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Title: Vie de Henri Brulard, Tome 2 (of 2)
Author: Stendhal
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Vie de Henri Brulard, Tome 2 (of 2)" ***

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VIE

DE

HENRI BRULARD

PAR

STENDHAL

PUBLIÉE INTÉGRALEMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS

D'APRÈS LES MANUSCRITS DE LA BIBLIOTHÈQUE DE GRENOBLE

PAR

HENRY DEBRAYE

Ancien élève de l'École des chartes
Archiviste de la ville de Grenoble

TOME SECOND

AVEC NOTE DE L'ÉDITEUR, INTRODUCTION
ET CINQ PLANCHES HORS TEXTE

PARIS

LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ ET ÉDOUARD CHAMPION
5, Quai Malaquais, VIe

1913


[Illustration: La Treille de Stendhal]


CHAPITRE XXX[1]


Je vois aujourd'hui qu'une qualité commune à tous mes amis était le
naturel ou l'absence de l'hypocrisie. Mme Vignon et ma tante Séraphie
m'avaient donné, pour cette première des conditions de succès dans
la société actuelle, une horreur qui m'a bien nui et qui va jusqu'au
dégoût physique. La société prolongée avec un hypocrite me donne un
commencement de mal de cœur (comme, il y a un mois, l'italien du
chevalier Naytall oblige la comtesse Sandre à desserrer sou corset).

       *       *       *       *       *

Ce n'était pas par le _naturel_ que brillait le pauvre Grand-Dufay,
garçon d'infiniment d'esprit; aussi ne fut-il jamais que mon ami
_littéraire_, c'est-à-dire rempli de jalousie chez lui, et chez moi de
défiance, et tous deux nous estimant beaucoup.

Il remporta le premier prix de grammaire générale la même année, ce
me semble, que je remportais le premier prix de belles-lettres. Mais
quelle lut cette année? Fut-ce 1796 ou 1795[2]? J'aurais grand besoin
des archives de la Préfecture; nos noms étaient imprimés en pancarte
in-folio et affichés. La sage loi de M. de Tracy environnait les
examens de beaucoup de pompe. Ne s'agissait-il pas de l'espoir de la
patrie? C'était un enseignement pour le membre de l'administration
départementale, produit moral du despotisme de Mme Du Barry, autant que
pour l'élève.

Qu'y avait-il à faire, en 1706, de tous les hommes qui avaient plus de
vingt ans? Sauver la Patrie du mal qu'ils étaient disposés à lui faire,
et attendre tant bien que mal leur _death_[3].

Cela est aussi vrai que triste à dire. Quel allègement pour le vaisseau
de l'Etat, en 1836, si tout ce qui a plus de cinquante ans passait tout
d'un coup _ad patres!_ Excepté, bien entendu, _le Roi, ma Femme et Moi._

Dans une des nombreuses illuminations qui avaient lieu tous les mois,
de 1789 à 1791, un bourgeois mit ce transparent:

                                 VIVE
                                LE ROI
                          MA FEMME ET MOI[4]

Grand-Dufay, l'aîné de quatre ou cinq frères, était un petit, être
maigre et peu fourni de chairs, avec une grosse tête, une figure
fortement marquée; de petite vérole et cependant fort rouge[5], des
yeux brillants, mais faux et ayant un peu la vivacité inquiétante du
sanglier. Il était cauteleux et jamais imprudent dans ses propos,
toujours occupé à louer mais avec les termes le plus mesurés possible.
On aurait dit un membre de l'Institut. Du reste, de l'esprit le plus
vif et saisissant admirablement les choses, mais dès cet âge si tendre
dévoré d'ambition. Il était le fils aîné et l'enfant gâté (terme du
pays) d'une mère du même caractère, et ce n était pas sans raison: la
famille était pauvre.

Quel admirable P........ (c'est-à-dire avocat général vendu au pouvoir
et sachant colorer les injustices les plus infâmes) Dufay n'eût-il pas
fait[6]?

Mais il ne vécut pas et, à sa mort, à Paris, vers 1803, j'aurai à
m'accuser d'un des plus mauvais sentiments de ma vie, d'un de ceux
qui m'ont fait le plus hésiter à continuer ces Mémoires. Je l'avais
oublié depuis 1803 ou 1804, époque de cette mort. Il est singulier de
combien de choses je me souviens depuis que j'écris ces Confessions.
Elles m'arrivent tout-à-coup, et il me semble que je les juge avec
impartialité. A chaque instant je vois le _mieux_ que je n'ai pas fait.

Mais qui diable aura la patience de les lire, ces choses?

Mes amis, quand je sors dans la rue avec un habit neuf et bien fait,
donneraient un écu pour qu'on me jetât un verre d'eau sale. La phrase
est mal faite, mais la chose est vraie (j'excepte, bien entendu,
l'excellent comte de Barral; c'est le caractère de La Fontaine).

Où se trouvera le lecteur qui, après quatre ou cinq volumes de _je_ et
de _moi_, ne désirera pas qu'on me jette, non plus un verre d'eau sale,
mais une bouteille d'encre? Cependant, ô mon lecteur, tout le mal n'est
que dans ces sept[7] lettres: B,R,U,L,A,R,D, qui forment mon nom, et
qui intéressent mon amour-propre. Supposez que j'eusse écrit BERNARD,
ce livre ne serait plus, comme le _Vicaire de Wakefield_ (mon émule en
innocence), qu'un roman écrit à la première personne.

Il faudra tout au moins que la personne à laquelle j'ai légué cette
œuvre posthume en fasse abréger tous les détails par quelque rédacteur
à la douzaine, le M. Amédée Pichot ou le M. Courchamp de ce temps-là.
On a dit que l'on ne va jamais si loin en _opéra d'inchiostro_[8] que
quand on ne sait où l'on va: s'il en était toujours ainsi, les présents
Mémoires, qui peignent un _cœur d'homme,_ comme disent MM. Victor
Hugo, d'Arlincourt, Soulié, Raymond, etc., etc., devraient être une
bien belle chose. Les _je_ et les _moi_ me bourrelaient hier soir (14
janvier 1836) pendant que j'écoutais le _Moïse_ de Rossini. La bonne
musique me fait songer avec plus d'intensité et de clarté à ce qui
m'occupe. Mais il faut pour cela que le temps du _jugement_ soit passé;
il y a si longtemps que j'ai jugé le _Moïse_ (en 1823) que j'ai oublié
le prononcé du jugement, et je n'y pense plus; je ne suis plus que
l'_Esclave de l'Anneau_, comme disent les Nuits arabes[9].

Les souvenirs se multiplient sous ma plume. Voilà que je m'aperçois que
j'ai oublié un de mes amis les plus intimes, Louis Crozet, maintenant
ingénieur en chef, et très digne ingénieur en chef, à Grenoble, mais
enseveli comme le _Baron enterré vis-à-vis de sa femme_[10] et par
elle noyé dans l'égoïsme étroit d'une petite et jalouse bourgeoisie
d'un bourg de la montagne de notre pays (La Mure, Corps ou le Bourg
d'Oisans).

Louis Crozet était fait pour être à Paris un des hommes les plus
brillants; il eût battu dans un salon Koreff, Pariset, Lagarde, et moi
après eux, s'il est permis de se nommer. Il eût été, la plume à la
main, un esprit dans le genre de Duclos, l'auteur de l'_Essai sur les
Mœurs_ (mais ce livre sera peut-être mort en 1880), l'homme qui, au
dire de d'Alembert, _avait le plus d'esprit dans un temps donné._

C'est, je crois, _au latin_ (comme nous disions), chez M. Durand,
que je me liai avec Crozet, alors l'enfant le plus laid et le plus
disgracieux de l'Ecole centrale; il doit être né vers 1784[11].

Il avait une figure ronde et blafarde, fort marquée de petite vérole,
et de petits yeux bleus fort vifs, mais avec des bords attaqués,
éraillés par cette cruelle maladie. Tout cela était complété par un
petit air pédant et de mauvaise humeur: marchant mal et comme avec des
jambes torses, toute sa vie l'antipode de l'élégance et par malheur
cherchant l'élégance, et avec cela

    Un esprit tout divin. (La Fontaine.)

Sensible rarement, mais, quand il l'était, aimant la Patrie avec
passion et, je pense, capable d'héroïsme s'il l'eût fallu. Il eût été
un héros dans une assemblée délibérant sur _Hampden_, et pour moi
c'est tout dire. (Voir la Vie de Hampden, par lord King ou Dacre, son
arrière-petit-fils[12].)

Enfin, c'est, sans comparaison, celui des Dauphinois auquel j'ai connu
le plus d'esprit et de sagacité, et il avait cette audace mêlée de
timidité nécessaire pour briller dans un salon de Paris; comme le
général Foy, il s'animait en parlant.

Il me fut bien utile par cette dernière qualité (_la sagacité_) qui
naturellement me manquait tout-à-fait et que, ce me semble, il est
parvenu à m'inoculer en partie. Je dis _en partie_, car il faut
toujours que je m'y force. Et si je découvre quelque chose, je suis
sujet à m'exagérer ma découverte et à ne plus voir qu'elle.

J'excuse ce défaut de mon esprit en l'appelant: _effet nécessaire_ et
_sine qua non_ d'une sensibilité extrême.

Quand une idée se saisit trop de moi au milieu de la rue, _je tombe._
Exemple: rue de la Rochelle, près la rue des Filles-Saint-Thomas,
unique chûte pendant cinq ou six ans, causée, vers 1820, par ce
problème: M. Debelleyme doit-il ou ne doit-il pas, dans l'intérêt
de son ambition, se faire nommer député? C'était le temps où M.
Debelleyme, préfet de police (le seul magistrat populaire du temps des
Bourbons de la branche aînée), cherchait maladroitement à se faire
député[13].

Quand les idées m'arrivent an milieu de la rue, je suis toujours sur le
point de donner contre un passant, de tomber ou de me faire écraser par
les voitures. Vers la rue d'Amboise, un jour, à Paris (un trait entre
cent), je regardais le Dr Edwards sans le reconnaître. C'est-à-dire,
il y avait deux actions; l'une disait bien: Voilà le Dr Edwards; mais
la seconde, occupée de la pensée, n'ajoutait pas: Il faut lui dire
bonjour, et lui parler. Le docteur fut très étonné, mais pas fâché;
il ne prit pas cela pour la comédie du génie (comme l'eussent fait
MM. Prunelle, ancien maire de Lyon, l'homme le plus laid de France,
Jules-César Boissat, l'homme le plus fat, Félix Faure, et bien d'autres
de mes connaissances et amis).

       *       *       *       *       *

J'ai eu le bonheur de retrouver souvent Louis Crozet, à Paris, ou 1800;
à Paris, de 1803 à 1806; à Plancy, de 1810 à 1814? où je j'allais voir
et où je mis mes chevaux en pension pendant je ne sais quelle mission
de l'Empereur. Enfin, nous couchâmes dans la même chambre (hôtel de
Hambourg, rue de l'Université) le soir de la prise de Paris en 1814.
De chagrin il eut une indigestion dans la nuit; moi, qui perdais tout,
je considérais davantage la chose comme un spectacle. Et d'ailleurs,
j'avais de l'humeur de la stupide correspondance du duc de Bassano avec
moi, quand j'étais dans la 7e division militaire avec ce vieillard
_rimbambito_[14], M. le comte de Saint-Vallier.

J'avais encore de l'humeur, je l'avoue à la honte de mon esprit, de la
conduite de l'Empereur avec la députation du Corps législatif, où se
trouvait cet imbécile sensible et éloquent nommé Laisné (de Bordeaux),
depuis vicomte et pair de France, mort en 1835, en même temps que cet
homme _sans cœur_, absolument pur de toute sensibilité, nommé Rœderer.

Avec Crozet, pour ne pas perdre notre temps en bavardage admiratif
de La Fontaine, Corneille, ou Shakespeare, nous écrivions ce que
nous appelions des _Caractères_ (je voudrais bien en voir quelqu'un
aujourd'hui).

C'étaient six ou huit pages in-folio rendant compte (sous un nom
supposé) du caractère de quelqu'un de notre connaissance à tous deux
à un jury composé d'Helvétius, Tracy et Machiavel, ou Helvétius,
Montesquieu et Shakespeare. Telles étaient nos admirations d'alors.

Nous lûmes ensemble Adam Smith et J.-B. Say, et nous abandonnâmes cette
science comme y trouvant des points obscurs ou même contradictoires.
Nous étions de la première force en mathématiques, et après ses trois
ans d'Ecole polytechnique Crozet était si fort eu chimie qu'on lui
offrit une place analogue à celle de M. Thénard (aujourd'hui pair de
France mais, à nos yeux d'alors, homme sans génie: nous n'adorions
que Lagrange et Monge: Laplace même n'était presque, pour nous, qu'un
_esprit de lumière_ destiné à faire comprendre, mais non à inventer).
Crozet et moi nous lûmes Montaigne, je ne sais combien de fois
Shakespeare de Letourneur (quoique nous sussions fort bien l'anglais).

Nous avions[15] des séances de travail de cinq ou six heures après
avoir pris du café à l'hôtel de Hambourg, rue de l'Université, avec vue
sur le Musée des Monuments français, charmante création, bien voisine
de la perfection, anéantie par ces plats B[ourb]ons.

Il y a orgueil peut-être dans la qualification d'excellent
mathématicien à moi attribuée ci-dessus. Je n'ai jamais su le calcul
différentiel intégral, mais dons un temps je passais ma vie à songer
avec plaisir à l'art de mettre en équation, à ce que j'appellerais, si
je l'osais, la métaphysique des mathématiques. J'ai remporté le premier
prix (et sans nulle faveur; au contraire, ma hauteur avait indisposé)
sur huit jeunes gens qui, un mois après, à la fin de 1799, ont tous été
reçus élèves de l'Ecole polytechnique.

J'ai bien eu avec Louis Crozet six à huit cents séances de travail
_improbus_, de cinq à six heures chacune. Ce travail, sérieux et les
sourcils froncés, nous l'appelions _piocher_, d'un mot en usage à
l'Ecole polytechnique. Ces séances ont été ma véritable éducation
littéraire, c'était avec un extrême plaisir que nous allions ainsi à
la découverte de la vérité, au grand scandale de Jean-Louis Basset
(maintenant M. le baron de Richebourg, auditeur, ancien sous-préfet,
ancien amant d'une Montmorency, riche et fat, sans nul esprit, mais
sans méchanceté). Cet être, haut de quatre pieds trois pouces et
au désespoir de s'appeler Basset, logeait avec Crozet à l'hôtel de
Hambourg. Je ne lui connais pas d'autre mérite que d'avoir reçu un coup
de baïonnette dans la poitrine. Les revers de son habit, un jour que du
parterre nous prîmes d'assaut la scène du Théâtre Français en l'honneur
de Mlle Duchesnois (mais, bon Dieu! j'empiète), actrice excellente dans
deux ou trois rôles, morte en 1835[16].

Nous ne nous passions rien, Crozet et moi, en travaillant ensemble;
nous avions toujours peur de nous laisser égarer par la vanité, ne
trouvant aucun de nos amis capable de raisonner avec nous sur ces
matières.

Ces amis étaient les deux Basset, Louis de Barral (mon ami intime,
ami intime aussi de Louis Crozet), Plana (professeur à Turin, membre
de toutes les Académies et de tous les ordres de ce pays). Crozet et
Plana, tous deux mes amis, étaient, pour les mathématiques, d'un an en
arrière sur moi; ils apprenaient l'arithmétique tandis que j'étais à la
trigonométrie et aux éléments d'algèbre.


[1] Le _chapitre XXX_ est le chapitre XXV du manuscrit (fol. 432 à
450).--Ecrit à Rome, les 13, 14 et 15 janvier 1836.

[2] _Fut-ce_ 1796 _ou_ 1795?--Le jeune Beyle obtint à la distribution
des prix du 30 fructidor an V (16 septembre 1797), une mention
honorable pour le dessin (classe des grandes têtes) et une mention
honorable pour les mathématiques (arithmétique et géométrie,
non compris la trigonométrie). Il remporta le premier prix de
belles-lettres à la distribution des prix du 30 fructidor an VI (16
septembre 1798), et reçut à cette occasion _Les Œuvres d'Homère,
traduites par Bitaubé._ Le même jour, il obtenait un accessit de dessin
(ronde bosse).--Le prix de grammaire générale fut attribué cette
année-là non à Grand-Dufay, mais à Perrier. C'est à la distribution des
prix du 17 brumaire an VII (7 novembre 1798) que Grand-Dufay obtint le
prix de grammaire générale.

A la même distribution des prix du 17 brumaire an VII, Henri Beyle
obtint le premier prix de mathématiques (1re division), en même temps
que Marcellin Charvet, Jean-Jacques Bret, Casimir Mathieu, Félix Faure,
Jacques Miège, Frédéric Giély, Louis Crozet et Charles Cheminade. Le
palmarès ajoute (p. 17): «La précision que le citoyen _Beyle_ a mise
dans ses réponses et la facilité avec laquelle il a opéré ses calculs
lui ont mérité l'ouvrage ci-après, sans tirer au sort: _L'introduction
à l'analyse infinitésimale_ (édition latine), donné par un citoyen.»
(Arch. départ, de l'Isère, L 378 et 380, et Arch. mun. de Grenoble, LL
219 et 223).

[3] ... _leur_ death.--Leur mort.

[4] ... _un bourgeois mit ce transparent._--Je me le rappelle très
bien; mais dans quelle rue? (Note au crayon de R. Colomb.)

[5] ... _une grosse tête, une figure fortement marquée de petite vérole
et cependant fort rouge ..._--Variante: «_Une grosse tête, un teint
animé, des traits marqués de petite vérole._»

[6] ... _et sachant colorer les injustices les plus infâmes) Dufay
n'eût-il pas fait?_--Variante: «_Et sachant donner couleur aux plus
grandes iniquités, coquineries, Dufay aurait fait._»

[7] ... _tout le mal n'est que dans ces sept lettres ..._--Ms.:
«_Cinq._»--Equivoque avec le nom de l'auteur, qui effectivement est
composé de cinq lettres.

[8] ... _opéra d'inchiostro ..._--Ouvrage littéraire. Mot-à-mot:
travail d'encre.

[9] ... _les Nuits arabes._--La célèbre traduction des _Mille et une
Nuits_, par Galland, parut entre 1704 et 1717.

[10] ... _le Baron enterré vis-à-vis de sa femme ..._--Vers de l'_Homme
du Jour_:

Ci-gît, sans avoir rendu l'âme,
Le Baron enterré vis-à-vis de sa femme.

(Note de Stendhal.)

[11] ... _Crozet ... né vers_ 1784.--Louis Crozet est effectivement né
à Grenoble en 1784.

[12] ... _la Vie de Hampden, par lord King ou Dacre ..._--La vie de
Hampden a été l'objet d'un ouvrage de lord Nugent, sous ce titre: _Some
Memorials of John Hampden, his party and his time._

[13] ... _cherchait maladroitement à se faire député._--On lit en tête
du fol. 442: «J'écris, sans y voir, le 14 janvier, à cinq heures douze
minutes.»

[14] ... _ce vieillard_ rimbambito ...--Terme italien signifiant: tombé
en enfance.

[15] _Nous avions des séances de travail ..._--Variante: «_Faisions._»

[16] ... _Mlle Duchesnois ..._--Mademoiselle Duchesnois, née en 1777,
est morte, en effet, en 1835.



CHAPITRE XXXI[1]


Mon grand-père n'aimait point M. Dubois-Fontanelle; il était
tout-à-fait homme de vanité cultivée et implacable, homme du grand
monde à l'égard d'une infinité de personnes dont il parlait en bons
termes, mais qu'il n'aimait point.

Je pense qu'il avait peur d'être méprisé, tout considéré, comme
littérateur par ce pauvre M. Dubois, qui avait fait une tragédie,
laquelle avait eu 'honneur d'envoyer son libraire aux galères. Il
s'agit d'_Ericie, ou la Vestale._[2] C'était évidemment _Ericie. ou la
Religieuse_, ou la _Mélanie_ de cet intrigant de Laharpe, dont le froid
génie avait, je pense, volé ce sujet au pauvre M. Dubois-Fontanelle,
toujours si pauvre qu'il avait pris une écriture horriblement fine pour
moins user de papier.

Le pauvre M. Dubois alla à Paris assez jeune avec _l'amour du beau._
Une pauvreté constante le força à chercher l'utile, il ne put jamais
s'élever au rang des _Jean Sucres_ de la première ligne, tels que
Laharpe, Marmontel, etc. Le besoin le força à accepter la rédaction des
articles politiques du _Journal des Deux-Ponts_, et, bien pis, là il
épousa une grosse et grande Allemande, ex-maîtresse du roi de Bavière
Maximilien-Joseph, alors prince Max et colonel français.

Sa fille aînée, fille du roi, fut mariée à un M. Renauldon, personnage
vaniteux, fait exprès pour être bon maire d'une grande ville de
province. En effet, il fut bon maire de Grenoble de 1800 à 1814, je
crois[3], et de plus outrageusement codifié par mon cousin Pelot, le
roi des sots, lequel en fut déshonoré et obligé de sortir du pays
avec une place dans les Droits réunis que lui donna le bienfaisant
Français (de Nantes), financier puissant sous l'Empereur et qui donna
une place à Parny. Je l'ai beaucoup connu comme littérateur sous le nom
de M. Jérôme[4], vers 1826. Tous ces gens d'esprit, malheureux dans
l'ambition, prennent les lettres pour leur pis-aller. Par leur science
d'intrigue et leurs amis politiques ils obtiennent des semblants de
succès et, dans le fait, accrochent des _ridicules._ Tel j'ai vu M.
Rœderer, M. Français (de Nantes) et même M. le comte Daru[5], quand
par son poème de _l'Astronomie_ (publié après sa mort) il se fit
associé libre de l'Académie des Sciences. Ces trois hommes de beaucoup
d'esprit, de finesse et certainement au premier rang des conseiller
d'Etat et des préfets, n'avaient, jamais vu cette petite figure de
géométrie inventée par moi[6], simple auditeur, il y a un mois.

[Illustration: Manuscript Les routes de la vie. (_Bibl. mun. de
Grenoble: ms R 299, t. II, fol. 454_)]

Si, en arrivant à Paris, le pauvre M. Dubois, qui se nomma
Fontanelle[7], avait trouvé une pension de cent louis à condition
d'écrire (comme Beethoven vers 1805, à Vienne), il eût cultivé le
_Beau_, c'est-à-dire imité non la nature, mais Voltaire.

Au lieu de cela, il fut obligé de traduire les _Métamorphoses_
d'Ovide[8] et, bien pis, des livres anglais. Cet excellent homme me
donna l'idée d'apprendre l'anglais et me prêta le premier volume de
Gibbon[9], et je vis à cette occasion qu'il prononçait: _Té istory
of té fall._ Il avait appris l'anglais sans maître, à cause de la
pauvreté, et à coups de dictionnaire.

Je n'ai appris l'anglais que bien des années après, quand j'_inventai_
d'apprendre par cœur les quatre premières pages du _Vicaire de
Wakefield_ (Ouaikefilde). Ce fut, ce me semble, vers 1805. Quelqu'un
a eu la même idée à Rome[10], je crois, et je ne l'ai su qu'en 1815,
quand j'accrochai quelques _Edinburg Reviews_ en Allemagne.

       *       *       *       *       *

M. Dubois-Fontanelle était presque perclus de goutte, ses doigts
n'avaient plus de forme, il était poli, obligeant, serviable, du reste
son caractère avait été brisé par l'infortune constante.

Le _Journal des Deux-Ponts_ ayant été conquis par les armées de la
Révolution, M. Dubois ne devint point _aristocrate_ pour cela, mais,
chose singulière, resta toujours _citoyen français._ Ceci paraîtra
simple vers 1880, mais n'était rien moins qu'un miracle en 1796.

Voyez mon père qui, à la Révolution, gagnait de prendre rang par
ses talents, qui fut premier adjoint faisant fonctions de maire de
Grenoble, chevalier de la Légion d'honneur, et qui abhorrait cette
Révolution qui l'avait tiré de la crotte.

Le pauvre et estimable M. Fontanelle, abandonné par son journal, arriva
à Grenoble avec sa grosse femme allemande qui, malgré son premier
métier, avait des manières basses et peu d'argent. Il fut trop heureux
d'être professeur, logé, et alla même occuper un appartement à l'angle
_sud-ouest_ de la cour du Collège, avant qu'il ne fût terminé[11].

En B était sa belle édition de Voltaire in-8°, de Kehl, le seul de
ses livres que cet excellent homme ne prêtât pas. Ses livres avaient
des notes de son écriture, heureusement presque impossible à lire
sans loupe. Il m'avait prêté _Emile_ et fut fort inquiet parce que,
à cette folle déclamation de J.-J. Rousseau: «La mort de Socrate est
d'un homme, celle de Jésus-Christ est d'un Dieu», il avait joint
un _papillon_(bout de papier collé) fort raisonnable et fort peu
éloquent, et qui finissait par la maxime contraire.

Ce papillon lui eût beaucoup nui, même aux yeux de mon grand-père.
Qu'eût-ce été si mon père l'eût vu? Vers ce temps, mon père n'acheta
pas le _Dictionnaire_ de Bayle, à la vente de notre cousin Drier (homme
de plaisir), pour ne pas compromettre ma religion, et il me le dit.

M. Fontanelle était trop brisé par le malheur et par le caractère de sa
diablesse de femme pour être enthousiaste, il n'avait pas la moindre
étincelle du feu de M. l'abbé Ducros; aussi n'eut-il guère d'influence
sur mon caractère.

       *       *       *       *       *

Il me semble que je suivis le cours avec ce petit jésuite[12] de
Paul-Emile Teisseire. le gros Marquis (bon et fat jeune homme riche de
Rives ou de Moirans), Benoît, bon enfant qui se croyait sincèrement
un Platon parce que le médecin Clapier lui avait enseigné l'amour (de
l'évêque de Clogher).

Cela ne nous faisait pas horreur parce que nos parents en auraient
eu horreur, mais cela nous étonnait. Je vois aujourd'hui que ce que
nous ambitionnions était la victoire sur cet animal terrible: une
femme aimable, juge du mérite des hommes, et non pas le plaisir. Nous
trouvions le plaisir partout. Le sombre Benoît ne fit aucun prosélyte.

Bientôt le gros _Marquis_, un peu mon parent, ce me semble, ne comprit
plus rien au cours et nous laissa. Il me semble que nous avions aussi
un Penet, un ou deux Gauthier, _minus habens_ sans conséquence[13].

       *       *       *       *       *

Il y eut à ce cours, comme à tous les autres, un examen au milieu
de l'année. J'y eus un avantage marqué sur ce petit jésuite[14] de
Paul-Emile, qui apprenait tout par cœur et qui, pour cette raison, me
faisait grand peur; car je n'ai _aucune mémoire._

       *       *       *       *       *

Voilà un des grands défauts de ma tête: je rumine sans cesse sur ce
qui m'intéresse; à force de le regarder dans des _positions d'âme_
différentes, je finis par y voir du nouveau, et je le fais _changer
d'aspect._

Je tire les tuyaux de lunette dans tous les sens, ou je les fais
rentrer, suivant l'image employée par M. de Tracy (voir la _Logique_).

Ce petit jésuite de Paul-Emile, avec son ton doucereux et
faux, me faisait grande peur pour cet examen. Heureusement, un
M. _Tortelebeau_[15], de Vienne, membre de l'Administration
départementale, me poussa des questions. Je fus obligé d'inventer des
réponses et je l'emportai sur Paul-Emile, qui seulement savait par cœur
le sommaire des leçons du cours.

Dans ma composition écrite, il y eut même une espèce d'idée à propos de
J.-J. Rousseau et des louanges qu'il méritait[16].

Tout ce que j'apprenais aux l[eçons] de M. Dubois-Fontanelle était, à
mes yeux, comme une science extérieure ou fausse.

Je me croyais du _Génie_,--où diable avais-je pris cette idée?--du
génie pour le métier de Molière et de Rousseau.

Je méprisais sincèrement et souverainement le talent de Voltaire: je le
trouvais _puéril._ J'estimais sincèrement Pierre Corneille, l'Arioste,
Shakespeare, Cervantes et, en paroles, _Molière._ Ma peine était de les
mettre d'accord.

Mon idée sur le beau littéraire, au fond, est la même qu'en 1796. mais
chaque six mois elle se perfectionne, ou, si l'on veut, elle change un
peu.

C'est le _travail unique de toute ma vie._

Tout le reste n'a été que _gagne-pain, gagne-pain_ joint à un peu de
vanité de le gagner aussi bien qu'un autre; j'en excepte l'_Intendance_
à Brunswick après le départ de Martial. Il y avait _l'attrait de la
nouveauté_ et le blâme exprimé par M. Daru à l'intendant de Magdebourg,
M. Chaalons, ce me semble.

Mon beau idéal littéraire a plutôt l'apport à jouir des œuvres des
autres et à les estimer, à ruminer sur leur mérite, qu'à écrire
moi-même.

Vers 1794, j'attendais niaisement le moment du génie, à peu près comme
la voix de Dieu parlant du _buisson ardent_ à Moïse. Cette nigauderie
m'a fait perdre bien du temps, mais peut-être m'a empêché de me
contenter du _demi-plat_, comme font tant d'écrivains de mérite (par
exemple, M. Loïs Weymar).

Quand je me mets à écrire, je ne songe plus à mon beau idéal
littéraire, je suis assiégé par des idées que j'ai besoin de noter. Je
suppose que M. Villemain est assiégé par des formes de phrases; et ce
qu'on appelle un poète, un Delille, un Racine, par des formes de vers.

Corneille était agité par des formes de réplique:

    Hé bien! prends-en ta part et me laisse la mienne ...

d'Emile à Cinna.

Comme donc mon idée de perfection a changé tous les six mois, il
m'est impossible de noter ce qu'elle était vers 1795 ou 1796, quand
j'écrivais un drame dont j'ai oublié le nom. Le personnage principal
s'appelait Picklar peut-être et était peut-être pris à Florian.

La seule chose que je voie clairement, c'est que, depuis
quarante-six[17] ans, mon idéal est de vivre à Paris, dans un quatrième
étage, écrivant un drame ou un livre.

Les bassesses infinies et l'esprit de conduite nécessaire pour faire
jouer un drame m'ont empêché d'en faire, bien malgré moi; il n'y a pas
huit jours que j'en avais des remords abominables. J'en ai esquissé
plus de vingt, toujours trop de détails, et trop profonds, trop peu
intelligibles pour le public bête comme M. Ternaux, dont la révolution
de 1789 a peuplé le parterre et les loges.

Quand, par son immortel pamphlet _Qu'est-ce que le Tiers? Nous sommes
à genoux, levons-nous_, M. l'abbé Sieyès porta le premier coup à
l'aristocratie politique, il fonda sans le savoir l'aristocratie
littéraire. (Cette idée m'est venue en novembre 1835), faisant une
préface à de Brosses[18] qui a choqué Colomb.)


[1] Le _chapitre XXXI_ est le chapitre XXVI du manuscrit (fol. 451 à
468).--Ecrit à Rome, les 16 et 19 janvier 1836. On lit en haut du fol.
451: «16 janv. 1836. Le 15, excès de lecture, battements de cœur, ou
plutôt _cœur resserré._»

[2] ... _Ericie, ou la Vestale.--Ericie, ou la Vestale,_ présentée au
Théâtre Français en 1767, fut considérée par la Censure comme attaquant
les couvents. On en référa à l'archevêque de Paris, qui soumit le cas à
la Sorbonne. De là, grand bruit sur le nom de Dubois-Fontanelle; tout
le monde veut lire son drame, soit dans des copies manuscrites, soit
dans des éditions clandestines. Trois colporteurs accusés, à Lyon,
d'avoir vendu des exemplaires _d'Ericie_, furent condamnés aux galères
(1768).--La _Mélanie_ de Laharpe est de 1770.

[3] ... _Renauldon, ... maire de Grenoble de_ 1800 _à_ 1814
...--Renauldon fut maire de Grenoble du 28 fructidor an VIII (15
septembre 1800) jusqu'au 21 avril 1815.

[4] ... _M. Jérôme ..._--Sous ce nom, Français de Nantes a publié
deux ouvrages: _Le manuscrit de feu M. Jérôme_ (1825) et _Recueil de
fadaises, par M. Jérôme_ (1826).

[5] ... _M. le comte Daru ..._--Daru publia, en outre, divers ouvrages
historiques et littéraires qui lui ouvrirent les portes de l'Académie
française. Il fit paraître notamment une traduction en vers des
_Epîtres_ d'Horace (1798) et une _Histoire de la République de Venise_
(1819).

[6] ... _cette petite figure de géométrie inventée par moi ..._--Suit
la figure géométrique annoncée. C'est un carrefour de six routes au
milieu duquel se trouve l'homme, en «A, moment de la naissance». A
droite, en «R, route de l'argent: Rotschild» et en «P, route des
bons préfets et conseillers d'Etat: MM. Daru, Rœderer, Français,
Beugnot»; au milieu, une seule route est dénommée, la «route de la
considération publique»; à gauche s'ouvrent en «L, route de l'art de
se faire lire: Le Tasse, J.-J. Rousseau, Mozart», et en «F, route de
la folie». Quatre d'entre elles (Argent, Bons Préfets et Conseillers
d'Etat, Considération publique et Folie) sont dénommées: «B, routes
prises à sept ans, souvent à notre insu. Il est souverainement absurde
de vouloir, à cinquante ans, laisser la route R et la route P pour
la route L. Frédéric II ne s'est guère fait lire, et dès vingt ans
il songeait à la route L.»(Voir notre reproduction du fol. 454 du
manuscrit.)

[7] ... _Fontanelle._--Dubois-Fontanelle était nommé M. de Fontanelle
dans le monde littéraire de son temps. (Voir, par exemple, les
_Mémoires secrets_ de Bachaumont.)

[8] ... _il fut obligé de traduire les_ Métamorphoses _d'Ovide
..._--Dubois-Fontanelle donna sept éditions de sa traduction des
_Métamorphoses_ entre 1762 et 1806.

[9] ... _le premier volume de Gibbon ..._--L'ouvrage de Gibbon, dont la
première édition, en six volumes, parut entre 1776 et 1788, porte le
titre suivant: _The history of the décline and the Fall of the roman
Empire._

[10] _Quelqu'un a eu la même idée à Rome ..._--Ms.: «_Erom._»

[11] ... à _l'angle_ sud-ouest _de la cour du Collège ..._--Suit
un plan sommaire indiquant l'appartement de Dubois-Fontanelle. Le
point B, où se trouvait l'édition de Voltaire, est situé dans son
cabinet. Un autre plan, au verso du fol. 459, indique l'appartement de
Dubois-Fontanelle et plusieurs salles du collège, notamment celle du
cours de belles-lettres.

[12] ... _avec ce petit jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»

[13] ... minus habens _sans conséquence._--Au verso du fol. 461, on
lit: «En une heure et demie, de 450 à 461, onze pages.»

[14] ... _ce petit jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»

[15] ... _M. Tortelebeau ...--_Père de feu Mme la comtesse Français de
Nantes. (Note au crayon de R. Colomb.)

[16] ... _des louanges qu'il méritait._--Suit un blanc de plusieurs
lignes.

[17] ... _depuis quarante-six ans ..._--Ms.: «4 X 10 + 6.»

[18] ... _une préface à de Brosses ..._--Cette préface a paru en 1836
dans la _Revue de Paris_, sous ce titre: _La comédie est impossible en_
1836. Elle se trouve dans l'édition Michel Lévy de 1855, à la fin des
_Chroniques italiennes._



CHAPITRE XXXII[1]


J'avais donc un certain beau littéraire dans la tête en 1790 ou 1797,
quand je suivais le cours de M. Dubois-Fontanelle; ce beau était fort
différent du sien. Le trait le plus marquant de cette différence
était mon adoration pour la vérité tragique et simple de Shakespeare,
contrastant avec la _puérilité emphatique_ de Voltaire.

Je me souviens, entre autres, que M. Dubois nous récitait avec
enthousiasme de certains vers de Voltaire ou de lui, où il y avait:
_dans la plaie ... retournant le couteau._ Ce mot _couteau_ me choquait
à fond, profondément, parce qu'il appliquait mal ma règle, mon amour
pour la simplicité. Je vois ce _pourquoi_ aujourd'hui; j'ai senti
vivement toute ma vie, mais je ne vois le pourquoi que longtemps après.

Hier seulement, 18 janvier 1836, fête de la _catedra_ de Saint-Pierre,
en sortant de Saint-Pierre à quatre heures, et, me retournant pour
regarder le dôme, _pour la première fois de ma vie_ je l'ai regardé
comme on regarde un autre édifice: j'y ai vu le balcon de fer du
tambour, je me suis dit: je vois ce qui est pour la première fois;
jusqu'ici je l'ai regardé comme on regarde la femme qu'on aime. Tout
m'en plaisait (je parle du tambour et de la coupole), comment aurais-je
pu y trouver des défauts?

Voilà que par un autre chemin, un autre côté, je reviens à avoir la vue
de ce défaut que j'ai noté plus haut dans ce mien véridique récit, _le
manque de sagacité._

       *       *       *       *       *

Mon Dieu! comme je m'égare! J'avais donc une doctrine intérieure quand
je suivais le cours de M. Dubois, je n'apprenais tout ce qu'il me
disait que comme une _fausseté utile._ Quand il blâmait Shakespeare
surtout, je rougissais intérieurement.

Mais j'apprenais _d'autant mieux_ cette doctrine littéraire que je n'en
étais pas enthousiaste.

Un de mes malheurs a été de ne pas plaire aux gens dont j'étais
enthousiaste (exemple Mme Pasta et M. de Tracy); apparemment, je les
aimais à ma manière et non à la leur.

De même, je manque souvent l'exposition d'une doctrine que j'_adore_:
on me contredit, les larmes me viennent aux yeux, et je ne puis plus
parler. Je dirais, si je l'usais: _Ah! vous me percez le cœur!_ Je me
souviens de deux exemples bien frappants pour moi:

1° Louange du Corrège à propos de Prud'hon, parlant à Mareste dans
le Palais-Royal, et allant à un pique-nique avec MM. Duvergier de
Hauranne, l'aimable Dittmer et le vilain Cavé.

Le second, parlant de Mozart à MM. Ampère et Adrien de Jussieu, en
revenant de Naples vers 1832 (un mois après le tremblement de terre qui
a écorné Foligno).

Littérairement parlant, le cours de M. Dubois[2] (imprimé depuis
en quatre volumes par sou petit-fils, Ch. Renauldon) me fut utile
comme me donnant une vue complète du champ littéraire et empêchant
mon imagination d'en exagérer les parties inconnues, comme Sophocle,
Ossian. etc.

Ce cours fut très utile à ma vanité en confirmant les autres
définitivement dans l'opinion qui me plaçait dans les sept à huit
garçons d'esprit de l'Ecole. Il me semble toutefois que Grand-Dufay
était placé avant moi; j'ai oublié le nom des autres.

L'âge d'or de M. Fontanelle le temps dont il parlait avec
attendrissement, c'était son arrivée à Paris vers 1750. Tout était
plein alors du nom de Voltaire et des ouvrages qu'il envoyait sans
cesse de Ferney. (Etait-il déjà à Ferney?)

Tout cela manquait son effet sur moi, qui abhorrais la _puérilité_
de Voltaire dans l'histoire et sa _basse envie_ contre Corneille;
il me semble que dès cette époque j'avais remarqué le ton prêtre du
_Commentaire_ de Voltaire dans la belle édition de Corneille avec
estampes, qui occupait un des hauts rayons de la bibliothèque fermée de
glaces de mon père à Claix, bibliothèque dont je volais la clef et où
j'avais découvert, ce me semble, la _Nouvelle-Héloïse_ quelques années
avant, et certainement depuis _Grandisson_[3], que je lisais en fondant
en larmes de tendresse dans un galetas du second étage de la maison de
Claix, où je me croyais en sûreté.

       *       *       *       *       *

M. Jay, ce grand hâbleur, si nul comme peintre, avait un talent
marqué[4] pour allumer l'émulation la plus violente dans nos cœurs et,
à mes yeux maintenant, c'est là le premier talent d'un professeur.
Combien je pensais différemment vers 1796! J'avais le culte du génie et
du talent.

Un fantasque faisant tout _par à coup_, comme en agit d'ordinaire un
homme de génie, n'eût pas eu quatre cents ou trois cent cinquante
élèves, comme M. Jay.

Enfin, la rue Neuve était encombrée quand nous sortions de son cours,
ce qui redoublait les airs importants et emphatiques du professeur[5].

Je fus ravi, comme du plus difficile et du plus bel avancement
possible, quand, vers le milieu d'une année, ce me semble. M. Jay me
dit avec son air majestueux et paterne:

«Allons, monsieur B[eyle], prenez votre carton et allez, allez vous
installer à la Bosse[6].»

Ce mot: _monsieur,_ d'un usage si fréquent à Paris, était tout-à-fait
insolite à Grenoble, en parlant à un enfant, et m'étonnait toujours, à
moi adressé.

       *       *       *       *       *

Je ne sais pas si je dus cet avancement à quelque mot de mon grand-père
adressé à M. Jay ou à mon mérite à faire des hachures bien parallèles
dans la classe des Académies, où depuis peu j'avais été admis. Le fait
est qu'il surprit moi et les autres.

Admis parmi les douze ou quinze _bosses_, mes dessins aux crayons noirs
et blancs, d'après les têtes de Niobé et de Démothène (ainsi nommées
par nous), surprirent M. Jay, qui avait l'air scandalisé de me trouver
autant de talent qu'aux autres. Le plus fort de cette classe était un
M. Ennemond Hélie (depuis notaire en cour); c'était l'homme le pins
froid, il avait été, disait-on, à l'armée. Ses ouvrages tendaient,
au genre de Philippe de Champaigne, mais c'était un homme et non
un enfant, comme nous autres, il y avait de l'injustice à le faire
concourir avec nous.

       *       *       *       *       *

Bientôt à la Bosse j'obtins un prix. Nous l'obtînmes à deux ou trois,
on tira au sort et j'eus l'_Essai sur la Poésie et la Peinture_, de
l'abbé Dubos, que je lus avec le plus vif plaisir. Ce livre répondait
aux sentiments de mon cœur, sentiments inconnus à moi-même.

Moulezin, l'idéal du provincial timide, dépourvu de toute idée et fort
soigneux, excellait à tirer des hachures bien parallèles avec un crayon
de sanguine bien taillé. Un homme de talent, à la place de M. Jay, nous
eût dit en nous montrant Moulezin: «Messieurs, voilà comment il ne faut
pas faire.»Au lieu de cela, Moulezin était le rival d'Ennemond Hélie.

Le spirituel Dufay faisait des dessins fort originaux, disait M. Jay,
il se distingua surtout quand M. Jay eut l'excellente idée de nous
faire tous poser tour à tour pour l'étude des têtes. Nous avions aussi
le gros Hélie, surnommé _le bedot_ (le bête, le lourd), et les deux
Monval, que leur faveur _aux_ mathématiques avait suivi à l'école de
dessin. Nous travaillions avec une ardeur et une rivalité incroyables
deux ou trois heures de chaque après-midi.

Un jour qu'il y avait deux modèles, le grand Odru, du latin,
m'empêchait de voir; je lui donnai un soufflet de toutes mes forces
en O[7]. Un instant après, moi rassis à ma place en H, il tira ma
chaise par derrière et me fit tomber sur le derrière. C'était un homme;
il avait un pied de plus que moi, mais il me haïssait fort. J'avais
dessiné, dans l'escalier du latin, de concert avec Gauthier et Crozet,
ce me semble, une caricature énorme comme lui, sous laquelle j'avais
écrit: Odruas Kambin. Il rougissait quand on l'appelait Odruas, et
dirait kambin, au lieu de: quand bien.

       *       *       *       *       *

A l'instant, il fut décidé que nous devions nous battre au pistolet.
Nous descendîmes dans la cour; M. Jay voulant s'interposer, nous primes
la fuite; M. Jay retourna à l'autre salle. Nous sortîmes, mais tout le
collège nous suivit. Nous avions peut-être deux cents suivants.

J'avais prié Diday, qui s'était trouvé là, de me servir de témoin;
j'étais fort troublé, mais plein d'ardeur. Je ne sais comment il se fit
que nous nous dirigeâmes vers la porte de la Graille, fort incommodés
par notre cortège. Il fallait avoir des pistolets, ce n'était pas
facile. Je finis par obtenir un pistolet de huit pouces de long. Je
voyais Odru marcher à vingt pas de moi, il m'accablait d'injures. On ne
nous laissait pas approcher; d'un coup de poing, il m'aurait tué.

Je ne répondais pas à ses injures, mais je tremblais de colère. Je ne
dis pas que j'eusse été exempt de peur si le duel eût été arrangé comme
à l'ordinaire, quatre ou six personnes allant froidement ensemble, à
six heures du matin, dans un fiacre, à une grande lieue d'une ville.

La garde de la porte de la Graille fut sur le point de prendre les
armes.

       *       *       *       *       *

Cette procession de polissons, ridicule et fort incommode pour nous,
redoublait ses cris: _Se battront-ils? ne se battront-ils pas?_ dès
que nous nous arrêtions pour faire quelque chose. J'avais grand'peur
d'être rossé par Odru, plus grand d'un pied que ses témoins et que les
miens. Je me rappelle du seul Maurice Diday comme mon témoin (depuis
plat ultra, maire de Domène, et écrivant dans les journaux des lettres
ultra, _sans orthographe)._ Odru était furieux.

Enfin, après une heure et demie de poursuite, comme la nuit approchait,
les polissons nous laissèrent un peu de tranquillité entre les portes
de Bonne et Très-Cloîtres. Nous descendîmes dans les fossés de la
ville, tracés par Louis Royer, à un pied de profondeur, ou nous nous
arrêtâmes sur le bord de ces fossés.

Là, on chargea les pistolets, on mesura un nombre de pas effroyable,
peut-être vingt, et je me dis: Voici le moment d'avoir du courage.
Je ne sais comment, Odru dut tirer le premier, je regardai fixement
un petit morceau de rocher en forme de trapèze[8] qui se trouvait
au-dessus de lui, le même que l'on voyait de la fenêtre de ma tante
Elisabeth, à côté du toit de l'église Saint-Louis.

Je ne sais comment on ne fit pas feu. Probablement, les témoins
n'avaient pas chargé les pistolets. Il me semble que je n'eus pas à
viser. La paix fut déclarée, mais sans loucher de mains ni encore moins
embrassade. Odru, fort en colère, m'aurait, rossé[9].

Dans la rue Très-Cloîtres, marchant avec mon témoin Diday[10], je lui
dis:

«Pour ne pas avoir peur, tandis qu'Odru me visait, je regardais le
petit rocher au-dessus de Seyssins[11].

--Tu ne dois jamais dire ça, une telle parole ne doit jamais sortir de
ta bouche», me dit-il, en me grondant ferme.

Je fus fort étonné et, en y réfléchissant, fort scandalisé de cette
réprimande.

Mais, dès le lendemain, je me trouvai un remords horrible d'avoir
laissé arranger cette affaire. Cela blessait toutes mes rêveries
espagnoles: comment oser admirer le _Cid_ après ne s'être pas battu?
Comment penser aux héros de l'_Arioste?_ Comment admirer et critiquer
les grands personnages do l'histoire romaine dont je relisais souvent
les hauts faits dans le doucereux Rollin?

En écrivant ceci, j'éprouve la sensation de passer la main sur la
cicatrice d'une blessure guérie.

Je n'ai pas pensé deux fois à ce duel depuis mon autre duel arrangé
avec M. Raindre (chef d'escadron ou colonel d'artillerie légère, à
Vienne, en 1809, pour Babet).

Je vois qu'il a été le grand remords de tout le commencement de ma
jeunesse, et la vraie raison de mon outrecuidance (presque insolence)
dans le duel de Milan, où Cardon fut témoin.

Dans l'affaire Odru, j'étais étonné, troublé, me laissant faire,
distrait par la peur d'être rossé par le colossal Odru, je me préparais
de temps en temps à avoir peur. Pendant les deux heures que dura la
procession des deux cents gamins, je me disais: Quand les pas seront
mesurés, c'est alors qu'il y aura du danger. Ce qui me faisait horreur,
c'était d'être rapporté à la maison _sur une échelle_, comme j'avais
vu rapporter le pauvre Lambert. Mais je n'eus pas un instant l'idée la
plus éloignée que l'affaire serait arrangée.

Arrivé au grand moment, pendant qu'Odru me visait et, ce me semble, que
son pistolet ratait plusieurs fois, j'étudiais les contours du petit
rocher[12]. Le temps ne me sembla point long (comme il semblait long,
à la Moskowa, au très brave et excellent officier _Andrea_ Corner, mon
ami).

En un mot, je ne jouai point la comédie, je fus parfaitement naturel,
point vantard, mais très brave.

J'eus tort, il fallait _blaguer_; avec ma vraie résolution de me
battre, je me serais fait une réputation dans notre ville, où l'on se
battait beaucoup, non pas comme les Napolitains de 1836, parmi lesquels
les duels produisent très peu de cadavres, ou point, mais en braves
gens. Par contraste avec mon extrême jeunesse (ce devait être en 1796,
donc treize[13] ans, ou peut-être 1795) et mes habitudes retirées et
d'_enfant noble_ si j'eusse eu l'esprit de parler un peu je me faisais
une réputation admirable.

M. Châtel, une de nos connaissances et de nos voisins, Grande-rue,
avait tué six hommes. De mon temps, c'est-à-dire de 1798 à 1805, deux
de mes connaissances, le fils Bernard et Rover _Gros-bec_, ont été tués
en duel, M. Rover à quarante-cinq pas, à la nuit tombante, dans les
délaissés du Drac, prés l'endroit où fut établi, depuis, le pont de fil
de fer[14].

Ce fat de Bernard[15] (fils d'un autre fat, depuis juge à la Cour de
Cassation, ce me semble, et ultra), ce fat de Bernard reçut au moulin
de Canel[16] un petit coup d'épée de l'aimable Meffrey (M. de Meffrey,
receveur général, mari de la dame d'honneur complaisante de Mme la
duchesse de Berry. et depuis heureux héritier du gros Vourey). Bernard
tomba mort, M. de Meffrey s'enfuit à Lyon; la querelle était presque
_de caste_, Mareste fut, ce me semble, témoin de Meffrey et m'a raconté
la chose.

Quoi qu'il en soit, je gagnai un remords profond:

1° A cause de mon espagnolisme, défaut exilant encore en 1830, ce que
Fiore a reconnu et qu'il appelle avec Thucydide: Vous tendez, vos
filets trop haut.

2° Faute de blague. Dans les grands dangers, je suis naturel et simple.
Cela fut de bon goût à Smolensk, aux yeux du duc de Frioul. M. Daru,
qui ne m'aimait pas, écrivit la même chose à sa femme, de Vilna, je
pense, après la retraite de Moscou. Mais, aux yeux du vulgaire, je n'ai
pas joué le rôle brillant auquel je n'avais qu'à étendre la main pour
atteindre.

Plus j'y réfléchis, plus il me semble que cette dispute est de 1795,
bien antérieure à ma passion pour les mathématiques, à mon amitié pour
Bigillion, à mon amitié tendre pour Mlle Victorine.

       *       *       *       *       *

Je respectais infiniment Maurice Diday[17]:

1° parce que mon excellent grand-père, ami peut-être intime de sa mère,
le louait beaucoup:

2° je l'avais vu plusieurs fois en uniforme de soldat d'artillerie et
il était allé à son corps, plus loin que Montmélian:

3° enfin, et surtout, il avait l'honneur d'être amoureux de Mlle
Létourneau, peut-être la plus jolie fille de Grenoble et fille
de l'homme certainement le plus gai, le plus insouciant, le plus
philosophe, le plus blâmé par mon père et mes parents. En effet, M.
Létourneau leur ressemblait bien peu; il s'était ruinoté et avait
épousé une demoiselle Borel, je crois, une sœur de la mère de Victorine
Mounier, qui fut cause de mon abandon de l'état militaire et de ma
fuite à Paris en 1803.

Mlle Létourneau était une beauté dans le genre lourd (comme les figures
de Tiarini. _Mort de Cléopatre et d'Antoine_, au musée du Louvre).
Diday l'épousa par la suite mais eut bientôt la douleur de la perdre,
après six ans d'amour; on dit qu'il en fut hébété et se retira à la
campagne, à Domène[18].

       *       *       *       *       *

Après mon prix, au milieu de l'année, à la Bosse, qui scandalisa tous
les courtisans plus avancés que moi à la cour de M. Jay, mais que
personne n'osa dire immérité, mon rang changea _au dessin_, comme
nous disions. Je me serais mis au feu pour obtenir aussi un prix à la
fin de l'année; il me semble que je l'obtins, sinon je trouverais le
souvenir[19] du chagrin de l'avoir manqué.

J'eus le premier prix de belles-lettres avec acclamation, j'eus
un accessit ou un second prix aux mathématiques, et celui-là fut
dur à enlever. M. Dupuy avait une répugnance marquée pour ma manie
raisonnante.

Il appelait tous les jours au tableau et en les tutoyant MM. de
Monval--ou les Monvaux, comme nous les appelions, parce qu'ils étaient
nobles, lui-même prétendait à la noblesse[20],--Sinard, Saint-Ferréol,
nobles, le bon Aribert, qu'il protégeait, l'aimable Mante, etc., etc.,
et moi le plus rarement qu'il pouvait, et quand j'y étais, il ne
m'écoutait pas, ce qui m'humiliait et me déconcertait beaucoup car,
les autres, il ne les perdait pas de l'œil. Malgré cela, mon amour,
qui commençait à être sérieux, pour les mathématiques, faisait que
quand je trouvais une difficulté je la lui exposais, moi étant au
tableau, H[21], et M. Dupuy dans son immense fauteuil bleu de ciel en
D; mon indiscrétion l'obligeait à répondre, et c'était là le diable.
Il me demandait sans cesse de lui exposer mes doutes en particulier,
prétendant que cela faisait perdre du temps à la classe.

Il chargeait le bon Sinard de me lever mes doutes. Sinard, beaucoup
plus fort mais de bonne foi, passait une heure ou deux à nier ces
doutes, puis à les comprendre, et finissait par avouer qu'il ne savait
que répondre.

Il me semble que tous ces bravés gens-là, Mante excepté, faisaient des
mathématiques une simple affaire de mémoire. M. Dupuy eut l'air fort
attrapé de mon premier prix, si triomphant, au cours de belles-lettres.
Mon examen qui eut lieu, comme tous les autres, en présence des membres
du Département, des membres du jury, de tous les professeurs et de
deux, ou trois cents élèves, fut amusant pour ces Messieurs. Je parlai
bien, et les membres de l'administration départementale, étonnés de ne
pas s'ennuyer, me firent compliment et, mon examen terminé, me dirent:

«Monsieur B[eyle], vous avez le prix; mais, pour notre plaisir,
veuillez bien répondre encore à quelques questions.»

[Illustration: Manuscript LE JEUNE BEYLE AU TABLEAU (_Bibl. mun. de
Grenoble; ms R 399. t. II. fol. 496_)]

Ce triomphe précéda, je crois, l'examen de mathématiques et me donnait
un rang et une assurance qui pour l'année suivante forçaient M. Dupuy à
m'appeler souvent au tableau.

       *       *       *       *       *

Si jamais je repasse par Grenoble, il faut que je fasse faire des
recherches dans les archives de la Préfecture pour les années de 1794
à 1799 inclusivement. Le procès-verbal imprimé de la distribution des
prix me donnerait la date de tous ces petits événements dont, après
tant d'années, le souvenir me revient avec plaisir. J'étais à la montée
de la vie, et avec quelle imagination de feu ne me figurais-je pas les
plaisirs à venir?... Je suis à la descente[22].

       *       *       *       *       *

Après ce mois d'août triomphant, mon père n'osa plus s'opposer d'une
façon aussi ferme à ma passion pour la chasse. Il me laissa prendre de
mauvaise grâce son fusil et même un fusil de calibre de munition, plus
solide, qui avait été fait de commande pour feu M. Rey, notaire, son
beau-frère.

Ma tante Rey[23] était une jolie femme que j'allais voir dans son joli
appartement, dans la cour du Palais. Mon père ne voulait pas que je
me liasse[24] avec Edouard Rey, son second fils, inique polisson lié
avec la pire canaille. (C'est aujourd'hui le colonel d'artillerie
Rey, insigne Dauphinois, plus fin et plus trompeur à lui tout seul que
quatre procureurs grenoblois, du reste archi-cocu, bien peu aimable,
mais qui doit être un bon colonel dans cette arme qui a tant de
détails. Il me semble qu'en 1831 il était employé à Alger. Il a été
amant de M. P.[25])


[1] Le _chapitre XXXII_ est le chapitre XXVII du manuscrit (fol. 469 à
500).--Ecrit à Rome, les 19 et 20 janvier 1836.

[2] ... _le cours de M. Dubois (imprimé depuis en quatre volumes
..._--Dubois-Fontanelle, _Cours de Belles-lettres._ Paris, Dufour,
1813-1820, 4 volumes in-8°.

[3] ... _Grandisson ..._--Roman épistolaire de Richardson, publié en
1753.

[4] ... _ce grand hâbleur, si nul comme peintre, avait un talent marqué
..._--Variante: «_Ce grand hâbleur, qui avait si peu de talent comme
peintre, en avait un fort grand.... _»

[5] ... _les airs importants et emphatiques du professeur._--Variante:
«_Maître._»

[6] ... _allez vous installer à la Bosse._--Au verso du fol. 466 est un
plan de l'Ecole centrale.

[7] ... _je lui donnai un soufflet de toutes mes forces en O._--Suit un
croquis des places respectives des élèves autour des modèles.

[8] ... _un petit morceau de rocher en forme de trapèze ..._--Suit une
silhouette du rocher.--A ce sujet, voir plus haut, t. I, chapitre XVI,
p. 187-188.

[9] _Odru, fort en colère, m'aurait rossé._--Plan du lieu du duel et de
la position des adversaires.

[10] ... _mon témoin Diday ..._--Ms.: «_Baudry._»

[11] ... _le petit rocher au-dessus de Seyssins._--De nouveau une
silhouette de ce rocher.

[12] ... _j'étudiais les contours du petit rocher._--Pour la troisième
fois, Stendhal figure la silhouette de ce rocher.

[13] ... _en_ 1796, _donc treize ans ..._--Ms.: «10 + 3.»

[14] ... _le pont de fil de fer._--Le pont suspendu, aujourd'hui situé
à l'extrémité du cours Berriat.

[15] _Ce fat de Bernard ..._--A ce duel figuraient: MM. Didier, Madier
de Montjeau, de Vourey et de Mareste. (Note au crayon de R. Colomb.)

[16] ... _au moulin de Canel ..._--Voisin du cours de Saint-André.

[17] ... _Maurice Diday._--Ms.: «_Baudry._» Stendhal avait d'abord
écrit: _Diday_, puis a remplacé ce nom par celui de Baudry.

[18] ... _et se retira à la campagne, à Domène._--Erreur. Il
fut directeur des contributions indirectes et n'a quitté cette
administration que pour prendre sa retraite, de 1830 à 1833, je crois.
(Note au crayon de R. Colomb.)--Pierre-Maurice Diday épousa, le 20
octobre 1808, Marie-Caroline-Ernestine Létourneau.--Suit un croquis
de la vallée du Graisivaudan, «vallée admirable»; Stendhal y a figuré
Grenoble, Saint-Ismier, Domène et Fort-Barraux, et, à Saint-Ismier, les
maisons de MM. Bigillion et Faure.

[19] ... _je trouverais le souvenir ..._--Variante: «_Je me
souviendrais._»

[20] ... _lui-même prétendait à la noblesse ..._--Dupuy portait le nom
de Dupuy de Bordes.

[21] ... _moi étant au tableau. H ..._--Suit un croquis du jeune Beyle
au tableau. (Voir notre planche.)

[22] _Je suis à la descente._--Au-dessous, Stendhal a figuré la courbe
de son existence. La période culminante va de 1810, «ma nomination
d'auditeur, 3 août 1810», à 1821, «mon retour de Milan, en juin 1821».

[23] _Ma tante Rey ..._--Sophie-Eléonore Beyle, née le 6 janvier 1752,
avait épousé M. Rey, notaire à Grenoble.

[24] ... _que je me liasse ..._--Variante: «_Que je fisse amitié._»

[25]--A la fin du chapitre, au verso du fol. 500, Stendhal note: «En
sept quarts d'heure, de 483 à 500, dix-sept pages.»



CHAPITRE XXXIII[1]


Je fais de grandes découvertes sur mon compte en écrivant ces Mémoires.
La difficulté n'est plus de trouver et de dire la vérité, mais de
trouver qui la lise. Peut-être le plaisir des découvertes et des
jugements ou appréciations qui les suivent me déterminera-t-il à
continuer; l'idée d'être lu s'évanouit de plus en plus. Me voici à la
page 501, et je ne suis pas encore sorti de Grenoble!

Ce tableau des révolutions d'un cœur ferait un gros volume in-8°,
avant d'arriver à Milan. Qui lirait de telles fadaises? Quel talent de
peintre ne faudrait-il pas pour les bien peindre, et j'abhorre presque
également la description de Walter Scott et l'emphase de Rousseau.
Il me faudrait pour lecteur une Madame Roland, et encore peut-être
le manque de description des charmants ombrages de notre vallée de
d'Isère lui ferait jeter le livre. Que de choses à dire pour qui aurait
la patience de décrire juste! Quels beaux groupes d'arbres, quelle
végétation vigoureuse et luxuriante dans la plaine, quels jolis bois
de châtaigniers sur les côteaux, et au-dessus quel grand caractère
impriment à tout cela les neiges éternelles de Taillefer! Quelle basse
sublime à cette jolie[2] mélodie!

Ce fut, je crois, cet automne-là que j'eus le délicieux plaisir de
tuer un tourdre[3], dans le sentier de la vigne au-dessus de la grande
pièce, précisément en face du sommet arrondi et blanc de la montagne de
Taillefer[4]. Ce fut un des plus vifs bonheurs de ma vie[5]. Je venais
de courir les vignes de Doyatières, j'entrais dans le sentier étroit
entre deux haies hautes et touffues, de H en P, quand tout-à-coup un
gros tourdre s'élança avec un petit cri de la vigne en T' tout au haut
de l'arbre T, un cerisier, je crois, fort élancé et peu chargé de
feuillage.

Je le vis, je tirai dans une position à peu près horizontale, car je
n'étais pas encore descendu. Le tourdre tomba en donnant à la terre un
coup que j'entends encore. Je descendis le sentier, ivre de joie.

Je rentrai, j'allai dire à un vieux domestique grognon et un peu
chasseur:

«Barbier, votre élève est digne de vous!»

Cet homme eût été beaucoup plus sensible au don d'une pièce de douze
sous, et d'ailleurs ne comprit pas un mot à ce que je lui disais.

Dès que je suis ému, je tombe dans l'espagnolisme communiqué par[6] ma
tante Elisabeth, qui disait encore: Beau comme le Cid.

       *       *       *       *       *

Je rêvais profondément en parcourant, un fusil à la main, les vignes
et les hautaies des environs de Furonières. Comme mon père, soigneux
de me contrarier, défendait la chasse, et tout au plus la tolérait à
grand'peine par faiblesse, j'allais rarement et presque jamais à la
chasse avec de vrais chasseurs, quelquefois à la chasse au renard dans
les précipices du rocher de Comboire avec Joseph Brun, le tailleur de
nos hautaies[7]. Là, placé pour attendre un renard, je me grondais
de ma rêverie profonde, de laquelle il eût fallu[8] me réveiller si
l'animal eût paru. Il parut un jour à quinze pas de moi, il venait à
moi au petit trot, je tirai et ne vis rien; je le manquai fort bien.
Les dangers des précipices à plomb sur le Drac étaient si terribles
pour moi que je pensais fort, ce jour-là, au péril du retour[9]; on
se glisse sur des rebords comme A et B avec la perspective du Drac
mugissant au pied du rocher. Les paysans avec lesquels j'allais (Joseph
Brun et son fils, Sébastien Charrière, etc.) avaient gardé leurs
troupeaux de moutons dans ces pentes rapides dès l'âge de six ans
et nus de pieds; au besoin ils ôtaient leurs souliers. Pour moi, il
n'était pas question d'ôter les miens, et j'allai deux ou trois fois au
plus dans ces rochers.

       *       *       *       *       *

J'eus une peur complète le jour que je manquai le renard, bien plus
grande que celle que j'eus, arrêté dans un _chanvre_, en Silésie
(campagne de 1813), et voyant venir vers moi, tout seul, dix-huit ou
vingt cosaques. Le jour de Comboire, je regardais à ma montre, qui
était d'or, comme je fais dans les grandes circonstances pour avoir
un souvenir net au moins de l'heure, et comme fit M. de La Valette au
moment de sa condamnation à mort (par les Bourbons). Il était huit
heures, on m'avait fait lever avant jour, ce qui me brouille toujours
toute la matinée. J'étais rêvant au beau paysage, à l'amour, et
probablement aussi aux dangers du retour, quand le renard vint à moi
au petit trot. Sa grosse queue me le fit reconnaître pour un renard,
car au premier moment je le pris pour un chien[10]. En S, le sentier
pouvait avoir deux pieds, et en S' deux pouces, il fallait que le
renard fît un saut pour passer de S' en H, sur mon coup de fusil il
sauta sur des broussailles en B, à cinq ou six pieds au-dessous de nous.

Les sentiers possibles, praticables même pour un renard, sont en petit
nombre dans ce précipice; trois ou quatre chasseurs les occupent, un
autre lance les chiens, le renard monte, et fort probablement il arrive
sur quelque chasseur.

Une chasse dont ces chasseurs parlaient sans cesse est celle des
chamois, au _Peuil de Claix_[11], mais la défense de mon père était
précise, jamais aucun d'eux n'osa m'y mener. Ce fut en 1795, je pense,
que j'eus cette belle peur dans les rochers de Comboire.

Je tuai bientôt mon second tourdre (tourdre: grive), mais plus petit
que le premier, à la nuit tombée, le distinguant à peine, sur un noyer
dans le champ de M. de La Peyrouse, je crois, au-dessus de notre
_Pelissone_ (_id est_: de notre vigne Pelissone).

Je tuai le troisième et dernier sur un petit noyer bordant le chemin
au nord de notre _petit verger._ Ce tourdre, fort petit, était presque
verticalement sur moi et me tomba presque sur le nez. Il tomba sur le
mur à pierres sèches, et avec lui de grosses gouttes de sang que je
vois encore.

Ce sang était signe de victoire. Ce ne fut qu'à Brunswick, en 1808,
que la pitié me dégoûta de la chasse; aujourd'hui, elle me semble un
meurtre inhumain et dégoûtant, et je ne tuerais pas un cousin sans
nécessité. La dernière caille que j'ai tuée à Cività-Vecchia ne m'a pas
fait pitié pourtant. Les perdrix, cailles, lièvres, me semblent des
poulets nés pour aller à la broche.

Si on les consultait avant de les faire naître dans des fours à
l'Egyptienne, au bout des Champs-Elysées, probablement ils ne
refuseraient pas.

Je me souviens de la sensation délicieuse, un matin, partant avant
jour avec Barbier et trouvant une belle lune et un vent chaud. C'était
le temps des vendanges, je ne l'ai jamais oublié. Ce jour-là, j'avais
extorqué de mon père la permission de suivre Barbier, factotum pour la
direction de l'agriculture du _domaine_, à une foire à Sassenage ou
Les Balmes[12]. Sassenage est le berceau de ma famille. Ils y étaient
juges ou b[eyles], et la _branche aînée_ y était encore établie en
1795 avec quinze ou vingt mille francs de rente qui, sans une certaine
loi du 13 _germinal_, ce me semble, me seraient tombés _en entier._
Mon patriotisme n'en fut point ébranlé; il est vrai qu'à cet âge, ne
sachant pas ce que c'était que _manquer_ et travailler désagréablement
pour gagner le nécessaire, l'argent n'était pour moi que satisfaction
de fantaisies; or, je n'avais pas de fantaisies, n'allant jamais en
société et ne voyant _aucune femme_; l'argent n'était donc rien à mes
yeux.

J'étais alors comme un grand fleuve qui va se précipiter dans une
cascade, comme le Rhin au-dessus de Schaffouse, dont le cours est
encore tranquille, mais qui va se précipiter dans une immense cascade.
Ma cascade fut l'amour des mathématiques qui d'abord, comme moyen de
quitter Grenoble, la personnification du genre bourgeois et de la
_nausée_ exactement parlant, et ensuite par amour pour elles-mêmes,
absorbèrent tout.

La chasse, qui me portait à lire avec attendrissement la _Maison
rustique_ et à faire des extraits de l'_Histoire des Animaux_ de
Buffon, dont l'emphase me choquait, dès cet âge tendre, comme cousine
germaine de l'hypocrisie des p[rêtres], de mon père, la chasse fut le
dernier signe de vie de mon âme, avant les mathématiques.

J'allais bien le plus souvent que je pouvais chez Mlle Victorine
Bigillion, mais elle fit, ce me semble, de grands séjours à la campagne
ces années-là. Je voyais aussi beaucoup Bigillion, son frère aîné, La
Bayette, Galle, Barral, Michoud, Colomb, Mante, mais le cœur était aux
mathématiques.


       *       *       *       *       *

Encore un récit, et puis je serai tout hérissé d'_x_ et d'_y._

C'est une conspiration contre l'arbre de la Fraternité.

Je ne sais pourquoi je conspirai. Cet arbre était un malheureux
jeune chêne très élancé, haut de trente pieds au moins, qu'on avait
transplanté, à son grand regret, au milieu de la place Grenette, fort
en deçà de l'arbre de la Liberté, qui avait toute ma tendresse.

L'arbre de la Fraternité, peut-être rival de l'autre, avait été planté
immédiatement contre la cabane des châtaignes, vis-à-vis les fenêtres
de feu M. Le Roy[13].

Je ne sais à quelle occasion on avait attaché à l'arbre de la
Fraternité un écriteau blanc sur lequel M. Jay avait peint en jaune, et
avec son talent ordinaire, une couronne, un sceptre, des chaînes, tout
cela au bas d'une inscription et en attitude de choses vaincues.

L'inscription avait plusieurs lignes[14] et je n'en ai aucune mémoire,
quoique ce fût contre elle que je conspirai.

Ceci est bien une preuve de ce principe: un peu de passion augmente
l'esprit, beaucoup l'éteint. Contre quoi conspirâmes-nous? Je l'ignore.
Je ne me souviens encore vaguement que de cette maxime: il est de notre
devoir de nuire à ce que nous haïssons autant qu'il est en nous. Et
encore ceci est bien vague. Du reste, pas le moindre souvenir de ce que
nous haïssions et des motifs de notre haine, seulement l'image du fait
et voilà tout, mais celle-ci fut nette.

Moi seul j'eus l'idée de la chose[15], il fallut la communiquer aux
autres, qui d'abord furent froids: le corps de garde est si près!
disaient-ils; mais, enfin, ils furent aussi résolus que moi. Les
conspirateurs furent Mante, Treillard, Colomb et moi, peut-être un ou
deux de plus.

Pourquoi ne tirai-je pas le coup de pistolet? Je l'ignore. Il me semble
que ce fut Treillard ou Mante[16].

Il fallut se procurer ce pistolet-là, il avait huit pouces de long.
Nous le chargeâmes jusqu'à la gueule. L'arbre de la Fraternité pouvait
avoir trente-six ou quarante pieds de haut, l'écriteau était attaché à
dix ou douze pieds, il me semble qu'il y avait une barrière autour de
l'arbre[17].

Le danger pouvait venir du corps de garde C, dont les soldats se
promenaient dans l'espace non pavé, de P en P'.

Quelques passants provenant de la rue Montorge ou de la Grande-rue
pouvaient nous arrêter. Les quatre ou cinq d'entre nous qui ne tirèrent
pas observaient les soldats du corps de garde; peut-être fût-ce là mon
poste, comme le plus dangereux, mais je n'en ai aucune souvenance.
D'autres observaient la rue Montorge et la Grande-rue.

Vers les huit heures du soir, il faisait nuit noire,--et pas trop
froid, nous étions en automne ou au printemps,--il y eut un moment de
solitude sur la place, nous nous promenions nonchalamment, et donnâmes
le mot à Mante ou à Treillard[18].

Le coup partit et fit un bruit effroyable, le silence était profond,
et le pistolet chargé à crever. Au même instant, les soldats du poste
furent sur nous. Je pense que nous n'étions pas les seuls à haïr
l'inscription et qu'on pensait qu'elle pourrait être attaquée.

Les soldats nous touchaient presque, nous nous sauvâmes dans la porte
G de la maison de mon grand-père, mais on nous vit fort bien: tout le
monde était aux fenêtres, beaucoup rapprochaient les chandelles et
illuminaient[19].

Cette porte G, sur la Grenette, communiquait par un passage étroit
au second étage avec la porte G', sur la Grande-rue. Mais ce passage
n'était ignoré de personne.

Pour nous sauver nous suivîmes donc la ligne FFF[20]. Quelques-uns
de nous se sauvèrent aussi, ce me semble, par la grande porte des
Jacobins, ce qui me porte à croire que nous étions plus nombreux que je
ne l'ai dit. Prié était peut-être des nôtres.

Moi et un autre, Colomb peut-être[21], nous nous trouvâmes le
plus vivement poursuivis. _Ils sont entrés dans cette maison_,
entendions-nous crier tout près de nous.

Nous ne continuâmes pas de monter jusqu'au passage au-dessus du second
étage; nous sonnâmes vivement au premier sur la place Grenette, à
l'ancien appartement de mon grand-père, loué actuellement à Mlles
Caudey, vieilles marchandes de modes fort dévotes. Heureusement elles
ouvrirent, nous les trouvâmes fort effrayées du coup de pistolet et
occupées à lire la Bible[22].

En deux mots nous leur disons: on nous poursuit, dites que nous avons
passé ici la soirée. Nous nous asseyons, presque en même temps on sonne
à arracher la sonnette; pour nous, nous sommes assis à écouter la
Bible, je crois même que l'un de nous prend le livre.

Les commissaires entrent. Qui ils étaient, je n'en sais rien; je les
regardais fort peu, apparemment.

«Ces citoyens ont-ils passé la soirée ici?

--Oui, messieurs; oui, citoyens,»dirent en se reprenant les pauvres
dévotes effrayées. Je crois que leur frère, M. Caudey, vieux commis
employé depuis quarante-cinq ans à l'hôpital, était avec elles.

Il fallait que ces commissaires ou citoyens zélés fussent bien peu
clairvoyants ou bien disposés pour M. Gagnon, qui était vénéré de
toute la ville, à partir de M. le baron des Adrets jusqu'à Poulet,
le gargotier, car notre trouble devait nous faire faire une étrange
figure au milieu de ces pauvres dévotes hors d'elles-mêmes par la peur.
Peut-être cette peur, qui était aussi grande que la nôtre, nous sauva,
toute l'assemblée devait avoir la même mine effarée.

Les commissaires répétèrent deux ou trois fois leur question: «Les
citoyens ont-ils passé ici toute la soirée? Personne n'est-il entré
depuis que vous avez entendu tirer le coup de pistolet?»

Le miraculeux, auquel nous songeâmes depuis, c'est que ces vieilles
jansénistes aient voulu mentir. Je crois qu'elles se laissèrent aller à
ce péché par vénération pour mon grand-père.

Les commissaires prirent nos noms et enfin déguerpirent.

Les compliments furent courts de nous à ces demoiselles. Nous prêtâmes
l'oreille; quand nous n'entendîmes plus les commissaires, nous
sortîmes, et continuâmes à monter vers le passage[23].

Mante et Treillard[24], plus agiles que nous et qui étaient entrés dans
la porte G[25] avant nous, nous contèrent le lendemain que quand ils
parvinrent à la porte G', sur la Grande-rue, ils la trouvèrent occupée
par deux gardes. Ces Messieurs se mirent à parler de l'amabilité des
demoiselles avec qui ils avaient passé la soirée, les gardes ne leur
firent aucune question et ils filèrent.

Leur récit m'a fait tellement l'impression de la réalité que je ne
saurais dire si ce ne fut pas Colomb et moi qui sortîmes[26] en parlant
de l'amabilité de ces demoiselles.

Il me semblerait plus naturel que Colomb et moi entrâmes dans la
maison, puis il s'en alla une demi-heure après.

Le piquant fut les discussions auxquelles mon père et ma tante
Elisabeth se livraient sur les auteurs présumés de la révolte. Il me
semble que je contai tout à ma sœur Pauline, qui était mon amie.

Le lendemain, à l'Ecole centrale, Monval (depuis colonel et méprisé),
qui ne m'aimait pas, me dit:

«Hé bien! toi et les tiens vous avez tiré un coup de pistolet sur
l'arbre de la Fraternité!»

       *       *       *       *       *

Le délicieux fut d'aller contempler l'état de l'écriteau: il était
criblé.

Les sceptres, couronnes et autres attributs _vaincus_ étaient peints au
midi, du côté qui regardait l'arbre de la Liberté. Les couronnes, etc.,
étaient peintes en jaune clair sur du papier tendu sur une toile ou sur
une toile préparée pour la peinture à l'huile.

Je n'ai pas pensé à cette affaire depuis quinze ou vingt ans.
J'avouerai que je la trouve fort belle. Je me répétais souvent, avec
enthousiasme, dans ce temps-là, et j'ai encore répété, il n'y a pas
quatre jours, ce vers d'_Horace_:

    Albe vous a nommé, je ne vous connais plus!

Cette action était bien d'accord avec cette admiration.

Le singulier, c'est que je n'aie pas tiré moi-même le coup de pistolet;
mais je ne pense pas que ç'ait été par prudence blâmable. Il me
semble, mais je l'entrevis d'une façon douteuse et comme à travers un
brouillard, que Treillard, qui arrivait de son village (Tullins, je
pense[27]), voulut absolument tirer le coup de pistolet comme pour se
donner le droit de bourgeoisie parmi nous[28].

En écrivant ceci, l'image de l'arbre de la Fraternité apparaît à mes
yeux, ma mémoire fait des découvertes. Je crois voir que l'arbre de
la Fraternité était environné d'un mur de deux pieds de haut garni de
pierre de taille et soutenant une grille de fer de cinq ou six pieds de
haut[29].

Jomard[30] était un gueux de prêtre, comme plus tard Ming, qui se fit
guillotiner pour avoir empoisonné son beau-père, un M. Martin, de
Vienne, ce me semble, ancien _membre du Département_, comme on disait.
Je vis juger ce coquin-là, et ensuite guillotiner. J'étais sur le
trottoir, devant la pharmacie de M. Plana.

Jomard avait laissé croître sa barbe, il avait les épaules drapées dans
un drap rouge, comme parricide.

J'étais si près qu'après l'exécution je voyais les gouttes de sang se
former le long du couteau avant de tomber. Cela me fit horreur, et
pendant je ne sais combien de jours je ne pus manger de bouilli (bœuf).


[1] Le _chapitre XXXIII_ est le chapitre XXVIII du manuscrit (fol. 501
à 526).--Ecrit à Rome, les 20, 22 et 24 janvier.--On lit en tête du
fol. 501: «20 janvier 1836. Le 3 décembre, j'en étais à 93.»

[2] ... _cette jolie mélodie!_--Variante: «_Belle._»

[3] ... _tuer un tourdre ..._--Ancien nom de la grive.

[4] ... _la montagne de Taillefer._--Le Taillefer (2.861 m. d'altitude)
ferme l'horizon vers le sud-est, à 23 kilomètres environ à vol d'oiseau
de Furonières, près Claix.

[5] _Ce fut un des plus vifs bonheurs de ma vie._--Suit un croquis de
la scène: en haut d'une pente assez forte, mais courte, le jeune Beyle
en H; au milieu de cette pente, en «T', vigne d'où se leva le tourdre
en entendant le bruit de mon approche», et en T, le cerisier; au bas,
la grande pièce s'étend horizontalement.

[6] ... _l'espagnolisme communiqué par ..._--Variante: «_L'espagnolisme
de._»

[7] ... _Joseph Brun, le_ tailleur _de nos hautaies._--En face, au
verso du fol. 503, est une carte-esquisse du rocher de Comboire et de
la vallée du Drac depuis le pont de Claix jusqu'au pont suspendu de
Grenoble. Au bord du rocher de Comboire («précipices de deux ou trois
cents pieds de haut»), en «H, moi; j'avais une vue superbe sur les
côteaux d'Echirolles et de Jarrie, et mon regard enfilait la vallée».
A propos du pont suspendu, Stendhal écrit: «Pont de fil de fer, dit de
Seyssins, qui succéda au bac vers 1827, construit par mon ami Louis
Crozet; le plat colonel Monval, méprisé de tout le monde (et loué à
sa mort dans la _Quotidienne_), était actionnaire de ce pont, et ne
voulait pas que Crozet, ingénieur en chef, fît l'épreuve complète. Par
une lithographie les Périer (Casimir, Augustin, etc.) veulent ôter
cette gloire à Crozet et la donner à un de leurs neveux. En tout les
Périer trompeurs, finasseurs, de mauvaise foi, plats, bas.»

[8] ... _de laquelle il eût fallu ..._--Variante: «_Il fallait._»

[9] ... _je pensais fort, ce jour-là, au péril du retour ..._--Suit un
profil des précipices du rocher de Comboire, avec ressauts coupant la
pente en A et en B.

[10] ... _je le pris pour un chien._--Suit un croquis de la scène. En
outre, au verso du fol. 508, Stendhal a figuré, en coupe, le profil de
la pente du rocher de Comboire avec quatre sentiers horizontaux A, B,
C, D. Ces sentiers naturels sont fréquents dans les Alpes calcaires du
Dauphiné, où ils portent le nom de «sangles».

[11] ... _au_ Peuil de Claix ...--Le _Peuil de Claix_ est un plateau
étroit et long, assez marécageux, situé à l'est et au nord-est de
Claix, au pied des escarpements calcaires des montagnes du Vercors sur
la vallée du Drac, à 1.000 mètres environ d'altitude. Depuis longtemps
les chamois ont déserté ce lieu, aujourd'hui assez fréquenté.--Au verso
du fol. 508, Stendhal a figuré deux profits des pentes, depuis Claix
jusqu'à la crête des montagnes. Il a noté au bas de l'un: «Toutes ces
pentes sont exagérées;»mais il dit de l'autre: «Ceci est plus correct.»

[12] ... _Les Balmes._--Les Balmes, commune de Fontaine, entre Seyssins
et Sassenage.

[13] ... _vis-à-vis les fenêtres de feu M. Le Roy._--Suit un plan de
la place Grenette. En «F était cet arbre, qui peut-être n'avait qu'un
bouquet de feuilles au haut de la tige»; en «P était la pompe»; en «C,
la porte de la maison de mon grand-père si souvent mentionnée, et dont
le premier étage était occupé par les demoiselles Caudey, dévotes».
(Voir notre plan de Grenoble en 1793.)

[14] _L'inscription avait plusieurs lignes ..._--Voici l'inscription,
faite non par M. Jay, mais par un peintre vitrier: _Mort à la Royauté.
Constitution de l'an III._ Il n'y avait pas autre chose. (Note au
crayon de R. Colomb.)

[15] _Moi seul j'eus l'idée de la chose ..._--C'est chez R[omain]
C[olomb] que le complot fut arrêté; l'idée première appartient-elle à
R. C. ou à H. B.? C'est ce que je ne saurais dire. Mais l'un des deux
eût fait la chose, quand même ils n'auraient eu aucun complice; il
pouvait y en avoir une douzaine en tout: Casimir Prié, les trois Faure,
Robin. (Note au crayon de R. Colomb.)

[16] ... _ce fut Treillard ou Mante._--Ce dernier. (Note au crayon de
R. Colomb.)

[17] ... _il me semble qu'il y avait une barrière autour de
l'arbre._--Oui. (Note au crayon de R. Colomb.) Suit un plan de la
scène. La ligne PP' est l'espace compris entre l'arbre de la Liberté et
celui de la Fraternité.

[18] ... _et donnâmes le mot à Mante ou à Treillard._--Le pistolet,
appartenant à H. B., fut chargé jusqu'au bout chez R. C., sur son lit,
et en partie avec ses munitions. La charge se composait de deux coups
ordinaires de poudre, de chevrotines et de gros plombs de lièvre, en
fer coulé. H. B. et R. C. étaient avec Mante, qui lâcha le coup et vint
immédiatement se réunir aux deux premiers, dans l'allée de la maison
Gagnon, sur la place Grenette. L'un de ces trois grands coupables,
H. B., se réfugia chez mesdemoiselles Caudey, marchande de modes, au
premier étage, tandis que R. C. et Mante grimpaient dans les greniers
pour se soustraire aux recherches que la police ne manquerait pas de
faire. En montant l'escalier, Mante remit le pistolet à R. C., qui
voyait tous les jours H. B. Arrivés dans une espèce de bûcher, R. C.,
enrhumé de la poitrine, se remplit la bouche de suc de réglisse, afin
que sa toux n'attirât pas l'attention des explorateurs de la maison.
Au milieu de cette situation assez critique, R. C. se rappela qu'il
existait dans ces greniers un corridor, au moyen duquel on communiquait
à un escalier de service donnant dans la Grande-rue. Ce souvenir sauva
les deux amis qui, arrivés dans l'allée et voyant à la porte deux
personnes qu'ils prirent pour des agents de police, se mirent à causer
tranquillement, et comme des enfants, des jeux qui venaient de les
occuper; de là, ils regagnèrent paisiblement leur logis, R. C. porteur
du pistolet. (26 octobre 1838.) (Note au crayon de R. Colomb.)

[19] ... _beaucoup rapprochaient les chandelles et
illuminaient._--Erreur. Tout ceci eut lieu quatre minutes après le
coup; alors nous étions tous trois dans la maison, comme il est dit
ci-devant, page 518. (Note au crayon de R. Colomb.)

[20] ... _nous suivîmes donc la ligne FFF._--Un plan de cette scène est
figuré au verso du fol. 518, et un autre au verso du fol. 514. La ligne
FFF va du point M (arbre de la Fraternité) au point M', porte de la
maison Gagnon sur la Grande-rue, «sortie la nuit du coup de pistolet»,
en passant par l'entrée de la maison sur la place Grenette.

[21] _Moi et un autre, Colomb peut-être ..._--Mante, Beyle et Colomb.
(Note au crayon de R. Colomb.)

[22] ... _occupées à lire la Bible._--Il n'y a que H. B. qui entra chez
les demoiselles Caudey; R. C. et Mante filèrent par le passage dans les
greniers et atteignirent ainsi la Grande-rue (voir page 518). (Note au
crayon de R. Colomb.)

[23] ... _et continuâmes à monter vers le passage._-Erreur. (Note au
crayon de R. Colomb.)

[24] _Mante et Treillard ..._--Treillard n'était pas avec nous trois;
voir page 518. (Note au crayon de R. Colomb.)

[25] ... _qui étaient entres dans la porte G ..._--G est la porte de la
maison Gagnon sur la place Grenette et G' la porte de la même maison
sur la Grande-rue.

[26] ... _ce ne fut pas Colomb et moi qui sortîmes ..._--C'était C.
et Mante, qui se quittèrent à quelques pas de la porte d'allée. C.
rentra chez lui, peu rassuré sur les suites de l'affaire et assez
embarrassé de sa contenance. Au souper, son père, qui se trouvait dans
une maison de la place Grenette, au moment où le coup fut tiré, et se
doutant qu'il était pour quelque chose dans cette affaire, lui adressa
une verte réprimande. M. C. et toute sa famille ayant été longtemps
emprisonnés, la coopération de son fils pouvait lui être fatale. (Note
au crayon de R. Colomb.)

[27] ... _qui arrivait de son village (Tullins, je pente)
..._--Bompertuis, à une lieue de Voiron. (Note au crayon de R. Colomb.)

[28] ... _pour se donner le droit de bourgeoisie parmi nous._--Ce fut
Mante. (Note au crayon de R. Colomb.)

[29] ... _une grille de fer de cinq ou six pieds de haut._--Non. (Note
au crayon de R. Colomb.)

[30] _Jomard ..._--En surcharge, de la main de R. Colomb: «Zomard.»



CHAPITRE XXXIV[1]


Je crois que j'ai expédié tout ce dont je voulais parler avant d'entrer
dans le dernier récit que j'aurai à faire des choses de Grenoble, je
veux dire de ma cascade dans les mathématiques.

Mlle Kably était partie depuis longtemps et il ne m'en restait plus
qu'un souvenir tendre; Mlle Victorine Bigillion était beaucoup à
la campagne; mon seul plaisir en lecture était Shakespeare et les
_Mémoires_ de Saint-Simon, alors en sept volumes, que j'achetai plus
tard en douze volumes, avec les _Caractères de_ ...[2], passion qui a
duré comme celle des épinards en physique et qui est aussi forte pour
le moins à cinquante-trois[3] qu'à treize ans.

J'aimais d'autant plus les mathématiques que je méprisais davantage
mes maîtres, MM. Dupuy et Chabert. Malgré l'emphase et le bon ton,
l'air de noblesse et de douceur, qu'avait M. Dupuy en adressant la
parole à quelqu'un, j'eus assez de pénétration pour deviner qu'il
était infiniment plus ignare que M. Chabert. M. Chabert qui, dans la
hiérarchie sociale des bourgeois de Grenoble, se voyait tellement
au-dessous de M. Dupuy, quelquefois, le dimanche ou le jeudi matin,
prenait un volume d'Euler ou de ...[4] et se battait ferme avec la
difficulté. Il avait cependant toujours l'air d'un apothicaire qui
sait de bonnes recettes, mais rien ne montrait comment ces _recettes_
naissent les unes des autres, nulle _logique_, nulle philosophie dans
cette tête; par je ne sais quel mécanisme d'éducation ou de vanité,
peut-être par religion, le bon M. Chabert haïssait jusqu'au nom de ces
choses.

Avec ma tête d'aujourd'hui, j'avais il y a deux minutes l'injustice
de m'étonner comment je ne vis pas sur-le-champ le remède. Je n'avais
aucun secours, par vanité mon grand-père répugnait aux mathématiques,
qui étaient la seule borne de sa science presque universelle. Cet
homme, ou plutôt _monsieur Gagnon n'a jamais rien oublié de ce qu'il
a lu_, disait-on avec respect à Grenoble. Les mathématiques formaient
la seule réponse de ses ennemis. Mon père abhorrait les mathématiques
par religion, je crois, il ne leur pardonnait un peu que parce qu'elles
apprennent à _lever le plan des domaines_. Je lui faisais sans cesse
des copies du plan de ses biens à Claix, à Echirolles, à Fontagnier, au
Chayla (vallée près ...[5]), où il venait de faire une bonne affaire.

Je méprisais Bezout, autant que MM. Dupuy et Chabert.

Il y avait bien cinq à six _forts_ à l'Ecole centrale, qui furent reçus
à l'Ecole polytechnique en 1797 ou 98, mais ils ne daignaient pas
répondre à mes difficultés[6], peut-être exposées peu clairement, ou
plutôt qui les embarrassaient.

       *       *       *       *       *

J'achetai ou je reçus en prix les œuvres de l'_abbé Marie_, un volume
in-8°. Je lus ce volume avec l'avidité d'un roman. J'y trouvai les
vérités exposées en d'autres termes, ce qui me fit beaucoup de plaisir
et récompensa ma peine, mais du reste rien de nouveau.

Je ne veux pas dire qu'il n'y ait pas réellement du nouveau, peut-être
je ne le comprenais pas, je n'étais pas assez instruit pour le voir.

Pour méditer plus tranquillement, je m'étais établi dans le salon
meublé de douze beaux fauteuils brodés par ma pauvre mère et que l'on
n'ouvrait qu'une ou deux fois l'an, pour ôter la poussière. Cette
pièce m'inspirait le recueillement, j'avais encore, dans ce temps-là,
l'image des jolis soupers donnés par ma mère. On quittait ce salon
étincelant de lumières pour passer, à dix heures sonnant, dans la belle
salle-à-manger, où l'on trouvait un poisson énorme. C'était le luxe de
mon père; il avait encore cet instinct dans l'état de dévotion et de
spéculations d'agriculture où je l'ai vu abaissé.

C'est sur la table T[7] que j'avais écrit[8] le premier acte ou les
cinq actes de mon drame, que j'appelais comédie, en attendant le moment
du génie, à peu près comme si un ange eût dû m'apparaître.

       *       *       *       *       *

Mon enthousiasme pour les mathématiques avait peut-être eu pour base
principale mon horreur pour l'hypocrisie, l'hypocrisie, à mes yeux,
c'était ma tante Séraphie, madame Vignon et leurs p[rêtres].

Suivant moi, l'hypocrisie était impossible en mathématiques et, dans ma
simplicité juvénile, je pensais qu'il en était ainsi dans toutes les
sciences où j'avais ouï dire qu'elles s'appliquaient. Que devins-je
quand je m'aperçus que personne ne pouvait m'expliquer comment il se
faisait que: moins par moins donne plus (-X-= +)? (C'est une des bases
fondamentales de la science qu'on appelle _algèbre._)

On faisait bien pis que ne pas m'expliquer cette difficulté (qui
sans doute est explicable, car elle conduit à la vérité), on me
l'expliquait par des raisons évidemment peu claires pour ceux qui me
les présentaient[9].

M. Chabert, pressé par moi, s'embarrassait, répétait sa _leçon_, celle
précisément contre laquelle je faisais des objections, et finissait
par avoir l'air de me dire:

«Mais c'est l'usage, tout le monde admet cette explication. Euler et
Lagrange, qui apparemment valaient autant que vous, l'ont bien admise.
Nous savons que vous avez beaucoup d'esprit (cela voulait dire: Nous
savons que vous avez remporté un premier prix de belles-lettres et bien
parlé à M. _Tortelebeau_ et aux autres membres du Département), vous
voulez apparemment vous singulariser.»

Quant à M. Dupuy, il traitait mes timides objections (timides à
cause de son ton d'emphase) avec un sourire de hauteur voisin de
l'éloignement. Quoique beaucoup moins fort que M. Chabert, il était
moins bourgeois, moins borné, et peut-être jugeait sainement de son
savoir en mathématiques. Si aujourd'hui je voyais ces Messieurs huit
jours, je saurais sur-le-champ à quoi m'en tenir. Mais il faut toujours
en revenir à ce point.

Elevé sous une cloche de verre par des parents dont le désespoir
rendait encore l'esprit plus étroit, sans aucun contact avec les
hommes, j'avais des sensations vives à quinze ans, mais j'étais bien
plus incapable qu'un autre enfant de juger les hommes et de deviner
leurs diverses comédies. Ainsi, je n'ai pas grande confiance, au fond,
dans tous les jugements dont j'ai rempli[10] les 536 pages précédentes.
Il n'y a de sûrement vrai que les sensations, seulement pour parvenir à
la vérité il faut mettre quatre dièses à mes impressions. Je les rends
avec la froideur et les sens amortis par l'expérience d'un homme de
quarante ans[11].

       *       *       *       *       *

Je me rappelle distinctement que, quand je parlais de ma difficulté de
_moins par moins_ à un _fort_, il me riait au nez; tous étaient plus
ou moins comme Paul-Emile Teisseire et apprenaient par cœur. Je leur
voyais dire souvent au tableau[12], à la fin des démonstrations:

«_Il est donc évident que_», etc.

Rien n'est moins évident pour vous, pensais-je. Mais il s'agissait de
choses évidentes pour moi, et desquelles, malgré la meilleure volonté,
il était impossible de douter.

Les mathématiques ne considèrent qu'un petit coin des objets (leur
quantité), mais sur ce point elles ont l'agrément de ne dire que des
choses sûres, que la vérité, et presque toute la vérité.

Je me figurais à quatorze ans, en 1797, que les hautes mathématiques,
celles que je n'ai jamais sues, comprenaient _tous_ ou à peu près
tous les côtés des objets, qu'ainsi, en avançant, je parviendrais à
savoir des choses sûres, indubitables, et que je pourrais me prouver à
volonté, _sur toutes choses_.

Je fus longtemps à me convaincre que mon objection sur: moins par
moins donne plus, ne pourrait pas absolument entrer dans la tête de
M. Chabert, que M. Dupuy n'y répondrait jamais que par un sourire
de hauteur, et que les _forts_ auxquels je faisais des questions se
moqueraient toujours de moi.

J'en fus réduit à ce que je me dis encore aujourd'hui: il faut bien que
moins par moins donne plus soit vrai, puisque évidemment, en employant
à chaque instant cette règle dans le calcul, on arrive à des résultats
_vrais et indubitables._

Mon grand malheur était cette figure:

[Illustration]


Supposons que RP soit la ligne qui sépare le positif du négatif,
tout ce qui est au-dessus est positif, comme négatif tout ce qui est
au-dessous; comment, en prenant le carré B autant de fois qu'il y a
d'unités dans le carré A, puis-je parvenir à faire changer de côté au
carré C?

Et, en suivant une comparaison gauche, que l'accent souverainement
traînard et grenoblois de M. Chabert rendait encore plus gauche,
supposons que les quantités négatives sont les dettes d'un homme,
comment, en multipliant 10.000 francs de dette par 500 francs, cet
homme aura-t-il et parviendra-t-il à avoir une fortune de cinq millions?

M. Dupuy et M. Chabert sont-ils des hypocrites comme les p[rêtres]
qui viennent dire la [messe] chez mon grand-père, et mes chères
mathématiques ne sont-elles qu'une tromperie? Je ne savais comment
arriver à la vérité. Ah! qu'alors un mot sur la logique ou l'art de
_trouver la vérité_ eût été avidement écouté par moi! Quel moment pour
m'expliquer la _Logique_ de M. de Tracy! Peut-être j'eusse été un autre
homme, j'aurais eu une bien meilleure tête [13].

Je conclus, avec mes pauvres petites forces, que M. Dupuy pouvait bien
être un trompeur, mais que M. Chabert était un bourgeois vaniteux qui
ne pouvait comprendre qu'il existât des objections non vues par lui.

Mon père et mon grand-père avaient l'_Encyclopédie_ in-folio de Diderot
et d'Alembert; c'est, ou plutôt c'était, un ouvrage de sept à huit
cents francs. Il faut une terrible influence pour engager un provincial
à mettre un tel capital en livres, d'où je conclus, aujourd'hui, qu'il
fallait qu'avant ma naissance mon père et mon grand-père eussent été
tout-à-fait du parti philosophique[14].

Mon père ne me voyait feuilleter l'_Encyclopédie_ qu'avec chagrin.
J'avais la plus entière confiance en ce livre-là, à cause de
l'éloignement de mon père et de la haine décidée qu'il inspirait aux
p[rêtres] qui fréquentaient la maison. Le grand vicaire et chanoine
Rey, grande figure de papier mâché, haut de cinq pieds dix pouces,
faisait une singulière grimace en prononçant de travers les noms de
Diderot et de d'Alembert. Cette grimace me donnait une jouissance
intime et profonde, je suis encore fort susceptible de ce genre de
plaisir[15]. Je le goûtai quelquefois en 1815, en voyant les nobles
refuser le courage à Nicolas Bonaparte, car alors tel était le nom de
ce grand homme, et cependant dès 1807 j'avais désiré passionnément
qu'il ne conquît pas l'Angleterre; où se réfugier alors?

Je cherchai donc à consulter les articles mathématiques de d'Alembert
dans l'Encyclopédie; leur ton de fatuité, l'absence de culte pour la
vérité me choqua fort, et d'ailleurs j'y compris peu. De quelle ardeur
j'adorais la vérité alors Avec quelle sincérité je la croyais la reine
du monde, dans lequel j'allais entrer! Je ne lui voyais absolument
d'autres ennemis que les p[rêtres].

Si _moins par moins donne plus_ m'avait donné beaucoup de chagrin,
on peut penser quel noir s'empara de mon âme quand je commençai la
_Statique_ de Louis Monge, le frère de l'illustre Monge, et qui allait
venir faire les examens pour l'Ecole polytechnique.

Au commencement de la géométrie, on dit: _On donne le nom de PARALLÈLES
à deux lignes qui, prolongées à l'infini, ne se rencontreraient
jamais._ Et, dès le commencement de la Statique, cet insigne animal de
Louis Monge a mis à peu près ceci: _Deux lignes parallèles peuvent être
considérées comme se rencontrant, si on les prolonge à l'infini._

Je crus lire un catéchisme[16], et encore un des plus maladroits. Ce
fut en vain que je demandai des explications à M. Chabert.

«Mon petit, dit-il en prenant cet air paterne qui va si mal au renard
dauphinois, l'air d'Edouard Mounier (pair de France en 1836), mon
petit, vous saurez cela plus tard.»

Et le monstre, s'approchant de son tableau en toile cirée et traçant
deux lignes parallèles et très voisines, me dit:

«Vous voyez bien qu'à l'infini on peut dire qu'elles se rencontrent.»

Je faillis tout quitter. Un cafard, adroit et bon jésuite[17], aurait
pu me convertir à ce moment en commentant cette maxime:

«Vous voyez que tout est erreur, ou plutôt qu'il n'y a rien de faux,
rien de vrai, tout est de convention, adoptez les conventions qui vous
feront le mieux recevoir dans le monde. Or, la canaille est patriote et
toujours salira ce côté de la question; faites-vous donc aristocrate,
comme vos parents, et nous trouverons moyen de vous envoyer à Paris et
de vous recommander à des dames influentes.»


[1] Le _chapitre XXXIV_ est le chapitre XXIX du manuscrit (fol. 528 à
550; il n'y a pas de fol. 527).--Ecrit à Rome, du 24 au 26 janvier 1836.

[2] ... _les_ Caractères _de ..._--Un mot illisible.

[3] ... _à cinquante-trois qu'à treize ans._--Ms.: «25 x √4 + 3.»

[4] ... _un volume d'Euler ou de ..._--Le nom a été laissé en blanc.

[5] ... _au Chayla (vallée près ...) ..._--Le nom a été laissé en blanc.

[6] ... _répondre à mes difficultés ..._--Variante: «_Questions._»

[7] _C'est sur la table T ..._--Suit un plan d'une partie de
l'appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites. Dans le salon, en face de
la fenêtre, en T, est la table où travaillait le jeune Henri; dans la
«chambre toujours fermée de ma mère»était un «tableau en toile cirée».

[8] ... _que j'avais écrit ..._--Variante: «_Composé._»

[9] ... _pour ceux qui me les présentaient_--On lit en face du fol. 535
(fol. 534 verso): «Testament,--Je donne et lègue ce volume et tous les
volumes de la _Vie de Henri Brulard_ à M. Abraham Constantin, chevalier
de la Légion d'honneur, et après lui, s'il ne les imprime pas, à MM.
Levavasseur, libraire, place Vendôme, Philarète Chasles, homme de
lettres, Amyot, Pourret, libraires. Rome, le 20 janvier 1836. H. BEYLE.»

[10] ... _tous les jugements dont j'ai rempli ..._--Variante: «_Que
j'ai écrits dans ... _»

[11] ... _l'expérience d'un homme de quarante ans._--Les trois quarts
du feuillet sont blancs.

[12] _Je leur voyais dire souvent au tableau ..._--Suit un croquis
représentant un élève au tableau, et au pied de l'estrade «M. Dupuy
dans son grand fauteuil».

[13] ... _j'aurais eu une bien meilleure tête._--En face, au verso du
fol. 542, est un plan de l'appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites;
dans le salon, près de la fenêtre, la table du jeune Henri «piochant
l'abbé _Marie_», accompagnée de cette inscription: «Bonheur solitaire.
Là j'étais à l'abri des vexations de Séraphie. Misanthropie anticipée,
à quatorze ans.»

[14] ... _mon père et mon grand-père eussent été tout-à-fait du parti
philosophique._--Cette conséquence peut être fausse. Au moment où
l'Encyclopédie parut, _tout le monde_ en raffola. L'abbé Rochas,
mon petit-oncle, dont le revenu ne dépassait probablement pas douze
ou quinze cents francs, eut _son_ Encyclopédie, dont les images ont
commencé à me donner le goût des gravures, tableaux, etc. Et il était
fort bon prêtre, sincèrement attaché à Rome! (Note au crayon de R.
Colomb.)

[15] ... _je suis encore fort susceptible de ce genre de plaisir._--Qui
diable pourrait s'intéresser aux simples mouvements d'un cœur, décrits
sans rhétorique? Omar, avril 1836. (Note de Stendhal.)

[16] _Je crus lire un catéchisme ..._--Ms.: «_Chismek._»

[17] ... _adroit et bon jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»



CHAPITRE XXXV[1]


Cela, dit avec entraînement, je devenais un coquin et j'aurais une
grande fortune aujourd'hui.

Je me figurais le monde, à treize ans, uniquement d'après les _Mémoires
secrets_ de Duclos et les _Mémoires_ de Saint-Simon en sept volumes. Le
bonheur suprême était de vivre à Paris, faisant des livres, avec cent
louis de rente. Marion me dit que mon père me laisserait bien plus[2].

Il me semble que je me dis: _Vraies ou fausses, les mathématiques me
sortiront de Grenoble_, de cette fange qui me fait mal au cœur.

Mais je trouve ce raisonnement bien avancé pour mon âge. Je continuais
à travailler, ç'aurait été un trop grand chagrin d'interrompre, mais
j'étais profondément inquiet et attristé.

Enfin, le hasard voulut que je visse un grand homme et que je ne
devinsse pas un coquin. Ici, pour la seconde fois le _sujet surmonte le
disant._ Je tâcherai de n'être pas exagéré.

Dans mon adoration pour les mathématiques, j'entendais parler depuis
quelque temps d'un jeune homme, fameux Jacobin, grand et intrépide
chasseur, et qui savait les mathématiques bien mieux que MM. Dupuy et
Chabert, mais qui n'en faisait pas métier. Seulement, comme il était
fort peu riche, il avait donné des leçons à cet esprit faux, Anglès
(depuis comte et préfet de police, enrichi par Louis XVIII à l'époque
des emprunts).

Mais j'étais timide, comment oser l'aborder? Mais ensuite, ses leçons
étant horriblement chères, douze sous par leçon, comment payer? (Ce
prix me paraît trop ridicule; c'était peut-être vingt-quatre ou
quarante sous.)

Je contai tout cela avec plénitude de cœur à ma bonne tante Elisabeth,
qui peut-être alors avait quatre-vingts ans, mais son excellent cœur
et sa meilleure tête, s'il est possible, n'avaient que trente ans.
Généreusement elle me donna beaucoup d'écus de six francs. Mais ce
n'était pas l'argent qui devait coûter à cette âme[3]: remplie de
l'orgueil le plus juste et le plus délicat, il fallait que je prisse
ces leçons en _cachette de mon père_; et à quels reproches légitimes ne
s'exposait-elle pas?

Séraphie vivait-elle encore? Je ne répondrais pas du contraire.
Cependant, j'étais bien enfant à la mort de ma tante Séraphie, car, en
apprenant sa mort dans la cuisine, vis-à-vis de l'armoire de Marion[4],
je me jetai à genoux pour remercier Dieu d'une si grande délivrance.

Cet événement, les écus donnés si noblement par ma tante Elisabeth
pour me faire prendre en secret des leçons de cet affreux jacobin, m'a
empêché à tout jamais d'être un coquin. Voir un homme sur le modèle des
Grecs et des Romains, et vouloir mourir plutôt que de n'être pas comme
lui, ne fut qu'un moment: _punto_ (_Non sia che un punto_ (Alfieri)[5].

       *       *       *       *       *

Je ne sais comment moi, si timide, je me rapprochai de M. Gros.
(La fresque est tombée en cet endroit, et je ne serais qu'un plat
romancier, comme Don Rugiero Caetani, si j'entreprenais d'y suppléer.
Allusion aux fresques du Campo-Santo de Pise et à leur état actuel.)

Sans savoir comment j'y suis arrivé, je me vois dans la petite chambre
que Gros occupait à Saint-Laurent, le quartier le plus ancien et le
plus pauvre de la ville. C'est une longue et étroite rue, serrée entre
la montagne et la rivière. Je n'entrai pas seul dans cette petite
chambre, mais quel était mon compagnon d'étude? Etait-ce Cheminade?
Là-dessus, oubli le plus complet, toute l'attention de l'âme était
apparemment pour Gros. (Ce grand homme est mort depuis si longtemps
que je crois pouvoir lui ôter le Monsieur[6].)

C'était un jeune homme d'un blond foncé, fort actif, mais fort gras,
il pouvait avoir vingt-cinq à vingt-six ans; ses cheveux étaient
extrêmement bouclés et assez longs, il était vêtu d'une redingote[7] et
nous dit:

«Citoyens[8], par où commençons-nous? Il faudrait savoir ce que vous
savez déjà.

--Mais nous savons les équations du second degré.»

Et, en homme de sens, il se mit à nous montrer ces équations,
c'est-à-dire la formation d'un carré de a + b, par exemple, qu'il nous
fit élever à la seconde puissance: a2 + 2 ab + b2, la supposition que
le premier membre de l'équation était un commencement de carré, le
complément de ce carré, etc.

C'étaient les cieux ouverts pour nous, ou du moins pour moi. Je voyais
enfin le pourquoi des choses, ce n'était plus une recette d'apothicaire
tombée du ciel pour résoudre les équations.

J'avais un plaisir vif, analogue à celui de lire un roman entraînant.
Il faut avouer que tout ce que Gros nous dit sur les équations du
second degré était à peu près dans l'ignoble Bezout, mais là notre œil
ne daignait pas le voir. Cela était si platement exposé que je ne me
donnais la peine d'y faire attention.

A la troisième ou quatrième leçon, nous passâmes aux équations du
troisième degré, et là Gros fut entièrement neuf. Il me semble qu'il
nous transportait d'emblée à la frontière de la science et vis-à-vis la
difficulté à vaincre, ou devant le voile qu'il s'agissait de soulever.
Par exemple, il nous montrait l'une après l'autre les diverses manières
de résoudre les équations du troisième degré, quels avaient été les
premiers essais de _Cardan_[9], peut-être ensuite les progrès, et enfin
la méthode présente[10].

Nous fûmes fort étonnés qu'il ne nous fît pas démontrer la même
proposition l'un après l'autre. Dès qu'une chose était bien comprise,
il passait à une autre.

       *       *       *       *       *

Sans que Gros fût le moins du monde charlatan, il avait l'effet de
cette qualité si utile dans un professeur, comme dans un général en
chef, il occupait toute mon âme. Je l'adorais et le respectais tant
que peut-être je lui déplus. J'ai rencontré si souvent cet effet
désagréable et surprenant que c'est peut-être par une erreur de
mémoire que je l'attribue à la première de mes passions d'admiration.
J'ai déplu à M. de Tracy et à Madame Pasta pour les admirer avec trop
d'enthousiasme[11].

Un jour de grande nouvelle, nous parlâmes politique toute la leçon et,
à la fin, il ne voulut pas de notre argent. J'étais tellement accoutumé
au genre sordide des professeurs dauphinois, MM. Chabert, Durand, etc.,
que ce trait fort simple redoubla mon admiration et mon enthousiasme.
Il me semble, à cette occasion, que nous étions trois, peut-être
Cheminade, Félix Faure et moi, et il me semble aussi que nous mettions,
sur la petite table A, chacun une pièce de douze sous.

Je ne me souviens presque de rien pour les deux dernières années 1798
et 1799. La passion pour les mathématiques absorbait tellement mon
temps que Félix Faure m'a dit que je portais alors mes cheveux trop
longs, tant je _plaignais_ la demi-heure qu'il faudrait perdre pour les
faire couper[12].

       *       *       *       *       *

Vers la fin de l'été 1799, mon cœur de citoyen était navré de nos
défaites en Italie, Novi et les autres, qui causaient à mes parents
une vive joie, mêlée cependant d'inquiétude. Mon grand-père,
plus raisonnable, aurait voulu que les Russes et les Autrichiens
n'arrivassent pas à Grenoble. Mais, à vrai dire, je ne puis presque
parler de ces vœux de ma famille que par supposition, l'espoir de
la quitter bientôt et l'amour vif et direct pour les mathématiques
m'absorbaient au point de ne plus donner que bien peu d'attention aux
discours de mes parents. Je ne me disais pas distinctement peut-être,
mais je sentais ceci: Au point où j'en suis, que me font ces radotages!

Bientôt, une crainte égoïste vint se mêler à mon chagrin de citoyen. Je
craignais qu'à cause de l'approche des Russes il n'y eût pas d'examen
à Grenoble.

Bonaparte débarqua à Fréjus. Je m'accuse d'avoir eu ce désir sincère:
ce jeune Bonaparte, que je me figurais un beau jeune homme comme un
colonel d'opéra-comique, devrait se faire roi de France.

Ce mot ne réveillait en moi que des idées brillantes et généreuses.
Cette plate erreur était le fruit de ma plus plate éducation. Mes
parents étaient comme des domestiques à l'égard du Roi. Au seul nom de
Roi et de Bourbon, les larmes leur venaient aux yeux.

Je ne sais pas si, ce plat sentiment, je l'eus en 1797, en me délectant
au récit des batailles de Lodi, d'Arcole, etc., etc., qui désolaient
mes parents qui longtemps cherchèrent à ne pas y croire, ou si je l'eus
en 1799, à la nouvelle du débarquement de Fréjus. Je penche pour 1797.

       *       *       *       *       *

Dans le fait, l'approche de l'ennemi fit que M. Louis Monge,
examinateur de l'Ecole polytechnique, ne vint pas à Grenoble. Il faudra
que nous allions à Paris, dîmes-nous tous. Mais, pensais-je, comment
obtenir un tel voyage de mes parents? Aller dans la Babylone moderne,
dans la ville de la corruption, à seize ans et demi! Je fus extrêmement
agité, mais je n'ai aucun souvenir distinct.

Les examens du cours de mathématiques de M. Dupuy arrivèrent et ce fut
un triomphe pour moi.

Je remportai le premier prix sur huit ou neuf jeunes gens, la plupart
plus âgés et plus protégés que moi, et qui tous, deux mois plus tard,
furent reçus élèves de l'Ecole polytechnique.

Je fus éloquent au tableau; c'est que je parlais d'une chose à laquelle
je réfléchissais passionnément depuis quinze mois au moins, et que
j'étudiais depuis trois ans (à vérifier), depuis l'ouverture du cours
de M. Dupuy dans la salle du rez-de-chaussée de l'Ecole centrale. M.
Dausse, homme obstiné et savant, voyant que je savais, me fit les
questions les plus difficiles et les plus propres à m'embarrasser.
C'était un homme d'un aspect terrible et jamais encourageant. (Il
ressemblait à Domeniconi, un excellent acteur que j'admire à _Valle_ en
janvier 1836.)

M. Dausse, ingénieur en chef, ami de mon grand-père (qui était présent
à mon examen et avec délices), ajouta au premier prix un volume in-4°
d'Euler. Peut-être ce don fut-il fait en 1798, année à la fin de
laquelle je remportai aussi le premier prix de mathématiques. (Le cours
de M. Dupuy se composait de deux années, ou même de trois.)

Aussitôt après l'examen, le soir, ou plutôt le soir du jour que mon
nom fut affiché avec tant de gloire («Mais à cause de la façon dont
le citoyen «B[eyle] a répondu, de l'exactitude, de la facilité
«brillante...»), c'est le dernier effort de la politique de M. Dupuy;
sous prétexte de ne pas nuire à mes sept ou huit camarades, le plus
fort avait été de leur faire obtenir le premier prix, sous prétexte
de ne pas leur nuire pour l'admission à l'Ecole polytechnique; mais
M. Dausse, entêté en diable, fit mettre dans le procès-verbal, et par
conséquent imprimer, une phrase comme la précédente.

Je me vois passant dans le bois du Jardin-de-Ville, entre la statue
d'Hercule et la grille, avec Bigillion et deux ou trois autres, enivrés
de mon triomphe, car tout le monde le trouva juste et on voyait bien
que M. Dupuy ne m'aimait pas; le bruit des leçons que j'étais allé
prendre de ce jacobin de Gros, moi qui avais l'avantage de suivre son
cours, de lui M. Dupuy, n'était pas pour me réconcilier avec lui.

Donc, passant par là, je disais à Bigillion, en philosophant comme
notre habitude:

«En ce moment, on pardonnerait à tous ses ennemis.

--Au contraire, dit Bigillion, on s'approcherait d'eux pour les
vaincre.»

La joie m'enivrait un peu, il est vrai, et je faisais des raisonnements
pour la cacher; cependant, au fond, cette réponse marque la profonde
bassesse de Bigillion, plus terre-à-terre que moi, et, en même temps,
l'exaltation espagnole à laquelle[13] j'eus le malheur d'être sujet
toute ma vie[14].

Je vois des circonstances: Bigillion, mes compagnons et moi, nous
venions de lire l'affiche avec la phrase sur moi.

Sous la voûte du concert, le procès-verbal des examens, signé des
membres de l'administration départementale, était affiché à la porte de
la Salle des Concerts.

       *       *       *       *       *

Après cet examen triomphant, j'allai à Claix. Ma santé avait un
besoin impérieux de repos[15]. Mais j'avais une inquiétude nouvelle,
à laquelle je rêvais dans le petit bois de Doyatières et dans les
broussailles des îlots le long du Drac et de la pente à 45 degrés de
Comboire[16] (je ne portais plus un fusil que pour la forme): mon père
me donnerait-il de l'argent pour aller m'engouffrer dans la nouvelle
Babylone, dans ce centre d'immoralité, à seize ans et demi?

Ici encore, l'excès de la passion, de l'émotion a détruit tout
souvenir. Je ne sais nullement comment mon départ s'arrangea.

Il fut question d'un second examen par M. Dupuy, j'étais harassé,
excédé de travail, réellement les forces étaient à bout. Repasser
l'arithmétique, la géométrie, la trigonométrie, l'algèbre, les sections
coniques, la statique, de façon à subir un nouvel examen, était une
atroce corvée. Réellement, je n'en pouvais plus. Ce nouvel effort,
auquel je m'attendais bien, mais en décembre, m'aurait fait prendre en
horreur mes chères mathématiques. Heureusement, la paresse de M. Dupuy,
occupé de ses vendanges de Noyarey, vint au secours de la mienne. Il
me dit en me tutoyant, ce qui était le grand signe de faveur, qu'il
connaissait parfaitement ce que je savais, qu'un nouvel examen était
inutile, et il me donna d'un air digne et sacerdotal un superbe
certificat certifiant une fausseté, à savoir qu'il m'avait fait subir
un nouvel examen pour mon admission à l'Ecole polytechnique et que je
m'en étais tiré supérieurement.

Mon oncle me donna deux ou quatre louis d'or que je refusai.
Probablement, mon excellent grand-père et ma tante Elisabeth me firent
des cadeaux, dont je n'ai aucune mémoire.

       *       *       *       *       *

Mon départ fut arrangé avec un M. Rosset, connaissance de mon père, et
qui retournait à Paris où il était établi.

Ce que je vais dire n'est pas beau. Au moment précis du départ,
attendant la voiture, mon père reçut mes adieux au Jardin-de-Ville,
sous les fenêtres des maisons faisant face à la rue Montorge.

Il pleuvait un peu. La seule impression que me firent ses larmes fut
de le trouver bien laid. Si le lecteur me prend en horreur, qu'il
daigne se souvenir des centaines de promenades forcées aux Granges avec
ma tante Séraphie, des promenades où l'on me forçait, _pour me faire
plaisir._ C'est cette hypocrisie qui m'irritait le plus et qui m'a
fait prendre ce vice en exécration.

       *       *       *       *       *

L'émotion m'a ôté absolument tout souvenir de mon voyage avec M.
Rosset, de Grenoble à Lyon, et de Lyon à Nemours.

C'était dans les premiers jours de novembre 1799, car à Nemours, à
vingt ou vingt-cinq lieues de Paris, nous apprîmes les événements du 18
brumaire (ou 9 novembre 1799), qui avaient eu lieu la veille.

Nous les apprîmes le soir, je n'y comprenais pas grand'chose, et
j'étais enchanté que le jeune général Bonaparte se fît roi de
France. Mon grand-père parlait souvent et avec enthousiasme de
Philippe-Auguste et de Bouvines, tout roi de France était, à mes yeux,
un Philippe-Auguste, un Louis XIV ou un voluptueux Louis XV, comme je
l'avais vu dans les _Mémoires secrets_ de Duclos.

La volupté ne gâtait rien à mon imagination. Mon idée fixe, en arrivant
à Paris, l'idée à laquelle je revenais quatre ou cinq fois le jour, en
sortant, à la tombée de la nuit, à ce moment de rêverie, était qu'une
jolie femme, une femme de Paris, bien autrement belle que Mlle Kably ou
ma pauvre Victorine, verserait en ma présence ou tomberait dans quelque
grand danger duquel je la sauverais, et je devais partir de là pour
être son amant. Ma raison était une raison de chasseur.

Je l'aimerais avec tant de transport que je devais la trouver!

Cette folie, jamais avouée à personne, a peut-être duré six ans. Je
ne fus un peu guéri que par la sécheresse des dames de la cour de
Brunswick, au milieu desquelles je débutai, en novembre 1806.


[1] Le _chapitre XXXV_ est le chapitre XXX du manuscrit (fol. 550 à
579).--Ecrit à Rome, les 26, 27, 29 et 30 janvier 1836.

[2] ... _mon père me laisserait bien plus._--Variante: «_Davantage._»

[3] _Mais ce n était pas l'argent qui devait coûter à cette âme
..._--Variantes: «_Ce n'était pas là ce qui devait lui sembler
pénible_,»et: «_Ce n'était pas l'argent qui coûtait à cette âme._»

[4] ... _dans la cuisine, vis-à-vis de l'armoire de Marion ..._--Suit
un plan de la cuisine.

[5] (Non sia che un punto (_Alfieri_).--La moitié de la page a été
laissée en blanc.

[6] ... _que je crois pouvoir lui ôter le Monsieur._--On lit, en face,
au verso du fol. 555: «A placer: courses à la Grande-Chartreuse et
Sarcenas.»

[7] ... _il était vêtu d'une redingote ..._--Gros était plus que
négligé dans sa toilette; je l'ai vu lors de mon examen au cours
d'histoire ancienne, dans l'été (1797 ou 1798), avec un pantalon large
en nankin et _sans bas._ Autant que je puis m'en souvenir, il faisait
payer chaque leçon trois francs, somme énorme, si on considère la
valeur de l'argent, à Grenoble, à cette époque! (Note au crayon de R.
Colomb.)

[8] «_Citoyens, par où commençons-nous?_--Suit un plan de la salle
d'études, dans l'appartement de Gros, rue Saint-Laurent. En «C, petit
mauvais tableau, en toile cirée». A côté du plan, en «C, coupe de ce
mauvais tableau; R, rebord où il y avait de la mauvaise craie blanche
qui s'écrasait sous le doigt en écrivant sur le tableau. Je n'ai jamais
rien vu de si pitoyable.»

[9] ... _Cardan ..._--Jérôme Cardan, mathématicien italien (1501-1576),
découvrit la formule, ou du moins la démonstration, de l'équation du
troisième degré, qui a pris le nom de _formule de Cardan._

[10] ... _enfin la méthode présente._--La moitié du fol. 559 est en
blanc.

[11] ... _avec trop d'enthousiasme._--On lit en tête du fol. 561: «29
janvier 1836. Pluie et temps froid, promenade à San Pietro in Montorio,
où j'eus l'idée de _ceci_ vers 1832.»

[12] ... _qu'il faudrait perdre pour les faire couper._--La moitié de
ce fol. a été laissée en blanc. Les fol. 563 et 564 sont blancs.

[13] ... _l'exaltation espagnole à laquelle ..._--Ms.: «_Auquel._»

[14] ... _j'eus le malheur d'être sujet toute ma vie.--_En face,
au verso du fol. 571, est un plan du bois du Jardin-de-Ville. Le
bois était entouré d'une grille, et au milieu se trouvait la statue
d'Hercule.--Cette statue est placée aujourd'hui plus au nord, dans la
partie du jardin dite _Jardin Français._

[15] _Ma santé avait un besoin impérieux de repos._--En face, au verso
du fol. 572, on lit: «Rome, 28 janvier 1836. Testament: Je lègue et
donne ce _volume et les deux précédents_ de la _Vie de Henri Brulard_
à M. Abraham Constantin, chevalier de la Légion d'honneur, peintre sur
porcelaine, domicilié à Genève, et après lui, s'il n'imprime pas, à
MM. Romain Colomb, rue Godot-de-Mauroy, n° 35, à Paris, Levavasseur,
libraire, Paulin, libraire, l'un après l'autre, Philarète Chastes,
homme de lettres. Le manuscrit appartiendra à celui de ces Messieurs
qui trouvera de son intérêt de l'imprimer, en abrégé ou en totalité.
Rome, le 28 janvier 1836. H. BEYLE.»

[16] ... _la pente à_ 45 _degrés de Comboire ..._--Suit un croquis du
rocher de Comboire.



CHAPITRE XXXVI[1]


Paris


M. Rosset me déposa dans un hôtel à l'angle des rues de Bourgogne et
Saint-Dominique; on y entrait par la rue Saint-Dominique. On voulait
me mettre près de l'Ecole polytechnique, où l'on croyait que j'allais
entrer.

Je fus fort étonné du son des cloches qui sonnaient l'heure. Les
environs de Paris m'avaient semblé horriblement laids; il n'y avait
point de montagnes! Ce dégoût augmenta rapidement les jours suivants.

Je quittai l'hôtel et, par économie, pris une chambre sur le
quinconce des Invalides. Je fus un peu recueilli et guidé par les
_mathématiciens_ qui, l'année précédente, étaient entrés à l'Ecole. Il
fallut les aller voir.

Il fallut aller voir aussi mon cousin Daru.

C'était exactement la première visite que je faisais de ma vie.

M. Daru, homme du monde, âgé de quelque soixante-cinq ans, dut être
bien scandalisé de ma gaucherie et cette gaucherie dut être bien
dépourvue de grâce.

J'arrivais à Paris avec le projet arrêté d'être un séducteur de femmes,
ce que j'appellerais aujourd'hui un _Don Juan_ (d'après l'opéra de
Mozart).

M. Daru avait été longtemps secrétaire général de M. de Saint-Priest,
intendant du Languedoc, qui forme, ce me semble, sept départements
aujourd'hui. On peut avoir vu dans les histoires que le fameux
Basville[2], ce sombre tyran, avait été intendant ou plutôt roi
du Languedoc de 1685 à 1710 peut-être. C'était un pays d'Etat, ce
vestige de discussion publique et de liberté exigeait un secrétaire
général habile sous un intendant espèce de grand seigneur, comme M. de
Saint-Priest[3], qui fut peut-être intendant de 1775 à 1786.

M. Daru, sorti de Grenoble, fils d'un bourgeois prétendant à la
noblesse, mais pauvre par orgueil, comme toute ma famille, était fils
de ses œuvres, et sans voler avait peut-être réuni quatre ou cinq cent
mille francs. Il avait traversé la Révolution avec adresse, et sans
se laisser aveugler par l'amour ou la haine qu'il pouvait avoir pour
les préjugés, la noblesse et le clergé. C'était un homme sans passion
autre que l'_utile_ de la vanité ou la vanité de l'utile, je l'ai vu
trop d'en bas pour discerner lequel. Il avait acheté une maison rue de
Lille, n° 505, au coin de la rue de Bellechasse, dont il n'occupait
modestement que le petit appartement au-dessus de la porte cochère.

Le premier au fond de la cour était loué à Mme Rebuffel[4], femme d'un
négociant du premier mérite, et homme à caractère et à âme chaude,
tout le contraire de M. Daru. M. Rebuffel, neveu de M. Daru, lequel
s'accommodait, par son caractère pliant et tout à tous, de son oncle.

M. Rebuffel venait, chaque jour, passer un quart d'heure avec sa femme
et sa fille Adèle, et du reste vivait rue Saint-Denis, à sa maison
de commission (commerce), avec Mlle Barberen, son associée et sa
maîtresse, fille active, commune, de trente ou trente-cinq ans, qui
m'avait fort la mine de faire des scènes et des cornes à son amant et
de le désennuyer ferme.

Je fus accueilli avec affection et ouverture de cœur par l'excellent
M. Rebuffel, tandis que M. Daru le père me reçut avec des phrases
d'affection et de dévouement pour mon grand-père, qui me serraient le
cœur et me rendaient muet.

M. Daru était un grand et assez beau vieillard avec un grand nez, chose
assez rare en Dauphiné; il avait un œil un peu de travers et l'air
assez faux. Il avait avec lui une petite vieille toute ratatinée, toute
provinciale, qui était sa femme; il l'avait épousée jadis, à cause
de sa fortune, qui était considérable, et du reste elle n'osait pas
souffler devant lui.

Mme Daru était bonne au fond et fort polie, avec un petit air de
dignité convenable à une sous-préfète de province. Du reste, je n'ai
jamais rencontré d'être qui fût plus complètement privé du feu céleste.
Rien au monde n'aurait pu émouvoir cette âme pour quelque chose de
noble et de généreux. La prudence la plus égoïste, et dont on se
glorifie, occupe chez ces sortes d'âmes la possibilité, la place de
l'émotion colérique ou généreuse.

Cette disposition prudente, sage, mais peu aimable, formait le
caractère de son fils aîné, M. le comte Daru, ministre secrétaire
d'Etat de Napoléon, qui a tant influé sur ma vie, de Mlle Sophie,
depuis Mme de Baure, sourde, de Mme Le Brun, maintenant Mme la marquise
de Graves[5].

Son second fils, Martial Daru, n'avait ni tête, ni esprit, mais un bon
cœur; il lui était impossible de faire du mal à quelqu'un.

Madame Cambon, fille aînée de M. et de Mme Daru, avait peut-être un
caractère élevé, mais je ne fis que l'entrevoir: elle mourut quelques
mois après mon arrivée à Paris.

Est-il besoin d'avertir que j'esquisse le caractère de ces personnages
tel que je lai vu depuis? Le trait définitif, qui me semble le vrai,
m'a fait oublier tous les traits antérieurs (terme de dessin).

Je ne conserve que des images de ma première entrée dans le salon de M.
Daru.

Par exemple, je vois fort bien la petite robe d'indienne rouge que
portait une aimable petite fille de cinq ans, la petite-fille de M.
Daru et de laquelle il s'amusait, comme le vieux et ennuyé Louis XIV de
Mme la duchesse de Bourgogne. Cette aimable petite fille, sans laquelle
un silence morne eût régné souvent dans le petit salon de la rue de
Lille, était Mlle Pulchérie Le Brun (maintenant Mme la marquise de
Brossard, fort impérieuse, dit-on, avec la taille d'un tonneau[6], et
qui commande à la baguette à son mari, M. le général de Brossard, qui
commande lui-même le département de la Drôme).

M. de B..... est un panier percé qui se prétend de la plus haute
noblesse, descendant de Louis le Gros, je crois, hâbleur, finasseur,
peu délicat sur les moyens de restaurer ses finances toujours en
désarroi. Total: caractère de noble pauvre, c'est un vilain caractère
et qui s'allie d'ordinaire à beaucoup de malheurs. (J'appelle
_caractère_ d'un homme sa manière habituelle d'aller à la chasse du
bonheur, en termes plus clairs, mais moins qualificatifs, l'_ensemble
de ses habitudes morales._)

Mais je m'égare. J'étais bien loin de voir les choses, même physiques,
aussi nettement en décembre 1799. J'étais tout émotion, et cet excès
d'émotion ne m'a laissé que quelques images fort nettes, mais sans
explications des comment et des pourquoi.

Ce que je vois aujourd'hui fort nettement, et qu'en 1799 je sentais
fort confusément, c'est qu'à mon arrivée à Paris, deux grands objets de
désirs constants et passionnés tombèrent à rien, tout-à-coup. J'avais
adoré Paris et les mathématiques. Paris sans montagnes m'inspira un
dégoût si profond qu'il allait presque jusqu'à la nostalgie. Les
mathématiques ne furent plus pour moi que comme l'échafaudage du feu
de joie de la veille (chose vue à Turin, le lendemain de la Saint-Jean
1802).

J'étais tourmenté par ces changements dont je ne voyais, bien entendu,
à seize ans et demi, ni le _pourquoi_ ni le _comment._

Dans le fait, je n'avais aimé Paris que par dégoût profond pour
Grenoble.

Quant aux mathématiques, elles n'avaient été qu'un moyen. Je les
haïssais même un peu en novembre 1799, car je les craignais. J'étais
résolu à ne pas me faire examiner à Paris, comme firent les sept ou
huit élèves qui avaient remporté le premier prix, après moi, à l'Ecole
centrale, et qui tous furent reçus. Or, si mon père avait pris quelque
soin, il m'eût forcé à cet examen, je serais entré à l'Ecole, et je ne
pouvais plus _vivre à Paris en faisant des comédies._

De toutes mes passions, c'était la seule qui me restât.

Je ne conçois pas, et cette idée me vient pour la première fois
trente-sept ans après les événements, en écrivant ceci, je ne
conçois pas comment mon père ne me força pas à me faire examiner.
Probablement, il se fiait à l'extrême passion qu'il m'avait vue pour
les mathématiques. Mon père, d'ailleurs, n'était ému que de ce qui
était près de lui. J'avais cependant une peur du diable d'être forcé à
entrer à l'Ecole, et j'attendais avec la dernière impatience l'annonce
de l'ouverture des cours. En _sciences exactes_, il est impossible de
prendre un cours à la troisième leçon.

Venons aux images qui me restent.

Je me vois prenant mon dîner, seul et délaissé, dans une chambre
économique que j'avais louée sur le quinconce des Invalides, au bout,
entre l'extrémité (de ce côté du quinconce) des rues de l'Université
et Saint-Dominique, à deux pas de cet hôtel de la liste civile de
l'Empereur où je devais, quelques années plus tard, jouer un rôle si
différent.

Le profond désappointement de trouver Paris peu aimable m'avait
embarrassé l'estomac. La boue de Paris, l'absence de montagnes, la vue
de tant de gens occupés, passant rapidement dans de belles voitures à
côté de moi, comme des personnes n'ayant rien à faire, me donnaient un
chagrin profond.

Un médecin qui se fût donné la peine d'étudier mon état, assurément peu
compliqué, m'eût donné de l'émétique et ordonné d'aller tous les trois
jours à Versailles ou à Saint-Germain.

Je tombai dans les mains d'un insigne charlatan et encore plus
ignorant, c'était un chirurgien d'armée, fort maigre, établi dans
les environs des Invalides, quartier alors fort misérable, et dont
l'office était de soigner les blennorrhagies des élèves de l'Ecole
polytechnique. Il me donna des médecines noires que je prenais seul et
abandonné dans ma chambre, qui n'avait qu'une fenêtre à sept ou huit
pieds d'élévation, comme une prison. Là, je me vois tristement assis à
côté d'un petit poële de fer, ma tisane posée par terre.

Mais mon plus grand mal, en cet état, était cette idée qui revenait
sans cesse: Grand Dieu! quel mécompte! mais que dois-je donc désirer?


[1] Le _chapitre XXXVI_ est le chapitre XXXI en manuscrit (fol. 580
à 596). Ecrit du 30 janvier au 2 février 1836.--Ce chapitre commence
le livre II de la _Vie de Henri Brulard._ L'ouvrage n'ayant pas été
terminé, je n'ai pas cru devoir conserver la division primitivement
adoptée par Stendhal.

[2] ... _le fameux Basville ..._--Nicolas de Lamoignon, 2e fils du
président Guillaume de Lamoignon, prit à la mort de son père (1677)
le titre de marquis de Basville, sous lequel il est connu. Il fut
intendant du Languedoc depuis le 13 août 1685 jusqu'au mois de mai 1718.

[3] ... _M. de Saint-Priest ..._--Marie-Joseph-Emmanuel de Guignard
de Saint-Priest, né à Grenoble en 1732, obtint la survivance de
l'intendance du Languedoc en 1764. Il fut remplacé, en 1786, par
Ballainvilliers.

[4] ... _Mme Rebuffel ..._--Stendhal a écrit en surcharge: «Deruffel.»

[5] ... _Mme la marquise de Graves._--Le nom est en blanc.

[6] ... _avec la taille d'émotion un tonneau ..._--Variante: «_Grosse
comme un tonneau._»



CHAPITRE XXXVII[1]


Il faut convenir que la chûte était grande, affreuse. Et c'était un
jeune homme de seize ans et demi, une des âmes les moins raisonnables
et les plus passionnées[2] que j'aie jamais rencontrées qui l'éprouvait!

Je n'avais confiance en personne.

J'avais entendu les p[rêtres] de Séraphie et de mon père se _glorifier_
de la facilité avec laquelle ils menaient, c'est-à-dire ils trompaient,
telle personne ou telle réunion de personnes.

La r[eligion] me semblait une machine noire et puissante, j'avais
encore quelque croyance en l'en[fer], mais aucune en ses p[rêtres].
Les images de l'e[nfer] que j'avais vues dans la B[ible] in-8° reliée
en parchemin vert, avec figures, et dans les éditions du Dante de ma
pauvre mère me faisaient horreur; mais pour les p[rêtres], néant.
J'étais loin de voir ce qu'elle est en réalité, une corporation
puissante et à laquelle il est si avantageux d'être affilié, témoin mon
contemporain et compatriote le jeune Genoude qui, sans bas, m'a souvent
servi du café au café Genoude, au coin de la Grande-Rue et de la rue du
Département[3], et qui depuis vingt ans est à Paris M. de Genoude.

Je n'avais pour appui que mon bon sens et ma croyance dans l'_esprit
d'Helvétius._ Je dis _croyance_ exprès: élevé sous une machine
pneumatique, saisi d'ambition, à peine émancipé par mon envoi à l'Ecole
centrale, Helvétius ne pouvait être pour moi que _prédiction des choses
que j'allais rencontrer._ J'avais confiance dans cette vague prédiction
parce que deux ou trois petites prédictions, aux yeux de ma si courte
expérience, s'étaient vérifiées.

Je n'étais point _ficelle_, fin, méfiant, sachant me tirer avec un
excès d'adresse et de méfiance d'un marché de douze sous, comme la
plupart de mes camarades, en comptant les morceaux de cotterets
qui devaient former les _falourdes_ fournies par l'hôte, comme les
_Monval_, mes camarades, que je venais de retrouver à Paris et à
l'_Ecole_, où ils étaient depuis un an. J'étais, dans les rues de
Paris, un rêveur passionné, regardant au ciel et toujours sur le point
d'être écrasé par un cabriolet.

En un mot, _je n'étais point habile aux choses de la vie_, et par
conséquent je ne pouvais être apprécié, comme dit ce matin je ne sais
quel journal de 1836, en style de journal qui veut faire illusion sur
la[4] pensée nulle ou puérile par l'insolite du style.

Voir cette vérité sur mon compte eût été être habile aux choses de la
vie.

Les Monval me donnaient des avis fort sages, tendant à ne pas me
laisser voler deux ou trois sous par jour, et leurs idées me faisaient
horreur, ils devaient me trouver un imbécile sur le chemin des
Petites-Maisons. Il est vrai que, par orgueil, j'exprimais peu mes
idées[5]. Il me semble que ce furent les _Monvaux_, ou d'autres élèves
arrivés un an auparavant à l'Ecole, qui me procurèrent ma chambre et
mon médecin à bon marché.

Fut-ce Sinard? Etait-il mort de la poitrine à Grenoble un an avant, ou
n'y mourut-il qu'un an ou deux ans après?

Au milieu de ces amis, ou plutôt de ces enfants remplis de bon sens
et disputant trois sous par jour à l'hôte qui sur chacun de nous,
pauvres diables, gagnait peut-être légitimement huit sous par jour et
en volait trois, total: onze sous, j'étais _plongé dans des extases
involontaires, dans des rêveries interminables, dans des inventions
infinies_ (comme dit le journal _avec importance_[6]).

J'avais ma liste des liens combattant les passions, par exemple:
_prêtre et amour, père et amour de la Patrie_, ou _Brutus_, qui me
semblait la clef du sublime en littérature. Cela était tout-à-fait
inventé par moi. Je l'ai oublié depuis vingt-six ans peut-être, il faut
que j'y revienne.

J'étais, constamment, profondément ému. Que dois-je donc aimer, si
Paris ne me plaît pas? Je me répondais: «Une charmante femme versant à
dix pas de moi; je la relèverai, et nous nous adorerons, elle connaîtra
mon âme et verra combien je suis différent des _Monvaux._»

Mais cette réponse, étant du plus grand sérieux, je me la faisais deux
ou trois fois le jour, et surtout à _la tombée de la nuit_, qui souvent
pour moi est encore un moment d'émotion tendre, je suis disposé à
embrasser ma maîtresse les larmes aux yeux (quand j'en ai).

Mais j'étais un être constamment ému et ne songeant jamais que dans de
rares moments de colère a empêcher notre hôtesse de me voler trois sous
sur les _falourdes_.

Oserai-je le dire? Mais peut-être c'est faux, _j'étais un poète._ Non
pas, il est vrai, comme cet aimable abbé Delille que je connus deux ou
trois ans après par Cheminade (rue des Francs-Bourgeois, au Marais),
mais comme le Tasse, comme un centième du Tasse, excusez l'orgueil. Je
n'avais pas cet orgueil en 1799, je ne savais pas faire un vers. Il n'y
a pas quatre ans que je me dis qu'en 1799 j'étais bien près d'être un
poète. Il ne me manquait que l'audace d'écrire, qu'une _cheminée_ par
laquelle le _génie_ pût s'échapper.

Après _poète_ voici le _génie_, excusez du peu.

«_Sa sensibilité est devenue trop vive: ce qui ne fait qu'effleurer
les autres, le blesse jusqu'au sang._»Tel j'étais en 1799, tel je
suis encore en 1836, mais j'ai appris à cacher tout cela sous l'ironie
imperceptible au vulgaire, mais que Fiore a fort bien devinée.

«Les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et
disproportionnées, ses enthousiasmes excessifs l'égarent, ses
sympathies sont trop vraies[7], _ceux qu'il plaint souffrent moins que
lui._»

Ceci est à la lettre pour moi. (A l'emphase et à l'importance près
(_self importance_), ce journal a raison.)

Ce qui fait marquer ma différence avec les niais importants du journal,
et _qui portent leur tête comme un saint-sacrement_, c'est que je n'ai
jamais cru que la société me dût la moindre chose, Helvétius me sauva
de cette énorme sottise. _La société paie les services qu'elle voit._

L'erreur et le malheur du Tasse fut de se dire: «Comment! toute
l'Italie, si riche, ne pourra pas faire une pension de deux cents
sequins (2.300 francs) à son poète!»

J'ai lu cela dans une de ses lettres.

Le Tasse ne voyait pas, faute d'Helvétius, que les cent hommes qui,
sur dix millions, comprennent _le beau_ qui n'est pas imitation ou
perfectionnement du _beau_ déjà compris par le vulgaire, ont besoin
de vingt ou trente ans pour persuader aux vingt mille âmes, les plus
sensibles après les leurs, que ce nouveau beau est réellement beau.

J'observerai qu'il y a exception quand l'esprit de parti s'en mêle.
M. de Lamartine a fait peut-être en sa vie deux cents beaux vers. Le
parti ultra, vers 1818, étant accusé de bêtise (on les appelait M. de
la Jobardière), sa vanité blessée vanta l'œuvre d'un noble avec la
force de l'irruption d'un lac orageux qui renverse[8] sa digue[9].

Je n'ai donc jamais eu l'idée que les hommes fussent injustes envers
moi. Je trouve souverainement ridicule le malheur de tous nos
soi-disant poètes, qui se nourrissent de cette idée et qui blâment les
contemporains de Cervantès et du Tasse.

Il me semble que mon père me donnait alors cent francs par mois, ou
cent cinquante francs. C'était un trésor, je ne songeais nullement à
manquer d'argent, par conséquent, je ne songeais nullement à l'argent.

Ce qui me manquait, c'était un cœur aimant, c'était une femme.

Les filles me faisaient horreur. Quoi de plus simple que de faire comme
aujourd'hui, prendre une jolie fille pour un louis, rue des Moulins?

Les louis ne me manquaient pas. Sans doute mon grand-père et ma
grand'tante Elisabeth m'en avaient donné, et je ne les avais
certainement pas dépensés. Mais le sourire d'un cœur aimant! mais
le regard de Mlle Victorine Bigillion!

Tous les contes gais, exagérant la corruption et l'avidité des filles,
que me faisaient les mathématiciens faisant fonctions d'amis autour de
moi, me faisaient mal au cœur.

Ils parlaient des _pierreuses_, des filles à deux sous, sur les pierres
de taille, à deux cents pas de la porte de notre chétive maison[10].

Un cœur ami, voilà ce qui me manquait. M. Sorel[11] m'invitait à
dîner quelquefois, M. Daru aussi, je suppose, mais je trouvais ces
hommes si loin de mes extases sublimes, j'étais si timide par vanité,
surtout avec les femmes, que je ne disais rien.

_Une femme_? _une fille_? dit Chérubin. A la beauté près, j'étais
Chérubin, j'avais des cheveux noirs très frisés et des yeux dont le feu
faisait peur.

_L'homme que j'aime_, ou: _Mon amant est laid, mais personne ne lui
reproche sa laideur, il a tant d'esprit!_ Voilà ce que disait, vers ce
temps, Mlle Victorine Bigillion à Félix Faure, qui ne sut
que longues années après de qui il s'agissait.

Il tourmentait un jour sa jolie voisine, Mlle Victorine
Bigillion, sur son indifférence. Il me semble que Michel ou Frédéric
Faure, ou lui Félix, voulait faire la cour à Mlle Victorine.

(Félix Faure, pair de France, Premier Président de la Cour royale de
Grenoble, être plat et _physique usé._)

Frédéric Faure, Dauphinois fin, exempt de toute générosité, de
l'esprit, mort capitaine d'artillerie à Valence.

Michel, encore plus fin, encore plus Dauphinois, peut-être peu brave,
capitaine de la garde impériale, connu par moi à Vienne en 1809,
directeur du dépôt de mendicité à Saint-Robert, près Grenoble (dont
j'ai fait M. Valenod dans le _Rouge_).

Bigillion, excellent cœur, honnête homme, fort économe, greffier en
chef du Tribunal de première instance, s'est tué vers 1827, ennuyé, je
crois, d'être cocu, mais sans colère contre sa femme.

Je ne veux pas me peindre comme un amant malheureux à mon arrivée à
Paris, en novembre 1799, ni même comme un amant. J'étais trop occupé du
monde et de ce que j'allais faire dans ce monde si inconnu pour moi.

Ce problème était ma maîtresse, de là mon idée que l'amour, avant un
état et le début dans le monde, ne peut pas être dévoué et entier comme
l'amour chez un être qui se figure savoir ce que c'est que le monde.

Cependant, souvent je rêvais avec transport à nos montagnes du
Dauphiné; et Mlle Victorine passait plusieurs mois, chaque
année, à la Grande-Chartreuse, où ses ancêtres avaient reçu saint Bruno
en 1100. La Grande-Chartreuse était la seule montagne que je connusse.
Il me semble que j'y étais déjà allé une ou deux fois avec Bigillion et
Rémy.

J'avais un souvenir tendre de Mlle Victorine, mais je ne
doutais pas un instant qu'une jeune fille de Paris ne lui fût cent
fois supérieure. Toutefois, le premier aspect de Paris me déplaisait
souverainement[12].

Ce déplaisir profond, ce désenchantement, réunis à un exécrable
médecin, me rendirent, ce me semble, assez malade. Je ne pouvais plus
manger.

M. Daru me fit-il soigner dans cette première maladie?

Tout-à-coup, je me vois dans une chambre, au troisième étage, donnant
sur la rue du Bac; on entrait dans ce logement par le passage
Sainte-Marie, aujourd'hui si embelli et si changé. Ma chambre était une
mansarde et le dernier étage de l'escalier, indigne[13].

Il faut que je fusse bien malade, car M. Daru père m'amena le fameux
docteur Portai, dont la figure m'effraya. Elle avait l'air de se
résigner en voyant un cadavre. J'eus une garde, chose bien nouvelle
pour moi.

J'ai appris depuis que je fus menacé d'une hydropisie de poitrine.
J'eus, je pense, du délire, et je fus bien trois semaines ou un mois au
lit.

Félix Faure venait me voir, ce me semble. Je crois qu'il m'a conté et,
en y pensant, j'en suis sûr, que, dans le délire, je l'exhortais, lui
qui faisait fort bien des armes, à retourner à Grenoble et appeler
en duel ceux qui se moqueraient de nous parce que nous n'étions pas
entrés à l'Ecole polytechnique. Si je reparle jamais à ce juge des
prisonniers d'avril, lui faire des questions sur notre vie de 1799.
Cette âme froide, timide et égoïste doit avoir des souvenirs exacts,
d'ailleurs il doit être de deux ans plus âgé que moi et être né vers
1781[14].

Je vois deux ou trois images de la convalescence.

Ma garde-malade me faisait le pot-au-feu, près de ma cheminée, ce qui
me semblait bas, et l'on me recommandait fort de ne pas prendre froid;
comme j'étais souverainement ennuyé d'être au lit, je prenais garde aux
recommandations. Les détails de vie physique de Paris me choquaient.

Sans aucun intervalle, après la maladie, je me vois logé dans une
chambre au second étage de la maison de M. Daru, rue de Lille (ou
de Bourbon, quand il y a des Bourbons en France), n° 505[15]. Cette
chambre donnait sur quatre jardins, elle était assez vaste, un peu
en mansarde; le ...[16] entre les deux fenêtres était incliné à
quarante-cinq degrés.

Cette chambre me convenait fort. Je pris un cahier de papier pour
écrire des comédies.

Ce fut à cette époque, je crois, que j'osai aller chez M. Cailhava pour
acheter un exemplaire de son _Art de la comédie_, que je ne trouvais
chez aucun libraire. Je déterrai ce vieux garçon dans une chambre du
Louvre, je crois. Il me dit que son livre était mal écrit, ce que je
niai bravement. Il dut me prendre pour un fou.

Je n'ai jamais trouvé qu'une idée dans ce diable de livre, et encore
elle n'était pas de Cailhava, mais bien de Bacon. Mais n'est-ce rien
qu'une idée, dans un livre? Il s'agit de la définition du rire.

Ma cohabitation passionnée avec les mathématiques m'a laissé un amour
fou pour les bonnes _définitions_, sans lesquelles il n'y a que des à
peu près[17].


[1] Le _chapitre XXXVII_ est le chapitre XXXII du manuscrit (fol. 597
à 618). Ecrit à Rome, les 2 et 3 février 1836. Stendhal note, le 2
février, une «pluie infâme».

[2] ... _une des âmes les moins raisonnables et les plus passionnées
..._--Variante: «_Susceptibles d'émotion._»

[3] ... _la rue du Département ..._--Place Saint-André. (Note au crayon
de R. Colomb.)--Voir notre plan de Grenoble en 1793.

[4] ... _qui veut faire illusion sur la pensée ..._--Variante: «_Qui
veut remplacer la ..._»

[5] ... _j'exprimais peu mes idées._--Variante: «_Je me communiquais
peu. _»

[6] ... (_comme dit le journal_ avec importance)._--Chatterton_ de M.
de Vigny, p. 9 (Note de Stendhal.)

[7] ... _ses sympathies sont trop vraies ..._--Variante: «_Vives._»

[8] ... _l'irruption d'un lac orageux qui renverse ..._-Variante:
«_D'un torrent qui emporte ..._»

[9] ... _sa digue._--Vrai. Le pouvoir déclare qu'il est étranger à
l'intelligence, dont il a ombrage. (Note de Stendhal.)

[10] ... _à deux cents pas de la porte de notre chétive maison._--En
face du texte est un plan du quartier habité par Stendhal, entre la rue
Saint-Dominique, l'esplanade des Invalides et la Seine. La maison qu'il
habitait était située sur l'esplanade, entre les rues Saint-Dominique
et de l'Université. Stendhal remarque dans une note: «Peut-être notre
maison garnie était-elle entre la me Saint-Dominique et la rue de
Grenelle.»

[11] _M. Sorel ..._--Le même que Stendhal a appelé Rosset et qui l'a
accompagné dans son voyage de Grenoble à Paris.

[12] ... _me déplaisait souverainement._--Un tiers du feuillet 613
environ a été laisse en blanc par Stendhal.

[13] _Ma chambre était une mansarde ..._--En face de son texte,
Stendhal a encore dessiné un plan du quartier où se trouvait la maison
garnie habitée par lui, sur l'esplanade des Invalides, entre la rue
de Grenelle et la rue Saint-Dominique. Stendhal note à ce sujet:
«Mon premier logement. Les habitants étaient des élèves de l'Ecole
polytechnique.»--Dans le texte même, Stendhal a figuré un plan de sa
chambre chez les Daru. En «A, lit où je faillis mourir»; en «F, fenêtre
en mansarde sur la rue du Bac».--Ce plan est à nouveau reproduit un peu
plus loin. Il est accompagné d'un détail de l'entrée du logement sur le
«passage Sainte-Marie, tel qu'il était en 1799».

[14] ... _il doit être de deux ans plus âgé que moi et être né vers_
1781.--Félix Faure était né à Grenoble le 18 août 1780.

[15] ... _la maison de M. Daru, rue de Lille ..., n°_ 505.--Ce n° 505
ne me paraît pas possible dans une rue composée, en grande partie,
d'hôtels. (Note au crayon de R. Colomb.)

[16] ... _le ... entre les deux fenêtres ..._--Le mot est en blanc dans
le manuscrit.

[17] ... _il n'y a que des à peu près._--Travail: le 2 février 1836,
pluie infâme; de midi à 3 heures, écrit 26 pages et parcouru 50 pages
de _Chatterton._ Diri et Sandre, pas pu finir _Chatterton._

Dieu! Que Diri est bête! Quel animal! prenant tout en mal.]

3 février 1836. Ce soir, le _Barbier_ à Valle, avec une comédie de
Scribe par Bettini. (Notes de Stendhal.)]



CHAPITRE XXXVIII[1]


Mais une fois l'art de la comédie sur ma table[2], j'agitai
sérieusement cette grande question: devais-je me faire compositeur
d'opéras, comme Grétry? ou faiseur de comédies?

A peine je connaissais les notes (M. Mention m'avait renvoyé comme
indigne de jouer du violon), mais je me disais: les notes ne sont que
l'art d'écrire les idées, l'essentiel est d'en avoir. Et je croyais
en avoir. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que je le crois encore
aujourd'hui, et je suis souvent fâché de n'être pas parti de Paris pour
être laquais de Paisiello à Naples.

Je n'ai aucun goût pour la musique purement instrumentale, la musique
même de la Chapelle Sixtine et du chœur du chapitre de Saint-Pierre
ne me fait aucun plaisir (rejugé ainsi le.. janvier 1836, jour de la
Catedra de San-Pietro).

La seule mélodie vocale me semble le produit du génie. Un sot a beau
se faire savant, il ne peut, suivant moi, trouver un beau chant, par
exemple: _Se amor si gode in pace_ (premier acte et peut-être première
scène du _Matrimonio segreto_).

Quand un homme de génie se donne la peine d'étudier la mélodie, il
arrive à la belle instrumentation du quartetto de _Bianca e Faliero_
(de Rossini) ou du duo d'_Armide_, du même.

Dans les beaux temps de mon goût pour la musique, à Milan, de 1814 à
1821, quand le matin d'un opéra nouveau j'allais retirer mon libretto
à la _Scala_, je ne pouvais m'empêcher en le lisant d'en faire toute
la musique, de chanter les airs et les duos. Et oserai-je le dire?
quelquefois, le soir, je trouvais ma mélodie _plus noble_ et _plus
tendre_ que celle du maëstro.

Comme je n'avais et je n'ai absolument aucune science, aucune manière
de fixer la mélodie sur un morceau de papier, pour pouvoir la corriger
sans crainte d'oublier la cantilène primitive, cela était comme
la première idée d'un livre qui me vient. Elle est cent fois plus
intelligible qu'après l'avoir travaillée.

Mais enfin cette première idée, c'est ce qui ne se trouve jamais dans
les livres des écrivains médiocres. Leurs phrases les plus fortes me
semblent comme le _trait de Priam, sine ictu._

Par exemple, j'ai fait, ce me semble, une charmante mélodie (et j'ai vu
l'accompagnement) pour ces vers de La Fontaine (critiqués par M. Nodier
comme peu pieux, mais vers 1820, sous les B[ourbon]s):

    Un mort s'en allait tristement
    S'emparer de son dernier gîte,
    Un curé s'en allait gaiement
    Enterrer ce mort au plus vite.

C'est peut-être la seule mélodie que j'aie faite sur des paroles
françaises. J'ai horreur de l'obligation de prononcer _gî-teu, vi-teu._
Le Français me semble avoir le métalent le plus marqué pour la musique.

Comme l'Italien a le métalent le plus étonnant pour la danse.

       *       *       *       *       *

Quelquefois, disant des bêtises exprès avec moi-même, pour me faire
rire, pour fournir des plaisanteries au parti contraire (que souvent je
sens parfaitement en moi), je me dis: Mais comment aurais-je du talent
pour la musique à la Cimarosa, étant Français?

Je réponds: par ma mère, à laquelle je ressemble, je suis peut-être de
sang italien. Le Gagnoni qui se sauve à Avignon après avoir assassiné
un homme en Italie, s'y maria peut-être avec la fille d'un Italien
attaché au vice-légat.

Mon grand-père et ma tante Elisabeth avaient évidemment une figure
italienne, le nez aquilin, etc.

Et actuellement que cinq ans de séjour continu à R[ome] m'ont fait
pénétrer davantage dans la connaissance de la structure physique des
Romains, je vois que mon grand-père avait exactement la taille, la
tête, le nez romains.

Bien plus, mon oncle Romain Gagnon avait une tête évidemment presque
Romaine, au teint près[3], qu'il avait fort beau.

Je n'ai jamais vu un beau chant trouvé par un Français, les plus beaux
ne s'élevant pas au-dessus du caractère grossier qui convient au chant
_populaire_, c'est-à-dire qui doit plaire à tous; tel est:

    Allons, enfants de la patrie...

de Rouget de Liste, capitaine, chant trouvé en une nuit, à Strasbourg.

Ce chant me semble extrêmement supérieur à tout ce qu'a jamais fait une
tête française, mais, par son genre, nécessairement inférieur à:

    _Là, ci darem la mono,
    Là, mi dirai di si..._

de Mozart[4].

J'avouerai que je ne trouve parfaitement beaux que les chants de ces
deux seuls auteurs: Cimarosa et Mozart, et l'on me pendrait plutôt que
de me faire dire avec sincérité lequel je préfère à l'autre.

Quand mon mauvais sort m'a fait connaître deux salons ennuyeux, c'est
toujours celui d'où je sors qui me semble le plus pesant.

Quand je viens d'entendre Mozart ou Cimarosa, c'est toujours le dernier
entendu qui me semble peut-être un peu préférable à l'autre.

Paisiello me semble de la piquette assez agréable et que l'on peut même
rechercher et boire avec plaisir, dans les moments où l'on trouve le
vin trop fort.

J'en dirai autant de quelques airs de quelques compositeurs inférieurs
à Paisiello, par exemple: _Senza spose non mi lasciate, signor
governatore_ (je ne me souviens pas des vers) des _Cantatrici Villane_,
de Fioravanti.

Le mal de cette piquette, c'est qu'au bout d'un moment on la trouve
plate. Il n'en faut boire qu'un verre[5].

Presque tous les auteurs sont vendus à la religion quand ils écrivent
sur les races d'hommes. Le très petit nombre des gens de bonne foi
confond les faits prouvés avec les suppositions. C'est quand une
science commence qu'un homme qui n'en est pas, comme moi, peut hasarder
d'en parler.

Je dis donc que c'est en vain qu'on demanderait à un chien de chasse
l'esprit d'un barbet, ou à un barbet de faire connaître que six heures
auparavant un lièvre a passé par ici.

Il peut y avoir des exceptions individuelles, mais la vérité générale
c'est que le barbet et le chien de chasse ont chacun leur talent.

Il est probable qu'il en est de même des races d'hommes.

Ce qui est certain, observé par moi et par Constantin[6], c'est que
nous avons vu toute une société romaine ( ...[7], vu en 1834, je crois)
qui s'occupe exclusivement de musique et qui chante fort bien les
finales de la _Sémiramide_ de Rossini et la musique la plus difficile,
valser toute une soirée sur de la musique de contredanse, à la vérité
mal jouée quant à la mesure. Le Romain, et même l'Italien en général, a
le métalent le plus marqué pour la danse.

J'ai mis la charrue devant les bœufs, exprès pour ne pas révolter
les Français de 1880, quand j'oserai leur faire lire que rien n'était
égal au métalent de leurs aïeux de 1830 pour juger de la musique
chantée ou l'exécuter.

Les Français sont devenus savants en ce genre depuis 1820, mais
toujours barbares au fond, je n'en veux pour preuve que le succès de
_Robert le Diable_, de Meyerbeer.

Le Français est moins insensible à la musique allemande, Mozart excepté.

Ce que les Français goûtent dans Mozart, ce n'est pas la nouveauté
terrible du chant par lequel Leporello invite la statue du commandeur
à souper, c'est plutôt l'accompagnement. D'ailleurs, on a dit à cet
être, _vaniteux_ avant tout et par-dessus tout, que ce _duo_ ou _trio_
est sublime.

Un morceau de rocher chargé de fer, que l'on aperçoit à la surface du
terrain, fait penser qu'en creusant un puits et des galeries profondes
on parviendra à trouver une quantité de métal satisfaisante, peut-être
aussi on ne trouvera rien.

Tel j'étais pour la musique en 1799. Le hasard a fait que j'ai cherché
à noter les sons de mon âme par des pages imprimées. La paresse et le
manque d'occasion d'apprendre le physique, le bête de la musique, à
savoir jouer du piano et noter mes idées, ont beaucoup de part à cette
détermination qui eût été tout autre, si j'eusse trouvé un oncle ou
une maîtresse aimant la musique. Quant à la passion, elle est restée
entière.

Je ferais dix lieues à pied par la crotte, la chose que je déteste le
plus au monde, pour assister à une représentation de _Don Juan_ bien
joué. Si l'on prononce un mot italien de _Don Juan_, sur-le-champ le
souvenir tendre de la musique me revient et s'empare de moi.

       *       *       *       *       *

Je n'ai qu'une objection, mais peu intelligible: la musique me
plaît-elle comme _signe_, comme souvenir du bonheur de la jeunesse, ou
_par elle-même?_

Je suis pour ce dernier avis. _Don Juan_ me charmait avant d'entendre
Bonoldi s'écrier (à la Scala, à Milan) par sa petite fenêtre:

    _Falle passar avanti,
    Di che ci fan onore?_

Mais ce sujet est délicat, j'y reviendrai quand je m'engouffrerai dans
les discussions sur les arts pendant mon séjour à Milan, si passionné
et, je puis dire, au total, la _fleur de ma vie_ de 1814 à 1821.

L'air: «_Tra quattro muri_», chanté par Mme Festa, me
plaît-il comme signe, ou par son mérite intrinsèque?

«_Per te ogni mese un pajo_», des _Pretendenti delusi_, ne me
ravit-il pas comme signe?

Oui, j'avoue le _signe_ pour ces deux derniers, aussi ne les vanté-je
jamais comme des chefs-d'œuvre. Mais je ne crois pas du tout au
signe pour le _Matrimonio segreto_, entendu soixante ou cent fois à
l'Odéon par Mme Barilli; était-ce en 1803 ou 1810[8]?

Certainement, aucun _opera d'inchiostro_, aucun ouvrage de littérature,
ne me fait un plaisir aussi vif que _Don Juan._

La feuille quatorzième de la nouvelle édition de de Brosses, lue
dernièrement, en janvier 1836, en a toutefois beaucoup approché.

Une grande preuve de mon amour pour la musique, c'est que
l'opéra-comique de Feydeau m'_aigrit._

Maître de la loge de ma cousine de Longueville[9], je n'ai pu y subir
qu'une demi-représentation. Je vais à ce théâtre tous les deux ou
trois ans, vaincu par la curiosité, et j'en sors au second acte, comme
le Vicomte. (Le Vicomte, indigné, sortait au second acte, aigri pour
toute la soirée.)

L'opéra français m'a aigri encore plus puissamment jusqu'en 1830, et
m'a encore complètement déplu en 1833, avec Moncrif et Mme
Damoreau.

Je me suis étendu, puisqu'on est toujours mauvais juge des passions
ou goûts qu'on a, surtout quand ces goûts sont de bonne compagnie. Il
n'est pas de jeune homme affecté du faubourg Saint-Germain, comme M.
de Blancmesnil, par exemple, qui ne se dise fou de la musique. Moi,
j'abhorre tout ce qui est _romance française._ Le _Panseron_[10] me met
en fureur, il me fait haïr ce que j'aime à la passion.

La bonne musique me fait rêver avec délices à ce qui occupe mon cœur
dans le moment. De là, les moments délicieux que j'ai trouvés à la
Scala, de 1814 à 1821.


[1] Le _chapitre XXXVIII_ est le chapitre XXXIII du manuscrit (fol.
619 à 635). Ecrit a Rome, du 3 au 5 février 1836. Stendhal note le 3
février: «Pluie infâme et sirocco donnant mal à la tête»; le 4 février,
«pluie continue; le Tibre monte au tiers de l'inscription sous le pont
Saint-Ange»; le 5 février, «vu le Tibre».

[2] _Mais une foie l'art de la comédie sur ma table ..._--Suit un plan
de la chambre de Stendhal. Sa table est près de l'une des deux fenêtres.

[3] ... _au teint près ..._--Ms.: «_Presque._»

[4] ... _Mozart._--_Don Juan._

[5] _Il n'en faut boire qu'un verre._--Une partie du fol. 626 a été
laissée en blanc.

[6] ... _observé par moi et par Constantin ..._--Abraham Constantin,
peintre sur porcelaine, ami de Stendhal, auquel est légué, dans les
divers testaments de l'auteur, le manuscrit de la _Vie de Henri
Brulard._

[7] ... _nous avons vu toute une société romaine ..._--Trois noms
abrégés et illisibles.

[8] ... _entendu soixante ou cent fois à l'Odéon par Mme Barilli
..._--Mme Barilli chantait à l'Odéon en 1810. (Note au crayon de R.
Colomb.)

[9] ... _ma cousine de Longueville ..._--Ce nom a été rayé au crayon.

[10] ... _comme M. de Blancmesnil ... Le_ Panseron ...--Les mots
_Blancmesnil_ et _Panseron_ ont été rayés au crayon.



CHAPITRE XXXIX[1]


Ce n'était rien que de loger chez M. Daru, il fallait y dîner, ce qui
m'ennuyait mortellement.

La cuisine de Paris me déplaisait presque autant que son manque de
montagnes, et apparemment par la même raison. Je ne savais ce que
c'était que manquer d'argent. Pour ces deux raisons, rien ne me
déplaisait comme ces dîners dans l'appartement exigu de M. Daru.

Comme je l'ai dit, il était situé sur la porte cochère[2].

C'est dans ce salon et cette salle-à-manger que j'ai cruellement
souffert, en recevant cette éducation _des autres_ à laquelle mes
parents m'avaient si judicieusement soustrait.

Le genre poli, cérémonieux, accomplissant scrupuleusement toutes les
convenances, me manquant encore aujourd'hui, me glace et me réduit
au silence. Pour peu que l'on y ajoute la nuance religieuse et la
déclamation sur les grands principes de la morale, je suis mort.

Que l'on juge de l'effet de ce venin en janvier 1800, quand il était
appliqué sur des organes tout neufs et dont l'extrême attention n'en
laissait pas perdre une goutte.

J'arrivais dans le salon à cinq heures et demie; là, je frémissais en
songeant à la nécessité de donner la main à Mlle Sophie ou à
Mme Cambon, ou à Mme Le Brun, ou à Mme
Daru elle-même, pour aller à table.

(Mme Cambon succomba peu à peu à une maladie qui, dès lors,
la rendait bien jaune. Mme Le Brun est marquise en 1836;
il en est de même de Mlle Sophie, devenue Mme
de Baure. Nous avons perdu depuis longues années Mme Daru
la mère et M. Daru le père. Mlle Pulchérie Le Brun est
Mme la marquise de Brossard en 1836. MM. Pierre et Martial
Daru sont morts, le premier vers 1829, le second deux ou trois ans plus
tôt. Mme Le Brun = Mme la marquise de Graves,
ancien ministre de la Guerre[3].)

A table, placé au point H[4], je ne mangeais pas un morceau qui me
[plût][5]. La cuisine parisienne me déplaisait souverainement, et
me déplaît encore après tant d'années. Mais ce désagrément n'était
rien à mon âge, je l'éprouvais bien quand je pouvais aller chez un
restaurateur.

C'était la contrainte morale qui me tuait.

Ce n'était pas le sentiment de l'injustice et de la haine contre ma
tante Séraphie, comme à Grenoble.

Plût à Dieu que j'en eusse été quitte pour ce genre de malheur! C'était
bien pis: c'était le sentiment continu des choses que je voulais faire
et auxquelles je ne pouvais atteindre.

Qu'on juge de l'étendue de mon malheur! Moi qui me croyais à la fois
un Saint-Preux et un Valmont (des _Liaisons Dangereuses_, imitation de
_Clarisse_, qui est devenu le bréviaire des provinciaux), moi qui, me
croyant une disposition infinie à aimer et à être aimé, croyais que
l'occasion seule me manquait, je me trouvais inférieur et gauche en
tout dans une société que je jugeais triste et maussade; qu'aurait-ce
été dans un salon aimable!

       *       *       *       *       *

C'était donc là ce Paris que j'avais tant désiré!

Je ne conçois pas aujourd'hui comment je ne devins pas fou du 10
novembre 1799 au 20 août [1800] à peu près, que je partis pour Genève.

Je ne sais pas si, outre le dîner, je n'étais pas encore obligé
d'assister au déjeuner.

Mais comment faire concevoir ma folie? Je me figurais la société
uniquement et absolument par les _Mémoires secrets_ de Duclos, les
trois ou sept volumes de Saint-Simon alors publiés, et les romans.

Je n'avais vu le monde, et encore par le cou d'une bouteille, que chez
madame de Montmort, l'original de la madame de Merteuil des _Liaisons
dangereuses._ Elle était vieille maintenant, riche et boiteuse. Cela,
j'en suis sûr; quant au moral, elle s'opposait à ce que l'on ne me
donnât qu'une moitié de noix confite; quand j'allais chez elle au
_Chevallon_[6], elle m'en faisait toujours donner une tout entière.
«Cela fait tant de peine aux enfants!» disait-elle. Voilà tout ce que
j'ai vu de moral. Mme de Montmort avait loué ou acheté la
maison des _Drevon_, jeunes gens de plaisir, intimes de mon oncle R.
Gagnon, et qui s'étaient à peu près ruinés[7].

Le détail original de madame de Merteuil est peut-être déplacé ici,
mais j'ai voulu faire voir par l'anecdote de la noix confite ce que je
connaissais du monde.

       *       *       *       *       *

Ce n'est pas tout, il y a bien pis. Je m'imputais à honte, et presque
à crime, le silence qui régnait trop souvent à la cour d'un vieux
bourgeois despote et ennuyé tel qu'était M. Daru le père.

C'était là mon principal chagrin. Un homme devait être, selon moi,
amoureux passionné et, en même temps, portant la joie et le mouvement
dans toutes les sociétés où il se trouvait.

Et encore cette joie universelle, cet art de plaire à tous, ne
devaient pas être fondés sur l'art de flatter les goûts et les
faiblesses de tous, je ne me doutais pas de tout ce côté de l'art de
plaire qui m'eût probablement révolté; l'amabilité que je voulais était
la joie pure de Shakespeare dans ses comédies, l'amabilité qui règne à
la cour du duc exilé dans la forêt des Ardennes.

Cette amabilité pure et aérienne à la cour d'un vieux préfet libertin,
et ennuyé, et dévot, je crois!!!

L'absurde ne peut pas aller plus loin, mais mon malheur, quoique fondé
sur l'_absurde_, n'en était pas moins fort réel.

Ces silences, quand j'étais dans le salon de M. Daru, me désolaient.

Qu'étais-je dans ce salon? Je n'y ouvrais pas la bouche, à ce que m'a
dit depuis Mme Lebrun, marquise de Graves[8]. Mme la
comtesse d'Ornisse[9] m'a dit dernièrement que Mme Le Brun
a de l'amitié pour moi; lui demander quelques éclaircissements sur
la figure que je faisais dans le salon de M. Daru à cette première
apparition, au commencement de 1800[10].

       *       *       *       *       *

Je mourais de contrainte, de désappointement, de mécontentement de
moi-même. Qui m'eût dit que les plus grandes joies de ma vie devaient
me tomber dessus cinq mois après!

Tomber est le mot propre, cela me tomba du ciel, mais toutefois cela
venait de mon âme, elle était aussi ma seule ressource pendant les
quatre ou cinq mois que j'habitai la chambre chez M. Daru le père.

Toutes les douleurs du salon et de la salle-à-manger disparaissaient
quand, seul dans ma chambre sur les jardins, je me disais: «Dois-je
me faire compositeur de musique, ou bien faire des comédies, comme
Molière?»Je sentais, bien vaguement il est vrai, que je ne
connaissais assez ni le monde ni moi-même pour me décider[11].

J'étais distrait de ces hautes pensées par un autre problème beaucoup
plus terrestre et bien autrement prenant. M. Daru, cet homme exact, ne
comprenait pas pourquoi je n'entrais pas à l'Ecole polytechnique ou, si
cette année était perdue, pourquoi je ne continuais pas mes études pour
me présenter aux examens de la saison suivante, septembre 1800.

Ce vieillard sévère me faisait entendre avec beaucoup de politesse et
de mesure qu'une explication entre nous à cet égard était nécessaire.
C'étaient premièrement cette mesure et cette politesse si nouvelle pour
moi, qui m'entendais appeler Monsieur par ce parent pour la première
fois de ma vie, qui mettaient aux champs ma timidité et mon imagination
folles[12].

J'explique cela maintenant. Je voyais fort bien la question au fond,
mais ces préparations polies et insolites me faisaient soupçonner des
abîmes inconnus et effroyables dont je ne pourrais me tirer. Je me
sentais terrifié par les façons diplomatiques de l'habile ex-préfet,
auxquelles j'étais bien loin alors de pouvoir donner leurs noms
propres. Tout cela me rendait incapable de soutenir mon opinion de vive
voix.

L'absence complète de collège faisait de moi un enfant de dix ans pour
mes rapports avec le monde. Le seul aspect d'un personnage si imposant
et qui faisait trembler tout le monde chez lui, à commencer par sa
femme et son fils aîné, me parlant tête-à-tête et la porte fermée,
me mettait dans l'impossibilité de dire deux mots de suite. Je vois
aujourd'hui que cette figure de M. Daru père, avec un œil un peu de
travers, était exactement pour moi

          _Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate._

Ne pas la voir était le plus grand bonheur qu'elle pût me donner.

Le trouble extrême chez moi détruit la mémoire. Peut-être M. Daru
le père m'avait-il dit quelque chose comme: «Mon cher cousin, il
conviendrait de prendre un parti d'ici à huit jours.»

Dans l'excès de ma timidité, de mon angoisse et de mon _désarroi_,
comme on dit à Grenoble, et comme je disais alors, il me semble que
j'écrivis d'avance la conversation que je voulais avoir avec M. Daru.

Je ne me rappelle qu'un seul détail de cette terrible entrevue. Je dis,
en termes moins clairs:

«Mes parents me laissent à peu près le maître du parti à prendre.

--Je ne m'en aperçois que trop», répondit M. Daru, avec une intonation
riche de sentiment et qui me frappa fort chez un homme si plein de
mesure et d'habitudes périphrasantes et diplomatiques.

Ce mot me frappa; tout le reste est oublié.

J'étais fort content de ma chambre sur les jardins, entre les rues de
Lille et de l'Université, avec un peu de vue sur la rue de Bellechasse.

La maison avait appartenu à Condorcet, dont la jolie veuve vivait alors
avec M. Fauriel (aujourd'hui de l'Institut, un vrai savant, aimant la
science pour elle-même, chose si rare dans ce corps).

Condorcet, pour n'être pas harcelé par le monde, avait fait faire
une échelle de meunier, en bois, au moyen de laquelle il grimpait au
troisième (j'étais au second), dans une chambre au-dessus de la mienne.
Combien cela m'eût frappé trois mois plus tôt! Condorcet, l'auteur de
cette _Logique des Progrès futurs_ que j'avais lue avec enthousiasme
deux ou trois fois!

Hélas! mon cœur était changé. Dès que j'étais seul et tranquille,
et débarrassé de ma timidité, ce sentiment profond revenait:

«Paris, n'est-ce que çà?»

Cela voulait dire: Ce que j'ai tant désiré comme le souverain bien,
la chose à laquelle j'ai sacrifié ma vie depuis trois ans, m'ennuie.
Ce n'était pas le sacrifice de trois ans qui me touchait; malgré la
peur d'entrer à l'Ecole polytechnique l'année suivante, j'aimais les
mathématiques, la question terrible que je n'avais pas assez d'esprit
pour voir nettement était celle-ci: Où est donc le bonheur sur la
terre? Et quelquefois j'arrivais jusqu'à celle-ci: Y a-t-il un bonheur
sur la terre?

_N'avoir pas de montagnes_ perdait absolument Paris à mes yeux.

_Avoir dans les jardins des arbres taillés_ l'achevait.

Toutefois, ce qui me fait plaisir à distinguer aujourd'hui (en 1836),
je n'étais pas injuste pour le beau vert de ces arbres.

Je sentais, bien plus que je ne me le disais nettement: leur forme est
pitoyable, mais quelle verdure délicieuse et formant masse, avec de
charmants labyrinthes où l'imagination se promène! Ce dernier détail
est d'aujourd'hui. Je sentais alors, sans trop distinguer les causes.
La sagacité, qui n'a jamais été mon fort, me manquait tout-à-fait,
j'étais comme un cheval ombrageux qui ne voit pas ce qui est, mais
des obstacles ou périls imaginaires. Le bon, c'est que mon cœur
se montait, et je marchais fièrement aux plus grands périls. Je suis
encore ainsi aujourd'hui.

Plus je me promenais dans Paris, plus il me déplaisait. La famille Daru
avait de grandes bontés pour moi, Mme Cambon me faisait
compliment sur ma redingote à l'artiste, couleur olive, avec revers en
velours.

«Elle vous va fort bien», me disait-elle.

Mme Cambon voulut bien me conduire au Musée avec une partie
de la famille et un M. Gorse ou Gosse, gros garçon commun, qui lui
faisait un peu la cour. Elle, mourait de mélancolie pour avoir perdu,
un an auparavant, une fille unique de seize ans.

On quitta le Musée, on m'offrit une place dans le fiacre; je revins à
pied dans la boue et, amadoué par la bonté de Mme Cambon,
j'ai la riche idée d'entrer chez elle. Je la trouve en tête à tête avec
M. Gorse.

Je sentis cependant toute l'étendue ou une partie de l'étendue de ma
sottise.

«Mais pourquoi n'êtes-vous pas monté en voiture?»me disait
Mme Cambon étonnée.

Je disparus au bout d'une minute. M. Gorse en dut penser de belles
sur mon compte. Je devais être un singulier problème dans la famille
Daru; la réponse devait varier entre: _C'est un fou_, et: _C'est un
imbécile._


[1] Le _chapitre XXXIX_ est le chapitre XXXIV du manuscrit (fol.
636 à 655).--Ecrit les 5, 7 et 29 février 1836, à Rome, puis à
Cività-Vecchia. Stendhal indique lui-même au fol. 648 _bis_: «7 février
1836. recopié le 29 février 1836. _Made_ de 648 à 811 du 24 février au
19 mars 1836.» Le fol. 811 est le dernier du manuscrit de la _Vie de
Henri Brulard._

[2] ... _il était situé sur la porte cochère._--Suit un plan de la
maison Daru, à l'angle de la rue de Lille et de la rue de Bellechasse.
Sur la rue de Lille, en «A, porte cochère»menant à une tour carrée.
A droite, en «B, perron, ou plutôt pas de perron, escalier tournant
montant au premier. Tout le premier, A C D, appartement de M. Daru, le
même espace, au second, appartement de MM. Pierre et Martial Daru, ses
fils.»Au fond de la cour, en «E, perron conduisant à l'escalier par
lequel je montais à ma chambre».--Au fol. 638, plan de l' «appartement
de M. Daru, au premier»; Stendhal s'est figuré, dans le salon, au
milieu de la famille Daru. Un plan analogue se trouve encore un peu
plus loin.

[3] ... _ancien ministre de la Guerre._--Stendhal explique cette longue
parenthèse de la manière suivante: «Pour la clarté.»

[4] _A table, placé au point H ..._--Suit un plan de la table, avec les
places respectives de M., de Mme Daru et de Stendhal.

[5] ... _je ne mangeais pas un morceau qui me plût._--Mot oublié par
l'auteur en passant du fol. 640 au fol. 641.

[6] ... _j'allais chez elle au_ Chevallon ...--Hameau de Voreppe, sur
la route de Lyon à Grenoble, non loin du Fontanil, où se trouvait la
maison de campagne des Gagnon.

[7] ... _qui s'étaient à peu près ruinés._--Suit un plan de la route du
Fontanil au Chevallon, avec la situation respective de la «maison de
Mme de Montmort»et la «chaumière, adorée par moi, de mon grand-père».

[8] ... _Mme Lebrun, marquise de Graves._--Le nom a été laissé en blanc
par Stendhal. Voir ci-dessus, t. II, p. 108.

[9] _Mme la comtesse d'Ornisse ..._--La lecture de ce nom est très
incertaine.

[10] ... _au commencement de_ 1800.--Folie de Dominique. Dates: 4
mars 1818. Commencement d'une grande phrase musicale. _Piazza delle
Galine._ Cela n'a réellement fini que rue du Faubourg-Saint-Denis, mai
1824. Septembre 1826, San Remo. (Note de Stendhal.)--Dominique, c'est
Stendhal lui-même.

[11] ... _je ne connaissais assez ni le monde ni moi-même pour me
décider._--Sacrifice fait: Comtesse Sandre (8-17 février 1836). Voilà
le beau de ce caractère, c'est que le sacrifice était fait au bal
Alibert, du mardi 16 février, quand D[on] F[ilippo] me parla. La
brouille avec moi durait depuis le bal Anglais, 8 février 1836. Je ne
connais ce caractère que depuis que je l'étudié la plume à la main à 25
X 2 + √9. Je suis tellement différent de ce que j'étais il y a vingt
ans qu'il me semble faire des découvertes sur un _autre._

Du 7 au 17, rien fait, ce me semble. Romanelli et Carnaval (Carnaval
et d'abord grande lettre de quatorze pages serrées sur l'office
Romanelli). (Note de Stendhal.)

[12] ... _ma timidité et mon imagination folles._--On lit en haut du
fol. 648 _bis_: «7 février 1836, recopié le 29 février 1836. _Made_
de 648 à 811 du 24 février au 19 mars 1836.»--Les feuillets 648 et
648 _bis_ sont en effet la copie, légèrement retouchée, d'un premier
feuillet 648 que Stendhal n'a pas détruit et qui se trouve incorporé au
manuscrit.



CHAPITRE XL[1]


Madame Le Brun, aujourd'hui marquise de [Graves][2], m'a dit que tous
les habitants de ce petit salon étaient étonnés de mon silence complet.

Je me taisais par instinct, je sentais que personne ne me comprendrait,
quelles figures pour leur parler de ma tendre admiration pour
Bradamante! Ce silence, amené par le hasard, était de la meilleure
politique, c'était le seul moyen de conserver un peu de dignité
personnelle.

Si jamais je revois cette femme d'esprit, il faut que je la presse
de questions pour qu'elle me dise. ce que j'étais alors. En vérité,
je l'ignore. Je ne puis que noter le degré de bonheur senti par
cette machine. Comme j'ai toujours creusé les mêmes idées depuis,
comment savoir où j'en étais alors? Le puits avait dix pieds de
profondeur, chaque année j'ai ajouté cinq pieds; maintenant, à cent
quatre-vingt-dix pieds, comment avoir l'image de ce qu'il était en
février 1800, quand il n'avait que dix pieds?

On admirait mon cousin _Marc_ (mon chef de bureau au Commerce), l'être
prosaïque par excellence, parce que, rentrant le soir, vers dix heures,
chez M. Daru, rue de Lille, n° 505, il remontait à pied pour aller
manger certains petits pâtés au carrefour Gaillon.

Cette simplicité, cette naïveté de gourmandise, qui me feraient rire
aujourd'hui dans un enfant de seize ans, me comblaient d'étonnement en
1800. Je ne sais pas même si, un soir, je ne ressortis pas, par cette
abominable humidité de Paris, que j'exécrais, pour aller manger de ces
petits pâtés. Cette démarche était un peu pour le plaisir et beaucoup
pour la gloire. Le plaisir fut pire que le mal, et la gloire aussi,
apparemment; si l'on s'en occupa, on dut y voir une plate imitation.
J'étais bien loin de dire naïvement ce pourquoi de ma démarche, j'eusse
été à mon tour original et naïf, et peut-être mon équipée de dix heures
du soir eût donné un sourire à cette famille ennuyée.

Il faut que la maladie, qui fit grimper le docteur Portal dans mon
troisième étage du passage Sainte-Marie, eût été sérieuse, car je
perdis tous mes cheveux. Je ne manquai pas d'acheter une perruque et
mon ami Edmond Cardon[3] ne manqua pas de la jeter sur la corniche
d'une porte, un soir, dans le salon de sa mère.

       *       *       *       *       *

Cardon était très mince, très grand, très bien élevé, fort riche, d'un
ton parfait, une admirable poupée, fils de Mme Cardon, femme
de chambre de la reine _Marie-Antoinette._

Quel contraste entre Cardon et moi! et pourtant nous nous liâmes. Nous
avons été amis du temps de la bataille de Marengo, il était alors
aide-de-camp du ministre de la guerre Carnot; nous nous sommes écrit
jusqu'en 1804 ou 1805. En 1815, cet être élégant, noble, charmant,
se brûla la cervelle en voyant arrêter le maréchal Ney, son parent
par alliance. Il n'était compromis en rien, ce fut exactement folie
éphémère, causée par l'extrême vanité de courtisan de s'être vu un
maréchal et un prince pour cousin. Depuis 1803 ou 1804, il se faisait
appeler Cardon de Montigny, il me présenta à sa femme, élégante et
riche, bégayant un peu, qui me sembla avoir peur de l'énergie féroce de
ce montagnard allobroge. Le fils de cet être bon et aimable s'appelle
M. de Montigny et est conseiller ou auditeur à la cour royale de Paris.

Ah! qu'un bon conseil m'eût fait de bien alors! Que ce même conseil
m'eût fait de bien en 1821! Mais du diable, jamais personne ne me l'a
donné. Je l'ai vu vers 1826, mais il était à peu près trop tard, et
d'ailleurs il contrariait trop mes habitudes. J'ai vu clairement depuis
que c'est le _sine qua non_ à Paris, mais aussi il y aurait eu moins de
vérité et d'originalité dans mes pensées littéraires.

Quelle différence si M. Daru ou Mme Cambon m'avait dit, en
janvier 1800:

«Mon cher cousin, si vous voulez avoir quelque consistance dans la
société, il faut que vingt personnes aient intérêt à dire du bien de
vous. Par conséquent, choisissez un salon, ne manquez pas d'y aller
tous les mardis (si tel est le jour), faites-vous une affaire d'être
aimable, ou du moins très poli, pour chacune des personnes qui vont
dans ce salon. Vous serez quelque chose dans le monde, vous pourrez
espérer de plaire à une femme aimable quand vous serez porté par deux
ou trois salons. Au bout de dix années de constance, ces salons, si
vous les choisissez dans notre rang de la société, vous porteront à
tout. L'essentiel est la constance et être un des fidèles tous les
mardis.»

Voilà ce qui m'a éternellement manqué. Voilà le sens de l'exclamation
de M. Delécluze (des _Débats_, vers 1828): «Si vous aviez un peu plus
d'éducation!»

Il fallait que cet honnête homme fût bien plein de cette vérité, car il
était furieusement jaloux de quelques mots qui, à ma grande surprise,
firent beaucoup d'effet; par exemple, chez lui: «Bossuet ... c'est de
la _blague sérieuse._»

En 1800, la famille Daru traversait la rue de Lille et montait au
premier étage chez Mme Cardon, ancienne femme de chambre
de Marie-Antoinette, laquelle était tout aise d'avoir la protection
de deux commissaires des guerres aussi accrédités que MM. Daru,
commissaire ordonnateur, et Martial Daru, simple commissaire.
J'explique ainsi la liaison aujourd'hui et j'ai tort, faute
d'expérience je ne pouvais juger de rien en 1800. Je prie donc le
lecteur de ne pas s'arrêter à ces explications qui m'échappent en 1836;
c'est du roman plus ou moins probable, ce n'est plus de l'histoire.

J'étais donc, ou plutôt il me semblait être très bien reçu dans le
salon de Mme Cardon, en janvier 1800.

On y jouait des charades avec déguisements, on y plaisantait sans
cesse. La pauvre Mme Cambon n'y venait pas toujours; cette folie
offensait sa douleur, dont elle mourut quelques mois après.

M. Daru (depuis ministre) venait de publier la _Cléopédie_, je crois,
un petit poème dans le genre jésuitique, c'est-à-dire dans le genre des
poèmes latins faits par des jésuites vers 1700. Cela me sembla plat et
coulant; il y a bien trente ans que je ne l'ai lu.

M. Daru qui au fond n'avait pas d'esprit (mais je devine cela, en
grand secret, seulement en écrivant ceci), était trop fier d'être
président à la fois de quatre Sociétés littéraires. Ce genre de
niaiserie pullulait en 1800, et n'était pas si vide que cela nous
semble aujourd'hui. La société renaissait après la Terreur de 93 et la
demi-peur des années suivantes. Ce fut M. Daru le père qui m'apprit
avec une douce joie cette gloire de son fils aîné.

Comme il revenait d'une de ces sociétés littéraires, Edmond, déguisé en
fille, alla le raccrocher dans la rue à vingt pas de la maison. Cela
n'était pas mal gai. Mme Cardon avait encore la gaieté de
1788, cela scandaliserait notre pruderie de 1836.

M. Daru, en arrivant, se vit suivi dans l'escalier par la fille qui
détachait ses jupons.

«J'ai été très étonné, nous dit-il, de voir notre quartier infesté.»

Quelque temps après, il me conduisit à une des séances d'une des
Sociétés qu'il présidait. Celle-ci se réunissait dans une rue qui a
été démolie pour agrandir la place du Carrousel, vers la partie de la
nouvelle galerie, au nord du Carrousel, qui avoisine l'axe de la rue
Richelieu, à quarante pas plus au couchant.

Il était sept heures et demie du soir, les salles étaient peu
illuminées. La poésie me fit horreur: quelle différence avec l'Arioste
et Voltaire! Cela était bourgeois et plat (quelle bonne école j'avais
déjà!), mais j'admirais fort et avec envie la gorge de Mme
Constance Pipelet, qui lut une pièce de vers. Je le lui ai dit depuis;
elle était alors femme d'un pauvre diable de chirurgien herniaire,
et je lui ai parlé chez Mme la comtesse Beugnot, quand
elle était princesse de Salm-Dyck, je crois. Je conterai son mariage,
précédé par deux mois de séjour chez le prince de Salm, avec son amant,
pour voir si le château ne lui déplairait point trop, et le prince
nullement trompé, mais sachant tout et s'y soumettant; et il avait
raison.

J'allai au Louvre chez _Renault_, l'auteur de l'Education d'Achille,
plat tableau, gravé par l'excellent Berwick, et je fus élève de son
Académie. Toutes les étrennes à donner pour cartables, droits de
chaise, etc., m'étonnèrent fort, et j'ignorais parfaitement[4] tous ces
usages parisiens et, à vrai dire, tous les usages possibles. Je dus
paraître avare.

Je promenais partout mon effroyable désappointement.

_Trouver plat et détestable ce Paris, que je m'étais figuré le
souverain bien_! Tout m'en déplaisait, jusqu'à la cuisine qui n'était
pas celle de la maison paternelle, cette maison qui m'avait[5] semblé
la réunion de tout ce qui était mal.

Pour m'achever, la peur d'être forcé de passer un examen pour l'Ecole
me faisait haïr mes chères mathématiques.

Il me semble que le terrible M. Daru le père me disait: «Puisque,
d'après les certificats dont vous êtes porteur, vous êtes tellement
plus fort que vos sept camarades qui ont été reçus, vous pourriez, même
aujourd'hui, si vous étiez reçu, les rattraper facilement dans les
cours qu'ils suivent.»

M. Daru me parlait en homme accoutumé à avoir du crédit et obtenir des
exceptions.

Une chose dut, heureusement pour moi, ralentir les instances de M. Daru
pour reprendre l'étude des mathématiques. Mes parents m'annonçaient
sans doute comme un prodige en tout genre; mon excellent grand-père
m'adorait et d'ailleurs j'étais son ouvrage, au fond je n'avais eu de
maître que lui, les mathématiques excepté. Il faisait avec moi mes
thèmes de latin, il faisait presque seul mes vers latins sur une mouche
qui trouve une mort noire dans du lait _blanc._

Tel était l'esprit du Père jésuite auteur du poème dont je refaisais
les vers. Sans les auteurs lus en cachette, j'étais fait pour avoir cet
esprit-là et pour admirer la _Cléopédie_[6] du comte Daru et l'esprit
de l'Académie française. Aurait-ce été[7] un mal? J'aurais eu des
succès de 1815 à 1830, de la réputation, de l'argent, mais mes ouvrages
seraient bien plus plats et bien _mieux écrits_ qu'ils sont[8]. Je
crois que l'affectation, qu'on appelle bien écrire en 1825-1836, sera
bien ridicule vers 1860, dès que la France, délivrée des révolutions
politiques tous les quinze ans, aura le temps de penser aux jouissances
de l'esprit. Le gouvernement fort et violent de Napoléon (dont j'aimai
tant la personne) n'a duré que quinze ans, 1800-1815. Le gouvernement
à faire vomir de ces Bourbons imbéciles (voir la chanson de Béranger)
a duré quinze ans aussi, de 1815 à 1830. Combien durera un troisième?
Aura-t-il plus ...

Mais je m'égare; nos neveux devront pardonner ces écarts, nous tenons
la plume d'une main et l'épée de l'autre (en écrivant ceci j'attends
la nouvelle de l'exécution de Fieschi et du nouveau ministère de mars
1836, et je viens, pour mon métier, de signer trois lettres, adressées
à des ministres dont je ne sais pas le nom).

Revenons à janvier ou février 1800. Réellement, j'avais l'expérience
d'un enfant de neuf ans et probablement un orgueil du diable. J'avais
été réellement l'élève le plus remarquable de l'Ecole centrale. De
plus, ce qui valait bien mieux, j'avais des idées justes sur tout,
j'avais énormément lu, j'adorais la lecture: un livre nouveau, à moi
inconnu, me consolait de tout.

Mais la famille Daru, malgré les succès de l'auteur de la traduction
d'Horace, n'était pas du tout littéraire, c'était une famille de
courtisans de Louis XIV tels que les dépeint Saint-Simon. On n'aimait
dans M. Daru fils aîné que le fait de son succès, toute discussion
littéraire eût été un crime politique, comme tendant à mettre en doute
la gloire de la maison.

Un des malheurs de mon caractère est d'oublier le succès et de me
rappeler profondément mes sottises. J'écrivis vers février 1800 à
ma famille: «Mme Cambon exerce l'empire de l'esprit, et
Mme Rebuffel celui des sens.»

Quinze jours après, j'eus une honte profonde de mon style et de la
chose.

       *       *       *       *       *

C'était une fausseté, c'était bien pis encore, c'était une ingratitude.
S'il y avait un lieu où je fusse moins gêné et plus naturel, c'était
le salon de cette excellente et jolie Mme Rebuffel, qui
habitait le premier étage de la maison, qui me donnait une chambre
au second; ma chambre était, ce me semble, au-dessus du salon de
Mme Rebuffel. Mon oncle Gagnon m'avait raconté comme quoi
il l'avait émue à Lyon en admirant son joli pied et l'engageant à le
placer sur une malle pour le mieux voir. Une fois, sans M. Bartelon, M.
Rebuffel eût surpris mon oncle dans une position peu équivoque.

Mme Rebuffel, ma cousine, avait une fille, Adèle, qui
annonçait beaucoup d'esprit; il me semble qu'elle n'a pas tenu parole.
Après nous être un peu aimés (amours d'enfants), la haine et puis
l'indifférence ont remplacé les enfantillages, et je l'ai entièrement
perdue de vue depuis 1804. Le journal de 1835 m'a appris que son sot
mari, M. le baron Auguste Petiet[9], le même qui m'a donné un coup
de sabre au pied gauche, venait de la laisser veuve avec un fils à
l'Ecole polytechnique.

Etait-ce en 1800 que Mme Rebuffel avait pour amant M.
_Chieze_, gentilhomme assez empesé de Valence, en Dauphiné, ami de ma
famille à Grenoble, ou ne fut-ce qu'en 1803? Etait-ce en 1800 ou 1803
que l'excellent Rebuffel, homme de cœur et d'esprit, homme à jamais
respectable à mes yeux, me donnait à dîner dans la rue Saint-Denis, au
roulage qu'il tenait avec une demoiselle Barberen, son associée et sa
maîtresse?

Quelle différence pour moi si mon grand-père Gagnon avait eu l'idée
de me recommander à M. Rebuffel au lieu de M. Daru! M. Rebuffel était
neveu de M. Daru, quoique moins âgé seulement de sept à huit ans, et,
à cause de sa dignité politique ou plutôt administrative, secrétaire
général de tout le Languedoc (sept départements), M. Daru prétendait
tyranniser M. Rebuffel, lequel, dans les dialogues qu'il me racontait,
alliait divinement le respect à la fermeté. Je me souviens que je
comparais le ton qu'il prenait à celui de J.-J. Rousseau dans sa
_Lettre à Christophe de Beaumont_, archevêque de Paris.

M. Rebuffel eût tout fait de moi, j'aurais été plus sage si le hasard
m'avait mis sous sa direction. Mais mon destin était de tout conquérir
à la pointe de l'épée. Quel océan de _sensations violentes_ j'ai eues
en ma vie, et surtout à cette époque!

J'en eus beaucoup au sujet du petit événement que je vais conter, mais
dans quel sens? Que désirais-je avec passion? Je ne m'en souviens plus.

M. Daru fils aîné (je l'appellerai le comte Daru, malgré
l'anachronisme: il ne fut comte que vers 1809, je crois, mais j'ai
l'habitude de l'appeler ainsi), le comte Daru donc, si l'on veut me
permettre de l'appeler ainsi, était en 1809 secrétaire général du
ministère de la Guerre. Il se tuait de travail, mais il faut avouer
qu'il en parlait sans cesse et avait toujours de l'humeur en venant
dîner. Quelquefois, il faisait attendre son père et toute la famille
une heure ou deux. Il arrivait enfin avec la physionomie d'un bœuf,
excédé de peine et des yeux rouges. Souvent il retournait le soir à son
bureau; dans le fait, tout était à réorganiser et l'on préparait en
secret la campagne de Marengo.

Je vais naître, comme dit Tristram Shandy; et le lecteur va sortir des
enfantillages.

Un beau jour, M. Daru le père me prit à part et me fit frémir; il me
dit: «Mon fils vous conduira travailler avec lui au bureau de la
Guerre.»Probablement, au lieu de remercier, je restai dans le silence
farouche de l'extrême timidité.

Le lendemain matin, je marchais à côté du comte Daru, que j'admirais
mais qui me faisait frémir, et jamais je n'ai pu m'accoutumer à lui,
ni, ce me semble, lui à moi. Je me vois marchant le long de la rue
_Hillerin-Bertin_[10], fort étroite alors. Mais où était ce ministère
de la Guerre, où nous allions ensemble[11]?

Je ne vois que ma place, à ma table, en H ou en H'; à celui de ces deux
bureaux que je n'occupais pas était M. Mazoyer, auteur de la tragédie
de _Thésée_, pâle imitation de Racine.


[1] _Le chapitre XL_ est le chapitre XXXV du manuscrit (fol. 655 à
674). Ecrit à Cività-Vecchia, les 29 février et 1er mars 1836.

[2] _Madame Le Brun, aujourd'hui marquise de Graves ..._--Le nom a été
laissé en blanc par Stendhal.

[3] ... _mon ami Edmond Cardon ..._--Sur Edmond Cardon, voir A.
Chuquet, _Stendhal-Beyle_, p. 479-480.

[4] ... _j'ignorais parfaitement ..._--Variante: «_Profondément._»

[5] ... _qui m'avait semblé ..._--Ms.: «_M'était._»

[6] ... _la_ Cléopédie ...--Ms.: «_Ciropédie._»

[7] _Aurait-ce été ..._--Variante: «_Etait-ce._»

[8] ... mieux écrits _qu'ils sont._--Ms.: «_De ce qu'ils sont._»

[9] ... _M. le baron Auguste Petiet ..._--Fils de l'ancien ministre de
la guerre, qui fut adjoint à Berthier pour administrer la Lombardie, en
1800. Il semble que l'observation de Stendhal soit inexacte: Augustin,
dit Auguste Petiet (né en 1784) était en 1836 général de brigade et ne
mourut qu'en 1858.--Cf. A. Chuquet, _Stendhal-Beyle_, p. 48-49.

[10] ... _la rue Hillerin-Bertin ..._--Cette rue a perdu son nom. Elle
est représentée aujourd'hui par la portion de la rue de Bellechasse
située entre les rues de Grenelle et de Varenne.

[11] _Mais où était ce ministère de la Guerre, où nous allions
ensemble?_--Suit un plan indiquant la place occupée par Stendhal dans
un bureau du ministère de la guerre, en H ou en H', près d'une fenêtre
donnant sur les tilleuls du jardin.



CHAPITRE XLI[1]


Au bout du jardin étaient de malheureux tilleuls taillés de près,
derrière lesquels nous allions pisser. Ce furent les premiers amis
que j'eus à Paris. Leur sort me fit pitié: être ainsi taillés! Je les
comparais aux beaux tilleuls de Claix, qui avaient le bonheur de vivre
au milieu des montagnes.

Mais aurais-je voulu retourner dans ces montagnes?

Oui, ce me semble, si j'avais dû n'y pas retrouver mon père, et y vivre
avec mon grand-père, à la bonne heure, mais _libre._

Voilà à quel point mon extrême passion pour Paris était tombée. Et
il m'arrivait de dire que le véritable Paris était invisible à mes
yeux. Les tilleuls du ministère de la guerre rougirent par le haut. M.
Mazoyer, sans doute, me rappela le vers de Virgile:

    _Nunc erusbescit ver._

Ce n'est pas cela, mais je me le rappelle en écrivant pour la première
fois depuis trente-six ans; Virgile me faisait horreur au fond, comme
protégé par les prêtres[2] qui venaient dire la messe et me parler de
latin chez mes parents. Jamais, malgré tous les efforts de ma raison,
Virgile ne s'est relevé pour moi des effets de cette mauvaise compagnie.

Les tilleuls prirent des bourgeons. Enfin ils eurent des feuilles, je
fus profondément attendri; j'avais donc des amis à Paris!

Chaque fois que j'allais pisser derrière ces tilleuls, au bout du
jardin, mon âme était _rafraîchie_ par la vue de ces amis. Je les aime
encore après trente-six ans de séparation.

Chaque fois que j'allais pisser derrière ces tilleuls, au bout du
jardin, mon âme était _rafraîchie_ par la vue de ces amis. Je les aime
encore après trente-six ans de séparation.

Mais ces bons amis existent-ils? On a tant bâti dans ce quartier!
Peut-être le ministère où je pris la plume officielle pour la première
fois est-il encore le ministère rue de l'Université, vis-à-vis la place
dont j'ignore le nom?

Là, M. Daru m'établit à un bureau et me dit de copier une lettre.
Je ne dirai rien de mon écriture en pieds de mouche, bien pire que
la présente; mais il découvrit que j'écrivais _cela_ par deux _l_:
_cella._

C'était donc là ce littérateur, ce brillant _humaniste_ qui discutait
le mérite de Racine et qui avait remporté tous les prix à Grenoble!!

J'admire aujourd'hui, _mais aujourd'hui seulement,_ la bonté de toute
cette famille Daru. Que faire d'un animal si orgueilleux et si ignorant?

Et le fait est pourtant que j'attaquais très bien Racine dans mes
conversations avec M. Mazoyer. Nous étions là quatre commis, et les
deux autres, ce me semble, m'écoutaient, quand j'escarmouchais avec M.
Mazoyer.

J'avais une théorie intérieure que je voulais rédiger sous le titre
de: _Filosofia nova_, titre moitié italien, moitié latin. J'avais une
admiration vraie, sentie, passionnée pour Shakespeare, que pourtant
je n'avais vu qu'à travers les phrases lourdes et emphatiques de M.
Letourneur et de ses associés.

L'Arioste avait aussi beaucoup de pouvoir sur mon cœur (mais
l'Arioste de M. de Tressan, père de l'aimable capitaine jouant de la
clarinette, qui avait contribué à me faire apprendre à lire, extrême
plat ultra et maréchal de camp vers 1820).

Je crois voir que ce qui me défendait du mauvais goût d'admirer la
_Cléopédie_[3] du comte Daru et bientôt après l'abbé Delille, c'était
cette doctrine intérieure fondée sur le vrai plaisir, plaisir profond,
réfléchi, allant jusqu'au bonheur, que m'avaient donné Cervantès,
Shakespeare, Corneille, Arioste, et une haine pour le puérile de
Voltaire et de son école. Là-dessus, quand j'osais parler, j'étais
tranchant jusqu'au fanatisme, car je ne faisais aucun doute[4] que
tous les hommes bien portants et non gâtés par une mauvaise éducation
littéraire ne pensassent comme moi. L'expérience m'a appris que la
majorité laisse diriger la sensibilité aux arts, qu'elle peut avoir
naturellement, par l'auteur à la mode; c'était Voltaire en 1788, Walter
Scott en 1828. Et qui est-ce aujourd'hui 1836? Heureusement, personne.

Cet amour pour Shakespeare, l'Arioste, et la _Nouvelle-Héloïse_ au
second rang, qui étaient les maîtres de mon cœur littéraire à
mon arrivée à Paris à la fin de 1799, me préserva du mauvais goût
(_Delille, moins la gentillesse_) qui régnait dans les salons Daru et
Cardon, et qui était d'autant plus dangereux pour moi, d'autant plus
contagieux, que le comte Daru était un auteur produisant actuellement
et que sous d'autres rapports tout le monde admirait et que j'admirais
moi-même. Il venait d'être ordonnateur en chef, je crois, de cette
armée d'Helvétie qui venait de sauver la France à Zurich sous Masséna.
M. Daru le père nous répétait sans cesse que le général Masséna disait
à tout le monde, en parlant de M. Daru: «Voilà un homme que je puis
présenter à mes amis et à mes ennemis.»

Pourtant Masséna, de moi bien connu, était voleur comme une pie, ce qui
veut dire par instinct, on parle encore de lui à Rome (_ostensoir_ de
la famille Doria, à Sainte-Agnès, place Navone, je crois), et M. Daru
n'a jamais volé un centime.

Mais, grand Dieu, quel bavardage! Je ne puis arriver à parler de
l'Arioste, dont les personnages, palefreniers et _portefaix par la
force_, m'ennuient tellement aujourd'hui. De 1796 à 1804, l'Arioste ne
me faisait pas sa _sensation propre._ Je prenais tout-à-fait au sérieux
les passages tendres et romanesques. Ils frayèrent, à mon insu, le seul
chemin par lequel l'émotion puisse arriver à mon âme. Je ne puis être
touché jusqu'à l'attendrissement qu'_après un passage comique._

De là mon amour presque exclusif pour l'_opera buffa_, de là l'abîme
qui sépare mon âme de celle de M. le baron Poitou (voir à la fin du
volume la préface de de Brosses qui a fâché Colomb) et de tout le
vulgaire de 1830, qui ne voit _le courage que sous la moustache._

Là seulement, dans l'_opera buffa_, je puis être attendri jusqu'aux
larmes. La prétention de toucher qu'a l'_opera séria_ à l'instant fait
cesser pour moi la possibilité de l'être. Même dans la vie réelle, un
pauvre qui demande l'aumône avec des cris piteux, bien loin de me faire
pitié, me fait songer, avec toute la sévérité philosophique possible, à
l'utilité d'une maison pénitentiaire.

Un pauvre qui ne m'adresse pas la parole, qui ne pousse pas des cris
lamentables et _tragiques_, comme c'est l'usage à Rome, et mange une
pomme en se traînant à terre, comme le cul-de-jatte d'il y a huit
jours, me touche presque jusqu'aux larmes à l'instant.

De là mon complet éloignement pour la tragédie, mon éloignement jusqu'à
l'_ironie_ pour la tragédie en vers.

Il y a une exception pour cet homme simple et grand, Pierre Corneille,
suivant moi immensément supérieur à Racine, ce courtisan rempli
d'adresse et de bien-dire. Les règles d'Aristote, ou prétendues telles,
étaient un obstacle ainsi que les vers pour ce poète original. Racine
n'est original, aux yeux des Allemands, Anglais, etc., que parce qu'ils
n'ont pas eu encore une cour spirituelle, comme celle de Louis XIV,
obligeant tous les gens riches et nobles d'un pays à passer tous les
jours huit heures ensemble dans les salons de Versailles.

La suite des temps portera les _Anglais, Allemands, Américains_ et
autres gens à argent ou revenu antilogique, à comprendre l'adresse
courtisane de Racine, même l'ingénue la plus innocente, Junie ou
Aricie, et confite en adresse d'honnête catin; Racine n'a jamais pu
faire une Mlle de La Vallière, mais toujours une fille
extrêmement adroite et peut-être physiquement vertueuse, mais certes
pas moralement. Vers 1900, peut-être que les Allemands, Américains,
Anglais, arriveront à comprendre tout l'esprit courtisanesque de
Racine. Un siècle peut-être après, ils arriveront à sentir qu'il n'a
jamais pu faire une La Vallière.

Mais comment ces gens faibles pourront-ils apercevoir une étoile
tellement rapprochée du soleil? L'admiration de ces _rustres polis
et avares_ pour la civilisation qui donnait un vernis charmant même
au maréchal de Boufflers (mort vers 1712[5]), qui était un sot, les
empêchera de sentir le manque total de simplicité et de naturel chez
Racine, et à comprendre ce vers de Camille:

    Tout ce que je voyais me semblait Curiace.

Que j'écrive cela à cinquante-trois ans[6], rien de plus simple, mais
que je le sentisse en 1800, que j'eusse une sorte d'horreur pour
Voltaire et l'affectation gracieuse d'Alzire, avec mon mépris si voisin
de la haine pour lui et à si bon droit, voilà ce qui m'étonne, moi,
élève de M. Gagnon, qui s'estimait pour avoir été trois jours l'hôte de
Voltaire à Ferney, moi élevé au pied du petit buste de ce grand homme,
monté sur un pied d'ébène.

Est-ce moi ou le grand homme qui suis sur le pied d'ébène?

Enfin, j'admire ce que j'étais littérairement en février 18000. quand
j'écrivais: _cella_[7].

       *       *       *       *       *

M. le comte Daru, si immensément supérieur à moi et à tant d'autres
comme homme de travail, comme _avocat consultant_, n'avait pas l'esprit
qu'il fallait pour soupçonner la valeur de ce fou orgueilleux.

M. Mazoyer, le commis mon voisin, qui apparemment s'ennuyait moins de
ma folie mélangée d'orgueil que de la stupidité des deux autres commis
à 2.500 francs, fit quelque cas de moi, et j'y fus indifférent. Je
regardais tout ce qui admirait cet _adroit_ courtisan nommé Racine
comme incapable de voir et de sentir le _vrai beau_ qui, à mes yeux,
était la naïveté d'Imogène s'écriant:

    «Salut, pauvre maison, qui te gardes toi-même!»

Les injures adressées à Shakespeare par M. Mazoyer, et avec quel
mépris, en 1800, m'attendrissaient jusqu'aux larmes en faveur de ce
grand poète. Dans la suite, rien ne m'a fait adorer madame Dembowski[8]
comme les critiques que faisaient d'elle les prosaïques de Milan. Je
puis nommer cette femme charmante, qui pense à elle aujourd'hui? Ne
suis-je pas le seul peut-être, après onze ans qu'elle a quitté la
terre? J'applique ce même raisonnement à la comtesse Alexandrine Petit.
Ne suis-je pas aujourd'hui son meilleur ami, après vingt-deux ans? Et
quand ceci paraîtra (si jamais un libraire ne craint pas de perdre son
temps et son papier!), quand ceci paraîtra après ma mort à moi, qui
songera encore à Métilde et à Alexandrine? Et malgré leur modestie de
femme et cette horreur d'occuper le public que je leur ai vue, si elles
voient public ce livre du lieu où elles sont, n'en seront-elles pas
bien aises?

_For who to dumb forget fulness a prey[9]_ n'est pas bien aise, après
tant d'années, de voir prononcer son nom par une bouche amie?

Mais où diable en étais-je?--A mon bureau, où j'écrivais _cela,
cella_[10].

Pour peu que le lecteur ait l'âme commune, il s'imaginera que cette
digression a pour but de cacher ma honte d'avoir écrit _cella._ Il
se trompe, je suis un autre homme. Les erreurs de celui de 1800 sont
des découvertes que je fais, la plupart, en écrivant ceci. Je ne me
souviens, après tant d'années et d'événements, que du sourire de la
femme que j'aimais. L'autre jour, j'avais oublié la couleur d'un des
uniformes que j'ai portés. Or, avez-vous éprouvé, ô lecteur bénévole,
ce que c'est qu'un uniforme dans une armée victorieuse, et unique objet
de l'attention de la nation, comme l'armée de Napoléon?

Aujourd'hui, grâce au ciel, la Tribune a obscurci l'Armée.

Décidément, je ne puis me rappeler la rue où était situé ce bureau dans
lequel je saisis pour la première fois la plume administrative. C'était
au bout de la rue Hillerin-Bertin, alors bordée de murs de jardin.
Je me vois marchant sérieusement à côté du comte Daru, allant à son
bureau après le sombre et froid déjeuner de la maison n° 505, au coin
de la rue de Bellechasse et de celle de Lille, comme disaient les bons
écrivains de 1800.

Quelle différence pour moi, si M. Daru m'avait dit: «Quand vous
avez une lettre à faire, réfléchissez bien à ce que vous voulez dire,
et ensuite à la couleur de réprimande ou d'ordre que le ministre qui
signera votre lettre voudrait y donner. Votre parti pris, écrivez
hardiment.»

Au lieu de cela, je tâchais d'imiter la forme des lettres de M. Daru,
il répétait trop souvent le mot _en effet_, et moi je farcissais mes
lettres de _en effet._

Qu'il y a loin de là aux grandes lettres que j'inventais à Vienne,
en 1809, ayant une vérole[11] horrible, le soin d'un hôpital de
4.000 blessés (l'oiseau vole), une maîtresse que j'enfilais et une
maîtresse que j'adorais! Tout ce changement s'est opéré par mes seules
réflexions, M. Daru ne m'a jamais donné d'autre avis que sa colère
quand il biffait mes lettres.

Le bon Martial Daru était toujours avec moi sur le ton plaisant.
Il venait souvent au bureau de la Guerre; c'était la _Cour_ pour
un commissaire des guerres. Il avait la police de l'hôpital du
Val-de-Grâce, ce me semble, en 1800, et sans doute M. le comte Daru, la
meilleure tête de ce ministère en 1800 (ce n'est pas beaucoup dire),
avait le secret de l'armée de réserve. Toutes les vanités du corps des
commissaires des guerres étaient en ébullition pour la création du
corps et, bien plus, pour la fixation de l'uniforme des _Inspecteurs
aux Revues._

Il me semble que je vis alors le général Olivier, avec sa jambe de
bois, récemment nommé _Inspecteur en chef aux Revues._ Cette vanité,
portée au comble par le _chapeau brodé_ et l'habit rouge, était la base
de la conversation dans les maisons Daru et Cardon. Edmond Cardon,
poussé par une mère habile[12] et qui flattait ouvertement le comte
Daru, avait la promesse d'une place d'adjoint aux commissaires des
guerres.

Le bon Martial me fit bientôt entrevoir la possibilité pour moi de ce
charmant uniforme.

Je crois découvrir en écrivant que Cardon le porta: habit bleu de roi,
broderie d'or au collet et aux parements des manches.

A cette distance, pour les choses de vanité (passion secondaire chez
moi), les choses imaginées et les choses vues se confondent.

L'excellent Martial étant donc venu me voir à mon bureau trouva
que j'avais envoyé[13] une lettre dans le bureau avec le mot
_Renseignements._

«Diable! me dit-il en riant, vous faites déjà courir les lettres
ainsi!»

C'était, ce me semble, un peu le privilège au moins d'un sous-chef de
bureau, moi dernier des surnuméraires.

Sur ce mot _Renseignements_, le bureau de la _Solde_, par exemple,
donnait les renseignements relatifs à la _solde_, le bureau de
l'_Habillement_, ceux de l'_habillement._ Supposons l'affaire d'un
officier d'habillement du 7me léger devant restituer sur sa solde 107
francs, montant de la serge qu'il a reçue indûment, il me fallait des
renseignements des deux bureaux susnommés pour pouvoir faire la lettre
que M. Daru, secrétaire général, devait signer.

Je suis persuadé que bien peu de mes lettres allaient jusqu'à M. Daru;
M. Barthomeuf, homme commun, mais bon commis, commençait alors sa
carrière comme son secrétaire particulier (c'est-à-dire commis payé
par la Guerre), employé dans le bureau où écrivait M. Daru, et avait à
souffrir ses étranges incartades et les excès de travail que cet homme
terrible à soi et aux autres exigeait de tout ce qui l'approchait.
J'eus bientôt pris la contagion de _la terreur _inspirée par M.
Daru, et ce sentiment ne m'a jamais quitté à son égard. J'étais né
excessivement sensible, et la dureté de ses paroles était sans bornes
ni mesure.

De longtemps cependant je ne fus pas assez considérable pour être
malmené par lui. Et maintenant que j'y réfléchis sensément, je vois que
jamais je n'en ai été réellement maltraité. Je n'ai pas souffert la
centième partie de ce qu'a enduré M. de Baure, ancien avocat général du
Parlement de Pau. (Y avait-il un tel Parlement[14]? Je n'ai aucun livre
à Cività-Vecchia pour le chercher, mais tant mieux, ce livre-ci, fait
uniquement avec ma mémoire, ne sera pas fait avec d'autres livres.)

J'aperçois qu'entre M. Daru et moi il y a toujours eu comme un morceau
d'affût emporté par le boulet ennemi qui fait _matelas_ sur le corps de
la pièce que vient frapper ce boulet (connue au Tésin, eu 1800).

Mon matelas a été Joinville (aujourd'hui le baron Joinville, intendant
militaire de la 1re division, Paris[15]), ensuite M. de Baure. J'arrive
à cette idée bien nouvelle pour moi: M. Daru m'aurait-il ménagé? Il est
bien possible. Mais la _terreur_ a toujours été telle que cette idée ne
me vient qu'en mars 1836.

Tout le monde, à la Guerre, frémissait en abordant le bureau de M.
Daru. Pour moi, j'avais peur rien qu'en en regardant la porte. Sans
doute M. Daru père vit ce sentiment dans ma gêne, et, avec le caractère
que je lui vois maintenant (caractère _timide_, à qui la terreur
inspirée faisait _rempart_), ma peur dut lui faire ma cour.

Les êtres grossiers, comme me semblait M. Barthomeuf, devaient sentir
moins les paroles étranges dont ce _bœuf furibond_ affublait tout ce
qui l'approchait dans les moments où le travail l'accablait.

Avec cette _terreur_ il faisait marcher les sept à huit cents commis
du bureau de la Guerre dont les chefs, quinze ou vingt importants, la
plupart sans aucun talent, nommés chefs de bureau, étaient malmenés
d'importance par M. Daru. Ces animaux, loin d'abréger et de simplifier
les affaires, cherchaient souvent à les embrouiller, même pour M. Daru.
Je conviens que cela est fait pour faire donner au diable un homme qui
voit placées à gauche, sur son bureau, vingt ou trente lettres pressées
à répondre. Et de ces lettres, demandant des ordres, j'en ai souvent
vu un pied de haut sur le bureau de M. Daru; et encore est-il peu de
gens qui seraient charmés de pouvoir vous dire: «Je n'ai pas reçu à
temps les ordres de Votre Excellence ...»et avec la perspective d'un
Napoléon se fâchant à Schœnbrünn et disant qu'il y a eu négligence,
etc.


[1] Le _chapitre XLI_ est le chapitre XXXVI du manuscrit (fol. 675 à
696). Ecrit à Cività-Vecchia les 1er, 3 et 4 mars 1836. Le 2 mars,
«métier: quatre lettres au Ministère».

[2] ... _protégé par les prêtres ..._--Ms.: «_Trepr._»

[3] ... _la_ Cléopédie ...--Ms.: «_Ciropédie._»

[4] ... _je ne faisais aucun doute ..._--Variante: «_Je ne doutais
pas._»

[5] ... _maréchal de Boufflers (mort vers_ 1712) ...--Le maréchal de
Boufflers est mort en 1711.

[6] _Que j'écrive cela à cinquante-trois ans ..._--Ms.: «5 X 10 + √9»

[7] ... _quand j'écrivais_: cella.--Un tiers du fol. 685 a été laissé
en blanc par Stendhal.

[8] ... _madame Dembowski ..._--Métilde. Voir contexte et aussi le
chapitre Ier.

[9] _For who to dumb forget fulness a prey ..._--Vers de Gray
_(Elégies_, 1750, stance XXII), dont le sens est: Qui tombe en proie à
l'oubli silencieux ...

[10] _A mon bureau, où j'écrivais_ cela, cella.--Suit un plan du bureau
du ministère de la guerre où travaillaient M. Mazoyer, Beyle et les
deux autres commis. «J'étais au bureau H ou H', les deux commis communs
en A et B.»

[11] ... _ayant une vérole horrible ..._--Ms.: «_Rolevé._»--La
maladie de Stendhal dut se déclarer dans le courant de 1808. Dans les
papiers conservés à la bibliothèque municipale de Grenoble se trouve
(R 5896, vol. XV, fol. 195) une ordonnance du docteur Richerand, datée
du 14 décembre 1808, contenant de minutieuses prescriptions contre
des manifestations syphilitiques chez son client. L'ordonnance se
termine ainsi: «Ce traitement suivi avec exactitude durant six semaines
détruira les excroissances et fera disparaître la fièvre lente qui
revient chaque soir.

Paris, le 14 décembre 1808.

RICHERAND,

_Professeur de l'Ecole spéciale de Médecine, etc._»


[12] _Edmond Cardon, poussé par une mire habile ..._--Sur Mme Cardon et
son fils Edmond, voir A. Chuquet, _Stendhal-Beyle_, p. 40-42 et 479-480.

[13] ... _que j'avais envoyé ..._--Variante: «_Expédié._»

[14] ... _Parlement de Pau._--Le parlement de Pau, qui comprenait dans
sa juridiction la Navarre et le Béarn, fut créé en 1620.

[15] ... _le baron Joinville, intendant militaire de la 1re division
..._--Sur Joinville, voir A. Chuquet, _Stendhal-Beyle_, p. 48-50.



CHAPITRE XLII[1]


Mes relations avec M. Daru, commencées ainsi en février ou janvier
1800, n'ont fini qu'à sa mort, en 1829. Il a été mon bienfaiteur, en ce
sens qu'il m'a employé de préférence à bien d'autres, mais j'ai passé
bien des jours de pluie, avec mal à la tête pour un poêle trop chauffé,
à écrire de dix heures du matin à une heure après minuit, et cela sous
les yeux d'un homme furieux et constamment en colère parce qu'il avait
_toujours peur._ C'étaient les ricochets de son ami Picard: il avait
une peur mortelle de Napoléon et j'avais une peur mortelle de lui.

On verra à Erfurt, 1809, le _nec plus ultra_ de notre travail. M. Daru
et moi, nous avons fait toute l'intendance générale de l'armée pendant
trois ou huit jours. Il n'y avait pas même un copiste. Emerveillé
de ce qu'il faisait, M. Daru ne se fâcha peut-être que deux ou trois
fois par jour; ce fut une partie de plaisir. J'étais en colère contre
moi d'être ému par ses paroles dures. Cela ne faisait ni chaud ni
froid à mon avancement et, d'ailleurs, je n'ai jamais été fou pour
l'avancement. Je le vois aujourd'hui, je cherchais le plus possible à
être séparé de M. Daru, ne fût-ce que par une porte à demi fermée. Ses
propos durs sur les présents et les absents m'étaient insupportables.

       *       *       *       *       *

Quand j'écrivais cela par deux, au bureau de la Guerre, au bout de la
rue Hillerin-Bertin, j'étais bien loin de connaître encore toute la
dureté de M. Daru, ce volcan d'injures. J'étais tout étonné, j'avais à
peine l'expérience d'un enfant de neuf ans, et toutefois je venais d'en
avoir dix-sept[2] au 23 janvier 1800.

       *       *       *       *       *

Ce qui me désolait, c'était la conversation incessante des commis, mes
compagnons, qui m'empêchait de travailler et de penser! Pendant plus de
six semaines, arrivé à quatre heures j'en étais hébété.

Félix Faure, mon camarade assez intime à Grenoble, n'avait nullement ma
rêverie folle sur l'Amour et les Arts. C'est ce manque de folie qui a
toujours coupé la pointe à notre amitié, qui n'a été que compagnonnage
de vie. Il est aujourd'hui pair de France, Premier Président, et
condamne sans trop de remords, je pense, à vingt ans de prison les
fous d'avril, trop punis par six mois de prison, vu le parjure _of
the k[ing]_, et à mort ce second Bailly, le sage Morey, guillotiné
le 19 mars 1836, coupable peut-être, mais sans preuve. Félix Faure
résisterait à une injustice qu'on lui demanderait dans cinq minutes,
mais si on donne vingt-quatre heures à sa vanité, la plus bourgeoise
que je connaisse, si un roi lui demande la tête d'un innocent, il
trouvera des raisons pour l'accorder. L'égoïsme et une absence complète
de la plus petite étincelle de générosité, réunis à un caractère
triste, à l'anglaise, et à la peur de devenir fou comme sa mère et sa
sœur, forment le caractère de ce mien camarade. C'est le plus plat
de tous mes amis et celui qui a fait la plus grande fortune.

Quelle différence de générosité avec Louis Crozet, Bigillion[3]!
Mareste ferait les même choses, mais sans faire illusion, pour de
l'avancement et _à l'italienne._ Edmond Cardon eût fait les même choses
en en gémissant et les recouvrant de toute la grâce possible, d'Argout
avec courage et en songeant au danger personnel et surmontant cette
crainte. Louis Crozet (ingénieur en chef à Grenoble) aurait exposé sa
vie avec héroïsme plutôt que de condamner à vingt ans de prison un
fou généreux comme Kersanné (que je n'ai jamais vu), trop puni par
six mois de prison. Colomb refuserait encore plus nettement que Louis
Crozet, mais on pourrait le tromper.

Ainsi, le plus plat à peu près de tous mes amis est Félix Faure (pair
de France), avec lequel j'ai vécu intimement en janvier 1800, de 1803 à
1805, et de 1810 à 1815 et 16.

Louis Crozet m'a dit que ses talents atteignent à peine à la
médiocrité, mais sa tristesse continue lui donnait de la dignité
lorsque je le connus aux _Mathématiques_, ce me semble, vers
1797. Son père, né très pauvre, avait fait une jolie fortune dans
l'administration des Finances et avait un beau domaine à Saint-Ismier
(à deux lieues de Grenoble, route de Barraux et Chambéry).

Mais je réfléchis qu'on va prendre pour de _l'envie_ ma sévérité
envers ce plat pair de France. Me croira-t-on quand j'ajouterai que je
dédaignerais bien de changer de réputation avec lui? Dix mille francs
et être exempt de poursuivre _for my future writings_ serait mon _bâton
de maréchal_, idéal, il est vrai.

Félix Faure me présenta, à ma demande, à Fabien, maître d'armes rue
Montpensier, je crois, rue des Cabriolets, près le Théâtre-Français,
derrière Corazza, près du passage vis-à-vis la fontaine et la maison où
Molière est mort. Là, je faisais des armes non pas avec, mais dans la
même salle que plusieurs Grenoblois.

Deux grands et sales coquins entre autres (je parle du fond, et non de
l'apparence, et de coquinerie en affaires privées, non de l'Etat), MM.
Casimir Périer, depuis ministre, et D....... membre de la Chambre des
Députés en 1836. Ce dernier non seulement volait au jeu dix francs, à
Grenoble, vers 1820, mais y a été pris sur le fait.

Casimir Périer était peut-être alors le plus beau des jeunes gens de
Paris; il était sombre, sauvage, ses beaux yeux montraient de la folie.

Je dis folie dans le sens propre. Mme Savoye de Rollin, sa
sœur, dévote célèbre et cependant pas méchante, avait été folle et
pendant plusieurs mois avait tenu des propos dignes de l'Arétin, et
en termes les plus clairs, sans aucun voile. Cela est drôle, où une
dévote de fort bonne compagnie peut-elle prendre une douzaine de mots
que je n'ose écrire ici? Ce qui explique un peu ce genre d'amabilité,
c'est que M. Savoye de Rollin, homme d'infiniment d'esprit, libertin
philosophe, etc., etc., ami de mon oncle, était devenu nul par abus un
an ou deux avant son mariage avec la fille de Périer _milord._ C'est le
nom que Grenoble donnait à un homme d'esprit, ami de ma famille, qui
méprisait de tout son cœur la bonne compagnie et qui a laissé trois
cent cinquante mille francs à chacun de ses dix ou douze enfants[4],
tous plus ou moins emphatiques, bêtes et fous. Leur précepteur avait
été le mien, ce profond et sec coquin, M. l'abbé Raillane.

M. _Périer milord_ ne pensait jamais qu'à l'argent. Mon grand-père
Gagnon, qui l'aimait, malgré son protestantisme en _bonne compagnie_
qui irritait beaucoup M. Gagnon, me racontait que M. Périer, en
arrivant dans un salon, ne pouvait se dispenser, au premier coup
d'œil, de faire le compte fort exact de ce qu'avait coûté
l'ameublement. Mon grand-père, comme tous les orthodoxes, prêtait des
aveux humiliants à M. Périer _milord_, qui fuyait la bonne compagnie de
Grenoble comme la peste (vers 1780).

Un soir, mon grand-père le trouva dans la rue:

«Montez avec moi chez Mme de Quinsonnas.

--Je vous avouerai une chose, mon cher Gagnon: lorsqu'on a été quelque
temps de suite sans voir la bonne compagnie et qu'on a pris une
certaine habitude de la mauvaise, on se trouve déplacé dans la bonne.»

Je suppose que la bonne compagnie des Présidentes au parlement de
Grenoble, mesdames de Sassenage, de Quinsonnas, de Bailly, contenait
encore un degré d'alliage ou _d'affectation_ trop fort pour un homme
d'un génie vif comme M. Périer _milord._ Je pense que je me serais
fort ennuyé dans la société où Montesquieu brillait vers 1745, chez
Mme Geoffrin ou chez Mme de Mirepoix. J'ai
découvert dernièrement que l'esprit des vingt premières pages de La
Bruyère (qui, en 1803, fit mon éducation littéraire, d'après les éloges
de Saint-Simon dans les éditions en trois et en sept volumes) est une
copie exacte de ce que Saint-Simon appelle avoir infiniment d'esprit.
Or, en 1836, ces vingt premières pages sont puériles, vides, de très
bon ton assurément, mais ne valent pas trop la peine d'être écrites.
Le style en est admirable en ce qu'il ne gâte pas la pensée, qui a
le malheur d'être _sine ictu._ Ces vingt pages ont eu de l'esprit
peut-être jusqu'en 1789. L'esprit, _si délicieux_ pour qui le sent, ne
dure pas. Comme une belle pêche passe en quelques jours, l'_esprit_
passe en deux cents ans, et bien plus vite s'il y a révolution dans
les rapports que les classes d'une société ont entre elles, dans la
distribution du pouvoir dans une société.

L'esprit doit être de cinq ou six degrés au-dessus des idées qui
forment l'intelligence d'un public.

S'il est de huit degrés au-dessus, il fait _mal à la tête à ce public_
(défaut de la conversation de Dominique, quand il est animé).

Pour achever d'éclairer ma pensée, je dirai que La Bruyère était à cinq
degrés au-dessus de l'intelligence commune des ducs de Saint-Simon, de
Charost, de Beauvilliers, de Chevreuse, de La Feuillade, de Villars, de
Montfort, de Foix, de Lesdiguières (le vieux Canaple), d'Harcourt, de
La Rocheguyon, de La Rochefoucauld, d'Humières, de Mmes de
Maintenon, de Caylus, de Berry, etc., etc., etc.

La Bruyère a dû être au niveau des intelligences vers 1780, au temps
du duc de Richelieu, Voltaire, M. de Vaudreuil, le duc de Nivernais
(prétendu fils de Voltaire), quand ce plat Marmontel passait pour
spirituel, du temps de Duclos, Collé, etc., etc.

En 1836, excepté pour les choses d'art littéraire ou plutôt de _style_,
en en exceptant formellement les jugements sur Racine, Corneille,
Bossuet, etc., La Bruyère reste au-dessous de l'intelligence d'une
société qui se réunirait chez Mme Boni de Castellane et qui
serait composée de MM. Mérimée, Molé, Koreff, moi, Dupin aîné, Thiers,
Béranger, duc de Fitz-James, Sainte-Aulaire, Arago, Villemain.

Ma foi, l'esprit manque, chacun réserve toutes ses forces pour
un métier qui lui donne un rang dans le monde. L'esprit, _argent
comptant_, imprévu même pour le parler, l'esprit de Dominique fait peur
aux convenances. Si je ne me trompe, _l'esprit_ va se réfugier chez les
dames de mœurs faciles, chez Mme Ancelot (qui n'a pas
plus d'amants que Mme de Talaru, la première ou la seconde)
mais chez laquelle on ose plus.

Quelle terrible digression _en faveur_ des lecteurs de 1880! Mais
comprendront-ils l'allusion _en faveur?_ J'en doute, les crieurs
publics auront alors un autre mot pour faire acheter les discours du
roi. Qu'est-ce qu'une allusion expliquée? De l'esprit à la _Charles
Nodier_, de l'esprit ennuyeux.

Je veux coller ici un exemple du style de 1835. C'est M. Gozlan qui
parle, dans le _Temps_[5] ...

Le plus doux, le plus vraiment jeune de tous ces sombres Grenoblois qui
faisaient des armes chez l'élégant Fabien, était sans doute M. César
Pascal[6], fils d'un père également aimable et auquel Casimir Périer
donna la croix étant ministre, et la recette générale d'Auxerre à son
frère maternel, l'aimable Turquin, et une autre recette générale, celle
de Valence, au neveu de Casimir, M. Camille Teisseire.

Mais, au milieu de sa demi-friponnerie comme négociant, M. Casimir
Périer avait la qualité dauphinoise: il savait _vouloir._ Le souffle de
Paris, affaiblissant, corrodant la faculté de _vouloir_, n'avait pas
encore pénétré dans[7] nos montagnes en 1800. J'en suis témoin fidèle
pour mes camarades. Napoléon, Fieschi avaient la faculté de _vouloir_
qui manque à M. Villemain, à M. Casimir Delavigne, à M. de Pastoret
(Amédée), élevés à Paris.

       *       *       *       *       *

Chez l'élégant Fabien, je me convainquis de mon métalent pour les
armes. Son prévôt, le sombre Renouvier, qui s'est tué, je pense, après
avoir tué en duel d'un coup d'épée son dernier ami, me fit comprendre
très honnêtement mon métalent. J'ai été bien heureux de me battre
toujours au pistolet, je ne prévoyais pas ce bonheur en 1800, et,
d'ennui de parer tierce et quarte toujours trop tard, je résolus, le
cas échéant, de fondre à fond sur mon adversaire. Cela m'a gêné toutes
les fois qu'à l'armée je me suis vu l'épée au côté. A Brunswick, par
exemple, ma maladresse eût pu m'envoyer _ad patres_ avec le grand
chambellan de Munichhausen; heureusement, il ne fut pas brave ce
jour-là, ou plutôt il ne voulut pas se compromettre. J'ai eu de même un
métalent pour le violon, et au contraire un talent naturel et singulier
pour tirer les perdrix et les lièvres et, à Brunswick, un corbeau d'un
coup de pistolet, à quarante pas, la voiture allant au grand trot,
ce qui m'a valu le respect des aides-de-camp du général Rivaut, cet
homme si poli. (_Rivaut de La Rafinière_, haï du prince de Neuchâtel
(Berthier), depuis commandant à Rouen, et ultra vers 1825.)

J'ai eu le bonheur aussi d'atteindre un _bancozeitel_, à Vienne,
au Prater, dans le duel arrangé avec M. Raindre, colonel ou chef
d'escadron d'artillerie légère. Ce brave à trois poils ne le fut guère!

Enfin, j'ai porté l'épée toute ma vie ne sachant pas la manier. J'ai
toujours été gros et facile à essouffler. Mon projet a toujours été:
«Y êtes-vous?» et droit le coup de seconde.

Dans le temps où je faisais des armes avec César Pascal, Félix Faure,
Duchesne, Casimir Périer et deux ou trois autres Dauphinois, j'allai
voir Périer _milord_ (en Dauphiné, on supprime le Monsieur quand il y
a un surnom). Je le trouvai dans un appartement de ses belles maisons
des Feuillants (près la rue Castiglione d'aujourd'hui); il occupait un
des appartements qu'il ne pouvait pas louer. C'était l'avare le plus
gai et de la meilleure compagnie. Il sortit avec moi, il portait, un
habit bleu qui avait sur la basque une tache rousse de huit pouces de
diamètre.

Je ne comprenais pas comment cet homme d'une apparence si aimable (à
peu près comme mon cousin Rebuffel) pouvait laisser mourir de faim ses
fils Casimir et Scipion.

La maison Périer prenait à 5% les économies des servantes, des
huissiers, des petits propriétaires, c'étaient des sommes de 500,
800, rarement 1.500 francs. Quand vinrent les assignats, et que pour
un louis d'or on avait cent francs, elle remboursa tous ces pauvres
diables; plusieurs se pendirent ou se noyèrent.

Ma famille trouva ce procédé infâme. Il ne me surprend pas de
marchands, mais pourquoi, une fois arrivé aux millions, n'avoir pas
trouvé un prétexte honnête de rembourser les servantes?

Ma famille était parfaite sur les choses d'argent, elle eut grand'peine
à tolérer un de nos parents qui remboursa en assignats une somme de
huit ou dix mille francs, prêtée à ses auteurs en billets de la banque
de Law (1718, je pense, à 1793).


[1] Le _chapitre XLII_ est le chapitre XXXVII du manuscrit (fol. 697
à 716). Ecrit à Cività-Vecchia, les 5, 6 et 7 mars 1836.--Stendhal
note, en tête du fol. 708: «6 mars 1836, Cività-Vecchia. Nouveau papier
acheté à Cività-Vecchia.»

[2] ... _je venais d'en avoir dix-sept ..._--Ms.: «42 + 1.»

[3] _Quelle différence de générosité avec Louis Crozet,
Bigillion!_--Suit un blanc d'une demi-ligne.

[4] ... _trois cent cinquante mille francs à chacun de ses dix ou douze
enfants ..._--Cinq cent mille francs à chacun des dix enfants. (Note au
crayon de R. Colomb.)--Voir plus haut, t. I, ch. VII, p. 83-84, et les
notes correspondantes.

[5] _Je veux coller ici un exemple du style de_ 1835. _C'est M. Gozlan
qui parle, dans le_ Temps ...--Stendhal n'a pas mis sa menace à
exécution: le reste du feuillet est resté blanc.

[6] ... _M. César Pascal ..._--Mort à Bourgoin en mai 1838. (Note au
crayon de R. Colomb.)

[7] ... _n'avait pas encore pénétré dans ..._--Variante: «_Atteint._»



CHAPITRE XLIII[1]


Je ferais du roman si je voulais noter ici l'impression que me firent
les choses de Paris, impression fort modifiée depuis.

Je ne sais si j'ai dit[2] qu'à la demande de son père M. Daru me mena
à deux ou trois de ces sociétés littéraires dont la présidence faisait
tant de plaisir à son père. J'y admirai la taille et surtout la gorge
de madame _Pipelet_, femme d'un pauvre diable de chirurgien herniaire.
Je l'ai un peu connue depuis, dans son état de princesse.

M. Daru récitait ses vers avec une bonhomie qui me sembla bien étrange
sur cette figure sévère et allumée, je le regardais avec étonnement. Je
me disais: il faut l'imiter; mais je n'y sentais aucun goût.

Je me rappelle le profond ennui des dimanches, je me promenais au
hasard; c'était donc là ce Paris que j'avais tant désiré! L'absence de
montagnes et de bois me serrait le cœur. Les bois étaient intimement
liés à mes rêveries d'amour tendre et dévoué, comme dans l'Arioste.
Tous les hommes me semblaient prosaïques et plats dans les idées
qu'ils avaient de l'amour et de la littérature. Je me gardais de faire
confidence de mes objections contre Paris. Ainsi je ne m'aperçus pas
que le centre de Paris est à une heure de distance d'une belle forêt,
séjour des cerfs sous les rois. Quel n'eût pas été mon ravissement,
en 1800, de voir la forêt de Fontainebleau, où il y a quelques petits
rochers en miniature, les bois de Versailles, Saint-Cloud, etc.
Probablement j'eusse trouvé que ces bois ressemblaient trop à un jardin.

Il fut question de nommer des adjoints aux commissaires des guerres.
Je m'en aperçus au redoublement des prévenances de Mme Cardon pour la
famille Daru, et même pour moi. M. Daru passa un matin chez le ministre
avec le rapport sur cet objet.

Mon anxiété a fixé dans ma tête l'image du bureau où j'attendais le
résultat; j'en avais changé, ma table était située dans une fort
grande pièce occupée par divers commis[3]. M. Daru suivit la ligne DD'
en revenant de chez le ministre, il avait fait nommer, ce me semble,
Cardon et Barthomeuf. Je ne fus point jaloux de Cardon, mais bien de
M. Barthomeuf, pour lequel j'avais de l'éloignement. En attendant la
décision, j'avais écrit sur mon appuie-main: MAUVAIS PARENT, en lettres
majuscules.

Notez que M. Barthomeuf était un excellent commis, dont M. Daru signait
toutes les lettres (c'est-à-dire M. Barthomeuf présentait vingt
lettres, M. Daru en signait douze et signait en corrigeant six ou sept
et en revoyait à refaire une ou deux).

Des miennes il en signait à peine la moitié, et encore quelles lettres!
Mais M. Barthomeuf avait le génie et la figure d'un garçon épicier et,
excepté les auteurs latins, qu'il savait comme il savait le _Règlement
pour la solde_, il était incapable de dire un mot sur les rapports
de la littérature avec la nature de l'homme, avec la manière dont il
est affecté; moi, je comprenais parfaitement la façon dont Helvétius
explique Régulus, je faisais tout seul un grand nombre d'applications
de ce genre, j'étais bien au delà de _Cailhava_ dans l'art de la
comédie, etc., etc., et je partais de là pour me croire le supérieur
ou, du moins, l'égal de M. Barthomeuf.

M. D[aru] aurait dû me faire nommer et ensuite me faire travailler
ferme. Mais le hasard m'a guidé par la main dans cinq ou six grandes
circonstances de ma vie. Réellement, je dois une petite statue _à la
Fortune._ Ce fut un extrême bonheur de n'être pas fait adjoint avec
Cardon. Mais je ne pensais pas ainsi, je soupirais un peu en regardant
son bel uniforme doré, son chapeau, son épée. Mais je n'eus pas le
moindre sentiment de jalousie. Apparemment, je comprenais que je
n'avais pas une mère comme Mme Cardon. Je l'avais vue importuner M.
Daru (Pierre) jusqu'à impatienter l'homme le plus flegmatique. M. Daru
ne se fâchait pas, mais ses yeux de sanglier étaient à peindre. Enfin,
il lui dit devant moi: «Madame, j'ai l'honneur de vous promettre que,
s'il y a des adjoints, M. votre fils le sera.»

La sœur de Mme Cardon était, ce me semble, Mme Augué des Portes, dont
les filles se liaient intimement alors avec la citoyenne Hortense
Beauharnais. Ces demoiselles étaient élevées chez madame Campan, la
camarade et probablement l'amie de Mme Cardon.

Je riais et je déployais mon amabilité de 1800 avec Mlles Augué, dont
l'une épousa bientôt après, ce me semble, le général Ney.

Je les trouvais gaies et j'étais, je devais être, un étrange animal;
peut-être ces demoiselles avaient-elles assez d'esprit pour voir que
j'étais _étrange_ et non _plat._ Enfin, je ne sais pourquoi, j'étais
bien accueilli. Quel admirable salon à cultiver! Voilà ce que M. Daru
le père aurait dû me faire comprendre. Cette vérité, fondamentale à
Paris, je ne l'ai entrevue pour la première fois que vingt-sept ans
plus tard, après la fameuse bataille de San-Remo. La fortune, dont j'ai
tant à me louer, m'a promené dans plusieurs salons des plus influents.
J'ai refusé, en 1814, une place à millions[4], en 1828, j'étais en
société intime avec MM. Thiers (ministre des Affaires étrangères,
hier), Mignet, Aubernon, Béranger. J'avais une grande considération
dans ce salon. Je trouvai M. Aubernon ennuyeux, Mignet, sans esprit,
Thiers, trop effronté, bavard; Béranger seul me plut, mais pour n'avoir
pas l'air de faire la cour au pouvoir, je ne l'allai pas voir en prison
et je laissai Mme Aubernon me prendre en guignon comme homme immoral.

Et Mme la comtesse Bertrand, en 1809 et 1810! Quelle absence d'ambition
ou plutôt quelle paresse!

Je regrette peu l'occasion perdue. Au lieu de dix, j'aurais vingt
mille[5]; au lieu de chevalier, je serais officier de la Légion
d'honneur, mais j'aurais passé trois ou quatre heures par jour à ces
platitudes d'ambition qu'on décore du nom de politique, j'aurais fait
beaucoup de demi-bassesses, je serais préfet du Mans (en 1814, j'allais
être nommé préfet du Mans).

La seule chose que je regrette, c'est le séjour de Paris, mais je
serais las de Paris en 1836, comme je suis las de ma solitude parmi les
sauvages de Cività-Vecchia.

A tout prendre, je ne regrette rien que de ne pas avoir acheté de la
rente avec les gratifications de Napoléon, vers 1808 et 1809.

M. Daru le père n'en eut pas moins tort, dans ses idées, de ne pas
me dire: «Vous devriez chercher à plaire à Mme Cardon et à ses
nièces, les demoiselles Augué. Avec leur protection, vous serez fait
commissaire des guerres deux ans plus tôt. Ne soufflez jamais mot, même
à M. Daru, de ce que je viens de vous dire. Rappelez-vous que vous
n'aurez d'avancement que par les salons. Travaillez bien le matin,
et le soir cultivez les salons, mon affaire est de vous guider. Par
exemple, donnez-vous le mérite de l'assiduité, commencez par celui-là.
Ne manquez jamais un mardi de Mme Cardon[6].»

Il fallait tout ce bavardage pour être compris d'un fou qui songeait
plus à _Hamlet_ et au _Misanthrope_ qu'à la vie réelle. Quand je
m'ennuyais dans un salon, j'y manquais la semaine d'après, et n'y
reparaissais qu'au bout de quinze jours. Avec la franchise de mon
regard et l'extrême malheur et prostration de forces que l'_ennui_ me
donne, on voit combien je devais avancer mes affaires par ces absences.
D'ailleurs, je disais toujours d'un sot: _c'est un sot._ Cette manie
m'a valu un _monde d'ennemis._ Depuis que j'ai eu de l'esprit (en
1826), les épigrammes sont arrivés en foule et des _mots qu'on ne peut
plus oublier_, me disait un jour cette bonne madame Mérimée. J'aurais
dû être tué dix fois, et pourtant je n'ai que trois blessures, dont
deux sont des _nioles_ (à la main et au pied gauches).

Mes salons étaient, de décembre [1799] à avril 1800: Mme Cardon,
Mme Rebuffel, Mme Daru, M. Rebuffel, Mme Sorel (je crois), dont le
mari m'avait servi de chaperon pendant le voyage[7]. C'étaient des
gens aimables et utiles, serviables, qui entraient dans le détail de
mes affaires, qui me cultivaient même à cause du crédit déjà fort
remarquable de M. Daru (le comte). Ils m'ennuyaient, car ils n'étaient
nullement romanesques et littéraires (_cut there_); je les lâchai en
grand.

Mes cousins Martial et Daru (le comte) avaient fait la guerre de
la Vendée. Je n'ai jamais vu de gens plus purs de tout sentiment
patriotique, cependant ils avaient couru la chance, à Rennes, à Nantes,
et dans toute la Bretagne, d'être assassinés vingt fois; ainsi ils
n'adoraient point les Bourbons, ils en parlaient avec le respect que
l'on doit au malheur, et Mme Cardon nous disait à peu près
la vérité sur Marie-Antoinette: bonne, bornée, pleine de hauteur, fort
galante, et se moquant fort de l'ouvrier serrurier nommé Louis XVI, si
différent de l'aimable comte d'Artois. Du reste, Versailles--la cour
du roi Pétaud, et personne, à l'exception peut-être de Louis XVI, et
encore rarement, ne faisant une promesse ou un serment au peuple que
dans l'intention de le violer.

Je crois me rappeler qu'on lut chez Mme Cardon les
_Mémoires_ de sa camarade, Mme Campan, bien différents de
l'homélie niaise que l'on a imprimée vers 1820[8]. Plusieurs fois,
nous ne repassâmes la rue qu'à deux heures du matin, j'étais dans mon
centre, moi, adorateur de Saint-Simon, et je parlais d'une façon qui
jurait avec ma niaiserie et mon exaltation habituelles.

J'ai adoré Saint-Simon en 1800, comme en 1836. Les épinards et
Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables, après celui toutefois de
vivre à Paris avec cent louis de rente, faisant des livres. Félix Faure
m'a rappelé en 1829 que je lui parlais ainsi en 1798.

La famille Daru fut tout occupée d'abord du décret d'organisation du
corps des inspecteurs aux revues, décret souvent corrigé, ce me semble,
par M. Daru (le comte), et ensuite de la nomination du comte Daru et
de Martial; le premier fut inspecteur et le second sous-inspecteur aux
revues, tous les deux avec le chapeau brodé et l'habit rouge. Ce bel
uniforme choqua le militaire, bien moins vain toutefois en 1800 que
deux ou trois ans après, quand la vertu eut été tournée en ridicule.

Je crois avoir précisé mon premier séjour à Paris, de novembre 1799 à
avril ou mai 1800, j'ai même trop bavardé, il y aura à effacer. Excepté
le bel uniforme de Cardon (collet brodé en or), la salle de Fabien et
mes tilleuls ou fond du jardin, à la Guerre, tout le reste ne paraît
guère qu'à travers un nuage. Sans doute je voyais souvent Mante, mais
nul souvenir. Fut-ce alors que Grand-Dufay mourut au café de l'Europe,
sur le boulevard du Temple, ou en 1803? Je ne puis le dire.

A la Guerre, MM. Barthomeuf et Cardon étaient adjoints et moi très
piqué et très ridicule, sans doute, aux yeux de M. Daru. Car enfin,
je n'étais pas en état de faire la moindre lettre. Martial, cet être
excellent, était toujours avec moi sur le ton plaisant et ne me fit
jamais apercevoir que, comme commis, je n'avais pas le sens commun.
Il était tout occupé de ses amours avec madame Lavalette, avec madame
Petiet, pour laquelle son raisonnable frère, le comte Daru, s'était
donné bien des ridicules. Il prétendait attendrir cette méchante fée
par des vers. Je sus tout cela quelques mois plus tard[9].

       *       *       *       *       *

Toutes ces choses, si nouvelles pour moi, faisaient une cruelle
distraction à mes idées littéraires ou d'amour passionné et romanesque,
c'était alors la même chose. D'un autre côté, mon horreur pour Paris
diminuait, mais j'étais absolument fou; ce qui me semblait vrai en ce
genre un jour me paraissait faux le lendemain. Ma tête était absolument
le jouet de mon âme. Mais au moins je ne m'ouvris jamais à personne.

Depuis trente ans au moins j'ai oublié cette époque si ridicule de mon
premier voyage à Paris; sachant en gros qu'il n'y avait qu'à siffler,
je n'y arrêtais pas ma pensée. Il n'y a pas huit jours que j'y pense
de nouveau, et, s'il y a une prévention dans ce que j'écris, elle est
contre le Brulard de ce temps-là.

Je ne sais si je fis les yeux doux[10] à madame Rebuffel et à sa fille
pendant ce premier voyage, et si nous eûmes la douleur de perdre madame
Cambon moi étant à Paris. Je me souviens seulement que Mlle
Adèle R[ebuffel] me contait des particularités singulières sur
Mlle Cambon, dont elle avait été la compagne et l'amie.
Mlle Cambon, ayant une dot de vingt-cinq ou trente mille
francs de rente, ce qui était énormissime au sortir de la République,
en 1800, éprouva le sort de toutes les positions trop belles, elle fut
victime des idées les plus stupides. Je suppose qu'il fallait la marier
à seize ans, ou du moins lui faire faire beaucoup d'exercice.

Il ne me reste pas le moindre souvenir de mon départ pour Dijon et
l'armée de réserve, l'excès de la joie a tout absorbé. MM. Daru (le
comte), alors inspecteur aux revues, et Martial, sous-inspecteur,
étaient partis avant moi.

Cardon ne vint point sitôt, son adroite mère lui voulait faire faire un
autre pas. Il arriva bientôt à Milan, aide-de-camp du ministre de la
Guerre, Carnot. Napoléon avait employé ce grand citoyen pour l'_user_
(_id est_: rendre impopulaire et ridicule, s'il le pouvait. Bientôt
Carnot retomba dans une pauvreté noble dont Napoléon n'eut honte que
vers 1810, quand il n'eut plus peur de lui).

       *       *       *       *       *

Je n'ai nulle idée de mon arrivée à Dijon, pas plus de mon arrivée
à Genève. L'image de ces deux villes a été effacée par les images
plus complètes que m'ont laissées les voyages postérieurs. Sans
doute j'étais fou de joie. J'avais avec moi une trentaine de volumes
stéréotypés. L'idée de perfectionnement de _la nouvelle invention_
me faisait adorer ces volumes. Très susceptible pour les sensations
d'odeur, je passais ma vie à me laver les mains quand j'avais lu un
bouquin, et la mauvaise odeur m'avait donné un préjugé contre le Dante
et les belles éditions de ce poète rassemblées par ma pauvre mère, idée
toujours chère et sacrée pour moi et qui, vers 1800, était encore au
premier plan.

En arrivant à Genève (j'étais fou de la _Nouvelle-Héloïse_), ma
première course fut pour la vieille maison où est né J.-J. Rousseau, en
1712, que j'ai trouvée, en 1833, changée en superbe maison, image de
l'utilité et du commerce.

A Genève, les diligences manquaient, je trouvai un commencement du
désordre qui apparut régner à l'armée. J'étais recommandé à quelqu'un,
apparemment à un commissaire des guerres français, laissé pour les
passages et les transports. Le comte Daru avait laissé un cheval
malade; j'attendis sa guérison.

Là enfin recommencent mes souvenirs. Après plusieurs délais, un matin,
vers les huit heures, on attache sur ce jeune cheval suisse et bai
clair mon énorme portemanteau, et un peu en dehors de la porte de
Lausanne, je monte à cheval.

C'était pour la seconde ou troisième fois de ma vie. Séraphie et mon
père s'étaient constamment opposés à me voir monter à cheval, faire des
armes, etc.

Ce cheval, qui n'était pas sorti de l'écurie depuis un mois, au bout de
vingt pas s'emporte, quitte la route et se jette, vers le lac, dans un
champ planté de saules: je crois que le portemanteau le blessait.


[1] Le _chapitre XLIII_ est le chapitre XXXVIII du manuscrit (fol. 717
à 738). Ecrit à Cività-Vecchia, les 7 et 8 mars 1836.

[2] _Je ne sais si j'ai dit ..._--Voir plus haut, t. II, p. 121-122.

[3] ... _ma table était située dans une fort grande pièce occupée
par divers commis._--Suit un plan du bureau, dont les deux fenêtres
donnaient sur un «jardin, le même que pour l'autre bureau»; près des
fenêtres et placées perpendiculairement à celles-ci, trois longues
tables; à l'opposé, deux portes se faisant face étaient percées dans
les murs perpendiculaires à celui des fenêtres. La ligne DD' va d'une
porte à l'autre.

[4] ... _une place à millions ..._--Stendhal fait peut-être allusion
ici au poste de directeur des subsistances de Paris, que lui offrit le
comte Beugnot (cf. A. Chuquet, _Stendhal-Beyle_, p. 146), ou à celui de
préfet de la Sarthe, dont lui-même parle dans la même page.

[5] _Au lieu de dix, j'aurais vingt mille ..._ Ms.: «_Ten_» et «_twenty
thousand_».

[6] _Ne manquez jamais un mardi de Mme Cardon._--Comparez avec la même
réflexion déjà faite plus haut, chapitre XL, page 120.

[7] ... _Mme Sorel (je crois), dont le mari m'avait servi de chaperon
pendant le voyage._--Stendhal l'a appelé plus haut M. Rosset (voir
chapitres XXXV et XXXVI).

[8] ... _les_ Mémoires _de sa camarade, Mme Campan ...imprimés vers_
1820.--Les _Mémoires_ de Mme Campan furent publiés en 1823.

[9] _Je sus tout cela quelques mois plus tard._--Une partie du feuillet
732 est en blanc. En marge, Stendhal a écrit: «Placer les portraits
physiques.»

[10]. _Je ne sais si je fis les yeux doux ..._--Variante: «_Les yeux du
désir._»



CHAPITRE XLIV[1]


Je mourais de crainte, mais le sacrifice était fait; les plus grands
dangers n'étaient pas faits pour m'arrêter. Je regardais les épaules de
mon cheval, et les trois pieds qui me séparaient de terre me semblaient
un précipice sans fond. Pour comble de ridicule, je crois que j'avais
des éperons.

Mon jeune cheval fringant galopait donc au hasard, au milieu de ces
saules, quand je m'entendis appeler: c'était le domestique, sage et
prudent, du capitaine Burelviller qui, enfin, en me criant de retirer
la bride et s'approchant, parvint à arrêter le cheval, après une
galopade d'un quart d'heure, au moins, dans tous les sens. Il me semble
qu'au milieu de mes peurs sans nombre, j'avais celle d'être entraîné
dans le lac.

«Que me voulez-vous? dis-je à ce domestique, quand enfin il eut pu
calmer mon cheval.

--Mon maître désire vous parler.»

Aussitôt je pensai à mes pistolets; c'est sans doute quelqu'un qui me
veut arrêter. La route était couverte de passants, mais toute ma vie
j'ai vu mon idée et non la réalité (comme un _cheval ombrageux_, me
dit, dix-sept ans plus tard, M. le comte de Tracy).

Je revins fièrement au capitaine, que je trouvai obligeamment arrêté
sur la grand'route.

«Que me voulez-vous, monsieur?»lui dis-je, m'attendant à faire le coup
de pistolet.

Le capitaine était un grand homme blond[2], entre deux âges, maigre,
et d'un aspect narquois et fripon, rien d'engageant, au contraire. Il
m'expliqua qu'en passant à la porte, M ...[3] lui avait dit:

«Il y a là un jeune homme qui s'en va à l'armée, sur ce cheval, qui
monte pour la première fois à cheval et qui n'a jamais vu l'armée. Ayez
la charité de le prendre avec vous pour les premières journées.»

M'attendant toujours à me fâcher et pensant à mes pistolets, je
considérais le sabre droit et immensément long du capitaine Burelviller
qui, ce me semble, appartenait à l'arme de la grosse cavalerie: habit
bleu, boutons et épaulettes d'argent.

Je crois que, pour comble de ridicule, j'avais un sabre; même, en y
pensant, j'en suis sûr.

Autant que je puis en juger, je plus à ce M. Burelviller, qui avait
l'air d'un grand sacripant, qui peut-être avait été chassé d'un
régiment et cherchait à se raccrocher à un autre. Mais tout cela est
conjecture, comme la physionomie des personnages que j'ai connus à
Grenoble avant 1800. Comment aurais-je pu juger?

M. Burelviller répondait à mes questions et m'apprenait à monter à
cheval. Nous faisions l'étape ensemble, allions prendre ensemble notre
billet de logement, et cela dura jusqu'à la Casa d'Adda, Porta Nova, à
Milan (à gauche, en allant vers la porte).

J'étais absolument ivre, fou de bonheur et de joie. Ici commence une
époque d'enthousiasme et de bonheur parfait. Ma joie, mon ravissement
ne diminuèrent un peu que lorsque je devins dragon au 6e régiment, et
encore ce ne fut qu'une éclipse.

Je ne croyais pas être alors au comble du bonheur qu'un être humain
puisse trouver ici bas.

Mais telle est la vérité pourtant. Et cela, quatre mois après avoir
été si malheureux à Paris, quand je m'aperçus ou crus m'apercevoir que
Paris n'était pas, par soi, le comble du bonheur.

Comment rendrai-je le ravissement de Rolle?

Il faudra peut-être relire et corriger ce passage, contre mon dessein,
de peur de mentir avec artifice comme Jean-Jacques Rousseau.

Comme le sacrifice de ma vie à ma fortune était fait et parfait,
j'étais excessivement hardi à cheval, mais hardi en demandant toujours
au capitaine Burelviller: «Est-ce que je vais me tuer?»

Heureusement, mon cheval était suisse, et pacifique et raisonnable
comme un Suisse; s'il eût été romain et traître, il m'eût tué cent fois.

Apparemment je plus à M. Burelviller, et il s'appliqua à me former
en tout; et il fut pour moi, de Genève à Milan, pendant un voyage à
quatre ou cinq lieues par jour, ce qu'un excellent gouverneur doit
être pour un jeune prince. Notre vie était une conversation agréable,
mêlée d'événements singuliers et non sans quelque petit péril; par
conséquent, impossibilité de l'apparence la plus éloignée de l'ennui.
Je n'osais dire mes chimères ni parler _littérature_ à ce roué de
vingt-huit ou trente ans, qui paraissait le contraire de l'émotion.

Dès que nous arrivions à l'étape, je le quittais, je donnais bien
l'étrenne à son domestique pour soigner mon cheval; je pouvais donc
aller rêver en paix.

A Rolle, ce me semble, arrivé de bonne heure, ivre de bonheur, de la
lecture de la _Nouvelle-Héloïse_ et de l'idée d'aller passer à Vevey,
prenant peut-être Rolle pour Vevey, j'entendis tout-à-coup sonner en
grande volée la cloche majestueuse d'une église[4] située dans la
colline, à un quart de lieue au-dessus de Rolle ou de Nyon; j'y montai.
Je voyais ce beau lac s'étendre sous mes yeux, le son de la cloche
était une ravissante musique qui accompagnait mes idées, en leur
donnant une physionomie sublime.

Là, ce me semble, a été mon approche la plus voisine du _bonheur
parfait._

Pour un tel moment, il vaut la peine d'avoir vécu.

Dans la suite, je parlerai de moments semblables, où le fond, pour le
bonheur, était peut-être réel, mais la sensation était-elle aussi vive,
le transport du bonheur aussi parfait?

Que dire d'un tel moment, sans mentir, sans tomber dans le roman?

A Rolle ou Nyon, je ne sais lequel (à vérifier, il est facile de voir
cette église entourée de huit ou dix grands arbres), à Rolle exactement
commença le temps heureux de ma vie; ce pouvait être alors le 8 ou 10
de mai 1800.

Le cœur me bat encore en écrivant ceci, trente-six ans après. Je quitte
mon papier, j'erre dans ma chambre et je reviens écrire. J'aime mieux
manquer quelque trait vrai que de tomber dans l'exécrable défaut de
faire de la déclamation, comme c'est l'usage.

A Lausanne, je crois, je plus à M. Burelviller. Un capitaine suisse
retiré, jeune encore, était municipal. C'était quelque ultra échappé
d'Espagne ou de quelque autre Cour. En s'acquittant de la besogne
désagréable de distribuer des billets de logement à ces sacripants de
Français, il se prit de bec avec nous et alla jusqu'à dire, en parlant
de l'_honneur_ que nous avions de servir notre patrie: «S'il y a de
l'honneur ...»

Mon souvenir sans doute exagère le mot.

Je mis la main à mon sabre et voulus le tirer, ce qui me prouve que
j'avais un sabre.

M. Burelviller me retint.

«Il est tard, la ville est encombrée, il s'agit d'avoir un logement,»
me dit-il peu après.

Et nous quittâmes le municipal, ancien capitaine, après lui avoir bien
dit son fait.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, étant à cheval, sur la route de Villeneuve, M.
Burelviller m'interrogea sur ma façon de faire des armes.

Il fut stupéfait quand je lui avouai ma complète ignorance. Il me
fit mettre, ce me semble, en garde, à la première fois que nous nous
arrêtâmes pour laisser pisser nos chevaux.

«Et qu'auriez-vous donc fait, si ce chien d'aristocrate était sorti
avec nous?

--J'aurais foncé sur lui.»

Apparemment que ce mot fut dit comme je le pensais.

Le capitaine Burelviller m'estima beaucoup depuis et me le dit.

Il fallait que ma parfaite innocence et totale absence du mensonge
fût bien évidente pour donner de la valeur à ce qui, dans tout autre
position, eût été une blague tellement grossière.

Il se mit à me donner quelques principes d'estocade, dans nos haltes,
le soir.

«Autrement vous vous feriez enfiler comme un ...»

J'ai oublié le terme de comparaison.

Martigny, je crois, au pied du Grand-Saint-Bernard, m'a laissé un
souvenir: le beau général Marmont, en habit de conseiller d'Etat, bleu
de ciel brodant sur bleu de roi, s'occupant à faire filer un parc
d'artillerie. Mais comment cet uniforme est-il possible? Je l'ignore,
mais je le vois encore.

Peut-être vis-je le général Marmont en uniforme de général, et plus
tard lui ai-je appliqué l'uniforme de conseiller d'Etat. (Il est à
Rome, ici près, mars 1836, le _traître_ duc de Raguse, malgré le
mensonge que le lieutenant-général Després m'a fait devant ma cheminée,
au lieu où j'écris, il n'y a pas douze jours.)

Le général Marmont était à gauche de la route, vers les sept heures du
matin, au sortir de Martigny; il pouvait être alors le 12 ou le 14 de
mai 1800.

       *       *       *       *       *

J'étais gai et actif comme un jeune poulain, je me regardais comme
Calderon faisant ses campagnes en Italie, je me regardais comme un
curieux détaché à l'armée pour voir, mais destiné à faire des comédies
comme Molière. Si j'avais un emploi par la suite, ce serait pour
vivre, n'étant pas assez riche pour courir le monde à mes frais. Je ne
demandais qu'à voir de grandes choses. Ce fut donc avec plus de joie
encore qu'à l'ordinaire que j'examinai Marmont, ce jeune et beau favori
du Premier Consul.

Comme les Suisses, dans les maisons desquels nous avions logé à
Lausanne, Villeneuve, Sion, etc., nous avaient fait un tableau infâme
du Grand-Saint-Bernard, j'étais plus gai qu'à l'ordinaire, plus gai
n'est pas le mot, c'est plus heureux. Mon plaisir était si vif, si
intime, qu'il en était pensif.

J'étais, sans m'en rendre raison, extrêmement sensible à la beauté des
paysages. Comme mon père et Séraphie vantaient beaucoup les beautés de
la nature en véritables hypocrites qu'ils étaient, je croyais avoir la
nature en horreur. Si quelqu'un m'eût parlé des beautés de la Suisse,
il m'eût fait mal au cœur; je sautais les phrases de ce genre dans les
_Confessions_ et l'_Héloïse_ de Rousseau, ou plutôt, pour être exact,
je les lisais en courant. Mais ces phrases si belles me touchaient
malgré moi.

Je dus avoir un plaisir extrême en montant le Saint-Bernard, mais,
ma foi, sans les précautions, qui souvent me semblaient extrêmes et
presque ridicules, du capitaine Burelviller, je serais mort peut-être
dès ce premier pas.

Que l'on veuille bien se rappeler de ma ridiculissime éducation. Pour
ne me faire courir aucun danger, mon père et Séraphie m'avaient empêché
de monter à cheval et, autant qu'ils avaient pu, d'aller à la chasse.
Tout au plus j'allais me promener avec un fusil, niais jamais de
partie de chasse véritable, où l'on trouve la faim, la pluie, l'excès
de la fatigue.

De plus, la nature m'a donné les nerfs délicats et la peau sensible
d'une femme. Je ne pouvais pas, quelques mois après, tenir mon sabre
deux heures sans avoir la main pleine d'ampoules. Au Saint-Bernard,
j'étais pour le physique comme une jeune fille de quatorze ans; j'avais
dix-sept ans et trois mois, mais jamais fils gâté de grand seigneur n'a
reçu une éducation plus molle.

Le courage militaire, aux yeux de mes parents, était une qualité des
Jacobins; on ne prisait que le courage d'avant la Révolution, qui avait
valu la croix de Saint-Louis au chef de la branche riche de la famille
(M. le capitaine Beyle, de Sassenage).

Excepté le moral, par moi puisé dans les livres prohibés par Séraphie,
j'arrivai donc au Saint-Bernard poule mouillée complète. Que fussé-je
devenu sans la rencontre de M. Burelviller et si j'eusse marché seul?
J'avais de l'argent et n'avais pas même songé à prendre un domestique.
Etourdi par mes délicieuses rêveries, basées sur l'Arioste et la
_Nouvelle-Héloïse_, toutes les remarques prudentes glissaient sur moi;
je les trouvais bourgeoises, plates, odieuses.

De là, mon dégoût, même en 1836, pour les faits _comiques_, où se
trouve de toute nécessité[5] un personnage bas. Ils me font un dégoût
qui va jusqu'à l'horreur.

Drôle de disposition pour un successeur de Molière!

Tous les sages avis des hôteliers suisses avaient donc glissé sur moi.

A une certaine hauteur, le froid devint piquant, une brume pénétrante
nous environna, la neige couvrait la route depuis longtemps. Cette
route, petit sentier entre deux murs à pierres sèches, était remplie
de huit à dix pouces de neige fondante et, au dessous, des cailloux
roulants (comme ceux de Claix, polygones irréguliers dont les angles
sont un peu émoussés).

De temps en temps, un cheval mort faisait cabrer le mien; bientôt, ce
qui fut bien pis, il ne se cabra plus du tout. Au fond, c'était une
rosse.


[1] Le _chapitre XLIV_ est le chapitre XXXIX du manuscrit (fol. 739 à
758). Ecrit à Cività-Vecchia, les 8 et 9 mars 1836.

[2] _Le capitaine était un grand homme blond ..._--Au sujet
du capitaine Burelviller, ou Burelvillers, voir A. Chuquet,
_Stendhal-Beyle_, p. 45.

[3] ... _M ... lui avait dit._--Le nom est en blanc dans le manuscrit.

[4] ... _la cloche majestueuse d'une église ..._--Cette église devait
être un temple protestant, car il n'y a pas d'église catholique dans le
canton de Vaud. (Note au crayon de R. Colomb.)

[5] ... _où se trouve, de toute nécessité ..._--Variante:
«_Nécessairement._»



CHAPITRE XLV[1]


LE SAINT-BERNARD


A chaque instant tout devenait pire. Je trouvai le danger pour la
première fois; ce danger n'était pas grand, il faut l'avouer, mais pour
une jeune fille de quatorze ans qui n'avait pas été mouillée par la
pluie dix fois en sa vie!

Le danger n'était donc pas grand, mais il était en moi-même: les
circonstances diminuaient l'homme.

Je n'aurai pas honte de me rendre justice, je fus constamment gai. Si
je rêvais, c'était aux phrases par lesquelles J.-J. Rousseau pourrait
décrire ces monts sourcilleux couverts de neige et s'élevant jusqu'aux
nues avec leurs pointes sans cesse obscurcies par de gros nuages gris
courant rapidement.

Mon cheval faisait mine de tomber, le capitaine jurait et était sombre,
son prudent domestique, qui s'était fait mon ami, était fort pâle.

J'étais transpercé d'humidité; sans cesse nous étions gênés et même
arrêtés par des groupes de quinze ou vingt soldats qui montaient.

Au lieu des sentiments d'héroïque amitié que je leur supposais, d'après
six ans de rêveries héroïques basées sur les caractères de Ferragus et
de Rinaldo, j'entrevoyais des égoïstes aigris et méchants; souvent ils
juraient contre nous, de colère de nous voir à cheval et eux à pied. Un
peu plus ils nous volaient nos chevaux.

Je ne me rappelle pas tout cela, mais je me rappelle mieux les[2]
dangers postérieurs, quand j'étais bien plus rapproché de 1800, par
exemple à la fin de 1812, dans la marche de Moscou à Kœnigsberg.

Enfin, après une quantité énorme de zigzags, qui me paraissaient former
une distance infinie, dans un fond, entre deux rochers pointus et
énormes, j'aperçus, à gauche, une maison basse, presque couverte par un
nuage qui passait.

C'est l'hospice! On nous y donna, comme à toute l'armée, un demi-verre
de vin qui me parut glacé comme une _décoction rouge._

Je n'ai de mémoire que du vin; sans doute on y joignit un morceau de
pain et de fromage.

Il me semble que nous entrâmes, ou bien les écrits de l'intérieur de
l'Hospice qu'on me fit produisirent une image qui, depuis trente-six
ans, a pris la place de la réalité.

Voilà un danger de mensonge que j'ai aperçu depuis trois mois que je
pense, à ce véridique journal.

Par exemple, je me figure fort bien la descente. Mais je ne veux pas
dissimuler que, cinq ou six ans après, je vis une gravure que je
trouvai fort ressemblante; et mon souvenir _n'est plus_ que la gravure.

C'est là le danger d'acheter des gravures des beaux tableaux que l'on
voit dans ses voyages. Bientôt la gravure forme tout le souvenir, et
détruit le souvenir réel.

C'est ce qui m'est arrivé pour la Madone de Saint-Sixte de Dresde. La
belle gravure de Müller l'a détruite pour moi, tandis que je me figure
parfaitement les méchants pastels de Mengs, de la même galerie de
Dresde, dont je n'ai vu la gravure nulle part.

Je vois fort bien l'ennui de tenir mon cheval par la bride: le sentier
était formé de roches immobiles[3].

Le diable, c'est que les quatre pieds de mon cheval se réunissaient
dans la ligne droite formée par la réunion des deux rochers qui
formaient la route, et alors la rosse faisait mine de tomber; à droite,
il n'y avait pas grand mal, mais à gauche! Que dirait M. Daru, si je
lui perdais son cheval? Et d'ailleurs tous mes effets étaient dans
l'énorme portemanteau, et peut-être la plus grande partie de mon argent.

Le capitaine jurait contre son domestique qui lui blessait son second
cheval, il donnait des coups de canne sur la tête de son propre cheval,
c'était un homme fort violent, et enfin il ne s'occupait pas de moi le
moins du monde.

Pour comble de misère un canon, ce me semble, vint à passer, il
fallut faire sauter nos chevaux à droite de la route; mais de cette
circonstance je n'en voudrais pas jurer, elle est dans la gravure[4].

Je me souviens fort bien de cette longue descente circulaire autour de
ce diable de lac glacé.

Enfin, vers Etrouble, ou avant Etrouble, vers un hameau nommé _Saint_
...[5], la nature commença à devenir moins austère.

Ce fut pour moi une sensation délicieuse.

Je dis au capitaine Burelviller:

«Le Saint-Bernard, n'est-ce que ça?»

Il me semble qu'il se fâcha et crut que je mentais (en termes dont nous
nous servions: que je lui _lâchais une blague_).

Je crois entrevoir dans mes souvenirs qu'il me traita de conscrit, ce
qui me sembla une injure.

A Etrouble, où nous couchâmes, ou à Saint-..., mon bonheur fut extrême,
mais je commençais à comprendre que ce n'était que dans les moments où
le capitaine était gai, que je pouvais hasarder mes remarques.

Je me dis: je suis en Italie, c'est-à-dire dans le pays de la
_Zulietta_ que J.-J. Rousseau trouva à Venise, en Piémont, dans le pays
de Mme Bazile.

Je comprenais bien que ces idées étaient encore plus de contrebande
pour le capitaine qui, ce me semble, une fois, avait traité Rousseau de
polisson d'écrivain.

       *       *       *       *       *

Je serais obligé de faire du roman, et de chercher à me figurer
ce que doit sentir un jeune homme de dix-sept ans, fou de bonheur
en s'échappant du couvent, si je voulais parler de mes sentiments
d'Etrouble au fort de Bard.

J'ai oublié de dire que je rapportais mon innocence de Paris; ce
n'était qu'à Milan que je devais me délivrer de ce trésor. Ce qu'il y a
de drôle, c'est que je ne me souviens pas distinctement avec qui.

La violence de la timidité et de la sensation a tué absolument le
_souvenir._

       *       *       *       *       *

Tout en faisant route, le capitaine me donnait des leçons d'équitation,
et pour activer il donnait des coups de canne sur la tête de son
cheval, qui s'emportait fort. Le mien était une rosse molle et
prudente; je le réveillais à grands coups d'éperons. Par bonheur, il
était très fort.

Mon imagination folle, n'osant pas dire ses secrets au capitaine, me
faisait au moins le pousser de questions sur l'équitation. Je n'étais
rien moins que discret.

«Et quand un cheval recule et s'approche ainsi d'un fossé profond, que
faut-il faire?

--Que diable! à peine vous savez vous tenir, et vous me demandez des
choses qui embarrassent les meilleurs cavaliers!»

Sans doute quelque bon jurement accompagna cette réponse, car elle est
restée gravée dans ma mémoire.

Je devais l'ennuyer ferme. Son sage domestique m'avertit qu'il faisait
manger à ses chevaux la moitié au moins du son qu'il me faisait acheter
pour _rafraîchir_ le mien. Ce sage domestique m'offrit de passer à
mon service, il m'eût mené à sa volonté, au lieu que le terrible
Burelviller le malmenait.

Ce beau discours ne me fit aucune impression. Il me semble que je
pensai que je devais une reconnaissance infinie au capitaine.

D'ailleurs, j'étais si heureux de contempler les beaux paysages et
l'arc de triomphe d'avril que je n'avais qu'un vœu à former: c'était
que cette vie durât toujours.

Nous croyions l'armée à quarante lieues en avant de nous.

Tout-à-coup, nous la trouvâmes arrêtée par le fort de Bard[6].

Je me vois bivouaquant à une demi-lieue du fort, à gauche de la grande
route.

Le lendemain, j'eus vingt-deux piqûres de cousin sur la figure et un
œil tout à fait fermé.

Ici, le récit se confond avec le souvenir.

Il me semble que nous fûmes arrêtés deux ou trois jours sous _Bard._

Je redoutais les nuits à cause des piqûres de ces affreux cousins,
j'eus le temps de guérir à moitié.

Le Premier Consul était-il avec nous?

Fut-ce, comme il me semble, pendant que nous étions dans cette petite
plaine, sous le fort, que le colonel Dufour essaya de l'emporter de
vive force? Et que deux sapeurs essayèrent de couper les chaînes du
pont-levis? Vis-je entourer de paille la roue des canons, ou bien
est-ce le souvenir du récit que je trouve dans ma tête?

La canonnade épouvantable dans ces rochers si hauts, dans une vallée si
étroite, me rendait fou d'émotion.

Enfin, le capitaine me dit: «Nous allons passer sur une montagne à
gauche: C'est le chemin[7].»

J'ai appris, depuis, que cette montagne se nomme Albaredo.

Après une demi-lieue, j'entendis donner cet avis de bouche en bouche:
«Ne tenez la bride de vos chevaux qu'avec deux doigts de la main droite
afin que, s'ils tombent dans le précipice, ils ne vous entraînent pas.

--Diable! il y a donc danger!»me dis-je[8].

On s'arrêta sur une petite plate-forme.

«Ah! voilà qu'ils nous visent, dit le capitaine.

--Est-ce que nous sommes à portée? dis-je au capitaine.

--Ne voilà-t-il pas mon bougre qui a déjà peur?»me dit-il avec humeur.
Il y avait là sept à huit personnes.

Ce mot fut comme le chant du coq pour Saint-Pierre. Je revois: je
m'approchai du bord de la plate-forme pour être plus exposé, et quand
il continua la route, je traînai quelques minutes, pour montrer mon
courage.

Voilà comment je vis le feu pour la première fois.

C'était une espèce de pucelage qui me pesait autant que l'autre.


[1] Le _chapitre XLV_ est le chapitre XL du manuscrit (fol. 759 à 778).
Ecrit à Cività-Vecchia, le 9 mars 1836.

[2] ... _je me rappelle mieux les dangers ..._--Ms.: «_Des dangers._»

[3] _ ...le sentier était formé de roches immobiles._--Suit une coupe
du sentier et du précipice que les voyageurs voyaient à leur gauche.
Le sentier était creux, les rochers qui le composaient formant un
angle obtus de 60 degrés environ. Entre le sentier et le précipice, il
pouvait y avoir trois ou quatre pieds. Au bas du précipice, dont la
pente est indiquée par les lettres R P E, en «L, lac gelé sur lequel je
voyais quinze ou vingt chevaux ou mulets tombés. De R en P le précipice
me semblait presque vertical, de P en E il était fort rapide».

[4] ... _elle est dans la gravure._--Suit un plan indiquant la marche
de flanc suivie depuis l'Hospice jusqu'à Etrouble, en contournant le
lac gelé.

[5] ... _vers un hameau nommé_ Saint ...--Le reste du nom a été laissé
en blanc.

[6] ... _le fort de Bord._--Suit un croquis de la vallée d'Aoste, avec
au fond le fort de Bard.

[7] _C'est le chemin._--Suit un croquis analogue à celui indiqué
ci-dessus; mais Stendhal y a figuré, en C, le chemin escaladant la
montagne d'Albaredo.

[8] «_Diable! il y a donc danger!»me dis-je._--Suit un croquis
explicatif: à droite, en R, les remparts du fort de Bard. A gauche, en
C, à la hauteur des remparts, la petite plate-forme du chemin, bordée
par un précipice D allant jusqu'au fond de la vallée. Au-dessous, cette
légende: «Le chemin, ou plutôt le sentier à peine tracé fraîchement
avec des pioches, était comme C et le précipice comme D, le rempart
comme R.»



CHAPITRE XLVI[1]


Le soir, en y réfléchissant, je ne revenais pas de mon étonnement:
Quoi! n'est-ce que ça? me disais-je.

Cet étonnement un peu niais et cette exclamation m'ont suivi toute ma
vie. Je crois que cela tient à l'imagination; je fais cette découverte,
ainsi que beaucoup d'autres, en 1836, en écrivant ceci.

Parenthèse.--Souvent je me dis, mais sans regret: Que de belles
occasions j'ai manquées! Je serais riche, du moins j'aurais de
l'aisance! Mais je vois, en 1836, que mon plus grand plaisir est
de rêver; mais rêver à quoi? Souvent à des choses qui m'ennuient.
L'activité des démarches nécessaires pour amasser 10.000 francs de
rente est impossible pour moi. De plus, il faut flatter, ne déplaire à
personne, etc. Ce dernier est presque impossible pour moi.

Hé bien! M. le comte de Cauchain était lieutenant ou sous-lieutenant
au 6e de dragons en même temps que moi, il passait pour intrigant,
habile, ne perdant pas une occasion pour plaire aux gens puissants,
etc., ne faisant pas un pas qui n'eût son but, etc. Le général
Cauchain, son oncle, avait pacifié la Vendée, je crois, et ne manquait
pas de crédit. M. de Cauchain quitta le régiment pour entrer dans la
carrière consulaire, il a eu probablement toutes les qualités qui me
manquent, il est consul à Nice, comme moi à Cività-Vecchia. Voilà qui
doit me consoler de n'être pas intrigant, ou du moins adroit, prudent,
etc. J'ai eu le rare plaisir de faire toute ma vie à peu près ce qui
me plaisait, et je suis aussi avancé qu'un homme froid, adroit, etc.
M. de Cauchain m'a fait politesse quand je passai à Nice en décembre
1833. Peut-être a-t-il de plus que moi d'avoir de la fortune, mais
probablement il l'a héritée de son oncle, et d'ailleurs il est chargé
d'une vieille femme. Je ne changerais pas, c'est-à-dire: je ne voudrais
pas que mon âme entrât dans son corps.

Je ne dois donc pas me plaindre du destin. J'ai eu un lot exécrable de
sept à dix-sept [ans], mais, depuis le passage du Mont-Saint-Bernard (à
2.491 mètres au-dessus de l'océan[2]), je n'ai plus eu à me plaindre du
destin; j'ai, au contraire, à m'en louer.

En 1804, je désirais cent louis et ma liberté; en 1836, je désire avec
passion six mille francs et ma liberté. Ce qui est au-delà ferait bien
peu pour mon bonheur. Ce n'est pas à dire que je ne voulusse tâter de
25.000 francs et ma liberté pour avoir une bonne voiture à ressorts
bien liants, mais les voleries du cocher me donneraient peut-être plus
d'humeur que la voiture de plaisir.

Mon bonheur est de n'avoir rien à administrer; je serais fort
malheureux si j'avais 100.000 francs de rente en terres et maisons. Je
vendrais tout bien vite à perte, ou du moins les trois-quarts, pour
acheter de la rente. Le bonheur, pour moi, c'est de ne commander à
personne et de n'être pas commandé, je crois donc que j'ai bien fait de
ne pas épouser Mlle Rietti ou Mlle Diane.--Fin de la parenthèse[3].

       *       *       *       *       *

Je me souviens que j'eus un extrême plaisir en entrant à Etrouble et
à Aoste. Quoi! le passage du Saint-Bernard, _n'est-ce que ça?_ me
disais-je sans cesse. J'avais même le tort de le dire haut quelquefois,
et enfin le capitaine Burelviller me malmena; malgré mon innocence,
il prit cela pour une blague (_id est: bravade_). Fort souvent, mes
naïvetés ont fait le même effet.

Un mot ridicule ou seulement exagéré a souvent suffi pour gâter les
plus belles choses pour moi: par exemple, à Wagram, à côté de la pièce
de canon, quand les herbes prenaient feu, ce colonel blagueur de mes
amis qui dit: «_C'est une bataille de géants!_»L'impression de grandeur
fut irrémédiablement enlevée pour toute la journée.

Mais, grand Dieu! qui lira ceci? Quel galimatias! Pourrai-je enfin
revenir à mon récit? Le lecteur sait-il maintenant s'il en est à 1800,
au premier début d'un fou dans le monde, ou aux réflexions sages d'un
homme de cinquante-trois[4] ans!

       *       *       *       *       *

Je remarquai, avant de quitter mon rocher, que la canonnade de Bard
faisait un tapage effrayant; c'était le _sublime_, un peu trop voisin
pourtant du danger. L'âme, au lieu de jouir purement, était encore un
peu occupée à se tenir.

J'avertis, une fois pour toutes, le brave homme, unique peut-être,
qui aura le courage de me lire, que toutes les belles réflexions de
ce genre sont de 1836. J'en eusse été bien étonné en 1800; peut-être,
malgré ma solidité sur Helvétius et Shakespeare, ne les eussé-je pas
comprises.

Il m'est resté un souvenir net et fort sérieux du rempart qui
faisait ce grand feu sur nous. Le commandant de ce fortin, situé
_providentiellement_, comme diraient les bons écrivains de 1836,
croyait arrêter le général Bonaparte[5].

       *       *       *       *       *

Je crois que le logement du soir fut chez un curé, déjà fort malmené
par les vingt-cinq ou trente mille hommes qui avaient passé avant le
capitaine Burelviller et son élève. Le capitaine, égoïste et méchant,
jurait; il me semble que le curé me fit pitié, je lui parlai latin,
pour diminuer sa peur. C'était un gros péché, c'est en petit le crime
de ce vil coquin de Bourmont à Waterloo. Par bonheur, le capitaine ne
m'entendit pas.

Le curé, reconnaissant, m'apprit que: _Donna_ voulait dire femme,
_cattiva_, mauvaise, et qu'il fallait dire: _quante sono miglia di qua
a Ivrea?_ quand je voulais savoir combien il y avait de milles d'ici à
Ivrée.

Ce fut là le commencement de mon italien.

Je fus tellement frappé de la quantité de chevaux morts et d'autres
débris d'armée que je trouvai de Bard à Ivrée, qu'il ne m'en est point
resté de souvenir distinct. C'était pour la première fois que je
trouvais cette sensation, si renouvelée depuis: me trouver entre les
colonnes d'une armée de Napoléon. La sensation présente absorbait tout,
absolument comme le souvenir de la première soirée où Giul m'a traité
en amant. Mon souvenir n'est qu'un roman fabriqué à cette occasion.

       *       *       *       *       *

Je vois encore le premier aspect d'Ivrée aperçue à trois quarts de
lieue, un peu sur la droite, et à gauche des montagnes à distance,
peut-être le Mont Rose et les monts de Bielle, peut-être ce _rezegon_
de _Lebk_ (_sic_), que je devais tant adorer plus tard.

Il devenait difficile non pas d'avoir un billet de logement des
habitants terrifiés, mais de défendre ce logement contre les partis
de trois ou quatre soldats rôdant pour piller. J'ai quelque idée du
sabre mis à la main pour défendre une porte de notre maison, que des
chasseurs à cheval voulaient enlever pour en faire un bivouac.

       *       *       *       *       *

Le soir, j'eus une sensation que je n'oublierai jamais. J'allai au
spectacle, malgré le capitaine qui, jugeant bien de mon enfantillage et
de mon ignorance des armes, mon sabre étant trop pesant pour moi, avait
peur, sans doute, que je ne me fisse tuer à quelque coin de rue. Je
n'avais point d'uniforme, c'est ce qu'il y a de pis entre les colonnes
d'une armée ...

Enfin, j'allai au spectacle; on donnait le _Matrimonio segreto_ de
Cimarosa, l'actrice qui jouait Caroline avait une dent de moins sur le
devant. Voilà tout ce qui me reste d'un bonheur divin.

Je mentirais et ferais du roman si j'entreprenais de le détailler.

A l'instant, mes deux grandes actions: 1° avoir passé le Saint-Bernard,
2° avoir été au feu, disparurent. Tout cela me sembla grossier et bas.
J'éprouvai quelque chose comme mon enthousiasme de l'église au-dessus
de Rolle, mais bien plus pur et bien plus vif. Le pédantisme de Julie
d'Etange me gênait dans Rousseau, au lieu que tout fut divin dans
Cimarosa.

Dans les intervalles du plaisir, je me disais: Et me voici jeté dans un
métier grossier, au lieu de vouer ma vie à la musique!!

La réponse était, sans nulle mauvaise humeur: Il faut vivre, je vais
voir le monde, devenir un brave militaire, et après un an ou deux je
reviens à la musique, _mes uniques amours._ Je me disais de ces paroles
emphatiques.

Ma vie fut renouvelée et tout mon désappointement de Paris enterré à
jamais. Je venais de voir distinctement où était le bonheur. Il me
semble aujourd'hui que mon grand malheur devait être: je n'ai pas
trouvé le bonheur à Paris, où je l'ai cru pendant si longtemps, où
est-il donc? Ne serait-il point dans nos montagnes du Dauphiné? Alors,
mes parents auraient raison, et je ferais mieux d'y retourner.

La soirée d'Ivrée détruisit à jamais le Dauphiné dans mon esprit. Sans
les belles montagnes que j'avais vues le matin en arrivant, peut-être
Berland, Saint-Ange et Taillefer[6] n'auraient-ils pas été battus pour
toujours.

Vivre en Italie et entendre de cette musique devint la base de tous mes
raisonnements.

Le lendemain matin, en cheminant auprès de nos chevaux avec le
capitaine, qui avait six pieds, j'eus l'enfance de parler de mon
bonheur, il me répondit par des plaisanteries grossières sur la
facilité de mœurs des actrices. Ce mot était cher et sacré pour moi,
à cause de Mlle Kably, et de plus, ce matin-là, j'étais amoureux de
Caroline (du _Matrimonio_). Il me semble que nous eûmes un différend
sérieux, avec quelque idée de duel de ma part.

Je ne comprends rien à ma folie; c'est comme ma provocation à
l'excellent Joinville (maintenant M. le baron Joinville, intendant
militaire à Paris), je ne pouvais pas soutenir mon sabre en ligne
horizontale.

La paix faite avec le capitaine, nous fûmes, ce me semble, occupés de
la bataille du Tessin, où il me semble que nous fûmes mêlés, mais sans
danger. Je n'en dis pas davantage, de peur de faire du roman; cette
bataille, ou combat, me fut contée en grands détails peu de mois après
par M. Guyardet, chef de bataillon à la 6me ou 9me légère, le régiment
de cet excellent Maçon, mort à Leipzig vers 1809, ce me semble. Le
récit de M. Guyardet fait, ce me semble, à Joinville, en ma présence,
complète mes souvenirs et j'ai peur de prendre l'impression de ce récit
pour un souvenir.

Je ne me rappelle pas même si le combat du Tessin compta dans mon
esprit pour la seconde vue du feu, dans tous les cas ce ne put être[7]
que le feu du canon; peut-être eûmes-nous peur d'être sabrés, nous
trouvant, avec quelque cavalerie, ramenés par l'ennemi. Je ne vois de
clair que la fumée du canon ou de la fusillade. Tout est confus.

Excepté le bonheur le plus vif et le plus fou, je n'ai réellement
rien à dire d'Ivrée à Milan. La vue du paysage me ravissait. Je ne
le trouvais pas la réalisation du beau, mais quand, après le Tessin,
jusqu'à Milan, la fréquence des arbres et la force de la végétation, et
même les tiges du maïs, ce me semble, empêchaient de voir à cent pas, à
droite et à gauche, je trouvais que _c'était là le beau._

Tel a été pour moi Milan, et pendant vingt ans (1800 à 1820). A peine
si cette image adorée commence à se séparer du beau. Ma raison me dit:
Mais le vrai beau, c'est Naples et le Pausilippe, par exemple, ce sont
les environs de Dresde, les murs abattus de Leipsick, l'Elbe à Altona,
le lac de Genève, etc. C'est ma raison qui dit cela, mon cœur ne sent
que Milan et la campagne luxuriante qui l'environne[8].


[1] Le _chapitre XLVI_ est le chapitre XLI du manuscrit (fol. 779 à
796). Ecrit le 15 mars, à Cività-Vecchia.--Stendhal indique au fol.
782: «Cività-Vecchia du 24 février au 19 mars.»

[2] ... _le passage du Mont-Saint-Bernard (à_ 2.491 _mètres au dessus
de l'océan) ..._--L'altitude exacte du col du Grand-Saint-Bernard est
2.472 mètres.

[3] _Parenthèse._--A placer ailleurs en recopiant. (Note de Stendhal.)

[4] ... _un homme de cinquante-trois ans!_--Ms.: «52 x 2 + √9»

[5] ... _croyait arrêter le général Bonaparte._--Suit un croquis du
fort de Bard et du chemin suivi par Stendhal. Au-dessous est cette
légende: «H, moi; B, village de Bard; C C C, canons tirant sur L L
L; XX, chevaux tombés du sentier L L L, à peine tracé au bord du
précipice; P, précipice à 95 ou 80 degrés, haut de 30 ou 40 pieds; P',
autres précipices de 70 ou 60 degrés, et broussailles infinies. Je vois
encore le bastion C C C, voilà tout ce qui me reste de ma peur. Quand
j'étais en H, je ne vis ni cadavres, ni blessés, mais seulement des
chevaux en X. Le mien qui sautait et dont je ne tenais la bride qu'avec
deux doigts, suivant l'ordre, me gênait beaucoup.»

[6] ... _peut-être Berland, Saint-Ange et Taillefer ..._--Berland, près
des Echelles; le plateau Saint-Ange, au-dessus de Claix; le massif de
Taillefer, qui domine la vallée de la Romanche. (Voir à ce sujet les
chapitres précédents.)


[7] ... _dans tous les cas ce ne put être ..._--Variante: «_Ce ne fut._»

[8]--Avec le chapitre XLVI finit le troisième tome relié du manuscrit.
On lit, à la fin de la table qui termine le volume: «Ce volume
troisième finit à l'arrivée à Milan, 796 pages font bien, une fois
augmentées par les corrections et gardes contre la critique, 400
pages in-8°. Qui lira 400 pages de mouvements du cœur?» Au feuillet
suivant, on lit encore: «1836, 26 mars, annonce du congé pour Lutèce.
L'imagination vole ailleurs. Ce travail en est interrompu. L'ennui
engourdit l'esprit, trop éprouvé de 1832 à 1836, Omar. Ce travail,
interrompu sans cesse par le métier, se ressent sans doute de cet
engourdissement.--Vu ce matin galerie Fech avec le prince, et loges de
Raphaël.--Pédantisme: rien n'est mal dans le Dante et Raphaël, _idem_ à
peu près pour Goldoni. 8 avril 1836, Omar.»



CHAPITRE XLVII[1]


MILAN


Un matin, en entrant à Milan, par une charmante matinée de printemps,
et quel printemps! et dans quel pays du monde! je vis Martial à trois
pas de moi, sur la gauche de mon cheval. Il me semble le voir[2]
encore, c'était _Corsia del Giardino_, peu après la rue des Bigli, au
commencement de la Corsia di Porta Nova.

Il était en redingote bleue avec un chapeau bordé d'adjudant général.

Il fut fort aise de me voir.

«On vous croyait perdu, me dit-il.

--Le cheval a été malade à Genève, répondis-je, je ne suis parti que
le ...[3]

--Je vais vous montrer la maison, ce n'est qu'à deux pas.»

Je saluai le capitaine Burelviller: je ne l'ai jamais revu.

Martial revint sur ses pas et me conduisit à la Casa d'Adda[4].

La façade de la Casa d'Adda n'était point finie, la plus grande partie
était alors en briques grossières, comme San Lorenzo, à Florence.
J'entrai dans une cour magnifique. Je descendis de cheval fort étonné
et admirant tout. Je montai par un escalier superbe. Les domestiques de
Martial détachèrent mon portemanteau et emmenèrent mon cheval.

Je montai avec lui et bientôt me trouvai dans un superbe salon
donnant sur la Corsia. J'étais ravi, c'était pour la première fois
que l'architecture produisait son effet sur moi. Bientôt on apporta
d'excellentes côtelettes pannées. Pendant plusieurs années ce plat m'a
rappelé Milan.

Cette ville devint pour moi le plus beau lieu de la terre. Je ne sens
pas du tout le charme de ma patrie; j'ai, pour le lieu où je suis né,
une répugnance qui va jusqu'au dégoût physique (le mal de mer). Milan
a été pour moi, de 1800 à 1821, le lieu où j'ai constamment désiré
habiter.

J'y ai passé quelques mois de 1800; ce fut le plus beau temps de ma
vie. J'y revins tant que je pus en 1801 et 1802, étant en garnison
à Brescia et à Bergame, et enfin, j'y ai habité par choix de 1815 à
1821. Ma raison seule me dit, même en 1836, que Paris vaut mieux. Vers
1803 ou 1804, j'évitais, dans le cabinet de Martial, de lever les veux
vers une estampe qui dans le lointain présentait le dôme de Milan, le
souvenir était trop tendre et me faisait mal.

Nous pouvions être à la fin de mai ou au commencement de juin, lorsque
j'entrai dans la Casa d'Adda (ce mot est resté sacré pour moi).

Martial fut parfait et réellement a toujours été parfait pour moi. Je
suis fâché de n'avoir pas vu cela davantage de son vivant; comme il
avait étonnamment de petite vanité, je ménageais cette vanité.

Mais ce que je lui disais alors par usage du monde, naissant chez moi,
et aussi par amitié, j'aurais dû le lui dire par amitié passionnée et
par reconnaissance.

Il n'était pas romanesque, et moi je poussais cette faiblesse jusqu'à
la folie; l'absence de cette folie le rendait plat à mes yeux. Le
romanesque chez moi s'étendait à l'amour, à la bravoure, à tout. Je
redoutais le moment de donner l'étrenne à un portier, de peur de ne pas
lui donner assez, et d'offenser sa délicatesse. Il m'est arrivé souvent
de ne pas oser donner l'étrenne à un homme trop bien vêtu, de peur de
l'offenser, et j'ai dû passer pour avare. C'est le défaut contraire
de la plupart des sous-lieutenants que j'ai connus: eux pensaient à
escamoter une _mancia._

Voici un intervalle de bonheur fou et complet, je vais sans doute
battre un peu la campagne en en parlant. Peut-être vaudrait-il mieux
m'en tenir à la ligne précédente.

Depuis la fin de ami jusqu'au mois d'octobre ou de novembre que je fus
reçu sous-lieutenant au 6me régiment de dragons à Rapallo ou Roncanago,
entre Brescia et Crémone, je trouvai cinq ou six mois de bonheur
céleste et complet[5].

On ne peut pas apercevoir distinctement la partie du ciel trop voisine
du soleil, par un effet semblable j'aurais grand'peine à faire une
narration raisonnable de mon amour pour Angela Pietragrua. Comment
faire un récit un peu raisonnable de tant de folies? Par où commencer?
Comment rendre cela un peu intelligible? Voilà déjà que j'oublie
l'orthographe, comme il m'arrive dans les grands transports de passion,
et il s'agit pourtant de choses passées il y a trente-six ans.

Daignez me pardonner, lecteur bénévole! Mais plutôt, si vous avez plus
de trente ans ou si, avec trente ans, vous êtes du parti prosaïque,
fermez le livre!

Le croira-t-on, mais tout semblera absurde dans mon récit de cette
année 1800. Cet amour si céleste, si passionné, qui m'avait entièrement
enlevé à la terre pour me transporter dans le pays des chimères, mais
des chimères les plus célestes, les plus délicieuses, les plus à
souhait, n'arriva à ce qu'on appelle le bonheur qu'en septembre 1811.

Excusez du peu, onze ans, non pas de fidélité, mais d'une sorte de
constance.

La femme que j'aimais, et dont je me croyais en quelque sorte aimé,
avait d'autres amants, mais elle me préférerait à rang égal, me
disais-je! J'avais d'autres maîtresses. (Je me suis promené un quart
d'heure avant d'écrire.) Comment raconter raisonnablement ces temps-là?
J'aime mieux renvoyer à un autre jour.

En me réduisant aux formes raisonnables, je ferais trop d'injustice à
ce que je veux raconter.

Je ne veux pas dire ce qu'étaient les choses, ce que je découvre pour
la première fois à peu près en 1836, ce qu'elles étaient; mais, d'un
autre côté, je ne puis écrire ce qu'elles étaient pour moi en 1800: le
lecteur jetterait le livre.

Quel parti prendre? comment peindre le bonheur fou?

Le lecteur a-t-il jamais été amoureux fou? A-t-il jamais eu la fortune
de passer une nuit avec cette maîtresse qu'il a le plus aimée en sa vie?

Ma foi, je ne puis continuer, le sujet surpasse le disant.

Je sens bien que je suis ridicule, ou plutôt incroyable. Ma main ne
peut écrire, je renvoie à demain.

Peut-être il serait mieux de passer net ces six mois-là.

Comment peindre l'excessif bonheur que tout me donnait? C'est
impossible pour moi.

Il ne me reste qu'à tracer un sommaire, pour ne pas interrompre
tout-à-fait le récit.

Je suis comme un peintre qui n'a plus le courage de peindre un coin
de son tableau. Pour ne pas gâter le reste, il ébauche à la moitié ce
qu'il ne peut pas peindre.

O lecteur, excusez ma mémoire, ou plutôt sautez cinquante pages.

Voici le sommaire de ce que, à trente-six ans d'intervalle, je ne puis
raconter sans le gâter horriblement.

Je passerais dans d'horribles douleurs les cinq, dix, vingt ou trente
ans qui me restent à vivre qu'en ce moment je ne dirais pas: Je ne veux
pas recommencer.

D'abord, ce bonheur d'avoir pu faire ma vie. Un homme médiocre,
au-dessous du médiocre, si vous voulez, mais bon et gai, ou plutôt
heureux lui-même alors, avec lequel je vécus.

Tout ceci, ce sont des découvertes que je fais en écrivant. Ne sachant
comment peindre, je fais l'analyse de ce que je sentis alors.

Je suis très froid aujourd'hui, le temps est gris, je souffre un peu.

Rien ne peut empêcher la folie.

En honnête homme qui abhorre d'exagérer, je ne sais comment faire.

J'écris ceci et j'ai toujours tout écrit comme Rossini écrit la
musique; j'y pense, écrivant chaque matin ce qui se trouve devant moi
dans le libretto. Je lis dans un livre que je reçois aujourd'hui:

«Ce résultat n'est pas toujours sensible pour les contemporains, pour
ceux qui l'opèrent et l'éprouvent; mais, à distance et au point de
vue de l'histoire, on peut remarquer à quelle époque un peuple perd
l'originalité de son caractère,»etc. (M. Villemain, Préface, page X.)

On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail[6].


[1] Le _chapitre XLVII_ est le chapitre XLII du manuscrit (fol. 797 à
808). Ecrit à Cività-Vecchia, les 15 et 17 mars 1836: corrigé à Rome
les 22 et 23 mars.--Stendhal note au verso du fol. 807: «Travail à
Cività-Vecchia: trois ou quatre heures seulement du 24 février au 19
mars 1836, le reste au métier (gagne-pain).»--Ce dernier chapitre est
relié, avec divers autres fragments, dans le XIIe tome de la collection
des 28 volumes conservés à la bibliothèque municipale de Grenoble sous
le n° R 5896.

[2] _Il me semble le voir ..._--Variante: «_Je le vois._»

[3] ... _je ne suis parti que le ..._--La date a été laissée en blanc.

[4]. _Martial revint sur ses pas et me conduisit à la Casa
d'Adda._--Suit un plan des lieux: la rencontre de Martial Daru et
d'Henri Beyle, au bout de la Corsia del Giardino, presque à l'angle du
Monte Napoleone, et l'emplacement de la Casa d'Adda, sur la Corsia di
Porta nova.

[5] ... _je trouvai cinq ou six mois de bonheur céleste et
complet._--Le 26 mars 1836, à dix heures et demie, lettre très polie
pour congé.

Depuis ce grand courant dans mes idées, je ne travaille plus. 1er avril
1836.

Prose du 31 mars: _Stabat mater_, vieux couplets barbares en latin
rimé, mais du moins absence d'esprit à la Marmontel. (Notes de
Stendhal.)

[6] _On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail._--Au
verso du dernier feuillet (fol. 808), Stendhal a jeté rapidement les
notes suivantes, relatives à son prochain voyage.

«Voyage: le bateau à vapeur jusqu'à Marseille. Acheter six foulards à
Livourne et vingt paires de gants jaunes chez Gagiati, à Rome.

Suite, voyage: Absolument la malle-poste à Marseille, fût-ce celle de
Toulouse et Bordeaux, pour éviter le dégoût de Valence et Lyon, Semur
et Auxerre, de moi trop connus. Mauvais commencement.--Probablement,
le détour de Florence, en arrivant à Livourne, ne me plaira
pas.--Peut-être aller en Angleterre, du moins à Bruxelles, peut-être à
Edimbourg.

Plan: profiter de mon temps dans le voyage de Paris. Dire jamais Omar
bien changé. 2°, régime, pour éviter les soupers. Voir beaucoup M. de
La Touche, Balzac, si je puis, pour la littérature; M. Chasles, un peu
Levavasseur; mesdames d'Anjou (assidument), Tillaux, Tascher et Jules,
Ancelot, Menti, Coste, Julie. C'est l'assiduité qu'il faut.--Si je
restais à Paris, c'est dans les premiers deux mois que je puis fonder
les salons du reste _of my life._--Je ne sens de transport que pour
Giul.--Un logement au midi, rue Taitbout. Qu'est-ce, pour trois mois,
que 200 francs de plus en logement?»

Stendhal quitta Cività-Vecchia après le 5 mai 1836; le 16 mai, il était
à Marseille, et il arriva à Paris le 25 mai. Il fit durer son congé
trois ans, et ne rentra à Cività-Vecchia qu'en juin 1839.



ANNEXES



I


PREMIER ESSAI D'AUTOBIOGRAPHIE[1]


MÉMOIRES DE HENRI B.


Quoique ma première enfance ait été empoisonnée par bien des amertumes,
grâce au caractère espagnol et altier de mes parents, depuis deux ou
trois ans je trouve une certaine douceur à m'en rappeler les détails.
Il a fallu plus de quarante années d'expérience pour que je pusse
pardonner à mes parents leurs injustices atroces.

Je suis né à Grenoble le 23 janvier 1783, au sein d'une famille qui
aspirait à la noblesse, c'est-à-dire qu'on ne badinait pas avec les
préjugés nécessaires à la conservation des ordres privilégiés. La
religion catholique était vénérée dans la maison comme l'indispensable
appui du trône. Quoique bourgeoise au fond, la famille dont je porte
le nom avait deux branches. Le capitaine B[eyle], chef de la branche
aînée, qui était fort riche, avait la croix de Saint-Louis et ne manqua
pas d'émigrer, chose peu difficile, car Grenoble n'est qu'à neuf lieues
de Chambéry, capitale de la Savoie.

Cet excellent capitaine [Beyle], le meilleur homme du monde, avec sa
voix glapissante et ses éloges éternels de nos princes, ne s'était
jamais marié, non plus que ses cinq ou six sœurs. Mon père, chef
de la branche cadette, comptait bien hériter d'une trentaine de mille
livres de rente, et comme mon père était un homme à imagination, il
m'admit de bonne heure à la création des châteaux en Espagne qu'il
élevait sur cette fortune à venir, dont plus tard une loi de la
_Terreur_ nous priva presque entièrement. N'était-ce pas celle du 17
germinal an III? Ce nom a retenti dans toute mon enfance, mais voici
trente-trois ans que je n'y pense plus du tout. Grâce à la manie
exagérante et noblifiante de la famille, peut-être que, même sans la
loi de germinal sur les successions, cette fortune de trente mille
francs de rente se serait réduite à douze ou quinze. Cela était encore
fort considérable pour la province vers 1789.

       *       *       *       *       *

Ma mère était une femme de beaucoup d'esprit, elle était adorée de son
père. Henriette Gagnon avait un caractère généreux et décidé; j'ai
compris cela plus tard. J'eus le malheur de la perdre lorsque j'avais
sept ans, et elle trente-trois. J'en étais amoureux fou, je ne sais si
elle s'en apercevait; elle mourut en couches en prononçant mon nom et
me recommandant à sa sœur cadette, Séraphie, la plus méchante des
dévotes. Tout le bonheur dont j'aurais pu jouir disparut avec ma mère.
La tristesse la plus sombre et la plus plate s'empara de la famille.
Mon père, qui adorait d'autant plus sa femme que celle-ci ne l'aimait
point, fut hébété par la douleur. Cet état dura cinq ou six ans, il
s'en tira un peu en étudiant la Chimie de _Maquart_, puis celle de
_Fourcroy._ Ensuite, il prit une grande passion pour l'agriculture
et gagna deux ou trois cent mille francs à acheter des domaines (ou
terres); puis vint la passion de bâtir des maisons, où il dérangea
sa fortune, enfin sa passion pour les Bourbons qui le firent adjoint
du maire de Grenoble et chevalier de la Légion d'honneur. Mon père
négligea tellement ses affaires pour celles de l'Etat qu'il passa
une fois dix-huit mois sans aller à son domaine (ou terre) de Claix,
qu'il faisait cultiver par des domestiques, et où avant les honneurs
Bourboniens il allait deux ou trois fois la semaine. Dans les derniers
temps, mon père était fort jaloux de moi; comme j'avais fait la
campagne de Moscou avec une petite place à la cour de Napoléon, que
j'adorais, j'étais en quelque sorte à la tête du parti bonapartiste
(1816). Mais je m'égare. Mon père avait assuré en 1814 à mon ami, M.
Félix Faure, aujourd'hui pair de France (né à Grenoble vers 1782),
qu'il me laisserait dix mille francs de rente. Félix grava cette somme
sur ma montre. Sans cette assurance, j'aurais pris un état en 1814:
filateur de coton à Plancy, en Champagne, ou avocat à Paris. En 1814,
j'allai m'amuser en Italie, où j'ai passé sept ans; mon père, à sa
mort, m'a laissé un capital de 3.900 francs. J'étais alors amoureux fou
de Mme D. Pendant le premier mois qui suivit cette nouvelle,
je n'y pensai pas trois fois. Cinq ou six ans plus tard, j'ai cherché
en vain à m'en affliger.

Le lecteur me trouvera mauvais fils, il aura raison. Je n'ai connu
mon père, de sept ans à quinze, que par les injustices abominables
qu'il exécutait sur moi, à la demande de ma tante Séraphie, dont, à
force d'ennui intérieur, il était peut-être un peu devenu amoureux.
J'entrevois à peine cela aujourd'hui en y réfléchissant. Dans
l'éducation sévère des familles suivant les mœurs de l'ancien
régime, où par-dessus tout les parents songeaient à se faire respecter
et craindre, les enfants étaient comme collés tout près de la base de
statues de quatre-vingts pieds de haut. Dans une si mauvaise position,
leur œil ne pouvait que porter les jugements les plus faux sur les
proportions de ces statues.

Je ne me rappelle plus l'origine du sentiment du _juste_, qui est
fort vif en moi. C'était non pas comme a moi désagréables, mais comme
_injustes_, que les arrêts de ma tante Séraphie, appuyés par l'autorité
de mon père, me faisaient verser des larmes de rage. Deux ou trois fois
la semaine, je passais une heure à me répéter à voix basse: «Monstres!
Monstres! Monstres!»

       *       *       *       *       *

Pourquoi diable ma tante m'avait-elle pris en grippe? Je ne puis le
deviner. Peut-être ma mère, mourant en couches avec le plus grand
courage et toute sa tête, avait-elle fait jurer à son mari, au nom de
son fils aîné, de ne jamais se remarier. Quand j'avais trente ans, des
témoins oculaires, entre autres l'excellente Mme Romagnier,
amie que nous venons de perdre il y a deux ou trois ans, me parlaient
encore de la haine passionnée et folle que j'avais inspirée à ma dévote
de tante.

J'étais républicain forcené, rien de plus simple: mes parents étaient
ultra et dévots au dernier degré; on appelait cela en 1793 être
aristocrate.

Comme marquant par ses propos pleins d'imagination et de force, mon
père fut mis en prison pendant vingt-deux mois par le représentant
du peuple Amar. On juge de l'horreur que mon républicanisme inspirait
dans la famille. J'avais fait encore un petit drapeau tricolore que je
promenais seul en triomphe dans les pièces non habitées de notre grand
appartement, les jours de victoires républicaines. Ce devaient être
alors celles du traître Pichegru. On me guettait, on me surprenait, on
m'accablait des mots de monstre, mes parents pleuraient de rage et moi
d'enthousiasme, «Il est beau, il est doux, m'écriai-je une fois, de
souffrir pour la Patrie!»Je crois qu'on me battit, ce qui, du reste,
était fort rare, on me déchira mon drapeau. Je me crus un martyr de
la patrie, j'aimai la _liberté_ avec fureur. J'appelais ainsi, ce me
semble, l'ensemble des cérémonies que je voyais souvent exécuter dans
les rues, elles étaient touchantes et imposantes, il faut l'avouer.
J'avais deux ou trois maximes que j'écrivais partout et que je suis
fâché d'avoir si complètement oubliées. Elles me faisaient verser des
larmes d'attendrissement, en voici une qui me revient:

_Vivre libre ou mourir_, que je préférais de beaucoup, comme éloquence,
à: _la liberté ou la mort_, qu'on voulait lui substituer. J'adorais
l'éloquence; dès l'âge de six ans, je crois, mon père m'avait inoculé
son enthousiasme pour J.-J. Rousseau, que plus tard il exécra comme
anti-roi ...


[1] Ecrit à Rome, le 15 février 1833.--Ce fragment d'autobiographie se
trouve à la Bibliothèque municipale de Grenoble, dans le carton coté R
300.



II


UNE PAGE DE CRITIQUE LITTÉRAIRE


Ce fragment a été écrit en même temps que la Vie de Henri Brulard, le
16 décembre 1835, et inséré par Stendhal dans le second volume de son
manuscrit, après le récit de sa première communion (chapitre XVIII de
la présente édition).

Je l'ai rejeté parmi les annexes, parce qu'il n'a rien de commun avec
le texte des mémoires d'Henri Beyle.

_Encyclopédie du XIXe siècle._

Ce livre, ou plutôt son annonce qui remplit tous les journaux, m'a
bien fait rire ce matin. Rien ne m'amuse comme les efforts que fait la
société ultra (c'est-à-dire les nobles et les [prêtres]) pour tâcher de
tromper l'opinion, pour faire des livres qui rendent le peuple imbécile
et pour tâcher de se persuader ensuite que ces livres sont lus.

Hé, messieurs, faites pendre les écrivains, ruinez les imprimeurs et
les libraires, empêchez la poste de transporter les livres, voilà ce
qui est raisonnable!

J'ai bien ri ce matin et toute la journée j'ai été rempli de joie quand
je venais à songer à l'_Encyclopédie du XIXe siècle_, dont l'annonce
remplit plus d'un pied carré dans le _Journal des Débats_ du 5 décembre
1835.

Le comité de direction offre d'abord les noms de M. Ampère et de M.
le comte Beugnot, de l'Institut, un savant de premier ordre, mais
aussi bas, aussi plat que Laplace ou M. Cuvier, et un homme d'esprit,
mais des plus communs, incapable d'écrire dix pages qui se fassent
lire et qui a acheté tous ses livres à ce _Bher_ si sale et à ce M.
Saint-Martin, si vendu et si plat, dont le choléra a délivré la science.

Tous les savants vendus, tous les nobles qui ont fait des livres dont
dix ou douze exemplaires se sont vendus, tous les prê[tres] à plats
sermons font partie de la liste des auteurs.

Ces Messieurs disent dans leur prospectus que les autres encyclopédies
_ne peuvent qu'engendrer le doute et perpétuer l'indifférence._ Voilà
qui est adroit! Ces Messieurs veulent charger le cler[gé] de maintenir
les peuples dans la soumission et l'abjection morale.

MM. Mennechet, Michaud, Charles Nodier, Battut, ce voleur de
Champollion-Figeac, ce bon fripon Raoul Rochette, ce coquin de Trouvé,
cet archiniais de Villeneuve-Bargemont, ce charlatan d'Ekstein,
cette archibête de Ch. Artaud, cet incroyable païen, M. l'académicien
Pouqueville, le chevalier Drake, bibliothécaire de la papauté à
Rome[1], enfin des inconnus ou des Jean-fesse, tous chevaliers de
_Kœnig von Jeanfoutre._ Les seuls noms décorés sont MM. Arago et
Frédéric Cuvier.

Tous, en général, écrivains que personne ne lit. Ces plats intrigants
sont accolés à une foule de nobles littérateurs qui voudraient bien
pouvoir écrire deux pages, mais le pouvoir leur manque, _volenti et
conanti._ Ces nobles riches, comme MM. de Lamartine, de Villeneuve, de
Pastoret, Beugnot, fourniront chacun vingt pages et vingt-cinq louis.
Le livre sera supérieurement imprimé, porté aux nues dans tous les
journaux, sans doute acheté par le ministre pour les bibliothèques, et
si la Révolution, second volume de celle de Juillet, arrive un peu plus
tôt, il ne sera pas acheté et pour rire j'en achèterai sur les quais
quelque volume, à vingt sous.

Chacun des souscripteurs recevra son exemplaire, tous les journaux
retentiront de l'immense succès; s'il se trouve, contre toute apparence
et prudence, quelque homme d'esprit hardi, il fera sur cette rapsodie
un pamphlet comme le _Nouveau Complot contre les industriels_[2],
s'il m'est permis de citer cette brochure. S'il n'y a pas de brochure
critique, je suis prêt à parier que l'_Encyclopédie du XIXe siècle_
aura moins de lecteurs qu'elle n'étale de collaborateurs dans l'annonce
des _Débats_ de ce matin. La moitié de ces souscripteurs prévoit
sagement une influence comme celle de l'_Encyclopédie_ de Diderot et
d'Alembert.

       *       *       *       *       *

Le plus grand service que le duc de Modène put rendre à la cause
libérale était d'imprimer la _Voce della Verita_, qui provoqua des
discussions à la Tolfa et à Castel-Bolognese.

Jetez les écrivains dans une prison perpétuelle, dites vos Heures en
public, comme le roi de B. le vient de faire envers M. _Bher_, et en
partant pour la Grèce ruinez les libraires et les imprimeurs, mais
n'ouvrez jamais la bouche, et surtout gardez-vous d'écrire.

MM. Ampère, comte Beugnot, Fortia d'Urban, Hennequin, Laurentie,
Pariset, abbé Receveur et baron Walkenaer, en sont les directeurs.

Après cette âme noble et généreuse de M. Ampère qui, vers 1827,
entreprit de me prouver la ...[3] au milieu du salon de M. Cuvier, le
plus savant est M. Fortia d'Urban qui, à propos du système de Wolf sur
Homère, disait d'un air triomphant:

«_Ils veulent nier l'existence d'Homère, et j'ai son buste dans mon
cabinet!_»

Séparé de Paris depuis cinq ans, je n'ai pour rire que les annonces de
ce genre et les anecdotes comme M. l'arch[evêque] de Paris emportant
dans sa voiture les deux cuvettes de Mme la princesse de
Talleyrand mourante.


[1] Ms.: «_Omar._»

[2] Pamphlet de Beyle, publié en 1825.

[3] Un mot illisible.



III


DEUX NOTICES BIOGRAPHIQUES D'HENRI BEYLE

ÉCRITES PAR LUI-MÊME


Ces deux notices sont conservées à la Bibliothèque municipale de
Grenoble, dans le carton coté R 300, où se trouve également un cahier
de la _Vie de Henri Brulard._ Toutes deux ont été publiées par MM.
Casimir Stryienski et François de Nion en appendice de leur édition du
Journal de Stendhal (Paris, 1888), p. 467-469 et 470-475.


I

_Notice sur M. Beyle, par lui-même._

Henri Beyle, né à Grenoble en 1783, vient de mourir à ... (le ...
octobre 1820[1]). Après avoir étudié les mathématiques, il fut quelque
temps officier dans le 6e régiment de dragons (1800, 1801,
1802). Il y eut une courte paix, il suivit à Paris une femme qu'il
aimait et donna sa démission, ce qui irrita beaucoup ses protecteurs.
Après avoir suivi à Marseille une actrice qui y allait remplir les
premiers rôles tragiques, il rentra dans les affaires, en 1806, comme
adjoint aux commissaires des Guerres. Il vit l'Allemagne en cette
qualité, il assista à l'entrée triomphale de Napoléon à Berlin, qui le
frappa beaucoup. Etant parent de M. Daru, ministre de l'armée et la
troisième personne après Napoléon et le prince de Neuchâtel, M. B[eyle]
vit de près plusieurs rouages de cette grande machine. Il fut employé à
Brunswick en 1806, 1807 et 1808 et s'y distingua. Il étudia dans cette
ville la langue et la philosophie allemandes et conçut assez de mépris
pour Kant, Fichte, ces hommes supérieurs qui n'ont fait que de savants
châteaux de cartes.

M. B[eyle] revint à Paris en 1809 et fit la campagne de Vienne en
1809 et 1810. Au retour, il fut nommé auditeur au Conseil d'Etat et
inspecteur général du mobilier de la Couronne. Il fut chargé en outre
du bureau de la Hollande à l'administration de la liste civile de
l'Empereur. Il connut le duc de Frioul en 1811, il fit un court voyage
en Italie, pays qu'il aimait toujours depuis les trois ans qu'il y
avait passé dans sa jeunesse. En 1812, il obtint, après beaucoup de
difficultés de la part de M. Champagny, duc de Cadore, intendant de
la Maison de l'Empereur, de faire la campagne de Russie. Il rejoignit
le quartier général près d'Orcha, le 14 août 1812. Il entra à Moscou
le 14 septembre avec Napoléon et en partit le 16 octobre avec une
mission: il devait procurer quelque subsistance à l'armée, et c'est
lui qui a donné à l'armée, au retour, entre Orcha et Bober, le seul
morceau de pain qu'elle ait reçu. M. Daru reconnut ce service, au
nom de l'Empereur, à Bober. M. B[eyle] ne crut jamais, dans cette
retraite, qu'il y eût de quoi pleurer. Près de Kœnigsberg, comme il
se sauvait des Cosaques en passant le Frischaff sur la glace, la glace
se rompit sous son traîneau. Il était avec M. le chevalier Marchand,
commissaire des Guerres (rue du Doyenné, n° 5). Comme on n'avouait
pas même qu'on fût en retraite à cette armée impériale, il s'arrêta à
Slangard, puis à Berlin, qu'il vit se détacher de la France. A mesure
qu'il s'éloignait du danger, il en prit horreur et il arriva à Paris
navré de douleur. Le physique avait beaucoup de part à cet état. Un
mois de bonne nourriture, ou plutôt de nourriture suffisante, le
remit. Son protecteur le força à faire la campagne de 1813. Il fut
intendant à Sagan avec le plus honnête et le plus borné des généraux,
M. le marquis, alors comte V. de Latour-Maubourg. Il y tomba malade
d'une espèce de fièvre pernicieuse. En huit jours, il fut réduit à
une faiblesse extrême, et il fallut cela pour qu'on lui permît de
revenir en France. Il quitta sur-le-champ Paris et trouva la santé
sur le lac de Côme. A peine de retour, l'Empereur l'envoya en mission
dans la 7e division militaire avec un sénateur absolument
sans énergie. Il y trouva le brave général Dessaix, digne du grand
homme dont il portait presque le nom et aussi libéral que lui. Mais
le talent et l'ardent patriotisme du général Dessaix furent paralysés
par l'égoïsme et la médiocrité incurable du général Marchand, qu'il
fallut employer, comme grand-cordon de la Légion d'honneur et étant du
pays. On ne tira pas parti des admirables dispositions de Vizille et de
beaucoup d'autres villages du Dauphiné.

M. Beyle demanda à aller voir les avant-postes, à Genève. Il se
convainquit de ce dont il se doutait, qu'il n'y avait rien de si facile
que de prendre Genève. Voyant qu'on repoussait cette idée et craignant
la trahison, il obtint la permission de revenir à Paris. Il trouva les
Cosaques à Orléans. Ce fut là qu'il désespéra de la patrie ou, pour
parler exactement, qu'il vit que l'Empire avait éclipsé la Patrie. On
était las de l'insolence des préfets et autres agents de Napoléon. Il
arriva à Paris pour être témoin de la bataille de Montmartre et de
l'imbécillité des ministres de Napoléon.

Il vit l'entrée du roi. Certains traits de M. de Blacas, qu'il sut
bientôt, le firent penser aux Stuarts. Il refusa une place superbe que
M. Beugnot avait la bonté de lui offrir. Il se retira en Italie. Il y
mena une vie heureuse jusqu'en 1821 que l'arrestation des carbonari par
une police imbécile l'obligea à quitter le pays, quoiqu'il ne fût pas
carbonaro. La méchanceté et la méfiance des Italiens lui avaient fait
repousser la participation aux secrets, disant à ses amis: «Comptez
sur moi dans l'occasion.»

En 1814, lorsqu'il jugea les Bourbons, il eut deux ou trois jours
de noir. Pour le faire passer, il prit un copiste et lui dicta une
traduction corrigée de la _Vie de Haydn, Mozart et Métastase_, d'après
un ouvrage italien, un volume in-8°, 1814.

En 1817, il imprima deux volumes de l'_Histoire de la Peinture en
Italie_, et un petit voyage de trois cents pages en Italie.

La Peinture n'ayant pas de succès, il enferma dans une caisse les trois
derniers volumes et s'arrangea pour qu'ils ne paraissent qu'après sa
mort.

En juillet 1819, passant par Bologne, il apprit la mort de son père. Il
vint à Grenoble, où il donna sa voix au plus honnête homme de France,
au seul qui pût encore sauver la religion, à M. Henri Grégoire. Cela le
mit encore plus mal avec la police de Milan. Son père devait, suivant
la voix commune, lui laisser cinq ou six mille francs de rente. Il ne
lui en laissa pas la moitié. Dès lors, M. Beyle chercha à diminuer ses
besoins et y réussit. Il fit plusieurs ouvrages, entre autres 500 pages
sur _l'Amour_ qu'il n'imprima pas. En 1821, s'ennuyant mortellement
de la comédie des manières françaises, il alla passer six semaines en
Angleterre. L'amour a fait le bonheur et le malheur de sa vie. Mélanie,
Thérèse, Gina et Léonore sont les noms qui l'ont occupé. Quoiqu'il ne
fût rien moins que beau, il fut aimé quelquefois. Gina l'empêcha de
revenir au retour de Napoléon, qu'il sut le 6 mars. L'acte additionnel
lui ôta tous ses regrets. Souvent triste à cause de ses passions du
moment qui allaient mal, il adorait la gaieté. Il n'eut qu'un ennemi,
ce fut M. Tr.; il pouvait s'en venger d'une manière atroce, il résista,
pour ne pas fâcher Léonore. La campagne de Russie lui laissa de
violents maux de nerfs. Il adorait Shakespeare et avait une répugnance
insurmontable pour Voltaire et Mme de Staël. Les lieux qu'il
aimait le mieux sur la terre étaient le lac de Côme et Naples. Il adora
la musique et fit une petite notice sur Rossini, pleine de sentiments
vrais, mais peut-être ridicules. Il aima tendrement sa sœur Pauline
et abhorra Grenoble, sa patrie, où il avait été élevé d'une manière
atroce. Il n'aima aucun de ses parents. Il était amoureux de sa mère,
qu'il perdit à sept ans[2].


[1] Stendhal avait d'abord écrit 1822; puis il a surchargé et corrigé
en 1820. Aucune de ces deux dates ne doit être exacte, et c'est de
1821, après le retour de Milan, qu'il faut très probablement dater ce
fragment. Stendhal dit lui-même dans sa seconde notice biographique,
publiée également ci-après: «Beyle, malheureux de toutes façons, revint
à Paris en juillet 1821, il songeait sérieusement à en finir ...»--De
même dans le chapitre II de la Vie de Henri Brulard (t. I, p. 15): «En
1821, je quittai Milan, et songeant beaucoup à me brûler la cervelle.»

[2] Cette notice porte l'adresse suivante:

              Monsieur
     Monsieur le chevalier Louis Crozet,
        ingénieur des Ponts et Chaussées,
                                à Grenoble (Isère),
                _or if dead to_ (ou, s'il est mort), à M. de Mareste,
                         hôtel de Bruxelles, n° 41, rue Richelieu,
                                         (_Life of Dominique._)
Paris.



II

_Dimanche,_ 30 _avril_1837. _Paris, hôtel Favart._


Il pleut à verse.

Je me souviens que Jules Janin me disait: «Ah! quel bel article nous
ferions sur vous si vous étiez mort!»

Afin d'échapper aux phrasiers, j'ai la fantaisie de faire moi-même cet
article.

       *       *       *       *       *

Ne lisez ceci qu'après la mort de Beyle (Henri), né à Grenoble le 23
janvier 1783, mort à ... le ...

Ses parents avaient de l'aisance et appartenaient à la haute
bourgeoisie. Son père, avocat au Parlement de Dauphiné, prenait
le titre de noble dans les actes[1], son grand-père était un
médecin, homme d'esprit, ami ou du moins adorateur de Voltaire. M.
Gagnon--c'était son nom--était le plus galant homme du monde, fort
considéré à Grenoble, et à la tête de tous les projets d'amélioration.
Le jeune Beyle vit couler le premier sang versé dans la Révolution
française; lors de la fameuse _journée des Tuiles_ (17[88]), le peuple
se révoltait contre le Gouvernement, et du haut des toits lançait
des tuiles sur les soldats. Les parents du jeune B[eyle] étaient
dévots et devinrent des aristocrates ardents, et lui patriote exagéré.
Sa mère, femme d'esprit qui lisait le Dante, mourut fort jeune; M.
Gagnon, inconsolable de la perte de cette fille chérie, se chargea de
l'éducation de son seul fils. La famille avait des sentiments d'honneur
et de fierté exagérés, elle communiqua cette façon de sentir au jeune
homme. Parler d'_argent_, nommer même ce métal passait pour une
bassesse chez M. Gagnon, qui pouvait avoir huit à neuf mille livres de
rente, ce qui constituait un homme riche, à Grenoble, en 1789.

Le jeune Beyle prit cette ville dans une horreur qui dura jusqu'à
sa mort, c'est là qu'il a appris à connaître les hommes et leurs
bassesses. Il désirait passionnément aller à Paris et y vivre en
faisant des livres et des comédies. Son père lui déclara qu'il ne
voulait pas la perte de ses mœurs et qu'il ne verrait Paris qu'à
trente ans.

De 1796 à 1799, le jeune Beyle ne s'occupa que de mathématiques, il
espérait entrer à l'Ecole polytechnique et voir Paris. En 1799, il
remporta le premier prix de mathématiques à l'Ecole centrale (M. Dupuy,
professeur), les huit élèves qui remportèrent le second prix furent
admis à l'Ecole polytechnique deux mois après. Le parti aristocrate
attendait les Russes à Grenoble, ils s'écriaient:

    _O Rus, quando ego te adspiciam!_

L'examinateur Louis Monge ne vint pas cette année, tout allait à la
diable à Paris.

Tous ces jeunes gens partirent pour Paris afin de subir leur examen à
l'école même. Beyle arriva à Paris le 10 novembre 1799, le lendemain
du 18 brumaire; Napoléon venait de s'emparer du pouvoir. Beyle était
recommandé à M. Daru, ancien secrétaire général de l'Intendance de
Languedoc, homme grave et très ferme. Beyle lui déclara avec une force
de caractère singulière pour son âge qu'il ne voulait pas entrer à
l'Ecole polytechnique.

On fit l'expédition de Marengo; Beyle y fut, et M. Daru (depuis
ministre de l'Empereur) le fit nommer sous-lieutenant au 6e
régiment de dragons en mai 1800. Il servit quelque temps comme simple
dragon. Il devint amoureux de madame A. (Angela Pietragrua).

Il passait son temps à Milan. Ce fut le plus beau temps de sa vie, il
adorait la musique, la gloire littéraire et estimait fort l'art de
donner un bon coup de sabre. Il fut blessé au pied d'un coup de pointe
dans un duel. Il fut aide-de-camp du lieutenant-général Michaud, il se
distingua: il a un beau certificat de ce général (entre les mains de
M. Colomb, ami intime dudit). Il était le plus heureux et probablement
le plus fou des hommes, lorsque, à la paix, le ministre de la Guerre
ordonna que tous les aides-de-camp sous-lieutenants rentreraient à
leurs corps. Beyle rejoignit le 6e régiment à Savigliano, en
Piémont. Il fut malade d'ennui, puis, blessé, obtint un congé, vint à
Grenoble, fut amoureux et, sans rien dire au ministre, suivit à Paris
Mlle V., qu'il aimait. Le ministère se fâcha, Beyle donna sa
démission, ce qui le brouilla avec M. Daru. Son père voulut le prendre
par la famine.

B[eyle], plus fou que jamais, se mit à étudier pour devenir un grand
homme. Il voyait tous les quinze jours Madame A.; le reste du temps,
il vivait seul. Sa vie se passa ainsi de 1803 à 1806, ne faisant
confidence à personne de ses projets et détestant la tyrannie de
l'Empereur qui volait la liberté à la France. M. Mante, ancien élève
de l'Ecole polytechnique, ami de Beyle, l'engagea dans une sorte de
conspiration en faveur de Moreau (1804). Beyle travaillait douze heures
par jour, il lisait Montaigne, Shakespeare, Montesquieu, et écrivait
le jugement qu'il en portait. Je ne sais pourquoi il détestait et
méprisait les littérateurs célèbres, en 1804, qu'il entrevoyait chez M.
Daru. Beyle fut présenté à M. l'abbé Delille. Beyle méprisait Voltaire,
qu'il trouvait puéril, madame de Staël, qui lui semblait emphatique,
Bossuet, qui lui semblait de la blague sérieuse. Il adorait les
_Fables_ de La Fontaine, Corneille et Montesquieu.

En 1804, Beyle devint amoureux de Mlle Mélanie Guilbert
(Mme de Barckoff) et la suivit à Marseille, après s'être
brouillé avec Mme ..., qu'il a tant aimée depuis. Ce fut
une vraie passion; Mlle [Mélanie Guilbert] ayant quitté le
théâtre de Marseille, Beyle revint à Paris; son père commençait à se
ruiner et lui envoyait fort peu d'argent. Martial Daru, sous-inspecteur
aux Revues, engagea Beyle à le suivre à l'armée, Beyle fut extrêmement
contrarié de quitter ses études.

Le 14 ou 15 octobre 1806, Beyle vit la bataille d'Iéna, le 26 il vit
Napoléon entrer à Berlin. Beyle alla à Brunswick en qualité d'élève
commissaire des Guerres. Là, en 1808, il commença au petit palais
de _Richemont_ (à dix minutes de Brunswick), qu'il habitait en sa
qualité d'intendant, une histoire de _la guerre de la succession_ en
Espagne. En 1809, il fit la campagne de Vienne, toujours comme _élève
commissaire des Guerres_, il y eut une maladie complète et y devint
fort amoureux d'une femme aimable et bonne, ou plutôt excellente, avec
laquelle il avait eu des relations autrefois.

B[eyle] fut nommé _auditeur au Conseil d'Etat_ et inspecteur du
mobilier de la Couronne, par la faveur du comte Daru.

Il fit la campagne de Russie et se distingua par son sang-froid,
il apprit à son retour que cette retraite avait été quelque chose
de terrible. Cinq cent cinquante mille hommes passèrent le Niémen,
cinquante mille, peut-être vingt-cinq mille le repassèrent.

B[eyle] fit la campagne de Lutzen et fut intendant à Sagan, en
Silésie, sur la Bober. L'excès de la fatigue lui donna une fièvre qui
faillit finir le drame, et que Galle guérit très bien à Paris. En 1813,
B[eyle] fut envoyé dans la 7e division militaire avec un
sénateur imbécile. Napoléon expliqua longuement à B[eyle] ce qu'il
fallait faire.

Le jour où les Bourbons rentrèrent à Paris, B[eyle] eut l'esprit
de comprendre qu'il n'y avait plus en France que de l'humiliation
pour qui avait été à Moscou. Mme Beugnot lui offrit la place de
directeur de l'approvisionnement de Paris, il refusa par dégoût des
B[ourbons], alla s'établir à Milan; l'horreur qu'il avait pour le
B[ourbon] l'emporta sur l'amour. Il crut entrevoir de la hauteur à son
égard dans Mme A. Il serait ridicule de raconter toutes
les péripéties, comme disent les Italiens, qu'il dut à cette passion.
Il fit imprimer la _Vie de Haydn, Rome, Naples et Florence_, en 1817,
enfin, l'_Histoire de la Peinture._ En 1817 il revint à Paris qui lui
fit horreur, il alla voir Londres et revint à Milan. En 1821, il perdit
son père[2], qui avait négligé ses affaires (à Claix) pour faire celles
des Bourbons (en qualité d'adjoint au maire de Grenoble) et s'était
entièrement ruiné. En 1815, M. Beyle avait fait dire à son fils (par
M. Félix Faure) qu'il lui laisserait dix mille francs de rente, il
lui laissa trois mille francs de capital. Par bonheur, Beyle avait
1.600 francs de rente provenant de la dot de sa mère (Mlle
Henriette Gagnon, morte à Grenoble vers 1790 et qu'il a toujours adorée
et respectée). A Milan, B[eyle] avait écrit au crayon _l'Amour._

B[eyle], malheureux de toutes façons, revint à Paris en juillet
1821, il songeait sérieusement à en finir, lorsqu'il crut voir que
Mme la C. avait du goût pour lui. Il ne voulait pas
s'embarquer sur cette mer orageuse, il se jeta a corps perdu dans la
querelle des romantiques, fit imprimer _Racine et Shakespeare_, la _Vie
de Rossini_, les _Promenades dans Rome_, etc. Il fit deux voyages en
Italie, alla un peu en Espagne jusqu'à Barcelone. Le c[limat] d'Espagne
ne permettait pas de passer plus loin.

Pendant qu'il était en Angleterre (en septembre 1826), il fut abandonné
de cette dernière maîtresse, C.; elle aimait pendant six mois, elle
l'avait aimé pendant deux ans. Il fut fort malheureux et retourna en
Italie.

En 1829, il aima G., et passa la nuit chez elle, pour la garder, le
29 juillet. Il vit la Révolution de 1830 de dessous les colonnes du
Théâtre-Français. Les Suisses étaient au-dessous du chapelier Moizart.
En septembre 1830, il fut nommé consul à Trieste, M. de Metternich
était en colère à cause de _Rome, Naples et Florence_, il refusa
l'_exéquatur._ B[eyle] fut nommé consul à Cività-Vecchia. Il passait
la moitié de l'année à Rome. Il y perdait son temps, littérairement
parlant; il y fit le _Chasseur vert_ et rassembla des nouvelles telles
que _Vittorio Accoramboni, Beatrix Cenci_, et huit ou dix volumes
in-folio. En mai 1836, il revint à Paris par un congé de M. Thiers, qui
imite les boutades de Napoléon ... Beyle arrangea la _Vie de Nap[oléon]_
du 9 novembre 1836 à juin 1837 ...

    (Je n'ai pas relu les six pages qui précèdent, écrites de
    4 à 6 le dimanche 30 avril, pluie abominable, à l'hôtel
    Favart, place des Italiens, à Paris.)


B[eyle] a fait son épitaphe en 1821:

     Qui giace
Arrigo Beyle, Milanese
  Visse, Scrisse, Amò
Se n'andiede di Anni...
     Nel 18...

    Il aima Cimarosa, Shakespeare, Mozart, le Corrège. Il aima
    passionnément V., M., A., Ange., M., C., et, quoiqu'il ne
    fût rien moins que beau, il fut aimé beaucoup de quatre ou
    cinq de ces lettres initiales.

    Il respecta un seul homme: Napoléon.

    Fin de cette notice, _non relue_ afin de ne pas mentir[3].


[1] Voir notamment dans l'annexe qui suit l'acte de naissance de Henri
Beyle, où Joseph-Chérubin et Jean-Baptiste Beyle sont qualifiés nobles.

[2] Chérubin-Joseph Beyle mourut à Grenoble le 20 juin 1819.

[3] Cette notice porte, au dos, les deux titres suivants: «Notice
biographique sur Henri Beyle,»et: «Notice sur Henri Beyle, à lire
après sa mort, non avant.»--Casimir Stryienski a ajoute dans ses notes
des réflexions de Beyle lui-même, et les dates de 1832. Ce sont tout
simplement des extraits de la _Vie de Henri Brulard_, écrite à la fin
de 1835 et au commencement de 1836.



IV


L'ÉTAT CIVIL DE STENDHAL ET DE SES PARENTS


A plusieurs reprises, Stendhal manifeste l'intention, dans sa _Vie
de Henri Brulard_, de prendre les extraits d'état civil de ses plus
proches parents. Nous satisfaisons au pieux désir de notre auteur en
reproduisant ici les actes de naissance, de mariage et de décès de ses
grands-parents, de ses parents et de ses sœurs.

La famille paternelle d'Henri Beyle a été l'objet d'une excellente
brochure de M. Edmond Maignien, l'érudit conservateur de la
Bibliothèque municipale de Grenoble; sous ce titre: _La Famille de
Beyle-Stendhal_, il a donné en 1889 une généalogie des Beyle; mais
il n'a publié qu'un seul acte d'état civil, celui de la naissance
de Stendhal. Nous y avons ajouté ceux du grand-père d'Henri Beyle,
Pierre; de son père, Chérubin-Joseph; de ses sœurs, Pauline-Eléonore
et Marie-Caroline-Zénaïde. Nous n'avons pas cru devoir étendre nos
recherches à la nombreuse postérité de Pierre Beyle. Chrérubin-Joseph
Beyle eut, en effet, deux frères et dix sœurs, dont voici la liste
dans l'ordre chronologique[1]: Marie-Dominique, née le 7 août 1735,
mariée le 18 septembre 1769 à Benoît Charvet, morte le 6 juillet
1809;--_Pierre-Joseph_, né le 13 décembre 1736;--_Marie-Eléonore_,
née le 26 décembre 1737, religieuse de Sainte-Claire, à Grenoble,
morte le 20 novembre 1808;--_Marie-Victoire_, religieuse ursuline
à Vif;--_Marie-Rose_, née le 22 avril 1739, mariée le 20 janvier
1767 à Jean Martin, entrepreneur, architecte de la Ville de
Grenoble;--_Marie-Euphrosine_, née le 14 mai 1740, mariée à Pierre
Clément, procureur au Parlement du Dauphiné;--_Antoine-Laurent_,
né le 9 août 1741;--_Marie-Françoise-Eulalie_, née vers 1743,
religieuse de Sainte-Cécile, à Grenoble, morte le 23 janvier
1812;--_Marie-Catherine_, née le 1er mai 1744, morte le
1er mai 1817;--_Marie-Rosalie_, née le 8 septembre 1748, religieuse
de Sainte-Cécile, à Grenoble;--_Sophie_, née le 22 octobre
1749;--_Sophie-Eléonore_, née le 6 janvier 1752, mariée à M. Rey,
notaire à Grenoble.

Quant aux Gagnon, ils n'ont été l'objet que de recherches
fragmentaires, exposées soit dans une note de la brochure de M.
Maignien, soit dans les annexes de l'ouvrage de M. Arthur Chuquet,
_Stendhal-Beyle_, soit dans l'une des nombreuses études consacrées à
Stendhal. Aucun acte d'état civil n'a été publié. Nous avons réuni
les actes d'état civil des membres de la famille Gagnon, depuis le
grand-père et la grand'tante d'Henri Beyle jusqu'aux dix enfants de
Romain Gagnon--ceux de la génération de Stendhal. Mais--puisqu'aussi
bien il faut se borner--nous ne donnons que les actes de naissance des
cousins-germains de Beyle, nous contentant de publier seulement l'acte
de décès d'Oronce Gagnon, le seul dont il soit fait mention dans la
_Vie de Henri Brulard._


[1] Cette liste est extraite de la généalogie de M. Maignien.

FAMILLE BEYLE

Le grand-père: Pierre Beyle.


Né à Grenoble, le 18 février 1699;--marié à Jeanne Dupéron le
14 septembre 1734;--décédé à Claix, le 14 novembre 1764.

    1699, 19 février. Grenoble.

    _Baptême de Pierre Beyle._

    Le dix-neuvième février 1699, j'ai baptisé Pierre, né hier,
    fils de me Joseph Beyle, procureur au Parlement
    de cette province, et de demoiselle Eléonor Coffe, mariés.
    Le parrain a été sr Pierre Beyle, oncle de
    l'enfant, la marraine dlle Honorade Juliani,
    femme de me François Coffe, aussi procureur au
    Parlement. Fait en présence des soussignés avec les parties.

    Beyle; Beyle; Julliani; J. Beyle; J. Obanel; Coffe. C.
    Jacquinot, prêtre, pour M. le curé.

(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Archives
municipales de Grenoble, GG 98, fol. 69 v°.)


    1734, 14 septembre. Grenoble

    _Mariage de Pierre Beyle et de Jeanne Dupéron._

    Le quatorze septembre mil sept cent trente-quatre, après une
    proclamation faite dans cette paroisse sans avoir découvert
    aucuns empêchements canoniques ou civils, vu la dispense des
    deux autres proclamations accordées par monsieur Chalvet
    de Maubec, vicaire général de ce diocèse, datée du onze de
    ce mois, insinuée le même jour et an, du consentement du
    père de l'époux et en présence du père de l'épouse, j'ai
    donné la bénédiction nuptiale à me Pierre Beyle,
    procureur au parlement, aides et finances de Dauphiné,
    fils de me Joseph Beyle, ancien procureur audit
    Parlement, et de dlle Eléonor Coffe, mariés,
    d'une part, et à dlle Jeanne Dupéron, fille de
    sr Pierre Dupéron, bourgeois de Grenoble, et
    de dlle Dominique Bérard, mariés, d'autre, en
    présence de Mr me Jean-Baptiste Beyle,
    conseiller du roi, juge royal et épiscopal de cette ville,
    de Mr me Joseph Beyle-Despérouses,
    avocat en la Cour, de noble Antoine Drier, conseiller du
    roi, secrétaire en sa Chambre des comptes, de me
    Yve Bonnefoy, procureur au bailliage, et des autres parents,
    en présence des soussignés avec les parties.

    Jeanne Dupéron; Beyle; Dupéron; Beyle; D. Bérard-Dupéron;
    Beyle; Beyle-Despérouses; Bonnefoy; Drier. Durand, prêtre,
    curé de Saint-Hugues.

(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Arch. mun. de
Grenoble, GG 105, fol. 153.)


    1764, 16 novembre. Claix.

    _Enterrement de Pierre Beyle._

    Le seizième novembre 1764, j'ai enterré dans l'église Mr
    Pierre Beyle, procureur au parlement de Dauphiné, âgé
    d'environ soixante-cinq années, mort le quatorzième du même
    mois, en présence de Claude Bert et Louis Dussert, qui n'ont
    signé pour ne savoir, de ce enquis et requis.

(Extrait des registres paroissiaux de la commune de Claix.)


Le père: Chérubin-Joseph Beyle.

Né à Grenoble, le 29 mars 1747;--marié à Caroline-Adélaïde-Henriette
Gagnon le 20 février 1781;--décédé à Grenoble, le 20 juin 1819.

    1747, 30 mars. Grenoble.

    _Baptême de Chérubin-Joseph Beyle._

    Le même jour et an [30 mars 1747], le Père Chérubin-Joseph
    Beyle, prieur et religieux de Saint-François de la Madeleine
    a baptisé en notre présence et de notre consentement
    Chérubin-Joseph, né hier, fils de me Pierre Beyle, procureur
    au parlement, et de demoiselle Jeanne Dupéron, mariés. Le
    parrain, sr Joseph Beyle, son fils; la marraine,
    demoiselle Catherine Beyle, épouse de Mr
    me Antoine Allard-Duplantier, avocat au
    Parlement, en présence de Mr me Joseph
    Beyle, avocat audit parlement, et de me Yves Bonnefoy,
    procureur au bailliage.

    Beyle; Beyle-Duplantier; Bonnefoy; Beyle-Despérouses;
    Duchon; Françoise Bonnefoy; Beyle-Bonnefoy; J. Beyle,
    cordelier; Dupéron-Drier. Durand, curé de Saint-Hugues.

(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Arch. mun. de
Grenoble, GG 107, fol. 102.)


    1781, 20 février. Grenoble.

    _Mariage de Chérubin-Joseph Beyle et de
    Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon._

    Le vingtième février mil sept cent quatre-vingt-un, après
    une proclamation faite dans cette paroisse et dans celle de
    Saint-Hugues, les parties ayant obtenu dispense des deux
    autres publications de Monseigneur l'évêque et prince de
    Grenoble sous la signature de Mr Pison, vicaire général,
    sans avoir découvert aucun empêchement canonique ou civil,
    ainsi qu'il conste par la remise du sr Hélie,
    curé de Saint-Hugues, j'ai imparti la bénédiction nuptiale
    à Mr me Chérubin-Joseph Beyle,
    avocat au parlement, fils légitime de feu me
    Pierre Beyle, procureur au parlement, et de dame Jeanne
    Dupéron, ici présente et consentante, habitant de la
    paroisse de Saint-Hugues, d'une part, et à demoiselle
    Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon, fille légitime de
    Mr me Henri Gagnon, docteur en
    médecine, ici présent et consentant, et de défunte dame
    Thérèse-Félise Rey, habitante de cette paroisse, d'autre
    part, en présence de noble Pierre Beyle, ancien capitaine
    des grenadiers au régiment de Soissonnais, de noble Charles
    Drier, avocat du roi au bailliage de Graisivaudan, de noble
    Alexis Pison, avocat consistorial en ce parlement, et de
    me Claude-Isaac Mallein-Larivoire, procureur
    audit bailliage, tous témoins requis et signés avec les
    parties.

    Beyle; Henriette Gagnon; Gagnon; Dupéron-Beyle; Beyle;
    Drier; Pison fils; Mallein-Larivoire; Rey. Sadin, curé.

(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de
Grenoble, GG 187, fol. 257 v°.)


    1819, 21 juin. Grenoble.

    _Acte de décès de Chérubin-Joseph Beyle._

    Le vingt-un juin mil huit cent dix-neuf, pardevant nous,
    maire susdit, acte de décès de M. Chérubin-Joseph Beyle,
    chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur, ancien
    avocat, veuf de de Marie-Henriette-Adélaïde Gagnon, décédé
    hier, à onze heures du soir, dans son domicile, rue Neuve,
    âgé d'environ soixante et douze ans, natif de Grenoble, fils
    de feu M. Pierre Beyle et de défunte de Jeanne
    Dupéron, mariés. Après nous être assuré dudit décès et le
    présent acte étant dressé, nous en avons fait lecture aux
    déclarants ci-après: M. Joseph-Marie Apprin, négociant, et
    M. Antoine-Jules Mallein, avocat, majeurs et domiciliés à
    Grenoble, qui ont signé avec nous.

    J. Mallein; Apprin. Royer-Deloche.

(Extrait des registres d'état-civil de la Ville de Grenoble.)


Les enfants: 1. Marie-Henri Beyle (Stendhal).

Né à Grenoble, le 23 janvier 1783;--décédé à Paris, le 23 mars 1842.

    1783, 24 janvier. Grenoble.

    _Baptême de Marie-Henri Beyle._

    Le 24 janvier mil sept cent quatre-vingt-trois, j'ai
    baptisé Marie-Henri, né hier, fils légitime de noble
    Chérubin-Joseph Beyle, avocat au Parlement, et de dame
    Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon. A été parrain: Monsieur
    Henri Gagnon, médecin en cette ville, aïeul paternel de
    l'enfant; marraine: dame Marie Rabit, veuve de noble
    Jean-Baptiste Beyle, vivant juge royal de cette ville,
    lesquels ont signé avec le père et les témoins.

    Beyle; Gagnon; Raby-Beyle; Beyle; Gautier; Drier; Mallein
    Louis; Romain Mallein. Peyrin, premier vicaire de
    Saint-Hugues.

(Extrait des registres de la paroisse de Saint-Hugues. Arch. mun. de
Grenoble, GG 112, fol. 380 v°.)


    1842, 23 mars. Paris.

    _Décès de Marie-Henri Beyle._

    Préfecture du Département de la Seine VILLE DE PARIS

(Extrait du registre des actes de décès de l'année 1842, 1er
arrondissement.)

    Du vingt-trois mars mil huit cent quarante-deux, à dix
    heures du matin.

    Acte de décès de sieur Henri-Marie Beyle, consul de France
    à Civita-Veccia[2], âgé de cinquante-neuf ans, chevalier
    de la Légion d'honneur, célibataire, né à Grenoble (Isère)
    et décédé à Paris, en son domicile, rue Neuve des Petits
    Champs, n° 78, cejourd'hui, à deux heures du matin.

    Constaté par nous, maire, officier de l'état civil du
    premier arrondissement de Paris, sur la déclaration
    des sieurs Joseph-Romain Colomb, propriétaire, âgé de
    cinquante-sept ans, demeurant rue Notre-Dame de Grâce, n° 3,
    Durand Cayrol, concierge, âgé de vingt-quatre ans, demeurant
    rue Neuve des Petits Champs, n° 78, lesquels ont signé avec
    nous après lecture faite.

    (Signé:) R. Colomb, Cayrol et Marbeau.

[2] Sic.


Pour copie conforme:

Paris, le 29 mars 1842.

                                Le Maire:

                                 (Signé:) Marbeau.

     Expédié et collationné.

                                  Signé: Poletnich.

Admis par la Commission (loi du 12 février 1872). Le membre de
la Commission (signé:) E. Lorget.

            Vu pour collation.

                                  L'Archiviste de la Seine,

                                       M...

Copie d'un extrait authentique déposé chez un notaire (Etude
autorisée Poletnich, aujourd'hui Kastler).


2. Pauline-Eléonore Beyle.

Née à Grenoble, le 21 mars 1786;--mariée à François-Daniel Périer le 25
mai 1808;--décédée à Grenoble, le 7 juin 1857.

    1786, 22 mars. Grenoble.

    _Baptême de Pauline-Eléonore Beyle._

    Le même jour [22 mars 1786] j'ai baptisé Pauline-Eléonore
    Beyle, née hier, fille légitime de noble
    Chérubin-Joseph Beyle, avocat au parlement, et de dame
    Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon. A été parrain: noble
    Félix-Romain Gagnon, aussi avocat audit parlement; marraine:
    dame Marie-Dominique Beyle, veuve Charvet, oncle et tante de
    l'enfant, lesquels ont signé avec le père et les témoins.

    Beyle; Gagnon; Drier; Gagnon; Beyle-Charvet; Romagnier.
    Peyrin, premier vicaire de Saint-Hugues.

(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Arch. mun. de
Grenoble, GG 113, fol. 179.)


    1808, 25 mai. Grenoble.

    _Mariage de Pauline-Eléonore Beyle et de François-Daniel
    Périer._

    Le vingt-cinq mai mil huit cent huit, pardevant le maire
    susdit, sont comparus en la Mairie pour contracter mariage
    M. François-Daniel Périer, propriétaire, né à Grenoble le
    vingt-trois février mil sept cent soixante-et-seize, y
    domicilié, place Grenette, fils majeur de feu M. François
    Périer, ancien négociant, habitant en cette ville, et de
    vivante de Marie-Louise Lagier, mariés, d'une
    part; et dlle Pauline-Eléonore Beyle, née à
    Grenoble le vingt-un mars mil sept cent quatre-vingt-six, y
    domiciliée, même place, fille majeure de M. Chérubin-Joseph
    Beyle, ancien jurisconsulte, habitant en cette ville,
    et de défunte de Caroline-Adélaïde-Henriette
    Gagnon, mariés, d'autre part. L'époux futur nous a remis
    l'extrait de son acte de naissance, celui de décès de M.
    son père, et agit du consentement de Madame sa mère, ici
    présente. L'épouse future nous a de même remis l'extrait
    de son acte de naissance et procède aussi du consentement
    de M. son père, également ici présent. Lecture faite
    desdites pièces, ainsi que du présent acte, du chapitre six,
    titre cinq, du Code Napoléon, et des publications de leur
    promesse de mariage, des quinze et vingt-deux du courant,
    publiées et affichées, conformément à la loi, sans qu'il
    y ait eu opposition ni empêchement, lesdits époux futurs
    ont déclaré à haute voix se prendre en mariage. D'après
    cette déclaration, nous, Maire susdit, avons prononcé,
    au nom de la loi, que lesdits M. François-Daniel Périer
    et dlle Pauline-Eléonore Beyle sont unis en
    mariage, en présence de MM. Félix-Romain Gagnon, maire de
    la commune des Echelles, oncle de l'épouse, Louis-Henri
    Tivolier, résidant à Voiron, Jean-Joachim-Alexandre Botut,
    inspecteur de la Loterie impériale, beau-frère de l'époux,
    et François-Alexis Pison-Dugaland, propriétaire, ces deux
    derniers domiciliés à Grenoble, tous majeurs. Les époux,
    la mère de l'époux, le père de l'épouse et les témoins ont
    signé avec nous.

    F. Périer; Pauline Beyle; Lagier, veuve Périer; Beyle;
    Gagnon; Gagnon; L8 H1 Tivollier;
    Pison-Dugaland; Beyle-Charvet; Botut; Botut, née Périer;
    Pascal Mallein; Poulet-Gagnon; Antoinette Périer; Périer,
    veuve Charvet; Tivollier; Allard-Duplantier; Mallein;
    Alphonse Périer; Hébert; Barthélemy; Savoye. Renauldon.

(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)


    1857, 8 juin. Grenoble.

    _Acte de décès de Pauline-Eléonore Beyle._

    Le huit juin mil huit cent cinquante-sept, à deux heures du
    soir, pardevant nous, Louis-Pierre-Antoine Reynaud, adjoint
    au maire de Grenoble, remplissant les fonctions d'officier
    de l'état-civil, sont comparus MM. Alexandre Mallein, ancien
    directeur des Contributions directes, âgé de soixante-seize
    ans, et Alexis Chambon, ébéniste, âgé de quarante-quatre
    ans, domiciliés à Grenoble, lesquels nous ont déclaré que
    dame Pauline-Eléonore Beyle, rentière, âgée de soixante-onze
    ans, veuve de monsieur François-Daniel Périer, native
    de Grenoble, y domiciliée, rue Neuve-des-Pénitents, 18,
    fille de feu Chérubin-Joseph Beyle et de défunte dame
    Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon, mariés, est décédée
    hier, à onze heures du matin, dans son domicile. Nous étant
    assuré du décès, nous avons rédigé le présent acte, que les
    déclarants ont signé avec nous après lecture faite.

    Mallein; Chambon. Reynaud.

(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)


3. Marie-Zénaïde-Caroline Beyle.

Née à Grenoble, le 10 octobre 1788;--mariée à Alexandre-Charles
Mallein, le 30 mai 1815;--décédée à Grenoble, le 28 septembre 1866.

    1788, 10 octobre. Grenoble.

    _Baptême de Marie-Zénaïde-Caroline Beyle._

    Le même jour [10 octobre 1788] j'ai baptisé
    Marie-Zénaïde-Caroline, née cejourd'hui, fille légitime
    de noble Chérubin-Joseph Beyle, avocat au Parlement, et
    de dame Marie-Henriette-Adélaïde Gagnon. A été parrain;
    sr Marie-Henri Beyle, frère de l'enfant;
    marraine: dlle Elisabeth Gagnon, grand'tante
    aussi de l'enfant, lesquels ont signé avec le père et les
    témoins requis.

    Beyle; Henri Beyle; Elisabeth Gagnon; Gagnon; Félix Gagnon.
    Peyrin, premier vicaire de Saint-Hugues.

(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Arch. mun. de
Grenoble, GG 113, fol. 369 v°.)


    1815, 30 mai. Grenoble.

    _Mariage de Marie-Zénaïde-Caroline Beyle et de
    Alexandre-Charles Mallein._

    Le trente mai mil huit cent quinze, pardevant nous maire
    susdit, sont comparus en la mairie pour contracter
    mariage M. Alexandre-Charles Mallein, contrôleur des
    Contributions, né à Grenoble le dix-neuf novembre mil
    sept cent quatre-vingt, y domicilié, fils majeur de M.
    Jean-Baptiste-Abraham Mallein, conseiller en la Cour
    impériale de Grenoble, chevalier de la Légion d'honneur,
    et de de Marie-Louise-Julie Pascal, mariés, d'une part;
    et dlle Marie-Zénaïde-Caroline Beyle, née à
    Grenoble le dix octobre mil sept cent quatre-vingt-huit,
    y domiciliée, place Grenette, fille majeure de M.
    Chérubin-Joseph Beyle, propriétaire, habitant en cette
    ville, et de défunte Marie-Henriette-Adélaïde Gagnon,
    mariés, d'autre part. L'époux futur nous a remis l'extrait
    de son acte de naissance et agit du consentement de ses
    père et mère, ici présents. L'épouse future nous a de même
    remis l'extrait de son acte de naissance et procède du
    consentement de son père, également ici présent. Lecture
    faite desdites pièces, ainsi que du présent acte, du
    chapitre six titre cinq du Code civil et de la publication
    de leur promesse de mariage, du vingt-un du courant, publiée
    et affichée, conformément à la loi, sans qu'il y ait eu
    opposition ni empêchement, dispense de la seconde ayant
    été accordée par M le procureur impérial près le Tribunal
    civil de l'arrondissement de Grenoble, lesdits époux futurs
    ont déclaré à haute voix se prendre en mariage. D'après
    cette déclaration, nous, maire susdit, avons prononcé au
    nom de la loi que lesdits M. Alexandre-Charles Mallein et
    dlle Marie-Zénaïde-Caroline Beyle sont unis
    en mariage, en présence de MM. Romain Mallein, procureur
    impérial près le Tribunal civil, oncle de l'époux, Alphonse
    Périer, banquier, cousin de l'époux, Jules Mallein, avocat à
    la Cour impériale, cousin de l'époux, et Melchior Mallein,
    capitaine de la garde nationale mobile du département de
    l'Isère, frère de l'époux, tous majeurs et domiciliés à
    Grenoble. Les époux, les père et mère de l'époux, le père de
    l'épouse et les témoins ont signé avec nous.

    Mallein; Zénaïde Beyle; Mallein, conseiller; Mallein,
    née Pascal; Beyle; Romain Mallein; Alphonse Périer;
    Mor Mallein; J. Mallein; Mallein; Pauline
    Périer-Lagrange. Giroud.

(Extrait des registres d'état-civil de la Ville de Grenoble.)


    1866, 28 septembre. Grenoble.

    _Décès de Marie-Zénaïde-Caroline Beyle._

    Le vingt-huit septembre mil huit cent soixante-six, à
    une heure du soir, pardevant nous, Joseph Juvin, adjoint
    au maire de Grenoble, délégué pour remplir les fonctions
    d'officier de l'état-civil, sont comparus MM. Casimir
    Bigillion, conseiller à la Cour impériale, chevalier de la
    Légion d'honneur, âgé de soixante ans, et Jules-Casimir
    Mallein, avocat, âgé de trente ans, domiciliés à Grenoble,
    lesquels nous ont déclaré que dame Marie-Zénaïde-Caroline
    Beyle, rentière, âgée d'environ soixante-dix-huit ans,
    veuve de M. Alexandre-Charles Mallein, native de Grenoble,
    y domiciliée, rue Saint-Vincent-de-Paul, 6, fille de feu
    Chérubin-Joseph et de défunte dame Marie-Henriette-Adélaïde
    Gagnon, mariés, est décédée ce matin, à onze heures, dans
    son domicile. Nous étant assuré de ce décès, nous avons
    rédigé le présent acte, que les déclarants, le premier
    gendre et le second cousin par alliance de la défunte, ont
    signé avec nous après lecture faite.

    Bigillion, C.; J. Mallein. J. Juvin.

(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)



FAMILLE GAGNON

La grand'tante: Elisabeth Gagnon.

Née à Grenoble, le 30 octobre 1721;--décédée à Grenoble, le 6 avril
1808.


    1721, 30 octobre. Grenoble.

    _Baptême d'Elisabeth Gagnon._

    Le trente octobre mil sept cent vingt-et-un, a été baptisée
    Elisabeth, fille du sieur Antoine Gagnon, chirurgien juré,
    et de demoiselle Elisabeth Senterre, sa femme, ses père et
    mère, née du même jour. Le parrain: sieur Joseph Senterre,
    marchand; la marraine: Marie-Thérèse Senterre, femme du
    sieur Pouquier (_sic_), marchand, qui ont signé avec les
    soussignés.

    Gagnon; Senterre; Senterre-Bourquy; G. Gagnon; Elisabeth
    Molard. Pegault, vicaire.

(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de
Grenoble, GG 180, fol. 289.)


    1808, 7 avril. Grenoble.

    _Acte de décès d'Elisabeth Gagnon._

    Le sept avril mil huit cent huit, pardevant le maire susdit,
    acte de décès de demoiselle Elisabeth Gagnon, célibataire,
    décédée hier, à deux heures du soir, dans son domicile,
    Grande-rue, âgée d'environ quatre-vingt-sept ans. native
    de Grenoble, fille de feu M. Antoine Gagnon et de défunte
    dame Elisabeth Senterre, mariés. Après nous être assuré
    dudit décès et dressé le présent acte, nous en avons
    fait lecture aux déclarants ci-après: MM. Félix Gagnon,
    maire de la commune des Echelles, neveu de la défunte,
    et Chérubin-Joseph Beyle, avocat, domiciliés à Grenoble,
    majeurs, qui ont signé avec nous.

    Gagnon; Beyle. Renauldon.

(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)


Le grand-père: Henri Gagnon.

Né à Grenoble, le 6 octobre 1728;--marié à Thérèse-Félise Rey, le 9
décembre 1756;--décédé à Grenoble, le 20 septembre 1813.

    1728, 6 octobre. Grenoble.

    _Baptême de Henri Gagnon._

    Le sixième octobre mil sept cent vingt-huit, a été baptisé
    Henri, né le même jour, fils naturel et légitime de
    sr Antoine Gagnon, chirurgien-major de l'arsenal
    de Grenoble, et demoiselle Elisabeth Senterre. Le parrain
    a été me Henri Lemaistre, procureur au parlement de cette
    province, la marraine demoiselle Elisabeth Chaboud, épouse
    de sr Antoine Robert, marchand de cette ville, en
    présence des soussignés.

    Gagnon; Lemaistre; Tarpant; Chaboud-Robert; J. Gagnon;
    Robert. Depetichet, vicaire.

(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de
Grenoble, GG 181, fol. 228.)


    _Mariage de Henri Gagnon et de Thérèse-Félise Rey._

    Ce neuvième décembre mil sept cent cinquante-six, après une
    proclamation faite dans cette paroisse sans avoir découvert
    aucun empêchement canonique ni civil, les parties ayant
    obtenu dispense des deux autres proclamations et du temps
    prohibé de Monseigneur l'évêque et prince de Grenoble en
    date du septième du courant, dûment insinuée et contrôlée,
    aussi du septième du courant, signée Romain Couppier,
    j'ai imparti la bénédiction nuptiale à sr
    Henri Gagnon, docteur en médecine et agrégé au collège de
    Grenoble, fils à feu sr Antoine Gagnon, vivant
    me chirurgien juré en cette ville, et à défunte
    demoiselle Elisabeth Senterre, mariés, d'une part; et à
    demoiselle Thérèse-Félise Rey, fille à feu sr
    Ennemond Rey, bourgeois à Montbonnot, et à demoiselle
    Françoise Pupin, mariés, présente et consentante, autorisée
    de Me Claude Borel, procureur en la Cour, son
    curateur, présent et consentant, d'autre, en présence
    de srs Alexandre et Charles Pupin, oncles de
    l'épouse, de me Henri Lemaistre, procureur au parlement de
    Grenoble, de Mr me Joseph-Antoine
    Lemaistre, avocat consistorial au même parlement, de
    me Jean Mallein, procureur au bailliage,
    beau-père de l'épouse, témoins requis et signés avec les
    parties.

    Gagnon; Rey; Pupin-Mallein; Mallein; Pupin; Lemaistre;
    Borel; Lemaistre fils; Mallein fils. Beylié, curé.

(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de
Grenoble, GG 184, fol. 422.)


    1813, 21 septembre. Grenoble.

    _Acte de décès de Henri Gagnon._

    Le vingt-un septembre mil huit cent treize, pardevant nous,
    maire susdit, acte de décès de M. Henri Gagnon, docteur
    en médecine, doyen du collège de médecine de Grenoble,
    veuf de de Thérèse-Félise Rey, décédé hier, à
    quatre heures du soir, dans son domicile, Grande-rue,
    âgé d'environ quatre-vingt-cinq ans, natif de Grenoble,
    fils de feu Mr Antoine Gagnon et de défunte
    de Elisabeth Senterre, mariés. Après nous être
    assuré dudit décès et le présent acte étant dressé, nous en
    avons fait lecture aux déclarants ci-après: sr
    Alexis-François-Vincent Fagot, secrétaire en chef de cette
    mairie, et sr Jean-Antoine Bron, commis, majeurs
    et domiciliés à Grenoble, qui ont signé avec nous.

    Fagot; Bron. Renauldon.

(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)


La mère: Henriette-Adélaïde-Charlotte Gagnon.

Née à Grenoble, le 2 octobre 1757;--mariée à Joseph-Chérubin Beyle, le
20 février 1781;--décédée à Grenoble, le 23 novembre 1790.

    1757, 2 octobre. Grenoble.

    _Baptême de Henriette-Adélaïde-Charlotte Gagnon._

    Ce deuxième octobre mil sept cent cinquante-sept, j'ai
    baptisé Henriette-Adélaïde-Charlotte, née cejourd'hui,
    fille légitime à Mr me Henri Gagnon, docteur en médecine,
    agrégé au collège de Grenoble, et à dame Thérèse-Félise
    Rey, mariés. Le parrain a été sr Charles Pupin,
    bourgeois; la marraine a été demoiselle Elisabeth Gagnon,
    tante de l'enfant, en présence des soussignés avec les
    parties.

    Gagnon; Pupin; Elisabeth Gagnon; Gastinel; Belluard; Pupin;
    Disdier; Lemaistre; Belluard; Bartellon le cadet. Beylié,
    curé.

(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de
Grenoble, GG 185, fol. 46.)


    1790, 24 novembre. Grenoble.

    _Enterrement de Henriette Gagnon._

    Le vingt-quatrième novembre 1790, j'ai donné la sépulture à
    Caroline-Adélaïde-Charlotte Gagnon, épouse de Mr
    Chérubin-Joseph Beyle, avocat, laquelle décédée hier, âgée
    d'environ trente-deux ans. Témoins: Claude Charavel et
    Claude Pariou, domestiques de l'église et illettrés.

    Peyrin, premier vicaire de Saint-Hugues.

(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Arch. mun. de
Grenoble, GG 114, fol. 153 v°.)


L'oncle: Félix-Romain Gagnon.

Né à Grenoble, le 17 décembre 1758;--marié à Camille-Cécile Poncet, le
4 janvier 1790;--décédé à Grenoble, le 29 janvier 1830.


    1758, 17 décembre. Grenoble.

    _Baptême de Félix-Romain Gagnon._

    Ce dix-septième décembre mil sept cent cinquante-huit,
    j'ai baptisé Félix-Romain, né cejourd'hui, fils légitime à
    sr Henri Gagnon, docteur en médecine, agrégé au
    collège de médecine de Grenoble, et à dame Thérèse-Félise
    Rey, mariés. Le parrain a été sr Romain Senterre,
    négociant à Lyon; la marraine a été demoiselle Françoise
    Pupin, épouse de me Jean Mallein, procureur au bailliage de
    Graisivaudan, en présence des soussignés.

    Gagnon; Senterre; Pupin-Mallein; Giroud-Lemaistre; Elisabeth
    Gagnon; Duboys; Lemaistre; Mallein. Beylié, curé.

(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de
Grenoble, GG 185, fol. 115.)


    1790, 4 janvier. Les Echelles (Savoie).

    _Mariage de Félix-Romain Gagnon et de Cécile-Camille Poncet._

    Le quatre janvier mil sept cent quatre-vingt-dix, ensuite
    d'une proclamation faite en dues formes, dans cette église
    et dans l'église paroissiale de Saint-Louis de la ville de
    Grenoble, comme il en conste par le certificat de révérend
    Sadin, curé, en date du deux du courant, dûment légalisé
    ledit jour à l'évêché de Grenoble, signé Courtois-Minut,
    plus bas par monseigneur: Gigard, vu les dispenses de deux
    bans, du temps prohibé, de l'heure et de l'interstice
    accordées par monseigneur l'évêque de Grenoble, signé
    Brochier, vicaire général, _de mandato_ Gigard, en date du
    trente-un décembre dernier, dûment contrôlé dudit jour par
    monseigneur Michel Conseil, premier évêque de Chambéry,
    en date du second du courant, signées par Sa Grandeur,
    n'ayant découvert aucun empêchement et du consentement des
    parents, ont reçu la bénédiction nuptiale des mains de
    monsieur Bonne, vicaire général du diocèse de Saint-Flour,
    en ma présence et de mon consentement, noble Félix-Romain
    Gagnon, avocat au parlement de Dauphiné, fils légitime de
    noble Henri Gagnon, docteur en médecine, agrégé au collège
    de Grenoble, et de défunte dame Thérèse-Félise Rey, mariés,
    natif et habitant de la ville de Grenoble, d'une part, et
    demoiselle Cécile-Camille Poncet, fille légitime de noble
    Claude Poncet, avocat au parlement de Paris, et de dame
    Foy Bonne, mariés, native et habitante de cette paroisse,
    d'autre part. Ont été présents noble Henri Gagnon, père de
    l'époux, dame Bonne, mère de l'épouse, noble Jean-Baptiste
    Mallein, avocat consistorial au parlement de Dauphiné, noble
    Chérubin-Joseph Beyle, avocat consistorial audit parlement
    de Grenoble, y résidants, sieurs André et Antoine Bonne,
    oncles de l'épouse, habitants de celte paroisse, et autres
    témoins soussignés.

    Laurens. curé.

(Extrait des registres paroissiaux des Echelles, 1790, n° 1.)


    1830, 30 janvier. Grenoble.

    _Acte de décès de Félix-Romain Gagnon._

    Le trente janvier mil huit cent trente, à dix heures du
    matin, pardevant nous, adjoint susdit, acte de décès de M.
    Félix-Romain Gagnon, propriétaire, marié à de
    Camille-Cécile Poncet, décédé hier, à cinq heures du
    soir, dans son domicile, place Grenette, âgé d'environ
    soixante-onze ans, natif de Grenoble, fils de feu M. Henri
    Gagnon, docteur en médecine, et de défunte de
    Félise Rey. Après nous être assuré dudit décès, et le
    présent acte étant rédigé, nous en avons fait lecture aux
    déclarants ci-après: MM. Joseph-Adolphe Blanchet, avocat,
    âgé de trente ans, et Félix-Albert Blanchet, négociant, âgé
    de vingt-un ans, domiciliés à Grenoble, qui ont signé avec
    nous.

    Ad. Blanchet; Albert Blanchet. A. Moulezin.

(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)


La tante: Marie-Françoise-Séraphie Gagnon.

Née à Grenoble, le 21 septembre 1760;--décédée à Grenoble le 9 janvier
1797.

    1760, 22 septembre. Grenoble.

    _Baptême de Marie-Françoise-Séraphie Gagnon._

    Le vingt-deuxième septembre mil sept cent soixante, j'ai
    baptisé Marie-Françoise-Séraphie, née le jour précédent,
    fille légitime de sieur Henri Gagnon, docteur en médecine,
    et de dame Thérèse-Félise Rey, mariés. Le parrain a
    été sieur Antoine Bartellon, bourgeois, et la marraine
    demoiselle Marie Didier, bourgeoise a Saint-Laurent de
    cette ville, présents les soussignés avec le parrain et la
    marraine, le père absent.

    Bartellon le cadet; Disdier; Lemaistre; Gagnon; Bartellon;
    Rubichon, Morand.

(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de
Grenoble, GG 185, fol. 240.)


    1797, 10 janvier. Grenoble.

    _Acte de décès de Marie-Françoise-Séraphie Gagnon._

    Le même jour [21 nivôse an IV], pardevant nous, officier
    public susdit, sont comparus en la maison commune Jean
    Colomb et Louis Romagnier, tous deux majeurs et anciens
    négociants, domiciliés à Grenoble, Grande-rue, lesquels
    nous ont déclaré que Marie-Françoise-Séraphie Gagnon, fille
    du citoyen Gagnon, médecin, est décédée hier, à dix heures
    du soir, dans le domicile de son père, Grande-rue, âgée
    d'environ trente-six ans, de laquelle déclaration et décès,
    après nous en être assuré, nous avons dressé le présent
    acte, que les déclarants ont signé avec nous.

    Colomb; Romagnier. Cheminade, officier public.

(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)


Les cousins et cousines: 1. Henriette Gagnon.

Née aux Echelles (Savoie), le 6 juillet 1790.


    1790, 6 juillet. Les Echelles.

    _Baptême de Henriette Gagnon._

    Le six juillet mil sept cent quatre-vingt et dix, à deux
    heures du matin, est née et aussitôt a été baptisée
    delle Henriette Gagnon, fille de Félix-Romain
    Gagnon, avocat au parlement de Grenoble, et de demoiselle
    Cécile-Camille Poncet, mariés, de cette paroisse. Le
    parrain a été sr Henri Gagnon, grand-père de
    l'enfant, médecin et secrétaire perpétuel de l'Académie des
    Sciences et de Belles-lettres de Grenoble et représenté par
    Joseph Pellet, clerc de ladite paroisse. La marraine a été
    delle Thérèse Maistre.

    Laroche, vicaire.

(Extrait des registres paroissiaux des Echelles, 1790, n° 50.)


2. Marie-Félise Gagnon.

Née aux Echelles (Savoie), le 13 juin 1791.


    1791, 16 juin.

    _Baptême de Marie-Félise Gagnon._ Les Echelles.

    Le seize juin mil sept cent quatre-vingt-onze, à dix
    heures et demie du soir, ont été suppléées les cérémonies
    de baptême à delle Marie-Félise Gagnon, fille
    de noble Félix-Romain Gagnon, avocat au parlement de
    Grenoble, et de dame Cécile-Camille Poncet, mariés, de cette
    paroisse, par messire Bonne, vicaire général du diocèse de
    Saint-Flour, oncle de l'enfant, née le treize de ce mois,
    à trois heures et demie, et que je soussigné, curé, ai
    baptisée à quatre heures dudit jour treize. Le parrain
    a été noble Henri Gagnon, docteur en médecine, agrégé au
    collège de Grenoble, aïeul de l'entant, et dame Foy Bonne,
    son aïeule, a été la marraine.

    Laurens, curé.

(Extrait des registres paroissiaux des Echelles, 1791, n° 32.)


3. André-Félix-Henri-Gaëtan Gagnon.

Né aux Echelles (Savoie), le 19 janvier 1793.


    1793, 11 février. Les Echelles.

    _Baptême de André-Félix-Henri-Gaëtan Gagnon._

    Le onze février mil sept cent quatre-vingt-treize, à
    midi, j'ai suppléé les cérémonies après le baptême à
    André-Félix-Henri-Gaëtan, fils de sieur Félix-Romain
    Gagnon, docteur ès-droits, et de dame Cécile-Camille
    Poncet, mariés, de ce bourg, lequel enfant est né le
    dix-neuf janvier dernier, à huit heures du matin, et a été
    baptisé le même jour, entre une heure et midi. Le parrain
    a été sr André Bonne, oncle de l'enfant, et
    delle Elisabeth Gagnon, sa tante, a été la
    marraine.

    Laurens, curé.

(Extrait des registres paroissiaux des Echelles, 1793, n° 15.)


4. Amélie-Lucie-Françoise Gagnon.

Née aux Echelles (Savoie), le 24 novembre 1794.

    1794, 24 novembre--1796, 30 septembre. Les Echelles.

    _Naissance et baptême de Amélie-Lucie-Françoise Gagnon._

    Le vingt-quatre novembre mil sept cent
    quatre-vingt-quatorze, entre sept et huit heures du
    matin, est née Amélie-Lucie-Françoise Gagnon, fille de
    M. Félix-Romain Gagnon, docteur ès-droits, et de dame
    Cécile-Camille Poncet, mariés.

(_Cette note est suivie d'un renvoi au_ 30 _septembre_ 1796, _où se
trouve Pacte suivant_:)

    Le trente septembre mil sept cent quatre-vingt et
    seize, après la célébration de la messe, dans notre
    chapelle domestique, érigée dans le bourg des Echelles
    pour l'exercice du culte catholique à défaut d'église
    paroissiale, je soussigné ai suppléé les cérémonies
    du baptême à Amélie-Lucie Gagnon, fille de M. maître
    Félix-Romain Gagnon et de dame Camille-Cécile Poncet,
    mariés, dudit bourg des Echelles, laquelle enfant est née le
    vingt-quatre novembre mil sept cent quatre-vingt-quatorze,
    entre sept et huit heures du matin, ondoyée validement le
    surlendemain, à sept heures du soir, par sr
    François Chavasse-Bélissard, dont la capacité et les bonnes
    mœurs sont connues et attestées. Le parrain a été
    sr Joseph Blanchet, représenté par sr
    Antoine Bonne, et delle Marie Poncet, représentée
    par dame Marie-Lucie Giroud, a été la marraine.

    Laurens, curé.

(Extrait des registres paroissiaux des Echelles.)


5. Joseph-Oronce Gagnon.

Né aux Echelles (Savoie), le 24 novembre 1790;--décédé à Grenoble, le
24 avril 1883.


    1796, 24 novembre. Les Echelles.

    _Baptême de Joseph-Oronce Gagnon._

    Le vingt-quatre novembre mil sept cent quatre-vingt et
    seize, à une heure du matin, est né et le même jour, a six
    heures du soir, dans une chapelle domestique érigée dans le
    bourg des Echelles, en Savoie, pour l'exercice du culte
    catholique à défaut de l'église paroissiale, je soussigné ai
    administré le baptême avec les cérémonies qui le précèdent
    jusqu'au Saint-Chresme, exclusivement, à Joseph-Oronce
    Gagnon, fils de M. maître Félix-Romain Gagnon, docteur
    ès-droits, et de dame Cécile-Camille Poncet, mariés, dudit
    bourg des Echelles, en Savoie, et le trois janvier suivant,
    à six heures et demie du soir, j'ai suppléé les cérémonies
    subséquentes au baptême dudit enfant, entre les mains de
    sr Joseph Bonne et de delle Virginie-Félicité
    Giroud.

    Laurens, curé.

(Extrait des registres paroissiaux des Echelles).


    1883, 24 avril. Grenoble.

    _Acte de décès de Joseph-Oronce Gagnon._

    Le vingt-quatre avril mil huit cent quatre-vingt-trois,
    à onze heures du matin, pardevant nous, Auguste Germain,
    adjoint au maire de Grenoble, délégué pour remplir les
    fonctions d'officier de l'état-civil, sont comparus MM.
    Ernest Bourjat, âgé de quarante-sept ans, et Jules Aman,
    âgé de quarante-cinq ans, rentiers, domiciliés à Grenoble,
    lesquels nous ont déclaré que M. Joseph-Oronce Gagnon,
    général de division en retraite, grand-officier de la
    Légion d'honneur, âgé de quatre-vingt-six ans, marié à de
    Joséphine-Marie-Jeanne-Rosalie Jacquinot, natif des Echelles
    (Savoie), domicilié à Grenoble, rue Vaucanson, 4, fils
    de feu Félix-Romain Gagnon et de défunte Cécile-Camille
    Poncet, mariés, est décédé ce matin, à neuf heures, dans son
    domicile. Nous étant assuré de ce décès, nous avons rédigé
    le présent acte, que les déclarants ont signé avec nous,
    après lecture faite.

    E. Bourjat; J. Aman. Germain.

(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)


6. Chérubin-Jules Gagnon.

Né aux Echelles (Savoie), le 29 avril 1799.

    1800, 9 juillet. Les Echelles.

    _Baptême de Chérubin-Jules Gagnon._

    Le vingt-neuf avril mil sept cent quatre-vingt-dix-neuf
    est né, à quatre heures du soir, Chérubin-Jules Gagnon,
    fils de M. maître Félix-Romain Gagnon, docteur ès-droits,
    et de dame Camille Poncet, mariés, du bourg des Echelles,
    en Savoie, lequel enfant, ondoyé le trois mars suivant,
    avec toutes les cérémonies qui précèdent le baptême, a
    reçu les cérémonies subséquentes par moi soussigné le neuf
    juillet, dans une chapelle domestique érigée audit bourg des
    Echelles, en Savoie, pour l'exercice du culte catholique, à
    défaut d'église paroissiale, entre les mains de M. maître
    Chérubin-Joseph Beyle, aussi docteur ès-droits, et de dame
    Foy Bonne, veuve Poncet, aïeule de l'enfant.

    Laurens, curé.

(Extrait des registres paroissiaux des Echelles.)


7. Henriette Gagnon.

Née à Grenoble, le 11 octobre 1800.

    1800, 11 octobre. Grenoble.

    _Acte de naissance de Henriette Gagnon._

    Du dix-neuvième jour du mois de vendémiaire, l'an neuf de la
    République française.

    Acte de naissance de Henriette Gagnon, née le dix-neuf
    vendémiaire, à une heure du matin, fille de Félix-Romain
    Gagnon, propriétaire, habitant aux Echelles, département du
    Mont-Blanc, et de Cécile-Camille Poncet, mariés. Le sexe de
    l'enfant a été reconnu être féminin.

    Premier témoin: Joseph Félix, commis en cette mairie.

    Second témoin: Antoine Termier, aussi commis en cette
    mairie, tous deux majeurs.

    Sur la réquisition à nous faite par M. Henri Gagnon, aïeul
    paternel de l'enfant; et ont signé.

    Constaté, suivant la loi, par moi soussigné, maire de la
    Ville de Grenoble, faisant les fonctions d'officier public
    de l'état-civil.

    Gagnon; Termier; J. Félix. Renauldon, maire.

(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)


    1800, 10 septembre (_sic_) Les Echelles.

    _Baptême de Henriette Gagnon._

    Le neuf septembre mil huit cent est née, à onze heures du
    soir, Henriette Gagnon, fille de M. maître Félix-Romain
    Gagnon, et de delle Cécile-Camille Poncet,
    mariés, du bourg des Echelles, en Savoie, et le lendemain de
    sa naissance ladite enfant, née à Grenoble, a été baptisée,
    dans une des paroisses de ladite ville, par révérend
    Gaillard, ci-devant vicaire de Saint-Laurent-du-Pont,
    missionnaire de Grenoble. M. maître Henri Gagnon, docteur
    en médecine, aïeul de l'enfant, a été son parrain, et
    delle Pauline Beyle a été la marraine.

    Laurens, curé.

(Extrait des registres paroissiaux des Echelles.)


8. Charles-Félix Gagnon.

Né aux Echelles (Savoie), le 26 octobre 1801.

    1801, 29 octobre. Les Echelles.

    _Baptême de Charles-Félix Gagnon._

    Le vingt-six octobre mil huit cent un est né, à sept
    heures et demie du matin, Charles-Félix Gagnon, fils de M.
    maître Félix-Romain Gagnon, docteur ès-droits, et de dame
    Cécile-Camille Poncet, mariés, du bourg des Echelles, en
    Savoie, et le vingt-neuf dudit, audit bourg des Echelles,
    ledit enfant a été baptisé par révérend Charles-Marie
    Bonne, son oncle et parrain, vicaire général du diocèse
    de Saint-Flour, dans une chapelle domestique érigée
    pour l'exercice du culte catholique, à défaut d'église
    paroissiale. Le nouveau-né, baptisé à six heures du soir, a
    eu pour marraine delle Félise Gagnon, sa sœur.

    Laurens, archiprêtre-curé, chef de mission des Echelles.

(Extrait des registres paroissiaux des Echelles.)


9. Henri-Chérubin Gagnon.

Né à Grenoble, le 22 mars 1803.


    1803, 24 mars. Grenoble.

    _Acte de naissance de Henri-Chérubin Gagnon._

    Du troisième jour du mois de germinal l'an onze de la
    République française.

    Acte de naissance de Henri-Chérubin Gagnon, né le premier
    du courant, à onze heures du soir, fils de Félix-Romain
    Gagnon, propriétaire, domicilié place Grenette, et de dame
    Cécile-Camille Poncet, mariés. Le sexe de l'enfant a été
    reconnu être masculin.

    Premier témoin: Henri Gagnon, médecin, aïeul paternel de
    l'enfant.

    Second témoin: Chérubin-Joseph Beyle, homme de loi,
    domicilié rue des Vieux-Jésuites.

    Sur la réquisition à nous faite par le père de l'enfant; et
    ont signé le père et les témoins susdits.

    Constaté, suivant la loi, par moi, Charles Renauldon, maire
    de la Ville de Grenoble, faisant les fonctions d'officier
    public de l'état-civil.

    Gagnon; Gagnon; Beyle. Renauldon, maire.

(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)


10. Henri-Alfred Gagnon.

Né à Grenoble, le 26 janvier 1812.

    1812, 27 janvier. Grenoble.

    _Acte de naissance de Henri-Alfred Gagnon._

    Le vingt-sept janvier mil huit cent douze, pardevant
    nous, adjoint susdit, acte de naissance de Henri-Alfred
    Gagnon, né hier, à sept heures du matin, fils de M.
    Félix-Romain Gagnon, maire de la commune des Echelles, et
    de de Cécile-Camille Poncet, mariés. Le sexe de l'enfant,
    qui nous a été présenté, a été reconnu masculin. Lecture
    du présent acte ayant été faite en présence du père, de
    M. Joseph-Chérubin Beyle, avocat, et de M. Hugues-Antoine
    Pison-Duverney, contrôleur principal des Droits réunis,
    majeurs et domiciliés à Grenoble, ils ont signé avec nous.

    Gagnon; Pison-Duverney; Beyle. La Valette.

(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)



APPENDICES


I. LA VILLE NATALE DE STENDHAL


Grenoble vers 1793

Le Grenoble que connut Stendhal dans son enfance ressemble autant au
Grenoble actuel que l'Auteuil parisien ressemble à la Croix-des-Sablons
du XVIIIe siècle, décrite par Anatole France. Depuis la
Révolution, de successifs empiétements sur les communes de Seyssins,
Fontaine et Saint-Martin-le-Vinoux et un double agrandissement de
l'enceinte fortifiée a plus que quintuplé l'agglomération urbaine.

Voulant donner aux lecteurs de la _Vie de Henri Brulard_ le moyen
de goûter ce livre dans toute sa saveur, j'entreprendrai une courte
excursion à travers le Grenoble de 1793, dans ces rues tortueuses
où le petit Henri Beyle, pour échapper à l'œil inquisiteur et à
la tyrannie de sa tante Séraphie, se cachait dans les dédales de la
Halle-aux-Blés, ou filait le long de la baraque aux châtaignes de la
place Grenette pour aller retrouver, dans le bois du Jardin-de-Ville,
quelques «polissons»de son âge.

Triste et noire cité, Grenoble s'étendait le long d'un coude de
l'Isère, formé par le dernier contre-fort des montagnes de la
Chartreuse. Cité essentiellement militaire, elle avait été bâtie en cet
endroit par les vieux Allobroges pour commander la route de Lyon; et
les Romains, trouvant cette situation merveilleuse, y avaient établi
une forte colonie. Les Dauphins du moyen âge, puis Lesdiguières et ses
successeurs, l'agrandirent progressivement; mais le Grenoble de Louis
XVI n'est pas très sensiblement différent du Grenoble de Henri IV.

La plus vieille partie de la ville, que de bons auteurs considèrent
comme le berceau de la cité, s'étend sur la rive droite de l'Isère;
une étroite bande de terrain, comprise entre la rivière et le rocher,
laisse tout juste la place à deux rues en enfilade, longues et
étriquées (la rue Saint-Laurent et la rue Perrière); ces rues, de la
porte Saint-Laurent à la porte de France, font communiquer la haute et
la basse vallée de l'Isère, la Savoie et la France.

Deux ponts, l'un de bois, l'autre de pierre, unissent le vieux Cularo
allobroge à la Ville proprement dite; et c'est entre les deux ponts,
près des berges de l'Isère, alors entièrement couvertes de maisons,
suivant la mode du temps, que bat le cœur de la cité. Le palais
de justice, ancien Parlement, l'Hôtel-de-Ville-Préfecture, la place
Grenette, c'est là que vivent le Grenoble judiciaire et procédurier,
le Grenoble administratif, le Grenoble commerçant. C'est là aussi,
à l'angle de la place Grenette et de la Grande-rue, que s'écoula
l'enfance morose et opprimée de Stendhal.

Autour de ce centre: place Grenette, Grande-rue, place Saint-André,
courent les plus importantes voies de la ville, étroites et tortueuses.
Les agrandissements successifs de l'enceinte, depuis les Romains
jusqu'aux successeurs de Lesdiguières, ont forcé les principales rues
à suivre la direction des remparts; toutes ces artères s'arrondissent
en demi-cercle, de l'Isère à l'Isère: un premier arc est constitué par
la rue Saint-André, la rue des Clercs et la rue Pérollerie, jusqu'à la
place Notre-Dame et la Citadelle; un deuxième suit la rue Montorge, la
rue des Vieux-Jésuites et la rue des Prêtres; un troisième, plus grand,
moins nettement dessiné, sinue à travers les rues Saint-François et
Créqui, la rue Neuve du Collège, la rue Neuve des Pénitents, la rue
Neuve des Capucins et la rue Très-Cloîtres; enfin, la rue des Mûriers
constitue, pour l'époque, le dernier stade de l'évolution: elle n'est,
à vrai dire, que le chemin de ronde des remparts.

Ces rues sont bordées de maisons hautes et noires, et presque toujours
tristes, avec des allées étroites où court un petit ruisseau dans
lequel les habitants se soulagent en passant. De temps à autre, la file
monotone est coupée par de beaux hôtels, demeures de l'aristocratie
et des magistrats opulents: l'hôtel des Adrets, rue Neuve du Collège;
l'hôtel de Franquières, rue de France, près du pont de pierre;
l'hôtel de Bressieux, rue du Verbe-Incarné; l'hôtel de Montai, rue
du Pont-Saint-Jaime. De nombreux monastères étendent leurs cloîtres
et leurs jardins: les Augustins, près du Jardin-de-Ville; les Frères
prêcheurs, dont l'église servit de Halle-aux-Blés; les Cordeliers,
qu'un oncle de Henri Beyle dirigea; les Jésuites, rue Neuve, dont le
collège devint l'Ecole centrale, la Bibliothèque publique et le Musée;
les Oratoriens, voisins de la cathédrale. Les couvents de femmes
abondent aussi: religieuses de la Propagation, au bout de la rue
Saint-Jacques, chez lesquelles le jeune Beyle allait servir la messe,
Clarisses, Ursulines, Visitandines, d'autres encore. Enfin, quatre
églises se partagent les fidèles: la plus ancienne, Saint-Laurent,
dont la chapelle basse date du VIe siècle, dessert la rive
droite; sur la rive gauche, Notre-Dame et Saint-Hugues, deux églises
jumelles, accolées l'une à l'autre et communiquant par une vaste baie,
sont l'une la cathédrale, l'autre une paroisse; Saint-André, non loin
du palais de justice, est la vieille collégiale des Dauphins et abrite
les cendres de Bayard, en attendant de servir de salle de réunion à
la société jacobine de Grenoble; Saint-Louis enfin, la dernière en
date, la plus laide aussi, produit informe du XVIIe siècle
à son déclin, sert de paroisse à la pieuse famille maternelle de notre
Stendhal.

Et, tout autour, s'étend le domaine militaire; les remparts protègent
la cité, mais l'étouffent aussi dans leurs bastions de terre et de
briques, à la manière de Vauban. A l'ouest, l'arsenal, des magasins à
poudre et les casernes de Bonne ont cependant permis aux Hospices de
s'installer; au midi, s'élève l'hôtel du Commandement, qu'habite le
gouverneur de la province; non loin de là, on a laissé dans un bastion
s'ouvrir provisoirement le cimetière de la paroisse Saint-Hugues,
où fut inhumée la mère de Stendhal; à l'est, s'élèvent de nouveaux
magasins à poudre, et la citadelle forme, à elle seule, une ville forte
en miniature; enfin, au nord de Grenoble, sur la rive droite, le fort
de Rabot domine la plaine et la vallée du Drac.

Cinq portes étroites font communiquer la ville avec le monde extérieur:
à droite de l'Isère, les portes Saint-Laurent et de France; de
l'autre côté de la rivière, la porte de la Graille, située à l'est
de Grenoble, au bord de l'eau, conduit au cours de Saint-André,
large et longue avenue qu'un parlement munificent fit planter au
XVIIe siècle, sous la direction de son président, Nicolas
Prunier de Saint-André; au midi, les portes de Bonne et Très-Cloîtres
ouvrent les chemins qui vont au Pont-de-Claix, à Echirolles, à Gières,
à Eybens et à Vizille, vers le Trièves, l'Oisans et la vallée du
Graisivaudan.

Les environs immédiats de Grenoble, du reste, sont peu engageants.
La splendeur du cadre formé par les montagnes de la Chartreuse, du
Vercors, du Taillefer et de Belledonne, et la magnificence de la vallée
du Graisivaudan, toute voisine, rendent plus triste encore la banalité
de la plaine grenobloise. Située au confluent de la capricieuse et
puissante Isère et du terrible Drac, elle a été longtemps couverte
par les eaux. Le sol est demeuré humide et caillouteux, de nombreux
ruisseaux courent vers le nord, et cette eau que l'on sent partout à
fleur de terre, que l'on voit sourdre de tous côtés, dit le long combat
qu'a mené à travers les siècles la vaillante ville contre ses ennemis
de toujours: l'Isère et le Drac, le Serpent et le Dragon qui, prédisait
un ancien dicton, devaient «mettre Grenoble en savon».

Stendhal connut surtout la partie sud-ouest de cette plaine
grenobloise. Il accompagna son père et sa tante Séraphie dans les
promenades sentimentales qu'ils firent à travers le faubourg pauvre
et malodorant des Granges, quartier des peigneurs de chanvre, qui se
pressait autour de l'église Saint-Joseph, plus pauvre encore. Surtout,
il suivit le chemin de Claix, lorsqu'il allait avec son père séjourner
à la maison familiale du hameau de Furonières. On sortait par la porte
de Bonne, on tournait tout de suite à droite pour prendre le chemin
horriblement fangeux des Boiteuses, où s'élevait la solitaire auberge
de la Femme-sans-tête; puis, passé le cours de Saint-André, le chemin
de Seyssins conduisait au bac; on traversait le torrent du Drac et sur
la rive gauche, par Seyssins et les hameaux de Doyatières, Cossey et
Malivert, on atteignait enfin le «domaine»des Beyle, où le vieux Pierre
était mort. Ou bien encore, sortant toujours par la porte de Bonne, on
continuait tout droit, le long du chemin Meney, pour atteindre le cours
de Saint-André et le vieux pont de Claix, bâti par le connétable de
Lesdiguières, l'une des «merveilles»du Dauphiné.

Tel est ce Grenoble que Stendhal détesta, non pour l'avoir trop connu,
mais pour l'avoir presque ignoré, car il y vécut un peu en prisonnier.
Il avoue en un endroit de sa _Vie de Henri Brulard_ n'avoir su
qu'objecter à un jeune officier qui faisait l'éloge de sa ville natale,
et il dit plus loin qu'à son arrivée à Paris, une terrible nostalgie
faillit le renvoyer à ses chères montagnes. Le mépris de Stendhal pour
Grenoble est seulement une rancune d'enfant, que l'âge mûr n'a pu
complètement effacer. Grenoble en a longtemps voulu à son détracteur
occasionnel; aujourd'hui, le temps a tout renouvelé: Grenoble est
devenue la plus belle cité des Alpes françaises, et elle a rendu
en admiration à Stendhal ce que son fils ingrat lui avait donné de
dédains.


[Illustration GRENOBLE EN 1793
D'après un plan appartenant à M. Edmond Maignien]

LÉGENDE

1. Rues, places et passages.

1. Place Grenette.

2. Jardin-de-Ville.

3. Grande-rue.

4. Rue des Vieux-Jésuites (aujourd'hui, rue Jean-Jacques-Rousseau).

5. Jardin Lamouroux, derrière la maison natale de
Stendhal (aujourd'hui, cour du n° 4 de la rue Lafayette).

6. Place Saint-André.

7. Rue du Palais.

8. Passage du Palais.

9. Rue du Quai (aujourd'hui, rue Hector-Berlioz).

10. Rue Montorge.

11. Rue du Département (ensuite, rue Saint-André;
aujourd'hui, rue Diodore-Rahoult).

12. Place Neuve du Département (ensuite, place aux
Œufs; aujourd'hui, place de Gordes).

13. Rue des Clercs.

14. Rue Pérollerie (aujourd'hui, rue Alphand).

15. Rue Dauphin (aujourd'hui, rue Lafayette).

16. Rue Neuve du Collège (aujourd'hui, rue du
Lycée).

17. Place de la Halle (aujourd'hui supprimée, située
sur l'emplacement des actuelles rues de la République
et Philis-de-La-Charce).

18. Rue Saint-Jacques.

19. Rue de Bonne.

20. Rue Saint-Louis (aujourd'hui, avec un alignement
modifié, rue Félix-Poulat).

21. Place Claveyson.

22. Place aux Herbes.

23. Rue Marchande (aujourd'hui, rue Renauldon).

24. Montée du pont de bois (aujourd'hui, rue de
Lionne).

25. Pont de bois (aujourd'hui, pont suspendu).

26. Rue du Bœuf (aujourd'hui, rue Abel-Servien).

27. Rue Chenoise.

28. Rue du Pont-Saint-Jaime.

29. Rue Brocherie.

30. Place Notre-Dame.

31. Place des Tilleuls.

32. Rue Bayard.

33. Rue des Mûriers (aujourd'hui, rue Abbé-de-la-Salle).

34. Cimetière de Saint-Hugues, rue des Mûriers.

35. Rue du Commandement (aujourd'hui, rue Général-Marchand).

36. Promenade des Remparts (aujourd'hui, à peu
près, rue Condillac).

37. Rue Saint-Laurent.

38. Rue Perrière (aujourd'hui, quai Perrière).

39. Pont de pierre (aujourd'hui, pont de l'Hôpital).

40. Montée de Chalemont.

41. Route de Lyon.

42. Le Mail (aujourd'hui, l'Esplanade de la Porte-de-France).

43. Cours de Saint-André.

44. Chemin des Boiteuses (aujourd'hui, après rectifications,
rue et place Lakanal et rue Turenne).

45. Chemin Meney.

46. Chemin de Sassenage (aujourd'hui, approximativement,
cours Berriat).

47. Point de départ de la route d'Eybens (aujourd'hui
situé vers l'angle des rues de Strasbourg et Beccaria).

48. Route de La Tronche.


2. _Bâtiments publics et portes de la ville._

A. Eglise Saint-André.

Æ. Eglise Saint-Louis.

B. Cathédrale Notre-Dame.

B'. Eglise Saint-Hugues.

C. Eglise Saint-Joseph (hors des portes).

D. Eglise Saint-Laurent.

E. Préfecture et Hôtel-de-Ville (aujourd'hui, Hôtel-de-Ville).

F. Palais de justice et prison.

G. Théâtre.

H. Collège des Jésuites, puis Ecole centrale (ensuite
collège, puis lycée de garçons, aujourd'hui lycée de
filles).

J. Bibliothèque (aujourd'hui, administration du lycée
de filles).

K. Musée (ancienne chapelle des Jésuites, aujourd'hui
grand amphithéâtre de l'Université).

L. Citadelle (aujourd'hui caserne, conseil de guerre
et prison militaire).

M. Couvent des Jacobins (n'existe plus).

N. Halle aux blés (ancienne église des Jacobins,
n'existe plus).

O. Corps de garde, place Grenette.

P. Couvent des Augustins (depuis, Manutention
militaire, aujourd'hui démolie).

Q. Porte de France.

R. Porte de Bonne (démolie vers 1832, située à
l'extrémité de la rue de Bonne, place Victor-Hugo).

S. Porte Très-Cloîtres (démolie vers 1832, située à
l'intersection des actuelles rues Très-Cloîtres et Joseph-Chanrion).

T. Porte de la Graille, ou porte Créqui (démolie en
1889, située sur le quai Créqui actuel).

V. Sainte-Marie-d'en-haut (couvent de la Visitation,
aujourd'hui inoccupé et appartenant à la Ville de Grenoble).

X. Tour de Rabot.

Y. Direction du fort de la Bastille.


3. _Maisons, boutiques, lieux divers._

a. Maison Beyle, rue des Vieux-Jésuites (aujourd'hui,
rue Jean-Jacques-Rousseau, n° 14).

a'. Nouvelle maison Beyle, à l'angle de la rue de
Bonne et de la place Grenette (aujourd'hui, place Grenette,
n° 24).

b. Maison Gagnon, place Grenette, n° 2, et Grande-rue,
n° 20.

c. Maison Périer-Lagrange, place Grenette, n° 4.

d. Maison de madame Vignon, place Saint-André,
n° 5 ou 7.

f. Maison de Le Roy, professeur de peinture, place
Grenette (ancien n° 11, démoli lors de l'ouverture de
la rue de la République, en 1907).

g. Maison Teisseire, entre l'ancienne rue de la Halle
et la rue des Vieux-Jésuites.

h. Maison de Chabert, professeur de mathématiques,
rue Neuve du Collège (aujourd'hui du Lycée, n° 15).

i. Hôtel des Adrets, rue Neuve du Collège (aujourd'hui
du Lycée, n° 9).

l. Hôtel du Commandement, rue du Commandement
(aujourd'hui Général-Marchand, n° 1).

m, m'. Maisons successivement habitées par les
Bigillion, rue Brocherie et montée du Pont-de-bois
(aujourd'hui rue de Lionne).

n. Maison Didier, près de l'église Saint-Laurent.

o. Maison de Gros, géomètre et professeur de mathématiques,
rue Saint-Laurent.

p. Hôtel de Franquières, entre l'actuelle rue Moidieu
et le quai Créqui, près du Pont de pierre.

q, q'. Boutiques successivement occupées par Falcon,
libraire, la première passage du Palais (aujourd'hui
supprimé), la seconde rue du Quai (aujourd'hui Hector-Berlioz,
n° 4).

r, r'. Café Genou, situé Grande-rue, n° 14, d'après
Stendhal, ou, d'après Romain Colomb, place Saint-André,
n° 7.

s. Boutique de Bourbon, près de la Halle-aux-blés,
probablement démolie lors de l'élargissement, en 1907,
de la rue Philis-de-la-Charce.

t. Auberge de la Bonne-Femme, ou de la Femme-sans-tête,
chemin des Boiteuses (aujourd'hui, rue
Lakanal).

v, v'. Pompes, sur la place Grenette et à l'entrée
de la rue Neuve du Collège (aujourd'hui du Lycée).

x. Baraque des châtaignes, place Grenette.

π. Arbre de la Liberté.

π'. Arbre de la Fraternité.

R'. Lieu présumé du duel de Henri Beyle et de son
camarade Odru, sur les remparts, entre les portes de
Bonne et Très-Cloîtres, non loin de l'hôtel du Commandement.



II. LA MAISON NATALE DE STENDHAL


Par M. Samuel Chabert,
professeur à l'Université de Grenoble.

M. Paul Arbelet, éditeur du _Journal d'Italie_, affirmait récemment que
la maison natale de Stendhal à Grenoble était le n° 14 actuel de la rue
J.-J.-Rousseau (2e étage), et revendiquait pour lui-même
la propriété de cette découverte, sans toutefois publier encore une
indication de sources ou d'arguments positifs[1]. Une illustration
représentant l'immeuble désigné était insérée dans le texte, soulignant
ainsi la contradiction de sa croyance avec celle de divers Grenoblois,
recueillie par M. Pierre Brun dans son _Henry Beyle-Stendhal_[2], et
favorable au n° 12 (1er étage) de la même rue J.-J.-Rousseau.

Les amis de l'écrivain, et aussi le grand public, ne peuvent que
remercier M. P. Arbelet de sa communication; le plus mince atome de
vérité acquise a son prix. Pour ma part, je me féliciterais plutôt
de le voir garder par devers lui ses raisons, puisque ce silence
précisément m'a conduit à faire de mon côté différentes recherches,
toujours intéressantes quand il s'agit d'un pareil auteur; et, bien
que ma conclusion soit absolument identique à la sienne et que son
assertion ait contribué à m'y conduire, peut-être ne sera-t-il pas
indifférent d'exposer ici, très sommairement, les procédés que j'ai
suivis.

       *       *       *       *       *

Deux voies principales d'investigation semblent dès l'abord s'ouvrir
au chercheur, abstraction faite des «jours»»offerts çà et là dans
l'œuvre entière de Stendhal:

1° Détails et plans fournis par le manuscrit de la _Vie de Henri
Brulard_ (Bibl. munie, de Grenoble, R 299, 3 vol.).

Ces détails sont nombreux, répétés, d'apparence très précise, et
nous y reviendrons. Constatons tout d'abord qu'il y manque le seul
renseignement décisif, à savoir le numéro de la maison natale. A cette
époque, où les immeubles de Grenoble étaient numérotés par quartiers,
non par rues, chaque maison était habituellement désignée par le nom
de son propriétaire joint à celui de la rue; or, l'extrême notoriété
du père de Stendhal rendait particulièrement superflu tout surcroît
de précision. D'autre part, si précieux que soient les documents de
la _Vie de Henri Brulard_, ils sont souvent fort sujets à caution, on
le sait, qu'il s'agisse de sentiments, d'idées, d'histoire ou même de
géographie; l'auteur lui-même, trop catégorique dans l'exposé de ses
impressions d'enfance, multiplie les réserves par ailleurs: il touche à
la cinquantaine, et tant d'aventures se sont succédé dans son existence
depuis la dixième année! Aussi n'avons-nous pas cru que le témoignage
propre de Stendhal dût nous être un point de départ: il sera pour nous
un contrôle, entre autres, de la certitude une fois conquise, après
avoir servi de présomption pour la certitude à conquérir, rien de
moins, rien davantage.

2° Puisque Chérubin Beyle, père de Stendhal, était par héritage le
propriétaire de la maison[3] et, par conséquent, de l'appartement
où naquit son fils le 23 janvier 1783, et que la partie de la rue
J.-J.-Rousseau à laquelle se limitent les recherches n'a subi depuis
lors aucune modification importante dans ses immeubles,--on peut
vérifier, dans les actes publics, les titres des propriétaires actuels
de ces immeubles durant 125 ans environ: moyen terre à terre, on ne
peut moins littéraire, mais on ne peut plus sûr, d'aboutir de piano à
un indiscutable résultat. C'est, à notre avis, le premier à suivre.
On nous excusera donc en raison du but poursuivi d'avoir agi, pour le
profit d'Henri Beyle, comme aurait fait son père «homme de loi»,
et d'avoir employé une méthode qui l'aurait indigné peut-être, mais
qu'après tout il ne tenait qu'à lui de nous épargner en précisant
davantage. Du reste, nous nous abstiendrons, dans le court exposé qui
va suivre, de tout renvoi ou citation n'intéressant pas directement la
solution du problème.

       *       *       *       *       *

_1re pièce._ L'extrait de naissance, depuis longtemps
publié, nous apprend simplement que la maison natale du futur
Stendhal faisait partie de la paroisse de Saint-Hugues, autrement dit
appartenait au côté nord de la rue, numéros pairs actuels.

_2e pièce._ Le registre de capitation de la ville de
Grenoble pour 1789, obligeamment communiqué par M. Prudhomme,
archiviste départemental, place la maison du sieur Beyle dans la rue
des Vieux-Jésuites (depuis rue J.-J.-Rousseau), entre la maison du
sieur Verdier, pourvue de 2 boutiques et de 2 locations, et la maison
du sieur Romand, beaucoup plus importante, avec 7 locations en plus de
ses 2 boutiques. La maison Beyle, mitoyenne et moyenne entre les deux,
a 2 boutiques, plus 3 locataires habitants d'étages, savoir:

n° 1305, le sieur Boyer, avocat, taxé à 24 livres;

n° 1306, le sieur Beyle, avocat, taxé à 18 livres;

n° 1307, la veuve Rigoudo, passementière, taxée à 1 livre.

S'il est trop tôt pour conclure que les maisons Verdier, Beyle
et Romand sont les nos 12, 14 et 16 actuels de la rue
J.-J.-Rousseau, nous retiendrons tout au moins la présomption en faveur
du second étage, non du premier, comme occupé par Chérubin Beyle et par
le jeune Henri lui-même, âgé alors de 6 ans.

_3e pièce._ Acte de vente du 2e étage[4] de sa
maison par Chérubin Beyle à l'avoué Jos.-François Bonnard, le 7 ventôse
an XII (27 févr. 1804), aux minutes de Me Nallet, notaire à
Grenoble, successeur éloigné de Me André Blanc, notaire à
Grenoble de 1782 à 1824, qui rédigea l'acte en question. Nous avons eu
entre les mains l'expédition authentique, possédée actuellement par M.
Edmond Maignien, qui a bien voulu nous la communiquer.

Le vendeur, qui va désormais habiter jusqu'à sa mort sa nouvelle maison
de la place Grenette (n° 24 actuel), ne spécifie pas qu'il ait habité
ou habite encore ce 2e étage; toutefois, la chose peut se
présumer du fait que nulle mention de locataire occupant ne figure dans
l'acte,--dont voici les éléments essentiels-:

Chérubin-J. Bayle (_sic_), homme de loi, vend à Jos.-Fr. Bonnard, avoué
près le tribunal d'appel de Grenoble, le second étage entier, cave,
galetas et dépendances, de la maison possédée par le vendeur rue des
Vieux-Jésuites, n° 60: 3 pièces sur la rue, 3 pièces sur la cour, 2
pièces dans le bâtiment au nord et une galerie servant de communication
du grand au petit bâtiment. La cave a son entrée en face de l'escalier
et est éclairée par une petite fenêtre grillée ouverte au nord sur la
cour ... Le galetas, au 4e étage, est situé au-dessus des
pièces qui forment, aux étages inférieurs, le salon d'assemblée ..., il
confine au couchant une chambre à cheminée vendue à Pierre Mayet.

Prix: 3.000 francs.

Latrines intérieures au second étage.

Enregistré à Grenoble le 12 ventôse an XII (3 mars 1804).

Transcrit au bureau des hypothèques, à Grenoble, le 3 germinal an XII
(24 mars 1804), vol. 19, n° 489.

Notons que le n° 60 indiqué au début est un numéro de quartier. En
1827, ce sera un numéro de rue, le n° 8, parce que le point de départ
est alors la Grand'Rue; la rue J.-J.-Rousseau comptait désormais
ses nos pairs de 2 à 22, le n° 2 faisant l'angle de la
Grand'Rue. Bientôt, l'un de ces nos pairs, le 14, fut démoli
pour la percée de la rue Lafayette, ce qui réduisit à dix immeubles
ce côté de la rue; voilà comment, lorsque plus tard l'origine des
numéros fut reportée place Sainte-Claire, l'ex-maison Beyle, toujours
la 4e en venant de la Grand'Rue, fut numérotée 14 et non pas
16, le n° pair le plus élevé étant désormais 20 et non plus 22.

_4e pièce_ (communiquée également par M. Edm. Maignien).
C'est un exploit d'huissier, daté du 24 novembre 1827, enregistré le 26
novembre. Le propriétaire, Bonnard (Julien), avocat, fils et héritier
de Jos.-Fr. Bonnard, ainsi que l'atteste à l'état-civil de Grenoble
son acte de décès en date du 26 avril 1876, a maille à partir avec un
de ses voisins du même immeuble. Julien Bonnard, depuis conseiller à
la Cour de Grenoble, du 15 mai 1850 à sa retraite prise le 17 janvier
1865, a son portrait par Hébert au Musée de Grenoble (n° 323 du nouveau
catalogue). Notons que le peintre Hébert était fils de Me
J.-C.-A. Hébert, notaire à Grenoble de 1813 à 1832 (minutes chez
Me Besserve), dont Chérubin Beyle était le client.

_5e pièce._ Le 18 nov. 1852, par devant Me
Guigonnet, notaire à Grenoble (minutes chez Me Raymond), le
conseiller Bonnard vendait son immeuble au Dr J.-B.-Albin
Crépu.

_6e pièce._ Par testament du 8 juillet 1857, le
Dr Crépu (mort à Grenoble, le 17 février 1859) le lègue à
une dame Zoé Ravix, ex-marchande de nouveautés au Fontanil.

_7e pièce._ Le 12 avril 1871, par devant Me
Guigonnet, déjà nommé, Mme Ravix le vend au Dr
Pierre-Adolphe-Adrien Doyon, dont le Musée de Grenoble possède aussi le
portrait, œuvre du peintre Bonnat (n° 184 du nouveau catalogue).

_8e pièce._ Le Dr Doyon étant décédé à Uriage, le
21 sept. 1907, le partage de ses biens, fait à Lyon le 11 janvier 1908
en l'étude de Me Rodet, notaire, a attribué son immeuble
de la rue J.-J.-Rousseau à sa fille, Mme Henriette-Sophie
Dagallier, actuellement domiciliée à Paris et qui en demeure
propriétaire[5].

La généalogie de l'appartement étant ainsi reconstituée sans
discussion ni lacune, et la propriété de Mme Dagallier rue
J.-J.-Rousseau (ci-devant des Vieux-Jésuites) étant bien au n° 14,
le doute sur l'identification de la maison natale de Stendhal est
définitivement dissipé. Pour ce qui est de l'étage, nos présomptions,
déjà très fortes, seront changées en certitude en faveur du second,
puisque c'est justement celui que possède Mme Dagallier, par
les éclaircissements que fournissent les plans dont nous parlerons tout
à l'heure.


       *       *       *       *       *

Il est aisé maintenant de revenir à la _Vie de Henri Brulard_ et de
constater que la concordance entre les deux sources est absolue.
Les nombreux plans relatifs à la question qui nous intéresse, et
malheureusement inédits pour la plupart, peuvent se grouper sous deux
rubriques:

a) _Situation de immeuble_: «rue des Vieux-Jésuites, 5e ou
6e maison à gauche en venant de la Grand'Rue, vis-à-vis la
maison de Mme Teyssère (_sic_)», écrit Stendhal, p. 59 du
ms., 40 du tome Ier de la présente édition. En fait, c'est
le 4e numéro, mais le n° 16 actuel en vaut bien deux, si
tant est que Stendhal, en 1832, eût la mémoire exacte des chiffres.
Cette imprécision est sans conséquence, à la condition, encore une
fois, de n'accepter les données de la _Vie de Henri Brulard_ que sous
bénéfice d'inventaire.--Nous avons relevé sur ce point 5 plans: p. 59
du _ms._; autre plan plus détaillé et plus significatif collé sur la
même p. 59; p. 232 (fac-similé, p. 166 de la nouvelle éd. Stryienski,
1912); puis, dans le 2e vol., p. 6 (numérotation en bas de
page), et face à la p. 273 _bis._

b) _Disposition de l'appartement, étage._ Le ms. présente 3 plans de la
partie de l'appartement située entre cour et rue, savoir p. 70 (t. I du
ms. et p. 48 du tome Ier de la présente édition), face à la
p. 275 (t. II), et face à la p. 292 (t. II). Ces plans concordent pour
la disposition des pièces, et notamment en ce qui touche le nombre des
six fenêtres de façade, ainsi disposées quand on vient de la Grand'Rue:

_a._ fenêtre étroite} cabinet de Chérubin Beyle.

_b._ fenêtre normale}

_c._ fenêtre normale: salon.

_d._ fenêtre étroite} ch. a coucher de Mme Beyle.

_e._ fenêtre normale}

_f._ fenêtre étroite et basse: cabinet de toilette, pris sur la
demi-profondeur de la chambre à coucher, et qui, dans l'acte de vente
de l'an XII, n'est pas compté pour une pièce.

Le reste de la profondeur de la chambre à coucher, derrière le cabinet
de toilette, forme alcôve pour le lit; c'est là, comme le dit M.
Arbelet, suivant toute vraisemblance, que dut naître Stendhal en 1783,
là aussi que mourut probablement Mme Beyle en 1790.--Ce qui
est capital ici, c'est le nombre des fenêtres qui, au 1er et
au 3e étage, est de 4, et qui, au 2e étage, est
porté à 6 par l'addition de la fenêtre étroite _d_ et de l'ouverture
_f_, destinée celle-ci à éclairer le cabinet de toilette: l'étage est
donc le second, _à l'exclusion de tout autre._

La partie de l'appartement située entre la cour et le jardin Lamouroux
(cour du n° 4 actuel de la rue Lafayette), avec le petit escalier L qui
peut le rendre indépendant et le _jour de souffrance_ qui l'éclaire
en permettant d'apercevoir un tilleul du jardin, est figurée p. 107
du ms., correspondant à la p. 93 (t. Ier) de la présente
édition.

Enfin, p. 157 du ms., correspondant à la p. 126 (t. Ier)
de l'éd. imprimée, Stendhal a dessiné le plan spécial du cabinet de
son père, contigu à l'immeuble n° 16 et éclairé par nos deux fenêtres
inégales _a_ et _b._

L'examen de ces 10 plans divers, à titre de contre-épreuve, permet de
clore ici la discussion.

       *       *       *       *       *

On comprendra, si l'on pénètre aujourd'hui dans l'étroite allée, dans
la cour obscure et rétrécie par la construction du fond,--et dès
l'entrée dans la rue tortueuse, privée de toute perspective un peu
large et souvent de lumière,--que successivement tous les propriétaires
aient éprouvé le besoin d'en sortir, si riche et confortable qu'en
pût être l'aménagement intérieur; que Chérubin Beyle, dans sa hâte de
déménager, n'ait pas attendu l'achèvement de sa maison neuve pour se
défaire de ce qui lui restait de l'ancienne; que le futur Stendhal
enfin réserve au logis de son grand-père, si admirablement placé entre
la vie intense de la place Grenette et la reposante verdure du Jardin
de Ville, ses prédilections d'enfant, naturellement avide de gaieté, de
grand jour et de liberté.

Conclurons-nous donc en disant que, si nous connaissons désormais la
maison natale de Stendhal, nous n'avons saisi qu'une vaine ombre,
et que ses _Feuillantines_, son _Milly_, ses _Enfances_ en un mot
doivent être placées ailleurs? Dirons-nous une fois de plus que
l'éducation est indépendante des hasards de la naissance, et que le
lieu fortuit de celle-ci ne mérite pas qu'on le prenne à ce point au
sérieux? que les plaques commémoratives, pour être à certains égards
d'une scientifique précision, se trompent d'adresse le plus souvent?
Non certes: nous savons assez que rien ne vient du néant, que notre
être est conditionné, plus qu'on ne l'a cru et à notre insu même,
par ses origines, par la race, par le milieu, par les impressions
demi-conscientes, inconscientes même, des toutes premières années, pour
ne pas condamner cette religion traditionnelle du souvenir.

Stendhal naquit donc et vécut quelque dix ans dans la demeure où depuis
si longtemps se succédaient ses ascendants paternels, au 2e
étage du n° 14 actuel de la rue J.-J.-Rousseau; c'est dans le petit
logement ayant vue sur la cour qu'il fut installé et logé avec ses
précepteurs successifs, c'est dans cet horizon si restreint que se
forma, que s'altéra, si l'on veut, et s'aigrit prématurément son
caractère. Que plus tard il ait fait du chemin, que son odyssée l'ait
peu à peu détourné de la maison paternelle et du pays natal jusqu'à
paraître supprimer parfois tout contact, on ne le sait que trop à
Grenoble et on l'exagère trop volontiers. Il n'est pas revenu, soit;
mais peut-être s'est-il moins éloigné qu'il ne le pensait lui-même et,
quoi qu'il en soit et de quelque façon qu'on le juge, c'est bien de là
qu'il est parti.


[1] _Les Annales_ du 5 février 1911.

[2] P. 9 (Grenoble, Gratier, 1900).

[3] E. Maignien, _La Famille de Beyle-Stendhal_, Grenoble, 1889,
Drevet. Voir, pp. 12-13, l'extrait de naissance de _Marie-Henry Beyle_,
publié _in extenso_, et reproduit à nouveau ci-dessus, p. 337.

[4] On sait qu'à Grenoble la propriété bâtie est extrêmement divisée,
et que très souvent un immeuble appartient, par étages ou portions
d'étages, à plusieurs propriétaires distincts.

[5] Ces documents nous ont été fournis en grande partie par M.
Gérardin, receveur de l'enregistrement à Sassenage, d'après les
archives de la mairie de Grenoble, du greffe du tribunal civil, de
l'enregistrement et de l'étude de Me Raymond, notaire à Grenoble.



III. L'APPARTEMENT DE HENRI GAGNON


La Treille de Stendhal


Stendhal ne dit presque rien de la maison de son père et du triste
appartement où il naquit et où mourut sa mère; c'est qu'il vécut
surtout dans la maison gaie et vivante de son grand-père. Le docteur
Henri Gagnon occupa successivement deux appartements dans le même
immeuble. De l'un, situé au n° 2 de la place Grenette, au premier
étage, Stendhal parle à peine dans sa _Vie de Henri Brulard_; il fut
d'ailleurs abandonné dès 1789 et occupé ensuite par les demoiselles
Caudey, marchandes de modes. Mais le second a laissé à notre auteur de
nombreux souvenirs, à la fois amers et attendris.

Le deuxième appartement du docteur Gagnon--où il mourut, en
1813--occupait, au second étage, deux chambres correspondant à l'ancien
logement du premier, 2, place Grenette. Il comprenait également une
partie d'immeuble acquise de Madame de Marnais, et dont l'entrée
donnait sur la Grande-rue, n° 20. On accédait à l'appartement par
trois escaliers: le premier, place Grenette, a été avantageusement
remplacé. Il conduisait directement aux chambres de Séraphie et
d'Elisabeth Gagnon. Les deux autres sont restés intacts: l'un insère sa
vis minuscule dans l'angle nord d'une cour étroite et mal éclairée, qui
n'a guère été modifiée depuis le XVe siècle et garde, entre
ses murs noirâtres, l'indicible attrait du passé. Quelques pas encore,
et tout de suite à gauche, dans une grande cour oblongue, monte un
nouvel escalier, large et droit celui-ci, et que Stendhal, avec raison,
qualifie de magnifique pour l'époque.

Montons l'étroit et raide escalier en vis de la première cour. Au
deuxième étage, un bref corridor--celui-là même où fut déposé, près
de la fenêtre, par le jeune Beyle, le «billet Gardon»--s'ouvre
sur la salle à manger, mal éclairée par une fenêtre d'angle, et sur
la cuisine. Une troisième porte mène à la chambre de Henri Gagnon.
Stendhal en a conservé un souvenir grandiose: une belle commode
l'ornait, et une fenêtre en verres de Bohême rendait la pièce agréable
et gaie. Des boiseries la garnissent encore aujourd'hui, et leurs
moulures sobres, aux ors ternis, rappellent invinciblement l'esprit
harmonieux et mesuré du médecin à la mode vers 1780.

[Illustration]

Dans un angle, un étroit corridor est pris dans l'épaisseur de la
tourelle de l'escalier: nous voici dans un réduit étroit, aux murs
biscornus. C'est la petite chambre où Beyle avait son lit de fer,
c'est son «trapèze». Fuyons ce lieu, désormais profané: on a fait
sauter une cloison, vers l'appartement donnant sur la Grande-rue, et
maintenant des lingères travaillent et jacassent à l'endroit même où
Stendhal dormait son sommeil d'enfant.

       *       *       *       *       *

Au second étage de l'escalier de la grande cour, une large porte ouvre
sur une vaste antichambre; puis, c'est le «grand salon à l'italienne»,
aujourd'hui partagé en deux par une cloison. Là s'élevait, sous
la Révolution, le modeste autel où un prêtre insermenté disait la
messe, servie par le petit Henri Beyle, le dimanche, en présence d'une
centaine de fidèles.

Tout près, la chambre de Romain Gagnon, prenant vue sur la grande
cour, asile retiré qu'occupa Joseph-Chérubin Beyle aux heures troubles
de la Terreur. Tout près encore, ouvrant aussi sur le grand salon,
voici le domaine intellectuel du docteur Gagnon: d'abord, son cabinet
d'histoire naturelle, où le menuisier Poncet construisit une immense
armoire pour les collections minéralogiques; en face, la grande et
belle carte du Dauphiné, par Bourcet, que le jeune Beyle sillonna si
malencontreusement d'une longue traînée rouge, le jour où fut découvert
le subterfuge de la lettre Gardon. A côté, c'est le cabinet d'été du
«bon grand-père». Il est maintenant nu et abandonné, comme la pièce
voisine; mais notre âme de pieux pèlerins y rétablit sans peine, au
fond, la grande bibliothèque où Voltaire voisine avec l'_Encyclopédie_,
tandis qu'à côté, dédaigneusement mis en tas, s'avachissent de
mauvais romans, achetés par l'oncle Romain, et qui gardent encore le
parfum de leur premier acquéreur: musc ou ambre. En face, sur un pied
peu élevé, un petit buste de Voltaire, gros comme le poing; un bon
fauteuil s'arrondit devant, où le docteur s'isolait pour réfléchir et
travailler, loin des importuns.

Dans la chambre de Romain Gagnon et dans le cabinet d'histoire
naturelle s'ouvrent deux portes-fenêtres. Poussons-les: nous voici sur
une longue et belle terrasse; d'immenses caisses de pierre la bordent,
d'où sortent des plantes variées et de puissants ceps de vigne. Des
montants de bois artistement assemblés en arcades laissent entrer l'air
et le soleil, et supportent la verdure et les fleurs; la vigne fait
au-dessus de nous un plafond délicat, et c'est un lieu charmant. Voici
vraiment le seul souvenir de Stendhal demeuré presque intact. Quelques
pieds de vigne sont morts, mais les survivants sont ceux que planta
Henri Gagnon et que vit grandir Henri Beyle. Et les fidèles du Maître
peuvent encore, l'automne venu, cueillir une grappe de raisin à la
«Treille de Stendhal».

Le reste de l'appartement a été profondément modifié; le hasard des
ventes l'a morcelé, et trois locataires différents l'occupent. Pas un
d'eux, certainement, n'évoque le drame de l'enfance de Stendhal, nul
ne songe même à se rappeler celui qui forma là son âme inquiète et
passionnée.



IV. LES PORTRAITS DE STENDHAL JEUNE


Les portraits de Henri Beyle, exécutés dans sa jeunesse, sont
extrêmement rares. Et, en iconographie comme en toutes choses, il faut
se garder des attributions faites à la légère et des hypothèses plus ou
moins séduisantes, mais mal fondées.

Je connais, pour ma part, trois portraits de Stendhal jeune, mais, de
ces trois, un seul me paraît authentique.

Le premier a été reproduit en 1905 par M. Emile Roux, dans une
publication éphémère: l'_Alpe, revue d'alpinisme populaire_, au cours
d'une brève étude sur _Stendhal et la Montagne._ L'original est un
petit portrait à l'huile, sur toile, d'une facture très gauche; il
appartient à Mme veuve Merceron-Vicat, à Grenoble. Il a été
acquis, il y a fort longtemps, par M. Merceron-Vicat, ingénieur des
Ponts et Chaussées, à un antiquaire ambulant qui donna le tableau--sans
aucune preuve, d'ailleurs--comme un portrait de Henri Beyle, à l'âge
de seize ans environ. Rien n'est moins sûr, et la figure peinte est
plutôt celle de Champollion-le-Jeune que celle de Stendhal.

Un second portrait, celui-ci fort joli, est une petite aquarelle,
signée Passot. Il représente le buste d'un jeune homme d'une vingtaine
d'années, un peu plus peut-être, vu de face; le personnage est vêtu
d'une lourde redingote ornée à la boutonnière d'un ruban bleu; un
gilet largement ouvert laisse voir une chemise blanche, sans jabot, à
deux boutons carrés; le col est entouré d'une cravate blanche à deux
tours, terminée en un nœud de petite dimension. Cette aquarelle a
été acquise d'un brocanteur, avec divers objets, par M. Bellin, artiste
peintre, à Fontaine (Isère). M. Emile Roux, en le reproduisant en tête
de sa brochure: _Un peu de tout sur Beyle-Stendhal_ (Grenoble, Falque
et Perrin, 1903), annonce un portrait inédit de Henri Beyle. Hypothèse
invraisemblable: outre que le costume est nettement celui d'un jeune
élégant de 1825 à 1830, l'âge du peintre et celui du modèle présumé
excluent toute identification. Henri Beyle est né à Grenoble, le 23
janvier 1783, et Passot en 1797, à Nevers. Le portrait nous montre
un jeune homme de vingt ans, vingt-cinq ans au maximum; en admettant
l'hypothèse de M. Roux, il aurait été peint vers 1803, au plus tard
vers 1808. Passot aurait eu de six à onze ans. Ce simple rapprochement
de dates suffit pour ruiner l'hypothèse de l'auteur de _Un peu de tout
sur Beyle-Stendhal._

Le troisième portrait, que nous publions, est d'une authenticité
indiscutable, car nous suivons son histoire depuis l'origine. Il
fut la propriété de M. Casimir Bigillion, conseiller à la Cour de
Grenoble, qui avait épousé une fille d'Alexandre-Charles Mallein et
de Marie-Zénaïde-Caroline, sœur de Henri Beyle. Il fut ensuite
donné par M. Bigillion à son cousin, M. Adolphe-Etienne Pellat, ancien
vice-président du Conseil de Préfecture de l'Isère. M. Pellat est
décédé à Grenoble, le 6 février 1912, laissant le portrait à sa fille,
épouse de M. Maurice Chabannes, agent commercial, à Grenoble, de la
Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée.

M. Chabannes nous a, très aimablement, autorisés à reproduire le
portrait qu'il possède. Ce portrait, au crayon noir rehaussé de
fusain, a été fait, selon M. Paul Guillemin (_Imagerie de Stendhal
entre-baillée._ Grenoble, 1895), entre 1800 et 1805, et cette
approximation nous semble probable. Il a été reproduit pour la première
fois par M. Pierre Brun en tête de son ouvrage: _Henry Beyle-Stendhal_
(Grenoble, Gratier et Cie, 1900). C'est le seul des
portraits de Henri Beyle jeune actuellement connus. Le plus ancien
des portraits de Stendhal est, après lui, celui de Boilly (collection
Lesbros), qui date de 1807.

Notre reproduction, si elle n'a pas le mérite de l'inédit, a du moins
celle de l'authenticité. C'est, à nos yeux, un mérite capital, le
seul dont nous demandons compte à nos lecteurs, aussi bien pour nos
illustrations que pour notre édition tout entière.



TABLE ALPHABÉTIQUE


La table alphabétique que nous donnons ici est très succincte
et indique simplement les noms de personnes, sans aucun détail
biographique. Une table alphabétique plus détaillée formera le
dernier volume des _Œuvres complètes de Stendhal._


    A

    Adrets (le baron des)
    Adrets (Mme des), femme du précédent
    Alembert (d')
    Alexandre
    Alexandrine. Voyez: Petit (la comtesse Alexandrine).
    Alfieri
    Allard (Guy), généalogiste grenoblois
    Allard du Plantier, cousin de Stendhal
    Allier, libraire à Grenoble
    Amalia
    Amar, représentant du peuple
    Ampère
    Ancelot (Mme)
    Angela. Voyez: Pietragrua (Angela).
    Anglès (le comte), camarade de Stendhal, plus
    tard préfet de police
    Anglès (Mme), femme du précédent
    Anthon (d'), conseiller au parlement de Grenoble
    Arago
    Argens (le marquis d')
    Argout (le comte d')
    Aribert, camarade de Stendhal
    Arioste (l')
    Aristote
    Arlincourt (d')
    Artaud, traducteur de Dante
    Aubernon
    Aubernon (Mme), femme du précédent
    Augué des Portes (Mme et Mlles), sœur et nièces de
      Mme Cardon
    Azur (Mme). Voyez: Rubempré (Alberthe de).


    B

    Babet, maîtresse de Stendhal
    Bacon
    Bailly (Mlles), marchandes de modes à Grenoble
    Bailly (Mme de)
    Balzac (Guez de)
    Barberen (Mlle), associée et maîtresse de Rebuffet
    Barberini
    Barbier, fermier des Beyle à Claix
    Barilli, acteur de l'Odéon de Paris
    Barilli (Mme), actrice de l'Odéon de Paris, femme
    du précédent
    Barnave
    Barral-Montferrat (le marquis de), président au parlement
    de Grenoble, puis Premier Président de la cour d'appel de
    Grenoble
    Barral (le comte Paul de), fils du précédent
    Barral (le vicomte Louis de), fils et frère des précédents,
    ami de Stendhal
    Bartelon
    Barthélemy (Mme), cordonnière à Grenoble
    Barthélemy d'Orbane, avocat consistorial au parlement
    de Grenoble
    Barthélemy (le chanoine), frère du précédent
    Barthomeuf, commis au ministère de la Guerre
    Bassano (le duc de)
    Basset (Jean-Louis), baron de Richebourg, camarade
    de Stendhal
    Basville, intendant du Languedoc
    Baure (M. de), gendre de Noël Daru
    Baure (Mme de), femme du précédent. Voyez: Daru (Sophie).
    Bayle (Pierre)
    Beau
    Beauharnais (Hortense de)
    Beaumont (Elie de)
    Beauvilliers (le duc de)
    Beethoven
    Bellier
    Bellile (Pépin de). Voyez: Pépin de Bellile.
    Belloc (Mme)
    Belot (le président), traducteur de Hume
    Benoît, camarade de Stendhal à l'École centrale
    Benvenuto Cellini
    Benzoni (Mme)
    Béranger
    Bérenger (Raymond de), camarade de Stendhal
    Bereyter (Angelina), actrice, maîtresse de Stendhal
    Bernadotte, roi de Suède
    Bernard
    Bernonde (Mme)
    Berry (la duchesse de)
    Berthier, prince de Neuchâtel
    Bertrand (Mme la comtesse)
    Berwick, graveur
    Besançon. Voyez: Mareste (le baron de).
    Beugnot (le comte)
    Beugnot (la comtesse), femme du précédent
    Beyle (Pierre), grand-père de Stendhal
    Beyle (le capitaine), grand-oncle de Stendhal
    Beyle (Joseph-Chérubin), père de Stendhal
    Beyle (Pauline), sœur de Stendhal, depuis Mme Périer-Lagrange
    Beyle (Zénaïde-Caroline), sœur de Stendhal, depuis Mallein
    Bezout, auteur d'un manuel de mathématiques
    Bigillion
    Bigillion (François), fils du précédent, ami de Stendhal
    Bigillion (Rémy), frère du précédent
    Bigillion (Victorine), fille et sœur des précédents
    Bignon (du). Voyez: Du Bignon.
    Biot
    Blacons (Mlle de)
    Blanc
    Blanchet (Mlle), puis Mme
    Romagnier. Voyez: Romagnier (Mme), cousine de Stendhal.
    Blancmesnil (de)
    Boccace
    Bois
    Boissat (Jules-César)
    Bonaparte. Voyez: Napoléon.
    Bond (Jean), traducteur d'Horace
    Bonnard (de)
    Bonne (MM.), oncles de Mme Romain Gagnon
    Bonne (Mlle), depuis Mme Poncet, mère de Mme Romain Gagnon, I, 161.
    Bonoldi, chanteur italien
    Borel (Mme), belle-mère de Mounier
    Borel (Mlle), fille de la précédente,
    depuis Mme Létourneaux
    Borghèse (prince F.)
    Bossuet
    Bouchage (du). Voyez: Du Bouchage.
    Boufflers (le maréchal de)
    Bourdaloue
    Bourgogne (la duchesse de)
    Bourmont (le maréchal de)
    Bournon (le maréchal)
    Bouvier
    Brémont (Mme), depuis Mme de Barral-Montferrat
    Brémont, fils de la précédente
    Brenier (de)
    Brenier (Mme de), femme du précédent. Voyez: Vaulserre (Mlle de).
    Brichaud
    Brizon (Mme de)
    Broglie (le duc de)
    Brossard (le général de)
    Brossard (Mme de), femme du précédent. Voyez: Le Brun (Mlle Pulchérie).
    Brosses (le président de)
    Bruce
    Brun (Joseph), paysan de Claix
    Bruno (saint), fondateur de la Grande-Chartreuse
    Buffon
    Burelviller (le capitaine)


    C

    Cabanis
    Cachoud, peintre et graveur
    Caetani (les princes), amis de Stendhal
    Caetani (Michel-Ange)
    Caetani (don Philippe), frère du précédent
    Caetani (don Rugiero)
    Caffe
    Cailhava
    Calderon
    Caletta
    Cambon (Mme), fille aînée de Noël Daru
    Cambon (Mlle), fille de la précédente
    Campan (Mme)
    Cardan, mathématicien italien
    Cardon (Mme)
    Cardon (Edmond), fils de la précédente, ami de Stendhal
    Cardon de Montigny, fils du précédent
    Carnot
    Cartaud (le général)
    Castellane (Mme Boni de)
    Caton d'Utique
    Cauchain (le comte de)
    Cauchain (le général de), oncle du précédent
    Caudey (Mlles), marchandes de modes à Grenoble
    Caudey, leur frère
    Cavé
    Caylus (Mme de)
    Cervantes
    Chaalons
    Chabert, professeur de Stendhal
    Chaléon (M. de)
    Chalvet, professeur à l'École centrale de Grenoble
    Champel
    Charbonot, charpentier à Claix
    Charost (le duc de)
    Charrière (Sébastien)
    Chateaubriand
    Chatel
    Chavand (Mlle), maîtresse d'écriture à Grenoble
    Chazel, camarade de Stendhal
    Chélan (l'abbé), curé de Risset
    Cheminade, camarade de Stendhal
    Chenavaz (Mme)
    Chenavaz (Candide), fils de la précédente
    Chevreuse (le duc de)
    Chieze
    Choderlos de Laclos. Voyez: Laclos (Choderlos de).
    Cimarosa
    Clairaut, auteur d'un manuel de mathématiques
    Clapier (le docteur)
    Clara, Clara Gazul. Voyez: Mérimée (Prosper).
    Clarke (Mlle)
    Clémentine. Voyez: Menti.
    Clermont-Tonnerre (de), gouverneur du Dauphiné
    Clerichetti (Antonio)
    Clet, cousin de Stendhal
    Cochet (Mlle)
    Coissi
    Collé
    Colomb, cousin de Stendhal
    Colomb (Mme) femme du précédent
    Colomb (Romain), fils des précédents, ami de Stendhal
    Condillac
    Condorcet
    Condorcet (Mme), femme du précédent. Voyez: Grouchy (Sophie).
    Constantin (Abraham), peintre
    Corbeau (de)
    Corday (Charlotte)
    Corneille
    Cornélius Nepos
    Corner (André)
    Corrège
    Courchamp
    Courier (Paul-Louis)
    Court ds Gebelin
    Couturier
    Crobras (l'abbé)
    Crozet (Louis), ami de Stendhal
    Cuvier (Georges, baron)


    D

    Damoreau (Mme)
    Dante
    Daru (Noël)
    Daru (Mme), femme du précédent
    Daru (le comte Pierre), fils des précédents
    Daru (Mme la comtesse), femme du précédent
    Daru (Martial), frère du comte Pierre Darux
    Daru (Mlle Sophie), depuis Mme de Baure
    Daru (Mlles). Voyez: Cambon (Mme); Le Brun (Mme).
    Dausse
    Debelleyme, préfet de policex
    Delavigne (Casimir)
    Delécluze
    Delille
    Del Monte (Mme)
    Dembowski (Mathilde), appelée Métilde par Stendhal
    Denis d'Halicarnasse
    Des Adrets (le baron). Voyez: Adrets (le baron des).
    Desfontaines (l'abbé), traducteur de Virgile
    Destouches
    Destutt de Tracy. Voyez: Tracy (Destutt de).
    Diane (Mlle)
    Diday (Maurice), camarade de Stendhal
    Diderot
    Didier (Mme), cousine de Stendhal
    Di Fiore, ami de Stendhal
    Dijon
    Diphortz (Mme de)
    Dittmer
    Dolle le Jeune
    Domeniconi, acteur italien
    Dominiquin (le)
    Donizetti
    Dorat
    Doyat
    Drevon
    Drier, cousin de Stendhal
    Du Barry (Mme)
    Du Bignon
    Dubois-Fontanelle, professeur à l'École centrale
    de Grenoble
    Dubos (l'abbé)
    Du Bouchage
    Duchesne
    Duchesnois (Mlle), actrice de la Comédie française
    Duclos
    Ducros (le Père), bibliothécaire de la ville de Grenoble
    Dufay. Voyez: Grand-Dufay.
    Dufour (le colonel)
    Dugazon, actrice
    Dulauron (Mme). Voyez: Menand-Dulauron (Mme).
    Dumolard (l'abbé), curé de La Tronche
    Dupéron (Jeanne), grand'mère paternelle de Stendhal
    Dupin aîné
    Dupuy, professeur à l'École centrale de Grenoble
    Durand, précepteur de Stendhal, professeur à l'École centrale
    de Grenoble
    Duroc, duc de Frioul
    Duvergier de Hauranne


    E

    Edwards (le docteur)
    Esménard
    Euler
    Euripide
    Exelmans (le maréchal)


    F

    Fabien, maître d'armes à
    Falcon, libraire à Grenoble
    Fanchon, servante de Romain Gagnon aux Échelles
    Faure (Félix), pair de France, ami de Stendhal
    Faure (Frédéric), frère du précédent
    Faure (Michel), frère des précédents
    Faure, père des précédents
    Fauriel
    Fauriel (Mme), femme du précédent. Voyez: Grouchy (Sophie).
    Festa (Mme), actrice italienne
    Feydeau
    Fielding
    Fieschi
    Fiore (di)
    Fioravanti
    Fitz-James (le duc de)
    Fleury (l'abbé)
    Florian
    Foix (le duc de)
    Fontanelle. Voyez: Dubois-Fontanelle.
    Fontenelle
    Forisse
    Fourcroy
    Foy (le général)
    Français de Nantes
    Françoise, servante des Beyle
    Frioul (duc de). Voyez: Duroc, duc de Frioul.


    G

    Gagnon (Elisabeth), grand'tante de Stendhal
    Gagnon (le docteur Henri), grand-père de Stendhal
    Gagnon (Henriette), mère de Stendhal
    Gagnon (Séraphie), tante de Stendhal
    Gagnon (Romain), oncle de Stendhal
    Gagnon (Oronce), fils du précédent
    Galle, camarade de Stendhal
    Galle (Mme), mère du précédent
    Gardon (l'abbé)
    Gattel (l'abbé), professeur à l'École centrale de Grenoble
    Gauthier (les frères), camarades de Stendhal
    Gaveau
    Geneviève, servante des Beyle
    Genoude, ou de Genoude
    Geoffrin (Mme)
    Gérard (le baron)
    Gibbon
    Gibory, chef d'escadron
    Giraud (Mme), tante de Mme Romain Gagnon
    Giroud, libraire à Grenoble
    Giroud, camarades de Stendhal
    Giulia, Giul
    Goethe
    Gorse ou Gosse
    Gouvion-Saint-Cyr (le maréchal)
    Gozlan
    Grand-Dufay, camarade de Stendhal
    Graves (la marquise de). Voyez: Le Brun (Mme).
    Grétry
    Grisheim (Mlle Mina de)
    Gros, géomètre grenoblois, professeur de Stendhal
    Gros, peintre
    Grouchy (Sophie), depuis Mme de Condorcet, puis Mme Fauriel
    Grubillon fils
    Guettard, minéralogiste grenoblois
    Guilbert (Mélanie), actrice, maîtresse de Stendhal
    Guillabert (l'abbé)
    Guise (le duc de)
    Guitri (Umbert)
    Guizot
    Gutin, marchand de draps dauphinois
    Guyardet


    H

    Hampden
    Harcourt (le duc d')
    Haxo (le général)
    Hélie (l'abbé), curé de Saint-Hugues de Grenoblex
    Hélie (Ennemond), camarade de Stendhal
    Helvétius
    Herrard
    Hippocrate
    Hoffmann, professeur de clarinette à Grenoble
    Holleville, professeur de violon à Grenoble
    Homère
    Horace
    Houdetot (d')
    Hugo (Victor)
    Hume
    Humières (le duc d')


    I

    Ingres


    J

    Jacquemont (Victor)

    Jay, peintre, professeur à l'École centrale de Grenoble
    Jeki (le Père)
    Joinville (le baron)

    JOMARD
    Joubert, précepteur de Stendhal
    Jussieu (Adrien de)
    Jussieu (Antoine de)


    K

    Kably (Virginie), actrice
    Kellermann
    Kératry (de)
    Kersanné
    Koreff


    L

    La Bayette (de), camarad de Stendhal
    La Bruyère
    Laclos (Choderlos de)
    Lacoste (de)
    Lacroix, géographe
    La Feuillade (le duc de)
    La Fontaine
    Lagarde
    Lagrange
    Laharpe
    Laisné (le vicomte)
    Lamartine
    Lambert, valet de chambre d'Henri Gagnon
    Lamoignon
    Lannes (le maréchal)
    La Passe (le vicomte de)
    La Peyrouse (de)
    Laplace (de)
    La Rive, acteur
    La Rochefoucauld (le duc de)
    La Rocheguyon (le duc de)
    Lasalle (le général)
    La Valette (de)
    La Valette (Mme)
    La Valette (Mlle de)
    La Vallière (Mlle de)
    Le Brun (Mme), fille de Noël Daru, depuis marquise de Graves
    Le Brun (Mlle Pulchérie), fille de la précédente, depuis
    marquise de Brossard
    Lefèvre, perruquier à Grenoble
    Legendre
    Léger, tailleur à Paris
    Léopold de Syracuse, prince de Naples
    Lerminier
    Le Roy, professeur de peinture de Stendhal à Grenoble
    Le Roy (Mme), femme du précédent
    Lesdiguières (le connétable de)
    Lesdiguières (le duc de)
    Létourneau
    Létourneau (Mme), femme du précédent. Voyez: Borel (Mlle).
    Létourneau (Mlle), depuis Mme Maurice Diday
    Letourneur, traducteur de Shakespeare
    Letronne
    Linné
    Lorrain (Claude)
    Louis le Gros
    Louis XI
    Louis XIV
    Louis XV
    Louis XVI
    Louis XVIII
    Louis-Philippe Ier
    Luther (Martin)


    M

    Mably
    Machiavel
    Mâcon
    Maintenon (Mme de)
    Maistre (Mlle Thérésine de)
    Maistre (le comte Xavier de), frère de la précédente
    Mallein (Abraham), beau-père de Zénaïde Beyle
    Mallein (Alexandre), fils du précédent, beau-frère de Stendhal
    Manelli, paysan italien
    Mante, ami de Stendhal
    Marcieu (de)
    Marcieu (le chevalier de)
    Marcieu (Mme de)
    Mareste (le baron Adolphe de), surnommé par Stendhal Besançonx
    Maria (dona), reine de Portugal
    Marie (l'abbé), mathématicien
    Marie-Antoinette
    Marion, servante des Gagnon. Voyez: Thomasset (Marie).
    Marmont (le maréchal), duc de Raguse
    Marmontel
    Marnais (Mmes de)
    Marot (Clément)
    Marquis, camarade de Stendhal
    Martin
    Martin (Joséphine), cousine de Stendhal
    Martin (Mme)
    Masséna (le maréchal)
    Massillon
    Mathis (le colonel)
    Maupeou (de)
    Maximilien-Joseph, roi de Bavière
    Mayousse, paysan de Claix
    Mazoyer, commis au ministère de la Guerre
    Meffrey (le comte de)
    Menand-Dulauron (Mme)
    Mengs
    Menti, Menta (Clémentine)
    Mention, professeur de violon à Grenoble
    Mérimée (Prosper), appelé par Stendhal Clara ou Clara Gazul
    Mérimée (Mme), femme du précédent
    Merlinot, représentant du peuple
    Merteuil (Mme de). Voyez: Montmort (Mme de).
    Métilde. Voyez: Dembowski (Mathilde).
    Meyerbeer
    Michaud (le général)
    Michel-Ange
    Michel, tailleur à Paris
    Michoud, camarade de Stendhal
    Mignet
    Milai (Bianca)
    Mirabaud, traducteur de l'Arioste
    Milne-Edwards
    Ming
    Mirepoix (Mme de)
    Molé, ministre des Affaires étrangères en 1830
    Moncrif
    Monge
    Monge (Louis), frère du précédent
    Montaigne
    Montesquieu
    Montesquiou (le général)
    Montfort (le duc de)
    Montmort (Mme Duchamps de)
    Monval (les frères de), camarades de Stendhalx
    Moore (Thomas)
    Morard de Galles (l'amiral)
    Moreau le Jeune
    Morey
    Morgan (lady)
    Morlon (le Père)
    Moulezin, camarade de Stendhal
    Mounier, marchand de drap à Grenoble
    Mounier, fils du précédent, conventionnel, préfet de Rennes
    Mounier (Edouard), fils du précédent
    Mounier (Victorine), sœur du précédent
    Mozart
    Muller, graveur
    Munichhausen (le grand chambellan de)
    Murat, roi de Naples


    N

    Napoléon Ier
    Navizet, entrepreneur de chamoiserie à Grenoble
    Naytall (le chevalier)
    Nelson (l'amiral)
    Ney (le maréchal)
    Nicolas (l'empereur)
    Nivernais (le duc de)
    Nodier (Charles)
    Numa Pompilius


    O

    Odru, camarade de Stendhal
    Olivier (le général)
    Orbane (Barthélemy d'). Voyez: Barthélemy d'Orbane.
    Ornisse (? la comtesse)
    Ossian
    Ovide

    P

    Paisiello
    Pajou
    Panseron
    Pariset
    Parny
    Pascal (César)
    Passe (le vicomte de la). Voyez: La Passe (le vicomte de).
    Pasta (Mme), actrice
    Pastoret (de)
    Penet, camarade de Stendhal
    Pépin de Bellile
    Périer (Claude), dit milord
    Périer (Amédée), fils du précédent
    Périer (Augustin), frère du précédent
    Périer (Camille), frère des précédents
    Périer (Joseph), frère des précédents
    Périer (Casimir), ministre, frère des précédents
    Périer (Scipion), frère des précédents
    Périer (Elisabeth-Joséphine), depuis Mme Savoye de
    Rollin, sœur des précédents
    Périer (Mlle Marine), depuis Mme Teisseire, sœur des
    précédents
    Périer-Lagrange, voisin des Gagnon
    Périer-Lagrange (Mme) femme du précédent
    Périer-Lagrange, fils des précédents, beau-frère de Stendhal
    Perlet, publiciste à Paris
    Perrot d'Ablancourt
    Peroult
    Petiet (Mme)
    Petiet (le baron Auguste), fils de la précédente
    Petiet (Mme), femme du précédent. Voyez: Rebuffet (Adèle).
    Petit (la comtesse Alexandrine)
    Philippe-Auguste
    Piat-Desvials (Mme)
    Picard
    Pichegru (le général)
    Pichot (Amédée)
    Picot le père
    Pietragrua (Angela), maîtresse de Stendhal
    Pina (de), camarade de Stendhal, maire de Grenoble
    Pinto (le commandeur)
    Pipelet (Constance), depuis princesse de Salm-Dyck
    Pison-Dugalland (Mme), cousine de Stendhal
    Plana, ami de Stendhal
    Plana, pharmacien à Grenoble
    Pline
    Poitou (le baron)
    Poltrot de Méré
    Poncet (Mme), mère de Mme Romain Gagnon. Voyez: Bonne (Mlle).
    Poncet (Camille), femme de Romain Gagnon
    Poncet (Mlle), sœur de Mme Romain Gagnon
    Poncet, menuisier à Grenoble
    Pope
    Portal (le docteur)
    Poulet, gargotier à Grenoble
    Poussi
    Pozzi (Mme)
    Précy
    Prévost (l'abbé)
    Prié, camarade de Stendhal
    Prunelle, médecin, maire de Lyon
    Ptolémée
    Pyrrhus


    Q

    Quinsonnas (de)
    Quinsonnas (Mme de), femme du précédent
    Quinte-Curce

    R

    Racine, I
    Raillane (l'abbé), précepteur de Stendhal
    Raimonet
    Raindre
    Rambault (l'abbé)
    Raphaël
    Raymond
    Ravix (M. de)
    Rebuffet ou Rebuffel (Jean-Baptiste), neveu de Noël Daru,
    Rebuffet (Mme), femme du précédent
    Rebuffet (Mlle Adèle), fille des précédents, depuis
    Mme Auguste Petiet.
    Regnault de Saint-Jean-d'Angély (le comte)
    Renauldon, maire de Grenoble, gendre de Dubois-Fontanelle
    Renauldon (Ch.), fils du précédent
    Renault, peintre, directeur d'une académie à Paris
    Renneville (de)
    Renneville (de), fils du précédent, camarade de Stendhal
    Renouvier, prévôt d'armes à Paris
    Revenas (l'abbé)
    Rey
    Rey (l'abbé), grand-vicaire de Grenoble
    Rey (le chanoine)
    Rey (Mlle), sœur du précédent
    Rey, notaire, oncle de Stendhal
    Rey (Mme), femme du précédent
    Rey (Edouard), fils des précédents
    Reybaud ou Reyboz, épicier à Grenoble
    Reytiers, camarade de Stendhal
    Richardson
    Richebourg (le baron de). Voyez: Basset (Jean-Louis).
    Richelieu (le duc de)
    Rietti (Mlle)
    Rivaut (le général)
    Rivière (Mlles)
    Roberjot
    Robert
    Robespierre
    Roederer
    Roland (Alphonse)
    Roland (Mme)
    Rollin
    Romagnier (M.), cousin de Stendhal
    Romagnier (Mme), femme du précédent
    Romulus, I
    Rosset, appelé aussi Sorel par Stendhal
    Rosset (Mme), femme du précédent
    Rossini
    Rouget de Lisle
    Rousseau (Jean-Jacques)
    Roy (Mme)
    Royaumont
    Royer (Louis)
    Royer gros-bec
    Rubempré (Alberthe de), maîtresse de Stendhal
    Rubichon


    S

    Sacy (Silvestre de)
    Sadin (l'abbé), curé de Saint-Louis de Grenoble
    Saint-Ferréol (de), camarade de Stendhal
    Saint-Germain (Mme), sœur de Barnave
    Saint-Marc Girardin
    Saint-Priest (de), intendant du Languedoc
    Saint-Simon
    Saint-Vallier (de)
    Saint-Vallier (le sénateur, comte de)
    Saint-Vallier (Mlle Bonne de)
    Sainte-Aulaire
    Salluste
    Salm-Dyck (prince de)
    Salm-Dyck (princesse de), femme du précédent.
    Voyez: Pipelet (Constance).
    Salvandy (de)
    Sandre (la comtesse)
    Santeuil
    Sassenage (Mme de)
    Savoye de Rollin (le baron)
    Savoye de Rollin (Mme), femme du précédent.
    Voyez: Périer (Elisabeth-Joséphine).
    Say (Jean-Baptiste)
    Schiller
    Scott (Walter)
    Sébastiani (le général)
    Senterre, cousin de Stendhal
    Shakespeare.
    Sharpe (Sutton). Voyez: Sutton Sharpe.
    Sieyès (l'abbé)
    Simon (Mlle)
    Sinard (de), camarade de
    Stendhal
    Sixte IV, pape
    Smith (Adam)
    Smith, physicien
    Smolett
    Sophocle
    Sorel (M. et Mme). Voyez: Rosset.
    Soulié
    Soult (le maréchal)
    Suchet (le maréchal)
    Suétone
    Sutton Sharpe, ami de Stendhal


    T

    Tachinardi
    Tacite
    Talaru (Mme de)
    Talleyrand (le prince de)
    Tasse (le)
    Tavernier (Lysimaque), chancelier du consulat de
      France à Cività-Vecchiax
    Teisseire
    Teisseire (Camille)
    Teisseire (Mme Camille), femme du précédent.
      Voyez: Périer (Marine).
    Teisseire (Mme)
    Teisseire (Paul-Emile), camarade de Stendhal
    Ternaux
    Terrasson (l'abbé)
    Thénard
    Thierry (Augustin)
    Thiers
    Thomas
    Thomasset (Marie), dite Marion, servante des Gagnon
    Thucydide
    Tiarini
    Tite-Live
    Toldi (Mme), actricex
    Torrigiani (le marquis)
    Tortelebeaux
    Tournus
    Tourte, maître d'écriture de Pauline Beyle
    Tourte (l'abbé), frère du précédent
    Tracy (Destutt de)
    Treillard, camarade de Stendhal
    Tressan (de), traducteur de l'Arioste
    Trousset, professeur à l'École centrale de Grenoble
    Turenne (de)
    Turquin


    U

    Urbain VIII, pape


    V

    Vasari
    Vaucanson
    Vaudreuil (de)
    Vaulserre (de)
    Vaulserre (Mme de), femme du précédent
    Vaulserre (Mlle de), depuis Mme de Brenier
    Vaux (le maréchal de)
    Vial (Jean), jardinier des Beyle à Claix
    Vigano
    Vignon (Mme), amie de Séraphie Gagnon
    Vignon (Mlle), fille de la précédentex
    Villars (le duc de)
    Villèle (de)
    Villemain
    Villonne, professeur de dessin à Grenoble
    Virgile
    Voltaire


    W

    Weymar (Loïs)


TABLE DES GRAVURES DU TOME SECOND

    La Treille de Stendhal
    Reproduction du f° 454 du manuscrit
    Reproduction du f° 496 du manuscrit
    Plan de Grenoble en 1793
    Plan de l'appartement Gagnon


TABLE DU TOME SECOND

    Chapitre XXX
    Chapitre XXXI
    Chapitre XXXII
    Chapitre XXXIII
    Chapitre XXXIV
    Chapitre XXXV
    Chapitre XXXVI.--_Paris_
    Chapitre XXXVII
    Chapitre XXXVIII
    Chapitre XXXIX
    Chapitre XL
    Chapitre XLI
    Chapitre XLII
    Chapitre XLIII
    Chapitre XLIV
    Chapitre XLV.--_Le Saint-Bernard_
    Chapitre XLVI
    Chapitre XLVII.--_Milan_

Notes et éclaircissements.--_Feuillets de garde._

Annexes.--I. _Premier essai d'autobiographie:
Mémoires de Henri B., livre I, chap. II_

II. _Une page de critique littéraire de Stendhal:
Encyclopédie du XIXe siècle_

III. _Deux notices biographiques d'Henri Beyle,
écrites par lui-même_:

1. «_Notice sur M. Beyle, par lui-même (vers 1821)_
2. «_Dimanche, 30 avril 1837. Paris, hôtel Favart_»

IV. _L'état-civil de Stendhal et de ses parents_

1. _Famille Beyle_
2. _Famille Gagnon_

Appendices.--I. _La ville natale de Stendhal_:

1. _Grenoble vers 1793, par Henry Débrayé_
2. _Légende du plan de Grenoble en 1793_

II. _La maison natale de Stendhal, par M. Samuel
Chabert_

III. _L'appartement de Henri Gagnon; la treille
de Stendhal, par Henry Débrayé_

IV. _Les portraits de Stendhal jeune, par Henry Débrayé_

Table alphabétique des noms de personnes





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Vie de Henri Brulard, Tome 2 (of 2)" ***

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