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Title: Bouquiniana - notes et notules d'un bibliologue
Author: Gausseron, Bernard-Henri
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Bouquiniana - notes et notules d'un bibliologue" ***

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BOUQUINIANA



Il a été tiré de cet ouvrage

TROIS CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES:


     10 exemplaires sur papier du Japon (A à J).
      5 exemplaires sur papier de Chine (K à O).
     10 exemplaires sur papier de Hollande (P à Y).
    350 exemplaires sur alfa vergé (1 à 350).


    Droits réservés pour tous pays y compris la Suède, la Norvège
    et le Danemark



    _COLLECTION DU BIBLIOPHILE PARISIEN_


    BOUQUINIANA

    _Notes et Notules
    d'un Bibliologue_

    PAR

    B.-H. GAUSSERON

    [Illustration]

    PARIS
    H. DARAGON, LIBRAIRE
    10, Rue Notre-Dame-de-Lorette, 10

    1901



[Illustration]

AVANT-PROPOS


Il manque un volume, entre autres, à la collection, si vaste et jamais
complète des _ana_. J'essaie de combler cette lacune. Non pas que j'aie
la prétention, qui serait ridicule, de réunir ici tout ce qui a été dit
et écrit de mots plaisants ou mélancoliques, indulgents ou sévères,
d'anecdotes, de maximes, d'aphorismes, d'apophtegmes, de sentences, de
jugements à propos du livre. Mais j'aurai du moins formé comme un noyau
autour duquel chacun pourra grouper le résultat de sa propre
expérience,--recherches ou sentiments. C'en est assez pour mon ambition.

Lorsqu'on aime un objet, tout ce qui s'y rapporte, tout ce qu'on en
raconte, en bien ou en mal, touche vivement l'être épris, a un écho
joyeux ou douloureux, sympathique ou indigné, dans son cœur. C'est à
ceux qui, comme moi aiment le livre que ces pages s'adressent. Tous les
amants du livre sont curieux des opinions et des impressions de ceux qui
l'ont aimé avant eux; non pas seulement des éloges et des enthousiasmes,
mais encore et davantage peut-être des reproches et des malédictions des
malavisés qui, lui demandant plus ou autre chose que ce qu'il peut
donner, ont fait, sous le coup de leur déception, profession de le haïr,
sans vouloir convenir que la haine n'est au fond, en ce cas comme en tant
d'autres, que de l'amour blessé.

Quoi qu'il en soit, le livre est, pour tous ceux qui lisent, un
personnage ubiquiste, hermaphrodite, omniscient, toujours jeune et
toujours vieux, dont la fonction est de parler et de faire parler,--voire
penser,--et qui émet et inspire souvent des dits, appuyés ou non de
gestes, mais qui sont bons à recueillir et à répéter. J'en ai glané bon
nombre, au hasard de la rencontre et du caprice, et j'en ai fait une
gerbe que j'offre à mes frères en bibliophilie, n'y ayant fourni qu'un
lien assez lâche pour que chacun d'eux y puisse ajouter sa moisson.

    B.-H. G.

[Illustration]



[Illustration]

BOUQUINIANA



I


[Grec: Mega Biblios, mega chachos], «gros livre, grand fléau», dit la
sagesse hellénique qui, pour n'être pas infaillible, est toujours bonne à
méditer. Il faut reprendre et répandre cet apophtegme, notamment; car à
l'observer, que d'auteurs gagneraient, sans compter le public!

C'est ce que pensait La Fontaine, lorsqu'il disait de son ton bonhomme:

    Les longs ouvrages me font peur.

Trop de rigueur serait pourtant hors de saison; rappelons-nous le mot de
Juvénal: _Perituræ parcite chartæ._ «Soyez indulgents au papier
périssable!»

C'était l'avis de Tom Brown; du moins est-ce ainsi qu'on peut comprendre
sa boutade: «Certains livres sont comme la ville de Londres: ils valent
davantage après avoir été brûlés.»

Le même humoriste fait cette remarque à double détente:

«Les pièces de théâtre et les romans se vendent autant que les livres de
piété; mais il y a cette différence: les gens qui lisent les premiers
sont plus nombreux que ceux qui les achètent; et les gens qui achètent
les seconds sont plus nombreux que ceux qui les lisent.»



II

Voici une série de pensées détachées d'écrivains anglais, toutes en
l'honneur des livres:

«Les livres, disait, au commencement du XVIIe siècle, sir Thomas
Overbury, nous rendent présent le temps déjà vécu. La gloire prolonge une
des extrémités de notre vie, et les livres en reportent l'autre plus loin
en arrière.»

Or, comme le remarque fort justement le grand savant philologue E.
Littré, «un penchant naturel conduit l'homme à la contemplation du passé.
Les vieux monuments, les vieux livres, les vieux souvenirs éveillent en
lui un intérêt profond.»

«A l'exception de l'homme vivant, rien n'est plus merveilleux qu'un
livre! a écrit notre contemporain Kingsley. C'est un message qui nous
arrive des morts, d'êtres humains que nous ne vîmes jamais, qui vécurent
peut-être à des milliers de lieues de nous et qui pourtant, dans ces
petites feuilles de papier, nous parlent, nous amusent, nous terrifient,
nous instruisent, nous réconfortent, nous ouvrent leur cœur comme à
des frères.»

J'ai lu dans un vieux numéro du journal si pittoresquement appelé _The
Bookworm_ un mot suggestif: «Tout grand livre est un acte et tout grand
acte est un livre.»

Le professeur Rogers avait donné d'avance le commentaire de cette
laconique et héroïque formule. «Entre les diverses influences extérieures
au milieu desquelles le genre humain se développe, le livre est
incomparablement la plus importante, et la seule qui soit absolument
essentielle. C'est sur lui que repose l'éducation collective du genre
humain. C'est le seul instrument qui enregistre, perpétue et transmette
la pensée.» Ajoutons:--et les actions dignes de mémoire.



III

Cette influence du livre, incalculable et comme illimitée dans l'histoire
du genre humain, se traduit de la façon la plus diverse chez les
individus. «J'ai connu des femmes, dit le journal d'Addison, _the
Spectator_ (31 mai 1710), qui, pourvu qu'elles passent matin et soir une
heure dans leur cabinet à lire une prière dans six ou sept différents
livres de dévotion, tous également dépourvus de bon sens, avec une sorte
de chaleur qu'un verre de vin ou un peu de jus de citron pourraient aussi
bien produire, pensent que, le reste du temps, elles peuvent aller
partout où leur passion personnelle les conduit.»

«C'est par l'amour des lettres qu'il faut être conduit à l'amour des
livres», déclare sévèrement Sylvestre de Sacy. Mais la marche inverse
n'est pas rare, et le résultat peut être excellent dans les deux cas.

En effet, le plus souvent, les livres inspirent une noble émulation, et,
s'il est vrai que _fit fabricando faber_, il l'est aussi qu'au milieu des
bouquins on se sent un penchant naturel à se faire auteur. Le père du
fameux homme d'Etat anglais qui, sous le nom de lord Beaconsfield, a fait
entrer Israël à la Chambre des pairs du Royaume-Uni, Isaac Disraeli,
n'admet pas qu'on ne ressente pas cette sollicitation, et méprise qui n'y
cède point, manière commode de s'en estimer soi-même davantage. «Celui,
dit-il, qui passe une grande partie de son temps au milieu des abondantes
ressources d'une bibliothèque et qui n'aspire pas à y ajouter encore un
peu, ne serait-ce qu'un catalogue raisonné, doit vraiment être aussi
insensible qu'un morceau de plomb. Il faut qu'il soit indolent comme
l'animal appelé Paresseux, lequel périt sur l'arbre où il a grimpé, après
qu'il en a dévoré les feuilles.»

Le sentimental et le primesautier s'en rapportent à l'apparence. De là
cette pensée du _Bookworm_ (mai 1888): «Les titres des livres ont, comme
les visages des hommes, une physionomie qui permet à l'observateur sagace
de savoir ce qu'il peut attendre des uns ou des autres.»

Il en est qui demandent aux livres la consécration du temps, le
_consensus historiæ_. «Les livres sont comme les proverbes, dit sir
William Temple. Ils tirent leur principale valeur de l'empreinte et de
l'estime des siècles qu'ils ont traversés.»

Un écrivain espagnol, Alonzo d'Aragon, donne à la même pensée une allure
plus familière et un vêtement plus pittoresque: «Le vieux bois, dit-il,
est le meilleur à brûler; le vieux vin le meilleur à boire; les vieux
amis, les meilleurs à qui se confier, et les vieux livres les meilleurs à
lire.»

Le grand Bacon était de cet avis, et il en donne la raison en
l'enveloppant d'une belle métaphore biblique: «Un livre bien écrit, mis
auprès de ses rivaux et de ses adversaires, est comme le serpent de
Moïse, qui engloutit et dévora sur-le-champ ceux des Égyptiens.»

Le même William Temple disait encore: «Les petits écrits sont comme les
champignons ou comme ces insectes qui naissent et meurent presque en même
temps.»

D'autres considèrent que l'héritage intellectuel allant s'accroissant, il
y a des chances pour que les ouvrages récents soient, sinon mieux faits,
du moins mieux informés et plus directement utiles que les anciens. C'est
pour eux que parlait le Père Bouhours: «En matière de livres, le droit
d'aînesse ne porte pas de prérogatives: les cadets sont toujours les
mieux partagés.»

Le sentiment que les livres inspirent à beaucoup est si véritablement de
l'amour qu'on les compare à chaque instant aux femmes; et ce qui plaît
dans celles-ci est justement ce qu'on recherche dans ceux-là. «Il en est,
dit Hume, des livres comme des femmes, chez qui une certaine simplicité
de manières et de toilette est plus engageante que l'éclat du fard, des
grands airs et des atours, lequel peut bien éblouir les yeux, mais ne
saurait toucher le cœur.»

Préférez-vous--comme c'est votre droit--les riches toilettes, l'apprêt et
l'apparat, retournez la proposition et l'interversion des termes n'en
altérera pas la vérité.

«Armes, femmes et livres, déclare un proverbe hollandais, il faut les
regarder tous les jours.»

Pour les curieux, «il est des livres qu'on n'ose rechercher et qu'on ne
lit que lorsqu'ils ont été défendus; comme si la malignité qu'on y
suppose était le point de perfection, et que la flétrissure qu'ils ont
reçue en fût le sceau.» Ainsi s'exprimait, il y a près de deux siècles,
L.-C. d'Arc, écrivain peu connu, mais apparemment plein d'expérience et
de bon sens, car, pour parler comme le poète,

    Un livre qu'on soutient est un livre qui tombe.

Vers tellement vrai qu'il suffit que le bourreau brûle un livre, que la
Congrégation le mette à l'index, qu'un tribunal le condamne avec son
auteur, que l'autorité cherche à l'abattre, en un mot, pour qu'il
devienne populaire et soit immortel.

Tout le monde sait--n'est-ce pas un thème inépuisable de plaisanteries
faciles?--que certains possesseurs de bibliothèques n'en ouvrent jamais
un volume et n'y entrent que pour faire admirer à leurs visiteurs la
belle ordonnance des rayons et les dos alignés des reliures. La Bruyère
appelait ces nécropoles des _tanneries_. Le mot ne prouve pas une
compréhension bien vive de l'art bibliopégique, et l'on peut mépriser
l'ignare incuriosité de tels entasseurs de livres sans manquer de respect
à des veaux pleins et à des maroquins dorés qui n'en peuvent mais. En
tout cas, ce n'est point pour ceux-là qu'un anonyme émettait ce sage
aphorisme: «Un livre doit être placé dans une bibliothèque de manière à
n'être jamais cherché, mais tout simplement pris.»

Pourquoi cela me rappelle-t-il le mot de Carlyle: «La vraie Université de
notre temps, c'est une collection de livres»?

Ils ont pourtant leur utilité, ces contrefaçons de bibliophiles, ne
serait-ce que d'avoir fourni une image à Chamfort: «L'esprit n'est
souvent au cœur que ce que la bibliothèque d'un château est à la
personne du maître.»

Le poète anglais Pope adresse sa critique plus haut, mais elle frappe
moins juste, lorsqu'il dit: «Acheter des livres comme le font certaines
personnes qui ne s'en servent pas, seulement parce qu'ils ont été
imprimés par un imprimeur célèbre, c'est à peu près comme si quelqu'un
achetait des habits qui lui iraient mal, simplement parce qu'ils auraient
été faits par quelque tailleur fameux.»

Il me semble que les collectionneurs de médailles, de pierres gravées,
d'armes, d'estampes et de tableaux, sans parler des autres, ne se servent
pas plus de leurs œuvres d'art et de leurs reliques historiques qu'un
bibliophile de ses incunables et des exemplaires uniques qu'il a dépensé
tant de temps, de peine et d'argent à réunir, c'est-à-dire, le plus
souvent, à sauver. Laissant de côté le plaisir foncièrement humain de
posséder de belles choses, des choses curieuses, des choses rares et
chères, est-il donc inutile de travailler à assurer la conservation des
productions, remarquables à un point de vue quelconque, de l'activité
humaine dans tous les ordres de ses manifestations, et, plus qu'ailleurs
encore, dans le domaine de l'art typographique, dont un autre Anglais,
William Chapman, a pu dire en toute vérité: «L'histoire du livre est
l'histoire de la croissance intellectuelle du genre humain.»

Victor Hugo a moulé une pensée analogue en un de ces vers d'une
plasticité puissante dont il était coutumier:

    L'univers--c'est un livre et des yeux qui le lisent.

Le rôle du livre dans la politique est énorme et de tous les instants.
Une anecdote rapportée par Chamfort nous le montre pourtant sous un jour
inattendu. «M. Amelot, homme excessivement borné, disait à M. Bignon:
«Achetez beaucoup de livres pour la bibliothèque du roi, que nous
ruinions ce Necker.» Il croyait que trente ou quarante mille francs de
plus feraient une grande affaire.»

Le même Chamfort, pessimiste avant la lettre, comme la plupart des
moralistes qui ne relèvent ni de Montaigne ni de Rabelais, a écrit cette
phrase, que je recommande aux procureurs en quête d'arguments pour faire
condamner un ouvrage imprimé, comme immoral ou subversif. «Ce serait une
chose curieuse qu'un livre qui indiquerait toutes les idées corruptrices
de l'esprit humain, de la Société, de la morale, et qui se trouvent
développées ou supposées dans les écrits les plus célèbres, dans les
auteurs les plus consacrés; les idées qui propagent la superstition
religieuse, les mauvaises maximes politiques, le despotisme, la vanité de
rang, les préjugés populaires de toute espèce. On verrait que presque
tous les livres sont des corrupteurs, que les meilleurs font presque
autant de mal que de bien.»

Je ne sais quelle pouvait être au juste sur ce point l'opinion des deux
personnages mis en jeu dans l'anecdote suivante, dont j'ai oublié la
source, mais où l'on trouvera, je n'en doute pas, tous les caractères de
l'authenticité.

Une dame dont le mari était toujours absorbé dans les livres, lui dit un
jour avec une amabilité relevée d'une pointe de dépit: «Je voudrais bien
être livre, puisque vous les aimez tant!» Un ami, qui se trouvait là,
entendit ce souhait conjugal, et dans un mouvement de franchise étourdie,
s'écria: «Ah! si les femmes devenaient des livres, je souhaiterais
qu'elles fussent almanachs, car on en change tous les ans.



IV

Différents livres intéressent différentes personnes, et tout en aimant le
livre en général, le bibliophile n'en a pas moins d'ordinaire ses
préférences passionnées, capables de se changer en un exclusivisme
ombrageux. Qui distinguera les bons livres d'avec les mauvais, ceux qu'il
faut garder avec amour de ceux qu'il faut laisser chercher leurs destins
dans le grand cloaque de la salle des ventes ou du bouquinisme en plein
vent?

Chacun résout la question à son point de vue et offre libéralement au
goût des autres de s'imposer les règles que le sien a choisies.

D'ailleurs, il ne s'agit pas tant de lire tout que de lire bien: «Ceux
qui mangent le plus ne sont pas les plus gras, disait Montaigne; ceux qui
lisent le plus ne sont pas les plus sçavans, ils succombent sous la
multitude des idées et ressemble à nos anciens Gaulois qui, pour être
pesemment armez, devenoient inutiles au combat.»



V

Qu'ils les lisent tous ou qu'ils n'en lisent que quelques-uns, qu'ils les
dévorent sans désemparer avant de les placer sur leurs rayons, ou qu'ils
les savourent à petites doses dans un commerce amical, souvent interrompu
et toujours repris, ceux qui aiment «leurs honnêtes in-folio» valent
mieux, comme l'affirme le poète anglais Richard Le Gallienne, que bien
des amants aux passions changeantes, tour à tour trompeurs et trompés.
Oyez plutôt cette ballade tirée d'un recueil de poésies tout entier
consacré aux livres[1] et traduite ici sans autre prétention que de
donner un peu l'impression qui se dégage de l'original.

  [1] Alfred C. Brant. _Ballads of Books._

LE BIBLIOPHILE

    L'amant peut raffoler de sa belle aux joues vermeilles,
        le marin peut chanter la mer
      et les buveurs parler des charmes de la bouteille:
      les livres ont plus de beauté pour moi.

    Un livre est un trésor plus précieux que l'or,
        un héritage légué au genre humain,
        une cassette de sagesse où se voient
        les plus princiers joyaux de l'esprit.

    Bien qu'humble soit mon sort, je défie les soucis moroses,
          ayant les livres pour doux alliés,
        folie et vice fuiront ma présence,
        si ma pensée va aux bons et aux sages.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Quand je m'assieds, à l'aise, au coin de mon feu,
        un vieux livre fameux sur les genoux,
      l'amant en tête à tête avec sa belle fiancée
      ne m'inspirerait qu'une mince envie.

    Je m'égare dans le monde des livres et mon cœur se sent en paix;
        les beaux royaumes de la fantaisie sont à moi;
      l'esprit sacré de l'amour se repose alors à mon foyer,
      et le livre que je lis est vraiment le Livre Divin!



VI


Si les livres ont un tel attrait, comment s'étonner qu'on soit si porté à
les emprunter et à les garder?

«Il n'y a rien que l'on rende moins fidèlement que les livres. L'on s'en
met en possession par la même raison que l'on dérobe volontiers la
science des hommes, desquels on ne voudrait pas dérober l'argent.»

Qui a dit cela? Je ne sais plus, mais quel que soit son nom, c'était un
sage.

Charles Lamb établit des classes et des catégories parmi les emprunteurs
de livres. D'après lui, «les uns sont longs à lire; les autres ont
l'intention de lire, mais ne lisent pas; d'autres enfin ne lisent pas et
n'ont jamais eu l'intention de le faire, ne vous empruntant que pour vous
donner une bonne opinion de leur mérite intellectuel». Il ajoute: «Je
dois rendre cette justice à ceux de mes amis à qui je prête de l'argent,
qu'ils ne sont jamais mus par un caprice ou une vanité de ce genre. Quand
ils m'empruntent une somme, ils ne manquent jamais de s'en servir.»

Il est à croire que le résultat final était pour l'excellent Charles Lamb
le même dans les deux cas, et qu'en fait de livres comme en fait
d'argent, _prêté_ se trouvait être, le plus souvent, synonyme de _perdu_.

En effet, peu nombreux sont les possesseurs de livres qui partagent
entièrement l'avis de l'Encyclopédiste D'Alembert, l'ami de Mlle de
Lespinasse, déclare que «l'amour des livres n'est estimable que dans deux
cas: lorsqu'on sait les estimer ce qu'ils valent et... qu'on les possède
pour les communiquer.»

Communiquer des livres! Rien de plus généreux et rien de plus utile
assurément. Mais les bibliophiles y sont généralement peu enclins. Je me
dispenserai de répéter à ce sujet des citations qui sont dans toutes les
mémoires; je m'en tiendrai à quelques autres moins connues parce qu'elles
viennent de l'étranger.

Je trouve, dans une petite revue littéraire allemande[2], la description
enthousiaste des saintes blessures et des nobles laideurs du livre dont
la destination est d'être prêté. Le morceau est assez curieux pour que je
me hasarde à le citer tout au long.

  [2] Litterarische Korrespondenz und Kritische Rundschau.

LE LIVRE DE LA BIBLIOTHÈQUE DE PRÊTS

    Celui-là que je tiens ici dans mes mains,
    ce livre tout cassé, ce bouquin
    atrocement barbouillé de crayon et d'encre,
    richement orné de coins en oreilles d'âne,
    taché de café, de thé, de bière,
    souillé par les mouches, la graisse et l'huile,
    auquel, comme vestiges de ses vagabondages,
    milles mauvaises odeurs s'attachent,--
    ce livre en lambeaux, tout déformé,
    l'univers entier le lit!
    La cuisinière le lit près de l'âtre
    avec un air de plaisir ému,
    et le sang bout dans son sein gonflé
    où se joue mollement le souffle des Muses.
    Quand la cuisinière en a fini tout à fait,
    le jouvenceau de seconde le lit
    en le froissant à moitié sous la table;
    puis c'est le soldat au corps de garde,
    le commis près de son aune,
    et le condamné dans sa cellule,
    et le vieux garçon dans son lit,
    et l'hôpital tout entier...
    Enfin, la plus belle de toutes les dames,
    portant le nom le plus éclatant,
    prend cette chose tellement fanée
    et empuantie de toutes les puanteurs
    dans sa tendre et blanche main.
    Arrachée par le talent du poète,
    dans un doux accord avec le beau,
    une larme lentement s'écoule
    et tendrement fait sa part dans l'œuvre commune:
    nul lecteur qui n'y laisse une tache!
    O pensée grandiose et puissante!
    O résultat merveilleux!
    Qu'il est béni des dieux le poète
    qui possède un si noble talent!
    Grands et Petits, Pauvres et Riches,
    cette crasse est l'œuvre de tous!
    Ah! celui qui vit encore dans l'osbcurité,
    qui lutte pour se hausser jusqu'au laurier,
    assurément sent, dans sa brûlante ardeur,
    un désir lui tirailler le sein.
    Dieu bon, implore-t-il chaque jour,
    Accorde-moi ce bonheur indicible:
    fais que mes pauvres livres de vers
    soient aussi gras et crasseux!

Mais si les poètes aspirent aux embrassements «de la grande impudique

    Qui tient dans ses bras l'univers,

s'ils sont tellement avides du bruit qu'ils ouvrent leur escarcelle toute
grande à la popularité, cette «gloire en gros sous», il n'en est point de
même des vrais amants des livres, de ceux qui ne les font pas, mais qui
les achètent, les parent, les enchâssent, en délectent leurs doigts,
leurs yeux, et parfois leur esprit.

Ecoutez la tirade mise par un poète anglais dans la bouche d'un
bibliophile qui a prêté à un infidèle ami une reliure de Trautz-Bauzonnet
et qui ne l'a jamais revue:

    Une fois prêté, un livre est perdu...
    Prêter des livres! Parbleu, je n'y consentirai plus.
    Vos prêteurs faciles ne sont que des fous que je redoute.
    Si les gens veulent des livres, par le grand Grolier, qu'ils les
      achètent!
    Qui est-ce qui prête sa femme lorsqu'il peut se dispenser du prêt?
    Nos femmes seront-elles donc tenues pour plus que nos livres chères?
    Nous en préserve de Thou! Jamais plus de livres ne prêterai.

Ne dirait-on pas que c'est pour ce bibliophile échaudé que fut faite
cette imitation supérieurement réussie des inscriptions dont les écoliers
sont prodigues sur leurs rudiments et _Selectæ_:

    Qui ce livre volera,
      Pro suis criminibus
    Au gibet il dansera,
      Pedibus penditibus.

Ce châtiment n'eût pas dépassé les mérites de celui contre lequel Lebrun
fit son épigramme «à un Abbé qui aimait les lettres et un peu trop mes
livres»:

    Non, tu n'es point de ces abbés ignares,
    Qui n'ont jamais rien lu que le Missel:
    Des bons écrits tu savoures le sel,
    Et te connais en livres beaux et rares.
    Trop bien le sais! car, lorsqu'à pas de loup
    Tu viens chez moi feuilleter coup sur coup
    Mes Elzévirs, ils craignent ton approche.
    Dans ta mémoire il en reste beaucoup;
    Beaucoup aussi te restent dans la poche.

Un amateur de livres de nuance libérale pourrait adopter pour devise
cette inscription mise à l'entrée d'une bibliothèque populaire anglaise:

    _Tolle, aperi, recita, ne lœdas, claude, rapine!_

ce qui, traduit librement, signifie: «Prends, ouvre, lis, n'abîme pas,
referme, mais surtout mets en place!»

_Punch_, le _Charivari_ d'Outre-Manche, en même temps qu'il incarne pour
les Anglais notre Polichinelle et le _Pulcinello_ des Italiens, résume à
merveille la question. Voici, dit-il, «la tenue des livres enseignée en
une leçon:--Ne les prêtez pas.»



VII


C'est qu'ils sont précieux, non pas tant par leur valeur
intrinsèque,--bien que certains d'entre eux représentent plus que leur
poids d'or,--que parce qu'on les aime, d'amour complexe peut-être, mais à
coup sûr d'amour vrai.

«Accordez-moi, seigneur, disait un ancien (c'est Jules Janin qui rapporte
ces paroles), une maison pleine de livres, un jardin plein de
fleurs!--Voulez-vous, disait-il encore, un abrégé de toutes les misères
humaines, regardez un malheureux qui vend ses livres: _Bibliothecam
vendat_.»

Si le malheureux vend ses livres parce qu'il y est contraint, non pas par
un caprice, une toquade de spéculation, une saute de goût, passant de la
bibliophilie à l'iconophilie ou à la faïençomanie ou à tout autre dada
frais éclos dans sa cervelle, ou encore sous le coup d'une passionnette
irrésistible dont quelques mois auront bientôt usé l'éternité, comme il
advint à Asselineau qui se défit de sa bibliothèque pour suivre une femme
et qui peu après se défit de la femme pour se refaire une bibliothèque,
si c'est, dis-je, par misère pure, il faut qu'il soit bien marqué par le
destin et qu'il ait de triples galons dans l'armée des Pas-de-Chance, car
les livres aiment ceux qui les aiment et, le plus souvent leur portent
bonheur. Témoin, pour n'en citer qu'un, Grotius, qui s'échappa de prison
en se mettant dans un coffre à livres, lequel faisait la navette entre sa
maison et sa geôle, apportant et remportant les volumes qu'il avait
obtenu de faire venir de la fameuse bibliothèque formée à grands frais et
avec tant de soins, pour lui «et ses amis».

Richard de Bury, évêque de Durham et chancelier d'Angleterre, qui vivait
au XIVe siècle, rapporte, dans son _Philobiblon_, des vers latins de John
Salisbury, dont voici le sens:

    Nul main que le fer a touchée n'est propre à manier les livres,
    ni celui dont le cœur regarde l'or avec trop de joie;
    les mêmes hommes n'aiment pas à la fois les livres et l'argent,
    et ton troupeau, ô Epicure, a pour les livres du dégoût;
    les avares et les amis des livre ne vont guère de compagnie,
    et ne demeurent point, tu peux m'en croire, en paix sous le même toit.

«Personne donc, en conclut un peu vite le bon Richard de Bury, ne peut
servir en même temps les livres et Mammon».

Il reprend ailleurs: «Ceux qui sont férus de l'amour des livres font bon
marché du monde et des richesses».

Les temps sont quelque peu changés; il est en notre vingtième siècle des
amateurs dont on ne saurait dire s'ils estiment des livres précieux pour
en faire un jour une vente profitable, ou s'ils dépensent de l'argent à
accroître leur bibliothèque pour la seule satisfaction de leurs goûts de
collectionneur et de lettré.

Toujours est-il que le _Philobiblon_ n'est qu'un long dithyrambe en
prose, naïf et convaincu, sur les livres et les joies qu'ils procurent.
J'y prends au hasard quelques phrases caractéristiques, qui, enfouies
dans ce vieux livre peu connu en France, n'ont pas encore eu le temps de
devenir banales parmi nous.

«Les livres nous charment lorsque la prospérité nous sourit; ils nous
réconfortent comme des amis inséparables lorsque la fortune orageuse
fronce le sourcil sur nous.»

Voilà une pensée qui a été exprimée bien des fois et que nous
retrouverons encore; mais n'a-t-elle pas un tour original qui lui donne
je ne sais quel air imprévu de nouveauté?

Le chapitre XV de l'ouvrage traite des «avantages de l'amour des livres.»
On y lit ceci:

«Il passe le pouvoir de l'intelligence humaine, quelque largement qu'elle
ait pu boire à la fontaine de Pégase, de développer pleinement le titre
du présent chapitre. Quand on parlerait avec la langue des hommes et des
anges, quand on serait devenu un Mercure, un Tullius ou un Cicéron, quand
on aurait acquis la douceur de l'éloquence lactée de Tite-Live, on aurait
encore à s'excuser de bégayer comme Moïse, ou à confesser avec Jérémie
qu'on n'est qu'un enfant et qu'on ne sait point parler.»

Après ce début, qui s'étonnera que Richard de Bury fasse un devoir à tous
les honnêtes gens d'acheter des livres et de les aimer. «Il n'est point
de prix élevé qui doive empêcher quelqu'un d'acheter des livres s'il a
l'argent qu'on en demande, à moins que ce ne soit pour résister aux
artifices du vendeur ou pour attendre une plus favorable occasion
d'achat... Qu'on doive acheter les livres avec joie et les vendre à
regret, c'est à quoi Salomon, le soleil de l'humanité, nous exhorte dans
les Proverbes: «Achète la vérité, dit-il, et ne vends pas la sagesse.»

On ne s'attendait guère, j'imagine, à voir Salomon dans cette affaire. Et
pourtant quoi de plus naturel que d'en appeler à l'auteur de la Sagesse
en une question qui intéresse tous les sages?

«Une bibliothèque prudemment composée est plus précieuse que toutes les
richesses, et nulle des choses qui sont désirables ne sauraient lui être
comparée. Quiconque donc se pique d'être zélé pour la vérité, le bonheur,
la sagesse ou la science, et même pour la foi, doit nécessairement
devenir un ami des livres.»

En effet, ajoute-t-il, en un élan croissant d'enthousiasme, «les livres
sont des maîtres qui nous instruisent sans verges ni férules, sans
paroles irritées, sans qu'il faille leur donner ni habits, ni argent. Si
vous venez à eux, ils ne dorment point; si vous questionnez et vous
enquérez auprès d'eux, ils ne se récusent point; ils ne grondent point si
vous faites des fautes; ils ne se moquent point de vous si vous êtes
ignorant. O livres, seuls êtres libéraux et libres, qui donnez à tous
ceux qui vous demandent, et affranchissez tous ceux qui vous servent
fidèlement!»

C'est pourquoi «les Princes, les prélats, les juges, les docteurs, et
tous les autres dirigeants de l'Etat, d'autant qu'ils ont plus que les
autres besoin de sagesse, doivent plus que les autres montrer du zèle
pour ces vases où la sagesse est contenue.»

Tel était l'avis du grand homme d'Etat Gladstone, qui acheta plus de
trente cinq mille volumes au cours de sa longue vie. «Un collectionneur
de livres, disait-il, dans une lettre adressée au fameux libraire
londonien Quaritch (9 septembre 1896), doit, suivant l'idée que je m'en
fais, posséder les six qualités suivantes: appétit, loisir, fortune,
science, discernement et persévérance.» Et plus loin: «Collectionner des
livres peut avoir ses ridicules et ses excentricités. Mais, en somme,
c'est un élément revivifiant dans une société criblée de tant de sources
de corruption.»



VIII


Cependant les livres, jusque dans la maison du bibliophile, ont un
implacable ennemi: c'est la femme. Je les entends se plaindre du
traitement que la maîtresse du logis, dès qu'elle en a l'occasion, leur
fait subir:

«La femme, toujours jalouse de l'amour qu'on nous porte, est impossible à
jamais apaiser. Si elle nous aperçoit dans quelque coin, sans autre
protection que la toile d'une araignée morte, elle nous insulte et nous
ravale, le sourcil froncé, la parole amère, affirmant que, de tout le
mobilier de la maison, nous seuls ne sommes pas nécessaires; elle se
plaint que nous ne soyons utiles à rien dans le ménage, et elle conseille
de nous convertir promptement en riches coiffures, en soie, en pourpre
deux fois teinte, en robes et en fourrures, en laine et en toile. A dire
vrai sa haine ne serait pas sans motifs si elle pouvait voir le fond de
nos cœurs, si elle avait écouté nos secrets conseils, si elle avait lu
le livre de Théophraste ou celui de Valerius, si seulement elle avait
écouté le XXVe chapitre de l'Ecclésiaste avec des oreilles
intelligentes.» (Richard de Bury.)

M. Octave Uzanne rappelle, dans les _Zigs-Zags d'un Curieux_, un mot du
bibliophile Jacob, frappé en manière de proverbe et qui est bien en
situation ici:

    Amours de femme et de bouquin,
    Ne se chantent pas au même lutrin.

Et il ajoute fort à propos: «La passion bouquinière n'admet pas de
partage; c'est un peu, il faut le dire, une passion de retraite, un
refuge extrême à cette heure de la vie où l'homme, déséquilibré par les
cahots de l'existence mondaine, s'écrie, à l'exemple de Thomas Moore: Je
n'avais jusqu'ici pour lire que les regards des femmes, et c'est la folie
qu'ils m'ont enseignée!»

Cette incapacité des femmes, sauf de rares exceptions, à goûter les joies
du bibliophile, a été souvent remarquée. Une d'elles--et c'est ce qui
rend la citation piquante--Mme Emile de Girardin, écrivait dans la
chronique qu'elle signait à la _Presse_ du pseudonyme de Vicomte de
Launay:

«Voyez ce beau salon d'étude, ce boudoir charmant; admirez-le dans ses
détails, vous y trouverez tout ce qui peut séduire, tout ce que vous
pouvez désirer, excepté deux choses pourtant: un beau livre et un joli
tableau. Il n'y a peut-être pas dix femmes à Paris chez lesquelles ces
deux raretés puissent être admirées.»

C'est dans le même ordre d'idées que l'américain Hawthorne, le fils de
l'auteur du _Faune de Marbre_ et de tant d'autres ouvrages où une sereine
philosophie se pare des agréments de la fiction, a écrit ces lignes
curieuses:

«Cœlebs, grand amateur de bouquins, se rase devant son miroir, et
monologue sur la femme qui, d'après son expérience, jeune ou vieille,
laide ou belle, est toujours le diable.» Et Cœlebs finit en se donnant
à lui-même ces conseils judicieux: «Donc, épouse tes livres! Il ne
recherche point d'autre maîtresse, l'homme sage qui regarde, non la
surface, mais le fond des choses. Les livres ne _flirtent_ ni ne
feignent; ne boudent ni ne taquinent; ils ne se plaignent pas, ils disent
les choses, mais ils s'abstiennent de vous les demander.

»Que les livres soient ton harem, et toi leur Grand Turc. De rayon en
rayon, ils attendent tes faveurs, silencieux et soumis! Jamais la
jalousie ne les agite. Je n'ai nulle part rencontré Vénus, et j'accorde
qu'elle est belle; toujours est-il qu'elle n'est pas de beaucoup si
accommodante qu'eux.»



IX


Comment n'aimerait-on pas les livres? Il en est pour tous les goûts,
ainsi qu'un auteur du _Chansonnier des Grâces_ le fait chanter à un
libraire vaudevillesque (1820):

    Venez, lecteurs, chez un libraire
    De vous servir toujours jaloux;
    Vos besoins ainsi que vos goûts
    Chez moi pourront se satisfaire.
    J'offre la _Grammaire_ aux auteurs,
    Des _Vers_ à nos jeunes poëtes;
    _L'Esprit des lois_ aux procureurs,
    _L'Essai sur l'homme_ à nos coquettes...

    Aux plus célèbres gastronomes
    Je donne _Racine_ et _Boileau_!
    _La Harpe_ aux chanteurs de caveau,
    _Les Nuits d'Young_ aux astronomes;
    J'ai _Descartes_ pour les joueurs,
    _Voiture_ pour toutes les belles,
    _Lucrèce_ pour les amateurs,
    _Martial_ pour les demoiselles.

    Pour le plaideur et l'adversaire
    J'aurai _l'avocat Patelin_;
    Le malade et le médecin
    Chez moi consulteront _Molière_:
    Pour un sexe trop confiant
    Je garde le _Berger fidèle_;
    Et pour le malheureux amant
    Je réserverai la _Pucelle_.

Armand Gouffé était d'un autre avis lorsqu'il fredonnait:

    Un sot avec cent mille francs
    Peut se passer de livres.

Mais les sots très riches ont généralement juste assez d'esprit pour
retrancher et masquer leur sottise derrière l'apparat imposant d'une
grande bibliothèque, où les bons livres consacrés par le temps et le
jugement universel se partagent les rayons avec les ouvrages à la mode.
Car si, comme le dit le proverbe allemand, «l'âne n'est pas savant parce
qu'il est chargé de livres», il est des cas où l'amas des livres peut
cacher un moment la nature de l'animal.

C'est en pensant aux amateurs de cet acabit que Chamfort a formulé cette
maxime: «L'espoir n'est souvent au cœur que ce que la bibliothèque
d'un château est à la personne du maître.»

Lilly, le fameux auteur d'_Euphues_, disait: «Aie ton cabinet plein de
livres plutôt que ta bourse pleine d'argent». Le malheur est que remplir
l'un a vite fait de vider l'autre, si les sources dont celle-ci
s'alimente ne sont pas d'une abondance continue.

L'historien Gibbon allait plus loin lorsqu'il déclarait qu'il
n'échangerait pas le goût de la lecture contre tous les trésors de
l'Inde. De même Macaulay, qui aurait mieux aimé être un pauvre homme
avec des livres qu'un grand roi sans livres.

Bien avant eux, Claudius Clément, dans son traité latin des
bibliothèques, tant privées que publiques, émettait, avec des
restrictions de sage morale, une idée semblable: «Il y a peu de dépenses,
de profusions, je dirais même de prodigalités plus louables que celles
qu'on fait pour les livres, lorsqu'en eux on cherche un refuge, la
volupté de l'âme, l'honneur, la pureté des mœurs, la doctrine et un
renom immortel.»

«L'or, écrivait Pétrarque à son frère Gérard, l'argent, les pierres
précieuses, les vêtements de pourpre, les domaines, les tableaux, les
chevaux, toutes les autres choses de ce genre offrent un plaisir
changeant et de surface: les livres nous réjouissent jusqu'aux moëlles.»

C'est encore Pétrarque qui traçait ce tableau ingénieux et charmant:

«J'ai des amis dont la société m'est extrêmement agréable; ils sont de
tous les âges et de tous les pays. Ils se sont distingués dans les
conseils et sur les champs de bataille, et ont obtenu de grands honneurs
par leur connaissance des sciences. Il est facile de trouver accès près
d'eux; en effet ils sont toujours à mon service, je les admets dans ma
société ou les congédie quand il me plaît. Ils ne sont jamais importuns,
et ils répondent aussitôt à toutes les questions que je leur pose. Les
uns me racontent les événements des siècles passés, les autres me
révèlent les secrets de la nature. Il en est qui m'apprennent à vivre,
d'autres à mourir. Certains, par leur vivacité, chassent mes soucis et
répandent en moi la gaieté: d'autres donnent du courage à mon âme,
m'enseignant la science si importante de contenir ses désirs et de ne
compter absolument que sur soi. Bref, ils m'ouvrent les différentes
avenues de tous les arts et de toutes les sciences, et je peux, sans
risque, me fier à eux en toute occasion. En retour de leurs services, ils
ne me demandent que de leur fournir une chambre commode dans quelque coin
de mon humble demeure, où ils puissent reposer en paix, car ces amis-là
trouvent plus de charmes à la tranquillité de la retraite qu'au tumulte
de la société.»

Il faut comparer ce morceau au passage où notre Montaigne, après avoir
parlé du commerce des hommes et de l'amour des femmes, dont il dit: «l'un
est ennuyeux par sa rareté, l'aultre se flestrit par l'usage», déclare
que celui des livres «est bien plus seur et plus à nous; il cède aux
premiers les aultres advantages, mais il a pour sa part la constance et
facilité de son service... Il me console en la vieillesse et en la
solitude; il me descharge du poids d'une oysiveté ennuyeuse et me
desfaict à toute heure des compagnies qui me faschent; il esmousse les
poinctures de la douleur, si elle n'est du tout extrême et maistresse.
Pour me distraire d'une imagination importune, il n'est que de recourir
aux livres...

«Le fruict que je tire des livres... j'en jouïs, comme les avaricieux des
trésors, pour sçavoir que j'en jouïray quand il me plaira: mon âme se
rassasie et contente de ce droit de possession... Il ne se peult dire
combien je me repose et séjourne en ceste considération qu'ils sont à mon
côté pour me donner du plaisir à mon heure, et à recognoistre combien ils
portent de secours à ma vie. C'est la meilleure munition que j'aye
trouvé à cest humain voyage; et plainds extrêmement les hommes
d'entendement qui l'ont à dire.»

Sur ce thème, les variations sont infinies et rivalisent d'éclat et
d'ampleur.

Le roi d'Egypte Osymandias, dont la mémoire inspira à Shelley un sonnet
si beau, avait inscrit au-dessus de sa «librairie»:

    _Pharmacie de l'âme_.

«Une chambre sans livres est un corps sans âme», disait Cicéron.

«La poussière des bibliothèques est une poussière féconde», renchérit
Werdet.

«Les livres ont toujours été la passion des honnêtes gens», affirme
Ménage.

Sir John Herschel était sûrement de ces honnêtes gens dont parle le bel
esprit érudit du XVIIe siècle, car il fait cette déclaration, que Gibbon
eût signée:

«Si j'avais à demander un goût qui pût me conserver ferme au milieu des
circonstances les plus diverses et être pour moi une source de bonheur et
de gaieté à travers la vie et un bouclier contre ses maux, quelque
adverses que pussent être les circonstances et de quelques rigueurs que
le monde pût m'accabler, je demanderais le goût de la lecture.»

«Autant vaut tuer un homme que détruire un bon livre», s'écrie Milton; et
ailleurs, en un latin superbe que je renonce à traduire:

    Et totum rapiunt me, mea vita, libri.

«Pourquoi, demandait Louis XIV au maréchal de Vivonne, passez-vous autant
de temps avec vos livres?--Sire, c'est pour qu'ils donnent à mon esprit
le coloris, la fraîcheur et la vie que donnent à mes joues les
excellentes perdrix de Votre Majesté.»

Voilà une aimable réponse de commensal et de courtisan. Mais combien
d'enthousiastes se sentiraient choqués de cet épicuréisme flatteur et
léger! Ce n'est pas le poète anglais John Florio, qui écrivait au
commencement du même siècle, dont on eût pu attendre une explication
aussi souriante et dégagée. Il le prend plutôt au tragique, quand il
s'écrie:

«Quels pauvres souvenirs sont statues, tombes et autres monuments que les
hommes érigent aux princes, et qui restent en des lieux fermés où
quelques-uns à peine les voient, en comparaison des livres, qui aux yeux
du monde entier montrent comment ces princes vécurent, tandis que les
autres monuments montrent où ils gisent!»

C'est à dessein, je le répète, que j'accumule les citations d'auteurs
étrangers. Non seulement, elles ont moins de chances d'être connues, mais
elles possèdent je ne sais quelle saveur d'exotisme qu'on ne peut
demander à nos écrivains nationaux.

Ecoutons Isaac Barrow exposer sagement la leçon de son expérience:

«Celui qui aime les livres ne manque jamais d'un ami fidèle, d'un
conseiller salutaire, d'un gai compagnon, d'un soutien efficace. En
étudiant, en pensant, en lisant, l'on peut innocemment se distraire et
agréablement se récréer dans toutes les saisons comme dans toutes les
fortunes.»

Jeremy Collier, pensant de même, ne s'exprime guère autrement:

«Les livres sont un guide dans la jeunesse et une récréation dans le
grand âge. Ils nous soutiennent dans la solitude et nous empêchent d'être
à charge à nous-mêmes. Ils nous aident à oublier les ennuis qui nous
viennent des hommes et des choses; ils calment nos soucis et nos
passions; ils endorment nos déceptions. Quand nous sommes las des
vivants, nous pouvons nous tourner vers les morts: ils n'ont dans leur
commerce, ni maussaderie, ni orgueil, ni arrière-pensée.»


Parmi les joies que donnent les livres, celle de les rechercher, de les
pourchasser chez les libraires et les bouquinistes, n'est pas la moindre.
On a écrit des centaines de chroniques, des études, des traités et des
livres sur ce sujet spécial. _La Physiologie des quais de Paris_, de M.
Octave Uzanne, est connue de tous ceux qui s'intéressent aux bouquins. On
se rappelle moins un brillant article de Théodore de Banville, qui parut
jadis dans un supplément littéraire du _Figaro_; aussi me saura-t-on gré
d'en citer ce joli passage:

«Sur le quai Voltaire, il y aurait de quoi regarder et s'amuser pendant
toute une vie; mais sans tourner, comme dit Hésiode, autour du chêne et
du rocher, je veux nommer tout de suite ce qui est le véritable sujet,
l'attrait vertigineux, le charme invincible: c'est le Livre ou, pour
parler plus exactement, le _Bouquin_. Il y a sur le quai de nombreuses
boutiques, dont les marchands, véritables bibliophiles, collectionnent,
achètent dans les ventes, et offrent aux consommateurs de beaux livres à
des prix assez honnêtes. Mais ce n'est pas là ce que veut l'amateur, le
fureteur, le découvreur de trésors mal connus. Ce qu'il veut, c'est
trouver pour des sous, pour rien, dans les boîtes posées sur le parapet,
des livres, des bouquins qui ont--ou qui auront--un grand prix, ignoré du
marchand.

«Et à ce sujet, un duel, qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de
fin, recommence et se continue sans cesse entre le marchand et l'amateur.
Le libraire, qui, naturellement, veut vendre cher sa marchandise, se hâte
de retirer des boîtes et de porter dans la boutique tout livre soupçonné
d'avoir une valeur; mais par une force étrange et surnaturelle, le Livre
s'arrange toujours pour revenir, on ne sait pas comment ou par quels
artifices, dans les boîtes du parapet. Car lui aussi a ses opinions; il
veut être acheté par l'amateur, avec des sous, et surtout et avant tout,
par amour!»

C'est ainsi que M. Jean Rameau, poète et bibliophile, raconte qu'il a
trouvé, en cette année 1901, dans une boîte des quais, à vingt-cinq
centimes, quatre volumes, dont le dos élégamment fleuri portait un
écusson avec la devise: _Boutez en avant_. C'était un abrégé du
_Faramond_ de la Calprenède, et les quatre volumes avaient appartenu à la
Du Barry, dont le _Boutez en avant_ est suffisamment caractéristique. Que
fit le poète, lorsqu'il se fut renseigné auprès du baron de Claye, qui
n'hésite point sur ces questions? Il alla dès sept heures du matin se
poster devant l'étalage, avala le brouillard de la Seine, s'en imprégna
et y développa des «rhumatismes atroces» jusqu'à onze heures du
matin,--car le bouquiniste, ami du nonchaloir, ne vint pas plus
tôt,--prit les volumes et «bouta une pièce d'un franc» en disant: «Vous
allez me laisser ça pour quinze sous, hein?»--«Va pour quinze sous!» fit
le bouquiniste bonhomme! Et le poète s'enfuit avec son butin, et aussi,
par surcroît, «avec un petit frisson de gloire».

Puisque nous sommes sur le quai Voltaire, ne le quittons pas sans le
regarder à travers la lunette d'un poète dont le nom, Gabriel Marc,
n'éveille pas de retentissants échos, mais qui, depuis 1875, année où il
publiait ses _Sonnets parisiens_, a dû parfois éprouver l'émotion--amère
et douce--exprimée en trait final dans le gracieux tableau qu'il
intitule: _En bouquinant_.

    Le quai Voltaire est un véritable musée
    En plein soleil. Partout, pour charmer les regards,
    Armes, bronzes, vitraux, estampes, objets d'art,
    Et notre flânerie est sans cesse amusée.

    Avec leur reliure ancienne et presque usée,
    Voici les manuscrits sauvés par le hasard;
    Puis les livres: Montaigne, Hugo, Chénier, Ponsard,
    Ou la petite toile au Salon refusée.

    Le ciel bleuâtre et clair noircit à l'horizon.
    Le pêcheur à la ligne a jeté l'hameçon;
    Et la Seine se ride aux souffles de la brise.

    On bouquine. On revoit, sous la poudre des temps,
    Tous les chers oubliés; et parfois, ô surprise!
    Le volume de vers que l'on fit à vingt ans.

Un autre contemporain, Mr. J. Rogers Rees, qui a écrit tout un livre sur
les plaisirs du bouquineur (_the Pleasures of a Bookworm_), trouve dans
le commerce des livres une source de fraternité et de solidarité
humaines. «Un grand amour pour les livres, dit-il, a en soi, dans tous
les temps, le pouvoir d'élargir le cœur et de le remplir de facultés
sympathiques plus larges et véritablement éducatrices.»

Un poète américain, Mr. C. Alex. Nelson, termine une pièce à laquelle il
donne ce titre français: _Les Livres_, par une prière naïve, dont les
deux derniers vers sont aussi en français dans le texte:

    Les amoureux du livre, tous d'un cœur reconnaissant,
    toujours exhalèrent une prière unique:
    _Que le bon Dieu préserve les livres
    et sauve la Société!_

Le vieux Chaucer ne le prenait pas de si haut: doucement et poétiquement
il avouait que l'attrait des livres était moins puissant sur son cœur
que l'attrait de la nature.

Je voudrais pouvoir mettre dans mon essai de traduction un peu du charme
poétique qui, comme un parfum très ancien, mais persistant et d'autant
plus suave, se dégage de ces vers dans le texte original.

    Quant à moi, bien que je ne sache que peu de chose,
    à lire dans les livres je me délecte,
    et j'y donne ma foi et ma pleine croyance,
    et dans mon cœur j'en garde le respect
    si sincèrement qu'il n'y a point de plaisir
    qui puisse me faire quitter mes livres,
    si ce n'est, quelques rares fois, le jour saint,
    sauf aussi, sûrement, lorsque, le mois de mai
    venu, j'entends les oiseaux chanter,
    et que les fleurs commencent à surgir,--
    alors adieu mon livre et ma dévotion!

Comment encore conserver en mon français sans rimes et péniblement rythmé
l'harmonie légère et gracieuse, pourtant si nette et précise, de ce
délicieux couplet d'une vieille chanson populaire, que tout Anglais sait
par cœur:

    Oh! un livre et, dans l'ombre un coin,
    soit à la maison, soit dehors,
    les vertes feuilles chuchotant sur ma tête,
    ou les cris de la rue autour de moi;
    là où je puisse lire tout à mon aise
    aussi bien du neuf que du vieux!
    Car un brave et bon livre à parcourir
    vaut pour moi mieux que de l'or!

Mais il faut s'arrêter dans l'éloge. Je ne saurais mieux conclure, sur ce
sujet entraînant, qu'en prenant à mon compte et en offrant aux autres ces
lignes d'un homme qui fut, en son temps, le «prince de la critique» et
dont le nom même commence à être oublié. Nous pouvons tous, amis,
amoureux, dévots ou maniaques du livre, nous écrier avec Jules Janin:

«O mes livres! mes économies et mes amours! une fête à mon foyer, un
repos à l'ombre du vieil arbre, mes compagnons de voyage!... et puis,
quand tout sera fini pour moi, les témoins de ma vie et de mon labeur!»



X


A côté de ceux qui adorent les livres, les chantent et les bénissent, il
y a ceux qui les détestent, les dénigrent et leur crient anathème; et
ceux-ci ne sont pas les moins passionnés.

On voit nettement la transition, le passage d'un de ces deux sentiments à
l'autre, en même temps que leur foncière identité, dans ces vers de Jean
Richepin (_Les Blasphèmes_):

    Peut-être, ô Solitude, est-ce toi qui délivres
    De cette ardente soif que l'ivresse des livres
    Ne saurait étancher aux flots de son vin noir.
    J'en ai bu comme si j'étais un entonnoir,
    De ce vin fabriqué, de ce vin lamentable;
    J'en ai bu jusqu'à choir lourdement sous la table,
    A pleine gueule, à plein amour, à plein cerveau.
    Mais toujours, au réveil, je sentais de nouveau
    L'inextinguible soif dans ma gorge plus rêche.

On ne s'étonnera pas, je pense, que sa gorge étant plus rêche, le poète
songe à la mieux rafraîchir et achète, pour ce, des livres superbes qui
lui mériteront, quand on écrira sa biographie définitive, un chapitre,
curieux entre maint autre, intitulé: «Richepin, bibliophile.»

D'une veine plus froide et plus méprisante, mais, après tout, peu
dissemblable, sort cette boutade de Baudelaire (_Œuvres posthumes_):

«L'homme d'esprit, celui qui ne s'accordera jamais avec personne, doit
s'appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des
mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui compenseront
largement sa fatigue.»

L'auteur du traité _De la Bibliomanie_ n'y met point tant de finesse. Il
déclare tout à trac que «la folle passion des livres entraîne souvent au
libertinage et à l'incrédulité».

Encore faudrait-il savoir où commence «la folle passion», car le même
écrivain (Bollioud-Mermet) ne peut s'empêcher, un peu plus loin, de
reconnaître que «les livres simplement agréables contiennent, ainsi que
les plus sérieux, des leçons utiles pour les cœurs droits et pour les
bons esprits».

Pétrarque avait déjà exprimé une pensée analogue dans son élégant latin
de la Renaissance: «Les livres mènent certaines personnes à la science,
et certaines autres à la folie, lorsque celles-ci en absorbent plus
qu'elles ne peuvent digérer.»

_Libri quosdam ad scientiam, quosdam ad insaniam deduxere, dum plus
hauriunt quam digerunt._

Cela rappelle un joli mot attribué au peintre Doyen sur un homme plus
érudit que judicieux: «Sa tête est la boutique d'un libraire qui
déménage.»

C'est, en somme, une question de choix. On l'a répété bien souvent depuis
Sénèque, et on l'avait sûrement dit plus d'une fois avant lui: «Il
n'importe pas d'avoir beaucoup de livres, mais d'en avoir de bons.»


Ce n'est pas là le point de vue auquel se placent les bibliomanes; mais
nous ne nous occupons pas d'eux pour l'instant. Quant aux bibliophiles
délicats, même ceux que le livre ravit par lui-même bien plus que par ce
qu'il contient, ils veulent bien en avoir beaucoup, mais surtout en avoir
de beaux, se rapprochant le plus possible de la perfection; et plutôt
que d'accueillir sur leurs rayons des exemplaires tarés ou médiocres,
eux-aussi prendraient la devise: _Pauca sed bona_.

«Une des maladies de ce siècle, dit un Anglais (Barnaby Rich), c'est la
multitude des livres, qui surchargent tellement le lecteur qu'il ne peut
plus digérer l'abondance d'oiseuse matière chaque jour éclose et mise au
monde sous des formes aussi diverses que les traits mêmes du visage des
auteurs.»

    En avoir beaucoup, c'est largesse;
    En étudier peu, c'est sagesse.

déclare un proverbe cité par Jules Janin.

Michel Montaigne, qui a mis les livres à profit autant qu'homme du monde
et qui en a parlé en des termes enthousiastes et reconnaissants cités
plus haut, fait cependant des réserves, mais seulement en ce qui touche
le développement physique et la santé.

«Les livres, dit-il, ont beaucoup de qualités agréables à ceulx qui les
sçavent choisir; mais, aulcun bien sans peine; c'est un plaisir qui n'est
pas net et pur, non plus que les autres; il a ses incommodités et bien
poisantes; l'âme s'y exerce; mais le corps demeure sans action, s'atterre
et s'attriste.»

L'âme même arrive à la lassitude et au dégoût, comme le fait observer le
poète anglais Crabbe: «Les livres ne sauraient toujours plaire, quelque
bons qu'ils soient; l'esprit n'aspire pas toujours après sa nourriture.»

Un proverbe italien nous ramène, d'un mot vif et original, à la théorie
des moralistes sur les bonnes et les mauvaises lectures: «Pas de voleur
pire qu'un mauvais livre.»

Quel voleur, en effet, a jamais songé à dérober l'innocence, la pureté,
les croyances, les nobles élans? Et les moralistes nous affirment qu'il y
a des livres qui dépouillent l'âme de tout cela. «Mieux vaudrait, s'écrie
Walter Scott, qu'il ne fût jamais né, celui qui lit pour arriver au
doute, celui qui lit pour arriver au mépris du bien.»

Un écrivain anglais contemporain, Mr. Lowell, donne un tour ingénieux à
l'expression d'une idée semblable, quand il écrit:

«Le conseil de Caton: _Cum bonis ambula_, "Marche avec les bons," est
tout aussi vrai si on l'étend aux livres, car, eux aussi, donnent, par
degrés insensibles, leur propre nature à l'esprit qui converse avec eux.
Ou ils nous élèvent, ou ils nous abaissent.»

Les sages, qui pèsent le pour et le contre, et, se tenant dans un juste
milieu, reconnaissent aux livres une influence tantôt bonne, tantôt
mauvaise, souvent nulle, suivant leur nature et la disposition d'esprit
des lecteurs, sont, je crois, les plus nombreux.

L'helléniste Egger met à formuler cette opinion judicieusement pondérée,
un ton d'enthousiasme à quoi l'on devine qu'il pardonne au livre tous ses
méfaits pour les joies et les secours qu'il sait donner.

«Le plus grand personnage qui, depuis 3,000 ans peut-être, fasse parler
de lui dans le monde, tour à tour géant ou pygmée, orgueilleux ou
modeste, entreprenant ou timide, sachant prendre toutes les formes et
tous les rôles, capable tour à tour d'éclairer ou de pervertir les
esprits, d'émouvoir les passions ou de les apaiser, artisan de factions
ou conciliateur des partis, véritable Protée qu'aucune définition ne
peut saisir, c'est «le Livre.»

Un moraliste peu connu du XVIIIe siècle, L.-C. d'Arc, auteur d'un livre
intitulé: _Mes Loisirs_, que j'ai cité ailleurs, redoute l'excès de la
lecture, ce «travail des paresseux», comme on l'a dit assez justement:

   «La lecture est l'aliment de l'esprit et quelquefois le tombeau
   du génie.»

   «Celui qui lit beaucoup s'expose à ne penser que d'après les
   autres.»

Le poète William Cowper, dans son poème didactique _The Task_, en veut
moins au livre qu'à ceux qui ne savent pas en profiter:

    Les livres sont souvent des talismans et des charmes
    par le moyen de quoi l'art magique d'esprits subtils
    tient la multitude non pensante en servage.
    Devant la fascination d'un grand nom, les uns
    abdiquent tout jugement, yeux fermés. D'autres que le style
    affole, à travers les labyrinthes et les régions sauvages
    de l'erreur se laissent conduire par lui, hypnotisés d'harmonie.
    Cependant l'indolence séduit le plus grand nombre, trop faibles pour
      soutenir
    la fatigue insupportable de la pensée,
    et par suite avalant, sans arrêt ni choix,
    le grain non criblé, dans son entier, balle et tout.

Un des chefs de l'école positiviste, ou plutôt comtiste, anglaise, Mr.
Frederic Harrison, a consacré aux choix des livres une longue étude où je
note des jugements qui, pour juste que veuille rester celui qui les
porte, ne laissent pas d'être parfois bien sévères. Il se rencontre avec
William Cowper dans ce passage:

«Loin de moi l'idée de nier l'inestimable valeur des bons livres, ou de
décourager personne de lire les meilleurs; mais je pense souvent que nous
oublions le revers de la médaille,--le mauvais usage des livres, le
débilitant gaspillage du cerveau dans des lectures sans but, sans lien,
sans saveur, où même, peut-être, dans les émanations empoisonnées du
fatras littéraire et des pires pensées des méchants...»

«Evitons, dit-il ailleurs, la sottise d'attendre trop des livres,
l'habitude pédante de vanter les livres jusqu'à les confondre avec
l'éducation. Les livres ne sont pas plus l'éducation que les lois ne sont
la vertu...»

Et encore: «Les livres ne sont pas plus sages que les hommes; les livres
sincères ne sont pas plus faciles à trouver que les hommes sincères; les
méchants livres ou les livres vulgaires ne sont pas moins gênants ni
moins répandus que les hommes méchants ou vulgaires le sont partout;
l'art de lire bien est aussi long et aussi difficile à apprendre que
l'art de bien vivre...»

Il insiste et précise sa pensée en parodiant gravement un mot de Molière:
«De tous les hommes, l'ami des livres est peut-être celui qui a le plus
besoin qu'on lui rappelle que l'affaire de l'homme ici-bas est de savoir
pour vivre et non pas de vivre pour savoir.»

Enfin, généralisant le jugement humoristique que Charles Lamb, grand
amoureux des livres, portait sur certains d'entre eux sans cesser de les
aimer tous, lorsqu'il disait: «Il y a des livres qui ne sont pas des
livres du tout», Mr. Frederic Harrison en arrive à une conclusion
pessimiste qui n'irait à rien de moins qu'à justifier toutes les
persécutions des inquisiteurs, sorbonnistes et autres ennemis de la libre
manifestation de la pensée. Je traduis textuellement:

«Lorsque je regarde en arrière et que je pense aux avalanches de matière
imprimée que d'honnêtes compositeurs ont produites sans songer à mal, il
faut le croire,--ce qui, du moins, leur donna le pain quotidien,--matière
imprimée que moi et nous tous avons, à notre très mince profit, consommée
par les yeux sans jamais en tirer une honnête subsistance, mais en
affaiblissant beaucoup notre fond, je suis presque tenté de mettre
l'imprimerie parmi les fléaux du genre humain».

Ce qui ne l'empêche pas, d'ailleurs, d'ajouter à cette matière imprimée
de copieux volumes, dans la pensée, apparemment, que les yeux des
«consommateurs» sauront en tirer mieux que ce «très mince profit.»

Il ne serait pas difficile de trouver des esprits très distingués et très
expérimentés qui donnent la note contraire. Je me bornerai à deux ou
trois citations dont on n'a pas encore abusé. C'est lord Sherbrooke
donnant ce conseil: «Prenez l'habitude de lire, quoi que ce soit que
vous lisiez; l'habitude de lire les bons livres viendra quand vous aurez
pris la coutume de lire les médiocres.»

«On apprend quelque chose chaque fois qu'on ouvre un livre», dit un
proverbe chinois qui ne s'inquiète pas de la qualité du livre qu'on
ouvre.

Sans aller si loin, la sagesse des nations a inspiré aux Anglais, n'en
déplaise à Charles Lamb, cette formule: «Un livre est un livre, quand
même il n'y aurait rien dedans.»

Le moraliste Vauvenargues croit que, si l'on se met à un auteur, il faut
tout prendre de lui, le bon et le mauvais, quitte à exercer son droit de
critique et à distinguer. Il en donne la raison. «Si on ne regarde que
certains ouvrages des meilleurs auteurs, on sera tenté de les mépriser.
Pour les apprécier avec justice, il faut tout lire.»

C'est l'avis des souris de Florian:

    ........ Il n'est point de volume
    Qu'on n'ait mordu, mauvais ou bon.

Qu'importe? dit un sceptique correspondant du journal anglais _Notes and
Queries_, Mr. C. A. Ward: «Il n'y a guère de livres qui puissent changer
la face du monde. Un ingénieur de chemins de fer y réussit mieux avec ses
plans que la _Politique_ d'Hooker, ou l'_Areopagitica_ de Milton;
l'influence des livres, grands ou petits, est toujours la même,
c'est-à-dire à près nulle.»

Il s'ensuit assez logiquement qu'il n'y à point à se gêner, et qu'il est
indifférent de lire n'importe quoi, ou même de ne pas lire du tout.

Le _Chansonnier varié_ pour 1815 fait plus d'honneur aux «Romans du
jour.» Ils sont du moins bons à quelque chose. Oyez plutôt:

    Les romans de l'heure présente
    Ressemblent assez aux melons;
    Il est rare que sur cinquante
    On puisse en rencontrer deux bons;
    On peut cependant, à les lire,
    Trouver encor quelque plaisir,
    Car, ma foi, s'ils ne font pas rire,
    Ils savent bien faire dormir.



XI


«L'étude des livres engendre les vers de livres, les _bookworms_», dit
Oscar Browning.--C'est ce que nous appelons, d'un terme bien moins
expressif et dépréciateur, les rats de bibliothèque.--

Je suppose que l'auteur de cet aimable aphorisme, qui est un écrivain et
un érudit fort distingué, ne se laisse point arrêter dans son étude des
livres par la crainte de devenir larve.

Mais, puisqu'il faut risquer ce danger, quels livres est-il le plus
prudent et le plus agréable de lire, les nouveaux ou les vieux?

Les avis sont partagés. Je donne ici l'écho des sons divers de cloches
battant à différents clochers.

«Les livres nouveaux ont du moins ce grand avantage sur les anciens
d'être propres, dit Mr. W.-A. Davenport. Il n'est pas donné à tout le
monde de s'emporter en dithyrambes sur des poussières et des
vermoulures.»

Comme on voit bien que cet ami de la littérature lit des livres qu'il
achète, et n'imagine pas qu'on puisse se souiller les doigts aux
couvertures et feuillets des livres de cabinets de lecture et autres
_circulating libraries_!

Mr. Lowell dit par contre, et en vers:

    Lire les livres nouveaux, c'est comme manger du pain frais;
    on le supporte d'abord, mais par degrés, la
    dyspepsie mentale vous conduit aux portes de la mort.

Le journal américain _The Bookmart_ connaît à ce mal redoutable un remède
approprié, et voici son ordonnance: «Chaque fois qu'on publie un livre
nouveau, lisez-en un vieux», et l'équilibre sera rétabli. Du reste,
ajoute-t-il ailleurs, «tous les livres d'un mérite supérieur sont
nécessairement _second-hand_ (épuisés et de la librairie d'occasion). Les
autres servent aux pâtissiers et aux emballeurs.»

O. W. Holmes, dont la philosophie était si souriante et si humaine, offre
à nos méditations cette remarque:

«Les vieux livres sont les livres de la jeunesse du monde, et les livres
nouveaux sont les fruits de sa vieillesse.»

Or, comme le constate Littré, «un penchant naturel conduit l'homme à la
contemplation du passé. Les vieux monuments, les vieux livres, les vieux
souvenirs éveillent en lui un intérêt profond.»

Un des plus savants bibliographes de l'Angleterre contemporaine, dont la
mort est encore récente, Mr. Blades, a écrit, dans le même ordre d'idées,
cette page d'une éloquence émue:

«Un vieux livre, quel qu'en soit le sujet ou le mérite intrinsèque, est
véritablement une partie de l'histoire nationale; on peut l'imiter, on
peut l'imprimer en fac-similé, mais jamais on ne pourra le reproduire
exactement; et, en tant que document historique, il faut le conserver
avec soin. Je n'envie à personne cette absence de sentiment qui rend
certaines gens insoucieux des souvenirs laissés par leurs ancêtres, et
fait que le sang ne peut s'échauffer qu'en parlant chevaux ou cours du
houblon. Pour eux la solitude est synonyme d'ennui, et la compagnie du
premier venu leur est plus précieuse que la leur. Quelle immense source
de calme jouissance et de rénovation intellectuelle de telles gens
laissent échapper! Le millionnaire lui-même allégera ses peines,
allongera sa vie et ajoutera dix pour cent à ses plaisirs quotidiens s'il
devient bibliophile; d'un autre côté, pour l'homme d'affaires doué du
goût des livres qui, toute la journée, a lutté dans la bataille de la
vie, exposé à tous les échecs et à toutes les inquiétudes irritantes,
quelle heure bénie de repos et de plaisir s'ouvre à lui, lorsqu'il entre
dans un sanctuaire où chaque objet lui souhaite la bienvenue, où chaque
livre est un ami personnel!»

Avant Mr. Blades, notre compatriote Hippolyte Rigault disait avec sa
finesse de critique et son sentiment de lettré:

«L'amour des vieux livres, humbles, mal reliés, qu'on achète pour peu de
chose et qu'on revendrait pour rien, voilà la vraie passion, sincère,
sans artifice, où n'entrent ni le calcul, ni l'affectation. C'est un bon
sentiment que ce culte de l'esprit et ce respect touchant pour les
monuments les plus délabrés de la pensée humaine; c'est un bon sentiment
que cette vénération pour ces livres d'autrefois qui ont connu nos
pères, qui ont peut-être été leurs amis, leurs confidents. Voilà les
sentiments qu'éveille dans le cœur l'amour des vieux volumes: aimable
passion qui est plus qu'un plaisir, qui est presque une vertu... On
compte ses prisonniers avec un air vainqueur; on les range un à un sur de
modestes rayons; ils seront aimés, choyés, dorlotés, malgré leur
indigence, comme s'ils étaient vêtus d'or et de soie.»

La même inspiration a dicté cette «Ballade des vieux livres», que j'ai
trouvée dans je ne sais plus quel recueil de poésies américaines et dont
l'auteur, Edward Heron Allen, m'est d'ailleurs inconnu:

    On chante les lointaines et fantomâles contrées,
    les prairies et les vallons d'Arcadie,
    les retraites où jouent le satyre et la nymphe sylvestre,
    les colonnes et les portes d'ivoire:
    mais nul de ces lieux de plaisance ne me paraît
    un hâvre de joie, car je deviens vieux
    et je sollicite de dame fortune la faveur d'être
    là où s'achètent et se vendent les livres d'occasion.
    Mon pouls bat fort et mon cœur est allègre
    quand je trouve une date qui commence par MDXXX
    sur un aimable vieil in-22, dont les feuilles sont grises
    de la patine que l'ancienneté donne aux bouquins;
    et je m'agenouille devant ce sage, venu d'au delà des mers
    pour que des Vandales le vendent contre de l'or yankee;
    et volontiers je me sépare de mes bank-notes péniblement gagnées
    là où s'achètent et se vendent les livres d'occasion.


ENVOI

    Ah! Princesse, ces gloires vivront encore lorsque nous
    serons morts, et que depuis longtemps notre sang sera glacé;
    car on est immortel, comme vous le pouvez voir,
    là où s'achètent et se vendent les livres d'occasion.

C'est qu'en effet, «pour le vrai bibliophile, le livre est à la fois un
document du passé, l'instrument d'une joie intellectuelle et un objet
d'art» (Léon G. Pélissier).



XII


Mais, j'ai déjà eu l'occasion de le dire, les meilleurs choses ont leurs
détracteurs. Il y a même d'excellents esprits qui, craignant avant tout
l'excès, prisant par-dessus tout la pondération et la mesure, combattent
l'abus si vigoureusement qu'ils semblent proscrire l'usage. Je donnerai
quelques exemples typiques de ces attaques exagérées contre
l'exagération.

Procédons graduellement. Les réflexions suivantes, de M. Aug. Laugel
n'ont après tout rien que de très raisonnable:

«Si la bibliophilie a ses charmes, elle a aussi ses dangers; elle en a
surtout pour l'écrivain. Elle le transporte encore vivant dans les
Champs-Elysées; il devient une ombre au milieu des ombres. Il se plaît,
il s'attarde dans le passé, il oublie volontiers le présent, surtout si
le présent le blesse et l'obsède, s'il a vu disparaître une à une ses
illusions et ses espérances, s'il a survécu à ce qui lui était le plus
cher, si les dernières flammes de son foyer sont éteintes, s'il ne peut
plus revoir cette fumée du toit paternel qu'Ulysse chantait dans
Ithaque.»

Voilà des inconvénients qui ressemblent fort à des avantages. Ne sont-ce
pas des consolations. Et de quoi le désolé a-t-il besoin, sinon d'être
consolé?

Edmond Texier, journaliste fameux au temps où le journal _le Siècle_
était populaire--c'était sous l'Empire,--se montrait plus dur: comme
notre aimable confrère M. Geffroy, il classait la bibliomanie parmi les
maladies mentales dangereuses.

«Le public, disait-il (_Les choses du temps présent, 1861_), ne
comprendra jamais toutes les passions malsaines qui s'agitent dans le
cœur d'un amateur de bouquins. Le vrai bibliomane croit, comme
Alexandre, que rien n'est fait tant qu'il lui reste quelque chose à
faire. Un de nos amis, grand dénicheur de livres rares, m'a assuré qu'il
avait été pris d'un invincible désir de mettre le feu à sa bibliothèque
après avoir visité celle de M. le duc d'Aumale. L'envie, la jalousie,
l'appétence du bien d'autrui, tels sont les moindres défauts du
bibliomane.»

Il ne le lui manque plus que de raconter la vieille histoire espagnole du
bouquiniste assassin.

Parce que les amis du livre ne sont pas exempts des mauvaises passions ni
des coups de folie auxquels on voit tous les jours des hommes de toutes
les conditions céder misérablement ou tragiquement, il faut, paraît-il,
en conclure que ces passions et ces accès de folie, c'est l'amour des
livres qui les donne. J'avoue que la logique d'un tel raisonnement
dépasse la portée de mon esprit. Mais généreusement je vais fournir à
ceux qui croyent s'y pouvoir appuyer un nouvel étai. C'est une anecdote
que Jules Janin rappelle dans son ouvrage sur _l'Amour des livres_.

«M. le conseiller Séguier causait avec le Roy dans sa chambre (on parlait
de vénalité des juges).--Monsieur le Chancelier, disait le Roi, à quel
prix vendriez-vous la justice?--Oh! Sire, à aucun prix.... Pour un beau
livre, je ne dis pas!»

Et maintenant, si l'on se plaint jamais devant vous de la corruption de
certains magistrats, vous savez la cause corruptrice: n'en doutez pas,
ils sont bibliophiles,--disons bibliomanes, pour ménager des
susceptibilités.

Le grand critique d'art Ruskin fait, dans un livre intitulé: _Sesame and
Lilies_, cette réflexion judicieuse:

«Si quelqu'un dépense sans compter pour sa bibliothèque, on l'appelle
fou--bibliomane. Mais on n'appelle jamais personne hippomane, bien que
des gens se ruinent tous les jours avec leurs chevaux et qu'on n'entende
point dire que les livres aient jamais ruiné personne.»


On a pu dire avec justesse que «si le bibliophile possède des livres, le
bibliomane en est possédé.»

Les bibliophiles et les bibliomanes ne sont pas forcément des criminels
d'intention ni des fous à l'état latent, en dépit des accusations
violentes et des insinuations perfides; mais ne sont-ils pas condamnables
de faire de leur temps et de leur argent un usage aussi vain?--Et, avec
la gravité d'un pasteur à son prêche, des hommes considérables, savants,
philosophes, vertueux, lugubres, répondent affirmativement. Entendez
plutôt Mr. Frederic Harrison. La voix sévère et l'air rogue, il nous
donne une austère leçon.

«Collectionner les livres rares et les auteurs oubliés est peut-être, de
toutes les manies collectionnantes, la plus sotte aujourd'hui. Il y a
beaucoup à dire en faveur des faïences rares et des scarabées curieux. La
faïence est parfois belle et les scarabées sont du moins comiques
d'aspect. Mais les livres rares sont maintenant, par la nature même des
choses, des livres sans valeur; et leur rareté consiste ordinairement en
ce que l'imprimeur a fait une bévue dans le texte, ou qu'ils contiennent
quelque chose d'exceptionnellement sale ou idiot. Accorder un profond
intérêt aux auteurs négligés et aux livres peu communs, c'est, la plupart
du temps, un signe--non pas qu'on ait épuisé les ressources de la
littérature ordinaire--mais qu'on n'a pas réellement de respect pour les
productions les plus grandes des hommes les plus grands qui aient vécu.
Cette bibliomanie se saisit d'êtres raisonnables et les pervertit au
point que, dans l'esprit de celui qui en est atteint, la race humaine
existe pour les livres, et non point les livres pour la race humaine. Il
y a un livre qu'ils pourraient lire avec fruit, les faits et gestes d'un
grand collectionneur de bouquins qui vivait jadis dans la province de la
Manche. Pour le collectionneur, et quelquefois pour l'érudit, le livre
devient un fétiche, une idole et est digne de l'admiration du genre
humain quand même il ne serait de la plus petite utilité à personne. Par
cela seul que le livre existe, il a le droit d'être poliment invité à
prendre place sur les rayons. La «bibliothèque ne serait pas complète
sans lui», bien que la bibliothèque doive, pour ainsi dire, être
empuantie quand il y sera. Les grands livres sont, bien entendu, des
livres communs; et ceux-ci sont traités par les collectionneurs et les
bibliothécaires avec un souverain mépris. Plus le rare volume est un
affreux avorton de livre, plus désespérés sont les efforts des
bibliothèques pour le posséder.»

Jules Janin va nous donner la contrepartie de ce réquisitoire, dont il
est superflu de faire ressortir les erreurs et l'injustice. On a besoin,
après cette page puritaine et revêche, de quelques lignes bien françaises
où la fantaisie s'égaie de bonne humeur.

«Ça vous est égal, messieurs les lecteurs sans odorat, de tenir dans vos
mains mal lavées un bouquin taché de lie, où la fille errante et le
laquais fangeux ont laissé la trace ineffaçable de leurs doigts
malpropres et de leurs têtes mal peignées? Ça vous est égal de feuilleter
une sentine et de respirer à chaque page une abominable exhalaison
d'écurie ou de mauvais lieu?

«Un digne ami des livres respectera ses heures d'études, et de loisir, il
se croira tout simplement déshonoré de réunir tant de souillures, en de
si tristes enveloppes, à toutes les fleurs du bel esprit. Il faut à
l'homme sage et studieux un tome honorable et digne de sa louange.

«...Ces réimpressions de nos chefs-d'œuvre, pleines de fautes, disons
mieux, pleines de crimes, il y a pourtant des gens qui les achètent, et
qui les font relier en basane, par des cordonniers manqués dont on a fait
des relieurs! Ces livres ainsi bâtis, qui puent la colle et l'œuf
pourri, que le ver dévore, et qui tournent au jaunâtre grâce aux
ingrédients de paille et de bois pourri par lesquels le chiffon de toile
est remplacé, ces misérables in-octavo, l'exécration du genre humain
lettré, il y a cinquante imbéciles, cinquante ignorants, autant
d'usuriers, plusieurs idiots, vingt repris de justice, et de graves
filles de joie un peu lettrées, sans compter une douzaine de marquises de
nouvelle édition, qui les enferment avec soin dans une bibliothèque
richement sculptée.»

Revenons aux personnes sévères. Elles n'ont pas dit leur dernier mot. M.
G. Mouravit n'est pas éloigné de la pensée de Mr. Frederic Harrison
lorsqu'il écrit:

«L'amour funeste accordé au livre _pour lui-même_ créera une perpétuelle
et déplorable promiscuité; en prenant chaque jour un empire plus
tyrannique, il arrivera bientôt à détruire le _sens intellectuel_. Vouée
à la recherche des infiniment petits de l'art et de la science, la vue du
bibliomane s'éteint, il ne sait plus voir les grandes œuvres de
l'esprit humain.»

Il est cependant plus indulgent et plus juste à la fin, lorsqu'il ajoute:

«Sans crainte de nous commettre avec les bibliomanes, nous devons
reconnaître que la beauté matérielle d'un volume influe beaucoup sur le
profit intellectuel qu'on en peut tirer. Comme le disait notre bon
Rollin: Une belle édition, qui frappe les yeux, gagne l'esprit et, par
cet attrait innocent, invite à l'étude.»

De ces différentes opinions, _The Bookmart_ me semble avoir donné, dans
un article intitulé _Bibliomania_, un exposé contradictoire assez
équitable, avec la conclusion qu'il comporte. C'est pourquoi je le cite
ici, malgré sa longueur:

«La bibliomanie qui fleurit de nos jours ne se rattache à aucun goût
véritable pour la science de l'antiquité ou l'histoire. La manie des
tableaux a été suivie de la manie des faïences fêlées, et la manie des
faïences fêlées a été suivie par la manie des livres. Les gens qui
achetaient des tableaux et des faïences connaissaient les marques grâce
auxquelles on peut constater l'authenticité d'un peintre ou d'une
assiette, mais ils ne connaissaient guère autre chose. De même les gens
qui achètent des livres en sont arrivés à savoir qu'un exemplaire de
telle édition ancienne contenant une faute d'impression à telle page est
sans prix, tandis qu'une autre, qui n'a pas de faute, est réellement sans
valeur et se donne pour rien. Telle est à peu près la mesure des
capacités de la plupart de nos amateurs de livres, bien que quelques-uns
d'entre eux sachent, par surcroît, apprécier avec plus ou moins
d'intelligence la distinction qu'il y a entre «demi-maroquin, non coupé,
doré en tête par Rivière», et «veau extra, non coupé, doré en tête par W.
Pratt», distinction qui n'est pas de médiocre importance dans les salles
de vente. La vérité est, qu'acheter des livres est devenu une mode, et
que les règles et canons qui gouvernent les acheteurs de livres sont
aussi capricieux et innombrables que ceux qui gouvernent les acheteurs de
vieux tableaux et de vieilles faïences...

«La bibliomanie régnante doit, j'en ai peur, être regardée comme la
manifestation, plus ou moins intelligente, d'un simple dilettantisme
sentimental. Elle n'a point de caractère archéologique, point de
caractère historique; elle a le goût personnel du pittoresque... La
rareté toute seule est l'élément essentiel dans l'estimation que l'on
fait d'un ouvrage imprimé il y a deux cents ans ou plus; ainsi un volume
absolument sans valeur atteindra souvent un prix de fantaisie, simplement
parce qu'il n'en existe pas un autre exemplaire.»

Le docteur James Martineau déclare, dans ses _Hours of Thought_ (_Heures
de Pensée_), qu'en l'absence de quelque chose ayant une portée plus
noble, les amours exclusifs, les enthousiasmes particuliers, les simples
fantaisies de l'esprit, pourvu qu'ils soient innocents, sont un grand
bien. «L'homme actif qui poursuit un but innocent quelconque vaut mieux
que l'homme inerte qui critique tout, et l'être lourd qui ne vit que pour
collectionner des coquilles et des médailles est au-dessus de l'être
spirituel qui ne vit que pour se moquer de lui.»

Dans le même esprit, je me hasarde à avancer qu'il n'est pas sage de
traiter la passion pour les livres vieux, rares ou curieux,
irrespectueusement. Toute occupation de ce genre a une influence plus ou
moins grande sur l'affinement de l'esprit. Elle peut, sans doute, être
entachée de snobbisme ou de vulgarité, si c'est l'ignorant caprice de la
mode ou le simple essai d'une cupide spéculation qui la dirige; mais,
d'un autre côté, on peut la comprendre de telle sorte qu'elle soit une
occupation non seulement pleine de charmes, mais encore pleine d'utilité.



XIII


Les railleries--parfois indignées--que des bonnes gens, qui tantôt lisent
trop, tantôt ne lisent guère ou ne lisent pas du tout, font des amateurs
qui collectionnent des livres sans les lire, sortent d'une veine
inépuisable et ne sauraient s'énumérer. J'en mets ici quelques-unes que
je n'ai pas enregistrées déjà.

Il en est qui datent de loin. Voici le dict du vieux Gaultier de Metz,
dans _L'Ymage du monde_:

    Est d'aucuns convoiteus
    Qui ont les livres précieus
    Et aornés et bien et bel,
    Qui n'en regardent fors la pel.

Pétrarque a dit en latin: «Il est des gens qui se figurent posséder en
propre tout ce qui est dans les livres qu'ils ont chez eux. Vient-on à
parler de quelque ouvrage:--Oh! disent-ils, ce livre est dans mon
armoire.--Cela leur suffit et c'est, dans leur opinion, comme s'ils le
savaient par cœur. Là dessus, les sourcils hauts et les yeux ronds,
ils se taisent. Quelle race ridicule!»

Ausone s'était moqué déjà de celui qui, parce qu'il sa bibliothèque
pleine de livres, se croit grammairien et docte.

Un de ceux qui se sont le plus fortement élevés contre cette perversion
de l'usage des livres, qui consiste à les aligner sans les lire, fut,
lui-même, un grand amateur de livres. Je veux parler de Bollioud-Mermet,
l'auteur du traité célèbre _De la Bibliomanie_ (La Haie, 1761), réimprimé
par Jouaust en 1865 et en 1866.

«On a tellement perverti l'usage des livres, dit-il, que ces monuments de
la savante antiquité, ces recueils précieux des productions de génie,
autrefois consacrés à perpétuer les vrais principes des sciences, à
inspirer le bon goût des lettres, à faciliter le travail, à diriger le
jugement, à exercer la mémoire, à faire germer les talents et les vertus,
sont maintenant des meubles de pure curiosité, qu'on achète à grands
frais, qu'on montre avec ostentation, et qu'on garde sans en tirer aucune
utilité...»

Et il conclut «que la Bibliomanie est le comble du ridicule pour ceux qui
n'ont ni les dispositions, ni la volonté de faire un usage sérieux des
livres; que pour les gens d'étude et les connaisseurs, c'est une
superfluité déraisonnable que de rassembler toutes les facultés, toutes
les matières qu'un seul homme ne saurait cultiver; que ces collections
portées jusqu'au luxe et à la magnificence font l'effet d'un amour
excessif du merveilleux et l'objet d'une prodigalité condamnable et
ruineuse; que ce goût bizarre et libertin qui fait donner la préférence à
certains ouvrages, où tout respire la frivolité et la licence, est un
travers d'esprit odieux et méprisable, un déréglement de cœur
consommé, digne de la rigueur des loix et des anathèmes.»

La conclusion est orthodoxe; elle plairait à la censure officielle, dame
Anastasie, qui aime à confisquer au profit de son plaisir ce qu'elle
juge malsain à la santé morale des autres.

Le poète anglais Halkett Lord en arrive à une non moins vigoureuse, dans
une pièce humoristique qui finit ainsi:

    Regardez Tottipop jouir de ses chers livres,
    aller de rayon en rayon, raffolant, ravi,
    et lire, en arpentant la salle,--les titres,--
    ou jouer amoureusement avec ses reliures de Bedford!
    Oh! ce sont là des plaisirs que rien jamais ne peut corrompre.
    A la tonne et à la toise, il fait ses achats,--et voilà qui tend à
      montrer
    combien un homme peut avoir beaucoup, et savoir peu.
    Maintenant voyez-le, de ses mains gantées et tremblantes,
    caresser ses Capé, soupeser ses Derôme,
    tantôt exhaler du fond du cœur un soupir devant une marge trop
      rognée,
    tantôt se sentir renaître à la vue de doublures, de petits fers
      et de filets.
    Ainsi passent ses jours, à farfouiller de vieux volumes.
    Il appelle cela de _l'amour_!...--On devrait l'enfermer!

Le marquis d'Argenson en prenait son parti légèrement, en élégant
seigneur français, lorsqu'il donnait pour inscription à une bibliothèque
cette devise renouvelée des saints livres:

    _Multi vocati, pauci lecti._

J'ai trouvé dans un _Nouveau Recueil d'Enigmes, Charades et Logogriphes_,
publié à Rouen, sans date, chez Lecrève-Labbez (in-18, p. 72), une énigme
assez pauvrement versifiée, mais qui nous laissera sous une impression
plus gaie.

          A l'abri d'une peau légère,
          Je tiens cent héros enfermés;
    Et par moi seulement leurs faits si renommés
          Sont à couvert de la poussière.
    Cependant, sous l'éclat des ornements divers,
          Dont ma figure est revêtue,
          Je cache avec soin à la vue
    Un corps qui bien souvent est tout farci de vers.
    Jugez de mes emplois: quoique fort ignorante,
          En un espace assez petit
          Je renferme beaucoup d'esprit;
          Mais qui de me voir se contente
    Sans jamais regarder ce que j'ai dans le cœur,
          Est sans doute un pauvre docteur.



XIV


L'amour des livres pour les livres, quelque futile et condamnable qu'il
puisse-être,--et il s'en faut que cette question soit tranchée,--ne date
pas d'hier.

Chez les Grecs, Aristote acheta après la mort de Speusippe, quelques uns
de ses livres pour la somme de 72,000 sesterces. Platon acquit le livre
de Philolaüs le pythagoricien, d'où il tira le _Timée_, dit-on, au prix
de 10,000 deniers. Sur quoi Aulu-Gelle remarque que les sages méprisent
l'argent en comparaison des livres.

Cicéron ne tarit pas sur la joie d'acquérir et de posséder des livres, et
de sa correspondance avec son ami Atticus il appert que celui-ci non
seulement collectionnait des volumes, mais en faisait commerce. _Nil sub
sole novum._

C'est Asinius Pollio qui fonda la première bibliothèque publique à Rome;
mais les bibliothèques particulières n'étaient pas rares. Sylla en avait
une remarquable. «Parmi les trésors que Lucullus rapporta de ses guerres
d'Asie, et dont il orna sa maison de Tusculum, dit Géraud dans son _Essai
sur les Livres dans l'antiquité_, il faut compter une précieuse
collection de livres qu'il se fit gloire d'augmenter encore et dont il
permit le libre accès aux savants et aux littérateurs.»

«Du temps de Sénèque, rapporte le même écrivain, le luxe des
bibliothèques était poussé à Rome à un degré inimaginable. Une
bibliothèque était regardée comme un ornement nécessaire dans une maison;
aussi en trouvait-on jusque chez les gens qui savaient à peine lire, et
si considérables que la lecture des titres des livres aurait seule rempli
la vie du propriétaire. C'est vers ce temps que vint à Rome le
grammairien Epaphrodite de Chéronée, qui ramassa jusqu'à 30,000 volumes
de choix (_Suidas_). Plus tard, Sammonicus Severus, précepteur de Gordien
le Jeune, laissa à son élève la bibliothèque qu'il avait reçue de son
père, et qui se montait à 62,000 volumes.»

Saint Pamphile, prêtre et martyr, posséda, au témoignage d'Isidore,
30,000 volumes, dont il fit présent à l'église de Césarée.

Au Ve siècle de l'ère chrétienne, Sidoine Apollinaire nous signale
l'existence de plusieurs bibliophiles en Gaule, parmi lesquels Loup,
professeur à Périgueux; Manus, consul à Narbonne; Rurice, évêque de
Limoges; Tonance Ferréol, dans sa maison de Prusiane, sur le Gardon, non
loin des frontières du Rouergue.

Sans suivre une filiation qui serait trop longue, les bibliophiles
doivent aussi reconnaître comme un de leurs ancêtres,--inattendu pour la
plupart d'entre eux, j'imagine,--l'Anglais Thomas Britton, charbonnier
ambulant, musicien et chimiste. Il laissa après sa mort une collection de
partitions dont la vente atteignit près de cent livres sterling, des
instruments de musique pour quatre-vingts livres, et une remarquable
bibliothèque musicale et scientifique. Quelques années auparavant (1714),
il avait vendu aux enchères une belle collection de livres et de
manuscrits se rapportant en majorité aux Roses-Croix et à leurs
doctrines. Il existe, paraît-il, un catalogue imprimé de chacune de ces
collections.



XV


Il faut dire deux mots de cette question des catalogues, dont l'histoire
serait bien curieuse et constituerait, en réalité, par ses inventaires
successifs, l'histoire de la bibliographie tout entière,--c'est-à-dire de
la marche progressive de l'esprit humain dans ses manifestations écrites.

«Les premiers catalogues de librairie, dit Werdet, remontent à 1473 et
1474; ils proviennent d'une librairie de Strasbourg, celle de Mentelin,
et des presses de Baemler, à Augsbourg.»

Voilà un fait précis, qui a son importance dans les limites où il est
donné. Il est bien clair, en effet, que, du moment qu'il y a eu des
livres,--je veux dire des écrits quelconques,--offerts en vente au
public,--et il y en a eu, dès l'invention de l'écriture, à Rome, en
Grèce, en Egypte, en Chine, partout,--les vendeurs ont annoncé aux
acheteurs ce qu'ils avaient à vendre dans des listes qui n'étaient
véritablement que des catalogues. Ce point réglé, n'êtes-vous pas de
l'avis de l'_essayist_ Leigh Hunt lorsqu'il dit:

«Un catalogue n'est pas une simple liste de choses à vendre, comme les
profanes peuvent se l'imaginer. Même un catalogue de commissaire-priseur
suggère mille réflexions à celui qui le parcourt. Jugez donc ce qu'il
doit en être d'un catalogue de livres dont les titres seuls embrassent le
cercle du monde entier, visible et invisible: géographies--biographies--
histoires--amours--haines--joies--chagrins--cuisines--sciences--modes--et
l'éternité!»

Aussi ne nous étonnerons-nous pas du mot de Jules Janin:

«Bon nombre d'honnêtes gens n'ont pas laissé d'autre oraison funèbre que
le catalogue de leur bibliothèque, où toute louange est contenue.»

A cette question se rattache naturellement celle de la valeur vénale des
livres et du placement plus ou moins avantageux que font ceux qui les
achètent. Si Ruskin a pu dire que l'on n'a jamais vu d'amateur de livres
ruiné par sa passion, c'est qu'il ne la satisfait qu'en acquérant des
objets de réelle valeur.

Quelques-uns se cabrent à cette idée de spéculation; ils répéteraient
volontiers ces vitupérations de Bollioud-Mermet:

«O! le noble et rare talent, qui travestit le philosophe en marchand de
livres! _Pulchra sane ars quæ de philosopho librarium facit!_
(_Petrone._) Détestable industrie, négoce honteux, digne du mépris
public: excès de cupidité, qui met quelquefois la probité aux abois, et
l'art du connaisseur au-dessous des conditions les plus viles!»

D'autres--c'est le plus grand nombre--voient la chose plus froidement,
plus justement. Ils savent, comme le disait S. de Sacy, que «les livres
sont un capital» et que, «bien choisis», ils doublent de valeur en dix
ans». Et ils ne se font pas, à l'occasion ou au besoin, scrupule d'en
profiter. En attendant, ils ont un argument pour se concilier leur femme,
l'ennemie-née du bibliophile, comme nous l'avons vu. Ils peuvent lui
soumettre des considérations comme celle-ci:

«Ménagères qui avez le bonheur de posséder un mari bibliophile, au lieu
de faire une mine refrognée lorsque vous voyez arriver un nouveau paquet
de livres et que la bibliothèque envahit peu à peu tout l'appartement,
réjouissez-vous donc! C'est la fortune de vos enfants qui augmente...
Quelle est d'ailleurs la vertu que ne supporte pas l'amour des livres!
Douceur, frivolité de caractère, indulgence; point de jalousie, point de
tracasseries, la femme d'un bibliophile est nécessairement la maîtresse
de la maison, pourvu qu'elle sache s'arrêter au seuil du cabinet.»



XV


Capables d'une influence si utile et si louable, les livres méritent, il
faut bien le croire enfin, tous les respects. Le vieux Richard de Bury a,
dans son _Philobiblon_, dressé le code ou, si vous préférez, le protocole
des égards qui leur sont dûs avec une naïveté de bon sens qui me paraît
délicieuse dans sa prolixité.

«Nous remplissons un devoir sacré de piété, dit-il, quand nous traitons
les livres avec soin et aussi quand nous les replaçons au lieu qui leur
est réservé et les remettons à une garde inviolable; si bien qu'ils se
réjouissent de rester purs tant que nous les avons entre nos mains, et
qu'ils reposent en sûreté lorsqu'ils sont rendus à leur lieu de dépôt...
C'est pourquoi nous croyons expédient de mettre en garde nos étudiants
contre diverses négligences, qui peuvent facilement s'éviter, et qui font
un mal étonnant aux livres.

«En premier lieu, pour ce qui est de l'ouverture et de la fermeture des
livres, mettons-y la modération convenable, afin que les fermoirs n'en
soient pas défaits avec trop de hâte, et que, lorsque nous avons fini
notre inspection, ils ne soient pas mis de côté sans être dûment clos.
Car c'est notre devoir d'entourer un livre de beaucoup plus de soins
qu'une paire de bottes...

«Il a pu vous arriver de voir un jeune homme à tête drue, flânant
paresseusement sur son travail; et lorsque le gel de l'hiver est
piquant, son nez, coulant sous la morsure du froid, laisse tomber des
gouttes, sans qu'il songe à les essuyer avec son mouchoir avant qu'elles
aient, de leur vilaine humidité, arrosé le livre qu'il a devant lui. Que
n'a-t-il devant lui, non pas un livre, mais un tablier de savetier! Ses
ongles sont bourrés d'une ordure fétide, aussi noire que du jais; il en
marque, à son caprice, tels ou tels passages. Il insère et fixe en
différentes places une multitude de pailles, pour que ces brins de chaume
lui rappellent ce que sa mémoire ne peut retenir. Ces pailles, parce que
le livre n'a pas l'estomac assez fort pour les digérer et que personne ne
les retire, commencent par distendre le volume, l'empêcher de se fermer
comme d'ordinaire, et, à la longue, abandonnées et oubliées, tombent en
poussière.--Il ne craint pas de manger du fruit ou du fromage au dessus
d'un livre ouvert, ou de porter insouciamment une coupe de la table à ses
lèvres et de ses lèvres à la table; et comme il n'a pas de sac à ordure à
sa portée, il laisse tomber dans le livre les miettes qui restent.
Bavardant sans relâche, il n'est jamais las de discuter avec ses
compagnons, et, tandis qu'il met en avant une foule d'arguments stupides,
il mouille le livre à demi ouvert sur ses genoux des ondées de sa salive.
Oui; et ensuite, croisant tout d'un coup les bras, il se penche sur le
livre et, en évoquant un moment de travail, fait venir un somme prolongé;
puis, pour effacer les plis du papier, il retourne la marge des feuilles,
au grand détriment du livre.--Voilà les pluies finies et passées; les
fleurs ont apparu dans notre pays. Alors, l'étudiant dont nous parlons,
plus propre à gâter les livres qu'à les examiner, bourre son volume de
violettes, de primevères et de roses. De ses mains moites de sueur il
retourne les volumes; il feuillette le blanc vélin avec des gants
couverts de toute sorte de poussière, et de son doigt revêtu d'un cuir
usé suit les lignes d'un bout à l'autre de la page; enfin, dès qu'une
mouche le pique, il jette de côté le livre sans le fermer comme il
convient, et le volume reste ainsi des mois entiers, si bien qu'il se
remplit tellement de poussière qu'il résiste ensuite aux efforts qu'on
fait pour le clore.

«Mais il faut surtout interdire le maniement des livres à ces jeunes gens
éhontés, qui, dès qu'ils ont appris à former les lettres, deviennent, du
moment qu'ils en ont l'occasion, de lamentables annotateurs; qui, partout
où ils trouvent une marge disponible autour du texte, la garnissent
d'alphabets monstrueux, ou bien laissent leur plume y écrire toutes les
frivolités qui leur viennent en tête. D'un autre côté, le latiniste, le
sophiste, tous les écrivains ignorants y essaient la taille de leur
plume, pratique qui, nous l'avons vu souvent, amoindrit l'utilité et la
valeur des plus beaux livres.

«Il y a aussi une catégorie de voleurs qui mutilent honteusement les
livres, coupant les marges extérieures pour s'en faire du papier à
lettre, et ne laissant que le texte, ou employant les feuilles laissées
au commencement et à la fin pour protéger le volume, à des usages et à
des abus divers,--genre de sacrilège qu'on devrait punir.

«C'est un devoir de civilité pour un étudiant, lorsque après le repas il
revient à l'étude, de se laver invariablement avant de lire, et de ne
jamais ouvrir les fermoirs ou tourner les feuillets d'un livre avec des
doigts graisseux. Ne laissez pas non plus un enfant pleurard admirer les
enluminures des lettres capitales, de peur qu'il ne salisse le parchemin
de ses doigts mouillés, car un enfant touche d'abord tout ce qu'il
voit...

«Chaque fois qu'on remarque des défauts dans les livres, il faut les
réparer promptement; en effet, rien ne s'agrandit plus vite qu'une
déchirure, et un accroc négligé sur le moment devra plus tard être
raccommodé avec beaucoup plus de peine et moins de succès.»



XVI


C'est s'acquitter d'une partie du respect que l'on doit aux livres que de
les revêtir de belles reliures. Et c'est aussi se donner à soi-même des
jouissances délicates, car, comme le dit Mr. Davenport, «il est
parfaitement vrai que de tous les meubles, les livres sont les plus
agréables à l'œil». Jules Janin l'avait déjà proclamé avec plus
d'élan: «Le livre est si bien fait pour être orné; il porte avec tant de
bonheur toutes les élégances!» Et avant lui encore, Chevillé s'écriait,
en son lyrique enthousiasme:

«O Dieux et déesses! quoi de plus rare et de plus charmant que la
contemplation d'un beau livre imprimé en bons caractères, gros ou menus,
avec une bonne encre indestructible!... Il n'y a pas de tableau du plus
grand maître qui soit plus agréable aux yeux de l'honnête homme et du
savant parfait. Honte et malheur à qui se lasserait de regarder un pareil
livre, imprimé sur vélin ou sur grand papier!

    Tout le monde y consent et nul n'y contredit.

Bollioud-Mermet lui-même déclare que «des livres ainsi conditionnés
brillent aux yeux, flattent le goût, font les délices de ceux qui les
possèdent».

Le grave et sobre Mouravit s'échauffe aussi sur ce sujet. «Quoi de plus
beau, s'écrie-t-il, qu'un livre dont le papier n'a pas été
parcimonieusement mesuré, et qui laisse l'œuvre du typographe
encadrée, comme une belle estampe, au milieu de marges spacieuses et
bien proportionnées!»

Et il ajoute: «Rechercher une certaine élégance dans la reliure de nos
livres, ce n'est pas seulement leur payer notre dette de reconnaissance,
c'est encore donner une preuve de notre passion pour les choses de l'art,
de cet amour des ineffables harmonies que toute nature d'élite veut
trouver ou faire naître en tout et partout: c'est en un mot, laisser un
vivant témoignage de notre goût....

«La reliure n'est pas seulement un abri contre les destruction, mais elle
doit révéler de prime abord, par son élégance, par sa richesse plus ou
moins grande, par son _style_, le mérite, le prix, la nature même du
joyau qu'elle renferme.»

Napoléon disait: «Je veux de belles éditions et d'élégantes reliures. Je
suis assez riche pour cela.»

Un bibliophile anglais qui rapporte ce propos et qui n'aime guère l'Ogre
de Corse, ne peut s'empêcher de s'attendrir: «Il fallait qu'il ne fût pas
mauvais jusqu'au fond.» _So he could not be entirely bad._

Le journal _The Critic_, qui se publie aux Etats-Unis, insérait naguère
des vers amusants sous ce titre: «Comment un bibliomaniaque relie ses
livres.» J'en citerai quelques strophes:

    J'aimerais à relier mes lives favoris
      de sorte que leur vêtement extérieur
    à l'esprit de tout bibliomaniaque
      révélât leur contenu.

    La vie de Napoléon reluirait en rouge,
      la vie de Jean Calvin en bleu;
    Ainsi symboliseraient-elles l'effusion du sang
      et la nuance d'une religion atrabilaire.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Les _Papes_ iraient bien en écarlate;
      en vert jaloux, _Othello_;
    En gris, _la Vieillesse_ de Cicéron;
      et les _Cris de Londres_ en jaune.

    Mon _Walton_[3] ne pourrait mieux exprimer
      son art aimable qu'en saumon.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Les guerres intestines, je les habillerais de vélin,
    tandis qu'une peau de truie contiendrait mon _Bacon_...[4].
    Les tranches de la biographie d'un sculpteur
    seraient marbrées comme il convient...

    Les faits et dates de la guerre de Crimée,
    reposeraient sous la fragrance d'un cuir russe,
    et l'histoire de la conquête des Etats barbaresques,
      sous un maroquin écrasé...

  [3] Isaac Walton, écrivain anglais, célèbre par son traité sur la
  _Pêche à la ligne_.

  [4] Francis Bacon, l'auteur du _Novum Organum_ et des
  _Essays_.--_Bacon_ est un vieux mot français, passé en anglais
  avec son sens de _lard_.


XVII


«Aimer le livre et aimer la lecture sont une seule et même chose pour
tout esprit cultivé», a dit encore G. Mouravit. Un amateur qu'il cite,
sans le nommer, fait un pas de plus et va jusqu'à dire: «Il y a une
grande curiosité qui s'attache avant tout au mérite des livres; il y en a
une petite qui s'attache à leur rareté ou à leur bizarrerie.»

Et pourquoi dédaigner si superbement «la petite curiosité!» Peut-être,
après tout, le collectionneur, dont un jeune poète (Camille Delthil: _Les
Tentations_) nous fait le portrait dans le sonnet suivant, n'est-il pas
si absurde et si ridicule:

    Ah! comme il trouve bon de vivre!
    Tout rajeuni, tout radieux,
    Dans son habit râpé de vieux.
    Un immense bonheur l'enivre!

    Enfin, il est à lui, le livre,
    Cet aide rare et précieux,
    Et qui faisait tant d'envieux.
    Il ne l'a payé qu'une livre.

    Il le chercha vingt ans; hé bien!
    Il le possède; c'est l'unique!
    Tous les autres ne valent rien.

    Aux connaisseurs il fait la nique,
    Et son orgueil est grand; il a
    Ce que personne n'a. Voilà!

Mais, comme Mr. J. Rogers Rees le fait très justement remarquer dans ses
_Pleasures of a Book-Worm_, «l'avidité avec laquelle on recherche et
achète les premières éditions des livres fameux et les volumes contenant
des autographes de l'auteur ou réveillant d'une façon ou d'une autre des
souvenirs spéciaux, n'a rien qu'on doive déplorer. Le dada du dénicheur
de livres est assurément aussi sensé que tout autre, et, de plus, il en
appelle directement au cœur et à la tête, aux sentiments affectifs et
à l'intelligence.»

«Qui peut se vanter d'avoir lu le _Télémaque_ tel que l'écrivit Fénélon,
demande Jules Janin, s'il n'a pas lu _Télémaque_ dans l'édition
originale?»

M. Aug. Laugel exprime la même idée en la développant jusqu'à s'en
enthousiasmer et à bondir du terre-plein de l'érudition aux régions
éthérées du sentiment:

«Pourquoi voulons-nous posséder des éditions originales?... C'est pour
avoir le document vrai, la pensée de l'auteur, telle qu'elle est sortie
de son cerveau...

«Par l'étude des additions, des changements, des retranchements [dans les
éditions originales successives], nous entrons dans le cœur même de
l'auteur. La bibliophilie devient ici de la psychologie...»

Et, supposant qu'il vient de découvrir tout à coup, sur un vieux bouquin
relié en veau, les armes de Mme de Sévigné, il repart en un mouvement
dithyrambique:

«Pensez-vous que ces armes ne me feraient pas bondir de joie? Avoir à
soi, tenir dans ses mains, toucher, manier, remanier un livre qui a été
lu par l'adorable femme qui a donné tant d'heures de joie à toute âme
bien née, n'est-ce rien? Et croyez-vous que, si telle trouvaille était
faite, l'heureux bibliophile, possesseur du volume, s'amuserait sottement
à en changer la reliure, à mettre du maroquin où il y avait du veau?
Celui qui commettrait un tel crime serait honni de tous ceux qui ont
l'amour du livre.»

Ailleurs, il s'explique, d'un ton plus calme, mais non moins convaincu:

«Non, l'amour du livre n'est pas, comme beaucoup le croient et le disent,
un amour matériel: ce n'est pas l'amour de l'or, fût-il aux petits fers
et creusé par les mains les plus habiles, ni l'amour du beau papier, ni
l'amour de ces reliures élégantes où la fantaisie des grands relieurs
s'est donné carrière, ni l'amour de ce qu'on appelle la _provenance_,
c'est-à-dire des noms illustres d'anciens propriétaires, rois, reines,
princes et princesses, bibliophiles fameux; il y a dans l'amour du livre
un peu de tout cela, mais il y a autre chose encore, il y a un sentiment
idéal, difficile à définir, où entre le respect de l'intelligence
humaine dans les plus nobles expressions qu'elle ait trouvées, en même
temps que la reconnaissance pour ceux qui ont, avant nous, éprouvé ce
respect et qui en ont donné la preuve dans le soin qu'ils ont mis à
orner, à conserver, à perpétuer les plus beaux ouvrages de l'homme.»

Et, en dépit des anecdotes malveillantes, plus ou moins authentiques,
mais en tout cas malaisées à multiplier désormais, ils sont si bons, ces
«amis du livre et du rien à faire! Ils oublient volontiers dans
l'oisiveté du chez soi, _domesticus otior_, disait Horace, toutes les
passions mauvaises, les vanités misérables, les ambitions malsaines, les
petits honneurs, les petits devoirs: le vrai bibliophile est content de
lui-même et des autres» (Jules Janin).

Encore se prépare-t-il, sans le savoir, de nouvelles sources de
jouissances. M. Octave Uzanne,--_experto crede Roberto_,--fait finement
et justement remarquer que «la monomanie bouquinière, au début limitée,
conduit très insensiblement, mais assez logiquement, à la polymanie des
choses rares et précieuses».

«C'est, dit-il, que l'amour des livres est complexe et qu'il touche à la
fois à l'art bibliopégique, à l'iconophilie et à l'autographie, et à
toutes les manières de reproductions de l'idéologie....

«Le bibliophile se chrysalide dans sa bibliothèque et se révèle papillon
dans la recherche du bric-à-brac; on le croit ermite dans son cocon
maroquiné, il se révèle _ailé_ tout à coup dans l'ardeur de sa chasse au
bibelot.»

Après tant de plaidoyers pour ou contre, un mot de Charles Asselineau me
paraît de nature à rallier toutes les opinions.

La chasse aux bouquins est, à ses yeux, «une innocente manie, qui se
repaît d'elle-même, et qui touche à l'honneur des lettres et de la
patrie, tout en faisant subsister quatre ou cinq industries» c'est-à-dire
des milliers d'êtres humains.

Jugement inattaquable, je crois, et bien fait pour nous mettre la
conscience en repos.


FIN



[Illustration: déco]

    ACHEVÉ D'IMPRIMER
    A PARIS
    _le 14 Juin 1901_
    SUR LES PRESSES DE
    PAIRAULT & Cie
    POUR
    H. DARAGON, LIBRAIRE

[Illustration]





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