détonation
causera un mouvement général qui compromettra ceux qu'il veut sauver.
Simon monte à la Tour et enjoint à Michonis de cesser ses fonctions
et de le suivre. Michonis obéit avec un imperturbable sang-froid; en
sortant, il glisse un mot à Cortey; mais déjà celui-ci a pris son
parti; sous prétexte de quelque bruit entendu au dehors, il fait sortir
une patrouille dans laquelle il a placé le baron de Batz. L'entreprise
a échoué; mais les conspirateurs sont sauvés. Michonis, conduit à la
Commune, y subit un interrogatoire sévère; mais il répond avec une
telle présence d'esprit qu'il déconcerte ses juges, et Simon est traité
de visionnaire et de calomniateur[1506].

Cependant le remords, lui aussi, faisait son apparition à la Tour.
Depuis quelque temps déjà, la femme Tison donnait des marques de
dérangement d'esprit; elle ne voulait plus sortir; elle riait, criait,
pleurait toute seule; elle parlait de ses fautes, de ses dénonciations,
de prison, d'échafaud, de la famille royale, se reconnaissant indigne
de l'approcher. La nuit, elle faisait des rêves affreux, poussait des
hurlements horribles, qui troublaient le sommeil des captifs. On fit
venir sa fille un soir, à dix heures, pour la calmer; l'heure tardive
l'effraya encore davantage; elle ne voulait pas descendre; elle criait:
«On va nous mettre en prison;» elle se roulait dans l'escalier[1507].
Elle aperçut la Reine et se précipita à ses pieds: «Madame, dit-elle,
je demande pardon à Votre Majesté; je suis une malheureuse; je suis
la cause de votre mort et de celle de Mme Élisabeth.» Turgy entra;
elle courut à lui, se jeta à ses genoux, en répétant sans cesse: «Je
suis une malheureuse; je suis cause de la mort de la Reine et de
Mme Élisabeth[1508].» Les princesses la relevèrent, cherchèrent à
la calmer, la soignèrent avec une pitié, une charité que n'autorisait
guère la conduite de cette femme. Elles l'assurèrent qu'elles lui
pardonnaient. Mais rien ne pouvait apaiser cette folie, fille du
remords; la malheureuse se tordait toujours dans les cris et dans les
convulsions. Il fallut appeler huit hommes pour la contenir; le 29
juin[1509], on la transporta dans le château; huit jours après, le 6
juillet, on dut la transférer à l'Hôtel-Dieu, où l'on mit près d'elle
une femme, chargée de l'espionner à son tour[1510].

Et la Reine, opiniâtre dans sa miséricorde, écrivait à Toulan, dans
un de ces billets que le fidèle Turgy parvenait à soustraire aux
recherches des municipaux: «La femme Tison est-elle bien soignée[1511]?»

La méchanceté de Tison ne tint pas contre cet admirable pardon des
injures. Pris de remords, lui aussi, il s'efforça de faire oublier sa
conduite passée en se dévouant, comme Turgy, au service de celles qu'il
avait espionnées si longtemps[1512].

Mais la Convention et la Commune n'avaient point de ces repentirs;
elles étaient impitoyables dans leur haine; elles persécutaient, parce
qu'elles avaient peur. L'image de la royauté, qu'elles avaient cru
détruire le 21 janvier, les poursuivait, comme un menaçant fantôme.
Louis XVI était mort, mais Louis XVII vivait. Le nom de l'enfant roi
revenait sans cesse dans les espérances de ses partisans, dans les
préoccupations des bourreaux de son père. Le 30 juin, des membres
de la section du Pont-Neuf se rendirent au Comité de Salut public
et annoncèrent qu'un complot s'était formé, sous la conduite du
général Dillon, pour renverser la Convention, enlever Louis XVII et
le proclamer Roi, sous la régence de Marie-Antoinette. Le lendemain,
1er juillet, le Comité de Salut public répondit à cette dénonciation
en arrêtant que le jeune Louis Capet serait séparé de sa mère, placé
dans un appartement à part, «le mieux défendu de tout le local
du Temple,» et remis à un instituteur du choix de la Commune. La
Convention s'empressa de sanctionner la résolution de son Comité; dès
le 3 juillet, l'arrêté fut mis à exécution.

A neuf heures et demie du soir, six municipaux se rendirent au Temple
pour ravir l'enfant royal. Le jeune prince dormait; un châle, tendu
autour de son lit, à défaut de rideaux, l'abritait contre l'air et
la lumière. Assises près de sa couche, la Reine et Mme Elisabeth
réparaient, de leurs mains, ses vêtements troués; Madame Royale faisait
la lecture à haute voix dans une _Semaine sainte_, que Turgy avait
trouvé moyen de faire parvenir à Mme Elisabeth au mois de mars.
La religion présidait ainsi à ces tristes veilles; sa voix austère
sanctifiait ces travaux et affermissait ces cœurs si tendres contre les
sacrifices déjà consommés et ceux qui les attendaient encore.

Tout à coup, la porte s'ouvre; les municipaux entrent. «Nous venons,
dit l'un d'eux, vous notifier l'ordre du Comité portant que le fils
de Capet sera séparé de sa mère et de sa famille.» La Reine se lève,
pâle et frémissante. «M'enlever mon enfant!» s'écrie-elle, «cela n'est
pas possible! On ne peut pas songer à me séparer de mon fils. Mes
soins lui sont nécessaires.»—«Le Comité a pris cet arrêté,» riposte
le municipal; «la Convention l'a ratifié; nous devons en assurer
l'exécution immédiate.»—«Non, reprend la malheureuse mère, n'exigez
pas de moi cette séparation.» Et les mains jointes, les yeux humides,
la poitrine haletante, elle se place près du lit avec sa belle-sœur et
sa fille, comme une lionne qui défend ses petits. Dans ces mouvements,
le châle tombe; l'enfant s'éveille; entendant ce tumulte, voyant sa
mère en pleurs, ces hommes menaçants: «Maman, maman,» dit-il, en lui
tendant les bras, «ne me quittez pas.» Et la mère saisit son fils,
le couvre de baisers, le serre sur son cœur, se cramponne en quelque
sorte aux pieds du lit, pour qu'on ne puisse l'en détacher. «Vous
me tuerez,» dit-elle, «avant de me l'arracher.» Puis, abdiquant sa
fierté pour s'abaisser à la prière, oubliant qu'elle est reine, pour
se souvenir seulement qu'elle est mère, elle adjure les ravisseurs
d'avoir pitié d'elle et de son enfant; elle se répand en larmes, en
sanglots, en supplications. A côté d'elle, Mme Elisabeth et Madame
Royale pleurent et prient; elles s'efforcent, mais en vain, d'attendrir
le cœur des geôliers; ces hommes n'ont pas de cœur. «A quoi bon toutes
ces criailleries? riposte brutalement un des municipaux; on ne le tuera
pas, ton fils. Livre-le nous de bonne grâce, ou nous saurons bien nous
en rendre maîtres.» Et un autre propose de faire monter la garde pour
enlever de force l'enfant[1513].

«Une heure, raconte Madame Royale, se passa ainsi en résistance de
sa part,—de la part de la Reine,—en injures, en menaces de la part
des municipaux, en pleurs et en défenses de nous tous. Enfin, ils la
menacèrent si positivement de le tuer, ainsi que moi, qu'il fallut
qu'elle cédât encore, par amour pour nous[1514].»

Oui, pour arracher un fils à sa mère, on eut l'odieux courage de
menacer cette mère de tuer ses enfants. La plume tombe, en présence
d'une telle infamie.

Mme Élisabeth et Madame Royale levèrent le jeune prince: la pauvre
mère n'avait plus la force de le faire[1515]. On l'habilla longuement,
avec quels regards, quels déchirements, quelles lenteurs calculées,
Dieu le sait! Quand la toilette fut achevée, la Reine plaça son fils
devant elle, et puisant dans sa foi de chrétienne la force de lui
parler, elle posa ses deux mains sur la tête de l'enfant: «Mon fils,»
lui dit-elle d'une voix grave, «nous allons nous quitter. Souvenez-vous
de vos devoirs, quand je ne serai plus auprès de vous pour vous les
rappeler. N'oubliez jamais le bon Dieu qui vous éprouve et votre mère
qui vous aime. Soyez sage, patient et honnête, et votre père vous
bénira du haut des cieux.» Puis, déposant sur le front du pauvre petit
une dernière bénédiction dans un dernier baiser, elle le remit aux
mains de ses gardiens. L'enfant s'en échappa et s'attacha à la robe de
sa mère. «Il faut obéir,» dit-elle tristement, «il le faut.»—«Allons,»
dit brusquement un des municipaux, «tu n'a plus, j'espère, de doctrine
à lui faire; il faut avouer que tu as fièrement abusé de notre
patience.»—«Tu pourrais te dispenser de lui faire la leçon,» riposta
un second.—«Ne t'en inquiète pas,» reprit un troisième; «la Nation,
toujours grande et généreuse, pourvoira à son éducation.» Et les six
municipaux, entraînant violemment le jeune prince, sortirent de la
chambre[1516].

Pendant quelques instants encore, on entendit les pas des geôliers qui
s'éloignaient et les cris de l'enfant qui se débattait. Puis le silence
se fit, et les trois femmes restèrent seules à pleurer auprès d'une
couchette vide.

La Commune du moins leur épargnait le supplice d'avoir des témoins
de leur douleur; à partir de ce jour, les municipaux ne restèrent
plus dans la chambre des prisonnières; elles furent toutes les nuits
renfermées sous les verroux[1517]. Les gardes ne venaient plus que
trois fois par jour, pour apporter les repas et s'assurer que les
barreaux des fenêtres n'étaient pas dérangés. Il n'y eut plus personne
pour le service; Mme Élisabeth et Madame Royale faisaient les lits
et servaient la Reine. Les pauvres femmes aimaient mieux cela; elles
pouvaient du moins prier et pleurer en paix.

La Convention avait déclaré qu'elle pourvoirait à l'éducation du fils
de Capet. On sait comment elle y pourvut. Le précepteur qu'elle donna
à Louis XVII fut le savetier Simon, un des plus grossiers et des plus
haineux parmi les municipaux auxquels avait été confiée la garde des
prisonniers du Temple. Quelques mois après, ce bel et charmant enfant
aux joues roses, aux cheveux bouclés, à l'esprit vif, au cœur ardent et
tendre, n'était plus qu'un pauvre petit être souffreteux et rachitique,
dont on tuait le corps à coups de fouet, dont, ne pouvant tuer l'âme,
on tuait l'intelligence à coups de jurons et de chansons obscènes.
«Citoyens,» avait demandé Simon aux Comités lorsqu'on l'avait chargé
de la garde du jeune roi, «citoyens, que décidez-vous du louveteau?
Il était appris pour être insolent; je saurai le mater. Tant pis
s'il en crève! Je n'en réponds pas. Après tout, que veut-on? Le
déporter?»—«Non.»—«Le tuer?»—«Non.»—«L'empoisonner?»—«Non.»—«Mais, quoi
donc?»—«S'en défaire[1518]!»

Tel était le programme que la Convention avait tracé à Simon, et que
celui-ci devait remplir avec une singulière conscience, si l'on peut se
servir du mot de conscience en parlant d'un tel homme!

Nous n'avons pas à refaire l'histoire de ce long et douloureux martyre;
le récit, tracé de main de maître par MM. de Beauchesne et Chantelauze,
a fait pleurer toutes les mères.

Depuis que Louis XVII avait été confié à cet étrange précepteur, il
n'était pas sorti de sa chambre; les gardes du Temple ne l'avaient pas
vu. Le bruit s'était répandu dans Paris qu'il avait été enlevé de son
cachot et conduit en triomphe à Saint-Cloud. Pour mettre fin à ces
rumeurs, qui amenaient une certaine agitation, le Comité de sûreté
générale décida, le 7 juillet, que quatre commissaires, Dumont, Maure,
Chabot et Drouet, se transporteraient à la Tour. Le premier acte des
commissaires fut de faire descendre l'enfant au jardin, afin qu'il fût
vu par la garde montante. A peine là, le jeune prince se mit à appeler
sa mère à grands cris et à se plaindre d'être séparé d'elle. «Qu'on
me montre,» s'écria-t-il, «la loi qui ordonne de me séparer de ma
mère.» Ces cris importunèrent les commissaires. «On le fit taire,» dit
laconiquement Madame Royale[1519]. Comment? Elle ne le dit pas; mais on
le devine; on le fit monter précipitamment dans sa chambre, où Simon
fut chargé de le travailler[1520] et de le dresser.

En quittant le fils, les quatre députés entrèrent chez la mère. A
l'aspect de Drouet, la Reine ne put retenir un mouvement de répulsion;
quand elle l'eut surmonté, «elle se plaignit, dans les termes les
plus touchants, de la cruauté que l'on avait eue de lui ôter son
fils»[1521]; elle supplia qu'on le lui rendît, qu'on lui permît au
moins de le voir aux heures des repas[1522]. Ni prières, ni raisons
ne purent fléchir la dureté des commissaires; ils se contentèrent de
répondre qu'on croyait nécessaire de prendre cette mesure.

Ces hommes ne sentaient rien: «Nous nous sommes transportés au Temple,
dit froidement Drouet à la Convention. Dans le premier appartement,
nous avons trouvé le fils de Capet jouant tranquillement aux dames avec
son mentor.

«Nous sommes montés à l'appartement des femmes; nous y avons trouvé
Marie-Antoinette, sa fille et sa sœur jouissant d'une parfaite santé.
On se plaît encore à répandre chez les nations étrangères qu'elles sont
maltraitées; et, de leur aveu, fait en présence des commissaires de la
Convention, rien ne manque à leur commodité.»

De la scène dramatique du jardin, des réclamations touchantes de la
Reine, pas un mot.

Non, pour que la pauvre mère pût apercevoir son fils ou avoir de ses
nouvelles, ce n'était pas sur la compassion officielle qu'il fallait
compter, c'était sur le dévouement de quelques amis, c'était sur
elle-même. Le jeune prince allait, de temps à autre, prendre l'air
sur la plate-forme de la Tour; la Reine découvrit que, par une petite
fenêtre de son appartement, on pouvait voir l'enfant passer dans
l'escalier. «Dites à Fidèle,—Toulan,—écrivait Mme Elisabeth,—ma
sœur a voulu que vous le sachiez,—que nous voyons tous les jours
le petit par la fenêtre de l'escalier de la garde-robe[1523].» La
malheureuse femme restait des heures entières à guetter le passage de
son fils; quand il était passé, on montait sur la plate-forme, qui
avait été divisée en deux par une cloison, et là, par une petite
fente, on apercevait encore le jeune Roi. «Nous montions sur la Tour
bien souvent, raconte Madame Royale, parce que mon frère y allait de
son côté et que le seul plaisir de ma mère était de le voir passer de
loin, par une petite fente. Elle y restait des heures entières pour
y guetter l'instant de voir cet enfant; c'était sa seule attente, sa
seule occupation[1524].» Parfois aussi, on avait des nouvelles du
petit prisonnier, soit par les municipaux, soit par Turgy, soit par
Tison, qui semblait vouloir faire oublier, par un redoublement de zèle,
l'indignité de sa conduite première. Ces nouvelles étaient navrantes:
Simon maltraitait son royal élève «au delà de tout ce qu'on peut
imaginer[1525]», et Mme Elisabeth dut supplier Tison de cacher,
par pitié, toutes ces horreurs à la pauvre mère; elle en savait ou en
soupçonnait bien assez[1526]. Mais un jour,—c'était le jour où l'on
venait d'apprendre la marche victorieuse des coalisés,—la Reine était
sur la Tour, attentive, à son poste d'observation; elle voit monter
l'enfant et son geôlier; l'enfant est pâle, l'air souffreteux, la tête
baissée; il a quitté le deuil de son père; il porte la carmagnole
et est coiffé du bonnet rouge. Et le geôlier est là, le juron et le
blasphème à la bouche, injuriant, brutalisant, frappant le pauvre
petit. Ce jour-là, la Reine en a trop vu, elle se jette en pleurant
dans les bras de Mme Élisabeth, écarte la jeune Marie-Thérèse qui
veut à son tour s'approcher de la fente et redescend foudroyée dans sa
chambre. «Mes pressentiments ne me trompaient pas,» dit-elle à Mme
Élisabeth en fondant en larmes; «je savais bien qu'il souffrait; il
serait malheureux à cent lieues de moi que mon cœur me le dirait.
Depuis deux jours, je souffrais, je m'agitais, je tremblais; c'est
que les larmes que mon pauvre enfant répand loin de moi, je les sens
tomber sur mon cœur. Je n'ai plus de goût à rien; Dieu s'est retiré de
moi; je n'ose plus prier.» Puis, tout à coup, se repentant de cette
dernière parole: «Pardon, mon Dieu, et vous, ma sœur, pardon, je
crois en vous comme en moi-même; mais je suis trop tourmentée pour ne
pas être menacée de quelque nouveau malheur. Mon enfant! mon pauvre
enfant! Je sens, au déchirement de mon cœur, les défaillances du sien.»
Marie-Thérèse était à côté; Mme Élisabeth, craignant qu'elle n'eût
entendu ces paroles désespérées, alla la consoler; la jeune fille fit
sa prière et s'endormit[1527].

Ce nouveau malheur, que redoutait la Reine, n'allait pas tarder
à fondre sur elle. Le 1er août, sur un rapport de Barrère, la
Convention décida que Marie-Antoinette serait envoyée au Tribunal
révolutionnaire et transférée sur-le-champ à la Conciergerie.

«Le 2 août, à deux heures du matin, raconte Madame Royale, on vint
nous éveiller pour lire à ma mère le décret de la Convention, qui
ordonnait que, sur la réquisition du procureur de la Commune, elle
serait conduite à la Conciergerie pour qu'on lui fît son procès. Elle
entendit la lecture de ce décret sans s'émouvoir et sans leur dire une
seule parole; ma tante et moi, nous demandâmes de suite à suivre ma
mère; mais on ne nous accorda pas cette grâce. Pendant qu'elle fit le
paquet de ses vêtements, les municipaux ne la quittèrent point; elle
fut même obligée de s'habiller devant eux. Ils lui demandèrent ses
poches qu'elle donna; ils les fouillèrent et prirent tout ce qu'il y
avait dedans, quoique ce ne fût pas du tout important. Ils en firent un
paquet qu'ils dirent qu'ils enverraient au Tribunal révolutionnaire, où
il serait ouvert devant elle. Ils ne lui laissèrent qu'un mouchoir et
un flacon, dans la crainte qu'elle ne se trouvât mal. Ma mère, après
m'avoir tendrement embrassée, me recommanda de prendre courage, d'avoir
bien soin de ma tante et de lui obéir comme à une seconde mère, me
renouvela les mêmes instructions que mon père; puis, se jetant dans les
bras de ma tante, elle lui recommanda ses enfants. Je ne lui répondis
rien, tant j'étais effrayée de l'idée de la voir pour la dernière
fois; ma tante lui dit quelques mots bien bas. Alors ma mère partit,
sans jeter les yeux sur nous, de peur sans doute que sa fermeté ne
l'abandonnât. Elle s'arrêta encore au bas de la Tour, parce que les
municipaux y firent un procès-verbal pour décharger le concierge de sa
personne. En sortant, elle se frappa la tête à un guichet, ne pensant
pas à se baisser; on lui demanda si elle s'était fait du mal. «Oh non!
dit-elle, rien à présent ne peut me faire du mal[1528].»

Et montant dans une voiture avec un municipal et deux gendarmes, elle
partit pour la Conciergerie.



CHAPITRE XXV

     La Conciergerie.—Le cachot de la Reine.—Michonis.—Les
     Richard.—Tentatives pour sauver la Reine.—Affaire de
     l'œillet.—Vexations nouvelles.—Le concierge Bault et sa
     famille.—Nouvelles tentatives d'évasion.—Le complot
     Basset.—Inaction de l'Autriche.


Nous sommes arrivés à la dernière étape: après la Conciergerie, il n'y
a plus que l'échafaud.

Il était trois heures du matin, quand la Reine arriva dans sa nouvelle
prison; au lieu de l'écrouer au greffe, on la conduisit directement
à la chambre qui lui était destinée. C'était une petite pièce du
rez-de-chaussée, basse, humide et froide[1529], à laquelle menait un
grand corridor sombre et que fermait une porte massive, garnie de deux
énormes verrous. Le sol, situé au-dessous du niveau de la cour, était
carrelé en briques sur champ; sur les murs, le long desquels l'eau
ruisselait, quand la Seine était haute[1530], on apercevait encore les
lambeaux d'un vieux papier fleurdelysé, rongé par le salpêtre. Cette
chambre, appelée chambre du Conseil, parce que c'était là qu'avant la
Révolution les magistrats du Parlement de Paris venaient, à certaines
époques, écouter les réclamations des prisonniers, était occupée par
le général Custine, qui avait dû l'évacuer précipitamment pour faire
place à la Reine[1531]. Une fenêtre basse, soigneusement grillée
et donnant sur la cour intérieure de la prison, éclairait seule ce
sombre réduit; un lit de sangle, une table, deux chaises de paille, un
fauteuil de canne[1532], en composaient le misérable ameublement[1533];
sur le lit, des sangles renouées en plusieurs endroits avec des cordes,
une paillasse à demi pourrie, un matelas déchiré, une couverture de
laine trouée, des draps de toile grossière et grise; pas de rideaux, un
vieux paravent[1534]. Les gendarmes, qui couchaient sur un lit pareil
à celui de la Reine, le trouvaient trop dur et s'en plaignaient. Il y
avait encore une corbeille d'osier pour l'ouvrage, une boîte de bois
pour la poudre et une de fer-blanc pour la pommade[1535].

En entrant, la Reine ne put s'empêcher de jeter un regard sur la nudité
de ces murs. Le jour grandissait déjà. Elle accrocha sa montre à un
clou et s'étendit sur son lit[1536].

Mais la haine de ses bourreaux ne pouvait pas même lui laisser la
consolation de la solitude. Dès le matin, deux gendarmes vinrent
s'installer dans la chambre de la prisonnière pour la surveiller; on
y ajouta une femme pour le service; c'était une vieille personne de
quatre-vingts ans, nommée Larivière, ancienne concierge de l'Amirauté,
et dont le fils était le porte-clefs de la prison. Mais bientôt cette
femme, dont l'attitude avait inspiré une certaine confiance à la
Reine, fut changée; on la remplaça par une jeune femme de trente-six
ans, la femme Harel, «véritable poissarde,» a dit Rougeville[1537],
dont le mari était employé aux bureaux secrets de la police et qui
n'avait d'autre mission que d'espionner la captive. La Reine s'en méfia
instinctivement et ne lui adressa presque jamais la parole[1538].

Deux nouveaux lits furent apportés en même temps; l'un était destiné à
la femme de service; l'autre aux gendarmes, qui ne perdaient jamais de
vue leur prisonnière, même, a dit Rougeville, «lorsqu'elle avait des
soins naturels à se donner[1539].»

Un voleur de la dernière catégorie, nommé Barassin, forçat,
espion[1540], à figure de brute et à cœur d'hyène, qui était chargé,
dans les prisons, des besognes les plus dégoûtantes et les plus
pénibles, pénétrait parfois dans le cachot royal, pour y remplir
ses répugnantes fonctions[1541]. Un jour, Beaulieu, alors détenu à
la Conciergerie, l'interrogea sur la manière dont y était traitée
Marie-Antoinette.

—«Comme les autres,» répondit-il.

—«Comment? Comme les autres?»

—«Oui, comme les autres; cela ne peut surprendre que les aristocrates.»

—«Et que faisait la Reine, dans sa triste chambre?»

—«La Capet! Va, elle était bien penaude; elle raccommodait ses chausses
pour ne pas marcher sur sa chrétienté.»

—«Comment était-elle couchée?»

—«Sur un lit de sangle, comme toi.»

—«Comment était-elle vêtue?»

—«Elle avait une robe noire, qui était toute déchirée; elle avait l'air
d'une margot[1542].»

Quel saisissant tableau dans sa brutalité réaliste!

Arrachée à la hâte de la Tour, Marie-Antoinette n'avait pu emporter
que bien peu de vêtements. Dès le lendemain, elle en fit demander, et
les municipaux du Temple transmirent à ceux de la Conciergerie une
redingote et une jupe, deux paires de bas de filoselle, une paire
de chaussettes, et un bas à tricoter, renfermé dans une corbeille
et que la pauvre mère avait commencé pour son fils[1543]. Mme
Élisabeth et sa nièce mirent dans le paquet tout ce qu'elles purent
trouver de laine et de soie; elles savaient combien la Reine avait
toujours aimé à s'occuper. Au temps de sa prospérité même, elle avait
l'habitude de travailler sans cesse; à la Conciergerie ce devait être
sa seule distraction. Mais cette distraction même lui fut refusée;
l'espoir de la prisonnière et l'ingénieuse affection de sa belle-sœur
furent trompées. On ne voulut pas remettre à la Reine les aiguilles
à tricoter, dans la crainte, dirent les municipaux, qu'elle ne s'en
servît pour attenter à ses jours[1544]. La pauvre femme fut réduite à
ne rien faire, dans sa prison, que prier, méditer, songer au triste
passé et au triste avenir. Son seul passe-temps était de regarder ses
geôliers jouer aux cartes ou de lire quelques volumes que la compassion
d'un garde plus humain ou le dévouement d'un serviteur fidèle, comme
Hue ou Montjoye, réussissait à lui procurer, les voyages de Cook entre
autres, et lorsqu'on lui demandait quels livres elle désirait: «Les
aventures les plus épouvantables,» répondait-elle[1545].

En même temps qu'on refusait à la détenue de la Conciergerie des
aiguilles, on enlevait aux prisonnières du Temple les tapisseries
faites par la Reine et celles auxquelles elles travaillaient
elles-mêmes, sous prétexte qu'il pouvait y avoir dans ces ouvrages des
signes mystérieux et des moyens de correspondance[1546].

Marie-Antoinette n'avait jamais bu de vin, et elle ne pouvait supporter
l'eau de la Seine. La seule boisson qui ne lui fît pas mal était l'eau
de Ville-d'Avray; pendant sa captivité au Temple, on n'avait cessé
d'y apporter une provision de cette eau. Mme Élisabeth supplia les
municipaux d'en faire porter un peu à la Conciergerie, et le 5 août les
administrateurs de police y consentirent; chaque jour, deux bouteilles
d'eau de Ville-d'Avray furent prélevées sur la provision du Temple pour
l'usage de la veuve de Louis XVI.

A côté des persécuteurs, il y avait encore des cœurs amis. La Terreur,
qui pesait sur la France, n'avait pu comprimer les saintes ardeurs du
dévouement et de la pitié. Michonis était toujours là; c'était lui
qui veillait sur la Reine et qui, nommé administrateur de police,
avait obtenu l'inspection de son cachot. C'était lui qui servait
d'intermédiaire entre le Temple et la Conciergerie, et, le 19 août par
exemple, allait réclamer les quatre chemises et la paire de souliers
non numérotés dont la prisonnière avait «le plus pressant besoin». De
leur côté, Turgy et Toulan continuaient leur correspondance par signes,
et c'est par eux que, jusqu'à la fin, Mme Élisabeth et Madame Royale
purent avoir des nouvelles de la «personne», ainsi qu'elles désignaient
Marie-Antoinette[1547]. Mais les précautions les plus minutieuses
étaient nécessaires. Le bruit de ces intelligences avait fini par
transpirer; aussitôt les princesses, redoutant une perquisition,
jetèrent tout ce qu'elles conservaient encore, dissimulé sous leurs
vêtements, papier, encre, crayon[1548]; elles n'eurent plus, pour
leur correspondance avec Toulan, que de la noix de galle et du lait
d'amandes[1549].

Hue avait fait mieux encore: il s'était introduit à la Conciergerie et
avait réussi,—sans grande peine d'ailleurs, car le terrain était bien
préparé,—à gagner le concierge Richard et sa femme, celle que Mm
Élisabeth, dans ses billets, désignait sous le nom de _Sensible_[1550].
C'est par eux qu'il avait des nouvelles de la prisonnière qu'il
transmettait à Toulan, que celui-ci, à son tour, au moyen de signaux
sur le cor, communiquait à Turgy, et qui allaient jeter un peu de
baume sur le cœur des captives du Temple. Faire passer à la Reine des
nouvelles de ses enfants, informer Madame Royale et Mme Élisabeth
de l'état où se trouvait la Reine, tel était le double but que se
proposait Hue,—le _Constant_ de la correspondance,—et que ce généreux
quatuor de complices, Turgy et Toulan, Richard et sa femme, l'aidaient
fidèlement à remplir.

C'étaient des cœurs compatissants que ces Richard. Tout ce qu'ils
pouvaient faire pour adoucir la dure captivité de Marie-Antoinette,
ils le firent, et ils trouvaient facilement des aides pour ces pieux
complots. Un jour la prisonnière avait le désir de manger du melon;
Mme Richard courut au marché le plus voisin: «Il me faut un
excellent melon,» dit-elle à une marchande qu'elle connaissait.—«Je
devine pour qui, répondit la marchande; c'est pour notre malheureuse
Reine; choisis, prends ce qu'il y a de plus beau.» Elle-même bouscula
tout le tas de melons pour trouver le meilleur. Mme Richard voulut
payer: «Garde ton argent,» reprit la brave femme, «et dis à la Reine
qu'il y en a parmi nous qui gémissent[1551].»

Il n'était pas jusqu'à des chefs révolutionnaires, et des plus en
vue, qui ne se laissassent toucher par les malheurs de leur victime
ou séduire par l'appât d'une somme d'argent. Manuel avait été un
des premiers convertis; Camille Desmoulins s'était pris de pitié;
il voulait à toute force sauver la prisonnière[1552]; il ne réussit
qu'à se perdre après elle. Hébert lui-même, l'infâme _Père Duchesne_,
Hébert se laissait gagner; mais on le soupçonna et, pour détourner les
soupçons, il se montra plus violent que jamais[1553]. L'ex-capucin
Chabot était tenté par l'appât d'un million que lui offrait la marquise
de Janson[1554], et Fersen, toujours intrépide et infatigable,
concertait, avec la Marck et Mercy, l'envoi à Paris du maître de
ballet Noverre et du financier Ribbes pour gagner Danton, en lui
offrant de l'argent et les diamants pris sur Sémonville[1555]. D'un
autre côté, le prince de Cobourg renouvelait ses offres pour l'échange
de la Reine contre les commissaires arrêtés par Dumouriez[1556].

Le bruit de ces dispositions meilleures chez certains chefs du
gouvernement se répandit dans Paris, et un jour la femme de Richard
entretint la Reine de la possibilité d'une délivrance; mais la Reine,
rendue plus clairvoyante par le malheur, se contenta de secouer la
tête: «Ils ont immolé le Roi, dit-elle, ils me feront périr comme
lui. Non, je ne reverrai plus mes malheureux enfants ni ma tendre et
vertueuse sœur.» Et en disant ces mots elle fondit en larmes.

Quoi qu'il en soit, cette compassion des gardiens amenait une sorte
de relâchement dans la surveillance. Certains gendarmes avaient
des égards pour la prisonnière. L'un d'eux brisait sa pipe, parce
qu'il s'apercevait que la fumée de tabac incommodait la Reine et
l'empêchait de dormir la nuit[1557]. D'autres, connaissant son goût
pour les fleurs, lui apportaient des œillets, des tubéreuses, des
juliennes[1558]. La femme Harel s'attendrissait[1559]. Grâce à la
complicité des administrateurs de police et des concierges, diverses
personnes, des prêtres même[1560], s'introduisaient à la Conciergerie
et jusque dans le cachot de la Reine[1561]. L'abbé Émery, détenu lui
aussi, pouvait de l'intérieur de la prison, il est vrai, la confesser
et s'entretenir quelques instants avec elle[1562]. Et Fouquier-Tinville
avouait qu'il y avait à la Conciergerie «beaucoup plus de facilités»
qu'au Temple pour avoir des intelligences avec le dehors[1563].

Ce furent ces facilités sans doute qui entretinrent chez quelques
serviteurs dévoués la pensée d'enlever la prisonnière et d'épargner
ainsi un nouveau crime à la France. «Beaucoup de monde s'intéressa à
ma mère, raconte Madame Royale. J'ai appris, depuis sa mort, qu'on
avait voulu la sauver de la Conciergerie et que par malheur le projet
n'avait pas réussi. On m'a assuré que les gendarmes qui la gardaient
et la femme du concierge avaient été gagnés par quelqu'un de nos amis,
qu'elle avait vu plusieurs personnes bien dévouées dans sa prison,
entre autres un prêtre qui lui avait administré les sacrements qu'elle
avait reçus avec une grande piété. L'occasion de se sauver manqua une
fois parce qu'on lui avait recommandé de parler à la seconde garde et
que par erreur elle parla à la première. Une autre fois, elle était
hors de sa chambre et avait passé le corridor, quand un gendarme
s'opposa à son départ, quoiqu'il fût gagné, et l'obligea de rentrer
chez elle, ce qui fit échouer l'entreprise[1564].» Du premier de ces
projets, nous savons peu de chose. Il est probable cependant qu'il
avait été conçu par le baron de Batz, «cet infâme, ce monstre,» dont
la Convention mettait la tête à prix[1565]; que les gendarmes étaient
gagnés et que le plan échoua parce que la Reine manqua de parler à
celui de ses gardiens qui, ayant deux redingotes l'une sur l'autre,
devait lui en donner une pour la faire sortir de la Conciergerie, d'où
un jeune homme appelé Rousset devait la conduire en lieu sûr[1566].

Le second projet, mieux connu, paraît être le complot désigné dans
l'histoire sous le nom d'_Affaire de l'œillet_.

Parmi les fidèles qui rôdaient autour de la Conciergerie, prêts à
sacrifier leur vie pour sauver celle de Marie-Antoinette, était
un chevalier de Saint-Louis, nommé Rougeville, l'un de ceux qui
avaient été aux côtés de Louis XVI au 20 juin et au 10 août. Par
l'intermédiaire d'une Américaine, la veuve Dutilleul, et d'un marchand
de bois, nommé Fontaine, Rougeville avait fait connaissance avec
Michonis. Tous deux étaient faits pour s'entendre; l'accord fut vite
conclu, et un jour, le mercredi 28 août, Rougeville accompagna Michonis
à la Conciergerie. La prisonnière était vêtue d'un caraco noir; ses
cheveux gris étaient coupés par derrière et sur le front; elle était
tellement maigrie que Rougeville ne la reconnut pas sans difficulté,
et si faible qu'elle avait de la peine à se tenir debout; aux doigts
elle portait trois pauvres anneaux[1567]. «Ah! c'est vous, Monsieur
Michonis,» dit-elle; et, s'approchant de lui, elle lui demanda, comme
d'habitude, des nouvelles de ses enfants[1568]. Puis, apercevant
Rougeville, elle fut saisie d'une telle émotion qu'elle se laissa choir
dans un fauteuil[1569]. Un grand feu lui monta au visage[1570]; ses
membres tremblaient[1571] et des larmes coulaient de ses yeux[1572].
Rougeville chercha à la rassurer et, s'approchant d'elle, lui fit
signe de prendre des œillets où il avait caché un papier[1573]. Mais
la Reine était si émue encore qu'elle ne comprit pas tout d'abord, et
Rougeville laissa tomber les œillets derrière le poêle[1574]. Puis il
sortit avec Michonis[1575]. Ils ne tardèrent pas à rentrer tous deux,
rappelés par les gendarmes[1576], et tandis que Michonis occupait
ces derniers[1577], la Reine, retirée derrière un paravent[1578],
entretenait Rougeville et le suppliait de ne pas s'exposer ainsi. «J'ai
des armes et de l'argent,» répondit Rougeville, «prenez courage.» Et
il lui promit qu'on la secourrait, qu'il lui apporterait de l'argent
pour gagner les gendarmes, etc.[1579]. «Le cœur vous manque-t-il
donc?» demanda-t-il.—«Il ne me manque jamais,» répondit la Reine,
«mais il est profondément affligé[1580].» Et mettant la main sur
son cœur, elle ajouta: «Si je suis faible et abattue, ceci ne l'est
pas[1581].» Michonis, craignant que cette scène, en se prolongeant,
n'éveillât l'attention des gendarmes, fit un signe à Rougeville et
tous deux sortirent: «Je vous fais donc un adieu éternel?» dit la
Reine à Michonis, qui lui avait annoncé qu'il n'était pas réélu
administrateur de police.—«Non, Madame, répondit-il, si je ne suis plus
administrateur, étant encore officier municipal, j'aurai le droit de
venir et de vous faire visite, tant que cela vous sera agréable[1582].»

Dans cette seconde entrevue, Rougeville avait pu avertir sa royale
interlocutrice de la présence des œillets[1583]. Dès qu'il fut parti,
profitant de ce que la femme Harel jouait aux cartes avec les
gendarmes, la Reine ramassa vivement les fleurs et lut les billets
qu'elles renfermaient. Ils contenaient une offre d'argent[1584] et des
phrases vagues comme celles-ci: «Que comptez-vous faire? J'ai été en
prison; je m'en suis tiré par un miracle; je viendrai vendredi[1585].»
La Reine s'empressa de détruire les billets en les déchirant en mille
morceaux, puis elle s'efforça d'y répondre et, n'ayant ni papier ni
plume, fut réduite à essayer de piquer avec une épingle quelques mots
sur un petit morceau de papier: «Je suis gardée à vue; je ne parle ni
n'écris; je me fie à vous; je viendrai[1586].»

Connaissait-elle dès lors le plan des conjurés? Crut-elle que les
gendarmes avaient été déjà gagnés? Quelque invraisemblable que
cela puisse sembler, il paraît certain que ce fut elle-même qui,
tandis que la femme Harel était sortie pour aller chercher de l'eau,
remit ce petit papier au gendarme Gilbert pour le faire passer à
Rougeville[1587]. Gilbert prit le billet, le plaça dans sa veste et le
transmit à la femme Richard, qui s'empressa de le donner à Michonis,
lorsqu'il revint le lendemain 29[1588]. Rougeville revint aussi le 30,
comme il l'avait promis, sous un nouveau déguisement, et, s'il faut
l'en croire, en profita pour remettre à la prisonnière une certaine
somme en louis et en assignats[1589].

L'exécution du projet avait été fixée à la nuit du 2 au 3 septembre.
Le concierge et sa femme étaient gagnés. Deux administrateurs avaient
reçu de l'argent. Michonis devait aller, à dix heures du soir,
prendre la Reine, sous prétexte de la mener au Temple, par ordre
de la municipalité et, une fois dehors, il devait la faire évader;
Rougeville l'aurait reçue alors et l'aurait conduite en lieu de
sûreté, au château de Livry, dit une version[1590], et de là sur les
terres de l'Empire. Pour ne pas compromettre le concierge, son livre
d'écrou aurait été déchargé. Les conjurés vinrent en effet au jour dit;
moyennant cinquante louis, les gendarmes avaient promis de se taire;
mais au dernier moment, l'un d'eux, quoique ayant reçu la somme, se
ravisa; malgré les instances de Michonis qui arguait des ordres de
la municipalité, il déclara que, si l'on faisait sortir la Reine, il
appellerait la garde[1591]. Le coup était manqué, et, le 3 septembre,
le gendarme Gilbert dénonça le complot. Rougeville put s'échapper;
mais Michonis fut arrêté le 4; Richard et sa femme furent incarcérés,
et deux députés de la Convention, Amar et Sevestre, accompagnés
d'un membre de la municipalité, se transportèrent à la Conciergerie
pour faire une enquête. Marie-Antoinette fut interrogée à deux
reprises[1592]; avec une admirable présence d'esprit, elle s'efforça
d'éloigner toutes les charges qui pouvaient peser sur Michonis et
Rougeville. Les enquêteurs ne découvrirent rien, et sans le récit que,
deux mois après, Rougeville fit à Fersen, sans le mémoire qu'il envoya,
un peu plus tard, au comte de Metternich, et plus tard encore aux
Cinq-Cents, nous ne connaîtrions pas aujourd'hui encore les détails du
plan élaboré entre les deux fidèles serviteurs de la monarchie[1593].

Mais la Convention avait frémi du danger qu'elle avait couru de perdre
sa proie. Le 10 septembre, des administrateurs de police vinrent
enlever à la Reine ses derniers bijoux, suspects sans doute de pouvoir
servir à corrompre les gardiens: les petits anneaux que Rougeville
avait vus à ses doigts[1594] et qui ne contenaient que des cheveux, une
montre d'or de Bréguet, cette dernière amie des prisonniers dont elle
compte les heures, des cachets, un médaillon renfermant des cheveux
aussi, les cheveux du Dauphin, dit-on[1595]. En même temps, la captive
était mise au secret, les gendarmes et la femme Harel renvoyés de sa
chambre, un factionnaire placé à sa porte, avec ordre de ne la laisser
communiquer avec personne que le concierge et sa femme et un autre
factionnaire posté dans la cour, avec consigne de ne permettre à qui
que ce fût d'approcher de la fenêtre à la distance de dix pas, sous
quelque prétexte que ce pût être[1596].

Ce n'est pas tout. Le cachot où un chevalier de Saint-Louis avait
pu s'introduire et d'où la Reine avait failli s'échapper n'était
évidemment pas assez sûr pour la renfermer désormais. Le 11 septembre,
les administrateurs de police revinrent à la Conciergerie «à l'effet
d'y choisir un local pour la détention de la veuve Capet, autre que
celui où elle est maintenant détenue». Ils visitèrent avec soin les
diverses pièces de la prison et finirent par s'arrêter à celle qui
servait de pharmacie. Il fut décidé que le pharmacien, Jacques-Antoine
Lacour, la débarrasserait le jour même, afin de permettre au citoyen
Godard d'exécuter, «dans le plus bref délai possible,» les travaux
nécessaires pour la transformer en cachot. La grande croisée qui
donnait sur la cour des femmes devait être bouchée au moyen d'une tôle
d'une ligne d'épaisseur, jusqu'au cinquième barreau de traverse, et
le surplus grillé en fil de fer à mailles très serrées; la seconde
croisée, ayant vue sur l'infirmerie, devait être totalement condamnée
par le moyen d'une tôle de même épaisseur[1597], et la petite croisée,
qui donnait sur le corridor, entièrement supprimée. La porte qui
existait serait munie extérieurement de deux verrous, et l'on en
ajouterait une seconde, de forte épaisseur, ouvrant à l'intérieur et
fermée à l'aide d'une serrure de sûreté. Il existait une gargouille
pour l'écoulement des eaux; on décida de la boucher[1598].

Dès que les travaux d'appropriation furent terminés, la Reine fut
transférée dans ce cachot; elle n'en devait plus sortir que pour aller
au Tribunal révolutionnaire.

La surveillance fut rendue plus minutieuse encore. Plus de femmes
pour servir la prisonnière; la femme Harel avait été renvoyée après
l'affaire de l'œillet; c'était le concierge qui, chaque matin, soignait
les cheveux de la Reine[1599]. Les gendarmes jour et nuit dans la
chambre, séparés par un simple paravent[1600]; deux sentinelles sous
les fenêtres de la cour[1601]; des perquisitions incessantes dans le
cachot par des administrateurs de police ou des membres du Comité de
Sûreté générale[1602]. Pas de lumière le soir[1603]. Plus de travail
le jour, puisque, dès son entrée à la Conciergerie, on lui avait
retiré même les aiguilles à tricoter. La Reine lisait et priait; «la
plus grande partie de son temps, a dit un témoin oculaire, était
consacrée à la prière[1604].» Le malheur avait développé et affermi
les sentiments religieux qu'elle devait à son éducation chrétienne et
que le tourbillon du monde n'avait pu lui faire oublier; «sa prison,
dit Madame Royale, lui avait donné beaucoup de religion[1605].» Plus
d'encre ni de crayon; on les avait retirés depuis longtemps; la Reine
était contrainte d'écrire avec une pointe, sur la muraille, l'état de
son linge. Ses vêtements tombaient en lambeaux; elle n'avait que deux
robes, une noire et une blanche, toutes deux également usées; elle
n'avait que trois chemises, qu'on lui donnait alternativement tous
les dix jours[1606]. La fille du concierge était sans cesse occupée
à raccommoder son linge, ses vêtements, ses souliers; elle remit une
bordure à sa robe noire[1607]. Brisée par l'émotion, accablée par
les privations, le mauvais air, le défaut d'exercice, la santé de la
captive s'était altérée, et d'horribles hémorragies venaient encore
ajouter à ses souffrances et à sa faiblesse[1608].

Par bonheur, Hue, qui avait toujours des relations avec la
Conciergerie, avait réussi, par l'intermédiaire de l'administrateur de
police, Dangé, à faire donner à Richard un successeur qui ne lui cédait
pas en humanité; c'était Bault, concierge à la Force[1609]. Sous un air
rude et sévère[1610], sous le costume d'un Jacobin[1611], Bault cachait
un cœur compatissant et, secondé par sa femme et sa fille, il chercha à
procurer à son auguste prisonnière les adoucissements compatibles avec
la surveillance dont il était lui-même l'objet. Sous prétexte qu'il
avait seul la responsabilité des détenus qui lui étaient confiés, il
fit sortir les gendarmes de la chambre royale, mit la clef dans sa
poche, et la Reine n'eut plus à subir désormais cette odieuse présence
que rendaient plus odieuse encore la conversation de ces hommes,
leurs blasphèmes, le bruit des verres et la fumée de tabac[1612]. Les
gendarmes, consignés à la porte extérieure, accompagnaient bien le
concierge, toutes les fois qu'il entrait dans le cachot, mais ils n'y
restaient plus seuls. La nourriture de la Reine, sans être luxueuse,
fut apprêtée avec soin; elle se composait de café le matin, et, à
dîner, de bouilli, de volaille rôtie, de légumes et de dessert[1613];
mais la pauvre femme n'avait guère d'appétit et il lui arrivait souvent
de ne pas manger[1614].

Ce modeste menu froissa cependant les sentiments égalitaires de
certains municipaux; ils signifièrent au concierge que l'accusée devait
être nourrie comme les autres, de l'ordinaire le plus grossier de la
prison. «Je n'entends pas cela, répondit Bault, c'est ma prisonnière;
j'en réponds sur ma tête. On pourrait tenter de l'empoisonner, il
faut que ce soit moi qui veille à ses aliments; pas une goutte d'eau
n'entrera ici sans ma permission.» Les municipaux cédèrent; le
concierge continua à être chargé de la nourriture de la Reine; il la
lui donna du moins saine et convenable, et l'eau fut toujours bien
claire et bien limpide[1615].

Mais, pour faire acte d'humanité, il fallait se dissimuler sous le
masque de la rigueur et de la persécution. L'automne approchait; le
mois d'octobre était froid et pluvieux; dans cette chambre sans feu,
où l'eau ruisselait sur le pavé et le long des parois, Bault songea à
protéger sa prisonnière contre l'humidité, en tendant autour de son lit
une vieille tapisserie. Les administrateurs virent cela et ne cachèrent
pas leur mécontentement. «Ne voyez-vous pas, leur dit le concierge, que
c'est afin de rompre le bruit et d'empêcher qu'on n'entende rien de la
chambre voisine?»—«C'est juste, répondirent les commissaires; tu as
bien fait[1616].» Ils eussent blâmé une mesure de pitié; ils devaient
approuver une pensée de méfiance.

Une autre fois, cependant, Bault était moins heureux; il avait demandé
une couverture de coton anglaise pour ajouter à la chétive couverture
qui ne mettait guère la captive à l'abri du froid et de l'humidité.
Fouquier-Tinville s'emporta: «Tu mériterais d'être envoyé à la
guillotine,» répondit-il brutalement. Mais le concierge ne se tint
pas pour battu et, ne pouvant obtenir une couverture, il la remplaça
par un matelas[1617]. De son côté, Mme Bault, qui avait un jardin
à Charenton, en réservait pour la Reine les meilleurs produits, les
fruits les plus délicats, et parfois les marchands de la Halle y
ajoutaient, comme du temps de Richard, des pêches et des melons[1618].

Au milieu de sa douloureuse solitude, la malheureuse souveraine pensait
sans cesse à ses enfants, à son fils surtout. Un jour que Bault entrait
dans la prison, elle s'approcha de lui et chercha à lui glisser dans la
main une paire de gants et une boucle de cheveux. Mais Bault n'était
pas seul; les gendarmes l'accompagnaient comme d'habitude; ils virent
le mouvement, et, s'élançant sur le concierge: «Qu'est-ce qu'on vient
de te remettre?» dirent-ils. Bault dut ouvrir la main; les gants et les
cheveux furent saisis et portés à Fouquier-Tinville. Plus heureuse,
quelques jours après, la Reine laissa tomber à ses pieds une pauvre
petite jarretière, qu'elle avait tressée, au moyen de deux cure-dents,
avec les fils arrachés à la couverture de son lit. Cette fois, elle ne
fut pas vue. Bault ramassa le triste et précieux souvenir que, par la
suite, Hue réussit à faire passer à la duchesse d'Angoulême, seul reste
de cette grande famille, décimée au Temple et à la Conciergerie[1619].

Une dernière et plus imprévue consolation était réservée â la
malheureuse femme: grâce à la complicité des geôliers, un prêtre fidèle
put pendant Une nuit pénétrer dans le cachot, y dire la messe et lui
donner même la communion[1620]. Cette nuit-là, il y eut un peu plus de
calme et peut-être un rayon d'espérance dans le cœur de la prisonnière.
Les hommes semblaient l'abandonner; Dieu ne l'abandonnait pas.

Les dévouements d'ailleurs étaient obstinés. En octobre, un complot
s'ébauchait encore pour arracher la victime à ses bourreaux. Quel en
était le chef? Était-ce Rougeville? Était-ce Batz? On l'ignore. Les
agents subalternes seuls sont connus: le perruquier Basset, une femme
bossue, la femme Fournier, le ménage Lemille. On avait gagné un certain
nombre de soldats à Paris, à Courbevoie et à Vincennes; on devait
exciter une émeute, s'emparer de la Convention et des Jacobins, et,
à la faveur du tumulte, délivrer la Reine. Le complot était vaste;
comme tous les autres, il échoua. Dénoncés par des espions auxquels
ils s'étaient imprudemment confiés, les conjurés furent arrêtés le 12
octobre et payèrent de leur tête leur généreux dessein[1621].

Tandis que ces vaillants luttaient pour disputer à l'échafaud la fille
des Césars et que ses geôliers s'efforçaient d'adoucir ses derniers
moments, que faisait sa famille pour la délivrer? Dès qu'elle avait
été transférée à la Conciergerie, Mercy s'était empressé d'écrire au
prince de Cobourg, général en chef de l'armée autrichienne, qui venait
d'entrer dans Valenciennes, pour le supplier de porter rapidement un
corps de cavalerie sur Paris, afin d'empêcher le crime qui se préparait
trop visiblement. «La postérité pourrait-elle croire, s'écriait-il,
qu'un si grand attentat a pu être consommé à quelques marches des
armées victorieuses de l'Autriche et de l'Angleterre, _sans que ces
armées aient tenté quelques efforts pour l'empêcher_[1622]?»

Mais Cobourg n'était pas l'homme des coups de main hardis. Soit
routine, soit calcul, soit impuissance[1623], il préféra prendre ses
quartiers d'hiver[1624], et Mercy fut réduit à écrire, deux mois plus
tard:

«Je tremble pour la Reine. En lisant les journaux, peut-on se défendre
d'un mouvement de terreur[1625]?»

Quand Mercy jetait ce cri d'alarme, il était trop tard; le dernier
acte du grand drame était commencé, et, suivant le mot de la Marck,
la «tache ineffaçable» restait sur le gouvernement autrichien qui, à
quarante lieues de Paris, n'avait rien fait pour sauver la tante de son
Empereur!



CHAPITRE XXVI

     Procès de la Reine.—Décret de la Convention.—Premier
     interrogatoire de Marie-Antoinette.—Chauveau-Lagarde et
     Tronçon-Ducoudray sont désignés pour la défendre.—Le tribunal.—Les
     jurés.—Audience du 14 octobre.—Acte d'accusation.—Les
     témoins.—Déposition d'Hébert.—Mot sublime de la Reine.—Manuel et
     Bailly.—L'officier de gendarmerie de Busne.—Audience du 15
     octobre.—Interrogatoire du président.—Tisset et
     Garnerin.—Réquisitoire de Fouquier-Tinville.—Discours des
     défenseurs.—Condamnation.—La Reine est ramenée à la Conciergerie.


Il y avait deux mois déjà que la Reine avait été transférée à la
Conciergerie pour être traduite au Tribunal révolutionnaire, et
la haine de ses ennemis n'avait pu encore dresser contre elle un
acte d'accusation. Vainement Hébert, jaloux de faire oublier par
un redoublement de violence un instant de pitié, vainement Hébert,
impatient de voir «raccourcir la louve autrichienne», s'écriait-il:
«On cherche midi à quatorze heures pour juger la tigresse d'Autriche,
et l'on demande des preuves pour la condamner, tandis que, si on lui
rendait justice, elle devrait être hachée comme chair à pâté[1626].»
Vainement l'imagination atroce des pourvoyeurs habituels de la
guillotine se mettait-elle en campagne, forgeant des prétextes et
inventant des crimes. L'œuvre de Héron, même revue et corrigée
par Marat, était si absurde, que le Comité de Sûreté générale
renonçait à s'en servir[1627]. Le 3 octobre, Billaud-Varennes
montait à la tribune: «La femme Capet, dit-il, n'est pas punie...
Je demande que la Convention décrète expressément que le Tribunal
révolutionnaire s'occupera immédiatement du procès et du jugement
de la femme Capet.» Le décret fut rendu; mais, deux jours après, le
5 octobre, Fouquier-Tinville se plaignait qu'en le lui transmettant
on ne lui eût transmis en même temps «aucunes pièces relatives à
Marie-Antoinette[1628]». Le Tribunal ne savait que faire et Fouquier
avait des scrupules. Le Comité de Salut public lui ouvrit les Archives
nationales, lui fit communiquer le dossier du procès de Louis XVI;
peine inutile: on n'y trouva rien. A bout de ressources, Pache,
Chaumette et Hébert se transportèrent au Temple, le lundi 7 octobre,
torturèrent longuement par d'infâmes questions Madame Royale et
Mme Élisabeth[1629]; ils ne purent tirer de leurs réponses aucune
dénonciation contre la Reine. Mais, plus heureux, la veille, avec Louis
XVII, ils avaient arraché à l'innocence d'un enfant de huit ans, gorgé
d'eau-de-vie et terrorisé par les brutalités de Simon, une odieuse
calomnie contre sa mère.

Fouquier-Tinville pouvait désormais poser les bases de son «œuvre
d'enfer»; son imagination et la haine populaire feraient le reste.

Le 12 octobre, à six heures du soir. Marie-Antoinette fut appelée
au Palais de justice dans la grande salle d'audience. Vêtue d'une
misérable robe noire, elle alla s'asseoir en face de l'accusateur
public, sur une banquette, entre deux gendarmes. La salle était
sombre. Deux maigres bougies, placées devant le greffier Fabricius,
projetaient seules une lueur insuffisante et la Reine ne pouvait
distinguer, dans l'ombre où ils se cachaient, les puissants du jour,
qui venaient assister, avec une curiosité fiévreuse et méchante, à
l'agonie de la veuve du dernier roi de France.

Le président Herman commence l'interrogatoire; il passe en revue
tout l'édifice laborieusement élevé par Fouquier, tous les griefs
des révolutionnaires contre cette femme qui seule a tenu tête à la
Révolution: les prétendus millions envoyés à son frère, les relations
avec les Princes, le soi-disant Comité autrichien, le _veto_ opposé aux
décrets contre les émigrés et contre les prêtres, les complots contre
le peuple.

D—«C'est vous qui avez appris à Louis Capet cet art d'une profonde
dissimulation avec laquelle il a trompé trop longtemps le peuple
français, qui ne se doutait pas qu'on pût porter à un tel point la
scélératesse et la perfidie?»

R—«Oui, le peuple a été trompé; il l'a été cruellement; mais ce n'est
ni par mon mari ni par moi.»

On arrive à la fuite de Varennes.

D—«Vous avez été l'instigatrice principale de la trahison de Louis
Capet; c'est par vos conseils, et peut-être par vos persécutions,
qu'il a voulu fuir la France, pour se mettre à la tête des furieux qui
voulaient déchirer leur patrie?»

R—«Mon époux n'avait jamais voulu fuir la France; je l'ai suivi
partout; mais, s'il avait voulu sortir de son pays, j'aurais employé
tous les moyens pour l'en dissuader; mais ce n'était pas son
intention.»

On presse la Reine de questions sur ce sujet, comme on l'en avait
pressée lors de l'affaire de l'œillet. Comme au 4 septembre, elle
répond avec un sang-froid et une présence d'esprit qui ne se démentent
pas et qui confondent Herman.

D—«Vous n'avez jamais cessé un moment de vouloir détruire la liberté;
vous vouliez régner à quelque prix que ce fût, et remonter au trône sur
les cadavres des patriotes?»

R—«Nous n'avions pas besoin de remonter sur le trône, puisque nous y
étions; nous n'avons jamais désiré que le bonheur de la France, qu'elle
fût heureuse; mais _qu'elle le soit_, nous serons toujours contents.»

..... D—«Quel intérêt mettez-vous aux armes de la République?»

R—«Le bonheur de la France est celui que je désire par-dessus tout.»

D—«Vous regrettez sans doute que votre fils ait perdu un trône sur
lequel il eût pût monter, si le peuple, enfin éclairé sur ses droits,
n'eût pas brisé ce trône?»

R—«Je ne regretterai rien pour mon fils, quand mon pays sera heureux.»

Herman revient sur le banquet des gardes du corps, les journées
d'octobre, les relations de la Reine au Temple et à la Conciergerie
avec les administrateurs de police et les officiers municipaux, le
complot de l'œillet, etc., épiant les réponses de l'auguste accusée,
cherchant à en faire sortir quelque aveu qui puisse étayer le
monstrueux et fragile échafaudage de Fouquier, la guettant, pour ainsi
dire, dans cette pénombre, comme le tigre guette sa proie..... La Reine
lui répond avec une rare aisance et une dignité simple, sans morgue et
sans faiblesse; dans cet enchevêtrement de questions embrouillées et
confondues à dessein, elle démêle les pièges, elle déjoue les ruses,
et, avec un tact étonnant, elle sait à la fois se défendre et ne
compromettre personne.

Herman, vaincu dans la lutte, lui nomme d'office deux défenseurs,
Chauveau-Lagarde et Tronçon-Ducoudray, et donne l'ordre de la
reconduire à la Conciergerie. La Reine rentre dans son cachot, où, à
partir de ce jour, on la replace sous la surveillance spéciale d'un
officier de gendarmerie, qui ne la quitte plus[1630].

Chauveau-Lagarde était à la campagne, lorsqu'on vint lui annoncer la
grande et douloureuse mission qui lui était confiée[1631]. Il partit
aussitôt pour Paris, et, le 13 au soir, se rendit à la Conciergerie,
avec son collègue Tronçon-Ducoudray. La veille, Fouquier-Tinville
avait déposé au greffe du Tribunal révolutionnaire l'acte d'accusation
qu'il avait réussi à dresser. La Reine en prit connaissance avec
une dédaigneuse fermeté et se contenta de faire froidement diverses
observations, sans s'inquiéter de la présence du gendarme qui pouvait
l'entendre. Plus ému qu'elle et effrayé du volumineux et informe amas
de pièces qui constituait le dossier, l'avocat la pria de réclamer
un délai indispensable pour l'examen de ces pièces. «A qui faut-il
s'adresser?» demanda-t-elle.—«A la Convention nationale,» murmura
à mi-voix le défenseur.—«Non,» reprit-elle vivement, en détournant
la tête; «non jamais!» Sa fierté de reine et sa dignité de veuve se
refusaient à reconnaître l'autorité des assassins de son mari.

Chauveau-Lagarde insista, fit valoir l'intérêt de la mémoire de Louis
XVI, celui de ses enfants, celui de Mme Élisabeth et, dit-il, «à
ces mots de sœur, d'épouse et de mère, la nature l'emporta sur la
souveraine, et la Reine, sans proférer une parole, mais laissant
échapper un soupir, prit la plume, et écrivit à l'Assemblée, en notre
nom, deux mots pleins de noblesse et de dignité, par lesquels en
effet elle se plaignait de ce qu'on ne nous avait pas laissé le temps
d'examiner les pièces du procès et réclamait pour nous les délais
nécessaires[1632].»

La demande, transmise à l'accusateur public, demeura sans réponse.
Le lendemain, lundi 14 octobre, à huit heures du matin, les débats
commençaient.

Les juges et les jurés sont à leur poste. Les juges, ce sont: Herman,
président, Coffinhal, l'âme damnée de Robespierre, son séide le
plus énergique, Deliège, Maire, Donzé-Verteuil. Les jurés, ce sont:
l'ex-marquis Antonelle, Renaudin, l'un des plus atroces parmi cette
bande d'hommes atroces ou lâches[1633], Fiévée, Besnard, Thoumain,
Desboisseaux, Baron, Sambat, Devèze, le chirurgien Souberbielle, qui
veut se récuser et auquel le président impose silence en ces termes:
«Si quelqu'un avait à te récuser, ce serait l'accusation; car tu
as donné des soins à l'accusée, et tu aurais pu être touché de la
grandeur de son infortune[1634];» le limonadier Chrétien, le musicien
Lumière, l'imprimeur Nicolas, le perruquier Ganney, le menuisier
Trinchard, joyeux d'avoir à juger «la bête féroce qui a dévoré une
partie de la République[1635]».

La Reine est introduite; par un reste de coquetterie féminine, suivant
Mercier, ou plutôt par un impérissable sentiment de dignité, elle a
donné plus de soins à sa toilette de veuve; ses cheveux, blanchis par
la douleur, sont arrangés avec plus d'art; elle a ajouté à son bonnet
de linon ordinaire deux barbes volantes, et, sous ces barbes, ajusté un
crêpe noir. Elle se tient là, majestueuse et fière, devant ces hommes
qui se disent ses juges. Interpellée par le président, elle déclare se
nommer _Marie-Antoinette d'Autriche, âgée d'environ trente-huit ans,
veuve du Roi de France, se trouvant, lors de son arrestation, dans le
lieu des séances de l'Assemblée nationale_.

La salle est comble. Plusieurs membres du Comité de Sûreté
générale, Vadier, Amar, Vouland, Moïse Bayle, sont assis à côté
de l'accusateur public, surveillant les jurés et l'auditoire,
encourageant les hésitants, soutenant les faibles, épiant l'agonie de
leur victime[1636]. Les tricoteuses aussi sont à leur poste; depuis
l'institution du Tribunal révolutionnaire, elles n'ont point eu
encore une pareille bonne fortune, et elles viennent se repaître des
souffrances de celle qui fut une reine, et une reine adorée.

Herman recommande aux jurés la fermeté et l'impartialité! Puis,
s'adressant à l'accusée, il l'engage à être attentif (_sic_) à ce
qu'elle va entendre. On fait l'appel des témoins et le greffier
Fabricius donne lecture de l'acte d'accusation.

Antoine Quentin Fouquier-Tinville, accusateur public près le Tribunal
révolutionnaire,

«Expose...... qu'examen fait de toutes les pièces transmises à
l'accusateur public, il en résulte qu'à l'instar des Messaline,
Brunehaut, Frédégonde et Médicis, que l'on qualifiait autrefois de
reines de France, et dont les noms, à jamais odieux, ne s'effaceront
pas des fastes de l'histoire, Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a
été, depuis son séjour en France, le fléau et la sangsue des Français;
qu'avant l'heureuse révolution qui a rendu au peuple français la
souveraineté, elle avait des rapports politiques avec l'homme qualifié
de roi de Bohême et de Hongrie; que ces rapports étaient contraires aux
intérêts de la France; que non contente, de concert avec les frères
de Louis Capet et l'infâme et exécrable Calonne, lors ministre des
finances, d'avoir dilapidé d'une manière effroyable les finances de la
France (fruit des sueurs du peuple), pour satisfaire à des plaisirs
désordonnés et payer les agents de ses intrigues criminelles; il est
notoire qu'elle a fait passer, à différentes époques, à l'Empereur,
des millions qui lui ont servi et servent encore à soutenir la guerre
contre la République, et que c'est par ses dilapidations excessives
qu'elle est parvenue à épuiser le Trésor national.»

Fouquier énumère ensuite tous les griefs accumulés par Herman dans
le premier interrogatoire. Il accuse la Reine d'avoir ménagé, le
1er octobre 1789, entre les officiers des gardes du corps et ceux
du régiment de Flandre «un repas qui avait dégénéré en une véritable
orgie, ainsi qu'elle le désirait», d'avoir amené les convives «à
chanter, dans l'épanchement de l'ivresse, des chansons exprimant le
plus entier dévouement pour le trône et l'aversion la plus caractérisée
pour le peuple, à arborer la cocarde blanche et à fouler aux pieds la
cocarde nationale»;

D'avoir, «par ses agents, occasionné dans Paris et aux environs une
disette qui a donné lieu à une nouvelle insurrection, à la suite de
laquelle une foule innombrable de citoyens et de citoyennes se sont
portés à Versailles, le 5 du même mois»;

D'avoir «tenu, dans son palais, des conciliabules où a été décidée,
avec Lafayette et Bailly, la fuite de Varennes; d'avoir elle-même
tout ménagé et tout préparé pour cette évasion, ainsi qu'elle en est
convenue elle-même dans son interrogatoire[1637]»;

D'avoir «voulu l'horrible massacre, qui a eu lieu le 17 juillet 1791,
des plus zélés patriotes qui se sont trouvés au Champ-de-Mars»; d'avoir
«imaginé de faire discuter, dans ces conciliabules ténébreux, qualifiés
depuis longtemps avec raison de _Cabinet autrichien_, contre (_sic_)
les lois qui étaient portées par l'Assemblée législative».

Il expose encore:

«Que la veuve Capet a médité et combiné avec ses perfides agents
l'horrible conspiration qui a éclaté dans la journée du 10 août,
laquelle n'a échoué que par les efforts courageux et incroyables
des patriotes; qu'à cette fin elle a réuni dans son habitation, aux
Tuileries, jusque dans les souterrains, les Suisses qui, aux termes des
décrets, ne devaient plus composer la garde de Louis Capet; qu'elle les
a entretenus dans un état d'ivresse, depuis le 9 jusqu'au 10 au matin,
jour convenu pour l'exécution de cette horrible conspiration; qu'elle a
réuni également, et dans le même dessein, dès le 9, une foule de ces
êtres qualifiés de _Chevaliers du poignard_, qui avaient figuré déjà
dans le même lieu, le 28 février 1791, et depuis, à l'époque du 20 juin
1792;

«Que la veuve Capet, craignant sans doute que cette conspiration
n'eût pas tout l'effet qu'elle s'en était promise (_sic_), a été,
dans la soirée du 9 août, vers les neuf heures et demie du soir, dans
la salle où les Suisses ou autres, à elle dévoués, travaillaient à
des cartouches; qu'en même temps qu'elle les encourageait à hâter
la confection de ces cartouches, pour les exciter de plus en plus,
elle a pris des cartouches et a mordu les balles,—les expressions me
manquent pour rendre un trait aussi atroce...;—» qu'on ne peut douter
«qu'il n'ait été convenu, dans le conciliabule qui a eu lieu toute
la nuit, qu'il fallait tirer sur le peuple, et que Louis Capet et
Marie-Antoinette, qui était la grande directrice de cette conspiration,
n'ait elle-même donné l'ordre de tirer.»

Fouquier relevait ensuite, mais à la fin de son réquisitoire, en
quelques phrases rapides, et comme si lui-même en avait eu honte,
l'infâme calomnie qui n'avait pu naître que dans l'imagination
dévergondée du _Père Duchesne_, et il résumait toute son œuvre en trois
chefs principaux. La Reine était accusée:

«1o D'avoir méchamment et à dessein, de concert avec les frères
de Louis Capet et l'ex-ministre Calonne, dilapidé d'une manière
effroyable les finances de la France, et d'avoir fait passer des sommes
incalculables à l'Empereur et d'avoir ainsi épuisé le trésor national;»

«2o D'avoir, tant par elle que par ses agents contre-révolutionnaires,
entretenu des intelligences et des correspondances avec les ennemis de
la République, d'avoir informé et fait informer ces mêmes ennemis des
plans d'attaque et de campagne, convenus et arrêtés dans le Conseil;»

«3o D'avoir, par ses intrigues et ses manœuvres, et celles de ses
agents, tramé des conspirations et des complots contre la sûreté
intérieure et extérieure de la France, et d'avoir, à cet effet, allumé
la guerre civile dans divers points de la République et armé les
citoyens les uns contre les autres, et d'avoir, par ce moyen, fait
couler le sang d'un nombre incalculable de citoyens.»

Voilà l'accusation; mais où sont les preuves? Quelles pièces Fouquier
a-t-il produites à l'appui de son dire?

Les pièces, on n'a même pas laissé aux défenseurs le temps de les
vérifier. Les preuves, il n'y en a pas. Ce sera aux témoins à les
fournir, s'ils le peuvent.

La Reine a écouté en silence la longue lecture du greffier; elle n'a
laissé paraître aucun signe d'émotion. A peine, lorsque Fouquier a
repris la calomnie d'Hébert, un imperceptible mouvement de dédain
a-t-il plissé ses lèvres; mais sa contenance est restée calme
et assurée. Le reste du temps, elle a laissé ses doigts errer
insoucieusement sur la barre du fauteuil où elle est assise, comme sur
un _forté piano_[1638].

L'audition des témoins commence. Le premier introduit, c'est Lecointre,
de Versailles; Lecointre, qui jadis se proclamait «un des sujets les
plus fidèles» du Roi et de la Reine[1639], aujourd'hui et depuis
quatre ans un de leurs ennemis les plus acharnés; Lecointre, un de
ceux sur qui a pesé le plus lourdement la responsabilité des journées
d'octobre 1789. C'est sur ces journées qu'il est appelé à s'expliquer.
Il renouvelle toutes les diatribes qu'il a jadis inspirées au journal
de Gorsas; il s'étudie à charger Marie-Antoinette. Marie-Antoinette ne
répond que par des dénégations nettes et précises aux allégations de
Lecointre et aux questions du président.

L'adjudant général Lapierre et le canonnier Roussillon déposent, le
premier sur la fuite de Varennes, le second sur la journée du 10
août. Roussillon a vu, prétend-il, lors du pillage des Tuileries, des
bouteilles sous le lit de l'accusée, preuve évidente qu'elle avait fait
boire les Suisses pour les enivrer. Ici encore la Reine n'oppose qu'un
fier démenti aux insinuations grotesques de cet aboyeur subalterne. Il
semble d'ailleurs que, dans les récits des témoins, on cherche moins
des preuves contre elle qui est perdue d'avance, que contre certains
personnages qu'on veut perdre, contre Lafayette, Bailly, Pétion, ou
des administrateurs de police, tels que Michonis, Marino, Jobert, etc.
L'accusation n'avance pas, quand on introduit Hébert.

Hébert raconte des choses vagues: il a trouvé dans un livre de
l'accusée des signes contre-révolutionnaires, un cœur percé d'une
flèche; il soupçonne Toulan de s'être découvert devant les membres de
l'ex-famille royale. Puis ce misérable qui a toutes les bassesses, cet
homme qui a vécu comme un infâme et qui mourra comme un lâche, reprend
dans le détail l'immonde calomnie qui a fourni à Fouquier le dernier
paragraphe de son acte d'accusation.

Chose étrange! l'auditoire reste silencieux; les applaudissements sur
lesquels Hébert a compté lui manquent; les tricoteuses ont elles-donc
plus de pudeur que lui? Le président lui-même, dans les questions
qu'il pose à l'accusée, semble oublier la déclaration du substitut du
procureur de la Commune; il l'interroge sur Michonis, sur l'affaire
de l'œillet, et il laisse dans l'ombre, par un reste de vergogne
peut-être, les récits odieux du _Père Duchesne_.

Mais il se rencontre un homme qui n'a pas moins d'impudeur qu'Hébert.
Un juré,—pourquoi n'a-t-on pas imprimé son nom? a-t-il rougi, plus
tard, ou l'éditeur du _Bulletin du Tribunal révolutionnaire_ a-t-il
rougi pour lui?—un juré anonyme interpelle Herman:

«Citoyen président, dit-il, je vous invite à vouloir bien faire
observer à l'accusée qu'elle n'a pas répondu sur le fait dont a parlé
le citoyen Hébert, à l'égard de ce qui s'est passé entre elle et son
fils.»

Cet homme doit être content; son infamie est couronnée de succès. La
Reine jusqu'ici n'a opposé qu'un front d'airain et un cœur impassible
aux allégations des témoins comme aux déclamations de l'accusateur
public. A la question du juré, son front rougit et son cœur s'émeut;
elle se soulève à demi sur son fauteuil, et, d'un geste indigné, d'une
voix vibrante:

«Si je n'ai pas répondu, dit-elle, c'est que la nature se refuse à
répondre à une pareille inculpation faite à une mère.»

Et jetant un regard sur l'auditoire:

«_J'en appelle_, continue-t-elle, _à toutes celles qui peuvent se
trouver ici!_»

Devant ce cri sublime du cœur d'une mère, je ne sais quel courant
magnétique passe dans l'assistance; les tricoteuses se sentent remuées
malgré elles; peu s'en faut qu'elles n'applaudissent, comme elles ont
applaudi au 6 octobre. On entend des cris déchirants; des femmes,
dit-on, sont emportées évanouies, et le tribunal est réduit à menacer
les perturbateurs de l'ordre[1640]. Hébert frémit et baisse la tête: le
cri de la Reine l'a frappé à mort[1641].

Pour couper court aux impressions trop favorables à l'accusée, au gré
des juges, on reprend l'audition des témoins. Mais le notaire Silly
essaie en vain de réveiller les haines, en déposant, sur la fuite du 20
juin 1791. L'attention n'est plus là; il faut donner à l'émotion des
assistants le temps de se calmer, et, à trois heures[1642], l'audience
est suspendue.

Tant de secousses n'ont point abattu la Reine; sa conscience la
soutient. «Vois-tu comme elle est fière?» murmure une femme, en la
voyant quitter la salle d'un pas assuré. La Reine entend ce mot;
elle s'en émeut; elle a peur d'avoir mis trop de dignité dans ses
réponses[1643]. Puis se tournant vers ses défenseurs, elle leur demande
ce qu'ils pensent des déclarations des témoins, et sur l'assurance
qu'ils lui donnent qu'il ne résulte encore rien de positif des débats:
«Je ne crains que Manuel,» dit-elle.

A cinq heures, l'audience est reprise. Les dépositions continuent;
mais, comme le matin, pas un fait précis, pas une articulation appuyée
sur des preuves; des récriminations, des insinuations vagues, des
suppositions.

Terrasson a vu l'accusée, au retour de Varennes, jeter sur les
gardes nationaux «le coup d'œil le plus vindicatif». Reine Millot,
«fille domestique,» a entendu dire, en 1788, au duc de Coigny, que
Marie-Antoinette avait fait passer à son frère au moins vingt millions,
comme s'il était vraisemblable que M. de Coigny, dont elle ne sait
même pas le titre, puisqu'elle le qualifie de comte, eût été faire
des confidences de ce genre à une servante de bas étage. Elle sait
encore qu'un jour la Reine avait sur elle deux pistolets pour tuer le
duc d'Orléans et que le Roi a dû la mettre quinze jours aux arrêts
dans sa chambre. Comment le sait-elle? Elle ne le dit pas. Labenette,
le rédacteur du _Journal du diable_, l'émule subalterne de Marat,
déclare que la Reine a envoyé trois hommes pour l'assassiner. Et en
dehors de ces affirmations ridicules ou odieuses, pas une preuve, rien,
absolument rien.

Manuel lui-même, le seul témoin que Marie-Antoinette semble redouter,
Manuel ne l'accuse pas. Il se contente de protester qu'il n'a jamais
eu de relations avec la Cour ni avec la femme du ci-devant Roi. Et, à
vrai dire, dans ce procès, Manuel, comme Bailly qui lui succède, tous
deux exemples mémorables de l'inconstance des enthousiasmes populaires,
Manuel est plutôt accusé que témoin. En vain fait-on comparaître
toute une nouvelle série de témoins; en vain relève-t-on l'affaire de
l'œillet; en vain Dufraisne Gilbert, les Richard, la femme Harel,
sont-ils pressés de questions sur la visite de Rougeville à la
Conciergerie. Rien encore. A onze heures du soir, la séance est levée:
juges, jurés et témoins ont besoin de repos.

La Reine, accablée de fatigue, torturée par ces longs débats de quinze
heures, épuisée de chaleur, d'indignation, de dédain, la Reine a soif;
elle demande à boire. Les huissiers sont absents; dans cette foule où
chacun, dix ans auparavant, eût brigué l'honneur d'aller lui chercher
un verre d'eau et le lui eût présenté à genoux, nul n'a le courage
de lui rendre un service que réclame la plus simple humanité. Seul,
l'officier de gendarmerie qui l'accompagne, de Busne, ose se dévouer:
il lui donne à boire[1644]. La Reine se sent défaillir; sa vue se
trouble; en retournant à son cachot, elle se trouve presque mal:
«Je n'y vois plus, murmure-t-elle; je n'en peux plus; je ne saurais
marcher.» Respectueux, ému de compassion, de Busne lui offre le bras
et l'aide à descendre les trois marches glissantes qui conduisent à sa
chambre. Le lendemain matin, de Busne, suspect d'humanité et convaincu
de pitié contre-révolutionnaire, est jeté en prison à son tour[1645].

Le 15, à neuf heures du matin, l'audience est reprise. C'est le dernier
jour de cette horrible agonie; le lendemain, ce sera le jour de la mort.

Le premier témoin qui paraît, c'est le vainqueur des Antilles,
d'Estaing, «matelot et soldat,» comme il s'intitule; d'Estaing, qui a
l'intelligence et la valeur leur militaires, mais auquel manque un
sens, le sens du respect de soi-même et des autres. D'Estaing commence
par dire qu'il a à se plaindre de l'accusée, qui l'a empêché d'être
maréchal de France: mais il n'apporte aucune charge contre elle, et
sa déposition même est un hommage au grand cœur de la Reine: «Si les
Parisiens viennent ici pour m'assassiner,» lui a-t-il entendu dire le
5 octobre, «c'est aux pieds de mon mari que je le serai; mais je ne
fuirai pas.»

A d'Estaing succèdent les deux la Tour du Pin, ses anciens compagnons
d'armes, bientôt ses compagnons d'échafaud,—tous trois seront
guillotinés le 28 avril 1794,—ses égaux en grade, ses supérieurs en
grandeur morale. Pas plus que celle de d'Estaing, leurs dépositions ne
chargent la Reine. L'ancien ministre de la guerre la salue avec le même
respect que jadis dans les galeries de Versailles. On lui demande s'il
connaît l'accusée. «Ah! oui, répond-il en s'inclinant, j'ai l'honneur
de connaître Madame.» Inculpé comme elle, il se défend et la défend
avec une aisance et un courage qui déconcertent les juges. On cherchait
des accusateurs, on ne trouve que des apologistes.

Et pourtant la passion d'Herman est ingénieuse à harceler
Marie-Antoinette. Il revient sans cesse sur les anciens griefs allégués
contre elle; il met à nu toute sa vie; il ramasse dans les pamphlets
des courtisans et dans ceux des démagogues les vieilles calomnies,
enfantées par les haines d'antichambre et les haines de la rue; les
dépenses de Trianon, le procès du Collier, la nomination de ministres
liberticides, les prétendus millions envoyés à l'Empereur.

D.—«Où avez-vous pris l'argent avec lequel vous avez fait construire
et meubler le Petit Trianon, dans lequel vous donniez des fêtes dont
vous étiez toujours la déesse?»

R.—«C'était un fonds que l'on avait destiné à cet effet.»

D.—«Il fallait que ce fonds fut _conséquent_; car le Petit Trianon doit
avoir coûté des sommes énormes.»

R.—«Il est possible que le Petit Trianon ait coûté des sommes immenses,
peut-être plus que je ne l'aurais désiré; on avait été entraîné dans
les dépenses peu à peu. Du reste, je désire plus que personne que l'on
soit instruit de ce qui s'y est passé[1646].»

D.—«N'est-ce pas au Petit Trianon que vous avez connu pour la première
fois la femme la Motte?»

R.—«Je ne l'ai jamais vue.»

D.—«N'a-t-elle pas été votre victime dans l'affaire du fameux collier?»

R.—«Elle n'a pas pu l'être, puisque je ne la connaissais pas.»

D.—«Vous persistez donc à nier que vous l'avez connue?»

R.—«Mon plan n'est pas la dénégation; c'est la vérité que j'ai dite et
que je continuerai à dire.»

D.—«N'avez-vous pas forcé les ministres des finances de vous délivrer
des fonds, et, sur ce que quelques-uns d'entre eux s'y sont refusés, ne
les avez-vous pas menacés de votre indignation?»

R.—«Jamais!»

D.—«N'avez-vous pas sollicité Vergennes à faire passer six millions au
Roi de Bohême et de Hongrie?»

R.—«Non.»

On ouvre un paquet, scellé du cachet de la Commune et renfermant les
objets trouvés sur la Reine, le 2 août, au moment où elle a été écrouée
à la Conciergerie. Il y a là des portefeuilles, des portraits, des
cheveux[1647]. L'accusation n'y pourrait-elle découvrir quelque pièce
de conviction contre l'accusée? Ne seraient-ce point par hasard des
insignes contre-révolutionnaires? Et ce portefeuille de maroquin rouge
ou ce livret de moire verte n'auraient-ils pas reçu la confidence de
quelque complot contre la liberté? Non, ces portraits sont ceux de
la princesse de Lamballe et de deux amies d'enfance, les «Dames de
Mecklembourg et de Hesse». Ce portefeuille ne contient que l'adresse du
médecin de la Reine ou des femmes chargées de son linge. Ces cheveux
sont ceux de son mari et de ses enfants.

A défaut d'accusateurs parmi les serviteurs de l'ancien régime et de
l'ancienne Cour, ou parmi les hommes de 89, va-t-on au moins en trouver
chez les serviteurs de la Révolution, chez les hommes de 93, chez les
séides de Robespierre et d'Hébert? Les voici qui défilent devant le
Tribunal. Voici Simon, le «gouverneur du fils Capet». Voici Mathey,
le concierge de la Tour du Temple. Ont-ils quelque chose de sérieux à
alléguer? Contre les administrateurs de police, des accusations vagues,
des propos insignifiants, des hypothèses; contre la Reine, rien.

En voici un, cependant, un espion de police, Tisset, l'auteur d'un
recueil infâme, _le Compte rendu aux sans-culottes de la République
française par très haute, très puissante et très expéditive dame
Guillotine_, qui, plus heureux ou plus habile que les autres, arrive
les mains pleines de faits. Tisset a découvert, chez le trésorier de
la liste civile, Septeuil, de nombreuses notes de paiements faits à
Favras, Bouillé et autres conspirateurs. Il a vu, il a tenu dans ses
doigts _deux_ bons de quatre-vingt mille livres, signés _Antoinette_.
Ces bons ont été déposés à la commission des Vingt-Quatre qui, depuis,
a été dissoute.

Et voici le ci-devant secrétaire de la commission des Vingt-Quatre,
Garnerin, qui déclare avoir vu _le_ bon de quatre-vingt mille livres,
signé _Antoinette_, au profit de la ci-devant Polignac. Ce bon, comme
les autres pièces, a été remis à Valazé, membre de la commission.
Garnerin en sait même plus long: il sait que la Cour a fait faire des
accaparements, pour «procurer un surhaussement dans le prix des denrées
et par là dégoûter le peuple de la Révolution et de la liberté».
La Reine, interpellée, déclare n'avoir aucune connaissance de ces
accaparements; mais elle interroge à son tour; elle demande de quelle
date sont ces deux bons qui, pour Garnerin, se réduisent déjà à un
seul, et Tisset, troublé, répond que l'un d'eux est du 10 août 1792,
comme si, ce jour-là, pendant l'attaque des Tuileries ou dans la loge
du _Logographe_, la Reine avait pu envoyer un bon de quatre-vingt
mille livres à Septeuil. L'accusation tombe sous le ridicule, et Valazé
lui porte le dernier coup, en transformant le bon de quatre-vingt mille
livres en une quittance de quinze ou vingt mille livres, dont il ne
se rappelle plus le destinataire. Et cette quittance même, on ne la
produit pas.

C'est sur cet échec de l'accusation qu'à trois heures de l'après midi
l'audience est suspendue. La Reine n'est pas reconduite dans son
cachot; on lui apporte un potage qu'elle prend à la hâte: elle a besoin
de forces pour cette dernière et mortelle séance qui ne finira que bien
avant dans la nuit.

A cinq heures, le Tribunal rentre dans la salle. Cette fois ce sont les
officiers municipaux et les administrateurs de police, Lebœuf, Jobert,
Moëlle, Vincent, Bugnot, Dangé, Michonis, etc., qui sont appelés à
déposer; mais ces hommes, dont la plupart se sont conduits envers la
captive avec une déférence et un dévouement que plusieurs paieront de
leur tête, n'ont rien à alléguer contre elle. Brunier, médecin des
Enfants de France, qui a été mandé à diverses reprises au Temple pour
leur donner ses soins, n'a rien à dire non plus. On lui reproche de ne
s'être approché des enfants de l'accusée qu'avec toutes les bassesses
de l'ancien régime. «C'était bienséance et non bassesse,» répond
courageusement Brunier.

Didier-Jourdeuil déclare avoir vu une lettre adressée par l'accusée
au commandant des Suisses, le comte d'Affry, dans laquelle elle lui
disait: «Peut-on compter sur vos Suisses? Feront-ils bonne contenance
quand il sera temps?» Mais cette lettre, Marie-Antoinette la nie, et
Jourdeuil ne peut la représenter.

De cette séance comme de celles qui l'ont précédée, que reste-t-il
donc? La ridicule déposition de Michel Gointre, qui soupçonne la Reine
d'avoir fondé une fabrique de faux assignats à Passy, ou l'absurde
question d'Herman, qui lui demande si elle n'a pas conçu le projet de
réunir la Lorraine à l'Autriche. Mais d'allégations sérieuses, pas une
seule; de pièces authentiques, pas une seule; de bases pour l'œuvre
monstrueuse de l'accusateur public, pas une seule. «La Reine, a dit
éloquemment un de ses historiens, ne consentit à se justifier que pour
justifier les autres et, dans ces longs débats, pas une parole ne lui
échappa qui pût mettre un dévouement en péril ou la conscience des
juges en repos[1648].»

La liste des témoins est épuisée; les angoisses de l'interrogatoire
sont finies. Le président demande à l'accusée si elle n'a rien à
ajouter à sa défense.

«Hier,» répond-elle simplement, devançant le jugement de l'histoire,
«hier je ne connaissais pas les témoins; j'ignorais ce qu'ils allaient
déposer contre moi. Eh bien! personne n'a articulé contre moi un fait
positif. Je finis en observant que je n'étais que la femme de Louis
XVI, et qu'il fallait bien que je me conformasse à ses volontés.»

Herman déclare les débats terminés et Fouquier-Tinville prend
la parole. On n'attend pas de nous que nous analysions ce long
réquisitoire, qui n'est que la reproduction de l'acte d'accusation, que
l'on connaît. Il y a un point, cependant, sur lequel Fouquier n'ose pas
revenir: c'est la déposition d'Hébert.

Les défenseurs se lèvent. A minuit, le président les a prévenus que
les débats allaient être clos, et qu'ils avaient _un quart d'heure_
pour se préparer. Chauveau-Lagarde parle le premier; il s'est chargé de
répondre à l'accusation d'intelligence avec les ennemis de l'extérieur,
tandis que son collègue défendra fendra la Reine contre l'accusation
d'intelligence avec les ennemis de l'intérieur. «Je ne suis dans
cette affaire, dit-il, embarrassé que d'une seule chose, ce n'est
pas de trouver des réponses, c'est de trouver des objections[1649].»
Et les deux avocats, «avec autant de zèle que d'éloquence», dit le
_Bulletin du Tribunal révolutionnaire_, réduisent à néant l'échafaudage
laborieusement élevé par Fouquier.

«Comme vous devez être fatigué, Monsieur Chauveau-Lagarde,» murmure
la Reine à l'oreille de son défenseur, «je suis bien sensible à
toutes vos peines[1650].» Ces mots sont entendus, et, séance tenante,
sous les yeux même de leur auguste cliente, Chauveau-Lagarde et
Tronçon-Ducoudray sont arrêtés.

Herman résume les débats, ou plutôt il prononce un nouveau et violent
réquisitoire, destiné à montrer aux jurés quelle est la besogne que
l'on attend d'eux. «C'est le peuple français, dit-il, qui accuse
Marie-Antoinette,» et, retraçant en quelques mots haineux la vie
publique de l'accusée, rappelant les événements politiques qui se sont
succédé depuis cinq années, évoquant «les mânes de nos frères égorgés
par suite des machinations infernales de cette moderne Médicis», il
pose les quatre questions suivantes:

«1o Est-il constant qu'il ait existé des manœuvres et intelligences
avec les Puissances étrangères et ennemis extérieurs de la République,
lesdites manœuvres et intelligences tendant à leur fournir des secours
en argent, à leur donner l'entrée du territoire français et à y
faciliter les progrès de leurs armes?

«2o Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle
convaincue d'avoir coopéré à ces manœuvres et d'avoir eu ces
intelligences?

«3o Est-il constant qu'il a existé un complot et conspiration tendant
à allumer la guerre civile dans l'intérieur de la République, en armant
les citoyens les uns contre les autres?

«4o Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle
convaincue d'avoir participé à ce complot et conspiration?»

Les jurés se retirent dans la chambre des délibérations, et l'accusée
est emmenée[1651]. Au bout d'une heure environ, les jurés rentrent et,
à l'unanimité, répondent affirmativement sur toutes les questions.

Par une dernière hypocrisie, Herman exhorte l'assistance à s'interdire
toute marque d'approbation, et, faisant ramener Marie-Antoinette, il
lui donne lecture de la déclaration du jury.

Fouquier prend la parole, et, conformément à l'article 1er de la
1re section du titre I de la IIe partie du Code pénal, requiert
contre l'accusée la peine de mort. Le président demande à la Reine si
elle a quelques réclamations à faire sur l'application de la peine. La
Reine secoue la tête, sans dire un mot.

Le président consulte ses collègues; le Tribunal opine à haute voix et
Herman déclare que Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche, veuve de
Louis Capet, est condamnée à la peine de mort.

La Reine reste impassible. Pas une contraction sur son visage; pas une
larme dans ses yeux[1652]. Brisée de fatigue, épuisée par la perte de
son sang, affaiblie par le manque de nourriture,—elle n'a presque rien
pris depuis douze heures,—son incomparable énergie la soutient. Elle
ne dit pas un mot, elle ne fait pas un geste; sereine et fière, elle
quitte la salle d'audience, la tête haute, et rentre à la Conciergerie,
où les gendarmes la conduisent dans le cachot des condamnés à
mort[1653].



CHAPITRE XXVII

     La dernière journée.—Lettre de Marie-Antoinette à Mme
     Élisabeth.—La Reine s'habille et se jette quelques instants sur
     son lit.—L'abbé Girard.—Le bourreau Samson.—Préparatifs dans
     Paris.—La Reine monte dans la charrette des condamnés.—Le trajet
     de la Conciergerie à la place de la Révolution.—Le comédien
     Grammont et la citoyenne Lacombe.—L'échafaud.—La mort.—Conclusion.


Il est quatre heures et demie du matin; dans quelques heures, le
bourreau viendra réclamer sa victime. La Reine demande de l'encre;
avant de mourir, elle a besoin d'épancher son âme et d'envoyer à ses
enfants et à sa belle-sœur ses dernières pensées avec ses dernières
larmes. C'est à Mme Élisabeth qu'elle écrit:

                                    «Ce 16 octobre, à 4 h. ½ du matin.

«C'est à vous, ma sœur, que j'écris pour la dernière fois. Je viens
d'être condamnée, non pas à une mort honteuse,—elle ne l'est que pour
les criminels,—mais à aller rejoindre votre frère. Comme lui innocente,
j'espère montrer la même fermeté que lui dans ses derniers moments.
Je suis calme, comme on l'est quand la conscience ne reproche rien.
J'ai un profond regret d'abandonner mes enfants. Vous savez que je
n'existais que pour eux, et vous, ma bonne et tendre sœur, vous qui
avez, par votre amitié, tout sacrifié pour être avec nous, dans quelle
position je vous laisse!»

«J'ai appris, par le plaidoyer même du procès, que ma fille
était séparée de vous; hélas! la pauvre enfant, je n'ose pas lui
écrire[1654]; elle ne recevrait pas ma lettre; je ne sais pas même si
celle-ci vous parviendra[1655]. Recevez pour eux deux ma bénédiction;
j'espère qu'un jour, lorsqu'ils seront plus grands, ils pourront se
réunir avec vous et jouir en entier de vos tendres soins. Qu'ils
pensent tous deux à ce que je n'ai cessé de leur inspirer, que les
principes et l'exécution exacte de ses devoirs sont la première base de
la vie, que leur amitié et leur confiance mutuelle en fera le bonheur.
Que ma fille sente qu'à l'âge qu'elle a, elle doit toujours aider son
frère, par les conseils que l'expérience qu'elle aura de plus que
lui et son amitié pourront lui inspirer. Que mon fils, à son tour,
rende à sa sœur tous les soins, tous les services que l'amitié peut
inspirer. Qu'ils sentent enfin tous deux que, dans quelque position où
ils pourront se trouver, ils ne seront vraiment heureux que par leur
union. Qu'ils prennent exemple de nous: combien, dans nos malheurs,
notre amitié nous a donné de consolation, et, dans le bonheur, on jouit
doublement, quand on peut le partager avec un ami, et où en trouver de
plus tendre et de plus uni que dans sa famille? Que mon fils n'oublie
jamais les derniers mots de son père, que je lui répète expressément:
«qu'il ne cherche jamais à venger notre mort!»

«J'ai à vous parler d'une chose bien pénible à mon cœur. Je sais
combien cet enfant doit vous avoir fait de la peine. Pardonnez-lui, ma
chère sœur; pensez, à l'âge qu'il a, combien il est facile de faire
dire à un enfant ce qu'on veut et même ce qu'il ne comprend pas. Un
jour viendra, j'espère, où il ne sentira que mieux tout le prix de vos
bontés et de vos tendresses pour tous deux.»

«Il me reste à vous confier encore mes dernières pensées. J'aurais
voulu vous les écrire dès le commencement du procès; mais, outre qu'on
ne me laissait pas écrire, la marche a été si rapide que je n'en aurais
réellement pas eu le temps.»

«Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans
celle de mes pères, dans celle où j'ai été élevée et que j'ai toujours
professée. N'ayant aucune consolation spirituelle à attendre; ne
sachant pas s'il existe encore ici des prêtres de cette religion,—et
même le lieu où je suis les exposerait trop, s'ils y entraient une
fois,—je demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que
j'ai pu commettre, depuis que j'existe; j'espère que, dans sa bonté,
il voudra bien recevoir mes derniers vœux, ainsi que ceux que je fais
depuis longtemps pour qu'il veuille bien recevoir mon âme dans sa
miséricorde et sa bonté. Je demande pardon à tous ceux que je connais,
et à vous, ma sœur, en particulier, de toutes les peines que, sans le
vouloir, j'aurais pu leur causer. Je pardonne à tous mes ennemis le
mal qu'ils m'ont fait. Je dis adieu à mes tantes et à tous mes frères
et sœurs. J'avais des amis: l'idée d'en être séparée pour jamais et
leurs peines sont un des plus grands regrets que j'emporte en mourant:
qu'ils sachent du moins que jusqu'à mes derniers moments j'ai pensé à
eux.»

«Adieu, ma bonne et tendre sœur: puisse cette lettre vous arriver!
Pensez toujours à moi; je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que
ces pauvres et chers enfants. Mon Dieu! qu'il est déchirant de les
quitter pour toujours! Adieu! Adieu! Je ne vais plus m'occuper que de
mes devoirs spirituels. Comme je ne suis pas libre de mes actions, on
m'amènera peut-être un prêtre; mais je proteste ici que je ne lui dirai
pas un mot, et que je le traiterai comme un être absolument étranger.»

La Reine a pleuré en écrivant cette lettre, non pas sur elle-même, mais
sur ses enfants. Elle a pleuré, en songeant aux mains indignes entre
lesquelles elle laisse son fils, à ce qu'on lui a déjà fait dire et
faire, à ce qu'on le forcera peut-être de dire et de faire encore. Mais
il ne faut pas que ces pensées l'amollissent; elle a besoin de tout son
courage et de toutes ses forces pour mourir. Elle refoule ses larmes,
donne sa lettre au concierge Bault[1656] et se met à genoux, répandant
longuement devant Dieu son âme tout entière[1657]. Elle se relève,
mange à la hâte une aile de poulet et un petit pain[1658], quitte sa
pauvre chemise, toute tachée par les hémorrhagies qui l'épuisent depuis
un mois, en met une autre que lui procure la femme du concierge[1659],
et, brisée par tant d'émotions, se jette tout habillée sur son lit,
enveloppe ses pieds dans une couverture et s'endort[1660].

A six heures, on la réveille: «Voilà, lui dit-on, un curé de Paris,
qui demande si vous voulez vous confesser.»—«Un curé de Paris,»
murmure-t-elle, il n'y en a guère[1661].» Le prêtre s'avance; il est
vêtu en laïque[1662]; c'est un abbé Girard, curé de Saint-Landry, dans
la Cité. La Reine le remercie; mais, fidèle à l'engagement qu'elle
a pris dans sa lettre, elle refuse de se servir du ministère d'un
schismatique. Ce ministère, d'ailleurs, elle n'en a pas besoin. Dieu
lui a fait la grâce de lui envoyer, quelques jours auparavant, un
prêtre fidèle[1663]; et, s'il faut en croire Madame Royale, ce matin
même, agenouillée devant sa fenêtre, elle aurait reçu l'absolution
et la bénédiction du curé de Sainte-Marguerite, détenu en face
d'elle[1664].

La Reine a froid; l'atmosphère déjà fraîche des premières nuits
d'automne, les brouillards du fleuve, l'humidité de la prison glacent
son sang dans ses veines. Sur le conseil de l'abbé Girard, elle place
un oreiller sur ses pieds et s'absorbe dans le recueillement de ses
pensées et de ses muettes prières[1665].

A sept heures, un nouveau personnage entre dans la prison; c'est le
dernier acteur de ce drame lugubre, le bourreau. «Vous venez de bonne
heure, Monsieur,» lui dit Marie-Antoinette, «ne pourriez-vous pas
retarder?»—«Non, Madame, j'ai ordre de venir[1666].» La Reine coupe
elle-même ses cheveux[1667] et Samson procède rapidement à la fatale
toilette. Puis on attend. Le prêtre essaie quelques exhortations,
la Reine ne les écoute que d'une oreille distraite. Sa pensée n'est
plus là. Mais l'abbé Girard s'étant hasardé à dire: «Votre mort va
expier...»—«Ah!» interrompt-elle vivement, «des fautes, mais pas un
crime[1668].»

Dès cinq heures du matin, le rappel a été battu dans les quarante-huit
sections de Paris. A sept heures, toute la force armée est sur
pied; des canons ont été rangés aux extrémités des ponts, places
et carrefours, depuis le Palais jusqu'à la place de la Révolution.
A dix heures du matin, de nombreuses patrouilles circulent dans
les rues[1669]. La foule se presse aux portes de la Conciergerie,
impatiente et houleuse; des milliers de sans-culottes[1670] sont là,
injuriant leur victime, et attendant leur proie.

A onze heures, un mouvement se fait. La porte de la prison s'ouvre;
la Reine paraît, majestueuse et fière, comme à Versailles; vêtue d'un
déshabillé de piqué blanc[1671], comme pour un jour de triomphe, a dit
un témoin oculaire[1672]; chaussée de souliers de prunelle noire, avec
des talons très haut, à la Saint-Huberty[1673]; un fichu de mousseline
blanche autour du cou; sur la tête un bonnet de linon sans barbes,—elle
n'a pu obtenir d'aller nu-tête à l'échafaud[1674];—les coudes retirés
en arrière par une grosse ficelle, dont le bourreau tient l'extrémité;
le teint pâle, un peu rouge aux pommettes, les yeux injectés de sang,
les cils immobiles et raidis[1675]; la lèvre plissée par un ineffable
dédain[1676]. Autour d'elle des gendarmes; près d'elle, le curé de
Saint-Landry: «Voulez-vous que je vous accompagne?» a dit le prêtre
constitutionnel.—«Comme vous voudrez,» a répondu insoucieusement la
Reine[1677].

Trente mille hommes forment la haie, depuis la Conciergerie jusqu'à la
place de la Révolution[1678]. Cet appareil militaire, cette crainte
d'une évasion possible, d'un complot pour enlever la condamnée pendant
le trajet[1679], cette foule immense qui roule comme la vague,
c'est le suprême et involontaire hommage rendu à la grandeur de
Marie-Antoinette; car on n'a pas eu pour cette majesté déchue les mêmes
égards que pour son mari. La voiture qui l'attend, acculée à quelques
pas de la porte, n'est point un carrosse, comme pour Louis XVI, c'est
l'ignoble charrette des condamnés vulgaires, avec ses roues pleines de
boue, une planche pour banquette, sans paille ni foin sur le plancher;
pour la traîner, un grossier cheval blanc; pour la conduire, un homme
en blouse, à figure sévère et sinistre. La Reine ne peut retenir un
mouvement de surprise, à la vue de cet étrange véhicule[1680]; mais
elle ne tarde pas à dominer cette émotion passagère.

Au marche-pied, placé derrière la charrette, on ajoute une petite
échelle assez large, de quatre ou cinq échelons. Samson offre la
main à la condamnée, pour l'aider à franchir les degrés; la Reine
refuse d'un geste et monte seule, sans appui. Elle se place sur la
banquette, le dos tourné au cheval; le prêtre s'assied près d'elle.
«Voici, Madame, lui dit-il, l'instant de vous armer de courage.»—«Du
courage,» reprend-elle vivement, il y a «si longtemps que j'en
fais l'apprentissage, qu'il n'est pas à croire que j'en manque
aujourd'hui[1681].» Le prêtre insiste; elle lui impose silence, en lui
répétant avec fermeté «qu'elle n'est point de sa religion, qu'elle
meurt en professant celle de son époux et qu'elle n'oubliera pas les
principes qu'il lui a répétés tant de fois[1682]». Le bourreau et son
aide sont debout, derrière la Reine, le tricorne à la main, appuyés
aux parois de la voiture et mettant «un soin visible à laisser flotter
à leur gré les cordes» qui lient les mains de la victime et dont ils
tiennent les extrémités.

Un pâle soleil d'automne éclaire cette scène. La charrette s'ébranle;
les gendarmes ont peine à lui frayer un passage, au milieu de cette
masse compacte de sans-culottes et de tricoteuses qui vont bien gagner
leur journée. Un silence étrange règne dans cette foule; mais, à
l'entrée de la rue Saint-Honoré, les clameurs commencent. Des lazzis
grossiers, des plaisanteries sinistres, des injures infâmes, des cris
de mort sortent, comme des émanations malfaisantes, des profondeurs
de cette populace en délire et se croisent avec des cris de _Vive la
République_! _A bas les tyrans[1683]!_ Quelques misérables battent des
mains[1684]; le comédien Grammont, à cheval, caracole autour de la
charrette, donnant le signal des outrages. Impassible et sereine, «sans
abattement ni fierté[1685],» la Reine plane au-dessus de cette tourbe;
ses regards se posent sur cette foule haineuse, presque sans la voir,
et ses oreilles sont frappées de ces bruits, sans les entendre. A peine
si, de temps à autre, quelque insulte, plus odieuse que les autres,
réussit à parvenir jusqu'à elle et à ramener un instant sur la terre
cette pensée, qui monte, obstinément vers le ciel.

Personne aux fenêtres; il ne faut rien au-dessus du niveau brutal de
la rue[1686]. Toute sympathie doit se taire; la haine seule a droit de
se montrer. Quelques spectateurs, dit-on, pourtant, s'évanouissent de
douleur[1687].

La charrette s'avance lentement: il faut, a écrit un journaliste,
que la Reine «boive longtemps la mort[1688]». Devant Saint-Roch, le
cortège s'arrête; c'est une des stations que l'acharnement ingénieux
des bourreaux a ménagées à la victime sur le long chemin de son
Calvaire. Sur le perron de l'église est entassée la fine fleur des
furies révolutionnaires, le bataillon de la citoyenne Lacombe. Grammont
se dresse sur ses étriers, en brandissant son sabre: «La voilà,
l'infâme Antoinette, crie-t-il; elle est f....., mes amis!» C'est le
signal; un long murmure s'élève de cette foule; les vociférations, les
imprécations, les injures viennent se fondre en un immense hurlement
de haine et d'insulte. Quelle jouissance pour ces femmes, pour ces
_lécheuses de guillotine_, comme les appelait énergiquement la
Commune, si elles pouvaient saisir sur le visage de la condamnée un
tressaillement, ou dans ses yeux une larme! Mais cette volupté ne leur
est pas donnée; sous le coup de l'outrage, la Reine demeure impassible;
elle ne voit rien, elle n'entend rien.

Cent pas plus loin, en face des Jacobins, il semble qu'elle veuille
déchiffrer l'inscription qui surmonte l'arcade du passage[1689]. Elle
se penche vers le prêtre constitutionnel et paraît l'interroger. Pour
toute réponse, le prêtre élève un petit Christ d'ivoire, et la Reine
rentre dans son silence et sa sérénité[1690].

A midi, le funèbre cortège débouche sur la place de la Révolution.
Par une dernière et sanglante ironie, l'échafaud est dressé près du
Pont-Tournant, au pied de la statue de la Liberté. La Reine jette un
long regard sur ces Tuileries, où elle est entrée pour la première
fois le 8 juin 1773, radieuse Dauphine, saluée par les acclamations
enthousiastes du peuple de Paris; d'où elle est sortie le 10 août
1792, aux cris de rage de ce même peuple, si cruellement mobile; sur
ces grands arbres, à l'ombre desquels son fils a joué tant de fois,
et dont les feuilles, jaunies par le soleil d'automne, tombent à
terre; sur ce palais où elle a vécu trois mortelles années, depuis
les journées d'octobre 1789, et en face duquel elle va mourir. Sous
le poids de ces souvenirs et de ces pensées, sa tête s'incline et son
visage pâlit[1691]. Elle fléchit un moment, oppressée par d'insondables
douleurs; mais aussitôt elle se redresse, descend de la charrette «avec
légèreté et promptitude» et, «quoique ses mains soient toujours liées,»
gravit, sans aide, les degrés de l'échafaud, «avec un air plus calme et
plus tranquille encore qu'en sortant de la prison[1692].»

En montant l'escalier, elle met par mégarde son pied sur celui du
bourreau. Samson laisse échapper un cri de douleur. La Reine se
retourne: «Monsieur,» dit-elle, avec une liberté d'esprit et une
dignité inouïes dans un pareil moment, «Monsieur, je vous demande
pardon[1693]!» Puis elle lève les yeux au ciel et murmure une dernière
prière.

Quatre minutes après[1694], le couperet national avait accompli son
œuvre. L'exécuteur montrait longuement au peuple cette tête sanglante,
dont un mouvement convulsif agitait les paupières, et dont un vif
incarnat teignait encore les joues. «_Vive la République!_» répondait
le peuple. Il était midi et quart.

Tout était fini: la fille des Césars était allée rejoindre au ciel
le fils de saint Louis. La foule s'écoulait, silencieuse et comme
consternée, en proie à ce saisissement involontaire qui oppresse les
consciences même les plus endurcies, après l'accomplissement d'un grand
crime.

Cependant, de cette populace haineuse et assouvie, un homme sortait, se
glissait sous la guillotine et trempait son mouchoir dans le sang qui
découlait de l'échafaud, comme dans le sang d'une martyre[1695].

Ce sang de la victime, l'histoire l'a recueilli, comme le gendarme
Maingot. Elle l'a recueilli, pour en marquer au front les assassins
de Marie-Antoinette. «Le premier crime de la Révolution, dit
Chateaubriand, fut la mort du Roi; mais le plus affreux fut la mort
de la Reine[1696].» «Paris n'a plus un crime à commettre, écrivait le
cardinal de Bernis en apprenant l'attentat du 16 octobre. Le dernier
ajoute à tous les autres un degré d'horreur et d'infamie inconnu
jusqu'à aujourd'hui[1697].» Et Napoléon a dit de son côté: «La mort
de la Reine fut un crime pire que le régicide[1698];» crime purement
gratuit, puisqu'il n'y avait aucun prétexte à alléguer comme excuse;
crime éminemment impolitique, puisqu'il frappait «une princesse
étrangère, le plus sacré des otages»; crime souverainement lâche,
puisque la victime était une femme «qui n'avait eu que des honneurs
sans pouvoir».

Quinze jours après[1699], le fossoyeur Joly enfouissait, dans un coin
obscur du cimetière de la Madeleine, les restes mutilés de la grande
suppliciée et soumettait à l'approbation du président du Tribunal
révolutionnaire, Herman, une note ainsi conçue:

  La Veuve Capet, pour la bière       6 livres
  Pour la fosse et les fossoyeurs.    25 —[1700]

C'était le dernier _Mémoire des fournitures faites pour le service de
la Reine de France_!



TABLE DES MATIÈRES


  CHAPITRE PREMIER—Les États généraux.—Impopularité de la
  Reine au milieu de l'enthousiasme général.—Ouverture des
  États généraux.—Pressentiments de la Reine.—Les bougies
  qui s'éteignent.—Mort du premier Dauphin.                           1

  CHAPITRE II.—Progrès de la Révolution.—Le serment du Jeu
  de Paume.—La séance royale du 23 juin.—Prise de la
  Bastille.—Départ du comte d'Artois et des Polignac.—Le
  Roi va à Paris le 17 juillet.—La nuit du 4 août.—Désordres
  en province.—Lettres de la Reine à Mme de Polignac.—Menaces
  de Paris contre Versailles.—Malouet propose vainement
  de transférer l'Assemblée à Compiègne.                             19

  CHAPITRE III.—Fermentation à Paris et à Versailles.—Appel
  de troupes à Versailles.—Banquet des gardes du corps.—Préparatifs
  des journées d'octobre.                                            46

  CHAPITRE IV.—Journées des 5 et 6 octobre.—Retour à Paris.          58

  CHAPITRE V.—Délabrement des Tuileries.—Premières entrevues
  de la Reine avec la foule; bonne entente réciproque.—Visites
  officielles des Corps constitués.—Murmures dans le
  peuple.—Bienfaits de la Reine.—Elle fait retirer des
  reconnaissances du Mont-de-Piété.—Elle envoie ses bijoux chez
  son joaillier Daguerre.—Licenciement des gardes du
  corps.—Pillage de la maison du boulanger
  François.—Représentation de _Charles IX_.—Comment la famille
  royale est installée et vit aux Tuileries.—Education des
  enfants.—Lettre de la Reine à Mme de Tourzel.—Bienfaisance de
  Marie-Antoinette.—Traits charmants du Dauphin.—Première
  communion de Madame Royale.                                        88

  CHAPITRE VI.—Travaux de l'Assemblée.—Les biens du clergé
  sont déclarés à la disposition de la nation.—Suppression des
  Parlements.—Affaire de Favras.—Sa mort héroïque.—Plan
  d'évasion d'Augeard.—Démarche du Roi à l'Assemblée, le
  4 février 1790.—On présente à la Reine la veuve et le fils
  de Favras.—Mort de Joseph II.—Publication du _Livre
  rouge_.—Alarmes aux Tuileries.—Séjour à Saint-Cloud.—Fédération
  du 14 juillet 1790.—La famille royale est acclamée
  par les fédérés.—Enquête et rapport de Chabroud sur les
  journées d'octobre.                                               115

  CHAPITRE VII.—Mirabeau.—Son entrevue avec Necker.—Ses
  ouvertures au comte de la Marck.—Première note de Mirabeau
  pour la Cour.—Son entrevue avec la Reine.—Ses projets.—Le
  Roi et la Reine les écoutent sans les suivre.—Eclats
  de Mirabeau.—La Reine est de nouveau menacée.—Nouveaux
  plans de Mirabeau.—Quarante-septième note.—Utilité,
  mais difficultés de ce plan.—Mort de Mirabeau.                    140

  CHAPITRE VIII.—Situation alarmante de Paris: l'émeute en
  permanence.—Démission de Necker.—Départ de Mesdames.—Le
  28 février.—Le 18 avril.—Projets de fuite.—Le comte
  d'Hinnisdal.—Espérances d'évasion de Saint-Cloud.—Plan
  de Mirabeau.—Hésitations du Roi.—Ouvertures au marquis
  de Bouillé.—Le projet est discuté, puis arrêté entre la Reine,
  Fersen et Bouillé.—Le départ, ajourné à plusieurs reprises,
  est définitivement fixé au 20 juin.                               172

  CHAPITRE IX.—Fuite de Varennes.—Arrestation de la famille
  royale et retour à Paris.                                         198

  CHAPITRE X.—La famille royale est gardée à vue aux Tuileries.—Sa
  vie captive.—La Reine est interrogée par les commissaires de
  l'Assemblée.—Le 17 juillet.—Le drapeau rouge est déployé au
  Champ-de-Mars.—Les Constitutionnels se rapprochent de la Cour.    231

  CHAPITRE XI.—Négociations de la Reine avec les
  Puissances.—Projets de l'Empereur.—Projets du roi de
  Suède.—Projets des émigrés.—Accroissement du nombre et de
  l'importance de ces derniers.—Leurs dissentiments avec la Cour
  et avec le baron de Breteuil, agent officiel de la Cour.—Lettre
  du 30 juillet, écrite par Marie-Antoinette à Léopold, sous
  l'influence des Constitutionnels.—Missions du chevalier de
  Coigny et de l'abbé Louis.—La Reine dément par ses lettres
  secrètes ses lettres officielles.—Pourquoi elle se méfie des
  Constitutionnels.                                                 240

  CHAPITRE XII.—La Reine ébauche un plan.—En quoi il consiste:
  pas d'action immédiate; des négociations seulement.—Lettre
  du 8 juillet à Fersen.—Hostilité de la Reine contre les
  émigrés.—Mauvaise attitude d'un certain nombre de ces derniers
  contre Marie-Antoinette.—Froideur de Léopold à l'égard
  des Princes.—Déclaration de Pillnitz.—Sa vraie portée.—Comment
  est-elle jugée par la Reine.—Lettre du 12 septembre
  à Mercy.—Cruelle situation de Marie-Antoinette.                   260

  CHAPITRE XIII.—Achèvement de la Constitution.—La Reine
  consulte Mercy et Léopold.—On ne peut refuser de sanctionner;
  car on n'a pas de moyens de résistance.—Conseils
  divers.—Retour momentané de l'opinion.—Le Roi accepte
  la Constitution.—Fêtes à Paris.—Enthousiasme populaire.           273

  CHAPITRE XIV.—Suites de l'acceptation de la
  Constitution.—Protestation des Princes.—Lettre de Louis XVI à
  ses frères.—Lettre de Mme Elisabeth à la marquise de
  Raigecourt.—Dissentiments entre les Tuileries et
  Coblentz.—Correspondance de la Reine avec Fersen.—Plan de
  Marie-Antoinette.—Le Congrès armé.—Pourquoi le plan de la Reine
  est inexécutable.                                                 286

  CHAPITRE XV.—L'Assemblée législative.—Son hostilité contre
  le Roi s'affirme dès le début.—Mécontentement de la
  bourgeoisie.—La députation de Saint-Domingue est présentée à la
  Reine.—Le Roi ne veut pas former de Maison civile.—Projet
  d'évasion formé, puis abandonné.—Inaction du Roi et de
  la Reine.—Fluctuations de l'opinion.—Triste situation de la
  famille royale.—Tiraillements intérieurs.—La Reine continue
  à réclamer un Congrès.—Hésitations de l'Empereur et
  mécontentement de Marie-Antoinette.—Lettre à Mme de
  Polignac.—Article menaçant des _Révolutions de Paris_.            301

  CHAPITRE XVI.—Premières mesures de l'Assemblée contre les
  émigrés et les prêtres.—Le Roi demande la dispersion des
  rassemblements d'émigrés.—Préparatifs de guerre.—Mémoire
  envoyé à l'Empereur par les Constitutionnels.—Mission
  de M. de Simolin.—Lettre de la Reine à Mercy.—Voyage de
  Fersen en France.—Il propose un plan d'évasion, mais le reconnaît
  impossible.—Représentation du 20 février aux Italiens.            317

  CHAPITRE XVII.—Mort de Léopold.—Assassinat de Gustave III.—Joie
  insultante des Jacobins.—Nouveaux outrages contre la
  Reine.—Attaque violente de Vergniaud.—Dumouriez nommé ministre
  des affaires étrangères.—Il offre à Marie-Antoinette son
  concours, qui est repoussé.—Le ministère Girondin.—Pâques
  1792.—La seule consolation de la Reine, ce sont ses enfants.—Le
  Dauphin.—M. de Fleurieu est nommé son gouverneur.                 334

  CHAPITRE XVIII.—Déclaration de guerre à l'Autriche.—Lettre
  de la Reine à Mercy, du 30 avril 1792.—Mission de Mallet du
  Pan.—Premiers échecs des troupes françaises.—Lafayette
  propose au Roi de se retirer à son armée.—Emotion de
  Paris.—Dénonciation du Comité autrichien.—Réapparition des
  Mémoires de Mme de la Motte.—Ils sont brûlés à
  Sèvres.—Licenciement de la garde constitutionnelle.—M.
  d'Hervilly offre au Roi de chasser l'Assemblée.—Le Roi
  refuse.—Départ de Barnave.—Décrets du 26 mai sur la déportation
  des prêtres insermentés, du 8 juin sur la formation d'un camp de
  vingt mille hommes sous Paris.—Renvoi des ministres
  Girondins.—Dumouriez quitte le ministère.—Le Roi oppose son veto
  aux décrets.                                                      349

  CHAPITRE XIX.—Le 20 juin.                                         364

  CHAPITRE XX.—Suites du 20 juin.—Entrevue du Roi avec
  Pétion.—Proclamation de Louis XVI.—Voyage de Lafayette à
  Paris.—Lettre de la Reine à Mercy.—Attaques des Girondins
  contre le Roi.—Pétion suspendu, puis rétabli.—Insultes à la
  famille royale dans le jardin des Tuileries et sur la terrasse
  des Feuillants.—Un assassin s'introduit aux Tuileries.—Arrivée
  des fédérés à Paris.—Le Roi se fait faire un
  plastron.—Tentatives pour arracher la famille royale aux dangers
  de Paris.—Le prince Georges de Hesse.—Madame de Staël.—Le duc de
  Liancourt.—Plan de Lafayette.—La Reine refuse tout.—Son
  antipathie contre Lafayette.—Pourquoi.—Surveillance incessante
  autour des Tuileries.—La fédération du 14 juillet 1792.—Alertes
  continuelles: le 26 juillet.—Lettres de la Reine à Fersen.—Entrée
  des Marseillais.—Leur conflit avec les grenadiers des
  Filles-Saint-Thomas.—Dernière lettre de la Reine à Fersen.—Marche
  des armées coalisées.—Manifeste du duc de Brunswick.—Son effet
  déplorable.—Avances des Girondins à la Cour.—Les Jacobins
  redoublent d'efforts.—Pétion demande la déchéance du Roi.—Arrêté
  de la section Mauconseil.—Préparatifs du 10 août.—Illusions de
  la Cour.—Son impuissance.—Dernière messe de la famille royale
  aux Tuileries.                                                    387

  CHAPITRE XXI.—Le 10 août.                                         421

  CHAPITRE XXII.—Le Temple.—Description.—Le palais du grand
  prieur.—La Tour du Temple.—La grosse et la petite Tour.—La
  famille royale est enfermée provisoirement dans la petite
  Tour.—Le 19 août, on la sépare de ceux qui l'ont
  accompagnée.—Vie des prisonniers.—Sentiments de la Reine sur
  l'invasion.—Cléry à la Tour.—Les journées de septembre.—On
  apporte sous les fenêtres du Temple la tête de la princesse de
  Lamballe.—Outrages aux prisonniers.—Turlot et Rocher.—Abolition
  de la royauté.—Le Roi est transféré dans la grosse Tour.—La
  famille royale y est transférée à son tour.—Le Dauphin est
  séparé de sa mère et remis à son père.                            446

  CHAPITRE XXIII.—La grosse Tour.—Nouvelle organisation de la vie
  des prisonniers.—Vexations nouvelles.—Municipaux
  compatissants.—Drouet au Temple.—Le Roi, puis le Dauphin
  tombent malades.—Installation d'une nouvelle municipalité.—Le
  bouillon de la Reine.—On enlève à la famille royale tous les
  instruments tranchants.—Procès du Roi.—Louis XVI traduit à la
  Convention.—Il est séparé de sa famille.—Ses entretiens avec
  Malesherbes.—Le Roi est condamné à mort.—Dernière entrevue avec
  la Reine et ses enfants.—Exécution du Roi.                        468

  CHAPITRE XXIV.—La Reine veuve.—Sa morne douleur.—Maladie
  de Madame Royale.—On apporte aux prisonniers des vêtements de
  deuil.—Toulan et Lepître.—Plan d'évasion préparé par ces deux
  municipaux et M. de Jarjayes.—Modifications dans le
  plan.—Nouveau projet; il échoue comme le premier.—Lettre de la
  Reine à M. de Jarjayes.—Toulan sauve l'anneau et le cachet du
  Roi.—La Reine les envoie à Monsieur et au comte
  d'Artois.—Dénonciations de Tison.—Perquisitions
  nocturnes.—Efforts des amis de la Reine à l'étranger.—Défection
  de Dumouriez.—Activité et espérances de Fersen.—Tout
  échoue.—Louis XVII tombe malade.—Le 31 mai.—Chaumette et Hébert
  viennent à la Tour.—Le baron de Batz.—Michonis.—Plan
  d'évasion.—La méfiance de Simon le fait manquer.—La Tison
  devient folle.—Louis XVII est enlevé à sa mère.—Il est livré au
  savetier Simon.—Nouvelle visite de Drouet au Temple.—Le jeune
  prince brutalisé par Simon.—Désespoir navrant de la Reine.—Elle
  est transférée à la Conciergerie.                                 493

  CHAPITRE XXV.—La Conciergerie.—Le cachot de la
  Reine.—Michonis.—Les Richard.—Tentatives pour sauver la
  Reine.—L'affaire de l'Œillet.—Vexations nouvelles.—Le concierge
  Bault et sa famille.—Nouvelle tentative d'évasion.—Le complot
  Basset.—Inaction de l'Autriche.                                   530

  CHAPITRE XXVI.—Procès de la Reine.—Décret de la
  Convention.—Premier interrogatoire de
  Marie-Antoinette.—Chauveau-Lagarde et Tronçon-Ducoudray sont
  désignés pour la défendre.—Le tribunal.—Les jurés.—Audience du
  14 octobre.—Acte d'accusation.—Les témoins.—Déposition
  d'Hébert.—Mot sublime de la Reine.—Manuel et Bailly.—L'officier
  de gendarmerie de Busne.—Audience du 15 octobre.—Interrogatoire
  du président.—Tisset et Garnerin.—Réquisitoire
  de Fouquier-Tinville.—Discours des défenseurs.—Condamnation.—La
  Reine est ramenée à la Conciergerie.                              553

  CHAPITRE XXVII.—La dernière journée.—Lettre de Marie-Antoinette
  à Mme Elisabeth.—La Reine s'habille et se jette quelques
  instants sur son lit.—L'abbé Girard.—Le bourreau
  Samson.—Préparatifs dans Paris.—La Reine monte dans la
  charrette des condamnés.—Le trajet de la Conciergerie à la
  place de la Révolution.—Le comédien Grammont et la citoyenne
  Lacombe.—L'échafaud.—La mort.—Conclusion.                         578



FIN DU TOME SECOND ET DERNIER



7121.—POITIERS, IMPRIMERIE BLAIS, ROY ET Cie, 7, rue Victor-Hugo.



NOTES:

[1] «Elle avait cette dignité, ce courage, cette vigueur d'élan dans
des occasions dangereuses, qui prouvait une âme née forte; mais il
manquait à cette âme de s'être exercée à l'usage de sa force.»—Lettre
inédite du baron d'Aubier au baron de Breteuil, communiquée par M.
Gustave Bord.

[2] Mémoire en forme de doléances des habitants de la paroisse de
Dry, universellement accepté par le bailliage de Beaugency, présenté
par les députés de ce bailliage à l'Assemblée des trois Etats à
Orléans.—_Archives nationales_, B. III. 99.

[3] _Ibid._

[4] _Ibid._

[5] Cité par M. Th. Meignan, dans son très curieux article sur
_Les registres paroissiaux de l'état civil_.—_Revue des questions
historiques_, janvier 1879, p. 149.

[6] _Mémoires de Mme Campan_, 228, 229.

[7] _Souvenirs d'un page_, 287.

[8] _Ibid._ 288.

[9] _Mémoires de Weber_, 203.

[10] _Ibid._ 204, note.

[11] Le Roy, _Histoire de Versailles_, I, 227.

[12] On avait voulu lui donner un dais; il l'avait refusé, ne
voulant pas, disait-il, d'un honneur réservé au Saint-Sacrement
seul.—_Souvenirs d'un page_, 289.

[13] _Ibid._ 290.

[14] _Souvenirs d'émigration_, par la marquise de Lâge, LXXXVII.

[15] _Mémoires du marquis de Ferrières_, I, 19.

[16] _Souvenirs d'un page_, 288.

[17] _Mémoires de Mme Campan_, 227.

[18] _Mémorial de Gouverneur Morris_, I, 242.

[19] _Mémoires du marquis de Ferrières_, I, 20.

[20] _Ibid._, 21.

[21] _Souvenirs d'un page_, 290.—_Mémoires du marquis de Ferrières_, I,
21, note.

[22] _Correspondance littéraire de Grimm._

[23] _Souvenirs d'émigration_ par la marquise de Lâge.

[24] _Mémorial de Gouverneur Morris_, I, 243.

[25] _Ibid._

[26] «Il règne dans son ton et dans ses manières toute la _fierté_ que
l'on doit attendre des Bourbons.» _Ibid._

[27] _Souvenirs d'un page_, 291.

[28] _Correspondance littéraire de Grimm._

[29] _Louis XVI_, par le comte de Falloux, 143.

[30] _Mémorial de Gouverneur Morris_, I, 244.

[31] _Mémoires de Mme Campan_, 227.

[32] _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, 219, 220.

[33] _Mémoires de Mme Campan_, 228.

[34] _Le Gouvernement de Normandie_, IV, 384.

[35] _Voir_ les détails de cette remise du Dauphin au duc d'Harcourt
dans le _Gouvernement de Normandie_, IV, 384 et suiv.

[36] Marie-Antoinette à Joseph II, 25 février 1788.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 112.

[37] Marie-Antoinette à Joseph II, 27 février 1788.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 112.

[38] La même au même, 24 avril 1788.—_Ibid._, 116.

[39] La même au même, 16 juillet 1788.—_Ibid._, 118.

[40] _Mémoires de Mme Campan_, 230.

[41] _Le Gouvernement de Normandie_, IV, 385.

[42] _Ibid._, 386.

[43] _Souvenirs d'émigration_, par la marquise de Lâge, LXXXVIII.

[44] _Mémoires de Mme Campan_, 231.

[45] Mme Campan prétend que le Dauphin avait pris en grippe même sa
mère. Mais la marquise de Lâge affirme positivement le contraire, et la
marquise de Lâge, qui écrit à sa mère le 17 mai 1789, est plus croyable
sur ce point que Mme Campan, qui n'a écrit que de souvenir.

[46] _Souvenirs d'émigration_, par la marquise de Lâge, LXXXIX.

[47] _Souvenirs d'un page_, 290.

[48] Récit de M. Lefèvre, secrétaire du duc d'Harcourt, gouverneur du
Dauphin.—_Le Gouvernement de Normandie_, IV, 387.

[49] Lettres de Boullé, député de Nantes, à ses commettants sur
l'ouverture des États généraux.—_Revue de la Révolution_, 1888, II, p.
8 et 11.

[50] _Ibid._, p. 34 et 35.—«A midi, raconte Boullé, la députation des
Communes a été reçue; le doyen, accompagné de vingt députés choisis au
sort parmi les commissaires et les adjoints, a prononcé à Sa Majesté
le discours qui avait eu l'approbation de l'Assemblée, _en y ajoutant
seulement quelques expressions de regret et de douleur_ sur la perte
qui vient d'affliger la France et son monarque.»

[51] _Mémoires de Weber_, 209, 210.—Weber se trompe en plaçant cette
scène le 8, au retour de Meudon. C'est le 6 que la députation du Tiers
fut reçue par le Roi «quoique Sa Majesté, encore dans les premiers
instants d'une douleur trop juste, se fût refusé jusqu'ici à voir
personne».—Lettres de Boullé.—_Revue de la Révolution_, 1888, II, 36.

[52] _Mémoires de Malouet_, 2e édition, I, 283, note.

[53] _Notice historique sur la salle du Jeu de Paume de Versailles_,
par Ch. Vatel, p. 13.

[54] «On fit accroire au peuple qu'il se tramait mille conspirations
dangereuses contre ses libertés; les meneurs de la foule virent bientôt
que le moment était venu de mettre en branle les masses.» M. de
Turckheim à ses commettants, 23 novembre 1789.—_Revue d'Alsace_, avril,
mai, juin 1880, 202.

[55] _Mémoires de Malouet_, I, 285.—Malouet avait demandé qu'on
plaçât dans l'arrêté ou la formule du serment un membre de phrase
attestant que les prétentions de l'Assemblée se bornaient à «faire la
Constitution de concert avec le Roi». Plusieurs députés se joignirent
à lui pour réclamer un amendement analogue. «Cela est juste, leur
répondit Bailly, mais je me garderai bien de mettre aux voix votre
proposition, _pour qu'elle ne soit pas rejetée_.»—_La chute de l'ancien
Régime_, par Aimé Chérest, III, 204. M. Chérest ajoute que Mirabeau
«partageait les sentiments de Malouet», mais que «désespérant de les
faire prévaloir ce jour-là», il «n'essaya même pas de les exprimer
séance tenante.»—_Ibid._, 203.

[56] «La démarche des Communes, en se déclarant Assemblée nationale,
indépendante des autres Ordres et du Roi lui-même, et en déclarant
qu'aucun pouvoir ne la dissoudrait, est, dans le fait, s'emparer de
toute l'autorité du royaume. Elles se sont, par un seul décret, rendues
semblables au Long Parlement de Charles Ier... Une démarche aussi
hardie et aussi désespérée, contraire à tous les autres intérêts
du royaume, également funeste à l'autorité royale, au Parlement, à
l'armée, ne peut être accordée.»—_Voyages d'A. Young_, I, 342.

[57] _Mémoires de Malouet_, I, 284.

[58] Mounier, _Recherches sur les causes qui ont empêché les Français
de devenir libres_, Genève, 1792, I, 296.

[59] _Mémoires de Weber_, 213.

[60] _Mémoires de Malouet_, I, 283, 284.

[61] _Louis XVI_, par le comte de Falloux.

[62] _Mémoires du marquis de Ferrières_, I, 57.

[63] Un premier conseil avait été tenu le 19 à Marly, où la Cour
s'était transportée après la mort du Dauphin. Le second conseil se tint
le 21 à Versailles, où la Cour était revenue dans l'intervalle.

[64] De Larcy. _Des vicissitudes de la France_, 11.—Les députés de
la commune de Strasbourg, très désappointés de l'évanouissement de
leurs espérances et très froissés du maintien de la distinction des
Ordres, avouaient cependant qu'il y avait dans la déclaration du Roi
des «adoucissements réels», et ils écrivaient le soir même du 23 juin
aux commissaires de la Bourgeoisie de Strasbourg: «Nous vous observons
que si tous les objets annoncés par Sa Majesté, comme soulagement,
sont accordés aux peuples, ceux-ci y trouveront des _consolations
puissantes_ pour le degré de liberté politique, dont ils attendaient
le bienfait de la justice du monarque et des lumières du siècle et qui
paraît leur échapper.»—_L'Alsace pendant_ _la Révolution française_,
par Rod. Reuss.—_Revue d'Alsace_, juillet, août, septembre 1879,
344.—L'un de ces députés, M. de Turckheim, écrivait plus tard, dans le
rapport qu'il adressait à ses commettants, le 23 novembre 1789: «La
séance royale du 23 juin, où nous entendîmes pour la dernière fois la
voix du monarque, avait manifesté les meilleurs sentiments à l'égard du
bonheur de son peuple. Tout ce que réclamaient nos cahiers de doléances
était accordé, et si les paysans, si remuants aujourd'hui qu'ils ont
été excités par l'artifice, avaient été consultés alors, ils auraient
éclaté en protestations de joie et de reconnaissance.»—_Ibid._, avril,
mai, juin 1780, p. 201.—A. Young écrivait de même: «Tout le monde
connaît les propositions faites par le Roi; le plan était bon; on
accordait beaucoup au peuple sur des points essentiels.»—_Voyage en
France_, I, 349. «Les Communes, en refusant opiniâtrement ce qu'on leur
propose, abandonnent au hasard des avantages certains et inconnus, à
ce hasard qui fera peut-être que la postérité les maudira, au lieu de
bénir leur mémoire comme celle de vrais patriotes.»—_Ibid._, 355.

[65] Paroles textuelles de Mirabeau, données par le marquis de
Dreux-Brézé dans les séances de la Chambre des Pairs, des 9 et 15 mars
1833. Cité par le comte de Falloux.—_Louis XVI. Pièces justificatives_,
371.

[66] Lally-Tollendal. _Biographie universelle_, article Necker; cité
dans les _Mémoires de Malouet_, I, 287.

[67] _Le comte de Fersen et la Cour de France._ Introduction, XLVII.

[68] «On fit venir des troupes de la province pour inspirer quelque
peur aux conciliabules de l'émeute; mais ce n'était qu'un moyen
d'intimidation; car la douceur extrême du Roi et son amour pour ses
sujets ne lui permirent jamais de songer seulement à verser le sang,
pour maintenir son autorité suprême.»—_Mémoires de M. de Turckheim_ à
ses commettants, 23 novembre 1789. _Revue d'Alsace_, avril, mai, juin
1880, 202.

[69] _Mémoires de Gouverneur Morris_, I, 255.

[70] Ferrières raconte qu'à la suite de la séance royale du 23 juin,
les députes de la Noblesse, après avoir été chez le comte d'Artois,
se présentèrent chez la Reine. «Ce n'était pas à elle, dit-il, qu'on
avait le moins d'obligations. La Reine sortit dans le salon de jeu;
elle tenait Madame par la main, elle portait le jeune Dauphin sur son
bras. Tableau délicieux d'une mère: douce expression de la nature! La
Reine présenta M. le Dauphin aux députés, leur disant, avec beaucoup de
grâce, qu'elle le donnait à la Noblesse, qu'elle lui apprendrait à la
chérir, à la regarder comme le plus ferme appui du trône.»—_Mémoires du
marquis de Ferrières_, I, 59-60. Mais Ferrières ajoute plus loin que ce
fut la Reine qui prit l'initiative des instances pour décider Necker à
rester.—La démarche de la Noblesse près de la Reine et les paroles de
celle-ci nous paraissent surtout dictées par la courtoisie. Si la Reine
avait été le principal appui de la réaction aristocratique, les députés
de la Noblesse n'auraient-ils pas été chez elle tout d'abord, au lieu
de commencer par le comte d'Artois et Monsieur?

[71] _Mémoires du comte de Ségur_, II, 208. «Jamais je ne vis plus de
dignité dans la douleur, plus de douceur dans l'affliction.»

[72] «Le Roi rappelait à M. Necker qu'il l'avait, à quatre reprises
différentes, supplié de lui accorder l'autorisation de se retirer, et
il disait que l'état actuel des circonstances lui permettait de lui
accorder maintenant cette faveur; il l'autorisait donc à s'éloigner,
sans retard et sans bruit, et il se réservait de lui donner plus
tard des marques de sa faveur royale et de sa satisfaction.»—Mercy
à Kaunitz, 23 juillet 1789.—_Relations inédites de la prise de la
Bastille_, publiées par J. Flammermont.

[73] _Histoire de Louis XVI_, par Droz, II, 304, p. 23.

[74] S'il faut en croire Mercy, les gardes suisses même auraient
refusé de servir contre le peuple. Mercy à Kaunitz, 23 juillet,
1789.—_Relations inédites de la prise de la Bastille_, publiées par J.
Flammermont, p. 23.

[75] Voir pour plus de détails la _Prise de la Bastille_, par M. de
Poncins (_Brochures sur la Révolution française publiées par la Société
biographique_), et la _Prise de la Bastille_, par M. Gustave Bord,
directeur de la _Revue de la Révolution_.

[76] _Mémoires de Malouet_, II, 9.

[77] _Ibid._, I, 290.

[78] _Mémoires du marquis de Ferrières_, I, 136.

[79] _Mémoires de Mme Campan_, 233.

[80] _Ibid._, 234.

[81] _Mémoires sur la vie et le caractère de Mme la duchesse de
Polignac_, par la comtesse Diane de Polignac. Hambourg, 1796, 27, 28.

[82] _Mémoires de Mme Campan_, 234.

[83] _Mémoires sur la vie et le caractère de Mme la duchesse de
Polignac_, 31, 33.—Il avait été question d'abord de rappeler Necker
seul, sans les autres ministres, en particulier sans le comte de
Montmorin et le comte de Saint-Priest contre lesquels on avait inspiré
au Roi de vives préventions. La Reine, persuadée par Mercy que cette
exclusion de deux ministres populaires aurait de graves inconvénients
dans l'état de surexcitation de la foule, finit par déterminer le Roi
à rappeler le ministère tout entier et à faire bon accueil à tous les
ministres.—Mercy à Kaunitz, 23 juillet 1789.—_Relations inédites de la
prise de la Bastille_, publiées par J. Flammermont, p. 25 et 28, 29, 30.

[84] _Voir_ le récit de cette scène touchante dans les _Mémoires du
marquis de Ferrières_, I, 141.

[85] _Mémoires du comte Valentin Esterhazy, fragments._—_Louis XVI,
Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, IV, 35.

[86] Mercy à Kaunitz, 23 juillet 1789.—_Relations inédites de la prise
de la Bastille_, publiées par J. Flammermont, p. 27.

[87] _Evénements mémorables arrivés à Verdun au sujet du maréchal de
Broglie et son arrivée à Metz._ Paris, Lefèvre. 1789.

[88] _Mémoires de Mme Campan_, 236.

[89] Journal du comte de Fersen, 14 février 1792.—_Le comte de Fersen
et la Cour de France_, II, 6.

[90] _Ibid._—_Voir_ aussi Mercy à Kaunitz, 23 juillet 1789.—_Relations
inédites de la prise de la Bastille_, publiées par J. Flammermont, p.
27.

[91] _Quinzaine mémorable_, 87.

[92] _Ibid._, 93.

[93] _Mémorial de Gouverneur Morris_, I, 263.—_Voir_ également, sur ce
voyage du Roi à Paris, une lettre du 18 juillet 1789, écrite par un
député de Marseille à la marquise de Créquy. Ce député, dont le nom est
inconnu, fait remarquer avec raison combien la vérité est difficile
à établir, même pour les contemporains. «Les faits opposés, dit-il,
sont attestés par des gens qui disent: «_J'y étais_».—_Revue de la
Révolution_, septembre 1783, p. 73.

[94] «La voiture allait à tour de roue; en conséquence, il fut
longtemps en présence de ces bons habitants de Paris.»—_Souvenirs d'un
basochien._—_Revue de la Révolution_, mars 1885, 79.

[95] _Histoire de la Révolution_, par deux amis de la liberté.

«Je constate qu'il avait la figure bouleversée, attérée.»—_Souvenirs
d'un basochien._—_Revue de la Révolution_, mars 1885, 79.

[96] _Ibid._

[97] _Histoire de France pendant trois mois_, par le cousin Jacques,
I, 116.—«Au lieu de _Vive le Roi!_ on criait _Vive la nation!_ Ce à
quoi on ajoutait que le Roi serait acclamé plus tard, à son départ,
si l'on était content de lui.» Rapport de M. de Simolin au comte
Ostermann.—_Revue de la Révolution_, janvier 1886, p. 7.

[98] _Mémoires de Bailly_, II, 65.

[99] _Histoire de France pendant trois mois_, I, 116.

[100] Mercy à Kaunitz, 23 juillet 1789.—_Relations inédites de la prise
de la Bastille_, publiées par J. Flammermont, p. 27.

[101] _Mémorial de Gouverneur Morris_, I, 205.—«M. le marquis de
Lafayette défendit toute manifestation de joie et donna l'ordre que
les arrondissements s'assemblassent comme à l'ordinaire pour organiser
les rondes.»—Rapport de M. de Simolin au comte Osterman. _Revue de la
Révolution_, janvier 1886, p. 7.

[102] _Mémoires de Bailly_, II, 61.

[103] _Mémoires de Mme Campan_, 239, 240.—Mme Campan donne le
commencement du discours que, suivant elle, la Reine devait adresser
à l'Assemblée: «Messieurs, je viens remettre entre vos mains l'épouse
et la famille de votre souverain. Ne souffrez pas que l'on désunisse
sur la terre ce qui a été uni dans le ciel.» Accompagnée de Monsieur,
elle devait en même temps demander à l'Assemblée de transporter à
quelque distance de Versailles le lieu de ses réunions. Mercy, qui
donne ces détails, croit que l'Assemblée, qui commençait à s'effrayer
de l'effervescence et de la prédominance de Paris, aurait accepté cette
proposition.—Mercy à Kaunitz, 23 juillet 1789.—_Relations inédites de
la prise de la Bastille_, publiées par J. Flammermont, p. 29.—La Reine
avait projeté d'abord, dans le cas où le Roi eût été retenu prisonnier
à Paris, de se retirer avec le Dauphin soit à Valenciennes, soit dans
les Pays-Bas. Sur l'observation de Mercy que ce départ serait considéré
par le pays, fortement surexcité, comme un enlèvement du Dauphin, elle
avait renoncé à cette idée.—_Ibid._, 28.

[104] _Souvenirs d'un page_, 302.

[105] _Mémoires de Mme Campan_, 241.

[106] _Histoire de France pendant trois mois_, I, 118, 119.

[107] _Journal de Versailles_ du 22 juillet, no 14, cité dans les
_Mémoires de Bailly_, II, 69.

[108] _Quinzaine mémorable_, 134.

[109] Nous en exceptons l'électeur Etienne Larivière, qui, plus d'une
fois, fit à Berthier un rempart de son corps.

[110] Vergniaud, plaidoyer pour Durieux.—_Vergniaud, monuments,
lettres et papiers_, par Ch. Vatel, II, 68.—_Voir_, sur cette anarchie
spontanée dans les provinces, le curieux volume de M. G. Bord: _La
prise de la Bastille_, et les magistrales études de M. Taine sur la
_Révolution_.

[111] _Mémoires sur la vie et le caractère de la duchesse de Polignac._

[112] Joseph II à Léopold, 3 août 1789.—_Joseph II und Léopold von
Toscana_, II, 265.

[113] Necker étant resté quelques jours sans revenir, et les courriers
qui lui portaient son rappel ayant eu de la peine à le trouver, on
avait fait courir le bruit que la Reine, par répulsion contre lui,
l'avait fait partir pour Bruxelles, afin de «l'éloigner encore plus de
la France».—Mercy à Kaunitz, 23 juillet 1789.—_Relations inédites de la
prise de la Bastille_, publiées par J. Flammermont, p. 29.

[114] _Correspondance secrète inédite sur Louis XVI, Marie-Antoinette,
la Cour et la ville_, de 1777 à 1792, 25 septembre 1789, II, 387.

[115] _Procédure du Châtelet_, Malouet, 3e témoin.—Lally-Tollendal,
_Lettre à ses commettants_, 85.—On peut lire aussi dans la _Revue
d'Alsace_,—octobre, novembre, décembre 1879—les lettres découragées
d'un député de Strasbourg, le baron de Turckheim, à cette même époque.
M. de Turckheim, très libéral mais très royaliste, ne tarda pas à
donner sa démission et à se retirer en Alsace. Dans le rapport qu'il
adressa à ses commettants sur sa conduite, le 23 novembre 1789, il
écrivait: «Nous ne voulûmes pas au début prendre la parole sans
nécessité en présence de quelques centaines d'avocats bavards qui
répandaient plus de désordre que de lumières, en présence aussi du
_manque complet de liberté_ qui nous empêchait de le faire, depuis
qu'une foule sans frein avait été introduite dans la salle de nos
séances et que les clubs insolents qui siégeaient dans les cafés du
Palais-Royal s'étaient érigés en juges et en vengeurs des affaires de
la nation. Nous avons acquis la triste conviction que la voix de la
modération ne serait point écoutée.» _Revue d'Alsace_, avril, mai, juin
1880, p. 200.—M. de Turckheim concluait ainsi: «Qui donc entrava la
marche des affaires? Je le dis en toute franchise devant Dieu et mes
concitoyens: ce ne fut pas la Noblesse qui expia d'une façon cruelle
d'antiques et injustes abus; ce ne fut pas le Clergé qui s'offrit à
supporter volontairement sa part proportionnelle des impôts, mais qu'on
voulut dépouiller de toute propriété. Non, ce fut un petit nombre
d'hommes qui s'étaient mis d'accord entre eux pour tout renverser
et, sans souci de leurs mandats catégoriques, voulaient pousser à la
révolte vingt-cinq millions d'hommes qui auraient pu suivre en repos
nos travaux en les bénissant.»—_Ibid._, 203.

[116] Le comte de Fersen à son père, 3 septembre 1789. _Le comte de
Fersen et la Cour de France_, I, XLIX. Introduction.

[117] _Mémoires de Malouet_, I, 303.

[118] Brouillon de lettre de M. le comte d'Estaing à la Reine.—_Rapport
de la procédure du Châtelet sur l'affaire des 5 et 6 octobre, fait à
l'Assemblée nationale par M. Charles Chabroud, membre du Comité des
rapports._ Paris, Imprimerie Nationale, 1790.—Pièces justificatives. La
lettre est du 14 septembre. _Rapport de Chabroud_, 49.

[119] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 3 et 4.

[120] _Voir_ tous les détails de ce plan dans les _Mémoires de
Malouet_, I, 393 et suiv.

[121] Droz, citant Molleville, II, 470, dit que cette démarche fut
faite le 15 septembre. Mais Mallet du Pan, qui était en relations
intimes avec Malouet et ses amis, donne la date du 29.—_Mémoires et
correspondance de Mallet du Pan_, II, 485.

[122] _Exposé de la conduite de M. Mounier_, 55.

[123] _Mémoires de Weber_, 254.—_Exposé de la conduite de M. Mounier_,
66.

[124] Mounier. _Appel au tribunal de l'opinion publique_, 95.

[125] _Exposé de la conduite de M. Mounier_, 66.

[126] _Procédure du Châtelet._ Besson, 117e témoin.

[127] _Procédure du Châtelet._—Blaisot, 24e témoin.

[128] _Ibid._—Faydel, député, 148e témoin.

[129] Le Roy. _Histoire de Versailles_, II, 27.

[130] Le Roy. _Histoire de Versailles_, II, 29.

[131] Lettre des députés de Strasbourg au magistrat de la ville, 25
septembre 1789.—_L'Alsace pendant la Révolution française_, par Rod.
Reuss.—_Revue d'Alsace_, octobre, novembre et décembre 1879, p. 480.

[132] Le Roy. _Histoire de Versailles_, II, 32, 33.

[133] Lettre du Roi écrite de la propre main de Sa Majesté à M.
le comte d'Estaing, commandant général de la garde nationale de
Versailles, par lui lue à l'Assemblée de l'Etat-major et des capitaines
de la dite garde, le 24 septembre 1789 et qu'elle a consignée dans ses
registres.—A Versailles, de l'Imprimerie Royale, 1789.

[134] Affaire Marie-Antoinette.—Déposition de Lecointre.—_Armoire de
fer_, carton 13.

[135] «Ils résolurent, dit Mme de Tourzel, d'employer tous les
moyens possibles pour empêcher la corruption du régiment de Flandre,
le conserver fidèle au Roi, et ils se flattaient d'y réussir, en lui
inspirant estime et confiance.» _Mémoires de la duchesse de Tourzel_,
I, 5.

[136] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 4.

[137] Le Roy. _Histoire de Versailles_, II, 37.

[138] Voir notamment Mounier. _Appel à la nation_, p. 113.

[139] _Mémoires de Mme Campan_, 268.

[140] Premier interrogatoire de la Reine.—_Marie-Antoinette à la
Conciergerie_, 217.

[141] Mounier. _Appel au tribunal de l'opinion publique_, 90.—Mounier
ajoute: «Beaucoup d'étrangers, et les militaires, lorsqu'ils n'étaient
pas en uniforme, avaient conservé l'usage d'une cocarde noire.»

[142] _Réponse de la Reine._ A Versailles, de l'Imprimerie royale,
1789.—_Archives nationales._ _Armoire de fer_, carton 13, coté 89.

[143] Il était resté environ quatre cents bouteilles de vin du banquet
du 1er; c'est pour épuiser cette réserve qu'eut lieu le déjeuner du
3.—_Exposé de la conduite des gardes du corps, à la suite des forfaits
d'octobre_, II, 235.

[144] Les pauvres n'avaient pas été oubliés dans ces réjouissances; il
avait été décidé que chaque compagnie des gardes du corps fournirait
une somme de 1500 livres et que les deux mille écus ainsi réunis
seraient remis aux curés de Versailles pour être distribués aux
indigents; la distribution devait commencer le 6 octobre.—_Exposé
fidèle de la conduite des gardes du corps_, 236, 237.

[145] Au mois de juin, «un maréchal-des-logis, bas officier avec rang
de lieutenant-colonel, est venu dire, au nom de la troupe, au duc de
Guiche, capitaine du quartier, que leur devoir était de garder et
de protéger la personne du Roi, mais non de monter à cheval pour se
battre avec la canaille; qu'en conséquence ils ne feraient pas de
patrouilles.»—_Lettres d'un attaché de la légation de Saxe._—_Revue de
la Révolution_, août 1884, 36.—_Voir_ aussi _Mémorial de Gouverneur
Morris_, II, 16, 28.

[146] _Procédure du Châtelet._ Antoine, député, 220e témoin.

[147] Lettre de Lecointre au Roi, 5 novembre 1789.—_Archives
nationales, Armoire de fer_, carton 13.

[148] Gorsas était maître de pension à Versailles.—Le Roy. _Histoire de
Versailles_, II, 33.

[149] Gouverneur Morris à John Jay, 1er juillet 1789.—Le même à
Washington, 31 juillet 1789.—_Mémorial de Gouverneur Morris_, II, 16,
28.

[150] Lally-Tollendal.—_Lettre à ses commettants_, 94. Les députés de
Strasbourg écrivaient au magistrat de la ville, le 7 octobre 1789,
cette phrase significative: «Depuis plusieurs jours la capitale était
dans les plus vives inquiétudes sur ses approvisionnements; à peine
pouvait-on y avoir du pain, _quoique le jour même de l'insurrection il
ait reparu en abondance_.»—_L'Alsace pendant la Révolution française_,
par Rod. Reuss. _Revue d'Alsace_, janvier, février, mars 1880.

[151] _Procédure du Châtelet._ Lefebvre, 62e témoin—de Foucault, 119e
témoin—Tailhardat. 126e témoin.

[152] Taine. _Origines de la France moderne; la Révolution_, I, 128.

[153] _Procédure du Châtelet._ De Blois, 35e témoin.

[154] Mounier. _Appel au tribunal de l'opinion publique_, 123.

[155] _Procédure du Châtelet._ De Blois, 35me témoin.

[156] _Procédure du Châtelet._ De Blois, 35me témoin.

[157] _Procédure du Châtelet._ Brousse des Faucherets, avocat au
Parlement, 30e témoin.

[158] _Procédure du Châtelet._ Fissour, représentant de la Commune,
30me témoin—Jean Pelletier, négociant. 1er témoin.

[159] _Ibid._ Brousse des Faucherets, 30e témoin.

[160] _Ibid._ Le même.

[161] _Procédure du Châtelet._ Marquis de Fournès, député, 185e témoin.

[162] _Ibid._ Maillard, 81e témoin.

[163] _Procédure du Châtelet._ Du Granger, garde du corps, 10me
témoin;—Rabel, garçon de chambre du Roi, 387e témoin.

[164] _Ibid._ De Longuève, député, 15e témoin;—marquis de Virieu,
député, 148e témoin;—Feydel, député, 148e témoin.

[165] _Mémoires du marquis de Ferrières_, I, 292.

[166] _Procédure du Châtelet._ Marquis de Digoine, député, 168e témoin.

[167] _Ibid._ Marquis de Raigecourt, député suppléant, 204e témoin.

[168] _Ibid._ Déposition de Mounier: information faite à Genève.

[169] _Procéd. du Châtelet._ De Cubières, cavalcadour du Roi, 269e
témoin.

[170] _Ibid._ Basire, porte-manteau du Roi, 233e témoin.

[171] _Souvenirs d'un page_, 307.

[172] M. de Narbonne demandait qu'on lui donnât des troupes et des
canons pour aller garder les ponts de Sèvres et de Saint-Cloud,
assurant qu'il mettrait toutes ces bandes en fuite.—_Mémoires de la
duchesse de Tourzel_, I, 7.—M. de Saint-Priest proposait que le Roi se
mît lui-même à la tête de ces troupes.

[173] _Journées des 5 et 6 octobre 1789_, par le marquis de
Paroy.—_Revue de le Révolution_, 5 janvier 1883.

[174] Mme de Tourzel prétend que Necker profita d'une absence
momentanée de M. de Saint-Priest, qui était allé conduire à Saint-Cyr
sa femme prête d'accoucher, pour peser sur la détermination du Roi, un
instant ébranlée par MM. de Saint-Priest et de Narbonne.—_Mémoires de
la duchesse de Tourzel_, I, 8.

[175] M. de Barante. _Notice sur le comte de Saint-Priest._—_Etudes
historiques et biographiques_, I, 234. M. de Saint-Priest avait été
fortement appuyé par le président de l'Assemblée, Mounier, qui, ce
soir là, comme on le verra plus loin, passa cinq heures au Château
et demanda instamment le départ de la famille royale.—_Mémoires et
correspondance de Mallet du Pan_, I, 181, note.

[176] M. de Barante. _Notice sur le comte de Saint-Priest._—_Etudes
historiques et biographiques_, I, 234.

[177] Il y avait deux quartiers à Versailles, le quartier Saint-Louis
royaliste, le quartier Notre-Dame, révolutionnaire.

[178] M. de Barante. _Notice sur le comte de Saint-Priest._

[179] _Mémoires de Weber_, 267.

[180] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 9.

[181] «Quelques personnes instruites, dit Rivarol, prétendent que si
cette princesse,—la Reine,—était partie, elle n'eût jamais échappé aux
assassins, dont toutes les rues qui aboutissent au Château étaient
suffisamment garnies.»—_Journal politique national_, 2e série, no
XIX.—_Œuvres choisies de Rivarol_, publiées avec une préface par M. de
Lescure. Paris, Jouaust, 1880, II, 311.

[182] _Voir_, sur toutes ces indécisions, M. de Barante. _Notice sur le
comte de Saint-Priest._—_Etudes historiques et biographiques_, I, 33 et
suiv.

[183] _Evénements de Paris et de Versailles, par une des dames qui a eu
l'honneur d'être de la députation à l'Assemblée générale._ Chez Garnery
et Volland, p. 4.

[184] _Procédure du Châtelet._ Cavalier, chirurgien major du régiment
de Flandre, 71e témoin.

[185] _Ibid._ Périer, avocat, 243e témoin—Galland, commis de la
mairie, 272e témoin.

[186] _Ibid._ Girin de la Morte, capitaine d'infanterie, 48e témoin.

[187] _Procédure du Châtelet._ De Longuève, député, 155e témoin.

[188] _Journées des 5 et 6 octobre 1789_, par le marquis de
Paroy.—_Revue de la Révolution_, 5 janvier 1883.

[189] _Ibid._

[190] Lettre du comte de Maistre au marquis de Beauregard, citée dans
_Un homme d'autrefois_ par le marquis Costa de Beauregard, Paris, Plon,
1877, p. 89. M. de Maistre ajoute que les femmes qui avaient laissé
voir qu'elles étaient touchées des bontés du Roi, furent maltraitées
par leurs compagnes et fouettées en plein palais de Versailles.

[191] _Procédure du Châtelet._ Derosnet, 211e témoin.

[192] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 11 et 12.

[193] _Procédure du Châtelet._ De Frondeville, 177e témoin.

[194] Rivarol, _Journal politique national_, 2e série, no XX.—_Œuvres
choisies de Rivarol_, II, 328.

[195] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 12.

[196] _Procédure du Châtelet._ De Frondeville, 177e témoin.

[197] _Journal politique national_, 2e série, no XX.—_Œuvres choisies
de Rivarol_, II, 327, 328.

[198] «Je vis les banquettes où devaient siéger les députés du pays
occupées par des femmes ivres et repoussantes.»—Rapport de M. de
Turckheim à ses commettants. _Revue d'Alsace_, avril, mai, juin 1880,
210.

[199] De Larcy. _Louis XVI et les États généraux._—_Correspondant_, 25
août 1868.

[200] _Journal politique national_, 2e série, no XX.—_Œuvres choisies
de Rivarol_, II, 324.

[201] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 12.

[202] _Journées des 5 et 6 octobre 1789_, par le marquis de
Paroy.—_Revue de la Révolution_, janvier 1883.

[203] _Journal politique national_, 2e série, no XX.—_Œuvres choisies
de Rivarol_, II, 325.

[204] «Sur les une heure après minuit, M. de Lafayette sortit du
cabinet du Roi et dit que le Roi et la Reine allaient se coucher, qu'il
allait en faire autant et qu'il conseillait à tout le monde de se
retirer chez soi et de dormir tranquille, que personne n'avait rien à
craindre.»—Marquis de Paroy. _Copie de la lettre que j'ai écrite à ma
femme le 5 octobre au soir après le départ du Roi pour Paris._—_Revue
de la Révolution_, janvier 1883.

[205] _Procédure du Châtelet._ Bernardy, 225e témoin.—Mme de
Tourzel raconte un fait étrange. D'après elle, les brigands auraient
fait dire une messe au curé de Saint-Louis, probablement pour le succès
de leur entreprise, y auraient assisté, et ce ne serait qu'après avoir
entendu cette messe qu'ils se seraient rués sur le Château.—_Mémoires
de la duchesse de Tourzel_, I, 13.

[206] _Procédure du Châtelet._ De Frondeville, 177e témoin.

[207] _Ibid._ Marquis de Digoine, député, 168e témoin.

[208] _Ibid._ Gallemand, secrétaire du Comité de Constitution, 373e
témoin.

[209] Mounier. _Appel au tribunal de l'opinion publique_, 173.

[210] _Procédure du Châtelet._ Mme Thibaut, première femme de la
Reine, 86e témoin.

[211] _Ibid._ Veytard, 91e témoin.

[212] _Procédure du Châtelet._ Comte de la Châtre, député, 139e témoin.

[213] M. de Varicourt fut égorgé avec des raffinements de cruauté
horribles. Nous nous permettons de renvoyer pour ces détails à l'étude
plus complète publiée par nous sous ce titre: _Les journées des 5 et 6
octobre 1789_.—_Revue des questions historiques_, octobre 1873.

[214] _Procédure du Châtelet._ Chauchard, 101e témoin.

[215] _Ibid._ François Dupont, suisse de la vicomtesse de Talaru,
131e témoin.—Ce misérable assassin était modèle dans les ateliers de
peintres et s'appelait Jourdan. Il fut désigné dans la suite par le
surnom de Coupe-tête.—M. de Maistre affirme que Mounier a vu des femmes
qui venaient prendre du pain dans les cuisines du Roi, le tremper dans
le sang des gardes du corps et le manger ensuite.—Lettre du comte de
Maistre au marquis de Beauregard.—_Un homme d'autrefois_, 89.

[216] _Procédure du Châtelet._ Borg, 346e témoin.

[217] Lettre du comte de Maistre au marquis de Beauregard.—_Un homme
d'autrefois_, 88.

[218] _Procédure du Châtelet._ Marquis de Paroy, député, 246e témoin.

[219] _Ibid._ Marguerite Andelle, 236e témoin.

[220] _Ibid._ De Forget, capitaine de cavalerie, 370e témoin.

[221] _Ibid._ Bercy, valet de chambre de la Reine, 100e témoin.

[222] _Ibid._ De Miomandre, 18e témoin.

[223] _Journal politique national_, 2e série, no XXI.—_Œuvres
choisies de Rivarol_, II, 332.

[224] _Procédure du Châtelet._ Rabel, garçon de chambre du Roi, 387e
témoin.

[225] Mme Campan dit qu'il est faux que les brigands aient percé le
lit de la Reine à coups de piques, comme le bruit s'en est accrédité;
le comte d'Hésecques, dans ses _Souvenirs d'un page_, dit la même
chose. Mais le comte de La Châtre, 139e témoin, affirme avoir vu, dans
la matinée du 6, le lit de la Reine «bouleversé» par les envahisseurs.
Mme de Tourzel le raconte également.—_Mémoires de la duchesse de
Tourzel_, I, 14.

[226] _L'Espion de la Révolution_, I, 90.

[227] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 14.

[228] _Ibid._, I, 15.

[229] _Procédure du Châtelet._ Derosnet, 211e témoin.

[230] _Ibid._ Marquis de Digoine, 168e témoin.

[231] _Journées des 5 et 6 octobre 1789_, par le marquis de
Paroy.—_Revue de la Révolution_, janvier 1883, p. 5.

[232] _Mémoires de Weber._

[233] _Procédure du Châtelet._ De Saint-Aulaire, 158e témoin.

[234] Mme de Staël. _Considérations sur la Révolution française_, I,
272.

[235] Marquis de Paroy. _Copie de la lettre que j'ai écrite à ma
femme._—_Revue de la Révolution_, janvier 1883, p. 5.

[236] _Procédure du Châtelet._ Jeanne Bessons, femme Tillet, 365e
témoin.

[237] _Journal politique national_, 2e série, no XXI.—_Œuvres
choisies de Rivarol_, II, 339.

[238] Il en sera de même au 20 juin et jusqu'au tribunal
révolutionnaire.

[239] Mme de Staël. _Considérations sur la Révolution française_, I,
272.

[240] Marquis de Paroy. _Copie de la lettre que j'ai écrite à ma
femme._—_Revue de la Révolution_, janvier 1883, p. 6.

[241] Marquis de Paroy. _Copie de la lettre que j'ai écrite à ma
femme._—_Revue de la Révolution_, janvier 1883, p. 6.

[242] _Mémoires de Lafayette._

[243] _Procédure du Châtelet._ Derosnet, 211e témoin.

[244] _Souvenirs d'un page_, 314.

[245] _Procédure du Châtelet._ Madier de Montjau, député, 170e témoin.

[246] _Ibid._ De Montmorin, 182e témoin;—de Montardat, garde du corps
de M. le comte d'Artois, 349e témoin.

[247] _Procédure du Châtelet._ Dufraisse-Duché, député, 120e témoin.

[248] Mme de Staël, _Considérations sur la Révolution française_, I,
272.

[249] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 20. Avec un incroyable
sang-froid, la Reine, reconnaissant, dans la foule qui entourait la
voiture, un officier des gardes de corps déguisé, le baron de Ros,
lui dit tout haut: «Vous irez savoir de ma part des nouvelles de
M. de Savonnières et lui direz toute la part que je prends à son
état.»—_Mémoires de la marquise de La Rochejacquelein_, édition
originale, Paris, Bourloton, 1889, p. 57.

[250] Bertrand de Molleville.

[251] Lally-Tollendal prétend qu'un coup de feu fut tiré dans le
carrosse de la Reine.—_Seconde lettre de Lally-Tollendal à ses amis._

[252] Burke. _Réflexions sur la Révolution de France_, 155.

[253] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 21, 22.

[254] Mme Elisabeth à Mme de Bombelles, 13 octobre
1789.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 121.

[255] _Ibid._

[256] Joseph II à Léopold II, 19 octobre 1789.—_Joseph II und Leopold
von Toscana_, II, 281.

[257] _Souvenirs de quarante ans_, 47.

[258] _Ibid._

[259] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 23.

[260] _Mémoires de Weber_, 282.

[261] Mme de Staël. _Considérations sur la Révolution française_, I,
274.

[262] Mme Elisabeth à la marquise de Bombelles, 13 octobre
1789.—_Correspondance de Mme Elisabeth_. 121.—Lettres d'un attaché
de la légation de Saxe.—_Revue de la Révolution_, septembre 1884, p. 67.

[263] _Projet de fête nationale_, par Gonchon, le futur orateur
révolutionnaire du faubourg Saint-Antoine.—_Fourcade et Gonchon, les
orateurs du faubourg Saint-Antoine, d'après des documents inédits_, par
V. Fournel.—_Revue de la Révolution_, août 1887, p. 83, 84.

[264] _Mémoires de Mme Campan_, 257.

[265] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 26.

[266] _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, 252. Weber donne
une autre version de cette anecdote. Selon lui, ce serait Lafayette qui
aurait dit à la Reine: «Voyez, Madame, comme le peuple est bon quand
on va au-devant de lui.»—«Oui, Monsieur, aurait répondu la Reine; mais
vous savez bien qu'il n'en est pas tout à fait de même quand il vient
au devant de vous.» Weber ajoute: «M. de Lafayette sentit l'application
et ne répliqua rien.»—_Mémoires de Weber_, 290.

[267] _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, 255, 256.

[268] Registre des cérémonies de l'année 1789, cité par M. de
Beauchesne, _Vie de Mme Elisabeth, pièces justificatives_, I, 354.

[269] _Mémoires de Weber_, 282.

[270] _Mémoires du marquis de Ferrières_, I, 339.

[271] _Souvenirs de quarante ans_, 51.

[272] Voici les paroles de Fréteau: «Madame, le premier désir de
l'Assemblée nationale, à son arrivée dans la capitale, a été de
présenter au Roi le tribut de son respect et de son amour; elle n'a pu
résister à l'occasion si naturelle de vous offrir ses sentiments et ses
vœux. Recevez-les, Madame, tels que nous les formons, vifs, empressés,
sincères. Ce serait avec une véritable satisfaction que l'Assemblée
nationale contemplerait dans vos bras cet illustre enfant, le rejeton
de tant de Rois tendrement chéris de leur peuple, l'héritier de Louis
IX, de Henri IV, de celui dont les vertus sont l'espoir de la France.
Jamais ni lui ni les auteurs de ses jours ne jouiront d'autant de
prospérité que nous leur en souhaitons.»

La Reine répondit: «Je suis touchée, comme je dois l'être, des
sentiments que m'exprime l'Assemblée nationale. Si j'avais été
prévenue de ses intentions je l'aurais reçue d'une manière plus digne
d'elle.»—Cité par Beauchesne, _Louis XVII_, I, 54, 55.

[273] Le marquis de Nantouillet.

[274] Registre des cérémonies de l'année 1789.—_Vie de Mme
Elisabeth_, I, 558.

[275] _Voir_ sur toutes ces réceptions le _Registre dès cérémonies de
l'année 1789_.—_Ibid._, 554, 561.

[276] Mme Elisabeth à la marquise de Bombelles, 13 octobre
1789.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 121. Elle écrivait encore â
l'abbé de Lubersac: «La Reine, qui a eu un courage incroyable, commence
à être mieux vue par le peuple. J'espère donc qu'avec le temps, une
conduite soutenue, nous pourrons regagner l'amour des Parisiens, qui
n'ont été que trompés.» Mme Elisabeth à l'abbé Lubersac, 16 octobre
1789.—_Ibid._, 123.

[277] Lettre inédite du Dauphin; vente Polignac.

[278] Mme Elisabeth à la marquise de Bombelles, 13 octobre
1789.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 121.—Lettres d'un attaché de
la légation de Saxe.—_Revue de la Révolution_, septembre 1884, 67.

[279] _Dernières années de la vie et du règne de Louis XVI_, par
François Hue. 3e édition, 178.

[280] Rue Saint-Honoré, 85.

[281] Ce transfert ne fut effectué que sous le Consulat. Un certain
nombre d'objets avaient été vendus, le reste est aujourd'hui au Musée
du Louvre, soit dans la galerie d'Apollon,—matières dures,—soit
dans des armoires vitrées de l'ancien Musée des souverains,—laques
japonaises et porcelaines de Chine.—_Voir_ sur ce sujet un curieux
article de M. Charles Ephrussi, contenant reproduction de l'inventaire
des citoyens Nitot et Besson et le dessin de quelques objets de cette
collection. L'article a été publié dans la _Gazette des beaux-arts_ du
1er novembre 1879 sous ce titre: _Inventaire de la collection de la
Reine Marie-Antoinette_, 389-408.

[282] Mme Elisabeth à la marquise de Bombelles, 13 octobre
1789.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 120.

[283] Lettre de Mme Elisabeth à la duchesse de Polignac.—Vente
Polignac.

[284] _Mémoires sur la vie et le caractère de la duchesse de Polignac_,
40.

[285] Lettre de Mme Elisabeth à la duchesse de Polignac.—Vente
Polignac.

[286] Quelques gardes nationaux, tout étonnés de leur nouveau rôle,
se familiarisaient avec les souverains. Un capitaine, nommé Gendret,
marchand de dentelles de la Reine, vint un jour proposer à cette
princesse de lui faire donner un concert par la musique de son
bataillon. La Reine refusa cette proposition insolite.—_Mémoires de la
duchesse de Tourzel_, I, 30.

[287] Lettres d'un attaché à la légation de Saxe.—_Revue de la
Révolution_, septembre 1884, 67.

[288] _Ibid._

[289] Lettre de M. Schwendt, député, au Magistrat de Strasbourg, 21
octobre 1789.—_Revue d'Alsace_, janvier, février, mars 1880, p. 71.—M.
Schwendt écrit: «Ce matin, en sortant de chez moi, j'ai vu porter sur
une pique la tête d'un boulanger.»—_Voir_ aussi, même _Revue_, même
numéro, la lettre de M. Levrault, délégué de la garde nationale de
Strasbourg, du 22 octobre 1789, et une lettre de Boullé, député de
Nantes, du 23 octobre 1789.—_Revue de la Révolution_, décembre 1889,
72, 73.

[290] _Mémoires du marquis de Ferrières_, I, 341, 342.

[291] _Mémoires de Weber._

[292] _L'Espion de la Révolution_, par M. C., membre de plusieurs
Académies, Paris, Huit, 1797, I, 106.

[293] Beaumarchais au semainier du Théâtre-Français.—_Beaumarchais
et son temps_, par Loménie, II, 346, 347.—_Voir_ aussi, sur cette
représentation de Charles IX, _Le Théâtre révolutionnaire_, par
Jauffret, Paris, Furne, 1869, p. 41 et suiv.—_Le Théâtre de la
Révolution_, 1789-1799, avec des documents inédits par Henri
Welschinger, 2me édition. Paris, Charavay, 1881, p. 47-48
et 195-197.—_La comédie satirique au_ XVIIIe _siècle_, par G.
Desnoiresterres. Paris, Perrin, 1885, 308, 311.

[294] _Mémoires du marquis de Ferrières_, I, 351.

[295] _Le Théâtre de la Révolution_, par H. Welschinger, 197.

[296] _Mémoires de Mme Campan_, 257.

[297] On avait prétendu qu'un complot contre la famille royale devait
recevoir son exécution pendant la messe de minuit de Noël 1789, et on
avait pressé le Roi et la Reine de n'y point aller, quoiqu'elle dût
être dite dans la chapelle du Château; mais ils refusèrent d'écouter ce
conseil de prudence, «trouvant que cet air d'inquiétude ne pouvait que
produire un mauvais effet.»—_Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 43.

[298] _Le château des Tuileries_, par P. J. A. R. D. E. (Roussel), I,
51.

[299] Millin. _Magasin encyclopédique_, année 1792, p. 169, cité dans
la _Bibliothèque de Marie-Antoinette aux Tuileries_, et aussi dans la
_Bibliothèque de la Reine Marie-Antoinette au Petit-Trianon_, par Paul
Lacroix, XVIII. Le publiciste ajoute: «Ce qui nous a étonnés, ça été de
n'y voir que très peu de livres écrits en allemand, langue du pays de
Marie-Antoinette.»

[300] _Bibliothèque de la Reine Marie-Antoinette aux Tuileries;
catalogue authentique publié d'après le manuscrit de la Bibliothèque
nationale_, par L. Q. B. Paris, Morgand, 1884. La plupart des
livres de cette bibliothèque sont aujourd'hui à la Bibliothèque
Nationale, dans la Réserve. C'est le Roi lui-même qui en avait fait le
classement.—_Ibid._ Avertissement, V.

[301] _Le château des Tuileries_, par P. J. A. R. D. E., I, 51-53.

[302] _Souvenirs de quarante ans_, 49-50.

[303] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 27-28.

[304] _Ibid._, I, 30, 31.

[305] Mme Elisabeth à la marquise de Bombelles, 18 octobre
1789.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 421.

[306] _Souvenirs d'un page_, 322.

[307] _Souvenirs d'un page_, 321.

[308] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 34.

[309] _Ibid._, I, 38.

[310] _Mémoires de Mme Campan_, 260.—M. le comte de Reiset raconte
de son côté avoir vu chez un de ses amis, M. le marquis de Besplat, au
château de la Garenne-Randon près Meulan, une des dernières tapisseries
faites par la Reine à Versailles. Cette tapisserie, qui portait encore
l'aiguille de la Reine passée entre les fils du canevas, représentait
«des attributs de chasse, de guerre, de jardinage dans des médaillons
de fil blanc entourés de guirlandes de roses sur un fond de soie
amarante». Elle se composait d'un immense canapé, de six grands
fauteuils et de deux causeuses.—_Lettres inédites de Marie-Antoinette
et de Marie Clotilde de France_, publiées par le comte de Reiset.
Appendice, 148.—Après les journées d'octobre le dessin devient plus
simple. M. le comte de Reiset a reproduit dans son grand et bel ouvrage
sur le _Livre-journal de Mme Eloffe_ le fac-simile d'un morceau de
tapisserie fait par la Reine et Mme Elisabeth aux Tuileries et au
Temple. Ce sont des fleurs de diverses couleurs, roses et liserons,
jetées sur un fond vert olive, très facile à exécuter. _Livre-journal
de Mme Eloffe_, II, 395, 397.

[311] Marie-Antoinette à la duchesse de Polignac, 12 août 1789.—_Louis
XVI, Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, III, 186.

[312] Lettre du Dauphin à la duchesse de Polignac.—Vente Polignac.

[313] _Souvenirs d'un page_, 323.

[314] Lettre du Dauphin à la duchesse de Polignac.—Vente Polignac.

[315] _Ibid._

[316] _Mémoires historiques_, par Eckard, 11.

[317] Cette admirable instruction a été publiée pour la première fois
par MM. de Goncourt dans leur belle _Histoire de Marie-Antoinette_. 2e
édition, 1860.

[318] Notamment pour Brunier.—_Voir_ les _Mémoires de la duchesse de
Tourzel_.

[319] _Histoire de Marie-Antoinette_, par MM. de Goncourt. Nouvelle
édition, 293, 294.

[320] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 37.

[321] _Mémoires de Weber_, 284, 285.

[322] _Souvenirs de quarante ans_, 53, 54.

[323] _Le château des Tuileries_, I, 54.

[324] Montjoye, _Histoire de Marie-Antoinette_, 252, 253.

[325] _Etrennes de la vertu pour l'année 1792._ Paris, Savoye, cité par
MM. de Goncourt. _Histoire de Marie-Antoinette._ Nouvelle édition, 297.

[326] Montjoye, _Histoire de Marie-Antoinette_, 254.

[327] Lettre inédite de Marie-Antoinette du 20 mars 1790.—_Catalogue
des lettres autographes_, etc., composant le cabinet de M. le baron de
Girardot. Paris, Charavay, 1879.

[328] Mme Elisabeth à la marquise de Bombelles, 31 janvier
1790.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 145.

[329] _Journal d'un prêtre parisien_, 1789-1792, publié par la _Revue
de la Révolution_, juin 1883, p. 166.—Ce prêtre était l'abbé Rudemare,
qui mourut sous la Restauration, curé des Blancs-Manteaux.

[330] _Souvenirs de quarante ans_, 56, 57.

[331] _Ibid._

[332] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 84.

[333] _Journal d'un prêtre parisien._—_Revue de la Révolution_,
juin 1883, p. 166.—L'abbé Rudemare était alors vicaire de
Saint-Germain-l'Auxerrois.

[334] _Ibid._

[335] _Mémoires du marquis de Ferrières_, I, 398.

[336] _Mémoires de Mme Campan_, 264.

[337] _Mémoires du marquis de Ferrières_, I, 378.

[338] Mme Elisabeth à Mme de Bombelles, 23 février
1790.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 150.

[339] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 72.

[340] _Mémoires du marquis de Ferrières_, I, 382, 385.

[341] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 72.

[342] _Mémoires d'Augeard_, 197 et suiv.

[343] _Ibid._, 230.

[344] _Discours prononcé par le Roi et la Reine, assistés de
Monseigneur le Dauphin, à la séance mémorable du jeudi 4 février
1790._—Marseille, imprimerie Favet.

[345] _Mémoires du marquis de Ferrières_, I, 387.—_Mémoires de la
duchesse de Tourzel_, I, 53, 56.

[346] _Discours prononcé par le Roi et la Reine_, etc., p. 5.

[347] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 37.

[348] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 58, 59.

[349] _Mémorial de Gouverneur Morris_, I, 289.

[350] _Mémoires de Mme Campan_, 266.

[351] De Beauchesne: _Vie de Mme Elisabeth_, I, 322, note.

[352] Joseph II à Léopold II, 10 décembre 1789.—_Joseph II und Léopold
von Toscana_, II, 296.

[353] Joseph II à Léopold, 8 octobre 1789.—_Joseph II und Léopold von
Toscana_, II, 218.

[354] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 81.

[355] _Mémoires de Mme Campan_, 272.

[356] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 80. L'Assemblée envoya
néanmoins une députation faire ses compliments de condoléance à la
Reine. L'abbé de Montesquiou, qui la présidait, «profita de cette
occasion pour rendre au caractère de la Reine l'hommage qui lui était
dû, et termina son discours par cette phrase remarquable: «L'Assemblée
place son espoir, Madame, dans cette force de caractère qui élève Votre
Majesté au-dessus de tous les revers.»—_Ibid._

[357] Lettre de la Reine à la duchesse de Polignac; texte exact,
vérifié à la vente Polignac. Il y a quelques erreurs dans le texte
donné par les _Mémoires sur la vie et le caractère de la duchesse de
Polignac_, p. 40.

[358] _Ibid._

[359] _Le Livre rouge._ Paris, Beaudouin, imprimeur de l'Assemblée
nationale, rue du Four-Saint-Jacques, no 31, 1790. L'avertissement,
signé par les membres du Comité des pensions, est daté du 1er avril
1790.

[360] _Voir_ notamment, _Le Livre rouge, ou Liste des pensions secrètes
sur le trésor royal, contenant les noms et qualités des pensionnaires,
l'état de leurs services et des observations sur les motifs qui leur
ont mérité ces traitements._ De l'Imprimerie Royale, 1790. Imprimé en
rouge.

[361] _Mémoires de Mme Campan_, 268.

[362] _Anecdotes du règne de Louis XVI_; cité en note dans les
_Mémoires de Mme Campan_, 269.

[363] Marie-Antoinette à Léopold II, 29 mai 1790.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 126, 127.

[364] Mme Elisabeth à la marquise de Bombelles, 1er juin
1790.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 164. Mme de Tourzel
dit que la Cour partit pour Saint-Cloud le 24 mai, le lendemain de
la Fête-Dieu.—_Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 108. C'est
évidemment une erreur; la Fête-Dieu était le 3 juin; d'ailleurs les
lettres de la Reine et de Mme Elisabeth sont formelles.

[365] Mme Elisabeth à la marquise de Bombelles, 9 juin
1790.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 166.

[366] _Souvenirs de quarante ans_, 61.

[367] Mme Elisabeth à la marquise de Raigecourt, 29 août
1799.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 178.

[368] _Ibid._

[369] _Mémoires de Mme Campan_, 273.

[370] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 109.

[371] Mme Elisabeth à la marquise de Bombelles, 9 juin
1790.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 165.

[372] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 110.

[373] _Souvenirs de quarante ans_, 64.

[374] Mme Elisabeth à la marquise de Bombelles, 2 août
1790.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 173.

[375] _Souvenirs de quarante ans_, 60.

[376] _Mémoires de Mme Campan_, 277.

[377] Le premier Dauphin, mort à Meudon le 4 juin 1789.

[378] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 110.

[379] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 111.

[380] _Mémoires sur la vie et le caractère de la duchesse de Polignac_,
43.

[381] Marie-Antoinette à Mercy, 5 octobre 1790.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 139.

[382] _Mémoires inédits du comte Valentin Esterhazy._—_Louis XVI,
Marie-Antoinette et Mme Elisabeth._

[383] Marie-Antoinette à Mercy, 5 octobre 1790.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 139.

[384] _Mémoires de Weber_, 294.

[385] _Mémoires inédits du comte Valentin Esterhazy._—_Louis XVI,
Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, IV, 45.

[386] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 139.

[387] La Marck à Mirabeau, 10 juillet 1790. _Correspondance entre le
comte de Mirabeau et le comte de la Marck_, II, 99.—_Mémoires de la
duchesse de Tourzel_, I, 138.

[388] Marie-Antoinette à Mercy, 12 juin 1790.—_Marie-Antoinette, Joseph
II und Léopold II_, 130, 131.

[389] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 142.

[390] _Mémoires du marquis de Ferrières_, II, 94.

[391] Mme Elisabeth à Mme de Bombelles, 10 juillet
1790.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 170.

[392] _Souvenirs d'un page_, 336.

[393] _Détail de tout ce qui s'est passé au Champ-de-Mars, à la
cérémonie de la Fédération, le 14 juillet 1790._ Brochure in-8 de huit
pages.

[394] _Ibid._

[395] _Mémoires du marquis de Ferrières._

[396] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 148.

[397] _Détail de tout ce qui s'est passé au Champ-de-Mars_, etc.

[398] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 156.

[399] Le comte de Fersen au baron de Taube, 22 juillet 1790.—_Le comte
de Fersen et la Cour de France_, I, 78.

[400] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 150, 151.

[401] _Mémoires de Mme Campan_, 276.

[402] _Mémoires de Mme Campan_, 276.

[403] _Mémoires de Weber_, 296.

[404] _Rapport de Chabroud_, 117.

[405] Marie-Antoinette à Léopold, 3 octobre 1790.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 137.

[406] _Mémoires de Malouet_, I, 264.

[407] «Il est peut être le seul dans l'Assemblée qui ait vu, dès le
commencement, la révolution dans son véritable esprit, celui d'une
submersion totale, et comme il était loin de la désirer, on ne peut
expliquer que par une éclipse de sens moral qu'il ait concouru à des
mesures violentes dont il sentait le péril et l'iniquité.»—_Ibid._

[408] _Mémoires de Malouet_, I, 277.

[409] _Ibid._, I, 282.

[410] _Ibid._, I, 364.

[411] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, I, 103, 104.

[412] _Ibid._, I, 127.

[413] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, I, 94.

[414] _Ibid._, I, 112.

[415] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, I, 107.

[416] Journal de Fersen, 18 octobre 1791.—_Le comte de Fersen et la
Cour de France_, I, 32.

[417] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, I, 124, 125.

[418] La Marck à Mirabeau, 13 octobre 1789.—_Ibid._, I, 361.

[419] Mirabeau à la Marck, 23 décembre 1789.—_Correspondance entre le
comte de Mirabeau et le comte de la Marck_, I, 436.

[420] «La Reine traite Monsieur comme un petit poulet qu'on aime
bien à caresser à travers les barreaux d'une mue, mais que l'on se
garde d'en laisser sortir, et le duc de Lévis, qui a voulu brusquer
l'aventure, s'est fait refuser une audience. On lui a répondu qu'on
l'avertirait.»—Mirabeau à la Marck, 31 décembre 1789.—_Ibid._, I, 442.

[421] Mirabeau à la Marck, 27 janvier 1790.—_Ibid._, I, 460.

[422] Mirabeau à la Marck, 27 janvier 1790.—_Correspondance entre le
comte de Mirabeau et le comte de la Marck._ Introduction, 150.

[423] Mirabeau au Roi, 10 mai 1790.—_Ibid._, II, 13.

[424] Mirabeau au Roi, 10 mai 1790.—_Ibid._, I, 156, 157.

[425] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, 157.

[426] Première note de Mirabeau, 1er juin 1790.—_Ibid._, II, 25.

[427] Seconde note de Mirabeau, 20 juin 1790.—_Correspondance entre le
comte de Mirabeau et le comte de la Marck_, II, 41.

[428] Mirabeau à la Marck, 26 juin 1790.—_Correspondance entre le comte
de Mirabeau et le comte de la Marck_, II, 55.

[429] _Ibid._, I, 189.

[430] La Marck à Mirabeau, 27 juin 1790.—_Ibid._, II, 61.

[431] Marie-Antoinette à Mercy, 29 juin 1790.—_Marie-Antoinette, Joseph
II und Léopold_, II, 133.

[432] _Ibid._

[433] L'archevêque de Toulouse au comte de la Marck, 1er juillet
1790.—_Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, II, 72.

[434] L'archevêque de Toulouse au comte de la Marck, 1er juillet
1790.—_Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, I, 188.

[435] _Ibid._, II, 80, note.

[436] Récit du comte de Saillant, neveu de Mirabeau.—_Marie-Antoinette
et la Révolution française_, par le comte de Viel-Castel, Paris,
Techener, 1859, p. 296.

[437] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, I, 189.

[438] _Ibid._, I, 191.

[439] _Mémoires de Mme Campan_, 289.

[440] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck._, Introduction, I.

[441] _Mémoires de Weber_, 302, note de Barrière.—_Mirabeau et la
Constituante_, par H. Raynald, 348.

[442] _Mémoires de Mme Campan_, 280.

[443] _Marie-Antoinette et la Révolution française_, 299.

[444] La Marck à Mirabeau, 29 juin 1790.—_Correspondance entre le comte
de Mirabeau et le comte de la Marck_, II, 62.

[445] Le 22 mai, lors de la discussion sur le droit de paix et de
guerre.—_Voir_ les _Mémoires du marquis de Ferrières_, II, 33.

[446] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, I, 190.

[447] Mirabeau à la Marck, 26 juillet 1790.—_Ibid._, II, 113.

[448] Le même au même, 18 octobre 1790.—_Ibid._, II, 237.

[449] Dixième note, 9 juillet 1790.—_Correspondance entre le comte de
Mirabeau et le comte de la Marck_, II, 95, 96.

[450] Seizième note, vendredi 13 août 1790.—_Ibid._, II, 126 et suiv.

[451] Marie-Antoinette à Mercy, 15 août 1790.—_Marie-Antoinette, Joseph
II und Léopold II_, 134. Mme Elisabeth était plus résolue, elle
acceptait franchement la guerre civile: «Tu es bien plus parfaite que
moi, écrivait-elle à son amie Mme de Bombelles, tu crains la guerre
civile; moi je t'avoue que je la regarde comme nécessaire: premièrement
je crois qu'elle existe, parce que toutes les fois qu'un royaume est
divisé en deux partis et que le parti le plus faible n'obtient la vie
sauve qu'en se laissant dépouiller, il m'est impossible de ne pas
appeler cela une guerre civile. De plus jamais l'anarchie ne pourra
finir sans cela, et je crois que plus on retardera, plus il y aura de
sang répandu. Voilà mon principe, il peut être faux; cependant, si
j'étais roi, il serait mon guide et peut-être éviterait-il de grands
malheurs.» Mme Elisabeth à la marquise de Bombelles, 1er mai
1790.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 159. La Reine n'avait point
cette même détermination et peut-être sentait-elle l'impossibilité
d'une pareille résolution, étant donné le caractère du Roi.

[452] Marie-Antoinette à Léopold, 3 octobre 1790.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 137.

[453] Dix-huitième note de Mirabeau, 17 août 1790.—_Correspondance
entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck_, II, 136, 139.

[454] Vingt-huitième note, 28 septembre 1790.—_Correspondance entre le
comte de Mirabeau et le comte de la Marck_, II, 196, 197.

[455] _Ibid._, I, 211. Introduction.

[456] Mirabeau à la Marck, 1er septembre 1790.—_Ibid._, II, 158.

[457] Le même au même, 18 octobre 1790.—_Ibid._, II, 237.

[458] Le même au même, 29 septembre 1790.—_Ibid._, II, 198, 199.

[459] L'archevêque de Toulouse à la Marck, 23 octobre 1790.—_Ibid._,
II, 252.

[460] _Ibid._ Introduction, I, 132.

[461] Le 21 octobre, dans l'affaire du pavillon de la marine.

[462] Trente-sixième note de Mirabeau, 24 octobre 1790.—_Correspondance
entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck_, II, 266.

[463] _Les Mirabeau_, par M. de Loménie, II, 374.

[464] _Ibid._, II, 625.

[465] Marie-Antoinette à Mercy, 5 octobre 1790.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 139.

[466] A propos du duel du duc de Castries avec Charles de Lameth.

[467] L'archevêque de Toulouse à la Marck, 15 novembre
1790.—_Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, II, 323.

[468] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, Introduction, I, 229.

[469] Mirabeau à la Marck, 13 novembre 1790.—_Ibid._, II, 317.

[470] Fersen à Gustave III, 5 septembre 1790.—_Le comte de Fersen et la
Cour de France_, I, 79.

[471] Duport du Tertre aux sceaux le 22 septembre; Fleurieu à la
marine, le 27 octobre; du Portail à la guerre, le 16 novembre; de
Lessart aux finances, le 30 novembre.

[472] _Mémoires de Mme Campan_, 259, 260.

[473] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck._ Introduction, I, 229, 230.—La Marck à Mercy, 30 décembre
1790.—_Ibid._, II, 525.—Ce bruit s'était répandu aussi à l'étranger.
Voir la lettre du comte de Vaudreuil au comte d'Artois, du 21 octobre
1790.—_Correspondance intime du comte de Vaudreuil_, I, 350.

[474] La Marck à Mercy, 9 novembre 1790.—_Correspondance du comte de
Mirabeau et du comte de la Marck_, II, 300.—Mirabeau fait allusion dans
sa 40e note à ce qu'il appelle «l'inconcevable insolence de M. de
Lafayette à Saint-Cloud».—_Ibid._, II, 307.

[475] La Marck à Mercy, 9 novembre 1790.—_Ibid.,_ Introduction, I, 231.

[476] Quarantième note de Mirabeau, 11 novembre 1790.—_Correspondance
entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck_, II, 311.

[477] Quarante et unième note de Mirabeau, 12 novembre 1790.—_Ibid._,
II, 320, 326.

[478] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck._ Introduction, I, 231.

[479] A propos du pillage de l'hôtel de Castries après le duel du duc
avec Ch. de Lameth.

[480] La Marck à Mercy, 12 novembre 1790.—_Correspondance entre le
comte de Mirabeau et le comte de la Marck_, II, 313.

[481] L'archevêque de Toulouse à la Marck, 15 novembre 1790.—_Ibid._,
II, 333.

[482] Mirabeau à la Marck, 26 novembre 1790.—_Ibid._, II, 361.

[483] Le même au même, 5 janvier 1791.—_Ibid._, II, 364.

[484] La Marck à Mercy, 6 décembre 1790.—_Correspondance entre le comte
de Mirabeau et le comte de la Marck_, II, 395.

[485] Quarante-septième note de Mirabeau, 23 décembre 1790.—_Ibid._,
II, 434.

[486] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, II, 429.

[487] Quarante-septième note de Mirabeau, 23 décembre 1790.—_Ibid._,
II, 475.

[488] _Ibid._, 468 et suiv.

[489] _Ibid._, 477.

[490] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, 462, 463.

[491] Quarante-septième note de Mirabeau, 23 décembre
1790.—_Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, II, 485, 486.

[492] La Marck à Marie-Antoinette, décembre 1790.—_Correspondance entre
le comte de Mirabeau et le comte de la Marck_, II, 513.

[493] La Marck à Mercy, 26 janvier 1791.—_Ibid._, III, 24.

[494] _Ibid._, III, 30.

[495] _Ibid._, 24.

[496] La Marck à Mercy, 23 février 1791.—_Ibid._, III, 68.

[497] La Marck à Marie-Antoinette, 19 février 1791.—_Ibid._, III, 62.

[498] La Marck à Mercy, 26 janvier 1791.—_Ibid._, III, 31.

[499] Mercy à la Marck, 14 janvier 1791.—_Ibid._, III, 6 et 7.

[500] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, Introduction, I, 236.

[501] La Marck à Mercy, 26 janvier 1791.—_Ibid._, III, 30.

[502] _Ibid._

[503] Le même au même, 30 décembre 1790.—_Ibid._, II, 532.

[504] La Marck à Mercy, 30 décembre 1790.—_Correspondance entre le
comte de Mirabeau et le comte de la Marck_, II, 524.

[505] Le même au même, 26 janvier, 23 février 1791.—_Ibid._, III, 27,
28, 70.

[506] Fersen à Gustave III, 8 mars 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour
de France_, I, 86.

[507] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck._ Introduction, I, 233.

[508] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck._ Introduction, I, 251.—Ces paroles, contestées par Cabanis, sont
affirmées par la Marck.

[509] Mme Elisabeth à la marquise de Raigecourt, 3 avril
1791.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 264.

[510] _Mémoires de Malouet_, II, 9.

[511] _Mémoires du marquis de Ferrières_, II, 143.

[512] _Ibid._, II, 222, 223.

[513] Mme Elisabeth à la marquise de Raigecourt, 5 février
1791.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 232.

[514] Mme Elisabeth à la marquise de Raigecourt, 24 février 1791.—La
même à la marquise de Bombelles, 28 février 1791.—_Correspondance de
Mme Elisabeth_, 240, 241.

[515] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 242.

[516] _Mémoires du marquis de Ferrières_, II, 235.—Mme Elisabeth à
la marquise de Bombelles, 28 février 1791.—_Correspondance de Mme
Elisabeth_, 241.

[517] Mme Elisabeth à la marquise de Raigecourt, 2 mars
1791.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 244.

[518] _Dernières années du règne de Louis XVI_, 210.

[519] Mme Elisabeth à la marquise de Raigecourt, 2 mars
1791.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 244.

[520] _Ibid._

[521] _Souvenirs d'un page_, 347.

[522] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 253.—_Voir_ dans ces
Mémoires la réponse des ducs de Villequier et de Duras à l'ordre du
jour de Lafayette.—_Ibid._, I, 254 et suiv.

[523] Mme Elisabeth à la marquise de Raigecourt, 2 mars
1791.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 245.

[524] Le 24 août 1790.

[525] Le 26 décembre 1790.

[526] Montmorin à la Marck, 18 et 20 mars 1791.—_Correspondance entre
le comte de Mirabeau et le comte de la Marck_, III, 88 et 97.

[527] _Mémoires de Weber_, 309.

[528] Mme Elisabeth à la marquise de Raigecourt, 19 avril
1791.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 266.

[529] Fersen à Taube, 18 avril 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour de
France_, I, 102.

[530] Hue. _Dernières années du règne de Louis XVI_, 214.

[531] _Ibid._

[532] Fersen à Taube, 18 avril 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour de
France_, I, 103.

[533] Hue. _Dernières années du règne de Louis XVI_, 214.

[534] On traitait le Roi de b... d'aristocrate et de gros cochon. M. de
Gougenot, maître d'hôtel, s'étant approché de la voiture pour prendre
les ordres de la Reine, les gardes nationaux l'en arrachèrent. La Reine
s'avança pour dire de le laisser: «Voilà une plaisante b... pour donner
des ordres,» répondirent les gardes nationaux. Fersen à Taube, 18 avril
1791.—_Le comte de Fersen et la Cour de France_, I, 404.

[535] _Mémoires du marquis de Ferrières_, II, 266.—_Mémoires de la
duchesse de Tourzel_, I, 273.

[536] Mme Elisabeth à la marquise de Bombelles, 21 avril
1791.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 267.

[537] Fersen à Taube, 18 avril 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour de
France_, I, 104.

[538] _Mémoires de Mme Campan_, 286.—_Mémoires de Weber_, 311.

[539] Fersen à Taube, 18 avril 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour de
France_, I, 104.

[540] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 273, 274.

[541] Fersen à Taube, 18 avril 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour de
France_, I, 105.

[542] Hue. _Dernières années du règne de Louis XVI_, 215.

[543] Fersen à Taube, 18 avril 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour de
France_, I, 105.

[544] Hue. _Dernières années du règne de Louis XVI_, 217.

[545] _Ibid._, 219.

[546] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 283.

[547] _Mémoires de Mme Campan_, 267, 268.

[548] _Ibid._, 273, 274.

[549] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 203.

[550] Mme Elisabeth à la marquise de Raigecourt, 29 août
1790.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 178. Est-ce à la suite
de cette proposition que le bruit se répandit à cette époque chez
les émigrés que le Roi devait aller en Flandre? M. de Vaudreuil, qui
s'était fait l'écho de ces bruits, n'y croyait pas. «J'ai de la peine à
croire, écrivait-il à M. le comte d'Artois, qu'on puisse décider le Roi
à sortir de Paris, à moins qu'on ne l'enlève par force.» Le comte de
Vaudreuil au comte d'Artois, 9 septembre 1790.—_Correspondance intime
du comte de Vaudreuil_, I, 287.

[551] _Mémoires de Mme Campan_, 269.

[552] Fragments de Mémoires du comte Valentin Esterhazy.—_Louis XVI,
Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, IV, 47, 48.

[553] Note du 15 octobre 1789.—_Correspondance entre le comte de
Mirabeau et le comte de la Marck_, I, 369.—Mirabeau ne reculait
pas cependant devant une intervention diplomatique des Puissances
étrangères: «Il me semble qu'un autre point des plus raisonnables
du plan de M..., est, si la paix entre la Prusse et l'Autriche se
contient, d'engager ces deux Puissances, sous prétexte des dangers
qu'elles peuvent courir elles-mêmes, si jamais ceci se consolide,
à paraître non plus pour faire une contre-révolution ou entrer en
armes ici, mais comme garants de tous les traités, de l'Alsace, de la
Lorraine et comme trouvant fort mauvais la manière dont on traite un
Roi. Elles pourraient alors parler le ton qu'on a, quand on se sent le
plus fort, en bonne cause et en troupes.»—Marie-Antoinette à Mercy,
juin 1790.—_Marie-Antoinette, Joseph II und Léopold II_, 130.

[554] Mirabeau à la Marck, 4 juin 1790.—_Correspondance entre le comte
de Mirabeau et le comte de la Marck_, II, 34.

[555] Note du 15 octobre 1789.—_Correspondance entre le comte de
Mirabeau et le comte de la Marck_, I, 743.

[556] Douzième note, 17 juillet 1790.—_Ibid._, II, 104 et suiv.

[557] Treizième note, 26 juillet 1790.—_Ibid._, II, 114.

[558] Journal de Fersen, 18 octobre 1791.—_Le comte de Fersen et la
Cour de France_, 1, 32.

[559] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck._ Introduction, I, 245.

[560] _Mémoires de Mme Campan_, 268.

[561] Mme Elisabeth à la marquise de Raigecourt, 24 octobre
1790.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 199.

[562] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck._ Introduction. I, 238.

[563] _Mémoires du marquis de Bouillé_, 214.

[564] _Ibid._, 215 et suiv.

[565] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck._ Introduction, I, 244, 245.—_Mémoires du marquis de Bouillé_,
228.

[566] _Ibid._

[567] _Ibid._, 229.

[568] Marie-Antoinette à Mercy, 20 avril 1791.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 156, 157.

[569] Le baron de Breteuil à l'Empereur, 3 mai 1791.—_Le comte de
Fersen et la Cour de France_, I, 114.—Le baron de Breteuil était, à
l'étranger, l'agent accrédité du Roi et de la Reine.

[570] A la mi-mai, on n'avait encore que quatre millions.—Fersen à
Breteuil, 16 mai 1791.—_Ibid._, I, 123.

[571] Marie-Antoinette à Mercy, 1790.—_Marie-Antoinette, Joseph II und
Léopold II_, 130.

[572] Fersen à Taube, 1er avril 1791.—Le même à Breteuil, 2 avril
1791.—_Le comte de Fersen et la Cour de France_, I, 90, 97.

[573] Fersen à Taube, 7 mars 1791.—_Ibid._, I, 93.

[574] Marie-Antoinette à Mercy, 20 avril 1791.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 156.

[575] _Mémoires du marquis de Bouillé_, 243, 244.

[576] _Ibid._, 245.

[577] Fersen à Breteuil, 16 mai 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour de
France_, I, 123.—On leur demandait vingt ou trente mille hommes environ.

[578] Marie-Antoinette à Léopold, 1er juin 1791.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 167.

[579] Marie-Antoinette à Mercy, 12 juin 1790.—_Ibid._, 130.

[580] Bouillé à Fersen, 18 avril 1791.—Le même au même, 9 mai 1791.—_Le
comte de Fersen et la Cour de France._

[581] _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck._ Introduction, I, 244.

[582] Marie-Antoinette à Mercy, 5 juin 1791.—_Marie-Antoinette, Joseph
II und Léopold II_, 172.

[583] Manifeste du Roi, 20 juin 1791.—_Louis XVI, Marie-Antoinette et
Mme Elisabeth_, II, 25, 119.

[584] La marquise de Bombelles à la marquise de Raigecourt, 12 juillet
1791.—Archives de M. le marquis de Raigecourt.—Plusieurs émigrés des
plus notables pensaient comme le marquis de Bombelles: «Croyez-vous
qu'on soit revenu à désirer absolument l'ancien régime?—Non»,
écrivait, le 9 octobre 1790, le comte de Vaudreuil au comte
d'Artois.—_Correspondance intime du comte de Vaudreuil_, I, 327, 328.

[585] Journal de Fersen, 13 septembre 1791.—_Le comte de Fersen et la
Cour de France_, I, 27.

[586] Staël à Gustave III, 28 août 1791.—_Correspondance diplomatique
du baron de Staël_, 228.

[587] Le prince de Condé écrivait le 27 février: «Le comte d'Artois a
reçu par une occasion une lettre du Roi et de la Reine.... celle de
la Reine est encore plus forte en faiblesse—que celle du Roi.—Après
toutes les mauvaises raisons que vous pouvez imaginer, elle lui
demande le _sacrifice de toute idée de contre-révolution_. Voilà la
femme que la Queuille et tant d'autres présentent comme un modèle
d'énergie.»—_Histoire de l'Emigration: Coblentz_, par Ernest Daudet.
Paris, Kolb, 1889, p. 23.

[588] Marie-Antoinette à Mercy, 12 juin 1790.—_Marie-Antoinette, Joseph
II und Léopold II_, 130.

[589] La même au même, 13 février 1791.—_Louis XVI, Marie-Antoinette et
Mme Elisabeth_, I, 467.

[590] Marie-Antoinette à Léopold, 7 novembre 1791.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 141.

[591] Marie-Antoinette à Léopold, 7 novembre 1791.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 140, 141.

[592] Entre autres l'absence d'un relais de poste dans la
ville.—_Mémoires du marquis de Bouillé_, 222, 228.

[593] _Ibid._, 251.

[594] Fersen à Bouillé, 26 mai 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour de
France_, I, 130.

[595] _Mémoires de Mme Campan_, 287 et suiv.

[596] _Ibid._, 289.

[597] Fersen à Breteuil, 2 avril 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour
de France_, I, 96.

[598] «Il ne faudrait pas passer le 1er juin,» écrivait M. de
Bouillé à Fersen, 9 mai 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour de
France_, I, 122. Il avait déjà écrit le 18 avril: «Tout est impossible
si l'on passe l'époque du mois de mai.»—Le même au même, 18 avril
1791.—_Ibid._, I, 107.

[599] Fersen à Bouillé, 29 mai 1791.—_Ibid._, 132.

[600] Fersen à Breteuil, 30 mai 1791.—_Ibid._, 132.

[601] Le même au même, 10 juin 1791.—_Ibid._, I, 137.

[602] Fersen à Bouillé, 13 juin 1791.—_Ibid._, I, 137.

[603] Marie-Antoinette à Léopold, 22 mai 1791.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 165. Mme de Tourzel prétend qu'il y
avait une quatrième personne dans la confidence, le chevalier de
Coigny.—_Mémoires de la duchesse de Tourzel._

[604] Fersen à son père, février 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour
de France._ Introduction, LIX.

[605] La berline avait été commandée par la baronne de Korff.—_Fuite
de Louis XVI à Varennes_, par M. Bimbenet. Pièces justificatives,
déposition du carrossier Louis, p. 51.

[606] _Mémoires du comte Louis de Bouillé_, 39.

[607] M. de Bouillé aurait voulu d'abord que M. d'Agout allât
s'installer à Châlons avec trente gardes du corps déterminés, sous
un prétexte quelconque, en réalité pour escorter le Roi de Châlons à
Sainte-Ménehould.—Bouillé à Fersen, 9 mai 1791.—_Le comte de Fersen et
la Cour de France_, I, 122.—Le Roi ne le voulut pas, dans la crainte
d'exciter les méfiances et de faire du mouvement.—Fersen à Bouillé, 26
mai 1791.—_Ibid._, I, 130.

[608] Breteuil à Fersen, 24 mai 1791.—_Ibid._, I, 128. M. de Breteuil
ne se souciait pas de M. de Saint-Priest, en qui il voyait un
rival.—Ibid., et Breteuil à Fersen, 29 mai 1791.—_Ibid._, I, 131.

[609] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 308.

[610] Fersen à Bouillé, 29 mai 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour
de France_, I, 132. On avait prétendu que c'était Mme de Tourzel,
qui par entêtement de ses prérogatives de gouvernante des Enfants de
France avait refusé de céder sa place dans la voiture royale et empêché
par là d'emmener M. d'Agout. Mme de Tourzel s'en défend vivement
dans ses _Mémoires_: «La Reine, dit-elle, qui fut la seule qui me fit
part de ce voyage, ne m'a jamais dit qu'il en fût question et ne parla
que de l'obstacle de ma santé,—elle venait d'être fort souffrante;—je
n'aurais certainement pas insisté, si elle m'eût témoigné un pareil
désir. J'avais d'ailleurs la ressource de prendre la place d'une des
deux femmes qui accompagnaient la famille royale dans la voiture de
suite. En pareil cas, l'attachement ne consulte ni la convenance ni
les droits, et j'aurais alors concilié le devoir, que m'imposait ma
place, de ne jamais quitter Monseigneur le Dauphin, avec le désir que
Leurs Majestés auraient manifesté de se faire accompagner par une
personne dont les services eussent pu leur être plus utiles que les
miens.»—_Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 302, note.

[611] Fersen à Bouillé, 9 mai 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour de
France_, I, 130.

[612] Fersen à Breteuil, 16 mai 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour de
France_, I, 123.

[613] _Mémoires de Mme Campan_, 288.

[614] «Le major du Royal-Allemand était venu le voir pour prendre
ses instructions sur la nouvelle formation. M. de Bouillé lui parla
de l'esprit du régiment, et le major ne lui cacha pas que dans le
cas où l'on viendrait au secours de notre malheureuse patrie, le
régiment serait plutôt disposé à s'y joindre qu'à marcher contre. «Tant
mieux, lui répondit M. de Bouillé, tant mieux, Monsieur; j'espère
qu'il ne sera pas le seul... Malgré ces bonnes dispositions, il ne
faudrait pourtant pas compter sur lui—Bouillé,—dans le cas où l'on ne
ferait qu'un simple coup de tête, et l'on craint ici et à Metz que
M. le prince de Condé ne veuille agir seul; il ferait une mauvaise
besogne.»—Le marquis de Raigecourt au marquis de Gain-Montagnac, 21
avril 1791.—Archives de M. le marquis de Raigecourt.

[615] Lettre saisie chez M. de Fersen, du 17 juin 1791. Bimbenet, _La
fuite de Louis XVI à Varennes_. Pièces justificatives, 137.

[616] Fragments de mémoires du comte Valentin Esterhazy, _Louis XVI,
Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, IV, 55.—_Voir_ aussi, sur tous
ces bruits du départ de la famille royale répandus chez les émigrés, la
_Correspondance intime du comte de Vaudreuil_. Paris, Plon, 1889.

[617] Bimbenet, _La fuite de Louis XVI à Varennes_. Pièces
justificatives, 38.

[618] Journal de Fersen.—_Le comte de Fersen et la Cour de France_, I,
1.

[619] Bimbenet. _La fuite de Louis XVI à Varennes_, 40, 41.

[620] Journal de Fersen.—_Le comte de Fersen et la Cour de France_, I,
2.

[621] Récit de Madame Royale, dans les _Mémoires de Weber_,
314.—Déclaration de Raffy, commissaire du Comité civil de la section
Lepelletier, citée par A. Vitu dans son livre sur la _Maison mortuaire
de Molière_. _Figaro_ du 11 novembre 1882, supplément.—«La ci-devant
Reine, la veille de son départ pour Varennes, a été goûter dans son
beau jardin (de Boutin) à la barrière Blanche, avec ses enfants, pour
faire voir qu'elle n'avait point envie de partir.»—Raffy ne se trompe
que sur un point: ce n'est pas la veille, mais le jour même de son
départ que la Reine alla à Tivoli.

[622] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 303.

[623] Madame Royale dit sept heures (Weber, 314); Desclaux, garçon de
chambre de la Reine, dit huit heures.—Bimbenet.—Pièces justificatives,
45.

[624] Bimbenet. _La fuite de Louis XVI à Varennes_, 41.

[625] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 307.—Récit de Madame
Royale. _Mémoires de Weber_, 315.

[626] Journal du comte de Fersen.—_Le comte de Fersen et la Cour de
France_, II, 308.

[627] Bimbenet. _La fuite de Louis XVI à Varennes_, 25. Pièces
justificatives, 33, 35.

[628] Bimbenet. _La fuite de Louis XVI à Varennes_, 56 et suiv.

[629] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 307.

[630] _Ibid._, I, 303.—Récit de Madame Royale. _Mémoires de Weber_, 315.

[631] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 304.—Récit de Madame
Royale. _Mémoires de Weber_, 315.

[632] Récit de Madame Royale. _Mémoires de Weber_, 315.

[633] Le duc de Villequier avait émigré.

[634] Journal de Fersen.—_Le comte de Fersen et la Cour de France_, I,
2.

[635] Journal de Fersen.—_Ibid._, I, 3.

[636] Récit de Madame Royale. _Mémoires de Weber_, 415.

[637] «M. de Fersen, dit Mme de Tourzel, jouait parfaitement
le rôle de cocher de fiacre, sifflant, causant avec un soi-disant
camarade qui se trouvait là par hasard et prenant du tabac dans sa
tabatière.»—_Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 306.

[638] Journal de Fersen.—_Le comte de Fersen et la Cour de France_, I,
2.

[639] _Ibid._

[640] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 306.

[641] Récit de Madame Royale. _Mémoires de Weber_, 315.

[642] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 307.

[643] Récit de Madame Royale. _Mémoires de Weber_, 315.

[644] Déposition de Balthazar Sapel.—Bimbenet. _La fuite de Louis XVI à
Varennes._ Pièces justificatives, 60.—Fersen dit qu'on arriva à Bondy à
une heure et demi, Sapel dit à trois heures.

[645] _Ibid._, 62.

[646] Journal de Fersen.—_Le comte de Fersen et la Cour de France_, I,
2.

[647] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 312.

[648] On arriva à Châlons à quatre heures de
l'après-midi.—_Procès-verbal de ce qui s'est passé à Châlons,
relativement au départ du Roi vers la frontière, à son arrestation à
Varennes, à son retour à Paris et à son séjour à Châlons._ Châlons, Le
Roy, 1876, p. 5.

[649] Mme de Tourzel affirme que le Roi ne descendit qu'une seule
fois dans la route, entra dans une écurie où il n'y avait personne
et remonta sur-le-champ dans la voiture. Les enfants descendirent
seulement deux fois, dans les moments où les postillons montaient au
pas de grandes côtes; «mais cette petite promenade ne causa aucun
retard.»—_Mémoires de la duchesse de Tourzel_, 219.—Mais ce témoignage
de Mme de Tourzel, si formel qu'il soit, ne nous semble pas pouvoir
détruire les témoignages non moins formels des trois gardes du corps
et de Mme Brunier.—Bimbenet. _La fuite de Louis XVI à Varennes._
Pièces justificatives, interrogatoires de MM. de Maldent, de Moustier
et de Valori et de Mme Brunier, p. 79, 100, 111, 121.—On donnait
d'ailleurs aux postillons des pourboires dont la générosité excitait
les soupçons.

[650] Récit de Madame Royale. _Mémoires de Weber_, 116.

[651] Récit fait par la Reine à Fersen.—Journal de Fersen.—_Le comte de
Fersen et la Cour de France_, II, 8.

[652] Récit de Madame Royale. _Mémoires de Weber_, 116.—_Mémoires du
marquis de Bouillé_, 262.

[653] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 316.

[654] _Ibid._

[655] Lettre de la municipalité de Sainte Menehould à l'Assemblée.

[656] Louis Bonneville de Marsangy.—_Journal d'un volontaire de 1791_,
Paris, Perrin, 1888, p. 19.

[657] M. de Damas avait aussitôt envoyé un officier à toute bride pour
avertir de ce contre-temps MM. de Bouillé et de Raigecourt qui étaient
à Varennes. Malheureusement, l'officier ne connaissait pas le pays;
il prit la route de Verdun au lieu de celle de Varennes où, par suite
de cette erreur, il arriva trop tard.—_Mémoires de la duchesse de
Tourzel_, I, 317.

[658] Le _Journal d'un volontaire de 1791_ décrit ainsi ce passage:
«Varennes est à trois lieues de Clermont. Je n'y ai rien remarqué que
l'endroit où le Roi fut arrêté. Il semble qu'il ait été fait exprès,
par l'impossibilité qu'il y a de passer deux voitures à la fois. C'est
une espèce de porte ou d'arcade fort basse, et très étroite. Le pont
vient ensuite.» Page 21.

[659] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 318.

[660] _Second procès-verbal de la municipalité de Varennes._—La
municipalité de Varennes, après l'arrestation du Roi, rédigea deux
procès-verbaux, fort différents de ton; le premier est respectueux
encore de l'autorité royale; le second ne l'est plus.—_Voir_ ces
procès-verbaux dans Bimbenet, _La fuite de Louis XVI à Varennes_;
Pièces justificatives; et dans l'abbé Gabriel, _Louis XVI, le marquis
de Bouillé et Varennes_.

[661] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 319.

[662] _Ibid._, I, 320.

[663] _La fuite de Louis XVI_, par V. Fournel.—_Revue des questions
historiques_, octobre 1868.—M. Fournel a publié dans la _Revue des
questions historiques_, juillet et octobre 1868, deux articles très
étudiés et très remarquables qui semblent donner le récit le plus exact
de ce grave événement.

[664] _Premier et second procès-verbaux de la commune de Varennes._

[665] _Premier procès-verbal._

[666] _Second procès-verbal._

[667] _Mémoires de Mme Campan_, 475.

[668] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 325.

[669] Lettre de la municipalité de Sainte-Menehould au président de
l'Assemblée nationale, citée dans Gabriel, 313.

[670] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 327.—Mme de Tourzel
place par erreur cette scène entre Clermont et Sainte-Menehould.

[671] Ce dernier détail a été contesté, mais il a été raconté par la
Reine elle-même à Fersen. Journal de Fersen.—_Le comte de Fersen et la
Cour de France_, II, 8.

[672] _Procès-verbal de ce qui s'est passé à Châlons_, etc., 16.

[673] Il existait encore, suivant Mme de Tourzel, des personnes
qui avaient été témoins de la première réception et qui fondaient en
larmes, en songeant au chemin parcouru depuis lors.—_Mémoires de la
duchesse de Tourzel_, I, 329.

[674] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 329.

[675] On en était au _Sanctus_.

[676] _Procès-verbal de ce qui s'est passé à Châlons_, p. 23.

[677] _Ibid._, 24.—Après le départ du Roi, il y eut des troubles à
Châlons; la vie du maire, M. Chorez, fut menacée.—_Ibid._, 25, 26.

[678] Gabriel. _Louis XVI, le marquis de Bouillé à Varennes_, 315.

[679] _Procès-verbal de ce qui s'est passé à Châlons_, etc., 36.

[680] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 332.

[681] Récit de la Reine. Journal de Fersen.—_Le comte de Fersen et la
Cour de France_, II, 8.

[682] _Procès-verbal de tout ce qui s'est passé à Châlons_, etc., 37.

[683] Journal de Fersen.—_Le comte de Fersen et la Cour de France_, II,
8.

[684] Barnave eut de longues conversations avec la Reine et avec Mme
Elisabeth. Ces conversations sont relatées dans les _Mémoires de la
duchesse de Tourzel_, I, 335 et suiv.

[685] Ce récit a été publié par M. Mortimer-Ternaux.—_Histoire de la
Terreur._ Pièces justificatives, I, 353 et suiv.

[686] Journal de Fersen.—_Le comte de Fersen et la Cour de France_, II,
8.

[687] _Mémoires de Mme Campan_, 295.—_Mémoires de la duchesse de
Tourzel_, I, 339.

[688] Récit de Pétion.—_Histoire de la Terreur._ Pièces justificatives,
I, 361.

[689] Récit de Pétion.—_Histoire de la Terreur._ Pièces justificatives,
I, 361.

[690] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 334.

[691] Récit de Pétion.—_Histoire de la Terreur._ Pièces justificatives,
I, 362.

[692] _Ibid._

[693] _Louis XVII_, I, 131.

[694] Récit de Pétion.—_Histoire de la Terreur._ Pièces justificatives,
I, 365.

[695] _Louis XVII_, I, 135.

[696] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 340.—Journal de
Fersen.—_Le comte de Fersen et la Cour de France,_ II, 8.

[697] Récit de Pétion.—_Histoire de la Terreur._ Pièces justificatives,
I, 368.

[698] _Mémoires du marquis de Ferrières_, II, 367.

[699] _Mémoires de Weber_, 367.

[700] Récit de Pétion.—_Histoire de la Terreur._ Pièces justificatives,
I, 370.

[701] Staël à Gustave III, 25 juin 1791.—_Correspondance diplomatique
du baron de Staël-Holstein_, 211.

[702] Marie-Antoinette à Fersen, 28 juin 1791.—_Le comte de Fersen et
la Cour de France_, I, 142.—Mme Campan prétend (_Mémoires_, 293,
294) que les cheveux de la Reine avaient blanchi subitement pendant
les angoisses du voyage de Varennes. Montjoye, dans son _Histoire de
Marie-Antoinette_, rapporte le même fait aux journées d'octobre. Nous
adoptons plutôt cette dernière version, d'abord parce que Montjoye a
écrit son _Histoire_ à une date plus rapprochée des événements que
celle où Mme Campan a rédigé ses _Mémoires_, ensuite et surtout
parce que Fersen, qui revit la famille royale en février 1792 et qui
a laissé le journal de son voyage a gardé le silence sur ce fait qui
n'aurait pu manquer de le frapper vivement et qu'il aurait certainement
consigné. Ajoutons que Staël, dans sa correspondance écrite au moment
même, n'en parle pas non plus.

[703] _Mémoires du marquis de Ferrières_, II, 360, 361.

[704] Staël à Gustave III, 6 juillet 1791.—_Correspondance diplomatique
du baron de Staël-Holstein_, 213.

[705] Mme Elisabeth à la marquise de Bombelles, 10 juillet
1791.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 307.

[706] Journal de Fersen.—_Le comte de Fersen et la Cour de France_, II,
8.

[707] Mme Elisabeth à Mme de Bombelles, 10 juillet
1791.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 307.

[708] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 348.

[709] Journal de Fersen.—_Le comte de Fersen et la Cour de France_, I,
5.

[710] _Mémoires de Malouet_, II, 149.

[711] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 348.

[712] _Mémoires de Weber_, 367.

[713] _Mémoires de Mme Campan_, 293.—Mme Campan rapporte que
l'acteur Saint-Prix avait par dévouement demandé à monter la garde dans
le corridor qui séparait l'appartement du Roi de celui de la Reine,
afin de permettre aux malheureux époux de communiquer entre eux.

[714] Journal de Fersen.—_Le comte de Fersen et la Cour de France_, II,
8.

[715] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 347.

[716] _Souvenirs de quarante ans._

[717] _Mémoires de Weber_, 370.

[718] «On ne laisse au Roi que la vie végétale, on admire qu'il s'en
contente.» Lettre de Bernis à M. de Flavigny, 22 juin 1791.—Archives de
Bernis.—_Le cardinal de Bernis depuis son ministère_, 516.

[719] Mme Elisabeth à Mme de Raigecourt, septembre
1791.—_Correspondance de Mme Elisabeth_, 446.—_Mémoires de la
duchesse de Tourzel_, I, 359, 360.

[720] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 360.

[721] _Mémoires de Malouet_, II, 159.

[722] Bimbenet. _La fuite de Louis XVI à Varennes_, 140, 141.

[723] Staël à Gustave III, 17 juillet 1791.—_Correspondance
diplomatique du baron de Staël-Holstein._

[724] _Mémoires de la duchesse de Tourzel_, I, 358.

[725] Staël à Gustave III, 6 juillet 1791.—_Correspondance diplomatique
du baron de Staël-Holstein_, 213.

[726] Gouverneur Morris à Robert Morris, 20 juillet 1791.—_Mémorial de
Gouverneur Morris_, II, 83.

[727] Droz. _Histoire de Louis XVI_, III, 466.

[728] _Mémoires de Mme Campan_, 294.

[729] _Mémoires et correspondance de Mallet du Pan_, II, 487, 488.
Mallet range parmi les premiers d'André, Chapelier, Baumetz, Lafayette;
parmi les seconds, Barnave, Duport et les Lameth. Mallet nous semble
sévère et même injuste pour Barnave.

[730] Léopold à Marie-Antoinette, 5 juillet 1791.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 182. Le même bruit avait été accrédité
à Rome.—Voir _Le cardinal de Bernis depuis son ministère_, 506 et
suiv.—_Voir_, sur la joie de l'Empereur, à la nouvelle fausse du succès
de l'évasion de la famille Royale, les lettres du comte de Vaudreuil
des 29 juin et 3 juillet 1791. Vaudreuil était alors avec les Polignac
à Padoue où se trouvait l'Empereur.—_Correspondance intime du comte de
Vaudreuil_, II, 4 et suiv.

[731] Léopold à Marie-Antoinette, 5 juillet 1791.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 183.

[732] Léopold à Marie-Christine, 5 juillet 1791.—_Marie-Christine,
archiduchesse d'Autriche_, par Adam Wolf, traduit par L. V. III, 136.

[733] Le comte de Vaudreuil au comte d'Artois, sans date, juillet
1791.—_Correspondance intime du comte de Vaudreuil_, II, 13.

[734] L'Empereur ne s'était point adressé à la Suède; Gustave III en
fut très froissé.

[735] Projet de circulaire de l'Empereur, 6 juillet 1791.—_Louis XVI,
Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, III, 389.

[736] Rambaud. _Les Français sur le Rhin_, 147.

[737] Léopold à Marie-Christine, 6 juillet 1791.—_Louis XVI,
Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, III, 387.

[738] Staël à Gustave III, 14 août 1791.—_Correspondance diplomatique
du baron de Staël-Holstein_, 223.

[739] Gustave III à Louis XVI, 30 juin 1791.—_Le comte de Fersen et la
Cour de France_, I, 143.

[740] Fersen à Marie-Antoinette, 27 juin 1791.—_Ibid._, 141.—Staël à
Gustave III, 8 juillet 1791.—_Correspondance diplomatique du baron de
Staël-Holstein_, 214.

[741] Mémoire adressé à l'Impératrice de Russie par le roi de Suède, 9
juillet 1791.—_Louis XVI, Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, III,
391 et suiv.

[742] Mémoire lu par le roi de Suède, à la conférence tenue à
Aix-la-Chapelle, dans sa chambre, entre Sa Majesté, Monsieur, le
comte d'Artois et l'évêque d'Arras, 5 juillet 1791.—_Louis XVI,
Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, III, 382.

[743] _Journal de mon émigration_, par un garde du corps de la
compagnie de Luxembourg.—«Le Roi, arrêté à six lieues des frontières,
écrivait Vaudreuil, a dit à l'univers: «J'étais prisonnier: j'ai voulu
rompre mes fers;» à tous les bons Français: «Délivrez-moi;» à tous
les rois: «Vengez-moi.» On ne peut rien opposer à cela et la force de
ces motifs doit retentir dans toutes les âmes.»—Le comte de Vaudreuil
au comte d'Artois, sans date, juillet 1791.—_Correspondance intime du
comte de Vaudreuil_, II, 4.

[744] _Voir_, sur l'évasion de Monsieur, la _Relation d'un voyage de
Paris à Bruxelles et à Coblentz, en 1791_. Paris, 1823, Urbain Canel.

[745] Gustave III à Monsieur, 5 juillet 1791.—_Louis XVI,
Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, III, 382.

[746] Marie-Antoinette à Mme de Lamballe, commencement de juillet
1791.—_Louis XVI, Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, II, 148.

[747] Journal de Fersen, 24 juillet 1799.—_Le comte de Fersen et la
Cour de France_, I, 7.

[748] _Ibid._

[749] «Monsieur ferait mieux seul, mais est entièrement subjugué par
l'autre». _Ibid._

[750] _Souvenirs et portraits_ du duc de Lévis, 371.

[751] Journal de Fersen, 23 juillet 1791.—_Le comte de Fersen et la
Cour de France_, I, 6.

[752] Il ne faut pas confondre le baron de Bombelles, agent des
Princes, avec son frère, le _marquis_ de Bombelles, mari de l'amie de
Mme Elisabeth et agent de Breteuil et de la Reine.

[753] Le cardinal de Bernis, qui de Rome observait tous ces mouvements
et était au courant des plans des émigrés, ne croyait pas à cette
coalition effective des Puissances, rêvée par Calonne et son parti:
«J'ai toujours cru, écrivait-il à un ami, que la France pouvait
seule rompre ses chaînes et reprendre son niveau. Les Puissances
étrangères ont leurs embarras et leurs vues; le plus court pour elles,
c'est d'envoyer à nos princes quelques belles lettres et des secours
insuffisants; elles nous laisseront bientôt nous déchirer et nous
dévorer nous-mêmes, et quand la Pologne, la Bavière seront arrangées
selon leurs convenances, alors elles se partageront nos lambeaux.
Je souhaite de me tromper.» Bernis à Flavigny, 4 janvier 1792.—_Le
cardinal de Bernis depuis son ministère_, 520, note.

[754] Journal de Fersen, 14 juillet 1791.—_Le comte de Fersen et la
Cour de France_, I, 5.

[755] La Reine avait et eut jusqu'à la fin des moyens secrets de
correspondance avec l'Empereur; si elle écrivait cette phrase, c'était
pour que les Constitutionnels ne soupçonnassent pas ces moyens, et ne
les contrecarrassent pas.

[756] Marie-Antoinette à Léopold, 30 juillet 1791.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 118 et suiv.

[757] Ce mémoire ne fut montré qu'à M. de Vaudreuil. «Dans ce mémoire,
il (Montmorin) prouve que le comte d'Artois n'a rien fait contre la
Constitution, qu'il est encore tout entier, qu'il est encore sans
danger; fait un tableau charmant de ce moment et du bonheur de la
France, quand toute la famille sera réunie; ajoute que, si le comte
d'Artois ne revient pas, il sera déclaré traître à la patrie et
encourra toutes les peines de la proscription.» Journal de Fersen, 19
août 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour de France_, I, 18.

[758] Journal de Fersen, 19 août 1791.—_Le comte de Fersen et la Cour
de France_, I, 13.

[759] Il était parti de Paris le 2 août. Staël à Gustave III, 4 août
1791.—_Correspondance diplomatique du baron de Staël-Holstein._

[760] Fersen à Gustave III, 20 août 1791.—_Le comte de Fersen et la
Cour de France_, I, 162.

[761] Mercy à Kaunitz, 12 août 1791.—_Louis XVI, Marie-Antoinette et
Mme Elisabeth_, II, 208.

[762] Staël à Gustave III, 25 août 1791.—_Correspondance diplomatique
du baron de Staël-Holstein_, 226, 227.

[763] Marie-Antoinette à Mercy, 29 juillet 1791.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 187.

[764] La même au même, 7 août 1791.—_Ibid._, 197.

[765] Marie-Antoinette à Mercy, 31 juillet 1791.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 194.

[766] La même au même, 1er août 1791.—_Ibid._, 194.

[767] Staël à Gustave III, 25 août 1791.—_Correspondance diplomatique
du baron de Staël-Holstein_, 226. Staël jugeait très sévèrement ces
diverses mesures: «Ce manque de respect, écrivait-il, est d'autant plus
répréhensible, qu'ayant beaucoup à réparer avec le Roi, l'Assemblée
aurait dû sentir que ce n'est pas en outrageant qu'elle peut ramener la
confiance et l'union.»

[768] Marie-Antoinette à Mercy, 31 juillet 1791.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 193.

[769] La même au même, 1er août 1791.—_Ibid._, 194.

[770] Mercy à Kaunitz, 12 août 1791.—_Louis XVI, Marie-Antoinette et
Mme Elisabeth_, II, 208.

[771] Fersen au baron de Taube, 17 juin 1792.—_Le comte de Fersen et la
Cour de France_, II, 300.

[772] Le même au même, 21 mars 1792.—Fersen à Gustave III, même
date.—_Ibid._, 215, 216.

[773] Marie-Antoinette à Fersen, 8 juillet 1791.—_Le comte de Fersen et
la Cour de France_, I, 147, 148.

[774] Les meilleurs amis du comte d'Artois, comme le comte de
Vaudreuil, avaient tout fait pour l'empêcher d'appeler Calonne près
de lui: «Un objet sur lequel je n'ai pas varié, écrivait Vaudreuil
au prince, et sur lequel vous avez pris un parti contraire à mon
avis, c'est relativement à M. de Calonne. Personne au monde ne l'aime
plus que moi, personne n'est plus convaincu de la supériorité de ses
talents, de ses ressources, de son génie et de sa loyauté; mais ici il
faut considérer que l'opinion a tout fait et qu'on ne peut avoir de
succès qu'en ramenant l'opinion et les esprits égarés, en suivant un
plan sage mais lent. Est-ce donc l'homme que la calomnie a attaqué,
ainsi que vous, qu'il faut mettre en avant lorsqu'il s'agit de parler à
l'opinion? Les préventions du Roi et de la Reine ne seraient-elle pas
un obstacle éternel à ce qu'ils approuvent tout ce qui viendrait de
lui?» Et Vaudreuil ajoute: «Prendre précisément pour guide celui que la
Reine hait, que le Roi a sacrifié, n'est-ce pas donner l'occasion à vos
ennemis de publier, d'accréditer que vous prenez parti contre le Roi?»
Le comte de Vaudreuil au comte d'Artois, 28 nov. 1789.—_Correspondance
intime du comte de Vaudreuil et du comte d'Artois pendant l'émigration_
(1789-1815), publiée avec introduction, notes et appendices, par M.
Léonce Pingaud. Paris, Plon, 1889, I, 39, 40. _Voir_ encore lettre du
9 septembre 1790 du comte de Vaudreuil au comte d'Artois, _Ibid._,
I, 286, et lettre du 7 juillet 1792 du comte de Vaudreuil au comte
d'Entraigues, où se trouve cette phrase: «La haine de la Reine—contre
Calonne—est implacable.»—_Ibid._, II, 104.

[775] Journal de Fersen, 26 juillet 1791.—_Le comte de Fersen et la
Cour de France_, I, 8.

[776] «Si la Reine a l'air d'écarter les enragés, c'est à coup sûr
pour les endormir. Elle est mère et elle est femme; serons-nous assez
barbares pour ne pas lui pardonner des erreurs que ses ennemis n'ont
que trop justifiées?... D'ailleurs, c'est Louis XVI et Marie-Antoinette
que nous voulons replacer sur le trône; il faut donc dissimuler leurs
torts, et nous les exagérons.» M. de Vaudreuil au comte d'Entraigues,
22 août 1791.—_Correspondance intime du comte de Vaudreuil_, II, 22.
Vaudreuil avait eu plus d'une fois à défendre la Reine contre les
préventions du comte d'Artois lui-même.—_Voir_ notamment les lettres du
13 février et des 14 et 21 août 1790.—_Correspondance intime du comte
de Vaudreuil_, I, 101, 102, 265, 270, 273. _Voir_ aussi _Coblentz_, par
Ernest Daudet, _passim_.

[777] Journal de Fersen, 10 et 23 juillet 1791.—_Le comte de Fersen et
la Cour de France_, I, 4, 6.

[778] _Ibid._, I, 4.—_Mémoires secrets d'Augeard_, 270. Il y avait
eu en revanche de sincères accès de joie à la nouvelle prématurée du
succès de l'évasion royale. Voir les lettres de Vaudreuil des 29 juin
et 3 juillet 1791.—_Correspondance intime du comte de Vaudreuil_, II, 4
et suiv.

[779] _Mémoires secrets d'Augeard_, 278.

[780] _Madame Swetchine, sa vie et ses œuvres_, publiées par le comte
de Falloux, II, 82.

[781] Bernis à Flavigny.—_Le cardinal de Bernis depuis son ministère_,
520.

[782] Gustave III à Stedingk, 6 juillet 1791, cité par M.
Geffroy.—_Gustave III et la Cour de France_, II, 174.

[783] _Mémoires et correspondance de Mallet du Pan_, I, 356.

[784] Note du marquis de Bombelles au comte Ostermann, 31 janvier
1792.—_Louis XVI, Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, V, 182. Un
peu plus tard, la veille même du départ pour Varennes, Vaudreuil,
habituellement sage pourtant à cette époque, engageait le comte
d'Artois à agir sur le Roi par intimidation et à le menacer d'un
abandon total de la noblesse, s'il ne voulait pas lui donner le plein
pouvoir qu'il avait confié à Breteuil.—Le comte de Vaudreuil au comte
d'Artois, 19 juin 1791.—_Correspondance intime du comte de Vaudreuil_,
I, 398, 399.

[785] La marquise de Bombelles à la marquise de Raigecourt, 26 juillet
1791.—Papiers de famille de M. le marquis de Raigecourt.

[786] M. de Simolin au comte Ostermann, 19 août 1791.—_Louis XVI,
Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, II, 233. Mme Campan
raconte de son côté que la Reine lui disait souvent: «Si les émigrés
réussissent, ils feront longtemps la loi; il sera impossible de leur
rien refuser. C'est contracter avec eux une trop grande obligation que
de leur devoir la couronne.»—_Mémoires de Mme Campan_, 270.

[787] Marie-Antoinette à Mercy, 7 août 1791.—_Marie-Antoinette, Joseph
II und Léopold II_, 197.

[788] Marie-Antoinette à Mercy, 16 août 1791.—_Louis XVI,
Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, II, 223.

[789] La même au même, 21 août 1794.—_Marie-Antoinette, Joseph II und
Léopold II_, 204.

[790] _Marie-Christine, archiduchesse d'Autriche_, par A. Wolf, III,
138.

[791] Léopold à Marie-Christine, 30 juillet 1791.—_Ibid._, III, 139,
140.

[792] Le même à la même, 5 septembre 1791.—_Ibid._, III, 141.

[793] _Ibid._

[794] Le même à la même, 26 août 1791.—_Ibid._, 206.

[795] _Mémoires et correspondance de Mallet du Pan_, I, 254.

[796] Léopold à Marie-Christine, 1er septembre 1791.
_Marie-Christine, archiduchesse d'Autriche_, par A. Wolf, III,
141.—Le duc de Polignac, agent des Princes à Vienne, écrivait de son
côté: «Spielmann s'est vanté d'avoir été plus fin que M. de Calonne,
parce qu'il l'avait forcé de mettre ou de laisser mettre dans cette
déclaration les mots: _Alors et dans ce cas_ qui, selon lui, l'annulent
entièrement.»—Le duc de Polignac au comte d'Artois, 13 septembre
1791.—_Louis XVI, Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, II, 321.

[797] Marie-Antoinette à Mercy, 12 septembre 1791.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold, II_, 209.

[798] Marie-Antoinette à Mercy, 12 septembre 1791.—_Marie-Antoinette,
Joseph II und Léopold II_, 210.

[799] Le comte de Stedingk à Gustave III, 21 octobre 1791.—_Gustave III
et la Cour de France_, II, 458.

[800] Marie-Antoinette à Mercy, 21 août 1791.—_Marie-Antoinette, Joseph
II und Léopold II_, 204.

[801] Mercy à Marie-Antoinette, 28 juillet 1791.—_Ibid._, 186.

[802] Marie-Antoinette à Mercy, 7 août 1791.—_Marie-Antoinette, Joseph
II und Léopold II_, 197.

[803] Fersen à Taube, 26 juillet 1792.—_Le comte de Fersen et la Cour
de France_, I, 151.

[804] Le même au même, 21 septembre 1791.—_Ibid._, I, 188.

[805] _Journal de Fersen_, 3 sept. 1791.—_Ibid._, I, 23.

[806] Marie-Antoinette à Mercy, 7 août 1791.—_Marie-Antoinette, Joseph
II und Léopold II_, 196.—Mallet du Pan rapporte que lui et Malouet
avaient fait proposer au Roi, par Montmorin, un plan dans le sens
indiqué ici par la Reine: Louis XVI serait allé à l'Assemblée, et
là, montrant les dépêches des Puissances, aurait déclaré que, ces
Puissances ne le croyant pas libre, il fallait constater sa liberté;
qu'en conséquence il demandait à aller à Compiègne ou à Fontainebleau
avec sa garde propre et à y choisir un nouveau ministère, qui n'eût
coopéré en rien à la Constitution.

«Ou l'Assemblée nationale eût refusé, et elle constatait la servitude
du Roi; ou elle eût accepté, et le Roi se délivrait des traîtres de son
Conseil; il s'en faisait un vigoureux et royaliste affectionné. M. de
Montmorin a insisté à trois reprises; il s'est jeté aux genoux de la
Reine; tout a été inutile. On s'est effrayé des conséquences et de la
crainte d'une insurrection.»—_Mémoires et correspondance de Mallet du
Pan_, I, 248.

Quoi qu'en dise Mallet, il nous paraît probable que la Reine avait
raison; l'Assemblée n'eût pas accepté et certainement la populace n'eût
pas laissé exécuter ce plan; tout au moins eût-on gardé le Dauphin
comme otage, ce à quoi sa mère ne pouvait consentir.

[807] Réflexions de Burke, envoyées à la Reine de France, 20 août
1791.—_Louis XVI, Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, II, 246, 247.

[808] Marie-Antoinette à Mercy, 7 août 1791.—_Louis XVI,
Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, II, 196.

[809] Mercy à Marie-Antoinette, 20 août 1791.—_Ibid._, II, 244.

[810] Marie-Antoinette à Mercy, 26 août 1791.—_Marie-Antoinette, Joseph
II und Léopold II_, 205.

[811] Marie-Antoinette à Léopold, 8 septembre 1791.—_Ibid._, 207.

[812] _Journal d'une bourgeoise pendant la Révolution_, 51.

[813] Staël à Gustave III, 28 août, 4 septembre 1791.—_Correspondance
diplomatique du baron de Staël-Holstein_, 228, 231.

[814] Le même au même, 28 août 1791.—_Ibid._, 228.

[815] Le même au même, 4 septembre 1791.—_Ibid._, 231.

[816] Le même au même, 28 septembre 1791.—_Ibid._, 228.

[817] Le comte de Stedingk à Gustave III, 21 octobre 1791.—_Gustave III
et la Cour de France_, II, 458.

[818] Staël à Gustave III, 28 août 1791.—_Correspondance diplomatique
du baron de S