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Title: L'Illustration, No. 3737, 17 Oct 1914
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 3737, 17 Oct 1914" ***

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  Au lecteur

  Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
  originale.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.



  Nº 3737.--72e Année.                                   Prix du Numéro:
  _17 Octobre 1914_                                          _Un Franc_


                              L'ILLUSTRATION

                             JOURNAL UNIVERSEL
                               HEBDOMADAIRE

                       R. BASCHET, Directeur-Gérant

                         _13, Rue Saint-Georges_
                                 _PARIS_



[Illustration: LE ROI ALBERT AU MILIEU DE SES SOLDATS

Épisode de la défense d'Anvers: un obus allemand vient de tomber au
milieu d'un détachement de cyclistes, à moins de cent mètres du roi qui
est aussitôt accouru pendant qu'on relevait les blessés.]



_LES COLLECTIONS DE LA GUERRE_


_Nos abonnés et lecteurs sont assurés de pouvoir toujours se procurer
dans nos bureaux et chez les libraires les_ numéros de la guerre
_depuis celui du 8 août. Nous réimprimons ces numéros lorsqu'ils
s'épuisent et leur rassortiment ne peut guère tarder plus d'une
semaine._

_Quant au numéro du 1er août, qui nous est souvent réclamé pour
compléter des collections, nous ne le réimprimerons qu'après la guerre
et au chiffre nécessité par les demandes. On est donc prié de se faire
inscrire._



LES GRANDES HEURES


LE CANON SUR LES TOMBES


  «... En cinq minutes, l'autre jour, j'ai eu autour de moi 8 morts et
  16 blessés et tout a continué de fonctionner dans la batterie avec
  un calme merveilleux, comme si rien n'était. _Mais nos hommes ont
  enterré leurs camarades au pied même des canons, à la place où ils
  ont été tués, et de ces tombes ils continuent tous les jours à tirer
  afin de mieux venger ceux qui ne sont plus..._»

Voilà ce que m'écrit un lieutenant d'artillerie et cette phrase m'a
transporté, m'a fait pousser des cris. Depuis que je l'ai reçue comme
un éclat de métal, elle me frappe toujours. Je ne cesse de la sentir,
je ne peux pas détacher mon esprit de la splendide image et du symbole
qu'elle évoque, image de poème épique d'une grandeur incomparable qui
semble la trouvaille d'un génie et qui devient cent fois plus émouvante
si je me dis qu'elle n'est pas le fruit d'une imagination merveilleuse
mais la fleur pourpre et fière d'une réalité qui vibre, chaude encore.

Le canon sur les tombes! Vous représentez-vous ces morts étendus côte
à côte dans le linceul de leurs habits en lambeaux, et recouverts
de terre bien tassée, piétinée avec respect? Pourquoi ce sol est-il
ainsi foulé, en y consacrant tant de soin? C'est afin que la pièce
de 75 puisse être placée _là_ et s'y trouve comme il faut!... Et sur
eux, en effet, sur les soldats alignés et couchés de force... au bout
d'un instant, le canon, pieux, doucement roule et puis s'arrête, les
écrasant avec précaution d'un poids qui leur est amical et ne leur pèse
pas, sous lequel ils respirent mieux dans leur nouveau sommeil. Qu'ils
s'estiment heureux de demeurer alors tout contre leur pièce, d'en être
la plate-forme! Et pour une sépulture d'artilleur, quel plus beau
monument funéraire qu'un canon!... celui qu'hier encore, ce matin même,
ils manœuvraient souples d'amour et dans une ardente tranquillité...
C'est donc une joie sans seconde que de le supporter à présent face au
ciel, les roues sur la poitrine.

De leurs yeux fixes que la mort a fait exprès de ne pas enclouer, à
travers le drap brun de la terre et l'herbe d'automne... ils peuvent
_le_ voir, ayant lui aussi le cou tendu dans le même sens que leur
allongement. Inanimés, ils en restent toujours les servants, et c'est
encore eux qui pointent, qui règlent le tir... sans que jamais l'ennemi
puisse les repérer, car la tombe est la tranchée où mieux qu'ailleurs
tout se défile. Aussi figurez-vous la secousse de leurs os!... le
battement de leur cœur rompu! le terrible tressaillement de leur
dépouille ébranlée à chaque détonation, chaque fois que de la couleuvre
de bronze gris sort l'obus qu'ils ont à présent, par faveur d'au-delà,
le temps de voir passer... et d'accompagner jusqu'au bout où il opère
son ravage! Ils sentent le vent, dur comme un bâton, du boulet, qui
hérisse leur chair et fait sourire leur face morte, ils sont déracinés
de joie, ils remuent de plaisir, ils comptent les coups. Pour reposer
en paix il leur fallait ce grand et terrible fracas qui est leur
élément, et qui devient à leurs oreilles la chanson de l'éternel
silence. «Ah! la bonne idée, pensent-ils, qu'ont eue là les camarades!»
Et s'arc-boutant, se raidissant, ils donnent le dernier effort de ce
qui leur reste de chaleur d'âme aux canons brûlants dont ils sont
l'affût.

                                   *
                                  * *

LA CLOCHE DANS LA NUIT

C'est un pauvre village, très loin d'ici, perdu sur des sommets, en
pays de Gascogne. Le soir est déjà passé, il a cédé la place aux
avant-gardes de la nuit, une nuit sombre, confiante et veloutée de
paix. Tout est calme, définitif. L'assurance descend et plane sur la
terre. Alors, dans les ténèbres bleues qui, là où est le ciel et en son
honneur, se paillettent d'étoiles, tinte la cloche de l'église... Elle
se plaint à petits coups mesurés, pas trop forts, avec un son triste
qui prend le cœur. Elle appelle. Pourquoi? Pour la prière. Quelle
prière? Pour la prière des soldats.... dite à leur intention tous les
jours, à cette même heure de quiétude et de recueillement...

Voilà les vieilles portes poussées sans bruit. L'humble troupeau des
fidèles, des brebis noires, s'écoule entre les masures, le long des
ruelles, dans l'obscurité profonde et inoffensive. On reconnaît le
pas menu des enfants. Des bœufs attardés que l'on croise rentrent
tout seuls à l'étable en vous frôlant de leur corne avec une adroite
sagesse. Rocailleux comme le lit d'un torrent à sec, l'étroit chemin,
qui descend un peu, conduit au seuil usé de l'église. Elle est un
gouffre d'ombre que la pointe de trois lampes suspendues pique de
trois trous d'épingle... Le groupe des hommes et des femmes que l'on
ne voit pas se devine au long des chaises rangées... La cloche s'est
tue. Le curé, dont le surplis fait une tache de blancheur, sort tout à
coup des boiseries comme d'une cachette, traverse la nef, allume deux
candélabres sur l'autel de la Vierge, à une chapelle latérale, puis il
va s'agenouiller à son banc, dans le chœur toujours ténébreux, et on ne
distingue plus que les cheveux blancs de sa tête inclinée qu'éclaire
un bout de cierge collé sur le dossier de la stalle, derrière lui...
La prière commence... La récitation du chapelet. Les voix sont en
marche... Pendant de longues minutes les _Pater noster_ et les _Ave
Maria_ se suivent... défilent, prennent le grand chemin, vont où on
les envoie, avec une impressionnante et sûre régularité, comme sur les
autres routes, à des centaines de lieues de cet asile, se succèdent et
passent les sections, les compagnies, les régiments, tous les grains
d'hommes soudés les uns aux autres, qui par d'indestructibles et
solides dizaines font le rosaire des armées.

Et brusquement les voix s'arrêtent. La sublime monotonie expire et se
noie dans un abîme de pensées qui flottent... qui s'en vont... là-bas
dans les grands espaces noirs où sont répandus les combattants, les
blessés, les morts qu'on ne sait pas... et puis là-haut aux autres
frontières du Royaume où nous avons situé le bonheur futur et le
rassemblement de ceux que nous aimons.

Le prêtre a soufflé le cierge de cire qui le veillait dans sa stalle.
Les flambeaux de l'autel, un par un, sont étouffés par le lent
éteignoir qui paraît reprendre leur flamme. Les petits sortent les
premiers, dans un bruit de sac de noix que font leurs souliers sur les
dalles. Les gens suivent. Le bénitier... La main qui s'élève... Au nom
du Père... La cloche tinte à nouveau dans la tour, et c'est une enfant
de seize ans qui sonne... Quand elle tire à fond la corde elle est si
courbée en deux que son visage atteint presque le sol. Une fillette
l'attend, assise sur le brancard funèbre où l'on a peint un crâne qui
rit de tout au milieu d'un semis de larmes.

Maintenant, dehors, c'est la nuit complète, plus certaine, et toujours
aussi suave au front qu'elle caresse. Les mêmes rustiques fantômes
passent, s'évanouissent. D'autres bœufs graves se rencontrent dont la
prunelle a la blancheur du lait. De quelle crèche est sorti cet âne
immobile qui songe en travers du chemin, et qu'il faut contourner? La
cloche tinte encore, mais mal, avec des temps d'arrêt. Elle a l'air de
dire: «Allez! J'ai fini! Rentrez chez vous...»

Rentrer chez soi!... Quelle douceur! Qu'il fait bon d'aller se coucher
après qu'on était à genoux! Mais qu'il est triste--et consolant
aussi--de penser sans relâche aux soldats glorieux pour lesquels tous
les soirs, dans des quantités de villages pareils à celui-ci, on prie
à voix basse, comme à tâtons, avec une ardente ferveur, au fond d'une
église obscure et debout encore...!

                                   *
                                  * *

LES BÉQUILLES

On manque de béquilles pour les blessés... Comment faire?

Alors j'ai lu que des Lyonnais avaient eu une idée sublime. Ils ont été
prendre à Fourvières les béquilles des ex-voto...

La poignante inspiration! Il faut la suivre et l'étendre à tous
les sanctuaires où pendent par centaines de grappes, comme à de
mystiques palmiers, les longs fruits de bois noir d'une si pénible
beauté... Qu'on les arrache à leur inertie, à leur poussière! Voilà
trop longtemps qu'ils sont là, ayant rempli d'ailleurs leur office
et payé leur dette de reconnaissance. Décrochez donc ces lustres
que les araignées comme d'une housse ont peu à peu enveloppés de
leurs épaisses toiles! Des voûtes de tous les temples, de tous les
célèbres lieux de pèlerinage, partout où entre des petits navires
gréés et taillés au couteau par des marins échappés du naufrage
ont été hissées des béquilles... ramenez-les... faites la sainte
et magnifique rafle, abattez ces futaies, vendangez les chapelles,
déboisez la grotte de Lourdes... La Vierge le permet et sera enchantée.
Elle en recevra d'autres! Et je m'imagine que, munis de ce nouveau
«matériel» précieux, privilégié, les blessés guériront plus vite et
marcheront mieux après... Quelle aubaine! Des béquilles d'ex-voto!
Des béquilles miraculeuses... qui ont déjà servi, qui ont été à la
souffrance comme au feu et ont fait double campagne! Des béquilles
bénites, tombées du ciel...! Ah! qu'elles seront les bienvenues et de
quel cœur, vivant encore ou ayant cessé de battre... approuveront de
loin ceux qui autrefois, après s'être appuyés et avoir traîné des mois
ou des années sur elles, les ont--le jour de récompense où elles sont
tombées--offertes à la Madone sans se douter qu'après eux, plus tard...
en 1914... elles iraient soutenir d'autres éclopés, étayer d'autres
blessés, des boiteux de la guerre, et les remettre d'aplomb sur le
chemin de la victoire.

  HENRI LAVEDAN.

                                   *
                                  * *

[Illustration: LES DERNIERS EFFORTS POUR LA DÉFENSE D'ANVERS

La dernière ligne de retranchements élevés sur la route de Lierre par les
brigades navales, envoyées d'Angleterre pour secourir Anvers et protéger
la retraite de l'armée belge: au fond, la fumée d'explosion d'un gros
obus allemand.]

[Illustration: Pièces anglaises d'artillerie de côtes, opposées aux gros
mortiers allemands.]

[Illustration: Pont coupé sur la rivière Nèthe et maisons de la petite
ville de Lierre incendiées.]

                                   *
                                  * *

[Illustration: LA SUPRÊME DÉFENSE D'ANVERS

Blessés belges revenant de la ligne de défense derrière la Nèthe.]

[Illustration: Blessés anglais de l'infanterie de marine venue pour
renforcer la garnison belge.]


[Illustration: L'ÉVACUATION DE LA POPULATION CIVILE D'ANVERS.--Arrivée
de réfugiés à la gare hollandaise de Rosendael.]


[Illustration: DU MATÉRIEL DE GUERRE QUI N'EST PAS TOMBÉ AUX MAINS
DES ALLEMANDS

Un des trains blindés du camp retranché d'Anvers.]

[Illustration: Automitrailleuse blindée de l'armée belge.]



PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE


  Octobre 1914.

Ce jour-là, dans la matinée, vers onze heures, j'arrivai à un
village--dont j'ai dû oublier le nom;--j'étais en compagnie d'un
commandant anglais, que les hasards de cette guerre m'avaient donné
pour camarade depuis la veille, et nous étions aimablement suivis par
un grand Magicien,--qui était le soleil. Un soleil radieux, un soleil
de fête, transformant et embellissant toutes choses. Cela se passait
dans un département de l'extrême Nord de France, je n'ai jamais su
lequel, mais on se serait cru en Provence tant il faisait beau.

Pour arriver là, nous avions été depuis près de deux heures enserrés
entre deux files de soldats qui marchaient en sens inverse l'une de
l'autre. Sur notre droite, c'étaient des Anglais qui se rendaient à
la bataille, tout propres, tout frais, l'air content et en train,
admirablement équipés, avec de beaux chevaux bien gras. Sur notre
gauche, c'étaient des artilleurs de France qui en revenaient, de la
gigantesque bataille, pour prendre un peu de repos; poussiéreux,
ceux-ci, avec quelquefois des bandages au bras ou au front, mais
gardant des mines joyeuses, des figures de santé, et marchant en bon
ordre par sections; ils rapportaient même des chargements de douilles
vides qu'ils avaient eu le temps de ramasser, ce qui prouvait bien
qu'ils s'étaient retirés sans hâte et sans crainte, en vainqueurs
auxquels les chefs ont ordonné quelques jours de répit. On entendait
au loin comme un bruit d'orage, d'abord très sourd, mais dont nous
nous rapprochions de plus en plus. Dans les champs alentour, les
paysans labouraient comme si de rien n'était, incertains pourtant
si les sauvages, qui menaient tant de bruit là-bas, n'allaient pas
un de ces jours revenir pour tout saccager. Il y avait, sur l'herbe
des prairies, un peu partout, autour de petits feux de branches, des
groupes qui eussent été lamentables sous un ciel sombre, mais que le
soleil trouvait le moyen d'égayer quand même: émigrés, en fuite devant
les barbares, faisant leur cuisine comme des bohémiens, au milieu
des ballots de leurs pauvres hardes empaquetées en hâte pendant le
sauve-qui-peut terrible.

Notre auto était remplie de paquets de cigarettes et de journaux que
de bonnes âmes nous avaient chargés de porter aux combattants, et,
tellement nous étions serrés et ralentis entre ces deux files de
soldats, nous pouvions leur en donner par les portières, à droite
aux Anglais, à gauche aux Français; ils avançaient la main pour les
attraper à la volée, et, en souriant, nous remerciaient par un rapide
salut militaire.

Il y avait aussi des gens des villages qui cheminaient pêle-mêle
avec les soldats, sur cette route si encombrée. Je me rappelle une
jeune paysanne très jolie qui, entre des fourgons de guerre anglais,
traînait par une corde deux bébés endormis dans une petite voiture;
elle peinait, la montée étant roide en cet endroit; un beau sergent
écossais, à moustache en or, qui fumait sa cigarette, assis les
jambes pendantes à l'arrière du plus proche fourgon, lui fit signe:
«Passez-moi donc votre bout de corde.» Elle comprit, accepta avec un
gentil sourire confus; l'Ecossais enroula cette frêle remorque autour
de son bras gauche, gardant le bras droit libre pour continuer de
fumer, et c'est lui qui emmena les deux bébés de France, dont la toute
petite voiture fut traînée par le lourd camion comme une plume.

Quand nous entrâmes dans le village, le soleil de plus en plus
resplendissait. Il y avait là un fouillis, un méli-mélo comme on n'en
avait jamais vu et n'en verra jamais, après cette guerre unique dans
l'histoire. Tous les uniformes, toutes les armes, des Ecossais, des
cuirassiers français, des turcos, des zouaves, et des Bédouins dont le
salut militaire relevait le burnous avec un geste noble. La place de
l'église était encombrée par d'énormes autobus anglais, qui avaient
jadis assuré les communications à Londres et portaient encore en
grandes lettres les noms des quartiers de cette ville.--On dira que
j'exagère, mais vraiment ils avaient l'air étonné, ces autobus, de
rouler maintenant sur le sol de France et d'être bondés de soldats...

Tout ce monde, pêle-mêle, se préparait à déjeuner. On entendait
toujours la grande symphonie menée par ces sauvages (qui arriveraient
peut-être demain, qui sait), l'incessante canonnade, mais personne
n'y prenait garde. D'ailleurs, comment s'inquiéter, avec un si beau
soleil, un si étonnant soleil d'octobre, et des roses encore sur les
murs, et des dahlias de toute couleur, dans les jardins à peine touchés
par les gelées blanches!... Chacun s'installait de son mieux pour le
repas; on eût dit une fête, une fête un peu incohérente par exemple
et singulière, improvisée aux environs de quelque tour de Babel. Des
jeunes filles circulaient dans les groupes, des petits enfants blonds
faisaient cadeau de fruits cueillis dans leur verger. Des Ecossais, se
croyant dans un pays chaud par comparaison avec le leur, s'étaient mis
en manches de chemise. Des curés et des religieuses de la Croix-Rouge
faisaient asseoir des blessés sur des caisses; une vieille bonne
sœur, figure de parchemin et jolis yeux candides sous sa cornette,
installait avec mille précautions un zouave aux deux bras enveloppés de
bandages, qu'elle allait sans doute faire manger comme un petit enfant.

Nous avions grand faim nous-mêmes, l'Anglais et moi, et nous avisâmes
l'auberge, très avenante, où déjà des officiers étaient attablés avec
des soldats. (Il n'y a plus de barrières hiérarchiques, aux temps de
tourmente où nous sommes.)--«Je pourrais bien vous donner du bœuf rôti
et du lapin sauté, nous dit l'hôtelier; mais, quant à du pain, par
exemple, ça, non; à aucun prix vous n'en trouveriez nulle part.»--«Ah!
dit mon camarade, le commandant anglais, et ces deux belles miches,
là, debout contre cette porte?»--«Oh! ces miches-là, elles sont à un
général, qui les a envoyées parce qu'il va venir déjeuner avec ses
aides de camp.» A peine avait-il le dos tourné que mon compagnon,
tirant vite un coutelas de sa poche, tranchait, pour le cacher sous
son manteau, le bout d'une de ces miches dorées.--«Nous avons trouvé
du pain, dit-il tranquillement à l'hôtelier, vous pouvez donc nous
servir.»--Et, à côté d'un officier arabe _de la Grande Tente_, en
burnous rouge, nous fîmes gaiement notre déjeuner, avec nos invités:
les soldats de notre auto.

La fête du soleil battait son plein, illuminant en joie la foule
disparate et les étranges autobus, quand nous sortîmes de l'auberge
pour reprendre notre voyage. Un convoi de prisonniers allemands
traversait la place; l'air bestial et sournois, ils marchaient entre
des soldats de chez nous qui marquaient mille fois mieux, et on les
regardait à peine. La vieille religieuse de tout à l'heure, la si
vieille aux yeux purs, faisait fumer une cigarette à son zouave pour
le moment sans bras, la lui présentant aux lèvres avec une tremblante
et un peu maladroite sollicitude d'aïeule. Elle semblait lui raconter
en même temps des choses très drôles--de cette drôlerie innocente et
jeunette dont les bonnes sœurs ont le secret--car ils riaient tous les
deux. Qui sait quelle petite histoire enfantine ça pouvait bien être?
Un vieux curé qui près d'eux fumait sa pipe--sans aucune élégance, je
suis forcé de le reconnaître--riait aussi de les voir rire. Et, au
moment où nous remontions en voiture pour continuer notre route vers
la région d'horreur où le canon tonnait, une fillette d'une douzaine
d'années, pour nous fleurir, courut arracher dans son jardin une gerbe
d'asters d'automne...

Quels braves gens il y a encore par le monde! Et combien l'agression
des sauvages d'Allemagne a développé les doux liens de la fraternité,
chez tous ceux qui sont vraiment d'espèce humaine.

  PIERRE LOTI.



UNE HÉROIQUE ENFANT DE PARIS


Les avions allemands continuent à venir, de temps à autre, lancer
des bombes sur Paris, causant des dommages matériels insignifiants,
mais faisant malheureusement quelques victimes. Une des premières fut
une fillette de 13 ans, Denise Cartier, dont le courage souriant et
l'abnégation héroïque symboliseront pour les générations futures l'âme
de Paris au cours de ces heures tragiques.

C'était un dimanche de septembre, par un soleil radieux. La gracieuse
enfant jouait à quelques pas de sa porte, près de l'avenue du
Trocadéro, regardant peut-être, comme tant d'autres grandes personnes,
avec une curiosité inconsciente, le Taube dont la cuirasse étincelante
glissait sous le ciel bleu. Soudain, on entend une explosion
formidable, et la petite Denise est atteinte par un éclat de bombe qui
lui fracasse la jambe. D'abord étourdie par le choc, elle se laisse
relever sans une plainte, sans un mot, par les passants accourus à son
secours; puis, au moment où on va l'emporter vers l'hôpital le plus
proche, elle ouvre ses beaux yeux qui essayent de sourire pour rassurer
tout le monde et murmure: «Si c'est grave, ne le dites pas à maman.»

[Illustration: Denise Cartier sur son lit d'hôpital.--_Phot. Gilles de
la Loriais._]

C'était grave et Denise Cartier a dû subir l'amputation de la jambe
atteinte. Elle est aujourd'hui hors de danger, et, sur son lit
d'hôpital, elle tricote des lainages pour nos soldats... Voilà un de
ces «effets moraux» que produit la barbarie teutonne au pays de Jeanne
d'Arc.

                                   *
                                  * *

[Illustration: LES RENFORTS VENUS DE L'INDE

Lanciers du Bengale, guerriers sikhs, contingents du Pendjab et du
Cachemire, ghurkas du Nepal, remontant de Marseille vers le Nord
de la France, sont accueillis par la curiosité et la sympathie des
populations.]

                                   *
                                  * *

[Illustration: LE TRICOT DU COMBATTANT

Nos soldats se pressant autour des automobiles qui leur apportent des
lots d'effets de lainage. _Photos M. B._]

                                   *
                                  * *

[Illustration: ENGAGEMENT DE CAVALERIE: DRAGONS FRANÇAIS CHARGEANT
DES UHLANS. _Dessin de GEORGES SCOTT._]

_Au début des hostilités, le rôle de la cavalerie s'est borné, le plus
souvent, à des reconnaissances, à des prises de contact. Au contraire,
depuis quelques jours, au cours des batailles engagées dans le Nord,
de véritables duels, des combats acharnés se sont produits, à maintes
reprises, entre nos cavaliers et les leurs, et, plus d'une fois, nos
dragons et leurs uhlans se sont affrontés à la lance et au sabre.
L'ennemi avait dessiné, sur notre aile gauche, un large mouvement de
cavalerie. Il n'a pas donné pour lui le résultat qu'il en attendait.
Partout, de ce côté, nous le tenons en échec._

                                   *
                                  * *

[Illustration: LA GUERRE DE FRANCE VUE PAR LES DESSINATEURS ANGLAIS

UN ÉPISODE DES COMBATS AUTOUR DE REIMS.--Tranchée allemande sous la
position de Nogent-l'Abbesse enlevée par l'infanterie française.

_Dessin de R. Caton Woodville, d'après un croquis de Frédéric Villiers._]

_Un dessinateur anglais, M. Frédéric Villiers, qui suit la campagne
de France comme correspondant de l'_Illustrated London News _a eu
la fortune rare de pouvoir assister à quelques-unes des opérations
militaires qui se sont déroulées autour de Reims. Le dessin ci-dessus,
exécuté d'après un de ses croquis, reproduit un épisode des combats
livrés sous le fort de Nogent-l'Abbesse, réoccupé et armé par les
Allemands, et d'où fut commencé, on se le rappelle, le bombardement de
Reims et de sa basilique. Le dessinateur a accompagné cette émouvante
page d'album de quelques lignes de commentaires qui en précisent le
sujet: «L'action à laquelle j'assistai se déroula dans l'après-midi du
jeudi 24 septembre, le douzième jour de la grande bataille de l'Aisne.
Les Allemands étaient établis à la lisière des bois, sous le fort de
Nogent, à la droite du village de Sillery. L'ennemi s'était avancé
pour attaquer les Français, mais fut repoussé dans ses retranchements,
d'où bientôt les Français le rejetèrent. Il était environ six heures
du soir. Le jour tombait. Les shrapnells, en éclatant, produisaient
comme une pluie d'étoiles filantes, l'un des plus extraordinaires
spectacles qu'il m'ait jamais été donné de voir.» C'est le moment où
nos troupes, se précipitant dans un élan irrésistible hors du bois
où elles s'abritaient, vont enfin emporter la position si ardemment
disputée. Les Allemands, tassés dans leurs tranchées, coude à coude,
les accueillent par un feu violent. Mais nos shrapnells ont une belle
moisson à faire, dans ces rangs pressés. Déjà les morts et les blessés
de la contre-attaque jonchent le terrain. Notre bon 75 désormais peut
se taire: il le dut pour ne pas décimer les nôtres,--et l'artiste
anglais, en réalité, a condensé ici deux phases de l'action. Le rôle
demeure à la baïonnette. Une charge éperdue aura vite achevé de
déblayer le terrain: la tranchée ennemie est à nous. Et puis, il faudra
recommencer, le lendemain, avant la nuit peut-être, le siège d'une
nouvelle position._

                                   *
                                  * *

[Illustration: UNE DES TACTIQUES ALLEMANDES.--La ruée en formations
massives pour passer coûte que coûte.

_Dessin de A. C. Michaël._]

_Tout, dans cette invasion des Allemands, jusqu'au moment où les
échecs éprouvés sur la Marne leur ont imposé une tactique défensive
plus prudente,--tout a contribué à donner l'impression d'une ruée
de hordes barbares. Voici un dessin où un autre artiste anglais, M.
A. C. Michaël, a rendu avec une belle énergie «ce que Tommy Atkins
(le fantassin anglais) a devant lui quand l'ennemi charge». C'est la
réalisation saisissante, par l'image, de cette description extraite
d'une lettre d'un soldat britannique, un de ces «Tommies» aussi braves
au feu que coquets à la parade, relatant une action à laquelle il
assista: «Nous ne pouvions pas les manquer, écrit ce bon soldat qui
sait voir et décrire. Nous les aperçûmes d'abord à 800 mètres environ,
s'avançant en tas comme une foule au retour d'un match de football...
Pour un qui tombait de notre côté, ils perdaient dix ou douze hommes.
Ce fut un feu roulant, et nous leur donnâmes chaud.» D'autre part,
un officier anglais qui servit quelque temps dans l'armée allemande
constate: «Il est intéressant de noter que cette formation en masses
est parfaitement conforme aux formations du temps de Frédéric le Grand,
au point que des sous-officiers sont placés derrière les lignes de
combattants, sans doute pour encourager les hommes à l'assaut, à la
suave manière prussienne.» De fait, il a été constaté, dès le début
de la campagne, que nombre de prisonniers allemands portaient, dans
le dos, des blessures provenant des coups de sabre qui leur avaient
été prodigués à titre d'excitant. On voit quelles cibles admirables
constituent, pour nos canons, des formations pareilles. On ne peut pas
les rater, selon l'expression du soldat anglais plus haut cité. Ce qui
n'empêche pas aujourd'hui, et depuis le commencement de la bataille de
l'Aisne, les soldats du kaiser de montrer des dispositions non moins
remarquables, et peut-être plus instinctives, pour la prudente guerre
de tranchées._



LE NOUVEAU ROI DE ROUMANIE


Le roi Charles Ier n'ayant pas eu de fils, un projet de loi fut déposé
en 1886 aux Chambres, en vertu duquel c'était un de ses neveux,
Ferdinand, second fils du prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen,
qui devenait l'héritier présomptif de la couronne de Roumanie. L'aîné,
le prince Guillaume, renonçait pour son frère cadet à cette succession
royale.

Le prince, maintenant roi Ferdinand, est né à Sigmaringen le 24 août
1865. De son mariage avec Marie princesse de Saxe-Cobourg et Gotha, il
a eu six enfants, dont trois fils, les princes Charles, né en 1893,
Nicolas, né en 1903, et Mircéa, né en 1912. L'avenir de la dynastie est
donc assuré.

[Illustration: LES NOUVEAUX SOUVERAINS ROUMAINS.--_Photographies
Chusseau-Flaviens._

La reine Marie.]

[Illustration: Le roi Ferdinand.]

L'avènement du nouveau souverain fera-t-il sortir la politique roumaine
de l'expectative et de la neutralité qu'elle observe depuis le
déchaînement de la grande guerre européenne?

On connaît les revendications du nationalisme roumain: il y a des
siècles que quatre millions de Roumains sont séparés de leurs frères
de langue, de race et de religion et subissent, sous la domination
autrichienne d'abord, puis sous la domination hongroise depuis 1866,
la même oppression dont se plaignent les Italiens du Trentin et de
l'Istrie, les Serbes du Canat de Temesvar et de la Bosnie-Herzégovine,
les populations slaves de Croatie-Slavonie. La réunion de la
Transylvanie et la Bukovine au royaume de Roumanie est le programme
séculaire du parti national, toujours affirmé à chaque grande crise qui
met l'Orient en jeu, et jusqu'à présent ajourné par l'influence du roi
défunt.

En demandant, lui, Hohenzollern, en 1866 et en obtenant du roi de
Prusse, chef de sa maison, l'autorisation d'accepter la couronne que
lui offrait le plébiscite des provinces unies de Moldo-Valachie,
Charles Ier avait solennellement promis de ne jamais consentir à
une politique contraire à celle du souverain chef de sa famille.
Or, dès 1866, la politique de la Prusse, puis de l'empire allemand,
fut d'affermir de plus en plus l'Autriche-Hongrie dans sa position
balkanique et orientale. Comment, dès lors, le roi de Roumanie
aurait-il pu prêter l'oreille aux revendications de l'irrédentisme
roumain qui visent à arracher à la monarchie austro-hongroise deux de
ses provinces?

Dans un récent conseil de la couronne où fut débattu ce dilemme
angoissant: action ou neutralité, le roi Charles ayant opposé une fois
de plus sa promesse, un des ministres aurait répliqué: «Votre Majesté a
pu promettre en son nom, mais _non pas au nom de l'Etat roumain_», ce
qui lui faisait entrevoir en termes voilés la nécessité de se soumettre
ou de se démettre. Et le roi le comprit si bien qu'il répliqua,
dit-on: «Eh bien, je préférerais abdiquer!» La mort le délivra de ses
poignantes perplexités.

Le nouveau roi Ferdinand n'a pas encore manifesté ses intentions, mais
déjà les dirigeants de Roumanie ont fait entendre leurs aspirations.



L'AMITIÉ FRANCO-PORTUGAISE


Le croiseur français _Dupetit-Thouars_ s'est rendu à Lisbonne le 5
octobre à l'occasion du quatrième anniversaire de la proclamation de
la République portugaise. Cet acte de haute courtoisie a été fort
apprécié par le gouvernement d'un pays avec lequel la France a toujours
entretenu d'étroites relations d'amitié, et qui, dès le début de la
guerre, s'est déclaré prêt à consentir les sacrifices que lui impose
son traité d'alliance avec la Grande-Bretagne.

Toute la population, du reste, a tenu à montrer sa sympathie pour
la cause des alliés. Le commandant Gervais et son état-major furent
acclamés; de longues manifestations eurent lieu devant les légations
ou les consulats de France, d'Angleterre, de Belgique, de Russie,
de Serbie, du Montenegro, du Japon, et en de nombreux points de la
capitale; la foule chantait la _Marseillaise_.

Des manifestations semblables se sont produites à Oporto et dans
plusieurs villes de la jeune république. L'opinion générale semble
de plus en plus favorable à une intervention qui paraît absolument
conforme aux intérêts nationaux, car la guerre actuelle doit délivrer
le Portugal lui aussi d'un ennemi qui aurait depuis longtemps fait main
basse sur ses possessions coloniales si l'Europe le lui avait permis.

[Illustration: LES MANIFESTATIONS FRANCOPHILES DE LISBONNE.--Le
commandant Gervais, du croiseur _Dupetit-Thouars_, acclamé par la
population.--_Phot. Benoliel._]



[Illustration: Sous la pluie: convoi d'approvisionnements sur une route
bordée de tombes.]

TOUT PRÈS DE LA BATAILLE

CROQUIS ET PHOTOGRAPHIES DE LOUIS TINAYRE; TEXTE DE JULIEN TINAYRE


_19 septembre._--Nous avons quitté Paris, mon frère, peintre militaire,
et moi, par un train bondé de voyageurs: infirmières de la Croix-Rouge,
paysannes regagnant les villages délivrés, leurs enfants avec des
paniers sur les genoux et demandant, anxieuses, s'il est bien vrai
qu'ils sont partis.

A Nanteuil-le-Haudouin, première vision de guerre: paysage désert et
désolé, de vastes réservoirs éclatés. Arrivé en vue de Crépy-en-Valois,
terminus provisoire de la ligne, le train ralentit sa marche. La nuit
est venue. Presque toutes les vitres de la gare sont brisées. Les
petits fours et le chocolat des distributeurs automatiques ont tenté
les Allemands, qui ont enfoncé les appareils à coups de crosse.

La petite ville est sans lumières; tous les volets sont clos. Pas
de chambre disponible dans l'unique hôtel. Enfin, avec l'aide d'un
maquignon, venu pour acheter des chevaux blessés, nous découvrons deux
sommiers, par terre. Mais quelle abominable odeur s'en dégage! Les
Allemands ont couché là-dessus... Tout habillés, nous dormons mal... Au
matin, de très bonne heure, un bruit lointain, sourd, répété... C'est
le canon.


_20 septembre._--Jour gris, pluie fine, paysage triste. La route de
Villers-Cotterets file, droite, à perte de vue, boueuse, sillonnée par
les larges traces des convois.

Des pierres calcinées indiquent çà et là les feux de bivouacs; beaucoup
de bouteilles brisées; dans le fossé, un fourgon de munitions, un côté
de l'essieu sans roue, comme amputé. A droite et à gauche, des champs
de betteraves piétinés alternent avec des champs de blé en chaume. Les
voitures brisées ne se comptent plus; partout, des lambeaux d'uniformes
souillés de boue, des débris de harnachement et cent autres vestiges
des récents combats.

[Illustration: Un poste militaire ambulant de télégraphie sans fil.]

Mais voici de petits monticules de terre fraîchement remuée: ce sont
des tombes de soldats. Quelques branches de feuillage, déjà roussi,
sont piquées sur ces tumulus; c'est tout, mais cela évoque le spectacle
tragique et poignant d'hier, et les larmes nous viennent aux yeux.
Au delà, par un chemin de traverse, avance lentement un long convoi
d'approvisionnements; tout ce cortège est de couleurs sombres; les
voitures et les hommes se détachent, dans le gris, sur un fond de
collines d'où s'échappe la fumée des batteries d'artillerie. Les
fantassins, courbés sous la pluie persistante, ont eu l'ingénieuse idée
de se couvrir la tête de vulgaires sacs, en guise de capuchons, et
ressemblent ainsi à des Bédouins. Le tableau est digne du crayon d'un
Raffet.

A Villers-Cotterets, nous reconnaissons nos autobus de Paris, en
longues files, de chaque côté de la rue, mais dans quel état! Enduits
de boue, repeints en gris terne, les glaces remplacées par des toiles
métalliques. A l'intérieur, sont accrochés de gros quartiers de viande;
ce sont les boucheries ambulantes. D'autres sont transformés en cuisine
et rappellent les roulottes de nos forains.

[Illustration: Distribution de trophées]

Dans la grande rue, quelle ruche bourdonnante! Tout un va-et-vient
affairé d'officiers d'état-major, de voitures d'ambulance,
d'estafettes, de fantassins en corvée, de soldats anglais aux costumes
seyants, de couleur neutre. Beaucoup de grandes voitures à foin
passent, bondées de défroques, de selles, de manteaux allemands; un
homme, juché sur ces trophées, distribue aux uns et aux autres un
casque, un manteau ou quelque autre souvenir de la bataille.

Une auberge est remplie de soldats de toutes armes; ils sont gais en
dépit des souffrances endurées. Leurs uniformes, neufs il y a quelques
semaines, sont déjà fripés. Des sous-officiers, bonnet de police au
vent, se font la barbe en plein air. Ils deviennent loquaces devant
le café bien chaud. Ecoutons leurs récits de guerre. Un dragon parle
du dernier engagement; un artilleur raconte comment il a échappé à la
mort; mais un petit sergent interrompt ces histoires: «L'autre jour,
dit-il, je me trouvais avec une cinquantaine d'hommes, sur une grande
diablesse de route, entourée de champs plats comme la main. Tout d'un
coup, à un tournant, les _Boches_, bien abrités dans leurs tranchées,
nous reçoivent avec un feu d'enfer! Nous ripostons, mais les camarades
tombent comme des mouches. Ce n'était pas tout ça, il fallait se tirer
de là! Un fossé longeait la route, pour aboutir, 100 mètres plus loin,
à un remblai couronné d'une haie. Pas bien profond, ce fossé, et plein
de cadavres d'hommes et de chevaux! N'importe, je crie: «Tout le monde
là dedans, à la file!» Les premiers ne se baissaient pas assez; ils
sont vite ratissés, et nous sommes obligés de passer sur leurs corps
tout chauds pour avancer. Lorsque le restant put arriver vers l'abri,
nous étions couverts de sang et de boue, et tellement affreux que nous
n'osions plus nous regarder...»

En route pour Compiègne... La belle forêt n'a pas souffert. Les
grands hêtres aux majestueuses frondaisons abritent des fougères d'un
magnifique brun rouge; mais les réalités brutales détournent vite notre
attention de ce spectacle harmonieux. Des chevaux aux plaies horribles
nous croisent; des cavaliers démontés regagnent d'un pas lourd leur
casernement. Voici un long convoi de prisonniers, encadré de gendarmes.

A Taillefontaine, le bruit du canon se rapproche; les panaches des
obus, au loin, tachent de ronds blancs le ciel gris. La campagne, très
découverte ici, semble abandonnée; seuls des chevaux échappés de la
bataille paissent dans les champs; les nuages, lourds de pluie, sont
échancrés au bas de l'horizon par une barre de pourpre sanglante.

[Illustration: Comment les Allemands avaient transformé en
retranchements les soubassements des grilles du parc de Compiègne.]

Voici l'imposant château de Pierrefonds. Ses hautes tours se dressent
dans le ciel. Au pied des murailles, défile interminablement de
l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie. Quel étrange
contraste que cet appareil de guerre moderne devant ce château féodal!


_21 septembre._--Compiègne, pendant l'occupation allemande, n'a presque
pas souffert, grâce au sang-froid et au courage de M. Martin, adjoint
au maire, et de M. Gabriel Mourey, conservateur du palais.

Lorsque, brusquement, les Allemands pénétrèrent dans la ville, M.
Mourey se trouva séparé du palais par une troupe compacte d'ennemis
envahissant la place. Malgré les menaces, il put se frayer un passage
et arriva assez à temps pour recevoir l'état-major. Il se nomma et dit
simplement: «Je mets ce palais et les richesses qu'il contient sous la
sauvegarde de l'armée allemande.»

Néanmoins des officiers, en visitant le château, emportèrent quelques
«souvenirs»; mais aucun objet de grande valeur ne fut soustrait.

L'aimable conservateur nous accompagna dans le grand parc. La
télégraphie sans fil y est installée avec ses appareils compliqués. Le
sergent de service nous apprend qu'il lui arrive parfois d'enregistrer
des dépêches allemandes. Tout au bout de la grande allée, les Prussiens
avaient établi des retranchements en utilisant les murs de soubassement
des grilles, renforcés par des mottes de terre et de gazon; plus loin,
ils ont entassé, les unes sur les autres, des tables d'écoliers, afin
de pouvoir tirer par-dessus le mur d'enceinte.

Dans la ville, seul l'hôtel des Postes a été saccagé. A coups de
pioche, on a brisé tous les appareils télégraphiques et téléphoniques,
alors que la rupture d'un câble suffisait pour les immobiliser.

On nous conseille d'aller visiter Ch...-au-B..., naguère charmante
localité des bords de l'Oise. Là, c'est la dévastation; les trois
quarts du village ne sont plus que ruines calcinées. Ces ravages ont
été commis, dit-on, pour punir un boulanger de la localité qui avait
refusé de faire du pain pour l'ennemi. Cependant, au milieu de ce
chaos, on remarque quelques maisons restées intactes et on lit sur
leurs portes ces mots, en allemand, tracés à la craie: «Braves gens;
ont tout donné; épargnez leurs demeures.»

[Illustration: Le bureau téléphonique de Compiègne après le passage des
Allemands.]

M. Mourey nous avait priés de voir en passant si la villa de l'éditeur
Ollendorff, son ami, était encore debout. Cachée dans les arbres,
la villa est intacte. Le jardinier accourt à notre appel: «Ah!
messieurs, les Prussiens ont pillé tout le linge et les confitures!...
Heureusement qu'ils n'ont presque rien cassé!... A peine revenu de ces
émotions, je jardinais, lorsque surgit tout à coup devant moi un grand
diable d'Allemand, un déserteur sans doute, qui me met son revolver
sous le nez en criant: «Brot, wein!» (pain, vin), tout en me palpant
pour s'assurer que je n'avais pas d'armes. Sans quitter son revolver,
il but et mangea ce que je lui présentais. Ce ne fut pas tout: il prit
un bain dans la baignoire de madame, puis changea de linge en enfilant
une chemise de monsieur. J'en tremble encore!...»

Pour revenir vers Compiègne, nous empruntons une autre route sillonnée
de convois de blessés: charrettes de paysans réquisitionnées, voitures
de livraison, etc. Deux grands bœufs traînent un tombereau rempli de
paille sur laquelle gisent des turcos blessés.


_22 septembre._--Ce matin, par un temps délicieux, nous allons, par
la route de Soissons, assister, des hauteurs de la forêt, au duel
d'artillerie. Le chemin est encombré de réfugiés, femmes, enfants,
vieillards, portant chacun de pauvres hardes soustraites au pillage.
Leur regard reflète encore l'épouvante, et ils se hâtent vers le lieu
où ils pourront enfin se reposer.

[Illustration: On apporte un turco à l'ambulance.]

[Illustration: Le pansement des blessés arrivant de la ligne de feu.]

Nous quittons la route pour gravir, à droite, le mont Saint-Marc, du
haut duquel nous apercevons, au loin, les batteries françaises. A
l'horizon, à 15 kilomètres à peine, l'ennemi est posté, depuis dix
jours, retranché formidablement dans d'immenses carrières. Les canons
font rage; les flocons de fumée blanche apparaissent constamment,
indiquant l'endroit où l'obus éclate. La fumée des obus allemands
est plus volumineuse et plus grise, mais leurs projectiles explosent
généralement trop haut et font beaucoup moins de mal que ceux de notre
75.

Au loin, on distingue nettement la cathédrale et la ville de Noyon,
encore aux mains de l'ennemi.

A la descente, arrêt devant l'ambulance nº 1 du ... corps, installée
dans une clairière, près d'un talus de la voie ferrée. Deux grandes
tentes abritent les blessés les plus atteints; les autres, chasseurs
d'Afrique, zouaves, turcos, sont au dehors, étendus ou assis sur la
paille, fumant et dormant. La soupe chauffe en plein vent; les chevaux
des cantines broutent l'herbe grasse.

Une voiture s'arrête; on en descend avec précaution un turco affaissé;
les brancardiers le déposent sur une civière, aussitôt placée sur
un tréteau. Le major, en blouse blanche, défait le pansement tout
sanglant; le mollet apparaît à demi arraché par un éclat d'obus. Un
badigeon de teinture d'iode sur cette affreuse plaie, et vite à un
autre, car il en arrive d'autres de la proche ligne de feu.

Un lieutenant tient sa main blessée dans l'entre-bâillement de sa
vareuse; on accourt... «Non, pas encore, quand mes hommes seront
pansés.» Et il continue sa promenade de long en large, en serrant les
dents.

[Illustration: Une ambulance dans une clairière.--_Dessin de LOUIS
TINAYRE._]


_23 septembre._--Nous allons essayer de gagner le front. De bon matin
nous longeons les bords du canal de l'Oise, où sont amarrées des
péniches aux couleurs gaies; l'air est ensoleillé et doux; le spectacle
serait délicieux si le bruit du canon ne se faisait entendre.

A la tête d'un pont obstrué par une barricade en planches, un officier
de chasseurs nous arrête: interdiction absolue d'aller à bicyclette,
la zone étant dangereuse. Nous poursuivons à pied notre chemin, à nos
risques et périls.

A T..., dans une auberge presque déserte, c'est tout juste si l'on
peut nous donner un peu de vin. Nous possédons heureusement encore une
boîte de sardines. La brave aubergiste nous sert en tremblant; on parle
d'un mouvement offensif des Allemands. Pourtant un habitant de R... va
essayer de rentrer chez lui; nous le suivons. Voici les approches de la
ligne de feu. Un prêtre ayant le brassard de la Croix-Rouge se joint à
nous.

Sur notre droite, une batterie de notre 75, dissimulée derrière des
épaulements de terre, reste silencieuse; nous la dépassons bientôt,
et nous nous arrêtons devant le double poste de B... Un officier de
dragons lit attentivement nos papiers. Soudain éclate une détonation
formidable, suivie de plusieurs autres, coup sur coup. Nous courbons
le dos et la tête, à la joie des soldats du poste. C'est notre 75 qui
entre en action.

Tandis que le lieutenant nous présente au commandant G..., un chasseur
d'Afrique arrive, suivi d'un autre à pied, sans coiffure, l'uniforme
souillé de terre, la tête ensanglantée et tuméfiée.

[Illustration: Un chasseur d'Afrique, démonté et qui vient d'être
poursuivi par un détachement ennemi, raconte comment il s'est échappé.]

«Mon commandant, dit ce dernier, nous étions tous deux en patrouille,
lorsque des _Boches_ invisibles nous envoyèrent des coups de fusil.
Mon cheval s'effondre, tué net; je roule à terre; mon camarade pique
des deux; étourdi, je me relève; les _Boches_ m'ont «coursé», mais ils
allaient moins vite que moi, à cause de leurs sacs, et me voilà.»--«Va
te faire panser, mon garçon», dit le commandant.--«Oh! ce n'est pas la
peine, réplique le brave petit chasseur, je vais me laver la figure;
mais c'est mon cheval que je regrette!»

L'autorisation nous est accordée de visiter le château de B....
L'action y fut des plus chaudes, il y a trois jours. L'allée d'honneur
est encombrée de fusils brisés, de cartouchières vides. Sur la terre,
de larges taches de sang séché. Derrière la grande grille se trouvaient
encore, il y a deux jours, des cadavres de Français et d'Allemands,
côte à côte; des chevaux éventrés obstruaient l'entrée. L'ennemi,
retranché dans le château, avait résisté; il avait fallu le prendre
entre deux feux pour en venir à bout, après une lutte acharnée.

Nous entrons, déjà fort émus par ce que nous avions vu au dehors. Dans
le grand salon, quel inoubliable spectacle! Les grandes glaces sont
étoilées par les balles; les meubles sont éventrés; par terre, des
matelas, des sommiers, inondés de sang. Sur des fauteuils Louis XIII,
des fantassins blessés sommeillent; d'autres, de leur main valide,
écrivent des lettres, sur des tables dorées. Un vrai tableau à la de
Neuville!

[Illustration: Une chambre du château de B...]

Nous montons au premier; voici la chambre de la châtelaine: un obus
a crevé le plafond et la cloison; l'armoire à glace est zébrée
de cassures; le lit est défoncé; les tiroirs ouverts des commodes
laissent échapper des lambeaux de linge fin; des dentelles déchirées,
des peignes d'écaille brisés gisent avec des cartouches au milieu des
platras. Tout cela, pêle-mêle, dans un désordre inexprimable; et, au
milieu de ce désastre, sur la cheminée, une terre cuite intacte, la
_Flore_, de Carpeaux, qui semble sourire à cette scène de dévastation.

On nous fait remarquer, dans une autre pièce, un boulet russe portant
cette inscription: «Trouvé dans le parc de Bethancourt en 1814». A côté
du boulet historique nos officiers ont placé un obus allemand avec la
date: «1914».

Dans le parc, des tranchées creusent les belles pelouses. Au détour
d'une allée, une maisonnette, grande ouverte, laisse voir des jouets
d'enfants; des poupées dorment sagement dans des lits à rideaux près
d'un minuscule ménage de porcelaine. Dehors, sur un tertre, un petit
fourneau où cuisait probablement le dîner des poupées quand les mamans
apeurées vinrent prendre les chers enfants dans leurs bras pour les
emporter loin des barbares.

La mitraille a respecté ces petits riens, tandis qu'à vingt mètres
de là un obus allemand tombait sur un kiosque où s'abritait un poste
de dix hommes qui tous furent tués ou blessés mortellement. L'aspect
est terrifiant: les morts ont été pieusement enterrés, mais on voit
encore des débris informes de sacs, de gamelles, des képis lacérés,
des lambeaux sanglants d'uniforme. Je ramasse un fragment de canon de
fusil tordu en arc. Tous ces vestiges sont recouverts de cendre grise
produite par la déflagration des gaz de l'obus.

A ce moment, l'officier qui nous guidait nous quitta pour interroger
deux prisonniers. Ils avaient l'air placide et rassuré et se montraient
pleins de déférence pour ce chef qui les questionnait en allemand, avec
douceur.

[Illustration: Interrogatoire de prisonniers.]

Un aide-major partait avec ses infirmiers, pour rejoindre son poste,
sur la ligne de feu; nous le suivîmes. En passant dans un chemin
creux ravagé par la bataille il nous montra à droite la carcasse d'un
aéroplane allemand à demi calciné. Descendu par nos balles entre
nos lignes et celles de l'ennemi, il s'accrocha à un petit pommier,
amortissant ainsi la chute de l'aviateur qui sauta au moment où son
appareil s'enflammait; l'Allemand s'enfuit alors vers ses lignes et put
s'échapper, malgré nos coups de feu.

[Illustration: La carcasse d'un aéroplane allemand, descendu par nos
balles dans nos lignes.]

Nous pénétrons dans le petit village de C... par un passage étroit,
entre des charrettes culbutées et formant barricade. Les moindres
issues sont gardées, les Allemands étant proches. Après avoir gravi les
flancs rocheux d'une colline, nous découvrons brusquement l'emplacement
du dernier combat. Le sol est couvert de cartouches; les rochers sont
fendus, écornés par les obus et les balles; des branches d'arbres
pendent lamentablement. Mais voici des cadavres allongés, raidis dans
leurs uniformes souillés de terre et de sang. La lutte a dû être
sauvage, car les nôtres sont presque côte à côte avec les Allemands.
Nous nous découvrons en silence devant nos morts glorieux. Le soleil,
très bas, projette ses derniers rayons. Une fosse a été creusée par
une équipe de paysans réquisitionnés. On entasse les cadavres, sans
les dévêtir, après avoir retiré de leurs poches de menus objets et des
lettres qu'on place dans leur mouchoir noué et qu'on déposera à la
mairie.

[Illustration: La recherche des morts, au sommet d'une colline où se
livra un violent combat.]

Nous nous disposions à prendre quelques croquis quand des balles
passent au-dessus de nos têtes. L'aide-major nous invite à nous
retirer, en nous assurant qu'il ne tient pas à nous reconduire sur
un brancard. Il faut regagner le château; la nuit est proche. Nous
prenons congé des officiers, mais nos adieux sont interrompus par des
détonations formidables... «Ça, c'est pour nous, disent ces braves,
c'est l'heure des obus allemands; dépêchez-vous!»

A partir de 6 heures, il est interdit de circuler sur les routes. Un
lieutenant nous accompagne à 3 kilomètres de là, vers M.... Nuit noire.
Nous suivons une patrouille encadrant, baïonnette au canon, une troupe
de suspects. Après des «Qui vive!» impressionnants, un officier vient
reconnaître notre groupe. Il nous interroge fort poliment, mais à la
lecture de nos papiers sa figure devient grave. Nous ne devions pas
franchir les lignes, il doit exécuter les ordres qu'il a reçus. A son
grand regret, il nous retient donc prisonniers et s'en va rédiger son
rapport pour le quartier général.

Deux gendarmes, qui nous surveillent, consentent à nous mener
à l'auberge où nous ne trouvons d'ailleurs plus rien à manger.
Nous sommes transis, non de peur, mais de froid. A la demande de
nos gardiens, un reste de soupe nous est servi, au milieu des
chuchotements... des «espions, sans doute!» Il nous faut monter dans
un grenier, au-dessus du corps de garde. On nous a gratifiés de deux
matelas nus. Les gendarmes s'apprêtent à se coucher sur la paille, mais
nous les engageons à prendre un des matelas. Ils acceptent, remercient
et... ne tardent pas à ronfler.

... Le lendemain nous étions libérés. Nous prenions à Compiègne
l'unique train partant pour Paris, tout émus de ces visions à la fois
héroïques et tristes, mais aussi d'une tragique beauté.

  JULIEN TINAYRE.

                                   *
                                  * *

[Illustration: UN TIREUR QUI NE GACHE PAS SA POUDRE

_Photographie, prise à trois cents mètres de l'ennemi, d'une section de
marsouins s'avançant par bonds et en tiraillant, sous la pluie et les
obus._]

Voilà un brave marsouin qui, comme on dit, ne gâche pas sa poudre aux
moineaux. La troupe avance par bonds, en terrain découvert, sous le feu
de l'artillerie, dont on voit les shrapnells arroser le champ ras. Pas
de tranchées; pas d'abris, sauf un faible talus. A trois cents mètres,
il y a l'ennemi, qui n'économise pas les munitions, d'habitude. La
pluie des balles rivalise avec la pluie du ciel inclément. Ce vieux
routier qui a couru le monde et «dégringolé» tour à tour, peut-être,
le Chinois, le Targui et le Chleuh, est là, indifférent à la double
averse, calme comme au champ de tir, ajustant posément l'adversaire
choisi ainsi qu'il viserait la cible, et sans doute, faisant mouche
à tout coup, ou presque. Et l'on admire, devant cette photographie,
prise sur le terrain par un officier d'un sang-froid égal à celui
de ses hommes, ces troupes de métier de la coloniale, si maîtresses
d'elles-mêmes, et qui ont, depuis deux mois et demi, multiplié à l'envi
les actions d'éclat.



[Illustration: LA DERNIÈRE PÉRIPÉTIE DU DUEL ENTRE LES FORTIFICATIONS
MODERNES ET LES PROJECTILES A EXPLOSIFS BRISANTS

Après les forts de Liége, de Namur et de Maubeuge, ceux d'Anvers ont
succombé contre l'artillerie lourde allemande.--_La photographie
ci-dessus, empruntée à une publication de langue allemande_, Blætter
von Krieg (_Tablettes de la Guerre_), _publiée à Berne, représente,
d'après ce journal, une coupole d'un des forts de Maubeuge disloquée
par un projectile de mortier de 420_.]

LA ONZIÈME SEMAINE DE GUERRE


Cassel, Bouvines, Mons-en-Pévèle, Lens, Denain, Tourcoing, Lille, tous
ces noms glorieux rappelant la formation de la patrie française, du
moyen âge à la Révolution, sont soudain réapparus dans une sanglante
auréole. C'est dans ces campagnes des Flandres et de l'Artois que se
transportèrent cette semaine les principaux événements de guerre. Du
moins est-ce surtout sur cette nouvelle phase de l'invasion que le
quartier général nous donne plus particulièrement des indications. Il
faut commencer aujourd'hui par cette région ensanglantée le résumé des
événements de la semaine.


DANS LE NORD

Dans nos précédentes notes nous disions qu'une force allemande de
composition inconnue était aux prises aux environs de Lille avec
les forces françaises, d'effectifs également tenus secrets par le
communiqué. On signalait seulement une division de cavalerie ennemie
au Nord de Lille, s'étendant de la rive gauche de la Lys aux abords
d'Hazebrouck et de Cassel, presque à la mer du Nord, nous disait-on.

Cette cavalerie a rencontré la nôtre qui, à plusieurs reprises, l'a
refoulée au Nord de Lille, et ensuite l'a rejetée sur la Lys au
moment où les escadrons ennemis en tentaient le passage sur plusieurs
points. Ces rencontres se sont poursuivies jusqu'au 10 et au 12. Elles
avaient pour but, de la part des Allemands, de couvrir la marche d'un
corps d'armée vers Lille. Les premiers détachements ennemis se virent
repoussés à leur arrivée devant cette grande ville; le combat fut assez
violent dans les faubourgs. Puis les Allemands revinrent en force--un
corps d'armée--et occupèrent Lille, défendu uniquement par des éléments
territoriaux. La nouvelle en parvint le 13. Le 14, l'état-major
annonçait que les Franco-Anglais occupaient Ypres, se portant ainsi au
Nord de Lille.


AUTOUR D'ARRAS

Les Allemands voulaient évidemment attirer sur les bords de la Lys une
partie des troupes françaises qui opéraient avec succès autour d'Arras
et jusque dans les plaines illustres de Lens où Condé, par sa plus
éclatante victoire, fit rentrer l'Artois dans le giron national. Mais
le généralissime ne s'est pas laissé détourner. Il poursuit son but.
Celui-ci est-il atteint? On pourrait le supposer puisque le _Temps_
assure que nous serions près de la Sambre.

Les communiqués, d'ailleurs, n'ont pas cessé de dire que nous contenons
partout l'ennemi quand nous ne progressons pas. S'ils restèrent sobres
de détails sur ce qui a dû se passer entre Arras, Douai et Cambrai, ils
ont signalé que les Allemands, tentant, au Sud d'Arras, de percer nos
lignes dans la vallée de l'Ancre, n'ont pu réussir et ont dû se retirer
après des pertes considérables. De ce côté et aux abords même d'Arras,
la bataille a été extrêmement ardente. Le 10, nous refoulions l'ennemi
à 20 kilomètres du chef-lieu du Pas-de-Calais.


EN SANTERRE

Tout en s'efforçant de s'opposer à la manœuvre que nous opérions dans
le Nord, l'ennemi n'a pas cessé ses attaques furibondes sur notre
front marqué entre le Noyonnais et le Santerre par Lassigny, Roye et
la Somme. Presque chaque jour on annonçait une nouvelle tentative
pour percer nos lignes dans la direction d'Amiens et, chaque fois,
on apprenait que le mouvement avait échoué. Un moment, vers le 7
octobre, la violence de la ruée et le nombre des assaillants nous
avaient obligés à un recul; mais nous reprîmes l'offensive; le terrain
un instant abandonné fut réoccupé. Depuis lors, l'ennemi a redoublé
d'efforts, sans pouvoir nous déloger; le 9, une vive action tourna
encore à notre avantage; nous faisions 1.600 prisonniers. Le 10, nos
troupes enlevaient un drapeau.


ENTRE L'OISE ET L'AISNE

La guerre de siège continue sur le plateau du Soissonnais où Français
et Anglais prennent un à un les retranchements, les carrières
souterraines aménagées en casemates, les _creuttes_ ou habitations de
troglodytes dans lesquels les Allemands ont installé de multiples
moyens de défense et d'attaque. Nous avons renoncé aux attaques
brillantes d'un effet rapide, mais qui nous coûtaient cher en vies
humaines, pour cheminer méthodiquement, parvenir aux tranchées et en
déloger les occupants lorsque la mélinite ne les a pas asphyxiés ou
pulvérisés.


ENTRE REIMS ET L'ARGONNE

Les combats ont continué autour de Reims et le duel d'artillerie s'est
poursuivi entre nos batteries des collines de l'Ouest et celles que les
Allemands ont installées sur les forts abandonnés par nous, tels que
Berru, Nogent-l'Abbesse et Brimont. L'ennemi tente en vain de rompre
nos lignes de Reims à Craonne; attaques de nuit, attaques diurnes
se heurtent à la même résistance. Et, aux dernières nouvelles, nous
paraissons prendre l'offensive et progresser.

Plus à l'Est, dans la plaine de Champagne et en Argonne, après une
longue période de calme, l'action recommence; le 13, on annonçait
une avance au Nord de Souain, point occupé il y a bien des jours.
En même temps nous montions aux deux lisières Ouest et Est de la
forêt d'Argonne. Entre la forêt et la Meuse nous occupions, le 13,
Malancourt, village situé sur le parallèle de Varennes, à 5 kilomètres
au Sud-Est de la colline de Montfaucon dont l'armée du kronprinz avait
fait son réduit retranché.


DE LA MEUSE A LA WOËVRE

Les combats ont été constants. Les forces allemandes qui avaient
atteint Saint-Mihiel se sont vues peu à peu entourées par les troupes
françaises montant au long des Côtes de Meuse et qui ont occupé
les points capitaux de cette ligne de hauteurs: Apremont au Sud,
Hattonchâtel au Nord. En vain l'ennemi a-t-il dirigé, de jour et de
nuit, des attaques violentes pour rompre le cercle; il paraît toujours
contenu et l'espace se rétrécit.

Pendant ce temps, nos troupes de la Woëvre continuent à monter vers le
Nord et à dégager les abords de Verdun; elles ont atteint la région à
l'Est de cette grande place et se sont rendues maîtresses de la route
de Verdun à Metz dans la partie débouchant sur la plaine. De ce côté
encore nous n'avons cessé de progresser.


VOSGES ET ALSACE

Les communiqués sont très calmes: ils n'ont signalé qu'une attaque de
nuit au Nord de Saint-Dié, près du village du Ban-de-Sapt. Mais les
journaux suisses ont révélé que des opérations assez actives ont lieu
en Haute Alsace. Nous avons fortement occupé et retranché les crêtes et
cols des Vosges; de vives attaques allemandes n'ont abouti qu'à causer
d'énormes pertes à l'ennemi.


EN BELGIQUE

L'occupation d'Anvers à laquelle on s'attendait malheureusement depuis
que l'exemple de Liége, de Namur et de Maubeuge a révélé l'action
destructrice des obusiers allemands sur les ouvrages bétonnés n'a
donc pas surpris si elle a été douloureuse. Mais l'événement n'a pas
eu l'importance que lui aurait donnée la capture de l'armée belge de
campagne. Celle-ci a pu se retirer au complet, avec son artillerie et
ses convois, sous la conduite de son admirable souverain.

Dès le 7, le gouvernement s'installait à Ostende; le 8, le commandant
du corps de siège allemand, ayant pu forcer au Sud la ceinture des
forts, annonçait le bombardement. Et, le 10, l'ennemi pénétrait dans la
ville. Toutefois la plupart des forts, 24 sur 30, continuaient encore
à résister; les autres ont été détruits par les Belges avant leur
retraite pour les empêcher d'être utilisés par les assiégeants.

Le 13, le gouvernement belge se retirait au Havre, où sa résidence
constituera une véritable fraction du sol de la Belgique indépendante.
Le coup de main que les Allemands, qui sont entrés à Gand, auraient pu
diriger sur Ostende serait désormais sans effet.


LES ARMÉES RUSSES

Au Nord, les batailles livrées sur le Niémen, puis entre ce fleuve
et la frontière prussienne, ont abouti au refoulement des Allemands
sur leur territoire. Les Russes les ont poursuivis; ils avaient déjà
Soldau, au Nord-Ouest de Varsovie; ils sont maintenant à Lyck, au cœur
de la Masurie (Masurenland), centre des communications dans cette
région parsemée de lacs. Ils ont également occupé Bialla, près de
Johannisburg.

On peut se rendre compte sur notre carte du progrès de l'armée russe,
depuis le jour où elle a chassé l'ennemi des rives du Niémen, non loin
de Grodno, pour venir remporter les grandes victoires de Souvalki et
d'Augustovo qui ont amené la déroute des Allemands et leur retour en
Prusse.

D'autres combats heureux ont eu lieu à Wirballen (le Vierjbolovo de
notre carte), première gare russe sur le chemin de fer de Pétrograd.
Plus au Sud, sur la rivière Bobr, entre Grodno et Lomcha, le siège
d'Ossowetz a dû être levé en hâte par les Allemands qui, dans la
précipitation de leur retraite, ont abandonné la plus grande partie de
leur artillerie.

En Pologne, où les Allemands étaient parvenus fort avant dès les
premiers jours de la guerre, les Russes prononcent maintenant une
offensive vigoureuse. Sur la Vistule inférieure ils approchent de
Thorn; dans la région de Lodz ils refoulent peu à peu l'envahisseur
vers la Silésie. La nécessité de déblayer le territoire national des
corps d'armée qui l'occupent encore explique comment l'effort sur
Cracovie ne se traduit pas dès maintenant par la bataille; mais, de
toutes parts, les masses se préparent à la formidable rencontre.
Pendant que Przemysl est attaquée avec une vigueur qui fait prévoir la
chute prochaine de la forteresse, les colonnes russes, passant au Nord
et au Sud de la place, continuent leur marche vers la seconde capitale
de la Galicie.

D'autres forces russes, 200.000 hommes, dit-on, ont franchi les
Karpathes et descendu les vallées. Elles atteignent déjà la plaine
hongroise. On a signalé l'occupation de villes que l'on trouvera au bas
de notre carte, à droite: Maramoros-Szigeth, Huszt, Ungvar. Plusieurs
comitats hongrois sont ainsi envahis. Les Russes semblent maintenant se
porter sur Budapest, à travers des régions où les Austro-Hongrois n'ont
que des forces insuffisantes.


DANS LES BALKANS

Les Serbes et les Monténégrins continuent leur avance vers Sarajevo;
l'attaque directe de la ville est proche.

Sur l'Adriatique, le bombardement de l'escadre autrichienne, bloquée à
Cattaro, va être entrepris par les batteries que l'artillerie française
a installées au sommet du mont Lovcen, dominant la mer de plus de 1.700
mètres.

  ARDOUIN-DUMAZET.

[Illustration: Le théâtre des opérations russes contre l'Allemagne et
l'Autriche-Hongrie, du Niémen aux Karpathes.]



HANSI, FANTASSIN FRANÇAIS


Celui qui prétend, d'après l'autographe ci-dessous, être un «pioupiou
mal ficelé», c'est Hansi, notre bon Hansi. Bien avant l'agression de
l'Allemagne contre nous, il se battait déjà, le crayon aux doigts, et
faisait feu de toute sa verve railleuse et méprisante, de tout son
patriotisme ardent et comme entêté, contre ceux qui, déguisés alors en
professeurs et en bourgeois à lunettes, ont repris depuis deux mois
leur vraie figure de barbares armés. Aujourd'hui, Hansi est soldat
interprète au service de l'un de nos états-majors de l'Est. Ses amis
constateront avec plaisir que la capote et le képi ne sont pas si mal
seyants qu'il le croit à son grand corps dégingandé.

[Illustration: Hansi sous l'uniforme français.

_Photographie envoyée par le vaillant artiste alsacien à un de ses amis
de Paris._]



UNE BOMBE SUR NOTRE-DAME


Comme si le bombardement de la cathédrale de Reims n'était pas, aux
yeux des soldats du kaiser, un exploit suffisant, un aéroplane ennemi,
survolant Paris, dimanche dernier, est venu lancer sur la cathédrale
Notre-Dame une bombe incendiaire. Cet engin tomba sur le chéneau du
transept Nord, à droite de l'horloge, ouvrit un trou dans le zinc
de la toiture et communiqua le feu à une poutre de la charpente.
L'intervention rapide des pompiers empêcha l'incendie de se propager.

[Illustration: Le transept Nord de Notre-Dame de Paris atteint par une
des bombes des aéroplanes allemands.--_Phot. Gimpel._]



UN HÉROS DE L'AVIATION RUSSE


COMMENT EST MORT LE CAPITAINE NESTEROV

Le corps de l'aviateur militaire Nesterov vient d'être ramené du champ
d'honneur et enseveli à Kiew en grande pompe, en présence de membres
de la maison impériale, de nombreux généraux et d'une affluence
considérable.

On sait que le capitaine Nesterov a péri héroïquement au cours d'un
combat aérien contre un avion autrichien lanceur de bombes, combat qui
se termina par la chute mortelle des adversaires. Les journaux ayant
relaté inexactement cet épisode marquant de la guerre aérienne, il
nous semble utile de reproduire ici le récit du combat dû à un témoin
oculaire compétent et qui est le mécanicien même du capitaine Nesterov.
Il avait accompagné le pilote en Galicie et a ramené son corps en
Russie.

  «Le capitaine Nesterov venait d'arriver sur le front de bataille,
  conte le mécanicien. Trois appareils autrichiens, qui étaient déjà
  apparus la veille, revinrent et se mirent à circuler au-dessus de
  nos troupes. Nos coups de fusil ne les atteignirent point. Nesterov
  monta alors sur son aéroplane, s'éleva rapidement à 2.000 mètres et
  poursuivit les appareils ennemis.

  »Il réussit à atteindre l'un d'eux et fonça sur lui avec une telle
  vigueur que le châssis de l'appareil de Nesterov vint heurter
  l'appareil ennemi et le précipita violemment sur le sol.

  »Au même moment, l'appareil de notre pilote se mit à descendre en
  spirales régulières, ce qui nous fit croire que Nesterov demeurait
  indemne. Mais lorsque l'aéroplane se trouva tout près du sol, il se
  retourna soudain et tomba comme une flèche, tandis que Nesterov fut
  projeté hors de son siège.

  »Lorsque nous accourûmes, nous ne trouvâmes qu'un corps inerte, et
  l'examen de la blessure: fracture nette de la colonne vertébrale,
  montra que cette fracture avait été causée par un coup de l'hélice
  de l'appareil autrichien. La mort de Nesterov avait donc été
  instantanée, et c'est un corps sans vie que l'appareil continua à
  descendre un assez long temps, avec une régularité surprenante. C'est
  que l'aéroplane avait été si parfaitement stabilisé qu'il continua
  à se maintenir en équilibre par inertie, suivant le plan réglé par
  l'aviateur avant son attaque.»

Ainsi, ce n'est point le choc entre les deux appareils qui a produit,
comme on l'avait dit, la chute mortelle du capitaine Nesterov. Sa mort
est due à une cause accidentelle, intervenue bien avant la chute sur le
sol: la fracture de la colonne vertébrale de l'aviateur par l'hélice de
l'appareil autrichien. Et cette constatation acquiert une importance
particulière pour le progrès de la navigation aérienne par ce qu'on
connaît des travaux antérieurs du capitaine Nesterov, auxquels la
remarque finale de son mécanicien fait allusion.

Ces recherches en vue d'assurer à l'aéroplane une stabilité dans toutes
les positions, jusqu'aux plus hasardeuses, avaient amené le défunt
pilote à boucler la boucle, et cela quelques jours avant Pégoud, comme
l'a reconnu le fameux aviateur français lui-même.

Depuis, tout en s'occupant de la réalisation de sa théorie sur le
planement automatique, par la construction d'un aéroplane de son
système, Nesterov eut l'occasion de manifester sa maîtrise et son
extraordinaire sang-froid de pilote, en descendant d'une haute altitude
sur un appareil qu'une explosion d'essence environna entièrement de
flammes. Une autre fois, il battit le record russe de distance et de
vitesse, en volant de Kiev à Pétrograd en dix-huit heures, avec une
seule escale. Plus récemment, il alla de Moscou à Pétrograd d'une
traite et sans préparatifs préalables.

[Illustration: L'aviateur russe Nesterov et ses enfants.]

La guerre survenue, l'héroïque capitaine dut abandonner ses travaux
théoriques pour aller combattre dans les airs. Mort glorieusement,
il laisse son fils trop jeune--il a trois ans et on le voit sur
la photographie avec sa sœur âgée de cinq ans--pour qu'il puisse
continuer de sitôt l'œuvre de son père. Par chance, l'appareil de
Nesterov est déjà en construction dans une usine de Moscou, d'après
les plans entièrement établis de l'inventeur. Et, avant de se rendre
sur le front, Nesterov fit promettre à sa femme de s'employer à ce que
l'aéroplane en construction fut achevé et expérimenté, en cas de mort
de son auteur, par un camarade averti.

  E. HALPÉRINE-KAMINSKY.


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  Modification:

  Page 283: «CONBATTANT» remplacé par «COMBATTANT» (LE TRICOT DU
              COMBATTANT)





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