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Title: Vie de Henri Brulard, tome 1 (of 2)
Author: Stendhal
Language: French
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STENDHAL

VIE

DE

HENRI BRULARD

PUBLIÉE INTÉGRALEMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS

D'APRÈS LES MANUSCRITS DE LA BIBLIOTHÈQUE DE GRENOBLE

PAR

HENRY DEBRAYE

Ancien élève de l'École des chartes
Archiviste de la ville de Grenoble

TOME PREMIER

AVEC NOTE DE L'ÉDITEUR, INTRODUCTION
ET CINQ PLANCHES HORS TEXTE

PARIS

LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ ET ÉDOUARD CHAMPION
5, Quai Malaquais, VIe

1913


[Illustration: Portrait de Stendhal jeune.]



NOTE DE L'ÉDITEUR


Nous tentons pour la première fois de donner au public lettré les
œuvres complètes de Stendhal. L'édition publiée par MM. Calmann-Lévy,
en volumes d'aspects et de mérites divers, n'est pas complète et ne
répond pas aux exigences de la critique moderne, encore qu'elle ait
rendu de grands services, que la notice de Mérimée, notamment, placée
à la tête de la _Correspondance_ ait été longtemps le seul guide des
Stendhaliens, et que la publication récente du _Journal d'Italie_ par
M. Arbelet soit un modèle de sagace érudition. Les ouvrages posthumes
sont dispersés chez différents libraires ou dans des revues quelquefois
peu accessibles; plusieurs sont épuisés ou demeurent introuvables. Rien
de plus difficile à constituer qu'une collection des œuvres de Stendhal
comme celle qu'a réunie, au siège du Stendhal-Club, l'archiviste zélé
et obligeant, M. Paupe.

Si l'on songe à l'influence de Stendhal sur les esprits les plus
notoires de notre génération, si l'on réfléchit à la substance de son
œuvre, on reste surpris que le dessein d'en donner une édition complète
n'ait tenté aucun de nos grands libraires si audacieux et si avisés.
Sans doute ils ont jugé l'entreprise trop malaisée. Stendhal semble
avoir pris plaisir à dérouter ses futurs éditeurs par l'énigme de son
écriture, de ses signes particuliers, de son langage conventionnel. Il
s'enveloppe d'ombre et de mystère. Il faut d'abord l'avoir bien prié,
ou bien maltraité, pour qu'il se dévoile. Et c'est ainsi que m'a été
laissé le soin de l'éditeur.

Stendhal avait légué son manuscrit de _Brulard_ au plus âgé des
libraires de Londres et dont le nom commençait par un C.; ce sera le
plus jeune des libraires de Paris dont le nom commence par un C. qui
recueillera pieusement son legs.

Un érudit plus qualifié avait accepté de diriger notre entreprise et
de mener à bien cette lourde tâche. Il savait tout de Stendhal et
n'ignorait rien de Beyle. J'ai nommé Casimir Stryienski, trop tôt
enlevé aux lettres et aux études historiques. J'avais jugé naturel
et nécessaire de lui offrir la direction de cette œuvre, il l'avait
acceptée dans des termes dont je reste encore confus, mais je ne fus
pas moins surpris de sa retraite quand je lui demandai de revoir les
textes sur les manuscrits de Stendhal qui sont parvenus jusqu'à nous.
«Toute réflexion faite, je ne puis me charger de ce grand labeur.
Cette édition complète de Stendhal représente un travail considérable:
recherches, corrections d'épreuves, contrôles divers. Tout cela est
au-dessus de mes forces. Il y a dix ans j'aurais accepté. J'ai, du
reste, des travaux nombreux en vue qui me suffisent, et je considère
ma tâche stendhalienne comme finie. Que les autres profitent de tout
ce que j'ai publié... Il va sans dire que je reste à la disposition
de vos collaborateurs et que je serai très heureux de leur donner des
conseils...» (19 février 1912).--«Je comprends votre insistance
très aimable. Je vois bien, au point où j'en suis, quel profit vous
retireriez de mon nom, mais permettez-moi de vous confesser que
j'ai mieux à faire à mon âge...» (20 février 1912). Il s'était
cependant «ravisé pour un unique volume (_Brulard_)», «le premier
des œuvres complètes», mais ce projet fut définitivement abandonné
quand j'exprimais ma volonté absolue de corriger les épreuves sur le
manuscrit conservé à la Bibliothèque de Grenoble et d'y relever les
variantes et les inédits. N'est-ce pas là un détail à noter au chapitre
Brulard de l'excellente _Histoire des œuvres?_

Je devais ces explications aux nombreux amis connus ou inconnus qui,
au courant de mes projets, se sont étonnés de la publication en juin
dernier d'une nouvelle édition de la _Vie de Henri Brulard_ à la
librairie de mon excellent confrère, M. Émile Paul. Si C. Stryienski
l'a rééditée, quelques jours seulement avant le tragique accident où
il devait trouver la mort, alors qu'il n'ignorait rien de mon projet,
n'était-ce pas pour affirmer sa méthode d'éditeur? Il l'avait indiquée
dès la première édition: «Fort de la permission de Beyle, j'ai
reproduit presque entièrement le texte, me permettant toutefois de
supprimer les redites et de couper quelques longueurs». «Toutefois
», ajoutait-il, «j'ai fort peu profité de cette permission, je
suppose que les lecteurs ne s'en plaindront pas». La réédition
Émile Paul (1912), presque textuelle, sauf quelques corrections
(dont l'une, proposée par M. J. Bédier, acceptée sans vérification,
n'est pas confirmée par l'examen du manuscrit), affirme donc un
dessein déterminé: elle soulève un problème de méthode, qui a ici son
importance.

M. Paul Arbelet, l'un des plus savants et des plus compétents
beylistes, a défendu par avance la mémoire de celui qu'il désigne à
juste titre comme l'inventeur de Stendhal[1]: «Il fallait glaner
et extraire: œuvre personnelle que chacun entend à sa façon, œuvre
difficile où l'on ne saurait contenter tout le monde, mais qui est ici
inévitable. Et il faut admirer Stryienski si, du premier coup, il
sut aller à l'essentiel...» Par l'effet de mon éducation peut-être,
par scrupule de vérité historique certainement, je ne puis accepter
cette manière de voir. Dès qu'il s'agit d'une autobiographie, on doit
tout publier. Le lecteur fera lui-même son choix. Autrement l'on
risque de trahir l'auteur; et même lorsqu'il vous invite à les faire,
les coupures ne sont pas légitimes, puisqu'il ne les a pas opérées
lui-même. «Souviens-toi de te méfier», disait cet ami de Stendhal,
Prosper Mérimée, le malicieux auteur de _H. B._ Appliquons ici cet
axiome. Qui jurerait qu'après la publication de ce nouveau _Brulard_
que voici, avec cent et quelques pages inédites, qu'après la nouvelle
édition du _Journal_ et la publication des tomes dédaignés par les
précédents éditeurs, un jugement comme celui de M. Paul Bourget, par
exemple, ne serait pas à réviser? Et certainement les biographies,
celle de E. Rod, celle de M. Arthur Chuquet, pourtant si studieuse et
si bien documentée, les études de Stryienski lui-même, sont toutes
à revoir, comme les _Pages choisies_ de M. Léautaud à compléter.
Nous ne croyons donc pas prudent de faire une œuvre personnelle en
choisissant là où l'auteur n'a pas voulu le faire. Si nous ne publions
pas tout des 72 in-folios manuscrits de la Bibliothèque de Grenoble,
ce sera--absolument d'accord avec M. P. Arbelet--pour éliminer les
versions latines de l'élève Beyle ou les copies d'ouvrages exécutés
dans l'ennui d'un consulat. Je ne publierai pas comme de Stendhal des
fragments du _Dictionnaire philosophique_ de Bayle, et j'éviterai de
rééditer le _Code civil_, quand Henri Beyle s'est calmé à en copier les
articles les plus concis.

Voici le plan de notre édition.

En ce qui concerne les ouvrages de Stendhal dont nous avons pu
retrouver des manuscrits authentiques dans les bibliothèques publiques
ou privées, nous avons reproduit scrupuleusement la leçon de ces
manuscrits. Quand les originaux ont disparu, nous suivons la dernière
édition imprimée du vivant de l'auteur. Les variantes des éditions
précédentes seront notées exactement, et, comme nous l'avons fait pour
_Brulard_, rejetées à la fin, avec les notes. Celles-ci ne contiendront
que l'essentiel. Chaque volume sera accompagné d'illustrations
documentaires propres à situer l'œuvre et à l'éclairer.

Les époques de publication seront variables: il paraîtra par an
environ quatre volumes suivant, autant que possible, un ordre logique
et rationnel. Après _Brulard_, où Stendhal raconte sa jeunesse,
suivront le _Journal_ et les _Souvenirs d'égotisme_, pour en finir
avec l'autobiographie. Sans doute ne résisterons-nous pas au plaisir,
avant de continuer l'édition des œuvres connues, de publier certains
inédits. Il en est ainsi d'une série d'articles écrits par Stendhal
sur la littérature, les beaux-arts et la société. Imprimés, après
traduction, dans diverses revues anglaises, le _Monthly Review_, le
_London Magazine_, la _Revue Britannique_, entre 1820 et 1830, ils ont
été retrouvés et traduits en français par Miss Doris Gunnell, maître de
conférences à l'université de Leeds, et sont comme les preuves de son
très utile ouvrage _Stendhal et l'Angleterre._

Ils forment la matière de quatre volumes de manuscrits in-folios, et
feront l'objet d'une publication à laquelle Miss Doris Gunnell et M.
Émile Henriot ont accepté de donner leurs soins, en se chargeant de
mettre en ordre et de présenter au public ces documents inédits.

Les volumes publiés du vivant de Stendhal paraîtront dans l'ordre de
leur première date de publication: _Vies de Haydn, Mozart et Métastase;
Histoire de la peinture en Italie; Rome, Naples, Florence_, etc., etc.

La correspondance sera réservée pour les derniers volumes: chaque jour
elle s'augmente, et notre édition aidant, nos appels étant entendus, il
ne restera plus bientôt, nous l'espérons, aucun trésor caché et nous
pourrons enfin donner une édition complète des Lettres de Beyle.

Je souhaite aussi que, certaines riches archives privées m'étant
ouvertes, j'y puisse relever des annotations mises par l'auteur de la
_Chartreuse_ en marge de ses lectures. A en juger par celles qui ont
été publiées déjà, la moindre de ses remarques a de l'intérêt--et
elles en présentent toutes pour l'histoire de la formation
intellectuelle de Stendhal.

Le tout dernier volume sera consacré à une table générale des noms
propres de personnes et de lieux, réels ou fictifs, figurant dans
l'œuvre entière.

Entre temps aura paru une bibliographie de Stendhal, due à M. Cordier,
le savant membre de l'Institut. C'est le complément indispensable de
toute édition. M. Cordier a fait ses preuves d'érudition stendhalienne.
En nous apportant tout de suite le résultat de son expérience et de
ses recherches, en éclairant l'œuvre parfois cachée et mystérieuse de
Stendhal, en mettant de l'ordre et de la clarté dans les travaux des
Stendhaliens, depuis qu'il y en a et qui écrivent, il aura rendu un
inappréciable service tant à nous-mêmes qu'à nos lecteurs. Une notice
iconographique par M. Octave Uzanne, avec l'indication des gravures,
dessins, tableaux, est également dans notre programme.

Chacun de nos volumes sera présenté à l'aide de substantielles préfaces
par l'élite des écrivains contemporains que notre œuvre intéresse et
qui l'encouragent: Charles Maurras (_Rome, Naples, Florence_); Rémy de
Gourmont (_De l'Amour_); G. d'Annunzio (_Promenades dans Rome_); Henry
Roujon (_Mélanges d'Art_), etc., pour n'en citer que quelques-uns et
suivant l'ordre de publication. MM. Anatole France et Maurice Barrès
nous ont promis leur précieux concours pour l'_Abbesse de Castro_
et la _Chartreuse de Parme._ Notons ici que cette édition de la
_Chartreuse_ sera rendue nouvelle par les appendices où seront relevés,
d'après l'exemplaire si précieux de l'érudit grenoblois M. Chaper, les
corrections et additions qu'y fit Stendhal après le fameux article de
Balzac, quand il cherchait «le caractère de perfection, le cachet
d'irréprochable beauté» que lui conseillait le directeur de la _Revue
Parisienne._

Le soin de mettre au point l'édition de _Brulard_, du _Journal_, de
_Lucien Leuwen_, de _Napoléon_ et en général de toutes les œuvres,
inédites ou non, complètes ou ébauchées, que renferment les manuscrits
de la Bibliothèque de Grenoble, est échu à M. Henry Debraye. Ancien
élève de l'École des chartes, archiviste de la ville de Grenoble, M.
Debraye s'est voué entièrement à l'édification de ce monument des
_Œuvres complètes._ L'écriture hiéroglyphique de Stendhal n'a plus
guère de secret pour lui: telle page de _Brulard_ ou du _Journal_
demeurée jusqu'à présent mystérieuse, il l'a déchiffrée avec une
patience et une sagacité admirables, se défiant des interprétations
de bon sens dont il faut souvent se garder en paléographie. Que l'on
compare plutôt son édition et les précédentes! D'une page de _Brulard_,
écrite en hâte et sans chandelle, deux mots ont pourtant échappé au
déchiffrement de M. Debraye--la page entière échappait d'ailleurs le
lendemain à Stendhal lui-même--nous avons décidé de la reproduire en
fac-simile: bien que l'image soit légèrement réduite par les exigences
de notre format, on pourra s'amuser à en tenter la lecture. Et on
applaudira vite à la science du parfait paléographe qu'est Henry
Debraye.

Il m'est impossible de nommer à cette place toutes les personnes qui
m'ont encouragé dans mon entreprise. Je tiens pourtant à remercier
M. Élie-Joseph Bois, rédacteur au _Temps_, qui, le premier, a
annoncé l'édition des _Œuvres complètes_; M. Henri Welschinger, qui
a réalisé ce miracle de réconcilier Stendhal et l'Institut en lisant
à l'Académie des Sciences morales des inédits ensuite insérés dans
les Procès-verbaux officiels: M. Georges Cain, dont les _Souvenirs
stendhaliens_ (_Figaro_ du 29 septembre 1912) me sont particulièrement
chers; M. A. Paupe, dont le concours incessant m'est toujours précieux
et dont l'ouvrage sous presse, _Vie littéraire de Stendhal, Documents
inédits_, appendice aux _Œuvres complètes_, sera bien souvent cité dans
nos études préliminaires. M. Georges Grappe s'est employé amicalement
pour _Brulard_ comme si cette œuvre était sienne. J'ai profité des
conseils de M. Mario Roques que mon projet a toujours intéressé.
Je dois aussi une reconnaissance toute particulière à M. Maignien,
conservateur de la Bibliothèque de Grenoble, à ses bibliothécaires et
à ses commis. M. Paillart, l'obligeant maître-imprimeur, a surveillé
personnellement, dans ses ateliers d'Abbeville, la confection de cette
édition, à qui M. Longuet, par d'admirables phototypies et M. Lafuma,
par un impérissable papier pur chiffon, assurent, je puis le dire,
l'immortalité.

Edouard Champion.

16 Février 1913.


[Footnote 1: _Casimir Stryienski_ et Stendhal, Revue Bleue, 21
septembre 1912.]



INTRODUCTION


LE MANUSCRIT DE LA VIE DE HENRI BRULARD


Une lettre de Henri Beyle annonçait, le 11 novembre 1832, au libraire
parisien Levavasseur: «J'écris maintenant un livre qui peut-être est
une grande sottise; c'est _Mes Confessions_, au style près, comme
Jean-Jacques Rousseau, avec plus de franchise.» Suivait un plan
sommaire du nouvel ouvrage: «J'ai commencé par la campagne de Russie
en 1812... A côté de la campagne de Russie et de la cour de l'Empereur,
il y a les amours de l'auteur; c'est un beau contraste.»

Stendhal faisait-il allusion à une première rédaction de son
autobiographie, qu'il intitula plus tard la _Vie de Henri
Brulard_?--C'est possible, mais peu probable, nous le verrons tout à
l'heure; en tout cas, rien n'est resté de ce premier essai. Aurait-il
été détruit par son auteur? Ce serait bien extraordinaire, car Beyle
fut toujours très soucieux de conserver la moindre page de ses écrits.

Dès 1832, cependant, Stendhal se préoccupait de raconter les
différentes péripéties de son existence. Il écrivait, de
Cività-Vecchia, le 12 juin, à son ami Di Fiore: «Quand je suis exilé
ici, j'écris l'histoire de mon dernier voyage à Paris, de juin 1821 à
novembre 1830. Je m'amuse à décrire toutes les faiblesses de l'animal;
je ne l'épargne nullement...» Mais cette histoire porte le titre de
_Souvenirs d'Egotisme_, elle n'a rien de commun avec la _Vie de Henri
Brulard._

En 1833, nouvelle tentative: le 15 février, Beyle commence les
_Mémoires de Henri B._, mais écrit à peine les quelques pages du
premier chapitre du livre I, que nous donnons en annexe de la présente
édition.

Enfin, il se décida en 1835: le 23 novembre, il commençait son
autobiographie, qu'il appela _Vie de Henri Brulard_, et dont il écrivit
sans désemparer près de neuf cents pages.

Son idée de 1832 le hantait encore: Stendhal débute ainsi: «Je me
trouvais ce matin, 16 octobre 1832...,» et affirme, quelques pages
plus loin: «Je ne continue que le 23 novembre 1835.» Fantaisie
d'écrivain, car le premier feuillet porte bien la date du 23 novembre
1835, et celle du 16 octobre 1831 (sic), mise en surcharge, a été
ajoutée postérieurement, lorsque Beyle a revu sa première rédaction:
les mots: 16 octobre 1831, et les corrections, sont de la même encre.

Le manuscrit, tel que le possède la Bibliothèque municipale de
Grenoble, est formé de trois gros volumes, cotés R 299, du format 300
sur 210 millimètres, que Beyle lui-même fit relier, et, en outre, de
deux cahiers, l'un compris dans le carton côté R 300, l'autre relié
avec le tome XII de la collection en vingt-huit volumes, cotée R 5.896.
Les trois volumes reliés contiennent respectivement les feuillets 2[1]
à 248, 249 à 500, et 501 à 796; la fin de l'ouvrage (fol. 797 à 808)
est dans le tome XII de la collection R 5.896; enfin, le cahier R 300
comprend (dans cet ordre) les chapitres XV, XIII et V de la présente
édition. Le papier est rugueux, de couleur verdâtre, sauf à partir du
feuillet 708, dans un angle duquel Stendhal a noté: «Nouveau papier,
acheté à Cività-Vecchia.»

Stendhal n'a pas économisé son papier: il a couvert seulement le recto
des feuillets, son écriture est large, les lignes sont très espacées.
Mais il corrigeait souvent, ajoutait à son texte, l'accompagnait
de réflexions; aussi, en beaucoup d'endroits, les marges, les
interlignes, le verso des pages ont été abondamment surchargés.

Enfin, le texte lui-même ou bien le verso des feuillets est illustré de
nombreux plans, dessinés à la diable, sans recherche des proportions ni
de l'échelle, et cependant, en général, exacts dans l'ensemble. On se
rappelle, en voyant ces croquis de mathématicien, que Beyle a préparé
l'École polytechnique; ils dénotent un très grand souci de précision
et permettent au lecteur de comprendre sans peine le texte[2]. Ils
localisent, bien souvent, la situation exacte d'un évènement, et
surtout d'une maison, d'un magasin. En plusieurs endroits, la légende
qui accompagne le plan de Grenoble en 1793, annexé à la présente
édition, a été précisée, après vérification, au moyen des dessins du
manuscrit.


La _Vie de Henri Brulard_ se présente comme très homogène de pensée
et de composition; elle a été écrite, presque sans interruption,
entre le 23 novembre 1835 et le 17 mars 1836, tantôt à Rome, tantôt
à Cività-Vecchia. Stendhal occupait tous ses moments de loisir à sa
nouvelle œuvre, et en rédigeait en moyenne dix pages par jour, ou
plutôt, comme il le dit lui-même dans l'une des notes marginales de
son manuscrit, «ordinairement dix-huit ou vingt pages par jour et, les
jours de courrier, quatre ou cinq, ou pas du tout». Au reste, «aucun
travail les jours de voyage et le soir d'arrivée».

Le résultat de ce travail est du plus haut intérêt pour le biographe
et le critique, non seulement à cause du texte lui-même, mais aussi
à cause des notes et des observations que Stendhal a semées dans les
marges et au verso des feuillets. Manuscrit vivant entre tous, où
l'auteur se raconte avec toute la sincérité dont il est susceptible,
où parfois il se juge lui-même, où très souvent il met le lecteur au
courant des plus petits faits de sa vie journalière; aussi, l'ouvrage
est à la fois la synthèse de l'enfance et de la jeunesse de Beyle, et
le tableau de son existence en Italie, ou plus exactement à Rome, à la
fin de 1835 et au commencement de 1836.

Cette autobiographie est certainement, de tous ses livres, celui que
Stendhal a composé avec le plus de plaisir. Il dit, le premier jour: «
J'ai fait allumer du feu et j'écris ceci, sans mentir, j'espère, sans
me faire illusion, avec plaisir, comme une lettre à un ami.» Et il
ajoute encore, le 6 avril 1836, après avoir rédigé la dernière page[3]:
«Écrire ce qui suit était une consolation.»

C'est même plus que du plaisir, c'est de la passion: à mesure que les
souvenirs reviennent en foule, l'écriture se précipite, de mauvaise
devient parfois énigmatique, surtout lorsque Beyle, emporté par son
sujet, laisse tomber le jour et trace dans l'obscurité des signes
presque indéchiffrables.

Il est facile de constater, d'ailleurs, que la passion l'entraîne.
Au début, Stendhal est résolu à produire une œuvre bien écrite et
bien composée. Puis, le chaos de ses souvenirs l'embarrasse, le flot
des pensées fait bouillonner tumultueusement le style, qui se charge
d'incidentes, de parenthèses, de réflexions qui n'ont rien de commun
avec le sujet, si bien que cet aveu échappe à l'auteur: «En relisant,
il faudra effacer, ou mettre à une autre place, la moitié de ce
manuscrit.»


La _Vie de Henri Brulard_, en effet, telle que nous la possédons, n'est
qu'une ébauche, et une ébauche inachevée. On dirait d'un livre écrit
en voyage; et, de fait, c'est un peu cela: Beyle résidait le moins
possible au siège de son consulat, et passait le plus clair de son
temps à Rome; son manuscrit fit donc plusieurs fois le trajet de Rome
à Cività-Vecchia. Et puis, le nerveux écrivain accuse d'autres causes:
les devoirs de sa charge de consul, qu'il appelle dédaigneusement
le «métier», ensuite le froid de l'hiver, et surtout l'ennui qui
l'accable au milieu des «sauvages» d'Italie. Lui-même explique
cet état d'esprit dans une longue note ajoutée à l'un des cahiers du
manuscrit[4]:

«Pourquoi Rome m'est pesante.

«C'est que je n'ai pas une société, le soir, pour me distraire de mes
idées du matin. Quand je faisais un ouvrage à Paris, je travaillais
jusqu'à étourdissement et impossibilité de marcher. Six heures sonnant,
il fallait pourtant aller dîner... J'allais dans un salon; là, à moins
qu'il ne fût bien piètre, j'étais absolument distrait de mon travail du
matin, au point d'en avoir oublié même le sujet en rentrant chez moi, à
une heure.

«Voilà ce qui me manque à Rome: la société est si languissante!...

«Tout cela ne peut me distraire de mes idées du matin, de façon que,
quand je reprends mon travail, le lendemain, au lieu d'être frais et
délassé, je suis abîmé, éreinté, et, après quatre ou cinq jours de
cette vie, je me dégoûte de mon travail, j'en ai réellement usé les
idées en y pensant trop continuement. Je fais un voyage de quinze jours
à Cività-Vecchia ou à Ravenne (1835, octobre); cet intervalle est trop
long, j'ai _oublié_ mon travail. Voilà pourquoi le _Chasseur vert_[5]
languit, voilà ce qui, avec le manque total de bonne musique, me
déplaît dans Rome.»

Stendhal réduisit cet inconvénient au minimum en ne se séparant de
son manuscrit dans aucun de ses déplacements. Commencée à Rome le 23
novembre 1835, la _Vie de Henri Brulard_ est continuée à Cività-Vecchia
du 5 au 10 décembre; à Rome de nouveau du 13 décembre 1835 au 7
février 1836; à Cività-Vecchia du 24 février au 17 mars, avec quelques
corrections, faites à Rome les 22 et 23 mars. Enfin Stendhal en
reste là: le 26 mars 1836, dit-il, «annonce du congé pour Lutèce;
l'imagination vole ailleurs, ce travail en est interrompu». Et il
ajoute avec mélancolie: «L'ennui engourdit l'esprit, trop éprouvé de
1832 à 1836, Rome. Ce travail, interrompu sans cesse par le métier, se
ressent sans doute de cet engourdissement[6].»

Stendhal cependant comptait faire de ses confessions un véritable
livre, il écrivait pour la postérité. Les nombreux testaments, ou
fragments de testaments, qu'il sème au hasard des feuillets, en sont la
preuve. Je ne veux citer que les plus caractéristiques.

L'un est du 24 novembre 1835:


    «Testament.

    «Je lègue et donne ce manuscrit: _Vie de Henri Brulard_,
    etc., et tous ceux relatifs à l'histoire de ma vie, à M.
    Abraham Constantin, chevalier de la Légion d'honneur, et,
    s'il ne l'imprime pas, à M. Alphonse Levavasseur, libraire,
    place Vendôme, et, s'il meurt avant moi, je le lègue
    successivement à MM. Ladvocat, Fournier, Amyot, Treutel et
    Wurtz, Didot, sous la condition: 1° qu'avant d'imprimer ce
    manuscrit, ils changeront tous les noms de femme: là où j'ai
    mis Pauline Sirot, ils mettront Adèle Bonnet, et il suffit
    de prendre les noms de la prochaine liste[7], de changer
    absolument tous les noms de femmes et de ne changer aucun
    nom d'homme.--Seconde condition: envoyer des exemplaires
    aux bibliothèques d'Édimbourg, Philadelphie, New-York,
    Mexico, Madrid et Brunswick. Changer tous les noms de femme,
    condition _sine qua non._

    H. Beyle[8].»


Le deuxième testament a été écrit moins d'un mois après:


    «Je lègue et donne le présent volume à M. le chevalier
    Abraham Constantin (de Genève), peintre sur porcelaine.
    Si M. Constantin ne l'a pas fait imprimer dans les mille
    jours qui suivront celui de mon décès, je lègue et donne ce
    volume successivement à MM. Alphonse Levavasseur, libraire,
    n° 7, place Vendôme. Philarète Chasles, homme de lettres,
    Henri Fournier, libraire, rue de Seine, Paulin, libraire,
    Delaunay, libraire, et si aucun de ces Messieurs ne trouve
    son intérêt à faire imprimer dans les cinq ans qui suivront
    mon décès, je laisse ce volume au plus âgé des libraires
    habitant dans Londres et dont le nom commencera par un C.

    H. Beyle.[9]»


Désireux de laisser un livre digne de lui, Stendhal avait eu souci
de la composition. Il eut certainement l'intention de reprendre sa
première rédaction pour donner à l'ouvrage plus de cohésion, plus
d'harmonie, pour rétablir enfin la chronologie un peu confuse des
chapitres consacrés à son enfance et à sa première jeunesse.

Il voulait consacrer au moins deux volumes à son autobiographie; la
page 249 porte cette note: «Laisser le n° 249 à cette page et aller
ainsi jusqu'à 1.000.» Et je trouve sur la feuille contenant la table
du troisième tome cette mention: «Chapitre 42 [XLVII de la présente
édition] commencera le quatrième volume.» Or, de ce quatrième volume,
Stendhal a écrit à peine un chapitre.

Il s'était également proposé d'établir un texte définitif, puisqu'il
note à la page 783 de son manuscrit: «A placer ailleurs en
recopiant[10].»

Malheureusement, le ministre des Affaires étrangères accorda un congé
au consul de France à Cività-Vecchia; et, laissant là souvenirs et
réflexions, Beyle partit pour Paris. Son congé se prolongea pendant
trois ans. Au retour, la _Vie de Henri Brulard_ était oubliée, elle ne
fut jamais achevée, ni corrigée.

Stendhal avait, avant d'écrire, dressé un plan général de son
autobiographie. Le voici, tel qu'il nous est parvenu:


    «Division.

    Pour la clarté, diviser cet ouvrage ainsi:

    Livre premier.

    «De sa naissance à la mort de madame Henriette Gagnon.

    Livre second.

    «Tyrannie Raillane (ainsi nommée non pour sa forme, mais
    pour ses effets pernicieux).

    Livre 3.

    «Le maître Durand.

    Livre 4.

    «L'École centrale, les mathématiques jusqu'au départ pour
    Paris, en novembre 1799.

    «Diviser en chapitres de vingt pages.

    «Plan: établir les époques, couvrir la toile, puis, en
    relisant, ajouter les souvenirs, par exemple:

    1° l'abbé Chélan;--2° _je me révolte_ (l'ouvrier chapelier,
    journée des Tuiles[11]).»



De ce plan si soigneusement établi, ne prévoyant cependant que la
première partie de l'ouvrage, Stendhal n'a pu respecter le cadre. Ses
souvenirs étaient, chronologiquement, trop confus, et le nombre des
épisodes trop inégal pour chacun des quatre livres projetés: les faits
du temps de la «tyrannie Raillane» et ceux du «maître Durand»,
par exemple, ont une importance bien différente. Aussi, en cours de
rédaction, Stendhal ébauche-t-il un nouveau plan, le livre II devant
commencer à son premier séjour à Paris. Division sans doute aussi
précaire que la première, puisque l'auteur ne prévoit pas un livre III
lorsqu'il raconte son départ de Paris et son voyage jusqu'à Milan, à la
suite de l'armée de réserve.

Cette difficulté de proportionner à peu près également plusieurs
livres, Stendhal la retrouve lorsqu'il s'agit de partager l'ouvrage
en chapitres. Nous l'avons vu tout à l'heure indiquer une division «
en chapitres de vingt pages». Dans le fait, cette méthode est _à peu
près_ respectée, mais elle a été appliquée _a posteriori._ La _Vie de
Henri Brulard_ a été écrite sans souci de chapitres divers, à part
quelques périodes bien déterminées, qui exigeaient une coupure nette ou
racontaient une anecdote spéciale: le chapitre III, où commencent les
souvenirs de Beyle, le chapitre X, qui narre le début du préceptorat
Durand, le chapitre XI, Amar et Merlinot, le chapitre XII, épisode
du billet Gardon, le chapitre XIII, premier voyage aux Échelles, le
chapitre XIV, mort du pauvre Lambert, le chapitre XXXI, commencement
de la passion pour les mathématiques, le chapitre XXXVI, Paris.
Plus on va, moins la division est précise. Stendhal, emporté par la
passion, jette ses souvenirs, pêle-mêle, sur le papier, au fur et à
mesure qu'ils lui viennent à l'esprit; puis, en revoyant une première
fois son ébauche, il intercale, de vingt en vingt pages environ, un
feuillet _bis_; ce feuillet indique la séparation du chapitre, dont il
reproduit généralement la première page, ou seulement les premières
lignes; enfin, ce premier travail une fois terminé, les chapitres sont
numérotés.

Travail factice, on le voit, et que Stendhal considérait lui-même
comme provisoire, puisqu'il écrit à la fin de la table qui termine
le premier volume: «Je laisse les chapitres XIII et XIV pour les
augmentations à faire à ces premiers temps. J'ai quarante pages écrites
à insérer[12].»

Stendhal doit cette incertitude dans la division et dans la mise en
place de certains de ses chapitres à l'inexactitude de sa chronologie.
Il connaît mal les dates auxquelles tels ou tels événements se sont
passés. Il en convient à plusieurs reprises dans son texte: «Il
faudrait, dit-il par exemple dans une note, acheter un plan de Grenoble
et le coller ici. Faire prendre les extraits mortuaires de mes parents,
ce qui me donnerait des dates, et l'extrait de naissance de _my dearest
mother_ et de mon bon grand-père[13].»

Nous retrouvons pareille incertitude dans la division matérielle des
chapitres. J'en veux seulement pour preuve les chapitres XV et XVIII de
la présente édition.

Stendhal avait d'abord songé à incorporer le chapitre XV au chapitre
XVII: il a d'abord occupé les feuillets 256 à 268, et le feuillet 255
fait précisément partie du chapitre XVII[14]. Ce feuillet, au reste,
se termine par ces mots, qui ont été rayés: «Ma pauvre mère dessinait
fort...», et d'autre part l'ancien feuillet 256 continuait ainsi: «
... bien, disait-on dans la famille.» Puis, Stendhal s'est ravisé, il
a songé à placer le chapitre XV après le chapitre XVI: la dernière page
de celui-ci est la deux cent quarante-huitième du manuscrit, et notre
chapitre XV porte une nouvelle numérotation 249 à 260. Enfin, l'auteur
s'est rendu compte que ce passage ne pouvait convenir ni à l'une, ni à
l'autre place, et il a pris le parti de le placer ailleurs, «_after
the death of poor Lambert_», après le récit de la mort du domestique
Lambert, et d'en faire un chapitre spécial.

Même difficulté pour le chapitre de «la première communion», le
dix-huitième de la présente édition. Stendhal l'avait d'abord incorporé
au chapitre X, «le maître Durand»: les deux passages, en effet,
portent la même date, 10 décembre 1835, et l'un devait suivre l'autre,
puisque les deux premiers feuillets du chapitre XVIII ont été chiffrés
168 et 169; puis un regret est venu, Beyle a continué son chapitre sans
numéroter les pages et, incertain de la place définitive, il a inscrit
dans son manuscrit deux mentions contradictoires; en tête du chapitre,
on lit: «A placer après _Amar et Merlinot_», et d'autre part, à
la fin du chapitre XVII, après le feuillet 259, une note indique: «
_First_ communion, à 260.» C'est la place que j'ai choisie, et c'est
bien celle que lui attribuait Stendhal, puisqu'il a laissé sans les
numéroter les feuillets 260 à 273, entre lesquels il a fait relier
et le récit de sa première communion et ce hors-d'œuvre intitulé: «
Encyclopédie du XIXe siècle», que j'ai rejeté parmi les
annexes[15].

       *       *       *       *       *

La _Vie de Henri Brulard_, telle qu'elle nous est parvenue, est donc
une ébauche, un amoncellement de matériaux ramassés en vue de la
construction d'une œuvre plus parfaite. Stendhal n'a exécuté qu'une
partie du plan qu'il s'était tracé: il a «établi les époques», il a «
couvert la toile», niais il n'a pu «en relisant ajouter les souvenirs
», ou, plus exactement, _tous_ les souvenirs. La valeur littéraire de
l'ouvrage y perd peut-être, mais de quels avantages cette perte légère
est-elle compensée! Nous y trouvons d'abord un Stendhal sincère, ou,
plus exactement, aussi sincère qu'il peut l'être, car il dit lui-même:
«Je n'ai pas grande confiance, au fond, dans tous les jugements dont
j'ai rempli les 536 pages précédentes. Il n'y a de sûrement vrai que
les sensations; seulement, pour parvenir à la vérité, il faut mettre
quatre dièses à mes impressions. Je les rends avec la froideur et les
sens amortis par l'expérience d'un homme de quarante ans[16].»

C'est Beyle jugé par Beyle, seulement à trente-cinq ou quarante-cinq
ans de distance! Mais on y trouve aussi le Beyle de cinquante-deux ans,
et celui-là tout entier. Le texte foisonne de jugements contemporains;
de plus, de précieuses notes illustrent le manuscrit, soit dans les
marges, soit en haut des feuillets, soit au verso. Au fur et à mesure
qu'il écrit, Stendhal explique sa pensée, la justifie, et raconte ses
impressions ou ses actions du jour.

C'est ainsi qu'il s'excuse d'écrire ses Mémoires: «Droit que j'ai
d'écrire ces Mémoires: quel être n'aime pas qu'on se souvienne de
lui[17]?» Il s'excuse en même temps d'avoir dit souvent du mal de
ses parents: «Qui pense à eux aujourd'hui que moi, et avec quelle
tendresse, à ma mère, morte depuis quarante-six ans? Je puis donc
parler librement de leurs défauts. La même justification pour
Mme la baronne de Barckoff, Mme Alexandrine
Petit, Mme la baronne Dembowski[18] (que de temps que je
n'ai pas écrit ce nom!), Virginie, deux Victorines, Angela, Mélanie,
Alexandrine, Métilde, Clémentine, Julia, Alberthe de Rubempré, adorée
pendant un mois seulement.»

Il découvre un peu sa méthode d'investigation psychologique: «Je
rumine sans cesse sur ce qui m'intéresse, à force de le regarder dans
des _positions d'âmes_ différentes, je finis par y voir du nouveau,
et je le fais changer d'aspect[19].» Plus loin, c'est un peu de sa
méthode de composition qui transparaît: «Style, ordre des idées.
Préparer l'attention par quelques mots en passant: 1° sur Lambert;--2°
sur mon oncle, dans les premiers chapitres[20]». Et ailleurs: «
Idée: aller passer trois jours à Grenoble, et ne voir Crozet _que le
troisième jour._ Aller seul, incognito, à Claix, à la Bastille, à La
Tronche[21].»

Son style aussi le préoccupe; il écrit, au hasard d'une marge: «
Style: pas de style soutenu[22].» Cependant, il châtie sa langue,
de nombreuses ratures en témoignent. Et, une fois, il écrit deux
phrases de même sens, et note en face: «Style: choisir des deux
rédactions[23].» Il va jusqu'à juger ses effets: «Style. Ces mots,
_pour un instant_, sont un repos pour l'esprit; je les eusse effacés
en 1830. mais, en 1835, je regrette de ne pas en trouver de semblables
dans le _Rouge_[24].» Son ironie s'exerce même à ses propres dépens:
racontant la journée des Tuiles, qui marque le prélude de la
Révolution à Grenoble, la mort de l'ouvrier chapelier et l'agitation
de cette ridicule bonne femme qui se «révolte», il ajoute après
coup cette phrase: «Le soir même, mon grand-père me conta la mort de
Pyrrhus; «et il remarque en note: «Cette queue savante fait-elle
bien[25]?» Il connaît si bien son caractère qu'il écrit en marge du
chapitre VII: «Idée. Peut-être, en ne corrigeant pas ce premier jet,
parviendrai-je à ne pas mentir par vanité[26].»

Le sort de son livre le préoccupe. Il pense à intéresser le public: «
Non laisser cela tel quel. Dorer l'histoire Kably, peut-être ennuyeuse
pour les Pasquier de cinquante ans. Ces gens sont cependant l'élite
des lecteurs[27].» Mais il se décourage parfois, il doute du succès,
et s'écrie mélancoliquement: «Qui diable pourrait s'intéresser aux
simples mouvements d'un cœur, décrits sans rhétorique[28]?» Ou encore:
«J'ai été fort ennemi du mensonge en écrivant, mais n'ai-je point
communiqué au lecteur bénévole l'ennui qui me faisait m'endormir
au milieu du travail, au lieu des battements de cœur du n° 71,
Richelieu[29]?»

Stendhal serait bien rassuré, s'il revenait parmi nous, en voyant avec
quelle passion son récit autobiographique a été étudié et commenté, et
quel cas ses fidèles font de ses confessions!

       *       *       *       *       *

Le manuscrit de la _Vie de Henri Brulard_ a un autre intérêt encore: il
contient de minutieux détails sur la vie au jour le jour d'Henri Beyle.
Un petit nombre de privilégiés ont eu le bonheur de voir de leurs yeux
le précieux manuscrit, c'est pourquoi nous avons tenu à reproduire
aussi minutieusement que possible, dans les notes placées à la fin de
l'ouvrage, la plupart des observations, réflexions et «idées» de
Stendhal.

L'auteur nous raconte les plus petits détails de son existence, tant
à Rome qu'à Cività-Vecchia. Nous savons qu'il quitta la ville des
papes le 3 ou le 4 décembre 1835 pour rejoindre son poste, qu'il fit
un nouveau séjour à Rome entre le 11 ou le 12 décembre 1835 et le
24 février 1836, et qu'il y revint encore, après un court séjour à
Cività-Vecchia, le 19 mars suivant.

Nous savons aussi que le mois de décembre fut froid, à Rome, en 1835.
Le 17, le pauvre Stendhal avoue: «Je souffre du froid, collé contre ma
cheminée. La jambe gauche est gelée.» Le lendemain, encore, «froid de
chien, avec nuages et soleil», et trois jours après, le 21, «pluie
infâme» et «continue». Le 27, la chaleur n'est pas revenue, Stendhal
a «froid aux jambes, surtout aux mollets, un peu de colique, envie de
dormir. Le froid et le café du 24 décembre m'a donné sur les nerfs. Il
faudrait un bain, mais comment, avec ce froid?» Le 4 janvier 1836, il
est auprès de son feu, «se brûlant les jambes et mourant de froid au
dos». La santé, au reste, n'est pas très bonne: «A trois heures, idée
de goutte à la main droite, dessus; douleur dans un muscle de l'épaule
droite.» Puis, c'est de nouveau la pluie au commencement de février;
le 4, Beyle va voir le Tibre qui «monte au tiers de l'inscription sous
le pont Saint-Ange».

La température de Cività-Vecchia est plus clémente, car, le 6 décembre
1835, on peut s'habiller «la fenêtre ouverte, à neuf heures et demie;
impossible à Rome, plus froide l'hiver».

Mais qu'on s'ennuie dans ce triste port de mer! Tout excède Stendhal:
les habitants de Cività-Vecchia, qui ne peuvent soutenir la moindre
conversation spirituelle, le chancelier du consulat, Lysimaque
Tavernier, sa charge elle-même, qu'il appelle avec dédain le «métier
», le «gagne-pain». Aussi, notre consul passe-t-il le plus clair
de son temps à Rome; là, du moins, les distractions ne manquent pas.
Beyle assiste, le 2 décembre, à une messe de Bellini chantée à San
Lorenzo-in-Damaso, admire le pape officiant à Saint-Pierre le jour de
Noël, entend une messe grecque le 6 janvier et écoute, le 31 mars, les
«vieux couplets barbares en latin rimé» du _Stabat Mater_, qui, du
moins, ne sont pas infestés d'«esprit à la Marmontel».

Le «métier» l'occupe toujours, mais peu, et il se console en lisant
les œuvres du président de Brosses, le _Chatterton_ d'Alfred de Vigny,
le _Scarabée d'Or_ d'Edgar Poë, en écrivant à ses amis Di Fiore, de
Mareste, Romain Colomb. Il visite musées et expositions de peinture,
et se promène dans les jardins de la villa Aldobrandini ou à San
Pietro-in-Montorio, où l'idée de raconter sa vie lui vint, en 1832.
Il dîne en ville, va au bal et y ébauche même une intrigue avec la
_comtesse Sandre_, du 8 au 17 février. Quoique la musique romaine soit
mauvaise, le concert l'attire, et le 19 décembre il écoute jouer la
_Filarmonia._

Il se garderait de négliger le spectacle, qui l'a toujours passionné,
et fréquente assidûment le théâtre _della Valle._ Il y entend,
notamment, une «comédie de Scribe, par Bettini»; il y passe la soirée
du 31 décembre 1835 et termine l'année, de onze heures trois quarts à
minuit, chez M. Linpra, en devisant devant le feu avec son jeune ami
Don Philippe Caetani.

Cependant, nous l'avons déjà vu, Rome l'ennuie, il aspire à quitter
l'Italie, et reçoit avec joie la lettre ministérielle qui lui accorde
un congé. Des projets de voyage l'occupent: il ira en bateau à vapeur
jusqu'à Marseille et y prendra la malle-poste, fût-ce celle de Toulouse
ou de Bordeaux, afin d'éviter la route de Paris par Valence, Lyon,
Semur et Auxerre, villes trop connues, dont le souvenir le remplit de
dégoût.

       *       *       *       *       *

Le manuscrit de la _Vie de Henri Brulard_ nous raconte tout cela, et
beaucoup d'autres menus détails encore. Il vit, et de la vie la plus
intense, il nous dit fidèlement les petites joies, les petits soucis
du grand écrivain, il est le témoin le plus sûr d'une tranche de sa
vie pendant quatre mois. Le lecteur ne me reprochera pas, je l'espère,
d'avoir présenté les à-côtés du livre avant de lui en donner le texte
enfin complet et, je veux croire, définitif.

Je dois cependant dire encore quelques mots de ce manuscrit, si
précieux dans l'histoire de la pensée et de la méthode stendhaliennes.
Tout y est particulier, personnel, original: l'écriture, la
ponctuation, l'orthographe, la forme même des noms.

L'écriture, d'abord. Tout le monde connaît cette graphie fantaisiste,
inquiète, élégante parfois mais plus souvent presque illisible, «en
pieds de mouche», comme l'avoue Stendhal lui-même. On en trouvera
des spécimens caractéristiques au cours de ces deux volumes. Il faut
un œil exercé pour lire intégralement le manuscrit de la _Vie de
Henri Brulard_, encore certains mois échappent-ils même à ceux qui
fréquentent le plus assidûment les papiers stendhaliens.

Beyle mettait d'ailleurs, à écrire mal, une sorte de coquetterie. Il
considérait ses grimoires comme une bastille difficilement vulnérable,
accessible aux seuls initiés. Il dit quelque part à ce sujet: «La
vergogne de voir un indiscret lire dans mon âme en lisant mes papiers
m'empêche, depuis l'âge de raison, ou plutôt pour moi de passion,
d'écrire ce que je sens[30].» Il faut croire qu'il jugea son écriture
suffisamment indéchiffrable en rédigeant la _Vie de Henri Brulard_,
car une des notes marginales porte: «Ma mauvaise écriture arrête
les indiscrets.» Paroles qu'on jugerait naïves chez un autre que
lui--car, après tout, le meilleur moyen de n'être jamais lu est de ne
pas écrire!--mais qui n'étonnent pas de la part de cet esprit souvent
mystificateur et toujours en contradiction avec lui-même.

La vérité est plus simple, et Beyle n'est pas poussé à mal écrire par
le désir de n'être pas lu. Son écriture a toujours été déplorable;
celle de la jeunesse est déjà très défectueuse, et Stendhal va même
jusqu'à dire que son griffonnage de 1800, du temps qu'il était commis
auxiliaire au ministère de la Guerre, était «bien pire» que celui de
1836[31]. Affirmation d'ailleurs inexacte: l'écriture de 1800 est, du
moins en général, assez lisible.

En fait, Beyle a toujours écrit fort vite[32]. Son esprit vif et mobile
obligeait sa main à suivre le cours rapide de ses idées. Et, constatant
le résultat de cette méthode: «Voilà, s'écrie-t-il, comment j'écris
quand la pensée me talonne. Si j'écris bien, je la perds[33].» Il
répond en ces termes aux reproches de Romain Colomb: «Comment veut-on
que j'écrive bien, forcé d'écrire aussi vite pour ne pas perdre mes
idées[34]?»

Et puis, Stendhal écrit sa _Vie de Henri Brulard_ en hiver: il fait
froid, et le soir tombe vite. Il confesse, le 1er janvier
1836, en écrivant la vingt-sixième page de la journée: «Toutes les
plumes vont mal, il fait un froid de chien; au lieu de chercher à bien
former mes lettres et de m'impatienter, _io tiro avanti._» La passion
d'écrire domine son impatience. Emporté par son sujet, il est parfois
étreint par l'émotion, il laisse tomber le jour sans s'en apercevoir,
et note alors en marge: «Écrit à la nuit tombante», ou: «Écrit de
nuit», ou encore: «Écrit absolument de nuit.» Il est à remarquer que
les passages les plus particulièrement difficiles à déchiffrer sont
précisément ceux qu'il a écrits avec le plus de passion: le récit de
la mort de sa mère, le premier séjour aux Échelles, le souvenir de
l'arrivée à Milan, et certains passages où il cherche à s'analyser plus
profondément.

Une autre particularité complique les difficultés de lecture: c'est
ce que j'appellerai le _jargon_ de Stendhal. Certains mots paraissent
illisibles d'abord, incompréhensibles ensuite; or, ce sont tout
simplement des anagrammes; l'auteur s'est contenté d'en intervertir les
syllabes ou les lettres.

Le plus connu de ces anagrammes est le mot _jésuite_, que Stendhal
écrit le plus souvent _tejé_, ou encore _tejésui, tejessui._ Cette
méthode est, la plupart du temps, appliquée à des mots d'ordre
religieux ou politique; Beyle, avec sa prudence habituelle et sa
crainte maladive de la police, jargonne alors à plaisir: le jésuitisme
devient _tistmejésui_, la religion s'écrit _gionreli_, ou _gionré_,
ou abréviativement, _gion_; le prêtre est un _reprêt_, les prêtres,
des _trespré_, le vicaire, un _cairevi_; un dévot est un _votdé_,
une absurde dévotion, _surdeab tiondévo_; les pairs sont _sairp_ ou
_sraip_; des opinions républicaines deviennent _kainesrépubli_, et le
congé qu'a demandé le consul de France s'appelle un _gékon._ Les noms
propres sont aussi déformés, puisque Rome est mué en _Omar_ ou _Mero_,
M. Daru en M. _Ruda_, et le ministre Molé en _Lémo._ D'autres fois,
Stendhal se contente d'écrire la première lettre du mot: au lecteur de
deviner le reste. Enfin, la langue anglaise vient à son secours: Dieu
est traduit _God_, et un roi s'appelle un _king._

Ces continuelles transpositions rendent souvent la lecture du texte
assez pénible, aussi ai-je rétabli les formes régulières, et indiqué en
note la forme originale. Mais j'ai conservé les mots en anglais et en
italien, dont Stendhal aimait à charger son style.

Mon respect du texte n'est pas allé non plus jusqu'à reproduire
l'orthographe parfois fantaisiste de l'auteur; outre qu'il emploie
des formes orthographiques maintenant désuètes, il tombe parfois
dans l'irrégularité absolue. Il s'en excuse à plusieurs reprises, et
remarque, par exemple: «Voilà l'orthographe de la passion: _orreur!_
» Ou bien: «Voilà déjà que j'oublie l'orthographe, comme il m'arrive
dans les grands transports de passion!»

Ce tempérament passionné rend aussi la ponctuation des plus
irrégulières. Stendhal eut rarement le souci de la virgule, du
point et virgule, voire même du point. Il laissait à ses éditeurs
le soin de mettre au net sa rédaction. Je n'ai cru devoir respecter
scrupuleusement que ses coupures d'alinéas. J'estime que l'alinéa est
plus qu'une élégance typographique, il marque les étapes de la pensée
d'un écrivain.

       *       *       *       *       *

J'aurai donné une idée complète du manuscrit de la _Vie de Henri
Brulard_ en décrivant encore deux de ses particularités.

Il forme, je l'ai déjà dit, trois gros volumes in-quarto, plus
deux cahiers. C'est beaucoup pour 878 pages, même écrites au recto
seulement, et pourvues parfois de _bis_, de _ter_ et même de _quater._
Mais Beyle a laissé de nombreuses pages blanches à la fin, souvent même
au milieu des chapitres. Dans quel but? Cela est difficile à démêler.
Mieux vaut ne rien dire que d'échafauder de hasardeuses hypothèses.

Enfin, le manuscrit est accompagné d'une vingtaine de gravures
au trait; la plupart ont été insérées dans le premier volume,
quelques-unes ornent le second, et le troisième en est complètement
dépourvu. Ces gravures reproduisent des tableaux de vieux maîtres
italiens aimés de Beyle: Pérugin, Mantegna, Titien, et surtout Raphaël
et le Dominiquin. Certaines proviennent d'une revue d'art alors en
faveur: _L'Ape Italiana._ Deux d'entre elles portent des notes au
crayon, hâtivement griffonnées par Stendhal. Au bas de la Vocation
des saints Pierre et André, l'auteur a écrit: «A Saint-André _della
Valle_, admirable Dominiquin»; et, sous la Sainte Famille d'Annibal
Carrache, il note: «Physionomie commune: les grands peintres ne
vivaient qu'avec des ouvriers, Annibal Carrache par exemple (la Reine
de Saba, aux Loges de Raphaël, canaille).»

Outre ces gravures, Stendhal a joint au premier volume un petit
portrait à l'aquarelle, peu poussé, mais de facture large et agréable.
Il note de sa main que ce portrait est celui de Don Philippe Caetani.
Deux ébauches au crayon accompagnent le portrait; des légendes de
Stendhal annoncent le «baron Aulajani» et la «main de la comtesse
Sandre». Une note de Casimir Stryienski attribue le portrait de Don
Philippe--dubitativement d'ailleurs et sans aucune preuve--à Abraham
Constantin, peintre sur porcelaine et miniaturiste, fort lié avec
Beyle, et qui effectivement séjournait à Rome en 1835.

       *       *       *       *       *

Telle est cette masse touffue et cependant si vivante qui constitue le
manuscrit de la _Vie de Henri Brulard._

Avec une piété fidèle, j'ai reproduit ce manuscrit dans son
intégralité. En supprimant certaines parties, en en abrégeant d'autres,
on risque de diminuer l'œuvre et d'égarer soit les biographes, soit
les critiques. Sur la foi de l'édition de Casimir Stryienski M. Arthur
Chuquet, l'auteur de _Stendhal-Beyle_, s'étonne (page 5) que Stendhal
ait à peine mentionné ses camarades d'enfance, et n'ait pas dit un mot
de Crozet. Étonnement injustifié, surtout en ce qui concerne Crozet.

A dire vrai, les éditions de Casimir Stryienski, aussi bien celle de
1890 que celle de 1912, ont laissé beaucoup d'inédit dans le texte de
la _Vie de Henri Brulard_, surtout dans la période de la formation
intellectuelle du jeune Beyle. Elles sont souvent inexactes dans
la lecture et ont même, une fois, ajouté au texte de Stendhal une
réflexion de Romain Colomb.

Loin de moi la pensée d'en faire un grief à Casimir Stryienski. Son
mérite est assez grand, et il a rendu trop de services aux fidèles de
Stendhal, pour qu'on ne puisse lui pardonner des péchés, en somme,
véniels.

Et, grâce à lui, cette _Vie de Henri Brulard_ est bien autre chose
qu'une banale réédition[35].

Henry Debraye.


[Footnote 1: Par une erreur inconcevable, le premier feuillet a été
relié avec le manuscrit R 5.886. tome XII, fol. 3.]

[Footnote 2: Nous ne pouvons, malheureusement, reproduire tous ces
dessins. Mais on les trouvera décrits aussi minutieusement que possible
dans les notes et, d'autre part, résumés en grand nombre, dans deux
planches de la présente édition: _Grenoble en 1793_ et _Plan de
l'appartement du docteur Gagnon._]

[Footnote 3: Feuillet de garde, en tête du tome III du manuscrit.]

[Footnote 4: R .900, fol. 09 v° vl 70 v°.]

[Footnote 5: Le _Chasseur vert_ devint _Lucien Leuwen_, publié pour la
première fois, en 1894, par M. Jean de Mitty.]

[Footnote 6: Tome III du manuscrit, dernier feuillet.]

[Footnote 7: La clef annoncée par Stendhal n'existe pas. Il n'y a plus
lieu, d'ailleurs, de respecter exactement celte volonté du testateur:
les noms cités par lui sont devenus historiques pour la plupart.]

[Footnote 8: Manuscrit R 5.896, vol. XII, fol. 3 v°.--Stendhal ajoute
à côté: «_Vie de Henri Brulard_. Conditions: 1° N'imprimer qu'après
mon décès; 2° Changer absolument tous les noms de femmes; 3° Ne changer
aucun nom d'homme. Cività-Vecchia, le 30 novembre 1835. H. Beyle.»]

[Footnote 9: Tome 1er du manuscrit, feuillet de garde.--Les
autres testaments ou fragments de testaments se trouvent aux feuillets
7 _bis_, 59 v°, 511 v°, 554 v° et 572 v°. Le lecteur les trouvera
dans les notes de la présente édition correspondant à ces passages du
manuscrit.]

[Footnote 10: Voir chapitre XLII.]

[Footnote 11: Ce plan se trouve dans R 5.896, tome XII, fol. 2.]

[Footnote 12: Ces quarante pages se trouvent clans le cahier R 300.
Elles constituent les chapitres XIII et XV de la présente édition.]

[Footnote 13: Cette note est placée à la fin du cahier R 300, fol. 68
v°.]

[Footnote 14: Le fol. 255 se termine par cette phrase: «Pendant plus
d'un mois, je fus fier de cette vengeance; j'aime cela dans un enfant.
» (Tome I, p. 200 de la présente édition.)]

[Footnote 15: Cf. la note placée en tête du chapitre XVIII, tome II, p.
249.--L'«Encyclopédie du XIXe siècle» est la deuxième des
annexes, tome II, p. 311.]

[Footnote 16: Chapitre XXXIV, tome II, p. 57-58.]

[Footnote 17: Cette note est placée à la fin du cahier R 300, fol. 08
v°.--La note citée un peu plus loin est écrite sur ce même feuillet.]

[Footnote 18: La seconde est Alexandrine, la troisième Métilde, que
Stendhal cite plus loin dans la même phrase.]

[Footnote 19: Chapitre XXXI.]

[Footnote 20: Chapitre V.]

[Footnote 21: Chapitre XIV.]

[Footnote 22: Chapitre XXV.]

[Footnote 23: Chapitre XXX. La rédaction écartée a été rayée au crayon
par Stendhal.]

[Footnote 24: Chapitre XV. Stendhal vient d'écrire: «J'emprunterai
pour un instant la langue de Cabanis.»]

[Footnote 25: Chapitre V.]

[Footnote 26: Chapitre VII.]

[Footnote 27: Chapitre XXV.]

[Footnote 28: Chapitre XXXIV.]

[Footnote 29: Écrit le 6 avril 1830, avant de partir en congé, sur un
feuillet de garde du volume III.]

[Footnote 30: Lettre à Romain Colomb, du 4 novembre 1834.]

[Footnote 31: Chapitre XLI.]

[Footnote 32: J'ai écrit horriblement vite douze ou quinze volumes
in-octavo, que M. de Stendhal a imprimés. (Lettre à Romain Colomb citée
ci-dessus.)]

[Footnote 33: Chapitre XXX.]

[Footnote 34: Chapitre XX.--Stendhal écrit encore, un peu plus loin: «
Justification de ma mauvaise écriture: les idées me salopent et s'en
vont si je ne les saisis pas. Souvent, mouvement nerveux de la main.»]

[Footnote 35: J'ai l'agréable devoir de remercier, à cette place, tous
ceux qui ont bien voulu m'assister de leur expérience. J'adresse en
particulier l'expression de ma gratitude à M. Georges Cain, Stendhalien
passionné et Parisien érudit, ainsi qu'à mes aimables concitoyens
Grenoblois, M. Edmond Maignien, bibliothécaire municipal, le dévoué
et compétent gardien des manuscrits de Stendhal; M. Samuel Chabert,
professeur à la Faculté des Lettres, dont la notice sur la Maison
natale d'Henri Beyle complète le présent ouvrage, et M. Émile Robert,
architecte municipal, un de ceux qui connaissent le mieux l'ancien
Grenoble.]



CHAPITRE I[1]


Je me trouvais ce matin, 16 octobre 1832, à San Pietro in Montorio,
sur le mont Janicule, à Rome. Il faisait un soleil magnifique; un
léger vent de sirocco à peine sensible faisait flotter quelques petits
nuages blancs au-dessus du mont Albano; une chaleur délicieuse régnait
dans l'air, j'étais heureux de vivre. Je distinguais parfaitement
Frascati et Castel-Gandolfo, qui sont à quatre lieues d'ici, la villa
Aldobrandini où est cette sublime fresque de Judith du Dominiquin. Je
vois parfaitement le mur blanc qui marque les réparations faites en
dernier lieu par le prince F. Borghèse, celui-là même que je vis à
Wagram colonel du régiment de cuirassiers, le jour où M. de M..., mon
ami, eut la jambe emportée. Bien plus loin, j'aperçois la roche de
Palestrina et la maison blanche de Castel San Pietro, qui fut autrefois
sa forteresse. Au-dessous du mur contre lequel je m'appuie, sont les
grands orangers du verger des Capucins, puis le Tibre et le prieuré de
Malte, et un peu après, sur la droite, le tombeau de Cecilia Metella,
Saint-Paul et la pyramide de Cestius. En face de moi, je vois[2]
Sainte-Marie-Majeure et les longues lignes du palais de Monte-Cavallo.
Toute la Rome ancienne et moderne, depuis l'ancienne voie Appienne
avec les ruines de ses tombeaux et de ses aqueducs jusqu'au magnifique
jardin du Pincio, bâtis par les Français, se déploie à la vue.

Ce lieu est unique au monde, me disais-je en rêvant; et la Rome
ancienne, malgré moi, l'emportait sur la moderne, tous les souvenirs
de Tite-Live me revenaient en foule. Sur le mont Albano, à gauche du
couvent, j'apercevais les Prés d'Annibal.

       *       *       *       *       *

Quelle vue magnifique! C'est donc ici que la _Transfiguration_ de
Raphaël a été admirée pendant deux siècles et demi. Quelle différence
avec la triste galerie de marbre gris où elle est enterrée aujourd'hui
au fond du Vatican! Ainsi, pendant deux cent cinquante ans ce
chef-d'œuvre a été ici, deux cent cinquante ans!... Ah! dans trois
mois j'aurai cinquante ans, est-il bien possible! 1783, 93, 1803, je
suis tout le compte sur mes doigts... et 1833, cinquante. Est-il bien
possible! Cinquante! Je vais avoir la cinquantaine: et je chantais
l'air de Grétry:


    Quand on a la cinquantaine.


Cette découverte imprévue ne m'irrita point, je venais de songer à
Annibal et aux Romains. De plus grands que moi sont bien morts!...
Après tout, me dis-je, je n'ai pas mal occupé ma vie, _occupé!_ Ah!
c'est-à-dire que le hasard ne m'a pas donné trop de malheurs, car en
vérité ai-je dirigé le moins du monde ma vie?

Aller devenir amoureux de Mlle de Grisheim! Que pouvais-je
espérer d'une demoiselle noble, fille d'un général en faveur deux mois
auparavant, avant la bataille de Iéna! Brichaud avait bien raison quand
il me disait, avec sa méchanceté habituelle: «Quand on aime une femme,
on se dit: Qu'en veux-je faire?»

       *       *       *       *       *

Je me suis assis sur les marches de San Pietro et là j'ai rêvé une
heure ou deux à cette idée: je vais avoir cinquante ans, il serait bien
temps de me connaître. Qu'ai-je été, que suis-je, en vérité je serais
bien embarrassé de le dire.

Je passe pour un homme de beaucoup d'esprit et fort insensible,
roué même, et je vois que j'ai été constamment occupé par des
amours malheureuses. J'ai aimé éperdument Mlle Kably,
Mlle de Grisheim, Mme de Diphortz, Métilde, et
je ne les ai point eues, et plusieurs de ces amours ont duré trois ou
quatre ans. Métilde a occupé absolument ma vie de 1818 à 1824. Et je
ne suis pas encore guéri, ai-je ajouté, après avoir rêvé à elle seule
pendant un gros quart d'heure peut-être. M'aimait-elle[3]?

J'étais attendri, en prière, en extase. Et Menti[4], dans quel
chagrin ne m'a-t-elle pas plongé quand elle m'a quitté? Là, j'ai eu
un frisson en pensant au 15 septembre 1826, à San Remo, à mon retour
d'Angleterre. Quelle année ai-je passée du 15 septembre 1826 au 15
septembre 1827! Le jour de ce redoutable anniversaire, j'étais à l'île
d'Ischia. Et je remarquai un mieux sensible; au lieu de songer à mon
malheur directement, comme quelques mois auparavant, je ne songeais
plus qu'au _souvenir_ de l'état malheureux où j'étais plongé en octobre
1826 par exemple. Cette observation me consola beaucoup.

Qu'ai-je donc été? Je ne le saurai. A quel ami, quelque éclairé qu'il
soit, puis-je le demander? M. di Fiore lui-même ne pourrait me donner
d'avis. A quel ami ai-je jamais dit un mot de mes chagrins d'amour?

Et ce qu'il y a de singulier et de bien malheureux, me disais-je ce
matin, c'est que mes _victoires_ (comme je les appelais alors, la tête
remplie de choses militaires) ne m'ont pas fait un plaisir qui fût la
moitié seulement du profond malheur que me causaient mes défaites.

La victoire étonnante de Menti ne m'a pas fait un plaisir comparable à
la centième partie de la peine qu'elle m'a faite en me quittant pour M.
de Bospier.

Avais-je donc un caractère triste?

... Et là, comme je ne savais que dire, je me suis mis sans y songer
à admirer de nouveau l'aspect sublime des ruines de Rome et de sa
grandeur moderne: le Colysée vis-à-vis de moi et sous mes pieds, le
Palais Farnèse, avec sa belle galerie de choses modernes ouverte en
arceaux, le palais Corsini sous mes pieds.

Ai-je été un homme d'esprit? Ai-je eu du talent pour quelque chose? M.
Daru[5] disait que j'étais ignorant comme une carpe; oui, mais c'est
Besançon qui m'a rapporté cela et la gaieté de mon caractère rendait
fort jalouse la morosité de cet ancien secrétaire-général de Besançon
[6]. Mais ai-je eu le caractère gai?

       *       *       *       *       *

Enfin, je ne suis descendu du Janicule que lorsque la légère brume du
soir est venue m'avertir que bientôt je serais saisi par le froid subit
et fort désagréable et malsain qui en ce pays suit immédiatement le
coucher du soleil. Je me suis hâté de rentrer au Palazzo Conti (Piazza
Minerva), j'étais harassé. J'étais en pantalon de...[7] blanc
anglais, j'ai écrit sur la ceinture, en dedans: 16 octobre 1832, je
vais avoir la cinquantaine, ainsi abrégé pour n'être pas compris: _J.
vaisa voir la_ 5[8].

       *       *       *       *       *

Le soir, en rentrant assez ennuyé de la soirée de l'ambassadeur, je me
suis dit: Je devrais écrire ma vie, je saurais peut-être enfin, quand
cela sera fini, dans deux ou trois ans, ce que j'ai été, gai ou triste,
homme d'esprit ou sot, homme de courage ou peureux, et enfin au total
heureux ou malheureux, je pourrai faire lire ce manuscrit à di Fiore.

Cette idée me sourit.--Oui, mais cette effroyable quantité de _Je_
et de _Moi!_ Il y a de quoi donner de l'humeur au lecteur le plus
bénévole. _Je_ et _moi_, ce serait, au talent près[9], comme M. de
Chateaubriand, ce roi des _égotistes._


    De _je_ mis avec _moi_ tu fais la récidive...


Je me dis ce vers à chaque fois que je lis une de ses pages. On
pourrait écrire, il est vrai, en se servant de la troisième personne,
_il_ fit, _il_ dit; oui, mais comment rendre compte des mouvements
intérieurs de l'âme? C'est là-dessus surtout que j'aimerais à consulter
di Fiore.

Je ne continue que le 23 novembre 1835. La même idée d'écrire _my
life_ m'est venue dernièrement pendant mon voyage de Ravenne; à vrai
dire, je l'ai eue bien des fois depuis 1832, mais toujours j'ai été
découragé par cette effroyable difficulté des _Je_ et des _Moi_, qui
fera prendre l'auteur en grippe; je ne me sens pas le talent pour la
tourner. A vrai dire, je ne suis rien moins que sûr d'avoir quelque
talent pour me faire lire. Je trouve quelquefois beaucoup de plaisir à
écrire, voilà tout[10].

S'il y a un autre monde, je ne manquerai pas d'aller voir Montesquieu;
s'il me dit: «Mon pauvre ami, vous n'avez pas eu de talent du tout,»
j'en serai fâché, mais nullement surpris. Je sens cela souvent, quel
œil peut se voir soi-même? Il n'y a pas trois ans que j'ai trouvé ce
_pourquoi._

Je vois clairement que beaucoup d'écrivains qui jouissent d'une
grande renommée sont détestables. Ce qui serait un blasphème à dire
aujourd'hui de M. de Chateaubriand (sorte de Balzac) sera un _truism_
en 1880. Je n'ai jamais varié sur ce Balzac: en paraissant, vers 1803,
le _Génie_ de Chateaubriand m'a semblé ridicule[11]. Mais sentir les
défauts d'un autre, est-ce avoir du talent? Je vois les plus mauvais
peintres voir très bien les défauts les uns des autres: M. Ingres a
toute raison contre M. Gros, et M. Gros contre M. Ingres (je choisis
ceux dont on parlera peut-être encore en 1835).

Voici le raisonnement qui m'a rassuré à l'égard de ces Mémoires.
Supposons que je continue ce manuscrit et qu'une fois écrit je ne
le brûle pas; je le léguerai non à un ami qui pourrait devenir dévot
[12] ou vendu à un parti, comme ce jeune serin de Thomas Moore, je le
léguerai à un libraire, par exemple à M. Levavasseur (place Vendôme,
Paris).

Voilà donc un libraire qui, après moi, reçoit un gros volume relié de
cette détestable écriture. Il en fera copier quelque peu, et lira;
si la chose lui semble ennuyeuse, si personne ne parle plus de M. de
Stendhal, il laissera là le fatras, qui sera peut-être retrouvé deux
cents ans plus tard, comme les mémoires de Benvenuto Cellini.

S'il imprime, et que la chose semble ennuyeuse, on en parlera au bout
de trente ans comme aujourd'hui l'on parle du poème de la _Navigation_
de cet espion d'Esménard, dont il était si souvent question aux
déjeuners de M. Daru en 1802. Et encore cet espion était, ce me
semble, censeur ou directeur de tous les journaux qui le _poffaient_
(de _to puff_) à outrance toutes les semaines. C'était le Salvandy de
ce temps-là, encore plus impudent, s'il se peut, mais avec bien plus
d'idées.

       *       *       *       *       *

Mes Confessions n'existeront donc plus trente ans après avoir été
imprimées, si les _Je_ et les _Moi_ assomment trop les lecteurs; et
toutefois j'aurai eu le plaisir de les écrire, et de faire à fond mon
examen de conscience. De plus, s'il y a succès, je cours la chance
d'être lu en 1900 par les âmes que j'aime, les madame Roland, les
Mélanie Guilbert, les...[13]

Par exemple, aujourd'hui 24 novembre 1835, j'arrive de la chapelle
Sixtine, où je n'ai eu aucun plaisir, quoique muni d'une bonne lunette
pour voir la voûte et le Jugement dernier de Michel-Ange; mais un excès
de café commis avant-hier chez les Caetani par la faute d'une machine
que Michel-Ange[14] a rapportée de Londres, m'avait jeté dans la
névralgie. Une machine trop parfaite. Ce café trop excellent, lettre de
change tirée sur le bonheur à venir au profit du moment présent, m'a
rendu mon ancienne névralgie, et j'ai été à la chapelle Sixtine comme
un mouton, _id est_ sans plaisir, jamais l'imagination n'a pu prendre
son vol. J'ai admiré la draperie de brocart d'or, peinte à fresque à
côté du trône, c'est-à-dire du grand fauteuil de bois de noyer du Pape.
Cette, draperie, qui porte le nom de Sixte IV, Pape (_Sixtus IIII,
Papa_), on peut la toucher de la main, elle est à deux pieds de l'œil
où elle fait illusion après trois cent cinquante quatre ans.

N'étant bon à rien, pas même à écrire des lettres officielles pour
mon métier, j'ai fait allumer du feu, et j'écris ceci, sans mentir
j'espère, sans me faire illusion, avec plaisir, comme une lettre à un
ami. Quelles seront les idées de cet ami en 1880? Combien différentes
des nôtres! Aujourd'hui c'est une énorme imprudence, une énormité pour
les trois quarts de mes connaissances, que ces deux idées: le _plus
fripon des Kings_ et _Tartare hypocrite_[15] appliquées à deux
noms que je n'ose écrire; en 1880, ces jugements seront des _truisms_
que même les Kératry de l'époque n'oseront plus répéter. Ceci est
du nouveau pour moi; parler à des gens dont on ignore absolument la
tournure d'esprit, le genre d'éducation, les préjugés, la religion
[16]! Quel encouragement à être _vrai_, et simplement _vrai_, il
n'y a que cela qui tienne. Benvenuto a été _vrai_, et on le suit
avec plaisir, comme s'il était écrit d'hier, tandis qu'on saute
les feuillets de ce jésuite[17] de Marmontel qui pourtant prend
toutes les précautions possibles pour ne pas déplaire, en véritable
Académicien. J'ai refusé d'acheter ses mémoires à Livourne, à vingt
sous le volume, moi qui adore ce genre d'écrits.

Mais combien ne faut-il pas de précautions pour ne pas mentir!

Par exemple, au commencement du premier chapitre, il y a une chose qui
peut sembler une hâblerie: non, mon lecteur, je n'étais point soldat à
Wagram en 1809.

Il faut que vous sachiez que, quarante-cinq ans avant vous, il était
de mode d'avoir été soldat sous Napoléon. C'est, doue aujourd'hui,
1835, un mensonge tout à fait digne d'être écrit que de faire entendre
indirectement, et sans mensonge absolu (_jesuitico_[18] _more_),
qu'on a été soldat à Wagram.

Le fait est que j'ai été maréchal des logis et sous-lieutenant au
sixième dragons à l'arrivée de ce régiment en Italie, mai 1800, je
crois, et que je donnai ma démission à l'époque de la petite paix de
1803. J'étais ennuyé à l'excès de mes camarades, et ne trouvais rien
de si doux que de vivre à Paris, _en philosophe_, c'était le mot dont
je me servais alors avec moi-même, au moyen de cent cinquante francs
par mois que mon père me donnait. Je supposais qu'après lui j'aurais le
double ou deux fois le double; avec l'ardeur de savoir qui me brûlait
alors, c'était beaucoup trop.

Je ne suis pas devenu colonel, comme je l'aurais été avec la puissante
protection de M. le comte Daru, mon cousin, mais j'ai été, je crois,
bien plus heureux. Je ne songeai bientôt plus à étudier M. de Turenne
et à l'imiter, cette idée avait été mon but fixe pendant les trois ans
que je fus dragon. Quelquefois elle était combattue par cette autre:
faire des comédies comme Molière et vivre avec une actrice. J'avais
déjà alors un dégoût mortel pour les femmes honnêtes et l'hypocrisie
qui leur est indispensable. Ma paresse énorme l'emporta; une fois à
Paris, je passais des six mois entiers sans faire de visites à ma
famille (MM. Daru, Mme Le Brun, M. et Mme de
Baure), je me disais toujours _demain_; je passai deux ans ainsi,
dans un cinquième étage de la rue d'Angiviller, avec une belle vue
sur la colonnade du Louvre, et lisant La Bruyère, Montaigne et J.-J.
Rousseau, dont bientôt l'emphase m'offensa. Là se forma mon caractère.
Je lisais beaucoup aussi les tragédies d'Alfieri, m'efforçant d'y
trouver du plaisir, je vénérais Cabanis, Tracy et J.-B. Say, je lisais
souvent Cabanis, dont le style vague me désolait. Je vivais solitaire
et fou comme un Espagnol, à mille lieues de la vie réelle. Le bon père
Jeki, Irlandais, me donnait des leçons d'anglais, mais je ne faisais
aucun progrès, j'étais fou d'Hamlet.

Mais je me laisse emporter, je m'égare, je serai inintelligible si je
ne suis pas l'ordre des temps, et d'ailleurs les circonstances ne me
reviendront pas si bien.

Donc, à Wagram, en 1809, je n'étais pas militaire, mais au contraire
adjoint aux commissaires des Guerres, place où mon cousin, M. Daru,
m'avait mis pour _me retirer du vice_, suivant le style de ma famille.
Car ma solitude de la rue d'Angiviller avait fini par vivre une année
à Marseille avec une actrice charmante[19] qui avait les sentiments
les plus élevés et à laquelle je n'ai jamais donné un sou.

D'abord, par la grandissime raison que mon père me donnait toujours
cent cinquante francs par mois sur lesquels il fallait vivre, et cette
pension était fort mal payée à Marseille, en 1805.

Mais je m'égare encore. En octobre 1806, après _Iéna_, je fus adjoint
aux commissaires des Guerres, place honnie par les soldats; en 1810,
le 3 août, auditeur au Conseil d'Etat, inspecteur général du mobilier
de la Couronne quelques jours après. Je fus en faveur, non auprès du
maître, Napoléon ne parlait pas à des fous de mon espèce, mais fort
bien vu du meilleur des hommes, M. le duc de Frioul (Duroc). Mais je
m'égare.


[Footnote 1: Le _chapitre I_ comprend les feuillets 1 à 20.--Écrit les
23 et 24 novembre 1835.--Le fol. 1 ne fait pas partie du ms. R 299 de
la Bibl. mun. de Grenoble. Il a été relié avec le vol. R 5896. Le fol.
1 du ms. R 299 porte: «Moi, Henri Brulard, j'écrivais ce qui suit, à
Rome, de 1832 à 1836.»]

[Footnote 2: _En face de moi, je vois ..._--Variante: «_J'aperçois._»]

[Footnote 3: _M'aimait-elle_?--Nous n'adoptons pas la leçon proposée
par M. Bédier à M. Paul Arbelet et adoptée par Stryienski dans sa
2e édition de la _Vie de Henri Brulard._ Le manuscrit
porte en effet nettement un point entre les mots: _peut-être_ et
_m'aimait-elle._ (Cf. Casimir Stryienski et Paul Arbelet, _Soirées du
Stendhal-Club_, 2e série, p. 81 note.)]

[Footnote 4: _Et Menti ..._--Clémentine, que Stendhal appelle plus
souvent Menta (Sur Mme Clémentine C..., voir A. Chuquet,
_Stendhal-Beyle_, p. 180-183.]

[Footnote 5: _M. Daru...._--Ms.: «_Ruda._»--Sur les habitudes
anagrammatiques de Stendhal, voir l'Introduction.]

[Footnote 6: _ ...cet ancien secrétaire-général de Besançon._--Stendhal
surnomme souvent Besançon son ami de Mareste, qui fut
secrétaire-général de la préfecture du Doubs.]

[Footnote 7: _J'étais en pantalon de ..._--Le nom est laissé en blanc
dans le manuscrit.]

[Footnote 8: _J. vaisa voir la 5._--Entre cet alinéa et le suivant,
Stendhal a laissé un assez grand espace dans lequel il a écrit le mot:
«_Chap._»]

[Footnote 9: ... _au talent près ..._--Variante: «_Moins le talent._»]

[Footnote 10: _Je trouve quelquefois beaucoup de plaisir à écrire,
voilà tout._--Un feuillet intercalaire est ainsi conçu: «Au lieu de
tant de bavardages, peut-être que ceci suffit:

Brulard (Marie-Henry), né à Grenoble en 1786 (_sic_), d'une famille
de bonne bourgeoisie qui prétendait à la noblesse, il n'y eut pas de
plus fiers aristocrates qu'on pût voir dès 1752. Il fut témoin de bonne
heure de la méchanceté et de l'hypocrisie de certaines gens, de là sa
haine d'instinct pour la gion. Son enfance fut heureuse jusqu'à la mort
de sa mère, qu'il perdit à sept ans, ensuite les prêtres en firent un
enfer. Pour en sortir, il étudia les mathématiques avec passion et en
1797 ou 98 remporta le premier prix, tandis que cinq élèves reçus le
mois après à l'École polytechnique n'avaient que le second. Il arriva
à Paris le lendemain du 18 brumaire (9 novembre 1799), mais se garda
bien de se présenter à l'examen pour l'École polytechnique. Il partit
avec l'armée de réserve en amateur et passa le Saint-Bernard deux
jours après le Premier Consul. A son arrivée à Milan, M. Daru, son
cousin, alors inspecteur aux revues de l'armée, le fit entrer comme
maréchal des logis, et bientôt sous-lieutenant, dans le 6e
de Dragons, dont M. Le Baron, son ami, était colonel. Dans son régiment
B., qui avait 150 francs de pension par mois et qui se disait riche,
il avait 17 ans, fut envié et pas trop bien reçu; il eut cependant
un beau certificat du Conseil d'administration. Un an après, il fut
aide-de-camp du brave lieutenant-général Michaud, fit la campagne du
Mincio contre le général Bellegarde, jugea la sottise du général Brune
et fit des garnisons charmantes à Brescia et Bergame. Obligé de quitter
le général Michaud, car il fallait être au moins lieutenant pour
remplir les fonctions d'aide-de-camp, il rejoignit le 6e de
Dragons à Alba et Savigliano, fièrement, fit une maladie mortelle à
Saluces ...

Ennuyé de ses camarades, culottes de peau, B. vint à Grenoble, devint
amoureux de Mlle Victorine M.; et, profitant de la petite
paix, donna sa démission et alla à Paris, où il passa dix ans dans
la solitude, croyant ne faire que s'amuser en lisant les _Lettres
Persanes_, Montaigne, Cabanis, Tracy, et dans le fait finissant son
éducation.»]

[Footnote 11: ... _le_ Génie _de Cha_[teaubriand]: m'a semblé
ridicule.--Le _Génie du Christianisme_ parut en 1802.]

[Footnote 12: ... _qui pourrait devenir dévot ..._--Ms.: «_Votdé._»]

[Footnote 13: ... _les madame Roland, les Mélanie Guilbert, les
..._--La phrase est inachevée.]

[Footnote 14: ... _une machine que Michel-Ange ..._--Le prince
Michel-Ange Caetani, frère de Don Philippe, ami de Stendhal.]

[Footnote 15: ... _le plus fripon des Kings et Tartare hypocrite
..._--Le premier est Louis-Philippe, le second le tsar de Russie,
Alexandre Ier.]

[Footnote 16: ... _les préjugés, la religion!_--Ms.: «_Gionreli._»]

[Footnote 17: ... _tandis qu'on saute les feuillets de ce jésuite
..._--Ms.: «_Tejessui._»]

[Footnote 18: ... _(jesuitico more) ..._--Ms.: «_Ticojesui._»]

[Footnote 19: ... _vivre une année à Marseille avec une actrice
charmante ..._--Mélanie Guilbert, que Stendhal appelle ailleurs
Louason.]



CHAPITRE II[1]


Je tombai avec Napoléon en avril 1814. Je vins en Italie vivre comme
clans la rue d'Angiviller[2]. En 1821, je quittai Milan, le désespoir
dans l'âme à cause de Métilde, et songeant beaucoup à me brûler la
cervelle. D'abord tout m'ennuya à Paris; plus tard, j'écrivis pour
me distraire; Métilde mourut, donc inutile de retourner à Milan.
J'étais devenu parfaitement heureux; c'est trop dire, mais enfin fort
passablement heureux, en 1830, quand j'écrivais _le Rouge et le Noir._

Je fus ravi par les journées de juillet, je vis les balles sous les
colonnes du Théâtre-Français, fort peu de danger de ma part; je
n'oublierai jamais ce beau soleil, et la première vue du drapeau
tricolore, le 29 ou le 30[3], vers huit heures, après avoir couché
chez le commandeur Pinto, dont la nièce avait peur. Le 25 septembre,
je fus nommé consul à Trieste par M. Molé[4], que je n'avais jamais
vu. De Trieste, je suis venu en 1831 à Cività-Vecchia et Rome[5],
où je suis encore et où je m'ennuie, faute de pouvoir faire échange
d'idées. J'ai besoin de temps en temps de converser le soir avec des
gens d'esprit, faute de quoi je me sens comme asphyxié.

Ainsi, voici les grandes divisions de mon conte: né en 1783, dragon en
1800, étudiant de 1803 à 1806[6]. En 1806, adjoint aux commissaires
des Guerres, intendant à Brunswick. En 1809, relevant les blessés à
Essling ou à Wagram, remplissant des missions le long du Danube, sur
ses rives couvertes de neige, à Linz et Passau, amoureux de madame la
comtesse Petit, pour la revoir demandant à aller en Espagne. Le 3 août
1810 nommé par elle, à peu près, auditeur au Conseil d'Etat. Cette vie
de haute faveur et de dépenses me conduit à Moscou, me fait intendant à
Sagan, en Silésie, et enfin tomber en avril 1814[7]. Qui le croirait!
quant à moi personnellement, la chute me fit plaisir.

Après la chute, étudiant, écrivain, fou d'amour, faisant imprimer[8]
l'_Histoire de la Peinture en Italie en 1817_; mon père, devenu ultra,
se ruine et meurt en 1819, je crois; je reviens à Paris en juin 1821.
Je suis au désespoir à cause de Métilde, elle meurt, je l'aimais mieux
morte qu'infidèle, j'écris, je me console, je suis heureux. En 1830,
au mois de septembre, je rentre dans la carrière administrative où je
suis encore, regrettant la vie d'écrivain au troisième étage de l'hôtel
de Valois, rue de Richelieu, n° 71.

J'ai été homme d'esprit depuis l'hiver 1826, auparavant je me taisais
par paresse. Je passe, je crois, pour l'homme le plus gai et le plus
insensible, il est vrai que je n'ai jamais dit un seul mot des femmes
que j'aimais. J'ai éprouvé absolument à cet égard tous les symptômes du
tempérament mélancolique décrit par Cabanis. J'ai eu très peu de succès.

Mais, l'autre jour, rêvant à la vie dans le chemin solitaire au-dessus
du lac d'Albano, je trouvai que ma vie pouvait se résumer par les noms
que voici, et dont j'écrivais les initiales sur la poussière, comme
Zadig, avec ma canne, assis sur le petit banc derrière les stations
du Calvaire des _Minori Menzati_ bâti par le frère d'Urbain VIII,
Barberini, auprès de ces deux beaux arbres enfermés par un petit mur
rond[9]:

Virginie (Kably), Angela (Pietragrua), Adèle (Rebuffel), Mélanie
(Guilbert), Mina (de Grisheim), Alexandrine (Petit), Angelina que je
n'ai jamais aimée (Bereyter), Angela (Pietragrua), Métilde (Dembowski),
Clémentine, Giulia. Et enfin, pendant un mois au plus, Mme
Azur dont j'ai oublié le nom de baptême[10], et, imprudemment, hier,
Amalia (B.).

La plupart de ces êtres charmants ne m'ont point honoré de leurs
bontés; mais elles ont à la lettre occupé toute ma vie. A elles ont
succédé mes ouvrages. Réellement je n'ai jamais été ambitieux, mais en
1811 je me croyais ambitieux.

L'état habituel de ma vie a été celui d'amant malheureux, aimant la
musique et la peinture, c'est-à-dire jouir des produits de ces arts
et non les pratiquer gauchement. J'ai recherché avec une sensibilité
exquise la vue des beaux paysages; c'est pour cela uniquement que j'ai
voyagé. Les paysages étaient comme un _archet_ qui jouait sur mon
âme, et des aspects que personne ne citait, la ligne de rochers en
approchant d'Arbois, je crois, en venant de Dole par la grande route,
sont pour moi une image sensible et évidente de l'âme de Métilde. Je
vois que la Rêverie a été ce que j'ai préféré à tout, même à passer
pour homme d'esprit. Je ne me suis donné cette peine, je n'ai pris
cet état d'improviser en dialogue, au profit de la société où je me
trouvais, qu'en 1826, à cause du désespoir où je passai les premiers
mois de cette année fatale.

Dernièrement, j'ai appris, en le lisant dans un livre (les lettres
de Victor Jacquemont, l'Indien) que quelqu'un avait pu me trouver
brillant. Il y a quelques années, j'avais vu la même chose à peu près
dans un livre, alors à la mode, de lady Morgan. J'avais oublié cette
belle qualité qui m'a fait tant d'ennemis. (Ce n'était peut-être que
l'apparence de la qualité, et les ennemis sont des êtres trop communs
pour juger du brillant; par exemple, comment un comte d'Argout peut-il
juger du _brillant?_ Un homme dont le bonheur est de lire deux ou trois
volumes de romans in-12, pour femme de chambre, par jour! Comment M. de
Lamartine jugerait-il de l'esprit? D'abord il n'en a pas et, en second
lieu, il dévore aussi deux volumes par jour des plus plats ouvrages. Vu
à Florence en 1824 ou 1826.)

Le grand _drawback_ (inconvénient) d'avoir de l'esprit, c'est qu'il
faut avoir l'œil fixé sur les demi-sots qui vous entourent, _et se
pénétrer de leurs plates sensations._ J'ai le défaut de m'attacher au
moins impuissant d'imagination et de devenir inintelligible pour les
autres qui, peut-être, n'en sont que plus contents.

Depuis que je suis à Rome, je n'ai pas d'esprit une fois la semaine
et encore pendant cinq minutes, j'aime mieux rêver. Ces gens-ci ne
comprennent pas assez les finesses de la langue française pour sentir
les finesses de mes observations: il leur faut du gros esprit de
commis-voyageur, comme Mélodrame qui les enchante (exemple: Michel-Ange
Caetani) et est leur véritable pain quotidien. La vue d'un pareil
succès me glace, je ne daigne plus parler aux gens qui ont applaudi
Mélodrame. Je vois tout le néant de la vanité.

Il y a deux mois donc, en septembre 1835, rêvant à écrire ces mémoires,
sur la rive du lac d'Albano (à deux cents pieds du niveau du lac),
j'écrivais sur la poussière, comme Zadig, ces initiales:


    V. Aa. Ad. M. Mi. Al. Aine. Apg. Mde. C. G. Ar.

       1              2              3  4              5              6


(Mme Azur, dont j'ai oublié le nom de baptême).

Je rêvais profondément à ces noms et aux étonnantes bêtises et sottises
qu'ils m'ont fait faire (je dis étonnantes pour moi, non pour le
lecteur, et d'ailleurs je ne m'en repens pas).

Dans le fait je n ai eu que six femmes que j'ai aimées.


    La plus grande passion est à débattre entre
    Mélanie, Alexandrine, Métilde et Clémentine.

       2                                 4


Clémentine est celle qui m'a causé la plus grande douleur en me
quittant. Mais cette douleur est-elle comparable à celle occasionnée
par Métilde, qui ne voulait pas me dire qu'elle m'aimait?

Avec toutes celles-là et avec plusieurs autres, j'ai toujours été un
enfant; aussi ai-je eu très peu de succès. Mais, en revanche, elles
m'ont occupé beaucoup et passionnément, et laissé des souvenirs qui
me charment, quelques-uns après vingt-quatre ans, comme le souvenir
de la Madone del Monte, à Varèse, en 1811. Je n'ai point été galant,
pas assez, je n'étais occupé que de la femme que j'aimais, et quand je
n'aimais pas, je rêvais au spectacle des choses humaines, ou je lisais
avec délices Montesquieu ou Walter Scott. _Par ainsi_, comme disent
les enfants, je suis si loin d'être blasé sur leurs ruses et petites
grâces qu'à mon âge, cinquante-deux[ans][11], et en écrivant ceci,
je suis encore tout charmé d'une longue _chiacchierata_ qu'Amalia a eue
hier avec moi au Th[éâtre] Valle.

Pour les considérer le plus philosophiquement possible et tâcher ainsi
de les dépouiller de l'auréole qui me fait _aller les yeux_, qui
m'éblouit et m'ôte la faculté de voir distinctement, _j'ordonnerai_ ces
dames (langage mathématique) selon leurs diverses qualités. Je dirai
donc, pour commencer par leur passion habituelle: la vanité, que deux
d'entre elles étaient comtesses et une, baronne.

La plus riche fut Alexandrine Petit, son mari et elle surtout
dépensaient bien 80.000 francs par an. La plus pauvre fut Mina de
Grisheim, fille cadette d'un général sans nulle fortune et favori d'un
prince tombé, dont les app[ointement]s faisaient vivre la famille, ou
Mlle Bereyter, actrice de l'Opera-Buffa.

Je cherche à distraire le charme, le _dazzling_ des événements, en les
considérant ainsi militairement. C'est ma seule ressource pour arriver
au vrai dans un sujet sur lequel je ne puis converser avec personne.
Par pudeur de tempérament mélancolique (Cabanis), j'ai toujours été,
à cet égard, d'une discrétion incroyable, folle. Quant à l'esprit,
Clémentine l'a emporté sur toutes les autres. Métilde l'a emporté par
les sentiments nobles, espagnols; Giulia, ce me semble, par la force
du caractère, tandis que, au premier moment, elle semblait la plus
faible: Angela P. a été catin sublime à italienne, à la Lucrèce Borgia,
et Mme Azur, catin non sublime, à la Du Barry.

L'argent ne m'a jamais fait la guerre que deux fois, à la fin de 1805
et en 1806 jusqu'en août, que mon père ne m'envoyait plus d'argent, et
sans _m'en prévenir_, là était le mal; [il] fut une fois cinq mois sans
payer ma pension de cent cinquante francs. Alors nos grandes misères
avec le vicomte[12], lui recevait exactement sa pension, mais la
jouait régulièrement toute, le jour qu'il la recevait.

En 1829 et 30, j'ai été embarrassé plutôt par manque de soin et
insouciance que par l'absence véritablement de moyen, puisque de 1821
à 1830 j'ai fait trois ou quatre voyages en Italie, en Angleterre, à
Barcelone, et qu'à la fin de cette période je ne devais que quatre
cents francs.

Mon plus grand manque d'argent m'a conduit à la démarche désagréable
d'emprunter cent francs ou, quelquefois, deux cents à M. Beau. Je
rendais après un mois ou deux; et enfin, en septembre 1830, je devais
quatre cents francs à mon tailleur Michel. Ceux qui connaissent la vie
des jeunes gens de mon époque trouveront cela bien modéré. De 1800
à 1830, je n'avais jamais dû un sou à mon tailleur Léger, ni à son
successeur Michel (22, rue Vivienne).

Mes amis d'alors, 1830, MM. de Mareste, Colomb, étaient des amis d'une
singulière espèce, ils auraient fait sans doute des démarches actives
pour me tirer d'un grand danger, mais lorsque je sortais avec un habit
neuf ils auraient donné vingt francs, le premier surtout, pour qu'on me
jetât un verre d'eau sale, (Excepté le vicomte de Barral et Bigillion
(de Saint-Ismier), je n'ai guère eu, en toute ma vie, que des amis de
cette espèce.)

C'étaient de braves gens fort prudents qui avaient réuni 12 ou 15.000
[francs] d'appointements ou de rente par un travail ou une adresse
assidue, et qui ne pouvaient souffrir de me voir allègre, insouciant,
heureux avec un cahier de papier blanc et une plume, et vivant avec non
plus de 4 ou 5.000 francs. Ils m'auraient aimé cent fois mieux s'ils
m'eussent vu attristé et malheureux de n'avoir que la moitié ou le
tiers de leur revenu, moi qui jadis les avais peut-être un peu choqués
quand j'avais un cocher, deux chevaux, une calèche et un cabriolet, car
jusqu'à cette hauteur s'était élevé mon luxe, du temps de l'Empereur.
Alors j'étais ou me croyais ambitieux; ce qui me gênait dans cette
supposition[13], c'est que je ne savais quoi désirer. J'avais honte
d'être amoureux de la comtesse Al. Petit, j'avais comme maîtresse
entretenue Mlle A. Bereyter, actrice de l'Opera-Buffa,
je déjeunais au café Hardy, j'étais d'une activité incroyable. Je
revenais de Saint-Cloud à Paris exprès pour assister à un acte du
_Matrimonio segreto_ à l'Odéon (Madame Barilli, Barilli, Tachinardi.
Mme Festa, Mlle Bereyter). Mon cabriolet
attendait à la porte du café Hardy, voilà ce que mon beau-frère[14]
ne m'a jamais pardonné.

Tout cela pouvait passer pour de la fatuité et pourtant n'en était pas.
Je cherchais à jouir et à agir, mais je ne cherchais nullement à faire
paraître plus de jouissances ou d'action qu'il n'y en avait réellement.
M. Prunelle, médecin, homme d'esprit, dont la raison me plaisait fort,
horriblement laid et depuis célèbre comme député vendu et maire de Lyon
vers 1833, qui était de ma connaissance en ce temps-là, dit de moi:
_C'était un fier fat._ Ce jugement retentit parmi mes connaissances.
Peut-être au reste avaient-ils raison.

Mon excellent et vrai bourgeois de beau-frère, M. Périer-Lagrange
(ancien négociant qui se ruinait, sans le savoir, en faisant de
l'agriculture près de La Tour-du-Pin), déjeunant avec moi au café Hardy
et me voyant commander ferme aux garçons, car avec tous mes devoirs à
remplir j'étais souvent pressé, fut ravi parce que ces garçons firent
entre eux quelque plaisanterie qui impliquait que j'étais un fat, ce
qui ne me fâcha nullement. J'ai toujours et comme par instinct (si bien
vérifié depuis par les Chambres), profondément méprisé les bourgeois.

Toutefois, j'entrevoyais aussi que parmi les bourgeois seulement se
trouvaient les hommes énergiques tels que mon cousin Rebuffel[15]
(négociant rue Saint-Denis), le Père Ducros, bibliothécaire de la
ville de Grenoble, l'incomparable Gros (de la rue Saint-Laurent),
géomètre de la haute volée et mon maître, à l'insu de mes parents
mâles, car il était jacobin et toute ma famille bigotement ultra. Ces
trois hommes ont possédé toute mon estime et tout mon cœur, autant que
le respect et la différence d'âge pouvaient admettre ces communications
qui font qu'on aime. Même, je fus avec eux comme je fus plus tard avec
les êtres que j'ai trop aimés, muet, immobile, stupide, peu aimable
et quelquefois offensant à force de dévouement et d'absence _du moi._
Mon amour-propre, mon intérêt, mon moi avaient disparu en présence de
la personne aimée, j'étais transformé en elle. Qu'était-ce quand cette
personne était une coquine comme madame Piétragrua? Mais j'anticipe
toujours. Aurai-je le courage d'écrire ces Confessions d'une façon
intelligible? Il faut narrer, et j'écris des _considérations_ sur des
événements bien petits mais qui, précisément à cause de leur taille
microscopique, ont besoin d'être contés très distinctement. Quelle
patience il vous faudra, ô mon lecteur!

Donc, suivant moi, l'_énergie_ ne se trouvait, même à mes yeux (en
1811), que dans la classe qui est en lutte avec les vrais besoins.

Mes amis nobles. MM. Raymond de Bérenger (tué à Lutzen), de
Saint-Ferréol, de Sinard (dévot mort jeune), Gabriel Du B..........
(sorte de filou ou d'emprunteur peu délicat, aujourd'hui pair de
France et ultra par l'âme), MM. de Monval, m'avaient paru comme ayant
toujours quelque chose de singulier, un respect effroyable pour les
_convenances_ (par exemple, Sinard). Ils cherchaient toujours à être de
_bon ton_ ou _comme il faut_, ainsi qu'on disait à Grenoble en 1793.
Mais cette idée-là, j'étais loin de l'avoir clairement. Il n'y a pas un
an que mon idée sur la noblesse est enfin arrivée à être complète. Par
instinct, ma vie morale s'est passée à considérer attentivement cinq ou
six idées principales, et à tâcher de voir la vérité sur elles.

Raymond de Bérenger était excellent et un véritable exemple de
la maxime: _noblesse oblige_, tandis que Monval (mort colonel et
généralement méprisé vers 1829, à Grenoble) était l'idéal d'un député
du centre. Tout cela se voyait déjà fort bien quand ces Messieurs
avaient quinze ans, vers 1798.

Je ne vois la vérité nettement sur la plupart de ces choses qu'en
les écrivant, en 1835, tant elles ont été enveloppées jusqu'ici
de l'auréole de la jeunesse, provenant de l'extrême vivacité des
sensations.

A force d'employer des méthodes philosophiques, par exemple à force de
classer mes amis de jeunesse par genres, comme M. Adrien de Jussieu
fait pour ses plantes (en botanique), je cherche à atteindre cette
vérité qui me fuit. Je m'aperçois que ce que je prenais pour de hautes
montagnes, en 1800, n'étaient la plupart que des _taupinières_; mais
c'est une découverte que je n'ai faite que bien tard.

Je vois que j'étais comme un cheval ombrageux, et c'est à un mot que
me dit M. de Tracy (l'illustre comte Destutt de Tracy, pair de France,
membre de l'Académie française et, bien mieux, auteur de la loi du 3
prairial[16] sur les Écoles centrales), c'est à un mot que me dit M.
de Tracy que je dois cette découverte.

Il me faut un exemple. Pour un rien, par exemple une porte à demi
ouverte, la nuit, je me figurais deux hommes armés m'attendant pour
m'empêcher d'arriver à une fenêtre donnant sur une galerie où je voyais
ma maîtresse. C'était une illusion, qu'un homme sage comme Abraham
Constantin[17], mon ami, n'aurait point eue. Mais au bout de peu de
secondes (quatre ou cinq tout au plus) le sacrifice de ma vie était
fait et parfait, et je me précipitais comme un héros au devant des deux
ennemis, qui se changeaient en une porte à demi fermée.

Il n'y a pas deux mois qu'une chose de ce genre, au moral toutefois,
m'est encore arrivée. Le sacrifice était fait et tout le courage
nécessaire était présent, quand après vingt heures je me suis aperçu,
en relisant une lettre mal lue (de M. Herrard), que c'était une
illusion. Je lis toujours fort vite ce qui me fait de la peine.

Donc, en classant ma vie comme une collection de plantes, je trouvai:


    Enfance, première éducation, de 1786

    à 1800 15 ans.

    Service militaire, de 1800 à 1803  3 --

    Seconde éducation, amours ridicules avec Mlle
    Adèle Clozel et avec sa mère, qui se donna l'amoureux de sa
    fille. Vie rue d'Angiviller. Enfin beau séjour à Marseille
    avec Mélanie, de 1803 à 1805 2 --

    Retour à Paris, fin de l'éducation 1 --

    Service sous Napoléon, de 1806 à la fin de 1815 (d'octobre
    1806 à l'abdication en 1814) 7 1/2

    Mon adhésion, dans le même numéro du _Moniteur_ on se trouva
    l'abdication de Napoléon. Voyages, grandes et terribles
    amours, consolations en écrivant des livres, de 1814 à 1830
    15 1/2

    Second service, allant du 15 septembre 1830 au présent quart
    d'heure 5 --


J'ai débuté dans le monde par le salon de Mme de Vaulserre,
dévote à la figure singulière, sans menton, fille de M. le baron des
Adrets et amie de ma mère. C'était probablement vers 1794. J'avais
un tempérament de feu et la timidité décrite par Cabanis. Je fus
excessivement touché de la beauté du bras de Mlle Bonne de
Saint-Vallier, je pense, je vois la figure et les beaux bras, mais le
nom est incertain, peut-être était-ce Mlle de Lavalette.
M. de Saint-Ferréol, dont depuis je n'ai jamais ouï parler, était mon
ennemi et mon rival, M. de Sinard, ami commun, nous calmait. Tout cela
se passait dans un magnifique rez-de-chaussée donnant sur le jardin de
l'hôtel des Adrets, maintenant détruit et changé en maison bourgeoise,
rue Neuve, à Grenoble. A la même époque commença mon admiration
passionnée pour le Père Ducros (moine cordelier sécularisé, homme du
premier mérite, du moins il me semble). J'avais pour ami intime mon
grand-père, M. Henri Gagnon, docteur en médecine.

Après tant de considérations générales, je vais naître.


[Footnote 1: Le _chapitre II_ comprend les feuillets 20 à 42. Non daté.]

[Footnote 2: _Je vins en Italie vivre comme dans la rue
d'Angiviller._--L'auteur était en 1819 à Grenoble, lors de l'élection
de l'abbé Grégoire à la Chambre des Députés. (Note au crayon de H.
Colomb.)]

[Footnote 3: ... _le_ 29 _ou le_ 30 ...--C'est le 28. (Note au crayon de R.
Colomb.)]

[Footnote 4: ... _M. Molé ..._--Ms.: «_Lémo._»--Molé fut ministre des Affaires
étrangères entre le 11 août et le 2 novembre 1830.]

[Footnote 5: ... _Cività-Vecchia et Rome ..._--Ms.: «_Omar._»]

[Footnote 6: ... _étudiant de_ 1803 à 1806.--Négociant à Marseille, 1805.
(Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 7: ... _tomber en avril_ 1814.--En avril 1814. (Note au crayon de R.
Colomb.)--Le manuscrit porte: 1815.]

[Footnote 8: ... _faisant imprimer ..._--Les lettres sur Mozart, Haydn, etc.
(Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 9: ... _enfermés par un petit mur rond._--En face, au verso du fol.
22, est une esquisse de cette scène: le «couvent», près duquel passe la
«route tendant à Albano»; à droite, un arbre entouré d'un mur bas; à
droite encore, au bord du «lac d'Albano», Stendhal assis. Devant lui,
en capitales, les mots suivants: «ZADIG. ASTARTÉ.»]

[Footnote 10: ... _dont j'ai oublié le nom de baptême._--Mme Azur
est Mme Alberthe de Rubempré.]

[Footnote 11: ... à _mon âge, cinquante-deux ans ..._--Les chiffres ont été
intervertis par Stendhal. Il explique le 52 en mettant en surcharge:
(72 + 3).]

[Footnote 12: _Alors nos grandes misères avec le vicomte ..._--Le vicomte de
Barral.]

[Footnote 13: ... _ce qui me gênait dans cette supposition ..._--Variante:
«_Idée._»]

[Footnote 14: ... _mon beau-frère ..._--Pauline, sœur de Beyle, avait épousé
François-Daniel Périer-Lagrange.]

[Footnote 15: ... _mon cousin Rebuffel ..._--Jean-Baptiste Rebuffet. Stendhal
orthographie continuellement _Rebuffel._ Nous avons respecté cette
orthographe.]

[Footnote 16: ... _loi du_ 3 _prairial ..._--La loi instituant les Écoles
centrales est du 3 brumaire an IV.]

[Footnote 17: ... _Abraham Constantin ..._--Peintre sur porcelaine, originaire
de Genève.]



CHAPITRE III[1]


Mon premier souvenir est d'avoir mordu à la joue ou au front madame
Pison-Dugalland, ma cousine, femme de l'homme d'esprit député à
l'Assemblée constituante. Je la vois encore, une femme de vingt-cinq
ans qui avait de l'embonpoint et beaucoup de rouge. Ce fut apparemment
ce rouge qui me piqua. Assise au milieu du pré qu'on appelait le glacis
de la porte de Bonne, sa joue se trouvait précisément à ma hauteur.

«Embrasse-moi, Henri», me disait-elle. Je ne voulus pas, elle se
fâcha, je mordis ferme. Je vois la scène, mais sans doute parce que
sur-le-champ on m'en fit un crime et que sans cesse on m'en parlait.

Ce glacis de la porte de Bonne était couvert de marguerites. C'est une
jolie petite fleur dont je faisais un bouquet. Ce pré de 1786 se trouve
sans doute aujourd'hui au milieu de la ville, au sud de l'église du
collège[2].

Ma tante Séraphie[3] déclara que j'étais un monstre et que j'avais
un caractère atroce. Cette tante Séraphie avait toute l'aigreur d'une
fille dévote qui n'a pas pu se marier. Que lui était-il arrivé? Je ne
l'ai jamais su, nous ne savons jamais la chronique scandaleuse de nos
parents, et j'ai quitté la ville pour toujours à seize ans, après trois
ans de la passion la plus vive, qui m'avait relégué dans une solitude
complète.

Le second trait de caractère fut bien autrement noir.

J'avais fait une collection de joncs, toujours sur le glacis de la
porte de Bonne (Bonne de Lesdiguières. Demander le nom botanique du
jonc, herbe de forme cylindrique comme une plume de poulet et d'un pied
de long).

On m'avait ramené à la maison, dont une fenêtre au premier étage
donnait sur la Grande-rue, à l'angle de la place Grenette. Je faisais
un jardin en coupant ces joncs en morceaux[4] de deux pouces de long
que je plaçais dans l'intervalle entre le balcon et le _jet d'eau_
de la croisée. Le couteau de cuisine dont je me servais m'échappa et
tomba dans la rue, c'est-à-dire d'une douzaine de pieds, près d'une
madame Chenavaz. C'était la plus méchante femme de toute la ville
(mère de Candide Chenavaz qui, dans sa jeunesse, adorait la _Clarisse
Harlowe_ de Richardson, depuis l'un des trois cents de M. de Villèle
et récompensé par la place de premier président de la cour royale de
Grenoble; mort à Lyon non reçu).

Ma tante Séraphie dit que j'avais voulu tuer madame Chenavaz; je
fus déclaré pourvu d'un caractère atroce, grondé par mon excellent
grand-père, M. Gagnon, qui avait peur de sa fille Séraphie, la dévote
la plus en crédit dans la ville, grondé même par ce caractère élevé
et espagnol, mon excellente grand'tante, Mlle Elisabeth
Gagnon[5].

Je me révoltai, je pouvais avoir quatre ans[6]. De cette époque
date mon horreur pour la religion[7], horreur que ma raison a pu à
grand'peine réduire à de justes dimensions, et cela tout nouvellement,
il n'y a pas six ans. Presque en même temps prit sa première naissance
mon amour filial instinctif, forcené dans ces temps-là, pour la...
[8].

Je n'avais pas plus de cinq ans[9].

Cette tante Séraphie a été mon mauvais génie pendant toute mon enfance;
elle était abhorrée, mais avait beaucoup de crédit dans la famille. Je
suppose que dans la suite mon père fut amoureux d'elle, du moins il y
avait de longues promenades aux _Granges_, dans un marais sous les murs
de la ville, où j'étais le seul _tiers incommode_, et où je m'ennuyais
fort. Je me cachais au moment de partir pour ces promenades. Là fit
naufrage la très petite amitié que j'avais pour mon père.

Dans le fait, j'ai été exclusivement élevé par mon excellent
grand-père, M. Henri Gagnon. Cet homme rare avait fait un pèlerinage
à Ferney pour voir Voltaire et en avait été reçu avec distinction.
Il avait un petit buste de Voltaire, gros comme le poing, monté sur
un pied de bois d'ébène de six pouces de haut. (C'était un singulier
goût, mais les beaux-arts n'étaient le fort ni de Voltaire, ni de mon
excellent grand-père.)

Ce buste était placé devant le bureau où il écrivait; son cabinet était
au fond d'un très vaste appartement donnant sur une terrasse élégante
ornée de fleurs[10]. C'était pour moi une rare faveur d'y être admis,
et une plus rare de voir et de toucher le buste de Voltaire.

Et avec tout cela, du plus loin que je me souvienne, les écrits de
Voltaire m'ont toujours souverainement déplu, ils me semblaient un
enfantillage. Je puis dire que rien de ce grand homme ne m'a jamais
plu. Je ne pouvais voir alors qu'il était le législateur et l'apôtre de
la France, son Martin Luther.

M. Henri Gagnon portait une perruque poudrée, ronde, à trois rangs de
boucles, parce qu'il était docteur en médecine, et docteur à la mode
parmi les dames, accusé même d'avoir été l'amant de plusieurs, entre
autres madame Teisseire, l'une des plus jolies de la ville, que je
ne me souviens pas d'avoir jamais vue, car alors on était brouillé,
mais on me l'a fait comprendre plus tard d'une singulière façon. Mon
excellent grand-père, à cause de sa perruque, m'a toujours semblé
avoir quatre-vingts ans. Il avait des vapeurs (comme moi misérable),
des rhumatismes, marchait avec peine, mais par principe ne montait
jamais en voiture et ne mettait jamais son chapeau: un petit chapeau
triangulaire à mettre sous le bras[11] et qui faisait ma joie quand
je pouvais l'accrocher pour le mettre sur ma tête, ce qui était
considéré par toute la famille comme un manque de respect; et enfin,
par respect, je cessai de m'occuper du chapeau triangulaire et de la
petite canne à pomme en racine de buis bordée d'écaille. Mon grand-père
adorait la correspondance apocryphe d'Hippocrate, qu'il lisait en latin
(quoiqu'il sût un peu de grec), et l'Horace de l'édition de _Johannes_
Bond, imprimée en caractères horriblement menus. Il me communiqua ces
deux passions et en réalité presque tous ses goûts, mais pas comme il
l'aurait voulu, ainsi que je l'expliquerai plus tard.

Si jamais je retourne à Grenoble, il faut que je fasse rechercher les
extraits de naissance et de décès de cet excellent homme, qui m'adorait
et n'aimait point son fils, M. Romain Gagnon, père de M. Oronce Gagnon,
chef d'escadrons de dragons qui a tué son homme en duel il y a trois
ans, ce dont je lui sais gré, probablement il n'est pas un niais. Il y
a trente-trois ans que je ne l'ai vu, il peut en avoir trente-cinq.

J'ai perdu mon grand-père pendant que j'étais en Allemagne, est-ce en
1807 ou en 1813, je n'ai pas de souvenir net. Je me souviens que je
fis un voyage à Grenoble pour le revoir encore; je le trouvai fort
attristé. Cet homme si aimable, qui était le centre des _veillées_ où
il allait, ne parlait presque plus. Il me dit: «_C'est une visite
d'adieu_», et puis parla d'autres choses; il avait en horreur
l'attendrissement de famille niais.

Un souvenir me revient, vers 1807 je me fis peindre, pour engager
Mme Alex. Petit à se faire peindre aussi, et comme le nombre
des séances était une objection, je la conduisis chez un peintre
vis-à-vis la Fontaine du Diorama qui peignait à l'huile, en une séance,
pour cent-vingt francs[12]. Mon bon grand-père vit ce portrait,
que j'avais envoyé à ma sœur, je crois, pour m'en défaire, il avait
déjà perdu beaucoup de ses idées; il dit en voyant ce portrait: «
_Celui-là est le véritable_», et puis retomba dans l'affaissement et
la tristesse. Il mourut bientôt après, ce me semble, à l'âge de 82 ans,
je crois.

Si cette date est exacte, il devait avoir 61 ans en 1789 et être né
vers 1728. Il racontait quelquefois la bataille de l'_Assiette_, assaut
dans les Alpes, tenté en vain par le chevalier de Belle-Isle en 1742,
je crois[13]. Son père, homme ferme, plein d'énergie et d'honneur,
l'avait envoyé là comme chirurgien d'armée, pour lui former le
caractère. Mon grand-père commençait ses études en médecine et pouvait
avoir dix-huit ou vingt ans, ce qui indique encore 1724 comme époque de
sa naissance.

Il possédait une vieille maison située dans la plus belle position de
la ville, sur la place Grenette, au coin de la Grande-rue, en plein
midi et ayant devant elle la plus belle place de la ville, les deux
cafés rivaux et le centre de la bonne compagnie. Là, dans un premier
étage fort bas, mais d'une gaieté admirable, habita mon grand-père
jusqu'en 1789.

Il faut qu'il fût riche alors, car il acheta une superbe maison
située derrière la sienne et qui appartenait aux dames de Marnais. Il
occupa le second étage de sa maison, place Grenette, et tout l'étage
correspondant de la maison de Marnais, et se fit le plus beau logement
de la ville. Il y avait un escalier magnifique pour le temps et un
salon qui pouvait avoir trente-cinq pieds sur vingt-huit.

On fit des réparations aux deux chambres de cet appartement qui
donnaient sur la place Grenette, et entre autres une _gippe_[14]
(cloison formée par du plâtre et des briques placées de champ l'une sur
l'autre) pour séparer la chambre de la terrible tante Séraphie, fille
de M. Gagnon, de celle de ma grand'-tante Elisabeth, sa sœur. On posa
des _happes_ en fer dans cette gippe et sur le plâtre de chacune de
ces happes j'écrivis: _Henri Beyle_, 1789. Je vois encore ces belles
inscriptions qui émerveillaient mon grand-père.

«Puisque tu écris si bien, me dit-il, tu es digne de commencer le
latin.»

Ce mot m'inspirait une sorte de terreur, et un pédant affreux par la
forme, M. Joubert, grand, pâle, maigre, en couteau, s'appuyant sur une
_épine_, vint me montrer, m'enseigner _mura_, la mûre. Nous allâmes
acheter un rudiment chez M. Giroud, libraire, au fond d'une cour
donnant sur la place aux Herbes. Je ne soupçonnais[15] guère alors
quel instrument de dommage on m'achetait là.

Ici commencent mes malheurs.

Mais je diffère depuis longtemps un récit nécessaire, un des deux ou
trois peut-être[16] qui me feront jeter ces mémoires au feu.

Ma mère, madame Henriette Gagnon, était une femme charmante et j'étais
amoureux de ma mère.

Je me hâte d'ajouter que je la perdis quand j'avais sept ans.

En l'aimant à six ans peut-être (1789), j'avais absolument le même
caractère que, en 1828, en aimant à la fureur Alberthe de Rubempré.
Ma manière d'aller à la chasse du bonheur n'avait au fond nullement
changé, il n'y a que cette seule exception: j'étais, pour ce qui
constitue le physique de l'amour, comme César serait, s'il revenait au
monde, pour l'usage du canon et des petites armes. Je l'eusse bien
vite appris et cela n'eût rien changé au fond de ma tactique.

Je voulais couvrir ma mère de baisers et qu'il n'y eût pas de
vêtements. Elle m'aimait à la passion et m'embrassait souvent, je lui
rendais ses baisers avec un tel feu qu'elle était souvent obligée
de s'en aller. J'abhorrais mon père quand il venait interrompre nos
baisers. Je voulais toujours les lui donner à la gorge. Qu'on daigne se
rappeler que je la perdis, par une couche, quand à peine j'avais sept
ans.

Elle avait de l'embonpoint, une fraîcheur parfaite, elle était fort
jolie, et je crois que seulement elle n'était pas assez grande. Elle
avait une noblesse et une sérénité parfaite dans les traits; brune,
vive, avec une vraie cour et souvent elle manqua de commander à ses
trois servantes et enfin[17] lisait souvent dans l'original la
_Divine Comédie_ de Dante, dont j'ai trouvé bien plus tard cinq à six
livres d'éditions différentes dans son appartement resté fermé depuis
sa mort.

Elle périt à la fleur de la jeunesse et de la beauté, en 1790, elle
pouvait avoir vingt-huit ou trente ans.

Là commence ma vie morale.

Ma tante Séraphie osa me reprocher de ne pas pleurer assez. Qu'on juge
de ma douleur et de ce que je sentis! Mais il me semblait que je la
reverrais le lendemain: je ne comprenais pas la mort.

Ainsi, il y a quarante-cinq ans que j'ai perdu ce que j'aimais le plus
au monde[18].

Elle ne peut pas s'offenser de la liberté que je prends avec elle en
révélant que je l'aimais; si je la retrouve jamais, je le lui dirais
encore. D'ailleurs, elle n'a participé en rien à cet amour. Elle
n'en agit pas à la Vénitienne, comme madame Benzoni avec l'auteur de
_Nella._ Quant à moi, j'étais aussi criminel que possible, j'aimais ses
charmes avec fureur.

[Illustration]

Un soir, comme par quelque hasard on m'avait mis coucher dans sa
chambre par terre, sur un matelas, cette femme vive et légère comme une
biche sauta par-dessus mon matelas pour atteindre plus vite à son lit
[19].

       *       *       *       *       *

Sa chambre est restée fermée dix ans après sa mort[20]. Mon père
me permit avec difficulté d'y placer un tableau de toile cirée et d'y
étudier les mathématiques en 1798, mais aucun domestique n'y entrait,
il eût été sévèrement grondé, moi seul j'en avais la clef. Ce sentiment
de mon père lui fait beaucoup d'honneur à mes yeux, maintenant que j'y
réfléchis.

[Illustration]

Elle mourut donc dans sa chambre, rue des Vieux-Jésuites, la cinquième
ou sixième maison à gauche en venant de la Grande-rue[21], vis-à-vis
la maison de M. Teisseire. Là j'étais né, cette maison appartenait à
mon père qui la vendit lorsqu'il se mit à bâtir sa rue nouvelle et à
faire des folies. Cette rue, qui l'a ruiné, fut nommée rue _Dauphin_
(mon père était extrêmement ultra, partisan des pr[êtres] et des
nobles) et s'appelle, je crois, maintenant rue Lafayette.

Je passais ma vie chez mon grand-père, dont la maison était à peine à
cent pas de la nôtre[22].


[Footnote 1: Le _chapitre III_ comprend les feuillets 43 à 59.--Écrit à Rome,
les 27 et 30 novembre 1835.]

[Footnote 2: ... _au sud de l'église du collège._--La porte de Bonne, en
effet, a été démolie en 1832, lors de l'agrandissement de la partie
sud-est de l'enceinte de Grenoble par le général Haxo, de 1832 à 1836.]

[Footnote 3: _Ma tante Séraphie ..._--Sœur cadette de la mère de Beyle. Sur
les membres de la famille Gagnon, voir plus loin, chapitre VII, et
l'Annexe IV.]

[Footnote 4: ... _coupant ces joncs en morceaux ..._--Variante: «_Bouts._»]

[Footnote 5: ... _Mlle Elisabeth Gagnon.--_Elisabeth Gagnon, sœur
d'Henri Gagnon, grand-père maternel de Beyle.]

[Footnote 6: ... _je pouvais avoir quatre ans._--On lit, à ce sujet, sur un
feuillet intercalé en face du fol. 8: «M. Gagnon achète la maison
voisine de madame de Marnais, on change d'appartement, j'écris partout
sur le plâtre des happes: «Henri Beyle, 1789.» Je vois encore cette
belle inscription qui émerveillait mon bon grand-père.]

«Donc, mon attentat à la vie de madame Chenavaz est antérieur à 1789.»]

[Footnote 7: ... _mon horreur pour la religion ..._--Ms.: «_Gion._»]

[Footnote 8: ... _forcené dans ces temps-là, pour la ..._--Mot illisible.]

[Footnote 9: _Je n'avais pas plus de cinq ans._--Variante: «_Je pouvais avoir
quatre ou cinq ans._»]

[Footnote 10: ... _une terrasse élégante ornée de fleurs._--Il s'agit du
cabinet d'été d'Henri Gagnon. Voir notre plan de l'appartement Gagnon.]

[Footnote 11: ... _un petit chapeau triangulaire à mettre sous le bras
..._--Dans la marge, Stendhal a fait un dessin grossier représentant le
chapeau de son grand-père.]

[Footnote 12: ... _pour cent-vingt francs ..._--Ce portrait est de Boilly. Il
fait partie actuellement de la collection Lesbros.]

[Footnote 13: ... _la bataille de l'Assiette ... en_ 1742, _je crois._--Cette
bataille eut lieu pendant la guerre de la Succession d'Autriche. Le 19
juillet 1747, le chevalier de Belle-Isle, frère du maréchal, voulant
envahir le Piémont, fut repoussé au col de l'Assiette, entre Exiles et
Fénestrelles.]

[Footnote 14: ... _entre autres une_ gippe ...--Terme local, encore en usage à
Grenoble.]

[Footnote 15: _Je ne soupçonnais_ ...--Variante: «_Savais._»]

[Footnote 16: ... _un des deux ou trois peut-être ..._--Stendhal a d'abord
écrit: «_un de ceux p_», puis il continue: «_des deux ou trois
peut-être_». Il semble que, dans ces conditions, la leçon «_un de ceux
p_» doive être supprimée, quoique n'ayant pas été rayée par l'auteur.]

[Footnote 17: ... _et enfin lisait ..._--La lecture de cette ligne et de la
précédente est très incertaine. Cette partie du texte est fort mal
écrite. Stendhal s'en excuse dans la marge en disant: «_Écrit de nuit à
la hâte._»]

[Footnote 18: ... _ce que j'aimais le plus au monde._--Entre cet alinéa et
le suivant, Stendhal a laissé un large espace où il a écrit le mot:
«_Chapitre._»]

[Footnote 19: ... _pour atteindre plus vite à son lit._--Entre cet alinéa et
le suivant, nouvel espace assez large, marqué d'une +.]

[Footnote 20: _Sa chambre est restée fermée dix ans après sa mort._--En marge
de cet alinéa, Stendhal a fait un croquis représentant la chambre de sa
mère, avec une notice explicative.]

[Footnote 21: ... _en venant de la Grands-rue ..._--Aujourd'hui rue
Jean-Jacques-Rousseau, n° 14.--Voir l'Appendice II, _la Maison natale
de Stendhal_, par M. Samuel Chabert.]

[Footnote 22: ... _à peine à cent pas de la nôtre._--Dans la marge, Stendhal
a dessiné un croquis donnant la situation respective de la maison de
son père, de celle de son grand-père, et de la maison de Marnais.
Un autre dessin plus grand est ajouté au manuscrit. Il représente
la «_partie de la ville de Grenoble en_ 1793» comprise entre la rue
Lafayette, la rue Saint-Jacques, la place Grenette (où sont figurés
l'«arbre de la Liberté», l' «arbre de la Fraternité» et la «pompe
ancienne»), la Grande-rue et la rue des Vieux-Jésuites (aujourd'hui
rue Jean-Jacques-Rousseau).--La maison occupée par Henri Gagnon porte
actuellement le n° 20 de la Grande-rue et le n° 2 de la place Grenette.

Au verso, nouveau testament, ainsi conçu:


    «_Testament_.

    Je lègue et donne la _Vie de Henri Brulard_, écrite par
    lui-même, à M. Alphonse Levavasseur, place Vendôme, et après
    lui à MM. Philarète Chasles, Henri Foumier, Amyot, sous la
    condition de changer tous les noms de femme et aucun nom
    d'homme.

    Cività-Vecchia, le 1er décembre 1835.

    H. BEYLE.»


]



CHAPITRE IV[1]


J'écrirais un volume sur les circonstances de la mort d'une personne si
chère[2].

C'est-à-dire: j'ignore absolument les détails, elle était morte en
couches, apparemment par la maladresse d'un chirurgien nommé _Hérault_,
sot choisi apparemment par pique contre un autre accoucheur, homme
d'esprit et de talent, c'est ainsi à peu près que mourut Mme
Petit en 1814. Je ne puis décrire au long que mes sentiments, qui
probablement sembleraient exagérés ou incroyables au spectateur
accoutumé à la nature fausse des romans (je ne parle pas de Fielding)
ou à la nature étiolée des romans construits avec des cœurs de Paris.

J'apprends au lecteur que le Dauphiné a une manière de sentir à soi,
vive, opiniâtre, raisonneuse, que je n'ai rencontrée en aucun pays.
Pour des yeux clairvoyants, à tous les trois degrés de latitude la
musique, les paysages et les romans devraient changer. Par exemple,
à Valence, sur le Rhône, la nature provençale finit, la nature
bourguignonne commence à Valence et fait place, entre Dijon et Troyes,
à la nature parisienne, polie, spirituelle, sans profondeur, en un mot
songeant beaucoup aux autres.

La nature dauphinoise a une ténacité, une profondeur, un esprit, une
finesse que l'on chercherait en vain dans la civilisation provençale
ou dans la bourguignonne, ses voisines. Là où le Provençal s'exhale en
injures atroces, le Dauphinois réfléchit et s'entretient avec son cœur.

Tout le monde sait que le Dauphiné a été un Etat séparé de la France
et à-demi italien par sa politique jusqu'à l'an 1349[3]. Ensuite
Louis XI, dauphin, brouillé avec son père, administra le pays pendant
seize[4] ans, et je croirais assez que c'est ce génie profond et
profondément timide et ennemi des premiers mouvements qui a donné
son empreinte au caractère dauphinois. De mon temps encore, dans la
croyance de mon grand-père et de ma tante Elisabeth, véritable type des
sentiments énergiques et généreux de la famille, Paris n'était point un
modèle, c'était une ville éloignée et ennemie dont il fallait redouter
l'influence.

Maintenant que j'ai fait la cour aux lecteurs peu sensibles par cette
digression, je raconterai que, la veille de la mort de ma mère, on nous
mena promener, ma sœur Pauline et moi, rue Montorge: nous revînmes
le long des maisons à gauche de cette rue (au Nord). On nous avait
établis chez mon grand-père, dans la maison sur la place Grenette.
Je couchais sur le plancher, sur un matelas, entre le fenêtre et la
cheminée, lorsque sur les deux heures du matin toute la famille rentra
en poussant des sanglots.

«Mais comment les médecins n'ont pas trouvé de remèdes?» disais-je à
la vieille Marion (vraie servante de Molière, amie de ses maîtres mais
leur disant bien son mot, qui avait vu ma mère fort jeune, qui l'avait
vu marier dix ans auparavant, en 1780) et qui m'aimait beaucoup.

Marie Thomasset, de Vinay, vrai type de caractère dauphinois, appelée
du diminutif _Marion_, passa la nuit assise à côté de mon matelas,
pleurant à chaudes larmes et chargée apparemment de me contenir.
J'étais beaucoup plus étonné que désespéré, je ne comprenais pas la
mort, j'y croyais peu.

«Quoi, disais-je à Marion, je ne la reverrai jamais?

--Comment veux-tu la revoir, si on l'emportera (_sic_) au cimetière?

--Et où est-il, le cimetière?

--Rue des Mûriers, c'est celui de la paroisse Notre-Dame.»

Tout le dialogue de cette nuit m'est encore présent, et il ne tiendrait
qu'à moi de le transcrire ici. Là véritablement a commencé ma vie
morale, je devais avoir six ans et demi. Au reste, ces dates sont
faciles à vérifier par les actes de l'état-civil.

Je m'endormis; le lendemain, à mon réveil, Marion me dit:

«Il faut aller embrasser ton père.

--Comment, ma petite maman est morte! mais comment est-ce que je ne la
reverrai plus?

--Veux-tu bien te taire, ton père t'entend, il est là, dans le lit de
la grand'tante.»

J'allai avec répugnance dans la ruelle de ce lit qui était obscure
parce que les rideaux étaient fermés. J'avais de l'éloignement pour mon
père et de la répugnance à l'embrasser.

Un instant après arriva l'abbé Rey, un homme fort grand, très froid,
marqué[5] de petite vérole, l'air sans esprit et bon, parlant du nez,
qui bientôt après fut grand vicaire. C'était un ami de la famille.

Le croira-t-on? à cause de son état de prêtre j'avais de l'antipathie
pour lui.

M. l'abbé Rey se plaça près de la fenêtre, mon père se leva, passa sa
robe de chambre, sortit de l'alcôve fermée par des rideaux de serge
verte (il y avait d'autres beaux rideaux de taffetas rose, brodés de
blanc, qui le jour cachaient les autres).

L'abbé Rey embrassa mon père en silence, je trouvai mon père bien laid,
il avait les yeux gonflés, et les larmes le gagnaient à tous moments.
J'étais resté dans l'alcôve obscure et je voyais fort bien.

«Mon ami, ceci vient de Dieu», dit enfin l'abbé; et ce mot, dit par
un homme que je haïssais à un autre que je n'aimais guère, me fit
réfléchir profondément.

On me croira insensible, je n'étais encore qu'étonné de la mort de ma
mère. Je ne comprenais pas ce mot. Oserai-je écrire ce que Marion m'a
souvent répété depuis en forme de reproche? Je me mis à dire du mal de
_God._

Au reste, supposons que je mente sur ces _pointes_ d'esprit qui
percent le sol, certainement je ne mens pas sur tout le reste. Si je
suis tenté de mentir, ce sera plus tard, quand il s'agira de très
grandes fautes, bien postérieures. Je n'ai aucune foi dans l'esprit
des enfants annonçant un homme supérieur. Dans un genre moins sujet à
illusions, car enfin les monuments restent, tous les mauvais peintres
que j'ai connus ont fait des choses étonnantes vers huit ou dix ans et
_annonçant le génie._[6]

Hélas! rien n'annonce le génie, peut-être l'opiniâtreté serait un signe
[7].


Le lendemain, il fut question de l'enterrement; mon père, dont la
figure était réellement absolument changée, me revêtit d'une sorte de
manteau en laine noire[8] qu'il me lia an cou. La scène se passa
dans le cabinet de mon père, rue des Vieux-Jésuites: mon père était
noir et tout le cabinet tapissé d'in-folio funèbres, horribles à voir.
La seule _Encyclopédie_ de d'Alembert et Diderot, brochée en bleu,
faisait exception à la laideur générale.

Ce .... de droit avait[9] appartenu à M. de Brenier, mari de
Mlle de Vaulserre et comte de...[10] Mlle de
Vaulserre donna ce titre à son mari; dès lors on avait changé de nom.
Vaulserre étant plus noble et plus beau que de Brenier. Depuis, elle
s'était faite chanoinesse[11].

Tous les parents et amis se réunirent dans le cabinet de mon père[12].

Revêtu de ma mante noire, j'étais entre les genoux de mon père[en] 1
[13]. M. Picot, le père, notre cousin, homme sérieux, mais du sérieux
d'un homme de cour, et fort respecté dans la famille comme esprit de
conduite (il était maigre, cinquante-cinq ans et la tournure la plus
distinguée), entra et se plaça en 3.

[Illustration: UNE PAGE MAL ÉCRITE DU MANUSCRIT DE LA VIE DE HENRI BRULARD
(Bibl. mun. de Grenoble: ms R _299, t. 1, fol. 69_)]

Au lieu de pleurer et d'être triste, il se mit à faire la conversation
comme à l'ordinaire et à parler de la Cour. (Peut-être était-ce la Cour
du Parlement, c'est fort probable.) Je crus qu'il parlait des Cours
étrangères et je fus profondément choqué de son insensibilité.

Un instant après entra mon oncle, le frère de ma mère, jeune homme on
ne peut pas mieux fait et on ne peut pas plus agréable et vêtu avec
la dernière élégance. C'était l'homme à bonnes fortunes de la ville,
lui aussi se mit à faire la conversation comme à l'ordinaire avec M.
Picot; il se plaça en 4. Je fus violemment indigné et je me souvins que
mon père l'appelait un homme léger. Cependant je remarquai qu'il avait
les yeux fort rouges, et il avait la plus jolie figure, cela me calma
un peu.

Il était coiffé avec la dernière élégance et une poudre qui embaumait;
cette coiffure consistait en une bourse carrée de taffetas noir et deux
grandes oreilles de chien (tel fut leur nom six ans plus tard), comme
en porte encore aujourd'hui M. le prince de Talleyrand.

Il se fit un grand bruit, c'était la bière de ma pauvre mère que l'on
prenait au salon pour l'emporter.

«Ah! çà, je ne sais pas l'ordre de ces cérémonies», dit d'un air
indifférent[14] M. Picot en se levant, ce qui me choqua fort; ce fut
là ma dernière sensation _sociale._ En entrant au salon et voyant la
bière couverte du drap noir où _était ma mère_, je fus saisi du plus
violent désespoir, je comprenais enfin ce que c'était que la mort.

Ma tante Séraphie m'avait déjà accusé d'être insensible.

J'épargnerai au lecteur le récit de toutes les phases de mon désespoir
à l'église paroissiale de Saint-Hugues. J'étouffais, on fut obligé, je
crois, de m'emmener parce que ma douleur faisait trop de bruit. Je
n'ai jamais pu regarder de sang-froid cette église de Saint-Hugues et
la cathédrale qui est attenante[15]. Le son seul des cloches de la
cathédrale, même en 1828, quand je suis allé revoir Grenoble, m'a donné
une tristesse morne, sèche, sans attendrissement, de cette tristesse
voisine de la colère.

       *       *       *       *       *

En arrivant au cimetière, qui était dans un bastion près de la rue
des Mûriers[16] (aujourd'hui, du moins en 1828, occupé par un grand
bâtiment, magasin du génie), je fis des folies que Marion m'a racontées
depuis. Il paraît que je ne voulais pas qu'on jetât de la terre sur la
bière de ma mère, prétendant qu'on lui ferait mal. Mais


    Sur les noires couleurs d'un si triste tableau
    Il faut passer l'éponge ou tirer le rideau.


Par suite du jeu compliqué des caractères de ma famille, il se trouva
qu'avec ma mère finit toute la joie de mon enfance.


[Footnote 1: Le _chapitre IV_ comprend les feuillets 60 à 74.--Écrit les
1er et 2 décembre 1835.]

[Footnote 2: ... _les circonstances de la mort d'une personne si chère._--En
surcharge: «_Je remplirais des volumes si j'entreprenais de décrire
tous les souvenirs enchanteurs des choses que j'ai vues ou avec
ma mère, ou de son temps._» Ni le premier texte, ni celui-ci,
ne conviennent absolument. Nous conservons la première leçon de
Stendhal, qui n'a pas été rayée par lui, et qui correspond mieux au
contexte.--Henriette Gagnon, mère de Stendhal, mourut le 23 novembre
1790.]

[Footnote 3: ... _jusqu'à l'an_ 1349.--Une partie de la date est en blanc.--Le
Dauphiné fut cédé au roi de France Philippe VI par le dauphin Humbert
II.]

[Footnote 4: _ ...pendant seize ans ..._--Egalement en blanc.--Louis XI
gouverna le Dauphiné depuis 1440 jusqu'à sa retraite auprès de Philippe
le Bon, duc de Bourgogne, en août 1456.]

[Footnote 5: ... _marqué de petite vérole ..._--Variante: «_Creusé._»]

[Footnote 6: ... _et_ annonçant le génie.--Dans la marge du fol. 68, on lit:
«Écrit de nuit, le 1er déc. 35.» De fait, l'écriture de ce
passage est particulièrement mauvaise.]

[Footnote 7: ... _peut-être l'opiniâtreté serait un signe._--Variante:
«_Peut-être l'opiniâtreté est-elle un signe._»]

[Footnote 8: ... _en laine noire ..._--Variante: «_Noir._»]

[Footnote 9:--_Ce ... de droit avait ..._--Un mot illisible. La lecture des
autres mots est incertaine.]

[Footnote 10: ... _Mlle de Vaulserre et comte de ..._--Mot
illisible. Ce titre de comte nous est totalement inconnu dans l'une
comme dans l'autre des familles de Brenier et de Vaulserre.]

[Footnote 11: _Depuis elle s'était faite
chanoinesse._--Angélique-Françoise-Marie-Louise-Elisabeth-Gabrielle de
Vaulserre, née le 4 mars 1754, épousa, le 10 juillet 1780, Jean-Antoine
de Brenier. Elle mourut le 11 février 1812.]

[Footnote 12: _Tous les parents et amis se réunirent dans le cabinet de mon
père._--En haut du fol. 70 on lit la date: «2 décembre 1835.»]

Presque toute la page est occupée par un plan intitulé: «_Corps de
logis où je fus placé avec mon précepteur, M. l'abbé Raillane._»
Stendhal y indique, dans le cabinet de son père, la place de celui-ci,
«dans un fauteuil» (1), et celles de M. Picot (3) et de Romain Gagnon
(4).]

[Footnote 13: ... _j'étais entre les genoux de mon père en_ 1.--Les numéros
correspondent au plan ci-dessus: M. Beyle et Henri sont placés près de
la cheminée, MM. Picot et Romain Gagnon contre le mur opposé.]

[Footnote 14: ... _dit d'un air indifférent M. Picot ..._--Les mots: «_d'un
air indifférent_» sont en interligne, entre les mots «_cérémonies, dit
M._» et: «_choqua fort; ce fut._»]

[Footnote 15: ... _la cathédrale qui est attenante._--En marge est un plan
grossier de l'église Saint-Hugues et de la cathédrale. Le même plan,
plus précis, se trouve reproduit en face du fol. 73 (verso du fol. 72).]

[Footnote 16: ... _cimetière, qui était dans un bastion près de la rue des
Mûriers ..._--Voir l'emplacement du cimetière sur notre plan de
Grenoble en 1793.--Le cimetière de la rue des Mûriers a été désaffecté
en l'an VIII.]



CHAPITRE V[1]


PETITS SOUVENIRS DE MA PREMIÈRE ENFANCE


A l'époque où nous[2] occupions le premier étage sur la place
Grenette, avant 1790 ou plus exactement jusqu'au milieu de 1789, mon
oncle, jeune avocat, avait un joli petit appartement au second, au coin
de la place Grenette et de la Grande-rue[3]. Il riait avec moi, et me
permettait de le voir dépouiller ses beaux habits et prendre sa robe
de chambre, le soir, à neuf heures, avant souper. C'était un moment
délicieux pour moi, et je redescendais tout joyeux au premier étage en
portant devant lui le flambeau d'argent. Mon aristocrate famille se
serait crue déshonorée si le flambeau n'avait pas été d'argent. Il est
vrai qu'il ne portait pas la noble bougie, l'usage était alors de se
servir de chandelle. Mais cette chandelle, on la faisait venir avec
grand soin et en caisse des environs de Briançon; on voulait qu'elle
fût faite avec du suif de chèvre, on écrivait pour cela en temps utile
à un ami qu'on avait dans ces montagnes. Je me vois encore assistant
au déballement de la chandelle et mangeant du lait avec du pain dans
l'écuelle d'argent; le frottement de la cuiller contre le fond de
l'écuelle mouillé de lait me frappait comme singulier. C'étaient
presque des relations d'_hôte_ à _hôte_, comme on les voit dans Homère,
que celles qu'on avait avec cet ami de Briançon, suite naturelle de la
défiance et de la barbarie générales[4].

Mon oncle, jeune, brillant, léger, passait pour l'homme le plus aimable
de la ville, au point que, bien des années après, madame Delaunay,
voulant justifier sa vertu, laquelle pourtant avait fait tant de
faux-pas: «Pourtant, disait-elle, je n'ai jamais cédé à M. Gagnon
fils.»

Mon oncle, dis-je, se moquait fort de la gravité de son père, lequel,
le rencontrant dans le monde avec de riches habits qu'il n'avait pas
payés, était fort étonné. «Je m'éclipsais au plus vite», ajoutait mon
oncle qui me racontait ce cas.

Un soir, malgré tout le monde (mais quels étaient donc les opposants
avant 1790?), il me mena au spectacle. On jouait _Le Cid._

«Mais cet enfant est fou», dit mon excellent grand-père à mon
retour, son amour pour les lettres l'avait empêché de s'opposer bien
sérieusement à ma course[5] au spectacle. Je vis donc jouer _Le Cid_,
mais, ce me semble, en habits de satin bleu de ciel avec des souliers
de satin blanc.

En disant les Stances, ou ailleurs, en maniant une épée avec trop de
feu, le Cid se blessa à l'œil droit.

«Un peu plus, dit-on autour de moi, il se crevait l'œil.» J'étais aux
premières loges, la seconde à droite[6].

Une autre fois, mon oncle eut la complaisance de me mener à _la
Caravane du Caire._ (Je le gênais dans ses évolutions autour, auprès
des dames. Je m'en apercevais fort bien[7].) Les chameaux me firent
absolument perdre la tête, L'_Infante de Zamora_, où un poltron, ou
bien un cuisinier, chantait une ariette, portant un casque avec un
rat pour cimier, me charma jusqu'au délire. C'était pour moi le vrai
comique.

       *       *       *       *       *

Je me disais, fort obscurément sans doute, et pas aussi nettement que
je l'écris ici: «Tous les moments de la vie de mon oncle sont aussi
délicieux que ceux dont je partage le plaisir au spectacle. La plus
belle chose du monde est donc d'être un homme aimable, comme mon oncle.
» Il n'entrait pas dans ma tête de cinq ans que mon oncle ne fût pas
aussi heureux que moi en voyant défiler les chameaux de _la Caravane._

Mais j'allai trop loin: au lieu d'être galant, je devins passionné
auprès des femmes que j'aimais, presque indifférent et surtout sans
vanité pour les autres, de là le manque de succès et le _fiasco._
Peut-être aucun homme de la Cour de l'Empereur n'a eu moins de femmes
que moi, que l'on croyait l'amant de la femme du premier ministre.

Le spectacle, le son d'une belle cloche grave (comme à l'église
de...[8], au-dessus de Rolle, en mai 1800, allant au Saint-Bernard)
sont et furent toujours d'un effet profond sur mon cœur. La messe même,
à laquelle je croyais si peu, m'inspirait de la gravité. Bien jeune
encore, et certainement avant dix ans et le billet de l'abbé Gardon, je
croyais que _God_ méprisait ces jongleurs. (Après quarante-deux ans de
réflexions, j'en suis encore la mystification, trop utile à ceux qui la
pratiquent pour ne pas trouver toujours des continuateurs. Histoire de
la médaille, que raconta avant-hier Umbert Guitri, décembre 1835.)

J'ai le souvenir le plus net et le plus clair de la perruque ronde et
poudrée de mon grand-père, elle avait trois rangs de boucles. Il ne
portait jamais de chapeau.

Ce costume avait contribué, ce me semble, à le faire connaître et
respecter du peuple, duquel il ne prenait jamais d'argent pour ses
soins comme médecin.

Il était le médecin et l'ami de la plupart des maisons nobles. M. de
Chaléon, dont je me rappelle encore le son des _clercs_[9] sonnés à
Saint-Louis lors de sa mort; M. de Lacoste, qui eut une apoplexie dans
les Terres-Froides, à La Frette; M. de Langon, d'une haute noblesse,
disaient les sots; M. de Ravix, qui avait la gale et jetait son
manteau à terre sur le plancher, dans la chambre de mon grand-père,
qui me gronda avec une mesure parfaite parce que, après avoir parlé de
cette circonstance, j'articulai le nom de[10] M. de Ravix; M. et
Mme des Adrets, Mme de Vaulserre, leur fille,
dans le salon de laquelle je _vis le monde_ pour la première fois. Sa
sœur, Mme de M......., me semblait bien jolie et passait
pour fort galante[11].

Il était et avait été depuis vingt-cinq ans, à l'époque où je l'ai
connu, le promoteur de toutes les entreprises utiles et que, vu
l'époque d'enfance politique de ces temps reculés (1760), on pourrait
appeler libérales. On lui doit la Bibliothèque[12]. Ce ne fut pas
une petite affaire. Il fallut d'abord l'acheter, puis la placer, puis
doter le bibliothécaire.

Il protégeait, d'abord contre leurs parents, puis plus efficacement,
tous les jeunes gens qui montraient l'amour de l'étude. Il citait aux
parents récalcitrants l'exemple de Vaucanson.

Quand mon grand-père revint de Montpellier à Grenoble (docteur en
médecine), il avait une fort belle chevelure, mais l'opinion publique
de 1760 lui déclara impérieusement que s'il ne prenait pas perruque
personne n'aurait confiance en lui. Une vieille cousine Didier, qui
le fit héritier avec ma tante Elisabeth et mourut vers 1788, avait
été de cet avis. Cette bonne cousine me faisait manger du pain jaune
(avec du safran) quand j'allais la voir le jour de Saint-Laurent. Elle
demeurait dans la rue auprès de l'église de Saint-Laurent. Dans la même
rue mon ancienne bonne Françoise, que toujours j'adorai, avait une
boutique d'épicerie, elle avait quitté ma mère pour se marier. Elle fut
remplacée par la belle Geneviève, sa sœur, auprès de laquelle mon père,
dit-on, était galant.

La chambre de mon grand-père, au premier étage sur la Grenette, était
peinte en gros vert et mon père me disait dès ce temps-là:

«Le grand-papa, qui a tant d'esprit, n'a pas de bon goût pour les
arts.»

Le caractère timide des Français fait qu'ils emploient rarement les
couleurs franches: vert, rouge, bleu, jaune vif; ils préfèrent les
nuances indécises. A cela près, je ne vois pas ce qu'il y avait à
blâmer dans le choix de mon grand-père. Sa chambre était en plein midi,
il lisait énormément, il voulait ménager ses yeux, desquels il se
plaignait quelquefois.

Mais le lecteur, s'il s'en trouve jamais pour ces fadaises[13], verra
sans peine que tous mes _pourquoi_, toutes mes explications, peuvent
être très fautives. Je n'ai que des images fort nettes, toutes mes
explications me viennent en écrivant ceci, quarante-cinq ans après les
événements[14].

       *       *       *       *       *

Mon excellent grand-père, qui dans le fait fut mon véritable père
et mon ami intime jusqu'à mon parti pris, vers 1796, de me tirer
de Grenoble par les mathématiques, racontait souvent une chose
merveilleuse.

Ma mère m'ayant fait porter dans sa chambre (verte), le jour où j'avais
un an, 23 janvier 1784[15], me tenait debout près de la fenêtre; mon
grand-père, placé vers le lit, m'appelait, je me déterminai à marcher
et arrivai jusqu'à lui.

Alors je parlais un peu et pour saluer je disais _hateus._ Mon oncle
plaisantait sa sœur Henriette (ma mère) sur ma laideur. Il paraît que
j'avais une tête énorme, sans cheveux, et que je ressemblais au Père
Brulard[16], un moine adroit, bon vivant et à grande influence sur
son couvent, mon oncle ou grand-oncle, mort avant moi.

J'étais fort entreprenant, de là deux accidents racontés avec terreur
et regret par mon grand-père: vers le rocher de la Porte-de-France je
piquai avec un morceau de fagot appointé, taillé en pointe avec un
couteau, un mulet qui eut l'impudence de me camper ses deux fers dans
la poitrine, il me renversa. «Un peu plus, il était mort», disait mon
grand-père[17].

Je me figure l'événement, mais probablement ce n'est pas un souvenir
direct, ce n'est que le souvenir de l'image que je me formai de la
chose, fort anciennement et à l'époque des premiers récits qu'on m'en
fit.

Le second événement tragique fut qu'entre ma mère et mon grand-père je
me cassai deux dents de devant en tombant sur le coin d'une chaise. Mon
bon grand-père ne revenait pas de son étonnement: «Entre sa mère et
moi!» répétait-il, comme pour déplorer la force de la fatalité.

Le grand trait, à mes yeux, de l'appartement au premier étage, c'est
que j'entendais le bruissement de la barre de fer à l'aide de laquelle
on pompait, ce gémissement prolongé et point aigre me plaisait fort.

       *       *       *       *       *

Le bon sens dauphinois se révolta à peu près contre la Cour. Je me
souviens fort bien du départ de mon grand-père pour les Etats de
Romans, il était alors patriote fort considéré, mais des plus modérés;
on peut se figurer Fontenelle tribun du peuple.

Le jour du départ, il faisait un froid à pierre fendre (ce fut (à
vérifier) le grand hiver de 1789 à 1790[18], il y avait un pied de
neige sur la place Grenette).

Dans la cheminée de la chambre de mon grand-père, il y avait un feu
énorme. La chambre était remplie d'amis qui venaient voir monter en
voiture. Le plus célèbre avocat consultant de la ville, l'oracle
en matière de droit, belle place dans une ville de Parlement, M.
Barthélemy d'Orbane, ami intime de la famille, était en O et moi en H
[19], devant le feu pétillant. J'étais le héros du moment, car je
suis convaincu que mon grand-père ne regrettait que moi à Grenoble et
n'aimait que moi.

Dans cette position, M. Barthélemy d'Orbane m'apprit à faire des
grimaces. Je le vois encore et moi aussi. C'est un art dans lequel
je fis les plus rapides progrès, je riais moi-même des mines que je
faisais pour faire rire les autres. Ce fut en vain qu'on s'opposa
bientôt au goût croissant des grimaces, il dure encore, je ris souvent
des mines que je fais quand je suis seul.

Dans la rue un fat passe avec une mine affectée (M. Lysimaque[20],
par exemple, ou M. le comte ..., amant de Mme Del Monte),
j'imite sa mine et je ris. Mon instinct est plutôt d'imiter les
mouvements ou plutôt les positions affectées de la figure (face) que
ceux du corps. Au Conseil d'Etat, j'imitais sans le vouloir et d'une
façon fort dangereuse l'air d'importance du fameux comte Regnault de
Saint-Jean-d'Angely, placé à trois pas de moi, particulièrement quand,
pour mieux écouter le colérique abbé Louis, placé de l'autre côté de la
salle vis-à-vis de lui, il abaissait les cols démesurément longs de sa
chemise[21]. Cet instinct ou cet art que je dois à M. d'Orbane m'a
fait beaucoup d'ennemis. Actuellement, le sage di Fiore me reproche
l'ironie cachée, ou plutôt mal cachée, et apparente malgré moi dans le
coin droit de la bouche.

       *       *       *       *       *

A Romans, il ne manqua que cinq voix à mon grand-père pour être
député. «J'y serais mort», répétait-il souvent en se félicitant
d'avoir refusé les voix de plusieurs bourgeois de campagne qui avaient
confiance en lui et venaient le consulter le matin chez lui. Sa
prudence à la Fontenelle l'empêchait d'avoir une ambition sérieuse,
il aimait beaucoup cependant à faire un discours devant une assemblée
choisie, par exemple à la Bibliothèque[22]. Je m'y vois encore,
l'écoutant dans la première salle remplie de monde, et immense à mes
yeux. Mais pourquoi ce monde? à quelle occasion? C'est ce que l'image
ne me dit pas. Elle n'est qu'image.

Mon grand-père nous racontait souvent qu'à Romans son encre, placée
sur la cheminée bien chauffée, gelait au bout de sa plume. Il ne fut
pas nommé, mais fit nommer un député ou deux dont j'ai oublié les
noms, mais lui n'oubliait pas le service qu'il leur avait rendu et les
suivait des yeux dans l'assemblée, où il blâmait leur énergie.

J'aimais beaucoup M. d'Orbane ainsi que le gros chanoine son frère,
j'allais les voir place des Tilleuls ou sous la voûte qui de la place
Notre-Dame conduisait à celle des Tilleuls, à deux pas de Notre-Dame,
où le chanoine chantait. Mon père ou mon grand-père envoyait à
l'avocat célèbre des dindons gras à l'occasion de Noël[23].

J'aimais aussi beaucoup le Père Ducros, cordelier défroqué (du couvent
situé entre le Jardin-de-Ville et l'hôtel de Franquières lequel, à mon
souvenir, me semble style de la Renaissance).

J'aimais encore l'aimable abbé Chélan, curé de Risset près Claix,
petit homme maigre, tout nerfs, tout feu, pétillant d'esprit, déjà
d'un certain âge, qui me paraissait vieux, mais n'avait peut-être
que quarante ou quarante-cinq ans et dont les discussions à table
m'amusaient infiniment. Il ne manquait pas de venir dîner chez mon
grand-père quand il venait à Grenoble, et le dîner était bien plus gai
qu'à l'ordinaire.

Un jour, à souper, il parlait depuis trois-quarts d'heure en tenant à
la main une cuillerée de fraises[24]. Enfin il porta la cuiller à la
bouche.

«L'abbé, vous ne direz pas votre messe demain, dit mon grand-père.

--Pardonnez-moi, je la dirai demain, mais non pas aujourd'hui, car
il est minuit passé.» Ce dialogue fit ma joie pendant un mois, cela
me paraissait pétillant d'esprit. Tel est l'esprit pour un peuple ou
pour un homme jeune, l'émotion est en eux;--voir les réponses d'esprit
admirées par Boccace ou Vasari.

Mon grand-père, en ces temps heureux, prenait la religion fort
gaiement, et ces Messieurs étaient de son avis; il ne devint triste
et un peu religieux qu'après la mort de ma mère (en 1790), et encore,
je pense, par l'espoir incertain de la retrouver--revoir--dans l'autre
monde, comme M. de Broglie[25] qui dit en parlant de son aimable
fille, morte à treize ans:

«Il me semble que ma fille est en Amérique.»

       *       *       *       *       *

Je crois que M. l'abbé Chélan dînait à la maison[26] lors de la
_journée des tuiles._ Ce jour-là, je vis couler le premier sang répandu
par la Révolution française. C'était un malheureux ouvrier chapelier
(S), blessé à mort par un coup de baïonnette (S') au bas du dos.

On quitta [la] table au milieu du dîner (T). J'étais en H et le curé
Chélan en C.

Je chercherai la date dans quelque chronologie. L'image est on ne peut
plus nette chez moi, il y a peut-être de cela quarante-trois ans[27].

Un M. de Clermont-Tonnerre, commandant en Dauphiné et qui occupait
l'hôtel du Gouvernement, maison isolée donnant sur le rempart (avec
une vue superbe sur les coteaux d'Eybens, une vue tranquille et
belle, digne de Claude Lorrain) et une entrée par une belle cour rue
Neuve, près de la rue des Mûriers, voulut, ce me semble, dissiper un
rassemblement; il avait deux régiments, contre lesquels le peuple se
défendit avec les tuiles qu'il jetait du liant des maisons, de là le
nom: _Journée des tuiles_[28].

Un des sous-officiers de ces régiments était Bernadotte, actuel roi
de Suède, une âme aussi noble que celle de Murat, roi de Naples, mais
bien autrement adroit. Lefèvre, perruquier et ami de mon père, nous a
souvent raconté qu'il avait sauvé la vie au général Bernadotte (comme
il disait en 1804), vivement pressé au fond d'une allée. Lefèvre était
un bel homme fort brave, et le maréchal Bernadotte lui avait envoyé un
cadeau.

Mais tout ceci est de l'histoire, à la vérité racontée par des témoins
oculaires, mais que je n'ai pas vue. Je ne veux dire à l'avenir, en
Russie et ailleurs, que ce que _j'ai vu._

Mes parents ayant quitté le dîner avant la fin et moi étant seul à la
fenêtre de la salle-à-manger, ou plutôt à la fenêtre d'une chambre
donnant sur la Grande-rue, je vis une vieille femme qui, tenant à
la main ses vieux souliers, criait de toutes ses forces: «Je me
_révorte_! Je me _révorte_!»

Elle allait de la place Grenette à la Grande-rue. Je la vis en R
[29]. Le ridicule de cette révolte me frappa beaucoup. Une vieille
femme contre un régiment me frappa beaucoup. Le soir même, mon
grand-père me raconta la mort de Pyrrhus.

Je pensais encore à la vieille femme quand je fus distrait[30] par
un spectacle tragique en O. Un ouvrier chapelier, blessé dans le dos
d'un coup de baïonnette, à ce qu'on dit, marchait avec beaucoup de
peine, soutenu par deux hommes sur les épaules desquels il avait les
bras passés. Il était sans habit, sa chemise et son pantalon de nankin
ou blanc étaient remplis de sang, je le vois encore, la blessure d'où
le sang sortait abondamment était au bas du dos, à peu près vis-à-vis
le nombril.

On le faisait marcher avec peine pour gagner sa chambre, située au
sixième étage de la maison Périer[31], et en y arrivant il mourut.

Mes parents me grondaient et m'éloignaient de la fenêtre de la chambre
de mon grand-père pour que je ne visse pas ce spectacle d'horreur, mais
j'y revenais toujours. Cette fenêtre appartenait à un premier étage
fort bas.

Je revis ce malheureux à tous les étages de l'escalier de la maison
Périer, escalier éclairé par de grandes fenêtres donnant sur la place.

Ce souvenir, comme il est naturel, est le plus net qui me soit resté de
ces temps-là.

Au contraire, je retrouve à grand'peine quelques vestiges du souvenir
d'un feu de joie au Fontanil (route de Grenoble à Voreppe) où l'on
venait de brûler _Lamoignon._ Je regrettai beaucoup la vue d'une grande
figure de paille habillée, le fait est que mes parents, _pensant bien_
et fort contrariés de tout ce qui s'écartait de _l'ordre_ (l'ordre
règne dans Varsovie, dit M. le général Sébastiani vers 1632), ne
voulaient pas que je fusse frappé de ces preuves de la colère ou de la
force du peuple. Moi, déjà à cet âge, j'étais de l'opinion contraire;
on peut-être mon opinion à l'âge de huit ans est-elle cachée par celle,
bien décidée, que j'eus à dix ans.

Une fois, MM. Barthélemy d'Orbane, le chanoine Barthélemy, M. l'abbé
Rey, M. Bouvier, tout le monde, parlait chez mon grand-père de la
prochaine arrivée de M. le maréchal de Vaux.

«Il vient faire ici une entrée de ballet», dit mon grand-père; ce
mot que je ne compris pas me donna beaucoup à penser. Que pouvait-il y
avoir de commun, me disais-je, entre un vieux maréchal et un balai?

Il mourut[32], le son majestueux des cloches m'émut profondément.
On me mena voir la chapelle ardente (ce me semble, dans l'hôtel du
Commandement, vers la rue des Mûriers, souvenir presque effacé); le
spectacle de cette tombe noire et éclairée en plein jour par une
quantité de cierges, les fenêtres étant fermées, me frappa. C'était
l'idée de la mort paraissant pour la première fois. J'étais mené par
Lambert, domestique (valet de chambre) de mon grand-père et mon intime
ami. C'était un jeune et bel homme très dégourdi.

Un de ses amis à lui vint lui dire: «La fille du Maréchal n'est qu'une
avare, ce qu'elle donne de drap noir aux tambours pour couvrir leur
caisse ne suffit pas pour faire une culotte. Les tambours se plaignent
beaucoup, l'usage est de donner ce qu'il faut pour faire une culotte.
» De retour à la maison, je trouvai que mes parents parlaient aussi de
l'avarice de cette fille du maréchal.

Le lendemain fut un jour de bataille pour moi. J'obtins avec grande
difficulté, ce me semble, que Lambert me mènerait voir passer le
convoi. Il y avait une foule énorme. Je me vois au point H[33],
entre la grande route et l'eau, près le four à chaux, à deux cents pas
en-deçà et à l'orient de la Porte-de-France.

Le son des tambours voilés par le petit coupon de drap noir non
suffisant pour faire une culotte m'émut beaucoup. Mais voici bien une
autre affaire: je me trouvais au point H, à l'extrême gauche d'un
bataillon du régiment d'Austrasie, je crois, habit blanc et parements
noirs, L est Lambert me donnant la main à moi, H. J'étais à six pouces
du dernier soldat du régiment, S.

Il me dit tout-à-coup:

«Eloignez-vous un peu, afin qu'en _tirant_ je ne vous fasse pas mal.»

On allait donc tirer! et tant de soldats! ils portaient l'arme
renversée.

Je mourais de peur; je lorgnais de loin la voiture noire qui s'avançait
lentement par le pont de pierre[34], tirée par six ou huit chevaux.
J'attendais en frémissant la décharge. Enfin, l'officier fit un cri,
immédiatement suivi de la décharge de feu. Je fus soulagé d'un grand
poids. A ce moment, la foule se précipitait vers la voiture drapée que
je vis avec beaucoup de plaisir, il me semble qu'il y avait des cierges.

On fit une seconde, peut-être une troisième décharge, hors de la
Porte-de-France, mais j'étais aguerri[35].

       *       *       *       *       *

Il me semble que je me souviens aussi un peu du départ pour Vizille
(Etats de la province, tenus au château de Vizille, bâti par le
connétable de Lesdiguières). Mon grand-père adorait les antiquités
et me fit concevoir une idée sublime de ce château par la façon dont
il en parlait. J'étais sur le point de concevoir de la vénération
pour la noblesse, mais bientôt MM. de Saint-Ferréol et de Sinard, mes
camarades, me guérirent.

On portait des matelas attachés derrière les chaises de poste (à deux
roues).

_Le jeune Mounier_, comme disait mon grand-père, vint à la maison.
C'est par l'effet d'une séparation violente que sa fille et moi n'avons
pas conçu par la suite une passion violente l'un pour l'autre, dernière
heure que je passai sous une porte cochère, rue Montmartre, vers le
boulevard, pendant une averse, en 1803 ou 1804, lorsque M. Mounier alla
remplir les fonctions de préfet à Rennes[36]. (Mes lettres à son fils
Edouard, lettre de Victorine, à moi adressée. Le bon est qu'Edouard
croit, ce me semble, que je suis allé à Rennes.)

Le petit portrait raide et mal peint que l'on voit dans une chambre
attenant à la bibliothèque publique de Grenoble, et qui représente M.
Mounier en habit de préfet, si je ne me trompe, est ressemblant[37].
Figure de fermeté, mais tête étroite. Son fils, que j'ai beaucoup
connu en 1803 et en Russie en 1812 (Viasma sur Tripes)[38], est
un plat, adroit et fin matois, vrai type de Dauphinois ainsi que le
ministre Casimir Périer, mais ce dernier a trouvé plus Dauphinois que
lui. Edouard Mounier en a l'accent traînant, quoique élevé à Weimar,
il est pair de France et baron, et juge bravement à la Cour de Paris
(1835, décembre). Le lecteur me croira-t-il si j'ose ajouter que je ne
voudrais pas être à la place de MM. Félix Faure et Mounier, pairs de
France et jadis de mes amis?

       *       *       *       *       *

Mon grand-père, ami tendre et zélé de tous les jeunes gens qui aimaient
à travailler, prêtait des livres à M. Mounier, et le soutenait contre
le blâme de son père. Quelquefois, en passant dans la Grande-rue, il
entrait dans la boutique de celui-ci et lui parlait de son fils. Le
vieux marchand de drap, qui avait beaucoup d'enfants et ne songeait
qu'à l'utile, voyait avec un chagrin mortel ce fils perdre son temps à
lire.

Le fort de M. Mounier fils était le caractère, mais les lumières ne
répondaient pas à la fermeté. Mon grand-père nous racontait en riant,
quelques années après, que madame Borel, qui devait être la belle-mère
de M. Mounier, étant venue acheter du drap, M. Mounier, commis de son
père, déploya la pièce, fit manier le drap, et ajouta:

«Ce drap se vend vingt-sept livres l'aune.

--Hé bien! monsieur, je vous en donnerai vingt-cinq», dit madame Borel.

Sur quoi M. Mounier replia la pièce de drap, et la reporta[39]
froidement dans sa case.

«Mais, monsieur! monsieur! dit Mme Borel étonnée, j'irai
bien jusqu'à vingt-cinq livres dix sous.

--Madame, un honnête homme n'a que son mot.»

La bourgeoise fut fort scandalisée.

Ce même amour du travail chez les jeunes gens, qui rendrait mon
grand-père si coupable aujourd'hui, lui faisait protéger le jeune
Barnave[40].

Barnave était notre voisin de campagne, lui à Saint-Robert, nous à
Saint-Vincent (route de Grenoble à Voreppe et Lyon). Séraphie le
détestait et bientôt après applaudit à sa mort et au peu de bien qui
restait à ses sœurs, dont l'une s'appelait, ce me semble, madame
Saint-Germain. A chaque fois que nous passions à Saint-Robert: «Ah!
voilà la maison de Barnave», disait Séraphie, et elle le traitait
en dévote piquée. Mon grand-père, très bien venu des nobles, était
l'oracle de la bourgeoisie, et je pense que la mère de l'immortel
Barnave, qui le voyait avec peine négliger les procès pour Mably et
Montesquieu, était calmée par mon grand-père. Dans ces temps-là, notre
compatriote Mably passait pour quelque chose, et deux ans après on
donna son nom à la rue des Clercs[41].


[Footnote 1: Le _chapitre V_ ne fait pas partie des trois volumes de la
bibliothèque municipale de Grenoble cotés R 299. Il forme les feuillets
39 à 68 (numérotés en outre par Stendhal de 1 à 29) d'un cahier côté
R 300, n° 1. Stendhal a écrit dans la marge du fol. 39: «A dicter et
mettre à sa place page 75. Relier ce manuscrit à la fin du second.»
Il indique encore, en marge du fol. 40: «_Petits souvenirs._ A placer
à son rang vers 1791. Copier à gauche à son rang.» Enfin, un feuillet
intercalaire porte: «Petits souvenirs, à placer _after the recit of my
mother death_: Barthélémy d'Orbane. Départ pour Romans, grande neige.
Départ pour Vizille. Haine de Séraphie pour les demoiselles Barnave.
Décrire la _campagne_ (maison de campagne) ... (un mot illisible) nous
passons à Saint-Robert.»

D'autre part, Stendhal a écrit au verso du fol. 74 (ms. R 299, t. I):
«A mon égard la plus noire méchanceté succède à la bonté et à la gaieté.


CHAPITRE 4 _bis_: SOMMAIRE

Voici les souvenirs qui après 23 X 2 ans me restent des jours heureux
passés du temps de ma mère: Salons. Soupers. Le Père Chérubin Beyle.
L'abbé Chélan. _Je me révorte!_ Départ pour Romans. Barthélémy
d'Orbane. M. Barthélemy m'apprend les grimaces.»

--En haut du fol. 39 (ms. R 300), on lit la date suivante: «17-22
décembre 1835, Omar.» On lit également au verso du fol. 38: «18 déc.
1835, de 2 à 4 h. 1/2, 14 pages. Je suis si absorbé par les souvenirs
qui se dévoilent à mes yeux que je puis à peine former mes lettres.»]

[Footnote 2: _A l'époque où nous occupions le premier étage ..._--Variante:
«_Quand nous occupions ..._»]

[Footnote 3: ... _au coin de la place Grenette et de la Grande-rue._--17 déc.
1835. Je souffre du froid, collé contre la cheminée. La cuisse gauche
est gelée. (Note de Stendhal.)]

[Footnote 4: ... _suite naturelle de la défiance et de la barbarie
générales._--Style. Ordre des idées. Préparer l'attention par quelques
mots en parlant: 1° de Lambert;--2° sur mon oncle, dans les premiers
chapitres. 17 déc. 35. (Note de Stendhal.)--Autre note de Stendhal:
«Style. Rapport des mots aux idées: directeur à l'Académie, artiste,
Saint-Marc-Girardin, chevalier _of Konig von Janfoutre, Débats._»]

[Footnote 5: ... _de s'opposer bien sérieusement à ma course au
spectacle._--Il y a un blanc dans le manuscrit entre «_course_» et «au
_spectacle_».]

[Footnote 6: _J'étais aux premières loges, la seconde à droite._--Ici Stendhal
a dessiné un plan de la salle du Théâtre, avec cette légende: «Infâme
salle de spectacle de Grenoble, laquelle m'inspirait la vénération
la plus tendre. J'en aimais même la mauvaise odeur. Vers 1794, 95 et
96, cet amour alla jusqu'à la fureur, du temps de Mlle
Kably.»--En face, plan de la partie de la ville où est situé le
théâtre, jusqu'à «la Bastille, fortifiée de 1826 à 1836 par le général
Haxo (infatigable hâbleur)».]

[Footnote 7: _Je m'en apercevais fort bien._--Variante: «_De quoi je
m'apercevais._»]

[Footnote 8: ... _comme à l'église de ..._--Le nom a été laissé en blanc.]

[Footnote 9: ... _je me rappelle encore le son des_ clercs ...--Ce mot
est surmonté d'une croix. Ce signe revient plusieurs fois dans le
manuscrit, à des passages incomplets ou obscurs. Il indique sans doute
les endroits que Stendhal se proposait de corriger ultérieurement.]

[Footnote 10: ... _j'articulai le nom de M. de Ravix ..._--Variante: «_Je
nommai._»]

[Footnote 11: ... _Mme de M......, me semblait bien jolie et
passait pour fort galante._--Tout cet alinéa est une addition, qui
paraît avoir été écrite le lendemain, d'après la comparaison des
écritures.]

[Footnote 12: _On lui doit la Bibliothèque._--Le nom de M. Henri Gagnon figure
en effet parmi ceux des fondateurs de la bibliothèque municipale.]

[Footnote 13: ... _s'il s'en trouve jamais pour ces fadaises ..._--Variantes:
«_Fariboles, puérilités._»]

[Footnote 14: ... _en écrivant ceci quarante-cinq ans après les
événements._--Suit un plan de l'appartement de M. Gagnon ayant vue
sur la Grande-rue et la place Grenette. Stendhal n'y indique pas les
chambres d'Elisabeth et de Séraphie Gagnon. Il dit à ce sujet: «Je ne
vois pas où logeaient ma tante Séraphie et ma grand'tante Elisabeth.
J'ai un souvenir vague d'une chambre entre la salle-à-manger et la
Grande-rue.»--En face, plan du quartier Saint-Laurent entre le pont de
pierre (aujourd'hui pont de l'Hôpital) et les premières maisons de La
Tronche. La Tronche était l'«église de M. Dumolard, mon confesseur,
curé de La Tronche et grand tejé». Dans l'enceinte de Grenoble, non
loin de la Citadelle, Stendhal indique l'emplacement de la a maison
d'éducation de Mlle de La Sagne, ma sœur, son amie
Mlle Sophie Gauthier». C'est l'ancien couvent des Ursulines,
rue Sainte-Ursule, aujourd'hui occupé par les bureaux de la direction
du Génie.]

[Footnote 15: ... _le jour où j'avais un an_, 23 _janvier_1784 ...--Stendhal
indique 1783 (1786--3). Cette erreur est volontaire, car elle est
reproduite dans un plan de l'appartement de M. Gagnon, dessina au verso
du fol. 8, et portant: «Détail, 23 janvier 1788--5.»]

[Footnote 16: ... _je ressemblais au Père Brulard ..._--Chérubin Beyle, né le
17 septembre 1709, religieux du couvent de Saint-François de Grenoble,
fils de Joseph Beyle et oncle de Joseph-Chérubin Beyle, père de
Stendhal. (Sur la famille paternelle de Stendhal, voir Ed. Maignien,
_La famille de Beyle-Stendhal_, Grenoble, 1889, broch. in-8.)]

[Footnote 17: _«Un peu plus il était mort», disait mon grand-père._--En face,
se trouve un croquis représentant une «_coupe de la Porte-de-France_»,
avec le «lieu de la ruade du mulet».]

[Footnote 18: ... _le grand hiver de_ 1789 _à_ 1790 ...--En surcharge, au
crayon, de la main de R. Colomb: «1788 à 1789». La session des Etats de
Romans à laquelle Stendhal fait allusion a duré du 2 novembre 1788 au
16 janvier 1789.]

[Footnote 19: ... _M. Barthélémy d'Orbane, ami intime de la famille, était en
O et moi en H ..._--En face, est un plan d'une partie de l'appartement
de M. Gagnon. Au coin à droite de la cheminée est Barthélémy d'Orbane
et près de lui, devant le feu, le jeune Henri.]

[Footnote 20: ... _M. Lysimaque ..._--Lysimaque Tavernier, chancelier du
consulat de France à Cività-Vecchia.--Sur ce personnage, voir C.
Stryienski, _Soirées du Stendhal-Club_ (1899), p. 236-242, et A.
Chuquet, _Stendhal-Beyle_ (1904), p. 532-533.]

[Footnote 21: ... _il abaissait les cols démesurément longs de sa
chemise._--Dans la marge est un croquis donnant les places respectives
de «l'Empereur», du «colérique abbé Louis (alors non voleur et fort
estimé)», du «terrible comte Regnault», et des auditeurs au Conseil
d'Etat, parmi lesquels Henri Beyle.]

[Footnote 22: ... _devant une assemblée choisie, par exemple à la
Bibliothèque._--La bibliothèque municipale était alors située dans le
passage dit aujourd'hui du Lycée, près de l'École centrale, plus tard
lycée de garçons (voir notre plan de Grenoble en 1793).]

[Footnote 23: ... _A l'occasion de Noël._--Variante: «_Pour Noël._»]

[Footnote 24: ... _tenant à la main une cuillerée de fraises._--Dans
l'interligne est cette addition, marquée de deux croix: «Comme il
allait manger des fraises.»]

[Footnote 25: ... _M. de Broglie._--Ms.: «_Gliebro._» Sur les habitudes
anagrammatiques de Stendhal, voir notre Introduction.]

[Footnote 26: ... _M. l'abbé Chélan dînait à la maison ..._--Suit un plan
d'une partie de l'appartement «au 1er étage», avec la table
dans la salle-à-manger, la cuisine et une chambre à coucher. On y voit
également, sur la place Grenette, l'emplacement où fut tué l'ouvrier
chapelier (au pied des degrés qui conduisent aujourd'hui au n° 4 de la
place Grenette).]

[Footnote 27: ... _il y a peut-être de cela quarante-trois ans._--La journée
des Tuiles eut lieu le 7 juin 1788. (Voir à ce sujet A. Prudhomme,
_Histoire de Grenoble_, p. 587-590.)]

[Footnote 28: _Journée des tuiles._--J'ai laissé à Grenoble une vue de cette
révolte-émeute à l'aquarelle, par M. Le Roy. (Note de Stendhal.)]

[Footnote 29: _Je la vis en R._--Plan indiquant la place de la vieille femme
en R (Grande-rue) et «venant en R'» (place Grenette), et la situation
en O (angle Nord de la place Grenette) de l'ouvrier blessé.]

[Footnote 30: ... _quand je fus distrait ..._--Variante: «_Mais bientôt après
je fus distrait ..._»--En face, au verso du fol. 19, on lit: «Cette
queue savante fait-elle bien? 22 décembre.»]

[Footnote 31: ... _la maison Périer._--Maison Périer-Lagrange, aujourd'hui
place Grenette, n° 4. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.)]

[Footnote 32: _Il mourut ..._--Noël de Jourda, comte de Vaux, maréchal de
France et lieutenant général du roi en Dauphiné, mourut à Grenoble le
14 septembre 1788.]

[Footnote 33: _Je me vois au point H ..._--Deux croquis expliquent la position
des personnages; l'un est en coupe, l'autre en plan. Un autre dessin
(en coupe) se trouve également au verso du fol. 10. Sur le bord de la
route, du côté de l'Isère, est en H le «point d'où j'ai vu passer la
voiture noire portant les restes du maréchal de Vaux, et, ce qui est
bien pis, point d'où j'ai entendu la décharge à deux pieds de moi».]

[Footnote 34: ... _le pont de pierre ..._--Aujourd'hui, pont de l'Hôpital.]

[Footnote 35: ... _mais j'étais aguerri._--Ici, nouveau plan indiquant la
place de Stendhal, en H, à la première et aux seconde et troisième
décharges.]

[Footnote 36: ... _M. Mounier alla remplir les fonctions de préfet à
Rennes._--Mounier fut nommé préfet de l'Ille-et-Vilaine le 13 avril
1802 par Bonaparte, premier consul.]

[Footnote 37: ... _M. Mounier en habit de préfet ... est ressemblant._--Un
portrait de Mounier existe en effet dans la galerie dauphinoise de la
Bibliothèque municipale.]

[Footnote 38: (_Viazma sur Tripes ..._)--Viazma, chef-lieu de district du
gouvernement de Smolensk, est situé sur deux rivières: la Viazma et la
Bebréïa.]

[Footnote 39: ... _et la reporta froidement dans sa case._--Variante:
«_Remit._»]

[Footnote 40: ... _lui faisait protéger le jeune Barnave._--23 déc. 35.
Fatigué du travail _after_ 3 heures. (Note de Stendhal.)]

[Footnote 41: ... _la rue des Clercs._--Le feuillet se termine par un plan
indiquant la «grand'route» de Grenoble à Lyon, avec Saint-Robert et la
maison de Barnave, le Fontanil et Saint-Vincent, avec la «chaumière
pittoresque de mon grand-père», dit Stendhal.

Au verso de ce feuillet, on lit: «A placer: Secret de la fortune de
MM. Rothschild, vu par Dominique le 23 décembre 1835. Ils vendent ce
dont tout le monde a envie, _des rentes_, et de plus s'en sont faits
fabricants (_id est_ en prenant les emprunts).»

Au-dessous: «Il faudrait acheter un plan de Grenoble et le coller
ici. Faire prendre les extraits mortuaires de mes parents, ce qui
me donnerait des dates, et l'extrait de naissance de _my dearest
mother_ et de mon bon grand-père. Décembre 1835.--Qui pense à eux
aujourd'hui que moi, et avec quelle tendresse, à ma mère, morte depuis
quarante-six ans? Je puis donc parler librement de leurs défauts. La
même justification pour madame la baronne de Barckoff, Mme
Alex. Petit, Mme la baronne Dembowski (que de temps que
je n'ai pas écrit ce nom!), Virginie, 2 Victorines, Angela, Mélanie,
Alexandrine, Méthilde, Clémentine, Julia, Alberthe de Rubempré (adorée
pendant un mois seulement).

V. 2 V. A. M. A. M. C. I. A.

Un homme plus positif dirait:

A. M. C. I. A.»

On lit encore: «Droit que j'ai d'écrire ces mémoires: quel être n'aime
pas qu'on se souvienne de lui?»

--Deux feuillets supplémentaires, numérotés 69 et 70 du cahier,
portent: (Fol. 69 recto) «20 décembre 1835. Faits à placer en leur
lieu, mis ci-derrière pour ne pas les oublier: nomination d'inspecteur
du mobilier, derrière la page 254 de la présente numération.--A sept
ans commencé le latin, donc en 1790.»

(Fol. 69 verso): «Faits placés ici pour ne pas les oublier, à mettre en
leur lieu: Pourquoi Omar m'est pesante.

C'est que je n'ai pas une société le soir pour me distraire de mes
idées du matin. Quand je faisais un ouvrage à Paris, je travaillais
jusqu'à étourdissements et impossibilité de marcher. Six heures
sonnant, il fallait pourtant aller dîner, sous peine de déranger les
garçons du restaurateur, pour un dîner de 3 fr. 50, ce qui m'arrivait
souvent, et j'en rougissais. J'allais dans un salon; là, à moins qu'il
ne fût bien piètre, j'étais absolument distrait de mon travail du
matin, au point d'en avoir oublié même le sujet en rentrant chez moi à
une heure.»

(Fol 70 verso): «20 décembre 1835. Fatigue du matin.

Voilà ce qui me manque à Omar: la société est si languissante
(_Mme Sandre, the mother of Marieta_), la comtesse Rave ...,
la princesse de Da ... ne valent pas la peine de monter en voiture.

Tout cela ne peut me distraire des idées du matin, de façon que quand
je reprends mon travail le lendemain, au lieu d'être frais et soulagé
je suis absolument éreinté.

Et après quatre ou cinq jours de cette vie, je me dégoûte de
mon travail, j'en ai réellement tué les idées en y pensant trop
continuement. Je fais un voyage de quinze jours à Cività-Vecchia et à
Ravenne (1835, octobre). Cet intervalle est trop long, j'ai _oublié_
mon travail. Voilà pourquoi le _Chasseur vert_ languit, voilà ce qui,
avec le manque total de bonne musique, me déplaît dans Omar.»]



CHAPITRE VI[1]


Après la mort de ma mère, mon grand-père fut au désespoir. Je vois,
mais aujourd'hui seulement, que c'était un homme qui devait avoir un
caractère dans le genre de celui de Fontenelle, modeste, prudent,
discret, extrêmement aimable et amusant avant la mort de sa fille
chérie. Depuis, il se renfermait souvent dans un silence discret. Il
n'aimait au monde que cette fille et moi[2].

Son autre fille, Séraphie, l'ennuyait et le vexait; il aimait la paix
par-dessus tout, et elle ne vivait que de scènes. Mon bon grand-père,
pensant à son autorité de père, se faisait de vifs reproches de ne pas
montrer les dents (_c'est une expression du pays_; je les conserve,
sauf à les traduire plus tard en français de Paris, je les conserve en
ce moment pour mieux me rappeler les détails qui m'arrivent en foule).
M. Gagnon estimait et craignait sa sœur, qui lui avait préféré dans la
jeunesse un frère mort à Paris, chose que le frère survivant ne lui
avait jamais pardonné, mais avec son caractère à la Fontenelle, aimable
et pacifique, il n'y paraissait nullement; j'ai deviné cela plus tard.

M. Gagnon avait une sorte d'aversion pour son fils, Romain Gagnon, mon
oncle, jeune homme brillant et parfaitement aimable.

C'est la possession de cette qualité qui brouillait, ce me semble,
le père et le fils; ils étaient tous deux, mais dans des genres
différents, les hommes les plus aimables de la ville. Mon grand-père
était plein de mesure dans les plaisanteries et son esprit fin et froid
pouvait passer inaperçu. Il était d'ailleurs un prodige de science
pour ce temps-là (où florissait la plus drôle d'ignorance). Les sots
ou les envieux (MM. Champel, Tournus (le cocu), Tourte) lui faisaient
sans cesse, pour se venger, des compliments sur sa mémoire. Il savait,
croyait et citait les auteurs approuvés sur toutes sortes de sujets.

«Mou fils n'a rien lu», disait-il quelquefois avec humeur. Rien
n'était plus vrai, mais il était impossible de s'ennuyer dans une
société où était M. Gagnon le fils. Son père lui avait donné un
charmant appartement dans sa maison et l'avait fait avocat. Dans une
ville de parlement, tout le monde aimait la chicane, et vivait de
la chicane, et faisait de l'esprit sur la chicane. Je sais encore un
nombre de plaisanteries sur le _pétitoire_ et le _possessoire._

Mon grand-père donnait le logement et la table à son fils, plus une
pension de cent francs par mois, somme énorme à Grenoble en 1789, pour
ses menus plaisirs, et mon oncle achetait des habits brodés de mille
écus et entretenait des actrices.

Je n'ai fait qu'entrevoir ces choses, que je pénétrais par les
demi-mots de mon grand-père. Je suppose que mon oncle recevait des
cadeaux de ses maîtresses riches, et avec cet argent s'habillait
magnifiquement et entretenait les maîtresses pauvres. Il faut savoir
que, dans notre pays et alors, il n'y avait rien de mal à recevoir de
l'argent de Mme Dulauron, ou de Mme de Marcieu,
ou de Mme de Sassenage, pourvu qu'on le dépensât _hic et
nunc_ et qu'on ne thésaurisât pas. _Hic et nunc_ est une façon de
parler que Grenoble devait à son parlement.

Il est arrivé plusieurs fois que mon grand-père, arrivant chez M. de
Quinsonnas ou dans un autre cercle, apercevait un jeune homme richement
vêtu et que tout le inonde écoutait, c'était son fils.

«Mon père ne me connaissait pas ces habits, me disait mon oncle, je
m'éclipsais au plus vite et rentrais pour reprendre le modeste frac.
Quand mon père me disait: Mais faites-moi un peu le plaisir de me
dire où vous prenez les frais de cette toilette.--Je joue et j'ai
du bonheur, répondais-je.--Mais alors, pourquoi ne pas payer vos
dettes?--Et madame Une telle qui voulait me voir avec le bel habit
qu'elle m'avait acheté! continuait mon oncle. Je m'en tirais par
quelque calembredaine.»

Je ne sais si mon lecteur de 1880 connaît un roman fort célèbre
encore aujourd'hui: les _Liaisons dangereuses_ avaient été composées
à Grenoble par M. Choderlos de Laclos, officier d'artillerie, et
peignaient les mœurs de Grenoble.

J'ai encore connu Mme de Merteuil, c'était Mme
de Montmort, qui me donnait des noix confites, boiteuse qui avait la
maison Drevon au Chevallon, près l'église de Saint-Vincent, entre
le Fontanil et Voreppe, mais plus près du Fontanil. La largeur du
chemin séparait le domaine de Mme de Montmort (ou loué par
Mme de Montmort) et celui de M. Henri Gagnon. La jeune
personne riche qui est obligée de se mettre au couvent a dû être une
demoiselle de Blacons, de Voreppe.

Cette famille est exemplaire par la tristesse, la dévotion, la
régularité et l'ultracisme, ou du moins était exemplaire vers 1814,
quand l'Empereur m'envoya commissaire dans la 7me division
militaire avec le vieux sénateur comte de Saint-Vallier, un des roués
de l'époque de mon oncle et qui me parla beaucoup de lui comme ayant
fait faire d'insignes folies à mesdames N. et N., j'ai oublié les noms.
Alors j'étais brûlé du feu sacré et ne songeais qu'aux moyens de
repousser les Autrichiens, ou du moins de les empêcher d'entrer aussi
vite.

J'ai donc vu cette fin des mœurs de Mme de Merteuil, comme
un enfant de neuf ou dix ans dévoré par un tempérament de feu peut voir
ces choses, dont tout le monde évite de lui dire le fin mot.


[Footnote 1: Le _chapitre VI_ est le chapitre IV _bis_ du manuscrit (R 299,
fol. 75 à 81).--Écrit à Rome, le 2 décembre 1835.]

[Footnote 2: _Il n'aimait au monde que cette fille et moi._--_Et moi_ a été
ajouté au crayon par Stendhal.]



CHAPITRE VII[1]


La famille était clone composée, à l'époque de la mort de ma mère,
vers 1790, de MM. Gagnon père, 60 ans; Romain Gagnon, son fils, 25;
Séraphie, sa fille, 24; Elisabeth, sa sœur, 64; Chérubin Beyle, son
gendre, 43; Henri, son fils, 7; Pauline, sa fille, 4; Zénaïde, sa
fille, 2.

Voilà les personnages du triste drame de ma jeunesse, qui ne me
rappelle presque que souffrances et profondes contrariétés morales.
Mais voyons un peu le caractère de ces personnages.

Mon grand-père, Henri Gagnon (60 ans); sa fille Séraphie, ce diable
femelle dont je n'ai jamais su l'âge, elle pouvait avoir 22 ou 24 ans;
sa sœur Elisabeth Gagnon (64 ans), grande femme maigre, sèche, avec
une belle figure italienne, caractère parfaitement noble, mais noble
avec les raffinements et les scrupules de conscience espagnols. Elle a
à cet égard formé mon cœur et c'est à ma tante Elisabeth que je dois
les abominables duperies de noblesse à l'espagnole dans lesquelles je
suis tombé pendant les premiers trente ans de ma vie. Je suppose que ma
tante Elisabeth, riche (pour Grenoble), était restée fille à la suite
d'une passion malheureuse. J'ai appris[2] quelque chose comme cela de
la bouche de ma tante Séraphie dans ma première jeunesse.

La famille était enfin composée de mon père.

Joseph-Chérubin Beyle, avocat au Parlement du pays, ultra et chevalier
de la Légion d'honneur, adjoint au maire de Grenoble, mort en 1819, à
72 ans, dit-on, ce qui le suppose né en 1747. Il avait donc, en 1790,
quarante-trois ans[3].

C'était un homme extrêmement peu aimable, réfléchissant toujours à des
acquisitions et à des ventes de domaines, excessivement fin, accoutumé
à vendre aux paysans et à acheter d'eux, archi-Dauphinois. Il n'y
avait rien de moins espagnol et de moins follement noble que cette
âme-là, aussi était-il antipathique à ma tante Elisabeth. Il était de
plus excessivement ridé et laid, et déconcerté et silencieux avec les
femmes, qui pourtant lui étaient nécessaires.

Cette dernière qualité lui avait donné l'intelligence de la
_Nouvelle-Héloïse_ et des autres ouvrages de Rousseau, dont il ne
parlait qu'avec adoration, tout en le maudissant comme impie, car
la mort de ma mère le jeta dans la plus haute et la plus absurde
dévotion[4]. Il s'imposa l'obligation de dire tous les offices d'un
prêtre, il fut même question pendant trois ou quatre ans de son entrée
dans les ordres, et probablement il fut retenu par le désir de me
laisser sa place d'avocat; il allait être _consistorial_: c'était une
distinction noble parmi les avocats, dont il parlait comme un jeune
lieutenant de grenadiers parle de la croix. Il ne m'aimait pas comme
individu, mais comme fils devant continuer sa famille.

Il aurait été bien difficile qu'il m'aimât: 1° il voyait clairement
que je ne l'aimais point, jamais je ne lui parlais sans nécessité,
car il était étranger à toutes ces belles idées littéraires et
philosophiques qui faisaient la base de mes questions à mon grand-père
et des excellentes réponses de ce vieillard aimable. Je le voyais fort
peu. Ma passion pour quitter Grenoble, c'est-à-dire lui, et ma passion
pour les mathématiques,--seul moyen que j'avais de quitter cette ville
que j'abhorrais et que je hais encore, car c'est là que j'ai appris
à connaître les hommes,--ma passion mathématique me jeta dans une
profonde solitude de 1797 à 1799. Je puis dire avoir travaillé pendant
ces deux années et même pendant une partie de 1790 comme Michel-Ange
travailla à la Sixtine.

Depuis mon départ, à la fin d'octobre 1799,--je me souviens de la date
parce que le 18 brumaire, 9 novembre, je me trouvais à Nemours,--je
n'ai été pour mon père qu'un demandeur d'argent, la froideur a sans
cesse augmenté, il ne pouvait pas dire un mot qui ne me déplût. Mon
horreur était de vendre un champ à un paysan en finassant pendant huit
jours, à l'effet de gagner 300 francs; c'était là sa passion.

Rien de plus naturel. Son père, qui portait, je crois, le grand nom
de _Pierre_ Beyle, mourut de la goutte, à Claix, à l'improviste, à
63 ans. Mon père à 18 ans (c'était donc vers 1765) se trouva avec un
domaine à Claix rendant 800 ou 1.800 francs, c'est l'un des deux, une
charge de procureur et dix sœurs à établir, une mère, riche héritière,
c'est-à-dire ayant peut-être 60.000 francs et en sa qualité d'héritière
ayant le diable au corps. Elle m'a encore longtemps souffleté dans mon
enfance quand je tirais la queue à son chien Azor (chien de Bologne à
longues soies blanches). L'argent fut donc, et avec raison, la grande
pensée de mon père, et moi je n'y ai jamais songé qu'avec dégoût. Cette
idée me représente des peines cruelles, car en avoir ne me fait aucun
plaisir, en manquer est un vilain malheur.

Jamais peut-être le hasard n'a rassemblé deux êtres plus foncièrement
antipathiques que mon père et moi.

De là l'absence de tout plaisir dans mon enfance, de 1790 à 1799. Cette
saison, que tout le monde[5] dit être celle des vrais plaisirs de la
vie, grâce à mon père n'a été pour moi qu'une suite de douleurs amères
et de dégoûts. Deux diables étaient déchaînés contre ma pauvre enfance,
ma tante Séraphie et mon père, qui dès 1791 devint son esclave.

Le lecteur peut se rassurer sur le récit de mes malheurs, d'abord il
peut sauter quelques pages, parti que je le supplie de prendre, car
j'écris à l'aveugle, peut-être des choses fort ennuyeuses même pour
1835, que sera-ce en 1880?

En second lieu, je n'ai presque aucun souvenir de la triste époque
1790-1795, pendant laquelle j'ai été un pauvre petit bambin persécuté,
toujours grondé à tout propos, et protégé seulement par un sage à la
Fontenelle qui ne voulait pas livrer bataille pour moi, et d'autant
qu'en ces batailles son autorité supérieure à tout lui commandait
d'élever davantage la voix, or c'est ce qu'il avait le plus en horreur;
et ma tante Séraphie qui, je ne sais pourquoi, m'avait pris en guignon,
le savait bien aussi.

Quinze ou vingt jours après la mort de ma mère, mon père et moi nous
retournâmes coucher dans la triste maison, moi dans un petit lit
vernissé fait en cage, placé dans l'alcôve de mon père. Il renvoya
ses domestiques et mangea chez mon grand-père, qui jamais ne voulut
entendre parler de pension. Je crois que c'est par intérêt[6] pour
moi que mon grand-père se donna ainsi la société habituelle d'un homme
qui lui était antipathique.

Ils n'étaient réunis que par le sentiment d'une profonde douleur.
A l'occasion de la mort de ma mère, ma famille rompit toutes ses
relations de société, et, pour comble d'ennui pour moi, elle a depuis
constamment vécu isolée.

M. Joubert, mon pédant montagnard (on appelle cela à Grenoble _Bet_,
ce qui veut dire un homme grossier né dans les montagnes de Gap), M.
Joubert qui me montrait le latin, Dieu sait avec quelle sottise, en
me faisant réciter les règles du rudiment, chose qui rebutait mon
intelligence, et l'on m'en accordait beaucoup, mourut. J'allais prendre
ses leçons sur la petite place Notre-Dame[7], je puis dire n'y avoir
jamais passé sans me rappeler ma mère et la parfaite gaieté de la vie
que j'avais menée de son temps. Actuellement, même mon bon grand-père
en m'embrassant me causait du dégoût.

Le pédant Joubert à figure terrible me laissa en legs le second volume
d'une traduction française de Quinte-Curce, ce plat Romain qui a écrit
la vie d'Alexandre.

Cet affreux pédant, homme de cinq pieds six pouces, horriblement maigre
et portant une redingote noire, sale et déchirée, n'était cependant pas
mauvais au fond.

Mais son successeur, M. l'abbé Raillane, fut dans toute l'étendue du
mot un noir coquin. Je ne prétends pas qu'il ait commis des crimes,
mais il est difficile d'avoir une âme plus sèche, plus ennemie de
tout ce qui est honnête, plus parfaitement dégagée de tout sentiment
d'humanité. Il était prêtre, natif d'un village de Provence; il était
petit, maigre, très pincé, le teint vert, l'œil faux avec les sourcils
abominables.

Il venait de finir l'éducation de Casimir et Augustin Périer et de
leurs quatre ou six frères[8].

Casimir a été un ministre très célèbre et selon moi dupe de
Louis-Philippe[9]. Augustin, le plus emphatique des hommes, est mort
pair de France[10]. Scipion était mort un peu fou vers 1806[11].
Camille a été un plat préfet[12] et vient d'épouser en secondes noces
une femme fort riche[13], il est un peu fou comme tous ses frères.
Joseph, mari d'une jolie femme extrêmement affectueuse et qui a eu des
amours célèbres, a peut-être été le plus sage de tous[14]. Un autre,
Amédée[15], je crois, a peut-être volé au jeu vers 1815, aima mieux
passer cinq ans à Sainte-Pélagie que payer.

Tous ces frères étaient fous au mois de mai, eh bien! je crois qu'ils
devaient départir cet avantage à notre commun précepteur, M. l'abbé
Raillane.

Cet homme, par adresse, ou par instinct de prêtre[16], était ennemi
juré de la logique et de tout raisonnement droit.

Mon père le prit apparemment par vanité. M. Périer _milord_[17], le
père du ministre Casimir, passait pour l'homme le plus riche du pays.
Dans le fait, il avait dix ou onze enfants et a laissé trois cent
cinquante mille francs à chacun[18]. Quel honneur pour un avocat au
parlement de prendre pour son fils le précepteur sortant de chez M.
Périer!

Peut-être M. Raillane fut-il renvoyé pour quelque méfait; ce qui me
donne ce soupçon aujourd'hui, c'est qu'il y avait encore dans la maison
Périer trois enfants fort jeunes, Camille de mon âge, Joseph et Amédée,
je crois, beaucoup plus jeunes.

J'ignore absolument les arrangements financiers que mon père fit avec
l'abbé Raillane. Toute attention donnée aux choses d'argent était
réputée vile et basse au suprême degré dans ma famille. Il y était en
quelque sorte contre la pudeur de parler d'argent, l'argent était comme
une triste nécessité de la vie et indispensable malheureusement, comme
les lieux d'aisance, mais dont il ne fallait jamais parler. On parlait
toutefois et par exception des sommes rondes que coûtait un immeuble,
le mot immeuble était prononcé avec respect.

M. Bellier a payé son domaine de Voreppe 20.000 écus. Pariset coûte
plus de 12.000 écus (de trois livres) à notre cousin Colomb.

Cette répugnance, si contraire aux usages de Paris, de parler d'argent
venait, de je ne sais où et s est complètement impatronisée dans mon
caractère. La vue d'une grosse somme d'or ne réveille d'autre idée en
moi que l'ennui de la garantir des voleurs, ce sentiment a souvent été
pris pour de l'affectation, et je n'en parle plus.

Tout l'honneur, tous les sentiments élevée et fiers de la famille nous
venaient de ma tante Elisabeth; ces sentiments régnaient en despotes
dans la maison, et toutefois elle en parlait fort rarement, peut-être
une fois en deux ans; en général, ils étaient amenés par un éloge
de son père. Cette femme, d'une rare élévation de caractère, était
adorée, par moi, et pouvait avoir alors soixante-cinq ans, toujours
mise avec beaucoup de propreté et employant à sa toilette fort modeste
des étoiles chères. On conçoit bien que ce n'est qu'aujourd'hui et
en y pensant que je découvre ces choses. Par exemple, je ne sais la
physionomie d'aucun de mes parents et cependant, j'ai présents leurs
traits jusque dans le plus petit détail. Si je me figure un lieu la
physionomie de mon excellent grand-père, c'est à cause de la visite que
je lui fis quand j'étais déjà auditeur ou adjoint aux commissaires des
guerres; j'ai perdu absolument l'époque de cette visite. J'ai été homme
fort tard pour le caractère, c'est ainsi que j'explique aujourd'hui
ce manque de mémoire pour les physionomies. Jusqu'à vingt-cinq ans,
que dis-je, souvent encore il faut que je me tienne à deux mains pour
n'être pas tout à la sensation produite par les objets et pouvoir les
juger raisonnablement, avec mon expérience. Mais que diable est-ce que
cela fait au lecteur? Que lui fait tout cet ouvrage? Et cependant, si
je n'approfondis pas ce caractère de Henri, si difficile à connaître
pour moi, je ne me conduis pas en honnête auteur cherchant à dire sur
son sujet tout ce qu'il peut savoir. Je prie mon éditeur, si jamais
j'en ai un, de couper ferme ces longueurs.

Un jour, ma tante Elisabeth Gagnon s'attendrit sur le souvenir de son
frère, mort jeune à Paris; nous étions seuls, une après-dînée, dans sa
chambre sur la Grenette. Evidemment cette âme élevée répondait à ses
pensées, et comme elle m'aimait m'adressait la parole pour la forme.

«... Quel caractère! (Ce qui voulait dire: quelle force de volonté.)
Quelle activité! Ah! quelle différence!» (Cela voulait dire: quelle
différence avec celui-ci, mon grand-père, Henri Gagnon.) Et aussitôt,
se reprenant et songeant devant qui elle parlait, elle ajouta: «
_Jamais je n en ai tant dit._»

Moi: «Et à quel âge est-il mort?»

Mlle Elisabeth: «A vingt-trois ans.»

Le dialogue dura longtemps; elle vint à parler de son père. Parmi cent
détails, de moi oubliés, elle dit:

«A telle époque, _il pleurait de rage en apprenant que l'ennemi s
approchait de Toulon._»

(Mais quand l'ennemi s'est-il approché de Toulon? Vers 1736, peut-être,
dans la guerre marquée par la bataille de l'_Assiette_, dont je viens
de voir en 34 une gravure intéressante par la _vérité._)

11 aurait voulu que la milice marchât. Or, rien au monde n'était plus
opposé aux sentiments de mon grand-père Gagnon, véritable Fontenelle,
l'homme le plus spirituel et le moins patriote que j'aie jamais connu.
Le patriotisme aurait distrait bassement mon grand-père de ses idées
élégantes et littéraires. Mon père aurait calculé sur-le-champ ce qu'il
pouvait lui rapporter. Mon oncle Romain aurait dit d'un air alarmé:
«Diable! cela peut me faire courir quelque danger.» Le cœur de ma
vieille tante et le mien auraient palpité[19] d'intérêt.

Peut-être j'avance un peu les choses à mon égard et j'attribue à sept
ou huit ans les sentiments que j'eus à neuf ou dix. Il est impossible
pour moi de distinguer sur les même choses les sentiments de deux
époques antiques.

Ce dont je suis sûr, c'est que le portrait sérieux et rébarbatif de
mon arrière-grand-père[20] dans son cadre doré à grandes rosaces
d'un demi-pied de large, qui me faisait presque peur, me devint cher et
sacré dès que j'eus appris les sentiments courageux et généreux que lui
avaient inspiré les ennemis s'approchant de Toulon.

[Illustration]

PORTRAIT DE HENRI GAGNON. MÉDECIN (Bibl. mun. de Grenoble. collection
de portraits Dauphinois)


[Footnote 1: Le _chapitre VII_ est le chapitre V du manuscrit (fol. 81 à
99).--Écrit à Rome, le 2 décembre, et à Cività-Vecchia, le 5 décembre
1835.--On lit au verso du fol. 92: «Idée: Peut-être en ne corrigeant
pas ce premier jet parviendrai-je à ne pas mentir par vanité. Omar, 3
décembre 1835.»]

[Footnote 2: _J'ai appris ..._--Variante: «_Su._»]

[Footnote 3: _Il avait donc, en _1790, _quarante-trois ans._--Chérubin-Joseph
Beyle était né le 29 mars 1747. Il épousa le 20 février 1781
Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon et mourut le 20 juin 1819.]

[Footnote 4: ... _la plus absurde dévotion._--Ms.: «_Surdeab tiondévo._»]

[Footnote 5: _Cette saison, que tout le monde ..._--Variante: «_Cet âge, que
l'avis de tout le monde ..._»]

[Footnote 6: _Je crois que c'est par intérêt pour moi ..._--Variante:
«_Amitié._»]

[Footnote 7: _J'allais prendre ses leçons sur la petite place Notre-Dame
..._--A cette époque, la «voie centrale» (rue Président-Carnot) et
l'avenue Maréchal-Randon n'étaient pas encore ouvertes. Voir notre plan
de Grenoble en 1793.]

[Footnote 8: ... _Casimir et Augustin Périer et de leurs quatre ou six
frères._--Casimir et Augustin Périer étaient fils de Claude Périer.
Claude Périer eut neuf fils et trois filles: Jacques-Prosper (mort
enfant), Elisabeth-Joséphine, Euphrosine-Marine (morte enfant),
Augustin-Charles, Alexandre-Jacques, Antoine-Scipion, Casimir-Pierre,
Adélaïde-Hélène, surnommée Marine, Camille-Joseph, Alphonse,
Amédée-Auguste et André-Jean-Joseph.]

[Footnote 9: _Casimir a été un ministre très célèbre ..._--Casimir-Pierre
Périer, le ministre, était né à Grenoble le 11 octobre 1777; il mourut
à Paris le 16 mai 1832.]

[Footnote 10: _Augustin ... est mort pair de France._--Augustin-Charles Périer
était né à Grenoble le 22 mai 1773. Pair de France à la mort de son
frère Casimir (16 mai 1832), il mourut à Frémigny (Seine-et-Oise), le 2
décembre 1833.]

[Footnote 11: _Scipion était mort ... vers_ 1806.--Scipion Périer est mort à
Paris en 1821. (Note au crayon de R. Colomb.)--Il était né le 14 juin
1776.]

[Footnote 12: _Camille a été un plat préfet ..._--Camille-Joseph Périer, né
a Grenoble le 15 août 1781. Préfet de la Corrèze depuis le 12 février
1810 jusqu'en 1815, et de la Meuse depuis le 10 février 1819 jusqu'en
1822. Plus tard député et pair de France, il est mort le 14 septembre
1844.]

[Footnote 13: ... _et vient d'épouser en secondes noces une femme fort riche
..._--Erreur, Mlle de Sahune n'a pas eu un sou de dot. (Note
au crayon de R. Colomb.)--Camille Périer épousa en premières noces
Adèle Lecoulteux de Canteleux, et en secondes noces Amélie Pourcet
de Sahune, cousine de Louise-Henriette de Berckeim, femme d'Augustin
Périer.]

[Footnote 14: _Joseph, mari dune jolie femme ..._--André-Joseph-Jean Périer,
né à Grenoble le 27 novembre 1786, dirigea la banque Périer frères,
à Paris. A l'époque où Stendhal écrivait la _Vie de Henri Brulard_,
il était député de la Marne (Epernay) depuis le 15 novembre 1832. Il
épousa Mlle Marie-Aglaé du Clavel de Kergonan et mourut à
Paris le 18 décembre 1868.]

[Footnote 15: ... _Amédée ... a peut-être volé au jeu vers_ 1815
...--Amédée-Auguste Périer, né à Grenoble le 14 mars 1785, est mort à
Paris en 1851.--L'histoire racontée par Stendhal nous est absolument
inconnue et nous semble un produit de l'esprit caustique de notre
auteur.]

[Footnote 16: ... _par instinct de prêtre ..._--Ms.: «_Reprêt._»]

[Footnote 17: _M. Périer milord ..._--Sur ce surnom de _milord_ donné à Claude
Périer, voir t. II, p. 149.]

[Footnote 18: ... _a laissé trois cent cinquante mille francs à chacun._---M.
Périer a laissé dix enfants et 500.000 francs à chacun. (Note au crayon
de R. Colomb.)--En réalité, Claude Périer eut douze enfants, dont deux
moururent jeunes.]

[Footnote 19: ... _auraient palpité ..._--Variante: «_Palpitaient._»]

[Footnote 20: ... _le portrait sérieux et rébarbatif de mon arrière-grand-père
..._--Le manuscrit porte: «_Mon grand-père._»]



CHAPITRE VIII[1]


A cette occasion, ma tante Elisabeth me raconta que mon
arrière-grand-père était né à Avignon, ville de Provence, pays _où
venaient les oranges_, me dit-elle avec l'accent du regret, et
beaucoup plus rapprochée de Toulon que Grenoble. Il faut savoir que la
grande magnificence de la ville c'étaient soixante ou quatre-vingts
orangers en caisse, provenant peut-être du connétable de Lesdiguières,
le dernier grand personnage produit par le Dauphiné, lesquels, à
l'approche de l'été, étaient places en grande pompe dans les environs
de la magnifique allée des Marronniers, plantée aussi, je crois, par
Lesdiguières[2]. «Il y a donc un pays où les orangers viennent en
pleine terre?» dis-je à ma tante. Je comprends aujourd'hui que, sans
le savoir, je lui rappelais l'objet éternel de ses regrets.

Elle me raconta que nous étions originaires d'un pays encore plus beau
que la Provence (nous, c'est-à-dire les Gagnon), que le grand-père de
son grand-père, à la suite d'une circonstance bien funeste, était venu
se cacher à Avignon à la suite[3] d'un pape; que là il avait été
obligé de changer un peu son nom et de se cacher, qu'alors il avait
vécu du métier de chirurgien.

Avec ce que je sais de l'Italie d'aujourd'hui, je traduirais ainsi:
qu'un M. Guadagni ou Guadanianno, ayant commis quelque petit assassinat
en Italie, était venu à Avignon vers 1650, à la suite de quelque légat.
Ce qui me frappa beaucoup alors, c'est que nous étions venus (car je
me regardais comme Gagnon et je ne pensais jamais aux Beyle qu'avec
une répugnance qui dure encore en 1835), que nous étions venus d'un
pays où les orangers croissent en pleine terre. Quel pays de délices,
pensais-je!

Ce qui me confirmerait dans cette idée d'origine italienne, c'est que
la langue de ce pays était en grand honneur dans la famille, chose
bien singulière dans une famille bourgeoise de 1780. Mon grand-père
savait et honorait l'italien, ma pauvre mère lisait le Dante, chose
fort difficile, même de nos jours; M. Artaud, qui a passé vingt ans en
Italie et qui vient d'imprimer une traduction de Dante, ne met pas
moins de deux contre-sens et d'une absurdité par page. De tous les
Français de ma connaissance, deux seuls: M. Fauriel, qui m'a donné les
histoires d'amour arabes, et M. Delécluze, des _Débats_, comprennent
Dante, et cependant tous les écrivailleurs de Paris gâtent sans cesse
ce grand nom en le citant et prétendant l'expliquer. Rien ne m'indigne
davantage.

Mon respect pour le Dante est ancien, il date des exemplaires que je
trouvai dans le rayon de la bibliothèque paternelle occupé par les
livres de ma pauvre mère et qui faisaient ma seule consolation pendant
la _tyrannie Raillane._

Mon horreur pour le métier de cet homme et pour ce qu'il enseignait par
métier arriva à un point qui frise la manie.

Croirait-on que, hier encore, 4 décembre 1835, venant de R[ome] à
C[ivit]à-V[ecchia], j'ai eu l'occasion de rendre, sans me gêner, un
fort grand service à une jeune femme que je ne soupçonne pas fort
cruelle. En route, elle a découvert mon nom malgré moi, elle était
porteur d'une lettre de recommandation pour mon secrétaire. Elle a des
yeux fort beaux et ces yeux m'ont regardé sans cruauté pendant les huit
dernières lieues du voyage. Elle m'a prié de lui chercher un logement
peu cher; enfin il ne tenait probablement qu'à moi d'en être bien
traité; mais, comme j'écris ceci depuis huit jours, le fatal souvenir
de M. l'abbé Raillane était réveillé. Le nez aquilin, mais un peu
trop petit, de celte jolie Lyonnaise, Mme ...[4], m'a rappelé celui
de l'abbé, dès lors il m'a été impossible même de la regarder, et j'ai
fait semblant de dormir en voiture. Même, après l'avoir fait embarquer
par grâce et moyennant huit écus au lieu de vingt-cinq, j'hésitais à
aller voir le nouveau lazaret pour n'être pas obligé de la voir et de
recevoir ses remerciements.

Comme il n'y a aucune consolation, rien que de laid et de sale, dans
les souvenirs de l'abbé Raillane, depuis vingt ans au moins je détourne
les yeux avec horreur du souvenir de cette terrible époque. Cet homme
aurait dû faire de moi un coquin, c'était, je le vois maintenant, un
parfait jésuite[5], il me prenait à part dans nos promenades le long
de l'Isère, de la porte de la Graille[6] à l'embouchure du Drac, ou
simplement à un petit bois au-delà du travers de l'île A[7] pour
m'expliquer que j'étais imprudent en paroles: «Mais, Monsieur, lui
disais-je en d'autres termes, c'est vrai, c'est ce que je sens.

--N'importe, mon petit ami, il ne faut pas le dire, cela ne convient
pas.» Si ces maximes eussent pris, je serais riche aujourd'hui, car
trois ou quatre fois la fortune a frappé à ma porte. (J'ai refusé en
mai 1814 la direction générale des subsistances (blé) de Paris, sous
les ordres de M. le comte Beugnot, dont la femme avait pour moi la plus
vive amitié; après son amant, M. Pépin de Bellile, mon ami intime,
j'étais peut-être ce qu'elle aimait le mieux.) Je serais donc riche,
mais je serais un coquin, je n'aurais pas les charmantes visions du
beau, qui souvent remplissent ma tête à mon âge de _fifty two._

Le lecteur croit peut-être que je cherche à éloigner cette coupe fatale
d'avoir à parler de l'abbé Raillane.

Il avait un frère, tailleur au bout de la Grande-rue, près la place
Claveyson, qui était l'ignoble en personne. Une seule disgrâce manquait
à ce jésuite[8], il n'était pas sale, mais au contraire fort soigné
et fort propre. Il avait le goût des serins des Canaries, il les
faisait nicher et les tenait fort proprement, mais à côté de mon lit.
Je ne conçois pas comment mon père souillait une chose aussi peu saine.

Mon grand-père n'était jamais remonté dans la maison[9] après la mort
de sa fille, il ne l'eût pas souffert, lui: mon père, Chérubin Beyle,
comme je l'ai dit, m'aimait comme le soutien de son nom, mais nullement
comme fils.

La cage des serins, en fils de fer attachés à des montants en bois,
eux-mêmes attachés au mur par des happes à plâtre, pouvait avoir neuf
pieds de long, six de haut et quatre de profondeur. Dans cet espace
voltigeaient tristement, loin du soleil, une trentaine de pauvres
serins de toute couleur. Quand ils nichaient, l'abbé les nourrissait
avec des jaunes d'œuf, et de tout ce qu'il faisait cela seul
m'intéressait. Mais ces diables d'oiseaux me réveillaient au point du
jour, bientôt après j'entendais la pelle de l'abbé qui arrangeait son
feu avec un soin que j'ai reconnu plus tard appartenir aux jésuites
[10]. Mais cette volière produisait beaucoup d'odeur, et à deux pieds
de mon lit et dans une chambre humide, obscure, où le soleil ne donnait
jamais. Nous n'avions pas de fenêtre sur le jardin Lamouroux, seulement
un _jour de souffrance_ (les villes de parlement sont remplies de mots
de droit) qui donnait une brillante lumière à l'escalier L[11],
ombragé par un beau tilleul, quoique l'escalier fût au moins à quarante
pieds de terre. Ce tilleul devait être fort grand.

L'abbé se mettait en colère calme, sombre et méchante d'un diplomate
flegmatique, quand je mangeais le pain sec de mon goûter près de ses
orangers. Ces orangers étaient une véritable manie, bien plus incommode
encore que celle des oiseaux. Ils avaient les uns trois pouces et les
autres un pied de haut, ils étaient placés sur la fenêtre O, à laquelle
le soleil atteignait un peu pendant deux mois d'été. Le fatal abbé
prétendait que les miettes qui tombaient de notre pain bis attiraient
les mouches, lesquelles mangeaient ses orangers. Cet abbé aurait donné
des leçons de petitesse aux bourgeois les plus bourgeois, les plus
_patets_ de la ville. (Patet, prononcez: _Patais_, extrême attention
donnée aux plus petits intérêts.)

Mes compagnons, MM. Chazel et Reytiers[12], étaient bien moins
malheureux que moi. Chazel était un bon garçon déjà grand, dont le
père, méridional je crois, Ce qui veut dire homme franc, brusque,
grossier, et commis-commissionnaire de MM. Périer, ne tenait pas
beaucoup au latin. Il venait _seul_ (sans domestique) vers les dix
heures, faisait mal son _devoir_ latin et filait à midi et demi,
souvent il ne venait pas le soir.

Reytiers, extrêmement joli garçon, blond et timide comme une
demoiselle, n'osait pas regarder en face le terrible abbé Raillane.
Il était fils unique d'un père le plus timide des hommes et le plus
religieux. Il arrivait dès huit heures, sous la garde sévère d'un
domestique qui venait le reprendre comme midi sonnait à Saint-André
(église à la mode de la ville, dont nous entendions fort bien les
cloches). Dès deux heures, le domestique ramenait Reytiers avec son
goûter dans un panier. En été, vers cinq heures M. Raillane nous menait
promener, en hiver rarement, et alors c'était vers les trois heures.
Chazel, qui était un _grand_, s'ennuyait de la promenade et nous
quittait bien vite.

Nous ambitionnions beaucoup aller du côté de l'île de l'Isère: d'abord
la montagne, vue de là, a un aspect délicieux, et l'un des défauts
littéraires de mon père et de M. Raillane était d'exagérer sans cesse
les beautés de la nature (que ces belles âmes devaient bien peu sentir;
ils ne pensaient qu'à gagner de l'argent). A force de nous parler
de la beauté du rocher de la Buisserate[13], M. l'abbé Raillane
nous avait fait lever la tête. Mais c'était un bien autre objet qui
nous faisait aimer le rivage près l'île. Là nous voyions, nous autres
pauvres prisonniers, des jeunes gens qui _jouissaient de la liberté_,
allaient et venaient _seuls_ et après se baignaient dans l'Isère et un
ruisseau affluent nommé la Biole[14]. Excès de bonheur dont nous
n'apercevions pas même la possibilité dans le lointain le plus éloigné.

M. Raillane, comme un vrai journal ministériel de nos jours, ne savait
nous parler que des dangers de la liberté. Il ne voyait jamais un
enfant se baignant sans nous prédire qu'il finirait par se noyer,
nous rendant ainsi le service de faire de nous des lâches, et il a
parfaitement réussi à mon égard. Jamais je n'ai pu apprendre à nager.
Quand je fus libre, deux ans après, vers 1795, je pense, et encore en
trompant mes parents et faisant chaque jour un nouveau mensonge, je
songeais déjà à quitter Grenoble, à quelque prix que ce fût, j'étais
amoureux de Mlle Kably, et la nage n'était plus un objet
assez intéressant pour moi pour l'apprendre. Toutes les fois que je me
mettais à l'eau, Roland (Alphonse) ou quelque autre _fort_ me faisait
boire.

       *       *       *       *       *

Je n'ai point de dates pendant l'affreuse tyrannie Raillane; je
devins sombre et haïssant tout le monde. Mon grand malheur était
de ne pouvoir jouer avec d'autres enfants; mon père, probablement
très fier d'avoir un précepteur pour son fils, ne craignait rien à
l'égal de me voir _aller avec des enfants du commun_, telle était la
locution des aristocrates de ce temps-là. Une seule chose pourrait
me fournir une date: Mlle Marine Périer[15] (sœur du
ministre Casimir Périer) vint voir M. Raillane, qui peut-être était
son confesseur, peu de temps avant son mariage avec ce fou de Camille
Teisseire, patriote enragé qui plus tard a brûlé ses exemplaires de
Voltaire et de Rousseau, qui, en 1811, lui étant sous-préfet par la
grâce de M. Crétet, son cousin, fut si stupéfait de la faveur dont
il me vit jouir dans le salon[16] de madame la comtesse Daru (au
rez-de-chaussée sur le jardin de l'hôtel de Biron, je crois, hôtel de
la Liste civile, dernière maison à gauche de la rue Saint-Dominique,
au coin du boulevard des Invalides). Je vois encore sa mine envieuse
et la gaucherie de sa politesse à mon égard. Camille Teisseire s'était
enrichi, ou plutôt son père s'était enrichi en fabriquant du _ratafia
de cerises_, ce dont il avait une grande honte.

En faisant rechercher dans les actes de l'état-civil de Grenoble
(que Louis XVIII appelait Grelibre) l'acte de mariage de M. Camille
Teisseire (rue des Vieux-Jésuites ou place Grenette, car sa vaste
maison avait deux entrées) avec Mlle Marine Périer, j'aurais
la date de la tyrannie Raillane.

J'étais sombre, sournois, mécontent, je traduisais Virgile, l'abbé
m'exagérait les beautés de ce poète et j'accueillais ses louanges
comme les pauvres Polonais d'aujourd'hui doivent accueillir les
louanges de la bonhomie russe dans leurs gazettes vendues; je haïssais
l'abbé, je haïssais mon père, source des pouvoirs de l'abbé, je
haïssais encore plus la religion[17] au nom de laquelle il me
tyrannisait. Je prouvais à mon compagnon de chaîne, le timide Reytiers,
que toutes les choses qu'on nous apprenait étaient des contes. Où
avais-je pris ces idées? Je l'ignore. Nous avions une grande bible à
estampes reliée en vert, avec des estampes gravées sur bois et insérées
dans le texte, rien n'est mieux pour les enfants. Je me souviens que je
cherchais sans cesse des ridicules à cette pauvre bible. Reytiers, plus
timide, plus croyant, adoré par son père et par sa mère, qui mettait
un pied de rouge et avait été une beauté, admettait mes doutes par
complaisance pour moi.

Nous traduisions donc Virgile à grand'peine, lorsque je découvris dans
la bibliothèque de mon père une traduction de Virgile en quatre volumes
in-8° fort bien reliés, par ce coquin d'abbé Desfontaines, je crois. Je
trouvai le volume correspondant aux Géorgiques et au second livre que
nous écorchions (réellement nous ne savions pas du tout le latin). Je
cachai ce bienheureux volume aux lieux d'aisance, dans une armoire où
l'on déposait les plumes des chapons consommés à la maison; et là, deux
ou trois fois pendant notre pénible _version_, nous allions consulter
celle de Desfontaines. Il me semble que l'abbé s'en aperçut par la
débonnaireté de Reytiers, ce fut une scène abominable. Je devenais de
plus en plus sombre, méchant, malheureux. J'exécrais tout le monde, et
ma tante Séraphie superlativement.

Un an après la mort de ma mère, vers 1791 ou 92, il me semble
aujourd'hui que mon père en devint amoureux, de là d'interminables
promenades aux _Granges_[18], où l'on méprenait en tiers en prenant
la précaution de me faire marcher à quarante pas en avant dès que
nous avions passé la porte de Bonne. Cette tante Séraphie m'avait
pris en grippe, je ne sais pourquoi, et me faisait sans cesse gronder
par mon père. Je les exécrais et il devait y paraître puisque, même
aujourd'hui, quand j'ai de l'éloignement pour quelqu'un, les personnes
présentes s'en aperçoivent sur-le-champ. Je détestais ma sœur cadette,
Zénaïde (aujourd'hui Mme Alexandre Mallein[19]), parce
qu'elle était chérie par mon père, qui chaque soir l'endormait sur
ses genoux, et hautement protégée par Mlle Séraphie. Je
couvrais les plâtres de la maison (et particulièrement des gippes)
de caricatures[20] contre Zénaïde _rapporteuse._ Ma sœur Pauline
(aujourd'hui Mme veuve Périer-Lagrange) et moi accusions
Zénaïde de jouer auprès de nous le rôle d'espion, et je crois bien
qu'il en était quelque chose. Je dînais toujours chez mon grand-père,
mais nous avions fini de dîner comme une heure et quart sonnait à
Saint-André, et à deux heures il fallait quitter le beau soleil de la
place Grenette pour les chambres humides et froides que l'abbé Raillane
occupait sur la cour de la maison paternelle, rue des Vieux-Jésuites.
Rien n'était plus pénible pour moi; comme j'étais sombre et sournois,
je faisais des projets de m'enfuir, mais où prendre de l'argent?

Un jour, mon grand-père dit à l'abbé Raillane:

«Mais, monsieur, pourquoi enseigner à cet enfant le système céleste de
Ptolémée, que vous savez être faux?

--Mais il explique tout, et d'ailleurs est approuvé par l'Eglise.»

Mon grand-père ne put digérer cette réponse et souvent la répétait,
mais en riant; il ne s'indignait jamais contre ce qui dépendait des
autres, or mon éducation dépendait de mon père, et moins M. Gagnon
avait d'estime pour son savoir, plus il respectait ses droits de père.

Mais cette réponse de l'abbé, souvent répétée par mon grand-père,
que j'adorais, acheva de faire de moi un impie forcené et d'ailleurs
l'être le plus sombre. Mon grand-père savait l'astronomie, quoiqu'il
ne comprit rien au calcul; nous passions les soirées d'été sur la
magnifique terrasse de son appartement, là il me montrait la grande et
la petite Ourse et me parlait poétiquement des bergers de la Chaldée et
d'Abraham. Je pris ainsi de la considération pour Abraham, et je dis
à Reytiers: Ce n'est pas un coquin comme ces autres personnages de la
Bible.

Mon grand-père avait à lui, ou emprunté à la bibliothèque publique,
dont il avait été le promoteur, un exemplaire in-4° du voyage de
_Bruce en Nubie et Abyssinie._ Ce voyage avait des gravures, de là son
influence immense sur mon éducation.

J'exécrais tout ce que m'enseignaient mon père et l'abbé Raillane. Or,
mon père me faisait réciter par cœur la géographie de _Lacroix_, l'abbé
avait continué; je la savais bien, par force, mais je l'exécrais.

Bruce, descendant des rois d'Ecosse, me disait mon excellent
grand-père, me donna un goût vif pour toutes les sciences dont il
parlait. De là mon amour pour les mathématiques et enfin cette idée,
j'ose dire de génie: _Les mathématiques peuvent me faire sortir de
Grenoble._


[Footnote 1: Le _chapitre VIII_ est le chapitre VI du manuscrit (fol. 99 à
121).--Écrit à Cività-Vecchia, les 5 et 6 décembre 1835.]

[Footnote 2: ... _la magnifique allée des Marronniers, plantée ... par
Lesdiguières._--Il s'agit de la promenade de la Terrasse du
Jardin-de-Ville. Les orangers de la Ville de Grenoble proviennent en
effet de Lesdiguières. Lors de la vente de l'hôtel de Lesdiguières
aux Consuls de Grenoble pour en faire un Hôtel-de-Ville, il y eut
une longue discussion au sujet de la cession de l'orangerie et des
orangers. Ceux-ci furent définitivement compris dans le contrat de
vente du 5 août 1719 (Arch. mun. de Grenoble, DD 101).--Il importe
toutefois de noter que la terrasse et l'orangerie ne furent pas
l'œuvre de Lesdiguières lui-même. Elles datent en effet de 1675
environ.--Les orangers sont encore aujourd'hui,--mais non plus «en
grande pompe»,--placés dans le Jardin-de-Ville et sur la place Grenette.]

[Footnote 3: ... _était venu se cacher à Avignon à la suite ..._--Après ces
mots il y a dans le manuscrit un blanc d'une demi-ligne.]

[Footnote 4:--_cette jolie Lyonnaise, Mme ..._--Le nom a été laissé
en blanc par Stendhal.]

[Footnote 5: ... _un parfait jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 6: ... _la porte de la Graille ..._--Cette porte se trouvait
sur l'actuel quai Créqui. Elle a été démolie en 1884, lors de
l'agrandissement de l'enceinte. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.)]

[Footnote 7: ... _au-delà du travers de l'île A ..._--Ici un plan
explicatif.--L'île a disparu aujourd'hui; elle s'appelait l'île Sirand.]

[Footnote 8: _Une seule disgrâce manquait à ce jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 9: _Mon grand-père n'était jamais remonté dans la maison ..._--Suit
un plan d'une partie de la «maison paternelle», rue des Vieux-Jésuites.]

[Footnote 10: ... _que j'ai reconnu plus tard appartenir aux jésuites._--Ms.:
«_Tejés._»]

[Footnote 11: ... _qui donnait une brillante lumière à l'escalier L
..._--Ainsi désigné par Stendhal dans son plan de la maison paternelle:
«Escalier rejoignant celui de la maison.»]

[Footnote 12: ... _Reytiers ..._--Teisseire. (Note de Stendhal.)]

[Footnote 13: ... _la beauté du rocher de la Buisserate ..._--La montagne du
Néron, appelée aussi, improprement, le Casque de Néron, qui se termine
au-dessus de la Buisserate (hameau de Saint-Martin-le-Vinoux) par un
rocher à pic de 300 mètres environ.]

[Footnote 14: ... un _ruisseau affluent nommé la Biole._--Mot patois
signifiant petit ruisseau. Il s'agit sans doute d'un petit cours d'eau,
dénommé aujourd'hui canal de la Scierie, et qui du temps de Stendhal
servait au colmatage des terrains voisins.]

[Footnote 15: _ Mlle Marine Périer ..._--Adélaïde-Hélène, dite
Marine Périer, a épousé Camille-Hyacinthe Teisseire le 13 thermidor an
II (31 juillet 1794).]

[Footnote 16: ... _la faveur dont il me vit jouir dans le salon ..._
--Variante: «_Où il me vit établi dans ..._»]

[Footnote 17: ... _je haïssais encore plus la religion ..._--Ms.: «_Gion._»]

[Footnote 18: ... _d'interminables promenades aux_ Granges ...--Ce quartier
suburbain, alors peuplé en grande partie de peigneurs de chanvre, est
aujourd'hui à l'intérieur de la ville. Il est situé aux alentours de
l'église Saint-Joseph. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.)]

[Footnote 19: ... _Mme Alexandre Mallein
..._--Marie-Zénaïde-Caroline Beyle, née le 10 octobre 1788, épousa le
30 mai 1815 Alexandre-Charles Mallein, contrôleur des Contributions
directes.]

[Footnote 20: _Je couvrais les plâtres de la maison de caricatures ..._--Je
me rappelle d'une fort plaisante. Zénaïde était représentée
dévidant du fil placé sur un tour; elle y était dessinée en pied,
assez grotesquement, avec cette devise au bas: «_Zénaïde, jalousie
rapportante, Caroline Beyle._» (Note au crayon de R. Colomb.)]



CHAPITRE IX[1]


Malgré toute sa finesse dauphinoise, mon père, Chérubin Beyle, était
un homme passionné. A sa passion pour Bourdaloue et Massillon avait
succédé la passion de l'agriculture, qui, dans la suite, fut renversée
par l'amour de la truelle (ou de la bâtisse), qu'il avait toujours
eu, et enfin par l'ultracisme et la passion d'administrer la Ville de
Grenoble au profit des Bourbons[2]. Mon père rêvait nuit et jour
à ce qui était l'objet de sa passion, il avait beaucoup de finesse,
une grande expérience des finasseries des autres Dauphinois, et je
concilierais assez volontiers de tout cela qu'il avait du talent. Mais
je n'ai pas plus d'idée de cela que de sa physionomie.

Mon père se mit à aller deux fois la semaine à Claix; c'est un domaine
(terme du pays qui veut dire une petite terre) de cent cinquante
arpents, je crois, situé au midi de la ville, sur le penchant de
la montagne, au-delà du Drac[3]. Tout le terrain de Claix et de
Furonières est sec, calcaire, rempli de pierres. Un curé libertin
inventa, vers 1750, de cultiver le _marais_ au couchant du pont de
Claix; ce marais a fait la fortune du pays.

       *       *       *       *       *

La maison de mon père était à deux lieues de Grenoble, j'ai fait
ce trajet, à pied, mille fois peut-être. C'est sans doute à cet
exercice que mon père a dû une santé parfaite qui l'a conduit jusqu'à
soixante-douze ans, je pense. Un bourgeois, à Grenoble, n'est considéré
qu'autant qu'il a un domaine. Lefèvre, le perruquier de mon père, avait
un domaine à Corenc et manquait souvent sa pratique _parce qu'il était
allé_ à Corenc, excuse toujours bien reçue. Quelquefois nous abrégions
en passant le Drac au bac de Seyssins, au point A.

Mon père était si rempli de sa passion nouvelle qu'il m'en parlait sans
cesse. _Il fit venir_ (terme du pays, apparemment), il fit venir de
Paris, ou de Lyon, la Bibliothèque agronomique ou économique, laquelle
avait des estampes; je feuilletais beaucoup ce livre, ce qui me valut
d'aller souvent à Claix (c'est-à-dire à notre maison de Furonières)
les jeudis, jours de congé. Je promenais avec mon père dans les champs
et j'écoutais de mauvaise grâce l'exposé de ses projets, toutefois
le plaisir d'avoir quelqu'un pour écouter ces romans qu'il appelait
des calculs fit que plusieurs fois je ne revenais à la ville que le
vendredi; quelquefois nous partions dès le mercredi soir.

Claix me déplaisait parce que j'y étais toujours assiégé de projets
d'agriculture; mais bientôt je découvris[4] une grande compensation.
Je trouvai moyen de voler des volumes de Voltaire[5] dans l'édition
des quarante volumes _encadrés_ que mon père avait à Claix (son
domaine) et qui était parfaitement reliée, en veau imitant le marbre.
Il y avait quarante volumes, je pense, fort serrés, j'en prenais deux
et écartais un peu tous les autres, il n'y paraissait pas. D'ailleurs,
ce livre dangereux avait été placé au rayon le plus élevé de la
bibliothèque, en bois de cerisier et glaces, laquelle était souvent
fermée à clef.

Par la grâce de Dieu, même à cet âge les gravures me semblaient
ridicules, et quelles gravures! Celles de la _Pucelle._

Ce miracle me faisait presque croire que Dieu m'avait destiné à avoir
bon goût et à écrire un jour l'_Histoire de la Peinture en Italie._

Vous passions toujours les féries[6] à Claix, c'est-à-dire les mois
de septembre et d'août. Mes maîtres se plaignaient que j'oubliais tout
mon latin pendant ce temps de plaisir. Rien ne m'était si odieux[7]
que quand mon père appelait nos courses à Claix _nos plaisirs._
J'étais comme un galérien que l'on forcerait à appeler _ses plaisirs_
un système de chaînes un peu moins pesantes que les autres.

J'étais outré et, je pense, fort méchant et fort injuste envers mon
père et l'abbé Raillane. J'avoue, mais c'est avec un grand effort de
raison, même en 1835, que je ne puis juger ces deux hommes. Ils ont
empoisonné mon enfance dans toute l'énergie du mot empoisonnement. Ils
avaient des visages sévères et m'ont constamment empêché d'échanger
un mot avec un enfant de mon âge. Ce n'est qu'à l'époque des Écoles
centrales (admirable ouvrage de M. de Tracy) que j'ai débuté dans
la société des enfants de mon âge, mais non pas avec la gaieté et
l'insouciance de l'enfance; j'y suis arrivé sournois, méchant, rempli
d'idées de vengeance pour le moindre coup de poing, qui me faisait
l'effet d'un soufflet entre hommes, en un mot tout, excepté traître.

Le grand mal de la tyrannie Raillane, c'est que je sentais mes maux.
Je voyais sans cesse passer sur la Grenette des enfants de mon âge
qui allaient _ensemble_ se promener et courir, or c'est ce qu'on ne
m'a pas permis une seule fois. Quand je laissais entrevoir le chagrin
qui me dévorait, on me disait: «Tu monteras en voiture», et madame
Périer-Lagrange (mère de mon beau-frère), figure des plus tristes, me
prenait dans sa voiture quand elle allait faire une promenade de santé;
elle me grondait au moins autant que l'abbé Raillane, elle était
sèche et dévote et avait, comme l'abbé, une de ces figures inflexibles
qui ne rient jamais. Quel équivalent pour une promenade avec de
petits polissons de mon âge! Qui le croirait, je n'ai jamais joué aux
_gobilles_ (billes) et je n'ai eu de toupie qu'à l'intercession de mon
grand-père, auquel, pour ce sujet, sa fille Séraphie fit _une scène._

J'étais donc fort sournois, fort méchant, lorsque dans la belle
bibliothèque de Claix je fis la découverte d'un Don Quichotte français.
Ce livre avait des estampes, mais il avait l'air vieux, et j'abhorrais
tout ce qui était vieux, car mes parents m'empêchaient de voir les
jeunes et ils me semblaient extrêmement vieux. Mais enfin, je sus
comprendre les estampes, qui me semblaient plaisantes: Sancho Pança
monté sur son bon biquet est soutenu par quatre piquets, Ginès de
Panamone a enlevé l'âne[8].

Don Quichotte me fit mourir de rire. Qu'on daigne réfléchir que depuis
la mort de ma pauvre mère je n'avais pas ri, j'étais victime de
l'éducation aristocratique et religieuse la plus suivie. Mes tyrans
ne s'étaient pas démentis un moment. On refusait toute invitation. Je
surprenais souvent des discussions dans lesquelles mon grand-père était
d'avis qu'on me permît d'accepter. Ma tante Séraphie faisait opposition
en termes injurieux pour moi, mon père, qui lui était soumis, faisait à
mon grand-père des réponses jésuitiques, que je savais bien n'engager
à rien. Ma tante Elisabeth haussait les épaules. Quand un projet de
promenade avait résisté à une telle discussion, mon père faisait
intervenir l'abbé Raillane pour un devoir dont je ne m'étais pas
acquitté la veille et qu'il fallait faire précisément au moment de la
promenade.

       *       *       *       *       *

Qu'on juge de l'effet de Don Quichotte au milieu d'une si horrible
tristesse! La découverte de ce livre, lu sous le second tilleul de
l'allée du côté du parterre, dont le terrain s'enfonçait d'un pied, et
là je m'asseyais, est peut-être la plus grande époque de ma vie.

Qui le croira? Mon père, me voyant pouffer de rire, venait me
gronder, me menaçait de me retirer le livre, ce qu'il fit plusieurs
fois, et m'emmenait dans ses champs pour m'expliquer ses projets de
_réparations_ (bonifications, amendements).

Troublé, même dans la lecture de Don Quichotte, je me cachai dans les
charmilles, petite salle de verdure à l'extrémité orientale du clos
(petit parc), enceinte de murs[9].

Je trouvai un Molière avec estampes, les estampes me semblaient
ridicules et je ne compris que l'_Avare._ Je trouvai les comédies de
Destouches, et l une des plus ridicules m'attendrit jusqu'aux larmes.
Il y avait une histoire d'amour mêlé de générosité, c'était là mon
faible. C'est en vain que je cherche dans ma mémoire le titre de
cette comédie, inconnue même parmi les comédies inconnues de ce plat
diplomate. _Le Tambour nocturne_, où se trouve une idée copiée de
l'anglais, m'amusa beaucoup.

Je trouve comme fait établi dans ma tête que, dès l'âge de sept ans,
j'avais résolu de faire des comédies, comme Molière. Il n'y a pas dix
ans que je me souvenais encore du _comment_ de cette résolution.

Mon grand-père fut charmé de mon enthousiasme pour Don Quichotte que je
lui racontai, car je lui disais tout à peu près, cet excellent homme de
65 ans était, dans le fait, mon seul camarade.

Il me prêta, mais à l'insu de sa fille Séraphie, le _Roland furieux_,
traduit ou plutôt, je crois, imité de l'Arioste par M. de Tressan (dont
le fils, aujourd'hui maréchal de camp, et en 1820, ultra assez plat,
mais, en 1788, jeune homme charmant, avait tant contribué à me faire
apprendre à lire en me promettant un petit livre plein d'images qu'il
ne m'a jamais donné, manque de parole qui me choqua beaucoup).

L'Arioste forma mon caractère, je devins amoureux fou de Bradamante,
que je me figurais une grosse fille de vingt-quatre ans avec des appas
de la plus éclatante blancheur.

J'avais en horreur tous les détails bourgeois et bas qui ont servi à
Molière pour faire connaître sa pensée. Ces détails me rappelaient trop
ma malheureuse vie. Il n'y a pas trois jours (décembre 1835) que deux
bourgeois de ma connaissance, allant donner entre eux une scène comique
de petite dissimulation et de demi-dispute, j'ai fait dix pas pour ne
pas entendre. J'ai horreur de ces choses-là, ce qui m'a empêché de
prendre de l'expérience. Ce n'est pas _un petit malheur._

Tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois me rappelle
Grenoble, tout ce qui me rappelle Grenoble me fait horreur: non,
_horreur_ est trop noble, mal au cœur.

Grenoble est pour moi comme le souvenir d'une abominable indigestion;
il n'y a pas de danger, mais un effroyable dégoût. Tout ce qui est bas
et plat sans compensation, tout ce qui est ennemi du moindre mouvement
généreux, tout ce qui se réjouit du malheur de qui aime la patrie ou
est généreux, voilà Grenoble pour moi.

Rien ne m'a étonné dans mes voyages comme d'entendre dire par des
officiers de ma connaissance que Grenoble était une ville charmante,
pétillante d'esprit et où _les jolies femmes ne s'oubliaient pas._
La première fois que j'entendis ce propos, ce fut à table, chez le
général Moncey (aujourd'hui maréchal, duc de Conegliano), en 1802,
à Milan ou à Crémone; je fus si étonné que je demandai des détails
d'un côté de la table à l'autre: alors sous-lieutenant _riche_, 150
francs par mois, je ne doutais de rien. Mon exécration pour l'état de
mal au cœur et d'indigestion continue, auquel je venais seulement
d'échapper, était au comble. L'officier d'état-major soutint fort
bien son dire, il avait passé quinze ou dix-huit mois à Grenoble, il
soutenait que c'était la ville la plus agréable de la province, il
me cita mesdames Menand-Dulauron, Piat-Desvials, Tournus, Duchamps
de Montmort, les demoiselles Rivière (filles de l'aubergiste, rue
Montorge), les demoiselles Bailly, marchandes de modes, amies de mon
oncle, messieurs Drevon, Drevon l'aîné et Drevon la Pareille, M. Dolle
de la Porte-de-France[10], et, pour la société aristocrate (mot de
1800, remplacé par _ultra_, puis par légitimiste), M. le chevalier de
Marcieu, M. de Bailly.

Hélas! à peine avais-je entendu prononcer ces noms aimables! Mes
parents ne les rappelaient que pour déplorer leur folie, car ils
blâmaient tout, ils avaient la _jaunisse_, il faut le répéter pour
expliquer mon malheur d'une façon raisonnable. A la mort de ma mère,
mes parents désespérés avaient rompu toute relation avec le monde; ma
mère était l'âme et la gaieté de la famille, mon père, sombre, timide,
rancunier, peu aimable, avait le caractère de Genève (on y calcule et
jamais on n'y rit) et n'avait, ce me semble, jamais eu de relations
qu'à cause de ma mère. Mon grand-père, homme aimable, homme du monde,
l'homme de la ville dont la conversation était le plus recherchée par
tous, depuis l'artisan jusqu'au grand seigneur, depuis Mme
Barthélemy, cordonnière, femme d'esprit, jusqu'à M. le baron des
Adrets, chez qui il continua à dîner une fois par mois, percé jusqu'au
fond du cœur par la mort du seul être qu'il aimât et se voyant arrivé à
soixante ans, avait rompu avec le monde par dégoût de la vie. Ma seule
tante Elisabeth, indépendante et même riche (de la richesse de Grenoble
en 1789), avait conservé des maisons où elle allait faire sa partie
le soir (l'avant-souper, de 7 heures à 9). Elle sortait ainsi deux ou
trois fois la semaine et quelquefois, quoique remplie de respect pour
les droits paternels, par pitié pour moi, quand mon père était à Claix,
elle prétendait avoir besoin de moi et m'emmenait, comme son chevalier,
chez M_lle_ Simon, dans la maison neuve des Jacobins, laquelle mettait
un pied de rouge. Ma bonne tante me fit même assister à un grand
souper donné par M_lle_ Simon. Je me souviens encore de l'éclat des
lumières et de la magnificence du service; il y eut au milieu de la
table un surtout avec des statues d'argent. Le lendemain, ma tante
Séraphie me dénonça à mon père et il y eut une scène. Ces disputes,
fort polies dans la forme mais où l'on se disait de ces mots piquants
qu'on n'oublie pas, faisaient le seul amusement de cette famille morose
où mon mauvais sort m'avait jeté. Combien j'enviais le neveu de madame
Barthélemy, notre cordonnière!

Je souffrais, mais je ne voyais point les causes de tout cela,
j'attribuais tout à la méchanceté de mon père et de Séraphie. Il
fallait, pour être juste, voir des bourgeois bouffis d'orgueil et
qui veulent donner à leur _unique fils_, comme ils m'appelaient,
une éducation aristocratique. Ces idées étaient bien au-dessus de
mon âge, et d'ailleurs qui me les aurait données? Je n'avais pour
amis que Marion, la cuisinière, et Lambert, le valet de chambre de
mon grand-père, et sans cesse, m'entendant rire à la cuisine avec
eux, Séraphie me rappelait. Dans leur humeur noire, j'étais leur
unique occupation, ils décoraient cette vexation du nom d'éducation
et probablement étaient de bonne foi. Par ce contact continuel, mon
grand-père me communiqua sa vénération pour les lettres. Horace et
Hippocrate étaient bien d'autres hommes, à mes yeux, que Romulus,
Alexandre et Numa. M. de Voltaire était bien un autre homme que cet
imbécile de Louis XVI, dont il se moquait, ou ce roué de Louis XV, dont
il réprouvait les mœurs sales; il nommait avec dégoût _la_ du Barry,
et l'absence du mot _madame_, au milieu de nos habitudes polies, me
frappa beaucoup, j'avais horreur de ces êtres. On disait toujours: M.
de Voltaire, et mon grand-père ne prononçait ce nom qu'avec un sourire
mélangé de respect et d'affection.

Bientôt arriva la politique. Ma famille était des plus aristocrates de
la ville, ce qui fit que sur-le-champ je me sentis républicain enragé.
Je voyais passer les beaux régiments de dragons allant en Italie,
toujours quelqu'un était logé à la maison, je les dévorais des yeux;
or, mes parents les exécraient. Bientôt, les prêtres se cachèrent, il
y eut toujours à la maison un prêtre ou deux de caché. La gloutonnerie
d'un des premiers qui vinrent, un gros homme avec des yeux hors de la
tête lorsqu'il mangeait du petit salé, me frappa[11] de dégoût.
(Nous avions d'excellent _petit salé_ que j'allais chercher à la cave
avec le domestique Lambert, il était conservé dans une pierre creusée
en bassin.) On mangeait, à la maison, avec une rare propreté et des
soins recherchés. On me recommandait, par exemple, de ne faire aucun
bruit avec la bouche. La plupart de ces prêtres, gens du commun,
produisaient ce bruit de la langue contre le palais, ils rompaient le
pain d'une manière sale, il n'en fallait pas tant pour que ces gens-là,
dont la place était à ma gauche, me fissent horreur[12].

On guillotina un de nos cousins à Lyon (M. Senterre), et le sombre de
la famille et son état de haine et de mécontentement de toutes choses
redoubla.

Autrefois, quand j'entendais parler des joies naïves de l'enfance,
des étourderies de cet âge, du bonheur de la première jeunesse, le
seul véritable de la vie, mon cœur se serrait. Je n'ai rien connu de
tout cela; et bien plus, cet âge a été pour moi une époque continue de
malheur, et de haine, et de désirs de vengeance toujours impuissants.
Tout mon malheur peut se résumer en deux mots: jamais on ne m'a permis
de parler à un enfant de mon âge. Et mes parents, s'ennuyant beaucoup
par suite de leur séparation de toute société, m'honoraient d'une
attention continue. Pour ces deux causes, à cette époque de la vie, si
gaie pour les autres enfants, j'étais méchant, sombre, déraisonnable,
_esclave_ en un mot, dans le pire sens du mot, et peu à peu je pris les
sentiments de cet état. Le peu de bonheur que je pouvais arracher était
préservé par le mensonge. Sous un autre rapport, j'étais absolument
comme les peuples actuels de l'Europe, mes tyrans me parlaient toujours
avec les douces paroles de la plus tendre sollicitude, et leur plus
ferme alliée ôtait la religion[13]. J'avais à subir des homélies
continuelles sur l'amour paternel et les devoirs des enfants. Un jour,
ennuyé des paroles de mon père, je lui dis: «Si tu m'aimes tant,
donne-moi cinq sous par jour et laisse-moi vivre comme je voudrai.
D'ailleurs, sois bien sûr d'une chose, c'est que dès que j'aurai l'âge
je m'engagerai.»

Mon père marcha sur moi comme pour m'anéantir, il était hors de lui. «
_Tu n'es qu'un vilain impie_», me dit-il. Ne dirait-on pas l'empereur
Nicolas et la municipalité de Varsovie, dont on parle tant le jour où
j'écris (7 décembre 1835, Cività-Vecchia), tant il est vrai que toutes
les tyrannies se ressemblent.

Par un grand hasard, il me semble que je ne suis pas resté méchant,
mais seulement dégoûté pour le reste de ma vie des bourgeois, des
jésuites[14] et des hypocrites de toutes les espèces. Je fus
peut-être guéri de la méchanceté par mes succès de 1797, 98 et 99 et
la conscience de mes forces. Outre mes autres belles qualités, j'avais
un orgueil insupportable[15].

A vrai dire, en y pensant bien, je ne me suis pas guéri de mon horreur
peu raisonnable pour Grenoble; dans le vrai sens du mot, je l'ai
_oubliée._ Les magnifiques souvenirs de l'Italie, de Milan, ont tout
effacé.

Il ne m'est resté qu'un notable manque dans ma connaissance des hommes
et des choses. Tous les détails qui forment la vie de Chrysale dans
l'_École des Femmes_:


    Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats[16],


me font horreur... Si l'on veut me permettre une image _aussi
dégoûtante que ma sensation_, c'est comme l'odeur des huîtres pour un
homme qui a eu une effroyable indigestion d'huîtres.

Tous les faits qui forment la vie de Chrysale sont remplacés chez moi
par du romanesque. Je crois que celle tache dans mon télescope a été
utile pour mes personnages de roman, il y a une sorte de bassesse
bourgeoise qu'ils ne peuvent avoir, et pour l'auteur ce serait
parler le _chinois_, qu'il ne sait pas. Ce mot: bassesse bourgeoise,
n'exprime qu'une nuance, cela sera peut-être bien obscur en 1880.
Grâce aux journaux, le bourgeois provincial devient rare, il n'y a
plus de _mœurs d'état_: un jeune homme élégant de Paris, avec lequel
je me rencontrais en compagnie fort gaie, était fort bien mis, sans
affectation, et dépensait 8 ou 10.000 francs. In jour je demandai:

«Que fait-il?

--C'est un avoué (procureur) fort occupé», me dit-on.

Je citerai donc, comme exemple de la bassesse bourgeoise, le style de
mon excellent ami M. Fauriel (de l'Institut), dans son excellente _Vie
de Dante_, imprimée en 1834 dans la _Revue de Paris._ Mais, hélas!
où seront ces choses en 1880? Quelque homme d'esprit écrivant bien
se sera emparé des profondes recherches de l'excellent Fauriel, et
les travaux de ce bon bourgeois si consciencieux seront complètement
oubliés. Il a été le plus bel homme de Paris. Madame Condorcet (Sophie
Grouchy), grande connaisseuse, se l'adjugea, le bourgeois Fauriel eut
la niaiserie de l'aimer, et en mourant, vers 1820, je crois, elle lui a
laissé 1.200 francs de rente, comme à un laquais. Il a été profondément
humilié. Je lui dis, quand il me donna dix pages pour l'_Amour_,
aventures arabes: «Quand on a affaire à une princesse ou à une femme
trop riche, il faut la battre, ou l'amour s'éteint.» Ce propos lui fit
horreur, et il le dit sans doute à la petite mademoiselle Clarke, qui
est faite comme un point d'interrogation, comme Pope. Ce qui fit que,
peu après, elle me fit faire une réprimande par un nigaud de ses amis
(M. Augustin Thierry, membre de l'Institut), et je la plantai là. Il
y avait une jolie femme dans cette société, madame Belloc, mais elle
faisait l'amour avec un autre point d'interrogation, noir et crochu,
mademoiselle de M....; et, en vérité, j'approuve ces pauvres femmes.


[Footnote 1: Le _chapitre IX_ est le chapitre VII du manuscrit (fol. 122 à
144).--Écrit à Cività-Vecchia, les 6 et 7 décembre 1835.]

[Footnote 2: ... _la passion d'administrer la Ville de Grenoble au profit des
Bourbons ..._--Chérubin Beyle, le père de Stendhal, nommé adjoint au
maire de Grenoble le 29 septembre 1803, était encore en fonctions lors
de l'avènement de Louis XVIII. Il fut remplacé en 1816 par le marquis
de Pina, qui devint la même année maire de la ville.]

[Footnote 3: ... _sur le penchant de la montagne, au-delà du Drac._--Suit un
plan des environs au midi de Grenoble. En «A, pont en fil de fer établi
vers 1826;--B, pont de Claix, fort remarquable, à plein cintre;--C,
citadelle;--G, place Grenette;--D, rocher de Comboire, à pic sur le
Drac, lequel est fort rapide, rocher et bois remplis de renards;--R,
maison de campagne qui joua le plus grand rôle dans mon enfance, que
j'ai revue en 1828, vendue à un général».--Le pont suspendu sur le
Drac, dit _pont de Sussenage_, remplaça en 1826 le _bac de Seyasins_,
dont Stendhal parle un peu plus loin.]

[Footnote 4: ... _mais bientôt je découvris ..._--Variante; «_Trouvai._»]

[Footnote 5: _Je trouvai moyen de voler des volumes de Voltaire ..._--En
surcharge: «Bientôt après, je volai des volumes.»]

[Footnote 6: _Nous passions toujours les_ fériés _à Claix ..._--C'est-à-dire
vacances. Nom latin francisé.]

[Footnote 7: _Rien ne m'était si odieux ..._--Le reste de la ligne a été
laissé en blanc et marqué d'une +.]

[Footnote 8: ... _Ginès de Panamone a enlevé l'âne._--Suit un grossier croquis
de Sancho Pança sur son âne.]

[Footnote 9: ... _petite salle de verdure ... enceinte de murs._--Suit un plan
de la propriété de Claix, avec la mention: «Ce clos a six journaux de
600 toises.»]

[Footnote 10: ... _M. Dolle de la Porte-de-France ..._--Jean-Baptiste Dolle
le jeune, qui avait construit à grands frais, au-dessus du rocher
de la Porte-de-France, un beau jardin d'agrément. (Voir J. Vellein,
_L'habitation de plaisance d'un grenoblois au XVIIIe siècle.
Les Jardins Dolle._ Grenoble, 1896, br. in-8°.) Ces jardins sont
aujourd'hui la propriété de la Ville de Grenoble; ils sont loués au
Syndicat d'initiative de Grenoble, qui en a fait à nouveau une belle
promenade publique.]

[Footnote 11: ... _me frappa ..._--Ce mot est marqué d'une croix. Il était
certainement destiné à être corrigé.]

[Footnote 12: ... _me fissent horreur._--Ms.: «_Fît_».--Le bas du fol.
138 est occupé par deux plans: 1° «Voici le plan de la table chez
mon grand-père, où j'ai mangé de 7 ans à 16 et demi»;--2° «Voici
la salle-à-manger.» Celle-ci possède de nombreux dégagements: «D,
porte sur le petit escalier tournant»; «R, porte de la cuisine»; «E,
grand passage conduisant dans l'autre maison sur la place Grenette»;
«N, entrée de la chambre de Lambert»; «T, grande porte sur le grand
escalier», «très beau»; «K, porte de la chambre de mon grand-père.»
(Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)]

[Footnote 13: ... _leur plus ferme alliée était la religion._--Ms.: «_Gion._»]

[Footnote 14: ... _des jésuites..._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 15: ... _j'avais un orgueil insupportable._--Le fol. 141 commence de
la manière suivante: «Quand j'arrivai à l'École centrale (en l'an V, je
crois), dès l'année suivante je remportai des premiers prix, peut-être
y a-t-il mémoire de cela dans les papiers du _Département_ (depuis,
préfecture). Quand j'arrivai à l'École centrale, j'y apportai tous ces
vices abominables, dont je fus guéri à coups de poing.» Stendhal a
ajouté dans la marge: «Renvoyé à l'article: École centrale.»]

[Footnote 16: _Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats._--Stendhal a
voulu dire: «_les Femmes Savantes_» (Acte II, scène VII).]



CHAPITRE X[1]


LE MAITRE DURAND


Je ne trouve aucune mémoire de la manière dont je fus délivré de la
tyrannie Raillane. Ce coquin-là aurait dû faire de moi un excellent
jésuite[2], digne de succéder à mon père, ou un soldat crapuleux,
coureur de filles et de cabarets. Le tempérament eût, comme chez
Fielding, absolument voilé l'_ignoble._ Je serais donc l'une ou l'autre
de ces deux aimables choses, sans mon excellent grand-père qui, à
son insu, me communiqua son culte pour Horace, Sophocle, Euripide et
la littérature élégante. Par bonheur, il méprisait tous les galants
écrivains ses contemporains, je ne fus point empoisonné par les
Marmontel, Dorat et autres canailles. Je ne sais pourquoi il faisait à
tous moments des protestations de respect en faveur des prêtres, qui
dans le fait lui faisaient horreur comme quelque chose de sale. Les
voyant impatronisés dans son salon par sa fille Séraphie et mon père,
son gendre, il était parfaitement poli à leur égard comme avec tout
le monde. Pour parler de quelque chose, il parlait littérature et,
par exemple, des auteurs sacrés, quoiqu'il ne les aimât guère. Mais
cet homme si poli avait toutes les peines du monde à dissimuler[3]
le profond dégoût que lui donnait leur ignorance. «Quoi, même l'abbé
Fleury, leur historien, ils l'ignorent!» Je surpris un jour ce propos,
qui redoubla ma confiance en lui.

Je découvris bientôt après qu'il se confessait fort rarement. Il était
extrêmement poli envers la religion[4] plutôt que croyant. Il eut
été dévot s'il avait pu croire de retrouver dans le ciel sa fille
Henriette (M. le duc de Bro[glie] dit: «Il me semble que ma fille est
en Amérique»), mais il n'était que triste et silencieux. Dès qu'il
arrivait quelqu'un, par politesse il parlait et racontait des anecdotes.

Peut-être M. Raillane fut-il obligé de se cacher pour refus de serment
à la Constitution civile du clergé. Quoi qu'il en soit, son éloignement
fut pour moi le plus grand événement possible, et je n'en ai pas de
souvenir.

Ceci constitue un défaut de ma tête, dont je découvre plusieurs
exemples, depuis trois ans que m'est venue, sur l'esplanade de _San
Pietro in Montorio_ (Janicule), l'idée lumineuse que j'allais avoir
cinquante[5] ans et qu'il était temps de songer au départ, et
auparavant de se donner le plaisir de regarder un instant en arrière.
Je n'ai aucune mémoire des époques ou des moments où j'ai senti trop
vivement. Une de mes raisons pour me croire brave, c'est que je me
souviens avec une clarté parfaite des moindres circonstances des duels
où je me suis trouvé engagé. A l'armée, quand il pleuvait, et que je
marchais dans la boue, cette bravoure était suffisante tout juste; mais
quand je n'avais pas été mouillé durant la nuit précédente, et que mon
cheval ne glissait pas sous moi, la témérité la plus périlleuse était
pour moi, à la lettre, un vrai plaisir. Mes camarades raisonnables
devenaient sérieux et pâles, ou bien tout rouges, Mathis devenait plus
gai, et Forisse plus raisonnable. C'est comme actuellement, je ne pense
jamais à la possibilité _of wanting of a thousand francs_, ce qui me
semble pourtant l'idée dominante, la grande pensée de mes amis de mon
âge, qui ont une aisance dont je suis bien loin (par exemple, MM.
Besan[6], Kolon[7], etc.); mais je m'égare. La grande difficulté
d'écrire ces mémoires, c'est de n'avoir et de n'écrire juste que
les souvenirs relatifs à l'époque que je tiens par les cheveux; par
exemple, il s'agit maintenant des temps, évidemment moins malheureux,
que j'ai passés sous le maître Durand.

C'était un bonhomme de quarante-cinq ans peut-être, gros et rond de
toutes les manières, qui avait un grand fils de dix-huit ans fort
aimable, que j'admirais de loin et qui plus tard fut, je pense,
amoureux de ma sœur. Il n'y avait rien de moins jésuite[8] et de
moins sournois que ce pauvre M. Durand; de plus il était poli, vêtu
avec une stricte économie, mais jamais salement. A la vérité, il ne
savait pas un mot de latin, mais ni moi non plus, et cela n'était pas
fait pour nous brouiller.

Je savais par cœur le _Selectæ e profanis_, et surtout l'histoire
d'Androclès et de son lion, je savais de même l'Ancien Testament et
peut-être un peu de Virgile et de Cornélius Nepos. Mais si l'on m'eût
donné, écrite en latin, la permission d'un congé de huit jours, je n'y
eusse rien compris. Le malheureux latin fait par des modernes, le _De
Viris illustribus_, où l'on parlait de Romulus, que j'aimais fort,
était inintelligible pour moi. Hé bien! M. Durand était de même, il
savait par cœur les auteurs qu'il expliquait depuis vingt ans, mais mon
grand-père ayant essayé une ou deux fois de le consulter sur quelque
difficulté de son Horace non expliqué par Jean Bond (ce mot faisait mon
bonheur; au milieu de tant d'ennuis, quel plaisir de pouvoir rire de
_Jambon_!), M. Durand ne comprenait pas même ce qui faisait l'objet de
la discussion.

Ainsi la méthode était pitoyable et, si je le voulais, j'enseignerais
le latin en dix-huit mois à un enfant d'une intelligence ordinaire.
Mais n'était-ce rien que d'être accoutumé à manger de la vache
enragée, deux heures le matin et trois heures le soir? C'est une
grande question. (Vers 1819, j'ai enseigné l'anglais en vingt-six
jours à M. Antonio Clerichetti, de Milan, qui souffrait sous un père
avare. Le trentième jour, il _vendit_ à un libraire sa traduction des
interrogatoires de la princesse de Galles (Caroline de Brunswick),
insigne catin que son mari, roi et prodiguant les millions, n'a pas pu
convaincre de l'avoir fait ce que sont 95 maris sur 100.)

Donc, je n'ai aucune souvenance de l'événement qui me sépara de M.
Raillane.

Après la douleur de tous les moments, fruit de la tyrannie de ce
jésuite[9] méchant, je me vois tout-à-coup établi chez mon excellent
grand-père, couché dans un petit cabinet en trapèze à côté de sa
chambre, et recevant des leçons de latin du bonhomme Durand qui venait,
ce me semble, deux fois par jour, de dix à onze heures et de deux à
trois. Mes parents tenaient toujours fermement au principe de ne pas
me laisser avoir communication _avec des enfants du commun._ Mais
les leçons de M. Durand avaient lieu en présence de mon excellent
grand-père, en hiver dans sa chambre, au point M, en été dans le
grand salon du côté de la terrasse, en M', quelquefois en M" dans une
antichambre où l'on ne passait presque jamais[10].

Les souvenirs de la tyrannie Raillane m'ont fait horreur jusqu'en
1814; vers cette époque je les ai oubliés, les événements de la
Restauration absorbaient mon horreur et mon dégoût. C'est ce dernier
sentiment tout seul que m'inspirent les souvenirs du maître Durand
_à la maison_, car j'ai aussi suivi son cours à l'École centrale,
mais alors j'étais heureux, du moins comparativement, je commençais à
être sensible au beau paysage formé par la vue des collines d'Eybens
et d'Echirolles et par le beau pré anglais de _la porte de Bonne_,
sur lesquels dominait la fenêtre de l'École, heureusement située au
troisième étage du collège[11]; on réparait le reste[12].

Il paraît qu'en hiver M. Durand venait me donner leçon de sept heures
du soir à huit. Du moins, je me vois sur une petite table éclairée
par une chandelle, M. Durand presque en rang d'oignons[13] avec
la famille, devant le feu de mon grand-père, et par un demi à droite
faisant face à la petite table où moi, H, étais placé[14].

C'est là que M. Durand commença à m'expliquer les Métamorphoses
d'Ovide. Je le vois encore, ainsi que la couleur jaune ou racine de
buis de la couverture du livre. Il me semble qu'à cause du sujet trop
gai il y eut une discussion entre Séraphie, qui avait le diable au
corps plus que jamais, et son père. Par amour de la belle littérature,
il tint ferme et au lieu des horreurs sombres de l'Ancien Testament
[15], j'eus les amours de Pyrame et de Thisbé, et surtout Daphné
changée en laurier. Rien ne m'amusa autant que ce conte. Pour la
première fois de ma vie, je compris qu'il pouvait être agréable de
savoir le latin, qui faisait mon supplice depuis tant d'années.

Mais ici la chronologie de cette importante histoire demande: «Depuis
combien d'années?»

En vérité, je n'en sais rien, j'avais commencé le latin à sept[16]
ans, en 1790. Je suppose que l'an VII de la République correspond à
1799 à cause du rébus:


    Lancette
    Laitue
    Rat[17]


affiché au Luxembourg à propos du Directoire.

Il me semble qu'en l'an V j'étais à l'École centrale.

J'y étais depuis un an, car nous occupions la grande salle des
mathématiques, au premier, quand arriva l'assassinat de Roberjot
à Rastadt[18]. C'était peut-être en 1794 que j'expliquais les
Métamorphoses d'Ovide. Mon grand-père me permettait quelquefois de lire
la traduction de M. Dubois-Fontanelle, je crois, qui plus tard fut mon
professeur.

Il me semble que la mort de Louis XVI, 21 janvier 1795, eut lieu
pendant la tyrannie Raillane. Chose plaisante et que la postérité aura
peine à croire, ma famille bourgeoise mais qui se croyait sur le bord
de la noblesse, mon père surtout qui se croyait noble ruiné, lisait
tous les journaux, suivait le procès du roi comme elle eut pu suivre
celui d'un ami intime ou d'un parent.

Arriva la nouvelle de la condamnation; ma famille fut au désespoir
absolument. «Mais jamais ils n'oseront faire exécuter cet arrêt infâme
», disait-elle. «Pourquoi pas, pensais-je, s'il a trahi?»

J'étais dans le cabinet de mon père, rue des Veux-Jésuites, vers
les sept heures du soir, nuit serrée, lisant à la lueur de ma lampe
et séparé de mon père par une fort grande table[19]. Je faisais
semblant de travailler, mais je lisais les _Mémoires d'un homme de
qualité_ de l'abbé Prévost, dont j'avais découvert un exemplaire tout
gâté par le temps. La maison fut ébranlée par la voiture du courrier
qui arrivait de Lyon et de Paris.

«Il faut que j'aille voir ce que ces monstres auront fait», dit mon
père en se levant.

«J'espère que le traître aura été exécuté», pensai-je. Puis je
réfléchis à l'extrême différence de mes sentiments et de ceux de mon
père. J'aimais tendrement nos régiments, que je voyais passer sur la
place Grenette de la fenêtre de mon grand-père, je me figurais que le
roi cherchait à les faire battre par les Autrichiens. (On voit que,
quoique à peine Agé de dix[20] ans, je n'étais pas fort loin du
vrai.) Mais j'avouerai qu'il m'eût suffi de l'intérêt que prenaient
au sort de Louis XVI M. le grand vicaire Rey et les autres prêtres,
amis de la famille, pour me faire désirer sa mort. Je regardais
alors, en vertu d'un couplet de chanson que je chantais quand je ne
craignais pas d'être entendu par mon père ou ma tante Séraphie, qu'il
était de _devoir étroit_ de mourir pour la patrie quand il le fallait.
Qu'était-ce que la vie d'un traître qui par une lettre secrète pouvait
faire égorger un de ces beaux régiments que je voyais passer sur la
place Grenette? Je jugeais la cause entre ma famille et moi, lorsque
mon père rentra. Je le vois encore, en redingote de molleton blanc
qu'il n'avait pas ôtée pour aller à deux pas de la porte.

«C'en est fait, dit-il avec un gros soupir, ils l'ont assassiné.»

Je fus saisi d'un des plus vifs mouvements de joie que j'aie éprouvés
en ma vie. Le lecteur pensera peut-être que je suis cruel, mais tel
j'étais à dix ans, tel je suis à cinquante-deux[21].

Lorsqu'en décembre 1830 l'on n'a pas puni de mort cet insolent maraud
de Peyronnet et les autres signataires des Ordonnances, j'ai dit des
bourgeois de Paris: ils prennent l'étiolement de leur âme pour de la
civilisation et de la générosité. Comment, après une telle faiblesse,
oser condamner à mort un simple assassin?

Il me semble que ce qui se passe en 1835 a justifié ma prévision de
1830.

Je fus si transporté de ce grand acte de justice nationale que je ne
pus pas continuer la lecture de mon roman, certainement l'un des
plus touchants qui existent. Je le cachai, je mis devant moi le livre
sérieux, probablement Rollin, que mon père me faisait lire, et je
fermai les yeux pour pouvoir goûter en paix ce grand événement. C'est
exactement ce que je ferais encore aujourd'hui, en ajoutant qu'à moins
d'un devoir impérieux rien ne pourrait me déterminer à voir le traître
que l'intérêt de la patrie envoie au supplice. Je pourrais remplir dix
pages des détails de cette soirée, mais si les lecteurs de 1880 sont
aussi étiolés que la bonne compagnie de 1835, la scène comme le héros
leur inspireront un sentiment d'éloignement profond et allant presque
jusqu'à ce que les âmes de papier mâché appellent de l'horreur. Quant
à moi, j'aurais beaucoup plus de pitié d'un assassin condamné à mort
sans preuves tout-à-fait suffisantes que d'un _King_ qui se trouverait
dans le même cas. La _death of a King_ coupable est toujours utile _in
terrorem_ pour empêcher les étranges abus dans lesquels la _dernière
folie_ produite par le pouvoir absolu jette ces gens-là. (Voyez l'amour
de Louis XV pour les fosses récemment recouvertes dans les cimetières
de campagne qu'il apercevait de sa voiture en promenant dans les
environs de Versailles. Voyez la folie actuelle de la petite reine Dona
Maria de Portugal.)

[Illustration: LA MAISON NATALE DR STENDHAL 14 rue J. J. Rousseau, à Grenoble

La page que je viens d'écrire scandaliserait fort même mes amis de
1835. Je fus honni par le cœur chez Mme Bernonde, en
1829, pour avoir _wished the death of the Duke of Bordeaux_. M.
Mignet même (aujourd'hui conseiller d'Etat) eut horreur de moi, et
la maîtresse de la maison, que j'aimais (_did like_) parce qu'elle
ressemblait à Cervantès, ne me l'a jamais pardonné, elle disait que
j'étais souverainement immoral et fut scandalisée, en 1833, aux bains
d'Aix, parce que madame la comtesse C...al[22] prenait ma défense.
Je puis dire que l'approbation des êtres que je regarde comme faibles
m'est absolument indifférente. Ils me semblent fous, je vois clairement
qu'ils ne comprennent pas le problème.

Enfin, supposons que je sois cruel, hé bien, oui, je le suis, on en
verra bien d'autres de moi si je continue à écrire.

Je conclus de ce souvenir, si présent à mes yeux, qu'en 1793, il y a
quarante-deux ans, j'allais à la chasse du bonheur précisément comme
aujourd'hui, en d'autres termes plus communs, mon caractère était
absolument le même qu'aujourd'hui. Tous les ménagements, quand il
s'agit de la _patrie_, me semblent encore _puérils._

Je dirais _criminels_, sans mon mépris sans bornes pour les êtres
faibles. (Exemple: M. Félix Faure, pair de France, Premier Président,
parlant à son fils, à Saint-Ismier, été 1828, de la mort de Louis
XVI: «_Il a été mis à mort par des méchants._» C'est le même homme
qui condamne aujourd'hui, à la Chambre des Pairs, les jeunes et
respectables fous qu'on appelle les conspirateurs d'avril. Moi, je
les condamnerais à un an de séjour à _Cincinnati_ (Amérique), pendant
laquelle année je leur donnerais deux cents francs par mois.) Je n'ai
un souvenir aussi distinct que de ma première communion, que mon père
me fit faire à Claix, en présence du dévot charpentier Charbonot, de
Cossey[23], vers 1795.

Comme, en 1793, le courrier mettait cinq grandes journées et peut-être
six, de Paris à Grenoble, la scène du cabinet de mon père est peut-être
du 28 ou 29 janvier, à sept heures du soir. A souper, ma tante Séraphie
me fit une scène sur mon âme _atroce_, etc. Je regardais mon père, il
n'ouvrait pas la bouche, apparemment de peur de se porter et de me
porter aux dernières extrémités. Quelque cruel et atroce que je sois,
du moins je ne passais pas pour lâche dans la famille. Mon père était
trop Dauphinois et trop fin pour ne pas avoir pénétré, même dans son
cabinet (à sept heures), la sensation d'un enfant de dix[24] ans.

       *       *       *       *       *

A douze ans, un prodige de science pour mon âge, je questionnais sans
cesse mon excellent grand-père, dont le bonheur était de me répondre.
J'étais le seul être à qui il voulût parler de ma mère. Personne dans
la famille n'osait lui parler de cet être chéri. A douze ans donc,
j'étais un prodige de science et, à vingt, un prodige d'ignorance.

De 1796 à 1799, je n'ai fait attention qu'à ce qui pouvait me donner
les moyens de quitter Grenoble, c'est-à-dire aux mathématiques. Je
calculais avec anxiété les moyens de pouvoir consacrer au travail une
demi-heure de plus par jour. De plus j'aimais, et j'aime encore, les
mathématiques pour elles-mêmes, comme n'admettant pas l'_hypocrisie_ et
le _vague_, mes deux bêtes d'aversion.

Dans cet état de l'âme, que me faisait une réponse sensée et développée
de mon excellent grand-père renfermant une notice sur Sanchonioton, une
appréciation des travaux de Court de Gebelin[25], dont mon père, je
ne sais comment, avait une belle édition in-4° (peut-être qu'il n'y en
a pas d'in-12), avec une belle gravure représentant les organes de la
voix chez l'homme?

A dix ans, je fis en grande cachette une comédie en prose, ou plutôt
un premier acte. Je travaillais peu parce que j'attendais le moment
du génie, c'est-à-dire cet état d'exaltation qui alors me prenait
peut-être deux fois par mois. Ce travail était un grand secret, mes
compositions m'ont toujours inspiré la même pudeur que mes amours. Rien
ne m'eût été plus pénible que d'en entendre parler. J'ai encore éprouvé
vivement ce sentiment en 1830, quand M. Victor de Tracy m'a parlé de
_Le Rouge et le Noir_ (roman en deux volumes).


[Footnote 1: Le _chapitre X_ est le chapitre VIII du manuscrit (fol. 146 _ter_
à 169; les feuillets 145, 146, 146 _bis_ et 153 sont numérotés, mais
laissés en blanc).--Écrit les 9 et 10 décembre 1835.]

[Footnote 2: ... _faire de moi un excellent jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 3: ... _toutes les peines du monde à dissimuler ..._--Variante:
«_Cacher._»]

[Footnote 4: ... _extrêmement poli envers la religion ..._--Ms.: «_Gionré._»]

[Footnote 5: ... _j'allais avoir cinquante ans ..._--Ms.: «25 x 2.»]

[Footnote 6: ... _Besan ..._--Besançon, c'est-à-dire le baron de Mareste.]

[Footnote 7: ... _Kolon ..._--Romain Colomb.]

[Footnote 8: ... _rien de moins jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 9: ... _la tyrannie de ce jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 10: ... _dans une antichambre où l'on ne passait presque
jamais._--En face, plan explicatif. Le point M est en face de la
cheminée de la chambre de Henri Gagnon, laquelle était meublée du
«magnifique lit de damas rouge de mon grand-père», de «son armoire,»
d'une «magnifique commode en marqueterie, surmontée d'une pendule:
Mars offrant son bras à la France; la France avait un manteau garni de
fleurs de lis, ce qui plus tard donna de grandes inquiétudes». Cette
chambre était éclairée, sur la grande cour, par une «unique fenêtre
en magnifiques verres de Bohême. L'un d'eux, en haut, à gauche, étant
fendu, resta ainsi dix ans». Le point M' est près d'une des fenêtres
du «grand salon à l'italienne»; le point M" est devant la fenêtre de
l'antichambre du salon. (Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)]

[Footnote 11: ... _située au troisième étage du collège ..._--La fortification
passait alors derrière le collège, ou École centrale (aujourd'hui lycée
de filles), lequel se trouvait non loin de la porte de Bonne. (Voir
notre plan de Grenoble en 1793.)]

[Footnote 12: ... _on réparait le reste._--Le fol. 153, numéroté par Stendhal,
est resté en blanc.]

[Footnote 13: ... _presque en rang d'oignons ..._--Le seigneur d'Oignon. (Note
de Stendhal.)]

[Footnote 14: ... _la petite table où moi, H, étais placé._--Suit un plan de
la position des personnages dans la chambre de Henri Gagnon, voisine
de la salle-à-manger. Ils sont en demi-cercle autour de la cheminée,
la table d'Henri est juste en face de cette cheminée, et placée
obliquement.]

[Footnote 15:. ... _l'Ancien Testament ..._--Ms.: «_Ment-testa_», selon la
méthode anagrammatique chère à Stendhal.]

[Footnote 16: ... _j'avais commencé le latin à sept ans ..._--Ms.: «17--10.»]

[Footnote 17: _Lancette Laitue Rat._--«L'an VII les tuera». Après le mot
«rat», Stendhal a fait un croquis très grossier représentant cet animal.]

[Footnote 18: ... _l'assassinat de Roberjot à Rastadt._--28 avril 1799.]

[Footnote 19: ... _séparé de mon père par une fort grande table._--Suit un
plan indiquant les places respectives de Beyle et de son père. Celui-ci
tournait le dos à son fils et était assis à son bureau, dans un angle
de la pièce: «Mon père, placé à son bureau C et écrivant.»]

[Footnote 20: ... _quoique à peine âgé de dix ans ..._--Ms.: «2 x 5.»]

[Footnote 21: ... _tel j'tais à dix ans, tel je suis à cinquante-deux._--Ms.:
«5 X 2» et «10 X 5 + 2».]

[Footnote 22: ... _madame la comtesse C...al...._--Le reste du nom est en
blanc.]

[Footnote 23: ... _Cossey ..._--Hameau de Claix.]

[Footnote 24: ... _la sensation d'un enfant de dix ans._--Ms.: «2 X 5.»]

[Footnote 25: ... _une appréciation des travaux de Court de Gebelin
..._--_L'Histoire naturelle de la parole_, de Court de Gebelin, parut en
1776, en un volume in-8°, accompagné de deux gravures.]



CHAPITRE XI[1]


AMAR ET MERLINOT


Ce sont deux représentants du peuple qui un beau jour arrivèrent à
Grenoble[2] et quelque temps après publièrent une liste de 152
notoirement suspects (de ne pas aimer la République, c'est-à-dire
le gouvernement de la patrie) et de 350 simplement suspects. Les
_notoirement_ devaient être placés en état d'arrestation; quant aux
_simplement_, ils ne devaient être que simplement surveillés.

J'ai vu tout cela d'en bas, comme un enfant, peut-être qu'en faisant
des recherches dans le journal du Département, s'il en existait un à
cette époque, ou dans les archives, on trouverait tout le contraire
quant aux époques, mais pour l'effet sur moi et la famille il est
certain. Quoiqu'il en soit, mon père était notoirement suspect et M.
Henri Gagnon simplement suspect[3].

La publication de ces deux listes fut un coup de foudre pour la
famille. Je me hâte de dire que mon père n'a été délivré que le 6
thermidor (ah! voici une date. Délivré le 6 thermidor, trois jours
avant la mort de Robespierre) et placé sur la liste pendant vingt-deux
mois.

Ce grand événement remonterait donc au 26 avril 1793[4]. Enfin je
trouve dans ma mémoire que mon père fut vingt-deux mois sur la liste et
n'a passé en prison que trente-deux jours ou quarante-deux jours[5].

Ma tante Séraphie montra dans cette occasion beaucoup de courage et
d'activité. Elle allait voir les _membres du Département_, c'est-à-dire
de l'administration départementale, elle allait voir les représentants
du peuple, et obtenait toujours des sursis de quinze jours ou
vingt-deux jours, de cinquante jours quelquefois.

Mon père attribue l'apparition de son nom sur la fatale liste à une
ancienne rivalité d'Amar avec lui, lequel était aussi avocat, ce me
semble[6].

Deux ou trois mois après cette vexation, de laquelle on parlait sans
cesse le soir en famille, il m'échappa une naïveté qui confirma mon
caractère _atroce_[7]. On exprimait en termes polis toute l'horreur
qu'inspirait le nom d'Amar.

«Mais, dis-je, à mon père, Amar t'a placé sur la liste comme
notoirement _suspect_ de ne pas aimer la République, il me semble qu'il
est _certain_ que tu ne l'aimes pas.»

A ce mot, toute la famille rougit de colère, on fut sur le point
de m'envoyer en prison dans ma chambre; et pendant le souper, pour
lequel bientôt on vint avertir, personne ne m'adressa la parole. Je
réfléchissais profondément. «Rien n'est plus vrai que ce que j'ai dit,
mon père se fait gloire d'exécrer _le nouvel ordre des choses_ (terme à
la mode alors parmi les aristocrates); quel droit ont-ils de se fâcher?»

Cette forme de raisonnement: _Quel droit a-t-il?_ fut habituelle chez
moi depuis les premiers actes arbitraires qui suivirent la mort de ma
mère, aigrirent mon caractère et m'ont fait ce que je suis.

Le lecteur remarquera sans doute que cette forme conduisait rapidement
à la plus haute indignation.

       *       *       *       *       *

Mon père, Chérubin Beyle, vint s'établir dans la chambre O, appelée
chambre de mon oncle[8]. (Mon aimable oncle Romain Gagnon s'était
marié aux Échelles, en Savoie, et quand il venait à Grenoble, tous
les deux ou trois mois, à l'effet de revoir ses anciennes amies,
il habitait cette chambre meublée avec magnificence en damas
rouge--magnificence de Grenoble vers 1793.)

On remarquera encore la sagesse de l'esprit dauphinois. Mon père
appelait se cacher traverser la rue et venir coucher chez son
beau-père, où l'on savait qu'il dînait et soupait depuis deux ou trois
ans. La Terreur fut donc très douce et j'ajouterai hardiment fort
raisonnable, à Grenoble. Malgré vingt-deux ans de progrès, la Terreur
de 1815, ou réaction du parti de mon père, me semble avoir été plus
cruelle. Mais l'extrême dégoût que 1815 m'a inspiré m'a fait oublier
les faits, et peut-être un historien impartial serait-il d'un autre
avis. Je supplie le lecteur, si jamais j'en trouve, de se souvenir que
je n'ai de prétention à la véracité qu'en ce qui touche mes sentiments;
quant aux faits, j'ai toujours eu peu de mémoire. Ce qui fait, par
parenthèse, que le célèbre Georges Cuvier me battait toujours dans les
discussions qu'il daignait quelquefois avoir avec moi dans son salon,
les samedis, de 1827 à 1830.

Mon père, pour se soustraire à la persécution horrible, vint s'établir
dans la chambre de mon oncle, O. C'était l'hiver, car il me disait: «
_Ceci est une glacière._»

Je couchais à côté de son lit dans un joli lit fait en cage d'oiseau et
duquel il était impossible de tomber. Mais cela ne dura pas. Bientôt je
me vis dans le trapèze à côté de la chambre, de mon grand-père[9].

Il me semble maintenant que ce fut seulement à l'époque Amar et
Merlinot que je vins habiter le trapèze, j'y étais fort gêné par
l'odeur de la cuisine de M. Reyboz ou Reybaud, épicier, provençal, dont
l'accent me faisait rire. Je l'entendis souvent grommeler contre sa
fille, horriblement laide, sans quoi je n'eusse pas manqué d'en faire
la dame de mes pensées. C'était là ma folie et elle a duré longtemps,
mais j'eus toujours l'habitude d'une discrétion parfaite que j'ai
retrouvée dans le tempérament mélancolique de Cabanis.

       *       *       *       *       *

Je fus bien étonné, en voyant mon père de plus près dans la chambre
de mon oncle, de trouver qu'il ne lisait plus Bourdaloue, Massillon
ou sa Bible de Sacy en vingt-deux volumes. La mort de Louis XVI
l'avait jeté, ainsi que beaucoup d'autres, dans l'_Histoire de Charles
Ier_ de Hume; comme il ne ne savait pas l'anglais, il lisait
la traduction, unique alors, d'un M. Belot, ou président Belot. Bientôt
mon père, variable et absolu dans ses goûts, fut tout politique. Je
ne voyais dans mon enfance que le ridicule du changement, aujourd'hui
je vois le pourquoi. Peut-être que l'abandon de toute autre idée avec
lequel mon père suivait ses passions (ou ses goûts) en faisait un homme
un peu au-dessus du vulgaire.

Le voilà donc tout Hume et Smolett et voulant me faire goûter ces
livres comme, deux ans plus tôt, il avait voulu me faire adorer
Bourdaloue. On juge de la façon dont fut accueillie celte proposition
de l'ami intime de mon ennemie Séraphie.

       *       *       *       *       *

La haine de cette aigre dévote redoubla quand elle me vit établi chez
son père sur le pied de favori. Nous avions des scènes horribles
ensemble, car je lui tenais tête fort bien, je raisonnais et c'est ce
qui la mettait en fureur.

Mesdames Romagnier et Colomb, de moi tendrement aimées, mes cousines,
femmes alors de trente-six ou quarante ans, et la seconde mère de M.
Romain Colomb, mon meilleur ami (qui par sa lettre du . . décembre
1835, reçue hier, me fait une scène à l'occasion de la Préface de
de Brosses, mais n'importe), venaient faire la partie de ma tante
Elisabeth. Ces dames étaient étonnées des scènes que j'avais avec
Séraphie, lesquelles allaient souvent jusqu'à interrompre le boston, et
je croyais voir évidemment qu'elles me donnaient raison contre cette
folle.

En pensant sérieusement à ces scènes depuis leur époque, 1793, ce me
semble, je les expliquerais ainsi: Séraphie, assez jolie, faisait
l'amour[10] avec mon père et haïssait passionnément en moi l'être
qui mettait un obstacle moral ou légal à leur mariage. Reste à savoir
si en 1793 l'autorité ecclésiastique eût permis un mariage entre
beau-frère et belle-sœur. Je pense que oui, Séraphie était du premier
sanhédrin dévot de la ville avec une Mme Vignon, son amie
intime.

Pendant ces scènes violentes, qui se renouvelaient une ou deux fois par
semaine, mon grand-père ne disait rien, j'ai déjà averti qu'il avait
un caractère à la Fontenelle, mais au fond je devinais qu'il était
pour moi. Raisonnablement, que pouvait-il y avoir de commun entre une
demoiselle de vingt-six ou trente ans et un enfant de dix ou douze ans?

Les domestiques, savoir: Marion, Lambert d'abord et puis l'homme qui
lui succéda, étaient de mon parti. Ma sœur Pauline, jolie jeune fille
qui avait trois ou quatre ans de moins que moi, était de mon parti. Ma
seconde sœur, Zénaïde (aujourd'hui madame Alexandre Mallein), était du
parti de Séraphie et était accusée par Pauline et moi d'être son espion
auprès de nous.

Je fis une caricature dessinée à la mine de plomb sur le plâtre du
grand passage de la salle à manger aux chambres de la Grenette, dans
l'ancienne maison de mon grand-père. Zénaïde était représentée dans un
prétendu portrait qui avait deux pieds de haut, au-dessous j'écrivis:


    Caroline-Zénaïde B..., rapporteuse.


Cette bagatelle fut l'occasion d'une scène abominable et dont je vois
encore les détails. Séraphie était furieuse, la partie fut interrompue.
Il me semble que Séraphie prit à partie mesdames Romagnier et Colomb.
Il était déjà huit heures. Ces dames, justement offensées des
incartades de cette folle et voyant que ni son père (M. Henri Gagnon)
ni sa tante (ma grand'tante Elisabeth) ne pouvaient ou n'osaient lui
imposer silence, prirent le parti de s'en aller. Ce départ fut le
signal d'un redoublement dans la tempête. Il y eut quelque mot sévère
de mon grand-père ou de ma tante; pour repousser Séraphie voulant
s'élancer sur moi, je pris une chaise de paille que je tins entre nous,
et je m'en fus à la cuisine, où j'étais bien sûr que la bonne Marion,
qui m'adorait et détestait Séraphie, me protégerait.

       *       *       *       *       *

A côté des images les plus claires, je trouve des _manques_ dans ce
souvenir, c'est comme une fresque dont de grands morceaux seraient
tombés. Je vois Séraphie se retirant de la cuisine et moi faisant la
conduite à l'ennemi le long du passage. La scène avait eu lieu dans la
chambre de ma tante Elisabeth.

Je me vois et je vois Séraphie au point S[11]. Comme j'aimais
beaucoup la cuisine, occupée par mes amis Lambert et Marion et la
servante de mon père, qui avaient le grand avantage de n'être pas mes
supérieurs, là seulement je trouvais la douce égalité et la liberté. Je
profitai de la scène pour ne pas paraître jusqu'au souper. Il me semble
que je pleurai de rage pour les injures atroces (impie, scélérat, etc.)
que Séraphie m'avait lancées, mais j'avais une honte amère de mes
larmes.

Je m'interroge depuis une heure pour savoir si cette scène est bien
vraie, réelle, ainsi que vingt autres qui, évoquées des ombres,
reparaissent un peu, après des années d'oubli; mais oui, cela est bien
réel, quoique jamais dans une autre famille je n'aie rien observé de
semblable. Il est vrai que j'ai vu peu d'intérieurs bourgeois, le
dégoût m'en éloignait et la peur que je faisais par mon rang ou mon
esprit (je demande pardon de cette vanité) empêchaient peut-être que de
telles scènes eussent lieu en ma présence. Enfin, je ne puis douter de
la réalité de celle de la caricature de Zénaïde et de plusieurs autres.
Je triomphais surtout quand mon père était à Claix, c'était un ennemi
de moins, et le seul réellement puissant.

«_Indigne enfant, je te mangerais!_» me dit un jour mon père en
s'avançant sur moi furieux; mais il ne m'a jamais frappé, ou tout au
plus deux ou trois fois. Ces mots: _indigne enfant_, etc., me furent
adressés un jour que j'avais battu Pauline qui pleurait et faisait
retentir la maison.

Aux yeux de mon père j'avais un caractère atroce, c'était une vérité
établie par Séraphie et sur des faits: l'assassinat de Mme
Chenavaz, mon coup de dent au front de Mme Pison-Dugalland,
mon mot sur Amar. Bientôt arriva la fameuse lettre anonyme signée
Gardon. Mais il faut des explications pour comprendre ce grand crime.
Réellement ce fut un méchant tour, j'en ai eu honte pendant quelques
années, quand je songeais encore à mon enfance avant ma passion pour
Mélanie, passion qui finit en 1805, quand j'eus vingt-deux[12] ans.
Aujourd'hui que l'action d'écrire ma vie m'en fait apparaître de grands
lambeaux, je trouve fort bien la tentative Gardon.


[Footnote 1: Le _chapitre XI_ est le chapitre IX du ms. de Stendhal (fol.
172 à 187).--Les fol. 170 et 171 ont été numérotés par Stendhal, mais
laissés en blanc.--En haut du fol. 172, on lit: «10 déc. 1835.» Et plus
bas: «Chronologie: peut-être M. Durand ne vint-il dans la maison Gagnon
qu'après Amar et Merlinot.» En face: «Voir la date dans les _Fastes_ de
Marrast.»--Ce chapitre a été écrit en partie à Cività-Vecchia, le 10
décembre 1835 (fol. 172 et 173), et en partie à Rome, le 13 décembre.]

[Footnote 2: ... _deux représentants ... arrivèrent à Grenoble ..._--Amar et
Merlinot arrivèrent à Grenoble le 21 avril 1793.]

[Footnote 3: ... _mon père était notoirement suspect et M. Henri Gagnon
simplement suspect._--Cependant ni l'un ni l'autre n'ont été ni obligés
de se cacher, ni emprisonnés. (Note au crayon de R. Colomb.)--Les
listes ont été publiées le 26 avril 1793 avec un arrêté d'Amar et de
Merlinot. Parmi les «personnes notoirement suspectes» figurait «Beyle,
homme de loi, rue des Vieux-Jésuites»; mais le nom du docteur Gagnon
n'est pas inscrit sur la liste des personnes «simplement suspectes». Le
6 thermidor correspondant au 24 juillet 1794, c'est donc pendant quinze
mois seulement que Chérubin Beyle fut considéré comme notoirement
suspect.]

[Footnote 4: _Ce grand événement remonterait donc au_ 26 _avril_1793.--La date
est en blanc dans le manuscrit.]

[Footnote 5:. ... _n'a passé en prison que trente-deux jours ou quarante-deux
jours._--Comme le dit plus haut R. Colomb, Chérubin Beyle ne fut jamais
emprisonné.]

[Footnote 6: ... _Amar ... avocat, ce me semble._--Amar (né à Grenoble le
11 mai 1755) était au moment de la Révolution trésorier de France au
bureau des Finances de Grenoble et avocat au Parlement de cette ville.]

[Footnote 7: ... _qui confirma mon caractère_ atroce.--On lit en tête du fol.
175: «13 décembre 1835. Omar. Repris le travail _of Life._» Et au verso
du fol. 174: «Écrit de la page 93 à celle-ci à Cività-Vecchia du 3 au
13 décembre 1835.»]

[Footnote 8: _Mon père ... vint s'établir dans la chambre O ..._--Au bas du
fol. 176 est un plan de la partie de l'appartement Gagnon voisine
de la maison Périer-Lagrange. On y voit, en O, la «chambre de mon
oncle» occupée par «mon père, Chérubin Beyle, lisant Hume». Cette
chambre s'ouvrait sur la «terrasse avec vue admirable» donnant sur le
«jardin Périer» et, par delà celui-ci, sur le «jardin public nommé
Jardin-de-Ville». Elle était voisine d'une «grande salle» où était un
autel. (Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)]

[Footnote 9: _Bientôt je me vis dans le trapèze à côté de la chambre de mon
grand-père._--Suit un plan de la chambre de M. Gagnon et de la chambre
en trapèze. Cette forme était nécessitée par l'escalier voisin. Le
«trapèze» donnait sur une «petite cour. Odeur de cuisine de M. Rayboz».]

[Footnote 10: _Séraphie, assez jolie, faisait l'amour ..._--Italianisme à
ôter. (Note de Stendhal.)]

[Footnote 11: _Je me vois et je vois Séraphie au point S._--Suit un plan des
lieux de la scène: «La ligne pointillé marque la ligne de bataille», à
travers la chambre d'Elisabeth Gagnon, le passage, la salle-à-manger et
la cuisine. Le point S est situé dans le passage.]

[Footnote 12: ... _quand j'eus vingt-deux ans._--Ms.: «11 x 2.»]



CHAPITRE XII[1]


BILLET GARDON


On avait formé les bataillons d'Espérance, ou l'armée d'Espérance
(chose singulière, que je ne me rappelle pas même avec certitude le nom
d'une chose qui a tant agité mon enfance). Je brûlais d'être de ces
bataillons que je voyais défiler. Je vois aujourd'hui que c'était une
excellente institution, la seule qui puisse déraciner le jésuitisme
[2] en France. Au lieu de jouer à la chapelle, l'imagination des
enfants pense à la guerre et s'accoutume au danger. D'ailleurs, quand
la patrie les appelle à vingt ans, ils savent _l'exercice_, et au
lieu de frémir devant _l'inconnu_, ils se rappellent les jeux de leur
enfance.

       *       *       *       *       *

La Terreur était si peu la Terreur à Grenoble que les aristocrates
n'envoyaient pas leurs enfants.

Un certain abbé Gardon, qui avait jeté le froc aux orties, dirigeait
l'armée de l'Espérance. Je fis un faux, je pris un morceau de papier
plus large que haut, de la forme d'une lettre de change (je le vois
encore) et, en contrefaisant mon écriture, j'invitai le citoyen Gagnon
à envoyer son petit-fils, Henri Beyle, à Saint-André, pour qu'il pût
être incorporé dans le bataillon de l'Espérance. Cela finissait par:

«Salut et fraternité,

Gardon.»

La seule idée d'aller à Saint-André était pour moi le bonheur suprême.
Mes parents firent preuve de bien peu de lumières, ils se laissèrent
prendre à cette lettre d'un enfant, qui devait contenir cent fautes
contre la vraisemblance. Ils eurent besoin des conseils d'un petit
bossu nommé _Tourte_, véritable _toad-eater_[3], mangeur de
crapauds, qui s'était faufilé à la maison par cet infâme métier. Mais
comprendra-t-on cela en 1880?

M. Tourte[4], horriblement bossu et commis expéditionnaire à
l'administration du Département, s'était faufilé à la maison comme
être subalterne, ne s'offensant de rien, bon flatteur de tous. J'avais
déposé mon papier dans l'entredeux des portes formant antichambre sur
l'escalier tournant, au point A[5].

Mes parents, fort alarmés, appelèrent au conseil le petit Tourte
qui, en sa capacité de scribe officiel, connaissait apparemment la
signature de M. Gardon. Il demanda de mon écriture, compara avec sa
sagacité de commis expéditionnaire, et mon pauvre petit artifice pour
sortir de cage fut découvert. Pendant qu'on délibérait sur mon sort, on
m'avait relégué dans le cabinet d'histoire naturelle de mon grand-père,
formant vestibule sur notre magnifique terrasse[6]. Là je m'amusais
à faire _sauter en l'air_ (locution du pays) une boule de terre glaise
rouge que je venais de pétrir. J'étais dans la position morale d'un
jeune déserteur qu'on va fusiller. L'action de faire _un faux_ me
_chicanait_ un peu.

Il y avait dans ce vestibule de la terrasse une magnifique carte du
Dauphiné[7] de quatre pieds de large, accrochée au mur. Ma boule de
terre glaise, en descendant du plafond fort élevé, toucha la précieuse
carte, fort admirée par mon grand-père, et, comme elle était fort
humide, y traça une longue _raie_ rouge.

«Ah! pour le coup, je suis flambé, pensai-je. Ceci est bien une autre
affaire; j'offense mon seul protecteur.» J'étais en même temps fort
affligé d'avoir fait une chose désagréable à mon grand-père.

En ce moment on m'appela pour comparaître devant mes juges, Séraphie en
tête, et à côté d'elle le hideux bossu Tourte. Je m'étais proposé de
répondre en Romain, c'est-à-dire que je désirais servir la patrie, que
c'était mon devoir aussi bien que mon plaisir, etc. Mais la conscience
de ma faute envers mon excellent grand-père (la tache à la carte),
que je voyais pâle à cause de la peur que lui avait fait le billet
signé _Gardon_, m'attendrit, et je crois que je fus pitoyable. J'ai
toujours eu le défaut de me laisser attendrir comme un niais par la
moindre parole de soumission des gens contre lesquels j'étais le plus
en colère, _et tentatum contemni._ En vain plus tard écrivis-je partout
cette réflexion de Tite-Live, je n'ai jamais été sûr de garder ma
colère.

Je perdis malheureusement par ma faiblesse de cœur (non de caractère)
ma position superbe. J'avais le projet de menacer d'aller moi-même
déclarer à l'abbé Gardon ma résolution de servir la patrie. Je fis
cette déclaration, mais d'une voix faible et timide. Mon idée fit peur
et on vit que je manquais d'énergie. Mon grand-père même me condamna,
la sentence fut que pendant trois jours je ne dînerais pas à table. A
peine condamné, ma tendresse se dissipa et je redevins un héros.

«J'aime bien mieux, leur dis-je, dîner seul qu'avec des tyrans qui me
grondent sans cesse.»

Le petit Tourte voulut faire son métier:

«Mais, monsieur Henri, il me semble...

--Vous devriez avoir honte et vous taire, lui dis-je en l'interrompant.
Est-ce que vous êtes mon parent pour parler ainsi?» etc.

--Mais, monsieur, dit-il, devenu tout rouge derrière les lunettes dont
son nez était armé, comme ami de la famille...

--Je ne me laisserai jamais gronder par un homme tel que vous.»

Cette allusion à sa bosse énorme supprima son éloquence.

En sortant de la chambre de mon grand-père, où la scène s'était passée,
pour aller faire du latin tout seul dans le grand salon, j'étais d'une
humeur noire. Je sentais confusément que j'étais un être faible; plus
je réfléchissais, plus je m'en voulais.

Le fils d'un notoirement suspect, toujours hors de prison au moyen
de _sursis_ successifs, venant demander à l'abbé Gardon de servir
la patrie, que pouvaient répondre mes parents, avec leur messe de
quatre-vingts personnes tous les dimanches?

Aussi, dès le lendemain on me fit la cour. Mais cette affaire, que
Séraphie ne manqua pas de me reprocher dès la première scène qu'elle
me fit, éleva comme un mur entre mes parents et moi. Je le dis avec
peine, je commençai à moins aimer mon grand-père, et aussitôt je vis
clairement son défaut: Il a peur de sa fille, il a peur de Séraphie! Ma
seule tante Elisabeth m'était restée fidèle. Aussi mon affection pour
elle redoubla-t-elle[8].

Elle combattait, je m'en souviens, ma haine pour mon père, et me gronda
vertement parce qu'une fois, en lui parlant de lui, je l'appelai _cet
homme._

Sur quoi je ferai deux observations[9]:

1° Cette haine de mon père pour moi et de moi pour lui était chose
tellement convenue dans ma tête, que ma mémoire n'a pas daigné garder
[10] souvenir du rôle qu'il a dû jouer dans la terrible affaire du
billet Gardon.

2° Ma tante Elisabeth avait l'âme espagnole. Son caractère était la
quintessence de l'honneur. Elle me communiqua pleinement cette façon
de sentir et de là ma suite ridicule de sottises par délicatesse et
grandeur d'âme. Cette sottise n'a un peu cessé en moi qu'en 1810, à
Paris, quand j'étais amoureux de Mme Petit. Mais encore
aujourd'hui l'excellent Fiore (condamné à mort à Naples en 1800) me dit:

«Vous tendez vos filets trop haut.» (Thucydide.)

Ma tante Elisabeth disait encore communément, quand elle admirait
excessivement quelque chose:

«Cela est beau comme le Cid.»

Elle sentait, éprouvait[11], mais n'exprimait jamais, un assez
grand mépris pour le _Fontenellisme_ de son frère (Henri Gagnon, mon
grand-père). Elle adorait ma mère, mais elle ne s'attendrissait pas
en en parlant, comme mon grand-père. Je n'ai jamais vu pleurer, je
crois, ma tante Elisabeth. Elle m'eût pardonné tout au monde plutôt que
d'appeler mon père _cet homme._

«Mais comment veux-tu que je puisse l'aimer? lui disais-je. Excepté me
peigner quand j'avais la rache[12], qu'a-t-il jamais fait pour moi?

--Il a la bonté de te mener promener.

--J'aime bien mieux rester à la maison, je déteste la promenade aux
_Granges._»

(Vers l'église de Saint-Joseph et au sud-est de cette église, que l'on
comprend maintenant dans la place de Grenoble que le général Haxo
fortifie[13], mais, en 1794, les environs de Saint-Joseph étaient
occupés par des tasses à chanvre et d'infâmes _routoirs_ (trous à demi
pleins d'eau pour faire rouir le chanvre), où je distinguais les œufs
gluants de grenouilles qui me faisaient horreur: _horreur_ est le mot
propre, je frisonne en y pensant.)

En me parlant de ma mère, un jour, il échappa à ma tante de dire
qu'elle n'avait point eu d'inclination pour mon père. Ce mot fut pour
moi d'une portée immense. J'étais encore, au fond de l'âme, jaloux de
mon père.

J'allai raconter ce mot à Marion, qui me combla d'aise en me disant
qu'à l'époque du mariage de ma mère, vers 1780, elle avait dit un jour
à mon père qui lui faisait la cour: «_Laissez-moi, vilain laid._»

Je ne vis point alors l'ignoble et l'improbabilité d'un tel mot,
je n'en vis que le sens, qui me charmait. Les tyrans sont souvent
maladroits, c'est peut-être la chose qui m'a fait rire le plus en ma
vie.

Nous avions un cousin Senterre[14], homme trop galant, trop gai
et, comme tel, assez haï de mon grand-père, beaucoup plus prudent et
peut-être pas tout-à-fait exempt d'envie pour ce pauvre Senterre,
maintenant sur l'âge et assez pauvre. Mon grand-père prétendait ne
faire que le mépriser à cause de ses mauvaises mœurs passées. Ce pauvre
Senterre était fort grand, creusé (marqué) de petite vérole, les yeux
bordés de rouge et assez faibles, il portait des lunettes et un chapeau
rabattu à grands bords.

Tous les deux jours, ce me semble, enfin quand le courrier arrivait
de Paris, il venait apporter à mon grand-père cinq ou six journaux
adressés à d'autres personnes et que nous lisions avant ces autres
personnes.

M. Senterre venait le matin, vers les onze heures, on lui donnait à
déjeuner un demi-verre de vin et du pain, et la haine de mon grand-père
alla plusieurs fois jusqu'à rappeler en ma présence la fable de la
Cigale et de la Fourmi, ce qui voulait dire que le pauvre Senterre
venait à la maison attiré par le doigt de vin et le _crochon_ de pain
[15].

La bassesse de ce reproche révoltait ma tante Elisabeth, et moi
peut-être encore plus. Mais l'essentiel de la sottise des tyrans, c'est
que mon grand-père mettait ses lunettes et lisait haut à la famille
tous les journaux. Je n'en perdais pas une syllabe.

Et dans mon cœur je faisais des commentaires absolument contraires à
ceux que j'entendais faire.

Séraphie était une bigote enragée, mon père, souvent absent de ces
lectures, aristocrate excessif, mon grand-père, aristocrate, mais
beaucoup plus modéré; il haïssait les Jacobins surtout comme gens mal
vêtus et de mauvais ton.

«_Quel nom: Pichegru!_» disait-il. C'était là sa grande objection
contre ce fameux traître qui alors conquérait la Hollande. Ma tante
Elisabeth n'avait horreur que des condamnations à mort.

Les titres de ces journaux, que je buvais, étaient: _Le Journal des
hommes libres, Perlet_, dont je vois encore le titre, dont le dernier
mot était formé par une griffe imitant la signature de ce Perlet
[16]; _le Journal des Débats; le Journal des défenseurs de la
Patrie._ Plus tard, ce me semble, ce journal, qui partait par courrier
extraordinaire, rejoignait la malle, partie vingt-quatre heures avant
lui.

       *       *       *       *       *

Je fonde mon idée que M. Senterre ne venait pas tous les jours sur le
nombre de journaux qu'il y avait à lire. Mais peut-être, au lieu de
plusieurs numéros du même journal, y avait-il seulement un grand nombre
de journaux.

Quelquefois, quand mon grand-père était enrhumé, j'étais chargé de la
lecture. Quelle maladresse chez mes tyrans! C'est comme _the Papes_
fondant une bibliothèque au lieu de brûler tous les livres comme Omar
(dont on conteste cette belle action).

Pendant toutes ces lectures qui duraient, ce me semble, encore un an
après la mort de Robespierre et qui prenaient bien deux heures chaque
matin, je ne me souviens pas d'avoir été une seule fois de l'avis que
j'entendais exprimer par mes parents. Par prudence, je me gardais bien
de parler, et si quelquefois je voulais parler, au lieu de me réfuter
on m'imposait silence. Je vois maintenant que cette lecture était un
remède à l'effroyable ennui dans lequel ma famille s'était plongée
trois ans auparavant, à la mort de ma mère, en rompant absolument avec
le monde.

       *       *       *       *       *

Le petit Tourte prenait mon excellent grand-père pour confident de ses
amours avec une de nos parentes que nous méprisions comme pauvre et
faisant tort à notre noblesse. Il était jaune, hideux, l'air malade.
Il se mit à montrer à écrire à ma sœur Pauline, et il me semble que
l'animal en devint amoureux. Il amena à la maison l'abbé Tourte, son
frère, qui avait la figure abîmée d'_humeurs froides._ Mon grand-père
ayant dit qu'il était _dégoûté_ quand il invitait cet abbé à dîner, ce
sentiment devint excessif chez moi.

M. Durand continuait à venir une ou deux fois le jour à la maison, mais
il me semble que c'était deux fois, voici pourquoi: j'étais arrivé
à cette époque incroyable de sottise où l'on fait faire des vers à
l'écolier latin (on veut essayer s'il a le génie poétique), et de cette
époque date mon horreur pour les vers. Même dans Racine, qui me semble
fort éloquent, je trouve force chevilles.

       *       *       *       *       *

Pour développer chez moi le génie poétique, M. Durand apporta un grand
in-12 dont la reliure noire était horriblement grasse et sale.

La saleté m'eût fait prendre en horreur l'Arioste de M. de Tressan,
que j'adorais, qu'on juge du volume noir de M. Durand, assez mal mis
lui-même. Ce volume contenait le poème d'un jésuite sur une mouche
qui se noie dans une jatte de lait. Tout l'esprit était fondé sur
l'antithèse produite par la blancheur du lait et la noirceur du corps
de la mouche, la douceur qu'elle cherchait dans le lait et l'amertume
de la mort.

On me dictait ces vers en supprimant les épithètes, par exemple:


    Musca (_épit._) duxerit annos (_ép._) multos (_synonime_).


J'ouvrais le _Gradus ad Parnassum_; je lisais toutes les épithètes de
la mouche: _volucris, avis, nigra_, et je choisissais, pour faire la
mesure de mes hexamètres et de mes pentamètres, _nigra_, par exemple,
pour _musca, felices_ pour _annos._[17]

La saleté du livre et la platitude des idées me donnèrent un tel dégoût
que régulièrement tous les jours, vers les deux heures, c'était mon
grand-père qui faisait mes vers en ayant l'air de m'aider.

M. Durand revenait à sept heures du soir et me faisait remarquer et
admirer la différence qu'il y avait entre mes vers et ceux du Père
jésuite.

Il faut absolument _l'émulation_ pour faire avaler de telles inepties.
Mon grand-père me racontait ses exploits au collège, et je soupirais
après le collège, là du moins j'aurais pu échanger des paroles avec des
enfants de mon âge.

Bientôt je devais avoir cette joie: on forma une École centrale, mon
grand-père fut du jury organisateur, il fit nommer professeur M.
Durand.


[Footnote 1: Le _chapitre XII_ est le chapitre X du manuscrit de Stendhal
(fol. 188 à 210).--Écrit à Rome, le 14 décembre 1835.]

[Footnote 2: ... _qui puisse déraciner le jésuitisme ..._-Ms.: «_Tisjésui._»]

[Footnote 3: ... _toad-eater ..._--Expression anglaise signifiant
littéralement: mangeur de crapauds, et, au figuré: flagorneur,
flatteur, parasite.]

[Footnote 4: _M. Tourte ..._--Donnait des leçons d'écriture à Pauline; je le
vois encore, taillant des plumes, d'un air important, avec des lunettes
dont les verres avaient l'épaisseur d'un fond de gobelet. (Note au
crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 5: ... _l'entredeux des portes formant antichambre ... au point
A._--Suit un plan de cette partie de l'appartement; dans l'antichambre,
en A, entre les deux fenêtres donnant sur la première cour, est la
place où le jeune Beyle avait placé le billet Gardon.]

[Footnote 6: ... _formant vestibule sur notre magnifique terrasse._--En
face, est un plan de cette partie de l'appartement Gagnon. Au fond du
grand salon à l'Italienne, en «A, autel où je servais la messe tous
les dimanches»; dans la pièce voisine, donnant accès sur la terrasse,
était pendue la «carte du Dauphiné dressée par M. de Bourcet, père
du Tartufe et grand-père de mon ami à Brunswick, le général Bourcet,
aide-de-camp du maréchal Oudinot, maintenant cocu et, je crois, fou».
Dans le cabinet de M. Gagnon, également voisin du grand salon, se
trouvait, dans un angle, un «tas de romans et autres mauvais livres
ayant appartenu à mon oncle et sentant l'ambre ou le musc d'une lieue».
Enfin, depuis «la terrasse, mur sarrazin large de quinze pieds et haut
de quarante», Stendhal indique une vue «magnifique vers les montagnes
en S (montagne de Seyssins et Sassenage), B (Bastille, que le général
Haxo fortifie en 1835) et R (tour de Rabot)».]

[Footnote 7: ... _une magnifique carte du Dauphiné ..._--La carte du Dauphiné
par Bourcet est en effet très belle. Elle est composée de dix feuilles
in-folio, portant ce titre: _Carte géométrique du haut Dauphiné et de
la frontière ultérieure, levée par ordre du Roi, sous la direction de
M. de Bourcet, maréchal de camp, par MM. les ingénieurs géographes de
Sa Majesté, pendant les années_ 1749 _jusqu'en_ 1754. _Dressé par le
sieur Villaret, capitaine ingénieur géographe du Roi._--Sur la famille
de Bourcet, voir: Edmond Maignien, _L'ingénieur militaire Bourcet et sa
famille._ Grenoble, 1890, in-8°.]

[Footnote 8: _Aussi mon affection pour elle redoubla-t-elle._--On lit au verso
du fol. 197: «Écrit de 188 à 197 en une heure, grand froid et beau
soleil, le 14 décembre 1835.»]

[Footnote 9: _Sur quoi je ferai deux observations._--«Je sens bien que tout
ceci est trop long, mais je m'amuse à voir reparaître ces temps
primitifs, quoique malheureux, et je prie M. Levavasseur d'abréger
ferme, s'il imprime. H. BEYLE.»]

[Footnote 10: ... _ma mémoire n'a pas daigné garder ..._-Variante: «_N'a pas
gardé._»]

[Footnote 11: _Elle sentait, éprouvait ..._--Une partie de la ligne a été
laissée en blanc.]

[Footnote 12: ... _quand j'avais la roche ..._--Affection du cuir chevelu chez
les enfants, que le patois dauphinois étend, mais à tort, à la croûte
de lait.]

[Footnote 13: ... _la place de Grenoble que le général Haxo fortifie
..._--L'agrandissement de l'enceinte par le général Haxo fut effectué
entre 1832 et 1836.]

[Footnote 14: ... _cousin Senterre ..._--Il était contrôleur de la poste à
Grenoble; en sa qualité de mon grand-oncle, il m'administrait force
taloches; et lorsque je pleurais trop _haut_, il me faisait avaler
des verres de kirsch, pour obtenir du silence et son pardon. (Note au
crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 15: ... _le_ crochon _de pain._--Terme dauphinois signifiant un
morceau de pain, avec de la croûte.]

[Footnote 16: ... _la signature de ce Perlet ..._--A la suite du nom, Stendhal
a tracé une imitation de la signature de Perlet.]

[Footnote 17: ... felices _pour_ annos.--On lit au verso du fol. 209: «Le
14 décembre 1835, écrit 24 pages et fini la Vie de Costard, fou
intéressant ...»]



CHAPITRE XIII[1]


PREMIER VOYAGE AUX ÉCHELLES


Il faut parler de mon oncle, cet homme aimable qui portait la joie dans
la famille quand des _Échelles_ (Savoie), où il était marié, il venait
à Grenoble.

En écrivant ma vie en 1835, j'y fais bien des découvertes; ces
découvertes sont de deux espèces: d'abord, 1° ce sont de grands
morceaux de fresques sur un mur, qui depuis longtemps oubliés
apparaissent tout-à-coup, et à côté de ces morceaux bien conservés
sont, comme je l'ai dit plusieurs fois, de grands espaces où l'on ne
voit que les briques du mur. L'éparvérage, le crépi sur lequel la
fresque était peinte est tombé[2], et la fresque est à jamais perdue.
A côté des morceaux de fresque conservés il n'y a pas de date, il faut
que j'aille à la chasse des dates actuellement, en 1835. Heureusement,
peu importe un anachronisme, une confusion d'une ou de deux années. A
partir de mon arrivée à Paris en 1799, comme ma vie est mêlée avec les
événements de la gazette, toutes les dates sont sûres.

2° en 1835, je découvre la physionomie et le pourquoi des événements.
Mon oncle (Romain Gagnon) ne venait probablement à Grenoble, vers 1795
ou 96, que pour voir ses anciennes maîtresses et pour se délasser des
Échelles où il régnait, car les Échelles sont un bourg, composé alors
de manants enrichis par la contrebande et l'agriculture, et dont le
seul plaisir était la chasse. Les _élégances_ de la vie, les jolies
femmes gaies, frivoles et bien parées, mon oncle ne pouvait les trouver
qu'à Grenoble.

       *       *       *       *       *

Je fis un voyage aux Échelles, ce fut comme un séjour dans le ciel,
tout y fut ravissant pour moi. Le bruit du _Guiers_, torrent qui
passait à deux cents pas devant les fenêtres de mon oncle, devint un
son sacré pour moi, et qui sur-le-champ me transportait dans le ciel.

Ici déjà les phrases me manquent, il faudra que je travaille et
transcrive les morceaux, comme il m'arrivera plus tard pour mon séjour
à Milan; où trouver des mots pour peindre le bonheur parfait goûté avec
délices et sans satiété par une aine sensible jusqu'à l'anéantissement
et la folie?

Je ne sais si je ne renoncerai pas à ce travail. Je ne pourrais, ce
me semble, peindre ce bonheur ravissant, pur, frais, divin, que par
l'énumération des maux et de l'ennui dont il était l'absence complète.
Or, ce doit être une triste façon de peindre[3] le bonheur.

Une course de sept heures dans un cabriolet léger par Voreppe, la
Placette et Saint-Laurent-du-Pont me conduisit au Guiers, qui alors
séparait la France de la Savoie[4]. Donc, alors la Savoie n'était
point conquise par le général Montesquiou, dont je vois encore le
plumet; elle fut occupée vers 1792, je crois. Mon divin séjour aux
Échelles est donc de 1790 ou 91. J'avais sept ou huit ans.

Ce fut un bonheur subit, complet, parfait, amené et maintenu par
un changement de décoration. Un voyage amusant de sept heures fait
disparaître à jamais Séraphie, mon père, le rudiment, le maître de
latin, la triste maison Gagnon de Grenoble, la bien autrement triste
maison de la rue des Vieux-Jésuites.

Séraphie, le cher père[5], tout ce qui était si terrible et si
puissant à Grenoble me manque aux Échelles. Ma tante Camille Poucet,
mariée à mon oncle Gagnon, grande et belle personne, était la bonté et
la gaieté même. Un an ou deux avant ce voyage, près du pont de Claix,
du côté de Claix, au point A[6], j'avais entrevu un instant sa peau
blanche à deux doigts au-dessus des genoux, connue elle descendait de
notre charrette couverte. Elle était pour moi, quand je pensais à
elle, un objet du plus ardent désir. Elle vit encore, je ne l'ai pas
vue depuis trente ou trente-trois ans, elle a toujours été parfaitement
bonne. Etant jeune, elle avait une sensibilité vraie. Elle ressemble
beaucoup à ces charmantes femmes de Chambéry (où elle allait souvent,
à cinq lieues de chez elle) si bien peintes par J.-J. Rousseau
(Confessions)[7]; elle avait une sœur de la beauté la plus fine, du
teint le plus pur, avec laquelle il me semble que mon oncle faisait
un peu l'amour. Je ne voudrais pas jurer qu'il n'honorât aussi de ses
attentions la _Fanchon_, la femme de chambre factotum, la meilleure et
la plus gaie des filles, quoique point jolie.

Tout fut sensations exquises et poignantes de bonheur dans ce voyage,
sur lequel je pourrais écrire, vingt pages de superlatifs.

La difficulté, le regret profond de mal peindre et de gâter ainsi un
souvenir céleste, où le sujet surpasse trop le disant, me donne une
véritable peine au lieu du plaisir d'écrire. Je pourrai bien ne pas
décrire du tout par la suite le passage du Mont-Saint-Bernard avec
l'armée de réserve (16 au 18 mai 1800) et le séjour à Milan dans la
Casa Castelbarco ou dans la Casa Bovara.

Enfin, pour ne pas laisser en blanc le voyage des Échelles, je noterai
quelques souvenirs qui doivent donner une idée aussi inexacte que
possible des objets qui les causèrent. J'avais huit ans lorsque j'eus
cette vision du ciel.

Une idée me vient, peut-être que tout le malheur de mon affreuse vie
de Grenoble, de 1790 à 1799, a été un bonheur, puisqu'il a amené le
bonheur, que pour moi rien ne peut surpasser, du séjour aux Échelles et
du séjour à Milan du temps de Marengo.

Arrivé aux Échelles, je fus l'ami de tout le monde, tout le monde me
souriait comme à un enfant rempli d'esprit. Mon grand-père, homme du
monde, m'avait dit: «Tu es laid, mais personne ne te reprochera jamais
ta laideur.»

J'ai appris, il y a une dizaine d'années, qu'une des femmes qui m'a le
mieux ou du moins le plus longtemps aimé, Victorine Bigillion, parlait
de moi dans les mêmes termes après vingt-cinq ans d'absence.

Aux Échelles, je fis mon amie intime de _la Fauchon_, comme on
l'appelait. J'étais en respect devant la beauté de ma _tatan_ Camille
et n'osais guère lui parler, je la dévorais des yeux. On me conduisit
chez MM. Bonne ou de Bonne, car ils prétendaient fort à la noblesse, je
ne sais même s'ils ne se disaient pas parents de Lesdiguières.

J'ai, quelques années après, retrouvé trait pour trait le portrait
de ces bonnes gens dans les _Confessions_ de Rousseau, à l'article
Chambéry.

Bonne l'aîné, qui cultivait le domaine de Berlandet, à dix minutes des
Échelles, où il donna une fête charmante avec des gâteaux et du lait,
où je fus monté sur un âne mené par Grubillon fils, était le meilleur
des hommes; son frère M. Biaise, le notaire, en était le plus nigaud.
On se moquait toute la journée de M. Blaise, qui riait avec les autres.
Leur frère, Bonne-Savardin, négociant à Marseille, était fort élégant:
mais le courtisan de la famille, le roué que tous regardaient avec
respect, était au service du roi à Turin, et je ne fis que l'entrevoir.

Je ne me souviens de lui que par un portrait que Mme Camille
Gagnon a maintenant dans sa chambre à Grenoble (la chambre de feu mon
grand-père; le portrait, garni d'une croix rouge, dont toute la famille
est fière, est placé entre la cheminée et le petit cabinet[8]).

Il y avait aux Échelles une grande et belle fille, Lyonnaise réfugiée.
(Donc la Terreur avait[9] commencé à Lyon, ceci pourrait me donner
une date certaine. Ce délicieux voyage eut lieu avant la conquête de la
Savoie par le général Montesquiou, comme on disait alors, et après que
les royalistes se sauvaient de Lyon.)

Mlle Cochet était sous la tutelle de sa mère, mais
accompagnée par son amant, un beau jeune homme, M...[10], brun et
qui avait l'air assez triste. Il me semble qu'ils venaient seulement
d'arriver de Lyon. Depuis, Mlle Cochet a épousé un bel
imbécile de mes cousins (M. Doyat, de La Terrasse, et a eu un fils à
l'École polytechnique. Il me semble qu'elle a été un peu la maîtresse
de mon père). Elle était grande, bonne, assez jolie et, quand je la
connus aux Échelles, fort gaie. Elle fut charmante à la partie de
Berlandet. Mais Mlle Poncet, sœur de Camille (aujourd'hui
madame veuve Blanchet), avait une beauté plus fine; elle parlait fort
peu.

La mère de ma tante Camille et de MMlle ...[11], madame
Poncet, sœur des Bonne et de madame Giraud, et belle-mère de mon oncle,
était la meilleure des femmes. Sa maison, où je logeais, était le
quartier général de la gaieté[12].

Cette maison délicieuse avait une galerie de bois, et un jardin du côté
du torrent le Guiers. Le jardin était traversé obliquement par la digue
du Guiers[13].

       *       *       *       *       *

À une seconde partie à Berlandet je me révoltai par jalousie, une
demoiselle que j'aimais avait bien traité un rival de vingt ou
vingt-cinq ans. Mais quel était l'objet de mes amours? Peut-être cela
me reviendra-t-il comme beaucoup de choses me reviennent en écrivant.
Voici le lieu de la scène[14], que je vois aussi nettement que si je
l'eusse quitté il y a huit jours, mais sans physionomie.

Après ma révolte par jalousie, du point A je jetai des pierres à ces
dames. Le grand Corbeau (officier en semestre) me prit et me mit sur un
pommier ou mûrier en M, au point O, entre deux branches dont je n'osais
pas descendre. Je sautai, je me lis mal, je m'enfuis vers Z.

Je m'étais un peu foulé le pied et je fuyais en boitant; l'excellent
Corbeau me poursuivit, me prit et me porta sur ses épaules jusqu'aux
Échelles.

Il jouait un peu le rôle de _patito_, me disant qu'il avait été
amoureux de Mlle Camille Poncet, ma tante, qui lui avait
préféré le brillant Romain Gagnon, jeune avocat de Grenoble revenant
d'émigration à Turin[15].

J'entrevis à ce voyage Mlle Thérésine Maistre, sœur de M.
le comte de Maistre, surnommé Bance, et c'est Bance, auteur du _Voyage
autour de ma Chambre_, dont j'ai vu la montée à Rome vers 1832; il
n'est plus qu'un ultra fort poli, dominé par une femme russe, et
s'occupant encore de peinture. Le génie et la gaieté ont disparu, il
n'est resté que la bonté.

Que dirai-je d'un voyage à la Grotte[16]? J'entends encore les
gouttes silencieuses tomber du haut des grands rochers sur la route. On
fit quelques pas dans la grotte avec ces dames: Mlle Poncet
eut peur, Mlle Cochet montra plus de courage. Au retour,
nous passâmes par le pont Jean-Lioud (Dieu sait quel est son vrai nom).

Que dirai-je d'une chasse dans le bois de Berland, rive gauche du
Guiers, près le pont Jean-Lioud? Je glissais souvent sous les immenses
hêtres. M..., l'amant de Mlle Cochet, chassait avec ... (les
noms et les images sont échappés). Mon oncle donna à mon père un chien
énorme, nommé Berland, de couleur noirâtre. Au bout d'un an ou deux, ce
souvenir d'un pays délicieux pour moi mourut de maladie, je le vois
encore.

Sous les bois de Berland je plaçai les scènes de l'Arioste.

Les forets de Berland et les précipices en forme de falaises qui les
bornent du côté de la route de Saint-Laurent-du-Pont devinrent pour moi
un type cher et sacré. C'est là que j'ai placé tous les enchantements
d'Ismène de la Jérusalem délivrée. A mon retour à Grenoble, mon
grand-père me laissa lire la traduction de la _Jérusalem_ par Mirabaud,
malgré toutes les observations et réclamations de Séraphie.

Mon père, le moins élégant, le plus finasseur, le plus politique,
disons tout en un mot, le plus Dauphinois des hommes, ne pouvait pas
n'être pas jaloux de l'amabilité, de la gaieté, de l'élégance physique
et morale de mon oncle.

Il l'accusait de _broder_ (mentir); voulant être aimable comme mon
oncle à ce voyage aux Échelles, je voulus broder pour l'imiter.

J'inventai je ne sais quelle histoire de mon rudiment. (C'est un volume
caché par moi sous mon lit pour que le maître de latin (était-ce M.
Joubert ou M. Durand?) ne me marquât pas (avec l'ongle) les leçons à
apprendre aux Échelles.)

Mon oncle découvrit sans peine le mensonge d'un enfant de huit ou neuf
ans; je n'eus pas la prudence d'esprit de lui dire: «Je cherchais à
être aimable comme toi!» Comme je l'aimais, je m'attendris, et la
leçon me fit une impression profonde.

En me _grondant_ (reprenant) avec cette raison et cette justice, on
eût tout fait de moi. Je frémis en y pensant: si Séraphie eût eu la
politesse et l'esprit de son frère, elle eût fait de moi un jésuite
[17].

(Je suis tout _confit de mépris_ aujourd'hui. Que de bassesse et de
lâcheté il y a dans les généraux de l'Empire! Voilà le vrai défaut du
genre de génie de Napoléon: porter aux premières dignités un homme
parce qu'il est brave et a le talent de conduire une attaque. Quel
abîme de bassesse et de lâcheté morales que les Pairs[18] qui
viennent de condamner le sous-officier Samto à une prison perpétuelle,
sous le soleil de Pondichéry, pour une faute méritant à peine six mois
de prison! Et six pauvres jeunes gens ont déjà subi vingt mois (18
décembre 1835)!

Dès que j'aurai reçu mon _Histoire de la Révolution_ de M. Thiers, il
faut que j'écrive dans le blanc du volume de 1793 les noms de tous les
généraux Pairs[19] qui viennent de condamner M. Thomas, afin de
les mépriser suffisamment tout en lisant les belles actions qui les
firent connaître vers 1793. La plupart de ces infâmes ont maintenant
soixante-cinq à soixante-dix ans. Mon plat ami Félix Faure a la
bassesse infâme sans les belles actions. Et M. d'Houdetot[20]! Et
Dijon! Je dirai comme Julien: Canaille! Canaille! Canaille!)

Excusez cette longue parenthèse, ô lecteur de 1880! Tout ce dont
je parle sera oublié à cette époque. La généreuse indignation qui
fait palpiter mon cœur m'empêche d'écrire davantage sans ridicule.
Si en 1880 on a un gouvernement passable, les cascades, les rapides,
les anxiétés par lesquelles la Fr[ance] aura passé pour y arriver
seront oubliées, l'histoire n'écrira qu'un seul mot à celui du nom de
Louis-Philippe: _le plus fripon des Kings._


M. de Corbeau, devenu mon ami depuis qu'il m'avait rapporté sur son dos
de Berlandet aux Échelles, me menait à la pêche de la truite à la ligne
dans le Guiers. Il pêchait entre les portes de Chailles, au bas des
précipices du défilé de Chailles, et le pont des Échelles, quelquefois
vers le pont Jean-Lioud. Sa ligne avait quinze ou vingt pieds. Vers
Chailles, en relevant vivement l'hameçon, sa ligne de crin blanc passa
sur un arbre, et la truite de trois-quarts de livre[21] nous apparut
pendant à vingt pieds de terre au haut de l'arbre, qui était sans
feuilles. Quelle joie pour moi[22]!


[Footnote 1: Le _chapitre XIII_ se trouve dans un cahier séparé, côté B 300
(Bibl. mun. de Grenoble), en même temps que les chapitres V et XV. Il
va du feuillet 15 au feuillet 38, et porte une foliotation spéciale,
de 1 à 24. En tête, Stendhal indique: «Dicter ceci et le faire écrire
sur le papier blanc à la fin du 1er volume. Relier ce chapitre à la
fin du second volume. 18 décembre.» Il ajoute: «Placer ce morceau vers
1792 à son rang, vers 1791.» Un feuillet intercalaire porte encore:
«A placer à son époque, avant la conquête de la Savoie par le général
Montesquiou, avant 1792. A faire copier sur le papier blanc. Placer
a la fin du 1er volume.»--Le chapitre XIII a été écrit n Rome le 18
décembre 1835, par un «froid de chien».]

[Footnote 2: ... _le crépi sur lequel la fresque était peinte est tombé
..._--On lit en tête du fol. 2: «18 décembre 1835. Omar. Froid de
chien, avec nuages au ciel.»]

[Footnote 3: ... _triste façon de peindre le bonheur._--Variante: «_Rendre._»]

[Footnote 4: ... _qui alors séparait la France de la Savoie._--On lit en tête
du fol. 5: «18 déc. Froid de loup près du feu.»]

[Footnote 5: ... _le cher père ..._--Lecture incertaine.]

[Footnote 6: _ ...du côté de Claix, au point A ..._--En face, dans la marge,
est un dessin représentant une coupe du pont de Claix. Le point A est
sur la route, au sud du pont, sur la rive gauche du Drac.]

[Footnote 7: ... _J.-J. Rousseau (Confessions) ..._--On lit en tête du fol. 7:
«18 décembre 1835. Froid à deux pieds de mon feu. Omar.»]

[Footnote 8: ... _entre la cheminée et le petit cabinet._--En face, est un
plan de la chambre, avec la place du portrait, près de la cheminée.]

[Footnote 9: _Donc la Terreur avait commencé ..._--Variante: «_Etait
commencée._»]

[Footnote 10: ... _un beau jeune homme, M ..._--Le nom est en blanc.]

[Footnote 11: _La mère de ma tante Camille et de Mlle ..._--Le nom est en
blanc. Il s'agit sans doute de Marie Poncet, sœur de madame Romain
Gagnon.]

[Footnote 12: _Sa maison, où je logeais ..._--Plan des Échelles et de ses
environs, avec la maison Poncet (M). «Aux points AA étaient les poteaux
avec les armes de Savoie du cité de la rive droite.»]

[Footnote 13: ... _par la digue du Guiers._--Ici, un plan de la maison Poncet,
avec le jardin traversé par la digue du Guiers.]

[Footnote 14: _Voici le lieu de la scène ..._--Suit un plan grossier de la
scène: derrière une haie se trouve Beyle jetant des pierres aux dames,
assises sur une «pente rapide en gazon». C'est une «pente de huit ou
dix pieds où toutes ces dames étaient assises, On riait, on buvait du
ratafia de Teisseire (Grenoble), les verres manquant, dans des dessus
de tabatière d'écaillé». Plus haut est l'arbre M dans la fourche duquel
fut placé Beyle, en O; tout près est un ruisseau, le long duquel il
s'enfuit.]

[Footnote 15: ... _revenant d'émigration à Turin._--En tête du fol. 17 on lit:
«18 décembre 1835. Froid; jambe gauche gelée.»]

[Footnote 16: _Que dirai-je d'un voyage à la Grotte?_--Au verso du fol. 17 est
un plan des environs des Échelles. La grotte y est figurée, avec son
entrée sur la «route de Chambéry», non loin des «roches énormes coupées
par Philibert-Emmanuel» et de la «coupure dans le roc par Napoléon».
Y sont figurés l' «ancienne route» des Échelles, la «nouvelle route
que je n'ai jamais vue, faite vers 1810», et le sentier conduisant, au
«pont Jean-Lioud, à 100 pieds ou 80 au-dessus du torrent».--Au verso du
fol. 18 est encore un plan du défilé de Chailles; Stendhal y a indiqué
la situation de «Corbaron, domaine de M. de Corbeau». Dessous est un
«détail des Portes de Chailles»: «là sont quatre diocèses».]

Le pont Jean-Lioud, que Stendhal orthographie Janliou, est jeté
sur le Guiers-Mort, lequel avait son cours entièrement en France.
C'est le Guiers-Vif qui servait de frontière entre la France et la
Savoie.--Actuellement, le pont Jean-Lioud est une passerelle en bois,
utilisée par le charmant chemin qui va d'Entre-deux-Guiers à Villette,
près Saint-Laurent-du-Pont.]

[Footnote 17: ... _elle eût fait de moi un jésuite._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 18: _ ...les Pairs ..._--Ms.: «_Sraip._»]

[Footnote 19: ... _tous les généraux Pairs ..._--Ms.: «_Sairp._»]

[Footnote 20: ... _M. d'Houdetot ..._--Ms.: «_Detothou._»]

[Footnote 21: ... _la truite de trois-quarts de livre ..._--Suit une
parenthèse comprenant trois ou quatre mots illisibles.]

[Footnote 22: _Quelle joie pour moi!_--Le chapitre est inachevé. On lit à la
fin: «A 4 h. 50 m., manque de jour; je m'arrête.»]



CHAPITRE XIV[1]


MORT DU PAUVRE LAMBERT


Je place ici, pour ne pas le perdre, un dessin[2] dont j'ai orné
ce matin une lettre que j'écris à mon ami R. Colomb, qui à son âge,
en homme prudent, a été mordu du chien de la Métromanie, ce qui l'a
porté à me faire des reproches parce que j'ai écrit une préface pour la
nouvelle édition de de Brosses; or, lui aussi avait fait une préface.
Cette carte est faite pour répondre à Colomb, qui dit que je vais le
mépriser.

J'ajoute: s'il y a un autre monde, j'irai vénérer Montesquieu, il me
dira peut-être: «Mon pauvre ami, vous n'avez eu aucun talent dans
l'autre inonde.» J'en serai fâché, mais point surpris: l'œil ne se
voit pas lui-même.

Mais ma lettre à Colomb ne fera que blanchir tous les gens à argent;
quand ils sont arrivés au bien-être, ils se mettent à haïr les gens qui
ont été lus du public. Les commis des Affaires étrangères seraient bien
aises de me donner quelque petit déboire dans mon métier. Cette maladie
est plus maligne quand l'homme à argent, arrivé à cinquante ans, prend
la manie de se faire écrivain. C'est comme les généraux de l'Empire
qui, voyant, vers 1820, que la Restauration ne voulait pas d'eux, se
mirent à aimer _passionnément_, c'est-à-dire comme un _pis aller_, la
musique.

       *       *       *       *       *

Revenons à 1794 ou 95. Je proteste de nouveau que je ne prétends pas
peindre les choses en elles-mêmes, mais seulement leur effet sur moi.
Comment ne serais-je pas persuadé de cette vérité par cette simple
observation: je ne me souviens pas de la physionomie de mes parents,
par exemple de mon excellent grand-père, que j'ai regardé si souvent et
avec toute l'affection dont un enfant ambitieux est capable.

Comme, d'après le système barbare adopté par mon père et Séraphie,
je n'avais point d'ami ou de camarade de mon âge, ma _sociabilité_
(inclination à parler librement de tout) s'était divisée en deux
branches.

Mon grand-père était mon camarade sérieux et respectable.

Mon ami, auquel je disais tout, était un garçon fort intelligent, nommé
Lambert, valet de chambre de mon grand-père. Mes confidences ennuyaient
souvent Lambert et, quand je le serrais de trop près, il me donnait une
petite calotte bien sèche et proportionnée à mon âge. Je ne l'en aimais
que mieux. Son principal emploi, qui lui déplaisait fort, était d'aller
chercher des pêches à Saint-Vincent (près le Fontanil), domaine de mon
grand-père. Il y avait près de cette chaumière, que j'adorais, des
espaliers fort bien exposés qui produisaient des pêches magnifiques.
Il y avait des treilles qui produisaient d'excellent _lardan_ (sorte
de chasselas, celui de Fontainebleau n'en est que la copie). Tout cela
arrivait à Grenoble dans deux paniers placés à l'extrémité d'un bâton
plat, et ce bâton se balançait sur l'épaule de Lambert, qui devait
faire ainsi[3] les quatre milles qui séparent Saint-Vincent de
Grenoble.

Lambert avait de l'ambition, il était mécontent de son sort; pour
l'améliorer, il entreprit d'élever des vers à soie, à l'exemple de ma
tante Séraphie, qui s'abîmait la poitrine en _faisant_ des vers à soie
à Saint-Vincent. (Pendant ce temps je respirais, la maison de Grenoble,
dirigée par mon grand-père et la sage Elisabeth, devenait agréable
pour moi. Je me hasardais quelquefois à sortir sans l'indispensable
compagnie de Lambert.)

Ce meilleur ami que j'eusse avait acheté un mûrier (près de
Saint-Joseph), il élevait ses vers à soie dans la chambre de quelque
maîtresse.

En _ramassant_ (cueillant) lui-même les feuilles de ce mûrier, il
tomba, on nous le rapporta sur une échelle. Mon grand-père le soigna
comme un fils. Mais il y avait commotion au cerveau, la lumière ne
faisait plus d'impression sur ses pupilles, il mourut au bout de trois
jours. Il poussait dans le délire, qui ne le quitta jamais, des cris
lamentables qui me perçaient le cœur.

Je connus la douleur pour la première fois de ma vie. Je pensai à la
mort.

L'arrachement produit par la perte de ma mère avait été de la folie où
il entrait, à ce qui me semble, beaucoup d'amour. La douleur de la mort
de Lambert fut de la douleur comme je l'ai éprouvée tout le reste de
ma vie, une douleur réfléchie, sèche, sans larmes, sans consolation.
J'étais navré et sur le point de tomber (ce qui fut vertement blâmé par
Séraphie) en entrant dix fois le jour dans la chambre de mon ami dont
je regardais la belle figure, il était mourant et expirant.

Je n'oublierai jamais ses beaux sourcils noirs et cet air de force et
de santé que son délire ne faisait qu'augmenter. Je le voyais saigner,
après chaque saignée je voyais tenter l'expérience de la lumière devant
les yeux (sensation qui me fut rappelée le soir de la bataille de
Landshut, je crois, 1809).

J'ai vu une fois, en Italie, une figure de saint Jean regardant
crucifier son ami et son Dieu qui, tout-à-coup, me saisit par le
souvenir de ce que j'avais éprouvé, vingt-cinq ans auparavant, à la
mort du _pauvre Lambert_, c'est le nom qu'il prit dans la famille après
sa mort. Je pourrais remplir encore cinq ou six pages de souvenirs
clairs qui me restent de cette grande douleur. On le cloua dans sa
bière, on l'emporta...


    Sunt lacrimae rerum.


Le même côté de mon cœur est ému par certains accompagnements de Mozart
dans _Don Juan._

       *       *       *       *       *

La chambre du pauvre Lambert était située sur le grand escalier, à côté
de l'armoire aux liqueurs[4].

Huit jours après sa mort, Séraphie se mit fort justement en colère
parce qu'on lui servit je ne sais quel potage (à Grenoble: _soupe_)
dans une petite écuelle de faïence ébréchée, que je vois encore
(quarante ans après l'événement), et qui avait servi à recevoir le sang
de Lambert pendant une des saignées. Je fondis en larmes tout-à-coup,
au point d'avoir des sanglots qui m'étouffaient. Je n'avais jamais pu
pleurer à la mort de ma mère. Je ne commençai à pouvoir pleurer que
plus d'un an après, seul, pendant la nuit, dans mon lit. Séraphie, en
me voyant pleurer Lambert, me fit une scène. Je m'en allai à la cuisine
en répétant à demi-voix et comme pour me venger: infâme! infâme!

Mes plus doux épanchements avec mon ami avaient lieu pendant qu'il
travaillait à scier le bois au bûcher[5], séparé de la cour, en C,
par une cloison à jours, formée de montants de noyer façonnés au tour,
comme une balustrade de jardin[6].

Après sa mort, je me plaçais dans la galerie, au second étage de
laquelle j'apercevais parfaitement les montants de la balustrade, qui
me semblaient superbes pour faire des toupies. Quel âge pouvais-je
avoir alors? Cette idée de toupie indique du moins l'âge de ma raison.
Je pense à une chose, je puis faire rechercher l'extrait mortuaire du
pauvre Lambert, mais _Lambert_ était-il un nom de baptême ou de maison?
Il me semble que son frère, qui tenait un petit café de mauvais ton,
rue de Bonne, près de la caserne, s'appelait aussi Lambert. Mais quelle
différence, grand Dieu! Je trouvais alors qu'il n'y avait rien de si
commun que ce frère, chez lequel Lambert me conduisait quelquefois.
Car, il faut l'avouer, malgré mes opinions parfaitement et foncièrement
républicaines[7] mes parents m'avaient parfaitement communiqué
leurs goûts aristocratiques et réservés. Ce défaut m'est resté et par
exemple m'a empêché, il n'y a pas dix jours, de cueillir une bonne
fortune. J'abhorre la canaille (pour avoir des communications avec),
en même temps que sous le nom de _peuple_ je désire passionnément son
bonheur, et que je crois qu'on ne peut le procurer qu'en lui faisant
des questions sur un objet important, c'est-à-dire en l'appelant à se
nommer des députés.

Mes amis, ou plutôt prétendus amis, partent de là pour mettre en doute
mon sincère libéralisme. J'ai horreur de ce qui est sale, or le peuple
est toujours sale à mes yeux. Il n'y a qu'une exception pour Rome,
mais là la saleté est cachée par la férocité. (Par exemple, l'unique
saleté du petit abbé sarde Crobras; mais mon respect sans bornes pour
son énergie. Son procès de cinq ans avec ses chefs. _Ubi missa, ibi
menia._ Peu d'hommes sont de cette force. Les princes Caetani savent
parfaitement ces histoires de M. Crobras, de Sartène, je crois, en
Sardaigne[8].)

Les .....[9] que je me donnais au point H sont incroyables. C'était au
point de me faire éclater une veine. Je viens de me faire mal en les
_mimiquant_ au moins quarante ans après. Qui se souvient de Lambert
aujourd'hui, autre que le cœur de son ami!

J'irai plus loin, qui se souvient d'Alexandrine, morte en janvier 1815,
il y a vingt ans?

Qui se souvient de Métilde, morte eu 1825? Ne sont-elles pas à moi,
moi qui les aime mieux que tout le reste du monde? Moi qui pense
passionnément à elles dix fois la semaine, et souvent deux heures de
suite[10]?


[Footnote 1: Le _chapitre XIV_ est le chapitre XI du manuscrit (Bibl. de
Grenoble, R 299, fol. 211 à 225).--Écrit à Rome, le 15 décembre 1835.]

[Footnote 2: _Je place ici ... un dessin ..._--Ce dessin représente un
carrefour où aboutissent quatre voies. Au centre, au point A,
est le _moment de la naissance_; à droite, horizontalement, la
_route de la fortune par le commerce ou les places_; au milieu et
perpendiculairement, la _route de la considération: Félix Faure est
fait pair de France_; à gauche et obliquement, la _route de l'art de se
faire lire_; à gauche, horizontalement, la _route de la folie._]

[Footnote 3: ... _Lambert, qui devait faire ainsi ..._--Variante: «_Qui
faisait ainsi._»]

[Footnote 4: _La chambre du pauvre Lambert était située ..._--En face, est un
plan d'une partie de l'appartement. On y voit la chambre de Lambert,
voisine de la salle-à-manger, où se trouvait, dans un angle, l'armoire
aux liqueurs. Cette chambre avait une «fenêtre éclairant mal, donnant
sur l'escalier, mais fort grande et fort belle»; elle contenait une
«grande armoire de noyer pour le linge de la famille. Le linge était
regardé avec une sorte de respect». (Voir notre plan de l'appartement
Gagnon.)]

[Footnote 5: ... _scier le bois au bûchier ..._--Plan du bûcher indiquant sa
position au sud de la grande cour, près du grand escalier.]

[Footnote 6: ... _séparé de la cour ..._--Plan de la cour, avec le bûcher et
la galerie. Stendhal y a joint des dessins représentant un chevalet
avec une bûche, la scie de Lambert et les balustres du bûcher.]

[Footnote 7: ... _mes opinions parfaitement et foncièrement républicaines
..._--Ms.: «_Kainesrépubli._»]

[Footnote 8: ... _M. Crobras, de Sartène, je crois, en Sardaigne._--Erreur:
Sartène est en Corse.]

[Footnote 9: _Les ... que je me donnais ..._--Deux mots illisibles. Stendhal
doit faire allusion ici à quelque grimace d'enfant. Dans un croquis
du fol. 221 il indique le point H dans la galerie du second étage,
qui longeait la grande cour de la maison Gagnon: «H, moi. De là, je
contemplais les barreaux de bois du bûcher et je me donnais des (_les
mêmes mots, toujours illisibles_) en portant le sang à la tête et
ouvrant la bouche.»]

[Footnote 10: ... _souvent deux heures de suite?_--On lit au verso du fol.
225: «Idée: Aller passer trois jours à Grenoble, et ne voir Crozet que
le troisième jour. Aller seul incognito à Claix, à la Bastille, à La
Tronche.»]



CHAPITRE XV[1]


Ma mère avait eu un rare talent pour le dessin, disait-on souvent
dans la famille. «Hélas! que ne faisait-elle pas bien?» ajoutait-on
avec un profond soupir. Après quoi, silence triste et long. Le fait
est qu'avant la Révolution, qui changea tout dans ces provinces
reculées, on enseignait le dessin à Grenoble aussi ridiculement que le
latin. Dessiner, c'était faire avec de la sanguine des hachures bien
parallèles et imitant la gravure; on donnait peu d'attention au contour.

Je trouvais souvent de grandes têtes à la sanguine dessinées par ma
mère.

Mon grand-père allégua cet exemple, ce précédent tout-puissant, et
malgré Séraphie j'allai apprendre à dessiner chez M. Le Roy. Ce fut
un grand point de gagné; comme M. _Le Roy_ demeurait dans la maison
Teisseire, avant le grand portail des Jacobins[2], peu à peu on me
laissa aller seul chez lui et surtout revenir.

Cela était immense pour moi. Mes tyrans, je les appelais ainsi en
voyant courir les autres enfants, souffraient que j'allasse seul de
P en R[3]. Je compris qu'en allant fort vite, car on comptait les
minutes, et la fenêtre de Séraphie donnait précisément sur la place
Grenette, je pourrais faire un tour sur la place de la Halle, à
laquelle on arrivait par le portail L. Je n'étais exposé que pendant
le trajet de R en L. L'horloge de Saint-André, qui réglait la ville,
sonnait les quarts, je devais sortir à trois heures et demie ou quatre
heures (je ne me souviens pas bien lequel) de chez M. Le Roy et cinq
minutes après être rentré. M. Le Roy, ou plutôt madame Le Roy, une
diablesse de trente-cinq ans, fort piquante et avec des yeux charmants,
était spécialement chargée sous menace, je pense, de perdre un élève
payant bien, de ne me laisser sortir[4] qu'à trois heures et quart.
Quelquefois, en montant, je m'arrêtais des quarts d'heure entiers,
regardant par la fenêtre de l'escalier, en F, sans autre plaisir que
de me sentir libre; dans ces rares moments, au lieu d'être employée
à calculer les démarches de mes tyrans, mon imagination se mettait à
jouir de tout.

Ma grande affaire fut bientôt de deviner si Séraphie serait à la maison
à trois heures et demie, heure de ma rentrée. Ma bonne amie Marion
(Marie Thomasset, de Vinay), servante de Molière et qui détestait
Séraphie, m'aidait beaucoup. Un jour que Marion m'avait dit que
Séraphie sortait après le café, vers trois heures, pour aller chez
sa bonne amie madame Vignon, _la boime_[5], je me hasardai à aller
au Jardin-de-Ville (rempli de petits polissons (gamins). Pour cela,
je traversai la place Grenette en passant derrière la baraque des
châtaignes et la pompe, et en me glissant par la voûte du jardin.

Je fus aperçu, quelque ami ou protégé de Séraphie me trahit, scène
le soir devant les grands-parents. Je mentis, comme de juste, sur la
demande de Séraphie:

«As-tu été au Jardin-de-Ville?»

Là-dessus, mon grand-père me gronda doucement et poliment, mais
ferme, pour le mensonge. Je sentais vivement ce que je ne savais
exprimer. Mentir n'est-il pas la seule ressource des esclaves? Un vieux
domestique, successeur du pauvre Lambert, sorte de La Rancune, fidèle
exécuteur des ordres des parents et qui disait avec morosité en parlant
de soi: «Je suis assassineur (_sic_) de pots-de-chambre», fut chargé
de me conduire chez M. Le Roy. J'étais libre les jours où il allait à
Saint-Vincent chercher des fruits.

Cette lueur de liberté me rendit furieux. «Que me feront-ils après
tout, me dis-je, où est l'enfant de mon âge qui ne va pas seul?»

Plusieurs fois j'allai au Jardin-de-Ville; si l'on s'en apercevait
on me grondait, mais je ne répondais pas. On menaça de supprimer le
maître de dessin, mais je continuai mes courses. Alléché par un peu de
liberté, j'étais devenu féroce. Mon père commençait à prendre sa grande
passion pour l'agriculture et il allait souvent à Claix[6]. Je crus
m'apercevoir qu'en son absence je commençais à faire peur à Séraphie.
Ma tante Elisabeth, par fierté espagnole, n'ayant pas d'autorité
légitime, restait neutre; mon grand-père, d'après son caractère à la
Fontenelle, abhorrait les cris; Marion et ma sœur Pauline étaient
hautement pour moi. Séraphie passait pour folle aux yeux de bien des
gens, et par exemple aux yeux de nos cousines, mesdames Colomb et
Romagnier, femmes excellentes. (J'ai pu les apprécier après que j'ai
eu l'âge de raison et quelque expérience de la vie.) Dans ces temps-là
un mot de Mme Colomb me faisait rentrer en moi-même, ce
qui me fait supposer qu'avec de la douceur on eût tout fait de moi,
probablement un _plat_ Dauphinois bien _retors._ Je me mis à résister à
Séraphie, j'avais à mon tour des accès de colère abominables.

«Tu n'iras plus chez M. Le Roy», disait-elle.

Il me semble, en y pensant bien, qu'il y eut une victoire de Séraphie,
et par conséquent, interruption dans les leçons de dessin.

La Terreur était si douce à Grenoble que mon père, de temps à autre,
allait habiter sa maison, rue des Vieux-Jésuites. Là, je vois M. Le
Roy me donnant leçon sur le grand bureau[7] noir du cabinet de mon
père[8], et me disant à la fin de la leçon:

«Monsieur, dites à votre _cher_ père que je ne puis plus venir pour
trente-cinq (ou quarante-cinq) francs par mois.»

Il s'agissait d'assignats qui _dégringolaient_ ferme (terme du pays).
Mais quelle date donner à cette image fort nette qui m'est revenue
tout-à-coup? Peut-être était-ce beaucoup plus tard, à l'époque où je
peignais à la gouache.

Les dessins de M. Le Roy étaient ce qui m'importait le moins. Ce maître
me faisait faire[9] des yeux de profil et de face, et des oreilles à
la sanguine d'après d'autres dessins gravés à la manière du crayon.

M. Le Roy était un _Parisien_ fort poli, sec et faible, vieilli par
le libertinage le plus excessif (telle est mon impression, mais
comment pouvais-je justifier ces mots: le plus excessif?), du reste
poli, civilisé comme on l'est à Paris, ce qui me faisait l'effet de:
excessivement poli, à moi accoutumé à l'air froid, mécontent, nullement
civilisé qui fait la physionomie ordinaire de ces Dauphinois si fins.
(Voir le caractère de Sorel père, dans le _Rouge_, mais où diable sera
le _Rouge_ en 1880?--Il aura passé les sombres bords.)

Un soir, à la nuit tombante, il faisait froid, j'eus l'audace de
m'échapper, apparemment en allant rejoindre ma tante Elisabeth chez
madame Colomb; j'osai entrer à la Société des Jacobins, qui tenait
ses séances dans l'église de Saint-André. J'étais rempli des héros de
l'histoire romaine, je me voyais un jour un Camille ou un Cincinnatus,
ou tous les deux à la fois[10]. Dieu sait à quelle peine je
m'expose, me disais-je, si quelque espion de Séraphie (c'est mon idée
d'alors) m'aperçoit ici? Le président était en P, des femmes mal mises
en F, moi en H[11].

On demandait la parole et on parlait avec assez de désordre. Mon
grand-père se moquait habituellement, et _gaiement_, de leurs façons
de parler. Il me sembla sur-le-champ que mon grand-père avait raison,
l'impression fut peu favorable, je trouvai horriblement vulgaires ces
gens que j'aurais voulu aimer[12]. Cette église étroite et haute
était fort mal éclairée, j'y trouvai beaucoup de femmes de la dernière
classe. En un mot, je fus alors comme aujourd'hui, j'aime le peuple, je
déteste les oppresseurs, mais ce serait pour moi un supplice de tous
les instants de vivre avec le peuple.

J'emprunterai pour un instant[13] la langue de Cabanis. J'ai la peau
beaucoup trop fine, une peau de femme (plus tard j'avais toujours des
ampoules après avoir tenu mon sabre pendant une heure), je m'écorche
les doigts, que j'ai fort bien, pour un rien, en un mot la superficie
de mon corps est de femme. De là peut-être une horreur incommensurable
pour ce qui a l'air _sale_, ou _humide_, ou _noirâtre._ Beaucoup de
ces choses se trouvaient aux Jacobins de Saint-André.

En rentrant, une heure après, chez madame Colomb, ma tante au caractère
espagnol me regarda d'un air fort sérieux. Nous sortîmes: quand nous
fûmes seuls dans la rue, elle me dit:

«Si tu t'échappes ainsi, ton père s'en apercevra...

--Jamais de la vie, si Séraphie ne me dénonce pas.

--Laisse-moi parler... Et je ne me soucie pas d'avoir à parler de toi
avec ton père. Je ne te mènerai plus chez Mme Colomb.»

Ces paroles, dites avec beaucoup de simplicité, me touchèrent; la
laideur des Jacobins m'avait frappé, je fus pensif le lendemain et
les jours suivants: mon idole était ébranlée. Si mon grand-père
avait deviné ma sensation, et je lui aurais tout dit s'il m'en eût
parlé au moment où nous arrosions les fleurs sur la terrasse, il
pouvait ridiculiser à jamais les Jacobins et me ramener au giron de
l'_Aristocratie_ (ainsi nommée alors, aujourd'hui parti légitimiste
ou conservateur). Au lieu de diviniser les Jacobins, mon imagination
eut été employée à se figurer et à exagérer la saleté de leur salle de
Saint-André.

Cette saleté laissée à elle-même fut bientôt effacée par quelque récit
de bataille gagnée qui faisait gémir ma famille.

Vers cette époque, les arts s'emparaient de mon imagination, par la
voie des sens, dirait un prédicateur. Il y avait dans l'atelier de M.
Le Roy un grand et beau paysage: une montagne rapide très voisine de
l'œil, garnie de grands arbres; au pied de cette montagne un ruisseau
peu profond, mais large, limpide, coulait de gauche à droite au pied
des derniers arbres. Là, trois femmes presque nues (ou sans presque)
se baignaient gaiement. C'était presque le seul point clair dans cette
toile de trois pieds et demi sur deux et demi.

Ce paysage, d'une verdure charmante, trouvant une imagination préparée
par _Félicia_, devint pour moi l'idéal du bonheur. C'était un mélange
de sentiments tendres et de douce volupté. Se baigner ainsi avec des
femmes si aimables[14]!

L'eau était d'une limpidité qui faisait un beau contraste avec les
puants ruisseaux des _Granges_, remplis de grenouilles et recouverts
d'une pourriture verte. Je prenais la plante verte qui croît sur ces
sales ruisseaux pour une corruption. Si mon grand-père m'eût dit: «
C'est une plante, le moisi même qui gâte le pain est une plante», mon
horreur eût rapidement cessé. Je ne l'ai surmontée tout-à-fait qu'après
que M. Adrien de Jussieu, dans notre voyage à Naples (1832), (cet homme
si naturel, si sage, si raisonnable, si digne d'être aimé), m'eut parlé
au long de ces petites plantes, toujours un peu signes de pourriture à
mes yeux, quoique je susse vaguement que c'étaient des plantes.

Je n'ai qu'un moyen d'empêcher mon imagination de me jouer des tours,
c'est de marcher droit à l'objet. Je vis bien cela en marchant sur les
deux pièces de canon (dont il est parlé dans le certificat du général
Michaud)[15].

Plus tard, je veux dire vers 1805, à Marseille, j'eus le plaisir
délicieux de voir ma maîtresse, supérieurement bien faite, se baigner
dans l'Huveaune couronnée de grands arbres (dans la bastide de madame
Roy).

Je me rappelai vivement le paysage de M. Le Roy, qui pendant quatre ou
cinq ans avait été pour moi l'idéal du bonheur voluptueux. J'aurais pu
m'écrier, comme je ne sais quel niais d'un des romans de 1832: _Voilà
mon idéal!_

Tout cela, comme on sent, est fort indépendant du mérite du paysage,
qui était probablement un plat d'épinards, sans perspective aérienne.

Plus tard, le _Traité nul_, opéra de Gaveau, fut pour moi le
commencement de la passion qui s'est arrêtée au _Matrimonio segreto_,
rencontré à Ivrée (fin de mai 1800), et à _Don Juan._


[Footnote 1: _Chapitre XV._--Comme les chapitres V et XIII, le présent
chapitre se trouve dans un cahier séparé côté R 300 à la bibliothèque
municipale de Grenoble, fol. I à 14. Stendhal a indiqué en tête de ce
chapitre, qu'il intitule «chapitre 13»: «A placer _after the death of
poor Lambert.»_--Écrit à Rome, le 17 décembre 1835; corrigé, à partir
du fol. 11, le 25 décembre.--On lit en tête du fol. I: «17 déc. 35.
Grand froid à la jambe gauche gelée.»]

[Footnote 2: ... _M._ Le Roy _demeurait dans la maison Teisseire, avant le
grand portail des Jacobins ..._--Aujourd'hui, place Grenette, no 5,
à l'angle de la rue de la République (autrefois rue de la Halle).
La voûte qui séparait la rue de la Halle de la place Grenette a été
démolie en 1908.]

[Footnote 3: _Mes tyrans ... souffraient que j'allasse seul de P en R ..._--Au
verso du fol. 2 est un plan des environs de la place Grenette. On y
voit les «portes de la maison de M. Gagnon (il me semble jurer quand je
dis: M. Gagnon).»]

[Footnote 4: ... _de ne me laisser sortir ..._--Variante: «_De ne me lâcher._»]

[Footnote 5: ... _la boime ..._--Terme dauphinois, que Stendhal définit ainsi:
«_Boime_ à Grenoble veut dire hypocrite, doucereuse, jésuite-femelle.»
(Voir plus loin, chapitre XVII.)]

[Footnote 6: ... _il allait souvent à Claix._--En face, au verso du fol. 5,
est une carte grossière de la campagne située au midi de Grenoble,
avec les chemins suivis pour aller à Claix et au hameau de Furonières,
où se trouvait la propriété des Beyle. Stendhal ajoute en note: «Pour
aller à Claix, c'est-à-dire à Furonières, nous prenions le chemin
Meney par O F, le Cours (appelé le _Course_)[cours de Saint-André],
le pont de Claix et les chemins R et R', quelquefois le chemin E du
Moulin-de-Canel et le bac de Seyssins. Mon ami Crozet y a fait un pont
en fil de fer vers 1826.»--Louis Crozet fut inspecteur divisionnaire
des Ponts et Chaussées; il exerça les fonctions de maire de Grenoble
entre 1853 et 1858.]

[Footnote 7: ... _sur le grand bureau ..._--Variante: «_Table._»]

[Footnote 8: ... _cabinet de mon père ..._--Un plan des situations respectives
des personnages accompagne le récit.]

[Footnote 9: _Ce maître me faisait faire ..._--Variante: «_M. Le Roy me
faisait faire ..._»]

[Footnote 10: ... _tous les deux à la fois._--Variante: «_En même temps._»]

[Footnote 11: ... _des femmes mal mises en F, moi en H._--En face du fol.
8 (verso du fol. 7) est un plan de l'église Saint-André et de ses
abords, et notamment, dans la Grande-rue, la «maison où habitaient
Mmes Colomb et Romagnier.»]

[Footnote 12: ... _ces gens que j'aurais voulu aimer._--On lit en haut du fol.
9: «17 décembre 1835.--Je souffre du froid devant mon feu, à deux pieds
et demi du foyer, grand froid _for_ Omar.»]

[Footnote 13: _J'emprunterai pour un instant la langue de Cabanis._--On lit
fol. 8 V°: «Style. Ces mots: _pour un instant_, je les eusse effacés en
1830, mais en 35 je regrette de ne pas en trouver de semblables dans le
_Rouge._ 25 décembre 1835.»]

[Footnote 14: _Se baigner ainsi avec des femmes si aimables!_--On trouve en
tête du fol. 13 un dessin schématique du «Paysage de M. Le Roy», et au
verso du fol. 12 un plan de l'atelier.]

[Footnote 15: _ ...(dont il est parle dans le certificat du général
Michaud)._--«M. Colomb doit avoir ce certificat,» (Note de Stendhal.)
«Oui,» a ajouté au crayon R. Colomb.]



CHAPITRE XVI[1]


Je travaillais sur une petite table au point P[2], près de la seconde
fenêtre du grand salon à l'italienne, je traduisais avec plaisir
Virgile ou les Métamorphoses d'Ovide, quand un sombre murmure d'un
peuple immense, rassemblé sur la place Grenette, m'apprit qu'on venait
de guillotiner deux prêtres[3].

C'est le seul sang que la Terreur de 93 ait fait couler à Grenoble.

Voici un de mes grands torts: mon lecteur de 1880, éloigné de la fureur
et du sérieux des partis, me prendra en grippe quand je lui avouerai
que cette mort, qui glaçait d'horreur mon grand-père, qui rendait
Séraphie furibonde, qui redoublait le silence hautain et espagnol de
ma tante Elisabeth, me fit _pleasure._ Voilà le grand mot écrit.

Il y a plus, il y a bien pis, j'aime encore _in_ 1835 _the man of_ 1794.

(Voici encore un moyen d'accrocher une date véritable. Le registre du
tribunal criminel, actuellement Cour royale, place Saint-André, doit
donner la date de la mort de MM. Revenas et Guillabert[4].)

Mon confesseur, M. Dumolard, du Bourg-d'Oisans[5], (prêtre borgne et
assez bonhomme en apparence, depuis 1815 jésuite furieux[6]), me
montra, avec des gestes qui me semblèrent ridicules, des prières ou des
vers latins écrits par MM. Revenas et Guillabert, qu'il voulait à toute
force me faire considérer comme généraux de brigade.

Je lui répondis fièrement:

«Mon bon papa (grand-père) m'a dit qu'il y a vingt ans on pendit à la
même place deux ministres protestants.

--Ah! c'est bien différent!

--Le Parlement condamna les deux premiers pour leur religion, le
tribunal civil criminel vient de condamner ceux-ci pour avoir trahi la
patrie.»

Si ce ne sont les mots, c'est du moins le sens.

Mais je ne savais pas encore que discuter avec les tyrans est
dangereux, on devait lire dans mes yeux mon peu de sympathie pour deux
traîtres à la patrie. (Il n'y avait pas en 1795 et il n'y a pas à mes
yeux, en 1835, de crime seulement _comparable._)

On me fit une querelle abominable, mon père se mit contre moi dans une
des plus grandes colères dont j'aie souvenance. Séraphie triomphait. Ma
tante Elisabeth me fit la morale en particulier. Mais je crois, Dieu me
pardonne, que je la convainquis que c'était la peine du talion.

Heureusement pour moi, mon grand-père ne se joignit pas à mes ennemis,
en particulier il fut tout-à-fait d'avis que la mort des deux ministres
protestants était aussi condamnable.

«C'est petit: sous le _tyran_ Louis XV la patrie n'était pas en
danger.»

Je ne dis pas tyran, mais ma physionomie devait le dire.

Si mon grand-père, qui déjà avait été contre moi dans la bataille abbé
Gardon, se fût montré de même dans cette affaire, c'en était fait
[7], je ne l'aimais plus. Nos conversations sur la belle littérature,
Horace, M. de Voltaire, le chapitre XV de Bélisaire, les beaux endroits
de Télémaque, Séthos, qui ont formé mon esprit, eussent cessé et
j'eusse été bien plus malheureux dans tout le temps qui s'écoula de
la mort des deux malheureux prêtres à ma passion exclusive pour les
mathématiques: printemps ou été 1797.

Tous les après-midi d'hiver se passaient, les jambes au soleil, dans
la chambre de ma tante Elisabeth, qui donnait sur la Grenette au point
A[8]. Par-dessus l'église de Saint-Louis ou à côté, pour mieux dire,
on voyait le trapèze T de la montagne du Villard-de-Lans[9]. Là
était mon imagination, dirigée[10] par l'Arioste de M. de Tressan,
elle ne voyait, rêvait qu'un pré au milieu de hautes montagnes. Mon
griffonnage d'alors ressemblait beaucoup à l'écriture ci-jointe de mon
illustre compatriote[11].

Mon grand-père avait coutume de dire en prenant son excellent café, sur
les deux heures après-midi, les jambes au soleil: «Dès le 15 février,
_dans ce climat_, il fait _bon_ au soleil.»

Il aimait beaucoup les idées géologiques et aurait été un partisan
ou un adversaire des soulèvements de M. Elie de Beaumont, qui
m'enchantent. Mon grand-père me parlait _avec passion_, c'est là
l'essentiel, des idées géologiques d'un M. Guettard[12], qu'il avait
connu, _ce me semble._

Je remarquai avec ma sœur Pauline, qui était de mon parti, que la
conversation dans le plus beau moment de la journée, en prenant le
café, consistait toujours en gémissements. On gémissait de tout.

Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n'en puis présenter que
_l'ombre._

Nous passions les soirées d'été, de sept à neuf et demie (à neuf
heures, le sein ou saint[13] sonnait à Saint-André, les beaux sons
de cette cloche me donnaient une vive émotion). Mon père, peu sensible
à la beauté des étoiles (je parlais sans cesse constellations avec mon
grand-père), disait qu'il s'enrhumait et allait faire la conversation
dans la chambre attenante avec Séraphie.

Cette terrasse, formée par l'épaisseur d'un mur nommé Sarrasin[14],
mur qui avait quinze ou dix-huit pieds, avait une vue magnifique sur
la montagne de Sassenage; là, le soleil se couchait en hiver; sur
le rocher[15] de Voreppe, coucher d'été, et au nord-ouest de la
Bastille, donc la montagne (maintenant transformée par le général Haxo)
s'élevait au-dessus de toutes les maisons et sur la tour de Rabot, qui
fut, ce me semble, l'ancienne entrée de la ville avant qu'on eût coupé
le rocher de la Porte-de-France[16].

       *       *       *       *       *

Mon grand-père fit beaucoup de dépenses pour cette terrasse. Le
menuisier Poncet vint s'établir pendant un an dans le cabinet
d'histoire naturelle, dont il fit les armoires en bois blanc; il fit
ensuite des caisses de dix-huit pouces de large et deux pieds de haut,
en châtaignier, remplies de bonne terre, de vigne et de fleurs. Deux
ceps montaient du jardin de M. Périer-Lagrange, bon imbécile, notre
voisin.

Mon grand-père avait fait établir des portiques en liteaux de
châtaignier. Ce fut un grand travail dont fut chargé un menuisier nommé
Poncet, bon ivrogne de trente ans assez gai. Il devint mon ami, car
enfin avec lui je trouvais la douce égalité.

Mon grand-père arrosait ses fleurs tous les jours, plutôt deux fois
qu'une; Séraphie ne venait jamais sur cette terrasse, c'était un moment
de répit. J'aidais toujours mon grand-père à arroser les fleurs, et il
me parlait de Linné et de Pline, non pas par devoir, mais avec plaisir.

Voilà la grande et extrême obligation que j'ai à cet excellent homme.
Par surcroît de bonheur, il se moquait fort des pédants (les Lerminier,
les Salvandy, les...[17] d'aujourd'hui), il avait un esprit dans
le genre de M. Letronne, qui vient de détrôner Memnon[18] (ni plus
ni moins que la statue de Memnon). Mon grand-père me parlait avec le
même intérêt de l'Egypte, il me fit voir la momie achetée, par son
influence, pour la bibliothèque publique; là, l'excellent Père Ducros
(le premier homme supérieur auquel j'ai parlé dans ma vie) eut mille
complaisances pour moi. Mon grand-père, fort blâmé par Séraphie appuyée
du silence de mon père, me fit lire _Séthos_ (lourd roman de l'abbé
Terrasson), alors divin pour moi. Un roman est comme un archet, la
caisse du violon qui _rend les sons_, c'est l'âme du lecteur. Mon âme
alors était folle, et je vais dire pourquoi. Pendant que mon grand-père
lisait, assis dans un fauteuil en D[19], vis-à-vis le petit buste
de Voltaire en V, je regardais sa bibliothèque placée en B, j'ouvrais
les volumes in-4° de Pline, traduction avec texte en regard. Là je
cherchais surtout l'histoire naturelle de _la femme._

L'odeur excellente, c'était de l'ambre ou du musc (qui me font malade
depuis seize ans, c'est peut-être la même odeur ambre et musc), enfin
je fus attiré vers un tas de livres brochés jetés confusément en L.
C'étaient de mauvais romans non reliés que mon oncle avait laissés
à Grenoble lors de son départ pour s'établir aux Échelles (Savoie,
près le Pont-de-Beauvoisin). Cette découverte fut décisive pour mon
caractère. J'ouvris quelques-uns de ces livres, c'étaient de plats
romans de 1780, mais pour moi c'était l'essence de la volupté.

Mon grand-père me défendit d'y toucher, mais j'épiais le moment où
il était le plus occupé dans son fauteuil à lire les livres nouveaux
dont, je ne sais comment, il avait toujours grande abondance, et je
volais un volume des romans de mon oncle. Mon grand-père s'aperçut
sans doute de mes larcins, car je me vois établi dans le cabinet
d'histoire naturelle, épiant que quelque malade vînt le demander. Dans
ces circonstances, mon grand-père gémissait de se voir enlevé à ses
chères études et allait recevoir le malade dans sa chambre ou dans
l'antichambre du grand appartement. Crac! je passais dans le cabinet
d'études, en L, et je volais un volume.

Je ne saurais exprimer la passion avec laquelle je lisais ces livres.
Au bout d'un mois ou deux, je trouvai _Félicia ou mes fredaines._ Je
devins fou absolument, la possession d'une maîtresse réelle, alors
l'objet de tous mes vœux, ne m'eût pas plongé dans un tel torrent de
volupté.

Dès ce moment, ma vocation fut décidée: vivre à Paris en faisant des
comédies, comme Molière.

Ce fut là mon idée fixe, que je cachai sous une dissimulation profonde,
la tyrannie de Séraphie m'avait donné les habitudes d'un esclave.

Je n'ai jamais pu parler de ce que j'adorais, un tel discours m'eût
semblé un blasphème.

Je sens cela aussi vivement en 1835 que je le sentais en 1794.

Ces livres de mon oncle portaient l'adresse de M. Falcon[20], qui
tenait alors l'unique cabinet littéraire; c'était un chaud patriote,
profondément méprisé par mon grand-père et parfaitement haï par
Séraphie et mon père.

Je me mis par conséquent à l'aimer, c'est peut-être le Grenoblois que
j'ai le plus estimé. Il y avait dans cet ancien laquais de madame de
Brizon (ou d'une autre dame de la rue Neuve, chez laquelle[21] mon
grand-père avait été servi à table par lui), il y avait dans ce laquais
une âme vingt fois plus noble que celle de mon grand-père, de mon
oncle, je ne parlerai pas de mon père et du jésuite Séraphie. Peut-être
ma seule tante Elisabeth lui était-elle comparable. Pauvre, gagnant
peu et dédaignant de gagner de l'argent, Falcon plaçait un drapeau
tricolore en dehors de sa boutique à chaque victoire des armées et les
jours de fête de la République.

Il a adoré cette République du temps de Napoléon comme sous les
Bourbons, et est mort à quatre-vingt-deux ans, vers 1820, toujours
pauvre, mais honnête jusqu'à la plus extrême délicatesse.

En passant, je lorgnais la boutique de Falcon, qui avait un grand
toupet à l'œil au royal, parfaitement poudré, et arborait un bel habit
rouge à grands boutons d'acier, la mode d'alors, les jours heureux
pour sa chère République. C'est le plus bel échantillon[22] du
caractère dauphinois. Sa boutique était vers la place Saint-André, je
me rappelle son déménagement. Falcon vint occuper la boutique A[23],
dans l'ancien Palais des Dauphins, où siégeait le Parlement et ensuite
la Cour royale. Je passais exprès sous le passage B pour le voir. Il
avait une fille fort laide, le sujet ordinaire des plaisanteries de ma
tante Séraphie, qui l'accusait de faire l'amour avec les patriotes qui
venaient lire les journaux dans le cabinet littéraire de son père.

Plus tard, Falcon s'établit en A'. Alors j'avais la hardiesse d'aller
lire chez lui. Je ne sais pas si, dans le temps où je volais les livres
de mon oncle, j'eus la hardiesse de m'abonner chez lui; il me semble
que, d'une façon quelconque, j'avais de ses livres.

Mes rêveries furent dirigées puissamment par _la Vie et les aventures
de Mme de * * *_[24], roman extrêmement touchant,
peut-être fort ridicule, car l'héroïne était prise par les sauvages.
Je prêtai, ce me semble, ce roman à mon ami Romain Colomb, qui encore
aujourd'hui en a gardé le souvenir.

Bientôt je me procurai la _Nouvelle-Héloïse_, je crois que je la pris
au rayon le plus élevé de la bibliothèque de mon père, à Claix.

Je la lus couché sur mon lit dans mon _trapèze_[25] à Grenoble,
après avoir eu soin de m'enfermer à clef, et dans des transports de
bonheur et de volupté impossibles à décrire. Aujourd'hui, cet ouvrage
me semble pédantesque et, même en 1819, dans les transports de l'amour
le plus fou, je ne pus pas en lire vingt pages de suite. Dès lors,
voler des livres devint ma grande affaire.

J'avais un coin à côté du bureau de mon père; rue des Vieux-Jésuites,
où je déposais, à demi cachés par leur humble position, les livres qui
me plaisaient; c'étaient des exemplaires du Dante avec des gravures sur
bois bizarres, des traductions de Lucien par Perrot d'Ablancourt (les
belles infidèles), la correspondance de milord _All-eye_ avec milord
_All-ear_, du marquis d'Argens, et enfin les _Mémoires d'un homme de
qualité retiré du monde._

Je trouvai moyen de me faire ouvrir le cabinet de mon père, qui
était désert depuis la fatale tyrannie Amar et Merlinot, et je
passai une revue exacte de tous les livres. Il avait une superbe
collection d'Elzévirs, mais malheureusement je ne comprenais rien au
latin, quoique sachant par cœur le _Selectae e profanis._ Je trouvai
quelques livres in-12 au-dessus de la petite porte communiquant au
salon, et j'essayai de lire quelques articles de l'Encyclopédie.
Mais qu'était-ce que tout cela à côté de _Félicia_ et de la
_Nouvelle-Héloïse?_

       *       *       *       *       *

Ma confiance littéraire en mon grand-père était extrême, je comptais
bien qu'il ne me trahirait pas envers Séraphie et mon père. Sans avouer
que j'avais lu la _Nouvelle-Héloïse_, j'osai lui en parler avec éloge.
Sa conversion au jésuitisme[26] ne devait pas être ancienne, au
lieu de m'interroger avec sévérité il me raconta que M. le baron des
Adrets (le seul des amis chez qui il eût continué à dîner deux ou trois
fois par mois, depuis la mort de ma mère), dans le temps que parut la
_Nouvelle-Héloïse_ (n'est-ce pas 1770[27]?), se fît attendre un jour
à dîner chez lui; Mme des Adrets le fit avertir une seconde fois, enfin
cet homme si froid arriva tout en larmes.

«Qu'avez-vous donc, mon ami? lui dit Mme des Adrets, tout alarmée.

--Ah! Madame, Julie est morte!» Et il ne mangea presque pas.

Je dévorais les annonces de livres à vendre qui arrivaient avec les
journaux. Mes parents recevaient alors, ce me semble, un journal en
société avec quelqu'un.

J'allai m'imaginer que Florian devait être un livre sublime,
apparemment d'après les titres: _Gonsalve de Cordoue, Estelle_, etc.

Je mis un petit écu (3 francs) dans une lettre et j'écrivis à un
libraire de Paris de m'envoyer un certain ouvrage de Florian. C'était
hardi, qu'eût dit Séraphie à l'arrivée du paquet?

Mais enfin il n'arriva jamais, et avec un louis que mon grand-père
m'avait donné le jour de l'an j'achetai un Florian. Ce fut des œuvres
de ce grand homme que je tirai ma première comédie[28].


[Footnote 1: Le _chapitre XVI_ est le chapitre XII du manuscrit (R 299, fol.
226 à 248).--Écrit à Rome, les 15 et 16 décembre 1835.]

[Footnote 2: _Je travaillais sur uns petite table au point P ..._--Un fol.
226 _bis_ est rempli par un plan d'une partie de l'appartement Gagnon,
avec le «grand salon à l'Italienne». (Voir notre plan de l'appartement
Gagnon.)]

[Footnote 3: ... _m'apprit qu'on venait de guillotiner deux
prêtres._--Variante: «_Deux généraux de brigade._» Voir l'explication
de ce terme donnée plus loin par l'abbé Dumolard au jeune Henri.]

[Footnote 4: ... _date de la mort de MM. Revenus et Guillabert_--Les abbés
Revenas et Guillabert furent guillotinés le 26 juin 1794. (Voir A.
Prudhomme, _Histoire de Grenoble_, p. 645.)]

[Footnote 5: ... _M. Dumolard, du Bourg-d'Oisans ..._--L'abbé Dumolard était
curé de La Tronche, près Grenoble.]

[Footnote 6: ... _depuis_ 1815, _jésuite furieux ..._--Ms:«_Tejé._»]

[Footnote 7: ... _c'en était fait ..._--Ici une croix et un blanc d'une
demi-ligne.]

[Footnote 8: ... _qui donnait sur la Grenette au point A._--Plan de la place
Grenette, avec en A la chambre d'Elisabeth Gagnon, à l'extrémité Nord
de l'appartement (voir notre plan). En B, à l'angle de la place et
de la Grande-rue, «salle-à-manger du premier étage, occupé par mon
grand-père avant notre passage à la maison de Marnais».]

[Footnote 9: ... _le trapèze T de la montagne du Villard-de-Lans._--Croquis
indiquant le trapèze formé, en haut par la crête de la montagne, et
sur les trois autres cités par l'église Saint-Louis et les toits des
maisons. La crête de la montagne, ainsi limitée, correspond à l'arête
des montagnes de Lans, entre le Moucherotte et le col de l'Arc.]

[Footnote 10: ... _mon imagination, dirigée ..._--Variante: «_Formée._»]

[Footnote 11: ... _l'écriture ci-jointe de mon illustre compatriote._--Avec
le manuscrit est relié (après les fol. 99 et 231) un fac-similé
lithographique de l'écriture de Barnave. Ce fac-similé porte les
légendes suivantes: «Extrait d'un album de Barnave ... L'original de
cet écrit, tracé par Barnave en 1792, nous a été communiqué par MMmes
ses sœurs.»]

[Footnote 12: ... _M. Guettard.--_Guettard (1715-1786), minéralogiste
grenoblois, a laissé un ouvrage intitulé: _Mémoires sur la minéralogie
du Dauphiné_ (Paris, 1779, deux vol. in-4°).]

[Footnote 13: ... _le sein ou saint ..._--Le _sing_ (de _signum_, signal)
annonçait aux habitants de Grenoble la fermeture des portes de la
ville; cette coutume fut conservée jusqu'en 1877, quoique depuis 1864
on ne fermât plus les portes de l'enceinte.]

[Footnote 14: _Cette terrasse, formée par l'épaisseur d'un mur nommé Sarrasin
..._--Ce mur, qui porte encore aujourd'hui le nom de _mur sarrasin_,
est en réalité le mur de l'ancienne enceinte romaine de Grenoble. Il
n'en reste plus qu'un vestige: la terrasse dont parle Stendhal, et qui
se prolonge à travers toute la maison presque jusqu'à la Grande-rue.
(Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)]

[Footnote 15: ... _sur le rocher de Voreppe ..._--Stendhal a oublié un mot;
nous le rétablissons d'après le sens du contexte.]

[Footnote 16: ... _l'ancienne entrée de la ville avant qu'on eût coupé le
rocher de la Porte-de-France._--La route qui passe au pied du rocher de
Rabot date de la construction de la Porte-de-France par Lesdiguières en
1620. Avant cette date, on arrivait en effet à Grenoble par la tour de
Rabot et la rue ou «montée» de Chalemont, et la «montée» du Rabot.

En face du fol. 234, Stendhal a figuré la terrasse, avec l'emplacement
du «cabinet en losanges de châtaignier avec forme d'architecture de
mauvais goût, à la Bernin». Y est également figuré le cabinet d'été
de M. Gagnon; dans le cabinet voisin, «où s'établit Poncet», est
indiqué le «banc de menuisier à côté duquel je passais ma vie». Dans le
lointain est figurée la silhouette de la «montagne de Sassenage», avec
la position du soleil à son coucher en juin et en décembre.]

[Footnote 17: _ ...(les Lerminier, les Salvandy, les ..._--Le nom est en blanc
dans le manuscrit.]

[Footnote 18: ... _dans le genre de M. Letronne, qui vient de détrôner Memnon
..._--Jean-Antoine Letronne, célèbre archéologue français (1787-1848),
était en 1835 directeur de la Bibliothèque royale. Il avait publié en
1833 un mémoire sur _la Statue vocale de Memnon._]

[Footnote 19: _Pendant que mon grand-père lisait, assis dans un fauteuil en D
..._--Plan du cabinet de M. Gagnon. Le fauteuil du grand-père de Beyle
était placé devant la cheminée, où se trouvait le buste de Voltaire;
derrière lui était la bibliothèque et dans un coin, en L, le tas des
livres brochés laissés par Romain Gagnon.]

[Footnote 20: _Ces livres de mon oncle portaient l'adresse de M. Falcon
..._--Le libraire Falcon (1753-1830) prit une part très active au
mouvement révolutionnaire. Il fut secrétaire, puis président (22
juillet-18 août 1794) de la Société populaire, qui se réunissait
dans l'église Saint-André. La boutique de Falcon servait de lieu de
réunion aux patriotes exaltés, si bien que le 24 thermidor an III
(11 août 1795) le Conseil général de la commune de Grenoble prit une
délibération pour interdire à «ceux qui ont participé aux horreurs
commises sous la tyrannie de se rendre dans la boutique de Falcon et
le café Dumas et dans tout autre lieu public, à peine de huit jours de
détention et même de plus grande peine, s'il y échoit ...» Il était en
outre enjoint à Falcon «de tenir sa boutique fermée à six heures du
soir ..., sous les mêmes peines». (Archives municipales de Grenoble, LL
8, page 227.)]

[Footnote 21: ... _une autre dame de la rue Neuve, chez laquelle ..._--Ms.:
«_Lequel._»]

[Footnote 22: _C'est le plus bel échantillon ..._--Variante: «_Exemple._»]

[Footnote 23: _Falcon vint occuper la boutique A ..._--Plan de la place
Saint-André, avec la situation, en A, de la première boutique de
Falcon, à l'angle du passage du Palais, B, «avec têtes en relief, comme
à Florence» (ces têtes sont actuellement au Musée de Grenoble, mais
des copies ornent encore, à leur ancienne place, l'entrée du Palais de
Justice). En A', près de la «salle de spectacle», est l'emplacement de
la seconde boutique de Falcon.]

[Footnote 24: ... _la Vie et les aventures de Mme de*** ..._--Voici
le titre: _Vie, faiblesses et repentir d'une femme._ J'en ai un
exemplaire, mis en très mauvais état par l'humidité. (Note au crayon de
Romain Colomb.)]

[Footnote 25: _Je la lus couché sur mon lit dans mon trapèze ..._--Voir notre
plan de l'appartement de Henri Gagnon.]

[Footnote 26: _Sa conversion au jésuitisme ..._--Ms.: «_Tismejésui._»]

[Footnote 27: ... _dans le temps que parut la_ Nouvelle Héloïse (_n'est-ce
pas_ 1770?) ...--La _Nouvelle-Héloïse_ parut en 1761.]

[Footnote 28: --On lit sur l'avant-dernier feuillet du premier volume: «27
décembre 1835. Lacenaire aussi écrit ses Mémoires. On en dit brûlé un
volume dans l'incendie de la rue du Pont-de-Fer.» Le dernier feuillet
contient une table. Elle se termine ainsi: «Je laisse les chapitre XIII
et XIV pour les augmentations à faire à ces premiers temps. J'ai 40
pages écrites à insérer. Le volume 2 commence par le chapitre XV.--Book
commencé _the twenty third of november_ 35, il y a 31 _days._»]



CHAPITRE XVII[1]


Séraphie avait fait son amie intime d'une certaine madame Vignon, la
première _boime_ de la ville[2]. (_Boime_, à Grenoble, veut dire
hypocrite doucereuse, jésuite femelle.) Mme Vignon demeurait
au troisième étage, place Saint-André, et était femme d'un procureur,
je crois, mais respectée comme une mère de l'Eglise, plaçant les
prêtres et en ayant toujours chez elle de passage. Ce qui me touchait,
c'est qu'elle avait une fille de quinze ans qui ressemblait assez à un
lapin blanc, dont elle avait les yeux gros et rouges. J'essayai, mais
en vain, d'en devenir amoureux pendant un voyage d'une semaine ou deux
que nous finies à Claix. Là, mon père ne se cachait nullement et a
toujours habité sa maison, la plus belle du canton.

A ce voyage il y avait Séraphie, Mme et Mlle
Vignon, ma sœur Pauline, moi, et peut-être un M. Blanc, de Seyssins,
personnage ridicule qui admirait beaucoup les jambes nues de Séraphie.
Elle sortait jambes nues, sans bas, le malin, dans le _clos._

J'étais tellement emporté par le diable[3] que les jambes de ma plus
cruelle ennemie me firent impression. Volontiers j'eusse été amoureux
de Séraphie. Je me figurais un plaisir délicieux à serrer[4] dans
mes bras cette ennemie acharnée.

Malgré sa qualité de demoiselle à marier, elle fit ouvrir une grande
porte condamnée qui, de sa chambre, donnait sur l'escalier de la place
Grenette, et à la suite d'une scène abominable, dans laquelle je
vois encore sa figure, fit faire une clef. Apparemment, son père lui
refusait celle de cette porte[5].

Elle introduisait ses amies par cette porte, en entre autres cette
Mme Vignon, Tartufe femelle, qui avait des oraisons
particulières pour les saints, et que mon bon grand-père eut eu en
horreur si son caractère à la Fontenelle lui eût permis: 1° de sentir
l'horreur;--2° de l'exprimer.

Mon grand-père employait son grand juron contre cette madame Vignon: Le
Diable te crache au cul!

Mon père se cachait toujours à Grenoble, c'est-à-dire qu'il habitait
[6] chez mon grand-père et ne sortait pas de jour. La passion
politique ne dura que dix-huit mois. Je me vois allant de sa part
chez Allier, libraire, place Saint-André, avec cinquante francs en
assignats, pour acheter la Chimie de Fourcroy, qui le conduisit à la
passion pour l'agriculture. Je conçois bien la naissance de ce goût: il
ne pouvait promener qu'à Claix.

Mais tout cela ne fut-il pas causé par ses amours avec Séraphie, si
amour y a? Je ne puis voir la physionomie des choses, je n'ai que
ma mémoire d'enfant. Je vois des images, je me souviens des effets
sur mon cœur, mais pour les causes et la physionomie, néant. C'est
toujours comme les fresques du [Campo-Santo][7] de Pise, où l'on
aperçoit fort bien un bras, et le morceau d'à côté, qui représentait la
tête, est tombé. Je vois une suite d'images _fort nettes_, mais sans
physionomie autre que celle qu'elles eurent à mon égard. Bien plus,
je ne vois cette physionomie que par le souvenir de l'effet qu'elle
produisit sur moi[8].

       *       *       *       *       *

Mon père éprouva bientôt une sensation digne du cœur d'un tyran.
J'avais une grive privée qui se tenait ordinairement sous les chaises
de la salle-à-manger. Elle avait perdu un pied à la bataille et
marchait en sautant. Elle se défendait contre les chats, chiens, et
tout le monde la protégeait, ce qui était fort obligeant pour moi,
car elle remplissait le plancher de taches blanches peu propres. Je
nourrissais cette grive d'une façon peu propre, avec les _chaplepans_
[9] noyés dans la _benne_ de la cuisine (cafards noyés dans le seau
de l'eau sale de la cuisine).

Sévèrement séparé de tout être de mon âge, ne vivant qu'avec des vieux,
cet enfantillage avait du charme pour moi.

       *       *       *       *       *

Tout-à-coup, la grive disparut, personne ne voulut me dire comment:
quelqu'un, par inadvertance, l'avait écrasée en ouvrant une porte. Je
crus que mon père l'avait tuée par méchanceté; il le sut, cette idée
lui fit peine, un jour il m'en parla en termes fort indirects et fort
délicats.

Je fus sublime, je rougis jusqu'au blanc des yeux, mais je n'ouvris pas
la bouche. Il me pressa de répondre, même silence; mais les yeux, que
j'avais fort expressifs à cet âge, devaient parler.

Me voilà vengé, tyran, de l'air doux et paternel avec lequel tu m'as
forcé tant de fois d'aller à cette détestable promenade des _Granges_,
au milieu des champs arrosés avec les _voitures de minuit_ (poudrette
de la ville).

Pendant plus d'un mois je fus fier de cette vengeance; j'aime cela dans
un enfant[10].

La passion de mon père pour son domaine de Claix et pour l'agriculture
devenait extrême. Il faisait faire de grandes _réparations_,
amendements, par exemple _miner_ le terrain, le défoncer à deux pieds
et demi de profondeur et emporter dans un coin du champ toutes les
pierres plus grosses qu'un œuf. Jean Vial, notre ancien jardinier,
Charrière, Mayousse, le vieux ...[11], ancien soldat, exécutaient
ces travaux par _prix faits_, par exemple vingt écus (soixante francs)
pour miner une tière, espace de terre compris entre deux rangées de
hautaies ou bien d'érables porteurs de vignes.

Mon père planta les grandes Barres, ensuite la Jomate, où il arracha la
vigne basse. Il obtint par échange de l'hôpital (qui l'avait eue, ce me
semble, par le testament d'un M. Gutin, marchand de draps) la vigne du
Molard (entre le verger et notre Molard à nous), il l'arracha, la mina
en enterrant le _Murger_ (tas de pierres de sept à dix pieds de haut),
et enfin la planta.

Il m'entretenait longuement de tous ces projets, il était devenu un
vrai _propriétaire du Midi._

C'est un genre de folie qui se rencontre souvent au midi de Lyon et
de Tours; cette manie consiste à acheter des champs qui rendent un ou
deux pour cent, à retirer, pour cela faire, de l'argent prêté au cinq
ou six, et quelquefois à emprunter au cinq pour _s'arrondir_, c'est
le mot, en achetant des champs qui rapportent le deux. Un ministre de
l'Intérieur qui se douterait de son métier entreprendrait une mission
contre cette manie qui détruit l'aisance et toute la partie du bonheur
qui tient à l'argent, dans les vingt départements au midi de Tours et
de Lyon.

Mon père fut un exemple mémorable de cette manie, qui a sa source à la
fois dans l'avarice, l'orgueil et la manie nobiliaire[12].

[Illustration: DEUX CHAPITRES SUR LA MÊME PAGE-DÉBUT DES CHAP. XVIII ET
XIX (_Bibl. mun. de Grenoble: ms R 299. t. II, fol. 260bis_)]


[Footnote 1: Le _chapitre XVII_ est le chapitre XV de Stendhal (fol. 249 à
258).--Écrit à Rome, les 16, 17 et 25 décembre 1835.--Avec ce chapitre
commence le second volume du manuscrit.]

[Footnote 2: ... _la première_ boime _de la ville._--On lit en tête du fol.
249 _bis_: «16 déc. 1835.--Envoyé la fin du chapitre XII.--Laisser le
n° 249 à cette page et aller jusqu'à 1.000.--Faire suivre aussi les
numéros des chapitres.»]

[Footnote 3: _J'étais tellement emporté par le diable ..._--Variante: «_Par
l'âge._»]

[Footnote 4: _Je me figurais un plaisir délicieux à serrer ..._--Variante:
«_Tenir._»]

[Footnote 5: ... _son père lui refusait celle de cette porte._--En face, au
verso du fol. 250, plan d'une partie de l'appartement Gagnon, avec la
«chambre de Séraphie» et la porte sur l'escalier de la place Grenette.
A côté, dans la «chambre de ma tante Elisabeth», «la famille au
soleil». A l'angle de la Grande-rue et de la place Grenette, en «O,
logement de mon oncle, au second étage, avant son mariage». Sur ce
plan sont également indiquées les rues voisines: rue des Clercs, «ici
logeaient Mably et Condillac»; rue du Département (aujourd'hui rue
Diodore-Rahoult), au point «G', là je m'élevai à 7 avec Mr
Galice»; place Saint-André, où sont indiquées les maisons de
Mme Vignon et de Falcon. (Voir nos plans de l'appartement
Gagnon et de Grenoble en 1793.)]

[Footnote 6: ... _il habitait ..._--Variante: «_Logeait._»]

[Footnote 7: ... _les fresques du Campo-Santo ..._--Le nom a été laissé en
blanc dans le manuscrit.]

[Footnote 8: ... _l'effet quelle produisit sur moi._--On lit dans la marge:
«Mettre un mot des promenades forcées aux Granges.»]

[Footnote 9: ... _avec les_ chaplepans ...--Ce mot signifie, en patois du
Dauphiné, gâcheur de pain (de _chapla_, briser en petits morceaux, et
_pan_, pain).]

[Footnote 10: ... _j'aime cela dans un enfant._--On lit au verso du fol. 254:
«20 décembre 1835, faits à placer en leur temps, mis ici pour ne pas
l'oublier: inspecteur du mobilier de la Couronne, comment, 1811.--Après
l'objection de l'Empereur, je devins inspecteur du mobilier au moyen de
mon acte de naissance, 2° du certificat Michaud, 3° de l'addition de
nom. La faute est de ne pas avoir mis: Brulard de la Jomate (la Jomate
étant à _nous._) M. de Bor (Baure) était un magistrat parfaitement
sage et poli de la fin du XVIIIe siècle; il aimait ce qui
était honnête et droit, et n'aurait commis une mauvaise action qu'à la
dernière nécessité et à son corps défendant. Du reste, de l'esprit,
disert, bien disant, possédant une grande connaissance des auteurs, ami
particulier de M. le colonel de Beaussac et de M. de Villaret, évêque
(de l' (_un mot illisible_)), grand, maigre, digne, avec de petits yeux
malins et un nez infini; il me fut un excellent et très digne archer.
Il souffrait pour de l'argent ce que je n'aurais souffert pour rien,
d'être vilipendé par M. le comte Daru, dont il était le secrétaire
général. Ce fut lui qui, pour obliger M. Petit (car moi, avec mon
étourderie et mes idées de haute et franche vertu, je devais le choquer
vingt fois par jour), moyenne toute ma nomination après l'objection de
l'Empereur. Mourut à Amsterdam le ... septembre ou novembre 1811.»]

[Footnote 11: ... _Charrière, Mayousse, le vieux ..._--Le nom est en blanc
dans le manuscrit.]

[Footnote 12: ... _cette manie, qui a sa source à la fois dans l'avarice,
l'orgueil et la manie nobiliaire._--Variante: «_Cette manie, qui tient
à la fois à l'avarice, à l'argent et à la manie nobiliaire._»]



CHAPITRE XVIII[1]


LA PREMIÈRE COMMUNION


Cette manie, qui a fini par ruiner radicalement mon père et par me
réduire, pour tout potage, à mon tiers de la dot de ma mère, me procura
beaucoup de bien-être vers 1794[2].

Mais avant d'aller plus loin, il faut dépêcher l'histoire de ma
première communion antérieure, ce me semble, au 21 juillet 1794[3].

Ce fut un pr[être][4] infiniment moins coquin que l'abbé Raillane,
il faut l'avouer, qui fut chargé de cette grande opération de ma
première communion, à laquelle mon père, fort dévot dans ce temps-là,
attachait la plus grande importance. Le jésuitisme de l'abbé Raillane
faisait peur même à mon père; c'est ainsi que M. Coissi a fait peur,
ici même, au jésuite[5].

Ce bon prêtre, si bonhomme en apparence, s'appelait Dumolard et était
un paysan rempli de simplesse et né dans les environs de la Matheysine
ou de La Mure, près le Bourg d'Oisans. Depuis, il est devenu un grand
jésuite[6] et a obtenu la charmante cure de La Tronche, à dix
minutes de Grenoble. (C'est comme la sous-préfecture de Sceaux pour
un sous-préfet, âme damnée des ministres ou qui épouse une de leurs
bâtardes.)

Dans ce temps-là, M. Dumolard était tellement bonhomme que je pus lui
prêter une petite édition italienne de l'Arioste en quatre volumes
in-18. Peut-être pourtant ne la lui ai-je prêtée qu'en 1803.

La figure de M. Dumolard n'était pas mal, à cela près d'un œil qui
était toujours fermé; il était borgne, puisqu'il faut le dire, mais
ses traits étaient bien et exprimaient non seulement la bonhomie,
mais, ce qui est bien plus ridicule, une franchise gaie et parfaite.
Réellement il n'était pas coquin en ce temps-là, et pour ainsi dire, en
y réfléchissant, ma pénétration de douze ans, exercée par une solitude
complète, fut complètement trompée, car depuis il a été un des plus
profonds jésuites[7] de la ville, et d'ailleurs son excellentissime
cure, à portée des dévotes de la ville, _jure pour lui_ et contre ma
niaiserie de douze ans.

M. le Premier Président de Barrai, l'homme le plus indulgent et le
mieux élevé, me dit vers 1816, je crois, en me promenant dans son
magnifique jardin de La Tronche, qui touchait la cure:

«Ce Dumolard est un des plus fieffés co[quins] de la troupe.

--Et M. Raillane? lui dis-je.

--Oh! le Raillane les passe tous. Comment M. votre père avait-il pu
choisir un tel homme?

--Ma foi, je l'ignore, je fus victime et non pas complice.»

Depuis deux ou trois ans, M. Dumolard disait la messe souvent chez
nous, dans le salon à l'italienne de mon grand-père. La Terreur,
qui jamais ne fut Terreur en Dauphiné, ne s'aperçut jamais que
quatre-vingts ou cent dévotes sortaient de chez mon grand-père tous les
dimanches, à midi. J'ai oublié de dire que tout petit on me faisait
servir ces messes[8], et je ne m'en acquittais que trop bien. J'avais
un air très décent et très sérieux. Toute ma vie les cérémonies
religieuses m'ont extrêmement ému. J'avais longtemps servi la messe de
ce coquin d'abbé Raillane, qui allait la dire à la Propagation, au bout
de la rue Saint-Jacques, à gauche; c'était un couvent et nous disions
notre messe dans la tribune.

Nous étions tellement enfants, Reytiers et moi, qu'un grand événement,
un jour, fut que Reytiers, apparemment par timidité, fit pipi pendant
la messe, que je servais, sur un prie-Dieu de sapin. Le pauvre diable
cherchait à absorber[9] l'humidité produite à sa grande honte en
frottant son genou contre la planche horizontale du prie-Dieu. Ce fut
une grande scène. Nous entrions souvent chez les nonnes; l'une d'elles,
grande et bien faite, me plaisait beaucoup, on s'en aperçut sans doute,
car en ce genre j'ai toujours été un grand maladroit, et je ne la vis
plus. Une de mes remarques fut que madame l'abbesse avait une quantité
de points noirs au bout du nez; je trouvais cela horrible.

Le Gouvernement était tombé dans l'abominable sottise de persécuter les
prêtres. Le bon sens de Grenoble et sa méfiance de Paris nous sauvèrent
de ce que cette sottise avait de trop âpre.

Les prêtres se disaient bien persécutés, mais soixante dévotes
venaient, à onze heures du matin, entendre leur messe dans le salon de
mon grand-père. La police ne pouvait même faire semblant de l'ignorer.
La sortie de notre messe faisait foule dans la Grande-rue[10].


[Footnote 1: Le _chapitre XVIII_ est le chapitre XVI de Stendhal (fol. 260
à 266; le fol. 259 est blanc).--La leçon que je donne de ce chapitre
ne suit pas d'une manière absolue l'ordre du manuscrit. Le premier
alinéa est suivi de cette observation de Stendhal: «Ici, ma première
communion.» Conformément à cette indication, j'ai inséré à cette place
le récit de la première communion, lequel, dans le manuscrit, se trouve
relié immédiatement avant, sans pagination. Le folio 260 _bis_ a été
écrit le 25 décembre 1835, alors que «_la première communion_» est du
10 décembre. Ce dernier texte commence ainsi: «Ce qui me console un
peu de l'impertinence d'écrire tant de _je_ et de _moi_, c'est que je
suppose que beaucoup de gens fort ordinaires de ce XIXe
siècle font comme moi. On sera donc inondé de Mémoires vers 1880 et
avec mes _je_ et mes _moi_, je ne serai que comme tout le monde. M. de
Talleyrand, M. Molé, écrivent leurs Mémoires, M. Delécluze aussi.» J'ai
cru devoir alléger le récit de cet alinéa.

En tête du récit de sa première communion, Stendhal avait écrit:
«A placer après Amar et Merlinot. 10 décembre 1835, corrigé le 3
janvier 1836.» Je n'ai pas suivi cette indication, qui déjà n'a pu
être respectée exactement dans l'édition Stryienski, et je me suis
conformé à la note de Stendhal indiquée ci-dessus, opinion justifiée
encore par ce fait que le fragment: «La première communion», est relié
immédiatement avant le fol. 260, c'est-à-dire à peu près à sa place
logique.]

[Footnote 2: ... _me procura beaucoup de bien-être vers_ 1794.--Le fol. 260
_bis_ est daté: «25 décembre 1835.» Il comprend le début du chapitre
XVIII et celui du chapitre suivant, que Stendhal a marqué dans la
marge par cette note: «Chapitre commençant à: «Mon père fut rayé.» Le
lecteur pourra se rendre compte de la méthode que j'ai adoptée dans
rétablissement du texte du commencement des chapitres XVIII et XIX, en
se reportant à la planche reproduisant le fol. 260 _bis._]

[Footnote 3: _Mais avant d'aller plus loin ..._--Ainsi que le lecteur
peut s'en rendre compte sur l'illustration, cet alinéa ne fait pas
immédiatement suite au précédent sur le manuscrit. Je l'ai cependant
placé ici, à cause du contexte, et parce qu'il fait une transition
voulue par Stendhal lui-même.]

[Footnote 4: _Ce fut un prêtre ..._--Le feuillet 261 et tous ceux qui
constituent désormais notre chapitre XVIII n'ont pas été numérotés par
Stendhal. Notre foliotation (261 à 266) est factice. Cette numérotation
ne nuit pas à la foliotation indiquée par Stendhal lui-même, car
l'auteur a laissé en blanc les feuillets compris entre les chiffres 261
et 273. C'est ainsi que nous verrons le chapitre XIX commencer au fol.
260 _bis_ pour continuer au fol. 274.]

[Footnote 5: ... _a fait peur, ici même, au jésuite._--Ms.: «_Tejê._»]

[Footnote 6: ... _devenu un grand jésuite ..._--Ms.: «_Tejê._»]

[Footnote 7: ... _un des plus profonds jésuites ..._--Ms.: «_Tejê._»]

[Footnote 8: ... _on me faisait servir ces messes ..._--A cette époque, je
servais une et quelquefois deux messes par jour, ce qui probablement
m'a empêché de me rappeler que l'auteur faisait la même besogne. (Note
au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 9: _Le pauvre diable cherchait à absorber ..._--Variantes:
«_Consommer, essuyer._»]

[Footnote 10: _La sortie de notre messe faisait foule dans la
Grande-rue._--Suit un plan du quartier où était située la maison
Gagnon. On voit, sur la Grande-rue, en «A', porte par laquelle
sortaient les soixante ou quatre-vingts dévotes, vers les onze heures
et demie».

A la suite de ce chapitre est un fragment intitulé: «Encyclopédie du
XIXe siècle.» Stendhal l'a accompagné de cette note: «A
placer après ma _first_ communion.» Ce fragment n'ayant rien de commun
avec le récit, nous l'avons rejeté en annexe.]



CHAPITRE XIX[1]


Mon père fut rayé de la liste des suspects (ce qui, pendant vingt-et-un
mois, avait été l'objet unique de notre ambition) le 21 juillet 1794, à
l'aide des beaux yeux de ma jolie cousine Joséphine Martin.

Il fit alors de longs séjours à Claix (c'est-à-dire à Furonières
[2]). Mon indépendance prit naissance comme la liberté dans les
villes d'Italie vers le VIIIe siècle[3], par la faiblesse
de mes tyrans.

Pendant les absences de mon père, j'inventai d'aller travailler rue des
Vieux-Jésuites dans le salon de notre appartement, où, depuis quatre
ans, personne n'avait mis les pieds[4].

Cette idée, fille du besoin du moment, comme toutes les inventions de
la mécanique, avait d'immenses avantages. D'abord, j'allais seul rue
des Vieux-Jésuites, à deux cents pas de la maison Gagnon; secondo, j'y
étais à l'abri des incursions de Séraphie qui, chez mon grand-père,
venait, quand elle avait le diable au corps plus qu'à l'ordinaire,
visiter mes livres et fourrager mes papiers.

Tranquille dans le salon silencieux où était le beau meuble brodé par
ma pauvre mère, je commençai à travailler avec plaisir. J'écrivis ma
comédie appelée, je crois, _M. Piklar._

Pour écrire, j'attendais toujours le moment du génie.

Je n'ai été corrigé de cette manie que bien tard. Si je l'eusse chassée
plus tôt, j'aurais fini ma comédie de Letellier et Saint-Bernard, que
j'ai portée à Moscou et, qui plus est, rapportée (et qui est dans mes
papiers, à Paris). Cette sottise a nui beaucoup à la quantité de mes
travaux. Encore en 1806, j'attendais le moment du génie pour écrire.
Pendant tout le cours de ma vie, je n'ai jamais parlé de la chose
pour laquelle j'étais passionné, la moindre objection m'eût percé le
cœur. Mais je n'ai jamais parlé littérature. Mon ami, alors intime, M.
Adolphe de Mareste (né à Grenoble vers 1782), m'écrivit à Milan pour me
donner son avis sur la _Vie de Haydn, Mozart et Métastase._ Il ne se
doutait nullement que j'eu fusse _the author_.

Si j'eusse parlé, vers 1795, de mon projet d'écrire, quelque homme
sensé m'eût dit: «Ecrivez tous les jours pendant deux heures, génie ou
non.» Ce mot m'eût fait employer dix ans de ma vie dépensés niaisement
à attendre le _génie._

Mon imagination avait été employée à prévoir le mal que me faisaient
mes tyrans et à les maudire; dès que je fus libre, en H[5], dans le
salon de ma mère, j'eus le loisir d'avoir du goût pour quelque chose.
Ma passion fut: les médailles moulées en plâtre sur des moules ou
creux de soufre. J'avais eu auparavant une petite passion: l'amour des
épinaux[6], bâtons noueux pris dans les haies d'aubépine, je crois;
la chasse.

Mon père et Séraphie avaient comprimé les deux. Celle pour les épinaux
disparut sous les plaisanteries de mon oncle; celle pour la chasse,
appuyée sur les rêveries de volupté nourries par le paysage de M.
Le Roy et sur les images vives que mon imagination avait fabriquées
en lisant l'Arioste, devint une fureur, me fit adorer _la Maison
rustique_, Buffon, me fit écrire sur les animaux, et enfin n'a péri que
par la satiété. A Brunswick, en 1808, je fus un des chefs de chasses où
l'on tuait cinquante ou soixante lièvres avec des battues faites par
des paysans. J'eus horreur de tuer une biche, cette horreur a augmenté.
Rien ne me semble plus plat aujourd'hui que de changer un oiseau
charmant en quatre onces de chair morte.

Si mon père, par peur bourgeoise, m'eût permis d'aller à la chasse,
j'eusse été plus leste, ce qui m'eût servi pour la guerre. Je n'y ai
été leste qu'à force de _force._

Je reparlerai de la chasse, revenons aux médailles[7].


[Footnote 1: Le _chapitre XIX_ est le chapitre XVI du manuscrit (fol. 260
_bis_ et 274 à 279; les fol. 261 à 273 sont blancs).--Écrit à Rome,
les 25 et 26 décembre 1835.--Au sujet de l'établissement du texte du
début de ce chapitre, voir les notes du début du chapitre XVIII, et la
reproduction du fol. 260 _bis._]

[Footnote 2: ... _Furonières ..._--Hameau de la commune de Claix.]

[Footnote 3: ... _les villes d'Italie vers le_ VIIIe _siècle
..._--A vérifier sur la dissertation 55 de Muratori, lue il y a quinze
jours et déjà oubliée quant à la date. (Note de Stendhal.)]

[Footnote 4: ... _où, depuis quatre ans, personne n'avait mis les pieds_--En
face, au verso du fol. 273, plan du quartier des maisons Gagnon
et Beyle. On y voit, à l'angle de la Grande-rue et de la rue du
Département, l'emplacement du «café tenu par M. Genou, père de M. de
Genoude, de la _Gazette de France_». (Voir notre plan de Grenoble
en 1793.) A ce sujet, on lit cette note au crayon de R. Colomb: «Le
café Genou était sur la place Saint-André, dans la maison qu'habitait
Mme Vignon, je crois; celui de la Grande-rue était tenu par
Charréa.»]

[Footnote 5: ... _dès que je fus libre, en H ..._--En face, au verso du fol.
274, plan de l'appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites. On voit dans
le salon, près de la fenêtre, en «H, table de travail» de Beyle.]

[Footnote 6: ... _l'amour des épinaux ..._--La lecture du dernier mot est
incertaine.]

[Footnote 7: _Je reparlerai de la chasse, revenons aux médailles._--On lit au
verso du fol. 279, avec la date du 26 décembre: «A placer: «Caractère
_of my father_ Chérubin Beyle.--Il n'était point avare, mais bien
passionné. Rien ne lui coûtait pour satisfaire la passion dominante:
ainsi pour faire _miner_ une _tière_, il ne m'envoyait pas à Paris les
150 francs par mois, sans lesquels je ne pouvais vivre.]

Il eut la passion pour l'agriculture et pour Claix, puis un an ou
deux de passion pour bâtir (la maison de la rue de Bonne, dont j'eus
la sottise de faire le plan avec Mante). Il empruntait à huit ou dix
pour cent à l'effet de terminer une maison qui un jour lui rendrait le
six. Ennuyé de la maison, il se livra à la passion d'administrer pour
les Bourbons, au point incroyable de passer dix-sept mois sans aller
à Claix, à deux lieues de la ville. Il s'est ruiné de 1814 à 1819, je
crois, époque de sa mort. Il aimait les femmes avec excès, mais timide
comme un enfant de douze ans; Mme Abraham Mallein, née
Pascal, se moquait ferme de lui à cet égard.»]



CHAPITRE XX[1]


Après quatre ou cinq ans du plus profond et du plus plat malheur, je
respirai seulement alors, quand je me vis seul et fermé à clef dans
l'appartement de la rue des Vieux-Jésuites, jusque-là abhorré par moi.
Pendant ces quatre ou cinq ans, mon cœur fut rempli du sentiment de la
haine impuissante. Sans mon goût pour la volupté, je serais peut-être
devenu, par une telle éducation, dont ceux qui la donnaient ne se
doutaient pas, un _scélérat noir_ ou un coquin gracieux et insinuant,
un vrai jésuite[2], et je serais sans doute fort riche. La lecture
de la _Nouvelle-Héloïse_ et les scrupules de Saint-Preux me formèrent
profondément honnête homme; je pouvais encore, après cette lecture
faite avec larmes et dans des transports d'amour pour la vertu, faire
des coquineries, mais je me serais senti coquin. Ainsi, c'est un livre
lu en grande cachette et malgré mes parents qui m'a fait honnête homme.

L'histoire romaine du cotonneux Rollin, malgré ses plates réflexions,
m'avait meublé la tête de faits d'une solide vertu (basée sur
l'_utilité_ et non sur le vaniteux honneur des monarchies; Saint-Simon
est une belle pièce justificative pour la manière de Montesquieu,
l'_honneur_ bas des monarchies; il n'est pas mal d'avoir vu cela en
1734 dans l'état d'enfance où, à cette époque, était encore la raison
des Français).

Avec les faits appris dans Rollin, confirmés, expliqués, illustrés par
la conversation continue de mon excellent grand-père et les théories
de Saint-Preux, rien n'était égal à la répugnance et au mépris profond
que j'avais pour les...[3] expliqués par des prêtres que je voyais
chaque jour s'affliger des _victoires de la patrie_ et désirer que les
troupes françaises fussent battues.

       *       *       *       *       *

La conversation de mon excellent grand-père, auquel je dois tout, sa
vénération pour les bienfaiteurs de l'humanité, si contraire aux idées
du ch[ristian]isme, m'empêcha sans doute d'être pris comme une mouche
dans les toiles d'araignée par mon respect pour les cérémonies. (Je
vois aujourd'hui que c'était la première forme de mon amour pour
la musique, 1, la peinture, 2, et l'art de Vigano, 3.) Je croirais
volontiers que mon grand-père était un nouveau converti vers 1793.
Peut-être s'était-il fait dévot[4] à la mort de ma mère (1790),
peut-être la nécessité d'avoir l'appui du clergé dans son métier de
médecin lui avait-elle imposé un léger vernis d'hypocrisie en même
temps que la perruque à trois rangs de boucles. Je croirais plutôt
ce dernier, car je le trouvai ami, et de longue date, de M. l'abbé
Sadin, curé de Saint-Louis (sa paroisse), de M. le chanoine Rey et de
Mlle Rey, sa sœur, chez lequel nous allions souvent (ma
tante Elisabeth y faisait sa partie), petite rue derrière Saint-André,
plus tard rue du Département[5], même l'aimable et trop aimable abbé
Hélie, curé de Saint-Hugues, qui m'avait baptisé et me l'a rappelé
depuis au café de la Régence, à Paris, où je déjeûnais vers 1803
pendant mon éducation véritable, rue d'Angiviller.

Il faut remarquer qu'en 1790 les prêtres ne prenaient pas les
conséquences de la théorie et étaient bien loin d'être intolérants et
absurdes[6] comme nous les voyons en 1835. On souffrait fort bien
que mon grand-père travaillât en présence de[7] son petit buste de
Voltaire et que sa conversation, excepté sur un seul sujet, fût ce
qu'elle eût été dans le salon de Voltaire, et les trois jours qu'il
avait passés dans ce salon étaient cités[8] par lui comme les plus
beaux de sa vie, quand l'occasion s'en présentait. Il ne s'interdisait
nullement l'anecdote critique ou scandaleuse sur les prêtres, et
pendant sa longue carrière d'observations cet esprit sage et froid en
avait recueilli des centaines. Jamais il n'exagérait, jamais il ne
mentait, ce qui me permet, ce me semble, d'avancer aujourd'hui que
quant à l'esprit ce n'était pas un bourgeois; mais il était apte[9]
à concevoir des haines éternelles à l'occasion de torts très minimes
[10], et je ne crois pas laver son âme du reproche de bourgeoisie.

Je retrouve le type bourgeois, même à Rome, chez M. ... et sa famille,
... M. Bois, le beau-frère, enrichi ...[11].

Mon grand-père avait une vénération et un amour pour les grands hommes
qui choquèrent bien M. le curé actuel de Saint-Louis et M. le grand
vicaire[12] actuel de l'évêque de Grenoble, lequel se fait un point
d'honneur de ne pas rendre sa visite au préfet, en sa qualité de
_prince_ de Grenoble[13], je crois (raconté par M. Rubichon et avec
approbation, Cività-Vecchia, juin 1835).

Le Père Ducros, ce cordelier que je suppose homme de génie, avait perdu
sa santé en empaillant des oiseaux avec des poisons. Il souffrait
beaucoup des entrailles et mon oncle m'apprit par ses plaisanteries
qu'il avait un ...[14]. Je ne compris guère cette maladie, qui
me semblait toute naturelle. Le Père Ducros aimait beaucoup mon
grand-père, son médecin, et auquel il devait en partie sa place de
bibliothécaire; mais il ne pouvait s'empêcher de _méprisoter_ un peu
la faiblesse de son caractère, il ne pouvait tolérer les incartades de
Séraphie, qui allaient souvent jusqu'à interrompre la conversation,
troubler la société, et forcer les amis à se retirer[15].

Les caractères à la Fontenelle sont fort sensibles à cette nuance
de mépris non exprimé, mon grand-père combattait donc souvent mon
enthousiasme pour le Père Ducros. Quelquefois, quand le Père Ducros
arrivait à la maison avec quelque chose d'intéressant à dire, on
m'envoyait à la cuisine; je n'étais nullement piqué, mais fâché de
ne pas savoir la chose curieuse. Ce philosophe fut sensible à mes
empressements et au goût vif que je montrais pour lui, et qui faisait
que je ne quittais jamais la chambre quand il y était.

Il faisait cadeau à ses amis et amies de cadres dorés de deux pieds
et demi sur trois, garnis d'une grande vitre, derrière laquelle il
disposait six ou huit douzaines de médailles en plâtre de dix-huit
lignes de diamètre. C'étaient tous les empereurs romains et les
impératrices, un autre cadre présentait tous les grands hommes de
France, de Clément Marot à Voltaire, Diderot et d'Alembert. Que dirait
le M. Rey d'aujourd'hui à une telle vue?

       *       *       *       *       *

Ces médailles étaient environnées, avec beaucoup de grâce, de petits
cartons dorés sur tranche, et des volutes exécutées en même matière
remplissaient les intervalles entre les médailles. Les ornements de ce
genre étaient fort rares alors et je puis avouer que l'opposition de
la couleur blanc mat des médailles et des ombres légères, fines, bien
dessinées, qui marquaient les traits des personnages, avec la tranche
dorée des cartons et leur couleur jaune d'or, faisaient un effet très
élégant.

Les bourgeois de Vienne, Romans, La Tour du Pin, Voiron, etc., qui
venaient dîner chez mon grand-père ne se lassaient pas d'admirer ces
cadres. Moi, de mon côté, monté sur une chaise, je ne me lassais pas
d'étudier les traits de ces _hommes illustres_ dont j'aurais voulu
imiter la vie et lire les œuvres.

Le Père Ducros écrivait dans le haut de la partie la plus élevée de ces
cartons[16]:


                      HOMMES ILLUSTRES DE FRANCE

                                  ou

                      EMPEREURS ET IMPÉRATRICES.


À Voiron, par exemple, chez mon cousin Allard du Plantier[17]
(descendant de l'historien et antiquaire Allard), ces cadres étaient
admirés comme des médailles antiques; je ne sais pas même si le cousin,
qui n'était pas fort, ne les prenait pas pour des médailles antiques.
(C'était un fils étiolé par un père homme d'esprit, comme Monseigneur
par Louis XIV.)

Un jour, le Père Ducros me dit:

«Veux-tu que je t'apprenne à faire des médailles?»

Ce fut pour moi les cieux ouverts.

J'allai dans son appartement, vraiment délicieux pour un homme qui aime
à penser, tel que je voudrais bien en avoir un pareil pour y finir mes
jours.

Quatre petites chambres de dix pieds de haut, exposées au midi et au
couchant, avec très jolie vue sur Saint-Joseph, les coteaux d'Eybens,
le pont de Claix et les montagnes à l'infini vers Gap.

Ces chambres étaient remplies de bas-reliefs et de médailles moulées
sur l'antique ou sur du moderne passable.

Les médailles étaient, la plupart, en soufre rouge (rougi par un
mélange de cinabre), ce qui est beau et sérieux; enfin, il n'y avait
pas un pied carré de la surface de cet appartement qui ne donnât une
idée. Il y avait aussi des tableaux. «Mais je ne suis pas assez riche,
disait le Père Ducros, pour acheter ceux qui me plairaient.» Le
principal tableau représentait une neige, ce n'était pas absolument mal.

Mon grand-père m'avait mené plusieurs fois dans cet appartement
charmant. Dès que j'étais seul avec mon grand-père, hors de la maison,
loin de la portée de mon père et de Séraphie, j'étais d'une gaieté
parfaite. Je marchais fort lentement, car mon bon grand-père avait
des rhumatismes, que je suppose goutteux (car moi, son véritable
petit-fils et qui ai le même corps, j'ai eu la goutte en mai 1835 à
Cività-Vecchia).

Le Père Ducros, qui avait de l'aisance, car il a fait son héritier M.
Navizet, de Saint-Laurent, ancien entrepreneur de chamoiserie, était
fort bien servi par un grand et gros valet, bonhomme qui était garçon
de bibliothèque, et une excellente servante. Je donnais l'étrenne à
tout cela, par avis de ma tante Elisabeth.

J'étais neuf autant que possible par le miracle de cette abominable
éducation solitaire et de toute une famille s'acharnant sur un pauvre
enfant pour l'endoctriner, dont le système avait été fort bien suivi
parce que la douleur de la famille mettait ce système dans ses goûts.

Cette inexpérience des choses les plus simples me fit faire bien des
gaucheries chez M. Daru le père, de novembre 1799 à mai 1800.

Revenons aux médailles. Le Père Ducros s'était procuré, je ne sais
comment, une quantité de médailles en plâtre. Il les imbibait d'huile
et sur cette huile coulait du soufre mêlé avec de l'ardoise bien sèche
et pulvérisée.

Quand ce moule ôtait bien froid[18], il y mettait un peu d'huile,
l'entourait d'un papier huilé, haut, de A en B, de trois lignes, le
moule au fond.

Sur le moule il versait du plâtre liquide fait à l'instant, et
sur-le-champ du plâtre moins fin et plus fort, de façon à donner quatre
lignes d'épaisseur à la médaille en plâtre. Voilà ce que je ne parvins
jamais à bien faire. Je ne gâchais pas mon plâtre assez vite, ou plutôt
je le laissais s'éventer. C'est en vain que Saint-...[19], le vieux
domestique, m'apportait du plâtre en poudre. Je retrouvais mon plâtre
en gelée, cinq ou six heures après l'avoir placé sur le moule en soufre.

Mais ces moules-là étant les plus difficiles, je les fis sur-le-champ,
et fort bien, seulement trop épais. Je n'épargnais pas la matière.

J'établis mon atelier de plâtrerie dans le cabinet de toilette de ma
pauvre mère, pénétrais dans cette chambre où personne n'entrait depuis
cinq ans qu'avec un sentiment religieux; j'évitais de regarder vers le
lit. Je n'aurais jamais ri dans cette chambre, tapissée de papier de
Lyon imitant bien le damas rouge.

Quoique je ne parvinsse jamais à faire un cadre de médailler comme le
Père Ducros, je me préparais éternellement à ce grand renom en faisant
une quantité de moules en soufre (en B, dans la cuisine)[20].

J'achetai une grande armoire renfermant douze ou quinze tiroirs de
trois pouces de haut, où j'emmagasinais mes richesses.

Je laissai tout cela à Grenoble en 1799. Dès 1796 je n'en faisais plus
de cas; on aura fait des allumettes de ces précieux moules (ou creux)
en soufre de couleur d'ardoise.

Je lus le dictionnaire des médailles de l'Encyclopédie méthodique
[21].

Un maître adroit qui eût su profiter de ce goût m'eût fait étudier avec
passion toute l'histoire ancienne; il fallait me faire lire Suétone,
puis Denis d'Halicarnasse, à mesure que ma jeune tête eût pu recevoir
les idées sérieuses.

Mais le goût régnant alors à Grenoble portait à lire et à citer les
épîtres d'un M. de Bonnard, c'est, je pense, du petit Dorât (comme on
dit: du petit Mâcon). Mon grand-père nommait avec respect la _Grandeur
des Romains_ de Montesquieu, mais je n'y comprenais rien; chose peu
difficile à croire, j'ignorais les événements sur lesquels Montesquieu
a dressé ses magnifiques considérations.

Il fallait au moins me faire lire Tite-Live. Au lieu de cela, on
me faisait lire et admirer les hymnes de Santeuil: «_Ecce sede
louantes... _» On peut se figurer la façon dont j'accueillais cette
religion[22] de mes tyrans.

Les prêtres qui dînaient à la maison cherchaient à reconnaître
l'hospitalité de mes parents en me faisant du pathos sur la Bible de
Royaumont, dont le ton patelin et mielleux m'inspirait le plus profond
dégoût. J'aimais cent fois mieux le Nouveau Testament eu latin, que
j'avais appris par cœur tout entier dans un exemplaire in-18. Mes
parents, comme les rois d'aujourd'hui, voulaient que la religion me
maintint en soumission[23], et moi je ne respirais que révolte.

Je voyais défiler la légion Allobroge (celle, je crois, qui fut
commandée par M. Caffe, mort aux Invalides, à 85 ans, en novembre ou
décembre 1835), ma grande pensée était à l'armée. Ne ferais-je pas bien
de m'engager?

Je sortais souvent seul, j'allais au Jardin[24], mais je trouvais
les autres enfants trop familiers, de loin je brûlais de jouer avec
eux, de près je les trouvais grossiers.

Je commençais même, je crois, à aller au spectacle, que je quittais
[25] au moment le plus intéressant, à neuf heures en été, quand
j'entendais sonner le sing (ou saint)[26].

Tout ce qui était tyrannie me révoltait, et je n'aimais pas le pouvoir.
Je _faisais mes devoirs_ (thèmes, traductions, vers sur la mouche noyée
dans une jatte de lait[27]) sur une jolie petite table de noyer,
dans l'antichambre du grand salon à l'italienne, excepté le dimanche
pour notre messe; la porte sur le grand escalier était toujours fermée.
Je m'avisai d écrire sur le bois de cette table les noms de tous les
assassins de princes, par exemple: Poltrot, duc de Guise, en 1562. Mon
grand-père, en m'aidant à faire mes vers, ou plutôt en les faisant
lui-même, vit cette liste; son âme assez tranquille, ennemie de toute
violence, en fut navrée, d en conclut presque que Séraphie avait raison
quand elle me représentait comme pourvu d'une âme atroce. Peut-être
avais-je été conduit à faire ma liste d'assassins par l'action de
Charlotte Corday--11 ou 12 juillet 1793--dont j'étais fou. J'étais
dans ce temps-là grand enthousiaste de Caton d'Utique, les réflexions
doucereuses et chrétiennes du _bon Rollin_, comme l'appelait mon
grand-père, me semblaient le comble de la niaiserie.

Et en même temps j'étais si enfant qu'ayant trouvé dans l'_Histoire
ancienne_ de Rollin, je crois, un personnage qui s'appelait
Aristocrate, je fus émerveillé de cette circonstance et fis partager
mon enthousiasme à ma sœur Pauline, qui était libérale et de mon parti
contre Zénaïde-Caroline, attachée au parti de Séraphie et appelée
espionne par nous.

       *       *       *       *       *

Avant ou après, j'avais eu un goût violent pour l'optique, qui me
porta à lire l'_Optique_ de Smith à la bibliothèque publique. Je
faisais des lunettes pour voir le voisin en ayant l'air de regarder
devant moi[28]. On pouvait encore, avec un peu d'adresse, par ce
moyen-là, facilement me lancer dans la science de l'optique et me faire
_emporter_ un bon morceau de mathématiques. De là à l'astronomie, il n
y avait qu'un pas.


[Footnote 1: Le _chapitre XX_ est le chapitre XVII du manuscrit (fol. 280 à
298).--Écrit à Rome, les 26, 27 et 29 décembre 1835.]

[Footnote 2: ... un _vrai jésuite ..._--Ms.: «_Tejê._»]

[Footnote 3: ... _j'avaie pour les ..._--Suivent quelques mots anglais
illisibles.]

[Footnote 4: _Peut-être s'était-il fait dévot ..._--Ms.: «_Votdé._»]

[Footnote 5: ... _plue tard rue du Département ..._--Plus tard encore, rue
Saint-André, aujourd'hui rue Diodore-Rahoult.]

[Footnote 6: ... _intolérants et absurdes ..._--Ms.: «_Surdesab._»]

[Footnote 7: ... _que mon grand-père travaillât en présence de ..._--Variante:
«_Devant._»]

[Footnote 8: ... _dans ce salon étaient cités par lui ..._--Variante:
«_Rappelés._»]

[Footnote 9: ... _mais il était apte ..._--Variante: «_Facile._»]

[Footnote 10: ... _à l'occasion de torts très minimes ..._--Variante: «_Pour
des torts très petits._»]

[Footnote 11: ... _chez M ... et sa famille, ... M. Bois, le beau-frère,
enrichi ..._--Trois mots illisibles.]

[Footnote 12: ... _M. le grand vicaire ..._--Ms.: «_Cairevi._»]

[Footnote 13: ... _en sa qualité de _prince_ de Grenoble ..._--L'évêque de
Grenoble avait le titre d'évêque-prince.]

[Footnote 14: ... _mon oncle m'apprit par ses plaisanteries qu'il avait un_
...--Un mot illisible.]

[Footnote 15: ... _forcer les amis à se retirer._--En face, au verso du fol.
285, on lit: «Réponse à un reproche: comment veut-on que j'écrive bien,
forcé d'écrire aussi vite pour ne pas perdre mes idées? 27 décembre
1835. Réponse à MM. Colomb, etc.»]

[Footnote 16: _Le Père Ducros écrivait dans le haut de la partie la plue
élevée de ces cartons._--Au verso du fol. 287, Stendhal a dessiné le
modèle de l'un de ces cadres, avec la légende suivante: «Cadre de
médailles en plâtre blanc par le Père Ducros, bibliothécaire de la
Ville de Grenoble (vers 1790), mort vers 1806 ou 1818.»]

[Footnote 17: ... _mon cousin Allard du Plantier ..._--Allard du Plantier
(1721-1801), avocat au Parlement de Grenoble, fut élu en 1788 député
du Tiers-Etat du Dauphiné aux États-Généraux. Il se retira à Voiron en
1790.]

[Footnote 18: _Quand ce moule était bien froid ..._--Dessin du moule. Le
papier huilé est plus haut (de A en B) que l'épaisseur du moule, de
manière à pouvoir recevoir le plâtre coulé.]

[Footnote 19: _C'est en vain que Saint-..._--Le reste du nom est en blanc.]

[Footnote 20: _( ...en B, dans la cuisine)._--Au verso du fol. 291 est un plan
d'une partie de l'appartement Beyle. Dans la «chambre de ma mère», en
«A, atelier de mon plâtre»; dans la cuisine, en «B, fourneau où je
faisais mes soufres». On lit au-dessous: «Maison paternelle, vendue en
1804. En 1816, nous logions au coin de la rue de Bonne et de la place
Grenette, où je fis l'amour à Sophie Vernier et à Mlle
Elise, en 1814 et 1816, mais pas assez, je me serais moins ennuyé.
De là j'entendis guillotiner David, qui fait la gloire de M. le duc
Decazes.»]

[Footnote 21: ..._l'Encyclopédie méthodique._--On lit au verso du fol. 293:
«27 décembre 1835. Fatigué après 13 pages. Froid aux jambes, surtout au
mollet; un peu de colique; envie de dormir. Le froid et le café du 24
décembre m'ont donné sur les nerfs. Il faudrait un bain, mais comment,
avec ce froid? Comment supporterai-je le froid de Paris?»]

[Footnote 22: ... _j'accueillais cette religion ..._--Ms.: «_Gionreli._»]

[Footnote 23: ... _me maintînt en soumission ..._--Variante: «_Abjection._»]

[Footnote 24: ... _j'allais au Jardin ..._--Il s'agit du Jardin-de-Ville.]

[Footnote 25: ... _à aller au spectacle que je quittais ..._--Variante: «_Dont
je sortais._»]

[Footnote 26: ... _quand j'entendais sonner le sing (ou saint)._--Sur le
_sing_. voyez plus haut, notes du chapitre XVI, p. 244.]

[Footnote 27: ... _vers sur la mouche noyée dans une jatte de lait
..._--Allusion à la pièce de vers latin déjà citée plus haut, chapitre
XII.]

[Footnote 28: _Je faisais des lunettes pour voir le voisin en ayant l'air
de regarder devant moi._--Suit un grossier croquis représentant une
lunette munie d'un miroir incliné.]



CHAPITRE XXI[1]


Quand je demandais de l'argent à mon père par justice, par exemple
parce qu'il me l'avait promis, il murmurait, se fâchait, et au lieu de
six francs promis m'en donnait trois. Cela m'outrait; comment? n'être
pas fidèle à sa promesse?

Les sentiments espagnols communiqués par ma tante Elisabeth me
mettaient dans les nues, je ne songeais qu'à l'honneur, qu'à
l'héroïsme. Je n'avais pas la moindre adresse, pas le plus petit art de
me retourner, pas la moindre hypocrisie doucereuse (ou jésuite[2]).

Ce défaut a résisté à l'expérience, au raisonnement, au remords d'une
infinité de duperies où, par _espagnolisme_, j'étais tombé.

J'ai encore ce manque d'adresse: tous les jours, par espagnolisme, je
suis trompé d'un paul ou deux en achetant la moindre chose. Le remords
que j'en ai, une heure après, a fini par me donner l'habitude de peu
acheter. Je me laisse manquer une année de suite d'un petit meuble
qui me coûtera douze francs par la certitude d'être trompé, ce qui me
donnera de l'humeur, et cette humeur est supérieure au plaisir d'avoir
le petit meuble.

J'écris ceci debout, sur un bureau à la Tronchin fait par un menuisier
qui n'avait jamais vu telle chose, il y a un an que je m'en prive
par l'ennui d'être trompé. Enfin, j'ai pris la précaution de n'aller
pas parler au menuisier en revenant du café, à onze heures du matin,
alors mon caractère est dans sa fougue (exactement comme en 1803 quand
je prenais du café _enflammé_ rue Saint-Honoré, au coin de la rue de
Grenelle ou d'Orléans), mais dans les moments de fatigue, et mon bureau
à la Tronchin ne m'a coûté que quatre écus et demi (ou 4 X 5,45 = 24
fr. 52[3]).

Ce caractère faisait que mes conférences d'argent, chose si épineuse
entre un père de cinquante-et-un[4] ans et un fils de quinze,
finissaient ordinairement de ma part par un accès de mépris profond et
d'indignation concentrée.

Quelquefois, non par adresse mais par pur hasard, je parlais avec
éloquence à mon père de la chose que je voulais acheter, sans m'en
douter je _l'enfiévrais_ (je lui donnais un peu de ma passion), et
alors sans difficulté, même avec plaisir, il me donnait tout ce qu'il
me fallait. Un jour de foire place Grenette, pendant qu'il se cachait,
je lui parlai de mon désir d'avoir de ces caractères mobiles percés
dans une feuille de laiton grande comme une carte à jouer[5]; il me
donna six ou sept assignats de quinze sous, au retour j'avais tout
dépensé.

«Tu dépenses toujours tout l'argent que je te donne.»

Comme il avait mis à me donner ces assignats de quinze sous ce que
dans un caractère aussi disgracieux on pouvait appeler de la grâce, je
trouvai son reproche fort juste. Si mes parents avaient su me mener,
ils auraient fait de moi un niais comme j'en vois tant en province.
L'indignation que j'ai ressentie dès mon enfance et au plus haut point,
à cause de mes sentiments espagnols, m'a créé, en dépit d'eux, le
caractère que j'ai. Mais quel est ce caractère? Je serais bien en peine
de le dire. Peut-être verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j'y
arrive[6].

Un pauvre qui m'adresse la parole en _style tragique_, comme à Rome, ou
en _style de comédie_, comme en France, m'indigne: 1° je déteste être
troublé dans ma rêverie;--2° je ne crois pas un mot de ce qu'il me dit.

Hier, en passant dans la rue, une femme du peuple de quarante ans,
mais assez bien, disait à un homme qui marchait avec elle: _Bisogna
camprar_ (il faut vivre toutefois). Ce mot, exempt de comédie, m'a
touché jusqu'aux larmes. Je ne donne jamais aux pauvres qui me
demandent, je pense que ce n'est pas par avarice. Le gros garde de
santé (le 11 décembre) à Cività-Vecchia, me parlant d'un pauvre
Portugais au lazaret qui ne demande que six ...[7] par jour,
sur-le-champ je lui ai donné six ou huit pauls en monnaie. Comme il les
refusait, de peur de se compromettre avec son chef (un paysan grossier,
venant de Finevista, nommé Manelli), j'ai pensé qu'il serait plus digne
d'un consul de donner un écu, ce que j'ai fait; ainsi, six pauls par
véritable humanité, et quatre à cause de la broderie de l'habit.

A propos de colloque financier d'un père avec son fils: le marquis
Torrigiani, de Florence (gros joueur dans sa jeunesse et fort accusé
de gagner comme il ne faut pas), voyant que ses trois fils perdaient
quelquefois dix ou quinze louis au jeu, pour leur éviter l'ennui de
lui en demander, a remis trois mille francs à un vieux portier fidèle,
avec, ordre de remettre cet argent à ses fils quand ils auraient perdu,
et de lui en demander d'autre quand les trois mille francs seraient
dépensés.

Cela est fort bien en soi, et d'ailleurs le procédé a touché les fils,
qui se sont modérés. Ce marquis, officier de la Légion d'honneur, est
père de madame Pozzi, dont les beaux yeux m'avaient inspiré une si vive
admiration en 1817. L'anecdote sur le jeu de son père m'aurait fait
une peine horrible en 1817 à cause de ce maudit espagnolisme de mon
caractère, dont je me plaignais naguère. Cet espagnolisme m'empêche
d'avoir le _génie comique_:

1° je détourne mes regards et ma mémoire de tout ce qui est bas;

2° je sympathise, comme à dix ans lorsque je lisais l'Arioste, avec
tout ce qui est contes d'amour, de forêts (les bois et leur vaste
silence), de générosité.

Le conte espagnol le plus commun, s'il y a de la générosité, me fait
venir les larmes aux yeux, tandis que je détourne les yeux du caractère
de Chrysale de Molière, et encore plus du fond méchant de Zadig,
Candide, le pauvre Diable et autres ouvrages de Voltaire, dont je
n'adore vraiment que:


    Vous êtes, lui dit-il, l'existence et l'essence,
    Simple avec attribut et de pure substance.


Barral (le comte Paul de Barral, né à Grenoble vers 1785) m'a
communiqué bien jeune son goût pour ces vers, que son père, le Premier
Président, lui avait appris.

Cet espagnolisme, communiqué par ma tante Elisabeth, me fait passer,
même à mon âge, pour un enfant privé d'expérience, pour un fou _de plus
en plus incapable d'aucune affaire sérieuse_, ainsi que dit mon cousin
Colomb (dont ce sont les propres termes), vrai bourgeois.

La conversation du vrai bourgeois sur les _hommes et la vie_, qui n'est
qu'une collection de ces détails laids, me jette dans un _spleen_
profond quand je suis forcé par quelque convenance de l'entendre un peu
longtemps.

Voilà le secret de mon horreur pour Grenoble vers 1816, qu'alors je ne
pouvais m'expliquer.

Je ne puis pas encore m'expliquer aujourd'hui, à cinquante-deux[8]
ans, la disposition au malheur que me donne le dimanche. Cela est
au point que je suis gai et content--au bout de deux cents pas dans
la rue, je m'aperçois que les boutiques sont fermées: _Ah! c'est
dimanche_, me dis-je.

A l'instant, toute disposition intérieure au bonheur s'envole.

Est-ce envie pour l'air content des ouvriers et bourgeois endimanchés?

J'ai beau me dire: Mais je perds ainsi cinquante-deux dimanches par an
et peut-être dix fêtes; la chose est plus forte que moi, je n'ai de
ressource qu'un travail obstiné.

Ce défaut--mon horreur pour Chrysale--m'a peut-être maintenu jeune. Ce
serait donc un heureux malheur, comme celui d'avoir eu peu de femmes
(des femmes comme Bianca Milai, que je manquai à Paris, un malin, vers
1829, uniquement, pour ne m'être aperçu de l'heure du berger--elle
avait une robe de velours noir ce jour-là, vers la rue du Helder ou du
Mont-Blanc).

Comme je n'ai presque pas eu de ces femmes-là (vraies bourgeoises),
je ne suis pas blasé le moins du monde à cinquante ans[9]. Je veux
dire blasé au moral, car le physique, comme de raison, est émoussé
considérablement, au point de passer très bien quinze jours ou trois
semaines sans femme; ce carême-là ne me gêne que la première semaine.

La plupart de mes folies apparentes, surtout la bêtise de ne pas avoir
saisi au passage l'occasion. _qui est chauve_, comme dit Don Japhet
d'Arménie, toutes mes duperies en achetant, etc., etc., viennent de
_l'espagnolisme_ communiqué par ma tante Elisabeth, pour laquelle j'eus
toujours le plus profond respect, un respect si profond qu'il empêchait
mon amitié d'être tendre, et, ce me semble, de la lecture de l'Arioste
faite si jeune et avec tant de plaisir. (Aujourd'hui, les héros de
l'Arioste me semblent des palefreniers dont la force fait l'unique
mérite, ce qui me met en dispute avec les gens d'esprit qui préfèrent
hautement l'Arioste au Tasse, tandis qu'à mes yeux, quand par bonheur
le Tasse oublie d'imiter Virgile ou Homère, il est le plus touchant des
poètes.)

       *       *       *       *       *

En moins d'une heure, je viens d'écrire ces douze pages, et en
m'arrêtant de temps en temps pour tâcher de ne pas écrire des choses
peu nettes, que je serais obligé d'effacer.

Comment aurais-je pu écrire bien _physiquement_, M. Colomb?--Mon ami
Colomb, qui m'accable de ce reproche dans sa lettre d'hier et dans les
précédentes, braverait les supplices pour sa parole, et pour moi. (Il
est né à Lyon vers 1785, son père, ancien négociant fort loyal, se
retira à Grenoble vers 1788. M. Romain Colomb a 20 ou 25.000 francs de
revenu et trois filles, rue Godot-de-Mauroy, Paris[10].)


[Footnote 1: Le _chapitre XXI_ est le chapitre XVIII du manuscrit (fol. 299 à
311).--Écrit à Rome, le 30 décembre 1835.]

[Footnote 2: ... _hypocrisie doucereuse (ou jésuite)._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 3: ... _mon bureau à la Tronchin ne m'a coûté que quatre écus et
demi_ (_ou_ 4 X 5.45 = 24 _fr._ 52).--Nous reproduisons sans le modifier,
le calcul de Stendhal.]

[Footnote 4: ... _un père de cinquante-et-un ans ..._--_Cinquante-et-un_ est
en blanc dans le manuscrit.]

[Footnote 5: ... _ces caractères mobiles percés dans une feuille de laiton
grande comme une carte à jouer ..._--Suit une figure représentant un B
en laiton.]

[Footnote 6: ... _verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j'y arrive._--On
lit en face, au verso du fol. 302: «A placer. Touchant mon caractère.
On me dira: Mais êtes-vous un prince ou un Émile pour que quelque
Jean-Jacques Rousseau se donne la peine d'étudier et de guider votre
caractère? Je répondrai: Toute ma famille se mêlait de mon éducation.
Après la haute imprudence d'avoir tout quitté à la mort de ma mère,
j'étais pour eux le seul remède à l'ennui, et ils me donnaient tout
l'ennui que je leur ôtais. Ne jamais parler à aucun autre enfant de mon
âge!]

--Écriture: les idées me galopent, si je ne les note pas vite, je les
perds. Comment écrirais-je vite (_sic_)? Voila, M. Colomb, comment
je prends l'habitude de mal écrire. Omar, _thirthent december_ 1835,
revenant de San Gregorio et du Foro boario.»]

[Footnote 7: ... _qui ne demande que six ..._--Un mot illisible.]

[Footnote 8: ... _à cinquante-deux ans ..._--Ms.: «26 X 2.»]

[Footnote 9: ... _à cinquante ans._--Ms.: «25 X 2.»]

[Footnote 10: ... _rue Godot-de-Mauroy, Paris._--Justification de ma mauvaise
écriture: les idées me galopent et s'en vont si je ne les saisis pas.
Souvent, mouvement nerveux de la main. (Note de Stendhal.)

Au verso du fol. 311 est ce _testament_ de Stendhal: «J'exige (_sine
qua non conditio_) que tous les noms de femme soient changés avant
l'impression. Je compte que cette précaution et la distance des temps
empêcheront tout scandale. Cività-Vecchia, le 31 décembre 1835. H.
BEYLE.»]



CHAPITRE XXII[1]


Le siège de Lyon agitait[2] tout le Midi: j'étais pour Kellermann et
les républicains, mes parents pour les émigrés et Précy (sans Monsieur,
comme ils disaient).

Le cousin Senterre, de la poste, dont le cousin ou neveu[3] se
battait dans Lyon[4], venait à la maison deux fois par jour; comme
c'était l'été, nous prenions le café au lait du matin dans le cabinet
d'histoire naturelle sur la terrasse.

C'est au point H[5] que j'ai peut-être éprouvé les plus vifs
transports d'amour de la patrie et de haine pour les _aristocrates_
(légitimistes de 1835) et les prêtres[6], ses ennemis.

M. Senterre, employé à la poste aux lettres[7], nous apportait
constamment six ou sept journaux dérobés aux abonnés, qui ne les
recevaient que deux heures plus tard à cause de notre curiosité. Il
avait son doigt de vin et son pain et écoutait les journaux. Souvent,
il avait des nouvelles de Lyon.

Je venais le soir, seul, sur la terrasse, pour tâcher d'entendre le
canon de Lyon. Je vois dans la _Table chronologique_, le seul livre que
j'aie à Rome[8], que Lyon fut pris le 9 octobre 1793. Ce fut donc
pendant l'été de 1793, à dix[9] ans, que je venais écouter le canon
de Lyon; je ne l'entendis jamais. Je regardais avec envie la montagne
de Méaudre (prononcez Mioudre)[10], de laquelle on l'entendait.
Notre brave cousin Romagnier (cousin pour avoir épousé une demoiselle
Blanchet, parente de la femme de mon grand-père), je crois, était de
Méaudre[11], où il allait tous les deux mois voir son père. Au
retour, il faisait palpiter mon cœur en me disant: «Nous entendons
fort bien le canon de Lyon, surtout le soir, au coucher du soleil, et
quand le vent est au nord-ouest (nordoua).»

Je contemplais avec le plus vif désir d'y aller le point B, mais
c'était un désir qu'il fallait bien se garder d'énoncer.

J'aurais peut-être dû placer ce détail bien plus haut, mais je répète
que pour mon enfance je n'ai que des images fort nettes, sans _date_
comme sans _physionomie._

Je les écris un peu comme cela me vient.

Je n'ai aucun livre et je ne veux lire aucun livre, je m'aide à peine
de la stupide _Chronologie_ qui porte le nom de cet homme fin et sec,
M. Loïs Weymar. Je ferai de même pour la campagne de Marengo (1800),
pour celle de 1809, pour la campagne de Moscou, pour celle de 1813,
où je fus intendant à Sagan (Silésie, sur la Bober); je ne prétends
nullement écrire une histoire, mais tout simplement noter mes souvenirs
afin de deviner quel homme j'ai été: bête ou spirituel, peureux ou
courageux, etc., etc. C'est la réponse au grand mot:


    Γνωτι σεαυτον


Durant cet été de 1793, le siège de Toulon m'agitait beaucoup; il va
sans dire que mes parents approuvaient les traîtres qui le rendirent,
cependant ma tante Elisabeth, avec sa fierté castillane, me dit ...
[12].

       *       *       *       *       *

Je vis partir le général Carteau ou Cartaud, qui parada sur la place
Grenette. Je vois encore son nom sur les fourgons[13] défilant
lentement et à grand bruit par la rue Montorge pour aller à Toulon.

       *       *       *       *       *

Un grand événement se préparait pour moi, j'y fus fort sensible dans
le moment, mais il était trop tard, tout lien d'amitié était à jamais
rompu entre mon père et moi, et mon horreur pour les détails bourgeois
et pour Grenoble était désormais invincible.

Ma tante Séraphie était malade depuis longtemps. Enfin, on parla
de danger; ce fut la bonne Marion (Marie Thomasset), mon amie,
qui prononça ce grand mot. Le danger devint pressant, les prêtres
affluèrent.

Un soir d'hiver, ce me semble, j'étais dans la cuisine, vers les sept
heures du soir[14], au point H, vis-à-vis l'armoire de Marion.
Quelqu'un vint dire: «Elle est passée.» Je me jetai à genoux au point
H pour remercier Dieu de cette grande délivrance.

Si les Parisiens sont aussi niais en 1880 qu'en 1835, cette façon de
prendre la mort de la sœur de ma mère me fera passer pour barbare,
cruel, atroce.

Quoi qu'il en soit, telle est la vérité. Après la première semaine de
messes des morts et de prières, tout le monde se trouva grandement
soulagé[15] dans la maison. Je crois que mon père même fut bien aise
d'être délivré de cette maîtresse diabolique, si toutefois elle a été
sa maîtresse, ou de cette amie intime diabolique.

Une de ses dernières actions avait été, un soir que je lisais sur la
commode de ma tante Elisabeth[16], au point H, la _Henriade_ ou
_Bélisaire_, que mon grand-père venait de me prêter, de s'écrier: «
Comment peut-on donner de tels livres à cet enfant! Qui lui a donné ce
livre?»

Mon excellent grand-père, sur ma demande importune, venait d'avoir la
complaisance, malgré le froid, d'aller avec moi jusque dans son cabinet
de travail, touchant la terrasse, à l'autre bout de la maison, pour me
donner ce livre dont j'avais soif ce soir-là.

Toute la famille était en rang d'oignons devant le feu, au point D
[17]. On répétait souvent, à Grenoble, ce mot: rang d'oignons[18].
Mon grand-père, au reproche insolent de sa fille, ne répondit, en
haussant les épaules, que: «Elle est malade.»

J'ignore absolument la date de cette mort; je pourrai la faire prendre
sur les registres de l'état-civil à Grenoble[19].

       *       *       *       *       *

Il me semble que bientôt après j'allai à l'École centrale, chose que
Séraphie n'eût jamais souffert. Je crois que ce fut vers 1797 et que je
ne fus que trois ans à l'École centrale.


[Footnote 1: _Chapitre XXII._--Ce chapitre, non numéroté par Stendhal, va du
fol. 311 _ter_ au fol. 315 _bis._--Le chapitre commence ainsi: «Le
fameux siège de Lyon (dont plus tard j'ai tant connu le chef, M. de
Précy, à Brunswick, 1806-1809, mon premier modèle d'homme de bonne
compagnie, après M. de Tressan, dans ma première enfance).»

--Le fol. 311 _bis_ porte simplement ces deux mentions: «Tome second»,
et: «Siège de Lyon, été de 1793.»]

[Footnote 2: _Le siège de Lyon agitait ..._--Variante: «_Agita._»]

[Footnote 3: ... _dont le cousin ou neveu ..._--Les deux mots: _cousin ou_,
ont été rayés au crayon par R. Colomb.]

[Footnote 4: ... _se battait dans Lyon ..._--Il ne se battait pas; sa
condamnation à mort fut motivée sur une lettre écrite à une dame de
ses amies et interceptée par Dubois de Crancé. (Note au crayon de R.
Colomb.)]

[Footnote 5: _C'est au point H que j'ai peut-être éprouvé ..._--En face,
au verso du fol. 311 _ter_, se trouve un plan de la scène: dans le
«cabinet d'histoire naturelle», garni sur ses deux plus grands murs
d' «armoires fermées contenant minéraux, coquillages», est la «table
de déjeuner avec café au lait excellent et fort bons petits pains
très cuits, _griches_ perfectionnées»; autour de la table, en «S, M.
Senterre avec son chapeau à larges bords, à cause de ses yeux faibles
et bordés de rouge»; en «H, moi, dévorant ses nouvelles». La terrasse
est voisine; au bout se trouve en «J, mon jardin particulier, à côté de
la pierre à eau».]

[Footnote 6: _ ... et les prêtres ..._--Ms.: «_Tresp._»]

[Footnote 7: _M. Senterre, employé à la poste aux lettres ..._--Stendhal a
déjà parlé de son cousin Senterre et de la scène des journaux. Voir
plus haut, chapitre XII.]

[Footnote 8: ... _le seul livre que j'ai à Rome ..._--Ms.: «_Mero._»]

[Footnote 9: ... _à dix ans ..._--Ms.: «_Ten._»]

[Footnote 10: ... _la montagne de Méandre (prononcez Mioudre)..._--En face, au
verso du fol 312, est un dessin représentant la silhouette des plateaux
de Saint-Nizier (A) et de Sornin (B) jusqu'à la vallée de l'Isère (V).
«Méaudre ou Mioudre en M, dans la vallée entre les deux montagnes A
et B»; «V, vallée de Voreppe, adorée par moi comme étant le chemin de
Paris».]

[Footnote 11: ... _Méaudre ..._--Ms.: «_Mioudre._»--Méaudre est un village de
784 habitants situé à 1.012 m. d'altitude, dans la vallée de la Bourne.]

[Footnote 12: ... _ma tante Elisabeth, avec sa fierté castillane, me dit
..._--Le reste de la page a été laissé en blanc par Stendhal.
Cet alinéa et le suivant, accompagnés d'un grand blanc, étaient
certainement destinés à être développés.]

[Footnote 13: ... _sur les fourgons ..._--Variante: «_Ses fourgons._»]

[Footnote 14: ... _j'étais dans la cuisine vers les sept heures du soir
..._--Suit un plan de la cuisine. Sur la «grande table» de milieu, en
«O, boîte à poudre qui éclata». En H, le jeune Henri devant l'armoire.
(Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)]

[Footnote 15: ... _se trouva grandement soulagé ..._--Variante: «_Délivré._»]

[Footnote 16: ... _un soir que je lisais sur la commode de ma tante Elisabeth
..._--En face, au verso du fol. 313 _quater_, est un plan de la partie
de l'appartement Gagnon occupé par les chambres d'Elisabeth et Séraphie
Gagnon. Dans la chambre d'Elisabeth, en «H, moi lisant la _Henriade_
ou _Bélisaire_, dont mon grand-père admirait beaucoup le quinzième
chapitre ou le commencement: _Justinien vieillissait ..._ Quel tableau
de la vieillesse de Louis XV, disait-il!»--Dans un angle de la place
Grenette est figuré l'«escalier et perron de la maison Périer-Lagrange.
François, le fils aîné, bon et bête, grand homme de cheval, épousa ma
sœur Pauline pendant les campagnes d'Allemagne».]

[Footnote 17: _Toute la famille était en rang d'oignons devant le jeu au point
D._--Plan de la chambre d'Elisabeth Gagnon en haut du fol. 314; autour
de la cheminée, en D, la famille en _rang d'oignons_; en face de la
cheminée, le jeune Beyle lisant sur la commode.]

[Footnote 18: ... _rang d'oignons._--On lit en haut du fol. 315 _bis_: «30
décembre 1835. Omar.»--Le fol. 315 porte simplement: «Chapitre XIX.»
Ce chapitre commence au milieu de la page 315 _bis_, suivant une
indication de Stendhal lui-même.]

[Footnote 19: ... _sur les registres de l'état civil à Grenoble._--Séraphie
Gagnon est morte le 9 janvier 1797, à dix heures du soir.]



CHAPITRE XXIII[1]


ÉCOLE CENTRALE


Bien des années après, vers 1817, j'appris de M. de Tracy que c'était
lui, en grande partie, qui avait fait la loi excellente des Écoles
centrales[2].

Mon grand-père fut le très digne chef du jury chargé de présenter à
l'administration départementale les noms des professeurs et d'organiser
l'école. Mon grand-père adorait les lettres et l'instruction, et,
depuis quarante ans, était à la tête de tout ce qui s'était fait de
littéraire et de libéral à Grenoble.

Séraphie l'avait vertement blâmé d'avoir accepté ces fonctions de
membre du jury d'organisation, mais le fondateur de la bibliothèque
publique devait à sa considération dans le monde d'être le chef de
l'École centrale[3].

Mon maître Durand, qui venait à la maison me donner des leçons, fut
professeur de latin; comment ne pas aller à son cours à l'École
centrale? Si Séraphie eût vécu, elle eût trouvé une raison, mais,
dans l'état des choses, mon père se borna à dire des mots profonds et
sérieux sur le danger des mauvaises connaissances pour les mœurs. Je ne
me sentais pas de joie; il y eut une séance d'ouverture de l'École dans
les salles de la bibliothèque, où mon grand-père fit un discours.

C'est peut-être là cette assemblée si nombreuse dans la première salle
SS[4], dont je trouve l'image dans ma tête.

Les professeurs étaient MM. Durand, pour la langue latine; Gattel,
grammaire générale et même logique, ce me semble; Dubois-Fontanelle,
auteur de la tragédie d'_Ericie_[5] _ou la Vestale_ et rédacteur
pendant vingt-deux ans de la Gazette des Deux-Ponts[6],
belles-lettres; Trousset, jeune médecin, la chimie; Jay, grand hâbleur
de cinq pieds dix pouces, sans l'ombre de talent, mais bon pour
enfiévrer (monter la tête des enfants), le dessin,--il eut bientôt
trois cents élèves; Chalvet (Pierre, Vincent), jeune pauvre libertin,
véritable auteur sans aucun talent, l'histoire--et chargé de recevoir
l'argent des inscriptions qu'il mangea en partie avec trois sœurs,
fort catins de leur métier, qui lui donnèrent une nouvelle v..., de
laquelle il mourut bientôt après; enfin Dupuy, le bourgeois le plus
emphatique et le plus paternel que j'aie jamais vu, professeur de
mathématiques--sans l'ombre de talent. C'était à peine un arpenteur,
on le nomma dans une ville qui avait un Gros! Mais mon grand-père ne
savait pas un mot de mathématiques et les haïssait, et d'ailleurs
l'emphase du père Dupuy (comme nous l'appelions; lui nous disait:
mes enfants) était bien faite pour lui conquérir l'estime générale à
Grenoble. Cet homme si vide disait cependant une grande parole: «_Mon
enfant, étudie la Logique de Condillac, c'est la base de tout._»

On ne dirait pas mieux aujourd'hui, en remplaçant toutefois le nom de
Condillac par celui de Tracy.

Le bon, c'est que je crois que M. Dupuy ne comprenait pas le premier
mot de cette logique de Condillac, qu'il nous conseillait; c'était un
fort mince volume petit in-12. Mais j'anticipe, c'est mon défaut, il
faudra peut-être en relisant effacer toutes ces phrases qui offensent
l'ordre chronologique.

Le seul homme parfaitement à sa place était M. l'abbé Gattel, abbé
coquet, propret, toujours dans la société des femmes, véritable abbé
du XVIIe siècle; mais il était fort sérieux en faisant son
cours et savait, je crois, tout ce qu'on savait alors des habitudes
principales des mouvements d'instinct et en second lieu de facilité et
d'analogie que les peuples ont suivie en formant les langues.

M. Gattel avait fait un fort bon dictionnaire où il avait osé noter
la prononciation, et dont je me suis toujours servi. Enfin, c'était
un homme qui savait travailler cinq à six heures tous les jours, ce
qui est rare en province, où l'on ne sait que _baguenauder_ toute la
journée.

Les niais de Paris blâment cette peinture de la prononciation saine,
naturelle. C'est par lâcheté et par ignorance. Ils ont peur d'être
ridicules en notant la prononciation d'_Anvers_ (ville), de _cours_, de
_vers._ Ils ne savent pas qu'à Grenoble, par exemple, on dit: J'ai été
au _Cour-ce_, ou: j'ai lu des _ver-ce_ sur _Anver-se_ et _Calai-se._
Si l'on parle ainsi à Grenoble, ville d'esprit et tenant encore un peu
aux pays du Nord, qui pour la langue ont évincé le Midi, que sera-ce
à Toulouse, Béziers, Pézenas, Digne? Pays où l'on devrait afficher la
prononciation française à la porte des églises.

Un ministre de l'Intérieur qui voudrait faire son métier, au lieu
d'intriguer auprès du roi et dans les Chambres, comme M. Guizot[7],
devrait demander un crédit de deux millions par an pour amener[8] au
niveau d'instruction des autres Français les peuples qui habitent dans
le fatal triangle qui s'étend entre Bordeaux, Bayonne et Valence. On
croit aux sorciers, on ne sait pas lire et on ne parle pas français
en ces pays. Ils peuvent produire par hasard un homme supérieur
comme Lannes, Soult, mais le général ...[9] y est d'une ignorance
incroyable. Je pense qu'à cause du climat et de l'amour et de
l'énergie qu'il donne à la machine, ce triangle devrait produire les
premiers hommes de France. La Corse me conduit à cette idée.

Avec ses 180.000 habitants, cette île a donné huit ou dix hommes de
mérite à la Révolution et le département du Nord, avec ses 900.000
habitants, à peine un. Encore j'ignore le nom de cet _un._ Il va sans
dire que les prêtres[10] sont tout-puissants dans ce fatal triangle.
La civilisation est de Lille à Rennes et cesse vers Orléans et Tours.
Au sud de Grenoble est sa brillante limite[11].

       *       *       *       *       *

Nommer les professeurs à l'École centrale[12] coûtait peu et était
bientôt fait, mais il y avait de grandes réparations à faire aux
bâtiments. Malgré la guerre, tout se faisait dans ces temps d'énergie.
Mon grand-père demandait sans cesse des fonds à l'administration
départementale.

Les cours s'ouvrirent au printemps, je crois, dans des salles
provisoires.

Celle de M. Durand avait une vue délicieuse et enfin, après un mois,
j'y fus sensible. C'était un beau jour d'été et une brise douce agitait
les foins des glacis de la porte de Bonne, sous nos yeux[13], à
soixante ou quatre-vingts pieds plus bas.

Mes parents me vantaient sans cesse, et à leur manière, la beauté des
champs, de la verdure, des fleurs, etc., des renoncules, etc.

Ces plates phrases m'ont donné, pour les fleurs et les plates-bandes,
un dégoût qui dure encore.

Par bonheur, la vue magnifique que je trouvai _tout seul_ à une fenêtre
du collège, voisine de la salle du latin, où j'allais rêver tout seul,
surmonta le profond dégoût causé par les phrases de mon père et des
prêtres, ses amis.

C'est ainsi que, tant d'années après, les phrases nombreuses et
prétentieuses de MM. Chateaubriand et de Salvandy m'ont fait écrire _le
Rouge et le Noir_ d'un style trop haché. Grande sottise, car dans vingt
ans, qui songera aux fatras hypocrites de ces Messieurs? Et moi, je
mets un billet à une loterie, dont le gros lot se réduit à ceci: être
lu en 1935.

C'est la même disposition d'âme qui me faisait fermer les yeux aux
paysages des extases de ma tante Séraphie. J'étais en 1794 comme
le peuple de Milan[14] est en 1835: les autorités allemandes et
abhorrées veulent lui faire goûter Schiller, dont la belle âme, si
différente de celle du plat Goethe, serait bien choquée de voir de tels
apôtres à sa gloire.

       *       *       *       *       *

Ce fut une chose bien étrange pour moi que de débuter, au printemps de
1791 ou 95, à onze ou douze ans, dans une école où j'avais dix ou douze
camarades.

Je trouvai la réalité bien au-dessous des folles images de mon
imagination. Ces camarades n'étaient pas assez gais, pas assez fous,
et ils avaient des façons bien ignobles.

Il me semble que M. Durand, tout enflé de se voir professeur d'une
École centrale, mais toujours bonhomme, me mit à traduire Salluste, _De
Bello Jugurtino._ La liberté produisit ses premiers fruits, je revins
au bon sens en perdant ma colère et goûtai fort Salluste.

Tout le collège était rempli d'ouvriers, beaucoup de chambres de notre
troisième étage étaient ouvertes, j'allais y rêver seul.

Tout m'étonnait dans cette liberté tant souhaitée, et à laquelle
j'arrivais enfin. Les charmes que j'y trouvais n'étaient pas ceux que
j'avais rêvés, ces compagnons si gais, si aimables, si nobles, que
je m'étais figurés, je ne les trouvais pas, mais à leur place, des
polissons très égoïstes.

Ce désappointement, je l'ai eu à peu près dans tout le courant de ma
vie. Les seuls bonheurs d'ambition en ont été exempts, lorsque, en
1810[15], je fus auditeur et, quinze jours après, inspecteur du
mobilier. Je fus ivre de contentement, pendant trois mois, de n'être
plus commissaire des Guerres et exposé à l'envie et aux mauvais
traitements de ces héros si grossiers qui étaient les manœuvres
de l'Empereur à Iéna et à Wagram. La postérité ne saura jamais la
grossièreté et la bêtise de ces gens-là, hors de leur champ de
bataille. Et même sur ce champ de bataille, quelle prudence! C'étaient
des gens comme l'amiral Nelson, le héros de Naples (voir Caletta et
ce que m'a conté M. Di Fiore), comme Nelson, songeant toujours à ce
que chaque blessure leur rapporterait en dotations et en croix. Quels
animaux ignobles, comparés à la haute vertu du général Michaud, du
colonel Mathis! Non, la postérité ne saura jamais quels plats jésuites
ont été ces héros des bulletins de Napoléon, et comme je riais en
recevant le _Moniteur_, à Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, que personne
presque ne recevait à l'armée afin qu'on ne pût pas se moquer des
messages. Les Bulletins étaient des machines de guerre, des _travaux de
campagne_, et non des pièces historiques.

Heureusement pour la pauvre vérité, l'extrême lâcheté de ces héros,
devenus pairs de France et juges en 1835, mettra la postérité au fait
de leur héroïsme en 1809. Je ne fais exception que pour l'aimable
Lasalle et pour Exelmans, qui depuis... Mais alors il n'était pas allé
rendre visite au maréchal Bournon, ministre de la Guerre. Moncey aussi
n'aurait pas fait certaines bassesses, mais Suchet...[16] J'oubliais
le grand Gouvion-Saint-Cyr avant que l'âge l'eût rendu à-demi imbécile,
et celte imbécillité remonte à 1814. Il n'eut plus, après cette époque,
que le talent d'écrire. Et dans l'ordre civil, sous Napoléon, quels
plats bougres[17] que M. de B...., venant persécuter M. Daru à
Saint-Cloud, au mois de novembre, dès sept heures du matin, que le
comte d'Argout, bas flatteur du général Sébastiani[18]!


Mais, bon Dieu, où en suis-je? A l'école de latin, dans les bâtiments
du collège.


[Footnote 1: Le _chapitre XXIII_ est le chapitre XIX du manuscrit (fol. 315
_bis_ à 331 _bis_).--Écrit à Rome, les 30 et 31 décembre 1835, et
1er janvier 1836.]

[Footnote 2: ... _la loi excellente des Écoles centrales._--Stendhal avait
d'abord écrit: «La loi excellente des Écoles centrales avait été faite,
ce me semble, par un comité dont M. de Tracy était le chef avec 6.000
francs d'appointements, lui qui avait commencé avec 200.000 livres
de rente; mais ceci arrivera plus tard.»--Sur l'enseignement donné
dans les Écoles centrales en général et dans celle de Grenoble, en
particulier, ainsi que sur les camarades et amis d'Henri Beyle, voir
l'ouvrage de M. A. Chuquet, _Stendhal-Beyle_ (1904).]

[Footnote 3: ... _d'être le chef de l'École centrale.--_Peut-être aussi
la crainte des patriotes entra-t-elle pour quelque chose dans
l'acceptation de cette fonction. (Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 4: ... _dans la première salle SS ..._--Plan de cette salle, à
l'entrée de laquelle se trouvait le «bureau du bibliothécaire, le
R. P. Ducros».--Au verso du fol. 314, Stendhal a figuré un plan du
collège (aujourd'hui le Lycée de filles), alors situé entre la «rue
Neuve, le faubourg Saint-Germain de Grenoble», et les «remparts de
la ville en 1795». On y voit au rez-de-chaussée la «première salle
des mathématiques» et la «salle de la chimie, professée par M. le Dr
Trousset»; au premier étage, la «seconde salle où j'ai remporté le
premier prix, sur sept ou huit élèves admis un mois après à l'École
polytechnique»; enfin la «salle de latin, au second ou troisième,
vue délicieuse» sur les «montagnes d'Echirolles» et sur des sommets
recouverts par des «neiges éternelles ou de huit mois de l'année au
moins».]

[Footnote 5: ... _la tragédie d'_Ericie ...--Ms.: «_Aricie._»]

[Footnote 6: ... _la Gazette des Deux-Ponts ..._--La _Gazette universelle
de politique et de littérature des Deux-Ponts_, fondée en 1770.
Dubois-Fontanelle n'y collabora que jusqu'au 1er juin 1776.]

[Footnote 7: ... _M. Guizot ..._--Ms.: «_Zotgui._»]

[Footnote 8: ... _pour amener ..._--Variante: «_Porter._»]

[Footnote 9: ... _mais le général ..._--Le mot est en blanc dans le manuscrit.]

[Footnote 10: _Il va sans dire que les prêtres ..._--Ms.: «_Tresp._»]

[Footnote 11: _Au sud de Grenoble est sa brillante limite._--On lit en tête du
fol. 324: «31 décembre 1835. Omar.»--Ce feuillet n'a qu'une seule ligne
écrite; le reste est blanc.]

[Footnote 12: _Nommer les professeurs à l'École centrale ..._--On lit en haut
du fol. 325: «31 décembre 1835. Omar. Commencé ce livre, dont voici la
trois cent vingt-cinquième page, et cent, me ferait quatre cents le
... 1835.»--Le verso du même feuillet porte: «Rapidité: le 3 décembre
1835, j'en étais à 93, le 31 décembre à 325. 232 en 28 jours. Sur quoi
il y a eu voyage à Cività-Vecchia. Aucun travail les jours de voyage et
le soir d'arrivée ici, soit un ou deux sans écrire. Donc, en 23 jours,
232, ou dix pages par jour, ordinairement dix-huit ou vingt pages par
jour, et les jours de courrier quatre ou cinq ou pas du tout. Comment
pourrais-je écrire bien physiquement? D'ailleurs, ma mauvaise écriture
arrête les indiscrets. 1er janvier 1836.»]

--En interligne (aux mots: les professeurs de l'École centrale),
Stendhal a écrit: «MM. Gattel, Dubois-Fontanelle, Trousset, Villars
(paysan des Hautes-Alpes), Jay, Durand, Dupuy, Chabert, les voilà à peu
près par ordre d'utilité pour les enfants; les trois premiers avaient
du mérite.»--En face (fol. 324 verso) est encore un plan du «Collège ou
École centrale».]

[Footnote 13: ... _sous nos yeux ..._--Variante: «_Vis-à-vis de nous._»]

[Footnote 14: ... _le peuple de Milan ..._--Ms.: «_Lanmi._»]

[Footnote 15: ... _lorsque, en_ 1810 ...--Ms.: «1811.»]

[Footnote 16: ... _mais Suchet ..._--Suit un blanc d'un quart de ligne.]

[Footnote 17: ... _quels plats bougres ..._--Ms.: «_Ougresb._»]

[Footnote 18: ... _général Sébastiani!_--Ms.: «_Bastiani-sebas._»]



CHAPITRE XXIV[1]


Je ne réussissais guère avec mes camarades; je vois aujourd'hui que
j'avais alors un mélange fort ridicule de hauteur et de besoin de
m'amuser. Je répondis à leur égoïsme le plus âpre par mes idées de
noblesse espagnole. J'étais navré quand, dans leurs jeux, ils me
laissaient de côté; pour comble de misère, je ne savais point ces jeux,
j'y portais une noblesse d'âme, une délicatesse qui devaient leur
sembler de la folie absolue. La finesse et la promptitude de l'égoïsme,
un égoïsme, je crois, hors de mesure, sont les seules choses qui aient
du succès parmi les enfants.

Pour achever mon peu de succès, j'étais timide envers le professeur,
un mot de reproche contenu et dit par hasard par ce petit bourgeois
pédant avec un accent juste, me faisait venir les larmes aux yeux.
Ces larmes étaient de la lâcheté aux yeux de MM. Gauthier frères,
Saint-Ferréol, je crois, Robert (directeur actuel du théâtre Italien, à
Paris), et surtout Odru. Ce dernier était un paysan très fort et encore
plus grossier, qui avait un pied de plus qu'aucun de nous et que nous
appelions Goliath; il en avait la grâce, mais nous donnait de fières
taloches quand sa grosse intelligence s'apercevait enfin que nous nous
moquions de lui.

Son père, riche paysan de Lumbin ou d'un autre village dans la
vallée[2]. (On appelle ainsi par excellence l'admirable vallée de
l'Isère, de Grenoble à Montmélian. Réellement, la vallée s'étend
jusqu'à la _dent_ de Moirans, de cette sorte[3].)

       *       *       *       *       *

Mon grand-père avait profité du départ de Séraphie pour me faire suivre
les cours de mathématiques, de chimie et de dessin.

M. Dupuy, ce bourgeois si emphatique et si plaisant, était, en
importance citoyenne, une sorte de rival subalterne de M. le docteur
Gagnon. Il était à plat ventre devant la noblesse, mais cet avantage
qu'il avait sur M. Gagnon était compensé par l'absence totale
d'amabilité et d'idées littéraires, qui alors formaient comme le pain
quotidien de la conversation. M. Dupuy, jaloux de voir M. Gagnon
membre du jury d'organisation et son supérieur, n'accueillit point la
recommandation de ce rival heureux en ma faveur, et je n'ai gagné ma
place dans la salle de mathématiques qu'à force de mérite, et en voyant
ce mérite, pendant trois ans de suite, mis continuellement en question.
M. Dupuy, qui parlait sans cesse et (jamais trop) de Condillac et de
sa Logique, n'avait pas l'ombre de logique dans la tête. Il parlait
noblement et avec grâce, et il avait une figure imposante et des
manières fort polies.

Il eut une idée bien belle en 1794, ce fut de diviser les cent élèves
qui remplissaient la salle au rez-de-chaussée, à la première leçon de
mathématiques, en brigades de six ou de sept ayant chacune un chef.

Le mien était un _grand_, c'est-à-dire un jeune homme au-delà de la
puberté et ayant un pied de plus que nous. Il nous crachait dessus,
en plaçant adroitement un doigt devant sa bouche. Au régiment, un tel
caractère s'appelle _arsouille._ Nous nous plaignions de cet arsouille,
nommé, je crois, Raimonet, à M. Dupuy, qui fut admirable de noblesse
en le cassant. M. Dupuy avait l'habitude de donner leçon aux jeunes
officiers d'artillerie de Valence et était fort sensible à l'honneur
(au coup d'épée).

Nous suivions le plat cours de Bezout, mais M. Dupuy eut le bon esprit
de nous parler de Clairaut et de la nouvelle édition que M. Biot (ce
charlatan travailleur) venait d'en donner.

Clairaut était fait pour ouvrir l'esprit, que Bezout tendait à laisser
à jamais bouché. Chaque proposition, dans Bezout, a l'air d'un grand
secret appris d'une bonne femme voisine.

       *       *       *       *       *

Dans la salle de dessin, je trouvai que M. Jay et M. Couturier (au
nez cassé), son adjoint, me faisaient une terrible injustice. Mais M.
Jay, à défaut de tout autre mérite, avait celui de l'emphase, laquelle
emphase, au lieu de nous faire rire, nous enflammait. M. Jay obtenait
un beau succès, fort important pour l'École centrale, calomniée par les
prêtres. Il avait deux ou trois cents élèves.

Tout cela était distribué par bancs de sept ou huit[4], et chaque
jour il fallait faire construire de nouveaux bancs. Et quels modèles!
de mauvaises académies dessinées par MM. Pajou et Jay lui-même; les
jambes, les bras, tout était en à peu près, bien patauds, bien lourds,
bien laids. C'était le dessin de M. Moreau jeune, ou de ce M. Cachoud
qui parle si drôlement de Michel-Ange et du Dominiquin dans ses trois
petits volumes sur l'Italie.

Les grandes têtes étaient dessinées à la sanguine ou gravées à la
manière du crayon. Il faut avouer que la totale ignorance du dessin
y paraissait moins que dans les _académies_ (figures nues). Le grand
mérite de ces têtes, qui avaient dix-huit pouces de haut, était que les
hachures fussent bien parallèles; quant à imiter la nature, il n'en
était pas question.

Un nommé Moulezin, bête et important à manger du foin et aujourd'hui
riche et important bourgeois de Grenoble, et sans doute l'un des plus
rudes ennemis du sens commun, s'immortalisa bientôt par le parallélisme
parfait de ses hachures à la sanguine. Il faisait des académies et
avait été élève de M. Villonne (de Lyon); moi, élève de M. Le Roy, que
la maladie et le bon goût parisien avaient empêché de son vivant d'être
aussi charlatan que M. Villonne à Lyon, dessinateur pour étoffes, je ne
pus obtenir que les grandes têtes, ce qui me choqua fort, mais eut le
grand avantage d'être une leçon de modestie.

       *       *       *       *       *

J'en avais grand besoin, puisqu'il faut parler net. Mes parents, dont
j'étais l'ouvrage, s'applaudissaient de mes talents devant moi, et je
me croyais le jeune homme le plus distingué de Grenoble.

Mon infériorité dans les jeux avec mes camarades de latin commença à
m'ouvrir les yeux. Le banc des grandes têtes, vers H[5], où l'on me
plaça, tout près des deux fils d'un cordonnier, à figures ridicules
(quelle inconvenance pour le petit-fils de M. Gagnon!), m'inspira la
volonté de crever ou d'avancer[6].

Voici l'histoire de mon talent pour le dessin: ma famille, toujours
judicieuse, avait décidé, après un an ou dix-huit mois de leçons chez
cet homme si poli, M. Le Roy, que je dessinais fort bien.

Le fait est que je ne me doutais pas seulement que le dessin est une
invention de la nature. Je dessinais avec un crayon noir et blanc une
tête en demi-relief. (J'ai vu à Rome, au Braccio nuovo, que c'est la
tête de Musa, médecin d'Auguste.) Mon dessin était propre, froid, sans
aucun mérite, comme le dessin d'un jeune pensionnaire.

Mes parents, qui avec toutes leurs phrases sur les beautés de la
campagne et les beaux paysages, n'avaient aucun sentiment des arts, pas
une gravure passable à la maison, me déclarèrent très fort en dessin.
M. Le Roy vivait encore et peignait[7] des paysages à la gouache
(couleur épaisse), moins mal que le reste.

J'obtins de laisser là le crayon et de peindre à la gouache.

M. Le Roy avait fait une vue du pont de la Vence, entre la Buisserate
et Saint-Robert, prise du point A[8].

Je passais ce pont plusieurs fois l'an pour aller à Saint-Vincent, je
trouvais que le dessin, surtout la montagne en M, ressemblait fort,
je fus illusionné. Donc, d'abord, et avant tout, il faut qu'un dessin
ressemble à la nature!

Il n'était plus question de hachures bien parallèles. Après cette belle
découverte, je fis de rapides progrès.

Le pauvre M. Le Roy vint à mourir, je le regrettai. Cependant, j'étais
encore esclave alors, et tous les jeunes gens allaient chez M.
Villonne, dessinateur pour étoffes chassé de _Commune-Affranchie_ par
la guerre et les échafauds. Commune-Affranchie était le nouveau nom
donné à Lyon depuis sa prise.

Je communiquai à mon père (mais par hasard et sans avoir l'esprit d'y
songer) mon goût pour la gouache, et j'achetai de Mme Le
Roy, au triple de leur valeur, beaucoup de gouaches de son mari.

Je convoitais fort deux volumes des _Contes_ de La Fontaine, avec
gravures fort délicatement faites, mais fort claires.

«Ce sont des horreurs, me dit Mme Le Roy avec ses beaux
yeux de soubrette bien hypocrites; mais ce sont des chefs-d'œuvre.»

Je vis que je ne pouvais escamoter le prix des _Contes_ de La Fontaine
sur celui des gouaches. L'École centrale s'ouvrit, je ne songeai plus
à la gouache, mais ma découverte me resta[9]: il fallait imiter
la nature, et cela empêcha peut-être que mes grandes têtes, copiées
d'après ces plats dessins, fussent aussi exécrables qu'elles auraient
dû l'être. Je me souviens du _Soldat indigné_, dans Héliodore chassé,
de Raphaël; je ne vois jamais l'original (au Vatican) sans me souvenir
de ma copie; le mécanisme du crayon, tout-à-fait arbitraire, même faux,
brillait surtout dans le dragon qui surmonte le casque.

Quand nous avions fait un ouvrage passable, M. Jay s'asseyait à la
place de l'élève, corrigeait un peu la tête et raisonnait avec emphase,
mais enfin en raisonnant, et enfin signait la tête par derrière,
apparemment _ne varietur_, pour qu'elle pût, au milieu ou à la fin
de l'année, être présentée au concours. Il nous enflammait, mais
n'avait pas la plus petite notion du _beau._ Il n'avait fait en sa vie
qu'un tableau indigne, une Liberté copiée d'après sa femme, courte,
ramassée, sans forme. Pour l'alléger, il avait occupé le premier plan
par un tombeau derrière lequel la Liberté paraissait cachée jusqu'aux
genoux[10].


       *       *       *       *       *

La fin de l'année arriva, il y eut des examens en présence du jury, et,
je crois, d'un membre du Département.

Je n'obtins qu'un misérable _accessit_, et encore pour faire plaisir,
je pense, à M. Gagnon, chef du jury, et à M. Dausse, autre membre du
jury, fort ami de M. Gagnon.

Mon grand-père en fut humilié, et il me le dit avec une politesse
et une mesure parfaites. Son mot si simple fit sur moi tout l'effet
possible. Il ajouta en riant: «Tu ne savais que nous montrer ton gros
derrière!»

Cette position peu aimable avait été remarquée au tableau de la salle
de mathématiques.

C'était une ardoise de six pieds sur quatre, soutenue, à cinq pieds de
haut, par un châssis fort solide; on y montait par trois degrés.

M. Dupuy faisait démontrer une proposition, par exemple le carré de
l'hypoténuse ou ce problème: un ouvrage coûte sept livres, quatre sous,
trois deniers la toise; l'ouvrier en a fait deux toises, cinq pieds,
trois pouces. Combien lui revient-il?

Dans le courant de l'année, M. Dupuy avait toujours appelé au tableau
M. de Monval, qui était noble, M. de Pina, noble et ultra. M. Anglès,
M. de Renneville, noble, et jamais moi, ou une seule fois[11].

Le cadet Monval, buse à figure de buse, mais bon mathématicien (terme
de l'école), a été massacré par les brigands en Calabre, vers 1806, je
crois. L'aîné, étant avec Paul-Louis Courier dans sa prise...[12],
devint un sale vieux ultra. Il fut colonel, ruina d'une vilaine façon
une grande dame de Naples; à Grenoble, voulut souffler le froid et le
chaud vers 1830, fut découvert et généralement méprisé. Il est mort de
ce mépris général, et richement mérité, fort loué par les dévots (voir
la _Gazette_ de 1832 ou 1833). C'était un joli homme, coquin à tout
faire.

M. de P..., maire à Grenoble de 1825 à 1830. Ultra à tout faire et
oubliant la probité en faveur de ses neuf ou dix enfants, il a réuni 60
ou 70.000 francs de rente. Fanatique sombre et, je pense, coquin à tout
faire, vrai jésuite[13].

Anglès, depuis préfet de police, travailleur infatigable, aimant
l'ordre, mais en politique coquin à tout faire, mais, selon moi,
infiniment moins coquin que les deux précédents, lesquels, dans le
genre coquin, tiennent la première place dans mon esprit.

La jolie Mme la comtesse Anglès était amie de Mme
la comtesse Daru[14], dans le salon de laquelle je la vis. Le joli
comte de Meffrey (de Grenoble, comme M. Anglès) était son amant. La
pauvre femme s'ennuyait beaucoup, ce me semble, malgré les grandes
places du mari.

Ce mari, fils d'un avare célèbre, et avare lui-même, était
l'animal le plus triste et avait l'esprit le plus pauvre, le plus
anti-mathématique. D'ailleurs, lâche jusqu'au scandale; je conterai
plus tard l'histoire de son soufflet et de sa queue. Vers 1826 ou 29,
il perdit la préfecture de police et alla bâtir un beau château dans
les montagnes, près de Roanne, et y mourut fort brusquement bientôt
après, jeune encore. C'était un triste animal, il avait tout le mauvais
du caractère dauphinois, bas, fin, cauteleux, attentif aux moindres
détails.

M. de Renneville, cousin des Monval, était beau et bête à manger du
foin. Son père était l'homme le plus sale et le plus fier de Grenoble.
Je n'ai plus entendu parler de lui depuis l'école.

M. de Sinard, bon écolier, réduit à la mendicité par l'émigration,
protégé et soutenu par M. de Vaulserre, fut mon ami.

Monté au tableau, on écrivait en O[15]. La tête du démontrant
était bien à huit pieds de haut. Moi, placé en évidence une fois
par mois, nullement soutenu par M. Dupuy, qui parlait à Monval ou à
M. de Pina pendant que je démontrais, j'étais pénétré de timidité
et je bredouillais. Quand je montai au tableau à mon tour, devant
le jury, ma timidité redoubla, je m'embrouillai en regardant ces
Messieurs, et surtout le terrible M. Dausse, assis à côté et à droite
du tableau. J'eus la présence d'esprit de ne plus les regarder,
de ne plus faire attention qu'à mon opération, et je m'en tirai
correctement, mais en les ennuyant. Quelle différence avec ce qui se
passa en août 1799! Je puis dire que c'est à force de mérite que j'ai
percé _aux mathématiques_ et au dessin, comme nous disions à l'École
centrale[16].

J'étais gros et peu grand, j'avais une redingote gris clair, de là le
reproche.

«Pourquoi donc n'as-tu pas eu de prix? me disait mon grand-père.

--Je n'ai pas eu le temps.»

Les cours n'avaient, je crois, duré, cette première année, que quatre
ou cinq mois.

       *       *       *       *       *

J'allai à Claix, toujours fou de la chasse; mais en courant les champs,
malgré mon père, je réfléchissais profondément à ce mot: «Pourquoi
n'as-tu pas eu de prix?»

Je ne puis me rappeler si je suis allé pendant

quatre ans ou seulement pendant trois à l'École centrale. Je suis sûr
de la date de sortie, examen de la fin de 1799, les Russes attendus à
Grenoble.

Les aristocrates et mes parents, je crois, disaient:


    _O Rus, quando ego le adspiciam!_


Pour moi, je tremblais pour l'examen qui devait me faire sortir de
Grenoble! Si j'y reviens jamais, quelques recherches dans les archives
de l'Administration départementale, à la Préfecture, m'apprendront si
l'École centrale a été ouverte en 1796 ou seulement en 1797[17].

On comptait alors par les années de la République, c'était l'an V ou
l'an VI. Ce n'est que longtemps après, quand l'Empereur l'a bêtement
voulu, que j'ai appris à connaître 1796, 1797. Je voyais les choses de
près, alors[18].

L'Empereur commença alors à élever le trône des Bourbons, et fut
secondé par la lâcheté sans bornes de M. de Laplace. Chose singulière,
les poètes ont du cœur, les savants proprement dits sont serviles et
lâches. Quelle n'a pas été la servilité et la bassesse vers le pouvoir
de M. Cuvier! Elle faisait horreur même au sage Sutton Sharpe. Au
Conseil d'Etat, M. le baron Cuvier était toujours de l'avis le plus
lâche.

Lors de la création de l'ordre de la Réunion, j'étais dans le plus
intime de la Cour; il vint _pleurer_, c'est le mot, pour l'avoir. Je
rapporterai en son temps la réponse de l'Empereur. Arrivés par la
lâcheté: Bacon, Laplace, Cuvier. M. Lagrange fut moins plat, ce me
semble.

Sûrs de leur gloire par leurs écrits, ces Messieurs espèrent que le
savant couvrira l'homme d'Etat: en affaires d'argent, comme on le sait,
ils courent à l'utile. Le célèbre Legendre, géomètre de premier ordre,
recevant la croix de la Légion d'honneur, l'attacha à son habit, se
regarda à son miroir, et sauta de joie.

L'appartement était bas, sa tête heurta le plafond, il tomba, à moitié
assommé. Digne mort c'eût été pour ce successeur d'Archimède!

Que de bassesses n'ont-ils pas faites à l'Académie des Sciences, de
1825 à 1830 et depuis, pour s'escamoter des croix! Cela est incroyable,
j'en ai su le détail par MM. de Jussieu, Edwards, Milne-Edwards, et par
le salon de M. le baron Gérard. J'ai oublié tant de saletés.

Un Maupeou[19] est moins bas en ce qu'il dit ouvertement: «Je ferai
tout ce qu'il faut pour avancer[20].»


[Footnote 1: Le _chapitre XXIV_ est le chapitre XX du manuscrit (fol. 331
_bis_ à 355).--Écrit à Rome, le 1er janvier 1836. Stendhal
note au fol. 335: «Froid en écrivant.»]

[Footnote 2: ... _un autre village dans la vallée._--Du Versoud. (Note au
crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 3: ... _la vallée s'étend jusqu'à la_ dent _de Moirans, de cette
sorte._--Suit une carte-esquisse, d'ailleurs inexacte. Stendhal appelle
_Dent de Moirans_ le _Bec de l'Echaillon,_ situé sur la rive droite de
l'Isère, au-dessus de Veurey. Entre Moirans et Voreppe, il signale des
«campagnes comparables à celle de Lombardie et de Marmande, les plus
belles du monde».]

[Footnote 4: _Tout cela était distribuée par bancs de sept ou huit ..._--Suit
un plan de la classe de dessin; entre les deux rangées, «le grand Jay
arpentant sa salle avec l'air de gémir et en tenant la tête renversée».
La place du jeune Beyle était en H, dans les bancs placés du côté de la
rue Neuve.]

[Footnote 5: _Le banc des grandes têtes, vers H ..._--Cette référence se
rapporte au plan décrit ci-dessus.]

[Footnote 6: ... _la volonté de crever ou d'avancer._--Rapidité, raison de
la mauvaise écriture. 1er janvier 1836. Il n'est que deux
heures, j'ai déjà écrit seize pages, il fait froid, la plume va mal; au
lieu de me mettre en colère, je vais en avant, écrivant comme je puis.
(Note de Stendhal.)]

[Footnote 7: _M. Le Roy vivait encore et peignait ..._--Variante: «_Faisait._»]

[Footnote 8: _M. Le Roy avait fait une vue du pont de la Vence, ... prise du
point A ..._--Suit un croquis schématique du point de vue. Le point A
est au bas du pont, sur le bord du torrent, et l'arche du pont encadre
la montagne M.]

[Footnote 9: ... _mais ma découverte me resta ..._--Stendhal a, par
inadvertance, oublié un mot en passant d'un feuillet à un autre.]

[Footnote 10: ... _la Liberté paraissait cachée jusqu'aux genoux._---Le fol.
345 est aux trois-quarts blanc.]

[Footnote 11: ... _ et jamais moi, ou une seule fois._--En face, au verso
du fol. 346, est un plan de la partie du collège contenant la «salle
de dessin» et la «salle des mathématiques». Dans celle-ci, près du
tableau, en «D, M. Dupuy, homme de cinq pieds huit pouces, avec sa
grande canne, dans son immense fauteuil». Parmi les élèves, en «H, moi,
mourant d'envie d'être appelé pour monter au tableau, et me cachant
pour n'être pas appelé, mourant de peur et de timidité».]

[Footnote 12: ... _avec Paul-Louis Courier dans sa prise ..._--Un mot
illisible. La lecture du mot _prise_ n'est pas certaine.]

[Footnote 13: ... _vrai jésuite._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 14: ... _Mme la comtesse Daru ..._--Ms.: «_Ruda._»]

[Footnote 15: _Monté au tableau, on écrivait en O._--Croquis représentant un
élève au tableau.]

[Footnote 16: ... _comme nous disions à l'École centrale._--Suit une phrase
que Stendhal n'a pas effacée, mais que nous supprimons cependant,
car il l'a accompagnée de cette mention: _répétition._ «Pour ne pas
m'embrouiller dans une longue opération d'arithmétique, je me mis à ne
regarder que le tableau.»]

[Footnote 17: ... _si l'École centrale a été ouverte en_ 1796 ou _seulement
en_ 1797.--L'École centrale de Grenoble, créée par le décret de la
Convention du 7 ventôse an III, fut inaugurée le 11 frimaire an V
(1er décembre 1796). Des prix furent décernés aux élèves
le 30 fructidor an V (16 septembre 1797), le 10 germinal an VI (30
mars 1798), jour de la fête de la Jeunesse, le 30 fructidor an VI (16
septembre 1798) et le 17 brumaire an VII (7 novembre 1798).]

[Footnote 18: _Je voyais les choses de près, alors._--Écriture. Le
1er janvier 1836, 26 pages. Toutes les plumes vont mal, il
fait un froid de chien; au lieu de chercher à bien former mes lettres
et de m'impatienter, _io tiro avanti._ M. Colomb me reproche dans
chaque lettre d'écrire mal. (Note de Stendhal.)]

[Footnote 19: _Un Maupeou ..._--Ms.: «_Maudpw._»]

[Footnote 20:--On lit à la fin du chapitre: «Le 1er janvier 1836,
29 pages. Je cesse, faute de lumière au ciel, à quatre heures trois
quarts.»]



CHAPITRE XXV[1]


Mon âme délivrée de la tyrannie commençait à prendre quelque ressort.
Peu à peu je n'étais plus continuellement obsédé de ce sentiment si
énervant: la haine impuissante.

Ma bonne tante Elisabeth était ma providence. Elle allait presque
tous les soirs faire sa partie chez mesdames Colomb ou Romagnier.
Ces excellentes sœurs n'avaient de bourgeois que quelques manies de
prudence et quelques habitudes. Elles avaient de belles âmes, chose si
rare en province, et étaient tendrement attachées à ma tante Elisabeth.

Je ne dis pas assez de bien de ces bonnes cousines; elles avaient l'âme
grande, généreuse; elles en avaient donné des preuves singulières dans
les grandes occasions de leur vie.

Mon père, de plus en plus absorbé par sa passion pour l'agriculture
et pour Claix, y passait trois ou quatre jours par semaine. La maison
de M. Gagnon, où il dînait et soupait tous les jours depuis la mort
de ma mère, ne lui était plus aussi agréable à beaucoup près. Il ne
parlait à cœur ouvert qu'à Séraphie. Les sentiments espagnols de ma
tante Elisabeth le tenaient en respect, il y avait toujours très peu
de conversation entre eux. La petite finesse dauphinoise de tous
les instants et la timidité désagréable de l'un s'alliait mal à la
sincérité noble et à la simplicité de l'autre. Mademoiselle Gagnon
n'avait aucun goût[2] pour mon père qui, d'un autre côté, n'était
pas de force à soutenir la conversation avec M. le docteur Gagnon; il
était respectueux et poli, M. Gagnon était très poli, et voilà tout.
Mon père ne sacrifiait donc rien en allant passer trois ou quatre jours
par semaine à Claix. Il me dit deux ou trois fois, quand il me forçait
à l'accompagner à Claix, qu'il était triste, à son âge, de ne pas avoir
un chez-soi.

Rentrant le soir pour souper avec ma tante Elisabeth, mon grand-père
et mes deux sœurs, je n'avais pas à craindre un interrogatoire bien
sévère. En général, je disais en riant que j'étais allé chercher ma
tante chez mesdames Romagnier et Colomb; souvent, en effet, de chez
ces dames je l'accompagnais jusqu'à la porte de l'appartement et
je redescendais en courant pour aller passer une demi-heure à la
promenade du Jardin-de-Ville qui, le soir, en été, au clair de lune,
sous de superbes marronniers de quatre-vingts pieds de haut, servait de
rendez-vous à tout ce qui était jeune et brillant dans la ville.

Peu à peu je m'enhardis, j'allai plus souvent au spectacle, toujours au
parterre debout.

Je sentais un tendre intérêt à regarder une jeune actrice, nommée
Mlle Kably. Bientôt j'en fus éperdument amoureux; je ne lui
ai jamais parlé.

C'était une jeune femme mince, assez grande, avec un nez aquilin,
jolie, svelte, bien faite. Elle avait encore la maigreur de la première
jeunesse, mais un visage sérieux et souvent mélancolique.

Tout fut nouveau pour moi dans l'étrange folie qui, tout-à-coup, se
trouva maîtresse de toutes mes pensées. Tout autre intérêt s'évanouit
pour moi. A peine je reconnus le sentiment dont la peinture m'avait
charmé dans la _Nouvelle Héloïse_, encore moins était-ce la volupté de
_Félicia._ Je devins tout-à-coup indifférent et juste pour tout ce qui
m'environnait, ce fut[3] l'époque de la mort de ma haine pour feu ma
tante Séraphie.

Mlle Kably jouait dans la comédie les rôles de jeunes
premières, elle chantait aussi dans l'opéra-comique.

On sent bien que la vraie comédie n'était pas à mon usage. Mon
grand-père m'étourdissait sans cesse du grand mot: _la connaissance
du cœur humain._ Mais que pouvais-je savoir sur ce _cœur humain?_
Quelques _prédictions_ tout au plus, accrochées dans les livres, dans
_Don Quichotte_ particulièrement, le seul presque qui ne m'inspirât
pas de la méfiance; tous les autres avaient été conseillés par mes
tyrans, car mon grand-père (nouveau converti, je pense) s'abstenait de
plaisanter sur les livres que mon père et Séraphie me faisaient lire
[4].

Il me fallait donc la comédie romanesque, c'est-à-dire le drame peu
noir, présentant des malheurs d'amour et non d'argent (le drame noir
et triste s'appuyant sur le manque d'argent m'a toujours fait horreur
comme bourgeois et trop vrai).

Mlle Kably brillait dans _Claudine_, de Florian.

Une jeune Savoyarde, qui a eu un petit enfant, au Montanvert, d'un
jeune voyageur élégant, s'habille en homme et, suivie de son petit
marmot, fait le métier de décrotteur sur une place de Turin. Elle
retrouve son amant qu'elle aime toujours, elle devient son domestique,
mais cet amant va se marier.

L'auteur qui jouait l'amant, nommé Poussi, ce me semble,--ce nom me
revient huit à coup après tant d'années,--disait avec un naturel
parfait: «Claude! Claude!» dans un certain moment où il grondait son
domestique qui lui disait du mal de sa future. Ce ton de voix retentit
encore dans mon âme, je vois l'acteur.

Pendant plusieurs mois, cet ouvrage, souvent redemandé par le public,
me donna les plaisirs les plus vifs, et je dirais les plus vifs que
m'aient donnés les ouvrages d'art, si, depuis longtemps, mon plaisir
n'avait été l'admiration tendre, la plus dévouée et la plus folle.

Je n'osais pas prononcer le nom de Mlle Kably; si quelqu'un
la nommait devant moi, je sentais un mouvement singulier près du cœur,
j'étais sur le point de tomber. Il y avait comme une tempête dans mon
sang.

Si quelqu'un disait _la_ Kably, au lieu de: Mademoiselle Kably,
j'éprouvais un sentiment de haine et d'horreur[5], que j'étais à
peine maître de contenir.

Elle chantait de sa pauvre petite voix faible dans _Le Traité nul_,
opéra de Gaveau (pauvre d'esprit, mort fou quelques années plus tard).

Là commença mon amour pour la musique, qui a peut-être été ma
passion la plus forte et la plus coûteuse; elle dure encore à
cinquante-deux[6] ans, et plus vive que jamais. Je ne sais combien
de lieues je ne ferais pas à pied, ou à combien de jours de prison
je ne me soumettrais pas pour entendre _Don Juan_ ou le _Matrimonio
Segreto_, et je ne sais pour quelle autre chose je ferais cet effort.
Mais, pour mon malheur, j'exècre la musique _médiocre_ (à mes yeux elle
est un pamphlet satyrique contre la bonne, par exemple le _Furioso_ de
Donizetti, hier soir, Rome, _Valle_[7]. Les Italiens, bien différents
de moi, ne peuvent souffrir une musique dès qu'elle a plus de cinq ou
six ans. L'un d'eux disait devant moi, chez madame ...[8]: «Une
musique qui a plus d'un an peut-elle être belle?»)

Quelle parenthèse, grand Dieu[9]! En relisant, il faudra effacer, ou
mettre à une autre place, la moitié de ce manuscrit[10].

       *       *       *       *       *

J'appris par cœur, et avec quels transports! ce filet de vinaigre
continu et saccadé qu'on appelait _Le Traité nul._

Un acteur passable, qui jouait gaiement le rôle du valet (je vois
aujourd'hui qu'il avait la véritable insouciance d'un pauvre diable qui
n'a que de tristes pensées à la maison, et qui se livre à son rôle avec
bonheur), me donna les premières idées du _comique_, surtout au moment
où il arrange la contre-danse qui finit par: Mathurine nous écoutait...

Un paysage de la forme et de la grandeur d'une lettre de change, où il
y avait beaucoup de gomme-gutte fortifiée par du bistre, surtout sur
le premier plan à gauche, que j'avais acheté chez M. Le Roy, et que je
copiais alors avec délices, me semblait absolument la même chose que
le jeu de cet acteur comique, qui me faisait rire de bon cœur quand
Melle Kably n'était pas en scène; s'il lui adressait la
parole, j'étais attendri, enchanté. De là vient, peut-être qu'encore
aujourd'hui la même sensation m'est souvent donnée par un tableau ou
par un morceau de musique. Que de fois j'ai trouvé cette identité dans
le musée Brera, à Milan (1814-1812)!

Cela est d'un vrai et d'une force que j'ai peine à exprimer, et que
d'ailleurs on croirait difficilement.

Le mariage, l'union intime de ces deux beaux-arts, a été à jamais
cimenté, quand j'avais douze ou treize ans, par quatre ou cinq mois du
bonheur le plus vif et de la sensation de volupté la plus forte, et
allant presque jusqu'à la douleur, que j'aie jamais éprouvée.

Actuellement, je vois (mais je vois de Rome, à cinquante-deux[11]
ans) que j'avais le goût de la musique avant ce _Traité nul_ si
sautillant, si filet de vinaigre, si français, mais que je sais encore
par cœur. Voici mes souvenirs: 1° le son des cloches de Saint-André,
surtout sonnées pour les élections, une année que mon cousin Abraham
Mallein (père de mon beau-frère Alexandre) était président ou
simplement électeur;--2° le bruit de la pompe de la place Grenette,
quand les servantes, le soir, pompaient avec la grande barre de
fer;--3° enfin, mais le moins de tous, le bruit d'une flûte que quelque
commis marchand jouait, au quatrième étage, sur la place Grenette.

Ces choses m'avaient déjà donné des plaisirs qui, à mon insu, étaient
des plaisirs musicaux.

       *       *       *       *       *

Mademoiselle Kably jouait aussi dans l'_Epreuve villageoise_ de Grétry,
infiniment moins mauvaise que le _Traité nul._ Une situation tragique
me fit frémir dans _Raoul, sire de Créqui_; en un mot, tous les mauvais
petits opéras de 1794 furent portés au sublime pour moi, par la
présence de Melle Kably; rien ne pouvait être commun ou plat
dès qu'elle paraissait.

J'eus, un jour, l'extrême courage de demander à quelqu'un où logeait
Melle Kably. C'est probablement l'action la plus brave de ma
vie.

«Rue des Clercs», me répondit-on.

J'avais eu le courage, bien auparavant, de demander si elle avait
un amant. A quoi l'interrogé me répondit par quelque dicton[12]
grossier; il ne savait rien sur son genre de vie.

Je passais par la rue des Clercs à mes jours de grand courage: le cœur
me battait, je serais peut-être tombé si je l'eusse rencontrée; j'étais
bien délivré quand, arrivé au bas de la rue des Clercs, j'étais sûr de
ne pas la rencontrer.

Un matin, me promenant seul au bout de l'allée des grands marronniers,
au Jardin-de-Ville, et pensant à elle, comme toujours, je l'aperçus
à l'autre bout du jardin, contre le mur de l'Intendance, qui venait
vers la terrasse. Je faillis me trouver mal[13] et enfin _je pris la
fuite_, comme si le diable m'emportait, le long de la grille, par la
ligne F; elle était, je crois, en K'[14]. J'eus le bonheur de n'en
être pas aperçu. Notez qu'elle ne me connaissait d'aucune façon. Voilà
un des traits les plus marqués de mon caractère, tel j'ai toujours été
(même avant-hier). Le bonheur de la voir de près, à cinq ou six pas de
distance, était trop grand, il me brûlait, et je fuyais cette brûlure,
peine fort réelle.

Cette singularité me porterait assez à croire que, pour l'amour, j'ai
le tempérament mélancolique de Cabanis.

En effet, l'amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires,
ou plutôt la seule. Jamais je n'ai eu peur de rien que de voir la
femme que j'aime regarder un rival avec intimité. J'ai très peu
de colère contre le rival: il fait son affaire, pensé-je, mais ma
douleur est sans bornes et poignante; c'est au point que j'ai besoin
de m'abandonner sur un banc de pierre, à la porte de la maison.
J'admire tout dans le rival préféré (le chef d'escadrons Gibory et
Mme Martin, palazzo Aguissola, Milan).

Aucun autre chagrin ne produit chez moi la millième partie de cet effet.

Auprès de l'Empereur, j'étais attentif, zélé, ne pensant nullement à
ma cravate, à la grande différence des autres. (Exemple: un soir, à 7
heures, à ...[15], en Lusace, campagne de 1813, le lendemain de la
mort du duc de Frioul.)

Je ne suis ni timide, ni mélancolique en écrivant et m'exposant au
risque d'être sifflé; je me sens plein de courage et de fierté quand
j'écris une phrase qui serait repoussée par l'un de ces deux géants (de
1835): MM. de Chateaubriand ou Villemain.

Sans cloute, en 1880, il y aura quelque charlatan adroit, mesuré, à la
mode, comme ces Messieurs aujourd'hui. Mais si on lit ceci on me croira
envieux, ceci me désole; ce plat vice bourgeois est, ce me semble, le
plus étranger à mon caractère.

Réellement, je ne suis que mortellement jaloux des gens qui font la
cour à une femme que j'aime; bien plus, je le suis même de ceux qui lui
ont fait la cour, dix ans avant moi. (Par exemple, le premier amant de
Babet, à Vienne, en 1809.

«Tu le recevais dans ta chambre!

--Tout était chambre pour nous, nous étions seuls dans le château, et
il avait les clefs.»

Je sens encore le mal que me firent ces paroles, c'était pourtant en
1809, il y a vingt-sept ans; je vois cette naïveté parfaite de la jolie
Babet; elle me regardait.)

       *       *       *       *       *

Je trouve[16] sans doute beaucoup de plaisir à écrire depuis une
heure, et à chercher à peindre _bien juste_ mes sensations du temps
de Melle Kably[17], mais qui diable aura le courage de
lire cet amas excessif de _je_ et de _moi?_ Cela me paraît _puant_ à
moi-même. C'est là le défaut de ce genre d'écrit et, d'ailleurs, je ne
puis relever la fadeur par aucune sauce de charlatanisme. Oserais-je
ajouter: _comme les confessions de Rousseau?_ Non, malgré l'énorme
absurdité de l'objection, l'on va encore me croire envieux ou plutôt
cherchant à établir une comparaison. effroyable par l'absurde, avec le
chef-d'œuvre de ce grand écrivain.

Je proteste de nouveau et une fois pour toutes que je méprise
souverainement et sincèrement M. Pariset, M. de Salvandy, M. Saint-Marc
Girardin et les autres hâbleurs, pédants gagés et jésuites[18] du
Journal des Débats, mais pour cela je ne m'en crois pas plus près
des grands écrivains. Je ne me crois d'autre garant de mérite que de
peindre _ressemblante_ la nature, qui m'apparaît si clairement en de
certains moments.

Secondement, je suis sûr de ma parfaite bonne foi, de mon adoration
pour le vrai: troisièmement, et du plaisir que j'ai à écrire, plaisir
qui allait jusqu'à la folie en 1817, à Milan, chez M. Peroult, corsia
del Giardino[19].


[Footnote 1: Le _chapitre XXV_ est le chapitre XXI du manuscrit (fol. 356 à
370; le bas du fol. 370 et le fol. 371, d'abord écrits par Stendhal,
ont été barrés avec cette mention: «_Longueur_»).--Écrit à Rome, les 2
et 3 janvier 1836.]

[Footnote 2: _Mademoiselle Gagnon n'avait aucun goût ..._--Variante: «_Pas de
goût._»]

[Footnote 3: ... _ce fut l'époque ..._--Mot oublié inconsciemment par
Stendhal, en passant d'un feuillet à un autre.]

[Footnote 4: ... _que mon père et Séraphie me faisaient lire._--Style. Pas de
style soutenu. (Note de Stendhal.)]

[Footnote 5: ... _un sentiment de haine et d'horreur ..._--Stendhal
orthographie: «_Orreur._» Et il ajoute en note: «Voilà l'orthographe de
la passion: orreur».]

[Footnote 6: ... _elle dure encore à cinquante-deux ans ..._--Ms.: «26 X 2.»]

[Footnote 7: ..._hier soir, Rome, Valle._--Au théâtre della Valle, à Rome.
(Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 8: ... _chez madame_ ...--Nom en blanc.]

[Footnote 9: _Quelle parenthèse, grand Dieu !_--On lit en tête du fol. 363:
«1836, corrigé 4 janvier 1836, auprès de mon feu, me brûlant les jambes
et mourant de froid au dos.»]

[Footnote 10: ... _la moitié de ce manuscrit._--Stendhal a écrit à ce sujet,
au verso du fol. 362, la note suivante: «Non laisser cela tel quel.
Dorer l'histoire Kably, peut-être ennuyeuse pour les Pasquier de 51
ans. Ces gens sont cependant l'élite des lecteurs.»]

[Footnote 11: ... _(mais je vois de Rome, à cinquante-deux ans) ..._--Ms.: «26
X 2.»]

[Footnote 12: ... _par quelque dicton ..._--Variante: «_Lieu commun._»]

[Footnote 13: _Je faillis me trouver mal ..._--Variante: «_Tomber._»]

[Footnote 14: ..._elle était, je croie, en K'_--Suit un plan de la scène. En
outre, au verso du fol. 366, plan du Jardin-de-Ville et de ses abords.
Stendhal se trouvait sur la terrasse. Il note à ce sujet: «J'ai laissé
à Grenoble un petit tableau à l'huile de M. Le Roy, qui rend fort bien
cette promenade-ci.» Mlle Kably se trouvait dans l'allée
qui longeait la rue du Quai (aujourd'hui rue Hector-Berlioz). A cette
époque, un mur séparait le jardin de la rue: «Mur en 1794, bêtement
remplacé par une belle grille vers 1814.»]

--Ce mur est appelé par Stendhal «mur de l'Intendance», parce que le
rez-de-chaussée de l'Hôtel-de-Ville fut occupé, jusqu'à la Révolution,
par les bureaux de l'intendant de la province.]

[Footnote 15: ... _un soir, à_ 7 _heures, à ... en Lusace ..._--Le nom est en
blanc.]

[Footnote 16: _Je trouve ..._--Variante: «_J'ai._»]

[Footnote 17: ... _mes sensations du temps de Mlle Kably
..._--Variante: «_Mes sensations d'alors._»]

[Footnote 18: ... _pédants gagés et jésuites ..._--Ms.: «_Tejê._»]

[Footnote 19: ... _chez M. Peroult, corsia del Giardino._-Peut-être tout le
feuillet 370 est-il mal placé, mais la fadeur de l'amour Kably doit
être relevée par une pensée plus substantielle. (Note de Stendhal.)]



CHAPITRE XXVI[1]


Mais revenons à Mlle Kably. Que j'étais loin de l'envie, et
de songer à craindre l'_imputation d'envie_, et de songer aux autres de
quelque façon que ce fût dans ce temps-là! La vie commençait pour moi.

Il n'y avait qu'un être au monde: Mlle Kably; qu'un
événement: devait-elle jouer ce soir-là, ou le lendemain?

Quel désappointement quand elle ne jouait pas, et qu'on donnait quelque
tragédie!

Quel transport de joie pure, tendre, triomphante, quand je lisais son
nom sur l'affiche! Je la vois encore, cette affiche, sa forme, son
papier, ses caractères.

J'allais successivement lire ce nom chéri à trois ou quatre des
endroits auxquels on affichait: à la porte des Jacobins[2], à la
voûte du Jardin[3], à l'angle[4] de la maison de mon grand-père.
Je ne lisais pas seulement son nom, je me donnais le plaisir de relire
toute l'affiche. Les caractères un peu usés du mauvais imprimeur qui
fabriquait cette affiche devinrent chers et sacrés pour moi, et, durant
de longues années, je les ai aimés, mieux que de plus beaux[5].

Même, je me rappelle ceci: en arrivant à Paris, en novembre 1799, la
beauté des caractères me choqua; ce n'étaient plus ceux qui avaient
imprimé le nom de Kably[6].

Elle partit, je ne puis dire l'époque. Pendant longtemps je ne pus plus
aller au spectacle. J'obtins d'apprendre la musique, ce ne fut pas sans
peine: la religion de mon père était choquée d'un art si profane, et
mon grand-père n'avait pas le plus petit goût pour cet art.

Je pris un maître de violon, nommé Mention, l'homme le plus plaisant:
c'était là l'ancienne gaieté française mêlée de bravoure et d'amour.
Il était fort pauvre, mais il avait le cœur d'artiste; un jour que je
jouais plus mal qu'à l'ordinaire, il ferma le cahier, disant: «Je ne
donne plus leçon.»

J'allai chez un maître de clarinette, nommé Hoffmann (rue de Bonne),
bon allemand; je jouais un peu moins mal. Je ne sais comment je quittai
ce maître pour passer chez M. Holleville, rue Saint-Louis, vis-à-vis
Mme Barthélemy, notre cordonnière. Violon fort passable, il
était sourd, mais distinguait la moindre fausse note. Je me rencontrais
là avec M. Félix Faure (aujourd'hui pair de France, Premier Président,
jugeur d'août 1835). Je ne sais comment je quittai Holleville.

Enfin, j'allai prendre leçon de musique vocale, à l'insu de mes
parents, à six heures du matin, place Saint-Louis, chez un fort bon
chanteur.

Mais rien n'y faisait: j'avais horreur tout le premier des sons que
je produisais. J'achetais des airs italiens, un, entre autres, où je
lisais _Amore_, ou je ne sais quoi, _nello cimento_: je comprenais:
_dans le ciment, dans le mortier._ J'adorais ces airs italiens auxquels
je ne comprenais rien. J'avais commencé trop tard. Si quelque chose eût
été capable de me dégoûter de la musique, c'eût été les sons exécrables
qu'il faut produire pour l'apprendre. Le seul _piano_ eût pu me faire
tourner la difficulté, mais j'étais né dans une famille essentiellement
inharmonique.

Quand, dans la suite, j'ai écrit sur la musique, mes amis m'ont fait
une objection principale de cette ignorance. Mais je dois dire sans
affectation aucune qu'au même moment je sentais dans le morceau qu'on
exécutait des nuances qu'ils n'apercevaient pas. Il en est de même pour
les nuances des physionomies dans les copies du même tableau. Je vois
ces choses aussi clairement _qu'à travers un cristal._ Mais, grand
Dieu! on va me croire un sot!

Quand je revins à la vie après quelques mois de l'absence de
Mlle Kably, je me trouvai un autre homme.[7]

Je ne haïssais plus Séraphie, je l'oubliais; quant à mon père, je ne
désirais qu'une chose: ne pas me trouver auprès de lui. J'observai,
avec remords, que je n'avais pas pour lui une _goutte_ de tendresse ni
d'affection.

Je suis donc un monstre, me disais-je. Et pendant de longues années je
n'ai pas trouvé de réponse à cette objection. On parlait sans cesse et
_à la nausée_ de tendresse dans ma famille. Ces braves gens appelaient
_tendresse_ la vexation continue dont ils m'honoraient depuis cinq ou
six ans. Je commençai à entrevoir qu'ils s'ennuyaient mortellement et
qu'ayant trop de vanité pour reprendre avec le monde, qu'ils avaient
imprudemment quitté à l'époque d'une perte cruelle, j'étais leur[8]
ressource contre l'ennui.

Mais rien ne pouvait plus m'émouvoir après ce que je venais de sentir.
J'étudiai ferme le latin et le dessin, et j'eus un premier prix, je ne
sais dans lequel de ces deux cours, et un second. Je traduisis avec
plaisir la _Vie d'Agricola_ de Tacite, ce fut presque la première fois
que le latin me causa quelque plaisir. Ce plaisir était gâté amèrement
par les taloches que me donnait le grand Odru, gros et ignare paysan
de Lumbin, qui étudiait avec nous et ne comprenait rien à rien. Je me
battais ferme avec Giroud, qui avait un habit rouge. J'étais encore un
enfant pour une grande moitié de mon existence.

Et toutefois, la tempête morale à laquelle j'avais été en proie durant
plusieurs mois m'avait mûri, je commençai à me dire sérieusement:

«Il faut prendre un parti et me tirer de ce bourbier.»

Je n'avais qu'un moyen au monde: les mathématiques. Mais on me les
expliquait si bêtement que je ne faisais aucun progrès; il est vrai que
mes camarades en faisaient encore moins, s'il est possible. Ce grand M.
Dupuy nous expliquait les propositions comme une suite de recettes pour
faire du vinaigre[8].

Cependant, Bezout était ma seule ressource pour sortir de Grenoble.
Mais Bezout était si bête! C'était une tête comme celle de M. Dupuy,
notre emphatique professeur.

Mon grand-père connaissait un bourgeois à tête étroite, nommé Chabert,
lequel _montrait les mathématiques en chambre._ Voilà le mot du pays
et qui va parfaitement à l'homme. J'obtins avec assez de peine d'aller
dans cette chambre de M. Chabert; on avait peur d'offenser M. Dupuy, et
d'ailleurs il fallait payer douze francs par mois, ce me semble.

Je répondis que la plupart des élèves du cours de mathématiques, à
l'École centrale, allaient chez M. Chabert, et que si je n'y allais
pas je resterais le dernier à l'École centrale. J'allai donc chez M.
Chabert. M. Chabert était un bourgeois assez bien mis, mais qui avait
toujours l'air endimanché et dans les transes de gâter son habit et
son gilet et sa jolie culotte de Casimir _merde d'oie_; il avait aussi
une assez jolie figure bourgeoise. Il logeait rue Neuve[9], près la
rue Saint-Jacques et presque en face de Bourbon, marchand de fer, dont
le nom me frappait, car ce n'était qu'avec les signes du plus profond
respect et du plus véritable dévouement que mes bourgeois de parents
prononçaient ce nom. On eût dit que la vie de la France y eût été
attachée.

Mais je retrouvai chez M. Chabert ce manque de faveur qui m'assommait
à l'École centrale et ne me faisait jamais appeler au tableau. Dans
une petite pièce et au milieu de sept à huit élèves réunis autour d'un
tableau de toile cirée, rien n'était plus disgracieux que de demander
à monter au tableau, c'est-à-dire à aller expliquer pour la cinquième
ou sixième fois une proposition que quatre ou cinq élèves avaient déjà
expliquée. C'est cependant ce que j'étais obligé de faire quelquefois
chez M. Chabert, sans quoi je n'eusse jamais _démontré._ M. Chabert me
croyait un _minus habens_ et est resté dans cette abominable opinion.
Rien n'était drôle, dans la suite, comme de l'entendre parler de mes
succès en mathématiques.

Mais dans ces commencements ce fut un étrange manque de soin et, pour
mieux dire, d'esprit, de la part de mes parents, de ne pas demander
si j'étais en état de _démontrer_, et combien de fois par semaine
je montais au tableau; ils ne descendaient pas dans ces détails. M.
Chabert, qui faisait profession d'un grand respect pour M. Dupuy,
n'appelait guère au tableau que ceux qui y parvenaient[10] à l'École
centrale. Il y avait un certain M. de Renneville, que M. Dupuy appelait
au tableau comme noble et comme cousin des Monval; c'était une sorte
d'imbécile presque muet et les yeux très ouverts; j'étais choqué à
déborder quand je voyais M. Dupuy et M. Chabert le préférer à moi.

J'excuse M. Chabert, je devais être le petit garçon le plus
présomptueux et le plus méprisant. Mon grand-père et ma famille me
proclamaient une merveille: n'y avait-il pas cinq ans qu'ils me
donnaient tous leurs soins?

M. Chabert était, dans le fait, moins ignare que M. Dupuy. Je trouvai
chez lui Euler et ses problèmes sur le nombre d'œufs qu'une paysanne
apportait au marché, lorsqu'un méchant lui en vole un cinquième, puis
elle laisse toute la moitié du reste, etc., etc.

Cela m'ouvrit l'esprit, j'entrevis ce que c'était que se servir de
l'instrument nommé algèbre. Du diable si personne me l'avait jamais
dit, sans cesse M. Dupuy faisait des phrases emphatiques sur ce sujet,
mais jamais ce mot simple: c'est une _division du travail_ qui produit
des prodiges, comme toutes les divisions du travail, et permet à
l'esprit de réunir toutes ses forces sur un seul côté des objets, sur
une seule de leurs qualités.

Quelle différence pour nous si M. Dupuy nous eût dit: Ce fromage est
mou, ou il est dur; il est blanc, il est bleu; il est vieux, il est
jeune; il est à moi, il est à toi; il est léger, ou il est lourd. De
tant de qualités ne considérons absolument que le poids. Quel que soit
ce poids, appelons-le A. Maintenant, sans plus penser absolument au
fromage, appliquons à A tout ce que nous savons des quantités.

Cette chose si simple, personne ne nous la disait dans cette province
reculée; depuis cette époque, l'École polytechnique et les idées de
Lagrange auront reflété vers la province.

Le chef-d'œuvre de l'éducation de ce temps-là était un petit coquin
vêtu de vert, doux, hypocrite, gentil, qui n'avait pas trois pieds de
haut et apprenait par cœur les _propositions_ que l'on démontrait,
mais sans s'inquiéter s'il les comprenait le moins du monde[11]. Ce
favori de M. Chabert non moins que de M. Dupuy s'appelait, si je ne me
trompe, Paul-Émile Teisseire. L'examinateur pour l'École polytechnique,
frère du grand géomètre, qui a écrit cette fameuse sottise (au
commencement de la _Statique_), ne s'aperçut pas que tout le mérite de
Paul-Émile était une mémoire étonnante.

Il arriva à l'École; son hypocrisie complète, sa mémoire et sa jolie
figure de fille n'y eurent pas le même succès qu'à Grenoble; il en
sortit bien officier, mais bientôt fut touché de la grâce et se fit
prêtre. Malheureusement, il mourut de la poitrine: j'aurais suivi de
l'œil sa fortune avec plaisir. J'avais quitté Grenoble avec une envie
démesurée de pouvoir un jour, à mon aise, lui donner une énorme volée
de calottes.

Il me semble que je lui avais déjà donné un à-compte chez M. Chabert,
où il me primait avec raison par sa mémoire imperturbable.

Pour lui, il ne se fâchait jamais de rien et passait avec un sang-froid
parfait sous les volées de: _petit hypocrite_, qui lui arrivaient de
toutes parts, et qui redoublèrent un jour que nous le vîmes couronné de
roses et faisant le rôle d'ange dans une procession.

C'est à peu près le seul caractère que j'aie remarqué à l'École
centrale. Il faisait un beau contraste avec le sombre Benoît, que je
rencontrai au cours de belles-lettres de M. Dubois-Fontanelle et qui
faisait consister la sublime science dans l'amour socratique, que le
docteur Clapier, le fou, lui avait enseigné.

Il y a peut-être dix ans que je n'ai pensé à M. Chabert; peu à peu
je me rappelle qu'il était effectivement beaucoup moins borné que M.
Dupuy, quoiqu'il eût un parler plus traînard encore et une apparence
bien plus piètre et bourgeoise.

Il estimait Clairaut et c'était une chose immense que de nous mettre
en contact avec cet homme de génie, et nous sortions un peu du plat
Bezout. Il avait Bruce, l'abbé Marie, et de temps à autre nous faisait
étudier un théorème dans ces auteurs. Il avait même en manuscrit
quelques petites choses de Lagrange, de ces choses bonnes pour notre
petite portée.

Il me semble que nous travaillions avec une plume sur un cahier de
papier et à un tableau de toile cirée[12].

Ma disgrâce s'étendait à tout, peut-être venait-elle de quelque
gaucherie de mes parents, qui avaient oublié d'envoyer un dindon,
à Noël, à M. Chabert ou à ses sœurs, car il en avait et de fort
jolies, et sans ma timidité je leur eusse bien fait la cour. Elles
avaient beaucoup de considération pour le petit-fils de M. Gagnon, et
d'ailleurs venaient à la messe à la maison, le dimanche.

Nous allions lever des plans au graphomètre et à la planchette; un jour
nous levâmes un champ à côté du chemin des Boiteuses[13]. Il s'agit
du champ B C D E. M. Chabert fit tirer les lignes à tous les autres sur
la planchette, enfin mon tour vint, mais le dernier ou l'avant-dernier,
avant un enfant. J'étais humilié et fâché; j'appuyai trop la plume.

«Mais c'était une ligne que je vous avais dit de tirer, dit M. Chabert
avec son accent traînard, et c'est une barre que vous avez faite là.»

Il avait raison. Je pense que cet état de défaveur marquée chez MM.
Dupuy et Chabert, et d'indifférence marquée chez M. Jay, à l'école
de dessin, m'empêcha d'être un sot. J'y avais de merveilleuses
dispositions, mes parents, dont la morosité bigote déclamait sans
cesse contre l'éducation publique, s'étaient convaincus sans beaucoup
de peine qu'avec cinq ans de soins, hélas! trop assidus, ils avaient
produit un chef-d'œuvre, et ce chef-d'œuvre, c'était moi.

Un jour, je me disais, mais, à la vérité, c'était avant l'École
centrale: Ne serais-je point le fils d'un grand prince, et tout ce que
j'entends dire de la Révolution, et le peu que j'en vois, une fable
destinée à faire mon éducation, comme dans _Émile?_

Car mon grand-père, homme d'aimable conversation, en dépit de ses
résolutions pieuses, avait nommé _Émile_ devant moi, parlé de la
_Profession_[14] _de foi du vicaire savoyard_, etc., etc. J'avais
volé ce livre à Claix, mais je n'y avais rien compris, pas même les
absurdités de la première page, et après un quart d'heure l'avais
laissé. Il faut rendre justice au goût de mon père, il était
enthousiaste de Rousseau et il en parlait quelquefois, pour laquelle
chose et pour son imprudence devant un enfant il était bien grondé de
ma tante Séraphie.


[Footnote 1: Le _chapitre XXVI_ est le chapitre XXII du manuscrit (fol. 372 à
386).--Écrit a Rome, les 3, 4 et 6 janvier 1836.--En face du feuillet
commençant le chapitre, on lit: «Treize pages en une heure et demie.
Froid du diable. 3 janvier 1836.»]

[Footnote 2: ... _à la porte des Jacobins ..._--La porte des Jacobins
était située place Grenette, à remplacement de l'actuelle rue de la
République.]

[Footnote 3: ... à _la voûte du Jardin ..._--Le Jardin-de-Ville.]

[Footnote 4: ... _à l'angle de la maison ..._--Stendhal orthographie:
«_Engle._» Et il ajoute: «Engle, orthographe de la passion, peinture
des sons, et rien autre.»]

--Au verso du fol. 372 est un plan de la place Grenette et de ses
environs, avec les emplacements où étaient collées les affiches
théâtrales.]

[Footnote 5: ... _mieux que de plus beaux._---On lit en haut du fol. 373: «4
janvier 1836. A trois heures, idée de goutte à la main droite, dessus,
douleur dans un muscle de l'épaule droite.» Aussi Stendhal n'a-t-il
écrit ce jour-là qu'une page et un tiers environ.]

[Footnote 6: ... _le nom de Kably._--Les deux tiers du fol. 373 ont été
laissés en blanc.]

[Footnote 7: ... _j'étais leur ressource ..._--Un blanc d'un tiers de ligne.]

[Footnote 8: ... _recettes pour faire du vinaigre._--Le fol. 379, qui se
termine ici, est aux trois-quarts blanc. On lit en tête du fol. 380,
qui suit: «6 janvier 1836. Les Rois. Le froid est revenu et me donne
sur les nerfs. Envie de dormir.»]

[Footnote 9: _Il logeait rue Neuve ..._--Aujourd'hui rue du Lycée. Un plan
du carrefour des rues Neuve, Saint-Jacques et de Bonne est dessiné au
verso du fol. 380. On y voit l'appartement de M. Chabert, figuré au
troisième étage de l'immeuble portant actuellement le n° 15 de la rue
du Lycée. A l'angle de la rue de Bonne et de la place Grenette, «ici
fut dix ans plus tard la maison bâtie sur mes plans et qui a ruiné mon
père».]

[Footnote 10: ... _ceux qui y parvenaient ..._--Variante: «_Montaient._»]

[Footnote 11: ... _s'il les comprenait le moins du monde._--La première moitié
du fol. 383 a été laissée en blanc.]

[Footnote 12: ... _sur un cahier de papier et à un tableau de toile
cirée._--Suit un plan de la salle d'études.]

[Footnote 13: ... un _jour noue levâmes un champ à côté du chemin des
Boiteuses._--Suit un plan explicatif.--Le chemin des Boiteuses allait
depuis la porte de Bonne jusqu'au cours de Saint-André. Il est remplacé
aujourd'hui par les rues Lakanal et de Turenne. Stendhal y figure,
non loin de la porte de Bonne, en «T, maison de ce fou de Camille
Teisseire, jacobin qui, en 1811, veut brûler Rousseau et Voltaire»;
plus loin, en «A, hôtel de la Bonne Femme; elle est représentée sans
tête, cela me frappait beaucoup». Cet établissement, dit de la Femme
sans Tête, a subsiste longtemps rue Lakanal; il a disparu il y a une
huitaine d'années, en 1905.]

[Footnote 14: ... _parlé de la_ Profession de foi du vicaire savoyard
...--Ms.: «_Confession._»]



CHAPITRE XXVII[1]


J'avais, et j'ai encore, les goûts les plus aristocrates; je ferais
tout pour le bonheur du peuple, mais j'aimerais mieux, je crois, passer
quinze jours de chaque mois en prison que de vivre avec les habitants
des boutiques.

Vers ce temps-là, je me liai, je ne sais comment, avec François
Bigillion[2] (qui depuis s'est tué, je crois, par ennui de sa femme).

C'était un homme simple, naturel, de bonne foi, qui ne cherchait jamais
à faire entendre par une réponse ambitieuse qu'il connaissait le monde,
les femmes, etc. C'était là notre grande ambition et notre principale
fatuité au collège. Chacun de ces marmots voulait persuader à l'autre
qu'il avait eu des femmes et connaissait le monde; rien de pareil
chez le bon Bigillion. Nous faisions de longues promenades ensemble,
surtout vers la tour de Rabot et la Bastille. La vue magnifique dont on
jouit de là, surtout vers Eybens, derrière lequel apparaissent les plus
hautes Alpes, élevait notre âme. Rabot et la Bastille sont le premier
une vieille tour, la seconde une maisonnette, situées à deux hauteurs
bien différentes[3], sur la montagne qui enferme l'enceinte de la
ville, fort ridicule en 1795, mais que l'on rend bonne en 1836[4].

Dans ces promenades nous nous faisions part, avec toute franchise, de
ce qui nous semblait de cette foret terrible, sombre et délicieuse,
dans laquelle nous étions sur le point d'entrer. On voit qu'il s'agit
de la société et du monde.

Bigillion avait de grands avantages sur moi:

1° Il avait vécu libre depuis son enfance, fils d'un père qui ne
l'aimait point trop, et savait s'amuser autrement qu'en faisant de son
fils sa poupée.

2° Ce père, bourgeois de campagne fort aisé, habitait Saint-Ismier,
village situé à une porte de Grenoble, vers l'Est, dans une position
fort agréable dans la vallée de l'Isère. Ce bon campagnard, amateur
du vin, de la bonne chère et des Fauchons paysannes, avait loué un
petit appartement à Grenoble pour ses deux fils qui y faisaient leur
éducation. L'aîné se nommait Bigillion, suivant l'usage de notre
province, le cadet Rémy, humoriste, homme singulier, vrai Dauphinois,
mais généreux, un peu jaloux, même alors, de l'amitié que Bigillion et
moi avions l'un pour l'autre.

Fondée sur la plus parfaite bonne foi, cette amitié fut intime au bout
de quinze jours. Il avait pour oncle un moine savant et, ce me semble,
très peu moine, le bon Père Morlon, bénédictin peut-être, qui, dans mon
enfance, avait bien voulu, par amitié pour mon grand-père, me confesser
une ou deux fois. J'avais été bien surpris de son ton de douceur et de
politesse, bien différent de l'âpre pédantisme des cuistres morfondus,
auxquels mon père me livrait le plus souvent, tels que M. l'abbé
Rambault.

Ce bon Père Morlon a eu une grande influence sur mon esprit; il
avait Shakespeare traduit par Letourneur, et son neveu Bigillion
emprunta pour moi, successivement, tous les volumes de cet ouvrage
considérable[5] pour un enfant, dix-huit ou vingt volumes.

Je crus renaître en le lisant. D'abord, il avait l'immense avantage
de n'avoir pas été loué et prêché par mes parents, comme Racine. Il
suffisait qu'ils louassent une chose _de plaisir_ pour me la faire
prendre en horreur.

Pour que rien ne manquât au pouvoir de Shakespeare sur mon cœur, je
crois même que mon père m'en dit du mal.

Je me méfiais de ma famille sur toutes choses[6]; mais en fait de
beaux-arts ses louanges suffisaient pour me donner un dégoût mortel
pour les plus belles choses. Mon cœur, bien plus avancé que l'esprit
[7], sentait vivement qu'elle les louait comme les _kings_ louent
aujourd'hui la religion[8], c'est-à-dire _avec une seconde foi_. Je
sentais bien confusément, mais bien vivement et avec un feu que _je
n'ai plus_, que tout beau moral, c'est-à-dire d'intérêt dans l'artiste,
tue tout ouvrage d'art. J'ai lu continuellement Shakespeare de 1796
à 1799. Racine, sans cesse loué par mes parents, me faisait l'effet
d'un plat hypocrite. Mon grand-père m'avait conté l'anecdote de sa
mort pour n'avoir plus été regardé par Louis XIV. D'ailleurs, les vers
m'ennuyaient comme allongeant la phrase et lui faisant perdre de sa
netteté. J'abhorrais _coursier_ au lieu de cheval. J'appelais cela de
l'hypocrisie.

Comment, vivant solitaire dans le sein d'une famille parlant fort bien,
aurais-je pu sentir le langage plus ou moins noble? Où aurais-je pris
le langage non élégant?

Corneille me déplaisait moins. Les auteurs qui me plaisaient alors à
la folie furent Cervantès, Don Quichotte, et l'Arioste (tous les trois
traduits), dans des traductions. Immédiatement après venait Rousseau,
qui avait le double défaut (_drawback_) de louer les prêtres et d'être
loué par mon père. Je lisais avec délices les _Contes_ de La Fontaine
et _Félicia._ Mais ce n'étaient pas des _plaisirs littéraires_.
Ce sont de ces livres qu'on ne lit que d'une main, comme disait
Mme * * *[9].

Quand, en 1824, au moment de tomber amoureux de Clémentine, je
m'efforçais de ne pas laisser absorber mon âme par la contemplation de
ses grâces (je me souviens d'un grand combat, un soir, au concert de M.
du Bignon, où j'étais à côté du célèbre général Foy; Clémentine, ultra,
n'allait pas dans cette maison), quand, dis-je, j'écrivis _Racine
et Shakespeare_, on m'accusa de jouer la comédie et de renier mes
premières sensations d'enfance, on voit combien était vrai, ce que je
me gardai de dire (comme incroyable), que mon premier amour avait été
pour Shakespeare, et entre autres pour _Hamlet_ et _Roméo et Juliette._

       *       *       *       *       *

Les Bigillion habitaient rue Chenoise (je ne suis pas sûr du nom
[10]), cette rue qui débouchait entre la voûte de Notre-Dame et une
petite rivière sur laquelle était bâti le couvent des Augustins. Là
était un fameux bouquiniste que je visitais souvent. Au-delà était
l'oratoire où mon père avait été en prison[11] quelques jours avec
M. Colomb[12], père de Romain Colomb, le plus ancien de mes amis (en
1836)[13].

Dans cet appartement, situé au troisième étage, vivait avec les
Bigillion leur sœur, Mlle Victorine Bigillion, fort simple,
fort jolie, mais nullement d'une beauté grecque; au contraire, c'était
une figure profondément allobroge[14]. Il me semble qu'on appelle
cela aujourd'hui la race Galle. (Voir le Dr Edwards et M.
Antoine de Jussieu; c'est du moins ce dernier qui m'a fait croire à
cette classification.)

       *       *       *       *       *

Mademoiselle Victorine avait de l'esprit et réfléchissait beaucoup;
elle était la fraîcheur même. Sa figure était parfaitement d'accord
avec les fenêtres à croisillons de l'appartement qu'elle occupait avec
ses deux frères, sombre quoique au midi et au troisième étage; mais
la maison vis-à-vis était énorme. Cet accord parfait me frappait, ou
plutôt j'en sentais l'effet, mais je n'y comprenais rien.

Là, souvent j'assistais au souper des deux frères et de la sœur.
Une servante de leur pays, simple comme eux, le leur préparait, ils
mangeaient du pain bis, ce qui me semblait incompréhensible, à moi qui
n'avais jamais mangé que du pain blanc.

Là était tout mon avantage à leur égard; à leurs yeux, j'étais d'une
classe supérieure: le petit-fils[15] de M. Gagnon, membre du jury de
l'École centrale, était _noble_ et eux, bourgeois tendant au paysan. Ce
n'est pas qu'il y eut chez eux regret ni sotte admiration; par exemple,
ils aimaient mieux le pain bis que le pain blanc, et il ne dépendait
que d'eux de faire bluter leur farine pour avoir du pain blanc[16].

Nous vivions là en toute innocence, autour de cette table de noyer
couverte d'une nappe de toile écrue, Bigillion, le frère aîné, 14 ou 15
ans, Rémy 12, Mlle Victorine 13, moi 13, la servante 17.

Nous formions une société bien jeune[17], comme on voit, et aucun
grand parent pour nous gêner. Quand M. Bigillion, le père, venait à la
ville pour un jour ou deux, nous n'osions pas désirer son absence, mais
il nous gênait.

Peut-être bien avions-nous tous un an de plus, mais c'est tout au plus,
mes deux dernières années 1799 et 1798 furent entièrement absorbées par
les mathématiques et Paris au bout; c'était donc 1797 ou plutôt 1796,
or en 1796 j'avais treize ans[18].

Nous vivions alors comme de jeunes lapins jouant dans un bois tout en
broutant le serpolet. Mlle Victorine était la ménagère; elle
avait des grappes de raisin séché dans une feuille de vigne serrée
par un fil, qu'elle me donnait et que j'aimais presque autant que sa
charmante figure. Quelquefois, je lui demandais une seconde grappe, et
souvent elle me refusait, disant: «Nous n'en avons plus que huit, et
il faut finir la semaine.»

Chaque semaine, une ou deux fois, les provisions venaient de
Saint-Ismier. C'est l'usage à Grenoble. La passion de chaque bourgeois
est son _domaine_, et il préfère une salade qui vient de son domaine
à Montbonnot, Saint-Ismier, Corenc, Voreppe, Saint-Vincent ou Claix,
Echirolles, Eybens, Domène, etc., et qui lui revient[19] à quatre
sous, à la même salade achetée deux sous à la place aux Herbes. Ce
bourgeois avait 10.000 francs placés au 5% chez les Périer (père et
cousin de Casimir, ministre en 1832), il les place en un domaine qui
lui rend le 2 ou le 2 1/2, et il est ravi. Je pense qu'il est payé
en vanité et par le plaisir de dire d'un air important: _Il faut que
j'aille à Montbonnot_, ou: _Je viens de Montbonnot._

Je n'avais pas d'amour pour Victorine, mon cœur était encore tout
meurtri du départ de Mlle Kably et mon amitié pour Bigillion
était si intime qu'il me semble que, d'une façon abrégée, de peur du
rire, j'avais osé lui confier ma folie.

Il ne s'en était point effarouché, c'était l'être le meilleur et le
plus simple, qualités précieuses qui allaient[20] réunies avec le
bon sens le plus fin, bon sens caractéristique de cette famille et qui
était fortifié chez lui par la conversation de Rémy, son frère et son
ami intime, peu sensible, mais d'un bon sens bien autrement inexorable.
Rémy passait souvent des après-midi entières sans desserrer les dents.

Dans ce troisième étage passèrent les moments les plus heureux de
ma vie. Peu après, les Bigillion quittèrent cette maison pour aller
habiter à la Montée du Pont-de-Bois; ou plutôt c'est tout le contraire,
du Pont-de-Bois ils vinrent dans la rue Chenoise, ce me semble,
certainement celle à laquelle aboutit la rue du Pont-Saint-Jaime. Je
suis sûr de ces trois fenêtres à croisillons, en B[21], et de leur
position à l'égard de la rue du Pont-Saint-Jaime. Plus que jamais je
fais des découvertes en écrivant ceci (à Rome, en janvier 1836). J'ai
oublié aux trois-quarts ces choses, auxquelles je n'ai pas pensé six
fois par an depuis vingt ans.

J'étais fort timide envers Victorine, dont j'admirais la gorge
naissante, mais je lui faisais confidence de tout, par exemple les
persécutions de Séraphie, dont j'échappais à peine, et je me souviens
qu'elle refusait de me croire, ce qui me faisait une peine mortelle.
Elle me faisait entendre que j'avais un mauvais caractère.


[Footnote 1: Le _chapitre XXVII_ est le chapitre XXIII du manuscrit (fol. 387
à 398).--Écrit à Rome, les 6 et 10 janvier 1836.]

[Footnote 2: _Vers ce temps-là, je me liai ... avec François Bigillion
..._--C'est par l'intermédiaire de Romain Colomb, qui s'était lié avec
les deux frères, pour les avoir rencontrés dans la maison Faure, lors
de leur arrivée à Grenoble. (Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 3: _Rabot et la Bastille sont ... situes à des hauteurs bien
différentes ..._--Le fort Rabot est à l'altitude de 270 mètres environ,
et la plateforme de la Bastille à 470 mètres.]

[Footnote 4: ... _mais que l'on rend bonne en_ 1836.--On lit en tête du fol.
389: «10 janvier 1836. Le métier m'a occupé depuis huit jours. Froid du
diable, 6 degrés le lundi.»]

[Footnote 5: ... _cet ouvrage considérable ..._--Variante: «_Grand._»]

[Footnote 6: ... _sur toutes choses ..._--Variante: «_Sur tous) les objets._»]

[Footnote 7: ... _bien plus avancé que l'esprit ..._--Variante: «_Ma tête._»]

[Footnote 8: ... _louent aujourd'hui la religion ..._--Ms.: «_Gionreli._»]

[Footnote 9: ... _comme disait_ Mme ***.--Duclos.]

[Footnote 10: _Les Bigillion habitaient rue Chenoise (e ne suis pas sûr du
nom) ..._--Il s'agit, en effet, de la rue Chenoise.]

[Footnote 11: ... _l'oratoire où mon père avait été en prison ..._--Erreur;
son père a pu se cacher, mais n'a jamais été en prison, surtout à
l'Oratoire, où il n'y avait que des femmes et trois enfants: les deux
Monval et moi. Le guichetier, dur et renfrogné, s'appelait Pilon. (Note
au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 12: ... _avec M. Colomb ..._--M. Colomb père a fait toute sa prison
à la Conciergerie, place Saint-André; j'ai couché quelquefois avec lui,
dans cette prison. (Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 13: ... _Romain Colomb, le plus ancien de mes amis._--Stendhal écrit
ensuite: «Voici cette rue, dont le nom est à peu près effacé, mais non
l'aspect.» Et il dessine au-dessous un plan de la partie de la ville où
se trouvait la rue Chenoise.---La maison où logeaient les Bigillion se
trouvait entre la Montée du Pont de Bois (aujourd'hui rue de Lionne) et
la rue du Pont-Saint-Jaime.]

[Footnote 14: ... _c'était une figure profondément allobroge._--Elle était
plutôt laide que jolie, mais piquante et bonne fille; Victorine jouait
avec nous, sans se douter que nous appartenions à des sexes différents.
(Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 15: ... _le petit-fils de M. Gagnon ..._--Ms.: «_Le fils._»]

[Footnote 16: ... _faire bluter leur farine pour avoir du pain blanc._--En
face, au verso du fol. 393, est un plan des environs de la maison
où logeaient les Bigillion, ainsi qu'un croquis représentant le
Pont-de-Bois, situé au bout de la Montée du Pont-de-Bois. Stendhal
note à ce sujet: «J'ai laissé à Grenoble une vue du pont de Bois,
achetée par moi à la veuve de M. Le Roy. Elle est à l'huile et
_sbiadita,_ doucereuse, à la Dorat, à la Florian, mais enfin c'est
ressemblant _quant aux lignes_; les couleurs seules sont _adoucies_ et
_florianisées_».]

[Footnote 17: _Nous formions une société bien jeune ..._--Variante: «_C'était
un ménage bien jeune._»]

[Footnote 18: ... _en_ 1796 _j'avais treize ans._--Ms.: «10 + 3.»]

[Footnote 19: ... _qui lui revient à quatre sous ..._--Variante: «_Qui lui
coûte._»]

[Footnote 20: ... _qualités précieuses qui allaient ..._--Un blanc d'une
demi-ligne.]

[Footnote 21: _Je suis sûr de ces trois fenêtres à croisillons, en B
..._--Cette référence se rapporte au plan cité plus haut.]



CHAPITRE XXVIII[1]


Le sévère Rémy aurait vu de fort mauvais œil que je fisse la cour à sa
sœur, Bigillion me le fit entendre et ce fut le seul point sur lequel
il n'y eut pas franchise parfaite entre nous. Souvent, vers la tombée
de la nuit, après la promenade, comme je faisais mine de monter chez
Victorine, je recevais un adieu hâtif qui me contrariait fort. J'avais
besoin d'amitié et de parler avec franchise, le cœur ulcéré par tant de
méchancetés, dont, à tort ou à raison, je croyais fermement avoir été
l'objet.

J'avouerai pourtant que cette conversation toute simple, je préférais
de beaucoup l'avoir avec Victorine qu'avec ses frères. Je vois
aujourd'hui mon sentiment d'alors, il me semblait incroyable de voir
de si près cet animal terrible, une femme, et encore avec des cheveux
superbes, un bras divinement fait quoique un peu maigre, et enfin
une gorge charmante, souvent un peu découverte à cause de l'extrême
chaleur. Il est vrai qu'assis contre la table de noyer, à deux pieds
de Mlle Bigillion, l'angle de la table entre nous, je ne
parlais aux frères que pour être bien sage. Mais pour cela je n'avais
aucune envie d'être amoureux, j'étais _scolato_ (brûlé, échaudé), comme
on dit en italien, je venais d'éprouver que l'amour était une chose
sérieuse et terrible. Je ne me disais pas, mais je sentais fort bien
qu'au total mon amour pour Mlle Kably m'avait probablement
causé plus de peines que de plaisirs.

Pendant ce sentiment pour Victorine, tellement innocent en paroles
et même en idées, j'oubliais de haïr et surtout de croire qu'on me
haïssait.

Il me semble qu'après un certain temps la jalousie fraternelle de Rémy
se calma; ou bien il alla passer quelques mois à Saint-Ismier. Il vit
peut-être que réellement je n'aimais pas, ou eut quelque affaire à lui;
nous étions tous des politiques de treize ou quatorze ans. Mais dès cet
âge on est très fin en Dauphiné, nous n'avons ni l'insouciance ni le...
[2] du gamin de Paris, et de bonne heure les passions s'emparent de
nous. Passions pour des bagatelles, mais enfin le fait est que nous
désirons passionnément.

Enfin, j'allais bien cinq fois la semaine, à partir de la tombée de
la nuit ou _sing_[3] (cloche de neuf heures, sonnée à Saint-André),
passer la soirée chez Mlle Bigillion.

Sans parler nullement de l'amitié qui régnait entre nous, j'eus
l'imprudence de nommer cette famille, un jour, en soupant avec mes
parents. Je fus sévèrement puni de ma légèreté. Je vis mépriser, avec
la pantomime la plus expressive, la famille et le père de Victorine.

«N'y a-t-il pas une fille? Ce sera quelque demoiselle de campagne.»

Je ne me rappelle que faiblement les termes d'affreux mépris et la
mine de froid dédain qui les accompagnait. Je n'ai mémoire que pour
l'impression brûlante que fit sur moi ce mépris.

Ce devait être absolument l'air de mépris froid et moqueur que M. le
baron des Adrets employait sans doute en parlant de ma mère ou de ma
tante.

Ma famille, malgré l'état de médecin et d'avocat, se croyait être sur
le bord de la noblesse, les prétentions de mon père n'allaient même
à rien moins que celles de gentilhomme déchu. Tout le mépris qu'on
exprima, ce soir-là, pendant tout le souper, était fondé sur l'état
de bourgeois de campagne de M. Bigillion, père de mes amis, et sur
ce que son frère cadet, homme très fin, était directeur de la prison
départementale, place Saint-André, une sorte de geôlier bourgeois.

Cette famille avait reçu saint Bruno à la Grande-Chartreuse
en....[4]. Rien n'était mieux prouvé, cela était autrement
respectable que la famille B[ey]le, juge du village de Sassenage
sous les seigneurs du moyen-âge. Mais le bon Bigillion père, homme
de plaisir, fort aisé dans son village, ne dînait point chez M. de
Marcieu ou chez Mme de Sassenage et saluait le premier mon
grand-père du plus loin qu'il l'apercevait, et, de plus, parlait de M.
Gagnon avec la plus haute considération.

Cette sortie de hauteur amusait une famille qui, par habitude, mourait
d'ennui, et dans tout le souper j'avais perdu l'appétit en entendant
traiter ainsi mes amis. On me demanda ce que j'avais. Je répondis que
j'avais _goûté_ fort tard. Le mensonge est la seule ressource de la
faiblesse. Je mourais de colère contre moi-même: quoi! j'avais été
assez sot pour parler à mes parents de ce qui m'intéressait?

Ce mépris me jeta dans un trouble profond; j'en vois le pourquoi en
ce moment, c'était Victorine. Ce n'était donc pas avec cet animal
terrible, si redouté, mais si exclusivement adoré, une femme comme
il faut et jolie, que j'avais le bonheur de faire, chaque soir, la
conversation presque intime?

Au bout de quatre ou cinq jours de peine cruelle, Victorine l'emporta,
je la déclarai plus aimable et plus du monde que ma famille triste,
_ratatinée_ (ce fut mon mot), sauvage, ne donnant jamais à souper,
n'allant jamais dans un salon où il y eût dix personnes, tandis
que Mlle Bigillion assistait souvent chez M. Faure, à
Saint-Ismier, et chez les parents de sa mère, à Chapareillan, à des
dîners de vingt-cinq personnes. Elle était même plus noble, à cause de
la réception de saint Bruno, en 1080[5].

Bien des années après, j'ai vu le mécanisme de ce qui se passa
alors dans mon cœur et, faute d'un meilleur mot, je l'ai appelé
_cristallisation_ (mot qui a si fort choqué ce grand littérateur,
ministre de l'Intérieur en 1833, M. le comte d'Argout, scène plaisante
racontée par Clara Gazul[6]).

Cette absolution du mépris dura bien cinq ou six jours, pendant
lesquels je ne songeais à autre chose. Cette insulte si glorieusement
mince mit _un fait nouveau_ entre Mlle Kably et mon état
actuel. Sans que mon innocence s'en doutât, c'était un grand point:
entre le chagrin et nous il faut mettre des faits nouveaux, fût-ce de
se casser le bras.

Je venais d'acheter un Bezout d'une bonne édition, et de le faire
relier avec soin (peut-être existe-t-il encore à Grenoble, chez M.
Alexandre Mallein, directeur des Contributions); j'y traçai une
couronne de feuillage, et au milieu un V majuscule[7]. Tous les
jours je regardais ce monument.

Après la mort de Séraphie j'aurais pu, par besoin d'aimer, me
réconcilier avec ma famille; ce trait de hauteur mit Victorine[8]
entre eux et moi; j'aurais pardonné l'imputation d'un crime à la
famille Bigillion, mais le mépris! Et mon grand-père était celui qui
l'avait exprimé avec le plus de grâce, et par conséquent d'effet!

       *       *       *       *       *

Je me gardai bien de parler à mes parents d'autres amis que je fis à
cette époque: MM. Galle, La Bayette...[9]

Galle était fils d'une veuve qui l'aimait uniquement et le respectait,
par probité, comme le maître de la fortune; le père devait être quelque
vieil officier. Ce spectacle, si singulier pour moi, m'attachait et
m'attendrissait. Ah! si ma pauvre mère eût vécu, me disais-je. Si, du
moins, j'avais eu des parents dans le genre de madame Galle, comme je
les eusse aimés! Mme Galle me respectait beaucoup, comme
le petit-fils de M. Gagnon, le bienfaiteur des pauvres, auxquels il
donnait des soins gratuits, et même deux livres de bœuf pour faire du
bouillon. Mon père était inconnu.

Galle était pâle, maigre, _crinche_, marqué de petite vérole,
d'ailleurs d'un caractère très froid, très modéré, très prudent. Il
sentait qu'il était maître absolu de la petite fortune et qu'il ne
fallait pas la perdre. Il était simple, honnête, et nullement hâbleur
ni menteur. Il me semble qu'il quitta Grenoble et l'École centrale
avant moi pour aller à Toulon et entrer dans la marine.

       *       *       *       *       *

C'était aussi à la marine que se destinait l'aimable La Bavette, neveu
ou parent de l'amiral (c'est-à-dire contre-amiral ou vice-amiral)
Morard de Galles.

Il était aussi aimable et aussi noble que Galle était estimable. Je me
souviens encore des charmantes après-midi que nous passions, devisant
ensemble à la fenêtre de sa petite chambre. Elle était au troisième
étage d'une maison donnant sur la nouvelle place du Département[10].
Là, je partageais son _goûter_: des pommes et du pain bis. J'étais
affamé de toute conversation sincère et sans hypocrisie. A ces deux
mérites, communs à tous mes amis, La Bavette joignait une grande
noblesse de sentiments et de manières[11] et une tendresse d'âme non
susceptible de passion profonde, comme Bigillion, mais plus élégante
dans l'expression.

Il me semble qu'il me donna de bons conseils dans le temps de mon amour
pour Mlle Kably, dont j'osai lui parler, tant il était
sincère et bon. Nous mettions ensemble toute notre petite expérience
des femmes, ou plutôt toute notre petite science puisée dans les romans
lus par nous. Nous devions être drôles à entendre.

Bientôt après le départ de ma tante Séraphie, j'avais lu et adoré les
_Mémoires secrets_ de Duclos[12], que lisait mon grand-père.

       *       *       *       *       *

Ce fut, ce me semble, à la salle de mathématiques que je fis la
connaissance de Galle et de La Bayette; ce fut certainement là que je
pris de l'amitié pour Louis de Barral (maintenant le plus ancien et
le meilleur de mes amis; c'est l'être au monde qui m'aime le plus, il
n'est aussi, ce me semble, aucun sacrifice que je ne fisse pour lui).

Il était alors fort petit, fort maigre, fort _crinche_, il passait pour
porter à l'excès une mauvaise habitude que nous avions tous, et le fait
est qu'il en avait la mine. Mais la sienne était singulièrement relevée
par un superbe uniforme de lieutenant du génie, on appelait cela être
adjoint du génie; c'eût été un bon moyen d'attacher à la Révolution les
familles riches, ou du moins de mitiger leur haine.

Anglès aussi, depuis comte Anglès et préfet de police, enrichi par
les Bourbons, était adjoint du génie, ainsi qu'un être subalterne par
essence, orné de cheveux rouges et qui s'appelait Giroud, différent
du Giroud à l'habit rouge avec lequel je me battais assez souvent. Je
plaisantais ferme le Giroud garni d'une épaulette d'or et qui était
beaucoup plus _grand_ que moi, c'est-à-dire qui était un homme de
dix-huit ans tandis que j'étais encore un bambin de treize ou quatorze.
Cette différence de deux ou trois ans est immense au collège, c'est à
peu près celle du noble au roturier en Piémont.

       *       *       *       *       *

Ce qui fit ma conquête net dans Barral, la première fois que nous
parlâmes ensemble (il avait alors, ce me semble, pour surveillant
Pierre-Vincent Chalvet, professeur d'histoire et fort malade de la
sœur aînée de la petite vérole), ce qui donc fit ma conquête dans
Barral, ce fut: 1° la beauté de son habit, dont le bleu me parut
enchanteur;--2° sa façon de dire ces vers de Voltaire, dont je me
souviens encore:


    Vous êtes, lui dit-il, l'existence et l'essence,
    Simple...[13]


Sa mère, fort grande dame, _c'était une Grolée_[14], disait mon
grand-père avec respect, fut la dernière de son ordre à en porter le
costume; je la vois encore près de la statue d'Hercule, au Jardin
[15], avec une robe à ramages, c'est-à-dire de satin blanc ornée de
fleurs, ladite robe retroussée dans les poches comme ma grand-mère
(Jeanne Dupéron, veuve Beyle[16]), avec un énorme chignon poudré et
peut-être un petit chien sur le bras. Les petits polissons la suivaient
à distance avec admiration, et quant à moi j'étais mené, ou porté, par
le fidèle Lambert: je pouvais avoir trois ou quatre ans lors de cette
vision. Cette grande dame avait les mœurs de la Chine, M. le marquis de
Barrai, sou mari et Président, ou même Premier Président au Parlement,
ne voulut point émigrer, ce pourquoi il était honni de ma famille comme
s'il eût reçu vingt soufflets.

Le sage M. Destutt de Tracy eût la même idée à Paris et fut obligé
de prendre des plans, comme M. de Barral, qui, avant la Révolution,
s'appelait M. de Montferrat, c'est-à-dire M. le marquis de Montferrat
(prononcez: Monferâ, _a_ très long); M. de Tracy fut réduit à vivre
avec les appointements de la place de commis de l'Instruction publique,
je crois; M. de Barral avait conservé 20 ou 25.000 francs de rente,
dont en 1793 il donnait la moitié ou les deux-tiers non à la patrie,
mais à la peur de la guillotine. Peut-être avait-il été retenu en
France par son amour pour Mme Brémont, que depuis il
épousa. J'ai rencontré M. Brémont fils à l'armée, où il était chef de
bataillon, je crois, puis sous-inspecteur des Revues, et toujours homme
de plaisir.

Je ne dis pas que son beau-père, M. le Premier Président de
Barral (car Napoléon le fit Premier Président en créant les Cours
impériales[17]) fût un génie, mais à mes yeux il était tellement
le contraire de mon père et avait tant d'horreur de la pédanterie
et de froisser l'amour-propre de son fils qu'en sortant de la
maison pour aller à la promenade dans les _délaissés du Drac_,


    si le père disait:..................................Bonjour,
    le fils répondait...................................Toujours,
    le père.............................................Oie, le
    fils................................................Lamproie,


et la promenade se passait ainsi à dire des rimes, et à tâcher de
s'embarrasser.

Ce père apprenait à son fils les _Satires_ de Voltaire (la seule chose
parfaite, selon moi, qu'ait faite ce grand réformateur).

Ce fut alors que j'entrevis le vrai _bon ton_, et il fit sur-le-champ
ma conquête.

Je comparais sans cesse ce père faisant des rimes et plein d'attentions
délicates pour l'amour-propre de ses enfants avec le noir pédantisme du
mien. J'avais le respect le plus profond pour la science de M. Gagnon,
je l'aimais sincèrement, je n'allais pas jusqu'à me dire:

«Ne pourrait-on pas réunir[18] la science sans bornes de mon
grand-père et l'amabilité si gaie et si gentille de M. de Barral?»

Mais mon cœur, pour ainsi dire, _pressentait_ cette idée, qui devait
par la suite devenir fondamentale pour moi.

J'avais déjà vu le bon ton, mais à demi défiguré, masqué par la
dévotion dans les soirées pieuses où Mme de Vaulserre
réunissait, au rez-de-chaussée de l'hôtel des Adrets, M. du Bouchage
(pair de France, ruiné), M. de Saint-Vallier (le grand Saint-Vallier),
Scipion, son frère. M. de Pina (ex-maire de Grenoble, jésuite[19]
profond, 80.000 francs de rente et dix-sept enfants), MM. de Sinard, de
Saint-Ferréol, moi, Mlle Bonne de Saint-Vallier (dont les
beaux bras blancs et charmants, à la Vénitienne, me touchaient si fort).

Le curé Chélan, M. Barthélemy d'Orbane étaient aussi des modèles. Le
Père Ducros avait le ton du génie. (Le mot _génie_ était alors, pour
moi, comme le mot Dieu pour les bigots.)


[Footnote 1: Le _chapitre XXVIII_ est le chapitre XXIII du manuscrit. Stendhal
a mis par erreur le chiffre XXIII, au lieu de XXIV, et cette erreur
se perpétue jusqu'à la fin de l'ouvrage.--Comprend les fol. 399 à
416.--Écrit à Rome, les 10, 11 et 12 janvier 1836.]

[Footnote 2: ... _ni l'insouciance ni le ... du gamin de Paris ..._--Le mot est
en blanc dans le manuscrit.]

[Footnote 3: ... _à partir de la tombée de la nuit ou_ sing ...--Ms.:
«_Saint._»]

[Footnote 4: _Cette famille avait reçu saint Bruno à la Grande-Chartreuse en
..._--La date est en blanc.]

[Footnote 5: ... à _cause de la réception de Saint-Bruno, en 1080._--Date:
Saint Bruno, mort en 1101 en Calabre. (Note de Stendhal.)--Cette
date est exacte, mais c'est en 1084 seulement que saint Bruno vint à
Grenoble et fonda la Grande-Chartreuse, dont l'église fut consacrée en
1085.]

[Footnote 6: ... _scène plaisante racontée par Clara Gazul._--Le _Théâtre
de Clara Gazul_, de Mérimée, a paru en 1825.--Mérimée est appelé, la
plupart du temps, _Clara_ par Stendhal.]

[Footnote 7: ... _j'y traçai une couronne de feuillage, et au milieu un V
majuscule._--Suit un croquis de cette lettre ornée.--En face, au
verso du fol. 403, Stendhal écrit: «Mettre ceci ici, coupé trop
net, le placer en son temps, à 1806 ou 10. A l'un de mes voyages
(retours) à Grenoble, vers 1806, une personne bien informée me dit que
Mlle Victorine était amoureuse. J'enviai fort la personne.
Je supposais que c'était Félix Faure. Plus tard, une autre personne me
dit: «Mlle Victorine, me parlant de la personne qu'elle a
aimé si longtemps, m'a dit: Il n'est peut-être pas beau, mais jamais on
ne lui reproche sa laideur ... C'est l'homme qui a eu le plus d'esprit
et d'amabilité parmi les jeunes gens de mon temps. En un mot, ajouta
cette personne, c'est vous.»--10 janvier 1836.--Lu de Brosses.»]

[Footnote 8: ... _ce trait de hauteur mit Victorine ..._--Ms.:
«_Virginie._»--Ce mot est surmonté d'une croix.]

[Footnote 9: _MM. Galle, La Bayette ..._--Une ligne est restée en blanc après
ces deux noms.]

[Footnote 10: ... _la nouvelle place du Département._--Près du
Jardin-de-Ville. Aujourd'hui place de Gordes. Cette place a été créée
en 1791.--Au verso du fol. 406 est un plan de la place et de ses
alentours.]

[Footnote 11: ... _La Bayette joignait une grande noblesse de sentiments et
de manières ..._--Nous faisions dans sa chambre des pique-niques, à
cinq ou six sous par tête, pour manger ensemble du _Mont-d'Or_, avec
des griches, le tout arrosé d'un petit vin blanc qui nous semblait
délicieux. La Bayette avait un charmant caractère: il était aimant et
avait beaucoup d'expansion. (Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 12: ... _les_ Mémoires secrets _de Duclos ..._--Les _Mémoires
secrets sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV_ furent publiés en
1791, dix-neuf ans après la mort de Duclos.]

[Footnote 13: _Vous êtes, lui dit-il, l'existence et l'essence, Simple
..._--On lit en tête du fol. 411: «12 janvier 1836. Omar. Sirocco après
trente ou quarante jours de froid infâme ...»]

[Footnote 14: _Sa mère, fort grande dame_, c'était une Grolée ...--La famille
de Grolée était l'une des familles les plus anciennes et les plus
estimées du Dauphiné.]

[Footnote 15: ... _près de la statue d'Hercule, au Jardin ..._--Au
Jardin-de-Ville. Au milieu du jardin se trouve une statue du connétable
de Lesdiguières sous les traits d'Hercule, attribuée à Jacob Richier.
Cette statue, primitivement érigée dans l'île de l'étang du château de
Lesdiguières, à Vizille, a été acquise par la Ville de Grenoble en 1740.]

[Footnote 16: ... _Jeanne Dupéron, veuve Beyle ..._--Jeanne Dupéron, fille
de Pierre, banquier à Grenoble, et de Dominique Bérard, épousa le
14 septembre 1734 Pierre Beyle, procureur au Parlement. (Voir Ed.
Maignien, _La famille de Beyle-Stendhal, notes généalogiques._
Grenoble, 1889.)]

[Footnote 17: ... _les Cours impériales ..._--Ms.: «_Royales._»--M. de Barral
fut Premier Président depuis 1804 jusqu'en décembre 1815.]

[Footnote 18: _Ne pourrait-on pas réunir ..._--Variante: «_Avoir._»]

[Footnote 19: ... _ex-maire de Grenoble, jésuite ..._--Ms.:
«_Tejé._»--Jean-François-Calixte, marquis de Pina, remplaça comme
adjoint au maire de Grenoble, en 1816, Joseph-Chérubin Beyle. Il fut
nommé maire la même année, resta en fonctions jusqu'au 13 octobre
1818. Puis il fut encore maire de Grenoble entre le 26 août 1824 et la
révolution de 1830.]



CHAPITRE XXIX[1]


Je ne voyais pas M. de Barral aussi en beau alors, il était la bête
noire de mes parents pour avoir émigré.

La nécessité me rendant hypocrite (défaut dont je me suis trop corrigé
et dont l'absence m'a tant nui, à Rome[2], par exemple), je citais
à ma famille les noms de MM. de La Bayette et de Barrai, mes nouveaux
amis.

«La Bayette! bonne famille, dit mon grand-père; son père était
capitaine de vaisseau, son oncle, M. de ...[3], Président au
Parlement. Pour Montferrat, c'est un plat.»

Il faut avouer qu'un matin, à deux heures du matin, des municipaux, et
M. de Barral avec eux, étaient venus pour arrêter M. d'Anthon[4],
ancien conseiller au Parlement, qui habitait le premier étage, et dont
l'occupation constante était de se promener dans sa grande salle en se
rongeant les ongles. Le pauvre diable perdait la vue et de plus était
notoirement suspect, comme mon père. Il était dévot jusqu'au fanatisme,
mais à cela près point méchant. On trouvait indigne dans M. de Barral
d'être venu arrêter un des conseillers jadis ses camarades quand il
était Président au Parlement[5].

       *       *       *       *       *

Il faut convenir[6] que c'était un plaisant animal qu'un bourgeois
de France vers 1794, quand j'ai pu commencer à le comprendre, se
plaignant amèrement de la hauteur des nobles et entre eux n'estimant
un homme absolument qu'à cause de sa naissance. La vertu, la bonté, la
générosité n'y faisaient rien; même, plus un homme était distingué,
plus fortement ils lui reprochaient le manque de naissance, et quelle
naissance!

Vers 1803, quand mon oncle Romain Gagnon vint à Paris et logea chez
moi, rue de Nemours, je ne le présentai pas chez Mme de
Neuilly; il y avait une raison pour cela: cette dame n'existait pas.
Choquée de cette absence de présentation, ma bonne tante Elisabeth dit:

«Il faut qu'il y ait quelque chose d'extraordinaire, autrement Henri
aurait mené son oncle chez cette dame; on est bien aise de montrer
_qu'on n'est pas né sous un chou._»

C'est moi, s'il vous plaît, qui ne suis pas né sous un chou.

Et quand notre cousin Clet, horriblement laid, figure d'apothicaire et,
de plus, apothicaire effectif, pharmacien militaire, fut sur le point
de se marier en Italie, ma tante Elisabeth répondait au reproche de
tournure abominable:

«Il faut convenir que c'est un vrai _Margageat_, disait quelqu'un.

--A la bonne heure, mais il y a la naissance! Cousin du premier médecin
de Grenoble, n'est-ce rien?»

Le caractère de cette excellente[7] fille était un exemple bien
frappant de la maxime: _Noblesse oblige._ Je ne connais rien de
généreux, de noble, de difficile qui fût au-dessus d'elle et de son
désintéressement[8]. C'est à elle en partie que je dois de bien
parler; s'il m'échappait un mot bas, elle disait: «Ah! Henri!» Et
sa figure exprimait un froid dédain dont le souvenir me _hantait_ (me
poursuivait longtemps).

J'ai connu des familles où l'on parlait aussi bien, mais pas une où
l'on parlât mieux que dans la mienne. Ce n'est point à dire qu'on n'y
fît pas communément les huit ou dix fautes dauphinoises.

Mais, si je me servais d'un mot peu précis ou prétentieux, à
l'instant[9] une plaisanterie m'arrivait, et avec d'autant plus de
bonheur, de la part de mon grand-père, que c'étaient à peu près les
seules que la piété morose de ma tante Séraphie permît au pauvre homme.
Il fallait, pour éviter le regard railleur de cet homme d'esprit,
employer la tournure la plus simple et le mot propre, et toutefois il
ne fallait pas s'aviser de se servir d'un mot bas.

J'ai vu les enfants, dans les familles riches de Paris, employer
toujours la tournure la plus ambitieuse pour arriver au style noble,
et les parents applaudir à cet essai d'emphase. Les jeunes Parisiens
diraient volontiers _coursier_ au lieu de _cheval_; de là, leur
admiration pour MM. de Salvandy, Chateaubriand, etc.

Il y avait d'ailleurs, en ce temps-là, une profondeur et une vérité de
sentiment dans le jeune Dauphinois de quatorze ans que je n'ai jamais
aperçues chez le jeune Parisien. En revanche, nous disions: J'étais au
_Cour-se_, où M. _Passe-kin_ (Pasquin) m'a lu une pièce de ver-_se_,
sur le voyage d'Anver-_se_ à Calai-_ce_.

Ce n'est qu'en arrivant à Paris, en 1799, que je me suis douté qu'il
y avait une autre prononciation. Dans la suite, j'ai pris des leçons
du célèbre La Rive et de Dugazon pour chasser les derniers restes du
parler _traînard_ de mon pays. Il ne me reste plus que deux ou trois
mots (côte, _kote_, au lieu de _kaute_, petite élévation; le bon abbé
Gattel a donc eu toute raison de noter la prononciation dans son
bon dictionnaire, chose blâmée dernièrement par un nigaud d'_homme
de lettres_ de Paris), et l'accent ferme et passionné du Midi qui,
décelant la _force du sentiment_, la vigueur avec laquelle on aime ou
on hait, est, sur-le-champ, singulier et partant _voisin du ridicule_,
à Paris.

C'est donc en disant chose au lieu de chause, cote au lieu de caute,
Calai-ce au lieu de Kalai (Calais), que je faisais la conversation avec
mes amis Bigillion, La Bavette, Galle, Barral.

Ce dernier venait, ce me semble, de La Tronche chaque matin passer la
journée chez Pierre-Vincent Chalvet, professeur d'histoire, logé au
collège sous la voûte[10]; vers B, il y avait une assez jolie allée
de tilleuls, allée fort étroite, mais les tilleuls étaient vieux et
touffus, quoique taillés, la vue était délicieuse; là je me promenais
avec Barral, qui venait du point C, très voisin; M. Chalvet, occupé de
ses catins, de sa v... et des livres qu'il fabriquait, et de plus le
plus insouciant des hommes, le laissait volontiers s'échapper.

Je crois que c'est en nous promenant au point P[11] que nous
rencontrâmes Michoud, figure de bœuf, mais homme excellent (qui n'a
eu que le tort de mourir ministériel pourri, et conseiller à la Cour
royale, vers 1827). Je croirais assez que cet excellent homme croyait
que la probité n'est d'obligation qu'entre particuliers et qu'il est
toujours permis de trahir ses devoirs de citoyen pour arracher quelque
argent au Gouvernement. Je fais une énorme différence entre lui et son
camarade Félix Faure; celui-ci est né avec l'âme basse, aussi est-il
pair de France et Premier Président de la Cour royale de Grenoble.

Mais quels qu'aient été les motifs du pauvre Michoud pour vendre la
patrie aux désirs du Procureur général, vers 1795, c'était le meilleur,
le plus naturel, le plus fin, mais le plus simple de cœur des camarades.

Je crois qu'il avait appris à lire avec Barral chez Mlle
Chavand, ils parlaient souvent de leurs aventures dans cette petite
classe. (Déjà les rivalités, les amitiés, les haines du monde!) Comme
je les enviais! Je crois même que je mentis une fois ou deux en
laissant entendre à d'autres de mes compagnons que moi aussi j'avais
appris à lire chez Mlle Chavand.

Michoud m'a aimé jusqu'à sa mort, et il n'aimait pas un ingrat; j'avais
la plus haute estime pour son bon sens et sa bonté. Une autre fois,
nous nous donnâmes des coups de poing, et comme il était deux fois plus
gros que moi, il me rossa.

Je me reprochai mon incartade, non pas à cause des coups reçus, mais
comme ayant méconnu son extrême bonté. J'étais malin et je disais des
bons mots qui m'ont valu force coups de poing, et ce même caractère m'a
valu, en Italie et en Allemagne, à l'armée, quelque chose de mieux et,
à Paris, des critiques acharnées dans la petite littérature.

Quand un mot me vient, je vois sa gentillesse et non sa méchanceté.
Je suis toujours surpris de sa portée comme méchanceté, par exemple:
C'est Ampère ou A. de Jussieu qui m'ont fait voir la portée du mot à ce
faquin de vicomte de La Passe (Cività-Vecchia, septembre 1831 ou 1832):
«Oserais-je vous demander votre nom?» que le La Passe ne pardonnera
jamais.

Maintenant, par prudence, je ne dis plus ces mots, et, l'un de ces
jours, Don Philippe Caetani me rendait cette justice que j'étais
l'un des hommes les moins méchants qu'il eût jamais vus, quoique ma
réputation fût homme d'infiniment d'esprit, mais bien méchant et
encore plus immoral (immoral, parce que j'ai écrit sur les femmes dans
l'_Amour_ et parce que, malgré moi, je me moque des hypocrites, corps
respectable à Paris, qui le croirait? plus encore qu'à Rome[12]).

Dernièrement, Mme Toldi, de _Valle_, dit, comme je sortais
de chez elle, au prince Caetani:

«Mais c'est M. de S[tendhal], cet homme de tant d'esprit, _si
immoral._»

Une actrice qui a un bambin[13] du prince Léopold de Syracuse de
Naples! Le bon Don Filippo me justifia fort sérieusement du reproche
d'immoralité.

Même en racontant qu'un cabriolet jaune vient de passer dans la rue,
j'ai le malheur d'offenser mortellement les hypocrites, et même les
_niais._

Mais au fond, cher lecteur, je ne sais pas ce que je suis: bon,
méchant, spirituel, sot. Ce que je sais parfaitement, ce sont les
choses qui me font peine ou plaisir, que je désire ou que je hais.

Un salon de provinciaux enrichis, et qui étalent du luxe, est ma
bête noire, par exemple. Ensuite, vient un salon de marquis et de
grands-cordons de la Légion d'honneur, qui étalent de la morale.

Un salon de huit ou dix personnes dont toutes les femmes ont eu des
amants, où la conversation est gaie, anecdotique, et où l'on prend
du punch léger à minuit et demi, est l'endroit du monde où je me
trouve le mieux; là, dans mon centre, j'aime infiniment mieux entendre
parler un autre que de parler moi-même. Volontiers je tombe dans le
silence du _bonheur_ et, si je parle, ce n'est que pour _payer mon
billet d'entrée_, mot employé dans ce sens, que j'ai introduit dans la
société de Paris; il est comme _fioriture_ (importé par moi) et que je
rencontre sans cesse; je rencontre plus rarement, il faut en convenir,
cristallisation[14] (voir l'_Amour_). Mais je n'y tiens pas le moins
du monde: si l'on trouve un meilleur mot, plus apparenté, dans la
langue, pour la même idée, je serai le premier à y applaudir et à m'en
servir.


[Footnote 1: Le _chapitre XXIX_ est le chapitre XXIV du manuscrit (fol. 416 à
431).--Écrit à Rome, les 12 et 13 janvier 1836.]

[Footnote 2: ... _dont l'absence m'a tant nui, à Rome ..._--Ms.: «_Omar._»]

[Footnote 3: ... _son oncle, M. de ..._--Le nom a été laissé en blanc.]

[Footnote 4: ... _M. d'Anthon ..._--Jean-Jacques-Gabriel de Vidaud d'Anthon de
La Tour, né le 28 mars 1745, avait été nommé conseiller au Parlement
par lettres patentes du 2 juillet 1766.]

[Footnote 5: ... _quand il était Président au Parlement._--Le reste du
feuillet est blanc, ainsi que tout le fol. 419.]

[Footnote 6: _Il faut convenir ..._--On lit en tête du fol. 419 _bis_: «12
janvier 36. Omar.--13 janvier, sans feu après ce froid si long de 3 à 7
degrés.»]

[Footnote 7: ... _cette excellente fille..._--Variante: «_Noble._»]

[Footnote 8: _Je ne connais rien de généreux, de noble, de difficile,
qui fût au-dessus d'elle et de son désintéressement._--Variante:
«_Aucun sacrifice n'eût été au-dessus de sa générosité et de son
désintéressement._»]

[Footnote 9: ... _un mot peu précis ou prétentieux, à l'instant
..._--Variante: «_Un mot peu précis ou prétendant à l'effet,
sur-le-champ._»]

[Footnote 10: ... _au collège sous la voûte ..._--Aujourd'hui passage du
Lycée, allant de la rue du Lycée à la place Jean-Achard, celle-ci
occupée à la fin du XVIIIe siècle par les remparts de la
ville. Stendhal donne un croquis des lieux. B est l'allée de tilleuls,
sur les remparts. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.)]

[Footnote 11: _Je crois que c'est en nous promenant au point P ..._--En face,
au verso du fol. 425, est un plan des lieux. A l'extrémité de la rue
des Mûriers, qui longeait le rempart et le derrière de l'École centrale
est, en «P, commencement de la promenade de vieux tilleuls écourtés
(_maimed_) par la taille;» entre la rue des Mûriers et la promenade,
en «L, jardin en contrebas de M. de Plainville, commandant ou adjudant
de la place, père de Plainville, l'ami de Barral». (Voir notre plan de
Grenoble en 1793.)]

[Footnote 12: ... _plus encore qu'à Borne._--Ms.: «_Omar._»]

[Footnote 13: _Une actrice qui a un bambin ..._--Variante: «_Bâtard._»]

[Footnote 14: ... _il faut en convenir,_ cristallisation ...--Sorte de folie
qui fait voir toutes les perfections et tout _tourner à perfection_
dans l'objet qui fait effet sur la matrice. _Il est pauvre_, ah! que je
l'en aime mieux! _Il est riche_, ah! que je l'en aime mieux! (Note de
Stendhal.)]



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

FEUILLETS DE GARDE


Le premier volume du manuscrit (côté R 299) de la _Vie de Henri
Brulard_ commence par un testament:

«Je lègue et donne le présent volume à M. le chevalier Abraham
Constantin (de Genève), peintre sur porcelaine. Si M. Constantin ne
l'a pas fait imprimer dans les mille jours qui suivront celui de mon
décès, je lègue et donne ce volume, successivement, à MM. Alphonse
Levavasseur, libraire, n° 16, place Vendôme, Philarète Chasles, homme
de lettres, Henry Fournier, libraire, rue de Seine, Paulin, libraire,
Delaunay, libraire; et si aucun de ces Messieurs ne trouve son intérêt
à faire imprimer dans les cinq ans qui suivront mon décès, je laisse ce
volume au plus âgé des libraires habitant dans Londres et dont le nom
commence par un C.

Cività-Vecchia, le 24 décembre 1835.»


On lit encore, sur un feuillet intercalé en face du fol. 8, le fragment
suivant: «... de n'imprimer, si cela en vaut la peine, que quinze mois
après mon décès. Rome, le 29 novembre 1835. H. BEYLE.»

--Sur un autre feuillet, on lit:

«PETITS FAITS A PLACER

1. Mauvaise odeur de gens qui assistaient aux vêpres, à la Charité (M.
Beyle, supérieur).

2. L'abbé Rey me fait entrer dans le chœur, à Saint-André.
D'ordinaire, je me tenais tout près de la grande grille du chœur.
Sermons.

Tout cela, avant la clôture des églises; mais à quelle époque
furent-elles fermées à Grenoble?

3. Enterrement, ou plutôt obsèques, à Notre-Dame, de l'évêque intrus,
appelé l'abbé Pouchot avec dédain par ma famille.»

Stendhal a pris soin de répéter le titre de son auto-biographie en
tête de chacun des volumes de son manuscrit. Il y ajoute diverses
indications destinées à dérouter les investigations possibles de la
police, dont il avait une crainte maladive. Voici les diverses mentions
placées sur les feuillets de garde des trois volumes:

TOME Ier

Vie de Henri Brulard.

A Messieurs de la Police. Ceci est un roman imité du _Vicaire de
Wakefield._ Le héros, Henri Brulard, écrit sa vie, à cinquante-deux
ans, après la mort de sa femme, la célèbre Charlotte Corday.

TOME II

Vie de Henri Brulard, écrite par lui-même. Roman imité du _Vicaire de
Wakefield_, surtout pour la pureté des sentiments.

A Messieurs de la Police. Rien de politique. Le héros de ce roman finit
par se faire prêtre, comme Jocelyn.

TOME III

Vie de Henri Brulard, écrite par lui-même. Roman à détails, imité du
_Vicaire de Wakefield._

A Messieurs de la Police. Rien de politique dans ce roman. Le plan est
un exalté dans tous les genres qui, dégoûté et éclairé peu à peu, finit
par se consacrer au culte des hôtels (_sic_).


CHAPITRE I etc...



    TABLE DES GRAVURES DU TOME PREMIER

    Portrait de Stendhal.
    Reproduction du f° 69 du manuscrit
    Portrait d'Henri Gagnon
    La maison natale de Stendhal
    Reproduction du f° 260 bis du manuscrit



    TABLE DU TOME PREMIER

    NOTE DE L'ÉDITEUR vii

    INTRODUCTION.--Le manuscrit de la Vie de Henri Brulard, par Henry Debraye xix
    CHAPITRE Ier
    CHAPITRE II
    CHAPITRE III
    CHAPITRE IV
    CHAPITRE V.--Petits souvenirs de ma première enfance
    CHAPITRE VI
    CHAPITRE VII
    CHAPITRE VIII
    CHAPITRE IX
    CHAPITRE X.--Le maître Durant
    CHAPITRE XI.--Amar et JHerlinot
    CHAPITRE XII.--Billet Cardon
    CHAPITRE XIII.--Premier voyage aux Échelles
    CHAPITRE XIV.--Mort du pauvre Lambert
    CHAPITRE XV
    CHAPITRE XVI
    CHAPITRE XVII
    CHAPITRE XVIII.--La première communion
    CHAPITRE XIX
    CHAPITRE XX
    CHAPITRE XXI



TABLE ALPHABÉTIQUE


La table alphabétique que nous donnons ici est très succincte
et indique simplement les noms de personnes, sans aucun détail
biographique. Une table alphabétique plus détaillée formera le
dernier volume des _Œuvres complètes de Stendhal._



    A

    Adrets (le baron des)
    Adrets (Mme des), femme du précédent
    Alembert (d')
    Alexandre
    Alexandrine. Voyez: Petit (la comtesse Alexandrine).
    Alfieri
    Allard (Guy), généalogiste grenoblois
    Allard du Plantier, cousin de Stendhal
    Allier, libraire à Grenoble
    Amalia
    Amar, représentant du peuple
    Ampère
    Ancelot (Mme)
    Angela. Voyez: Pietragrua (Angela).
    Anglès (le comte), camarade de Stendhal, plus
    tard préfet de police
    Anglès (Mme), femme du précédent
    Anthon (d'), conseiller au parlement de Grenoble
    Arago
    Argens (le marquis d')
    Argout (le comte d')
    Aribert, camarade de Stendhal
    Arioste (l')
    Aristote
    Arlincourt (d')
    Artaud, traducteur de Dante
    Aubernon
    Aubernon (Mme), femme du précédent
    Augué des Portes (Mme et Mlles), sœur et nièces de
      Mme Cardon
    Azur (Mme). Voyez: Rubempré (Alberthe de).


    B

    Babet, maîtresse de Stendhal
    Bacon
    Bailly (Mlles), marchandes de modes à Grenoble
    Bailly (Mme de)
    Balzac (Guez de)
    Barberen (Mlle), associée et maîtresse de Rebuffet
    Barberini
    Barbier, fermier des Beyle à Claix
    Barilli, acteur de l'Odéon de Paris
    Barilli (Mme), actrice de l'Odéon de Paris, femme
    du précédent
    Barnave
    Barral-Montferrat (le marquis de), président au parlement
    de Grenoble, puis Premier Président de la cour d'appel de
    Grenoble
    Barral (le comte Paul de), fils du précédent
    Barral (le vicomte Louis de), fils et frère des précédents,
    ami de Stendhal
    Bartelon
    Barthélemy (Mme), cordonnière à Grenoble
    Barthélemy d'Orbane, avocat consistorial au parlement
    de Grenoble
    Barthélemy (le chanoine), frère du précédent
    Barthomeuf, commis au ministère de la Guerre
    Bassano (le duc de)
    Basset (Jean-Louis), baron de Richebourg, camarade
    de Stendhal
    Basville, intendant du Languedoc
    Baure (M. de), gendre de Noël Daru
    Baure (Mme de), femme du précédent. Voyez: Daru (Sophie).
    Bayle (Pierre)
    Beau
    Beauharnais (Hortense de)
    Beaumont (Elie de)
    Beauvilliers (le duc de)
    Beethoven
    Bellier
    Bellile (Pépin de). Voyez: Pépin de Bellile.
    Belloc (Mme)
    Belot (le président), traducteur de Hume
    Benoît, camarade de Stendhal à l'École centrale
    Benvenuto Cellini
    Benzoni (Mme)
    Béranger
    Bérenger (Raymond de), camarade de Stendhal
    Bereyter (Angelina), actrice, maîtresse de Stendhal
    Bernadotte, roi de Suède
    Bernard
    Bernonde (Mme)
    Berry (la duchesse de)
    Berthier, prince de Neuchâtel
    Bertrand (Mme la comtesse)
    Berwick, graveur
    Besançon. Voyez: Mareste (le baron de).
    Beugnot (le comte)
    Beugnot (la comtesse), femme du précédent
    Beyle (Pierre), grand-père de Stendhal
    Beyle (le capitaine), grand-oncle de Stendhal
    Beyle (Joseph-Chérubin), père de Stendhal
    Beyle (Pauline), sœur de Stendhal, depuis Mme Périer-Lagrange
    Beyle (Zénaïde-Caroline), sœur de Stendhal, depuis Mallein
    Bezout, auteur d'un manuel de mathématiques
    Bigillion
    Bigillion (François), fils du précédent, ami de Stendhal
    Bigillion (Rémy), frère du précédent
    Bigillion (Victorine), fille et sœur des précédents
    Bignon (du). Voyez: Du Bignon.
    Biot
    Blacons (Mlle de)
    Blanc
    Blanchet (Mlle), puis Mme
    Romagnier. Voyez: Romagnier (Mme), cousine de Stendhal.
    Blancmesnil (de)
    Boccace
    Bois
    Boissat (Jules-César)
    Bonaparte. Voyez: Napoléon.
    Bond (Jean), traducteur d'Horace
    Bonnard (de)
    Bonne (MM.), oncles de Mme Romain Gagnon
    Bonne (Mlle), depuis Mme Poncet, mère de Mme Romain Gagnon, I, 161.
    Bonoldi, chanteur italienx
    Borel (Mme), belle-mère de Mounier
    Borel (Mlle), fille de la précédente,
    depuis Mme Létourneaux
    Borghèse (prince F.)
    Bossuet
    Bouchage (du). Voyez: Du Bouchage.
    Boufflers (le maréchal de)
    Bourdaloue
    Bourgogne (la duchesse de)
    Bourmont (le maréchal de)
    Bournon (le maréchal)
    Bouvier
    Brémont (Mme), depuis Mme de Barral-Montferrat
    Brémont, fils de la précédente
    Brenier (de)
    Brenier (Mme de), femme du précédent. Voyez: Vaulserre (Mlle de).
    Brichaud
    Brizon (Mme de)
    Broglie (le duc de)
    Brossard (le général de)
    Brossard (Mme de), femme du précédent. Voyez: Le Brun (Mlle Pulchérie).
    Brosses (le président de)
    Bruce
    Brun (Joseph), paysan de Claix
    Bruno (saint), fondateur de la Grande-Chartreuse
    Buffon
    Burelviller (le capitaine)


    C

    Cabanis
    Cachoud, peintre et graveur
    Caetani (les princes), amis de Stendhal
    Caetani (Michel-Ange)
    Caetani (don Philippe), frère du précédent
    Caetani (don Rugiero)
    Caffe
    Cailhava
    Calderon
    Caletta
    Cambon (Mme), fille aînée de Noël Daru
    Cambon (Mlle), fille de la précédente
    Campan (Mme)
    Cardan, mathématicien italien
    Cardon (Mme)
    Cardon (Edmond), fils de la précédente, ami de Stendhal
    Cardon de Montigny, fils du précédent
    Carnot
    Cartaud (le général)
    Castellane (Mme Boni de)
    Caton d'Utique
    Cauchain (le comte de)
    Cauchain (le général de), oncle du précédent
    Caudey (Mlles), marchandes de modes à Grenoble
    Caudey, leur frère
    Cavé
    Caylus (Mme de)
    Cervantes
    Chaalons
    Chabert, professeur de Stendhal
    Chaléon (M. de)
    Chalvet, professeur à l'École centrale de Grenoble
    Champel
    Charbonot, charpentier à Claix
    Charost (le duc de)
    Charrière (Sébastien)
    Chateaubriand
    Chatel
    Chavand (Mlle), maîtresse d'écriture à Grenoble
    Chazel, camarade de Stendhal
    Chélan (l'abbé), curé de Risset
    Cheminade, camarade de Stendhal
    Chenavaz (Mme)
    Chenavaz (Candide), fils de la précédente
    Chevreuse (le duc de)
    Chieze
    Choderlos de Laclos. Voyez: Laclos (Choderlos de).
    Cimarosa
    Clairaut, auteur d'un manuel de mathématiques
    Clapier (le docteur)
    Clara, Clara Gazul. Voyez: Mérimée (Prosper).
    Clarke (Mlle)
    Clémentine. Voyez: Menti.
    Clermont-Tonnerre (de), gouverneur du Dauphiné
    Clerichetti (Antonio)
    Clet, cousin de Stendhal
    Cochet (Mlle)
    Coissi
    Collé
    Colomb, cousin de Stendhal
    Colomb (Mme) femme du précédent
    Colomb (Romain), fils des précédents, ami de Stendhal
    Condillac
    Condorcet
    Condorcet (Mme), femme du précédent. Voyez: Grouchy (Sophie).
    Constantin (Abraham), peintre
    Corbeau (de)
    Corday (Charlotte)
    Corneille
    Cornélius Nepos
    Corner (André)
    Corrège
    Courchamp
    Courier (Paul-Louis)
    Court ds Gebelin
    Couturier
    Crobras (l'abbé)
    Crozet (Louis), ami de Stendhal
    Cuvier (Georges, baron)


    D

    Damoreau (Mme)
    Dante
    Daru (Noël)
    Daru (Mme), femme du précédent
    Daru (le comte Pierre), fils des précédents
    Daru (Mme la comtesse), femme du précédent
    Daru (Martial), frère du comte Pierre Darux
    Daru (Mlle Sophie), depuis Mme de Baure
    Daru (Mlles). Voyez: Cambon (Mme); Le Brun (Mme).
    Dausse
    Debelleyme, préfet de policex
    Delavigne (Casimir)
    Delécluze
    Delille
    Del Monte (Mme)
    Dembowski (Mathilde), appelée Métilde par Stendhal
    Denis d'Halicarnasse
    Des Adrets (le baron). Voyez: Adrets (le baron des).
    Desfontaines (l'abbé), traducteur de Virgile
    Destouches
    Destutt de Tracy. Voyez: Tracy (Destutt de).
    Diane (Mlle)
    Diday (Maurice), camarade de Stendhal
    Diderot
    Didier (Mme), cousine de Stendhal
    Di Fiore, ami de Stendhal
    Dijon
    Diphortz (Mme de)
    Dittmer
    Dolle le Jeune
    Domeniconi, acteur italien
    Dominiquin (le)
    Donizetti
    Dorat
    Doyatx
    Drevon
    Drier, cousin de Stendhal
    Du Barry (Mme
    Du Bignon
    Dubois-Fontanelle, professeur à l'École centrale
    de Grenoble
    Dubos (l'abbé)
    Du Bouchage
    Duchesne
    Duchesnois (Mlle), actrice de la Comédie française
    Duclos
    Ducros (le Père), bibliothécaire de la ville de Grenoble
    Dufay. Voyez: Grand-Dufay.
    Dufour (le colonel)
    Dugazon, actrice
    Dulauron (Mme). Voyez: Menand-Dulauron (Mme).
    Dumolard (l'abbé), curé de La Tronche
    Dupéron (Jeanne), grand'mère paternelle de Stendhal
    Dupin aîné
    Dupuy, professeur à l'École centrale de Grenoble
    Durand, précepteur de Stendhal, professeur à l'École centrale
    de Grenoble
    Duroc, duc de Frioul
    Duvergier de Hauranne


    E

    Edwards (le docteur)
    Esménard
    Euler
    Euripide
    Exelmans (le maréchal)


    F

    Fabien, maître d'armes à
    Falcon, libraire à Grenoble
    Fanchon, servante de Romain Gagnon aux Échelles
    Faure (Félix), pair de France, ami de Stendhal
    Faure (Frédéric), frère du précédent
    Faure (Michel), frère des précédents
    Faure, père des précédents
    Fauriel
    Fauriel (Mme), femme du précédent. Voyez: Grouchy (Sophie).
    Festa (Mme), actrice italienne
    Feydeau
    Fielding
    Fieschi
    Fiore (di)
    Fioravanti
    Fitz-James (le duc de)
    Fleury (l'abbé)
    Florian
    Foix (le duc de)
    Fontanelle. Voyez: Dubois-Fontanelle.
    Fontenelle
    Forisse
    Fourcroy
    Foy (le général)
    Français de Nantes
    Françoise, servante des Beyle
    Frioul (duc de). Voyez: Duroc, duc de Frioul.


    G

    Gagnon (Elisabeth), grand'tante de Stendhal
    Gagnon (le docteur Henri), grand-père de Stendhal
    Gagnon (Henriette), mère de Stendhal
    Gagnon (Séraphie), tante de Stendhal
    Gagnon (Romain), oncle de Stendhal
    Gagnon (Oronce), fils du précédent
    Galle, camarade de Stendhal
    Galle (Mme), mère du précédent
    Gardon (l'abbé)
    Gattel (l'abbé), professeur à l'École centrale de Grenoble
    Gauthier (les frères), camarades de Stendhal
    Gaveau
    Geneviève, servante des Beyle
    Genoude, ou de Genoude
    Geoffrin (Mme)
    Gérard (le baron)
    Gibbon
    Gibory, chef d'escadron
    Giraud (Mme), tante de Mme Romain Gagnon
    Giroud, libraire à Grenoble
    Giroud, camarades de Stendhal
    Giulia, Giul
    Goethe
    Gorse ou Gosse
    Gouvion-Saint-Cyr (le maréchal)
    Gozlanx
    Grand-Dufay, camarade de Stendhal
    Graves (la marquise de). Voyez: Le Brun (Mme).
    Grétry
    Grisheim (Mlle Mina de)
    Gros, géomètre grenoblois, professeur de Stendhal
    Gros, peintre
    Grouchy (Sophie), depuis Mme de Condorcet, puis Mme Fauriel
    Grubillon fils
    Guettard, minéralogiste grenoblois
    Guilbert (Mélanie), actrice, maîtresse de Stendhal
    Guillabert (l'abbé)
    Guise (le duc de)
    Guitri (Umbert)
    Guizot
    Gutin, marchand de draps dauphinois
    Guyardet


    H

    Hampden
    Harcourt (le duc d')
    Haxo (le général)
    Hélie (l'abbé), curé de Saint-Hugues de Grenoblex
    Hélie (Ennemond), camarade de Stendhal
    Helvétius
    Herrardx
    Hippocratex
    Hoffmann, professeur de clarinette à Grenoble
    Holleville, professeur de violon à Grenoble
    Homèrex
    Horacex
    Houdetot (d')
    Hugo (Victor)
    Hume
    Humières (le duc d')


    I

    Ingres


    J

    Jacquemont (Victor)

    Jay, peintre, professeur à l'École centrale de Grenoble
    Jeki (le Père)
    Joinville (le baron)

    JOMARD
    Joubert, précepteur de Stendhal
    Jussieu (Adrien de)
    Jussieu (Antoine de)


    K

    Kably (Virginie), actrice
    Kellermann
    Kératry (de)
    Kersanné
    Koreff


    L

    La Bayette (de), camarad de Stendhal
    La Bruyère
    Laclos (Choderlos de)
    Lacoste (de)
    Lacroix, géographe
    La Feuillade (le duc de)
    La Fontaine
    Lagarde
    Lagrange
    Laharpe
    Laisné (le vicomte)
    Lamartine
    Lambert, valet de chambre d'Henri Gagnon
    Lamoignonx
    Lannes (le maréchal)
    La Passe (le vicomte de)
    La Peyrouse (de)
    Laplace (de)
    La Rive, acteur
    La Rochefoucauld (le duc de)
    La Rocheguyon (le duc de)
    Lasalle (le général)
    La Valette (de)
    La Valette (Mme)
    La Valette (Mlle de)
    La Vallière (Mlle de)
    Le Brun (Mme), fille de Noël Daru, depuis marquise de Gravesx
    Le Brun (Mlle Pulchérie), fille de la précédente, depuis
    marquise de Brossard
    Lefèvre, perruquier à Grenoble
    Legendre
    Léger, tailleur à Paris
    Léopold de Syracuse, prince de Naples
    Lerminier
    Le Roy, professeur de peinture de Stendhal à Grenoble
    Le Roy (Mme), femme du précédent
    Lesdiguières (le connétable de)
    Lesdiguières (le duc de)
    Létourneau
    Létourneau (Mme), femme du précédent. Voyez: Borel (Mlle).
    Létourneau (Mlle), depuis Mme Maurice Diday
    Letourneur, traducteur de Shakespeare
    Letronne
    Linné
    Lorrain (Claude)
    Louis le Gros
    Louis XI
    Louis XIV
    Louis XV
    Louis XVI
    Louis XVIII
    Louis-Philippe Ier
    Luther (Martin)


    M

    Mably
    Machiavel
    Mâcon
    Maintenon (Mme de)
    Maistre (Mlle Thérésine de)
    Maistre (le comte Xavier de), frère de la précédente
    Mallein (Abraham), beau-père de Zénaïde Beyle
    Mallein (Alexandre), fils du précédent, beau-frère de Stendhal
    Manelli, paysan italien
    Mante, ami de Stendhal
    Marcieu (de)
    Marcieu (le chevalier de)
    Marcieu (Mme de)
    Mareste (le baron Adolphe de), surnommé par Stendhal Besançonx
    Maria (dona), reine de Portugal
    Marie (l'abbé), mathématicien
    Marie-Antoinette
    Marion, servante des Gagnon. Voyez: Thomasset (Marie).
    Marmont (le maréchal), duc de Raguse
    Marmontel
    Marnais (Mmes de)
    Marot (Clément)
    Marquis, camarade de Stendhal
    Martin
    Martin (Joséphine), cousine de Stendhal
    Martin (Mme)
    Masséna (le maréchal)
    Massillonx
    Mathis (le colonel)
    Maupeou (de)
    Maximilien-Joseph, roi de Bavière
    Mayousse, paysan de Claix
    Mazoyer, commis au ministère de la Guerre
    Meffrey (le comte de)
    Menand-Dulauron (Mme)
    Mengs
    Menti, Menta (Clémentine)
    Mention, professeur de violon à Grenoblex
    Mérimée (Prosper), appelé par Stendhal Clara ou Clara Gazul
    Mérimée (Mme), femme du précédent
    Merlinot, représentant du peuple
    Merteuil (Mme de). Voyez: Montmort (Mme de).
    Métilde. Voyez: Dembowski (Mathilde).
    Meyerbeer
    Michaud (le général)
    Michel-Ange
    Michel, tailleur à Paris
    Michoud, camarade de Stendhal
    Mignet
    Milai (Bianca)
    Mirabaud, traducteur de l'Arioste
    Milne-Edwards
    Ming
    Mirepoix (Mme de)
    Molé, ministre des Affaires étrangères en 1830
    Moncrif
    Monge
    Monge (Louis), frère du précédent
    Montaigne
    Montesquieu
    Montesquiou (le général)
    Montfort (le duc de)
    Montmort (Mme Duchamps de)
    Monval (les frères de), camarades de Stendhalx
    Moore (Thomas)
    Morard de Galles (l'amiral)
    Moreau le Jeune
    Morey
    Morgan (lady)
    Morlon (le Père)
    Moulezin, camarade de Stendhal
    Mounier, marchand de drap à Grenoblex
    Mounier, fils du précédent, conventionnel, préfet de Rennes
    Mounier (Edouard), fils du précédent
    Mounier (Victorine), sœur du précédent
    Mozart
    Muller, graveur
    Munichhausen (le grand chambellan de)
    Murat, roi de Naples


    N

    Napoléon Ier
    Navizet, entrepreneur de chamoiserie à Grenoble
    Naytall (le chevalier)
    Nelson (l'amiral)
    Ney (le maréchal)
    Nicolas (l'empereur)
    Nivernais (le duc de)
    Nodier (Charles)
    Numa Pompilius


    O

    Odru, camarade de Stendhal
    Olivier (le général)
    Orbane (Barthélemy d'). Voyez: Barthélemy d'Orbane.
    Ornisse (? la comtesse)
    Ossian
    Ovide

    P

    Paisiello
    Pajou
    Panseron
    Pariset
    Parny
    Pascal (César)
    Passe (le vicomte de la). Voyez: La Passe (le vicomte de).
    Pasta (Mme), actrice
    Pastoret (de)
    Penet, camarade de Stendhal
    Pépin de Bellile
    Périer (Claude), dit milord
    Périer (Amédée), fils du précédent
    Périer (Augustin), frère du précédent
    Périer (Camille), frère des précédents
    Périer (Joseph), frère des précédents
    Périer (Casimir), ministre, frère des précédents
    Périer (Scipion), frère des précédents
    Périer (Elisabeth-Joséphine), depuis Mme Savoye de
    Rollin, sœur des précédents
    Périer (Mlle Marine), depuis Mme Teisseire, sœur des
    précédents
    Périer-Lagrange, voisin des Gagnon
    Périer-Lagrange (Mme) femme du précédent
    Périer-Lagrange, fils des précédents, beau-frère de Stendhal
    Perlet, publiciste à Paris
    Perrot d'Ablancourt
    Peroult
    Petiet (Mme)
    Petiet (le baron Auguste), fils de la précédente
    Petiet (Mme), femme du précédent. Voyez: Rebuffet (Adèle).
    Petit (la comtesse Alexandrine)
    Philippe-Auguste
    Piat-Desvials (Mme)
    Picard
    Pichegru (le général)
    Pichot (Amédée)
    Picot le père
    Pietragrua (Angela), maîtresse de Stendhal
    Pina (de), camarade de Stendhal, maire de Grenoble
    Pinto (le commandeur)
    Pipelet (Constance), depuis princesse de Salm-Dyck
    Pison-Dugalland (Mme), cousine de Stendhal
    Plana, ami de Stendhal
    Plana, pharmacien à Grenoble
    Pline
    Poitou (le baron)
    Poltrot de Méré
    Poncet (Mme), mère de Mme Romain Gagnon. Voyez: Bonne (Mlle).
    Poncet (Camille), femme de Romain Gagnon
    Poncet (Mlle), sœur de Mme Romain Gagnon
    Poncet, menuisier à Grenoble
    Pope
    Portal (le docteur)
    Poulet, gargotier à Grenoble
    Poussi
    Pozzi (Mme)
    Précy
    Prévost (l'abbé)
    Prié, camarade de Stendhal
    Prunelle, médecin, maire de Lyon
    Ptolémée
    Pyrrhus


    Q

    Quinsonnas (de)
    Quinsonnas (Mme de), femme du précédent
    Quinte-Curce

    R

    Racine, I
    Raillane (l'abbé), précepteur de Stendhal
    Raimonet
    Raindre
    Rambault (l'abbé)
    Raphaël
    Raymond
    Ravix (M. de)
    Rebuffet ou Rebuffel (Jean-Baptiste), neveu de Noël Daru,
    Rebuffet (Mme), femme du précédent
    Rebuffet (Mlle Adèle), fille des précédents, depuis
    Mme Auguste Petiet.
    Regnault de Saint-Jean-d'Angély (le comte)
    Renauldon, maire de Grenoble, gendre de Dubois-Fontanelle
    Renauldon (Ch.), fils du précédent
    Renault, peintre, directeur d'une académie à Paris
    Renneville (de)
    Renneville (de), fils du précédent, camarade de Stendhal
    Renouvier, prévôt d'armes à Paris
    Revenas (l'abbé)
    Rey
    Rey (l'abbé), grand-vicaire de Grenoble
    Rey (le chanoine)
    Rey (Mlle), sœur du précédent
    Rey, notaire, oncle de Stendhal
    Rey (Mme), femme du précédent
    Rey (Edouard), fils des précédents
    Reybaud ou Reyboz, épicier à Grenoble
    Reytiers, camarade de Stendhal
    Richardson
    Richebourg (le baron de). Voyez: Basset (Jean-Louis).
    Richelieu (le duc de)
    Rietti (Mlle)
    Rivaut (le général)
    Rivière (Mlles)
    Roberjot
    Robert
    Robespierre
    Roederer
    Roland (Alphonse)
    Roland (Mme)
    Rollin
    Romagnier (M.), cousin de Stendhal
    Romagnier (Mme), femme du précédent
    Romulus, I
    Rosset, appelé aussi Sorel par Stendhal
    Rosset (Mme), femme du précédent
    Rossini
    Rouget de Lisle
    Rousseau (Jean-Jacques)
    Roy (Mme)
    Royaumont
    Royer (Louis)
    Royer gros-bec
    Rubempré (Alberthe de), maîtresse de Stendhal
    Rubichon


    S

    Sacy (Silvestre de)
    Sadin (l'abbé), curé de Saint-Louis de Grenoble
    Saint-Ferréol (de), camarade de Stendhal
    Saint-Germain (Mme), sœur de Barnave
    Saint-Marc Girardin
    Saint-Priest (de), intendant du Languedoc
    Saint-Simon
    Saint-Vallier (de)
    Saint-Vallier (le sénateur, comte de)
    Saint-Vallier (Mlle Bonne de)
    Sainte-Aulaire
    Salluste
    Salm-Dyck (prince de)
    Salm-Dyck (princesse de), femme du précédent.
    Voyez: Pipelet (Constance).
    Salvandy (de)
    Sandre (la comtesse)
    Santeuil
    Sassenage (Mme de)
    Savoye de Rollin (le baron)
    Savoye de Rollin (Mme), femme du précédent.
    Voyez: Périer (Elisabeth-Joséphine).
    Say (Jean-Baptiste)
    Schiller
    Scott (Walter)
    Sébastiani (le général)
    Senterre, cousin de Stendhal
    Shakespeare.
    Sharpe (Sutton). Voyez: Sutton Sharpe.
    Sieyès (l'abbé)
    Simon (Mlle)
    Sinard (de), camarade de
    Stendhal
    Sixte IV, pape
    Smith (Adam)
    Smith, physicien
    Smolett
    Sophocle
    Sorel (M. et Mme). Voyez: Rosset.
    Soulié
    Soult (le maréchal)
    Suchet (le maréchal)
    Suétone
    Sutton Sharpe, ami de Stendhal


    T

    Tachinardi
    Tacite
    Talaru (Mme de)
    Talleyrand (le prince de)
    Tasse (le)
    Tavernier (Lysimaque), chancelier du consulat de
      France à Cività-Vecchiax
    Teisseire
    Teisseire (Camille)
    Teisseire (Mme Camille), femme du précédent.
      Voyez: Périer (Marine).
    Teisseire (Mme)
    Teisseire (Paul-Emile), camarade de Stendhal
    Ternaux
    Terrasson (l'abbé)
    Thénard
    Thierry (Augustin)
    Thiersx
    Thomas
    Thomasset (Marie), dite Marion, servante des Gagnon
    Thucydide
    Tiarinix
    Tite-Livex
    Toldi (Mme), actricex
    Torrigiani (le marquis)
    Tortelebeaux
    Tournusx
    Tourte, maître d'écriture de Pauline Beylex
    Tourte (l'abbé), frère du précédent
    Tracy (Destutt de)
    Treillard, camarade de Stendhal
    Tressan (de), traducteur de l'Ariostex
    Trousset, professeur à l'École centrale de Grenoble
    Turenne (de)
    Turquin


    U

    Urbain VIII, pape


    V

    Vasari
    Vaucanson
    Vaudreuil (de)
    Vaulserre (de)
    Vaulserre (Mme de), femme du précédent
    Vaulserre (Mlle de), depuis Mme de Brenier
    Vaux (le maréchal de)
    Vial (Jean), jardinier des Beyle à Claix
    Vigano
    Vignon (Mme), amie de Séraphie Gagnon
    Vignon (Mlle), fille de la précédentex
    Villars (le duc de)
    Villèle (de)
    Villemain
    Villonne, professeur de dessin à Grenoble
    Virgile
    Voltaire


    W

    Weymar (Loïs)





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